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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Emile Zola + Sa Vie--Son Oeuvre + +Author: Edmond Lepelletier + +Release Date: December 20, 2005 [EBook #17360] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA *** + + + + +Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +ÉMILE ZOLA, +Sa Vie--Son Å’uvre + +par + +EDMOND LEPELLETIER + + + + +[Illustration: ÉMILE ZOLA, PORTRAIT EN HÉLIOGRAVURE D'APRÈS LIEURÉ] + + +PARIS, MERCURE DE FRANCE, XXVI, RUE DE CONDÉ. + +1908 + + + + + + + + +Paris 27 nov. 87 + +Mon cher Lepelletier, + +Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir, car il +comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous +répondre, à vous qui êtes un ami! Il y a de la vigne à la lisière de +la Beauce, les vignobles de Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, +sont superbes. Tous les noms que j'ai employés sauf celui de Rogues, +sont beaucerons. Il n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à +Vénus: demander aux physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne +reproduisent que le dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. +La lutte politique dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, +que vous le pensez: tout s'y passe en manÅ“uvres sourdes. Mes Charles +sont copiés sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la +fantaisie du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas +compris que je me moquais? + +La vérité est que l'Å“uvre est déjà trop touffue, et qu'il y manque +pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout mettre, +d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là l'arrière-plan, +car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de Françoise et de Lise: +la terre, l'amour, l'argent. + +Merci encore, et bien cordialement à vous. + +Émile Zola + + * * * * * + +Entre Émile Zola et l'auteur de cette étude, durant de longues années, +existèrent des liens d'amitié. Les circonstances firent de l'un et de +l'autre, non des ennemis, mais des antagonistes. Ils combattirent, chacun +pour ce qu'il estimait juste, en des camps opposés. Dans la bataille +littéraire, ils demeurèrent d'accord. + +Les Lettres sont à côté des besognes politiques, et l'Art est au-dessus de +l'esprit de parti. On peut, on doit rendre hommage à un grand écrivain, +même lorsque, à un moment de sa vie, contre vous, contre vos convictions, +il tourna sa plume. + +Les partisans de l'empire, Napoléon III étant encore sur le trône, +s'inclinaient devant le génie de Victor Hugo. Ils n'acceptaient assurément +pas tout de son Å“uvre, et tout dans sa vie ne leur plaisait pas. Ils +négligeaient _Napoléon le Petit_ pour relire _les Feuilles d'Automne_, et +leur légitime admiration pour _la Légende des Siècles_ ne leur imposait +pas l'approbation pour les violences des _Châtiments_ envers le souverain +qu'ils aimaient et le régime qu'ils défendaient. + +Sous le prétexte qu'il fut aussi l'auteur du pamphlet _J'accuse_, il est +absurde, et plus d'un, par la suite, en rougira, de nier la maîtrise de +l'historien des _Rougon-Macquart_. + +Il est, sans doute, regrettable que les enthousiasmes officiels et les +acclamations populaires, celles-ci ignorantes, ceux-là factices, se soient +surtout adressés au défenseur inattendu d'un accusé exceptionnel. C'est le +peintre, au coloris vigoureux, des êtres et des choses de notre société, +l'annaliste de nos mÅ“urs et le clinicien de nos passions, de nos tares, +qui avait seul droit à la gloire. Zola méritait de partager, avec Victor +Hugo et d'autres illustres défunts, le lit funèbre imposant du Panthéon, +mais il est fâcheux qu'il y ait été porté par des mains vibrantes encore +de la fièvre d'une guerre civile, au milieu d'un concours de gens qui +n'avaient pas lu ses livres. C'est l'homme de parti qu'on a voulu honorer, +c'est à l'homme de lettres seul que devait être décernée l'apothéose +nationale. + +La postérité ne voudra saluer dans Émile Zola qu'un philosophe et un +moraliste, un lyrique merveilleux aussi, le poète en prose de la vie +moderne. Ce livre a pour but de devancer son jugement. + +En faisant mieux connaître l'homme, en dégageant l'Å“uvre de +préoccupations étrangères à la littérature, l'auteur estime répondre à un +désir des libres esprits, affranchis de la pire des servitudes, celle +du préjugé et du parti pris. Le retentissement du nom d'Émile Zola et +l'attention mondiale dont il a été, dont il est encore l'objet, motivent +la présentation d'un travail, impartial et documenté, permettant +d'apprécier, avec plus de certitude, le grand romancier, le robuste +artiste aussi, qui, avec Victor Hugo et Balzac, domine le XIXe siècle. + +EDMOND LEPELLETIER + +Paris, Octobre 1908. + + * * * * * + + + + +ÉMILE ZOLA, Sa Vie--Son Å“uvre + +par + +EDMOND LEPELLETIER + + + + +I + +ORIGINES.--ENFANCE.--VIE DE FAMILLE.--DÉBUTS À PARIS.--ZOLA POÈTE. + +(1840-1861) + + +Émile Zola est né à Paris. Doit-il être classé parmi les Parisiens +véritables, les autochtones, les Parisiens qui sont de Paris, comme les +natifs de Marseille sont des Marseillais? Oui et non. Réponse ambiguë, +mais exacte. + +Il convient d'abord de constater que la localité où s'est produit le fait +de la naissance, lorsqu'il est accidentel, dû aux hasards d'un voyage ou +d'un séjour professionnel et temporaire, n'a, pour la biographie d'un +homme célèbre, qu'un intérêt secondaire. Victor Hugo est né Bisontin, Paul +Verlaine Messin, par suite des garnisons paternelles. Leur existence et +leur Å“uvre furent complètement indépendantes de ces berceaux fortuits. +Toute fois, la gloriole locale se mêle à l'investigation biographique, +pour préciser le coin du sol, où apparut à la vie le petit être destiné à +recevoir la qualification de grand homme. Cette rivalité municipale n'est +pas nouvelle. Sept villes de l'Hellade se disputèrent l'honneur d'avoir +abrité Homère enfant. Ces bourgades avaient d'ailleurs laissé l'immortel +aède, sans toit et sans pain, errer dans les ténèbres de la cécité, tant +qu'il vécut. De nos jours, la chose se passe souvent ainsi, et ce n'est +qu'après la mort du poète, de l'artiste, de l'inventeur, dédaignés, +parfois molestés, que les concitoyens de l'illustre enfant se préoccupent +de rechercher, sur les registres de la paroisse ou de la mairie, la preuve +de la maternité communale, longtemps négligée. Un reflet de la gloire du +compatriote auréolé se répand sur les fronts les plus obscurs de la +petite ville. Cette parenté locale fournit le prétexte à des cérémonies, +accompagnées de harangues et de banquets inauguratifs, que préside un +ministre, remplacé souvent par un juvénile attaché, ayant le devoir +d'apporter, dans la poche de son habit, rubans et médailles, ce qui est +le motif vrai du zèle des organisateurs de l'apothéose. + +L'endroit où l'on naît prend de l'importance, seulement quand l'enfant a +grandi et s'est développé, là où il a débuté dans la vie organique. Le +terroir n'a pas, sur la plante humaine, l'influence reconnue pour les +végétaux. On ne doit tenir compte de la terre natale que lorsque l'enfant +a pu réellement la connaître, la comprendre, l'aimer, autrement qu'à +distance, par répercussion, et sous une sorte de suggestion provenant des +éducateurs, des lectures, ou simplement de l'imagination. Quand l'enfant, +être primaire et quasi-inconscient, ne fait que passer sur la portion de +territoire où sa mère a fortuitement accouché, c'est ailleurs que dans +le lieu même où se produisit cet événement qu'il faut rechercher son +origine. L'hérédité physique et morale, la condition des parents, les +premiers contacts avec les êtres, la notion de la forme des choses, +la compréhension de l'espace, la mesure de la distance, les initiales +perceptions sensorielles, les primordiales comparaisons, les découvertes +successives de l'univers progressivement élargi, les surprises, les +enchantements, les effrois, puis le babil avec la nourrice, le voisinage +des frères et sÅ“urs, les jeux puérils, les refrains berceurs, les images +regardées, l'alphabet colorié, les propos entendus, retenus, l'imitation +des gestes, des attitudes observés, la fixation lente, mais indéracinable, +des mots et de leur signification dans la mémoire, enfin le spectacle des +phénomènes de la nature, mêlé à celui des événements quotidiens avec +les joies et les douleurs qui les accompagnent, voilà les éléments +constitutifs de la personnalité, du caractère, de l'intellect et des +sentiments de l'enfant: tout cela est indépendant du lieu où s'est +produite la nativité. + +Émile Zola, Parisien par la naissance, apparaît étranger au sol de Paris, +à son climat, à ses influences éducatrices et familiales. Il est redevenu, +par la suite, ce qu'on nomme un Parisien. Ce fut le résultat de son séjour +prolongé dans la grande ville, de la seconde et personnelle éducation +qu'il y trouva. Il eut, à Paris, sa naturalisation cérébrale, et son +succès même en a consacré les titres. Il est impossible de considérer +comme étranger à Paris celui qui a peut-être le mieux compris et le plus +puissamment exprimé la poésie, la trivialité, la grandeur morale, la +bassesse matérialiste, la fièvre spéculatrice, la folie révolutionnaire, +l'abrutissement alcoolique et la radieuse suprématie artistique, qui sont +les éléments de la complexe, monstrueuse et superbe cité. Quel Parisien +parisiennant eût mieux que lui compris l'énorme Ville, et, pour la +postérité, fixé le mouvement océanique de ses foules, rendu la majesté de +ses édifices utilitaires, peint la splendeur de ses paysages aériens si +variés, le soir, quand l'orage balaie les nuées livides, le matin, quand +la chiourme du travail descend à la fatigue sous le tremblotement des becs +de gaz encore allumés? Il a pu être qualifié comme l'auteur de _Germinal_, +de _la Terre_ ou de _Lourdes_, il est, avant tout, digne du nom de poète +de Paris. Jamais la grande ville n'a eu plus grand artiste pour la peindre, +plus minutieux historien pour la raconter, plus profond et plus sagace +philosophe pour l'analyser. + +Zola n'a, cependant, jamais possédé ce qu'on appelle le parisianisme. Il +n'avait ni l'esprit gouailleur et sceptique du Parisien d'en bas, ni les +goûts d'élégance et les vaines préoccupations des classes hautes. Il ne +fut jamais un «homme du monde», ni ne chercha à l'être. Il ne prétendit +pas avoir de l'esprit, dans le sens de la blague et des mots drôles +ou rosses. Il avait l'horreur du persiflage. Il se montra, à diverses +reprises, polémiste violent, redoutable, et, à la fin de sa carrière, +agitateur de foules et plus que tribun, sans qu'on puisse citer de lui +ce qu'on appelle un «mot» ou une de ces plaisanteries qui blessent +mortellement l'adversaire et font rire la galerie. Il fut tout à fait +l'opposé d'un autre polémiste, également remueur de foules, Henri +Rochefort, avec qui il n'eut de commun que l'horreur des cohues et +l'impossibilité de prononcer deux phrases en public. Fuyant les réceptions, +déclinant les invitations, s'abstenant des cérémonies, il se confina dans +son intérieur, en compagnie de quelques intimes. Chargé de la critique +dramatique, pendant deux années, au _Bien Public_, il se glissait, +inaperçu, dans la chambrée familière des premières. Encore, bien souvent, +négligeait-il d'assister à la représentation. Il me priait de parler, à sa +place, de la pièce et des artistes, sous une des rubriques de la partie +littéraire du _Bien Public_, dont j'étais alors chargé. Il consacrait son +feuilleton à l'examen de quelques thèses dramatiques, ou à l'exposé de ses +théories sur l'art théâtral. A Batignolles, comme à Médan, son existence +fut celle d'un savant provincial. + +On put le croire indifférent à tout ce qui n'était pas la littérature, ou +plutôt sa littérature. Il se concentrait dans la gestation permanente de +l'épopée moderne qu'il avait conçue. En dehors des livres, des journaux, +des documents, qu'il jugeait utiles à l'élaboration de son «histoire +naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire», il ne lisait +guère, et ne s'informait qu'en passant des événements et des ouvrages +du jour. Il éliminait de sa fréquentation cérébrale tout ce qui lui +paraissait étranger à ses personnages. Il recevait quelques amis, presque +toujours les mêmes, mais avec eux l'entretien se concentrait, revenait à +l'unique objectif de sa pensée. Il fut comme un alchimiste du treizième +siècle, penché sur son alambic, absorbé dans la préparation du +Grand-Å“uvre. Étranger à toutes manigances politiques, il était vaguement +étiqueté républicain. On lui supposait des tendances réactionnaires, +d'après _l'Assommoir_, qui avait paru calomnieux à l'égard des +travailleurs. Il témoignait ouvertement d'une indifférence apathique et +dédaigneuse pour tout ce qui se passait dans le monde gouvernemental, +électoral, et même littéraire. D'allures paisibles, grave, méditatif, +myope, braquant son pince-nez, avec attention, sur les hommes et sur les +choses, visiblement absorbé par sa besogne en train, ne fréquentant aucun +politicien, ayant l'effroi des réunions publiques, fuyant les bavardages +se rapportant aux événements quotidiens, il semblait ne jamais devoir +participer ni même s'intéresser à une agitation populaire. Il manifestait +bien, dans plusieurs de ses livres, des instincts combatifs, des tendances +humanitaires, et des critiques vives des fatalités et des conditions +sociales dans lesquelles il se mouvait avec ses personnages, mais, +jusqu'en ses dernières années, il ne fût venu à l'idée de personne +d'imaginer un Émile Zola, imprévu, se dressant, comme un Pierre l'Ermite, +et prêchant, avec une hardiesse inattendue et une énergie insoupçonnée, +une croisade laïque et révolutionnaire, au nom de ce qu'il proclamait, et +de ce qu'il croyait être la Vérité en marche et la Justice debout. Ce fut +comme l'explosion d'un volcan, jusque-là inaperçu. Le cratère se fendit, +au milieu d'un grondement orageux, avec des gerbes éblouissantes et +fuligineuses, tour à tour jaillissant. Puis des scories noires retombèrent +avec de la cendre pleuvant sur tout un pays. Ainsi, la lave de _J'Accuse!_ +coula sur la place publique. + +Au milieu de l'effarement des uns, de l'acclamation des autres, des huées +et des ovations, le littérateur si doux, si effacé, si timide, sortait +de son cabinet laborieux et calme, bondissait au centre d'une mêlée et +lançait à la multitude soulevée, à des adversaires exaspérés, un de ces +appels irrésistibles, tocsins de révolutions qui ébranlent les sociétés +sur leurs bases, et laissent, pour de longues années, dans les airs une +vibration déchirante, dans les poitrines une palpitation comparable à la +houle des mers. + +Ce n'était pas l'enfant né à Paris, par hasard, qui se produisait ainsi, +avec cette passion d'apôtre, avec cette fièvre de tribun, avec cette +témérité d'insurgé: c'était le Méridional, le Ligurien, préparé à la lutte +et façonné au danger, le compatriote de Mirabeau, de Barbaroux et des +preneurs d'assaut des Tuileries, qui surgissait, se faisait place, +entraînait la foule et ouvrait une ère de révolution. Le Midi se révélait +tout entier dans l'un de ses fils les mieux doués. Le Midi silencieux. + +Physiquement, Zola avait tout du Méridional. Paul Alexis l'a exactement +dépeint comme un de ces soldats romains qui purent conquérir le monde. +Laurent Tailhade a dit de lui, dans une conférence, à Tours: «C'est un +Latin à tête courte du littoral méditerranéen, le Ligure de Strabon, +équilibré, solide et fier.» Il n'avait rien du Méridional bavard et +turbulent, personnage de vaudeville. Nous nous représentons le plus +souvent les Méridionaux, dans le passé, comme de galants troubadours et de +gais tambourinaires. Ils nous semblent occupés, dans l'histoire, à tenir +des cours d'amour, dans la vie contemporaine, à trépigner, quand se +déroule le ruban des farandoles, à gesticuler dans les cafés, à hurler +dans les meetings, et, entre temps, préoccupés de placer de l'huile ou du +vin. Ce type existe, mais il en est un autre. Le Midi de l'Escorial et de +Philippe II, des Camisards et des Verdets, de Trestaillons et de Jourdan +Coupe-Têtes, n'est pas précisément joyeux. Jules César, Napoléon, +Garibaldi, Gambetta, qui sont bien des Méridionaux, ne sauraient passer +pour des hilares et des comiques. Si Tartarin est un Méridional, il ne +résume pas toute la race latine. Dans le choc formidable qui se produisit, +lors de la campagne des Gaules, c'étaient les hommes venus de l'Armorique, +de la Belgique, des forêts du pays des Éduens, et des massifs montagneux +du territoire des Arvernes, qui riaient, criaient, chantaient et mêlaient, +aux brutalités guerrières, les bavardages sans fin, dans les festins +tumultueux qui suivaient les combats. Ces géants blonds des pays +septentrionaux, étaient d'une exubérance démonstrative et d'une +intarissable loquacité. Ils formaient contraste avec le calme opiniâtre +des légionnaires d'Italie, qui, lentement, posément, envahirent et +gardèrent le sol gaulois. + +Émile Zola est un Méridional né à Paris, emporté, tout enfant, tout +inconscient, dans son milieu originel, y redevenant homme du Midi, sobre, +tenace et taciturne, revenant ensuite dans la grande ville cosmopolite, et +en partie méridionale par afflux universel, mais cité du Nord maritime, +par le climat et les mÅ“urs. Il a traversé sans se mélanger, comme le Rhône +le Léman, l'énorme capitale, sans perdre rien de sa saveur natale, de ses +qualités de terroir, sans y diluer ce qu'il tenait de l'hérédité. C'est +à Aix-en-Provence, et dans sa banlieue, qu'il acquit les premières +initiations intellectuelles; c'est dans cette ville qu'il subit cet +ensemencement du cerveau, plus pénétrant chez les jeunes gens de seize à +vingt ans, destinés à grandir et à se développer hors du sillon d'origine. +Il n'est pas Méridional pur sang. Les croisements sont favorables aux +perfectionnements des produits, déclarent les embryogénistes. Zola, comme +plusieurs hommes supérieurs, eut une généalogie complexe, et sa filiation +est mixte. + +L'hérédité joue un rôle considérable dans la formation des intelligences +et des caractères. Il est douteux pourtant que son rôle ait l'importance +qu'on lui attribue souvent, et que Zola a propagée, d'après les doctrines +du docteur Lucas. Les Rougon-Macquart sont issus de la volonté de l'auteur +d'étudier les dispositions héréditaires d'un certain nombre d'individus, +et les déformations psychologiques que les tares et les dégénérescences +peuvent produire chez ces êtres, placés dans des milieux différents +et dans des conditions sociales antagonistes. J'estime qu'il y aurait +de l'exagération, et, par conséquent, erreur scientifique, à vouloir +appliquer le fatalisme de l'hérédité, d'une façon absolue, à ce qui est +du domaine sentimental, intellectuel et moral. + +Dans la formation du cerveau et du moral de Zola, on ne saurait trouver +trace forte de l'hérédité. Dans sa constitution physique, on observerait +plutôt une transmission sérieuse. Le père de Zola était vigoureux et +bien constitué. C'était un homme de petite taille, trapu et brun, comme +l'auteur des Rougon-Macquart. Il avait une bonne santé. Il est mort jeune, +il est vrai, à cinquante et un ans, mais d'une affection accidentelle, à +marche rapide: une pleurésie contractée en voyage. Sans le refroidissement +dont il fut atteint, en visitant des travaux, risque professionnel, pour +ainsi dire, il eût probablement vécu de longues années. Un accident a, de +même, interrompu l'existence d'Émile Zola. L'hérédité n'a rien à voir dans +cette triste coïncidence. + +Comme son père, Émile Zola n'avait aucune maladie organique. Voici, +d'après l'examen qu'a fait de lui le docteur Edouard Toulouse, médecin +de l'asile Sainte-Anne, la description physique d'Émile Zola, à l'âge de +cinquante-six ans, en 1896, par conséquent: + + C'est un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, d'apparence + robuste et bien constitué. Le thorax est large, les épaules hautes et + carrées; les muscles sont assez volumineux, bien que non exercés. Il + existe un certain embonpoint. La peau est blanche, rosée, ridée en + certains endroits; le tissu cellulaire est abondant. Les cheveux et la + barbe étaient bruns; ils grisonnent aujourd'hui. Les poils sont très + fournis sur tout le corps, et notamment sur la partie antérieure du + thorax. La tête est grosse, la face large, les traits assez accentués. + Le regard est scrutateur, doux et même rendu un peu vague par la + myopie. L'ensemble de la physionomie exprime la réflexion habituelle + et une certaine émotivité. M. Zola a un air sérieux, inquiet, chagrin, + qui lui est particulier. La voix est assez bien timbrée; mais les + finales sont quelquefois émises en fausset, et il existe un reste, à + peine appréciable, du trouble de prononciation de l'enfance. + + La taille est de 1m.705, c'est-à -dire au-dessus de la moyenne qui est, + à Paris et en France, de 1m.655 environ. D'après les relevés de M. A. + Bertillon, la taille moyenne des sujets de 45 à 59 ans ne serait même + que de 1m.622. On sait qu'elle s'abaisse au fur et à mesure qu'on se + rapproche de la vieillesse. + + La taille assise (buste et tête) serait de 0m.890, c'est-à -dire un peu + inférieure à la moyenne (0m.900) des individus de sa taille. + + L'envergure est ordinairement un peu plus grande que la taille. Celle + de M. Zola est de 1m.77, supérieure à celle (1m.736) des individus + de sa grandeur. Ses membres supérieurs sont donc plus longs que la + moyenne. + + Quant au crâne, il est un peu supérieur à la moyenne, dans tous ses + diamètres. Le diamètre antéro-postérieur est de 0,191. Le diamètre + bi-zygomatique, qui mesure la largeur de la face, est de 0,146. Il ne + semble pas que les os du crâne de M. Zola soient plus volumineux que + chez d'autres. Il y a donc des probabilités pour qu'il ait un volume + cérébral supérieur à la moyenne. L'oreille droite à 0,069, plus haute + que large. Les cheveux sont droits, pleins d'épis, vaguement ondulés. + Les avant-bras sont assez volumineux à leur extrémité supérieure, et + minces à leurs attaches avec le poignet. C'est dire que leur forme + est distinguée, dans le sens courant du mot. Les mains ont 0,112 de + largeur sur 0,110 de longueur; elles sont donc larges. M. Zola gante + du 7, 3/4 très large. Les ongles sont petits et ronds. Les pieds sont + très cambrés. M. Zola chausse du 39, grande largeur. + +Le docteur Édouard Toulouse, qui a publié cet examen physique de Zola, +dans son enquête médico-psychologique, ajoute, en résumé, que l'étude +anthropologique de Zola révèle une constitution anatomique robuste et +exempte de défectuosités notables. Les particularités qu'il a relevées +ne dépassent pas les limites de la variation normale, et l'on n'est +pas autorisé à y voir des stigmates de dégénérescence. Les organes +circulatoires ne paraissent pas lésés, la percussion n'indique pas un cÅ“ur +hypertrophié. Dans ses dernières années, Zola est devenu plus sujet aux +inflammations légères des voies respiratoires. Les dents sont mauvaises, +plusieurs ont été arrachées; les fonctions digestives ont été longtemps +troublées; la digestion se fait bien et l'appétit est bon, depuis que +l'embonpoint a diminué. + +On sait que Zola avait une forte tendance à l'engraissement. Avec +l'énergie dont il fut doué, il lutta contre l'obésité, par le régime. +Les repas pris sans boire, l'alimentation légère, le thé et l'exercice +physique, à la campagne, comme les longues courses à bicyclette, ont amené +un amaigrissement qui étonnait ceux qui l'avaient perdu de vue pendant +quelque temps. Il était arrivé à avoir seulement 1m.06 de tour de taille, +et il pesait 160 livres. Le système musculaire était développé; il était +bon pédaleur. Sa sensibilité cutanée était vive. Il dormait peu, à peine +huit heures. Sa vue, comme nous l'avons dit, était faible: il avait été +réformé, comme myope. Son odorat était fin, «c'est réellement un olfactif», +a dit le docteur Toulouse; les odeurs tiennent une grande place dans ses +livres, et aussi dans sa vie. + +Il était sujet à des coliques nerveuses et à des crises d'angoisse +confinant à l'angine de poitrine. «Le serrement dans une foule de +Mi-Carême, dit le docteur Toulouse, a, une fois, provoqué chez M. Zola, +une crise d'angoisse, avec phénomènes pseudo-angineux graves.» + +De cet examen médico-physique, il résulte que Zola avait une émotivité +exagérée, et qu'il était un névropathe, mais sans altération organique. +Il a pris la névrose comme point de départ de son Å“uvre, et il n'était pas +un névrosé, dans le sens morbide du mot. Il n'avait aucune caractéristique +de l'épilepsie ou de l'hystérie. Les déséquilibres nerveux constatés chez +lui provenaient d'une source subjective, d'un surmenage intellectuel. + + Ces troubles nerveux, dit encore le docteur Toulouse, n'ont fait que + s'accentuer, depuis la vingtième année, avec la persistance d'un + travail psychique excessif, quoique réglé. On peut voir, dans le cas + de M. Zola, la confirmation de cette idée, que la névropathie est la + compagne fréquente de la supériorité intellectuelle, et que, même + lorsqu'elle est d'origine congénitale, elle se développe avec + l'exercice cérébral, qui tend à déséquilibrer peu à peu le système + nerveux. + +Zola apparaît donc, au point de vue médical, comme un sujet robuste et +sain. Il était exempt d'infirmités. À noter, toutefois, un certain +inconvénient: il était atteint de pollakiurie (abondance d'urine). Il +urinait quinze à vingt fois par jour. Il n'avait ni sucre ni albumine. + +La mère de Zola, Émilie Aubert, était Française. Elle était née à Dourdan, +département de Seine-et-Oise, le pays de Francisque Sarcey: une contrée +peu lyrique, où le bon sens est prisé, où l'esprit terre à terre se montre +légèrement narquois; les préoccupations acquisitives sont dominantes, chez +les habitants, et, pour les femmes, les soins ménagers accaparent toute +l'existence. Les grands-parents maternels de Zola étaient des petits +bourgeois, entrepreneurs et artisans, et non pas des paysans. Mme Zola +mère était arthritique et était devenue cardiaque; elle a succombé à +une irrégularité dans la contraction du cÅ“ur, avec syncope et Å“dème, +à l'âge de 61 ans. Le docteur Toulouse constate que c'est cet état +neuro-arthritique qui peut expliquer la disposition nerveuse originelle de +Zola. Mais on ne saurait trouver là une indication de complète et funeste +transmission morbide. + +Par sa mère et ses grands-parents maternels, Zola tenait puissamment à la +terre française: Dourdan, situé entre Étampes et Rambouillet, fait partie +de l'Ile de France, de la grande banlieue parisienne. Par son père, il se +rattache presque à l'Orient; son grand-père paternel était né à Venise, +mais il était fils d'un Dalmate. + +Le père d'Émile Zola, François Zola, était né à Venise, en 1796. Ce +Vénitien, qui, par ses origines, était Hellène et Illyrien, apparaît comme +un aventureux, un migrateur, un homme d'action. Son tempérament était +celui de l'explorateur et du chercheur d'or. Aucune tendance artistique, +aucun goût littéraire. Il fut incorporé, très jeune, dans les armées +cosmopolites qui marchaient sous l'aigle impériale: Napoléon étant +protecteur et maître de l'Italie. François Zola devint officier +d'artillerie dans l'armée du prince Eugène. À la chute de l'Empire, il +démissionna et se mit en mesure d'exercer la profession d'ingénieur. +Mathématicien distingué, l'ancien officier d'artillerie devait posséder +une compétence spéciale assez complète, puisqu'on a de lui plusieurs +ouvrages de trigonométrie et un Traité sur le Nivellement, qui fut +particulièrement apprécié. Ce travail le fit recevoir membre de l'Académie +de Padoue. Mais les titres académiques sont insuffisants comme émoluments. +Le désir de voir du pays, et surtout de trouver fortune en des contrées +plus industrielles, plus disposées aux entreprises que l'indolente et +artistique Vénétie, firent voyager le jeune ingénieur en Allemagne, en +Hollande, en Angleterre et en France. D'après son fils, François Zola +«se trouva mêlé à des événements politiques et fut victime d'un décret de +proscription». Il est possible, car les temps étaient fort troublés et les +conspirations, comme les insurrections, se produisaient partout en Italie, +que François Zola ait dû fuir, pour éviter les sbires. Changer d'air ne +lui déplaisait pas. Il n'a pas transmis ses goûts vagabonds au sédentaire +écrivain. Émile Zola a très peu voyagé, et ce ne fut que par la force des +événements qu'il connut l'Angleterre. Il ne se déplaça guère que pour +voir Rome, ainsi que les localités décrites en ses romans, et pour des +villégiatures, en France. Comme la pierre, en roulant, ne saurait amasser +mousse, l'ingénieur errant demeura nu et pauvre. Il ne récolta en route, +ni commandes ni promesses de travaux. Vainement il traversa le quart de +l'Europe, malchanceux chemineau des X et des Y, car la science a son +prolétariat, demandant de l'ouvrage, et n'en trouvant pas. Léger d'argent +et lourd de soucis, de frontière en frontière, il se retrouva au bord de +la Méditerranée; il la franchit et débarqua en Algérie. Rien à faire, pour +un manieur de compas, en ce pays à peine conquis, où le sabre travaillait +seul. Le territoire environnant Alger n'était qu'un camp. On réclamait des +zouaves, des chasseurs, des gaillards déterminés, bons à incorporer dans +les colonnes expéditionnaires. Il n'y avait que de rares colons, et +vraisemblablement, l'on n'aurait pas besoin d'ingénieurs avant longtemps. +Il fallait laisser parler la poudre avant de présenter des rapports à des +conseils d'administration. Las de cheminer, ne sachant même comment +retourner en Europe, l'ancien artilleur des armées d'Italie prit le parti +des désespérés: il s'enrôla dans la légion étrangère. Un rude corps et de +fameux lascars! On n'y avait pas froid aux yeux, mais on ne s'y montrait +pas non plus timide en face de certains actes, qui ailleurs arrêtent +généralement les hommes. Les casse-cous de la Légion étrangère possédaient +des vertus spéciales. Ils avaient aussi une morale à eux. À faire la +guerre d'Afrique d'alors, avec les razzias permanentes, les exécutions +sommaires, les chapardages presque ouvertement autorisés, pour suppléer +aux négligences de l'intendance et aux insuffisances des rations, les +scrupules diminuent, la conscience perd certaines notions, et les plus +honnêtes admettent facilement des écarts et des accrocs à ce qu'on +appelle «la probité courante». Les exemples des chefs n'étaient pas très +moralisateurs, et puis, nous le voyons encore, de nos jours, par ce qui se +passe aux colonies, au Soudan, dans les cercles administratifs, combien +de fonctionnaires sont promptement entraînés à commettre des abus, sans +penser que ce sont des délits. Bien des choses blâmables et inadmissibles, +en Europe, se comprennent et se pratiquent, sous le gourbi et dans le +voisinage du désert. François Zola, devenu lieutenant, fut compromis +dans une fâcheuse affaire, qui, à l'endroit, à l'époque et dans les +circonstances où elle se produisit, n'avait nullement l'importance que +la passion politique voulut lui attribuer par la suite. + +Aux polémiques violentes que suscita l'affaire Dreyfus, le nom du père de +l'auteur de _J'accuse_ fut mêlé. La fureur des partis exhuma son cadavre. +On fouilla cette tombe, depuis un demi-siècle fermée. On en arracha une +dépouille, jusque-là vénérée des proches, respectée des indifférents, +pour la piétiner, devant une galerie féroce ou gouailleuse, sous les yeux +exaspérés du fils. De toutes les situations angoisseuses, qui ont pu être +décrites par Émile Zola dans ses ouvrages, celle-ci, n'est-elle pas la +plus atroce et la plus cruelle? Avoir non seulement aimé, mais estimé son +père, l'avoir placé très haut sur un piédestal, et s'être ressenti très +fier d'être issu de lui, de porter, de glorifier son nom, et, à défaut +d'autre héritage, recueillir la succession de renom et d'honorabilité, par +lui laissée, puis voir tout à coup la statue idéale abattue sur le socle +saccagé, le nom flétri, la renommée barbouillée d'infamie, n'est-ce pas là +un supplice digne des tribus du Far-West, où, sous les yeux, de la mère, +on martyrise le corps exsangue de l'enfant, attaché au poteau de douleurs? +Zola endura cette torture avec sa robuste et patiente énergie. Il lutta +contre les violateurs de sépulture, il défendit, comme l'héroïne biblique, +le cadavre de l'être chéri contre les attaques furieuses des journalistes +de proie. Il écarta les becs de plumes qui déchiraient cette chair morte. + +On a peine à comprendre, à distance, la flamme des polémiques s'étant +éteinte, l'acharnement que mirent certains vautours de la presse à se ruer +sur ce mort et, à le dépecer en poussant des cris sauvages. + +Voici les faits qui fournirent la pâture à ces rapaces nécrophages. +Je les résume, d'après les documents du temps, et les pièces originales +qui furent alors reproduites: + +Au mois d'avril 1898, un journal de Bruxelles, _le Patriote_, publiait, +dans une correspondance de Paris, les lignes comminatoires suivantes: + + ... On se demande ce qu'attend le général de Boisdeffre peur écraser + d'un seul coup ses adversaires, qui sont en même temps les ennemis de + l'armée et de la France. Il lui suffirait, pour cela, de sortir, dès + aujourd'hui, une des nombreuses preuves que l'Etat-major possède de + la culpabilité de Dreyfus, _ou même de publier quelques-uns des + nombreux dossiers_ qui existent, soit au service des renseignements, + soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires + apologistes du traître, _ou sur leur parenté_... + +Les journaux et les hommes politiques, convaincus de la culpabilité du +capitaine Dreyfus, ou fortement prévenus contre lui, étaient parfaitement +fondés à réclamer que l'État-major mît sous les yeux de la Chambre et +du public les preuves de la trahison, qui pouvaient exister dans les +dossiers. Il était admis, dans le tumulte des furibondes polémiques, que, +comme dans d'autres affaires scandaleuses, on eût recours de part et +d'autre au perfide et méprisable procédé des «petits papiers». Dans +l'ivresse de la mêlée, on a, chez tous les partis, et de tous les temps, +usé de ces armes empoisonnées. Pour toucher un adversaire et le mettre +hors de combat, on cherche à le déshonorer. Mais ce combat sans merci a +lieu, d'ordinaire, entre vivants. On laisse les morts dans leur suaire, et +l'on répugne à les démaillotter. L'acharnement inouï de la lutte, entre +accusateurs et défenseurs de Dreyfus, fit un champ-clos d'une tombe +éventrée, et, pour atteindre le fils, on tapa sur le squelette du père. + +La menace du _Patriote_ de Bruxelles, reproduite par divers journaux +parisiens, mit-elle sur la piste d'un scandale nouveau? Suggéra-t-elle, à +quelque personnage rude et impitoyable de l'État-major, l'idée de confier +à la presse un document compromettant pour «la parenté» d'un des plus +notoires dreyfusards? On ne sait, mais, quelques semaines plus tard, +_le Petit Journal_ publiait une lettre d'un colonel Combe, ayant eu sous +ses ordres, en Algérie, le lieutenant François Zola, et où celui-ci était +accusé d'avoir détourné l'argent de sa caisse d'habillement et d'avoir +déserté, en laissant des dettes. + +Il y avait des faits exacts dans cette accusation, mais ils étaient +grossis. La gravité du détournement dont se trouvait inculpé François Zola +était atténuée par ce fait que, s'il y avait eu déficit dans les comptes +du magasin d'habillement, dont il avait la charge, aucune poursuite +judiciaire n'avait suivi cette constatation. François Zola avait remboursé +le déficit relevé, et il était inexact qu'il eût déserté. + +On pourrait s'étonner de la mansuétude du conseil de guerre, ou plutôt de +son inaction, car François Zola fut l'objet, non pas d'un renvoi devant +la juridiction militaire, mais d'une simple enquête, au cours de laquelle +les 1.500 francs manquants furent restitués à la caisse d'habillement. Il +n'est pourtant pas clément coutumier, le conseil de guerre, et devant lui, +sans ménagement, sans indulgence, on traduit les moindres délinquants pour +de simples peccadilles. Les infractions considérées comme légères dans le +civil sont, au régiment, jugées et punies comme des crimes dignes de la +fusillade ou du boulet. C'est qu'en réalité il n'y avait, dans cette +affaire, ni détournement véritable, ni responsabilité personnelle, pour le +lieutenant François Zola. Il y eut simplement une aventure d'amour, une +imprudence aussi de jeune homme épris, une folie passionnelle, si l'on +veut, mais nullement le vol et l'intention de voler, que la passion +politique a voulu, par la suite, établir. + +François Zola, et en cela, assurément, il avait tort,--mais qui donc, +militaire ou civil, oserait lui jeter la première pierre?--avait une +intrigue avec la femme d'un ancien sous-officier réformé, nommé Fischer. +Un beau jour, ce Fischer résolut de quitter l'Algérie, emmenant sa femme. +Un drame intime dut alors dérouler ses péripéties, sur lesquelles nous +n'avons pas de renseignements certains. Il est probable que François, très +amoureux, supplia sa maîtresse de laisser partir son mari, et de rester. +La dame refusa. Elle essaya, au contraire, de décider son amant à la +suivre en France. Ce n'était pas la désertion, si le lieutenant donnait, +préalablement, sa démission. Mais comme il ne se décidait pas à abandonner +l'épaulette, le couple Fischer, sans lui, s'embarqua. + +Désespéré, François Zola voulut se jeter à la mer. On aperçut ses +vêtements épars sur le rivage, on courut après lui et on l'empêcha +de réaliser son tragique projet. Quelques mots, dans son trouble, +lui échappèrent, sur la disparition du ménage Fischer. Des soupçons +s'éveillèrent. On rejoignit le couple suspect, à bord du bateau, où déjà +se trouvaient embarqués les bagages. On fouilla les malles, et, dans l'une +d'elles, on découvrit une somme de quatre mille francs dont les Fischer +durent expliquer la provenance. Ce qu'ils firent, non sans hésitation. + +Une lettre du duc de Rovigo, adressée au ministre de la Guerre, pour tenir +lieu de rapport sur cette affaire, explique très nettement la situation +alors révélée: + + ... On visita le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme. On + découvrit une somme de quatre mille francs dans une de leurs malles. + Ils prétendirent d'abord qu'elle leur appartenait, puis ils avouèrent + que 1.500 francs y avaient été déposés par François Zola. Ils furent + débarqués et conduits en prison... + +Les accusations portées par le colonel Combe contre son subordonné, et +publiées par _le Petit Journal_, perdaient donc ainsi beaucoup de leur +gravité. Émile Zola, après avoir compulsé le dossier de son père, au +ministère de la Guerre, constata que plusieurs pièces, indiquées comme +cotées, et sans doute importantes pour la défense, pouvant atténuer ou +même anéantir la culpabilité présumée, manquaient, tandis que toutes +celles pouvant servir à l'accusation avaient été laissées. Une mention, +sur le bordereau, indiquait que «huit pièces, jointes à la lettre du +colonel Combe, devaient être restées au bureau de la justice militaire». +Cette mention, sur la chemise du bordereau, était de la main de M. Hennet, +archiviste. Une autre mention, d'une autre main et au crayon, était ainsi +libellée: «Il n'existe pas de dossier au bureau de la justice militaire. +On s'en est assuré.» On avait donc compulsé, vérifié, et, qui sait? +expurgé le dossier. + +Émile Zola, qui fit, dans _l'Aurore_, une vigoureuse défense de la mémoire +de son père, concluait de cette annotation que le dossier avait été +fouillé et travaillé. + +Il protesta contre la publication de ce dossier incomplet. Il reprocha, +en même temps, au _Petit Journal_ d'avoir donné la lettre accusatrice du +colonel Combe, tronquée, sans le passage suivant, à dessein sauté: + + Le sieur Fischer (le mari), portait le document original, s'est offert + à acquitter, pour François Zola, le montant des dettes au paiement + desquelles les 4.000 francs saisis dans la malle ne suffiraient pas. + Cette offre acceptée, tous les créanciers ont pu être payés et le + conseil d'administration a été couvert du déficit existant en magasin. + +Pourquoi, en mettant sous les yeux du public la lettre du colonel Combe +parlant du déficit constaté dans la caisse du magasin, a-t-on supprimé +cette phrase si importante? Elle explique nettement la situation: +Fischer, assurément d'accord avec sa femme, avait emporté, en s'embarquant, +l'argent de François Zola, l'argent de la caisse du magasin d'habillement. +L'officier, sans volonté, tout désemparé, étant amoureux et voyant +s'éloigner pour toujours sa maîtresse, avait eu, un instant, l'intention +coupable d'abandonner son régiment, de déserter, pour suivre celle qui +l'aimait. Ces entraînements sont fréquents et ces coups de folie, s'ils +sont condamnables, ont, du moins, l'excuse, presque toujours, de +l'aberration causée par la passion. Mais il se reprit. Il envisagea la +réalité et la gravité de son acte. Non seulement il désertait, mais il +laissait cette femme faire de lui un voleur! Il réagit, et ne suivit pas +à bord le couple abusant de son amour et de sa confiance. Il ne pouvait +espérer rejoindre la fugitive et reprendre l'argent que cette drôlesse et +son peu intéressant époux lui avaient subtilisé, profitant de sa faiblesse +et de l'affolement qui lui avait fait dire qu'il les accompagnerait, qu'il +déserterait. Ce fut alors qu'il chercha la mort dans les flots. + +Le passage omis de la lettre du colonel établit que Fischer a restitué +l'argent du magasin, et qu'il a même fourni le complément nécessaire au +paiement intégral du déficit. N'est-ce pas là une preuve complète de la +culpabilité des époux Fischer? Eussent-ils payé les dettes et couvert le +déficit de l'officier, s'ils ne lui avaient pas escroqué l'argent dont +il était comptable, l'argent retrouvé dans leurs malles? Il est plus que +probable qu'usant de son influence sur lui la femme Fischer avait forcé le +faible amoureux à lui remettre son argent, puisqu'il devait l'accompagner +en France. Autrement, quel étrange bienfaiteur eût été ce mari, +remboursant un détournement commis par l'amant de sa femme? Fischer +mettait ainsi sa compagne et lui-même à l'abri de toute recherche +pour complicité de détournement: il n'a pas fait un cadeau, mais une +restitution. + +Il s'agit donc ici d'une affaire d'entôlage et d'un égarement momentané dû +à la passion, plutôt que d'une désertion accompagnée de détournement. Le +lieutenant soupçonné, comme on l'a vu, ne passa même pas en jugement. Il +fut seulement l'objet d'une enquête, à la suite de laquelle il offrit sa +démission d'officier, qui fut acceptée. Il expiait ainsi la défaillance +morale qu'il avait subie, il payait la rançon de son amour indigne, et il +supportait la peine d'un entraînement passager. Il n'était, d'ailleurs, +coupable que d'intention, et il n'avait accompli ni le vol, ni la +désertion, qui, dans la fièvre amoureuse et sous le coup du désespoir +d'être abandonné par une femme adorée, avaient pu hanter un instant sa +cervelle affolée. + +Bien qu'absous, et ayant réparé l'irrégularité de ses comptes, il lui +était difficile de rester au régiment. Il démissionna donc. Mais, en +quittant l'armée, il ne laissait derrière lui aucune trace déshonorante. +Il pouvait rentrer, la tête haute, dans la vie civile. + +Son fils, pour bien démontrer que la justification de François Zola avait +été complète, et qu'il ne restait rien de défavorable pour lui de cette +fâcheuse aventure d'amour et d'argent, a publié diverses pièces, puisées +dans le dossier, à lui communiqué par le général de Galliffet, ministre +de la Guerre. Parmi les documents relatifs à un nouveau système de +fortifications, contenus dans ce dossier, on pouvait lire une lettre, +flatteuse pour le destinataire, remontant à 1840, c'est-à -dire postérieure +à l'aventure d'Afrique et à la démission. Elle était adressée à +l'ingénieur civil François Zola, par le maréchal Soult. Cette lettre, +conservée aux archives du génie du ministère, est ainsi libellée: + + Monsieur François Zola, vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a + ordonné le renvoi à mon ministère, un mémoire sur le projet de + fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu'on veut + suivre, vous proposiez de substituer à ces dispositions un système de + tours qui, sous le rapport de la défense, de l'économie, du temps + nécessaire à l'exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un + avantage incontestable. + + J'ai chargé M. le président du comité des fortifications d'examiner + attentivement votre mémoire, et j'ai reconnu, d'après le rapport + détaillé qu'il m'a soumis à cet égard, que vos idées sur la manière + de fortifier Paris n'étaient pas susceptibles d'être accueillies. + + Je me plais, néanmoins, à rendre justice aux louables intentions qui + ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la + communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement, de vos + études sur cet objet. + + Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération. + + Le ministre de la Guerre, + + SOULT. + +C'était ce même ministre, Soult, qui avait été saisi, quelques mois +auparavant, par le duc de Rovigo, de toute l'affaire du lieutenant +magasinier François Zola. Le ministre, ou, tout au moins, ses secrétaires +et les attachés à son cabinet, avaient connaissance du dossier +Zola. Une correspondance s'était engagée, à ce sujet, entre le ministère +et le duc de Rovigo. Les faits qui motivèrent l'enquête, à raison de la +galanterie qui s'y mêlait, étaient de ceux qui restent dans le souvenir +de jeunes officiers. Personne n'y fit allusion, lors de la requête de +l'ingénieur. Les formules de politesse, au bas d'une lettre, et la +façon courtoise d'évincer un solliciteur ne sont pas généralement +significatives. On en use envers tout le monde. Ici, exceptionnellement, +la réponse du ministre et les formules protocolaires prennent une valeur +particulière. Se fût-on donné la peine de répondre, avec des compliments +sur le mérite de son projet, écarté pour des raisons techniques, à un +ingénieur s'offrant pour un travail considérable d'intérêt public, +et pour le compte du gouvernement, si ce même homme avait dû quitter +honteusement l'armée, comme les adversaires politiques de son fils plus +tard l'affirmèrent? On eût jeté son plan et ses devis au panier, et le +maréchal, qui venait d'avoir connaissance des circonstances ayant amené +ce François Zola à démissionner, eût-il poussé l'urbanité épistolaire +jusqu'à «le remercier de la communication qu'il avait bien voulu faire +au gouvernement»? On l'eût, en même temps, consigné à la porte des +antichambres officielles. + +En rapports avec la municipalité marseillaise, pour un projet de docks +et d'un port nouveau qu'il présentait, les autorités départementales, +toujours défiantes vis-à -vis des étrangers, et s'informant de la +réputation, des antécédents d'un nouvel hôte, renseignées souvent par +la malignité provinciale et la curiosité du voisinage, ne témoignèrent +nullement qu'elles considéraient l'ingénieur François Zola comme un +malhonnête homme. Non seulement le bruit des histoires fâcheuses du ménage +Fischer ne l'empêcha pas d'être fort bien accueilli à Marseille, mais, +toujours à propos de ces docks et de la création du port des Catalans, +dont il avait eu l'idée, l'officier démissionnaire fut présenté, par le +général d'Houdetot, au prince de Joinville, que les choses maritimes +intéressaient. Il fut ensuite reçu, en audience particulière, par +Louis-Philippe. Bien que le roi bourgeois fût d'un abord relativement +facile, on doit présumer que les personnes admises auprès de lui étaient +l'objet, sinon d'une enquête à fond, du moins d'une information préalable. +Le voleur, le déserteur, que la triste polémique de 1898 a voulu montrer, +eût-il pu être reçu aux Tuileries par le roi et par l'un des princes +d'Orléans? + +Il ne reste donc rien, ou pas grand chose, de sérieux, de ce scandale, +d'ailleurs inutile. L'arme était mauvaise. Elle n'a pas atteint celui +qu'elle visait. Plusieurs journalistes, il faut le constater à l'honneur +de la presse, parmi ceux qui se montraient les plus ardents dans la +défense de l'armée, mise en cause sous le prétexte de faire reconnaître +l'innocence du capitaine Dreyfus, désapprouvèrent cette attaque contre +un défunt, qui n'avait pas songé, avant de mourir, à préparer sa +justification. Il ne pouvait prévoir qu'il y aurait, un jour, près de +cinquante ans après lui, une formidable affaire politico-judiciaire, à +laquelle on le mêlerait pour accabler son fils. _L'Éclair_, entre autres, +un des organes les plus anti-dreyfusards, dit notamment: «On aurait pu +mener le bon combat contre le dreyfusisme sans reprocher à M. Zola son +père.» Ce fut l'opinion des braves gens des deux camps. + +Arracher à la tombe le cadavre d'un père, et s'en servir pour assommer le +fils, ce n'est ni très humain, ni très beau; c'est, en même temps, tout +ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit républicain, à la justice +démocratique. Est-ce que les fautes, si fautes il y a, ne doivent pas +demeurer personnelles? Quand bien même on eût prouvé qu'Émile Zola était +le fils d'un homme qui avait mangé la grenouille et passé à l'étranger +ensuite, cela aurait-il prouvé quelque chose pour ou contre la culpabilité +d'un militaire accusé de trahison? Si Zola père eût été un mauvais soldat +et un malhonnête homme, cela eût-il empêché Zola fils d'être l'un des +premiers écrivains de son temps? + +On pourrait concevoir la haine des partis, fouillant les antécédents et +recherchant les tares des parents ou des alliés d'un homme occupant les +plus hautes situations politiques. Cela s'est vu, au détriment d'un +président de la République. Pour atteindre la République elle-même, avec +une aveugle méchanceté, on a publié des faits peu avantageux pour la +mémoire d'un membre de la famille de ce chef d'État. On pensait ainsi +l'obliger à se retirer. Mais un romancier, mais un pamphlétaire, en +quoi l'indignité, alléguée ou prouvée, d'un parent, peut-elle lui ôter +son talent ou affaiblir les virulences de sa plume? Les calomnieuses +révélations faite sur le père de Zola n'ont, d'ailleurs, eu aucune +influence pour ou contre la défense de Dreyfus. On eût été tout aussi armé, +dans le bon combat, comme disait _l'Eclair_, contre le Dreyfusisme, si, +en 1898, on eût laissé à François Zola, mort et inhumé en 1847, le triple +bénéfice de l'abstention de la justice, de la prescription du temps et de +l'amnistie de la mort. + +À la suite de l'enquête faite au régiment, et dont il sortit indemne, +François Zola, ses comptes réglés, ayant donné sa démission, quitta +l'Algérie et revint en France. + +Ce fut à Marseille qu'il débarqua. + +Cette ville remuante et affairée lui plut. Il est des villes qui captivent +comme une maîtresse. Séduit par Marseille, Zola père s'y installa et +ouvrit un cabinet d'ingénieur civil. Il avait alors quarante ans. Il était +temps de faire choix définitivement d'une carrière, de s'établir, de +ne plus être le nomade d'antan. Son esprit, actif comme son corps, +trouvait-il enfin un milieu favorable, un terrain propice à fonder une +fortune, une famille? L'ingénieur mobile et vagabond parut se plaire tout +de suite parmi la pétulante population marseillaise. Cette cité maritime +et commerçante l'intéressait. Il résolut d'y jouer un rôle. Il portait en +lui de vastes plans, des rêves de grands travaux. Négligeant les petites +affaires, les entreprises mesquines, il tenta de frapper un coup décisif +en soumettant aux autorités compétentes un projet de nouveau port. Le +vieux et célèbre port de Marseille ne répondait plus à l'importance du +commerce et de la navigation. On réclamait un havre neuf, vaste et sûr. +Diverses propositions étaient en l'air. François Zola prépara un projet +complet. L'emplacement qu'il proposait était la baie des Catalans, abritée +du mistral. La Joliette l'emporta, comme étant plus proche du centre de +la ville. De l'avis de tout le monde, aujourd'hui, l'endroit désigné par +l'ingénieur vénitien était préférable: la Joliette est exposée aux coups +de vent du Nord-Ouest, et le mouillage y est hasardeux. + +Voyages à Paris, démarches dans les bureaux, pourparlers avec les sociétés +financières, les administrations maritimes, les entrepreneurs, puis +confection et dépôt d'esquisses, de plans, de dessins, de cartons, tout ce +difficile et consciencieux travail demeura donc inutile. L'ingénieur, déçu, +mais non abattu, se rejeta sur un autre projet. + +L'aristocratique et somnolente ville d'Aix l'attira, comme champ +d'affaires. Tout était à entreprendre dans cette cité en léthargie. Il +était possible de la ranimer, de lui restituer, sinon la splendeur déchue, +du moins la vitalité d'un centre moderne. Avec ses hôtels majestueux, +demeures seigneuriales des anciens membres du Parlement, ses édifices +publics trop vastes pour les services d'une simple sous-préfecture, +l'ancienne capitale déchue de la Provence n'avait pas de chemin de fer, +pas de communication facile pour les marchandises. L'industrie était +absente et le commerce languissait. Ville ecclésiastique, universitaire et +judiciaire, siège d'un archevêché, des Facultés de théologie, lettres et +droit, centre du ressort judiciaire avec sa cour d'appel, Aix, malgré son +nom, manquait d'eau. N'était-ce pas un grand et avantageux projet que +celui de donner à boire à cette ville altérée? Arroser cette très sèche +région provençale était, il est vrai, une entreprise difficile, longue et +coûteuse. Marseille pouvait se permettre un canal à écluses, mais Aix +hésitait devant la dépense. L'ingénieur avait avisé une gorge voisine où +capter les eaux de pluie. Dévalant des collines, elles s'amassaient dans +ce réservoir naturel, mais percé, puis se perdaient, non utilisées. Il +s'agissait de barrer le goulet de la gorge, par où les eaux s'échappaient. +La cuvette endiguée et le réservoir fermé, il n'y aurait plus qu'à +distribuer ensuite, par une série de barrages, la précieuse réserve: Aix +ne serait plus à sec. L'actif et jamais découragé chercheur crut, cette +fois, avoir trouvé le chemin de la fortune et de la gloire. Il se mit avec +espoir à l'Å“uvre. Il prépara les devis, dressa les plans, et entama une +interminable série de visites et de sollicitations. Il remua, comme on dit, + ciel et terre. Une entreprise de cette nature ne comporte pas seulement +les difficultés initiales de la conception, du tracé, des calculs, les +problèmes à résoudre de toute la partie scientifique et technique, il faut +surtout envisager les multiples embarras de l'exécution. Les voies et +moyens sont entravés, discutés, refusés. Le chemin, du projet à la +réalisation, est coupé de fossés, où l'affaire risque de rouler, avec son +promoteur, sans pouvoir remonter. Les obstacles physiques sont renforcés +par les barrières administratives et les verrous financiers. + +Il fallut à l'ingénieur une énergie persistante et une forte confiance +en soi pour vaincre des résistances déraisonnables, pour écarter des +objections de pure obstination, pour triompher de défiances préconçues. +Les capitaux ne se laissaient approcher qu'avec circonspection. Les +riverains s'alarmaient. De mauvais bruits furent colportés. Les habitants, +qui, par la suite, s'affirmèrent enchantés du canal, et célébrèrent par +des hommages posthumes, le nom de celui qui avait doté leur ville de ce +bienfait hydraulique, se montrèrent indifférents, sceptiques, parfois +hostiles. Et puis, il y avait les terribles, bureaux. Il fallut en faire +le siège, et débusquer les chefs de service, repoussant, d'entre les +créneaux de leurs cartons verts, l'assaut de leurs donjons administratifs. +Ils se retranchaient au fort de leurs paperasseries, quand était signalé +l'intrus, venant les déranger. C'était presque un ennemi, cet intrigant +qui voulait les forcer à s'occuper d'une affaire qu'ils n'avaient pas +conçue, qu'ils considéraient comme provenant d'une initiative suspecte, +née en dehors de l'administration, donc illégitime. Les ingénieurs +officiels consultés affectaient de ne pas prendre au sérieux un projet +qui n'émanait pas de quelque «cher camarade». Tout cela prit un temps +considérable, et ce labeur usa les forces de l'ingénieur, sans épuiser sa +volonté. + +C'est en 1837 que François Zola présenta, pour la première fois, son +projet de canal. Que de voyages il lui fallut, depuis, à Marseille et +à Paris! Il eut la bonne fortune d'intéresser M. Thiers à son idée. Le +ministre était alors préoccupé par la grosse affaire des fortifications +de Paris, qui souleva tant de débats à la Chambre, et rencontra, comme +le modeste canal provençal, de si fortes oppositions.. Il accueillit, +toutefois, avec bienveillance, l'ingénieur étranger, dont l'activité lui +plaisait, et qui lui soumettait une invention, toute d'actualité, pour +faciliter et accélérer le transport de déblaiements des terrains où +devait s'élever l'enceinte bastionnée. La machine de François Zola fut +expérimentée à Paris, sur le chantier de Clignancourt. Ces essais furent +satisfaisants, et l'appareil fut agréé. + +Ce succès procura quelques fonds, des relations utiles et l'appui de +M. Thiers à l'inventeur, qui revint à Aix, ayant l'espoir d'être soutenu +par le gouvernement auprès des autorités provençales. On était en 1842. +Ce fut en 1846 que, grâce à M. Thiers, l'ordonnance royale décrétant le +canal d'Aix d'utilité publique fut rendue. La victoire était acquise. +François Zola revint à Aix, bien portant, en pleine vigueur physique et +intellectuelle, marié à une jeune femme qu'il adorait. Heureux de vivre et +de travailler, il était de plus en plus confiant dans son Å“uvre. Rassuré +sur l'avenir des siens, il avait la certitude de laisser, après lui, la +renommée de ceux qui accomplissent une entreprise grandiose et durable. +Il serait le créateur du canal d'Aix! La fortune lui viendrait avec la +gloire, complétant le bonheur domestique dont il jouissait déjà . + +Mais la destinée rarement permet à l'homme de le posséder, ce bonheur +qu'il a rêvé, qu'il a été sur le point de conquérir. La vie fait +banqueroute, et l'ouvrier, au moment de toucher son salaire, est congédié. +Ces faillites du sort, absurdes autant que cruelles, sont les fatalités +courantes de la vie. + +Au cours d'une visite matinale à l'un de ses chantiers, dans la gorge où +déjà s'élevait le premier barrage, par une matinée glaciale de février, +quand soufflait le mistral, l'ingénieur fut atteint d'une pleurésie. +Il s'alita, et, en quelques jours, la mort avait détruit cette belle +intelligence, et paralysé pour jamais cette énergie toujours prête. + +Dans la vulgarité d'une chambre d'hôtel, à Marseille, l'hôtel Moulet, rue +de l'Arbre, où il descendait d'habitude, car on n'avait pu le transporter +à Aix, chez lui, François Zola mourut, le 19 février 1847. Il avait +cinquante et un ans. Il laissait une veuve de vingt-sept ans, et un enfant +qui allait avoir sept ans, Émile Zola. + +Au cours de l'un de ses fréquents voyages à Paris, à la sortie d'une +église, François Zola avait rencontré une jeune fille, de condition +modeste, mais honnête et jolie, Emilie Aubert. Le père était entrepreneur +de peinture dans la petite ville de Dourdan, près de Paris. Le mariage se +conclut rapidement. Les formalités furent abrégées. La future n'apportait +en dot que sa grâce et sa jeunesse. Le futur n'avait encore que ses +talents, son projet de canal, présenté depuis deux ans, ses espérances et +sa vaillance. Vingt-trois ans de différence existaient entre les époux. +L'union fut heureuse. La douleur de la jeune femme, accourue d'Aix dans +l'hôtel marseillais où déjà son mari agonisait, fut profonde. Elle dut, +par la suite, à de douloureux anniversaires, évoquer, devant son fils, +attentif, les heures cruelles écoulées dans la banalité de cette chambre +inconnue, au milieu des malles entrouvertes et des vêtements entassés +sur les chaises, avec le brouhaha, dans les couloirs, des voyageurs +indifférents ou gais, allant et venant, confondant, par la minceur des +cloisons, leur paisible ronflement avec le râle de l'agonisant. Zola s'est +souvenu de ce décor lamentable et de ce désarroi, quand il écrivit _Une +Page d'amour_. La jeune veuve se trouvait sans appui, sans conseils, +dans une situation, alors non pas absolument mauvaise, mais embarrassée. +Il y avait une liquidation difficile à entamer, des marchés en train à +régulariser et à résilier, des ouvertures de crédit en suspens, des +travaux en cours, qu'il faudrait achever ou céder. Le canal était en +bonne voie de construction, mais loin d'être terminé. Les créanciers +se présentèrent, les débiteurs s'effacèrent. Il fallait prendre des +arrangements, tenter des recouvrements, maintenir les chantiers ouverts, +ne pas abandonner le canal qui représentait tout l'avoir, tout l'héritage +de l'ingénieur. Lourd fardeau pour une femme de vingt-sept ans, sans +grande expérience des affaires, et ayant un jeune enfant à élever. Mme +Zola avait autour d'elle, à Aix, son père, le vieil entrepreneur de +peinture, alors, retiré, sa mère, native d'Auneau, beauceronne avisée et +qui prit en main la direction des affaires contentieuses, courant chez +les avoués, les avocats, les huissiers, vaquant aux échéances, aux +atermoiements, défendant, avec la ténacité paysanne, les bribes de +la succession, que les corbeaux de la chicane et les vautours de la +spéculation déjà , se disputaient. + +Les procès, soit qu'ils fussent mal engagés, mal conduits, mal plaidés, ou +bien parce que les prétentions des héritiers Zola étaient imparfaitement +fondées, peu soutenables en droit, aboutirent à un échec complet. Les +procès perdus, la position de la jeune veuve, d'abord pénible, bientôt +devint critique. L'ingénieur, ressemblant en cela à la plupart des hommes +engagés dans de vastes entreprises, dont le succès se dessine, donnant +la promesse de beaux résultats prochains, avait escompté cet espoir +de fortune. Hardi, optimiste, l'ancien soldat du prince Eugène, le +risque-tout de la légion étrangère, s'était jeté dans cette expédition, +scientifique et financière, avec l'élan imprévoyant de sa jeunesse. +Il allait de l'avant, comme un brave montant à l'assaut, sans regarder +derrière soi. Il ne redoutait rien de l'avenir. N'était-il pas sûr de +réussir? Après lui, s'il succombait sans que le succès final fût assuré, +les siens ne manqueraient de rien. Ils recueilleraient le bénéfice de +ses conceptions, de son travail. Ils hériteraient de sa gloire et des +bénéfices de son génie. Un canal, c'est une mine d'or. Aussi vivait-il +largement. Les premières sommes que le canal lui avait procurées, comme +jetons de présence aux assemblées, honoraires d'études, actions de +fondateur, furent dépensées sans inquiétude; les travaux étaient +commencés, se poursuivaient; de quoi s'inquiéter? Le canal paierait tout, +et au-delà . Nulle nécessité, quant à présent, d'économiser et de liarder. +Plus tard, sur l'excédent des recettes, on prélèverait le patrimoine à +garantir, pour la veuve et l'enfant, en cas de malheur. Une affaire si +belle, si sûre, ne pouvait faire faillite. + +Le téméraire ingénieur n'avait pas prévu la banqueroute de la vie. Sa mort +brusque fît écrouler tout cet édifice fragile de bien-être et de fortune, +dont les fondations n'étaient même pas assurées. + +Pendant la période de constitution de la Société du Canal, et durant les +démarches pour l'obtention de l'ordonnance royale équivalant à notre +décret d'utilité publique, François Zola avait dû faire de nombreux +voyages à Paris, sans s'arrêter. Une fois, il dut prolonger son séjour. +Tout récemment marié, il avait emmené sa jeune femme. Elle était enceinte. +Au lieu de loger à l'hôtel, le jeune ménage, dans l'attente du bébé, +acheta des meubles, et prit un appartement, dans une maison de +construction récente, au quatrième étage, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_. +La maison existe encore et la rue, étroite et sombre, a peu changé. Elle +devait rappeler à François Zola les ruelles des villes italiennes. Elle +a pour voie parallèle, donnant sur la rue Montmartre, la bruyante rue du +Croissant, pareillement étranglée, noire et fangeuse. Là est le centre des +imprimeries et des marchands de journaux. C'est le quartier général des +crieurs du «complet des courses», la bourse des «canards», c'est-à -dire +des placards, des petits journaux occasionnels, des feuilles aux scandales +éphémères, des chansons populaires, des «testaments» et autres imprimés +satiriques et tapageurs, dont Hayard, «l'empereur des camelots», fut +longtemps le grand pourvoyeur. Les appels glapissants des vendeurs de +papier furent les premiers sons qui frappèrent les oreilles du jeune Zola. +Que de fois, par la suite, son nom devait retentir, dans cette rue, parmi +l'étourdissante criée des journaux! + +Dans cette maison, le 2 avril 1840, naquit donc Émile Zola. + +Voici l'acte de naissance d'Émile Zola: + +PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE Extrait du Registre des Actes de +Naissance du 3e arrondissement (ancien) de Paris. + + L'an mil huit cent quarante, le quatre avril, à deux heures un quart + de relevée, par devant nous, Barthélemy-Benoist Decan, chevalier de + la Légion d'honneur, maire du troisième arrondissement de Paris, + faisant fonctions d'officier de l'état-civil, a comparu le sieur + François-Antoine-Joseph-Marie Zola, ingénieur civil, âgé de + quarante-quatre ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_, + lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né avant-hier, + à onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant, et de + Françoise-_Émélie_-Orélie Aubert, son épouse, mariés à Paris, en la + mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente + neuf, auquel enfant il a donné les prénoms Émile, Édouard, Charles, + Antoine; ce fait en présence de sieurs Norbert Lecerf, marchand + épicier, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue + Saint-Joseph n° 18, et Louis-Étienne-Auguste Aubert, rentier, âgé + de cinquante-six ans, demeurant à Paris, rue de Cléry n° 106, aïeul + maternel de l'enfant. Et ont le père et les témoins signé avec nous, + après lecture. + + _Signé:_ F. ZOLA, NORBERT LECERF, AUBERT ET DECAN + +Les affaires de François Zola ne lui permirent pas de retourner à Aix, +avant 1842. A cette époque, la famille Zola se fixa dans la vieille +capitale provençale, impasse Sylvacanne. L'ingénieur dut bientôt faire +un nouveau séjour à Paris, nécessité par la surveillance de sa machine +à déblayer, qui fonctionnait à Montrouge, pour les travaux des +fortifications. Ce nouveau séjour se prolongea pendant un an et demi. Le +petit Zola, né à Paris, transporté à Aix, puis ramené à Paris, ne revint +définitivement en Provence qu'à l'âge de cinq ans et demi. Il était trop +jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre à +la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n'a donc pu influer sur +son intelligence en formation, sur son caractère, encore moins sur son +talent futur, sur son génie. + +Parisien de naissance, Émile Zola allait devenir Méridional, par le milieu +où il se trouvait transporté, par les impressions premières, par les +perceptions oculaires et auditives, par l'air même respiré à Aix et dans +ses environs. + +Il grandit dans la liberté d'un vaste jardin, dépendant de la maison de +l'impasse Sylvacanne. La maison était bourgeoise; elle avait été habitée +par la famille de M. Thiers. Quand la mort priva la famille Zola de son +soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d'entretien coûteux. +Mais il n'est pas aisé, au lendemain d'une catastrophe qui bouleverse +les existences et démolit les fortunes, de se débarrasser instantanément +d'agréments et d'engagements datant de l'époque heureuse. La veuve, liée +par un bail, dut conserver l'élégante maison. Alors les meubles riches, +les bibelots précieux, un à un, prirent le chemin de la boutique du +brocanteur. Les domestiques avaient été congédiés. On ne garda pas même +une petite servante, dans cette vaste demeure, Émilie Zola était très +prise par ses procès. Pas une minute ne semblait lui appartenir. Elle +courait, accompagnée de sa mère, l'intelligente et pratique beauceronne, +de l'avoué chez l'avocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son +enfant croître à l'aventure. Les charges de ce petit ménage, composé de +trois personnes et d'un garçonnet, retombaient sur les bras, heureusement +robustes encore, de la grand'maman Aubert. La bonne ménagère qu'elle était +suffisait à tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, après les +courses en ville. Sans cesse à la besogne, toujours alerte et de bonne +humeur; elle faisait la foule, et suppléait, dans cette grande caserne, +au personnel absent. + +Ainsi les deux femmes et le grand-père Aubert, vieillard somnolent, +n'avaient guère le temps de s'occuper du gamin. Le petit Émile poussait +comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trébuchait, +tombait, se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l'herbe, +écorchait sa veste, salissait, dans les ornières, bas et chaussettes, +attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les +alouettes, sifflait avec les merles; sous les platanes et les micocouliers, +il se développait avec la vigueur d'un jeune animal en liberté. On ne lui +adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait +les recommandations dont on accable les petits garçons. Jamais on ne lui +défendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies; +il ne reçut point des taloches pour avoir déchiré sa culotte ou taché +sa blouse. Cette première éducation, cet élevage sans contrainte, cette +absence de la culture élémentaire ordinaire, eurent certainement, sur +la formation du cerveau du jeune sauvageon, qui devait être, un jour, +l'un des produits supérieurs de l'espèce humaine, une influence plus +déterminante que l'atavisme. + +Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la santé et sur le +bien-être de l'enfant, semblaient se préoccuper médiocrement de son +éducation première. Les notions élémentaires de maintien, de politesse, +de maniérisme et de minauderie, qu'on s'efforce d'inculquer aux jeunes +enfants, à tous les degrés de la société, lui furent épargnées, il échappa +à la contrainte de «se bien tenir». Il n'eut pas à se préoccuper d'être +très sage, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite, +ce qui est le fondement de l'enseignement élémentaire des sujets de la +classe moyenne. Sans avoir préalablement lu Jean-Jacques, et sans prendre +l'Émile du philosophe comme le modèle de l'enfant à éduquer, grand'maman +Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les +études et les greffes, élevèrent, l'Émile de l'impasse Sylvacanne en +véritable enfant de la nature. + +Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer +plutôt parmi les élèves en retard. On range pêle-mêle communément dans +cette catégorie, d'une part ceux qu'une prédisposition congénitale ou un +état maladif empêchent de grandir intellectuellement; d'autre part les +adolescents qu'on a négligé d'instruire, de pousser, et qui se font +reléguer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes +enfantines. Écoliers abécédaires, ils épellent encore quand les autres +lisent couramment. Ce fut le cas du petit Émile. + +À sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourtant se décider +à les lui apprendre. Il convenait, par dignité, à raison de la condition +sociale dans laquelle il était né, de l'arracher à son éducation purement +champêtre. Le fils d'un ingénieur, l'héritier, sinon des produits +financiers du canal, du moins de la renommée de son auteur, pouvait, +un jour, obtenir des appuis dans la haute société aixoise, rencontrer +même des protecteurs à Paris. Ceux qui avaient connu et apprécié le +constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient +peut-être l'accès d'une carrière. Encore fallait-il que le futur candidat +se présentât avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de François +Zola ne devait pas demeurer dans l'état fruste d'un berger de la Camargue. +Il convenait donc de conduire Émile au collège. Les études classiques, +débutant par «rosa, la rose», et aboutissant aux Conciones, aux +dissertations françaises, avec le baccalauréat à passer, c'était la +filière nécessaire et régulière de tous les fils de la bourgeoisie. Ici, +on ne suivait plus du tout les préceptes d'éducation de Rousseau. L'Émile +du philosophe apprenait l'état de menuisier, ce qui, d'ailleurs, à la +veille de la Révolution, était plus prudent que de se façonner au métier, +bientôt inutile et périlleux, de gentilhomme de la Chambre. Les deux +femmes voulurent donc préparer le petit Émile à devenir, non pas un homme +de lettres, grands dieux! mais un avocat, un médecin, ou tout au moins un +bureaucrate. Qui pouvait savoir? Le diplôme mène à tout. Le parchemin +de bachelier, c'est la pièce héraldique moderne, sans laquelle on ne +saurait se présenter, avec chance de succès, dans la lice où se disputent +les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre +universitaire donne accès aux grades et aux emplois. Émile bachelier +pourrait bien devenir, un jour, sous-préfet! + +Les songes ambitieux des deux femmes furent réalisés, dépassés, mais +autrement. Émile Zola, cependant, ne put être reçu bachelier, et ne fut +que quelques heures sous-préfet. + +On ne pouvait mettre, dans un collège de l'État, cet enfant de huit ans, +pour qui l'alphabet était comme une stèle aux caractères cunéiformes. +Il fut décidé qu'on l'enverrait, d'abord, dans une petite pension. +On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les +établissements étaient achalandés par les familles modestes, ayant la +vanité de soustraire leurs rejetons à la promiscuité de l'école communale, +alors fréquentée seulement, dans les villes, par les fils d'ouvriers. + +Dans cette institution à bon marché et à peu d'élèves, Zola apprit ses +lettres et les premiers éléments. Sa famille s'était enfin débarrassée du +coûteux loyer de l'impasse Sylvacanne. Elle était venue se loger, à moins +de frais, au pont de Béraud, dans la banlieue d'Aix. Le jeune élève fit +souvent l'école buissonnière: le nouveau logis et ses environs lui en +fournissant la tentation. Il avait plus d'herbe à sa disposition, plus +d'espace à parcourir, et, autour de lui, s'étendait un paysage dont +la sévérité n'excluait pas la grâce. L'impression en demeura vive et +persistante dans les prunelles de l'adolescent. Plus tard, les _Contes à +Ninon_ ont témoigné de cette première sensation rustique. Le goût de la +campagne, dans la prime jeunesse, ressemble à un amour de la treizième +année. Toute la vie en demeure embaumée, et l'homme fait s'en montre +imprégné jusqu'aux moëlles. En suivant le cours sinueux de la Torse, Émile +Zola acquit le sens de la nature. Cette rivière, symboliquement, circulera +dans toute son Å“uvre. + +À treize ans, comme il n'avait plus rien à apprendre, dans les classes +primaires du pensionnat Notre-Dame, et comme on ne pouvait plus le laisser +vagabonder, tel qu'un chevreau, par les garrigues, on le présenta au +collège de la ville, depuis lycée Mignet. Admis comme demi-pensionnaire, +en 1852, il fut placé en huitième. + +Pour être près de lui, pour lui éviter, le soir, un long parcours, sa mère +avait quitté la banlieue, et pris un appartement dans la ville même, rue +Bellegarde. Émile passa cinq ans, environ, au collège d'Aix. Sans se +révéler un de ces lauréats qui font réclame pour leurs professeurs et +pour leur lycée, il fut loin d'être un cancre. Il eut des récompenses +nombreuses, et, en troisième, il obtint le prix d'honneur. Voici, +d'ailleurs, un extrait de ses palmarès: + + En 1853, classe de septième.--1er prix de version latine, + d'histoire et de géographie, de récitation; 2e prix d'instruction + religieuse, de thème latin; 1er accessit d'excellence; 2e accessit + de grammaire française et calcul. + + En 1854, classe de sixième.--Tableau d'honneur, 1re mention; + 1er prix d'histoire et de géographie; 1er accessit d'instruction + religieuse; 2e accessit d'excellence; 3e accessit de récitation. + + En 1855, classe de cinquième.--1er prix de thème latin, de version + latine; 2e prix de version grecque; 1er accessit d'excellence; + 2e accessit d'histoire et géographie; 3e accessit de français et de + récitation. + + En 1856, classe de quatrième.--1er prix d'excellence, de thème latin, + de version latine, de vers latins; 2e prix de version grecque, de + grammaire générale, d'histoire et géographie. + + En 1857, classe de troisième.--Prix de tableau d'honneur; 1er prix + d'excellence, de narration française, d'arithmétique, de géométrie et + application, de physique, chimie et histoire naturelle, de récitation; + 2e prix d'instruction religieuse, de version latine; 1er accessit + d'histoire et géographie. + +On remarquera la progression continue de ses succès. Laborieux, attentif +et opiniâtre, l'élève Zola affirmait déjà son goût du travail, sa croyance +au travail. Avec du vouloir, avec de l'énergie sécrétée régulièrement, +patiemment,--ce fut la règle et la force de son existence--il était +certain d'arriver au but proposé. + +Parvenu à la classe de troisième, il avait bifurqué. La bifurcation, +établie par le ministre Fortoul, obligeait l'élève, avant de passer, des +classes de grammaire, dans les divisions supérieures, à déclarer qu'il +choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. Émile opta pour les +Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles, +pour lesquelles le futur auteur du _Roman Expérimental_, l'apologiste de +Claude Bernard, le théoricien de la littérature scientifique, avait un +goût très vif, qu'il se montra l'un des meilleurs élèves de sa classe. +Il témoigna d'une sorte d'aversion pour la littérature classique. Il eût +dit volontiers, avec les Berchoux, les La Mothe, les Lemierre: «Qui nous +délivrera des Grecs et des Romains?» Il est probable, il est certain même, +qu'il a, par la suite, pris connaissance des maîtres de la littérature +antique, mais il ne dut les lire que dans des traductions. Il a affirmé, +à plusieurs reprises, peut-être avec un peu de fanfaronnade, car il avait +eu un 2e prix de version, en troisième, ne pas savoir le latin. C'est +un mérite plutôt négatif. Zola paraissait satisfait de cette ignorance. +Il la proclamait, comme une vanterie. C'est une tactique d'orgueil assez +fréquente, que la fierté d'un dédain pour ce qui vous a fait défaut dans +la vie ou pour ce qui vous échappe. Que de gens font fi de ces raisins, +pour eux trop verts: titres de noblesse, terres, châteaux, bijoux, +décorations, bonnes fortunes, invitations mondaines, voyages, +villégiatures. Dans l'ordre intellectuel, ce faux mépris des richesses +scientifiques ou artistiques, qu'on n'a pu acquérir, est aussi répandu. +Zola semblait tout heureux de «n'avoir entendu parler de Virgile que +«par ouï-dire». Ce n'est pas seulement la langue virgilienne qu'il +reconnaissait ne pas savoir; «Je suis ignorant de tout, de la grammaire +comme de l'histoire», écrivait-il, en 1860, à son ami Cézanne. Il +a certainement, par la suite, bouché quelque peu ce trou dans son +instruction générale. En ce qui concerne la grammaire, il exagérait une +ignorance assurément relative, mais qui donc peut se targuer de bien +posséder la grammaire? Les candidates au brevet d'institutrice, et encore! +Pour l'histoire, Zola devait peu s'intéresser à cette résurrection de la +vie passée. On ne trouve, dans son Å“uvre, aucune allusion, comparaison ou +citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffère, +sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d'affinités +descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancières. «J'aime mieux +tout tirer de moi que de le tirer des autres,» a-t-il dit, non sans +quelque infatuation, car, en littérature aussi, on est toujours, comme dit +Brid'oison, fils de quelqu'un. + +Dans un «interview» que j'ai dirigé, surveillé, et révisé, en 1880,--le +terme n'était pas bien connu, mais ce genre d'article anecdotique, et +cette indiscrétion consentie existaient déjà , à cette époque,--mon +collaborateur au _Réveil_, Fernand Xau, publia la réponse suivante de +Zola à une question sur ses études: + + Je n'entrai en huitième qu'à l'âge de douze ans passés. C'était un + peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand, à dix-huit ans, ma + mère me conduisit au Lycée Saint-Louis, à Paris, j'en étais seulement + à ma seconde. Bon élève, à Aix, où je remportai des succès, sinon + éclatants, du moins estimables, je devins mauvais élève, à Paris... + +Ici, une observation d'ordre général, qui a son intérêt pour le maintien +des bonnes études et le développement universitaire de notre pays. Paris +est un mauvais centre d'études. Écoliers ou étudiants, les jeunes gens s'y +trouvent dans un milieu mal disposé pour le travail. Il se rencontre trop +de distractions et trop de motifs de dissipation, dans la grande ville. Au +moyen âge, l'Université de Paris a pu être un puissant foyer de lumières +théologiques et philosophiques, un admirable atelier où s'élaborait le +grand Å“uvre du savoir. Mais la vie qu'on y menait, malgré ribaudes et +tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conservé les règles et +les us des escholiers de la rue du Fourre; la discipline des couvents +sévères y régnait, avec la ponctualité et l'isolement de la caserne. +Dans les milieux modernes, l'étudiant, le lycéen, sont trop exposés à la +promiscuité mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute, à raison +de la haute valeur des maîtres qui sont sélectionnés, et par suite de +l'agglomération des élèves les mieux doués, remporte des succès dans les +concours. Mais ce sont des supériorités exceptionnelles. Le niveau général +des études y est au-dessous de la moyenne. L'apprentissage de l'étudiant +ne saurait se faire dans une cité anormale et monstrueuse, où le tapage +des gens en fête domine. Il y a trop de musiques dans l'air, trop de +passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop +de tentations à tous les carrefours, pour qu'on puisse étudier, avec +application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universités +allemandes, pierres d'assises solides de la puissance germanique, sont +toutes situées dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg, +Königsberg, Leipsick, Iéna. Il roule trop de véhicules, tramways, coupés, +fiacres, autobus, par les voies parisiennes, pour qu'on y jouisse du +recueillement indispensable à qui veut apprendre. Les facultés, les +collèges, les instituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que sur +des rues où l'herbe pousse. Par crainte des troubles de la place publique +et des tumultes populaires, on a relégué l'assemblée nationale française, +lorsqu'il s'agit de donner une constitution ou d'élire le chef de l'État, +dans la ville morte du grand Roi. Il n'y a nulle utilité à ce que +les Facultés de droit, de médecine, et même les lycées d'internes de +l'Académie de Paris, soient à proximité des boulevards. À Versailles +conviendrait parfaitement ce rôle de cité universitaire. Ce serait +l'Oxford et l'Heidelberg français. + +L'écolier Zola appuie, de son exemple, cette argumentation. Si le lauréat +d'Aix, ville paisible, s'était mué en cancre parfait, à Paris, c'est +que l'atmosphère capiteuse du milieu produisait son effet accoutumé. +Ce n'était pas la fête ambiante qui le troublait, le détournait, mais +l'ivresse intellectuelle même de Paris. Le rhétoricien provençal +se dégoûtait des monotones et fades occupations universitaires; il +s'abandonnait à ses rêves de gloire littéraire; il se livrait à des +lectures en dehors des «matières» imposées pour le baccalauréat. + +Dans l'interview, que j'ai indiqué plus haut, et auquel j'aurai plusieurs +fois recours, car ayant été publié, sous les yeux de Zola, il y a +vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus +grande sincérité, l'écolier buissonnier expliqua ainsi son peu d'assiduité +et son absence de succès, aux cours du lycée Saint-Louis: + + ... C'est que j'étais déjà lancé dans le mouvement littéraire et + que je lui appartenais corps et âme. Je délaissais mes classiques + pour lire avec avidité Montaigne, Rabelais, Diderot et Hugo... Ah! + Hugo! j'étais fou de lui! + + Cela vous explique que, contrairement à ce qu'on a affirmé, je ne + sois pas bachelier. Est-ce pour la même raison que Daudet n'est pas + plus avancé que moi? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il est assez + étrange de voir deux romanciers notoires n'avoir même pas, dans les + rangs de l'Université, l'épaulette de sous-lieutenant. + +Les parents du lycéen faisaient de lourds sacrifices pour qu'il pût +obtenir, grâce au diplôme obligatoire et élémentaire, l'accès de certains +emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des +redoutables examens, qui semblent surtout faciles à ceux qui ne les +ont pas subis. Sans doute, cet échec scolaire n'a pas nui à la fortune +littéraire de _l'Assommoir_. Nul ne se préoccupe, aujourd'hui, de savoir +si l'auteur a été fort en thème ou fruit sec, et tous les baccalauréats de +l'Université ne sauraient rien ajouter à sa gloire. Mais il ne doit pas +servir d'exemple, ni d'encouragement, aux écoliers présents et futurs, qui +ne l'imiteraient qu'en cela. Ce n'est pas parce qu'il n'a pu passer son +bachot que Zola s'est montré capable d'écrire _Germinal_. + +Les deux femmes, qui le gâtaient, lui avaient trop laissé la bride lâche +sur le cou, durant ses années d'enfance, jours de grand air, d'escapades, +de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues +rêvasseries à l'ombre, au bord de la rivière de l'Arc. Mais nous leur +en devons reconnaissance. Cette éducation en liberté fut salutaire et +inspiratrice. Elle priva la France d'un bachelier de plus; elle lui valut +peut-être l'un des plus robustes ouvriers de la plume. C'est tout gain +pour le pays, pour la postérité mondiale aussi. Bénissons les deux mamans, +d'avoir élevé leur Émile à la sauvageonne. L'enfant a pu vagabonder, comme +un petit pâtre, tout en ayant la possibilité d'étudier comme un jeune +bourgeois. Cette croissance indépendante, hors des langes où l'on +emmaillotte les fils de la classe aisée, permit au corps, et aussi à +l'intellect du gamin, de se développer avec vigueur. Dans ces randonnées, +qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il était accompagné +de deux camarades, qui devinrent ses inséparables: Baille, qui fut, par +la suite, professeur à l'École polytechnique, et Cézanne, le vigoureux +peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu'ils se +récitaient avec conviction, et qu'ils louaient avec sincérité. + +Zola avait conservé un souvenir très vif de ses juvéniles excursions de +Provence. Il les évoquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales +lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le +thème universel de la jeunesse envolée. Il contait volontiers à ses +intimes, durant quelque sombre après-midi, au fond des Batignolles, avec, +quelle ardeur, avec quelle exubérante impatience, avec ses condisciples +provençaux, il se mettait en route, par les matinées d'été, pour chasser +les ortolans dans les ravins ensoleillés, du côté du barrage paternel. +La chasse n'était, le plus souvent, qu'un prétexte. N'allait-on pas en +battue, dans la contrée où se déploient les tireurs de casquettes? +Il s'agissait de faire de la route. Toute une journée à passer avec Baille +et Cézanne, gagner de l'appétit et faire honneur aux provisions préparées, +la veille, par les parents, bavarder art et littérature en toute +tranquillité, c'était le vrai plaisir cynégétique. Ces causeries +interminables sont délicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi +passées à s'entretenir des livres, des pièces, des tableaux, Å“uvres +récemment signalées, ou déjà glorieusement consacrées s'écoulent rapides, +grisantes et inoubliables. Elles parfument toute une existence d'artiste. +Il n'est pas toujours aisé, surtout dans une ville provinciale, de +s'isoler, à trois ou quatre compagnons ayant les mêmes goûts, les mêmes +aspirations vers la littérature, le théâtre, la peinture. + +Les poètes actuels, biens rentés, élégants, rasés, tondus, ayant pour +Pégase l'auto, et bientôt le dirigeable, sont admis dans les sociétés +distinguées. Les belles madames les câlinent, les invitent à dîner et +parfois les prennent pour amants. Ils sont semblablement, quand ils +débutent, «gobés» des jeunes femmes à bandeaux plats couvrant les oreilles, +et accueillis à bocks ouverts ès-cabarets montmartrois ou rive-gauchers. +Mais, au temps où Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de +vers et le barbouilleur de toiles étaient classés parmi les mal vus. +Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provençaux, aspirants artistes, +en se retirant vers les déserts, sous couleur de tirer un bec-fin, +Alcestes de la poésie, cherchant un endroit écarté, où de débiter leurs +sornettes ils eussent la liberté. En ces solitudes brûlées, ils ne +choquaient personne, commérant sur un tas de gens, ignorés à Plassans, +dont les histoires ne pouvaient intéresser la bonne société: car ils +n'avaient jamais été établis dans la ville, ni occupé une fonction +honorable, ce Musset, ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu +importants qu'on eût vainement cherché leur adresse dans le Bottin, mais +dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs. + +Les trois amis, après avoir, à la poursuite de quelque volatile, égaré +et chimérique, battu distraitement les buissons et sondé les bosquets, +s'asseyaient sous bois, à l'heure où midi rôtissait les oliviers et +les pins. On se hâtait de rassembler des brindilles résineuses et l'on +cuisinait, en plein air. Le repas achevé, la digestion se faisait sous +l'ombrage de quelque hêtre épais. Mollement allongés, comme des bergers +virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos; ils dissertaient +sur Hugo, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres +vers, et l'on rentrait en ville, à la nuit close, les jambes lourdes, +et le carnier léger. Mais nul n'était revenu bredouille d'idées et +d'impressions. On avait provision de grande poésie et de bon air pour +toute la semaine. Cela aidait à supporter allègrement la vie provinciale, +prosaïque et confinée. + +La famille Zola, cependant, dégringolait. On était loin du faîte de +bourgeoisie, où l'ingénieur avait tant souhaité placer les siens. Les +logements remplaçaient les appartements, qui eux-mêmes avaient succédé +à la vaste maison bourgeoise de l'impasse Sylvacanne, illustrée par le +séjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Béraud, de la +demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de la rue +Roux-Alphéran, il avait fallu reculer jusqu'aux faubourgs, et prendre +un appartement modeste, cours des Minimes. C'était trop cher encore. Un +logement d'ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines, +dans le plus pauvre quartier de la ville, reçut enfin la famille déchue. + +Dans ce misérable logis, en novembre 1857, mourut la courageuse grand'mère, +maman Aubert. Le grand-père et le petit Émile demeurèrent seuls, car Mme +Zola, pressée par les créanciers, accablée par des procès interminables, +assaillie par les réclamations d'avides avoués, ayant son mobilier en +grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s'était +rendue à Paris. Elle espérait trouver, parmi les anciens amis de son mari, +conseils, aide, protection. Elle se promettait de voir M. Thiers. Elle +éprouva probablement de dures déceptions, car, au lieu de revenir à Aix, +comme elle l'avait espéré, avec de bonnes promesses et peut-être de +l'argent, elle résolut de se fixer à Paris et de faire venir son fils et +le grand-père. Le jeune Zola reçut une lettre pressante et désolée de sa +mère. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui +restaient, et de la rejoindre aussitôt à Paris. «Avec l'argent du mobilier, +disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de +troisième classe et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t'attends!» +C'était la misère noire et le naufrage complet. + +Après avoir dit un adieu, estimé provisoire, à ses chers inséparables, +Baille et Cézanne, le jeune Émile et le vieil Aubert montèrent dans le +wagon, et arrivèrent à Paris, en février 1858. Émile Zola avait alors +18 ans. + +Grâce à la protection de M. Labot, avocat au Conseil d'État, ancien ami +de François Zola, Émile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa +rhétorique au lycée Saint-Louis. Nous avons dit qu'il ne fut là qu'un +lycéen médiocre. Il obtint, cependant, un 2e prix de narration française. +Il était distrait et indifférent, en classe. Rien de ce qu'on y enseignait +ne l'intéressait. Mais la littérature, non classique, les auteurs dont on +ne parlait jamais en chaire lycéenne, Victor Hugo et Musset principalement, +le passionnaient, et accaparaient toute son attention, captaient toute +son intelligence. + +En quittant Aix, il avait été convenu, avec Baille et Cézanne, qu'on se +reverrait à Paris. En attendant cette réunion désirée, où l'on revivrait +un peu les chères heures provençales, déjà lointaines, mais non effacées, +on devait s'écrire, souvent et longuement. Zola ne faillit point à cet +engagement. On a, datées de cette époque, de nombreuses lettres de lui à +Baille, à Cézanne, et quelques billets à un autre condisciple d'Aix, +Marius Roux, qui viennent d'être publiées par l'éditeur Fasquelle. + +Dans une de ces lettres, écrites du lycée Saint-Louis, Zola annonce sa +ferme intention de décrocher le diplôme de bachelier ès-lettres. Une fois +qu'il tiendra son diplôme, il fera son droit. + + ... C'est une carrière, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes + idées. Je suis donc décidé à me faire avocat. Tu peux être assuré + que l'oreille de l'écrivain se montrera sous la toge. + +Il s'informait auprès de son ami, qui avait fait des études littéraires, +de la façon dont il devait préparer son examen. Il comptait prendre un +répétiteur pour corriger ses devoirs. Il n'abandonnerait pas l'obtention +du baccalauréat ès-sciences, et il annonçait sa volonté, dès qu'il serait +reçu, pour les Lettres, de livrer le second combat à la Sorbonne. Ces +courageuses résolutions, qui ne devaient pas être suivies d'exécution, +l'écolier les transmit au jeune écrivain, qui les réalisa, mais pas de la +même façon. Dès cette époque, le lycéen Zola formulait, dans une phrase +confidentiellement jetée à son camarade Baille, ce qui devait être la +règle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie à +la fois: «Il n'est qu'un moyen d'arriver, et je l'ai toujours dit: c'est +le travail!» + +Le rhétoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans +sonnés quand il se présenta aux juges, en Sorbonne, échoua, dans des +conditions assez curieuses. Il avait été reçu à l'écrit, formant la +première partie de l'examen, la plus redoutée, étant éliminatoire et d'une +difficulté plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes +«de discours latin» ou de «version latine», barbarismes, solécismes et +contre-sens, tandis qu'à l'oral, il est possible de se rattraper et +d'effacer la mauvaise réponse, sur une question, par une satisfaisante +énonciation sur une interrogation du même ordre. On peut également +balancer les boules noires, données par un examinateur, mal satisfait, +avec les blanches obtenues d'un autre, plus content ou moins sévère. + +Admis à l'écrit, l'examen oral devait être facile au candidat, selon +toutes prévisions. Zola répondit fort bien pour la partie scientifique; +en mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, même en algèbre, +il ne récolta que des «blanches». Le diplôme semblait acquis. Restaient +les matières suivantes: histoire, langues vivantes, littérature. Pour un +garçon aux vastes lectures, connaissant les poètes, les philosophes, toute +la littérature classique française, les réponses sur ces sujets familiers +devaient être aisées, justes, et même un peu supérieures à celles de la +plupart des autres candidats. + +Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l'anglais et +l'allemand. Zola ne put pas déchiffrer le texte de Schiller qui lui fut +présenté, et il semblait même n'avoir jamais eu sous les yeux l'alphabet +gothique. Il devait s'attendre à la boule noire, qui lui fut colloquée. + +L'histoire n'était pas non plus son fort, au rhétoricien déjà vétéran, et +il parut visiblement brouillé avec les dates. Questionné sur Charlemagne +et sur la fin de son règne glorieux, il fit mourir le grand empereur à la +barbe fleurie au commencement du XVIe siècle. C'était pure inadvertance, +car, au moins par _la Légende des Siècles_ de Victor Hugo, il était à même +de situer chronologiquement le fondateur de la dynastie carlovingienne, +bien avant l'avènement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires, +ni les Annales d'Eginhard. Il ne trouva rien à dire d'intéressant, ou +même de juste ou de banal sur le grand homme féodal, à qui Auguste Comte +faisait une place dans son calendrier positiviste, comme à un des maîtres +de la civilisation européenne. On eût interrogé le jeune homme sur +Napoléon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu'il eût probablement +fait preuve de la même insoucieuse ignorance. + +Il aurait dû prendre sa revanche, atténuer ses boules noires pour +l'histoire et les langues vivantes, sur le terrain littéraire. La Fontaine +fut le sujet de l'interrogation. Ici, le candidat ne demeura pas bouche +bée. Il répondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-être +l'appréciation de Rousseau sur la moralité des Fables de La Fontaine, et +sur la sottise qu'il y avait à donner aux enfants, comme premier livre, +comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu'on +s'obstinait à traiter en naïf et à qualifier de bonhomme (l'anarchiste, +qui avait osé dire sous Louis XIV: notre ennemi c'est notre maître, un +bonhomme!). Il est probable que les explications du futur auteur de _la +Terre_ sur le génie et la philosophie de l'homme qui faisait parler les +bêtes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l'Å“il-de-BÅ“uf, +des grenouilles qui demandaient un roi, ne furent pas très orthodoxes. +L'examinateur donna la fâcheuse boule noire, qui, finalement, l'emporta. +L'élève Zola fut donc ajourné. + +Pour se remettre de cet insuccès, Émile s'en fut passer ses vacances dans +le Midi. Il revit sa chère Provence et ses bons camarades. Fut-ce le désir +de prolonger son séjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage de la +cheminée du Roi René, ou bien effort nouveau afin de complaire à sa mère, +en obtenant ce diplôme, qui semblait à la veuve de l'ingénieur comme +un noble passe-partout à l'aide duquel, dans la société officielle et +bourgeoise, on ouvrait toutes les portes? Toujours est-il qu'il demeura +jusqu'en novembre dans le Midi, annonçant définitivement son intention de +se représenter à Marseille, lors de la session d'automne. À cette date, +il échoua derechef, mais, cette fois, l'insuccès ne fut imputable ni à +l'allemand, ni à Charlemagne, ni à La Fontaine: le candidat solécisant ne +put être admis à l'écrit. Il renonça au baccalauréat et ne retourna plus +au lycée. Il était mûr, d'ailleurs, pour la vie d'homme, et un collégien +de vingt ans, cela devenait un peu ridicule. + +Mais l'existence de jeune étudiant, sans but, ne pouvant prendre +d'inscriptions, faute du diplôme indispensable, ni entamer des études +aboutissant à une profession classée, apparaissait bien sombre. Zola avait +logé, d'abord avec sa mère, rue Saint-Jacques, n° 241, et ensuite, au +sixième étage, rue Saint-Victor, au n° 35. Ils se séparèrent alors. Tandis +que Mme Zola prenait table et logement, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, +n° 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises décrites par Balzac, +il s'installait même rue, au n° 21, au faîte de la maison, dans un +belvédère. Joli endroit pour des études astronomiques, ou encore agréable +perchoir pour écouter, les soirs printaniers, le concert gratis des +pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes était tout proche. +Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, l'endroit aérien manquait de +charmes. Il est vrai que son locataire y composait un poème, en situation, +par le titre, du moins: _l'Aérienne_. Ce conte lyrique était inspiré par +une vision, peut-être par une amourette provençale. + +Dans cette volière parisienne de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, +Bernardin de Saint-Pierre avait composé ses _Études de la Nature_. Là , +peut-être, l'ancien officier de marine avait-il vu se dresser, parmi +les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre, +au loin, sur les trottoirs fangeux, il avait aperçu le gracieux couple +de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage, poétique et +légendaire, décor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla +ses vers juvéniles, pour la plupart destinés à l'oubli et au sacrifice +raisonné, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume, +mais du crayon, car l'encre gelait dans la bouteille. Une scène vécue et +un décor vrai de cette vie de bohème que Murger a fardée. + +Émile Zola, à vingt ans, réalisait donc le type classique du poète +miséreux, rêvait l'existence, incapable de se soumettre à un travail +qualifié de servile, imaginant récolter, sinon la fortune, du moins le +pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-là ne germe +guère sur le pavé des cités. Il n'en avait cure et semaillait à force. Il +supportait allègrement sa débine. Il considérait sa mansarde, en forme de +cage vitrée, comme le nid logique du poète. Il projetait, en attendant +d'avoir achevé son poème de _Paolo_, d'écrire un petit acte en prose pour +«un nouveau théâtre» qui se montait aux Champs-Elysées. Zola débutant aux +Folies-Marigny. C'était amusant. Ce ne fut qu'une rêverie d'un instant, +une illusion, comme lorsqu'il déclarait «songer à une position». Il se +reconnaissait, du reste, peu fait pour le théâtre. «Mon esprit ne se prête +pas à ce genre», disait-il alors, et cette appréciation personnelle fut +vérifiée plus tard. + +Dans les rigoureuses et pénibles analyses qu'on fait de soi-même, à +l'heure où Baudelaire place l'examen de minuit qui vous fait disparaître +confus, mais non repentant ni corrigé, sous les draps, dans les ténèbres, +le jeune troubadour, isolé, affamé, dans Paris, dut reconnaître que la +poésie, quand le poète est inédit et mal vêtu, n'est pas ce que les +tribunaux classent parmi les moyens d'existence avouables. Il admettait +donc qu'il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque pour +vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait +ainsi doublement, d'abord, en se décidant à renoncer à la Muse, comme +il disait, en son style mussettiste d'alors, nourrice trop sèche qui +n'allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur l'outil +producteur, qu'il consentait à empoigner, sans pour cela lâcher la lyre. +Comme Apollon, il voulait bien se faire berger, mais il ne rencontrait +pas d'Admète lui confiant des troupeaux. Il espérait vaguement obtenir +un emploi qui lui donnerait à manger, sans le priver de son alimentation +cérébrale. Il ferait comme tant d'autres jeunes hommes, épris d'art, +parvenant à vivre à l'aide d'une place, avec quelques loisirs pour se +livrer à la poésie, au roman, au théâtre, à la philosophie. + + Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain, + disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir à la Muse, tâcher + de se créer un nom littéraire, c'est le rêve que j'ai fait. + +Malheureusement, ce but louable, qu'il déterminait ainsi: ne pas quitter +la littérature, qui, peut-être, un jour, pourrait devenir une source +d'honneurs et de gains et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir +aux besoins de la vie par un travail n'importe lequel, lui échappait. + + Depuis plus d'un an, écrivait-il à Baille, je fais une chasse féroce + aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux encore! + +Il connut alors ces étapes fatigantes, et parfois humiliantes, du +quémandeur de places, du chercheur de travail. Qu'on est désarmé, dans +cette bataille du pain, quand on ne possède pas ce que, si sagement, +Rousseau voulait qu'on donnât à son Émile, jeune gentilhomme pourtant, et +pourvu d'un patrimoine: un métier, un outil. Avec une netteté de jugement +rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il +s'offrait que du peu de titres qu'il avait à leur acceptation. «Tu ne +saurais croire combien je suis difficile à placer!» avouait-il à son +confident d'Aix. + +Ce n'était pas qu'il eût des exigences grandes et des prétentions +inadmissibles. Il reconnaissait son défaut de capacités professionnelles. +Il savait une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il +ignorait précisément celles qu'il aurait fallu savoir. Ceci a été constaté +cent fois, et tous ceux qui ont critiqué l'enseignement universitaire ont +usé de cet argument. Les humanités sont aristocratiques. Elles préparent +aux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de maître +discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients +de loisir. Ces belles et précieuses études classiques conviennent surtout +à quelque jeune privilégié, n'ayant pas à se préoccuper du salaire +immédiat, mais visant seulement, de haut, la fortune à venir, avec +l'autorité, les dignités et parfois la gloire en plus. Mais la critique de +Zola n'est ni vaine déclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la +voix même des entrailles à jeun du solliciteur rebuté. Ce n'est pas une +apostrophe de rhéteur traitant un lieu commun, c'est la clameur sincère +de la créature impuissante à gagner un salaire, et confessant qu'il n'y a +pas, dans ce fait, que de l'injustice sociale et que du mauvais vouloir +patronal. + + Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, à + nous qui sortons des lycées, disait Zola, devançant les virulentes + apostrophes de Jules Vallès à l'enseignement classique, mais avec + plus de force de raisonnement, et moins d'épithètes criardes. Inaptes + dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des + lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les + combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se présenter dans un + milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long, + partant un surnumérariat plein d'ennuis et vide de gain... + +Il raconte, à l'appui, l'une de ses démarches, entre mille, avec une verve +âpre et sobre, sans inutiles anathèmes aux employeurs méticuleux et +rébarbatifs. + + ... J'adresse une demande à une administration. On me répond de + passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir + habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré. Il continue + d'écrire, sans plus se douter de mon existence que de celle du merle + blanc. Enfin, après un long temps il lève la tête, me regarde de + travers, et d'une voix brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom, + la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre + auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades, + toujours les mêmes, et qui sont à peu près celles-ci: si j'ai une + belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle + administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: + qu'il est accablé de demandes, qu'il n'y a pas de vacances dans ses + bureaux, que tout est plein, et qu'il faut se résigner à chercher + autre part. Et moi, le cÅ“ur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de + n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque. + _(Lettre à Baille, 1er mai 1861._ + +Au fond, il n'était pas fâché d'être ainsi éconduit. Il cherchait «une +position», par sentiment du devoir, par désir de soulager sa mère et de se +disculper du reproche de paresse et de vie désÅ“uvrée, mais il se sentait +presque heureux d'avoir échoué. Il s'évadait, d'un pied léger, comme d'un +piège, de ces bureaux où il avait failli être capturé. Il éprouvait, dans +la rue, le soulagement d'un homme qui s'est tiré d'un endroit dangereux. +En règle avec sa conscience, puisqu'il avait cherché un emploi et n'en +avait pas trouvé, l'Évangile a tort en matière de places, il remontait, +presque gaîment, à son belvédère. Il le trouvait moins glacial, et il se +remettait, avec entrain et bonne humeur, à son poème commencé, qui lui +paraissait plus chaud. + +Il voulait être poète, rien que poète, pour le moment. Il proclamait +fièrement qu'il aimait la poésie pour la poésie, et non pour le laurier. +Il considérait ses vers comme des amis qui pensaient pour lui. Il les +aimait pour eux, pour ce qu'ils lui disaient. La versification devenait un +culte, dont il se consacrait prêtre. Poésie et divinité étaient synonymes +à ses yeux d'alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prêtre de +l'autel, le poète devait vivre de sa poésie. Il ne voulait pas faire une +Å“uvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que +l'Å“uvre fût vendue par le poète au libraire, et par celui-ci au public. +Il a gardé ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposés, +plus tard, dans son article fameux sur _l'Argent dans la littérature_. +Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu'il ne deviendrait +jamais millionnaire, que l'argent n'était pas son élément, et qu'il ne +désirait que la tranquillité et la modeste aisance. Il ne pressentait pas +le formidable champ de prose, qu'il devait si vigoureusement labourer, et +d'où, pour lui, lèverait toute une moisson légitime de gloire et d'argent. + +Il était donc, à cette époque de sa vie, tout à la poésie. Il ne +multipliait pas les Å“uvres et n'abattait point les alexandrins, comme un +bûcheron les branches. Sa plume frêle n'avait rien d'une cognée. + + Il est peu de poètes assez sages pour consentir à n'être poètes que + pour eux, et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie + fraîche et gracieuse. Je hais l'écriture, écrivait-il à Baille. + Mon rêve, une fois sur le papier, n'est plus à mes yeux qu'une + rapsodie. Ah! qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là , + de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses + situations, sans les peindre par tel ou tel mot! Que le récit aux + contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le + récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs...! + +La rêverie l'envahissait. La lassitude de l'action à entreprendre +l'accablait, par une anticipation de la pensée. Il éprouvait aussi +quelques désirs d'épicuréisme. Il formulait un rêve de puissance et de +satisfaction. Si la divinité lui communiquait, pour un instant, son +pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux! Il rappellerait sur la terre +l'ancienne gaieté gauloise. Il agrandirait les litres et les bouteilles. +Il ferait des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et +le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour +que tout le monde fût roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux +malheureux mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse +plus dans le cercueil!...» Il devait, à la fin de sa carrière, retrouver +et décrire, dans ses _Évangiles_, mais en les purifiant, en les idéalisant, +ces chimériques visions de bonheur terrestre. + +Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la réalité de +ses vingt ans, en des joies plus simples, d'une réalisation vulgaire et +économique: + + Mes grands plaisirs, écrivait-il à Cézanne, sont la pipe et le rêve, + les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe + ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant jamais, lisant + parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer + de vie et me secouer un peu pour me nettoyer de cette poussière de + paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps + de produire... + +Il disait d'ailleurs, au même Cézanne, pour justifier son indolente +rêvasserie: + + Ce que j'ai fait, jusqu'ici, n'est pour ainsi dire qu'un essai, un + prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me + préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que + je crois sentir battre derrière moi... + +Zola poète, ou, pour être plus précis, Zola écrivant en vers, ne laissait +guère prévoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l'Å“uvre en +prose de l'avenir. Combien les procédés du jeune lyrique différaient du +prosateur mûri, constructeur méthodique, architecte calculateur, prenant +à l'avance les dimensions du travail décidé, n'abandonnant rien à +l'improvisation ni au hasard. + + J'ai terminé, depuis quelques jours, le poème de _l'Aérienne_, + écrivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours, + je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire, + ne faisant aucun plan à l'avance, et me souciant assez peu de + l'ensemble..., j'ai confiance dans l'inspiration du moment, j'ai même + reconnu que les vers, qui arrivaient spontanément, étaient de beaucoup + supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers... + +Nous voilà bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des +dossiers à chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les +particularités de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien à +l'imprévu, se défiant de toute imagination, et bâtissant son Å“uvre avec +des matériaux taillés et numérotés, comme pour un édifice dont toutes les +parties sont combinées et proportionnées sur le plan complet, dressé et +signé _ne varietur_, avant le premier coup de pioche. + +Pour avoir une idée de l'Å“uvre poétique, à peu près ignorée, de l'auteur +de _l'Aérienne_, il est bon d'analyser son état cérébral, de faire pour +ainsi dire l'inventaire de son intellect de la vingtième année. D'après +ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par +lui-même confessées, on peut établir le bilan de sa mentalité et de son +avoir de penseur et d'écrivain, vers 1860. + +Nous savons déjà le milieu dans lequel a évolué l'enfant, puis +l'adolescent, nous connaissons la force acquise héréditairement, le +mélange des sangs, l'atavisme dalmate et beauceron, la Provence, les +premiers jeux, les camaraderies puériles devenues de juvéniles amitiés, +restreintes et exclusives, l'éducation classique incomplète, la pauvreté +réfrénant les passions matérielles comme les élans artistiques du jeune +homme, la répugnance à se soumettre à une besogne mécanique, le goût à peu +près absolu de la littérature, et, plus spécialement, de la poésie. + +Par quoi et comment cette intelligence, aux développements lents et aux +belles manifestations tardives, fut-elle alimentée de seize à vingt ans? +À cette époque de la croissance, la nourriture de la cervelle humaine a un +rôle très important, comme la santé et la vigueur physique du jeune homme +dépendent, en grande partie, du régime alimentaire, durant ces années où +le corps se forme et grandit. L'alimentation intellectuelle n'a pas moins +d'influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facultés, +sur la vigueur de l'esprit, et aussi sur cette matière obscure et +complexe: la conscience. L'enfant né aux champs, dans les taudis des +cités manufacturières, poussant sur le terreau grossier, parmi les +végétaux humains que nulle culture n'a perfectionnés et adoucis, puise +la substance nourrissant sa pensée, formant son intellect, car il en a +un, si rudimentaire qu'il apparaisse, uniquement dans les perceptions +sensorielles, dans ce qu'il rêve, dans ce qu'il entend, dans ce qui +se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance +intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne +sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de +l'intelligence. Ils la développent, ils l'engraissent, ils la fortifient, +souvent aussi ils l'anémient, ils la rendent maladive, parfois ils +l'empoisonnent et la font redoutable et meurtrière. + +Quelles furent les premières lectures de Zola, en dehors des livres +élémentaires, des petits manuels et des épitomes qu'on met entre les mains +de tous les enfants? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs +cérébraux du jeune provençal. Il n'eut pas du tout le goût local, ni +l'esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu'il ait lu Mistral, dans sa +jeunesse, et il n'eut quelque idée du félibrige que longtemps après +sa conquête de Paris. Il ne se souciait que médiocrement de conquérir +Plassans. Il ne témoigna jamais d'un grand enthousiasme pour l'idiome, ni +pour la littérature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d'écrire +pour les pastours et les gens des mas. + +Montaigne fut un de ses auteurs de prédilection. Pas du tout félibre, +le vigoureux et sensé bordelais. Le vocabulaire archaïque, et les rudes +tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient +surprendre le faible rhétoricien, peu façonné au style de la Renaissance. +Les latinismes abondants et les citations fréquentes, non traduites, +pouvaient l'embarrasser. N'importe! À plusieurs reprises, Zola témoigna +de son admiration pour cet auteur, profond, ingénieux et primesautier, +le philosophe du Moi, et le premier en date de nos psychologues. Le +«connais-toi toi-même!» semblait donc à Zola la base de l'étude de +l'homme. Il avait, certes, raison, mais, par la suite, dans ses ouvrages, +il parut fort peu procéder de Montaigne. Il fut constamment descriptif, +objectif, altruiste. Aucun de ses livres ne peut être considéré comme une +autobiographie déguisée. Il ne s'est mis en scène nulle part, pas même +dans _l'Å“uvre_, où il a fait figurer son ami, le peintre Cézanne. Ce n'est +que bien vaguement qu'il a dessiné le ministre Eugène Rougon, d'après +quelques traits se rapportant à lui-même: la ténacité, le goût du labeur +opiniâtre, et une passion abstraite et désintéressée pour le pouvoir, pour +la domination morale et intellectuelle. Ce qu'il apprit du moraliste +demeuré le plus actuel, le plus moderne des penseurs du passé, c'est +la minutieuse observation, le soin du détail et de la particularité, la +vision distincte de chaque fait ou objet examinés. Montaigne est le maître +de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. Il a, +sur tous les sujets, et à propos de tous les événements, soit de la vie +privée, soit des bouleversements généraux des sociétés, une appréciation +saine et un jugement mesuré, à la façon d'Horace et de Sénèque. Si +l'on retrouve difficilement l'influence du sceptique analyste dans les +descriptions et dans les tableaux synthétiques de Zola, elle se décèle +dans la méthode, dans l'élaboration de chaque Å“uvre, dans les faits +recueillis, classés, rapprochés, dans la poursuite à outrance de la +documentation et du renseignement, et aussi apparaît-elle nette, dans sa +conduite de la vie, dans ses sentiments et sa façon d'être. Plusieurs des +manières de voir le monde, de juger la société, d'apprécier l'éducation, +qui appartinrent à Zola, lui viennent de Montaigne. Zola ne l'a pas suivi +comme un maître en littérature, mais comme un professeur de vie en soi, +comme un précepteur personnel. Il a, non pas imité, mais vécu Montaigne. + +George Sand fut également une de ses primes adorations littéraires. Il +puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait +conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. _Fécondité_ date, +comme inspiration, du temps où l'auteur du _Compagnon du tour de France_, +sur l'oreiller du réformateur humanitaire Pierre Leroux, ébauchait des +rêves de Salentes républicaines et d'Icaries démocratiques. Goujet, le +sympathique compagnon à belle barbe d'or de _l'Assommoir_, est un héros +de Mme Sand, et un contemporain attardé de Cabet et des utopistes de 48. +Zola découvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce +tolérance, un grand esprit de charité. + + Elle a, dit-il, une charité militante. Elle propose de marcher au + devant des maux, d'aller trouver le misérable en sa mansarde, et, là , + de lutter corps à corps avec la misère; point de larmes inutiles, + point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte + patiente, un combat de chaque jour, d'où tous les hommes sortiront + frères, formant une seule république riche et forte. Hélas! ce n'est + peut-être qu'un rêve, et pourtant cela serait bien! + +Les romans rustiques de l'auteur de _la Petite Fadette_ sont remarquables +par la finesse du coloris, la maîtrise avec laquelle sont exécutées +les gracieuses aquarelles champêtres formant le décor de ces idylles +fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite, à l'auteur de _la Terre_, +l'idée de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste, +et en manière de réfutation, des êtres et des choses rustiques. Les +farouches brutes de Zola, proches cousins des terribles paysans de +Balzac, sont autrement vivants et véridiques que ces meuniers d'Angibault +enrubannés, qui font l'amour comme des vicomtes et marivaudent comme des +académiciens. + +Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. Je serais porté à +croire que le grand dramaturge anglais, ou du moins le puissant créateur +à qui nous donnons, faute d'une connaissance plus approfondie, ce nom +illustre entre tous, a exercé une influence décisive et durable sur Zola. +Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour maître à l'école +du génie, celui qu'il ne voulait comparer qu'à Eschyle, Shakespeare +l'ancien, comme il dénommait le géant grec, c'est l'auteur de _Macbeth_ +qu'on peut nommer au premier rang de la généalogie cérébrale de l'auteur +des _Rougon Macquart_. + +Il faut noter qu'à vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d'étonnant, +sans doute, à l'admiration d'un jeune homme, épris de belle littérature, +pour Othello, Lear, Hamlet, Caliban, héros magnifiques de fictions +impressionnantes. Il abordait pour la première fois avec enthousiasme et +vénération ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les +héros de l'histoire. Mais n'étaient-ils pas déjà consacrés par l'ovation +publique? Zola ne faisait que se joindre à un chorus universel. On n'a pas +à lui savoir gré de cette participation à un hommage général, presque +imposé. A l'époque où Zola faisait connaître à son ami Baille son +sentiment sur Shakespeare, en 1860, il était de bon ton de railler, de +nier Racine, ce qui était excessif et niais, d'ailleurs, mais il eût été +impossible de toucher à Will. «Racine est un pieu, Will est un arbre!» +écrivait Auguste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splendeur de son +génie et de son exil, debout, statue vivante, sur le piédestal rocheux de +Guernesey, venait, au milieu du tonnerre de la publicité, de donner au +monde son livre, comme des commandements descendus d'un Sinaï, ordonnant +d'adorer Shakespeare, et aussi son prophète. Un peu confus, touffu, riche +en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur +William Shakespeare faisait loi. Il n'y avait nulle originalité à se +prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathédrale romantique, + où se célébrait la grand'messe en l'honneur du Dieu le Père des +hugolâtres. Comprendre et expliquer Shakespeare était plus difficile, +plus méritoire. Zola eut cette ingéniosité. Elle est à signaler. + + ...Te répéter tout ce qu'on a dit sur Shakespeare, mandait-il à + son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n'a mieux + connu le cÅ“ur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points + d'exclamations, cela ne me soucie nullement. N'importe, je vais + tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en + moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec + d'autres critiques, je n'en puis mais. Tout ce que je te promets, + c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre. + + Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet + guère d'apprécier le style... J'avoue que je trouve bien des choses + qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me + garde d'être bégueule! Tu sais combien je désire la liberté dans + l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète, et + j'aime l'harmonie des idées et des images... + + ... Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté + l'idéal; de même que, dans la vie, l'idéal a une large place, de même, + dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision... + + Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une + matière à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un + prétexte à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire; + ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme, et non les hommes. + Chaque drame est comme un chapitre séparé d'une Å“uvre d'humanité; + il y peint un de ses côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux + de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello, + ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, c'est l'amour; + Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la faiblesse; + Lear le désespoir... + +On ne saurait mieux dire, et voilà Shakespeare exceptionnellement compris. +La plupart se contentent de l'admirer. Zola a reçu de cette lecture une +sorte d'initiation. À cette époque, tout à la fantaisie, aux élans d'un +lyrisme un peu rebelle, inspiré de Musset, il ne s'apercevra guère de +l'influence profonde de ce maître; peut-être ne soupçonnera-t-il, jamais, +lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonné sur l'expérimentation, +sur le caractère scientifique des romans de son temps, qu'il procède bien +plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu'il +vient de formuler sur Shakespeare, il l'exécutera quand il écrira ses +_Rougon-Macquart_. Comme le grand Anglais, il peindra l'homme et non les +hommes, et il poursuivra l'étude des passions, des vices, des névroses, et +non celle des caractères. Est-ce que Coupeau n'est pas l'Ivrogne, comme +Othello est le Jaloux? Nana, c'est la Courtisane, la femme dont la chair +domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le désespoir, +ce n'est pas telle femme galante, avec ses particularités, ses +originalités, ses caractérisations propres. Prenez, un à un, tous les +personnages des _Rougon-Macquart_; tous, sans exception, tournent au +type. + +Là , se constate l'influence du Midi. Là , nous retrouvons l'influence du +sol natal, le produit du terroir, l'hérédité italienne et l'éducation +provençale. L'art méridional a créé des types,--les personnages de la +Comédie Italienne, Arlequin, Cassandre, Colombine,--le Nord a plutôt +cherché à peindre les caractères. C'est pour cela que Zola est bien plus +proche, dans ses romans qualifiés de réalistes, de Shakespeare et de +Hugo que de Richardson ou de Dickens. Avec Shakespeare, sur lequel la +littérature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor +Hugo qui eut en lui une pénétration dominatrice. Et, cependant, il ne fut +jamais qu'un poète noué, comme Chateaubriand, ou plutôt un lyrique avorté. +Il ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu'il cessait de +vouloir écrire en vers. Sa muse aptère retrouvait des ailes, et de quelle +envergure puissante, quand, renonçant à se débattre dans le champ poétique, +il lui donnait son vol dans la prose. + +Il lut avec plaisir André Chénier, le pasticheur élégant de l'antiquité +pastorale, mais ce Grec modernisant n'eut sur lui aucune action sensible. +Il produisit plutôt une réaction. Zola reconnaît la grâce de ses vers, +mais il lui reproche son style mythologique et son goût du monde antique. +Le génie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naïades d'Homère, +comme les ondines d'Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeur du +collège d'Aix, déjà préoccupé par la vie présente, rêvait d'une poésie qui +n'imiterait pas plus les chantres de la Grèce que les bardes du Nord, et +ne parlerait «ni de PhÅ“bus ni de PhÅ“bé». Chénier est placé justement à +un rang mixte, dans la radieuse théorie de nos poètes. Il est confondu +tantôt avec les classiques, tantôt avec les modernes, comme ces officiers +d'une armée en marche, qui, placés entre deux bataillons, semblent tour à +tour appartenir à la dernière file du premier et ouvrir l'avant-garde du +second. Il fut le poète de transition. L'antiquité charmait André. Il +butinait tout le miel de l'Attique. C'était d'ailleurs le goût de son +temps. Beaucoup d'hommes de la Révolution citaient les Grecs et les +Romains à tout instant, dans leurs terribles harangues. Ils ne les +prenaient pas seulement comme modèles à la tribune, ils cherchaient aussi +à les imiter dans leurs actes, et les dévouements, les héroïsmes, les +déclamations, les allures, majestueuses ou farouches, des hommes de +Plutarque et de Tite-Live étaient, aux constituants et aux conventionnels, +familiers. Mais, au milieu de cette imitation du passé, que de nouveautés +formidablement neuves! Chénier ne pouvait échapper à la poussée de son +siècle vers une société renouvelée, et, si le vocabulaire demeurait +vieillot, que de faits, que de sentiments, que de désirs et d'exaltations, +d'une nouveauté saisissante à célébrer, à flétrir, ou simplement à +narrer pour la postérité! De là , le vers fameux, résumant la poétique +révolutionnaire de l'auteur du poème de _l'Invention_: «Sur des pensers +nouveaux faisons des vers antiques.» Zola réfute cette théorie, pour +lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l'homme de génie,--il +s'annonce peut-être,--qui se lèvera un jour, disant: «Sur des pensers +nouveaux faisons des vers nouveaux.» Il souhaite, par exemple, pour +exprimer l'amour, des expressions où le passé n'entrerait pour rien, des +vers où l'âme seule parlerait, et n'irait pas, pour peindre ses joies +et ses tourments, emprunter de banales images, «en un mot, une poésie +amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie qu'on +oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime, sans crainte qu'elle +éclate de rire». + +C'est déjà toute la formule de l'école naturaliste, suggérée par André +Chénier. En même temps, se dressait, devant l'imagination en travail du +débutant de lettres, comme un plan considérable, presque gigantesque. +Il concevait l'idée du poème synthétique. C'était la révélation de son +tempérament généralisateur. Il imaginait grand. Bien que produisant +seulement, à cette époque, des contes rimés d'après Musset, _Paolo, +Rodolpho, l'Aérienne_, il rêvait d'un vaste poème, cycle de l'humanité. +Le titre était: _la Chaîne des Êtres_. Sous cette formule abstraite, +vaguement mystique, faisant songer à quelque divagation philosophico +poétique, évoquant les Å“uvres nébuleuses d'Edgar Quinet ou de +Pierre Leroux, qu'il n'avait d'ailleurs probablement jamais lues, il +voulait chanter la Création et ses développements. Trois chants divisaient +l'Å“uvre, intitulés: le Passé, le Présent, le Futur. Dans le Passé, +il dépeignait le chaos, les convulsions de l'univers primitif, les +bouleversements géologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il +eût mis les découvertes scientifiques modernes à contribution. Le second +chant, le Présent, c'était l'histoire de l'homme, pris à l'état sauvage, +et raconté jusqu'à l'actuelle civilisation. La physiologie et la +psychologie auraient fourni les éléments de ce chant. Dans le Futur, il +célébrait l'avenir meilleur et l'être plus parfait. Avec Charles Fourier, +il admettait le progrès, non seulement moral, mais physique. La créature +actuelle ne pouvait être le dernier mot du Créateur. Il n'était pas +possible que la formation des êtres fût achevée, et que la création eût +atteint son dernier échelon. La science, qui constate l'évolution et le +transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux même, il +s'accomplit des cataclysmes lents qui nous échappent en partie, n'aurait +pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette +hypothèse pratique. + +C'était là une rude tâche, et une ambition peut-être extravagante. +Mais l'audace était intéressante. Probablement, s'il eût écrit ce poème +gigantesque, l'auteur n'eût réalisé qu'une lourde et ennuyeuse conception, +vouée à l'indifférence et à l'oubli. Un poète nébuleux et demeuré ignoré, +Strada, a tenté une semblable épopée. Son effort a passé inaperçu. Les +palingénésies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche +d'ombre avec l'animation des pierres transformées en geôles d'âmes de +scélérats couronnés (ce caillou a vu Suze en décombres...) sont les +morceaux les plus dédaignés de l'Å“uvre épique de Victor Hugo. Zola ne se +dissimulait pas la difficulté, l'impossibilité même de l'entreprise. Il +ajoutait, en énumérant les parties projetées de son poème, «qu'il reculait +devant la tâche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose +pensée». + +Mais le désir de faire grand, d'entasser des blocs géants pour la +construction d'un édifice colossal, le hantait et l'animait. Il portait en +lui le goût de l'Å“uvre touffue, synthétique, qu'il devait, par la suite, +exécuter en prose. Les _Rougon-Macquart_ ne sont pas nés, seulement, +comme on pourrait le croire, du désir de rivaliser avec Balzac. Sauf le +transport des mêmes noms dans des romans différents, imitation un peu +puérile, et qui est loin d'avoir l'importance qu'a cru devoir lui +attribuer l'auteur, l'Å“uvre de Zola n'a guère de rapports avec _la Comédie +Humaine_. Balzac a combiné des caractères, et les types qu'il a +magistralement dessinés sont des individualités. Beaucoup sont des +créatures de l'imagination, de la fiction, plutôt que des contemporains +observés. Les grandes dames et les grands coquins de _la Comédie Humaine_ +sont des produits du cerveau fécond de l'auteur, des inventions de génie. +Où donc Balzac, traqué par ses créanciers, terré dans des logis mystérieux, +attaché, par le besoin, par la dette, au papier à noircir, comme le serf +à la glèbe à labourer, aurait-il pu regarder, noter, portraicturer des +contemporains qu'il ne voyait jamais?... On a pu croire qu'il avait deviné +certaines existences, qui se sont rencontrées et montrées après coup dans +la réalité. Il a été un voyant, un prophète, un phénoménal sorcier doué +de la double vue, le génial romancier, et nullement un observateur, un +enregistreur de faits précis et un colligeur de documents comme Zola. +Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay, +ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques, +dans les hommes du second Empire, inexistants à l'époque où l'auteur +les annonçait et les faisait vivre d'une vie supposée? Presque tous les +personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans +la moitié de ses ouvrages,--il est des exceptions comme le baron Hulot, +le père Goriot, ce roi Lear de l'épicerie, le père Grandet, cet Harpagon +saumurois,--sont des combinaisons de l'esprit. Othello, Cordélia, Juliette, +Hamlet, Falstaff ne seront jamais démodés. Les personnages de Zola, ceci +sans rabaisser le puissant metteur en scène de _la Comédie Humaine_, sont +en général plus abstraits, plus universels, en un mot plus humains, moins +romanesques et aussi moins contemporains. Ils échappent au millésime de +l'année, où ils furent indiqués comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur +Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers +rôles fixes du drame variable de l'humanité. + +Voilà l'influence dominatrice de Shakespeare, poète beaucoup plus +méridional, que saxon, italien même, sur Zola. Cette genèse du talent de +l'Å“uvre de l'auteur des _Rougon-Macquart_ n'a été encore indiquée que par +lui-même. + +Opiniâtre dans sa force, confiant dans son avenir, et cette vigueur d'âme +contraste avec la faiblesse de ses productions, à cette époque, le novice +rimeur ambitionnait, dès la vingtième année, une place à part dans la +littérature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d'école. +Il se proposait de dominer un cénacle, puis de rayonner sur son siècle, +soleil d'un zodiaque de littérateurs. Il déclarait superbement qu'il ne +voulait marcher sur les traces de personne. + + Je désirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexploré, sortir + de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique, + j'entends un poème épique à moi, et non une sotte imitation des + anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose + évidente, chaque société a sa poésie particulière. Or, comme notre + société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa + poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre... Le tout + est de trouver la forme nouvelle... il y a là quelque chose de sublime + à trouver. Quoi, je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande + figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits. + N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière, un jour; c'est + alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois + vaguement, pourra me servir... + +Le Paradou, dans _la Faute de l'abbé Mouret_, était, dès cette époque, en +germination dans la pensée du poète épique, qui devait se rapprocher de +Milton, en s'éloignant de Balzac. + +Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes à la forme poétique. Parmi +ses lectures, il faut mentionner les Å“uvres froides et imprécises d'un +poète, qui ne fut jamais glorieux, et qui est descendu aujourd'hui dans +de profondes oubliettes littéraires: Victor de Laprade. Ni romantique, ni +classique, déiste et même panthéiste à ses heures, Victor de Laprade +avait voulu, lui aussi, célébrer la nature, la création, les arbres, les +sommets. Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans +l'éclat de la langue et la vigueur du coloris. C'était un peintre en +grisailles. Barbey d'Aurevilly le comparait, pour l'ennui qu'il dégageait, +à Autran, également poète moral, mais moins préoccupé de hanter les cimes: +«Avec M. de Laprade, disait-il, l'ennui tombe de plus haut.» Zola prisait +cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes généralisations, +pour sa recherche des hautes conceptions. «Il est peu d'auteurs qui +m'aient troublé autant que M. Victor de Laprade», disait-il. Il ne +conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l'école +romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions désordonnées, +ses outrances, était morte, et qu'il fallait absolument réagir contre +elle, il reprit son calme habituel; «tenté un moment d'accepter la poésie +de Victor de Laprade, dit-il, je l'ai ensuite repoussée.» + +Ce qu'il faut retenir de l'influence éphémère de l'auteur des _Poèmes +évangéliques_, successeur d'Alfred de Musset à l'Académie Française, sur +le poète raté de _Paolo_, c'est l'éloignement, plus apparent que réel, +de Zola pour cette école romantique qu'il déclarait défunte. Il devait, +pourtant, bientôt la ressusciter, tout en l'accablant d'épithètes sévères +et de dédaigneuses négations. Il n'a jamais laissé passer une occasion +de dénoncer la rhétorique des romantiques, de railler leurs conceptions +extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procédant +absolument comme eux, en usant même de leur dictionnaire. Sans doute, il +ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait +pas à revêtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes +moyennes, de l'armure rouillée et de la livrée effiloquée des Hernani, +des Esméralda, et des Ruy Blas, mais il donnerait, aux créations de sa +pensée, les mêmes passions outrancières; il leur prêterait, dans un décor +différent, des truculences et des exagérations à peu près identiques, en +s'appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionnés, en +dépouillant des dossiers, en consultant des notes et des procès-verbaux. +Il resterait d'ailleurs ainsi dans la réalité: _la Gazette des Tribunaux_ +n'est-elle pas le dernier recueil romantique? + +Son indignation contre le romantisme, après une lecture de Laprade, est +curieuse à noter: + + Il faut réagir contre ces êtres passionnés, qui sont ridicules quand + ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser là les Muses de + l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont + la singularité physiologique fait toute l'originalité... + +On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des +moindres, Paul de Saint-Victor, romantique attardé, s'indignant contre +«la Muse de l'égout» qui, pour lui, était celle de Zola: + + Cette semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première + fois, le soupirail qui mène à _l'Assommoir_. Voici le trou, voici + l'échelle, descendez! Je suis descendu. J'ai parcouru, à travers un + ennui noir et une répugnance écÅ“urante, cet égout collecteur des + mÅ“urs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux, + des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles + brasseurs... + +Zola, à l'époque où il fulminait son anathème, aussi excessif, aussi +déraisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique +littéraire et écrivain très coloriste, subissait la pleine influence +d'Alfred de Musset. Celui-là , c'était son dieu, son maître, son idéal et +son modèle! Il devait, plus tard, renier sensiblement l'idole de la +vingtième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du +théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux +qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose +raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la +forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses +poèmes. Ils n'ont pas d'aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides, +coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de +littérature, ces vers qui semblent «écrits comme on parle», le plus bel +éloge dans une bouche incompétente. N'étaient ses tableaux trop crus +et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des +institutions de jeunes demoiselles. _L'Espoir en Dieu_, les _Stances +à Malibran_, et quelques autres pièces décentes figurent dans les +anthologies _ad usum puellarum_. Il prêche aussi une philosophie facile, +à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots +passionnés, les beuglements désespérés, qu'il pousse avec l'élan d'un +chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent, +comme la plus sublime expression de l'amour déçu, de la jalousie inquiète, +de la débauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un +peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune +Zola admirait tout dans Musset. Il disait: «Quelle grande et belle figure +que ce Rolla!» Éloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit +d'une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il +loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu +de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe à la cheville: «J'ai une +sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le +vers.» Il confondait volontiers la cheville avec l'épithète, qui est la +parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n'ont ni force +ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise épithète, en toc, la monture +mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile. + +L'influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola, +chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de _Paolo_, de +_l'Aérienne_, de _Rodolpho_, elle demeure invisible, complètement éteinte +dans l'Å“uvre virile, dans l'Å“uvre véritable. + +Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier, +Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi +les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue +Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi +sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire +Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme +_l'Hérédité_ du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme +_le Sublime_ de Denis Poulot. Ces ouvrages contribuèrent à la seconde +éducation de Zola. Ils agirent sur sa pensée émancipée, et sur son Å“uvre +d'homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu'était l'auteur de +_Rodolpho_, parvenu à la maturité de l'intelligence, en possession de +toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit, avec un +héroïsme dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au +fond d'un tiroir, sans préoccupation d'éditeur, accrochant la lyre dans +l'armoire aux souvenirs, avec une résignation virile, regrettant peut-être +de n'avoir pu devenir le lyrique et le poète épique qu'il avait souhaité +d'être, il empoigna, afin de produire l'Å“uvre nouvelle, la prose, «mâle +outil pour les fortes pensées». + +Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur +ses aptitudes. Ceci se produit dans «le commerce des Muses», comme dans +tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif, +le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse, +à imiter, font que plus d'un écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans +la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts, +en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être +atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et +patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout, +ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre, +vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de +triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre. + +Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la +force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon +absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il +fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham, +car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher. +De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester +perpétuellement clos, ces premières Å“uvres qui lui avaient pourtant +procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il +les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les +vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il +avait eu la fièvre au front, le spasme au cÅ“ur, et de la joie partout. + +Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résigna à ne pas publier +ses poèmes et qu'il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait +eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui +eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur +bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la +pâture à l'imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un +contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront +éternellement inédits! + +Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles +de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la +poésie? Il ne l'a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On +peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce +profond maître, à se regarder, à s'étudier, et «à se controller soy-même», +pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme +s'il se fût agi d'un autre, son Å“uvre: _l'Amoureuse Comédie_ et aussi _la +Genèse_, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage, +il n'avait pas trouvé que cela fût bon. + +Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources +quotidiennes, sans se condamner à l'internement dans un bureau, ce qui lui +paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de +la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la +prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie. +Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans +un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en +produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises! +Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'épitaphe à pas mal de ces +«poètes morts jeunes en qui l'homme survit». + +Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son +livre sur lui, _Notes d'un Ami_, Paul Alexis en a publié des fragments. +Ils nous permettent de juger ces Å“uvres de jeunesse, et d'apprécier +l'intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la +résolution impitoyable de l'auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné +d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces +fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion +ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand +on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées, +en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire: + + Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de + seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de + mon âge qui s'obstinent à rimer. + +Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que +beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. _L'Amoureuse +Comédie_, est divisée en trois poèmes: _Rodolpho_, _l'Aérienne_ et +_Paolo_. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson +truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes +dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_, comme fragments inédits retrouvés +dans les papiers de l'auteur des _Nuits_, après sa mort, ou comme +conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant +été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille +servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en +versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas +assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que _Namouna_, la +majorité se fût pâmée en disant: «Voilà du bon Musset!... dans ce Rodolpho, +qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla!» + +Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte +manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don +Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé +d'_Albertus_: + + Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée + Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin. + Des bancs mal assurés, des tables de sapin, + Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée: + Tel était le logis, près du clos Saint-Martin. + C'était un bruit croissant de rires et de verres, + De cris et de jurons, même de coups de poing. + Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point. + Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères; + Si par enchantement le nuage, soudain + Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes, + Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes, + Deux visages d'enfants, bouche rose, Å“il mutin, + À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée... + +Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le +nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho +est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le +trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien. + +Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé, +d'après la méthode du peintre de Rolla: + + Vous eussiez vainement cherché dans la cité, + Un buveur plus solide, une plus fine lame, + Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté, + Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame, + Amant de la folie et de la liberté. + C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse. + Qui passait la jeunesse, attendant la raison, + Ayant l'amour au cÅ“ur, aux lèvres la chanson. + C'était un garnement à la mine rieuse. + Tout rose, avec fierté portant un duvet noir, + Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse. + Aussi que de regards il attirait, le soir, + Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes, + En chantant, il sortait, l'Å“il en feu, des tavernes... + +À côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont +on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de +la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue +Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que +l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs. + + ... au matin d'une nuit + D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle! + Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit; + Son Å“il, demi-voilé, de bonheur étincelle; + Un désir gonfle encor sa gorge de frissons, + Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure. + Une cavale, jeune et fougueuse d'allure, + Après un long combat, à la voix du clairon, + Généreuse, oubliant sa récente blessure, + Relève avec ardeur la tête, et, se calmant, + Hennit, frappe le sol et bondit en avant. + De même Rosita, délirante, éperdue, + Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser, + Devant son Rodolpho se dressait demi-nue... + +La comparaison avec la «cavale» était indiquée, comme la trahison de +cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans +épargner le perfide Mario. + +Sous le nom de _l'Aérienne_, il évoquait une jeune personne qu'il avait +rencontrée par les promenades d'Aix. Cette muse provençale glissait, +légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune, +selon la poétique des _Nuits_. _L'Aérienne_ est à la fois parente de la +dame disant au poète de prendre son luth avant de l'embrasser, et de +la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode +mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l'hommage +à l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset: + + ... Ô Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux, + Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux. + Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique + Font sÅ“ur de l'Italie et de la Grèce antique, + Plage que vient bercer le murmure des flots, + Campagnes où le pin pleure sur les coteaux; + Ô région d'amour, de parfum, de lumière, + Il me serait bien doux de l'appeler ma mère... + ... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux, + Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux, + Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes, + Avide, je suçais le lait de tes mamelles. + Et toi, mère indulgente et le sourire au front, + Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson. + Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille, + Me bercèrent parmi ta céleste faucille, + Et ton regard d'amour fit glisser dans mon cÅ“ur + Un reflet affaibli de ta sainte splendeur. + Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre, + Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre. + Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux + S'échapper en cadence, et monter dans les cieux. + C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre, + Mon amour des grands bois, des femmes et du rire... + +Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et +banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec +virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain +souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour +cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il +rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de +rencontrer _l'Aérienne_, une demoiselle S... à l'état-civil: + + ... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts, + Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets. + Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres, + Chacun de tes buissons perdus dans les clairières. + J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris, + Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis... + +Dans _Paolo_, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et +le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à +Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne: + + ... C'est maintenant, don Juan, à toi que je m'adresse! + Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi, + Superbe et désolé, traîna derrière lui, + Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?... + Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur, + Le héros des balcons, de l'échelle de soie + Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur, + Convoitant une vierge, eût arraché sa proie... + +Le premier chant de la trilogie de _l'Amoureuse Comédie_ contient aussi +l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset. +Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni +pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place +publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la +franc-maçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce +et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en +libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui +a plu, dans _Rome_, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des +passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entré dans +sa pensée de faire Å“uvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint, +un peu de seconde main, d'après _les Courbezon_ et _l'Abbé Tigrane_ de +Ferdinand Fabre, ses prêtres de _la Conquête de Plassans_, de _la Faute +de l'abbé Mouret_, il n'a pas cherché à faire de caricature. Il ne +se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion +catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il +donna son nom à un rustre facétieux et venteux. + +Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Évidemment, il +n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la +sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, où l'on cherche à +nous présenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure +extravagante d'une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise +Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai +caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l'intention de Zola. + +Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet: + + D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui + exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et + parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de + points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place: un récit + grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il + veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition... + +La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est +probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas +traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans +et divisions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets +et ébauches, que l'auteur détruisit. + +Zola avait remporté des prix d'instruction religieuse, mais, à l'époque de +_l'Aérienne_ et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour +rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire +pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que +le paradis, les anges et les démons. On a dit que l'idée de Dieu avait +été fort utile aux tyrans. Elle n'a pas été sans rendre des services aux +faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du +culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi +facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire +l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à +l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par +une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas, +s'empressent de recourir, que l'auteur de _Paolo_, dans un accès de +littérature religieuse renouvelé du Musset de _l'Espoir en Dieu_, +s'écriait: + + ... Oh! Seigneur! Dieu puissant, créateur des mondes + Qu'enflamma ton haleine, éclatantes lueurs; + Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes + Nos ténébreux néants, nos poussières immondes, + Qui tiras du limon de saints adorateurs! + + Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie + Créant des univers, qui les créas parfaits, + Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie, + Depuis le noir torrent à la goutte de pluie, + Dans un ordre divin répandis tes bienfaits! + + Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance... + Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore. + Je me prosterne au sein de ta création. + Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore: + Le feu qui me dévore + Ne saurait s'échapper d'un infâme limon! + + Cet amour qui me brûle est la flamme divine + Qui, depuis six mille ans, régit cet univers. + Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine, + Et mon âme devine + Un puissant créateur dans des divins concerts! + + Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être + Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi. + Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître, + Et je veux, ô mon Maître, + Comme un timide enfant, me courber sous ta loi. + + Je m'incline devant ta sainte Providence. + Je comprends les parfums, les chants et la clarté, + Et je comprends en toi la suprême puissance, + L'éternelle clémence, + Pour verser à nos cÅ“urs l'éternelle beauté!... + +Quel lévite au cÅ“ur embrasé! Voilà un hymne qui semble échappé à la +pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un +véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose, +d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la +sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte +religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à +une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner, +et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole +divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son +semblable et le ciel, voilà , selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu +à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut +pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un +créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du +Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L'écorce du +préjugé qui tombe, et la sève de l'indifférence qui monte. + + Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif, + protestant ou mahométan. + + Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je + l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un + législateur sublime, un divin moraliste... + +Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une +divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître +complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent, +cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations +poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée +dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité +mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme +pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de +la vie même. + +La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent +point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations +ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit; elles ne déposèrent point +un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne +contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète, +resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une +large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant, +comme un germe englouti, dans les Å“uvres de la maturité. De grands sillons +poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent +tout à coup à fleur d'Å“uvre réaliste. + +S'il n'avait connu les exaltations de _Rodolpho_, de _l'Aérienne_, de +_Paolo_, s'il n'avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des +aspirations idéales, ses enthousiasmes, ses rêveries de l'âge printanier, +s'il ne s'était pas livré à l'exercice difficile, mais profitable, de la +versification, peut-être n'aurions-nous pas à admirer dans ses pages les +plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère +et de Miette, les ciels de Paris, l'architecture des Halles, et tant +d'autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont +contribué à l'éclat, au coloris et aussi à la vogue méritée de ses +principaux livres. + +Non! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un poète mort jeune. Il fut +un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-même, +traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n'allait pas +à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même! Pour +achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à +cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu'il +pensait alors de l'amour, de la femme, et aussi de la politique, et de +diverses questions sociales à l'ordre du jour. + +Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience +du Zola première manière, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire +d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand +homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l'écrivain +mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des +années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien +voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la +célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce +poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares, +comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait Emerson, qui, +agissant, sur leurs contemporains d'abord, sur les générations par la +suite, constituent la réelle, la toujours vivante humanité, car la +poussière des morts inglorieux ne compte pas. + + + + +II + +AU QUARTIER LATIN.--LA MAISON HACHETTE.--CONTES À NINON.--LES JOURNAUX. +--CRITIQUE D'ART.--THÉRÈSE RAQUIN. + +(1862-1867) + + +Que pensait de l'amour et de la femme le jeune Zola? Cette question a été +suivie d'une, de plusieurs réponses, fournies par le sujet lui-même. + +«À notre âge, dit-il, avec une sagesse précoce et une philosophie +intuitive, ou peut-être apprise, retenue et répétée, ce n'est pas la femme +que l'on aime, c'est l'amour.» Notre juvénile observateur n'est ici qu'un +écho. Sa conscience se fait miroir. Il reproduit ce qu'il a vu dans +les livres. Il redit ce qu'il a entendu. A-t-il expérimenté l'ardeur +exaspérante de la poursuite, et constaté la lassitude, le but atteint? +C'est douteux. Cette désillusion fatale est d'une trop grande exactitude +pour avoir été ressentie et contrôlée. «La première femme qui nous sourit, +disait-il alors, c'est elle que nous voulons posséder; nous déclarons que +nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, nous perdons bien vite +nos belles illusions.» Trop sage, trop clairvoyant, notre moraliste +imberbe. Il ne pouvait déjà s'être aperçu de la vanité de cette soif +d'amour, dont les cÅ“urs de jeunes gens sont les urnes de Danaïdes. +Il philosophait par ouï-dire. Nous avons tous passé par ce chemin +frayé. + +Il trouvait parfois, dans cette analyse, d'après les alambics et les +cornues d'autrui, de fort curieux précipités et des cristaux imités, +pouvant être pris pour des originaux. Ainsi, il reconnaît que les +collégiens, jouant aux fanfarons du vice, se posant en blasés, en +desséchés, rougiraient de confesser une passion pure, éthérée, véritable, +«De même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais qu'il prie, en fait +d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.» Il proclame aussi, ce +qui est très certain, que chacun aime à sa manière, que l'on peut aimer +sans faire de vers, sans aller se promener au clair de lune, et que le +berger peut adorer sa bergère, à sa façon. Il a des idées très hautes de +la femme et de l'amour, à cette époque. «Une tâche grande et belle, une +tâche que Michelet a entreprise, une tâche, dit-il encore, que j'ose +parfois envisager, est de faire revenir l'homme à la femme.» + +Il blâme, avec une austérité qui peut surprendre, mais qui avait des +racines profondes dans sa conscience, dans son tempérament, la vie +polygamique de la plupart des jeunes gens. Il affirme que, dans l'amour, +le corps et l'âme sont intimement liés et que, sans ce mélange, le +véritable amour ne saurait exister. Il soutient justement, peut-être +avait-il lu Schopenhauer, qu'on a beau vouloir aimer avec l'esprit, il +viendra un moment où il faudra aimer avec le corps. Mais il considère la +vie galante comme excluant l'amour. «La jeune fille, dit-il, qui te cède, +le second jour, ne peut aimer avec l'âme.» Ceci est juste en principe, +mais, si Zola eût vécu davantage, et observé plus d'unions, quand il +formulait cet arrêt, il l'eût modifié, car, chez la femme surtout, et les +exemples en sont fréquemment fournis par les tribunaux, par les aveux +écrits, par les confidences reçues, l'amour vrai, l'amour où l'âme entre +en ménage avec le corps, naît, grandit et persiste, après la possession +initiale, où souvent le corps seul fut en cause. Dans beaucoup d'unions +légitimes, où la jeune fille se donne par suite d'un engagement des +parents, et avec la solennité d'un contrat officiel, le corps est d'abord +livré, selon les conventions. La livraison de l'âme, postérieure, +complémentaire, le second mariage, n'est ni obligatoire, ni sans +exception. Quand, par suite de circonstances spéciales, de heurts intimes +et de contingences conjugales variant avec les individus et les situations, +la jeune femme retient son âme, quand cette âme n'est pas donnée ensuite, +par une effusion volontaire et reconnaissante, au possesseur légal du +corps, l'amant bientôt survient qui prend le tout, et le mariage n'est +plus qu'un terme d'état-civil. + +Le précoce moraliste admettait, et sa conception des relations entre les +deux sexes n'est pas si fantaisiste, qu'il serait bon de se connaître +avant de s'aimer, de débuter par l'estime, et aussi par l'amitié, pour +arriver à l'amour. C'est rococo, sans doute, cette façon de s'emparer +d'une femme, et cela évoque les voyages symboliques des précieuses au pays +du Tendre. Nécessité de passer par le hameau de Petits-Soins avant de +s'arrêter à l'ermitage de Billets-Doux. Mais Zola, avec une vivacité +logicienne, développe sa théorie, et de certains esprits, à la fois +timides et épris d'idéal, sa moderne carte du Tendre ne saurait être +dédaignée. + +Il est tout à fait hostile à l'amour coup-de-foudre. Il n'admet pas que +deux êtres, se regardant pour la première fois, contractent un pacte muet, +et estiment, sur-le-champ, qu'ils doivent s'aimer toute la vie, étant +prédestinés l'un pour l'autre. L'amour enlevé, comme un repas sur le pouce, +ne lui paraît pas stable. Il ne s'étonne pas que des liens ainsi noués +soient souvent très lâches. Les nÅ“uds, symboliques ou matériels, trop +rapidement faits, vite se desserrent. Le coup d'Å“il qui décide de l'amour +est un prologue bien sommaire, et le drame se précipite trop. Les amants +promis n'ont pu examiner, apprécier et désirer respectivement que la +conjonction de leurs corps, dans cet échange des regards. Schopenhauer +explique, à sa façon, cette impulsion charnelle. Deux êtres se cherchent, +dit-il, s'observent avec attention et gravité, et, après s'être examinés, +reconnaissant qu'ils sont aptes à procréer des rejetons, se jettent dans +les jambes l'un de l'autre. Le souhait de la reproduction de l'espèce +est un instinct secret de la nature, dit le philosophe de Francfort, et +l'amour n'est que l'expression de la volonté de perpétuer la race. Cet +instinct est bien secret, en effet, et le désir d'avoir des enfants, +excepté pour des souverains et les gens à héritage menacé, est rarement +la règle des amants. Les fosses d'aisances, et les procédés malthusiens +interviennent même, pour prévenir ou engloutir les conséquences d'un +rapprochement corporel, où le souci de laisser une postérité ne fut pour +rien. Il est peu croyable que deux amoureux, se vautrant dans les blés ou +s'étreignant entre deux portes, se préoccupent surtout, la fille d'être +aussitôt enceinte, et le garçon de se trouver, neuf mois après, papa. +Quand aux époux régularisés, si l'enfant est fabriqué, c'est fort souvent +par négligence, surprise, faiblesse ou scrupule religieux, rarement par +désir irrésistible de donner des écoliers à l'école, des soldats au +régiment et des contribuables au percepteur. Schopenhauer a attribué une +conscience au besoin naturel et à la fatalité des sexes, c'est une rêverie +philosophique, une explication fantaisiste. L'appétit, le besoin de manger +poussent l'être, homme ou animal, à se procurer de la nourriture, ce n'est +pas le goût ni le désir de la digestion qui l'excitent. L'attraction +sexuelle, le rut, et l'assouvissement de la fringale charnelle ne sont pas +stimulés par le charme de la grossesse et la volupté de l'accouchement. + +Zola raisonne bien mieux ces matières, à la fois grossières et subtiles, +de l'amour et du mariage, que les philosophes attitrés, sorbonniens et +docteurs ès-hautes études. Ces graves analystes considèrent comme des +futilités, peut-être comme des grivoiseries indignes de leur magistral +examen, les problèmes de l'amour et de la recherche des sexes. Zola, dès +cette époque, pose la redoutable question de l'identité dans l'amour. +Est-ce une femme, ou la Femme, qu'on poursuit ou qu'on aime? Dans +l'immédiat, dans le classique coup de foudre, si l'amour est pur, idéal, +sans être absorbé par la possession charnelle, c'est à un être fictif, +presque toujours inexistant, paré et doté par l'imagination, que s'adresse +la passion. Donc chimère. Ou bien, vous vous contentez d'être attiré par +le charme du corps, par la beauté des formes, le piquant des traits, et, +dans ce cas, ce n'est que la jouissance sexuelle et la satisfaction +physique qu'on réclame toujours, et qu'on obtient souvent. + +En préconisant la réflexion dans l'amour, l'attente, le stage à la porte +de la chambre à coucher, et comme une sorte d'essai psychique de la vie +à deux, Zola n'innovait rien. Il restituait une ancienne tradition. Aux +modernes pressés, brûlant les étapes de la conquête d'amour, comme s'il +s'agissait d'une course d'autos, il ne faisait que conseiller d'imiter +les chevaliers d'autrefois. Leurs belles ne leur imposaient-elles pas de +difficiles épreuves, et de longues attentes, avant de leur accorder ce +qu'ils sollicitaient, tantôt un galant virelai aux lèvres, et tantôt la +rude lance au poing. Le flirt des milieux élégants, où l'on se reçoit, où +l'on se rencontre aux villes d'eaux et sur les plages, rappelle encore +cette méthode, la lance étant remplacée par le stick et le virelai par une +scie de revue en vogue. Certaines nations du nord pratiquent volontiers +cette mise à l'essai réciproque des futurs époux. Au Danemark, en Suède, +il n'est pas rare de voir des fiancés se fréquenter de longs mois, parfois +même accomplir ensemble un voyage, avant de s'épouser. En Angleterre, les +réunions sportives, où le mélange des sexes est la règle, permettent aux +jeunes gentlemen et aux young ladies de s'étudier, de se critiquer, ou de +s'admirer tout à loisir. Est-ce à cette cause, à cette jonction des êtres, +sans surprise, sans illusions aussi, qu'il convient d'attribuer la fixité +des familles, la durée des unions et, en général, le peu d'adultères et de +divorces, dans ces pays, dont le climat est, sans doute, réfrigérant, mais +dont les mÅ“urs sont plus prudentes que les nôtres? L'auteur de _Vérité_ +devait, trente ans plus tard, reproduire et développer ces théories, en +préconisant l'école mixte, réunion enfantine des futurs associés dans +l'existence. + +Le jeune Zola, en émettant ces idées très pratiques sur l'amour et sur le +mariage, n'apparaît pas du tout comme un méridional, au tempérament chaud. +Ce Provençal, qui ne gesticulait jamais, qui n'était nullement orateur, +montrait plus tôt la gravité d'un Oriental, et, comme amoureux, il devait +avoir les idées de ces sages musulmans, qui, sans bannir la femme de leur +existence, loin de là , ne lui laissent pas empiéter sur la conscience, sur +la volonté, sur la pensée de l'homme. Il fut, toute sa vie, un chaste, et +n'eut guère, sur le tard, qu'une aventure d'amour, se rapprochant plus de +la seconde union licite d'un musulman que de l'adultère chrétien. + +Zola s'était, cependant, énergiquement prononcé contre la polygamie +française, la polygamie déguisée, et admise dans notre société. Elle +n'a rien de comparable à la polygamie légale, honorable et vertueuse de +l'Oriental, qui n'y a recours que dans une certaine limite. Il est permis +au mahométan d'épouser plusieurs femmes, mais ce sont surtout les grands +seigneurs qui usent de cette faculté, dont le Prophète donna l'exemple. +Le Turc de condition moyenne n'a souvent qu'une épouse. Il aime et honore +particulièrement cette femme, qui lui donne des enfants. Si, par la suite, +il élève au rang d'épouse une servante avec laquelle il a des rapports, ce +n'est ni pour humilier, ni pour abandonner sa femme, qui garde son rang et +a droit aux égards de la concubine. La première femme est non seulement +consentante à la nouvelle cohabitation de son mari, mais souvent elle en +éprouve une altruiste et généreuse satisfaction. Elle estime juste et +naturel que son mari trouve du plaisir dans les bras d'une femme plus +jeune, mieux portante, et plus disposée qu'elle aux besognes de l'amour. +Elle admet, aussi, quand elle est frappée de stérilité, ou que l'âge et la +maladie l'attaquent, que cette remplaçante, en qui elle ne saurait voir ni +une ennemie, ni même une rivale, donne au mari, au père de famille, les +enfants dont la nature lui refuse la conception. Zola eut, dans les +dernières années de sa vie, ces sentiments d'oriental et de patriarche; +autour de lui, ils furent compris et partagés comme dans les familles +bibliques. + +Dans les primes années de la poursuite amoureuse et de la tyrannie des +sens, il ne fut ni un séducteur, ni un coureur de bonnes fortunes, ni +même un amant passionné. Il attendait le mariage. Il était disposé à +la monogamie, à la régularité dans la satisfaction sexuelle. On ne lui +connut ni maîtresse attitrée et dominatrice, ni retentissantes aventures +galantes. On n'a jamais publié de ses lettres d'amour. Il dut en écrire, +au temps de _l'Aérienne_. Mais ces propos tendres, non destinés à la +postérité, étaient tracés, selon la formule du poète Catulle, sur l'eau +courante, à moins que ce ne fût sur le sable. Rien n'en est resté. En cela +il diffère de la plupart des écrivains célèbres, et il est loin d'avoir +imité son maître Alfred de Musset. Dans les dernières années de sa vie +seulement, on rencontre une piste féminine. On y a vu plus haut une +allusion. + +Zola, dans plusieurs de ses ouvrages, a fortement peint des amoureux, des +amoureuses, et on lui a même reproché la crudité de nombreuses scènes +passionnelles. Ceci prouve que l'artiste n'a nullement besoin d'avoir +éprouvé une passion pour la rendre avec force et talent. Balzac n'a pas +davantage couru le guilledou. + +Zola apparaît donc comme un continent, même aux heures rapides des +liaisons fatales, dans la vie de jeunesse, à l'époque favorable aux +rencontres passagères, obligatoires pour ainsi dire, dans les milieux où +se trouvent à profusion des femmes libres. Il eut des relations, sans +incidents ni suites, avec de bonnes filles du quartier latin. Puis il se +maria, fort jeune. + +Toute sa vie, vouée à l'isolement et au travail, fut exempte de +complications, de scènes, de tourments. Il ignora toutes ces péripéties +qui troublent si fâcheusement tant d'existences. Il échappa aux désordres, +aux dangers de la vie d'étudiant. Il fut indemne de l'avarie. Il ne +souffrit d'aucun amour rebuté. Il n'a pas été passé au laminoir de la +jalousie. Il a été mari modèle, mari heureux, on pourrait presque dire +exceptionnel. Pas de drame passionnel à citer, où on puisse lui assigner +un rôle. Le scandale et la souffrance dans le mariage lui ont été +épargnés. Impossible, comme on l'a fait pour tant d'hommes de lettres, +de publier un ouvrage ayant pour titre: les Maîtresses de Zola. Il n'eut, +d'un Byron ou d'un Chateaubriand, que le lyrisme. + +Il manifestait, dans son belvédère comme en ses garnis du Quartier, une +défiance envers les filles faciles. + + Elles passent d'un amant à l'autre, disait-il, sans regretter + l'ancien, sans presque désirer le nouveau. Rassasiées de baisers, + fatigués de voluptés, elles fuient l'homme quant au corps; sans + nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elles sont + comme privées d'âme, et ne sauraient sympathiser avec une nature + généreuse et aimante. + +Il ne croyait pas à la courtisane à qui l'amour refait une ingénuité. + + Qu'elles rencontrent un cÅ“ur noble (s'écriait-il avec une + indignation quelque peu théâtrale et sentant son Desgenais, + personnage alors très applaudi au théâtre), qui tâche de les + relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les + estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là , + elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais + elles ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles + donnent à ce mot. + +C'est la moralité des pièces du temps, en réaction contre la formule +romantique des Marion Delorme: l'anathème et l'impitoyable hors la loi du +cÅ“ur des _Filles de Marbre_, du _Mariage d'Olympe_, des _Lionnes Pauvres_ + +Si la fille le décourageait, la veuve ne le tentait que médiocrement, +et cette créature déflorée, dont l'expérience doit amener fatalement au +collage ou à l'union légale, ne lui apparaissait pas comme «l'idéal de +ses rêves». La jeune fille lui aurait plu, mais il se demandait, avec un +scepticisme _a priori_, s'il en était encore. Il ajoutait, en reprenant +ses théories sur l'essai interdit, répétant son blâme du mariage imposé à +l'aveuglette, reproduisant sa critique de la fiancée demandée et obtenue, +sans qu'il soit permis au futur de la connaître et de sympathiser avec +elle: + + La vierge, pour nous, n'existe pas, elle est comme un parfum sous + triple enveloppe, que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le + porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions + à choisir ainsi, en aveugles, tremblant de nous tromper de sachet, + et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde? + +La femme fut donc un élément secondaire, dans la vie de Zola. Elle n'eut +aucune influence sur sa destinée d'écrivain. Elle ne lui fit ni commettre +de folies dans l'existence, ni négliger un travail. Par contre, elle ne +lui inspira aucun chef-d'Å“uvre. L'avantage qu'il tira de la vie de ménage, +où il entra à vingt-huit ans, fut la régularité d'existence, la table +prête, comme le lit, à heures fixes, les soins domestiques, l'ordonnance +toute bourgeoise de sa modeste maison. Les qualités d'ordre, de +ponctualité, de méticuleuse et quasi bureaucratique méthode, qu'il montra +dans l'exécution de son travail littéraire, se retrouvent dans sa vie +conjugale. Il avait, dans sa toute jeunesse, émis cette croyance que «le +bonheur pouvait exister dans le mariage». L'expérience de la vie et sa +propre destinée ne purent que lui confirmer la véracité de cette opinion, +consignée, en 1860, dans une lettre à son ami Baille, à propos du célèbre +roman de George Sand, _Jacques_. + +En réalité, absorbé tout entier par la passion littéraire, poussé par +l'ambition très vive de bien faire, dominé par la volonté de terminer ce +qu'il avait une fois entrepris, hanté par son Å“uvre, comme l'avait été +Balzac, il a surtout aimé Gervaise et Nana, Miette et Renée, toutes ses +héroïnes, perverses ou touchantes. La femme prend du temps. Les heures +qu'on passe à aimer sont perdues pour l'Å“uvre. La force qu'on pourrait +employer à créer un personnage, fictif, mais doué d'une vie supérieure, +susceptible de se prolonger au delà de toute longévité humaine, on la +gaspille en l'employant à fabriquer un enfant de chair et d'os. Comme, +cependant, la nature a ses exigences, il convient d'accorder à l'appétit +amoureux l'attention et le temps qu'on attribue à l'autre, celui qui +a l'estomac pour siège, avec modération, et à l'heure voulue. Quand on a +la feuille de papier qui attend sa semence d'encre, il ne convient de +s'attarder ni au lit ni à table. Telle fut la méthode du grand laborieux. + +Jouvenceau, homme fait, ou déjà parvenu au seuil de la vieillesse, ce +robuste producteur contint tous les désirs, prévint tous les entraînements, +évita les fièvres et les ardeurs qui brûlent, agitent, affolent, charment +et désespèrent tour à tour la plupart des hommes. Il vécut en reclus. Il +peina en manÅ“uvre. Il se constitua prisonnier de l'Å“uvre et de l'idée. +Loin de la foule, sourd aux rumeurs de la place publique, comme aux +murmures des salons, dans son laboratoire littéraire, il s'enferma, +jusqu'au jour où, par une sorte de révolution intérieure et de revanche +de la passion interne, vapeur trop longtemps comprimée faisant sauter le +couvercle, il éclata dans l'emportement et dans l'explosion de l'affaire +Dreyfus. Le passionné contenu, l'homme d'action captif qu'il était, +apparut dans toute sa fougue et dans toute sa témérité, comme délivré; +dogue furieux, longtemps à la chaîne, enfin démuselé. + +Zola fut un volitif extraordinaire et un combatif ardent. A toutes les +époques de sa vie, on peut constater et suivre son opiniâtre ténacité. Il +aimait à lutter et il cherchait les occasions de résister. C'était un +remonteur de courants, ou plutôt il prétendait les détourner, ces torrents +de l'opinion, qui se ruaient sur lui. Il cherchait à les barrer, comme son +père avait fait dans les gorges de l'Infernet, pour les eaux des montagnes, +et ces afflux dévalant sur lui, il cherchait à les diriger dans un sens +contraire. Il n'avait pas le vulgaire esprit de contradiction, mais le +goût de la domination, le sens de la direction, et il prétendait au +commandement. Il a écrit beaucoup d'articles de critique, c'était toujours +pour prêcher ses doctrines, pour imposer sa manière de voir. Il fit +périodiquement des «campagnes» dans les journaux. Il se plaignait qu'on +ne tînt nul compte de ses arguments, mais lui n'écoutait même pas ceux +des autres. Les preuves qu'on pouvait lui opposer, il les dédaignait +superbement. Il ne croyait plus en Dieu, vers la quarantaine, mais il +croyait absolument en lui-même. Il portait dans son âme l'ardeur sombre et +la foi militante d'un saint Dominique, ou d'un Saint-Just. Il avait choisi, +inventé un drapeau: le Naturalisme, il rêvait de le planter partout. +Il poussait même au delà de son domaine, et de ses forces, son goût de +l'assaut et son désir de la conquête. Ne dit-il pas, un jour, avec une +sincérité qui fit sourire: «La République sera naturaliste ou ne sera +pas!» Il avait seulement négligé, en lançant son aphorisme, comme un défi +plutôt que comme un programme, de définir ce qu'était et ce que devait +être la République, et surtout en quoi consistait sa République, celle +qu'il qualifiait de naturaliste. + +Bien qu'il ait été à la veille de se voir confier un arrondissement à +administrer, en 1871, Zola ne s'est jamais mêlé de politique. On peut +même douter qu'il ait eu des idées bien nettes sur les partis et sur les +programmes. Dans sa jeunesse, il écrivait à son ami, le peintre Cézanne: + + Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal, chose que + je me permets, et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. + Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant, + et je t'engage à lire quelquefois _le Siècle_, car le moment est très + curieux... + +C'était au lendemain de la guerre d'Italie, et la question des États du +Saint-Siège, laissée en suspens par la paix de Villafranca, se trouvait à +l'état aigu. + +On rencontre peu de traces des préoccupations politiques contemporaines +dans les écrits et dans la vie de Zola. Il était théoriquement +républicain. _La Fortune des Rougon, la Curée, Son Excellence Eugène +Rougon, la Débâcle_ ne peuvent que le placer parmi les adversaires de +l'empire; _Germinal, Fécondité_ feraient de lui un socialiste; _Lourdes_, +un anticlérical; _le Rêve_, un mystique, et _l'Assommoir_, par contre, +le rangerait aisément parmi les réactionnaires. Il est difficile de lui +attribuer une opinion précise et classée, à raison de ses divers romans. +Dans ses articles de journaux, il n'a fait qu'effleurer la politique +concrète et s'est borné, en dehors et à propos de ses affirmations +littéraires et théâtrales, à des généralisations rentrant plutôt dans +la sociologie. + +Ce fut ainsi qu'il se prononça contre la peine de mort. L'abolition fut +une des thèses favorites des générations évoluant de 1830 à 1848. Victor +Hugo avait dardé la flamme de son génie sur le bourreau. D'une lueur +sinistre, il avait éclairé la guillotine, et fait se détacher, sur un fond +d'horreur, le lugubre instrumentiste de l'appareil des lois. Au fond, sans +romantisme, un simple mécanicien, beaucoup moins taché de sang qu'un +garçon d'abattoir, ou qu'un infirmier de clinique. Dans de nombreuses +pièces de vers, dans sa prose, dans ses discours, et principalement par +la publication de son livre pleurnichard et fantaisiste: _le Dernier jour +d'un condamné_, le grand poète humanitaire avait dénoncé le supplice +capital à l'indignation populaire, et mis l'exécuteur et sa machine au ban +de l'opinion socialiste. Tous les républicains de 48, les Louis Blanc, les +SchÅ“lcher, les Edgar Quinet, les Michelet, furent d'éloquents et ardents +apôtres de la suppression de cette peine, qui a surtout, qui a seulement +contre elle d'être définitive et irréparable. Les générations suivantes +laissèrent tomber dans l'oubli ces appels et ces supplications. Il ne fut +plus question de congédier le bourreau, pendant les dix-huit années du +régime impérial. La répression farouche dont usa la troisième république, +après les événements de 1871, eut fait considérer comme une plaisanterie +cynique, de la part des ruraux et des républicains qui avaient approuvé +Thiers et Mac-Mahon, une abolition de la peine de mort. Jusqu'à ces +dernières années, la question parut ne passionner personne. Elle était +en dehors des desiderata populaires. Aucune profession de foi, fait +remarquable, de 1876 à 1906, ne contient une allusion à cet article démodé +du programme de 48. Les candidats n'y voyaient aucun avantage électoral. +Ce n'est qu'au cours de la législature actuelle que l'abolition de la +peine de mort fut sérieusement reprise, et, pour ainsi dire, préjugée, par +la suppression du crédit alloué pour le salaire de l'exécuteur et pour +l'entretien de sa mécanique. + +Zola, avec une exaltation toute romantique, traitait la peine de mort +comme un blasphème et un sacrilège. Dieu, selon lui, avait seul le droit +de punir éternellement, parce que seul il ne pouvait se tromper. Après +cette affirmation d'un Joseph de Maistre à rebours, il ne manquait pas +de reproduire l'éternel argument, le seul sérieux contre une peine +irrévocable, c'est que la justice est faillible. L'affaire Dreyfus, +envisagée à son point de vue, n'a pu que le confirmer dans cette opinion +de jeunesse. Mais alors, comme en sa vingtième année, au lendemain +de la lecture impressionnante du _Dernier jour d'un condamné_, livre +déclamatoire et faux, où les sensations d'un homme à qui on va couper le +cou sont supposées et non observées, il eût accepté, sans la vérifier, +sans la démontrer, l'affirmation intéressée et suspecte de tous les +abolitionnistes, que «la menace de mort n'arrête pas les assassins». La +certitude de tuer sous le bouclier de la loi, et de prendre la vie des +autres, sans risquer la leur, les arrêterait-elle davantage? + +Ayant ainsi fait le tour des idées de Zola, débutant, rêveur, étudiant +laborieux et rangé, aimant à fumer des pipes, l'hiver, les pieds sur les +chenêts, quand il lui était possible d'allumer du feu, se réjouissant à +courir les vertes banlieues, quand les fleurs printanières montraient +leurs collerettes blanches, poète dont les ailes ne poussaient pas, +littérateur dont la force de volonté et l'assiduité au travail allaient +enfanter bientôt le génie, nous pourrons examiner, avec plus de certitude, +les faits de son existence, assez longtemps obscure, d'employé mécontent, +de conteur bénin, de critique bien vite agressif et de romancier d'abord +incolore, confus, médiocre, jusqu'à ce bond énergique qui nous le montre, +après _Thérèse Raquin_, déjà maître de sa pensée, possesseur de sa forme, +et prêt à tracer, d'une main sûre, la généalogie des Rougon-Macquart, +c'est-à -dire le plan de son grand édifice littéraire, le plan aussi de +toute sa vie. + +Dans ses divers logements, toujours sur la rive gauche, où il vivait en +garçon, Zola avait eu surtout pour compagne fidèle: la misère. Il la +supportait avec résignation et bonne humeur. Il avait pour soutien la +confiance en soi. + +Nullement geignard, il n'a jamais essayé d'apitoyer et de se donner la +gloriole du parvenu, en retraçant, et l'on sait avec quelle vigueur il +aurait pu le faire, le tableau pittoresque et attendrissant de sa débine +juvénile. Une seule fois, il fit allusion à ces heures miséreuses. Ce fut +à propos des descriptions accumulées de Paris, vu panoramiquement des +hauteurs de Passy, et de ses ciels variables, dans _Une Page d'Amour_. +La critique lui en reprochait la répétition et la monotonie: + + J'ai pu me tromper, dit-il, dans son article sur la Description, et + je me suis trompé certainement, puisque personne n'a compris; mais la + vérité est que j'ai eu toutes sortes de belles intentions, lorsque je + me suis entêté à ces cinq tableaux de même décor, vu à des heures et + dans des saisons différentes. Voici l'histoire: dans la misère de ma + jeunesse, j'habitais des greniers de faubourgs d'où l'on découvrait + Paris entier. Ce grand Paris immobile et indifférent, qui était + toujours dans le cadre de ma fenêtre, me semblait comme le témoin + muet, comme le confident tragique de mes joies et de mes tristesses. + J'ai eu faim et j'ai pleuré devant lui, et, devant lui, j'ai aimé, + j'ai eu mes plus grands bonheurs. Eh bien! dès ma vingtième année, + j'avais rêvé d'écrire un roman dont Paris, avec l'océan de ses + toitures, serait un personnage, quelque chose comme le chÅ“ur + antique... C'est cette vieille idée que j'ai tenté de réaliser dans + _Une Page d'Amour_. Voilà tout... + +Ainsi, sa misère, et le dénûment de son logis aérien, lui inspiraient +seulement l'idée d'un décor, d'un «chÅ“ur» formidable, la Ville avec ses +yeux de pierre regardant le drame intime qui se déroulait dans une petite +chambre où souffraient trois ou quatre créatures. En grelottant dans son +galetas, il songeait à se documenter, et il s'échauffait à combiner un +roman futur. + +Il cherchait alors sa voie, comme on dit, mais il avait la certitude de la +trouver. + +Ce qu'il lui fallait d'abord rencontrer, c'était ce fameux emploi, après +lequel nous l'avons vu courir inutilement, mais sans ardeur excessive. Il +ne vivait pas avec sa mère; il tirait d'elle encore quelques subsides. Il +s'en estimait quelque peu honteux. Il fallait sortir de cet enlisement. Il +eut des velléités de résolutions désespérées. «Sans ma mère, je me serais +fait soldat!» écrivait-il à un ami. C'était l'époque où un homme valait de +quinze cents à deux mille francs. Zola «se vendant» pour manger et pour +épargner les minces ressources de sa maman, c'est une note attendrissante. +Il est probable qu'au moment de signer ce servage de sept ans, sa main eût +hésité. Il ne pouvait sérieusement songer à troquer la plume contre le +fusil à piston. Et puis, il avait été réformé, et on ne l'eût pas admis +à contracter un engagement. Il dut réagir contre cette dépression, et +le hasard lui vint en aide. Un ami de son père, M. Boudet, membre de +l'Académie de Médecine, lui procura l'accès de la maison Hachette. Pour +lui permettre d'attendre l'époque de son entrée en place, cet excellent +homme dissimula un secours urgent sous l'apparence d'un travail. Bien +modeste travail, et peu littéraire. Il s'agissait de porter à domicile les +cartes de jour de l'an de l'académicien. + +En janvier 1862, Zola était accepté dans l'importante maison Hachette. On +lui assignait son emploi au bureau du matériel. Ses appointements furent +fixés à cent francs par mois. Cela lui permettait de vivoter. Il lui +restait quelques heures, matin et soir, en dehors du bureau, pour se +livrer à ses occupations de prédilection: la rêverie et la composition de +poèmes, de contes, également faiblards et ingénus. Il s'accommoda de cette +situation. + +Auparavant, il avait eu un emploi aux Docks. Il y était resté deux mois. +Le local sombre et malodorant, la besogne fastidieuse, les rapports +pénibles avec le personnel et les chefs, la longue présence exigée, tout +contribuait à le décourager, à le lasser. + + Je ne m'amuse nullement aux docks, écrivait-il. Voici un mois que je + vis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos, + les jambes et les autres membres... je trouve mon bureau puant et je + vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie... + +Chez Hachette, le local était plus attrayant, la tâche moins rebutante. +Il changea assez rapidement de service, et fut attaché à «la publicité». +C'est une des divisions importantes de la maison Hachette. On s'y trouve +en rapports quotidiens avec les auteurs, les directeurs de journaux, les +critiques et les journalistes. Émile Zola fut un bon employé. Il avait des +instincts d'ordre, des goûts de classement, des habitudes de ponctualité, +qui, dans l'administration, dans le commerce, sont des qualités +appréciées. Son bureau de commis de librairie devait être aussi propre, +aussi bien tenu, aussi rangé, avec les papiers et les accessoires +d'écriture, que le fut, aux Batignolles, à Médan, rue de Boulogne et rue +de Bruxelles, sa table de travail d'auteur devenu riche et célèbre. Cette +minutie et ce soin n'étaient pas pour déplaire à MM. Hachette, négociants +soigneux et ennemis de tout désordre. Zola, en réalité, a connu la +pauvreté, mais n'a jamais mené la vie de Bohème. Il ressemblait plus, +durant les années de misère, à un étudiant russe, pauvre, révolutionnaire +et farouche, qu'à l'un de ces loustics que Gavarni a dessinés, que Murger +et les vaudevillistes ont montrés, sur la scène et dans le roman, comme +des lurons toujours occupés à faire des farces aux propriétaires, à +lutiner Musette et Mimi, à chanter des refrains bachiques et sentimentaux, +sans jamais travailler, ce qui ne les empêchait pas, par la suite, de se +marier, à de jeunes héritières bourgeoises, d'écrire à la _Revue des Deux +Mondes_ et d'entrer à l'Institut. + +Zola, qui ne fut jamais l'étudiant régulier, classé, pourvu d'inscriptions +et suivant plus ou moins les cours, est le modèle de l'homme d'études. +Il réalisa, grâce à son humble emploi, la première partie de ses rêves +de travail, d'indépendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement +économisés, il n'était plus à la charge de sa mère; il pouvait même lui +offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en +son honneur, une soirée! Une soirée avec rafraîchissements! Il y avait du +malaga et des biscuits. + +Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n° 7, +dépendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis à une double +lecture dramatique. Sa mère, ravie, était parmi les auditeurs. La lecture +comprenait un proverbe de l'amphitryon intitulé _Perrette_, demeuré injoué +et inédit, et une tragédie moderne de Pagès du Tarn. Cet auteur, resté +obscur et un peu ridiculisé, ce qui ne veut pas dire ridicule, était son +voisin. La tragédie de Pagès du Tarn fut annoncée comme une innovation, +comme devant révolutionner le théâtre. Elle ne remua rien. C'était une +imitation et une modernisation de la _Phèdre_ classique. Comme le fit +observer Zola, avec un juste sens critique: + + Les nouveautés de M. Pagès du Tarn se bornent à un changement de + costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de + nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte... + +Et il ajoute, car tout le morceau est à citer, comme une excellente +distinction entre le véritable neuf et le ressemelage, en art dramatique: + + L'auteur ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le + dit, la tragédie de l'homme, et non celle des rois et des héros, + choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre + plus ridicule encore l'emphase et la déclamation, dans le cercle + restreint d'une famille. Thésée, Hippolyte peuvent invoquer les dieux, + ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement + ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames, + qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions + terribles, qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne + soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là ; seulement il + faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le + vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il + y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois... + +C'est toute la poétique future des Rougon-Macquart, et le commentaire +du verbe des gens de _l'Assommoir_ Zola, déjà , portait dans sa tête sa +poétique, sa formule. + +Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune +provincial, un peu «ours» et dénué de relations, à la vie littéraire de +Paris. Zola lui dut de connaître des écrivains renommés, comme About, +Taine et Prévost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce +charme, pour l'apprenti-écrivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en +profita pour accumuler les Å“uvres, dont il caressait, en rêve, le papier +satiné, la couverture jaune et les beaux caractères. Naturellement, +l'imprimerie des Hachette devait fournir la réalité du rêve. Il espérait +que ses patrons deviendraient ses éditeurs. Mais on ne vient pas forcer +les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour +les publier. Ce cambriolage spécial ne s'est produit qu'une fois. En +l'absence de M. Pailleron, alors étudiant, des camarades s'introduisirent +dans sa chambre, volèrent le texte d'une pièce en un acte, et en vers, +qu'il venait de terminer, et le portèrent à l'Odéon. Le directeur, La +Rounat, accepta, joua l'acte, à la grande surprise du poète alors en +voyage. C'était _le Parasite_, début de la fortune dramatique de l'auteur +du _Monde où l'on s'ennuie_. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces +directeurs si prompts à jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois. +Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola, +s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme +pour lui demander un renseignement de service. C'était le soir, veille de +fête, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'émotion d'un +filou visant le coffre-fort. Il déposa, cependant, résolument, sur le +buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son +vêtement. C'était le poème en trois chants, l'_Amoureuse Comédie_, dont +nous avons parlé. Puis il se retira, sur la pointe du pied. + +Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une réponse +verbale, en allant reprendre sa place, le lundi, à son bureau. Durant +cette attente, il relisait mentalement son Å“uvre, il en remâchait les +apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient, +grossis, éclatants, effrayants, des défauts jusque-là inaperçus. +Il eût souhaité reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette? +Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employé d'avoir, pour +ainsi dire, violé son home d'éditeur et son cabinet de patron? Lui +reprocherait-il le dépôt clandestin de ce poème? Peut-être lui ferait-il +comprendre, rudement, qu'il était dans la maison à titre de commis, et non +d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de liberté à écrivasser il +ferait mieux de se reposer, afin d'être plus dispos en reprenant, le lundi, +sa place au bureau. Les préoccupations littéraires ne devaient-elles pas +lui ôter du zèle et de l'attention pour son service, qui, bien que se +rapportant aux lettres, était avant tout labeur administratif et tâche +commerciale? + +Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois +dans son cabinet, l'éditeur indiqua au commis, grave et se raidissant, le +fauteuil auprès de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc, +non plus en employé subalterne, mais en visiteur, presque déjà en auteur +de la maison? Du coup, Zola vit _l'Amoureuse Comédie_ exposée aux vitrines +des gares, dont les Hachette disposaient. + +M. Hachette, avec amabilité, lui dit qu'il avait lu son recueil de poèmes, +qu'il y avait constaté de la verve, du souffle et une certaine éloquence, +mais qu'il ne croyait pas que la versification fût réellement dans «ses +cordes». Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas, +d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison. + +Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'éditer, implicitement +contenu dans cette critique, pouvait avoir de pénible pour le jeune auteur, +ajouta que _l'Amoureuse Comédie_ révélait, malgré ses imperfections, +du talent. Il engageait donc son employé-poète à renoncer, au moins +provisoirement, aux rimes, et à écrire en prose. Pour le remettre tout à +fait d'aplomb, car Zola avait chancelé sous ce coup rude, il lui demanda, +à titre d'essai, un conte en prose pour le _Journal de la Jeunesse_, +publié par la maison. En même temps, par un surcroît de bienveillance, il +lui annonça que ses appointements, comme commis à la publicité, étaient +portés à deux cents francs par mois. C'était la vie présente assurée et le +rêve attrayant entièrement réalisé: gagner le pain nécessaire et avoir le +loisir d'écrire, avec un éditeur en perspective. + +Grâce à son tempérament régulier et ordonné, se pliant à la tâche +quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie +littéraire, Zola ne fut nullement un mauvais employé. Il ne se considérait +pas comme autorisé, en sa qualité de poète, voué à la prose mercantile, et +d'artiste enchaîné à un comptoir, à se soustraire aux obligations envers +le patron, ni excusé d'expédier, par-dessous la jambe, la besogne pour +laquelle il était rémunéré. Il n'eut pas assurément le feu sacré du +commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la +librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative, +animé par la fièvre du négoce, susceptible de parvenir aux emplois +supérieurs de la maison, et même d'avoir un jour sa part dans la +direction. Zola ne désirait pas faire du commerce une carrière, et, +s'il vendait les livres des autres, c'était en attendant, c'était pour +arriver à faire vendre les siens. + +La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier, +dans son _Journal de la Jeunesse_ un conte, eurent sans doute une action +décisive sur les idées littéraires du jeune écrivain. Il renonça à rimer, +et il s'attela à la prose. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter +le premier ouvrage de Zola: les _Contes à Ninon_. + +Plusieurs de ces contes avaient été conçus et écrits en Provence. Un ou +deux parurent dans des organes régionaux. D'autres, comme _Simplice_, +avaient été publiés à Lille, dans une revue. Le conte commandé par M. +Hachette pour le _Journal de la Jeunesse_ était intitulé _SÅ“ur des +Pauvres_. Il ne fut pas imprimé. Il parut trop violent au libraire, +un grand bourgeois, timoré, conservateur. + +Cet échec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles, +les _Contes à Ninon_,--le choix de ce nom indiquait encore l'influence +massettiste,--à la maison Hachette. Ce fut à sa concurrente en librairie +de vulgarisation, â la maison Hetzel, que l'auteur-employé présenta son +volume. M. Hetzel père, l'ancien secrétaire de Lamartine, qui avait, sous +le nom de P.-J. Stahl, publié d'intéressantes analyses philosophiques et +des pages agréables, indulgent et très modeste, était accueillant, et +rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse +en prenant un volume de voyages fantaisistes intitulé: _Cinq semaines +en ballon_, que lui avait apporté un auteur inconnu, destiné à faire +la fortune de sa librairie, en même temps qu'à charmer et à instruire +plusieurs générations. C'était le premier ouvrage de la série des Voyages +Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-héraut des découvertes +scientifiques et industrielles prochaines, le précurseur des inventeurs, +et le guide anticipé des explorateurs, merveilleux magicien de contes de +fées à l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour +baguette. + +La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par +traité, en même temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant +son Å“uvre de début. Mais, bien que ce recueil de Contes, où la fantaisie +se mêlait à l'idéalité la plus inoffensive, ne contînt rien de scabreux, +ni même d'inquiétant, pouvant choquer ou déconcerter la clientèle, ce ne +fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume +de la collection future, destinée à faire la fortune de la bibliothèque +Charpentier. + +Les _Contes à Ninon_ parurent, en octobre 1864, à la librairie Lacroix. + +Ces contes, où l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire +l'auteur du _Roman expérimental_, dominent avec la spiritualité, ont un +charme d'impuberté délicieux. C'est naïf sans être simple. L'auteur y +salue sa chère Provence, à laquelle il unit, dans une admiration mystique, +sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frère, +avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. Il y +évoque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint +de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de réelles cruautés de la +vie à montrer, et il pouvait peindre d'après nature, d'après lui-même, les +garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecière au dos, fusil au +bras et Musset dans le carnier. «Si tu savais, dit-il à Ninon, combien de +pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude!» Voilà un bon cri, et il a +dû, plus d'une fois, l'étouffer, dans son belvédère sibérien de la rue +Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpèges jolis, et +il fait courir des variations aimables sur ce thème douloureux. Il ne se +plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est présente, en rêve. + +Les _Contes à Ninon_ comportent: _Simplice_, une histoire de fées, aux +senteurs forestières, évoquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir, +la ballade du _Roi des Aulnes_, et les légendes allemandes où fleurit le +vergiss-mein-nicht. + +Puis, c'est le _Carnet de Danse_, rêverie de jeune fille troublée à +l'évocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont tremblé autour +de sa taille, pendant le bal, l'élu de l'imagination et du souvenir parmi +tous ceux qui se sont disputé les roses de son bouquet. C'est tout à fait +inoffensif. + +_Celle qui m'aime_, vision foraine, tableau populaire, avec une tendance +satirico-philosophique, est d'une facture plus virile. Il y a comme un +souffle précurseur de ces foules de _l'Assommoir_ et de _Germinal_, +que fera mouvoir si puissamment, un jour, l'auteur débutant. Il a lu +probablement _Germinie Lacerteux_, quand il a imaginé ce conte. La scène +de racolage est écourtée, insuffisante, mais déjà indique une tendance à +l'observation. Il y a une ironique tristesse dans l'exclamation des hommes +de conditions diverses rencontrant la fille banale et son amoureux de +hasard, les saluant de l'apostrophe uniforme: «Eh! Eh! c'est celle qui +m'aime!» + +La malédiction mesurée du toqué compteur d'étoiles a de la verve: + + Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement, le bon Dieu a fait + là -haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur!... + À quoi bon ces lampions? Est-ce que cela se mange? Quelle en est + l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de + cette fête éternelle! Allez Dieu n'a jamais eu la moindre teinte + d'économie sociale!... + +_La Fée amoureuse_, qui veille sur les amants, ferme les yeux et les +oreilles des gens qui n'aiment plus, et change deux êtres qui s'adorent en +tiges de marjolaine, rentre dans le fantastique gracieux, un peu romance +1820 et sujet de pendule. + +Dans _le Sang_, la guerre est maudite, le supplice de Jésus est évoqué, et +l'état militaire peu flatté: + + Fils, dit à son réveil Gneuss, le soldat, debout devant ses compagnons + attentifs, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est + troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous, + senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur + ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil. + Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent + de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?... + +--Nous le voulons! répondent les antimilitaristes précurseurs, qui, après +avoir creusé un grand trou au pied d'une roche, enterrent leurs sabres et +disparaissent au coude d'un sentier, où il ne passe jamais de gendarmes. + +_Les Deux Voleurs et l'Âne_, badinage au bord de la Seine. Une jeune femme, +Antoinette, est disputée par deux concurrents. Ils vont se couper la +gorge, quand Léon, le troisième larron, enlève, à leur barbe, la jeune +personne, que l'auteur compare ainsi à l'Aliboron du fabuliste. Peut-être, +dans l'histoire naturelle, par exemple dans l'ornithologie, aurait-il pu +trouver une plus aimable ou plus usitée comparaison. + +_SÅ“ur des Pauvres_ et _les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Médéric_ +sont les deux pièces les plus importantes du recueil. C'est _SÅ“ur des +Pauvres_ que l'auteur remit à M. Hachette, pour le _Journal de la +Jeunesse_: on sait qu'il n'accepta pas ce conte, jugé trop triste, trop +âpre de ton, pour un recueil juvénile. + +C'est un assez long récit fantastique, satirique, à prétentions +philosophiques, que celui des aventures du grand Sidoine et du petit +Médéric, se dirigeant vers le royaume des Heureux, où règne la fée +Primevère. Une vague imitation de Candide et de Gulliver se retrouve en ce +récit, plus enfantin que moraliste. C'est ce papier-là que Zola aurait dû +remettre à M. Hachette, pour son _Journal de la Jeunesse_. + +Les _Contes à Ninon_ ont été réédités, en 1906, chez Fasquelle, sans grand +succès. Ils sont intéressants à parcourir, comme document biographique, +comme point de comparaison. + +Après cette publication, Zola débuta dans la presse quotidienne par +quelques articles qu'accepta _le Petit Journal_, et aussi par des articles +de critique littéraire et de critique d'art, qui furent, par la suite, +réunis en volume, sous ce titre: _Mes Haines_ qu'ils ne justifiaient +guère. Le livre était plus tapageur que réellement haineux. Il attira +l'attention du public spécial; il irrita nombre de peintres et de +sculpteurs, notamment par l'éloge de Manet, ce grand artiste était alors +nié et bafoué, et par l'apologie de l'école réaliste ou impressionniste. +Le terme n'était pas encore usité, ni même inventé, mais l'impressionnisme +existait, avec l'auteur d'_Argenteuil_ et du _Bord de l'eau_, avec +Pissarro, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas, Caillebotte, débutants +et conspués, et avec Cézanne, qui devait, toute sa vie, demeurer aussi +impressionniste et aussi ignoré qu'aux heures de noviciat. L'amitié +louangeuse de Zola n'est pas parvenue à l'accréditer définitivement. +Cézanne est un artiste d'un talent original et puissant, et il semble +avoir été surtout poursuivi par une injuste malchance. + +En 1865, fut publié, également chez Lacroix, le premier véritable roman +d'Émile Zola: _la Confession de Claude_. + +Ce livre, qui contenait déjà des pages d'observation, avec une tendance +aux descriptions réalistes, ayant rapporté quelques sous au jeune auteur, +amena un changement dans son existence. Il résolut d'être tout à fait +indépendant, de quitter la librairie et de vivre de sa plume. Il donna +donc sa démission d'employé, et, à la fin de janvier 1866, il devenait +homme de lettres professionnel; rien qu'homme de lettres il devait +rester. + +Il fallait suppléer aux deux cents francs mensuels, régulièrement touchés +à la caisse des Hachette. Heureusement, Zola fut présenté à Villemessant +par Bourdin, son gendre, avec lequel il avait fait connaissance à la +librairie, où celui-ci venait chercher des livres. + +Villemessant fut le Napoléon de la presse littéraire, élégante et +cosmopolite, le grand Barnum du journalisme, anecdotique, scandaleux, +amusant. Il fit du _Figaro_ un organe de premier ordre, à peu près +l'unique journal français encore lu à l'étranger et, jusqu'à la création +récente du journal d'informations à six pages, à grand tirage et à un sou, +la seule feuille faisant autorité dans les théâtres, en librairie, dans +les salons et même dans la diplomatie. + +_Le Figaro_, en 1866, paraissait sur huit pages, deux fois par semaine +seulement. Villemessant voulut lui adjoindre un quotidien: _l'Évènement_. + +La plupart des rédacteurs qui faisaient la réputation du _Figaro_, où la +politique n'existait pas, devaient passer à l'_Évènement_. C'étaient de +spirituels et incisifs chroniqueurs: Henri Rochefort, Yriarte (le marquis +de Villemer), Alphonse Duchesne, Alfred Delvau, Jules Vallès, Aurélien +Scholl, Paul d'Ivoi, Colombine, etc. _Les Coulisses_ et _les Échos_ +étaient signés de Jules Claretie et d'Albert Wolff. Les théâtres avaient +pour critique, un peu terne, mais consciencieux et impartial, B. Jouvin, +gendre du patron. Gustave Bourdin, publiciste estimable dont le principal +talent avait été d'épouser l'autre fille de Villemessant, chargé de +la critique des livres au _Figaro_, devait la prendre également à +_l'Évènement_. Il hésita devant ce surcroît de travail, sans compensation +pécuniaire, ni avantageuse. Il songea alors à un commis d'éditeur qui, à +plusieurs reprises, lui avait envoyé les «bonnes feuilles» des ouvrages +que la maison Hachette mettait en vente. Ceci permettait d'en rendre +compte au lendemain même de leur apparition. Juste au moment où Bourdin se +demandait comment il assurerait ce service des livres dans _l'Évènement_, +il reçut une lettre signée du complaisant commis. Celui-ci s'offrait +pour appliquer aux livres nouveaux la méthode employée au _Figaro_ pour +les pièces de théâtre. On publierait des extraits et des analyses de +l'ouvrage à paraître, avec des détails sur l'auteur, des anecdotes, des +indiscrétions. Tout cela, avant que le public eût en main le premier +exemplaire paru. C'était déjà la critique anticipée, la divulgation de la +première heure, qui devait, par la suite, devenir la règle. Alors c'était +tout à fait exceptionnel. _Le Figaro_ donnait le ton et l'exemple de +l'actualité, non pas du jour, mais de la veille. Il devançait ainsi la +publicité de son époque. + +Bourdin parla à son beau-père de la proposition, et recommanda son auteur. +Villemessant, enchanté, fit venir Zola, et, avec sa rondeur et sa finesse +de marchand forain entamant et terminant un marché sur le pouce, il lui +offrit de le prendre à l'essai pendant un mois. On verrait, au bout de ce +stage, si ce débutant pouvait conquérir ses grades, et être de la maison. + +Émile Zola, enchanté, fiévreux, ne doutant pas de la fortune, sûr de +réussir, persuadé qu'il frapperait un coup sur l'opinion et certain de +mériter, à la fin du mois, le poste de critique littéraire en pied, se mit +gaillardement à la besogne. + +Son premier article parut sous ce titre: _Livres d'aujourd'hui et +de demain_. A la fin du mois, il fut invité à passer à la caisse de +_l'Évènement_. Le caissier lui compta cinq cents francs. C'était un beau +prix pour un critique littéraire. Zola, qui avait aussi, en secret, +envisagé, avec son énergie instinctive, l'éventualité d'un insuccès, la +possibilité d'un renvoi après l'essai d'un mois accordé par Villemessant, +sentit son ambition croître avec la réussite. Il n'avait pas, un instant, +regretté son départ volontaire de la maison Hachette. A présent, il s'en +réjouissait. Il se sentait léger, confiant, et, comme le Satyre de Victor +Hugo, rejetant dans la nuit les sombres pieds du faune, l'employé +affranchi, le commis si longtemps aptère, condamné en apparence à ramper, +toute son existence, dans les couloirs étroits d'une administration, +allait prendre son vol libre, et bientôt puissant, dans le plein espace de +la littérature, de la critique, du roman, du théâtre! Le monde s'ouvrait +devant lui comme une plaine infinie qu'on domine. Il planait. Les +vingt-cinq louis, qui carillonnaient doucement dans son gousset, peu +habitué à de tels alleluias, ne l'alourdissaient pas dans son envolée, au +contraire. C'était le lest qui lui permettait de garder l'équilibre, et de +mesurer sa force ascensionnelle. + +La possession de ces pièces d'or lui ôtait l'hésitation et le doute, +entraves qui paralysent, et font trébucher tant de débutants sur la route +du succès. Puisque M. de Villemessant lui avait fait régler spontanément, +sans être sollicité, et d'une façon aussi large, ses articles de livres, +c'est qu'il l'appréciait, c'est qu'il lui reconnaissait du talent. Il en +avait, c'était entendu; lui, Zola Émile, n'en doutait pas. Mais ce qu'il +fallait, c'était que ce talent, la direction du _Figaro_, les lecteurs +de _l'Événement_, enfin le grand public, fussent également disposés à le +reconnaître, à le proclamer. Les cinq cents francs signifiaient tout cela. +C'était comme un certificat métallique, un diplôme qui, supérieur à plus +d'un parchemin universitaire, nourrissait son homme. + +On doit, à la guerre, ne pas s'endormir sur la position conquise, et il +faut se battre après s'être battu. C'est le meilleur moyen de fixer la +victoire. Dans le journalisme, au théâtre, c'est la même chose. Il faut +sans cesse recommencer la bataille et tenter de la gagner toujours. Zola +se rendit au cabinet directorial, avec l'aplomb du vainqueur, et proposa +hardiment au patron de «faire le Salon» au _Figaro_. C'était un gros +morceau: la critique d'art en ce journal si répandu, et la requête pouvait +sembler audacieuse. Un pensionnaire de la Comédie-Française, entré de +la veille pour jouer les utilités, demandant tout à coup l'emploi du +Doyen ou le premier rôle dans la pièce nouvelle, n'eût pas produit +plus d'effarement, au foyer de la rue Richelieu, que Zola, le petit +commis-libraire, qui avait réussi à faire passer dans le journal les +extraits des bouquins de sa boutique, par le nom de l'auteur ou le sujet +signalés, et qui n'était même pas considéré comme étant «de la maison», se +permettant de demander au patron la place de «salonnier»! Et l'effarement +fut au comble quand on vit la suite. Le patron, qui aimait les nouvelles +figures, et traitait ses rédacteurs comme un tenancier ses filles d'amour, +dont la dernière arrivée est toujours fêtée et prônée, accorda tout de gô +la situation demandée. Avec sa grosse voix et ses roulements d'épaules, +jovial et dominateur, il cria, en entrant dans sa salle de rédaction, au +nez des journalistes ébahis: + +--Ah! elle est bien bonne, celle-là !... Savez-vous, mes vieilles volailles, +c'était son vocable d'amitié et de bonne humeur, ce que vient faire ici +ce cadet-là ?... Eh bien! il vient vous faire la barbe à tous! Il a du +talent à revendre, ce marque-mal! Il a l'air sournois et grognon! Une +dégaine de pion renvoyé! Avec ça, il est myope, et le voilà ficelé comme +un cordonnier... Ça ne fait rien, il vous fera le poil à tous... c'est lui +qui aura le Salon!... termina-t-il, en relevant la basque de sa jaquette +et en se flanquant une lourde claque sur sa grosse fesse, ce qui était sa +façon la plus cordiale de témoigner sa satisfaction. Avec ses familiarités +d'excellent homme, bourru bienfaisant, Villemessant présentait, poussait +en avant, dans la salle de rédaction, Zola, timide d'aspect, craintif de +maintien, hardi en dessous, ne doutant pas un seul instant de sa force, de +son pouvoir, avec des ambitions de Sixte-Quint pénétrant dans le conclave. +Les rédacteurs, en dissimulant des grimaces, firent bon accueil au nouveau +venu. Les mains, une à une, se tendirent. Le protégé du patron, cependant, +n'aurait qu'à bien se tenir. Ces poignées de mains, là , s'il n'était pas +aussi fort qu'on le disait, se changeraient vite en étau, et l'on ne +tarderait pas à lui serrer la vis! + +Zola débuta donc ainsi, comme critique d'art, dans un journal très lu, +très parisien. + +J'ai cru devoir insister sur cette entrée de Zola dans la presse, parce +que les circonstances qui l'ont accompagnée lui ont donné une importance +capitale. De cette réussite, un peu inattendue, date la constante +confiance en soi, qui a escorté Zola dans la vie, qui l'a protégé. Il +avait bien, dès le collège, en ses songeries de jouvenceau, dans les +ravines provençales, poussé de superbes défis à la Rastignac, et dit à la +gloire: «À nous deux!» Mais ces cartels orgueilleux, quel jeune faiseur de +vers, quel ébaucheur de romans, n'en a pas lancé? La réalité brutale se +charge de bientôt renfoncer ces fanfaronnades dans la gorge téméraire d'où +elles sont sorties. Comme nombre de ses contemporains, comme beaucoup +de débutants, avant et après lui, Zola se serait vite découragé, si ces +appels à la fortune littéraire, à l'autre aussi, s'étaient perdus dans +le tapage de la foule indifférente, ou regardant ailleurs. La plainte +des _Orientales_ est très en situation lorsqu'il s'agit de vocations +poétiques: «Hélas! que j'en ai vu périr de jeunes talents!» Ils ne +mouraient pas tous, au sens physique, mais, en littérature, qu'ils sont +nombreux les jeunes trépassés que j'ai connus! Nous étions une quarantaine +de ma génération, aux débuts du Parnasse, chez Lemerre. Combien ont +remplacé, sagement d'ailleurs, la plume de l'écrivain par celle du +bureaucrate, les livres de l'éditeur par ceux du commerçant, et les +problématiques droits d'auteur par des appointements certains et la +retraite sûre du fonctionnaire! Qu'ils ont bien fait, les avisés +compagnons! Combien, souvent mal résignés, mais contraints par +l'implacable isolement de l'insuccès, par la malchance ironique, par +défaut de persévérance aussi, ont renoncé à «cultiver» les lettres, pour +continuer à repiquer les choux de leurs parents, et ont cherché, dans +quelque profession, moins hasardeuse que celle de jardinier en fleurs de +rhétorique, le pain qui nourrit, la tranquillité qui engraisse. + +Le point de départ de Zola fut particulièrement heureux, encourageant. Il +est probable que, s'il eût échoué alors, il n'eût pas songé un instant à +retourner à son rond de cuir de la librairie, mais il eût végété dans les +bas travaux des revues et des périodiques. Il eût peut-être écrit des +historiettes douceâtres dans des journaux de modes. Il n'eût fait que +développer la série affadissante des _Contes à Ninon_. En débutant +triomphalement au _Figaro_, il acquit, non pas la conscience de sa force, +il la possédait de longue date, mais la démonstration pour autrui de son +mérite. Il était établi qu'on devrait désormais compter avec lui. Par la +suite, malgré un ralentissement dans sa montée, et un recul dans sa +marche à la gloire, cette confiance en soi, ainsi justifiée, lui permit +d'entreprendre la construction de son massif édifice et de le mener +jusqu'au bout, jusqu'au faîte, sans défaillir, sans douter une minute du +couronnement final. + +Les articles de critique d'art de Zola, publiés sous ce titre exubérant de +personnalité et d'orgueil: «Mon Salon», firent presque scandale. Le jeune +critique, irrespectueux envers les réputations consacrées, célébrait des +talents ignorés, et proclamait des noms inconnus. Ce fut là le premier +manifeste de ce qui devait s'appeler, assez improprement d'ailleurs, +«le Naturalisme». Les toiles de Manet n'avaient rien de «naturaliste», au +sens fâcheux que, par la suite, on attribua à ce terme, c'est-à -dire à +l'expression brutale, et souvent grossière systématiquement, de faits, +d'actes, de tableaux et de sensations d'une intense matérialité. Zola fut +attaqué et vilipendé par la foule ameutée des peintres pompiers et des +critiques prudhommesques. De part et d'autre, il y eut, comme toujours, +exagération et parti pris. Les mépris excessifs que proclament, à l'égard +des aînés, les nouveaux venus en art, sont toujours en proportion des +admirations outrées pour les renommées établies. + +Zola apparaissait donc comme un révolutionnaire, un sans-culotte +artistique. Villemessant le laissait terroriser le monde pictural. Il +s'amusait des fureurs que soulevait «son» critique. Cela faisait de la +réclame au journal. Mais les intérêts alarmés des marchands de tableaux, +et aussi des peintres ayant commandes et acquéreurs, et redoutant le +changement de goût de la clientèle, se coalisèrent. La publicité payante +du _Figaro_ fut menacée. Alors Villemessant se fâcha, et prit parti contre +le salonnier. Il lui enjoignit de terminer sa campagne en cinq secs. Zola +dut se soumettre. Il fit aussitôt paraître, chez l'éditeur Julien Lemer, +ces articles inachevés qui figurèrent ensuite dans le volume _Mes Haines_. +Le vent de la faveur tournait. Le critique d'art évincé avait donné à +_l'Événement_ quelques portraits littéraires de contemporains fameux, +signés _Simplice,_ du titre d'un de ses _Contes à Ninon_. Ces articles, +publiés sous la rubrique _Marbres et Plâtres_, passèrent inaperçus. +D'autres «fantaisies», insérées dans le _Figaro_, ne furent ni attaquées +ni louées. Ceci déplut à Villemessant. Ce petit méridional, qui avait eu +l'air de vouloir tout avaler, en arrivant, ne mordait plus. Il n'avait +donc que des dents de lait? Il était temps de passer à un autre, à un plus +fort, comme chez Nicolet. Zola résolut de se cramponner à la corde qui +cassait. Il ne voulait pas se noyer. Il obtint du patron qu'il l'essayât +dans un autre genre: le roman. Villemessant consentit encore à tenter cet +essai, et à laisser au tenace provençal qui «le bottait», comme il disait +en son langage trivial, une chance encore de s'imposer, et de conquérir sa +place au grand soleil de la littérature courante. + +Ce roman proposé, presque glissé subrepticement dans les colonnes de +_l'Événement_, c'était _le VÅ“u d'une Morte_. Il parut en 1866. Je n'ai lu +ce roman que postérieurement à la plupart des ouvrages de Zola, lors de la +réédition, en 1889. Il ne dut pas faire grande sensation à son apparition. +Mon raisonnement est peut-être empirique et bien personnel, mais il offre +une certaine vraisemblance. J'étais du groupe des Parnassiens, et nous +nous réunissions régulièrement dans la boutique d'Alphonse Lemerre, chez +Mme de Ricard, et l'on se signalait les nouveaux ouvrages, les auteurs +débutants. Nul de nous ne parla du _VÅ“u d'une Morte_. On connaissait le +nom d'Émile Zola, journaliste, critique d'art; on ignorait Zola romancier. + +C'est avec des sentiments probablement différents de ceux que j'aurais +pu avoir en 1866, si ce roman m'était alors tombé sous la main, que j'ai +dû, vingt-trois ans plus tard, dans ma «Chronique des Livres» de _l'Echo +de Paris_, le juger. Le lecteur de la réédition a-t-il été exempt des +influences d'époque et de métier? Il est difficile de s'abstraire de +son temps et d'oublier la chronologie, en lisant un ouvrage réimprimé. +Le nom et la célébrité de l'auteur ne sauraient être considérés comme +inexistants. En ouvrant ce livre de jeunesse, on ne peut s'empêcher +de savoir que le Zola du _VÅ“u d'une Morte_ est bien le Zola des +_Rougon-Macquart_. On ne peut se mettre ni au ton, ni au point du +débutant. On ne consent pas à remonter jusqu'à l'époque, où, écrivain +inconnu, presque inédit, le formidable et archi-célèbre auteur de +_l'Assommoir_ concevait et élucubrait cette grave bluette. On refuse +l'anachronisme de l'indulgence. C'est injuste et sot, mais c'est ainsi. +La gloire devient une circonstance aggravante: on juge le livre du novice +de lettres avec la sévérité permise envers le profès du succès. + +_Le VÅ“u d'une Morte_ n'est pourtant pas un ouvrage absolument détestable +en soi. On en lit encore tous les jours d'aussi fades. On est, toutefois, +déconcerté par ce roman, romanesque à pleurer, avec ses banalités et ses +conventionnelles insignifiances. Un lecteur, d'ailleurs invraisemblable +et inexistant, revenu de quelque contrée lointaine, supposé ignorant tout +de Zola; Å“uvre, nom, réputation et légende, trouvant ce volume, dirait: +«C'est doux, et l'auteur doit être un bon jeune homme bien sage, qui s'est +appliqué à faire du Cherbuliez ou de l'Henri Gréville.» Puis il déposerait +ce tome, en bâillant un peu, et n'y songerait plus, jamais plus. + +Mais celui qui a lu le vrai Zola, l'autre Zola, le lecteur actuel, le +lecteur postérieur à la réédition de 1889, ne peut supporter cette +guimauve. Qu'on y prenne goût ou qu'on le déteste, le piment est admis +dans tout ouvrage de Zola. Il est même prévu, et pour ainsi dire attendu. +Si on ne l'y trouve pas, on est disposé à réclamer. Il y a mécompte, et +comme tromperie dans la marchandise mise en vente. Tout livre de Zola doit +être mets de haut goût, emportant le palais à la première bouchée. Le +succès des ouvrages de Zola succédant à _l'Assommoir_ a été dû, non pas +tant au grand et prodigieux talent qui y éclatait, qu'aux passages +violents promis, aux tableaux crus, qu'on attendait, aux expressions +brutales et suggestives qu'on était certain d'y rencontrer. La littérature +de Zola devait être toujours et partout épicée. Voilà une opinion toute +faite du public, difficile à défaire. En coupant les premières pages +de tout livre nouveau signé de celui que, par dérision, les échotiers +appellent encore le Père La Mouquette, le lecteur émoustillé, et à +l'avance jouissant, par une perversion de goût, des répugnances et des +haut-le-cÅ“ur que pourraient provoquer en lui les peintures chaudes et les +situations qualifiées de «naturalistes», cherchait d'un Å“il vicieux le +passage scabreux. Il ne lisait plus, il parcourait jusqu'à ce qu'il l'eût +découvert. Ainsi, les collégiens aux luxures précoces, en face d'une +statue, se préoccupent du sexe, ou, devant un tableau, soulèvent par la +pensée la draperie recouvrant la nudité féminine. N'ayant rien surpris de +brutal ou de simplement polisson dans _le VÅ“u d'une Morte,_ ce fut une +déception, en 1889. On pensa qu'il y avait méprise et attrape-public. +Un peu de mécontentement se mêla à cette désillusion. Le lecteur n'aime +pas qu'on le dérange dans ses habitudes, dans ses admirations comme dans +ses dédains. On lui avait changé son Zola. Il ne pouvait ni crier au +chef-d'Å“uvre, ni clamer à l'ordure. Les plus sages se demandèrent à quel +propos, et pour quel intérêt, Zola avait remis sous les yeux du public +cette Å“uvre de débutant? + +Ce n'était assurément pas affaire de lucre ni de gloriole. Zola, en 1889, +avait acquis assez de renommée, et gagnait suffisamment d'argent pour se +passer de cette réédition. J'estime qu'en plaçant ce livre naïf et doux +sous les yeux du public blasé et insensibilisé, auquel il faut sans cesse +appliquer des sinapismes pour le raviver et le faire palpiter, l'auteur +obéissait au mouvement d'orgueil classique de ces financiers légendaires +qui, sous un globe de verre, se plaisaient à exhiber les sabots dans +lesquels ils prétendaient être venus à Paris. En déposant _le VÅ“u d'une +Morte_ derrière la vitrine des libraires, parmi les exemplaires de +_Germinal_ ou de _Nana_, l'auteur semblait dire, avec une fausse modestie, +au passant: «Voyez où je suis arrivé! je suis pourtant parti de là !...» + +La préface de l'édition de 1889 expose à peu près ce sentiment: + + Je me décide, dit Zola, à rendre cet ouvrage au public, non pour son + mérite, certes, mais pour la comparaison intéressante que les curieux + de littérature pourraient être tentés de faire, un jour, entre ces + premières pages et celles que j'ai écrites plus tard. + +En donnant cette nouvelle édition, l'auteur a cru devoir y apporter +certaines retouches, d'ailleurs sans grande importance. Ainsi, +l'héroïne, une grisette à la Murger, s'appelait Paillette et avait comme +caractéristique un aspect «maladif et charmant»; elle prend le nom moins +fantaisiste de Julia, dans la réédition, et elle a un charme pervers, et +non plus morbide. + +A signaler aussi quelques modifications de style, comme dans cette phrase: +«Vous vous laissez emporter par vos affections», remplacée par une brève +affirmation: «Vous êtes un passionné.» Tout un vocabulaire religiosâtre, +car il y avait beaucoup d'invocations à Dieu, â l'âme, à la prière, à +l'ange gardien, dans le texte juvénile, a disparu sous la retouche de +l'auteur de _Nana_. + +Ces corrections légères n'ont ajouté aucun intérêt à l'Å“uvre primitive, +et ne lui enlèvent rien de son caractère d'ouvrage de début, imparfait, et +susceptible seulement de provoquer la curieuse comparaison entre le Zola +de 1866 et celui de 1889, indiquée dans la préface. + +Comme l'avait prévu l'auteur, cette interrogation se présente à l'esprit, +et pique la curiosité: Comment a-t-il donc fait, ce diable d'homme, qui a +composé, à vingt-six ans, cette berquinade, pour écrire, bientôt après, +la tumultueuse et superbe marche dans la nuit des paysans révoltés de _la +Fortune des Rougon_? Comment, de la larve d'écrivain qu'était l'auteur du +_VÅ“u d'une Morte_, un éblouissant lépidoptère a-t-il pu immédiatement +s'élancer? Ces transformations brusques surprennent toujours. Elles sont +fréquentes en littérature, et Zola avait le précédent de Victor Hugo, en +qui le conteur de _Bug-Jargal_ ne laissait guère prévoir le merveilleux +descripteur de _Notre-Dame-de-Paris_, et de cet Horace de Saint-Aubin, +dont _l'Héritière de Birague_ ne saurait passer pour être de la famille de +_la Cousine Bette_, sa sÅ“ur cadette pourtant. Le plus clairvoyant critique +n'aurait pu discerner, dans _le VÅ“u d'une Morte_, l'embryon de _Germinal_. +Villemessant, malgré son coup d'Å“il de maquignon de lettres, n'eut pas +davantage de perspicacité, et ne sut pas deviner le grand crack futur de +l'hippodrome littéraire, dans ce yearling débile. + +Après la publication de ce roman, dans _l'Événement_, organe disparu +bientôt pour faire place au _Figaro_, devenu quotidien politique, le +peu indulgent patron s'empressa de remercier l'auteur. Ce Zola était +décidément un raté et «une vieille volaille». Donc, au rebut. + +Voilà encore une fois Zola au dépourvu, et, comme on dit, sur le pavé. +Plus de journal, où le travail ponctuel et régulier a pour conséquence la +rémunération sûre et à jour fixe, et plus d'emploi bureaucratique assurant +l'existence. Il semblait avoir peu de chances de retrouver cette double +sécurité, si difficilement acquise et si vite perdue. Notre jeune athlète +ne se montra nullement découragé. Il était, il l'avait déjà prouvé, +fortement armé pour la lutte quotidienne. L'espoir et la confiance en soi +faisaient toujours partie de son bagage d'aventurier de la gloire. + +Économe et prévoyant, Zola, sur ses gains de _l'Événement_ et du _Figaro_, +avait pu prélever quelques billets de banque, prudemment mis de côté. +Cette épargne lui permit de supporter avec philosophie ce congé forcé. +Il le transforma en agréables vacances. Il assouvit un désir longtemps +réfréné: les parties de campagne avec de bons camarades, le canotage sur +la Seine, les courses dans la banlieue verdoyante, les déjeuners sous les +tonnelles rencontrées au hasard des chemins de traverse, et les siestes +avec de longs bavardages sur l'art et la littérature, à l'ombre des grands +arbres, dans les agréables forêts qui font la ceinture agreste de Paris. + +Il avait la joie, dans ces villégiatures suburbaines et à bon marché, de +se retrouver avec ses amis de Provence, ses condisciples du lycée d'Aix, +ses correspondants de la première heure. Il les avait près de lui, à +Paris, ceux avec qui il avait échangé ses impressions de jeune homme, +et auxquels il avait adressé ses confidences initiales. Avec ceux-là +seulement il consentait à bavarder, qui connaissaient ses rêves, ses +ambitions, ses projets d'avenir et ses plans d'existence. Le peintre +Cézanne, le mathématicien Baille, le journaliste Marius Roux, le poète +Antony Valabrègue, le sculpteur Philippe Solari, tous méridionaux en +rupture de Provence, venus, comme lui, pour conquérir Paris, se trouvaient +ainsi rassemblés, dans la guinguette où l'on arrosait la friture dorée +avec l'argenteuil clairet. Ce furent de bonnes causeries, de sincères +épanchements, mêlés à des divagations, des éreintements injustes et des +éloges disproportionnés. Ces «ballades» champêtres, en compagnie des mêmes +copains exclusivement recherchés, tournèrent bien vite au cénacle, sous +l'impulsion de Zola. Il avait le goût et le besoin du groupement. Il +disait bien qu'il ne voulait pas être chef d'école, mais il faisait tout +ce qu'il fallait pour le devenir. Il n'entendait cependant pas ouvrir son +cénacle à tout venant. Il avait, au contraire, l'idée d'un cercle très +fermé. Dès 1860, il formulait ce projet: + + Il m'est poussé, ces jours derniers, écrivait-il à Baille, une + certaine idée dans la tête. C'est de former une société artistique, + un club, lorsque tu seras à Paris ainsi que Cézanne. Nous serons + quatre fondateurs... nous serons excessivement difficiles pour + recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'après une longue + connaissance du caractère et des opinions que nous les accepterions + dans notre sein. Nos réunions, hebdomadaires par exemple, seraient + employées à se communiquer les uns aux autres les pensées qu'on aurait + eues, les remarques que l'on aurait faites durant la semaine; les + arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien + que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette + association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de + nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous + attende. Nous sommes jeunes, l'espace est à nous, ne serait-il pas + sage, avant de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre + nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami, + ce rayon d'espoir dans la vie humaine. Outre cet avantage futur, nous + aurons celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre + et de fumer quelques bonnes pipes... + +Ce projet s'était trouvé facilité, par suite du loisir dû à la cessation +de la collaboration aux journaux de Villemessant, et réalisé par la +présence à Paris des vieux amis de Provence, membres d'avance désignés, +membres exclusifs aussi, du futur cénacle de Zola. Ces idées de groupement +et de concentration d'efforts et de pensées avaient été formulées, dans le +roman, par Balzac, avec les _Treize_ et les amis de d'Arthez, au théâtre, +par Scribe, dans _la Camaraderie_, à la brasserie, par Henry Murger et +ses Buveurs d'eau. Mais ces modèles de Cénacle avaient un caractère plus +positif, plus pratique, plus ambitieux que les groupes que Zola sut +former. Les personnages de Scribe, de Murger ou de Balzac, se devaient +faire la courte échelle pour arriver aux places, aux honneurs. Les +compagnons de Ferragus étaient des aventuriers sombres, presque des +bandits, les amis de d'Arthez et de Rastignac, de Maxime de Trailles et de +Marsay s'efforçaient surtout, en se groupant, de lutter avec succès pour +la vie, c'étaient des «forelifeurs» avant la lettre et des «arrivistes» +de la première heure. Les Buveurs d'eau se coalisaient pour duper les +parents, les propriétaires, les tailleurs, et finir par épouser des filles +de commerçants, bien dotées. Les trois groupes à la tête desquels Zola se +trouva placé successivement, groupes dont il était l'organisateur, le +président et l'âme,--groupe provençal, groupe des Batignolles, groupe de +Médan,--furent surtout des associations de pensées communes, d'aspirations +artistiques identiques, de doctrines littéraires et de théories +dramatiques; des collaborations d'âme, sans grande préoccupation de la +réussite matérielle; des unions d'intelligences, et non des associations +d'appétits. + +Le dernier groupe à la tête duquel Zola se trouva porté, le groupe de +l'affaire Dreyfus, fut surtout un comité d'action, de propagande et +d'agitation. Lors de sa formation, Zola y vit seulement une force +organisatrice propre à répandre et à imposer son sentiment, sur le +problème soulevé par l'accusation, et pour entourer et soutenir l'homme +dont il assumait la défense. Il ne chercha, dans ce groupement, ni un +marchepied pour s'élever au pouvoir, ni un instrument de fortune. + +Zola, comme il y a, dans Edgar Poë, l'homme des foules, fut donc l'homme +des groupes. Il n'admettait, d'ailleurs, que des cercles fermés, épurés. +De son hérédité vénitienne, et peut-être demi-autrichienne, il tenait sans +doute le goût des pactes, des ententes secrètes, des accords mystérieux, +des unions ignorées des profanes, des conciliabules et des réunions en +lieu clos, entre initiés. Il avait comme la tradition du Conseil des Dix +et des sociétés secrètes, dont Weishaupt fut l'organisateur au siècle +précédent. Vivant en Italie, il eût été probablement carbonaro. +Il est assez curieux qu'il n'ait pas fait partie, chez nous, de la +franc-maçonnerie. Il est vrai qu'à l'époque où il aurait pu être tenté +de s'affilier la franc-maçonnerie s'occupait surtout de politique +républicaine, de propagande anticléricale, de conquêtes électorales, et +que ces visées militantes n'étaient pas du tout celles de Zola. Il vivait +alors presque entièrement absorbé par son Å“uvre, et avait toutes ses +facultés d'action accaparées par son prosélytisme combatif en faveur du +«naturalisme» dans le roman, et au théâtre. + +Le premier groupe, celui des Provençaux, n'a pas d'histoire, ou si peu! +Il eut surtout le caractère amical. L'action extérieure des quatre ou cinq +condisciples de Zola, malgré leur union cénaculaire, fut sans importance. +Au point de vue de la répercussion des idées échangées et des opinions +discutées, l'influence du groupe n'apparaît ni dans l'Å“uvre, ni dans +la vie de Zola. On bavardait, on mangeait, on buvait, on fumait des +pipes ensemble, voilà tout. Avec Marius Roux, seulement, Zola eut une +collaboration dramatique locale, _les Mystères de Marseille_, drame, sans +grand éclat. + +Le second groupe, celui des Batignolles, composé d'hommes dont plusieurs +connurent la gloire, a plus d'intérêt. Il était formé d'autres éléments +que ceux de la camaraderie lycéenne et régionale. Ce fut surtout un groupe +artistique. Le provençal Cézanne enchaîna les deux cénacles. Peintre +chercheur, épris de nouveauté, Cézanne s'était lié avec des artistes +parisiens, alors peu connus, surtout médiocrement appréciés, plutôt +bafoués, mis hors des Salons officiels, tenus à l'écart des commandes +ministérielles, et que déjà l'on commençait à désigner sous le nom +d'Impressionnistes. + +Ces peintres, dont les toiles étaient dédaigneusement refusées par les +marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru déshonorer leurs vitrines +en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir +les favoris des commissaires-priseurs et les bénéficiaires nominaux des +grosses adjudications à l'hôtel Drouot, se nommaient Édouard Manet, Renoir, +Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur +des danseuses aux tutus en éventail s'arrondissant au-dessus des crosses +de contrebasses. + +Durant cette période suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque +sorte, le temps d'incubation littéraire du futur romancier, Zola +s'éparpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans +grande réussite, un roman populaire, _les Mystères de Marseille_, d'où fut +tiré, en collaboration avec Marius Roux, un drame éphémère. Représenté +au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld, il eut quatre +représentations mouvementées. Le roman, véritable feuilleton à la Ponson +du Terrail, était inférieur aux productions similaires. En littérature, +le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vérifié. +Dans l'art des Richebourg et des Montépin, Zola se montra tout à fait +secondaire. Ce feuilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal +parisien, à grosse influence, _le Corsaire_, dirigé par Édouard Portalis, +ne réussit pas davantage à sa réapparition, malgré une publicité +considérable et un lancement excellent. Le roman populaire, dédaigné des +lettrés et des snobs mondains, qui parfois, secrètement, prennent grand +plaisir à en suivre les péripéties, n'est pas aussi aisé à confectionner +qu'on le prétend. L'exemple de Zola est là pour démontrer que le talent +n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est, +pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffiné et le +sublime. + +Ici et là , le patient et opiniâtre producteur colportait les produits +de sa plume. Il fit accepter un «Salon» au journal occasionnel, _la +Situation_, que dirigeait un journaliste de talent, Édouard Grenier. On y +défendait les intérêts très compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre, +dont le royaume était livré aux crocs du dogue Bismarck. Une étude +intéressante sur Édouard Manet, que publia l'élégante revue d'Arsène +Houssaye, _l'Artiste_, des articles de critique littéraire dans _le Salut +Public_ de Lyon, marquèrent les années 1866-67-68. Une comédie en un acte, +en prose, dont quelques scènes avaient été primitivement versifiées, ayant +pour titre _la Laide_, fut achevée, présentée à l'Odéon et refusée. Elle +n'a jamais été jouée. Qu'est devenu ce manuscrit inédit? Mystère. + +Zola présenta également au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes, +_Madeleine_. Refusée, cette pièce fut transformée en roman: c'est +_Madeleine Férat_, qui a été réimprimée depuis. Elle avait paru en +feuilleton sous le titre de: _la Honte_. Ce roman souleva des +protestations; le journal dut en interrompre la publication. + +Toute une série d'insuccès, voilà le bilan de ces années d'attente. Un +autre se serait découragé, eût peut-être cherché un nouvel emploi, donnant +la sécurité mensuelle, et eût renoncé à la littérature, ou du moins n'y +eût consacré que les heures de liberté. Zola ne voulait rien sacrifier de +son indépendance. Il se remit, avec plus d'opiniâtre entrain, à sa table +de travail, fuyant la servitude bureaucratique et bravant l'incertitude du +lendemain. + +Il vivait isolé, cantonné dans son cercle fermé de camarades, comme lui, +pauvres, inconnus, sans entregent. Aucun de nous, je parle de la jeunesse +littéraire et politique des dernières années de l'empire, jeunesse +remuante, agissante, faisant parler d'elle, ne le connaissait. Il +assistait, paraît-il, à la tumultueuse et légendaire première d'_Henriette +Maréchal_. Il devait certainement manifester avec nous, mais sans se faire +remarquer, et ce fut à notre insu qu'il mêla ses bravos aux nôtres, durant +les retentissantes représentations de l'Å“uvre, d'ailleurs médiocre, des +Goncourt, qui ne méritait ni des applaudissements aussi frénétiques, ni +des sifflets aussi stridents. On s'était rassemblé là comme à une autre +bataille d'_Hernani_. Nul, à mon souvenir, ne fit attention à ce jeune +provincial, qui devait à un article, publié dans _le Salut Public_ de Lyon, +sur _Germinie Lacerteux_, un billet d'entrée donné par les auteurs. + +Émile Zola, rencoigné dans sa stalle, muet et le pince-nez en avant, +partageait nos emballements, mais il ne le fit point connaître. Il devait +être charmé par la poétique des frères de Goncourt, et rêver, pour ses +pièces futures, une semblable bacchanale, mais il demeura coi, sans +participer activement, ostensiblement, à la mêlée. Était-ce timidité, +prudence, ou simplement parce qu'il ne connaissait personne dans l'un ou +dans l'autre camp qu'il passa inaperçu? On ne sut que beaucoup plus tard +qu'il était au nombre des militants de ces soirées mémorables et +vaines. + +Zola, cependant, allait bientôt sortir de son isolement et entrer en +communication avec d'autres contemporains que le fidèle groupe de la +première heure, le groupe des provençaux. + +Dans un petit rez-de-chaussée bas et sombre, au milieu de verts jardinets +d'hiver, cité Frochot, derrière la place Pigalle, habitait à cette époque +Paul Meurice. L'ami constant, et si dévoué, de Victor Hugo recevait là , le +lundi, quelques hommes de lettres, des artistes, des anciens proscrits. +Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, dominait ces familières +réunions, où la littérature se mêlait à la politique. On y lançait +quelques épithètes désagréables à l'empire, dont on s'évertuait à +proclamer l'effondrement prochain, alors pourtant très problématique, et +l'on y criblait de sarcasmes l'école du Bon Sens; Ponsard, Émile Augier, +n'étaient pas épargnés. L'élément romantique et purement littéraire +dominait. + +Paul Meurice, homme très doux, à la parole aimable, incapable de faire la +grosse voix et de maudire avec de fortes imprécations, savait maintenir +les discussions politiques à un diapason très modéré. Les habitués de la +maison étaient Édouard Lockroy, Charles Hugo, et sa femme, la future Mme +Lockroy, Auguste Vacquerie, Édouard Manet, le graveur Braquemond, Camille +Pelletan, Philippe Burty, Paul Verlaine, etc., etc. Quand j'y fus +introduit, on préparait l'apparition prochaine d'un grand journal +politique et littéraire, qui devait combattre l'empire et défendre la +gloire de Victor Hugo. Le titre primitivement choisi était celui de +_Journal des Exilés_; les principaux collaborateurs politiques étaient +encore à l'étranger, par refus de l'amnistie: Louis Blanc, SchÅ“lcher, +Edgar Quinet. Les autres rédacteurs étaient Auguste Vacquerie, Paul +Meurice, Édouard Laferrière, François et Charles Hugo, Ernest Blum, Ernest +d'Hervilly, Victor Meunier, Victor Noir. Paul Verlaine devait y donner des +vers, et j'étais chargé de fournir des articles de critique littéraire et +de vie parisienne. Victor Hugo planait au-dessus de cette belle rédaction, +et, sans collaborer directement au journal, devait l'inspirer, le +patronner. Au dernier moment, on s'aperçut que le titre de _Journal +des Exilés_ était imparfaitement justifié et pouvait présenter un +inconvénient. D'abord tous les collaborateurs, notamment le rédacteur en +chef, Auguste Vacquerie, et le directeur de la partie littéraire, Paul +Meurice, n'étaient pas des exilés. Ensuite, on espérait fort que l'exil +finirait bientôt. On proclamait très proche le jour où, Napoléon III +chassé de France, les proscrits rentreraient triomphalement dans la +patrie. Alors le titre n'aurait plus de sens. Il fallait donc dénommer +autrement le nouveau journal. Le nom, destiné à devenir si populaire, fut +proposé par Victor Hugo, assure-t-on: _le Rappel_ était créé, baptisé. + +Peu de temps avant l'apparition du premier numéro, Édouard Manet amena +cité Frochot, à l'un des lundis, un jeune homme, de mine sombre, +silencieux et myope, qui fut présenté à Paul Meurice et à Vacquerie comme +un critique hardi, mordant, ayant déjà fait ses preuves à _l'Événement_ +et au _Figaro_. C'était Émile Zola. On le complimenta de son recueil +d'articles sur le Salon (_Mes Haines_), et il fut agréé comme +collaborateur du _Rappel_. Le compte rendu des Livres lui fut confié. + +Il ne devait pas conserver longtemps cette fonction. _Le Rappel_ était un +de ces cénacles comme Zola rêvait d'en former. Mais un cénacle spécial et +exclusif. On lui trouvait des airs de chapelle. Le culte de Victor Hugo y +était en permanence célébré, et les rédacteurs prenaient toujours un peu +les allures d'officiants. Maison très digne, toutefois, et non boutique de +journalisme. J'y suis resté dix ans, donnant un article quotidien (signé +Grif, du nom d'un des personnages de _Tragaldabas_, pseudonyme indiqué par +Auguste Vacquerie), et je n'ai conservé que le plus excellent souvenir de +mes relations avec les deux directeurs, avec les collaborateurs. C'était +une famille, ce bureau de rédaction: le foyer Hugo. Les polémiques +violentes, les personnalités mises en cause, les scandaleuses publications +y étaient non seulement interdites, mais ignorées. + +_Le Rappel_, organe probe, sincère, absolument indépendant, était +largement ouvert aux républicains de diverses nuances. Des socialistes +comme Louis Blanc y écrivaient à côté de publicistes bourgeois comme A. +Gautier, mais ses portes se refermaient sur tout dissident de la religion +hugolâtre. Sur ce point-là seulement, _le Rappel_ était exclusif, et un +peu sectaire. La tiédeur n'était pas même tolérée, et il était interdit de +manier l'encensoir en l'honneur de toute divinité étrangère. Ce fut ainsi +que le premier article de Zola, où il était parlé élogieusement de +Duranty, se trouva accueilli avec froideur par les familiers du salon +Meurice. Que venait faire la louange de ce romancier obscur, dans un +journal consacré à la gloire du Maître? Ce Duranty était sans grande +importance, assurément, pensaient les prêtres du culte surpris par cette +litanie peu orthodoxe, et son _Malheur d'Henriette Gérard_ ne pouvait +porter ombrage au rayonnement de _l'Homme qui rit_, dont _le Rappel_ +commençait la publication, mais c'était quand même une fâcheuse tendance +à relever chez ce jeune critique. À quoi songeait-il donc? Il oubliait +qu'Hugo était seul dieu, et que tout rédacteur du _Rappel_ ne devait être +que son prophète. On devrait donc le surveiller en ses écarts vers des +littérateurs suspects. Ce Duranty osait se targuer de réalisme; un vilain +mot, et qui devait se gazer dans la maison Hugo. Le second article apporté +par Zola échappa à la vigilance, pourtant fort en éveil, de Vacquerie +et de Meurice; ils étaient, ce jour-là , exceptionnellement absents du +journal. C'était un éloge de Balzac. Il ne s'agissait plus là d'un humble +Duranty. L'auteur de _la Comédie Humaine_ n'était pas une nébuleuse dans +le firmament littéraire: il resplendissait, astre rival, à côté de Hugo. +Le défaut de tact de ce critique, l'inconvenance même de ce Zola, un sot +ou un inconscient, dépassaient la mesure! On le pria de ne plus fournir +de copie. Depuis, les rapports furent plutôt tendus entre _le Rappel_ +et Zola. Son nom fut biffé, quand les hasards de la publicité +l'introduisaient dans un compte-rendu. Défense tacite fut faite aux +rédacteurs de nommer, même par la simple énonciation du titre, les +ouvrages du romancier mis à l'index. Cette puérile mesure de bannissement +littéraire,--«Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie!»--dura +trente ans. Ce fut la cause de bizarres contorsions de plume pour les +collaborateurs du _Rappel_. Je me souviens de l'embarras où se trouva +Henry Maret, alors chargé de la critique théâtrale, lorsqu'il lui fallut +rendre compte de la représentation de _l'Assommoir_, à l'Ambigu. _Le +Rappel_ pouvait feindre d'ignorer qu'il y avait un auteur, nommé Zola, +ayant écrit une dizaine de romans, dont quelques-uns avaient produit grand +tapage. Le public n'attend pas, à jour fixe, qu'on lui parle de livres +nouveaux. Il ne s'aperçoit même pas du silence absolu gardé sur une +publication imprimée. La critique littéraire a le droit de n'être jamais +actuelle. Il en est différemment en ce qui concerne le théâtre. Les +heureux faiseurs de pièces ont cet avantage, sur les fabricants de livres, +que tout journal est obligé de parler d'eux, et sur-le-champ. Il n'est pas +permis de se taire sur leurs ouvrages. On ne serait pas dans le train. +On ferait bondir de mécontentement les lecteurs, qui attendent le compte +rendu pour savoir s'ils doivent aller voir la pièce, et pour en parler, +surtout ne l'ayant pas vue. _Le Rappel_ ne pouvait donc passer sous +silence une représentation aussi retentissante que celle de _l'Assommoir_. +Henry Maret fit le compte rendu. Mais l'infortuné critique dramatique, en +relisant son article imprimé, le lendemain, ne put qu'admirer le tour de +force du secrétaire de la rédaction, ayant, par ordre, révisé sa copie. +Dans les deux colonnes où la pièce se trouvait analysée, l'auteur +principal ne se trouvait pas une seule fois nommé, et l'arrangeur habile +du roman adapté scéniquement, William Busnach, se voyait englobé dans le +même anonymat. La pièce était comme un enfant naturel, aux parents non +dénommés. Ces taquineries mesquines amusèrent longtemps la galerie. + +Zola, avec son indomptable ténacité, n'était point démonté par ces coups +du sort. Courageusement, il s'était remis à sa table de travail, et +bientôt il publiait, dans _l'Artiste_, la revue distinguée d'Arsène +Houssaye, son premier bon et véritable livre: _Thérèse Raquin_. Ce roman +parut sous le titre de: _Une histoire d'amour_. Il fut ensuite édité par +Lacroix. + +_Thérèse Raquin_, qu'on vit plus tard à la scène, n'eut pas une très bonne +presse, mais attira l'attention. C'est à la suite de cette publication et +de la critique favorable que j'en fis, que je connus Émile Zola, entrevu +seulement aux lundis de Paul Meurice. Nos relations excellentes ont été +interrompues au moment de l'affaire Dreyfus, mais l'antagonisme que je +m'estimais en droit de manifester contre l'agitateur redoutable du pays +et l'avocat, trop éloquent, d'une cause que je condamnais, ne m'a jamais +empêché de conserver, pour l'homme, une grande sympathie, et, pour +l'écrivain, une inaltérable admiration, dont ce livre est un des +témoignages. + +L'auteur, dès ce roman, semblait maître de sa doctrine. Il déclarait qu'il +avait voulu étudier des tempéraments, et non des caractères, et qu'il +avait choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et +leur sang. Il remplaçait, dans sa tragédie bourgeoise, la Fatalité du +monde antique parla loi fatale de l'atavisme, de la chair, des nerfs, de +la névrose. Il reconnaissait que ses personnages, Thérèse et Laurent, +étaient «des brutes humaines et rien de plus...». Il ne cachait pas avoir +voulu que l'âme fût absente de ces corps détraqués, livrés à tous les +furieux assauts de la passion, barques sans gouvernail emportées dans la +tempête des sens. + + Qu'on lise ce roman avec soin, disait-il dans la préface de la 2e + édition (15 avril 1868), on verra que chaque chapitre est l'étude + d'un cas curieux de physiologie. En un mot, je n'ai eu qu'un désir: + étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en + eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent + et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres. + J'ai simplement fait, sur deux corps vivants, le travail analytique + que les chirurgiens font sur des cadavres... + +Ce sera la théorie de toute sa vie et la méthode de toute son Å“uvre. Il +entendait faire métier de clinicien écrivain et non d'amuseur public. Les +romans qu'il portait en lui, et dont _Thérèse Raquin_ formait le préambule, +devraient être des livres scientifiques, pas du tout des fictions +impressionnantes ou amusantes, destinées à distraire les oisifs et à +remplir les récréations des gens occupés. + +Il se défendait contre le reproche, nouveau alors, depuis devenu banal à +son égard, de «pornographie». Il suppliait qu'on le voulût bien voir tel +qu'il était et qu'on le discutât pour ce qu'il était. + + Tant que j'ai écrit _Thérèse Raquin_, dit-il, j'ai oublié le monde, + je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me + donnant tout entier à l'analyse du mécanisme humain, et je vous assure + que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n'avaient pour moi + rien d'immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises. + +Il est certain que, si l'on admet que la lecture ait une influence sur les +actes des hommes, qu'elle leur suggère l'imitation des faits consignés +dans un livre, et les pousse à reproduire les gestes et à s'assimiler les +passions des personnages, les lecteurs de _Thérèse Raquin_ ne sauraient +être sérieusement incités à prendre les deux amants pour modèles. Ces +détraqués noient le mari, pour être libres, et leur accouplement devient +le pire supplice. Le remords du crime impuni est peint avec des couleurs +si vives, et le châtiment du tête à tête des tristes complices est si +terrible qu'on ne saurait y voir un encouragement au meurtre conjugal. +_Thérèse Raquin_ serait plutôt, tel _l'Assommoir_ que les pratiques +Anglais considèrent comme un excellent sermon laïque contre l'ivrognerie, +un plaidoyer persuasif pour le respect de l'existence des maris. Le +tableau des hantises macabres du couple assassin pourrait-il tenter +les amants disposés à les imiter, et les joies de l'adultère criminel +apparaissent-elles désirables, au spectacle du ménage qui en arrive à +rêver de s'entr'égorger, cherchant à échapper, par un nouveau crime, aux +conséquences du premier! + +_Thérèse Raquin_, dont le théâtre a popularisé les situations éminemment +dramatiques, avec le personnage spectral de la mère du mort, renferme des +morceaux littéraires, travaillés de main d'ouvrier, et qui pourraient +figurer dans les plus excellents ouvrages de l'auteur: la description du +passage du Pont-Neuf, rue Guénégaud, le tableau balzacien d'un intérieur +de mercier, la vie du petit commerçant observée et rendue avec précision +et coloris,--la couleur dans le gris et le terne, c'est l'art suprême du +peintre,--la fièvre amoureuse de Thérèse, la partie de canot et le crime, +la visite à la Morgue, puis l'épouvante en tiers avec les deux amants, +les visions macabres, le mort se dressant devant les deux êtres prêts à +s'étreindre, et paralysant leurs élans, la révélation à la paralytique, +et tout le poignant tableau des désespoirs et des fureurs du couple, +finissant par trouver le remède à ses tortures, et le refuge contre la +poursuite des Erynnies du souvenir et de la conscience dans un suicide +simultané, ce sont là des parties d'un art achevé, dans un édifice +brutalement construit sans doute, mais où la maîtrise déjà s'affirmait. + +Dès _Thérèse Raquin_, Émile Zola se révélait, se transformait. C'était un +homme nouveau, un écrivain et un penseur, que les ouvrages de début ne +pouvaient faire pressentir, qui venait de se dresser hors de la foule des +faiseurs de livres de son temps, de niveau avec les plus grands. Bientôt +il les devait dépasser tous. + + + + +III + +MARIAGE DE ZOLA.--ZOLA SOUS-PRÉFET.--ZOLA AUTEUR DRAMATIQUE.--LE ROMAN +EXPÉRIMENTAL.--L'HÉRÉDITÉ.--LE NATURALISME + +(1868-1871) + + +_Thérèse Raquin_ ne fut pas un succès. Seuls quelques lecteurs, épris +d'art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons +abracadabrants, alors très en vogue, de Ponson du Terrail, et les +affadissantes narrations de George Sand vieillie et d'Octave Feuillet, +jeune vieillot, s'intéressèrent à ce drame de la conscience, à cette +évocation du remords, où se combinaient l'intensité psychologique et la +violence dramatique du roman criminel. + +Les _Rougon-Macquart_ étaient déjà en préparation lorsque Zola écrivit +_Thérèse Raquin_. On pourrait même faire rentrer ce roman dans la fameuse +série. Il suffirait, pour justifier, d'après le plan de l'auteur, ce +rattachement, de donner à Thérèse ou à Laurent une parenté quelconque avec +les descendants névrosés d'Adélaïde Fouque. La partie psychologique s'y +trouve, sans doute, moins développée que dans les romans subséquents, +mais déjà se manifeste la préoccupation de la description minutieuse +des milieux, et aussi l'étude d'organismes maladifs et de tempéraments +dégénérés. _Thérèse Raquin_ rentre dans le cadre des Rougon-Macquart, plus +peut-être que _le Rêve_ et _Une Page d'Amour_. Mais l'auteur n'avait pas, +à cette époque, entrepris de composer un «cycle» moderne, ni de combiner +des compartiments d'aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait +figurer des personnages appartenant à une même famille, et procédant d'une +hérédité morbide commune. + +Avant d'étudier cette vaste composition au plan arrêté d'avance, il +convient de mentionner les faits de l'existence de l'auteur, durant ces +années mouvementées, pour lui peu favorables au travail littéraire et aux +gains par la plume. Ce sont les années qui vont de la fin de l'empire à +l'invasion et aux convulsions qui accompagnèrent la venue au monde de la +République. + +Jusqu'à la veille de la guerre de 1870, Émile Zola vécut au quartier +latin. Les domiciles occupés par lui, dans ses années de début, furent +modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces détails anecdotiques, +je vais énumérer ces logis d'étudiant pauvre. + +Il convient de rappeler le domicile initial, celui où il est d'usage de +placer une plaque commémorative apprenant aux passants, qui daignent lever +la tête, que là est né, en telle année, tel homme célèbre: c'est donc +à Paris, 10 _bis_, rue Saint-Joseph, 2e arrondissement, dans la maison +aujourd'hui occupée par la Librairie Illustrée (J. Tallandier), que se +trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents. +Viennent ensuite les logis échelonnés d'Aix, dont l'importance diminue +avec la fortune de la famille: cours Saint-Anne, puis impasse Sylvacanne +(ancienne habitation de la famille Thiers), la villa du Pont-de-Béraud, +dans la banlieue d'Aix, après la mort du père, François Zola: retour en +ville, rue Bellegarde, puis, de là , rue Roux-Alphérau, ensuite la cour des +Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine, +dernière habitation des Zola, à Aix. + +À Paris, il loge d'abord à l'hôtel meublé, 63, rue Monsieur-le-Prince, +--puis il est pensionnaire au lycée Saint-Louis,--de là il va rue +Saint-Jacques, 241, rue Saint-Victor, 35; il occupe ces logements avec sa +mère. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21, rue +Soufflot, n° 11, impasse Saint-Dominique, n° 7, rue de la Pépinière, à +Montrouge, rue des Feuillantines, n° 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard +Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10. + +Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur +la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois +allaient succéder aux garnis et aux chambrettes d'étudiant. C'est aux +Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habité ce +quartier ou les environs de la place Clichy, dans le IXe arrondissement, +rue de Boulogne et rue de Bruxelles, où il est mort. + +Sa première habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis +rue Truffaut, 23. En 1870, Zola part pour Marseille, va à Bordeaux, et +revient à Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolies, +un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n° 14. En 1874, il prend +un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit hôtel, 21, rue +Saint-Georges, aujourd'hui rue des Apennins. + +Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin, +il augmente sa villa de Médan, achetée en 1878, neuf mille francs, et +occupe, durant son séjour à Paris, le dernier et fatal appartement de la +rue de Bruxelles. + +Avant d'avoir Médan, et depuis que l'aisance lui était venue, Zola avait +l'habitude d'aller passer l'été à la campagne. On sait combien il aimait +l'eau, la verdure, les arbres, et plutôt les agréables paysages de +banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fit des séjours +assez longs à l'Estaque, faubourg de Marseille, à Saint-Aubin, sur la côte +normande. + +Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les +fluctuations de la destinée de Zola. Dans la première jeunesse, c'est la +maison hantée par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier +président de la troisième république, qui marque l'apogée de la famille +Zola; survient la dégringolade, conséquence de la mort du père, en des +logis de plus en plus exigus; enfin la série morne des garnis et des +chambres au sixième. Puis c'est l'entrée définitive dans la vie bourgeoise +aisée, le petit hôtel de la rue des Apennins, où un valet de chambre ouvre +la porte aux visiteurs. Le romancier parvenu achète enfin une maison de +campagne, son rêve! + +À Médan, la villégiature de Zola devient plus que confortable. Il ajoute +à l'acquisition première des constructions voisines, fait édifier des +bâtiments pour servir d'écurie, de communs, de serres, et il se meuble +le cabinet de travail qu'il a convoité durant sa jeunesse besogneuse. + +La première fois que j'entrai dans cet actif laboratoire, je fus frappé +par son arrangement plutôt inattendu. C'était au printemps de 1880. Je +venais de ma maison de Bougival, située, comme celle de Zola, au bord de +l'eau. Comme son cabinet, le mien avait une grande baie, donnant sur la +Seine, et, le paysage fluvial étant à peu près le même, je m'attendais +à me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m'empêcher de faire +un mouvement de surprise en voyant l'entassement baroque et disparate +d'objets rappelant surtout le bric-à -brac. Il y avait bien un vaste divan +aux étoffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet, +qui pouvait être considéré comme un meuble utile, indispensable pour la +sieste, durant les digestions pénibles, ou le repos après le travail, mais +aussi se bousculaient là , dans un prétentieux et disparate encombrement, +de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar, +des ivoires de pacotille, des oripeaux fanés de carnaval, de vulgaires +bois sculptés et des japonaiseries de grands magasins, peinturlurées +ou ciselées à la grosse, enfin, tout le déballage des bibelots truqués +et sans valeur, qu'exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur, +l'initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand'Pinte de la place +Trudaine. Il y avait comme un jubé, en bois vernissé, au-dessus de +l'alcôve orientale, où des livres, sur des rayons, s'alignaient. Zola +était très fier de tout ce décrochez-moi-ça romantique, auquel les +tavernes à devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux +imités de Willette et les brasseries moyenâgeuses aux tapisseries +imprimées, ont porté le coup du dédain et même du ridicule. + +Paul Alexis a fait la même remarque, en parlant de l'appartement de la rue +de Boulogne: + + Balzac dit quelque part, écrivait Paul Alexis, que les parvenus se + meublent toujours le salon qu'ils ont ambitionné autrefois, dans + leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion à + un passage de _César Biroiteau_, le salon blanc et or de l'architecte + Grindot.) Eh bien! justement, dans l'ameublement de notre naturaliste + d'aujourd'hui, le romantisme des premières années a persisté... C'est + surtout dans son appartement de la rue de Boulogne, où il habite + depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que + vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais, antiques Aubussons, + étains bossués, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert + venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries, + il s'extasiait, en son cÅ“ur de vieux romantique. Un soir, dans la + chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration: J'ai + toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... c'est la chambre de + Saint-Julien l'Hospitalier!... + +Médan avait le caractère moins pompeux, moins musée, que le logis parisien, +et nulle préoccupation de style, ou même de tonalité générale, n'avait +présidé à son ameublement. Mais Zola s'y plaisait, et il avait bien raison +de se meubler à son goût, selon sa fantaisie. + +C'est un petit village des environs de Poissy, que ce Médan, qui n'avait +pas d'histoire, et qui est devenu notoire comme un champ de bataille. +C'est déjà la grande banlieue. Poissy, avec ses pêcheurs à la ligne, +Villennes et son Sophora aux vastes ramures éployées sur les tables +du restaurant, forment l'extrême frontière, de ce côté, de la zone +banlieusarde, hantée, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de +Parisiens lâchés. Une population estivale d'employés et de commerçants, +prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires +terminées et le bureau fermé, se trouve encore à Poissy, à Villennes, mais +c'est son point terminus. À Médan, on est à la campagne. Sur l'autre rive, +commence le Vexin français, théâtre des vieilles pilleries anglaises, et +la verdure plus verte et les troupeaux plus denses donnent une idée de la +grasse Normandie. Pas de villas. Le bourgeois retiré, l'ancien boutiquier +citadin, venu planter ses choux et mourir à la campagne, est inconnu à +Médan. Un seul château, d'un style moyenâgeux moderne, avec des créneaux +de décor d'opérette, étranglé entre la route et la colline. Ce castel en +simili, paraissant construit par un décorateur de théâtres, est campé +sur les ruines de l'ancien donjon, où se retranchèrent maintes fois des +combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette, +cette bâtisse, représentant les traditions de l'ancien régime, dont +le propriétaire était salué comme seigneur du village, appartenait à +un ancien garçon de café, Lucien Claudon, le Lucien célèbre du café +Américain. Le produit des pourboires du Peter's ne resta pas longtemps +dans les mêmes mains. Comme un château de cartes, le donjon moderne +s'écroula sous les coups furieux du krach de l'Union Générale. La modeste +demeure de l'homme de lettres ne fit, au contraire, que s'agrandir et +s'embellir. + +C'est à Médan que Zola a passé les meilleurs moments de sa vie. C'est là +qu'il a composé la plupart de ses romans à grand succès, notamment _Nana_, +_Germinal_, _la Terre_. Son logis, par sa position même, lui inspira le +sujet d'un roman: des fenêtres de sa maison, resserrée entre la route +et la voie ferrée, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les +signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D'où l'idée d'écrire un +roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donné un sur les Halles, +sur les Grands Magasins, et ce fut la genèse de _la Bête Humaine_, cette +vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant +sous l'horizon ou s'enfonçant dans la nuit, avec un fracas prolongé et des +sifflements stridents. + +Médan, outre le séjour de Zola, appartient à l'histoire littéraire et à la +bibliographie du XIXe siècle: là , se réunirent les Cinq: Guy de Maupassant, +Léon Hennique, Paul Alexis, Céard et Huysmans. De leur réunion, et de +leur accord, sortit le livre _les Soirées de Médan_, recueil précieux, qui +contient _Boule-de-Suif_ et _l'Attaque du moulin_, pique-nique littéraire +savoureux où chacun apporta son plat de haut goût. + +Enfin, grâce à la libéralité de la veuve de Zola, et par une touchante et +noble pensée, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des +déshérités et des pauvres, est devenue celle de l'Enfance débile et vouée, +faute de secours, à l'anémie et à la mort. C'est la réalisation du rêve +bienfaisant de Pauline Quenu. + +Comme, dans la maison de Bonneville, fouettée du vent et assaillie par les +flots, les lamentables enfants de ces pêcheurs normands, abrutis par le +calvados et décimés par la misère, trouvaient des soins, des dons, des +secours immédiats, les minables petits êtres confiés à l'Assistance +publique, déchet urbain, scories vivotantes rejetées hors du creuset +parisien, ont désormais, à Médan, sous un climat moins tempêtueux et dans +un paysage plus riant, encadré de minces peupliers et d'ormes trapus, un +asile agréable, une maison, une famille, avec des soins et un régime +fortifiant leur faiblesse, arrêtant leur dégénérescence. Ces enfants, +n'étant pas atteints de maladies aiguës ou contagieuses, mais seulement +de débilité générale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux +conditions fâcheuses de leur hérédité, de leur milieu, avaient besoin +d'être séparés des véritables malades. C'est donc une maison de +convalescence et de régénération physique et morale pour les pauvres +déshérités. Grâce à Émile Zola et à la générosité de sa femme, ces chétifs +rejetons de parents épuisés par le travail, par la misère, par l'avarie et +l'alcool, reprendront vigueur et santé. Ce sont des rescapés du puits noir +de l'enfer social: ils pourront plus tard être utiles à la société, au +lieu de lui être à charge, et ils connaîtront, ce qui semblait leur être +fatalement interdit, la joie de vivre! + +C'est le 29 septembre 1907, jour anniversaire de la mort d'Émile Zola, +et date du pèlerinage anniversaire à la maison de l'écrivain, que +l'Assistance publique a pris officieliement possession de la propriété +de Médan et de la Fondation Zola. La cérémonie a été simple et digne. +Le directeur de l'Assistance publique, le secrétaire général de cette +administration, le président du Conseil municipal, le préfet de la Seine, +le chef du cabinet du président du Conseil, le ministre de la Guerre, les +autorités municipales de Médan, M. Maurice Berleaux, ancien ministre, +député de la circonscription, ont présidé à cette cérémonie, à laquelle +assistaient quelques écrivains et artistes, amis personnels du glorieux +écrivain: Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice +Leblond, Léon Frapié, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur +Méry et la doctoresse Javinska, à qui est confiée la direction de l'asile. + +Mme Émile Zola avait reçu les personnages officiels et les amis de son +mari, ayant à ses côtés les deux enfants laissés par l'écrivain. Tout +auréolée de bonté vraie, sans ostentation de résignation, sans l'emphase +du sacrifice public, entre ses deux enfants d'élection, dans cette demeure +désormais consacrée à l'enfance malheureuse, cette bienfaisante femme +personnifiait, avec une discrète abnégation, l'admirable Pauline de _la +Joie de vivre_, secourable aux abandonnés du village, et si maternelle +pour le petit Paul, l'enfant de l'adoption. + +De cette maison de l'enfance, de cet asile ouvert à la faiblesse et à la +misère puériles, plus tard, au visiteur respectueux et charmé, comme un +salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s'adressera ce chÅ“ur +de voix aiguës et joyeuses, récitant ce passage d'une des visions +heureuses de _Travail_: + + C'était un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance, + avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple + blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les + rayons entraient par les hautes fenêtres. Là aussi l'eau ruisselait, + on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure, + comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l'exclusive + propreté qui éclatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait + bon la candeur et la santé. Si des cris parfois sortaient des + berceaux, on n'entendait le plus souvent que le joli babil, les rires + argentins des enfants marchant déjà , emplissant les salles de leurs + continuelles envolées. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient + partout leur vie naïve et comique, des poupées, des pantins, des + chevaux de bois, des voitures. Et ils étaient la propriété de tous, + des garçons comme des filles, confondus les uns avec les autres en + une même famille, poussant ensemble dès les premiers langes, en sÅ“urs + et frères, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu'à la tombe, + mener côte à côte une existence commune. + +Ce rêve paradisiaque, aux détails et à l'ordonnance consignés comme dans +les clauses d'un testament, en cette radieuse page de _Travail_, la veuve +du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et +sacrifiés du livre, Suzanne et SÅ“urette, a su le réaliser. Il n'était +point de façon plus touchante de porter le deuil éclatant de son glorieux +mari, et Zola ne pouvait souhaiter un emploi, plus conforme à ses désirs +et à son cÅ“ur, de son héritage. Cette demeure de Médan, obtenue par le +travail, est retournée, comme par une légitime et naturelle dévolution, aux +enfants déshérités du travail. + +Mais, en 1870, Médan n'était encore qu'un espoir, et Zola logeait et +travaillait dans un modeste appartement batignollais. + +Au cours de ces années d'apprentissage littéraire et de labeur pour le +pain quotidien, un événement important s'était produit dans la vie chaste +et retirée de Zola. J'ai dit combien il vivait à l'écart, en «ours», ne +fréquentant ni les bureaux de rédaction, ni les cafés de gens de lettres. +On ne le voyait jamais dans les journaux où il écrivait. Au café de Madrid, +qui fut un centre important d'agitation littéraire et politique, aux +dernières années de l'empire, il était inconnu. Au café Caron, au café +de l'Europe, à la brasserie Serpente, au café Tabouret, chez Glaser, +au Procope, où se retrouvaient étudiants, professeurs, publicistes, +philosophes, tribuns, poètes, correspondants de feuilles étrangères et +proscrits cosmopolites, on ne l'entendait pas discutant, exposant théories +et systèmes, dont, pourtant, il était amplement pourvu, réformant la +société, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et +les littératures surannées, parmi les feutres des bocks empilés. J'ai dit +qu'on ne l'aperçut ni dans l'arrière-boutique d'Alphonse Lemerre, ni +chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Callias, où les +Parnassiens récitaient leurs premiers vers, commençaient la conquête du +public, dirigeaient leur marche vers l'Académie, vers la gloire. Il avait +cessé de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cénacle de +condisciples provençaux, et de quelques peintres impressionnistes, voilà +toutes ses relations. Il vivait donc très seul. Ce fut alors qu'il se +maria. Il épousa Mlle Alexandrine Meley. + +Voici l'acte de mariage d'Émile Zola: + + L'an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai, à dix heures + du matin, par devant nous, Vincent Blanché de Pauniat, adjoint + au maire du dix-septième arrondissement de Paris, officier de + l'État-civil délégué, ont comparu publiquement en cette mairie: + Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, âgé de trente + ans, né le deux avril mil huit cent quarante, à Paris, demeurant rue + Lacondamine, 14, avec sa mère, fils majeur de François-Antoine-Joseph + Marie Zola, décédé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le vingt-sept mars + mil huit cent quarante-sept, et de Françoise--_Émélie_-Orélie Aubert, + sa veuve, propriétaire, consentant au mariage, suivant acte reçu + par Me Demanche, notaire à Paris, le six de ce mois; Et Éléonore + Alexandrine Meley, sans profession, âgée de trente-un ans, née à + Paris, le vingt-trois mars mil huit cent trente-neuf, fille majeure + de Edmond-Jacques Meley, typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24, + consentant au mariage, suivant acte reçu par Me Fould, notaire à + Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, décédée à + Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous + ont requis de procéder à la célébration de leur mariage dont les + publications ont été faites sans opposition, en cette mairie, les + dimanches quinze et vingt-deux de ce mois, à midi. À l'appui de leur + réquisition, les comparants nous ont remis leurs actes de naissance, + l'acte de décès du père du futur, le consentement de sa mère, celui + du père de la future et l'acte de décès de sa mère. Les futurs + époux nous ont, en exécution de la loi du dix juillet mil huit cent + cinquante, déclaré qu'il n'a pas été fait de contrat de mariage. + Après avoir donné lecture des pièces ci-dessus et du chapitre six, + titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demandé aux futurs + époux s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux + ayant répondu affirmativement nous déclarons, au nom de la loi, que + Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola et Éléonore-Alexandrine Meley sont + unis par le mariage, en présence de: Suzanne-Mathias-Marius Roux, + homme de lettres, âgé de trente ans, demeurant avenue de Clichy, 80; + de Paul-Antoine-Joseph-Alexis, homme de lettres, âgé de vingt-trois + ans, demeurant rue de Linnée, 5; de Philippe Solari, sculpteur, âgé + de trente ans, demeurant rue Perceval 10, de Paul Cézanne, peintre, + âgé de trente-un ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis + des époux. + + Et ont les époux et les témoins signé avec nous après lecture. + Signé: Émile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Cézanne, + Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat. + +Voilà donc Zola marié, vivant de la vie de famille, car il avait auprès +de lui sa mère. Il avait pour elle affection profonde et respect attentif. +Au petit hôtel de la rue des Apennins, le second étage était entièrement +réservé à Mme veuve François Zola. Elle mourut à Médan, peu de temps après +l'acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterrée à Aix, selon son +désir de revenir auprès de son mari, dans le caveau «dans un état parfait +de conservation,», dit Zola qui avait accompagné la dépouille maternelle. +La cérémonie fut religieuse. «On m'affirme que je ne puis éviter cela», +écrivit Zola à Henry Céard. + +Émile Zola, jeune marié, ne se trouvait pas à Paris pendant le Siège. On +doit le regretter, non pas qu'il eût renforcé considérablement, par sa +présence, les moyens de défense dont on usa si peu et si mal, il aurait +fait un garde national de plus, et ce n'est pas de soldats improvisés +qu'on manquait. Mais quels documents il eût recueillis! que de notes +curieuses il eût récoltées, durant les gardes aux remparts, sur la place +publique, dans les réunions fuligineuses, à la porte des boucheries aux +queues faméliques, rappelant sinistrement celles des théâtres aux heures +de joie. Il nous eût donné de puissants tableaux de Paris à jeun, +sans bois, sans lumière, manquant de pain, de journaux, de voitures, +de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais armé, frémissant +d'enthousiasme et de colère aussi; impatient de se battre; réclamant, +dans son incompétence stratégique, la sortie torrentielle, et revivant +l'existence révolutionnaire d'autrefois, avec une énergie plus bavarde +et moins impitoyable toutefois; Paris en révolution, sans tribunal +révolutionnaire, et Paris vaincu, miséricordieux aux généraux incapables. +Le départ de Zola pour Marseille nous a privés d'un livre exceptionnel, +que seul peut-être il était capable d'écrire, et qui, aussi passionnant +que _la Débâcle_, eût certainement égalé _Germinal_ et dépassé _Travail_. + +Sa jeune femme était souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le +médecin, prescrivant le départ immédiat. Il se résigna donc à emmener sa +mère et Mme Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles, +en même temps que des personnes déjà affaiblies, l'une par la maladie et +l'autre par l'âge, n'étaient pas en état de supporter les alarmes, les +privations et les souffrances d'un siège. Leur exode était donc légitime +et urgent. Zola conduisit ces deux êtres chers à Marseille, où il arriva +au commencement de septembre. Son intention, ayant installé les deux +femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, était de retourner +à Paris, afin de participer à la résistance. + +Mais l'invasion avait précipité les événements et Paris était investi. +Zola se trouvait interné dans Marseille, par la force des catastrophes. +Il fallait vivre, cependant. L'époque n'était guère propice aux besognes +de plume. Un romancier, c'était alors une non-valeur, et tout roman +paraissait fade, en présence des dramatiques événements dont la France et +le monde, avec passion, suivaient les épisodes quotidiens. Quel feuilleton +aurait pu lutter d'intérêt et rivaliser de péripéties aventureuses, de +psychologie ardente, et douloureuse aussi, avec la réalité! Dans une +fébrile angoisse, on attendait la suite, et peut-être la fin, du siège et +des souffrances de la guerre, au prochain numéro de chaque journal, au +prochain lever de soleil. + +Les journaux, imprimés à la diable, sur des papiers de tous les formats, +jaunis, pisseux, pâteux, constituaient la seule littérature possible. +Le public se montrait impatient de nouvelles, de suppositions aussi. +Il accueillait tous les récits, plus ou moins vraisemblables, sans se +préoccuper de les vérifier. Zola songea donc aussitôt à la ressource du +journalisme. C'était un des rares métiers ne chômant pas, que celui de +correspondant de journaux. Beaucoup de journalistes étaient aux camps ou +fonctionnaires. On pouvait espérer les remplacer. + +Il écrivit, le 19 septembre 1870 (les portes de Paris avaient été fermées +le 17, au soir), à son ami Marius Roux à Aix: + +Veux-tu que nous fassions un petit journal, à Marseille, pendant notre +villégiature forcée? Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je +n'ose tenter l'aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Donne-moi +une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait, +de venir demain à Marseille, avec Arnaud. L'affaire doit être enlevée. + +Le projet se réalisa, et le journal parut, grâce à l'appui de M. Arnaud, +directeur du _Messager de Provence_. Ce fut une feuille à un sou, ayant +ce titre sonore: _la Marseillaise_, que Rochefort avait popularisé. Le +«canard», car cette feuille, avait pour toute rédaction Zola et Roux, +était insuffisante à tous les points de vue, dénuée d'argent, de publicité, +d'abord, et aussi d'informations sérieuses et fraîches du théâtre de la +guerre. _La Marseillaise_ ne pouvait avoir la prétention de lutter avec +les journaux importants du Midi. Elle dura seulement quelques semaines. Il +ne fallait donc plus compter sur le journalisme pour végéter à Marseille, +et il devenait urgent, pour la famille Zola, que son chef dénichât un +emploi sérieux, une situation lucrative, des appointements réguliers. + +Avec une souplesse d'esprit et une décision remarquables, chez un homme +vivant à l'écart des événements politiques et ne fréquentant guère les +milieux militants, Zola résolut d'aller solliciter une fonction auprès +du gouvernement de la Défense. Les principaux membres de ce gouvernement +provisoire venaient d'arriver à Bordeaux. Il connaissait l'un des +gouvernants, l'excellent et tant soit peu ridicule Glais-Bizoin, l'homme +au crâne pointu. Il l'avait rencontré à _la Tribune_, journal ennuyeux, +mais d'un républicanisme précurseur, que, sous l'empire, avait dirigé +Eugène Pelletan. + +Glais-Bizoin, devenu tout-puissant,--il était membre du gouvernement, +comme député de Paris au Corps Législatif défunt,--accueillit +favorablement son ancien collaborateur. Il lui reprocha même de ne s'être +pas pressé davantage pour venir offrir ses services, à Tours. Il l'utilisa, + pendant quelque temps, comme secrétaire, et le recommanda à Clément +Laurier pour une situation quelconque. Zola, rassuré, fit venir à Bordeaux +sa femme et sa mère, et attendit, sans trop d'impatience, la fonction +promise. + +Il avait emporté avec lui le manuscrit inachevé de _la Curée_, et il +le regardait avec attendrissement, en soupirant: «Quand pourrai-je me +remettre à ce roman? Quand paraîtra-t-il?» Et il en arrivait, dans +l'étourdissement du tumulte ambiant, dans l'effarement du cauchemar réel +de l'invasion, à se demander si l'on imprimerait encore des romans, et +s'il y aurait toujours une place pour l'homme de lettres, dans la société +bouleversée. + +Comme j'avais avec moi ma femme et ma mère, sans aucune certitude d'argent, +disait-il plus tard, en se remémorant ces journées d'angoisse et de +misère, j'en étais arrivé à croire tout naturel et très sage de me jeter, +les yeux fermés, dans cette politique que je méprisais si fort, quelques +mois auparavant, et dont le mépris m'est, d'ailleurs, revenu tout de +suite. + +Zola, qui devait plus tard, indirectement, revenir à la politique, +indirectement peut-être d'une façon un peu inconsciente, fut donc sur le +point de devenir fonctionnaire. + +En mars 1871, seulement, c'est-à -dire après la paix, et quand la lutte +communaliste débutait, Clément Laurier, tenant la promesse faite à +Glais-Bizoin, nommait Zola sous-préfet de Castel-Sarrazin, dans le +Tarn-et-Garonne. + +Cette nomination fut presque aussitôt rapportée, et Zola n'endossa point +l'uniforme à broderie d'argent. Il n'eut pas à se déranger pour aller même +voir sa sous-préfecture. Cette petite ville et cette petite fonction +ne lui convenaient guère. Il s'attendait à mieux. Et puis, il venait +d'obtenir une correspondance au _Sémaphore_ de Marseille, et le journal +_la Cloche_, de Paris, lui prenait des «Lettres parlementaires». Il avait +ainsi le pain assuré, et même des émoluments supérieurs au traitement +d'un sous-préfet de 3e classe. De plus, il conservait l'indépendance qui +convenait à son caractère. L'espoir lui revenait de pouvoir reprendre, +la guerre étant terminée, sa carrière purement littéraire. Il avait +sa _Curée_ à achever. Il lui parut qu'il lui serait bien difficile de +terminer son roman, et surtout de le faire paraître, s'il s'enterrait dans +la petite ville gasconne qui lui était assignée. Qui songerait à l'exhumer +de là ? Il disparaîtrait, enfoui sous les cartons verts et les papiers +administratifs. Il refusa donc la situation officielle qui lui était +offerte, et, quand l'Assemblée nationale rentra à Paris, il la suivit. +Il conservait sa place de rédacteur parlementaire à _la Cloche_, et cela +lui paraissait suffisant et agréable. + +Au milieu de ces cataclysmes nationaux et de ces péripéties domestiques, +Zola, qui avait déjà fourni au _Siècle_ un roman, pour être publié en +feuilleton, _la Fortune des Rougon_, se disposa à en donner un second +dans _la Cloche_ de Louis Ulbach, où il était chargé du compte rendu des +séances de l'Assemblée nationale. _La Curée_ avait été commencée avant la +guerre. Elle ne fut terminée qu'en 1872, après une interruption dans la +publication du feuilleton, motivée par des tracasseries policières. Les +magistrats de l'empire, qui poursuivaient, en 1858, Gustave Flaubert et +_Madame Bovary_ pour immoralité, avaient été changés ou s'étaient changés +eux-mêmes. Ils étaient presque tous devenus, de forcenés bonapartistes +qu'ils étaient, des fervents républicains, dès le soir même du 4 septembre +1870, mais l'esprit de la magistrature était demeuré le même: hostile à la +littérature. Parquets et tribunaux qualifiaient de délit contre la morale +toute tentative d'artiste pour montrer la société à nu, et ôtant le masque +humain, laisser voir le fauve qui est dessous. + +La publication de _la Curée_ en librairie fut ajournée, suivant le retard +de _la Fortune des Rougon_, qui n'avait pu paraître à temps, à raison de +la guerre et de circonstances spéciales à l'auteur et à l'éditeur. + +Cet éditeur était Lacroix, l'ancien associé de VerbÅ“ckhoven pour la +Librairie Internationale. Zola était entré en rapports avec lui, pour les +_Contes à Ninon_. Ils avaient passé un traité peu ordinaire. C'était un +forfait. L'éditeur devait donner à «son» auteur des appointements fixes, +comme à un employé. Six mille francs l'an, payables par fractions +mensuelles de cinq cents francs. Zola avait accepté d'enthousiasme. +C'était le salut! C'était le pain quotidien suffisamment accompagné +de rôti et de légumes, c'était aussi la fixité dans les recettes, la +régularité dans son petit budget. Il retrouvait, avec moins de sécurité, +mais avec plus d'avantages métalliques, sa situation de commis de la +maison Hachette, voyant, au bout de chaque mois, tomber la somme fixée, +sans redouter l'incertitude et l'irrégularité des gains littéraires. + +En échange de cette mensualité, l'écrivain au fixe devait fournir deux +romans par an. + +Il était stipulé que, si ces romans paraissaient dans des journaux, +l'éditeur devrait prélever son remboursement des six mille francs par lui +dus, et alors l'auteur recevrait, outre le surplus de la somme payée par +les journaux, 40 centimes par volume en librairie. + +Ce traité paraissait assez avantageux pour l'auteur, étant donnée sa +réputation encore à faire. Si ses romans n'étaient pas placés dans des +journaux, il était assuré de les vendre 3.000 francs pièce, et il touchait +le prix, partiellement, d'avance. La vie matérielle se trouvait assurée. +En même temps, il était astreint à une production constante et régulière. +Ce traité ne fut pas exécuté à la lettre. + +La guerre, d'abord, interrompant, retardant la publication dans +_le Siècle_ du feuilleton _la Fortune des Rougon_, mit un arrêt au +fonctionnement des clauses stipulées: l'éditeur devait être remboursé des +six mille francs annuels, par lui dus ou versés, mais il était nécessaire, +pour cela, que l'auteur les eût encaissés d'un journal, ce qui n'était pas +le cas. Ensuite l'éditeur Lacroix, un excellent homme, mais légèrement +aventureux et fortement imprévoyant, s'était engagé dans des entreprises +honorables, malheureusement, pour la plupart, aléatoires et onéreuses. Il +avait payé très cher le droit d'éditer _les Misérables_. Victor Hugo avait +touché 500.000 francs, rien que pour la première édition, format in-8°. +Grand admirateur de Proudhon, Lacroix avait entrepris la publication des +Å“uvres complètes du puissant philosophe, qui, sauf quelques ouvrages, se +vendirent peu. L'intéressante publication de la collection des Grands +Historiens étrangers, Gervinus, Motley, Mommsen, Draper, Prescott, etc., +avait donné peu de résultats immédiats. Lacroix se trouvait donc obéré, +à la fin de la guerre. L'interruption des affaires avait aggravé sa +situation commerciale déjà embarrassée. Il eut avec Zola un compte de +billets, qui, renouvelés, impayés, accrus d'agios et de frais, formèrent +un total important, au moment de la faillite Lacroix. + +Grâce à la loyauté des deux parties, tout s'arrangea au mieux et à +l'amiable. Le compte de Zola avec son premier éditeur fut définitivement +soldé en 1875. + +Un libraire jeune, intelligent et très camarade avec ses auteurs, Georges +Charpentier, racheta de Lacroix, moyennant huit cents francs, _la Fortune +des Rougon_ et _la Curée_. Un nouveau traité fut rédigé. L'éditeur payait +comptant chaque roman trois mille francs. Devenu propriétaire du manuscrit, +il pouvait le publier ou le faire reproduire dans les journaux, et cela +pendant dix ans, ce traité, bien que rédigé de très bonne foi, était +aléatoire pour les deux parties. Les manuscrits étaient trop payés, si une +seule édition s'écoulait. Ils ne l'étaient pas assez, si ces romans se +vendaient bien en librairie, s'ils étaient reproduits par les journaux et +traduits à l'étranger. C'était donc une mauvaise affaire pour l'auteur, si +la vogue venait. + +Elle vint. Zola, dont les besoins, sans être excessifs, dépassaient le +revenu de sa plume, car il n'arrivait pas à fournir même un volume par an, +se trouvait en avance chez son éditeur. Il se montrait préoccupé de cette +dette, et se demandait soucieusement quand il parviendrait à l'éteindre, +soit en livrant volumes sur volumes, soit en cessant de solliciter des +avances. Georges Charpentier, heureusement, était un éditeur généreux. Il +ne pratiquait nullement les procédés stricts des libraires fameux, ses +opulents confrères, qui, ayant acquis de Victor Hugo, moyennant sept cent +cinquante francs, _Notre-Dame-de-Paris_, ce chef-d'Å“uvre devenu presque +classique qui leur avait rapporté plus d'un million, poussèrent l'auteur à +ne pas publier de nouveaux romans, tant que leur traité durerait. Victor +Hugo, en effet, devait leur céder exclusivement, et pour le même prix, +tout roman nouveau qu'il viendrait à produire. Le résultat fut que, +pendant trente ans, Hugo ne livra point de roman, et _les Misérables_, +bien que composés de longue date, attendirent ainsi l'expiration du +fâcheux traité. Rien de semblable dans les rapports entre Zola et Georges +Charpentier. Celui-ci, sur la demande de l'auteur, lui communiqua son +compte, et voici la scène qui se produisit. Elle n'est pas ordinaire. +C'est Zola lui-même qui l'a racontée. (Interview par Fernand Xau. 1880.) + + --Un jour que je demandais de l'argent à M. Charpentier, il me dit: + j'ai fait nos comptes. Voici votre situation. + + Je constatai avec stupeur que je devais un peu plus de dix mille + francs à M. Charpentier. Celui-ci, se tournant vers moi, me regarda + en riant, puis, déchirant le traité: + + Je gagne de l'argent avec vos ouvrages, me dit-il, et il est juste + que vous ayez votre part dans les bénéfices. Ce n'est plus six mille + francs que je vous offre annuellement, mais une remise de cinquante + centimes par volume vendu. À ce compte-là , le seul que j'accepte, + c'est vous qui êtes mon créancier: il vous est redû la somme assez + ronde de douze mille francs, que vous pouvez toucher. La caisse est + ouverte!... + +On conçoit de quel pied joyeux Zola descendit à la caisse pour palper ce +boni inattendu. De débiteur il passait créancier! Quel allégement! En même +temps qu'il se libérait, il encaissait, et, ce qui était plus précieux +encore, il acquérait un bon et véritable ami. L'inaltérable affection +mutuelle de Georges Charpentier et de Zola, de l'auteur et du libraire, +est à envier et à montrer en exemple. + +Bien que vivant modestement, Zola, en attendant la publication et +la réussite de ses romans, ne pouvait demander qu'au journalisme le +supplément de ressources qui lui était nécessaire, durant ces trois années +difficiles, 1869-1870-1871. Écrire au jour le jour des articles n'était +pas une besogne qui lui fût difficile ou pénible. Nous savons que sa +première méthode de travail était la régularité. Bien qu'il n'ait été +qu'un journaliste intermittent, et qu'il ait considéré seulement la presse +comme un gagne-pain quotidien, et ensuite, l'aisance venue avec la +notoriété, comme un instrument puissant de propagande, comme une arme +incomparable de polémique, il doit être compté parmi les professionnels, +et en bon rang, du journal, au XIXe siècle. Il aimait le journalisme. +Il m'a fait à moi-même, en plusieurs circonstances, l'éloge de cette +profession ingrate, au labeur continu, aux succès éphémères. Il voulut +bien me complimenter, à diverses reprises, sur ce qu'il nommait ma +«virtuosité». Il se rendait un compte exact de la difficulté de ces +variations quotidiennes qu'il faut improviser, la plume devenant rivale de +l'archet de Paganini, sur la banalité de thèmes courants ou vulgaires, et +cela tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, sans paraître jamais +las, sans reprendre haleine. Il avait des idées très précises sur la +presse et sur la tâche du journaliste. Je vais lui laisser la parole pour +les exprimer: + + Je considère, répondit-il à une pressante et peut-être indiscrète + interrogation sur ce sujet, puisque vous me demandez mon opinion + sur le journalisme contemporain, que, s'il ne sert pas d'instrument + politique ou de tribune littéraire, il ne peut constituer qu'une + situation transitoire, ou plutôt préparatoire... + + Je vous en parle savamment, moi qui ai fait de tout, dans le + journalisme, depuis le vulgaire fait-divers jusqu'à l'article + politique. L'immense avantage du journalisme, c'est de donner une + grande puissance à l'écrivain. Dans un fait-divers, le premier venu + peut poser la question sociale. De plus doit-on compter pour rien + l'éducation littéraire, l'habitude d'écrire, qu'on acquiert ainsi? + Sans doute, il faut avoir les reins solides. Cette besogne à la vapeur + tuera les moins robustes, mais les forts y gagneront. Et, je le dis + sans fard, je ne m'occupe que de ceux-ci, je ne m'apitoie nullement + sur le sort des vaincus, quand c'est leur faiblesse qui est coupable. + Il faut, dans la vie, avoir du tempérament. Sans énergie on n'arrive à + rien. Enfin, le journalisme donne aujourd'hui au littérateur le pain + quotidien, et lui assure ainsi l'indépendance. + + Je voudrais pouvoir exprimer toute ma pensée là -dessus. Je le ferai + certainement plus tard, car il y a là une question vitale: les + écrivains du siècle dernier étaient des valets, parce qu'ils ne + gagnaient pas d'argent, et c'est cette bataille de l'écrivain + contemporain, que nous avons tous soutenue contre les exigences de + la vie, qui nous a valu Balzac... Hélas! je soulève là tout un monde + et il me faudrait des journées entières pour m'expliquer... + + J'ai donc, continua Zola, beaucoup travaillé dans le journalisme, + quoique j'aie peu fréquenté les bureaux de rédaction. Quand j'étais + pauvre, alors que mes romans ne se vendaient pas, j'ai fait du + journalisme pour gagner de l'argent; j'en fais aujourd'hui pour + défendre mes idées, pour proclamer mes principes. + + --Où avez-vous écrit? + + --Successivement j'ai travaillé à _la Situation_, au _Petit Journal_, + au _Salut Public_, de Lyon, à _l'Avenir National_, à _la Cloche_, où + j'ai fait le courrier de la Chambre (alors siégeant à Versailles), + et au _Corsaire_ (d'Édouard Portalis), qu'un méchant article de moi, + intitulé «le Lendemain de la crise», fit supprimer. J'ai écrit aussi + à _la Tribune_. Une particularité me frappa, à _la Tribune_. Tout le + monde était pour le moins candidat à la députation. Il n'y avait que + moi et le garçon de bureau, qui ne fussions pas candidats... + +Zola termina ses déclarations sur le journalisme par ces dernières +confidences, intéressantes à retenir: + + --Je fus correspondant, à Paris, du _Sémaphore_ de Marseille, + jusqu'en 1877. _L'Assommoir_ se vendait depuis sept mois que, par + mesure de précaution, j'envoyai chaque jour ma correspondance. Cela, + pour quelque cent francs par mois. Et à ce propos, permettez-moi de + vous faire remarquer qu'il y a tout au plus quatre ans que je gagne + de l'argent. C'est grâce aux sollicitations de mon digne et vieil ami + Tourgueneff que j'ai obtenu la correspondance du _Messager de + l'Europe_, de Pétersbourg, qui, au début, ne me valut pas moins de + sept à huit cents francs par mois. + + Enfin, vous m'avez connu au _Bien Public_--(j'étais chargé de la + partie littéraire, à ce journal, et, pour le compte rendu des + premières, je remplaçais souvent Zola)--et j'avoue qu'au moment où + je suis entré à ce journal, pour y rédiger le feuilleton dramatique + (1876), ma situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est + pourquoi j'avais surtout pour objectif les six mille francs que me + rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l'aisance arriva, lorsque + je me sentis devenir une force, la question d'argent ne fut plus que + secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d'une tribune. Ainsi, + vous le voyez, le journalisme est à la fois un moyen et un but. De + plus, c'est une arme terrible. Combien de littérateurs, et des plus + estimables, seraient heureux de pouvoir s'en servir, et de trouver, + en outre, quelques subsides. + + --Quelle est votre opinion sur la critique? + + --En France, répondit avec force Zola, on ne fait pas de critique. + Je pourrais même dire qu'on n'en a jamais fait! Tous nos critiques + ont des amitiés à ménager, sinon des intérêts à préserver. D'ailleurs, + le métier de critique est un casse-cou. Soyez franc: au bout de + quelques jours, vous n'avez plus que des ennemis. Aussi je trouve + que les vieux sont trop compromis par leurs relations. J'estime + que ce sont les jeunes qui devraient faire de la critique. Ils se + tremperaient, ils se fortifieraient ainsi. Ce serait, en quelque + sorte, pour eux, le baptême du feu... + + --Ne vous est-il jamais venu à l'idée d'avoir la direction d'un + journal dans lequel vous défendriez et propageriez vos idées! + + --On m'a fait des propositions dans ce sens. Même, il y a huit + jours, l'entreprise a été sur le point d'aboutir. Aujourd'hui mes + travaux littéraires ne me permettraient pas d'accepter une telle + responsabilité. Cependant, je ne dis pas que, plus tard, cette idée + ne sera pas mise à exécution. + + --Vous publieriez alors un journal politique? + + --C'est-à -dire que je ferai l'ancien _Figaro_, en déposant un + cautionnement au Trésor pour avoir, à l'occasion, le droit de traiter + les questions politiques. Je prendrai les événements et les hommes de + très haut. Je ferai table rase des calculs et des convoitises. + Je ne m'inféodorai à aucune coterie, et je tiendrai sur tout mon + franc-parler. Je crois qu'un tel journal réussirait. En tout cas, ce + serait un curieux document pour l'avenir... + +Zola journaliste mérite donc l'attention, et, sans le préjugé de la +spécialisation et du cantonnement des genres, dont sont férus la plupart +des bavards de salons et des plaisantins de bureaux de rédaction, qui font +l'opinion, on ne considérerait pas, comme une partie négligeable de son +Å“uvre, ses articles. Il en a réuni un grand nombre en volumes, et ces +productions passionnées, toutes vibrantes de conviction, méritent d'être +retenues et considérées comme de véritables livres, comme les meilleures +études de critique approfondie sur le roman, sur le théâtre et sur les +principaux écrivains modernes. + +Zola embrassa tous les genres de littérature. Rien de ce qui appartenait +au monde de l'écriture ne lui fut étranger. Il pratiquait le vers fameux +de Térence dans l'univers littéraire. Poésie, contes, romans, critique, +histoire, philosophie, journalisme, théâtre, il n'a trouvé aucun des modes +de manifestation de la pensée indigne de son attention, au-dessous de son +talent. Ceci ne veut pas dire qu'il ait réussi dans tous les genres. Le +feuilleton populaire, par exemple, n'avait eu en lui qu'un producteur très +ordinaire, un concurrent inférieur aux fournisseurs en renom des éditeurs +de livraisons et des deux quotidiens spécialistes du roman d'aventures. +Dans le journalisme politique, où il figura quelque temps, notamment comme +courriériste parlementaire, à _la Cloche_ de Louis Ulbach et au _Corsaire_ +de Portalis, il passa inaperçu. A cette époque, cependant, où le +télégraphe et le téléphone n'avaient pas remplacé la plume, où les +journaux ne se contentaient pas de couper et de réduire l'analytique, +où chaque physionomie de séance avait son originalité et sa tonalité, +selon la nuance du journal, où les comptes rendus de l'Assemblée de +Versailles, alors très suivis par le public, étaient, selon les rédacteurs, +pittoresques, humouristiques, passionnés, violents, ces articles de +critique parlementaire constituaient un genre où des journalistes comme +Edmond About, Henry Fouquier, Camille Pelletan, Charles Quentin et bien +d'autres s'illustraient. Pareillement, dans le théâtre, il ne rencontra +guère de succès que grâce à la collaboration de William Busnach, un habile +arrangeur de ses romans célèbres, _l'Assommoir, Nana_. + +_Les Héritiers Rabourdin_ et _le Bouton de Rose_, ses deux seuls ouvrages +originaux, qui, par conséquent, doivent être considérés comme son +principal bagage dramatique, ne sont pas restés au répertoire, et ne +sauraient figurer que comme mémoire dans le bilan de ses Å“uvres. Cet +insuccès théâtral persistant l'irrita. Il y eut, sans doute, de la +prévention contre Zola auteur dramatique. Le parti-pris de la presse, +et d'un certain public, d'imposer l'absurde limitation des genres, fut +évident. Comme si l'art devait avoir des compartiments et des rayons, +ainsi qu'un magasin! Comme si les écrivains, assimilés aux gens de métier +du temps des jurandes, ne devaient jamais se livrer à aucun travail en +dehors de l'atelier corporatif où ils étaient parqués! Enfin, ce préjugé +existe, et il est parfois périlleux de n'en pas tenir assez compte. On +assomme les talents doubles, et les artistes multiples, avec l'anecdote, +qui ne prouve rien du tout, d'Ingres se mettant à jouer du violon, quand +on visitait son atelier. Balzac non plus ne connut pas la victoire +scénique. On fit expier à l'auteur dramatique la maîtrise incontestable +du romancier. Il y a de la jalousie et du dépit, dans le public, quand il +assiste à la multiplicité des efforts du génie. Il se trouve comme humilié +par cette exubérance déployée. Il ne veut pas admirer deux fois et sous +deux formes. Le lecteur et le spectateur ne sont qu'un, mais ils exigent +deux auteurs: l'un pour le théâtre, et l'autre pour le home. Ces gens de +génie, aussi, sont inconvenants: ils veulent par trop accaparer la gloire. +A bas les cumulards! Nul ne peut servir deux maîtres. Pourquoi ce Balzac, +ayant produit _la Cousine Bette_, chef-d'Å“uvre devant lequel il faut bien +s'incliner, a-t-il la prétention de forcer les gens à saluer derechef +_Quin ola_ ou _Mercadet?_ Ces deux pièces sont, sans doute, puissantes: +signées de Beaumarchais ou de Dumas fils, elles eussent probablement «été +aux nues». Mais on ne pouvait tolérer que Balzac s'imposât deux fois au +public, et l'on ne saurait admettre qu'à deux reprises, en invoquant tour +à tour le livre et la scène, un même auteur se permît de solliciter le +public, en demandant: la gloire, s'il vous plaît? Grand homme, on vous a +déjà donné! + +Comme Balzac, Zola et les Goncourt, le grand Gustave Flaubert fut écarté +incivilement de la scène, et on le contraignit à retirer dignement son +_Candidat_, après quelques représentations. En même temps, on le renvoyait +à sa Bovary. + +L'insuccès de _Bouton de Rose_ fut éclatant. J'en ai suivi de près les +incidents. J'avais alors, comme il a été dit plus haut, la direction +des services littéraires du _Bien Public_. C'était un grand journal +républicain quotidien, à 10 centimes, paraissant à 4 heures, comme _le +Temps_. Son propriétaire était M. Menier, le fameux chocolatier, député +de Seine-et-Marne, économiste distingué, auteur d'ouvrages remarquables +et remarqués sur les systèmes d'impôts, principalement cité, loué, +combattu et raillé, à propos d'un certain projet d'impôt, non pas sur le +revenu, mais sur le capital, dont il était le promoteur. + +_Le Bien Public_, d'allure et de ton modérés, s'adressant à une clientèle +plutôt bourgeoise et «opportuniste», le terme n'était pas inventé, mais la +chose existait, présentait ce caractère singulier d'avoir une rédaction +beaucoup plus avancée, beaucoup plus radicale que ne semblait le comporter +son public, sa direction, son allure et son classement dans les grands +organes parisiens. Yves Guyot en était le rédacteur en chef. Les +rédacteurs politiques: Sigismond Lacroix, Auguste Desmoulins, étaient +plutôt rangés parmi les socialistes. Un journal, tout à fait rouge, +celui-là , et qui forcément teintait fréquemment le rose _Bien Public,_ +était l'annexe avancée de l'organe de M. Menier: il se nommait _les Droits +de l'Homme_. Il se faisait dans la même maison, chez le même imprimeur, +l'imprimerie Dubuisson, 5, rue Coq-Héron, avec plusieurs rédacteurs +communs. Il va de soi que l'excellent M. Menier était empêché par sa +position commerciale de manifester sa participation à un organe presque +révolutionnaire. On était au moment du coup parlementaire du 16 mai, de +la terreur de l'ordre moral, et le sabre de Mac-Mahon semblait menaçant. +Le nom de M. Menier ne figurait pas dans les manchettes du journal, mais +le commanditaire bénévole ne se dérobait nullement, quand le caissier, +toujours à sec, des _Droits de l'Homme_, le malin père Guignard, lui +faisait part de la présence à ses guichets de la meute des rédacteurs +altérés. J'appartenais aux deux journaux. Aux _Droits de l'Homme_, se +trouvaient, en dehors des collaborateurs du _Bien Public_, Jules Guesde, +alors débutant, Paul Strauss, P. Girard, Léon Millot, Léon Angevin, +E.-A. Spoll, Albert Pinard, Émile Massard, Céard, Louis Ollivier, et +d'autres encore dont les noms et les physionomies se sont effacés, pour +moi, dans les brumes du temps. + +L'un des premiers, j'avais signalé aux lecteurs du _Bien Public_ et à ceux +des _Droits de l'Homme_ la force, l'originalité du talent d'Émile Zola, et +j'avais proclamé quelques-unes des théories et des déclarations de guerre +du «naturalisme», tout en conservant mon indépendance et mon éclectisme, +car rien ne pouvait, rien n'a pu affaiblir mon admiration pour Victor +Hugo. J'étais donc ainsi dans les meilleurs termes avec mon co-rédacteur +Zola, chargé du feuilleton dramatique du _Bien Public_. Mais le «lundiste» +en pied, souvent, n'éprouvait aucune tentation d'aller écouter une pièce +qui ne l'intéressait guère. Il désirait se soustraire à l'obligation d'en +rendre compte et préférait ne pas revenir de la campagne. Il fut tout un +été à l'Estaque, près de Marseille; par conséquent loin des premières. +Restant à Paris, assez fréquemment il lui arrivait de développer des +théories sur l'art dramatique et sur le roman expérimental, plutôt que de +gaspiller l'espace dont il disposait, au rez-de-chaussée du journal, les +dimanches soir, au profit d'une revue insipide ou d'un drame baroque. +Zola me priait alors de «corser» mon courrier théâtral quotidien, et d'y +insérer un aperçu de la pièce nouvelle, suffisant pour renseigner le +public et tenir lieu de compte rendu. Lors de la représentation au +Palais-Royal de _Bouton de Rose_, ce fut à moi que revint la tâche, assez +délicate, étant donnée la situation de l'auteur au _Bien Public_, et notre +camaraderie, de narrer cette soirée, plutôt pénible. + +_Le Bouton de Rose_, vaudeville en trois actes, n'était ni meilleur ni +pire que bien des pièces de ce genre qui, au Palais-Royal et aux Variétés, +ont réussi. Comme le titre peut le faire soupçonner, il s'agissait d'une +allusion, d'un symbolisme galant. Une jeune femme, dont le mari s'absente, +ne doit pas se laisser ravir son bouton de rose, et elle doit, au retour +de l'époux, montrer intact l'emblème de la vertu conjugale. Là , rien de +sublime, ni de choquant non plus, étant donnés le genre du théâtre et +la mentalité de son public habituel. Sur une scène renommée pour son +répertoire assez vif, ce sujet pouvait passer, était bien dans la note. +_La Sensitive, le Roi Candaule, le Parfum_, d'autres vaudevilles encore, +écoutés avec plaisir, et applaudis sans protestation, prouvent qu'il y eut +parti pris, pour ne pas dire cabale, contre l'auteur, déjà trop célèbre, +de _l'Assommoir_ et de _la Page d'Amour_. + +Au second acte, où la jeune épouse, entraînée au mess des officiers, se +laisse griser et entonne le refrain de route: + + As-tu bu + Au tonneau de la mèr' Pichu! (_bis_) + +Il s'éleva des murmures véritablement exagérés; il y eut même des sifflets +tout à fait excessifs. Ces indignations dépassaient la mesure, en +admettant que la chanson troupière, fort crânement et gentiment lancée par +Mlle Lemercier, ait déplu aux délicats spectateurs, accoutumés à se pâmer +lorsqu'on jouait _la Mariée du Mardi-Gras_ ou _le Chapeau de Paille +d'Italie_. + +Zola fut blessé et attristé de cet échec inattendu et, en quelque sorte, +inexplicable de _Bouton de Rose_. Il n'avait voulu écrire qu'une farce, +afin de montrer sans doute qu'il était capable de besognes vulgaires, et +on le jugeait avec la sévérité à peine de mise pour une grande comédie de +mÅ“urs à prétentions philosophiques. On ne doit pas regarder _le Médecin +malgré lui_ avec les yeux graves et la pensée en éveil qui conviennent +aux représentations du _Misanthrope_. On a prêté à Zola, après coup, +une attitude, autre que celle qu'il eût réellement, la vraie, la bonne. +Quand, le rideau relevé, l'excellent artiste Geoffroy, si aimé du public, +pourtant, eut toutes les peines du monde à nommer l'auteur, au milieu de +sifflets et de clameurs, également stupides, on a montré Zola affectant, +dans les coulisses, au milieu des cabotins effarés et devenus méprisants, +une attitude hautaine. Aux directeurs consternés il aurait dit: «Vous +voyez bien, Messieurs, que vous avez eu tort de jouer ma pièce, malgré +moi!» On ne joue aucun auteur malgré lui, et Zola, si intransigeant sur +ses droits d'écrivain, moins que personne était homme à se laisser prendre, +d'autorité, une Å“uvre. Sans son consentement, sans son désir, aucun +directeur de théâtre ou éditeur n'eût osé mettre, sous les yeux du public, +un roman ou une comédie qu'il eût estimés indignes de paraître. La vérité +est qu'il supposait, sans croire avoir enfanté un chef d'Å“uvre, que +_Bouton de Rose_ était bien dans le cadre du Palais-Royal, et que le +public accepterait cette pièce comme tant d'autres de même tonalité, sans +y chercher midi à quatorze heures, riant et s'amusant, comme il sied à une +farce un peu grosse. Il se doutait si peu de l'échec, qu'il m'avait bien +recommandé, dans le compte rendu que je devais faire de la première, +à sa place, pour _le Bien Public_, d'insister sur les plus énormes +plaisanteries de la pièce, de les montrer conformes à l'esprit national, +d'après les fabliaux et les contes qualifiés de gaulois, qu'Armand +Silvestre commençait à remettre à la mode. Un petit détail prouvera +combien il escomptait la victoire: un souper de trente couverts avait été +par lui commandé chez Véfour, restaurateur voisin, sous le péristyle, +en face du théâtre, le soir de la première, pour célébrer le succès +nouveau, original et désiré de Zola, auteur comique! Ce fut un souper de +funérailles. Mais, avec sa robuste placidité, Zola parut indifférent et +calme. Il supporta la douche sans broncher. C'était un four? Eh! bien! +soit! après? Il restait toujours l'homme qu'il était. Les presses de +Charpentier attendaient, et un nouveau chef-d'Å“uvre était tout prêt +pour boucher ces mâchoires hurlantes. Il ne maudit ni le parterre, ni la +critique: il ne voulut, cependant, pas reconnaître qu'il s'était fourvoyé. +Il ne consentit même pas à confesser son infériorité dans le genre +plaisant. + +Comme à tous les esprits puissants, aux vastes pensées, la blague, qui est +la classique _vis comica_ dégénérée, lui échappait. Il n'était pas le +maître du rire. Le sens du drôle lui faisait défaut. Il n'est pas le seul +qui ait cette lacune du risible. Victor Hugo, même au 4e acte de _Ruy +Blas_, même dans ses plus grands efforts pour être plaisant, n'a jamais pu +arriver à ce résultat que le premier turlupin venu obtient si facilement, +au théâtre: faire rire! Il est faux que que le plus puisse être le moins. +Défense au Mont-Blanc de se rapetisser et de devenir monticule. S'il est +impossible à la grenouille de s'enfler jusqu'à devenir bÅ“uf, le bÅ“uf ne +peut même pas tenter de se réduire au point de devenir grenouille. Être +comique est un don. Les plus grands génies n'ont pu l'acquérir, même +au prix des plus vigoureux efforts. Le pitre et le clown sont des +spécialistes. Talma, Frédérick-Lemaître et Mounet-Sully ne pourraient +faire ce qu'ils exécutent, le sourire sur les lèvres, ni entraîner les +mêmes applaudissements. Tous les jours, des écrivains rudimentaires, +des abécédaires de la littérature, des romanciers primaires et des +vaudevillistes illettrés, obtiennent le franc succès du rire. Ils +désopilent, et ils arrachent à la foule de contagieux accès d'hilarité, +sans qu'on puisse expliquer pourquoi leur papotage force à pouffer les +moins disposés, comme l'opium contraint au sommeil les plus tenaces +éveillés. Ce sont des choses qui rentrent dans l'inconnaissable. Tout au +plus peut-on dire que le pouvoir d'égayer les foules échappe aux grands +cerveaux, parce que la moquerie, la raillerie, la gaîté, ont leur siège +dans les parties honteuses de l'intellect. C'est une évacuation, le rire. +C'est le propre de l'homme, dit-on. Oui, comme l'adultère, la pédérastie, +le fanatisme, le crime, la méchanceté. L'animal ne rit pas, parce que +l'animal, même le tigre, est bon: pas plus féroce quand il dévore un +homme, par faim, que nous quand nous avalons une huître vivante, par +gourmandise. Ce n'est que l'esprit de malveillance qui anime le rieur. +Une personne qui trébuche, un mari qui souffre, un bossu qu'on maltraite, +voilà d'éternels sujets de rire. Toute la joie du théâtre français est là . +Sans Sganarelle cocu et Géronte bâtonné, il resterait peu de chose du +grand comique français. + +Ce n'est pas seulement le rire, mais l'ironie, qui fait défaut à l'homme +de génie, et aussi à l'homme seulement pourvu de talent. L'ironie, +traduisez en parisien la blague, est une modalité de l'esprit, +incontestablement inférieure. La bassesse humaine a la parodie pour +manifestation. Homère a déjà signalé cette honte et cette misère de +l'espèce, dans son abominable Thersite. Ils sont malheureux plus qu'on ne +le pense, ceux qui tournent tout en dérision, et qui rigolent devant ce +qui est digne d'admiration. Le diseur de bon mots, selon Pascal, est +toujours un mauvais caractère. Les écrivains qui furent des moqueurs ont +laissé, parfois, des Å“uvres impérissables, car ce sont de grands et +cruels génies que Rabelais, Molière, Voltaire, Beaumarchais; ils ont légué +surtout un déplorable héritage. Il ne faut, d'ailleurs, pas confondre les +grands railleurs avec les blagueurs subalternes. + +Il y a de l'amertume, au fond de la joyeuseté de nos vrais comiques. +Est-il rien de plus tragique que Molière, amoureux quadragénaire, rebuté +et déçu, mettant en joie le parterre, et les marquis aussi, aux dépens de +son Arnolphe, c'est-à -dire aux siens? L'autobiographie jouée de _l'École +des Femmes_ ne peut faire rire que du bout des lèvres ceux qui connaissent +Molière, qui l'aiment, et qui savent sa douleur d'amour. Dans plus d'une +pièce, il y a des rires, en certains passages, qui éclatent comme des +blasphèmes. + +Zola est un grand poète lyrique, un psychologue pénétrant, un historien +synthétique des mÅ“urs, un anatomiste audacieux des nerfs, des muscles, du +sang et des réflexes de la carcasse humaine; il est aussi un philosophe +humanitaire, un socialiste pacifique, un rêveur de paradis terrestres, +un constructeur de Tours de Babel collectivistes, où tous les ouvriers +confondus finiraient par s'entendre, sans parler la même langue; il est, +enfin, un grand écrivain coloré, majestueux, épique; sa place, dans le +Panthéon de la littérature moderne, est entre Hugo et Balzac, mais il ne +saurait être comparé, comme inspirant le rire, à Courteline, à Alphonse +Allais, à Tristan Bernard, et même au plus plat et au plus vulgaire des +vaudevillistes du Théâtre-Déjazet. Lui, qui ne pouvait que sculpter dans +le granit et tailler dans le marbre, il a eu le tort de vouloir se montrer +fabricant de breloques en toc. Son _Bouton de Rose_ est une erreur, une +bévue. + +Cette tentative, qu'il n'a d'ailleurs jamais renouvelée, a dû lui +démontrer, à lui si partisan de l'expérimentation scientifique, que l'art, +comme la force humaine, a des limites. Pareil aux grands fleuves, le génie +peut croître et se perdre dans l'immensité des océans; il lui est interdit, +en eût-il agrément et désir, de rebrousser son cours et de redevenir +ruisseau. Quand on a reçu en don la puissance merveilleuse de faire +résonner la lyre aux sept cordes sonores, il est malaisé, parfois même +il est impossible, d'y ajouter la crécelle et le mirliton. + +Zola semble démontrer, par l'inutilité de ses efforts à la scène et par +la persistance de ses insuccès réitérés, la vérité de la prétention des +«hommes de théâtre» de former comme une caste littéraire à part, un +sacerdoce spécial initié à certains rites, prêtres d'une Isis aux +mystères abscons. Ainsi, un vaudevilliste, un faiseur d'opérettes, un +confectionneur de revues serait un savant possédant une algèbre inconnue +des profanes? Le moindre bâtisseur de scénario deviendrait un architecte +aux épures mystérieuses, le membre d'une confrérie aux arcanes interdits. +Les «hommes de théâtre» seuls sauraient construire des ouvrages compliqués +et difficiles, destinés pourtant à être compris instantanément, à être +jugés de même, et du premier coup, par le grossier passant, par l'ignorant +stupide, par le convive sortant de table congestionné, par la marchande +des Halles au vocabulaire sonore, et par la femme élégante et sotte, +capable, ordinairement, de s'intéresser seulement aux chiffons ou aux +banalités de la conversation mondaine. Tout ce grand art, toute cette +technologie et toute cette esthétique supérieure aboutissant à se faire +comprendre des ignorants et des imbéciles? C'est le mystère de la foi +théâtrale! + +La scène serait un collège d'augures, d'où l'on ne saurait regarder la +foule sotte et crédule sans rire entre initiés, mais où l'on ne serait +admis à officier que dans des conditions particulières de savoir-faire, de +roublardise et de tour de main? Zola, comme Balzac, comme Flaubert, comme +les Goncourt, ne possédait pas, paraît-il, les capacités particulières +exigées pour être admis dans la confrérie. L'école dite naturaliste n'a +pas, il est vrai, en général, réussi au théâtre. Le roman fut plutôt son +champ de bataille et de victoire. La plupart des pièces de cette école +sont extraites de romans. Pourtant, l'on peut classer comme auteur +dramatique se rattachant au naturalisme, Henri Becque, dont les pièces +n'étaient pas des scènes de romans découpées, dialoguées et adaptées, +plus ou moins harmonieusement, au théâtre. Un maître auteur dramatique, +celui-là ! + +Il faut reconnaître aussi que tous les hommes n'ont pas des aptitudes +égales, ni surtout universelles. La scène exige, avant tout, l'action, la +synthèse parlante, remuante, l'ellipse de la phrase, et souvent de l'idée. +Un geste y remplace une explication, qui, dans un livre, exigerait +plusieurs mots, parfois plusieurs lignes. Le théâtre a donc des procédés +d'exécution et des moyens de réalisation du sujet conçu, ce sujet fût-il +le même, tout autres que ceux que réclament le livre, le roman. Il en +est de même dans les autres formes de l'art. Un violon et un pinceau, un +ébauchoir et un burin, sont des instruments d'art différents et produisent +des effets distincts par l'exécution. Mais l'artiste, apprenant à se +servir de ces outils variés, ne peut-il traduire, avec une même maîtrise, +avec des procédés distincts, son rêve, son idée, la nature par lui +surprise et interprétée? Léonard de Vinci, Michel-Ange, et la plupart +des grands artistes de la Renaissance n'ont-ils pas prouvé la dualité, +la multiplicité du génie? Il est probable, étant donnée une certaine +dynamique cérébrale, et en supposant rassemblés le don créateur, la +connaissance des moyens techniques, et l'énergie suffisante pour les +appliquer, qu'un même artiste pourrait être poète, dramaturge, philosophe, +romancier, peintre, sculpteur, musicien, orateur et architecte. Le domaine +de l'art, comme le champ de la science, ne s'est pas agrandi. Il est +difficile, aujourd'hui, d'être, comme au XVIe siècle, un Rabelais ou un +Pic de la Mirandole, un savant possédant toutes les connaissances de son +temps. La science, de plus en plus étendue, variée, infinie, exigera, de +plus en plus, des spécialistes, des gens cantonnés dans une étude, des +insectes de génie et de patience fixés sur une branche unique, et passant +leur existence à la fouiller, à la dénuder. Il n'en est pas de même en +matière artistique, en littérature surtout, où le progrès n'existe à peu +près pas, la matière et le travail restant presque toujours semblables. +Il y a un abîme entre le rapide de Marseille et le char qu'Automédon +dirigeait; la distance n'est pas grande qui sépare une églogue de Virgile +de la rencontre de Miette et de Silvère, au puits de _la Fortune des +Rougon_. + +Pourquoi tel artiste, tel privilégié susceptible de devenir un ouvrier +d'art, au lieu de demeurer un manÅ“uvre, s'adonne-t-il à une spécialité et +prend-il pour instrument la plume et non le pinceau, et inversement? + +Le hasard, l'imitation, les encouragements des camarades, dans l'art comme +dans les carrières nullement artistiques, où s'observe un choix analogue, +sans raison apparente ordinairement, décident de la localisation des +aptitudes. Zola aurait pu faire un auteur dramatique, égal au romancier +qu'il est devenu, mais il lui fallait, pour cela, concentrer son énergie +sur des sujets scéniques, préparer, étudier des actions et des caractères +susceptibles de se développer dans le cadre conventionnel et limité de +quelques heures de spectacle; il lui eût fallu aussi bander, vers un autre +but, cette arme de la volonté qu'il possédait plus que tout autre, et +viser, au lieu du roman, le théâtre. Il n'est pas douteux qu'il aurait mis +plus d'une fois dans le mille, l'adroit archer. + +Il fut détourné de ce but-là , d'abord par les difficultés, qu'on pourrait +nommer subjectives, de l'art théâtral, c'est-à -dire la trouvaille des +sujets, l'étude et le rendu des caractères, le choc des situations, le +mouvement des personnages et le choix de leurs faits et gestes, devant, +dans leur synthèse mimée et parlée, fournir l'analyse de leurs sentiments, +de leurs pensées, de leurs individualités. Ensuite, il rencontra, lui +barrant la route, les obstacles extérieurs et matériels, contre lesquels +plus d'une intention scénique s'est brisée net: la confection définitive +de la pièce, sa mise au point pour l'optique des planches, et enfin les +démarches, les attentes, les sollicitations et les tiraillements, avant +d'être joué, afin de l'être. + +La volonté n'est pas l'audace. Zola était un grand timide. Les fameux +«hommes de théâtre» sont généralement des gaillards résolus, sceptiques, +marchant carrément dans la vie, le chapeau sur l'oreille, ayant beaucoup +de l'aplomb du commis-voyageur, exhibant la crânerie du candidat +politique: voyez les deux Dumas, l'un exubérant, l'autre froid théoricien; +Scribe intrigant et souple; Victorien Sardou alerte et séduisant; Maurice +Donnay cambriolant l'Institut avec la pince-monseigneur de feu Salis; +Alfred Capus proclamant sa veine et faisant, avec ses allures félines, et +son sourire bénin, le fracas du joueur chançard, tous ces triomphateurs de +l'arène théâtrale sont des lutteurs rudement musclés, et dont pas un n'a +jamais eu froid aux yeux, ni crampe aux mollets. Zola n'était pas taillé +pour se mesurer avec ces Alcides du plateau, et il n'était pas surtout +disposé à leur disputer la place. Il ne pouvait supporter de paraître +combattre dans un rang secondaire. Il s'était reconnu, la vingt-cinquième +année sonnée, peu apte à devenir un poète lyrique de premier ordre: il +cessa d'écrire en vers; il plongea dans un tiroir, comme dans un bocal où +l'on conserve un embryon, ses poèmes avortés de _l'Amoureuse Comédie_, qui +lui avaient donné tant de joie, lors de la conception. Tournant le dos, en +apparence, au romantisme des _Contes d'Espagne_ et des _Orientales_, il +marcha, droit et triomphal, sur la voie qu'il venait de doter de cette +désignation neuve et sonore: le naturalisme. Là , il se sentait robuste et +maître. Rien ne pouvait l'arrêter, et les obstacles qu'il démolissait, +quand il ne voulait pas se donner la peine de les écarter, lui donnaient +la force et la confiance pour franchir ou supprimer ceux qu'il viendrait à +rencontrer par la suite. + +Il avait constaté son peu d'aptitude au roman-feuilleton. Un genre, +pourtant productif et susceptible d'agir sur les grandes masses de +lecteurs. _Les Mystères de Marseille_ furent son unique tentative en ce +genre. Il ne se sentait pas davantage la force de donner, chaque jour, +un article d'actualité, soit politique, soit littéraire. Il cessa donc +pareillement de faire du journalisme courant, car, bien qu'il ait beaucoup +écrit dans divers journaux, et qu'il ait collaboré à l'un des plus +répandus, _le Figaro_, il y fit plutôt ce qu'on nomme, et c'était un des +titres qu'il avait lui-même choisis, des «campagnes» que des articles dans +le goût de ceux des maîtres articliers. Ses correspondances littéraires, +au journal russe _le Messager de l'Europe_, où Tourgueneff l'avait +accrédité, les abondantes et massives colonnes de prose, qui contenaient +ses théories et ses argumentations sur le roman expérimental, sur les +documents humains dont il préconisait l'usage exclusif dans toute Å“uvre, +en bannissant l'imagination, bannissement qu'il n'appliqua pas toujours +à ses propres conceptions, c'étaient des pages de livres interrompues, +débitées en tranches et non du véritable journalisme. Le public ne s'y +trompa guère. Zola lui-même ne se fit aucune illusion sur son peu de +succès dans la chronique ou dans la critique. Si les articles, signés de +son nom retentissant, étaient recherchés par les directeurs de journaux et +regardés avec curiosité, c'est que sa renommée forçait l'attention. Des +pages, au bas desquelles flamboyait, comme une vedette, le nom de l'auteur +de _l'Assommoir_, ne pouvaient passer inaperçues. Le nom de l'étoile +attirait, mais bientôt la lourdeur de son jeu fatiguait et l'on trouvait +peu amusante la pédanterie du magister naturaliste. Zola professait +beaucoup. Il transformait le journal où il écrivait en chaire de collège, +et il faisait la classe aux lecteurs, aux élèves de lettres. Sa manière +se rapprochait de celle de Sarcey, mais avec moins de bonhomie et plus +de suffisance. Le public goûtait peu Zola journaliste et pion, et le +l'envoyait à ses romans. Il y retournait volontiers. Là où il n'obtenait +pas, du premier coup, l'excellence, il abandonnait la partie. Cet homme, +si admirablement doué d'énergie, et qui se montra si résistant à tous +les coups de la fortune, n'éprouvait pas le découragement, mais l'ennui, +l'indifférence pour l'entreprise où il sentait qu'il n'obtiendrait que +lentement, et peut-être jamais, la réussite. Remarquez qu'il ne s'agit +pas du succès même, de la foule applaudissant, acclamant, et de la +gloire venant poser sa couronne sur le front radieux de l'écrivain promu +grand homme. Zola ne renonça pas au roman parce que _Thérèse Raquin_, +_la Fortune des Rougon_, _la Curée_, _Son Excellence Eugène Rougon_, +_la Conquête de Plassans_, n'avaient eu qu'une chance relative, comme +vente, comme argent, comme classement parmi les livres célèbres. Il +persévéra jusqu'à l'éclatement de _l'Assommoir_, parce qu'il avait le +sentiment de sa vigueur, de sa supériorité. Très bon critique de lui-même, +il se jugeait sans indulgence ni parti pris. Bien avant que Coupeau et +Gervaise eussent lancé son nom aux quatre coins de l'univers lisant, il +s'était reconnu capable d'être un maître romancier, et il avait persévéré +dans sa tâche. Indifférent à l'indifférence, il avait laborieusement +entassé les chapitres sur les chapitres, les livres sur les livres, +attendant l'aube du succès, avec la confiance du laboureur traçant le +sillon, répandant ses semailles, et ne doutant pas de voir la semence +lever et le jour de la moisson venir. Il trouvait en lui-même cette +certitude. Pas une heure, il ne put douter de ses romans. Il continua donc +à en combiner l'ordonnancement, et à exécuter, scrupuleux architecte d'un +devis arrêté, le plan généalogique de la famille Rougon-Macquart, tel +qu'il l'avait conçu, tracé et décidé. + +Au théâtre, au contraire, il ne s'avançait que timidement, doutant des +autres et de lui-même. Il tâtonna dans cette voie, pour lui hasardeuse et +malaisée. Il s'y était, pourtant, engagé dès la prime jeunesse. Au collège, +à Aix, il avait écrit trois actes comiques; d'abord, un acte en prose: +_Enfoncé, le Pion!_ Il s'agissait d'un pauvre diable de maître d'études +courtisant une jeune femme, que lui enlevaient deux élèves de rhétorique. +Le triomphe de Don Juan collégien. Le Principal avait son rôle de +Cassandre. On le bernait et on le rossait. Cette Å“uvre enfantine, rancune +de potache, devait avoir un titre plaisant: _Un pion qui veut aller à +dame!_ Le novice auteur le changea comme trop long. _Enfoncé, le pion!_ +n'a d'ailleurs jamais vu l'aurore de la rampe, et demeurera, sans doute, +éternellement plongé dans les limbes des Å“uvres inédites. D'autres Å“uvres +infantiles, comme _Perrette_, d'après la fable de La Fontaine, où le +fabuliste avait un rôle dans la pièce, puis, un acte en vers: _Il faut +hurler avec les Loups_, font cortège aux Å“uvres juvéniles également +injouées, dans cet obituaire dramatique: _la Laide_, un acte en prose, +_Madeleine_, un drame en trois actes, présenté et refusé à l'Odéon, +au Gymnase, au Vaudeville, et qui jamais ne sut tenter un directeur. +Peut-être exhumera-t-on, un jour, ces enfants morts-nés? Le squelette +des manuscrits doit se retrouver; étant donnés le soin et +l'ordre de Zola, ils gisent certainement encore dans le tombeau des +tiroirs. Zola écrivit aussi, à l'époque de _Rodolpho_, quand il était +romantique ardent et pratiquant, le scénario d'un drame moyenâgeux, +_l'Archer Rollon_, qui ne fut jamais écrit. + +La première Å“uvre théâtrale de Zola jouée fut un drame, tiré de son +roman: _les Mystères de Marseille_. Cinq actes, en collaboration avec son +camarade Marius Roux. La première représentation eut lieu au théâtre du +Gymnase, à Marseille, direction Bellevent, le 6 octobre 1867. Zola y +assistait. Il écrivit à son collaborateur, resté à Paris, le lendemain de +la première: + + C'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute complète, ce + soir. Comme je te l'ai dit dans ma dépêche, le commencement de la + pièce a bien marché. Les tableaux: _les Aygalades_ et _le Crime_ + n'ont pas donné ce que nous attendions, et, dès lors, la pièce a + langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin... + +Les sifflets furent plus nombreux que les applaudissements. La pièce ne +fut jouée que quatre fois. Zola, peu encouragé par ce début, pendant +plusieurs années, ne chercha pas à tenter la fortune scénique. + +Le 11 juillet 1873, il donna, au théâtre de la Renaissance, dirigé par +Hostein, _Thérèse Raquin_, pièce tirée du roman. Le livre avait eu un +succès relatif, le drame fut un four complet. Neuf représentations, le +directeur en faillite, et le théâtre, après avoir fermé ses portes, +changeant de genre et faisant sa réouverture avec l'opérette, tel fut le +bilan désastreux de cette opération. Mme Marie Laurent jouait pourtant +magistralement la paralytique, et la pièce était suffisamment bien montée. +Je me souviens vaguement de l'impression de la première, à laquelle +j'assistais: elle fut plutôt pénible, bien qu'il y eût deux ou trois +scènes très fortes, d'un grand effet. + +L'année suivante, Zola fit jouer au théâtre Cluny une comédie, peu gaie, +car la maladie et la mort y tenaient trop de place, intitulée _les +Héritiers Rabourdin_, trois actes. Rien que le choix de ce théâtre de +quartier indique le peu de crédit de Zola sur la place dramatique. Il +avait présenté sa pièce au Gymnase et au Palais-Royal. Refusée, la comédie +fut prise par M. Camille Weinschenk, qui la monta de son mieux. _Les +Héritiers Rabourdin_ n'atteignirent pas la vingtième représentation. + +_Bouton de Rose_ et _les Héritiers Rabourdin_ sont les deux Å“uvres +théâtrales de Zola, originales et sans collaborateur. Il n'écrivit plus +rien pour le théâtre depuis. Mais plusieurs de ses romans furent mis à la +scène, et non sans succès. Ses collaborateurs-adaptateurs, MM. William +Busnach et Benjamin Gastineau, s'acquittèrent habilement et fructueusement +de leur tâche. Ces drames réussirent tous, bien qu'avec des fortunes +diverses. _L'Assommoir_, dont Zola avait écrit et revu le scénario, +plusieurs fois repris, à l'Ambigu et au Châtelet, fut le plus durable +succès: le rôle de Coupeau fut joué successivement par Marais, Gil-Naza, +Auvray-Guitry, et toujours l'effet en fut considérable. À l'étranger, +cette pièce réussit extraordinairement. En Angleterre, soutenue par les +sociétés de tempérance et d'autres confréries de «teetotalers», elle +est considérée comme ayant une portée moralisatrice. _Nana_, où Massin +apparaissait hideuse, avec le visage boursouflé par la petite vérole; +_Pot-Bouille_, _le Ventre de Paris_, furent également joués avec un nombre +de représentations auquel Zola, sans collaborateur, n'était pas habitué. +_Germinal_, d'abord interdit, fut transporté sur une scène de quartier, +aux Bouffes du Nord. Zola eut une collaboration musicale importante: +le compositeur Alfred Bruneau donna à l'Opéra, _Messidor_, en 1897; à +l'Opéra-Comique, _le Rêve_ et _l'Attaque du Moulin_, d'après la nouvelle +des Soirées de Médan qui fut reprise, avec la grande artiste Delna, à la +Gaîté, en 1907. + +De son roman _la Curée_, il tira, pour Sarah-Bernhardt, une pièce portant +le titre de l'héroïne, _Renée_, qui ne fut pas jouée. + +Zola n'avait pas tout à fait abdiqué ses prétentions d'auteur dramatique, +malgré ses insuccès du début. Il raisonnait, toutefois, ses aptitudes +théâtrales et ses chances de réussite: + + Il y a, au théâtre, un élément essentiel dont il faut toujours tenir + compte, disait-il à un journaliste l'interviewant à la veille de la + représentation du _Ventre de Paris_, au Théâtre de Paris (ancien + Théâtre des Nations, puis Théâtre Sarah-Bernhardt): c'est le succès. + On n'est pas un bon auteur dramatique si l'on n'a pas de succès. + Pour l'obtenir, il faut de la persévérance, il faut accommoder son + tempérament et son talent à certains goûts du public. J'admets très + bien qu'on fasse une première pièce, et même une seconde, qui ne + réussiront pas, mais on ne peut en écrire de mauvaises toute sa vie. + Je suis condamné à écrire des romans pendant cinq ou six années + encore. Je dois terminer une série de vingt volumes sur les + Rougon-Macquart. Mais le roman ne m'intéresse plus autant, + aujourd'hui. Il me semble que j'ai été jusqu'au bout du plaisir que + ce travail pouvait me procurer. Aussi, ma série terminée, si j'ai + encore assez de jeunesse et d'énergie, je me mettrai au théâtre, qui + m'attire beaucoup. Je crois qu'il y a là une foule d'expériences + curieuses à tenter, des milieux inexplorés à mettre à la scène, + une conception plus large de la vie à développer que celle que l'on + trouve chez nos auteurs contemporains, d'autres passions à étudier que + l'éternel adultère. + +Zola avait raison. Le théâtre moderne aurait tout à gagner à sortir un +peu des alcôves, et à intéresser la foule à autre chose qu'à la banale +aventure sexuelle. Or, l'auteur de _Thérèse Raquin_, dont le point de +départ était, d'ailleurs, un adultère, mais fortement rehaussé par le +crime, et surtout par le châtiment de la conscience, l'Å“il de Caïn, n'eut +ni le temps, ni l'occasion, ni sans doute aussi la force, de tenter cette +rénovation. Nous attendons encore le Messie dramatique qui viendra +bouleverser magnifiquement la scène, et changer en câbles neufs les +ficelles usées, rajeunissant les vieilles conventions et les situations +caduques. + +S'il n'a pu faire seul une bonne pièce, plaisant à la foule et intéressant +les lettrés, ce qui est le double event à tenter, Zola a, du moins, +formulé de curieuses et souvent justes théories sur le théâtre. +_Le Naturalisme au théâtre_ et _Nos Auteurs dramatiques_ sont deux +volumes, composés principalement d'articles de critique parus dans +_le Bien Public_, et _le Voltaire_, arrangés, corrigés, recousus bout à +bout, qui contiennent, à côté de vantardises et de prophéties, par trop +mirobolantes, sur le théâtre naturaliste et son avenir, des jugements +justes et des opinions fort sages. + +En ce qui concerne son collaborateur Busnach, mort en 1907, auquel il +rendait un hommage mérité, Zola disait à un confrère le questionnant: + + Je ne prends pas la responsabilité littéraire des pièces que + M. Busnach a tirées de mes romans. Je reste dans la coulisse et je + suis l'expérience avec curiosité. Dans ces pièces, en vertu de mon + principe que le succès est un élément essentiel, au théâtre, de + grandes concessions sont faites aux habitudes et au goût du public. + Nous brisons la logique des personnages du roman pour ne pas inquiéter + les spectateurs. On introduit des éléments inférieurs de comique et + des complications dramatiques. Enfin, on développe une mise en scène + pompeuse pour fournir un beau spectacle à la curiosité de la foule. + Cependant, ces drames contiennent l'application de quelques-unes + des idées nouvelles que je défends. M. Sarcey, qui a recherché toutes + les occasions d'attaquer _l'Assommoir_, était obligé de reconnaître + que la représentation des drames tirés de mes romans avait porté un + coup funeste à l'ancien mélodrame, qui ne pouvait plus s'en relever. + +Et Zola, à plusieurs reprises, revenant sur cette opinion du critique du +_Temps_, redisait: + + Malgré l'introduction d'éléments inférieurs, il faut avouer, comme + l'a reconnu Francisque Sarcey, que les drames tirés de mes romans + contiennent plus de vérité humaine, d'une part, et aussi plus de + pittoresque et de modernité dans les tableaux mis en scène. + +Il y eut des polémiques intéressantes et amusantes entre Sarcey et Zola. +Celui-ci reprochait notamment au critique du _Temps_ de ne pas être +«documenté» et de commettre des bévues et des anachronismes dans ses +appréciations. Sarcey opposait à Zola les bourdes qui lui avaient échappé, +comme à tout le monde, et dont quelques-unes sont devenues légendaires. +Il les énumérait malicieusement: + + Est-ce à M. Zola à me reprocher l'anachronisme d'avoir parlé de + Florent revenant de la Nouvelle-Calédonie, en 1858, alors que ce + furent les condamnés de la Commune, et non ceux de Décembre 51, qui + furent envoyés à Nouméa,--et il ajoute assez rudement: lui, qui nous + a décrit un soldat rentrant, en 1815, coiffé du képi d'ordonnance, + ne se souvenant plus que le képi est contemporain de l'expédition + d'Afrique; lui, qui nous montre une jeune fille se promettant, en + 1810, «de ne jamais épouser quelque maigre bachelier, qui l'écraserait + de sa supériorité de collégien et la traînerait, toute sa vie, à la + recherche de vanités creuses». Des bacheliers en 1810? Vous n'y songez + pas, mon cher confrère! A cette même date, 1810, vous faites tuer + l'amant d'Adélaïde par un douanier, «juste au moment où il entrait en + France toute une cargaison de montres de Genève», et Genève, en ce + temps-là , faisait partie du territoire français, c'était le chef-lieu + du Léman. N'est-ce pas vous encore qui avez fait, en 1853, apercevoir + à Hélène, du haut du Trocadéro, la masse énorme de l'Opéra de Garnier, + qui n'était pas encore sorti de terre? N'est-ce pas vous qui avez + entendu chanter le rossignol en septembre?... + +Le malicieux et pionnesque Sarcey reproche encore à Zola la phrase +suivante: + + Ils se mirent tous les trois à pêcher. Estelle y apportait une + passion de femme. Ce fut elle qui prit les premières crevettes, + trois petites crevettes roses. + +Le citateur caustique fait suivre l'extrait fâcheux de cette mercuriale, +évoquant la bévue classique de Jules Janin: + + Vous n'êtes pourtant pas sans savoir que les crevettes ne sont roses + que dans les mers où le homard revêt la pourpre du cardinal. Mais vous + aviez mis «roses» sans y attacher d'autre importance, peut-être parce + que le rose est une couleur gaie, parce qu'elle vous plaît davantage, + comme vous avez, autre part, attribué aux prunes une «délicate odeur + de musc», parce que le musc vous rappelle des sensations agréables, + et que ce sont là des détails qui n'ont point de conséquence. Ce qui + est essentiel à la peinture du caractère d'Estelle, c'est qu'elle + cherche des crevettes avec une passion de femme, et qu'elle mange des + prunes avec concupiscence. Maintenant, que ces crevettes soient grises + ou roses, que ces prunes sentent le musc ou tout bonnement la prune, + voilà qui est indifférent. Je m'embrouille sur les sexes (Sarcey + avait, dans son compte rendu du _Ventre de Paris_, qualifié de petite + fille le jeune personnage qui réconcilie, au 6e tableau, sa mère avec + sa grand'mère, et qui était un garçon dans la pièce, bien que joué par + une fillette, la petite Desmets), vous vous trompez sur les couleurs + et les odeurs, nous sommes à deux de jeu. Mais pourquoi ce qui est, + chez vous, noble indépendance de l'homme de génie, vis-à -vis de la + vérité, serait-il, chez moi, simple bafouillement? Et remarquez, + mon cher confrère, que, si ces petites inadvertances étaient aussi + condamnables que vous le dites, elles le seraient bien plus dans un + roman naturaliste que dans une critique de théâtre, qui n'affiche + point de prétention à une minutieuse exactitude dans le détail. + +Sarcey avait raison. Des erreurs, des méprises, des confusions d'époques, +peuvent se produire dans tous les ouvrages, et ne sauraient leur ôter tout +mérite. On doit négliger leur insignifiance. Comme le dit Sarcey, ce n'est +pas parce que les crevettes seraient désignées sous leur couleur naturelle, +grise ou plutôt opale, que la précocité gourmande d'Estelle se trouvera +plus ou moins bien dépeinte et cessera d'être portée à la connaissance du +lecteur, ce qui était le but cherché. On abusait beaucoup, autrefois, dans +les revues littéraires, de la poursuite des anachronismes, des sottises, +des coqs-à -l'âne échappés aux journalistes les plus en renom. Parfois, +ces bévues, bruyamment signalées, étaient tout simplement des coquilles +d'imprimerie, par exemple, en matière d'anachronisme dû à un chiffre +retourné ou changé. Ces terribles corrigeurs de textes mettaient un pauvre +diable de correcteur d'imprimerie en posture de perdre son emploi. Mais +ici, le reproche d'inexactitude, renvoyé à Zola se targuant de sa +documentation, était un procédé piquant de polémique. + +Les rieurs furent du reste du côté de Sarcey. Si j'évoque ce duel de plume +entre le romancier-dramaturge et le critique célèbre, c'est que le coup +de massue asséné par Zola, dans _le Figaro_, sur la «caboche» de Sarcey, +demeure, le livre en gardant la trace, tandis que, pour retrouver la +riposte du journaliste, il faut aller fouiller la collection du _Temps_ +et relire le feuilleton du 7 mars 1887. N'est-il pas juste qu'à côté du +réquisitoire de Zola le livre, à son tour, garde la trace du plaidoyer de +Sarcey? + + Vous prétendez, écrivait donc le critique du _Temps_, que j'ai + accueilli avec rudesse et mauvaise humeur _l'Assommoir_, à son + origine, et que, plus tard, averti par le succès du drame, après + les 300 représentations qu'il avait obtenues, je l'ai tenu pour un + chef-d'Å“uvre. Ni l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sont + conformes à vérité. Il est facile de me mettre en contradiction avec + moi-même, en prenant, tantôt dans la première partie de mon article, + qui est fort élogieuse, et tantôt dans la seconde, qui est de vive + critique. Vous le faites, sans y prendre garde, car vous avez ce + réalité, de ne voir que les images qui s'en impriment dans votre + cerveau. Ce sont les visions qui se forment en vous-même que vous + observez, et d'un Å“il qui les grossit démesurément. + + Vous parlez toujours de la vérité vraie, et vous êtes un homme + d'imagination, qui prend pour vérité les hallucinations écloses + d'une cervelle toujours en mouvement. + + C'est ainsi que, dans _Nana_, vous nous avez peint des mÅ“urs de + théâtre qui nous ont si fort étonnés, nous qui vivons dans ce milieu + spécial. C'est ainsi que, l'autre soir, au Théâtre de Paris, vous + avez vu, à la scène de l'enfant, toute une salle debout et battant + des mains, quand nous autres, qui ne sommes point naturalistes, nous + l'avons vue battre des mains, tout tranquillement assise, comme c'est + l'habitude. + + Il y a quelques années, vous donniez, à Cluny, une comédie qui avait + pour titre: _les Héritiers Rabourdin_. La pièce n'avait pas trop bien + marché le premier soir, et mes confrères, non plus que moi, nous + n'avions pu dissimuler l'insuccès. Vous m'écrivîtes pour me prier d'y + retourner, m'affirmant que le grand public, le vrai, avait cassé notre + arrêt, qu'il emplissait la salle tous les soirs, et qu'il riait de + tout son cÅ“ur. Je me rendis à votre invitation, et, pour vous faire + la partie belle, je choisis un dimanche. La salle, hélas! était aux + trois quarts vide, et du diable si j'ai entendu personne rire. Mais + je ne doute pas que vous, de ces yeux qui sont toujours tournés en + dedans sur votre désir, vous n'eussiez vu la salle comble, et que + vous n'eussiez entendu, de vos oreilles ouvertes à l'écho de votre + pensée, ses universels éclats de rire. + + Vous avez un talent si merveilleux que vous réussissez parfois à + imposer comme vraies ces chimériques visions de votre esprit; vous + nous faites illusion au point que, sur votre foi, nous croyons voir + toutes roses les crevettes à qui la nature a oublié de donner cette + jolie couleur. Ce n'est pas une raison pour railler les malheureux + qui les voient grises. + + Et maintenant, mon cher Zola, parlons un peu plus sérieusement, si + vous voulez. Cette polémique, attardée sur des vétilles, n'est digne + ni de votre grand talent ni, j'ose le dire, de la situation que le + public a bien voulu me faire dans ce petit coin de la littérature, où + j'exerce la critique. Nous valons mieux que cela l'un et l'autre, et + permettez-moi de m'étonner que vous ne l'ayez pas senti. J'ai eu, + depuis près de trente années que j'écris dans les journaux, affaire à + tous les maîtres du théâtre contemporain. Mes feuilletons ne leur ont + pas toujours plu, cela va sans dire. Quelques-uns m'ont fait l'honneur + de s'en expliquer avec moi; aucun n'a eu le mauvais goût d'afficher + pour mes critiques, justes ou fausses, un impertinent mépris. Aucun ne + m'a parlé du peu d'aplomb de ma «caboche», aucun ne m'a dit que je + torchais mes articles sur un coin de table. Ils m'ont pris au sérieux, + parce qu'ils étaient convaincus que je parlais sérieusement de choses + que je tenais pour sérieuses. + + Comment! Vous qui savez le prix du travail, vous qui avez conquis + lentement, par un labeur acharné, une des plus grandes renommées de + ce temps, comment se fait-il que vous affectiez de traiter ainsi + par-dessous jambe, un homme qui, lui aussi, n'a dû qu'à trente + années d'études, sévèrement et patiemment poursuivies, une influence + laborieusement obtenue et laborieusement gardée? Vous êtes surpris de + cette influence; vous n'en pénétrez pas les causes; je m'en vais vous + les dire, ne fût-ce que pour justifier les lecteurs du _Temps_ qui me + l'accordent. + + Eh bien! mon cher Zola, c'est que, sur la question du théâtre, je + suis, pour me servir de votre langage, très _documenté_. Oui, sans + doute, il m'arrive d'appeler du nom d'Emmeline un personnage que + l'auteur a nommé Emma, et de faire, en l'appelant Berthe, l'éloge + d'une chanteuse de café-concert qui se nomme Gilberte. Prével en + tressaille d'horreur, et relève gravement, sur ses tablettes, cette + grosse méprise. C'est affaire à Prével; que lui resterait-il s'il + n'avait cette exactitude dans le détail? Mais, si je suis coutumier + de ces inadvertances, encore qu'elles soient moins fréquentes qu'on + ne l'a dit, il n'y a pas de pièce un peu importante que je n'aie vue + trois ou quatre fois, même les vôtres, que je n'aie lue ensuite. + J'examine, à chaque représentation, les manifestations du public, + tantôt me confirmant dans mon idée première, tantôt revenant sur mon + impression première. Il n'y a pas d'artiste que je n'aie étudié dans + tous ses rôles; je les suis partout et lorsque le moindre d'entre eux + me demande d'aller le revoir, dans n'importe quel boui-boui, je m'y + rends, toute affaire cessante. J'ai subordonné ma vie tout entière au + théâtre, et l'on m'y voit tous les soirs devant que les chandelles + soient allumées, ou, pour ne pas effaroucher vos scrupules de + naturaliste, avant que le gaz de la rampe soit levé, et je ne m'en + vais que lorsqu'il est éteint. + + Le public le sait, et voilà pourquoi il a confiance. Il sait encore, + ce public, que je suis toujours de bonne foi, et je n'y ai même aucun + mérite. J'aime le théâtre d'un amour si absolu que je sacrifie tout, + même mes amitiés particulières, même, ce qui est plus difficile, mes + répugnances, au plaisir de pousser la foule à une pièce qui me paraît + bonne, de l'écarter d'une autre qui me semble mauvaise. Il m'est + arrivé dix fois de dire en prenant la plume: il faudra que je + m'observe aujourd'hui, que je passe légèrement sur tel ou tel détail, + que je dérobe de mon mieux le secret de telle ou telle défaillance. + Une fois la plume à la main, il y a en moi comme un démon qui la + précipite sur le papier, et je suis stupéfait en me relisant, le + lendemain, dans le journal, de voir que la vérité m'a échappé, à mon + insu, de toutes parts. + + Cette vérité, je ne me contente pas de la dire, je tâche de la + prouver. J'expose loyalement les raisons de mes adversaires; je donne + aussi les miennes, et je les donne avec une abondance, avec une + insistance qui paraissent souvent fatigantes aux beaux esprits. Ma + passion serait de démontrer l'évidence; je reprends dix fois, s'il le + faut, un développement, et ne m'arrête que lorsque je sens qu'il me + sera impossible d'être plus clair et plus convaincant. + + Je le fais dans une langue de conversation courante dont vous souriez. + Souriez, mon cher confrère, cela m'est égal. Je n'ai point de + prétention au style, ou, pour mieux dire, je n'en ai qu'une. Boileau + disait en parlant de lui: + + «Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.» + + Eh bien! moi, ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose. + + Vous m'avez invité à faire mon examen de conscience; vous voyez que + je vous obéis. Oui, j'ai, dans le cours de ces trente années, commis + quelques sottises et laissé échapper beaucoup d'erreurs. Je me suis + souvent trompé; ceux-là seuls ne se trompent jamais qui n'ont pas le + courage d'avoir un avis, et je suis toujours du mien, ce qui n'est + peut-être pas un mérite si commun. Mais il ne m'en a jamais coûté de + reconnaître une méprise, et j'ai toujours réparé de mon mieux les + torts que j'avais pu avoir. Il y a tel artiste qui n'a dû l'ardeur + avec laquelle je l'ai poussé qu'à un mot malheureux qui m'était + échappé, dans un feuilleton, et dont j'avais trop tard mesuré + l'injustice. + + Et voilà pourquoi le peuple de Paris, ce peuple que vous revendiquez + pour vous, que vous appelez, comme nos anciens rois, mon bon peuple + de Paris, voilà pourquoi il témoigne d'une certaine confiance dans + l'honnêteté et la justesse de mes appréciations, voilà pourquoi il + veut bien m'accorder, dans la critique de théâtre, une certaine + autorité. + + Rassurez-vous, mon cher confrère. Cette autorité, je n'en userai pas + pour vous barrer le passage, pour obstruer, comme vous dites. Aussi + bien serait-ce peine inutile. Le public n'est pas si idiot que vous + dites, et il sait bien aller, sans moi et malgré moi, où il s'amuse. + Si jamais vous écrivez, au théâtre, une Å“uvre qui le prenne par les + entrailles, j'aurais beau me mettre en travers, le public me passerait + sur le corps pour aller l'entendre. + + Mais, croyez-le bien, je me rangerais d'abord et sonnerais la fanfare + sur son passage. Votre ami Alphonse Daudet vient de donner à l'Odéon + une pièce qui soulève, sans doute, beaucoup d'objections, mais où se + trouvent quelques scènes extrêmement bien faites, et d'autres qui ont + un ragoût de nouveauté piquante; c'est lui qui l'a écrite tout seul, + répudiant ces collaborations derrière lesquelles on peut se replier, + en cas d'insuccès, et battre en retraite. Est-ce que je ne lui ai pas + le premier battu des mains? Je ne suis pas occupé de savoir si son + drame était en opposition avec mes théories. Mes théories! mais je + n'en ai qu'une, c'est qu'au théâtre il faut intéresser le public. Peu + m'importe à l'aide de quels moyens on y arrive. Ces moyens, je les + examine, je les analyse; c'est mon métier de critique. Mais pourquoi, + diantre! en repousserais-je un de parti pris? + + Non, mon cher Zola, je ne suis pas si exclusif que vous feignez de + le croire. Je suis convaincu, pour ma part, qu'un jour vous vous + emparerez du théâtre; ce ne sera pas de prime saut, comme Dumas, par + exemple, qui a fait _la Dame aux Camélias_, un chef-d'Å“uvre, sans y + songer, en se jouant, conduit par ce mystérieux instinct qu'on appelle + le don. Vous y aurez plus de peine, mais à des qualités d'artiste + de premier ordre vous joignez une ténacité invincible; vous savez + vouloir. + + Laissez donc, pour le moment, Busnach vous gagner, au petit bonheur, + tantôt la forte somme, tantôt un simple lapin, avec vos livres + adroitement découpés en pièces. Ne vous mêlez de cette besogne + subalterne que pour apprendre les procédés du théâtre; prenez-en + patience et des succès qui n'ajoutent rien à votre renommée, et des + échecs qui n'entament point votre gloire. Arrivez-nous un jour avec + un drame écrit par vous, et soyez assuré que, s'il est vraiment ce que + j'espère, ce n'est pas moi qui ferai obstruction. + +Le théâtre n'a été qu'un accident répété, une série d'à -coups dans +l'existence de Zola. Le romancier a tout absorbé en lui. Un +romancier-poète et un romancier-philosophe aussi. Dans ses derniers +ouvrages, il était devenu utopiste humanitaire, fouriériste et +phalanstérien, et, pour le peuple des travailleurs, qu'il aristocratisait, +pour l'ouvrière surtout, qu'il métamorphosait, du bout de sa baguette +de magicien de l'écriture, comme dans le conte de fées de Cendrillon, +en princesse aux splendides costumes roulant carrosse vers des bals +perpétuels, il bâtissait de superbes châteaux en des Espagnes socialistes. + +Par le roman, on pourrait dire par un roman, il s'est emparé de l'opinion, +après une longue attente et un stage laborieux. Il n'a pu, cependant, +conquérir, vivant, la grande, l'incontestable et unanime popularité. Il +n'a pas été de ces privilégiés de la renommée que la foule ne se contente +pas d'admirer par ouï-dire et d'acclamer par imitation, mais qu'elle +connaît, qu'elle lit, qu'elle applaudit, qu'elle célèbre en connaissance +de cause. Je ne crois pas qu'il ait jamais l'innombrable quantité de +lecteurs que charma et que conquiert encore Alexandre Dumas, tout démodé +et vieillot qu'il semble devenu aux yeux myopes de l'aristocratie lisante. +Les journaux démocratiques et les livraisons illustrées savent la +réalité de la popularité persistante des _Trois Mousquetaires_ et de +_Monte-Christo_. Les événements qui ont accompagné l'affaire Dreyfus ont +sans doute fait pénétrer le nom de Zola dans les milieux non lettrés, +où il était peu ou mal connu. On l'a estimé, salué, pris pour patron de +groupes d'études collectivistes et proclamé grand citoyen dans des groupes +militants, où d'ordinaire les écrivains sont dédaignés, où les romanciers +surtout sont traités en amuseurs frivoles, en non-valeurs pour un parti, +des fantaisistes bons tout au plus, parmi les combattants de la Sociale, +à incorporer dans la musique. Si la participation considérable de Zola au +mouvement dreyfusiste, si ses attaques, ses procès, ses condamnations ont +fait sonner son nom, là où il n'avait que tinté faiblement, si, dans les +masses politiciennes, on l'a prononcé désormais avec respect, ce nom qu'on +accompagnait plutôt, auparavant, d'épithètes irrévérencieuses et injustes, +s'il a cessé d'être méconnu par un public hostile qui ne l'avait pas lu, +et par ouï-dire le considérait comme un réactionnaire et un pornographe, +sa gloire ne s'en est pas sensiblement accrue. Les liseurs populaires ne +sont pas venus en aussi grand nombre qu'on aurait pu le supposer. Les +livres de Zola sont trop forts, je ne dis pas trop beaux, mais trop +lyriques, pour le peuple. Ils sont d'une facture qui dépasse la faculté +lisante de la plupart des lecteurs de romans-feuilletons. Ils manquent de +l'intérêt dramatique et du mouvement que recherche cette clientèle. La +description l'assomme. Elle la saute le plus souvent. Le lecteur ordinaire +veut de l'action, des faits, des scènes vives, des coups de théâtre, des +personnages tout d'une pièce, expliqués en deux lignes, aux portraits +enlevés en quatre traits. La poésie des romans de Zola est au-dessus de +l'intellect du populo, et sa philosophie, sa philanthropie et sa doctrine +de l'amour régénérant l'humanité, lui donnant le bonheur sur terre, est à +côté de la mentalité des classes, plus habituées à agir qu'à réfléchir, +et surtout qu'à rêver. Le lyrisme et le socialisme de Zola ne sauraient +éveiller la passion chez les foules, et plus d'un de ces lecteurs +provoqués par le tapage de l'affaire Dreyfus, laissant tomber le livre, +avec un bâillement, aura considéré son auteur, dans les deux sens, au +figuré et au propre, ainsi qu'un endormeur. + +Quant à la classe plus éduquée, dédaigneuse des vulgarités du roman +d'aventures et d'intrigues, le vrai public zoliste, l'Affaire, toujours +Elle! l'a dispersée, épouvantée. Il y a des milieux où l'on n'oserait plus +ouvrir un roman de Zola. Cela passera, c'est certain, mais, au moins quant +à présent, l'on peut dire que la popularité de l'auteur a subi un arrêt, +et qu'il n'a pas encore bénéficié de la gloire sereine et quasi +sur-terrestre de Victor Hugo. + +Combatif à l'excès, Zola aura été, de son vivant, excessivement combattu. +Ses livres ont eu, pendant vingt-cinq ans, une vogue considérable, et ont +beaucoup fait parler d'eux, de leurs personnages, de leur auteur. Mais +il faut noter que quelques-uns se sont très peu vendus; si l'on prend le +débit commercial comme criterium de la renommée d'un écrivain, Zola a eu +cette renommée intermittente et variable. Le public, qui achète, a paru +faire tri, et établir une hiérarchie parmi ses divers romans. Ainsi, _la +Conquête de Plassans, l'Å“uvre, l'Argent, la Joie de vivre, le Rêve, Son +Excellence Eugène Rougon_ et _la Fortune des Rougon_ y sont toujours +restés loin du magnifique total d'éditions obtenu par les autres ouvrages. +C'est _la Débâcle_, qui tient la tête avec 218 mille exemplaires +(en 1907). _Nana_ vient ensuite avec 204 mille. L'avance que ces deux +livres ont sur tous les autres, et même sur _l'Assommoir_ (157 mille), +peut s'expliquer par le sujet, pour _Nana_, par l'actualité et les +polémiques, pour _la Débâcle_. La vente n'a toutefois pas grand rapport +avec l'art; la supériorité d'une Å“uvre ne tient pas au débit du papier; +le total des recettes ne saurait servir à un classement esthétique. Ces +chiffres, précisant le goût du public, se modifieront probablement avec +le temps. Il se produit, au cours des ans, de si profonds changements +dans les appréciations littéraires. Il est à peu près certain que les +lecteurs de la seconde moitié du XXe siècle ne se préoccuperont guère +des théories du «Naturalisme» auxquelles Zola attachait si grande +importance. On se demandera: le Naturalisme? qu'est-ce que cela voulait +bien dire exactement? On peut même déjà se poser la question. + +Ethymologiquement, et logiquement aussi, ce terme devait signifier: retour +à la nature. Le mot «réalisme» convenait peut-être mieux aux écrivains, +qui se proposaient, comme Zola, de montrer l'humanité telle qu'elle était, +et non pas telle qu'elle devrait être. On peut noter que, dans ses +derniers ouvrages, Zola a pris le contre-pied du «naturalisme», puisque, +dans _Fécondité, Travail, Vérité_, il dépeint une humanité idéale, des +personnages hors nature, se mouvant dans des situations et dans des +milieux, non plus réels, mais tels que l'auteur et ses coreligionnaires +souhaiteraient d'en rencontrer, d'en créer. + +Les vrais réalistes, ancêtres de nos naturalistes, ce sont, d'abord, le +puissant et encyclopédique Diderot, le créateur de la tragédie bourgeoise; +le plat et incolore La Chaussée; ensuite les romanciers, aux peintures +triviales et aux aventures souvent libertines, de la fin du XVIIIe siècle +et du commencement du XIXe; les chansonniers poissards, les vaudevillistes +du Caveau; Restif de la Bretonne, Pigault-Lebrun, puis Auguste Lafontaine, +Paul de Kock, beaucoup trop dédaigné présentement, et à qui ses vulgarités +d'expressions et ses scènes d'une crudité trop réelle ont fait le pire +tort; Henry Monnier, l'inventeur du bourgeois type du XIXe siècle, +personnage considérable de la comédie et du vaudeville modernes, reproduit +par tous les auteurs, et devenu le principal rôle du répertoire de Labiche, +de Gondinet, de Gandillot, de Feydeau. Un portrait d'après nature, ce +Joseph Prudhomme, dont un acteur de grand talent, Geoffroy, donna cent +copies. Enfin, Champfleury, Duranty et Gustave Flaubert, voilà les +réalistes, les véritables naturalistes. + +Balzac est à part: comme Zola, c'est un romantique, un poète en prose, +un faiseur d'épopées, l'Homère en robe de moine, vagabondant, puis +se claustrant à travers la France, d'une Iliade dont les Achille et +les Hector sont des usuriers, des avoués, des journalistes, des +commis-voyageurs, des apprentis ministres, des bandits, des commerçants, +des grands seigneurs; et les Hélène ou les Hécube, des filles d'opéra, des +duchesses, des paysannes, des boutiquières, des bas-bleus et des parentes +pauvres. + +On ne saurait nier l'influence de Balzac sur tous ceux qui se sont appelés, +ou qui se sont laissé appeler des _Naturalistes_. Il y a, toutefois, dans +l'Å“uvre d'ensemble de Balzac, toute une partie d'imagination, d'aventures +exceptionnelles et de personnages extraordinaires, qui ne rentrent +nullement dans le genre d'études précises, d'observations exactes et de +faits empruntés à la vie ordinaire, bourgeoise, ouvrière, qui caractérise +le roman dit naturaliste. Ferragus et les Dévorants, dont il est le XXXVIe +roi, les incarnations de Vautrin, ce grand-père du Rocambole de Ponson +du Terrail, les mélodramatiques scènes de _la Femme de Trente ans_, les +aventures mouvementées de La Torpille, de Lucien de Rubempré, et des +principaux personnages des _Illusions perdues_, la fantasmagorie +swedenborgienne de _Seraphitus Seraphita_, et les péripéties des _Chouans_, +narrées à la façon de Walter Scott, n'ont qu'une analogie très vague avec +_Germinie Lacerteux_ ou avec _Pot-Bouille_. Balzac, dans ces Å“uvres, où +l'imagination a laissé peu de place à l'observation, et où le bizarre se +combine avec l'invraisemblable, a plutôt servi de modèle à Montépin et à +Gaboriau qu'à Zola et à Goncourt. + +Mais il est impossible de contester la filiation qui unit les romans +d'étude et d'observation de Zola, de Goncourt, de Daudet, aux grandes +Å“uvres de Balzac: _la Cousine Bette, le Père Goriot, Eugénie Grandet, les +Paysans, César Birotteau, le colonel Chabert_, et tant d'autres miroirs +vivants de l'humanité française au commencement du XIXe siècle. + +Pour Zola, dans l'intellect duquel un profond et surprenant changement se +produisit, vers 1868, à l'époque où il conçut et écrivit _Thérèse Raquin_, +il y eut certainement une autre influence. Il avait lu Balzac, bien +auparavant, et il en était resté, au moins comme goût, comme genre +littéraire, à Musset et à George Sand. Il eut la vision, presque soudaine, +d'un autre concept littéraire que celui du romantisme, pour le sujet, le +décor et la facture. La lecture de Stendhal, de Mérimée, fut pour beaucoup +dans cette évolution, que précisa la fréquentation de Taine. Les études du +minutieux critique sur la littérature anglaise, la netteté avec laquelle +Charles Dickens et ses procédés étaient notés et mis en lumière durent +agir fortement sur son cerveau. + +On a fréquemment cité Dickens, à l'occasion d'Alphonse Daudet. C'est +surtout la sentimentalité de l'auteur de _David Copperfield_ et ses +tableaux attendrissants, la similitude de certains sujets aidant, qui ont +vulgarisé cette comparaison. Mais les méthodes et les moyens d'exécution +des deux romanciers sont susceptibles d'un rapprochement, moins apparent, +plus réel au fond, lorsqu'on examine la façon dont «travaillent» l'auteur +de _Hard Times_ (les Temps difficiles) et celui de _Germinal_. Tous deux +ont une loupe dans l'Å“il. Ils voient les détails avec une précision et un +grossissement énormes. Ils les rendent tels. Rien ne saurait échapper à +leur minutieux inventaire. À la lueur d'un éclair, dans une tempête, l'un +et l'autre surprennent toutes les particularités d'un paysage vaste, et +les décrivent sans omettre un arbre renversé, une charrue abandonnée dans +un champ, un cheval qui se cabre, au loin, sur la route détrempée, ni +la pointe d'un clocher se dressant au fond de la campagne, au-dessus de +laquelle courent de gros et lourds nuages noirs, comptés et signalés au +passage. En même temps, le romancier anglais et son confrère français ont +l'irrésistible tentation d'associer les éléments, les choses inanimées, +les objets matériels aux passions, aux sentiments et aux actes impulsifs, +ou délibérés, des personnages de leurs histoires. Pour une jeune fille, +dont le cÅ“ur s'ouvre à l'amour, et qui traverse les cours moroses de +Lincoln Inn's Field, où la chicane tend ses toiles, Dickens ensoleille ces +ruelles de suie et de boue; il bat la mesure à tout un orchestre ailé de +moineaux gazouilleurs; sur son passage, il multiplie la joie, la clarté, +la vie. Zola aussi ne manque jamais d'harmoniser le décor avec les +situations et l'état d'âme de ses personnages. Il réassortit les nuances +du ciel avec les sentiments de ses élus de l'amour ou de ses damnés du +travail. On en pourrait citer vingt exemples, pris au hasard, dans tous +les romans de Zola. On trouvera des citations plus loin, dans l'examen +détaillé de ses principaux ouvrages. + +On a prétendu que le mouvement naturaliste, absorbé par Zola, identifié +en lui seul, aux yeux du public, était dû à Champfleury, dont il n'aurait +fait que suivre les traces et continuer l'Å“uvre. On a nommé aussi Duranty +le fondateur du Réalisme. + +Vainement chercherait-on la moindre preuve de la filiation dénoncée. Zola +n'a rien, mais rien du tout, de Champfleury, et la ressemblance n'existe +que dans les prunelles de ceux qui veulent absolument la voir. + +Il a cité ce romancier, qui fut oublié de son vivant, et que j'ai connu +préoccupé uniquement de céramique, bon fonctionnaire d'ailleurs, dirigeant +habilement la manufacture de Sèvres, en 1883, mais la mention est fort +sommaire: + + Il y aurait toute une étude, écrivait-il dans _les Romanciers + Contemporains_, sur le mouvement réaliste que M. Champfleury + détermina vers 1848. C'était une première protestation contre le + romantisme qui triomphait alors. Le malheur fut que, malgré son talent + très réel, M. Champfleury n'avait pas les reins assez solides pour + mener la campagne jusqu'au bout. En outre, il s'était cantonné dans un + monde trop restreint. Par réaction contre les héros romantiques, il + s'enfermait obstinément dans la classe bourgeoise, il n'admettait que + les peintures de la vie quotidienne, l'étude patiente des humbles + de ce monde. Cela était excellent, je le répète; seulement cela + restreignait la formule, et l'on devait étouffer bientôt dans cet + étranglement de l'horizon... + + Certaines Å“uvres de M. Champfleury sont exquises de naïveté et de + sentiment. Il a droit à une place à part, au-dessous de Balzac. C'est + un des romanciers les plus personnels de ces trente dernières années, + malgré son horizon borné et les incorrections de son style... + +Pour Duranty, c'est différent: Zola l'a bien connu, beaucoup lu, presque +admiré, lui qui avait plutôt l'admiration rebelle. + +Cet Edmond Duranty, complètement oublié présentement, n'eut jamais qu'une +notoriété de cénacle, dans le goût de celle d'Hippolyte Babou, célèbre par +une odelette funambulesqne de Théodore de Banville, et dont Zola s'égayait +ainsi: + + Un type amusant, le critique qui a une réputation énorme dans les + coulisses littéraires, disait-il, et qui ne laisse tomber que trois ou + quatre pages, chaque année, comme il laisserait tomber des perles... + Le public l'ignore absolument. Cela n'empêche pas qu'il soit une + illustration... + +Duranty, pour Zola, était une autorité. Il avait conservé une déférence à +son égard, qui remontait au temps où, commis-libraire, il empaquetait des +bouquins sur les comptoirs de la maison Hachette. Ce fut le premier homme +de lettres avec qui il échangea des saluts, puis des idées. On peut dire +que Duranty fit partie du groupe initial des amis de Zola, celui des +Provençaux, compagnons de jeunesse, auxquels il convient d'ajouter Paul +Alexis et Antony Valabrègue, le poëte mélancolique de _la Chanson de +l'Hiver_, critique d'art distingué. + +Paul Alexis a esquissé les entrevues initiales de Duranty et du commis +de Hachette et Cie, qui n'était alors que l'auteur inédit des _Contes à +Ninon_. Le croquis est précis et vivant: + + Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux + extrémités fines, froid, très correct, très raide, fort peu + communicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus pour + en rendre compte dans un journal de Lyon. Puis, en attendant qu'on + lui apportât les volumes, le petit homme aux façons sèches, mais + aristocratiques, prenait une chaise et s'asseyait sans rien dire. + C'était Duranty. Si peu liant qu'il fût, Duranty devint plus tard un + ami de Zola, quand celui-ci l'eut rencontré de nouveau dans l'atelier + de Guillemet... À chaque Å“uvre nouvelle, j'ai vu Zola se poser avec + curiosité cette interrogation: Qu'en pensera Duranty? + +Edmond Duranty, né à Paris le 5 juin 1833, passait pour être le fils +naturel de Prosper Mérimée. Il avait la sécheresse du style de ce père +présumé, sans son intensité d'expression ni son ferme dessin. C'est +à cette filiation supposable que Duranty devait une petite rente lui +permettant de produire lentement de la littérature peu lucrative. Elle lui +valut, sans doute aussi, la faveur de la concession d'un emplacement dans +le Jardin des Tuileries, alors très réservé, pour l'exploitation d'un +théâtre de marionnettes. Duranty composa toute une série de saynètes pour +ce Guignol. Elles ont paru sous le titre de _Théâtre des Marionnettes des +Tuileries_, Paris, 1862. + +Il avait collaboré à une petite revue, peu viable, _le Réalisme_, fondée +par Assézat, dont le docteur Thulié et Champfleury étaient les principaux +rédacteurs. + +_Le Réalisme_ est un journal dont la collection complète, reliée, ne +formerait pas un volume, mais qui a une histoire et qui a laissé un nom. +Il paraissait mensuellement, format in-4°, imprimé sur deux colonnes et +deux feuilles, en tout 16 pages. Il annonçait douze numéros par an, il +n'en eut que six. Le premier numéro est du 15 novembre 1856, le dernier +d'avril 1857. + +Le journal était combatif. Il partait vigoureusement en guerre contre le +Romantisme. Les rédacteurs du _Réalisme_ étaient républicains modérés, +mais, à cette époque, c'était très hardi d'avouer une sympathie pour +la République, même la République rose. L'un des collaborateurs, Jules +Assézat, est mort rédacteur des _Débats_; un autre, le docteur Thulié, a +été président du Conseil municipal de Paris et président du Grand-Orient +de France. Leur conviction littéraire et philosophique était ardente et +sincère, hardie aussi. Il y avait, pour des républicains et des jeunes +gens, une certaine témérité à oser combattre le Romantisme. C'était +attaquer Victor Hugo. Or, l'auteur des _Châtiments_ était proscrit et +populaire. En ne s'inclinant pas devant l'illustre poète, qui, pour la +jeunesse frondeuse, était surtout l'auteur de _Napoléon-le-Petit_, on +semblait faire sa cour au pouvoir. Ceci fut certainement une des causes +de l'insuccès du _Réalisme_. + +Zola n'apprécia cette attitude que comme une révolte littéraire. Elle +était conforme au goût bourgeois d'alors. On applaudissait la _Lucrèce_ +de Ponsard et _les Ennemis de la Maison_ de Camille Doucet, par esprit de +réaction, plus politique que poétique. Les romantiques, bien que beaucoup, +comme Théophile Gautier, eussent les faveurs des Tuileries, passaient pour +«des rouges». + + Il semble tout naturel aujourd'hui, écrivait Zola, trente ans plus + tard, de juger froidement et sévèrement le mouvement de 1830. Mais, + à cette époque, c'était là une hardiesse surprenante... J'ai souvent + confessé que nous tous, aujourd'hui, même ceux qui ont la passion de + la vérité exacte, nous sommes gangrenés de romantisme jusqu'aux + moëlles; nous avons sucé ça au collège, derrière nos pupitres, lorsque + nous lisions les poètes défendus; nous avons respiré ça dans l'air + empoisonné de notre jeunesse. Je n'en connais guère qu'un ayant + échappé à la contagion, et c'est M. Duranty. Souvent, lorsque je songe + à nous, j'ai une conscience très nette du mal que le romantisme nous + a fait. Une littérature reste toujours troublée d'un pareil coup de + folie... + +Duranty fut donc antiromantique, comme on est anticlérical. Il apporta +dans cette négation toute l'ardeur du sectaire. Il prétendait remonter à +Diderot, dont son collaborateur Assézat devait donner une excellente +édition. + +Voici comment il définissait sa doctrine: + + Le Réalisme conclut à la reproduction exacte, complète, sincère, du + milieu social, de l'époque où l'on vit, parce qu'une telle direction + d'études est justifiée par la raison, les besoins de l'intelligence + et l'intérêt du public, et qu'elle est exempte de tout mensonge, de + toute tricherie... Cette reproduction doit donc être aussi simple que + possible, pour être comprise de tout le monde. + +Duranty et ses amis étaient de farouches niveleurs. Ils attaquaient, avec +la bonne foi, l'emballement et la présomption de la jeunesse, tout ce qui +se trouvait, non pas seulement devant eux, au-dessus d'eux, mais à côté +d'eux. Ils ne se contentèrent pas de vouloir déboulonner Victor Hugo, +--Duranty et Thulié livrant un assaut de Gulliver au géant, ça semble +comique aujourd'hui, c'était odieux et fou, en 1856,---mais, au nom du +Réalisme, ils éreintèrent aussi Stendhal et Gustave Flaubert! + +Zola, indulgent envers Duranty et ses amis, ne va pas cependant jusqu'à +les approuver dans leurs fureurs d'iconoclastes, auxquelles justement il +attribue leur insuccès: + + ... Une autre faute regrettable était de s'attaquer violemment à notre + littérature entière. Jamais on n'a vu pareil carnage. Balzac n'est pas + épargné... Quant à Stendhal, il n'est pas jugé assez bon réaliste... + La note la plus fâcheuse est une courte appréciation de _Madame + Bovary_, qui venait de paraître, d'une telle injustice qu'elle étonne + profondément aujourd'hui. Comment les réalistes de 1856 ne + sentaient-ils pas l'argument décisif que Gustave Flaubert apportait + à leur cause? Eux étaient condamnés à disparaître le lendemain, tandis + que Madame Bovary allait continuer victorieusement leur besogne, par + la toute puissance du style... + +_Le Réalisme_ disparut faute de fonds, faute de lecteurs. Edmond Duranty +publia ensuite des romans, dont les deux principaux sont: _le Malheur +d'Henriette Gérard_ et _la Cause du beau Guillaume_: tous deux parurent en +1861 et 1862. Depuis, Duranty ne produisit guère que des nouvelles brèves +et exsangues. Était-ce par atavisme? Mais aucune ne fut une _Carmen_ ni un +_Enlèvement de la Redoute_. + +Elles ont été recueillies et publiées en volume, sous le titre: +_les Six barons de Septfontaines_ (Les six barons,--Gabrielle de Galaray. +--Bric-à -brac.--Un accident.)--Paris, Charpentier éditeur.--1878. + +Il a, en outre, publié de nombreux articles sur la peinture, sur la +caricature, sur les peintres de l'école impressionniste. + +Edmond Duranty est mort, à la Maison Dubois, le 10 avril 1880. + +_Le Malheur d'Henriette Gérard_ est un roman de mÅ“urs bourgeoises, se +ressentant de l'influence de _Madame Bovary_, attaquée pourtant par +Duranty et ses amis. Henriette Gérard est aussi une petite bourgeoise +déclassée, qui s'ennuie dans sa bourgade, et qui «bâille après l'amour, +comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine», ainsi que disait un +peu lourdement, Flaubert, notant les aspirations de la femme, bientôt +délurée, de l'épais médecin de Yonville-l'Abbaye. Fille de bourgeois +cossus, Henriette ne saurait épouser un petit scribe de mairie, sans le +sou, mais qui lui parle d'amour, en se coupant les phalanges aux +culs-de-bouteilles brisés, plantés dans le chaperon du mur enjambé lors +des rendez-vous. Le frère d'Henriette trouve, dans les chiffons de sa +sÅ“ur, une photographie, celle du scribe municipal, et la montre. Tout se +découvre. Henriette résiste d'abord aux indignations bourgeoises de ses +parents. Elle a même la velléité de se conduire en héroïne de romans non +réalistes. La fuite en manteau sombre et l'enlèvement traditionnel en +diligence, voire en chemin de fer, en attendant l'auto de nos jours, +semblent tout indiqués. Le commis s'y prépare. Le dénouement ordinaire des +histoires à la Cherbuliez ou à la Feuillet se présente donc à la pensée du +lecteur. Mais Duranty, et c'est là une affirmation très heureuse du +système littéraire, qualifié dès lors de «réalisme», prend le contre-pied +de la solution des romanciers de l'école du bon sens et de l'idéal. Ces +imaginatifs, tout en se vantant de fuir la trivialité, d'éviter tout ce +qui n'était pas éthéré, céleste, divin, étaient, comme les pirates de +l'opérette de _Giroflé_, grands partisans de l'enlèvement. Cette opération +délicate leur semblait le prélude convenable de l'union, enfin consentie +par les pouvoirs paternels. Aussi leurs critiques, qui daignèrent +s'occuper du _Malheur d'Henriette Gérard_, reprochèrent-ils, comme une +grossièreté, la conclusion «réaliste» de cette historiette d'amour +contrarié, qui commençait tout à fait selon la formule des Sandeau, et le +procédé dont devaient abuser les Georges Ohnet futurs: Henriette Gérard +ne se laissait pas enlever. Elle manquait évidemment à tous ses devoirs +vis-à -vis de la littérature à la mode. La pluie qui l'empêche de sortir, +et qui l'arrose quand elle songe à rejoindre son pirate, la fait rentrer +au logis, et en elle-même. Elle devient raisonnable, cette amoureuse qui +n'a rien d'une Valentine ou d'une Indiana, et elle épouse bourgeoisement +un homme médiocre, comme tout son entourage, mais qui s'efforcera de faire +son bonheur, et qui a tout pour réussir. Ce bon mari ne sera sans doute +pas une manière de héros de roman; il hésiterait avant de s'écorcher les +chairs aux culs-de-bouteilles pariétaires, à l'exemple du don Juan de la +mairie, mais il fera ce qu'il pourra pour rendre sa femme heureuse. Et +voilà comment s'accomplira la destinée de la pauvre Henriette Gérard, son +malheur. + +Dans ce roman, remarquable à plusieurs titres, et qui mériterait de ne +pas demeurer enseveli dans les ossuaires des quais, rien ne rappelle ni +les procédés de composition, ni le style, ni la mise en Å“uvre large et +colorée d'Émile Zola. C'est sec comme une tartine d'enfant puni. Pas de +descriptions éclatantes ou poignantes. Un décor vaguement brossé. Des âmes +indécises et des corps mollasses. Non, Zola n'a rien emprunté à ce sobre +et constipé Duranty. S'il eût conçu le sujet du «Malheur d'Henriette +Gérard», il eût autrement dépeint ce milieu de petite ville, et fait vivre +et souffrir plus rudement ces bourgeois, en somme paisibles et incolores. + +C'est de même sans imitation de Flaubert que Zola a dessiné son plan et +construit son Å“uvre. Il fut l'ami et l'admirateur de Gustave Flaubert +(l'amitié et l'admiration se trouvèrent réciproques), mais non pas +son élève. Le style de ces deux grands romanciers est sans doute tout +empanaché du même plumet romantique. Ils ont eu beau s'en défendre, leurs +Å“uvres sont écrites avec la grandiloquence, la couleur et la truculence +des Théophile Gautier et des autres matamores de 1830. Voilà ce que Zola a +de commun avec Flaubert: ce sont deux grands peintres sortis de l'atelier +Hugo. Loin de moi l'idée de rabaisser le grand et robuste Flaubert. Mais, +d'abord, sa puissance créatrice, son génie architectural, sa stratégie de +général d'une armée de personnages à faire mouvoir ne sont-elles pas fort +inférieures aux mêmes qualités, dont _les Rougon-Macquart_ nous offrent un +si prodigieux développement? Il n'y a pas lieu de faire ici un parallèle +classique, et je ne suis pas Plutarque, bien que j'écrive la vie d'un +homme illustre. Mais la puissance littéraire de Zola, affirmée par une +Å“uvre considérable, monumentale, savamment ordonnée et magistralement +conduite des fondations au faîte, apparaît, et est réellement, plus +imposante et plus grandiose que celle de l'éminent auteur de _Mme Bovary_, +chef-d'Å“uvre isolé, par conséquent moins dominateur. _Salammbô_ et +_la Tentation de saint Antoine_ sont des Å“uvres travaillées, érudites, +philosophiques, d'une grande valeur, mais on y trouve vraiment beaucoup +trop de rhétorique, et le naturalisme, le réalisme, ou, pour parler sans +«ismes», la représentation de la société contemporaine et la reproduction +de la vie en sont trop absentes, pour que nous puissions, sur le terrain +de la vérité observée et rendue, mettre Flaubert et Zola sur le même plan. +La montagne est grande et belle, la mer aussi, mais elles ont, l'une et +l'autre, une grandeur propre, et chacune affirme une beauté qui n'est pas +à opposer à l'autre. + +En reprenant la supposition, émise à propos du roman de Duranty: si Zola +eût entrepris le sujet de _Mme Bovary_, il l'eût certainement traité d'une +façon moins «réaliste». La noce de campagne, le bal à la Vaubyessard, la +chevauchée dans la forêt, le comice agricole, même la fameuse promenade +dans le fiacre jaune aux stores baissés, persiennes fragiles et abris fort +indiscrets de luxures peu secrètes, ces tableaux vigoureux n'eussent pas +été plus largement brossés; mais Zola eût sans doute grandi et rendu plus +tragique, donc plus intéressante, cette Bovary, qui est une Henriette +Gérard tournant mal, et qui n'a pas peur d'être trimballée en sapin. +Il ne l'eût pas ornée d'une fillette, sans tirer parti de la présence +de l'enfant, gêne et obstacle, sinon remords et châtiment, dans les +expansions de l'adultère. Il aurait évité surtout, je crois, le dénouement +banal, et à la portée de tous les romanciers, du suicide dans la boutique +du pharmacien, avec l'aveugle revenu exprès, comme en un mélo de l'Ambigu, +pour faire tableau, à l'heure de la mort. Si toutes les femmes qui +trompent leur mari avalaient de l'arsenic, ce produit deviendrait si rare +qu'il serait presque impossible de s'en procurer chez le chimiste. La +Bovary n'eût-elle pas été plus logique, plus dramatique aussi, puisque +l'auteur admettait un dénouement tragique, et peut-être plus vraie, +empoisonnant son mari, afin de satisfaire l'assouvissement de sa haine +méprisante pour ce benêt encombrant, afin d'épancher sans contrainte ses +désirs de l'amour libre. Quant à Homais, qui n'est qu'un frère de Joseph +Prudhomme, Zola en eût fait un type autrement large, probablement excessif +et surhumain, comme ses Nana et ses Coupeau. Il fût devenu, dans les mains +de Zola, un gigantesque Cassandre, une incarnation outrancière, démesurée, +épique, de la sottise humaine, de la bêtise à front de taureau, ombragé de +la calotte à glands de l'apothicaire de chef-lieu de canton. + +Ici, je vais me répéter. La répétition n'est pas une faute quand elle est +voulue, calculée. C'est le redoublement du verbe, quand on veut convaincre, +supplier ou ordonner, c'est la consonne d'appui qui rend plus sonore +la rime et plus versifié le vers, c'est le une-deux de l'escrime, coup +redoutable, c'est l'aval du billet, le contreseing du décret, c'est le +trille renouvelé du rossignol, dans la nuit, faisant le beau sur la +branche et rappelant sa compagne hésitante, c'est la phrase réitérée du +leitmotiv annonçant et caractérisant le héros d'opéra, c'est les deux +mains serrées pour affirmer l'accord, et les deux joues baisées pour +proclamer l'union, c'est aussi le clou des annonces représenté s'enfonçant, +sous le marteau, dans le crâne des liseurs, où il s'agit de faire +pénétrer quelque chose. Pas de meilleur moyen mnémotechnique pour le +lecteur indifférent, distrait, rebelle ou préoccupé, que ce procédé, dont +j'userai, dont j'abuserai, en dépit des railleries de la pédantaille, plus +ou moins lettrée, qui prétend découvrir une faute ou une négligence, là où +il n'y a qu'un système et qu'un argument. + +Donc, je répète et j'insiste, parce que ceci a échappé aux thuriféraires +grisés de l'encens qu'ils projetaient, aux stercoraires englués par la +fange qu'ils maniaient, à tous ceux qui ont écrit pour, contre ou sur +Zola: l'auteur des _Rougon-Macquart_ est un puissant génie du Midi, donc +créateur de types, et son cerveau méridional est tout à la synthèse. Il +dédaigne les individualités et néglige les caractères. Il a le don suprême +de faire surgir des êtres généraux incarnant l'universalité des êtres +particuliers. C'est là que se trouve l'expression littéraire la plus forte +de l'humanité. Aussi Zola, égal à ce qu'il y a de plus élevé dans l'art, +car ce n'est que dans l'exécution, et non pas dans la conception, que +l'art est la région des égaux, n'a-t-il pour concurrents à ce zénith des +créateurs de l'ode, de l'épopée, du théâtre, que les Eschyles anonymes, +que les Sophocles inconnus, qui engendrèrent les sublimes et immortels +personnages de la Comédie Italienne. Pierrot, Cassandre, Arlequin, +Colombine, le Capitan, Matamore, Polichinelle, Zerbinette, Isabelle, +Léandre, Scaramouche, Pantalon, le docteur Bolonais, c'est toute +l'humanité défilant sur des planches frustes, à la clarté des chandelles +mal mouchées. Ces êtres immuables de la vie fictive personnifient les +vices, les passions, les faiblesses, les enthousiasmes, les dévouements, +les héroïsmes, les sacrifices et les martyres des autres personnages de la +vie réelle, des acteurs éphémères de la scène du monde. C'est d'eux que +descendent les héros de Zola. + +Ainsi, dans cette recherche de la paternité cérébrale concernant Zola, +l'hérédité intellectuelle existe et a son importance. Il convient de +signaler aussi, parmi ses ancêtres et ses consanguins: les conteurs du +moyen-âge, les auteurs de fabliaux, Rabelais, Diderot, Stendhal, Balzac, +Gustave Flaubert et les Goncourt. La _Germinie Lacerteux_ de ces derniers, +avec le type de Jupillon, devancier plus rude, plus poussé, du Lantier de +_l'Assommoir_, avec ses tableaux faubouriens, son milieu populaire, eut +certainement une action directe sur l'esprit et la tendance littéraire +nouvelle de Zola, renonçant à la poésie, reniant le romantisme, et voulant +observer et rendre la vie contemporaine. + +Avec ses théories sur l'introduction de la méthode expérimentale et de +l'analyse physiologique dans un roman, Zola eut pour première méthode de +se pénétrer du choix des personnages, et de la condition sociale où il les +prendrait. Il voulut les choisir dans des milieux simples, vulgaires même. +Il décidait de nous intéresser à des passions, à des souffrances, à des +luttes, dont les héros et les victimes seraient, non plus des rois, des +princesses, des guerriers fameux, mais des commerçants, des ouvriers, des +femmes qui détaillent de la charcuterie, ou qui repassent le linge. Ce +choix spécial et éliminatoire des acteurs et du décor du drame, cette +sélection vulgaire, ce sont des procédés, formant système, qui constituent +l'école naturaliste, opposée à l'école romantique, comme aux classiques, +aux romanciers mondains et aux feuilletonistes populaires. + +Il résolut de renoncer aux poèmes, comme aux contes fantaisistes, et aux +romans d'imagination, pour traiter des sujets d'observation, pour étudier +des êtres et des faits de la vie réelle, des cas physiologiques aussi, en +s'entourant de tous les documents se rapportant à l'objet du roman, devenu +un travail expérimental et scientifique. + +Il avait toujours manifesté du goût pour les sciences, principalement +pour la physique, la chimie, l'histoire naturelle. Lauréat du collège, +en ces matières, il avait montré peu d'aptitude aux mathématiques. Rien +d'étonnant à ce qu'il s'intéressât, jeune homme refaisant son instruction +après coup, aux ouvrages de sciences physiques et naturelles. Les +phénomènes de l'hérédité, récemment étudiés et discutés parmi les savants +et les philosophes, Ribot, Renouvier, Baillarger, l'avaient intéressé, +frappé. Un livre qui lui tomba sous la main: _le Traité de l'Hérédité +naturelle_ du docteur Lucas, produisit une impression vive sur son esprit +disposé à s'intéresser aux découvertes de la physiologie, préoccupé +d'appliquer les théories scientifiques aux études littéraires. Sa doctrine +du Roman Expérimental s'élaborait et se formulait dans son intellect +brusquement agrandi. + +Il avait déjà été incité à cette adaptation de la méthode du savant aux +recherches de l'homme de lettres, par un travail de Claude Bernard: +l'_Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_. Il en conclut que +le romancier pouvait être un observateur et un expérimentateur, celui que +le grand physiologiste qualifiait de «juge d'instruction de la nature». +Des lois fixes régissent le corps humain, comme le démontrent les +expériences de Claude Bernard. Il partait de là pour affirmer que l'heure +n'allait pas tarder à sonner, où les lois de la pensée et des passions +seraient formulées à leur tour. Les romanciers devraient donc opérer sur +les caractères, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme +le chimiste opère sur les corps bruts, comme le physiologiste opère sur +les corps vivants. La méthode expérimentale dans les lettres déterminerait +les phénomènes individuels et sociaux, dont la métaphysique n'avait pu +donner que des explications irrationnelles et surnaturelles. + +Imbu de ces idées d'application des procédés scientifiques aux études +littéraires, prenant pour épigraphe de son nouveau roman, _Thérèse Raquin_, +cette phrase de Taine: «Le vice et la vertu sont des produits comme le +sucre et le vitriol», Émile Zola avait trouvé sa voie nouvelle, et déjà la +conception première des _Rougon-Macquart_ se dessinait, s'agrégeait et se +constituait dans son esprit. + +Il établit ce raisonnement: faire une Å“uvre littéraire, qui soit un +ouvrage issu, non pas de l'imagination, et de la combinaison plus ou moins +heureuse de personnages fictifs et d'aventures exceptionnelles, mais fondé +sur l'observation des faits de la vie courante, sur l'examen des hommes +et des choses qu'on rencontre, qu'on voit, sur lesquels on a des analyses +et des procès-verbaux, en se préoccupant des phénomènes biologiques, des +maladies, des infirmités, des tares et des prédispositions de ces êtres, +avec sincérité et sang-froid étudiés. Il ébaucha vaguement un plan, vaste +et varié, qu'il résumait ainsi, dans ses songeries d'avenir, de travail et +de gloire: + +Tracer un tableau de la société actuelle, placer les personnages de +l'action à imaginer dans leur milieu réel, et montrer les actes, les +passions, les crimes, les vertus, les souffrances et les résignations de +ces êtres, aussi vivants, aussi exacts, aussi contemporains que possible, +provenant de leur organisme, des affections transmises par l'hérédité, des +legs funestes ou favorables des parents. + +Il y eut sans doute, dans l'inspiration de Zola, dans son désir de +composer «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second +Empire», une autre préoccupation que celle de décrire les ravages +successifs de la névrose d'Adélaïde Fouque, parmi ses descendants, tous +placés dans des milieux divers et situés à des échelons différents de +l'ordre social. L'étude détaillée, brillante aussi, de la lésion organique +ancestrale d'une paysanne, et l'analyse des manifestations de cette tare +originelle dans la postérité de cette démente, ne pouvaient suffire à +l'imagination et à la puissance généralisatrice d'un poète tel qu'il était, + à l'heure où il écrivait la première ligne de _la Fortune des Rougon_, +tel qu'il est resté lorsqu'il nous donnait l'épopée sombre et grandiose +de _la Débâcle_. Au fond, il rêvait une autre et plus vaste composition, +qu'une série de procès-verbaux et d'observations physiologiques sur des +accidents héréditaires, nerveux et sanguins. Il était romancier, poète, +surtout, un grand artiste capable de peindre de larges fresques, il ne +pouvait d'avance se confiner dans un travail de carabin, dans un rapport +de médecin-légiste. Aussi a-t-il largement sauté, et par des bonds +superbes, au-delà du cercle anatomique dans lequel il avait prétendu +s'enfermer. + +Il n'a pas toujours appliqué logiquement et scientifiquement la théorie de +l'hérédité, qu'il attribuait comme base à l'édifice littéraire qu'il avait +résolu de construire, et dont il portait déjà tous les devis et toutes les +proportions, dans son jeune et ardent cerveau. + +Le principe de l'hérédité est que tous les êtres tendent à se répéter dans +leurs descendants. Les races, les nations, les populations, les familles +ont une sorte d'identité collective et générale. L'hérédité se fait +sentir dans les manifestations de la santé, de la maladie, dans les +prédispositions à contracter certaines affections, et dans l'aptitude à +leur résister. + +Au physique, dans les dispositions morbides, dans le développement vital, +la force héréditaire, nocive ou bienfaisante, est dominatrice. Elle agit, +à notre insu, par elle-même. De nos parents, nous tenons une aptitude +à contracter certaines maladies, à résister à certaines contagions. +L'hérédité prédispose à la tuberculose, aux tumeurs cancéreuses, aux +affections cardiaques, aux maladies mentales. Ceci n'implique point une +fatalité complète et inévitable. L'évasion est possible du bagne de +l'hérédité. Dans l'ordre des affections malheureusement transmissibles, +il n'y a, en général, qu'une facilité fâcheuse à les contracter et une +difficulté à en obtenir guérison. Toutefois, les soins, les changements +de milieu et de climat, le genre de vie approprié à la cure peuvent +contre-balancer les prédispositions héréditaires, et même les anéantir. +Le fils d'un goutteux, urbain, menacé d'une affection essentiellement +héréditaire, peut, en habitant la campagne, en exerçant un métier manuel, +en vivant sobrement, en se privant d'alcool, quelques-uns disent en buvant +du cidre, car la goutte est inconnue en Normandie, se rendre exempt de +la maladie paternelle. Le diabète, l'albumine, attributs ordinaires des +citadins aisés et des pères voués aux occupations sédentaires, aux travaux +intellectuels, aux spéculations, ne se rencontrent pas chez les fils, +transportés aux champs, ou tombés dans la pauvreté. + +Les instincts, chez les animaux, se transmettent, se perpétuent. Tout ce +qui a rapport à la nutrition, à la reproduction, à la défense et à la +conservation de l'animal, passe de sujet en sujet, de génération en +génération. Les qualités particulières d'une espèce: la vitesse des +chevaux de courses, le flair et la sagacité des chiens de chasse, sont +tellement considérés comme essentiellement héréditaires que le prix +d'achat de ces animaux est fondé sur leur filiation exacte. Certains prix, +dans les épreuves de courses, les paris, les enchères sont établis d'après +les noms des parents et les renseignements que l'on a sur leurs anciennes +actions. L'élevage, en général, attribue l'importance la plus grande à +l'hérédité. L'animal vaut, à sa naissance, par son pedigree. + +En est-il de même, chez l'homme, pour le caractère, pour la santé morale, +pour la vigueur intellectuelle, pour les talents, pour les vertus civiques +ou privées? Le doute est permis. On signale, il est vrai, des familles +où des supériorités artistiques se sont maintenues, d'autres, où des +habiletés professionnelles se sont visiblement transmises. Il est des +lignées notoires de musiciens, de peintres, de militaires, d'athlètes, +de maîtres d'armes, de constructeurs, d'inventeurs. L'hérédité est-elle +seule en cause? L'exemple, les propos perçus dès les primes auditions, les +encouragements paternels ou maternels, la familiarisation, au bas âge, +avec les instruments ou les outils de l'art et du métier des parents, ont +une influence plus décisive sur la vocation, et sur la future maîtrise de +l'enfant, que l'hérédité en soi. + +Les légistes, les criminalistes, les médecins rendent l'hérédité +responsable de bien des infirmités morales. Sans doute, il est fréquent de +voir le fils d'un alcoolique, d'un débauché, d'un paresseux, d'un voleur, +ou d'un meurtrier, suivre les traces paternelles. Mais qui ne voit que la +fatalité du milieu, la contagion perverse du voisinage, la misère, le +manque de bons exemples et d'utiles enseignements, ne jouent, dans cette +transmission malfaisante, un rôle aussi puissant que l'atavisme? La +contradiction du proverbe, sur ce sujet énigmatique, formule bien +l'incertitude de l'opinion: «Tel père, tel fils», dit l'axiome favorable +à la transmission morale héréditaire. A quoi un autre dicton, non moins +populaire, réplique: «A père avare, fils prodigue.» De nombreux exemples, +sous les yeux de chacun, justifient ce dernier proverbe, en particulier, +et démontrent qu'en général les enfants qui héritent des vertus, des vices, + des talents, des antipathies, des goûts et des opinions des parents, +forment la minorité. La richesse, la culture intellectuelle, les relations +sociales font, le plus souvent, du fils, un personnage bien différent du +père, au moins par les manières, les tendances, les sentiments. Toutefois +les habitudes alimentaires, les goûts, les préférences professionnelles, +les vocations, les opinions aussi, et ce qu'on appelle les préjugés, ne +sont que la transmission de croyances et de répugnances ancestrales. + +Mais la loi biologique de l'hérédité, incontestable dans l'ordre +physique, et qui se manifeste par la génération perpétuant l'espèce, se +trouve-t-elle vérifiée dans le domaine psychologique, dans la pensée, +dans la conscience? C'est un mystère redoutable, et qui constituerait, +s'il était réellement établi, et scientifiquement démontré, la plus +épouvantable des fatalités. Les discussions théologiques interminables sur +la prédestination et la grâce, et la vieille théorie du péché originel +reprendraient toute leur âpreté, toute leur funeste vigueur, sous le +couvert, non plus de la foi et de dogmes révélés, mais sous le terrible +évangile nouveau de la science et de l'expérimentation. L'existence serait +le bagne où l'être, en naissant, se trouverait enfermé à perpétuité, +sans espoir de libération. La scholastique, et sa damnation irrévocable, +revivraient sous les controverses scientifiques, avec la prédestination de +l'homme au châtiment ou à la grâce. + +Il n'est pas de problème humain plus inquiétant que celui-là . La légende +d'Adam serait-elle toujours l'histoire véridique des êtres, et le premier +homme, châtié à perpétuité dans sa postérité, aurait-il transmis, comme +l'enseigne l'Église, l'expiation de sa prétendue faute à l'immense théorie +des générations se déroulant à travers les siècles, sans pouvoir échapper +aux conséquences de l'hérédité? La terre serait l'Enfer de Dante, et les +damnés, en franchissant la porte de la vie, devraient, sur le seuil fatal, +laisser toute espérance? Seulement, l'origine de la damnation serait, non +point le péché, mais la vie même. Ce serait épouvantable, et l'innocent +réprouvé n'aurait même point le droit de maudire une divinité cruelle et +injuste, ni de nier un dogme absurde et sauvage, puisque ce serait la +vérité, et la science qui, sans avoir édicté la pénalité, en établiraient +l'existence. + +Ce fatalisme n'est heureusement pas aussi absolu; et l'évasion n'est pas +impossible aux condamnés de l'atavisme. L'homme, grâce aux conditions +meilleures de l'existence, à l'aide de soins appropriés, par les moyens +curatifs que la science lui fournit, dans l'ordre physique, et par la +culture intellectuelle, par l'enseignement reçu, par le travail et le +bien-être acquis, par toutes les organisations de prévoyance et toutes +les ressources d'éducation et d'instruction que la civilisation, le +progrès moderne, et surtout les institutions démocratiques mettent à sa +disposition, dans l'ordre psychologique, dans le domaine de l'intellect +et de la conscience, peut se soustraire aux conséquences de l'hérédité. +Zola, surtout dans les premières heures de son travail, où la physiologie +semblait servir de guide à sa littérature, a certainement accordé trop +d'importance aux influences ancestrales. Il n'a voulu voir que les +transmissions de tares et de prédispositions morbides, et il a trop +négligé d'observer le déterminisme moral, provenant des conditions +sociales et individuelles, au milieu desquelles le sujet humain évolue. + +L'homme, dans bien des cas, puise dans un sentiment tout personnel, +égoïste, ambitieux ou indolent, parfois capricieux et illusoire, car les +rêveries gouvernent aussi l'âme humaine, la force nécessaire pour réagir +contre les pressions de l'hérédité morbide, de l'hérédité anormale. +L'homme est curable et perfectible dans le plus grand nombre des cas. La +société n'eût pas vécu, si les tares physiques et les vices psychologiques +n'avaient pu être atténués, dilués, guéris. Nous avons, tous les jours, +sous les yeux des exemples de ces résistances aux phénomènes héréditaires. +Des fils de tuberculeux, d'anémiés, habitant des logements insalubres, ou +exerçant des professions malsaines, se transforment assez rapidement en +travailleurs bien portants, si la lumière et l'air viennent assainir les +masures natales, si, tout jeunes, on les envoie travailler aux champs, +ou s'ils exercent quelque métier sain et fortifiant. Dans l'ordre de +la conscience, des rejetons de coquins et de paresseux, arrachés à la +contagion du milieu, à la promiscuité vicieuse et criminelle, deviennent +très souvent de probes ouvriers. Des populations entières, aux tares +héréditaires indéniables, peuvent être profondément et promptement +améliorées. L'Angleterre expédia par delà les mers, il y a une soixantaine +d'années, le rebut de sa plèbe, les déchets sociaux de Londres et de +ses cités manufacturières, des filous et des prostituées. Toute cette +cargaison avariée et contagieuse est débarquée sur le sol neuf de la +Nouvelle-Hollande. On ne sait trop ce qu'il adviendra de ces vagabonds et +de ces voleurs, tous urbains, à qui l'on donne pour travail et pour pâture +un sol infertile, des roches, du sable, à défricher, à fumer, sans outils, +sans engrais. Le courage et l'espoir ne peuvent se trouver dans le cÅ“ur +de ces misérables. On s'en est débarrassé. Le but est atteint. La pratique +métropole n'a pas à faire du sentiment et de la générosité à l'égard de +ces convicts; ne sont-ils pas incapables de relèvement, d'une amélioration +quelconque? La loi divine, comme les jugements des tribunaux, les +condamnent à une irrémédiable déchéance; ils sont perdus, damnés, et nulle +rédemption n'est supposable. Il faudrait être fou pour supposer que cette +terre de désolation, cette Australie utilisée comme bagne, pût produire +autre chose que des serpents, des anthropophages et de petits voleurs, +fils de voleurs, promis à la potence s'ils osaient jamais reparaître en +Angleterre. + +Mais des gisements d'or sont découverts. Les émigrants affluent. Les +convicts déportés, occupant le territoire, bénéficient des premiers +filons. Les uns commencent à creuser, à extraire des pépites; les autres +louent leurs bras, installent de petits commerces de denrées et d'outils, +de boissons ou de vêtements. Ils réalisent des sommes plus ou moins +importantes. Des villes se fondent, où les fils de ces anciens voleurs +et de ces vieilles prostituées, devenus aisés par le travail et la +spéculation, se font banquiers, entrepreneurs, ingénieurs, négociants, +avocats. Il en est qui deviennent juges, d'autres représentent la reine. +Trois générations à peine ont passé, et les tares héréditaires ont disparu, +à la surface tout au moins, et c'est ce que demande la société. Ces +héritiers des pickpockets de Londres ont, sans doute, au fond de l'âme, +de mauvais ferments; mais ils les contiennent, ils les dissimulent. Ils +auraient pour aïeux nos barons et nos chevaliers, qu'ils ne différeraient +sans doute pas beaucoup. Ils ont acquis l'hypocrisie sociale, et cela +suffit. + +Ces descendants des convicts d'Australie ont une hérédité aussi fâcheuse +que toute la lignée d'Adélaïde Fouque, et, parmi eux, s'il se trouve, +comme partout ailleurs, des débauchés, des voleurs, des meurtriers, des +névrosés, il se rencontre aussi, et en grande majorité, des gens honnêtes, +respectables, des travailleurs sobres, des commerçants loyaux, +d'excellentes mères de familles et des citoyens qui ont constitué un +parlement. Bientôt, en poursuivant leur séparation d'avec l'empire +britannique, ils auront réalisé ce noble rêve d'avoir une patrie, sans les +proclamations d'un Washington, sans l'épée d'un Rochambeau. Les bandits +de Londres ont donc fait souche d'honnêtes gens. Malgré les antécédents +déplorables, leurs fils, étant à l'abri du besoin et ainsi protégés +contre les tentations de la misère, sont devenus des habitants laborieux, +respectueux de la propriété, des administrés paisibles, soucieux d'éviter +tout conflit avec les autorités et les lois. Comme les plus actifs poisons +se dissolvent dans l'eau, ou s'atténuent par des mélanges propices, dans +des bouillons de culture favorables, les tares de l'hérédité finissent +donc par perdre de leur nocivité, et par se dissoudre dans la culture +civilisatrice. La damnation du vice, de la criminalité, de la misère, a +pour baptême purificateur le bien-être, le loisir et la satisfaction, au +moins relative, des appétits, des instincts et des aspirations. Le monstre +héréditaire peut, après une ou deux générations, se trouver rectifié par +une orthopédie spéciale, et la plante humaine la plus sauvage apparaît +cultivable, par une greffe lente et appropriée, susceptible de donner de +bons fruits. + +Zola a ainsi exagéré la portée de la loi biologique de l'hérédité. Il a, +du reste, sinon corrigé, du moins compensé cet exclusiviste et attristant +jugement, dans plusieurs de ses dernières Å“uvres, notamment dans +_Travail_. + +La science, l'adaptation de la méthode expérimentale des biologistes, des +physiologistes, des chimistes et des physiciens au roman, et l'on pourrait +ajouter au théâtre et à l'histoire, voilà donc ce que représente ce terme +si tapageur de Naturalisme, jeté dans la littérature comme un pavé dans +une vitrine. + +Le Naturalisme fut un de ces vocables mal employés, et sans grand sens +d'étymologie, qui servent un temps à la désignation des partis. Les +combattants de l'art, comme ceux de la politique, ont recours à ces +pavillons distinctifs, combinés à l'aventure, suivis au hasard. Ce sont +des fanions de bataille. Ils ne servent plus, l'affaire terminée: la +dislocation des troupes accomplie, les vaincus conspués et terrés, les +chefs victorieux promenés sous des arcs de triomphe, on efface le plus +qu'on peut l'inscription malchanceuse, et l'on brûle, après les avoir +déchirés, les drapeaux de la défaite. Dans l'ombre, cependant, de futurs +vainqueurs vagissent, sentent croître ongles et dents, et se disposent à +mordre et à déchirer les aînés vainqueurs, en acclamant un nouveau vocable, +en arborant des flammes et des inscriptions inédites. Ils recommencent la +bataille avec une qualification toute neuve, tandis que disparaît sous les +opprobres celle dont se paraient les autres triomphateurs, à leur tour +vaincus et insultés. + +Ces désignations, purement nominales, et qui ne représentent rien autre +que les passions et les goûts de l'instant où elles sont lancées dans la +vie publique, parfois au hasard et par le caprice d'un parrain demeuré +anonyme, sont des moyens de classement et des procédés mnémotechniques. +Elles se distribuent souvent à tort. La plupart du temps, elles soulèvent +des protestations et des résistances de la part de ceux à qui on les +applique, comme des papiers de police mensongers et de faux états +signalétiques. Elles finissent, après avoir été l'origine et le prétexte +de querelles, de haines, d'excommunications, de cruautés, et de vengeances +aussi, par tomber dans l'oubli et dans le ridicule. On comprend à peine +aujourd'hui les violences qui s'élevèrent, aux temps de la scholastique, +entre réalistes et nominalistes. Guillaume de Champeaux et ce docte +Abailard, demeuré glorieux surtout par une aventure d'amour barbarement +interrompue, nous semblent deux théologiens qui disputèrent follement +à propos de choses bien peu passionnantes. Les âpres controverses qui +agitèrent le XVIIe siècle, à la suite des propositions de Jansénius sur +le libre arbitre et sur la grâce, sont pour nous d'incompréhensibles +logomachies, de peu intéressantes rivalités de casuistes. Si l'histoire +nous a rendu familières la plupart des appellations dont usèrent les +factions, sous la Révolution, comme celles de feuillants, de brissotins, +de girondins, de dantonistes, de montagnards, d'hébertistes, nous +englobons ceux qui s'en servirent dans une admiration collective ou +dans un antagonisme parallèle, selon nos propres sentiments, et l'on +ne se préoccupe plus des nuances ni des épithètes. De nos jours, les +appellations de légitimistes, d'opportunistes, de centre-gauchers, ne +nous représentent qu'une masse de politiciens plus ou moins entachés de +réaction. Les qualificatifs dont s'affublent, tour à tour, les gens de +la politique, disparaissent et perdent leur signification précise, comme +celles que prennent, dans leurs luttes, aussi passionnées, aussi injustes, +les gens de la littérature. Nos épithètes du langage politique actuel, +de radicaux, de socialistes et d'unifiés, que chacun entend et applique +aujourd'hui, cesseront d'avoir un sens et une portée pour nos descendants, +comme ont perdu importance, ou même usage, les retentissantes +dénominations de jadis. Qui comprendrait un membre de nos assemblées +traitant M. Ribot de girondin, ou M. Clemenceau de dantoniste? qui +classerait un de nos écrivains parmi les classiques, ou l'incorporerait +dans les romantiques? C'est pour employer un langage rétrospectif, et pour +user d'une comparaison encore intelligible, que j'emploie, comme un terme +historique, le mot de «romantisme», en parlant, ici et là , de certaines +tendances littéraires d'Émile Zola. Victor Hugo, a été le dernier +romantique. On pourrait ajouter qu'il fut le plus grand et presque le seul +représentant de cette école mémorable. Il n'a pas laissé de successeurs. +De son vivant, il eut des disciples, mais personne, même parmi les plus +talentueux adeptes des soirées de l'Arsenal, chez Nodier et du salon de la +Place Royale, ne pouvait continuer à se dire et à se montrer romantique. +Auguste Vacquerie voulut persister: l'accueil fait à _Tragaldabas_ et aux +_Funérailles de l'honneur_ fut la démonstration sifflante qu'on ne saurait +recommencer le passé, et que, comme la jeunesse, les écoles et leurs +épithètes n'ont qu'un temps. + +Il en est pareillement aujourd'hui pour le Naturalisme. Zola revendiqua +jusqu'au bout ce titre. Mais qui l'imita? Le fidèle Paul Alexis, Vacquerie +de cet Hugo, persista le dernier. Jusqu'à son heure suprême, suivant de +près celle de son ami et maître, il se vanta d'user de ce vocable suranné, +vainement. Un reporter l'interrogeant sur l'évolution littéraire, il +télégraphia: «Naturalisme pas mort!» La doctrine était, sans doute, +immortelle, mais l'épithète ne représentait qu'une chose défunte. Depuis, +aucun écrivain n'a consenti à endosser cette livrée passée de mode, mise +à la réforme, une loque en vérité! Ceci n'empêche pas les souvenirs de +gloire et l'on doit du respect à ces défroques. On ne porte plus, dans nos +régiments, les bonnets à poils, les hauts plumets et les sabretaches des +grenadiers, des voltigeurs et des hussards du premier empire, mais on +les respecte toujours. Il est bien, aussi, de s'efforcer, sous des +classifications nouvelles et des costumes neufs, de reproduire, le cas +échéant, les exploits de ceux qui, avec la plume ou le fusil, firent +glorieux ces vieux galons. + +Ceci est d'ailleurs dans l'ordre naturel, sinon naturaliste. Le monde des +idées, le cosmos intellectuel et immatériel est en évolutions constantes, +comme le globe physique, comme tout l'univers. La lutte y est perpétuelle, +et les générations, les Å“uvres, les êtres se succèdent, se recommencent, +comme les couches successives du sol, qui révèlent, par leur +stratification, les terribles combats et les enfantements déchirants ayant +accompagné toutes ces formations superposées dans le cours des siècles. +Les romantiques ont assailli et submergé les classiques; à leur tour, les +romantiques ont été recouverts par le flot naturaliste, et voici que déjà +ce courant a passé, et que, sous nos yeux, la littérature continue à +couler: le fleuve est le même, les ondes fluviales seules ont changé. + +La répercussion des épithètes dans le langage courant, dans les opinions +circulantes, se prolonge pourtant, et souvent faussement. + +Pour les romantiques, qu'on se figure toujours chevelus et échevelés, +portant le «pourpoint cinabre» sans lequel on était honni, et acclamant +à tort et à travers les tirades d'_Hernani_,--«vieil as de pique! il +l'aime!»--les auteurs rangés parmi les classiques étaient des podagres +cacochymes, ensevelis sous de volumineuses perruques; pour les +naturalistes, les ménestrels du romantisme ne hantaient que les tourelles +moyenâgeuses, sonnaient du cor perpétuellement, et ne sortaient qu'en +compagnie de gentilshommes habillés de ferblanterie. À leur tour, les +naturalistes ont connu ces exagérations railleuses. À entendre les +réacteurs de l'idéalisme, de la psychologie élégante et de la bavarderie +mondaine,--il faut se souvenir que Bourget, talentueux d'ailleurs, se +présenta à l'Académie contre Zola et fut élu,--le naturalisme a pour +équivalents le grossier, le malodorant, l'immonde. Ce terme de jargon, +scientifico-littéraire semble vouloir dire, en langage ordinaire: +cochonnerie. Les livres de Zola ne pouvaient se lire qu'un flacon +d'ammoniaque à la main, disait-on. Ses disciples étaient qualifiés de +scatologues. Leurs ouvrages sortaient des sentines, et, en se tamponnant +les narines, on écartait ces produits évocateurs de la vidange. Comme tout +cela est loin, est bête, paraît vieillot! comme le temps se charge de tout +remettre en sa place, et de dissiper les parfums fâcheux. Le vidangeur en +chef, Émile Zola, est aujourd'hui en bonne odeur de popularité. Il est +devenu grand homme officiel. + +De cela, ses vrais, sincères et purement littéraires amis, parmi lesquels +je m'honore d'être, se soucient peu. Ce n'est pas le Panthéon, glorieux +bloc, qui ajoutera une pierre au monument colossal érigé par Zola. L'homme +de lettres puissant, l'un des plus vigoureux remueurs de mots, et, par +conséquent, d'idées, que le XIXe siècle ait produit, n'a nul besoin pour +apparaître grand d'être juché sur un socle officiel, et d'être mis au rang +du bon Sadi-Carnot, béatifié par le couteau imbécile d'un Italien +surexcité. + +Émile Zola est en passe de devenir un autre classique. On l'expurgera +peut-être, avant de le donner à commenter dans les pensionnats de +demoiselles, où pourtant l'on connaît Molière et son mari imaginaire, mais +on l'expliquera, on l'apprendra par cÅ“ur et l'on donnera ses meilleurs +ouvrages en prix aux meilleurs élèves. Ainsi en est-il arrivé pour Hugo, +son devancier, son camarade de Panthéon. Nous étions, dans ma jeunesse, +«collés» si, au lycée, nous citions un vers ou même le nom de ce Victor +Hugo, qui épouvantait notre excellent professeur de rhétorique, le +racinien Deltour. Aujourd'hui, peut-être avec l'assentiment de Deltour, +qui est devenu inspecteur général de l'Université, et ordonne les +programmes de classes, _les Feuilles d'Automne_ par exemple, sont devenues +tellement classiques que les élèves bâillent en apprenant par cÅ“ur ces +morceaux, comme si c'était du Boileau. Dans quelques années, quand le +rôle militant du Zola des dernières années sera effacé, oublié, et même +justement dédaigné, on donnera comme morceaux de récitation aux enfants +des écoles, des pages de _la Fortune des Rougon_, de _la Faute de L'abbé +Mouret_, de _la Débâcle_, ou de _Travail_. Zola sera devenu, à son +tour, comme il le mérite, un classique! on le traitera comme un maître, +c'est-à -dire qu'on ne le lira plus en cachette, dans l'entrebâillement des +pupitres, durant les heures d'études. Il sera imposé comme un modèle aux +bons élèves, et ceux-ci le traiteront de pompier et s'efforceront de ne le +point imiter. Ainsi s'accomplissent les temps. + +Le Naturalisme, c'est-à -dire l'Å“uvre de Zola, a consisté dans un système +de composition littéraire, et pour ainsi dire, dans un parti pris, dans un +procédé de rhétorique nouveau, en contradiction avec ceux qui déjà étaient +admis et recommandés. + +Il s'agissait de paraître innover, en prenant le contre-pied sur la route +suivie par les devanciers, Balzac mis à part. On se souciait peu de +justifier l'étymologie. L'école nouvelle ne procédait pas plus qu'une +autre de «la nature». Le fumier est naturel, le lilas aussi. Zola et ceux +qui l'acceptèrent pour chef, par amitié, par admiration, par goût de +l'aventure et recherche du nouveau, s'imposèrent comme règle de négliger +les lilas. Ils firent donc une sélection dans les choses naturelles. Ils +écartèrent, par méthode, tout ce qui n'était pas simple, vulgaire ou +brutal. On bannit des emplois, dans tout roman, les personnes entachées +d'aristocratie. Le décor fut bourgeois, populaire, rustique, et les +personnages triés sur le volet le plus démocratique. Intentionnellement, +on réagit contre la théorie de Racine sur l'avantage de présenter au +public les malheurs des grands, qui semblent plus intéressants, et +d'avance l'on protesta contre l'opinion de Maurice Barrés disant: «Il y +a plus de luttes et d'intéressants débats dans l'âme d'une impératrice +détrônée, qui a connu toutes les gloires et toutes les ruines, que dans +l'âme d'une femme de ménage dont le mari rentre habituellement ivre.» +Ce parti pris eut ses exceptions: Zola, dans _la Débâcle_, a consenti à +analyser ce qui se passait dans la conscience de Napoléon III, vaincu et +annihilé à Sedan, et, quand il eut étudié la physionomie intéressante de +Léon XIII, à Rome, il s'écria satisfait: «Je tiens mon pape!» + +Le naturalisme s'efforça de ne pas être mondain. Il évita tout ce qui +pouvait flatter l'afféterie féministe. En cela, il se priva d'un +élément certain de succès. Ceci serait plutôt à son actif. Il faut être +formidablement fort pour s'imposer comme romancier, en négligeant le plus +gros du public liseur de romans, le public féminin. Avoir contre soi la +mondaine, la fille et la petite bourgeoise disposant de loisirs, c'est, +pour un auteur, diminuer de moitié sa clientèle. + +L'école nouvelle multiplia les tableaux crus, les scènes choquantes même, +et dédaigna le plus souvent les mignardises amoureuses qui plaisent: +«Arrière la romance et l'idylle!» comme dit Bruant dans sa chanson +montmartroise. Mais il y a autre chose, dans la voix humaine, que des +hoquets et des gueulements, et les marlous ne sont pas toute la société. + +On affecta de montrer à la foule les sentiments bas, les appétits +grossiers, les sensualités bestiales, les misères et les lamentables +nécessités de l'espèce humaine. Capable de faire une statue belle, très +belle même, statuaire adroit, de ses mains robustes modelant l'argile +de la femme, le bon romancier naturaliste n'oublie jamais les parties +qualifiées par M. Prudhomme de honteuses. Il commence même par là . +On a dit plaisamment de Zola que, lorsqu'un de ses héros s'abandonnant à +l'imagination, à la rêverie, à l'espérance, construisait des châteaux en +Espagne, ce bâtisseur pratique, mais grossier, entamait l'édifice par les +cabinets d'aisances. Il en faut, de ces endroits-là , même dans un château, +surtout dans un château, mais, quand on visite le logis, c'est rarement +la première pièce qu'on demande à voir. + +Zola et ses disciples ont rompu absolument avec le roman d'aventures, +avec les récits mouvementés, les péripéties, les intrigues, les +invraisemblances, qui reviennent à la mode en ce moment, avec le roman +policier, re-exportation anglaise des ingénieuses déductions du subtil +Dupin d'Edgar Poë, ou du perspicace Monsieur Lecoq de Gaboriau. Les +naturalistes se sont éloignés avec horreur des contes fantastiques, +d'ailleurs amusants ou impressionnants, des Alexandre Dumas, des Eugène +Sue, des Frédéric Soulié. Ceci toutefois n'est pas absolu: car, dans +_l'Assommoir_, la grande Virginie, Poisson le mari tueur; dans _Nana_, +l'incendie; dans _Travail_, le couteau de Ragu, sont du domaine +feuilletonesque; l'élément mélo intervient, noyé, entortillé dans les +descriptions, sans-doute, mais brutal et exceptionnel quand même. Les +naturalistes ont cherché à tourner le dos au populaire, aussi aucun +n'a-t-il pu obtenir un minimum de popularité, que sans effort obtiennent +de très vulgaires conteurs. + +Le naturalisme a donc, comme bien d'autres choses, sa légende. On en +a fait le symbole de l'ordure, du cynisme, de la trivialité et de la +grossièreté libertine. Zola, avant sa glorification socialiste, pour des +besoins de parti, était surtout célèbre, dans la foule, comme un homme +qui avait relevé les jupes de la Mouquette, et noté avec grand soin les +crépitements du paysan venteux, baptisé irrévérencieusement du nom célèbre +d'un respectable fondateur de religion. + +Le système et sa réalisation ont soulevé longtemps de vives protestations. +Nous en pourrions citer de fort curieuses, revues à distance et comparées +avec de subséquentes résipiscences. La plus connue et l'une des plus +intéressantes, parmi ces sévères invectives, est celle d'Anatole France, +qui, depuis, avec une sincérité égale, et une conviction modifiée par le +changement de son point de vue, a prononcé, aux solennelles obsèques de +Zola, la magistrale oraison funèbre que l'on sait. + +Il est certain que, malgré toutes les affirmations, plus ou moins sincères, +des écrivains qui ont voulu justifier un système et se camper en chefs +d'école, en professeurs de chefs-d'Å“uvre, les préceptes, les méthodes, +les grammaires ne sont venus qu'après la conception et la réalisation des +ouvrages. Les règles sont enseignées après coup: les livres précèdent les +traités sur l'art de les composer. Il convient, toutefois, de noter chez +Émile Zola une intense préparation, un plan savamment établi, et la +construction préalable d'une sorte de métier,--le métier dont parlait +Boileau,--sur lequel il a mis et remis son ouvrage. Il avait dressé, dès +les primes élaborations de son propre cycle, un arbre généalogique et un +tableau physiologique de sa famille des Rougon-Macquart. Cet arbre n'a +été publié qu'en 1878, mais l'auteur déclarait l'avoir préparé longtemps +auparavant, dès qu'il eut conçu le projet de son Å“uvre. Il aurait donc +travaillé d'après un plan arrêté et sur un canevas fixe. Ce fut un peu +la prétention d'Edgar Poë, quand il expliqua la fabrication de son poème +du _Corbeau_, et comment il était arrivé à le construire, ainsi qu'une +pièce d'horlogerie, dont toutes les parties choisies à l'avance devaient +s'emboîter avec précision, à la place désignée, dans l'ordre voulu. Mais +le génial Américain était un grand ironiste, et, en lisant avec intérêt +son explication de la genèse d'un poème, on peut estimer qu'il se moque +gravement de son lecteur. + +Zola paraît plus véridique, lorsqu'il énonce qu'ayant lu certains ouvrages +scientifiques il résolut de donner un tableau de la société française sous +le second empire, observée dans ses parties les plus moyennes, voire dans +la classe prolétarienne, ouvriers, employés, mineurs, paysans, soldats, en +prenant pour point de départ, une donnée scientifique incontestable; la +névrose héréditaire retrouvée chez les descendants d'une aliénée, Adélaïde +Fouque, dispersés à travers la France. + +Les _Rougon-Macquart_ forment donc comme un tableau de l'homme et de la +société, durant les vingt années comprises entre le coup de décembre 51 et +la catastrophe de 70-71. + +Comment Zola a-t-il compris son rôle de peintre des individus, des +passions, des mÅ“urs et des milieux, des foules, des grands organismes +sociaux de l'époque, qui avait immédiatement précédé celle où il écrivait? +Il s'est vanté de procéder expérimentalement. Il est exact qu'il se soit +entouré de documents abondants, qu'il ait lu les ouvrages, les journaux, +les notices, les catalogues, se rapportant aux divers sujets qu'il se +proposait de traiter. Il a questionné avidement les contemporains. Avec +une méticuleuse attention de juge d'instruction, il a noté tous les +renseignements recueillis. Il apportait une grande et consciencieuse +patience à ces recherches. Il n'épargnait aucune démarche. Casanier, il se +déplaçait pour visiter une mine, et, peu alerte, inhabitué aux exercices +violents, il descendait, revêtu du costume réglementaire dans les galeries, + la lampe à la main. Il remontait du puits, connaissant le travail +souterrain, comme un porion; il prouvait alors, dans _Germinal_, qu'il +avait ramené, du fond des galeries, une pleine bannerée de documents +précieux sur l'existence et sur les passions des travailleurs du sous-sol. + +Une anecdote caractéristique: faisant partie de la rédaction du _Bien +Public_, il fut invité, comme tous les collaborateurs, à la soirée +d'inauguration que M. Menier, propriétaire de ce journal, donna, lorsqu'il +prit possession de son hôtel fastueux, avenue Velasquez, au parc Monceau. +Pendant la réception, indifférent aux excellents artistes qui se faisaient +entendre, on vit Zola, errer, fureter parmi les salons dorés, braquant, +ici et là , avec fixité, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et, +sournoisement, prenant, sur le revers de son programme, des notes brèves. +Il se documentait pour son roman de _l'Argent_, et l'hôtel Menier servait +de devis descriptif pour le futur logis de Saccard. + +Il accepta, lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courbé +sur la tâche quotidienne, et en compagnie de sa mère, de sa femme, très +«pot-au-feu», et de quelques amis fort peu mondains, des invitations à +dîner chez des femmes en vue de la galanterie parisienne. Il soupa au Café +Anglais avec des viveurs émérites, et le peintre Guillemet le conduisit +chez Mlle Valtesse de la Bigne, l'amie des artistes, demi-mondaine +réputée, dont les échotiers décrivaient complaisamment la table bien +servie, l'écurie correctement tenue, la chambre à coucher somptueusement +décorée. Il étudia, comme s'il eût procédé à une expertise, l'hôtel du +boulevard Malesherbes, l'ameublement, les toilettes de Mlle Valtesse, +pour habiller, meubler et loger sa _Nana_. + +Il se fit noctambule, en compagnie de Paul Alexis, pour assister au réveil +des Halles, aux arrivages, aux déballages, et à la criée. La lecture de +nombreux ouvrages de piété, de manuels de théologie, de rituels et de +publications ecclésiastiques, lui prit de longues journées lorsqu'il +préparait _la Faute de l'abbé Mouret_. On le vit, assidu et comme figé +dans une édifiante attitude, suivre les offices, à Sainte-Marie des +Batignolles, pour la confection de cet ouvrage, où la description du +Paradou exigea encore de lui la consultation minutieuse du catalogue +de Lencézeure, et le dépouillement de nombreux traités de botanique et +d'horticulture. + +Il n'avait jamais été invité à Compiègne; il ignorait les usages et +l'étiquette de la cour. Il se fit renseigner, pour _la Curée_, par Gustave +Flaubert, qui avait été compris dans une des séries. Il puisa aussi des +indications utiles, dans un livre sans grande valeur, mais plein de +détails sur la vie du château impérial, écrit d'après les souvenirs d'un +ancien valet de chambre des Tuileries. Ces renseignements de seconde main +se trouvaient parfois incomplets ou erronés. Alors il suppléait à la +documentation par un effort imaginatif. Ceci fut cause de quelques +inexactitudes, très rares, dans ses livres. Ainsi, dans _la Curée_, il +décrit le brouhaha des conversations, les chuchotements au crescendo +bientôt assourdissant, les exclamations et les rires des convives de la +table impérial, tapage de gens satisfaits et repus, chÅ“ur de joie et +de triomphe, auquel l'empereur ne tarde pas à se mêler. Le tableau est +vigoureux et impressionnant. L'exactitude en est, toutefois, contestable. +Un des articles du règlement du château, que chaque invité trouvait +affiché dans sa chambre, et dont il devait prendre connaissance à +son arrivée à Compiègne, prévenait que l'obligation du silence était +rigoureuse, pendant les repas auxquels Sa Majesté présidait. On ne devait +entendre que le rythme des mâchoires, dans la salle à manger, et la +musique des Guides sous les fenêtres. Zola ignorait cette prescription, +dont Flaubert avait négligé de lui faire part, et que le valet de chambre +avait omis de consigner dans son livre. Il est probable que, s'il eût +connu ce règlement, Zola eût tiré du silence, planant sur ces dîneurs de +proie, un effet autre, mais aussi puissant que celui qu'il demanda à la +description du prétendu tumulte joyeux et arrogant du festin impérial. + +Les tableaux de la vie des faubourgs, de la misère ouvrière, des allées et +venues des travailleurs, ont été brossés d'après nature. Il n'eut qu'à se +souvenir, pour décrire les logis de la Goutte d'Or, des méchants garnis +du Quartier où s'était abritée sa jeunesse besogneuse. Il avait eu +Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes pour voisins de table, aux gargottes +du quartier Mouffetard. Il eut, cependant, besoin de parcourir les +dictionnaires d'argot, les lexiques de la langue verte d'Alfred Delvau, +de Lorédan Larchey, pour faire parler aux personnages de _l'Assommoir_ +le langage pittoresque et faubourien qui leur était familier, et pour +raconter leurs sentiments, leurs actes, leurs préoccupations et leurs +goûts, avec les termes vulgaires et colorés dont leurs congénères usaient +dans la réalité. Des livres sur les classes ouvrières, comme _la Réforme +sociale_ de Le Play et _le Sublime_ de Denis Poulot, l'aidèrent aussi +dans sa peinture des mÅ“urs populaires. + +Zola, pour construire un roman, se préoccupe donc d'abord des matériaux +pour ainsi dire accessoires. Il donne le plus grand soin au milieu. Il +dresse l'état signalétique de chacun de ses personnages. + + Je ne sais pas inventer des faits, a-t-il dit, racontant à un de ses + amis comment il établissait un roman. Ce genre d'imagination me manque + absolument, ajoutait-il. Si je me mets à ma table pour chercher une + intrigue, un canevas quelconque de roman, j'y reste trois jours à me + creuser la cervelle, la tête dans les mains, et je n'arrive à rien. + C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet. + Je commence à travailler mon roman, sans savoir ni quels événements + s'y dérouleront ni quels personnages y prendront part, ni quels + seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage + principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme. Je m'occupe + seulement de lui, je médite sur son tempérament; sur la famille où il + est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu + de le faire vivre. C'est là mon occupation la plus importante... + +Muni de ses notes, des détails qu'il se procurait par des enquêtes +personnelles, par des renseignements sollicités à droite et à gauche, par +des lectures, jetant sur le papier quelques brèves indications destinées +à servir de points de repère, il déposait sous une chemise ce butin +documentaire. Chaque personnage avait sa fiche. Il procédait ainsi à la +façon d'un juge d'instruction, préparant un dossier criminel, ou d'un +avocat général recueillant sur accusés et témoins, tous les rapports, tous +les constats, qui lui serviront à prononcer son réquisitoire devant le +jury. Zola n'abordait le public qu'avec un dossier complet et en état. +Il ne voulait rien laisser à l'imagination, à l'hypothèse, et son roman +était, à ses yeux, un livre d'enquête et un résumé d'observations +physiologiques, sociales et humaines. + +Ainsi compris et appliqué, le roman dit «naturaliste» se distingue d'un +travail littéraire, plus ou moins perfectionné, destiné uniquement à +montrer l'humanité dans ce qu'elle a de laid, de bas, de malpropre, de +honteux et de misérable, et le romancier cesse d'être considéré comme un +boueux et un scatologue, parce qu'il a tenu compte, dans son Å“uvre, de +ce qui existe dans la nature. Assurément, on peut reprocher, surtout +aux imitateurs de Zola, d'avoir systématiquement recherché la sanie et +l'ordure. Zola, dans tous ses livres, a réservé la part de l'idéal, et +c'est faire montre d'ignorance ou de parti pris que d'affirmer, comme on +l'a tant de fois répété, d'après une bouche éloquente, qui, depuis, s'est +rétractée: + + Il prête à tous ses personnages l'affolement de l'ordure... jamais + homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter + à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est + bien et tout ce qui est beau. Jamais homme n'avait à ce point méconnu + l'idéal des autres hommes... + +Nous verrons, en examinant de près chaque Å“uvre de Zola, combien ce +violent réquisitoire, qui a fait jurisprudence, était injuste et inexact. + +Zola a considéré et pratiqué son système, qualifié par lui de naturaliste, +comme l'étude scientifique et expérimentale de l'homme dans la société. +Il l'analyse, comme être pensant, avec ses vices, ses passions, ses +qualités, ses prédispositions, ses attaches consanguines, ses affections +héréditaires, ses préjugés d'éducation, tout cela relativement au milieu +où il s'agite. Il procède à ce travail analytique avec le manque absolu +de parti pris, qui doit animer le vrai savant faisant une opération +intéressante. Il se campe, la plume transformée en scalpel, devant de la +chair, devant de la réalité. Il dissèque avec précision et observe avec +méthode. Il a la patience et la sagesse d'un Cuvier étudiant un animal peu +connu. Il use du microscope et s'arrête, charmé, quand il a surpris tel +filet nerveux jusque-là négligé. C'est à l'Å“uvre du naturaliste que +peut, avec justesse, se comparer la tâche de cet écrivain biologiste et +physiologiste. + +Ce labeur, cette sévérité de moyens, cette scrupuleuse attention, ce souci +du détail, cette patiente investigation de tous les instants font du livre +du romancier, jusque-là considéré comme chose frivole, jouet pour les +grandes personnes, une Å“uvre scientifique digne d'être classée au rang +des travaux les plus sérieux et les plus ardus. Mais c'est toujours une +Å“uvre d'art. La forme, avec ses mille difficultés de langue, de couleur, +de netteté, vient parer, comme un vêtement magnifique, le squelette +scientifique de l'ouvrage, témoignant, chez l'artiste, d'une difficulté +de plus vaincue. + +Cette formule du naturalisme n'est pas nouvelle. Elle a été donnée en +théorie, en 1842, et, en pratique, dans quarante chefs-d'Å“uvre, durant +vingt-cinq ans, par Balzac, qui, dans l'avant-propos d'une des éditions +de _la Comédie Humaine_, disait: + + En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant + les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en + choisissant les événements principaux de la société, en composant des + types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, + peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par tant + d'historiens, celle des mÅ“urs. + +On ne recommence pas les conteurs d'imagination. On les plagie, voilà +tout. Walter Scott est ainsi pillé et refait, tous les jours, par de +petits Dumas subalternes. Les feuilletonistes populaires recommencent +les extraordinaires aventures des héros de Frédéric Soulié, d'Eugène +Sue, voire de Paul Féval, de Montépin et de Ponson du Terrail. Le +roman policier, qui reprend vigueur, avec des épopées compliquées et +invraisemblables, dont des détectives gentlemen sont les Achilles et et +les Hectors, ne fait que rééditer des exemplaires du _Scarabée d'or_ et du +_Double assassinat de la rue Morgue_ d'Edgar Poë. Enfin, les psychologues, +les narrateurs mondains et les fabricants de livres bébètes, dont la +couverture peinturlurée, affriolante et brutale, est tout l'intérêt, comme +ces toiles peintes à l'extérieur de la baraque foraine, n'ont pu, en +recommençant les conteurs badins du XVIIIe siècle et en costumant à la +moderne, chez le couturier en vogue et chez la modiste en renom, les +héroïnes de Choderlos de Laclos et de Louvet, renverser la base même du +roman moderne: la réalité. + +L'humanité marche et se modifie. Le roman la suit, pas à pas. L'écrivain +qui naît, à chaque étape reprend l'histoire de l'étape, où firent halte +avant lui ceux de la génération précédente. Le roman, conçu selon +les principes que Zola a non seulement exposés, mais dont il a, par +l'exécution, démontré la force et la vérité, devient ainsi comme le +journal de l'humanité. C'est ce qui fait que si le Naturalisme, en tant +qu'école, que cénacle, n'est plus qu'une expression littéraire, un vocable +servant, comme celui de Romantisme, à désigner une époque et un certain +nombre d'Å“uvres classées, la méthode, dont ce mot caractérisait les +principes, survit. Elle ne peut mourir. Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola +n'auront plus, assurément, un public pressé et se hâtant de lire leurs +Å“uvres pour être au courant, ou se mettre au niveau intellectuel du temps, +mais leurs ouvrages, acquérant la solidité des classiques, s'imposeront +longtemps, toujours, à l'admiration des hommes. Ils mériteront d'être +étudiés, commentés, expliqués, étant devenus livres d'histoire, traités de +philosophie sociale, et documents indispensables aux sciences morales et +politiques, pour la connaissance du siècle qui les a produits. + + + + +IV + +LES ROUGON-MACQUART.--LA FORTUNE DES ROUGON.--LA CURÉE.--SON EXCELLENCE +EUGÈNE ROUGON.--L'ASSOMMOIR.--UNE PAGE D'AMOUR.--L'Å’UVRE + +(1872-1886) + + +Zola, lorsqu'il se mit à écrire le premier volume de la série des +Rougon-Macquart, qu'il intitula: _la Fortune des Rougon_, ne pouvait +prévoir la brusque disparition du régime sous lequel il faisait vivre ses +personnages. Il avait composé les premiers chapitres en mai 1870. C'était +l'heure du plébiscite triomphal. Un rêve d'empereur victorieux, bientôt +suivi du tragique réveil d'un vaincu, sur la route de l'exil. Il y avait +quelque audace à placer, au frontispice d'une Å“uvre littéraire annoncée +comme comportant des proportions considérables et des développements +successifs, les scènes peu flatteuses de l'origine du régime. Le +dénouement et la moralité, bientôt fournis par la sévérité de l'histoire, +ne pouvaient se présenter à la pensée de l'auteur, avec netteté, avec +certitude. Le châtiment était lointain, indéterminé: une vision poétique +et une illusion vengeresse. Victor Hugo avait sans doute prédit la chute +de l'empire et la punition de l'empereur, mais c'était là un désir, une +fiction, qu'aucune réalité probante n'accompagnait. Nul n'aurait pu +deviner, alors, la candidature Hohenzollern pour le trône d'Espagne, ni +les complications diplomatiques avec la Prusse, encore moins supposer +la dépêche d'Ems falsifiée, suivie de la funeste et, pour ainsi dire, +inévitable déclaration de guerre. En admettant qu'au moment où il +finissait son premier chapitre, les événements se précipitant, Zola +eût pressenti une conflagration, il n'aurait pu supposer le désastre si +proche, ni si profond. Nos soldats de Crimée et d'Italie étaient réputés +invincibles. Si l'on partait en guerre, on allait sûrement à la victoire, +et l'empire s'en trouverait consolidé. Voilà l'hypothèse la plus probable, +et c'était aussi la désirable issue d'un conflit où l'on s'engageait, +non pas avec légèreté, mais animé d'espoir, nanti de confiance, et d'un +cÅ“ur nullement alourdi par la crainte et les pressentiments fâcheux; la +regrettable expression échappée à Émile Ollivier, trop bon latiniste, mal +comprise et impitoyablement commentée par la suite, ne signifiait pas +autre chose. + +Les plans du romancier furent donc bouleversés, ou, tout au moins, +resserrés, et l'action de ses personnages devint circonscrite. La fin de +l'empire, c'était l'épilogue des Rougon-Macquart en 1870. À raison des +événements, l'Å“uvre entreprise prit donc un caractère rétrospectif. On +put même y voir un tardif réquisitoire contre des hommes et contre un +régime, qui n'étaient plus des accusés, mais des condamnés. Se faire +accusateur, après le verdict des faits, n'était ni dans l'intention de +Zola, ni dans son projet ébauché. Sans l'effrondrement subit de la clef +de voûte du système, sans la substitution d'un pouvoir nouveau aux +gouvernants disparus, engloutis, le cadre de son Å“uvre se fût trouvé +considérablement élargi. Le changement prodigieux qui, avec la République, +s'accomplit dans la direction des affaires, dans la classification et la +compétition des partis, dans la finance, dans les grands travaux, dans +l'industrie, dans les mÅ“urs, dans les goûts et les préoccupations des +Français devenus républicains, lui aurait fourni des éléments nouveaux +et des champs d'observation autres. Les conséquences, pour la fortune +publique comme pour les spéculations privées, du paiement anticipé de +l'indemnité de guerre, l'effort et le coup de collier nécessaires pour +réparer les ruines de l'invasion, les modifications considérables +apportées aux organisations politiques et judiciaires, l'avènement aux +affaires de ces nouvelles couches sociales, saluées par Gambetta, dans son +discours prophétique de Grenoble, la presse démuselée, le monde du travail +commençant à se grouper, et à postuler sa place au soleil, enfin, le +service militaire pour tous et l'obligation de l'instruction primaire, +ces deux grands actes révolutionnaires, accomplis sans bruit ni désordre, +eussent assurément trouvé place dans son Å“uvre. Les Rougon-Macquart se +fussent rapprochés de nous, insensiblement et fatalement. Quels tableaux +mouvementés et quels milieux intéressants lui eussent présentés les années +de lutte, de formation et de développement de la Troisième République! + +Mais il s'était enfermé volontairement dans le cercle d'années allant du +coup d'État à l'invasion. A un certain point de vue, cette limitation fut +bonne. La disparition du régime impérial donnait à l'écrivain plus de +latitude, on pourrait dire plus de licence. Il n'avait plus à redouter +les interdictions ni les poursuites. Sans craindre de voir s'abattre sur +son manuscrit la patte des policiers, il lui devenait permis de peindre +la société impériale, telle qu'il l'avait observée, devinée, et selon +qu'il s'était documenté. En même temps, son Å“uvre échappait au péril +de l'éparpillement. Le cadre était fixé, la vaste fresque sociale, qu'il +entreprenait de brosser à larges touches, devait y entrer, et la toile ne +déborderait pas, étant contenue dans la bordure historique. + +Il a, d'ailleurs, constaté lui-même cette limitation dès 1871, dans +l'introduction à _la Fortune des Rougon_. + + Depuis trois années, dit-il, je rassemblais les documents de ce grand + ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute + des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours + je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si + prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire + de mon Å“uvre. Celle-ci est dès aujourd'hui complète. Elle s'agite + dans un cercle fixe. Elle devient le tableau d'un règne mort, d'une + étrange époque de folie et de honte. + +Zola aurait certainement pu sortir du champ où il décidait de se clore. +Nul ne se serait plaint, ou n'eût songé à critiquer. _Les Trois Villes_ +et _les Trois Évangiles_ sont en dehors de l'époque et du milieu, où +l'auteur s'était parqué avec ses Rougon-Macquart, et cette évasion du +milieu impérial n'a soulevé aucune objection. Mais il tenait à exécuter +de point en point le plan qu'il s'était tracé. Comme il ne laissait rien +au caprice, ni à l'imprévu, dans la composition de chaque ouvrage, pris +séparément, il entendait montrer que l'ensemble de ses Å“uvres avait été +soumis à un devis général, à un avant-projet complet et définitif, dont +il ne pouvait ni ne voulait s'écarter. Il partageait l'opinion de Charles +Baudelaire, qui disait, dans sa dédicace à Arsène Houssaye des _Petits +Poèmes en prose_: + + Sitôt que j'eus commencé ce travail, je m'aperçus que je restais + bien loin de mon modèle, mais encore que je faisais quelque chose + de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi + s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier + profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur + du poète d'accomplir juste ce qu'il a projeté de faire. + +Avec une coquetterie vaniteuse, Zola affirmait que, dès _la Fortune +des Rougon_, c'est-à -dire en 1870, il avait composé patiemment l'arbre +généalogique des Rougon-Macquart. Il ne convient pas d'attribuer à ce +tronc l'importance que son arboriculteur lui donnait. Peut-être, pourtant, +est-ce à sa plantation qu'il convient de rapporter l'obstination de Zola, +malgré la chute de l'empire, alors qu'il n'avait composé que deux de ses +romans, _la Fortune_ et _la Curée_, à se renfermer dans les vingt années +impériales. L'antériorité de son «arbre», servant à démontrer celle du +plan, n'a qu'un intérêt anecdotique. C'est une preuve chronologique de +composition, aussi. Si l'on contestait que la conception totale des +Rougon-Macquart dût remonter à 1870, on ne saurait douter qu'en 1878 tout +ce vaste drame, avec ses multiples personnages, n'eût déjà ses décors +dessinés et ses rôles distribués. Cet arbre-scénario a été publié avec +_la Page d'Amour_, et j'ai sous les yeux l'exemplaire du journal _le Bien +Public_ où il parut pour la première fois. + +C'est dans le numéro de ce journal portant la date du 5 janvier 1878 que +ce tableau fut donné. Il tenait, à la 2e page, tout le rez-de-chaussée. +Il était composé à la façon de ces états généalogiques, dressés par des +hommes d'affaires spéciaux, fabricants d'ancêtres pour roturiers, ou +pourchasseurs d'héritiers pour successions vacantes. Toute la famille, on +devrait dire la dynastie des Rougon-Macquart, se trouve là enregistrée, +baptisée, avec ses lignes et ses degrés. Chaque membre est pourvu des +mentions ordinaires d'état civil. Un signalement médico-légal accompagne +l'indication généalogique. Les tares héréditaires, les prédispositions +morbides, les influences psycho-physiques sont précisées, comme dans un +procès-verbal d'autopsie. + +On peut retrouver, dans cette nomenclature aux prétentions scientifiques +peut-être excessives, les principaux personnages des divers livres de Zola, +depuis le Pierre Rougon du premier volume de la série, jusqu'au docteur +Pascal qui la termine. + +Peu importe l'époque à laquelle ce plan a été combiné, l'intéressant c'est +qu'il ait été complètement suivi et patiemment réalisé. L'idée première +de faire figurer, à tour de rôle, les mêmes personnages dans des romans +distincts, remonte à Balzac. Le procédé a ceci d'excellent et de logique, +qu'il rapproche de la réalité les êtres de fiction. Dans la vie, on se +trouve nécessairement en rapport avec les mêmes personnes, on se croise, +on se côtoie et dans des circonstances très différentes. Nul ne peut +s'abstraire de ses contemporains. Leur existence se mêle à la vôtre. En sa +_Comédie Humaine_, Balzac avait, outre ses protagonistes, introduit tout +un personnel secondaire. Il disposait d'une très complète figuration, qui +lui servait pour sa mise en scène, sans avoir besoin de présenter, à +chaque Å“uvre nouvelle, ces comparses au lecteur. Zola s'est surtout +préoccupé de rattacher ses principaux acteurs par le lien familial, la +consanguinité et la névrose d'origine. Il nous montre successivement, +dans les divers milieux où il promène ses observations, les descendants +morbides de la folle des Tulettes, Adélaïde Fouque, tronc dégénéré, d'où +sortaient tous ces rameaux humains, poussés dans le terreau du second +empire. + +C'est pendant l'hiver de 1868 que fut commencée _la Fortune des Rougon_. +Cet ouvrage fut achevé en mai 1869. Zola habitait alors à Batignolles, rue +de La Condamine, n° 14. Ce roman, que l'éditeur Lacroix s'était engagé, +par traité, à éditer, devait d'abord paraître en feuilleton, dans _le +Siècle_, alors le plus répandu des journaux politiques. C'était une +puissance, cet organe, qui, selon l'aristocrate et le dédaigneux _Figaro_, +avait surtout la clientèle des marchands de vins. Il n'était pas d'une +lecture distinguée. Modéré de ton, anticlérical, hardi, prudemment +républicain, _le Siècle_ fut longtemps le seul journal d'opposition. +L'empire libéral le tolérait, tout en le craignant. Mais ne fallait-il +pas une soupape pour l'échappement des bouillonnements populaires? +Pour l'époque, ses tirages étaient considérables: 60.000 abonnés. On ne +l'achetait guère au numéro; c'était un journal cher: le numéro se vendait, +à Paris, 15 centimes, le prix de l'abonnement était de 80 fr. par an. On +ne prévoyait guère alors de grands quotidiens à six ou huit pages, se +payant trente sous par mois. + +Ces journaux coûteux avaient un tirage restreint et une vaste influence. +L'abonné du _Siècle_, qui ne croyait pas toujours en Dieu, croyait en +son journal, et propageait, comme articles de foi, les propositions des +rédacteurs. On se prêtait, on se repassait chaque numéro. Il y avait des +groupes, et comme des coopératives de liseurs: un principal abonné, dans +de petits cercles de voisins, acceptait des sous-abonnés. Quelques-uns +de ces locataires n'avaient droit qu'au journal de la veille, payant une +redevance moindre au titulaire de l'abonnement. Les feuilletons étaient +patiemment découpés et cousus; ils formaient de gros cahiers de lecture +qui se louaient, se prêtaient: toute une bibliothèque roulante de romans +circulant de mains en mains. + +_Le Siècle_, qui d'ailleurs observait un respect dynastique suffisant, +par crainte des suspensions et de la suppression, car le ministère +de l'intérieur ne badinait pas avec la presse, comptait de nombreux +républicains dans sa rédaction. Il avait pour directeur un bourgeois, +riche, solennel, prudhommesque et autoritaire: Léonor Havin. Ce Normand +finaud, exploitant l'opposition, escomptant l'impopularité de l'empire, +avait été élu député de Paris et député de la Manche. Il avait opté pour +Saint-Lô. Ce fut une sotte puissance, longtemps. Il dirigea les élections +législatives des dernières années impériales. Il avait pour principaux +collaborateurs: Émile de la Bédollière, Jourdan, Léon Plée, Cernuschi, +etc., etc. Le feuilleton dramatique était confié à E.-D. de Biéville, +l'un des renommés lundistes. La critique musicale était faite par Oscar +Comettant. La partie littéraire de ce journal, qui semblait plutôt +s'adresser à une clientèle exclusivement politique, était suffisamment +soignée, et l'on y donnait des feuilletons d'une facture moins brutale +et d'une visée plus recherchée que dans les autres journaux, voués aux +exploits des Rocambole et aux aventures invraisemblables des héros de +Xavier de Montépin. _Le Siècle_ a publié, entre autres bons romans, les +premiers, qui sont aussi les meilleurs, ouvrages d'Hector Malot, et +l'on voit qu'il avait accueilli _la Fortune des Rougon_, Å“uvre d'un +quasi-débutant recommandé seulement par des critiques artistiques +novatrices et combatives, ayant à son actif deux ou trois romans passés +inaperçus, signalé enfin aux lettrés, par un dernier livre, _Thérèse +Raquin_. Ce roman, d'une originale brutalité, avait suscité des +protestations, voire des nausées. On l'avait qualifié de «littérature +putride». Accepter une Å“uvre nouvelle de l'auteur, c'était une hardiesse +dont il faut savoir gré au directeur du _Siècle_: ce journal, au fond très +bourgeois, avait l'originalité d'accueillir les romanciers nouveaux et +audacieux. + +Par suite de difficultés ultérieures, probablement des dénigrements et des +résistances provenant de personnes influentes dans la maison, _la Fortune +des Rougon_ subit d'assez longs retards, avant d'être définitivement +annoncée. On semblait, au _Siècle_, avoir des regrets, et aussi des +craintes. L'auteur de _Thérèse Raquin_ commençait à effrayer. Une rumeur +hostile le précédait. Enfin, on passa outre, et le roman parut. La +publication fut tourmentée, comme l'époque où elle débutait. Le premier +feuilleton de _la Fortune des Rougon_ était inséré à la fin de juin 1870. +Trois semaines après, la guerre l'interrompait. L'auteur crut qu'il ne +serait jamais repris et terminé. Il s'en fallut de peu que les derniers +chapitres ne fussent pas tels que l'auteur les avait conçus et écrits. +Au milieu du désarroi de l'invasion, le manuscrit, remis complet à +l'imprimerie du _Siècle_, avait été égaré. Il ne pouvait être question +de récrire en hâte les feuilletons manquant. Le tour d'insertion, que +l'auteur avait à grand'peine obtenu, allait lui échapper, et, au lieu de +reprendre une publication, ayant perdu de son intérêt, coupée par les deux +sièges, le journal donnerait un autre roman, ajournant indéfiniment la +continuation de cet ouvrage, considéré comme terminé, déjà probablement +oublié, enterré. Heureusement, dans le tiroir du correcteur, les +principaux feuillets perdus furent retrouvés, et, après une interruption +de huit mois, et quels mois! les lecteurs du _Siècle_ purent reprendre la +lecture des événements dont Plassans était le théâtre, en 1851. L'Å“uvre +malchanceuse n'eut aucun succès. _La Fortune des Rougon_ parut en +librairie, l'hiver suivant, selon le traité antérieurement signé, chez +l'éditeur Lacroix. Une seule édition fut mise en vente. C'était sans doute, +pour le jeune auteur, l'aube de la gloire, mais combien grise, et même +morose! + +L'édifice rêvé, combiné, aux plans arrêtés, existait, cependant, et +ses fondations étaient sorties. La construction était visible déjà , et +l'avenir appartenait à son architecte. Le reste importait médiocrement. +Pour ceux qui savaient lire avec intuition, une force se révélait dans ces +pages solides, et les forts piliers indiquaient un vaste monument futur. +Un vigoureux talent venait de se lever. Nous n'étions guère alors qu'une +faible poignée de clairvoyants, une bande en partie désarmée ou dispersée, +à la suite des événements de 1871 pour élever la voix, et saluer cette +montée d'un astre inconnu sur l'horizon littéraire. Les admirateurs de +Zola disposaient de journaux timorés. Le silence de la répression terrible +emplissait le pays. Nos bravos prématurés ne furent pas même hués. On ne +fit attention ni à nous ni à notre auteur. J'écrivais pourtant ceci, dans +le Peuple Souverain de 1872: + + Dès le sous-titre «histoire naturelle et sociale d'une famille sous + le second empire», dès la première page, nous sommes avertis de la + sévérité et de l'importance scientifique de l'Å“uvre. Nous ne sommes + pas en présence d'une fantaisie d'imagination, d'une simple fiction + propre à faire passer les heures. L'auteur ne songe pas un instant à + nous amuser à l'aide d'aventures plus ou moins extraordinaires et + captivantes. Ce n'est pas une frivole distraction que ce livre hardi + et coloré. C'est une étude sévère qui fait penser. Nous sommes + prévenus qu'il s'agit d'un travail de savant, d'une Å“uvre de science, + d'un essai de littérature expérimentale, fondée sur l'observation et + ayant pour objet l'expression de la vérité moderne, l'analyse de la + vie. La méthode de l'auteur se révèle, dans sa logique simplicité, + à tout lecteur se donnant la peine de réfléchir sur ce qu'il lit. + +Telle est, en effet, la substance et la moëlle de _la Fortune des Rougon_: + +Dans un cadre donné, qui est le second empire, depuis son avènement +jusqu'à sa chute, montrer une famille personnifiant toute une portion de +l'humanité contemporaine, avec ses vices, ses vertus, ses appétits, ses +maladies morales et physiques, évoluant dans le milieu créé par les +événements, participant de près ou de loin à ces choses tragiques ou +grotesques, avec le temps devenues de l'histoire. Puis, mêlant aux faits +publics des intérêts privés, présenter des êtres vivant de l'existence +contemporaine, personnifiant les généralités de l'état social actuel, +montant à la fortune ou descendant à la misère, aimant, souffrant, +haïssant, accouplant les infamies aux vertus, et les crimes aux héroïsmes, +suivant le train-train banal de la vie quotidienne, ou s'emplissant du +souffle surhumain de l'épopée; se faire l'historiographe d'une famille, +qui résume en elle cent autres familles, et dont la monographie puisse +à bon droit passer pour celle d'un groupe important d'individus français, +dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, voilà le thème des +Rougon-Macquart, voilà ce que s'est proposé l'auteur. On sait aujourd'hui +comment il a exécuté ce large plan, et réalisé ce concept magistral. + +Toute la série des Rougon-Macquart comporte la description et l'analyse +des évolutions, dans la vie contemporaine, de cette famille-type, ayant +des membres répandus dans toutes les classes sociales, participant à +toutes les éventualités de l'existence. C'est le Ministre, l'Insurgé, le +Paysan, le Mineur, l'Ouvrier, le Bourgeois, le Spéculateur, le Soldat, +l'Employé, l'Artiste, le Savant, la Servante, la Courtisane et la Femme +du Peuple, dont l'histoire contient celle de tous leurs contemporains. +Zola crée des types. Il synthétise. Il peint des tempéraments et non des +caractères, des êtres généraux et non des individus. C'est l'Homme, la +créature ondoyante et diverse de Montaigne, qui passe et s'agite dans son +Å“uvre, mené par la double fatalité de l'Hérédité et du Milieu. + +En particulier, dans cette _Fortune des Rougon_, volume initial, document +primordial, on assiste à l'avènement, à la conquête de la richesse, et on +suit l'accès au pouvoir de quelques membres de cette famille, à la faveur +du crime triomphant du Deux-décembre. Aussi, Émile Zola a-t-il désigné ce +premier roman comme étant le livre des Origines. + +Le décor, observé et connu de près par l'auteur, est le paysage qu'il +eut, dans son enfance, sous les yeux, jamais oublié, toujours évoqué. La +Provence est le berceau de ses Rougon-Macquart, et la ville où la plupart +des personnages se meuvent, c'est Aix, qu'il a baptisée du nom fictif de +Plassans, qu'on retrouve fréquemment dans son Å“uvre. De là s'élanceront +sur la société les Rougon-Macquart, famille de proie. Si le nom de +Plassans est imaginaire, la ville apparaît bien réelle, avec ses trois +quartiers, où se parquent systématiquement les nobles, les bourgeois, le +menu peuple. Plassans, resté, malgré la Révolution, ville de hobereaux et +de magistrats fossiles, avec ses grands hôtels toujours clos, dans les +cours trop vastes desquels l'herbe pousse, ses églises, ses couvents, +ses promenades solennelles, son commerce presque nul, sa stagnation +intellectuelle, ses préjugés, ses castes, ses allures féodales et ses +affections d'ancien régime, Plassans, c'est bien l'aristocratique et +cléricale ville d'Aix-en-Provence. Puisqu'il a plu à l'auteur de laisser +l'incognito à la cité mère de ses personnages, respectons-le. Constatons +seulement que tout ce qui touche à la topographie extérieure et intime de +Plassans, à son architecture, à son archéologie, à son individualité et à +son anatomie comme cité, est traité avec une précision, une netteté et un +relief étonnants. Plassans n'a que son nom qui ne soit pas réel. + +Dans Plassans, donc, l'auteur nous montre, avec un grand coloris de +détails et une abondance de petites touches, aussi minutieuses et aussi +précises que celles dont Balzac usait pour nous initier à la vie de +province de son temps, les quelques types saillants de la capitale +parlementaire de l'ancienne Provence. On est aux derniers jours de la +maladive République de 1848. Encore quelques semaines et, dans une nuit +sombre, propice aux crimes, une poignée de bandits audacieux fabriquera +une dynastie, que la France, pas fière, acceptera. Mais ce coup de main, +dont quelques malins, à Paris, ont le pressentiment, est alors absolument +insoupçonné en province. Plassans est très divisé. Il y a une force +républicaine assez considérable dans les faubourgs; le quartier Saint-Marc, + légitimiste et clérical, ne prend pas le Bonaparte au sérieux; la +bourgeoisie, sournoise, peureuse, lâche, et cupide, irait volontiers au +césarisme, puisqu'on dit que cela fera monter le 3 o/o, mais Plassans +hésite dans son ensemble. Il faudra que le coup réussisse définitivement +pour que la ville réactionnaire l'admette, et qu'on chante le _Te Deum_ +dans ses églises et qu'on crie: Vive l'empereur! dans ses rues. L'auteur +alors nous montre une famille dont un membre, qui a vécu à Paris et s'est +trouvé mêlé à des agents bonapartistes, croit à la réussite du complot, +et s'efforcera de le faire triompher, en province comme à Paris. C'est la +famille Rougon. + +Ici, l'auteur abandonne la peinture de cette société de Plassans, avec ses +types subalternes: le marquis de Carnavant, le vieux beau; Granoux, le +prudhomme féroce; Roudier, l'important; Vuillet, le journaliste clérical, +suant l'eau bénite et distillant la haine; il entre en plein dans le cÅ“ur +de son sujet, et nous décrit cette famille Rougon. + +Cette galerie de portraits en pied, peints en pleine pâte, avec une +largeur de touche, accompagnée de finis et de pointillés surprenants, +comprend une série de figures, d'une variété et d'une vérité qui frappent. +Elle s'ouvre par ce portrait de l'aïeule, de l'ancêtre, Adélaïde +Fouque, de qui descendra cette race complexe des Rougon et des Macquart. +Provençale, fille et femme de paysans, orpheline à dix-huit ans, Adélaïde +était une grande fille maigre à l'Å“il trouble, aux airs étranges, dont le +père mourut fou, et qui passait, dans le pays, pour avoir le cerveau fêlé +comme son père. + +Cette folie originelle se retrouvera plus ou moins accentuée, plus ou +moins visible, dans ses manifestations, dans toute la descendance de cette +Adélaïde. On en suivra les traces, d'Aristide Saccard, le spéculateur +éhonté qui tripote dans la bâtisse et tire des millions du vieux Paris +exproprié, jusqu'au séraphique abbé Mouret, tombant pâmé dans les bras +d'Albine, sous l'arbre géant, à la sève capiteuse et au branchage +extatique, du mystérieux Paradou; d'Eugène Rougon, le politique, l'homme +fort, le ministre, se jetant, comme une bête en rut, sur la froide +Clorinde, dans la pénombre tiède de l'écurie, jusqu'à Gervaise, la femme +de Coupeau l'alcoolisé, trébuchant, en compagnie de Mes-Bottes et de +Bibi-la-Grillade, devant le comptoir terrible du père Colombe. + +Cette Adélaïde Fouque épouse un paysan des Basses-Alpes, nommé Rougon, +son domestique, qui meurt bientôt en lui laissant un fils. La jeune +veuve prend presque aussitôt pour amant un homme mal famé: «ce gueux de +Macquart», comme on le désigne dans le pays. Macquart est grand pilier de +cabaret, et, quand le débitant chez qui il fréquente ferme sa porte, c'est +d'un pas solide, la tête haute, comme redressé par l'ivresse, qu'il rentre +chez lui, et on dit sur son passage: «Macquart marche bien droit, c'est +qu'il est ivre-mort!» À jeun, il va courbé, évitant les regards. + +De cette liaison d'Adélaïde la folle avec l'alcoolisé Macquart, +naissent des enfants portant en eux ce double vice héréditaire, qu'ils +transmettront: l'alcoolisme du père, le nervosisme de la mère. + +L'intérieur de ce faux ménage est lugubre. Pierre Rougon, l'aîné, l'enfant +des justes noces, grandit entre les deux bâtards. Il s'empare de sa mère +et la domine, chasse ses frères et sÅ“urs, et, quand Macquart meurt d'une +balle reçue au coin d'un bois, en faisant la contrebande, il confine la +veuve dans une masure sombre, isolée au fond d'une impasse, derrière un +cimetière, s'empare de son avoir et le gère. Voilà posée la première +pierre de l'édifice futur des Rougon. Cette pierre a pour assises la +cupidité et le mépris du sentiment le plus doux chez l'homme: l'amour +filial. Viendront ensuite la trahison, la ruse et le crime. + +La progression ascensionnelle de Pierre Rougon, son mariage avec Félicité, +la femme intelligente et ambitieuse, «petite Provençale noire, semblable à +ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent +la tête dans les amandiers»; l'extension donnée à son commerce, puis le +temps d'arrêt dans la montée, la malchance, les faillites, dont on subit +les contre-coups, les enfants qui surviennent et dont l'éducation coûte +cher, toute cette lutte obscure et acharnée, qui dure trente ans, nous +mènent jusqu'à la veille du coup d'État. + +Alors se dessine le caractère odieux du chef de la famille. Pierre Rougon +est poussé par son fils Eugène, et par sa femme qui n'a qu'un rêve: avoir +un salon comme celui du receveur particulier, un salon tendu de damas de +soie, où le Tout-Plassans souhaitera d'être invité, une cour provinciale +dont elle serait la reine. Il s'enhardit, il se révèle. Au milieu de +l'affolement des bourgeois et des hobereaux, surpris par l'apparition des +bandes de paysans soulevés, à la nouvelle du coup d'État, Pierre Rougon se +faufile à la mairie, y simule une résistance qui s'appuie sur la trahison +de Macquart, le chef prudent des téméraires insurgés. Finalement il +sauve l'ordre, la famille, la religion, en petit, à Plassans, comme +Louis-Napoléon, en grand, à Paris, en jonchant les rues de cadavres. La +fortune des Rougon se trouve donc avoir, pour origine et pour complice, +la fortune des hommes de décembre. Dans deux autres volumes, _la Curée_ et +_Son Excellence Eugène Rougon_, on retrouve, s'accomplissant parallèlement, +la destinée des deux aventuriers, le Rougon expliquant et complétant le +Bonaparte. + +_La Fortune des Rougon_, l'un des romans, de Zola, les moins connus, et +dont le tirage est resté faible, est cependant un de ses livres méritant +le plus d'être étudié. Il contient en germe tous les autres. C'est le +gland d'où sortira le chêne, c'est une Å“uvre complexe où se retrouvent, +comme en formation, embryons cérébraux, tous les éléments des produits qui +naîtront successivement. + +C'est l'ovule de tous les enfants de Zola. Il contient, en substance, +leurs défauts, leurs qualités, leurs caractères et leur tempérament. Il +faut lire ce livre-prologue, un peu comme un sommaire, donnant l'argument +de tous les autres ouvrages de la série. + +L'étude scientifique s'y trouve d'abord. La méthode expérimentale est +appliquée avec précision et vigueur, pour la première fois, et comme pour +servir de patron. Elle est passée au microscope et radiographiée, cette +famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse. +Déjà on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparaître, +ces névrosés, ces surexcités, ces haletants et ces dégénérés, dont +l'autopsie intellectuelle révélera les tares et les tumeurs. Dès ce +premier récit, on est initié aux désordres de l'organisme et à la +mentalité de ces passionnés, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se +lancer comme des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur +les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus +qu'à attendre à l'Å“uvre: Eugène Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou +Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie +où se plonge l'abbé Mouret, aspirant à d'autres adorations que celles de +l'autel, sorte de Bovary mâle, étouffant, râlant et se rebellant, dans son +sanctuaire, comme la femme de l'officier de santé, dans son chef-lieu de +canton, où l'oxygène du désir se trouve raréfié. + +Ainsi que dans plusieurs autres Å“uvres de Zola, où l'effort humain est +noté, pesé, enregistré, avec une exactitude mathématique, dans _la Fortune +des Rougon_ se trouvent relevées les sommes de manÅ“uvres et totalisées +les menées souterraines de Félicité, de Pierre et d'Eugène Rougon, pour +obtenir le produit final, pour mettre la main sur Plassans, comme leur +modèle et maître a déjà posé sa patte césarienne sur Paris. + +Là aussi se révèle la puissance d'évocation des foules, et la magistrale +stratégie avec laquelle l'auteur les maniera plus tard, dans _l'Assommoir_, +_Germinal_ ou _la Débâcle_. + +On trouve enfin, dans _la Fortune des Rougon_, comme dans tous les livres +de Zola, de la poésie, du lyrisme, de la tendresse et de la rêverie. +Seulement, ici, l'auteur n'ayant pas atteint la trentaine, encore tout +vibrant de ses premières émotions romantiques, plus proche de Musset, +d'Hugo, de George Sand, ayant fermé seulement la veille le tiroir empli +des rimes de _Rodolpho_ et de _l'Aérienne_, donne plus de place au lyrisme +et plus grande part à la tendresse. Ce qui fait de _la Fortune des Rougon_ +un ouvrage précurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance +de poésie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, même dans _le +Rêve_, même dans _Une Page d'amour_, même dans _la Débâcle_ et dans +_Germinal_. Il y a, dans ce roman, une épopée et une idylle. + +Une population frémissante, indignée, héroïque, court, en chantant +la _Marseillaise_, à la rébellion juste et à la mort imméritée, voilà +l'épopée. Deux enfants purs, gracieux, énamourés, voilà l'idylle. Il y a +du sang dans l'idylle, des extases dans l'épopée. Ce n'est qu'un épisode, +l'amour ingénu de Miette pour Silvère, une pastorale évoquant Longus; +quant à la révolte des paysans, on peut considérer ce magistral tableau +tel qu'un hors-d'Å“uvre historique, faisant souvenir de _la Légende des +siècles_, mais ces deux morceaux d'art affirment, au portail même du +monument massif et géant des Rougon-Macquart, quel poète et quel artiste +en fut le constructeur. + +Miette, c'est Chloé. Elle a treize ans. Elle est donc à l'heure indécise +où, de l'enfant, chrysalide ambiguë, la jeune fille se dégage. Miette +s'élance dans la vie, comme une libellule, échappée du calice d'une fleur, +s'envole parmi les roseaux. Avec quelle délicatesse Zola dépeint cette +envolée printanière: + + Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton + naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis; les lignes + pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes + maigreurs de l'enfance; la femme se dégage avec ses premiers embarras + pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant, + à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour + certaines filles, cette heure est mauvaise; celle-là croissent + brusquement, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives. + +L'analyse du romancier est complétée ici par l'observation du +physiologiste, et le charme de la forme et l'éclat du coloris parent et +masquent la vérité scientifique. + +Donc Miette-Chloé et Silvère-Daphnis s'aiment ingénuement, crûment. Ils se +le disent, naïfs et sincères, durant de longues promenades, le long des +bords encaissés de la Viorne, et aussi dans les faubourgs déserts, par les +allées des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu +fréquentées, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les +solitudes, délicieuses et cherchées. Les deux amoureux, pour accomplir en +toute sécurité ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste +de la jeune fille. Enveloppés, encapuchonnés, isolés, ils vont, se parlant +bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au +hasard devant eux, tout sentier leur étant bon. Parfois ils rencontrent +d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrés et abrités +sous l'ampleur des mantes: + + ... dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu + des tiédeurs de la nuit sereine, et qu'on croirait être les invités + d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres + gens... + +Le tableau est charmant. Le Maître en tirera d'autres exemplaires, par +la suite, comme lorsqu'il nous peindra ses deux petits amoureux parisiens +gaminant dans les sous-sols et parmi les arceaux des Halles. + +Une fraîche odeur de jeunesse circule, comme un bon parfum de foin coupé, +à travers ces pages savoureuses. Le poète délicat, qu'il y eut dans +celui qu'on se plut à traiter de pornographe, et à considérer comme un +brutaliste incapable de sentir et de décrire autre chose, dans l'amour, +que la culbute et l'étreinte haletante de la bête s'assouvissant, +se laisse aller à l'émotion jeune et débordante de ses deux gentils +personnages. C'est avec une sincérité émue, avec un enthousiasme où il y a +de l'adoration, du désir, et peut-être une secrète envie, c'est avec une +effusion toute juvénile, que les chastes enivrements des deux enfants nous +sont contés. La scène délicieuse du puits, miroir gracieux et truchement +fidèle des amants de l'aire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que, +dans l'Å“uvre de l'écrivain naturaliste, il y a place pour les peintures +les plus douces et les plus fraîches, telles que le caprice d'un poète +élégiaque pourrait en évoquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une +contradiction, puisque ces scènes gracieuses et touchantes se rencontrent +dans la nature. + +Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dépit des +temps mauvais et des préjugés pires. Avec quel art le romancier a su nous +intéresser à eux, et mêler leur hymne de passion à la symphonie puissante +et terrible de l'insurrection des gens de Plassans! Avec quelle émotion +on suit leur marche vagabonde dans la nuit, quand, Paul et Virginie +provençaux, enfouis sous le capuchon et la mante épaisse, comme les +poétiques amants de l'ÃŽle de France sous la feuille protectrice et large +du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans +l'ombre ouvrant devant eux son porche mystérieux. Ils suivent cette grande +route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu'à l'horizon +gris-bleu, où déjà se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte, +grandit, éclate la rumeur étrange d'une foule en mouvement. C'est le +peuple qui, dans les ténèbres, avec un bruit lointain de marée, accourt, +roule ses vagues. Peu à peu s'élève, croît et rugit, claire, formidable, +vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chantée par trois +cents paysans en armes, marchant au pas, et qui croient, héros naïfs et +sublimes, que l'heure de gloire est arrivée, et qu'un sang impur abreuvera +bientôt leurs sillons! + +Ici, l'idylle se fond dans l'épopée. Cette Marche des Paysans dans la nuit +est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de maître. La +composition est panoramique. Les détails sont nombreux, précis, choisis. +Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y +meuvent, disciplinées, comme dans un finale d'opéra, et avec l'entrain +d'une cohue d'insurgés enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin +l'hymne révolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis à la table +des souverains. _La Marseillaise,_ c'est l'avant-courrière superbe des +bataillons. La campagne endormie s'éveille à ce tonnerre. + + Elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les + baguettes; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses + échos les notes ardentes du chant national. + +Ainsi le drame humain se déroule avec sa musique de scène. On remarquera à +tout instant cette communion profonde, dans l'Å“uvre de Zola, de l'homme +avec la nature, de l'être et de la chose, de l'objectif et du subjectif. +Ce mélange intime et constant de l'élément animé et de l'élément inanimé, +cet accouplement de l'espèce vivante et de l'inorganique, voilà une des +plus précieuses conquêtes de l'école naturaliste. Le grand romancier +anglais, Dickens, a beaucoup appliqué cette méthode; souvent, il faut le +dire, avec exagération et sans utilité. Le romancier français y a mis plus +de mesure, partant, plus d'art. + +Après le décor, après la symphonie, après la traduction, avec le mot, des +bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohérent, +après la perception donnée au lecteur de l'air ambiant, de l'atmosphère +dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par +cette nuit mémorable de décembre, voici la description des contingents +divers des campagnes provençales soulevées pour la défense de la loi, +de la justice et de la République. Il y a là un dénombrement des bandes +armées, au fur et à mesure qu'elles défilent devant Silvère et Miette, +qui est majestueusement épique. Et de ce magnifique tableau, avec un art +infini de composition, l'écrivain a détaché en pleine lumière Miette, dont +la pelisse est retournée du côté de la doublure rouge, ce qui en fait un +manteau de pourpre. Dans la blanche clarté de la lune, le capuchon de +sa mante arrêté sur son chignon, bonnet phrygien improvisé, elle serre, +contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgés lui ont confié. +Fière, heureuse, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la +stature héroïque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Velléda, murmure à Silvère +avec un sourire naïf et sublime à la fois: + +--«Il me semble que je suis à la procession de la Fête-Dieu et que je +porte la bannière de la Vierge!» + + * * * * * + +_La Curée_ a été, nous l'avons dit, commencée avant la guerre, à raison du +retard apporté par _le Siècle_ à publier _la Fortune des Rougon._ Elle a +été terminée en 1872. Publiée en feuilleton dans _la Cloche,_ elle fut +arrêtée par l'auteur lui-même. Un substitut manda Zola au parquet, et le +prévint que, son roman étant immoral, Il serait prudent de sa part de ne +pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton. +Des poursuites pourraient être requises. Le parquet n'agirait pas si +l'ouvrage, au lieu d'être propagé par le journal, était seulement publié +en librairie. Ce bienveillant, mais timoré substitut, conseilla à l'auteur +de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites +étaient entamées, si la police se mettait en route vers l'imprimerie du +journal, elle ne s'arrêterait pas, elle irait certainement jusqu'à la +boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. _La Cloche_ interrompit +les feuilletons, et, l'hiver suivant, _la Curée_ parut chez l'éditeur +Lacroix. + +Cette prudence fut peut-être exagérée. Le parquet est un bon lanceur de +romans, souvent. _Mme Bovary_ dut d'être connue, achetée, lue, et dénigrée +ou vantée, au réquisitoire bébête et prétentieux de l'avocat impérial +Pinard. Puisque le livre de Flaubert était immoral, ainsi que le +prétendait l'honorable et stupide organe du ministère public, tout le +monde avait désiré se régaler des obscénités dénoncées. _La Curée,_ +déférée aux tribunaux comme roman dégoûtant, c'était le succès sur et +l'auteur attaqué, insulté, mais connu et bien payé, et cela trois ans +avant _l'Assommoir_. Ce procès eût abrégé le stage que Zola devait encore +faire avant d'arriver à la notoriété, au succès et à la fortune. + +C'est une Phèdre moderne que cette Renée, et son Hippolyte est le pâle +convive d'un festin de Trimalcion contemporain. Un roman truculent, +évoquant les orgiaques banquets du Bas-Empire. Une des Å“uvres les plus +colorées et les plus romantiques de Zola. Il y a un peu de grossissement +dans les faits et d'exagération dans les personnages: Zola, il est vrai, +écrivit ces pages, où Juvénal et Pétrone semblent avoir soufflé des +épithètes, au moment où l'empire s'écroulait dans le sang, dans la +honte, et où l'indignation et le dégoût excitaient à voir tout hors de +proportion: on vantait la corruption impériale à force de la dénoncer +énorme. C'était l'époque où, dans le langage de chaque patriote vibrant +et surexcité, tout était à l'outrance: la guerre comme le mépris. + +C'est peut-être dans _la Curée_ que la très grande et très extraordinaire +puissance descriptive dont fut doué Zola atteignit son apogée. Non +seulement le relief, la configuration extérieure et l'impression plastique +des êtres et des choses s'y trouvent rendus avec une netteté incomparable +et une perfection sans rivale, l'art précis de Vollon ou de Roybet, mais +l'atmosphère, le son, le rythme, l'allure propre à l'homme, ou imprimée +par lui à l'objet dans son ambiance, y sont traduits avec une couleur qui +éblouit et une vérité qui déconcerte. C'est de la peinture plus exacte que +la photographie. + +Voici, en exemple, le dîner donné par le spéculateur Saccard à une meute +de bonapartistes, pourceaux sénatoriaux du bas empire, s'empressant à qui +dévorera ce règne d'un moment. + +Les types, d'abord, sont frappants: ce baron Gouraud, sénateur abruti, qui +a des yeux d'accusé qu'on juge à huis-clos, et qui, lourd, avachi, brisé +par les rudes travaux des maisons de passe, mâche pesamment, la tête +penchée sur son assiette, comme un bÅ“uf aux paupières lourdes; Hupel de la +Noue, le préfet à poigne, qui a dû être quelque part le père des pompiers +et inventer de prodigieux virements; Haffner, le candidat officiel, qui, +plus tard, livrera son Alsace à la Prusse, par la force du plébiscite +qu'il fera triompher; Michelin, le chef de bureau corrompu, dont +l'avancement est le prix de la honte, et les deux entrepreneurs balourds, +Charrier et Mignon, qui sont si contents de la Curée impériale qu'ils +disent tout haut ce que chacun pense tout bas: «Quand on gagne de l'argent, +tout est beau!» + +Mais, outre ces types si vrais, si reconnaissables, l'air capiteux de +cette salle à manger, où tant de convoitises et d'infamies sont attablées, +l'impression de cette réunion de parvenus digérant les truffes comme ils +avalent les millions, gloutonnement et bestialement, le relent de tous +ces êtres échauffés mêlé à l'odeur de toute cette mangeaille, la buée +indéfinissable flottant au-dessus de cette nappe et de ces convives, tout +ce fond du tableau, l'artiste l'a rendu, et de main de maître. Il a noté +jusqu'à ces «fumets légers traînant, mêlés au parfum des roses», et a +constaté que «c'était la senteur âpre des écrevisses et l'odeur aigrelette +des citrons qui dominaient». + +Une autre scène, où le talent de l'écrivain s'est joué de toutes les +difficultés cherchées et entassées comme à plaisir, c'est celle de la +serre: la fameuse scène de la serre. Zola est parvenu à y donner la +sensation vive et précise d'un effréné duo d'amour. Là , tous les +raffinements d'une passion maladive se mêlent à l'âcre stimulant du crime, +dans un lieu étrange, capiteux, chargé de parfums provocants, où l'air +même est lascif et irrite les sens à vif. La description de ce boudoir +végétal, tout imprégné de senteurs aphrodisiaques et de sucs vénéneux, +les enlacements brusques, les bonds, les caresses, les spasmes, les +convulsions extatiques et les heurts désordonnés de Maxime et de Renée, +«goûtant l'inceste», roulés sur les grandes peaux d'ours noir, au bord +du bassin, dans la vaste allée circulaire aux ombrages monstrueux des +tropiques,--tout ce chaos de sensations, de nerfs, de mouvements, de +contacts et de violences physiques, tout ce pêle-mêle de la passion +fouettée par le rut, tout ce tumulte d'imaginations maladives est peint, +buriné plutôt, avec une furia inouïe. Ce tableau d'apparence érotique, +mais dont l'impression est sévère et triste comme celle qu'on emporte +d'une opération chirurgicale, à la précision d'une eau-forte de Rops. + +Les peintures crues abondent dans l'Å“uvre de Zola, mais les voluptueuses +et les raffinées y sont assez rares. Quand il rencontre ces tableaux +érotiques à peindre, il n'hésite pas. Il ne fuit ni n'oblige à se +rhabiller ses modèles. Il se rapproche et de tout près, froidement, les +observe pour les décrire, avec l'impartiale exactitude du physiologiste, +traitant de quelque virus surpris dans les organes du plaisir. Il détaille +les phases, minutieusement, de la maladie qu'il a observée. Il y a en +lui, alors, comme une de ces curiosités si étendues, si prolixes, des +ecclésiastiques casuistes, s'efforçant dans leurs manuels de n'oublier +aucune variété, aucune manifestation de la passion, dont ils ont entrepris +d'éclairer les plus sombres arcanes, sans en avoir, par eux-mêmes, exploré +les seuils. C'est ainsi que cette phrase étonnante se trouve sous la +plume d'Émile Zola, qui l'a certainement écrite simplement et chastement, +constatation d'une particularité voluptueuse devinée: «C'était surtout +dans la serre que Renée était l'homme». + +En présence de cette bonne foi évidente de l'artiste, tout au plus peut-on +lui reprocher de se laisser aller à un peu trop d'admiration complaisante +pour sa vicieuse Renée. Il l'a faite bien séduisante, cette femme de +plaisir, et il la déshabille hardiment dans la scène des tableaux vivants, +non sans goûter la jouissance âcre de l'imprudent et trop peu égoïste +Candaule découvrant les belles formes de sa reine endormie. + +Les procédés de composition de _la Curée_ apparaissent plus simples et +plus complets à la fois que ceux de _la Fortune des Rougon_. Ainsi +le livre a pour bordure deux tableaux jumeaux, qui se répondent +symétriquement et se renvoient la même pensée et la même impression. +Tels deux miroirs conjugués. + +Le tableau d'ouverture, c'est le retour du bois de Boulogne par un soir +d'octobre. Le mouvement des voitures, le scintillement des harnais, les +armoiries peintes sur les panneaux, les livrées, les laquais raides, +graves et patients, les chevaux soufflant, et le lac, au loin, endormi, +sans écume, comme taillé sur les bords par la bêche des jardiniers, ce +paysage si parisien est rendu avec la couleur et l'intensité de perception +que nous avons déjà si souvent signalées et louées chez l'auteur des +Rougon-Macquart. Le tableau d'épilogue, c'est le même bois de Boulogne, +mais revu en pleine clarté, par une chaude après-midi de juin. C'est le +même défilé de voitures, de laquais, figés dans leur gravité patiente, +avec les mêmes scintillements de harnais, de ferrures, de chanfreins +d'acier; mais tout cela baigné par une lumière large, éblouissante, +tombant d'aplomb. Le lac n'est plus le miroir mat de l'après-midi +d'octobre, c'est une grande surface d'argent poli reflétant la face +éclatante de l'astre. Puis, au fond, comme dans une gloire, enfoncé au +milieu des coussins d'un grand landau, passe, au trot de ses quatre +chevaux, précédé de piqueurs à calottes vertes sautant avec leurs glands +d'or, l'Empereur, mettant ainsi le dernier rayon nécessaire, et donnant +un sens à ce défilé triomphal de l'empire à son zénith. + + * * * * * + +_Le Ventre de Paris_ est une gigantesque nature-morte. On peut supposer +que Zola, obligé, par sa collaboration au _Bien Public_, dont les bureaux +étaient situés rue Coq-Héron, à l'angle de la rue Coquillère, à deux pas +des Halles centrales, de passer fréquemment dans le voisinage de l'énorme +garde-manger parisien, a dû être tenté de rendre la vie, l'animation, +la couleur, jusqu'à l'émanation de cette prodigieuse Bourse de la +boustifaille. Ce qu'il a fait plus tard pour la Halle aux valeurs, le +marché de l'argent de la rue Vivienne. + +Cette rencontre, cette hantise quotidienne ont dû certainement favoriser +l'exécution de son livre sur les Halles. + +Mais il y eut un autre élément, dans son inspiration, et un stimulant +différent à sa conception. + +Je me souviens qu'entre modernistes, lorsque nous nous préoccupions de +rechercher et de signaler les monuments, les Å“uvres susceptibles +d'affirmer la grandeur et la poésie du présent, sans nier ni rabaisser +pour cela les belles et grandes choses du passé, nous parlions souvent +des Halles. J'étais l'un des admirateurs du hardi et élégant palais de +fer érigé par Baltard sur les plans de Hauréau. J'avais formulé cet +enthousiasme pour la modernité architecturale, dans le premier article +qui sortit de ma plume naïve: cet article, dont j'ai perdu le texte, mais +retenu le titre et la donnée, s'appelait: _l'Art et la Science_. J'y +indiquais un rajeunissement des formules épuisées, un renouvellement +des conceptions usées, par l'adjonction de la science. C'était surtout +l'architecture, qui me paraissait avoir fait son temps, et réclamer du +neuf. Les ogives et les arceaux gothiques n'avaient-ils pas magnifiquement +et longuement rempli leur rôle d'utilité et de beauté? Il s'agissait, +maintenant, puisque l'homme moderne avait besoin de gares, de docks, de +théâtres, d'hôpitaux, comme le contemporain de Philippe-Auguste réclamait +des cathédrales et des monastères, de concevoir et d'élever des édifices +modernes, traduisant le vÅ“u, l'enthousiasme, la foi des générations +scientifiques, positivistes et industrielles du siècle de la vapeur et +de l'électricité. + +Sans contester le charme de Saint-Séverin, la délicatesse de +Saint-Julien-le-Pauvre, et la majesté compacte de Saint-Eustache, +j'exaltais, peut-être avec excès l'Opéra de Garnier et les Halles de +Baltard. Avec Zola, nous parlions souvent de la beauté intrinsèque de cet +art tout récent, que nos contemporains semblaient ne point voir, et dont +la plupart se refusaient à admettre le double caractère utilitaire et +esthétique. L'idée lui était venue, flottant en l'air, éparse dans nos +propos, sommairement indiquée dans nos articles, discutée, combattue, +approuvée, commentée, d'écrire un livre ayant les Halles pour décor et +pour scène. Ce thème l'enchantait. Son système des milieux et des grands +cadres participant à l'action, s'y incorporant, allait trouver là un +propice sujet d'application. _Le Ventre de Paris_ fut le premier de ses +romans ayant le «milieu» pour sujet principal, presque pour intrigue. +Comme, dans les tragédies antiques, le chÅ“ur intervient dans l'action. +Il mêle son âme à celle des personnages. Il les anime. Il les explique. +Participant à leurs passions, à leurs douleurs, il prend une part si +importante aux événements, qu'il semble jouer un premier rôle. Dans +plusieurs des volumes de la série des Rougon-Macquart, le lieu où se passe +le drame, le décor des scènes, le cadre des tableaux deviennent ce qu'est, +dans les romans d'imagination, dans les récits d'aventures, dans les +péripéties de cape et d'épée, le Héros. + +Dans _Germinal_, c'est la mine qui est le véritable protagoniste de la +tragédie souterraine, et successivement ainsi nous aurons le roman de la +Maison Bourgeoise, de la Maison Paysanne, de la Maison Ouvrière, de la +Bourse, des Grands Magasins, des Chemins de fer, de l'Usine, enfin du Camp, +et du Champ de bataille. + +_Le Ventre de Paris_, c'est donc avant tout le roman des Halles Centrales. +Zola fut attiré par le spectacle bigarré, fourmillant, ultra-vivant de +ce quartier alimentaire qu'il fréquentait, qu'il observait au passage, +qu'il se mit à étudier et de près, toujours avec son pince-nez de myope +ardemment fixé sur les êtres et sur les choses. Oh! rien ne lui échappa +du bazar de la mangeaille. Avec sa méthode d'investigation patiente et +de vérification documentaire, dont il commençait à user avec une sûreté +surprenante, et une précision presque infaillible, doué d'une faculté de +perception quasi-instantanée et d'une puissance prompte d'assimilation, +il inspecta, posséda ses halles. Paul Alexis a très bien raconté les +promenades préparatoires, pour le roman en gestation, qu'il fit, à +diverses époques, avec Zola, dans les Halles et par les rues environnantes: + + Une fois, dit-il, en nous en allant, arrivés à un certain endroit + de la rue Montmartre, il me dit tout à coup: «Retournez-vous et + regardez!» C'était extraordinaire: vues de cet endroit, les toitures + des halles avaient un aspect saisissant. Dans le grandissement de la + nuit tombante, on eût dit un entassement de palais babyloniens empilés + les uns sur les autres. Il prit note de cet effet qui se trouve décrit + quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait + avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon à la main, il + venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le + brouillard, la neige, et à toutes les heures, le matin, l'après-midi, + le soir, afin de noter ses différents aspects. Puis, une fois, il y + passa la nuit entière pour assister au grand arrivage de la nourriture + de Paris, au grouillement de toute cette population étrange. Il + s'aboucha même avec un gardien-chef, qui le fit descendre dans les + caves, et qui le promena sur les toitures élancées des pavillons... + +Il entassa ensuite tous les documents écrits qu'il put se procurer; les +livres sur les Halles étaient rares; un volume de l'ouvrage de Maxime +Du Camp, _Paris, sa vie, ses organes_, était à peu près tout ce qu'il +trouvait comme sources. Il dut se renseigner à la préfecture de police, et +se procurer des états, des statistiques, des règlements d'administration. +_Le Ventre de Paris_ devint un véritable traité d'organisation, de +fonctionnement et d'administration des Halles. + +Le livre est intéressant, avec son symbolisme en action des Gras et des +Maigres, et le drame intime du suspect Florent et des Quenu-Gradelle, +repus, satisfaits. Il s'y rencontre des passages d'une lecture plutôt +écÅ“urante, comme la confection du boudin, et la fameuse symphonie +des fromages «où les marolles donnaient la note forte». La force de +l'expression et l'intensité de la description sont poussées si loin que +l'on admire ce tour de force littéraire, en comprimant des nausées. + +C'est un véritable poème gastrique que ce roman curieux. Inspiré sans +doute par le spectacle des Halles et le désir de faire un livre, dont le +palais de la nourriture fournirait le milieu et les personnages, Zola a +aussi, probablement, obéi à une secrète pensée de rivalité. Il a voulu se +mesurer avec Victor Hugo. C'est _Notre-Dame-de-Paris_ qui semble avoir +servi de modèle au _Ventre de Paris_. L'antithèse de l'Église et des +Halles. Le poème de la matière répondant à celui de la spiritualité. La +cathédrale personnifiant le monde mort du mysticisme et de la foi, le +vaste marché incarnant les appétits et les besoins de notre société +matérialiste. Les merveilles de la description et la vigueur du coloris +étant également prodigués, pour le charme du lecteur, par le peintre des +vitraux gothiques et par l'aqua-fortiste des arceaux de fonte, par le +poète des fromages nauséabonds et des mous de veau rouges pendus aux crocs +des boucheries, comme par le chantre des processions passant sous les +voûtes hautes, dans des volées d'encens, au pied des tours dentelées et +sonores, d'où Dieu semble parler à la terre. Notre-Dame et les Halles, +c'est la lutte, dans la lice éternelle de l'art, de l'Âme et du Corps, de +l'Esprit et de la Matière, de l'Idéal et du Réel, de l'Estomac qui mange +et du Cerveau qui pense, du Passé, cela, tué, comme l'avait prévu Hugo, +par ceci, le Présent. + +_Le Ventre de Paris_, malgré son titre et son sujet, est un des livres de +Zola où il y a le plus de poésie. Cette nature-morte superbe est traitée +avec fougue, avec lyrisme, avec vie, par un pinceau romantique. C'est du +Delacroix écrit. + + * * * * * + +_La Conquête de Plassans_ suivit _le Ventre de Paris_. C'est un drame +intime; l'histoire d'un fou, la progression effrayante de la fêlure +cérébrale, avec des scènes de vie provinciale et cléricale. C'est la +captation d'une fortune, la démolition lente d'une maison, le détraquement +d'une intelligence, accompagnant la dispersion du bonheur domestique, sous +les yeux et par l'effort d'un prêtre ambitieux et tenace, qui semble sorti +du séminaire de l'abbé Tigrane. + + * * * * * + +_La Faute de l'abbé Mouret_ est un livre étrange et touffu, où la +botanique se mêle à la liturgie. On voit un prêtre, Serge Mouret, +s'éprendre d'une petite sauvagesse, Albine, sous les arbres d'un paradis +moderne et fantastique, le Paradou. Il y a tout un poème adamique dans ce +livre prestigieux, qui semble par moments inspiré par un jardinier, en +d'autres, par Milton. C'est une propriété de la campagne d'Aix, visitée +dans sa jeunesse, que Zola a décrite sous le nom patoisé de Paradou. +Toutes les parties techniques de ce livre sont très soignées, très +vérifiées. Zola, pour les nomenclatures horticoles, s'était procuré le +catalogue de Lencézeure et, pour les descriptions rituéliques, car la +messe tient une place aussi considérable dans l'ouvrage que l'énumération +florale, il ne manquait pas de suivre, le paroissien d'une main, le crayon +de l'autre, les offices à Sainte-Marie-des-Batignolles. Le digne abbé +Porte, curé de la paroisse, avait en lui un fidèle, jusque-là ignoré, qui +donnait un exemple fort édifiant. On parlait même de lui offrir une place +au banc d'Å“uvre, songez donc! un homme de lettres connu, et passant pour +incrédule, qui revenait au Seigneur! Un jour, l'assidu et pieux chrétien +ne reparut plus à l'église: _la Faute de l'abbé Mouret_ était terminée, +et, vaguement, la pensée de Zola se tournait vers les cabarets où Coupeau +l'attirait. + + * * * * * + +Mais, avant _l'Assommoir_ qu'il rêvait, qu'il cherchait, en piétinant le +sable de la plage de Saint-Aubin, il publia un autre roman, le sixième de +la série. Il abandonnait les curés, les personnages intimes, pour mettre +en scène des hommes politiques, et le chef de l'État français avec son +chien Nero et ses courtisans. C'était assez hardi de faire figurer, +quelques années à peine après Sedan, Napoléon III dans un roman. Est-ce à +ce personnage impopulaire, odieux même, ou au peu d'intérêt qu'avait pour +ce public trop proche la représentation d'un monde politique dont on +venait à peine d'être débarrassé dans un sanglant cataclysme, qu'il faut +attribuer l'insuccès de _Son Excellence Eugène Rougon_, mais ce roman est +un des moins connus et des moins vendus de toute la série. + +C'est _la Curée_, affaiblie d'intensité et de mise en scène, plus +restreinte. _Son Excellence Eugène Rougon_ est un de ces romans à demi +politiques, où l'histoire se trouve mêlée à la satire. On a assez +justement rapproché différentes scènes de _Son Excellence,_ de +quelques-uns des tableaux du roman à clef d'Alphonse Daudet, _le Nabab_. + +Les silhouettes des personnages secondaires de l'Å“uvre sont tracées assez +nettement pour qu'on cherche à mettre un nom au-dessous de chaque type. +Cependant, je ne crois pas qu'on puisse exactement fournir la légende +individuelle, au bas de chaque portrait de cette galerie. + +En réalité, les Kahn, les Béjuin, les Charbonnel, sont des figures +composites où le romancier, usant de son droit, a fondu différents traits +épars chez plusieurs de ses contemporains. + +Les scènes d'intérieur, où l'on voit le ministre en proie à ses amis, +dévoré par eux, et, à tout instant, accusé d'ingratitude par ces tyrans du +bienfait, sont d'une observation très juste et d'une couleur absolument +historique. Cet entourage véreux et compromettant de _Son Excellence +Eugène Rougon_, ce n'était pas seulement le ministre, mais aussi le +maître qui le subissait. Les échos des Tuileries ont souvent répété de +singulières histoires, où des individus, infimes et crapuleux, parlaient +en maîtres dans le cabinet impérial, et se faisaient grassement payer +d'anciens services honteux, armés qu'ils étaient d'une intimité +compromettante et de souvenirs inquiétants. Sur la figure fantasque et +toute d'exception de Clorinde, on pourrait mettre le nom d'une grande dame +cosmopolite, qui n'était pas mariée à un ministre français, et dont les +ébats, à Compiègne, aux Tuileries et ailleurs,--notre Paris, pour cette +aristocratique catin, n'était qu'un cabaret,--ont longtemps défrayé la +chronique scandaleuse. Mais le grand, le véritable intérêt de ce livre +gît dans ces scènes saisissantes: le dernier jour de Rougon au ministère, +l'intérieur de la marquise Balbi et de sa fille, les réceptions de +Compiègne, le voyage officiel dans les Deux-Sèvres, et surtout la +puissante description du baptême du Prince Impérial. + +La foule, la rumeur, le bruit, l'entassement des têtes aux fenêtres et sur +les boulevards, les propos des badauds, le défilé, les soldats, les dames +d'honneur, les prêtres, les cloches, les salves, les baïonnettes luisantes, +la gloire enfin de cet empire de boue, de sang et d'or à son apogée, +«flottant dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de +Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à +un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l'enfant baptisé sous +leurs voûtes», telle est cette page d'histoire, qui a l'ampleur d'une +fresque, le pittoresque d'une chronique, et le mordant d'une satire. + +De même que _la Curée_ s'ouvre et se ferme par un même tableau +correspondant, le Bois à l'aller et au retour, _Son Excellence Eugène +Rougon_ se déroule entre deux scènes jumelles, deux séances du Corps +législatif, se répondant et se faisant pendant, comme ces deux toiles de +Géricault qui sont au Louvre et représentent, l'une un cavalier triomphant, +le sabre au poing, campé solidement sur ses étriers, enlevant son cheval +qui hennit joyeusement en s'élançant, la crinière haute, à la lutte et +à la victoire;--l'autre personnifiant la défaite sombre, et la retraite +difficile, montrant le même cavalier, mais démonté, la bride de son cheval +las et blessé passée à son bras, descendant péniblement une pente abrupte +et s'aidant, comme d'un bâton ferré, du fourreau de son sabre inutile. +Tout le livre est dans ce cadre, la chute et le triomphe d'Eugène Rougon. +Si l'intensité d'effet produit est ici moins grande que dans _la Curée_, +l'art de la composition y est aussi parfait. La vérité de l'histoire, +l'intimité de la vie surprise, et la précision des détails y sont +remarquables. + + * * * * * + +_L'Assommoir_ est le plus célèbre des romans de Zola, Il a fait fortune. +Le talent et l'originalité, vainement prodigués en d'admirables pages, +et dont l'auteur avait fait la preuve dans les six volumes précédents, +n'avaient pu forcer les portes de la grande notoriété. Zola, stagiaire +de la gloire, piétinait dans le vestibule, faisant queue derrière +d'encombrantes médiocrités, aujourd'hui balayées, attendant qu'on lui +accordât audience. _L'Assommoir_ donna le coup d'épaule nécessaire et +l'auteur entra d'un bond dans la pleine célébrité. Il fut non seulement +connu, classé, mais aussi fut-il désormais discuté, injurié, admiré. Il +devint quelqu'un. Il ne fut plus permis de l'ignorer. On dut, sans doute, +presque partout, accabler de mépris et d'insultes sa personnalité, son +talent, mais il était interdit de ne pas savoir qui il était. + +Sans ce retentissant ouvrage, Zola serait demeuré un romancier estimable, +raccrochant ici et là , d'un confrère bienveillant, un éloge, et d'un +grincheux, un éreintement; tout cela sans portée, sans intérêt pour la +foule. Il eût disparu, inhumé dans les dictionnaires encyclopédiques et +les bibliographies, entre divers écrivains également enterrés vivants, +comme Champfleury, Duranty, Charles Bataille, Marc Bayeux et autres +contemporains, plus ou moins morts-nés, conservés dans les bocaux de +l'érudition frivole. Zola était littérairement perdu. On le classait, +depuis _la Faute de l'abbé Mouret_, parmi les fantaisistes, les poètes en +prose, gens qu'on lit peu, et après _Son Excellence Eugène Rougon_, parmi +les ennuyeux, gens qu'on n'achète jamais. Son éditeur, malgré l'amitié qui +existait entre eux, eût fatalement espacé les publications de ses Å“uvres, +de moins en moins attendues par le public, et les secrétaires de journaux +se seraient empressés de déposer ses feuilletons dans l'armoire bondée, +où s'étagent les manuscrits destinés à ne jamais connaître les rouleaux +d'imprimerie. + +Il fallait presque un miracle pour que son nouveau roman trouvât un +journal pour le publier et des lecteurs pour le lire. Le miracle se +produisit. Voici son explication, car tout miracle est explicable: il y +avait, à cette époque, 1875-1876, tout un groupe de littérateurs, de +médecins, d'artistes, de politiciens, de professeurs de droit et de +sociologues, qui reprenaient, avec plus de sérieux, plus d'autorité, +plus de ressources financières aussi, l'Å“uvre inachevée dont Thulié et +Assézat avaient disposé les fondations, dans leur revue: _le Réalisme_. +Ces hommes, jeunes alors, dont quelques-uns survivent, voulaient +introduire dans la science, dans la philosophie, dans la linguistique, +dans la politique, dans l'art et dans la littérature, la vérité, la +réalité, l'expérimentation. Ils avaient pour maîtres Littré, Broca; ils +se rattachaient à Darwin, à Spencer, à Bentham. Une association assez +singulière, _l'Autopsie mutuelle_, les groupait. Le but de cette société +était l'étude du cerveau du membre décédé. Étant personnellement connu, +ayant manifesté son énergie pensante, laissant des Å“uvres, une trace sur +le sable fugitif des générations, ce sociétaire pouvait fournir un sujet +plus intéressant, plus vaste, plus précis aussi, pour l'étude du cerveau, +que les pauvres hères, appartenant d'ordinaire aux classes illettrées et +peu intellectuelles, livrés par les hôpitaux, et dont on ignorait les +antécédents, les facultés, l'existence. Broca était le président de cette +société, qui existe encore et dont je fais partie, sans toutefois être +pressé de lui fournir un prochain sujet d'études. Les principaux membres +de l'Association étaient Louis Asseline, docteur Coudereau, Abel +Hovelacque, Issaurat, Sigismond Lacroix, Yves Guyot. Ce dernier dirigeait +_le Bien public_. Émile Zola, déjà critique dramatique à ce journal, en +rapport avec les mutualistes de _l'Autopsie_, ayant annoncé l'achèvement +d'un nouvel ouvrage, où la névrose ancestrale était étudiée dans ses +manifestations perverses et morbides, surexcitées par l'alcoolisme, fut +encouragé, appuyé par le groupe. Malgré quelques hésitations suggérées par +des crudités de style, Yves Guyot eut le courage, car c'en était un pour +l'époque, de donner en feuilleton _l'Assommoir_ dans _le Bien public_. +Composé à Saint-Aubin, au bord de la mer, dans l'été de 1875, il parut +en 1876. Ce fut une louable tentative littéraire, une fâcheuse opération +financière, pour le journal que M. Menier, le bon chocolatier, +subventionnait. + +_L'Assommoir_ avait été payé dix mille francs à l'auteur, pour sa +publication en feuilleton. Non seulement le tirage ne monta pas, mais, +sous l'avalanche des lettres d'injures et la grêle des menaces de +désabonnement, il fallut battre en retraite. On coupa court. Pareille +mésaventure était déjà survenue à l'auteur, pour _la Curée_. Il supporta +l'amputation avec son habituelle énergie. + +_L'Assommoir_ fut transporté dans une petite revue littéraire, +_la République des Lettres_, que dirigeait Catulle Mendès, le poète +parnassien, aux Å“uvres plutôt raffinées, et dont les préoccupations +artistiques, comme les tendances littéraires, semblaient si distantes des +théories du naturalisme, et d'ouvrages comme _les Rougon-Macquart_. Il +était, cependant, grand admirateur de Zola. _La Faute de l'abbé Mouret_, +avec son Paradou, l'avait enthousiasmé. Cet accueil, fait à un auteur et +à un ouvrage aussi fougueusement «naturaliste» par un écrivain et par une +publication se recommandant de Victor Hugo, démontre combien, malgré ses +protestations et ses théories, Zola était considéré comme un romantique, +comme un poète. + +La presse fut moins tendre. Des articles indignés parurent. Les +journalistes vertueux dénoncèrent _l'Assommoir_ comme immoral, les +publicistes solennels, courtisans populaires, affirmèrent que le corps +électoral était insulté dans l'une de ses forces les plus utiles à +flatter, la masse ouvrière urbaine. Les petits journaux, les revues de +cafés-concerts, les feuilles illustrées, chansonnèrent, raillèrent, +exagérèrent. A force de persuader au public que _l'Assommoir_ était un +livre excessivement «cochon», le traditionnel pourceau que toute gaine +humaine passe pour contenir endormi, s'éveilla, et le succès devint +énorme. Bien qu'au fond il n'y ait rien de folichon dans le sombre tableau +de la misère ouvrière, et dans la description des déchéances morales +et physiques de l'homme et de la femme, happés par l'engrenage de +l'ivrognerie, la réclame-outrage porta. L'épithète de pornographe lancée +resta, et attira. La maîtrise de l'auteur, sa puissance de vision et son +art d'évocation furent révélés à des milliers de lecteurs, qui, sans le +tapage fait autour de _l'Assommoir_, n'auraient probablement jamais eu +l'idée d'ouvrir ce roman, ni les ouvrages qui l'avaient précédé. Grâce à +cette fausse réputation d'auteur licencieux, Zola devint en quelques jours +le romancier le plus connu, le plus acheté aussi. On rechercha ses +premiers volumes, et ceux-ci, à la remorque de _l'Assommoir_, furent +emportés vers le succès. + +_L'Assommoir_ est demeuré comme exceptionnel dans l'Å“uvre de Zola. Les +mÅ“urs populaires y sont peintes avec une vigueur touchant à la brutalité, +qui empoigne et qui émeut. Les uns éprouvent de l'indignation, d'autres +du dégoût, quelques-uns de la pitié. Nul lecteur ne saurait demeurer +indifférent devant une page de ce livre extraordinaire. + +La facture en est également à part. Soit que Coupeau, Gervaise ou +Mes-Bottes emploient le langage direct, soit que le romancier, en +style indirect, raconte et explique leur existence, leurs actes, leurs +sentiments, leurs passions, le vocabulaire est celui de l'atelier, du +comptoir, de la rue. Ce n'est pas l'argot classique, le bigorne des +chansons du temps de Gaultier-Garguille, ni le «jars» d'Eugène Sue +«dévidé» dans _les Mystères de Paris_, mais plutôt la langue verte, le +parler trivial des ateliers et des cabarets. L'auteur a écrit comme les +ouvriers ont l'habitude de «jacter». Il a dû, pour substituer à sa langue +littéraire ce parler, faire un effort de linguistique. + +Je crois que _la Chanson des Gueux_, de Jean Richepin, parue un peu avant +_l'Assommoir_, l'aura excité à user de ces vocables pittoresques et +colorés, qui forment le fond de la langue du peuple parisien. Cette +curieuse adaptation de l'idiome populaire à une Å“uvre de littérateur +ne s'est pas effectuée sans travail. On sent, ici et là , que l'auteur +a péniblement fait son thème. Il devait penser, dans la langue très +littéraire, souvent poétique, qui était la sienne, qu'il employait en ses +romans précédents, et il mettait ensuite en «faubourien» les mots et les +tournures de son langage usuel. Ainsi, et cet exemple, pris entre mille, +démontrera le mécanisme du procédé, dont il ne parut s'aviser qu'après +réflexion, car les deux premiers chapitres de _l'Assommoir_ ne sont pas +écrits en style argotique: à un endroit du roman, il s'agit de montrer +Coupeau déambulant, l'air crâne, disposé à rire, à s'amuser, avec des +camarades qu'il précède. Ceci pourrait se dire simplement ainsi. Zola +transpose argotiquement la phrase ordinaire et écrit: «Coupeau marchait +en avant, avec l'air esbrouffeur d'un citoyen qui se sent d'attaque...» + +Cette déformation du langage correct et littéraire est d'un usage fréquent +au théâtre. C'est ce qu'on appelle patoiser. Il y a des exemples +classiques et fameux de ce procédé. Molière y eut recours dans deux ou +trois pièces. Les comiques secondaires, les auteurs poissards, les membres +du Caveau en ont abusé. Les paysans d'opéra-comique, depuis Sedaine +jusqu'à Scribe, s'exprimaient presque obligatoirement dans ce patois. +Désaugiers, Émile Debraux, Frédéric Bérat, ont également employé ce +vocabulaire destiné à donner l'illusion de la réalité. Aujourd'hui encore, +dans les revues, dans les farces militaires et dans les drames, où il y +a des bergers, des campagnards, des filles de ferme et des servantes +d'auberge, les auteurs les font patoiser, pour donner, pensent-ils, +plus de vraisemblance au milieu. Des paroliers populaires, ou plutôt +populaciers, comme Charles Colmance, l'auteur du _P'tit Bleu_, d'_Ohé! les +Petits Agneaux_, et les chansonniers montmartrois, Aristide Bruant, Jules +Jouy, de Bercy, Yann' Nibor, Botrel, ont employé tour à tour l'argot des +souteneurs et le parler naïf des matelots et des pêcheurs de Bretagne. +Enfin, dans le roman, il existe un très curieux récit, antérieur de +plusieurs années au livre de Zola, _le Chevrier_ de Ferdinand Fabre, +où l'auteur prête à son Eran de Soulaget, à son Hospitalière et aux +autres personnages du Rouergue qu'il met en scène, un idiome bâtard, +mi-littéraire et mi-rustique, qui donne de la saveur agreste à l'ouvrage. + +Zola a voulu communiquer l'impression frappante de la vie, en faisant +parler l'argot à ses faubouriens. On peut contester qu'il ait réussi. +C'est une réalité factice et un langage convenu qu'il nous donne. Il y a +forcément une convention du langage, au théâtre comme dans le livre; et, +dans toute Å“uvre de littérature, les personnages ne dialoguent pas du +tout comme ils le feraient dans la vie réelle. Ils n'expriment que les +sentiments, les passions, les faits qu'il est intéressant de connaître, et +l'auteur traduit, avec son style propre, mais avec le dictionnaire courant, +avec la grammaire ordinaire, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont à dire. +Quand, au lieu du dialogue, l'auteur emploie le style indirect, quand il +analyse et décrit les sensations, les idées de ces mêmes personnages, il +le fait avec une correction et une minutieuse analyse qui le dénoncent à +chaque ligne. + +Il est impossible que la convention ne régisse pas l'expression dans toute +Å“uvre, romanesque ou théâtrale. Si vous mettez un Anglais, un Africain, +un Japonais à la scène, vous supposez, et le public admet avec vous, que +cet exotique connaît notre langue. Schiller a fait Jeanne d'Arc s'exprimer +en bon allemand, bien qu'il soit contraire à la vraisemblance historique +que l'héroïne lorraine ait pu parler l'idiome germanique. Elle l'ignorait. +Quand un romancier raconte les actes de ses personnages, ou décrit ce qui +se passe dans leur conscience, il emploie nécessairement les termes, les +tournures, les formules qui sont à sa disposition et qui correspondent à +sa culture, à sa force de coloris, à l'intensité de son style, et pas +autrement. On ne saurait demander à un auteur dramatique du XXe siècle, +donnant une pièce sur l'Affaire des Poisons, de mettre dans la bouche de +ses acteurs les phrases et les tournures usitées à la cour de Louis XIV, +ou à un romancier moderne, traitant un sujet se passant dans l'antiquité, +de faire parler ses héros comme les contemporains de Pétrone Arbiter. +Ni Victorien Sardou ni Sienkiewickz n'ont estimé nécessaire, à la +vraisemblance de leur Å“uvre ou à l'illusion du public, ce trompe-l'Å“il +linguistique. + +_L'Assommoir_ eût été un livre tout aussi fort, et aurait fourni un +tableau tout aussi saisissant des milieux populaires, s'il eût été écrit +dans le style des autres romans de Zola. D'autant plus que l'argot employé +par lui est plutôt poncif, et hors d'usage. C'est un idiome excessivement +variable que ce jars ou jargon. Il se forme et se déforme avec une +surprenante spontanéité et une diversité continue. Une vraie végétation +cryptogamique. Elle se développe rapidement sur le fumier des villes. +Ceux qui usent de ces vocables étranges se proposent surtout de parler une +langue à eux, une langue secrète. Il s'agit de ne pas être compris par +tous, de se faire entendre des seuls initiés. L'argot des personnages de +_L'Assommoir_ était déjà démodé au temps où Denis Poulot en mettait des +expressions sur les lèvres de ses ouvriers du _Sublime_. Il serait +incompréhensible et ridicule aujourd'hui. Celui qui, même à l'époque où +Zola place ses personnages, eût répété, dans un _assommoir_ quelconque, +les expressions que l'auteur prête à Bibi-la-Grillade ou à Mes-Bottes, eût +provoqué chez les copains un ahurissement analogue à celui qui, dans un +salon, accueillerait un jeune provincial s'imaginant qu'il est toujours +d'usage, à Paris, de mâcher les _r_, comme les incroyables du Directoire. +Le terme même d'_assommoir_ n'a jamais été employé, au moins couramment; +on disait, et l'on dit encore, parmi ceux qui fréquentent ces endroits +populaires: bistro, mannezingue, mastroquet, abreuvoir, etc. _L'Assommoir_ +était simplement le sobriquet d'un cabaret de Belleville. + +Une chanson, grossière, de Charles Colmance avait donné une notoriété à +cette guinguette. Voici le couplet de cette chanson, dont le refrain +était: «J'suis-t-y pochard!» + + À l'Assommoir de Bell'ville, + Au vin à six sous, + À propos d'une petite fille, + J'ai z'evu des coups. + J'en ai-t'y r'çu un terrible + Dans mon pauv' pétard... + On n'm'appell'pus l'invincible, + Ah! j'suis-t-y pochard! + +Cette question de forme, de vocabulaire, n'a donc pas eu l'importance ni +l'originalité que lui attribuait l'auteur. Le grand succès de +_l'Assommoir_ tint à d'autres causes: d'abord à l'intensité du drame de +l'alcool, à la peinture violente des mÅ“urs populaires, à la vigueur et au +coloris des tableaux de l'existence ouvrière. Il faut également noter que +l'Assommoir a été surtout un succès bourgeois, presque un triomphe de +réaction. L'antagonisme des classes était flatté. Malgré les affections +sympathiques, les élans, les effusions, qui se manifestent, surtout dans +la vie publique, en vue de la captation électorale, ou par crainte +prudente, ceux qu'on nomme les bourgeois n'aiment guère ceux de leurs +contemporains qu'on englobe dans la désignation de «peuple». La +distinction paraît subtile. Elle est forte, cependant, et aisée à +constater. Elle se traduit par le langage, par le costume, par le +cantonnement et la séparation d'existences et d'habitudes. Ceux qui ne se +livrent pas à un travail manuel, qui ne sont pas salariés à la journée, ou +qui ont des prétentions à une certaine élégance, à une distinction plus ou +moins affinée, ceux qui se classent dans la catégorie des «messieurs», +leurs épouses étant des «dames», et leurs filles des «demoiselles»,--on +sait quel fossé il y a entre ces deux expressions: une «dame» ou une +«femme» vous demande!»--ceux-là sont désignés sous le nom historique et +politique de «Bourgeois»; ils forment une formidable caste, allant de la +haute finance, de l'aristocratie vieille ou neuve, des fonctionnaires, des +titulaires de charges, des possesseurs de terre et de châteaux, des gros +négociants et des hommes à professions dites libérales, jusqu'aux modestes +employés, aux petits commerçants, aux contre-maîtres, aux surveillants, +aux ouvriers détachés de l'établi, démunis de l'outil et portant redingote +et veston, siégeant au bureau, circulant dans les ateliers, tous ceux-là +n'aiment pas ce qu'ils appellent le «Peuple». Ils peuvent le flatter à +haute voix pour lui soutirer des bulletins de vote, pour l'amadouer et +éviter ses insolences, ses gros mots, peut-être ses voies de fait; ils +n'ont pour lui, sauf quelques rares exceptions, que secret dédain et +instinctive répugnance. Quelque chose de la répulsion méprisante et +haineuse du créole pour le nègre. Les barrières matérielles qui isolaient, +dans les États-Unis du Sud, les blancs des hommes de couleur ont pu être +renversées là -bas; elles subsistent, chez nous, morales. La bourgeoisie, +la classe ci-dessus dénombrée, ne fraye pas avec le travailleur manuel. +Elle ne partage ni ses plaisirs, ni ses peines. Elle est indifférente à +ses souffrances, à son emprisonnement fatal dans les cellules sociales +d'où il est si difficile de s'évader. Est-il un seul de ces bourgeois qui +consente à faire apprendre à son fils un état manuel, un métier, à moins +d'y être contraint? Une fille de cette bourgeoisie épouse-t-elle librement, +sur le conseil de ses parents ou par amour, et par choix, un ouvrier? Les +classes marchent dans la vie sur des voies parallèles. Elles cheminent +sans se confondre, leur union n'a lieu qu'à titre exceptionnel. Ceux qui +se mélangent ainsi sont des individus à part, qualifiés selon le côté de +la voie qu'ils occupent, de déclassés ou de parvenus. Ces deux armées +rivales s'injurient et se lancent de loin des regards irrités. Pour +l'ouvrier, la classe bourgeoise se compose de fainéants, d'inutiles, de +jouisseurs, d'exploiteurs ou simplement de privilégiés chançards, dont on +envie la veine, qu'on voudrait bien imiter, dans les rangs desquels on +s'efforce, à coup de coude, parfois à coups de crimes et d'abjections, de +se faufiler, mais que le commun des déshérités du sort se sent impuissant +à rejoindre et à fréquenter. Pour le bourgeois, la classe ouvrière, est +un ramassis d'êtres inférieurs, grossiers d'allures, sentant mauvais, +capables de tous les méfaits, toujours entre deux vins, et dont les amours +font songer aux accouplements des bêtes, en somme des êtres inférieurs +avec lesquels on ne fraternise que les jours d'émeute et les soirs +d'élections. + +Zola, par la suite, dans ses généreux contes de fées humanitaires, publiés +sous des noms qu'on donne à présent aux cuirassés: _Travail, Vérité, +Fécondité_, a réhabilité l'homme du peuple, exalté les vertus ouvrières, +idéalisé le forgeron, le paysan, l'instituteur, et peint avec des couleurs +fort sombres le monde bourgeois, mais, à l'époque de _l'Assommoir_, il a +tracé un si vilain tableau des mÅ“urs du peuple qu'il a pu passer pour +avoir fait Å“uvre de réaction et de diffamation sociale. _L'Assommoir_, +où l'on ne voyait que des pochards et des prostituées, apparut à la fois +comme une caricature et comme une satire de la classe ouvrière. + +Malgré ma vive admiration pour Zola, malgré le respect qu'on doit avoir +pour une Å“uvre de la force de _l'Assommoir_, il est difficile de ne pas +reconnaître que cette peinture des existences et des mÅ“urs ouvrières est +peu flatteuse pour la population laborieuse. Plus on l'estimera exacte, +plus cette reproduction de la vie faubourienne apparaîtra blessante +et même injurieuse, pour les modèles. Elle donne trop d'arguments aux +antipathies bourgeoises, et l'on s'explique ainsi pourquoi Zola, honni +légendaire comme pornographe et irrespectueux envers le clergé, la morale +et le capital, a paru longtemps suspect aux milieux démocratiques. Son +tableau, du reste, péchait par l'exactitude. Il n'y a pas que de la +débauche et de l'ivrognerie dans les faubourgs, et les ouvriers laborieux, +sobres, rangés, sont encore en majorité. Sans cela, Paris ne serait qu'un +assommoir géant et qu'un colossal asile d'aliénés. + +Les personnages de _l'Assommoir_, en mettant à part Coupeau et Gervaise, +qui devaient symboliser et synthétiser la déchéance morale, matérielle et +sociale de l'ouvrier, conséquence de l'atavisme et de l'alcoolisme, sont +tous des ivrognes, des coquins, des brutes. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes, +Bazouge, voilà des êtres indignes, abrutis par la fréquentation de +l'assommoir du père Colombe; tous sont happés par la machine à saouler et +pas un n'échappe au monstre. L'auteur n'a fait d'exception que pour deux +des comparses de son drame: Lantier et Goujet. Ceux-là seuls ne sont pas +des pochards. Mais ces sobres héros sont, l'un méprisable et l'autre +ridicule. Exceptionnellement aussi, l'auteur a donné des opinions +politiques au souteneur: il est républicain. Grand merci pour la +République de cette recrue! + +Ici, une critique s'impose: si _l'Assommoir_ était une vaste fresque +ouvrière, brossée d'après nature, à larges touches, avec crudité, et d'un +pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pâte de vérité; +si les modèles avaient été observés dans toute leur réalité, l'artiste +n'eût pas manqué de donner une place, et au premier plan, à ces ouvriers +parisiens si connus, si répandus: le vieux travailleur, à barbe +grisonnante, ancien combattant de 48, plein des souvenirs de la barricade, +évoquant les journées tragiques de juin, l'émeute de la faim, maudissant +Cavaignac, et narrant les atrocités commises par les petits «mobiles», +féroces gamins, fils d'ouvriers défenseurs des bourgeois. Ce type existait +alors, et très net, très accusé. Il manque. A côté de lui, il eût fait +figurer le socialiste rêveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon, +énonçant de chimériques projets, construisant, avec des matériaux +imaginaires, une cité future idéale et humanitaire, où seraient réalisés +les plans fantaisistes des Cabet et des Considérant, fondateurs de +fantastiques Icaries. Il eût aussi dessiné les silhouettes familières +aux hommes de la génération qui assista à la chute de l'Empire, du jeune +ouvrier froid, pincé, aux lèvres minces, lisant beaucoup, pérorant avec +âpreté, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques, +recherchant les postes de secrétaire ou de trésorier de groupes, +organisant des cercles d'études sociales, et préparant, avec une flamme +intérieure, révélée par l'éclat sombre des yeux, la lutte finale +du prolétariat. Zola ne l'a ni vu, ni même connu, cet affilié à +l'Internationale, futur délégué au comité central de la garde nationale, +communard ardent, combattant du fort d'Issy ou délégué à une fonction +quelconque, destiné, s'il échappait à la fusillade, aux avant-postes, au +massacre du Père-Lachaise ou à l'exécution sommaire de la caserne Lobau, à +être déporté en Calédonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire +et le militant révolutionnaire absents, la représentation de la vie +ouvrière se trouve incomplète et _l'Assommoir_ n'est qu'une ébauche +inexacte des mÅ“urs et des passions de la population parisienne. Et +l'estaminet clos, aux carreaux brouillés, le lupanar-café dont le numéro +géant flamboyait autrefois, sur les boulevards extérieurs, à Monceau, +_la Patte de chat_, à Rochechouart, _le Perroquet gris_, et ainsi de suite +à la file, raccrochant au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant +des Ternes à la Villette. Zola complètement l'a négligé, oublié. C'est +pourtant, comme le cabaret, un des endroits démoralisateur de la classe +ouvrière. + +Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans être typique, +dessiné de chic, d'après le Jupillon de _Germinie Lacerteux_. En lui +donnant des idées et des préoccupations politiques, Zola a encore commis +une erreur, et ajouté à l'inexactitude du tableau. Presque tous les +ouvriers, à l'époque où se place le drame de _l'Assommoir_, s'occupaient +de politique, et étaient ouvertement hostiles au gouvernement impérial. +Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgré la +pression administrative formidable et la puissance de la candidature +officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors députés: Jules Favre, +Émile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Darimon, les fameux Cinq, +puis bientôt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta. +Ceci prouvait la force de l'opinion démocratique et opposante dans +les faubourgs. Ce n'étaient pas les seuls souteneurs qui battaient, +avec des majorités écrasantes, les candidats du gouvernement. Bien au +contraire, ces êtres à part dans la société, vivant comme en dehors de la +population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les +préoccupations, étaient, en grande majorité, indifférents à tout ce qui se +rapportait à la politique et aux affaires publiques. N'étant pas électeurs +et sans domiciles stables, ils se désintéressaient des opinions et des +luttes. Si, par hasard, ils témoignaient d'une préférence gouvernementale, +c'était en faveur du régime existant: ayant pour principe de ne pas se +mettre mal, sans nécessité, avec les autorités. Au moment des désordres +provoqués dans la rue par la police, à la fin de l'Empire, ce furent les +souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des +fameuses Blouses Blanches: Lantier, certainement, se fût trouvé parmi eux. + +Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui +en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les +exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux, n'est pas non plus +exactement observé, ni pris dans la réalité. Lantier, c'est l'homme qui +débauche une femme mariée, établie, et qui l'entraîne à la ruine, à la +déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de +ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins, +des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les +provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans +places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont +emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les +brutalisant aussi, de les «mettre au truc», c'est-à -dire de les envoyer +sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vénal, les subsides +nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants +de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour de +sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de +Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutôt en amant ordinaire de +femme mariée, et ce n'est pas du tout le don Juan du «tas», pilotant et +rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquemment, et +avec laquelle il ne mène nullement l'existence du ménage à trois. Zola +nous a donné un souteneur romanesque, idéalisé, fictif, après Gervaise, +poursuivant Mme Poisson, ou toute autre femme mariée; les scombres +du ruisseau ne le reconnaîtraient pas pour un des leurs. Ils ne lui +permettraient pas de frayer dans leur bande. Un «paillasson», tout au plus +pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai «marle». + +Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et +exceptionnel. C'est le seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile, +ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait +un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et +sentimental, pourvu de toutes les qualités du cÅ“ur, orné de tous les +dons de l'esprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet, +amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui +demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans +les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à l'époque +où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son +socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les +compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de +n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence. +Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu +George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme +l'auteur du _Meunier d'Angibault_ et du _Compagnon du Tour de France_, +qu'il existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et +de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux +jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de l'usine ou du chantier, +avec cela tout bourrés de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le +travail, qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmée, dont les +lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir +de désir et d'abandon, mais pour laisser filer un simple et logique +bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bête que nature. + +Mais, à côté de ces deux personnages vagues et irréels, quelle vie, quel +relief l'auteur a su donner à ses deux figures du premier plan: Coupeau, +Gervaise, et aux personnages plus en arrière, mais qui demeurent devant +les yeux, dans la mémoire, si nets, si vrais, si vivants, ceux-là ! +Et quels magnifiques tableaux se déroulent, dans une clarté intense, de +la première à l'ultime page de ce maître-livre! Ce sont hors-d'Å“uvre, +pour la plupart, mais ils sont toute l'Å“uvre, et constituent la plus +magistrale des compositions. + +C'est d'abord l'impressionnante et si réelle descente du faubourg en éveil, +à l'aube frissonnante. Comme un régiment qui part, les ouvriers, en +marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause +devant le comptoir, puis le morne et régulier défilé reprend. Le sombre +Paris, le vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les yeux, +empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les +lanternes. Zola a rivalisé, ici, avec le merveilleux aquafortiste du +_Crépuscule du Matin_; il l'a commenté, agrandi. + +Puis c'est la scène du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux +femmes à la rivalité naissante, l'insulte suivie de la fessée, épisode +plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Coupeau et de +Gervaise devant le zinc du père Colombe, et la noce, où Mes-Bottes, +Mme Lerat, les Lorilleux, la grande Clémence se trémoussent, pérorent, +rigolent avec une alacrité donnant l'illusion de la vie et la sensation +du déjà vu. + +D'autres morceaux suivent, d'une exécution aussi rigoureuse: c'est la +blanchisserie, avec son odeur fade de linges échauffés, son atmosphère +alourdissante et son personnel remuant, babillard et trivial. L'apprentie +délurée, vicieuse, la grande Clémence dépoitraillée, Gervaise grasse, +active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers +au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de l'argent, +taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps, +jetant des regards indulgents de travailleuse réussissant, sur son homme +encore aimé, dorloté, excusé, car, pour la première fois, il est rentré +saoul, et cuve, sans malice, dans l'arrière-boutique. Toutes ces scènes +composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures, +les façons de vivre et d'ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et +plantureux, donné dans l'atelier, presque dans la rue, imposant l'envie et +l'admiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualité de sergent +de ville, est réputé avoir l'habitude des armes, investi, par conséquent, +de la mission de trancher le gigot, dont d'abord il détache, au milieu de +rires polissons, «le morceau des dames», l'ivresse tapageuse grandissante, +l'étourdissement général, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits +bourgeois en liesse, l'apothéose de Gervaise toujours heureuse et de +Coupeau seulement éméché, pas encore incendié dans les flammes de l'alcool, +voilà l'un de ces morceaux d'art où Zola s'est montré peintre puissant, +à la touche sûre. D'autres scènes, comme la veillée mortuaire, où l'on +perçoit l'horrible glou-glou de la «vieille qui se vide», la faction +lamentable de Gervaise sur les boulevards extérieurs, la mort navrante de +la petite Lalie, le delirium tremens final sont d'une rare puissance, et +la mémoire en garde à jamais l'impression. + +Le romantique impénitent que fut Zola, bien qu'ici moins débordant, a, +dans _l'Assommoir_, donné sa note: elle est macabre. Le père Bazouge, le +croque-mort ivrogne et philosophe, qui circule dans l'Å“uvre, pour un +contraste voulu, est un de ces personnages exceptionnels comme les +bourreaux, les bouffons, les nains difformes, que Victor Hugo se plaisait +à introduire au milieu de ses autres personnages, en manière d'antithèse +vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa +place dans le mélo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes +funèbres, qui sont de simples déménageurs, coltinant des cercueils, +comme ils transporteraient des coffres, ont moins de poésie et plus de +simplicité dans la vie réelle. C'est ici un comparse romantique. Un +burgrave du faubourg. + +_L'Assommoir_ n'a pas, ne pouvait avoir, chez nous, une influence +moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas des Anglais pour y admirer, +sous le titre de «Drink» (Boisson), un appel à la tempérance. Il n'a +détourné aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriers ne l'ont d'ailleurs pas +lu. C'est un réquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais il +s'étend à la classe des travailleurs prise dans sa totalité. C'est un +anathème en masse et un mépris collectif. On pourrait reprocher à l'auteur, +tout en généralisant l'abrutissement de la classe ouvrière par le +comptoir, et les terribles breuvages qu'on y débite, d'avoir pourtant pris +pour point de départ un fait d'exception. Ce n'est pas tant l'alcool que +la fatalité qui cause la déchéance de Coupeau et de Gervaise. L'Ananké +antique domine toute la tragédie. C'est un accident qui entraîne la +dégringolade morale et matérielle du couple. Coupeau était un bon ouvrier, +rangé, laborieux, sobre surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les +camarades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait refuser une +politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons +inoffensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu'à la verte et +à la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une +consommation de dames. Gervaise était vaillante et tendre. Le bonheur +logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail, qui aurait +pu ne pas se produire, le fait à tout jamais déguerpir. C'est parce que +Coupeau est blessé, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se +met à fréquenter l'Assommoir, qu'il se laisse agripper par la machine à +saouler, perdant le goût du travail en prenant celui de l'alcool. Si +Coupeau n'eût pas été précipité d'un échafaudage, il eût continué à boire +du cassis et eût offert, jusqu'à la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le +modèle du ménage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du père Colombe, +qui est cause de la chute morale de ces deux infortunés, mais la chute +matérielle, la tombée du tréteau. Supprimez l'accident, et le cabaret, +l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente. + +Zola préoccupé, en écrivant _l'Assommoir_, de peindre la vie ouvrière de +Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde +du travail; une moralité, un avertissement, et un enseignement social +pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leçon à tirer du +livre, c'est que l'ouvrier doit éviter de dégringoler d'un échafaudage. + +Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but +moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons à demander à +l'auteur que du talent, et au roman que d'être intéressant et beau, d'être +Å“uvre d'artiste, et, non sermon de prédicant. + +_L'Assommoir_ n'est pas le meilleur, mais il est le plus violent et le +plus impressionnant des romans de Zola. Il est demeuré le plus notoire, +sans être pourtant celui qui se soit le plus vendu. Mais, à coup sûr, +c'est celui qui a attiré le plus d'injures à son auteur, par conséquent +la plus grande célébrité. Toutes les pierres qu'on jette à un écrivain +finissent par former un haut piédestal, sur lequel il se trouve tout +naturellement hissé, et d'où il domine la foule. Un moment vient où les +pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapidé devient le +glorifié. + +Zola ignoré, et, ce qui pis est, méconnu, fut, du jour au lendemain, grâce +à _l'Assommoir_, une puissance. Il connut la roche Tarpéienne à rebours: +on le précipita, comme infâme, dans le gouffre, et il se trouva, comme par +un miracle, relevé et transporté immédiatement au Capitole. La haine et la +sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs +guets-apens. + +Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son +livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il +y eût, à cet égard, bonne volonté et complaisance intentionnelle. Aucune +qualification désobligeante ne lui fut épargnée. On le proclamait roi +de l'ordure et empereur des pourceaux. C'était, pour les uns, le plus +dégoûtant des pornographes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers, +bref un infâme, un scélérat, Zola-la-Honte! + +Le plus répandu des journaux parisiens caractérisait ainsi l'Å“uvre et +l'auteur: + + À l'encontre de ce personnage des Contes de fées qui changeait en or + tout ce qu'il touchait, M. Zola change en boue tout ce qu'il manie... + +M. Jules Claretie, pourtant classé parmi les bénins, lançait cet anathème: + + Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses Å“uvres. Ses livres + sentent la boue. C'est du priapisme morbide... + +Le grand critique du _Temps_, M. Edmond Schérer, écrivait doctoralement: + + On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodités; M. Zola, + lui aussi, se plaît aux choses qui ne sentent pas bon... + +Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa _Cloche_, de _la +Curée_, et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature +de l'auteur de _l'Assommoir_ était «putride». + +M. Maxime Gaucher, dans la _Revue politique et littéraire_, se contentait +de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu'il attribuait, +d'après Paul Alexis, à l'auteur de _l'Assommoir_. + + Émile Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficulté + à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de + Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans + et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe: Cochon! + Le père fut si ravi qu'il donna cent sous à Émile. Cela n'est-il pas + curieux, en effet, que le premier mot qu'il prononça nettement soit + un mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte + immédiatement? Évidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul + mot, M. Zola se l'est, un beau jour, rappelée, au temps où les choses + décentes qu'il écrivait ne faisaient pas venir un centime à sa caisse. + Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement! Et alors il se + sera écrié: Eh! bien! au fait, et les mots à cent sous! Alors, de même + qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur... + +C'est cette misérable et dérisoire critique, c'est ce tohu-bohu d'outrages +et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, à +tous les étages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation +des salons faisant chorus avec l'hostilité des faubourgs, c'est tout cet +orchestre d'ignominie qui s'est trouvé attaquer, sans le vouloir, la +marche du couronnement de Zola. Le mépris montant de la foule, le ridicule +s'élevant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand +Harold, poursuivant cet homme, tout à coup, et à l'insu des bouches +hurlantes, se transformèrent en formidable Hosannah. Quelques semaines +après ce déchaînement universel, par la force des choses, et de par la +domination du talent, l'acclamation montait, grandissait, couvrait tout, +et l'auteur de _l'Assommoir_, Zola-la-Honte, Zola-le-Pornographe, +Zola-le-Cochon, était devenu Zola-la-Gloire! + + * * * * * + +Après une Å“uvre violente comme _l'Assommoir_, Zola voulut une détente. Sa +cervelle était en feu, il lui convenait de la rafraîchir. Il avait besoin +d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fièvre prise au contact des +cabarets et des bouges. Le public aussi, à ce roman âcre et pimenté, +verrait avec satisfaction succéder une Å“uvre intime et discrète, avec de +larges descriptions coupant de reposantes scènes d'intérieur. Alors il +écrivit _Une Page d'Amour_. + +Ce roman parut d'abord dans _le Bien Public_, à la place même où avait été +publié, puis interrompu _l'Assommoir_. Le premier feuilleton fut inséré +dans le n° du 11 décembre 1877; c'est à l'occasion de l'apparition d'_Une +Page d'Amour_ que Zola donna, dans le même journal, son fameux arbre +généalogique des Rougon-Macquart. + +_Une Page d'Amour_, c'est l'histoire de deux êtres, un homme et une femme, +que la maladie d'un enfant réunit. Ils s'aiment. Longtemps, ils hésitent +à reconnaître eux-mêmes cet amour. Enfin, l'aveu éclate. La maladie de +l'enfant, qui avait réuni les amants, les isole, et sa mort les sépare +à jamais. L'homme retourne à sa compagne légale, au foyer conjugal, aux +affaires et à la banalité écÅ“urante de la vie de tous les jours, la femme +se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux +en cheveux gris, qui se trouve être un honnête homme. Les deux couples +peuvent encore être heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du +cimetière. + +Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple. + +Le principal personnage d'_Une Page d'Amour_, «l'héroïne», c'est l'Enfant. + +Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi +de l'hérédité, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte +dans la matière nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables +à ceux qui conduisirent son aïeule, Adélaïde Fouque, de qui elle procède, +à la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, à +douze ans, dans une bière, guère plus grande qu'un berceau. + +L'enfant n'a que sa mère au monde. Elle l'aime fiévreusement, de toutes +les forces irritables de son petit être exsangue, de toutes les ardeurs +surexcitées de son organisme douloureux. Cet amour filial est si intense +que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand sa mère vient +à caresser un autre enfant. Elle est à l'état de chloro-anémie. Sur le +seuil de la puberté, la jeune fille s'arrête comme frappée. Une langueur +invincible l'envahit, succédant à des ardeurs passagères. Les chairs +s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang pâle, déchargé de +fer, fait battre à peine ses artères. Voilà pour le physique. Le moral +n'est pas moins atteint. Impressionnable à l'excès, Jeanne est restée +deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charité à un vieillard +paralytique. Quand un orgue vient à jouer dans le silence des rues +voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit, à la +clarté bleuâtre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le +paisible quartier de Passy, Hélène Grandjean, la mère, s'éveille à un cri +sourd de l'enfant: Jeanne, raide, les muscles contractés, les yeux grands +ouverts, dans une fixité sinistre, se tord sur son petit lit. Folle, +navrée, hors d'elle-même, demi-nue, la mère crie au secours, et comme le +secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles, +dans la rue que couvre une neige légère tombée le soir, sonne à une porte +voisine et trouve un médecin, le docteur Deberle, qu'elle entraîne en +veston, sans cravate, sans lui permettre de se vêtir davantage. C'est +l'amour, c'est l'amant, qu'elle ramène ainsi à la maison. + +Au chevet de l'enfant, le médecin et la mère se voient, sans se regarder, +et se reconnaissent sans s'être jamais rencontrés. Il y a des attractions +d'âmes. Ils ne se parlent pas. Ils ne quittent pas l'enfant des yeux. +Cependant, ils se devinent, et, si leurs regards s'évitent, leurs cÅ“urs +se cherchent. Cette première et définitive entrevue s'accomplit dans une +chaste pénombre. A la fin seulement, le docteur se décide à contempler +Hélène, et il admire cette Junon chataîne, dont le profil blanc a la +pureté grave des statues. Son châle a glissé, et une partie de sa gorge +apparaît, éblouissante et ferme. Les bras sont nus. Le jupon est mal +attaché. Une grosse natte de ses beaux cheveux, d'un châtain doré à +reflets blonds, a coulé jusque dans les seins. Il voit tout cela. Elle, +à son tour, examine le docteur, et s'aperçoit qu'il a le cou nu. Hélène +alors, faisant un retour sur sa nudité chaste de mère affolée, remonte son +châle et cache ses seins; le docteur boutonne son veston, et tous deux +se quittent, laissant l'enfant, calmée, endormie, et seulement surprise +de voir un homme à son chevet, dans la nuit, auprès de sa mère. En s'en +allant, le docteur emporte avec lui comme une odeur de verveine qui +montait du lit défait et des linges épars dans cette chambre de femme, +dont sa profession lui a permis de violer l'intimité, et cette odeur-là ne +le quittera plus, jamais plus. On a comme cela, dans la vie, des parfums +qui décident d'une existence. + +L'enfant guérie, il convient de remercier le médecin. La mère mène sa +petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimité s'établit. Il y a des liaisons +fatales. La femme du médecin, Juliette, une caillette parisienne qui, +selon la formule de nos légères aïeules, babille, s'habille et se +déshabille tout le jour, et ne pense à rien autre, la reçoit fort +gentiment. La gravité d'Hélène plaît fort à cette évaporée, qui court les +premières représentations et les assemblées de charité, joue la comédie de +salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquette +sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse où le cÅ“ur n'est pour rien, +par se laisser aller à un rendez-vous périlleux dans la chambre suspecte +d'une maison douteuse. Elle accepte Hélène comme repoussoir. Elle la +plaisante aussi. Elle la compare à son mari, le docteur, toujours quelque +peu froid et posé. «Vous vous entendriez bien tous les deux», dit-elle en +se moquant. Le moment n'est pas loin où cette hypothèse va devenir une +réalité. + +Il passe par la tête de cette éventée de Juliette, qui a la satiété des +fêtes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en +plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soigneusement clos, +et entièrement éclairé, comme pour une fête de nuit. À un moment de ce bal +d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent dispersées, +assises ou circulant çà et là . Le docteur Deberle rencontre Hélène. Ici +un effarement réciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrière +elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler; +elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle +reçoit ce premier aveu, haleine embrasée qui la brûle:--«Je vous aime! oh! +je vous aime!» + +Voilà l'exposition terminée et le drame noué. La catastrophe est proche: +l'aveu fait et subi, Hélène et Henri Deberle se sont trouvés séparés par +les choses, autant que par eux-mêmes. Une sorte d'effarouchement des +sens s'est emparé d'eux, et, sans s'éviter, ils n'ont rien tenté pour se +rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tiède envahit la +nature et les êtres. Le clergé, qui sait merveilleusement tirer parti des +admirables accessoires que lui fournit l'inépuisable magasin du monde, +use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scène. Il +l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs +fraîches écloses, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des arômes qui +caressent et des chants qui consolent. Aux voix des vierges se mêlent les +senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cantiques rivalisent avec les +moissons de bouquets et les gerbes de feuillages, pour célébrer Marie. +Cette fête de la femme, cette fête de mai, attire, passionne et exalte +les femmes. Le moment du renouveau est propice. La féminine nervosité, +toujours prête à subir l'excitation, ébranlée par tout cet appareil +décoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du +printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces créatures impressionnables +aux églises discrètes et parfumées. + +C'est dans l'église qu'Hélène revoit Henri. Avec réserve tous deux se +retrouvent. Ils évitent de paraître se souvenir de la scène vive et +brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle +de passion réfrénée accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un +serrement de main. On garde tout. Le cÅ“ur s'emplit à éclater. Pas un +muscle du visage ne bouge. C'est là le bonheur de tous deux. Les forts +et les chastes ont goûté de ces joies. Henri a beau se taire, Hélène +l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec +l'orgue, leur amour infini et leur volupté sans bornes? L'extase lui vient +à entendre ces cantiques où débordent les passions divines, et elle ne +peut s'arrêter quand elle a commencé à converser de ses amours, avec Marie. + +Mais les extases célestes descendent et se prolongent sur la terre. Un +soir, grâce à l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mère Fétu, +qui retient Jeanne lui faisant l'aumône, Henri et Hélène se trouvent +seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent. +Les voilà repris au piège éternel. + +Cependant le mois de Marie s'achève, et il va falloir renoncer aux +délicieux retours de l'église, quand Jeanne vient encore une fois servir +de lien fatal entre ces deux êtres. + +Une après-midi, tandis que sa mère, agenouillée à l'église, demeure abîmée +dans ses rêveries sans fin, Jeanne, saisie par la fraîcheur qui tombe des +voûtes, éprouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde +trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui démolissent cette +chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait +devoir durer toujours; son cÅ“ur se gonfle de chagrin à voir emporter les +grands bouquets de roses qui fleurissaient l'autel. Quand la Vierge, vêtue +de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un +cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de +son aïeule, la folle des Tulettes, la ramène à ce petit lit où, par une +nuit paisible, à la clarté faible de la veilleuse brûlant sur la cheminée +dans un cornet bleuâtre, sa mère dévêtue, au châle glissant, à la +chevelure défaite, s'était rencontrée, pour la première fois, avec un +homme dont le veston mal boutonné, laissait voir le cou nu. + +Toute cette première moitié d'_Une Page d'Amour_ est traitée avec un art +de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser. +Tout y est à sa place, au point; pas une dissonance, pas une faute de +perspective. Modestement, dans une courte mais ferme préface, l'auteur +a été amené, par incidence d'ailleurs, à qualifier son livre, et il l'a +défini ainsi: «œuvre intime et de demi-teinte.» Demi-teinte ne semble pas +absolument juste: tout étant éclairé comme il convient. + +Est-ce une figure de demi-teinte que cette épouvantable mère Fétu, +geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande, +Macette à l'eau bénite, marmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons +suspectes et des pollicitations équivoques, mêlant les choses de sacristie +aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, dont le caducée est un +chapelet, provoque, au sortir de la chapelle, les rencontres entre les +gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxénète les +encourage, les excite, leur montre du doigt l'alcôve propice, au nom +du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter: Ainsi +soit-il! en tendant sa main crochue, façonnée à tous les vices et à +toutes les recettes. Hélène, cette majestueuse et sereine veuve, aux +lignes sculpturales, à l'attitude de déité douce, pensive et triste, +n'apparaît-elle pas en pleine lumière, à toutes les pages du récit, avec +tout son relief et toute son intensité de vie et de passion? Il en est +de même des autres personnages, même de ceux du deuxième plan, comme +le petit soldat Zéphirin, au dos rond, aux joues énormes, balourd et +sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur à la cuisine qu'au +camp, épluchant les légumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin, +pour faire sa cour à la cuisinière Rosalie, qu'il épousera, peut-être, +quand il aura son congé. + +Je suppose qu'Émile Zola, en se servant de cette expression: «œuvre de +demi-teinte», a voulu désigner une Å“uvre douce, où la passion a des +sourdines, où les orages éclatent dans le lointain et ne font entendre +qu'un roulement assourdi. En cela il se serait trompé. _Une Page d'Amour_, +malgré son titre paisible, est l'un de ses romans les plus vigoureux. Si +l'on n'y retrouve ni la crudité voulue de _l'Assommoir_, ni l'élégante +brutalité de _la Curée_, ni la fièvre extatique de _la Faute de l'abbé +Mouret_, la vie n'y est pas moins manifestée avec toute son outrance; les +passions s'y bousculent dans les mêmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument +une Å“uvre douce et charmante que _Une Page d'Amour_, c'est une Å“uvre +puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures +posées et de bon ton des personnages. Ils ne marchent point fendus comme +des compas et poussant de tragiques exclamations; les sentiments qui les +meuvent et les torturent en sont-ils moins véhéments? On ne voit pas leur +sang couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups +bien portés à fond. + +Descendez, la lampe de l'analyse à la main, dans cet étrange et maladif +cÅ“ur de fille de onze ans et demi, qui s'agite, secouée par les crises +spasmodiques de la chlorose à sa dernière période, et demandez-vous si ce +drame n'est point poignant et terrible, qui, commencé au bord du petit lit +de fer de la malade, trouve son dénouement au fond de cette bière d'un +mètre et demi, où l'on couche pour toujours la petite morte? + +L'art moderniste, que Zola désignait sous le terme aujourd'hui démodé de +Naturalisme, par la simplicité et la puissance de ses moyens, parvient +ainsi à montrer, dans leur puissante réalité, les drames de tous les jours, +ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous +ne voyons pas, ou plutôt que nous ne voulons pas voir, habitués que nous +sommes au fracas, à la mise en scène, aux oripeaux, aux grandes phrases +et aux sentiments à panaches et à perruques. C'est par ce rayonnement +universel de l'art moderne que l'épopée et la tragédie, jadis domaine +exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la conquête +de la réalité. C'est par cette transfiguration puissante de la vie +contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont +l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphigénie, victime, elle aussi, des +crimes et des vices héréditaires. Deux êtres qui s'aiment, une petite +fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au +romancier pour laisser une Å“uvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi, +d'après Musset, pour que le néant ne touche point à Raphaël, d'un enfant +sur sa mère endormi? + +L'intérêt poignant qui se dégage d'_Une Page d'Amour_, gît tout entier +dans la lutte affreuse qui s'engage dans l'âme de la petite Jeanne. La +jalousie, une jalousie étrange, ronge cet enfant, comme le vautour le +Titan. Sa souffrance renaît tous les jours. + +Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidèle et amoureux patient +d'Hélène, se déclare, et que Jeanne apprend que, si sa mère le veut, +il sera à la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une +précocité terrible, lui monte du cÅ“ur aux lèvres: «Maman, est-ce qu'il +t'embrasserait?» Sur la réponse d'Hélène: «Il serait comme ton père», +Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et désormais Rambaud lui +fera horreur. + +Mais cette répugnance pour l'homme qui a demandé à épouser sa mère fait +bientôt place à une nouvelle haine. Avec une perspicacité impeccable, +Jeanne reconnaît bien vite qu'elle n'a pas lieu d'être jalouse de ce +pauvre vieux Rambaud, car sa mère ne l'aime pas; mais elle a pressenti +qu'un autre lui avait volé ce cÅ“ur maternel, que son égoïste affection +veut accaparer tout entier. Elle a deviné le docteur. Alors elle ne veut +même plus se laisser toucher par ce médecin qui la soigne. Elle lui dit: +«Vous me faites mal!» et à sa mère elle crie: «Tu ne m'aimes plus!» Quand +Henri et Hélène se trouvent réunis à son chevet, elle fait semblant de +dormir, pour les surprendre. Quand ils s'éloignent, elle saute à bas du +lit, pour les rejoindre. Éveillée, son Å“il soupçonneux ne les quitte pas +un instant. Et elle n'éprouve un moment de satisfaction et d'apaisement +que lorsqu'elle peut faire mille amitiés à Rambaud, devant le docteur, +pour le rendre jaloux à son tour. Cette jalousie de l'enfant, cette +répugnance envers l'homme qui peut embrasser sa mère est une trouvaille +d'observation. Les passions toutes féminines de cette enfant maladive sont +fouillées de main de maître. + +Enfin, l'adultère se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et +décisive des deux amants est amenée d'une façon sobre et dramatique à +la fois. Donc Hélène se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit. +Hélène s'éloigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de +rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue +sur ses bras croisés, près de la fenêtre ouverte, les vêtements trempés +par un orage formidable qui a éclaté sur Paris. La petite fille, que sa +mère a laissée seule, pendant l'orage, a eu, durant ces longues heures +d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie +l'a éclairée. Elle a compris que quelqu'un prenait définitivement +possession de sa mère. Alors, quand Hélène rentre, mouillée, crottée, +harassée, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la +caresse d'une main étrangère. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur +familière de la verveine. Elle ne reconnaît plus la voix de sa mère. Sa +peau même semble changée, et son contact l'exaspère. Elle se dit que sa +mère n'est plus la même; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'à +mourir, et elle meurt en effet. + +Pour la mère, quand elle sort du cimetière, pour fuir à jamais la présence +de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille +pour toujours, afin sans doute de détruire toute pensée de retour +subséquent, et peut-être aussi pour étancher une soif passionnelle, un +besoin d'aimer et d'être aimée, qu'elle ne connaissait pas auparavant et +qui la brûle maintenant, elle met sa main dans la main de ce brave homme +grisonnant qui l'adore depuis si longtemps. Au bout d'un an, les époux, +dans un voyage à Paris, entre deux emplettes, vont faire une visite à la +fosse de la petite Jeanne, puis retournent à leurs affaires, à leurs +plaisirs aussi. + +Tel est l'épilogue impitoyable d'_Une Page d'Amour_. Le livre se termine +avec cette simplicité et dans cette banalité paisible et cruelle, qui sont +la vie même. + +Il y a, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui où +Balzac a été non seulement égalé, mais même, en maint endroit, dépassé, +d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Malignon, +dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naïf, se détache si +nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande sÅ“ur qui entend, +les oreilles larges ouvertes, les légers propos mondains, et, à la veille +d'être mariée, joue encore à la petite fille étourdie, bruyante et +garçonnière; quelques tableaux, d'après nature, sont admirablement +enlevés: les conversations oiseuses des bourgeoises élégantes en visite +dans le jardin,--la soirée de Mme Deberle,--la scène d'amour dans la +chambre rose, et aussi ce délicieux croquis de la petite Jeanne jouant +toute seule à la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant +arrêter Jean, un cocher imaginaire, à la porte de fournisseurs invisibles. +Deux scènes sont remarquables entre toutes: le bal d'enfants et +l'enterrement. + +À ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, maître +minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut +comme ça, avec l'habit de satin blanc broché de bouquets, le grand gilet +brodé d'or et les culottes de soie cerise. De plus, orgueil inexprimable, +il porte l'épée en quart de civadière. Comme un familier du Régent, il a +le tricorne sous le bras, la tête poudrée. On lui a appris à saluer et à +offrir le bras. Il est charmant. Il conduit à leur place, selon la leçon +qui lui a été faite, d'un air tout à fait marquis, les petites laitières, +les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entrée +dans le salon. Mais, quand sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus +le bras à personne, et lui dit brusquement et ardemment: «Si tu veux, nous +resterons ensemble!» + +Tout marquis doit avoir sa marquise, dame! C'est qu'aussi Jeanne est si +charmante! Elle porte un costume de japonaise, la robe brodée de fleurs et +d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est traversé +de longues épingles, et l'enfant, au fin visage de chèvre, semble une +véritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal. + +La fête enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariolés, +nappe de têtes blondes, où ondulent toutes les nuances du blond «depuis la +cendre fine jusqu'à l'or rouge avec des réveils de nÅ“uds et de fleurs». +Puis c'est le goûter avec sa salle féerique, où sont entassés tous les +gâteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire +concevoir, «un goûter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer +en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes». +Après le goûter, c'est la danse: spectacle fantastique et charmant que «ce +carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là , +dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies +du roman et du théâtre. On aurait dit le gala d'un conte de fées, avec des +amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince charmant.» + +Comme contraste à ce tableau d'une couleur si délicate, et si vive à la +fois, voici l'enterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de +l'enfant doivent prendre place des petites filles. Selon l'usage, on les a +habillées de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et +descendent au jardin, en attendant l'heure du convoi. Une volée d'oiseaux +blancs lâchés. Hélène, la mère douloureuse, les aperçoit, et un souvenir +cruel la frappe en plein cÅ“ur. Elle se rappelle le bal de l'autre saison, +et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en +robes blanches lui apparaissent dans leurs joyeux costumes: laitières, +chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque à la +folle ronde, l'étrange et maladive Japonaise au chignon élevé, traversé de +longues épingles... Et, plus tard, au retour du cimetière, quand il s'agit +de donner à goûter à toutes ces petites filles blanches, un goûter presque +aussi beau que celui du bal, Lucien n'offre-t-il pas à une autre petite +fille, sa nouvelle amie, blanche et frêle, qu'on nomme Marguerite, et qui +a de fins cheveux d'or pâle, de rester avec lui et d'être sa petite femme, +puisque Jeanne n'est plus là ?... + +Un personnage étonnant, qui tient une large place dans le drame, la place +du ChÅ“ur dans les tragédies d'Eschyle, assiste à toute l'action, témoin +impassible et acteur inconscient, c'est Paris. + +Avec hardiesse, Émile Zola a fait entrer Paris, la ville énorme, dans le +cadre étroit de son Å“uvre. Il a donné un premier rôle au Trocadéro, et +fait de Sainte-Clotilde, une utilité. La Seine, les buttes Montmartre, +les cimes vertes du Père-Lachaise, les verrières blanches du Palais +de l'Industrie, la coupole ventrue des Invalides, le carré morne du +Champ-de-Mars, tout cela prend part aux événements, donne une sorte de +réplique muette aux sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris +extérieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brossées avec une +largeur et une sûreté de main étonnantes. + +À la description de ce Paris monumental, qu'Hélène et sa fille voient du +haut des pentes du Trocadéro, vient s'ajouter l'étude large et minutieuse +à la fois des ciels, ces ciels de Paris, si variés, si mobiles et si +beaux! Il en est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de +soleil qui termine la deuxième partie, qui sont éclatantes de couleur et +de vérité. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit +de chacun de ses livres, le grand poète qu'il y a dans Émile Zola reparaît +sous le romancier. + + * * * * * + +_L'Å“uvre_ a paru en feuilleton dans _le Gil-Blas_ en 1886. C'est une +étude d'un tempérament d'artiste que la difficulté de l'exécution étreint, +roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible réalisation de son +rêve, dans l'irréalisable matérialisation de sa pensée. Lutte d'un Jacob +avec l'Ange, où Jacob ne se relève jamais vainqueur. + +Zola, avec son intensité d'observation et son acharnement à disséquer +le sujet étalé sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abîme +terrible qui sépare l'Å“uvre conçue de l'Å“uvre accomplie. Avec Claude +Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met à nu, +dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de +l'Idéal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'Å“uvre. + +On a dit qu'il s'était dépeint lui-même dans Pierre Sandoz. Il est évident +qu'il a prêté à son écrivain, laborieux, régulier, absorbé par sa tâche, +quelques-uns des sentiments, peut-être des regrets, qui ont dû traverser +son âme. Comme Pierre Sandoz, Zola s'est isolé, s'est confiné dans +le labeur, et a vécu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les +fanatiques religieux, dans les forêts de l'Inde, dans les cellules du +moyen âge. Il y a de l'anachorète et de l'alchimiste dans Zola: du Faust +aussi. Il a sans doute traduit, ou plutôt confessé ses plus intimes +rêveries, quand il fait dire à Pierre Sandoz, racontant son existence +confisquée par la production, acharnée et rétive, qu'il a vu l'Å“uvre à +faire lui prendre sa mère, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa +part de gaieté; le hanter comme un remords; le suivre à table, au lit, +partout! + +L'obsession de l'Å“uvre entreprise, qui vous martèle la cervelle, et vous +étourdit l'âme, au point de la rendre sourde aux plus sonores commotions +extérieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-être +produit les grands artistes, et les grandes Å“uvres, Zola la connut. Mais +est-il le seul de ces malades du travail, de ces intoxiqués de la pensée? +Flaubert, lui aussi, est descendu dans son Å“uvre comme le gladiateur dans +le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la +volonté aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se préoccupant +seulement, quand ses forces seraient épuisées, et que le monstre se +relèverait, plus terrible, enfonçant plus avant les ongles dans la chair, +d'avoir le soin de se tourner, une dernière fois, vers le César Public +impassible dans sa loge, et de tomber avec grâce. + +Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre +l'Å“uvre. Tour à tour, il l'étreignait comme une maîtresse adorée, et la +piétinait comme un ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. Lui +aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vécu que pour mourir +ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie +volée par le Travail et par l'Å“uvre. La femme non plus n'a pas existé +pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du +monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries +au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des +divans, lui semblaient de mauvaises actions, des détournements et des abus +de confiance, au détriment de l'Å“uvre. + +Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt +écraser le manÅ“uvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce +servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à +tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est +la matière de ce roman intime, une étude philosophique plutôt que sociale +ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit +plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe +social, comme dans _l'Assommoir_ ou dans _la Curée_. _L'Å’uvre_ est +inscrite dans la nomenclature sérielle des _Rougon-Macquart_; en réalité, +la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman +de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux +distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes, +des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes +secrets, et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par +une supposition, non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent +des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'Å“uvre n'est même +plus un roman conçu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire +naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant +tout objective; c'est un livre où l'analyse intérieure remplace la +description purement extérieure. + +Le sujet de _l'Å’uvre_ a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a +des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots, +et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait +la Forme rebelle et l'impuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques +jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus +belle imprécation dans un appel désespéré à la Muse inerte et froide, +qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreignait inutilement +les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes, mais le plus +philosophique peut-être, Musset, qu'Émile Zola, peu liseur de vers, a +cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement +désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont +reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui +s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est +accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le +sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est +l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérides, métamorphosées +brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les +serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su +rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer +des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la +quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant +le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible, +d'une douceur infinie, promené sur les fibres tendues de tout cerveau +d'artiste, il a joué une fantaisie cruelle et douce, dont chaque créateur, +peintre, sculpteur, écrivain, semble avoir fourni le thème. + +Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porte en +soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre, +tous les créateurs, sans qu'il soit besoin d'être manieur de cordes, +brosseur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les +laborieux et tous les espérants, l'homme politique qui s'épuise à la +tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu, +comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et +séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope +à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le +missionnaire comme l'apôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader +l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouvé, +au lieu de l'étincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le +vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces +chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront +toujours, en lisant _l'Å“uvre_ de Zola, cette sensation cruelle, et en +même temps attirante, que connaît le malade incurable, à qui tombe sous +les yeux un livre de médecine où son mal est traité. + +_L'Å’uvre_ est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de +pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs, +car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non +seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades, +s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants, +consentiraient-ils à vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit, +ils dédaigneraient de faire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux +devenue sans but, comme sans intérêt. + + + + +V + +LA TERRE.--LE MANIFESTE DES CINQ.--LA BÊTE HUMAINE.--LA DÉBÂCLE. +--LE DOCTEUR PASCAL. + +(1887-1892) + + +_La Terre_ fut publiée en 1887. + +C'est, avec _l'Assommoir_, le livre de Zola qui a soulevé le plus de +protestations; une surtout fut retentissante, celle des «Cinq» qu'on +trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à +l'apparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi, +la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-cÅ“ur. Les personnages +de _la Terre_, comme ceux de _l'Assommoir_, s'expriment en des termes crus +qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan +n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi épicé. Il m'a semblé, +parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au +cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage +du cultivateur était plutôt réservé; les phrases sont incorrectes, mais +sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux +propriétaires, a transmis aux gens de la terre cette modération du verbe. +L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu +éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. Ce n'est pas la +sténographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme +au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement +un procédé de rhétorique, un artifice d'écrivain, destinés à nous donner +la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des +rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans +_l'Assommoir_, les oreilles sensibles et les esprits délicats. + +Mais ce qui nuisit le plus à _la Terre_ dans l'opinion générale, ce fut le +personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des +sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut +être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la +gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des +fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin +peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science +de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur +l'humanité, et, pour quelques-uns, en considération des outrages et des +supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une +certaine déférence de la part des générations. On peut les nier, les +proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment. +Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les +campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux +roulés, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde foncée, en pointe, +d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la +réalité, le Christ, étant né à Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût +avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé, +l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencontré un rustre barbu +répondant à ce signalement légendaire et gratifié de ce surnom. Ce n'était +pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût +appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu +le même coloris, la même vraisemblance. + +Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est +difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste, +la conception de ce Jésus-Christ, personnage flatueux. Il est +véritablement un trop puissant Éole. L'auteur semble l'avoir pourvu, +après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout +un hiver, applaudir du public parisien. Le pétomane, dont Zola se fait le +Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 314 du volume. Jusque là rien +ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait, +jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le +musical paysan; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache, +au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un +silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire +pétarader Jésus-Christ dans son Å“uvre a dû venir à Zola, non pas en +écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en +regardant pousser les rames de haricots de son jardin. + +Étrangement, ce Jésus-Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème +lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste, qu'il a placé dans +chacun de ses romans: ainsi se développent la marche des fromages du +_Ventre de Paris_, le festin impérial de _la Curée_, les orages sur +Paris de _la Page d'Amour_, la culbute réitérée des herscheuses dans les +galeries et par les fossés de _Germinal_; _la Terre_ a la symphonie des +crépitements. + +Rarement Zola a montré un lyrisme plus excessif. Cette constatation, +souvent répétée dans ces pages, de son exubérante imagination, de sa +méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici +démontrée, sans atténuation. + +Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des +outres d'Éole, il l'a aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand +le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt +à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s'arme. Comme +autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à +créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes +bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom +du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités +commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se +contente de lever la cuisse. Ici je cite: + + Pan! il en fit claquer _un_ d'une telle sonorité que, terrifié par + la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été + foudroyé par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir + avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus + fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un + arrêt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient + de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur, + il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la + canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il + y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la + taille d'une fourmi, là -bas, disparut dans Rogues... + +Ce passage, avec l'elliptique incorrection du _Un_ absolu, est +caractéristique. Quelle lentille que cet Å“il de Zola, quel tympan +multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets! +Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son +Jésus-Christ fait songer à Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement +vu trop énorme, et entendu trop fort. + +J'ai signalé cette outrance dans un article de _l'Écho de Paris_ au moment +de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même, +car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera +ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse: + + L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus-Christ, a traité + l'infirmité de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des + Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Énéide. Le naturalisme est ici + fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d'un, sans doute, par + mégarde, faiblesse ou sans-gêne, de laisser échapper une détonation, + comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de + France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette + artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron + de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les + brandes! + +J'ajoutai cette critique, à laquelle Zola voulut répondre plus +spécialement: + + _La Terre_ est pleine de ces morceaux hyperboliques. + + Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large poésie: les semailles, + la pousse du blé, l'envahissement de la Beauce par la marée verte, + la grêle, la moisson. Zola évoque Hésiode. Il chante les Travaux et + les Jours de notre temps. Je ne le chicanerai point sur des détails + inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et + donné à ses villages et à ses villageois du plat pays central, des + noms méridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le + défaut de ce roman, c'est d'être un poème géorgique trop touffu, trop + chargé d'ornements. Il y a aussi abus du «culbutage». Le paysan, rompu + par les travaux de la journée, ne songe guère le soir à des exercices + amoureux. Il mange la soupe, se couche et ronfle aussitôt. Le dimanche + soir, ou les lendemains de fête, passe encore, mais en semaine il n'a + ni le désir, ni le temps d'aimer. Vénus aime des corps reposés. + + Zola a mal vu le paysan électeur, politicien, agent électoral, ou + candidat. Ses scènes de candidature sont faibles. Il n'a pas su tirer + tout le parti désirable de l'âpre lutte des paysans pour les fonctions + municipales. L'écharpe est la rivale du lopin de terre dans les + convoitises rustiques. Balzac, dans ses _Paysans_, a également + négligé, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps, + les paysans n'étaient point électeurs, mais l'abolition du cens, et + le suffrage universel ont excité les ambitions et les rivalités + paysannes. + + Enfin, une dernière critique, les époux Charles, tenanciers + honoraires d'une maison hospitalière, admis, considérés, sont trop + poussés à la charge. + + Malgré ces défauts et ces exagérations qui, par instant, semblent des + gageures, _la Terre_ est une Å“uvre puissante, et qui peut soulever + des critiques, des indignations même, plus ou moins sincères, mais + dont la maîtrise est incontestable comme le talent de l'auteur. + +Je reçus, le jour même de la publication de cet article, la lettre +suivante de l'auteur de _la Terre_, qui ne figure point dans le 2e volume +de la _Correspondance_ d'Émile Zola, tout récemment paru. + + Paris, 27 novembre 87. + + Mon cher Lepelletier, + + Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir; car il + comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous + dire, à vous qui êtes un ami! + + Il y a de la vigne à la lisière de la Beauce, les vignobles de + Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, sont superbes. Tous les + noms que j'ai employés, sauf celui de Rogues, sont beaucerons. Il + n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à Vénus: demandez aux + physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne reproduisent que le + dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. La lutte politique + dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, que vous le + pensez: tout s'y passe en manÅ“uvres sourdes. Mes Charles sont copiés + sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la fantaisie + du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris + que je me moquais? + + La vérité est que l'Å“uvre est déjà trop touffue et qu'il y manque + pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout + mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là + l'arrière-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de + Françoise et de Lise: la terre, l'amour, l'argent. + + Merci encore, et bien cordialement à vous. + + ÉMILE ZOLA. + +Je n'argumenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus là , pour +de nouveau expliquer et réfuter. Sa lettre est intéressante et fournit +un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, traité +deux personnages épisodiques du drame rustique, en premiers rôles. Mais +l'auteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement +accentué leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient à dominer: ils +masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comédie, campé sur la +scène au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre, +cachait les comédiens, et puis comme ce Jésus-Christ vous assourdissait! + +_La Terre_, malgré les exagérations et les brutalités signalées, est un +livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un +tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modèles vivants sont-ils +gracieux et sémillants! Les animaux à face humaine de La Bruyère sont +reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifiés, atténués, par +le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le +régiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres façonnés +à plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont très humains, très +vraisemblables. Ils sont fréquents dans la réalité, les accidents +criminels, comme le meurtre de Françoise et l'étranglement du père Fouan, +roi Lear paysan à qui manque une Cordélia; il se produit aussi d'analogues +scélératesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les pensées +de ces bÅ“ufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables +et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et +l'économie, avec l'espoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils +portent le faix des impôts, proportionnellement le plus lourd, le plus +inégal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de +paix; à la guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux +mousqueteries. Régulièrement, patiemment, avec une précision astronomique, +selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils +moissonnent, et c'est grâce à eux que la vie ordinaire est possible. Quand +le paysan, comme on l'a vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse +de féconder la glèbe ou d'approvisionner les villes, l'horloge sociale +semble s'être arrêtée, et tout un pays est terriblement désheuré. Les +campagnards vivent dans une angoisse perpétuelle, les yeux tour à tour +abaissés anxieusement vers la récolte qui pousse, ou sondant avec terreur +le ciel où l'orage gronde. Ils maudissent et craignent à toute heure la +pluie, la sécheresse, le vent, la grêle, les inondations, les insectes +voraces, les maladies sur les végétaux, les épizooties dévastant les +étables. Ils ignorent les plus délicates jouissances humaines, les +sensations d'art, la conversation légère et gaie, les impressions de la +nature; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages, +sans en être émus; ils sont comme des sourds, si par hasard de la bonne +musique résonne à leur portée; devant un beau tableau, ils sont aveugles; +leur cerveau semble toute matière brute. L'amour, ils ne le connaissent +que sous la forme du rut; ils l'éprouvent et le manifestent comme nos +premiers parents, les ancêtres des cavernes et des huttes lacustres, se +ruant sur les femelles après s'être battus pour leur possession. Seulement, +ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vie +aussi, cette terre, mère souvent marâtre, fille fréquemment ingrate; le +jour où ils ne l'aimeraient plus et des craintes à notre époque peuvent +être conçues à cet égard, le jour où ils abandonneraient cette terre, qui +est pour eux à la fois la mère, l'enfant, l'épouse et la maîtresse, le +jour de misère et de désastre arrivé, où ils la laisseraient s'épuiser +dans une stérilité prolongée, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan, +et le traiter en être méprisable et odieux. Jusque-là il convient de +l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent guère qu'à lui, et +ses mâles vertus profitent à tous. Ce n'est pas le paysan qui a décrété la +République, mais c'est grâce à lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste, +qui s'ouvre devant nous, ce sera l'Å“uvre pacifique, et la récompense +légitime aussi, des hommes de la terre. + +Le roman de _la Terre_ eut une répercussion inattendue dans le monde +littéraire. + +Des jeunes gens, alors débutants, et dont les noms sont devenus connus: +J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la +conduite de Paul Bonnetain, alors rédacteur assez important au _Figaro_, +lancèrent dans ce journal une singulière excommunication de Zola. Paul +Bonnetain, l'auteur de _Charlot s'amuse_, reprochant à l'auteur de +_Germinal_ sa «Mouquette», c'était bouffon et cynique. Bonnetain est +mort, fonctionnaire à la Côte d'Ivoire, mais les quatre autres membres de +cette congrégation de l'Index vivent encore; ils ont acquis, les uns du +talent, les autres de la renommée. Ils doivent regretter leur escapade de +jeunesse. + +Voici ce qu'ils fulminèrent contre Zola, en tête du _Figaro_. + + À ÉMILE ZOLA + + Naguère encore Émile Zola pouvait écrire, sans soulever de + récriminations sérieuses, qu'il avait avec lui la jeunesse littéraire. + Trop peu d'années s'étaient écoulées depuis l'apparition de + _l'Assommoir_, depuis les fortes polémiques qui avaient consolidé les + assises du Naturalisme, pour que la génération montante songeât à la + révolte. Ceux-là mêmes que lassait plus particulièrement la répétition + énervante des clichés, se souvenaient trop de la trouée impétueuse + faite par le grand écrivain, de la déroute des romantiques. + + On l'avait vu si fort, si superbement entêté, si crâne, que notre + génération malade presque tout entière de la volonté, l'avait aimé + rien que pour cette force, cette persévérance, cette crânerie. + Même les Pairs, même les Précurseurs, les Maîtres originaux, qui + avaient préparé de longue main la bataille, prenaient patience, en + reconnaissance des services passés. + + Cependant, dès le lendemain de _l'Assommoir_, de lourdes fautes + avaient été commises. Il avait semblé aux jeunes que le Maître, après + avoir donné le branle, lâchait pied à l'exemple de ces généraux de + révolution dont le ventre a des exigences que le cerveau encourage. + On espérait mieux que de coucher sur le champ de bataille; on + attendait la suite de l'élan, on espérait de la belle vie infusée au + livre, au théâtre, bouleversant les caducités de l'Art. + + Lui, cependant, allait creusant son sillon; il allait, sans + lassitude, et la jeunesse le suivait, l'accompagnait de ses bravos, + de sa sympathie si douce aux plus stoïques; il allait, et les + plus vieux et les plus sagaces fermaient dès lors les yeux, + voulaient s'illusionner, ne pas voir la charrue du Maître s'embourber + dans l'ordure. Certes, la surprise fut pénible de voir Zola + déserter, émigrer à Médan, consacrant les efforts--légers à cette + époque--qu'eût demandés un organe de lutte et d'affermissement, à des + satisfactions d'un ordre infiniment moins esthétique. N'importe! la + jeunesse voulait pardonner la désertion physique de l'homme. Mais une + désertion plus terrible se manifestait déjà : la trahison de l'écrivain + devant son Å“uvre. + + Zola, en effet, parjurait chaque jour davantage son programme. + Incroyablement paresseux à l'expérimentation _personnelle_, armé de + documents de pacotille, ramassés par des tiers, plein d'une enflure + hugolique, d'autant plus énervante qu'il prêchait âprement la + simplicité, croulant dans des rabâchages et des clichés perpétuels, + il déconcertait les plus enthousiastes de ses disciples. + + Puis, les moins perspicaces avaient fini par s'apercevoir du + ridicule de cette soi-disant _Histoire Naturelle et Sociale d'une + famille sous le Second Empire_, de la fragilité du fil héréditaire, + de l'enfantillage du fameux arbre généalogique, de l'ignorance, + médicale et scientifique, profonde du Maître. + + N'importe, on se refusait, même dans l'intimité, à constater + carrément les mécomptes. On avait des: «Peut-être aurait-il dû...», + des «Ne trouvez-vous pas qu'un peu moins de...», toutes les timides + observations de lévites déçus, qui voudraient bien ne pas aller + jusqu'au bout de leur désillusion. Il était dur de lâcher le drapeau! + Et les plus hardis n'allaient qu'à chuchoter qu'après tout Zola + n'était pas le naturalisme et qu'on n'inventait pas l'étude de la + vie réelle, après Balzac, Stendhal, Flaubert et les Goncourt; mais + personne n'osait l'écrire, cette hérésie. + + Pourtant, incoercible, l'écÅ“urement s'élargissait, surtout devant + l'exagération croissante des indécences, de la terminologie malpropre + des _Rougon-Macquart_. En vain, excusait-on tout par ce principe émis + dans une préface de _Thérèse Raquin:_ + + «Je ne sais si mon roman est moral ou immoral; j'avoue que je ne me + suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je + sais, c'est que je n'ai jamais songé à y mettre les saletés qu'y + découvrent les gens moraux; c'est que j'en ai décrit chaque scène, + même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant.» + + On ne demandait pas mieux que de croire, et même quelques jeunes + avaient, par le besoin d'exaspérer le bourgeois, exagéré la curiosité + du savant. Mais il devenait impossible de se payer d'arguments: la + sensation nette, irrésistible, venait à chacun, devant telle page des + _Rougon_, non plus d'une brutalité de document, mais d'un violent + parti pris d'obscénité. Alors, tandis que les uns attribuaient la + chose à une maladie des bas organes de l'écrivain, à des manies + de moine solitaire, les autres y voulaient voir le développement + _inconscient_ d'une boulimie de vente, une habileté instinctive du + romancier, percevant que le gros de son succès d'éditions dépendait de + ce fait, que «les imbéciles achètent _les Rougon-Macquart_, entraînés, + non pas tant par leur qualité littéraire, que par la réputation de + pornographie que la _vox populi_ y a attachée.» + + Or, il est bien vrai que Zola semble excessivement préoccupé (et + ceux d'entre nous qui l'ont entendu causer ne l'ignorent pas) de la + question de vente; mais il est notoire aussi, qu'il a vécu de bonne + heure à l'écart et qu'il a exagéré la continence, d'abord par + nécessité, ensuite par principe. Jeune, il fut très pauvre, très + timide, et la femme, qu'il n'a point connue à l'âge où l'on doit la + connaître, le hante d'une vision évidemment fausse. Puis, le trouble + d'équilibre qui résulte de sa maladie rénale contribue sans doute à + l'inquiéter outre mesure de certaines fonctions, le pousse à grossir + leur importance. Peut-être Charcot, Moreau (de Tours) et ces + médecins de la Salpêtrière qui nous firent voir leurs coprolaliques + pourraient-ils déterminer les symptômes de son mal... Et, à ces + mobiles morbides, ne faut-il pas ajouter l'inquiétude, si fréquemment + observée chez les misogynes, de même que chez les tout jeunes gens, + qu'on ne nie leur compétence en matière d'amour?... + + Quoi qu'il en soit, jusqu'en ces derniers temps encore, on se + montrait indulgent; les rumeurs craintives s'apaisaient devant une + promesse: _la Terre_. Volontiers espérait-on la lutte du grand + littérateur avec quelque haut problème, et qu'il se résoudrait à + abandonner un sol épuisé. On aimait se représenter Zola vivant parmi + les paysans, amassant des documents personnels, intimes, analysant + patiemment des tempéraments de ruraux, recommençant enfin le superbe + travail de _l'Assommoir_. L'espoir d'un chef-d'Å“uvre tenait tout le + monde en silence. Certes, le sujet simple et large promettait des + révélations curieuses. + + _La Terre_ a paru. La déception a été profonde et douloureuse. Non + seulement l'observation est superficielle, les trucs démodés, la + narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note + ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, + par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie: le + Maître est descendu au fond de l'immondice. + + Eh bien! cela termine l'aventure. Nous répudions énergiquement cette + imposture de la littérature véridique, cet effort vers la gauloiserie + mixte d'un cerveau en mal de succès. Nous répudions ces bonshommes + de rhétorique zoliste, ces silhouettes énormes, surhumaines et + biscornues, dénuées de complication, jetées brutalement, en masses + lourdes, dans des milieux aperçus au hasard des portières d'express. + De cette dernière Å“uvre du grand cerveau qui lança _l Assommoir_ sur + le monde, de cette _Terre_ bâtarde, nous nous éloignons résolument, + mais non sans tristesse. Il nous poigne de repousser l'homme que nous + avons trop fervemment aimé. + + Notre protestation est le cri de probité, le dictamen de conscience + de jeunes hommes soucieux de défendre leurs Å“uvres,--bonnes ou + mauvaises,--contre une assimilation possible aux aberrations du + Maître. Volontiers nous eussions attendu encore, mais désormais le + temps n'est plus à nous: demain il serait trop tard. Nous sommes + persuadés que _la Terre_ n'est pas la défaillance éphémère du + grand homme, mais le reliquat de compte d'une série de chutes, + l'irrémédiable dépravation morbide d'un chaste. Nous n'attendons pas + de lendemain aux Rougon: nous imaginons trop bien ce que vont être + les romans sur les _Chemins de fer_, sur l'_Armée_; le fameux arbre + généalogique tend ses bras d'infirme sans fruits désormais! + + Maintenant, qu'il soit bien dit une fois de plus que, dans cette + protestation, aucune hostilité ne nous anime. Il nous aurait été + doux de voir le grand homme poursuivre paisiblement sa carrière. + La décadence même de son talent n'est pas le motif qui nous guide, + c'est l'anomalie compromettante de cette décadence. Il est des + compromissions impossibles: le titre de naturaliste, spontanément + accolé à tout livre puisé dans la réalité, ne peut plus nous convenir. + Nous ferions bravement face à toute persécution pour défendre une + cause juste; nous refusons de participer à une dégénérescence + inavouable. + + C'est le malheur des hommes qui représentent une doctrine, qu'il + devient impossible de les épargner le jour où ils compromettent cette + doctrine. Puis, que ne pourrait-on dire à Zola, qui a donné tant + d'exemples de franchise, même brutale? N'a-t-il pas chanté le + _struggle for life_, et le _struggle_ sous sa forme niaise, + incompatible avec les instincts d'une haute race, le _struggle_ + autorisant les attaques violentes? «Je suis une force», criait-il, + écrasant amis et ennemis, bouchant aux survenants la brèche qu'il + avait lui-même ouverte. + + Pour nous, nous repoussons l'idée d'irrespect, pleins d'admiration + pour le talent immense qu'a souvent déployé l'homme. Mais est-ce + notre faute si la formule célèbre: «un coin de nature vu à travers un + tempérament» se transforme, à l'égard de Zola, en «un coin de nature + vu à travers un _sensorium morbide_», et si nous avons le devoir de + porter la hache dans ses Å“uvres? Il faut que le jugement public fasse + balle sur _la Terre_, et ne s'éparpille pas, en décharge de petit + plomb, sur les livres sincères de demain. + + Il est nécessaire que, de toute la force de notre jeunesse laborieuse, + de toute la loyauté de notre conscience artistique, nous adoptions une + tenue et une dignité, en face d'une littérature sans noblesse, que + nous protestions au nom d'ambitions saines et viriles, au nom de notre + culte, de notre amour profond, de notre suprême respect pour l'_Art!_ + + PAUL BONNETAIN, J.-H. ROSNY, LUCIEN DESGAVES, PAUL MARGUERITTE, + GUSTAVE GUICHES. + + * * * * * + +C'était une réclame imprévue autant qu'audacieuse, ce manifeste. Enchantés +de la publicité du _Figaro_ que leur offrait le téméraire Bonnetain, les +quatre exorcistes ne se rendirent pas compte de la singularité, et aussi +de la naïveté de leur anathème. Il leur était permis individuellement, +dans des articles isolés, de blâmer, de critiquer Zola. Ils eussent alors +fait chorus avec les pompiers des salons et les prudhommes de la presse. +Ils se montraient rétrogrades et amis du poncif, mais ils ne s'affirmaient +pas comme des étourneaux voletant à l'aventure, et se brisant le bec sur +l'armature solide d'un phare éblouissant. Ces écoliers tapageurs étaient +extraordinaires aussi en donnant à leur opinion la forme d'un manifeste, +d'une déclaration de principes, presque d'un programme de parti. Ils +semblaient parler au public, au nom de toute la littérature française. +On remarquera deux des griefs principaux: Zola avait le tort d'habiter +la campagne, et de vendre beaucoup d'éditions! Et puis, n'est-ce pas +à pouffer, cette protestation «au nom d'ambitions saines et viriles», +rédigée par l'onaniste Bonnetain, et quel rire doit s'emparer aujourd'hui +de Descaves ou de Rosny, quand ils se souviennent qu'ils ont contresigné +«la tenue et la dignité» de la littérature de _Charlot s'amuse_. + +Ce qu'il y avait de plus cocasse dans l'excommunication, c'est que les +cinq n'étaient pas du tout de l'église de Médan. Ils n'avaient pas été +admis à l'honneur et à la gloire des fameuses soirées. Ils procédaient +comme les sociétaires du club des pieds humides, qui décréteraient que tel +membre du Jockey devrait être exclu comme indigne et malpropre. Si les +«zolistes», le groupe des Provençaux amis de la première heure, Baille, +Cézanne, Marius Roux, si les peintres et les romanciers célèbres qui, +dès l'apparition des _Rougon-Macquart_, firent une escorte d'honneur à +l'auteur, Manet, Guillemet, Alphonse Daudet, avaient refusé de frayer +désormais avec le pornographe de _la Terre_, si enfin les disciples mêmes, +les cinq de Médan, les vrais Cinq ceux-là , Maupassant, Huysmans, Hennique, +Céard, Paul Alexis, avaient renié leur maître, abandonné leur ami, la +condamnation aurait pu paraître injuste, absurde, mais ceux qui l'eussent +prononcée n'auraient pu être récusés, comme incompétents. Leur juridiction +eût été abominable, mais régulière. Ces justiciers eussent paru des +ingrats, mais non des réclamistes prétentieux, un peu cyniques. Ces cinq +écrivains, alors peu connus, car ils venaient seulement de publier leur +premier livre, sans grand éclat, sauf le Charlot qu'on sait, expulsant +Zola de la littérature au nom de la morale outragée, c'était vraiment +raide, et le fait, comme bizarrerie, mérite d'être conservé. + +Émile Zola accepta, avec philosophie, ce sévère et ridicule verdict. Comme +un journaliste lui demandait ce qu'il pensait de l'excommunication, il +répondit avec la tranquillité de l'archevêque de Paris, à qui des membres +de l'armée du salut auraient lancé l'anathème et refusé la communion: + + --Je ne sais, dit-il au rédacteur du _Gil-Blas_ venu l'interviewer + à Médan, ce qu'on pense, à Paris, de cette protestation, qui m'a + valu un grand nombre de lettres très bienveillantes de la part de + confrères; mais je sais que, pour ma part, j'en ai été stupéfié. + Je ne connais pas ces jeunes gens... Ils ne font pas partie de mon + entourage; ils ne se sont jamais assis à ma table; ils ne sont donc + pas mes amis. Enfin, s'ils sont mes disciples,--je ne cherche point + à en faire,--c'est bien à mon insu. + + Mais, n'étant ni mes amis, ni mes disciples, pourquoi me + répudient-ils? La situation est originale, il faut en convenir. C'est + le cas d'une femme avec qui vous n'auriez aucune relation, et qui + vous écrirait: «J'en ai trop de vous, séparons-nous!» Eh bien! la + position est analogue... + + Ah! si des amis m'avaient tenu un tel langage!... Si Maupassant, + Huysmans, Céard, m'avaient parlé de la sorte, j'avoue que j'eusse été + quelque peu estomaqué. Mais la déclaration de ces messieurs ne saurait + me produire un tel effet! Je n'y répondrai du reste absolument rien, + et cette détermination se trouve fortifiée par les conseils qui m'ont + été donnés de toutes parts. + +Il écrivit à J.-K. Huysmans, le 21 août 1887: + + Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet + des injures. Plus je vais et plus j'ai soif d'impopularité et de + solitude... + +À Alphonse Daudet, qui avait été indiqué, à tort, comme ayant sinon +inspiré, au moins approuvé le manifeste des Cinq, il écrivit: + + Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous ayez eu + connaissance de l'extraordinaire manifeste des Cinq.... le stupéfiant, + c'est que de victime, vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de + m'envoyer une poignée de main, vous avez failli rompre avec moi. + Avouons que cela dépassait un peu la mesure... + +Zola dédaigna donc de répliquer ou de réfuter. Mais on a répondu pour +lui. Pour donner idée de la vivacité de la polémique d'alors, et, en +choisissant entre vingt ripostes, également vigoureuses, au factum des +Cinq, je citerai un passage du très virulent mais très juste réquisitoire, +qu'en guise de plaidoyer Henri Bauer publia. Cet article vengeur parut +dans _le Réveil_, organe littéraire dont j'avais la direction, et où, on +s'en souvient peut-être, Paul Verlaine oublié, calomnié, ou repoussé, +fut accueilli, reparut à la publicité; là il donna des tableaux et des +fantaisies, sous la rubrique: «Paris vivant», qui, après dix ans de +silence, firent de nouveau prononcer son nom, bientôt retentissant et +glorieux. + +Dans ce journal, très artiste, où Alphonse Daudet publia _Sapho_, et Guy +de Maupassant plusieurs nouvelles inédites, parmi lesquelles _les SÅ“urs +Rondolli_, et où Paul Bonnetain avait débuté, Henry Bauer s'exprima ainsi, +avec cette franchise brutale qui lui valut en maintes circonstances +beaucoup d'ennemis, mais qui caractérisait son talent sincère et +indépendant: + + Tant pis pour Bonnetain! Tant pis pour Descaves! Vous avez fait là , + mes garçons, une vilaine besogne qui se retournera contre vous-mêmes. + Vous avez oublié que le peu que vous êtes, vous le lui devez; + vous n'existez que par lui. Tout, votre forme, votre style, votre + vocabulaire, vos images, vos idées procèdent de son Å“uvre, et vos + pattes de mouches sont frottées à sa griffe. Vous êtes bien jeunes + pour être ingrats. Apprenez, mes petits, que toute la littérature + contemporaine a pris son essor dans ces _Rougon-Macquart_ «ridicules». + Vous mordez les talons du père qui vous a tous engendrés et vous + essayez d'ameuter le Philistin contre votre créateur, gare à la + mâchoire d'âne! + +La correction était infligée de main de maître. Les quatre, car +l'instigateur de la réclame cherchée disparut bientôt, ont depuis fait +oublier cette incartade de jeunesse à force d'Å“uvres estimables. + +L'un des signataires devait d'ailleurs, par la suite, faire des excuses +publiques qui honorent également celui qui les formulait si spontanément +et celui qui les acceptait avec une généreuse effusion. + +M. Paul Margueritte écrivit à Zola, au moment de la publication de +_la Débâcle_, la lettre suivante: + + 9 mars 1892. + + Cher monsieur Zola, + + C'est avec émotion que je vois la division Margueritte et le nom de + mon père jouer un rôle dans _la Débâcle_. Je pressens que vous serez + sympathique aux efforts perdus de cette belle cavalerie et à la mort + de son chef, sacrifié avec tant d'autres, à Sedan. + + Laissez-moi saisir cette occasion--je n'en pourrai trouver une + meilleure--pour me décharger auprès de vous, en toute franchise, d'un + regret qui me pèse depuis longtemps. En m'associant, il y a quelques + années, à ce manifeste contre vous, j'ai commis une mauvaise action + dont mon extrême jeunesse m'empêcha alors de comprendre la portée, + mais dont j'ai eu quelque honte depuis, lorsque j'ai mieux compris + le respect qu'on se doit, d'homme à homme, et que je devais surtout, + moi débutant de lettres et fils de soldat, à une vie d'écrasant + labeur, de fier combat et d'exemple, comme la vôtre. + + Il y a longtemps, cher monsieur Zola, que je voulais vous écrire cela. + En tardant, je n'ai fait que prolonger mes regrets et la conscience de + mes torts. Voudrez-vous bien accepter ces excuses aussi franchement et + complètement que je vous les offre? + + PAUL MARGUERITTE + +Cette lettre, à laquelle Zola a cordialement répondu, a été publiée dans +le 2e volume de la _Correspondance_. + + * * * * * + +_La Bête Humaine_, publiée en 1890, c'est le roman sur _les Chemins de +fer_, que Zola avait depuis longtemps projeté d'écrire. C'est l'ouvrage +le plus dramatique de la série des Rougon-Macquart, un roman criminel, +avec des péripéties feuilletonesques. De plus, rappelant des crimes +sensationnels: tels que l'assassinat du président Poinsot, en wagon, par +l'introuvable Jud, le meurtre également impuni du préfet Barême, et la +vengeance d'un perruquier méridional égorgeant un prêtre, par qui sa femme +déclarait avoir été séduite avant son mariage. Ce roman a paru en 1890. +Zola a déclaré «avoir eu une peur terrible qu'il ne fût pris pour une +fantaisie sadique». + +Voici les grandes lignes de ce roman, qu'il est surprenant qu'un émule de +Busnach n'ait pas encore transporté à la scène: + +Le sous-chef de gare Roubaud, passionné, brutal et jaloux, a épousé une +jolie fille, élevée en demoiselle, la protégée du président Grandmorin. +Le mari adore sa femme. La jeune Séverine, un nom bien littéraire pour une +petite campagnarde devenue l'épouse d'un employé, se laisse passivement +aimer. Le ménage est heureux, paisible, honnête. Tout à coup l'accident +surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud découvre que sa +femme l'a trompé, oh! avant son mariage. Le président Grandmorin, un +satyre en robe rouge, a caressé, frotté, pollué Séverine, à l'âge où la +fleur conjugale charmante n'était encore qu'en bouton. Puis il l'a mariée +à un brave homme d'employé, après lui avoir passé une bague au doigt, en +souvenir des bons moments écoulés dans ses tentatives séniles, au fond de +la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine. + +La scène de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a +interrogé sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or à petite +tête de rubis. Sottement, inconsciemment, Séverine a répondu que c'était +un cadeau du président, un cadeau ancien, à l'occasion de ses seize ans. +Roubaud s'étonne de cette réponse. L'explication, simple et vraisemblable, +lui semble suspecte, parce que différée. + +«Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, soupçonneux, que c'était ta mère +qui t'avait laissé cette bague?...» Et cette interrogation engendre +aussitôt la défiance. Séverine avait donc menti? Pourquoi cachait-elle +l'origine de la bague? Était-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Quoi +d'insolite en ce don du président, qui avait protégé le ménage, et doté la +fillette? Séverine s'enferre dans son mensonge. Elle soutient que jamais +elle n'a parlé de sa mère à propos de cette bague. Son insistance étrange +et l'embarras de ses dénégations, achèvent d'initier le mari. Il devient +très pâle, ses traits se décomposent horriblement. Il jure, menace, et, +les poings levés, marchant sur elle finit par crier: «Nom de dieu de +garce! tu as couché avec... couché avec!» Et il la presse d'avouer, +menaçant de l'éventrer. La malheureuse, lasse et terrifiée, se décide +enfin à laisser échapper l'aveu: «Eh bien, oui, c'est vrai, laissez-moi +m'en aller!...» + +La fureur du mari, ses brutalités, ses soufflements de fauve, ses +questions pressantes, ses investigations douloureuses, les détails qu'il +réclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout +cela rythmé sourdement par le tapotement affaibli du piano des voisins +d'en dessous, présente un tableau dramatique d'une intensité excessive. +Les accablements, les sursauts, les préoccupations du lendemain, les +hantises du passé, les prostrations et les énergies soudaines, se +succédant en son âme désespérée, achèvent ce tableau tourmenté d'un +bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement désespéré de la +vengeance entrevue. Roubaud crèvera l'homme. Il a son couteau sous la main, +ce couteau fouillera la bedaine polissonne du président et, avec le sang +qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris +espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables médecins +de leur honneur. + +Pour réaliser cette saignée, qui doit, pense-t-il, guérir son honneur +blessé et nettoyer la souillure, Roubaud se sert du moyen violent dont usa, +au théâtre, le duc de Guise pour contraindre la duchesse à faire venir +Saint-Mégrin: il commande à sa femme de donner rendez-vous au président. +Ce chaud lapin fourré d'hermine est à Paris. Il s'agit de l'attirer dans +l'express du soir, là on lui fera son affaire. Séverine résiste. Elle ne +veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors, + + ... cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle + d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue + d'étau, jusqu'à la broyer. C'était sa volonté qui lui entrait ainsi + dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait + en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle était restée, dans sa + douceur passive, ne pouvait qu'obéir. Instrument d'amour, instrument + de mort. + +Elle écrit donc, et voilà le président déjà à peu près sûr d'avoir son +compte réglé à bref délai. + +Cet aveu surpris, à propos d'une bague que Séverine portait +continuellement à son doigt, qui ne devait par conséquent éveiller chez +son mari ni questions, ni soupçon, cet homme découvrant qu'il a été cocu +avant le mariage, et aussitôt combinant avec une dextérité d'assassin +émérite, dans ses moindres détails, la vengeance qu'il projette, la +contrainte mécanique à laquelle il a recours pour décider sa femme à +devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entaché +d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein +feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des +inconscients, des êtres anormaux placés dans des circonstances +exceptionnelles, de véritables héros de roman judiciaire. + +Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets d'horreur, et tout +se passe dans les conditions ordinaires de ces tableaux farouches destinés +à être affichés, peinturlurés, sur les murailles, afin d'attirer la +clientèle de l'Ambigu. Le train file à toute vitesse, et l'heure du crime +est proche. Naturellement, un témoin est là , embusqué dans l'ombre. Comme +le solitaire fameux de d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, ce +gaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, posté à point nommé, dans la +nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilométrique 153, +juste à la minute où l'on balance, par la portière entr'ouverte d'un wagon +de première, le corps de la victime: + + Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi + que la bouche d'un four, où des fagots s'embrasent. Puis, dans le + fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec + l'éblouissement de son gros Å“il rond, la lanterne d'avant, dont + l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double + ligne de flamme. Mais c'était une apparition en coup de foudre. Tout + de suite les wagons se succédèrent; les petites vitres carrées des + portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments + pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'Å“il doutait + ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce + quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un + coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette, et + qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire, + peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages, + pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassiné. + +Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur +la difficulté que peut rencontrer un observateur, placé «devant la haie +d'un chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face d'un pré,» +c'est-à -dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied, à découvrir, +par une portière de wagon, un homme maintenu renversé sur une banquette. +Ce corps se trouve au-dessous de la ligne visuelle, et masqué par +l'épaisseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau comme chacun sait, +il est donc à peu près invisible du dehors. Si l'on s'arrêtait à ces +détails de vraisemblance, il serait difficile de faire constater, par les +personnages nécessaires au dénouement, les péripéties d'un assassinat, +dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherché +ait été trouvé. Il l'a été. Ici, comme dans les scènes subséquentes de +l'enquête judiciaire, Zola s'est révélé, en ce genre pour lui nouveau, +expert. + +À l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte +de synthèse psychologique des théories de Cesare Lombroso, sur l'«Uomo +deliquente», l'homme criminel, la bête humaine, le sauvage primitif, +l'anthropoïde cultivé, le quadrupède redressé. Roubaud échappe à la +justice. On soupçonne un carrier nommé Cabuche, être inquiétant d'allures, +bouc-émissaire des crimes mystérieux dans la contrée, une ressource pour +la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut témoigner de la vérité, +Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut +se séparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa +femme dans les bras. En même temps, une sorte de démon de la perversité le +pousse à fréquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof +de _Crime et Châtiment_ se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir +pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrésistible besoin du +coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son +crime. Dostoïewsky a tiré de puissants effets de cette poussée folle et +nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il +a développé largement les amours de Séverine et de Jacques. + +Un fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce maniaque, jugé il y +a quelques années, qui s'amusait à piquer les jolies passantes avec un +stylet, ou que le bijoutier, dont les plaisirs amoureux consistaient à +transformer en pelotes à épingles les seins martyrisés des malheureuses +qu'il entraînait, en leur jetant des billets de banque pour panser +leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations +meurtrières que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche +des petits garçons. Il ne veut pas abuser des belles, mais il meurt +d'envie de les égorger. Il rêve des voluptés non pareilles, à l'idée de +plonger une lame dans le corps de sa maîtresse. Parfois, il lui prend +aussi l'envie de tuer la première femme rencontrée. Il suit même une +passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un +compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entrée +d'une dame, une gêneuse, qui dérange la partie de meurtre projetée. Il se +dédommage bientôt en assassinant Séverine, sans avoir, Antony de cabanon, +l'excuse de la résistance. + +Ce goût du sang, cette appétence du meurtre pour le meurtre, ne sont que +d'inexplicables déviations de la raison humaine. Toutes les considérations +des criminologues fatalistes de l'école italienne ne pourront ôter à ces +monstres le caractère, heureusement exceptionnel, qui les signale au +médecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent guère intéressants pour +le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et +ils relèvent surtout de l'aliéniste. + +Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque: comme à d'autres +il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus, de +surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques éprouve le +rut du meurtre devant toute peau nue. + + Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa + cadette de deux ans; elle était tombée, il avait vu ses jambes, et + il s'était rué. L'année suivante, il se souvenait d'avoir aiguisé un + couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde + qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un + cou très gras, très rose, où il choisissait déjà sa place, un signe + brun sous l'oreille... + +Musset décrit ces tentations-là , mais moins sanglantes, quand, au théâtre +Français «où l'on ne jouait que Molière», il découvrait «un cou blanc +délicat qui se plie, et de la neige effacerait l'éclat». Jacques, lui, +au théâtre, éprouve la furieuse envie d'éventrer une jeune femme, une +nouvelle mariée assise près de lui, qui rit très fort. Et la question se +pose alors: + + Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir + contre elles? Car, chaque fois, c'était comme une nouvelle crise de + rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses + très anciennes dont il avait perdu l'exacte mémoire. Cela venait-il + donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la + rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie, au bord + des cavernes? + +C'est peut-être faire remonter un peu loin la vengeance préhistorique, et +les défenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres aliénés, +grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essayé de plaider +l'atavisme. + +Cette théorie de _la Bête Humaine_ n'a d'ailleurs qu'un intérêt +pathologique secondaire: Jacques, Roubaud, Séverine, Pecqueux, le +Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au président Grandmorin, +dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en +dehors de l'humanité, une véritable ménagerie de fauves, que Zola promène +dans son Å“uvre. C'est un peu de la littérature de cirque. + +Comme dans tous les livres de l'auteur du _Ventre de Paris_, il y a dans +_la Bête Humaine_, une chose, un morceau de matière, qui vivifiée par le +souffle de l'écrivain, se dresse, s'anime, vit et palpite, comme un être. +Zola est un admirable Pygmalion dans ces animations de Galatées, faites +de la terre des mines, du liquide brûlant des alambics, des monceaux de +légumes ou des charretées de fleurs des halles. La Lison, la machine de +Jacques a une âme, une existence, des aventures, et elle connaît les fins +tragiques. + + Jacques, d'une pâleur de mort, vit tout, comprit tout: le fardier en + travers, la machine lancée, l'épouvantable choc, tout cela avec une + netteté si aiguë qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres, + tandis qu'il avait déjà dans les os la secousse de l'écrasement. + C'était l'inévitable... Au milieu de cet affreux sifflement de + détresse qui déchirait l'air, la Lison n'obéissait pas, allait quand + même, à peine ralentie. Elle n'était plus la docile d'autrefois, + depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son + démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme + vieillie dont un coup de froid a détruit la poitrine... + +Cette machine, ainsi personnifiée, cette Lison que Jacques avait aimée, +soignée, couvée, jalousée, comme une maîtresse, sans avoir jamais eu +l'idée de l'éventrer celle-là , nous assistons à son agonie, la seule mort +touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages éclaboussées du sang +des plaies, et où l'on ne voit que cervelles écrabouillées, ventres +ouverts et carotides tranchées: + + La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier, tandis + que les pierres fendues volaient en éclats comme sous un coup de mine, + et que, des cinq chevaux, quatre roulés, traînés, étaient tués net. + +La Lison est vraiment le personnage sympathique du livre. Pauvre Lison! +Son meurtre était de longue main préparé. Au commencement de l'ouvrage, +déjà , un fardier s'était embarrassé sur la voie, et Flore, la jalouse +Flore qui fait dérailler le convoi pour se venger, s'était essayée, +en retenant des chevaux rétifs. La machine, décrite, détaillée, ayant +l'importance d'un premier rôle, et quelques pages sur les rivalités +d'employés, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres, +font souvenir que le puissant auteur de _la Bête Humaine_, avant tout +ce carnage, a décrit le comptoir formidable du père Colombe, la ruche +ouvrière de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obésité des halles, +le puits dantesque du Voreux. + +_La Bête Humaine_ n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analysé, +pour indiquer la féconde variété du maître, et pour prouver qu'il aurait +pu, malgré l'insuccès de son début à Marseille, rivaliser avec les +feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter +l'attention des foules. + +Il y a de nombreuses descriptions, très artistes, dans ce roman rouge. +La rouge est la couleur de la vie. Il donne l'impression de la force et +aussi de l'horreur, et, en fermant ce livre rude, on se souvient, avec +Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts. + + * * * * * + +_La Débâcle_ a paru en 1892. C'est peut-être le livre de Zola qui a +suscité le plus de polémiques, inspiré le plus de sottes injures, celui +aussi qui a été le moins compris, le plus calomnié. C'est son plus beau +livre. + +Zola a été, sans raison, accusé d'avoir écrit un ouvrage anti-patriotique. +Pourquoi? Parce qu'il n'a pas montré les soldats de son pays, +irrésistiblement victorieux, ou du moins toujours héroïques, toujours +debout sur la brèche, toujours grands dans la défaite? Lui était-il permis +de refaire l'histoire, et, pour flatter l'orgueil national, devait-il +rééditer des légendes, plutôt périlleuses? + +Disons d'abord que l'on ne peut maintenant connaître les causes exactes +de l'immense désastre, ni apprécier, pour ainsi dire scientifiquement et +physiologiquement, l'effondrement de Sedan. Nous sommes beaucoup trop près +du sinistre. Ce n'est pas quand le sol frémit encore qu'on peut, avec +sérénité, étudier les origines d'une commotion sismique. Les survivants +de la catastrophe, au nombre desquels était Zola, ont gardé l'ébranlement +dans les nerfs de la secousse, et cela fait trembler les mains tenant la +plume, comme l'instrument vacillerait entre les doigts du savant penché +sur le cratère fumant, grondant, après l'éruption. Il faut laisser à la +brûlante terre le temps de se refroidir, pour en reconstituer les éléments, +avant et pendant la conflagration. + +Malgré la conscience avec laquelle Zola s'est documenté, et la patience +dont il a usé pour se renseigner, auprès des hommes compétents, auprès des +acteurs et des témoins contemporains, on ne saurait lui demander d'avoir +d'une façon infaillible précisé, dans _la Débâcle_, les explications de +l'inattendue et déraisonnable déroute. L'imprévoyance des chefs militaires, +le désordre de l'administration, la rivalité des généraux, la +disproportion des forces en présence, l'armement inférieur, la préparation +militaire insuffisante, la maladie de l'empereur, commandant en chef, +et sa faiblesse comme général d'armées, voilà sans doute des causes +incontestées de la défaite. Il en est d'autres. Parmi les facteurs +importants de notre désarroi, il faut indiquer les mouvements de troupes +inutiles ou fâcheux, les marches sans but, les contre-marches sans +raisons, et aussi la lenteur des premières opérations. Le Français est +combattant d'avant-garde. L'offensive est sa meilleure tactique. Il se +bat vaillamment sur son territoire, mais alors il ne compte plus sur la +victoire. C'est sur le sol ennemi qu'il reprend tous ses avantages. Il +nous était facile, au lendemain de la parade de Sarrebrück, de franchir la +frontière et de porter la guerre en Allemagne. Pourquoi s'est-on arrêté, +et quelle raison stratégique raisonnable donner de cette halte, l'arme au +pied, qui a émasculé les courages, désorganisé les armées, et permis à +l'ennemi de rassembler toutes ses forces, puis d'envelopper nos troupes, +moins nombreuses? On croit savoir qu'une illusion diplomatique dicta +cet atermoiement, qui fut mortel. On comptait, dans les conseils du +gouvernement, sur une intervention de l'Autriche, désireuse de prendre +sa revanche de Sadowa, et aussi sur une alliance de l'Italie, acquittant +la dette de reconnaissance de 1859. L'Autriche, affaiblie et craintive, +se soumettant à l'abaissement que Richelieu et Napoléon avaient tant +poursuivi, que Bismarck avait pu réaliser, se soumit à la Prusse, ne +bougea pas. L'Italie se rangea du côté qu'elle devinait devoir être le +plus fort. Victor-Emmanuel, notre ami de Magenta, le caporal de grenadiers +de Palestro, apprenant la défaite de Wissembourg, au spectacle, dit à sa +maîtresse, la belle marquise: «Je l'ai échappé belle! j'allais envoyer +cent mille hommes à Napoléon!» La France demeura seule, et elle avait +perdu un temps inestimable à attendre le secours italien, à hésiter à +envahir l'Allemagne par le sud, de peur de jeter l'empereur d'Autriche +dans les bras de son bon frère Guillaume. Il y était déjà . + +Zola a indiqué tout cela. _La Débâcle_ a fourni le maximum de vérité qu'on +peut connaître et divulguer, à une époque contemporaine. + +Il existe toute une légende sur la guerre de 1870. Zola très nettement en +a dissipé, en partie, les brumes. + +Ainsi, c'est un lieu commun que de prétendre que nous ayons succombé sous +l'amas du nombre. Ceci est un préjugé militaire. Les énormes armées n'ont +jamais la victoire assurée. Les foules militaires, terribles dans le +succès, sont lamentables lors de la défaite. Elles sont surtout disposées +aux formidables paniques. Ce sont les petites armées, qui ont presque +toujours remporté les grandes victoires, et auxquelles la retraite est +aisée et le retour offensif possible. + +Les généraux, a-t-on dit aussi, étaient jaloux les uns des autres, +vieillis, ramollis, incapables. Est-ce que les vainqueurs étaient dans +une posture meilleure? Le major général de Moltke était-il un jouvenceau? +croit-on que ces feld-maréchaux, ces généraux, ces colonels de l'armée +allemande furent tous des héros robustes, intelligents, des troupiers +indomptables? Recrutés exclusivement dans la noblesse, devant leurs grades +et leurs parchemins à la naissance, à la fortune plutôt qu'au mérite +et à l'étude, pas très instruits, sauf quelques-uns, tous prétentieux, +arrogants, présomptueux et mondains, ils n'avaient aucune supériorité +indiquée, et l'on devait les supposer moins exercés que nos officiers, qui +avaient fait leurs preuves en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, au +Mexique. Et puis, est-ce que les généraux de la Révolution étaient tous +des stratégistes et des tacticiens de premier ordre? Pas un général de la +République, excepté Bonaparte, n'était de taille à lutter, sur l'échiquier +des batailles, avec l'archiduc Charles, le plus grand homme de guerre +de son temps. Nos chefs improvisés, d'anciens sergents promus généraux, +Lannes, Murat, Marceau, Bernadotte, Brune, Junot, Davoust, ont prouvé par +leurs victoires qu'on pouvait gagner des batailles, en sortant d'une étude +de procureur comme Pichegru, ou de la boutique d'une fruitière comme Hoche. + +Nos troupes, ajoute-t-on, étaient insuffisamment armées, mal équipées, pas +entraînées et déplorablement approvisionnées? + +Est-ce que les soldats de l'an II étaient plus favorisés? Ils se battaient +sans jamais avoir fait l'exercice. Quelques-uns n'avaient pas de fusils, +et ce n'étaient pas seulement les boutons de guêtre qui manquaient aux +fameux bataillons de la Moselle, en sabots! + +En réalité, toutes les grandes batailles de la Révolution ont été gagnées +par des gardes nationaux ou à peu près. Ces volontaires, dit-on, et on a +cherché à rabaisser leur mérite, avaient d'admirables cadres de l'ancien +régime; c'est possible, mais les régiments de 1870 étaient aussi +parfaitement encadrés. + +Ces soldats improvisés de la République, ces vainqueurs de Jemmapes et de +Fleurus avaient ce qui manquait aux vieilles troupes de Napoléon III: la +foi! Elle déplace, prétendait-on autrefois, les montagnes, aujourd'hui +elle avance ou recule les frontières. + +C'est ce défaut d'élan, de confiance, ce manque d'espoir et cette fuite +de volonté, que Zola a parfaitement saisi et rendu dans sa synthèse +imparfaite de l'invasion de 70. Les premières pages du livre sont +peut-être les meilleures. Le harassement, la courte haleine et le manque +de nerfs de cette cohue désordonnée, battue sans s'être battue, qu'il nous +montre, jetant sacs et fusils aux orties, ces soldats geignant, traînant, +mauvais desservants de l'autel de la patrie, blasphémant en face du +drapeau, et apostats de la religion et du devoir, sur la route de Belfort +à Dannemarie, sont historiques, dans le sens prudhommesque du mot. J'ai +eu le bonheur de ne pas faire nombre dans cette traînée d'éclopés, de +réclameurs et de pleurnichards. Mon corps, le 13e, sous les ordres de +Vinoy, a échappé à la ratière. Il est rentré à Paris de Mézières, tambours +battants, drapeaux déployés. Nous avons eu cependant le contre-coup de la +panique, et la répercussion de la débandade. En route, çà et là , comme un +essaim qui part, nous avons recueilli des évadés du sac où la Prusse avait +fourré, d'un tour de main, ce qui était la veille l'armée française. +L'esprit de ces hommes, ramassés comme des ivrognes un lendemain de fête, +était déplorable. Ils ont contaminé beaucoup des nôtres, ces avariés de +l'indiscipline! C'est le moral qui était pis que tout, dans l'armée +désarticulée d'alors. + +Zola est narrateur exact quand il raconte la démoralisation suprême, +l'empereur traversant, somnambule du rêve confus qui s'achevait en +cauchemar, les villages encombrés, les routes trop étroites, les plaines +crayeuses et gluantes où l'on enfonçait, et traînant avec soi l'ironie +pesante de sa vaisselle d'argent, de ses seaux à rafraîchir le Champagne, +de ses chambellans importants, et de sa valetaille obstruante et +bourdonnante. Le romancier historien a raison d'attribuer une grand +part dans la déroute, à cette voix impérieuse, venue de Paris, qui lui +ordonnait de marcher sur l'Est, aveuglement, follement, bêtement, jusqu'à +ce qu'il s'abattît, carcan fourbu, pour essayer de sauver la carrosserie +de l'état dynastique qu'il remorquait. _La Débâcle_ commença par en haut. + +Mais là n'est pas encore toute l'explication de nos malheurs. L'histoire +implacable, et impartiale aussi, dira un jour que la France a été violée +parce qu'elle s'est laissé faire, parce qu'elle n'a pas serré les jambes, +et mordu l'agresseur, ainsi que doit se comporter la fille qui ne veut +pas qu'on la prenne. Civils et militaires ont été au-dessous de la tâche, +au-dessous du devoir. Je ne parle pas seulement des traîtres avérés, comme +Bazaine, ou des nullités comme Mac-Mahon. La masse du pays, soldats, +caporaux, capitaines, ingénieurs, maires, propriétaires, cabaretiers, +paysans, tout le monde, selon son grade, a sa part dans la défaite. Ils +ont pu se montrer héroïques individuellement, se sacrifier ici et là , +faire leur devoir, pékins ou troupiers, et avoir leur part de sacrifice +et leur couronne de martyrs. Mais, considérée dans son ensemble, prise +en bloc, jugée d'ensemble et de haut, cette masse énorme ne s'est pas +défendue. Elle pouvait tout arrêter, tout écraser, en résistant, en +demeurant dense et ferme: elle s'est effritée, elle s'est étiolée, au +premier choc; avant même! Elle a accepté l'invasion avec un fatalisme tout +musulman. Les vivres, les lits, les boissons, l'argent, les égards même, +et les bonnes filles aussi, ont été mis en réserve sur le passage de nos +hommes en débandade pour les Prussiens. On les attendait. Dans certains +villages, on pensait, avec espoir, qu'ils apportaient la paix, et +peut-être le roi, derrière leurs caissons; dans d'autres, on se disait +avec satisfaction qu'ils payaient bien les denrées, les verres de vin, et +que leur présence faisait «aller» le commerce. + +Avec l'intensité de sa vision qui lui a permis, ayant visité quelques +heures une mine, d'en tracer un ineffaçable tableau, l'auteur de +_Germinal_ a merveilleusement rendu ce tableau de la lâcheté et de +la cupidité paysannes, au contact de l'ennemi. Son père Fouchard, se +barricadant et braquant son fusil sur ses compatriotes affamés, résume +le rustre des départements envahis. Ah! si l'on avait seulement fusillé +quelques douzaines de maires et de commerçants de la Moselle, de la +Meurthe et des Ardennes, d'abord, en attendant, puis ceux des environs de +Paris, et en même temps, si l'on avait, tous les matins, fait fonctionner +le peloton d'exécution pour les généraux coupables d'être vaincus, pour +les officiers trop disposés à prévoir la défaite, pour les mauvais soldats +qui se plaignaient sans cesse, et jetaient la panique dans les rangs, dans +la nation tout entière, la France n'eût pas été éventrée du premier coup. +Non! en dépit de quelques magnifiques résistances isolées, on ne s'est pas +défendu, on n'a pas été «vendu», comme le criaient les lâches et comme le +répètent encore aujourd'hui les imbéciles, on s'est livré. On a dit aux +ennemis: Donnez-vous donc la peine d'entrer! + +Et ils nous ont écoutés. Oh! avec hésitation, avec crainte même. On ne +s'aventure qu'avec circonspection dans l'antre du lion, même quand il est +blessé, au fond de son trou cerné, et qu'il semble n'avoir plus ni dents +ni griffes. Jusqu'au jour de l'insulte suprême, la parade, au seuil de +Paris, du Ier mars, les vainqueurs ont redouté un réveil, qui ne vint pas. +La bête était endormie pour longtemps. Elle dort encore. + +Il y eut sans doute, et cela sauva l'honneur, protégea la façade, des +héroïsmes individuels surprenants et des dévouements locaux admirables. +Ces sacrifices exceptionnels ne sauraient faire contre-poids à la +défaillance à peu près universelle. Certes on a raison de glorifier la +résistance de Châteaudun. Mais en réfléchissant, n'y a-t-il pas quelque +honte en cet exemple unique, et s'il y avait eu cent Châteaudun en France, +ne devrait-on pas estimer cette défense multipliée comme toute simple et +logique? Encore doit-on considérer que les habitants mêmes de la ville +indomptable estimèrent inutile et désastreuse l'héroïque obstination d'une +poignée de francs-tireurs parisiens, sous le commandement d'un Polonais, +Lipowski. Ces lascars mal vus, et secrètement désavoués, parvinrent à +barrer la cité malgré ses citoyens. C'est par un abus de la force, une +émeute de patriotes, venus on ne savait d'où, que les notables n'ont pu +ouvrir les barricades, à la première sommation des Prussiens. Si toutes +les villes, tous les villages, sur le passage des envahisseurs, avec ou +sans le concours des habitants plus soucieux de la sauvegarde de leurs +immeubles, de leurs boutiques, de leurs écus, que du salut de la France, +eussent été transformés en redoutes, et défendus comme la sous-préfecture +beauceronne, il aurait fallu six mois, un an peut-être, aux vainqueurs +pour arriver jusqu'à Châteaudun même, et la face des choses eût +probablement changé. Il est bien difficile de conquérir un pays qui +n'accepte pas d'avance la conquête. Napoléon, malgré son génie et ses +invincibles grognards, en fit l'expérience devant Saragosse. + +Tous ces grands et douloureux épisodes de l'invasion de 1870 ont été +brossés avec une vigueur et une sincérité intenses par Zola, et sa fresque +émouvante de _la Débâcle_ demeure jusqu'à présent, à côté de morceaux fort +estimables, comme _le Désastre_, des frères Margueritte, et de superbes et +réconfortants récits, comme _les Feuilles de route_, de Paul Déroulède, le +meilleur et le plus véridique de nos tableaux d'histoire contemporaine. + +Avec son procédé de synthèse ordinaire, Zola a résumé en quelques +personnages typiques l'âme des foules. Maurice Levasseur, dont j'aurais +personnellement mauvaise grâce à contester la vraisemblance--ayant été +avocat, volontaire, et caporal, comme lui en 1870,--personnifie le +patriote que les événements ballottent et qui se sent, atome impuissant, +emporté dans le tourbillon des faits. Jean, le rustique vaillant, +débrouillard et doux, c'est le soldat résigné, qui marche dans le sillon +de la gloire ou de la défaite, de son même pas de bÅ“uf résistant qui +s'en va aux champs. Weiss, pacifique et raisonnable, raisonneur aussi, +comptable à lunettes, qui, exaspéré, finit par prendre un fusil, joue +sa vie en partisan, et meurt en héros, se dresse, figure exceptionnelle, +sympathique, admirable. Zola, dans les pages qui racontent le dévouement +de ce civil à la patrie, sa résolution superbe et son exécution en +présence de sa femme, qui se cramponne désespérément à lui, a donné une +note émue et profondément attristante. Malheureusement, ce bon citoyen, ce +grand et obscur patriote est un peu une figure romanesque. Mes camarades +et moi, nous avons plutôt rencontré Fouchard et Delaherche, par le hasard +des routes. + +Le personnage le mieux composé, le plus vrai, le plus humain, et qui vous +va au cÅ“ur, n'est-ce pas cette brute valeureuse de lieutenant Rochas? +Voilà un soldat! Il ne veut pas douter un jour. Il ne permet pas qu'on +suppose un instant que des Français puissent ne pas être vainqueurs, et +toujours! Il est glorieux, il est vantard, il est bruyant, insupportable +et sublime. Même quand les canons des fusils s'abaissent de toutes parts +sur sa poitrine, il se croit victorieux. Il le serait, s'il n'était pas +seul de sa foi. Il témoigne bien d'une certaine surprise à voir la façon +nouvelle de se combattre. Il se sent vaguement tombé dans un piège. Son +âme, plus haute que la fortune, résiste. Ce Don Quichotte de l'honneur +français, qu'on peut railler, et que Zola n'épargne pas, lorsqu'il nous le +montre toujours prêt à conquérir le monde, un vieux refrain de victoire +aux lèvres, entre sa belle et une bouteille de vin, nous soulage de +l'oppression issue du spectacle de tous ces gens qui s'évanouissent, ou +qui demandent grâce. Au milieu de tous ces fuyards, Rochas s'obstine à +vouloir marcher en avant. Seul il se tient debout quand les autres se +jettent à plat ventre. Dans le spasme final, du fond de Givonne, il crie +encore: «Courage, mes enfants, la victoire est là -bas!» Sa fin est +émouvante, et c'est le passage qu'il convient de citer: + + D'un geste prompt cependant, il avait repris le drapeau. C'était sa + pensée dernière, le cacher pour que les Prussiens ne l'eussent pas. + Mais bien que la hampe fût rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes, + il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il + arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l'anéantir. Et + ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il + s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores comme vêtu d'eux... Avec lui + finissait une légende. + +Pauvre brave Rochas! il console, il repose de ces Choutreau et de ces +Loubet, encore un nom malencontreusement choisi, comme celui du pétomane +de _la Terre_, que Zola a si impitoyablement dessinés. L'auteur de +_la Débâcle_ croit que la légende est finie avec le brave lieutenant. +Elle renaîtra, et d'autres Rochas reprendront la tradition absurde, +extravagante, stupide peut-être, mais grande et profitable, des héros +humbles dont l'enthousiasme est la force et le sacrifice le bonheur. +C'est avec des Rochas, beaucoup de Rochas s'obstinant à croire au succès +quand même, et du plus profond de l'abîme saluant l'espérance, que les +générations à venir éviteront les débâcles futures. Au _de profundis_ des +lâches et des traîtres opposons l'_alléluia_ des croyants et des braves. +Au moins, tant qu'il sera besoin d'avoir des braves, de compter sur eux, +et d'appeler, autour du drapeau menacé, ceux qui croient encore à ce vieux +symbole de la Patrie. + +Il est possible que l'avenir meilleur, plus raisonnable, plus pacifié, +nous réserve la surprise de l'accord universel. Ce rêve est encore +improbable, sans apparaître impossible, irréalisable. Les États-Unis +d'Europe ne sont qu'une chimère temporaire. Il fut une époque où les +Bourguignons étaient des Prussiens pour les Parisiens. Mais il faudrait +commencer par le commencement: la restitution à la France de son +territoire, et la substitution de la République sociale et fraternelle aux +empires et aux républiques autoritaires et fanatiques du monde actuel. En +attendant que cette utopie, nullement fantastique ni éternelle, soit la +réalité de demain, il est prudent de conserver chez nous de la graine de +ces toqués de Rochas, et de méditer, en relisant _la Débâcle_, sur les +causes de la défaite de 1870, sur les moyens d'en éviter le recommencement. + +Comme au mois de mars 1908, lorsqu'il fut question de transférer les +restes de Zola au Panthéon, et qu'on discuta les crédits à cet effet, +comme après cette cérémonie, _la Débâcle_ provoqua, lors de sa publication, +des protestations diverses. Toutes aussi injustifiées. L'une d'elles +attira surtout l'attention. Elle provenait d'un officier allemand, le +capitaine Tanera, qui assistait, faisant partie du grand état-major, à la +bataille de Sedan. + +Ce vainqueur bénévole, et réclamiste, se permit de prendre la défense des +soldats français qu'il estimait insultés par Zola. + +Toute la bande des aboyeurs anti-zolistes, parmi lesquels se retrouvent +d'ailleurs actuellement les thuriféraires les plus agenouillés devant +l'auteur de _J'accuse_, fit chorus avec le francophile prussien. + +Un journal, qui depuis sollicita l'honneur de reproduire en feuilleton +_la Débâcle_, inséra ceci: + + C'est un acte de mauvais français, que M. Zola a accompli en écrivant + _la Débâcle_, un allemand vient de le lui rappeler et de lui infliger + une leçon de patriotisme, en rendant aux vaillants soldats, qui sont + morts pour la France, l'hommage que M. Zola aurait dû leur décerner. + +Ce capitaine Tanera, dont on faisait le vengeur de l'honneur français, le +gardien de notre drapeau, avait prétendu que l'auteur de _la Débâcle_ +avait fabriqué les faits, et sali une armée qui avait été malheureuse, +mais qui, ayant combattu avec courage, n'avait pas perdu son honneur dans +la défaite. + +Le capitaine, qui falsifiait, beaucoup plus que Zola, les faits, les +textes du moins, car nulle part, dans _la Débâcle_, on ne pouvait lire que +l'armée, prise dans son ensemble, avait été déshonorée parce qu'elle avait +été vaincue, ajoutait, avec une affectation de hautaine commisération à +notre égard: + + Je ne veux pas chercher à savoir si, en écrivant un tel livre, + M. Zola a nui à la France, ou s'il l'a servie; dans tous les cas, il + lui manque une qualité: le respect du malheur. + + En ce sens... nous sommes, nous autres sauvages, de toutes autres + gens. + + J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir aussi crûment dit mon + opinion. C'est celle d'un homme qui connaît mieux que M. Zola l'armée + de Mac-Mahon, car il l'a combattue, tandis que M. Zola ne l'a vue que + de sa table, à travers des lunettes brouillées par le parti pris. + +Il ne faudrait pas, en exaltant ce capitaine bavarois pour écraser Zola, +perdre tout bon sens, et être dupe d'un soi-disant accès de générosité +de la part d'un vainqueur, devenu compatissant. Entre parenthèses, ce +capitaine si bon pour la France, au cÅ“ur si tendre qu'il déplore nos +défaites, en accusant Zola de les exagérer, commandait à Bazeilles. Il est +un de ceux qui brûlèrent une ville coupable d'avoir abrité des braves +résolus à défendre contre l'envahisseur, maison par maison, le sol de +la patrie. Il présida la fusillade sommaire de femmes, de vieillards, +d'adolescents, pour les punir d'avoir eu des frères, des fils, des maris, +qui avaient fait le coup de feu contre les troupes régulières de S. M. +Guillaume, sans avoir été revêtus auparavant de l'uniforme admis, qui +autorise l'usage des armes contre les bandits qui viennent tuer, piller et +brûler chez vous. Ce capitaine, qui protégeait, en 1892, l'armée française +contre les coups que, paraît-il, lui portait Zola, de son cabinet de +travail, avec les yeux troublés, disait-il, par de mauvaises lunettes, +avait commandé à ses hommes, sans doute des amis de la France comme lui, +d'arroser de pétrole les habitations de Bazeilles, et d'en faire des +torches, à la lueur desquelles on fusillerait plus commodément les +prisonniers. + +Voilà le champion de l'honneur français. Toute la presse reproduisit avec +admiration le réquisitoire du Bavarois. On célébra à l'envi la magnanimité +de cet ennemi chevaleresque, rendant un public hommage à ceux qu'il avait +battus, les qualifiant tous de redoutables adversaires, et ne voulant voir +parmi ces vaincus que des héros. + +La presse fut-elle donc dupe de cet accès de générosité? Ne vit-on pas, +dans cet éloge des Français, ce qu'il y avait réellement, un hyperbolique +hommage aux Allemands? En grandissant les vaincus, le Bavarois haussait +encore les victorieux, dont il était. L'armée française était, il le +proclamait, la première du monde. Eh bien? et l'armée allemande? +Évidemment, elle devait encore être placée au-dessus, hors concours. En +contestant les infériorités, les paniques, les divagations des troupes en +marche, l'esprit d'indiscipline et de démoralisation des adversaires, +l'officier allemand affirmait sa supériorité et celle de ses hommes, +il établissait l'incontestable super-excellence de ceux qui avaient fini +par avoir raison d'une armée aussi bien organisée, aussi admirablement +commandée, aussi parfaitement approvisionnée, et aussi capable et +résistante que l'était l'armée de Mac-Mahon. Puisqu'ils avaient pu +triompher de combattants aussi formidablement préparés pour la victoire, +les Allemands devenaient, selon l'expression de leur philosophe Nietzsche, +des sur-soldats. + +Le capitaine Tanera, en louangeant la France, ne faisait donc que le +panégyrique de l'Allemagne. Il portait à la seconde puissance sa patrie, +en donnant à la nôtre la valeur d'une unité. Il proclamait enfin, en +reconnaissant la supériorité relative des races latines, l'absolue +supériorité des races germaniques. Ce Bavarois se moquait de nous avec ses +compliments. Il nous faisait très grands, pour se montrer plus grand que +nous, puisque nous étions à terre, et qu'il nous piétinait. La France, +haute encore, mais assommée, faisait un piédestal géant à la géante +Germania. Nos journalistes, surtout pour faire pièce à l'auteur de +_la Débâcle_, prirent pour argent comptant les grosses flatteries du +capitaine allemand. + +Zola répondit à ce malin Bavarois. Dans _le Figaro_, qui avait, le premier, +publié la lettre du capitaine Tanera, parut la réplique. + +Plusieurs questions techniques et de détail avaient été discutées par le +capitaine, Zola opposa ses documents, ses renseignements, sa sincérité: + + J'espère, écrivit-il, qu'on me fait au moins l'honneur de croire que, + pour tous les faits militaires, je me suis adressé aux sources. Après + la défaite, chaque chef de corps, voulant s'innocenter, a publié ou + fait publier une relation détaillée de ses opérations. Nous avons + eu ainsi les livres des généraux Ducrot, Wimpffen, Lebrun, et, si le + général Douai s'est abstenu, c'est qu'un de ses aides de camp, le + prince Bibesco, a écrit sur les mouvements du 7e corps un ouvrage + extrêmement remarquable, dont je me suis beaucoup servi. + +Ayant ainsi justifié ses affirmations d'ordre stratégique, et cité ses +auteurs, Zola, animé d'une grande et légitime indignation, proteste contre +la naïveté avec laquelle, dans la presse française, on a paru accueillir +les hypocrites éloges d'un officier allemand, brûleur de maisons et tueur +de femmes, à Bazeilles. + + Il faudrait vraiment être bien nigaud pour accepter, dit alors Zola, + de tels éloges, derrière lesquels se cache un soufflet si insultant + à la patrie française! Eh bien! non, il n'est pas vrai que tout le + monde ait fait son devoir. L'histoire a ouvert son enquête, la vérité + maintenant est connue et doit se dire. Oui, il y a eu des soldats + qui, dans l'affolement de la défaite, ont jeté leurs armes; oui, nos + généraux, si braves qu'ils fussent, se sont presque tous montrés des + ignorants et des incapables; oui, nos régiments ont crié la faim, se + sont toujours battus un contre trois, ont été menés à la bataille + comme on mène des troupeaux à la boucherie; oui, la campagne a été une + immense faute, dont la responsabilité retombe sur la nation entière, + et il faut la considérer aujourd'hui comme une terrible épreuve + nécessaire, que la nation a traversée, dans le sang et dans les + larmes, pour se régénérer. + + Voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qui est un véritable soulagement + pour la France. C'est le cri même du patriotisme intelligent et + conscient de lui-même. Nous avons besoin que la faute soit avouée et + payée, que la confession soit faite, pour sauver de la catastrophe + notre fierté, et notre espoir dans la victoire future. Et, quant aux + capitaines bavarois, il faut qu'ils soient bien persuadés que la + France vaincue par eux n'est pas la France d'aujourd'hui, mais une + France démoralisée, éperdue, sans vivres, sans chefs, et pourtant si + redoutable encore que, partout, elle n'a succombé que sous le nombre, + et dans les surprises. + + J'imagine qu'au lendemain de la guerre le capitaine Tanera n'aurait + point osé écrire sa lettre. Bazeilles était alors une telle tache de + sang, avait soulevé dans le monde entier un tel cri d'exécration que + les Bavarois eux-mêmes n'aimaient point à rappeler leur victoire. + Mais le capitaine dit qu'il était à Bazeilles, et il m'aurait + peut-être suffi de lui répondre que, dès lors, il n'était pas placé + du bon côté pour juger mon livre, et décider si j'avais fait, avec + _la Débâcle_, une besogne utile ou nuisible à la France. + + Car, par le fait de cette polémique extravagante, me voilà forcé de + défendre mon Å“uvre française, mon patriotisme français, contre un des + égorgeurs, un des incendiaires de Bazeilles. + +Voilà le langage d'un patriote et d'un bon Français. C'est aussi la voix +même de la raison et de la vérité que fait entendre ici Zola. Ceux qui +l'accusent d'avoir attaqué, affaibli l'armée avec son livre, n'ont pas lu +_la Débâcle_ ou bien ils n'ont pas voulu en comprendre l'esprit, ni la +portée. Ce n'est pas avec cette page d'histoire que le défenseur de +Dreyfus peut être accusé, avec justice, d'avoir porté atteinte à l'armée, +diminué l'esprit militaire, et abattu les courages. Ces reproches sont +faux, et il ne faut pas mêler _la Débâcle_ à l'affaire Dreyfus. + +Zola a expliqué, à propos des attaques du capitaine Tanera, qu'il avait +cru devoir ne pas imiter ceux de ses devanciers qui, dans les tableaux +de batailles, supprimaient les défaillances, et ne peignaient que les +héroïsmes. L'homme, avec ses misères et ses faiblesses, devait se +retrouver partout le même, et le champ de bataille ne pouvait faire +exception. La légende du troupier français, éternellement et comme +fatalement invincible, lui avait semblé belle, mais exécrable. Elle était +la cause première de nos effroyables désastres. La nécessité de tout dire +s'est imposée à lui. D'où son livre impartial et implacable. + +Il concluait par cet éloquent appel à la sincérité, que les plus ardents +patriotes ne peuvent qu'approuver: + + La guerre est désormais une chose assez grave, assez terrible pour + qu'on ne mente point avec elle. Je suis de ceux qui la croient + inévitable, qui la jugent bonne souvent, dans notre état social. + Mais quelle extrémité affreuse, et à laquelle il ne faut se résigner + que lorsque l'existence même de la patrie est en jeu! Je n'ai rien + caché, j'ai voulu montrer comment une nation comme la nôtre, après + tant de victoires, avait pu être misérablement battue; et j'ai voulu + montrer aussi de quelle basse-fosse nous nous étions relevés en vingt + ans, et dans quel bain de sang un peuple fort pouvait se régénérer. + Ma conviction profonde est que, si le mensonge faussement patriotique + recommençait, si nous nous abusions de nouveau sur les autres, et sur + nous-mêmes, nous serions battus encore. Voilà la guerre inévitable + dans son horreur, acceptons-la et soyons prêts à vaincre. + +Quel patriote pourrait désapprouver ce langage ferme et sage? Les lignes +qui terminent cet admirable et patriotique manifeste sont d'une douceur +infinie, et d'une émotion si humaine, qu'on ne saurait les lire sans que +tout l'être ne vibre à l'unisson de l'écrivain: + + Ah! cette armée de Châlons que j'ai suivie dans son calvaire, avec une + telle angoisse, avec une telle passion de tendresse souffrante! Est-ce + que chacune de mes pages n'est pas une palme que j'ai jetée sur les + tombes ignorées des plus humbles de nos soldats? Est-ce que je ne l'ai + pas montrée comme le bouc émissaire, chargée des iniquités de la + nation, expiant les fautes de tous, donnant son sang et jusqu'à son + honneur, pour le salut de la Patrie? Nier ma tendresse, nier ma pitié, + nier mon culte en larmes, c'est nier l'éclatante lumière du soleil. + + Qui donc a écrit que _la Débâcle_ était l'épopée des humbles, des + petits? Oui, c'est bien cela. Je n'ai pas épargné les chefs, ceux + contre lesquels, autour de Sedan, monte encore le cri d'exécration + des villages. Mais les petits, les humbles, ceux qui ont marché pieds + nus, qui se sont fait tuer le ventre vide, ah! ceux-là , je crois + avoir dit assez leurs souffrances, leur héroïsme obscur, le monument + d'éternel hommage que la nation leur doit dans la défaite. + +Qui donc pourrait prétendre que de tels sentiments sont ceux d'un +calomniateur systématique de l'armée? Des défenseurs du livre attaqué et +faussement commenté se levèrent, et Zola fut compris et approuvé par des +hommes dont le patriotisme, et même le militarisme, étaient avérés. + +_Le Figaro_ publia, à la suite des discussions allumées par l'incendiaire +de Bazeilles, une lettre intéressante du colonel en retraite Henri de +Ponchalon. + +Cet officier supérieur disait: + + Voulez-vous permettre à un combattant de l'armée de Châlons de vous + adresser quelques réflexions au sujet de votre réponse au capitaine + bavarois Tanera! Je ne suis pas étonné que ce capitaine ait critiqué + votre livre; il est dans son rôle. Les Allemands ont toujours affecté + de grossir les difficultés qu'ils ont rencontrées: c'est ainsi qu'ils + ont soutenu que le maréchal Bazaine avait rempli tout son devoir! + + Oui, «la vérité doit se dire»; cette vérité n'est-elle pas le meilleur + garant de l'avenir? Ce n'est pas avec des illusions que nous ferons + revivre les gloires militaires du passé. + + Oui, nous avons eu des généraux ignorants, incapables; j'en ai connu + qui ne savaient pas lire une carte! Mais, tout en reconnaissant le + sentiment patriotique dont vous êtes inspiré, je dois dire que vous + avez généralisé ce qui n'était qu'une exception. + + Quant aux autres officiers, si ceux que vous avez dépeints ont pu + exister, ils n'étaient, eux aussi, qu'une exception. Entre le + capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y avait place pour + l'officier intelligent, instruit, énergique, tout à fait à la hauteur + de ses fonctions. + + Si vous n'avez pas épargné les chefs, avez-vous, comme vous le + prétendez, rendu complètement justice aux soldats? + + Vous affirmez que, dans l'affolement de la défaite, il y a eu des + soldats qui ont jeté leurs armes. Je puis certifier que, dans le + 1er corps (corps Ducrot), ce fait ne s'est jamais produit, ni à + Wissembourg, ni à FrÅ“schwiller, ni à Sedan. + +Émile Zola répondit au colonel de Ponchalon: + + Paris, 18 octobre 1892. + + Monsieur, + + Permettez-moi de répéter que je n'ai nié ni le sentiment du devoir + ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine + Baudoin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil. + + Après les mauvaises nouvelles de FrÅ“schwiller, des soldats du + 7e corps, qui n'avaient pas combattu, ont jeté leurs armes. Je + n'aurais pas affirmé un fait pareil sans l'appuyer sur des documents + certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur + aujourd'hui de tout confesser. + + Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi, + à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer + l'assurance de mes sentiments distingués. + + ÉMILE ZOLA. + +Mais la plus précise et la plus énergique défense de l'auteur et du livre, +pour ceux qui ne se donnent pas la peine de lire et qui acceptent et +colportent des jugements tout faits, la plus décisive réfutation des +allégations de ceux qui soutenaient que _la Débâcle_ était une Å“uvre +anti-patriotique, émane de M. Alfred Duquet. Personne ne contestera la +compétence de l'excellent historien de la guerre de 1870. Il est un des +patriotes actifs les plus autorisés. + +M. Alfred Duquet, quelques jours après la mort de Zola, écrivait ces +lignes, que devront méditer tous ceux qui parlent avec ignorance, parti +pris et mauvaise foi de _la Débâcle:_ + + Comment comprendre les imprécations avec lesquelles fut accueilli + l'un des meilleurs romans de Zola, _la Débâcle?_ Comment accepter ces + accusations de «traîner l'armée dans la boue», alors qu'il avait peint + l'exact tableau de cette fatale époque? + + Non, après avoir relu _la Débâcle_, j'y vois bien peu de tableaux + à retoucher, bien peu de jugements à réformer, et j'y trouve des + descriptions superbes. Dimanche, à l'heure où l'éloquence de + M. Chaumié coulait sur le cercueil, pareille à la froide pluie de la + veille, je parcourais les lettres de Zola, quand il préparait son + roman militaire. Je me rappelais ses arrivées subites à mon cabinet, + pour me demander des renseignements, et, surtout, mes stations + prolongées rue de Bruxelles, où, penché au-dessus des cartes, je + répondais à ses questions stratégiques et tactiques. + + Eh bien, je dois l'avouer, il ne me parut guidé que par le désir de + dire vrai sur les hommes et sur les choses, et je ne pus saisir en lui + la moindre haine de l'armée. Il comprenait les questions avec une + rapidité surprenante et, toujours, s'arrêtait à la solution juste. + + Aussi bien, ce livre affreux enseigne que, sans la discipline, on ne + saurait vaincre: «Si chaque soldat se met à blâmer ses chefs et à + donner son avis, on ne va pas loin pour sûr.» Il flétrit Chouteau + le «pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en + bâtiments, flâneur et noceur, ayant mal digéré les bouts de discours + entendus dans les réunions publiques, mêlant des âneries révoltantes + aux grands principes d'égalité et de liberté». Et, encore: «Malheur à + qui s'arrête dans l'effort continu des nations, la victoire est à ceux + qui marchent à l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux + plus forts!» Et, enfin: «Jean était du vieux sol obstiné, du pays de + la raison, du travail et de l'épargne.» + + Au point de vue technique, Zola reconnaît que la marche de Châlons sur + Metz était pratique le 19 août, possible, mais aventureuse le 23, «un + acte de pure démence» le 27. Et comme il s'élève contre le stupide + abandon des collines dominant Sedan, aux environs de Saint-Menges, + Givonne, Daigny, La Moncelle! À propos de la retraite vers Mézières, + prescrite le 1er septembre à huit heures du matin par Ducrot,--qui + n'avait cessé de critiquer tout et tous, et qui, mis au pied du mur, + se montrait au-dessous de tout et de tous,--je vois encore Zola me + désignant, du doigt, sur une carte prussienne où étaient notées les + positions de tous les corps d'armée, le défilé de Saint-Albert, et me + disant: + + --Mais Ducrot, avant de donner ses ordres, n'avait donc pas envoyé + un cavalier pour savoir si les Allemands ne se trouveraient point à + Vrigne-aux-Bois? + + Non, _la Débâcle_ n'est pas un mauvais livre, car on ne saurait guérir + une plaie sans la voir, sans la sonder; c'est une Å“uvre forte et + saine. Il faut être juste envers tout le monde, même envers ceux qui + vous ont fait le plus de mal. + +Cette calme et impartiale apologie de l'auteur de _la Débâcle_, cette +mise au point de ses sentiments sur l'armée, cette infirmation de tant +d'arrêts injustes et injustifiés de la presse, répercutés dans l'opinion, +paraissait dans _la Patrie_, organe de la _Ligue des Patriotes_, et dont +le directeur Émile Massard est en même temps le rédacteur en chef de +_l'Écho de l'Armée_, journal non seulement patriote, mais militariste, +étant pour l'Armée ce que _la Croix_ est pour l'Église, et celui qui +signait cette loyale déclaration, M. Alfred Duquet, était l'adversaire +politique de Zola et un violent anti-dreyfusard. + +Pour tout lecteur de bonne foi, et non aveuglé par la passion de parti, +l'affaire de _la Débâcle_ est jugée définitivement. C'est un livre +d'histoire sévère, où les nôtres ne sont pas flattés, sans doute, mais où +les ennemis sont dénoncés et flétris dans leurs actions atroces, où +l'historien a cherché et su trouver presque partout la vérité. Toute +vérité n'est pas bonne à dire, affirme la sagesse des nations. Dans un +salon, c'est possible, c'est prudent surtout, mais l'histoire ne doit +connaître ni la politesse ni l'hypocrisie. + +Pour achever de faire toute la lumière sur les ténèbres que l'hostilité et +l'indignation envers Zola, homme de parti, ont projetées sur Zola écrivain, +l'historien subissant injustement la réprobation de certaines consciences +qui visait le défenseur de Dreyfus, je reproduirai, magnifique profession +de foi bien française et bien patriote, la déclaration qui terminait +un article magistral, intitulé _Sedan_, paru dans _le Figaro_ du 1er +septembre 1891, c'est-à -dire un an avant l'apparition de _la Débâcle_: + + ... Longtemps, il a semblé que c'était la fin de la France, que jamais + nous ne pourrions nous relever, épuisés de sang et de milliards. Mais + la France est debout, elle n'a plus au cÅ“ur de honte ni de crainte. + + Personne, certainement, ne souhaite la guerre. Ce serait un souhait + exécrable, et ce que nous avons enterré avec nos morts, à Sedan, c'est + la légende de notre humeur batailleuse, cette légende qui représentait + le troupier français partant à la conquête des royaumes voisins, pour + rien, pour le plaisir. Avec les armes nouvelles, la guerre est devenue + une effrayante chose, qu'il faudra bien subir encore, mais à laquelle + on ne se résignera plus que dans l'angoisse, après avoir fait tout + au monde pour l'éviter. Aujourd'hui, des nécessités impérieuses, + absolues, peuvent seules jeter une nation contre une autre. + + Seulement, la guerre est inévitable. Les âmes tendres qui en rêvent + l'abolition, qui réunissent des congrès pour décréter la paix + universelle, font simplement là une utopie généreuse. Dans des + siècles, si tous les peuples ne formaient plus qu'un peuple, on + pourrait concevoir à la rigueur l'avènement de cet âge d'or; et + encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l'humanité? + La guerre, mais c'est la vie même! Rien n'existe dans la nature, ne + naît, ne grandit, ne se multiplie que par un combat. Il faut manger et + être mangé pour que le monde vive. Et seules, les nations guerrières + ont prospéré; une nation meurt dès qu'elle désarme. La guerre, c'est + l'école de la discipline, du sacrifice, du courage, ce sont les + muscles exercés, les âmes raffermies, la fraternité devant le péril, + la santé et la force. + + Il faut l'attendre, gravement. Désormais, nous n'avons plus à la + craindre. + +Zola disant: «La guerre, mais c'est la vie même! Elle est inévitable! Il +faut s'y préparer et désormais nous n'avons plus à craindre!» est-il un +organisateur de la déroute? Mais jamais apôtre de la Revanche n'a tenu +langage plus net, plus persuasif, plus chauvin aussi. La dernière phrase +est une reproduction, avec moins de latinité, du cÅ“ur «léger», le cri +de l'âme exempte d'inquiétudes après la décision, le cÅ“ur intrépide, +expression choisie, mais déplacée, si rudement reprochée à Émile Ollivier. + +Toutes les sottises, toutes les malveillances, toutes les déclamations +mensongères de ceux, qui, pour atteindre le Zola de Dreyfus, injurièrent +et maltraitèrent le Zola de _la Débâcle_, ne prévaudront pas contre la +vérité, contre l'évidence. L'auteur a d'avance bouclé toutes ces mâchoires +hurlantes avec cette affirmation, que Paul Déroulède a certainement dite +avant lui, et que je voudrais voir inscrite sur tous les tableaux appendus +aux murs de nos écoles primaires: + +«Seules les nations guerrières ont prospéré, une «nation meurt dès qu'elle +désarme!» + +Zola a également expliqué les sentiments qui l'animaient en écrivant +_la Débâcle_, dans une lettre, adressée à M. Victor Simond, directeur du +_Radical_, le jour où commençait, dans ce journal, la publication de cet +ouvrage. Cette lettre ne figure pas dans la _Correspondance_ de Zola qui +vient d'être publiée: + + Mon cher Directeur, + + Vous allez publier _la Débâcle_ et vous me demandez quelques lignes de + préface. + + D'ordinaire, je veux que mes Å“uvres se défendent d'elles-mêmes et je + ne puis que témoigner ma satisfaction en voyant celle-ci publiée dans + un grand journal populaire qui la fera pénétrer dans «les couches + profondes de la démocratie». + + Le peuple la jugera, et elle sera pour lui, je l'espère, une leçon + utile. Il y trouvera ce qu'elle contient réellement: l'histoire vraie + de nos désastres, les causes qui ont fait que la France, après tant de + victoires, a été misérablement battue, l'effroyable nécessité de ce + bain de sang, d'où nous sommes sortis régénérés et grandis. + + Malheur aux peuples qui s'endorment dans la vanité et la mollesse! La + puissance est à ceux qui travaillent et qui osent regarder la vérité + en face. + + Cordialement à vous. + + ÉMILE ZOLA. + + 19 octobre 1892. + + * * * * * + +Forcément, dans cette étude, qui ne saurait dépasser les limites normales +d'un ouvrage de librairie, j'ai dû analyser sommairement, ou me contenter +d'indiquer, certains livres de Zola. Je n'ai pu accorder à chaque roman la +même part d'examen et de critique, mais les observations et les remarques +d'un ordre général, faites sur toutes les Å“uvres étudiées en ces pages, +peuvent s'appliquer à celles qui sont mentionnées seulement. + +Le dernier livre de la série des Rougon-Macquart est _le Docteur Pascal_. +Ce docteur est l'ultime rameau du fameux arbre généalogique, que Zola prit +tant de peine à greffer, à émonder, et à décrire. + +Ce n'est pas que Zola fût à court de Rougons et dépourvu de Macquarts. +Encore moins se trouvait-il à bout de souffle, vidé de sève, et ne pouvant +plus faire vivre et palpiter de nids dans les branches épuisées de son +arbre, sur le point d'être sec. Il avait d'autres projets. Il écrivait, +dès 1889, à Georges Charpentier: + + Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des + Rougon-Macquart. Cela est possible, mais il faut que je bûche ferme... + Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je + ferais. J'étonnerais le monde!... + +Il devait faire succéder aux Rougon-Macquart _les Trois Villes_, et +_les Quatre Évangiles_. Mais il commençait à être las de ce monde de +personnages à porter, à remuer. La fatigue, ou plutôt l'ennui, lui +venaient au milieu de cet enchevêtrement de collatéraux, qui faisait +ressembler son travail de romancier à une besogne de clerc de notaire +élaborant une liquidation compliquée. Ah! que cette famille prolifique +lui donnait de mal pour établir, physiologiquement et socialement, sa +répartition successorale. Il lui a fallu l'attention méticuleuse d'un +archiviste-paléographe pour ne pas commettre d'erreur dans les noms, +prénoms, âges, degrés de parenté, et faits d'alliance de tous ces Rougon +et de tous ces Macquart, nomades et divers, dont pas un n'exerçait le +même métier, presque tous séparés d'avec leurs parents, et dispersés aux +quatre coins de la société, ainsi que les héritiers Rennepont dans _le +Juif-Errant_ d'Eugène Sue. + +Enfin, il s'affranchit de cette servitude de l'hérédité, dont il avait +d'abord puisé l'idée dans l'ouvrage du docteur Lucas. Il devait toutefois +y revenir, mais incidemment, dans ses ouvrages subséquents, comme +lorsqu'il fait figurer, dans ses _Trois Villes_ et dans ses _Trois +Évangiles_, les Froment, «ayant le front en forme de tour». + +Il affirmait, en prenant pour directrice, dans la construction de son +vaste monument, la théorie de l'hérédité, sa conception du Roman +Expérimental. Il proclamait la nécessité de faire de la science +l'auxiliaire ou plutôt la tutrice de l'imagination. En même temps, +il bénéficiait d'un procédé de composition commode, abrégeant des +descriptions de personnages et dispensant de créer et de combiner, chaque +fois qu'il commençait un livre, toute une série de types nouveaux. Il +évitait des redites en faisant passer et repasser du premier plan au +second ses acteurs, et il usait du système qui avait avantageusement servi +à Balzac pour sa _Comédie Humaine_. + +Une différence toutefois est à signaler. Balzac, en conservant et en +distribuant, à travers toutes les scènes de sa Comédie aux cent actes +divers, les personnages déjà vus et présentés au lecteur, se préoccupait +avant tout de donner l'apparence de la vie sociale à son monde imaginaire; +il voulait, comme il l'a dit lui-même, faire concurrence à l'état-civil. +Dans la vie réelle, tous les contemporains se retrouvent et se coudoient, +mêlés à une existence commune, et ils sont en perpétuel contact. Nos +passions, nos vices, nos plaisirs, nos devoirs, nos besoins tournent dans +un même cercle synchronique: dans tout drame, dans toute comédie dont nous +sommes tour à tour les héros, se retrouvent, indifférents à l'action, mais +présents, les comparses sociaux. Nous entraînons avec nous dans notre +course, bonne, méchante, laborieuse, inféconde, criminelle, honnête, +sublime ou vulgaire, tout un chÅ“ur de satellites contemporains: gens +de loi, médecins, prêtres, bureaucrates, commerçants, artistes, filles, +actrices, mères de famille, enfants et vieillards. C'est pourquoi, avec +son puissant génie reconstitutif de la réalité, Balzac a eu grand soin +de faire escorter ses premiers rôles par des utilités, telles qu'on les +rencontre forcément sur les planches de la société. S'il avait besoin +d'un avoué, il prenait Derville ou Desroches; ses banquiers étaient +invariablement Nucingen ou du Tillet; lui fallait-il un club d'élégants +jeunes hommes, il faisait signe à de Marsay, à Maxime de Trailles, à Félix +ou à Charles de Vandenesse; la presse intervenait avec Andoche Finot; +Lousteau, Émile Blondet; la littérature était représentée par d'Arthez, +Nathan, Claude Vignon, Camille Maupin. Tout un personnel social obéissait +ainsi à la pensée du maître pour les besoins de l'optique du livre. Mais +de ces êtres fictifs, passant et repassant dans l'Å“uvre, c'était le +caractère professionnel, la fonction, le rouage social qui était requis +et montré principalement. + +Zola, avec ses Rougon-Macquart, a voulu autre chose: c'est le type humain, +avec ses différences provenant du milieu et du caractère physiologique, +c'est le tempérament et la constitution physique, les vertus et les vices, +les tares et les dégénérescences de certains représentants de l'humanité, +dans une période d'années allant du coup d'État de 1851, origine de la +fortune des Rougon, à la débâcle de 1870-71, chute de l'empire et époque +de la naissance du dernier rejeton de la famille, «enfant inconnu, le +Messie de demain peut-être», qu'il a promenés à travers ces vingt volumes +d'aventures individuelles et de tableaux collectifs. Il a relié entre eux +tous les héros de ses livres pour prouver que, s'ils étaient tels qu'il +nous les décrivait, cela provenait de ce fait accidentel, que leur aïeule, +Adélaïde Fouque, mariée à Pierre Rougon, puis devenue maîtresse de «ce +gueux de Macquart», était atteinte d'aliénation mentale. + +On ne voit pas bien l'intérêt que cette consanguinité peut présenter. S'il +s'agissait de prouver que la folie est héréditaire, ce qui est souvent +vérifié, fallait-il se donner la peine de tant écrire? Tous les +personnages de la série de Zola ne sont pas des aliénés. Presque tous +ont des bizarreries, des violences, des nervosités, quelques-uns sont +criminels, d'autres subissent des excitations sensuelles irrésistibles, et +leurs existences sont bouleversées par des passions coupées d'événements +tragiques ou douloureux--mais ont-ils besoin d'être, pour cela, des +Rougon ou des Macquart? Sans descendre d'Adélaïde Fouque, beaucoup de +familles et d'individus isolés ressemblent à tous ces produits de la folle +des Tulettes. On n'écrit pas non plus de romans avec des personnages +insignifiants, à qui rien n'est arrivé et ne peut arriver. Donc il fallait +nécessairement qu'à chacun de ces Rougon et de ces Macquart un intérêt +s'attachât, qu'ils fussent des sujets d'étude, que leur existence +présentât des particularités méritant d'être examinées et décrites. +Ils devaient tous êtres des «héros». + +Zola a donc exagéré l'importance de l'hérédité, dans son Å“uvre. +Remarquons, au point de vue du relief, de l'intensité de la vie des +principaux personnages de la série, que les plus intéressants, ceux qui +s'imposent à l'esprit du lecteur, et demeureront vivaces dans la mémoire +n'ont aucun caractère héréditaire: Coupeau, le formidable alcoolique, +Souvarine, le Slave farouche, Jésus-Christ, le rustre venteux, Albine, +l'Ève sauvage du Paradou, Miette, qui tentait le drapeau des insurgés +avec son enthousiaste ferveur de porte-bannière de la confrérie de Marie, +tous ces types inoubliés et inoubliables sont en dehors de la fameuse +généalogie, et bien d'autres que je néglige. Ceux qui en font partie, +comme Aristide Saccard, Lantier, Nana, Gervaise, n'avaient pas besoin de +cette filiation pour être ceux qu'ils sont, et pour justifier l'attention +des hommes. + +_Le Docteur Pascal_, lui-même, est si peu le congénère des Rougon-Macquart +qu'il se classe à part, se servant, pour expliquer sa dissemblance, son +isolement dans la famille, de l'exception prévue par les savants, prudente +réserve que Lucas a décrite sous le nom d'innéité. + +L'innéité, c'est la porte ouverte à la délivrance de l'être enfermé dans +la fatalité du cercle héréditaire. Pascal Rougon est donc un étranger dans +cette famille de déséquilibrés. C'est un évadé de l'atavisme morbide. Il +aime la science, cultive la vertu et vit à la campagne. Le philosophe +sensible et vertueux du siècle dernier. Il n'a pas le sens pratique des +choses, ni un goût excessif pour le tran-tran du travail vulgaire. Il +néglige sa clientèle, et consciencieusement élabore des recherches sur +l'hérédité, qui se résument dans la confection d'un arbre généalogique, +s'ajoutant à des notes biographiques, sur chacun des membres de la +famille. Sa mère, Félicité Rougon, veut prendre ces dossiers pour les +détruire, car elle juge fâcheuses pour la réputation de la tribu les +fiches qu'ils renferment. Elle réussit, à la mort du docteur, à capter et +à brûler ce casier médical, sauf l'arbre, réfractaire au feu, et que Zola +devait par la suite débiter en volumes in-18. + +Le Docteur Pascal a, chez lui, à la Souléiade, une jeune nièce, Clotilde, +qui l'appelle maître, et à qui il a enseigné bien des choses, sauf une +qu'elle apprend toute seule: l'amour. + +Et ici, débarrassé de l'obsession héréditaire, l'auteur entre dans le +beau, dans le puissant. Comment, après des brouilles et des accès de +religiosité, l'oncle et la nièce, maître et disciple, deviennent-ils +amants, époux, c'est ce que Zola a décrit, on devrait dire chanté, avec +un lyrisme et une virtuosité extraordinaires. Zola, dans ce cantique, +redevient le grand poète de _la Faute de l'abbé Mouret_ et de _la Page +d'Amour_. Il a su éviter ce qu'il pouvait y avoir de choquant en cette +sorte d'inceste entre oncle et nièce; il n'a pas donné à ces amours d'un +pédagogue et de son élève le caractère un peu ridicule des ébats de la +pédante Héloïse avec Abailard, le beau professeur; enfin, il a su nous +émouvoir, et en écartant la raillerie, avec le tableau d'un vieillard, +«dont la barbe est d'argent comme un ruisseau d'avril», faisant l'amour +avec une belle fille dont les cheveux sont des épis d'or. Il est +parvenu à faire accepter cette union, qu'on qualifie dans la société de +disproportionnée, et qui évoque l'image de cornes plaisantes poussant au +front du barbon. Les amours séniles, qui d'ordinaire provoquent le rire, +ici, poussent aux larmes. Nous voilà loin d'Arnolphe et de sa bécasse +d'Agnès; Zola rivalise avec Hugo, qui voyait de la flamme dans l'Å“il des +jeunes gens, mais dans l'Å“il des vieillards contemplait de la lumière. + +L'épisode touchant de Ruth et de Booz est reproduit à la Souléiade. Mais +les amours bibliques ne connurent pas l'un des facteurs permanents de la +souffrance des amants modernes: l'argent! Poètes et romanciers oublient +trop souvent, dans leurs fictions, le rôle du dieu de la machine, +l'intervention de cet Argent qui domine tout. Dans ce livre, il change +l'idylle en tragédie. Ruiné, le docteur est obligé de se séparer de sa +Clotilde. Pour la soustraire à la pauvreté, il l'envoie à Paris, et il +meurt de cette séparation. Clotilde revient, trop tard, pour embrasser une +dernière fois celui qu'elle avait réchauffé de sa jeunesse et rajeuni de +son amour. + +La mort du docteur Pascal est une page superbe. Il tombe comme un soldat +de la science, comptant les pulsations qui se ralentissent en son cÅ“ur +engorgé, calculant les minutes de souffle qui lui restent, et se relevant +dans un suprême accès d'énergie scientifique, pour consigner de ses mains +défaillantes l'heure de sa fin, à la place qu'il s'était réservée au +centre du tableau généalogique des Rougon-Macquart. + +Toute cette fin passionnelle, avec l'analyse délicate des sentiments +qui animent Clotilde et Pascal, est admirable. Des tableaux comme Zola +sait les brosser: la combustion de l'oncle Macquart, la mort du petit +fin-de-race Charles, la nuit d'orage où Pascal rudoie Clotilde et la mate, +la dînette dans la maison affamée, et l'alcôve entrevue, où, comme Abigaïl +ranimant le vieux roi David, la jeune fille offre au vieil amant l'eau +de jouvence de sa beauté, font de ce dernier livre de la série un +chef-d'Å“uvre d'émotion intime et de passion, sinon chaste, du moins +honnête. _Le Docteur Pascal_ est à placer à côté de la _Page d'Amour_, +c'est-à -dire au tout premier rang des ouvrages de Zola. + +Une lumière édénique éclaire cette idylle moderne. Quelques-uns, parmi +ceux qui ont l'âge du docteur Pascal, regretteront peut-être qu'ils soient +si lointains et si fabuleux, malgré la belle histoire contée par Zola, ces +temps d'amour où les patriarches à barbe blanche, en faisant la sieste +dans leurs foins, trouvaient à leur réveil, allongée auprès d'eux, timide, +aimante et docile, quelque Moabite au sein nu, offrant l'amour et tendant +sa coupe de jeunesse, pour que le vieillard puisse étancher sa soif encore +vive, et raviver son être au contact d'une chair brûlante sous le dais +nuptial du ciel, ayant pour lampe astrale la faucille d'or, négligemment +jetée par le moissonneur de l'éternel été, dans le champ des étoiles. + + + + +VI + +LES TROIS VILLES.--LOURDES.--ROME.--PARIS + +(1893-1897) + + +En écrivant sa trilogie des _Trois Villes_, succédant à la série des +Rougon-Macquart, Zola a voulu montrer, en un panorama synthétique, la +domination sacerdotale dans trois milieux différents. En même temps, +il lui a convenu de prouver, une fois de plus, stratège littéraire, +sa puissance dans l'art de manier les masses. Il s'est proposé d'affirmer +sa maîtrise de manÅ“uvrier, et son incomparable faculté de metteur en scène +des foules. + +Ces _Trois Villes_, ces trois actes d'un drame, dont les Cités sont les +protagonistes, Lourdes, Rome, Paris, ont une intensité d'effet différente. +_Lourdes_ est l'Å“uvre maîtresse. L'observation s'y révèle aiguë, exacte. +C'est la vérité surprise sortant de son puits ou plutôt de sa piscine. Les +méticuleux détails de cette kermesse médico-religieuse sont rendus avec +une netteté vigoureuse. Celui qui n'a pas visité Lourdes connaît cette +bourgade, capitale de la superstition, comme s'il y était né, ou comme +s'il y tenait boutique, quand il a lu le livre de Zola. Le voyageur +sincère, exempt de naïve crédulité, qui, au retour d'une excursion en cet +étrange oratoire balnéaire, prend le volume, y retrouve ses impressions +précisées; il lit le procès-verbal minutieux et impartial des faits qui se +sont passés sous ses yeux, l'analyse de la tragi-comédie de la souffrance, +avec l'espoir de la guérison surnaturelle, à laquelle il a assisté. + +Lourdes apparaît comme une ville à part, au milieu de notre siècle peu +disposé à la croyance religieuse, avec notre société affairée, mercantile, +sportive, jouisseuse et nullement mystique, où l'aristocratie, la +bourgeoisie, pratiquent le culte comme une tradition bienséante, usant des +sacrements sans y attacher plus d'importance qu'à une obligation mondaine, +pour faire comme tout le monde, tandis que le peuple des villes, par +routine, et celui des campagnes, par ignorance craintive, fréquentent +encore les églises. C'est une sorte de Pompéï dégagée de l'amas industriel +et matérialiste de l'époque. Là , comme dans une féerie, tout semble hors +des temps, loin des contemporains, avec une mise en scène factice et +fantaisiste, où le décor même, l'admirable paysage que le Gave arrose, +paraît sortir des coulisses d'un théâtre extraordinaire. + +Pour le passant désintéressé de la guérison miraculeuse, ou de +l'entreprise lucrative des thaumaturges de l'endroit, cléricaux et laïques, +prêtres et boutiquiers, médecins et hôteliers, Lourdes se présente comme +un de ces lieux mystérieux et vénérés, berceau des religions, vers lequel +l'humanité anxieuse tourne encore des regards effarés et respectueux. Qui +sait? Si l'eau de Lourdes ne guérit point, elle ne saurait faire mal? +Et un doute, celui qui est à l'inverse du doute négatif et scientifique, +le doute de la crédulité, germe lentement dans la conscience du voyageur +hésitant et surpris. On lui raconte des faits surprenants, donnés comme +certains. On exhibe des témoins, guéris authentiques. On accumule preuves +et témoignages. Il faut avoir la tête solide et l'esprit cuirassé contre +les assauts du merveilleux pour résister aux coups portés à la raison par +Lourdes, dans son ambiance stupéfiante. + +Le miracle se présente à la pensée, sinon comme probable et vrai, du moins +comme possible et non invraisemblable. On se remémore des séries de faits +inexplicables qui, sous les yeux de chacun, s'accomplissent tous les jours, +sans qu'on en puisse imaginer ni en recevoir l'explication satisfaisante. +Des autorités scientifiques, un professeur à l'École polytechnique, à leur +tête, essaient de démontrer la possibilité d'un corps dit astral. Les +physiciens n'enseignent-ils pas l'existence, dans l'atmosphère, d'un +quatrième gaz, jusqu'ici ignoré, qui n'est pas l'oxygène, l'hydrogène ou +l'azote? Et les invraisemblables expériences, pratiquées partout, de la +suggestion, de l'hypnotisme? Et les fluides! et toutes les déconcertantes +découvertes de la science moderne, l'électricité domestiquée, les ondes +hertziennes, les rayons cathodiques, le radium qui éclaire, chauffe et +brûle sans perdre un atome de sa magique composition! Nous baignons dans +le miraculeux. Le merveilleux nous séduit toujours, et il est interdit +de nier absolument ce qu'on ne s'explique pas. On vous opposerait votre +ignorance. Il est difficile de soutenir la négation _a priori_, sans examen +ni discussion. Celui qui nie tout, sans motiver son refus de croire, est +aussi vain que celui qui croit tout, sans se donner la peine d'examiner sa +croyance et de la justifier. + +Lourdes est donc demeurée, au XIXe et au commencement du XXe siècle, la +forteresse de la crédulité et de la superstition. Ce village, dont le +renom dépasse celui d'une grande capitale, ne saurait toutefois aspirer +à la gloire de Jérusalem, de la Mecque, ou de Rome. Il lui manque le +diadème. Ce n'est pas une capitale de la croyance. C'est tout au plus +une énorme foire, où l'on vend de la santé, et, par conséquent, tous les +larrons du surnaturel et tous les maquignons de la réalité s'entendent +pour y duper le simple et confiant acheteur. + +Aucun grand mouvement d'âme n'est sorti de ce bazar. La véritable foi +s'accommode mal de trop de proximité, de trop de promiscuité aussi. +Lourdes est encombrée à l'excès de loqueteux et de personnages minables. +C'est une cour des miracles. Jamais ce ne sera une station aristocratique. +Les belles madames n'ont pas l'occasion d'y montrer six toilettes par +jour. Un relent nauséabond monte de la piscine, où barbotent des membres +peu familiarisés avec le tub. La clientèle y pratique l'hydrothérapie, +comme une pénitence. Dans la grotte plébéienne, la mondanité ne daigne pas +plus s'agenouiller qu'elle ne va se promener aux Buttes-Chaumont. Le haut +clergé tolère Lourdes, mais n'y pontifie pas. Ce n'est pas un lieu de +prières sélect. Malgré son titre de basilique, l'église est comme un +temple de troisième classe. On n'y sert que le bon Dieu des pauvres. +Le Bouillon Duval de la chrétienté, ce débit populaire, et cette source +mal fréquentée n'est que le Luchon des indigents, aussi le Vatican et +Saint-Pierre de Rome n'ont-ils que du dédain pour cette chapelle de +léproserie. Cependant le trésorier du denier encaisse, sans répugnance, +les gros sous ramassés dans cette cuve immonde, où gigotent tant de +mendiants en décomposition. + +Zola, en traitant ce sujet complexe, tout en se montrant l'adversaire du +banquisme sacerdotal, n'a pas entendu faire Å“uvre d'irréligiosité ou +d'anticléricalisme. Il s'est proposé surtout d'étudier le mouvement +néo-religieux à notre époque; il a voulu peindre, dans un panorama superbe, +tentant sa verve lyrique et sa virtuosité descriptive, la prosternation +naïve et touchante, en son irrémédiable confiance, en somme excusable, des +malheureux éperdus de souffrances, qui cherchent partout la cure implorée, +qui veulent croire parce qu'ils veulent guérir, et qui se plongeraient +dans la piscine du diable, s'ils la rencontraient, si on les y conduisait, +comme à celle du dieu de Lourdes, et s'ils espéraient en sortir valides et +sains. + +Un public énorme, sans cesse renouvelé, compose la clientèle annuelle de +Lourdes. Zola a rendu, avec une vérité empoignante, la cohue priante et +maladive, bondant les trains, encombrant les gares, s'entassant dans les +wagons, où les cantiques couvrent le râle des agonisants. J'ai vérifié +par moi-même, au buffet d'Angoulême, halte indiquée dans le volume, la +scrupuleuse exactitude de la photographie de Zola; rien n'y manquait. Tous +les personnages étaient à leur place, dans leur attitude vraie, depuis les +jeunes clubmen, ambulanciers volontaires, jusqu'à la dame riche, présidant +le convoi, et pour qui, lorsque tout le contingent pèlerinard est casé, +emballé, bouclé, on sert, dans une petite salle du buffet, un modeste +déjeuner, qu'elle avale en hâte; tandis que le chef de gare poliment +l'avertit que le train, dès qu'elle sera prête, se remettra en route. + +Avec la même intensité de vision, Zola s'est penché sur la piscine qui +rappelle le cuvier de Béthanie. Il a subodoré et humé, avec un flair +connaisseur et patient, les buées nauséabondes qui en montaient. On sait +que les pestilences sont par lui respirées de près, et même analysées, +--se souvenir du bouquet des fromages du _Ventre de Paris_,--avec un +certain plaisir pervers. On jurerait qu'il a goûté à cette sauce sans nom, +où marinent et mijotent les os creusés par la carie, les épidermes que +l'ulcère a rodés, les chairs où la sanie, pareille aux limaçons sur les +vignes, traîne des baves blanchâtres. Une véritable sentine, cette cuvette +aux miracles. «Un bouillon de cultures pour les microbes, un bain de +bacilles», a dit Zola. On ne change pas souvent, en effet, le jus +miraculeux, et des milliers de perclus et de variqueux, aux bobos coulants, +de l'aube naissante à la nuit close, viennent y tremper leurs purulences. + +Il a pareillement décrit, avec la magnificence de son verbe, le paysage +poétique et impressionnant, les processions qui se déroulent, avec des +allures de figurations d'opéra, et l'enthousiasme des foules attendant, +voulant le miracle. C'est un des livres les plus lyriques de ce grand +poète en prose, un Chateaubriand incrédule, par conséquent plus fort, plus +inspiré que l'illustre auteur du _Génie du Christianisme_, que sa croyance +portait et dont la foi surexcitait le génie. + +La grotte de Lourdes,--ce retrait galant, où l'humble Bernadette surprit, +en compagnie d'un officier de la garnison voisine, une dame aimable, +laquelle, pour terrifier la bergère et lui ôter l'envie de raconter, +ou même de comprendre le miracle tout physique qui était en train de +s'accomplir sous ses yeux ébahis, s'imagina de se faire passer pour la +Reine des cieux,--Zola toutefois a contesté cette anecdote,--peut servir +à expliquer bien des miracles du passé. À cet égard, cette salle de +spectacle religieux appartient à l'histoire, à la science, à la critique, +donc au roman expérimental, comme l'entendait Zola. Le miracle et la +superstition sont des phénomènes morbides, dont les ravages peuvent être +comparés à ceux de l'alcoolisme, de l'industrialisme, de la débauche et +de la guerre. L'auteur de _l'Assommoir_, de _Germinal_, de _Nana_ et de +_la Débâcle_ devait s'en emparer, et en donner la vision saisissante +et colorée. Il trouvait un nouveau champ d'observation fécond dans ce +laboratoire de prodiges en plein vent, qui fonctionne au centre du vaste +entonnoir pyrénéen, avec la grotte qui flamboie, la piscine qui gargouille, +la foule qui geint, prie, se bouscule, s'émeut, chante des cantiques +et pousse vers le ciel une clameur effrayante de supplication: _Parce, +Domine!_ tandis que le Gave, au bas du chemin enrubannant la basilique +triomphale, roule son écume retentissante sur le diamant noir des roches +polies, avec, au-dessus, la pureté de l'air bleu, où les cierges +tremblotants versent leurs larmes jaunes. + + * * * * * + +_Rome_ est inférieure à _Lourdes._ Ce n'est pas le meilleur ouvrage +de Zola, ce gros tome de 731 pages serrées, amalgame d'un guide genre +Baedeker, d'un traité de christianisme libéral, et d'un noir roman, à la +façon d'Eugène Sue. + +C'est une ville morte que la Rome moderne; malgré son souffle puissant, +Zola n'a pu la ranimer. La gloire légendaire de l'ancienne capitale +du monde l'attirait. Il est probable qu'il a éprouvé une désillusion +vive, quand, depuis, il l'a parcourue, sondée, examinée avec la loupe +prodigieuse de son Å“il de myope. Cette déconvenue se sent, se devine dans +ce livre, malgré l'habileté de l'auteur, et l'aisance avec laquelle il +promène son personnage, l'abbé Froment, par tous les quartiers de la Rome +antique, papale et moderne. + +Le procédé, renouvelé de la _Notre-Dame de Paris_ de Victor Hugo, si +majestueusement employé dans _le Ventre de Paris_, paraît ici un peu usé +et faiblard. L'anthropomorphisme architectural, animant les bâtisses et +mêlant l'âme humaine à la solitude des édifices, lasse et n'étonne plus +dans cet itinéraire. La description minutieuse des rues et des édifices +de la ville est peu intéressante. C'est qu'il est difficile, malgré la +légende, malgré les préjugés, de trouver Rome une ville digne d'être +admirée, et même étudiée. Son paysage ne vaut pas celui de Florence et de +Fiesole, son décor n'est pas comparable à celui de Venise, son mouvement +moderne est inférieur à l'activité de Milan. On ne regarde Rome qu'à +travers la vitrine de l'histoire. C'est une de ces pièces paléontologiques, +comme on en conserve dans les Muséums, et devant lesquelles les badauds +défilent, les dimanches, avec des yeux ébahis, en dissimulant un +bâillement. L'admiration pour Rome est toute factice. Elle est chose +convenue, et l'on craindrait de passer pour un barbare et un ignorant si +l'on déclarait, que, en dehors des collections artistiques, des richesses +picturales et sculpturales gardées dans les galeries, dans les palais, au +Vatican, et en mettant à part deux ou trois vestiges de la gloire antique, +comme le Colosseo et le Panthéon d'Agrippa, il n'y a rien à voir pour +l'artiste, dans cette cité, qui n'est même plus vieille. + +Il y a sans doute quelques jolis coups d'Å“il à donner vers les rues +étroites et pittoresques des bords du Tibre jaunâtre; le panorama +découvert des terrasses du Pincio est intéressant et la campagne romaine, +aux solitudes suspectes, a un aspect lépreux, désolé, excommunié, qui +n'est pas dénué de caractère. Mais la ville fameuse est belle surtout dans +l'imagination, et ne justifie le voyage que parce qu'il est élégant, pour +un touriste, et convenable, pour un artiste, d'avoir vu Rome. Vision nulle +et déplacement inutile cependant. Les monuments n'y existent pas. Est-ce +le crime des Barbares ou des Barberini? Le résultat est le même pour le +regard, pour la pensée. Les églises ont toutes la valeur architecturale de +notre Saint-Roch, ou d'autres hideux édifices jésuitiques, à portail et à +frontons Louis XV, rappelant les pendules artistiques en simili-bronze +qu'on fabrique à la grosse, rue de Turenne. Des dômes, des coupoles, pas +un clocher. Les places, les fontaines ont l'allure rococo. L'odieux Bernin +triomphe partout. Saint-Pierre, malgré Michel-Ange, a l'aspect d'une +grosse volière. L'art, à Rome, s'est réfugié dans les chapelles, dans les +galeries. L'intérêt artistique de la prétendue capitale de l'éternelle +beauté, où l'on a la sottise d'envoyer se perfectionner dans leur art, et +y conquérir la maîtrise, les apprentis peintres, sculpteurs, musiciens, +--étudier la musique à Rome, cela a l'air d'une ironie chatnoiresque!--est +donc tout à fait indépendant du sol romain. Transportez, comme le +général Bonaparte et le commissaire Salicetti le firent, la plupart des +chefs-d'Å“uvre enfouis dans les loges, les galeries, les couvents de cette +ville dévastée, dotez Montrouge ou Grenelle des Å“uvres accumulées sur les +bords du Tibre par les princes de l'Église et vous aurez Rome. C'est un +magasin de curiosités qui pourrait être véhiculé et déballé, sans perdre +de son prix, sur n'importe quel point du globe. + +La vie romaine en soi est dépourvue d'intérêt. Le fameux Corso est encore +plus désillusionnant que la Cannebière. C'est une rue sombre, avec des +trottoirs où l'on ne peut passer quatre de front. Des encombrements de +voitures, allant au pas, sur une seule file, lui donnent l'aspect de notre +rue de Richelieu, sans l'élégance des boutiques. Ce Corso célèbre, c'est +la grand'rue d'une préfecture de seconde classe. + +Des orchestres ambulants, composés de trois ou quatre grands diables venus +d'Allemagne, et soufflant dans des cuivres, par moment, donnent un peu de +vie aux places silencieuses. Dans les boutiques, étroites et sombres, des +femmes mafflues, lourdes, aux formes junoniennes, s'écrasent, marchandes, +sur la banquette des comptoirs, lasses dès la matinée, répondant d'un ton +endormi aux demandes de la clientèle, ou se trainent, visiteuses, devant +les étoffes nonchalamment déployées. Aucun endroit gai, réunissant femmes +de fête et gens de plaisir. Des cafés, dont quelques-uns fastueux, tout en +marbre et en mosaïque, comme le café Colonna, avec de rares consommateurs, +voyageurs de commerce désÅ“uvrés ou officiers du poste voisin, au palais +législatif de Monte-Citorio, prenant des granits avec mélancolie. Dans +les rues, un peuple ennuyé, découragé, manifestant l'inquiétude, et +le peu d'entrain du promeneur sans le sou. Sauf peut-être pour ceux +qui fréquentent les salons discrets, malveillants et monotones de +l'aristocratie appauvrie ou des prélats réduits à la portion congrue, +l'existence n'est pas gaie pour le voyageur. S'il est de bonne foi, s'il +ne connaît pas le mensonge habituel à l'homme qui voyage pour avoir voyagé, +s'il ne ressemble pas au visiteur crédule de la fallacieuse baraque +foraine, qui sort en affectant d'être satisfait, afin d'entraîner des +imitateurs, et de ne pas être seul à avoir été trompé, il dira, il pensera +au retour: Rome? une mystification, une expression pour touristes! + +Mais les souvenirs évoqués par cette ville, qualifiée d'éternelle, sont si +imposants! N'y foule-t-on pas la poussière de gloire des anciens maîtres +du monde, et, à chaque pas ne semble-t-on pas descendre dans le passé, +et revivre la vie antique? Là encore, la désillusion est profonde. +L'antiquité ne se retrouve, à Rome, que dans l'érudition de ceux qui la +cherchent. Les ruines romaines sont sans intérêt, des fûts et des vieilles +pierres quelconques. À Orange et à Nîmes, nous avons des vestiges de +l'architecture et de la civilisation romaines plus importants. + +Tout est neuf, à Rome, ou vieillot. L'antique a disparu. Les habitants +eux-mêmes reconnaissent qu'ils n'ont rien de commun avec les premiers +possesseurs de l'emplacement compris entre les sept collines: ils ont +effacé, avili, jusqu'au souvenir de la Rome antique, en appelant le Forum +le champ aux Vaches, _campo Vaccino_, et le Capitole le champ d'huile ou +de colza, _Campioglio_. Ô Manlius! ô Cicéron! + +Zola a beau user d'un de ces leitmotiv qui lui sont habituels, et faire +répéter par tous ses personnages, même par le pape, que les pontifes +chrétiens sont les héritiers directs des Césars, que les cardinaux, les +prélats, sont toujours les enfants du vieux Latium, qu'ils se drapent +dans leur pourpre comme la lignée des Auguste, rien n'est plus faux. Les +Italiens, en deçà et au delà du Tibre, n'ont ni une goutte de sang, ni une +cellule cérébrale des anciens occupants du sol sabin. Le soc des guerriers +l'a trop profondément remué, ce champ ouvert à toutes les invasions, pour +qu'on y retrouve les racines primitives et les souches ancestrales. Le +sang étranger a fait sa transfusion et circule dans les veines de ces +races renouvelées. Zola semble croire que l'absolutisme est une question +de localité, de terroir césarien, un legs atavique de la Rome impériale. +C'est une erreur historique. La domination de l'Église est au-dessus, et +à part de la souveraineté historique des empereurs. C'est un pouvoir qui +remonte plus haut, vers la source des âges. La suprématie du prêtre se +retrouve au commencement des périodes historiques. Dans la société aryenne, +le brahmane était supérieur au guerrier, au roi, et le Kschâtrya, s'il +voulait s'élever, devenir un véritable chef, atteindre le sommet de la +hiérarchie védique, devait commencer par s'humilier devant la caste +sacerdotale, et, comme le roi Vicvamitra, se faire ascète pour monter +au trône brahmanique. + +Zola a méconnu cette loi historique, lorsqu'il a fait, de la passion +dominatrice de l'Église et de ses chefs, une question d'ethnographie: +l'Église est absolutiste en soi, et le despotisme, c'est sa vie même. +Transportez le pape de Rome à Chicago, comme il en a été un instant +question, il y sera tout aussi «Imperator». Les papes d'Avignon furent +aussi césariens que ceux qui ne quittèrent jamais Rome. C'est l'Église, et +la Papauté la résumant, qui sont absolues, qui rêvent la domination du +monde; la ville, où l'hégémonie catholique trône, n'est pour rien dans +cette insatiable convoitise de la puissance suprême. + +La donnée du roman de _Rome_, le prétexte à descriptions, le fil +conducteur dans les rues romaines, est la venue au Vatican de l'abbé +Pierre Froment, prêtre français, suspect de tendances hétérodoxes, +auteur d'un livre déféré à la Congrégation de l'Index, intitulé _la Rome +Nouvelle_. L'auteur est engagé à défendre, en personne, son ouvrage et à +solliciter une audience du pape. Il a cru naïvement exprimer les idées +du pape, le Léon XIII soi-disant républicain, le Léon XIII prétendu +socialiste, qu'on montrait faisant commerce d'amitié avec la démocratie +de France et d'Amérique. + +_La Rome Nouvelle_ de l'abbé Froment sera la ville de la religion idéale. +La papauté renoncera à toute préoccupation du temporel, elle sera toute +spiritualisée. Plus de mômeries ridicules, comme les jongleries lucratives +de Lourdes. Et puis, la religion serait expurgée de toutes ses impuretés +mercantiles, le culte deviendrait simplifié, le dogme serait amené à une +conciliation avec la science, avec la raison. La religion apparaîtrait +alors comme un état d'âme, une floraison d'amour et de charité. Enfin, le +pape, entendant, du fond du Vatican, le craquement des vieilles sociétés +corrompues reviendrait aux traditions de Jésus, à la primitive Église; il +se mettrait du côté des pauvres. + +Toutes ces fantaisies politico-religieuses, que l'abbé Froment a formulées +dans son bouquin, il les rabâche, par la plume de Zola, grand amoureux des +redites, à tout un auditoire de prélats, de cardinaux, de jésuites, et, +finalement, au pape, dans une audience presque secrète, qui est le morceau +capital du volume, la meilleure page. + +L'abbé Froment, personnage tracé d'un dessin mou, prêtre sur la pente de +la révolte, et dont la soutane semble chercher les orties, tient à la fois +de Lamennais et de l'abbé Garnier, du père Didon et de Hyacinthe Loyson. +On ne discerne pas clairement ce qu'il veut, encore moins ce qu'il rêve: +ses aspirations de _la Rome Nouvelle_ sont flottantes, et il plaide assez +mal sa cause devant le Saint-Père. Léon XIII le rembarre comme il faut, +le cloue avec autorité et lui rive le schisme sur la bouche. Froment a +pleurniché la cause des malheureux; il a récité des articles de journaux, +où les virtuoses de la misère émeuvent les cÅ“urs compatissants. Le +Saint-Père lui répond que son cÅ“ur de pape est plein de pitié et de +tendresse pour les pauvres, mais la question n'est pas là . Il s'agit +uniquement de la sainte religion. L'auteur de _la Rome Nouvelle_ n'a +compris ni le pape, ni la papauté, ni Rome. Comment a-t-il pu croire que +le Saint-Siège transigerait jamais sur la question du pouvoir temporel des +papes? La terre de Rome est à l'Église. Abandonner ce sol, sur lequel la +Sainte Église est bâtie, serait vouloir l'écroulement de cette Église +catholique, apostolique et romaine. L'Église ne peut rien abandonner du +dogme. Pas une pierre de l'édifice ne peut être changée. L'Église restera +sans doute la mère des affligés, la bienfaitrice des indigents, mais elle +ne peut que condamner le socialisme. L'adhésion du Saint-Siège à la +République, en France, prouve que l'Église n'entend pas lier le sort de la +religion à une forme gouvernementale, même auguste et séculaire. Si les +dynasties ont fait leur temps, Dieu est éternel. Il fallait être fou pour +s'imaginer qu'un pape était capable d'admettre le retour à la communauté +chrétienne, au christianisme primitif. Et puis, l'abbé Froment a écrit +une mauvaise page sur Lourdes. La grotte aux miracles a rendu de grands +services à la religion, à la caisse du pape aussi. «La science, conclut +Léon XIII, doit être, mon fils, la servante de Dieu. _Ancilla Domini..._» + +L'abbé Froment s'incline. Il n'est pas converti, mais écrasé. Il ne peut +lutter contre ce pape qu'il voulait défendre. Il ratifie la mise à l'index +de la Congrégation, il rétracte sa _Rome Nouvelle_. + +Voilà l'une des sections du livre, car il est triple: la description de la +ville et une aventure romanesque constituant deux autres +parties. + +Les chapitres romanesques ne sont pas les plus louables. Ils contiennent +des épisodes d'amours contrariées. Le prince Dario et la contessina +Benedetta en sont les héros. Ces deux personnages sympathiques ont pour +repoussoir un disciple de Rodin du _Juif Errant_. Un certain Sconbiono, +curé terrible, qui empoisonne les gens avec des figues provenant du jardin +des jésuites, est à faire frémir. Rien que ce curé empoisonneur aurait +ravi l'excellent Raspail, qui voyait des jésuites embusqués parmi les +massifs de son beau jardin d'Arcueil, et de l'arsenic jusque dans le bois +du fauteuil du président des assises, lors de l'affaire Lafarge. Le roman +de Dario et de Benedetta est émouvant. C'est du bon Eugène Sue. + +La mort de Benedetta est singulière: bien que mariée, elle est vierge, car +elle s'est refusée à son époux, Prada, personnage incertain, ambigu. Elle +réserve pour son Dario, quand son mariage sera annulé, la fleur fanée de +sa virginité. Dario est empoisonné par les figues du curé d'Eugène Sue, +et, sur son lit de mort, transformé en couche nuptiale, Benedetta, après +s'être consciencieusement déshabillée, s'offre, se livre. Zola semble dire +que l'acte _in extremis_ est consommé. Les deux amants meurent dans un +spasme. Les figues empoisonnées opèrent par inhalation, par contagion, +sur Benedetta qui n'en a pas mangé. Voilà qui peut dérouter bien des +idées qu'on s'était faites en toxicologie, et aussi sur la physiologie du +mariage. Les deux corps, unis dans cette copulation moribonde, ne peuvent +plus se dessouder. Quoi! fort même dans la mort! Quel gaillard ce Dario! +Un cadavre pourvu de la ténacité rigide d'un caniche vivant, c'est bien +extraordinaire. Encore un exemple des exagérations méridionalistes de +Zola. + +Des personnages secondaires ou épisodiques, très fermement modelés, +Narcisse Habert, le diplomate esthète; dom Vigilio, le secrétaire +trembleur, affirmant la puissance des jésuites; Paparelli, reptile +qu'on entend fuir sous les draperies; Victorine, l'incrédule paysanne +beauceronne; Orlando, le vieux débris garibaldien, donnent de la vie et du +pittoresque au mélo, qui rappelle un peu le genre des romans cléricaux qui +eurent leur vogue, comme _le Maudit_ du fameux abbé X... + +Le pape est la seule figure réellement vivante du livre. Zola l'a peint +en pleine pâte, sans tomber dans la satire, qui eût été une caricature +indécente, et peu artistique. Il n'a pas hésité à montrer les difformités +du vieillard au cou d'oiseau, les faiblesses de l'idole; un homme après +tout. Ce pape, ramassant avidement les subsides que les fidèles ont +déposés à ses pieds, comptant, serrant son trésor, couchant peut-être sur +les liasses de billets de banque cachées sous son matelas, en thésauriseur +acharné, pour la gloire de l'Église, il est vrai, voilà un excellent +portrait d'histoire. Le mouchoir, avec les grains de tabac, séchant sur +les augustes genoux, achève la réalité de cette belle peinture. + +Dans la partie purement descriptive, celle où Zola fait concurrence à +Joanne et à Baedeker, il convient de noter, très exactement observée, la +folie de construire qui agite les néo-romains. Ils rêvent de faire de leur +capitale, sur l'emplacement du modèle antique disparu, une ville toute +neuve, toute moderne, un second Berlin. Ils proclament, avec la nécessité +des quartiers neufs, l'anéantissement complet, au moins comme ville réelle, +de la Rome de l'histoire, de la cité de Romulus, d'Auguste, de Grégoire +VII, de Léon X et de César Borgia. Rome, rebâtie à la moderne laissera +intacte et majestueuse, dans la mémoire des hommes, la capitale impériale +et chrétienne, la ville impérissable dans sa forme idéale, et considérée +comme représentation et non comme réalité. + + * * * * * + +_Paris_, la troisième ville dont Zola a voulu synthétiser le rôle +dominateur et rayonnant, un des soleils du système mondial actuel, est le +dernier volume de la trilogie des capitales. Le sobre titre du livre peut +paraître ambitieux. Il est difficile de faire tenir dans un tome, si +volumineux soit-il, et celui-ci dépasse 600 pages, ce que contient cette +ville, ce que représente ce seul nom: Paris! Ce n'est pas un roman, un +tableau, mais dix panoramas et vingt livres qu'il faudrait, pour contenir +la vie de Paris, et encore on n'en donnerait qu'une incomplète monographie, +et qu'une vision partielle. La série des Rougon-Macquart, sauf en +quelques ouvrages, n'est qu'une histoire de Paris, de sa vie, de ses +passions, de ses idées, de ses fermentations et de ses manifestations, +fragmentée et étudiée, par milieux, d'après la profession et le caractère +du personnage pris pour protagoniste de l'action. Ici, d'après le titre, +devrait se trouver résumé, et comme condensé, tout ce qui constitue +l'apparence matérielle, décorative, agissante, de l'énorme capitale, et +aussi sa pensée, sa force civilisatrice, l'âme de Paris. Le livre de Zola +ne renferme pas tant de choses. Il est même plutôt circonscrit quant au +champ de vision qu'il offre au lecteur. L'auteur a décrit un coin du Paris +politicien, combinaiseur de ministères et d'émissions, et montré l'écume +du monde politique bouillonnant dans la ville qu'il compare, après Auguste +Barbier, à une cuve énorme: + + ... Montferrand, qui étranglait Barroux, achetant les affamés, + Fontègue, Duteil, Chaigneux, utilisant les médiocres, Taboureau et + Dauvergne, employant jusqu'à la passion sectaire de Mège et jusqu'à + l'ambition intelligente de Vignon. Puis venait l'argent empoisonneur, + cette affaire des chemins de fer africains qui avait pourri le + Parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois triomphant, un + pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la finance. + Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard qu'il + infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Ève disputant Gérard à sa + fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe + donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à cette Silviane, + la catin noire, en compagnie de laquelle son père s'affichait + publiquement. Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec + les pâles figures de Mme de Quinsac et du marquis de Morigny; c'était + le vieil esprit militaire, dont le général de Bozonnet menait les + funérailles; c'était la magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu + faisant sa carrière à coup de procès retentissants, un Lehmann + rédigeant son réquisitoire dans le cabinet du ministre, dont il + défendait la politique; c'était enfin la presse, cupide et mensongère, + vivant du scandale, l'éternel flot de délations et d'immondices que + roulait Sanier, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans + conscience, qui attaquait tout, défendait tout, par métier et sur + commande. Et, de même que des insectes, qui en rencontrent un autre, + la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en nourrissent, de même tout + ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de passions, s'étaient jetés + sur un misérable fou, tombé par terre, ce triste Salvat, dont le crime + imbécile les avait tous rassemblés, heurtés, dans leur empressement + glouton à tirer parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et + tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les désirs, les + violences, les volontés déchaînées, le mélange innommable des ferments + les plus acres d'où sortirait, à grands flots purs, le vin de + l'avenir. + +Tout cela est assez confus. On ne distingue pas nettement la mixture qui +cuit dans la cuve. Malgré des adaptations d'actualité, des allusions à des +personnalités et à des événements très réels, et l'on pourrait dire très +parisiens, comme l'escroquerie du Panama et les explosions dues à Ravachol, +on ne perçoit pas franchement Paris, ce formidable et complexe Paris, +qui donne son titre au volume. Dans toutes les capitales de l'Europe +et du Nouveau-Monde, il y a des spéculateurs avides et sans scrupules, +des politiciens méprisables et audacieux, des adultères, des scandales +mondains, des journalistes à vendre et des journaux versatiles, et enfin +il s'y dresse aussi des anarchistes usant des explosifs. Il n'y a rien, +dans ce tableau de la surexcitation des vices, des appétits, des passions, +qui ne puisse s'appliquer à Londres, à Berlin, à New-York, à Melbourne. + +Les amours d'un curé défroqué avec la fiancée de son frère, dont le +sacrifice et la générosité sont peut-être bien surhumains, en tout cas +exceptionnels, car les accords étaient faits et la date du mariage presque +fixée, et les tentatives du chimiste, que l'amour fraternel rend capable +d'un dévouement aussi invraisemblable que celui du _Jacques_ de George +Sand, pour faire sauter le Sacré-cÅ“ur, aboutissant à l'expérience d'un +moteur industriel, c'est la substance, c'est la moëlle du roman. On ne +saurait admettre cette substitution de fiancée et ce changement dans +l'utilisation des explosifs, comme caractérisant, résumant et expliquant +Paris. + +Malgré quelques belles échappées panoramiques, observées du haut de la +place du Tertre, sur la Butte Montmartre, et rappelant le spectacle des +ciels de Paris vu des hauteurs de Passy, dans _Une Page d'Amour_, la +description décorative et plastique, où d'ordinaire excelle Zola, semble +négligée et plus faible dans ce livre. Il est d'une facture moins sûre, +d'un relief moins accusé, d'un intérêt secondaire aussi, et comme s'il +était écrasé par son titre, par la masse même du sujet, il s'affaisse en +maint passage. Zola a voulu faire grand, il n'est parvenu qu'à faire gros. +C'est un bloc incomplètement travaillé. L'art, si éclatant dans la plupart +des Å“uvres précédentes, n'est pas suffisamment intervenu. Le praticien a +dégrossi, mais le sculpteur a fait défaut. + +Ce livre, cependant, offre un intérêt particulier: il témoigne d'une +évolution dans la conscience de l'auteur, et il est, par moments, un +document autopsychologique. C'est le seul ouvrage où Zola, renonçant, +pour certains chapitres du moins, à ses notes, à ses extraits, aux +renseignements obtenus par correspondance, ou tirés de minutieux +interrogatoires et de patientes auditions, s'est documenté d'après +lui-même. Il a quitté la méthode objective, abandonné le métier du peintre +ou du photographe se campant en face du modèle, pour recourir à l'analyse +subjective. C'est dans ce _Paris_ qu'il a mis le plus de son moi. Il a +dépeint ses propres sensations dans les émois passionnés de son abbé +Froment. À l'époque où il écrivait _Paris_, Zola était amoureux. Lui, le +chaste laborieux, le forgeur de phrases courbé sur la tâche matinale et +ne laissant pas un seul jour le fer se refroidir ni l'enclume se taire, +s'était pris au piège de la femme. Sa liaison, annoncée, pardonnée, peut +être rappelée sans scandale ni injure. La digne et maternelle épouse du +grand écrivain, l'héritière de sa pensée et la légataire de son âme, a +recueilli, élevé, aimé les deux enfants de Mme Rozerot. À la cérémonie +d'inauguration de la Maison de Médan, donnée à l'Assistance Publique, la +veuve de Zola avait auprès d'elle ces deux enfants du sang de son mari, +Jacques et Denise, devenus ses enfants adoptifs à elle, les enfants du +cÅ“ur et de la bonté. + +Les promenades à bicyclette de son abbé Froment, en compagnie de Marie, +que Zola décrit si complaisamment, les randonnées à travers la forêt de +Saint-Germain, vers la croix de Noailles et la route d'Achères, dont il +donne un si joli croquis, c'étaient des souvenirs. À près de cinquante +ans, il s'était trouvé rajeuni par cet amour, et par ces escapades sur la +frêle et commode monture d'acier. + + Marie refaisait de lui,---de son abbé Froment, si l'on s'en tient à + la lettre du texte, l'homme, le travailleur, l'amant et le père... + il était changé, il y avait en lui un autre homme. En lui, qui + s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie + l'avait transformé déjà , remettant dans sa poitrine la nature entière, + et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste + ciel qui mûrit les moissons... + +Un nouvel homme s'était formé en lui, et Zola semblait vivre d'une autre +vie physique et morale. L'idée double de paternité et de fécondité avait +surgi, puissante. Ce grand producteur d'idées, de faits, de sentiments et +d'observations, ce créateur d'êtres fictifs, doués d'une existence plus +forte et surtout plus durable que les individus de sang et de chair, +aspirait à la joie et à la nouveauté de donner la vie à des êtres +palpitants, de féconder et d'animer, non plus la pensée abstraite et les +fils de son cerveau, mais une femme, une mère et d'avoir des enfants, de +la matière vivante sortie de lui, perpétuant sa force, en reproduisant, +à leur tour, par la suite, les germes fertilisants dont il leur aurait +transmis le dépôt sacré. + +Ce désir fut accompli. Mais alors, simultanément, un changement se +produisit dans l'intellect, dans le génie de l'écrivain. Il s'éprit des +problèmes de la destinée des hommes. Il rêva d'un avenir meilleur. Il +évoqua une révolution, non point par la bombe et par la guerre civile, +mais obtenue par la science, par l'instruction répandue à flots, par +l'abolition des institutions du passé, par la paix entre les peuples, et +l'amour entre les hommes. Il avait, jusque-là , passé plutôt indifférent +à côté des problèmes sociaux. _L'Assommoir_ était surtout une mercuriale +sévère à l'adresse des travailleurs enclins à l'ivrognerie. _Germinal_, +magnifique tableau du monde souterrain, pitoyable vision de la misère du +mineur, n'indiquait nullement la solution socialiste de la mine devenant +la propriété de ceux qui la fouillent. _La Terre_, tableau sombre de la +cupidité et de l'opiniâtre labeur des paysans, ne contenait pas la formule +de la culture en coopération, de la suppression du travail individuel, et +n'annonçait pas l'avènement de la grande et profitable exploitation du sol +en commun. Devant toutes ces visions de l'avenir, les yeux de Zola, si +perçants pour discerner les moindres détails d'une matérialité observée, +étaient couverts d'une taie. Brusquement, il parut avoir été opéré d'une +cataracte intellectuelle. Ses prunelles s'emplirent d'une clarté nouvelle. +Il devint clairvoyant dans les ténèbres de la question sociale. Tout son +esprit fut inondé de la lumière de la vérité, et sa volonté se banda vers +la justice. L'idéal des sociétés futures lui apparut, comme une terre +promise et certaine, où il ne parviendrait pas, mais que les générations +qui le suivraient, plus favorisées, certainement atteindraient. Et c'est +parce qu'il voyait, au-devant de lui, cette terre lointaine, c'est parce +qu'il la sentait le domaine promis aux hommes des temps qui succéderaient +aux années de luttes, de misère, d'oppression et d'antagonisme, qui sont +les nôtres, qu'il voulait obstinément avoir un enfant, un fils de la chair, +c'est pour cet héritage de l'avenir qu'il voulait laisser de la graine +d'êtres heureux, après lui, sur le sol, et aussi un livre, un enfant de +l'esprit, témoignant de sa foi, de son espérance, de sa charité sociales, +un héraut précurseur des vertus théologales de la démocratie +future. + +C'était peut-être, c'est actuellement un rêve et une utopie. Mais l'utopie +était généreuse et le rêve était consolant. Les lectures de Zola n'avaient +eu, jusque-là , aucune direction politique ou sociologique, car il ne +parcourait guère, à part quelques ouvrages nouveaux d'amis, ou de +contemporains notoires et rivaux, que les livres où il pensait trouver des +documents pour ses romans en préparation. Elles devinrent alors autres. +Il voulut connaître la doctrine socialiste et les théoriciens de la +rénovation humaine, les apôtres de l'Évangile nouveau. Cette notion lui +manquait. Ainsi, dans _l'Assommoir_ et dans _Germinal_, il n'est fait +aucune allusion aux théories humanitaires et phalanstériennes qu'il devait, +par la suite, avec son lyrisme et son éloquence colorée, développer si +copieusement et exalter superbement dans _Fécondité_, dans _Vérité_ et +surtout dans _Travail_. Il lut Auguste Comte, du moins en partie, il +parcourut Proudhon,--lui et son entourage ignoraient le grand génie +socialiste du XIXe siècle, et, de plus, le jugeaient faussement, d'après +les racontars et les calembredaines des petits journaux, ainsi qu'il +m'apparut par la stupéfaction à moi témoignée par son fidèle Alexis, +lisant, durant un séjour que nous fîmes à Nice, en 1895, un travail sur +Proudhon que je venais de publier dans la _Nouvelle Revue_. On ne +connaissait alors, à Médan, le puissant maître de _la Justice dans la +Révolution et dans l'Église_ que sous la forme légendaire et caricaturale +dont il était représenté dans les milieux ignorants et rétrogrades. +Charles Fourier surtout, l'auteur de la théorie des _Quatre Mouvements_ +et le profond et consolant poète du Travail attrayant, acquit une grande +influence sur lui. Comme il était à prévoir, à son insu, par l'élaboration +fatale de son cerveau, ainsi qu'en un vase clos dans lequel on met des +éléments qui doivent forcément se combiner et précipiter un produit +inévitable, ces lectures, ces notions longtemps insoupçonnées, tout à coup +apprises, cette documentation socialiste acquise, étant donnés son récent +état d'esprit et sa nouvelle vision de la vie, aboutirent à des Å“uvres +d'une conception et d'une portée différentes, à ces _Quatre Évangiles_, +qui sont en germe et comme sommairement argumentés dans ces lignes finales +de _Paris_: + + ...Après la lente initiation qui l'avait transformé lui-même, + voilà que ces vérités communes lui apparaissaient, aveuglantes, + irréfutables. Dans les évangiles de ces messies sociaux, parmi le + chaos des affirmations contraires, il était des paroles semblables + qui toujours revenaient, la défense du pauvre, l'idée d'un nouveau et + juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mérite, + la recherche surtout d'une loi du travail qui permît équitablement ce + nouveau partage entre les hommes. + +Et, dans la bouche de son abbé Froment, apostat de la religion ancienne, +croyant et missionnaire de la foi nouvelle, il mit cette déclaration et ce +programme, qui affirmaient le changement d'orientation de sa vie, de sa +pensée, de son Å“uvre, et qui étaient comme la préface d'une série de +livres inédits, comme la seconde jeunesse d'une existence recommencée. +Il apostrophe le Sacré-cÅ“ur, ce Panthéon du passé, ce temple de la +superstition mourante, basilique de l'ancienne société à l'agonie, et +salue l'édifice de l'avenir, le Palais du Travail, reposant sur ces deux +colonnes augustes: la Vérité, c'est-à -dire la Science, et la Justice, +c'est-à -dire le Bonheur humain. + + ... La science achèvera de balayer leur souveraineté + ancienne, leur basilique croulera au vent de la vérité, sans qu'il + soit même besoin de la pousser du doigt. L'expérience est finie. + L'évangile de Jésus est un code social caduc dont la sagesse humaine + ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme + tombe en poudre de toutes parts; la Rome catholique n'est plus qu'un + champ de décombres, les peuples se détournent, veulent une religion + qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l'esclave accablé, + brûlant d'une espérance nouvelle, s'échappait de sa geôle, rêvait d'un + ciel où sa misère serait payée d'une éternelle jouissance. Maintenant + que la science a détruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain + de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux, + exige la justice, le bonheur sur la terre... + +Ces éloquentes affirmations font de Zola un véritable théoricien du +socialisme, un docteur de la foi démocratique. Le romancier a fait place +au philosophe. Il marche, d'ailleurs, à l'avant-garde des généreux +esprits de son temps. Dans la page de _Paris_ qu'on vient de lire, où +il revendique le droit au bonheur terrestre, au paradis viager, pour le +travailleur, pour le pauvre, si longtemps berné par la promesse mensongère, +analogue à l'enseigne fallacieuse du barbier, de la félicité du lendemain, +de la consolation dans un ciel chimérique qui ne saurait avoir sa place +sur une carte astronomique, ne retrouve-t-on pas les termes mêmes de la +déclaration retentissante que devait lancer, dix ans plus tard, à la +tribune, le ministre du Travail, René Viviani: + + Tous ensemble, par nos pères d'abord, par nos aînés ensuite et par + nous-mêmes, nous nous sommes attachés à l'Å“uvre d'anticléricalisme et + d'irréligion. Nous avons arraché la conscience humaine à la croyance + de l'au-delà . Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans + le ciel des lumières qu'on ne rallume pas. Est-ce que vous croyez que + l'Å“uvre est terminée! Elle commence. Est-ce que vous croyez qu'elle + est sans lendemain? Le lendemain commence. + + Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'enfant qui aura profité de + l'enseignement primaire et des Å“uvres post-scolaires, et qui, + devenu homme, confrontera sa situation avec celle des autres hommes? + Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'homme à qui nous avons dit + que le ciel était vide de justice, que nous avons doté du suffrage + universel, et qui regarde avec tristesse son pouvoir politique et + sa dépendance économique, et qui est humilié tous les jours par le + contraste qui fait de lui un misérable et un souverain?... + +Avec des accents délirants et superbes, avec l'enthousiasme du poète, +devançant les temps, et, comme ces conventionnels qui, la veille du combat, +décrétaient la victoire, Zola, prophète, Zola, précurseur, salue les âges +qui viendront, où le royaume de Dieu promis sera sur la terre. La religion +de la science sera tout le dogme. Le seul Évangile sera celui de Fourier: +le Travail Attrayant, accepté par tous, honoré, réglé, comme le mécanisme +de la vie naturelle et sociale, comme le moteur de l'organisme humain, +avec la satisfaction aussi complète que possible des besoins de chacun, et +l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies! Et il proclamait +Paris centre et cerveau du monde, Paris, qui, hier, jetait aux nations le +cri de Liberté, leur apporterait demain la religion de la science, la +Vérité et la Justice, la foi nouvelle attendue par les démocrates. + +Ce livre de _Paris_, inférieur, au point de vue de l'Å“uvre artiste et +de la fabrication littéraire, aux principaux ouvrages de Zola, leur est +supérieur par la portée philosophique, par l'essor humanitaire. En outre, +il constitue, dans sa partie finale, l'Å“uvre transitoire. _Fécondité, +Travail, Vérité_, les derniers livres de Zola, sont issus de ce nouvel +état d'esprit que tout à coup révélait _Paris_, et qui n'allait pas tarder +à se manifester à l'occasion de la révision du procès Dreyfus. + +Sans cette préparation, sans cette incubation de l'Évangile socialiste, +sans cette appétence vers un idéal nouveau d'humanité heureuse et +de conditions d'existence plus justes, avec la paix sociale établie +définitivement sur les ruines de l'ancienne organisation sacerdotale, +guerrière, capitaliste, abattue, l'intervention d'Émile Zola dans +l'affaire Dreyfus, qu'on doit regretter, mais qu'il faut reconnaître +sincère et désintéressée, serait inexplicable, un coup de tête, presque +de folie. + +Or, étant données la situation mentale de l'auteur de _Paris_ et les +préoccupations neuves qui tenaillaient son esprit, il était logique et +fatal, puisqu'il s'était produit une «affaire Dreyfus», puisque le pays +était divisé en deux camps, que Zola fût dans un de ces camps. Avec +son âme combative et son exaltation méridionale et nerveuse, il était +également logique, et c'était comme une conséquence de la position des +partis en présence, qu'il se mît du côté de ceux qui s'agitaient pour +faire reconnaître l'innocence d'un condamné qu'ils proclamaient victime +d'une erreur judiciaire, et qu'ils estimaient succombant sous les efforts +combinés de ceux qui obéissaient à des préjugés religieux, ou qui +voulaient maintenir intact le dogme d'infaillibilité d'un tribunal +d'exception. + +Zola, bien que _Paris_ fût écrit et publié avant que la reprise de +l'Affaire n'éclatât, prévoyait, prophétisait la lutte qui allait +s'engager. L'Affaire Dreyfus, c'était la bataille qu'il avait indiquée +dans son livre, transportée dans la réalité. + +Avec Paris, Zola terminait la trilogie philosophique, où il avait gradué +les efforts et les luttes de l'humanité, concentrés dans trois villes, +pour s'élever de la superstition grossière à la religion habile et +trompeuse, et enfin à la science, au travail, à la justice sociale. Sa +conclusion, qui est la doctrine socialiste même, était l'homme recevant +enfin le salaire de bonheur qu'il est en droit d'attendre, et qui doit lui +être versé comptant, sur la terre, de son vivant, comme un dû ferme, et +non en manière d'aumône, ou sous la forme d'une traite illusoire payable +à la caisse d'un chimérique banquier céleste. + + + + +VII + +L'AFFAIRE DREYFUS.--L'EXIL EN ANGLETERRE.--LES ÉVANGILES: FÉCONDITÉ. +--TRAVAIL.--VÉRITÉ + +(1898-1902) + + +L'affaire Dreyfus a commencé le 15 octobre 1894, jour où le capitaine, +soupçonné, surveillé, fut arrêté. + +Cette poursuite, menée avec discrétion, ne fut connue que quinze jours +après, et encore fut-ce par une information imprécise. Sans donner de nom, +sans détails, le journal _la Libre Parole_, assurément renseigné, mais +incomplètement, dans son numéro du 1er novembre 1894, annonçait qu'une +affaire d'espionnage était à la veille d'éclater, à la suite de fuites +constatées dans les bureaux de l'État-Major. + +Les événements se succédèrent rapidement dès cette révélation. Bientôt +le nom de l'accusé était prononcé, imprimé, et le premier procès Dreyfus +s'engageait devant le conseil de guerre. Zola ne prit aucune part à cet +initial engagement. + +N'écrivant ici qu'une histoire littéraire, je ne rappellerai de +ce formidable et douloureux litige que ce qui est indispensable à +l'éclaircissement des idées et des faits pour cette Étude impartiale sur +Zola. + +Bien qu'ayant été au nombre des militants, et à l'un des premiers rangs, +--je fus l'un des rares journalistes poursuivis à cette époque, ayant été +frappé d'une condamnation, qui parût énorme et disproportionnée, de cent +mille francs de dommages civils (après l'amnistie somme réduite en cour +d'appel à 20.000 francs), je ne veux ni récriminer ni recommencer de +rétrospectives escarmouches. Je n'ai gardé, de ce combat qui fut acharné, +sans merci, de part et d'autre, qu'un grand sentiment de tristesse. Le +pays ne fut pas seulement déchiré, le foyer domestique devint souvent une +annexe du champ de luttes, plus d'un cÅ“ur fut meurtri, et des inimitiés +surgirent qui se prolongèrent. Des vieux amis se sont séparés, et ne se +sont plus depuis retrouvés. De secrètes vendettas se produisirent. Il faut +déplorer cette maladie, ce cancer dont la France fut atteinte, et, à +présent que ces temps de souffrance sont lointains, les oublier, si faire +se peut, et ne plus appuyer sur les cicatrices de peur de les rouvrir. Je +vais me borner à signaler le rôle considérable de Zola dans ce grand et +ténébreux drame. + +Sans être autrement troublé, il avait, comme tout le monde, appris et +accepté la condamnation de Dreyfus par le premier Conseil de guerre +siégeant au Cherche-Midi, à Paris, le 20 décembre 1894. Alfred Dreyfus, +sans que Zola protestât, subit la dégradation militaire et fut envoyé à +l'ÃŽle du Diable. Il y séjourna trois ans, soumis à un régime très sévère. +Il convient de constater que, soit dans la cour de l'École militaire, +pendant la terrible cérémonie de la dégradation, soit à l'ÃŽle du Diable, +soit encore en écrivant à sa femme, ou en adressant mémoires, requêtes et +recours au président de la République, aux magistrats et à ses défenseurs, +le condamné n'a cessé de protester de son innocence. Des confidences qu'on +dit avoir été faites au capitaine Lebrun-Renault n'ont pas été vérifiées. +Le procès-verbal rédigé par cet officier de gendarmerie, sa pénible +mission remplie, et transmis à ses chefs ne contient pas trace de ces +aveux. La chose était assez importante pour que l'officier n'eût pas +manqué de consigner les révélations que le dégradé, sous l'impression du +châtiment, et dans la dépression qui en était la conséquence, aurait été +amené à faire. + +Après l'embarquement du condamné, et son isolement à l'ÃŽle du Diable, un +grand silence se fit. Personne, dans le monde politique, dans l'armée, +dans la presse, dans le gros public, ne semblait mettre en doute alors le +bien rendu de l'arrêt, la légitimité de la condamnation. Il est certain +que Zola, comme nous, admettait la culpabilité, et ne s'en préoccupait +pas plus qu'actuellement nous ne sommes impressionnés par le souvenir de +condamnations récentes, prononcées contre des individus que les journaux +nous ont signalés comme convaincus d'espionnage et qui furent ensuite +frappés par les tribunaux compétents. Il faut se rappeler que, durant les +trois années qui suivirent l'arrêt du conseil de guerre de 1894, on ne +désignait dans les journaux de toutes opinions le condamné qu'en le +qualifiant de «traître». On ne donnait de ses nouvelles que pour affirmer +qu'il était toujours captif, et que, malgré certains bruits de bateaux +frétés à dessein, et de gardiens soudoyés par la famille, peut-être par +des membres importants de la communauté israélite, le prisonnier n'avait +pu même risquer une tentative d'évasion. + +Comment Zola fut-il acquis à la cause de ce condamné, dont la femme et le +frère, Mathieu Dreyfus, poursuivaient la réhabilitation avec un dévouement +et une conviction inébranlables, faisant secrètement une lente et active +propagande? + +Il reçut probablement, comme moi, comme plusieurs journalistes et +écrivains, la visite suivante: Un matin d'avril 1897, si mes souvenirs +sont bien exacts, un homme de lettres, un confrère de la presse, se +présenta chez moi. Il venait de publier un volume, et comme j'étais alors +chargé de la critique littéraire à _l'Écho de Paris_, il m'apportait son +ouvrage, pensant qu'au lieu de le faire parvenir au journal il serait +préférable de me le remettre lui-même, sage précaution d'auteur. Je pris +le livre, intitulé _les Porteurs de torches_, et je causai amicalement +avec l'auteur, Bernard Lazare. Nous parlâmes des sujets analogues à celui +qu'il avait traité: des _Derniers jours de Pompéi_, de Bulwer Lytton, de +_Fabiola_ du cardinal Wiseman, de _Byzance_ et de _l'Agonie_ de Lombard. +Il s'agissait d'une évocation de la société antique et des cruels jeux du +Cirque. La conversation, purement littéraire, s'épuisait, quand Bernard +Lazare, tirant des papiers de sa poche, aborda brusquement le motif +principal de sa visite. Il me parla de la condamnation de Dreyfus, qui +était, disait-il, le résultat d'une erreur et d'une machination. Il me +montra des fac-simile autographiés du fameux bordereau et la plupart +des pièces en fac-simile qui, depuis, ont été tant de fois cités et +reproduits. Bernard Lazare me demanda de m'intéresser à la cause de celui +qui, à ses yeux, était bien innocent, et, avec force compliments, il +m'incita à discuter favorablement dans la presse les documents qu'il me +soumettait. Nous nous quittâmes sur le ton de la plus parfaite cordialité. +Je dois déclarer que, dans cette conversation, dans cette tentative pour +obtenir mon concours, comme il me disait avoir déjà sollicité et obtenu +celui de plusieurs confrères, il n'était nullement question d'une campagne +violente à entamer contre l'armée en général, encore moins de faire appel +aux anti-militaristes. + +Bernard Lazare a certainement fait semblable démarche auprès de Zola, et +lui a communiqué les documents. L'illustre romancier se laissa persuader. + +Les partisans de l'innocence de Dreyfus s'étaient, sans bruit, groupés et +concertés. Des rumeurs se produisirent, des ballons d'essai furent lancés. +On fit des sondages dans la presse. Un soir, au syndicat de l'Association +des journalistes républicains, rue Vivienne, Ranc, notre président, nous +dit, après la séance: «--Vous ne savez pas la nouvelle? Eh bien! Dreyfus +est innocent! Scheurer-Kestner en a la preuve! On connaît le vrai coupable, + celui qui a fabriqué le bordereau ayant entraîné la condamnation du +capitaine. Scheurer-Kestner va porter l'affaire à la tribune, au Sénat...» + +On accueillait avec étonnement, mais sans grand enthousiasme, cette +nouvelle, dans cette réunion de rédacteurs des principaux journaux +républicains. Quand je la transmis, quelques instants après, à _l'Écho +de Paris_, on la reçut avec incrédulité, et il fut convenu qu'on ne +publierait cette information assez extraordinaire qu'après de plus amples +renseignements. + +Quelques jours après, elle était confirmée. M. Scheurer-Kestner, +vice-président du Sénat, écrivait une lettre mémorable, dans laquelle il +exprimait sa conviction que le condamné expiait le crime d'un autre. + + Dès le 30 octobre, ajoutait-il, dans un entretien officiel avec + le ministre de la Guerre, j'ai démontré, preuves en mains, que le + bordereau attribué au capitaine Dreyfus n'est pas de lui, mais d'un + autre. + +Cet «autre» n'allait pas tarder à être désigné. M. Mathieu Dreyfus +écrivait bientôt au ministre de la Guerre que: + + La seule base de l'accusation dirigée en 1894 contre son frère, + étant une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des + documents militaires confidentiels avaient été livrés à un agent d'une + puissance étrangère, il avait l'honneur de lui faire connaître que + l'auteur de cette pièce était M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant + d'infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires. + L'écriture du commandant Walsin-Esterhazy était, ajoutait-il, + identique à cette pièce. + +Sur les documents de Bernard Lazare était fondée cette dénonciation, et la +révision du procès en apparaissait comme l'inéluctable conséquence. + +Alors se déroula cette douloureuse suite d'événements: Esterhazy, désigné +comme l'auteur du bordereau, fut déféré au Conseil de guerre. Le procès +eut lieu à huis clos. Il dura deux audiences. Esterhazy fut à l'unanimité +acquitté, le 12 janvier 1898. + +Zola, avant le procès d'Esterhazy, était depuis plusieurs mois accaparé +par la défense de Dreyfus. Il avait abandonné ses travaux ordinaires. +Toutes ses habitudes régulières étaient interrompues, bouleversées. Il ne +s'appartenait plus. Il était possédé, comme eût dit un exorciste du moyen +âge. + +Les raisons qui le firent se donner tout entier à cette entreprise +hasardeuse de la délivrance et de la réhabilitation de Dreyfus n'ont rien +d'étrange, rien de honteux. D'abord l'intérêt personnel, le lucre doivent +être écartés. La plume de Zola n'était pas à vendre. Il l'a apportée, +cette arme bien trempée, redoutable et fortement maniée, avec spontanéité, +généreusement, comme un soldat de la taille de Garibaldi, offrant son épée +à l'heure des défaites. + +Assurément il ne fut pas indifférent à l'espoir de la victoire, et son +esprit ambitieux et dominateur fut hanté d'une vision de triomphe. Il se +vit, comme Voltaire défendant Calas, l'objet d'un enthousiasme général. Il +connaîtrait alors une autre célébrité que celle qui provient uniquement +des Å“uvres littéraires. Il entrerait ainsi dans la grande popularité. Le +peuple, envers qui jusque-là il avait témoigné une défiance dédaigneuse de +lettré, viendrait à lui, et il irait à lui. Il prendrait contact avec ces +masses profondes de la nation, à l'écart desquelles il s'était tenu. Tous +ces citoyens inconnus, dont il n'avait ni partagé les engouements ni +compris les haines, tendraient vers lui leurs mains noires et rudes. Son +nom connu, mais peu fêté dans les milieux républicains, serait acclamé +par la foule frémissante des meetings. Devenu l'égal des plus illustres +champions de la démocratie, il serait l'objet d'honneurs électifs. Il +pensa à son personnage d'Eugène Rougon. Qui pouvait savoir? Il entrevit +peut-être, comme possible et proche, le Sénat, un Ministère, l'Élysée! +Victor Hugo avait dû à sa lutte opiniâtre contre l'empire, à sa +proscription, à sa superbe attitude sur son rocher, une auréole de gloire +que _Notre-Dame de Paris, la Légende des Siècles_ et _Marion Delorme_ +n'auraient pu faire rayonner aussi largement sur son front. Il éprouva le +désir vraisemblable, tout en servant la cause de Dreyfus, de jouer un rôle +important dans les affaires de son temps, d'être autre chose qu'un homme +de lettres, dans lequel il y a toujours de l'amuseur public et du conteur +de contes de chambrées. Il était attiré et flatté par la pensée de devenir +homme d'action, conducteur de foules, l'un des grands bergers du troupeau +humain. Ambition légitime d'ailleurs et licite ascension, bien qu'en +réalité le calcul fût erroné, en admettant qu'il y eût calcul et non +simple emballement de méridional, froid à la surface, fièvre de ligurien +ardent et concentré, comme le fut Bonaparte. Zola, en tentant cette partie +aventureuse, sur le tapis de la gloire, jouait à qui gagne perd. Il a +malheureusement gagné. + +Mais le grand mobile de son intervention dans l'affaire fut, comme je +l'ai indiqué en analysant les dernières pages de son livre _Paris_, +l'évolution profonde qui s'était produite en lui. L'initiation aux choses +du socialisme, la lecture des ouvrages des philosophes rénovateurs, des +saint-simoniens, fouriéristes, icariens, phalanstériens, l'inspiraient. Il +était charmé par le rêve humanitaire d'une société mieux organisée, où la +Vérité et la Justice régneraient. Il entrevoyait, il appelait l'âge d'or +démocratique, non dans le présent, mais au delà de nos temps de fer; +il saluait l'avenir meilleur dont il voulait hâter la venue, et, +matérialisant son rêve, il entendait faire sortir Dreyfus de sa prison +insulaire, comme il souhaitait d'arracher l'humanité au bagne social +actuel, en fondant un monde nouveau, régénéré par l'amour, par la science +et par le travail. + +Tout donc le préparait à sa nouvelle vocation. Et puis la poursuite contre +Dreyfus et sa condamnation avaient déchaîné des passions religieuses +régressives et ravivé des haines séculaires. L'antisémitisme, absurde +et féroce, nous reportait aux jours des persécutions religieuses. Les +anti-dreyfusards défendaient l'armée, le drapeau, la patrie, que les +révolutionnaires, sous le prétexte de faire réviser un arrêt de conseil de +guerre, attaquaient avec fureur. Parmi ces patriotes alarmés et exaspérés, +il se trouvait de très notoires républicains et même des républicains +des plus avancés, d'anciens membres et délégués de la Commune, mais ils +avaient pour alliés, malgré eux, les fils de Loyola et de Torquemada, +comme les républicains partisans de Dreyfus avaient pour auxiliaires les +sans-patrie et les anarchistes. Quel ténébreux gâchis! On ne savait où +se diriger, pour demeurer dans la clarté, dans la vérité. Les violences +antisémites surtout entraînaient Zola au premier rang. Il courut au +secours de Dreyfus, oui, mais surtout il se précipita pour protéger la +liberté de conscience, qu'il voyait en danger et pour mettre en déroute +le fanatisme persécuteur, le cléricalisme, dont il redoutait le retour +offensif. Dans ce combat, où retentissaient, en un cliquetis étourdissant, +les grandes sonorités de langage, où, avec un fracas d'artillerie, les +adversaires se lançaient, comme des projectiles, les mots de vérité, +d'innocence, de justice, de patrie, de drapeau, où l'on parlait ici du +désarmement du sabre, de l'écrasement du goupillon, et là du salut du pays, +de la défense sacrée du sol et des institutions, de l'armée française à +sauver de la trahison et de la débandade, Zola, lyrique et polémiste, se +jeta à corps perdu. Tout son être, dont la combativité était l'essence, +ressentit une vibration délicieuse. Il s'enivra de ce tumulte, et il +s'abandonna, comme dans une orgie, à la débauche de mots, de phrases, +d'appels, d'invocations, d'anathèmes, d'invectives, de malédictions, +d'injustices, de violences et de méchancetés qui, des deux camps, +coulaient à pleins bords autour de lui. + +Il fut extatique, et comme animé du délire des prophètes bibliques, +maudissant le siècle et appelant sur la tête des chefs, sur leurs palais, +sur leurs lois et leurs institutions des vengeances terribles. Comme +Jeanne d'Arc, il dut entendre des voix. Il se sentit investi d'une +mission. Il délivrerait Dreyfus et conduirait la France au sacre +socialiste. Il brandirait l'étendard de la Liberté et l'épée de la Justice, +et sur les ténèbres environnantes il secouerait la torche de la Vérité. +Ce fut alors qu'il lança, comme un appel aux armes, sa fameuse _Lettre au +président de la République, Félix Faure_. Ce réquisitoire mémorable, connu +sous le nom de _J'accuse!_ parut dans _l'Aurore_, numéro du 13 janvier +1898, le lendemain même de l'acquittement d'Esterhazy. + +La «Lettre au président» avait été précédée de deux autres brochures. +L'une «la Lettre à la jeunesse», l'autre «la Lettre à la France». + +Dans cette dernière lettre, Zola, avec éloquence, s'écriait: + + Ceux de tes fils qui t'aiment et t'honorent, France, n'ont qu'un + devoir ardent, à cette heure grave, celui d'agir puissamment sur + l'opinion, de l'éclairer, de la ramener, de la sauver de l'erreur où + d'aveugles passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de + plus sainte besogne. + + Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux petits, aux humbles, + à ceux qu'on empoisonne et qu'on fait délirer. Je ne me donne pas + d'autre mission, je leur crierai où est vraiment l'âme de la patrie, + son énergie invincible et son triomphe certain. + + Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas vient d'être fait, le + commandant Esterhazy est déféré au Conseil de guerre. Comme je l'ai + dit dès le premier jour, la vérité est en marche, rien ne l'arrêtera + plus. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas en avant sera fait, + mathématiquement, à son heure. La vérité a en elle une puissance qui + emporte tous les obstacles... + +La Lettre au président de la République répétait, plus violemment, cet +appel à la guerre civile des consciences et à l'insurrection des esprits: + +Elle débutait ainsi: + + Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, + soufflet suprême à toute vérité, à toute justice, et c'est fini. + La France a sur la joue cette souillure. L'Histoire écrira que c'est + sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis... + +La Lettre, qui avait le tort de généraliser et de mettre en accusation +l'armée, prise en général, se terminait par cette dénonciation analytique: + + J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier + diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, + et d'avoir ensuite défendu son Å“uvre néfaste, depuis trois ans, par + les machinations les plus saugrenues et les plus coupables. + + J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins + par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle. + + J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves + certaines de l'innocence de Dreyfus, et de les avoir étouffées, de + s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, + dans un but politique, et pour sauver l'état-major compromis. + + J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus + complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, + l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la + guerre l'arche sainte inattaquable. + + J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravarin d'avoir + fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus + monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, + un impérissable monument de naïve audace. + + J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard + et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins + qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue + et du jugement. + + J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, + particulièrement dans _l'Eclair_ et dans _l'Écho de Paris_, une + campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute. + + J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, + en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le + second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, + en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un + coupable. + + En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le + coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, + qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je + m'expose. + + Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai + jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour + moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte + que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter + l'explosion de la vérité et de la justice. + + Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui + a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée + n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour + d'assises, et que l'enquête ait lieu au grand jour! + + J'attends. + +Cette lettre avait terriblement étendu le champ de bataille. L'affaire +Dreyfus ne concernait désormais qu'indirectement Dreyfus. Le condamné +servait d'étiquette et de prétexte. Au fond, sauf peut-être pour Zola, +qui était de bonne foi, et les membres de la famille du condamné, la +personnalité même de celui qu'il s'agissait de tirer de l'ÃŽle du Diable, +de ramener en France, de promener en triomphe après un arrêt de révision +et de réhabilitation, disparaissait. L'antisémitisme s'était dressé comme +une bête fauve. Le monde israélite, de son côté, s'agitait, répandait +l'or, confondait avec ostentation sa cause, qui était celle de l'influence +juive dans la société, avec celle de la révolution. On faisait appel aux +hordes anarchistes. D'un autre côté, les patriotes, les républicains et +les libre-penseurs, qui d'abord étaient les plus nombreux parmi ceux +qu'on dénommait les «anti-dreyfusards», se trouvèrent confondus avec les +cléricaux. Les réactionnaires les entourèrent, les paralysèrent, tout en +exploitant leur notoriété, en se couvrant de leur républicanisme. Les +modérés, les timorés du parti républicain prirent peur. Ils craignirent +d'être combattus aux élections comme ayant pactisé avec la réaction. Les +militants du parti socialiste se mettaient à la tête du mouvement, et +Clemenceau, effrayé à l'idée d'être dépassé, d'être laissé en arrière, +emboîtait le pas à Jaurès. L'armée fut donc violemment attaquée, sous +couleur de réhabiliter Dreyfus, et l'esprit anti-militariste se répandit +dans une portion du parti. Les instituteurs furent les premiers gangrenés. +Ils avaient été flattés de se ranger parmi les défenseurs de Dreyfus +à côté des intellectuels renommés et des libertaires de marque: ils +suivaient avec orgueil Anatole France, Monod, Psichari, Mirbeau, Sébastien +Faure et tant d'autres recrues inattendues. Pourquoi les maîtres d'école, +avec les maîtres de conférences, s'occupaient-ils d'un procès militaire? + +En réalité l'affaire Dreyfus n'aurait pas dû dépasser les limites d'une +action judiciaire. Dans le calme du prétoire, loin des réunions publiques, +sans pamphlets ni polémiques de presse, elle devait être circonscrite par +l'examen, attentif et impartial, d'une procédure plus ou moins régulière, +et d'une sentence plus ou moins révisable. On a révisé plus d'un arrêt +et proclamé l'erreur, ou tout au moins l'insuffisance de preuves, dans +plusieurs affaires criminelles, sans un pareil tumulte. La cause de +ces condamnés réputés innocents, présentée sans doute au début par un +journaliste apitoyé et convaincu mais sans éclat, sans outrages, un +simple appel à l'humanité et à la justice, fut uniquement plaidée par +des avocats, discutée par des magistrats. Ces révisions n'eurent que la +publicité légitime et désirable d'une décision judiciaire comportant la +réhabilitation d'un innocent. + +Pourquoi donc la réhabilitation de cet israélite, qui semblait, durant +trois ans, avoir été à juste titre frappé, fut-elle si vigoureusement +tambourinée, et pourquoi, de tous les côtés, tant de volontaires +accoururent-ils battre la caisse? C'est que Dreyfus n'était qu'un +prête-nom, l'homme de paille d'un syndicat de convoitises politiques, +d'intérêts de secte, de tapage réclamiste et d'appétits révolutionnaires. + +Émile Zola, qui avait contribué le plus à déclarer et à patronner cette +guerre civile, en fut la victime. Il se trouva atteint dans son repos, +dans son travail, qui était sa vie même, dans sa fortune, dans sa +situation, dans les dignités qu'il avait acceptées, et qui lui plaisaient. +Il fut rayé des tableaux de la Légion d'honneur, condamné à un an de +prison avec trois mille francs d'amende, par la Cour d'assises de la +Seine, le 27 février 1898, enfin, après plusieurs péripéties judiciaires, +condamné derechef à Versailles, mais par défaut. Alors il quitta la France, +et se réfugia en Angleterre, où il séjourna plus d'une année. + +On sait la suite des événements: le coup de théâtre du suicide du colonel +Henry, avouant le faux d'ailleurs inutile, et la série interminable des +procès à Rennes, à Paris, à la Cour de cassation; Dreyfus ramené en France, +puis grâcié, finalement réhabilité et réintégré, avec avancement, dans +l'armée. Devenu commandant, il voulut obtenir un nouveau grade qui lui fut +refusé par son ex-défenseur Picquart, grâce à lui, de lieutenant-colonel +promu général et nommé ministre de la Guerre. Alfred Dreyfus alors donna +sa démission. Il est rentré dans la vie privée, où il se tient à l'écart. + +La tentative homicide absurde d'un justicier, réclamiste ou toqué, lors +de la cérémonie au Panthéon, l'a fait, un moment, reparaître devant +l'opinion. Il est, depuis, retourné dans l'ombre qui lui plaît. Qui saura +jamais ce que dissimule, peut-être, cette apathie et ce qui couve sous +cette apparente quiétude? + +Zola est mort brusquement à la suite d'un stupide accident de ventilation, +sans avoir assisté au triomphe définitif de son client, au «couronnement +de son Å“uvre», comme dit l'un de ses biographes, M. Paul Brulat. + +Celui-ci, dans son _Histoire populaire d'Émile Zola_, en manière de +conclusion sur l'affaire Dreyfus, donne le jugement suivant que je lui +emprunte, ayant été trop mêlé à la bataille, trop antagoniste de Zola, +pendant la lutte, pour me prononcer en cette circonstance: + + Aujourd'hui que les passions se sont apaisées, dit M. Paul Brulat, + il est permis de porter un jugement impartial et modéré sur cette + affaire... Peut-être fûmes-nous injustes à l'égard les uns des autres. + Dans le feu du combat, les passions s'exaspérèrent de part et d'autre. + On se jeta à la face d'abominables outrages, et il sembla un moment + que la vie sociale était suspendue en France. En réalité, chaque camp + se battait pour un grand idéal. Sur le drapeau de l'un était écrit: + Tradition et Patrie, sur le drapeau de l'autre: Justice et Vérité. + Reconnaissons maintenant que de telles luttes, loin de diminuer un + peuple, démontrent sa noblesse et sa vitalité. + +Zola, ayant fait défaut, le lundi 18 juillet 1898, jour fixé pour son +second procès de Versailles, quitta le palais de justice de cette ville, +dans un coupé qu'il avait loué. Il était accompagné de son défenseur, Me +Labori. Il se rendit à Paris, chez son éditeur et ami, Georges Charpentier, +avenue du Bois de Boulogne. Là il fut rejoint par M. Clemenceau, par Mme +Zola et quelques amis. + +On délibéra sur la conduite à tenir. L'avis de Labori, appuyé par +Clemenceau, fut que le condamné devait partir pour éviter d'être touché +par la signification «parlant à la personne» du jugement rendu par défaut. +S'il recevait cette signification, elle faisait tomber le défaut, et +rendait un jugement définitif certain, dans le plus bref délai; il n'y +aurait plus alors aucun recours judiciaire. Donc la fuite s'imposait. +L'Angleterre fut choisie comme terre de refuge. On fit en hâte les +derniers préparatifs. Zola ne voulut pas être accompagné. Il monta dans +l'express de Calais de neuf heures, et débarqua à Londres, à Victoria +Station, le 19 juillet, à cinq heures 40 du matin, sans avoir été reconnu +ni inquiété. + +Il se fit inscrire à l'hôtel Grosvenor, que lui avait indiqué Clemenceau, +sous le nom de M. Pascal, venant de Paris. Il fut rejoint, le lendemain, +par son ami le graveur Desmoulins. + +Zola eut quelques aventures, durant les premiers jours de son séjour à +Londres. Il les a lui-même plaisamment racontées. + +Il ne savait pas un mot d'anglais, et il manquait de linge. + + Figurez-vous, dit-il par la suite, en contant cette anecdote, que je + n'avais rien emporté avec moi, que ce que j'avais sur ma personne. + En conséquence, hier matin, en sortant, je voulus m'acheter + l'indispensable, et j'entrai dans un magasin où, à la devanture, + il y avait des quantités de chemises. J'entre, mais comme je ne sais + pas un mot d'anglais, je suis obligé de me faire comprendre par + gestes. J'enlève mon col et je me tape sur le cou. + + Le boutiquier sourit et comprend. Il me prend mesure, il me montre + une chemise et des cols. Pour les chaussettes, ce fut un peu plus + difficile. Je dus enlever mon pantalon. Le boutiquier comprit encore, + mais il ne comprit jamais que les chaussettes étaient trop grandes. + À la fin, impatienté, je fermai le poing et je le lui tendis comme on + fait à Paris pour qu'il prenne la dimension. Mais le boutiquier ne + saisit pas. Il crut que je voulais le boxer, et il se réfugia derrière + ses cartons. + + J'allongeai alors la jambe, le boutiquier eut encore plus peur et + se figura que la boxe allait dégénérer en séance de savate. Mais + tout finit par s'arranger et le marchand comprit que mes poings et + mes pieds n'en voulaient aucunement à lui, mais simplement à ses + chaussettes. + +Il fallait prendre quelques précautions, à Grosvenor-Hôtel, où la +clientèle était nombreuse, élégante, et pouvait connaître, de vue au moins, +l'auteur de _l'Assommoir_. Zola, d'ailleurs, dans les premiers jours, +était imprudent. Il se promenait avec un chapeau mou gris, inusité à +Londres, une grosse chaîne de montre, des bagues aux doigts, et une +rosette de la Légion d'honneur à sa boutonnière. Tout cet attirail le +désignait comme un étranger, un Français. Dans le salon-bar de l'hôtel +d'York, fréquenté par les chanteurs et artistes de music-halls en +quête d'engagements, on le prit pour un Barnum, pour le directeur des +Folies-Bergères ou de l'Olympia, de Paris, venu en remonte à Londres, et +des cabotins sans emploi lui firent de pressantes offres de service, qu'il +eut grand'peine à décliner. On le suppliait d'accorder des auditions et +tout un cortège de M'as-tu-vu se disposait à le suivre à son hôtel. Il fut +obligé de sauter dans un cab, et de fuir en donnant au cocher une fausse +adresse. + +Un journaliste anglais, M. Vizitelly, qu'il connaissait de longue date et +qu'il avait averti de son arrivée, lui servit de truchement et lui procura +une chambre, à Wimbledon, aux environs de Londres, chez un solicitor, un +M. Wareham. Là , Zola ne parut pas en sûreté. Le restaurateur chez lequel +il prenait ses repas, un Italien nommé Genoni l'avait reconnu, mais ne le +trahit point. Un coiffeur, qui avait travaillé à Paris, un journaliste +venu pour interviewer firent savoir discrètement à Wareham et à Vizitelly +qu'ils savaient que Zola était à Wimbledon. Il fallut déménager de peur +qu'un huissier français, accompagné de détectives et sous la garantie d'un +notaire anglais, ne vînt lui signifier, parlant à sa personne, l'arrêt par +défaut. Ce fut dans un village, à Oatlands, où le roi Louis-Philippe avait +cherché asile, cinquante ans auparavant, après la révolution de février, +que Zola rencontra un abri plus sûr. + +À Oatlands, Zola reprit son existence de travailleur. Il semblait se +détacher même des événements qui se passaient à Paris. + +M. Vizitelly a donné, dans _l'Evening News_, sur son séjour à Oatlands, +les curieux détails suivants: + + À cette époque, M. Zola ne paraissait pas se soucier beaucoup de lire + les journaux. Chaque fois que j'allais en ville, je me procurais + quelques journaux français et me hâtais de les expédier par la poste, + à Oatlands. M. Desmoulins, dont la fièvre dreyfusarde était alors plus + forte que jamais, les dévorait d'un bout à l'autre. Mais M. Zola n'y + jetait même pas un coup d'Å“il, et se contentait des nouvelles que lui + rapportait son compagnon d'exil. + + Tous les soirs, M. Zola descendait dîner à table d'hôte, et il + trouvait occasion d'y exercer ses facultés d'observation. C'est ainsi + qu'il fut profondément étonné de la facilité et de la fréquence avec + laquelle certaines jeunes filles anglaises approchaient leur verre de + leurs lèvres. Il demeurait abasourdi en les voyant sabler, de la façon + la plus naturelle du monde, du moselle, du Champagne ou du porto, + alors qu'en France les jeunes filles boivent de l'eau, à peine rougie + par un peu de Bordeaux. Son étonnement se changea en ahurissement, + lorsqu'il vit des messieurs, laissant à leurs femmes et à leurs filles + le vin, boire à pleines gorgées du whisky pendant leurs repas. + + Une autre observation, que put faire M. Zola, fut relative aux + chemises anglaises. Il en avait acheté quelques-unes à Weybridge, dans + les environs d'Oatlands, et il ne tarda pas à se plaindre de leurs + proportions exiguës. Le Français, qui aime en général ses aises, et + fait des gestes en parlant, est en effet habitué aux chemises amples. + Il n'en est pas de même de l'Anglais, dont le chemisier semble avoir + toujours peur de gaspiller quelques millimètres de toile, et qui vous + taille votre linge pour ainsi dire sur mesure. En conséquence, M. + Zola tonnait contre la chemise anglaise qui, disait-il, «était non + seulement inconfortable, mais même indécente». + + Pendant tout ce temps, Mme Zola était restée seule à Paris, dans sa + maison de la rue de Bruxelles, à la porte de laquelle des agents de la + Sûreté continuaient à monter la garde. Mme Zola était suivie partout + où elle allait, l'idée étant qu'elle ne tarderait pas à suivre son + mari à l'étranger. Mais Mme Zola avait bien d'autres occupations à + Paris, quand ce n'eût été que d'expédier à son mari les vêtements dont + il pouvait avoir besoin et les matériaux qu'il avait recueillis pour + son nouveau livre, et qu'il avait dû abandonner dans sa fuite. + + M. Zola avait, en effet, résolu de tromper les ennuis de son exil en + travaillant à sa nouvelle Å“uvre, _Fécondité_. Il ne se doutait pas, + alors, que toute l'Å“uvre serait écrite en Angleterre, que son exil + durerait des mois et des mois, que l'hiver succéderait à l'été, le + printemps à l'hiver, et qu'il verrait encore une fois l'été. + + Nous lui disions sans cesse: «Dans quinze jours ce sera fini; dans un + mois au plus.» Et les chapitres s'ajoutèrent aux chapitres; il finit + par y en avoir une trentaine; l'Å“uvre était terminée. + + C'est M. Desmoulins qui apporta les matériaux nécessaires: notes, + coupures, Å“uvres scientifiques, etc. Il apporta, en même temps, une + malle pleine de vêtements. On avait dû les sortir un à un de la maison + de M. Zola, par petits paquets, pour ne pas éveiller l'attention, + et on avait dû les emporter chez un ami, où ils furent un peu plus + convenablement emballés dans une malle. + +Ce fut donc à Londres que Zola écrivit ce volumineux roman de _Fécondité_, +--titre du premier de ses Quatre Évangiles sociaux, dont il avait conçu +l'idée en terminant _Paris_. La transition était indiquée dans la dernière +page de ce livre, où il montre Pierre Froment, l'époux de Marie, debout +sur la terrasse de la maison de la Butte Montmartre, prenant son fils, +le petit Jean, et l'offrant à Paris, dont le soleil oblique noyait d'une +poussière d'or l'immensité, et disant, en montrant au bébé inconscient +encore, mais ébloui, la ville du travail et de la pensée: + +--«Tiens, Jean! tiens, mon petit, c'est toi qui moissonneras tout ça, et +qui mettras la récolte en grange!» + +Zola considérait cet ouvrage, poème en quatre volumes, comme le résumé de +son Å“uvre, de sa philosophie, une sorte de testament, où il formulerait +les conseils de son expérience et de son amour paternel pour tous ceux qui +travaillent et qui souffrent. Déjà , les titres étaient choisis: Travail, +Vérité, Justice et Fécondité, avec les noms des personnages principaux, +menant l'action et personnifiant la pensée de l'auteur. Ces noms étaient +ceux des quatre évangélistes, adaptation un peu puérile: Luc était désigné +pour _Travail_, Marc pour _Vérité_, Jean pour _Justice_, Mathieu, étant +l'apôtre du premier livre: _Fécondité_. Ils devaient tous les quatre +prêcher et pratiquer l'évangile nouveau, la religion de la maternité, du +travail, du vrai et du juste. + +Zola définissait ainsi la conception et la portée de cette Å“uvre +d'évangélisation socialiste, que la mort laissa incomplète: + + La société actuelle est dans une décadence irrémédiable, le vieil + édifice craque de tous côtés. Chacun le reconnaît, non pas seulement + les théoriciens du socialisme, mais aussi les défenseurs du régime + bourgeois. Le christianisme a fait une révolution qui a bouleversé + le monde romain, en supprimant l'esclavage, et en y substituant le + salariat. C'était un progrès immense, car il élevait le plus grand + nombre à la dignité d'hommes libres. Dans les conflits quotidiens du + capital et du travail, le définitif triomphe appartiendra au travail. + Mais dans quelle voie s'engagera le peuple? quelle parole il écoutera? + celle de Guesde ou de Jaurès? Je l'ignore. + + Mes visions, à moi, d'un avenir meilleur, où les hommes vivront + dans une solidarité étroite et parfaite, n'ont pas la rigueur d'une + doctrine. C'est une utopie. + + Maintenant on a dit que les utopies étaient souvent les vérités + du lendemain. Pour écrire _Travail_, je demanderais à Jaurès de + m'expliquer sa conception du socialisme. + + _Fécondité_ est l'enfant de la douleur. Je l'ai écrit en exil. Ce + livre m'a coûté beaucoup de peine et de temps. J'ai l'habitude + d'entasser les matériaux avant de me mettre à écrire. J'avais donc + réuni toute une bibliothèque de brochures spéciales, et ce coup de + sonde dans les mystères abominables de la vie parisienne m'a révélé + de telles choses que mon ardeur s'en est accrue pour jeter à mon tour + le cri d'alarme. Quand mes lectures sont terminées, mes informations + prises, je fais mon canevas. C'est le gros morceau de ma tâche, et + si les personnages, dont les silhouettes défilent de mon livre, + sont nombreux,--c'est bien le cas de _Fécondité_,--cela devient un + casse-tête chinois. J'ai dû établir une centaine de généalogies, + donner des noms différents à chacun, un trait personnel, puisqu'il + n'y a pas deux êtres qui se ressemblent complètement dans la nature, + et leur attribuer, pour ne pas les confondre, une fiche, comme au + service d'anthropométrie. C'est un labeur énorme, mais qui, une fois + achevé, me facilite grandement l'exécution de mon roman. + + Je travaille, en effet, chaque jour, depuis trente années, un nombre + d'heures déterminé. Mon canevas m'a rationné ma besogne, que j'appelle + mon pain quotidien. Je n'ai pas besoin de me souvenir de ce que j'ai + écrit la veille, et je ne me préoccupe pas de ce que je devrai faire + le lendemain. Le chaînon se soude de lui-même, et la chaîne se déroule + et s'allonge. + + Mes recherches étaient terminées, toutes mes notes en ordre, lorsque + le second procès de Versailles m'obligea à précipitamment Paris. Je + pris le train de Calais avec un très léger bagage, composé d'une + chemise de nuit, d'une flanelle, et d'un chiffon de papier sur lequel + Clemenceau avait tracé quatre mots d'anglais. Et dans le train qui + m'emportait loin des rumeurs de mort et aussi, hélas! loin de mon + foyer, je répétais ces mots, m'efforçant de les retenir pour pouvoir + guider mes premiers pas dans la ville de Londres. + + Je débarquai en Angleterre le 19 juillet, au matin. Je ne m'arrêtai + pas dans l'énorme ville bourdonnante, recherchant la solitude et le + silence. Mon bagage, je le répète, était celui de l'exilé, qui + n'emporte que quelques hardes au bout de son bâton. + + J'écrivis bientôt à ma femme pour lui demander de me faire parvenir + les documents qui se rapportaient à mon livre, et qui attendaient dans + un coin de mon cabinet de travail, à Médan. Les indications précises + de ma lettre lui permirent de les découvrir, et, par un chemin + détourné, ils m'arrivèrent enfin au lieu de ma retraite. + + Il me sera permis de dire ici que mon exil ne fut pas volontaire. + J'avais accepté ma condamnation, et je m'étais préparé à subir mon + année de captivité. La perspective de la prison n'effraye à la longue + que les coupables. Je n'avais pas à craindre le remords d'une action + qui m'avait été imposée par ma conscience, et dont la rançon était la + perte de mon repos, de ma liberté, et de ma popularité fondée sur un + labeur obstiné. Je pouvais me dire: l'honneur est sauf, et peupler + ma cellule de douces visions. Mais j'obéis aux raisons de tactique + invoquées par les hommes de mon parti, en qui j'avais placé toute ma + confiance, et puisque l'intérêt d'une cause, à qui j'avais fait déjà + tant de sacrifices, commandait mon départ, j'obéis en soldat. + + Le 4 août, j'écrivis la première ligne du premier chapitre, et le + 15 octobre, sept chapitres étaient composés. À cette date, je + transportai mes pénates à Upper-Norwood. Mon visage m'avait trahi + dans es auberges que j'habitais. Or, mon désir ardent était de me + soustraire à toute importunité. Malgré l'urbanité anglaise, je me + sentais comme enveloppé de curiosités, sympathiques mais gênantes, + et je choisis, au milieu de prés verts et sous de grands ombrages, + une demeure inviolable. Je pris des domestiques anglais qui ne me + connaissaient pas, et ne parlaient pas un mot de notre langue. La + lecture des journaux anglais m'avait familiarisé avec quelques + expressions dont je me servais pour me faire comprendre. + + Mais quels coups de tonnerre traversèrent ma vie! Le suicide du + colonel Henry, l'arrestation de Picquart, tous ces épisodes de la + bataille d'idées que j'avais engagée surgissaient à mes yeux, et mon + âme en était toute bouleversée. Ces jours-là , la reprise de ma tâche + était plus difficile. Les mots ne venaient pas. Je me prenais la + tête dans mes mains agitées par la fièvre, et m'épuisais en vains + efforts pour retrouver le fil de ma pensée. Je sortais enfin de mon + découragement, et un bienfaisant équilibre que j'obtenais pour le + reste de ma journée était ma récompense. + + Le 27 mai 1899, j'écrivais le mot: «Fin» au bas du trentième et + dernier chapitre. Et le 4 juin, une semaine après, mon manuscrit sous + le bras, je rentrais en France. + + Pendant que mes ennemis s'acharnaient à ma perte, moi, je donnais + à mon pays les meilleurs, les plus sages conseils. Je lui faisais + toucher du doigt ses plaies pour qu'il put les guérir. Et, avec + la Fécondité qui assure l'existence et la grandeur de mon pays, + j'exaltais la Beauté. Le bouton de fleur est joli; la fleur épanouie + est belle. La vierge est moins belle que la mère. La femme exhale + son parfum, montre toute son âme, acquiert toute sa beauté dans + l'accomplissement de ses fins naturelles. C'était une vérité utile + à propager comme celle dont Jean-Jacques Rousseau se fit l'ardent + apôtre. + +Ces explications de Zola lui-même, et qui pourraient servir de préface à +son livre, sont intéressantes, véridiques et justes. Elles ne demandent +que quelques lignes de critique complémentaire. + + * * * * * + +_Fécondité_ est un livre d'une lecture assez pénible. D'abord, le sujet +est plutôt dépourvu de charme, et les deux personnages principaux, Mathieu, +l'étalon toujours en rut, et sa femme Marianne, toujours le ventre gros +ou les pis chargés, n'ont rien des poétiques héros de romans, ni même de +personnages réels, dans notre pays du moins. Ils sont loin d'être +sympathiques, comme les a voulus pourtant l'auteur. On éprouve même une +sorte de répugnance à voir, à chaque chapitre, cette mère gigogne vêler, +ou donner le sein à un nouveau petit. Elle en a quatorze d'affilée. C'est +une incontinence génératrice. La mort, qui d'ailleurs sévit normalement +dans son étable, lui prend quatre de ces produits; il lui en reste un +stock de dix. Tous ces bambins se suivent en flûte de Pan, donnant +l'apparence, quand on les promène, d'une petite classe de pensionnat en +sortie. Tous joufflus et robustes. Ils sont laborieux, comme le père de +_Fécondité_. Tous font fortune. Tous sont des étalons vigoureux, se +mariant avec des filles qui sont toutes fécondes, capables de peupler +une île déserte en quelques années. Ils exercent tous des professions +avantageuses et bourgeoises, sauf deux, cultivateurs comme leur père. +Pas un n'est soldat. + +Zola ne s'est d'ailleurs nullement préoccupé de la vraisemblance dans son +manuel de puériculture intensive. Il fait de son taureau Mathieu, d'abord +dessinateur dans une usine, un paysan par vocation, rude défricheur de +bois, de marécages et de landes incultes, acquérant rapidement la fortune +terrienne, devenant un grand propriétaire, quelque chose comme le roi du +blé, de l'avoine et du seigle dans son département. Tout lui réussit: soit +qu'il ensemence la terre, soit qu'il laboure son épouse. Tout crève et se +désagrège autour de lui, chez les gens de la ville, banquiers, usiniers, +grandes dames, boutiquiers, employés, même la ruine vient au moulin de +son voisin, un rural pourtant, parce que tous ces gens-là sont avares de +semailles humaines, et ne font qu'un ou deux enfants à leurs femmes. Ils +souffrent, tous ces malthusiens, et se trouvent justement punis, quand la +mort frappe à leur porte et vient frôler les berceaux, n'ayant pas, comme +Mathieu et Marianne, des bébés de rechange. + +Des pages puissantes, et d'une haute portée sociale sur les louches +maisons d'accouchements, où l'on pratique l'avortement à seringue continue, +et surtout sur les bureaux de nourrice, et les meneuses, ces grands +pourvoyeurs de la mortalité infantile, sur le trafic abominable des +nourrissons qu'on envoie au loin dans des villages meurtriers, qui ne sont +que des cimetières de petits Parisiens, donnent de l'intérêt, et une haute +portée moraliste à ce livre, dont la thèse principale est juste, mais +exagérée et rendue presque insupportable. Zola a aussi très vivement +dénoncé la fâcheuse manie de l'opération chirurgicale, mettant la femme à +l'abri des charges de la maternité, opération si légèrement consentie, et +recommandée avec tant de désinvolture par les praticiens à leurs belles et +inquiètes clientes. C'était devenu une fureur, une manie, cette ablation +sexuelle. «Mais les ovaires, ça ne se porte plus, ma chère!» disait une +de ces opérées à une bonne amie, qu'elle s'efforçait de conduire chez le +châtreur à la mode. La peur de l'enfant, beaucoup plus que le souci de la +guérison d'un kyste tenace, guide la plupart de ces femmes, qui vont prier +un médecin de les débarrasser du chou sous lequel on récolte les bébés. Il +y a là en effet un mal social, et le blâme de l'écrivain, compliqué de la +terreur qu'il inspire en faisant de la décrépitude prématurée, ou de la +mort soudaine, la punition de l'opérée, peut être d'un salutaire effet. + +Zola a donc rempli une bonne besogne de moraliste, d'hygiéniste et +d'éducateur social, quand il a montré, avec quelque exagération sans doute, +mais en des tableaux violents et véridiques les ravages de l'infécondité +artificielle due à l'intervention chirurgicale, les inconvénients de la +fraude conjugale au point de vue de la santé, la perte que ces pratiques, +et aussi l'allaitement mercenaire et l'envoi des nourrissons au loin, +dans des repaires d'ogresses cupides, faisaient courir à la société. La +surveillance des nourrices campagnardes, plus sérieuse et plus efficace, +et l'exhortation aux mamans de nourrir elles-mêmes leurs poupons, voilà +des pages excellentes. Les législateurs, les philosophes, les économistes +et tous ceux qui se montrent inquiets de la lente dépopulation observée, +en France, depuis de nombreuses années, ne peuvent qu'approuver le +principe de la doctrine et de l'enseignement de _Fécondité_. + +On peut toutefois contester, au moins tant que l'ordre social et +économique actuel subsistera, non seulement en France, mais parmi les +nations avec lesquelles notre pays est en concurrence productive et +commerciale, les avantages de la fécondité invoqués par Zola. Ils sont +exceptionnels, et généralement improbables. Dans le monde imaginaire, +où il place ses personnages, et où il les favorise, les exemptant des +malchances, des désastres, les comblant de réussite et de bonheur, avec sa +baguette de magicien conteur, l'avantage et le bienfait de la fécondité +peuvent être admis. Dans la réalité, dans les conditions présentes de +la production, de la consommation, de l'acquisition du sol et de la +possession des instruments de travail, en présence de la cherté des +subsistances, de la difficulté de l'habitation spacieuse à bon marché, de +la compétition des emplois, et de la dispute des salaires, la fécondité +est plutôt funeste, c'est comme une maladie pour l'individu, et c'est bien +près d'être un fléau pour la collectivité. + +Zola a pour lui le sénateur Piot, et aussi les économistes à courte vue, +tablant sur le maintien indéfini de l'ordre des choses contemporaines. Le +romancier nous montre les désordres et les désastres de l'infécondité, +mais la surproduction n'est-elle pas chargée de méfaits aussi? La +fécondité déréglée serait la pire catastrophe. Pour la France notamment, +où l'homme est casanier, rebelle à l'émigration, s'il y avait beaucoup de +ces Mathieu et de ces Marianne du roman de Zola, ce serait une désolation: +l'inondation humaine causerait autant de ruines que les débordements de la +Loire et de la Garonne. + +Fécondité, ce serait bien vite un vice, déguisé sous un nom de vertu. Dans +le langage cru des victimes de la faiblesse prolifique, de l'imprévoyance +génésique, c'est sous un autre terme plus brutal qu'on désigne cette +diarrhée créatrice: le lapinisme. Les socialistes préoccupés du devenir +de l'ouvrier, les économistes, soucieux du maintien de l'équilibre des +classes moyennes, les grands industriels, les fondateurs de puissants +établissements financiers et commerciaux, redoutant le morcellement +continu des capitaux, l'éparpillement des ressources du pays, la +disparition, par les partages et les liquidations, après succession, des +usines, des exploitations agricoles, des maisons de banque et de commerce, +tous ces facteurs différents, séparés et souvent antagonistes, de la +prospérité de la France, considèrent le nombre des enfants comme une +diminution de richesse, un affaiblissement pour les familles aisées, une +calamité pour les pauvres. + +Toutes les classes sont menacées par cette fécondité préconisée par +Zola. La beauté des femmes saccagée, la maison troublée, les habitudes +modifiées, les plaisirs, les réceptions dérangés: voilà un ennui assez +sensible pour les riches; le souci des enfants à élever, à soigner, à +caser, et l'émiettement des biens lors du mariage ou de l'établissement +des héritiers, c'est une grave anxiété pour la bourgeoisie. Pour le +travailleur, dont l'imprévoyance est irrémédiable, qui procrée au hasard +des lundis et des soirs de saoulerie, la fécondité est l'équivalent d'une +infirmité, d'une chute. La grossesse de la femme l'empêche de trouver du +travail régulier, les patrons ne conservant pas les ouvrières toujours +enceintes ou allaitant. La naissance d'un enfant, sans parler des +inquiétudes, des soins à donner, des précautions, des veilles et des +dérangements à toute heure de nuit, quand le repos est si nécessaire au +travailleur, restreint l'espace déjà si mesuré du logis. Il faut souvent +déménager, prendre un logement plus cher. Dans certaines maisons, on +refuse un locataire qui a trop d'enfants à raison du bruit pour les +voisins. L'homme se trouve comme séparé et privé de sa femme +perpétuellement en gésine. Il prend en dégoût sa maison. Le cabaret le +retient plus facilement. Il se sent aussi plus disposé, les samedis de +paie, à écouter les appels des sirènes du trottoir, et il a son excuse +dans l'attitude de sa compagne, peu disposée aux plaisirs du lit, et +redoutant d'être de nouveau «prise». Le lapinisme engendre la misère, +alimente la prostitution. La main d'Å“uvre, déjà restreinte par les +appareils scientifiques de plus en plus perfectionnés, s'avilit par +l'abondance de bras vacants. Les salaires baissent, et cependant le prix +des denrées augmente. En même temps, le niveau intellectuel et moral +diminue. Les meurt-de-faim, les déclassés, les délinquants se multiplient +selon la progression de la population. Le peuple tend de plus en plus à +devenir une populace. Ces masses sont, tour à tour, entraînées vers la +violence émeutière, et vers la soumission servile. L'excès de population +est assurément un pire danger que la natalité restreinte. Il n'y a qu'au +point de vue du recrutement des armées et des forces à amener sur les +champs de bataille que la fécondité est une vertu civique, et peut +présenter un avantage pour l'État. + +Si l'on admet que les guerres doivent se perpétuer entre peuples européens, +évidemment la France est en danger, avec sa natalité stationnaire, +bientôt décroissante. Mais cette probabilité de grands conflits entre +nations civilisées, commerçantes, sourdement travaillées toutes par le +socialisme pacifique, va en diminuant. D'ailleurs, en tenant compte de la +nécessité d'être prêt, et armé suffisamment pour repousser une agression +injuste, ou pour maintenir des droits légitimes, est-il absolument +indispensable de disposer de masses considérables? Dans le passé, les +grandes victoires ont été remportées par de petites armées, mais bien +commandées et bien organisées. Et puis, les moyens scientifiques nouveaux, +les engins perfectionnés, les explosifs, les ballons dirigeables, les +sous-marins, ne peuvent-ils diminuer les tentations belliqueuses des +souverains? La guerre, malgré tout survenant, le patriotisme debout, +l'élan, le courage et le sacrifice pourraient compenser l'infériorité du +nombre. Si toute la nation se levait, avec des troupes d'élite, de bons +chefs, une discipline de fer, le peloton d'exécution pour tout général +vaincu, pour tout officier convaincu de n'avoir pas fait tout son +devoir, pour le soldat désobéissant ou lâchant pied, on suppléerait +à l'insuffisance des effectifs. Il est curieux de trouver, dans le +socialisme de Zola, un argument pour la perpétuité des guerres étrangères +et aussi des guerres civiles, car c'est surtout à ces catastrophes +qu'aboutit l'excès de population. Si le rêve de Zola se réalisait, il +faudrait souhaiter, comme contre-poids au pullulement humain, la fréquence +des batailles et la permanence des épidémies. Mais il ne faut envisager +le livre de _Fécondité_ que comme la rêverie optimiste d'un écrivain +humanitaire, influencé par la satisfaction d'une paternité effective et +récente. + + * * * * * + +_Travail_ est un autre conte de fées, qui a beaucoup d'analogie avec +_Fécondité_. Un petit ingénieur, Luc Froment, tandis que Mathieu Froment +faisait fortune avec des terrains incultes et pierreux, s'enrichit +en transformant une mine mal outillée, imparfaitement exploitée. Les +théories de Fourier sur le travail attrayant et celles de Gabet, de +Victor Considérant, de Saint-Simon et des adeptes du père Enfantin, à +Ménilmontant, sont de nouveau mises sous les yeux du lecteur, comme +réalisables et pratiques. Il y a de très fortes scènes de la vie ouvrière, +dans _Travail_, et des descriptions colorées, comme la fonte du minerai, +la fabrication des rails et des charpentes d'acier, aussi superbes que +celles de _Germinal_. Des contrastes entre les hommes du passé, et ceux +qui sont des pionniers de l'avenir, un drame domestique terrible avec +une catastrophe mélodramatique, un mari mettant le feu à sa maison pour +s'engloutir, avec la femme coupable, dans le brasier, des tableaux de +fêtes ouvrières, des mariages, beaucoup de mariages, une longévité +exceptionnelle pour Luc, l'ingénieur fécondant l'usine, créant toute une +ville, toute une société nouvelle, comme le cultivateur Mathieu remplaçant +des landes et des marais par une campagne luxuriante, font de ce volume un +ouvrage de socialisme fantastique. Zola semble un Jules Verne fouriériste +et humanitaire, et ce sont des voyages extraordinaires au pays du travail +qu'il nous raconte, dans une langue poétique et pittoresque, comme +toujours. + + * * * * * + +_Vérité_, c'est l'affaire Dreyfus. Comme dans un roman à clef, l'auteur a +déplacé les situations, modifié les milieux et changé les noms et les +qualités des personnages. Mais l'allusion est d'une compréhension aisée, +et l'allégorique récit est l'histoire dramatisée du célèbre procès. + +Au lieu d'une affaire d'espionnage, il s'agit d'une assez répugnante +aventure de viol et de meurtre, rappelant le crime où fut mêlé le célèbre +frère Flamidien. Un jeune écolier est trouvé étranglé et souillé, un +matin, dans un bourg imaginaire, Maillebois, proche la ville cléricale de +Beaumont, également supposée. On accuse un malheureux instituteur laïque, +Simon, uniquement parce qu'il est juif. On saisit déjà l'analogie avec +l'Affaire. Simon est injustement condamné, poursuivi par les huées +populaires. La conviction des jurés a été décidée par la production en +chambre de délibérations d'une pièce secrète, non communiquée à la défense, +par le président, tout acquis à la faction cléricale acharnée à la perte +du juif. Simon est envoyé au bagne. L'instituteur Marc Froment, un des +quatre évangélistes sociaux de Zola, se multiplie pour faire reconnaître +l'innocence de la victime. Il y parvient, après une longue lutte et des +incertitudes de procédure, de mouvements d'opinion, de passions politiques +et religieuses. L'instituteur est enfin réhabilité, et l'auteur du crime, +un certain frère Gorgias, se dénonce et se fait justice. Une grande fête +civique et laïque célèbre le retour de la victime dans la bourgade, +au milieu de ses partisans, vainqueurs de la coalition cléricale et +réactionnaire. + +Zola, avec une grande abondance de détails, a peint le monde +ecclésiastique et la société aristocratique décidés à perdre le malheureux +juif pour sauver le prestige de l'école congréganiste. Quant au frère +Gorgias, il est l'Esterhazy de cette affaire fictive. Tous, même ceux qui +se servent de lui, et qui l'ont couvert de leurs robes de prêtres ou de +magistrats, l'abandonnent et le livrent à la misère et au désespoir, ce +qui fait qu'il se décide à manger le morceau, à produire le fait nouveau. +Il existe au débat un papier rappelant le fameux bordereau. C'est un +modèle d'écriture, importante pièce à conviction, qui a été truqué, +escamoté, contesté, au cours de la première instruction, avec des +manigances de juges et des intimidations de témoins. _Vérité_ a donc +le caractère d'une seconde mouture de l'affaire Dreyfus. + +Zola a dessiné, plutôt de chic, quelques types d'ecclésiastiques, qui +ont toute la naïve scélératesse des traîtres de l'Ambigu, des jésuites +traditionnels des feuilletons et le Rodin du _Juif-Errant_ est reproduit +sous le nom de père Grabet. Les instituteurs tiennent tous les rôles +sympathiques dans ce livre, et sont encensés, portés au pinacle de la +hiérarchie sociale. Là aussi, il y a un peu, beaucoup d'exagération. On a +trop couvert de fleurs nos instituteurs. On les a encouragés à marcher sur +les traces de leurs collègues allemands, qui ont, prétend-on, donné la +victoire à leurs compatriotes. La comparaison a été mal comprise, mal +suivie. C'est en se montrant des chauvins injustes, et souvent absurdes, +que les instituteurs allemands se sont surtout révélés les auxiliaires de +leurs soldats. Nos maîtres d'école ont cru que c'était en se proclamant +devant leurs élèves, pacifistes, anti-militaristes, et en enseignant qu'il +n'y avait nul besoin d'une patrie, qu'ils égaleraient les disciples de +Fichte et de KÅ“rner. Ce n'est pas du tout cela. + +Ce roman, ayant le grand défaut d'être à clef et de reproduire un débat +déjà éloigné, et dont le recul s'accentuera, ne paraît pas devoir garder +une place importante dans l'Å“uvre de Zola. Il ne survivra pas à cette +Affaire, qui, heureusement, commence à n'être plus pour nous qu'un de ces +cauchemars dont on garde seulement le mauvais souvenir, quand le réveil +est venu, avec le soulagement de l'angoisse disparue. + +Le quatrième évangile, qui devait s'appeler _Justice_, n'a pu être écrit, +et je ne crois pas que Zola, surpris par la mort, ait eu le temps de +préparer le dossier de ce roman, ni de colliger les notes qui lui étaient +nécessaires pour le mettre en train. + +Les trois romans subsistants ne sont pas inférieurs, comme on l'a dit, aux +autres ouvrages de Zola; ils sont autres. Ce sont des rêveries délayées en +des chapitres interminables, des visions d'avenir combiné et arrangé, des +chimères saisies au vol de l'imagination et du désir optimiste. + +Excepté _Vérité_, qui a trop d'actualité, les deux évangiles restants +seront lus et consultés avec intérêt par tous ceux que les études sociales +passionnent, et qui cherchent à établir, au moins dans les livres, dans +les discours, dans les projets, les fondations d'un édifice humain +nouveau. Ce temple social aura pour pierres d'assises, le Travail, non +plus mercenaire et forcé, mais volontaire et gratuit, puis le partage, +comme au foyer familial actuel entre tous les enfants égaux, de la table, +du logement, des vêtements, des plaisirs aussi; l'amour, l'amitié, la +concorde régneront parmi les habitants de la planète pacifiée, et mieux +aménagée pour les besoins et les satisfactions de tous. Ce sont de bien +beaux rêves! La crédulité socialiste, adéquate à celle des croyances +religieuses, se berce par ces agréables sornettes et croit au paradis +collectiviste, comme on a cru au ciel d'Indra, au walhalla d'Odin, au +harem céleste de Mahomet, au séjour des bienheureux chrétiens, où le +Très-Haut préside sur son siège de nuées, entouré de sa cour de Trônes +et de Dominations. Il faut à l'humanité, toujours enfantine, des contes +fantastiques, des légendes, des miracles, et on lui promet toujours +le même paradis; il n'y a que le décor et le nom des bienheureux qui +changent. Le paradis socialiste, qu'on nous annonce, est tout autant +séduisant, et tout aussi fantastique que celui des péris, des valkyries, +des houris et des archanges androgynes, commandés par le porte-glaive +Michel, et notre confiance naïve est toujours la même. + +Il est doux, cependant, de s'imaginer un instant, en lisant _Travail, +Vérité, Fécondité_, ces Bibles optimistes et fallacieuses comme les Védas, +les Corans et les autres livres religieux, que nos descendants connaîtront +toutes ces jouissances, et vivront de l'existence idéale et triomphale +annoncée, préparée, léguée par Luc, Marc et Mathieu Froment. L'auteur, qui +a conçu et exécuté ces programmes merveilleux, était décidément un brave +homme, souhaitant le bonheur pour tous. Il avait l'âme d'un saint Vincent +de Paul, le seul Saint dont le peuple ait raison de garder la mémoire. +Sa philosophie peut paraître enfantine, mais elle est plutôt consolante. +Heureux ceux qui peuvent espérer le paradis socialiste décrit et promis +par Zola, le paradis de _Fécondité_, de _Travail_ et de _Vérité!_ +Malheureusement, pour beaucoup d'entre nous, après avoir déposé ces livres +fabuleux, ces contes des mille et une nuits démocratiques, un seul paradis +est certain, de tous ceux qu'a conçus l'imagination des hommes, et qu'a +acceptés la superstition des foules dans son horreur du vide final, dans +l'instinctif effroi de la suppression de tout, c'est le Nirvâna divin, le +Nirvâna bouddhiste absolu. + +Zola, vaste et puissant esprit, ouvert à tout ce qu'il y a dans l'univers +de bon, dans la nature de fécondant, repoussait comme un mensonge éternel +la seule vérité vraie: le Néant. Il ne concevait pas la possibilité +de l'oméga de l'alphabet humain, pas plus que la fin de l'alphabet de +l'univers, dont les lettres, hasardeusement assemblées, doivent pourtant +un jour fatalement se disperser, et ne plus offrir aucun sens, aucune +forme. La matière sans doute demeurera éternelle, mais elle retournera à +son amalgame primitif et chaotique, sauf à subir, dans l'Incommensurable, +de nouvelles décompositions, et à façonner à l'aventure des univers neufs +et semblablement périssables, dont nous ne pouvons ni connaître, ni même +soupçonner la composition et la destinée. Là seulement est la vérité; tout +s'anéantira de ce que nous voyons, de ce que nous faisons, de ce que nous +savons. Quant au bonheur, il ne saurait être que relatif, et le Socialisme, +comme les autres religions, ne peut que promettre, et non tenir. C'est +tout de même une bonne action que de chercher à persuader, comme l'a fait +l'auteur de _Travail_, avec une éloquence admirable et une assurance qui +en impose, qu'un jour viendra où les travailleurs seront tous heureux. +Cette foi mensongère aide, comme autrefois la croyance à la vie +paradisiaque, à la justice de Vichnou, d'Allah, du bon Dieu, à supporter +la misère présente, la fatalité quotidienne du malheur. «Ceux qui pleurent +seront consolés, ceux qui ont faim seront rassasiés...» voilà ce que +promet à la pauvre humanité la philosophie des évangélistes anciens. +C'est la même promesse que font les évangiles de Zola. Il n'y a que sur +l'endroit où s'accompliront ces merveilles, que les synoptiques et les +apôtres zolistes ne sont pas d'accord: les uns désignent l'avenir, comme +les autres le ciel. C'est bien lointain, bien vague aussi. Enfin, si la +foi ne sauve pas toujours, la crédulité prévient le désespoir, et c'est là +le meilleur et le plus clair de l'évangélisation nouvelle. + + * * * * * + + + + +VIII + +DERNIÈRES ANNÉES D'ÉMILE ZOLA.--SA MORT.--LE PANTHÉON (1902) + + +L'existence d'Émile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la +déchirure de l'affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début. +Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de +l'apprentissage littéraire; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est +montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des +émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon +impassible, au milieu du carnage d'Eylau. + +Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus: la perte +affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n'a pas +été secoué par de grandes crises de cÅ“ur. L'amour physique, qui le +préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années. +L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était, ce qui est le +cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des +Å“uvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais +cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis +d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en convînt pas. Les adulations +l'ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des +huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agréable +symphonie de la célébrité. L'affaire Dreyfus lui a donné la sensation, +inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la +place publique, qu'il semblait, par ses Å“uvres, par sa vie de cénobite, +par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des +candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin, +il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail. +L'homme n'est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme +la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète fanatique, ce fut +sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec +une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très +croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une +béatitude infinie. + +Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance +d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi +toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes +de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il +prononça, le samedi 23 mai 1893, à l'Association des Étudiants de Paris, +dont il présidait la fête. + +Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salua la Science et la +définit: + + La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et + aboutirait à la faillite? (C'était à l'époque où Brunetière avait + lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non! + ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle + promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vérité! + +Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une +foi, avec l'impétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile +nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin +appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l'Acropole: + + Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi + n'accomplirions-nous pas la tâche individuelle que chacun de nous + vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l'orgueil du Moi, qui + ne veut pas rentrer dans le rang? Dès qu'on a accepté cette tâche, et + qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même + chez les plus torturés. + + C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement + en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme, + dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier + qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes + les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien + dans la satisfaction du devoir accompli. + + Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a + là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu + près tranquille; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne + santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en + résolvant le plus de travail possible sur cette terre! + + Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins + sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire + qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à + quoi cela mène, à quels affreux désastres. + + On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance + supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non! non! C'est là un langage + qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui + travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre, + il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit + ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert, + il n'y faut que du vouloir et de la méthode. + + Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le + socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du travail pour tous, du + travail régulateur et pacificateur. + + Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant + d'avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce + qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions + de prix où il ne tombe parmi l'indifférence des élèves, mais je vous + demande d'y réfléchir, et je me permets, moi qui n'ai été qu'un + travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la + longue besogne dont l'effort remplit ma vie entière. J'ai eu de rudes + débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu + dans la lutte; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh + bien! je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a + soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi, + j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait + à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même, + lorsque la vie mauvaise m'avait abattu. + + Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche + quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque + jour dans son Å“uvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma + table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes + douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de + ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma tâche m'a été + un soulagement et un réconfort. + + Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le cÅ“ur + brisé peut-être, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais + songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur; + la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous + n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et + disparaître! + + On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de + communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue. + +On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du +beau discours de Zola. À rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans +l'analyse de _la Débâcle_. À noter aussi que, dans les trois Évangiles +même dans _Vérité_, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il +n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation +du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l'armée, pas une +flatterie aux anti-militaristes. + +Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à +Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie. + + La gaieté, c'est l'allègement de tout l'être, c'est l'esprit clair, + la main prompte, le courage aisé, la besogne facile, les heures + satisfaites, même lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte + du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé, + le don de nous-même, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et + d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour + être. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d'un homme + qui n'a guère la réputation d'être gai. J'en parle comme un souffrant + parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse + fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir + beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai + aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne + soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la + gaieté!... + +Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il +préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante +disposition, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir, +et qu'il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de +discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont +on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances, +et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal. + +Malgré ses sentiments d'indépendance, et ses goûts d'isolement, son +horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des +milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu'il ne le +prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola +accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette +société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps +tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy y furent ses parrains. Il +s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonctions présidentielles. +Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller +avaricieusement sur les intérêts de la société, qu'il lui arriva de +prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans +ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme +éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme +sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé +reproduire, par le journal _le Parti ouvrier_, un de mes articles, et +cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres. +Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser +poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité +au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende, +bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût +approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal populaire, et peu +millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande +républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de +la Société qui l'avait mis à sa tête. + +Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion +d'honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d'officier. + +Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l'Académie, +et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette +tentative l'opiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a +motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux +ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Édouard +Lockroy. Personne, dans son entourage, n'était averti; quelques-uns de +ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette +soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en +excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait +prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique: + + Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j'ai accepté, après de + longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois + intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation + va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à + l'Académie. Si l'Académie s'offre jamais à moi comme la décoration + s'est offerte, c'est-à -dire si un groupe d'académiciens veulent voter + pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, + simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, + et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas + que je viens de faire... + +Il n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas +devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui +n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte. + +Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du +_Figaro_, lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il +expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments +de confraternité: + + Paris, le 4 février 1893. + + Mon cher Magnard, + + Je n'entends barrer la route à personne. Rassurez-vous donc sur le + sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de + poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s'inquiéter de moi. + + Battu pour battu, il me sera doux de l'être par lui. + + Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il m'est + impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois + digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent. + + Ma situation est simple. + + Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me + suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir + fait. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je + me présenterai toujours. + + Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de + posséder à l'Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder + toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur + ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai + sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera. + + Cordialement à vous. + +Il apporta, dans cette poursuite d'un siège académique, un acharnement, +qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on +aurait dû s'y attendre. D'ordinaire, l'Académie, après un stage plus ou +moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde à la persévérance, qui est +pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord +devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et même au talent trop +sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant +devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le +soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour, +il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. Il +subit un échec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau +l'hostilité de l'Illustre Compagnie. Voici la déclaration nette et franche +qu'il publia après ce retentissant insuccès: + + Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant? La + question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d'avance. + Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de l'Académie + française que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je + pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne. + + Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort, + s'il y avait alors une vacance à l'Académie, j'enverrais encore une + lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position + que j'ai prise. _Je considère que puisqu'il y a une Académie je dois + en être_. C'est pour cela que je me suis présenté. Que l'on m'approuve + ou que l'on me blâme, il n'en reste pas moins ce fait: j'ai engagé la + lutte. L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer + serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas. + + L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes + les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres. + +Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait +d'abord la crudité de certains passages de ses livres, l'argot de +_l'Assommoir_, la Mouquette montrait trop sa lune dans _Germinal_. Ce +n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu +dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre, +lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola +aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie ne +vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le +talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, _la Chanson des Gueux_ +contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole. +_La Débâcle_ et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l'on a +voulu voir un dénigrement de l'armée, et un mépris de la valeur française, +qui n'étaient pas un instant en cause, valurent à l'auteur des animosités +invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l'ostentation avec +laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des +jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect +religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre +venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses +insuccès répétés, le perpétuel candidat, faisant son examen de conscience +et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase +fâcheuse écrite dans _les Romanciers naturalistes_, étude sur Balzac: + + Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d'elle + (l'Académie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une + vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront + d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n'ont pas fait + partie... + +Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source: +«Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!» car la soif peut venir, et c'est +un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par +la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau, +ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent. + +Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections +législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement +de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa +nomination en Indochine, et il fut sur le point d'accepter. Il hésita +cependant. On chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en +ajoutant qu'il avait beaucoup de besogne en cours, et qu'il ne se sentait +point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois l'avenir, +en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait +probablement disposé à l'accepter. A défaut de l'Académie, aujourd'hui la +Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort +n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent +satisfaites. + +Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prêtent guère à l'anecdote +et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au +théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les +habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur. +Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa +force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut +aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison +rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait +beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion, +et ce fut le monument qui peut-être l'intéressa la plus, le cimetière des +chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York. + +Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5 +juin 1889: + + ... J'ai toutes les peines du monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre + petit Fanfan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse. + Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais + comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa mort m'a bouleversé. + J'en suis resté tout frissonnant... + +Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit +chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son +maître. + +Il écrivit, à ce propos, à Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal +_l'Ami des Bêtes_, la touchante lettre suivante: + + Mademoiselle, + + Je vous envoie toute ma sympathie pour l'Å“uvre de tendresse que vous + avez entreprise, en faveur de nos petites sÅ“urs, les bêtes. + + Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire + qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables + que je viens de passer, a été celle où j'ai appris la mort brusque, + loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne + m'avait pas quitté. + + Le soir où je dus partir pour l'exil, je ne rentrai pas chez moi, + et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais + pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l'habitude. + Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gardé la + tristesse. Ma femme m'écrivait qu'il me cherchait partout, qu'il + perdait de sa joie, qu'il la suivait pas à pas, d'un air de détresse + infinie. + + Et il est mort en coup de foudre. + + Il m'a semblé que mon départ l'avait tué; j'en ai pleuré comme un + enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est + impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand + je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes + sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus + durs. + + Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette + histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une + âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop. + + Fraternellement, + + ÉMILE ZOLA. + +Zola était très fier de sa qualité de membre de la Société protectrice des +animaux. + +Il écrivait à ce sujet, en 1899, de Londres: + + Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui-ci: en ma + qualité de délégué du gouvernement à une assemblée générale de la + Société protectrice des Animaux, j'ai accroché une médaille d'or à la + poitrine d'une rougissante bergère, une petite Bourguignonne de seize + ans, qui s'appelait Mlle Camelin, et qui, au péril de sa vie, avait + tué en combat singulier un loup affamé, sauvant ainsi son troupeau... + + +Zola a de tout temps pratiqué l'amitié. Il se plaisait à diriger, à +commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère. +Il a été le centre de plusieurs réunions d'intimes, comme nous l'avons +dit: Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des +Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de +ses rêves, de ses essais. Puis, vinrent les peintres impressionnistes +et coloristes, Manet, Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait +Cézanne, l'ami de l'adolescence. Ensuite ce fut le groupe de Médan: Guy +de Maupassant, Hennique, Huysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les +co-auteurs des _Soirées de Médan_. Le développement pris par cette étude +m'a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux +documents, ayant été l'ami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de +Paul Alexis entre autres, pour ne citer que les morts. Si la brièveté de +l'existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au «groupe de +Médan». + +Vinrent ensuite les compagnons de l'époque combative, les défenseurs de +Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes, +des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau, +et le groupe des jeunes gens de la dernière heure, Saint-Georges de +Bouhélier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens +de la gloire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d'être +célébré (14 octobre 1908), devait épouser sa fille Denise. + +Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est bon de citer +au premier rang, surtout parce que, poète lyrique, auteur dramatique et +critique, ayant vécu, travaillé, grandi, en dehors du naturalisme, il +semblait devoir être plutôt éloigné de l'auteur de _Germinal_, mon vieux +camarade du Parnasse, Catulle Mendès. + +Au banquet donné au Chalet des ÃŽles, au Bois de Boulogne, le 20 janvier +1893, à l'occasion de la publication du _Docteur Pascal_, qui terminait +la série des Rougon-Macquart, après le toast d'Émile Zola, remerciant la +presse et son éditeur Charpentier, disant: «Cette fête est celle de notre +amitié, qui dure depuis un quart de siècle, et qu'aucun nuage n'assombrit +jamais, sans qu'aucun traité nous ait liés, l'amitié seule nous a unis et +l'amitié est le meilleur des contrats...» Catulle Mendès se leva et salua +en ces termes le héros de la cordiale cérémonie: + + Je lève mon verre, cher et illustre maître, pour fêter le jour où + s'achève votre Å“uvre énorme, bientôt suivie certainement de tant + d'Å“uvres encore, universelle et juste gloire. + + Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force géniale + pour de nouvelles réalisations, vous avez édifié déjà un monument + colossal qui, après avoir stupéfié d'abord, puis courbé à l'admiration + les hommes de notre âge, sera l'étonnement encore, mais surtout + l'enthousiasme des hommes de tout temps. Et, tout en réservant,--vous + m'y autorisez,--mon intime prédilection pour la Poésie, émerveillement + suprême, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui + qui n'est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l'une des plus + solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la + France moderne! + +Cet hommage d'un artiste et d'un journaliste comme Catulle Mendès compense +et efface bien d'absurdes et haineuses diatribes. + +Un petit incident a terminé cette fête de la littérature moderne. + +Un militaire, le général Jung, s'est levé, après plusieurs orateurs, et a +dit simplement, en buvant à Zola: + +--«Je souhaite de toute mon âme que mon illustre ami, après _la Débâcle_, +nous donne _le Triomphe_.» + +Zola a répondu en souriant: + +--«Général, cela dépend de vous!» + +Ni Zola, ni personne de ceux qui lui survivent ne devaient voir se +réaliser ce double vÅ“u littéraire et patriotique. + + * * * * * + +Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus +de Médan pour s'installer à Paris, dans leur appartement de la rue de +Bruxelles, n° 2 bis. C'était la rentrée hivernale d'usage. M. et Mme Zola +se couchèrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune. + +Des travaux de réparation étaient urgents dans l'appartement. Il convenait, + notamment, de remettre en état un tuyau de chute du cabinet de toilette. +Des ouvriers avaient été commandés. Les plombiers devaient venir, le +lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été +convenu, le lundi matin, à huit heures. Il fallait passer par la chambre à +coucher pour pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte. +Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On +trouva Émile Zola, à terre, au pied du lit, sans connaissance, au milieu +de déjections et de vomissements. Mme Zola gisait, inanimée, sur le lit. +On ouvrit les fenêtres, on courut à la recherche d'un médecin. Il en vint +deux. Ils pratiquèrent la traction rythmique de la langue et essayèrent +d'obtenir la respiration artificielle. Le pouls de Mme Zola était +perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgré ces soins, +que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours, +Mme Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé, +à Neuilly, chez le docteur Defant. Elle se rétablit assez promptement. + +L'enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du +quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et +l'analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire +municipal, permirent d'attribuer la mort à un empoisonnement par l'oxyde +de carbone. + +On apprit bientôt, de la bouche même de Mme Zola, quelques particularités +sur la nuit au cours de laquelle s'était produite la catastrophe. Zola, +se sentant indisposé, sous l'oppression de l'asphyxie, s'était levé vers +trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la +fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser, +vacillant, sans forces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit. +L'oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce. +Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, au-dessus de la +couche d'air vicié, a échappé à l'asphyxie totale. + +Dans le premier moment de la stupeur générale, on crut à un drame intime, +à un suicide. Il pouvait s'être produit des querelles domestiques, +ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris, +disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble? D'autres prétendaient +que Zola était découragé, annihilé par les batailles subies, et par les +suites, désastreuses pour lui, de l'affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait +qu'il était inquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la vente de ses +ouvrages, et qu'il se trouvait sur le point de connaître la gêne. Il était +dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux +travaux productifs, et le dégoût d'une existence tiraillée et amoindrie +l'aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire. + +Aucune de ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire +de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide: ce +magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations, avait +dit, dans son procès-verbal: + + Il n'y a pas de calorifère allumé, pas d'odeur de gaz. On croit à un + empoisonnement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui + étaient dans la chambre, ne sont pas morts. + +L'enquête médico-légale et l'autopsie firent tomber ces suppositions, +et la mort d'Émile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à +des émanations d'oxyde de carbone provenant, par suite de vices de +construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre +l'humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des +«boulets». La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager, +dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et +répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes, +étant closes. + +La mort absurde ayant fait son Å“uvre détestable, l'enquête close, les +suppositions malveillantes arrêtées, on s'occupa des obsèques du grand +écrivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu'aucun incident les +troublât. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un capitaine, +rendit les honneurs funèbres militaires, le défunt étant officier de la +Légion d'honneur. + +Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à une heure précise. Le +cortège partit de la maison mortuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de +deuxième classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec inscriptions. +Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel Hermant, président de la +Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des +Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil était +conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperçu +d'ailleurs, l'ex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de +l'Instruction publique, M. Chaumié, et le directeur des Beaux-Arts, M. +Henry Roujon. + +L'inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours +furent prononcés par MM. le ministre Chaumié, Abel Hermant et Anatole +France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière +Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut, +à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance. + +Je ne saurais mieux terminer cette étude impartiale et consciencieuse +sur Émile Zola qu'en reproduisant trois intéressantes appréciations sur +l'Homme et sur l'Å“uvre, méritant d'être conservées, dans un travail +documentaire comme celui-ci. + +La première émane d'un jeune chef d'école, poète, philosophe, romancier +et dont les Å“uvres dramatiques, _la Victoire, le Roi sans Couronne, la +Tragédie Royale_, dénotent une haute préoccupation artistique, en même +temps qu'elles manifestent des tendances esthétiques qui paraissent +opposées à celles de Zola, mais ce n'est là qu'une apparence. Ceux qui se +refusent à voir et à sentir la grande idéalité de Zola admettront-ils le +témoignage spontané et enthousiaste d'un écrivain de vingt ans? + +Voici ce qu'écrivait, le 1er octobre 1896, Saint-Georges de Bouhélier, et +l'on comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus +amples épithètes louangeuses, en sa dédicace de l'_Hiver en Méditation ou +les Passe-temps de Clarisse_, ouvrage précieux et intensif, publié à la +Librairie du «Mercure de France»: + + À Émile Zola. + + Maître, + + Bien que votre harmonieux génie ait conquis l'attention du monde, + il n'est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos + labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre + auteur contemporain, mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise. + Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime, + et l'admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n'a + subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses + diatribes de l'envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que, + malgré vos travaux d'une solidité admirable, le public se refuse + encore à vous en reconnaître les dons. + + Cependant de quelle force n'êtes-vous pas anobli! Quelle beauté dans + vos ouvrages! _la Terre, Germinal_, les colossales fresques! Cela se + déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes, + villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les + blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les + avez dotés d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement + à Œdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que + roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos + fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela + demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en + pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes + que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et noble équilibre. + Ce qui distingue votre univers, c'est la paix de son innocence et + sa puissante vitalité. Magnifiquement, l'antique Pan y palpite. + L'insufflation des sèves soulève sa poitrine large. + + Ainsi, j'ai éprouvé la pudeur de votre Å“uvre, quand l'épaisseur du + crépuscule fatiguait ma maison d'hiver. Mélancoliquement à l'abri, + je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient + peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si + l'offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l'admiration + en laquelle vous tient un jeune homme. + + SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER. + + 1er octobre 1896. + +La seconde opinion est d'Anatole France, revenu sur d'anciennes +préventions, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le +mettre en contradiction avec lui-même, et pour accabler la mémoire de +Zola. C'est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque +et simple, prononcé devant le cercueil de l'illustre écrivain: + + Messieurs, + + ... L'Å“uvre littéraire de Zola est immense. + + Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres + la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous + avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer + éloquemment le sens intellectuel et moral. + + Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous. + + Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette + Å“uvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on + s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés + avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le + sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les + invectives et les apologies s'entremêlaient. + + Et l'Å“uvre allait grandissant toujours. + + Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on + reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de + bonté. + + Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. + Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et + vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur + plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi + obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses + romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine + vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et + nuisible; il combattit le mal du temps: la puissance de l'argent. + Démocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s'efforça de lui + montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le + livre, imbécile et sans défense, à toutes les oppressions, à toutes + les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout + où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers + livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il + s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure. + + Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes + fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science. + Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l'affranchissement + progressif de l'humanité laborieuse. + + Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son Å“uvre n'est + comparable en grandeur qu'à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes + cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée + européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais + celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la + cité du travail. + +L'autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui +l'on reprochait _la Débâcle_, comme livre anti-patriote, presque comme un +crime de lèse-patrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant +à retenir: ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux +du général de la charge héroïque, frappé à mort en criant à ses cavaliers +décimés: «En avant! pour la France et pour le Drapeau!» Ces deux fils de +soldat ne sauraient être accusés de mépriser l'armée et d'approuver un +insulteur de la Patrie. À cette injuste attaque, à cette calomnieuse +dénonciation, qui ne devrait trouver créance qu'auprès de ceux qui n'ont +pas lu _la Débâcle_, venant après la déclaration de l'écrivain militaire +et patriote Alfred Duquet, le témoignage des frères Margueritte n'est-il +pas décisif, et ne doit-il pas anéantir enfin cette légende absurde de +_la Débâcle_, livre anti-français: + + ... Certes, Émile Zola se passe d'une caution comme la nôtre. + Nous tenons à honneur, pourtant, de l'apporter au maître disparu. + + Se rappelle-t-on quelles clameurs indignées ont accueilli + _la Débâcle?_ Zola, à entendre des patriotes d'excellents sentiments, + mais qui sans doute n'avaient pas lu, ou pas réfléchi, ou pas remonté + aux sources, Zola souillait l'uniforme français, calomniait l'armée, + vilipendait la France. + + Hélas! + + Nous aussi, après lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant + chemin de 1870, jalonné de nos morts. Nous aussi, après lui, nous + avons retourné cette triste terre rouge, pèleriné à ces champs de + bataille qui virent l'écroulement d'un empire et le chancellement + d'une nation. Et nous pûmes nous convaincre, en contrôlant historiens, + faits, détails, souvenirs, témoins, de quelle scrupuleuse vérité, de + quelle exacte et sévère documentation témoignait, pour le romancier + méconnu, ce livre douloureux, mais probe: _la Débâcle_. + +La postérité appréciera plus justement, plus loyalement que beaucoup +d'entre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, l'Å“uvre +littéraire de Zola. Elle s'occupera un peu moins de l'auteur de _J'accuse_ +et un peu plus du romancier historien de la _Fortune des Rougon_, du +psychologue et du paysagiste de _la Page d'Amour_, du robuste peintre de +la vie ouvrière dans _Germinal_ et _Travail_. + +Nous pouvons, cependant, porter déjà un jugement, moins partial, moins +passionné, dégagé des mesquines préoccupations de l'actualité et de la +polémique, sur cet écrivain génial qui, avec Victor Hugo, Balzac et Renan, +personnifiera les lettres françaises au XIXe siècle. + +Un tri se fera dans le nombre considérable des écrits de Zola. C'est forcé, +et la postérité ne recueille jamais tout ce que laisse après lui un grand +producteur. Déjà on n'accepte que sous bénéfice d'inventaire l'héritage de +Balzac et d'Hugo. + +Une sélection se fera dans l'ensemble des Rougon-Macquart. _L'Assommoir, +Germinal, Nana, la Terre_, dont la vogue, à leur apparition, fut +considérable, conserveront leur retentissante notoriété. Ce sont des +livres qu'il faudra avoir lus. Par contre, _Son Excellence Eugène Rougon, +la Conquête de Plassans, l'Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, le +Bonheur des Dames_, et Å“uvres analogues, perdront de l'intérêt, au moins +aux yeux du grand public. Les descriptions et les longueurs feront +négliger les belles qualités de couleur et de style de ces ouvrages, au +caractère technique et presque didactique. Mais, comme cela est arrivé +pour Balzac, dont _Eugénie Grandet, la Cousine Bette_ et d'autres études +d'une humanité profonde et d'une psychologie éternelle ont gardé toute +leur fraîcheur, toute leur vigueur native, ce sont les Å“uvres de +demi-teinte et de facture douce, comme _Une Page d'amour, l'Å“uvre_, et +_la Joie de vivre_, qui seront, tant qu'il y aura une langue française, +lus, relus et admirés. Enfin, _la Débâcle_, tableau d'histoire, épopée +douloureuse et véridique, mieux comprise, plus justement jugée, demeurera +l'Å“uvre maîtresse du génial et puissant écrivain. + +Le gouvernement de la République vient de donner à la dépouille de Zola, +non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon. On +peut répéter, à propos de cet hommage national, ce que Zola disait de +l'Académie française, et déclarer que, «puisque la France reconnaissante a +un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes», la place de ce +grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s'y trouvait +indiquée. Du moment qu'il existe un Panthéon, Zola devait y être. Sa +place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens, +hommes d'action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans +doute, l'intention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce +posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des +_Rougon-Macquart_, que l'homme départi, l'auteur de la lettre _J'accuse_, +le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais +qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette équivoque destinée à +s'effacer dans l'apaisement du temps? Qui donc, dans les rangs, encore +invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se +préoccupera de l'intervention de Zola dans un procès d'espionnage, +autrement que comme d'un épisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on +se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un +assassin, nommé Peytel, réputé, lui aussi, innocent? La postérité +pourra-t-elle s'intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque, +de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives, +dans les deux cas, qui fut le client de Zola? + +Le public, qui acclame aujourd'hui l'entrée solennelle d'Émile Zola dans +les caveaux majestueux du Panthéon, ne constitue pas, dans sa majorité du +moins, sa vraie clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifiques +poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des +restes de l'immortel écrivain. + +Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas +seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient +attribués. Assurément, il sera impossible que l'on oublie complètement la +participation de l'auteur des _Rougon-Macquart_ à la réhabilitation de ce +condamné. Libre à ceux de nos descendants que l'Affaire intéressera encore, +et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux +d'histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de +continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son +apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins +enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires +de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui +n'ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les +arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les +décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs +débats, doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l'accusé, +peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand +écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor +Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu'il n'y a pas, +dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire +littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation? +Victor Hugo a-t-il récolté l'unanimité des acclamations, et, pour la +totalité de son Å“uvre, ne saurait-on trouver des réserves? N'y a-t-il pas +des gens, logiques et sincères, qui, tout en admirant le poète, l'auteur +dramatique, l'homme de lettres, blâment et maudissent le tribun, l'exilé, +le pamphlétaire et l'homme d'action? Tout ce qui est sorti de la plume de +l'auteur des _Feuilles d'automne_ et des _Contemplations_ semble-t-il +louable et excellent à tout le monde? Est-ce que les serviteurs du régime +impérial et leurs descendants peuvent se pâmer devant _les Châtiments_ et +honorer celui qui a écrit _Napoléon-le-Petit? L'Expiation_, qui nous a +fait détester et combattre l'empire, sur les bancs du collège, à nous les +premiers pionniers de la République de 1870, fut à l'Å“uvre de Victor Hugo +ce que _J'accuse!_ est pour Zola. La violence avec laquelle l'empire fut +attaqué, dans ces ouvrages politiques de l'auteur de _Notre-Dame-de-Paris_, +a-t-il empêché les partisans du régime aboli d'admettre, comme un honneur +légitime, l'entrée de la dépouille du Juvénal des _Châtiments_ au +Panthéon? Il doit en être de même pour Zola. Quant à ceux qui, à l'heure +présente, ont été surtout disposés à honorer l'auteur de _J'accuse!_ ils +doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce grand esprit, ne pas +isoler cet ouvrage des autres écrits de l'auteur. + +Admirer Émile Zola et le glorifier uniquement parce qu'il a défendu +Dreyfus est une sottise, mais contester son génie et mépriser son +magnifique labeur, parce qu'il a écrit un regrettable plaidoyer, serait +une absurdité pire et une monstrueuse négation. + +Si l'on prenait, une à une, dans un examen à part, les Å“uvres des +grands morts devant qui, déjà , se sont ouverts les caveaux nationaux, +trouverait-on tout également irréprochable, tout pareillement admirable? +Il est bien des pages, dans Voltaire et dans Rousseau, dont la citation +serait sévère aussi pour ces illustres défunts. Comme Clemenceau l'a +fortement dit pour les hommes de la Révolution, rien n'étant parfait ni +absolu dans l'histoire des sociétés comme dans la vie des individus, la +Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc. + +Paris, 1908. + + + + + + +ACHEVÉ D'IMPRIMER +le dix novembre mil neuf cent huit +PAR BLAIS ET ROY À POITIERS +pour le MERCURE DE FRANCE. + + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA *** + +***** This file should be named 17360-0.txt or 17360-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/6/17360/ + +Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17360-0.zip b/17360-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fedbbee --- /dev/null +++ b/17360-0.zip diff --git a/17360-8.txt b/17360-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e6dbde8 --- /dev/null +++ b/17360-8.txt @@ -0,0 +1,14454 @@ +The Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Emile Zola + Sa Vie--Son Oeuvre + +Author: Edmond Lepelletier + +Release Date: December 20, 2005 [EBook #17360] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA *** + + + + +Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +ÉMILE ZOLA, + +Sa Vie--Son OEuvre + +par + +EDMOND LEPELLETIER + + + + +[Illustration: ÉMILE ZOLA, PORTRAIT EN HÉLIOGRAVURE D'APRÈS LIEURÉ] + + +PARIS, MERCURE DE FRANCE, XXVI, RUE DE CONDÉ. + +1908 + + + + + + + + +Paris 27 nov. 87 + +Mon cher Lepelletier, + +Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir, car il +comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous +répondre, à vous qui êtes un ami! Il y a de la vigne à la lisière de +la Beauce, les vignobles de Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, +sont superbes. Tous les noms que j'ai employés sauf celui de Rogues, +sont beaucerons. Il n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à +Vénus: demander aux physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne +reproduisent que le dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. +La lutte politique dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, +que vous le pensez: tout s'y passe en manoeuvres sourdes. Mes Charles +sont copiés sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la +fantaisie du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas +compris que je me moquais? + +La vérité est que l'oeuvre est déjà trop touffue, et qu'il y manque +pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout mettre, +d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là l'arrière-plan, +car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de Françoise et de Lise: +la terre, l'amour, l'argent. + +Merci encore, et bien cordialement à vous. + +Émile Zola + + * * * * * + +Entre Émile Zola et l'auteur de cette étude, durant de longues années, +existèrent des liens d'amitié. Les circonstances firent de l'un et de +l'autre, non des ennemis, mais des antagonistes. Ils combattirent, chacun +pour ce qu'il estimait juste, en des camps opposés. Dans la bataille +littéraire, ils demeurèrent d'accord. + +Les Lettres sont à côté des besognes politiques, et l'Art est au-dessus de +l'esprit de parti. On peut, on doit rendre hommage à un grand écrivain, +même lorsque, à un moment de sa vie, contre vous, contre vos convictions, +il tourna sa plume. + +Les partisans de l'empire, Napoléon III étant encore sur le trône, +s'inclinaient devant le génie de Victor Hugo. Ils n'acceptaient assurément +pas tout de son oeuvre, et tout dans sa vie ne leur plaisait pas. Ils +négligeaient _Napoléon le Petit_ pour relire _les Feuilles d'Automne_, et +leur légitime admiration pour _la Légende des Siècles_ ne leur imposait +pas l'approbation pour les violences des _Châtiments_ envers le souverain +qu'ils aimaient et le régime qu'ils défendaient. + +Sous le prétexte qu'il fut aussi l'auteur du pamphlet _J'accuse_, il est +absurde, et plus d'un, par la suite, en rougira, de nier la maîtrise de +l'historien des _Rougon-Macquart_. + +Il est, sans doute, regrettable que les enthousiasmes officiels et les +acclamations populaires, celles-ci ignorantes, ceux-là factices, se soient +surtout adressés au défenseur inattendu d'un accusé exceptionnel. C'est le +peintre, au coloris vigoureux, des êtres et des choses de notre société, +l'annaliste de nos moeurs et le clinicien de nos passions, de nos tares, +qui avait seul droit à la gloire. Zola méritait de partager, avec Victor +Hugo et d'autres illustres défunts, le lit funèbre imposant du Panthéon, +mais il est fâcheux qu'il y ait été porté par des mains vibrantes encore +de la fièvre d'une guerre civile, au milieu d'un concours de gens qui +n'avaient pas lu ses livres. C'est l'homme de parti qu'on a voulu honorer, +c'est à l'homme de lettres seul que devait être décernée l'apothéose +nationale. + +La postérité ne voudra saluer dans Émile Zola qu'un philosophe et un +moraliste, un lyrique merveilleux aussi, le poète en prose de la vie +moderne. Ce livre a pour but de devancer son jugement. + +En faisant mieux connaître l'homme, en dégageant l'oeuvre de +préoccupations étrangères à la littérature, l'auteur estime répondre à un +désir des libres esprits, affranchis de la pire des servitudes, celle +du préjugé et du parti pris. Le retentissement du nom d'Émile Zola et +l'attention mondiale dont il a été, dont il est encore l'objet, motivent +la présentation d'un travail, impartial et documenté, permettant +d'apprécier, avec plus de certitude, le grand romancier, le robuste +artiste aussi, qui, avec Victor Hugo et Balzac, domine le XIXe siècle. + +EDMOND LEPELLETIER + +Paris, Octobre 1908. + + * * * * * + + + + +ÉMILE ZOLA, Sa Vie--Son oeuvre + +par + +EDMOND LEPELLETIER + + + + +I + +ORIGINES.--ENFANCE.--VIE DE FAMILLE.--DÉBUTS À PARIS.--ZOLA POÈTE. + +(1840-1861) + + +Émile Zola est né à Paris. Doit-il être classé parmi les Parisiens +véritables, les autochtones, les Parisiens qui sont de Paris, comme les +natifs de Marseille sont des Marseillais? Oui et non. Réponse ambiguë, +mais exacte. + +Il convient d'abord de constater que la localité où s'est produit le fait +de la naissance, lorsqu'il est accidentel, dû aux hasards d'un voyage ou +d'un séjour professionnel et temporaire, n'a, pour la biographie d'un +homme célèbre, qu'un intérêt secondaire. Victor Hugo est né Bisontin, Paul +Verlaine Messin, par suite des garnisons paternelles. Leur existence et +leur oeuvre furent complètement indépendantes de ces berceaux fortuits. +Toute fois, la gloriole locale se mêle à l'investigation biographique, +pour préciser le coin du sol, où apparut à la vie le petit être destiné à +recevoir la qualification de grand homme. Cette rivalité municipale n'est +pas nouvelle. Sept villes de l'Hellade se disputèrent l'honneur d'avoir +abrité Homère enfant. Ces bourgades avaient d'ailleurs laissé l'immortel +aède, sans toit et sans pain, errer dans les ténèbres de la cécité, tant +qu'il vécut. De nos jours, la chose se passe souvent ainsi, et ce n'est +qu'après la mort du poète, de l'artiste, de l'inventeur, dédaignés, +parfois molestés, que les concitoyens de l'illustre enfant se préoccupent +de rechercher, sur les registres de la paroisse ou de la mairie, la preuve +de la maternité communale, longtemps négligée. Un reflet de la gloire du +compatriote auréolé se répand sur les fronts les plus obscurs de la +petite ville. Cette parenté locale fournit le prétexte à des cérémonies, +accompagnées de harangues et de banquets inauguratifs, que préside un +ministre, remplacé souvent par un juvénile attaché, ayant le devoir +d'apporter, dans la poche de son habit, rubans et médailles, ce qui est +le motif vrai du zèle des organisateurs de l'apothéose. + +L'endroit où l'on naît prend de l'importance, seulement quand l'enfant a +grandi et s'est développé, là où il a débuté dans la vie organique. Le +terroir n'a pas, sur la plante humaine, l'influence reconnue pour les +végétaux. On ne doit tenir compte de la terre natale que lorsque l'enfant +a pu réellement la connaître, la comprendre, l'aimer, autrement qu'à +distance, par répercussion, et sous une sorte de suggestion provenant des +éducateurs, des lectures, ou simplement de l'imagination. Quand l'enfant, +être primaire et quasi-inconscient, ne fait que passer sur la portion de +territoire où sa mère a fortuitement accouché, c'est ailleurs que dans +le lieu même où se produisit cet événement qu'il faut rechercher son +origine. L'hérédité physique et morale, la condition des parents, les +premiers contacts avec les êtres, la notion de la forme des choses, +la compréhension de l'espace, la mesure de la distance, les initiales +perceptions sensorielles, les primordiales comparaisons, les découvertes +successives de l'univers progressivement élargi, les surprises, les +enchantements, les effrois, puis le babil avec la nourrice, le voisinage +des frères et soeurs, les jeux puérils, les refrains berceurs, les images +regardées, l'alphabet colorié, les propos entendus, retenus, l'imitation +des gestes, des attitudes observés, la fixation lente, mais indéracinable, +des mots et de leur signification dans la mémoire, enfin le spectacle des +phénomènes de la nature, mêlé à celui des événements quotidiens avec +les joies et les douleurs qui les accompagnent, voilà les éléments +constitutifs de la personnalité, du caractère, de l'intellect et des +sentiments de l'enfant: tout cela est indépendant du lieu où s'est +produite la nativité. + +Émile Zola, Parisien par la naissance, apparaît étranger au sol de Paris, +à son climat, à ses influences éducatrices et familiales. Il est redevenu, +par la suite, ce qu'on nomme un Parisien. Ce fut le résultat de son séjour +prolongé dans la grande ville, de la seconde et personnelle éducation +qu'il y trouva. Il eut, à Paris, sa naturalisation cérébrale, et son +succès même en a consacré les titres. Il est impossible de considérer +comme étranger à Paris celui qui a peut-être le mieux compris et le plus +puissamment exprimé la poésie, la trivialité, la grandeur morale, la +bassesse matérialiste, la fièvre spéculatrice, la folie révolutionnaire, +l'abrutissement alcoolique et la radieuse suprématie artistique, qui sont +les éléments de la complexe, monstrueuse et superbe cité. Quel Parisien +parisiennant eût mieux que lui compris l'énorme Ville, et, pour la +postérité, fixé le mouvement océanique de ses foules, rendu la majesté de +ses édifices utilitaires, peint la splendeur de ses paysages aériens si +variés, le soir, quand l'orage balaie les nuées livides, le matin, quand +la chiourme du travail descend à la fatigue sous le tremblotement des becs +de gaz encore allumés? Il a pu être qualifié comme l'auteur de _Germinal_, +de _la Terre_ ou de _Lourdes_, il est, avant tout, digne du nom de poète +de Paris. Jamais la grande ville n'a eu plus grand artiste pour la peindre, +plus minutieux historien pour la raconter, plus profond et plus sagace +philosophe pour l'analyser. + +Zola n'a, cependant, jamais possédé ce qu'on appelle le parisianisme. Il +n'avait ni l'esprit gouailleur et sceptique du Parisien d'en bas, ni les +goûts d'élégance et les vaines préoccupations des classes hautes. Il ne +fut jamais un «homme du monde», ni ne chercha à l'être. Il ne prétendit +pas avoir de l'esprit, dans le sens de la blague et des mots drôles +ou rosses. Il avait l'horreur du persiflage. Il se montra, à diverses +reprises, polémiste violent, redoutable, et, à la fin de sa carrière, +agitateur de foules et plus que tribun, sans qu'on puisse citer de lui +ce qu'on appelle un «mot» ou une de ces plaisanteries qui blessent +mortellement l'adversaire et font rire la galerie. Il fut tout à fait +l'opposé d'un autre polémiste, également remueur de foules, Henri +Rochefort, avec qui il n'eut de commun que l'horreur des cohues et +l'impossibilité de prononcer deux phrases en public. Fuyant les réceptions, +déclinant les invitations, s'abstenant des cérémonies, il se confina dans +son intérieur, en compagnie de quelques intimes. Chargé de la critique +dramatique, pendant deux années, au _Bien Public_, il se glissait, +inaperçu, dans la chambrée familière des premières. Encore, bien souvent, +négligeait-il d'assister à la représentation. Il me priait de parler, à sa +place, de la pièce et des artistes, sous une des rubriques de la partie +littéraire du _Bien Public_, dont j'étais alors chargé. Il consacrait son +feuilleton à l'examen de quelques thèses dramatiques, ou à l'exposé de ses +théories sur l'art théâtral. A Batignolles, comme à Médan, son existence +fut celle d'un savant provincial. + +On put le croire indifférent à tout ce qui n'était pas la littérature, ou +plutôt sa littérature. Il se concentrait dans la gestation permanente de +l'épopée moderne qu'il avait conçue. En dehors des livres, des journaux, +des documents, qu'il jugeait utiles à l'élaboration de son «histoire +naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire», il ne lisait +guère, et ne s'informait qu'en passant des événements et des ouvrages +du jour. Il éliminait de sa fréquentation cérébrale tout ce qui lui +paraissait étranger à ses personnages. Il recevait quelques amis, presque +toujours les mêmes, mais avec eux l'entretien se concentrait, revenait à +l'unique objectif de sa pensée. Il fut comme un alchimiste du treizième +siècle, penché sur son alambic, absorbé dans la préparation du +Grand-oeuvre. Étranger à toutes manigances politiques, il était vaguement +étiqueté républicain. On lui supposait des tendances réactionnaires, +d'après _l'Assommoir_, qui avait paru calomnieux à l'égard des +travailleurs. Il témoignait ouvertement d'une indifférence apathique et +dédaigneuse pour tout ce qui se passait dans le monde gouvernemental, +électoral, et même littéraire. D'allures paisibles, grave, méditatif, +myope, braquant son pince-nez, avec attention, sur les hommes et sur les +choses, visiblement absorbé par sa besogne en train, ne fréquentant aucun +politicien, ayant l'effroi des réunions publiques, fuyant les bavardages +se rapportant aux événements quotidiens, il semblait ne jamais devoir +participer ni même s'intéresser à une agitation populaire. Il manifestait +bien, dans plusieurs de ses livres, des instincts combatifs, des tendances +humanitaires, et des critiques vives des fatalités et des conditions +sociales dans lesquelles il se mouvait avec ses personnages, mais, +jusqu'en ses dernières années, il ne fût venu à l'idée de personne +d'imaginer un Émile Zola, imprévu, se dressant, comme un Pierre l'Ermite, +et prêchant, avec une hardiesse inattendue et une énergie insoupçonnée, +une croisade laïque et révolutionnaire, au nom de ce qu'il proclamait, et +de ce qu'il croyait être la Vérité en marche et la Justice debout. Ce fut +comme l'explosion d'un volcan, jusque-là inaperçu. Le cratère se fendit, +au milieu d'un grondement orageux, avec des gerbes éblouissantes et +fuligineuses, tour à tour jaillissant. Puis des scories noires retombèrent +avec de la cendre pleuvant sur tout un pays. Ainsi, la lave de _J'Accuse!_ +coula sur la place publique. + +Au milieu de l'effarement des uns, de l'acclamation des autres, des huées +et des ovations, le littérateur si doux, si effacé, si timide, sortait +de son cabinet laborieux et calme, bondissait au centre d'une mêlée et +lançait à la multitude soulevée, à des adversaires exaspérés, un de ces +appels irrésistibles, tocsins de révolutions qui ébranlent les sociétés +sur leurs bases, et laissent, pour de longues années, dans les airs une +vibration déchirante, dans les poitrines une palpitation comparable à la +houle des mers. + +Ce n'était pas l'enfant né à Paris, par hasard, qui se produisait ainsi, +avec cette passion d'apôtre, avec cette fièvre de tribun, avec cette +témérité d'insurgé: c'était le Méridional, le Ligurien, préparé à la lutte +et façonné au danger, le compatriote de Mirabeau, de Barbaroux et des +preneurs d'assaut des Tuileries, qui surgissait, se faisait place, +entraînait la foule et ouvrait une ère de révolution. Le Midi se révélait +tout entier dans l'un de ses fils les mieux doués. Le Midi silencieux. + +Physiquement, Zola avait tout du Méridional. Paul Alexis l'a exactement +dépeint comme un de ces soldats romains qui purent conquérir le monde. +Laurent Tailhade a dit de lui, dans une conférence, à Tours: «C'est un +Latin à tête courte du littoral méditerranéen, le Ligure de Strabon, +équilibré, solide et fier.» Il n'avait rien du Méridional bavard et +turbulent, personnage de vaudeville. Nous nous représentons le plus +souvent les Méridionaux, dans le passé, comme de galants troubadours et de +gais tambourinaires. Ils nous semblent occupés, dans l'histoire, à tenir +des cours d'amour, dans la vie contemporaine, à trépigner, quand se +déroule le ruban des farandoles, à gesticuler dans les cafés, à hurler +dans les meetings, et, entre temps, préoccupés de placer de l'huile ou du +vin. Ce type existe, mais il en est un autre. Le Midi de l'Escorial et de +Philippe II, des Camisards et des Verdets, de Trestaillons et de Jourdan +Coupe-Têtes, n'est pas précisément joyeux. Jules César, Napoléon, +Garibaldi, Gambetta, qui sont bien des Méridionaux, ne sauraient passer +pour des hilares et des comiques. Si Tartarin est un Méridional, il ne +résume pas toute la race latine. Dans le choc formidable qui se produisit, +lors de la campagne des Gaules, c'étaient les hommes venus de l'Armorique, +de la Belgique, des forêts du pays des Éduens, et des massifs montagneux +du territoire des Arvernes, qui riaient, criaient, chantaient et mêlaient, +aux brutalités guerrières, les bavardages sans fin, dans les festins +tumultueux qui suivaient les combats. Ces géants blonds des pays +septentrionaux, étaient d'une exubérance démonstrative et d'une +intarissable loquacité. Ils formaient contraste avec le calme opiniâtre +des légionnaires d'Italie, qui, lentement, posément, envahirent et +gardèrent le sol gaulois. + +Émile Zola est un Méridional né à Paris, emporté, tout enfant, tout +inconscient, dans son milieu originel, y redevenant homme du Midi, sobre, +tenace et taciturne, revenant ensuite dans la grande ville cosmopolite, et +en partie méridionale par afflux universel, mais cité du Nord maritime, +par le climat et les moeurs. Il a traversé sans se mélanger, comme le Rhône +le Léman, l'énorme capitale, sans perdre rien de sa saveur natale, de ses +qualités de terroir, sans y diluer ce qu'il tenait de l'hérédité. C'est +à Aix-en-Provence, et dans sa banlieue, qu'il acquit les premières +initiations intellectuelles; c'est dans cette ville qu'il subit cet +ensemencement du cerveau, plus pénétrant chez les jeunes gens de seize à +vingt ans, destinés à grandir et à se développer hors du sillon d'origine. +Il n'est pas Méridional pur sang. Les croisements sont favorables aux +perfectionnements des produits, déclarent les embryogénistes. Zola, comme +plusieurs hommes supérieurs, eut une généalogie complexe, et sa filiation +est mixte. + +L'hérédité joue un rôle considérable dans la formation des intelligences +et des caractères. Il est douteux pourtant que son rôle ait l'importance +qu'on lui attribue souvent, et que Zola a propagée, d'après les doctrines +du docteur Lucas. Les Rougon-Macquart sont issus de la volonté de l'auteur +d'étudier les dispositions héréditaires d'un certain nombre d'individus, +et les déformations psychologiques que les tares et les dégénérescences +peuvent produire chez ces êtres, placés dans des milieux différents +et dans des conditions sociales antagonistes. J'estime qu'il y aurait +de l'exagération, et, par conséquent, erreur scientifique, à vouloir +appliquer le fatalisme de l'hérédité, d'une façon absolue, à ce qui est +du domaine sentimental, intellectuel et moral. + +Dans la formation du cerveau et du moral de Zola, on ne saurait trouver +trace forte de l'hérédité. Dans sa constitution physique, on observerait +plutôt une transmission sérieuse. Le père de Zola était vigoureux et +bien constitué. C'était un homme de petite taille, trapu et brun, comme +l'auteur des Rougon-Macquart. Il avait une bonne santé. Il est mort jeune, +il est vrai, à cinquante et un ans, mais d'une affection accidentelle, à +marche rapide: une pleurésie contractée en voyage. Sans le refroidissement +dont il fut atteint, en visitant des travaux, risque professionnel, pour +ainsi dire, il eût probablement vécu de longues années. Un accident a, de +même, interrompu l'existence d'Émile Zola. L'hérédité n'a rien à voir dans +cette triste coïncidence. + +Comme son père, Émile Zola n'avait aucune maladie organique. Voici, +d'après l'examen qu'a fait de lui le docteur Edouard Toulouse, médecin +de l'asile Sainte-Anne, la description physique d'Émile Zola, à l'âge de +cinquante-six ans, en 1896, par conséquent: + + C'est un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, d'apparence + robuste et bien constitué. Le thorax est large, les épaules hautes et + carrées; les muscles sont assez volumineux, bien que non exercés. Il + existe un certain embonpoint. La peau est blanche, rosée, ridée en + certains endroits; le tissu cellulaire est abondant. Les cheveux et la + barbe étaient bruns; ils grisonnent aujourd'hui. Les poils sont très + fournis sur tout le corps, et notamment sur la partie antérieure du + thorax. La tête est grosse, la face large, les traits assez accentués. + Le regard est scrutateur, doux et même rendu un peu vague par la + myopie. L'ensemble de la physionomie exprime la réflexion habituelle + et une certaine émotivité. M. Zola a un air sérieux, inquiet, chagrin, + qui lui est particulier. La voix est assez bien timbrée; mais les + finales sont quelquefois émises en fausset, et il existe un reste, à + peine appréciable, du trouble de prononciation de l'enfance. + + La taille est de 1m.705, c'est-à-dire au-dessus de la moyenne qui est, + à Paris et en France, de 1m.655 environ. D'après les relevés de M. A. + Bertillon, la taille moyenne des sujets de 45 à 59 ans ne serait même + que de 1m.622. On sait qu'elle s'abaisse au fur et à mesure qu'on se + rapproche de la vieillesse. + + La taille assise (buste et tête) serait de 0m.890, c'est-à-dire un peu + inférieure à la moyenne (0m.900) des individus de sa taille. + + L'envergure est ordinairement un peu plus grande que la taille. Celle + de M. Zola est de 1m.77, supérieure à celle (1m.736) des individus + de sa grandeur. Ses membres supérieurs sont donc plus longs que la + moyenne. + + Quant au crâne, il est un peu supérieur à la moyenne, dans tous ses + diamètres. Le diamètre antéro-postérieur est de 0,191. Le diamètre + bi-zygomatique, qui mesure la largeur de la face, est de 0,146. Il ne + semble pas que les os du crâne de M. Zola soient plus volumineux que + chez d'autres. Il y a donc des probabilités pour qu'il ait un volume + cérébral supérieur à la moyenne. L'oreille droite à 0,069, plus haute + que large. Les cheveux sont droits, pleins d'épis, vaguement ondulés. + Les avant-bras sont assez volumineux à leur extrémité supérieure, et + minces à leurs attaches avec le poignet. C'est dire que leur forme + est distinguée, dans le sens courant du mot. Les mains ont 0,112 de + largeur sur 0,110 de longueur; elles sont donc larges. M. Zola gante + du 7, 3/4 très large. Les ongles sont petits et ronds. Les pieds sont + très cambrés. M. Zola chausse du 39, grande largeur. + +Le docteur Édouard Toulouse, qui a publié cet examen physique de Zola, +dans son enquête médico-psychologique, ajoute, en résumé, que l'étude +anthropologique de Zola révèle une constitution anatomique robuste et +exempte de défectuosités notables. Les particularités qu'il a relevées +ne dépassent pas les limites de la variation normale, et l'on n'est +pas autorisé à y voir des stigmates de dégénérescence. Les organes +circulatoires ne paraissent pas lésés, la percussion n'indique pas un coeur +hypertrophié. Dans ses dernières années, Zola est devenu plus sujet aux +inflammations légères des voies respiratoires. Les dents sont mauvaises, +plusieurs ont été arrachées; les fonctions digestives ont été longtemps +troublées; la digestion se fait bien et l'appétit est bon, depuis que +l'embonpoint a diminué. + +On sait que Zola avait une forte tendance à l'engraissement. Avec +l'énergie dont il fut doué, il lutta contre l'obésité, par le régime. +Les repas pris sans boire, l'alimentation légère, le thé et l'exercice +physique, à la campagne, comme les longues courses à bicyclette, ont amené +un amaigrissement qui étonnait ceux qui l'avaient perdu de vue pendant +quelque temps. Il était arrivé à avoir seulement 1m.06 de tour de taille, +et il pesait 160 livres. Le système musculaire était développé; il était +bon pédaleur. Sa sensibilité cutanée était vive. Il dormait peu, à peine +huit heures. Sa vue, comme nous l'avons dit, était faible: il avait été +réformé, comme myope. Son odorat était fin, «c'est réellement un olfactif», +a dit le docteur Toulouse; les odeurs tiennent une grande place dans ses +livres, et aussi dans sa vie. + +Il était sujet à des coliques nerveuses et à des crises d'angoisse +confinant à l'angine de poitrine. «Le serrement dans une foule de +Mi-Carême, dit le docteur Toulouse, a, une fois, provoqué chez M. Zola, +une crise d'angoisse, avec phénomènes pseudo-angineux graves.» + +De cet examen médico-physique, il résulte que Zola avait une émotivité +exagérée, et qu'il était un névropathe, mais sans altération organique. +Il a pris la névrose comme point de départ de son oeuvre, et il n'était pas +un névrosé, dans le sens morbide du mot. Il n'avait aucune caractéristique +de l'épilepsie ou de l'hystérie. Les déséquilibres nerveux constatés chez +lui provenaient d'une source subjective, d'un surmenage intellectuel. + + Ces troubles nerveux, dit encore le docteur Toulouse, n'ont fait que + s'accentuer, depuis la vingtième année, avec la persistance d'un + travail psychique excessif, quoique réglé. On peut voir, dans le cas + de M. Zola, la confirmation de cette idée, que la névropathie est la + compagne fréquente de la supériorité intellectuelle, et que, même + lorsqu'elle est d'origine congénitale, elle se développe avec + l'exercice cérébral, qui tend à déséquilibrer peu à peu le système + nerveux. + +Zola apparaît donc, au point de vue médical, comme un sujet robuste et +sain. Il était exempt d'infirmités. À noter, toutefois, un certain +inconvénient: il était atteint de pollakiurie (abondance d'urine). Il +urinait quinze à vingt fois par jour. Il n'avait ni sucre ni albumine. + +La mère de Zola, Émilie Aubert, était Française. Elle était née à Dourdan, +département de Seine-et-Oise, le pays de Francisque Sarcey: une contrée +peu lyrique, où le bon sens est prisé, où l'esprit terre à terre se montre +légèrement narquois; les préoccupations acquisitives sont dominantes, chez +les habitants, et, pour les femmes, les soins ménagers accaparent toute +l'existence. Les grands-parents maternels de Zola étaient des petits +bourgeois, entrepreneurs et artisans, et non pas des paysans. Mme Zola +mère était arthritique et était devenue cardiaque; elle a succombé à +une irrégularité dans la contraction du coeur, avec syncope et oedème, +à l'âge de 61 ans. Le docteur Toulouse constate que c'est cet état +neuro-arthritique qui peut expliquer la disposition nerveuse originelle de +Zola. Mais on ne saurait trouver là une indication de complète et funeste +transmission morbide. + +Par sa mère et ses grands-parents maternels, Zola tenait puissamment à la +terre française: Dourdan, situé entre Étampes et Rambouillet, fait partie +de l'Ile de France, de la grande banlieue parisienne. Par son père, il se +rattache presque à l'Orient; son grand-père paternel était né à Venise, +mais il était fils d'un Dalmate. + +Le père d'Émile Zola, François Zola, était né à Venise, en 1796. Ce +Vénitien, qui, par ses origines, était Hellène et Illyrien, apparaît comme +un aventureux, un migrateur, un homme d'action. Son tempérament était +celui de l'explorateur et du chercheur d'or. Aucune tendance artistique, +aucun goût littéraire. Il fut incorporé, très jeune, dans les armées +cosmopolites qui marchaient sous l'aigle impériale: Napoléon étant +protecteur et maître de l'Italie. François Zola devint officier +d'artillerie dans l'armée du prince Eugène. À la chute de l'Empire, il +démissionna et se mit en mesure d'exercer la profession d'ingénieur. +Mathématicien distingué, l'ancien officier d'artillerie devait posséder +une compétence spéciale assez complète, puisqu'on a de lui plusieurs +ouvrages de trigonométrie et un Traité sur le Nivellement, qui fut +particulièrement apprécié. Ce travail le fit recevoir membre de l'Académie +de Padoue. Mais les titres académiques sont insuffisants comme émoluments. +Le désir de voir du pays, et surtout de trouver fortune en des contrées +plus industrielles, plus disposées aux entreprises que l'indolente et +artistique Vénétie, firent voyager le jeune ingénieur en Allemagne, en +Hollande, en Angleterre et en France. D'après son fils, François Zola +«se trouva mêlé à des événements politiques et fut victime d'un décret de +proscription». Il est possible, car les temps étaient fort troublés et les +conspirations, comme les insurrections, se produisaient partout en Italie, +que François Zola ait dû fuir, pour éviter les sbires. Changer d'air ne +lui déplaisait pas. Il n'a pas transmis ses goûts vagabonds au sédentaire +écrivain. Émile Zola a très peu voyagé, et ce ne fut que par la force des +événements qu'il connut l'Angleterre. Il ne se déplaça guère que pour +voir Rome, ainsi que les localités décrites en ses romans, et pour des +villégiatures, en France. Comme la pierre, en roulant, ne saurait amasser +mousse, l'ingénieur errant demeura nu et pauvre. Il ne récolta en route, +ni commandes ni promesses de travaux. Vainement il traversa le quart de +l'Europe, malchanceux chemineau des X et des Y, car la science a son +prolétariat, demandant de l'ouvrage, et n'en trouvant pas. Léger d'argent +et lourd de soucis, de frontière en frontière, il se retrouva au bord de +la Méditerranée; il la franchit et débarqua en Algérie. Rien à faire, pour +un manieur de compas, en ce pays à peine conquis, où le sabre travaillait +seul. Le territoire environnant Alger n'était qu'un camp. On réclamait des +zouaves, des chasseurs, des gaillards déterminés, bons à incorporer dans +les colonnes expéditionnaires. Il n'y avait que de rares colons, et +vraisemblablement, l'on n'aurait pas besoin d'ingénieurs avant longtemps. +Il fallait laisser parler la poudre avant de présenter des rapports à des +conseils d'administration. Las de cheminer, ne sachant même comment +retourner en Europe, l'ancien artilleur des armées d'Italie prit le parti +des désespérés: il s'enrôla dans la légion étrangère. Un rude corps et de +fameux lascars! On n'y avait pas froid aux yeux, mais on ne s'y montrait +pas non plus timide en face de certains actes, qui ailleurs arrêtent +généralement les hommes. Les casse-cous de la Légion étrangère possédaient +des vertus spéciales. Ils avaient aussi une morale à eux. À faire la +guerre d'Afrique d'alors, avec les razzias permanentes, les exécutions +sommaires, les chapardages presque ouvertement autorisés, pour suppléer +aux négligences de l'intendance et aux insuffisances des rations, les +scrupules diminuent, la conscience perd certaines notions, et les plus +honnêtes admettent facilement des écarts et des accrocs à ce qu'on +appelle «la probité courante». Les exemples des chefs n'étaient pas très +moralisateurs, et puis, nous le voyons encore, de nos jours, par ce qui se +passe aux colonies, au Soudan, dans les cercles administratifs, combien +de fonctionnaires sont promptement entraînés à commettre des abus, sans +penser que ce sont des délits. Bien des choses blâmables et inadmissibles, +en Europe, se comprennent et se pratiquent, sous le gourbi et dans le +voisinage du désert. François Zola, devenu lieutenant, fut compromis +dans une fâcheuse affaire, qui, à l'endroit, à l'époque et dans les +circonstances où elle se produisit, n'avait nullement l'importance que +la passion politique voulut lui attribuer par la suite. + +Aux polémiques violentes que suscita l'affaire Dreyfus, le nom du père de +l'auteur de _J'accuse_ fut mêlé. La fureur des partis exhuma son cadavre. +On fouilla cette tombe, depuis un demi-siècle fermée. On en arracha une +dépouille, jusque-là vénérée des proches, respectée des indifférents, +pour la piétiner, devant une galerie féroce ou gouailleuse, sous les yeux +exaspérés du fils. De toutes les situations angoisseuses, qui ont pu être +décrites par Émile Zola dans ses ouvrages, celle-ci, n'est-elle pas la +plus atroce et la plus cruelle? Avoir non seulement aimé, mais estimé son +père, l'avoir placé très haut sur un piédestal, et s'être ressenti très +fier d'être issu de lui, de porter, de glorifier son nom, et, à défaut +d'autre héritage, recueillir la succession de renom et d'honorabilité, par +lui laissée, puis voir tout à coup la statue idéale abattue sur le socle +saccagé, le nom flétri, la renommée barbouillée d'infamie, n'est-ce pas là +un supplice digne des tribus du Far-West, où, sous les yeux, de la mère, +on martyrise le corps exsangue de l'enfant, attaché au poteau de douleurs? +Zola endura cette torture avec sa robuste et patiente énergie. Il lutta +contre les violateurs de sépulture, il défendit, comme l'héroïne biblique, +le cadavre de l'être chéri contre les attaques furieuses des journalistes +de proie. Il écarta les becs de plumes qui déchiraient cette chair morte. + +On a peine à comprendre, à distance, la flamme des polémiques s'étant +éteinte, l'acharnement que mirent certains vautours de la presse à se ruer +sur ce mort et, à le dépecer en poussant des cris sauvages. + +Voici les faits qui fournirent la pâture à ces rapaces nécrophages. +Je les résume, d'après les documents du temps, et les pièces originales +qui furent alors reproduites: + +Au mois d'avril 1898, un journal de Bruxelles, _le Patriote_, publiait, +dans une correspondance de Paris, les lignes comminatoires suivantes: + + ... On se demande ce qu'attend le général de Boisdeffre peur écraser + d'un seul coup ses adversaires, qui sont en même temps les ennemis de + l'armée et de la France. Il lui suffirait, pour cela, de sortir, dès + aujourd'hui, une des nombreuses preuves que l'Etat-major possède de + la culpabilité de Dreyfus, _ou même de publier quelques-uns des + nombreux dossiers_ qui existent, soit au service des renseignements, + soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires + apologistes du traître, _ou sur leur parenté_... + +Les journaux et les hommes politiques, convaincus de la culpabilité du +capitaine Dreyfus, ou fortement prévenus contre lui, étaient parfaitement +fondés à réclamer que l'État-major mît sous les yeux de la Chambre et +du public les preuves de la trahison, qui pouvaient exister dans les +dossiers. Il était admis, dans le tumulte des furibondes polémiques, que, +comme dans d'autres affaires scandaleuses, on eût recours de part et +d'autre au perfide et méprisable procédé des «petits papiers». Dans +l'ivresse de la mêlée, on a, chez tous les partis, et de tous les temps, +usé de ces armes empoisonnées. Pour toucher un adversaire et le mettre +hors de combat, on cherche à le déshonorer. Mais ce combat sans merci a +lieu, d'ordinaire, entre vivants. On laisse les morts dans leur suaire, et +l'on répugne à les démaillotter. L'acharnement inouï de la lutte, entre +accusateurs et défenseurs de Dreyfus, fit un champ-clos d'une tombe +éventrée, et, pour atteindre le fils, on tapa sur le squelette du père. + +La menace du _Patriote_ de Bruxelles, reproduite par divers journaux +parisiens, mit-elle sur la piste d'un scandale nouveau? Suggéra-t-elle, à +quelque personnage rude et impitoyable de l'État-major, l'idée de confier +à la presse un document compromettant pour «la parenté» d'un des plus +notoires dreyfusards? On ne sait, mais, quelques semaines plus tard, +_le Petit Journal_ publiait une lettre d'un colonel Combe, ayant eu sous +ses ordres, en Algérie, le lieutenant François Zola, et où celui-ci était +accusé d'avoir détourné l'argent de sa caisse d'habillement et d'avoir +déserté, en laissant des dettes. + +Il y avait des faits exacts dans cette accusation, mais ils étaient +grossis. La gravité du détournement dont se trouvait inculpé François Zola +était atténuée par ce fait que, s'il y avait eu déficit dans les comptes +du magasin d'habillement, dont il avait la charge, aucune poursuite +judiciaire n'avait suivi cette constatation. François Zola avait remboursé +le déficit relevé, et il était inexact qu'il eût déserté. + +On pourrait s'étonner de la mansuétude du conseil de guerre, ou plutôt de +son inaction, car François Zola fut l'objet, non pas d'un renvoi devant +la juridiction militaire, mais d'une simple enquête, au cours de laquelle +les 1.500 francs manquants furent restitués à la caisse d'habillement. Il +n'est pourtant pas clément coutumier, le conseil de guerre, et devant lui, +sans ménagement, sans indulgence, on traduit les moindres délinquants pour +de simples peccadilles. Les infractions considérées comme légères dans le +civil sont, au régiment, jugées et punies comme des crimes dignes de la +fusillade ou du boulet. C'est qu'en réalité il n'y avait, dans cette +affaire, ni détournement véritable, ni responsabilité personnelle, pour le +lieutenant François Zola. Il y eut simplement une aventure d'amour, une +imprudence aussi de jeune homme épris, une folie passionnelle, si l'on +veut, mais nullement le vol et l'intention de voler, que la passion +politique a voulu, par la suite, établir. + +François Zola, et en cela, assurément, il avait tort,--mais qui donc, +militaire ou civil, oserait lui jeter la première pierre?--avait une +intrigue avec la femme d'un ancien sous-officier réformé, nommé Fischer. +Un beau jour, ce Fischer résolut de quitter l'Algérie, emmenant sa femme. +Un drame intime dut alors dérouler ses péripéties, sur lesquelles nous +n'avons pas de renseignements certains. Il est probable que François, très +amoureux, supplia sa maîtresse de laisser partir son mari, et de rester. +La dame refusa. Elle essaya, au contraire, de décider son amant à la +suivre en France. Ce n'était pas la désertion, si le lieutenant donnait, +préalablement, sa démission. Mais comme il ne se décidait pas à abandonner +l'épaulette, le couple Fischer, sans lui, s'embarqua. + +Désespéré, François Zola voulut se jeter à la mer. On aperçut ses +vêtements épars sur le rivage, on courut après lui et on l'empêcha +de réaliser son tragique projet. Quelques mots, dans son trouble, +lui échappèrent, sur la disparition du ménage Fischer. Des soupçons +s'éveillèrent. On rejoignit le couple suspect, à bord du bateau, où déjà +se trouvaient embarqués les bagages. On fouilla les malles, et, dans l'une +d'elles, on découvrit une somme de quatre mille francs dont les Fischer +durent expliquer la provenance. Ce qu'ils firent, non sans hésitation. + +Une lettre du duc de Rovigo, adressée au ministre de la Guerre, pour tenir +lieu de rapport sur cette affaire, explique très nettement la situation +alors révélée: + + ... On visita le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme. On + découvrit une somme de quatre mille francs dans une de leurs malles. + Ils prétendirent d'abord qu'elle leur appartenait, puis ils avouèrent + que 1.500 francs y avaient été déposés par François Zola. Ils furent + débarqués et conduits en prison... + +Les accusations portées par le colonel Combe contre son subordonné, et +publiées par _le Petit Journal_, perdaient donc ainsi beaucoup de leur +gravité. Émile Zola, après avoir compulsé le dossier de son père, au +ministère de la Guerre, constata que plusieurs pièces, indiquées comme +cotées, et sans doute importantes pour la défense, pouvant atténuer ou +même anéantir la culpabilité présumée, manquaient, tandis que toutes +celles pouvant servir à l'accusation avaient été laissées. Une mention, +sur le bordereau, indiquait que «huit pièces, jointes à la lettre du +colonel Combe, devaient être restées au bureau de la justice militaire». +Cette mention, sur la chemise du bordereau, était de la main de M. Hennet, +archiviste. Une autre mention, d'une autre main et au crayon, était ainsi +libellée: «Il n'existe pas de dossier au bureau de la justice militaire. +On s'en est assuré.» On avait donc compulsé, vérifié, et, qui sait? +expurgé le dossier. + +Émile Zola, qui fit, dans _l'Aurore_, une vigoureuse défense de la mémoire +de son père, concluait de cette annotation que le dossier avait été +fouillé et travaillé. + +Il protesta contre la publication de ce dossier incomplet. Il reprocha, +en même temps, au _Petit Journal_ d'avoir donné la lettre accusatrice du +colonel Combe, tronquée, sans le passage suivant, à dessein sauté: + + Le sieur Fischer (le mari), portait le document original, s'est offert + à acquitter, pour François Zola, le montant des dettes au paiement + desquelles les 4.000 francs saisis dans la malle ne suffiraient pas. + Cette offre acceptée, tous les créanciers ont pu être payés et le + conseil d'administration a été couvert du déficit existant en magasin. + +Pourquoi, en mettant sous les yeux du public la lettre du colonel Combe +parlant du déficit constaté dans la caisse du magasin, a-t-on supprimé +cette phrase si importante? Elle explique nettement la situation: +Fischer, assurément d'accord avec sa femme, avait emporté, en s'embarquant, +l'argent de François Zola, l'argent de la caisse du magasin d'habillement. +L'officier, sans volonté, tout désemparé, étant amoureux et voyant +s'éloigner pour toujours sa maîtresse, avait eu, un instant, l'intention +coupable d'abandonner son régiment, de déserter, pour suivre celle qui +l'aimait. Ces entraînements sont fréquents et ces coups de folie, s'ils +sont condamnables, ont, du moins, l'excuse, presque toujours, de +l'aberration causée par la passion. Mais il se reprit. Il envisagea la +réalité et la gravité de son acte. Non seulement il désertait, mais il +laissait cette femme faire de lui un voleur! Il réagit, et ne suivit pas +à bord le couple abusant de son amour et de sa confiance. Il ne pouvait +espérer rejoindre la fugitive et reprendre l'argent que cette drôlesse et +son peu intéressant époux lui avaient subtilisé, profitant de sa faiblesse +et de l'affolement qui lui avait fait dire qu'il les accompagnerait, qu'il +déserterait. Ce fut alors qu'il chercha la mort dans les flots. + +Le passage omis de la lettre du colonel établit que Fischer a restitué +l'argent du magasin, et qu'il a même fourni le complément nécessaire au +paiement intégral du déficit. N'est-ce pas là une preuve complète de la +culpabilité des époux Fischer? Eussent-ils payé les dettes et couvert le +déficit de l'officier, s'ils ne lui avaient pas escroqué l'argent dont +il était comptable, l'argent retrouvé dans leurs malles? Il est plus que +probable qu'usant de son influence sur lui la femme Fischer avait forcé le +faible amoureux à lui remettre son argent, puisqu'il devait l'accompagner +en France. Autrement, quel étrange bienfaiteur eût été ce mari, +remboursant un détournement commis par l'amant de sa femme? Fischer +mettait ainsi sa compagne et lui-même à l'abri de toute recherche +pour complicité de détournement: il n'a pas fait un cadeau, mais une +restitution. + +Il s'agit donc ici d'une affaire d'entôlage et d'un égarement momentané dû +à la passion, plutôt que d'une désertion accompagnée de détournement. Le +lieutenant soupçonné, comme on l'a vu, ne passa même pas en jugement. Il +fut seulement l'objet d'une enquête, à la suite de laquelle il offrit sa +démission d'officier, qui fut acceptée. Il expiait ainsi la défaillance +morale qu'il avait subie, il payait la rançon de son amour indigne, et il +supportait la peine d'un entraînement passager. Il n'était, d'ailleurs, +coupable que d'intention, et il n'avait accompli ni le vol, ni la +désertion, qui, dans la fièvre amoureuse et sous le coup du désespoir +d'être abandonné par une femme adorée, avaient pu hanter un instant sa +cervelle affolée. + +Bien qu'absous, et ayant réparé l'irrégularité de ses comptes, il lui +était difficile de rester au régiment. Il démissionna donc. Mais, en +quittant l'armée, il ne laissait derrière lui aucune trace déshonorante. +Il pouvait rentrer, la tête haute, dans la vie civile. + +Son fils, pour bien démontrer que la justification de François Zola avait +été complète, et qu'il ne restait rien de défavorable pour lui de cette +fâcheuse aventure d'amour et d'argent, a publié diverses pièces, puisées +dans le dossier, à lui communiqué par le général de Galliffet, ministre +de la Guerre. Parmi les documents relatifs à un nouveau système de +fortifications, contenus dans ce dossier, on pouvait lire une lettre, +flatteuse pour le destinataire, remontant à 1840, c'est-à-dire postérieure +à l'aventure d'Afrique et à la démission. Elle était adressée à +l'ingénieur civil François Zola, par le maréchal Soult. Cette lettre, +conservée aux archives du génie du ministère, est ainsi libellée: + + Monsieur François Zola, vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a + ordonné le renvoi à mon ministère, un mémoire sur le projet de + fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu'on veut + suivre, vous proposiez de substituer à ces dispositions un système de + tours qui, sous le rapport de la défense, de l'économie, du temps + nécessaire à l'exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un + avantage incontestable. + + J'ai chargé M. le président du comité des fortifications d'examiner + attentivement votre mémoire, et j'ai reconnu, d'après le rapport + détaillé qu'il m'a soumis à cet égard, que vos idées sur la manière + de fortifier Paris n'étaient pas susceptibles d'être accueillies. + + Je me plais, néanmoins, à rendre justice aux louables intentions qui + ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la + communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement, de vos + études sur cet objet. + + Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération. + + Le ministre de la Guerre, + + SOULT. + +C'était ce même ministre, Soult, qui avait été saisi, quelques mois +auparavant, par le duc de Rovigo, de toute l'affaire du lieutenant +magasinier François Zola. Le ministre, ou, tout au moins, ses secrétaires +et les attachés à son cabinet, avaient connaissance du dossier +Zola. Une correspondance s'était engagée, à ce sujet, entre le ministère +et le duc de Rovigo. Les faits qui motivèrent l'enquête, à raison de la +galanterie qui s'y mêlait, étaient de ceux qui restent dans le souvenir +de jeunes officiers. Personne n'y fit allusion, lors de la requête de +l'ingénieur. Les formules de politesse, au bas d'une lettre, et la +façon courtoise d'évincer un solliciteur ne sont pas généralement +significatives. On en use envers tout le monde. Ici, exceptionnellement, +la réponse du ministre et les formules protocolaires prennent une valeur +particulière. Se fût-on donné la peine de répondre, avec des compliments +sur le mérite de son projet, écarté pour des raisons techniques, à un +ingénieur s'offrant pour un travail considérable d'intérêt public, +et pour le compte du gouvernement, si ce même homme avait dû quitter +honteusement l'armée, comme les adversaires politiques de son fils plus +tard l'affirmèrent? On eût jeté son plan et ses devis au panier, et le +maréchal, qui venait d'avoir connaissance des circonstances ayant amené +ce François Zola à démissionner, eût-il poussé l'urbanité épistolaire +jusqu'à «le remercier de la communication qu'il avait bien voulu faire +au gouvernement»? On l'eût, en même temps, consigné à la porte des +antichambres officielles. + +En rapports avec la municipalité marseillaise, pour un projet de docks +et d'un port nouveau qu'il présentait, les autorités départementales, +toujours défiantes vis-à-vis des étrangers, et s'informant de la +réputation, des antécédents d'un nouvel hôte, renseignées souvent par +la malignité provinciale et la curiosité du voisinage, ne témoignèrent +nullement qu'elles considéraient l'ingénieur François Zola comme un +malhonnête homme. Non seulement le bruit des histoires fâcheuses du ménage +Fischer ne l'empêcha pas d'être fort bien accueilli à Marseille, mais, +toujours à propos de ces docks et de la création du port des Catalans, +dont il avait eu l'idée, l'officier démissionnaire fut présenté, par le +général d'Houdetot, au prince de Joinville, que les choses maritimes +intéressaient. Il fut ensuite reçu, en audience particulière, par +Louis-Philippe. Bien que le roi bourgeois fût d'un abord relativement +facile, on doit présumer que les personnes admises auprès de lui étaient +l'objet, sinon d'une enquête à fond, du moins d'une information préalable. +Le voleur, le déserteur, que la triste polémique de 1898 a voulu montrer, +eût-il pu être reçu aux Tuileries par le roi et par l'un des princes +d'Orléans? + +Il ne reste donc rien, ou pas grand chose, de sérieux, de ce scandale, +d'ailleurs inutile. L'arme était mauvaise. Elle n'a pas atteint celui +qu'elle visait. Plusieurs journalistes, il faut le constater à l'honneur +de la presse, parmi ceux qui se montraient les plus ardents dans la +défense de l'armée, mise en cause sous le prétexte de faire reconnaître +l'innocence du capitaine Dreyfus, désapprouvèrent cette attaque contre +un défunt, qui n'avait pas songé, avant de mourir, à préparer sa +justification. Il ne pouvait prévoir qu'il y aurait, un jour, près de +cinquante ans après lui, une formidable affaire politico-judiciaire, à +laquelle on le mêlerait pour accabler son fils. _L'Éclair_, entre autres, +un des organes les plus anti-dreyfusards, dit notamment: «On aurait pu +mener le bon combat contre le dreyfusisme sans reprocher à M. Zola son +père.» Ce fut l'opinion des braves gens des deux camps. + +Arracher à la tombe le cadavre d'un père, et s'en servir pour assommer le +fils, ce n'est ni très humain, ni très beau; c'est, en même temps, tout +ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit républicain, à la justice +démocratique. Est-ce que les fautes, si fautes il y a, ne doivent pas +demeurer personnelles? Quand bien même on eût prouvé qu'Émile Zola était +le fils d'un homme qui avait mangé la grenouille et passé à l'étranger +ensuite, cela aurait-il prouvé quelque chose pour ou contre la culpabilité +d'un militaire accusé de trahison? Si Zola père eût été un mauvais soldat +et un malhonnête homme, cela eût-il empêché Zola fils d'être l'un des +premiers écrivains de son temps? + +On pourrait concevoir la haine des partis, fouillant les antécédents et +recherchant les tares des parents ou des alliés d'un homme occupant les +plus hautes situations politiques. Cela s'est vu, au détriment d'un +président de la République. Pour atteindre la République elle-même, avec +une aveugle méchanceté, on a publié des faits peu avantageux pour la +mémoire d'un membre de la famille de ce chef d'État. On pensait ainsi +l'obliger à se retirer. Mais un romancier, mais un pamphlétaire, en +quoi l'indignité, alléguée ou prouvée, d'un parent, peut-elle lui ôter +son talent ou affaiblir les virulences de sa plume? Les calomnieuses +révélations faite sur le père de Zola n'ont, d'ailleurs, eu aucune +influence pour ou contre la défense de Dreyfus. On eût été tout aussi armé, +dans le bon combat, comme disait _l'Eclair_, contre le Dreyfusisme, si, +en 1898, on eût laissé à François Zola, mort et inhumé en 1847, le triple +bénéfice de l'abstention de la justice, de la prescription du temps et de +l'amnistie de la mort. + +À la suite de l'enquête faite au régiment, et dont il sortit indemne, +François Zola, ses comptes réglés, ayant donné sa démission, quitta +l'Algérie et revint en France. + +Ce fut à Marseille qu'il débarqua. + +Cette ville remuante et affairée lui plut. Il est des villes qui captivent +comme une maîtresse. Séduit par Marseille, Zola père s'y installa et +ouvrit un cabinet d'ingénieur civil. Il avait alors quarante ans. Il était +temps de faire choix définitivement d'une carrière, de s'établir, de +ne plus être le nomade d'antan. Son esprit, actif comme son corps, +trouvait-il enfin un milieu favorable, un terrain propice à fonder une +fortune, une famille? L'ingénieur mobile et vagabond parut se plaire tout +de suite parmi la pétulante population marseillaise. Cette cité maritime +et commerçante l'intéressait. Il résolut d'y jouer un rôle. Il portait en +lui de vastes plans, des rêves de grands travaux. Négligeant les petites +affaires, les entreprises mesquines, il tenta de frapper un coup décisif +en soumettant aux autorités compétentes un projet de nouveau port. Le +vieux et célèbre port de Marseille ne répondait plus à l'importance du +commerce et de la navigation. On réclamait un havre neuf, vaste et sûr. +Diverses propositions étaient en l'air. François Zola prépara un projet +complet. L'emplacement qu'il proposait était la baie des Catalans, abritée +du mistral. La Joliette l'emporta, comme étant plus proche du centre de +la ville. De l'avis de tout le monde, aujourd'hui, l'endroit désigné par +l'ingénieur vénitien était préférable: la Joliette est exposée aux coups +de vent du Nord-Ouest, et le mouillage y est hasardeux. + +Voyages à Paris, démarches dans les bureaux, pourparlers avec les sociétés +financières, les administrations maritimes, les entrepreneurs, puis +confection et dépôt d'esquisses, de plans, de dessins, de cartons, tout ce +difficile et consciencieux travail demeura donc inutile. L'ingénieur, déçu, +mais non abattu, se rejeta sur un autre projet. + +L'aristocratique et somnolente ville d'Aix l'attira, comme champ +d'affaires. Tout était à entreprendre dans cette cité en léthargie. Il +était possible de la ranimer, de lui restituer, sinon la splendeur déchue, +du moins la vitalité d'un centre moderne. Avec ses hôtels majestueux, +demeures seigneuriales des anciens membres du Parlement, ses édifices +publics trop vastes pour les services d'une simple sous-préfecture, +l'ancienne capitale déchue de la Provence n'avait pas de chemin de fer, +pas de communication facile pour les marchandises. L'industrie était +absente et le commerce languissait. Ville ecclésiastique, universitaire et +judiciaire, siège d'un archevêché, des Facultés de théologie, lettres et +droit, centre du ressort judiciaire avec sa cour d'appel, Aix, malgré son +nom, manquait d'eau. N'était-ce pas un grand et avantageux projet que +celui de donner à boire à cette ville altérée? Arroser cette très sèche +région provençale était, il est vrai, une entreprise difficile, longue et +coûteuse. Marseille pouvait se permettre un canal à écluses, mais Aix +hésitait devant la dépense. L'ingénieur avait avisé une gorge voisine où +capter les eaux de pluie. Dévalant des collines, elles s'amassaient dans +ce réservoir naturel, mais percé, puis se perdaient, non utilisées. Il +s'agissait de barrer le goulet de la gorge, par où les eaux s'échappaient. +La cuvette endiguée et le réservoir fermé, il n'y aurait plus qu'à +distribuer ensuite, par une série de barrages, la précieuse réserve: Aix +ne serait plus à sec. L'actif et jamais découragé chercheur crut, cette +fois, avoir trouvé le chemin de la fortune et de la gloire. Il se mit avec +espoir à l'oeuvre. Il prépara les devis, dressa les plans, et entama une +interminable série de visites et de sollicitations. Il remua, comme on dit, + ciel et terre. Une entreprise de cette nature ne comporte pas seulement +les difficultés initiales de la conception, du tracé, des calculs, les +problèmes à résoudre de toute la partie scientifique et technique, il faut +surtout envisager les multiples embarras de l'exécution. Les voies et +moyens sont entravés, discutés, refusés. Le chemin, du projet à la +réalisation, est coupé de fossés, où l'affaire risque de rouler, avec son +promoteur, sans pouvoir remonter. Les obstacles physiques sont renforcés +par les barrières administratives et les verrous financiers. + +Il fallut à l'ingénieur une énergie persistante et une forte confiance +en soi pour vaincre des résistances déraisonnables, pour écarter des +objections de pure obstination, pour triompher de défiances préconçues. +Les capitaux ne se laissaient approcher qu'avec circonspection. Les +riverains s'alarmaient. De mauvais bruits furent colportés. Les habitants, +qui, par la suite, s'affirmèrent enchantés du canal, et célébrèrent par +des hommages posthumes, le nom de celui qui avait doté leur ville de ce +bienfait hydraulique, se montrèrent indifférents, sceptiques, parfois +hostiles. Et puis, il y avait les terribles, bureaux. Il fallut en faire +le siège, et débusquer les chefs de service, repoussant, d'entre les +créneaux de leurs cartons verts, l'assaut de leurs donjons administratifs. +Ils se retranchaient au fort de leurs paperasseries, quand était signalé +l'intrus, venant les déranger. C'était presque un ennemi, cet intrigant +qui voulait les forcer à s'occuper d'une affaire qu'ils n'avaient pas +conçue, qu'ils considéraient comme provenant d'une initiative suspecte, +née en dehors de l'administration, donc illégitime. Les ingénieurs +officiels consultés affectaient de ne pas prendre au sérieux un projet +qui n'émanait pas de quelque «cher camarade». Tout cela prit un temps +considérable, et ce labeur usa les forces de l'ingénieur, sans épuiser sa +volonté. + +C'est en 1837 que François Zola présenta, pour la première fois, son +projet de canal. Que de voyages il lui fallut, depuis, à Marseille et +à Paris! Il eut la bonne fortune d'intéresser M. Thiers à son idée. Le +ministre était alors préoccupé par la grosse affaire des fortifications +de Paris, qui souleva tant de débats à la Chambre, et rencontra, comme +le modeste canal provençal, de si fortes oppositions.. Il accueillit, +toutefois, avec bienveillance, l'ingénieur étranger, dont l'activité lui +plaisait, et qui lui soumettait une invention, toute d'actualité, pour +faciliter et accélérer le transport de déblaiements des terrains où +devait s'élever l'enceinte bastionnée. La machine de François Zola fut +expérimentée à Paris, sur le chantier de Clignancourt. Ces essais furent +satisfaisants, et l'appareil fut agréé. + +Ce succès procura quelques fonds, des relations utiles et l'appui de +M. Thiers à l'inventeur, qui revint à Aix, ayant l'espoir d'être soutenu +par le gouvernement auprès des autorités provençales. On était en 1842. +Ce fut en 1846 que, grâce à M. Thiers, l'ordonnance royale décrétant le +canal d'Aix d'utilité publique fut rendue. La victoire était acquise. +François Zola revint à Aix, bien portant, en pleine vigueur physique et +intellectuelle, marié à une jeune femme qu'il adorait. Heureux de vivre et +de travailler, il était de plus en plus confiant dans son oeuvre. Rassuré +sur l'avenir des siens, il avait la certitude de laisser, après lui, la +renommée de ceux qui accomplissent une entreprise grandiose et durable. +Il serait le créateur du canal d'Aix! La fortune lui viendrait avec la +gloire, complétant le bonheur domestique dont il jouissait déjà. + +Mais la destinée rarement permet à l'homme de le posséder, ce bonheur +qu'il a rêvé, qu'il a été sur le point de conquérir. La vie fait +banqueroute, et l'ouvrier, au moment de toucher son salaire, est congédié. +Ces faillites du sort, absurdes autant que cruelles, sont les fatalités +courantes de la vie. + +Au cours d'une visite matinale à l'un de ses chantiers, dans la gorge où +déjà s'élevait le premier barrage, par une matinée glaciale de février, +quand soufflait le mistral, l'ingénieur fut atteint d'une pleurésie. +Il s'alita, et, en quelques jours, la mort avait détruit cette belle +intelligence, et paralysé pour jamais cette énergie toujours prête. + +Dans la vulgarité d'une chambre d'hôtel, à Marseille, l'hôtel Moulet, rue +de l'Arbre, où il descendait d'habitude, car on n'avait pu le transporter +à Aix, chez lui, François Zola mourut, le 19 février 1847. Il avait +cinquante et un ans. Il laissait une veuve de vingt-sept ans, et un enfant +qui allait avoir sept ans, Émile Zola. + +Au cours de l'un de ses fréquents voyages à Paris, à la sortie d'une +église, François Zola avait rencontré une jeune fille, de condition +modeste, mais honnête et jolie, Emilie Aubert. Le père était entrepreneur +de peinture dans la petite ville de Dourdan, près de Paris. Le mariage se +conclut rapidement. Les formalités furent abrégées. La future n'apportait +en dot que sa grâce et sa jeunesse. Le futur n'avait encore que ses +talents, son projet de canal, présenté depuis deux ans, ses espérances et +sa vaillance. Vingt-trois ans de différence existaient entre les époux. +L'union fut heureuse. La douleur de la jeune femme, accourue d'Aix dans +l'hôtel marseillais où déjà son mari agonisait, fut profonde. Elle dut, +par la suite, à de douloureux anniversaires, évoquer, devant son fils, +attentif, les heures cruelles écoulées dans la banalité de cette chambre +inconnue, au milieu des malles entrouvertes et des vêtements entassés +sur les chaises, avec le brouhaha, dans les couloirs, des voyageurs +indifférents ou gais, allant et venant, confondant, par la minceur des +cloisons, leur paisible ronflement avec le râle de l'agonisant. Zola s'est +souvenu de ce décor lamentable et de ce désarroi, quand il écrivit _Une +Page d'amour_. La jeune veuve se trouvait sans appui, sans conseils, +dans une situation, alors non pas absolument mauvaise, mais embarrassée. +Il y avait une liquidation difficile à entamer, des marchés en train à +régulariser et à résilier, des ouvertures de crédit en suspens, des +travaux en cours, qu'il faudrait achever ou céder. Le canal était en +bonne voie de construction, mais loin d'être terminé. Les créanciers +se présentèrent, les débiteurs s'effacèrent. Il fallait prendre des +arrangements, tenter des recouvrements, maintenir les chantiers ouverts, +ne pas abandonner le canal qui représentait tout l'avoir, tout l'héritage +de l'ingénieur. Lourd fardeau pour une femme de vingt-sept ans, sans +grande expérience des affaires, et ayant un jeune enfant à élever. Mme +Zola avait autour d'elle, à Aix, son père, le vieil entrepreneur de +peinture, alors, retiré, sa mère, native d'Auneau, beauceronne avisée et +qui prit en main la direction des affaires contentieuses, courant chez +les avoués, les avocats, les huissiers, vaquant aux échéances, aux +atermoiements, défendant, avec la ténacité paysanne, les bribes de +la succession, que les corbeaux de la chicane et les vautours de la +spéculation déjà, se disputaient. + +Les procès, soit qu'ils fussent mal engagés, mal conduits, mal plaidés, ou +bien parce que les prétentions des héritiers Zola étaient imparfaitement +fondées, peu soutenables en droit, aboutirent à un échec complet. Les +procès perdus, la position de la jeune veuve, d'abord pénible, bientôt +devint critique. L'ingénieur, ressemblant en cela à la plupart des hommes +engagés dans de vastes entreprises, dont le succès se dessine, donnant +la promesse de beaux résultats prochains, avait escompté cet espoir +de fortune. Hardi, optimiste, l'ancien soldat du prince Eugène, le +risque-tout de la légion étrangère, s'était jeté dans cette expédition, +scientifique et financière, avec l'élan imprévoyant de sa jeunesse. +Il allait de l'avant, comme un brave montant à l'assaut, sans regarder +derrière soi. Il ne redoutait rien de l'avenir. N'était-il pas sûr de +réussir? Après lui, s'il succombait sans que le succès final fût assuré, +les siens ne manqueraient de rien. Ils recueilleraient le bénéfice de +ses conceptions, de son travail. Ils hériteraient de sa gloire et des +bénéfices de son génie. Un canal, c'est une mine d'or. Aussi vivait-il +largement. Les premières sommes que le canal lui avait procurées, comme +jetons de présence aux assemblées, honoraires d'études, actions de +fondateur, furent dépensées sans inquiétude; les travaux étaient +commencés, se poursuivaient; de quoi s'inquiéter? Le canal paierait tout, +et au-delà. Nulle nécessité, quant à présent, d'économiser et de liarder. +Plus tard, sur l'excédent des recettes, on prélèverait le patrimoine à +garantir, pour la veuve et l'enfant, en cas de malheur. Une affaire si +belle, si sûre, ne pouvait faire faillite. + +Le téméraire ingénieur n'avait pas prévu la banqueroute de la vie. Sa mort +brusque fît écrouler tout cet édifice fragile de bien-être et de fortune, +dont les fondations n'étaient même pas assurées. + +Pendant la période de constitution de la Société du Canal, et durant les +démarches pour l'obtention de l'ordonnance royale équivalant à notre +décret d'utilité publique, François Zola avait dû faire de nombreux +voyages à Paris, sans s'arrêter. Une fois, il dut prolonger son séjour. +Tout récemment marié, il avait emmené sa jeune femme. Elle était enceinte. +Au lieu de loger à l'hôtel, le jeune ménage, dans l'attente du bébé, +acheta des meubles, et prit un appartement, dans une maison de +construction récente, au quatrième étage, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_. +La maison existe encore et la rue, étroite et sombre, a peu changé. Elle +devait rappeler à François Zola les ruelles des villes italiennes. Elle +a pour voie parallèle, donnant sur la rue Montmartre, la bruyante rue du +Croissant, pareillement étranglée, noire et fangeuse. Là est le centre des +imprimeries et des marchands de journaux. C'est le quartier général des +crieurs du «complet des courses», la bourse des «canards», c'est-à-dire +des placards, des petits journaux occasionnels, des feuilles aux scandales +éphémères, des chansons populaires, des «testaments» et autres imprimés +satiriques et tapageurs, dont Hayard, «l'empereur des camelots», fut +longtemps le grand pourvoyeur. Les appels glapissants des vendeurs de +papier furent les premiers sons qui frappèrent les oreilles du jeune Zola. +Que de fois, par la suite, son nom devait retentir, dans cette rue, parmi +l'étourdissante criée des journaux! + +Dans cette maison, le 2 avril 1840, naquit donc Émile Zola. + +Voici l'acte de naissance d'Émile Zola: + +PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE Extrait du Registre des Actes de +Naissance du 3e arrondissement (ancien) de Paris. + + L'an mil huit cent quarante, le quatre avril, à deux heures un quart + de relevée, par devant nous, Barthélemy-Benoist Decan, chevalier de + la Légion d'honneur, maire du troisième arrondissement de Paris, + faisant fonctions d'officier de l'état-civil, a comparu le sieur + François-Antoine-Joseph-Marie Zola, ingénieur civil, âgé de + quarante-quatre ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_, + lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né avant-hier, + à onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant, et de + Françoise-_Émélie_-Orélie Aubert, son épouse, mariés à Paris, en la + mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente + neuf, auquel enfant il a donné les prénoms Émile, Édouard, Charles, + Antoine; ce fait en présence de sieurs Norbert Lecerf, marchand + épicier, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue + Saint-Joseph n° 18, et Louis-Étienne-Auguste Aubert, rentier, âgé + de cinquante-six ans, demeurant à Paris, rue de Cléry n° 106, aïeul + maternel de l'enfant. Et ont le père et les témoins signé avec nous, + après lecture. + + _Signé:_ F. ZOLA, NORBERT LECERF, AUBERT ET DECAN + +Les affaires de François Zola ne lui permirent pas de retourner à Aix, +avant 1842. A cette époque, la famille Zola se fixa dans la vieille +capitale provençale, impasse Sylvacanne. L'ingénieur dut bientôt faire +un nouveau séjour à Paris, nécessité par la surveillance de sa machine +à déblayer, qui fonctionnait à Montrouge, pour les travaux des +fortifications. Ce nouveau séjour se prolongea pendant un an et demi. Le +petit Zola, né à Paris, transporté à Aix, puis ramené à Paris, ne revint +définitivement en Provence qu'à l'âge de cinq ans et demi. Il était trop +jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre à +la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n'a donc pu influer sur +son intelligence en formation, sur son caractère, encore moins sur son +talent futur, sur son génie. + +Parisien de naissance, Émile Zola allait devenir Méridional, par le milieu +où il se trouvait transporté, par les impressions premières, par les +perceptions oculaires et auditives, par l'air même respiré à Aix et dans +ses environs. + +Il grandit dans la liberté d'un vaste jardin, dépendant de la maison de +l'impasse Sylvacanne. La maison était bourgeoise; elle avait été habitée +par la famille de M. Thiers. Quand la mort priva la famille Zola de son +soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d'entretien coûteux. +Mais il n'est pas aisé, au lendemain d'une catastrophe qui bouleverse +les existences et démolit les fortunes, de se débarrasser instantanément +d'agréments et d'engagements datant de l'époque heureuse. La veuve, liée +par un bail, dut conserver l'élégante maison. Alors les meubles riches, +les bibelots précieux, un à un, prirent le chemin de la boutique du +brocanteur. Les domestiques avaient été congédiés. On ne garda pas même +une petite servante, dans cette vaste demeure, Émilie Zola était très +prise par ses procès. Pas une minute ne semblait lui appartenir. Elle +courait, accompagnée de sa mère, l'intelligente et pratique beauceronne, +de l'avoué chez l'avocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son +enfant croître à l'aventure. Les charges de ce petit ménage, composé de +trois personnes et d'un garçonnet, retombaient sur les bras, heureusement +robustes encore, de la grand'maman Aubert. La bonne ménagère qu'elle était +suffisait à tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, après les +courses en ville. Sans cesse à la besogne, toujours alerte et de bonne +humeur; elle faisait la foule, et suppléait, dans cette grande caserne, +au personnel absent. + +Ainsi les deux femmes et le grand-père Aubert, vieillard somnolent, +n'avaient guère le temps de s'occuper du gamin. Le petit Émile poussait +comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trébuchait, +tombait, se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l'herbe, +écorchait sa veste, salissait, dans les ornières, bas et chaussettes, +attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les +alouettes, sifflait avec les merles; sous les platanes et les micocouliers, +il se développait avec la vigueur d'un jeune animal en liberté. On ne lui +adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait +les recommandations dont on accable les petits garçons. Jamais on ne lui +défendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies; +il ne reçut point des taloches pour avoir déchiré sa culotte ou taché +sa blouse. Cette première éducation, cet élevage sans contrainte, cette +absence de la culture élémentaire ordinaire, eurent certainement, sur +la formation du cerveau du jeune sauvageon, qui devait être, un jour, +l'un des produits supérieurs de l'espèce humaine, une influence plus +déterminante que l'atavisme. + +Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la santé et sur le +bien-être de l'enfant, semblaient se préoccuper médiocrement de son +éducation première. Les notions élémentaires de maintien, de politesse, +de maniérisme et de minauderie, qu'on s'efforce d'inculquer aux jeunes +enfants, à tous les degrés de la société, lui furent épargnées, il échappa +à la contrainte de «se bien tenir». Il n'eut pas à se préoccuper d'être +très sage, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite, +ce qui est le fondement de l'enseignement élémentaire des sujets de la +classe moyenne. Sans avoir préalablement lu Jean-Jacques, et sans prendre +l'Émile du philosophe comme le modèle de l'enfant à éduquer, grand'maman +Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les +études et les greffes, élevèrent, l'Émile de l'impasse Sylvacanne en +véritable enfant de la nature. + +Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer +plutôt parmi les élèves en retard. On range pêle-mêle communément dans +cette catégorie, d'une part ceux qu'une prédisposition congénitale ou un +état maladif empêchent de grandir intellectuellement; d'autre part les +adolescents qu'on a négligé d'instruire, de pousser, et qui se font +reléguer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes +enfantines. Écoliers abécédaires, ils épellent encore quand les autres +lisent couramment. Ce fut le cas du petit Émile. + +À sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourtant se décider +à les lui apprendre. Il convenait, par dignité, à raison de la condition +sociale dans laquelle il était né, de l'arracher à son éducation purement +champêtre. Le fils d'un ingénieur, l'héritier, sinon des produits +financiers du canal, du moins de la renommée de son auteur, pouvait, +un jour, obtenir des appuis dans la haute société aixoise, rencontrer +même des protecteurs à Paris. Ceux qui avaient connu et apprécié le +constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient +peut-être l'accès d'une carrière. Encore fallait-il que le futur candidat +se présentât avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de François +Zola ne devait pas demeurer dans l'état fruste d'un berger de la Camargue. +Il convenait donc de conduire Émile au collège. Les études classiques, +débutant par «rosa, la rose», et aboutissant aux Conciones, aux +dissertations françaises, avec le baccalauréat à passer, c'était la +filière nécessaire et régulière de tous les fils de la bourgeoisie. Ici, +on ne suivait plus du tout les préceptes d'éducation de Rousseau. L'Émile +du philosophe apprenait l'état de menuisier, ce qui, d'ailleurs, à la +veille de la Révolution, était plus prudent que de se façonner au métier, +bientôt inutile et périlleux, de gentilhomme de la Chambre. Les deux +femmes voulurent donc préparer le petit Émile à devenir, non pas un homme +de lettres, grands dieux! mais un avocat, un médecin, ou tout au moins un +bureaucrate. Qui pouvait savoir? Le diplôme mène à tout. Le parchemin +de bachelier, c'est la pièce héraldique moderne, sans laquelle on ne +saurait se présenter, avec chance de succès, dans la lice où se disputent +les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre +universitaire donne accès aux grades et aux emplois. Émile bachelier +pourrait bien devenir, un jour, sous-préfet! + +Les songes ambitieux des deux femmes furent réalisés, dépassés, mais +autrement. Émile Zola, cependant, ne put être reçu bachelier, et ne fut +que quelques heures sous-préfet. + +On ne pouvait mettre, dans un collège de l'État, cet enfant de huit ans, +pour qui l'alphabet était comme une stèle aux caractères cunéiformes. +Il fut décidé qu'on l'enverrait, d'abord, dans une petite pension. +On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les +établissements étaient achalandés par les familles modestes, ayant la +vanité de soustraire leurs rejetons à la promiscuité de l'école communale, +alors fréquentée seulement, dans les villes, par les fils d'ouvriers. + +Dans cette institution à bon marché et à peu d'élèves, Zola apprit ses +lettres et les premiers éléments. Sa famille s'était enfin débarrassée du +coûteux loyer de l'impasse Sylvacanne. Elle était venue se loger, à moins +de frais, au pont de Béraud, dans la banlieue d'Aix. Le jeune élève fit +souvent l'école buissonnière: le nouveau logis et ses environs lui en +fournissant la tentation. Il avait plus d'herbe à sa disposition, plus +d'espace à parcourir, et, autour de lui, s'étendait un paysage dont +la sévérité n'excluait pas la grâce. L'impression en demeura vive et +persistante dans les prunelles de l'adolescent. Plus tard, les _Contes à +Ninon_ ont témoigné de cette première sensation rustique. Le goût de la +campagne, dans la prime jeunesse, ressemble à un amour de la treizième +année. Toute la vie en demeure embaumée, et l'homme fait s'en montre +imprégné jusqu'aux moëlles. En suivant le cours sinueux de la Torse, Émile +Zola acquit le sens de la nature. Cette rivière, symboliquement, circulera +dans toute son oeuvre. + +À treize ans, comme il n'avait plus rien à apprendre, dans les classes +primaires du pensionnat Notre-Dame, et comme on ne pouvait plus le laisser +vagabonder, tel qu'un chevreau, par les garrigues, on le présenta au +collège de la ville, depuis lycée Mignet. Admis comme demi-pensionnaire, +en 1852, il fut placé en huitième. + +Pour être près de lui, pour lui éviter, le soir, un long parcours, sa mère +avait quitté la banlieue, et pris un appartement dans la ville même, rue +Bellegarde. Émile passa cinq ans, environ, au collège d'Aix. Sans se +révéler un de ces lauréats qui font réclame pour leurs professeurs et +pour leur lycée, il fut loin d'être un cancre. Il eut des récompenses +nombreuses, et, en troisième, il obtint le prix d'honneur. Voici, +d'ailleurs, un extrait de ses palmarès: + + En 1853, classe de septième.--1er prix de version latine, + d'histoire et de géographie, de récitation; 2e prix d'instruction + religieuse, de thème latin; 1er accessit d'excellence; 2e accessit + de grammaire française et calcul. + + En 1854, classe de sixième.--Tableau d'honneur, 1re mention; + 1er prix d'histoire et de géographie; 1er accessit d'instruction + religieuse; 2e accessit d'excellence; 3e accessit de récitation. + + En 1855, classe de cinquième.--1er prix de thème latin, de version + latine; 2e prix de version grecque; 1er accessit d'excellence; + 2e accessit d'histoire et géographie; 3e accessit de français et de + récitation. + + En 1856, classe de quatrième.--1er prix d'excellence, de thème latin, + de version latine, de vers latins; 2e prix de version grecque, de + grammaire générale, d'histoire et géographie. + + En 1857, classe de troisième.--Prix de tableau d'honneur; 1er prix + d'excellence, de narration française, d'arithmétique, de géométrie et + application, de physique, chimie et histoire naturelle, de récitation; + 2e prix d'instruction religieuse, de version latine; 1er accessit + d'histoire et géographie. + +On remarquera la progression continue de ses succès. Laborieux, attentif +et opiniâtre, l'élève Zola affirmait déjà son goût du travail, sa croyance +au travail. Avec du vouloir, avec de l'énergie sécrétée régulièrement, +patiemment,--ce fut la règle et la force de son existence--il était +certain d'arriver au but proposé. + +Parvenu à la classe de troisième, il avait bifurqué. La bifurcation, +établie par le ministre Fortoul, obligeait l'élève, avant de passer, des +classes de grammaire, dans les divisions supérieures, à déclarer qu'il +choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. Émile opta pour les +Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles, +pour lesquelles le futur auteur du _Roman Expérimental_, l'apologiste de +Claude Bernard, le théoricien de la littérature scientifique, avait un +goût très vif, qu'il se montra l'un des meilleurs élèves de sa classe. +Il témoigna d'une sorte d'aversion pour la littérature classique. Il eût +dit volontiers, avec les Berchoux, les La Mothe, les Lemierre: «Qui nous +délivrera des Grecs et des Romains?» Il est probable, il est certain même, +qu'il a, par la suite, pris connaissance des maîtres de la littérature +antique, mais il ne dut les lire que dans des traductions. Il a affirmé, +à plusieurs reprises, peut-être avec un peu de fanfaronnade, car il avait +eu un 2e prix de version, en troisième, ne pas savoir le latin. C'est +un mérite plutôt négatif. Zola paraissait satisfait de cette ignorance. +Il la proclamait, comme une vanterie. C'est une tactique d'orgueil assez +fréquente, que la fierté d'un dédain pour ce qui vous a fait défaut dans +la vie ou pour ce qui vous échappe. Que de gens font fi de ces raisins, +pour eux trop verts: titres de noblesse, terres, châteaux, bijoux, +décorations, bonnes fortunes, invitations mondaines, voyages, +villégiatures. Dans l'ordre intellectuel, ce faux mépris des richesses +scientifiques ou artistiques, qu'on n'a pu acquérir, est aussi répandu. +Zola semblait tout heureux de «n'avoir entendu parler de Virgile que +«par ouï-dire». Ce n'est pas seulement la langue virgilienne qu'il +reconnaissait ne pas savoir; «Je suis ignorant de tout, de la grammaire +comme de l'histoire», écrivait-il, en 1860, à son ami Cézanne. Il +a certainement, par la suite, bouché quelque peu ce trou dans son +instruction générale. En ce qui concerne la grammaire, il exagérait une +ignorance assurément relative, mais qui donc peut se targuer de bien +posséder la grammaire? Les candidates au brevet d'institutrice, et encore! +Pour l'histoire, Zola devait peu s'intéresser à cette résurrection de la +vie passée. On ne trouve, dans son oeuvre, aucune allusion, comparaison ou +citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffère, +sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d'affinités +descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancières. «J'aime mieux +tout tirer de moi que de le tirer des autres,» a-t-il dit, non sans +quelque infatuation, car, en littérature aussi, on est toujours, comme dit +Brid'oison, fils de quelqu'un. + +Dans un «interview» que j'ai dirigé, surveillé, et révisé, en 1880,--le +terme n'était pas bien connu, mais ce genre d'article anecdotique, et +cette indiscrétion consentie existaient déjà, à cette époque,--mon +collaborateur au _Réveil_, Fernand Xau, publia la réponse suivante de +Zola à une question sur ses études: + + Je n'entrai en huitième qu'à l'âge de douze ans passés. C'était un + peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand, à dix-huit ans, ma + mère me conduisit au Lycée Saint-Louis, à Paris, j'en étais seulement + à ma seconde. Bon élève, à Aix, où je remportai des succès, sinon + éclatants, du moins estimables, je devins mauvais élève, à Paris... + +Ici, une observation d'ordre général, qui a son intérêt pour le maintien +des bonnes études et le développement universitaire de notre pays. Paris +est un mauvais centre d'études. Écoliers ou étudiants, les jeunes gens s'y +trouvent dans un milieu mal disposé pour le travail. Il se rencontre trop +de distractions et trop de motifs de dissipation, dans la grande ville. Au +moyen âge, l'Université de Paris a pu être un puissant foyer de lumières +théologiques et philosophiques, un admirable atelier où s'élaborait le +grand oeuvre du savoir. Mais la vie qu'on y menait, malgré ribaudes et +tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conservé les règles et +les us des escholiers de la rue du Fourre; la discipline des couvents +sévères y régnait, avec la ponctualité et l'isolement de la caserne. +Dans les milieux modernes, l'étudiant, le lycéen, sont trop exposés à la +promiscuité mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute, à raison +de la haute valeur des maîtres qui sont sélectionnés, et par suite de +l'agglomération des élèves les mieux doués, remporte des succès dans les +concours. Mais ce sont des supériorités exceptionnelles. Le niveau général +des études y est au-dessous de la moyenne. L'apprentissage de l'étudiant +ne saurait se faire dans une cité anormale et monstrueuse, où le tapage +des gens en fête domine. Il y a trop de musiques dans l'air, trop de +passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop +de tentations à tous les carrefours, pour qu'on puisse étudier, avec +application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universités +allemandes, pierres d'assises solides de la puissance germanique, sont +toutes situées dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg, +Königsberg, Leipsick, Iéna. Il roule trop de véhicules, tramways, coupés, +fiacres, autobus, par les voies parisiennes, pour qu'on y jouisse du +recueillement indispensable à qui veut apprendre. Les facultés, les +collèges, les instituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que sur +des rues où l'herbe pousse. Par crainte des troubles de la place publique +et des tumultes populaires, on a relégué l'assemblée nationale française, +lorsqu'il s'agit de donner une constitution ou d'élire le chef de l'État, +dans la ville morte du grand Roi. Il n'y a nulle utilité à ce que +les Facultés de droit, de médecine, et même les lycées d'internes de +l'Académie de Paris, soient à proximité des boulevards. À Versailles +conviendrait parfaitement ce rôle de cité universitaire. Ce serait +l'Oxford et l'Heidelberg français. + +L'écolier Zola appuie, de son exemple, cette argumentation. Si le lauréat +d'Aix, ville paisible, s'était mué en cancre parfait, à Paris, c'est +que l'atmosphère capiteuse du milieu produisait son effet accoutumé. +Ce n'était pas la fête ambiante qui le troublait, le détournait, mais +l'ivresse intellectuelle même de Paris. Le rhétoricien provençal +se dégoûtait des monotones et fades occupations universitaires; il +s'abandonnait à ses rêves de gloire littéraire; il se livrait à des +lectures en dehors des «matières» imposées pour le baccalauréat. + +Dans l'interview, que j'ai indiqué plus haut, et auquel j'aurai plusieurs +fois recours, car ayant été publié, sous les yeux de Zola, il y a +vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus +grande sincérité, l'écolier buissonnier expliqua ainsi son peu d'assiduité +et son absence de succès, aux cours du lycée Saint-Louis: + + ... C'est que j'étais déjà lancé dans le mouvement littéraire et + que je lui appartenais corps et âme. Je délaissais mes classiques + pour lire avec avidité Montaigne, Rabelais, Diderot et Hugo... Ah! + Hugo! j'étais fou de lui! + + Cela vous explique que, contrairement à ce qu'on a affirmé, je ne + sois pas bachelier. Est-ce pour la même raison que Daudet n'est pas + plus avancé que moi? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il est assez + étrange de voir deux romanciers notoires n'avoir même pas, dans les + rangs de l'Université, l'épaulette de sous-lieutenant. + +Les parents du lycéen faisaient de lourds sacrifices pour qu'il pût +obtenir, grâce au diplôme obligatoire et élémentaire, l'accès de certains +emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des +redoutables examens, qui semblent surtout faciles à ceux qui ne les +ont pas subis. Sans doute, cet échec scolaire n'a pas nui à la fortune +littéraire de _l'Assommoir_. Nul ne se préoccupe, aujourd'hui, de savoir +si l'auteur a été fort en thème ou fruit sec, et tous les baccalauréats de +l'Université ne sauraient rien ajouter à sa gloire. Mais il ne doit pas +servir d'exemple, ni d'encouragement, aux écoliers présents et futurs, qui +ne l'imiteraient qu'en cela. Ce n'est pas parce qu'il n'a pu passer son +bachot que Zola s'est montré capable d'écrire _Germinal_. + +Les deux femmes, qui le gâtaient, lui avaient trop laissé la bride lâche +sur le cou, durant ses années d'enfance, jours de grand air, d'escapades, +de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues +rêvasseries à l'ombre, au bord de la rivière de l'Arc. Mais nous leur +en devons reconnaissance. Cette éducation en liberté fut salutaire et +inspiratrice. Elle priva la France d'un bachelier de plus; elle lui valut +peut-être l'un des plus robustes ouvriers de la plume. C'est tout gain +pour le pays, pour la postérité mondiale aussi. Bénissons les deux mamans, +d'avoir élevé leur Émile à la sauvageonne. L'enfant a pu vagabonder, comme +un petit pâtre, tout en ayant la possibilité d'étudier comme un jeune +bourgeois. Cette croissance indépendante, hors des langes où l'on +emmaillotte les fils de la classe aisée, permit au corps, et aussi à +l'intellect du gamin, de se développer avec vigueur. Dans ces randonnées, +qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il était accompagné +de deux camarades, qui devinrent ses inséparables: Baille, qui fut, par +la suite, professeur à l'École polytechnique, et Cézanne, le vigoureux +peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu'ils se +récitaient avec conviction, et qu'ils louaient avec sincérité. + +Zola avait conservé un souvenir très vif de ses juvéniles excursions de +Provence. Il les évoquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales +lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le +thème universel de la jeunesse envolée. Il contait volontiers à ses +intimes, durant quelque sombre après-midi, au fond des Batignolles, avec, +quelle ardeur, avec quelle exubérante impatience, avec ses condisciples +provençaux, il se mettait en route, par les matinées d'été, pour chasser +les ortolans dans les ravins ensoleillés, du côté du barrage paternel. +La chasse n'était, le plus souvent, qu'un prétexte. N'allait-on pas en +battue, dans la contrée où se déploient les tireurs de casquettes? +Il s'agissait de faire de la route. Toute une journée à passer avec Baille +et Cézanne, gagner de l'appétit et faire honneur aux provisions préparées, +la veille, par les parents, bavarder art et littérature en toute +tranquillité, c'était le vrai plaisir cynégétique. Ces causeries +interminables sont délicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi +passées à s'entretenir des livres, des pièces, des tableaux, oeuvres +récemment signalées, ou déjà glorieusement consacrées s'écoulent rapides, +grisantes et inoubliables. Elles parfument toute une existence d'artiste. +Il n'est pas toujours aisé, surtout dans une ville provinciale, de +s'isoler, à trois ou quatre compagnons ayant les mêmes goûts, les mêmes +aspirations vers la littérature, le théâtre, la peinture. + +Les poètes actuels, biens rentés, élégants, rasés, tondus, ayant pour +Pégase l'auto, et bientôt le dirigeable, sont admis dans les sociétés +distinguées. Les belles madames les câlinent, les invitent à dîner et +parfois les prennent pour amants. Ils sont semblablement, quand ils +débutent, «gobés» des jeunes femmes à bandeaux plats couvrant les oreilles, +et accueillis à bocks ouverts ès-cabarets montmartrois ou rive-gauchers. +Mais, au temps où Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de +vers et le barbouilleur de toiles étaient classés parmi les mal vus. +Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provençaux, aspirants artistes, +en se retirant vers les déserts, sous couleur de tirer un bec-fin, +Alcestes de la poésie, cherchant un endroit écarté, où de débiter leurs +sornettes ils eussent la liberté. En ces solitudes brûlées, ils ne +choquaient personne, commérant sur un tas de gens, ignorés à Plassans, +dont les histoires ne pouvaient intéresser la bonne société: car ils +n'avaient jamais été établis dans la ville, ni occupé une fonction +honorable, ce Musset, ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu +importants qu'on eût vainement cherché leur adresse dans le Bottin, mais +dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs. + +Les trois amis, après avoir, à la poursuite de quelque volatile, égaré +et chimérique, battu distraitement les buissons et sondé les bosquets, +s'asseyaient sous bois, à l'heure où midi rôtissait les oliviers et +les pins. On se hâtait de rassembler des brindilles résineuses et l'on +cuisinait, en plein air. Le repas achevé, la digestion se faisait sous +l'ombrage de quelque hêtre épais. Mollement allongés, comme des bergers +virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos; ils dissertaient +sur Hugo, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres +vers, et l'on rentrait en ville, à la nuit close, les jambes lourdes, +et le carnier léger. Mais nul n'était revenu bredouille d'idées et +d'impressions. On avait provision de grande poésie et de bon air pour +toute la semaine. Cela aidait à supporter allègrement la vie provinciale, +prosaïque et confinée. + +La famille Zola, cependant, dégringolait. On était loin du faîte de +bourgeoisie, où l'ingénieur avait tant souhaité placer les siens. Les +logements remplaçaient les appartements, qui eux-mêmes avaient succédé +à la vaste maison bourgeoise de l'impasse Sylvacanne, illustrée par le +séjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Béraud, de la +demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de la rue +Roux-Alphéran, il avait fallu reculer jusqu'aux faubourgs, et prendre +un appartement modeste, cours des Minimes. C'était trop cher encore. Un +logement d'ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines, +dans le plus pauvre quartier de la ville, reçut enfin la famille déchue. + +Dans ce misérable logis, en novembre 1857, mourut la courageuse grand'mère, +maman Aubert. Le grand-père et le petit Émile demeurèrent seuls, car Mme +Zola, pressée par les créanciers, accablée par des procès interminables, +assaillie par les réclamations d'avides avoués, ayant son mobilier en +grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s'était +rendue à Paris. Elle espérait trouver, parmi les anciens amis de son mari, +conseils, aide, protection. Elle se promettait de voir M. Thiers. Elle +éprouva probablement de dures déceptions, car, au lieu de revenir à Aix, +comme elle l'avait espéré, avec de bonnes promesses et peut-être de +l'argent, elle résolut de se fixer à Paris et de faire venir son fils et +le grand-père. Le jeune Zola reçut une lettre pressante et désolée de sa +mère. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui +restaient, et de la rejoindre aussitôt à Paris. «Avec l'argent du mobilier, +disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de +troisième classe et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t'attends!» +C'était la misère noire et le naufrage complet. + +Après avoir dit un adieu, estimé provisoire, à ses chers inséparables, +Baille et Cézanne, le jeune Émile et le vieil Aubert montèrent dans le +wagon, et arrivèrent à Paris, en février 1858. Émile Zola avait alors +18 ans. + +Grâce à la protection de M. Labot, avocat au Conseil d'État, ancien ami +de François Zola, Émile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa +rhétorique au lycée Saint-Louis. Nous avons dit qu'il ne fut là qu'un +lycéen médiocre. Il obtint, cependant, un 2e prix de narration française. +Il était distrait et indifférent, en classe. Rien de ce qu'on y enseignait +ne l'intéressait. Mais la littérature, non classique, les auteurs dont on +ne parlait jamais en chaire lycéenne, Victor Hugo et Musset principalement, +le passionnaient, et accaparaient toute son attention, captaient toute +son intelligence. + +En quittant Aix, il avait été convenu, avec Baille et Cézanne, qu'on se +reverrait à Paris. En attendant cette réunion désirée, où l'on revivrait +un peu les chères heures provençales, déjà lointaines, mais non effacées, +on devait s'écrire, souvent et longuement. Zola ne faillit point à cet +engagement. On a, datées de cette époque, de nombreuses lettres de lui à +Baille, à Cézanne, et quelques billets à un autre condisciple d'Aix, +Marius Roux, qui viennent d'être publiées par l'éditeur Fasquelle. + +Dans une de ces lettres, écrites du lycée Saint-Louis, Zola annonce sa +ferme intention de décrocher le diplôme de bachelier ès-lettres. Une fois +qu'il tiendra son diplôme, il fera son droit. + + ... C'est une carrière, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes + idées. Je suis donc décidé à me faire avocat. Tu peux être assuré + que l'oreille de l'écrivain se montrera sous la toge. + +Il s'informait auprès de son ami, qui avait fait des études littéraires, +de la façon dont il devait préparer son examen. Il comptait prendre un +répétiteur pour corriger ses devoirs. Il n'abandonnerait pas l'obtention +du baccalauréat ès-sciences, et il annonçait sa volonté, dès qu'il serait +reçu, pour les Lettres, de livrer le second combat à la Sorbonne. Ces +courageuses résolutions, qui ne devaient pas être suivies d'exécution, +l'écolier les transmit au jeune écrivain, qui les réalisa, mais pas de la +même façon. Dès cette époque, le lycéen Zola formulait, dans une phrase +confidentiellement jetée à son camarade Baille, ce qui devait être la +règle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie à +la fois: «Il n'est qu'un moyen d'arriver, et je l'ai toujours dit: c'est +le travail!» + +Le rhétoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans +sonnés quand il se présenta aux juges, en Sorbonne, échoua, dans des +conditions assez curieuses. Il avait été reçu à l'écrit, formant la +première partie de l'examen, la plus redoutée, étant éliminatoire et d'une +difficulté plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes +«de discours latin» ou de «version latine», barbarismes, solécismes et +contre-sens, tandis qu'à l'oral, il est possible de se rattraper et +d'effacer la mauvaise réponse, sur une question, par une satisfaisante +énonciation sur une interrogation du même ordre. On peut également +balancer les boules noires, données par un examinateur, mal satisfait, +avec les blanches obtenues d'un autre, plus content ou moins sévère. + +Admis à l'écrit, l'examen oral devait être facile au candidat, selon +toutes prévisions. Zola répondit fort bien pour la partie scientifique; +en mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, même en algèbre, +il ne récolta que des «blanches». Le diplôme semblait acquis. Restaient +les matières suivantes: histoire, langues vivantes, littérature. Pour un +garçon aux vastes lectures, connaissant les poètes, les philosophes, toute +la littérature classique française, les réponses sur ces sujets familiers +devaient être aisées, justes, et même un peu supérieures à celles de la +plupart des autres candidats. + +Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l'anglais et +l'allemand. Zola ne put pas déchiffrer le texte de Schiller qui lui fut +présenté, et il semblait même n'avoir jamais eu sous les yeux l'alphabet +gothique. Il devait s'attendre à la boule noire, qui lui fut colloquée. + +L'histoire n'était pas non plus son fort, au rhétoricien déjà vétéran, et +il parut visiblement brouillé avec les dates. Questionné sur Charlemagne +et sur la fin de son règne glorieux, il fit mourir le grand empereur à la +barbe fleurie au commencement du XVIe siècle. C'était pure inadvertance, +car, au moins par _la Légende des Siècles_ de Victor Hugo, il était à même +de situer chronologiquement le fondateur de la dynastie carlovingienne, +bien avant l'avènement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires, +ni les Annales d'Eginhard. Il ne trouva rien à dire d'intéressant, ou +même de juste ou de banal sur le grand homme féodal, à qui Auguste Comte +faisait une place dans son calendrier positiviste, comme à un des maîtres +de la civilisation européenne. On eût interrogé le jeune homme sur +Napoléon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu'il eût probablement +fait preuve de la même insoucieuse ignorance. + +Il aurait dû prendre sa revanche, atténuer ses boules noires pour +l'histoire et les langues vivantes, sur le terrain littéraire. La Fontaine +fut le sujet de l'interrogation. Ici, le candidat ne demeura pas bouche +bée. Il répondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-être +l'appréciation de Rousseau sur la moralité des Fables de La Fontaine, et +sur la sottise qu'il y avait à donner aux enfants, comme premier livre, +comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu'on +s'obstinait à traiter en naïf et à qualifier de bonhomme (l'anarchiste, +qui avait osé dire sous Louis XIV: notre ennemi c'est notre maître, un +bonhomme!). Il est probable que les explications du futur auteur de _la +Terre_ sur le génie et la philosophie de l'homme qui faisait parler les +bêtes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l'oeil-de-Boeuf, +des grenouilles qui demandaient un roi, ne furent pas très orthodoxes. +L'examinateur donna la fâcheuse boule noire, qui, finalement, l'emporta. +L'élève Zola fut donc ajourné. + +Pour se remettre de cet insuccès, Émile s'en fut passer ses vacances dans +le Midi. Il revit sa chère Provence et ses bons camarades. Fut-ce le désir +de prolonger son séjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage de la +cheminée du Roi René, ou bien effort nouveau afin de complaire à sa mère, +en obtenant ce diplôme, qui semblait à la veuve de l'ingénieur comme +un noble passe-partout à l'aide duquel, dans la société officielle et +bourgeoise, on ouvrait toutes les portes? Toujours est-il qu'il demeura +jusqu'en novembre dans le Midi, annonçant définitivement son intention de +se représenter à Marseille, lors de la session d'automne. À cette date, +il échoua derechef, mais, cette fois, l'insuccès ne fut imputable ni à +l'allemand, ni à Charlemagne, ni à La Fontaine: le candidat solécisant ne +put être admis à l'écrit. Il renonça au baccalauréat et ne retourna plus +au lycée. Il était mûr, d'ailleurs, pour la vie d'homme, et un collégien +de vingt ans, cela devenait un peu ridicule. + +Mais l'existence de jeune étudiant, sans but, ne pouvant prendre +d'inscriptions, faute du diplôme indispensable, ni entamer des études +aboutissant à une profession classée, apparaissait bien sombre. Zola avait +logé, d'abord avec sa mère, rue Saint-Jacques, n° 241, et ensuite, au +sixième étage, rue Saint-Victor, au n° 35. Ils se séparèrent alors. Tandis +que Mme Zola prenait table et logement, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, +n° 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises décrites par Balzac, +il s'installait même rue, au n° 21, au faîte de la maison, dans un +belvédère. Joli endroit pour des études astronomiques, ou encore agréable +perchoir pour écouter, les soirs printaniers, le concert gratis des +pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes était tout proche. +Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, l'endroit aérien manquait de +charmes. Il est vrai que son locataire y composait un poème, en situation, +par le titre, du moins: _l'Aérienne_. Ce conte lyrique était inspiré par +une vision, peut-être par une amourette provençale. + +Dans cette volière parisienne de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, +Bernardin de Saint-Pierre avait composé ses _Études de la Nature_. Là, +peut-être, l'ancien officier de marine avait-il vu se dresser, parmi +les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre, +au loin, sur les trottoirs fangeux, il avait aperçu le gracieux couple +de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage, poétique et +légendaire, décor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla +ses vers juvéniles, pour la plupart destinés à l'oubli et au sacrifice +raisonné, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume, +mais du crayon, car l'encre gelait dans la bouteille. Une scène vécue et +un décor vrai de cette vie de bohème que Murger a fardée. + +Émile Zola, à vingt ans, réalisait donc le type classique du poète +miséreux, rêvait l'existence, incapable de se soumettre à un travail +qualifié de servile, imaginant récolter, sinon la fortune, du moins le +pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-là ne germe +guère sur le pavé des cités. Il n'en avait cure et semaillait à force. Il +supportait allègrement sa débine. Il considérait sa mansarde, en forme de +cage vitrée, comme le nid logique du poète. Il projetait, en attendant +d'avoir achevé son poème de _Paolo_, d'écrire un petit acte en prose pour +«un nouveau théâtre» qui se montait aux Champs-Elysées. Zola débutant aux +Folies-Marigny. C'était amusant. Ce ne fut qu'une rêverie d'un instant, +une illusion, comme lorsqu'il déclarait «songer à une position». Il se +reconnaissait, du reste, peu fait pour le théâtre. «Mon esprit ne se prête +pas à ce genre», disait-il alors, et cette appréciation personnelle fut +vérifiée plus tard. + +Dans les rigoureuses et pénibles analyses qu'on fait de soi-même, à +l'heure où Baudelaire place l'examen de minuit qui vous fait disparaître +confus, mais non repentant ni corrigé, sous les draps, dans les ténèbres, +le jeune troubadour, isolé, affamé, dans Paris, dut reconnaître que la +poésie, quand le poète est inédit et mal vêtu, n'est pas ce que les +tribunaux classent parmi les moyens d'existence avouables. Il admettait +donc qu'il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque pour +vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait +ainsi doublement, d'abord, en se décidant à renoncer à la Muse, comme +il disait, en son style mussettiste d'alors, nourrice trop sèche qui +n'allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur l'outil +producteur, qu'il consentait à empoigner, sans pour cela lâcher la lyre. +Comme Apollon, il voulait bien se faire berger, mais il ne rencontrait +pas d'Admète lui confiant des troupeaux. Il espérait vaguement obtenir +un emploi qui lui donnerait à manger, sans le priver de son alimentation +cérébrale. Il ferait comme tant d'autres jeunes hommes, épris d'art, +parvenant à vivre à l'aide d'une place, avec quelques loisirs pour se +livrer à la poésie, au roman, au théâtre, à la philosophie. + + Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain, + disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir à la Muse, tâcher + de se créer un nom littéraire, c'est le rêve que j'ai fait. + +Malheureusement, ce but louable, qu'il déterminait ainsi: ne pas quitter +la littérature, qui, peut-être, un jour, pourrait devenir une source +d'honneurs et de gains et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir +aux besoins de la vie par un travail n'importe lequel, lui échappait. + + Depuis plus d'un an, écrivait-il à Baille, je fais une chasse féroce + aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux encore! + +Il connut alors ces étapes fatigantes, et parfois humiliantes, du +quémandeur de places, du chercheur de travail. Qu'on est désarmé, dans +cette bataille du pain, quand on ne possède pas ce que, si sagement, +Rousseau voulait qu'on donnât à son Émile, jeune gentilhomme pourtant, et +pourvu d'un patrimoine: un métier, un outil. Avec une netteté de jugement +rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il +s'offrait que du peu de titres qu'il avait à leur acceptation. «Tu ne +saurais croire combien je suis difficile à placer!» avouait-il à son +confident d'Aix. + +Ce n'était pas qu'il eût des exigences grandes et des prétentions +inadmissibles. Il reconnaissait son défaut de capacités professionnelles. +Il savait une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il +ignorait précisément celles qu'il aurait fallu savoir. Ceci a été constaté +cent fois, et tous ceux qui ont critiqué l'enseignement universitaire ont +usé de cet argument. Les humanités sont aristocratiques. Elles préparent +aux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de maître +discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients +de loisir. Ces belles et précieuses études classiques conviennent surtout +à quelque jeune privilégié, n'ayant pas à se préoccuper du salaire +immédiat, mais visant seulement, de haut, la fortune à venir, avec +l'autorité, les dignités et parfois la gloire en plus. Mais la critique de +Zola n'est ni vaine déclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la +voix même des entrailles à jeun du solliciteur rebuté. Ce n'est pas une +apostrophe de rhéteur traitant un lieu commun, c'est la clameur sincère +de la créature impuissante à gagner un salaire, et confessant qu'il n'y a +pas, dans ce fait, que de l'injustice sociale et que du mauvais vouloir +patronal. + + Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, à + nous qui sortons des lycées, disait Zola, devançant les virulentes + apostrophes de Jules Vallès à l'enseignement classique, mais avec + plus de force de raisonnement, et moins d'épithètes criardes. Inaptes + dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des + lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les + combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se présenter dans un + milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long, + partant un surnumérariat plein d'ennuis et vide de gain... + +Il raconte, à l'appui, l'une de ses démarches, entre mille, avec une verve +âpre et sobre, sans inutiles anathèmes aux employeurs méticuleux et +rébarbatifs. + + ... J'adresse une demande à une administration. On me répond de + passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir + habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré. Il continue + d'écrire, sans plus se douter de mon existence que de celle du merle + blanc. Enfin, après un long temps il lève la tête, me regarde de + travers, et d'une voix brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom, + la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre + auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades, + toujours les mêmes, et qui sont à peu près celles-ci: si j'ai une + belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle + administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: + qu'il est accablé de demandes, qu'il n'y a pas de vacances dans ses + bureaux, que tout est plein, et qu'il faut se résigner à chercher + autre part. Et moi, le coeur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de + n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque. + _(Lettre à Baille, 1er mai 1861._ + +Au fond, il n'était pas fâché d'être ainsi éconduit. Il cherchait «une +position», par sentiment du devoir, par désir de soulager sa mère et de se +disculper du reproche de paresse et de vie désoeuvrée, mais il se sentait +presque heureux d'avoir échoué. Il s'évadait, d'un pied léger, comme d'un +piège, de ces bureaux où il avait failli être capturé. Il éprouvait, dans +la rue, le soulagement d'un homme qui s'est tiré d'un endroit dangereux. +En règle avec sa conscience, puisqu'il avait cherché un emploi et n'en +avait pas trouvé, l'Évangile a tort en matière de places, il remontait, +presque gaîment, à son belvédère. Il le trouvait moins glacial, et il se +remettait, avec entrain et bonne humeur, à son poème commencé, qui lui +paraissait plus chaud. + +Il voulait être poète, rien que poète, pour le moment. Il proclamait +fièrement qu'il aimait la poésie pour la poésie, et non pour le laurier. +Il considérait ses vers comme des amis qui pensaient pour lui. Il les +aimait pour eux, pour ce qu'ils lui disaient. La versification devenait un +culte, dont il se consacrait prêtre. Poésie et divinité étaient synonymes +à ses yeux d'alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prêtre de +l'autel, le poète devait vivre de sa poésie. Il ne voulait pas faire une +oeuvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que +l'oeuvre fût vendue par le poète au libraire, et par celui-ci au public. +Il a gardé ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposés, +plus tard, dans son article fameux sur _l'Argent dans la littérature_. +Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu'il ne deviendrait +jamais millionnaire, que l'argent n'était pas son élément, et qu'il ne +désirait que la tranquillité et la modeste aisance. Il ne pressentait pas +le formidable champ de prose, qu'il devait si vigoureusement labourer, et +d'où, pour lui, lèverait toute une moisson légitime de gloire et d'argent. + +Il était donc, à cette époque de sa vie, tout à la poésie. Il ne +multipliait pas les oeuvres et n'abattait point les alexandrins, comme un +bûcheron les branches. Sa plume frêle n'avait rien d'une cognée. + + Il est peu de poètes assez sages pour consentir à n'être poètes que + pour eux, et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie + fraîche et gracieuse. Je hais l'écriture, écrivait-il à Baille. + Mon rêve, une fois sur le papier, n'est plus à mes yeux qu'une + rapsodie. Ah! qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là, + de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses + situations, sans les peindre par tel ou tel mot! Que le récit aux + contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le + récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs...! + +La rêverie l'envahissait. La lassitude de l'action à entreprendre +l'accablait, par une anticipation de la pensée. Il éprouvait aussi +quelques désirs d'épicuréisme. Il formulait un rêve de puissance et de +satisfaction. Si la divinité lui communiquait, pour un instant, son +pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux! Il rappellerait sur la terre +l'ancienne gaieté gauloise. Il agrandirait les litres et les bouteilles. +Il ferait des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et +le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour +que tout le monde fût roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux +malheureux mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse +plus dans le cercueil!...» Il devait, à la fin de sa carrière, retrouver +et décrire, dans ses _Évangiles_, mais en les purifiant, en les idéalisant, +ces chimériques visions de bonheur terrestre. + +Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la réalité de +ses vingt ans, en des joies plus simples, d'une réalisation vulgaire et +économique: + + Mes grands plaisirs, écrivait-il à Cézanne, sont la pipe et le rêve, + les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe + ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant jamais, lisant + parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer + de vie et me secouer un peu pour me nettoyer de cette poussière de + paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps + de produire... + +Il disait d'ailleurs, au même Cézanne, pour justifier son indolente +rêvasserie: + + Ce que j'ai fait, jusqu'ici, n'est pour ainsi dire qu'un essai, un + prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me + préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que + je crois sentir battre derrière moi... + +Zola poète, ou, pour être plus précis, Zola écrivant en vers, ne laissait +guère prévoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l'oeuvre en +prose de l'avenir. Combien les procédés du jeune lyrique différaient du +prosateur mûri, constructeur méthodique, architecte calculateur, prenant +à l'avance les dimensions du travail décidé, n'abandonnant rien à +l'improvisation ni au hasard. + + J'ai terminé, depuis quelques jours, le poème de _l'Aérienne_, + écrivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours, + je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire, + ne faisant aucun plan à l'avance, et me souciant assez peu de + l'ensemble..., j'ai confiance dans l'inspiration du moment, j'ai même + reconnu que les vers, qui arrivaient spontanément, étaient de beaucoup + supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers... + +Nous voilà bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des +dossiers à chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les +particularités de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien à +l'imprévu, se défiant de toute imagination, et bâtissant son oeuvre avec +des matériaux taillés et numérotés, comme pour un édifice dont toutes les +parties sont combinées et proportionnées sur le plan complet, dressé et +signé _ne varietur_, avant le premier coup de pioche. + +Pour avoir une idée de l'oeuvre poétique, à peu près ignorée, de l'auteur +de _l'Aérienne_, il est bon d'analyser son état cérébral, de faire pour +ainsi dire l'inventaire de son intellect de la vingtième année. D'après +ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par +lui-même confessées, on peut établir le bilan de sa mentalité et de son +avoir de penseur et d'écrivain, vers 1860. + +Nous savons déjà le milieu dans lequel a évolué l'enfant, puis +l'adolescent, nous connaissons la force acquise héréditairement, le +mélange des sangs, l'atavisme dalmate et beauceron, la Provence, les +premiers jeux, les camaraderies puériles devenues de juvéniles amitiés, +restreintes et exclusives, l'éducation classique incomplète, la pauvreté +réfrénant les passions matérielles comme les élans artistiques du jeune +homme, la répugnance à se soumettre à une besogne mécanique, le goût à peu +près absolu de la littérature, et, plus spécialement, de la poésie. + +Par quoi et comment cette intelligence, aux développements lents et aux +belles manifestations tardives, fut-elle alimentée de seize à vingt ans? +À cette époque de la croissance, la nourriture de la cervelle humaine a un +rôle très important, comme la santé et la vigueur physique du jeune homme +dépendent, en grande partie, du régime alimentaire, durant ces années où +le corps se forme et grandit. L'alimentation intellectuelle n'a pas moins +d'influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facultés, +sur la vigueur de l'esprit, et aussi sur cette matière obscure et +complexe: la conscience. L'enfant né aux champs, dans les taudis des +cités manufacturières, poussant sur le terreau grossier, parmi les +végétaux humains que nulle culture n'a perfectionnés et adoucis, puise +la substance nourrissant sa pensée, formant son intellect, car il en a +un, si rudimentaire qu'il apparaisse, uniquement dans les perceptions +sensorielles, dans ce qu'il rêve, dans ce qu'il entend, dans ce qui +se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance +intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne +sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de +l'intelligence. Ils la développent, ils l'engraissent, ils la fortifient, +souvent aussi ils l'anémient, ils la rendent maladive, parfois ils +l'empoisonnent et la font redoutable et meurtrière. + +Quelles furent les premières lectures de Zola, en dehors des livres +élémentaires, des petits manuels et des épitomes qu'on met entre les mains +de tous les enfants? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs +cérébraux du jeune provençal. Il n'eut pas du tout le goût local, ni +l'esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu'il ait lu Mistral, dans sa +jeunesse, et il n'eut quelque idée du félibrige que longtemps après +sa conquête de Paris. Il ne se souciait que médiocrement de conquérir +Plassans. Il ne témoigna jamais d'un grand enthousiasme pour l'idiome, ni +pour la littérature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d'écrire +pour les pastours et les gens des mas. + +Montaigne fut un de ses auteurs de prédilection. Pas du tout félibre, +le vigoureux et sensé bordelais. Le vocabulaire archaïque, et les rudes +tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient +surprendre le faible rhétoricien, peu façonné au style de la Renaissance. +Les latinismes abondants et les citations fréquentes, non traduites, +pouvaient l'embarrasser. N'importe! À plusieurs reprises, Zola témoigna +de son admiration pour cet auteur, profond, ingénieux et primesautier, +le philosophe du Moi, et le premier en date de nos psychologues. Le +«connais-toi toi-même!» semblait donc à Zola la base de l'étude de +l'homme. Il avait, certes, raison, mais, par la suite, dans ses ouvrages, +il parut fort peu procéder de Montaigne. Il fut constamment descriptif, +objectif, altruiste. Aucun de ses livres ne peut être considéré comme une +autobiographie déguisée. Il ne s'est mis en scène nulle part, pas même +dans _l'oeuvre_, où il a fait figurer son ami, le peintre Cézanne. Ce n'est +que bien vaguement qu'il a dessiné le ministre Eugène Rougon, d'après +quelques traits se rapportant à lui-même: la ténacité, le goût du labeur +opiniâtre, et une passion abstraite et désintéressée pour le pouvoir, pour +la domination morale et intellectuelle. Ce qu'il apprit du moraliste +demeuré le plus actuel, le plus moderne des penseurs du passé, c'est +la minutieuse observation, le soin du détail et de la particularité, la +vision distincte de chaque fait ou objet examinés. Montaigne est le maître +de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. Il a, +sur tous les sujets, et à propos de tous les événements, soit de la vie +privée, soit des bouleversements généraux des sociétés, une appréciation +saine et un jugement mesuré, à la façon d'Horace et de Sénèque. Si +l'on retrouve difficilement l'influence du sceptique analyste dans les +descriptions et dans les tableaux synthétiques de Zola, elle se décèle +dans la méthode, dans l'élaboration de chaque oeuvre, dans les faits +recueillis, classés, rapprochés, dans la poursuite à outrance de la +documentation et du renseignement, et aussi apparaît-elle nette, dans sa +conduite de la vie, dans ses sentiments et sa façon d'être. Plusieurs des +manières de voir le monde, de juger la société, d'apprécier l'éducation, +qui appartinrent à Zola, lui viennent de Montaigne. Zola ne l'a pas suivi +comme un maître en littérature, mais comme un professeur de vie en soi, +comme un précepteur personnel. Il a, non pas imité, mais vécu Montaigne. + +George Sand fut également une de ses primes adorations littéraires. Il +puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait +conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. _Fécondité_ date, +comme inspiration, du temps où l'auteur du _Compagnon du tour de France_, +sur l'oreiller du réformateur humanitaire Pierre Leroux, ébauchait des +rêves de Salentes républicaines et d'Icaries démocratiques. Goujet, le +sympathique compagnon à belle barbe d'or de _l'Assommoir_, est un héros +de Mme Sand, et un contemporain attardé de Cabet et des utopistes de 48. +Zola découvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce +tolérance, un grand esprit de charité. + + Elle a, dit-il, une charité militante. Elle propose de marcher au + devant des maux, d'aller trouver le misérable en sa mansarde, et, là, + de lutter corps à corps avec la misère; point de larmes inutiles, + point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte + patiente, un combat de chaque jour, d'où tous les hommes sortiront + frères, formant une seule république riche et forte. Hélas! ce n'est + peut-être qu'un rêve, et pourtant cela serait bien! + +Les romans rustiques de l'auteur de _la Petite Fadette_ sont remarquables +par la finesse du coloris, la maîtrise avec laquelle sont exécutées +les gracieuses aquarelles champêtres formant le décor de ces idylles +fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite, à l'auteur de _la Terre_, +l'idée de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste, +et en manière de réfutation, des êtres et des choses rustiques. Les +farouches brutes de Zola, proches cousins des terribles paysans de +Balzac, sont autrement vivants et véridiques que ces meuniers d'Angibault +enrubannés, qui font l'amour comme des vicomtes et marivaudent comme des +académiciens. + +Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. Je serais porté à +croire que le grand dramaturge anglais, ou du moins le puissant créateur +à qui nous donnons, faute d'une connaissance plus approfondie, ce nom +illustre entre tous, a exercé une influence décisive et durable sur Zola. +Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour maître à l'école +du génie, celui qu'il ne voulait comparer qu'à Eschyle, Shakespeare +l'ancien, comme il dénommait le géant grec, c'est l'auteur de _Macbeth_ +qu'on peut nommer au premier rang de la généalogie cérébrale de l'auteur +des _Rougon Macquart_. + +Il faut noter qu'à vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d'étonnant, +sans doute, à l'admiration d'un jeune homme, épris de belle littérature, +pour Othello, Lear, Hamlet, Caliban, héros magnifiques de fictions +impressionnantes. Il abordait pour la première fois avec enthousiasme et +vénération ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les +héros de l'histoire. Mais n'étaient-ils pas déjà consacrés par l'ovation +publique? Zola ne faisait que se joindre à un chorus universel. On n'a pas +à lui savoir gré de cette participation à un hommage général, presque +imposé. A l'époque où Zola faisait connaître à son ami Baille son +sentiment sur Shakespeare, en 1860, il était de bon ton de railler, de +nier Racine, ce qui était excessif et niais, d'ailleurs, mais il eût été +impossible de toucher à Will. «Racine est un pieu, Will est un arbre!» +écrivait Auguste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splendeur de son +génie et de son exil, debout, statue vivante, sur le piédestal rocheux de +Guernesey, venait, au milieu du tonnerre de la publicité, de donner au +monde son livre, comme des commandements descendus d'un Sinaï, ordonnant +d'adorer Shakespeare, et aussi son prophète. Un peu confus, touffu, riche +en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur +William Shakespeare faisait loi. Il n'y avait nulle originalité à se +prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathédrale romantique, + où se célébrait la grand'messe en l'honneur du Dieu le Père des +hugolâtres. Comprendre et expliquer Shakespeare était plus difficile, +plus méritoire. Zola eut cette ingéniosité. Elle est à signaler. + + ...Te répéter tout ce qu'on a dit sur Shakespeare, mandait-il à + son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n'a mieux + connu le coeur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points + d'exclamations, cela ne me soucie nullement. N'importe, je vais + tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en + moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec + d'autres critiques, je n'en puis mais. Tout ce que je te promets, + c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre. + + Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet + guère d'apprécier le style... J'avoue que je trouve bien des choses + qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me + garde d'être bégueule! Tu sais combien je désire la liberté dans + l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète, et + j'aime l'harmonie des idées et des images... + + ... Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté + l'idéal; de même que, dans la vie, l'idéal a une large place, de même, + dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision... + + Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une + matière à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un + prétexte à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire; + ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme, et non les hommes. + Chaque drame est comme un chapitre séparé d'une oeuvre d'humanité; + il y peint un de ses côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux + de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello, + ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, c'est l'amour; + Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la faiblesse; + Lear le désespoir... + +On ne saurait mieux dire, et voilà Shakespeare exceptionnellement compris. +La plupart se contentent de l'admirer. Zola a reçu de cette lecture une +sorte d'initiation. À cette époque, tout à la fantaisie, aux élans d'un +lyrisme un peu rebelle, inspiré de Musset, il ne s'apercevra guère de +l'influence profonde de ce maître; peut-être ne soupçonnera-t-il, jamais, +lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonné sur l'expérimentation, +sur le caractère scientifique des romans de son temps, qu'il procède bien +plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu'il +vient de formuler sur Shakespeare, il l'exécutera quand il écrira ses +_Rougon-Macquart_. Comme le grand Anglais, il peindra l'homme et non les +hommes, et il poursuivra l'étude des passions, des vices, des névroses, et +non celle des caractères. Est-ce que Coupeau n'est pas l'Ivrogne, comme +Othello est le Jaloux? Nana, c'est la Courtisane, la femme dont la chair +domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le désespoir, +ce n'est pas telle femme galante, avec ses particularités, ses +originalités, ses caractérisations propres. Prenez, un à un, tous les +personnages des _Rougon-Macquart_; tous, sans exception, tournent au +type. + +Là, se constate l'influence du Midi. Là, nous retrouvons l'influence du +sol natal, le produit du terroir, l'hérédité italienne et l'éducation +provençale. L'art méridional a créé des types,--les personnages de la +Comédie Italienne, Arlequin, Cassandre, Colombine,--le Nord a plutôt +cherché à peindre les caractères. C'est pour cela que Zola est bien plus +proche, dans ses romans qualifiés de réalistes, de Shakespeare et de +Hugo que de Richardson ou de Dickens. Avec Shakespeare, sur lequel la +littérature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor +Hugo qui eut en lui une pénétration dominatrice. Et, cependant, il ne fut +jamais qu'un poète noué, comme Chateaubriand, ou plutôt un lyrique avorté. +Il ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu'il cessait de +vouloir écrire en vers. Sa muse aptère retrouvait des ailes, et de quelle +envergure puissante, quand, renonçant à se débattre dans le champ poétique, +il lui donnait son vol dans la prose. + +Il lut avec plaisir André Chénier, le pasticheur élégant de l'antiquité +pastorale, mais ce Grec modernisant n'eut sur lui aucune action sensible. +Il produisit plutôt une réaction. Zola reconnaît la grâce de ses vers, +mais il lui reproche son style mythologique et son goût du monde antique. +Le génie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naïades d'Homère, +comme les ondines d'Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeur du +collège d'Aix, déjà préoccupé par la vie présente, rêvait d'une poésie qui +n'imiterait pas plus les chantres de la Grèce que les bardes du Nord, et +ne parlerait «ni de Phoebus ni de Phoebé». Chénier est placé justement à +un rang mixte, dans la radieuse théorie de nos poètes. Il est confondu +tantôt avec les classiques, tantôt avec les modernes, comme ces officiers +d'une armée en marche, qui, placés entre deux bataillons, semblent tour à +tour appartenir à la dernière file du premier et ouvrir l'avant-garde du +second. Il fut le poète de transition. L'antiquité charmait André. Il +butinait tout le miel de l'Attique. C'était d'ailleurs le goût de son +temps. Beaucoup d'hommes de la Révolution citaient les Grecs et les +Romains à tout instant, dans leurs terribles harangues. Ils ne les +prenaient pas seulement comme modèles à la tribune, ils cherchaient aussi +à les imiter dans leurs actes, et les dévouements, les héroïsmes, les +déclamations, les allures, majestueuses ou farouches, des hommes de +Plutarque et de Tite-Live étaient, aux constituants et aux conventionnels, +familiers. Mais, au milieu de cette imitation du passé, que de nouveautés +formidablement neuves! Chénier ne pouvait échapper à la poussée de son +siècle vers une société renouvelée, et, si le vocabulaire demeurait +vieillot, que de faits, que de sentiments, que de désirs et d'exaltations, +d'une nouveauté saisissante à célébrer, à flétrir, ou simplement à +narrer pour la postérité! De là, le vers fameux, résumant la poétique +révolutionnaire de l'auteur du poème de _l'Invention_: «Sur des pensers +nouveaux faisons des vers antiques.» Zola réfute cette théorie, pour +lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l'homme de génie,--il +s'annonce peut-être,--qui se lèvera un jour, disant: «Sur des pensers +nouveaux faisons des vers nouveaux.» Il souhaite, par exemple, pour +exprimer l'amour, des expressions où le passé n'entrerait pour rien, des +vers où l'âme seule parlerait, et n'irait pas, pour peindre ses joies +et ses tourments, emprunter de banales images, «en un mot, une poésie +amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie qu'on +oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime, sans crainte qu'elle +éclate de rire». + +C'est déjà toute la formule de l'école naturaliste, suggérée par André +Chénier. En même temps, se dressait, devant l'imagination en travail du +débutant de lettres, comme un plan considérable, presque gigantesque. +Il concevait l'idée du poème synthétique. C'était la révélation de son +tempérament généralisateur. Il imaginait grand. Bien que produisant +seulement, à cette époque, des contes rimés d'après Musset, _Paolo, +Rodolpho, l'Aérienne_, il rêvait d'un vaste poème, cycle de l'humanité. +Le titre était: _la Chaîne des Êtres_. Sous cette formule abstraite, +vaguement mystique, faisant songer à quelque divagation philosophico +poétique, évoquant les oeuvres nébuleuses d'Edgar Quinet ou de +Pierre Leroux, qu'il n'avait d'ailleurs probablement jamais lues, il +voulait chanter la Création et ses développements. Trois chants divisaient +l'oeuvre, intitulés: le Passé, le Présent, le Futur. Dans le Passé, +il dépeignait le chaos, les convulsions de l'univers primitif, les +bouleversements géologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il +eût mis les découvertes scientifiques modernes à contribution. Le second +chant, le Présent, c'était l'histoire de l'homme, pris à l'état sauvage, +et raconté jusqu'à l'actuelle civilisation. La physiologie et la +psychologie auraient fourni les éléments de ce chant. Dans le Futur, il +célébrait l'avenir meilleur et l'être plus parfait. Avec Charles Fourier, +il admettait le progrès, non seulement moral, mais physique. La créature +actuelle ne pouvait être le dernier mot du Créateur. Il n'était pas +possible que la formation des êtres fût achevée, et que la création eût +atteint son dernier échelon. La science, qui constate l'évolution et le +transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux même, il +s'accomplit des cataclysmes lents qui nous échappent en partie, n'aurait +pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette +hypothèse pratique. + +C'était là une rude tâche, et une ambition peut-être extravagante. +Mais l'audace était intéressante. Probablement, s'il eût écrit ce poème +gigantesque, l'auteur n'eût réalisé qu'une lourde et ennuyeuse conception, +vouée à l'indifférence et à l'oubli. Un poète nébuleux et demeuré ignoré, +Strada, a tenté une semblable épopée. Son effort a passé inaperçu. Les +palingénésies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche +d'ombre avec l'animation des pierres transformées en geôles d'âmes de +scélérats couronnés (ce caillou a vu Suze en décombres...) sont les +morceaux les plus dédaignés de l'oeuvre épique de Victor Hugo. Zola ne se +dissimulait pas la difficulté, l'impossibilité même de l'entreprise. Il +ajoutait, en énumérant les parties projetées de son poème, «qu'il reculait +devant la tâche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose +pensée». + +Mais le désir de faire grand, d'entasser des blocs géants pour la +construction d'un édifice colossal, le hantait et l'animait. Il portait en +lui le goût de l'oeuvre touffue, synthétique, qu'il devait, par la suite, +exécuter en prose. Les _Rougon-Macquart_ ne sont pas nés, seulement, +comme on pourrait le croire, du désir de rivaliser avec Balzac. Sauf le +transport des mêmes noms dans des romans différents, imitation un peu +puérile, et qui est loin d'avoir l'importance qu'a cru devoir lui +attribuer l'auteur, l'oeuvre de Zola n'a guère de rapports avec _la Comédie +Humaine_. Balzac a combiné des caractères, et les types qu'il a +magistralement dessinés sont des individualités. Beaucoup sont des +créatures de l'imagination, de la fiction, plutôt que des contemporains +observés. Les grandes dames et les grands coquins de _la Comédie Humaine_ +sont des produits du cerveau fécond de l'auteur, des inventions de génie. +Où donc Balzac, traqué par ses créanciers, terré dans des logis mystérieux, +attaché, par le besoin, par la dette, au papier à noircir, comme le serf +à la glèbe à labourer, aurait-il pu regarder, noter, portraicturer des +contemporains qu'il ne voyait jamais?... On a pu croire qu'il avait deviné +certaines existences, qui se sont rencontrées et montrées après coup dans +la réalité. Il a été un voyant, un prophète, un phénoménal sorcier doué +de la double vue, le génial romancier, et nullement un observateur, un +enregistreur de faits précis et un colligeur de documents comme Zola. +Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay, +ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques, +dans les hommes du second Empire, inexistants à l'époque où l'auteur +les annonçait et les faisait vivre d'une vie supposée? Presque tous les +personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans +la moitié de ses ouvrages,--il est des exceptions comme le baron Hulot, +le père Goriot, ce roi Lear de l'épicerie, le père Grandet, cet Harpagon +saumurois,--sont des combinaisons de l'esprit. Othello, Cordélia, Juliette, +Hamlet, Falstaff ne seront jamais démodés. Les personnages de Zola, ceci +sans rabaisser le puissant metteur en scène de _la Comédie Humaine_, sont +en général plus abstraits, plus universels, en un mot plus humains, moins +romanesques et aussi moins contemporains. Ils échappent au millésime de +l'année, où ils furent indiqués comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur +Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers +rôles fixes du drame variable de l'humanité. + +Voilà l'influence dominatrice de Shakespeare, poète beaucoup plus +méridional, que saxon, italien même, sur Zola. Cette genèse du talent de +l'oeuvre de l'auteur des _Rougon-Macquart_ n'a été encore indiquée que par +lui-même. + +Opiniâtre dans sa force, confiant dans son avenir, et cette vigueur d'âme +contraste avec la faiblesse de ses productions, à cette époque, le novice +rimeur ambitionnait, dès la vingtième année, une place à part dans la +littérature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d'école. +Il se proposait de dominer un cénacle, puis de rayonner sur son siècle, +soleil d'un zodiaque de littérateurs. Il déclarait superbement qu'il ne +voulait marcher sur les traces de personne. + + Je désirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexploré, sortir + de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique, + j'entends un poème épique à moi, et non une sotte imitation des + anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose + évidente, chaque société a sa poésie particulière. Or, comme notre + société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa + poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre... Le tout + est de trouver la forme nouvelle... il y a là quelque chose de sublime + à trouver. Quoi, je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande + figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits. + N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière, un jour; c'est + alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois + vaguement, pourra me servir... + +Le Paradou, dans _la Faute de l'abbé Mouret_, était, dès cette époque, en +germination dans la pensée du poète épique, qui devait se rapprocher de +Milton, en s'éloignant de Balzac. + +Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes à la forme poétique. Parmi +ses lectures, il faut mentionner les oeuvres froides et imprécises d'un +poète, qui ne fut jamais glorieux, et qui est descendu aujourd'hui dans +de profondes oubliettes littéraires: Victor de Laprade. Ni romantique, ni +classique, déiste et même panthéiste à ses heures, Victor de Laprade +avait voulu, lui aussi, célébrer la nature, la création, les arbres, les +sommets. Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans +l'éclat de la langue et la vigueur du coloris. C'était un peintre en +grisailles. Barbey d'Aurevilly le comparait, pour l'ennui qu'il dégageait, +à Autran, également poète moral, mais moins préoccupé de hanter les cimes: +«Avec M. de Laprade, disait-il, l'ennui tombe de plus haut.» Zola prisait +cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes généralisations, +pour sa recherche des hautes conceptions. «Il est peu d'auteurs qui +m'aient troublé autant que M. Victor de Laprade», disait-il. Il ne +conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l'école +romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions désordonnées, +ses outrances, était morte, et qu'il fallait absolument réagir contre +elle, il reprit son calme habituel; «tenté un moment d'accepter la poésie +de Victor de Laprade, dit-il, je l'ai ensuite repoussée.» + +Ce qu'il faut retenir de l'influence éphémère de l'auteur des _Poèmes +évangéliques_, successeur d'Alfred de Musset à l'Académie Française, sur +le poète raté de _Paolo_, c'est l'éloignement, plus apparent que réel, +de Zola pour cette école romantique qu'il déclarait défunte. Il devait, +pourtant, bientôt la ressusciter, tout en l'accablant d'épithètes sévères +et de dédaigneuses négations. Il n'a jamais laissé passer une occasion +de dénoncer la rhétorique des romantiques, de railler leurs conceptions +extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procédant +absolument comme eux, en usant même de leur dictionnaire. Sans doute, il +ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait +pas à revêtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes +moyennes, de l'armure rouillée et de la livrée effiloquée des Hernani, +des Esméralda, et des Ruy Blas, mais il donnerait, aux créations de sa +pensée, les mêmes passions outrancières; il leur prêterait, dans un décor +différent, des truculences et des exagérations à peu près identiques, en +s'appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionnés, en +dépouillant des dossiers, en consultant des notes et des procès-verbaux. +Il resterait d'ailleurs ainsi dans la réalité: _la Gazette des Tribunaux_ +n'est-elle pas le dernier recueil romantique? + +Son indignation contre le romantisme, après une lecture de Laprade, est +curieuse à noter: + + Il faut réagir contre ces êtres passionnés, qui sont ridicules quand + ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser là les Muses de + l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont + la singularité physiologique fait toute l'originalité... + +On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des +moindres, Paul de Saint-Victor, romantique attardé, s'indignant contre +«la Muse de l'égout» qui, pour lui, était celle de Zola: + + Cette semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première + fois, le soupirail qui mène à _l'Assommoir_. Voici le trou, voici + l'échelle, descendez! Je suis descendu. J'ai parcouru, à travers un + ennui noir et une répugnance écoeurante, cet égout collecteur des + moeurs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux, + des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles + brasseurs... + +Zola, à l'époque où il fulminait son anathème, aussi excessif, aussi +déraisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique +littéraire et écrivain très coloriste, subissait la pleine influence +d'Alfred de Musset. Celui-là, c'était son dieu, son maître, son idéal et +son modèle! Il devait, plus tard, renier sensiblement l'idole de la +vingtième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du +théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux +qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose +raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la +forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses +poèmes. Ils n'ont pas d'aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides, +coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de +littérature, ces vers qui semblent «écrits comme on parle», le plus bel +éloge dans une bouche incompétente. N'étaient ses tableaux trop crus +et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des +institutions de jeunes demoiselles. _L'Espoir en Dieu_, les _Stances +à Malibran_, et quelques autres pièces décentes figurent dans les +anthologies _ad usum puellarum_. Il prêche aussi une philosophie facile, +à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots +passionnés, les beuglements désespérés, qu'il pousse avec l'élan d'un +chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent, +comme la plus sublime expression de l'amour déçu, de la jalousie inquiète, +de la débauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un +peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune +Zola admirait tout dans Musset. Il disait: «Quelle grande et belle figure +que ce Rolla!» Éloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit +d'une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il +loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu +de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe à la cheville: «J'ai une +sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le +vers.» Il confondait volontiers la cheville avec l'épithète, qui est la +parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n'ont ni force +ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise épithète, en toc, la monture +mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile. + +L'influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola, +chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de _Paolo_, de +_l'Aérienne_, de _Rodolpho_, elle demeure invisible, complètement éteinte +dans l'oeuvre virile, dans l'oeuvre véritable. + +Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier, +Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi +les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue +Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi +sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire +Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme +_l'Hérédité_ du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme +_le Sublime_ de Denis Poulot. Ces ouvrages contribuèrent à la seconde +éducation de Zola. Ils agirent sur sa pensée émancipée, et sur son oeuvre +d'homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu'était l'auteur de +_Rodolpho_, parvenu à la maturité de l'intelligence, en possession de +toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit, avec un +héroïsme dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au +fond d'un tiroir, sans préoccupation d'éditeur, accrochant la lyre dans +l'armoire aux souvenirs, avec une résignation virile, regrettant peut-être +de n'avoir pu devenir le lyrique et le poète épique qu'il avait souhaité +d'être, il empoigna, afin de produire l'oeuvre nouvelle, la prose, «mâle +outil pour les fortes pensées». + +Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur +ses aptitudes. Ceci se produit dans «le commerce des Muses», comme dans +tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif, +le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse, +à imiter, font que plus d'un écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans +la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts, +en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être +atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et +patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout, +ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre, +vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de +triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre. + +Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la +force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon +absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il +fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham, +car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher. +De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester +perpétuellement clos, ces premières oeuvres qui lui avaient pourtant +procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il +les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les +vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il +avait eu la fièvre au front, le spasme au coeur, et de la joie partout. + +Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résigna à ne pas publier +ses poèmes et qu'il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait +eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui +eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur +bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la +pâture à l'imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un +contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront +éternellement inédits! + +Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles +de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la +poésie? Il ne l'a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On +peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce +profond maître, à se regarder, à s'étudier, et «à se controller soy-même», +pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme +s'il se fût agi d'un autre, son oeuvre: _l'Amoureuse Comédie_ et aussi _la +Genèse_, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage, +il n'avait pas trouvé que cela fût bon. + +Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources +quotidiennes, sans se condamner à l'internement dans un bureau, ce qui lui +paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de +la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la +prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie. +Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans +un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en +produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises! +Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'épitaphe à pas mal de ces +«poètes morts jeunes en qui l'homme survit». + +Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son +livre sur lui, _Notes d'un Ami_, Paul Alexis en a publié des fragments. +Ils nous permettent de juger ces oeuvres de jeunesse, et d'apprécier +l'intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la +résolution impitoyable de l'auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné +d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces +fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion +ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand +on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées, +en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire: + + Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de + seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de + mon âge qui s'obstinent à rimer. + +Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que +beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. _L'Amoureuse +Comédie_, est divisée en trois poèmes: _Rodolpho_, _l'Aérienne_ et +_Paolo_. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson +truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes +dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_, comme fragments inédits retrouvés +dans les papiers de l'auteur des _Nuits_, après sa mort, ou comme +conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant +été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille +servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en +versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas +assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que _Namouna_, la +majorité se fût pâmée en disant: «Voilà du bon Musset!... dans ce Rodolpho, +qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla!» + +Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte +manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don +Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé +d'_Albertus_: + + Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée + Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin. + Des bancs mal assurés, des tables de sapin, + Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée: + Tel était le logis, près du clos Saint-Martin. + C'était un bruit croissant de rires et de verres, + De cris et de jurons, même de coups de poing. + Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point. + Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères; + Si par enchantement le nuage, soudain + Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes, + Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes, + Deux visages d'enfants, bouche rose, oeil mutin, + À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée... + +Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le +nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho +est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le +trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien. + +Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé, +d'après la méthode du peintre de Rolla: + + Vous eussiez vainement cherché dans la cité, + Un buveur plus solide, une plus fine lame, + Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté, + Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame, + Amant de la folie et de la liberté. + C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse. + Qui passait la jeunesse, attendant la raison, + Ayant l'amour au coeur, aux lèvres la chanson. + C'était un garnement à la mine rieuse. + Tout rose, avec fierté portant un duvet noir, + Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse. + Aussi que de regards il attirait, le soir, + Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes, + En chantant, il sortait, l'oeil en feu, des tavernes... + +À côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont +on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de +la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue +Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que +l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs. + + ... au matin d'une nuit + D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle! + Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit; + Son oeil, demi-voilé, de bonheur étincelle; + Un désir gonfle encor sa gorge de frissons, + Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure. + Une cavale, jeune et fougueuse d'allure, + Après un long combat, à la voix du clairon, + Généreuse, oubliant sa récente blessure, + Relève avec ardeur la tête, et, se calmant, + Hennit, frappe le sol et bondit en avant. + De même Rosita, délirante, éperdue, + Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser, + Devant son Rodolpho se dressait demi-nue... + +La comparaison avec la «cavale» était indiquée, comme la trahison de +cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans +épargner le perfide Mario. + +Sous le nom de _l'Aérienne_, il évoquait une jeune personne qu'il avait +rencontrée par les promenades d'Aix. Cette muse provençale glissait, +légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune, +selon la poétique des _Nuits_. _L'Aérienne_ est à la fois parente de la +dame disant au poète de prendre son luth avant de l'embrasser, et de +la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode +mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l'hommage +à l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset: + + ... Ô Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux, + Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux. + Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique + Font soeur de l'Italie et de la Grèce antique, + Plage que vient bercer le murmure des flots, + Campagnes où le pin pleure sur les coteaux; + Ô région d'amour, de parfum, de lumière, + Il me serait bien doux de l'appeler ma mère... + ... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux, + Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux, + Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes, + Avide, je suçais le lait de tes mamelles. + Et toi, mère indulgente et le sourire au front, + Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson. + Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille, + Me bercèrent parmi ta céleste faucille, + Et ton regard d'amour fit glisser dans mon coeur + Un reflet affaibli de ta sainte splendeur. + Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre, + Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre. + Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux + S'échapper en cadence, et monter dans les cieux. + C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre, + Mon amour des grands bois, des femmes et du rire... + +Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et +banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec +virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain +souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour +cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il +rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de +rencontrer _l'Aérienne_, une demoiselle S... à l'état-civil: + + ... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts, + Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets. + Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres, + Chacun de tes buissons perdus dans les clairières. + J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris, + Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis... + +Dans _Paolo_, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et +le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à +Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne: + + ... C'est maintenant, don Juan, à toi que je m'adresse! + Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi, + Superbe et désolé, traîna derrière lui, + Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?... + Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur, + Le héros des balcons, de l'échelle de soie + Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur, + Convoitant une vierge, eût arraché sa proie... + +Le premier chant de la trilogie de _l'Amoureuse Comédie_ contient aussi +l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset. +Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni +pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place +publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la +franc-maçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce +et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en +libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui +a plu, dans _Rome_, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des +passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entré dans +sa pensée de faire oeuvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint, +un peu de seconde main, d'après _les Courbezon_ et _l'Abbé Tigrane_ de +Ferdinand Fabre, ses prêtres de _la Conquête de Plassans_, de _la Faute +de l'abbé Mouret_, il n'a pas cherché à faire de caricature. Il ne +se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion +catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il +donna son nom à un rustre facétieux et venteux. + +Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Évidemment, il +n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la +sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, où l'on cherche à +nous présenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure +extravagante d'une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise +Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai +caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l'intention de Zola. + +Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet: + + D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui + exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et + parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de + points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place: un récit + grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il + veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition... + +La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est +probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas +traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans +et divisions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets +et ébauches, que l'auteur détruisit. + +Zola avait remporté des prix d'instruction religieuse, mais, à l'époque de +_l'Aérienne_ et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour +rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire +pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que +le paradis, les anges et les démons. On a dit que l'idée de Dieu avait +été fort utile aux tyrans. Elle n'a pas été sans rendre des services aux +faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du +culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi +facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire +l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à +l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par +une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas, +s'empressent de recourir, que l'auteur de _Paolo_, dans un accès de +littérature religieuse renouvelé du Musset de _l'Espoir en Dieu_, +s'écriait: + + ... Oh! Seigneur! Dieu puissant, créateur des mondes + Qu'enflamma ton haleine, éclatantes lueurs; + Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes + Nos ténébreux néants, nos poussières immondes, + Qui tiras du limon de saints adorateurs! + + Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie + Créant des univers, qui les créas parfaits, + Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie, + Depuis le noir torrent à la goutte de pluie, + Dans un ordre divin répandis tes bienfaits! + + Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance... + Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore. + Je me prosterne au sein de ta création. + Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore: + Le feu qui me dévore + Ne saurait s'échapper d'un infâme limon! + + Cet amour qui me brûle est la flamme divine + Qui, depuis six mille ans, régit cet univers. + Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine, + Et mon âme devine + Un puissant créateur dans des divins concerts! + + Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être + Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi. + Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître, + Et je veux, ô mon Maître, + Comme un timide enfant, me courber sous ta loi. + + Je m'incline devant ta sainte Providence. + Je comprends les parfums, les chants et la clarté, + Et je comprends en toi la suprême puissance, + L'éternelle clémence, + Pour verser à nos coeurs l'éternelle beauté!... + +Quel lévite au coeur embrasé! Voilà un hymne qui semble échappé à la +pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un +véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose, +d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la +sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte +religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à +une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner, +et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole +divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son +semblable et le ciel, voilà, selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu +à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut +pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un +créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du +Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L'écorce du +préjugé qui tombe, et la sève de l'indifférence qui monte. + + Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif, + protestant ou mahométan. + + Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je + l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un + législateur sublime, un divin moraliste... + +Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une +divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître +complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent, +cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations +poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée +dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité +mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme +pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de +la vie même. + +La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent +point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations +ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit; elles ne déposèrent point +un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne +contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète, +resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une +large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant, +comme un germe englouti, dans les oeuvres de la maturité. De grands sillons +poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent +tout à coup à fleur d'oeuvre réaliste. + +S'il n'avait connu les exaltations de _Rodolpho_, de _l'Aérienne_, de +_Paolo_, s'il n'avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des +aspirations idéales, ses enthousiasmes, ses rêveries de l'âge printanier, +s'il ne s'était pas livré à l'exercice difficile, mais profitable, de la +versification, peut-être n'aurions-nous pas à admirer dans ses pages les +plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère +et de Miette, les ciels de Paris, l'architecture des Halles, et tant +d'autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont +contribué à l'éclat, au coloris et aussi à la vogue méritée de ses +principaux livres. + +Non! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un poète mort jeune. Il fut +un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-même, +traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n'allait pas +à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même! Pour +achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à +cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu'il +pensait alors de l'amour, de la femme, et aussi de la politique, et de +diverses questions sociales à l'ordre du jour. + +Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience +du Zola première manière, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire +d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand +homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l'écrivain +mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des +années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien +voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la +célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce +poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares, +comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait Emerson, qui, +agissant, sur leurs contemporains d'abord, sur les générations par la +suite, constituent la réelle, la toujours vivante humanité, car la +poussière des morts inglorieux ne compte pas. + + + + +II + +AU QUARTIER LATIN.--LA MAISON HACHETTE.--CONTES À NINON.--LES JOURNAUX. +--CRITIQUE D'ART.--THÉRÈSE RAQUIN. + +(1862-1867) + + +Que pensait de l'amour et de la femme le jeune Zola? Cette question a été +suivie d'une, de plusieurs réponses, fournies par le sujet lui-même. + +«À notre âge, dit-il, avec une sagesse précoce et une philosophie +intuitive, ou peut-être apprise, retenue et répétée, ce n'est pas la femme +que l'on aime, c'est l'amour.» Notre juvénile observateur n'est ici qu'un +écho. Sa conscience se fait miroir. Il reproduit ce qu'il a vu dans +les livres. Il redit ce qu'il a entendu. A-t-il expérimenté l'ardeur +exaspérante de la poursuite, et constaté la lassitude, le but atteint? +C'est douteux. Cette désillusion fatale est d'une trop grande exactitude +pour avoir été ressentie et contrôlée. «La première femme qui nous sourit, +disait-il alors, c'est elle que nous voulons posséder; nous déclarons que +nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, nous perdons bien vite +nos belles illusions.» Trop sage, trop clairvoyant, notre moraliste +imberbe. Il ne pouvait déjà s'être aperçu de la vanité de cette soif +d'amour, dont les coeurs de jeunes gens sont les urnes de Danaïdes. +Il philosophait par ouï-dire. Nous avons tous passé par ce chemin +frayé. + +Il trouvait parfois, dans cette analyse, d'après les alambics et les +cornues d'autrui, de fort curieux précipités et des cristaux imités, +pouvant être pris pour des originaux. Ainsi, il reconnaît que les +collégiens, jouant aux fanfarons du vice, se posant en blasés, en +desséchés, rougiraient de confesser une passion pure, éthérée, véritable, +«De même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais qu'il prie, en fait +d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.» Il proclame aussi, ce +qui est très certain, que chacun aime à sa manière, que l'on peut aimer +sans faire de vers, sans aller se promener au clair de lune, et que le +berger peut adorer sa bergère, à sa façon. Il a des idées très hautes de +la femme et de l'amour, à cette époque. «Une tâche grande et belle, une +tâche que Michelet a entreprise, une tâche, dit-il encore, que j'ose +parfois envisager, est de faire revenir l'homme à la femme.» + +Il blâme, avec une austérité qui peut surprendre, mais qui avait des +racines profondes dans sa conscience, dans son tempérament, la vie +polygamique de la plupart des jeunes gens. Il affirme que, dans l'amour, +le corps et l'âme sont intimement liés et que, sans ce mélange, le +véritable amour ne saurait exister. Il soutient justement, peut-être +avait-il lu Schopenhauer, qu'on a beau vouloir aimer avec l'esprit, il +viendra un moment où il faudra aimer avec le corps. Mais il considère la +vie galante comme excluant l'amour. «La jeune fille, dit-il, qui te cède, +le second jour, ne peut aimer avec l'âme.» Ceci est juste en principe, +mais, si Zola eût vécu davantage, et observé plus d'unions, quand il +formulait cet arrêt, il l'eût modifié, car, chez la femme surtout, et les +exemples en sont fréquemment fournis par les tribunaux, par les aveux +écrits, par les confidences reçues, l'amour vrai, l'amour où l'âme entre +en ménage avec le corps, naît, grandit et persiste, après la possession +initiale, où souvent le corps seul fut en cause. Dans beaucoup d'unions +légitimes, où la jeune fille se donne par suite d'un engagement des +parents, et avec la solennité d'un contrat officiel, le corps est d'abord +livré, selon les conventions. La livraison de l'âme, postérieure, +complémentaire, le second mariage, n'est ni obligatoire, ni sans +exception. Quand, par suite de circonstances spéciales, de heurts intimes +et de contingences conjugales variant avec les individus et les situations, +la jeune femme retient son âme, quand cette âme n'est pas donnée ensuite, +par une effusion volontaire et reconnaissante, au possesseur légal du +corps, l'amant bientôt survient qui prend le tout, et le mariage n'est +plus qu'un terme d'état-civil. + +Le précoce moraliste admettait, et sa conception des relations entre les +deux sexes n'est pas si fantaisiste, qu'il serait bon de se connaître +avant de s'aimer, de débuter par l'estime, et aussi par l'amitié, pour +arriver à l'amour. C'est rococo, sans doute, cette façon de s'emparer +d'une femme, et cela évoque les voyages symboliques des précieuses au pays +du Tendre. Nécessité de passer par le hameau de Petits-Soins avant de +s'arrêter à l'ermitage de Billets-Doux. Mais Zola, avec une vivacité +logicienne, développe sa théorie, et de certains esprits, à la fois +timides et épris d'idéal, sa moderne carte du Tendre ne saurait être +dédaignée. + +Il est tout à fait hostile à l'amour coup-de-foudre. Il n'admet pas que +deux êtres, se regardant pour la première fois, contractent un pacte muet, +et estiment, sur-le-champ, qu'ils doivent s'aimer toute la vie, étant +prédestinés l'un pour l'autre. L'amour enlevé, comme un repas sur le pouce, +ne lui paraît pas stable. Il ne s'étonne pas que des liens ainsi noués +soient souvent très lâches. Les noeuds, symboliques ou matériels, trop +rapidement faits, vite se desserrent. Le coup d'oeil qui décide de l'amour +est un prologue bien sommaire, et le drame se précipite trop. Les amants +promis n'ont pu examiner, apprécier et désirer respectivement que la +conjonction de leurs corps, dans cet échange des regards. Schopenhauer +explique, à sa façon, cette impulsion charnelle. Deux êtres se cherchent, +dit-il, s'observent avec attention et gravité, et, après s'être examinés, +reconnaissant qu'ils sont aptes à procréer des rejetons, se jettent dans +les jambes l'un de l'autre. Le souhait de la reproduction de l'espèce +est un instinct secret de la nature, dit le philosophe de Francfort, et +l'amour n'est que l'expression de la volonté de perpétuer la race. Cet +instinct est bien secret, en effet, et le désir d'avoir des enfants, +excepté pour des souverains et les gens à héritage menacé, est rarement +la règle des amants. Les fosses d'aisances, et les procédés malthusiens +interviennent même, pour prévenir ou engloutir les conséquences d'un +rapprochement corporel, où le souci de laisser une postérité ne fut pour +rien. Il est peu croyable que deux amoureux, se vautrant dans les blés ou +s'étreignant entre deux portes, se préoccupent surtout, la fille d'être +aussitôt enceinte, et le garçon de se trouver, neuf mois après, papa. +Quand aux époux régularisés, si l'enfant est fabriqué, c'est fort souvent +par négligence, surprise, faiblesse ou scrupule religieux, rarement par +désir irrésistible de donner des écoliers à l'école, des soldats au +régiment et des contribuables au percepteur. Schopenhauer a attribué une +conscience au besoin naturel et à la fatalité des sexes, c'est une rêverie +philosophique, une explication fantaisiste. L'appétit, le besoin de manger +poussent l'être, homme ou animal, à se procurer de la nourriture, ce n'est +pas le goût ni le désir de la digestion qui l'excitent. L'attraction +sexuelle, le rut, et l'assouvissement de la fringale charnelle ne sont pas +stimulés par le charme de la grossesse et la volupté de l'accouchement. + +Zola raisonne bien mieux ces matières, à la fois grossières et subtiles, +de l'amour et du mariage, que les philosophes attitrés, sorbonniens et +docteurs ès-hautes études. Ces graves analystes considèrent comme des +futilités, peut-être comme des grivoiseries indignes de leur magistral +examen, les problèmes de l'amour et de la recherche des sexes. Zola, dès +cette époque, pose la redoutable question de l'identité dans l'amour. +Est-ce une femme, ou la Femme, qu'on poursuit ou qu'on aime? Dans +l'immédiat, dans le classique coup de foudre, si l'amour est pur, idéal, +sans être absorbé par la possession charnelle, c'est à un être fictif, +presque toujours inexistant, paré et doté par l'imagination, que s'adresse +la passion. Donc chimère. Ou bien, vous vous contentez d'être attiré par +le charme du corps, par la beauté des formes, le piquant des traits, et, +dans ce cas, ce n'est que la jouissance sexuelle et la satisfaction +physique qu'on réclame toujours, et qu'on obtient souvent. + +En préconisant la réflexion dans l'amour, l'attente, le stage à la porte +de la chambre à coucher, et comme une sorte d'essai psychique de la vie +à deux, Zola n'innovait rien. Il restituait une ancienne tradition. Aux +modernes pressés, brûlant les étapes de la conquête d'amour, comme s'il +s'agissait d'une course d'autos, il ne faisait que conseiller d'imiter +les chevaliers d'autrefois. Leurs belles ne leur imposaient-elles pas de +difficiles épreuves, et de longues attentes, avant de leur accorder ce +qu'ils sollicitaient, tantôt un galant virelai aux lèvres, et tantôt la +rude lance au poing. Le flirt des milieux élégants, où l'on se reçoit, où +l'on se rencontre aux villes d'eaux et sur les plages, rappelle encore +cette méthode, la lance étant remplacée par le stick et le virelai par une +scie de revue en vogue. Certaines nations du nord pratiquent volontiers +cette mise à l'essai réciproque des futurs époux. Au Danemark, en Suède, +il n'est pas rare de voir des fiancés se fréquenter de longs mois, parfois +même accomplir ensemble un voyage, avant de s'épouser. En Angleterre, les +réunions sportives, où le mélange des sexes est la règle, permettent aux +jeunes gentlemen et aux young ladies de s'étudier, de se critiquer, ou de +s'admirer tout à loisir. Est-ce à cette cause, à cette jonction des êtres, +sans surprise, sans illusions aussi, qu'il convient d'attribuer la fixité +des familles, la durée des unions et, en général, le peu d'adultères et de +divorces, dans ces pays, dont le climat est, sans doute, réfrigérant, mais +dont les moeurs sont plus prudentes que les nôtres? L'auteur de _Vérité_ +devait, trente ans plus tard, reproduire et développer ces théories, en +préconisant l'école mixte, réunion enfantine des futurs associés dans +l'existence. + +Le jeune Zola, en émettant ces idées très pratiques sur l'amour et sur le +mariage, n'apparaît pas du tout comme un méridional, au tempérament chaud. +Ce Provençal, qui ne gesticulait jamais, qui n'était nullement orateur, +montrait plus tôt la gravité d'un Oriental, et, comme amoureux, il devait +avoir les idées de ces sages musulmans, qui, sans bannir la femme de leur +existence, loin de là, ne lui laissent pas empiéter sur la conscience, sur +la volonté, sur la pensée de l'homme. Il fut, toute sa vie, un chaste, et +n'eut guère, sur le tard, qu'une aventure d'amour, se rapprochant plus de +la seconde union licite d'un musulman que de l'adultère chrétien. + +Zola s'était, cependant, énergiquement prononcé contre la polygamie +française, la polygamie déguisée, et admise dans notre société. Elle +n'a rien de comparable à la polygamie légale, honorable et vertueuse de +l'Oriental, qui n'y a recours que dans une certaine limite. Il est permis +au mahométan d'épouser plusieurs femmes, mais ce sont surtout les grands +seigneurs qui usent de cette faculté, dont le Prophète donna l'exemple. +Le Turc de condition moyenne n'a souvent qu'une épouse. Il aime et honore +particulièrement cette femme, qui lui donne des enfants. Si, par la suite, +il élève au rang d'épouse une servante avec laquelle il a des rapports, ce +n'est ni pour humilier, ni pour abandonner sa femme, qui garde son rang et +a droit aux égards de la concubine. La première femme est non seulement +consentante à la nouvelle cohabitation de son mari, mais souvent elle en +éprouve une altruiste et généreuse satisfaction. Elle estime juste et +naturel que son mari trouve du plaisir dans les bras d'une femme plus +jeune, mieux portante, et plus disposée qu'elle aux besognes de l'amour. +Elle admet, aussi, quand elle est frappée de stérilité, ou que l'âge et la +maladie l'attaquent, que cette remplaçante, en qui elle ne saurait voir ni +une ennemie, ni même une rivale, donne au mari, au père de famille, les +enfants dont la nature lui refuse la conception. Zola eut, dans les +dernières années de sa vie, ces sentiments d'oriental et de patriarche; +autour de lui, ils furent compris et partagés comme dans les familles +bibliques. + +Dans les primes années de la poursuite amoureuse et de la tyrannie des +sens, il ne fut ni un séducteur, ni un coureur de bonnes fortunes, ni +même un amant passionné. Il attendait le mariage. Il était disposé à +la monogamie, à la régularité dans la satisfaction sexuelle. On ne lui +connut ni maîtresse attitrée et dominatrice, ni retentissantes aventures +galantes. On n'a jamais publié de ses lettres d'amour. Il dut en écrire, +au temps de _l'Aérienne_. Mais ces propos tendres, non destinés à la +postérité, étaient tracés, selon la formule du poète Catulle, sur l'eau +courante, à moins que ce ne fût sur le sable. Rien n'en est resté. En cela +il diffère de la plupart des écrivains célèbres, et il est loin d'avoir +imité son maître Alfred de Musset. Dans les dernières années de sa vie +seulement, on rencontre une piste féminine. On y a vu plus haut une +allusion. + +Zola, dans plusieurs de ses ouvrages, a fortement peint des amoureux, des +amoureuses, et on lui a même reproché la crudité de nombreuses scènes +passionnelles. Ceci prouve que l'artiste n'a nullement besoin d'avoir +éprouvé une passion pour la rendre avec force et talent. Balzac n'a pas +davantage couru le guilledou. + +Zola apparaît donc comme un continent, même aux heures rapides des +liaisons fatales, dans la vie de jeunesse, à l'époque favorable aux +rencontres passagères, obligatoires pour ainsi dire, dans les milieux où +se trouvent à profusion des femmes libres. Il eut des relations, sans +incidents ni suites, avec de bonnes filles du quartier latin. Puis il se +maria, fort jeune. + +Toute sa vie, vouée à l'isolement et au travail, fut exempte de +complications, de scènes, de tourments. Il ignora toutes ces péripéties +qui troublent si fâcheusement tant d'existences. Il échappa aux désordres, +aux dangers de la vie d'étudiant. Il fut indemne de l'avarie. Il ne +souffrit d'aucun amour rebuté. Il n'a pas été passé au laminoir de la +jalousie. Il a été mari modèle, mari heureux, on pourrait presque dire +exceptionnel. Pas de drame passionnel à citer, où on puisse lui assigner +un rôle. Le scandale et la souffrance dans le mariage lui ont été +épargnés. Impossible, comme on l'a fait pour tant d'hommes de lettres, +de publier un ouvrage ayant pour titre: les Maîtresses de Zola. Il n'eut, +d'un Byron ou d'un Chateaubriand, que le lyrisme. + +Il manifestait, dans son belvédère comme en ses garnis du Quartier, une +défiance envers les filles faciles. + + Elles passent d'un amant à l'autre, disait-il, sans regretter + l'ancien, sans presque désirer le nouveau. Rassasiées de baisers, + fatigués de voluptés, elles fuient l'homme quant au corps; sans + nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elles sont + comme privées d'âme, et ne sauraient sympathiser avec une nature + généreuse et aimante. + +Il ne croyait pas à la courtisane à qui l'amour refait une ingénuité. + + Qu'elles rencontrent un coeur noble (s'écriait-il avec une + indignation quelque peu théâtrale et sentant son Desgenais, + personnage alors très applaudi au théâtre), qui tâche de les + relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les + estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là, + elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais + elles ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles + donnent à ce mot. + +C'est la moralité des pièces du temps, en réaction contre la formule +romantique des Marion Delorme: l'anathème et l'impitoyable hors la loi du +coeur des _Filles de Marbre_, du _Mariage d'Olympe_, des _Lionnes Pauvres_ + +Si la fille le décourageait, la veuve ne le tentait que médiocrement, +et cette créature déflorée, dont l'expérience doit amener fatalement au +collage ou à l'union légale, ne lui apparaissait pas comme «l'idéal de +ses rêves». La jeune fille lui aurait plu, mais il se demandait, avec un +scepticisme _a priori_, s'il en était encore. Il ajoutait, en reprenant +ses théories sur l'essai interdit, répétant son blâme du mariage imposé à +l'aveuglette, reproduisant sa critique de la fiancée demandée et obtenue, +sans qu'il soit permis au futur de la connaître et de sympathiser avec +elle: + + La vierge, pour nous, n'existe pas, elle est comme un parfum sous + triple enveloppe, que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le + porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions + à choisir ainsi, en aveugles, tremblant de nous tromper de sachet, + et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde? + +La femme fut donc un élément secondaire, dans la vie de Zola. Elle n'eut +aucune influence sur sa destinée d'écrivain. Elle ne lui fit ni commettre +de folies dans l'existence, ni négliger un travail. Par contre, elle ne +lui inspira aucun chef-d'oeuvre. L'avantage qu'il tira de la vie de ménage, +où il entra à vingt-huit ans, fut la régularité d'existence, la table +prête, comme le lit, à heures fixes, les soins domestiques, l'ordonnance +toute bourgeoise de sa modeste maison. Les qualités d'ordre, de +ponctualité, de méticuleuse et quasi bureaucratique méthode, qu'il montra +dans l'exécution de son travail littéraire, se retrouvent dans sa vie +conjugale. Il avait, dans sa toute jeunesse, émis cette croyance que «le +bonheur pouvait exister dans le mariage». L'expérience de la vie et sa +propre destinée ne purent que lui confirmer la véracité de cette opinion, +consignée, en 1860, dans une lettre à son ami Baille, à propos du célèbre +roman de George Sand, _Jacques_. + +En réalité, absorbé tout entier par la passion littéraire, poussé par +l'ambition très vive de bien faire, dominé par la volonté de terminer ce +qu'il avait une fois entrepris, hanté par son oeuvre, comme l'avait été +Balzac, il a surtout aimé Gervaise et Nana, Miette et Renée, toutes ses +héroïnes, perverses ou touchantes. La femme prend du temps. Les heures +qu'on passe à aimer sont perdues pour l'oeuvre. La force qu'on pourrait +employer à créer un personnage, fictif, mais doué d'une vie supérieure, +susceptible de se prolonger au delà de toute longévité humaine, on la +gaspille en l'employant à fabriquer un enfant de chair et d'os. Comme, +cependant, la nature a ses exigences, il convient d'accorder à l'appétit +amoureux l'attention et le temps qu'on attribue à l'autre, celui qui +a l'estomac pour siège, avec modération, et à l'heure voulue. Quand on a +la feuille de papier qui attend sa semence d'encre, il ne convient de +s'attarder ni au lit ni à table. Telle fut la méthode du grand laborieux. + +Jouvenceau, homme fait, ou déjà parvenu au seuil de la vieillesse, ce +robuste producteur contint tous les désirs, prévint tous les entraînements, +évita les fièvres et les ardeurs qui brûlent, agitent, affolent, charment +et désespèrent tour à tour la plupart des hommes. Il vécut en reclus. Il +peina en manoeuvre. Il se constitua prisonnier de l'oeuvre et de l'idée. +Loin de la foule, sourd aux rumeurs de la place publique, comme aux +murmures des salons, dans son laboratoire littéraire, il s'enferma, +jusqu'au jour où, par une sorte de révolution intérieure et de revanche +de la passion interne, vapeur trop longtemps comprimée faisant sauter le +couvercle, il éclata dans l'emportement et dans l'explosion de l'affaire +Dreyfus. Le passionné contenu, l'homme d'action captif qu'il était, +apparut dans toute sa fougue et dans toute sa témérité, comme délivré; +dogue furieux, longtemps à la chaîne, enfin démuselé. + +Zola fut un volitif extraordinaire et un combatif ardent. A toutes les +époques de sa vie, on peut constater et suivre son opiniâtre ténacité. Il +aimait à lutter et il cherchait les occasions de résister. C'était un +remonteur de courants, ou plutôt il prétendait les détourner, ces torrents +de l'opinion, qui se ruaient sur lui. Il cherchait à les barrer, comme son +père avait fait dans les gorges de l'Infernet, pour les eaux des montagnes, +et ces afflux dévalant sur lui, il cherchait à les diriger dans un sens +contraire. Il n'avait pas le vulgaire esprit de contradiction, mais le +goût de la domination, le sens de la direction, et il prétendait au +commandement. Il a écrit beaucoup d'articles de critique, c'était toujours +pour prêcher ses doctrines, pour imposer sa manière de voir. Il fit +périodiquement des «campagnes» dans les journaux. Il se plaignait qu'on +ne tînt nul compte de ses arguments, mais lui n'écoutait même pas ceux +des autres. Les preuves qu'on pouvait lui opposer, il les dédaignait +superbement. Il ne croyait plus en Dieu, vers la quarantaine, mais il +croyait absolument en lui-même. Il portait dans son âme l'ardeur sombre et +la foi militante d'un saint Dominique, ou d'un Saint-Just. Il avait choisi, +inventé un drapeau: le Naturalisme, il rêvait de le planter partout. +Il poussait même au delà de son domaine, et de ses forces, son goût de +l'assaut et son désir de la conquête. Ne dit-il pas, un jour, avec une +sincérité qui fit sourire: «La République sera naturaliste ou ne sera +pas!» Il avait seulement négligé, en lançant son aphorisme, comme un défi +plutôt que comme un programme, de définir ce qu'était et ce que devait +être la République, et surtout en quoi consistait sa République, celle +qu'il qualifiait de naturaliste. + +Bien qu'il ait été à la veille de se voir confier un arrondissement à +administrer, en 1871, Zola ne s'est jamais mêlé de politique. On peut +même douter qu'il ait eu des idées bien nettes sur les partis et sur les +programmes. Dans sa jeunesse, il écrivait à son ami, le peintre Cézanne: + + Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal, chose que + je me permets, et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. + Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant, + et je t'engage à lire quelquefois _le Siècle_, car le moment est très + curieux... + +C'était au lendemain de la guerre d'Italie, et la question des États du +Saint-Siège, laissée en suspens par la paix de Villafranca, se trouvait à +l'état aigu. + +On rencontre peu de traces des préoccupations politiques contemporaines +dans les écrits et dans la vie de Zola. Il était théoriquement +républicain. _La Fortune des Rougon, la Curée, Son Excellence Eugène +Rougon, la Débâcle_ ne peuvent que le placer parmi les adversaires de +l'empire; _Germinal, Fécondité_ feraient de lui un socialiste; _Lourdes_, +un anticlérical; _le Rêve_, un mystique, et _l'Assommoir_, par contre, +le rangerait aisément parmi les réactionnaires. Il est difficile de lui +attribuer une opinion précise et classée, à raison de ses divers romans. +Dans ses articles de journaux, il n'a fait qu'effleurer la politique +concrète et s'est borné, en dehors et à propos de ses affirmations +littéraires et théâtrales, à des généralisations rentrant plutôt dans +la sociologie. + +Ce fut ainsi qu'il se prononça contre la peine de mort. L'abolition fut +une des thèses favorites des générations évoluant de 1830 à 1848. Victor +Hugo avait dardé la flamme de son génie sur le bourreau. D'une lueur +sinistre, il avait éclairé la guillotine, et fait se détacher, sur un fond +d'horreur, le lugubre instrumentiste de l'appareil des lois. Au fond, sans +romantisme, un simple mécanicien, beaucoup moins taché de sang qu'un +garçon d'abattoir, ou qu'un infirmier de clinique. Dans de nombreuses +pièces de vers, dans sa prose, dans ses discours, et principalement par +la publication de son livre pleurnichard et fantaisiste: _le Dernier jour +d'un condamné_, le grand poète humanitaire avait dénoncé le supplice +capital à l'indignation populaire, et mis l'exécuteur et sa machine au ban +de l'opinion socialiste. Tous les républicains de 48, les Louis Blanc, les +Schoelcher, les Edgar Quinet, les Michelet, furent d'éloquents et ardents +apôtres de la suppression de cette peine, qui a surtout, qui a seulement +contre elle d'être définitive et irréparable. Les générations suivantes +laissèrent tomber dans l'oubli ces appels et ces supplications. Il ne fut +plus question de congédier le bourreau, pendant les dix-huit années du +régime impérial. La répression farouche dont usa la troisième république, +après les événements de 1871, eut fait considérer comme une plaisanterie +cynique, de la part des ruraux et des républicains qui avaient approuvé +Thiers et Mac-Mahon, une abolition de la peine de mort. Jusqu'à ces +dernières années, la question parut ne passionner personne. Elle était +en dehors des desiderata populaires. Aucune profession de foi, fait +remarquable, de 1876 à 1906, ne contient une allusion à cet article démodé +du programme de 48. Les candidats n'y voyaient aucun avantage électoral. +Ce n'est qu'au cours de la législature actuelle que l'abolition de la +peine de mort fut sérieusement reprise, et, pour ainsi dire, préjugée, par +la suppression du crédit alloué pour le salaire de l'exécuteur et pour +l'entretien de sa mécanique. + +Zola, avec une exaltation toute romantique, traitait la peine de mort +comme un blasphème et un sacrilège. Dieu, selon lui, avait seul le droit +de punir éternellement, parce que seul il ne pouvait se tromper. Après +cette affirmation d'un Joseph de Maistre à rebours, il ne manquait pas +de reproduire l'éternel argument, le seul sérieux contre une peine +irrévocable, c'est que la justice est faillible. L'affaire Dreyfus, +envisagée à son point de vue, n'a pu que le confirmer dans cette opinion +de jeunesse. Mais alors, comme en sa vingtième année, au lendemain +de la lecture impressionnante du _Dernier jour d'un condamné_, livre +déclamatoire et faux, où les sensations d'un homme à qui on va couper le +cou sont supposées et non observées, il eût accepté, sans la vérifier, +sans la démontrer, l'affirmation intéressée et suspecte de tous les +abolitionnistes, que «la menace de mort n'arrête pas les assassins». La +certitude de tuer sous le bouclier de la loi, et de prendre la vie des +autres, sans risquer la leur, les arrêterait-elle davantage? + +Ayant ainsi fait le tour des idées de Zola, débutant, rêveur, étudiant +laborieux et rangé, aimant à fumer des pipes, l'hiver, les pieds sur les +chenêts, quand il lui était possible d'allumer du feu, se réjouissant à +courir les vertes banlieues, quand les fleurs printanières montraient +leurs collerettes blanches, poète dont les ailes ne poussaient pas, +littérateur dont la force de volonté et l'assiduité au travail allaient +enfanter bientôt le génie, nous pourrons examiner, avec plus de certitude, +les faits de son existence, assez longtemps obscure, d'employé mécontent, +de conteur bénin, de critique bien vite agressif et de romancier d'abord +incolore, confus, médiocre, jusqu'à ce bond énergique qui nous le montre, +après _Thérèse Raquin_, déjà maître de sa pensée, possesseur de sa forme, +et prêt à tracer, d'une main sûre, la généalogie des Rougon-Macquart, +c'est-à-dire le plan de son grand édifice littéraire, le plan aussi de +toute sa vie. + +Dans ses divers logements, toujours sur la rive gauche, où il vivait en +garçon, Zola avait eu surtout pour compagne fidèle: la misère. Il la +supportait avec résignation et bonne humeur. Il avait pour soutien la +confiance en soi. + +Nullement geignard, il n'a jamais essayé d'apitoyer et de se donner la +gloriole du parvenu, en retraçant, et l'on sait avec quelle vigueur il +aurait pu le faire, le tableau pittoresque et attendrissant de sa débine +juvénile. Une seule fois, il fit allusion à ces heures miséreuses. Ce fut +à propos des descriptions accumulées de Paris, vu panoramiquement des +hauteurs de Passy, et de ses ciels variables, dans _Une Page d'Amour_. +La critique lui en reprochait la répétition et la monotonie: + + J'ai pu me tromper, dit-il, dans son article sur la Description, et + je me suis trompé certainement, puisque personne n'a compris; mais la + vérité est que j'ai eu toutes sortes de belles intentions, lorsque je + me suis entêté à ces cinq tableaux de même décor, vu à des heures et + dans des saisons différentes. Voici l'histoire: dans la misère de ma + jeunesse, j'habitais des greniers de faubourgs d'où l'on découvrait + Paris entier. Ce grand Paris immobile et indifférent, qui était + toujours dans le cadre de ma fenêtre, me semblait comme le témoin + muet, comme le confident tragique de mes joies et de mes tristesses. + J'ai eu faim et j'ai pleuré devant lui, et, devant lui, j'ai aimé, + j'ai eu mes plus grands bonheurs. Eh bien! dès ma vingtième année, + j'avais rêvé d'écrire un roman dont Paris, avec l'océan de ses + toitures, serait un personnage, quelque chose comme le choeur + antique... C'est cette vieille idée que j'ai tenté de réaliser dans + _Une Page d'Amour_. Voilà tout... + +Ainsi, sa misère, et le dénûment de son logis aérien, lui inspiraient +seulement l'idée d'un décor, d'un «choeur» formidable, la Ville avec ses +yeux de pierre regardant le drame intime qui se déroulait dans une petite +chambre où souffraient trois ou quatre créatures. En grelottant dans son +galetas, il songeait à se documenter, et il s'échauffait à combiner un +roman futur. + +Il cherchait alors sa voie, comme on dit, mais il avait la certitude de la +trouver. + +Ce qu'il lui fallait d'abord rencontrer, c'était ce fameux emploi, après +lequel nous l'avons vu courir inutilement, mais sans ardeur excessive. Il +ne vivait pas avec sa mère; il tirait d'elle encore quelques subsides. Il +s'en estimait quelque peu honteux. Il fallait sortir de cet enlisement. Il +eut des velléités de résolutions désespérées. «Sans ma mère, je me serais +fait soldat!» écrivait-il à un ami. C'était l'époque où un homme valait de +quinze cents à deux mille francs. Zola «se vendant» pour manger et pour +épargner les minces ressources de sa maman, c'est une note attendrissante. +Il est probable qu'au moment de signer ce servage de sept ans, sa main eût +hésité. Il ne pouvait sérieusement songer à troquer la plume contre le +fusil à piston. Et puis, il avait été réformé, et on ne l'eût pas admis +à contracter un engagement. Il dut réagir contre cette dépression, et +le hasard lui vint en aide. Un ami de son père, M. Boudet, membre de +l'Académie de Médecine, lui procura l'accès de la maison Hachette. Pour +lui permettre d'attendre l'époque de son entrée en place, cet excellent +homme dissimula un secours urgent sous l'apparence d'un travail. Bien +modeste travail, et peu littéraire. Il s'agissait de porter à domicile les +cartes de jour de l'an de l'académicien. + +En janvier 1862, Zola était accepté dans l'importante maison Hachette. On +lui assignait son emploi au bureau du matériel. Ses appointements furent +fixés à cent francs par mois. Cela lui permettait de vivoter. Il lui +restait quelques heures, matin et soir, en dehors du bureau, pour se +livrer à ses occupations de prédilection: la rêverie et la composition de +poèmes, de contes, également faiblards et ingénus. Il s'accommoda de cette +situation. + +Auparavant, il avait eu un emploi aux Docks. Il y était resté deux mois. +Le local sombre et malodorant, la besogne fastidieuse, les rapports +pénibles avec le personnel et les chefs, la longue présence exigée, tout +contribuait à le décourager, à le lasser. + + Je ne m'amuse nullement aux docks, écrivait-il. Voici un mois que je + vis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos, + les jambes et les autres membres... je trouve mon bureau puant et je + vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie... + +Chez Hachette, le local était plus attrayant, la tâche moins rebutante. +Il changea assez rapidement de service, et fut attaché à «la publicité». +C'est une des divisions importantes de la maison Hachette. On s'y trouve +en rapports quotidiens avec les auteurs, les directeurs de journaux, les +critiques et les journalistes. Émile Zola fut un bon employé. Il avait des +instincts d'ordre, des goûts de classement, des habitudes de ponctualité, +qui, dans l'administration, dans le commerce, sont des qualités +appréciées. Son bureau de commis de librairie devait être aussi propre, +aussi bien tenu, aussi rangé, avec les papiers et les accessoires +d'écriture, que le fut, aux Batignolles, à Médan, rue de Boulogne et rue +de Bruxelles, sa table de travail d'auteur devenu riche et célèbre. Cette +minutie et ce soin n'étaient pas pour déplaire à MM. Hachette, négociants +soigneux et ennemis de tout désordre. Zola, en réalité, a connu la +pauvreté, mais n'a jamais mené la vie de Bohème. Il ressemblait plus, +durant les années de misère, à un étudiant russe, pauvre, révolutionnaire +et farouche, qu'à l'un de ces loustics que Gavarni a dessinés, que Murger +et les vaudevillistes ont montrés, sur la scène et dans le roman, comme +des lurons toujours occupés à faire des farces aux propriétaires, à +lutiner Musette et Mimi, à chanter des refrains bachiques et sentimentaux, +sans jamais travailler, ce qui ne les empêchait pas, par la suite, de se +marier, à de jeunes héritières bourgeoises, d'écrire à la _Revue des Deux +Mondes_ et d'entrer à l'Institut. + +Zola, qui ne fut jamais l'étudiant régulier, classé, pourvu d'inscriptions +et suivant plus ou moins les cours, est le modèle de l'homme d'études. +Il réalisa, grâce à son humble emploi, la première partie de ses rêves +de travail, d'indépendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement +économisés, il n'était plus à la charge de sa mère; il pouvait même lui +offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en +son honneur, une soirée! Une soirée avec rafraîchissements! Il y avait du +malaga et des biscuits. + +Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n° 7, +dépendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis à une double +lecture dramatique. Sa mère, ravie, était parmi les auditeurs. La lecture +comprenait un proverbe de l'amphitryon intitulé _Perrette_, demeuré injoué +et inédit, et une tragédie moderne de Pagès du Tarn. Cet auteur, resté +obscur et un peu ridiculisé, ce qui ne veut pas dire ridicule, était son +voisin. La tragédie de Pagès du Tarn fut annoncée comme une innovation, +comme devant révolutionner le théâtre. Elle ne remua rien. C'était une +imitation et une modernisation de la _Phèdre_ classique. Comme le fit +observer Zola, avec un juste sens critique: + + Les nouveautés de M. Pagès du Tarn se bornent à un changement de + costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de + nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte... + +Et il ajoute, car tout le morceau est à citer, comme une excellente +distinction entre le véritable neuf et le ressemelage, en art dramatique: + + L'auteur ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le + dit, la tragédie de l'homme, et non celle des rois et des héros, + choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre + plus ridicule encore l'emphase et la déclamation, dans le cercle + restreint d'une famille. Thésée, Hippolyte peuvent invoquer les dieux, + ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement + ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames, + qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions + terribles, qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne + soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là; seulement il + faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le + vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il + y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois... + +C'est toute la poétique future des Rougon-Macquart, et le commentaire +du verbe des gens de _l'Assommoir_ Zola, déjà, portait dans sa tête sa +poétique, sa formule. + +Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune +provincial, un peu «ours» et dénué de relations, à la vie littéraire de +Paris. Zola lui dut de connaître des écrivains renommés, comme About, +Taine et Prévost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce +charme, pour l'apprenti-écrivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en +profita pour accumuler les oeuvres, dont il caressait, en rêve, le papier +satiné, la couverture jaune et les beaux caractères. Naturellement, +l'imprimerie des Hachette devait fournir la réalité du rêve. Il espérait +que ses patrons deviendraient ses éditeurs. Mais on ne vient pas forcer +les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour +les publier. Ce cambriolage spécial ne s'est produit qu'une fois. En +l'absence de M. Pailleron, alors étudiant, des camarades s'introduisirent +dans sa chambre, volèrent le texte d'une pièce en un acte, et en vers, +qu'il venait de terminer, et le portèrent à l'Odéon. Le directeur, La +Rounat, accepta, joua l'acte, à la grande surprise du poète alors en +voyage. C'était _le Parasite_, début de la fortune dramatique de l'auteur +du _Monde où l'on s'ennuie_. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces +directeurs si prompts à jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois. +Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola, +s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme +pour lui demander un renseignement de service. C'était le soir, veille de +fête, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'émotion d'un +filou visant le coffre-fort. Il déposa, cependant, résolument, sur le +buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son +vêtement. C'était le poème en trois chants, l'_Amoureuse Comédie_, dont +nous avons parlé. Puis il se retira, sur la pointe du pied. + +Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une réponse +verbale, en allant reprendre sa place, le lundi, à son bureau. Durant +cette attente, il relisait mentalement son oeuvre, il en remâchait les +apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient, +grossis, éclatants, effrayants, des défauts jusque-là inaperçus. +Il eût souhaité reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette? +Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employé d'avoir, pour +ainsi dire, violé son home d'éditeur et son cabinet de patron? Lui +reprocherait-il le dépôt clandestin de ce poème? Peut-être lui ferait-il +comprendre, rudement, qu'il était dans la maison à titre de commis, et non +d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de liberté à écrivasser il +ferait mieux de se reposer, afin d'être plus dispos en reprenant, le lundi, +sa place au bureau. Les préoccupations littéraires ne devaient-elles pas +lui ôter du zèle et de l'attention pour son service, qui, bien que se +rapportant aux lettres, était avant tout labeur administratif et tâche +commerciale? + +Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois +dans son cabinet, l'éditeur indiqua au commis, grave et se raidissant, le +fauteuil auprès de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc, +non plus en employé subalterne, mais en visiteur, presque déjà en auteur +de la maison? Du coup, Zola vit _l'Amoureuse Comédie_ exposée aux vitrines +des gares, dont les Hachette disposaient. + +M. Hachette, avec amabilité, lui dit qu'il avait lu son recueil de poèmes, +qu'il y avait constaté de la verve, du souffle et une certaine éloquence, +mais qu'il ne croyait pas que la versification fût réellement dans «ses +cordes». Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas, +d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison. + +Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'éditer, implicitement +contenu dans cette critique, pouvait avoir de pénible pour le jeune auteur, +ajouta que _l'Amoureuse Comédie_ révélait, malgré ses imperfections, +du talent. Il engageait donc son employé-poète à renoncer, au moins +provisoirement, aux rimes, et à écrire en prose. Pour le remettre tout à +fait d'aplomb, car Zola avait chancelé sous ce coup rude, il lui demanda, +à titre d'essai, un conte en prose pour le _Journal de la Jeunesse_, +publié par la maison. En même temps, par un surcroît de bienveillance, il +lui annonça que ses appointements, comme commis à la publicité, étaient +portés à deux cents francs par mois. C'était la vie présente assurée et le +rêve attrayant entièrement réalisé: gagner le pain nécessaire et avoir le +loisir d'écrire, avec un éditeur en perspective. + +Grâce à son tempérament régulier et ordonné, se pliant à la tâche +quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie +littéraire, Zola ne fut nullement un mauvais employé. Il ne se considérait +pas comme autorisé, en sa qualité de poète, voué à la prose mercantile, et +d'artiste enchaîné à un comptoir, à se soustraire aux obligations envers +le patron, ni excusé d'expédier, par-dessous la jambe, la besogne pour +laquelle il était rémunéré. Il n'eut pas assurément le feu sacré du +commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la +librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative, +animé par la fièvre du négoce, susceptible de parvenir aux emplois +supérieurs de la maison, et même d'avoir un jour sa part dans la +direction. Zola ne désirait pas faire du commerce une carrière, et, +s'il vendait les livres des autres, c'était en attendant, c'était pour +arriver à faire vendre les siens. + +La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier, +dans son _Journal de la Jeunesse_ un conte, eurent sans doute une action +décisive sur les idées littéraires du jeune écrivain. Il renonça à rimer, +et il s'attela à la prose. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter +le premier ouvrage de Zola: les _Contes à Ninon_. + +Plusieurs de ces contes avaient été conçus et écrits en Provence. Un ou +deux parurent dans des organes régionaux. D'autres, comme _Simplice_, +avaient été publiés à Lille, dans une revue. Le conte commandé par M. +Hachette pour le _Journal de la Jeunesse_ était intitulé _Soeur des +Pauvres_. Il ne fut pas imprimé. Il parut trop violent au libraire, +un grand bourgeois, timoré, conservateur. + +Cet échec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles, +les _Contes à Ninon_,--le choix de ce nom indiquait encore l'influence +massettiste,--à la maison Hachette. Ce fut à sa concurrente en librairie +de vulgarisation, â la maison Hetzel, que l'auteur-employé présenta son +volume. M. Hetzel père, l'ancien secrétaire de Lamartine, qui avait, sous +le nom de P.-J. Stahl, publié d'intéressantes analyses philosophiques et +des pages agréables, indulgent et très modeste, était accueillant, et +rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse +en prenant un volume de voyages fantaisistes intitulé: _Cinq semaines +en ballon_, que lui avait apporté un auteur inconnu, destiné à faire +la fortune de sa librairie, en même temps qu'à charmer et à instruire +plusieurs générations. C'était le premier ouvrage de la série des Voyages +Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-héraut des découvertes +scientifiques et industrielles prochaines, le précurseur des inventeurs, +et le guide anticipé des explorateurs, merveilleux magicien de contes de +fées à l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour +baguette. + +La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par +traité, en même temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant +son oeuvre de début. Mais, bien que ce recueil de Contes, où la fantaisie +se mêlait à l'idéalité la plus inoffensive, ne contînt rien de scabreux, +ni même d'inquiétant, pouvant choquer ou déconcerter la clientèle, ce ne +fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume +de la collection future, destinée à faire la fortune de la bibliothèque +Charpentier. + +Les _Contes à Ninon_ parurent, en octobre 1864, à la librairie Lacroix. + +Ces contes, où l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire +l'auteur du _Roman expérimental_, dominent avec la spiritualité, ont un +charme d'impuberté délicieux. C'est naïf sans être simple. L'auteur y +salue sa chère Provence, à laquelle il unit, dans une admiration mystique, +sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frère, +avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. Il y +évoque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint +de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de réelles cruautés de la +vie à montrer, et il pouvait peindre d'après nature, d'après lui-même, les +garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecière au dos, fusil au +bras et Musset dans le carnier. «Si tu savais, dit-il à Ninon, combien de +pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude!» Voilà un bon cri, et il a +dû, plus d'une fois, l'étouffer, dans son belvédère sibérien de la rue +Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpèges jolis, et +il fait courir des variations aimables sur ce thème douloureux. Il ne se +plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est présente, en rêve. + +Les _Contes à Ninon_ comportent: _Simplice_, une histoire de fées, aux +senteurs forestières, évoquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir, +la ballade du _Roi des Aulnes_, et les légendes allemandes où fleurit le +vergiss-mein-nicht. + +Puis, c'est le _Carnet de Danse_, rêverie de jeune fille troublée à +l'évocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont tremblé autour +de sa taille, pendant le bal, l'élu de l'imagination et du souvenir parmi +tous ceux qui se sont disputé les roses de son bouquet. C'est tout à fait +inoffensif. + +_Celle qui m'aime_, vision foraine, tableau populaire, avec une tendance +satirico-philosophique, est d'une facture plus virile. Il y a comme un +souffle précurseur de ces foules de _l'Assommoir_ et de _Germinal_, +que fera mouvoir si puissamment, un jour, l'auteur débutant. Il a lu +probablement _Germinie Lacerteux_, quand il a imaginé ce conte. La scène +de racolage est écourtée, insuffisante, mais déjà indique une tendance à +l'observation. Il y a une ironique tristesse dans l'exclamation des hommes +de conditions diverses rencontrant la fille banale et son amoureux de +hasard, les saluant de l'apostrophe uniforme: «Eh! Eh! c'est celle qui +m'aime!» + +La malédiction mesurée du toqué compteur d'étoiles a de la verve: + + Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement, le bon Dieu a fait + là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur!... + À quoi bon ces lampions? Est-ce que cela se mange? Quelle en est + l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de + cette fête éternelle! Allez Dieu n'a jamais eu la moindre teinte + d'économie sociale!... + +_La Fée amoureuse_, qui veille sur les amants, ferme les yeux et les +oreilles des gens qui n'aiment plus, et change deux êtres qui s'adorent en +tiges de marjolaine, rentre dans le fantastique gracieux, un peu romance +1820 et sujet de pendule. + +Dans _le Sang_, la guerre est maudite, le supplice de Jésus est évoqué, et +l'état militaire peu flatté: + + Fils, dit à son réveil Gneuss, le soldat, debout devant ses compagnons + attentifs, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est + troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous, + senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur + ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil. + Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent + de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?... + +--Nous le voulons! répondent les antimilitaristes précurseurs, qui, après +avoir creusé un grand trou au pied d'une roche, enterrent leurs sabres et +disparaissent au coude d'un sentier, où il ne passe jamais de gendarmes. + +_Les Deux Voleurs et l'Âne_, badinage au bord de la Seine. Une jeune femme, +Antoinette, est disputée par deux concurrents. Ils vont se couper la +gorge, quand Léon, le troisième larron, enlève, à leur barbe, la jeune +personne, que l'auteur compare ainsi à l'Aliboron du fabuliste. Peut-être, +dans l'histoire naturelle, par exemple dans l'ornithologie, aurait-il pu +trouver une plus aimable ou plus usitée comparaison. + +_Soeur des Pauvres_ et _les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Médéric_ +sont les deux pièces les plus importantes du recueil. C'est _Soeur des +Pauvres_ que l'auteur remit à M. Hachette, pour le _Journal de la +Jeunesse_: on sait qu'il n'accepta pas ce conte, jugé trop triste, trop +âpre de ton, pour un recueil juvénile. + +C'est un assez long récit fantastique, satirique, à prétentions +philosophiques, que celui des aventures du grand Sidoine et du petit +Médéric, se dirigeant vers le royaume des Heureux, où règne la fée +Primevère. Une vague imitation de Candide et de Gulliver se retrouve en ce +récit, plus enfantin que moraliste. C'est ce papier-là que Zola aurait dû +remettre à M. Hachette, pour son _Journal de la Jeunesse_. + +Les _Contes à Ninon_ ont été réédités, en 1906, chez Fasquelle, sans grand +succès. Ils sont intéressants à parcourir, comme document biographique, +comme point de comparaison. + +Après cette publication, Zola débuta dans la presse quotidienne par +quelques articles qu'accepta _le Petit Journal_, et aussi par des articles +de critique littéraire et de critique d'art, qui furent, par la suite, +réunis en volume, sous ce titre: _Mes Haines_ qu'ils ne justifiaient +guère. Le livre était plus tapageur que réellement haineux. Il attira +l'attention du public spécial; il irrita nombre de peintres et de +sculpteurs, notamment par l'éloge de Manet, ce grand artiste était alors +nié et bafoué, et par l'apologie de l'école réaliste ou impressionniste. +Le terme n'était pas encore usité, ni même inventé, mais l'impressionnisme +existait, avec l'auteur d'_Argenteuil_ et du _Bord de l'eau_, avec +Pissarro, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas, Caillebotte, débutants +et conspués, et avec Cézanne, qui devait, toute sa vie, demeurer aussi +impressionniste et aussi ignoré qu'aux heures de noviciat. L'amitié +louangeuse de Zola n'est pas parvenue à l'accréditer définitivement. +Cézanne est un artiste d'un talent original et puissant, et il semble +avoir été surtout poursuivi par une injuste malchance. + +En 1865, fut publié, également chez Lacroix, le premier véritable roman +d'Émile Zola: _la Confession de Claude_. + +Ce livre, qui contenait déjà des pages d'observation, avec une tendance +aux descriptions réalistes, ayant rapporté quelques sous au jeune auteur, +amena un changement dans son existence. Il résolut d'être tout à fait +indépendant, de quitter la librairie et de vivre de sa plume. Il donna +donc sa démission d'employé, et, à la fin de janvier 1866, il devenait +homme de lettres professionnel; rien qu'homme de lettres il devait +rester. + +Il fallait suppléer aux deux cents francs mensuels, régulièrement touchés +à la caisse des Hachette. Heureusement, Zola fut présenté à Villemessant +par Bourdin, son gendre, avec lequel il avait fait connaissance à la +librairie, où celui-ci venait chercher des livres. + +Villemessant fut le Napoléon de la presse littéraire, élégante et +cosmopolite, le grand Barnum du journalisme, anecdotique, scandaleux, +amusant. Il fit du _Figaro_ un organe de premier ordre, à peu près +l'unique journal français encore lu à l'étranger et, jusqu'à la création +récente du journal d'informations à six pages, à grand tirage et à un sou, +la seule feuille faisant autorité dans les théâtres, en librairie, dans +les salons et même dans la diplomatie. + +_Le Figaro_, en 1866, paraissait sur huit pages, deux fois par semaine +seulement. Villemessant voulut lui adjoindre un quotidien: _l'Évènement_. + +La plupart des rédacteurs qui faisaient la réputation du _Figaro_, où la +politique n'existait pas, devaient passer à l'_Évènement_. C'étaient de +spirituels et incisifs chroniqueurs: Henri Rochefort, Yriarte (le marquis +de Villemer), Alphonse Duchesne, Alfred Delvau, Jules Vallès, Aurélien +Scholl, Paul d'Ivoi, Colombine, etc. _Les Coulisses_ et _les Échos_ +étaient signés de Jules Claretie et d'Albert Wolff. Les théâtres avaient +pour critique, un peu terne, mais consciencieux et impartial, B. Jouvin, +gendre du patron. Gustave Bourdin, publiciste estimable dont le principal +talent avait été d'épouser l'autre fille de Villemessant, chargé de +la critique des livres au _Figaro_, devait la prendre également à +_l'Évènement_. Il hésita devant ce surcroît de travail, sans compensation +pécuniaire, ni avantageuse. Il songea alors à un commis d'éditeur qui, à +plusieurs reprises, lui avait envoyé les «bonnes feuilles» des ouvrages +que la maison Hachette mettait en vente. Ceci permettait d'en rendre +compte au lendemain même de leur apparition. Juste au moment où Bourdin se +demandait comment il assurerait ce service des livres dans _l'Évènement_, +il reçut une lettre signée du complaisant commis. Celui-ci s'offrait +pour appliquer aux livres nouveaux la méthode employée au _Figaro_ pour +les pièces de théâtre. On publierait des extraits et des analyses de +l'ouvrage à paraître, avec des détails sur l'auteur, des anecdotes, des +indiscrétions. Tout cela, avant que le public eût en main le premier +exemplaire paru. C'était déjà la critique anticipée, la divulgation de la +première heure, qui devait, par la suite, devenir la règle. Alors c'était +tout à fait exceptionnel. _Le Figaro_ donnait le ton et l'exemple de +l'actualité, non pas du jour, mais de la veille. Il devançait ainsi la +publicité de son époque. + +Bourdin parla à son beau-père de la proposition, et recommanda son auteur. +Villemessant, enchanté, fit venir Zola, et, avec sa rondeur et sa finesse +de marchand forain entamant et terminant un marché sur le pouce, il lui +offrit de le prendre à l'essai pendant un mois. On verrait, au bout de ce +stage, si ce débutant pouvait conquérir ses grades, et être de la maison. + +Émile Zola, enchanté, fiévreux, ne doutant pas de la fortune, sûr de +réussir, persuadé qu'il frapperait un coup sur l'opinion et certain de +mériter, à la fin du mois, le poste de critique littéraire en pied, se mit +gaillardement à la besogne. + +Son premier article parut sous ce titre: _Livres d'aujourd'hui et +de demain_. A la fin du mois, il fut invité à passer à la caisse de +_l'Évènement_. Le caissier lui compta cinq cents francs. C'était un beau +prix pour un critique littéraire. Zola, qui avait aussi, en secret, +envisagé, avec son énergie instinctive, l'éventualité d'un insuccès, la +possibilité d'un renvoi après l'essai d'un mois accordé par Villemessant, +sentit son ambition croître avec la réussite. Il n'avait pas, un instant, +regretté son départ volontaire de la maison Hachette. A présent, il s'en +réjouissait. Il se sentait léger, confiant, et, comme le Satyre de Victor +Hugo, rejetant dans la nuit les sombres pieds du faune, l'employé +affranchi, le commis si longtemps aptère, condamné en apparence à ramper, +toute son existence, dans les couloirs étroits d'une administration, +allait prendre son vol libre, et bientôt puissant, dans le plein espace de +la littérature, de la critique, du roman, du théâtre! Le monde s'ouvrait +devant lui comme une plaine infinie qu'on domine. Il planait. Les +vingt-cinq louis, qui carillonnaient doucement dans son gousset, peu +habitué à de tels alleluias, ne l'alourdissaient pas dans son envolée, au +contraire. C'était le lest qui lui permettait de garder l'équilibre, et de +mesurer sa force ascensionnelle. + +La possession de ces pièces d'or lui ôtait l'hésitation et le doute, +entraves qui paralysent, et font trébucher tant de débutants sur la route +du succès. Puisque M. de Villemessant lui avait fait régler spontanément, +sans être sollicité, et d'une façon aussi large, ses articles de livres, +c'est qu'il l'appréciait, c'est qu'il lui reconnaissait du talent. Il en +avait, c'était entendu; lui, Zola Émile, n'en doutait pas. Mais ce qu'il +fallait, c'était que ce talent, la direction du _Figaro_, les lecteurs +de _l'Événement_, enfin le grand public, fussent également disposés à le +reconnaître, à le proclamer. Les cinq cents francs signifiaient tout cela. +C'était comme un certificat métallique, un diplôme qui, supérieur à plus +d'un parchemin universitaire, nourrissait son homme. + +On doit, à la guerre, ne pas s'endormir sur la position conquise, et il +faut se battre après s'être battu. C'est le meilleur moyen de fixer la +victoire. Dans le journalisme, au théâtre, c'est la même chose. Il faut +sans cesse recommencer la bataille et tenter de la gagner toujours. Zola +se rendit au cabinet directorial, avec l'aplomb du vainqueur, et proposa +hardiment au patron de «faire le Salon» au _Figaro_. C'était un gros +morceau: la critique d'art en ce journal si répandu, et la requête pouvait +sembler audacieuse. Un pensionnaire de la Comédie-Française, entré de +la veille pour jouer les utilités, demandant tout à coup l'emploi du +Doyen ou le premier rôle dans la pièce nouvelle, n'eût pas produit +plus d'effarement, au foyer de la rue Richelieu, que Zola, le petit +commis-libraire, qui avait réussi à faire passer dans le journal les +extraits des bouquins de sa boutique, par le nom de l'auteur ou le sujet +signalés, et qui n'était même pas considéré comme étant «de la maison», se +permettant de demander au patron la place de «salonnier»! Et l'effarement +fut au comble quand on vit la suite. Le patron, qui aimait les nouvelles +figures, et traitait ses rédacteurs comme un tenancier ses filles d'amour, +dont la dernière arrivée est toujours fêtée et prônée, accorda tout de gô +la situation demandée. Avec sa grosse voix et ses roulements d'épaules, +jovial et dominateur, il cria, en entrant dans sa salle de rédaction, au +nez des journalistes ébahis: + +--Ah! elle est bien bonne, celle-là!... Savez-vous, mes vieilles volailles, +c'était son vocable d'amitié et de bonne humeur, ce que vient faire ici +ce cadet-là?... Eh bien! il vient vous faire la barbe à tous! Il a du +talent à revendre, ce marque-mal! Il a l'air sournois et grognon! Une +dégaine de pion renvoyé! Avec ça, il est myope, et le voilà ficelé comme +un cordonnier... Ça ne fait rien, il vous fera le poil à tous... c'est lui +qui aura le Salon!... termina-t-il, en relevant la basque de sa jaquette +et en se flanquant une lourde claque sur sa grosse fesse, ce qui était sa +façon la plus cordiale de témoigner sa satisfaction. Avec ses familiarités +d'excellent homme, bourru bienfaisant, Villemessant présentait, poussait +en avant, dans la salle de rédaction, Zola, timide d'aspect, craintif de +maintien, hardi en dessous, ne doutant pas un seul instant de sa force, de +son pouvoir, avec des ambitions de Sixte-Quint pénétrant dans le conclave. +Les rédacteurs, en dissimulant des grimaces, firent bon accueil au nouveau +venu. Les mains, une à une, se tendirent. Le protégé du patron, cependant, +n'aurait qu'à bien se tenir. Ces poignées de mains, là, s'il n'était pas +aussi fort qu'on le disait, se changeraient vite en étau, et l'on ne +tarderait pas à lui serrer la vis! + +Zola débuta donc ainsi, comme critique d'art, dans un journal très lu, +très parisien. + +J'ai cru devoir insister sur cette entrée de Zola dans la presse, parce +que les circonstances qui l'ont accompagnée lui ont donné une importance +capitale. De cette réussite, un peu inattendue, date la constante +confiance en soi, qui a escorté Zola dans la vie, qui l'a protégé. Il +avait bien, dès le collège, en ses songeries de jouvenceau, dans les +ravines provençales, poussé de superbes défis à la Rastignac, et dit à la +gloire: «À nous deux!» Mais ces cartels orgueilleux, quel jeune faiseur de +vers, quel ébaucheur de romans, n'en a pas lancé? La réalité brutale se +charge de bientôt renfoncer ces fanfaronnades dans la gorge téméraire d'où +elles sont sorties. Comme nombre de ses contemporains, comme beaucoup +de débutants, avant et après lui, Zola se serait vite découragé, si ces +appels à la fortune littéraire, à l'autre aussi, s'étaient perdus dans +le tapage de la foule indifférente, ou regardant ailleurs. La plainte +des _Orientales_ est très en situation lorsqu'il s'agit de vocations +poétiques: «Hélas! que j'en ai vu périr de jeunes talents!» Ils ne +mouraient pas tous, au sens physique, mais, en littérature, qu'ils sont +nombreux les jeunes trépassés que j'ai connus! Nous étions une quarantaine +de ma génération, aux débuts du Parnasse, chez Lemerre. Combien ont +remplacé, sagement d'ailleurs, la plume de l'écrivain par celle du +bureaucrate, les livres de l'éditeur par ceux du commerçant, et les +problématiques droits d'auteur par des appointements certains et la +retraite sûre du fonctionnaire! Qu'ils ont bien fait, les avisés +compagnons! Combien, souvent mal résignés, mais contraints par +l'implacable isolement de l'insuccès, par la malchance ironique, par +défaut de persévérance aussi, ont renoncé à «cultiver» les lettres, pour +continuer à repiquer les choux de leurs parents, et ont cherché, dans +quelque profession, moins hasardeuse que celle de jardinier en fleurs de +rhétorique, le pain qui nourrit, la tranquillité qui engraisse. + +Le point de départ de Zola fut particulièrement heureux, encourageant. Il +est probable que, s'il eût échoué alors, il n'eût pas songé un instant à +retourner à son rond de cuir de la librairie, mais il eût végété dans les +bas travaux des revues et des périodiques. Il eût peut-être écrit des +historiettes douceâtres dans des journaux de modes. Il n'eût fait que +développer la série affadissante des _Contes à Ninon_. En débutant +triomphalement au _Figaro_, il acquit, non pas la conscience de sa force, +il la possédait de longue date, mais la démonstration pour autrui de son +mérite. Il était établi qu'on devrait désormais compter avec lui. Par la +suite, malgré un ralentissement dans sa montée, et un recul dans sa +marche à la gloire, cette confiance en soi, ainsi justifiée, lui permit +d'entreprendre la construction de son massif édifice et de le mener +jusqu'au bout, jusqu'au faîte, sans défaillir, sans douter une minute du +couronnement final. + +Les articles de critique d'art de Zola, publiés sous ce titre exubérant de +personnalité et d'orgueil: «Mon Salon», firent presque scandale. Le jeune +critique, irrespectueux envers les réputations consacrées, célébrait des +talents ignorés, et proclamait des noms inconnus. Ce fut là le premier +manifeste de ce qui devait s'appeler, assez improprement d'ailleurs, +«le Naturalisme». Les toiles de Manet n'avaient rien de «naturaliste», au +sens fâcheux que, par la suite, on attribua à ce terme, c'est-à-dire à +l'expression brutale, et souvent grossière systématiquement, de faits, +d'actes, de tableaux et de sensations d'une intense matérialité. Zola fut +attaqué et vilipendé par la foule ameutée des peintres pompiers et des +critiques prudhommesques. De part et d'autre, il y eut, comme toujours, +exagération et parti pris. Les mépris excessifs que proclament, à l'égard +des aînés, les nouveaux venus en art, sont toujours en proportion des +admirations outrées pour les renommées établies. + +Zola apparaissait donc comme un révolutionnaire, un sans-culotte +artistique. Villemessant le laissait terroriser le monde pictural. Il +s'amusait des fureurs que soulevait «son» critique. Cela faisait de la +réclame au journal. Mais les intérêts alarmés des marchands de tableaux, +et aussi des peintres ayant commandes et acquéreurs, et redoutant le +changement de goût de la clientèle, se coalisèrent. La publicité payante +du _Figaro_ fut menacée. Alors Villemessant se fâcha, et prit parti contre +le salonnier. Il lui enjoignit de terminer sa campagne en cinq secs. Zola +dut se soumettre. Il fit aussitôt paraître, chez l'éditeur Julien Lemer, +ces articles inachevés qui figurèrent ensuite dans le volume _Mes Haines_. +Le vent de la faveur tournait. Le critique d'art évincé avait donné à +_l'Événement_ quelques portraits littéraires de contemporains fameux, +signés _Simplice,_ du titre d'un de ses _Contes à Ninon_. Ces articles, +publiés sous la rubrique _Marbres et Plâtres_, passèrent inaperçus. +D'autres «fantaisies», insérées dans le _Figaro_, ne furent ni attaquées +ni louées. Ceci déplut à Villemessant. Ce petit méridional, qui avait eu +l'air de vouloir tout avaler, en arrivant, ne mordait plus. Il n'avait +donc que des dents de lait? Il était temps de passer à un autre, à un plus +fort, comme chez Nicolet. Zola résolut de se cramponner à la corde qui +cassait. Il ne voulait pas se noyer. Il obtint du patron qu'il l'essayât +dans un autre genre: le roman. Villemessant consentit encore à tenter cet +essai, et à laisser au tenace provençal qui «le bottait», comme il disait +en son langage trivial, une chance encore de s'imposer, et de conquérir sa +place au grand soleil de la littérature courante. + +Ce roman proposé, presque glissé subrepticement dans les colonnes de +_l'Événement_, c'était _le Voeu d'une Morte_. Il parut en 1866. Je n'ai lu +ce roman que postérieurement à la plupart des ouvrages de Zola, lors de la +réédition, en 1889. Il ne dut pas faire grande sensation à son apparition. +Mon raisonnement est peut-être empirique et bien personnel, mais il offre +une certaine vraisemblance. J'étais du groupe des Parnassiens, et nous +nous réunissions régulièrement dans la boutique d'Alphonse Lemerre, chez +Mme de Ricard, et l'on se signalait les nouveaux ouvrages, les auteurs +débutants. Nul de nous ne parla du _Voeu d'une Morte_. On connaissait le +nom d'Émile Zola, journaliste, critique d'art; on ignorait Zola romancier. + +C'est avec des sentiments probablement différents de ceux que j'aurais +pu avoir en 1866, si ce roman m'était alors tombé sous la main, que j'ai +dû, vingt-trois ans plus tard, dans ma «Chronique des Livres» de _l'Echo +de Paris_, le juger. Le lecteur de la réédition a-t-il été exempt des +influences d'époque et de métier? Il est difficile de s'abstraire de +son temps et d'oublier la chronologie, en lisant un ouvrage réimprimé. +Le nom et la célébrité de l'auteur ne sauraient être considérés comme +inexistants. En ouvrant ce livre de jeunesse, on ne peut s'empêcher +de savoir que le Zola du _Voeu d'une Morte_ est bien le Zola des +_Rougon-Macquart_. On ne peut se mettre ni au ton, ni au point du +débutant. On ne consent pas à remonter jusqu'à l'époque, où, écrivain +inconnu, presque inédit, le formidable et archi-célèbre auteur de +_l'Assommoir_ concevait et élucubrait cette grave bluette. On refuse +l'anachronisme de l'indulgence. C'est injuste et sot, mais c'est ainsi. +La gloire devient une circonstance aggravante: on juge le livre du novice +de lettres avec la sévérité permise envers le profès du succès. + +_Le Voeu d'une Morte_ n'est pourtant pas un ouvrage absolument détestable +en soi. On en lit encore tous les jours d'aussi fades. On est, toutefois, +déconcerté par ce roman, romanesque à pleurer, avec ses banalités et ses +conventionnelles insignifiances. Un lecteur, d'ailleurs invraisemblable +et inexistant, revenu de quelque contrée lointaine, supposé ignorant tout +de Zola; oeuvre, nom, réputation et légende, trouvant ce volume, dirait: +«C'est doux, et l'auteur doit être un bon jeune homme bien sage, qui s'est +appliqué à faire du Cherbuliez ou de l'Henri Gréville.» Puis il déposerait +ce tome, en bâillant un peu, et n'y songerait plus, jamais plus. + +Mais celui qui a lu le vrai Zola, l'autre Zola, le lecteur actuel, le +lecteur postérieur à la réédition de 1889, ne peut supporter cette +guimauve. Qu'on y prenne goût ou qu'on le déteste, le piment est admis +dans tout ouvrage de Zola. Il est même prévu, et pour ainsi dire attendu. +Si on ne l'y trouve pas, on est disposé à réclamer. Il y a mécompte, et +comme tromperie dans la marchandise mise en vente. Tout livre de Zola doit +être mets de haut goût, emportant le palais à la première bouchée. Le +succès des ouvrages de Zola succédant à _l'Assommoir_ a été dû, non pas +tant au grand et prodigieux talent qui y éclatait, qu'aux passages +violents promis, aux tableaux crus, qu'on attendait, aux expressions +brutales et suggestives qu'on était certain d'y rencontrer. La littérature +de Zola devait être toujours et partout épicée. Voilà une opinion toute +faite du public, difficile à défaire. En coupant les premières pages +de tout livre nouveau signé de celui que, par dérision, les échotiers +appellent encore le Père La Mouquette, le lecteur émoustillé, et à +l'avance jouissant, par une perversion de goût, des répugnances et des +haut-le-coeur que pourraient provoquer en lui les peintures chaudes et les +situations qualifiées de «naturalistes», cherchait d'un oeil vicieux le +passage scabreux. Il ne lisait plus, il parcourait jusqu'à ce qu'il l'eût +découvert. Ainsi, les collégiens aux luxures précoces, en face d'une +statue, se préoccupent du sexe, ou, devant un tableau, soulèvent par la +pensée la draperie recouvrant la nudité féminine. N'ayant rien surpris de +brutal ou de simplement polisson dans _le Voeu d'une Morte,_ ce fut une +déception, en 1889. On pensa qu'il y avait méprise et attrape-public. +Un peu de mécontentement se mêla à cette désillusion. Le lecteur n'aime +pas qu'on le dérange dans ses habitudes, dans ses admirations comme dans +ses dédains. On lui avait changé son Zola. Il ne pouvait ni crier au +chef-d'oeuvre, ni clamer à l'ordure. Les plus sages se demandèrent à quel +propos, et pour quel intérêt, Zola avait remis sous les yeux du public +cette oeuvre de débutant? + +Ce n'était assurément pas affaire de lucre ni de gloriole. Zola, en 1889, +avait acquis assez de renommée, et gagnait suffisamment d'argent pour se +passer de cette réédition. J'estime qu'en plaçant ce livre naïf et doux +sous les yeux du public blasé et insensibilisé, auquel il faut sans cesse +appliquer des sinapismes pour le raviver et le faire palpiter, l'auteur +obéissait au mouvement d'orgueil classique de ces financiers légendaires +qui, sous un globe de verre, se plaisaient à exhiber les sabots dans +lesquels ils prétendaient être venus à Paris. En déposant _le Voeu d'une +Morte_ derrière la vitrine des libraires, parmi les exemplaires de +_Germinal_ ou de _Nana_, l'auteur semblait dire, avec une fausse modestie, +au passant: «Voyez où je suis arrivé! je suis pourtant parti de là!...» + +La préface de l'édition de 1889 expose à peu près ce sentiment: + + Je me décide, dit Zola, à rendre cet ouvrage au public, non pour son + mérite, certes, mais pour la comparaison intéressante que les curieux + de littérature pourraient être tentés de faire, un jour, entre ces + premières pages et celles que j'ai écrites plus tard. + +En donnant cette nouvelle édition, l'auteur a cru devoir y apporter +certaines retouches, d'ailleurs sans grande importance. Ainsi, +l'héroïne, une grisette à la Murger, s'appelait Paillette et avait comme +caractéristique un aspect «maladif et charmant»; elle prend le nom moins +fantaisiste de Julia, dans la réédition, et elle a un charme pervers, et +non plus morbide. + +A signaler aussi quelques modifications de style, comme dans cette phrase: +«Vous vous laissez emporter par vos affections», remplacée par une brève +affirmation: «Vous êtes un passionné.» Tout un vocabulaire religiosâtre, +car il y avait beaucoup d'invocations à Dieu, â l'âme, à la prière, à +l'ange gardien, dans le texte juvénile, a disparu sous la retouche de +l'auteur de _Nana_. + +Ces corrections légères n'ont ajouté aucun intérêt à l'oeuvre primitive, +et ne lui enlèvent rien de son caractère d'ouvrage de début, imparfait, et +susceptible seulement de provoquer la curieuse comparaison entre le Zola +de 1866 et celui de 1889, indiquée dans la préface. + +Comme l'avait prévu l'auteur, cette interrogation se présente à l'esprit, +et pique la curiosité: Comment a-t-il donc fait, ce diable d'homme, qui a +composé, à vingt-six ans, cette berquinade, pour écrire, bientôt après, +la tumultueuse et superbe marche dans la nuit des paysans révoltés de _la +Fortune des Rougon_? Comment, de la larve d'écrivain qu'était l'auteur du +_Voeu d'une Morte_, un éblouissant lépidoptère a-t-il pu immédiatement +s'élancer? Ces transformations brusques surprennent toujours. Elles sont +fréquentes en littérature, et Zola avait le précédent de Victor Hugo, en +qui le conteur de _Bug-Jargal_ ne laissait guère prévoir le merveilleux +descripteur de _Notre-Dame-de-Paris_, et de cet Horace de Saint-Aubin, +dont _l'Héritière de Birague_ ne saurait passer pour être de la famille de +_la Cousine Bette_, sa soeur cadette pourtant. Le plus clairvoyant critique +n'aurait pu discerner, dans _le Voeu d'une Morte_, l'embryon de _Germinal_. +Villemessant, malgré son coup d'oeil de maquignon de lettres, n'eut pas +davantage de perspicacité, et ne sut pas deviner le grand crack futur de +l'hippodrome littéraire, dans ce yearling débile. + +Après la publication de ce roman, dans _l'Événement_, organe disparu +bientôt pour faire place au _Figaro_, devenu quotidien politique, le +peu indulgent patron s'empressa de remercier l'auteur. Ce Zola était +décidément un raté et «une vieille volaille». Donc, au rebut. + +Voilà encore une fois Zola au dépourvu, et, comme on dit, sur le pavé. +Plus de journal, où le travail ponctuel et régulier a pour conséquence la +rémunération sûre et à jour fixe, et plus d'emploi bureaucratique assurant +l'existence. Il semblait avoir peu de chances de retrouver cette double +sécurité, si difficilement acquise et si vite perdue. Notre jeune athlète +ne se montra nullement découragé. Il était, il l'avait déjà prouvé, +fortement armé pour la lutte quotidienne. L'espoir et la confiance en soi +faisaient toujours partie de son bagage d'aventurier de la gloire. + +Économe et prévoyant, Zola, sur ses gains de _l'Événement_ et du _Figaro_, +avait pu prélever quelques billets de banque, prudemment mis de côté. +Cette épargne lui permit de supporter avec philosophie ce congé forcé. +Il le transforma en agréables vacances. Il assouvit un désir longtemps +réfréné: les parties de campagne avec de bons camarades, le canotage sur +la Seine, les courses dans la banlieue verdoyante, les déjeuners sous les +tonnelles rencontrées au hasard des chemins de traverse, et les siestes +avec de longs bavardages sur l'art et la littérature, à l'ombre des grands +arbres, dans les agréables forêts qui font la ceinture agreste de Paris. + +Il avait la joie, dans ces villégiatures suburbaines et à bon marché, de +se retrouver avec ses amis de Provence, ses condisciples du lycée d'Aix, +ses correspondants de la première heure. Il les avait près de lui, à +Paris, ceux avec qui il avait échangé ses impressions de jeune homme, +et auxquels il avait adressé ses confidences initiales. Avec ceux-là +seulement il consentait à bavarder, qui connaissaient ses rêves, ses +ambitions, ses projets d'avenir et ses plans d'existence. Le peintre +Cézanne, le mathématicien Baille, le journaliste Marius Roux, le poète +Antony Valabrègue, le sculpteur Philippe Solari, tous méridionaux en +rupture de Provence, venus, comme lui, pour conquérir Paris, se trouvaient +ainsi rassemblés, dans la guinguette où l'on arrosait la friture dorée +avec l'argenteuil clairet. Ce furent de bonnes causeries, de sincères +épanchements, mêlés à des divagations, des éreintements injustes et des +éloges disproportionnés. Ces «ballades» champêtres, en compagnie des mêmes +copains exclusivement recherchés, tournèrent bien vite au cénacle, sous +l'impulsion de Zola. Il avait le goût et le besoin du groupement. Il +disait bien qu'il ne voulait pas être chef d'école, mais il faisait tout +ce qu'il fallait pour le devenir. Il n'entendait cependant pas ouvrir son +cénacle à tout venant. Il avait, au contraire, l'idée d'un cercle très +fermé. Dès 1860, il formulait ce projet: + + Il m'est poussé, ces jours derniers, écrivait-il à Baille, une + certaine idée dans la tête. C'est de former une société artistique, + un club, lorsque tu seras à Paris ainsi que Cézanne. Nous serons + quatre fondateurs... nous serons excessivement difficiles pour + recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'après une longue + connaissance du caractère et des opinions que nous les accepterions + dans notre sein. Nos réunions, hebdomadaires par exemple, seraient + employées à se communiquer les uns aux autres les pensées qu'on aurait + eues, les remarques que l'on aurait faites durant la semaine; les + arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien + que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette + association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de + nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous + attende. Nous sommes jeunes, l'espace est à nous, ne serait-il pas + sage, avant de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre + nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami, + ce rayon d'espoir dans la vie humaine. Outre cet avantage futur, nous + aurons celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre + et de fumer quelques bonnes pipes... + +Ce projet s'était trouvé facilité, par suite du loisir dû à la cessation +de la collaboration aux journaux de Villemessant, et réalisé par la +présence à Paris des vieux amis de Provence, membres d'avance désignés, +membres exclusifs aussi, du futur cénacle de Zola. Ces idées de groupement +et de concentration d'efforts et de pensées avaient été formulées, dans le +roman, par Balzac, avec les _Treize_ et les amis de d'Arthez, au théâtre, +par Scribe, dans _la Camaraderie_, à la brasserie, par Henry Murger et +ses Buveurs d'eau. Mais ces modèles de Cénacle avaient un caractère plus +positif, plus pratique, plus ambitieux que les groupes que Zola sut +former. Les personnages de Scribe, de Murger ou de Balzac, se devaient +faire la courte échelle pour arriver aux places, aux honneurs. Les +compagnons de Ferragus étaient des aventuriers sombres, presque des +bandits, les amis de d'Arthez et de Rastignac, de Maxime de Trailles et de +Marsay s'efforçaient surtout, en se groupant, de lutter avec succès pour +la vie, c'étaient des «forelifeurs» avant la lettre et des «arrivistes» +de la première heure. Les Buveurs d'eau se coalisaient pour duper les +parents, les propriétaires, les tailleurs, et finir par épouser des filles +de commerçants, bien dotées. Les trois groupes à la tête desquels Zola se +trouva placé successivement, groupes dont il était l'organisateur, le +président et l'âme,--groupe provençal, groupe des Batignolles, groupe de +Médan,--furent surtout des associations de pensées communes, d'aspirations +artistiques identiques, de doctrines littéraires et de théories +dramatiques; des collaborations d'âme, sans grande préoccupation de la +réussite matérielle; des unions d'intelligences, et non des associations +d'appétits. + +Le dernier groupe à la tête duquel Zola se trouva porté, le groupe de +l'affaire Dreyfus, fut surtout un comité d'action, de propagande et +d'agitation. Lors de sa formation, Zola y vit seulement une force +organisatrice propre à répandre et à imposer son sentiment, sur le +problème soulevé par l'accusation, et pour entourer et soutenir l'homme +dont il assumait la défense. Il ne chercha, dans ce groupement, ni un +marchepied pour s'élever au pouvoir, ni un instrument de fortune. + +Zola, comme il y a, dans Edgar Poë, l'homme des foules, fut donc l'homme +des groupes. Il n'admettait, d'ailleurs, que des cercles fermés, épurés. +De son hérédité vénitienne, et peut-être demi-autrichienne, il tenait sans +doute le goût des pactes, des ententes secrètes, des accords mystérieux, +des unions ignorées des profanes, des conciliabules et des réunions en +lieu clos, entre initiés. Il avait comme la tradition du Conseil des Dix +et des sociétés secrètes, dont Weishaupt fut l'organisateur au siècle +précédent. Vivant en Italie, il eût été probablement carbonaro. +Il est assez curieux qu'il n'ait pas fait partie, chez nous, de la +franc-maçonnerie. Il est vrai qu'à l'époque où il aurait pu être tenté +de s'affilier la franc-maçonnerie s'occupait surtout de politique +républicaine, de propagande anticléricale, de conquêtes électorales, et +que ces visées militantes n'étaient pas du tout celles de Zola. Il vivait +alors presque entièrement absorbé par son oeuvre, et avait toutes ses +facultés d'action accaparées par son prosélytisme combatif en faveur du +«naturalisme» dans le roman, et au théâtre. + +Le premier groupe, celui des Provençaux, n'a pas d'histoire, ou si peu! +Il eut surtout le caractère amical. L'action extérieure des quatre ou cinq +condisciples de Zola, malgré leur union cénaculaire, fut sans importance. +Au point de vue de la répercussion des idées échangées et des opinions +discutées, l'influence du groupe n'apparaît ni dans l'oeuvre, ni dans +la vie de Zola. On bavardait, on mangeait, on buvait, on fumait des +pipes ensemble, voilà tout. Avec Marius Roux, seulement, Zola eut une +collaboration dramatique locale, _les Mystères de Marseille_, drame, sans +grand éclat. + +Le second groupe, celui des Batignolles, composé d'hommes dont plusieurs +connurent la gloire, a plus d'intérêt. Il était formé d'autres éléments +que ceux de la camaraderie lycéenne et régionale. Ce fut surtout un groupe +artistique. Le provençal Cézanne enchaîna les deux cénacles. Peintre +chercheur, épris de nouveauté, Cézanne s'était lié avec des artistes +parisiens, alors peu connus, surtout médiocrement appréciés, plutôt +bafoués, mis hors des Salons officiels, tenus à l'écart des commandes +ministérielles, et que déjà l'on commençait à désigner sous le nom +d'Impressionnistes. + +Ces peintres, dont les toiles étaient dédaigneusement refusées par les +marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru déshonorer leurs vitrines +en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir +les favoris des commissaires-priseurs et les bénéficiaires nominaux des +grosses adjudications à l'hôtel Drouot, se nommaient Édouard Manet, Renoir, +Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur +des danseuses aux tutus en éventail s'arrondissant au-dessus des crosses +de contrebasses. + +Durant cette période suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque +sorte, le temps d'incubation littéraire du futur romancier, Zola +s'éparpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans +grande réussite, un roman populaire, _les Mystères de Marseille_, d'où fut +tiré, en collaboration avec Marius Roux, un drame éphémère. Représenté +au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld, il eut quatre +représentations mouvementées. Le roman, véritable feuilleton à la Ponson +du Terrail, était inférieur aux productions similaires. En littérature, +le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vérifié. +Dans l'art des Richebourg et des Montépin, Zola se montra tout à fait +secondaire. Ce feuilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal +parisien, à grosse influence, _le Corsaire_, dirigé par Édouard Portalis, +ne réussit pas davantage à sa réapparition, malgré une publicité +considérable et un lancement excellent. Le roman populaire, dédaigné des +lettrés et des snobs mondains, qui parfois, secrètement, prennent grand +plaisir à en suivre les péripéties, n'est pas aussi aisé à confectionner +qu'on le prétend. L'exemple de Zola est là pour démontrer que le talent +n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est, +pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffiné et le +sublime. + +Ici et là, le patient et opiniâtre producteur colportait les produits +de sa plume. Il fit accepter un «Salon» au journal occasionnel, _la +Situation_, que dirigeait un journaliste de talent, Édouard Grenier. On y +défendait les intérêts très compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre, +dont le royaume était livré aux crocs du dogue Bismarck. Une étude +intéressante sur Édouard Manet, que publia l'élégante revue d'Arsène +Houssaye, _l'Artiste_, des articles de critique littéraire dans _le Salut +Public_ de Lyon, marquèrent les années 1866-67-68. Une comédie en un acte, +en prose, dont quelques scènes avaient été primitivement versifiées, ayant +pour titre _la Laide_, fut achevée, présentée à l'Odéon et refusée. Elle +n'a jamais été jouée. Qu'est devenu ce manuscrit inédit? Mystère. + +Zola présenta également au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes, +_Madeleine_. Refusée, cette pièce fut transformée en roman: c'est +_Madeleine Férat_, qui a été réimprimée depuis. Elle avait paru en +feuilleton sous le titre de: _la Honte_. Ce roman souleva des +protestations; le journal dut en interrompre la publication. + +Toute une série d'insuccès, voilà le bilan de ces années d'attente. Un +autre se serait découragé, eût peut-être cherché un nouvel emploi, donnant +la sécurité mensuelle, et eût renoncé à la littérature, ou du moins n'y +eût consacré que les heures de liberté. Zola ne voulait rien sacrifier de +son indépendance. Il se remit, avec plus d'opiniâtre entrain, à sa table +de travail, fuyant la servitude bureaucratique et bravant l'incertitude du +lendemain. + +Il vivait isolé, cantonné dans son cercle fermé de camarades, comme lui, +pauvres, inconnus, sans entregent. Aucun de nous, je parle de la jeunesse +littéraire et politique des dernières années de l'empire, jeunesse +remuante, agissante, faisant parler d'elle, ne le connaissait. Il +assistait, paraît-il, à la tumultueuse et légendaire première d'_Henriette +Maréchal_. Il devait certainement manifester avec nous, mais sans se faire +remarquer, et ce fut à notre insu qu'il mêla ses bravos aux nôtres, durant +les retentissantes représentations de l'oeuvre, d'ailleurs médiocre, des +Goncourt, qui ne méritait ni des applaudissements aussi frénétiques, ni +des sifflets aussi stridents. On s'était rassemblé là comme à une autre +bataille d'_Hernani_. Nul, à mon souvenir, ne fit attention à ce jeune +provincial, qui devait à un article, publié dans _le Salut Public_ de Lyon, +sur _Germinie Lacerteux_, un billet d'entrée donné par les auteurs. + +Émile Zola, rencoigné dans sa stalle, muet et le pince-nez en avant, +partageait nos emballements, mais il ne le fit point connaître. Il devait +être charmé par la poétique des frères de Goncourt, et rêver, pour ses +pièces futures, une semblable bacchanale, mais il demeura coi, sans +participer activement, ostensiblement, à la mêlée. Était-ce timidité, +prudence, ou simplement parce qu'il ne connaissait personne dans l'un ou +dans l'autre camp qu'il passa inaperçu? On ne sut que beaucoup plus tard +qu'il était au nombre des militants de ces soirées mémorables et +vaines. + +Zola, cependant, allait bientôt sortir de son isolement et entrer en +communication avec d'autres contemporains que le fidèle groupe de la +première heure, le groupe des provençaux. + +Dans un petit rez-de-chaussée bas et sombre, au milieu de verts jardinets +d'hiver, cité Frochot, derrière la place Pigalle, habitait à cette époque +Paul Meurice. L'ami constant, et si dévoué, de Victor Hugo recevait là, le +lundi, quelques hommes de lettres, des artistes, des anciens proscrits. +Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, dominait ces familières +réunions, où la littérature se mêlait à la politique. On y lançait +quelques épithètes désagréables à l'empire, dont on s'évertuait à +proclamer l'effondrement prochain, alors pourtant très problématique, et +l'on y criblait de sarcasmes l'école du Bon Sens; Ponsard, Émile Augier, +n'étaient pas épargnés. L'élément romantique et purement littéraire +dominait. + +Paul Meurice, homme très doux, à la parole aimable, incapable de faire la +grosse voix et de maudire avec de fortes imprécations, savait maintenir +les discussions politiques à un diapason très modéré. Les habitués de la +maison étaient Édouard Lockroy, Charles Hugo, et sa femme, la future Mme +Lockroy, Auguste Vacquerie, Édouard Manet, le graveur Braquemond, Camille +Pelletan, Philippe Burty, Paul Verlaine, etc., etc. Quand j'y fus +introduit, on préparait l'apparition prochaine d'un grand journal +politique et littéraire, qui devait combattre l'empire et défendre la +gloire de Victor Hugo. Le titre primitivement choisi était celui de +_Journal des Exilés_; les principaux collaborateurs politiques étaient +encore à l'étranger, par refus de l'amnistie: Louis Blanc, Schoelcher, +Edgar Quinet. Les autres rédacteurs étaient Auguste Vacquerie, Paul +Meurice, Édouard Laferrière, François et Charles Hugo, Ernest Blum, Ernest +d'Hervilly, Victor Meunier, Victor Noir. Paul Verlaine devait y donner des +vers, et j'étais chargé de fournir des articles de critique littéraire et +de vie parisienne. Victor Hugo planait au-dessus de cette belle rédaction, +et, sans collaborer directement au journal, devait l'inspirer, le +patronner. Au dernier moment, on s'aperçut que le titre de _Journal +des Exilés_ était imparfaitement justifié et pouvait présenter un +inconvénient. D'abord tous les collaborateurs, notamment le rédacteur en +chef, Auguste Vacquerie, et le directeur de la partie littéraire, Paul +Meurice, n'étaient pas des exilés. Ensuite, on espérait fort que l'exil +finirait bientôt. On proclamait très proche le jour où, Napoléon III +chassé de France, les proscrits rentreraient triomphalement dans la +patrie. Alors le titre n'aurait plus de sens. Il fallait donc dénommer +autrement le nouveau journal. Le nom, destiné à devenir si populaire, fut +proposé par Victor Hugo, assure-t-on: _le Rappel_ était créé, baptisé. + +Peu de temps avant l'apparition du premier numéro, Édouard Manet amena +cité Frochot, à l'un des lundis, un jeune homme, de mine sombre, +silencieux et myope, qui fut présenté à Paul Meurice et à Vacquerie comme +un critique hardi, mordant, ayant déjà fait ses preuves à _l'Événement_ +et au _Figaro_. C'était Émile Zola. On le complimenta de son recueil +d'articles sur le Salon (_Mes Haines_), et il fut agréé comme +collaborateur du _Rappel_. Le compte rendu des Livres lui fut confié. + +Il ne devait pas conserver longtemps cette fonction. _Le Rappel_ était un +de ces cénacles comme Zola rêvait d'en former. Mais un cénacle spécial et +exclusif. On lui trouvait des airs de chapelle. Le culte de Victor Hugo y +était en permanence célébré, et les rédacteurs prenaient toujours un peu +les allures d'officiants. Maison très digne, toutefois, et non boutique de +journalisme. J'y suis resté dix ans, donnant un article quotidien (signé +Grif, du nom d'un des personnages de _Tragaldabas_, pseudonyme indiqué par +Auguste Vacquerie), et je n'ai conservé que le plus excellent souvenir de +mes relations avec les deux directeurs, avec les collaborateurs. C'était +une famille, ce bureau de rédaction: le foyer Hugo. Les polémiques +violentes, les personnalités mises en cause, les scandaleuses publications +y étaient non seulement interdites, mais ignorées. + +_Le Rappel_, organe probe, sincère, absolument indépendant, était +largement ouvert aux républicains de diverses nuances. Des socialistes +comme Louis Blanc y écrivaient à côté de publicistes bourgeois comme A. +Gautier, mais ses portes se refermaient sur tout dissident de la religion +hugolâtre. Sur ce point-là seulement, _le Rappel_ était exclusif, et un +peu sectaire. La tiédeur n'était pas même tolérée, et il était interdit de +manier l'encensoir en l'honneur de toute divinité étrangère. Ce fut ainsi +que le premier article de Zola, où il était parlé élogieusement de +Duranty, se trouva accueilli avec froideur par les familiers du salon +Meurice. Que venait faire la louange de ce romancier obscur, dans un +journal consacré à la gloire du Maître? Ce Duranty était sans grande +importance, assurément, pensaient les prêtres du culte surpris par cette +litanie peu orthodoxe, et son _Malheur d'Henriette Gérard_ ne pouvait +porter ombrage au rayonnement de _l'Homme qui rit_, dont _le Rappel_ +commençait la publication, mais c'était quand même une fâcheuse tendance +à relever chez ce jeune critique. À quoi songeait-il donc? Il oubliait +qu'Hugo était seul dieu, et que tout rédacteur du _Rappel_ ne devait être +que son prophète. On devrait donc le surveiller en ses écarts vers des +littérateurs suspects. Ce Duranty osait se targuer de réalisme; un vilain +mot, et qui devait se gazer dans la maison Hugo. Le second article apporté +par Zola échappa à la vigilance, pourtant fort en éveil, de Vacquerie +et de Meurice; ils étaient, ce jour-là, exceptionnellement absents du +journal. C'était un éloge de Balzac. Il ne s'agissait plus là d'un humble +Duranty. L'auteur de _la Comédie Humaine_ n'était pas une nébuleuse dans +le firmament littéraire: il resplendissait, astre rival, à côté de Hugo. +Le défaut de tact de ce critique, l'inconvenance même de ce Zola, un sot +ou un inconscient, dépassaient la mesure! On le pria de ne plus fournir +de copie. Depuis, les rapports furent plutôt tendus entre _le Rappel_ +et Zola. Son nom fut biffé, quand les hasards de la publicité +l'introduisaient dans un compte-rendu. Défense tacite fut faite aux +rédacteurs de nommer, même par la simple énonciation du titre, les +ouvrages du romancier mis à l'index. Cette puérile mesure de bannissement +littéraire,--«Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie!»--dura +trente ans. Ce fut la cause de bizarres contorsions de plume pour les +collaborateurs du _Rappel_. Je me souviens de l'embarras où se trouva +Henry Maret, alors chargé de la critique théâtrale, lorsqu'il lui fallut +rendre compte de la représentation de _l'Assommoir_, à l'Ambigu. _Le +Rappel_ pouvait feindre d'ignorer qu'il y avait un auteur, nommé Zola, +ayant écrit une dizaine de romans, dont quelques-uns avaient produit grand +tapage. Le public n'attend pas, à jour fixe, qu'on lui parle de livres +nouveaux. Il ne s'aperçoit même pas du silence absolu gardé sur une +publication imprimée. La critique littéraire a le droit de n'être jamais +actuelle. Il en est différemment en ce qui concerne le théâtre. Les +heureux faiseurs de pièces ont cet avantage, sur les fabricants de livres, +que tout journal est obligé de parler d'eux, et sur-le-champ. Il n'est pas +permis de se taire sur leurs ouvrages. On ne serait pas dans le train. +On ferait bondir de mécontentement les lecteurs, qui attendent le compte +rendu pour savoir s'ils doivent aller voir la pièce, et pour en parler, +surtout ne l'ayant pas vue. _Le Rappel_ ne pouvait donc passer sous +silence une représentation aussi retentissante que celle de _l'Assommoir_. +Henry Maret fit le compte rendu. Mais l'infortuné critique dramatique, en +relisant son article imprimé, le lendemain, ne put qu'admirer le tour de +force du secrétaire de la rédaction, ayant, par ordre, révisé sa copie. +Dans les deux colonnes où la pièce se trouvait analysée, l'auteur +principal ne se trouvait pas une seule fois nommé, et l'arrangeur habile +du roman adapté scéniquement, William Busnach, se voyait englobé dans le +même anonymat. La pièce était comme un enfant naturel, aux parents non +dénommés. Ces taquineries mesquines amusèrent longtemps la galerie. + +Zola, avec son indomptable ténacité, n'était point démonté par ces coups +du sort. Courageusement, il s'était remis à sa table de travail, et +bientôt il publiait, dans _l'Artiste_, la revue distinguée d'Arsène +Houssaye, son premier bon et véritable livre: _Thérèse Raquin_. Ce roman +parut sous le titre de: _Une histoire d'amour_. Il fut ensuite édité par +Lacroix. + +_Thérèse Raquin_, qu'on vit plus tard à la scène, n'eut pas une très bonne +presse, mais attira l'attention. C'est à la suite de cette publication et +de la critique favorable que j'en fis, que je connus Émile Zola, entrevu +seulement aux lundis de Paul Meurice. Nos relations excellentes ont été +interrompues au moment de l'affaire Dreyfus, mais l'antagonisme que je +m'estimais en droit de manifester contre l'agitateur redoutable du pays +et l'avocat, trop éloquent, d'une cause que je condamnais, ne m'a jamais +empêché de conserver, pour l'homme, une grande sympathie, et, pour +l'écrivain, une inaltérable admiration, dont ce livre est un des +témoignages. + +L'auteur, dès ce roman, semblait maître de sa doctrine. Il déclarait qu'il +avait voulu étudier des tempéraments, et non des caractères, et qu'il +avait choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et +leur sang. Il remplaçait, dans sa tragédie bourgeoise, la Fatalité du +monde antique parla loi fatale de l'atavisme, de la chair, des nerfs, de +la névrose. Il reconnaissait que ses personnages, Thérèse et Laurent, +étaient «des brutes humaines et rien de plus...». Il ne cachait pas avoir +voulu que l'âme fût absente de ces corps détraqués, livrés à tous les +furieux assauts de la passion, barques sans gouvernail emportées dans la +tempête des sens. + + Qu'on lise ce roman avec soin, disait-il dans la préface de la 2e + édition (15 avril 1868), on verra que chaque chapitre est l'étude + d'un cas curieux de physiologie. En un mot, je n'ai eu qu'un désir: + étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en + eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent + et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres. + J'ai simplement fait, sur deux corps vivants, le travail analytique + que les chirurgiens font sur des cadavres... + +Ce sera la théorie de toute sa vie et la méthode de toute son oeuvre. Il +entendait faire métier de clinicien écrivain et non d'amuseur public. Les +romans qu'il portait en lui, et dont _Thérèse Raquin_ formait le préambule, +devraient être des livres scientifiques, pas du tout des fictions +impressionnantes ou amusantes, destinées à distraire les oisifs et à +remplir les récréations des gens occupés. + +Il se défendait contre le reproche, nouveau alors, depuis devenu banal à +son égard, de «pornographie». Il suppliait qu'on le voulût bien voir tel +qu'il était et qu'on le discutât pour ce qu'il était. + + Tant que j'ai écrit _Thérèse Raquin_, dit-il, j'ai oublié le monde, + je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me + donnant tout entier à l'analyse du mécanisme humain, et je vous assure + que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n'avaient pour moi + rien d'immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises. + +Il est certain que, si l'on admet que la lecture ait une influence sur les +actes des hommes, qu'elle leur suggère l'imitation des faits consignés +dans un livre, et les pousse à reproduire les gestes et à s'assimiler les +passions des personnages, les lecteurs de _Thérèse Raquin_ ne sauraient +être sérieusement incités à prendre les deux amants pour modèles. Ces +détraqués noient le mari, pour être libres, et leur accouplement devient +le pire supplice. Le remords du crime impuni est peint avec des couleurs +si vives, et le châtiment du tête à tête des tristes complices est si +terrible qu'on ne saurait y voir un encouragement au meurtre conjugal. +_Thérèse Raquin_ serait plutôt, tel _l'Assommoir_ que les pratiques +Anglais considèrent comme un excellent sermon laïque contre l'ivrognerie, +un plaidoyer persuasif pour le respect de l'existence des maris. Le +tableau des hantises macabres du couple assassin pourrait-il tenter +les amants disposés à les imiter, et les joies de l'adultère criminel +apparaissent-elles désirables, au spectacle du ménage qui en arrive à +rêver de s'entr'égorger, cherchant à échapper, par un nouveau crime, aux +conséquences du premier! + +_Thérèse Raquin_, dont le théâtre a popularisé les situations éminemment +dramatiques, avec le personnage spectral de la mère du mort, renferme des +morceaux littéraires, travaillés de main d'ouvrier, et qui pourraient +figurer dans les plus excellents ouvrages de l'auteur: la description du +passage du Pont-Neuf, rue Guénégaud, le tableau balzacien d'un intérieur +de mercier, la vie du petit commerçant observée et rendue avec précision +et coloris,--la couleur dans le gris et le terne, c'est l'art suprême du +peintre,--la fièvre amoureuse de Thérèse, la partie de canot et le crime, +la visite à la Morgue, puis l'épouvante en tiers avec les deux amants, +les visions macabres, le mort se dressant devant les deux êtres prêts à +s'étreindre, et paralysant leurs élans, la révélation à la paralytique, +et tout le poignant tableau des désespoirs et des fureurs du couple, +finissant par trouver le remède à ses tortures, et le refuge contre la +poursuite des Erynnies du souvenir et de la conscience dans un suicide +simultané, ce sont là des parties d'un art achevé, dans un édifice +brutalement construit sans doute, mais où la maîtrise déjà s'affirmait. + +Dès _Thérèse Raquin_, Émile Zola se révélait, se transformait. C'était un +homme nouveau, un écrivain et un penseur, que les ouvrages de début ne +pouvaient faire pressentir, qui venait de se dresser hors de la foule des +faiseurs de livres de son temps, de niveau avec les plus grands. Bientôt +il les devait dépasser tous. + + + + +III + +MARIAGE DE ZOLA.--ZOLA SOUS-PRÉFET.--ZOLA AUTEUR DRAMATIQUE.--LE ROMAN +EXPÉRIMENTAL.--L'HÉRÉDITÉ.--LE NATURALISME + +(1868-1871) + + +_Thérèse Raquin_ ne fut pas un succès. Seuls quelques lecteurs, épris +d'art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons +abracadabrants, alors très en vogue, de Ponson du Terrail, et les +affadissantes narrations de George Sand vieillie et d'Octave Feuillet, +jeune vieillot, s'intéressèrent à ce drame de la conscience, à cette +évocation du remords, où se combinaient l'intensité psychologique et la +violence dramatique du roman criminel. + +Les _Rougon-Macquart_ étaient déjà en préparation lorsque Zola écrivit +_Thérèse Raquin_. On pourrait même faire rentrer ce roman dans la fameuse +série. Il suffirait, pour justifier, d'après le plan de l'auteur, ce +rattachement, de donner à Thérèse ou à Laurent une parenté quelconque avec +les descendants névrosés d'Adélaïde Fouque. La partie psychologique s'y +trouve, sans doute, moins développée que dans les romans subséquents, +mais déjà se manifeste la préoccupation de la description minutieuse +des milieux, et aussi l'étude d'organismes maladifs et de tempéraments +dégénérés. _Thérèse Raquin_ rentre dans le cadre des Rougon-Macquart, plus +peut-être que _le Rêve_ et _Une Page d'Amour_. Mais l'auteur n'avait pas, +à cette époque, entrepris de composer un «cycle» moderne, ni de combiner +des compartiments d'aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait +figurer des personnages appartenant à une même famille, et procédant d'une +hérédité morbide commune. + +Avant d'étudier cette vaste composition au plan arrêté d'avance, il +convient de mentionner les faits de l'existence de l'auteur, durant ces +années mouvementées, pour lui peu favorables au travail littéraire et aux +gains par la plume. Ce sont les années qui vont de la fin de l'empire à +l'invasion et aux convulsions qui accompagnèrent la venue au monde de la +République. + +Jusqu'à la veille de la guerre de 1870, Émile Zola vécut au quartier +latin. Les domiciles occupés par lui, dans ses années de début, furent +modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces détails anecdotiques, +je vais énumérer ces logis d'étudiant pauvre. + +Il convient de rappeler le domicile initial, celui où il est d'usage de +placer une plaque commémorative apprenant aux passants, qui daignent lever +la tête, que là est né, en telle année, tel homme célèbre: c'est donc +à Paris, 10 _bis_, rue Saint-Joseph, 2e arrondissement, dans la maison +aujourd'hui occupée par la Librairie Illustrée (J. Tallandier), que se +trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents. +Viennent ensuite les logis échelonnés d'Aix, dont l'importance diminue +avec la fortune de la famille: cours Saint-Anne, puis impasse Sylvacanne +(ancienne habitation de la famille Thiers), la villa du Pont-de-Béraud, +dans la banlieue d'Aix, après la mort du père, François Zola: retour en +ville, rue Bellegarde, puis, de là, rue Roux-Alphérau, ensuite la cour des +Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine, +dernière habitation des Zola, à Aix. + +À Paris, il loge d'abord à l'hôtel meublé, 63, rue Monsieur-le-Prince, +--puis il est pensionnaire au lycée Saint-Louis,--de là il va rue +Saint-Jacques, 241, rue Saint-Victor, 35; il occupe ces logements avec sa +mère. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21, rue +Soufflot, n° 11, impasse Saint-Dominique, n° 7, rue de la Pépinière, à +Montrouge, rue des Feuillantines, n° 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard +Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10. + +Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur +la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois +allaient succéder aux garnis et aux chambrettes d'étudiant. C'est aux +Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habité ce +quartier ou les environs de la place Clichy, dans le IXe arrondissement, +rue de Boulogne et rue de Bruxelles, où il est mort. + +Sa première habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis +rue Truffaut, 23. En 1870, Zola part pour Marseille, va à Bordeaux, et +revient à Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolies, +un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n° 14. En 1874, il prend +un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit hôtel, 21, rue +Saint-Georges, aujourd'hui rue des Apennins. + +Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin, +il augmente sa villa de Médan, achetée en 1878, neuf mille francs, et +occupe, durant son séjour à Paris, le dernier et fatal appartement de la +rue de Bruxelles. + +Avant d'avoir Médan, et depuis que l'aisance lui était venue, Zola avait +l'habitude d'aller passer l'été à la campagne. On sait combien il aimait +l'eau, la verdure, les arbres, et plutôt les agréables paysages de +banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fit des séjours +assez longs à l'Estaque, faubourg de Marseille, à Saint-Aubin, sur la côte +normande. + +Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les +fluctuations de la destinée de Zola. Dans la première jeunesse, c'est la +maison hantée par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier +président de la troisième république, qui marque l'apogée de la famille +Zola; survient la dégringolade, conséquence de la mort du père, en des +logis de plus en plus exigus; enfin la série morne des garnis et des +chambres au sixième. Puis c'est l'entrée définitive dans la vie bourgeoise +aisée, le petit hôtel de la rue des Apennins, où un valet de chambre ouvre +la porte aux visiteurs. Le romancier parvenu achète enfin une maison de +campagne, son rêve! + +À Médan, la villégiature de Zola devient plus que confortable. Il ajoute +à l'acquisition première des constructions voisines, fait édifier des +bâtiments pour servir d'écurie, de communs, de serres, et il se meuble +le cabinet de travail qu'il a convoité durant sa jeunesse besogneuse. + +La première fois que j'entrai dans cet actif laboratoire, je fus frappé +par son arrangement plutôt inattendu. C'était au printemps de 1880. Je +venais de ma maison de Bougival, située, comme celle de Zola, au bord de +l'eau. Comme son cabinet, le mien avait une grande baie, donnant sur la +Seine, et, le paysage fluvial étant à peu près le même, je m'attendais +à me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m'empêcher de faire +un mouvement de surprise en voyant l'entassement baroque et disparate +d'objets rappelant surtout le bric-à-brac. Il y avait bien un vaste divan +aux étoffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet, +qui pouvait être considéré comme un meuble utile, indispensable pour la +sieste, durant les digestions pénibles, ou le repos après le travail, mais +aussi se bousculaient là, dans un prétentieux et disparate encombrement, +de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar, +des ivoires de pacotille, des oripeaux fanés de carnaval, de vulgaires +bois sculptés et des japonaiseries de grands magasins, peinturlurées +ou ciselées à la grosse, enfin, tout le déballage des bibelots truqués +et sans valeur, qu'exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur, +l'initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand'Pinte de la place +Trudaine. Il y avait comme un jubé, en bois vernissé, au-dessus de +l'alcôve orientale, où des livres, sur des rayons, s'alignaient. Zola +était très fier de tout ce décrochez-moi-ça romantique, auquel les +tavernes à devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux +imités de Willette et les brasseries moyenâgeuses aux tapisseries +imprimées, ont porté le coup du dédain et même du ridicule. + +Paul Alexis a fait la même remarque, en parlant de l'appartement de la rue +de Boulogne: + + Balzac dit quelque part, écrivait Paul Alexis, que les parvenus se + meublent toujours le salon qu'ils ont ambitionné autrefois, dans + leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion à + un passage de _César Biroiteau_, le salon blanc et or de l'architecte + Grindot.) Eh bien! justement, dans l'ameublement de notre naturaliste + d'aujourd'hui, le romantisme des premières années a persisté... C'est + surtout dans son appartement de la rue de Boulogne, où il habite + depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que + vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais, antiques Aubussons, + étains bossués, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert + venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries, + il s'extasiait, en son coeur de vieux romantique. Un soir, dans la + chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration: J'ai + toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... c'est la chambre de + Saint-Julien l'Hospitalier!... + +Médan avait le caractère moins pompeux, moins musée, que le logis parisien, +et nulle préoccupation de style, ou même de tonalité générale, n'avait +présidé à son ameublement. Mais Zola s'y plaisait, et il avait bien raison +de se meubler à son goût, selon sa fantaisie. + +C'est un petit village des environs de Poissy, que ce Médan, qui n'avait +pas d'histoire, et qui est devenu notoire comme un champ de bataille. +C'est déjà la grande banlieue. Poissy, avec ses pêcheurs à la ligne, +Villennes et son Sophora aux vastes ramures éployées sur les tables +du restaurant, forment l'extrême frontière, de ce côté, de la zone +banlieusarde, hantée, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de +Parisiens lâchés. Une population estivale d'employés et de commerçants, +prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires +terminées et le bureau fermé, se trouve encore à Poissy, à Villennes, mais +c'est son point terminus. À Médan, on est à la campagne. Sur l'autre rive, +commence le Vexin français, théâtre des vieilles pilleries anglaises, et +la verdure plus verte et les troupeaux plus denses donnent une idée de la +grasse Normandie. Pas de villas. Le bourgeois retiré, l'ancien boutiquier +citadin, venu planter ses choux et mourir à la campagne, est inconnu à +Médan. Un seul château, d'un style moyenâgeux moderne, avec des créneaux +de décor d'opérette, étranglé entre la route et la colline. Ce castel en +simili, paraissant construit par un décorateur de théâtres, est campé +sur les ruines de l'ancien donjon, où se retranchèrent maintes fois des +combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette, +cette bâtisse, représentant les traditions de l'ancien régime, dont +le propriétaire était salué comme seigneur du village, appartenait à +un ancien garçon de café, Lucien Claudon, le Lucien célèbre du café +Américain. Le produit des pourboires du Peter's ne resta pas longtemps +dans les mêmes mains. Comme un château de cartes, le donjon moderne +s'écroula sous les coups furieux du krach de l'Union Générale. La modeste +demeure de l'homme de lettres ne fit, au contraire, que s'agrandir et +s'embellir. + +C'est à Médan que Zola a passé les meilleurs moments de sa vie. C'est là +qu'il a composé la plupart de ses romans à grand succès, notamment _Nana_, +_Germinal_, _la Terre_. Son logis, par sa position même, lui inspira le +sujet d'un roman: des fenêtres de sa maison, resserrée entre la route +et la voie ferrée, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les +signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D'où l'idée d'écrire un +roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donné un sur les Halles, +sur les Grands Magasins, et ce fut la genèse de _la Bête Humaine_, cette +vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant +sous l'horizon ou s'enfonçant dans la nuit, avec un fracas prolongé et des +sifflements stridents. + +Médan, outre le séjour de Zola, appartient à l'histoire littéraire et à la +bibliographie du XIXe siècle: là, se réunirent les Cinq: Guy de Maupassant, +Léon Hennique, Paul Alexis, Céard et Huysmans. De leur réunion, et de +leur accord, sortit le livre _les Soirées de Médan_, recueil précieux, qui +contient _Boule-de-Suif_ et _l'Attaque du moulin_, pique-nique littéraire +savoureux où chacun apporta son plat de haut goût. + +Enfin, grâce à la libéralité de la veuve de Zola, et par une touchante et +noble pensée, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des +déshérités et des pauvres, est devenue celle de l'Enfance débile et vouée, +faute de secours, à l'anémie et à la mort. C'est la réalisation du rêve +bienfaisant de Pauline Quenu. + +Comme, dans la maison de Bonneville, fouettée du vent et assaillie par les +flots, les lamentables enfants de ces pêcheurs normands, abrutis par le +calvados et décimés par la misère, trouvaient des soins, des dons, des +secours immédiats, les minables petits êtres confiés à l'Assistance +publique, déchet urbain, scories vivotantes rejetées hors du creuset +parisien, ont désormais, à Médan, sous un climat moins tempêtueux et dans +un paysage plus riant, encadré de minces peupliers et d'ormes trapus, un +asile agréable, une maison, une famille, avec des soins et un régime +fortifiant leur faiblesse, arrêtant leur dégénérescence. Ces enfants, +n'étant pas atteints de maladies aiguës ou contagieuses, mais seulement +de débilité générale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux +conditions fâcheuses de leur hérédité, de leur milieu, avaient besoin +d'être séparés des véritables malades. C'est donc une maison de +convalescence et de régénération physique et morale pour les pauvres +déshérités. Grâce à Émile Zola et à la générosité de sa femme, ces chétifs +rejetons de parents épuisés par le travail, par la misère, par l'avarie et +l'alcool, reprendront vigueur et santé. Ce sont des rescapés du puits noir +de l'enfer social: ils pourront plus tard être utiles à la société, au +lieu de lui être à charge, et ils connaîtront, ce qui semblait leur être +fatalement interdit, la joie de vivre! + +C'est le 29 septembre 1907, jour anniversaire de la mort d'Émile Zola, +et date du pèlerinage anniversaire à la maison de l'écrivain, que +l'Assistance publique a pris officieliement possession de la propriété +de Médan et de la Fondation Zola. La cérémonie a été simple et digne. +Le directeur de l'Assistance publique, le secrétaire général de cette +administration, le président du Conseil municipal, le préfet de la Seine, +le chef du cabinet du président du Conseil, le ministre de la Guerre, les +autorités municipales de Médan, M. Maurice Berleaux, ancien ministre, +député de la circonscription, ont présidé à cette cérémonie, à laquelle +assistaient quelques écrivains et artistes, amis personnels du glorieux +écrivain: Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice +Leblond, Léon Frapié, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur +Méry et la doctoresse Javinska, à qui est confiée la direction de l'asile. + +Mme Émile Zola avait reçu les personnages officiels et les amis de son +mari, ayant à ses côtés les deux enfants laissés par l'écrivain. Tout +auréolée de bonté vraie, sans ostentation de résignation, sans l'emphase +du sacrifice public, entre ses deux enfants d'élection, dans cette demeure +désormais consacrée à l'enfance malheureuse, cette bienfaisante femme +personnifiait, avec une discrète abnégation, l'admirable Pauline de _la +Joie de vivre_, secourable aux abandonnés du village, et si maternelle +pour le petit Paul, l'enfant de l'adoption. + +De cette maison de l'enfance, de cet asile ouvert à la faiblesse et à la +misère puériles, plus tard, au visiteur respectueux et charmé, comme un +salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s'adressera ce choeur +de voix aiguës et joyeuses, récitant ce passage d'une des visions +heureuses de _Travail_: + + C'était un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance, + avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple + blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les + rayons entraient par les hautes fenêtres. Là aussi l'eau ruisselait, + on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure, + comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l'exclusive + propreté qui éclatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait + bon la candeur et la santé. Si des cris parfois sortaient des + berceaux, on n'entendait le plus souvent que le joli babil, les rires + argentins des enfants marchant déjà, emplissant les salles de leurs + continuelles envolées. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient + partout leur vie naïve et comique, des poupées, des pantins, des + chevaux de bois, des voitures. Et ils étaient la propriété de tous, + des garçons comme des filles, confondus les uns avec les autres en + une même famille, poussant ensemble dès les premiers langes, en soeurs + et frères, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu'à la tombe, + mener côte à côte une existence commune. + +Ce rêve paradisiaque, aux détails et à l'ordonnance consignés comme dans +les clauses d'un testament, en cette radieuse page de _Travail_, la veuve +du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et +sacrifiés du livre, Suzanne et Soeurette, a su le réaliser. Il n'était +point de façon plus touchante de porter le deuil éclatant de son glorieux +mari, et Zola ne pouvait souhaiter un emploi, plus conforme à ses désirs +et à son coeur, de son héritage. Cette demeure de Médan, obtenue par le +travail, est retournée, comme par une légitime et naturelle dévolution, aux +enfants déshérités du travail. + +Mais, en 1870, Médan n'était encore qu'un espoir, et Zola logeait et +travaillait dans un modeste appartement batignollais. + +Au cours de ces années d'apprentissage littéraire et de labeur pour le +pain quotidien, un événement important s'était produit dans la vie chaste +et retirée de Zola. J'ai dit combien il vivait à l'écart, en «ours», ne +fréquentant ni les bureaux de rédaction, ni les cafés de gens de lettres. +On ne le voyait jamais dans les journaux où il écrivait. Au café de Madrid, +qui fut un centre important d'agitation littéraire et politique, aux +dernières années de l'empire, il était inconnu. Au café Caron, au café +de l'Europe, à la brasserie Serpente, au café Tabouret, chez Glaser, +au Procope, où se retrouvaient étudiants, professeurs, publicistes, +philosophes, tribuns, poètes, correspondants de feuilles étrangères et +proscrits cosmopolites, on ne l'entendait pas discutant, exposant théories +et systèmes, dont, pourtant, il était amplement pourvu, réformant la +société, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et +les littératures surannées, parmi les feutres des bocks empilés. J'ai dit +qu'on ne l'aperçut ni dans l'arrière-boutique d'Alphonse Lemerre, ni +chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Callias, où les +Parnassiens récitaient leurs premiers vers, commençaient la conquête du +public, dirigeaient leur marche vers l'Académie, vers la gloire. Il avait +cessé de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cénacle de +condisciples provençaux, et de quelques peintres impressionnistes, voilà +toutes ses relations. Il vivait donc très seul. Ce fut alors qu'il se +maria. Il épousa Mlle Alexandrine Meley. + +Voici l'acte de mariage d'Émile Zola: + + L'an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai, à dix heures + du matin, par devant nous, Vincent Blanché de Pauniat, adjoint + au maire du dix-septième arrondissement de Paris, officier de + l'État-civil délégué, ont comparu publiquement en cette mairie: + Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, âgé de trente + ans, né le deux avril mil huit cent quarante, à Paris, demeurant rue + Lacondamine, 14, avec sa mère, fils majeur de François-Antoine-Joseph + Marie Zola, décédé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le vingt-sept mars + mil huit cent quarante-sept, et de Françoise--_Émélie_-Orélie Aubert, + sa veuve, propriétaire, consentant au mariage, suivant acte reçu + par Me Demanche, notaire à Paris, le six de ce mois; Et Éléonore + Alexandrine Meley, sans profession, âgée de trente-un ans, née à + Paris, le vingt-trois mars mil huit cent trente-neuf, fille majeure + de Edmond-Jacques Meley, typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24, + consentant au mariage, suivant acte reçu par Me Fould, notaire à + Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, décédée à + Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous + ont requis de procéder à la célébration de leur mariage dont les + publications ont été faites sans opposition, en cette mairie, les + dimanches quinze et vingt-deux de ce mois, à midi. À l'appui de leur + réquisition, les comparants nous ont remis leurs actes de naissance, + l'acte de décès du père du futur, le consentement de sa mère, celui + du père de la future et l'acte de décès de sa mère. Les futurs + époux nous ont, en exécution de la loi du dix juillet mil huit cent + cinquante, déclaré qu'il n'a pas été fait de contrat de mariage. + Après avoir donné lecture des pièces ci-dessus et du chapitre six, + titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demandé aux futurs + époux s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux + ayant répondu affirmativement nous déclarons, au nom de la loi, que + Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola et Éléonore-Alexandrine Meley sont + unis par le mariage, en présence de: Suzanne-Mathias-Marius Roux, + homme de lettres, âgé de trente ans, demeurant avenue de Clichy, 80; + de Paul-Antoine-Joseph-Alexis, homme de lettres, âgé de vingt-trois + ans, demeurant rue de Linnée, 5; de Philippe Solari, sculpteur, âgé + de trente ans, demeurant rue Perceval 10, de Paul Cézanne, peintre, + âgé de trente-un ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis + des époux. + + Et ont les époux et les témoins signé avec nous après lecture. + Signé: Émile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Cézanne, + Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat. + +Voilà donc Zola marié, vivant de la vie de famille, car il avait auprès +de lui sa mère. Il avait pour elle affection profonde et respect attentif. +Au petit hôtel de la rue des Apennins, le second étage était entièrement +réservé à Mme veuve François Zola. Elle mourut à Médan, peu de temps après +l'acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterrée à Aix, selon son +désir de revenir auprès de son mari, dans le caveau «dans un état parfait +de conservation,», dit Zola qui avait accompagné la dépouille maternelle. +La cérémonie fut religieuse. «On m'affirme que je ne puis éviter cela», +écrivit Zola à Henry Céard. + +Émile Zola, jeune marié, ne se trouvait pas à Paris pendant le Siège. On +doit le regretter, non pas qu'il eût renforcé considérablement, par sa +présence, les moyens de défense dont on usa si peu et si mal, il aurait +fait un garde national de plus, et ce n'est pas de soldats improvisés +qu'on manquait. Mais quels documents il eût recueillis! que de notes +curieuses il eût récoltées, durant les gardes aux remparts, sur la place +publique, dans les réunions fuligineuses, à la porte des boucheries aux +queues faméliques, rappelant sinistrement celles des théâtres aux heures +de joie. Il nous eût donné de puissants tableaux de Paris à jeun, +sans bois, sans lumière, manquant de pain, de journaux, de voitures, +de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais armé, frémissant +d'enthousiasme et de colère aussi; impatient de se battre; réclamant, +dans son incompétence stratégique, la sortie torrentielle, et revivant +l'existence révolutionnaire d'autrefois, avec une énergie plus bavarde +et moins impitoyable toutefois; Paris en révolution, sans tribunal +révolutionnaire, et Paris vaincu, miséricordieux aux généraux incapables. +Le départ de Zola pour Marseille nous a privés d'un livre exceptionnel, +que seul peut-être il était capable d'écrire, et qui, aussi passionnant +que _la Débâcle_, eût certainement égalé _Germinal_ et dépassé _Travail_. + +Sa jeune femme était souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le +médecin, prescrivant le départ immédiat. Il se résigna donc à emmener sa +mère et Mme Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles, +en même temps que des personnes déjà affaiblies, l'une par la maladie et +l'autre par l'âge, n'étaient pas en état de supporter les alarmes, les +privations et les souffrances d'un siège. Leur exode était donc légitime +et urgent. Zola conduisit ces deux êtres chers à Marseille, où il arriva +au commencement de septembre. Son intention, ayant installé les deux +femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, était de retourner +à Paris, afin de participer à la résistance. + +Mais l'invasion avait précipité les événements et Paris était investi. +Zola se trouvait interné dans Marseille, par la force des catastrophes. +Il fallait vivre, cependant. L'époque n'était guère propice aux besognes +de plume. Un romancier, c'était alors une non-valeur, et tout roman +paraissait fade, en présence des dramatiques événements dont la France et +le monde, avec passion, suivaient les épisodes quotidiens. Quel feuilleton +aurait pu lutter d'intérêt et rivaliser de péripéties aventureuses, de +psychologie ardente, et douloureuse aussi, avec la réalité! Dans une +fébrile angoisse, on attendait la suite, et peut-être la fin, du siège et +des souffrances de la guerre, au prochain numéro de chaque journal, au +prochain lever de soleil. + +Les journaux, imprimés à la diable, sur des papiers de tous les formats, +jaunis, pisseux, pâteux, constituaient la seule littérature possible. +Le public se montrait impatient de nouvelles, de suppositions aussi. +Il accueillait tous les récits, plus ou moins vraisemblables, sans se +préoccuper de les vérifier. Zola songea donc aussitôt à la ressource du +journalisme. C'était un des rares métiers ne chômant pas, que celui de +correspondant de journaux. Beaucoup de journalistes étaient aux camps ou +fonctionnaires. On pouvait espérer les remplacer. + +Il écrivit, le 19 septembre 1870 (les portes de Paris avaient été fermées +le 17, au soir), à son ami Marius Roux à Aix: + +Veux-tu que nous fassions un petit journal, à Marseille, pendant notre +villégiature forcée? Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je +n'ose tenter l'aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Donne-moi +une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait, +de venir demain à Marseille, avec Arnaud. L'affaire doit être enlevée. + +Le projet se réalisa, et le journal parut, grâce à l'appui de M. Arnaud, +directeur du _Messager de Provence_. Ce fut une feuille à un sou, ayant +ce titre sonore: _la Marseillaise_, que Rochefort avait popularisé. Le +«canard», car cette feuille, avait pour toute rédaction Zola et Roux, +était insuffisante à tous les points de vue, dénuée d'argent, de publicité, +d'abord, et aussi d'informations sérieuses et fraîches du théâtre de la +guerre. _La Marseillaise_ ne pouvait avoir la prétention de lutter avec +les journaux importants du Midi. Elle dura seulement quelques semaines. Il +ne fallait donc plus compter sur le journalisme pour végéter à Marseille, +et il devenait urgent, pour la famille Zola, que son chef dénichât un +emploi sérieux, une situation lucrative, des appointements réguliers. + +Avec une souplesse d'esprit et une décision remarquables, chez un homme +vivant à l'écart des événements politiques et ne fréquentant guère les +milieux militants, Zola résolut d'aller solliciter une fonction auprès +du gouvernement de la Défense. Les principaux membres de ce gouvernement +provisoire venaient d'arriver à Bordeaux. Il connaissait l'un des +gouvernants, l'excellent et tant soit peu ridicule Glais-Bizoin, l'homme +au crâne pointu. Il l'avait rencontré à _la Tribune_, journal ennuyeux, +mais d'un républicanisme précurseur, que, sous l'empire, avait dirigé +Eugène Pelletan. + +Glais-Bizoin, devenu tout-puissant,--il était membre du gouvernement, +comme député de Paris au Corps Législatif défunt,--accueillit +favorablement son ancien collaborateur. Il lui reprocha même de ne s'être +pas pressé davantage pour venir offrir ses services, à Tours. Il l'utilisa, + pendant quelque temps, comme secrétaire, et le recommanda à Clément +Laurier pour une situation quelconque. Zola, rassuré, fit venir à Bordeaux +sa femme et sa mère, et attendit, sans trop d'impatience, la fonction +promise. + +Il avait emporté avec lui le manuscrit inachevé de _la Curée_, et il +le regardait avec attendrissement, en soupirant: «Quand pourrai-je me +remettre à ce roman? Quand paraîtra-t-il?» Et il en arrivait, dans +l'étourdissement du tumulte ambiant, dans l'effarement du cauchemar réel +de l'invasion, à se demander si l'on imprimerait encore des romans, et +s'il y aurait toujours une place pour l'homme de lettres, dans la société +bouleversée. + +Comme j'avais avec moi ma femme et ma mère, sans aucune certitude d'argent, +disait-il plus tard, en se remémorant ces journées d'angoisse et de +misère, j'en étais arrivé à croire tout naturel et très sage de me jeter, +les yeux fermés, dans cette politique que je méprisais si fort, quelques +mois auparavant, et dont le mépris m'est, d'ailleurs, revenu tout de +suite. + +Zola, qui devait plus tard, indirectement, revenir à la politique, +indirectement peut-être d'une façon un peu inconsciente, fut donc sur le +point de devenir fonctionnaire. + +En mars 1871, seulement, c'est-à-dire après la paix, et quand la lutte +communaliste débutait, Clément Laurier, tenant la promesse faite à +Glais-Bizoin, nommait Zola sous-préfet de Castel-Sarrazin, dans le +Tarn-et-Garonne. + +Cette nomination fut presque aussitôt rapportée, et Zola n'endossa point +l'uniforme à broderie d'argent. Il n'eut pas à se déranger pour aller même +voir sa sous-préfecture. Cette petite ville et cette petite fonction +ne lui convenaient guère. Il s'attendait à mieux. Et puis, il venait +d'obtenir une correspondance au _Sémaphore_ de Marseille, et le journal +_la Cloche_, de Paris, lui prenait des «Lettres parlementaires». Il avait +ainsi le pain assuré, et même des émoluments supérieurs au traitement +d'un sous-préfet de 3e classe. De plus, il conservait l'indépendance qui +convenait à son caractère. L'espoir lui revenait de pouvoir reprendre, +la guerre étant terminée, sa carrière purement littéraire. Il avait +sa _Curée_ à achever. Il lui parut qu'il lui serait bien difficile de +terminer son roman, et surtout de le faire paraître, s'il s'enterrait dans +la petite ville gasconne qui lui était assignée. Qui songerait à l'exhumer +de là? Il disparaîtrait, enfoui sous les cartons verts et les papiers +administratifs. Il refusa donc la situation officielle qui lui était +offerte, et, quand l'Assemblée nationale rentra à Paris, il la suivit. +Il conservait sa place de rédacteur parlementaire à _la Cloche_, et cela +lui paraissait suffisant et agréable. + +Au milieu de ces cataclysmes nationaux et de ces péripéties domestiques, +Zola, qui avait déjà fourni au _Siècle_ un roman, pour être publié en +feuilleton, _la Fortune des Rougon_, se disposa à en donner un second +dans _la Cloche_ de Louis Ulbach, où il était chargé du compte rendu des +séances de l'Assemblée nationale. _La Curée_ avait été commencée avant la +guerre. Elle ne fut terminée qu'en 1872, après une interruption dans la +publication du feuilleton, motivée par des tracasseries policières. Les +magistrats de l'empire, qui poursuivaient, en 1858, Gustave Flaubert et +_Madame Bovary_ pour immoralité, avaient été changés ou s'étaient changés +eux-mêmes. Ils étaient presque tous devenus, de forcenés bonapartistes +qu'ils étaient, des fervents républicains, dès le soir même du 4 septembre +1870, mais l'esprit de la magistrature était demeuré le même: hostile à la +littérature. Parquets et tribunaux qualifiaient de délit contre la morale +toute tentative d'artiste pour montrer la société à nu, et ôtant le masque +humain, laisser voir le fauve qui est dessous. + +La publication de _la Curée_ en librairie fut ajournée, suivant le retard +de _la Fortune des Rougon_, qui n'avait pu paraître à temps, à raison de +la guerre et de circonstances spéciales à l'auteur et à l'éditeur. + +Cet éditeur était Lacroix, l'ancien associé de Verboeckhoven pour la +Librairie Internationale. Zola était entré en rapports avec lui, pour les +_Contes à Ninon_. Ils avaient passé un traité peu ordinaire. C'était un +forfait. L'éditeur devait donner à «son» auteur des appointements fixes, +comme à un employé. Six mille francs l'an, payables par fractions +mensuelles de cinq cents francs. Zola avait accepté d'enthousiasme. +C'était le salut! C'était le pain quotidien suffisamment accompagné +de rôti et de légumes, c'était aussi la fixité dans les recettes, la +régularité dans son petit budget. Il retrouvait, avec moins de sécurité, +mais avec plus d'avantages métalliques, sa situation de commis de la +maison Hachette, voyant, au bout de chaque mois, tomber la somme fixée, +sans redouter l'incertitude et l'irrégularité des gains littéraires. + +En échange de cette mensualité, l'écrivain au fixe devait fournir deux +romans par an. + +Il était stipulé que, si ces romans paraissaient dans des journaux, +l'éditeur devrait prélever son remboursement des six mille francs par lui +dus, et alors l'auteur recevrait, outre le surplus de la somme payée par +les journaux, 40 centimes par volume en librairie. + +Ce traité paraissait assez avantageux pour l'auteur, étant donnée sa +réputation encore à faire. Si ses romans n'étaient pas placés dans des +journaux, il était assuré de les vendre 3.000 francs pièce, et il touchait +le prix, partiellement, d'avance. La vie matérielle se trouvait assurée. +En même temps, il était astreint à une production constante et régulière. +Ce traité ne fut pas exécuté à la lettre. + +La guerre, d'abord, interrompant, retardant la publication dans +_le Siècle_ du feuilleton _la Fortune des Rougon_, mit un arrêt au +fonctionnement des clauses stipulées: l'éditeur devait être remboursé des +six mille francs annuels, par lui dus ou versés, mais il était nécessaire, +pour cela, que l'auteur les eût encaissés d'un journal, ce qui n'était pas +le cas. Ensuite l'éditeur Lacroix, un excellent homme, mais légèrement +aventureux et fortement imprévoyant, s'était engagé dans des entreprises +honorables, malheureusement, pour la plupart, aléatoires et onéreuses. Il +avait payé très cher le droit d'éditer _les Misérables_. Victor Hugo avait +touché 500.000 francs, rien que pour la première édition, format in-8°. +Grand admirateur de Proudhon, Lacroix avait entrepris la publication des +oeuvres complètes du puissant philosophe, qui, sauf quelques ouvrages, se +vendirent peu. L'intéressante publication de la collection des Grands +Historiens étrangers, Gervinus, Motley, Mommsen, Draper, Prescott, etc., +avait donné peu de résultats immédiats. Lacroix se trouvait donc obéré, +à la fin de la guerre. L'interruption des affaires avait aggravé sa +situation commerciale déjà embarrassée. Il eut avec Zola un compte de +billets, qui, renouvelés, impayés, accrus d'agios et de frais, formèrent +un total important, au moment de la faillite Lacroix. + +Grâce à la loyauté des deux parties, tout s'arrangea au mieux et à +l'amiable. Le compte de Zola avec son premier éditeur fut définitivement +soldé en 1875. + +Un libraire jeune, intelligent et très camarade avec ses auteurs, Georges +Charpentier, racheta de Lacroix, moyennant huit cents francs, _la Fortune +des Rougon_ et _la Curée_. Un nouveau traité fut rédigé. L'éditeur payait +comptant chaque roman trois mille francs. Devenu propriétaire du manuscrit, +il pouvait le publier ou le faire reproduire dans les journaux, et cela +pendant dix ans, ce traité, bien que rédigé de très bonne foi, était +aléatoire pour les deux parties. Les manuscrits étaient trop payés, si une +seule édition s'écoulait. Ils ne l'étaient pas assez, si ces romans se +vendaient bien en librairie, s'ils étaient reproduits par les journaux et +traduits à l'étranger. C'était donc une mauvaise affaire pour l'auteur, si +la vogue venait. + +Elle vint. Zola, dont les besoins, sans être excessifs, dépassaient le +revenu de sa plume, car il n'arrivait pas à fournir même un volume par an, +se trouvait en avance chez son éditeur. Il se montrait préoccupé de cette +dette, et se demandait soucieusement quand il parviendrait à l'éteindre, +soit en livrant volumes sur volumes, soit en cessant de solliciter des +avances. Georges Charpentier, heureusement, était un éditeur généreux. Il +ne pratiquait nullement les procédés stricts des libraires fameux, ses +opulents confrères, qui, ayant acquis de Victor Hugo, moyennant sept cent +cinquante francs, _Notre-Dame-de-Paris_, ce chef-d'oeuvre devenu presque +classique qui leur avait rapporté plus d'un million, poussèrent l'auteur à +ne pas publier de nouveaux romans, tant que leur traité durerait. Victor +Hugo, en effet, devait leur céder exclusivement, et pour le même prix, +tout roman nouveau qu'il viendrait à produire. Le résultat fut que, +pendant trente ans, Hugo ne livra point de roman, et _les Misérables_, +bien que composés de longue date, attendirent ainsi l'expiration du +fâcheux traité. Rien de semblable dans les rapports entre Zola et Georges +Charpentier. Celui-ci, sur la demande de l'auteur, lui communiqua son +compte, et voici la scène qui se produisit. Elle n'est pas ordinaire. +C'est Zola lui-même qui l'a racontée. (Interview par Fernand Xau. 1880.) + + --Un jour que je demandais de l'argent à M. Charpentier, il me dit: + j'ai fait nos comptes. Voici votre situation. + + Je constatai avec stupeur que je devais un peu plus de dix mille + francs à M. Charpentier. Celui-ci, se tournant vers moi, me regarda + en riant, puis, déchirant le traité: + + Je gagne de l'argent avec vos ouvrages, me dit-il, et il est juste + que vous ayez votre part dans les bénéfices. Ce n'est plus six mille + francs que je vous offre annuellement, mais une remise de cinquante + centimes par volume vendu. À ce compte-là, le seul que j'accepte, + c'est vous qui êtes mon créancier: il vous est redû la somme assez + ronde de douze mille francs, que vous pouvez toucher. La caisse est + ouverte!... + +On conçoit de quel pied joyeux Zola descendit à la caisse pour palper ce +boni inattendu. De débiteur il passait créancier! Quel allégement! En même +temps qu'il se libérait, il encaissait, et, ce qui était plus précieux +encore, il acquérait un bon et véritable ami. L'inaltérable affection +mutuelle de Georges Charpentier et de Zola, de l'auteur et du libraire, +est à envier et à montrer en exemple. + +Bien que vivant modestement, Zola, en attendant la publication et +la réussite de ses romans, ne pouvait demander qu'au journalisme le +supplément de ressources qui lui était nécessaire, durant ces trois années +difficiles, 1869-1870-1871. Écrire au jour le jour des articles n'était +pas une besogne qui lui fût difficile ou pénible. Nous savons que sa +première méthode de travail était la régularité. Bien qu'il n'ait été +qu'un journaliste intermittent, et qu'il ait considéré seulement la presse +comme un gagne-pain quotidien, et ensuite, l'aisance venue avec la +notoriété, comme un instrument puissant de propagande, comme une arme +incomparable de polémique, il doit être compté parmi les professionnels, +et en bon rang, du journal, au XIXe siècle. Il aimait le journalisme. +Il m'a fait à moi-même, en plusieurs circonstances, l'éloge de cette +profession ingrate, au labeur continu, aux succès éphémères. Il voulut +bien me complimenter, à diverses reprises, sur ce qu'il nommait ma +«virtuosité». Il se rendait un compte exact de la difficulté de ces +variations quotidiennes qu'il faut improviser, la plume devenant rivale de +l'archet de Paganini, sur la banalité de thèmes courants ou vulgaires, et +cela tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, sans paraître jamais +las, sans reprendre haleine. Il avait des idées très précises sur la +presse et sur la tâche du journaliste. Je vais lui laisser la parole pour +les exprimer: + + Je considère, répondit-il à une pressante et peut-être indiscrète + interrogation sur ce sujet, puisque vous me demandez mon opinion + sur le journalisme contemporain, que, s'il ne sert pas d'instrument + politique ou de tribune littéraire, il ne peut constituer qu'une + situation transitoire, ou plutôt préparatoire... + + Je vous en parle savamment, moi qui ai fait de tout, dans le + journalisme, depuis le vulgaire fait-divers jusqu'à l'article + politique. L'immense avantage du journalisme, c'est de donner une + grande puissance à l'écrivain. Dans un fait-divers, le premier venu + peut poser la question sociale. De plus doit-on compter pour rien + l'éducation littéraire, l'habitude d'écrire, qu'on acquiert ainsi? + Sans doute, il faut avoir les reins solides. Cette besogne à la vapeur + tuera les moins robustes, mais les forts y gagneront. Et, je le dis + sans fard, je ne m'occupe que de ceux-ci, je ne m'apitoie nullement + sur le sort des vaincus, quand c'est leur faiblesse qui est coupable. + Il faut, dans la vie, avoir du tempérament. Sans énergie on n'arrive à + rien. Enfin, le journalisme donne aujourd'hui au littérateur le pain + quotidien, et lui assure ainsi l'indépendance. + + Je voudrais pouvoir exprimer toute ma pensée là-dessus. Je le ferai + certainement plus tard, car il y a là une question vitale: les + écrivains du siècle dernier étaient des valets, parce qu'ils ne + gagnaient pas d'argent, et c'est cette bataille de l'écrivain + contemporain, que nous avons tous soutenue contre les exigences de + la vie, qui nous a valu Balzac... Hélas! je soulève là tout un monde + et il me faudrait des journées entières pour m'expliquer... + + J'ai donc, continua Zola, beaucoup travaillé dans le journalisme, + quoique j'aie peu fréquenté les bureaux de rédaction. Quand j'étais + pauvre, alors que mes romans ne se vendaient pas, j'ai fait du + journalisme pour gagner de l'argent; j'en fais aujourd'hui pour + défendre mes idées, pour proclamer mes principes. + + --Où avez-vous écrit? + + --Successivement j'ai travaillé à _la Situation_, au _Petit Journal_, + au _Salut Public_, de Lyon, à _l'Avenir National_, à _la Cloche_, où + j'ai fait le courrier de la Chambre (alors siégeant à Versailles), + et au _Corsaire_ (d'Édouard Portalis), qu'un méchant article de moi, + intitulé «le Lendemain de la crise», fit supprimer. J'ai écrit aussi + à _la Tribune_. Une particularité me frappa, à _la Tribune_. Tout le + monde était pour le moins candidat à la députation. Il n'y avait que + moi et le garçon de bureau, qui ne fussions pas candidats... + +Zola termina ses déclarations sur le journalisme par ces dernières +confidences, intéressantes à retenir: + + --Je fus correspondant, à Paris, du _Sémaphore_ de Marseille, + jusqu'en 1877. _L'Assommoir_ se vendait depuis sept mois que, par + mesure de précaution, j'envoyai chaque jour ma correspondance. Cela, + pour quelque cent francs par mois. Et à ce propos, permettez-moi de + vous faire remarquer qu'il y a tout au plus quatre ans que je gagne + de l'argent. C'est grâce aux sollicitations de mon digne et vieil ami + Tourgueneff que j'ai obtenu la correspondance du _Messager de + l'Europe_, de Pétersbourg, qui, au début, ne me valut pas moins de + sept à huit cents francs par mois. + + Enfin, vous m'avez connu au _Bien Public_--(j'étais chargé de la + partie littéraire, à ce journal, et, pour le compte rendu des + premières, je remplaçais souvent Zola)--et j'avoue qu'au moment où + je suis entré à ce journal, pour y rédiger le feuilleton dramatique + (1876), ma situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est + pourquoi j'avais surtout pour objectif les six mille francs que me + rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l'aisance arriva, lorsque + je me sentis devenir une force, la question d'argent ne fut plus que + secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d'une tribune. Ainsi, + vous le voyez, le journalisme est à la fois un moyen et un but. De + plus, c'est une arme terrible. Combien de littérateurs, et des plus + estimables, seraient heureux de pouvoir s'en servir, et de trouver, + en outre, quelques subsides. + + --Quelle est votre opinion sur la critique? + + --En France, répondit avec force Zola, on ne fait pas de critique. + Je pourrais même dire qu'on n'en a jamais fait! Tous nos critiques + ont des amitiés à ménager, sinon des intérêts à préserver. D'ailleurs, + le métier de critique est un casse-cou. Soyez franc: au bout de + quelques jours, vous n'avez plus que des ennemis. Aussi je trouve + que les vieux sont trop compromis par leurs relations. J'estime + que ce sont les jeunes qui devraient faire de la critique. Ils se + tremperaient, ils se fortifieraient ainsi. Ce serait, en quelque + sorte, pour eux, le baptême du feu... + + --Ne vous est-il jamais venu à l'idée d'avoir la direction d'un + journal dans lequel vous défendriez et propageriez vos idées! + + --On m'a fait des propositions dans ce sens. Même, il y a huit + jours, l'entreprise a été sur le point d'aboutir. Aujourd'hui mes + travaux littéraires ne me permettraient pas d'accepter une telle + responsabilité. Cependant, je ne dis pas que, plus tard, cette idée + ne sera pas mise à exécution. + + --Vous publieriez alors un journal politique? + + --C'est-à-dire que je ferai l'ancien _Figaro_, en déposant un + cautionnement au Trésor pour avoir, à l'occasion, le droit de traiter + les questions politiques. Je prendrai les événements et les hommes de + très haut. Je ferai table rase des calculs et des convoitises. + Je ne m'inféodorai à aucune coterie, et je tiendrai sur tout mon + franc-parler. Je crois qu'un tel journal réussirait. En tout cas, ce + serait un curieux document pour l'avenir... + +Zola journaliste mérite donc l'attention, et, sans le préjugé de la +spécialisation et du cantonnement des genres, dont sont férus la plupart +des bavards de salons et des plaisantins de bureaux de rédaction, qui font +l'opinion, on ne considérerait pas, comme une partie négligeable de son +oeuvre, ses articles. Il en a réuni un grand nombre en volumes, et ces +productions passionnées, toutes vibrantes de conviction, méritent d'être +retenues et considérées comme de véritables livres, comme les meilleures +études de critique approfondie sur le roman, sur le théâtre et sur les +principaux écrivains modernes. + +Zola embrassa tous les genres de littérature. Rien de ce qui appartenait +au monde de l'écriture ne lui fut étranger. Il pratiquait le vers fameux +de Térence dans l'univers littéraire. Poésie, contes, romans, critique, +histoire, philosophie, journalisme, théâtre, il n'a trouvé aucun des modes +de manifestation de la pensée indigne de son attention, au-dessous de son +talent. Ceci ne veut pas dire qu'il ait réussi dans tous les genres. Le +feuilleton populaire, par exemple, n'avait eu en lui qu'un producteur très +ordinaire, un concurrent inférieur aux fournisseurs en renom des éditeurs +de livraisons et des deux quotidiens spécialistes du roman d'aventures. +Dans le journalisme politique, où il figura quelque temps, notamment comme +courriériste parlementaire, à _la Cloche_ de Louis Ulbach et au _Corsaire_ +de Portalis, il passa inaperçu. A cette époque, cependant, où le +télégraphe et le téléphone n'avaient pas remplacé la plume, où les +journaux ne se contentaient pas de couper et de réduire l'analytique, +où chaque physionomie de séance avait son originalité et sa tonalité, +selon la nuance du journal, où les comptes rendus de l'Assemblée de +Versailles, alors très suivis par le public, étaient, selon les rédacteurs, +pittoresques, humouristiques, passionnés, violents, ces articles de +critique parlementaire constituaient un genre où des journalistes comme +Edmond About, Henry Fouquier, Camille Pelletan, Charles Quentin et bien +d'autres s'illustraient. Pareillement, dans le théâtre, il ne rencontra +guère de succès que grâce à la collaboration de William Busnach, un habile +arrangeur de ses romans célèbres, _l'Assommoir, Nana_. + +_Les Héritiers Rabourdin_ et _le Bouton de Rose_, ses deux seuls ouvrages +originaux, qui, par conséquent, doivent être considérés comme son +principal bagage dramatique, ne sont pas restés au répertoire, et ne +sauraient figurer que comme mémoire dans le bilan de ses oeuvres. Cet +insuccès théâtral persistant l'irrita. Il y eut, sans doute, de la +prévention contre Zola auteur dramatique. Le parti-pris de la presse, +et d'un certain public, d'imposer l'absurde limitation des genres, fut +évident. Comme si l'art devait avoir des compartiments et des rayons, +ainsi qu'un magasin! Comme si les écrivains, assimilés aux gens de métier +du temps des jurandes, ne devaient jamais se livrer à aucun travail en +dehors de l'atelier corporatif où ils étaient parqués! Enfin, ce préjugé +existe, et il est parfois périlleux de n'en pas tenir assez compte. On +assomme les talents doubles, et les artistes multiples, avec l'anecdote, +qui ne prouve rien du tout, d'Ingres se mettant à jouer du violon, quand +on visitait son atelier. Balzac non plus ne connut pas la victoire +scénique. On fit expier à l'auteur dramatique la maîtrise incontestable +du romancier. Il y a de la jalousie et du dépit, dans le public, quand il +assiste à la multiplicité des efforts du génie. Il se trouve comme humilié +par cette exubérance déployée. Il ne veut pas admirer deux fois et sous +deux formes. Le lecteur et le spectateur ne sont qu'un, mais ils exigent +deux auteurs: l'un pour le théâtre, et l'autre pour le home. Ces gens de +génie, aussi, sont inconvenants: ils veulent par trop accaparer la gloire. +A bas les cumulards! Nul ne peut servir deux maîtres. Pourquoi ce Balzac, +ayant produit _la Cousine Bette_, chef-d'oeuvre devant lequel il faut bien +s'incliner, a-t-il la prétention de forcer les gens à saluer derechef +_Quin ola_ ou _Mercadet?_ Ces deux pièces sont, sans doute, puissantes: +signées de Beaumarchais ou de Dumas fils, elles eussent probablement «été +aux nues». Mais on ne pouvait tolérer que Balzac s'imposât deux fois au +public, et l'on ne saurait admettre qu'à deux reprises, en invoquant tour +à tour le livre et la scène, un même auteur se permît de solliciter le +public, en demandant: la gloire, s'il vous plaît? Grand homme, on vous a +déjà donné! + +Comme Balzac, Zola et les Goncourt, le grand Gustave Flaubert fut écarté +incivilement de la scène, et on le contraignit à retirer dignement son +_Candidat_, après quelques représentations. En même temps, on le renvoyait +à sa Bovary. + +L'insuccès de _Bouton de Rose_ fut éclatant. J'en ai suivi de près les +incidents. J'avais alors, comme il a été dit plus haut, la direction +des services littéraires du _Bien Public_. C'était un grand journal +républicain quotidien, à 10 centimes, paraissant à 4 heures, comme _le +Temps_. Son propriétaire était M. Menier, le fameux chocolatier, député +de Seine-et-Marne, économiste distingué, auteur d'ouvrages remarquables +et remarqués sur les systèmes d'impôts, principalement cité, loué, +combattu et raillé, à propos d'un certain projet d'impôt, non pas sur le +revenu, mais sur le capital, dont il était le promoteur. + +_Le Bien Public_, d'allure et de ton modérés, s'adressant à une clientèle +plutôt bourgeoise et «opportuniste», le terme n'était pas inventé, mais la +chose existait, présentait ce caractère singulier d'avoir une rédaction +beaucoup plus avancée, beaucoup plus radicale que ne semblait le comporter +son public, sa direction, son allure et son classement dans les grands +organes parisiens. Yves Guyot en était le rédacteur en chef. Les +rédacteurs politiques: Sigismond Lacroix, Auguste Desmoulins, étaient +plutôt rangés parmi les socialistes. Un journal, tout à fait rouge, +celui-là, et qui forcément teintait fréquemment le rose _Bien Public,_ +était l'annexe avancée de l'organe de M. Menier: il se nommait _les Droits +de l'Homme_. Il se faisait dans la même maison, chez le même imprimeur, +l'imprimerie Dubuisson, 5, rue Coq-Héron, avec plusieurs rédacteurs +communs. Il va de soi que l'excellent M. Menier était empêché par sa +position commerciale de manifester sa participation à un organe presque +révolutionnaire. On était au moment du coup parlementaire du 16 mai, de +la terreur de l'ordre moral, et le sabre de Mac-Mahon semblait menaçant. +Le nom de M. Menier ne figurait pas dans les manchettes du journal, mais +le commanditaire bénévole ne se dérobait nullement, quand le caissier, +toujours à sec, des _Droits de l'Homme_, le malin père Guignard, lui +faisait part de la présence à ses guichets de la meute des rédacteurs +altérés. J'appartenais aux deux journaux. Aux _Droits de l'Homme_, se +trouvaient, en dehors des collaborateurs du _Bien Public_, Jules Guesde, +alors débutant, Paul Strauss, P. Girard, Léon Millot, Léon Angevin, +E.-A. Spoll, Albert Pinard, Émile Massard, Céard, Louis Ollivier, et +d'autres encore dont les noms et les physionomies se sont effacés, pour +moi, dans les brumes du temps. + +L'un des premiers, j'avais signalé aux lecteurs du _Bien Public_ et à ceux +des _Droits de l'Homme_ la force, l'originalité du talent d'Émile Zola, et +j'avais proclamé quelques-unes des théories et des déclarations de guerre +du «naturalisme», tout en conservant mon indépendance et mon éclectisme, +car rien ne pouvait, rien n'a pu affaiblir mon admiration pour Victor +Hugo. J'étais donc ainsi dans les meilleurs termes avec mon co-rédacteur +Zola, chargé du feuilleton dramatique du _Bien Public_. Mais le «lundiste» +en pied, souvent, n'éprouvait aucune tentation d'aller écouter une pièce +qui ne l'intéressait guère. Il désirait se soustraire à l'obligation d'en +rendre compte et préférait ne pas revenir de la campagne. Il fut tout un +été à l'Estaque, près de Marseille; par conséquent loin des premières. +Restant à Paris, assez fréquemment il lui arrivait de développer des +théories sur l'art dramatique et sur le roman expérimental, plutôt que de +gaspiller l'espace dont il disposait, au rez-de-chaussée du journal, les +dimanches soir, au profit d'une revue insipide ou d'un drame baroque. +Zola me priait alors de «corser» mon courrier théâtral quotidien, et d'y +insérer un aperçu de la pièce nouvelle, suffisant pour renseigner le +public et tenir lieu de compte rendu. Lors de la représentation au +Palais-Royal de _Bouton de Rose_, ce fut à moi que revint la tâche, assez +délicate, étant donnée la situation de l'auteur au _Bien Public_, et notre +camaraderie, de narrer cette soirée, plutôt pénible. + +_Le Bouton de Rose_, vaudeville en trois actes, n'était ni meilleur ni +pire que bien des pièces de ce genre qui, au Palais-Royal et aux Variétés, +ont réussi. Comme le titre peut le faire soupçonner, il s'agissait d'une +allusion, d'un symbolisme galant. Une jeune femme, dont le mari s'absente, +ne doit pas se laisser ravir son bouton de rose, et elle doit, au retour +de l'époux, montrer intact l'emblème de la vertu conjugale. Là, rien de +sublime, ni de choquant non plus, étant donnés le genre du théâtre et +la mentalité de son public habituel. Sur une scène renommée pour son +répertoire assez vif, ce sujet pouvait passer, était bien dans la note. +_La Sensitive, le Roi Candaule, le Parfum_, d'autres vaudevilles encore, +écoutés avec plaisir, et applaudis sans protestation, prouvent qu'il y eut +parti pris, pour ne pas dire cabale, contre l'auteur, déjà trop célèbre, +de _l'Assommoir_ et de _la Page d'Amour_. + +Au second acte, où la jeune épouse, entraînée au mess des officiers, se +laisse griser et entonne le refrain de route: + + As-tu bu + Au tonneau de la mèr' Pichu! (_bis_) + +Il s'éleva des murmures véritablement exagérés; il y eut même des sifflets +tout à fait excessifs. Ces indignations dépassaient la mesure, en +admettant que la chanson troupière, fort crânement et gentiment lancée par +Mlle Lemercier, ait déplu aux délicats spectateurs, accoutumés à se pâmer +lorsqu'on jouait _la Mariée du Mardi-Gras_ ou _le Chapeau de Paille +d'Italie_. + +Zola fut blessé et attristé de cet échec inattendu et, en quelque sorte, +inexplicable de _Bouton de Rose_. Il n'avait voulu écrire qu'une farce, +afin de montrer sans doute qu'il était capable de besognes vulgaires, et +on le jugeait avec la sévérité à peine de mise pour une grande comédie de +moeurs à prétentions philosophiques. On ne doit pas regarder _le Médecin +malgré lui_ avec les yeux graves et la pensée en éveil qui conviennent +aux représentations du _Misanthrope_. On a prêté à Zola, après coup, +une attitude, autre que celle qu'il eût réellement, la vraie, la bonne. +Quand, le rideau relevé, l'excellent artiste Geoffroy, si aimé du public, +pourtant, eut toutes les peines du monde à nommer l'auteur, au milieu de +sifflets et de clameurs, également stupides, on a montré Zola affectant, +dans les coulisses, au milieu des cabotins effarés et devenus méprisants, +une attitude hautaine. Aux directeurs consternés il aurait dit: «Vous +voyez bien, Messieurs, que vous avez eu tort de jouer ma pièce, malgré +moi!» On ne joue aucun auteur malgré lui, et Zola, si intransigeant sur +ses droits d'écrivain, moins que personne était homme à se laisser prendre, +d'autorité, une oeuvre. Sans son consentement, sans son désir, aucun +directeur de théâtre ou éditeur n'eût osé mettre, sous les yeux du public, +un roman ou une comédie qu'il eût estimés indignes de paraître. La vérité +est qu'il supposait, sans croire avoir enfanté un chef d'oeuvre, que +_Bouton de Rose_ était bien dans le cadre du Palais-Royal, et que le +public accepterait cette pièce comme tant d'autres de même tonalité, sans +y chercher midi à quatorze heures, riant et s'amusant, comme il sied à une +farce un peu grosse. Il se doutait si peu de l'échec, qu'il m'avait bien +recommandé, dans le compte rendu que je devais faire de la première, +à sa place, pour _le Bien Public_, d'insister sur les plus énormes +plaisanteries de la pièce, de les montrer conformes à l'esprit national, +d'après les fabliaux et les contes qualifiés de gaulois, qu'Armand +Silvestre commençait à remettre à la mode. Un petit détail prouvera +combien il escomptait la victoire: un souper de trente couverts avait été +par lui commandé chez Véfour, restaurateur voisin, sous le péristyle, +en face du théâtre, le soir de la première, pour célébrer le succès +nouveau, original et désiré de Zola, auteur comique! Ce fut un souper de +funérailles. Mais, avec sa robuste placidité, Zola parut indifférent et +calme. Il supporta la douche sans broncher. C'était un four? Eh! bien! +soit! après? Il restait toujours l'homme qu'il était. Les presses de +Charpentier attendaient, et un nouveau chef-d'oeuvre était tout prêt +pour boucher ces mâchoires hurlantes. Il ne maudit ni le parterre, ni la +critique: il ne voulut, cependant, pas reconnaître qu'il s'était fourvoyé. +Il ne consentit même pas à confesser son infériorité dans le genre +plaisant. + +Comme à tous les esprits puissants, aux vastes pensées, la blague, qui est +la classique _vis comica_ dégénérée, lui échappait. Il n'était pas le +maître du rire. Le sens du drôle lui faisait défaut. Il n'est pas le seul +qui ait cette lacune du risible. Victor Hugo, même au 4e acte de _Ruy +Blas_, même dans ses plus grands efforts pour être plaisant, n'a jamais pu +arriver à ce résultat que le premier turlupin venu obtient si facilement, +au théâtre: faire rire! Il est faux que que le plus puisse être le moins. +Défense au Mont-Blanc de se rapetisser et de devenir monticule. S'il est +impossible à la grenouille de s'enfler jusqu'à devenir boeuf, le boeuf ne +peut même pas tenter de se réduire au point de devenir grenouille. Être +comique est un don. Les plus grands génies n'ont pu l'acquérir, même +au prix des plus vigoureux efforts. Le pitre et le clown sont des +spécialistes. Talma, Frédérick-Lemaître et Mounet-Sully ne pourraient +faire ce qu'ils exécutent, le sourire sur les lèvres, ni entraîner les +mêmes applaudissements. Tous les jours, des écrivains rudimentaires, +des abécédaires de la littérature, des romanciers primaires et des +vaudevillistes illettrés, obtiennent le franc succès du rire. Ils +désopilent, et ils arrachent à la foule de contagieux accès d'hilarité, +sans qu'on puisse expliquer pourquoi leur papotage force à pouffer les +moins disposés, comme l'opium contraint au sommeil les plus tenaces +éveillés. Ce sont des choses qui rentrent dans l'inconnaissable. Tout au +plus peut-on dire que le pouvoir d'égayer les foules échappe aux grands +cerveaux, parce que la moquerie, la raillerie, la gaîté, ont leur siège +dans les parties honteuses de l'intellect. C'est une évacuation, le rire. +C'est le propre de l'homme, dit-on. Oui, comme l'adultère, la pédérastie, +le fanatisme, le crime, la méchanceté. L'animal ne rit pas, parce que +l'animal, même le tigre, est bon: pas plus féroce quand il dévore un +homme, par faim, que nous quand nous avalons une huître vivante, par +gourmandise. Ce n'est que l'esprit de malveillance qui anime le rieur. +Une personne qui trébuche, un mari qui souffre, un bossu qu'on maltraite, +voilà d'éternels sujets de rire. Toute la joie du théâtre français est là. +Sans Sganarelle cocu et Géronte bâtonné, il resterait peu de chose du +grand comique français. + +Ce n'est pas seulement le rire, mais l'ironie, qui fait défaut à l'homme +de génie, et aussi à l'homme seulement pourvu de talent. L'ironie, +traduisez en parisien la blague, est une modalité de l'esprit, +incontestablement inférieure. La bassesse humaine a la parodie pour +manifestation. Homère a déjà signalé cette honte et cette misère de +l'espèce, dans son abominable Thersite. Ils sont malheureux plus qu'on ne +le pense, ceux qui tournent tout en dérision, et qui rigolent devant ce +qui est digne d'admiration. Le diseur de bon mots, selon Pascal, est +toujours un mauvais caractère. Les écrivains qui furent des moqueurs ont +laissé, parfois, des oeuvres impérissables, car ce sont de grands et +cruels génies que Rabelais, Molière, Voltaire, Beaumarchais; ils ont légué +surtout un déplorable héritage. Il ne faut, d'ailleurs, pas confondre les +grands railleurs avec les blagueurs subalternes. + +Il y a de l'amertume, au fond de la joyeuseté de nos vrais comiques. +Est-il rien de plus tragique que Molière, amoureux quadragénaire, rebuté +et déçu, mettant en joie le parterre, et les marquis aussi, aux dépens de +son Arnolphe, c'est-à-dire aux siens? L'autobiographie jouée de _l'École +des Femmes_ ne peut faire rire que du bout des lèvres ceux qui connaissent +Molière, qui l'aiment, et qui savent sa douleur d'amour. Dans plus d'une +pièce, il y a des rires, en certains passages, qui éclatent comme des +blasphèmes. + +Zola est un grand poète lyrique, un psychologue pénétrant, un historien +synthétique des moeurs, un anatomiste audacieux des nerfs, des muscles, du +sang et des réflexes de la carcasse humaine; il est aussi un philosophe +humanitaire, un socialiste pacifique, un rêveur de paradis terrestres, +un constructeur de Tours de Babel collectivistes, où tous les ouvriers +confondus finiraient par s'entendre, sans parler la même langue; il est, +enfin, un grand écrivain coloré, majestueux, épique; sa place, dans le +Panthéon de la littérature moderne, est entre Hugo et Balzac, mais il ne +saurait être comparé, comme inspirant le rire, à Courteline, à Alphonse +Allais, à Tristan Bernard, et même au plus plat et au plus vulgaire des +vaudevillistes du Théâtre-Déjazet. Lui, qui ne pouvait que sculpter dans +le granit et tailler dans le marbre, il a eu le tort de vouloir se montrer +fabricant de breloques en toc. Son _Bouton de Rose_ est une erreur, une +bévue. + +Cette tentative, qu'il n'a d'ailleurs jamais renouvelée, a dû lui +démontrer, à lui si partisan de l'expérimentation scientifique, que l'art, +comme la force humaine, a des limites. Pareil aux grands fleuves, le génie +peut croître et se perdre dans l'immensité des océans; il lui est interdit, +en eût-il agrément et désir, de rebrousser son cours et de redevenir +ruisseau. Quand on a reçu en don la puissance merveilleuse de faire +résonner la lyre aux sept cordes sonores, il est malaisé, parfois même +il est impossible, d'y ajouter la crécelle et le mirliton. + +Zola semble démontrer, par l'inutilité de ses efforts à la scène et par +la persistance de ses insuccès réitérés, la vérité de la prétention des +«hommes de théâtre» de former comme une caste littéraire à part, un +sacerdoce spécial initié à certains rites, prêtres d'une Isis aux +mystères abscons. Ainsi, un vaudevilliste, un faiseur d'opérettes, un +confectionneur de revues serait un savant possédant une algèbre inconnue +des profanes? Le moindre bâtisseur de scénario deviendrait un architecte +aux épures mystérieuses, le membre d'une confrérie aux arcanes interdits. +Les «hommes de théâtre» seuls sauraient construire des ouvrages compliqués +et difficiles, destinés pourtant à être compris instantanément, à être +jugés de même, et du premier coup, par le grossier passant, par l'ignorant +stupide, par le convive sortant de table congestionné, par la marchande +des Halles au vocabulaire sonore, et par la femme élégante et sotte, +capable, ordinairement, de s'intéresser seulement aux chiffons ou aux +banalités de la conversation mondaine. Tout ce grand art, toute cette +technologie et toute cette esthétique supérieure aboutissant à se faire +comprendre des ignorants et des imbéciles? C'est le mystère de la foi +théâtrale! + +La scène serait un collège d'augures, d'où l'on ne saurait regarder la +foule sotte et crédule sans rire entre initiés, mais où l'on ne serait +admis à officier que dans des conditions particulières de savoir-faire, de +roublardise et de tour de main? Zola, comme Balzac, comme Flaubert, comme +les Goncourt, ne possédait pas, paraît-il, les capacités particulières +exigées pour être admis dans la confrérie. L'école dite naturaliste n'a +pas, il est vrai, en général, réussi au théâtre. Le roman fut plutôt son +champ de bataille et de victoire. La plupart des pièces de cette école +sont extraites de romans. Pourtant, l'on peut classer comme auteur +dramatique se rattachant au naturalisme, Henri Becque, dont les pièces +n'étaient pas des scènes de romans découpées, dialoguées et adaptées, +plus ou moins harmonieusement, au théâtre. Un maître auteur dramatique, +celui-là! + +Il faut reconnaître aussi que tous les hommes n'ont pas des aptitudes +égales, ni surtout universelles. La scène exige, avant tout, l'action, la +synthèse parlante, remuante, l'ellipse de la phrase, et souvent de l'idée. +Un geste y remplace une explication, qui, dans un livre, exigerait +plusieurs mots, parfois plusieurs lignes. Le théâtre a donc des procédés +d'exécution et des moyens de réalisation du sujet conçu, ce sujet fût-il +le même, tout autres que ceux que réclament le livre, le roman. Il en +est de même dans les autres formes de l'art. Un violon et un pinceau, un +ébauchoir et un burin, sont des instruments d'art différents et produisent +des effets distincts par l'exécution. Mais l'artiste, apprenant à se +servir de ces outils variés, ne peut-il traduire, avec une même maîtrise, +avec des procédés distincts, son rêve, son idée, la nature par lui +surprise et interprétée? Léonard de Vinci, Michel-Ange, et la plupart +des grands artistes de la Renaissance n'ont-ils pas prouvé la dualité, +la multiplicité du génie? Il est probable, étant donnée une certaine +dynamique cérébrale, et en supposant rassemblés le don créateur, la +connaissance des moyens techniques, et l'énergie suffisante pour les +appliquer, qu'un même artiste pourrait être poète, dramaturge, philosophe, +romancier, peintre, sculpteur, musicien, orateur et architecte. Le domaine +de l'art, comme le champ de la science, ne s'est pas agrandi. Il est +difficile, aujourd'hui, d'être, comme au XVIe siècle, un Rabelais ou un +Pic de la Mirandole, un savant possédant toutes les connaissances de son +temps. La science, de plus en plus étendue, variée, infinie, exigera, de +plus en plus, des spécialistes, des gens cantonnés dans une étude, des +insectes de génie et de patience fixés sur une branche unique, et passant +leur existence à la fouiller, à la dénuder. Il n'en est pas de même en +matière artistique, en littérature surtout, où le progrès n'existe à peu +près pas, la matière et le travail restant presque toujours semblables. +Il y a un abîme entre le rapide de Marseille et le char qu'Automédon +dirigeait; la distance n'est pas grande qui sépare une églogue de Virgile +de la rencontre de Miette et de Silvère, au puits de _la Fortune des +Rougon_. + +Pourquoi tel artiste, tel privilégié susceptible de devenir un ouvrier +d'art, au lieu de demeurer un manoeuvre, s'adonne-t-il à une spécialité et +prend-il pour instrument la plume et non le pinceau, et inversement? + +Le hasard, l'imitation, les encouragements des camarades, dans l'art comme +dans les carrières nullement artistiques, où s'observe un choix analogue, +sans raison apparente ordinairement, décident de la localisation des +aptitudes. Zola aurait pu faire un auteur dramatique, égal au romancier +qu'il est devenu, mais il lui fallait, pour cela, concentrer son énergie +sur des sujets scéniques, préparer, étudier des actions et des caractères +susceptibles de se développer dans le cadre conventionnel et limité de +quelques heures de spectacle; il lui eût fallu aussi bander, vers un autre +but, cette arme de la volonté qu'il possédait plus que tout autre, et +viser, au lieu du roman, le théâtre. Il n'est pas douteux qu'il aurait mis +plus d'une fois dans le mille, l'adroit archer. + +Il fut détourné de ce but-là, d'abord par les difficultés, qu'on pourrait +nommer subjectives, de l'art théâtral, c'est-à-dire la trouvaille des +sujets, l'étude et le rendu des caractères, le choc des situations, le +mouvement des personnages et le choix de leurs faits et gestes, devant, +dans leur synthèse mimée et parlée, fournir l'analyse de leurs sentiments, +de leurs pensées, de leurs individualités. Ensuite, il rencontra, lui +barrant la route, les obstacles extérieurs et matériels, contre lesquels +plus d'une intention scénique s'est brisée net: la confection définitive +de la pièce, sa mise au point pour l'optique des planches, et enfin les +démarches, les attentes, les sollicitations et les tiraillements, avant +d'être joué, afin de l'être. + +La volonté n'est pas l'audace. Zola était un grand timide. Les fameux +«hommes de théâtre» sont généralement des gaillards résolus, sceptiques, +marchant carrément dans la vie, le chapeau sur l'oreille, ayant beaucoup +de l'aplomb du commis-voyageur, exhibant la crânerie du candidat +politique: voyez les deux Dumas, l'un exubérant, l'autre froid théoricien; +Scribe intrigant et souple; Victorien Sardou alerte et séduisant; Maurice +Donnay cambriolant l'Institut avec la pince-monseigneur de feu Salis; +Alfred Capus proclamant sa veine et faisant, avec ses allures félines, et +son sourire bénin, le fracas du joueur chançard, tous ces triomphateurs de +l'arène théâtrale sont des lutteurs rudement musclés, et dont pas un n'a +jamais eu froid aux yeux, ni crampe aux mollets. Zola n'était pas taillé +pour se mesurer avec ces Alcides du plateau, et il n'était pas surtout +disposé à leur disputer la place. Il ne pouvait supporter de paraître +combattre dans un rang secondaire. Il s'était reconnu, la vingt-cinquième +année sonnée, peu apte à devenir un poète lyrique de premier ordre: il +cessa d'écrire en vers; il plongea dans un tiroir, comme dans un bocal où +l'on conserve un embryon, ses poèmes avortés de _l'Amoureuse Comédie_, qui +lui avaient donné tant de joie, lors de la conception. Tournant le dos, en +apparence, au romantisme des _Contes d'Espagne_ et des _Orientales_, il +marcha, droit et triomphal, sur la voie qu'il venait de doter de cette +désignation neuve et sonore: le naturalisme. Là, il se sentait robuste et +maître. Rien ne pouvait l'arrêter, et les obstacles qu'il démolissait, +quand il ne voulait pas se donner la peine de les écarter, lui donnaient +la force et la confiance pour franchir ou supprimer ceux qu'il viendrait à +rencontrer par la suite. + +Il avait constaté son peu d'aptitude au roman-feuilleton. Un genre, +pourtant productif et susceptible d'agir sur les grandes masses de +lecteurs. _Les Mystères de Marseille_ furent son unique tentative en ce +genre. Il ne se sentait pas davantage la force de donner, chaque jour, +un article d'actualité, soit politique, soit littéraire. Il cessa donc +pareillement de faire du journalisme courant, car, bien qu'il ait beaucoup +écrit dans divers journaux, et qu'il ait collaboré à l'un des plus +répandus, _le Figaro_, il y fit plutôt ce qu'on nomme, et c'était un des +titres qu'il avait lui-même choisis, des «campagnes» que des articles dans +le goût de ceux des maîtres articliers. Ses correspondances littéraires, +au journal russe _le Messager de l'Europe_, où Tourgueneff l'avait +accrédité, les abondantes et massives colonnes de prose, qui contenaient +ses théories et ses argumentations sur le roman expérimental, sur les +documents humains dont il préconisait l'usage exclusif dans toute oeuvre, +en bannissant l'imagination, bannissement qu'il n'appliqua pas toujours +à ses propres conceptions, c'étaient des pages de livres interrompues, +débitées en tranches et non du véritable journalisme. Le public ne s'y +trompa guère. Zola lui-même ne se fit aucune illusion sur son peu de +succès dans la chronique ou dans la critique. Si les articles, signés de +son nom retentissant, étaient recherchés par les directeurs de journaux et +regardés avec curiosité, c'est que sa renommée forçait l'attention. Des +pages, au bas desquelles flamboyait, comme une vedette, le nom de l'auteur +de _l'Assommoir_, ne pouvaient passer inaperçues. Le nom de l'étoile +attirait, mais bientôt la lourdeur de son jeu fatiguait et l'on trouvait +peu amusante la pédanterie du magister naturaliste. Zola professait +beaucoup. Il transformait le journal où il écrivait en chaire de collège, +et il faisait la classe aux lecteurs, aux élèves de lettres. Sa manière +se rapprochait de celle de Sarcey, mais avec moins de bonhomie et plus +de suffisance. Le public goûtait peu Zola journaliste et pion, et le +l'envoyait à ses romans. Il y retournait volontiers. Là où il n'obtenait +pas, du premier coup, l'excellence, il abandonnait la partie. Cet homme, +si admirablement doué d'énergie, et qui se montra si résistant à tous +les coups de la fortune, n'éprouvait pas le découragement, mais l'ennui, +l'indifférence pour l'entreprise où il sentait qu'il n'obtiendrait que +lentement, et peut-être jamais, la réussite. Remarquez qu'il ne s'agit +pas du succès même, de la foule applaudissant, acclamant, et de la +gloire venant poser sa couronne sur le front radieux de l'écrivain promu +grand homme. Zola ne renonça pas au roman parce que _Thérèse Raquin_, +_la Fortune des Rougon_, _la Curée_, _Son Excellence Eugène Rougon_, +_la Conquête de Plassans_, n'avaient eu qu'une chance relative, comme +vente, comme argent, comme classement parmi les livres célèbres. Il +persévéra jusqu'à l'éclatement de _l'Assommoir_, parce qu'il avait le +sentiment de sa vigueur, de sa supériorité. Très bon critique de lui-même, +il se jugeait sans indulgence ni parti pris. Bien avant que Coupeau et +Gervaise eussent lancé son nom aux quatre coins de l'univers lisant, il +s'était reconnu capable d'être un maître romancier, et il avait persévéré +dans sa tâche. Indifférent à l'indifférence, il avait laborieusement +entassé les chapitres sur les chapitres, les livres sur les livres, +attendant l'aube du succès, avec la confiance du laboureur traçant le +sillon, répandant ses semailles, et ne doutant pas de voir la semence +lever et le jour de la moisson venir. Il trouvait en lui-même cette +certitude. Pas une heure, il ne put douter de ses romans. Il continua donc +à en combiner l'ordonnancement, et à exécuter, scrupuleux architecte d'un +devis arrêté, le plan généalogique de la famille Rougon-Macquart, tel +qu'il l'avait conçu, tracé et décidé. + +Au théâtre, au contraire, il ne s'avançait que timidement, doutant des +autres et de lui-même. Il tâtonna dans cette voie, pour lui hasardeuse et +malaisée. Il s'y était, pourtant, engagé dès la prime jeunesse. Au collège, +à Aix, il avait écrit trois actes comiques; d'abord, un acte en prose: +_Enfoncé, le Pion!_ Il s'agissait d'un pauvre diable de maître d'études +courtisant une jeune femme, que lui enlevaient deux élèves de rhétorique. +Le triomphe de Don Juan collégien. Le Principal avait son rôle de +Cassandre. On le bernait et on le rossait. Cette oeuvre enfantine, rancune +de potache, devait avoir un titre plaisant: _Un pion qui veut aller à +dame!_ Le novice auteur le changea comme trop long. _Enfoncé, le pion!_ +n'a d'ailleurs jamais vu l'aurore de la rampe, et demeurera, sans doute, +éternellement plongé dans les limbes des oeuvres inédites. D'autres oeuvres +infantiles, comme _Perrette_, d'après la fable de La Fontaine, où le +fabuliste avait un rôle dans la pièce, puis, un acte en vers: _Il faut +hurler avec les Loups_, font cortège aux oeuvres juvéniles également +injouées, dans cet obituaire dramatique: _la Laide_, un acte en prose, +_Madeleine_, un drame en trois actes, présenté et refusé à l'Odéon, +au Gymnase, au Vaudeville, et qui jamais ne sut tenter un directeur. +Peut-être exhumera-t-on, un jour, ces enfants morts-nés? Le squelette +des manuscrits doit se retrouver; étant donnés le soin et +l'ordre de Zola, ils gisent certainement encore dans le tombeau des +tiroirs. Zola écrivit aussi, à l'époque de _Rodolpho_, quand il était +romantique ardent et pratiquant, le scénario d'un drame moyenâgeux, +_l'Archer Rollon_, qui ne fut jamais écrit. + +La première oeuvre théâtrale de Zola jouée fut un drame, tiré de son +roman: _les Mystères de Marseille_. Cinq actes, en collaboration avec son +camarade Marius Roux. La première représentation eut lieu au théâtre du +Gymnase, à Marseille, direction Bellevent, le 6 octobre 1867. Zola y +assistait. Il écrivit à son collaborateur, resté à Paris, le lendemain de +la première: + + C'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute complète, ce + soir. Comme je te l'ai dit dans ma dépêche, le commencement de la + pièce a bien marché. Les tableaux: _les Aygalades_ et _le Crime_ + n'ont pas donné ce que nous attendions, et, dès lors, la pièce a + langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin... + +Les sifflets furent plus nombreux que les applaudissements. La pièce ne +fut jouée que quatre fois. Zola, peu encouragé par ce début, pendant +plusieurs années, ne chercha pas à tenter la fortune scénique. + +Le 11 juillet 1873, il donna, au théâtre de la Renaissance, dirigé par +Hostein, _Thérèse Raquin_, pièce tirée du roman. Le livre avait eu un +succès relatif, le drame fut un four complet. Neuf représentations, le +directeur en faillite, et le théâtre, après avoir fermé ses portes, +changeant de genre et faisant sa réouverture avec l'opérette, tel fut le +bilan désastreux de cette opération. Mme Marie Laurent jouait pourtant +magistralement la paralytique, et la pièce était suffisamment bien montée. +Je me souviens vaguement de l'impression de la première, à laquelle +j'assistais: elle fut plutôt pénible, bien qu'il y eût deux ou trois +scènes très fortes, d'un grand effet. + +L'année suivante, Zola fit jouer au théâtre Cluny une comédie, peu gaie, +car la maladie et la mort y tenaient trop de place, intitulée _les +Héritiers Rabourdin_, trois actes. Rien que le choix de ce théâtre de +quartier indique le peu de crédit de Zola sur la place dramatique. Il +avait présenté sa pièce au Gymnase et au Palais-Royal. Refusée, la comédie +fut prise par M. Camille Weinschenk, qui la monta de son mieux. _Les +Héritiers Rabourdin_ n'atteignirent pas la vingtième représentation. + +_Bouton de Rose_ et _les Héritiers Rabourdin_ sont les deux oeuvres +théâtrales de Zola, originales et sans collaborateur. Il n'écrivit plus +rien pour le théâtre depuis. Mais plusieurs de ses romans furent mis à la +scène, et non sans succès. Ses collaborateurs-adaptateurs, MM. William +Busnach et Benjamin Gastineau, s'acquittèrent habilement et fructueusement +de leur tâche. Ces drames réussirent tous, bien qu'avec des fortunes +diverses. _L'Assommoir_, dont Zola avait écrit et revu le scénario, +plusieurs fois repris, à l'Ambigu et au Châtelet, fut le plus durable +succès: le rôle de Coupeau fut joué successivement par Marais, Gil-Naza, +Auvray-Guitry, et toujours l'effet en fut considérable. À l'étranger, +cette pièce réussit extraordinairement. En Angleterre, soutenue par les +sociétés de tempérance et d'autres confréries de «teetotalers», elle +est considérée comme ayant une portée moralisatrice. _Nana_, où Massin +apparaissait hideuse, avec le visage boursouflé par la petite vérole; +_Pot-Bouille_, _le Ventre de Paris_, furent également joués avec un nombre +de représentations auquel Zola, sans collaborateur, n'était pas habitué. +_Germinal_, d'abord interdit, fut transporté sur une scène de quartier, +aux Bouffes du Nord. Zola eut une collaboration musicale importante: +le compositeur Alfred Bruneau donna à l'Opéra, _Messidor_, en 1897; à +l'Opéra-Comique, _le Rêve_ et _l'Attaque du Moulin_, d'après la nouvelle +des Soirées de Médan qui fut reprise, avec la grande artiste Delna, à la +Gaîté, en 1907. + +De son roman _la Curée_, il tira, pour Sarah-Bernhardt, une pièce portant +le titre de l'héroïne, _Renée_, qui ne fut pas jouée. + +Zola n'avait pas tout à fait abdiqué ses prétentions d'auteur dramatique, +malgré ses insuccès du début. Il raisonnait, toutefois, ses aptitudes +théâtrales et ses chances de réussite: + + Il y a, au théâtre, un élément essentiel dont il faut toujours tenir + compte, disait-il à un journaliste l'interviewant à la veille de la + représentation du _Ventre de Paris_, au Théâtre de Paris (ancien + Théâtre des Nations, puis Théâtre Sarah-Bernhardt): c'est le succès. + On n'est pas un bon auteur dramatique si l'on n'a pas de succès. + Pour l'obtenir, il faut de la persévérance, il faut accommoder son + tempérament et son talent à certains goûts du public. J'admets très + bien qu'on fasse une première pièce, et même une seconde, qui ne + réussiront pas, mais on ne peut en écrire de mauvaises toute sa vie. + Je suis condamné à écrire des romans pendant cinq ou six années + encore. Je dois terminer une série de vingt volumes sur les + Rougon-Macquart. Mais le roman ne m'intéresse plus autant, + aujourd'hui. Il me semble que j'ai été jusqu'au bout du plaisir que + ce travail pouvait me procurer. Aussi, ma série terminée, si j'ai + encore assez de jeunesse et d'énergie, je me mettrai au théâtre, qui + m'attire beaucoup. Je crois qu'il y a là une foule d'expériences + curieuses à tenter, des milieux inexplorés à mettre à la scène, + une conception plus large de la vie à développer que celle que l'on + trouve chez nos auteurs contemporains, d'autres passions à étudier que + l'éternel adultère. + +Zola avait raison. Le théâtre moderne aurait tout à gagner à sortir un +peu des alcôves, et à intéresser la foule à autre chose qu'à la banale +aventure sexuelle. Or, l'auteur de _Thérèse Raquin_, dont le point de +départ était, d'ailleurs, un adultère, mais fortement rehaussé par le +crime, et surtout par le châtiment de la conscience, l'oeil de Caïn, n'eut +ni le temps, ni l'occasion, ni sans doute aussi la force, de tenter cette +rénovation. Nous attendons encore le Messie dramatique qui viendra +bouleverser magnifiquement la scène, et changer en câbles neufs les +ficelles usées, rajeunissant les vieilles conventions et les situations +caduques. + +S'il n'a pu faire seul une bonne pièce, plaisant à la foule et intéressant +les lettrés, ce qui est le double event à tenter, Zola a, du moins, +formulé de curieuses et souvent justes théories sur le théâtre. +_Le Naturalisme au théâtre_ et _Nos Auteurs dramatiques_ sont deux +volumes, composés principalement d'articles de critique parus dans +_le Bien Public_, et _le Voltaire_, arrangés, corrigés, recousus bout à +bout, qui contiennent, à côté de vantardises et de prophéties, par trop +mirobolantes, sur le théâtre naturaliste et son avenir, des jugements +justes et des opinions fort sages. + +En ce qui concerne son collaborateur Busnach, mort en 1907, auquel il +rendait un hommage mérité, Zola disait à un confrère le questionnant: + + Je ne prends pas la responsabilité littéraire des pièces que + M. Busnach a tirées de mes romans. Je reste dans la coulisse et je + suis l'expérience avec curiosité. Dans ces pièces, en vertu de mon + principe que le succès est un élément essentiel, au théâtre, de + grandes concessions sont faites aux habitudes et au goût du public. + Nous brisons la logique des personnages du roman pour ne pas inquiéter + les spectateurs. On introduit des éléments inférieurs de comique et + des complications dramatiques. Enfin, on développe une mise en scène + pompeuse pour fournir un beau spectacle à la curiosité de la foule. + Cependant, ces drames contiennent l'application de quelques-unes + des idées nouvelles que je défends. M. Sarcey, qui a recherché toutes + les occasions d'attaquer _l'Assommoir_, était obligé de reconnaître + que la représentation des drames tirés de mes romans avait porté un + coup funeste à l'ancien mélodrame, qui ne pouvait plus s'en relever. + +Et Zola, à plusieurs reprises, revenant sur cette opinion du critique du +_Temps_, redisait: + + Malgré l'introduction d'éléments inférieurs, il faut avouer, comme + l'a reconnu Francisque Sarcey, que les drames tirés de mes romans + contiennent plus de vérité humaine, d'une part, et aussi plus de + pittoresque et de modernité dans les tableaux mis en scène. + +Il y eut des polémiques intéressantes et amusantes entre Sarcey et Zola. +Celui-ci reprochait notamment au critique du _Temps_ de ne pas être +«documenté» et de commettre des bévues et des anachronismes dans ses +appréciations. Sarcey opposait à Zola les bourdes qui lui avaient échappé, +comme à tout le monde, et dont quelques-unes sont devenues légendaires. +Il les énumérait malicieusement: + + Est-ce à M. Zola à me reprocher l'anachronisme d'avoir parlé de + Florent revenant de la Nouvelle-Calédonie, en 1858, alors que ce + furent les condamnés de la Commune, et non ceux de Décembre 51, qui + furent envoyés à Nouméa,--et il ajoute assez rudement: lui, qui nous + a décrit un soldat rentrant, en 1815, coiffé du képi d'ordonnance, + ne se souvenant plus que le képi est contemporain de l'expédition + d'Afrique; lui, qui nous montre une jeune fille se promettant, en + 1810, «de ne jamais épouser quelque maigre bachelier, qui l'écraserait + de sa supériorité de collégien et la traînerait, toute sa vie, à la + recherche de vanités creuses». Des bacheliers en 1810? Vous n'y songez + pas, mon cher confrère! A cette même date, 1810, vous faites tuer + l'amant d'Adélaïde par un douanier, «juste au moment où il entrait en + France toute une cargaison de montres de Genève», et Genève, en ce + temps-là, faisait partie du territoire français, c'était le chef-lieu + du Léman. N'est-ce pas vous encore qui avez fait, en 1853, apercevoir + à Hélène, du haut du Trocadéro, la masse énorme de l'Opéra de Garnier, + qui n'était pas encore sorti de terre? N'est-ce pas vous qui avez + entendu chanter le rossignol en septembre?... + +Le malicieux et pionnesque Sarcey reproche encore à Zola la phrase +suivante: + + Ils se mirent tous les trois à pêcher. Estelle y apportait une + passion de femme. Ce fut elle qui prit les premières crevettes, + trois petites crevettes roses. + +Le citateur caustique fait suivre l'extrait fâcheux de cette mercuriale, +évoquant la bévue classique de Jules Janin: + + Vous n'êtes pourtant pas sans savoir que les crevettes ne sont roses + que dans les mers où le homard revêt la pourpre du cardinal. Mais vous + aviez mis «roses» sans y attacher d'autre importance, peut-être parce + que le rose est une couleur gaie, parce qu'elle vous plaît davantage, + comme vous avez, autre part, attribué aux prunes une «délicate odeur + de musc», parce que le musc vous rappelle des sensations agréables, + et que ce sont là des détails qui n'ont point de conséquence. Ce qui + est essentiel à la peinture du caractère d'Estelle, c'est qu'elle + cherche des crevettes avec une passion de femme, et qu'elle mange des + prunes avec concupiscence. Maintenant, que ces crevettes soient grises + ou roses, que ces prunes sentent le musc ou tout bonnement la prune, + voilà qui est indifférent. Je m'embrouille sur les sexes (Sarcey + avait, dans son compte rendu du _Ventre de Paris_, qualifié de petite + fille le jeune personnage qui réconcilie, au 6e tableau, sa mère avec + sa grand'mère, et qui était un garçon dans la pièce, bien que joué par + une fillette, la petite Desmets), vous vous trompez sur les couleurs + et les odeurs, nous sommes à deux de jeu. Mais pourquoi ce qui est, + chez vous, noble indépendance de l'homme de génie, vis-à-vis de la + vérité, serait-il, chez moi, simple bafouillement? Et remarquez, + mon cher confrère, que, si ces petites inadvertances étaient aussi + condamnables que vous le dites, elles le seraient bien plus dans un + roman naturaliste que dans une critique de théâtre, qui n'affiche + point de prétention à une minutieuse exactitude dans le détail. + +Sarcey avait raison. Des erreurs, des méprises, des confusions d'époques, +peuvent se produire dans tous les ouvrages, et ne sauraient leur ôter tout +mérite. On doit négliger leur insignifiance. Comme le dit Sarcey, ce n'est +pas parce que les crevettes seraient désignées sous leur couleur naturelle, +grise ou plutôt opale, que la précocité gourmande d'Estelle se trouvera +plus ou moins bien dépeinte et cessera d'être portée à la connaissance du +lecteur, ce qui était le but cherché. On abusait beaucoup, autrefois, dans +les revues littéraires, de la poursuite des anachronismes, des sottises, +des coqs-à-l'âne échappés aux journalistes les plus en renom. Parfois, +ces bévues, bruyamment signalées, étaient tout simplement des coquilles +d'imprimerie, par exemple, en matière d'anachronisme dû à un chiffre +retourné ou changé. Ces terribles corrigeurs de textes mettaient un pauvre +diable de correcteur d'imprimerie en posture de perdre son emploi. Mais +ici, le reproche d'inexactitude, renvoyé à Zola se targuant de sa +documentation, était un procédé piquant de polémique. + +Les rieurs furent du reste du côté de Sarcey. Si j'évoque ce duel de plume +entre le romancier-dramaturge et le critique célèbre, c'est que le coup +de massue asséné par Zola, dans _le Figaro_, sur la «caboche» de Sarcey, +demeure, le livre en gardant la trace, tandis que, pour retrouver la +riposte du journaliste, il faut aller fouiller la collection du _Temps_ +et relire le feuilleton du 7 mars 1887. N'est-il pas juste qu'à côté du +réquisitoire de Zola le livre, à son tour, garde la trace du plaidoyer de +Sarcey? + + Vous prétendez, écrivait donc le critique du _Temps_, que j'ai + accueilli avec rudesse et mauvaise humeur _l'Assommoir_, à son + origine, et que, plus tard, averti par le succès du drame, après + les 300 représentations qu'il avait obtenues, je l'ai tenu pour un + chef-d'oeuvre. Ni l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sont + conformes à vérité. Il est facile de me mettre en contradiction avec + moi-même, en prenant, tantôt dans la première partie de mon article, + qui est fort élogieuse, et tantôt dans la seconde, qui est de vive + critique. Vous le faites, sans y prendre garde, car vous avez ce + réalité, de ne voir que les images qui s'en impriment dans votre + cerveau. Ce sont les visions qui se forment en vous-même que vous + observez, et d'un oeil qui les grossit démesurément. + + Vous parlez toujours de la vérité vraie, et vous êtes un homme + d'imagination, qui prend pour vérité les hallucinations écloses + d'une cervelle toujours en mouvement. + + C'est ainsi que, dans _Nana_, vous nous avez peint des moeurs de + théâtre qui nous ont si fort étonnés, nous qui vivons dans ce milieu + spécial. C'est ainsi que, l'autre soir, au Théâtre de Paris, vous + avez vu, à la scène de l'enfant, toute une salle debout et battant + des mains, quand nous autres, qui ne sommes point naturalistes, nous + l'avons vue battre des mains, tout tranquillement assise, comme c'est + l'habitude. + + Il y a quelques années, vous donniez, à Cluny, une comédie qui avait + pour titre: _les Héritiers Rabourdin_. La pièce n'avait pas trop bien + marché le premier soir, et mes confrères, non plus que moi, nous + n'avions pu dissimuler l'insuccès. Vous m'écrivîtes pour me prier d'y + retourner, m'affirmant que le grand public, le vrai, avait cassé notre + arrêt, qu'il emplissait la salle tous les soirs, et qu'il riait de + tout son coeur. Je me rendis à votre invitation, et, pour vous faire + la partie belle, je choisis un dimanche. La salle, hélas! était aux + trois quarts vide, et du diable si j'ai entendu personne rire. Mais + je ne doute pas que vous, de ces yeux qui sont toujours tournés en + dedans sur votre désir, vous n'eussiez vu la salle comble, et que + vous n'eussiez entendu, de vos oreilles ouvertes à l'écho de votre + pensée, ses universels éclats de rire. + + Vous avez un talent si merveilleux que vous réussissez parfois à + imposer comme vraies ces chimériques visions de votre esprit; vous + nous faites illusion au point que, sur votre foi, nous croyons voir + toutes roses les crevettes à qui la nature a oublié de donner cette + jolie couleur. Ce n'est pas une raison pour railler les malheureux + qui les voient grises. + + Et maintenant, mon cher Zola, parlons un peu plus sérieusement, si + vous voulez. Cette polémique, attardée sur des vétilles, n'est digne + ni de votre grand talent ni, j'ose le dire, de la situation que le + public a bien voulu me faire dans ce petit coin de la littérature, où + j'exerce la critique. Nous valons mieux que cela l'un et l'autre, et + permettez-moi de m'étonner que vous ne l'ayez pas senti. J'ai eu, + depuis près de trente années que j'écris dans les journaux, affaire à + tous les maîtres du théâtre contemporain. Mes feuilletons ne leur ont + pas toujours plu, cela va sans dire. Quelques-uns m'ont fait l'honneur + de s'en expliquer avec moi; aucun n'a eu le mauvais goût d'afficher + pour mes critiques, justes ou fausses, un impertinent mépris. Aucun ne + m'a parlé du peu d'aplomb de ma «caboche», aucun ne m'a dit que je + torchais mes articles sur un coin de table. Ils m'ont pris au sérieux, + parce qu'ils étaient convaincus que je parlais sérieusement de choses + que je tenais pour sérieuses. + + Comment! Vous qui savez le prix du travail, vous qui avez conquis + lentement, par un labeur acharné, une des plus grandes renommées de + ce temps, comment se fait-il que vous affectiez de traiter ainsi + par-dessous jambe, un homme qui, lui aussi, n'a dû qu'à trente + années d'études, sévèrement et patiemment poursuivies, une influence + laborieusement obtenue et laborieusement gardée? Vous êtes surpris de + cette influence; vous n'en pénétrez pas les causes; je m'en vais vous + les dire, ne fût-ce que pour justifier les lecteurs du _Temps_ qui me + l'accordent. + + Eh bien! mon cher Zola, c'est que, sur la question du théâtre, je + suis, pour me servir de votre langage, très _documenté_. Oui, sans + doute, il m'arrive d'appeler du nom d'Emmeline un personnage que + l'auteur a nommé Emma, et de faire, en l'appelant Berthe, l'éloge + d'une chanteuse de café-concert qui se nomme Gilberte. Prével en + tressaille d'horreur, et relève gravement, sur ses tablettes, cette + grosse méprise. C'est affaire à Prével; que lui resterait-il s'il + n'avait cette exactitude dans le détail? Mais, si je suis coutumier + de ces inadvertances, encore qu'elles soient moins fréquentes qu'on + ne l'a dit, il n'y a pas de pièce un peu importante que je n'aie vue + trois ou quatre fois, même les vôtres, que je n'aie lue ensuite. + J'examine, à chaque représentation, les manifestations du public, + tantôt me confirmant dans mon idée première, tantôt revenant sur mon + impression première. Il n'y a pas d'artiste que je n'aie étudié dans + tous ses rôles; je les suis partout et lorsque le moindre d'entre eux + me demande d'aller le revoir, dans n'importe quel boui-boui, je m'y + rends, toute affaire cessante. J'ai subordonné ma vie tout entière au + théâtre, et l'on m'y voit tous les soirs devant que les chandelles + soient allumées, ou, pour ne pas effaroucher vos scrupules de + naturaliste, avant que le gaz de la rampe soit levé, et je ne m'en + vais que lorsqu'il est éteint. + + Le public le sait, et voilà pourquoi il a confiance. Il sait encore, + ce public, que je suis toujours de bonne foi, et je n'y ai même aucun + mérite. J'aime le théâtre d'un amour si absolu que je sacrifie tout, + même mes amitiés particulières, même, ce qui est plus difficile, mes + répugnances, au plaisir de pousser la foule à une pièce qui me paraît + bonne, de l'écarter d'une autre qui me semble mauvaise. Il m'est + arrivé dix fois de dire en prenant la plume: il faudra que je + m'observe aujourd'hui, que je passe légèrement sur tel ou tel détail, + que je dérobe de mon mieux le secret de telle ou telle défaillance. + Une fois la plume à la main, il y a en moi comme un démon qui la + précipite sur le papier, et je suis stupéfait en me relisant, le + lendemain, dans le journal, de voir que la vérité m'a échappé, à mon + insu, de toutes parts. + + Cette vérité, je ne me contente pas de la dire, je tâche de la + prouver. J'expose loyalement les raisons de mes adversaires; je donne + aussi les miennes, et je les donne avec une abondance, avec une + insistance qui paraissent souvent fatigantes aux beaux esprits. Ma + passion serait de démontrer l'évidence; je reprends dix fois, s'il le + faut, un développement, et ne m'arrête que lorsque je sens qu'il me + sera impossible d'être plus clair et plus convaincant. + + Je le fais dans une langue de conversation courante dont vous souriez. + Souriez, mon cher confrère, cela m'est égal. Je n'ai point de + prétention au style, ou, pour mieux dire, je n'en ai qu'une. Boileau + disait en parlant de lui: + + «Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.» + + Eh bien! moi, ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose. + + Vous m'avez invité à faire mon examen de conscience; vous voyez que + je vous obéis. Oui, j'ai, dans le cours de ces trente années, commis + quelques sottises et laissé échapper beaucoup d'erreurs. Je me suis + souvent trompé; ceux-là seuls ne se trompent jamais qui n'ont pas le + courage d'avoir un avis, et je suis toujours du mien, ce qui n'est + peut-être pas un mérite si commun. Mais il ne m'en a jamais coûté de + reconnaître une méprise, et j'ai toujours réparé de mon mieux les + torts que j'avais pu avoir. Il y a tel artiste qui n'a dû l'ardeur + avec laquelle je l'ai poussé qu'à un mot malheureux qui m'était + échappé, dans un feuilleton, et dont j'avais trop tard mesuré + l'injustice. + + Et voilà pourquoi le peuple de Paris, ce peuple que vous revendiquez + pour vous, que vous appelez, comme nos anciens rois, mon bon peuple + de Paris, voilà pourquoi il témoigne d'une certaine confiance dans + l'honnêteté et la justesse de mes appréciations, voilà pourquoi il + veut bien m'accorder, dans la critique de théâtre, une certaine + autorité. + + Rassurez-vous, mon cher confrère. Cette autorité, je n'en userai pas + pour vous barrer le passage, pour obstruer, comme vous dites. Aussi + bien serait-ce peine inutile. Le public n'est pas si idiot que vous + dites, et il sait bien aller, sans moi et malgré moi, où il s'amuse. + Si jamais vous écrivez, au théâtre, une oeuvre qui le prenne par les + entrailles, j'aurais beau me mettre en travers, le public me passerait + sur le corps pour aller l'entendre. + + Mais, croyez-le bien, je me rangerais d'abord et sonnerais la fanfare + sur son passage. Votre ami Alphonse Daudet vient de donner à l'Odéon + une pièce qui soulève, sans doute, beaucoup d'objections, mais où se + trouvent quelques scènes extrêmement bien faites, et d'autres qui ont + un ragoût de nouveauté piquante; c'est lui qui l'a écrite tout seul, + répudiant ces collaborations derrière lesquelles on peut se replier, + en cas d'insuccès, et battre en retraite. Est-ce que je ne lui ai pas + le premier battu des mains? Je ne suis pas occupé de savoir si son + drame était en opposition avec mes théories. Mes théories! mais je + n'en ai qu'une, c'est qu'au théâtre il faut intéresser le public. Peu + m'importe à l'aide de quels moyens on y arrive. Ces moyens, je les + examine, je les analyse; c'est mon métier de critique. Mais pourquoi, + diantre! en repousserais-je un de parti pris? + + Non, mon cher Zola, je ne suis pas si exclusif que vous feignez de + le croire. Je suis convaincu, pour ma part, qu'un jour vous vous + emparerez du théâtre; ce ne sera pas de prime saut, comme Dumas, par + exemple, qui a fait _la Dame aux Camélias_, un chef-d'oeuvre, sans y + songer, en se jouant, conduit par ce mystérieux instinct qu'on appelle + le don. Vous y aurez plus de peine, mais à des qualités d'artiste + de premier ordre vous joignez une ténacité invincible; vous savez + vouloir. + + Laissez donc, pour le moment, Busnach vous gagner, au petit bonheur, + tantôt la forte somme, tantôt un simple lapin, avec vos livres + adroitement découpés en pièces. Ne vous mêlez de cette besogne + subalterne que pour apprendre les procédés du théâtre; prenez-en + patience et des succès qui n'ajoutent rien à votre renommée, et des + échecs qui n'entament point votre gloire. Arrivez-nous un jour avec + un drame écrit par vous, et soyez assuré que, s'il est vraiment ce que + j'espère, ce n'est pas moi qui ferai obstruction. + +Le théâtre n'a été qu'un accident répété, une série d'à-coups dans +l'existence de Zola. Le romancier a tout absorbé en lui. Un +romancier-poète et un romancier-philosophe aussi. Dans ses derniers +ouvrages, il était devenu utopiste humanitaire, fouriériste et +phalanstérien, et, pour le peuple des travailleurs, qu'il aristocratisait, +pour l'ouvrière surtout, qu'il métamorphosait, du bout de sa baguette +de magicien de l'écriture, comme dans le conte de fées de Cendrillon, +en princesse aux splendides costumes roulant carrosse vers des bals +perpétuels, il bâtissait de superbes châteaux en des Espagnes socialistes. + +Par le roman, on pourrait dire par un roman, il s'est emparé de l'opinion, +après une longue attente et un stage laborieux. Il n'a pu, cependant, +conquérir, vivant, la grande, l'incontestable et unanime popularité. Il +n'a pas été de ces privilégiés de la renommée que la foule ne se contente +pas d'admirer par ouï-dire et d'acclamer par imitation, mais qu'elle +connaît, qu'elle lit, qu'elle applaudit, qu'elle célèbre en connaissance +de cause. Je ne crois pas qu'il ait jamais l'innombrable quantité de +lecteurs que charma et que conquiert encore Alexandre Dumas, tout démodé +et vieillot qu'il semble devenu aux yeux myopes de l'aristocratie lisante. +Les journaux démocratiques et les livraisons illustrées savent la +réalité de la popularité persistante des _Trois Mousquetaires_ et de +_Monte-Christo_. Les événements qui ont accompagné l'affaire Dreyfus ont +sans doute fait pénétrer le nom de Zola dans les milieux non lettrés, +où il était peu ou mal connu. On l'a estimé, salué, pris pour patron de +groupes d'études collectivistes et proclamé grand citoyen dans des groupes +militants, où d'ordinaire les écrivains sont dédaignés, où les romanciers +surtout sont traités en amuseurs frivoles, en non-valeurs pour un parti, +des fantaisistes bons tout au plus, parmi les combattants de la Sociale, +à incorporer dans la musique. Si la participation considérable de Zola au +mouvement dreyfusiste, si ses attaques, ses procès, ses condamnations ont +fait sonner son nom, là où il n'avait que tinté faiblement, si, dans les +masses politiciennes, on l'a prononcé désormais avec respect, ce nom qu'on +accompagnait plutôt, auparavant, d'épithètes irrévérencieuses et injustes, +s'il a cessé d'être méconnu par un public hostile qui ne l'avait pas lu, +et par ouï-dire le considérait comme un réactionnaire et un pornographe, +sa gloire ne s'en est pas sensiblement accrue. Les liseurs populaires ne +sont pas venus en aussi grand nombre qu'on aurait pu le supposer. Les +livres de Zola sont trop forts, je ne dis pas trop beaux, mais trop +lyriques, pour le peuple. Ils sont d'une facture qui dépasse la faculté +lisante de la plupart des lecteurs de romans-feuilletons. Ils manquent de +l'intérêt dramatique et du mouvement que recherche cette clientèle. La +description l'assomme. Elle la saute le plus souvent. Le lecteur ordinaire +veut de l'action, des faits, des scènes vives, des coups de théâtre, des +personnages tout d'une pièce, expliqués en deux lignes, aux portraits +enlevés en quatre traits. La poésie des romans de Zola est au-dessus de +l'intellect du populo, et sa philosophie, sa philanthropie et sa doctrine +de l'amour régénérant l'humanité, lui donnant le bonheur sur terre, est à +côté de la mentalité des classes, plus habituées à agir qu'à réfléchir, +et surtout qu'à rêver. Le lyrisme et le socialisme de Zola ne sauraient +éveiller la passion chez les foules, et plus d'un de ces lecteurs +provoqués par le tapage de l'affaire Dreyfus, laissant tomber le livre, +avec un bâillement, aura considéré son auteur, dans les deux sens, au +figuré et au propre, ainsi qu'un endormeur. + +Quant à la classe plus éduquée, dédaigneuse des vulgarités du roman +d'aventures et d'intrigues, le vrai public zoliste, l'Affaire, toujours +Elle! l'a dispersée, épouvantée. Il y a des milieux où l'on n'oserait plus +ouvrir un roman de Zola. Cela passera, c'est certain, mais, au moins quant +à présent, l'on peut dire que la popularité de l'auteur a subi un arrêt, +et qu'il n'a pas encore bénéficié de la gloire sereine et quasi +sur-terrestre de Victor Hugo. + +Combatif à l'excès, Zola aura été, de son vivant, excessivement combattu. +Ses livres ont eu, pendant vingt-cinq ans, une vogue considérable, et ont +beaucoup fait parler d'eux, de leurs personnages, de leur auteur. Mais +il faut noter que quelques-uns se sont très peu vendus; si l'on prend le +débit commercial comme criterium de la renommée d'un écrivain, Zola a eu +cette renommée intermittente et variable. Le public, qui achète, a paru +faire tri, et établir une hiérarchie parmi ses divers romans. Ainsi, _la +Conquête de Plassans, l'oeuvre, l'Argent, la Joie de vivre, le Rêve, Son +Excellence Eugène Rougon_ et _la Fortune des Rougon_ y sont toujours +restés loin du magnifique total d'éditions obtenu par les autres ouvrages. +C'est _la Débâcle_, qui tient la tête avec 218 mille exemplaires +(en 1907). _Nana_ vient ensuite avec 204 mille. L'avance que ces deux +livres ont sur tous les autres, et même sur _l'Assommoir_ (157 mille), +peut s'expliquer par le sujet, pour _Nana_, par l'actualité et les +polémiques, pour _la Débâcle_. La vente n'a toutefois pas grand rapport +avec l'art; la supériorité d'une oeuvre ne tient pas au débit du papier; +le total des recettes ne saurait servir à un classement esthétique. Ces +chiffres, précisant le goût du public, se modifieront probablement avec +le temps. Il se produit, au cours des ans, de si profonds changements +dans les appréciations littéraires. Il est à peu près certain que les +lecteurs de la seconde moitié du XXe siècle ne se préoccuperont guère +des théories du «Naturalisme» auxquelles Zola attachait si grande +importance. On se demandera: le Naturalisme? qu'est-ce que cela voulait +bien dire exactement? On peut même déjà se poser la question. + +Ethymologiquement, et logiquement aussi, ce terme devait signifier: retour +à la nature. Le mot «réalisme» convenait peut-être mieux aux écrivains, +qui se proposaient, comme Zola, de montrer l'humanité telle qu'elle était, +et non pas telle qu'elle devrait être. On peut noter que, dans ses +derniers ouvrages, Zola a pris le contre-pied du «naturalisme», puisque, +dans _Fécondité, Travail, Vérité_, il dépeint une humanité idéale, des +personnages hors nature, se mouvant dans des situations et dans des +milieux, non plus réels, mais tels que l'auteur et ses coreligionnaires +souhaiteraient d'en rencontrer, d'en créer. + +Les vrais réalistes, ancêtres de nos naturalistes, ce sont, d'abord, le +puissant et encyclopédique Diderot, le créateur de la tragédie bourgeoise; +le plat et incolore La Chaussée; ensuite les romanciers, aux peintures +triviales et aux aventures souvent libertines, de la fin du XVIIIe siècle +et du commencement du XIXe; les chansonniers poissards, les vaudevillistes +du Caveau; Restif de la Bretonne, Pigault-Lebrun, puis Auguste Lafontaine, +Paul de Kock, beaucoup trop dédaigné présentement, et à qui ses vulgarités +d'expressions et ses scènes d'une crudité trop réelle ont fait le pire +tort; Henry Monnier, l'inventeur du bourgeois type du XIXe siècle, +personnage considérable de la comédie et du vaudeville modernes, reproduit +par tous les auteurs, et devenu le principal rôle du répertoire de Labiche, +de Gondinet, de Gandillot, de Feydeau. Un portrait d'après nature, ce +Joseph Prudhomme, dont un acteur de grand talent, Geoffroy, donna cent +copies. Enfin, Champfleury, Duranty et Gustave Flaubert, voilà les +réalistes, les véritables naturalistes. + +Balzac est à part: comme Zola, c'est un romantique, un poète en prose, +un faiseur d'épopées, l'Homère en robe de moine, vagabondant, puis +se claustrant à travers la France, d'une Iliade dont les Achille et +les Hector sont des usuriers, des avoués, des journalistes, des +commis-voyageurs, des apprentis ministres, des bandits, des commerçants, +des grands seigneurs; et les Hélène ou les Hécube, des filles d'opéra, des +duchesses, des paysannes, des boutiquières, des bas-bleus et des parentes +pauvres. + +On ne saurait nier l'influence de Balzac sur tous ceux qui se sont appelés, +ou qui se sont laissé appeler des _Naturalistes_. Il y a, toutefois, dans +l'oeuvre d'ensemble de Balzac, toute une partie d'imagination, d'aventures +exceptionnelles et de personnages extraordinaires, qui ne rentrent +nullement dans le genre d'études précises, d'observations exactes et de +faits empruntés à la vie ordinaire, bourgeoise, ouvrière, qui caractérise +le roman dit naturaliste. Ferragus et les Dévorants, dont il est le XXXVIe +roi, les incarnations de Vautrin, ce grand-père du Rocambole de Ponson +du Terrail, les mélodramatiques scènes de _la Femme de Trente ans_, les +aventures mouvementées de La Torpille, de Lucien de Rubempré, et des +principaux personnages des _Illusions perdues_, la fantasmagorie +swedenborgienne de _Seraphitus Seraphita_, et les péripéties des _Chouans_, +narrées à la façon de Walter Scott, n'ont qu'une analogie très vague avec +_Germinie Lacerteux_ ou avec _Pot-Bouille_. Balzac, dans ces oeuvres, où +l'imagination a laissé peu de place à l'observation, et où le bizarre se +combine avec l'invraisemblable, a plutôt servi de modèle à Montépin et à +Gaboriau qu'à Zola et à Goncourt. + +Mais il est impossible de contester la filiation qui unit les romans +d'étude et d'observation de Zola, de Goncourt, de Daudet, aux grandes +oeuvres de Balzac: _la Cousine Bette, le Père Goriot, Eugénie Grandet, les +Paysans, César Birotteau, le colonel Chabert_, et tant d'autres miroirs +vivants de l'humanité française au commencement du XIXe siècle. + +Pour Zola, dans l'intellect duquel un profond et surprenant changement se +produisit, vers 1868, à l'époque où il conçut et écrivit _Thérèse Raquin_, +il y eut certainement une autre influence. Il avait lu Balzac, bien +auparavant, et il en était resté, au moins comme goût, comme genre +littéraire, à Musset et à George Sand. Il eut la vision, presque soudaine, +d'un autre concept littéraire que celui du romantisme, pour le sujet, le +décor et la facture. La lecture de Stendhal, de Mérimée, fut pour beaucoup +dans cette évolution, que précisa la fréquentation de Taine. Les études du +minutieux critique sur la littérature anglaise, la netteté avec laquelle +Charles Dickens et ses procédés étaient notés et mis en lumière durent +agir fortement sur son cerveau. + +On a fréquemment cité Dickens, à l'occasion d'Alphonse Daudet. C'est +surtout la sentimentalité de l'auteur de _David Copperfield_ et ses +tableaux attendrissants, la similitude de certains sujets aidant, qui ont +vulgarisé cette comparaison. Mais les méthodes et les moyens d'exécution +des deux romanciers sont susceptibles d'un rapprochement, moins apparent, +plus réel au fond, lorsqu'on examine la façon dont «travaillent» l'auteur +de _Hard Times_ (les Temps difficiles) et celui de _Germinal_. Tous deux +ont une loupe dans l'oeil. Ils voient les détails avec une précision et un +grossissement énormes. Ils les rendent tels. Rien ne saurait échapper à +leur minutieux inventaire. À la lueur d'un éclair, dans une tempête, l'un +et l'autre surprennent toutes les particularités d'un paysage vaste, et +les décrivent sans omettre un arbre renversé, une charrue abandonnée dans +un champ, un cheval qui se cabre, au loin, sur la route détrempée, ni +la pointe d'un clocher se dressant au fond de la campagne, au-dessus de +laquelle courent de gros et lourds nuages noirs, comptés et signalés au +passage. En même temps, le romancier anglais et son confrère français ont +l'irrésistible tentation d'associer les éléments, les choses inanimées, +les objets matériels aux passions, aux sentiments et aux actes impulsifs, +ou délibérés, des personnages de leurs histoires. Pour une jeune fille, +dont le coeur s'ouvre à l'amour, et qui traverse les cours moroses de +Lincoln Inn's Field, où la chicane tend ses toiles, Dickens ensoleille ces +ruelles de suie et de boue; il bat la mesure à tout un orchestre ailé de +moineaux gazouilleurs; sur son passage, il multiplie la joie, la clarté, +la vie. Zola aussi ne manque jamais d'harmoniser le décor avec les +situations et l'état d'âme de ses personnages. Il réassortit les nuances +du ciel avec les sentiments de ses élus de l'amour ou de ses damnés du +travail. On en pourrait citer vingt exemples, pris au hasard, dans tous +les romans de Zola. On trouvera des citations plus loin, dans l'examen +détaillé de ses principaux ouvrages. + +On a prétendu que le mouvement naturaliste, absorbé par Zola, identifié +en lui seul, aux yeux du public, était dû à Champfleury, dont il n'aurait +fait que suivre les traces et continuer l'oeuvre. On a nommé aussi Duranty +le fondateur du Réalisme. + +Vainement chercherait-on la moindre preuve de la filiation dénoncée. Zola +n'a rien, mais rien du tout, de Champfleury, et la ressemblance n'existe +que dans les prunelles de ceux qui veulent absolument la voir. + +Il a cité ce romancier, qui fut oublié de son vivant, et que j'ai connu +préoccupé uniquement de céramique, bon fonctionnaire d'ailleurs, dirigeant +habilement la manufacture de Sèvres, en 1883, mais la mention est fort +sommaire: + + Il y aurait toute une étude, écrivait-il dans _les Romanciers + Contemporains_, sur le mouvement réaliste que M. Champfleury + détermina vers 1848. C'était une première protestation contre le + romantisme qui triomphait alors. Le malheur fut que, malgré son talent + très réel, M. Champfleury n'avait pas les reins assez solides pour + mener la campagne jusqu'au bout. En outre, il s'était cantonné dans un + monde trop restreint. Par réaction contre les héros romantiques, il + s'enfermait obstinément dans la classe bourgeoise, il n'admettait que + les peintures de la vie quotidienne, l'étude patiente des humbles + de ce monde. Cela était excellent, je le répète; seulement cela + restreignait la formule, et l'on devait étouffer bientôt dans cet + étranglement de l'horizon... + + Certaines oeuvres de M. Champfleury sont exquises de naïveté et de + sentiment. Il a droit à une place à part, au-dessous de Balzac. C'est + un des romanciers les plus personnels de ces trente dernières années, + malgré son horizon borné et les incorrections de son style... + +Pour Duranty, c'est différent: Zola l'a bien connu, beaucoup lu, presque +admiré, lui qui avait plutôt l'admiration rebelle. + +Cet Edmond Duranty, complètement oublié présentement, n'eut jamais qu'une +notoriété de cénacle, dans le goût de celle d'Hippolyte Babou, célèbre par +une odelette funambulesqne de Théodore de Banville, et dont Zola s'égayait +ainsi: + + Un type amusant, le critique qui a une réputation énorme dans les + coulisses littéraires, disait-il, et qui ne laisse tomber que trois ou + quatre pages, chaque année, comme il laisserait tomber des perles... + Le public l'ignore absolument. Cela n'empêche pas qu'il soit une + illustration... + +Duranty, pour Zola, était une autorité. Il avait conservé une déférence à +son égard, qui remontait au temps où, commis-libraire, il empaquetait des +bouquins sur les comptoirs de la maison Hachette. Ce fut le premier homme +de lettres avec qui il échangea des saluts, puis des idées. On peut dire +que Duranty fit partie du groupe initial des amis de Zola, celui des +Provençaux, compagnons de jeunesse, auxquels il convient d'ajouter Paul +Alexis et Antony Valabrègue, le poëte mélancolique de _la Chanson de +l'Hiver_, critique d'art distingué. + +Paul Alexis a esquissé les entrevues initiales de Duranty et du commis +de Hachette et Cie, qui n'était alors que l'auteur inédit des _Contes à +Ninon_. Le croquis est précis et vivant: + + Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux + extrémités fines, froid, très correct, très raide, fort peu + communicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus pour + en rendre compte dans un journal de Lyon. Puis, en attendant qu'on + lui apportât les volumes, le petit homme aux façons sèches, mais + aristocratiques, prenait une chaise et s'asseyait sans rien dire. + C'était Duranty. Si peu liant qu'il fût, Duranty devint plus tard un + ami de Zola, quand celui-ci l'eut rencontré de nouveau dans l'atelier + de Guillemet... À chaque oeuvre nouvelle, j'ai vu Zola se poser avec + curiosité cette interrogation: Qu'en pensera Duranty? + +Edmond Duranty, né à Paris le 5 juin 1833, passait pour être le fils +naturel de Prosper Mérimée. Il avait la sécheresse du style de ce père +présumé, sans son intensité d'expression ni son ferme dessin. C'est +à cette filiation supposable que Duranty devait une petite rente lui +permettant de produire lentement de la littérature peu lucrative. Elle lui +valut, sans doute aussi, la faveur de la concession d'un emplacement dans +le Jardin des Tuileries, alors très réservé, pour l'exploitation d'un +théâtre de marionnettes. Duranty composa toute une série de saynètes pour +ce Guignol. Elles ont paru sous le titre de _Théâtre des Marionnettes des +Tuileries_, Paris, 1862. + +Il avait collaboré à une petite revue, peu viable, _le Réalisme_, fondée +par Assézat, dont le docteur Thulié et Champfleury étaient les principaux +rédacteurs. + +_Le Réalisme_ est un journal dont la collection complète, reliée, ne +formerait pas un volume, mais qui a une histoire et qui a laissé un nom. +Il paraissait mensuellement, format in-4°, imprimé sur deux colonnes et +deux feuilles, en tout 16 pages. Il annonçait douze numéros par an, il +n'en eut que six. Le premier numéro est du 15 novembre 1856, le dernier +d'avril 1857. + +Le journal était combatif. Il partait vigoureusement en guerre contre le +Romantisme. Les rédacteurs du _Réalisme_ étaient républicains modérés, +mais, à cette époque, c'était très hardi d'avouer une sympathie pour +la République, même la République rose. L'un des collaborateurs, Jules +Assézat, est mort rédacteur des _Débats_; un autre, le docteur Thulié, a +été président du Conseil municipal de Paris et président du Grand-Orient +de France. Leur conviction littéraire et philosophique était ardente et +sincère, hardie aussi. Il y avait, pour des républicains et des jeunes +gens, une certaine témérité à oser combattre le Romantisme. C'était +attaquer Victor Hugo. Or, l'auteur des _Châtiments_ était proscrit et +populaire. En ne s'inclinant pas devant l'illustre poète, qui, pour la +jeunesse frondeuse, était surtout l'auteur de _Napoléon-le-Petit_, on +semblait faire sa cour au pouvoir. Ceci fut certainement une des causes +de l'insuccès du _Réalisme_. + +Zola n'apprécia cette attitude que comme une révolte littéraire. Elle +était conforme au goût bourgeois d'alors. On applaudissait la _Lucrèce_ +de Ponsard et _les Ennemis de la Maison_ de Camille Doucet, par esprit de +réaction, plus politique que poétique. Les romantiques, bien que beaucoup, +comme Théophile Gautier, eussent les faveurs des Tuileries, passaient pour +«des rouges». + + Il semble tout naturel aujourd'hui, écrivait Zola, trente ans plus + tard, de juger froidement et sévèrement le mouvement de 1830. Mais, + à cette époque, c'était là une hardiesse surprenante... J'ai souvent + confessé que nous tous, aujourd'hui, même ceux qui ont la passion de + la vérité exacte, nous sommes gangrenés de romantisme jusqu'aux + moëlles; nous avons sucé ça au collège, derrière nos pupitres, lorsque + nous lisions les poètes défendus; nous avons respiré ça dans l'air + empoisonné de notre jeunesse. Je n'en connais guère qu'un ayant + échappé à la contagion, et c'est M. Duranty. Souvent, lorsque je songe + à nous, j'ai une conscience très nette du mal que le romantisme nous + a fait. Une littérature reste toujours troublée d'un pareil coup de + folie... + +Duranty fut donc antiromantique, comme on est anticlérical. Il apporta +dans cette négation toute l'ardeur du sectaire. Il prétendait remonter à +Diderot, dont son collaborateur Assézat devait donner une excellente +édition. + +Voici comment il définissait sa doctrine: + + Le Réalisme conclut à la reproduction exacte, complète, sincère, du + milieu social, de l'époque où l'on vit, parce qu'une telle direction + d'études est justifiée par la raison, les besoins de l'intelligence + et l'intérêt du public, et qu'elle est exempte de tout mensonge, de + toute tricherie... Cette reproduction doit donc être aussi simple que + possible, pour être comprise de tout le monde. + +Duranty et ses amis étaient de farouches niveleurs. Ils attaquaient, avec +la bonne foi, l'emballement et la présomption de la jeunesse, tout ce qui +se trouvait, non pas seulement devant eux, au-dessus d'eux, mais à côté +d'eux. Ils ne se contentèrent pas de vouloir déboulonner Victor Hugo, +--Duranty et Thulié livrant un assaut de Gulliver au géant, ça semble +comique aujourd'hui, c'était odieux et fou, en 1856,---mais, au nom du +Réalisme, ils éreintèrent aussi Stendhal et Gustave Flaubert! + +Zola, indulgent envers Duranty et ses amis, ne va pas cependant jusqu'à +les approuver dans leurs fureurs d'iconoclastes, auxquelles justement il +attribue leur insuccès: + + ... Une autre faute regrettable était de s'attaquer violemment à notre + littérature entière. Jamais on n'a vu pareil carnage. Balzac n'est pas + épargné... Quant à Stendhal, il n'est pas jugé assez bon réaliste... + La note la plus fâcheuse est une courte appréciation de _Madame + Bovary_, qui venait de paraître, d'une telle injustice qu'elle étonne + profondément aujourd'hui. Comment les réalistes de 1856 ne + sentaient-ils pas l'argument décisif que Gustave Flaubert apportait + à leur cause? Eux étaient condamnés à disparaître le lendemain, tandis + que Madame Bovary allait continuer victorieusement leur besogne, par + la toute puissance du style... + +_Le Réalisme_ disparut faute de fonds, faute de lecteurs. Edmond Duranty +publia ensuite des romans, dont les deux principaux sont: _le Malheur +d'Henriette Gérard_ et _la Cause du beau Guillaume_: tous deux parurent en +1861 et 1862. Depuis, Duranty ne produisit guère que des nouvelles brèves +et exsangues. Était-ce par atavisme? Mais aucune ne fut une _Carmen_ ni un +_Enlèvement de la Redoute_. + +Elles ont été recueillies et publiées en volume, sous le titre: +_les Six barons de Septfontaines_ (Les six barons,--Gabrielle de Galaray. +--Bric-à-brac.--Un accident.)--Paris, Charpentier éditeur.--1878. + +Il a, en outre, publié de nombreux articles sur la peinture, sur la +caricature, sur les peintres de l'école impressionniste. + +Edmond Duranty est mort, à la Maison Dubois, le 10 avril 1880. + +_Le Malheur d'Henriette Gérard_ est un roman de moeurs bourgeoises, se +ressentant de l'influence de _Madame Bovary_, attaquée pourtant par +Duranty et ses amis. Henriette Gérard est aussi une petite bourgeoise +déclassée, qui s'ennuie dans sa bourgade, et qui «bâille après l'amour, +comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine», ainsi que disait un +peu lourdement, Flaubert, notant les aspirations de la femme, bientôt +délurée, de l'épais médecin de Yonville-l'Abbaye. Fille de bourgeois +cossus, Henriette ne saurait épouser un petit scribe de mairie, sans le +sou, mais qui lui parle d'amour, en se coupant les phalanges aux +culs-de-bouteilles brisés, plantés dans le chaperon du mur enjambé lors +des rendez-vous. Le frère d'Henriette trouve, dans les chiffons de sa +soeur, une photographie, celle du scribe municipal, et la montre. Tout se +découvre. Henriette résiste d'abord aux indignations bourgeoises de ses +parents. Elle a même la velléité de se conduire en héroïne de romans non +réalistes. La fuite en manteau sombre et l'enlèvement traditionnel en +diligence, voire en chemin de fer, en attendant l'auto de nos jours, +semblent tout indiqués. Le commis s'y prépare. Le dénouement ordinaire des +histoires à la Cherbuliez ou à la Feuillet se présente donc à la pensée du +lecteur. Mais Duranty, et c'est là une affirmation très heureuse du +système littéraire, qualifié dès lors de «réalisme», prend le contre-pied +de la solution des romanciers de l'école du bon sens et de l'idéal. Ces +imaginatifs, tout en se vantant de fuir la trivialité, d'éviter tout ce +qui n'était pas éthéré, céleste, divin, étaient, comme les pirates de +l'opérette de _Giroflé_, grands partisans de l'enlèvement. Cette opération +délicate leur semblait le prélude convenable de l'union, enfin consentie +par les pouvoirs paternels. Aussi leurs critiques, qui daignèrent +s'occuper du _Malheur d'Henriette Gérard_, reprochèrent-ils, comme une +grossièreté, la conclusion «réaliste» de cette historiette d'amour +contrarié, qui commençait tout à fait selon la formule des Sandeau, et le +procédé dont devaient abuser les Georges Ohnet futurs: Henriette Gérard +ne se laissait pas enlever. Elle manquait évidemment à tous ses devoirs +vis-à-vis de la littérature à la mode. La pluie qui l'empêche de sortir, +et qui l'arrose quand elle songe à rejoindre son pirate, la fait rentrer +au logis, et en elle-même. Elle devient raisonnable, cette amoureuse qui +n'a rien d'une Valentine ou d'une Indiana, et elle épouse bourgeoisement +un homme médiocre, comme tout son entourage, mais qui s'efforcera de faire +son bonheur, et qui a tout pour réussir. Ce bon mari ne sera sans doute +pas une manière de héros de roman; il hésiterait avant de s'écorcher les +chairs aux culs-de-bouteilles pariétaires, à l'exemple du don Juan de la +mairie, mais il fera ce qu'il pourra pour rendre sa femme heureuse. Et +voilà comment s'accomplira la destinée de la pauvre Henriette Gérard, son +malheur. + +Dans ce roman, remarquable à plusieurs titres, et qui mériterait de ne +pas demeurer enseveli dans les ossuaires des quais, rien ne rappelle ni +les procédés de composition, ni le style, ni la mise en oeuvre large et +colorée d'Émile Zola. C'est sec comme une tartine d'enfant puni. Pas de +descriptions éclatantes ou poignantes. Un décor vaguement brossé. Des âmes +indécises et des corps mollasses. Non, Zola n'a rien emprunté à ce sobre +et constipé Duranty. S'il eût conçu le sujet du «Malheur d'Henriette +Gérard», il eût autrement dépeint ce milieu de petite ville, et fait vivre +et souffrir plus rudement ces bourgeois, en somme paisibles et incolores. + +C'est de même sans imitation de Flaubert que Zola a dessiné son plan et +construit son oeuvre. Il fut l'ami et l'admirateur de Gustave Flaubert +(l'amitié et l'admiration se trouvèrent réciproques), mais non pas +son élève. Le style de ces deux grands romanciers est sans doute tout +empanaché du même plumet romantique. Ils ont eu beau s'en défendre, leurs +oeuvres sont écrites avec la grandiloquence, la couleur et la truculence +des Théophile Gautier et des autres matamores de 1830. Voilà ce que Zola a +de commun avec Flaubert: ce sont deux grands peintres sortis de l'atelier +Hugo. Loin de moi l'idée de rabaisser le grand et robuste Flaubert. Mais, +d'abord, sa puissance créatrice, son génie architectural, sa stratégie de +général d'une armée de personnages à faire mouvoir ne sont-elles pas fort +inférieures aux mêmes qualités, dont _les Rougon-Macquart_ nous offrent un +si prodigieux développement? Il n'y a pas lieu de faire ici un parallèle +classique, et je ne suis pas Plutarque, bien que j'écrive la vie d'un +homme illustre. Mais la puissance littéraire de Zola, affirmée par une +oeuvre considérable, monumentale, savamment ordonnée et magistralement +conduite des fondations au faîte, apparaît, et est réellement, plus +imposante et plus grandiose que celle de l'éminent auteur de _Mme Bovary_, +chef-d'oeuvre isolé, par conséquent moins dominateur. _Salammbô_ et +_la Tentation de saint Antoine_ sont des oeuvres travaillées, érudites, +philosophiques, d'une grande valeur, mais on y trouve vraiment beaucoup +trop de rhétorique, et le naturalisme, le réalisme, ou, pour parler sans +«ismes», la représentation de la société contemporaine et la reproduction +de la vie en sont trop absentes, pour que nous puissions, sur le terrain +de la vérité observée et rendue, mettre Flaubert et Zola sur le même plan. +La montagne est grande et belle, la mer aussi, mais elles ont, l'une et +l'autre, une grandeur propre, et chacune affirme une beauté qui n'est pas +à opposer à l'autre. + +En reprenant la supposition, émise à propos du roman de Duranty: si Zola +eût entrepris le sujet de _Mme Bovary_, il l'eût certainement traité d'une +façon moins «réaliste». La noce de campagne, le bal à la Vaubyessard, la +chevauchée dans la forêt, le comice agricole, même la fameuse promenade +dans le fiacre jaune aux stores baissés, persiennes fragiles et abris fort +indiscrets de luxures peu secrètes, ces tableaux vigoureux n'eussent pas +été plus largement brossés; mais Zola eût sans doute grandi et rendu plus +tragique, donc plus intéressante, cette Bovary, qui est une Henriette +Gérard tournant mal, et qui n'a pas peur d'être trimballée en sapin. +Il ne l'eût pas ornée d'une fillette, sans tirer parti de la présence +de l'enfant, gêne et obstacle, sinon remords et châtiment, dans les +expansions de l'adultère. Il aurait évité surtout, je crois, le dénouement +banal, et à la portée de tous les romanciers, du suicide dans la boutique +du pharmacien, avec l'aveugle revenu exprès, comme en un mélo de l'Ambigu, +pour faire tableau, à l'heure de la mort. Si toutes les femmes qui +trompent leur mari avalaient de l'arsenic, ce produit deviendrait si rare +qu'il serait presque impossible de s'en procurer chez le chimiste. La +Bovary n'eût-elle pas été plus logique, plus dramatique aussi, puisque +l'auteur admettait un dénouement tragique, et peut-être plus vraie, +empoisonnant son mari, afin de satisfaire l'assouvissement de sa haine +méprisante pour ce benêt encombrant, afin d'épancher sans contrainte ses +désirs de l'amour libre. Quant à Homais, qui n'est qu'un frère de Joseph +Prudhomme, Zola en eût fait un type autrement large, probablement excessif +et surhumain, comme ses Nana et ses Coupeau. Il fût devenu, dans les mains +de Zola, un gigantesque Cassandre, une incarnation outrancière, démesurée, +épique, de la sottise humaine, de la bêtise à front de taureau, ombragé de +la calotte à glands de l'apothicaire de chef-lieu de canton. + +Ici, je vais me répéter. La répétition n'est pas une faute quand elle est +voulue, calculée. C'est le redoublement du verbe, quand on veut convaincre, +supplier ou ordonner, c'est la consonne d'appui qui rend plus sonore +la rime et plus versifié le vers, c'est le une-deux de l'escrime, coup +redoutable, c'est l'aval du billet, le contreseing du décret, c'est le +trille renouvelé du rossignol, dans la nuit, faisant le beau sur la +branche et rappelant sa compagne hésitante, c'est la phrase réitérée du +leitmotiv annonçant et caractérisant le héros d'opéra, c'est les deux +mains serrées pour affirmer l'accord, et les deux joues baisées pour +proclamer l'union, c'est aussi le clou des annonces représenté s'enfonçant, +sous le marteau, dans le crâne des liseurs, où il s'agit de faire +pénétrer quelque chose. Pas de meilleur moyen mnémotechnique pour le +lecteur indifférent, distrait, rebelle ou préoccupé, que ce procédé, dont +j'userai, dont j'abuserai, en dépit des railleries de la pédantaille, plus +ou moins lettrée, qui prétend découvrir une faute ou une négligence, là où +il n'y a qu'un système et qu'un argument. + +Donc, je répète et j'insiste, parce que ceci a échappé aux thuriféraires +grisés de l'encens qu'ils projetaient, aux stercoraires englués par la +fange qu'ils maniaient, à tous ceux qui ont écrit pour, contre ou sur +Zola: l'auteur des _Rougon-Macquart_ est un puissant génie du Midi, donc +créateur de types, et son cerveau méridional est tout à la synthèse. Il +dédaigne les individualités et néglige les caractères. Il a le don suprême +de faire surgir des êtres généraux incarnant l'universalité des êtres +particuliers. C'est là que se trouve l'expression littéraire la plus forte +de l'humanité. Aussi Zola, égal à ce qu'il y a de plus élevé dans l'art, +car ce n'est que dans l'exécution, et non pas dans la conception, que +l'art est la région des égaux, n'a-t-il pour concurrents à ce zénith des +créateurs de l'ode, de l'épopée, du théâtre, que les Eschyles anonymes, +que les Sophocles inconnus, qui engendrèrent les sublimes et immortels +personnages de la Comédie Italienne. Pierrot, Cassandre, Arlequin, +Colombine, le Capitan, Matamore, Polichinelle, Zerbinette, Isabelle, +Léandre, Scaramouche, Pantalon, le docteur Bolonais, c'est toute +l'humanité défilant sur des planches frustes, à la clarté des chandelles +mal mouchées. Ces êtres immuables de la vie fictive personnifient les +vices, les passions, les faiblesses, les enthousiasmes, les dévouements, +les héroïsmes, les sacrifices et les martyres des autres personnages de la +vie réelle, des acteurs éphémères de la scène du monde. C'est d'eux que +descendent les héros de Zola. + +Ainsi, dans cette recherche de la paternité cérébrale concernant Zola, +l'hérédité intellectuelle existe et a son importance. Il convient de +signaler aussi, parmi ses ancêtres et ses consanguins: les conteurs du +moyen-âge, les auteurs de fabliaux, Rabelais, Diderot, Stendhal, Balzac, +Gustave Flaubert et les Goncourt. La _Germinie Lacerteux_ de ces derniers, +avec le type de Jupillon, devancier plus rude, plus poussé, du Lantier de +_l'Assommoir_, avec ses tableaux faubouriens, son milieu populaire, eut +certainement une action directe sur l'esprit et la tendance littéraire +nouvelle de Zola, renonçant à la poésie, reniant le romantisme, et voulant +observer et rendre la vie contemporaine. + +Avec ses théories sur l'introduction de la méthode expérimentale et de +l'analyse physiologique dans un roman, Zola eut pour première méthode de +se pénétrer du choix des personnages, et de la condition sociale où il les +prendrait. Il voulut les choisir dans des milieux simples, vulgaires même. +Il décidait de nous intéresser à des passions, à des souffrances, à des +luttes, dont les héros et les victimes seraient, non plus des rois, des +princesses, des guerriers fameux, mais des commerçants, des ouvriers, des +femmes qui détaillent de la charcuterie, ou qui repassent le linge. Ce +choix spécial et éliminatoire des acteurs et du décor du drame, cette +sélection vulgaire, ce sont des procédés, formant système, qui constituent +l'école naturaliste, opposée à l'école romantique, comme aux classiques, +aux romanciers mondains et aux feuilletonistes populaires. + +Il résolut de renoncer aux poèmes, comme aux contes fantaisistes, et aux +romans d'imagination, pour traiter des sujets d'observation, pour étudier +des êtres et des faits de la vie réelle, des cas physiologiques aussi, en +s'entourant de tous les documents se rapportant à l'objet du roman, devenu +un travail expérimental et scientifique. + +Il avait toujours manifesté du goût pour les sciences, principalement +pour la physique, la chimie, l'histoire naturelle. Lauréat du collège, +en ces matières, il avait montré peu d'aptitude aux mathématiques. Rien +d'étonnant à ce qu'il s'intéressât, jeune homme refaisant son instruction +après coup, aux ouvrages de sciences physiques et naturelles. Les +phénomènes de l'hérédité, récemment étudiés et discutés parmi les savants +et les philosophes, Ribot, Renouvier, Baillarger, l'avaient intéressé, +frappé. Un livre qui lui tomba sous la main: _le Traité de l'Hérédité +naturelle_ du docteur Lucas, produisit une impression vive sur son esprit +disposé à s'intéresser aux découvertes de la physiologie, préoccupé +d'appliquer les théories scientifiques aux études littéraires. Sa doctrine +du Roman Expérimental s'élaborait et se formulait dans son intellect +brusquement agrandi. + +Il avait déjà été incité à cette adaptation de la méthode du savant aux +recherches de l'homme de lettres, par un travail de Claude Bernard: +l'_Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_. Il en conclut que +le romancier pouvait être un observateur et un expérimentateur, celui que +le grand physiologiste qualifiait de «juge d'instruction de la nature». +Des lois fixes régissent le corps humain, comme le démontrent les +expériences de Claude Bernard. Il partait de là pour affirmer que l'heure +n'allait pas tarder à sonner, où les lois de la pensée et des passions +seraient formulées à leur tour. Les romanciers devraient donc opérer sur +les caractères, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme +le chimiste opère sur les corps bruts, comme le physiologiste opère sur +les corps vivants. La méthode expérimentale dans les lettres déterminerait +les phénomènes individuels et sociaux, dont la métaphysique n'avait pu +donner que des explications irrationnelles et surnaturelles. + +Imbu de ces idées d'application des procédés scientifiques aux études +littéraires, prenant pour épigraphe de son nouveau roman, _Thérèse Raquin_, +cette phrase de Taine: «Le vice et la vertu sont des produits comme le +sucre et le vitriol», Émile Zola avait trouvé sa voie nouvelle, et déjà la +conception première des _Rougon-Macquart_ se dessinait, s'agrégeait et se +constituait dans son esprit. + +Il établit ce raisonnement: faire une oeuvre littéraire, qui soit un +ouvrage issu, non pas de l'imagination, et de la combinaison plus ou moins +heureuse de personnages fictifs et d'aventures exceptionnelles, mais fondé +sur l'observation des faits de la vie courante, sur l'examen des hommes +et des choses qu'on rencontre, qu'on voit, sur lesquels on a des analyses +et des procès-verbaux, en se préoccupant des phénomènes biologiques, des +maladies, des infirmités, des tares et des prédispositions de ces êtres, +avec sincérité et sang-froid étudiés. Il ébaucha vaguement un plan, vaste +et varié, qu'il résumait ainsi, dans ses songeries d'avenir, de travail et +de gloire: + +Tracer un tableau de la société actuelle, placer les personnages de +l'action à imaginer dans leur milieu réel, et montrer les actes, les +passions, les crimes, les vertus, les souffrances et les résignations de +ces êtres, aussi vivants, aussi exacts, aussi contemporains que possible, +provenant de leur organisme, des affections transmises par l'hérédité, des +legs funestes ou favorables des parents. + +Il y eut sans doute, dans l'inspiration de Zola, dans son désir de +composer «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second +Empire», une autre préoccupation que celle de décrire les ravages +successifs de la névrose d'Adélaïde Fouque, parmi ses descendants, tous +placés dans des milieux divers et situés à des échelons différents de +l'ordre social. L'étude détaillée, brillante aussi, de la lésion organique +ancestrale d'une paysanne, et l'analyse des manifestations de cette tare +originelle dans la postérité de cette démente, ne pouvaient suffire à +l'imagination et à la puissance généralisatrice d'un poète tel qu'il était, + à l'heure où il écrivait la première ligne de _la Fortune des Rougon_, +tel qu'il est resté lorsqu'il nous donnait l'épopée sombre et grandiose +de _la Débâcle_. Au fond, il rêvait une autre et plus vaste composition, +qu'une série de procès-verbaux et d'observations physiologiques sur des +accidents héréditaires, nerveux et sanguins. Il était romancier, poète, +surtout, un grand artiste capable de peindre de larges fresques, il ne +pouvait d'avance se confiner dans un travail de carabin, dans un rapport +de médecin-légiste. Aussi a-t-il largement sauté, et par des bonds +superbes, au-delà du cercle anatomique dans lequel il avait prétendu +s'enfermer. + +Il n'a pas toujours appliqué logiquement et scientifiquement la théorie de +l'hérédité, qu'il attribuait comme base à l'édifice littéraire qu'il avait +résolu de construire, et dont il portait déjà tous les devis et toutes les +proportions, dans son jeune et ardent cerveau. + +Le principe de l'hérédité est que tous les êtres tendent à se répéter dans +leurs descendants. Les races, les nations, les populations, les familles +ont une sorte d'identité collective et générale. L'hérédité se fait +sentir dans les manifestations de la santé, de la maladie, dans les +prédispositions à contracter certaines affections, et dans l'aptitude à +leur résister. + +Au physique, dans les dispositions morbides, dans le développement vital, +la force héréditaire, nocive ou bienfaisante, est dominatrice. Elle agit, +à notre insu, par elle-même. De nos parents, nous tenons une aptitude +à contracter certaines maladies, à résister à certaines contagions. +L'hérédité prédispose à la tuberculose, aux tumeurs cancéreuses, aux +affections cardiaques, aux maladies mentales. Ceci n'implique point une +fatalité complète et inévitable. L'évasion est possible du bagne de +l'hérédité. Dans l'ordre des affections malheureusement transmissibles, +il n'y a, en général, qu'une facilité fâcheuse à les contracter et une +difficulté à en obtenir guérison. Toutefois, les soins, les changements +de milieu et de climat, le genre de vie approprié à la cure peuvent +contre-balancer les prédispositions héréditaires, et même les anéantir. +Le fils d'un goutteux, urbain, menacé d'une affection essentiellement +héréditaire, peut, en habitant la campagne, en exerçant un métier manuel, +en vivant sobrement, en se privant d'alcool, quelques-uns disent en buvant +du cidre, car la goutte est inconnue en Normandie, se rendre exempt de +la maladie paternelle. Le diabète, l'albumine, attributs ordinaires des +citadins aisés et des pères voués aux occupations sédentaires, aux travaux +intellectuels, aux spéculations, ne se rencontrent pas chez les fils, +transportés aux champs, ou tombés dans la pauvreté. + +Les instincts, chez les animaux, se transmettent, se perpétuent. Tout ce +qui a rapport à la nutrition, à la reproduction, à la défense et à la +conservation de l'animal, passe de sujet en sujet, de génération en +génération. Les qualités particulières d'une espèce: la vitesse des +chevaux de courses, le flair et la sagacité des chiens de chasse, sont +tellement considérés comme essentiellement héréditaires que le prix +d'achat de ces animaux est fondé sur leur filiation exacte. Certains prix, +dans les épreuves de courses, les paris, les enchères sont établis d'après +les noms des parents et les renseignements que l'on a sur leurs anciennes +actions. L'élevage, en général, attribue l'importance la plus grande à +l'hérédité. L'animal vaut, à sa naissance, par son pedigree. + +En est-il de même, chez l'homme, pour le caractère, pour la santé morale, +pour la vigueur intellectuelle, pour les talents, pour les vertus civiques +ou privées? Le doute est permis. On signale, il est vrai, des familles +où des supériorités artistiques se sont maintenues, d'autres, où des +habiletés professionnelles se sont visiblement transmises. Il est des +lignées notoires de musiciens, de peintres, de militaires, d'athlètes, +de maîtres d'armes, de constructeurs, d'inventeurs. L'hérédité est-elle +seule en cause? L'exemple, les propos perçus dès les primes auditions, les +encouragements paternels ou maternels, la familiarisation, au bas âge, +avec les instruments ou les outils de l'art et du métier des parents, ont +une influence plus décisive sur la vocation, et sur la future maîtrise de +l'enfant, que l'hérédité en soi. + +Les légistes, les criminalistes, les médecins rendent l'hérédité +responsable de bien des infirmités morales. Sans doute, il est fréquent de +voir le fils d'un alcoolique, d'un débauché, d'un paresseux, d'un voleur, +ou d'un meurtrier, suivre les traces paternelles. Mais qui ne voit que la +fatalité du milieu, la contagion perverse du voisinage, la misère, le +manque de bons exemples et d'utiles enseignements, ne jouent, dans cette +transmission malfaisante, un rôle aussi puissant que l'atavisme? La +contradiction du proverbe, sur ce sujet énigmatique, formule bien +l'incertitude de l'opinion: «Tel père, tel fils», dit l'axiome favorable +à la transmission morale héréditaire. A quoi un autre dicton, non moins +populaire, réplique: «A père avare, fils prodigue.» De nombreux exemples, +sous les yeux de chacun, justifient ce dernier proverbe, en particulier, +et démontrent qu'en général les enfants qui héritent des vertus, des vices, + des talents, des antipathies, des goûts et des opinions des parents, +forment la minorité. La richesse, la culture intellectuelle, les relations +sociales font, le plus souvent, du fils, un personnage bien différent du +père, au moins par les manières, les tendances, les sentiments. Toutefois +les habitudes alimentaires, les goûts, les préférences professionnelles, +les vocations, les opinions aussi, et ce qu'on appelle les préjugés, ne +sont que la transmission de croyances et de répugnances ancestrales. + +Mais la loi biologique de l'hérédité, incontestable dans l'ordre +physique, et qui se manifeste par la génération perpétuant l'espèce, se +trouve-t-elle vérifiée dans le domaine psychologique, dans la pensée, +dans la conscience? C'est un mystère redoutable, et qui constituerait, +s'il était réellement établi, et scientifiquement démontré, la plus +épouvantable des fatalités. Les discussions théologiques interminables sur +la prédestination et la grâce, et la vieille théorie du péché originel +reprendraient toute leur âpreté, toute leur funeste vigueur, sous le +couvert, non plus de la foi et de dogmes révélés, mais sous le terrible +évangile nouveau de la science et de l'expérimentation. L'existence serait +le bagne où l'être, en naissant, se trouverait enfermé à perpétuité, +sans espoir de libération. La scholastique, et sa damnation irrévocable, +revivraient sous les controverses scientifiques, avec la prédestination de +l'homme au châtiment ou à la grâce. + +Il n'est pas de problème humain plus inquiétant que celui-là. La légende +d'Adam serait-elle toujours l'histoire véridique des êtres, et le premier +homme, châtié à perpétuité dans sa postérité, aurait-il transmis, comme +l'enseigne l'Église, l'expiation de sa prétendue faute à l'immense théorie +des générations se déroulant à travers les siècles, sans pouvoir échapper +aux conséquences de l'hérédité? La terre serait l'Enfer de Dante, et les +damnés, en franchissant la porte de la vie, devraient, sur le seuil fatal, +laisser toute espérance? Seulement, l'origine de la damnation serait, non +point le péché, mais la vie même. Ce serait épouvantable, et l'innocent +réprouvé n'aurait même point le droit de maudire une divinité cruelle et +injuste, ni de nier un dogme absurde et sauvage, puisque ce serait la +vérité, et la science qui, sans avoir édicté la pénalité, en établiraient +l'existence. + +Ce fatalisme n'est heureusement pas aussi absolu; et l'évasion n'est pas +impossible aux condamnés de l'atavisme. L'homme, grâce aux conditions +meilleures de l'existence, à l'aide de soins appropriés, par les moyens +curatifs que la science lui fournit, dans l'ordre physique, et par la +culture intellectuelle, par l'enseignement reçu, par le travail et le +bien-être acquis, par toutes les organisations de prévoyance et toutes +les ressources d'éducation et d'instruction que la civilisation, le +progrès moderne, et surtout les institutions démocratiques mettent à sa +disposition, dans l'ordre psychologique, dans le domaine de l'intellect +et de la conscience, peut se soustraire aux conséquences de l'hérédité. +Zola, surtout dans les premières heures de son travail, où la physiologie +semblait servir de guide à sa littérature, a certainement accordé trop +d'importance aux influences ancestrales. Il n'a voulu voir que les +transmissions de tares et de prédispositions morbides, et il a trop +négligé d'observer le déterminisme moral, provenant des conditions +sociales et individuelles, au milieu desquelles le sujet humain évolue. + +L'homme, dans bien des cas, puise dans un sentiment tout personnel, +égoïste, ambitieux ou indolent, parfois capricieux et illusoire, car les +rêveries gouvernent aussi l'âme humaine, la force nécessaire pour réagir +contre les pressions de l'hérédité morbide, de l'hérédité anormale. +L'homme est curable et perfectible dans le plus grand nombre des cas. La +société n'eût pas vécu, si les tares physiques et les vices psychologiques +n'avaient pu être atténués, dilués, guéris. Nous avons, tous les jours, +sous les yeux des exemples de ces résistances aux phénomènes héréditaires. +Des fils de tuberculeux, d'anémiés, habitant des logements insalubres, ou +exerçant des professions malsaines, se transforment assez rapidement en +travailleurs bien portants, si la lumière et l'air viennent assainir les +masures natales, si, tout jeunes, on les envoie travailler aux champs, +ou s'ils exercent quelque métier sain et fortifiant. Dans l'ordre de +la conscience, des rejetons de coquins et de paresseux, arrachés à la +contagion du milieu, à la promiscuité vicieuse et criminelle, deviennent +très souvent de probes ouvriers. Des populations entières, aux tares +héréditaires indéniables, peuvent être profondément et promptement +améliorées. L'Angleterre expédia par delà les mers, il y a une soixantaine +d'années, le rebut de sa plèbe, les déchets sociaux de Londres et de +ses cités manufacturières, des filous et des prostituées. Toute cette +cargaison avariée et contagieuse est débarquée sur le sol neuf de la +Nouvelle-Hollande. On ne sait trop ce qu'il adviendra de ces vagabonds et +de ces voleurs, tous urbains, à qui l'on donne pour travail et pour pâture +un sol infertile, des roches, du sable, à défricher, à fumer, sans outils, +sans engrais. Le courage et l'espoir ne peuvent se trouver dans le coeur +de ces misérables. On s'en est débarrassé. Le but est atteint. La pratique +métropole n'a pas à faire du sentiment et de la générosité à l'égard de +ces convicts; ne sont-ils pas incapables de relèvement, d'une amélioration +quelconque? La loi divine, comme les jugements des tribunaux, les +condamnent à une irrémédiable déchéance; ils sont perdus, damnés, et nulle +rédemption n'est supposable. Il faudrait être fou pour supposer que cette +terre de désolation, cette Australie utilisée comme bagne, pût produire +autre chose que des serpents, des anthropophages et de petits voleurs, +fils de voleurs, promis à la potence s'ils osaient jamais reparaître en +Angleterre. + +Mais des gisements d'or sont découverts. Les émigrants affluent. Les +convicts déportés, occupant le territoire, bénéficient des premiers +filons. Les uns commencent à creuser, à extraire des pépites; les autres +louent leurs bras, installent de petits commerces de denrées et d'outils, +de boissons ou de vêtements. Ils réalisent des sommes plus ou moins +importantes. Des villes se fondent, où les fils de ces anciens voleurs +et de ces vieilles prostituées, devenus aisés par le travail et la +spéculation, se font banquiers, entrepreneurs, ingénieurs, négociants, +avocats. Il en est qui deviennent juges, d'autres représentent la reine. +Trois générations à peine ont passé, et les tares héréditaires ont disparu, +à la surface tout au moins, et c'est ce que demande la société. Ces +héritiers des pickpockets de Londres ont, sans doute, au fond de l'âme, +de mauvais ferments; mais ils les contiennent, ils les dissimulent. Ils +auraient pour aïeux nos barons et nos chevaliers, qu'ils ne différeraient +sans doute pas beaucoup. Ils ont acquis l'hypocrisie sociale, et cela +suffit. + +Ces descendants des convicts d'Australie ont une hérédité aussi fâcheuse +que toute la lignée d'Adélaïde Fouque, et, parmi eux, s'il se trouve, +comme partout ailleurs, des débauchés, des voleurs, des meurtriers, des +névrosés, il se rencontre aussi, et en grande majorité, des gens honnêtes, +respectables, des travailleurs sobres, des commerçants loyaux, +d'excellentes mères de familles et des citoyens qui ont constitué un +parlement. Bientôt, en poursuivant leur séparation d'avec l'empire +britannique, ils auront réalisé ce noble rêve d'avoir une patrie, sans les +proclamations d'un Washington, sans l'épée d'un Rochambeau. Les bandits +de Londres ont donc fait souche d'honnêtes gens. Malgré les antécédents +déplorables, leurs fils, étant à l'abri du besoin et ainsi protégés +contre les tentations de la misère, sont devenus des habitants laborieux, +respectueux de la propriété, des administrés paisibles, soucieux d'éviter +tout conflit avec les autorités et les lois. Comme les plus actifs poisons +se dissolvent dans l'eau, ou s'atténuent par des mélanges propices, dans +des bouillons de culture favorables, les tares de l'hérédité finissent +donc par perdre de leur nocivité, et par se dissoudre dans la culture +civilisatrice. La damnation du vice, de la criminalité, de la misère, a +pour baptême purificateur le bien-être, le loisir et la satisfaction, au +moins relative, des appétits, des instincts et des aspirations. Le monstre +héréditaire peut, après une ou deux générations, se trouver rectifié par +une orthopédie spéciale, et la plante humaine la plus sauvage apparaît +cultivable, par une greffe lente et appropriée, susceptible de donner de +bons fruits. + +Zola a ainsi exagéré la portée de la loi biologique de l'hérédité. Il a, +du reste, sinon corrigé, du moins compensé cet exclusiviste et attristant +jugement, dans plusieurs de ses dernières oeuvres, notamment dans +_Travail_. + +La science, l'adaptation de la méthode expérimentale des biologistes, des +physiologistes, des chimistes et des physiciens au roman, et l'on pourrait +ajouter au théâtre et à l'histoire, voilà donc ce que représente ce terme +si tapageur de Naturalisme, jeté dans la littérature comme un pavé dans +une vitrine. + +Le Naturalisme fut un de ces vocables mal employés, et sans grand sens +d'étymologie, qui servent un temps à la désignation des partis. Les +combattants de l'art, comme ceux de la politique, ont recours à ces +pavillons distinctifs, combinés à l'aventure, suivis au hasard. Ce sont +des fanions de bataille. Ils ne servent plus, l'affaire terminée: la +dislocation des troupes accomplie, les vaincus conspués et terrés, les +chefs victorieux promenés sous des arcs de triomphe, on efface le plus +qu'on peut l'inscription malchanceuse, et l'on brûle, après les avoir +déchirés, les drapeaux de la défaite. Dans l'ombre, cependant, de futurs +vainqueurs vagissent, sentent croître ongles et dents, et se disposent à +mordre et à déchirer les aînés vainqueurs, en acclamant un nouveau vocable, +en arborant des flammes et des inscriptions inédites. Ils recommencent la +bataille avec une qualification toute neuve, tandis que disparaît sous les +opprobres celle dont se paraient les autres triomphateurs, à leur tour +vaincus et insultés. + +Ces désignations, purement nominales, et qui ne représentent rien autre +que les passions et les goûts de l'instant où elles sont lancées dans la +vie publique, parfois au hasard et par le caprice d'un parrain demeuré +anonyme, sont des moyens de classement et des procédés mnémotechniques. +Elles se distribuent souvent à tort. La plupart du temps, elles soulèvent +des protestations et des résistances de la part de ceux à qui on les +applique, comme des papiers de police mensongers et de faux états +signalétiques. Elles finissent, après avoir été l'origine et le prétexte +de querelles, de haines, d'excommunications, de cruautés, et de vengeances +aussi, par tomber dans l'oubli et dans le ridicule. On comprend à peine +aujourd'hui les violences qui s'élevèrent, aux temps de la scholastique, +entre réalistes et nominalistes. Guillaume de Champeaux et ce docte +Abailard, demeuré glorieux surtout par une aventure d'amour barbarement +interrompue, nous semblent deux théologiens qui disputèrent follement +à propos de choses bien peu passionnantes. Les âpres controverses qui +agitèrent le XVIIe siècle, à la suite des propositions de Jansénius sur +le libre arbitre et sur la grâce, sont pour nous d'incompréhensibles +logomachies, de peu intéressantes rivalités de casuistes. Si l'histoire +nous a rendu familières la plupart des appellations dont usèrent les +factions, sous la Révolution, comme celles de feuillants, de brissotins, +de girondins, de dantonistes, de montagnards, d'hébertistes, nous +englobons ceux qui s'en servirent dans une admiration collective ou +dans un antagonisme parallèle, selon nos propres sentiments, et l'on +ne se préoccupe plus des nuances ni des épithètes. De nos jours, les +appellations de légitimistes, d'opportunistes, de centre-gauchers, ne +nous représentent qu'une masse de politiciens plus ou moins entachés de +réaction. Les qualificatifs dont s'affublent, tour à tour, les gens de +la politique, disparaissent et perdent leur signification précise, comme +celles que prennent, dans leurs luttes, aussi passionnées, aussi injustes, +les gens de la littérature. Nos épithètes du langage politique actuel, +de radicaux, de socialistes et d'unifiés, que chacun entend et applique +aujourd'hui, cesseront d'avoir un sens et une portée pour nos descendants, +comme ont perdu importance, ou même usage, les retentissantes +dénominations de jadis. Qui comprendrait un membre de nos assemblées +traitant M. Ribot de girondin, ou M. Clemenceau de dantoniste? qui +classerait un de nos écrivains parmi les classiques, ou l'incorporerait +dans les romantiques? C'est pour employer un langage rétrospectif, et pour +user d'une comparaison encore intelligible, que j'emploie, comme un terme +historique, le mot de «romantisme», en parlant, ici et là, de certaines +tendances littéraires d'Émile Zola. Victor Hugo, a été le dernier +romantique. On pourrait ajouter qu'il fut le plus grand et presque le seul +représentant de cette école mémorable. Il n'a pas laissé de successeurs. +De son vivant, il eut des disciples, mais personne, même parmi les plus +talentueux adeptes des soirées de l'Arsenal, chez Nodier et du salon de la +Place Royale, ne pouvait continuer à se dire et à se montrer romantique. +Auguste Vacquerie voulut persister: l'accueil fait à _Tragaldabas_ et aux +_Funérailles de l'honneur_ fut la démonstration sifflante qu'on ne saurait +recommencer le passé, et que, comme la jeunesse, les écoles et leurs +épithètes n'ont qu'un temps. + +Il en est pareillement aujourd'hui pour le Naturalisme. Zola revendiqua +jusqu'au bout ce titre. Mais qui l'imita? Le fidèle Paul Alexis, Vacquerie +de cet Hugo, persista le dernier. Jusqu'à son heure suprême, suivant de +près celle de son ami et maître, il se vanta d'user de ce vocable suranné, +vainement. Un reporter l'interrogeant sur l'évolution littéraire, il +télégraphia: «Naturalisme pas mort!» La doctrine était, sans doute, +immortelle, mais l'épithète ne représentait qu'une chose défunte. Depuis, +aucun écrivain n'a consenti à endosser cette livrée passée de mode, mise +à la réforme, une loque en vérité! Ceci n'empêche pas les souvenirs de +gloire et l'on doit du respect à ces défroques. On ne porte plus, dans nos +régiments, les bonnets à poils, les hauts plumets et les sabretaches des +grenadiers, des voltigeurs et des hussards du premier empire, mais on +les respecte toujours. Il est bien, aussi, de s'efforcer, sous des +classifications nouvelles et des costumes neufs, de reproduire, le cas +échéant, les exploits de ceux qui, avec la plume ou le fusil, firent +glorieux ces vieux galons. + +Ceci est d'ailleurs dans l'ordre naturel, sinon naturaliste. Le monde des +idées, le cosmos intellectuel et immatériel est en évolutions constantes, +comme le globe physique, comme tout l'univers. La lutte y est perpétuelle, +et les générations, les oeuvres, les êtres se succèdent, se recommencent, +comme les couches successives du sol, qui révèlent, par leur +stratification, les terribles combats et les enfantements déchirants ayant +accompagné toutes ces formations superposées dans le cours des siècles. +Les romantiques ont assailli et submergé les classiques; à leur tour, les +romantiques ont été recouverts par le flot naturaliste, et voici que déjà +ce courant a passé, et que, sous nos yeux, la littérature continue à +couler: le fleuve est le même, les ondes fluviales seules ont changé. + +La répercussion des épithètes dans le langage courant, dans les opinions +circulantes, se prolonge pourtant, et souvent faussement. + +Pour les romantiques, qu'on se figure toujours chevelus et échevelés, +portant le «pourpoint cinabre» sans lequel on était honni, et acclamant +à tort et à travers les tirades d'_Hernani_,--«vieil as de pique! il +l'aime!»--les auteurs rangés parmi les classiques étaient des podagres +cacochymes, ensevelis sous de volumineuses perruques; pour les +naturalistes, les ménestrels du romantisme ne hantaient que les tourelles +moyenâgeuses, sonnaient du cor perpétuellement, et ne sortaient qu'en +compagnie de gentilshommes habillés de ferblanterie. À leur tour, les +naturalistes ont connu ces exagérations railleuses. À entendre les +réacteurs de l'idéalisme, de la psychologie élégante et de la bavarderie +mondaine,--il faut se souvenir que Bourget, talentueux d'ailleurs, se +présenta à l'Académie contre Zola et fut élu,--le naturalisme a pour +équivalents le grossier, le malodorant, l'immonde. Ce terme de jargon, +scientifico-littéraire semble vouloir dire, en langage ordinaire: +cochonnerie. Les livres de Zola ne pouvaient se lire qu'un flacon +d'ammoniaque à la main, disait-on. Ses disciples étaient qualifiés de +scatologues. Leurs ouvrages sortaient des sentines, et, en se tamponnant +les narines, on écartait ces produits évocateurs de la vidange. Comme tout +cela est loin, est bête, paraît vieillot! comme le temps se charge de tout +remettre en sa place, et de dissiper les parfums fâcheux. Le vidangeur en +chef, Émile Zola, est aujourd'hui en bonne odeur de popularité. Il est +devenu grand homme officiel. + +De cela, ses vrais, sincères et purement littéraires amis, parmi lesquels +je m'honore d'être, se soucient peu. Ce n'est pas le Panthéon, glorieux +bloc, qui ajoutera une pierre au monument colossal érigé par Zola. L'homme +de lettres puissant, l'un des plus vigoureux remueurs de mots, et, par +conséquent, d'idées, que le XIXe siècle ait produit, n'a nul besoin pour +apparaître grand d'être juché sur un socle officiel, et d'être mis au rang +du bon Sadi-Carnot, béatifié par le couteau imbécile d'un Italien +surexcité. + +Émile Zola est en passe de devenir un autre classique. On l'expurgera +peut-être, avant de le donner à commenter dans les pensionnats de +demoiselles, où pourtant l'on connaît Molière et son mari imaginaire, mais +on l'expliquera, on l'apprendra par coeur et l'on donnera ses meilleurs +ouvrages en prix aux meilleurs élèves. Ainsi en est-il arrivé pour Hugo, +son devancier, son camarade de Panthéon. Nous étions, dans ma jeunesse, +«collés» si, au lycée, nous citions un vers ou même le nom de ce Victor +Hugo, qui épouvantait notre excellent professeur de rhétorique, le +racinien Deltour. Aujourd'hui, peut-être avec l'assentiment de Deltour, +qui est devenu inspecteur général de l'Université, et ordonne les +programmes de classes, _les Feuilles d'Automne_ par exemple, sont devenues +tellement classiques que les élèves bâillent en apprenant par coeur ces +morceaux, comme si c'était du Boileau. Dans quelques années, quand le +rôle militant du Zola des dernières années sera effacé, oublié, et même +justement dédaigné, on donnera comme morceaux de récitation aux enfants +des écoles, des pages de _la Fortune des Rougon_, de _la Faute de L'abbé +Mouret_, de _la Débâcle_, ou de _Travail_. Zola sera devenu, à son +tour, comme il le mérite, un classique! on le traitera comme un maître, +c'est-à-dire qu'on ne le lira plus en cachette, dans l'entrebâillement des +pupitres, durant les heures d'études. Il sera imposé comme un modèle aux +bons élèves, et ceux-ci le traiteront de pompier et s'efforceront de ne le +point imiter. Ainsi s'accomplissent les temps. + +Le Naturalisme, c'est-à-dire l'oeuvre de Zola, a consisté dans un système +de composition littéraire, et pour ainsi dire, dans un parti pris, dans un +procédé de rhétorique nouveau, en contradiction avec ceux qui déjà étaient +admis et recommandés. + +Il s'agissait de paraître innover, en prenant le contre-pied sur la route +suivie par les devanciers, Balzac mis à part. On se souciait peu de +justifier l'étymologie. L'école nouvelle ne procédait pas plus qu'une +autre de «la nature». Le fumier est naturel, le lilas aussi. Zola et ceux +qui l'acceptèrent pour chef, par amitié, par admiration, par goût de +l'aventure et recherche du nouveau, s'imposèrent comme règle de négliger +les lilas. Ils firent donc une sélection dans les choses naturelles. Ils +écartèrent, par méthode, tout ce qui n'était pas simple, vulgaire ou +brutal. On bannit des emplois, dans tout roman, les personnes entachées +d'aristocratie. Le décor fut bourgeois, populaire, rustique, et les +personnages triés sur le volet le plus démocratique. Intentionnellement, +on réagit contre la théorie de Racine sur l'avantage de présenter au +public les malheurs des grands, qui semblent plus intéressants, et +d'avance l'on protesta contre l'opinion de Maurice Barrés disant: «Il y +a plus de luttes et d'intéressants débats dans l'âme d'une impératrice +détrônée, qui a connu toutes les gloires et toutes les ruines, que dans +l'âme d'une femme de ménage dont le mari rentre habituellement ivre.» +Ce parti pris eut ses exceptions: Zola, dans _la Débâcle_, a consenti à +analyser ce qui se passait dans la conscience de Napoléon III, vaincu et +annihilé à Sedan, et, quand il eut étudié la physionomie intéressante de +Léon XIII, à Rome, il s'écria satisfait: «Je tiens mon pape!» + +Le naturalisme s'efforça de ne pas être mondain. Il évita tout ce qui +pouvait flatter l'afféterie féministe. En cela, il se priva d'un +élément certain de succès. Ceci serait plutôt à son actif. Il faut être +formidablement fort pour s'imposer comme romancier, en négligeant le plus +gros du public liseur de romans, le public féminin. Avoir contre soi la +mondaine, la fille et la petite bourgeoise disposant de loisirs, c'est, +pour un auteur, diminuer de moitié sa clientèle. + +L'école nouvelle multiplia les tableaux crus, les scènes choquantes même, +et dédaigna le plus souvent les mignardises amoureuses qui plaisent: +«Arrière la romance et l'idylle!» comme dit Bruant dans sa chanson +montmartroise. Mais il y a autre chose, dans la voix humaine, que des +hoquets et des gueulements, et les marlous ne sont pas toute la société. + +On affecta de montrer à la foule les sentiments bas, les appétits +grossiers, les sensualités bestiales, les misères et les lamentables +nécessités de l'espèce humaine. Capable de faire une statue belle, très +belle même, statuaire adroit, de ses mains robustes modelant l'argile +de la femme, le bon romancier naturaliste n'oublie jamais les parties +qualifiées par M. Prudhomme de honteuses. Il commence même par là. +On a dit plaisamment de Zola que, lorsqu'un de ses héros s'abandonnant à +l'imagination, à la rêverie, à l'espérance, construisait des châteaux en +Espagne, ce bâtisseur pratique, mais grossier, entamait l'édifice par les +cabinets d'aisances. Il en faut, de ces endroits-là, même dans un château, +surtout dans un château, mais, quand on visite le logis, c'est rarement +la première pièce qu'on demande à voir. + +Zola et ses disciples ont rompu absolument avec le roman d'aventures, +avec les récits mouvementés, les péripéties, les intrigues, les +invraisemblances, qui reviennent à la mode en ce moment, avec le roman +policier, re-exportation anglaise des ingénieuses déductions du subtil +Dupin d'Edgar Poë, ou du perspicace Monsieur Lecoq de Gaboriau. Les +naturalistes se sont éloignés avec horreur des contes fantastiques, +d'ailleurs amusants ou impressionnants, des Alexandre Dumas, des Eugène +Sue, des Frédéric Soulié. Ceci toutefois n'est pas absolu: car, dans +_l'Assommoir_, la grande Virginie, Poisson le mari tueur; dans _Nana_, +l'incendie; dans _Travail_, le couteau de Ragu, sont du domaine +feuilletonesque; l'élément mélo intervient, noyé, entortillé dans les +descriptions, sans-doute, mais brutal et exceptionnel quand même. Les +naturalistes ont cherché à tourner le dos au populaire, aussi aucun +n'a-t-il pu obtenir un minimum de popularité, que sans effort obtiennent +de très vulgaires conteurs. + +Le naturalisme a donc, comme bien d'autres choses, sa légende. On en +a fait le symbole de l'ordure, du cynisme, de la trivialité et de la +grossièreté libertine. Zola, avant sa glorification socialiste, pour des +besoins de parti, était surtout célèbre, dans la foule, comme un homme +qui avait relevé les jupes de la Mouquette, et noté avec grand soin les +crépitements du paysan venteux, baptisé irrévérencieusement du nom célèbre +d'un respectable fondateur de religion. + +Le système et sa réalisation ont soulevé longtemps de vives protestations. +Nous en pourrions citer de fort curieuses, revues à distance et comparées +avec de subséquentes résipiscences. La plus connue et l'une des plus +intéressantes, parmi ces sévères invectives, est celle d'Anatole France, +qui, depuis, avec une sincérité égale, et une conviction modifiée par le +changement de son point de vue, a prononcé, aux solennelles obsèques de +Zola, la magistrale oraison funèbre que l'on sait. + +Il est certain que, malgré toutes les affirmations, plus ou moins sincères, +des écrivains qui ont voulu justifier un système et se camper en chefs +d'école, en professeurs de chefs-d'oeuvre, les préceptes, les méthodes, +les grammaires ne sont venus qu'après la conception et la réalisation des +ouvrages. Les règles sont enseignées après coup: les livres précèdent les +traités sur l'art de les composer. Il convient, toutefois, de noter chez +Émile Zola une intense préparation, un plan savamment établi, et la +construction préalable d'une sorte de métier,--le métier dont parlait +Boileau,--sur lequel il a mis et remis son ouvrage. Il avait dressé, dès +les primes élaborations de son propre cycle, un arbre généalogique et un +tableau physiologique de sa famille des Rougon-Macquart. Cet arbre n'a +été publié qu'en 1878, mais l'auteur déclarait l'avoir préparé longtemps +auparavant, dès qu'il eut conçu le projet de son oeuvre. Il aurait donc +travaillé d'après un plan arrêté et sur un canevas fixe. Ce fut un peu +la prétention d'Edgar Poë, quand il expliqua la fabrication de son poème +du _Corbeau_, et comment il était arrivé à le construire, ainsi qu'une +pièce d'horlogerie, dont toutes les parties choisies à l'avance devaient +s'emboîter avec précision, à la place désignée, dans l'ordre voulu. Mais +le génial Américain était un grand ironiste, et, en lisant avec intérêt +son explication de la genèse d'un poème, on peut estimer qu'il se moque +gravement de son lecteur. + +Zola paraît plus véridique, lorsqu'il énonce qu'ayant lu certains ouvrages +scientifiques il résolut de donner un tableau de la société française sous +le second empire, observée dans ses parties les plus moyennes, voire dans +la classe prolétarienne, ouvriers, employés, mineurs, paysans, soldats, en +prenant pour point de départ, une donnée scientifique incontestable; la +névrose héréditaire retrouvée chez les descendants d'une aliénée, Adélaïde +Fouque, dispersés à travers la France. + +Les _Rougon-Macquart_ forment donc comme un tableau de l'homme et de la +société, durant les vingt années comprises entre le coup de décembre 51 et +la catastrophe de 70-71. + +Comment Zola a-t-il compris son rôle de peintre des individus, des +passions, des moeurs et des milieux, des foules, des grands organismes +sociaux de l'époque, qui avait immédiatement précédé celle où il écrivait? +Il s'est vanté de procéder expérimentalement. Il est exact qu'il se soit +entouré de documents abondants, qu'il ait lu les ouvrages, les journaux, +les notices, les catalogues, se rapportant aux divers sujets qu'il se +proposait de traiter. Il a questionné avidement les contemporains. Avec +une méticuleuse attention de juge d'instruction, il a noté tous les +renseignements recueillis. Il apportait une grande et consciencieuse +patience à ces recherches. Il n'épargnait aucune démarche. Casanier, il se +déplaçait pour visiter une mine, et, peu alerte, inhabitué aux exercices +violents, il descendait, revêtu du costume réglementaire dans les galeries, + la lampe à la main. Il remontait du puits, connaissant le travail +souterrain, comme un porion; il prouvait alors, dans _Germinal_, qu'il +avait ramené, du fond des galeries, une pleine bannerée de documents +précieux sur l'existence et sur les passions des travailleurs du sous-sol. + +Une anecdote caractéristique: faisant partie de la rédaction du _Bien +Public_, il fut invité, comme tous les collaborateurs, à la soirée +d'inauguration que M. Menier, propriétaire de ce journal, donna, lorsqu'il +prit possession de son hôtel fastueux, avenue Velasquez, au parc Monceau. +Pendant la réception, indifférent aux excellents artistes qui se faisaient +entendre, on vit Zola, errer, fureter parmi les salons dorés, braquant, +ici et là, avec fixité, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et, +sournoisement, prenant, sur le revers de son programme, des notes brèves. +Il se documentait pour son roman de _l'Argent_, et l'hôtel Menier servait +de devis descriptif pour le futur logis de Saccard. + +Il accepta, lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courbé +sur la tâche quotidienne, et en compagnie de sa mère, de sa femme, très +«pot-au-feu», et de quelques amis fort peu mondains, des invitations à +dîner chez des femmes en vue de la galanterie parisienne. Il soupa au Café +Anglais avec des viveurs émérites, et le peintre Guillemet le conduisit +chez Mlle Valtesse de la Bigne, l'amie des artistes, demi-mondaine +réputée, dont les échotiers décrivaient complaisamment la table bien +servie, l'écurie correctement tenue, la chambre à coucher somptueusement +décorée. Il étudia, comme s'il eût procédé à une expertise, l'hôtel du +boulevard Malesherbes, l'ameublement, les toilettes de Mlle Valtesse, +pour habiller, meubler et loger sa _Nana_. + +Il se fit noctambule, en compagnie de Paul Alexis, pour assister au réveil +des Halles, aux arrivages, aux déballages, et à la criée. La lecture de +nombreux ouvrages de piété, de manuels de théologie, de rituels et de +publications ecclésiastiques, lui prit de longues journées lorsqu'il +préparait _la Faute de l'abbé Mouret_. On le vit, assidu et comme figé +dans une édifiante attitude, suivre les offices, à Sainte-Marie des +Batignolles, pour la confection de cet ouvrage, où la description du +Paradou exigea encore de lui la consultation minutieuse du catalogue +de Lencézeure, et le dépouillement de nombreux traités de botanique et +d'horticulture. + +Il n'avait jamais été invité à Compiègne; il ignorait les usages et +l'étiquette de la cour. Il se fit renseigner, pour _la Curée_, par Gustave +Flaubert, qui avait été compris dans une des séries. Il puisa aussi des +indications utiles, dans un livre sans grande valeur, mais plein de +détails sur la vie du château impérial, écrit d'après les souvenirs d'un +ancien valet de chambre des Tuileries. Ces renseignements de seconde main +se trouvaient parfois incomplets ou erronés. Alors il suppléait à la +documentation par un effort imaginatif. Ceci fut cause de quelques +inexactitudes, très rares, dans ses livres. Ainsi, dans _la Curée_, il +décrit le brouhaha des conversations, les chuchotements au crescendo +bientôt assourdissant, les exclamations et les rires des convives de la +table impérial, tapage de gens satisfaits et repus, choeur de joie et +de triomphe, auquel l'empereur ne tarde pas à se mêler. Le tableau est +vigoureux et impressionnant. L'exactitude en est, toutefois, contestable. +Un des articles du règlement du château, que chaque invité trouvait +affiché dans sa chambre, et dont il devait prendre connaissance à +son arrivée à Compiègne, prévenait que l'obligation du silence était +rigoureuse, pendant les repas auxquels Sa Majesté présidait. On ne devait +entendre que le rythme des mâchoires, dans la salle à manger, et la +musique des Guides sous les fenêtres. Zola ignorait cette prescription, +dont Flaubert avait négligé de lui faire part, et que le valet de chambre +avait omis de consigner dans son livre. Il est probable que, s'il eût +connu ce règlement, Zola eût tiré du silence, planant sur ces dîneurs de +proie, un effet autre, mais aussi puissant que celui qu'il demanda à la +description du prétendu tumulte joyeux et arrogant du festin impérial. + +Les tableaux de la vie des faubourgs, de la misère ouvrière, des allées et +venues des travailleurs, ont été brossés d'après nature. Il n'eut qu'à se +souvenir, pour décrire les logis de la Goutte d'Or, des méchants garnis +du Quartier où s'était abritée sa jeunesse besogneuse. Il avait eu +Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes pour voisins de table, aux gargottes +du quartier Mouffetard. Il eut, cependant, besoin de parcourir les +dictionnaires d'argot, les lexiques de la langue verte d'Alfred Delvau, +de Lorédan Larchey, pour faire parler aux personnages de _l'Assommoir_ +le langage pittoresque et faubourien qui leur était familier, et pour +raconter leurs sentiments, leurs actes, leurs préoccupations et leurs +goûts, avec les termes vulgaires et colorés dont leurs congénères usaient +dans la réalité. Des livres sur les classes ouvrières, comme _la Réforme +sociale_ de Le Play et _le Sublime_ de Denis Poulot, l'aidèrent aussi +dans sa peinture des moeurs populaires. + +Zola, pour construire un roman, se préoccupe donc d'abord des matériaux +pour ainsi dire accessoires. Il donne le plus grand soin au milieu. Il +dresse l'état signalétique de chacun de ses personnages. + + Je ne sais pas inventer des faits, a-t-il dit, racontant à un de ses + amis comment il établissait un roman. Ce genre d'imagination me manque + absolument, ajoutait-il. Si je me mets à ma table pour chercher une + intrigue, un canevas quelconque de roman, j'y reste trois jours à me + creuser la cervelle, la tête dans les mains, et je n'arrive à rien. + C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet. + Je commence à travailler mon roman, sans savoir ni quels événements + s'y dérouleront ni quels personnages y prendront part, ni quels + seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage + principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme. Je m'occupe + seulement de lui, je médite sur son tempérament; sur la famille où il + est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu + de le faire vivre. C'est là mon occupation la plus importante... + +Muni de ses notes, des détails qu'il se procurait par des enquêtes +personnelles, par des renseignements sollicités à droite et à gauche, par +des lectures, jetant sur le papier quelques brèves indications destinées +à servir de points de repère, il déposait sous une chemise ce butin +documentaire. Chaque personnage avait sa fiche. Il procédait ainsi à la +façon d'un juge d'instruction, préparant un dossier criminel, ou d'un +avocat général recueillant sur accusés et témoins, tous les rapports, tous +les constats, qui lui serviront à prononcer son réquisitoire devant le +jury. Zola n'abordait le public qu'avec un dossier complet et en état. +Il ne voulait rien laisser à l'imagination, à l'hypothèse, et son roman +était, à ses yeux, un livre d'enquête et un résumé d'observations +physiologiques, sociales et humaines. + +Ainsi compris et appliqué, le roman dit «naturaliste» se distingue d'un +travail littéraire, plus ou moins perfectionné, destiné uniquement à +montrer l'humanité dans ce qu'elle a de laid, de bas, de malpropre, de +honteux et de misérable, et le romancier cesse d'être considéré comme un +boueux et un scatologue, parce qu'il a tenu compte, dans son oeuvre, de +ce qui existe dans la nature. Assurément, on peut reprocher, surtout +aux imitateurs de Zola, d'avoir systématiquement recherché la sanie et +l'ordure. Zola, dans tous ses livres, a réservé la part de l'idéal, et +c'est faire montre d'ignorance ou de parti pris que d'affirmer, comme on +l'a tant de fois répété, d'après une bouche éloquente, qui, depuis, s'est +rétractée: + + Il prête à tous ses personnages l'affolement de l'ordure... jamais + homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter + à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est + bien et tout ce qui est beau. Jamais homme n'avait à ce point méconnu + l'idéal des autres hommes... + +Nous verrons, en examinant de près chaque oeuvre de Zola, combien ce +violent réquisitoire, qui a fait jurisprudence, était injuste et inexact. + +Zola a considéré et pratiqué son système, qualifié par lui de naturaliste, +comme l'étude scientifique et expérimentale de l'homme dans la société. +Il l'analyse, comme être pensant, avec ses vices, ses passions, ses +qualités, ses prédispositions, ses attaches consanguines, ses affections +héréditaires, ses préjugés d'éducation, tout cela relativement au milieu +où il s'agite. Il procède à ce travail analytique avec le manque absolu +de parti pris, qui doit animer le vrai savant faisant une opération +intéressante. Il se campe, la plume transformée en scalpel, devant de la +chair, devant de la réalité. Il dissèque avec précision et observe avec +méthode. Il a la patience et la sagesse d'un Cuvier étudiant un animal peu +connu. Il use du microscope et s'arrête, charmé, quand il a surpris tel +filet nerveux jusque-là négligé. C'est à l'oeuvre du naturaliste que +peut, avec justesse, se comparer la tâche de cet écrivain biologiste et +physiologiste. + +Ce labeur, cette sévérité de moyens, cette scrupuleuse attention, ce souci +du détail, cette patiente investigation de tous les instants font du livre +du romancier, jusque-là considéré comme chose frivole, jouet pour les +grandes personnes, une oeuvre scientifique digne d'être classée au rang +des travaux les plus sérieux et les plus ardus. Mais c'est toujours une +oeuvre d'art. La forme, avec ses mille difficultés de langue, de couleur, +de netteté, vient parer, comme un vêtement magnifique, le squelette +scientifique de l'ouvrage, témoignant, chez l'artiste, d'une difficulté +de plus vaincue. + +Cette formule du naturalisme n'est pas nouvelle. Elle a été donnée en +théorie, en 1842, et, en pratique, dans quarante chefs-d'oeuvre, durant +vingt-cinq ans, par Balzac, qui, dans l'avant-propos d'une des éditions +de _la Comédie Humaine_, disait: + + En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant + les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en + choisissant les événements principaux de la société, en composant des + types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, + peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par tant + d'historiens, celle des moeurs. + +On ne recommence pas les conteurs d'imagination. On les plagie, voilà +tout. Walter Scott est ainsi pillé et refait, tous les jours, par de +petits Dumas subalternes. Les feuilletonistes populaires recommencent +les extraordinaires aventures des héros de Frédéric Soulié, d'Eugène +Sue, voire de Paul Féval, de Montépin et de Ponson du Terrail. Le +roman policier, qui reprend vigueur, avec des épopées compliquées et +invraisemblables, dont des détectives gentlemen sont les Achilles et et +les Hectors, ne fait que rééditer des exemplaires du _Scarabée d'or_ et du +_Double assassinat de la rue Morgue_ d'Edgar Poë. Enfin, les psychologues, +les narrateurs mondains et les fabricants de livres bébètes, dont la +couverture peinturlurée, affriolante et brutale, est tout l'intérêt, comme +ces toiles peintes à l'extérieur de la baraque foraine, n'ont pu, en +recommençant les conteurs badins du XVIIIe siècle et en costumant à la +moderne, chez le couturier en vogue et chez la modiste en renom, les +héroïnes de Choderlos de Laclos et de Louvet, renverser la base même du +roman moderne: la réalité. + +L'humanité marche et se modifie. Le roman la suit, pas à pas. L'écrivain +qui naît, à chaque étape reprend l'histoire de l'étape, où firent halte +avant lui ceux de la génération précédente. Le roman, conçu selon +les principes que Zola a non seulement exposés, mais dont il a, par +l'exécution, démontré la force et la vérité, devient ainsi comme le +journal de l'humanité. C'est ce qui fait que si le Naturalisme, en tant +qu'école, que cénacle, n'est plus qu'une expression littéraire, un vocable +servant, comme celui de Romantisme, à désigner une époque et un certain +nombre d'oeuvres classées, la méthode, dont ce mot caractérisait les +principes, survit. Elle ne peut mourir. Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola +n'auront plus, assurément, un public pressé et se hâtant de lire leurs +oeuvres pour être au courant, ou se mettre au niveau intellectuel du temps, +mais leurs ouvrages, acquérant la solidité des classiques, s'imposeront +longtemps, toujours, à l'admiration des hommes. Ils mériteront d'être +étudiés, commentés, expliqués, étant devenus livres d'histoire, traités de +philosophie sociale, et documents indispensables aux sciences morales et +politiques, pour la connaissance du siècle qui les a produits. + + + + +IV + +LES ROUGON-MACQUART.--LA FORTUNE DES ROUGON.--LA CURÉE.--SON EXCELLENCE +EUGÈNE ROUGON.--L'ASSOMMOIR.--UNE PAGE D'AMOUR.--L'OEUVRE + +(1872-1886) + + +Zola, lorsqu'il se mit à écrire le premier volume de la série des +Rougon-Macquart, qu'il intitula: _la Fortune des Rougon_, ne pouvait +prévoir la brusque disparition du régime sous lequel il faisait vivre ses +personnages. Il avait composé les premiers chapitres en mai 1870. C'était +l'heure du plébiscite triomphal. Un rêve d'empereur victorieux, bientôt +suivi du tragique réveil d'un vaincu, sur la route de l'exil. Il y avait +quelque audace à placer, au frontispice d'une oeuvre littéraire annoncée +comme comportant des proportions considérables et des développements +successifs, les scènes peu flatteuses de l'origine du régime. Le +dénouement et la moralité, bientôt fournis par la sévérité de l'histoire, +ne pouvaient se présenter à la pensée de l'auteur, avec netteté, avec +certitude. Le châtiment était lointain, indéterminé: une vision poétique +et une illusion vengeresse. Victor Hugo avait sans doute prédit la chute +de l'empire et la punition de l'empereur, mais c'était là un désir, une +fiction, qu'aucune réalité probante n'accompagnait. Nul n'aurait pu +deviner, alors, la candidature Hohenzollern pour le trône d'Espagne, ni +les complications diplomatiques avec la Prusse, encore moins supposer +la dépêche d'Ems falsifiée, suivie de la funeste et, pour ainsi dire, +inévitable déclaration de guerre. En admettant qu'au moment où il +finissait son premier chapitre, les événements se précipitant, Zola +eût pressenti une conflagration, il n'aurait pu supposer le désastre si +proche, ni si profond. Nos soldats de Crimée et d'Italie étaient réputés +invincibles. Si l'on partait en guerre, on allait sûrement à la victoire, +et l'empire s'en trouverait consolidé. Voilà l'hypothèse la plus probable, +et c'était aussi la désirable issue d'un conflit où l'on s'engageait, +non pas avec légèreté, mais animé d'espoir, nanti de confiance, et d'un +coeur nullement alourdi par la crainte et les pressentiments fâcheux; la +regrettable expression échappée à Émile Ollivier, trop bon latiniste, mal +comprise et impitoyablement commentée par la suite, ne signifiait pas +autre chose. + +Les plans du romancier furent donc bouleversés, ou, tout au moins, +resserrés, et l'action de ses personnages devint circonscrite. La fin de +l'empire, c'était l'épilogue des Rougon-Macquart en 1870. À raison des +événements, l'oeuvre entreprise prit donc un caractère rétrospectif. On +put même y voir un tardif réquisitoire contre des hommes et contre un +régime, qui n'étaient plus des accusés, mais des condamnés. Se faire +accusateur, après le verdict des faits, n'était ni dans l'intention de +Zola, ni dans son projet ébauché. Sans l'effrondrement subit de la clef +de voûte du système, sans la substitution d'un pouvoir nouveau aux +gouvernants disparus, engloutis, le cadre de son oeuvre se fût trouvé +considérablement élargi. Le changement prodigieux qui, avec la République, +s'accomplit dans la direction des affaires, dans la classification et la +compétition des partis, dans la finance, dans les grands travaux, dans +l'industrie, dans les moeurs, dans les goûts et les préoccupations des +Français devenus républicains, lui aurait fourni des éléments nouveaux +et des champs d'observation autres. Les conséquences, pour la fortune +publique comme pour les spéculations privées, du paiement anticipé de +l'indemnité de guerre, l'effort et le coup de collier nécessaires pour +réparer les ruines de l'invasion, les modifications considérables +apportées aux organisations politiques et judiciaires, l'avènement aux +affaires de ces nouvelles couches sociales, saluées par Gambetta, dans son +discours prophétique de Grenoble, la presse démuselée, le monde du travail +commençant à se grouper, et à postuler sa place au soleil, enfin, le +service militaire pour tous et l'obligation de l'instruction primaire, +ces deux grands actes révolutionnaires, accomplis sans bruit ni désordre, +eussent assurément trouvé place dans son oeuvre. Les Rougon-Macquart se +fussent rapprochés de nous, insensiblement et fatalement. Quels tableaux +mouvementés et quels milieux intéressants lui eussent présentés les années +de lutte, de formation et de développement de la Troisième République! + +Mais il s'était enfermé volontairement dans le cercle d'années allant du +coup d'État à l'invasion. A un certain point de vue, cette limitation fut +bonne. La disparition du régime impérial donnait à l'écrivain plus de +latitude, on pourrait dire plus de licence. Il n'avait plus à redouter +les interdictions ni les poursuites. Sans craindre de voir s'abattre sur +son manuscrit la patte des policiers, il lui devenait permis de peindre +la société impériale, telle qu'il l'avait observée, devinée, et selon +qu'il s'était documenté. En même temps, son oeuvre échappait au péril +de l'éparpillement. Le cadre était fixé, la vaste fresque sociale, qu'il +entreprenait de brosser à larges touches, devait y entrer, et la toile ne +déborderait pas, étant contenue dans la bordure historique. + +Il a, d'ailleurs, constaté lui-même cette limitation dès 1871, dans +l'introduction à _la Fortune des Rougon_. + + Depuis trois années, dit-il, je rassemblais les documents de ce grand + ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute + des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours + je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si + prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire + de mon oeuvre. Celle-ci est dès aujourd'hui complète. Elle s'agite + dans un cercle fixe. Elle devient le tableau d'un règne mort, d'une + étrange époque de folie et de honte. + +Zola aurait certainement pu sortir du champ où il décidait de se clore. +Nul ne se serait plaint, ou n'eût songé à critiquer. _Les Trois Villes_ +et _les Trois Évangiles_ sont en dehors de l'époque et du milieu, où +l'auteur s'était parqué avec ses Rougon-Macquart, et cette évasion du +milieu impérial n'a soulevé aucune objection. Mais il tenait à exécuter +de point en point le plan qu'il s'était tracé. Comme il ne laissait rien +au caprice, ni à l'imprévu, dans la composition de chaque ouvrage, pris +séparément, il entendait montrer que l'ensemble de ses oeuvres avait été +soumis à un devis général, à un avant-projet complet et définitif, dont +il ne pouvait ni ne voulait s'écarter. Il partageait l'opinion de Charles +Baudelaire, qui disait, dans sa dédicace à Arsène Houssaye des _Petits +Poèmes en prose_: + + Sitôt que j'eus commencé ce travail, je m'aperçus que je restais + bien loin de mon modèle, mais encore que je faisais quelque chose + de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi + s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier + profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur + du poète d'accomplir juste ce qu'il a projeté de faire. + +Avec une coquetterie vaniteuse, Zola affirmait que, dès _la Fortune +des Rougon_, c'est-à-dire en 1870, il avait composé patiemment l'arbre +généalogique des Rougon-Macquart. Il ne convient pas d'attribuer à ce +tronc l'importance que son arboriculteur lui donnait. Peut-être, pourtant, +est-ce à sa plantation qu'il convient de rapporter l'obstination de Zola, +malgré la chute de l'empire, alors qu'il n'avait composé que deux de ses +romans, _la Fortune_ et _la Curée_, à se renfermer dans les vingt années +impériales. L'antériorité de son «arbre», servant à démontrer celle du +plan, n'a qu'un intérêt anecdotique. C'est une preuve chronologique de +composition, aussi. Si l'on contestait que la conception totale des +Rougon-Macquart dût remonter à 1870, on ne saurait douter qu'en 1878 tout +ce vaste drame, avec ses multiples personnages, n'eût déjà ses décors +dessinés et ses rôles distribués. Cet arbre-scénario a été publié avec +_la Page d'Amour_, et j'ai sous les yeux l'exemplaire du journal _le Bien +Public_ où il parut pour la première fois. + +C'est dans le numéro de ce journal portant la date du 5 janvier 1878 que +ce tableau fut donné. Il tenait, à la 2e page, tout le rez-de-chaussée. +Il était composé à la façon de ces états généalogiques, dressés par des +hommes d'affaires spéciaux, fabricants d'ancêtres pour roturiers, ou +pourchasseurs d'héritiers pour successions vacantes. Toute la famille, on +devrait dire la dynastie des Rougon-Macquart, se trouve là enregistrée, +baptisée, avec ses lignes et ses degrés. Chaque membre est pourvu des +mentions ordinaires d'état civil. Un signalement médico-légal accompagne +l'indication généalogique. Les tares héréditaires, les prédispositions +morbides, les influences psycho-physiques sont précisées, comme dans un +procès-verbal d'autopsie. + +On peut retrouver, dans cette nomenclature aux prétentions scientifiques +peut-être excessives, les principaux personnages des divers livres de Zola, +depuis le Pierre Rougon du premier volume de la série, jusqu'au docteur +Pascal qui la termine. + +Peu importe l'époque à laquelle ce plan a été combiné, l'intéressant c'est +qu'il ait été complètement suivi et patiemment réalisé. L'idée première +de faire figurer, à tour de rôle, les mêmes personnages dans des romans +distincts, remonte à Balzac. Le procédé a ceci d'excellent et de logique, +qu'il rapproche de la réalité les êtres de fiction. Dans la vie, on se +trouve nécessairement en rapport avec les mêmes personnes, on se croise, +on se côtoie et dans des circonstances très différentes. Nul ne peut +s'abstraire de ses contemporains. Leur existence se mêle à la vôtre. En sa +_Comédie Humaine_, Balzac avait, outre ses protagonistes, introduit tout +un personnel secondaire. Il disposait d'une très complète figuration, qui +lui servait pour sa mise en scène, sans avoir besoin de présenter, à +chaque oeuvre nouvelle, ces comparses au lecteur. Zola s'est surtout +préoccupé de rattacher ses principaux acteurs par le lien familial, la +consanguinité et la névrose d'origine. Il nous montre successivement, +dans les divers milieux où il promène ses observations, les descendants +morbides de la folle des Tulettes, Adélaïde Fouque, tronc dégénéré, d'où +sortaient tous ces rameaux humains, poussés dans le terreau du second +empire. + +C'est pendant l'hiver de 1868 que fut commencée _la Fortune des Rougon_. +Cet ouvrage fut achevé en mai 1869. Zola habitait alors à Batignolles, rue +de La Condamine, n° 14. Ce roman, que l'éditeur Lacroix s'était engagé, +par traité, à éditer, devait d'abord paraître en feuilleton, dans _le +Siècle_, alors le plus répandu des journaux politiques. C'était une +puissance, cet organe, qui, selon l'aristocrate et le dédaigneux _Figaro_, +avait surtout la clientèle des marchands de vins. Il n'était pas d'une +lecture distinguée. Modéré de ton, anticlérical, hardi, prudemment +républicain, _le Siècle_ fut longtemps le seul journal d'opposition. +L'empire libéral le tolérait, tout en le craignant. Mais ne fallait-il +pas une soupape pour l'échappement des bouillonnements populaires? +Pour l'époque, ses tirages étaient considérables: 60.000 abonnés. On ne +l'achetait guère au numéro; c'était un journal cher: le numéro se vendait, +à Paris, 15 centimes, le prix de l'abonnement était de 80 fr. par an. On +ne prévoyait guère alors de grands quotidiens à six ou huit pages, se +payant trente sous par mois. + +Ces journaux coûteux avaient un tirage restreint et une vaste influence. +L'abonné du _Siècle_, qui ne croyait pas toujours en Dieu, croyait en +son journal, et propageait, comme articles de foi, les propositions des +rédacteurs. On se prêtait, on se repassait chaque numéro. Il y avait des +groupes, et comme des coopératives de liseurs: un principal abonné, dans +de petits cercles de voisins, acceptait des sous-abonnés. Quelques-uns +de ces locataires n'avaient droit qu'au journal de la veille, payant une +redevance moindre au titulaire de l'abonnement. Les feuilletons étaient +patiemment découpés et cousus; ils formaient de gros cahiers de lecture +qui se louaient, se prêtaient: toute une bibliothèque roulante de romans +circulant de mains en mains. + +_Le Siècle_, qui d'ailleurs observait un respect dynastique suffisant, +par crainte des suspensions et de la suppression, car le ministère +de l'intérieur ne badinait pas avec la presse, comptait de nombreux +républicains dans sa rédaction. Il avait pour directeur un bourgeois, +riche, solennel, prudhommesque et autoritaire: Léonor Havin. Ce Normand +finaud, exploitant l'opposition, escomptant l'impopularité de l'empire, +avait été élu député de Paris et député de la Manche. Il avait opté pour +Saint-Lô. Ce fut une sotte puissance, longtemps. Il dirigea les élections +législatives des dernières années impériales. Il avait pour principaux +collaborateurs: Émile de la Bédollière, Jourdan, Léon Plée, Cernuschi, +etc., etc. Le feuilleton dramatique était confié à E.-D. de Biéville, +l'un des renommés lundistes. La critique musicale était faite par Oscar +Comettant. La partie littéraire de ce journal, qui semblait plutôt +s'adresser à une clientèle exclusivement politique, était suffisamment +soignée, et l'on y donnait des feuilletons d'une facture moins brutale +et d'une visée plus recherchée que dans les autres journaux, voués aux +exploits des Rocambole et aux aventures invraisemblables des héros de +Xavier de Montépin. _Le Siècle_ a publié, entre autres bons romans, les +premiers, qui sont aussi les meilleurs, ouvrages d'Hector Malot, et +l'on voit qu'il avait accueilli _la Fortune des Rougon_, oeuvre d'un +quasi-débutant recommandé seulement par des critiques artistiques +novatrices et combatives, ayant à son actif deux ou trois romans passés +inaperçus, signalé enfin aux lettrés, par un dernier livre, _Thérèse +Raquin_. Ce roman, d'une originale brutalité, avait suscité des +protestations, voire des nausées. On l'avait qualifié de «littérature +putride». Accepter une oeuvre nouvelle de l'auteur, c'était une hardiesse +dont il faut savoir gré au directeur du _Siècle_: ce journal, au fond très +bourgeois, avait l'originalité d'accueillir les romanciers nouveaux et +audacieux. + +Par suite de difficultés ultérieures, probablement des dénigrements et des +résistances provenant de personnes influentes dans la maison, _la Fortune +des Rougon_ subit d'assez longs retards, avant d'être définitivement +annoncée. On semblait, au _Siècle_, avoir des regrets, et aussi des +craintes. L'auteur de _Thérèse Raquin_ commençait à effrayer. Une rumeur +hostile le précédait. Enfin, on passa outre, et le roman parut. La +publication fut tourmentée, comme l'époque où elle débutait. Le premier +feuilleton de _la Fortune des Rougon_ était inséré à la fin de juin 1870. +Trois semaines après, la guerre l'interrompait. L'auteur crut qu'il ne +serait jamais repris et terminé. Il s'en fallut de peu que les derniers +chapitres ne fussent pas tels que l'auteur les avait conçus et écrits. +Au milieu du désarroi de l'invasion, le manuscrit, remis complet à +l'imprimerie du _Siècle_, avait été égaré. Il ne pouvait être question +de récrire en hâte les feuilletons manquant. Le tour d'insertion, que +l'auteur avait à grand'peine obtenu, allait lui échapper, et, au lieu de +reprendre une publication, ayant perdu de son intérêt, coupée par les deux +sièges, le journal donnerait un autre roman, ajournant indéfiniment la +continuation de cet ouvrage, considéré comme terminé, déjà probablement +oublié, enterré. Heureusement, dans le tiroir du correcteur, les +principaux feuillets perdus furent retrouvés, et, après une interruption +de huit mois, et quels mois! les lecteurs du _Siècle_ purent reprendre la +lecture des événements dont Plassans était le théâtre, en 1851. L'oeuvre +malchanceuse n'eut aucun succès. _La Fortune des Rougon_ parut en +librairie, l'hiver suivant, selon le traité antérieurement signé, chez +l'éditeur Lacroix. Une seule édition fut mise en vente. C'était sans doute, +pour le jeune auteur, l'aube de la gloire, mais combien grise, et même +morose! + +L'édifice rêvé, combiné, aux plans arrêtés, existait, cependant, et +ses fondations étaient sorties. La construction était visible déjà, et +l'avenir appartenait à son architecte. Le reste importait médiocrement. +Pour ceux qui savaient lire avec intuition, une force se révélait dans ces +pages solides, et les forts piliers indiquaient un vaste monument futur. +Un vigoureux talent venait de se lever. Nous n'étions guère alors qu'une +faible poignée de clairvoyants, une bande en partie désarmée ou dispersée, +à la suite des événements de 1871 pour élever la voix, et saluer cette +montée d'un astre inconnu sur l'horizon littéraire. Les admirateurs de +Zola disposaient de journaux timorés. Le silence de la répression terrible +emplissait le pays. Nos bravos prématurés ne furent pas même hués. On ne +fit attention ni à nous ni à notre auteur. J'écrivais pourtant ceci, dans +le Peuple Souverain de 1872: + + Dès le sous-titre «histoire naturelle et sociale d'une famille sous + le second empire», dès la première page, nous sommes avertis de la + sévérité et de l'importance scientifique de l'oeuvre. Nous ne sommes + pas en présence d'une fantaisie d'imagination, d'une simple fiction + propre à faire passer les heures. L'auteur ne songe pas un instant à + nous amuser à l'aide d'aventures plus ou moins extraordinaires et + captivantes. Ce n'est pas une frivole distraction que ce livre hardi + et coloré. C'est une étude sévère qui fait penser. Nous sommes + prévenus qu'il s'agit d'un travail de savant, d'une oeuvre de science, + d'un essai de littérature expérimentale, fondée sur l'observation et + ayant pour objet l'expression de la vérité moderne, l'analyse de la + vie. La méthode de l'auteur se révèle, dans sa logique simplicité, + à tout lecteur se donnant la peine de réfléchir sur ce qu'il lit. + +Telle est, en effet, la substance et la moëlle de _la Fortune des Rougon_: + +Dans un cadre donné, qui est le second empire, depuis son avènement +jusqu'à sa chute, montrer une famille personnifiant toute une portion de +l'humanité contemporaine, avec ses vices, ses vertus, ses appétits, ses +maladies morales et physiques, évoluant dans le milieu créé par les +événements, participant de près ou de loin à ces choses tragiques ou +grotesques, avec le temps devenues de l'histoire. Puis, mêlant aux faits +publics des intérêts privés, présenter des êtres vivant de l'existence +contemporaine, personnifiant les généralités de l'état social actuel, +montant à la fortune ou descendant à la misère, aimant, souffrant, +haïssant, accouplant les infamies aux vertus, et les crimes aux héroïsmes, +suivant le train-train banal de la vie quotidienne, ou s'emplissant du +souffle surhumain de l'épopée; se faire l'historiographe d'une famille, +qui résume en elle cent autres familles, et dont la monographie puisse +à bon droit passer pour celle d'un groupe important d'individus français, +dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, voilà le thème des +Rougon-Macquart, voilà ce que s'est proposé l'auteur. On sait aujourd'hui +comment il a exécuté ce large plan, et réalisé ce concept magistral. + +Toute la série des Rougon-Macquart comporte la description et l'analyse +des évolutions, dans la vie contemporaine, de cette famille-type, ayant +des membres répandus dans toutes les classes sociales, participant à +toutes les éventualités de l'existence. C'est le Ministre, l'Insurgé, le +Paysan, le Mineur, l'Ouvrier, le Bourgeois, le Spéculateur, le Soldat, +l'Employé, l'Artiste, le Savant, la Servante, la Courtisane et la Femme +du Peuple, dont l'histoire contient celle de tous leurs contemporains. +Zola crée des types. Il synthétise. Il peint des tempéraments et non des +caractères, des êtres généraux et non des individus. C'est l'Homme, la +créature ondoyante et diverse de Montaigne, qui passe et s'agite dans son +oeuvre, mené par la double fatalité de l'Hérédité et du Milieu. + +En particulier, dans cette _Fortune des Rougon_, volume initial, document +primordial, on assiste à l'avènement, à la conquête de la richesse, et on +suit l'accès au pouvoir de quelques membres de cette famille, à la faveur +du crime triomphant du Deux-décembre. Aussi, Émile Zola a-t-il désigné ce +premier roman comme étant le livre des Origines. + +Le décor, observé et connu de près par l'auteur, est le paysage qu'il +eut, dans son enfance, sous les yeux, jamais oublié, toujours évoqué. La +Provence est le berceau de ses Rougon-Macquart, et la ville où la plupart +des personnages se meuvent, c'est Aix, qu'il a baptisée du nom fictif de +Plassans, qu'on retrouve fréquemment dans son oeuvre. De là s'élanceront +sur la société les Rougon-Macquart, famille de proie. Si le nom de +Plassans est imaginaire, la ville apparaît bien réelle, avec ses trois +quartiers, où se parquent systématiquement les nobles, les bourgeois, le +menu peuple. Plassans, resté, malgré la Révolution, ville de hobereaux et +de magistrats fossiles, avec ses grands hôtels toujours clos, dans les +cours trop vastes desquels l'herbe pousse, ses églises, ses couvents, +ses promenades solennelles, son commerce presque nul, sa stagnation +intellectuelle, ses préjugés, ses castes, ses allures féodales et ses +affections d'ancien régime, Plassans, c'est bien l'aristocratique et +cléricale ville d'Aix-en-Provence. Puisqu'il a plu à l'auteur de laisser +l'incognito à la cité mère de ses personnages, respectons-le. Constatons +seulement que tout ce qui touche à la topographie extérieure et intime de +Plassans, à son architecture, à son archéologie, à son individualité et à +son anatomie comme cité, est traité avec une précision, une netteté et un +relief étonnants. Plassans n'a que son nom qui ne soit pas réel. + +Dans Plassans, donc, l'auteur nous montre, avec un grand coloris de +détails et une abondance de petites touches, aussi minutieuses et aussi +précises que celles dont Balzac usait pour nous initier à la vie de +province de son temps, les quelques types saillants de la capitale +parlementaire de l'ancienne Provence. On est aux derniers jours de la +maladive République de 1848. Encore quelques semaines et, dans une nuit +sombre, propice aux crimes, une poignée de bandits audacieux fabriquera +une dynastie, que la France, pas fière, acceptera. Mais ce coup de main, +dont quelques malins, à Paris, ont le pressentiment, est alors absolument +insoupçonné en province. Plassans est très divisé. Il y a une force +républicaine assez considérable dans les faubourgs; le quartier Saint-Marc, + légitimiste et clérical, ne prend pas le Bonaparte au sérieux; la +bourgeoisie, sournoise, peureuse, lâche, et cupide, irait volontiers au +césarisme, puisqu'on dit que cela fera monter le 3 o/o, mais Plassans +hésite dans son ensemble. Il faudra que le coup réussisse définitivement +pour que la ville réactionnaire l'admette, et qu'on chante le _Te Deum_ +dans ses églises et qu'on crie: Vive l'empereur! dans ses rues. L'auteur +alors nous montre une famille dont un membre, qui a vécu à Paris et s'est +trouvé mêlé à des agents bonapartistes, croit à la réussite du complot, +et s'efforcera de le faire triompher, en province comme à Paris. C'est la +famille Rougon. + +Ici, l'auteur abandonne la peinture de cette société de Plassans, avec ses +types subalternes: le marquis de Carnavant, le vieux beau; Granoux, le +prudhomme féroce; Roudier, l'important; Vuillet, le journaliste clérical, +suant l'eau bénite et distillant la haine; il entre en plein dans le coeur +de son sujet, et nous décrit cette famille Rougon. + +Cette galerie de portraits en pied, peints en pleine pâte, avec une +largeur de touche, accompagnée de finis et de pointillés surprenants, +comprend une série de figures, d'une variété et d'une vérité qui frappent. +Elle s'ouvre par ce portrait de l'aïeule, de l'ancêtre, Adélaïde +Fouque, de qui descendra cette race complexe des Rougon et des Macquart. +Provençale, fille et femme de paysans, orpheline à dix-huit ans, Adélaïde +était une grande fille maigre à l'oeil trouble, aux airs étranges, dont le +père mourut fou, et qui passait, dans le pays, pour avoir le cerveau fêlé +comme son père. + +Cette folie originelle se retrouvera plus ou moins accentuée, plus ou +moins visible, dans ses manifestations, dans toute la descendance de cette +Adélaïde. On en suivra les traces, d'Aristide Saccard, le spéculateur +éhonté qui tripote dans la bâtisse et tire des millions du vieux Paris +exproprié, jusqu'au séraphique abbé Mouret, tombant pâmé dans les bras +d'Albine, sous l'arbre géant, à la sève capiteuse et au branchage +extatique, du mystérieux Paradou; d'Eugène Rougon, le politique, l'homme +fort, le ministre, se jetant, comme une bête en rut, sur la froide +Clorinde, dans la pénombre tiède de l'écurie, jusqu'à Gervaise, la femme +de Coupeau l'alcoolisé, trébuchant, en compagnie de Mes-Bottes et de +Bibi-la-Grillade, devant le comptoir terrible du père Colombe. + +Cette Adélaïde Fouque épouse un paysan des Basses-Alpes, nommé Rougon, +son domestique, qui meurt bientôt en lui laissant un fils. La jeune +veuve prend presque aussitôt pour amant un homme mal famé: «ce gueux de +Macquart», comme on le désigne dans le pays. Macquart est grand pilier de +cabaret, et, quand le débitant chez qui il fréquente ferme sa porte, c'est +d'un pas solide, la tête haute, comme redressé par l'ivresse, qu'il rentre +chez lui, et on dit sur son passage: «Macquart marche bien droit, c'est +qu'il est ivre-mort!» À jeun, il va courbé, évitant les regards. + +De cette liaison d'Adélaïde la folle avec l'alcoolisé Macquart, +naissent des enfants portant en eux ce double vice héréditaire, qu'ils +transmettront: l'alcoolisme du père, le nervosisme de la mère. + +L'intérieur de ce faux ménage est lugubre. Pierre Rougon, l'aîné, l'enfant +des justes noces, grandit entre les deux bâtards. Il s'empare de sa mère +et la domine, chasse ses frères et soeurs, et, quand Macquart meurt d'une +balle reçue au coin d'un bois, en faisant la contrebande, il confine la +veuve dans une masure sombre, isolée au fond d'une impasse, derrière un +cimetière, s'empare de son avoir et le gère. Voilà posée la première +pierre de l'édifice futur des Rougon. Cette pierre a pour assises la +cupidité et le mépris du sentiment le plus doux chez l'homme: l'amour +filial. Viendront ensuite la trahison, la ruse et le crime. + +La progression ascensionnelle de Pierre Rougon, son mariage avec Félicité, +la femme intelligente et ambitieuse, «petite Provençale noire, semblable à +ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent +la tête dans les amandiers»; l'extension donnée à son commerce, puis le +temps d'arrêt dans la montée, la malchance, les faillites, dont on subit +les contre-coups, les enfants qui surviennent et dont l'éducation coûte +cher, toute cette lutte obscure et acharnée, qui dure trente ans, nous +mènent jusqu'à la veille du coup d'État. + +Alors se dessine le caractère odieux du chef de la famille. Pierre Rougon +est poussé par son fils Eugène, et par sa femme qui n'a qu'un rêve: avoir +un salon comme celui du receveur particulier, un salon tendu de damas de +soie, où le Tout-Plassans souhaitera d'être invité, une cour provinciale +dont elle serait la reine. Il s'enhardit, il se révèle. Au milieu de +l'affolement des bourgeois et des hobereaux, surpris par l'apparition des +bandes de paysans soulevés, à la nouvelle du coup d'État, Pierre Rougon se +faufile à la mairie, y simule une résistance qui s'appuie sur la trahison +de Macquart, le chef prudent des téméraires insurgés. Finalement il +sauve l'ordre, la famille, la religion, en petit, à Plassans, comme +Louis-Napoléon, en grand, à Paris, en jonchant les rues de cadavres. La +fortune des Rougon se trouve donc avoir, pour origine et pour complice, +la fortune des hommes de décembre. Dans deux autres volumes, _la Curée_ et +_Son Excellence Eugène Rougon_, on retrouve, s'accomplissant parallèlement, +la destinée des deux aventuriers, le Rougon expliquant et complétant le +Bonaparte. + +_La Fortune des Rougon_, l'un des romans, de Zola, les moins connus, et +dont le tirage est resté faible, est cependant un de ses livres méritant +le plus d'être étudié. Il contient en germe tous les autres. C'est le +gland d'où sortira le chêne, c'est une oeuvre complexe où se retrouvent, +comme en formation, embryons cérébraux, tous les éléments des produits qui +naîtront successivement. + +C'est l'ovule de tous les enfants de Zola. Il contient, en substance, +leurs défauts, leurs qualités, leurs caractères et leur tempérament. Il +faut lire ce livre-prologue, un peu comme un sommaire, donnant l'argument +de tous les autres ouvrages de la série. + +L'étude scientifique s'y trouve d'abord. La méthode expérimentale est +appliquée avec précision et vigueur, pour la première fois, et comme pour +servir de patron. Elle est passée au microscope et radiographiée, cette +famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse. +Déjà on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparaître, +ces névrosés, ces surexcités, ces haletants et ces dégénérés, dont +l'autopsie intellectuelle révélera les tares et les tumeurs. Dès ce +premier récit, on est initié aux désordres de l'organisme et à la +mentalité de ces passionnés, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se +lancer comme des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur +les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus +qu'à attendre à l'oeuvre: Eugène Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou +Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie +où se plonge l'abbé Mouret, aspirant à d'autres adorations que celles de +l'autel, sorte de Bovary mâle, étouffant, râlant et se rebellant, dans son +sanctuaire, comme la femme de l'officier de santé, dans son chef-lieu de +canton, où l'oxygène du désir se trouve raréfié. + +Ainsi que dans plusieurs autres oeuvres de Zola, où l'effort humain est +noté, pesé, enregistré, avec une exactitude mathématique, dans _la Fortune +des Rougon_ se trouvent relevées les sommes de manoeuvres et totalisées +les menées souterraines de Félicité, de Pierre et d'Eugène Rougon, pour +obtenir le produit final, pour mettre la main sur Plassans, comme leur +modèle et maître a déjà posé sa patte césarienne sur Paris. + +Là aussi se révèle la puissance d'évocation des foules, et la magistrale +stratégie avec laquelle l'auteur les maniera plus tard, dans _l'Assommoir_, +_Germinal_ ou _la Débâcle_. + +On trouve enfin, dans _la Fortune des Rougon_, comme dans tous les livres +de Zola, de la poésie, du lyrisme, de la tendresse et de la rêverie. +Seulement, ici, l'auteur n'ayant pas atteint la trentaine, encore tout +vibrant de ses premières émotions romantiques, plus proche de Musset, +d'Hugo, de George Sand, ayant fermé seulement la veille le tiroir empli +des rimes de _Rodolpho_ et de _l'Aérienne_, donne plus de place au lyrisme +et plus grande part à la tendresse. Ce qui fait de _la Fortune des Rougon_ +un ouvrage précurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance +de poésie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, même dans _le +Rêve_, même dans _Une Page d'amour_, même dans _la Débâcle_ et dans +_Germinal_. Il y a, dans ce roman, une épopée et une idylle. + +Une population frémissante, indignée, héroïque, court, en chantant +la _Marseillaise_, à la rébellion juste et à la mort imméritée, voilà +l'épopée. Deux enfants purs, gracieux, énamourés, voilà l'idylle. Il y a +du sang dans l'idylle, des extases dans l'épopée. Ce n'est qu'un épisode, +l'amour ingénu de Miette pour Silvère, une pastorale évoquant Longus; +quant à la révolte des paysans, on peut considérer ce magistral tableau +tel qu'un hors-d'oeuvre historique, faisant souvenir de _la Légende des +siècles_, mais ces deux morceaux d'art affirment, au portail même du +monument massif et géant des Rougon-Macquart, quel poète et quel artiste +en fut le constructeur. + +Miette, c'est Chloé. Elle a treize ans. Elle est donc à l'heure indécise +où, de l'enfant, chrysalide ambiguë, la jeune fille se dégage. Miette +s'élance dans la vie, comme une libellule, échappée du calice d'une fleur, +s'envole parmi les roseaux. Avec quelle délicatesse Zola dépeint cette +envolée printanière: + + Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton + naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis; les lignes + pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes + maigreurs de l'enfance; la femme se dégage avec ses premiers embarras + pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant, + à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour + certaines filles, cette heure est mauvaise; celle-là croissent + brusquement, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives. + +L'analyse du romancier est complétée ici par l'observation du +physiologiste, et le charme de la forme et l'éclat du coloris parent et +masquent la vérité scientifique. + +Donc Miette-Chloé et Silvère-Daphnis s'aiment ingénuement, crûment. Ils se +le disent, naïfs et sincères, durant de longues promenades, le long des +bords encaissés de la Viorne, et aussi dans les faubourgs déserts, par les +allées des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu +fréquentées, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les +solitudes, délicieuses et cherchées. Les deux amoureux, pour accomplir en +toute sécurité ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste +de la jeune fille. Enveloppés, encapuchonnés, isolés, ils vont, se parlant +bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au +hasard devant eux, tout sentier leur étant bon. Parfois ils rencontrent +d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrés et abrités +sous l'ampleur des mantes: + + ... dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu + des tiédeurs de la nuit sereine, et qu'on croirait être les invités + d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres + gens... + +Le tableau est charmant. Le Maître en tirera d'autres exemplaires, par +la suite, comme lorsqu'il nous peindra ses deux petits amoureux parisiens +gaminant dans les sous-sols et parmi les arceaux des Halles. + +Une fraîche odeur de jeunesse circule, comme un bon parfum de foin coupé, +à travers ces pages savoureuses. Le poète délicat, qu'il y eut dans +celui qu'on se plut à traiter de pornographe, et à considérer comme un +brutaliste incapable de sentir et de décrire autre chose, dans l'amour, +que la culbute et l'étreinte haletante de la bête s'assouvissant, +se laisse aller à l'émotion jeune et débordante de ses deux gentils +personnages. C'est avec une sincérité émue, avec un enthousiasme où il y a +de l'adoration, du désir, et peut-être une secrète envie, c'est avec une +effusion toute juvénile, que les chastes enivrements des deux enfants nous +sont contés. La scène délicieuse du puits, miroir gracieux et truchement +fidèle des amants de l'aire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que, +dans l'oeuvre de l'écrivain naturaliste, il y a place pour les peintures +les plus douces et les plus fraîches, telles que le caprice d'un poète +élégiaque pourrait en évoquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une +contradiction, puisque ces scènes gracieuses et touchantes se rencontrent +dans la nature. + +Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dépit des +temps mauvais et des préjugés pires. Avec quel art le romancier a su nous +intéresser à eux, et mêler leur hymne de passion à la symphonie puissante +et terrible de l'insurrection des gens de Plassans! Avec quelle émotion +on suit leur marche vagabonde dans la nuit, quand, Paul et Virginie +provençaux, enfouis sous le capuchon et la mante épaisse, comme les +poétiques amants de l'Île de France sous la feuille protectrice et large +du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans +l'ombre ouvrant devant eux son porche mystérieux. Ils suivent cette grande +route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu'à l'horizon +gris-bleu, où déjà se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte, +grandit, éclate la rumeur étrange d'une foule en mouvement. C'est le +peuple qui, dans les ténèbres, avec un bruit lointain de marée, accourt, +roule ses vagues. Peu à peu s'élève, croît et rugit, claire, formidable, +vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chantée par trois +cents paysans en armes, marchant au pas, et qui croient, héros naïfs et +sublimes, que l'heure de gloire est arrivée, et qu'un sang impur abreuvera +bientôt leurs sillons! + +Ici, l'idylle se fond dans l'épopée. Cette Marche des Paysans dans la nuit +est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de maître. La +composition est panoramique. Les détails sont nombreux, précis, choisis. +Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y +meuvent, disciplinées, comme dans un finale d'opéra, et avec l'entrain +d'une cohue d'insurgés enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin +l'hymne révolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis à la table +des souverains. _La Marseillaise,_ c'est l'avant-courrière superbe des +bataillons. La campagne endormie s'éveille à ce tonnerre. + + Elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les + baguettes; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses + échos les notes ardentes du chant national. + +Ainsi le drame humain se déroule avec sa musique de scène. On remarquera à +tout instant cette communion profonde, dans l'oeuvre de Zola, de l'homme +avec la nature, de l'être et de la chose, de l'objectif et du subjectif. +Ce mélange intime et constant de l'élément animé et de l'élément inanimé, +cet accouplement de l'espèce vivante et de l'inorganique, voilà une des +plus précieuses conquêtes de l'école naturaliste. Le grand romancier +anglais, Dickens, a beaucoup appliqué cette méthode; souvent, il faut le +dire, avec exagération et sans utilité. Le romancier français y a mis plus +de mesure, partant, plus d'art. + +Après le décor, après la symphonie, après la traduction, avec le mot, des +bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohérent, +après la perception donnée au lecteur de l'air ambiant, de l'atmosphère +dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par +cette nuit mémorable de décembre, voici la description des contingents +divers des campagnes provençales soulevées pour la défense de la loi, +de la justice et de la République. Il y a là un dénombrement des bandes +armées, au fur et à mesure qu'elles défilent devant Silvère et Miette, +qui est majestueusement épique. Et de ce magnifique tableau, avec un art +infini de composition, l'écrivain a détaché en pleine lumière Miette, dont +la pelisse est retournée du côté de la doublure rouge, ce qui en fait un +manteau de pourpre. Dans la blanche clarté de la lune, le capuchon de +sa mante arrêté sur son chignon, bonnet phrygien improvisé, elle serre, +contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgés lui ont confié. +Fière, heureuse, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la +stature héroïque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Velléda, murmure à Silvère +avec un sourire naïf et sublime à la fois: + +--«Il me semble que je suis à la procession de la Fête-Dieu et que je +porte la bannière de la Vierge!» + + * * * * * + +_La Curée_ a été, nous l'avons dit, commencée avant la guerre, à raison du +retard apporté par _le Siècle_ à publier _la Fortune des Rougon._ Elle a +été terminée en 1872. Publiée en feuilleton dans _la Cloche,_ elle fut +arrêtée par l'auteur lui-même. Un substitut manda Zola au parquet, et le +prévint que, son roman étant immoral, Il serait prudent de sa part de ne +pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton. +Des poursuites pourraient être requises. Le parquet n'agirait pas si +l'ouvrage, au lieu d'être propagé par le journal, était seulement publié +en librairie. Ce bienveillant, mais timoré substitut, conseilla à l'auteur +de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites +étaient entamées, si la police se mettait en route vers l'imprimerie du +journal, elle ne s'arrêterait pas, elle irait certainement jusqu'à la +boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. _La Cloche_ interrompit +les feuilletons, et, l'hiver suivant, _la Curée_ parut chez l'éditeur +Lacroix. + +Cette prudence fut peut-être exagérée. Le parquet est un bon lanceur de +romans, souvent. _Mme Bovary_ dut d'être connue, achetée, lue, et dénigrée +ou vantée, au réquisitoire bébête et prétentieux de l'avocat impérial +Pinard. Puisque le livre de Flaubert était immoral, ainsi que le +prétendait l'honorable et stupide organe du ministère public, tout le +monde avait désiré se régaler des obscénités dénoncées. _La Curée,_ +déférée aux tribunaux comme roman dégoûtant, c'était le succès sur et +l'auteur attaqué, insulté, mais connu et bien payé, et cela trois ans +avant _l'Assommoir_. Ce procès eût abrégé le stage que Zola devait encore +faire avant d'arriver à la notoriété, au succès et à la fortune. + +C'est une Phèdre moderne que cette Renée, et son Hippolyte est le pâle +convive d'un festin de Trimalcion contemporain. Un roman truculent, +évoquant les orgiaques banquets du Bas-Empire. Une des oeuvres les plus +colorées et les plus romantiques de Zola. Il y a un peu de grossissement +dans les faits et d'exagération dans les personnages: Zola, il est vrai, +écrivit ces pages, où Juvénal et Pétrone semblent avoir soufflé des +épithètes, au moment où l'empire s'écroulait dans le sang, dans la +honte, et où l'indignation et le dégoût excitaient à voir tout hors de +proportion: on vantait la corruption impériale à force de la dénoncer +énorme. C'était l'époque où, dans le langage de chaque patriote vibrant +et surexcité, tout était à l'outrance: la guerre comme le mépris. + +C'est peut-être dans _la Curée_ que la très grande et très extraordinaire +puissance descriptive dont fut doué Zola atteignit son apogée. Non +seulement le relief, la configuration extérieure et l'impression plastique +des êtres et des choses s'y trouvent rendus avec une netteté incomparable +et une perfection sans rivale, l'art précis de Vollon ou de Roybet, mais +l'atmosphère, le son, le rythme, l'allure propre à l'homme, ou imprimée +par lui à l'objet dans son ambiance, y sont traduits avec une couleur qui +éblouit et une vérité qui déconcerte. C'est de la peinture plus exacte que +la photographie. + +Voici, en exemple, le dîner donné par le spéculateur Saccard à une meute +de bonapartistes, pourceaux sénatoriaux du bas empire, s'empressant à qui +dévorera ce règne d'un moment. + +Les types, d'abord, sont frappants: ce baron Gouraud, sénateur abruti, qui +a des yeux d'accusé qu'on juge à huis-clos, et qui, lourd, avachi, brisé +par les rudes travaux des maisons de passe, mâche pesamment, la tête +penchée sur son assiette, comme un boeuf aux paupières lourdes; Hupel de la +Noue, le préfet à poigne, qui a dû être quelque part le père des pompiers +et inventer de prodigieux virements; Haffner, le candidat officiel, qui, +plus tard, livrera son Alsace à la Prusse, par la force du plébiscite +qu'il fera triompher; Michelin, le chef de bureau corrompu, dont +l'avancement est le prix de la honte, et les deux entrepreneurs balourds, +Charrier et Mignon, qui sont si contents de la Curée impériale qu'ils +disent tout haut ce que chacun pense tout bas: «Quand on gagne de l'argent, +tout est beau!» + +Mais, outre ces types si vrais, si reconnaissables, l'air capiteux de +cette salle à manger, où tant de convoitises et d'infamies sont attablées, +l'impression de cette réunion de parvenus digérant les truffes comme ils +avalent les millions, gloutonnement et bestialement, le relent de tous +ces êtres échauffés mêlé à l'odeur de toute cette mangeaille, la buée +indéfinissable flottant au-dessus de cette nappe et de ces convives, tout +ce fond du tableau, l'artiste l'a rendu, et de main de maître. Il a noté +jusqu'à ces «fumets légers traînant, mêlés au parfum des roses», et a +constaté que «c'était la senteur âpre des écrevisses et l'odeur aigrelette +des citrons qui dominaient». + +Une autre scène, où le talent de l'écrivain s'est joué de toutes les +difficultés cherchées et entassées comme à plaisir, c'est celle de la +serre: la fameuse scène de la serre. Zola est parvenu à y donner la +sensation vive et précise d'un effréné duo d'amour. Là, tous les +raffinements d'une passion maladive se mêlent à l'âcre stimulant du crime, +dans un lieu étrange, capiteux, chargé de parfums provocants, où l'air +même est lascif et irrite les sens à vif. La description de ce boudoir +végétal, tout imprégné de senteurs aphrodisiaques et de sucs vénéneux, +les enlacements brusques, les bonds, les caresses, les spasmes, les +convulsions extatiques et les heurts désordonnés de Maxime et de Renée, +«goûtant l'inceste», roulés sur les grandes peaux d'ours noir, au bord +du bassin, dans la vaste allée circulaire aux ombrages monstrueux des +tropiques,--tout ce chaos de sensations, de nerfs, de mouvements, de +contacts et de violences physiques, tout ce pêle-mêle de la passion +fouettée par le rut, tout ce tumulte d'imaginations maladives est peint, +buriné plutôt, avec une furia inouïe. Ce tableau d'apparence érotique, +mais dont l'impression est sévère et triste comme celle qu'on emporte +d'une opération chirurgicale, à la précision d'une eau-forte de Rops. + +Les peintures crues abondent dans l'oeuvre de Zola, mais les voluptueuses +et les raffinées y sont assez rares. Quand il rencontre ces tableaux +érotiques à peindre, il n'hésite pas. Il ne fuit ni n'oblige à se +rhabiller ses modèles. Il se rapproche et de tout près, froidement, les +observe pour les décrire, avec l'impartiale exactitude du physiologiste, +traitant de quelque virus surpris dans les organes du plaisir. Il détaille +les phases, minutieusement, de la maladie qu'il a observée. Il y a en +lui, alors, comme une de ces curiosités si étendues, si prolixes, des +ecclésiastiques casuistes, s'efforçant dans leurs manuels de n'oublier +aucune variété, aucune manifestation de la passion, dont ils ont entrepris +d'éclairer les plus sombres arcanes, sans en avoir, par eux-mêmes, exploré +les seuils. C'est ainsi que cette phrase étonnante se trouve sous la +plume d'Émile Zola, qui l'a certainement écrite simplement et chastement, +constatation d'une particularité voluptueuse devinée: «C'était surtout +dans la serre que Renée était l'homme». + +En présence de cette bonne foi évidente de l'artiste, tout au plus peut-on +lui reprocher de se laisser aller à un peu trop d'admiration complaisante +pour sa vicieuse Renée. Il l'a faite bien séduisante, cette femme de +plaisir, et il la déshabille hardiment dans la scène des tableaux vivants, +non sans goûter la jouissance âcre de l'imprudent et trop peu égoïste +Candaule découvrant les belles formes de sa reine endormie. + +Les procédés de composition de _la Curée_ apparaissent plus simples et +plus complets à la fois que ceux de _la Fortune des Rougon_. Ainsi +le livre a pour bordure deux tableaux jumeaux, qui se répondent +symétriquement et se renvoient la même pensée et la même impression. +Tels deux miroirs conjugués. + +Le tableau d'ouverture, c'est le retour du bois de Boulogne par un soir +d'octobre. Le mouvement des voitures, le scintillement des harnais, les +armoiries peintes sur les panneaux, les livrées, les laquais raides, +graves et patients, les chevaux soufflant, et le lac, au loin, endormi, +sans écume, comme taillé sur les bords par la bêche des jardiniers, ce +paysage si parisien est rendu avec la couleur et l'intensité de perception +que nous avons déjà si souvent signalées et louées chez l'auteur des +Rougon-Macquart. Le tableau d'épilogue, c'est le même bois de Boulogne, +mais revu en pleine clarté, par une chaude après-midi de juin. C'est le +même défilé de voitures, de laquais, figés dans leur gravité patiente, +avec les mêmes scintillements de harnais, de ferrures, de chanfreins +d'acier; mais tout cela baigné par une lumière large, éblouissante, +tombant d'aplomb. Le lac n'est plus le miroir mat de l'après-midi +d'octobre, c'est une grande surface d'argent poli reflétant la face +éclatante de l'astre. Puis, au fond, comme dans une gloire, enfoncé au +milieu des coussins d'un grand landau, passe, au trot de ses quatre +chevaux, précédé de piqueurs à calottes vertes sautant avec leurs glands +d'or, l'Empereur, mettant ainsi le dernier rayon nécessaire, et donnant +un sens à ce défilé triomphal de l'empire à son zénith. + + * * * * * + +_Le Ventre de Paris_ est une gigantesque nature-morte. On peut supposer +que Zola, obligé, par sa collaboration au _Bien Public_, dont les bureaux +étaient situés rue Coq-Héron, à l'angle de la rue Coquillère, à deux pas +des Halles centrales, de passer fréquemment dans le voisinage de l'énorme +garde-manger parisien, a dû être tenté de rendre la vie, l'animation, +la couleur, jusqu'à l'émanation de cette prodigieuse Bourse de la +boustifaille. Ce qu'il a fait plus tard pour la Halle aux valeurs, le +marché de l'argent de la rue Vivienne. + +Cette rencontre, cette hantise quotidienne ont dû certainement favoriser +l'exécution de son livre sur les Halles. + +Mais il y eut un autre élément, dans son inspiration, et un stimulant +différent à sa conception. + +Je me souviens qu'entre modernistes, lorsque nous nous préoccupions de +rechercher et de signaler les monuments, les oeuvres susceptibles +d'affirmer la grandeur et la poésie du présent, sans nier ni rabaisser +pour cela les belles et grandes choses du passé, nous parlions souvent +des Halles. J'étais l'un des admirateurs du hardi et élégant palais de +fer érigé par Baltard sur les plans de Hauréau. J'avais formulé cet +enthousiasme pour la modernité architecturale, dans le premier article +qui sortit de ma plume naïve: cet article, dont j'ai perdu le texte, mais +retenu le titre et la donnée, s'appelait: _l'Art et la Science_. J'y +indiquais un rajeunissement des formules épuisées, un renouvellement +des conceptions usées, par l'adjonction de la science. C'était surtout +l'architecture, qui me paraissait avoir fait son temps, et réclamer du +neuf. Les ogives et les arceaux gothiques n'avaient-ils pas magnifiquement +et longuement rempli leur rôle d'utilité et de beauté? Il s'agissait, +maintenant, puisque l'homme moderne avait besoin de gares, de docks, de +théâtres, d'hôpitaux, comme le contemporain de Philippe-Auguste réclamait +des cathédrales et des monastères, de concevoir et d'élever des édifices +modernes, traduisant le voeu, l'enthousiasme, la foi des générations +scientifiques, positivistes et industrielles du siècle de la vapeur et +de l'électricité. + +Sans contester le charme de Saint-Séverin, la délicatesse de +Saint-Julien-le-Pauvre, et la majesté compacte de Saint-Eustache, +j'exaltais, peut-être avec excès l'Opéra de Garnier et les Halles de +Baltard. Avec Zola, nous parlions souvent de la beauté intrinsèque de cet +art tout récent, que nos contemporains semblaient ne point voir, et dont +la plupart se refusaient à admettre le double caractère utilitaire et +esthétique. L'idée lui était venue, flottant en l'air, éparse dans nos +propos, sommairement indiquée dans nos articles, discutée, combattue, +approuvée, commentée, d'écrire un livre ayant les Halles pour décor et +pour scène. Ce thème l'enchantait. Son système des milieux et des grands +cadres participant à l'action, s'y incorporant, allait trouver là un +propice sujet d'application. _Le Ventre de Paris_ fut le premier de ses +romans ayant le «milieu» pour sujet principal, presque pour intrigue. +Comme, dans les tragédies antiques, le choeur intervient dans l'action. +Il mêle son âme à celle des personnages. Il les anime. Il les explique. +Participant à leurs passions, à leurs douleurs, il prend une part si +importante aux événements, qu'il semble jouer un premier rôle. Dans +plusieurs des volumes de la série des Rougon-Macquart, le lieu où se passe +le drame, le décor des scènes, le cadre des tableaux deviennent ce qu'est, +dans les romans d'imagination, dans les récits d'aventures, dans les +péripéties de cape et d'épée, le Héros. + +Dans _Germinal_, c'est la mine qui est le véritable protagoniste de la +tragédie souterraine, et successivement ainsi nous aurons le roman de la +Maison Bourgeoise, de la Maison Paysanne, de la Maison Ouvrière, de la +Bourse, des Grands Magasins, des Chemins de fer, de l'Usine, enfin du Camp, +et du Champ de bataille. + +_Le Ventre de Paris_, c'est donc avant tout le roman des Halles Centrales. +Zola fut attiré par le spectacle bigarré, fourmillant, ultra-vivant de +ce quartier alimentaire qu'il fréquentait, qu'il observait au passage, +qu'il se mit à étudier et de près, toujours avec son pince-nez de myope +ardemment fixé sur les êtres et sur les choses. Oh! rien ne lui échappa +du bazar de la mangeaille. Avec sa méthode d'investigation patiente et +de vérification documentaire, dont il commençait à user avec une sûreté +surprenante, et une précision presque infaillible, doué d'une faculté de +perception quasi-instantanée et d'une puissance prompte d'assimilation, +il inspecta, posséda ses halles. Paul Alexis a très bien raconté les +promenades préparatoires, pour le roman en gestation, qu'il fit, à +diverses époques, avec Zola, dans les Halles et par les rues environnantes: + + Une fois, dit-il, en nous en allant, arrivés à un certain endroit + de la rue Montmartre, il me dit tout à coup: «Retournez-vous et + regardez!» C'était extraordinaire: vues de cet endroit, les toitures + des halles avaient un aspect saisissant. Dans le grandissement de la + nuit tombante, on eût dit un entassement de palais babyloniens empilés + les uns sur les autres. Il prit note de cet effet qui se trouve décrit + quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait + avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon à la main, il + venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le + brouillard, la neige, et à toutes les heures, le matin, l'après-midi, + le soir, afin de noter ses différents aspects. Puis, une fois, il y + passa la nuit entière pour assister au grand arrivage de la nourriture + de Paris, au grouillement de toute cette population étrange. Il + s'aboucha même avec un gardien-chef, qui le fit descendre dans les + caves, et qui le promena sur les toitures élancées des pavillons... + +Il entassa ensuite tous les documents écrits qu'il put se procurer; les +livres sur les Halles étaient rares; un volume de l'ouvrage de Maxime +Du Camp, _Paris, sa vie, ses organes_, était à peu près tout ce qu'il +trouvait comme sources. Il dut se renseigner à la préfecture de police, et +se procurer des états, des statistiques, des règlements d'administration. +_Le Ventre de Paris_ devint un véritable traité d'organisation, de +fonctionnement et d'administration des Halles. + +Le livre est intéressant, avec son symbolisme en action des Gras et des +Maigres, et le drame intime du suspect Florent et des Quenu-Gradelle, +repus, satisfaits. Il s'y rencontre des passages d'une lecture plutôt +écoeurante, comme la confection du boudin, et la fameuse symphonie +des fromages «où les marolles donnaient la note forte». La force de +l'expression et l'intensité de la description sont poussées si loin que +l'on admire ce tour de force littéraire, en comprimant des nausées. + +C'est un véritable poème gastrique que ce roman curieux. Inspiré sans +doute par le spectacle des Halles et le désir de faire un livre, dont le +palais de la nourriture fournirait le milieu et les personnages, Zola a +aussi, probablement, obéi à une secrète pensée de rivalité. Il a voulu se +mesurer avec Victor Hugo. C'est _Notre-Dame-de-Paris_ qui semble avoir +servi de modèle au _Ventre de Paris_. L'antithèse de l'Église et des +Halles. Le poème de la matière répondant à celui de la spiritualité. La +cathédrale personnifiant le monde mort du mysticisme et de la foi, le +vaste marché incarnant les appétits et les besoins de notre société +matérialiste. Les merveilles de la description et la vigueur du coloris +étant également prodigués, pour le charme du lecteur, par le peintre des +vitraux gothiques et par l'aqua-fortiste des arceaux de fonte, par le +poète des fromages nauséabonds et des mous de veau rouges pendus aux crocs +des boucheries, comme par le chantre des processions passant sous les +voûtes hautes, dans des volées d'encens, au pied des tours dentelées et +sonores, d'où Dieu semble parler à la terre. Notre-Dame et les Halles, +c'est la lutte, dans la lice éternelle de l'art, de l'Âme et du Corps, de +l'Esprit et de la Matière, de l'Idéal et du Réel, de l'Estomac qui mange +et du Cerveau qui pense, du Passé, cela, tué, comme l'avait prévu Hugo, +par ceci, le Présent. + +_Le Ventre de Paris_, malgré son titre et son sujet, est un des livres de +Zola où il y a le plus de poésie. Cette nature-morte superbe est traitée +avec fougue, avec lyrisme, avec vie, par un pinceau romantique. C'est du +Delacroix écrit. + + * * * * * + +_La Conquête de Plassans_ suivit _le Ventre de Paris_. C'est un drame +intime; l'histoire d'un fou, la progression effrayante de la fêlure +cérébrale, avec des scènes de vie provinciale et cléricale. C'est la +captation d'une fortune, la démolition lente d'une maison, le détraquement +d'une intelligence, accompagnant la dispersion du bonheur domestique, sous +les yeux et par l'effort d'un prêtre ambitieux et tenace, qui semble sorti +du séminaire de l'abbé Tigrane. + + * * * * * + +_La Faute de l'abbé Mouret_ est un livre étrange et touffu, où la +botanique se mêle à la liturgie. On voit un prêtre, Serge Mouret, +s'éprendre d'une petite sauvagesse, Albine, sous les arbres d'un paradis +moderne et fantastique, le Paradou. Il y a tout un poème adamique dans ce +livre prestigieux, qui semble par moments inspiré par un jardinier, en +d'autres, par Milton. C'est une propriété de la campagne d'Aix, visitée +dans sa jeunesse, que Zola a décrite sous le nom patoisé de Paradou. +Toutes les parties techniques de ce livre sont très soignées, très +vérifiées. Zola, pour les nomenclatures horticoles, s'était procuré le +catalogue de Lencézeure et, pour les descriptions rituéliques, car la +messe tient une place aussi considérable dans l'ouvrage que l'énumération +florale, il ne manquait pas de suivre, le paroissien d'une main, le crayon +de l'autre, les offices à Sainte-Marie-des-Batignolles. Le digne abbé +Porte, curé de la paroisse, avait en lui un fidèle, jusque-là ignoré, qui +donnait un exemple fort édifiant. On parlait même de lui offrir une place +au banc d'oeuvre, songez donc! un homme de lettres connu, et passant pour +incrédule, qui revenait au Seigneur! Un jour, l'assidu et pieux chrétien +ne reparut plus à l'église: _la Faute de l'abbé Mouret_ était terminée, +et, vaguement, la pensée de Zola se tournait vers les cabarets où Coupeau +l'attirait. + + * * * * * + +Mais, avant _l'Assommoir_ qu'il rêvait, qu'il cherchait, en piétinant le +sable de la plage de Saint-Aubin, il publia un autre roman, le sixième de +la série. Il abandonnait les curés, les personnages intimes, pour mettre +en scène des hommes politiques, et le chef de l'État français avec son +chien Nero et ses courtisans. C'était assez hardi de faire figurer, +quelques années à peine après Sedan, Napoléon III dans un roman. Est-ce à +ce personnage impopulaire, odieux même, ou au peu d'intérêt qu'avait pour +ce public trop proche la représentation d'un monde politique dont on +venait à peine d'être débarrassé dans un sanglant cataclysme, qu'il faut +attribuer l'insuccès de _Son Excellence Eugène Rougon_, mais ce roman est +un des moins connus et des moins vendus de toute la série. + +C'est _la Curée_, affaiblie d'intensité et de mise en scène, plus +restreinte. _Son Excellence Eugène Rougon_ est un de ces romans à demi +politiques, où l'histoire se trouve mêlée à la satire. On a assez +justement rapproché différentes scènes de _Son Excellence,_ de +quelques-uns des tableaux du roman à clef d'Alphonse Daudet, _le Nabab_. + +Les silhouettes des personnages secondaires de l'oeuvre sont tracées assez +nettement pour qu'on cherche à mettre un nom au-dessous de chaque type. +Cependant, je ne crois pas qu'on puisse exactement fournir la légende +individuelle, au bas de chaque portrait de cette galerie. + +En réalité, les Kahn, les Béjuin, les Charbonnel, sont des figures +composites où le romancier, usant de son droit, a fondu différents traits +épars chez plusieurs de ses contemporains. + +Les scènes d'intérieur, où l'on voit le ministre en proie à ses amis, +dévoré par eux, et, à tout instant, accusé d'ingratitude par ces tyrans du +bienfait, sont d'une observation très juste et d'une couleur absolument +historique. Cet entourage véreux et compromettant de _Son Excellence +Eugène Rougon_, ce n'était pas seulement le ministre, mais aussi le +maître qui le subissait. Les échos des Tuileries ont souvent répété de +singulières histoires, où des individus, infimes et crapuleux, parlaient +en maîtres dans le cabinet impérial, et se faisaient grassement payer +d'anciens services honteux, armés qu'ils étaient d'une intimité +compromettante et de souvenirs inquiétants. Sur la figure fantasque et +toute d'exception de Clorinde, on pourrait mettre le nom d'une grande dame +cosmopolite, qui n'était pas mariée à un ministre français, et dont les +ébats, à Compiègne, aux Tuileries et ailleurs,--notre Paris, pour cette +aristocratique catin, n'était qu'un cabaret,--ont longtemps défrayé la +chronique scandaleuse. Mais le grand, le véritable intérêt de ce livre +gît dans ces scènes saisissantes: le dernier jour de Rougon au ministère, +l'intérieur de la marquise Balbi et de sa fille, les réceptions de +Compiègne, le voyage officiel dans les Deux-Sèvres, et surtout la +puissante description du baptême du Prince Impérial. + +La foule, la rumeur, le bruit, l'entassement des têtes aux fenêtres et sur +les boulevards, les propos des badauds, le défilé, les soldats, les dames +d'honneur, les prêtres, les cloches, les salves, les baïonnettes luisantes, +la gloire enfin de cet empire de boue, de sang et d'or à son apogée, +«flottant dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de +Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à +un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l'enfant baptisé sous +leurs voûtes», telle est cette page d'histoire, qui a l'ampleur d'une +fresque, le pittoresque d'une chronique, et le mordant d'une satire. + +De même que _la Curée_ s'ouvre et se ferme par un même tableau +correspondant, le Bois à l'aller et au retour, _Son Excellence Eugène +Rougon_ se déroule entre deux scènes jumelles, deux séances du Corps +législatif, se répondant et se faisant pendant, comme ces deux toiles de +Géricault qui sont au Louvre et représentent, l'une un cavalier triomphant, +le sabre au poing, campé solidement sur ses étriers, enlevant son cheval +qui hennit joyeusement en s'élançant, la crinière haute, à la lutte et +à la victoire;--l'autre personnifiant la défaite sombre, et la retraite +difficile, montrant le même cavalier, mais démonté, la bride de son cheval +las et blessé passée à son bras, descendant péniblement une pente abrupte +et s'aidant, comme d'un bâton ferré, du fourreau de son sabre inutile. +Tout le livre est dans ce cadre, la chute et le triomphe d'Eugène Rougon. +Si l'intensité d'effet produit est ici moins grande que dans _la Curée_, +l'art de la composition y est aussi parfait. La vérité de l'histoire, +l'intimité de la vie surprise, et la précision des détails y sont +remarquables. + + * * * * * + +_L'Assommoir_ est le plus célèbre des romans de Zola, Il a fait fortune. +Le talent et l'originalité, vainement prodigués en d'admirables pages, +et dont l'auteur avait fait la preuve dans les six volumes précédents, +n'avaient pu forcer les portes de la grande notoriété. Zola, stagiaire +de la gloire, piétinait dans le vestibule, faisant queue derrière +d'encombrantes médiocrités, aujourd'hui balayées, attendant qu'on lui +accordât audience. _L'Assommoir_ donna le coup d'épaule nécessaire et +l'auteur entra d'un bond dans la pleine célébrité. Il fut non seulement +connu, classé, mais aussi fut-il désormais discuté, injurié, admiré. Il +devint quelqu'un. Il ne fut plus permis de l'ignorer. On dut, sans doute, +presque partout, accabler de mépris et d'insultes sa personnalité, son +talent, mais il était interdit de ne pas savoir qui il était. + +Sans ce retentissant ouvrage, Zola serait demeuré un romancier estimable, +raccrochant ici et là, d'un confrère bienveillant, un éloge, et d'un +grincheux, un éreintement; tout cela sans portée, sans intérêt pour la +foule. Il eût disparu, inhumé dans les dictionnaires encyclopédiques et +les bibliographies, entre divers écrivains également enterrés vivants, +comme Champfleury, Duranty, Charles Bataille, Marc Bayeux et autres +contemporains, plus ou moins morts-nés, conservés dans les bocaux de +l'érudition frivole. Zola était littérairement perdu. On le classait, +depuis _la Faute de l'abbé Mouret_, parmi les fantaisistes, les poètes en +prose, gens qu'on lit peu, et après _Son Excellence Eugène Rougon_, parmi +les ennuyeux, gens qu'on n'achète jamais. Son éditeur, malgré l'amitié qui +existait entre eux, eût fatalement espacé les publications de ses oeuvres, +de moins en moins attendues par le public, et les secrétaires de journaux +se seraient empressés de déposer ses feuilletons dans l'armoire bondée, +où s'étagent les manuscrits destinés à ne jamais connaître les rouleaux +d'imprimerie. + +Il fallait presque un miracle pour que son nouveau roman trouvât un +journal pour le publier et des lecteurs pour le lire. Le miracle se +produisit. Voici son explication, car tout miracle est explicable: il y +avait, à cette époque, 1875-1876, tout un groupe de littérateurs, de +médecins, d'artistes, de politiciens, de professeurs de droit et de +sociologues, qui reprenaient, avec plus de sérieux, plus d'autorité, +plus de ressources financières aussi, l'oeuvre inachevée dont Thulié et +Assézat avaient disposé les fondations, dans leur revue: _le Réalisme_. +Ces hommes, jeunes alors, dont quelques-uns survivent, voulaient +introduire dans la science, dans la philosophie, dans la linguistique, +dans la politique, dans l'art et dans la littérature, la vérité, la +réalité, l'expérimentation. Ils avaient pour maîtres Littré, Broca; ils +se rattachaient à Darwin, à Spencer, à Bentham. Une association assez +singulière, _l'Autopsie mutuelle_, les groupait. Le but de cette société +était l'étude du cerveau du membre décédé. Étant personnellement connu, +ayant manifesté son énergie pensante, laissant des oeuvres, une trace sur +le sable fugitif des générations, ce sociétaire pouvait fournir un sujet +plus intéressant, plus vaste, plus précis aussi, pour l'étude du cerveau, +que les pauvres hères, appartenant d'ordinaire aux classes illettrées et +peu intellectuelles, livrés par les hôpitaux, et dont on ignorait les +antécédents, les facultés, l'existence. Broca était le président de cette +société, qui existe encore et dont je fais partie, sans toutefois être +pressé de lui fournir un prochain sujet d'études. Les principaux membres +de l'Association étaient Louis Asseline, docteur Coudereau, Abel +Hovelacque, Issaurat, Sigismond Lacroix, Yves Guyot. Ce dernier dirigeait +_le Bien public_. Émile Zola, déjà critique dramatique à ce journal, en +rapport avec les mutualistes de _l'Autopsie_, ayant annoncé l'achèvement +d'un nouvel ouvrage, où la névrose ancestrale était étudiée dans ses +manifestations perverses et morbides, surexcitées par l'alcoolisme, fut +encouragé, appuyé par le groupe. Malgré quelques hésitations suggérées par +des crudités de style, Yves Guyot eut le courage, car c'en était un pour +l'époque, de donner en feuilleton _l'Assommoir_ dans _le Bien public_. +Composé à Saint-Aubin, au bord de la mer, dans l'été de 1875, il parut +en 1876. Ce fut une louable tentative littéraire, une fâcheuse opération +financière, pour le journal que M. Menier, le bon chocolatier, +subventionnait. + +_L'Assommoir_ avait été payé dix mille francs à l'auteur, pour sa +publication en feuilleton. Non seulement le tirage ne monta pas, mais, +sous l'avalanche des lettres d'injures et la grêle des menaces de +désabonnement, il fallut battre en retraite. On coupa court. Pareille +mésaventure était déjà survenue à l'auteur, pour _la Curée_. Il supporta +l'amputation avec son habituelle énergie. + +_L'Assommoir_ fut transporté dans une petite revue littéraire, +_la République des Lettres_, que dirigeait Catulle Mendès, le poète +parnassien, aux oeuvres plutôt raffinées, et dont les préoccupations +artistiques, comme les tendances littéraires, semblaient si distantes des +théories du naturalisme, et d'ouvrages comme _les Rougon-Macquart_. Il +était, cependant, grand admirateur de Zola. _La Faute de l'abbé Mouret_, +avec son Paradou, l'avait enthousiasmé. Cet accueil, fait à un auteur et +à un ouvrage aussi fougueusement «naturaliste» par un écrivain et par une +publication se recommandant de Victor Hugo, démontre combien, malgré ses +protestations et ses théories, Zola était considéré comme un romantique, +comme un poète. + +La presse fut moins tendre. Des articles indignés parurent. Les +journalistes vertueux dénoncèrent _l'Assommoir_ comme immoral, les +publicistes solennels, courtisans populaires, affirmèrent que le corps +électoral était insulté dans l'une de ses forces les plus utiles à +flatter, la masse ouvrière urbaine. Les petits journaux, les revues de +cafés-concerts, les feuilles illustrées, chansonnèrent, raillèrent, +exagérèrent. A force de persuader au public que _l'Assommoir_ était un +livre excessivement «cochon», le traditionnel pourceau que toute gaine +humaine passe pour contenir endormi, s'éveilla, et le succès devint +énorme. Bien qu'au fond il n'y ait rien de folichon dans le sombre tableau +de la misère ouvrière, et dans la description des déchéances morales +et physiques de l'homme et de la femme, happés par l'engrenage de +l'ivrognerie, la réclame-outrage porta. L'épithète de pornographe lancée +resta, et attira. La maîtrise de l'auteur, sa puissance de vision et son +art d'évocation furent révélés à des milliers de lecteurs, qui, sans le +tapage fait autour de _l'Assommoir_, n'auraient probablement jamais eu +l'idée d'ouvrir ce roman, ni les ouvrages qui l'avaient précédé. Grâce à +cette fausse réputation d'auteur licencieux, Zola devint en quelques jours +le romancier le plus connu, le plus acheté aussi. On rechercha ses +premiers volumes, et ceux-ci, à la remorque de _l'Assommoir_, furent +emportés vers le succès. + +_L'Assommoir_ est demeuré comme exceptionnel dans l'oeuvre de Zola. Les +moeurs populaires y sont peintes avec une vigueur touchant à la brutalité, +qui empoigne et qui émeut. Les uns éprouvent de l'indignation, d'autres +du dégoût, quelques-uns de la pitié. Nul lecteur ne saurait demeurer +indifférent devant une page de ce livre extraordinaire. + +La facture en est également à part. Soit que Coupeau, Gervaise ou +Mes-Bottes emploient le langage direct, soit que le romancier, en +style indirect, raconte et explique leur existence, leurs actes, leurs +sentiments, leurs passions, le vocabulaire est celui de l'atelier, du +comptoir, de la rue. Ce n'est pas l'argot classique, le bigorne des +chansons du temps de Gaultier-Garguille, ni le «jars» d'Eugène Sue +«dévidé» dans _les Mystères de Paris_, mais plutôt la langue verte, le +parler trivial des ateliers et des cabarets. L'auteur a écrit comme les +ouvriers ont l'habitude de «jacter». Il a dû, pour substituer à sa langue +littéraire ce parler, faire un effort de linguistique. + +Je crois que _la Chanson des Gueux_, de Jean Richepin, parue un peu avant +_l'Assommoir_, l'aura excité à user de ces vocables pittoresques et +colorés, qui forment le fond de la langue du peuple parisien. Cette +curieuse adaptation de l'idiome populaire à une oeuvre de littérateur +ne s'est pas effectuée sans travail. On sent, ici et là, que l'auteur +a péniblement fait son thème. Il devait penser, dans la langue très +littéraire, souvent poétique, qui était la sienne, qu'il employait en ses +romans précédents, et il mettait ensuite en «faubourien» les mots et les +tournures de son langage usuel. Ainsi, et cet exemple, pris entre mille, +démontrera le mécanisme du procédé, dont il ne parut s'aviser qu'après +réflexion, car les deux premiers chapitres de _l'Assommoir_ ne sont pas +écrits en style argotique: à un endroit du roman, il s'agit de montrer +Coupeau déambulant, l'air crâne, disposé à rire, à s'amuser, avec des +camarades qu'il précède. Ceci pourrait se dire simplement ainsi. Zola +transpose argotiquement la phrase ordinaire et écrit: «Coupeau marchait +en avant, avec l'air esbrouffeur d'un citoyen qui se sent d'attaque...» + +Cette déformation du langage correct et littéraire est d'un usage fréquent +au théâtre. C'est ce qu'on appelle patoiser. Il y a des exemples +classiques et fameux de ce procédé. Molière y eut recours dans deux ou +trois pièces. Les comiques secondaires, les auteurs poissards, les membres +du Caveau en ont abusé. Les paysans d'opéra-comique, depuis Sedaine +jusqu'à Scribe, s'exprimaient presque obligatoirement dans ce patois. +Désaugiers, Émile Debraux, Frédéric Bérat, ont également employé ce +vocabulaire destiné à donner l'illusion de la réalité. Aujourd'hui encore, +dans les revues, dans les farces militaires et dans les drames, où il y +a des bergers, des campagnards, des filles de ferme et des servantes +d'auberge, les auteurs les font patoiser, pour donner, pensent-ils, +plus de vraisemblance au milieu. Des paroliers populaires, ou plutôt +populaciers, comme Charles Colmance, l'auteur du _P'tit Bleu_, d'_Ohé! les +Petits Agneaux_, et les chansonniers montmartrois, Aristide Bruant, Jules +Jouy, de Bercy, Yann' Nibor, Botrel, ont employé tour à tour l'argot des +souteneurs et le parler naïf des matelots et des pêcheurs de Bretagne. +Enfin, dans le roman, il existe un très curieux récit, antérieur de +plusieurs années au livre de Zola, _le Chevrier_ de Ferdinand Fabre, +où l'auteur prête à son Eran de Soulaget, à son Hospitalière et aux +autres personnages du Rouergue qu'il met en scène, un idiome bâtard, +mi-littéraire et mi-rustique, qui donne de la saveur agreste à l'ouvrage. + +Zola a voulu communiquer l'impression frappante de la vie, en faisant +parler l'argot à ses faubouriens. On peut contester qu'il ait réussi. +C'est une réalité factice et un langage convenu qu'il nous donne. Il y a +forcément une convention du langage, au théâtre comme dans le livre; et, +dans toute oeuvre de littérature, les personnages ne dialoguent pas du +tout comme ils le feraient dans la vie réelle. Ils n'expriment que les +sentiments, les passions, les faits qu'il est intéressant de connaître, et +l'auteur traduit, avec son style propre, mais avec le dictionnaire courant, +avec la grammaire ordinaire, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont à dire. +Quand, au lieu du dialogue, l'auteur emploie le style indirect, quand il +analyse et décrit les sensations, les idées de ces mêmes personnages, il +le fait avec une correction et une minutieuse analyse qui le dénoncent à +chaque ligne. + +Il est impossible que la convention ne régisse pas l'expression dans toute +oeuvre, romanesque ou théâtrale. Si vous mettez un Anglais, un Africain, +un Japonais à la scène, vous supposez, et le public admet avec vous, que +cet exotique connaît notre langue. Schiller a fait Jeanne d'Arc s'exprimer +en bon allemand, bien qu'il soit contraire à la vraisemblance historique +que l'héroïne lorraine ait pu parler l'idiome germanique. Elle l'ignorait. +Quand un romancier raconte les actes de ses personnages, ou décrit ce qui +se passe dans leur conscience, il emploie nécessairement les termes, les +tournures, les formules qui sont à sa disposition et qui correspondent à +sa culture, à sa force de coloris, à l'intensité de son style, et pas +autrement. On ne saurait demander à un auteur dramatique du XXe siècle, +donnant une pièce sur l'Affaire des Poisons, de mettre dans la bouche de +ses acteurs les phrases et les tournures usitées à la cour de Louis XIV, +ou à un romancier moderne, traitant un sujet se passant dans l'antiquité, +de faire parler ses héros comme les contemporains de Pétrone Arbiter. +Ni Victorien Sardou ni Sienkiewickz n'ont estimé nécessaire, à la +vraisemblance de leur oeuvre ou à l'illusion du public, ce trompe-l'oeil +linguistique. + +_L'Assommoir_ eût été un livre tout aussi fort, et aurait fourni un +tableau tout aussi saisissant des milieux populaires, s'il eût été écrit +dans le style des autres romans de Zola. D'autant plus que l'argot employé +par lui est plutôt poncif, et hors d'usage. C'est un idiome excessivement +variable que ce jars ou jargon. Il se forme et se déforme avec une +surprenante spontanéité et une diversité continue. Une vraie végétation +cryptogamique. Elle se développe rapidement sur le fumier des villes. +Ceux qui usent de ces vocables étranges se proposent surtout de parler une +langue à eux, une langue secrète. Il s'agit de ne pas être compris par +tous, de se faire entendre des seuls initiés. L'argot des personnages de +_L'Assommoir_ était déjà démodé au temps où Denis Poulot en mettait des +expressions sur les lèvres de ses ouvriers du _Sublime_. Il serait +incompréhensible et ridicule aujourd'hui. Celui qui, même à l'époque où +Zola place ses personnages, eût répété, dans un _assommoir_ quelconque, +les expressions que l'auteur prête à Bibi-la-Grillade ou à Mes-Bottes, eût +provoqué chez les copains un ahurissement analogue à celui qui, dans un +salon, accueillerait un jeune provincial s'imaginant qu'il est toujours +d'usage, à Paris, de mâcher les _r_, comme les incroyables du Directoire. +Le terme même d'_assommoir_ n'a jamais été employé, au moins couramment; +on disait, et l'on dit encore, parmi ceux qui fréquentent ces endroits +populaires: bistro, mannezingue, mastroquet, abreuvoir, etc. _L'Assommoir_ +était simplement le sobriquet d'un cabaret de Belleville. + +Une chanson, grossière, de Charles Colmance avait donné une notoriété à +cette guinguette. Voici le couplet de cette chanson, dont le refrain +était: «J'suis-t-y pochard!» + + À l'Assommoir de Bell'ville, + Au vin à six sous, + À propos d'une petite fille, + J'ai z'evu des coups. + J'en ai-t'y r'çu un terrible + Dans mon pauv' pétard... + On n'm'appell'pus l'invincible, + Ah! j'suis-t-y pochard! + +Cette question de forme, de vocabulaire, n'a donc pas eu l'importance ni +l'originalité que lui attribuait l'auteur. Le grand succès de +_l'Assommoir_ tint à d'autres causes: d'abord à l'intensité du drame de +l'alcool, à la peinture violente des moeurs populaires, à la vigueur et au +coloris des tableaux de l'existence ouvrière. Il faut également noter que +l'Assommoir a été surtout un succès bourgeois, presque un triomphe de +réaction. L'antagonisme des classes était flatté. Malgré les affections +sympathiques, les élans, les effusions, qui se manifestent, surtout dans +la vie publique, en vue de la captation électorale, ou par crainte +prudente, ceux qu'on nomme les bourgeois n'aiment guère ceux de leurs +contemporains qu'on englobe dans la désignation de «peuple». La +distinction paraît subtile. Elle est forte, cependant, et aisée à +constater. Elle se traduit par le langage, par le costume, par le +cantonnement et la séparation d'existences et d'habitudes. Ceux qui ne se +livrent pas à un travail manuel, qui ne sont pas salariés à la journée, ou +qui ont des prétentions à une certaine élégance, à une distinction plus ou +moins affinée, ceux qui se classent dans la catégorie des «messieurs», +leurs épouses étant des «dames», et leurs filles des «demoiselles»,--on +sait quel fossé il y a entre ces deux expressions: une «dame» ou une +«femme» vous demande!»--ceux-là sont désignés sous le nom historique et +politique de «Bourgeois»; ils forment une formidable caste, allant de la +haute finance, de l'aristocratie vieille ou neuve, des fonctionnaires, des +titulaires de charges, des possesseurs de terre et de châteaux, des gros +négociants et des hommes à professions dites libérales, jusqu'aux modestes +employés, aux petits commerçants, aux contre-maîtres, aux surveillants, +aux ouvriers détachés de l'établi, démunis de l'outil et portant redingote +et veston, siégeant au bureau, circulant dans les ateliers, tous ceux-là +n'aiment pas ce qu'ils appellent le «Peuple». Ils peuvent le flatter à +haute voix pour lui soutirer des bulletins de vote, pour l'amadouer et +éviter ses insolences, ses gros mots, peut-être ses voies de fait; ils +n'ont pour lui, sauf quelques rares exceptions, que secret dédain et +instinctive répugnance. Quelque chose de la répulsion méprisante et +haineuse du créole pour le nègre. Les barrières matérielles qui isolaient, +dans les États-Unis du Sud, les blancs des hommes de couleur ont pu être +renversées là-bas; elles subsistent, chez nous, morales. La bourgeoisie, +la classe ci-dessus dénombrée, ne fraye pas avec le travailleur manuel. +Elle ne partage ni ses plaisirs, ni ses peines. Elle est indifférente à +ses souffrances, à son emprisonnement fatal dans les cellules sociales +d'où il est si difficile de s'évader. Est-il un seul de ces bourgeois qui +consente à faire apprendre à son fils un état manuel, un métier, à moins +d'y être contraint? Une fille de cette bourgeoisie épouse-t-elle librement, +sur le conseil de ses parents ou par amour, et par choix, un ouvrier? Les +classes marchent dans la vie sur des voies parallèles. Elles cheminent +sans se confondre, leur union n'a lieu qu'à titre exceptionnel. Ceux qui +se mélangent ainsi sont des individus à part, qualifiés selon le côté de +la voie qu'ils occupent, de déclassés ou de parvenus. Ces deux armées +rivales s'injurient et se lancent de loin des regards irrités. Pour +l'ouvrier, la classe bourgeoise se compose de fainéants, d'inutiles, de +jouisseurs, d'exploiteurs ou simplement de privilégiés chançards, dont on +envie la veine, qu'on voudrait bien imiter, dans les rangs desquels on +s'efforce, à coup de coude, parfois à coups de crimes et d'abjections, de +se faufiler, mais que le commun des déshérités du sort se sent impuissant +à rejoindre et à fréquenter. Pour le bourgeois, la classe ouvrière, est +un ramassis d'êtres inférieurs, grossiers d'allures, sentant mauvais, +capables de tous les méfaits, toujours entre deux vins, et dont les amours +font songer aux accouplements des bêtes, en somme des êtres inférieurs +avec lesquels on ne fraternise que les jours d'émeute et les soirs +d'élections. + +Zola, par la suite, dans ses généreux contes de fées humanitaires, publiés +sous des noms qu'on donne à présent aux cuirassés: _Travail, Vérité, +Fécondité_, a réhabilité l'homme du peuple, exalté les vertus ouvrières, +idéalisé le forgeron, le paysan, l'instituteur, et peint avec des couleurs +fort sombres le monde bourgeois, mais, à l'époque de _l'Assommoir_, il a +tracé un si vilain tableau des moeurs du peuple qu'il a pu passer pour +avoir fait oeuvre de réaction et de diffamation sociale. _L'Assommoir_, +où l'on ne voyait que des pochards et des prostituées, apparut à la fois +comme une caricature et comme une satire de la classe ouvrière. + +Malgré ma vive admiration pour Zola, malgré le respect qu'on doit avoir +pour une oeuvre de la force de _l'Assommoir_, il est difficile de ne pas +reconnaître que cette peinture des existences et des moeurs ouvrières est +peu flatteuse pour la population laborieuse. Plus on l'estimera exacte, +plus cette reproduction de la vie faubourienne apparaîtra blessante +et même injurieuse, pour les modèles. Elle donne trop d'arguments aux +antipathies bourgeoises, et l'on s'explique ainsi pourquoi Zola, honni +légendaire comme pornographe et irrespectueux envers le clergé, la morale +et le capital, a paru longtemps suspect aux milieux démocratiques. Son +tableau, du reste, péchait par l'exactitude. Il n'y a pas que de la +débauche et de l'ivrognerie dans les faubourgs, et les ouvriers laborieux, +sobres, rangés, sont encore en majorité. Sans cela, Paris ne serait qu'un +assommoir géant et qu'un colossal asile d'aliénés. + +Les personnages de _l'Assommoir_, en mettant à part Coupeau et Gervaise, +qui devaient symboliser et synthétiser la déchéance morale, matérielle et +sociale de l'ouvrier, conséquence de l'atavisme et de l'alcoolisme, sont +tous des ivrognes, des coquins, des brutes. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes, +Bazouge, voilà des êtres indignes, abrutis par la fréquentation de +l'assommoir du père Colombe; tous sont happés par la machine à saouler et +pas un n'échappe au monstre. L'auteur n'a fait d'exception que pour deux +des comparses de son drame: Lantier et Goujet. Ceux-là seuls ne sont pas +des pochards. Mais ces sobres héros sont, l'un méprisable et l'autre +ridicule. Exceptionnellement aussi, l'auteur a donné des opinions +politiques au souteneur: il est républicain. Grand merci pour la +République de cette recrue! + +Ici, une critique s'impose: si _l'Assommoir_ était une vaste fresque +ouvrière, brossée d'après nature, à larges touches, avec crudité, et d'un +pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pâte de vérité; +si les modèles avaient été observés dans toute leur réalité, l'artiste +n'eût pas manqué de donner une place, et au premier plan, à ces ouvriers +parisiens si connus, si répandus: le vieux travailleur, à barbe +grisonnante, ancien combattant de 48, plein des souvenirs de la barricade, +évoquant les journées tragiques de juin, l'émeute de la faim, maudissant +Cavaignac, et narrant les atrocités commises par les petits «mobiles», +féroces gamins, fils d'ouvriers défenseurs des bourgeois. Ce type existait +alors, et très net, très accusé. Il manque. A côté de lui, il eût fait +figurer le socialiste rêveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon, +énonçant de chimériques projets, construisant, avec des matériaux +imaginaires, une cité future idéale et humanitaire, où seraient réalisés +les plans fantaisistes des Cabet et des Considérant, fondateurs de +fantastiques Icaries. Il eût aussi dessiné les silhouettes familières +aux hommes de la génération qui assista à la chute de l'Empire, du jeune +ouvrier froid, pincé, aux lèvres minces, lisant beaucoup, pérorant avec +âpreté, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques, +recherchant les postes de secrétaire ou de trésorier de groupes, +organisant des cercles d'études sociales, et préparant, avec une flamme +intérieure, révélée par l'éclat sombre des yeux, la lutte finale +du prolétariat. Zola ne l'a ni vu, ni même connu, cet affilié à +l'Internationale, futur délégué au comité central de la garde nationale, +communard ardent, combattant du fort d'Issy ou délégué à une fonction +quelconque, destiné, s'il échappait à la fusillade, aux avant-postes, au +massacre du Père-Lachaise ou à l'exécution sommaire de la caserne Lobau, à +être déporté en Calédonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire +et le militant révolutionnaire absents, la représentation de la vie +ouvrière se trouve incomplète et _l'Assommoir_ n'est qu'une ébauche +inexacte des moeurs et des passions de la population parisienne. Et +l'estaminet clos, aux carreaux brouillés, le lupanar-café dont le numéro +géant flamboyait autrefois, sur les boulevards extérieurs, à Monceau, +_la Patte de chat_, à Rochechouart, _le Perroquet gris_, et ainsi de suite +à la file, raccrochant au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant +des Ternes à la Villette. Zola complètement l'a négligé, oublié. C'est +pourtant, comme le cabaret, un des endroits démoralisateur de la classe +ouvrière. + +Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans être typique, +dessiné de chic, d'après le Jupillon de _Germinie Lacerteux_. En lui +donnant des idées et des préoccupations politiques, Zola a encore commis +une erreur, et ajouté à l'inexactitude du tableau. Presque tous les +ouvriers, à l'époque où se place le drame de _l'Assommoir_, s'occupaient +de politique, et étaient ouvertement hostiles au gouvernement impérial. +Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgré la +pression administrative formidable et la puissance de la candidature +officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors députés: Jules Favre, +Émile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Darimon, les fameux Cinq, +puis bientôt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta. +Ceci prouvait la force de l'opinion démocratique et opposante dans +les faubourgs. Ce n'étaient pas les seuls souteneurs qui battaient, +avec des majorités écrasantes, les candidats du gouvernement. Bien au +contraire, ces êtres à part dans la société, vivant comme en dehors de la +population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les +préoccupations, étaient, en grande majorité, indifférents à tout ce qui se +rapportait à la politique et aux affaires publiques. N'étant pas électeurs +et sans domiciles stables, ils se désintéressaient des opinions et des +luttes. Si, par hasard, ils témoignaient d'une préférence gouvernementale, +c'était en faveur du régime existant: ayant pour principe de ne pas se +mettre mal, sans nécessité, avec les autorités. Au moment des désordres +provoqués dans la rue par la police, à la fin de l'Empire, ce furent les +souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des +fameuses Blouses Blanches: Lantier, certainement, se fût trouvé parmi eux. + +Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui +en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les +exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux, n'est pas non plus +exactement observé, ni pris dans la réalité. Lantier, c'est l'homme qui +débauche une femme mariée, établie, et qui l'entraîne à la ruine, à la +déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de +ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins, +des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les +provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans +places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont +emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les +brutalisant aussi, de les «mettre au truc», c'est-à-dire de les envoyer +sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vénal, les subsides +nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants +de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour de +sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de +Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutôt en amant ordinaire de +femme mariée, et ce n'est pas du tout le don Juan du «tas», pilotant et +rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquemment, et +avec laquelle il ne mène nullement l'existence du ménage à trois. Zola +nous a donné un souteneur romanesque, idéalisé, fictif, après Gervaise, +poursuivant Mme Poisson, ou toute autre femme mariée; les scombres +du ruisseau ne le reconnaîtraient pas pour un des leurs. Ils ne lui +permettraient pas de frayer dans leur bande. Un «paillasson», tout au plus +pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai «marle». + +Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et +exceptionnel. C'est le seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile, +ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait +un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et +sentimental, pourvu de toutes les qualités du coeur, orné de tous les +dons de l'esprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet, +amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui +demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans +les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à l'époque +où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son +socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les +compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de +n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence. +Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu +George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme +l'auteur du _Meunier d'Angibault_ et du _Compagnon du Tour de France_, +qu'il existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et +de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux +jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de l'usine ou du chantier, +avec cela tout bourrés de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le +travail, qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmée, dont les +lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir +de désir et d'abandon, mais pour laisser filer un simple et logique +bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bête que nature. + +Mais, à côté de ces deux personnages vagues et irréels, quelle vie, quel +relief l'auteur a su donner à ses deux figures du premier plan: Coupeau, +Gervaise, et aux personnages plus en arrière, mais qui demeurent devant +les yeux, dans la mémoire, si nets, si vrais, si vivants, ceux-là! +Et quels magnifiques tableaux se déroulent, dans une clarté intense, de +la première à l'ultime page de ce maître-livre! Ce sont hors-d'oeuvre, +pour la plupart, mais ils sont toute l'oeuvre, et constituent la plus +magistrale des compositions. + +C'est d'abord l'impressionnante et si réelle descente du faubourg en éveil, +à l'aube frissonnante. Comme un régiment qui part, les ouvriers, en +marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause +devant le comptoir, puis le morne et régulier défilé reprend. Le sombre +Paris, le vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les yeux, +empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les +lanternes. Zola a rivalisé, ici, avec le merveilleux aquafortiste du +_Crépuscule du Matin_; il l'a commenté, agrandi. + +Puis c'est la scène du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux +femmes à la rivalité naissante, l'insulte suivie de la fessée, épisode +plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Coupeau et de +Gervaise devant le zinc du père Colombe, et la noce, où Mes-Bottes, +Mme Lerat, les Lorilleux, la grande Clémence se trémoussent, pérorent, +rigolent avec une alacrité donnant l'illusion de la vie et la sensation +du déjà vu. + +D'autres morceaux suivent, d'une exécution aussi rigoureuse: c'est la +blanchisserie, avec son odeur fade de linges échauffés, son atmosphère +alourdissante et son personnel remuant, babillard et trivial. L'apprentie +délurée, vicieuse, la grande Clémence dépoitraillée, Gervaise grasse, +active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers +au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de l'argent, +taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps, +jetant des regards indulgents de travailleuse réussissant, sur son homme +encore aimé, dorloté, excusé, car, pour la première fois, il est rentré +saoul, et cuve, sans malice, dans l'arrière-boutique. Toutes ces scènes +composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures, +les façons de vivre et d'ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et +plantureux, donné dans l'atelier, presque dans la rue, imposant l'envie et +l'admiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualité de sergent +de ville, est réputé avoir l'habitude des armes, investi, par conséquent, +de la mission de trancher le gigot, dont d'abord il détache, au milieu de +rires polissons, «le morceau des dames», l'ivresse tapageuse grandissante, +l'étourdissement général, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits +bourgeois en liesse, l'apothéose de Gervaise toujours heureuse et de +Coupeau seulement éméché, pas encore incendié dans les flammes de l'alcool, +voilà l'un de ces morceaux d'art où Zola s'est montré peintre puissant, +à la touche sûre. D'autres scènes, comme la veillée mortuaire, où l'on +perçoit l'horrible glou-glou de la «vieille qui se vide», la faction +lamentable de Gervaise sur les boulevards extérieurs, la mort navrante de +la petite Lalie, le delirium tremens final sont d'une rare puissance, et +la mémoire en garde à jamais l'impression. + +Le romantique impénitent que fut Zola, bien qu'ici moins débordant, a, +dans _l'Assommoir_, donné sa note: elle est macabre. Le père Bazouge, le +croque-mort ivrogne et philosophe, qui circule dans l'oeuvre, pour un +contraste voulu, est un de ces personnages exceptionnels comme les +bourreaux, les bouffons, les nains difformes, que Victor Hugo se plaisait +à introduire au milieu de ses autres personnages, en manière d'antithèse +vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa +place dans le mélo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes +funèbres, qui sont de simples déménageurs, coltinant des cercueils, +comme ils transporteraient des coffres, ont moins de poésie et plus de +simplicité dans la vie réelle. C'est ici un comparse romantique. Un +burgrave du faubourg. + +_L'Assommoir_ n'a pas, ne pouvait avoir, chez nous, une influence +moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas des Anglais pour y admirer, +sous le titre de «Drink» (Boisson), un appel à la tempérance. Il n'a +détourné aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriers ne l'ont d'ailleurs pas +lu. C'est un réquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais il +s'étend à la classe des travailleurs prise dans sa totalité. C'est un +anathème en masse et un mépris collectif. On pourrait reprocher à l'auteur, +tout en généralisant l'abrutissement de la classe ouvrière par le +comptoir, et les terribles breuvages qu'on y débite, d'avoir pourtant pris +pour point de départ un fait d'exception. Ce n'est pas tant l'alcool que +la fatalité qui cause la déchéance de Coupeau et de Gervaise. L'Ananké +antique domine toute la tragédie. C'est un accident qui entraîne la +dégringolade morale et matérielle du couple. Coupeau était un bon ouvrier, +rangé, laborieux, sobre surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les +camarades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait refuser une +politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons +inoffensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu'à la verte et +à la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une +consommation de dames. Gervaise était vaillante et tendre. Le bonheur +logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail, qui aurait +pu ne pas se produire, le fait à tout jamais déguerpir. C'est parce que +Coupeau est blessé, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se +met à fréquenter l'Assommoir, qu'il se laisse agripper par la machine à +saouler, perdant le goût du travail en prenant celui de l'alcool. Si +Coupeau n'eût pas été précipité d'un échafaudage, il eût continué à boire +du cassis et eût offert, jusqu'à la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le +modèle du ménage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du père Colombe, +qui est cause de la chute morale de ces deux infortunés, mais la chute +matérielle, la tombée du tréteau. Supprimez l'accident, et le cabaret, +l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente. + +Zola préoccupé, en écrivant _l'Assommoir_, de peindre la vie ouvrière de +Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde +du travail; une moralité, un avertissement, et un enseignement social +pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leçon à tirer du +livre, c'est que l'ouvrier doit éviter de dégringoler d'un échafaudage. + +Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but +moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons à demander à +l'auteur que du talent, et au roman que d'être intéressant et beau, d'être +oeuvre d'artiste, et, non sermon de prédicant. + +_L'Assommoir_ n'est pas le meilleur, mais il est le plus violent et le +plus impressionnant des romans de Zola. Il est demeuré le plus notoire, +sans être pourtant celui qui se soit le plus vendu. Mais, à coup sûr, +c'est celui qui a attiré le plus d'injures à son auteur, par conséquent +la plus grande célébrité. Toutes les pierres qu'on jette à un écrivain +finissent par former un haut piédestal, sur lequel il se trouve tout +naturellement hissé, et d'où il domine la foule. Un moment vient où les +pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapidé devient le +glorifié. + +Zola ignoré, et, ce qui pis est, méconnu, fut, du jour au lendemain, grâce +à _l'Assommoir_, une puissance. Il connut la roche Tarpéienne à rebours: +on le précipita, comme infâme, dans le gouffre, et il se trouva, comme par +un miracle, relevé et transporté immédiatement au Capitole. La haine et la +sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs +guets-apens. + +Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son +livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il +y eût, à cet égard, bonne volonté et complaisance intentionnelle. Aucune +qualification désobligeante ne lui fut épargnée. On le proclamait roi +de l'ordure et empereur des pourceaux. C'était, pour les uns, le plus +dégoûtant des pornographes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers, +bref un infâme, un scélérat, Zola-la-Honte! + +Le plus répandu des journaux parisiens caractérisait ainsi l'oeuvre et +l'auteur: + + À l'encontre de ce personnage des Contes de fées qui changeait en or + tout ce qu'il touchait, M. Zola change en boue tout ce qu'il manie... + +M. Jules Claretie, pourtant classé parmi les bénins, lançait cet anathème: + + Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses oeuvres. Ses livres + sentent la boue. C'est du priapisme morbide... + +Le grand critique du _Temps_, M. Edmond Schérer, écrivait doctoralement: + + On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodités; M. Zola, + lui aussi, se plaît aux choses qui ne sentent pas bon... + +Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa _Cloche_, de _la +Curée_, et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature +de l'auteur de _l'Assommoir_ était «putride». + +M. Maxime Gaucher, dans la _Revue politique et littéraire_, se contentait +de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu'il attribuait, +d'après Paul Alexis, à l'auteur de _l'Assommoir_. + + Émile Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficulté + à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de + Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans + et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe: Cochon! + Le père fut si ravi qu'il donna cent sous à Émile. Cela n'est-il pas + curieux, en effet, que le premier mot qu'il prononça nettement soit + un mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte + immédiatement? Évidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul + mot, M. Zola se l'est, un beau jour, rappelée, au temps où les choses + décentes qu'il écrivait ne faisaient pas venir un centime à sa caisse. + Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement! Et alors il se + sera écrié: Eh! bien! au fait, et les mots à cent sous! Alors, de même + qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur... + +C'est cette misérable et dérisoire critique, c'est ce tohu-bohu d'outrages +et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, à +tous les étages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation +des salons faisant chorus avec l'hostilité des faubourgs, c'est tout cet +orchestre d'ignominie qui s'est trouvé attaquer, sans le vouloir, la +marche du couronnement de Zola. Le mépris montant de la foule, le ridicule +s'élevant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand +Harold, poursuivant cet homme, tout à coup, et à l'insu des bouches +hurlantes, se transformèrent en formidable Hosannah. Quelques semaines +après ce déchaînement universel, par la force des choses, et de par la +domination du talent, l'acclamation montait, grandissait, couvrait tout, +et l'auteur de _l'Assommoir_, Zola-la-Honte, Zola-le-Pornographe, +Zola-le-Cochon, était devenu Zola-la-Gloire! + + * * * * * + +Après une oeuvre violente comme _l'Assommoir_, Zola voulut une détente. Sa +cervelle était en feu, il lui convenait de la rafraîchir. Il avait besoin +d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fièvre prise au contact des +cabarets et des bouges. Le public aussi, à ce roman âcre et pimenté, +verrait avec satisfaction succéder une oeuvre intime et discrète, avec de +larges descriptions coupant de reposantes scènes d'intérieur. Alors il +écrivit _Une Page d'Amour_. + +Ce roman parut d'abord dans _le Bien Public_, à la place même où avait été +publié, puis interrompu _l'Assommoir_. Le premier feuilleton fut inséré +dans le n° du 11 décembre 1877; c'est à l'occasion de l'apparition d'_Une +Page d'Amour_ que Zola donna, dans le même journal, son fameux arbre +généalogique des Rougon-Macquart. + +_Une Page d'Amour_, c'est l'histoire de deux êtres, un homme et une femme, +que la maladie d'un enfant réunit. Ils s'aiment. Longtemps, ils hésitent +à reconnaître eux-mêmes cet amour. Enfin, l'aveu éclate. La maladie de +l'enfant, qui avait réuni les amants, les isole, et sa mort les sépare +à jamais. L'homme retourne à sa compagne légale, au foyer conjugal, aux +affaires et à la banalité écoeurante de la vie de tous les jours, la femme +se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux +en cheveux gris, qui se trouve être un honnête homme. Les deux couples +peuvent encore être heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du +cimetière. + +Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple. + +Le principal personnage d'_Une Page d'Amour_, «l'héroïne», c'est l'Enfant. + +Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi +de l'hérédité, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte +dans la matière nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables +à ceux qui conduisirent son aïeule, Adélaïde Fouque, de qui elle procède, +à la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, à +douze ans, dans une bière, guère plus grande qu'un berceau. + +L'enfant n'a que sa mère au monde. Elle l'aime fiévreusement, de toutes +les forces irritables de son petit être exsangue, de toutes les ardeurs +surexcitées de son organisme douloureux. Cet amour filial est si intense +que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand sa mère vient +à caresser un autre enfant. Elle est à l'état de chloro-anémie. Sur le +seuil de la puberté, la jeune fille s'arrête comme frappée. Une langueur +invincible l'envahit, succédant à des ardeurs passagères. Les chairs +s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang pâle, déchargé de +fer, fait battre à peine ses artères. Voilà pour le physique. Le moral +n'est pas moins atteint. Impressionnable à l'excès, Jeanne est restée +deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charité à un vieillard +paralytique. Quand un orgue vient à jouer dans le silence des rues +voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit, à la +clarté bleuâtre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le +paisible quartier de Passy, Hélène Grandjean, la mère, s'éveille à un cri +sourd de l'enfant: Jeanne, raide, les muscles contractés, les yeux grands +ouverts, dans une fixité sinistre, se tord sur son petit lit. Folle, +navrée, hors d'elle-même, demi-nue, la mère crie au secours, et comme le +secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles, +dans la rue que couvre une neige légère tombée le soir, sonne à une porte +voisine et trouve un médecin, le docteur Deberle, qu'elle entraîne en +veston, sans cravate, sans lui permettre de se vêtir davantage. C'est +l'amour, c'est l'amant, qu'elle ramène ainsi à la maison. + +Au chevet de l'enfant, le médecin et la mère se voient, sans se regarder, +et se reconnaissent sans s'être jamais rencontrés. Il y a des attractions +d'âmes. Ils ne se parlent pas. Ils ne quittent pas l'enfant des yeux. +Cependant, ils se devinent, et, si leurs regards s'évitent, leurs coeurs +se cherchent. Cette première et définitive entrevue s'accomplit dans une +chaste pénombre. A la fin seulement, le docteur se décide à contempler +Hélène, et il admire cette Junon chataîne, dont le profil blanc a la +pureté grave des statues. Son châle a glissé, et une partie de sa gorge +apparaît, éblouissante et ferme. Les bras sont nus. Le jupon est mal +attaché. Une grosse natte de ses beaux cheveux, d'un châtain doré à +reflets blonds, a coulé jusque dans les seins. Il voit tout cela. Elle, +à son tour, examine le docteur, et s'aperçoit qu'il a le cou nu. Hélène +alors, faisant un retour sur sa nudité chaste de mère affolée, remonte son +châle et cache ses seins; le docteur boutonne son veston, et tous deux +se quittent, laissant l'enfant, calmée, endormie, et seulement surprise +de voir un homme à son chevet, dans la nuit, auprès de sa mère. En s'en +allant, le docteur emporte avec lui comme une odeur de verveine qui +montait du lit défait et des linges épars dans cette chambre de femme, +dont sa profession lui a permis de violer l'intimité, et cette odeur-là ne +le quittera plus, jamais plus. On a comme cela, dans la vie, des parfums +qui décident d'une existence. + +L'enfant guérie, il convient de remercier le médecin. La mère mène sa +petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimité s'établit. Il y a des liaisons +fatales. La femme du médecin, Juliette, une caillette parisienne qui, +selon la formule de nos légères aïeules, babille, s'habille et se +déshabille tout le jour, et ne pense à rien autre, la reçoit fort +gentiment. La gravité d'Hélène plaît fort à cette évaporée, qui court les +premières représentations et les assemblées de charité, joue la comédie de +salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquette +sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse où le coeur n'est pour rien, +par se laisser aller à un rendez-vous périlleux dans la chambre suspecte +d'une maison douteuse. Elle accepte Hélène comme repoussoir. Elle la +plaisante aussi. Elle la compare à son mari, le docteur, toujours quelque +peu froid et posé. «Vous vous entendriez bien tous les deux», dit-elle en +se moquant. Le moment n'est pas loin où cette hypothèse va devenir une +réalité. + +Il passe par la tête de cette éventée de Juliette, qui a la satiété des +fêtes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en +plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soigneusement clos, +et entièrement éclairé, comme pour une fête de nuit. À un moment de ce bal +d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent dispersées, +assises ou circulant çà et là. Le docteur Deberle rencontre Hélène. Ici +un effarement réciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrière +elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler; +elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle +reçoit ce premier aveu, haleine embrasée qui la brûle:--«Je vous aime! oh! +je vous aime!» + +Voilà l'exposition terminée et le drame noué. La catastrophe est proche: +l'aveu fait et subi, Hélène et Henri Deberle se sont trouvés séparés par +les choses, autant que par eux-mêmes. Une sorte d'effarouchement des +sens s'est emparé d'eux, et, sans s'éviter, ils n'ont rien tenté pour se +rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tiède envahit la +nature et les êtres. Le clergé, qui sait merveilleusement tirer parti des +admirables accessoires que lui fournit l'inépuisable magasin du monde, +use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scène. Il +l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs +fraîches écloses, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des arômes qui +caressent et des chants qui consolent. Aux voix des vierges se mêlent les +senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cantiques rivalisent avec les +moissons de bouquets et les gerbes de feuillages, pour célébrer Marie. +Cette fête de la femme, cette fête de mai, attire, passionne et exalte +les femmes. Le moment du renouveau est propice. La féminine nervosité, +toujours prête à subir l'excitation, ébranlée par tout cet appareil +décoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du +printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces créatures impressionnables +aux églises discrètes et parfumées. + +C'est dans l'église qu'Hélène revoit Henri. Avec réserve tous deux se +retrouvent. Ils évitent de paraître se souvenir de la scène vive et +brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle +de passion réfrénée accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un +serrement de main. On garde tout. Le coeur s'emplit à éclater. Pas un +muscle du visage ne bouge. C'est là le bonheur de tous deux. Les forts +et les chastes ont goûté de ces joies. Henri a beau se taire, Hélène +l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec +l'orgue, leur amour infini et leur volupté sans bornes? L'extase lui vient +à entendre ces cantiques où débordent les passions divines, et elle ne +peut s'arrêter quand elle a commencé à converser de ses amours, avec Marie. + +Mais les extases célestes descendent et se prolongent sur la terre. Un +soir, grâce à l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mère Fétu, +qui retient Jeanne lui faisant l'aumône, Henri et Hélène se trouvent +seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent. +Les voilà repris au piège éternel. + +Cependant le mois de Marie s'achève, et il va falloir renoncer aux +délicieux retours de l'église, quand Jeanne vient encore une fois servir +de lien fatal entre ces deux êtres. + +Une après-midi, tandis que sa mère, agenouillée à l'église, demeure abîmée +dans ses rêveries sans fin, Jeanne, saisie par la fraîcheur qui tombe des +voûtes, éprouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde +trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui démolissent cette +chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait +devoir durer toujours; son coeur se gonfle de chagrin à voir emporter les +grands bouquets de roses qui fleurissaient l'autel. Quand la Vierge, vêtue +de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un +cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de +son aïeule, la folle des Tulettes, la ramène à ce petit lit où, par une +nuit paisible, à la clarté faible de la veilleuse brûlant sur la cheminée +dans un cornet bleuâtre, sa mère dévêtue, au châle glissant, à la +chevelure défaite, s'était rencontrée, pour la première fois, avec un +homme dont le veston mal boutonné, laissait voir le cou nu. + +Toute cette première moitié d'_Une Page d'Amour_ est traitée avec un art +de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser. +Tout y est à sa place, au point; pas une dissonance, pas une faute de +perspective. Modestement, dans une courte mais ferme préface, l'auteur +a été amené, par incidence d'ailleurs, à qualifier son livre, et il l'a +défini ainsi: «oeuvre intime et de demi-teinte.» Demi-teinte ne semble pas +absolument juste: tout étant éclairé comme il convient. + +Est-ce une figure de demi-teinte que cette épouvantable mère Fétu, +geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande, +Macette à l'eau bénite, marmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons +suspectes et des pollicitations équivoques, mêlant les choses de sacristie +aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, dont le caducée est un +chapelet, provoque, au sortir de la chapelle, les rencontres entre les +gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxénète les +encourage, les excite, leur montre du doigt l'alcôve propice, au nom +du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter: Ainsi +soit-il! en tendant sa main crochue, façonnée à tous les vices et à +toutes les recettes. Hélène, cette majestueuse et sereine veuve, aux +lignes sculpturales, à l'attitude de déité douce, pensive et triste, +n'apparaît-elle pas en pleine lumière, à toutes les pages du récit, avec +tout son relief et toute son intensité de vie et de passion? Il en est +de même des autres personnages, même de ceux du deuxième plan, comme +le petit soldat Zéphirin, au dos rond, aux joues énormes, balourd et +sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur à la cuisine qu'au +camp, épluchant les légumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin, +pour faire sa cour à la cuisinière Rosalie, qu'il épousera, peut-être, +quand il aura son congé. + +Je suppose qu'Émile Zola, en se servant de cette expression: «oeuvre de +demi-teinte», a voulu désigner une oeuvre douce, où la passion a des +sourdines, où les orages éclatent dans le lointain et ne font entendre +qu'un roulement assourdi. En cela il se serait trompé. _Une Page d'Amour_, +malgré son titre paisible, est l'un de ses romans les plus vigoureux. Si +l'on n'y retrouve ni la crudité voulue de _l'Assommoir_, ni l'élégante +brutalité de _la Curée_, ni la fièvre extatique de _la Faute de l'abbé +Mouret_, la vie n'y est pas moins manifestée avec toute son outrance; les +passions s'y bousculent dans les mêmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument +une oeuvre douce et charmante que _Une Page d'Amour_, c'est une oeuvre +puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures +posées et de bon ton des personnages. Ils ne marchent point fendus comme +des compas et poussant de tragiques exclamations; les sentiments qui les +meuvent et les torturent en sont-ils moins véhéments? On ne voit pas leur +sang couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups +bien portés à fond. + +Descendez, la lampe de l'analyse à la main, dans cet étrange et maladif +coeur de fille de onze ans et demi, qui s'agite, secouée par les crises +spasmodiques de la chlorose à sa dernière période, et demandez-vous si ce +drame n'est point poignant et terrible, qui, commencé au bord du petit lit +de fer de la malade, trouve son dénouement au fond de cette bière d'un +mètre et demi, où l'on couche pour toujours la petite morte? + +L'art moderniste, que Zola désignait sous le terme aujourd'hui démodé de +Naturalisme, par la simplicité et la puissance de ses moyens, parvient +ainsi à montrer, dans leur puissante réalité, les drames de tous les jours, +ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous +ne voyons pas, ou plutôt que nous ne voulons pas voir, habitués que nous +sommes au fracas, à la mise en scène, aux oripeaux, aux grandes phrases +et aux sentiments à panaches et à perruques. C'est par ce rayonnement +universel de l'art moderne que l'épopée et la tragédie, jadis domaine +exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la conquête +de la réalité. C'est par cette transfiguration puissante de la vie +contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont +l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphigénie, victime, elle aussi, des +crimes et des vices héréditaires. Deux êtres qui s'aiment, une petite +fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au +romancier pour laisser une oeuvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi, +d'après Musset, pour que le néant ne touche point à Raphaël, d'un enfant +sur sa mère endormi? + +L'intérêt poignant qui se dégage d'_Une Page d'Amour_, gît tout entier +dans la lutte affreuse qui s'engage dans l'âme de la petite Jeanne. La +jalousie, une jalousie étrange, ronge cet enfant, comme le vautour le +Titan. Sa souffrance renaît tous les jours. + +Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidèle et amoureux patient +d'Hélène, se déclare, et que Jeanne apprend que, si sa mère le veut, +il sera à la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une +précocité terrible, lui monte du coeur aux lèvres: «Maman, est-ce qu'il +t'embrasserait?» Sur la réponse d'Hélène: «Il serait comme ton père», +Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et désormais Rambaud lui +fera horreur. + +Mais cette répugnance pour l'homme qui a demandé à épouser sa mère fait +bientôt place à une nouvelle haine. Avec une perspicacité impeccable, +Jeanne reconnaît bien vite qu'elle n'a pas lieu d'être jalouse de ce +pauvre vieux Rambaud, car sa mère ne l'aime pas; mais elle a pressenti +qu'un autre lui avait volé ce coeur maternel, que son égoïste affection +veut accaparer tout entier. Elle a deviné le docteur. Alors elle ne veut +même plus se laisser toucher par ce médecin qui la soigne. Elle lui dit: +«Vous me faites mal!» et à sa mère elle crie: «Tu ne m'aimes plus!» Quand +Henri et Hélène se trouvent réunis à son chevet, elle fait semblant de +dormir, pour les surprendre. Quand ils s'éloignent, elle saute à bas du +lit, pour les rejoindre. Éveillée, son oeil soupçonneux ne les quitte pas +un instant. Et elle n'éprouve un moment de satisfaction et d'apaisement +que lorsqu'elle peut faire mille amitiés à Rambaud, devant le docteur, +pour le rendre jaloux à son tour. Cette jalousie de l'enfant, cette +répugnance envers l'homme qui peut embrasser sa mère est une trouvaille +d'observation. Les passions toutes féminines de cette enfant maladive sont +fouillées de main de maître. + +Enfin, l'adultère se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et +décisive des deux amants est amenée d'une façon sobre et dramatique à +la fois. Donc Hélène se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit. +Hélène s'éloigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de +rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue +sur ses bras croisés, près de la fenêtre ouverte, les vêtements trempés +par un orage formidable qui a éclaté sur Paris. La petite fille, que sa +mère a laissée seule, pendant l'orage, a eu, durant ces longues heures +d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie +l'a éclairée. Elle a compris que quelqu'un prenait définitivement +possession de sa mère. Alors, quand Hélène rentre, mouillée, crottée, +harassée, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la +caresse d'une main étrangère. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur +familière de la verveine. Elle ne reconnaît plus la voix de sa mère. Sa +peau même semble changée, et son contact l'exaspère. Elle se dit que sa +mère n'est plus la même; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'à +mourir, et elle meurt en effet. + +Pour la mère, quand elle sort du cimetière, pour fuir à jamais la présence +de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille +pour toujours, afin sans doute de détruire toute pensée de retour +subséquent, et peut-être aussi pour étancher une soif passionnelle, un +besoin d'aimer et d'être aimée, qu'elle ne connaissait pas auparavant et +qui la brûle maintenant, elle met sa main dans la main de ce brave homme +grisonnant qui l'adore depuis si longtemps. Au bout d'un an, les époux, +dans un voyage à Paris, entre deux emplettes, vont faire une visite à la +fosse de la petite Jeanne, puis retournent à leurs affaires, à leurs +plaisirs aussi. + +Tel est l'épilogue impitoyable d'_Une Page d'Amour_. Le livre se termine +avec cette simplicité et dans cette banalité paisible et cruelle, qui sont +la vie même. + +Il y a, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui où +Balzac a été non seulement égalé, mais même, en maint endroit, dépassé, +d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Malignon, +dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naïf, se détache si +nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande soeur qui entend, +les oreilles larges ouvertes, les légers propos mondains, et, à la veille +d'être mariée, joue encore à la petite fille étourdie, bruyante et +garçonnière; quelques tableaux, d'après nature, sont admirablement +enlevés: les conversations oiseuses des bourgeoises élégantes en visite +dans le jardin,--la soirée de Mme Deberle,--la scène d'amour dans la +chambre rose, et aussi ce délicieux croquis de la petite Jeanne jouant +toute seule à la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant +arrêter Jean, un cocher imaginaire, à la porte de fournisseurs invisibles. +Deux scènes sont remarquables entre toutes: le bal d'enfants et +l'enterrement. + +À ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, maître +minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut +comme ça, avec l'habit de satin blanc broché de bouquets, le grand gilet +brodé d'or et les culottes de soie cerise. De plus, orgueil inexprimable, +il porte l'épée en quart de civadière. Comme un familier du Régent, il a +le tricorne sous le bras, la tête poudrée. On lui a appris à saluer et à +offrir le bras. Il est charmant. Il conduit à leur place, selon la leçon +qui lui a été faite, d'un air tout à fait marquis, les petites laitières, +les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entrée +dans le salon. Mais, quand sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus +le bras à personne, et lui dit brusquement et ardemment: «Si tu veux, nous +resterons ensemble!» + +Tout marquis doit avoir sa marquise, dame! C'est qu'aussi Jeanne est si +charmante! Elle porte un costume de japonaise, la robe brodée de fleurs et +d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est traversé +de longues épingles, et l'enfant, au fin visage de chèvre, semble une +véritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal. + +La fête enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariolés, +nappe de têtes blondes, où ondulent toutes les nuances du blond «depuis la +cendre fine jusqu'à l'or rouge avec des réveils de noeuds et de fleurs». +Puis c'est le goûter avec sa salle féerique, où sont entassés tous les +gâteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire +concevoir, «un goûter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer +en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes». +Après le goûter, c'est la danse: spectacle fantastique et charmant que «ce +carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là, +dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies +du roman et du théâtre. On aurait dit le gala d'un conte de fées, avec des +amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince charmant.» + +Comme contraste à ce tableau d'une couleur si délicate, et si vive à la +fois, voici l'enterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de +l'enfant doivent prendre place des petites filles. Selon l'usage, on les a +habillées de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et +descendent au jardin, en attendant l'heure du convoi. Une volée d'oiseaux +blancs lâchés. Hélène, la mère douloureuse, les aperçoit, et un souvenir +cruel la frappe en plein coeur. Elle se rappelle le bal de l'autre saison, +et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en +robes blanches lui apparaissent dans leurs joyeux costumes: laitières, +chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque à la +folle ronde, l'étrange et maladive Japonaise au chignon élevé, traversé de +longues épingles... Et, plus tard, au retour du cimetière, quand il s'agit +de donner à goûter à toutes ces petites filles blanches, un goûter presque +aussi beau que celui du bal, Lucien n'offre-t-il pas à une autre petite +fille, sa nouvelle amie, blanche et frêle, qu'on nomme Marguerite, et qui +a de fins cheveux d'or pâle, de rester avec lui et d'être sa petite femme, +puisque Jeanne n'est plus là?... + +Un personnage étonnant, qui tient une large place dans le drame, la place +du Choeur dans les tragédies d'Eschyle, assiste à toute l'action, témoin +impassible et acteur inconscient, c'est Paris. + +Avec hardiesse, Émile Zola a fait entrer Paris, la ville énorme, dans le +cadre étroit de son oeuvre. Il a donné un premier rôle au Trocadéro, et +fait de Sainte-Clotilde, une utilité. La Seine, les buttes Montmartre, +les cimes vertes du Père-Lachaise, les verrières blanches du Palais +de l'Industrie, la coupole ventrue des Invalides, le carré morne du +Champ-de-Mars, tout cela prend part aux événements, donne une sorte de +réplique muette aux sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris +extérieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brossées avec une +largeur et une sûreté de main étonnantes. + +À la description de ce Paris monumental, qu'Hélène et sa fille voient du +haut des pentes du Trocadéro, vient s'ajouter l'étude large et minutieuse +à la fois des ciels, ces ciels de Paris, si variés, si mobiles et si +beaux! Il en est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de +soleil qui termine la deuxième partie, qui sont éclatantes de couleur et +de vérité. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit +de chacun de ses livres, le grand poète qu'il y a dans Émile Zola reparaît +sous le romancier. + + * * * * * + +_L'oeuvre_ a paru en feuilleton dans _le Gil-Blas_ en 1886. C'est une +étude d'un tempérament d'artiste que la difficulté de l'exécution étreint, +roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible réalisation de son +rêve, dans l'irréalisable matérialisation de sa pensée. Lutte d'un Jacob +avec l'Ange, où Jacob ne se relève jamais vainqueur. + +Zola, avec son intensité d'observation et son acharnement à disséquer +le sujet étalé sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abîme +terrible qui sépare l'oeuvre conçue de l'oeuvre accomplie. Avec Claude +Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met à nu, +dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de +l'Idéal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'oeuvre. + +On a dit qu'il s'était dépeint lui-même dans Pierre Sandoz. Il est évident +qu'il a prêté à son écrivain, laborieux, régulier, absorbé par sa tâche, +quelques-uns des sentiments, peut-être des regrets, qui ont dû traverser +son âme. Comme Pierre Sandoz, Zola s'est isolé, s'est confiné dans +le labeur, et a vécu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les +fanatiques religieux, dans les forêts de l'Inde, dans les cellules du +moyen âge. Il y a de l'anachorète et de l'alchimiste dans Zola: du Faust +aussi. Il a sans doute traduit, ou plutôt confessé ses plus intimes +rêveries, quand il fait dire à Pierre Sandoz, racontant son existence +confisquée par la production, acharnée et rétive, qu'il a vu l'oeuvre à +faire lui prendre sa mère, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa +part de gaieté; le hanter comme un remords; le suivre à table, au lit, +partout! + +L'obsession de l'oeuvre entreprise, qui vous martèle la cervelle, et vous +étourdit l'âme, au point de la rendre sourde aux plus sonores commotions +extérieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-être +produit les grands artistes, et les grandes oeuvres, Zola la connut. Mais +est-il le seul de ces malades du travail, de ces intoxiqués de la pensée? +Flaubert, lui aussi, est descendu dans son oeuvre comme le gladiateur dans +le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la +volonté aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se préoccupant +seulement, quand ses forces seraient épuisées, et que le monstre se +relèverait, plus terrible, enfonçant plus avant les ongles dans la chair, +d'avoir le soin de se tourner, une dernière fois, vers le César Public +impassible dans sa loge, et de tomber avec grâce. + +Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre +l'oeuvre. Tour à tour, il l'étreignait comme une maîtresse adorée, et la +piétinait comme un ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. Lui +aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vécu que pour mourir +ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie +volée par le Travail et par l'oeuvre. La femme non plus n'a pas existé +pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du +monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries +au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des +divans, lui semblaient de mauvaises actions, des détournements et des abus +de confiance, au détriment de l'oeuvre. + +Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt +écraser le manoeuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce +servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à +tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est +la matière de ce roman intime, une étude philosophique plutôt que sociale +ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit +plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe +social, comme dans _l'Assommoir_ ou dans _la Curée_. _L'OEuvre_ est +inscrite dans la nomenclature sérielle des _Rougon-Macquart_; en réalité, +la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman +de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux +distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes, +des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes +secrets, et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par +une supposition, non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent +des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'oeuvre n'est même +plus un roman conçu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire +naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant +tout objective; c'est un livre où l'analyse intérieure remplace la +description purement extérieure. + +Le sujet de _l'OEuvre_ a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a +des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots, +et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait +la Forme rebelle et l'impuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques +jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus +belle imprécation dans un appel désespéré à la Muse inerte et froide, +qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreignait inutilement +les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes, mais le plus +philosophique peut-être, Musset, qu'Émile Zola, peu liseur de vers, a +cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement +désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont +reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui +s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est +accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le +sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est +l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérides, métamorphosées +brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les +serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su +rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer +des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la +quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant +le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible, +d'une douceur infinie, promené sur les fibres tendues de tout cerveau +d'artiste, il a joué une fantaisie cruelle et douce, dont chaque créateur, +peintre, sculpteur, écrivain, semble avoir fourni le thème. + +Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porte en +soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre, +tous les créateurs, sans qu'il soit besoin d'être manieur de cordes, +brosseur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les +laborieux et tous les espérants, l'homme politique qui s'épuise à la +tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu, +comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et +séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope +à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le +missionnaire comme l'apôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader +l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouvé, +au lieu de l'étincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le +vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces +chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront +toujours, en lisant _l'oeuvre_ de Zola, cette sensation cruelle, et en +même temps attirante, que connaît le malade incurable, à qui tombe sous +les yeux un livre de médecine où son mal est traité. + +_L'OEuvre_ est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de +pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs, +car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non +seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades, +s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants, +consentiraient-ils à vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit, +ils dédaigneraient de faire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux +devenue sans but, comme sans intérêt. + + + + +V + +LA TERRE.--LE MANIFESTE DES CINQ.--LA BÊTE HUMAINE.--LA DÉBÂCLE. +--LE DOCTEUR PASCAL. + +(1887-1892) + + +_La Terre_ fut publiée en 1887. + +C'est, avec _l'Assommoir_, le livre de Zola qui a soulevé le plus de +protestations; une surtout fut retentissante, celle des «Cinq» qu'on +trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à +l'apparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi, +la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-coeur. Les personnages +de _la Terre_, comme ceux de _l'Assommoir_, s'expriment en des termes crus +qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan +n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi épicé. Il m'a semblé, +parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au +cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage +du cultivateur était plutôt réservé; les phrases sont incorrectes, mais +sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux +propriétaires, a transmis aux gens de la terre cette modération du verbe. +L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu +éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. Ce n'est pas la +sténographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme +au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement +un procédé de rhétorique, un artifice d'écrivain, destinés à nous donner +la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des +rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans +_l'Assommoir_, les oreilles sensibles et les esprits délicats. + +Mais ce qui nuisit le plus à _la Terre_ dans l'opinion générale, ce fut le +personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des +sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut +être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la +gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des +fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin +peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science +de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur +l'humanité, et, pour quelques-uns, en considération des outrages et des +supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une +certaine déférence de la part des générations. On peut les nier, les +proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment. +Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les +campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux +roulés, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde foncée, en pointe, +d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la +réalité, le Christ, étant né à Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût +avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé, +l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencontré un rustre barbu +répondant à ce signalement légendaire et gratifié de ce surnom. Ce n'était +pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût +appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu +le même coloris, la même vraisemblance. + +Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est +difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste, +la conception de ce Jésus-Christ, personnage flatueux. Il est +véritablement un trop puissant Éole. L'auteur semble l'avoir pourvu, +après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout +un hiver, applaudir du public parisien. Le pétomane, dont Zola se fait le +Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 314 du volume. Jusque là rien +ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait, +jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le +musical paysan; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache, +au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un +silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire +pétarader Jésus-Christ dans son oeuvre a dû venir à Zola, non pas en +écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en +regardant pousser les rames de haricots de son jardin. + +Étrangement, ce Jésus-Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème +lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste, qu'il a placé dans +chacun de ses romans: ainsi se développent la marche des fromages du +_Ventre de Paris_, le festin impérial de _la Curée_, les orages sur +Paris de _la Page d'Amour_, la culbute réitérée des herscheuses dans les +galeries et par les fossés de _Germinal_; _la Terre_ a la symphonie des +crépitements. + +Rarement Zola a montré un lyrisme plus excessif. Cette constatation, +souvent répétée dans ces pages, de son exubérante imagination, de sa +méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici +démontrée, sans atténuation. + +Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des +outres d'Éole, il l'a aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand +le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt +à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s'arme. Comme +autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à +créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes +bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom +du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités +commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se +contente de lever la cuisse. Ici je cite: + + Pan! il en fit claquer _un_ d'une telle sonorité que, terrifié par + la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été + foudroyé par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir + avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus + fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un + arrêt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient + de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur, + il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la + canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il + y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la + taille d'une fourmi, là-bas, disparut dans Rogues... + +Ce passage, avec l'elliptique incorrection du _Un_ absolu, est +caractéristique. Quelle lentille que cet oeil de Zola, quel tympan +multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets! +Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son +Jésus-Christ fait songer à Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement +vu trop énorme, et entendu trop fort. + +J'ai signalé cette outrance dans un article de _l'Écho de Paris_ au moment +de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même, +car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera +ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse: + + L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus-Christ, a traité + l'infirmité de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des + Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Énéide. Le naturalisme est ici + fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d'un, sans doute, par + mégarde, faiblesse ou sans-gêne, de laisser échapper une détonation, + comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de + France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette + artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron + de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les + brandes! + +J'ajoutai cette critique, à laquelle Zola voulut répondre plus +spécialement: + + _La Terre_ est pleine de ces morceaux hyperboliques. + + Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large poésie: les semailles, + la pousse du blé, l'envahissement de la Beauce par la marée verte, + la grêle, la moisson. Zola évoque Hésiode. Il chante les Travaux et + les Jours de notre temps. Je ne le chicanerai point sur des détails + inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et + donné à ses villages et à ses villageois du plat pays central, des + noms méridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le + défaut de ce roman, c'est d'être un poème géorgique trop touffu, trop + chargé d'ornements. Il y a aussi abus du «culbutage». Le paysan, rompu + par les travaux de la journée, ne songe guère le soir à des exercices + amoureux. Il mange la soupe, se couche et ronfle aussitôt. Le dimanche + soir, ou les lendemains de fête, passe encore, mais en semaine il n'a + ni le désir, ni le temps d'aimer. Vénus aime des corps reposés. + + Zola a mal vu le paysan électeur, politicien, agent électoral, ou + candidat. Ses scènes de candidature sont faibles. Il n'a pas su tirer + tout le parti désirable de l'âpre lutte des paysans pour les fonctions + municipales. L'écharpe est la rivale du lopin de terre dans les + convoitises rustiques. Balzac, dans ses _Paysans_, a également + négligé, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps, + les paysans n'étaient point électeurs, mais l'abolition du cens, et + le suffrage universel ont excité les ambitions et les rivalités + paysannes. + + Enfin, une dernière critique, les époux Charles, tenanciers + honoraires d'une maison hospitalière, admis, considérés, sont trop + poussés à la charge. + + Malgré ces défauts et ces exagérations qui, par instant, semblent des + gageures, _la Terre_ est une oeuvre puissante, et qui peut soulever + des critiques, des indignations même, plus ou moins sincères, mais + dont la maîtrise est incontestable comme le talent de l'auteur. + +Je reçus, le jour même de la publication de cet article, la lettre +suivante de l'auteur de _la Terre_, qui ne figure point dans le 2e volume +de la _Correspondance_ d'Émile Zola, tout récemment paru. + + Paris, 27 novembre 87. + + Mon cher Lepelletier, + + Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir; car il + comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous + dire, à vous qui êtes un ami! + + Il y a de la vigne à la lisière de la Beauce, les vignobles de + Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, sont superbes. Tous les + noms que j'ai employés, sauf celui de Rogues, sont beaucerons. Il + n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à Vénus: demandez aux + physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne reproduisent que le + dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. La lutte politique + dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, que vous le + pensez: tout s'y passe en manoeuvres sourdes. Mes Charles sont copiés + sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la fantaisie + du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris + que je me moquais? + + La vérité est que l'oeuvre est déjà trop touffue et qu'il y manque + pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout + mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là + l'arrière-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de + Françoise et de Lise: la terre, l'amour, l'argent. + + Merci encore, et bien cordialement à vous. + + ÉMILE ZOLA. + +Je n'argumenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus là, pour +de nouveau expliquer et réfuter. Sa lettre est intéressante et fournit +un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, traité +deux personnages épisodiques du drame rustique, en premiers rôles. Mais +l'auteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement +accentué leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient à dominer: ils +masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comédie, campé sur la +scène au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre, +cachait les comédiens, et puis comme ce Jésus-Christ vous assourdissait! + +_La Terre_, malgré les exagérations et les brutalités signalées, est un +livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un +tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modèles vivants sont-ils +gracieux et sémillants! Les animaux à face humaine de La Bruyère sont +reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifiés, atténués, par +le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le +régiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres façonnés +à plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont très humains, très +vraisemblables. Ils sont fréquents dans la réalité, les accidents +criminels, comme le meurtre de Françoise et l'étranglement du père Fouan, +roi Lear paysan à qui manque une Cordélia; il se produit aussi d'analogues +scélératesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les pensées +de ces boeufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables +et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et +l'économie, avec l'espoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils +portent le faix des impôts, proportionnellement le plus lourd, le plus +inégal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de +paix; à la guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux +mousqueteries. Régulièrement, patiemment, avec une précision astronomique, +selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils +moissonnent, et c'est grâce à eux que la vie ordinaire est possible. Quand +le paysan, comme on l'a vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse +de féconder la glèbe ou d'approvisionner les villes, l'horloge sociale +semble s'être arrêtée, et tout un pays est terriblement désheuré. Les +campagnards vivent dans une angoisse perpétuelle, les yeux tour à tour +abaissés anxieusement vers la récolte qui pousse, ou sondant avec terreur +le ciel où l'orage gronde. Ils maudissent et craignent à toute heure la +pluie, la sécheresse, le vent, la grêle, les inondations, les insectes +voraces, les maladies sur les végétaux, les épizooties dévastant les +étables. Ils ignorent les plus délicates jouissances humaines, les +sensations d'art, la conversation légère et gaie, les impressions de la +nature; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages, +sans en être émus; ils sont comme des sourds, si par hasard de la bonne +musique résonne à leur portée; devant un beau tableau, ils sont aveugles; +leur cerveau semble toute matière brute. L'amour, ils ne le connaissent +que sous la forme du rut; ils l'éprouvent et le manifestent comme nos +premiers parents, les ancêtres des cavernes et des huttes lacustres, se +ruant sur les femelles après s'être battus pour leur possession. Seulement, +ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vie +aussi, cette terre, mère souvent marâtre, fille fréquemment ingrate; le +jour où ils ne l'aimeraient plus et des craintes à notre époque peuvent +être conçues à cet égard, le jour où ils abandonneraient cette terre, qui +est pour eux à la fois la mère, l'enfant, l'épouse et la maîtresse, le +jour de misère et de désastre arrivé, où ils la laisseraient s'épuiser +dans une stérilité prolongée, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan, +et le traiter en être méprisable et odieux. Jusque-là il convient de +l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent guère qu'à lui, et +ses mâles vertus profitent à tous. Ce n'est pas le paysan qui a décrété la +République, mais c'est grâce à lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste, +qui s'ouvre devant nous, ce sera l'oeuvre pacifique, et la récompense +légitime aussi, des hommes de la terre. + +Le roman de _la Terre_ eut une répercussion inattendue dans le monde +littéraire. + +Des jeunes gens, alors débutants, et dont les noms sont devenus connus: +J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la +conduite de Paul Bonnetain, alors rédacteur assez important au _Figaro_, +lancèrent dans ce journal une singulière excommunication de Zola. Paul +Bonnetain, l'auteur de _Charlot s'amuse_, reprochant à l'auteur de +_Germinal_ sa «Mouquette», c'était bouffon et cynique. Bonnetain est +mort, fonctionnaire à la Côte d'Ivoire, mais les quatre autres membres de +cette congrégation de l'Index vivent encore; ils ont acquis, les uns du +talent, les autres de la renommée. Ils doivent regretter leur escapade de +jeunesse. + +Voici ce qu'ils fulminèrent contre Zola, en tête du _Figaro_. + + À ÉMILE ZOLA + + Naguère encore Émile Zola pouvait écrire, sans soulever de + récriminations sérieuses, qu'il avait avec lui la jeunesse littéraire. + Trop peu d'années s'étaient écoulées depuis l'apparition de + _l'Assommoir_, depuis les fortes polémiques qui avaient consolidé les + assises du Naturalisme, pour que la génération montante songeât à la + révolte. Ceux-là mêmes que lassait plus particulièrement la répétition + énervante des clichés, se souvenaient trop de la trouée impétueuse + faite par le grand écrivain, de la déroute des romantiques. + + On l'avait vu si fort, si superbement entêté, si crâne, que notre + génération malade presque tout entière de la volonté, l'avait aimé + rien que pour cette force, cette persévérance, cette crânerie. + Même les Pairs, même les Précurseurs, les Maîtres originaux, qui + avaient préparé de longue main la bataille, prenaient patience, en + reconnaissance des services passés. + + Cependant, dès le lendemain de _l'Assommoir_, de lourdes fautes + avaient été commises. Il avait semblé aux jeunes que le Maître, après + avoir donné le branle, lâchait pied à l'exemple de ces généraux de + révolution dont le ventre a des exigences que le cerveau encourage. + On espérait mieux que de coucher sur le champ de bataille; on + attendait la suite de l'élan, on espérait de la belle vie infusée au + livre, au théâtre, bouleversant les caducités de l'Art. + + Lui, cependant, allait creusant son sillon; il allait, sans + lassitude, et la jeunesse le suivait, l'accompagnait de ses bravos, + de sa sympathie si douce aux plus stoïques; il allait, et les + plus vieux et les plus sagaces fermaient dès lors les yeux, + voulaient s'illusionner, ne pas voir la charrue du Maître s'embourber + dans l'ordure. Certes, la surprise fut pénible de voir Zola + déserter, émigrer à Médan, consacrant les efforts--légers à cette + époque--qu'eût demandés un organe de lutte et d'affermissement, à des + satisfactions d'un ordre infiniment moins esthétique. N'importe! la + jeunesse voulait pardonner la désertion physique de l'homme. Mais une + désertion plus terrible se manifestait déjà: la trahison de l'écrivain + devant son oeuvre. + + Zola, en effet, parjurait chaque jour davantage son programme. + Incroyablement paresseux à l'expérimentation _personnelle_, armé de + documents de pacotille, ramassés par des tiers, plein d'une enflure + hugolique, d'autant plus énervante qu'il prêchait âprement la + simplicité, croulant dans des rabâchages et des clichés perpétuels, + il déconcertait les plus enthousiastes de ses disciples. + + Puis, les moins perspicaces avaient fini par s'apercevoir du + ridicule de cette soi-disant _Histoire Naturelle et Sociale d'une + famille sous le Second Empire_, de la fragilité du fil héréditaire, + de l'enfantillage du fameux arbre généalogique, de l'ignorance, + médicale et scientifique, profonde du Maître. + + N'importe, on se refusait, même dans l'intimité, à constater + carrément les mécomptes. On avait des: «Peut-être aurait-il dû...», + des «Ne trouvez-vous pas qu'un peu moins de...», toutes les timides + observations de lévites déçus, qui voudraient bien ne pas aller + jusqu'au bout de leur désillusion. Il était dur de lâcher le drapeau! + Et les plus hardis n'allaient qu'à chuchoter qu'après tout Zola + n'était pas le naturalisme et qu'on n'inventait pas l'étude de la + vie réelle, après Balzac, Stendhal, Flaubert et les Goncourt; mais + personne n'osait l'écrire, cette hérésie. + + Pourtant, incoercible, l'écoeurement s'élargissait, surtout devant + l'exagération croissante des indécences, de la terminologie malpropre + des _Rougon-Macquart_. En vain, excusait-on tout par ce principe émis + dans une préface de _Thérèse Raquin:_ + + «Je ne sais si mon roman est moral ou immoral; j'avoue que je ne me + suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je + sais, c'est que je n'ai jamais songé à y mettre les saletés qu'y + découvrent les gens moraux; c'est que j'en ai décrit chaque scène, + même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant.» + + On ne demandait pas mieux que de croire, et même quelques jeunes + avaient, par le besoin d'exaspérer le bourgeois, exagéré la curiosité + du savant. Mais il devenait impossible de se payer d'arguments: la + sensation nette, irrésistible, venait à chacun, devant telle page des + _Rougon_, non plus d'une brutalité de document, mais d'un violent + parti pris d'obscénité. Alors, tandis que les uns attribuaient la + chose à une maladie des bas organes de l'écrivain, à des manies + de moine solitaire, les autres y voulaient voir le développement + _inconscient_ d'une boulimie de vente, une habileté instinctive du + romancier, percevant que le gros de son succès d'éditions dépendait de + ce fait, que «les imbéciles achètent _les Rougon-Macquart_, entraînés, + non pas tant par leur qualité littéraire, que par la réputation de + pornographie que la _vox populi_ y a attachée.» + + Or, il est bien vrai que Zola semble excessivement préoccupé (et + ceux d'entre nous qui l'ont entendu causer ne l'ignorent pas) de la + question de vente; mais il est notoire aussi, qu'il a vécu de bonne + heure à l'écart et qu'il a exagéré la continence, d'abord par + nécessité, ensuite par principe. Jeune, il fut très pauvre, très + timide, et la femme, qu'il n'a point connue à l'âge où l'on doit la + connaître, le hante d'une vision évidemment fausse. Puis, le trouble + d'équilibre qui résulte de sa maladie rénale contribue sans doute à + l'inquiéter outre mesure de certaines fonctions, le pousse à grossir + leur importance. Peut-être Charcot, Moreau (de Tours) et ces + médecins de la Salpêtrière qui nous firent voir leurs coprolaliques + pourraient-ils déterminer les symptômes de son mal... Et, à ces + mobiles morbides, ne faut-il pas ajouter l'inquiétude, si fréquemment + observée chez les misogynes, de même que chez les tout jeunes gens, + qu'on ne nie leur compétence en matière d'amour?... + + Quoi qu'il en soit, jusqu'en ces derniers temps encore, on se + montrait indulgent; les rumeurs craintives s'apaisaient devant une + promesse: _la Terre_. Volontiers espérait-on la lutte du grand + littérateur avec quelque haut problème, et qu'il se résoudrait à + abandonner un sol épuisé. On aimait se représenter Zola vivant parmi + les paysans, amassant des documents personnels, intimes, analysant + patiemment des tempéraments de ruraux, recommençant enfin le superbe + travail de _l'Assommoir_. L'espoir d'un chef-d'oeuvre tenait tout le + monde en silence. Certes, le sujet simple et large promettait des + révélations curieuses. + + _La Terre_ a paru. La déception a été profonde et douloureuse. Non + seulement l'observation est superficielle, les trucs démodés, la + narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note + ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, + par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie: le + Maître est descendu au fond de l'immondice. + + Eh bien! cela termine l'aventure. Nous répudions énergiquement cette + imposture de la littérature véridique, cet effort vers la gauloiserie + mixte d'un cerveau en mal de succès. Nous répudions ces bonshommes + de rhétorique zoliste, ces silhouettes énormes, surhumaines et + biscornues, dénuées de complication, jetées brutalement, en masses + lourdes, dans des milieux aperçus au hasard des portières d'express. + De cette dernière oeuvre du grand cerveau qui lança _l Assommoir_ sur + le monde, de cette _Terre_ bâtarde, nous nous éloignons résolument, + mais non sans tristesse. Il nous poigne de repousser l'homme que nous + avons trop fervemment aimé. + + Notre protestation est le cri de probité, le dictamen de conscience + de jeunes hommes soucieux de défendre leurs oeuvres,--bonnes ou + mauvaises,--contre une assimilation possible aux aberrations du + Maître. Volontiers nous eussions attendu encore, mais désormais le + temps n'est plus à nous: demain il serait trop tard. Nous sommes + persuadés que _la Terre_ n'est pas la défaillance éphémère du + grand homme, mais le reliquat de compte d'une série de chutes, + l'irrémédiable dépravation morbide d'un chaste. Nous n'attendons pas + de lendemain aux Rougon: nous imaginons trop bien ce que vont être + les romans sur les _Chemins de fer_, sur l'_Armée_; le fameux arbre + généalogique tend ses bras d'infirme sans fruits désormais! + + Maintenant, qu'il soit bien dit une fois de plus que, dans cette + protestation, aucune hostilité ne nous anime. Il nous aurait été + doux de voir le grand homme poursuivre paisiblement sa carrière. + La décadence même de son talent n'est pas le motif qui nous guide, + c'est l'anomalie compromettante de cette décadence. Il est des + compromissions impossibles: le titre de naturaliste, spontanément + accolé à tout livre puisé dans la réalité, ne peut plus nous convenir. + Nous ferions bravement face à toute persécution pour défendre une + cause juste; nous refusons de participer à une dégénérescence + inavouable. + + C'est le malheur des hommes qui représentent une doctrine, qu'il + devient impossible de les épargner le jour où ils compromettent cette + doctrine. Puis, que ne pourrait-on dire à Zola, qui a donné tant + d'exemples de franchise, même brutale? N'a-t-il pas chanté le + _struggle for life_, et le _struggle_ sous sa forme niaise, + incompatible avec les instincts d'une haute race, le _struggle_ + autorisant les attaques violentes? «Je suis une force», criait-il, + écrasant amis et ennemis, bouchant aux survenants la brèche qu'il + avait lui-même ouverte. + + Pour nous, nous repoussons l'idée d'irrespect, pleins d'admiration + pour le talent immense qu'a souvent déployé l'homme. Mais est-ce + notre faute si la formule célèbre: «un coin de nature vu à travers un + tempérament» se transforme, à l'égard de Zola, en «un coin de nature + vu à travers un _sensorium morbide_», et si nous avons le devoir de + porter la hache dans ses oeuvres? Il faut que le jugement public fasse + balle sur _la Terre_, et ne s'éparpille pas, en décharge de petit + plomb, sur les livres sincères de demain. + + Il est nécessaire que, de toute la force de notre jeunesse laborieuse, + de toute la loyauté de notre conscience artistique, nous adoptions une + tenue et une dignité, en face d'une littérature sans noblesse, que + nous protestions au nom d'ambitions saines et viriles, au nom de notre + culte, de notre amour profond, de notre suprême respect pour l'_Art!_ + + PAUL BONNETAIN, J.-H. ROSNY, LUCIEN DESGAVES, PAUL MARGUERITTE, + GUSTAVE GUICHES. + + * * * * * + +C'était une réclame imprévue autant qu'audacieuse, ce manifeste. Enchantés +de la publicité du _Figaro_ que leur offrait le téméraire Bonnetain, les +quatre exorcistes ne se rendirent pas compte de la singularité, et aussi +de la naïveté de leur anathème. Il leur était permis individuellement, +dans des articles isolés, de blâmer, de critiquer Zola. Ils eussent alors +fait chorus avec les pompiers des salons et les prudhommes de la presse. +Ils se montraient rétrogrades et amis du poncif, mais ils ne s'affirmaient +pas comme des étourneaux voletant à l'aventure, et se brisant le bec sur +l'armature solide d'un phare éblouissant. Ces écoliers tapageurs étaient +extraordinaires aussi en donnant à leur opinion la forme d'un manifeste, +d'une déclaration de principes, presque d'un programme de parti. Ils +semblaient parler au public, au nom de toute la littérature française. +On remarquera deux des griefs principaux: Zola avait le tort d'habiter +la campagne, et de vendre beaucoup d'éditions! Et puis, n'est-ce pas +à pouffer, cette protestation «au nom d'ambitions saines et viriles», +rédigée par l'onaniste Bonnetain, et quel rire doit s'emparer aujourd'hui +de Descaves ou de Rosny, quand ils se souviennent qu'ils ont contresigné +«la tenue et la dignité» de la littérature de _Charlot s'amuse_. + +Ce qu'il y avait de plus cocasse dans l'excommunication, c'est que les +cinq n'étaient pas du tout de l'église de Médan. Ils n'avaient pas été +admis à l'honneur et à la gloire des fameuses soirées. Ils procédaient +comme les sociétaires du club des pieds humides, qui décréteraient que tel +membre du Jockey devrait être exclu comme indigne et malpropre. Si les +«zolistes», le groupe des Provençaux amis de la première heure, Baille, +Cézanne, Marius Roux, si les peintres et les romanciers célèbres qui, +dès l'apparition des _Rougon-Macquart_, firent une escorte d'honneur à +l'auteur, Manet, Guillemet, Alphonse Daudet, avaient refusé de frayer +désormais avec le pornographe de _la Terre_, si enfin les disciples mêmes, +les cinq de Médan, les vrais Cinq ceux-là, Maupassant, Huysmans, Hennique, +Céard, Paul Alexis, avaient renié leur maître, abandonné leur ami, la +condamnation aurait pu paraître injuste, absurde, mais ceux qui l'eussent +prononcée n'auraient pu être récusés, comme incompétents. Leur juridiction +eût été abominable, mais régulière. Ces justiciers eussent paru des +ingrats, mais non des réclamistes prétentieux, un peu cyniques. Ces cinq +écrivains, alors peu connus, car ils venaient seulement de publier leur +premier livre, sans grand éclat, sauf le Charlot qu'on sait, expulsant +Zola de la littérature au nom de la morale outragée, c'était vraiment +raide, et le fait, comme bizarrerie, mérite d'être conservé. + +Émile Zola accepta, avec philosophie, ce sévère et ridicule verdict. Comme +un journaliste lui demandait ce qu'il pensait de l'excommunication, il +répondit avec la tranquillité de l'archevêque de Paris, à qui des membres +de l'armée du salut auraient lancé l'anathème et refusé la communion: + + --Je ne sais, dit-il au rédacteur du _Gil-Blas_ venu l'interviewer + à Médan, ce qu'on pense, à Paris, de cette protestation, qui m'a + valu un grand nombre de lettres très bienveillantes de la part de + confrères; mais je sais que, pour ma part, j'en ai été stupéfié. + Je ne connais pas ces jeunes gens... Ils ne font pas partie de mon + entourage; ils ne se sont jamais assis à ma table; ils ne sont donc + pas mes amis. Enfin, s'ils sont mes disciples,--je ne cherche point + à en faire,--c'est bien à mon insu. + + Mais, n'étant ni mes amis, ni mes disciples, pourquoi me + répudient-ils? La situation est originale, il faut en convenir. C'est + le cas d'une femme avec qui vous n'auriez aucune relation, et qui + vous écrirait: «J'en ai trop de vous, séparons-nous!» Eh bien! la + position est analogue... + + Ah! si des amis m'avaient tenu un tel langage!... Si Maupassant, + Huysmans, Céard, m'avaient parlé de la sorte, j'avoue que j'eusse été + quelque peu estomaqué. Mais la déclaration de ces messieurs ne saurait + me produire un tel effet! Je n'y répondrai du reste absolument rien, + et cette détermination se trouve fortifiée par les conseils qui m'ont + été donnés de toutes parts. + +Il écrivit à J.-K. Huysmans, le 21 août 1887: + + Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet + des injures. Plus je vais et plus j'ai soif d'impopularité et de + solitude... + +À Alphonse Daudet, qui avait été indiqué, à tort, comme ayant sinon +inspiré, au moins approuvé le manifeste des Cinq, il écrivit: + + Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous ayez eu + connaissance de l'extraordinaire manifeste des Cinq.... le stupéfiant, + c'est que de victime, vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de + m'envoyer une poignée de main, vous avez failli rompre avec moi. + Avouons que cela dépassait un peu la mesure... + +Zola dédaigna donc de répliquer ou de réfuter. Mais on a répondu pour +lui. Pour donner idée de la vivacité de la polémique d'alors, et, en +choisissant entre vingt ripostes, également vigoureuses, au factum des +Cinq, je citerai un passage du très virulent mais très juste réquisitoire, +qu'en guise de plaidoyer Henri Bauer publia. Cet article vengeur parut +dans _le Réveil_, organe littéraire dont j'avais la direction, et où, on +s'en souvient peut-être, Paul Verlaine oublié, calomnié, ou repoussé, +fut accueilli, reparut à la publicité; là il donna des tableaux et des +fantaisies, sous la rubrique: «Paris vivant», qui, après dix ans de +silence, firent de nouveau prononcer son nom, bientôt retentissant et +glorieux. + +Dans ce journal, très artiste, où Alphonse Daudet publia _Sapho_, et Guy +de Maupassant plusieurs nouvelles inédites, parmi lesquelles _les Soeurs +Rondolli_, et où Paul Bonnetain avait débuté, Henry Bauer s'exprima ainsi, +avec cette franchise brutale qui lui valut en maintes circonstances +beaucoup d'ennemis, mais qui caractérisait son talent sincère et +indépendant: + + Tant pis pour Bonnetain! Tant pis pour Descaves! Vous avez fait là, + mes garçons, une vilaine besogne qui se retournera contre vous-mêmes. + Vous avez oublié que le peu que vous êtes, vous le lui devez; + vous n'existez que par lui. Tout, votre forme, votre style, votre + vocabulaire, vos images, vos idées procèdent de son oeuvre, et vos + pattes de mouches sont frottées à sa griffe. Vous êtes bien jeunes + pour être ingrats. Apprenez, mes petits, que toute la littérature + contemporaine a pris son essor dans ces _Rougon-Macquart_ «ridicules». + Vous mordez les talons du père qui vous a tous engendrés et vous + essayez d'ameuter le Philistin contre votre créateur, gare à la + mâchoire d'âne! + +La correction était infligée de main de maître. Les quatre, car +l'instigateur de la réclame cherchée disparut bientôt, ont depuis fait +oublier cette incartade de jeunesse à force d'oeuvres estimables. + +L'un des signataires devait d'ailleurs, par la suite, faire des excuses +publiques qui honorent également celui qui les formulait si spontanément +et celui qui les acceptait avec une généreuse effusion. + +M. Paul Margueritte écrivit à Zola, au moment de la publication de +_la Débâcle_, la lettre suivante: + + 9 mars 1892. + + Cher monsieur Zola, + + C'est avec émotion que je vois la division Margueritte et le nom de + mon père jouer un rôle dans _la Débâcle_. Je pressens que vous serez + sympathique aux efforts perdus de cette belle cavalerie et à la mort + de son chef, sacrifié avec tant d'autres, à Sedan. + + Laissez-moi saisir cette occasion--je n'en pourrai trouver une + meilleure--pour me décharger auprès de vous, en toute franchise, d'un + regret qui me pèse depuis longtemps. En m'associant, il y a quelques + années, à ce manifeste contre vous, j'ai commis une mauvaise action + dont mon extrême jeunesse m'empêcha alors de comprendre la portée, + mais dont j'ai eu quelque honte depuis, lorsque j'ai mieux compris + le respect qu'on se doit, d'homme à homme, et que je devais surtout, + moi débutant de lettres et fils de soldat, à une vie d'écrasant + labeur, de fier combat et d'exemple, comme la vôtre. + + Il y a longtemps, cher monsieur Zola, que je voulais vous écrire cela. + En tardant, je n'ai fait que prolonger mes regrets et la conscience de + mes torts. Voudrez-vous bien accepter ces excuses aussi franchement et + complètement que je vous les offre? + + PAUL MARGUERITTE + +Cette lettre, à laquelle Zola a cordialement répondu, a été publiée dans +le 2e volume de la _Correspondance_. + + * * * * * + +_La Bête Humaine_, publiée en 1890, c'est le roman sur _les Chemins de +fer_, que Zola avait depuis longtemps projeté d'écrire. C'est l'ouvrage +le plus dramatique de la série des Rougon-Macquart, un roman criminel, +avec des péripéties feuilletonesques. De plus, rappelant des crimes +sensationnels: tels que l'assassinat du président Poinsot, en wagon, par +l'introuvable Jud, le meurtre également impuni du préfet Barême, et la +vengeance d'un perruquier méridional égorgeant un prêtre, par qui sa femme +déclarait avoir été séduite avant son mariage. Ce roman a paru en 1890. +Zola a déclaré «avoir eu une peur terrible qu'il ne fût pris pour une +fantaisie sadique». + +Voici les grandes lignes de ce roman, qu'il est surprenant qu'un émule de +Busnach n'ait pas encore transporté à la scène: + +Le sous-chef de gare Roubaud, passionné, brutal et jaloux, a épousé une +jolie fille, élevée en demoiselle, la protégée du président Grandmorin. +Le mari adore sa femme. La jeune Séverine, un nom bien littéraire pour une +petite campagnarde devenue l'épouse d'un employé, se laisse passivement +aimer. Le ménage est heureux, paisible, honnête. Tout à coup l'accident +surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud découvre que sa +femme l'a trompé, oh! avant son mariage. Le président Grandmorin, un +satyre en robe rouge, a caressé, frotté, pollué Séverine, à l'âge où la +fleur conjugale charmante n'était encore qu'en bouton. Puis il l'a mariée +à un brave homme d'employé, après lui avoir passé une bague au doigt, en +souvenir des bons moments écoulés dans ses tentatives séniles, au fond de +la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine. + +La scène de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a +interrogé sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or à petite +tête de rubis. Sottement, inconsciemment, Séverine a répondu que c'était +un cadeau du président, un cadeau ancien, à l'occasion de ses seize ans. +Roubaud s'étonne de cette réponse. L'explication, simple et vraisemblable, +lui semble suspecte, parce que différée. + +«Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, soupçonneux, que c'était ta mère +qui t'avait laissé cette bague?...» Et cette interrogation engendre +aussitôt la défiance. Séverine avait donc menti? Pourquoi cachait-elle +l'origine de la bague? Était-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Quoi +d'insolite en ce don du président, qui avait protégé le ménage, et doté la +fillette? Séverine s'enferre dans son mensonge. Elle soutient que jamais +elle n'a parlé de sa mère à propos de cette bague. Son insistance étrange +et l'embarras de ses dénégations, achèvent d'initier le mari. Il devient +très pâle, ses traits se décomposent horriblement. Il jure, menace, et, +les poings levés, marchant sur elle finit par crier: «Nom de dieu de +garce! tu as couché avec... couché avec!» Et il la presse d'avouer, +menaçant de l'éventrer. La malheureuse, lasse et terrifiée, se décide +enfin à laisser échapper l'aveu: «Eh bien, oui, c'est vrai, laissez-moi +m'en aller!...» + +La fureur du mari, ses brutalités, ses soufflements de fauve, ses +questions pressantes, ses investigations douloureuses, les détails qu'il +réclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout +cela rythmé sourdement par le tapotement affaibli du piano des voisins +d'en dessous, présente un tableau dramatique d'une intensité excessive. +Les accablements, les sursauts, les préoccupations du lendemain, les +hantises du passé, les prostrations et les énergies soudaines, se +succédant en son âme désespérée, achèvent ce tableau tourmenté d'un +bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement désespéré de la +vengeance entrevue. Roubaud crèvera l'homme. Il a son couteau sous la main, +ce couteau fouillera la bedaine polissonne du président et, avec le sang +qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris +espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables médecins +de leur honneur. + +Pour réaliser cette saignée, qui doit, pense-t-il, guérir son honneur +blessé et nettoyer la souillure, Roubaud se sert du moyen violent dont usa, +au théâtre, le duc de Guise pour contraindre la duchesse à faire venir +Saint-Mégrin: il commande à sa femme de donner rendez-vous au président. +Ce chaud lapin fourré d'hermine est à Paris. Il s'agit de l'attirer dans +l'express du soir, là on lui fera son affaire. Séverine résiste. Elle ne +veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors, + + ... cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle + d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue + d'étau, jusqu'à la broyer. C'était sa volonté qui lui entrait ainsi + dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait + en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle était restée, dans sa + douceur passive, ne pouvait qu'obéir. Instrument d'amour, instrument + de mort. + +Elle écrit donc, et voilà le président déjà à peu près sûr d'avoir son +compte réglé à bref délai. + +Cet aveu surpris, à propos d'une bague que Séverine portait +continuellement à son doigt, qui ne devait par conséquent éveiller chez +son mari ni questions, ni soupçon, cet homme découvrant qu'il a été cocu +avant le mariage, et aussitôt combinant avec une dextérité d'assassin +émérite, dans ses moindres détails, la vengeance qu'il projette, la +contrainte mécanique à laquelle il a recours pour décider sa femme à +devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entaché +d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein +feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des +inconscients, des êtres anormaux placés dans des circonstances +exceptionnelles, de véritables héros de roman judiciaire. + +Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets d'horreur, et tout +se passe dans les conditions ordinaires de ces tableaux farouches destinés +à être affichés, peinturlurés, sur les murailles, afin d'attirer la +clientèle de l'Ambigu. Le train file à toute vitesse, et l'heure du crime +est proche. Naturellement, un témoin est là, embusqué dans l'ombre. Comme +le solitaire fameux de d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, ce +gaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, posté à point nommé, dans la +nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilométrique 153, +juste à la minute où l'on balance, par la portière entr'ouverte d'un wagon +de première, le corps de la victime: + + Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi + que la bouche d'un four, où des fagots s'embrasent. Puis, dans le + fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec + l'éblouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant, dont + l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double + ligne de flamme. Mais c'était une apparition en coup de foudre. Tout + de suite les wagons se succédèrent; les petites vitres carrées des + portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments + pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'oeil doutait + ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce + quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un + coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette, et + qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire, + peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages, + pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassiné. + +Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur +la difficulté que peut rencontrer un observateur, placé «devant la haie +d'un chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face d'un pré,» +c'est-à-dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied, à découvrir, +par une portière de wagon, un homme maintenu renversé sur une banquette. +Ce corps se trouve au-dessous de la ligne visuelle, et masqué par +l'épaisseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau comme chacun sait, +il est donc à peu près invisible du dehors. Si l'on s'arrêtait à ces +détails de vraisemblance, il serait difficile de faire constater, par les +personnages nécessaires au dénouement, les péripéties d'un assassinat, +dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherché +ait été trouvé. Il l'a été. Ici, comme dans les scènes subséquentes de +l'enquête judiciaire, Zola s'est révélé, en ce genre pour lui nouveau, +expert. + +À l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte +de synthèse psychologique des théories de Cesare Lombroso, sur l'«Uomo +deliquente», l'homme criminel, la bête humaine, le sauvage primitif, +l'anthropoïde cultivé, le quadrupède redressé. Roubaud échappe à la +justice. On soupçonne un carrier nommé Cabuche, être inquiétant d'allures, +bouc-émissaire des crimes mystérieux dans la contrée, une ressource pour +la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut témoigner de la vérité, +Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut +se séparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa +femme dans les bras. En même temps, une sorte de démon de la perversité le +pousse à fréquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof +de _Crime et Châtiment_ se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir +pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrésistible besoin du +coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son +crime. Dostoïewsky a tiré de puissants effets de cette poussée folle et +nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il +a développé largement les amours de Séverine et de Jacques. + +Un fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce maniaque, jugé il y +a quelques années, qui s'amusait à piquer les jolies passantes avec un +stylet, ou que le bijoutier, dont les plaisirs amoureux consistaient à +transformer en pelotes à épingles les seins martyrisés des malheureuses +qu'il entraînait, en leur jetant des billets de banque pour panser +leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations +meurtrières que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche +des petits garçons. Il ne veut pas abuser des belles, mais il meurt +d'envie de les égorger. Il rêve des voluptés non pareilles, à l'idée de +plonger une lame dans le corps de sa maîtresse. Parfois, il lui prend +aussi l'envie de tuer la première femme rencontrée. Il suit même une +passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un +compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entrée +d'une dame, une gêneuse, qui dérange la partie de meurtre projetée. Il se +dédommage bientôt en assassinant Séverine, sans avoir, Antony de cabanon, +l'excuse de la résistance. + +Ce goût du sang, cette appétence du meurtre pour le meurtre, ne sont que +d'inexplicables déviations de la raison humaine. Toutes les considérations +des criminologues fatalistes de l'école italienne ne pourront ôter à ces +monstres le caractère, heureusement exceptionnel, qui les signale au +médecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent guère intéressants pour +le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et +ils relèvent surtout de l'aliéniste. + +Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque: comme à d'autres +il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus, de +surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques éprouve le +rut du meurtre devant toute peau nue. + + Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa + cadette de deux ans; elle était tombée, il avait vu ses jambes, et + il s'était rué. L'année suivante, il se souvenait d'avoir aiguisé un + couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde + qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un + cou très gras, très rose, où il choisissait déjà sa place, un signe + brun sous l'oreille... + +Musset décrit ces tentations-là, mais moins sanglantes, quand, au théâtre +Français «où l'on ne jouait que Molière», il découvrait «un cou blanc +délicat qui se plie, et de la neige effacerait l'éclat». Jacques, lui, +au théâtre, éprouve la furieuse envie d'éventrer une jeune femme, une +nouvelle mariée assise près de lui, qui rit très fort. Et la question se +pose alors: + + Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir + contre elles? Car, chaque fois, c'était comme une nouvelle crise de + rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses + très anciennes dont il avait perdu l'exacte mémoire. Cela venait-il + donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la + rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie, au bord + des cavernes? + +C'est peut-être faire remonter un peu loin la vengeance préhistorique, et +les défenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres aliénés, +grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essayé de plaider +l'atavisme. + +Cette théorie de _la Bête Humaine_ n'a d'ailleurs qu'un intérêt +pathologique secondaire: Jacques, Roubaud, Séverine, Pecqueux, le +Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au président Grandmorin, +dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en +dehors de l'humanité, une véritable ménagerie de fauves, que Zola promène +dans son oeuvre. C'est un peu de la littérature de cirque. + +Comme dans tous les livres de l'auteur du _Ventre de Paris_, il y a dans +_la Bête Humaine_, une chose, un morceau de matière, qui vivifiée par le +souffle de l'écrivain, se dresse, s'anime, vit et palpite, comme un être. +Zola est un admirable Pygmalion dans ces animations de Galatées, faites +de la terre des mines, du liquide brûlant des alambics, des monceaux de +légumes ou des charretées de fleurs des halles. La Lison, la machine de +Jacques a une âme, une existence, des aventures, et elle connaît les fins +tragiques. + + Jacques, d'une pâleur de mort, vit tout, comprit tout: le fardier en + travers, la machine lancée, l'épouvantable choc, tout cela avec une + netteté si aiguë qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres, + tandis qu'il avait déjà dans les os la secousse de l'écrasement. + C'était l'inévitable... Au milieu de cet affreux sifflement de + détresse qui déchirait l'air, la Lison n'obéissait pas, allait quand + même, à peine ralentie. Elle n'était plus la docile d'autrefois, + depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son + démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme + vieillie dont un coup de froid a détruit la poitrine... + +Cette machine, ainsi personnifiée, cette Lison que Jacques avait aimée, +soignée, couvée, jalousée, comme une maîtresse, sans avoir jamais eu +l'idée de l'éventrer celle-là, nous assistons à son agonie, la seule mort +touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages éclaboussées du sang +des plaies, et où l'on ne voit que cervelles écrabouillées, ventres +ouverts et carotides tranchées: + + La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier, tandis + que les pierres fendues volaient en éclats comme sous un coup de mine, + et que, des cinq chevaux, quatre roulés, traînés, étaient tués net. + +La Lison est vraiment le personnage sympathique du livre. Pauvre Lison! +Son meurtre était de longue main préparé. Au commencement de l'ouvrage, +déjà, un fardier s'était embarrassé sur la voie, et Flore, la jalouse +Flore qui fait dérailler le convoi pour se venger, s'était essayée, +en retenant des chevaux rétifs. La machine, décrite, détaillée, ayant +l'importance d'un premier rôle, et quelques pages sur les rivalités +d'employés, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres, +font souvenir que le puissant auteur de _la Bête Humaine_, avant tout +ce carnage, a décrit le comptoir formidable du père Colombe, la ruche +ouvrière de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obésité des halles, +le puits dantesque du Voreux. + +_La Bête Humaine_ n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analysé, +pour indiquer la féconde variété du maître, et pour prouver qu'il aurait +pu, malgré l'insuccès de son début à Marseille, rivaliser avec les +feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter +l'attention des foules. + +Il y a de nombreuses descriptions, très artistes, dans ce roman rouge. +La rouge est la couleur de la vie. Il donne l'impression de la force et +aussi de l'horreur, et, en fermant ce livre rude, on se souvient, avec +Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts. + + * * * * * + +_La Débâcle_ a paru en 1892. C'est peut-être le livre de Zola qui a +suscité le plus de polémiques, inspiré le plus de sottes injures, celui +aussi qui a été le moins compris, le plus calomnié. C'est son plus beau +livre. + +Zola a été, sans raison, accusé d'avoir écrit un ouvrage anti-patriotique. +Pourquoi? Parce qu'il n'a pas montré les soldats de son pays, +irrésistiblement victorieux, ou du moins toujours héroïques, toujours +debout sur la brèche, toujours grands dans la défaite? Lui était-il permis +de refaire l'histoire, et, pour flatter l'orgueil national, devait-il +rééditer des légendes, plutôt périlleuses? + +Disons d'abord que l'on ne peut maintenant connaître les causes exactes +de l'immense désastre, ni apprécier, pour ainsi dire scientifiquement et +physiologiquement, l'effondrement de Sedan. Nous sommes beaucoup trop près +du sinistre. Ce n'est pas quand le sol frémit encore qu'on peut, avec +sérénité, étudier les origines d'une commotion sismique. Les survivants +de la catastrophe, au nombre desquels était Zola, ont gardé l'ébranlement +dans les nerfs de la secousse, et cela fait trembler les mains tenant la +plume, comme l'instrument vacillerait entre les doigts du savant penché +sur le cratère fumant, grondant, après l'éruption. Il faut laisser à la +brûlante terre le temps de se refroidir, pour en reconstituer les éléments, +avant et pendant la conflagration. + +Malgré la conscience avec laquelle Zola s'est documenté, et la patience +dont il a usé pour se renseigner, auprès des hommes compétents, auprès des +acteurs et des témoins contemporains, on ne saurait lui demander d'avoir +d'une façon infaillible précisé, dans _la Débâcle_, les explications de +l'inattendue et déraisonnable déroute. L'imprévoyance des chefs militaires, +le désordre de l'administration, la rivalité des généraux, la +disproportion des forces en présence, l'armement inférieur, la préparation +militaire insuffisante, la maladie de l'empereur, commandant en chef, +et sa faiblesse comme général d'armées, voilà sans doute des causes +incontestées de la défaite. Il en est d'autres. Parmi les facteurs +importants de notre désarroi, il faut indiquer les mouvements de troupes +inutiles ou fâcheux, les marches sans but, les contre-marches sans +raisons, et aussi la lenteur des premières opérations. Le Français est +combattant d'avant-garde. L'offensive est sa meilleure tactique. Il se +bat vaillamment sur son territoire, mais alors il ne compte plus sur la +victoire. C'est sur le sol ennemi qu'il reprend tous ses avantages. Il +nous était facile, au lendemain de la parade de Sarrebrück, de franchir la +frontière et de porter la guerre en Allemagne. Pourquoi s'est-on arrêté, +et quelle raison stratégique raisonnable donner de cette halte, l'arme au +pied, qui a émasculé les courages, désorganisé les armées, et permis à +l'ennemi de rassembler toutes ses forces, puis d'envelopper nos troupes, +moins nombreuses? On croit savoir qu'une illusion diplomatique dicta +cet atermoiement, qui fut mortel. On comptait, dans les conseils du +gouvernement, sur une intervention de l'Autriche, désireuse de prendre +sa revanche de Sadowa, et aussi sur une alliance de l'Italie, acquittant +la dette de reconnaissance de 1859. L'Autriche, affaiblie et craintive, +se soumettant à l'abaissement que Richelieu et Napoléon avaient tant +poursuivi, que Bismarck avait pu réaliser, se soumit à la Prusse, ne +bougea pas. L'Italie se rangea du côté qu'elle devinait devoir être le +plus fort. Victor-Emmanuel, notre ami de Magenta, le caporal de grenadiers +de Palestro, apprenant la défaite de Wissembourg, au spectacle, dit à sa +maîtresse, la belle marquise: «Je l'ai échappé belle! j'allais envoyer +cent mille hommes à Napoléon!» La France demeura seule, et elle avait +perdu un temps inestimable à attendre le secours italien, à hésiter à +envahir l'Allemagne par le sud, de peur de jeter l'empereur d'Autriche +dans les bras de son bon frère Guillaume. Il y était déjà. + +Zola a indiqué tout cela. _La Débâcle_ a fourni le maximum de vérité qu'on +peut connaître et divulguer, à une époque contemporaine. + +Il existe toute une légende sur la guerre de 1870. Zola très nettement en +a dissipé, en partie, les brumes. + +Ainsi, c'est un lieu commun que de prétendre que nous ayons succombé sous +l'amas du nombre. Ceci est un préjugé militaire. Les énormes armées n'ont +jamais la victoire assurée. Les foules militaires, terribles dans le +succès, sont lamentables lors de la défaite. Elles sont surtout disposées +aux formidables paniques. Ce sont les petites armées, qui ont presque +toujours remporté les grandes victoires, et auxquelles la retraite est +aisée et le retour offensif possible. + +Les généraux, a-t-on dit aussi, étaient jaloux les uns des autres, +vieillis, ramollis, incapables. Est-ce que les vainqueurs étaient dans +une posture meilleure? Le major général de Moltke était-il un jouvenceau? +croit-on que ces feld-maréchaux, ces généraux, ces colonels de l'armée +allemande furent tous des héros robustes, intelligents, des troupiers +indomptables? Recrutés exclusivement dans la noblesse, devant leurs grades +et leurs parchemins à la naissance, à la fortune plutôt qu'au mérite +et à l'étude, pas très instruits, sauf quelques-uns, tous prétentieux, +arrogants, présomptueux et mondains, ils n'avaient aucune supériorité +indiquée, et l'on devait les supposer moins exercés que nos officiers, qui +avaient fait leurs preuves en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, au +Mexique. Et puis, est-ce que les généraux de la Révolution étaient tous +des stratégistes et des tacticiens de premier ordre? Pas un général de la +République, excepté Bonaparte, n'était de taille à lutter, sur l'échiquier +des batailles, avec l'archiduc Charles, le plus grand homme de guerre +de son temps. Nos chefs improvisés, d'anciens sergents promus généraux, +Lannes, Murat, Marceau, Bernadotte, Brune, Junot, Davoust, ont prouvé par +leurs victoires qu'on pouvait gagner des batailles, en sortant d'une étude +de procureur comme Pichegru, ou de la boutique d'une fruitière comme Hoche. + +Nos troupes, ajoute-t-on, étaient insuffisamment armées, mal équipées, pas +entraînées et déplorablement approvisionnées? + +Est-ce que les soldats de l'an II étaient plus favorisés? Ils se battaient +sans jamais avoir fait l'exercice. Quelques-uns n'avaient pas de fusils, +et ce n'étaient pas seulement les boutons de guêtre qui manquaient aux +fameux bataillons de la Moselle, en sabots! + +En réalité, toutes les grandes batailles de la Révolution ont été gagnées +par des gardes nationaux ou à peu près. Ces volontaires, dit-on, et on a +cherché à rabaisser leur mérite, avaient d'admirables cadres de l'ancien +régime; c'est possible, mais les régiments de 1870 étaient aussi +parfaitement encadrés. + +Ces soldats improvisés de la République, ces vainqueurs de Jemmapes et de +Fleurus avaient ce qui manquait aux vieilles troupes de Napoléon III: la +foi! Elle déplace, prétendait-on autrefois, les montagnes, aujourd'hui +elle avance ou recule les frontières. + +C'est ce défaut d'élan, de confiance, ce manque d'espoir et cette fuite +de volonté, que Zola a parfaitement saisi et rendu dans sa synthèse +imparfaite de l'invasion de 70. Les premières pages du livre sont +peut-être les meilleures. Le harassement, la courte haleine et le manque +de nerfs de cette cohue désordonnée, battue sans s'être battue, qu'il nous +montre, jetant sacs et fusils aux orties, ces soldats geignant, traînant, +mauvais desservants de l'autel de la patrie, blasphémant en face du +drapeau, et apostats de la religion et du devoir, sur la route de Belfort +à Dannemarie, sont historiques, dans le sens prudhommesque du mot. J'ai +eu le bonheur de ne pas faire nombre dans cette traînée d'éclopés, de +réclameurs et de pleurnichards. Mon corps, le 13e, sous les ordres de +Vinoy, a échappé à la ratière. Il est rentré à Paris de Mézières, tambours +battants, drapeaux déployés. Nous avons eu cependant le contre-coup de la +panique, et la répercussion de la débandade. En route, çà et là, comme un +essaim qui part, nous avons recueilli des évadés du sac où la Prusse avait +fourré, d'un tour de main, ce qui était la veille l'armée française. +L'esprit de ces hommes, ramassés comme des ivrognes un lendemain de fête, +était déplorable. Ils ont contaminé beaucoup des nôtres, ces avariés de +l'indiscipline! C'est le moral qui était pis que tout, dans l'armée +désarticulée d'alors. + +Zola est narrateur exact quand il raconte la démoralisation suprême, +l'empereur traversant, somnambule du rêve confus qui s'achevait en +cauchemar, les villages encombrés, les routes trop étroites, les plaines +crayeuses et gluantes où l'on enfonçait, et traînant avec soi l'ironie +pesante de sa vaisselle d'argent, de ses seaux à rafraîchir le Champagne, +de ses chambellans importants, et de sa valetaille obstruante et +bourdonnante. Le romancier historien a raison d'attribuer une grand +part dans la déroute, à cette voix impérieuse, venue de Paris, qui lui +ordonnait de marcher sur l'Est, aveuglement, follement, bêtement, jusqu'à +ce qu'il s'abattît, carcan fourbu, pour essayer de sauver la carrosserie +de l'état dynastique qu'il remorquait. _La Débâcle_ commença par en haut. + +Mais là n'est pas encore toute l'explication de nos malheurs. L'histoire +implacable, et impartiale aussi, dira un jour que la France a été violée +parce qu'elle s'est laissé faire, parce qu'elle n'a pas serré les jambes, +et mordu l'agresseur, ainsi que doit se comporter la fille qui ne veut +pas qu'on la prenne. Civils et militaires ont été au-dessous de la tâche, +au-dessous du devoir. Je ne parle pas seulement des traîtres avérés, comme +Bazaine, ou des nullités comme Mac-Mahon. La masse du pays, soldats, +caporaux, capitaines, ingénieurs, maires, propriétaires, cabaretiers, +paysans, tout le monde, selon son grade, a sa part dans la défaite. Ils +ont pu se montrer héroïques individuellement, se sacrifier ici et là, +faire leur devoir, pékins ou troupiers, et avoir leur part de sacrifice +et leur couronne de martyrs. Mais, considérée dans son ensemble, prise +en bloc, jugée d'ensemble et de haut, cette masse énorme ne s'est pas +défendue. Elle pouvait tout arrêter, tout écraser, en résistant, en +demeurant dense et ferme: elle s'est effritée, elle s'est étiolée, au +premier choc; avant même! Elle a accepté l'invasion avec un fatalisme tout +musulman. Les vivres, les lits, les boissons, l'argent, les égards même, +et les bonnes filles aussi, ont été mis en réserve sur le passage de nos +hommes en débandade pour les Prussiens. On les attendait. Dans certains +villages, on pensait, avec espoir, qu'ils apportaient la paix, et +peut-être le roi, derrière leurs caissons; dans d'autres, on se disait +avec satisfaction qu'ils payaient bien les denrées, les verres de vin, et +que leur présence faisait «aller» le commerce. + +Avec l'intensité de sa vision qui lui a permis, ayant visité quelques +heures une mine, d'en tracer un ineffaçable tableau, l'auteur de +_Germinal_ a merveilleusement rendu ce tableau de la lâcheté et de +la cupidité paysannes, au contact de l'ennemi. Son père Fouchard, se +barricadant et braquant son fusil sur ses compatriotes affamés, résume +le rustre des départements envahis. Ah! si l'on avait seulement fusillé +quelques douzaines de maires et de commerçants de la Moselle, de la +Meurthe et des Ardennes, d'abord, en attendant, puis ceux des environs de +Paris, et en même temps, si l'on avait, tous les matins, fait fonctionner +le peloton d'exécution pour les généraux coupables d'être vaincus, pour +les officiers trop disposés à prévoir la défaite, pour les mauvais soldats +qui se plaignaient sans cesse, et jetaient la panique dans les rangs, dans +la nation tout entière, la France n'eût pas été éventrée du premier coup. +Non! en dépit de quelques magnifiques résistances isolées, on ne s'est pas +défendu, on n'a pas été «vendu», comme le criaient les lâches et comme le +répètent encore aujourd'hui les imbéciles, on s'est livré. On a dit aux +ennemis: Donnez-vous donc la peine d'entrer! + +Et ils nous ont écoutés. Oh! avec hésitation, avec crainte même. On ne +s'aventure qu'avec circonspection dans l'antre du lion, même quand il est +blessé, au fond de son trou cerné, et qu'il semble n'avoir plus ni dents +ni griffes. Jusqu'au jour de l'insulte suprême, la parade, au seuil de +Paris, du Ier mars, les vainqueurs ont redouté un réveil, qui ne vint pas. +La bête était endormie pour longtemps. Elle dort encore. + +Il y eut sans doute, et cela sauva l'honneur, protégea la façade, des +héroïsmes individuels surprenants et des dévouements locaux admirables. +Ces sacrifices exceptionnels ne sauraient faire contre-poids à la +défaillance à peu près universelle. Certes on a raison de glorifier la +résistance de Châteaudun. Mais en réfléchissant, n'y a-t-il pas quelque +honte en cet exemple unique, et s'il y avait eu cent Châteaudun en France, +ne devrait-on pas estimer cette défense multipliée comme toute simple et +logique? Encore doit-on considérer que les habitants mêmes de la ville +indomptable estimèrent inutile et désastreuse l'héroïque obstination d'une +poignée de francs-tireurs parisiens, sous le commandement d'un Polonais, +Lipowski. Ces lascars mal vus, et secrètement désavoués, parvinrent à +barrer la cité malgré ses citoyens. C'est par un abus de la force, une +émeute de patriotes, venus on ne savait d'où, que les notables n'ont pu +ouvrir les barricades, à la première sommation des Prussiens. Si toutes +les villes, tous les villages, sur le passage des envahisseurs, avec ou +sans le concours des habitants plus soucieux de la sauvegarde de leurs +immeubles, de leurs boutiques, de leurs écus, que du salut de la France, +eussent été transformés en redoutes, et défendus comme la sous-préfecture +beauceronne, il aurait fallu six mois, un an peut-être, aux vainqueurs +pour arriver jusqu'à Châteaudun même, et la face des choses eût +probablement changé. Il est bien difficile de conquérir un pays qui +n'accepte pas d'avance la conquête. Napoléon, malgré son génie et ses +invincibles grognards, en fit l'expérience devant Saragosse. + +Tous ces grands et douloureux épisodes de l'invasion de 1870 ont été +brossés avec une vigueur et une sincérité intenses par Zola, et sa fresque +émouvante de _la Débâcle_ demeure jusqu'à présent, à côté de morceaux fort +estimables, comme _le Désastre_, des frères Margueritte, et de superbes et +réconfortants récits, comme _les Feuilles de route_, de Paul Déroulède, le +meilleur et le plus véridique de nos tableaux d'histoire contemporaine. + +Avec son procédé de synthèse ordinaire, Zola a résumé en quelques +personnages typiques l'âme des foules. Maurice Levasseur, dont j'aurais +personnellement mauvaise grâce à contester la vraisemblance--ayant été +avocat, volontaire, et caporal, comme lui en 1870,--personnifie le +patriote que les événements ballottent et qui se sent, atome impuissant, +emporté dans le tourbillon des faits. Jean, le rustique vaillant, +débrouillard et doux, c'est le soldat résigné, qui marche dans le sillon +de la gloire ou de la défaite, de son même pas de boeuf résistant qui +s'en va aux champs. Weiss, pacifique et raisonnable, raisonneur aussi, +comptable à lunettes, qui, exaspéré, finit par prendre un fusil, joue +sa vie en partisan, et meurt en héros, se dresse, figure exceptionnelle, +sympathique, admirable. Zola, dans les pages qui racontent le dévouement +de ce civil à la patrie, sa résolution superbe et son exécution en +présence de sa femme, qui se cramponne désespérément à lui, a donné une +note émue et profondément attristante. Malheureusement, ce bon citoyen, ce +grand et obscur patriote est un peu une figure romanesque. Mes camarades +et moi, nous avons plutôt rencontré Fouchard et Delaherche, par le hasard +des routes. + +Le personnage le mieux composé, le plus vrai, le plus humain, et qui vous +va au coeur, n'est-ce pas cette brute valeureuse de lieutenant Rochas? +Voilà un soldat! Il ne veut pas douter un jour. Il ne permet pas qu'on +suppose un instant que des Français puissent ne pas être vainqueurs, et +toujours! Il est glorieux, il est vantard, il est bruyant, insupportable +et sublime. Même quand les canons des fusils s'abaissent de toutes parts +sur sa poitrine, il se croit victorieux. Il le serait, s'il n'était pas +seul de sa foi. Il témoigne bien d'une certaine surprise à voir la façon +nouvelle de se combattre. Il se sent vaguement tombé dans un piège. Son +âme, plus haute que la fortune, résiste. Ce Don Quichotte de l'honneur +français, qu'on peut railler, et que Zola n'épargne pas, lorsqu'il nous le +montre toujours prêt à conquérir le monde, un vieux refrain de victoire +aux lèvres, entre sa belle et une bouteille de vin, nous soulage de +l'oppression issue du spectacle de tous ces gens qui s'évanouissent, ou +qui demandent grâce. Au milieu de tous ces fuyards, Rochas s'obstine à +vouloir marcher en avant. Seul il se tient debout quand les autres se +jettent à plat ventre. Dans le spasme final, du fond de Givonne, il crie +encore: «Courage, mes enfants, la victoire est là-bas!» Sa fin est +émouvante, et c'est le passage qu'il convient de citer: + + D'un geste prompt cependant, il avait repris le drapeau. C'était sa + pensée dernière, le cacher pour que les Prussiens ne l'eussent pas. + Mais bien que la hampe fût rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes, + il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il + arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l'anéantir. Et + ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il + s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores comme vêtu d'eux... Avec lui + finissait une légende. + +Pauvre brave Rochas! il console, il repose de ces Choutreau et de ces +Loubet, encore un nom malencontreusement choisi, comme celui du pétomane +de _la Terre_, que Zola a si impitoyablement dessinés. L'auteur de +_la Débâcle_ croit que la légende est finie avec le brave lieutenant. +Elle renaîtra, et d'autres Rochas reprendront la tradition absurde, +extravagante, stupide peut-être, mais grande et profitable, des héros +humbles dont l'enthousiasme est la force et le sacrifice le bonheur. +C'est avec des Rochas, beaucoup de Rochas s'obstinant à croire au succès +quand même, et du plus profond de l'abîme saluant l'espérance, que les +générations à venir éviteront les débâcles futures. Au _de profundis_ des +lâches et des traîtres opposons l'_alléluia_ des croyants et des braves. +Au moins, tant qu'il sera besoin d'avoir des braves, de compter sur eux, +et d'appeler, autour du drapeau menacé, ceux qui croient encore à ce vieux +symbole de la Patrie. + +Il est possible que l'avenir meilleur, plus raisonnable, plus pacifié, +nous réserve la surprise de l'accord universel. Ce rêve est encore +improbable, sans apparaître impossible, irréalisable. Les États-Unis +d'Europe ne sont qu'une chimère temporaire. Il fut une époque où les +Bourguignons étaient des Prussiens pour les Parisiens. Mais il faudrait +commencer par le commencement: la restitution à la France de son +territoire, et la substitution de la République sociale et fraternelle aux +empires et aux républiques autoritaires et fanatiques du monde actuel. En +attendant que cette utopie, nullement fantastique ni éternelle, soit la +réalité de demain, il est prudent de conserver chez nous de la graine de +ces toqués de Rochas, et de méditer, en relisant _la Débâcle_, sur les +causes de la défaite de 1870, sur les moyens d'en éviter le recommencement. + +Comme au mois de mars 1908, lorsqu'il fut question de transférer les +restes de Zola au Panthéon, et qu'on discuta les crédits à cet effet, +comme après cette cérémonie, _la Débâcle_ provoqua, lors de sa publication, +des protestations diverses. Toutes aussi injustifiées. L'une d'elles +attira surtout l'attention. Elle provenait d'un officier allemand, le +capitaine Tanera, qui assistait, faisant partie du grand état-major, à la +bataille de Sedan. + +Ce vainqueur bénévole, et réclamiste, se permit de prendre la défense des +soldats français qu'il estimait insultés par Zola. + +Toute la bande des aboyeurs anti-zolistes, parmi lesquels se retrouvent +d'ailleurs actuellement les thuriféraires les plus agenouillés devant +l'auteur de _J'accuse_, fit chorus avec le francophile prussien. + +Un journal, qui depuis sollicita l'honneur de reproduire en feuilleton +_la Débâcle_, inséra ceci: + + C'est un acte de mauvais français, que M. Zola a accompli en écrivant + _la Débâcle_, un allemand vient de le lui rappeler et de lui infliger + une leçon de patriotisme, en rendant aux vaillants soldats, qui sont + morts pour la France, l'hommage que M. Zola aurait dû leur décerner. + +Ce capitaine Tanera, dont on faisait le vengeur de l'honneur français, le +gardien de notre drapeau, avait prétendu que l'auteur de _la Débâcle_ +avait fabriqué les faits, et sali une armée qui avait été malheureuse, +mais qui, ayant combattu avec courage, n'avait pas perdu son honneur dans +la défaite. + +Le capitaine, qui falsifiait, beaucoup plus que Zola, les faits, les +textes du moins, car nulle part, dans _la Débâcle_, on ne pouvait lire que +l'armée, prise dans son ensemble, avait été déshonorée parce qu'elle avait +été vaincue, ajoutait, avec une affectation de hautaine commisération à +notre égard: + + Je ne veux pas chercher à savoir si, en écrivant un tel livre, + M. Zola a nui à la France, ou s'il l'a servie; dans tous les cas, il + lui manque une qualité: le respect du malheur. + + En ce sens... nous sommes, nous autres sauvages, de toutes autres + gens. + + J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir aussi crûment dit mon + opinion. C'est celle d'un homme qui connaît mieux que M. Zola l'armée + de Mac-Mahon, car il l'a combattue, tandis que M. Zola ne l'a vue que + de sa table, à travers des lunettes brouillées par le parti pris. + +Il ne faudrait pas, en exaltant ce capitaine bavarois pour écraser Zola, +perdre tout bon sens, et être dupe d'un soi-disant accès de générosité +de la part d'un vainqueur, devenu compatissant. Entre parenthèses, ce +capitaine si bon pour la France, au coeur si tendre qu'il déplore nos +défaites, en accusant Zola de les exagérer, commandait à Bazeilles. Il est +un de ceux qui brûlèrent une ville coupable d'avoir abrité des braves +résolus à défendre contre l'envahisseur, maison par maison, le sol de +la patrie. Il présida la fusillade sommaire de femmes, de vieillards, +d'adolescents, pour les punir d'avoir eu des frères, des fils, des maris, +qui avaient fait le coup de feu contre les troupes régulières de S. M. +Guillaume, sans avoir été revêtus auparavant de l'uniforme admis, qui +autorise l'usage des armes contre les bandits qui viennent tuer, piller et +brûler chez vous. Ce capitaine, qui protégeait, en 1892, l'armée française +contre les coups que, paraît-il, lui portait Zola, de son cabinet de +travail, avec les yeux troublés, disait-il, par de mauvaises lunettes, +avait commandé à ses hommes, sans doute des amis de la France comme lui, +d'arroser de pétrole les habitations de Bazeilles, et d'en faire des +torches, à la lueur desquelles on fusillerait plus commodément les +prisonniers. + +Voilà le champion de l'honneur français. Toute la presse reproduisit avec +admiration le réquisitoire du Bavarois. On célébra à l'envi la magnanimité +de cet ennemi chevaleresque, rendant un public hommage à ceux qu'il avait +battus, les qualifiant tous de redoutables adversaires, et ne voulant voir +parmi ces vaincus que des héros. + +La presse fut-elle donc dupe de cet accès de générosité? Ne vit-on pas, +dans cet éloge des Français, ce qu'il y avait réellement, un hyperbolique +hommage aux Allemands? En grandissant les vaincus, le Bavarois haussait +encore les victorieux, dont il était. L'armée française était, il le +proclamait, la première du monde. Eh bien? et l'armée allemande? +Évidemment, elle devait encore être placée au-dessus, hors concours. En +contestant les infériorités, les paniques, les divagations des troupes en +marche, l'esprit d'indiscipline et de démoralisation des adversaires, +l'officier allemand affirmait sa supériorité et celle de ses hommes, +il établissait l'incontestable super-excellence de ceux qui avaient fini +par avoir raison d'une armée aussi bien organisée, aussi admirablement +commandée, aussi parfaitement approvisionnée, et aussi capable et +résistante que l'était l'armée de Mac-Mahon. Puisqu'ils avaient pu +triompher de combattants aussi formidablement préparés pour la victoire, +les Allemands devenaient, selon l'expression de leur philosophe Nietzsche, +des sur-soldats. + +Le capitaine Tanera, en louangeant la France, ne faisait donc que le +panégyrique de l'Allemagne. Il portait à la seconde puissance sa patrie, +en donnant à la nôtre la valeur d'une unité. Il proclamait enfin, en +reconnaissant la supériorité relative des races latines, l'absolue +supériorité des races germaniques. Ce Bavarois se moquait de nous avec ses +compliments. Il nous faisait très grands, pour se montrer plus grand que +nous, puisque nous étions à terre, et qu'il nous piétinait. La France, +haute encore, mais assommée, faisait un piédestal géant à la géante +Germania. Nos journalistes, surtout pour faire pièce à l'auteur de +_la Débâcle_, prirent pour argent comptant les grosses flatteries du +capitaine allemand. + +Zola répondit à ce malin Bavarois. Dans _le Figaro_, qui avait, le premier, +publié la lettre du capitaine Tanera, parut la réplique. + +Plusieurs questions techniques et de détail avaient été discutées par le +capitaine, Zola opposa ses documents, ses renseignements, sa sincérité: + + J'espère, écrivit-il, qu'on me fait au moins l'honneur de croire que, + pour tous les faits militaires, je me suis adressé aux sources. Après + la défaite, chaque chef de corps, voulant s'innocenter, a publié ou + fait publier une relation détaillée de ses opérations. Nous avons + eu ainsi les livres des généraux Ducrot, Wimpffen, Lebrun, et, si le + général Douai s'est abstenu, c'est qu'un de ses aides de camp, le + prince Bibesco, a écrit sur les mouvements du 7e corps un ouvrage + extrêmement remarquable, dont je me suis beaucoup servi. + +Ayant ainsi justifié ses affirmations d'ordre stratégique, et cité ses +auteurs, Zola, animé d'une grande et légitime indignation, proteste contre +la naïveté avec laquelle, dans la presse française, on a paru accueillir +les hypocrites éloges d'un officier allemand, brûleur de maisons et tueur +de femmes, à Bazeilles. + + Il faudrait vraiment être bien nigaud pour accepter, dit alors Zola, + de tels éloges, derrière lesquels se cache un soufflet si insultant + à la patrie française! Eh bien! non, il n'est pas vrai que tout le + monde ait fait son devoir. L'histoire a ouvert son enquête, la vérité + maintenant est connue et doit se dire. Oui, il y a eu des soldats + qui, dans l'affolement de la défaite, ont jeté leurs armes; oui, nos + généraux, si braves qu'ils fussent, se sont presque tous montrés des + ignorants et des incapables; oui, nos régiments ont crié la faim, se + sont toujours battus un contre trois, ont été menés à la bataille + comme on mène des troupeaux à la boucherie; oui, la campagne a été une + immense faute, dont la responsabilité retombe sur la nation entière, + et il faut la considérer aujourd'hui comme une terrible épreuve + nécessaire, que la nation a traversée, dans le sang et dans les + larmes, pour se régénérer. + + Voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qui est un véritable soulagement + pour la France. C'est le cri même du patriotisme intelligent et + conscient de lui-même. Nous avons besoin que la faute soit avouée et + payée, que la confession soit faite, pour sauver de la catastrophe + notre fierté, et notre espoir dans la victoire future. Et, quant aux + capitaines bavarois, il faut qu'ils soient bien persuadés que la + France vaincue par eux n'est pas la France d'aujourd'hui, mais une + France démoralisée, éperdue, sans vivres, sans chefs, et pourtant si + redoutable encore que, partout, elle n'a succombé que sous le nombre, + et dans les surprises. + + J'imagine qu'au lendemain de la guerre le capitaine Tanera n'aurait + point osé écrire sa lettre. Bazeilles était alors une telle tache de + sang, avait soulevé dans le monde entier un tel cri d'exécration que + les Bavarois eux-mêmes n'aimaient point à rappeler leur victoire. + Mais le capitaine dit qu'il était à Bazeilles, et il m'aurait + peut-être suffi de lui répondre que, dès lors, il n'était pas placé + du bon côté pour juger mon livre, et décider si j'avais fait, avec + _la Débâcle_, une besogne utile ou nuisible à la France. + + Car, par le fait de cette polémique extravagante, me voilà forcé de + défendre mon oeuvre française, mon patriotisme français, contre un des + égorgeurs, un des incendiaires de Bazeilles. + +Voilà le langage d'un patriote et d'un bon Français. C'est aussi la voix +même de la raison et de la vérité que fait entendre ici Zola. Ceux qui +l'accusent d'avoir attaqué, affaibli l'armée avec son livre, n'ont pas lu +_la Débâcle_ ou bien ils n'ont pas voulu en comprendre l'esprit, ni la +portée. Ce n'est pas avec cette page d'histoire que le défenseur de +Dreyfus peut être accusé, avec justice, d'avoir porté atteinte à l'armée, +diminué l'esprit militaire, et abattu les courages. Ces reproches sont +faux, et il ne faut pas mêler _la Débâcle_ à l'affaire Dreyfus. + +Zola a expliqué, à propos des attaques du capitaine Tanera, qu'il avait +cru devoir ne pas imiter ceux de ses devanciers qui, dans les tableaux +de batailles, supprimaient les défaillances, et ne peignaient que les +héroïsmes. L'homme, avec ses misères et ses faiblesses, devait se +retrouver partout le même, et le champ de bataille ne pouvait faire +exception. La légende du troupier français, éternellement et comme +fatalement invincible, lui avait semblé belle, mais exécrable. Elle était +la cause première de nos effroyables désastres. La nécessité de tout dire +s'est imposée à lui. D'où son livre impartial et implacable. + +Il concluait par cet éloquent appel à la sincérité, que les plus ardents +patriotes ne peuvent qu'approuver: + + La guerre est désormais une chose assez grave, assez terrible pour + qu'on ne mente point avec elle. Je suis de ceux qui la croient + inévitable, qui la jugent bonne souvent, dans notre état social. + Mais quelle extrémité affreuse, et à laquelle il ne faut se résigner + que lorsque l'existence même de la patrie est en jeu! Je n'ai rien + caché, j'ai voulu montrer comment une nation comme la nôtre, après + tant de victoires, avait pu être misérablement battue; et j'ai voulu + montrer aussi de quelle basse-fosse nous nous étions relevés en vingt + ans, et dans quel bain de sang un peuple fort pouvait se régénérer. + Ma conviction profonde est que, si le mensonge faussement patriotique + recommençait, si nous nous abusions de nouveau sur les autres, et sur + nous-mêmes, nous serions battus encore. Voilà la guerre inévitable + dans son horreur, acceptons-la et soyons prêts à vaincre. + +Quel patriote pourrait désapprouver ce langage ferme et sage? Les lignes +qui terminent cet admirable et patriotique manifeste sont d'une douceur +infinie, et d'une émotion si humaine, qu'on ne saurait les lire sans que +tout l'être ne vibre à l'unisson de l'écrivain: + + Ah! cette armée de Châlons que j'ai suivie dans son calvaire, avec une + telle angoisse, avec une telle passion de tendresse souffrante! Est-ce + que chacune de mes pages n'est pas une palme que j'ai jetée sur les + tombes ignorées des plus humbles de nos soldats? Est-ce que je ne l'ai + pas montrée comme le bouc émissaire, chargée des iniquités de la + nation, expiant les fautes de tous, donnant son sang et jusqu'à son + honneur, pour le salut de la Patrie? Nier ma tendresse, nier ma pitié, + nier mon culte en larmes, c'est nier l'éclatante lumière du soleil. + + Qui donc a écrit que _la Débâcle_ était l'épopée des humbles, des + petits? Oui, c'est bien cela. Je n'ai pas épargné les chefs, ceux + contre lesquels, autour de Sedan, monte encore le cri d'exécration + des villages. Mais les petits, les humbles, ceux qui ont marché pieds + nus, qui se sont fait tuer le ventre vide, ah! ceux-là, je crois + avoir dit assez leurs souffrances, leur héroïsme obscur, le monument + d'éternel hommage que la nation leur doit dans la défaite. + +Qui donc pourrait prétendre que de tels sentiments sont ceux d'un +calomniateur systématique de l'armée? Des défenseurs du livre attaqué et +faussement commenté se levèrent, et Zola fut compris et approuvé par des +hommes dont le patriotisme, et même le militarisme, étaient avérés. + +_Le Figaro_ publia, à la suite des discussions allumées par l'incendiaire +de Bazeilles, une lettre intéressante du colonel en retraite Henri de +Ponchalon. + +Cet officier supérieur disait: + + Voulez-vous permettre à un combattant de l'armée de Châlons de vous + adresser quelques réflexions au sujet de votre réponse au capitaine + bavarois Tanera! Je ne suis pas étonné que ce capitaine ait critiqué + votre livre; il est dans son rôle. Les Allemands ont toujours affecté + de grossir les difficultés qu'ils ont rencontrées: c'est ainsi qu'ils + ont soutenu que le maréchal Bazaine avait rempli tout son devoir! + + Oui, «la vérité doit se dire»; cette vérité n'est-elle pas le meilleur + garant de l'avenir? Ce n'est pas avec des illusions que nous ferons + revivre les gloires militaires du passé. + + Oui, nous avons eu des généraux ignorants, incapables; j'en ai connu + qui ne savaient pas lire une carte! Mais, tout en reconnaissant le + sentiment patriotique dont vous êtes inspiré, je dois dire que vous + avez généralisé ce qui n'était qu'une exception. + + Quant aux autres officiers, si ceux que vous avez dépeints ont pu + exister, ils n'étaient, eux aussi, qu'une exception. Entre le + capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y avait place pour + l'officier intelligent, instruit, énergique, tout à fait à la hauteur + de ses fonctions. + + Si vous n'avez pas épargné les chefs, avez-vous, comme vous le + prétendez, rendu complètement justice aux soldats? + + Vous affirmez que, dans l'affolement de la défaite, il y a eu des + soldats qui ont jeté leurs armes. Je puis certifier que, dans le + 1er corps (corps Ducrot), ce fait ne s'est jamais produit, ni à + Wissembourg, ni à Froeschwiller, ni à Sedan. + +Émile Zola répondit au colonel de Ponchalon: + + Paris, 18 octobre 1892. + + Monsieur, + + Permettez-moi de répéter que je n'ai nié ni le sentiment du devoir + ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine + Baudoin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil. + + Après les mauvaises nouvelles de Froeschwiller, des soldats du + 7e corps, qui n'avaient pas combattu, ont jeté leurs armes. Je + n'aurais pas affirmé un fait pareil sans l'appuyer sur des documents + certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur + aujourd'hui de tout confesser. + + Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi, + à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer + l'assurance de mes sentiments distingués. + + ÉMILE ZOLA. + +Mais la plus précise et la plus énergique défense de l'auteur et du livre, +pour ceux qui ne se donnent pas la peine de lire et qui acceptent et +colportent des jugements tout faits, la plus décisive réfutation des +allégations de ceux qui soutenaient que _la Débâcle_ était une oeuvre +anti-patriotique, émane de M. Alfred Duquet. Personne ne contestera la +compétence de l'excellent historien de la guerre de 1870. Il est un des +patriotes actifs les plus autorisés. + +M. Alfred Duquet, quelques jours après la mort de Zola, écrivait ces +lignes, que devront méditer tous ceux qui parlent avec ignorance, parti +pris et mauvaise foi de _la Débâcle:_ + + Comment comprendre les imprécations avec lesquelles fut accueilli + l'un des meilleurs romans de Zola, _la Débâcle?_ Comment accepter ces + accusations de «traîner l'armée dans la boue», alors qu'il avait peint + l'exact tableau de cette fatale époque? + + Non, après avoir relu _la Débâcle_, j'y vois bien peu de tableaux + à retoucher, bien peu de jugements à réformer, et j'y trouve des + descriptions superbes. Dimanche, à l'heure où l'éloquence de + M. Chaumié coulait sur le cercueil, pareille à la froide pluie de la + veille, je parcourais les lettres de Zola, quand il préparait son + roman militaire. Je me rappelais ses arrivées subites à mon cabinet, + pour me demander des renseignements, et, surtout, mes stations + prolongées rue de Bruxelles, où, penché au-dessus des cartes, je + répondais à ses questions stratégiques et tactiques. + + Eh bien, je dois l'avouer, il ne me parut guidé que par le désir de + dire vrai sur les hommes et sur les choses, et je ne pus saisir en lui + la moindre haine de l'armée. Il comprenait les questions avec une + rapidité surprenante et, toujours, s'arrêtait à la solution juste. + + Aussi bien, ce livre affreux enseigne que, sans la discipline, on ne + saurait vaincre: «Si chaque soldat se met à blâmer ses chefs et à + donner son avis, on ne va pas loin pour sûr.» Il flétrit Chouteau + le «pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en + bâtiments, flâneur et noceur, ayant mal digéré les bouts de discours + entendus dans les réunions publiques, mêlant des âneries révoltantes + aux grands principes d'égalité et de liberté». Et, encore: «Malheur à + qui s'arrête dans l'effort continu des nations, la victoire est à ceux + qui marchent à l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux + plus forts!» Et, enfin: «Jean était du vieux sol obstiné, du pays de + la raison, du travail et de l'épargne.» + + Au point de vue technique, Zola reconnaît que la marche de Châlons sur + Metz était pratique le 19 août, possible, mais aventureuse le 23, «un + acte de pure démence» le 27. Et comme il s'élève contre le stupide + abandon des collines dominant Sedan, aux environs de Saint-Menges, + Givonne, Daigny, La Moncelle! À propos de la retraite vers Mézières, + prescrite le 1er septembre à huit heures du matin par Ducrot,--qui + n'avait cessé de critiquer tout et tous, et qui, mis au pied du mur, + se montrait au-dessous de tout et de tous,--je vois encore Zola me + désignant, du doigt, sur une carte prussienne où étaient notées les + positions de tous les corps d'armée, le défilé de Saint-Albert, et me + disant: + + --Mais Ducrot, avant de donner ses ordres, n'avait donc pas envoyé + un cavalier pour savoir si les Allemands ne se trouveraient point à + Vrigne-aux-Bois? + + Non, _la Débâcle_ n'est pas un mauvais livre, car on ne saurait guérir + une plaie sans la voir, sans la sonder; c'est une oeuvre forte et + saine. Il faut être juste envers tout le monde, même envers ceux qui + vous ont fait le plus de mal. + +Cette calme et impartiale apologie de l'auteur de _la Débâcle_, cette +mise au point de ses sentiments sur l'armée, cette infirmation de tant +d'arrêts injustes et injustifiés de la presse, répercutés dans l'opinion, +paraissait dans _la Patrie_, organe de la _Ligue des Patriotes_, et dont +le directeur Émile Massard est en même temps le rédacteur en chef de +_l'Écho de l'Armée_, journal non seulement patriote, mais militariste, +étant pour l'Armée ce que _la Croix_ est pour l'Église, et celui qui +signait cette loyale déclaration, M. Alfred Duquet, était l'adversaire +politique de Zola et un violent anti-dreyfusard. + +Pour tout lecteur de bonne foi, et non aveuglé par la passion de parti, +l'affaire de _la Débâcle_ est jugée définitivement. C'est un livre +d'histoire sévère, où les nôtres ne sont pas flattés, sans doute, mais où +les ennemis sont dénoncés et flétris dans leurs actions atroces, où +l'historien a cherché et su trouver presque partout la vérité. Toute +vérité n'est pas bonne à dire, affirme la sagesse des nations. Dans un +salon, c'est possible, c'est prudent surtout, mais l'histoire ne doit +connaître ni la politesse ni l'hypocrisie. + +Pour achever de faire toute la lumière sur les ténèbres que l'hostilité et +l'indignation envers Zola, homme de parti, ont projetées sur Zola écrivain, +l'historien subissant injustement la réprobation de certaines consciences +qui visait le défenseur de Dreyfus, je reproduirai, magnifique profession +de foi bien française et bien patriote, la déclaration qui terminait +un article magistral, intitulé _Sedan_, paru dans _le Figaro_ du 1er +septembre 1891, c'est-à-dire un an avant l'apparition de _la Débâcle_: + + ... Longtemps, il a semblé que c'était la fin de la France, que jamais + nous ne pourrions nous relever, épuisés de sang et de milliards. Mais + la France est debout, elle n'a plus au coeur de honte ni de crainte. + + Personne, certainement, ne souhaite la guerre. Ce serait un souhait + exécrable, et ce que nous avons enterré avec nos morts, à Sedan, c'est + la légende de notre humeur batailleuse, cette légende qui représentait + le troupier français partant à la conquête des royaumes voisins, pour + rien, pour le plaisir. Avec les armes nouvelles, la guerre est devenue + une effrayante chose, qu'il faudra bien subir encore, mais à laquelle + on ne se résignera plus que dans l'angoisse, après avoir fait tout + au monde pour l'éviter. Aujourd'hui, des nécessités impérieuses, + absolues, peuvent seules jeter une nation contre une autre. + + Seulement, la guerre est inévitable. Les âmes tendres qui en rêvent + l'abolition, qui réunissent des congrès pour décréter la paix + universelle, font simplement là une utopie généreuse. Dans des + siècles, si tous les peuples ne formaient plus qu'un peuple, on + pourrait concevoir à la rigueur l'avènement de cet âge d'or; et + encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l'humanité? + La guerre, mais c'est la vie même! Rien n'existe dans la nature, ne + naît, ne grandit, ne se multiplie que par un combat. Il faut manger et + être mangé pour que le monde vive. Et seules, les nations guerrières + ont prospéré; une nation meurt dès qu'elle désarme. La guerre, c'est + l'école de la discipline, du sacrifice, du courage, ce sont les + muscles exercés, les âmes raffermies, la fraternité devant le péril, + la santé et la force. + + Il faut l'attendre, gravement. Désormais, nous n'avons plus à la + craindre. + +Zola disant: «La guerre, mais c'est la vie même! Elle est inévitable! Il +faut s'y préparer et désormais nous n'avons plus à craindre!» est-il un +organisateur de la déroute? Mais jamais apôtre de la Revanche n'a tenu +langage plus net, plus persuasif, plus chauvin aussi. La dernière phrase +est une reproduction, avec moins de latinité, du coeur «léger», le cri +de l'âme exempte d'inquiétudes après la décision, le coeur intrépide, +expression choisie, mais déplacée, si rudement reprochée à Émile Ollivier. + +Toutes les sottises, toutes les malveillances, toutes les déclamations +mensongères de ceux, qui, pour atteindre le Zola de Dreyfus, injurièrent +et maltraitèrent le Zola de _la Débâcle_, ne prévaudront pas contre la +vérité, contre l'évidence. L'auteur a d'avance bouclé toutes ces mâchoires +hurlantes avec cette affirmation, que Paul Déroulède a certainement dite +avant lui, et que je voudrais voir inscrite sur tous les tableaux appendus +aux murs de nos écoles primaires: + +«Seules les nations guerrières ont prospéré, une «nation meurt dès qu'elle +désarme!» + +Zola a également expliqué les sentiments qui l'animaient en écrivant +_la Débâcle_, dans une lettre, adressée à M. Victor Simond, directeur du +_Radical_, le jour où commençait, dans ce journal, la publication de cet +ouvrage. Cette lettre ne figure pas dans la _Correspondance_ de Zola qui +vient d'être publiée: + + Mon cher Directeur, + + Vous allez publier _la Débâcle_ et vous me demandez quelques lignes de + préface. + + D'ordinaire, je veux que mes oeuvres se défendent d'elles-mêmes et je + ne puis que témoigner ma satisfaction en voyant celle-ci publiée dans + un grand journal populaire qui la fera pénétrer dans «les couches + profondes de la démocratie». + + Le peuple la jugera, et elle sera pour lui, je l'espère, une leçon + utile. Il y trouvera ce qu'elle contient réellement: l'histoire vraie + de nos désastres, les causes qui ont fait que la France, après tant de + victoires, a été misérablement battue, l'effroyable nécessité de ce + bain de sang, d'où nous sommes sortis régénérés et grandis. + + Malheur aux peuples qui s'endorment dans la vanité et la mollesse! La + puissance est à ceux qui travaillent et qui osent regarder la vérité + en face. + + Cordialement à vous. + + ÉMILE ZOLA. + + 19 octobre 1892. + + * * * * * + +Forcément, dans cette étude, qui ne saurait dépasser les limites normales +d'un ouvrage de librairie, j'ai dû analyser sommairement, ou me contenter +d'indiquer, certains livres de Zola. Je n'ai pu accorder à chaque roman la +même part d'examen et de critique, mais les observations et les remarques +d'un ordre général, faites sur toutes les oeuvres étudiées en ces pages, +peuvent s'appliquer à celles qui sont mentionnées seulement. + +Le dernier livre de la série des Rougon-Macquart est _le Docteur Pascal_. +Ce docteur est l'ultime rameau du fameux arbre généalogique, que Zola prit +tant de peine à greffer, à émonder, et à décrire. + +Ce n'est pas que Zola fût à court de Rougons et dépourvu de Macquarts. +Encore moins se trouvait-il à bout de souffle, vidé de sève, et ne pouvant +plus faire vivre et palpiter de nids dans les branches épuisées de son +arbre, sur le point d'être sec. Il avait d'autres projets. Il écrivait, +dès 1889, à Georges Charpentier: + + Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des + Rougon-Macquart. Cela est possible, mais il faut que je bûche ferme... + Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je + ferais. J'étonnerais le monde!... + +Il devait faire succéder aux Rougon-Macquart _les Trois Villes_, et +_les Quatre Évangiles_. Mais il commençait à être las de ce monde de +personnages à porter, à remuer. La fatigue, ou plutôt l'ennui, lui +venaient au milieu de cet enchevêtrement de collatéraux, qui faisait +ressembler son travail de romancier à une besogne de clerc de notaire +élaborant une liquidation compliquée. Ah! que cette famille prolifique +lui donnait de mal pour établir, physiologiquement et socialement, sa +répartition successorale. Il lui a fallu l'attention méticuleuse d'un +archiviste-paléographe pour ne pas commettre d'erreur dans les noms, +prénoms, âges, degrés de parenté, et faits d'alliance de tous ces Rougon +et de tous ces Macquart, nomades et divers, dont pas un n'exerçait le +même métier, presque tous séparés d'avec leurs parents, et dispersés aux +quatre coins de la société, ainsi que les héritiers Rennepont dans _le +Juif-Errant_ d'Eugène Sue. + +Enfin, il s'affranchit de cette servitude de l'hérédité, dont il avait +d'abord puisé l'idée dans l'ouvrage du docteur Lucas. Il devait toutefois +y revenir, mais incidemment, dans ses ouvrages subséquents, comme +lorsqu'il fait figurer, dans ses _Trois Villes_ et dans ses _Trois +Évangiles_, les Froment, «ayant le front en forme de tour». + +Il affirmait, en prenant pour directrice, dans la construction de son +vaste monument, la théorie de l'hérédité, sa conception du Roman +Expérimental. Il proclamait la nécessité de faire de la science +l'auxiliaire ou plutôt la tutrice de l'imagination. En même temps, +il bénéficiait d'un procédé de composition commode, abrégeant des +descriptions de personnages et dispensant de créer et de combiner, chaque +fois qu'il commençait un livre, toute une série de types nouveaux. Il +évitait des redites en faisant passer et repasser du premier plan au +second ses acteurs, et il usait du système qui avait avantageusement servi +à Balzac pour sa _Comédie Humaine_. + +Une différence toutefois est à signaler. Balzac, en conservant et en +distribuant, à travers toutes les scènes de sa Comédie aux cent actes +divers, les personnages déjà vus et présentés au lecteur, se préoccupait +avant tout de donner l'apparence de la vie sociale à son monde imaginaire; +il voulait, comme il l'a dit lui-même, faire concurrence à l'état-civil. +Dans la vie réelle, tous les contemporains se retrouvent et se coudoient, +mêlés à une existence commune, et ils sont en perpétuel contact. Nos +passions, nos vices, nos plaisirs, nos devoirs, nos besoins tournent dans +un même cercle synchronique: dans tout drame, dans toute comédie dont nous +sommes tour à tour les héros, se retrouvent, indifférents à l'action, mais +présents, les comparses sociaux. Nous entraînons avec nous dans notre +course, bonne, méchante, laborieuse, inféconde, criminelle, honnête, +sublime ou vulgaire, tout un choeur de satellites contemporains: gens +de loi, médecins, prêtres, bureaucrates, commerçants, artistes, filles, +actrices, mères de famille, enfants et vieillards. C'est pourquoi, avec +son puissant génie reconstitutif de la réalité, Balzac a eu grand soin +de faire escorter ses premiers rôles par des utilités, telles qu'on les +rencontre forcément sur les planches de la société. S'il avait besoin +d'un avoué, il prenait Derville ou Desroches; ses banquiers étaient +invariablement Nucingen ou du Tillet; lui fallait-il un club d'élégants +jeunes hommes, il faisait signe à de Marsay, à Maxime de Trailles, à Félix +ou à Charles de Vandenesse; la presse intervenait avec Andoche Finot; +Lousteau, Émile Blondet; la littérature était représentée par d'Arthez, +Nathan, Claude Vignon, Camille Maupin. Tout un personnel social obéissait +ainsi à la pensée du maître pour les besoins de l'optique du livre. Mais +de ces êtres fictifs, passant et repassant dans l'oeuvre, c'était le +caractère professionnel, la fonction, le rouage social qui était requis +et montré principalement. + +Zola, avec ses Rougon-Macquart, a voulu autre chose: c'est le type humain, +avec ses différences provenant du milieu et du caractère physiologique, +c'est le tempérament et la constitution physique, les vertus et les vices, +les tares et les dégénérescences de certains représentants de l'humanité, +dans une période d'années allant du coup d'État de 1851, origine de la +fortune des Rougon, à la débâcle de 1870-71, chute de l'empire et époque +de la naissance du dernier rejeton de la famille, «enfant inconnu, le +Messie de demain peut-être», qu'il a promenés à travers ces vingt volumes +d'aventures individuelles et de tableaux collectifs. Il a relié entre eux +tous les héros de ses livres pour prouver que, s'ils étaient tels qu'il +nous les décrivait, cela provenait de ce fait accidentel, que leur aïeule, +Adélaïde Fouque, mariée à Pierre Rougon, puis devenue maîtresse de «ce +gueux de Macquart», était atteinte d'aliénation mentale. + +On ne voit pas bien l'intérêt que cette consanguinité peut présenter. S'il +s'agissait de prouver que la folie est héréditaire, ce qui est souvent +vérifié, fallait-il se donner la peine de tant écrire? Tous les +personnages de la série de Zola ne sont pas des aliénés. Presque tous +ont des bizarreries, des violences, des nervosités, quelques-uns sont +criminels, d'autres subissent des excitations sensuelles irrésistibles, et +leurs existences sont bouleversées par des passions coupées d'événements +tragiques ou douloureux--mais ont-ils besoin d'être, pour cela, des +Rougon ou des Macquart? Sans descendre d'Adélaïde Fouque, beaucoup de +familles et d'individus isolés ressemblent à tous ces produits de la folle +des Tulettes. On n'écrit pas non plus de romans avec des personnages +insignifiants, à qui rien n'est arrivé et ne peut arriver. Donc il fallait +nécessairement qu'à chacun de ces Rougon et de ces Macquart un intérêt +s'attachât, qu'ils fussent des sujets d'étude, que leur existence +présentât des particularités méritant d'être examinées et décrites. +Ils devaient tous êtres des «héros». + +Zola a donc exagéré l'importance de l'hérédité, dans son oeuvre. +Remarquons, au point de vue du relief, de l'intensité de la vie des +principaux personnages de la série, que les plus intéressants, ceux qui +s'imposent à l'esprit du lecteur, et demeureront vivaces dans la mémoire +n'ont aucun caractère héréditaire: Coupeau, le formidable alcoolique, +Souvarine, le Slave farouche, Jésus-Christ, le rustre venteux, Albine, +l'Ève sauvage du Paradou, Miette, qui tentait le drapeau des insurgés +avec son enthousiaste ferveur de porte-bannière de la confrérie de Marie, +tous ces types inoubliés et inoubliables sont en dehors de la fameuse +généalogie, et bien d'autres que je néglige. Ceux qui en font partie, +comme Aristide Saccard, Lantier, Nana, Gervaise, n'avaient pas besoin de +cette filiation pour être ceux qu'ils sont, et pour justifier l'attention +des hommes. + +_Le Docteur Pascal_, lui-même, est si peu le congénère des Rougon-Macquart +qu'il se classe à part, se servant, pour expliquer sa dissemblance, son +isolement dans la famille, de l'exception prévue par les savants, prudente +réserve que Lucas a décrite sous le nom d'innéité. + +L'innéité, c'est la porte ouverte à la délivrance de l'être enfermé dans +la fatalité du cercle héréditaire. Pascal Rougon est donc un étranger dans +cette famille de déséquilibrés. C'est un évadé de l'atavisme morbide. Il +aime la science, cultive la vertu et vit à la campagne. Le philosophe +sensible et vertueux du siècle dernier. Il n'a pas le sens pratique des +choses, ni un goût excessif pour le tran-tran du travail vulgaire. Il +néglige sa clientèle, et consciencieusement élabore des recherches sur +l'hérédité, qui se résument dans la confection d'un arbre généalogique, +s'ajoutant à des notes biographiques, sur chacun des membres de la +famille. Sa mère, Félicité Rougon, veut prendre ces dossiers pour les +détruire, car elle juge fâcheuses pour la réputation de la tribu les +fiches qu'ils renferment. Elle réussit, à la mort du docteur, à capter et +à brûler ce casier médical, sauf l'arbre, réfractaire au feu, et que Zola +devait par la suite débiter en volumes in-18. + +Le Docteur Pascal a, chez lui, à la Souléiade, une jeune nièce, Clotilde, +qui l'appelle maître, et à qui il a enseigné bien des choses, sauf une +qu'elle apprend toute seule: l'amour. + +Et ici, débarrassé de l'obsession héréditaire, l'auteur entre dans le +beau, dans le puissant. Comment, après des brouilles et des accès de +religiosité, l'oncle et la nièce, maître et disciple, deviennent-ils +amants, époux, c'est ce que Zola a décrit, on devrait dire chanté, avec +un lyrisme et une virtuosité extraordinaires. Zola, dans ce cantique, +redevient le grand poète de _la Faute de l'abbé Mouret_ et de _la Page +d'Amour_. Il a su éviter ce qu'il pouvait y avoir de choquant en cette +sorte d'inceste entre oncle et nièce; il n'a pas donné à ces amours d'un +pédagogue et de son élève le caractère un peu ridicule des ébats de la +pédante Héloïse avec Abailard, le beau professeur; enfin, il a su nous +émouvoir, et en écartant la raillerie, avec le tableau d'un vieillard, +«dont la barbe est d'argent comme un ruisseau d'avril», faisant l'amour +avec une belle fille dont les cheveux sont des épis d'or. Il est +parvenu à faire accepter cette union, qu'on qualifie dans la société de +disproportionnée, et qui évoque l'image de cornes plaisantes poussant au +front du barbon. Les amours séniles, qui d'ordinaire provoquent le rire, +ici, poussent aux larmes. Nous voilà loin d'Arnolphe et de sa bécasse +d'Agnès; Zola rivalise avec Hugo, qui voyait de la flamme dans l'oeil des +jeunes gens, mais dans l'oeil des vieillards contemplait de la lumière. + +L'épisode touchant de Ruth et de Booz est reproduit à la Souléiade. Mais +les amours bibliques ne connurent pas l'un des facteurs permanents de la +souffrance des amants modernes: l'argent! Poètes et romanciers oublient +trop souvent, dans leurs fictions, le rôle du dieu de la machine, +l'intervention de cet Argent qui domine tout. Dans ce livre, il change +l'idylle en tragédie. Ruiné, le docteur est obligé de se séparer de sa +Clotilde. Pour la soustraire à la pauvreté, il l'envoie à Paris, et il +meurt de cette séparation. Clotilde revient, trop tard, pour embrasser une +dernière fois celui qu'elle avait réchauffé de sa jeunesse et rajeuni de +son amour. + +La mort du docteur Pascal est une page superbe. Il tombe comme un soldat +de la science, comptant les pulsations qui se ralentissent en son coeur +engorgé, calculant les minutes de souffle qui lui restent, et se relevant +dans un suprême accès d'énergie scientifique, pour consigner de ses mains +défaillantes l'heure de sa fin, à la place qu'il s'était réservée au +centre du tableau généalogique des Rougon-Macquart. + +Toute cette fin passionnelle, avec l'analyse délicate des sentiments +qui animent Clotilde et Pascal, est admirable. Des tableaux comme Zola +sait les brosser: la combustion de l'oncle Macquart, la mort du petit +fin-de-race Charles, la nuit d'orage où Pascal rudoie Clotilde et la mate, +la dînette dans la maison affamée, et l'alcôve entrevue, où, comme Abigaïl +ranimant le vieux roi David, la jeune fille offre au vieil amant l'eau +de jouvence de sa beauté, font de ce dernier livre de la série un +chef-d'oeuvre d'émotion intime et de passion, sinon chaste, du moins +honnête. _Le Docteur Pascal_ est à placer à côté de la _Page d'Amour_, +c'est-à-dire au tout premier rang des ouvrages de Zola. + +Une lumière édénique éclaire cette idylle moderne. Quelques-uns, parmi +ceux qui ont l'âge du docteur Pascal, regretteront peut-être qu'ils soient +si lointains et si fabuleux, malgré la belle histoire contée par Zola, ces +temps d'amour où les patriarches à barbe blanche, en faisant la sieste +dans leurs foins, trouvaient à leur réveil, allongée auprès d'eux, timide, +aimante et docile, quelque Moabite au sein nu, offrant l'amour et tendant +sa coupe de jeunesse, pour que le vieillard puisse étancher sa soif encore +vive, et raviver son être au contact d'une chair brûlante sous le dais +nuptial du ciel, ayant pour lampe astrale la faucille d'or, négligemment +jetée par le moissonneur de l'éternel été, dans le champ des étoiles. + + + + +VI + +LES TROIS VILLES.--LOURDES.--ROME.--PARIS + +(1893-1897) + + +En écrivant sa trilogie des _Trois Villes_, succédant à la série des +Rougon-Macquart, Zola a voulu montrer, en un panorama synthétique, la +domination sacerdotale dans trois milieux différents. En même temps, +il lui a convenu de prouver, une fois de plus, stratège littéraire, +sa puissance dans l'art de manier les masses. Il s'est proposé d'affirmer +sa maîtrise de manoeuvrier, et son incomparable faculté de metteur en scène +des foules. + +Ces _Trois Villes_, ces trois actes d'un drame, dont les Cités sont les +protagonistes, Lourdes, Rome, Paris, ont une intensité d'effet différente. +_Lourdes_ est l'oeuvre maîtresse. L'observation s'y révèle aiguë, exacte. +C'est la vérité surprise sortant de son puits ou plutôt de sa piscine. Les +méticuleux détails de cette kermesse médico-religieuse sont rendus avec +une netteté vigoureuse. Celui qui n'a pas visité Lourdes connaît cette +bourgade, capitale de la superstition, comme s'il y était né, ou comme +s'il y tenait boutique, quand il a lu le livre de Zola. Le voyageur +sincère, exempt de naïve crédulité, qui, au retour d'une excursion en cet +étrange oratoire balnéaire, prend le volume, y retrouve ses impressions +précisées; il lit le procès-verbal minutieux et impartial des faits qui se +sont passés sous ses yeux, l'analyse de la tragi-comédie de la souffrance, +avec l'espoir de la guérison surnaturelle, à laquelle il a assisté. + +Lourdes apparaît comme une ville à part, au milieu de notre siècle peu +disposé à la croyance religieuse, avec notre société affairée, mercantile, +sportive, jouisseuse et nullement mystique, où l'aristocratie, la +bourgeoisie, pratiquent le culte comme une tradition bienséante, usant des +sacrements sans y attacher plus d'importance qu'à une obligation mondaine, +pour faire comme tout le monde, tandis que le peuple des villes, par +routine, et celui des campagnes, par ignorance craintive, fréquentent +encore les églises. C'est une sorte de Pompéï dégagée de l'amas industriel +et matérialiste de l'époque. Là, comme dans une féerie, tout semble hors +des temps, loin des contemporains, avec une mise en scène factice et +fantaisiste, où le décor même, l'admirable paysage que le Gave arrose, +paraît sortir des coulisses d'un théâtre extraordinaire. + +Pour le passant désintéressé de la guérison miraculeuse, ou de +l'entreprise lucrative des thaumaturges de l'endroit, cléricaux et laïques, +prêtres et boutiquiers, médecins et hôteliers, Lourdes se présente comme +un de ces lieux mystérieux et vénérés, berceau des religions, vers lequel +l'humanité anxieuse tourne encore des regards effarés et respectueux. Qui +sait? Si l'eau de Lourdes ne guérit point, elle ne saurait faire mal? +Et un doute, celui qui est à l'inverse du doute négatif et scientifique, +le doute de la crédulité, germe lentement dans la conscience du voyageur +hésitant et surpris. On lui raconte des faits surprenants, donnés comme +certains. On exhibe des témoins, guéris authentiques. On accumule preuves +et témoignages. Il faut avoir la tête solide et l'esprit cuirassé contre +les assauts du merveilleux pour résister aux coups portés à la raison par +Lourdes, dans son ambiance stupéfiante. + +Le miracle se présente à la pensée, sinon comme probable et vrai, du moins +comme possible et non invraisemblable. On se remémore des séries de faits +inexplicables qui, sous les yeux de chacun, s'accomplissent tous les jours, +sans qu'on en puisse imaginer ni en recevoir l'explication satisfaisante. +Des autorités scientifiques, un professeur à l'École polytechnique, à leur +tête, essaient de démontrer la possibilité d'un corps dit astral. Les +physiciens n'enseignent-ils pas l'existence, dans l'atmosphère, d'un +quatrième gaz, jusqu'ici ignoré, qui n'est pas l'oxygène, l'hydrogène ou +l'azote? Et les invraisemblables expériences, pratiquées partout, de la +suggestion, de l'hypnotisme? Et les fluides! et toutes les déconcertantes +découvertes de la science moderne, l'électricité domestiquée, les ondes +hertziennes, les rayons cathodiques, le radium qui éclaire, chauffe et +brûle sans perdre un atome de sa magique composition! Nous baignons dans +le miraculeux. Le merveilleux nous séduit toujours, et il est interdit +de nier absolument ce qu'on ne s'explique pas. On vous opposerait votre +ignorance. Il est difficile de soutenir la négation _a priori_, sans examen +ni discussion. Celui qui nie tout, sans motiver son refus de croire, est +aussi vain que celui qui croit tout, sans se donner la peine d'examiner sa +croyance et de la justifier. + +Lourdes est donc demeurée, au XIXe et au commencement du XXe siècle, la +forteresse de la crédulité et de la superstition. Ce village, dont le +renom dépasse celui d'une grande capitale, ne saurait toutefois aspirer +à la gloire de Jérusalem, de la Mecque, ou de Rome. Il lui manque le +diadème. Ce n'est pas une capitale de la croyance. C'est tout au plus +une énorme foire, où l'on vend de la santé, et, par conséquent, tous les +larrons du surnaturel et tous les maquignons de la réalité s'entendent +pour y duper le simple et confiant acheteur. + +Aucun grand mouvement d'âme n'est sorti de ce bazar. La véritable foi +s'accommode mal de trop de proximité, de trop de promiscuité aussi. +Lourdes est encombrée à l'excès de loqueteux et de personnages minables. +C'est une cour des miracles. Jamais ce ne sera une station aristocratique. +Les belles madames n'ont pas l'occasion d'y montrer six toilettes par +jour. Un relent nauséabond monte de la piscine, où barbotent des membres +peu familiarisés avec le tub. La clientèle y pratique l'hydrothérapie, +comme une pénitence. Dans la grotte plébéienne, la mondanité ne daigne pas +plus s'agenouiller qu'elle ne va se promener aux Buttes-Chaumont. Le haut +clergé tolère Lourdes, mais n'y pontifie pas. Ce n'est pas un lieu de +prières sélect. Malgré son titre de basilique, l'église est comme un +temple de troisième classe. On n'y sert que le bon Dieu des pauvres. +Le Bouillon Duval de la chrétienté, ce débit populaire, et cette source +mal fréquentée n'est que le Luchon des indigents, aussi le Vatican et +Saint-Pierre de Rome n'ont-ils que du dédain pour cette chapelle de +léproserie. Cependant le trésorier du denier encaisse, sans répugnance, +les gros sous ramassés dans cette cuve immonde, où gigotent tant de +mendiants en décomposition. + +Zola, en traitant ce sujet complexe, tout en se montrant l'adversaire du +banquisme sacerdotal, n'a pas entendu faire oeuvre d'irréligiosité ou +d'anticléricalisme. Il s'est proposé surtout d'étudier le mouvement +néo-religieux à notre époque; il a voulu peindre, dans un panorama superbe, +tentant sa verve lyrique et sa virtuosité descriptive, la prosternation +naïve et touchante, en son irrémédiable confiance, en somme excusable, des +malheureux éperdus de souffrances, qui cherchent partout la cure implorée, +qui veulent croire parce qu'ils veulent guérir, et qui se plongeraient +dans la piscine du diable, s'ils la rencontraient, si on les y conduisait, +comme à celle du dieu de Lourdes, et s'ils espéraient en sortir valides et +sains. + +Un public énorme, sans cesse renouvelé, compose la clientèle annuelle de +Lourdes. Zola a rendu, avec une vérité empoignante, la cohue priante et +maladive, bondant les trains, encombrant les gares, s'entassant dans les +wagons, où les cantiques couvrent le râle des agonisants. J'ai vérifié +par moi-même, au buffet d'Angoulême, halte indiquée dans le volume, la +scrupuleuse exactitude de la photographie de Zola; rien n'y manquait. Tous +les personnages étaient à leur place, dans leur attitude vraie, depuis les +jeunes clubmen, ambulanciers volontaires, jusqu'à la dame riche, présidant +le convoi, et pour qui, lorsque tout le contingent pèlerinard est casé, +emballé, bouclé, on sert, dans une petite salle du buffet, un modeste +déjeuner, qu'elle avale en hâte; tandis que le chef de gare poliment +l'avertit que le train, dès qu'elle sera prête, se remettra en route. + +Avec la même intensité de vision, Zola s'est penché sur la piscine qui +rappelle le cuvier de Béthanie. Il a subodoré et humé, avec un flair +connaisseur et patient, les buées nauséabondes qui en montaient. On sait +que les pestilences sont par lui respirées de près, et même analysées, +--se souvenir du bouquet des fromages du _Ventre de Paris_,--avec un +certain plaisir pervers. On jurerait qu'il a goûté à cette sauce sans nom, +où marinent et mijotent les os creusés par la carie, les épidermes que +l'ulcère a rodés, les chairs où la sanie, pareille aux limaçons sur les +vignes, traîne des baves blanchâtres. Une véritable sentine, cette cuvette +aux miracles. «Un bouillon de cultures pour les microbes, un bain de +bacilles», a dit Zola. On ne change pas souvent, en effet, le jus +miraculeux, et des milliers de perclus et de variqueux, aux bobos coulants, +de l'aube naissante à la nuit close, viennent y tremper leurs purulences. + +Il a pareillement décrit, avec la magnificence de son verbe, le paysage +poétique et impressionnant, les processions qui se déroulent, avec des +allures de figurations d'opéra, et l'enthousiasme des foules attendant, +voulant le miracle. C'est un des livres les plus lyriques de ce grand +poète en prose, un Chateaubriand incrédule, par conséquent plus fort, plus +inspiré que l'illustre auteur du _Génie du Christianisme_, que sa croyance +portait et dont la foi surexcitait le génie. + +La grotte de Lourdes,--ce retrait galant, où l'humble Bernadette surprit, +en compagnie d'un officier de la garnison voisine, une dame aimable, +laquelle, pour terrifier la bergère et lui ôter l'envie de raconter, +ou même de comprendre le miracle tout physique qui était en train de +s'accomplir sous ses yeux ébahis, s'imagina de se faire passer pour la +Reine des cieux,--Zola toutefois a contesté cette anecdote,--peut servir +à expliquer bien des miracles du passé. À cet égard, cette salle de +spectacle religieux appartient à l'histoire, à la science, à la critique, +donc au roman expérimental, comme l'entendait Zola. Le miracle et la +superstition sont des phénomènes morbides, dont les ravages peuvent être +comparés à ceux de l'alcoolisme, de l'industrialisme, de la débauche et +de la guerre. L'auteur de _l'Assommoir_, de _Germinal_, de _Nana_ et de +_la Débâcle_ devait s'en emparer, et en donner la vision saisissante +et colorée. Il trouvait un nouveau champ d'observation fécond dans ce +laboratoire de prodiges en plein vent, qui fonctionne au centre du vaste +entonnoir pyrénéen, avec la grotte qui flamboie, la piscine qui gargouille, +la foule qui geint, prie, se bouscule, s'émeut, chante des cantiques +et pousse vers le ciel une clameur effrayante de supplication: _Parce, +Domine!_ tandis que le Gave, au bas du chemin enrubannant la basilique +triomphale, roule son écume retentissante sur le diamant noir des roches +polies, avec, au-dessus, la pureté de l'air bleu, où les cierges +tremblotants versent leurs larmes jaunes. + + * * * * * + +_Rome_ est inférieure à _Lourdes._ Ce n'est pas le meilleur ouvrage +de Zola, ce gros tome de 731 pages serrées, amalgame d'un guide genre +Baedeker, d'un traité de christianisme libéral, et d'un noir roman, à la +façon d'Eugène Sue. + +C'est une ville morte que la Rome moderne; malgré son souffle puissant, +Zola n'a pu la ranimer. La gloire légendaire de l'ancienne capitale +du monde l'attirait. Il est probable qu'il a éprouvé une désillusion +vive, quand, depuis, il l'a parcourue, sondée, examinée avec la loupe +prodigieuse de son oeil de myope. Cette déconvenue se sent, se devine dans +ce livre, malgré l'habileté de l'auteur, et l'aisance avec laquelle il +promène son personnage, l'abbé Froment, par tous les quartiers de la Rome +antique, papale et moderne. + +Le procédé, renouvelé de la _Notre-Dame de Paris_ de Victor Hugo, si +majestueusement employé dans _le Ventre de Paris_, paraît ici un peu usé +et faiblard. L'anthropomorphisme architectural, animant les bâtisses et +mêlant l'âme humaine à la solitude des édifices, lasse et n'étonne plus +dans cet itinéraire. La description minutieuse des rues et des édifices +de la ville est peu intéressante. C'est qu'il est difficile, malgré la +légende, malgré les préjugés, de trouver Rome une ville digne d'être +admirée, et même étudiée. Son paysage ne vaut pas celui de Florence et de +Fiesole, son décor n'est pas comparable à celui de Venise, son mouvement +moderne est inférieur à l'activité de Milan. On ne regarde Rome qu'à +travers la vitrine de l'histoire. C'est une de ces pièces paléontologiques, +comme on en conserve dans les Muséums, et devant lesquelles les badauds +défilent, les dimanches, avec des yeux ébahis, en dissimulant un +bâillement. L'admiration pour Rome est toute factice. Elle est chose +convenue, et l'on craindrait de passer pour un barbare et un ignorant si +l'on déclarait, que, en dehors des collections artistiques, des richesses +picturales et sculpturales gardées dans les galeries, dans les palais, au +Vatican, et en mettant à part deux ou trois vestiges de la gloire antique, +comme le Colosseo et le Panthéon d'Agrippa, il n'y a rien à voir pour +l'artiste, dans cette cité, qui n'est même plus vieille. + +Il y a sans doute quelques jolis coups d'oeil à donner vers les rues +étroites et pittoresques des bords du Tibre jaunâtre; le panorama +découvert des terrasses du Pincio est intéressant et la campagne romaine, +aux solitudes suspectes, a un aspect lépreux, désolé, excommunié, qui +n'est pas dénué de caractère. Mais la ville fameuse est belle surtout dans +l'imagination, et ne justifie le voyage que parce qu'il est élégant, pour +un touriste, et convenable, pour un artiste, d'avoir vu Rome. Vision nulle +et déplacement inutile cependant. Les monuments n'y existent pas. Est-ce +le crime des Barbares ou des Barberini? Le résultat est le même pour le +regard, pour la pensée. Les églises ont toutes la valeur architecturale de +notre Saint-Roch, ou d'autres hideux édifices jésuitiques, à portail et à +frontons Louis XV, rappelant les pendules artistiques en simili-bronze +qu'on fabrique à la grosse, rue de Turenne. Des dômes, des coupoles, pas +un clocher. Les places, les fontaines ont l'allure rococo. L'odieux Bernin +triomphe partout. Saint-Pierre, malgré Michel-Ange, a l'aspect d'une +grosse volière. L'art, à Rome, s'est réfugié dans les chapelles, dans les +galeries. L'intérêt artistique de la prétendue capitale de l'éternelle +beauté, où l'on a la sottise d'envoyer se perfectionner dans leur art, et +y conquérir la maîtrise, les apprentis peintres, sculpteurs, musiciens, +--étudier la musique à Rome, cela a l'air d'une ironie chatnoiresque!--est +donc tout à fait indépendant du sol romain. Transportez, comme le +général Bonaparte et le commissaire Salicetti le firent, la plupart des +chefs-d'oeuvre enfouis dans les loges, les galeries, les couvents de cette +ville dévastée, dotez Montrouge ou Grenelle des oeuvres accumulées sur les +bords du Tibre par les princes de l'Église et vous aurez Rome. C'est un +magasin de curiosités qui pourrait être véhiculé et déballé, sans perdre +de son prix, sur n'importe quel point du globe. + +La vie romaine en soi est dépourvue d'intérêt. Le fameux Corso est encore +plus désillusionnant que la Cannebière. C'est une rue sombre, avec des +trottoirs où l'on ne peut passer quatre de front. Des encombrements de +voitures, allant au pas, sur une seule file, lui donnent l'aspect de notre +rue de Richelieu, sans l'élégance des boutiques. Ce Corso célèbre, c'est +la grand'rue d'une préfecture de seconde classe. + +Des orchestres ambulants, composés de trois ou quatre grands diables venus +d'Allemagne, et soufflant dans des cuivres, par moment, donnent un peu de +vie aux places silencieuses. Dans les boutiques, étroites et sombres, des +femmes mafflues, lourdes, aux formes junoniennes, s'écrasent, marchandes, +sur la banquette des comptoirs, lasses dès la matinée, répondant d'un ton +endormi aux demandes de la clientèle, ou se trainent, visiteuses, devant +les étoffes nonchalamment déployées. Aucun endroit gai, réunissant femmes +de fête et gens de plaisir. Des cafés, dont quelques-uns fastueux, tout en +marbre et en mosaïque, comme le café Colonna, avec de rares consommateurs, +voyageurs de commerce désoeuvrés ou officiers du poste voisin, au palais +législatif de Monte-Citorio, prenant des granits avec mélancolie. Dans +les rues, un peuple ennuyé, découragé, manifestant l'inquiétude, et +le peu d'entrain du promeneur sans le sou. Sauf peut-être pour ceux +qui fréquentent les salons discrets, malveillants et monotones de +l'aristocratie appauvrie ou des prélats réduits à la portion congrue, +l'existence n'est pas gaie pour le voyageur. S'il est de bonne foi, s'il +ne connaît pas le mensonge habituel à l'homme qui voyage pour avoir voyagé, +s'il ne ressemble pas au visiteur crédule de la fallacieuse baraque +foraine, qui sort en affectant d'être satisfait, afin d'entraîner des +imitateurs, et de ne pas être seul à avoir été trompé, il dira, il pensera +au retour: Rome? une mystification, une expression pour touristes! + +Mais les souvenirs évoqués par cette ville, qualifiée d'éternelle, sont si +imposants! N'y foule-t-on pas la poussière de gloire des anciens maîtres +du monde, et, à chaque pas ne semble-t-on pas descendre dans le passé, +et revivre la vie antique? Là encore, la désillusion est profonde. +L'antiquité ne se retrouve, à Rome, que dans l'érudition de ceux qui la +cherchent. Les ruines romaines sont sans intérêt, des fûts et des vieilles +pierres quelconques. À Orange et à Nîmes, nous avons des vestiges de +l'architecture et de la civilisation romaines plus importants. + +Tout est neuf, à Rome, ou vieillot. L'antique a disparu. Les habitants +eux-mêmes reconnaissent qu'ils n'ont rien de commun avec les premiers +possesseurs de l'emplacement compris entre les sept collines: ils ont +effacé, avili, jusqu'au souvenir de la Rome antique, en appelant le Forum +le champ aux Vaches, _campo Vaccino_, et le Capitole le champ d'huile ou +de colza, _Campioglio_. Ô Manlius! ô Cicéron! + +Zola a beau user d'un de ces leitmotiv qui lui sont habituels, et faire +répéter par tous ses personnages, même par le pape, que les pontifes +chrétiens sont les héritiers directs des Césars, que les cardinaux, les +prélats, sont toujours les enfants du vieux Latium, qu'ils se drapent +dans leur pourpre comme la lignée des Auguste, rien n'est plus faux. Les +Italiens, en deçà et au delà du Tibre, n'ont ni une goutte de sang, ni une +cellule cérébrale des anciens occupants du sol sabin. Le soc des guerriers +l'a trop profondément remué, ce champ ouvert à toutes les invasions, pour +qu'on y retrouve les racines primitives et les souches ancestrales. Le +sang étranger a fait sa transfusion et circule dans les veines de ces +races renouvelées. Zola semble croire que l'absolutisme est une question +de localité, de terroir césarien, un legs atavique de la Rome impériale. +C'est une erreur historique. La domination de l'Église est au-dessus, et +à part de la souveraineté historique des empereurs. C'est un pouvoir qui +remonte plus haut, vers la source des âges. La suprématie du prêtre se +retrouve au commencement des périodes historiques. Dans la société aryenne, +le brahmane était supérieur au guerrier, au roi, et le Kschâtrya, s'il +voulait s'élever, devenir un véritable chef, atteindre le sommet de la +hiérarchie védique, devait commencer par s'humilier devant la caste +sacerdotale, et, comme le roi Vicvamitra, se faire ascète pour monter +au trône brahmanique. + +Zola a méconnu cette loi historique, lorsqu'il a fait, de la passion +dominatrice de l'Église et de ses chefs, une question d'ethnographie: +l'Église est absolutiste en soi, et le despotisme, c'est sa vie même. +Transportez le pape de Rome à Chicago, comme il en a été un instant +question, il y sera tout aussi «Imperator». Les papes d'Avignon furent +aussi césariens que ceux qui ne quittèrent jamais Rome. C'est l'Église, et +la Papauté la résumant, qui sont absolues, qui rêvent la domination du +monde; la ville, où l'hégémonie catholique trône, n'est pour rien dans +cette insatiable convoitise de la puissance suprême. + +La donnée du roman de _Rome_, le prétexte à descriptions, le fil +conducteur dans les rues romaines, est la venue au Vatican de l'abbé +Pierre Froment, prêtre français, suspect de tendances hétérodoxes, +auteur d'un livre déféré à la Congrégation de l'Index, intitulé _la Rome +Nouvelle_. L'auteur est engagé à défendre, en personne, son ouvrage et à +solliciter une audience du pape. Il a cru naïvement exprimer les idées +du pape, le Léon XIII soi-disant républicain, le Léon XIII prétendu +socialiste, qu'on montrait faisant commerce d'amitié avec la démocratie +de France et d'Amérique. + +_La Rome Nouvelle_ de l'abbé Froment sera la ville de la religion idéale. +La papauté renoncera à toute préoccupation du temporel, elle sera toute +spiritualisée. Plus de mômeries ridicules, comme les jongleries lucratives +de Lourdes. Et puis, la religion serait expurgée de toutes ses impuretés +mercantiles, le culte deviendrait simplifié, le dogme serait amené à une +conciliation avec la science, avec la raison. La religion apparaîtrait +alors comme un état d'âme, une floraison d'amour et de charité. Enfin, le +pape, entendant, du fond du Vatican, le craquement des vieilles sociétés +corrompues reviendrait aux traditions de Jésus, à la primitive Église; il +se mettrait du côté des pauvres. + +Toutes ces fantaisies politico-religieuses, que l'abbé Froment a formulées +dans son bouquin, il les rabâche, par la plume de Zola, grand amoureux des +redites, à tout un auditoire de prélats, de cardinaux, de jésuites, et, +finalement, au pape, dans une audience presque secrète, qui est le morceau +capital du volume, la meilleure page. + +L'abbé Froment, personnage tracé d'un dessin mou, prêtre sur la pente de +la révolte, et dont la soutane semble chercher les orties, tient à la fois +de Lamennais et de l'abbé Garnier, du père Didon et de Hyacinthe Loyson. +On ne discerne pas clairement ce qu'il veut, encore moins ce qu'il rêve: +ses aspirations de _la Rome Nouvelle_ sont flottantes, et il plaide assez +mal sa cause devant le Saint-Père. Léon XIII le rembarre comme il faut, +le cloue avec autorité et lui rive le schisme sur la bouche. Froment a +pleurniché la cause des malheureux; il a récité des articles de journaux, +où les virtuoses de la misère émeuvent les coeurs compatissants. Le +Saint-Père lui répond que son coeur de pape est plein de pitié et de +tendresse pour les pauvres, mais la question n'est pas là. Il s'agit +uniquement de la sainte religion. L'auteur de _la Rome Nouvelle_ n'a +compris ni le pape, ni la papauté, ni Rome. Comment a-t-il pu croire que +le Saint-Siège transigerait jamais sur la question du pouvoir temporel des +papes? La terre de Rome est à l'Église. Abandonner ce sol, sur lequel la +Sainte Église est bâtie, serait vouloir l'écroulement de cette Église +catholique, apostolique et romaine. L'Église ne peut rien abandonner du +dogme. Pas une pierre de l'édifice ne peut être changée. L'Église restera +sans doute la mère des affligés, la bienfaitrice des indigents, mais elle +ne peut que condamner le socialisme. L'adhésion du Saint-Siège à la +République, en France, prouve que l'Église n'entend pas lier le sort de la +religion à une forme gouvernementale, même auguste et séculaire. Si les +dynasties ont fait leur temps, Dieu est éternel. Il fallait être fou pour +s'imaginer qu'un pape était capable d'admettre le retour à la communauté +chrétienne, au christianisme primitif. Et puis, l'abbé Froment a écrit +une mauvaise page sur Lourdes. La grotte aux miracles a rendu de grands +services à la religion, à la caisse du pape aussi. «La science, conclut +Léon XIII, doit être, mon fils, la servante de Dieu. _Ancilla Domini..._» + +L'abbé Froment s'incline. Il n'est pas converti, mais écrasé. Il ne peut +lutter contre ce pape qu'il voulait défendre. Il ratifie la mise à l'index +de la Congrégation, il rétracte sa _Rome Nouvelle_. + +Voilà l'une des sections du livre, car il est triple: la description de la +ville et une aventure romanesque constituant deux autres +parties. + +Les chapitres romanesques ne sont pas les plus louables. Ils contiennent +des épisodes d'amours contrariées. Le prince Dario et la contessina +Benedetta en sont les héros. Ces deux personnages sympathiques ont pour +repoussoir un disciple de Rodin du _Juif Errant_. Un certain Sconbiono, +curé terrible, qui empoisonne les gens avec des figues provenant du jardin +des jésuites, est à faire frémir. Rien que ce curé empoisonneur aurait +ravi l'excellent Raspail, qui voyait des jésuites embusqués parmi les +massifs de son beau jardin d'Arcueil, et de l'arsenic jusque dans le bois +du fauteuil du président des assises, lors de l'affaire Lafarge. Le roman +de Dario et de Benedetta est émouvant. C'est du bon Eugène Sue. + +La mort de Benedetta est singulière: bien que mariée, elle est vierge, car +elle s'est refusée à son époux, Prada, personnage incertain, ambigu. Elle +réserve pour son Dario, quand son mariage sera annulé, la fleur fanée de +sa virginité. Dario est empoisonné par les figues du curé d'Eugène Sue, +et, sur son lit de mort, transformé en couche nuptiale, Benedetta, après +s'être consciencieusement déshabillée, s'offre, se livre. Zola semble dire +que l'acte _in extremis_ est consommé. Les deux amants meurent dans un +spasme. Les figues empoisonnées opèrent par inhalation, par contagion, +sur Benedetta qui n'en a pas mangé. Voilà qui peut dérouter bien des +idées qu'on s'était faites en toxicologie, et aussi sur la physiologie du +mariage. Les deux corps, unis dans cette copulation moribonde, ne peuvent +plus se dessouder. Quoi! fort même dans la mort! Quel gaillard ce Dario! +Un cadavre pourvu de la ténacité rigide d'un caniche vivant, c'est bien +extraordinaire. Encore un exemple des exagérations méridionalistes de +Zola. + +Des personnages secondaires ou épisodiques, très fermement modelés, +Narcisse Habert, le diplomate esthète; dom Vigilio, le secrétaire +trembleur, affirmant la puissance des jésuites; Paparelli, reptile +qu'on entend fuir sous les draperies; Victorine, l'incrédule paysanne +beauceronne; Orlando, le vieux débris garibaldien, donnent de la vie et du +pittoresque au mélo, qui rappelle un peu le genre des romans cléricaux qui +eurent leur vogue, comme _le Maudit_ du fameux abbé X... + +Le pape est la seule figure réellement vivante du livre. Zola l'a peint +en pleine pâte, sans tomber dans la satire, qui eût été une caricature +indécente, et peu artistique. Il n'a pas hésité à montrer les difformités +du vieillard au cou d'oiseau, les faiblesses de l'idole; un homme après +tout. Ce pape, ramassant avidement les subsides que les fidèles ont +déposés à ses pieds, comptant, serrant son trésor, couchant peut-être sur +les liasses de billets de banque cachées sous son matelas, en thésauriseur +acharné, pour la gloire de l'Église, il est vrai, voilà un excellent +portrait d'histoire. Le mouchoir, avec les grains de tabac, séchant sur +les augustes genoux, achève la réalité de cette belle peinture. + +Dans la partie purement descriptive, celle où Zola fait concurrence à +Joanne et à Baedeker, il convient de noter, très exactement observée, la +folie de construire qui agite les néo-romains. Ils rêvent de faire de leur +capitale, sur l'emplacement du modèle antique disparu, une ville toute +neuve, toute moderne, un second Berlin. Ils proclament, avec la nécessité +des quartiers neufs, l'anéantissement complet, au moins comme ville réelle, +de la Rome de l'histoire, de la cité de Romulus, d'Auguste, de Grégoire +VII, de Léon X et de César Borgia. Rome, rebâtie à la moderne laissera +intacte et majestueuse, dans la mémoire des hommes, la capitale impériale +et chrétienne, la ville impérissable dans sa forme idéale, et considérée +comme représentation et non comme réalité. + + * * * * * + +_Paris_, la troisième ville dont Zola a voulu synthétiser le rôle +dominateur et rayonnant, un des soleils du système mondial actuel, est le +dernier volume de la trilogie des capitales. Le sobre titre du livre peut +paraître ambitieux. Il est difficile de faire tenir dans un tome, si +volumineux soit-il, et celui-ci dépasse 600 pages, ce que contient cette +ville, ce que représente ce seul nom: Paris! Ce n'est pas un roman, un +tableau, mais dix panoramas et vingt livres qu'il faudrait, pour contenir +la vie de Paris, et encore on n'en donnerait qu'une incomplète monographie, +et qu'une vision partielle. La série des Rougon-Macquart, sauf en +quelques ouvrages, n'est qu'une histoire de Paris, de sa vie, de ses +passions, de ses idées, de ses fermentations et de ses manifestations, +fragmentée et étudiée, par milieux, d'après la profession et le caractère +du personnage pris pour protagoniste de l'action. Ici, d'après le titre, +devrait se trouver résumé, et comme condensé, tout ce qui constitue +l'apparence matérielle, décorative, agissante, de l'énorme capitale, et +aussi sa pensée, sa force civilisatrice, l'âme de Paris. Le livre de Zola +ne renferme pas tant de choses. Il est même plutôt circonscrit quant au +champ de vision qu'il offre au lecteur. L'auteur a décrit un coin du Paris +politicien, combinaiseur de ministères et d'émissions, et montré l'écume +du monde politique bouillonnant dans la ville qu'il compare, après Auguste +Barbier, à une cuve énorme: + + ... Montferrand, qui étranglait Barroux, achetant les affamés, + Fontègue, Duteil, Chaigneux, utilisant les médiocres, Taboureau et + Dauvergne, employant jusqu'à la passion sectaire de Mège et jusqu'à + l'ambition intelligente de Vignon. Puis venait l'argent empoisonneur, + cette affaire des chemins de fer africains qui avait pourri le + Parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois triomphant, un + pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la finance. + Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard qu'il + infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Ève disputant Gérard à sa + fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe + donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à cette Silviane, + la catin noire, en compagnie de laquelle son père s'affichait + publiquement. Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec + les pâles figures de Mme de Quinsac et du marquis de Morigny; c'était + le vieil esprit militaire, dont le général de Bozonnet menait les + funérailles; c'était la magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu + faisant sa carrière à coup de procès retentissants, un Lehmann + rédigeant son réquisitoire dans le cabinet du ministre, dont il + défendait la politique; c'était enfin la presse, cupide et mensongère, + vivant du scandale, l'éternel flot de délations et d'immondices que + roulait Sanier, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans + conscience, qui attaquait tout, défendait tout, par métier et sur + commande. Et, de même que des insectes, qui en rencontrent un autre, + la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en nourrissent, de même tout + ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de passions, s'étaient jetés + sur un misérable fou, tombé par terre, ce triste Salvat, dont le crime + imbécile les avait tous rassemblés, heurtés, dans leur empressement + glouton à tirer parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et + tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les désirs, les + violences, les volontés déchaînées, le mélange innommable des ferments + les plus acres d'où sortirait, à grands flots purs, le vin de + l'avenir. + +Tout cela est assez confus. On ne distingue pas nettement la mixture qui +cuit dans la cuve. Malgré des adaptations d'actualité, des allusions à des +personnalités et à des événements très réels, et l'on pourrait dire très +parisiens, comme l'escroquerie du Panama et les explosions dues à Ravachol, +on ne perçoit pas franchement Paris, ce formidable et complexe Paris, +qui donne son titre au volume. Dans toutes les capitales de l'Europe +et du Nouveau-Monde, il y a des spéculateurs avides et sans scrupules, +des politiciens méprisables et audacieux, des adultères, des scandales +mondains, des journalistes à vendre et des journaux versatiles, et enfin +il s'y dresse aussi des anarchistes usant des explosifs. Il n'y a rien, +dans ce tableau de la surexcitation des vices, des appétits, des passions, +qui ne puisse s'appliquer à Londres, à Berlin, à New-York, à Melbourne. + +Les amours d'un curé défroqué avec la fiancée de son frère, dont le +sacrifice et la générosité sont peut-être bien surhumains, en tout cas +exceptionnels, car les accords étaient faits et la date du mariage presque +fixée, et les tentatives du chimiste, que l'amour fraternel rend capable +d'un dévouement aussi invraisemblable que celui du _Jacques_ de George +Sand, pour faire sauter le Sacré-coeur, aboutissant à l'expérience d'un +moteur industriel, c'est la substance, c'est la moëlle du roman. On ne +saurait admettre cette substitution de fiancée et ce changement dans +l'utilisation des explosifs, comme caractérisant, résumant et expliquant +Paris. + +Malgré quelques belles échappées panoramiques, observées du haut de la +place du Tertre, sur la Butte Montmartre, et rappelant le spectacle des +ciels de Paris vu des hauteurs de Passy, dans _Une Page d'Amour_, la +description décorative et plastique, où d'ordinaire excelle Zola, semble +négligée et plus faible dans ce livre. Il est d'une facture moins sûre, +d'un relief moins accusé, d'un intérêt secondaire aussi, et comme s'il +était écrasé par son titre, par la masse même du sujet, il s'affaisse en +maint passage. Zola a voulu faire grand, il n'est parvenu qu'à faire gros. +C'est un bloc incomplètement travaillé. L'art, si éclatant dans la plupart +des oeuvres précédentes, n'est pas suffisamment intervenu. Le praticien a +dégrossi, mais le sculpteur a fait défaut. + +Ce livre, cependant, offre un intérêt particulier: il témoigne d'une +évolution dans la conscience de l'auteur, et il est, par moments, un +document autopsychologique. C'est le seul ouvrage où Zola, renonçant, +pour certains chapitres du moins, à ses notes, à ses extraits, aux +renseignements obtenus par correspondance, ou tirés de minutieux +interrogatoires et de patientes auditions, s'est documenté d'après +lui-même. Il a quitté la méthode objective, abandonné le métier du peintre +ou du photographe se campant en face du modèle, pour recourir à l'analyse +subjective. C'est dans ce _Paris_ qu'il a mis le plus de son moi. Il a +dépeint ses propres sensations dans les émois passionnés de son abbé +Froment. À l'époque où il écrivait _Paris_, Zola était amoureux. Lui, le +chaste laborieux, le forgeur de phrases courbé sur la tâche matinale et +ne laissant pas un seul jour le fer se refroidir ni l'enclume se taire, +s'était pris au piège de la femme. Sa liaison, annoncée, pardonnée, peut +être rappelée sans scandale ni injure. La digne et maternelle épouse du +grand écrivain, l'héritière de sa pensée et la légataire de son âme, a +recueilli, élevé, aimé les deux enfants de Mme Rozerot. À la cérémonie +d'inauguration de la Maison de Médan, donnée à l'Assistance Publique, la +veuve de Zola avait auprès d'elle ces deux enfants du sang de son mari, +Jacques et Denise, devenus ses enfants adoptifs à elle, les enfants du +coeur et de la bonté. + +Les promenades à bicyclette de son abbé Froment, en compagnie de Marie, +que Zola décrit si complaisamment, les randonnées à travers la forêt de +Saint-Germain, vers la croix de Noailles et la route d'Achères, dont il +donne un si joli croquis, c'étaient des souvenirs. À près de cinquante +ans, il s'était trouvé rajeuni par cet amour, et par ces escapades sur la +frêle et commode monture d'acier. + + Marie refaisait de lui,---de son abbé Froment, si l'on s'en tient à + la lettre du texte, l'homme, le travailleur, l'amant et le père... + il était changé, il y avait en lui un autre homme. En lui, qui + s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie + l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière, + et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste + ciel qui mûrit les moissons... + +Un nouvel homme s'était formé en lui, et Zola semblait vivre d'une autre +vie physique et morale. L'idée double de paternité et de fécondité avait +surgi, puissante. Ce grand producteur d'idées, de faits, de sentiments et +d'observations, ce créateur d'êtres fictifs, doués d'une existence plus +forte et surtout plus durable que les individus de sang et de chair, +aspirait à la joie et à la nouveauté de donner la vie à des êtres +palpitants, de féconder et d'animer, non plus la pensée abstraite et les +fils de son cerveau, mais une femme, une mère et d'avoir des enfants, de +la matière vivante sortie de lui, perpétuant sa force, en reproduisant, +à leur tour, par la suite, les germes fertilisants dont il leur aurait +transmis le dépôt sacré. + +Ce désir fut accompli. Mais alors, simultanément, un changement se +produisit dans l'intellect, dans le génie de l'écrivain. Il s'éprit des +problèmes de la destinée des hommes. Il rêva d'un avenir meilleur. Il +évoqua une révolution, non point par la bombe et par la guerre civile, +mais obtenue par la science, par l'instruction répandue à flots, par +l'abolition des institutions du passé, par la paix entre les peuples, et +l'amour entre les hommes. Il avait, jusque-là, passé plutôt indifférent +à côté des problèmes sociaux. _L'Assommoir_ était surtout une mercuriale +sévère à l'adresse des travailleurs enclins à l'ivrognerie. _Germinal_, +magnifique tableau du monde souterrain, pitoyable vision de la misère du +mineur, n'indiquait nullement la solution socialiste de la mine devenant +la propriété de ceux qui la fouillent. _La Terre_, tableau sombre de la +cupidité et de l'opiniâtre labeur des paysans, ne contenait pas la formule +de la culture en coopération, de la suppression du travail individuel, et +n'annonçait pas l'avènement de la grande et profitable exploitation du sol +en commun. Devant toutes ces visions de l'avenir, les yeux de Zola, si +perçants pour discerner les moindres détails d'une matérialité observée, +étaient couverts d'une taie. Brusquement, il parut avoir été opéré d'une +cataracte intellectuelle. Ses prunelles s'emplirent d'une clarté nouvelle. +Il devint clairvoyant dans les ténèbres de la question sociale. Tout son +esprit fut inondé de la lumière de la vérité, et sa volonté se banda vers +la justice. L'idéal des sociétés futures lui apparut, comme une terre +promise et certaine, où il ne parviendrait pas, mais que les générations +qui le suivraient, plus favorisées, certainement atteindraient. Et c'est +parce qu'il voyait, au-devant de lui, cette terre lointaine, c'est parce +qu'il la sentait le domaine promis aux hommes des temps qui succéderaient +aux années de luttes, de misère, d'oppression et d'antagonisme, qui sont +les nôtres, qu'il voulait obstinément avoir un enfant, un fils de la chair, +c'est pour cet héritage de l'avenir qu'il voulait laisser de la graine +d'êtres heureux, après lui, sur le sol, et aussi un livre, un enfant de +l'esprit, témoignant de sa foi, de son espérance, de sa charité sociales, +un héraut précurseur des vertus théologales de la démocratie +future. + +C'était peut-être, c'est actuellement un rêve et une utopie. Mais l'utopie +était généreuse et le rêve était consolant. Les lectures de Zola n'avaient +eu, jusque-là, aucune direction politique ou sociologique, car il ne +parcourait guère, à part quelques ouvrages nouveaux d'amis, ou de +contemporains notoires et rivaux, que les livres où il pensait trouver des +documents pour ses romans en préparation. Elles devinrent alors autres. +Il voulut connaître la doctrine socialiste et les théoriciens de la +rénovation humaine, les apôtres de l'Évangile nouveau. Cette notion lui +manquait. Ainsi, dans _l'Assommoir_ et dans _Germinal_, il n'est fait +aucune allusion aux théories humanitaires et phalanstériennes qu'il devait, +par la suite, avec son lyrisme et son éloquence colorée, développer si +copieusement et exalter superbement dans _Fécondité_, dans _Vérité_ et +surtout dans _Travail_. Il lut Auguste Comte, du moins en partie, il +parcourut Proudhon,--lui et son entourage ignoraient le grand génie +socialiste du XIXe siècle, et, de plus, le jugeaient faussement, d'après +les racontars et les calembredaines des petits journaux, ainsi qu'il +m'apparut par la stupéfaction à moi témoignée par son fidèle Alexis, +lisant, durant un séjour que nous fîmes à Nice, en 1895, un travail sur +Proudhon que je venais de publier dans la _Nouvelle Revue_. On ne +connaissait alors, à Médan, le puissant maître de _la Justice dans la +Révolution et dans l'Église_ que sous la forme légendaire et caricaturale +dont il était représenté dans les milieux ignorants et rétrogrades. +Charles Fourier surtout, l'auteur de la théorie des _Quatre Mouvements_ +et le profond et consolant poète du Travail attrayant, acquit une grande +influence sur lui. Comme il était à prévoir, à son insu, par l'élaboration +fatale de son cerveau, ainsi qu'en un vase clos dans lequel on met des +éléments qui doivent forcément se combiner et précipiter un produit +inévitable, ces lectures, ces notions longtemps insoupçonnées, tout à coup +apprises, cette documentation socialiste acquise, étant donnés son récent +état d'esprit et sa nouvelle vision de la vie, aboutirent à des oeuvres +d'une conception et d'une portée différentes, à ces _Quatre Évangiles_, +qui sont en germe et comme sommairement argumentés dans ces lignes finales +de _Paris_: + + ...Après la lente initiation qui l'avait transformé lui-même, + voilà que ces vérités communes lui apparaissaient, aveuglantes, + irréfutables. Dans les évangiles de ces messies sociaux, parmi le + chaos des affirmations contraires, il était des paroles semblables + qui toujours revenaient, la défense du pauvre, l'idée d'un nouveau et + juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mérite, + la recherche surtout d'une loi du travail qui permît équitablement ce + nouveau partage entre les hommes. + +Et, dans la bouche de son abbé Froment, apostat de la religion ancienne, +croyant et missionnaire de la foi nouvelle, il mit cette déclaration et ce +programme, qui affirmaient le changement d'orientation de sa vie, de sa +pensée, de son oeuvre, et qui étaient comme la préface d'une série de +livres inédits, comme la seconde jeunesse d'une existence recommencée. +Il apostrophe le Sacré-coeur, ce Panthéon du passé, ce temple de la +superstition mourante, basilique de l'ancienne société à l'agonie, et +salue l'édifice de l'avenir, le Palais du Travail, reposant sur ces deux +colonnes augustes: la Vérité, c'est-à-dire la Science, et la Justice, +c'est-à-dire le Bonheur humain. + + ... La science achèvera de balayer leur souveraineté + ancienne, leur basilique croulera au vent de la vérité, sans qu'il + soit même besoin de la pousser du doigt. L'expérience est finie. + L'évangile de Jésus est un code social caduc dont la sagesse humaine + ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme + tombe en poudre de toutes parts; la Rome catholique n'est plus qu'un + champ de décombres, les peuples se détournent, veulent une religion + qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l'esclave accablé, + brûlant d'une espérance nouvelle, s'échappait de sa geôle, rêvait d'un + ciel où sa misère serait payée d'une éternelle jouissance. Maintenant + que la science a détruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain + de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux, + exige la justice, le bonheur sur la terre... + +Ces éloquentes affirmations font de Zola un véritable théoricien du +socialisme, un docteur de la foi démocratique. Le romancier a fait place +au philosophe. Il marche, d'ailleurs, à l'avant-garde des généreux +esprits de son temps. Dans la page de _Paris_ qu'on vient de lire, où +il revendique le droit au bonheur terrestre, au paradis viager, pour le +travailleur, pour le pauvre, si longtemps berné par la promesse mensongère, +analogue à l'enseigne fallacieuse du barbier, de la félicité du lendemain, +de la consolation dans un ciel chimérique qui ne saurait avoir sa place +sur une carte astronomique, ne retrouve-t-on pas les termes mêmes de la +déclaration retentissante que devait lancer, dix ans plus tard, à la +tribune, le ministre du Travail, René Viviani: + + Tous ensemble, par nos pères d'abord, par nos aînés ensuite et par + nous-mêmes, nous nous sommes attachés à l'oeuvre d'anticléricalisme et + d'irréligion. Nous avons arraché la conscience humaine à la croyance + de l'au-delà. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans + le ciel des lumières qu'on ne rallume pas. Est-ce que vous croyez que + l'oeuvre est terminée! Elle commence. Est-ce que vous croyez qu'elle + est sans lendemain? Le lendemain commence. + + Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'enfant qui aura profité de + l'enseignement primaire et des oeuvres post-scolaires, et qui, + devenu homme, confrontera sa situation avec celle des autres hommes? + Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'homme à qui nous avons dit + que le ciel était vide de justice, que nous avons doté du suffrage + universel, et qui regarde avec tristesse son pouvoir politique et + sa dépendance économique, et qui est humilié tous les jours par le + contraste qui fait de lui un misérable et un souverain?... + +Avec des accents délirants et superbes, avec l'enthousiasme du poète, +devançant les temps, et, comme ces conventionnels qui, la veille du combat, +décrétaient la victoire, Zola, prophète, Zola, précurseur, salue les âges +qui viendront, où le royaume de Dieu promis sera sur la terre. La religion +de la science sera tout le dogme. Le seul Évangile sera celui de Fourier: +le Travail Attrayant, accepté par tous, honoré, réglé, comme le mécanisme +de la vie naturelle et sociale, comme le moteur de l'organisme humain, +avec la satisfaction aussi complète que possible des besoins de chacun, et +l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies! Et il proclamait +Paris centre et cerveau du monde, Paris, qui, hier, jetait aux nations le +cri de Liberté, leur apporterait demain la religion de la science, la +Vérité et la Justice, la foi nouvelle attendue par les démocrates. + +Ce livre de _Paris_, inférieur, au point de vue de l'oeuvre artiste et +de la fabrication littéraire, aux principaux ouvrages de Zola, leur est +supérieur par la portée philosophique, par l'essor humanitaire. En outre, +il constitue, dans sa partie finale, l'oeuvre transitoire. _Fécondité, +Travail, Vérité_, les derniers livres de Zola, sont issus de ce nouvel +état d'esprit que tout à coup révélait _Paris_, et qui n'allait pas tarder +à se manifester à l'occasion de la révision du procès Dreyfus. + +Sans cette préparation, sans cette incubation de l'Évangile socialiste, +sans cette appétence vers un idéal nouveau d'humanité heureuse et +de conditions d'existence plus justes, avec la paix sociale établie +définitivement sur les ruines de l'ancienne organisation sacerdotale, +guerrière, capitaliste, abattue, l'intervention d'Émile Zola dans +l'affaire Dreyfus, qu'on doit regretter, mais qu'il faut reconnaître +sincère et désintéressée, serait inexplicable, un coup de tête, presque +de folie. + +Or, étant données la situation mentale de l'auteur de _Paris_ et les +préoccupations neuves qui tenaillaient son esprit, il était logique et +fatal, puisqu'il s'était produit une «affaire Dreyfus», puisque le pays +était divisé en deux camps, que Zola fût dans un de ces camps. Avec +son âme combative et son exaltation méridionale et nerveuse, il était +également logique, et c'était comme une conséquence de la position des +partis en présence, qu'il se mît du côté de ceux qui s'agitaient pour +faire reconnaître l'innocence d'un condamné qu'ils proclamaient victime +d'une erreur judiciaire, et qu'ils estimaient succombant sous les efforts +combinés de ceux qui obéissaient à des préjugés religieux, ou qui +voulaient maintenir intact le dogme d'infaillibilité d'un tribunal +d'exception. + +Zola, bien que _Paris_ fût écrit et publié avant que la reprise de +l'Affaire n'éclatât, prévoyait, prophétisait la lutte qui allait +s'engager. L'Affaire Dreyfus, c'était la bataille qu'il avait indiquée +dans son livre, transportée dans la réalité. + +Avec Paris, Zola terminait la trilogie philosophique, où il avait gradué +les efforts et les luttes de l'humanité, concentrés dans trois villes, +pour s'élever de la superstition grossière à la religion habile et +trompeuse, et enfin à la science, au travail, à la justice sociale. Sa +conclusion, qui est la doctrine socialiste même, était l'homme recevant +enfin le salaire de bonheur qu'il est en droit d'attendre, et qui doit lui +être versé comptant, sur la terre, de son vivant, comme un dû ferme, et +non en manière d'aumône, ou sous la forme d'une traite illusoire payable +à la caisse d'un chimérique banquier céleste. + + + + +VII + +L'AFFAIRE DREYFUS.--L'EXIL EN ANGLETERRE.--LES ÉVANGILES: FÉCONDITÉ. +--TRAVAIL.--VÉRITÉ + +(1898-1902) + + +L'affaire Dreyfus a commencé le 15 octobre 1894, jour où le capitaine, +soupçonné, surveillé, fut arrêté. + +Cette poursuite, menée avec discrétion, ne fut connue que quinze jours +après, et encore fut-ce par une information imprécise. Sans donner de nom, +sans détails, le journal _la Libre Parole_, assurément renseigné, mais +incomplètement, dans son numéro du 1er novembre 1894, annonçait qu'une +affaire d'espionnage était à la veille d'éclater, à la suite de fuites +constatées dans les bureaux de l'État-Major. + +Les événements se succédèrent rapidement dès cette révélation. Bientôt +le nom de l'accusé était prononcé, imprimé, et le premier procès Dreyfus +s'engageait devant le conseil de guerre. Zola ne prit aucune part à cet +initial engagement. + +N'écrivant ici qu'une histoire littéraire, je ne rappellerai de +ce formidable et douloureux litige que ce qui est indispensable à +l'éclaircissement des idées et des faits pour cette Étude impartiale sur +Zola. + +Bien qu'ayant été au nombre des militants, et à l'un des premiers rangs, +--je fus l'un des rares journalistes poursuivis à cette époque, ayant été +frappé d'une condamnation, qui parût énorme et disproportionnée, de cent +mille francs de dommages civils (après l'amnistie somme réduite en cour +d'appel à 20.000 francs), je ne veux ni récriminer ni recommencer de +rétrospectives escarmouches. Je n'ai gardé, de ce combat qui fut acharné, +sans merci, de part et d'autre, qu'un grand sentiment de tristesse. Le +pays ne fut pas seulement déchiré, le foyer domestique devint souvent une +annexe du champ de luttes, plus d'un coeur fut meurtri, et des inimitiés +surgirent qui se prolongèrent. Des vieux amis se sont séparés, et ne se +sont plus depuis retrouvés. De secrètes vendettas se produisirent. Il faut +déplorer cette maladie, ce cancer dont la France fut atteinte, et, à +présent que ces temps de souffrance sont lointains, les oublier, si faire +se peut, et ne plus appuyer sur les cicatrices de peur de les rouvrir. Je +vais me borner à signaler le rôle considérable de Zola dans ce grand et +ténébreux drame. + +Sans être autrement troublé, il avait, comme tout le monde, appris et +accepté la condamnation de Dreyfus par le premier Conseil de guerre +siégeant au Cherche-Midi, à Paris, le 20 décembre 1894. Alfred Dreyfus, +sans que Zola protestât, subit la dégradation militaire et fut envoyé à +l'Île du Diable. Il y séjourna trois ans, soumis à un régime très sévère. +Il convient de constater que, soit dans la cour de l'École militaire, +pendant la terrible cérémonie de la dégradation, soit à l'Île du Diable, +soit encore en écrivant à sa femme, ou en adressant mémoires, requêtes et +recours au président de la République, aux magistrats et à ses défenseurs, +le condamné n'a cessé de protester de son innocence. Des confidences qu'on +dit avoir été faites au capitaine Lebrun-Renault n'ont pas été vérifiées. +Le procès-verbal rédigé par cet officier de gendarmerie, sa pénible +mission remplie, et transmis à ses chefs ne contient pas trace de ces +aveux. La chose était assez importante pour que l'officier n'eût pas +manqué de consigner les révélations que le dégradé, sous l'impression du +châtiment, et dans la dépression qui en était la conséquence, aurait été +amené à faire. + +Après l'embarquement du condamné, et son isolement à l'Île du Diable, un +grand silence se fit. Personne, dans le monde politique, dans l'armée, +dans la presse, dans le gros public, ne semblait mettre en doute alors le +bien rendu de l'arrêt, la légitimité de la condamnation. Il est certain +que Zola, comme nous, admettait la culpabilité, et ne s'en préoccupait +pas plus qu'actuellement nous ne sommes impressionnés par le souvenir de +condamnations récentes, prononcées contre des individus que les journaux +nous ont signalés comme convaincus d'espionnage et qui furent ensuite +frappés par les tribunaux compétents. Il faut se rappeler que, durant les +trois années qui suivirent l'arrêt du conseil de guerre de 1894, on ne +désignait dans les journaux de toutes opinions le condamné qu'en le +qualifiant de «traître». On ne donnait de ses nouvelles que pour affirmer +qu'il était toujours captif, et que, malgré certains bruits de bateaux +frétés à dessein, et de gardiens soudoyés par la famille, peut-être par +des membres importants de la communauté israélite, le prisonnier n'avait +pu même risquer une tentative d'évasion. + +Comment Zola fut-il acquis à la cause de ce condamné, dont la femme et le +frère, Mathieu Dreyfus, poursuivaient la réhabilitation avec un dévouement +et une conviction inébranlables, faisant secrètement une lente et active +propagande? + +Il reçut probablement, comme moi, comme plusieurs journalistes et +écrivains, la visite suivante: Un matin d'avril 1897, si mes souvenirs +sont bien exacts, un homme de lettres, un confrère de la presse, se +présenta chez moi. Il venait de publier un volume, et comme j'étais alors +chargé de la critique littéraire à _l'Écho de Paris_, il m'apportait son +ouvrage, pensant qu'au lieu de le faire parvenir au journal il serait +préférable de me le remettre lui-même, sage précaution d'auteur. Je pris +le livre, intitulé _les Porteurs de torches_, et je causai amicalement +avec l'auteur, Bernard Lazare. Nous parlâmes des sujets analogues à celui +qu'il avait traité: des _Derniers jours de Pompéi_, de Bulwer Lytton, de +_Fabiola_ du cardinal Wiseman, de _Byzance_ et de _l'Agonie_ de Lombard. +Il s'agissait d'une évocation de la société antique et des cruels jeux du +Cirque. La conversation, purement littéraire, s'épuisait, quand Bernard +Lazare, tirant des papiers de sa poche, aborda brusquement le motif +principal de sa visite. Il me parla de la condamnation de Dreyfus, qui +était, disait-il, le résultat d'une erreur et d'une machination. Il me +montra des fac-simile autographiés du fameux bordereau et la plupart +des pièces en fac-simile qui, depuis, ont été tant de fois cités et +reproduits. Bernard Lazare me demanda de m'intéresser à la cause de celui +qui, à ses yeux, était bien innocent, et, avec force compliments, il +m'incita à discuter favorablement dans la presse les documents qu'il me +soumettait. Nous nous quittâmes sur le ton de la plus parfaite cordialité. +Je dois déclarer que, dans cette conversation, dans cette tentative pour +obtenir mon concours, comme il me disait avoir déjà sollicité et obtenu +celui de plusieurs confrères, il n'était nullement question d'une campagne +violente à entamer contre l'armée en général, encore moins de faire appel +aux anti-militaristes. + +Bernard Lazare a certainement fait semblable démarche auprès de Zola, et +lui a communiqué les documents. L'illustre romancier se laissa persuader. + +Les partisans de l'innocence de Dreyfus s'étaient, sans bruit, groupés et +concertés. Des rumeurs se produisirent, des ballons d'essai furent lancés. +On fit des sondages dans la presse. Un soir, au syndicat de l'Association +des journalistes républicains, rue Vivienne, Ranc, notre président, nous +dit, après la séance: «--Vous ne savez pas la nouvelle? Eh bien! Dreyfus +est innocent! Scheurer-Kestner en a la preuve! On connaît le vrai coupable, + celui qui a fabriqué le bordereau ayant entraîné la condamnation du +capitaine. Scheurer-Kestner va porter l'affaire à la tribune, au Sénat...» + +On accueillait avec étonnement, mais sans grand enthousiasme, cette +nouvelle, dans cette réunion de rédacteurs des principaux journaux +républicains. Quand je la transmis, quelques instants après, à _l'Écho +de Paris_, on la reçut avec incrédulité, et il fut convenu qu'on ne +publierait cette information assez extraordinaire qu'après de plus amples +renseignements. + +Quelques jours après, elle était confirmée. M. Scheurer-Kestner, +vice-président du Sénat, écrivait une lettre mémorable, dans laquelle il +exprimait sa conviction que le condamné expiait le crime d'un autre. + + Dès le 30 octobre, ajoutait-il, dans un entretien officiel avec + le ministre de la Guerre, j'ai démontré, preuves en mains, que le + bordereau attribué au capitaine Dreyfus n'est pas de lui, mais d'un + autre. + +Cet «autre» n'allait pas tarder à être désigné. M. Mathieu Dreyfus +écrivait bientôt au ministre de la Guerre que: + + La seule base de l'accusation dirigée en 1894 contre son frère, + étant une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des + documents militaires confidentiels avaient été livrés à un agent d'une + puissance étrangère, il avait l'honneur de lui faire connaître que + l'auteur de cette pièce était M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant + d'infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires. + L'écriture du commandant Walsin-Esterhazy était, ajoutait-il, + identique à cette pièce. + +Sur les documents de Bernard Lazare était fondée cette dénonciation, et la +révision du procès en apparaissait comme l'inéluctable conséquence. + +Alors se déroula cette douloureuse suite d'événements: Esterhazy, désigné +comme l'auteur du bordereau, fut déféré au Conseil de guerre. Le procès +eut lieu à huis clos. Il dura deux audiences. Esterhazy fut à l'unanimité +acquitté, le 12 janvier 1898. + +Zola, avant le procès d'Esterhazy, était depuis plusieurs mois accaparé +par la défense de Dreyfus. Il avait abandonné ses travaux ordinaires. +Toutes ses habitudes régulières étaient interrompues, bouleversées. Il ne +s'appartenait plus. Il était possédé, comme eût dit un exorciste du moyen +âge. + +Les raisons qui le firent se donner tout entier à cette entreprise +hasardeuse de la délivrance et de la réhabilitation de Dreyfus n'ont rien +d'étrange, rien de honteux. D'abord l'intérêt personnel, le lucre doivent +être écartés. La plume de Zola n'était pas à vendre. Il l'a apportée, +cette arme bien trempée, redoutable et fortement maniée, avec spontanéité, +généreusement, comme un soldat de la taille de Garibaldi, offrant son épée +à l'heure des défaites. + +Assurément il ne fut pas indifférent à l'espoir de la victoire, et son +esprit ambitieux et dominateur fut hanté d'une vision de triomphe. Il se +vit, comme Voltaire défendant Calas, l'objet d'un enthousiasme général. Il +connaîtrait alors une autre célébrité que celle qui provient uniquement +des oeuvres littéraires. Il entrerait ainsi dans la grande popularité. Le +peuple, envers qui jusque-là il avait témoigné une défiance dédaigneuse de +lettré, viendrait à lui, et il irait à lui. Il prendrait contact avec ces +masses profondes de la nation, à l'écart desquelles il s'était tenu. Tous +ces citoyens inconnus, dont il n'avait ni partagé les engouements ni +compris les haines, tendraient vers lui leurs mains noires et rudes. Son +nom connu, mais peu fêté dans les milieux républicains, serait acclamé +par la foule frémissante des meetings. Devenu l'égal des plus illustres +champions de la démocratie, il serait l'objet d'honneurs électifs. Il +pensa à son personnage d'Eugène Rougon. Qui pouvait savoir? Il entrevit +peut-être, comme possible et proche, le Sénat, un Ministère, l'Élysée! +Victor Hugo avait dû à sa lutte opiniâtre contre l'empire, à sa +proscription, à sa superbe attitude sur son rocher, une auréole de gloire +que _Notre-Dame de Paris, la Légende des Siècles_ et _Marion Delorme_ +n'auraient pu faire rayonner aussi largement sur son front. Il éprouva le +désir vraisemblable, tout en servant la cause de Dreyfus, de jouer un rôle +important dans les affaires de son temps, d'être autre chose qu'un homme +de lettres, dans lequel il y a toujours de l'amuseur public et du conteur +de contes de chambrées. Il était attiré et flatté par la pensée de devenir +homme d'action, conducteur de foules, l'un des grands bergers du troupeau +humain. Ambition légitime d'ailleurs et licite ascension, bien qu'en +réalité le calcul fût erroné, en admettant qu'il y eût calcul et non +simple emballement de méridional, froid à la surface, fièvre de ligurien +ardent et concentré, comme le fut Bonaparte. Zola, en tentant cette partie +aventureuse, sur le tapis de la gloire, jouait à qui gagne perd. Il a +malheureusement gagné. + +Mais le grand mobile de son intervention dans l'affaire fut, comme je +l'ai indiqué en analysant les dernières pages de son livre _Paris_, +l'évolution profonde qui s'était produite en lui. L'initiation aux choses +du socialisme, la lecture des ouvrages des philosophes rénovateurs, des +saint-simoniens, fouriéristes, icariens, phalanstériens, l'inspiraient. Il +était charmé par le rêve humanitaire d'une société mieux organisée, où la +Vérité et la Justice régneraient. Il entrevoyait, il appelait l'âge d'or +démocratique, non dans le présent, mais au delà de nos temps de fer; +il saluait l'avenir meilleur dont il voulait hâter la venue, et, +matérialisant son rêve, il entendait faire sortir Dreyfus de sa prison +insulaire, comme il souhaitait d'arracher l'humanité au bagne social +actuel, en fondant un monde nouveau, régénéré par l'amour, par la science +et par le travail. + +Tout donc le préparait à sa nouvelle vocation. Et puis la poursuite contre +Dreyfus et sa condamnation avaient déchaîné des passions religieuses +régressives et ravivé des haines séculaires. L'antisémitisme, absurde +et féroce, nous reportait aux jours des persécutions religieuses. Les +anti-dreyfusards défendaient l'armée, le drapeau, la patrie, que les +révolutionnaires, sous le prétexte de faire réviser un arrêt de conseil de +guerre, attaquaient avec fureur. Parmi ces patriotes alarmés et exaspérés, +il se trouvait de très notoires républicains et même des républicains +des plus avancés, d'anciens membres et délégués de la Commune, mais ils +avaient pour alliés, malgré eux, les fils de Loyola et de Torquemada, +comme les républicains partisans de Dreyfus avaient pour auxiliaires les +sans-patrie et les anarchistes. Quel ténébreux gâchis! On ne savait où +se diriger, pour demeurer dans la clarté, dans la vérité. Les violences +antisémites surtout entraînaient Zola au premier rang. Il courut au +secours de Dreyfus, oui, mais surtout il se précipita pour protéger la +liberté de conscience, qu'il voyait en danger et pour mettre en déroute +le fanatisme persécuteur, le cléricalisme, dont il redoutait le retour +offensif. Dans ce combat, où retentissaient, en un cliquetis étourdissant, +les grandes sonorités de langage, où, avec un fracas d'artillerie, les +adversaires se lançaient, comme des projectiles, les mots de vérité, +d'innocence, de justice, de patrie, de drapeau, où l'on parlait ici du +désarmement du sabre, de l'écrasement du goupillon, et là du salut du pays, +de la défense sacrée du sol et des institutions, de l'armée française à +sauver de la trahison et de la débandade, Zola, lyrique et polémiste, se +jeta à corps perdu. Tout son être, dont la combativité était l'essence, +ressentit une vibration délicieuse. Il s'enivra de ce tumulte, et il +s'abandonna, comme dans une orgie, à la débauche de mots, de phrases, +d'appels, d'invocations, d'anathèmes, d'invectives, de malédictions, +d'injustices, de violences et de méchancetés qui, des deux camps, +coulaient à pleins bords autour de lui. + +Il fut extatique, et comme animé du délire des prophètes bibliques, +maudissant le siècle et appelant sur la tête des chefs, sur leurs palais, +sur leurs lois et leurs institutions des vengeances terribles. Comme +Jeanne d'Arc, il dut entendre des voix. Il se sentit investi d'une +mission. Il délivrerait Dreyfus et conduirait la France au sacre +socialiste. Il brandirait l'étendard de la Liberté et l'épée de la Justice, +et sur les ténèbres environnantes il secouerait la torche de la Vérité. +Ce fut alors qu'il lança, comme un appel aux armes, sa fameuse _Lettre au +président de la République, Félix Faure_. Ce réquisitoire mémorable, connu +sous le nom de _J'accuse!_ parut dans _l'Aurore_, numéro du 13 janvier +1898, le lendemain même de l'acquittement d'Esterhazy. + +La «Lettre au président» avait été précédée de deux autres brochures. +L'une «la Lettre à la jeunesse», l'autre «la Lettre à la France». + +Dans cette dernière lettre, Zola, avec éloquence, s'écriait: + + Ceux de tes fils qui t'aiment et t'honorent, France, n'ont qu'un + devoir ardent, à cette heure grave, celui d'agir puissamment sur + l'opinion, de l'éclairer, de la ramener, de la sauver de l'erreur où + d'aveugles passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de + plus sainte besogne. + + Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux petits, aux humbles, + à ceux qu'on empoisonne et qu'on fait délirer. Je ne me donne pas + d'autre mission, je leur crierai où est vraiment l'âme de la patrie, + son énergie invincible et son triomphe certain. + + Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas vient d'être fait, le + commandant Esterhazy est déféré au Conseil de guerre. Comme je l'ai + dit dès le premier jour, la vérité est en marche, rien ne l'arrêtera + plus. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas en avant sera fait, + mathématiquement, à son heure. La vérité a en elle une puissance qui + emporte tous les obstacles... + +La Lettre au président de la République répétait, plus violemment, cet +appel à la guerre civile des consciences et à l'insurrection des esprits: + +Elle débutait ainsi: + + Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, + soufflet suprême à toute vérité, à toute justice, et c'est fini. + La France a sur la joue cette souillure. L'Histoire écrira que c'est + sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis... + +La Lettre, qui avait le tort de généraliser et de mettre en accusation +l'armée, prise en général, se terminait par cette dénonciation analytique: + + J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier + diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, + et d'avoir ensuite défendu son oeuvre néfaste, depuis trois ans, par + les machinations les plus saugrenues et les plus coupables. + + J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins + par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle. + + J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves + certaines de l'innocence de Dreyfus, et de les avoir étouffées, de + s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, + dans un but politique, et pour sauver l'état-major compromis. + + J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus + complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, + l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la + guerre l'arche sainte inattaquable. + + J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravarin d'avoir + fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus + monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, + un impérissable monument de naïve audace. + + J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard + et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins + qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue + et du jugement. + + J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, + particulièrement dans _l'Eclair_ et dans _l'Écho de Paris_, une + campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute. + + J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, + en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le + second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, + en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un + coupable. + + En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le + coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, + qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je + m'expose. + + Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai + jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour + moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte + que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter + l'explosion de la vérité et de la justice. + + Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui + a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée + n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour + d'assises, et que l'enquête ait lieu au grand jour! + + J'attends. + +Cette lettre avait terriblement étendu le champ de bataille. L'affaire +Dreyfus ne concernait désormais qu'indirectement Dreyfus. Le condamné +servait d'étiquette et de prétexte. Au fond, sauf peut-être pour Zola, +qui était de bonne foi, et les membres de la famille du condamné, la +personnalité même de celui qu'il s'agissait de tirer de l'Île du Diable, +de ramener en France, de promener en triomphe après un arrêt de révision +et de réhabilitation, disparaissait. L'antisémitisme s'était dressé comme +une bête fauve. Le monde israélite, de son côté, s'agitait, répandait +l'or, confondait avec ostentation sa cause, qui était celle de l'influence +juive dans la société, avec celle de la révolution. On faisait appel aux +hordes anarchistes. D'un autre côté, les patriotes, les républicains et +les libre-penseurs, qui d'abord étaient les plus nombreux parmi ceux +qu'on dénommait les «anti-dreyfusards», se trouvèrent confondus avec les +cléricaux. Les réactionnaires les entourèrent, les paralysèrent, tout en +exploitant leur notoriété, en se couvrant de leur républicanisme. Les +modérés, les timorés du parti républicain prirent peur. Ils craignirent +d'être combattus aux élections comme ayant pactisé avec la réaction. Les +militants du parti socialiste se mettaient à la tête du mouvement, et +Clemenceau, effrayé à l'idée d'être dépassé, d'être laissé en arrière, +emboîtait le pas à Jaurès. L'armée fut donc violemment attaquée, sous +couleur de réhabiliter Dreyfus, et l'esprit anti-militariste se répandit +dans une portion du parti. Les instituteurs furent les premiers gangrenés. +Ils avaient été flattés de se ranger parmi les défenseurs de Dreyfus +à côté des intellectuels renommés et des libertaires de marque: ils +suivaient avec orgueil Anatole France, Monod, Psichari, Mirbeau, Sébastien +Faure et tant d'autres recrues inattendues. Pourquoi les maîtres d'école, +avec les maîtres de conférences, s'occupaient-ils d'un procès militaire? + +En réalité l'affaire Dreyfus n'aurait pas dû dépasser les limites d'une +action judiciaire. Dans le calme du prétoire, loin des réunions publiques, +sans pamphlets ni polémiques de presse, elle devait être circonscrite par +l'examen, attentif et impartial, d'une procédure plus ou moins régulière, +et d'une sentence plus ou moins révisable. On a révisé plus d'un arrêt +et proclamé l'erreur, ou tout au moins l'insuffisance de preuves, dans +plusieurs affaires criminelles, sans un pareil tumulte. La cause de +ces condamnés réputés innocents, présentée sans doute au début par un +journaliste apitoyé et convaincu mais sans éclat, sans outrages, un +simple appel à l'humanité et à la justice, fut uniquement plaidée par +des avocats, discutée par des magistrats. Ces révisions n'eurent que la +publicité légitime et désirable d'une décision judiciaire comportant la +réhabilitation d'un innocent. + +Pourquoi donc la réhabilitation de cet israélite, qui semblait, durant +trois ans, avoir été à juste titre frappé, fut-elle si vigoureusement +tambourinée, et pourquoi, de tous les côtés, tant de volontaires +accoururent-ils battre la caisse? C'est que Dreyfus n'était qu'un +prête-nom, l'homme de paille d'un syndicat de convoitises politiques, +d'intérêts de secte, de tapage réclamiste et d'appétits révolutionnaires. + +Émile Zola, qui avait contribué le plus à déclarer et à patronner cette +guerre civile, en fut la victime. Il se trouva atteint dans son repos, +dans son travail, qui était sa vie même, dans sa fortune, dans sa +situation, dans les dignités qu'il avait acceptées, et qui lui plaisaient. +Il fut rayé des tableaux de la Légion d'honneur, condamné à un an de +prison avec trois mille francs d'amende, par la Cour d'assises de la +Seine, le 27 février 1898, enfin, après plusieurs péripéties judiciaires, +condamné derechef à Versailles, mais par défaut. Alors il quitta la France, +et se réfugia en Angleterre, où il séjourna plus d'une année. + +On sait la suite des événements: le coup de théâtre du suicide du colonel +Henry, avouant le faux d'ailleurs inutile, et la série interminable des +procès à Rennes, à Paris, à la Cour de cassation; Dreyfus ramené en France, +puis grâcié, finalement réhabilité et réintégré, avec avancement, dans +l'armée. Devenu commandant, il voulut obtenir un nouveau grade qui lui fut +refusé par son ex-défenseur Picquart, grâce à lui, de lieutenant-colonel +promu général et nommé ministre de la Guerre. Alfred Dreyfus alors donna +sa démission. Il est rentré dans la vie privée, où il se tient à l'écart. + +La tentative homicide absurde d'un justicier, réclamiste ou toqué, lors +de la cérémonie au Panthéon, l'a fait, un moment, reparaître devant +l'opinion. Il est, depuis, retourné dans l'ombre qui lui plaît. Qui saura +jamais ce que dissimule, peut-être, cette apathie et ce qui couve sous +cette apparente quiétude? + +Zola est mort brusquement à la suite d'un stupide accident de ventilation, +sans avoir assisté au triomphe définitif de son client, au «couronnement +de son oeuvre», comme dit l'un de ses biographes, M. Paul Brulat. + +Celui-ci, dans son _Histoire populaire d'Émile Zola_, en manière de +conclusion sur l'affaire Dreyfus, donne le jugement suivant que je lui +emprunte, ayant été trop mêlé à la bataille, trop antagoniste de Zola, +pendant la lutte, pour me prononcer en cette circonstance: + + Aujourd'hui que les passions se sont apaisées, dit M. Paul Brulat, + il est permis de porter un jugement impartial et modéré sur cette + affaire... Peut-être fûmes-nous injustes à l'égard les uns des autres. + Dans le feu du combat, les passions s'exaspérèrent de part et d'autre. + On se jeta à la face d'abominables outrages, et il sembla un moment + que la vie sociale était suspendue en France. En réalité, chaque camp + se battait pour un grand idéal. Sur le drapeau de l'un était écrit: + Tradition et Patrie, sur le drapeau de l'autre: Justice et Vérité. + Reconnaissons maintenant que de telles luttes, loin de diminuer un + peuple, démontrent sa noblesse et sa vitalité. + +Zola, ayant fait défaut, le lundi 18 juillet 1898, jour fixé pour son +second procès de Versailles, quitta le palais de justice de cette ville, +dans un coupé qu'il avait loué. Il était accompagné de son défenseur, Me +Labori. Il se rendit à Paris, chez son éditeur et ami, Georges Charpentier, +avenue du Bois de Boulogne. Là il fut rejoint par M. Clemenceau, par Mme +Zola et quelques amis. + +On délibéra sur la conduite à tenir. L'avis de Labori, appuyé par +Clemenceau, fut que le condamné devait partir pour éviter d'être touché +par la signification «parlant à la personne» du jugement rendu par défaut. +S'il recevait cette signification, elle faisait tomber le défaut, et +rendait un jugement définitif certain, dans le plus bref délai; il n'y +aurait plus alors aucun recours judiciaire. Donc la fuite s'imposait. +L'Angleterre fut choisie comme terre de refuge. On fit en hâte les +derniers préparatifs. Zola ne voulut pas être accompagné. Il monta dans +l'express de Calais de neuf heures, et débarqua à Londres, à Victoria +Station, le 19 juillet, à cinq heures 40 du matin, sans avoir été reconnu +ni inquiété. + +Il se fit inscrire à l'hôtel Grosvenor, que lui avait indiqué Clemenceau, +sous le nom de M. Pascal, venant de Paris. Il fut rejoint, le lendemain, +par son ami le graveur Desmoulins. + +Zola eut quelques aventures, durant les premiers jours de son séjour à +Londres. Il les a lui-même plaisamment racontées. + +Il ne savait pas un mot d'anglais, et il manquait de linge. + + Figurez-vous, dit-il par la suite, en contant cette anecdote, que je + n'avais rien emporté avec moi, que ce que j'avais sur ma personne. + En conséquence, hier matin, en sortant, je voulus m'acheter + l'indispensable, et j'entrai dans un magasin où, à la devanture, + il y avait des quantités de chemises. J'entre, mais comme je ne sais + pas un mot d'anglais, je suis obligé de me faire comprendre par + gestes. J'enlève mon col et je me tape sur le cou. + + Le boutiquier sourit et comprend. Il me prend mesure, il me montre + une chemise et des cols. Pour les chaussettes, ce fut un peu plus + difficile. Je dus enlever mon pantalon. Le boutiquier comprit encore, + mais il ne comprit jamais que les chaussettes étaient trop grandes. + À la fin, impatienté, je fermai le poing et je le lui tendis comme on + fait à Paris pour qu'il prenne la dimension. Mais le boutiquier ne + saisit pas. Il crut que je voulais le boxer, et il se réfugia derrière + ses cartons. + + J'allongeai alors la jambe, le boutiquier eut encore plus peur et + se figura que la boxe allait dégénérer en séance de savate. Mais + tout finit par s'arranger et le marchand comprit que mes poings et + mes pieds n'en voulaient aucunement à lui, mais simplement à ses + chaussettes. + +Il fallait prendre quelques précautions, à Grosvenor-Hôtel, où la +clientèle était nombreuse, élégante, et pouvait connaître, de vue au moins, +l'auteur de _l'Assommoir_. Zola, d'ailleurs, dans les premiers jours, +était imprudent. Il se promenait avec un chapeau mou gris, inusité à +Londres, une grosse chaîne de montre, des bagues aux doigts, et une +rosette de la Légion d'honneur à sa boutonnière. Tout cet attirail le +désignait comme un étranger, un Français. Dans le salon-bar de l'hôtel +d'York, fréquenté par les chanteurs et artistes de music-halls en +quête d'engagements, on le prit pour un Barnum, pour le directeur des +Folies-Bergères ou de l'Olympia, de Paris, venu en remonte à Londres, et +des cabotins sans emploi lui firent de pressantes offres de service, qu'il +eut grand'peine à décliner. On le suppliait d'accorder des auditions et +tout un cortège de M'as-tu-vu se disposait à le suivre à son hôtel. Il fut +obligé de sauter dans un cab, et de fuir en donnant au cocher une fausse +adresse. + +Un journaliste anglais, M. Vizitelly, qu'il connaissait de longue date et +qu'il avait averti de son arrivée, lui servit de truchement et lui procura +une chambre, à Wimbledon, aux environs de Londres, chez un solicitor, un +M. Wareham. Là, Zola ne parut pas en sûreté. Le restaurateur chez lequel +il prenait ses repas, un Italien nommé Genoni l'avait reconnu, mais ne le +trahit point. Un coiffeur, qui avait travaillé à Paris, un journaliste +venu pour interviewer firent savoir discrètement à Wareham et à Vizitelly +qu'ils savaient que Zola était à Wimbledon. Il fallut déménager de peur +qu'un huissier français, accompagné de détectives et sous la garantie d'un +notaire anglais, ne vînt lui signifier, parlant à sa personne, l'arrêt par +défaut. Ce fut dans un village, à Oatlands, où le roi Louis-Philippe avait +cherché asile, cinquante ans auparavant, après la révolution de février, +que Zola rencontra un abri plus sûr. + +À Oatlands, Zola reprit son existence de travailleur. Il semblait se +détacher même des événements qui se passaient à Paris. + +M. Vizitelly a donné, dans _l'Evening News_, sur son séjour à Oatlands, +les curieux détails suivants: + + À cette époque, M. Zola ne paraissait pas se soucier beaucoup de lire + les journaux. Chaque fois que j'allais en ville, je me procurais + quelques journaux français et me hâtais de les expédier par la poste, + à Oatlands. M. Desmoulins, dont la fièvre dreyfusarde était alors plus + forte que jamais, les dévorait d'un bout à l'autre. Mais M. Zola n'y + jetait même pas un coup d'oeil, et se contentait des nouvelles que lui + rapportait son compagnon d'exil. + + Tous les soirs, M. Zola descendait dîner à table d'hôte, et il + trouvait occasion d'y exercer ses facultés d'observation. C'est ainsi + qu'il fut profondément étonné de la facilité et de la fréquence avec + laquelle certaines jeunes filles anglaises approchaient leur verre de + leurs lèvres. Il demeurait abasourdi en les voyant sabler, de la façon + la plus naturelle du monde, du moselle, du Champagne ou du porto, + alors qu'en France les jeunes filles boivent de l'eau, à peine rougie + par un peu de Bordeaux. Son étonnement se changea en ahurissement, + lorsqu'il vit des messieurs, laissant à leurs femmes et à leurs filles + le vin, boire à pleines gorgées du whisky pendant leurs repas. + + Une autre observation, que put faire M. Zola, fut relative aux + chemises anglaises. Il en avait acheté quelques-unes à Weybridge, dans + les environs d'Oatlands, et il ne tarda pas à se plaindre de leurs + proportions exiguës. Le Français, qui aime en général ses aises, et + fait des gestes en parlant, est en effet habitué aux chemises amples. + Il n'en est pas de même de l'Anglais, dont le chemisier semble avoir + toujours peur de gaspiller quelques millimètres de toile, et qui vous + taille votre linge pour ainsi dire sur mesure. En conséquence, M. + Zola tonnait contre la chemise anglaise qui, disait-il, «était non + seulement inconfortable, mais même indécente». + + Pendant tout ce temps, Mme Zola était restée seule à Paris, dans sa + maison de la rue de Bruxelles, à la porte de laquelle des agents de la + Sûreté continuaient à monter la garde. Mme Zola était suivie partout + où elle allait, l'idée étant qu'elle ne tarderait pas à suivre son + mari à l'étranger. Mais Mme Zola avait bien d'autres occupations à + Paris, quand ce n'eût été que d'expédier à son mari les vêtements dont + il pouvait avoir besoin et les matériaux qu'il avait recueillis pour + son nouveau livre, et qu'il avait dû abandonner dans sa fuite. + + M. Zola avait, en effet, résolu de tromper les ennuis de son exil en + travaillant à sa nouvelle oeuvre, _Fécondité_. Il ne se doutait pas, + alors, que toute l'oeuvre serait écrite en Angleterre, que son exil + durerait des mois et des mois, que l'hiver succéderait à l'été, le + printemps à l'hiver, et qu'il verrait encore une fois l'été. + + Nous lui disions sans cesse: «Dans quinze jours ce sera fini; dans un + mois au plus.» Et les chapitres s'ajoutèrent aux chapitres; il finit + par y en avoir une trentaine; l'oeuvre était terminée. + + C'est M. Desmoulins qui apporta les matériaux nécessaires: notes, + coupures, oeuvres scientifiques, etc. Il apporta, en même temps, une + malle pleine de vêtements. On avait dû les sortir un à un de la maison + de M. Zola, par petits paquets, pour ne pas éveiller l'attention, + et on avait dû les emporter chez un ami, où ils furent un peu plus + convenablement emballés dans une malle. + +Ce fut donc à Londres que Zola écrivit ce volumineux roman de _Fécondité_, +--titre du premier de ses Quatre Évangiles sociaux, dont il avait conçu +l'idée en terminant _Paris_. La transition était indiquée dans la dernière +page de ce livre, où il montre Pierre Froment, l'époux de Marie, debout +sur la terrasse de la maison de la Butte Montmartre, prenant son fils, +le petit Jean, et l'offrant à Paris, dont le soleil oblique noyait d'une +poussière d'or l'immensité, et disant, en montrant au bébé inconscient +encore, mais ébloui, la ville du travail et de la pensée: + +--«Tiens, Jean! tiens, mon petit, c'est toi qui moissonneras tout ça, et +qui mettras la récolte en grange!» + +Zola considérait cet ouvrage, poème en quatre volumes, comme le résumé de +son oeuvre, de sa philosophie, une sorte de testament, où il formulerait +les conseils de son expérience et de son amour paternel pour tous ceux qui +travaillent et qui souffrent. Déjà, les titres étaient choisis: Travail, +Vérité, Justice et Fécondité, avec les noms des personnages principaux, +menant l'action et personnifiant la pensée de l'auteur. Ces noms étaient +ceux des quatre évangélistes, adaptation un peu puérile: Luc était désigné +pour _Travail_, Marc pour _Vérité_, Jean pour _Justice_, Mathieu, étant +l'apôtre du premier livre: _Fécondité_. Ils devaient tous les quatre +prêcher et pratiquer l'évangile nouveau, la religion de la maternité, du +travail, du vrai et du juste. + +Zola définissait ainsi la conception et la portée de cette oeuvre +d'évangélisation socialiste, que la mort laissa incomplète: + + La société actuelle est dans une décadence irrémédiable, le vieil + édifice craque de tous côtés. Chacun le reconnaît, non pas seulement + les théoriciens du socialisme, mais aussi les défenseurs du régime + bourgeois. Le christianisme a fait une révolution qui a bouleversé + le monde romain, en supprimant l'esclavage, et en y substituant le + salariat. C'était un progrès immense, car il élevait le plus grand + nombre à la dignité d'hommes libres. Dans les conflits quotidiens du + capital et du travail, le définitif triomphe appartiendra au travail. + Mais dans quelle voie s'engagera le peuple? quelle parole il écoutera? + celle de Guesde ou de Jaurès? Je l'ignore. + + Mes visions, à moi, d'un avenir meilleur, où les hommes vivront + dans une solidarité étroite et parfaite, n'ont pas la rigueur d'une + doctrine. C'est une utopie. + + Maintenant on a dit que les utopies étaient souvent les vérités + du lendemain. Pour écrire _Travail_, je demanderais à Jaurès de + m'expliquer sa conception du socialisme. + + _Fécondité_ est l'enfant de la douleur. Je l'ai écrit en exil. Ce + livre m'a coûté beaucoup de peine et de temps. J'ai l'habitude + d'entasser les matériaux avant de me mettre à écrire. J'avais donc + réuni toute une bibliothèque de brochures spéciales, et ce coup de + sonde dans les mystères abominables de la vie parisienne m'a révélé + de telles choses que mon ardeur s'en est accrue pour jeter à mon tour + le cri d'alarme. Quand mes lectures sont terminées, mes informations + prises, je fais mon canevas. C'est le gros morceau de ma tâche, et + si les personnages, dont les silhouettes défilent de mon livre, + sont nombreux,--c'est bien le cas de _Fécondité_,--cela devient un + casse-tête chinois. J'ai dû établir une centaine de généalogies, + donner des noms différents à chacun, un trait personnel, puisqu'il + n'y a pas deux êtres qui se ressemblent complètement dans la nature, + et leur attribuer, pour ne pas les confondre, une fiche, comme au + service d'anthropométrie. C'est un labeur énorme, mais qui, une fois + achevé, me facilite grandement l'exécution de mon roman. + + Je travaille, en effet, chaque jour, depuis trente années, un nombre + d'heures déterminé. Mon canevas m'a rationné ma besogne, que j'appelle + mon pain quotidien. Je n'ai pas besoin de me souvenir de ce que j'ai + écrit la veille, et je ne me préoccupe pas de ce que je devrai faire + le lendemain. Le chaînon se soude de lui-même, et la chaîne se déroule + et s'allonge. + + Mes recherches étaient terminées, toutes mes notes en ordre, lorsque + le second procès de Versailles m'obligea à précipitamment Paris. Je + pris le train de Calais avec un très léger bagage, composé d'une + chemise de nuit, d'une flanelle, et d'un chiffon de papier sur lequel + Clemenceau avait tracé quatre mots d'anglais. Et dans le train qui + m'emportait loin des rumeurs de mort et aussi, hélas! loin de mon + foyer, je répétais ces mots, m'efforçant de les retenir pour pouvoir + guider mes premiers pas dans la ville de Londres. + + Je débarquai en Angleterre le 19 juillet, au matin. Je ne m'arrêtai + pas dans l'énorme ville bourdonnante, recherchant la solitude et le + silence. Mon bagage, je le répète, était celui de l'exilé, qui + n'emporte que quelques hardes au bout de son bâton. + + J'écrivis bientôt à ma femme pour lui demander de me faire parvenir + les documents qui se rapportaient à mon livre, et qui attendaient dans + un coin de mon cabinet de travail, à Médan. Les indications précises + de ma lettre lui permirent de les découvrir, et, par un chemin + détourné, ils m'arrivèrent enfin au lieu de ma retraite. + + Il me sera permis de dire ici que mon exil ne fut pas volontaire. + J'avais accepté ma condamnation, et je m'étais préparé à subir mon + année de captivité. La perspective de la prison n'effraye à la longue + que les coupables. Je n'avais pas à craindre le remords d'une action + qui m'avait été imposée par ma conscience, et dont la rançon était la + perte de mon repos, de ma liberté, et de ma popularité fondée sur un + labeur obstiné. Je pouvais me dire: l'honneur est sauf, et peupler + ma cellule de douces visions. Mais j'obéis aux raisons de tactique + invoquées par les hommes de mon parti, en qui j'avais placé toute ma + confiance, et puisque l'intérêt d'une cause, à qui j'avais fait déjà + tant de sacrifices, commandait mon départ, j'obéis en soldat. + + Le 4 août, j'écrivis la première ligne du premier chapitre, et le + 15 octobre, sept chapitres étaient composés. À cette date, je + transportai mes pénates à Upper-Norwood. Mon visage m'avait trahi + dans es auberges que j'habitais. Or, mon désir ardent était de me + soustraire à toute importunité. Malgré l'urbanité anglaise, je me + sentais comme enveloppé de curiosités, sympathiques mais gênantes, + et je choisis, au milieu de prés verts et sous de grands ombrages, + une demeure inviolable. Je pris des domestiques anglais qui ne me + connaissaient pas, et ne parlaient pas un mot de notre langue. La + lecture des journaux anglais m'avait familiarisé avec quelques + expressions dont je me servais pour me faire comprendre. + + Mais quels coups de tonnerre traversèrent ma vie! Le suicide du + colonel Henry, l'arrestation de Picquart, tous ces épisodes de la + bataille d'idées que j'avais engagée surgissaient à mes yeux, et mon + âme en était toute bouleversée. Ces jours-là, la reprise de ma tâche + était plus difficile. Les mots ne venaient pas. Je me prenais la + tête dans mes mains agitées par la fièvre, et m'épuisais en vains + efforts pour retrouver le fil de ma pensée. Je sortais enfin de mon + découragement, et un bienfaisant équilibre que j'obtenais pour le + reste de ma journée était ma récompense. + + Le 27 mai 1899, j'écrivais le mot: «Fin» au bas du trentième et + dernier chapitre. Et le 4 juin, une semaine après, mon manuscrit sous + le bras, je rentrais en France. + + Pendant que mes ennemis s'acharnaient à ma perte, moi, je donnais + à mon pays les meilleurs, les plus sages conseils. Je lui faisais + toucher du doigt ses plaies pour qu'il put les guérir. Et, avec + la Fécondité qui assure l'existence et la grandeur de mon pays, + j'exaltais la Beauté. Le bouton de fleur est joli; la fleur épanouie + est belle. La vierge est moins belle que la mère. La femme exhale + son parfum, montre toute son âme, acquiert toute sa beauté dans + l'accomplissement de ses fins naturelles. C'était une vérité utile + à propager comme celle dont Jean-Jacques Rousseau se fit l'ardent + apôtre. + +Ces explications de Zola lui-même, et qui pourraient servir de préface à +son livre, sont intéressantes, véridiques et justes. Elles ne demandent +que quelques lignes de critique complémentaire. + + * * * * * + +_Fécondité_ est un livre d'une lecture assez pénible. D'abord, le sujet +est plutôt dépourvu de charme, et les deux personnages principaux, Mathieu, +l'étalon toujours en rut, et sa femme Marianne, toujours le ventre gros +ou les pis chargés, n'ont rien des poétiques héros de romans, ni même de +personnages réels, dans notre pays du moins. Ils sont loin d'être +sympathiques, comme les a voulus pourtant l'auteur. On éprouve même une +sorte de répugnance à voir, à chaque chapitre, cette mère gigogne vêler, +ou donner le sein à un nouveau petit. Elle en a quatorze d'affilée. C'est +une incontinence génératrice. La mort, qui d'ailleurs sévit normalement +dans son étable, lui prend quatre de ces produits; il lui en reste un +stock de dix. Tous ces bambins se suivent en flûte de Pan, donnant +l'apparence, quand on les promène, d'une petite classe de pensionnat en +sortie. Tous joufflus et robustes. Ils sont laborieux, comme le père de +_Fécondité_. Tous font fortune. Tous sont des étalons vigoureux, se +mariant avec des filles qui sont toutes fécondes, capables de peupler +une île déserte en quelques années. Ils exercent tous des professions +avantageuses et bourgeoises, sauf deux, cultivateurs comme leur père. +Pas un n'est soldat. + +Zola ne s'est d'ailleurs nullement préoccupé de la vraisemblance dans son +manuel de puériculture intensive. Il fait de son taureau Mathieu, d'abord +dessinateur dans une usine, un paysan par vocation, rude défricheur de +bois, de marécages et de landes incultes, acquérant rapidement la fortune +terrienne, devenant un grand propriétaire, quelque chose comme le roi du +blé, de l'avoine et du seigle dans son département. Tout lui réussit: soit +qu'il ensemence la terre, soit qu'il laboure son épouse. Tout crève et se +désagrège autour de lui, chez les gens de la ville, banquiers, usiniers, +grandes dames, boutiquiers, employés, même la ruine vient au moulin de +son voisin, un rural pourtant, parce que tous ces gens-là sont avares de +semailles humaines, et ne font qu'un ou deux enfants à leurs femmes. Ils +souffrent, tous ces malthusiens, et se trouvent justement punis, quand la +mort frappe à leur porte et vient frôler les berceaux, n'ayant pas, comme +Mathieu et Marianne, des bébés de rechange. + +Des pages puissantes, et d'une haute portée sociale sur les louches +maisons d'accouchements, où l'on pratique l'avortement à seringue continue, +et surtout sur les bureaux de nourrice, et les meneuses, ces grands +pourvoyeurs de la mortalité infantile, sur le trafic abominable des +nourrissons qu'on envoie au loin dans des villages meurtriers, qui ne sont +que des cimetières de petits Parisiens, donnent de l'intérêt, et une haute +portée moraliste à ce livre, dont la thèse principale est juste, mais +exagérée et rendue presque insupportable. Zola a aussi très vivement +dénoncé la fâcheuse manie de l'opération chirurgicale, mettant la femme à +l'abri des charges de la maternité, opération si légèrement consentie, et +recommandée avec tant de désinvolture par les praticiens à leurs belles et +inquiètes clientes. C'était devenu une fureur, une manie, cette ablation +sexuelle. «Mais les ovaires, ça ne se porte plus, ma chère!» disait une +de ces opérées à une bonne amie, qu'elle s'efforçait de conduire chez le +châtreur à la mode. La peur de l'enfant, beaucoup plus que le souci de la +guérison d'un kyste tenace, guide la plupart de ces femmes, qui vont prier +un médecin de les débarrasser du chou sous lequel on récolte les bébés. Il +y a là en effet un mal social, et le blâme de l'écrivain, compliqué de la +terreur qu'il inspire en faisant de la décrépitude prématurée, ou de la +mort soudaine, la punition de l'opérée, peut être d'un salutaire effet. + +Zola a donc rempli une bonne besogne de moraliste, d'hygiéniste et +d'éducateur social, quand il a montré, avec quelque exagération sans doute, +mais en des tableaux violents et véridiques les ravages de l'infécondité +artificielle due à l'intervention chirurgicale, les inconvénients de la +fraude conjugale au point de vue de la santé, la perte que ces pratiques, +et aussi l'allaitement mercenaire et l'envoi des nourrissons au loin, +dans des repaires d'ogresses cupides, faisaient courir à la société. La +surveillance des nourrices campagnardes, plus sérieuse et plus efficace, +et l'exhortation aux mamans de nourrir elles-mêmes leurs poupons, voilà +des pages excellentes. Les législateurs, les philosophes, les économistes +et tous ceux qui se montrent inquiets de la lente dépopulation observée, +en France, depuis de nombreuses années, ne peuvent qu'approuver le +principe de la doctrine et de l'enseignement de _Fécondité_. + +On peut toutefois contester, au moins tant que l'ordre social et +économique actuel subsistera, non seulement en France, mais parmi les +nations avec lesquelles notre pays est en concurrence productive et +commerciale, les avantages de la fécondité invoqués par Zola. Ils sont +exceptionnels, et généralement improbables. Dans le monde imaginaire, +où il place ses personnages, et où il les favorise, les exemptant des +malchances, des désastres, les comblant de réussite et de bonheur, avec sa +baguette de magicien conteur, l'avantage et le bienfait de la fécondité +peuvent être admis. Dans la réalité, dans les conditions présentes de +la production, de la consommation, de l'acquisition du sol et de la +possession des instruments de travail, en présence de la cherté des +subsistances, de la difficulté de l'habitation spacieuse à bon marché, de +la compétition des emplois, et de la dispute des salaires, la fécondité +est plutôt funeste, c'est comme une maladie pour l'individu, et c'est bien +près d'être un fléau pour la collectivité. + +Zola a pour lui le sénateur Piot, et aussi les économistes à courte vue, +tablant sur le maintien indéfini de l'ordre des choses contemporaines. Le +romancier nous montre les désordres et les désastres de l'infécondité, +mais la surproduction n'est-elle pas chargée de méfaits aussi? La +fécondité déréglée serait la pire catastrophe. Pour la France notamment, +où l'homme est casanier, rebelle à l'émigration, s'il y avait beaucoup de +ces Mathieu et de ces Marianne du roman de Zola, ce serait une désolation: +l'inondation humaine causerait autant de ruines que les débordements de la +Loire et de la Garonne. + +Fécondité, ce serait bien vite un vice, déguisé sous un nom de vertu. Dans +le langage cru des victimes de la faiblesse prolifique, de l'imprévoyance +génésique, c'est sous un autre terme plus brutal qu'on désigne cette +diarrhée créatrice: le lapinisme. Les socialistes préoccupés du devenir +de l'ouvrier, les économistes, soucieux du maintien de l'équilibre des +classes moyennes, les grands industriels, les fondateurs de puissants +établissements financiers et commerciaux, redoutant le morcellement +continu des capitaux, l'éparpillement des ressources du pays, la +disparition, par les partages et les liquidations, après succession, des +usines, des exploitations agricoles, des maisons de banque et de commerce, +tous ces facteurs différents, séparés et souvent antagonistes, de la +prospérité de la France, considèrent le nombre des enfants comme une +diminution de richesse, un affaiblissement pour les familles aisées, une +calamité pour les pauvres. + +Toutes les classes sont menacées par cette fécondité préconisée par +Zola. La beauté des femmes saccagée, la maison troublée, les habitudes +modifiées, les plaisirs, les réceptions dérangés: voilà un ennui assez +sensible pour les riches; le souci des enfants à élever, à soigner, à +caser, et l'émiettement des biens lors du mariage ou de l'établissement +des héritiers, c'est une grave anxiété pour la bourgeoisie. Pour le +travailleur, dont l'imprévoyance est irrémédiable, qui procrée au hasard +des lundis et des soirs de saoulerie, la fécondité est l'équivalent d'une +infirmité, d'une chute. La grossesse de la femme l'empêche de trouver du +travail régulier, les patrons ne conservant pas les ouvrières toujours +enceintes ou allaitant. La naissance d'un enfant, sans parler des +inquiétudes, des soins à donner, des précautions, des veilles et des +dérangements à toute heure de nuit, quand le repos est si nécessaire au +travailleur, restreint l'espace déjà si mesuré du logis. Il faut souvent +déménager, prendre un logement plus cher. Dans certaines maisons, on +refuse un locataire qui a trop d'enfants à raison du bruit pour les +voisins. L'homme se trouve comme séparé et privé de sa femme +perpétuellement en gésine. Il prend en dégoût sa maison. Le cabaret le +retient plus facilement. Il se sent aussi plus disposé, les samedis de +paie, à écouter les appels des sirènes du trottoir, et il a son excuse +dans l'attitude de sa compagne, peu disposée aux plaisirs du lit, et +redoutant d'être de nouveau «prise». Le lapinisme engendre la misère, +alimente la prostitution. La main d'oeuvre, déjà restreinte par les +appareils scientifiques de plus en plus perfectionnés, s'avilit par +l'abondance de bras vacants. Les salaires baissent, et cependant le prix +des denrées augmente. En même temps, le niveau intellectuel et moral +diminue. Les meurt-de-faim, les déclassés, les délinquants se multiplient +selon la progression de la population. Le peuple tend de plus en plus à +devenir une populace. Ces masses sont, tour à tour, entraînées vers la +violence émeutière, et vers la soumission servile. L'excès de population +est assurément un pire danger que la natalité restreinte. Il n'y a qu'au +point de vue du recrutement des armées et des forces à amener sur les +champs de bataille que la fécondité est une vertu civique, et peut +présenter un avantage pour l'État. + +Si l'on admet que les guerres doivent se perpétuer entre peuples européens, +évidemment la France est en danger, avec sa natalité stationnaire, +bientôt décroissante. Mais cette probabilité de grands conflits entre +nations civilisées, commerçantes, sourdement travaillées toutes par le +socialisme pacifique, va en diminuant. D'ailleurs, en tenant compte de la +nécessité d'être prêt, et armé suffisamment pour repousser une agression +injuste, ou pour maintenir des droits légitimes, est-il absolument +indispensable de disposer de masses considérables? Dans le passé, les +grandes victoires ont été remportées par de petites armées, mais bien +commandées et bien organisées. Et puis, les moyens scientifiques nouveaux, +les engins perfectionnés, les explosifs, les ballons dirigeables, les +sous-marins, ne peuvent-ils diminuer les tentations belliqueuses des +souverains? La guerre, malgré tout survenant, le patriotisme debout, +l'élan, le courage et le sacrifice pourraient compenser l'infériorité du +nombre. Si toute la nation se levait, avec des troupes d'élite, de bons +chefs, une discipline de fer, le peloton d'exécution pour tout général +vaincu, pour tout officier convaincu de n'avoir pas fait tout son +devoir, pour le soldat désobéissant ou lâchant pied, on suppléerait +à l'insuffisance des effectifs. Il est curieux de trouver, dans le +socialisme de Zola, un argument pour la perpétuité des guerres étrangères +et aussi des guerres civiles, car c'est surtout à ces catastrophes +qu'aboutit l'excès de population. Si le rêve de Zola se réalisait, il +faudrait souhaiter, comme contre-poids au pullulement humain, la fréquence +des batailles et la permanence des épidémies. Mais il ne faut envisager +le livre de _Fécondité_ que comme la rêverie optimiste d'un écrivain +humanitaire, influencé par la satisfaction d'une paternité effective et +récente. + + * * * * * + +_Travail_ est un autre conte de fées, qui a beaucoup d'analogie avec +_Fécondité_. Un petit ingénieur, Luc Froment, tandis que Mathieu Froment +faisait fortune avec des terrains incultes et pierreux, s'enrichit +en transformant une mine mal outillée, imparfaitement exploitée. Les +théories de Fourier sur le travail attrayant et celles de Gabet, de +Victor Considérant, de Saint-Simon et des adeptes du père Enfantin, à +Ménilmontant, sont de nouveau mises sous les yeux du lecteur, comme +réalisables et pratiques. Il y a de très fortes scènes de la vie ouvrière, +dans _Travail_, et des descriptions colorées, comme la fonte du minerai, +la fabrication des rails et des charpentes d'acier, aussi superbes que +celles de _Germinal_. Des contrastes entre les hommes du passé, et ceux +qui sont des pionniers de l'avenir, un drame domestique terrible avec +une catastrophe mélodramatique, un mari mettant le feu à sa maison pour +s'engloutir, avec la femme coupable, dans le brasier, des tableaux de +fêtes ouvrières, des mariages, beaucoup de mariages, une longévité +exceptionnelle pour Luc, l'ingénieur fécondant l'usine, créant toute une +ville, toute une société nouvelle, comme le cultivateur Mathieu remplaçant +des landes et des marais par une campagne luxuriante, font de ce volume un +ouvrage de socialisme fantastique. Zola semble un Jules Verne fouriériste +et humanitaire, et ce sont des voyages extraordinaires au pays du travail +qu'il nous raconte, dans une langue poétique et pittoresque, comme +toujours. + + * * * * * + +_Vérité_, c'est l'affaire Dreyfus. Comme dans un roman à clef, l'auteur a +déplacé les situations, modifié les milieux et changé les noms et les +qualités des personnages. Mais l'allusion est d'une compréhension aisée, +et l'allégorique récit est l'histoire dramatisée du célèbre procès. + +Au lieu d'une affaire d'espionnage, il s'agit d'une assez répugnante +aventure de viol et de meurtre, rappelant le crime où fut mêlé le célèbre +frère Flamidien. Un jeune écolier est trouvé étranglé et souillé, un +matin, dans un bourg imaginaire, Maillebois, proche la ville cléricale de +Beaumont, également supposée. On accuse un malheureux instituteur laïque, +Simon, uniquement parce qu'il est juif. On saisit déjà l'analogie avec +l'Affaire. Simon est injustement condamné, poursuivi par les huées +populaires. La conviction des jurés a été décidée par la production en +chambre de délibérations d'une pièce secrète, non communiquée à la défense, +par le président, tout acquis à la faction cléricale acharnée à la perte +du juif. Simon est envoyé au bagne. L'instituteur Marc Froment, un des +quatre évangélistes sociaux de Zola, se multiplie pour faire reconnaître +l'innocence de la victime. Il y parvient, après une longue lutte et des +incertitudes de procédure, de mouvements d'opinion, de passions politiques +et religieuses. L'instituteur est enfin réhabilité, et l'auteur du crime, +un certain frère Gorgias, se dénonce et se fait justice. Une grande fête +civique et laïque célèbre le retour de la victime dans la bourgade, +au milieu de ses partisans, vainqueurs de la coalition cléricale et +réactionnaire. + +Zola, avec une grande abondance de détails, a peint le monde +ecclésiastique et la société aristocratique décidés à perdre le malheureux +juif pour sauver le prestige de l'école congréganiste. Quant au frère +Gorgias, il est l'Esterhazy de cette affaire fictive. Tous, même ceux qui +se servent de lui, et qui l'ont couvert de leurs robes de prêtres ou de +magistrats, l'abandonnent et le livrent à la misère et au désespoir, ce +qui fait qu'il se décide à manger le morceau, à produire le fait nouveau. +Il existe au débat un papier rappelant le fameux bordereau. C'est un +modèle d'écriture, importante pièce à conviction, qui a été truqué, +escamoté, contesté, au cours de la première instruction, avec des +manigances de juges et des intimidations de témoins. _Vérité_ a donc +le caractère d'une seconde mouture de l'affaire Dreyfus. + +Zola a dessiné, plutôt de chic, quelques types d'ecclésiastiques, qui +ont toute la naïve scélératesse des traîtres de l'Ambigu, des jésuites +traditionnels des feuilletons et le Rodin du _Juif-Errant_ est reproduit +sous le nom de père Grabet. Les instituteurs tiennent tous les rôles +sympathiques dans ce livre, et sont encensés, portés au pinacle de la +hiérarchie sociale. Là aussi, il y a un peu, beaucoup d'exagération. On a +trop couvert de fleurs nos instituteurs. On les a encouragés à marcher sur +les traces de leurs collègues allemands, qui ont, prétend-on, donné la +victoire à leurs compatriotes. La comparaison a été mal comprise, mal +suivie. C'est en se montrant des chauvins injustes, et souvent absurdes, +que les instituteurs allemands se sont surtout révélés les auxiliaires de +leurs soldats. Nos maîtres d'école ont cru que c'était en se proclamant +devant leurs élèves, pacifistes, anti-militaristes, et en enseignant qu'il +n'y avait nul besoin d'une patrie, qu'ils égaleraient les disciples de +Fichte et de Koerner. Ce n'est pas du tout cela. + +Ce roman, ayant le grand défaut d'être à clef et de reproduire un débat +déjà éloigné, et dont le recul s'accentuera, ne paraît pas devoir garder +une place importante dans l'oeuvre de Zola. Il ne survivra pas à cette +Affaire, qui, heureusement, commence à n'être plus pour nous qu'un de ces +cauchemars dont on garde seulement le mauvais souvenir, quand le réveil +est venu, avec le soulagement de l'angoisse disparue. + +Le quatrième évangile, qui devait s'appeler _Justice_, n'a pu être écrit, +et je ne crois pas que Zola, surpris par la mort, ait eu le temps de +préparer le dossier de ce roman, ni de colliger les notes qui lui étaient +nécessaires pour le mettre en train. + +Les trois romans subsistants ne sont pas inférieurs, comme on l'a dit, aux +autres ouvrages de Zola; ils sont autres. Ce sont des rêveries délayées en +des chapitres interminables, des visions d'avenir combiné et arrangé, des +chimères saisies au vol de l'imagination et du désir optimiste. + +Excepté _Vérité_, qui a trop d'actualité, les deux évangiles restants +seront lus et consultés avec intérêt par tous ceux que les études sociales +passionnent, et qui cherchent à établir, au moins dans les livres, dans +les discours, dans les projets, les fondations d'un édifice humain +nouveau. Ce temple social aura pour pierres d'assises, le Travail, non +plus mercenaire et forcé, mais volontaire et gratuit, puis le partage, +comme au foyer familial actuel entre tous les enfants égaux, de la table, +du logement, des vêtements, des plaisirs aussi; l'amour, l'amitié, la +concorde régneront parmi les habitants de la planète pacifiée, et mieux +aménagée pour les besoins et les satisfactions de tous. Ce sont de bien +beaux rêves! La crédulité socialiste, adéquate à celle des croyances +religieuses, se berce par ces agréables sornettes et croit au paradis +collectiviste, comme on a cru au ciel d'Indra, au walhalla d'Odin, au +harem céleste de Mahomet, au séjour des bienheureux chrétiens, où le +Très-Haut préside sur son siège de nuées, entouré de sa cour de Trônes +et de Dominations. Il faut à l'humanité, toujours enfantine, des contes +fantastiques, des légendes, des miracles, et on lui promet toujours +le même paradis; il n'y a que le décor et le nom des bienheureux qui +changent. Le paradis socialiste, qu'on nous annonce, est tout autant +séduisant, et tout aussi fantastique que celui des péris, des valkyries, +des houris et des archanges androgynes, commandés par le porte-glaive +Michel, et notre confiance naïve est toujours la même. + +Il est doux, cependant, de s'imaginer un instant, en lisant _Travail, +Vérité, Fécondité_, ces Bibles optimistes et fallacieuses comme les Védas, +les Corans et les autres livres religieux, que nos descendants connaîtront +toutes ces jouissances, et vivront de l'existence idéale et triomphale +annoncée, préparée, léguée par Luc, Marc et Mathieu Froment. L'auteur, qui +a conçu et exécuté ces programmes merveilleux, était décidément un brave +homme, souhaitant le bonheur pour tous. Il avait l'âme d'un saint Vincent +de Paul, le seul Saint dont le peuple ait raison de garder la mémoire. +Sa philosophie peut paraître enfantine, mais elle est plutôt consolante. +Heureux ceux qui peuvent espérer le paradis socialiste décrit et promis +par Zola, le paradis de _Fécondité_, de _Travail_ et de _Vérité!_ +Malheureusement, pour beaucoup d'entre nous, après avoir déposé ces livres +fabuleux, ces contes des mille et une nuits démocratiques, un seul paradis +est certain, de tous ceux qu'a conçus l'imagination des hommes, et qu'a +acceptés la superstition des foules dans son horreur du vide final, dans +l'instinctif effroi de la suppression de tout, c'est le Nirvâna divin, le +Nirvâna bouddhiste absolu. + +Zola, vaste et puissant esprit, ouvert à tout ce qu'il y a dans l'univers +de bon, dans la nature de fécondant, repoussait comme un mensonge éternel +la seule vérité vraie: le Néant. Il ne concevait pas la possibilité +de l'oméga de l'alphabet humain, pas plus que la fin de l'alphabet de +l'univers, dont les lettres, hasardeusement assemblées, doivent pourtant +un jour fatalement se disperser, et ne plus offrir aucun sens, aucune +forme. La matière sans doute demeurera éternelle, mais elle retournera à +son amalgame primitif et chaotique, sauf à subir, dans l'Incommensurable, +de nouvelles décompositions, et à façonner à l'aventure des univers neufs +et semblablement périssables, dont nous ne pouvons ni connaître, ni même +soupçonner la composition et la destinée. Là seulement est la vérité; tout +s'anéantira de ce que nous voyons, de ce que nous faisons, de ce que nous +savons. Quant au bonheur, il ne saurait être que relatif, et le Socialisme, +comme les autres religions, ne peut que promettre, et non tenir. C'est +tout de même une bonne action que de chercher à persuader, comme l'a fait +l'auteur de _Travail_, avec une éloquence admirable et une assurance qui +en impose, qu'un jour viendra où les travailleurs seront tous heureux. +Cette foi mensongère aide, comme autrefois la croyance à la vie +paradisiaque, à la justice de Vichnou, d'Allah, du bon Dieu, à supporter +la misère présente, la fatalité quotidienne du malheur. «Ceux qui pleurent +seront consolés, ceux qui ont faim seront rassasiés...» voilà ce que +promet à la pauvre humanité la philosophie des évangélistes anciens. +C'est la même promesse que font les évangiles de Zola. Il n'y a que sur +l'endroit où s'accompliront ces merveilles, que les synoptiques et les +apôtres zolistes ne sont pas d'accord: les uns désignent l'avenir, comme +les autres le ciel. C'est bien lointain, bien vague aussi. Enfin, si la +foi ne sauve pas toujours, la crédulité prévient le désespoir, et c'est là +le meilleur et le plus clair de l'évangélisation nouvelle. + + * * * * * + + + + +VIII + +DERNIÈRES ANNÉES D'ÉMILE ZOLA.--SA MORT.--LE PANTHÉON (1902) + + +L'existence d'Émile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la +déchirure de l'affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début. +Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de +l'apprentissage littéraire; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est +montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des +émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon +impassible, au milieu du carnage d'Eylau. + +Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus: la perte +affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n'a pas +été secoué par de grandes crises de coeur. L'amour physique, qui le +préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années. +L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était, ce qui est le +cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des +oeuvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais +cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis +d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en convînt pas. Les adulations +l'ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des +huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agréable +symphonie de la célébrité. L'affaire Dreyfus lui a donné la sensation, +inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la +place publique, qu'il semblait, par ses oeuvres, par sa vie de cénobite, +par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des +candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin, +il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail. +L'homme n'est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme +la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète fanatique, ce fut +sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec +une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très +croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une +béatitude infinie. + +Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance +d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi +toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes +de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il +prononça, le samedi 23 mai 1893, à l'Association des Étudiants de Paris, +dont il présidait la fête. + +Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salua la Science et la +définit: + + La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et + aboutirait à la faillite? (C'était à l'époque où Brunetière avait + lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non! + ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle + promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vérité! + +Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une +foi, avec l'impétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile +nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin +appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l'Acropole: + + Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi + n'accomplirions-nous pas la tâche individuelle que chacun de nous + vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l'orgueil du Moi, qui + ne veut pas rentrer dans le rang? Dès qu'on a accepté cette tâche, et + qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même + chez les plus torturés. + + C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement + en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme, + dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier + qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes + les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien + dans la satisfaction du devoir accompli. + + Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a + là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu + près tranquille; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne + santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en + résolvant le plus de travail possible sur cette terre! + + Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins + sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire + qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à + quoi cela mène, à quels affreux désastres. + + On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance + supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non! non! C'est là un langage + qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui + travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre, + il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit + ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert, + il n'y faut que du vouloir et de la méthode. + + Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le + socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du travail pour tous, du + travail régulateur et pacificateur. + + Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant + d'avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce + qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions + de prix où il ne tombe parmi l'indifférence des élèves, mais je vous + demande d'y réfléchir, et je me permets, moi qui n'ai été qu'un + travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la + longue besogne dont l'effort remplit ma vie entière. J'ai eu de rudes + débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu + dans la lutte; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh + bien! je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a + soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi, + j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait + à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même, + lorsque la vie mauvaise m'avait abattu. + + Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche + quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque + jour dans son oeuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma + table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes + douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de + ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma tâche m'a été + un soulagement et un réconfort. + + Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le coeur + brisé peut-être, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais + songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur; + la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous + n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et + disparaître! + + On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de + communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue. + +On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du +beau discours de Zola. À rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans +l'analyse de _la Débâcle_. À noter aussi que, dans les trois Évangiles +même dans _Vérité_, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il +n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation +du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l'armée, pas une +flatterie aux anti-militaristes. + +Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à +Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie. + + La gaieté, c'est l'allègement de tout l'être, c'est l'esprit clair, + la main prompte, le courage aisé, la besogne facile, les heures + satisfaites, même lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte + du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé, + le don de nous-même, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et + d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour + être. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d'un homme + qui n'a guère la réputation d'être gai. J'en parle comme un souffrant + parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse + fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir + beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai + aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne + soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la + gaieté!... + +Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il +préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante +disposition, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir, +et qu'il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de +discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont +on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances, +et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal. + +Malgré ses sentiments d'indépendance, et ses goûts d'isolement, son +horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des +milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu'il ne le +prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola +accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette +société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps +tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy y furent ses parrains. Il +s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonctions présidentielles. +Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller +avaricieusement sur les intérêts de la société, qu'il lui arriva de +prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans +ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme +éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme +sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé +reproduire, par le journal _le Parti ouvrier_, un de mes articles, et +cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres. +Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser +poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité +au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende, +bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût +approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal populaire, et peu +millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande +républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de +la Société qui l'avait mis à sa tête. + +Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion +d'honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d'officier. + +Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l'Académie, +et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette +tentative l'opiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a +motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux +ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Édouard +Lockroy. Personne, dans son entourage, n'était averti; quelques-uns de +ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette +soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en +excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait +prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique: + + Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j'ai accepté, après de + longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois + intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation + va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à + l'Académie. Si l'Académie s'offre jamais à moi comme la décoration + s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter + pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, + simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, + et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas + que je viens de faire... + +Il n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas +devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui +n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte. + +Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du +_Figaro_, lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il +expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments +de confraternité: + + Paris, le 4 février 1893. + + Mon cher Magnard, + + Je n'entends barrer la route à personne. Rassurez-vous donc sur le + sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de + poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s'inquiéter de moi. + + Battu pour battu, il me sera doux de l'être par lui. + + Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il m'est + impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois + digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent. + + Ma situation est simple. + + Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me + suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir + fait. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je + me présenterai toujours. + + Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de + posséder à l'Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder + toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur + ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai + sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera. + + Cordialement à vous. + +Il apporta, dans cette poursuite d'un siège académique, un acharnement, +qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on +aurait dû s'y attendre. D'ordinaire, l'Académie, après un stage plus ou +moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde à la persévérance, qui est +pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord +devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et même au talent trop +sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant +devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le +soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour, +il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. Il +subit un échec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau +l'hostilité de l'Illustre Compagnie. Voici la déclaration nette et franche +qu'il publia après ce retentissant insuccès: + + Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant? La + question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d'avance. + Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de l'Académie + française que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je + pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne. + + Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort, + s'il y avait alors une vacance à l'Académie, j'enverrais encore une + lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position + que j'ai prise. _Je considère que puisqu'il y a une Académie je dois + en être_. C'est pour cela que je me suis présenté. Que l'on m'approuve + ou que l'on me blâme, il n'en reste pas moins ce fait: j'ai engagé la + lutte. L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer + serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas. + + L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes + les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres. + +Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait +d'abord la crudité de certains passages de ses livres, l'argot de +_l'Assommoir_, la Mouquette montrait trop sa lune dans _Germinal_. Ce +n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu +dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre, +lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola +aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie ne +vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le +talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, _la Chanson des Gueux_ +contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole. +_La Débâcle_ et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l'on a +voulu voir un dénigrement de l'armée, et un mépris de la valeur française, +qui n'étaient pas un instant en cause, valurent à l'auteur des animosités +invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l'ostentation avec +laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des +jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect +religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre +venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses +insuccès répétés, le perpétuel candidat, faisant son examen de conscience +et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase +fâcheuse écrite dans _les Romanciers naturalistes_, étude sur Balzac: + + Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d'elle + (l'Académie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une + vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront + d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n'ont pas fait + partie... + +Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source: +«Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!» car la soif peut venir, et c'est +un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par +la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau, +ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent. + +Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections +législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement +de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa +nomination en Indochine, et il fut sur le point d'accepter. Il hésita +cependant. On chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en +ajoutant qu'il avait beaucoup de besogne en cours, et qu'il ne se sentait +point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois l'avenir, +en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait +probablement disposé à l'accepter. A défaut de l'Académie, aujourd'hui la +Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort +n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent +satisfaites. + +Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prêtent guère à l'anecdote +et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au +théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les +habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur. +Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa +force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut +aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison +rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait +beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion, +et ce fut le monument qui peut-être l'intéressa la plus, le cimetière des +chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York. + +Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5 +juin 1889: + + ... J'ai toutes les peines du monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre + petit Fanfan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse. + Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais + comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa mort m'a bouleversé. + J'en suis resté tout frissonnant... + +Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit +chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son +maître. + +Il écrivit, à ce propos, à Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal +_l'Ami des Bêtes_, la touchante lettre suivante: + + Mademoiselle, + + Je vous envoie toute ma sympathie pour l'oeuvre de tendresse que vous + avez entreprise, en faveur de nos petites soeurs, les bêtes. + + Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire + qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables + que je viens de passer, a été celle où j'ai appris la mort brusque, + loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne + m'avait pas quitté. + + Le soir où je dus partir pour l'exil, je ne rentrai pas chez moi, + et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais + pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l'habitude. + Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gardé la + tristesse. Ma femme m'écrivait qu'il me cherchait partout, qu'il + perdait de sa joie, qu'il la suivait pas à pas, d'un air de détresse + infinie. + + Et il est mort en coup de foudre. + + Il m'a semblé que mon départ l'avait tué; j'en ai pleuré comme un + enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est + impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand + je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes + sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus + durs. + + Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette + histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une + âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop. + + Fraternellement, + + ÉMILE ZOLA. + +Zola était très fier de sa qualité de membre de la Société protectrice des +animaux. + +Il écrivait à ce sujet, en 1899, de Londres: + + Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui-ci: en ma + qualité de délégué du gouvernement à une assemblée générale de la + Société protectrice des Animaux, j'ai accroché une médaille d'or à la + poitrine d'une rougissante bergère, une petite Bourguignonne de seize + ans, qui s'appelait Mlle Camelin, et qui, au péril de sa vie, avait + tué en combat singulier un loup affamé, sauvant ainsi son troupeau... + + +Zola a de tout temps pratiqué l'amitié. Il se plaisait à diriger, à +commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère. +Il a été le centre de plusieurs réunions d'intimes, comme nous l'avons +dit: Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des +Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de +ses rêves, de ses essais. Puis, vinrent les peintres impressionnistes +et coloristes, Manet, Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait +Cézanne, l'ami de l'adolescence. Ensuite ce fut le groupe de Médan: Guy +de Maupassant, Hennique, Huysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les +co-auteurs des _Soirées de Médan_. Le développement pris par cette étude +m'a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux +documents, ayant été l'ami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de +Paul Alexis entre autres, pour ne citer que les morts. Si la brièveté de +l'existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au «groupe de +Médan». + +Vinrent ensuite les compagnons de l'époque combative, les défenseurs de +Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes, +des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau, +et le groupe des jeunes gens de la dernière heure, Saint-Georges de +Bouhélier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens +de la gloire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d'être +célébré (14 octobre 1908), devait épouser sa fille Denise. + +Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est bon de citer +au premier rang, surtout parce que, poète lyrique, auteur dramatique et +critique, ayant vécu, travaillé, grandi, en dehors du naturalisme, il +semblait devoir être plutôt éloigné de l'auteur de _Germinal_, mon vieux +camarade du Parnasse, Catulle Mendès. + +Au banquet donné au Chalet des Îles, au Bois de Boulogne, le 20 janvier +1893, à l'occasion de la publication du _Docteur Pascal_, qui terminait +la série des Rougon-Macquart, après le toast d'Émile Zola, remerciant la +presse et son éditeur Charpentier, disant: «Cette fête est celle de notre +amitié, qui dure depuis un quart de siècle, et qu'aucun nuage n'assombrit +jamais, sans qu'aucun traité nous ait liés, l'amitié seule nous a unis et +l'amitié est le meilleur des contrats...» Catulle Mendès se leva et salua +en ces termes le héros de la cordiale cérémonie: + + Je lève mon verre, cher et illustre maître, pour fêter le jour où + s'achève votre oeuvre énorme, bientôt suivie certainement de tant + d'oeuvres encore, universelle et juste gloire. + + Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force géniale + pour de nouvelles réalisations, vous avez édifié déjà un monument + colossal qui, après avoir stupéfié d'abord, puis courbé à l'admiration + les hommes de notre âge, sera l'étonnement encore, mais surtout + l'enthousiasme des hommes de tout temps. Et, tout en réservant,--vous + m'y autorisez,--mon intime prédilection pour la Poésie, émerveillement + suprême, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui + qui n'est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l'une des plus + solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la + France moderne! + +Cet hommage d'un artiste et d'un journaliste comme Catulle Mendès compense +et efface bien d'absurdes et haineuses diatribes. + +Un petit incident a terminé cette fête de la littérature moderne. + +Un militaire, le général Jung, s'est levé, après plusieurs orateurs, et a +dit simplement, en buvant à Zola: + +--«Je souhaite de toute mon âme que mon illustre ami, après _la Débâcle_, +nous donne _le Triomphe_.» + +Zola a répondu en souriant: + +--«Général, cela dépend de vous!» + +Ni Zola, ni personne de ceux qui lui survivent ne devaient voir se +réaliser ce double voeu littéraire et patriotique. + + * * * * * + +Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus +de Médan pour s'installer à Paris, dans leur appartement de la rue de +Bruxelles, n° 2 bis. C'était la rentrée hivernale d'usage. M. et Mme Zola +se couchèrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune. + +Des travaux de réparation étaient urgents dans l'appartement. Il convenait, + notamment, de remettre en état un tuyau de chute du cabinet de toilette. +Des ouvriers avaient été commandés. Les plombiers devaient venir, le +lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été +convenu, le lundi matin, à huit heures. Il fallait passer par la chambre à +coucher pour pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte. +Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On +trouva Émile Zola, à terre, au pied du lit, sans connaissance, au milieu +de déjections et de vomissements. Mme Zola gisait, inanimée, sur le lit. +On ouvrit les fenêtres, on courut à la recherche d'un médecin. Il en vint +deux. Ils pratiquèrent la traction rythmique de la langue et essayèrent +d'obtenir la respiration artificielle. Le pouls de Mme Zola était +perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgré ces soins, +que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours, +Mme Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé, +à Neuilly, chez le docteur Defant. Elle se rétablit assez promptement. + +L'enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du +quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et +l'analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire +municipal, permirent d'attribuer la mort à un empoisonnement par l'oxyde +de carbone. + +On apprit bientôt, de la bouche même de Mme Zola, quelques particularités +sur la nuit au cours de laquelle s'était produite la catastrophe. Zola, +se sentant indisposé, sous l'oppression de l'asphyxie, s'était levé vers +trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la +fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser, +vacillant, sans forces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit. +L'oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce. +Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, au-dessus de la +couche d'air vicié, a échappé à l'asphyxie totale. + +Dans le premier moment de la stupeur générale, on crut à un drame intime, +à un suicide. Il pouvait s'être produit des querelles domestiques, +ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris, +disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble? D'autres prétendaient +que Zola était découragé, annihilé par les batailles subies, et par les +suites, désastreuses pour lui, de l'affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait +qu'il était inquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la vente de ses +ouvrages, et qu'il se trouvait sur le point de connaître la gêne. Il était +dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux +travaux productifs, et le dégoût d'une existence tiraillée et amoindrie +l'aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire. + +Aucune de ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire +de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide: ce +magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations, avait +dit, dans son procès-verbal: + + Il n'y a pas de calorifère allumé, pas d'odeur de gaz. On croit à un + empoisonnement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui + étaient dans la chambre, ne sont pas morts. + +L'enquête médico-légale et l'autopsie firent tomber ces suppositions, +et la mort d'Émile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à +des émanations d'oxyde de carbone provenant, par suite de vices de +construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre +l'humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des +«boulets». La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager, +dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et +répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes, +étant closes. + +La mort absurde ayant fait son oeuvre détestable, l'enquête close, les +suppositions malveillantes arrêtées, on s'occupa des obsèques du grand +écrivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu'aucun incident les +troublât. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un capitaine, +rendit les honneurs funèbres militaires, le défunt étant officier de la +Légion d'honneur. + +Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à une heure précise. Le +cortège partit de la maison mortuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de +deuxième classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec inscriptions. +Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel Hermant, président de la +Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des +Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil était +conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperçu +d'ailleurs, l'ex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de +l'Instruction publique, M. Chaumié, et le directeur des Beaux-Arts, M. +Henry Roujon. + +L'inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours +furent prononcés par MM. le ministre Chaumié, Abel Hermant et Anatole +France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière +Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut, +à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance. + +Je ne saurais mieux terminer cette étude impartiale et consciencieuse +sur Émile Zola qu'en reproduisant trois intéressantes appréciations sur +l'Homme et sur l'oeuvre, méritant d'être conservées, dans un travail +documentaire comme celui-ci. + +La première émane d'un jeune chef d'école, poète, philosophe, romancier +et dont les oeuvres dramatiques, _la Victoire, le Roi sans Couronne, la +Tragédie Royale_, dénotent une haute préoccupation artistique, en même +temps qu'elles manifestent des tendances esthétiques qui paraissent +opposées à celles de Zola, mais ce n'est là qu'une apparence. Ceux qui se +refusent à voir et à sentir la grande idéalité de Zola admettront-ils le +témoignage spontané et enthousiaste d'un écrivain de vingt ans? + +Voici ce qu'écrivait, le 1er octobre 1896, Saint-Georges de Bouhélier, et +l'on comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus +amples épithètes louangeuses, en sa dédicace de l'_Hiver en Méditation ou +les Passe-temps de Clarisse_, ouvrage précieux et intensif, publié à la +Librairie du «Mercure de France»: + + À Émile Zola. + + Maître, + + Bien que votre harmonieux génie ait conquis l'attention du monde, + il n'est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos + labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre + auteur contemporain, mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise. + Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime, + et l'admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n'a + subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses + diatribes de l'envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que, + malgré vos travaux d'une solidité admirable, le public se refuse + encore à vous en reconnaître les dons. + + Cependant de quelle force n'êtes-vous pas anobli! Quelle beauté dans + vos ouvrages! _la Terre, Germinal_, les colossales fresques! Cela se + déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes, + villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les + blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les + avez dotés d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement + à OEdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que + roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos + fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela + demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en + pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes + que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et noble équilibre. + Ce qui distingue votre univers, c'est la paix de son innocence et + sa puissante vitalité. Magnifiquement, l'antique Pan y palpite. + L'insufflation des sèves soulève sa poitrine large. + + Ainsi, j'ai éprouvé la pudeur de votre oeuvre, quand l'épaisseur du + crépuscule fatiguait ma maison d'hiver. Mélancoliquement à l'abri, + je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient + peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si + l'offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l'admiration + en laquelle vous tient un jeune homme. + + SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER. + + 1er octobre 1896. + +La seconde opinion est d'Anatole France, revenu sur d'anciennes +préventions, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le +mettre en contradiction avec lui-même, et pour accabler la mémoire de +Zola. C'est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque +et simple, prononcé devant le cercueil de l'illustre écrivain: + + Messieurs, + + ... L'oeuvre littéraire de Zola est immense. + + Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres + la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous + avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer + éloquemment le sens intellectuel et moral. + + Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous. + + Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette + oeuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on + s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés + avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le + sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les + invectives et les apologies s'entremêlaient. + + Et l'oeuvre allait grandissant toujours. + + Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on + reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de + bonté. + + Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. + Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et + vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur + plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi + obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses + romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine + vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et + nuisible; il combattit le mal du temps: la puissance de l'argent. + Démocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s'efforça de lui + montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le + livre, imbécile et sans défense, à toutes les oppressions, à toutes + les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout + où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers + livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il + s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure. + + Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes + fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science. + Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l'affranchissement + progressif de l'humanité laborieuse. + + Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son oeuvre n'est + comparable en grandeur qu'à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes + cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée + européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais + celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la + cité du travail. + +L'autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui +l'on reprochait _la Débâcle_, comme livre anti-patriote, presque comme un +crime de lèse-patrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant +à retenir: ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux +du général de la charge héroïque, frappé à mort en criant à ses cavaliers +décimés: «En avant! pour la France et pour le Drapeau!» Ces deux fils de +soldat ne sauraient être accusés de mépriser l'armée et d'approuver un +insulteur de la Patrie. À cette injuste attaque, à cette calomnieuse +dénonciation, qui ne devrait trouver créance qu'auprès de ceux qui n'ont +pas lu _la Débâcle_, venant après la déclaration de l'écrivain militaire +et patriote Alfred Duquet, le témoignage des frères Margueritte n'est-il +pas décisif, et ne doit-il pas anéantir enfin cette légende absurde de +_la Débâcle_, livre anti-français: + + ... Certes, Émile Zola se passe d'une caution comme la nôtre. + Nous tenons à honneur, pourtant, de l'apporter au maître disparu. + + Se rappelle-t-on quelles clameurs indignées ont accueilli + _la Débâcle?_ Zola, à entendre des patriotes d'excellents sentiments, + mais qui sans doute n'avaient pas lu, ou pas réfléchi, ou pas remonté + aux sources, Zola souillait l'uniforme français, calomniait l'armée, + vilipendait la France. + + Hélas! + + Nous aussi, après lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant + chemin de 1870, jalonné de nos morts. Nous aussi, après lui, nous + avons retourné cette triste terre rouge, pèleriné à ces champs de + bataille qui virent l'écroulement d'un empire et le chancellement + d'une nation. Et nous pûmes nous convaincre, en contrôlant historiens, + faits, détails, souvenirs, témoins, de quelle scrupuleuse vérité, de + quelle exacte et sévère documentation témoignait, pour le romancier + méconnu, ce livre douloureux, mais probe: _la Débâcle_. + +La postérité appréciera plus justement, plus loyalement que beaucoup +d'entre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, l'oeuvre +littéraire de Zola. Elle s'occupera un peu moins de l'auteur de _J'accuse_ +et un peu plus du romancier historien de la _Fortune des Rougon_, du +psychologue et du paysagiste de _la Page d'Amour_, du robuste peintre de +la vie ouvrière dans _Germinal_ et _Travail_. + +Nous pouvons, cependant, porter déjà un jugement, moins partial, moins +passionné, dégagé des mesquines préoccupations de l'actualité et de la +polémique, sur cet écrivain génial qui, avec Victor Hugo, Balzac et Renan, +personnifiera les lettres françaises au XIXe siècle. + +Un tri se fera dans le nombre considérable des écrits de Zola. C'est forcé, +et la postérité ne recueille jamais tout ce que laisse après lui un grand +producteur. Déjà on n'accepte que sous bénéfice d'inventaire l'héritage de +Balzac et d'Hugo. + +Une sélection se fera dans l'ensemble des Rougon-Macquart. _L'Assommoir, +Germinal, Nana, la Terre_, dont la vogue, à leur apparition, fut +considérable, conserveront leur retentissante notoriété. Ce sont des +livres qu'il faudra avoir lus. Par contre, _Son Excellence Eugène Rougon, +la Conquête de Plassans, l'Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, le +Bonheur des Dames_, et oeuvres analogues, perdront de l'intérêt, au moins +aux yeux du grand public. Les descriptions et les longueurs feront +négliger les belles qualités de couleur et de style de ces ouvrages, au +caractère technique et presque didactique. Mais, comme cela est arrivé +pour Balzac, dont _Eugénie Grandet, la Cousine Bette_ et d'autres études +d'une humanité profonde et d'une psychologie éternelle ont gardé toute +leur fraîcheur, toute leur vigueur native, ce sont les oeuvres de +demi-teinte et de facture douce, comme _Une Page d'amour, l'oeuvre_, et +_la Joie de vivre_, qui seront, tant qu'il y aura une langue française, +lus, relus et admirés. Enfin, _la Débâcle_, tableau d'histoire, épopée +douloureuse et véridique, mieux comprise, plus justement jugée, demeurera +l'oeuvre maîtresse du génial et puissant écrivain. + +Le gouvernement de la République vient de donner à la dépouille de Zola, +non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon. On +peut répéter, à propos de cet hommage national, ce que Zola disait de +l'Académie française, et déclarer que, «puisque la France reconnaissante a +un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes», la place de ce +grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s'y trouvait +indiquée. Du moment qu'il existe un Panthéon, Zola devait y être. Sa +place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens, +hommes d'action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans +doute, l'intention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce +posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des +_Rougon-Macquart_, que l'homme départi, l'auteur de la lettre _J'accuse_, +le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais +qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette équivoque destinée à +s'effacer dans l'apaisement du temps? Qui donc, dans les rangs, encore +invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se +préoccupera de l'intervention de Zola dans un procès d'espionnage, +autrement que comme d'un épisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on +se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un +assassin, nommé Peytel, réputé, lui aussi, innocent? La postérité +pourra-t-elle s'intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque, +de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives, +dans les deux cas, qui fut le client de Zola? + +Le public, qui acclame aujourd'hui l'entrée solennelle d'Émile Zola dans +les caveaux majestueux du Panthéon, ne constitue pas, dans sa majorité du +moins, sa vraie clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifiques +poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des +restes de l'immortel écrivain. + +Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas +seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient +attribués. Assurément, il sera impossible que l'on oublie complètement la +participation de l'auteur des _Rougon-Macquart_ à la réhabilitation de ce +condamné. Libre à ceux de nos descendants que l'Affaire intéressera encore, +et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux +d'histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de +continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son +apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins +enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires +de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui +n'ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les +arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les +décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs +débats, doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l'accusé, +peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand +écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor +Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu'il n'y a pas, +dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire +littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation? +Victor Hugo a-t-il récolté l'unanimité des acclamations, et, pour la +totalité de son oeuvre, ne saurait-on trouver des réserves? N'y a-t-il pas +des gens, logiques et sincères, qui, tout en admirant le poète, l'auteur +dramatique, l'homme de lettres, blâment et maudissent le tribun, l'exilé, +le pamphlétaire et l'homme d'action? Tout ce qui est sorti de la plume de +l'auteur des _Feuilles d'automne_ et des _Contemplations_ semble-t-il +louable et excellent à tout le monde? Est-ce que les serviteurs du régime +impérial et leurs descendants peuvent se pâmer devant _les Châtiments_ et +honorer celui qui a écrit _Napoléon-le-Petit? L'Expiation_, qui nous a +fait détester et combattre l'empire, sur les bancs du collège, à nous les +premiers pionniers de la République de 1870, fut à l'oeuvre de Victor Hugo +ce que _J'accuse!_ est pour Zola. La violence avec laquelle l'empire fut +attaqué, dans ces ouvrages politiques de l'auteur de _Notre-Dame-de-Paris_, +a-t-il empêché les partisans du régime aboli d'admettre, comme un honneur +légitime, l'entrée de la dépouille du Juvénal des _Châtiments_ au +Panthéon? Il doit en être de même pour Zola. Quant à ceux qui, à l'heure +présente, ont été surtout disposés à honorer l'auteur de _J'accuse!_ ils +doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce grand esprit, ne pas +isoler cet ouvrage des autres écrits de l'auteur. + +Admirer Émile Zola et le glorifier uniquement parce qu'il a défendu +Dreyfus est une sottise, mais contester son génie et mépriser son +magnifique labeur, parce qu'il a écrit un regrettable plaidoyer, serait +une absurdité pire et une monstrueuse négation. + +Si l'on prenait, une à une, dans un examen à part, les oeuvres des +grands morts devant qui, déjà, se sont ouverts les caveaux nationaux, +trouverait-on tout également irréprochable, tout pareillement admirable? +Il est bien des pages, dans Voltaire et dans Rousseau, dont la citation +serait sévère aussi pour ces illustres défunts. Comme Clemenceau l'a +fortement dit pour les hommes de la Révolution, rien n'étant parfait ni +absolu dans l'histoire des sociétés comme dans la vie des individus, la +Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc. + +Paris, 1908. + + + + + + +ACHEVÉ D'IMPRIMER +le dix novembre mil neuf cent huit +PAR BLAIS ET ROY À POITIERS +pour le MERCURE DE FRANCE. + + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA *** + +***** This file should be named 17360-8.txt or 17360-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/6/17360/ + +Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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