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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:02 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Emile Zola
+ Sa Vie--Son Oeuvre
+
+Author: Edmond Lepelletier
+
+Release Date: December 20, 2005 [EBook #17360]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA ***
+
+
+
+
+Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA,
+Sa Vie--Son Å’uvre
+
+par
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+
+
+
+[Illustration: ÉMILE ZOLA, PORTRAIT EN HÉLIOGRAVURE D'APRÈS LIEURÉ]
+
+
+PARIS, MERCURE DE FRANCE, XXVI, RUE DE CONDÉ.
+
+1908
+
+
+
+
+
+
+
+
+Paris 27 nov. 87
+
+Mon cher Lepelletier,
+
+Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir, car il
+comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous
+répondre, à vous qui êtes un ami! Il y a de la vigne à la lisière de
+la Beauce, les vignobles de Montigny, près desquels j'ai placé Rogues,
+sont superbes. Tous les noms que j'ai employés sauf celui de Rogues,
+sont beaucerons. Il n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à
+Vénus: demander aux physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne
+reproduisent que le dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir.
+La lutte politique dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement,
+que vous le pensez: tout s'y passe en manœuvres sourdes. Mes Charles
+sont copiés sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la
+fantaisie du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas
+compris que je me moquais?
+
+La vérité est que l'œuvre est déjà trop touffue, et qu'il y manque
+pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout mettre,
+d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là l'arrière-plan,
+car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de Françoise et de Lise:
+la terre, l'amour, l'argent.
+
+Merci encore, et bien cordialement à vous.
+
+Émile Zola
+
+ * * * * *
+
+Entre Émile Zola et l'auteur de cette étude, durant de longues années,
+existèrent des liens d'amitié. Les circonstances firent de l'un et de
+l'autre, non des ennemis, mais des antagonistes. Ils combattirent, chacun
+pour ce qu'il estimait juste, en des camps opposés. Dans la bataille
+littéraire, ils demeurèrent d'accord.
+
+Les Lettres sont à côté des besognes politiques, et l'Art est au-dessus de
+l'esprit de parti. On peut, on doit rendre hommage à un grand écrivain,
+même lorsque, à un moment de sa vie, contre vous, contre vos convictions,
+il tourna sa plume.
+
+Les partisans de l'empire, Napoléon III étant encore sur le trône,
+s'inclinaient devant le génie de Victor Hugo. Ils n'acceptaient assurément
+pas tout de son œuvre, et tout dans sa vie ne leur plaisait pas. Ils
+négligeaient _Napoléon le Petit_ pour relire _les Feuilles d'Automne_, et
+leur légitime admiration pour _la Légende des Siècles_ ne leur imposait
+pas l'approbation pour les violences des _Châtiments_ envers le souverain
+qu'ils aimaient et le régime qu'ils défendaient.
+
+Sous le prétexte qu'il fut aussi l'auteur du pamphlet _J'accuse_, il est
+absurde, et plus d'un, par la suite, en rougira, de nier la maîtrise de
+l'historien des _Rougon-Macquart_.
+
+Il est, sans doute, regrettable que les enthousiasmes officiels et les
+acclamations populaires, celles-ci ignorantes, ceux-là factices, se soient
+surtout adressés au défenseur inattendu d'un accusé exceptionnel. C'est le
+peintre, au coloris vigoureux, des êtres et des choses de notre société,
+l'annaliste de nos mœurs et le clinicien de nos passions, de nos tares,
+qui avait seul droit à la gloire. Zola méritait de partager, avec Victor
+Hugo et d'autres illustres défunts, le lit funèbre imposant du Panthéon,
+mais il est fâcheux qu'il y ait été porté par des mains vibrantes encore
+de la fièvre d'une guerre civile, au milieu d'un concours de gens qui
+n'avaient pas lu ses livres. C'est l'homme de parti qu'on a voulu honorer,
+c'est à l'homme de lettres seul que devait être décernée l'apothéose
+nationale.
+
+La postérité ne voudra saluer dans Émile Zola qu'un philosophe et un
+moraliste, un lyrique merveilleux aussi, le poète en prose de la vie
+moderne. Ce livre a pour but de devancer son jugement.
+
+En faisant mieux connaître l'homme, en dégageant l'œuvre de
+préoccupations étrangères à la littérature, l'auteur estime répondre à un
+désir des libres esprits, affranchis de la pire des servitudes, celle
+du préjugé et du parti pris. Le retentissement du nom d'Émile Zola et
+l'attention mondiale dont il a été, dont il est encore l'objet, motivent
+la présentation d'un travail, impartial et documenté, permettant
+d'apprécier, avec plus de certitude, le grand romancier, le robuste
+artiste aussi, qui, avec Victor Hugo et Balzac, domine le XIXe siècle.
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+Paris, Octobre 1908.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA, Sa Vie--Son œuvre
+
+par
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+
+
+
+I
+
+ORIGINES.--ENFANCE.--VIE DE FAMILLE.--DÉBUTS À PARIS.--ZOLA POÈTE.
+
+(1840-1861)
+
+
+Émile Zola est né à Paris. Doit-il être classé parmi les Parisiens
+véritables, les autochtones, les Parisiens qui sont de Paris, comme les
+natifs de Marseille sont des Marseillais? Oui et non. Réponse ambiguë,
+mais exacte.
+
+Il convient d'abord de constater que la localité où s'est produit le fait
+de la naissance, lorsqu'il est accidentel, dû aux hasards d'un voyage ou
+d'un séjour professionnel et temporaire, n'a, pour la biographie d'un
+homme célèbre, qu'un intérêt secondaire. Victor Hugo est né Bisontin, Paul
+Verlaine Messin, par suite des garnisons paternelles. Leur existence et
+leur œuvre furent complètement indépendantes de ces berceaux fortuits.
+Toute fois, la gloriole locale se mêle à l'investigation biographique,
+pour préciser le coin du sol, où apparut à la vie le petit être destiné à
+recevoir la qualification de grand homme. Cette rivalité municipale n'est
+pas nouvelle. Sept villes de l'Hellade se disputèrent l'honneur d'avoir
+abrité Homère enfant. Ces bourgades avaient d'ailleurs laissé l'immortel
+aède, sans toit et sans pain, errer dans les ténèbres de la cécité, tant
+qu'il vécut. De nos jours, la chose se passe souvent ainsi, et ce n'est
+qu'après la mort du poète, de l'artiste, de l'inventeur, dédaignés,
+parfois molestés, que les concitoyens de l'illustre enfant se préoccupent
+de rechercher, sur les registres de la paroisse ou de la mairie, la preuve
+de la maternité communale, longtemps négligée. Un reflet de la gloire du
+compatriote auréolé se répand sur les fronts les plus obscurs de la
+petite ville. Cette parenté locale fournit le prétexte à des cérémonies,
+accompagnées de harangues et de banquets inauguratifs, que préside un
+ministre, remplacé souvent par un juvénile attaché, ayant le devoir
+d'apporter, dans la poche de son habit, rubans et médailles, ce qui est
+le motif vrai du zèle des organisateurs de l'apothéose.
+
+L'endroit où l'on naît prend de l'importance, seulement quand l'enfant a
+grandi et s'est développé, là où il a débuté dans la vie organique. Le
+terroir n'a pas, sur la plante humaine, l'influence reconnue pour les
+végétaux. On ne doit tenir compte de la terre natale que lorsque l'enfant
+a pu réellement la connaître, la comprendre, l'aimer, autrement qu'à
+distance, par répercussion, et sous une sorte de suggestion provenant des
+éducateurs, des lectures, ou simplement de l'imagination. Quand l'enfant,
+être primaire et quasi-inconscient, ne fait que passer sur la portion de
+territoire où sa mère a fortuitement accouché, c'est ailleurs que dans
+le lieu même où se produisit cet événement qu'il faut rechercher son
+origine. L'hérédité physique et morale, la condition des parents, les
+premiers contacts avec les êtres, la notion de la forme des choses,
+la compréhension de l'espace, la mesure de la distance, les initiales
+perceptions sensorielles, les primordiales comparaisons, les découvertes
+successives de l'univers progressivement élargi, les surprises, les
+enchantements, les effrois, puis le babil avec la nourrice, le voisinage
+des frères et sœurs, les jeux puérils, les refrains berceurs, les images
+regardées, l'alphabet colorié, les propos entendus, retenus, l'imitation
+des gestes, des attitudes observés, la fixation lente, mais indéracinable,
+des mots et de leur signification dans la mémoire, enfin le spectacle des
+phénomènes de la nature, mêlé à celui des événements quotidiens avec
+les joies et les douleurs qui les accompagnent, voilà les éléments
+constitutifs de la personnalité, du caractère, de l'intellect et des
+sentiments de l'enfant: tout cela est indépendant du lieu où s'est
+produite la nativité.
+
+Émile Zola, Parisien par la naissance, apparaît étranger au sol de Paris,
+à son climat, à ses influences éducatrices et familiales. Il est redevenu,
+par la suite, ce qu'on nomme un Parisien. Ce fut le résultat de son séjour
+prolongé dans la grande ville, de la seconde et personnelle éducation
+qu'il y trouva. Il eut, à Paris, sa naturalisation cérébrale, et son
+succès même en a consacré les titres. Il est impossible de considérer
+comme étranger à Paris celui qui a peut-être le mieux compris et le plus
+puissamment exprimé la poésie, la trivialité, la grandeur morale, la
+bassesse matérialiste, la fièvre spéculatrice, la folie révolutionnaire,
+l'abrutissement alcoolique et la radieuse suprématie artistique, qui sont
+les éléments de la complexe, monstrueuse et superbe cité. Quel Parisien
+parisiennant eût mieux que lui compris l'énorme Ville, et, pour la
+postérité, fixé le mouvement océanique de ses foules, rendu la majesté de
+ses édifices utilitaires, peint la splendeur de ses paysages aériens si
+variés, le soir, quand l'orage balaie les nuées livides, le matin, quand
+la chiourme du travail descend à la fatigue sous le tremblotement des becs
+de gaz encore allumés? Il a pu être qualifié comme l'auteur de _Germinal_,
+de _la Terre_ ou de _Lourdes_, il est, avant tout, digne du nom de poète
+de Paris. Jamais la grande ville n'a eu plus grand artiste pour la peindre,
+plus minutieux historien pour la raconter, plus profond et plus sagace
+philosophe pour l'analyser.
+
+Zola n'a, cependant, jamais possédé ce qu'on appelle le parisianisme. Il
+n'avait ni l'esprit gouailleur et sceptique du Parisien d'en bas, ni les
+goûts d'élégance et les vaines préoccupations des classes hautes. Il ne
+fut jamais un «homme du monde», ni ne chercha à l'être. Il ne prétendit
+pas avoir de l'esprit, dans le sens de la blague et des mots drôles
+ou rosses. Il avait l'horreur du persiflage. Il se montra, à diverses
+reprises, polémiste violent, redoutable, et, à la fin de sa carrière,
+agitateur de foules et plus que tribun, sans qu'on puisse citer de lui
+ce qu'on appelle un «mot» ou une de ces plaisanteries qui blessent
+mortellement l'adversaire et font rire la galerie. Il fut tout à fait
+l'opposé d'un autre polémiste, également remueur de foules, Henri
+Rochefort, avec qui il n'eut de commun que l'horreur des cohues et
+l'impossibilité de prononcer deux phrases en public. Fuyant les réceptions,
+déclinant les invitations, s'abstenant des cérémonies, il se confina dans
+son intérieur, en compagnie de quelques intimes. Chargé de la critique
+dramatique, pendant deux années, au _Bien Public_, il se glissait,
+inaperçu, dans la chambrée familière des premières. Encore, bien souvent,
+négligeait-il d'assister à la représentation. Il me priait de parler, à sa
+place, de la pièce et des artistes, sous une des rubriques de la partie
+littéraire du _Bien Public_, dont j'étais alors chargé. Il consacrait son
+feuilleton à l'examen de quelques thèses dramatiques, ou à l'exposé de ses
+théories sur l'art théâtral. A Batignolles, comme à Médan, son existence
+fut celle d'un savant provincial.
+
+On put le croire indifférent à tout ce qui n'était pas la littérature, ou
+plutôt sa littérature. Il se concentrait dans la gestation permanente de
+l'épopée moderne qu'il avait conçue. En dehors des livres, des journaux,
+des documents, qu'il jugeait utiles à l'élaboration de son «histoire
+naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire», il ne lisait
+guère, et ne s'informait qu'en passant des événements et des ouvrages
+du jour. Il éliminait de sa fréquentation cérébrale tout ce qui lui
+paraissait étranger à ses personnages. Il recevait quelques amis, presque
+toujours les mêmes, mais avec eux l'entretien se concentrait, revenait à
+l'unique objectif de sa pensée. Il fut comme un alchimiste du treizième
+siècle, penché sur son alambic, absorbé dans la préparation du
+Grand-œuvre. Étranger à toutes manigances politiques, il était vaguement
+étiqueté républicain. On lui supposait des tendances réactionnaires,
+d'après _l'Assommoir_, qui avait paru calomnieux à l'égard des
+travailleurs. Il témoignait ouvertement d'une indifférence apathique et
+dédaigneuse pour tout ce qui se passait dans le monde gouvernemental,
+électoral, et même littéraire. D'allures paisibles, grave, méditatif,
+myope, braquant son pince-nez, avec attention, sur les hommes et sur les
+choses, visiblement absorbé par sa besogne en train, ne fréquentant aucun
+politicien, ayant l'effroi des réunions publiques, fuyant les bavardages
+se rapportant aux événements quotidiens, il semblait ne jamais devoir
+participer ni même s'intéresser à une agitation populaire. Il manifestait
+bien, dans plusieurs de ses livres, des instincts combatifs, des tendances
+humanitaires, et des critiques vives des fatalités et des conditions
+sociales dans lesquelles il se mouvait avec ses personnages, mais,
+jusqu'en ses dernières années, il ne fût venu à l'idée de personne
+d'imaginer un Émile Zola, imprévu, se dressant, comme un Pierre l'Ermite,
+et prêchant, avec une hardiesse inattendue et une énergie insoupçonnée,
+une croisade laïque et révolutionnaire, au nom de ce qu'il proclamait, et
+de ce qu'il croyait être la Vérité en marche et la Justice debout. Ce fut
+comme l'explosion d'un volcan, jusque-là inaperçu. Le cratère se fendit,
+au milieu d'un grondement orageux, avec des gerbes éblouissantes et
+fuligineuses, tour à tour jaillissant. Puis des scories noires retombèrent
+avec de la cendre pleuvant sur tout un pays. Ainsi, la lave de _J'Accuse!_
+coula sur la place publique.
+
+Au milieu de l'effarement des uns, de l'acclamation des autres, des huées
+et des ovations, le littérateur si doux, si effacé, si timide, sortait
+de son cabinet laborieux et calme, bondissait au centre d'une mêlée et
+lançait à la multitude soulevée, à des adversaires exaspérés, un de ces
+appels irrésistibles, tocsins de révolutions qui ébranlent les sociétés
+sur leurs bases, et laissent, pour de longues années, dans les airs une
+vibration déchirante, dans les poitrines une palpitation comparable à la
+houle des mers.
+
+Ce n'était pas l'enfant né à Paris, par hasard, qui se produisait ainsi,
+avec cette passion d'apôtre, avec cette fièvre de tribun, avec cette
+témérité d'insurgé: c'était le Méridional, le Ligurien, préparé à la lutte
+et façonné au danger, le compatriote de Mirabeau, de Barbaroux et des
+preneurs d'assaut des Tuileries, qui surgissait, se faisait place,
+entraînait la foule et ouvrait une ère de révolution. Le Midi se révélait
+tout entier dans l'un de ses fils les mieux doués. Le Midi silencieux.
+
+Physiquement, Zola avait tout du Méridional. Paul Alexis l'a exactement
+dépeint comme un de ces soldats romains qui purent conquérir le monde.
+Laurent Tailhade a dit de lui, dans une conférence, à Tours: «C'est un
+Latin à tête courte du littoral méditerranéen, le Ligure de Strabon,
+équilibré, solide et fier.» Il n'avait rien du Méridional bavard et
+turbulent, personnage de vaudeville. Nous nous représentons le plus
+souvent les Méridionaux, dans le passé, comme de galants troubadours et de
+gais tambourinaires. Ils nous semblent occupés, dans l'histoire, à tenir
+des cours d'amour, dans la vie contemporaine, à trépigner, quand se
+déroule le ruban des farandoles, à gesticuler dans les cafés, à hurler
+dans les meetings, et, entre temps, préoccupés de placer de l'huile ou du
+vin. Ce type existe, mais il en est un autre. Le Midi de l'Escorial et de
+Philippe II, des Camisards et des Verdets, de Trestaillons et de Jourdan
+Coupe-Têtes, n'est pas précisément joyeux. Jules César, Napoléon,
+Garibaldi, Gambetta, qui sont bien des Méridionaux, ne sauraient passer
+pour des hilares et des comiques. Si Tartarin est un Méridional, il ne
+résume pas toute la race latine. Dans le choc formidable qui se produisit,
+lors de la campagne des Gaules, c'étaient les hommes venus de l'Armorique,
+de la Belgique, des forêts du pays des Éduens, et des massifs montagneux
+du territoire des Arvernes, qui riaient, criaient, chantaient et mêlaient,
+aux brutalités guerrières, les bavardages sans fin, dans les festins
+tumultueux qui suivaient les combats. Ces géants blonds des pays
+septentrionaux, étaient d'une exubérance démonstrative et d'une
+intarissable loquacité. Ils formaient contraste avec le calme opiniâtre
+des légionnaires d'Italie, qui, lentement, posément, envahirent et
+gardèrent le sol gaulois.
+
+Émile Zola est un Méridional né à Paris, emporté, tout enfant, tout
+inconscient, dans son milieu originel, y redevenant homme du Midi, sobre,
+tenace et taciturne, revenant ensuite dans la grande ville cosmopolite, et
+en partie méridionale par afflux universel, mais cité du Nord maritime,
+par le climat et les mœurs. Il a traversé sans se mélanger, comme le Rhône
+le Léman, l'énorme capitale, sans perdre rien de sa saveur natale, de ses
+qualités de terroir, sans y diluer ce qu'il tenait de l'hérédité. C'est
+à Aix-en-Provence, et dans sa banlieue, qu'il acquit les premières
+initiations intellectuelles; c'est dans cette ville qu'il subit cet
+ensemencement du cerveau, plus pénétrant chez les jeunes gens de seize à
+vingt ans, destinés à grandir et à se développer hors du sillon d'origine.
+Il n'est pas Méridional pur sang. Les croisements sont favorables aux
+perfectionnements des produits, déclarent les embryogénistes. Zola, comme
+plusieurs hommes supérieurs, eut une généalogie complexe, et sa filiation
+est mixte.
+
+L'hérédité joue un rôle considérable dans la formation des intelligences
+et des caractères. Il est douteux pourtant que son rôle ait l'importance
+qu'on lui attribue souvent, et que Zola a propagée, d'après les doctrines
+du docteur Lucas. Les Rougon-Macquart sont issus de la volonté de l'auteur
+d'étudier les dispositions héréditaires d'un certain nombre d'individus,
+et les déformations psychologiques que les tares et les dégénérescences
+peuvent produire chez ces êtres, placés dans des milieux différents
+et dans des conditions sociales antagonistes. J'estime qu'il y aurait
+de l'exagération, et, par conséquent, erreur scientifique, à vouloir
+appliquer le fatalisme de l'hérédité, d'une façon absolue, à ce qui est
+du domaine sentimental, intellectuel et moral.
+
+Dans la formation du cerveau et du moral de Zola, on ne saurait trouver
+trace forte de l'hérédité. Dans sa constitution physique, on observerait
+plutôt une transmission sérieuse. Le père de Zola était vigoureux et
+bien constitué. C'était un homme de petite taille, trapu et brun, comme
+l'auteur des Rougon-Macquart. Il avait une bonne santé. Il est mort jeune,
+il est vrai, à cinquante et un ans, mais d'une affection accidentelle, à
+marche rapide: une pleurésie contractée en voyage. Sans le refroidissement
+dont il fut atteint, en visitant des travaux, risque professionnel, pour
+ainsi dire, il eût probablement vécu de longues années. Un accident a, de
+même, interrompu l'existence d'Émile Zola. L'hérédité n'a rien à voir dans
+cette triste coïncidence.
+
+Comme son père, Émile Zola n'avait aucune maladie organique. Voici,
+d'après l'examen qu'a fait de lui le docteur Edouard Toulouse, médecin
+de l'asile Sainte-Anne, la description physique d'Émile Zola, à l'âge de
+cinquante-six ans, en 1896, par conséquent:
+
+ C'est un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, d'apparence
+ robuste et bien constitué. Le thorax est large, les épaules hautes et
+ carrées; les muscles sont assez volumineux, bien que non exercés. Il
+ existe un certain embonpoint. La peau est blanche, rosée, ridée en
+ certains endroits; le tissu cellulaire est abondant. Les cheveux et la
+ barbe étaient bruns; ils grisonnent aujourd'hui. Les poils sont très
+ fournis sur tout le corps, et notamment sur la partie antérieure du
+ thorax. La tête est grosse, la face large, les traits assez accentués.
+ Le regard est scrutateur, doux et même rendu un peu vague par la
+ myopie. L'ensemble de la physionomie exprime la réflexion habituelle
+ et une certaine émotivité. M. Zola a un air sérieux, inquiet, chagrin,
+ qui lui est particulier. La voix est assez bien timbrée; mais les
+ finales sont quelquefois émises en fausset, et il existe un reste, à
+ peine appréciable, du trouble de prononciation de l'enfance.
+
+ La taille est de 1m.705, c'est-à-dire au-dessus de la moyenne qui est,
+ à Paris et en France, de 1m.655 environ. D'après les relevés de M. A.
+ Bertillon, la taille moyenne des sujets de 45 à 59 ans ne serait même
+ que de 1m.622. On sait qu'elle s'abaisse au fur et à mesure qu'on se
+ rapproche de la vieillesse.
+
+ La taille assise (buste et tête) serait de 0m.890, c'est-à-dire un peu
+ inférieure à la moyenne (0m.900) des individus de sa taille.
+
+ L'envergure est ordinairement un peu plus grande que la taille. Celle
+ de M. Zola est de 1m.77, supérieure à celle (1m.736) des individus
+ de sa grandeur. Ses membres supérieurs sont donc plus longs que la
+ moyenne.
+
+ Quant au crâne, il est un peu supérieur à la moyenne, dans tous ses
+ diamètres. Le diamètre antéro-postérieur est de 0,191. Le diamètre
+ bi-zygomatique, qui mesure la largeur de la face, est de 0,146. Il ne
+ semble pas que les os du crâne de M. Zola soient plus volumineux que
+ chez d'autres. Il y a donc des probabilités pour qu'il ait un volume
+ cérébral supérieur à la moyenne. L'oreille droite à 0,069, plus haute
+ que large. Les cheveux sont droits, pleins d'épis, vaguement ondulés.
+ Les avant-bras sont assez volumineux à leur extrémité supérieure, et
+ minces à leurs attaches avec le poignet. C'est dire que leur forme
+ est distinguée, dans le sens courant du mot. Les mains ont 0,112 de
+ largeur sur 0,110 de longueur; elles sont donc larges. M. Zola gante
+ du 7, 3/4 très large. Les ongles sont petits et ronds. Les pieds sont
+ très cambrés. M. Zola chausse du 39, grande largeur.
+
+Le docteur Édouard Toulouse, qui a publié cet examen physique de Zola,
+dans son enquête médico-psychologique, ajoute, en résumé, que l'étude
+anthropologique de Zola révèle une constitution anatomique robuste et
+exempte de défectuosités notables. Les particularités qu'il a relevées
+ne dépassent pas les limites de la variation normale, et l'on n'est
+pas autorisé à y voir des stigmates de dégénérescence. Les organes
+circulatoires ne paraissent pas lésés, la percussion n'indique pas un cœur
+hypertrophié. Dans ses dernières années, Zola est devenu plus sujet aux
+inflammations légères des voies respiratoires. Les dents sont mauvaises,
+plusieurs ont été arrachées; les fonctions digestives ont été longtemps
+troublées; la digestion se fait bien et l'appétit est bon, depuis que
+l'embonpoint a diminué.
+
+On sait que Zola avait une forte tendance à l'engraissement. Avec
+l'énergie dont il fut doué, il lutta contre l'obésité, par le régime.
+Les repas pris sans boire, l'alimentation légère, le thé et l'exercice
+physique, à la campagne, comme les longues courses à bicyclette, ont amené
+un amaigrissement qui étonnait ceux qui l'avaient perdu de vue pendant
+quelque temps. Il était arrivé à avoir seulement 1m.06 de tour de taille,
+et il pesait 160 livres. Le système musculaire était développé; il était
+bon pédaleur. Sa sensibilité cutanée était vive. Il dormait peu, à peine
+huit heures. Sa vue, comme nous l'avons dit, était faible: il avait été
+réformé, comme myope. Son odorat était fin, «c'est réellement un olfactif»,
+a dit le docteur Toulouse; les odeurs tiennent une grande place dans ses
+livres, et aussi dans sa vie.
+
+Il était sujet à des coliques nerveuses et à des crises d'angoisse
+confinant à l'angine de poitrine. «Le serrement dans une foule de
+Mi-Carême, dit le docteur Toulouse, a, une fois, provoqué chez M. Zola,
+une crise d'angoisse, avec phénomènes pseudo-angineux graves.»
+
+De cet examen médico-physique, il résulte que Zola avait une émotivité
+exagérée, et qu'il était un névropathe, mais sans altération organique.
+Il a pris la névrose comme point de départ de son œuvre, et il n'était pas
+un névrosé, dans le sens morbide du mot. Il n'avait aucune caractéristique
+de l'épilepsie ou de l'hystérie. Les déséquilibres nerveux constatés chez
+lui provenaient d'une source subjective, d'un surmenage intellectuel.
+
+ Ces troubles nerveux, dit encore le docteur Toulouse, n'ont fait que
+ s'accentuer, depuis la vingtième année, avec la persistance d'un
+ travail psychique excessif, quoique réglé. On peut voir, dans le cas
+ de M. Zola, la confirmation de cette idée, que la névropathie est la
+ compagne fréquente de la supériorité intellectuelle, et que, même
+ lorsqu'elle est d'origine congénitale, elle se développe avec
+ l'exercice cérébral, qui tend à déséquilibrer peu à peu le système
+ nerveux.
+
+Zola apparaît donc, au point de vue médical, comme un sujet robuste et
+sain. Il était exempt d'infirmités. À noter, toutefois, un certain
+inconvénient: il était atteint de pollakiurie (abondance d'urine). Il
+urinait quinze à vingt fois par jour. Il n'avait ni sucre ni albumine.
+
+La mère de Zola, Émilie Aubert, était Française. Elle était née à Dourdan,
+département de Seine-et-Oise, le pays de Francisque Sarcey: une contrée
+peu lyrique, où le bon sens est prisé, où l'esprit terre à terre se montre
+légèrement narquois; les préoccupations acquisitives sont dominantes, chez
+les habitants, et, pour les femmes, les soins ménagers accaparent toute
+l'existence. Les grands-parents maternels de Zola étaient des petits
+bourgeois, entrepreneurs et artisans, et non pas des paysans. Mme Zola
+mère était arthritique et était devenue cardiaque; elle a succombé à
+une irrégularité dans la contraction du cœur, avec syncope et œdème,
+à l'âge de 61 ans. Le docteur Toulouse constate que c'est cet état
+neuro-arthritique qui peut expliquer la disposition nerveuse originelle de
+Zola. Mais on ne saurait trouver là une indication de complète et funeste
+transmission morbide.
+
+Par sa mère et ses grands-parents maternels, Zola tenait puissamment à la
+terre française: Dourdan, situé entre Étampes et Rambouillet, fait partie
+de l'Ile de France, de la grande banlieue parisienne. Par son père, il se
+rattache presque à l'Orient; son grand-père paternel était né à Venise,
+mais il était fils d'un Dalmate.
+
+Le père d'Émile Zola, François Zola, était né à Venise, en 1796. Ce
+Vénitien, qui, par ses origines, était Hellène et Illyrien, apparaît comme
+un aventureux, un migrateur, un homme d'action. Son tempérament était
+celui de l'explorateur et du chercheur d'or. Aucune tendance artistique,
+aucun goût littéraire. Il fut incorporé, très jeune, dans les armées
+cosmopolites qui marchaient sous l'aigle impériale: Napoléon étant
+protecteur et maître de l'Italie. François Zola devint officier
+d'artillerie dans l'armée du prince Eugène. À la chute de l'Empire, il
+démissionna et se mit en mesure d'exercer la profession d'ingénieur.
+Mathématicien distingué, l'ancien officier d'artillerie devait posséder
+une compétence spéciale assez complète, puisqu'on a de lui plusieurs
+ouvrages de trigonométrie et un Traité sur le Nivellement, qui fut
+particulièrement apprécié. Ce travail le fit recevoir membre de l'Académie
+de Padoue. Mais les titres académiques sont insuffisants comme émoluments.
+Le désir de voir du pays, et surtout de trouver fortune en des contrées
+plus industrielles, plus disposées aux entreprises que l'indolente et
+artistique Vénétie, firent voyager le jeune ingénieur en Allemagne, en
+Hollande, en Angleterre et en France. D'après son fils, François Zola
+«se trouva mêlé à des événements politiques et fut victime d'un décret de
+proscription». Il est possible, car les temps étaient fort troublés et les
+conspirations, comme les insurrections, se produisaient partout en Italie,
+que François Zola ait dû fuir, pour éviter les sbires. Changer d'air ne
+lui déplaisait pas. Il n'a pas transmis ses goûts vagabonds au sédentaire
+écrivain. Émile Zola a très peu voyagé, et ce ne fut que par la force des
+événements qu'il connut l'Angleterre. Il ne se déplaça guère que pour
+voir Rome, ainsi que les localités décrites en ses romans, et pour des
+villégiatures, en France. Comme la pierre, en roulant, ne saurait amasser
+mousse, l'ingénieur errant demeura nu et pauvre. Il ne récolta en route,
+ni commandes ni promesses de travaux. Vainement il traversa le quart de
+l'Europe, malchanceux chemineau des X et des Y, car la science a son
+prolétariat, demandant de l'ouvrage, et n'en trouvant pas. Léger d'argent
+et lourd de soucis, de frontière en frontière, il se retrouva au bord de
+la Méditerranée; il la franchit et débarqua en Algérie. Rien à faire, pour
+un manieur de compas, en ce pays à peine conquis, où le sabre travaillait
+seul. Le territoire environnant Alger n'était qu'un camp. On réclamait des
+zouaves, des chasseurs, des gaillards déterminés, bons à incorporer dans
+les colonnes expéditionnaires. Il n'y avait que de rares colons, et
+vraisemblablement, l'on n'aurait pas besoin d'ingénieurs avant longtemps.
+Il fallait laisser parler la poudre avant de présenter des rapports à des
+conseils d'administration. Las de cheminer, ne sachant même comment
+retourner en Europe, l'ancien artilleur des armées d'Italie prit le parti
+des désespérés: il s'enrôla dans la légion étrangère. Un rude corps et de
+fameux lascars! On n'y avait pas froid aux yeux, mais on ne s'y montrait
+pas non plus timide en face de certains actes, qui ailleurs arrêtent
+généralement les hommes. Les casse-cous de la Légion étrangère possédaient
+des vertus spéciales. Ils avaient aussi une morale à eux. À faire la
+guerre d'Afrique d'alors, avec les razzias permanentes, les exécutions
+sommaires, les chapardages presque ouvertement autorisés, pour suppléer
+aux négligences de l'intendance et aux insuffisances des rations, les
+scrupules diminuent, la conscience perd certaines notions, et les plus
+honnêtes admettent facilement des écarts et des accrocs à ce qu'on
+appelle «la probité courante». Les exemples des chefs n'étaient pas très
+moralisateurs, et puis, nous le voyons encore, de nos jours, par ce qui se
+passe aux colonies, au Soudan, dans les cercles administratifs, combien
+de fonctionnaires sont promptement entraînés à commettre des abus, sans
+penser que ce sont des délits. Bien des choses blâmables et inadmissibles,
+en Europe, se comprennent et se pratiquent, sous le gourbi et dans le
+voisinage du désert. François Zola, devenu lieutenant, fut compromis
+dans une fâcheuse affaire, qui, à l'endroit, à l'époque et dans les
+circonstances où elle se produisit, n'avait nullement l'importance que
+la passion politique voulut lui attribuer par la suite.
+
+Aux polémiques violentes que suscita l'affaire Dreyfus, le nom du père de
+l'auteur de _J'accuse_ fut mêlé. La fureur des partis exhuma son cadavre.
+On fouilla cette tombe, depuis un demi-siècle fermée. On en arracha une
+dépouille, jusque-là vénérée des proches, respectée des indifférents,
+pour la piétiner, devant une galerie féroce ou gouailleuse, sous les yeux
+exaspérés du fils. De toutes les situations angoisseuses, qui ont pu être
+décrites par Émile Zola dans ses ouvrages, celle-ci, n'est-elle pas la
+plus atroce et la plus cruelle? Avoir non seulement aimé, mais estimé son
+père, l'avoir placé très haut sur un piédestal, et s'être ressenti très
+fier d'être issu de lui, de porter, de glorifier son nom, et, à défaut
+d'autre héritage, recueillir la succession de renom et d'honorabilité, par
+lui laissée, puis voir tout à coup la statue idéale abattue sur le socle
+saccagé, le nom flétri, la renommée barbouillée d'infamie, n'est-ce pas là
+un supplice digne des tribus du Far-West, où, sous les yeux, de la mère,
+on martyrise le corps exsangue de l'enfant, attaché au poteau de douleurs?
+Zola endura cette torture avec sa robuste et patiente énergie. Il lutta
+contre les violateurs de sépulture, il défendit, comme l'héroïne biblique,
+le cadavre de l'être chéri contre les attaques furieuses des journalistes
+de proie. Il écarta les becs de plumes qui déchiraient cette chair morte.
+
+On a peine à comprendre, à distance, la flamme des polémiques s'étant
+éteinte, l'acharnement que mirent certains vautours de la presse à se ruer
+sur ce mort et, à le dépecer en poussant des cris sauvages.
+
+Voici les faits qui fournirent la pâture à ces rapaces nécrophages.
+Je les résume, d'après les documents du temps, et les pièces originales
+qui furent alors reproduites:
+
+Au mois d'avril 1898, un journal de Bruxelles, _le Patriote_, publiait,
+dans une correspondance de Paris, les lignes comminatoires suivantes:
+
+ ... On se demande ce qu'attend le général de Boisdeffre peur écraser
+ d'un seul coup ses adversaires, qui sont en même temps les ennemis de
+ l'armée et de la France. Il lui suffirait, pour cela, de sortir, dès
+ aujourd'hui, une des nombreuses preuves que l'Etat-major possède de
+ la culpabilité de Dreyfus, _ou même de publier quelques-uns des
+ nombreux dossiers_ qui existent, soit au service des renseignements,
+ soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires
+ apologistes du traître, _ou sur leur parenté_...
+
+Les journaux et les hommes politiques, convaincus de la culpabilité du
+capitaine Dreyfus, ou fortement prévenus contre lui, étaient parfaitement
+fondés à réclamer que l'État-major mît sous les yeux de la Chambre et
+du public les preuves de la trahison, qui pouvaient exister dans les
+dossiers. Il était admis, dans le tumulte des furibondes polémiques, que,
+comme dans d'autres affaires scandaleuses, on eût recours de part et
+d'autre au perfide et méprisable procédé des «petits papiers». Dans
+l'ivresse de la mêlée, on a, chez tous les partis, et de tous les temps,
+usé de ces armes empoisonnées. Pour toucher un adversaire et le mettre
+hors de combat, on cherche à le déshonorer. Mais ce combat sans merci a
+lieu, d'ordinaire, entre vivants. On laisse les morts dans leur suaire, et
+l'on répugne à les démaillotter. L'acharnement inouï de la lutte, entre
+accusateurs et défenseurs de Dreyfus, fit un champ-clos d'une tombe
+éventrée, et, pour atteindre le fils, on tapa sur le squelette du père.
+
+La menace du _Patriote_ de Bruxelles, reproduite par divers journaux
+parisiens, mit-elle sur la piste d'un scandale nouveau? Suggéra-t-elle, à
+quelque personnage rude et impitoyable de l'État-major, l'idée de confier
+à la presse un document compromettant pour «la parenté» d'un des plus
+notoires dreyfusards? On ne sait, mais, quelques semaines plus tard,
+_le Petit Journal_ publiait une lettre d'un colonel Combe, ayant eu sous
+ses ordres, en Algérie, le lieutenant François Zola, et où celui-ci était
+accusé d'avoir détourné l'argent de sa caisse d'habillement et d'avoir
+déserté, en laissant des dettes.
+
+Il y avait des faits exacts dans cette accusation, mais ils étaient
+grossis. La gravité du détournement dont se trouvait inculpé François Zola
+était atténuée par ce fait que, s'il y avait eu déficit dans les comptes
+du magasin d'habillement, dont il avait la charge, aucune poursuite
+judiciaire n'avait suivi cette constatation. François Zola avait remboursé
+le déficit relevé, et il était inexact qu'il eût déserté.
+
+On pourrait s'étonner de la mansuétude du conseil de guerre, ou plutôt de
+son inaction, car François Zola fut l'objet, non pas d'un renvoi devant
+la juridiction militaire, mais d'une simple enquête, au cours de laquelle
+les 1.500 francs manquants furent restitués à la caisse d'habillement. Il
+n'est pourtant pas clément coutumier, le conseil de guerre, et devant lui,
+sans ménagement, sans indulgence, on traduit les moindres délinquants pour
+de simples peccadilles. Les infractions considérées comme légères dans le
+civil sont, au régiment, jugées et punies comme des crimes dignes de la
+fusillade ou du boulet. C'est qu'en réalité il n'y avait, dans cette
+affaire, ni détournement véritable, ni responsabilité personnelle, pour le
+lieutenant François Zola. Il y eut simplement une aventure d'amour, une
+imprudence aussi de jeune homme épris, une folie passionnelle, si l'on
+veut, mais nullement le vol et l'intention de voler, que la passion
+politique a voulu, par la suite, établir.
+
+François Zola, et en cela, assurément, il avait tort,--mais qui donc,
+militaire ou civil, oserait lui jeter la première pierre?--avait une
+intrigue avec la femme d'un ancien sous-officier réformé, nommé Fischer.
+Un beau jour, ce Fischer résolut de quitter l'Algérie, emmenant sa femme.
+Un drame intime dut alors dérouler ses péripéties, sur lesquelles nous
+n'avons pas de renseignements certains. Il est probable que François, très
+amoureux, supplia sa maîtresse de laisser partir son mari, et de rester.
+La dame refusa. Elle essaya, au contraire, de décider son amant à la
+suivre en France. Ce n'était pas la désertion, si le lieutenant donnait,
+préalablement, sa démission. Mais comme il ne se décidait pas à abandonner
+l'épaulette, le couple Fischer, sans lui, s'embarqua.
+
+Désespéré, François Zola voulut se jeter à la mer. On aperçut ses
+vêtements épars sur le rivage, on courut après lui et on l'empêcha
+de réaliser son tragique projet. Quelques mots, dans son trouble,
+lui échappèrent, sur la disparition du ménage Fischer. Des soupçons
+s'éveillèrent. On rejoignit le couple suspect, à bord du bateau, où déjà
+se trouvaient embarqués les bagages. On fouilla les malles, et, dans l'une
+d'elles, on découvrit une somme de quatre mille francs dont les Fischer
+durent expliquer la provenance. Ce qu'ils firent, non sans hésitation.
+
+Une lettre du duc de Rovigo, adressée au ministre de la Guerre, pour tenir
+lieu de rapport sur cette affaire, explique très nettement la situation
+alors révélée:
+
+ ... On visita le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme. On
+ découvrit une somme de quatre mille francs dans une de leurs malles.
+ Ils prétendirent d'abord qu'elle leur appartenait, puis ils avouèrent
+ que 1.500 francs y avaient été déposés par François Zola. Ils furent
+ débarqués et conduits en prison...
+
+Les accusations portées par le colonel Combe contre son subordonné, et
+publiées par _le Petit Journal_, perdaient donc ainsi beaucoup de leur
+gravité. Émile Zola, après avoir compulsé le dossier de son père, au
+ministère de la Guerre, constata que plusieurs pièces, indiquées comme
+cotées, et sans doute importantes pour la défense, pouvant atténuer ou
+même anéantir la culpabilité présumée, manquaient, tandis que toutes
+celles pouvant servir à l'accusation avaient été laissées. Une mention,
+sur le bordereau, indiquait que «huit pièces, jointes à la lettre du
+colonel Combe, devaient être restées au bureau de la justice militaire».
+Cette mention, sur la chemise du bordereau, était de la main de M. Hennet,
+archiviste. Une autre mention, d'une autre main et au crayon, était ainsi
+libellée: «Il n'existe pas de dossier au bureau de la justice militaire.
+On s'en est assuré.» On avait donc compulsé, vérifié, et, qui sait?
+expurgé le dossier.
+
+Émile Zola, qui fit, dans _l'Aurore_, une vigoureuse défense de la mémoire
+de son père, concluait de cette annotation que le dossier avait été
+fouillé et travaillé.
+
+Il protesta contre la publication de ce dossier incomplet. Il reprocha,
+en même temps, au _Petit Journal_ d'avoir donné la lettre accusatrice du
+colonel Combe, tronquée, sans le passage suivant, à dessein sauté:
+
+ Le sieur Fischer (le mari), portait le document original, s'est offert
+ à acquitter, pour François Zola, le montant des dettes au paiement
+ desquelles les 4.000 francs saisis dans la malle ne suffiraient pas.
+ Cette offre acceptée, tous les créanciers ont pu être payés et le
+ conseil d'administration a été couvert du déficit existant en magasin.
+
+Pourquoi, en mettant sous les yeux du public la lettre du colonel Combe
+parlant du déficit constaté dans la caisse du magasin, a-t-on supprimé
+cette phrase si importante? Elle explique nettement la situation:
+Fischer, assurément d'accord avec sa femme, avait emporté, en s'embarquant,
+l'argent de François Zola, l'argent de la caisse du magasin d'habillement.
+L'officier, sans volonté, tout désemparé, étant amoureux et voyant
+s'éloigner pour toujours sa maîtresse, avait eu, un instant, l'intention
+coupable d'abandonner son régiment, de déserter, pour suivre celle qui
+l'aimait. Ces entraînements sont fréquents et ces coups de folie, s'ils
+sont condamnables, ont, du moins, l'excuse, presque toujours, de
+l'aberration causée par la passion. Mais il se reprit. Il envisagea la
+réalité et la gravité de son acte. Non seulement il désertait, mais il
+laissait cette femme faire de lui un voleur! Il réagit, et ne suivit pas
+à bord le couple abusant de son amour et de sa confiance. Il ne pouvait
+espérer rejoindre la fugitive et reprendre l'argent que cette drôlesse et
+son peu intéressant époux lui avaient subtilisé, profitant de sa faiblesse
+et de l'affolement qui lui avait fait dire qu'il les accompagnerait, qu'il
+déserterait. Ce fut alors qu'il chercha la mort dans les flots.
+
+Le passage omis de la lettre du colonel établit que Fischer a restitué
+l'argent du magasin, et qu'il a même fourni le complément nécessaire au
+paiement intégral du déficit. N'est-ce pas là une preuve complète de la
+culpabilité des époux Fischer? Eussent-ils payé les dettes et couvert le
+déficit de l'officier, s'ils ne lui avaient pas escroqué l'argent dont
+il était comptable, l'argent retrouvé dans leurs malles? Il est plus que
+probable qu'usant de son influence sur lui la femme Fischer avait forcé le
+faible amoureux à lui remettre son argent, puisqu'il devait l'accompagner
+en France. Autrement, quel étrange bienfaiteur eût été ce mari,
+remboursant un détournement commis par l'amant de sa femme? Fischer
+mettait ainsi sa compagne et lui-même à l'abri de toute recherche
+pour complicité de détournement: il n'a pas fait un cadeau, mais une
+restitution.
+
+Il s'agit donc ici d'une affaire d'entôlage et d'un égarement momentané dû
+à la passion, plutôt que d'une désertion accompagnée de détournement. Le
+lieutenant soupçonné, comme on l'a vu, ne passa même pas en jugement. Il
+fut seulement l'objet d'une enquête, à la suite de laquelle il offrit sa
+démission d'officier, qui fut acceptée. Il expiait ainsi la défaillance
+morale qu'il avait subie, il payait la rançon de son amour indigne, et il
+supportait la peine d'un entraînement passager. Il n'était, d'ailleurs,
+coupable que d'intention, et il n'avait accompli ni le vol, ni la
+désertion, qui, dans la fièvre amoureuse et sous le coup du désespoir
+d'être abandonné par une femme adorée, avaient pu hanter un instant sa
+cervelle affolée.
+
+Bien qu'absous, et ayant réparé l'irrégularité de ses comptes, il lui
+était difficile de rester au régiment. Il démissionna donc. Mais, en
+quittant l'armée, il ne laissait derrière lui aucune trace déshonorante.
+Il pouvait rentrer, la tête haute, dans la vie civile.
+
+Son fils, pour bien démontrer que la justification de François Zola avait
+été complète, et qu'il ne restait rien de défavorable pour lui de cette
+fâcheuse aventure d'amour et d'argent, a publié diverses pièces, puisées
+dans le dossier, à lui communiqué par le général de Galliffet, ministre
+de la Guerre. Parmi les documents relatifs à un nouveau système de
+fortifications, contenus dans ce dossier, on pouvait lire une lettre,
+flatteuse pour le destinataire, remontant à 1840, c'est-à-dire postérieure
+à l'aventure d'Afrique et à la démission. Elle était adressée à
+l'ingénieur civil François Zola, par le maréchal Soult. Cette lettre,
+conservée aux archives du génie du ministère, est ainsi libellée:
+
+ Monsieur François Zola, vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a
+ ordonné le renvoi à mon ministère, un mémoire sur le projet de
+ fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu'on veut
+ suivre, vous proposiez de substituer à ces dispositions un système de
+ tours qui, sous le rapport de la défense, de l'économie, du temps
+ nécessaire à l'exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un
+ avantage incontestable.
+
+ J'ai chargé M. le président du comité des fortifications d'examiner
+ attentivement votre mémoire, et j'ai reconnu, d'après le rapport
+ détaillé qu'il m'a soumis à cet égard, que vos idées sur la manière
+ de fortifier Paris n'étaient pas susceptibles d'être accueillies.
+
+ Je me plais, néanmoins, à rendre justice aux louables intentions qui
+ ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la
+ communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement, de vos
+ études sur cet objet.
+
+ Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
+
+ Le ministre de la Guerre,
+
+ SOULT.
+
+C'était ce même ministre, Soult, qui avait été saisi, quelques mois
+auparavant, par le duc de Rovigo, de toute l'affaire du lieutenant
+magasinier François Zola. Le ministre, ou, tout au moins, ses secrétaires
+et les attachés à son cabinet, avaient connaissance du dossier
+Zola. Une correspondance s'était engagée, à ce sujet, entre le ministère
+et le duc de Rovigo. Les faits qui motivèrent l'enquête, à raison de la
+galanterie qui s'y mêlait, étaient de ceux qui restent dans le souvenir
+de jeunes officiers. Personne n'y fit allusion, lors de la requête de
+l'ingénieur. Les formules de politesse, au bas d'une lettre, et la
+façon courtoise d'évincer un solliciteur ne sont pas généralement
+significatives. On en use envers tout le monde. Ici, exceptionnellement,
+la réponse du ministre et les formules protocolaires prennent une valeur
+particulière. Se fût-on donné la peine de répondre, avec des compliments
+sur le mérite de son projet, écarté pour des raisons techniques, à un
+ingénieur s'offrant pour un travail considérable d'intérêt public,
+et pour le compte du gouvernement, si ce même homme avait dû quitter
+honteusement l'armée, comme les adversaires politiques de son fils plus
+tard l'affirmèrent? On eût jeté son plan et ses devis au panier, et le
+maréchal, qui venait d'avoir connaissance des circonstances ayant amené
+ce François Zola à démissionner, eût-il poussé l'urbanité épistolaire
+jusqu'à «le remercier de la communication qu'il avait bien voulu faire
+au gouvernement»? On l'eût, en même temps, consigné à la porte des
+antichambres officielles.
+
+En rapports avec la municipalité marseillaise, pour un projet de docks
+et d'un port nouveau qu'il présentait, les autorités départementales,
+toujours défiantes vis-à-vis des étrangers, et s'informant de la
+réputation, des antécédents d'un nouvel hôte, renseignées souvent par
+la malignité provinciale et la curiosité du voisinage, ne témoignèrent
+nullement qu'elles considéraient l'ingénieur François Zola comme un
+malhonnête homme. Non seulement le bruit des histoires fâcheuses du ménage
+Fischer ne l'empêcha pas d'être fort bien accueilli à Marseille, mais,
+toujours à propos de ces docks et de la création du port des Catalans,
+dont il avait eu l'idée, l'officier démissionnaire fut présenté, par le
+général d'Houdetot, au prince de Joinville, que les choses maritimes
+intéressaient. Il fut ensuite reçu, en audience particulière, par
+Louis-Philippe. Bien que le roi bourgeois fût d'un abord relativement
+facile, on doit présumer que les personnes admises auprès de lui étaient
+l'objet, sinon d'une enquête à fond, du moins d'une information préalable.
+Le voleur, le déserteur, que la triste polémique de 1898 a voulu montrer,
+eût-il pu être reçu aux Tuileries par le roi et par l'un des princes
+d'Orléans?
+
+Il ne reste donc rien, ou pas grand chose, de sérieux, de ce scandale,
+d'ailleurs inutile. L'arme était mauvaise. Elle n'a pas atteint celui
+qu'elle visait. Plusieurs journalistes, il faut le constater à l'honneur
+de la presse, parmi ceux qui se montraient les plus ardents dans la
+défense de l'armée, mise en cause sous le prétexte de faire reconnaître
+l'innocence du capitaine Dreyfus, désapprouvèrent cette attaque contre
+un défunt, qui n'avait pas songé, avant de mourir, à préparer sa
+justification. Il ne pouvait prévoir qu'il y aurait, un jour, près de
+cinquante ans après lui, une formidable affaire politico-judiciaire, à
+laquelle on le mêlerait pour accabler son fils. _L'Éclair_, entre autres,
+un des organes les plus anti-dreyfusards, dit notamment: «On aurait pu
+mener le bon combat contre le dreyfusisme sans reprocher à M. Zola son
+père.» Ce fut l'opinion des braves gens des deux camps.
+
+Arracher à la tombe le cadavre d'un père, et s'en servir pour assommer le
+fils, ce n'est ni très humain, ni très beau; c'est, en même temps, tout
+ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit républicain, à la justice
+démocratique. Est-ce que les fautes, si fautes il y a, ne doivent pas
+demeurer personnelles? Quand bien même on eût prouvé qu'Émile Zola était
+le fils d'un homme qui avait mangé la grenouille et passé à l'étranger
+ensuite, cela aurait-il prouvé quelque chose pour ou contre la culpabilité
+d'un militaire accusé de trahison? Si Zola père eût été un mauvais soldat
+et un malhonnête homme, cela eût-il empêché Zola fils d'être l'un des
+premiers écrivains de son temps?
+
+On pourrait concevoir la haine des partis, fouillant les antécédents et
+recherchant les tares des parents ou des alliés d'un homme occupant les
+plus hautes situations politiques. Cela s'est vu, au détriment d'un
+président de la République. Pour atteindre la République elle-même, avec
+une aveugle méchanceté, on a publié des faits peu avantageux pour la
+mémoire d'un membre de la famille de ce chef d'État. On pensait ainsi
+l'obliger à se retirer. Mais un romancier, mais un pamphlétaire, en
+quoi l'indignité, alléguée ou prouvée, d'un parent, peut-elle lui ôter
+son talent ou affaiblir les virulences de sa plume? Les calomnieuses
+révélations faite sur le père de Zola n'ont, d'ailleurs, eu aucune
+influence pour ou contre la défense de Dreyfus. On eût été tout aussi armé,
+dans le bon combat, comme disait _l'Eclair_, contre le Dreyfusisme, si,
+en 1898, on eût laissé à François Zola, mort et inhumé en 1847, le triple
+bénéfice de l'abstention de la justice, de la prescription du temps et de
+l'amnistie de la mort.
+
+À la suite de l'enquête faite au régiment, et dont il sortit indemne,
+François Zola, ses comptes réglés, ayant donné sa démission, quitta
+l'Algérie et revint en France.
+
+Ce fut à Marseille qu'il débarqua.
+
+Cette ville remuante et affairée lui plut. Il est des villes qui captivent
+comme une maîtresse. Séduit par Marseille, Zola père s'y installa et
+ouvrit un cabinet d'ingénieur civil. Il avait alors quarante ans. Il était
+temps de faire choix définitivement d'une carrière, de s'établir, de
+ne plus être le nomade d'antan. Son esprit, actif comme son corps,
+trouvait-il enfin un milieu favorable, un terrain propice à fonder une
+fortune, une famille? L'ingénieur mobile et vagabond parut se plaire tout
+de suite parmi la pétulante population marseillaise. Cette cité maritime
+et commerçante l'intéressait. Il résolut d'y jouer un rôle. Il portait en
+lui de vastes plans, des rêves de grands travaux. Négligeant les petites
+affaires, les entreprises mesquines, il tenta de frapper un coup décisif
+en soumettant aux autorités compétentes un projet de nouveau port. Le
+vieux et célèbre port de Marseille ne répondait plus à l'importance du
+commerce et de la navigation. On réclamait un havre neuf, vaste et sûr.
+Diverses propositions étaient en l'air. François Zola prépara un projet
+complet. L'emplacement qu'il proposait était la baie des Catalans, abritée
+du mistral. La Joliette l'emporta, comme étant plus proche du centre de
+la ville. De l'avis de tout le monde, aujourd'hui, l'endroit désigné par
+l'ingénieur vénitien était préférable: la Joliette est exposée aux coups
+de vent du Nord-Ouest, et le mouillage y est hasardeux.
+
+Voyages à Paris, démarches dans les bureaux, pourparlers avec les sociétés
+financières, les administrations maritimes, les entrepreneurs, puis
+confection et dépôt d'esquisses, de plans, de dessins, de cartons, tout ce
+difficile et consciencieux travail demeura donc inutile. L'ingénieur, déçu,
+mais non abattu, se rejeta sur un autre projet.
+
+L'aristocratique et somnolente ville d'Aix l'attira, comme champ
+d'affaires. Tout était à entreprendre dans cette cité en léthargie. Il
+était possible de la ranimer, de lui restituer, sinon la splendeur déchue,
+du moins la vitalité d'un centre moderne. Avec ses hôtels majestueux,
+demeures seigneuriales des anciens membres du Parlement, ses édifices
+publics trop vastes pour les services d'une simple sous-préfecture,
+l'ancienne capitale déchue de la Provence n'avait pas de chemin de fer,
+pas de communication facile pour les marchandises. L'industrie était
+absente et le commerce languissait. Ville ecclésiastique, universitaire et
+judiciaire, siège d'un archevêché, des Facultés de théologie, lettres et
+droit, centre du ressort judiciaire avec sa cour d'appel, Aix, malgré son
+nom, manquait d'eau. N'était-ce pas un grand et avantageux projet que
+celui de donner à boire à cette ville altérée? Arroser cette très sèche
+région provençale était, il est vrai, une entreprise difficile, longue et
+coûteuse. Marseille pouvait se permettre un canal à écluses, mais Aix
+hésitait devant la dépense. L'ingénieur avait avisé une gorge voisine où
+capter les eaux de pluie. Dévalant des collines, elles s'amassaient dans
+ce réservoir naturel, mais percé, puis se perdaient, non utilisées. Il
+s'agissait de barrer le goulet de la gorge, par où les eaux s'échappaient.
+La cuvette endiguée et le réservoir fermé, il n'y aurait plus qu'à
+distribuer ensuite, par une série de barrages, la précieuse réserve: Aix
+ne serait plus à sec. L'actif et jamais découragé chercheur crut, cette
+fois, avoir trouvé le chemin de la fortune et de la gloire. Il se mit avec
+espoir à l'œuvre. Il prépara les devis, dressa les plans, et entama une
+interminable série de visites et de sollicitations. Il remua, comme on dit,
+ ciel et terre. Une entreprise de cette nature ne comporte pas seulement
+les difficultés initiales de la conception, du tracé, des calculs, les
+problèmes à résoudre de toute la partie scientifique et technique, il faut
+surtout envisager les multiples embarras de l'exécution. Les voies et
+moyens sont entravés, discutés, refusés. Le chemin, du projet à la
+réalisation, est coupé de fossés, où l'affaire risque de rouler, avec son
+promoteur, sans pouvoir remonter. Les obstacles physiques sont renforcés
+par les barrières administratives et les verrous financiers.
+
+Il fallut à l'ingénieur une énergie persistante et une forte confiance
+en soi pour vaincre des résistances déraisonnables, pour écarter des
+objections de pure obstination, pour triompher de défiances préconçues.
+Les capitaux ne se laissaient approcher qu'avec circonspection. Les
+riverains s'alarmaient. De mauvais bruits furent colportés. Les habitants,
+qui, par la suite, s'affirmèrent enchantés du canal, et célébrèrent par
+des hommages posthumes, le nom de celui qui avait doté leur ville de ce
+bienfait hydraulique, se montrèrent indifférents, sceptiques, parfois
+hostiles. Et puis, il y avait les terribles, bureaux. Il fallut en faire
+le siège, et débusquer les chefs de service, repoussant, d'entre les
+créneaux de leurs cartons verts, l'assaut de leurs donjons administratifs.
+Ils se retranchaient au fort de leurs paperasseries, quand était signalé
+l'intrus, venant les déranger. C'était presque un ennemi, cet intrigant
+qui voulait les forcer à s'occuper d'une affaire qu'ils n'avaient pas
+conçue, qu'ils considéraient comme provenant d'une initiative suspecte,
+née en dehors de l'administration, donc illégitime. Les ingénieurs
+officiels consultés affectaient de ne pas prendre au sérieux un projet
+qui n'émanait pas de quelque «cher camarade». Tout cela prit un temps
+considérable, et ce labeur usa les forces de l'ingénieur, sans épuiser sa
+volonté.
+
+C'est en 1837 que François Zola présenta, pour la première fois, son
+projet de canal. Que de voyages il lui fallut, depuis, à Marseille et
+à Paris! Il eut la bonne fortune d'intéresser M. Thiers à son idée. Le
+ministre était alors préoccupé par la grosse affaire des fortifications
+de Paris, qui souleva tant de débats à la Chambre, et rencontra, comme
+le modeste canal provençal, de si fortes oppositions.. Il accueillit,
+toutefois, avec bienveillance, l'ingénieur étranger, dont l'activité lui
+plaisait, et qui lui soumettait une invention, toute d'actualité, pour
+faciliter et accélérer le transport de déblaiements des terrains où
+devait s'élever l'enceinte bastionnée. La machine de François Zola fut
+expérimentée à Paris, sur le chantier de Clignancourt. Ces essais furent
+satisfaisants, et l'appareil fut agréé.
+
+Ce succès procura quelques fonds, des relations utiles et l'appui de
+M. Thiers à l'inventeur, qui revint à Aix, ayant l'espoir d'être soutenu
+par le gouvernement auprès des autorités provençales. On était en 1842.
+Ce fut en 1846 que, grâce à M. Thiers, l'ordonnance royale décrétant le
+canal d'Aix d'utilité publique fut rendue. La victoire était acquise.
+François Zola revint à Aix, bien portant, en pleine vigueur physique et
+intellectuelle, marié à une jeune femme qu'il adorait. Heureux de vivre et
+de travailler, il était de plus en plus confiant dans son œuvre. Rassuré
+sur l'avenir des siens, il avait la certitude de laisser, après lui, la
+renommée de ceux qui accomplissent une entreprise grandiose et durable.
+Il serait le créateur du canal d'Aix! La fortune lui viendrait avec la
+gloire, complétant le bonheur domestique dont il jouissait déjà.
+
+Mais la destinée rarement permet à l'homme de le posséder, ce bonheur
+qu'il a rêvé, qu'il a été sur le point de conquérir. La vie fait
+banqueroute, et l'ouvrier, au moment de toucher son salaire, est congédié.
+Ces faillites du sort, absurdes autant que cruelles, sont les fatalités
+courantes de la vie.
+
+Au cours d'une visite matinale à l'un de ses chantiers, dans la gorge où
+déjà s'élevait le premier barrage, par une matinée glaciale de février,
+quand soufflait le mistral, l'ingénieur fut atteint d'une pleurésie.
+Il s'alita, et, en quelques jours, la mort avait détruit cette belle
+intelligence, et paralysé pour jamais cette énergie toujours prête.
+
+Dans la vulgarité d'une chambre d'hôtel, à Marseille, l'hôtel Moulet, rue
+de l'Arbre, où il descendait d'habitude, car on n'avait pu le transporter
+à Aix, chez lui, François Zola mourut, le 19 février 1847. Il avait
+cinquante et un ans. Il laissait une veuve de vingt-sept ans, et un enfant
+qui allait avoir sept ans, Émile Zola.
+
+Au cours de l'un de ses fréquents voyages à Paris, à la sortie d'une
+église, François Zola avait rencontré une jeune fille, de condition
+modeste, mais honnête et jolie, Emilie Aubert. Le père était entrepreneur
+de peinture dans la petite ville de Dourdan, près de Paris. Le mariage se
+conclut rapidement. Les formalités furent abrégées. La future n'apportait
+en dot que sa grâce et sa jeunesse. Le futur n'avait encore que ses
+talents, son projet de canal, présenté depuis deux ans, ses espérances et
+sa vaillance. Vingt-trois ans de différence existaient entre les époux.
+L'union fut heureuse. La douleur de la jeune femme, accourue d'Aix dans
+l'hôtel marseillais où déjà son mari agonisait, fut profonde. Elle dut,
+par la suite, à de douloureux anniversaires, évoquer, devant son fils,
+attentif, les heures cruelles écoulées dans la banalité de cette chambre
+inconnue, au milieu des malles entrouvertes et des vêtements entassés
+sur les chaises, avec le brouhaha, dans les couloirs, des voyageurs
+indifférents ou gais, allant et venant, confondant, par la minceur des
+cloisons, leur paisible ronflement avec le râle de l'agonisant. Zola s'est
+souvenu de ce décor lamentable et de ce désarroi, quand il écrivit _Une
+Page d'amour_. La jeune veuve se trouvait sans appui, sans conseils,
+dans une situation, alors non pas absolument mauvaise, mais embarrassée.
+Il y avait une liquidation difficile à entamer, des marchés en train à
+régulariser et à résilier, des ouvertures de crédit en suspens, des
+travaux en cours, qu'il faudrait achever ou céder. Le canal était en
+bonne voie de construction, mais loin d'être terminé. Les créanciers
+se présentèrent, les débiteurs s'effacèrent. Il fallait prendre des
+arrangements, tenter des recouvrements, maintenir les chantiers ouverts,
+ne pas abandonner le canal qui représentait tout l'avoir, tout l'héritage
+de l'ingénieur. Lourd fardeau pour une femme de vingt-sept ans, sans
+grande expérience des affaires, et ayant un jeune enfant à élever. Mme
+Zola avait autour d'elle, à Aix, son père, le vieil entrepreneur de
+peinture, alors, retiré, sa mère, native d'Auneau, beauceronne avisée et
+qui prit en main la direction des affaires contentieuses, courant chez
+les avoués, les avocats, les huissiers, vaquant aux échéances, aux
+atermoiements, défendant, avec la ténacité paysanne, les bribes de
+la succession, que les corbeaux de la chicane et les vautours de la
+spéculation déjà, se disputaient.
+
+Les procès, soit qu'ils fussent mal engagés, mal conduits, mal plaidés, ou
+bien parce que les prétentions des héritiers Zola étaient imparfaitement
+fondées, peu soutenables en droit, aboutirent à un échec complet. Les
+procès perdus, la position de la jeune veuve, d'abord pénible, bientôt
+devint critique. L'ingénieur, ressemblant en cela à la plupart des hommes
+engagés dans de vastes entreprises, dont le succès se dessine, donnant
+la promesse de beaux résultats prochains, avait escompté cet espoir
+de fortune. Hardi, optimiste, l'ancien soldat du prince Eugène, le
+risque-tout de la légion étrangère, s'était jeté dans cette expédition,
+scientifique et financière, avec l'élan imprévoyant de sa jeunesse.
+Il allait de l'avant, comme un brave montant à l'assaut, sans regarder
+derrière soi. Il ne redoutait rien de l'avenir. N'était-il pas sûr de
+réussir? Après lui, s'il succombait sans que le succès final fût assuré,
+les siens ne manqueraient de rien. Ils recueilleraient le bénéfice de
+ses conceptions, de son travail. Ils hériteraient de sa gloire et des
+bénéfices de son génie. Un canal, c'est une mine d'or. Aussi vivait-il
+largement. Les premières sommes que le canal lui avait procurées, comme
+jetons de présence aux assemblées, honoraires d'études, actions de
+fondateur, furent dépensées sans inquiétude; les travaux étaient
+commencés, se poursuivaient; de quoi s'inquiéter? Le canal paierait tout,
+et au-delà. Nulle nécessité, quant à présent, d'économiser et de liarder.
+Plus tard, sur l'excédent des recettes, on prélèverait le patrimoine à
+garantir, pour la veuve et l'enfant, en cas de malheur. Une affaire si
+belle, si sûre, ne pouvait faire faillite.
+
+Le téméraire ingénieur n'avait pas prévu la banqueroute de la vie. Sa mort
+brusque fît écrouler tout cet édifice fragile de bien-être et de fortune,
+dont les fondations n'étaient même pas assurées.
+
+Pendant la période de constitution de la Société du Canal, et durant les
+démarches pour l'obtention de l'ordonnance royale équivalant à notre
+décret d'utilité publique, François Zola avait dû faire de nombreux
+voyages à Paris, sans s'arrêter. Une fois, il dut prolonger son séjour.
+Tout récemment marié, il avait emmené sa jeune femme. Elle était enceinte.
+Au lieu de loger à l'hôtel, le jeune ménage, dans l'attente du bébé,
+acheta des meubles, et prit un appartement, dans une maison de
+construction récente, au quatrième étage, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_.
+La maison existe encore et la rue, étroite et sombre, a peu changé. Elle
+devait rappeler à François Zola les ruelles des villes italiennes. Elle
+a pour voie parallèle, donnant sur la rue Montmartre, la bruyante rue du
+Croissant, pareillement étranglée, noire et fangeuse. Là est le centre des
+imprimeries et des marchands de journaux. C'est le quartier général des
+crieurs du «complet des courses», la bourse des «canards», c'est-à-dire
+des placards, des petits journaux occasionnels, des feuilles aux scandales
+éphémères, des chansons populaires, des «testaments» et autres imprimés
+satiriques et tapageurs, dont Hayard, «l'empereur des camelots», fut
+longtemps le grand pourvoyeur. Les appels glapissants des vendeurs de
+papier furent les premiers sons qui frappèrent les oreilles du jeune Zola.
+Que de fois, par la suite, son nom devait retentir, dans cette rue, parmi
+l'étourdissante criée des journaux!
+
+Dans cette maison, le 2 avril 1840, naquit donc Émile Zola.
+
+Voici l'acte de naissance d'Émile Zola:
+
+PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE Extrait du Registre des Actes de
+Naissance du 3e arrondissement (ancien) de Paris.
+
+ L'an mil huit cent quarante, le quatre avril, à deux heures un quart
+ de relevée, par devant nous, Barthélemy-Benoist Decan, chevalier de
+ la Légion d'honneur, maire du troisième arrondissement de Paris,
+ faisant fonctions d'officier de l'état-civil, a comparu le sieur
+ François-Antoine-Joseph-Marie Zola, ingénieur civil, âgé de
+ quarante-quatre ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_,
+ lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né avant-hier,
+ à onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant, et de
+ Françoise-_Émélie_-Orélie Aubert, son épouse, mariés à Paris, en la
+ mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente
+ neuf, auquel enfant il a donné les prénoms Émile, Édouard, Charles,
+ Antoine; ce fait en présence de sieurs Norbert Lecerf, marchand
+ épicier, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue
+ Saint-Joseph n° 18, et Louis-Étienne-Auguste Aubert, rentier, âgé
+ de cinquante-six ans, demeurant à Paris, rue de Cléry n° 106, aïeul
+ maternel de l'enfant. Et ont le père et les témoins signé avec nous,
+ après lecture.
+
+ _Signé:_ F. ZOLA, NORBERT LECERF, AUBERT ET DECAN
+
+Les affaires de François Zola ne lui permirent pas de retourner à Aix,
+avant 1842. A cette époque, la famille Zola se fixa dans la vieille
+capitale provençale, impasse Sylvacanne. L'ingénieur dut bientôt faire
+un nouveau séjour à Paris, nécessité par la surveillance de sa machine
+à déblayer, qui fonctionnait à Montrouge, pour les travaux des
+fortifications. Ce nouveau séjour se prolongea pendant un an et demi. Le
+petit Zola, né à Paris, transporté à Aix, puis ramené à Paris, ne revint
+définitivement en Provence qu'à l'âge de cinq ans et demi. Il était trop
+jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre à
+la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n'a donc pu influer sur
+son intelligence en formation, sur son caractère, encore moins sur son
+talent futur, sur son génie.
+
+Parisien de naissance, Émile Zola allait devenir Méridional, par le milieu
+où il se trouvait transporté, par les impressions premières, par les
+perceptions oculaires et auditives, par l'air même respiré à Aix et dans
+ses environs.
+
+Il grandit dans la liberté d'un vaste jardin, dépendant de la maison de
+l'impasse Sylvacanne. La maison était bourgeoise; elle avait été habitée
+par la famille de M. Thiers. Quand la mort priva la famille Zola de son
+soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d'entretien coûteux.
+Mais il n'est pas aisé, au lendemain d'une catastrophe qui bouleverse
+les existences et démolit les fortunes, de se débarrasser instantanément
+d'agréments et d'engagements datant de l'époque heureuse. La veuve, liée
+par un bail, dut conserver l'élégante maison. Alors les meubles riches,
+les bibelots précieux, un à un, prirent le chemin de la boutique du
+brocanteur. Les domestiques avaient été congédiés. On ne garda pas même
+une petite servante, dans cette vaste demeure, Émilie Zola était très
+prise par ses procès. Pas une minute ne semblait lui appartenir. Elle
+courait, accompagnée de sa mère, l'intelligente et pratique beauceronne,
+de l'avoué chez l'avocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son
+enfant croître à l'aventure. Les charges de ce petit ménage, composé de
+trois personnes et d'un garçonnet, retombaient sur les bras, heureusement
+robustes encore, de la grand'maman Aubert. La bonne ménagère qu'elle était
+suffisait à tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, après les
+courses en ville. Sans cesse à la besogne, toujours alerte et de bonne
+humeur; elle faisait la foule, et suppléait, dans cette grande caserne,
+au personnel absent.
+
+Ainsi les deux femmes et le grand-père Aubert, vieillard somnolent,
+n'avaient guère le temps de s'occuper du gamin. Le petit Émile poussait
+comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trébuchait,
+tombait, se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l'herbe,
+écorchait sa veste, salissait, dans les ornières, bas et chaussettes,
+attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les
+alouettes, sifflait avec les merles; sous les platanes et les micocouliers,
+il se développait avec la vigueur d'un jeune animal en liberté. On ne lui
+adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait
+les recommandations dont on accable les petits garçons. Jamais on ne lui
+défendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies;
+il ne reçut point des taloches pour avoir déchiré sa culotte ou taché
+sa blouse. Cette première éducation, cet élevage sans contrainte, cette
+absence de la culture élémentaire ordinaire, eurent certainement, sur
+la formation du cerveau du jeune sauvageon, qui devait être, un jour,
+l'un des produits supérieurs de l'espèce humaine, une influence plus
+déterminante que l'atavisme.
+
+Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la santé et sur le
+bien-être de l'enfant, semblaient se préoccuper médiocrement de son
+éducation première. Les notions élémentaires de maintien, de politesse,
+de maniérisme et de minauderie, qu'on s'efforce d'inculquer aux jeunes
+enfants, à tous les degrés de la société, lui furent épargnées, il échappa
+à la contrainte de «se bien tenir». Il n'eut pas à se préoccuper d'être
+très sage, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite,
+ce qui est le fondement de l'enseignement élémentaire des sujets de la
+classe moyenne. Sans avoir préalablement lu Jean-Jacques, et sans prendre
+l'Émile du philosophe comme le modèle de l'enfant à éduquer, grand'maman
+Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les
+études et les greffes, élevèrent, l'Émile de l'impasse Sylvacanne en
+véritable enfant de la nature.
+
+Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer
+plutôt parmi les élèves en retard. On range pêle-mêle communément dans
+cette catégorie, d'une part ceux qu'une prédisposition congénitale ou un
+état maladif empêchent de grandir intellectuellement; d'autre part les
+adolescents qu'on a négligé d'instruire, de pousser, et qui se font
+reléguer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes
+enfantines. Écoliers abécédaires, ils épellent encore quand les autres
+lisent couramment. Ce fut le cas du petit Émile.
+
+À sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourtant se décider
+à les lui apprendre. Il convenait, par dignité, à raison de la condition
+sociale dans laquelle il était né, de l'arracher à son éducation purement
+champêtre. Le fils d'un ingénieur, l'héritier, sinon des produits
+financiers du canal, du moins de la renommée de son auteur, pouvait,
+un jour, obtenir des appuis dans la haute société aixoise, rencontrer
+même des protecteurs à Paris. Ceux qui avaient connu et apprécié le
+constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient
+peut-être l'accès d'une carrière. Encore fallait-il que le futur candidat
+se présentât avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de François
+Zola ne devait pas demeurer dans l'état fruste d'un berger de la Camargue.
+Il convenait donc de conduire Émile au collège. Les études classiques,
+débutant par «rosa, la rose», et aboutissant aux Conciones, aux
+dissertations françaises, avec le baccalauréat à passer, c'était la
+filière nécessaire et régulière de tous les fils de la bourgeoisie. Ici,
+on ne suivait plus du tout les préceptes d'éducation de Rousseau. L'Émile
+du philosophe apprenait l'état de menuisier, ce qui, d'ailleurs, à la
+veille de la Révolution, était plus prudent que de se façonner au métier,
+bientôt inutile et périlleux, de gentilhomme de la Chambre. Les deux
+femmes voulurent donc préparer le petit Émile à devenir, non pas un homme
+de lettres, grands dieux! mais un avocat, un médecin, ou tout au moins un
+bureaucrate. Qui pouvait savoir? Le diplôme mène à tout. Le parchemin
+de bachelier, c'est la pièce héraldique moderne, sans laquelle on ne
+saurait se présenter, avec chance de succès, dans la lice où se disputent
+les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre
+universitaire donne accès aux grades et aux emplois. Émile bachelier
+pourrait bien devenir, un jour, sous-préfet!
+
+Les songes ambitieux des deux femmes furent réalisés, dépassés, mais
+autrement. Émile Zola, cependant, ne put être reçu bachelier, et ne fut
+que quelques heures sous-préfet.
+
+On ne pouvait mettre, dans un collège de l'État, cet enfant de huit ans,
+pour qui l'alphabet était comme une stèle aux caractères cunéiformes.
+Il fut décidé qu'on l'enverrait, d'abord, dans une petite pension.
+On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les
+établissements étaient achalandés par les familles modestes, ayant la
+vanité de soustraire leurs rejetons à la promiscuité de l'école communale,
+alors fréquentée seulement, dans les villes, par les fils d'ouvriers.
+
+Dans cette institution à bon marché et à peu d'élèves, Zola apprit ses
+lettres et les premiers éléments. Sa famille s'était enfin débarrassée du
+coûteux loyer de l'impasse Sylvacanne. Elle était venue se loger, à moins
+de frais, au pont de Béraud, dans la banlieue d'Aix. Le jeune élève fit
+souvent l'école buissonnière: le nouveau logis et ses environs lui en
+fournissant la tentation. Il avait plus d'herbe à sa disposition, plus
+d'espace à parcourir, et, autour de lui, s'étendait un paysage dont
+la sévérité n'excluait pas la grâce. L'impression en demeura vive et
+persistante dans les prunelles de l'adolescent. Plus tard, les _Contes à
+Ninon_ ont témoigné de cette première sensation rustique. Le goût de la
+campagne, dans la prime jeunesse, ressemble à un amour de la treizième
+année. Toute la vie en demeure embaumée, et l'homme fait s'en montre
+imprégné jusqu'aux moëlles. En suivant le cours sinueux de la Torse, Émile
+Zola acquit le sens de la nature. Cette rivière, symboliquement, circulera
+dans toute son œuvre.
+
+À treize ans, comme il n'avait plus rien à apprendre, dans les classes
+primaires du pensionnat Notre-Dame, et comme on ne pouvait plus le laisser
+vagabonder, tel qu'un chevreau, par les garrigues, on le présenta au
+collège de la ville, depuis lycée Mignet. Admis comme demi-pensionnaire,
+en 1852, il fut placé en huitième.
+
+Pour être près de lui, pour lui éviter, le soir, un long parcours, sa mère
+avait quitté la banlieue, et pris un appartement dans la ville même, rue
+Bellegarde. Émile passa cinq ans, environ, au collège d'Aix. Sans se
+révéler un de ces lauréats qui font réclame pour leurs professeurs et
+pour leur lycée, il fut loin d'être un cancre. Il eut des récompenses
+nombreuses, et, en troisième, il obtint le prix d'honneur. Voici,
+d'ailleurs, un extrait de ses palmarès:
+
+ En 1853, classe de septième.--1er prix de version latine,
+ d'histoire et de géographie, de récitation; 2e prix d'instruction
+ religieuse, de thème latin; 1er accessit d'excellence; 2e accessit
+ de grammaire française et calcul.
+
+ En 1854, classe de sixième.--Tableau d'honneur, 1re mention;
+ 1er prix d'histoire et de géographie; 1er accessit d'instruction
+ religieuse; 2e accessit d'excellence; 3e accessit de récitation.
+
+ En 1855, classe de cinquième.--1er prix de thème latin, de version
+ latine; 2e prix de version grecque; 1er accessit d'excellence;
+ 2e accessit d'histoire et géographie; 3e accessit de français et de
+ récitation.
+
+ En 1856, classe de quatrième.--1er prix d'excellence, de thème latin,
+ de version latine, de vers latins; 2e prix de version grecque, de
+ grammaire générale, d'histoire et géographie.
+
+ En 1857, classe de troisième.--Prix de tableau d'honneur; 1er prix
+ d'excellence, de narration française, d'arithmétique, de géométrie et
+ application, de physique, chimie et histoire naturelle, de récitation;
+ 2e prix d'instruction religieuse, de version latine; 1er accessit
+ d'histoire et géographie.
+
+On remarquera la progression continue de ses succès. Laborieux, attentif
+et opiniâtre, l'élève Zola affirmait déjà son goût du travail, sa croyance
+au travail. Avec du vouloir, avec de l'énergie sécrétée régulièrement,
+patiemment,--ce fut la règle et la force de son existence--il était
+certain d'arriver au but proposé.
+
+Parvenu à la classe de troisième, il avait bifurqué. La bifurcation,
+établie par le ministre Fortoul, obligeait l'élève, avant de passer, des
+classes de grammaire, dans les divisions supérieures, à déclarer qu'il
+choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. Émile opta pour les
+Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles,
+pour lesquelles le futur auteur du _Roman Expérimental_, l'apologiste de
+Claude Bernard, le théoricien de la littérature scientifique, avait un
+goût très vif, qu'il se montra l'un des meilleurs élèves de sa classe.
+Il témoigna d'une sorte d'aversion pour la littérature classique. Il eût
+dit volontiers, avec les Berchoux, les La Mothe, les Lemierre: «Qui nous
+délivrera des Grecs et des Romains?» Il est probable, il est certain même,
+qu'il a, par la suite, pris connaissance des maîtres de la littérature
+antique, mais il ne dut les lire que dans des traductions. Il a affirmé,
+à plusieurs reprises, peut-être avec un peu de fanfaronnade, car il avait
+eu un 2e prix de version, en troisième, ne pas savoir le latin. C'est
+un mérite plutôt négatif. Zola paraissait satisfait de cette ignorance.
+Il la proclamait, comme une vanterie. C'est une tactique d'orgueil assez
+fréquente, que la fierté d'un dédain pour ce qui vous a fait défaut dans
+la vie ou pour ce qui vous échappe. Que de gens font fi de ces raisins,
+pour eux trop verts: titres de noblesse, terres, châteaux, bijoux,
+décorations, bonnes fortunes, invitations mondaines, voyages,
+villégiatures. Dans l'ordre intellectuel, ce faux mépris des richesses
+scientifiques ou artistiques, qu'on n'a pu acquérir, est aussi répandu.
+Zola semblait tout heureux de «n'avoir entendu parler de Virgile que
+«par ouï-dire». Ce n'est pas seulement la langue virgilienne qu'il
+reconnaissait ne pas savoir; «Je suis ignorant de tout, de la grammaire
+comme de l'histoire», écrivait-il, en 1860, à son ami Cézanne. Il
+a certainement, par la suite, bouché quelque peu ce trou dans son
+instruction générale. En ce qui concerne la grammaire, il exagérait une
+ignorance assurément relative, mais qui donc peut se targuer de bien
+posséder la grammaire? Les candidates au brevet d'institutrice, et encore!
+Pour l'histoire, Zola devait peu s'intéresser à cette résurrection de la
+vie passée. On ne trouve, dans son œuvre, aucune allusion, comparaison ou
+citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffère,
+sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d'affinités
+descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancières. «J'aime mieux
+tout tirer de moi que de le tirer des autres,» a-t-il dit, non sans
+quelque infatuation, car, en littérature aussi, on est toujours, comme dit
+Brid'oison, fils de quelqu'un.
+
+Dans un «interview» que j'ai dirigé, surveillé, et révisé, en 1880,--le
+terme n'était pas bien connu, mais ce genre d'article anecdotique, et
+cette indiscrétion consentie existaient déjà, à cette époque,--mon
+collaborateur au _Réveil_, Fernand Xau, publia la réponse suivante de
+Zola à une question sur ses études:
+
+ Je n'entrai en huitième qu'à l'âge de douze ans passés. C'était un
+ peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand, à dix-huit ans, ma
+ mère me conduisit au Lycée Saint-Louis, à Paris, j'en étais seulement
+ à ma seconde. Bon élève, à Aix, où je remportai des succès, sinon
+ éclatants, du moins estimables, je devins mauvais élève, à Paris...
+
+Ici, une observation d'ordre général, qui a son intérêt pour le maintien
+des bonnes études et le développement universitaire de notre pays. Paris
+est un mauvais centre d'études. Écoliers ou étudiants, les jeunes gens s'y
+trouvent dans un milieu mal disposé pour le travail. Il se rencontre trop
+de distractions et trop de motifs de dissipation, dans la grande ville. Au
+moyen âge, l'Université de Paris a pu être un puissant foyer de lumières
+théologiques et philosophiques, un admirable atelier où s'élaborait le
+grand œuvre du savoir. Mais la vie qu'on y menait, malgré ribaudes et
+tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conservé les règles et
+les us des escholiers de la rue du Fourre; la discipline des couvents
+sévères y régnait, avec la ponctualité et l'isolement de la caserne.
+Dans les milieux modernes, l'étudiant, le lycéen, sont trop exposés à la
+promiscuité mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute, à raison
+de la haute valeur des maîtres qui sont sélectionnés, et par suite de
+l'agglomération des élèves les mieux doués, remporte des succès dans les
+concours. Mais ce sont des supériorités exceptionnelles. Le niveau général
+des études y est au-dessous de la moyenne. L'apprentissage de l'étudiant
+ne saurait se faire dans une cité anormale et monstrueuse, où le tapage
+des gens en fête domine. Il y a trop de musiques dans l'air, trop de
+passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop
+de tentations à tous les carrefours, pour qu'on puisse étudier, avec
+application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universités
+allemandes, pierres d'assises solides de la puissance germanique, sont
+toutes situées dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg,
+Königsberg, Leipsick, Iéna. Il roule trop de véhicules, tramways, coupés,
+fiacres, autobus, par les voies parisiennes, pour qu'on y jouisse du
+recueillement indispensable à qui veut apprendre. Les facultés, les
+collèges, les instituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que sur
+des rues où l'herbe pousse. Par crainte des troubles de la place publique
+et des tumultes populaires, on a relégué l'assemblée nationale française,
+lorsqu'il s'agit de donner une constitution ou d'élire le chef de l'État,
+dans la ville morte du grand Roi. Il n'y a nulle utilité à ce que
+les Facultés de droit, de médecine, et même les lycées d'internes de
+l'Académie de Paris, soient à proximité des boulevards. À Versailles
+conviendrait parfaitement ce rôle de cité universitaire. Ce serait
+l'Oxford et l'Heidelberg français.
+
+L'écolier Zola appuie, de son exemple, cette argumentation. Si le lauréat
+d'Aix, ville paisible, s'était mué en cancre parfait, à Paris, c'est
+que l'atmosphère capiteuse du milieu produisait son effet accoutumé.
+Ce n'était pas la fête ambiante qui le troublait, le détournait, mais
+l'ivresse intellectuelle même de Paris. Le rhétoricien provençal
+se dégoûtait des monotones et fades occupations universitaires; il
+s'abandonnait à ses rêves de gloire littéraire; il se livrait à des
+lectures en dehors des «matières» imposées pour le baccalauréat.
+
+Dans l'interview, que j'ai indiqué plus haut, et auquel j'aurai plusieurs
+fois recours, car ayant été publié, sous les yeux de Zola, il y a
+vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus
+grande sincérité, l'écolier buissonnier expliqua ainsi son peu d'assiduité
+et son absence de succès, aux cours du lycée Saint-Louis:
+
+ ... C'est que j'étais déjà lancé dans le mouvement littéraire et
+ que je lui appartenais corps et âme. Je délaissais mes classiques
+ pour lire avec avidité Montaigne, Rabelais, Diderot et Hugo... Ah!
+ Hugo! j'étais fou de lui!
+
+ Cela vous explique que, contrairement à ce qu'on a affirmé, je ne
+ sois pas bachelier. Est-ce pour la même raison que Daudet n'est pas
+ plus avancé que moi? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il est assez
+ étrange de voir deux romanciers notoires n'avoir même pas, dans les
+ rangs de l'Université, l'épaulette de sous-lieutenant.
+
+Les parents du lycéen faisaient de lourds sacrifices pour qu'il pût
+obtenir, grâce au diplôme obligatoire et élémentaire, l'accès de certains
+emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des
+redoutables examens, qui semblent surtout faciles à ceux qui ne les
+ont pas subis. Sans doute, cet échec scolaire n'a pas nui à la fortune
+littéraire de _l'Assommoir_. Nul ne se préoccupe, aujourd'hui, de savoir
+si l'auteur a été fort en thème ou fruit sec, et tous les baccalauréats de
+l'Université ne sauraient rien ajouter à sa gloire. Mais il ne doit pas
+servir d'exemple, ni d'encouragement, aux écoliers présents et futurs, qui
+ne l'imiteraient qu'en cela. Ce n'est pas parce qu'il n'a pu passer son
+bachot que Zola s'est montré capable d'écrire _Germinal_.
+
+Les deux femmes, qui le gâtaient, lui avaient trop laissé la bride lâche
+sur le cou, durant ses années d'enfance, jours de grand air, d'escapades,
+de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues
+rêvasseries à l'ombre, au bord de la rivière de l'Arc. Mais nous leur
+en devons reconnaissance. Cette éducation en liberté fut salutaire et
+inspiratrice. Elle priva la France d'un bachelier de plus; elle lui valut
+peut-être l'un des plus robustes ouvriers de la plume. C'est tout gain
+pour le pays, pour la postérité mondiale aussi. Bénissons les deux mamans,
+d'avoir élevé leur Émile à la sauvageonne. L'enfant a pu vagabonder, comme
+un petit pâtre, tout en ayant la possibilité d'étudier comme un jeune
+bourgeois. Cette croissance indépendante, hors des langes où l'on
+emmaillotte les fils de la classe aisée, permit au corps, et aussi à
+l'intellect du gamin, de se développer avec vigueur. Dans ces randonnées,
+qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il était accompagné
+de deux camarades, qui devinrent ses inséparables: Baille, qui fut, par
+la suite, professeur à l'École polytechnique, et Cézanne, le vigoureux
+peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu'ils se
+récitaient avec conviction, et qu'ils louaient avec sincérité.
+
+Zola avait conservé un souvenir très vif de ses juvéniles excursions de
+Provence. Il les évoquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales
+lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le
+thème universel de la jeunesse envolée. Il contait volontiers à ses
+intimes, durant quelque sombre après-midi, au fond des Batignolles, avec,
+quelle ardeur, avec quelle exubérante impatience, avec ses condisciples
+provençaux, il se mettait en route, par les matinées d'été, pour chasser
+les ortolans dans les ravins ensoleillés, du côté du barrage paternel.
+La chasse n'était, le plus souvent, qu'un prétexte. N'allait-on pas en
+battue, dans la contrée où se déploient les tireurs de casquettes?
+Il s'agissait de faire de la route. Toute une journée à passer avec Baille
+et Cézanne, gagner de l'appétit et faire honneur aux provisions préparées,
+la veille, par les parents, bavarder art et littérature en toute
+tranquillité, c'était le vrai plaisir cynégétique. Ces causeries
+interminables sont délicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi
+passées à s'entretenir des livres, des pièces, des tableaux, œuvres
+récemment signalées, ou déjà glorieusement consacrées s'écoulent rapides,
+grisantes et inoubliables. Elles parfument toute une existence d'artiste.
+Il n'est pas toujours aisé, surtout dans une ville provinciale, de
+s'isoler, à trois ou quatre compagnons ayant les mêmes goûts, les mêmes
+aspirations vers la littérature, le théâtre, la peinture.
+
+Les poètes actuels, biens rentés, élégants, rasés, tondus, ayant pour
+Pégase l'auto, et bientôt le dirigeable, sont admis dans les sociétés
+distinguées. Les belles madames les câlinent, les invitent à dîner et
+parfois les prennent pour amants. Ils sont semblablement, quand ils
+débutent, «gobés» des jeunes femmes à bandeaux plats couvrant les oreilles,
+et accueillis à bocks ouverts ès-cabarets montmartrois ou rive-gauchers.
+Mais, au temps où Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de
+vers et le barbouilleur de toiles étaient classés parmi les mal vus.
+Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provençaux, aspirants artistes,
+en se retirant vers les déserts, sous couleur de tirer un bec-fin,
+Alcestes de la poésie, cherchant un endroit écarté, où de débiter leurs
+sornettes ils eussent la liberté. En ces solitudes brûlées, ils ne
+choquaient personne, commérant sur un tas de gens, ignorés à Plassans,
+dont les histoires ne pouvaient intéresser la bonne société: car ils
+n'avaient jamais été établis dans la ville, ni occupé une fonction
+honorable, ce Musset, ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu
+importants qu'on eût vainement cherché leur adresse dans le Bottin, mais
+dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs.
+
+Les trois amis, après avoir, à la poursuite de quelque volatile, égaré
+et chimérique, battu distraitement les buissons et sondé les bosquets,
+s'asseyaient sous bois, à l'heure où midi rôtissait les oliviers et
+les pins. On se hâtait de rassembler des brindilles résineuses et l'on
+cuisinait, en plein air. Le repas achevé, la digestion se faisait sous
+l'ombrage de quelque hêtre épais. Mollement allongés, comme des bergers
+virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos; ils dissertaient
+sur Hugo, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres
+vers, et l'on rentrait en ville, à la nuit close, les jambes lourdes,
+et le carnier léger. Mais nul n'était revenu bredouille d'idées et
+d'impressions. On avait provision de grande poésie et de bon air pour
+toute la semaine. Cela aidait à supporter allègrement la vie provinciale,
+prosaïque et confinée.
+
+La famille Zola, cependant, dégringolait. On était loin du faîte de
+bourgeoisie, où l'ingénieur avait tant souhaité placer les siens. Les
+logements remplaçaient les appartements, qui eux-mêmes avaient succédé
+à la vaste maison bourgeoise de l'impasse Sylvacanne, illustrée par le
+séjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Béraud, de la
+demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de la rue
+Roux-Alphéran, il avait fallu reculer jusqu'aux faubourgs, et prendre
+un appartement modeste, cours des Minimes. C'était trop cher encore. Un
+logement d'ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines,
+dans le plus pauvre quartier de la ville, reçut enfin la famille déchue.
+
+Dans ce misérable logis, en novembre 1857, mourut la courageuse grand'mère,
+maman Aubert. Le grand-père et le petit Émile demeurèrent seuls, car Mme
+Zola, pressée par les créanciers, accablée par des procès interminables,
+assaillie par les réclamations d'avides avoués, ayant son mobilier en
+grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s'était
+rendue à Paris. Elle espérait trouver, parmi les anciens amis de son mari,
+conseils, aide, protection. Elle se promettait de voir M. Thiers. Elle
+éprouva probablement de dures déceptions, car, au lieu de revenir à Aix,
+comme elle l'avait espéré, avec de bonnes promesses et peut-être de
+l'argent, elle résolut de se fixer à Paris et de faire venir son fils et
+le grand-père. Le jeune Zola reçut une lettre pressante et désolée de sa
+mère. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui
+restaient, et de la rejoindre aussitôt à Paris. «Avec l'argent du mobilier,
+disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de
+troisième classe et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t'attends!»
+C'était la misère noire et le naufrage complet.
+
+Après avoir dit un adieu, estimé provisoire, à ses chers inséparables,
+Baille et Cézanne, le jeune Émile et le vieil Aubert montèrent dans le
+wagon, et arrivèrent à Paris, en février 1858. Émile Zola avait alors
+18 ans.
+
+Grâce à la protection de M. Labot, avocat au Conseil d'État, ancien ami
+de François Zola, Émile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa
+rhétorique au lycée Saint-Louis. Nous avons dit qu'il ne fut là qu'un
+lycéen médiocre. Il obtint, cependant, un 2e prix de narration française.
+Il était distrait et indifférent, en classe. Rien de ce qu'on y enseignait
+ne l'intéressait. Mais la littérature, non classique, les auteurs dont on
+ne parlait jamais en chaire lycéenne, Victor Hugo et Musset principalement,
+le passionnaient, et accaparaient toute son attention, captaient toute
+son intelligence.
+
+En quittant Aix, il avait été convenu, avec Baille et Cézanne, qu'on se
+reverrait à Paris. En attendant cette réunion désirée, où l'on revivrait
+un peu les chères heures provençales, déjà lointaines, mais non effacées,
+on devait s'écrire, souvent et longuement. Zola ne faillit point à cet
+engagement. On a, datées de cette époque, de nombreuses lettres de lui à
+Baille, à Cézanne, et quelques billets à un autre condisciple d'Aix,
+Marius Roux, qui viennent d'être publiées par l'éditeur Fasquelle.
+
+Dans une de ces lettres, écrites du lycée Saint-Louis, Zola annonce sa
+ferme intention de décrocher le diplôme de bachelier ès-lettres. Une fois
+qu'il tiendra son diplôme, il fera son droit.
+
+ ... C'est une carrière, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes
+ idées. Je suis donc décidé à me faire avocat. Tu peux être assuré
+ que l'oreille de l'écrivain se montrera sous la toge.
+
+Il s'informait auprès de son ami, qui avait fait des études littéraires,
+de la façon dont il devait préparer son examen. Il comptait prendre un
+répétiteur pour corriger ses devoirs. Il n'abandonnerait pas l'obtention
+du baccalauréat ès-sciences, et il annonçait sa volonté, dès qu'il serait
+reçu, pour les Lettres, de livrer le second combat à la Sorbonne. Ces
+courageuses résolutions, qui ne devaient pas être suivies d'exécution,
+l'écolier les transmit au jeune écrivain, qui les réalisa, mais pas de la
+même façon. Dès cette époque, le lycéen Zola formulait, dans une phrase
+confidentiellement jetée à son camarade Baille, ce qui devait être la
+règle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie à
+la fois: «Il n'est qu'un moyen d'arriver, et je l'ai toujours dit: c'est
+le travail!»
+
+Le rhétoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans
+sonnés quand il se présenta aux juges, en Sorbonne, échoua, dans des
+conditions assez curieuses. Il avait été reçu à l'écrit, formant la
+première partie de l'examen, la plus redoutée, étant éliminatoire et d'une
+difficulté plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes
+«de discours latin» ou de «version latine», barbarismes, solécismes et
+contre-sens, tandis qu'à l'oral, il est possible de se rattraper et
+d'effacer la mauvaise réponse, sur une question, par une satisfaisante
+énonciation sur une interrogation du même ordre. On peut également
+balancer les boules noires, données par un examinateur, mal satisfait,
+avec les blanches obtenues d'un autre, plus content ou moins sévère.
+
+Admis à l'écrit, l'examen oral devait être facile au candidat, selon
+toutes prévisions. Zola répondit fort bien pour la partie scientifique;
+en mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, même en algèbre,
+il ne récolta que des «blanches». Le diplôme semblait acquis. Restaient
+les matières suivantes: histoire, langues vivantes, littérature. Pour un
+garçon aux vastes lectures, connaissant les poètes, les philosophes, toute
+la littérature classique française, les réponses sur ces sujets familiers
+devaient être aisées, justes, et même un peu supérieures à celles de la
+plupart des autres candidats.
+
+Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l'anglais et
+l'allemand. Zola ne put pas déchiffrer le texte de Schiller qui lui fut
+présenté, et il semblait même n'avoir jamais eu sous les yeux l'alphabet
+gothique. Il devait s'attendre à la boule noire, qui lui fut colloquée.
+
+L'histoire n'était pas non plus son fort, au rhétoricien déjà vétéran, et
+il parut visiblement brouillé avec les dates. Questionné sur Charlemagne
+et sur la fin de son règne glorieux, il fit mourir le grand empereur à la
+barbe fleurie au commencement du XVIe siècle. C'était pure inadvertance,
+car, au moins par _la Légende des Siècles_ de Victor Hugo, il était à même
+de situer chronologiquement le fondateur de la dynastie carlovingienne,
+bien avant l'avènement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires,
+ni les Annales d'Eginhard. Il ne trouva rien à dire d'intéressant, ou
+même de juste ou de banal sur le grand homme féodal, à qui Auguste Comte
+faisait une place dans son calendrier positiviste, comme à un des maîtres
+de la civilisation européenne. On eût interrogé le jeune homme sur
+Napoléon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu'il eût probablement
+fait preuve de la même insoucieuse ignorance.
+
+Il aurait dû prendre sa revanche, atténuer ses boules noires pour
+l'histoire et les langues vivantes, sur le terrain littéraire. La Fontaine
+fut le sujet de l'interrogation. Ici, le candidat ne demeura pas bouche
+bée. Il répondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-être
+l'appréciation de Rousseau sur la moralité des Fables de La Fontaine, et
+sur la sottise qu'il y avait à donner aux enfants, comme premier livre,
+comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu'on
+s'obstinait à traiter en naïf et à qualifier de bonhomme (l'anarchiste,
+qui avait osé dire sous Louis XIV: notre ennemi c'est notre maître, un
+bonhomme!). Il est probable que les explications du futur auteur de _la
+Terre_ sur le génie et la philosophie de l'homme qui faisait parler les
+bêtes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l'œil-de-Bœuf,
+des grenouilles qui demandaient un roi, ne furent pas très orthodoxes.
+L'examinateur donna la fâcheuse boule noire, qui, finalement, l'emporta.
+L'élève Zola fut donc ajourné.
+
+Pour se remettre de cet insuccès, Émile s'en fut passer ses vacances dans
+le Midi. Il revit sa chère Provence et ses bons camarades. Fut-ce le désir
+de prolonger son séjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage de la
+cheminée du Roi René, ou bien effort nouveau afin de complaire à sa mère,
+en obtenant ce diplôme, qui semblait à la veuve de l'ingénieur comme
+un noble passe-partout à l'aide duquel, dans la société officielle et
+bourgeoise, on ouvrait toutes les portes? Toujours est-il qu'il demeura
+jusqu'en novembre dans le Midi, annonçant définitivement son intention de
+se représenter à Marseille, lors de la session d'automne. À cette date,
+il échoua derechef, mais, cette fois, l'insuccès ne fut imputable ni à
+l'allemand, ni à Charlemagne, ni à La Fontaine: le candidat solécisant ne
+put être admis à l'écrit. Il renonça au baccalauréat et ne retourna plus
+au lycée. Il était mûr, d'ailleurs, pour la vie d'homme, et un collégien
+de vingt ans, cela devenait un peu ridicule.
+
+Mais l'existence de jeune étudiant, sans but, ne pouvant prendre
+d'inscriptions, faute du diplôme indispensable, ni entamer des études
+aboutissant à une profession classée, apparaissait bien sombre. Zola avait
+logé, d'abord avec sa mère, rue Saint-Jacques, n° 241, et ensuite, au
+sixième étage, rue Saint-Victor, au n° 35. Ils se séparèrent alors. Tandis
+que Mme Zola prenait table et logement, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
+n° 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises décrites par Balzac,
+il s'installait même rue, au n° 21, au faîte de la maison, dans un
+belvédère. Joli endroit pour des études astronomiques, ou encore agréable
+perchoir pour écouter, les soirs printaniers, le concert gratis des
+pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes était tout proche.
+Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, l'endroit aérien manquait de
+charmes. Il est vrai que son locataire y composait un poème, en situation,
+par le titre, du moins: _l'Aérienne_. Ce conte lyrique était inspiré par
+une vision, peut-être par une amourette provençale.
+
+Dans cette volière parisienne de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
+Bernardin de Saint-Pierre avait composé ses _Études de la Nature_. Là,
+peut-être, l'ancien officier de marine avait-il vu se dresser, parmi
+les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre,
+au loin, sur les trottoirs fangeux, il avait aperçu le gracieux couple
+de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage, poétique et
+légendaire, décor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla
+ses vers juvéniles, pour la plupart destinés à l'oubli et au sacrifice
+raisonné, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume,
+mais du crayon, car l'encre gelait dans la bouteille. Une scène vécue et
+un décor vrai de cette vie de bohème que Murger a fardée.
+
+Émile Zola, à vingt ans, réalisait donc le type classique du poète
+miséreux, rêvait l'existence, incapable de se soumettre à un travail
+qualifié de servile, imaginant récolter, sinon la fortune, du moins le
+pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-là ne germe
+guère sur le pavé des cités. Il n'en avait cure et semaillait à force. Il
+supportait allègrement sa débine. Il considérait sa mansarde, en forme de
+cage vitrée, comme le nid logique du poète. Il projetait, en attendant
+d'avoir achevé son poème de _Paolo_, d'écrire un petit acte en prose pour
+«un nouveau théâtre» qui se montait aux Champs-Elysées. Zola débutant aux
+Folies-Marigny. C'était amusant. Ce ne fut qu'une rêverie d'un instant,
+une illusion, comme lorsqu'il déclarait «songer à une position». Il se
+reconnaissait, du reste, peu fait pour le théâtre. «Mon esprit ne se prête
+pas à ce genre», disait-il alors, et cette appréciation personnelle fut
+vérifiée plus tard.
+
+Dans les rigoureuses et pénibles analyses qu'on fait de soi-même, à
+l'heure où Baudelaire place l'examen de minuit qui vous fait disparaître
+confus, mais non repentant ni corrigé, sous les draps, dans les ténèbres,
+le jeune troubadour, isolé, affamé, dans Paris, dut reconnaître que la
+poésie, quand le poète est inédit et mal vêtu, n'est pas ce que les
+tribunaux classent parmi les moyens d'existence avouables. Il admettait
+donc qu'il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque pour
+vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait
+ainsi doublement, d'abord, en se décidant à renoncer à la Muse, comme
+il disait, en son style mussettiste d'alors, nourrice trop sèche qui
+n'allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur l'outil
+producteur, qu'il consentait à empoigner, sans pour cela lâcher la lyre.
+Comme Apollon, il voulait bien se faire berger, mais il ne rencontrait
+pas d'Admète lui confiant des troupeaux. Il espérait vaguement obtenir
+un emploi qui lui donnerait à manger, sans le priver de son alimentation
+cérébrale. Il ferait comme tant d'autres jeunes hommes, épris d'art,
+parvenant à vivre à l'aide d'une place, avec quelques loisirs pour se
+livrer à la poésie, au roman, au théâtre, à la philosophie.
+
+ Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain,
+ disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir à la Muse, tâcher
+ de se créer un nom littéraire, c'est le rêve que j'ai fait.
+
+Malheureusement, ce but louable, qu'il déterminait ainsi: ne pas quitter
+la littérature, qui, peut-être, un jour, pourrait devenir une source
+d'honneurs et de gains et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir
+aux besoins de la vie par un travail n'importe lequel, lui échappait.
+
+ Depuis plus d'un an, écrivait-il à Baille, je fais une chasse féroce
+ aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux encore!
+
+Il connut alors ces étapes fatigantes, et parfois humiliantes, du
+quémandeur de places, du chercheur de travail. Qu'on est désarmé, dans
+cette bataille du pain, quand on ne possède pas ce que, si sagement,
+Rousseau voulait qu'on donnât à son Émile, jeune gentilhomme pourtant, et
+pourvu d'un patrimoine: un métier, un outil. Avec une netteté de jugement
+rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il
+s'offrait que du peu de titres qu'il avait à leur acceptation. «Tu ne
+saurais croire combien je suis difficile à placer!» avouait-il à son
+confident d'Aix.
+
+Ce n'était pas qu'il eût des exigences grandes et des prétentions
+inadmissibles. Il reconnaissait son défaut de capacités professionnelles.
+Il savait une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il
+ignorait précisément celles qu'il aurait fallu savoir. Ceci a été constaté
+cent fois, et tous ceux qui ont critiqué l'enseignement universitaire ont
+usé de cet argument. Les humanités sont aristocratiques. Elles préparent
+aux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de maître
+discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients
+de loisir. Ces belles et précieuses études classiques conviennent surtout
+à quelque jeune privilégié, n'ayant pas à se préoccuper du salaire
+immédiat, mais visant seulement, de haut, la fortune à venir, avec
+l'autorité, les dignités et parfois la gloire en plus. Mais la critique de
+Zola n'est ni vaine déclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la
+voix même des entrailles à jeun du solliciteur rebuté. Ce n'est pas une
+apostrophe de rhéteur traitant un lieu commun, c'est la clameur sincère
+de la créature impuissante à gagner un salaire, et confessant qu'il n'y a
+pas, dans ce fait, que de l'injustice sociale et que du mauvais vouloir
+patronal.
+
+ Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, à
+ nous qui sortons des lycées, disait Zola, devançant les virulentes
+ apostrophes de Jules Vallès à l'enseignement classique, mais avec
+ plus de force de raisonnement, et moins d'épithètes criardes. Inaptes
+ dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des
+ lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les
+ combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se présenter dans un
+ milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long,
+ partant un surnumérariat plein d'ennuis et vide de gain...
+
+Il raconte, à l'appui, l'une de ses démarches, entre mille, avec une verve
+âpre et sobre, sans inutiles anathèmes aux employeurs méticuleux et
+rébarbatifs.
+
+ ... J'adresse une demande à une administration. On me répond de
+ passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir
+ habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré. Il continue
+ d'écrire, sans plus se douter de mon existence que de celle du merle
+ blanc. Enfin, après un long temps il lève la tête, me regarde de
+ travers, et d'une voix brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom,
+ la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre
+ auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades,
+ toujours les mêmes, et qui sont à peu près celles-ci: si j'ai une
+ belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle
+ administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis:
+ qu'il est accablé de demandes, qu'il n'y a pas de vacances dans ses
+ bureaux, que tout est plein, et qu'il faut se résigner à chercher
+ autre part. Et moi, le cœur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de
+ n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque.
+ _(Lettre à Baille, 1er mai 1861._
+
+Au fond, il n'était pas fâché d'être ainsi éconduit. Il cherchait «une
+position», par sentiment du devoir, par désir de soulager sa mère et de se
+disculper du reproche de paresse et de vie désœuvrée, mais il se sentait
+presque heureux d'avoir échoué. Il s'évadait, d'un pied léger, comme d'un
+piège, de ces bureaux où il avait failli être capturé. Il éprouvait, dans
+la rue, le soulagement d'un homme qui s'est tiré d'un endroit dangereux.
+En règle avec sa conscience, puisqu'il avait cherché un emploi et n'en
+avait pas trouvé, l'Évangile a tort en matière de places, il remontait,
+presque gaîment, à son belvédère. Il le trouvait moins glacial, et il se
+remettait, avec entrain et bonne humeur, à son poème commencé, qui lui
+paraissait plus chaud.
+
+Il voulait être poète, rien que poète, pour le moment. Il proclamait
+fièrement qu'il aimait la poésie pour la poésie, et non pour le laurier.
+Il considérait ses vers comme des amis qui pensaient pour lui. Il les
+aimait pour eux, pour ce qu'ils lui disaient. La versification devenait un
+culte, dont il se consacrait prêtre. Poésie et divinité étaient synonymes
+à ses yeux d'alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prêtre de
+l'autel, le poète devait vivre de sa poésie. Il ne voulait pas faire une
+œuvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que
+l'œuvre fût vendue par le poète au libraire, et par celui-ci au public.
+Il a gardé ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposés,
+plus tard, dans son article fameux sur _l'Argent dans la littérature_.
+Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu'il ne deviendrait
+jamais millionnaire, que l'argent n'était pas son élément, et qu'il ne
+désirait que la tranquillité et la modeste aisance. Il ne pressentait pas
+le formidable champ de prose, qu'il devait si vigoureusement labourer, et
+d'où, pour lui, lèverait toute une moisson légitime de gloire et d'argent.
+
+Il était donc, à cette époque de sa vie, tout à la poésie. Il ne
+multipliait pas les œuvres et n'abattait point les alexandrins, comme un
+bûcheron les branches. Sa plume frêle n'avait rien d'une cognée.
+
+ Il est peu de poètes assez sages pour consentir à n'être poètes que
+ pour eux, et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie
+ fraîche et gracieuse. Je hais l'écriture, écrivait-il à Baille.
+ Mon rêve, une fois sur le papier, n'est plus à mes yeux qu'une
+ rapsodie. Ah! qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là,
+ de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses
+ situations, sans les peindre par tel ou tel mot! Que le récit aux
+ contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le
+ récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs...!
+
+La rêverie l'envahissait. La lassitude de l'action à entreprendre
+l'accablait, par une anticipation de la pensée. Il éprouvait aussi
+quelques désirs d'épicuréisme. Il formulait un rêve de puissance et de
+satisfaction. Si la divinité lui communiquait, pour un instant, son
+pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux! Il rappellerait sur la terre
+l'ancienne gaieté gauloise. Il agrandirait les litres et les bouteilles.
+Il ferait des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et
+le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour
+que tout le monde fût roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux
+malheureux mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse
+plus dans le cercueil!...» Il devait, à la fin de sa carrière, retrouver
+et décrire, dans ses _Évangiles_, mais en les purifiant, en les idéalisant,
+ces chimériques visions de bonheur terrestre.
+
+Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la réalité de
+ses vingt ans, en des joies plus simples, d'une réalisation vulgaire et
+économique:
+
+ Mes grands plaisirs, écrivait-il à Cézanne, sont la pipe et le rêve,
+ les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe
+ ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant jamais, lisant
+ parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer
+ de vie et me secouer un peu pour me nettoyer de cette poussière de
+ paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps
+ de produire...
+
+Il disait d'ailleurs, au même Cézanne, pour justifier son indolente
+rêvasserie:
+
+ Ce que j'ai fait, jusqu'ici, n'est pour ainsi dire qu'un essai, un
+ prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me
+ préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que
+ je crois sentir battre derrière moi...
+
+Zola poète, ou, pour être plus précis, Zola écrivant en vers, ne laissait
+guère prévoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l'œuvre en
+prose de l'avenir. Combien les procédés du jeune lyrique différaient du
+prosateur mûri, constructeur méthodique, architecte calculateur, prenant
+à l'avance les dimensions du travail décidé, n'abandonnant rien à
+l'improvisation ni au hasard.
+
+ J'ai terminé, depuis quelques jours, le poème de _l'Aérienne_,
+ écrivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours,
+ je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire,
+ ne faisant aucun plan à l'avance, et me souciant assez peu de
+ l'ensemble..., j'ai confiance dans l'inspiration du moment, j'ai même
+ reconnu que les vers, qui arrivaient spontanément, étaient de beaucoup
+ supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers...
+
+Nous voilà bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des
+dossiers à chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les
+particularités de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien à
+l'imprévu, se défiant de toute imagination, et bâtissant son œuvre avec
+des matériaux taillés et numérotés, comme pour un édifice dont toutes les
+parties sont combinées et proportionnées sur le plan complet, dressé et
+signé _ne varietur_, avant le premier coup de pioche.
+
+Pour avoir une idée de l'œuvre poétique, à peu près ignorée, de l'auteur
+de _l'Aérienne_, il est bon d'analyser son état cérébral, de faire pour
+ainsi dire l'inventaire de son intellect de la vingtième année. D'après
+ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par
+lui-même confessées, on peut établir le bilan de sa mentalité et de son
+avoir de penseur et d'écrivain, vers 1860.
+
+Nous savons déjà le milieu dans lequel a évolué l'enfant, puis
+l'adolescent, nous connaissons la force acquise héréditairement, le
+mélange des sangs, l'atavisme dalmate et beauceron, la Provence, les
+premiers jeux, les camaraderies puériles devenues de juvéniles amitiés,
+restreintes et exclusives, l'éducation classique incomplète, la pauvreté
+réfrénant les passions matérielles comme les élans artistiques du jeune
+homme, la répugnance à se soumettre à une besogne mécanique, le goût à peu
+près absolu de la littérature, et, plus spécialement, de la poésie.
+
+Par quoi et comment cette intelligence, aux développements lents et aux
+belles manifestations tardives, fut-elle alimentée de seize à vingt ans?
+À cette époque de la croissance, la nourriture de la cervelle humaine a un
+rôle très important, comme la santé et la vigueur physique du jeune homme
+dépendent, en grande partie, du régime alimentaire, durant ces années où
+le corps se forme et grandit. L'alimentation intellectuelle n'a pas moins
+d'influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facultés,
+sur la vigueur de l'esprit, et aussi sur cette matière obscure et
+complexe: la conscience. L'enfant né aux champs, dans les taudis des
+cités manufacturières, poussant sur le terreau grossier, parmi les
+végétaux humains que nulle culture n'a perfectionnés et adoucis, puise
+la substance nourrissant sa pensée, formant son intellect, car il en a
+un, si rudimentaire qu'il apparaisse, uniquement dans les perceptions
+sensorielles, dans ce qu'il rêve, dans ce qu'il entend, dans ce qui
+se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance
+intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne
+sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de
+l'intelligence. Ils la développent, ils l'engraissent, ils la fortifient,
+souvent aussi ils l'anémient, ils la rendent maladive, parfois ils
+l'empoisonnent et la font redoutable et meurtrière.
+
+Quelles furent les premières lectures de Zola, en dehors des livres
+élémentaires, des petits manuels et des épitomes qu'on met entre les mains
+de tous les enfants? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs
+cérébraux du jeune provençal. Il n'eut pas du tout le goût local, ni
+l'esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu'il ait lu Mistral, dans sa
+jeunesse, et il n'eut quelque idée du félibrige que longtemps après
+sa conquête de Paris. Il ne se souciait que médiocrement de conquérir
+Plassans. Il ne témoigna jamais d'un grand enthousiasme pour l'idiome, ni
+pour la littérature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d'écrire
+pour les pastours et les gens des mas.
+
+Montaigne fut un de ses auteurs de prédilection. Pas du tout félibre,
+le vigoureux et sensé bordelais. Le vocabulaire archaïque, et les rudes
+tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient
+surprendre le faible rhétoricien, peu façonné au style de la Renaissance.
+Les latinismes abondants et les citations fréquentes, non traduites,
+pouvaient l'embarrasser. N'importe! À plusieurs reprises, Zola témoigna
+de son admiration pour cet auteur, profond, ingénieux et primesautier,
+le philosophe du Moi, et le premier en date de nos psychologues. Le
+«connais-toi toi-même!» semblait donc à Zola la base de l'étude de
+l'homme. Il avait, certes, raison, mais, par la suite, dans ses ouvrages,
+il parut fort peu procéder de Montaigne. Il fut constamment descriptif,
+objectif, altruiste. Aucun de ses livres ne peut être considéré comme une
+autobiographie déguisée. Il ne s'est mis en scène nulle part, pas même
+dans _l'œuvre_, où il a fait figurer son ami, le peintre Cézanne. Ce n'est
+que bien vaguement qu'il a dessiné le ministre Eugène Rougon, d'après
+quelques traits se rapportant à lui-même: la ténacité, le goût du labeur
+opiniâtre, et une passion abstraite et désintéressée pour le pouvoir, pour
+la domination morale et intellectuelle. Ce qu'il apprit du moraliste
+demeuré le plus actuel, le plus moderne des penseurs du passé, c'est
+la minutieuse observation, le soin du détail et de la particularité, la
+vision distincte de chaque fait ou objet examinés. Montaigne est le maître
+de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. Il a,
+sur tous les sujets, et à propos de tous les événements, soit de la vie
+privée, soit des bouleversements généraux des sociétés, une appréciation
+saine et un jugement mesuré, à la façon d'Horace et de Sénèque. Si
+l'on retrouve difficilement l'influence du sceptique analyste dans les
+descriptions et dans les tableaux synthétiques de Zola, elle se décèle
+dans la méthode, dans l'élaboration de chaque œuvre, dans les faits
+recueillis, classés, rapprochés, dans la poursuite à outrance de la
+documentation et du renseignement, et aussi apparaît-elle nette, dans sa
+conduite de la vie, dans ses sentiments et sa façon d'être. Plusieurs des
+manières de voir le monde, de juger la société, d'apprécier l'éducation,
+qui appartinrent à Zola, lui viennent de Montaigne. Zola ne l'a pas suivi
+comme un maître en littérature, mais comme un professeur de vie en soi,
+comme un précepteur personnel. Il a, non pas imité, mais vécu Montaigne.
+
+George Sand fut également une de ses primes adorations littéraires. Il
+puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait
+conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. _Fécondité_ date,
+comme inspiration, du temps où l'auteur du _Compagnon du tour de France_,
+sur l'oreiller du réformateur humanitaire Pierre Leroux, ébauchait des
+rêves de Salentes républicaines et d'Icaries démocratiques. Goujet, le
+sympathique compagnon à belle barbe d'or de _l'Assommoir_, est un héros
+de Mme Sand, et un contemporain attardé de Cabet et des utopistes de 48.
+Zola découvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce
+tolérance, un grand esprit de charité.
+
+ Elle a, dit-il, une charité militante. Elle propose de marcher au
+ devant des maux, d'aller trouver le misérable en sa mansarde, et, là,
+ de lutter corps à corps avec la misère; point de larmes inutiles,
+ point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte
+ patiente, un combat de chaque jour, d'où tous les hommes sortiront
+ frères, formant une seule république riche et forte. Hélas! ce n'est
+ peut-être qu'un rêve, et pourtant cela serait bien!
+
+Les romans rustiques de l'auteur de _la Petite Fadette_ sont remarquables
+par la finesse du coloris, la maîtrise avec laquelle sont exécutées
+les gracieuses aquarelles champêtres formant le décor de ces idylles
+fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite, à l'auteur de _la Terre_,
+l'idée de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste,
+et en manière de réfutation, des êtres et des choses rustiques. Les
+farouches brutes de Zola, proches cousins des terribles paysans de
+Balzac, sont autrement vivants et véridiques que ces meuniers d'Angibault
+enrubannés, qui font l'amour comme des vicomtes et marivaudent comme des
+académiciens.
+
+Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. Je serais porté à
+croire que le grand dramaturge anglais, ou du moins le puissant créateur
+à qui nous donnons, faute d'une connaissance plus approfondie, ce nom
+illustre entre tous, a exercé une influence décisive et durable sur Zola.
+Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour maître à l'école
+du génie, celui qu'il ne voulait comparer qu'à Eschyle, Shakespeare
+l'ancien, comme il dénommait le géant grec, c'est l'auteur de _Macbeth_
+qu'on peut nommer au premier rang de la généalogie cérébrale de l'auteur
+des _Rougon Macquart_.
+
+Il faut noter qu'à vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d'étonnant,
+sans doute, à l'admiration d'un jeune homme, épris de belle littérature,
+pour Othello, Lear, Hamlet, Caliban, héros magnifiques de fictions
+impressionnantes. Il abordait pour la première fois avec enthousiasme et
+vénération ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les
+héros de l'histoire. Mais n'étaient-ils pas déjà consacrés par l'ovation
+publique? Zola ne faisait que se joindre à un chorus universel. On n'a pas
+à lui savoir gré de cette participation à un hommage général, presque
+imposé. A l'époque où Zola faisait connaître à son ami Baille son
+sentiment sur Shakespeare, en 1860, il était de bon ton de railler, de
+nier Racine, ce qui était excessif et niais, d'ailleurs, mais il eût été
+impossible de toucher à Will. «Racine est un pieu, Will est un arbre!»
+écrivait Auguste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splendeur de son
+génie et de son exil, debout, statue vivante, sur le piédestal rocheux de
+Guernesey, venait, au milieu du tonnerre de la publicité, de donner au
+monde son livre, comme des commandements descendus d'un Sinaï, ordonnant
+d'adorer Shakespeare, et aussi son prophète. Un peu confus, touffu, riche
+en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur
+William Shakespeare faisait loi. Il n'y avait nulle originalité à se
+prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathédrale romantique,
+ où se célébrait la grand'messe en l'honneur du Dieu le Père des
+hugolâtres. Comprendre et expliquer Shakespeare était plus difficile,
+plus méritoire. Zola eut cette ingéniosité. Elle est à signaler.
+
+ ...Te répéter tout ce qu'on a dit sur Shakespeare, mandait-il à
+ son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n'a mieux
+ connu le cœur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points
+ d'exclamations, cela ne me soucie nullement. N'importe, je vais
+ tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en
+ moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec
+ d'autres critiques, je n'en puis mais. Tout ce que je te promets,
+ c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre.
+
+ Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet
+ guère d'apprécier le style... J'avoue que je trouve bien des choses
+ qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me
+ garde d'être bégueule! Tu sais combien je désire la liberté dans
+ l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète, et
+ j'aime l'harmonie des idées et des images...
+
+ ... Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté
+ l'idéal; de même que, dans la vie, l'idéal a une large place, de même,
+ dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision...
+
+ Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une
+ matière à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un
+ prétexte à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire;
+ ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme, et non les hommes.
+ Chaque drame est comme un chapitre séparé d'une œuvre d'humanité;
+ il y peint un de ses côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux
+ de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello,
+ ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, c'est l'amour;
+ Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la faiblesse;
+ Lear le désespoir...
+
+On ne saurait mieux dire, et voilà Shakespeare exceptionnellement compris.
+La plupart se contentent de l'admirer. Zola a reçu de cette lecture une
+sorte d'initiation. À cette époque, tout à la fantaisie, aux élans d'un
+lyrisme un peu rebelle, inspiré de Musset, il ne s'apercevra guère de
+l'influence profonde de ce maître; peut-être ne soupçonnera-t-il, jamais,
+lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonné sur l'expérimentation,
+sur le caractère scientifique des romans de son temps, qu'il procède bien
+plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu'il
+vient de formuler sur Shakespeare, il l'exécutera quand il écrira ses
+_Rougon-Macquart_. Comme le grand Anglais, il peindra l'homme et non les
+hommes, et il poursuivra l'étude des passions, des vices, des névroses, et
+non celle des caractères. Est-ce que Coupeau n'est pas l'Ivrogne, comme
+Othello est le Jaloux? Nana, c'est la Courtisane, la femme dont la chair
+domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le désespoir,
+ce n'est pas telle femme galante, avec ses particularités, ses
+originalités, ses caractérisations propres. Prenez, un à un, tous les
+personnages des _Rougon-Macquart_; tous, sans exception, tournent au
+type.
+
+Là, se constate l'influence du Midi. Là, nous retrouvons l'influence du
+sol natal, le produit du terroir, l'hérédité italienne et l'éducation
+provençale. L'art méridional a créé des types,--les personnages de la
+Comédie Italienne, Arlequin, Cassandre, Colombine,--le Nord a plutôt
+cherché à peindre les caractères. C'est pour cela que Zola est bien plus
+proche, dans ses romans qualifiés de réalistes, de Shakespeare et de
+Hugo que de Richardson ou de Dickens. Avec Shakespeare, sur lequel la
+littérature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor
+Hugo qui eut en lui une pénétration dominatrice. Et, cependant, il ne fut
+jamais qu'un poète noué, comme Chateaubriand, ou plutôt un lyrique avorté.
+Il ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu'il cessait de
+vouloir écrire en vers. Sa muse aptère retrouvait des ailes, et de quelle
+envergure puissante, quand, renonçant à se débattre dans le champ poétique,
+il lui donnait son vol dans la prose.
+
+Il lut avec plaisir André Chénier, le pasticheur élégant de l'antiquité
+pastorale, mais ce Grec modernisant n'eut sur lui aucune action sensible.
+Il produisit plutôt une réaction. Zola reconnaît la grâce de ses vers,
+mais il lui reproche son style mythologique et son goût du monde antique.
+Le génie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naïades d'Homère,
+comme les ondines d'Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeur du
+collège d'Aix, déjà préoccupé par la vie présente, rêvait d'une poésie qui
+n'imiterait pas plus les chantres de la Grèce que les bardes du Nord, et
+ne parlerait «ni de Phœbus ni de Phœbé». Chénier est placé justement à
+un rang mixte, dans la radieuse théorie de nos poètes. Il est confondu
+tantôt avec les classiques, tantôt avec les modernes, comme ces officiers
+d'une armée en marche, qui, placés entre deux bataillons, semblent tour à
+tour appartenir à la dernière file du premier et ouvrir l'avant-garde du
+second. Il fut le poète de transition. L'antiquité charmait André. Il
+butinait tout le miel de l'Attique. C'était d'ailleurs le goût de son
+temps. Beaucoup d'hommes de la Révolution citaient les Grecs et les
+Romains à tout instant, dans leurs terribles harangues. Ils ne les
+prenaient pas seulement comme modèles à la tribune, ils cherchaient aussi
+à les imiter dans leurs actes, et les dévouements, les héroïsmes, les
+déclamations, les allures, majestueuses ou farouches, des hommes de
+Plutarque et de Tite-Live étaient, aux constituants et aux conventionnels,
+familiers. Mais, au milieu de cette imitation du passé, que de nouveautés
+formidablement neuves! Chénier ne pouvait échapper à la poussée de son
+siècle vers une société renouvelée, et, si le vocabulaire demeurait
+vieillot, que de faits, que de sentiments, que de désirs et d'exaltations,
+d'une nouveauté saisissante à célébrer, à flétrir, ou simplement à
+narrer pour la postérité! De là, le vers fameux, résumant la poétique
+révolutionnaire de l'auteur du poème de _l'Invention_: «Sur des pensers
+nouveaux faisons des vers antiques.» Zola réfute cette théorie, pour
+lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l'homme de génie,--il
+s'annonce peut-être,--qui se lèvera un jour, disant: «Sur des pensers
+nouveaux faisons des vers nouveaux.» Il souhaite, par exemple, pour
+exprimer l'amour, des expressions où le passé n'entrerait pour rien, des
+vers où l'âme seule parlerait, et n'irait pas, pour peindre ses joies
+et ses tourments, emprunter de banales images, «en un mot, une poésie
+amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie qu'on
+oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime, sans crainte qu'elle
+éclate de rire».
+
+C'est déjà toute la formule de l'école naturaliste, suggérée par André
+Chénier. En même temps, se dressait, devant l'imagination en travail du
+débutant de lettres, comme un plan considérable, presque gigantesque.
+Il concevait l'idée du poème synthétique. C'était la révélation de son
+tempérament généralisateur. Il imaginait grand. Bien que produisant
+seulement, à cette époque, des contes rimés d'après Musset, _Paolo,
+Rodolpho, l'Aérienne_, il rêvait d'un vaste poème, cycle de l'humanité.
+Le titre était: _la Chaîne des Êtres_. Sous cette formule abstraite,
+vaguement mystique, faisant songer à quelque divagation philosophico
+poétique, évoquant les œuvres nébuleuses d'Edgar Quinet ou de
+Pierre Leroux, qu'il n'avait d'ailleurs probablement jamais lues, il
+voulait chanter la Création et ses développements. Trois chants divisaient
+l'œuvre, intitulés: le Passé, le Présent, le Futur. Dans le Passé,
+il dépeignait le chaos, les convulsions de l'univers primitif, les
+bouleversements géologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il
+eût mis les découvertes scientifiques modernes à contribution. Le second
+chant, le Présent, c'était l'histoire de l'homme, pris à l'état sauvage,
+et raconté jusqu'à l'actuelle civilisation. La physiologie et la
+psychologie auraient fourni les éléments de ce chant. Dans le Futur, il
+célébrait l'avenir meilleur et l'être plus parfait. Avec Charles Fourier,
+il admettait le progrès, non seulement moral, mais physique. La créature
+actuelle ne pouvait être le dernier mot du Créateur. Il n'était pas
+possible que la formation des êtres fût achevée, et que la création eût
+atteint son dernier échelon. La science, qui constate l'évolution et le
+transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux même, il
+s'accomplit des cataclysmes lents qui nous échappent en partie, n'aurait
+pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette
+hypothèse pratique.
+
+C'était là une rude tâche, et une ambition peut-être extravagante.
+Mais l'audace était intéressante. Probablement, s'il eût écrit ce poème
+gigantesque, l'auteur n'eût réalisé qu'une lourde et ennuyeuse conception,
+vouée à l'indifférence et à l'oubli. Un poète nébuleux et demeuré ignoré,
+Strada, a tenté une semblable épopée. Son effort a passé inaperçu. Les
+palingénésies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche
+d'ombre avec l'animation des pierres transformées en geôles d'âmes de
+scélérats couronnés (ce caillou a vu Suze en décombres...) sont les
+morceaux les plus dédaignés de l'œuvre épique de Victor Hugo. Zola ne se
+dissimulait pas la difficulté, l'impossibilité même de l'entreprise. Il
+ajoutait, en énumérant les parties projetées de son poème, «qu'il reculait
+devant la tâche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose
+pensée».
+
+Mais le désir de faire grand, d'entasser des blocs géants pour la
+construction d'un édifice colossal, le hantait et l'animait. Il portait en
+lui le goût de l'œuvre touffue, synthétique, qu'il devait, par la suite,
+exécuter en prose. Les _Rougon-Macquart_ ne sont pas nés, seulement,
+comme on pourrait le croire, du désir de rivaliser avec Balzac. Sauf le
+transport des mêmes noms dans des romans différents, imitation un peu
+puérile, et qui est loin d'avoir l'importance qu'a cru devoir lui
+attribuer l'auteur, l'œuvre de Zola n'a guère de rapports avec _la Comédie
+Humaine_. Balzac a combiné des caractères, et les types qu'il a
+magistralement dessinés sont des individualités. Beaucoup sont des
+créatures de l'imagination, de la fiction, plutôt que des contemporains
+observés. Les grandes dames et les grands coquins de _la Comédie Humaine_
+sont des produits du cerveau fécond de l'auteur, des inventions de génie.
+Où donc Balzac, traqué par ses créanciers, terré dans des logis mystérieux,
+attaché, par le besoin, par la dette, au papier à noircir, comme le serf
+à la glèbe à labourer, aurait-il pu regarder, noter, portraicturer des
+contemporains qu'il ne voyait jamais?... On a pu croire qu'il avait deviné
+certaines existences, qui se sont rencontrées et montrées après coup dans
+la réalité. Il a été un voyant, un prophète, un phénoménal sorcier doué
+de la double vue, le génial romancier, et nullement un observateur, un
+enregistreur de faits précis et un colligeur de documents comme Zola.
+Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay,
+ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques,
+dans les hommes du second Empire, inexistants à l'époque où l'auteur
+les annonçait et les faisait vivre d'une vie supposée? Presque tous les
+personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans
+la moitié de ses ouvrages,--il est des exceptions comme le baron Hulot,
+le père Goriot, ce roi Lear de l'épicerie, le père Grandet, cet Harpagon
+saumurois,--sont des combinaisons de l'esprit. Othello, Cordélia, Juliette,
+Hamlet, Falstaff ne seront jamais démodés. Les personnages de Zola, ceci
+sans rabaisser le puissant metteur en scène de _la Comédie Humaine_, sont
+en général plus abstraits, plus universels, en un mot plus humains, moins
+romanesques et aussi moins contemporains. Ils échappent au millésime de
+l'année, où ils furent indiqués comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur
+Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers
+rôles fixes du drame variable de l'humanité.
+
+Voilà l'influence dominatrice de Shakespeare, poète beaucoup plus
+méridional, que saxon, italien même, sur Zola. Cette genèse du talent de
+l'œuvre de l'auteur des _Rougon-Macquart_ n'a été encore indiquée que par
+lui-même.
+
+Opiniâtre dans sa force, confiant dans son avenir, et cette vigueur d'âme
+contraste avec la faiblesse de ses productions, à cette époque, le novice
+rimeur ambitionnait, dès la vingtième année, une place à part dans la
+littérature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d'école.
+Il se proposait de dominer un cénacle, puis de rayonner sur son siècle,
+soleil d'un zodiaque de littérateurs. Il déclarait superbement qu'il ne
+voulait marcher sur les traces de personne.
+
+ Je désirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexploré, sortir
+ de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique,
+ j'entends un poème épique à moi, et non une sotte imitation des
+ anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose
+ évidente, chaque société a sa poésie particulière. Or, comme notre
+ société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa
+ poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre... Le tout
+ est de trouver la forme nouvelle... il y a là quelque chose de sublime
+ à trouver. Quoi, je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande
+ figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits.
+ N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière, un jour; c'est
+ alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois
+ vaguement, pourra me servir...
+
+Le Paradou, dans _la Faute de l'abbé Mouret_, était, dès cette époque, en
+germination dans la pensée du poète épique, qui devait se rapprocher de
+Milton, en s'éloignant de Balzac.
+
+Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes à la forme poétique. Parmi
+ses lectures, il faut mentionner les œuvres froides et imprécises d'un
+poète, qui ne fut jamais glorieux, et qui est descendu aujourd'hui dans
+de profondes oubliettes littéraires: Victor de Laprade. Ni romantique, ni
+classique, déiste et même panthéiste à ses heures, Victor de Laprade
+avait voulu, lui aussi, célébrer la nature, la création, les arbres, les
+sommets. Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans
+l'éclat de la langue et la vigueur du coloris. C'était un peintre en
+grisailles. Barbey d'Aurevilly le comparait, pour l'ennui qu'il dégageait,
+à Autran, également poète moral, mais moins préoccupé de hanter les cimes:
+«Avec M. de Laprade, disait-il, l'ennui tombe de plus haut.» Zola prisait
+cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes généralisations,
+pour sa recherche des hautes conceptions. «Il est peu d'auteurs qui
+m'aient troublé autant que M. Victor de Laprade», disait-il. Il ne
+conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l'école
+romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions désordonnées,
+ses outrances, était morte, et qu'il fallait absolument réagir contre
+elle, il reprit son calme habituel; «tenté un moment d'accepter la poésie
+de Victor de Laprade, dit-il, je l'ai ensuite repoussée.»
+
+Ce qu'il faut retenir de l'influence éphémère de l'auteur des _Poèmes
+évangéliques_, successeur d'Alfred de Musset à l'Académie Française, sur
+le poète raté de _Paolo_, c'est l'éloignement, plus apparent que réel,
+de Zola pour cette école romantique qu'il déclarait défunte. Il devait,
+pourtant, bientôt la ressusciter, tout en l'accablant d'épithètes sévères
+et de dédaigneuses négations. Il n'a jamais laissé passer une occasion
+de dénoncer la rhétorique des romantiques, de railler leurs conceptions
+extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procédant
+absolument comme eux, en usant même de leur dictionnaire. Sans doute, il
+ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait
+pas à revêtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes
+moyennes, de l'armure rouillée et de la livrée effiloquée des Hernani,
+des Esméralda, et des Ruy Blas, mais il donnerait, aux créations de sa
+pensée, les mêmes passions outrancières; il leur prêterait, dans un décor
+différent, des truculences et des exagérations à peu près identiques, en
+s'appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionnés, en
+dépouillant des dossiers, en consultant des notes et des procès-verbaux.
+Il resterait d'ailleurs ainsi dans la réalité: _la Gazette des Tribunaux_
+n'est-elle pas le dernier recueil romantique?
+
+Son indignation contre le romantisme, après une lecture de Laprade, est
+curieuse à noter:
+
+ Il faut réagir contre ces êtres passionnés, qui sont ridicules quand
+ ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser là les Muses de
+ l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont
+ la singularité physiologique fait toute l'originalité...
+
+On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des
+moindres, Paul de Saint-Victor, romantique attardé, s'indignant contre
+«la Muse de l'égout» qui, pour lui, était celle de Zola:
+
+ Cette semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première
+ fois, le soupirail qui mène à _l'Assommoir_. Voici le trou, voici
+ l'échelle, descendez! Je suis descendu. J'ai parcouru, à travers un
+ ennui noir et une répugnance écœurante, cet égout collecteur des
+ mœurs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux,
+ des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles
+ brasseurs...
+
+Zola, à l'époque où il fulminait son anathème, aussi excessif, aussi
+déraisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique
+littéraire et écrivain très coloriste, subissait la pleine influence
+d'Alfred de Musset. Celui-là, c'était son dieu, son maître, son idéal et
+son modèle! Il devait, plus tard, renier sensiblement l'idole de la
+vingtième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du
+théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux
+qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose
+raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la
+forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses
+poèmes. Ils n'ont pas d'aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides,
+coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de
+littérature, ces vers qui semblent «écrits comme on parle», le plus bel
+éloge dans une bouche incompétente. N'étaient ses tableaux trop crus
+et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des
+institutions de jeunes demoiselles. _L'Espoir en Dieu_, les _Stances
+à Malibran_, et quelques autres pièces décentes figurent dans les
+anthologies _ad usum puellarum_. Il prêche aussi une philosophie facile,
+à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots
+passionnés, les beuglements désespérés, qu'il pousse avec l'élan d'un
+chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent,
+comme la plus sublime expression de l'amour déçu, de la jalousie inquiète,
+de la débauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un
+peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune
+Zola admirait tout dans Musset. Il disait: «Quelle grande et belle figure
+que ce Rolla!» Éloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit
+d'une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il
+loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu
+de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe à la cheville: «J'ai une
+sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le
+vers.» Il confondait volontiers la cheville avec l'épithète, qui est la
+parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n'ont ni force
+ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise épithète, en toc, la monture
+mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile.
+
+L'influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola,
+chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de _Paolo_, de
+_l'Aérienne_, de _Rodolpho_, elle demeure invisible, complètement éteinte
+dans l'œuvre virile, dans l'œuvre véritable.
+
+Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier,
+Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi
+les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue
+Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi
+sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire
+Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme
+_l'Hérédité_ du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme
+_le Sublime_ de Denis Poulot. Ces ouvrages contribuèrent à la seconde
+éducation de Zola. Ils agirent sur sa pensée émancipée, et sur son œuvre
+d'homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu'était l'auteur de
+_Rodolpho_, parvenu à la maturité de l'intelligence, en possession de
+toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit, avec un
+héroïsme dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au
+fond d'un tiroir, sans préoccupation d'éditeur, accrochant la lyre dans
+l'armoire aux souvenirs, avec une résignation virile, regrettant peut-être
+de n'avoir pu devenir le lyrique et le poète épique qu'il avait souhaité
+d'être, il empoigna, afin de produire l'œuvre nouvelle, la prose, «mâle
+outil pour les fortes pensées».
+
+Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur
+ses aptitudes. Ceci se produit dans «le commerce des Muses», comme dans
+tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif,
+le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse,
+à imiter, font que plus d'un écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans
+la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts,
+en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être
+atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et
+patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout,
+ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre,
+vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de
+triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre.
+
+Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la
+force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon
+absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il
+fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham,
+car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher.
+De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester
+perpétuellement clos, ces premières œuvres qui lui avaient pourtant
+procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il
+les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les
+vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il
+avait eu la fièvre au front, le spasme au cœur, et de la joie partout.
+
+Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résigna à ne pas publier
+ses poèmes et qu'il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait
+eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui
+eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur
+bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la
+pâture à l'imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un
+contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront
+éternellement inédits!
+
+Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles
+de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la
+poésie? Il ne l'a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On
+peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce
+profond maître, à se regarder, à s'étudier, et «à se controller soy-même»,
+pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme
+s'il se fût agi d'un autre, son œuvre: _l'Amoureuse Comédie_ et aussi _la
+Genèse_, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage,
+il n'avait pas trouvé que cela fût bon.
+
+Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources
+quotidiennes, sans se condamner à l'internement dans un bureau, ce qui lui
+paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de
+la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la
+prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie.
+Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans
+un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en
+produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises!
+Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'épitaphe à pas mal de ces
+«poètes morts jeunes en qui l'homme survit».
+
+Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son
+livre sur lui, _Notes d'un Ami_, Paul Alexis en a publié des fragments.
+Ils nous permettent de juger ces œuvres de jeunesse, et d'apprécier
+l'intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la
+résolution impitoyable de l'auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné
+d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces
+fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion
+ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand
+on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées,
+en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire:
+
+ Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de
+ seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de
+ mon âge qui s'obstinent à rimer.
+
+Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que
+beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. _L'Amoureuse
+Comédie_, est divisée en trois poèmes: _Rodolpho_, _l'Aérienne_ et
+_Paolo_. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson
+truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes
+dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_, comme fragments inédits retrouvés
+dans les papiers de l'auteur des _Nuits_, après sa mort, ou comme
+conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant
+été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille
+servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en
+versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas
+assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que _Namouna_, la
+majorité se fût pâmée en disant: «Voilà du bon Musset!... dans ce Rodolpho,
+qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla!»
+
+Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte
+manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don
+Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé
+d'_Albertus_:
+
+ Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée
+ Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin.
+ Des bancs mal assurés, des tables de sapin,
+ Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée:
+ Tel était le logis, près du clos Saint-Martin.
+ C'était un bruit croissant de rires et de verres,
+ De cris et de jurons, même de coups de poing.
+ Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point.
+ Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères;
+ Si par enchantement le nuage, soudain
+ Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes,
+ Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes,
+ Deux visages d'enfants, bouche rose, œil mutin,
+ À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée...
+
+Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le
+nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho
+est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le
+trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien.
+
+Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé,
+d'après la méthode du peintre de Rolla:
+
+ Vous eussiez vainement cherché dans la cité,
+ Un buveur plus solide, une plus fine lame,
+ Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté,
+ Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame,
+ Amant de la folie et de la liberté.
+ C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse.
+ Qui passait la jeunesse, attendant la raison,
+ Ayant l'amour au cœur, aux lèvres la chanson.
+ C'était un garnement à la mine rieuse.
+ Tout rose, avec fierté portant un duvet noir,
+ Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse.
+ Aussi que de regards il attirait, le soir,
+ Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes,
+ En chantant, il sortait, l'œil en feu, des tavernes...
+
+À côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont
+on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de
+la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue
+Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que
+l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs.
+
+ ... au matin d'une nuit
+ D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle!
+ Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit;
+ Son œil, demi-voilé, de bonheur étincelle;
+ Un désir gonfle encor sa gorge de frissons,
+ Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure.
+ Une cavale, jeune et fougueuse d'allure,
+ Après un long combat, à la voix du clairon,
+ Généreuse, oubliant sa récente blessure,
+ Relève avec ardeur la tête, et, se calmant,
+ Hennit, frappe le sol et bondit en avant.
+ De même Rosita, délirante, éperdue,
+ Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser,
+ Devant son Rodolpho se dressait demi-nue...
+
+La comparaison avec la «cavale» était indiquée, comme la trahison de
+cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans
+épargner le perfide Mario.
+
+Sous le nom de _l'Aérienne_, il évoquait une jeune personne qu'il avait
+rencontrée par les promenades d'Aix. Cette muse provençale glissait,
+légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune,
+selon la poétique des _Nuits_. _L'Aérienne_ est à la fois parente de la
+dame disant au poète de prendre son luth avant de l'embrasser, et de
+la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode
+mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l'hommage
+à l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset:
+
+ ... Ô Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux,
+ Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux.
+ Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique
+ Font sœur de l'Italie et de la Grèce antique,
+ Plage que vient bercer le murmure des flots,
+ Campagnes où le pin pleure sur les coteaux;
+ Ô région d'amour, de parfum, de lumière,
+ Il me serait bien doux de l'appeler ma mère...
+ ... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux,
+ Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux,
+ Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes,
+ Avide, je suçais le lait de tes mamelles.
+ Et toi, mère indulgente et le sourire au front,
+ Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson.
+ Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille,
+ Me bercèrent parmi ta céleste faucille,
+ Et ton regard d'amour fit glisser dans mon cœur
+ Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.
+ Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre,
+ Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre.
+ Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux
+ S'échapper en cadence, et monter dans les cieux.
+ C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre,
+ Mon amour des grands bois, des femmes et du rire...
+
+Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et
+banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec
+virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain
+souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour
+cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il
+rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de
+rencontrer _l'Aérienne_, une demoiselle S... à l'état-civil:
+
+ ... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts,
+ Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets.
+ Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres,
+ Chacun de tes buissons perdus dans les clairières.
+ J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris,
+ Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis...
+
+Dans _Paolo_, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et
+le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à
+Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne:
+
+ ... C'est maintenant, don Juan, à toi que je m'adresse!
+ Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi,
+ Superbe et désolé, traîna derrière lui,
+ Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?...
+ Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur,
+ Le héros des balcons, de l'échelle de soie
+ Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur,
+ Convoitant une vierge, eût arraché sa proie...
+
+Le premier chant de la trilogie de _l'Amoureuse Comédie_ contient aussi
+l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset.
+Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni
+pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place
+publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la
+franc-maçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce
+et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en
+libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui
+a plu, dans _Rome_, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des
+passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entré dans
+sa pensée de faire œuvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint,
+un peu de seconde main, d'après _les Courbezon_ et _l'Abbé Tigrane_ de
+Ferdinand Fabre, ses prêtres de _la Conquête de Plassans_, de _la Faute
+de l'abbé Mouret_, il n'a pas cherché à faire de caricature. Il ne
+se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion
+catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il
+donna son nom à un rustre facétieux et venteux.
+
+Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Évidemment, il
+n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la
+sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, où l'on cherche à
+nous présenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure
+extravagante d'une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise
+Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai
+caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l'intention de Zola.
+
+Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet:
+
+ D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui
+ exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et
+ parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de
+ points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place: un récit
+ grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il
+ veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition...
+
+La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est
+probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas
+traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans
+et divisions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets
+et ébauches, que l'auteur détruisit.
+
+Zola avait remporté des prix d'instruction religieuse, mais, à l'époque de
+_l'Aérienne_ et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour
+rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire
+pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que
+le paradis, les anges et les démons. On a dit que l'idée de Dieu avait
+été fort utile aux tyrans. Elle n'a pas été sans rendre des services aux
+faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du
+culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi
+facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire
+l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à
+l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par
+une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas,
+s'empressent de recourir, que l'auteur de _Paolo_, dans un accès de
+littérature religieuse renouvelé du Musset de _l'Espoir en Dieu_,
+s'écriait:
+
+ ... Oh! Seigneur! Dieu puissant, créateur des mondes
+ Qu'enflamma ton haleine, éclatantes lueurs;
+ Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes
+ Nos ténébreux néants, nos poussières immondes,
+ Qui tiras du limon de saints adorateurs!
+
+ Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie
+ Créant des univers, qui les créas parfaits,
+ Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie,
+ Depuis le noir torrent à la goutte de pluie,
+ Dans un ordre divin répandis tes bienfaits!
+
+ Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance...
+ Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore.
+ Je me prosterne au sein de ta création.
+ Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore:
+ Le feu qui me dévore
+ Ne saurait s'échapper d'un infâme limon!
+
+ Cet amour qui me brûle est la flamme divine
+ Qui, depuis six mille ans, régit cet univers.
+ Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine,
+ Et mon âme devine
+ Un puissant créateur dans des divins concerts!
+
+ Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être
+ Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi.
+ Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître,
+ Et je veux, ô mon Maître,
+ Comme un timide enfant, me courber sous ta loi.
+
+ Je m'incline devant ta sainte Providence.
+ Je comprends les parfums, les chants et la clarté,
+ Et je comprends en toi la suprême puissance,
+ L'éternelle clémence,
+ Pour verser à nos cœurs l'éternelle beauté!...
+
+Quel lévite au cœur embrasé! Voilà un hymne qui semble échappé à la
+pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un
+véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose,
+d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la
+sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte
+religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à
+une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner,
+et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole
+divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son
+semblable et le ciel, voilà, selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu
+à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut
+pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un
+créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du
+Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L'écorce du
+préjugé qui tombe, et la sève de l'indifférence qui monte.
+
+ Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif,
+ protestant ou mahométan.
+
+ Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je
+ l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un
+ législateur sublime, un divin moraliste...
+
+Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une
+divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître
+complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent,
+cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations
+poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée
+dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité
+mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme
+pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de
+la vie même.
+
+La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent
+point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations
+ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit; elles ne déposèrent point
+un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne
+contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète,
+resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une
+large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant,
+comme un germe englouti, dans les œuvres de la maturité. De grands sillons
+poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent
+tout à coup à fleur d'œuvre réaliste.
+
+S'il n'avait connu les exaltations de _Rodolpho_, de _l'Aérienne_, de
+_Paolo_, s'il n'avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des
+aspirations idéales, ses enthousiasmes, ses rêveries de l'âge printanier,
+s'il ne s'était pas livré à l'exercice difficile, mais profitable, de la
+versification, peut-être n'aurions-nous pas à admirer dans ses pages les
+plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère
+et de Miette, les ciels de Paris, l'architecture des Halles, et tant
+d'autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont
+contribué à l'éclat, au coloris et aussi à la vogue méritée de ses
+principaux livres.
+
+Non! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un poète mort jeune. Il fut
+un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-même,
+traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n'allait pas
+à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même! Pour
+achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à
+cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu'il
+pensait alors de l'amour, de la femme, et aussi de la politique, et de
+diverses questions sociales à l'ordre du jour.
+
+Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience
+du Zola première manière, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire
+d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand
+homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l'écrivain
+mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des
+années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien
+voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la
+célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce
+poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares,
+comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait Emerson, qui,
+agissant, sur leurs contemporains d'abord, sur les générations par la
+suite, constituent la réelle, la toujours vivante humanité, car la
+poussière des morts inglorieux ne compte pas.
+
+
+
+
+II
+
+AU QUARTIER LATIN.--LA MAISON HACHETTE.--CONTES À NINON.--LES JOURNAUX.
+--CRITIQUE D'ART.--THÉRÈSE RAQUIN.
+
+(1862-1867)
+
+
+Que pensait de l'amour et de la femme le jeune Zola? Cette question a été
+suivie d'une, de plusieurs réponses, fournies par le sujet lui-même.
+
+«À notre âge, dit-il, avec une sagesse précoce et une philosophie
+intuitive, ou peut-être apprise, retenue et répétée, ce n'est pas la femme
+que l'on aime, c'est l'amour.» Notre juvénile observateur n'est ici qu'un
+écho. Sa conscience se fait miroir. Il reproduit ce qu'il a vu dans
+les livres. Il redit ce qu'il a entendu. A-t-il expérimenté l'ardeur
+exaspérante de la poursuite, et constaté la lassitude, le but atteint?
+C'est douteux. Cette désillusion fatale est d'une trop grande exactitude
+pour avoir été ressentie et contrôlée. «La première femme qui nous sourit,
+disait-il alors, c'est elle que nous voulons posséder; nous déclarons que
+nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, nous perdons bien vite
+nos belles illusions.» Trop sage, trop clairvoyant, notre moraliste
+imberbe. Il ne pouvait déjà s'être aperçu de la vanité de cette soif
+d'amour, dont les cœurs de jeunes gens sont les urnes de Danaïdes.
+Il philosophait par ouï-dire. Nous avons tous passé par ce chemin
+frayé.
+
+Il trouvait parfois, dans cette analyse, d'après les alambics et les
+cornues d'autrui, de fort curieux précipités et des cristaux imités,
+pouvant être pris pour des originaux. Ainsi, il reconnaît que les
+collégiens, jouant aux fanfarons du vice, se posant en blasés, en
+desséchés, rougiraient de confesser une passion pure, éthérée, véritable,
+«De même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais qu'il prie, en fait
+d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.» Il proclame aussi, ce
+qui est très certain, que chacun aime à sa manière, que l'on peut aimer
+sans faire de vers, sans aller se promener au clair de lune, et que le
+berger peut adorer sa bergère, à sa façon. Il a des idées très hautes de
+la femme et de l'amour, à cette époque. «Une tâche grande et belle, une
+tâche que Michelet a entreprise, une tâche, dit-il encore, que j'ose
+parfois envisager, est de faire revenir l'homme à la femme.»
+
+Il blâme, avec une austérité qui peut surprendre, mais qui avait des
+racines profondes dans sa conscience, dans son tempérament, la vie
+polygamique de la plupart des jeunes gens. Il affirme que, dans l'amour,
+le corps et l'âme sont intimement liés et que, sans ce mélange, le
+véritable amour ne saurait exister. Il soutient justement, peut-être
+avait-il lu Schopenhauer, qu'on a beau vouloir aimer avec l'esprit, il
+viendra un moment où il faudra aimer avec le corps. Mais il considère la
+vie galante comme excluant l'amour. «La jeune fille, dit-il, qui te cède,
+le second jour, ne peut aimer avec l'âme.» Ceci est juste en principe,
+mais, si Zola eût vécu davantage, et observé plus d'unions, quand il
+formulait cet arrêt, il l'eût modifié, car, chez la femme surtout, et les
+exemples en sont fréquemment fournis par les tribunaux, par les aveux
+écrits, par les confidences reçues, l'amour vrai, l'amour où l'âme entre
+en ménage avec le corps, naît, grandit et persiste, après la possession
+initiale, où souvent le corps seul fut en cause. Dans beaucoup d'unions
+légitimes, où la jeune fille se donne par suite d'un engagement des
+parents, et avec la solennité d'un contrat officiel, le corps est d'abord
+livré, selon les conventions. La livraison de l'âme, postérieure,
+complémentaire, le second mariage, n'est ni obligatoire, ni sans
+exception. Quand, par suite de circonstances spéciales, de heurts intimes
+et de contingences conjugales variant avec les individus et les situations,
+la jeune femme retient son âme, quand cette âme n'est pas donnée ensuite,
+par une effusion volontaire et reconnaissante, au possesseur légal du
+corps, l'amant bientôt survient qui prend le tout, et le mariage n'est
+plus qu'un terme d'état-civil.
+
+Le précoce moraliste admettait, et sa conception des relations entre les
+deux sexes n'est pas si fantaisiste, qu'il serait bon de se connaître
+avant de s'aimer, de débuter par l'estime, et aussi par l'amitié, pour
+arriver à l'amour. C'est rococo, sans doute, cette façon de s'emparer
+d'une femme, et cela évoque les voyages symboliques des précieuses au pays
+du Tendre. Nécessité de passer par le hameau de Petits-Soins avant de
+s'arrêter à l'ermitage de Billets-Doux. Mais Zola, avec une vivacité
+logicienne, développe sa théorie, et de certains esprits, à la fois
+timides et épris d'idéal, sa moderne carte du Tendre ne saurait être
+dédaignée.
+
+Il est tout à fait hostile à l'amour coup-de-foudre. Il n'admet pas que
+deux êtres, se regardant pour la première fois, contractent un pacte muet,
+et estiment, sur-le-champ, qu'ils doivent s'aimer toute la vie, étant
+prédestinés l'un pour l'autre. L'amour enlevé, comme un repas sur le pouce,
+ne lui paraît pas stable. Il ne s'étonne pas que des liens ainsi noués
+soient souvent très lâches. Les nœuds, symboliques ou matériels, trop
+rapidement faits, vite se desserrent. Le coup d'œil qui décide de l'amour
+est un prologue bien sommaire, et le drame se précipite trop. Les amants
+promis n'ont pu examiner, apprécier et désirer respectivement que la
+conjonction de leurs corps, dans cet échange des regards. Schopenhauer
+explique, à sa façon, cette impulsion charnelle. Deux êtres se cherchent,
+dit-il, s'observent avec attention et gravité, et, après s'être examinés,
+reconnaissant qu'ils sont aptes à procréer des rejetons, se jettent dans
+les jambes l'un de l'autre. Le souhait de la reproduction de l'espèce
+est un instinct secret de la nature, dit le philosophe de Francfort, et
+l'amour n'est que l'expression de la volonté de perpétuer la race. Cet
+instinct est bien secret, en effet, et le désir d'avoir des enfants,
+excepté pour des souverains et les gens à héritage menacé, est rarement
+la règle des amants. Les fosses d'aisances, et les procédés malthusiens
+interviennent même, pour prévenir ou engloutir les conséquences d'un
+rapprochement corporel, où le souci de laisser une postérité ne fut pour
+rien. Il est peu croyable que deux amoureux, se vautrant dans les blés ou
+s'étreignant entre deux portes, se préoccupent surtout, la fille d'être
+aussitôt enceinte, et le garçon de se trouver, neuf mois après, papa.
+Quand aux époux régularisés, si l'enfant est fabriqué, c'est fort souvent
+par négligence, surprise, faiblesse ou scrupule religieux, rarement par
+désir irrésistible de donner des écoliers à l'école, des soldats au
+régiment et des contribuables au percepteur. Schopenhauer a attribué une
+conscience au besoin naturel et à la fatalité des sexes, c'est une rêverie
+philosophique, une explication fantaisiste. L'appétit, le besoin de manger
+poussent l'être, homme ou animal, à se procurer de la nourriture, ce n'est
+pas le goût ni le désir de la digestion qui l'excitent. L'attraction
+sexuelle, le rut, et l'assouvissement de la fringale charnelle ne sont pas
+stimulés par le charme de la grossesse et la volupté de l'accouchement.
+
+Zola raisonne bien mieux ces matières, à la fois grossières et subtiles,
+de l'amour et du mariage, que les philosophes attitrés, sorbonniens et
+docteurs ès-hautes études. Ces graves analystes considèrent comme des
+futilités, peut-être comme des grivoiseries indignes de leur magistral
+examen, les problèmes de l'amour et de la recherche des sexes. Zola, dès
+cette époque, pose la redoutable question de l'identité dans l'amour.
+Est-ce une femme, ou la Femme, qu'on poursuit ou qu'on aime? Dans
+l'immédiat, dans le classique coup de foudre, si l'amour est pur, idéal,
+sans être absorbé par la possession charnelle, c'est à un être fictif,
+presque toujours inexistant, paré et doté par l'imagination, que s'adresse
+la passion. Donc chimère. Ou bien, vous vous contentez d'être attiré par
+le charme du corps, par la beauté des formes, le piquant des traits, et,
+dans ce cas, ce n'est que la jouissance sexuelle et la satisfaction
+physique qu'on réclame toujours, et qu'on obtient souvent.
+
+En préconisant la réflexion dans l'amour, l'attente, le stage à la porte
+de la chambre à coucher, et comme une sorte d'essai psychique de la vie
+à deux, Zola n'innovait rien. Il restituait une ancienne tradition. Aux
+modernes pressés, brûlant les étapes de la conquête d'amour, comme s'il
+s'agissait d'une course d'autos, il ne faisait que conseiller d'imiter
+les chevaliers d'autrefois. Leurs belles ne leur imposaient-elles pas de
+difficiles épreuves, et de longues attentes, avant de leur accorder ce
+qu'ils sollicitaient, tantôt un galant virelai aux lèvres, et tantôt la
+rude lance au poing. Le flirt des milieux élégants, où l'on se reçoit, où
+l'on se rencontre aux villes d'eaux et sur les plages, rappelle encore
+cette méthode, la lance étant remplacée par le stick et le virelai par une
+scie de revue en vogue. Certaines nations du nord pratiquent volontiers
+cette mise à l'essai réciproque des futurs époux. Au Danemark, en Suède,
+il n'est pas rare de voir des fiancés se fréquenter de longs mois, parfois
+même accomplir ensemble un voyage, avant de s'épouser. En Angleterre, les
+réunions sportives, où le mélange des sexes est la règle, permettent aux
+jeunes gentlemen et aux young ladies de s'étudier, de se critiquer, ou de
+s'admirer tout à loisir. Est-ce à cette cause, à cette jonction des êtres,
+sans surprise, sans illusions aussi, qu'il convient d'attribuer la fixité
+des familles, la durée des unions et, en général, le peu d'adultères et de
+divorces, dans ces pays, dont le climat est, sans doute, réfrigérant, mais
+dont les mœurs sont plus prudentes que les nôtres? L'auteur de _Vérité_
+devait, trente ans plus tard, reproduire et développer ces théories, en
+préconisant l'école mixte, réunion enfantine des futurs associés dans
+l'existence.
+
+Le jeune Zola, en émettant ces idées très pratiques sur l'amour et sur le
+mariage, n'apparaît pas du tout comme un méridional, au tempérament chaud.
+Ce Provençal, qui ne gesticulait jamais, qui n'était nullement orateur,
+montrait plus tôt la gravité d'un Oriental, et, comme amoureux, il devait
+avoir les idées de ces sages musulmans, qui, sans bannir la femme de leur
+existence, loin de là, ne lui laissent pas empiéter sur la conscience, sur
+la volonté, sur la pensée de l'homme. Il fut, toute sa vie, un chaste, et
+n'eut guère, sur le tard, qu'une aventure d'amour, se rapprochant plus de
+la seconde union licite d'un musulman que de l'adultère chrétien.
+
+Zola s'était, cependant, énergiquement prononcé contre la polygamie
+française, la polygamie déguisée, et admise dans notre société. Elle
+n'a rien de comparable à la polygamie légale, honorable et vertueuse de
+l'Oriental, qui n'y a recours que dans une certaine limite. Il est permis
+au mahométan d'épouser plusieurs femmes, mais ce sont surtout les grands
+seigneurs qui usent de cette faculté, dont le Prophète donna l'exemple.
+Le Turc de condition moyenne n'a souvent qu'une épouse. Il aime et honore
+particulièrement cette femme, qui lui donne des enfants. Si, par la suite,
+il élève au rang d'épouse une servante avec laquelle il a des rapports, ce
+n'est ni pour humilier, ni pour abandonner sa femme, qui garde son rang et
+a droit aux égards de la concubine. La première femme est non seulement
+consentante à la nouvelle cohabitation de son mari, mais souvent elle en
+éprouve une altruiste et généreuse satisfaction. Elle estime juste et
+naturel que son mari trouve du plaisir dans les bras d'une femme plus
+jeune, mieux portante, et plus disposée qu'elle aux besognes de l'amour.
+Elle admet, aussi, quand elle est frappée de stérilité, ou que l'âge et la
+maladie l'attaquent, que cette remplaçante, en qui elle ne saurait voir ni
+une ennemie, ni même une rivale, donne au mari, au père de famille, les
+enfants dont la nature lui refuse la conception. Zola eut, dans les
+dernières années de sa vie, ces sentiments d'oriental et de patriarche;
+autour de lui, ils furent compris et partagés comme dans les familles
+bibliques.
+
+Dans les primes années de la poursuite amoureuse et de la tyrannie des
+sens, il ne fut ni un séducteur, ni un coureur de bonnes fortunes, ni
+même un amant passionné. Il attendait le mariage. Il était disposé à
+la monogamie, à la régularité dans la satisfaction sexuelle. On ne lui
+connut ni maîtresse attitrée et dominatrice, ni retentissantes aventures
+galantes. On n'a jamais publié de ses lettres d'amour. Il dut en écrire,
+au temps de _l'Aérienne_. Mais ces propos tendres, non destinés à la
+postérité, étaient tracés, selon la formule du poète Catulle, sur l'eau
+courante, à moins que ce ne fût sur le sable. Rien n'en est resté. En cela
+il diffère de la plupart des écrivains célèbres, et il est loin d'avoir
+imité son maître Alfred de Musset. Dans les dernières années de sa vie
+seulement, on rencontre une piste féminine. On y a vu plus haut une
+allusion.
+
+Zola, dans plusieurs de ses ouvrages, a fortement peint des amoureux, des
+amoureuses, et on lui a même reproché la crudité de nombreuses scènes
+passionnelles. Ceci prouve que l'artiste n'a nullement besoin d'avoir
+éprouvé une passion pour la rendre avec force et talent. Balzac n'a pas
+davantage couru le guilledou.
+
+Zola apparaît donc comme un continent, même aux heures rapides des
+liaisons fatales, dans la vie de jeunesse, à l'époque favorable aux
+rencontres passagères, obligatoires pour ainsi dire, dans les milieux où
+se trouvent à profusion des femmes libres. Il eut des relations, sans
+incidents ni suites, avec de bonnes filles du quartier latin. Puis il se
+maria, fort jeune.
+
+Toute sa vie, vouée à l'isolement et au travail, fut exempte de
+complications, de scènes, de tourments. Il ignora toutes ces péripéties
+qui troublent si fâcheusement tant d'existences. Il échappa aux désordres,
+aux dangers de la vie d'étudiant. Il fut indemne de l'avarie. Il ne
+souffrit d'aucun amour rebuté. Il n'a pas été passé au laminoir de la
+jalousie. Il a été mari modèle, mari heureux, on pourrait presque dire
+exceptionnel. Pas de drame passionnel à citer, où on puisse lui assigner
+un rôle. Le scandale et la souffrance dans le mariage lui ont été
+épargnés. Impossible, comme on l'a fait pour tant d'hommes de lettres,
+de publier un ouvrage ayant pour titre: les Maîtresses de Zola. Il n'eut,
+d'un Byron ou d'un Chateaubriand, que le lyrisme.
+
+Il manifestait, dans son belvédère comme en ses garnis du Quartier, une
+défiance envers les filles faciles.
+
+ Elles passent d'un amant à l'autre, disait-il, sans regretter
+ l'ancien, sans presque désirer le nouveau. Rassasiées de baisers,
+ fatigués de voluptés, elles fuient l'homme quant au corps; sans
+ nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elles sont
+ comme privées d'âme, et ne sauraient sympathiser avec une nature
+ généreuse et aimante.
+
+Il ne croyait pas à la courtisane à qui l'amour refait une ingénuité.
+
+ Qu'elles rencontrent un cœur noble (s'écriait-il avec une
+ indignation quelque peu théâtrale et sentant son Desgenais,
+ personnage alors très applaudi au théâtre), qui tâche de les
+ relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les
+ estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là,
+ elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais
+ elles ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles
+ donnent à ce mot.
+
+C'est la moralité des pièces du temps, en réaction contre la formule
+romantique des Marion Delorme: l'anathème et l'impitoyable hors la loi du
+cœur des _Filles de Marbre_, du _Mariage d'Olympe_, des _Lionnes Pauvres_
+
+Si la fille le décourageait, la veuve ne le tentait que médiocrement,
+et cette créature déflorée, dont l'expérience doit amener fatalement au
+collage ou à l'union légale, ne lui apparaissait pas comme «l'idéal de
+ses rêves». La jeune fille lui aurait plu, mais il se demandait, avec un
+scepticisme _a priori_, s'il en était encore. Il ajoutait, en reprenant
+ses théories sur l'essai interdit, répétant son blâme du mariage imposé à
+l'aveuglette, reproduisant sa critique de la fiancée demandée et obtenue,
+sans qu'il soit permis au futur de la connaître et de sympathiser avec
+elle:
+
+ La vierge, pour nous, n'existe pas, elle est comme un parfum sous
+ triple enveloppe, que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le
+ porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions
+ à choisir ainsi, en aveugles, tremblant de nous tromper de sachet,
+ et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde?
+
+La femme fut donc un élément secondaire, dans la vie de Zola. Elle n'eut
+aucune influence sur sa destinée d'écrivain. Elle ne lui fit ni commettre
+de folies dans l'existence, ni négliger un travail. Par contre, elle ne
+lui inspira aucun chef-d'œuvre. L'avantage qu'il tira de la vie de ménage,
+où il entra à vingt-huit ans, fut la régularité d'existence, la table
+prête, comme le lit, à heures fixes, les soins domestiques, l'ordonnance
+toute bourgeoise de sa modeste maison. Les qualités d'ordre, de
+ponctualité, de méticuleuse et quasi bureaucratique méthode, qu'il montra
+dans l'exécution de son travail littéraire, se retrouvent dans sa vie
+conjugale. Il avait, dans sa toute jeunesse, émis cette croyance que «le
+bonheur pouvait exister dans le mariage». L'expérience de la vie et sa
+propre destinée ne purent que lui confirmer la véracité de cette opinion,
+consignée, en 1860, dans une lettre à son ami Baille, à propos du célèbre
+roman de George Sand, _Jacques_.
+
+En réalité, absorbé tout entier par la passion littéraire, poussé par
+l'ambition très vive de bien faire, dominé par la volonté de terminer ce
+qu'il avait une fois entrepris, hanté par son œuvre, comme l'avait été
+Balzac, il a surtout aimé Gervaise et Nana, Miette et Renée, toutes ses
+héroïnes, perverses ou touchantes. La femme prend du temps. Les heures
+qu'on passe à aimer sont perdues pour l'œuvre. La force qu'on pourrait
+employer à créer un personnage, fictif, mais doué d'une vie supérieure,
+susceptible de se prolonger au delà de toute longévité humaine, on la
+gaspille en l'employant à fabriquer un enfant de chair et d'os. Comme,
+cependant, la nature a ses exigences, il convient d'accorder à l'appétit
+amoureux l'attention et le temps qu'on attribue à l'autre, celui qui
+a l'estomac pour siège, avec modération, et à l'heure voulue. Quand on a
+la feuille de papier qui attend sa semence d'encre, il ne convient de
+s'attarder ni au lit ni à table. Telle fut la méthode du grand laborieux.
+
+Jouvenceau, homme fait, ou déjà parvenu au seuil de la vieillesse, ce
+robuste producteur contint tous les désirs, prévint tous les entraînements,
+évita les fièvres et les ardeurs qui brûlent, agitent, affolent, charment
+et désespèrent tour à tour la plupart des hommes. Il vécut en reclus. Il
+peina en manœuvre. Il se constitua prisonnier de l'œuvre et de l'idée.
+Loin de la foule, sourd aux rumeurs de la place publique, comme aux
+murmures des salons, dans son laboratoire littéraire, il s'enferma,
+jusqu'au jour où, par une sorte de révolution intérieure et de revanche
+de la passion interne, vapeur trop longtemps comprimée faisant sauter le
+couvercle, il éclata dans l'emportement et dans l'explosion de l'affaire
+Dreyfus. Le passionné contenu, l'homme d'action captif qu'il était,
+apparut dans toute sa fougue et dans toute sa témérité, comme délivré;
+dogue furieux, longtemps à la chaîne, enfin démuselé.
+
+Zola fut un volitif extraordinaire et un combatif ardent. A toutes les
+époques de sa vie, on peut constater et suivre son opiniâtre ténacité. Il
+aimait à lutter et il cherchait les occasions de résister. C'était un
+remonteur de courants, ou plutôt il prétendait les détourner, ces torrents
+de l'opinion, qui se ruaient sur lui. Il cherchait à les barrer, comme son
+père avait fait dans les gorges de l'Infernet, pour les eaux des montagnes,
+et ces afflux dévalant sur lui, il cherchait à les diriger dans un sens
+contraire. Il n'avait pas le vulgaire esprit de contradiction, mais le
+goût de la domination, le sens de la direction, et il prétendait au
+commandement. Il a écrit beaucoup d'articles de critique, c'était toujours
+pour prêcher ses doctrines, pour imposer sa manière de voir. Il fit
+périodiquement des «campagnes» dans les journaux. Il se plaignait qu'on
+ne tînt nul compte de ses arguments, mais lui n'écoutait même pas ceux
+des autres. Les preuves qu'on pouvait lui opposer, il les dédaignait
+superbement. Il ne croyait plus en Dieu, vers la quarantaine, mais il
+croyait absolument en lui-même. Il portait dans son âme l'ardeur sombre et
+la foi militante d'un saint Dominique, ou d'un Saint-Just. Il avait choisi,
+inventé un drapeau: le Naturalisme, il rêvait de le planter partout.
+Il poussait même au delà de son domaine, et de ses forces, son goût de
+l'assaut et son désir de la conquête. Ne dit-il pas, un jour, avec une
+sincérité qui fit sourire: «La République sera naturaliste ou ne sera
+pas!» Il avait seulement négligé, en lançant son aphorisme, comme un défi
+plutôt que comme un programme, de définir ce qu'était et ce que devait
+être la République, et surtout en quoi consistait sa République, celle
+qu'il qualifiait de naturaliste.
+
+Bien qu'il ait été à la veille de se voir confier un arrondissement à
+administrer, en 1871, Zola ne s'est jamais mêlé de politique. On peut
+même douter qu'il ait eu des idées bien nettes sur les partis et sur les
+programmes. Dans sa jeunesse, il écrivait à son ami, le peintre Cézanne:
+
+ Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal, chose que
+ je me permets, et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire.
+ Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant,
+ et je t'engage à lire quelquefois _le Siècle_, car le moment est très
+ curieux...
+
+C'était au lendemain de la guerre d'Italie, et la question des États du
+Saint-Siège, laissée en suspens par la paix de Villafranca, se trouvait à
+l'état aigu.
+
+On rencontre peu de traces des préoccupations politiques contemporaines
+dans les écrits et dans la vie de Zola. Il était théoriquement
+républicain. _La Fortune des Rougon, la Curée, Son Excellence Eugène
+Rougon, la Débâcle_ ne peuvent que le placer parmi les adversaires de
+l'empire; _Germinal, Fécondité_ feraient de lui un socialiste; _Lourdes_,
+un anticlérical; _le Rêve_, un mystique, et _l'Assommoir_, par contre,
+le rangerait aisément parmi les réactionnaires. Il est difficile de lui
+attribuer une opinion précise et classée, à raison de ses divers romans.
+Dans ses articles de journaux, il n'a fait qu'effleurer la politique
+concrète et s'est borné, en dehors et à propos de ses affirmations
+littéraires et théâtrales, à des généralisations rentrant plutôt dans
+la sociologie.
+
+Ce fut ainsi qu'il se prononça contre la peine de mort. L'abolition fut
+une des thèses favorites des générations évoluant de 1830 à 1848. Victor
+Hugo avait dardé la flamme de son génie sur le bourreau. D'une lueur
+sinistre, il avait éclairé la guillotine, et fait se détacher, sur un fond
+d'horreur, le lugubre instrumentiste de l'appareil des lois. Au fond, sans
+romantisme, un simple mécanicien, beaucoup moins taché de sang qu'un
+garçon d'abattoir, ou qu'un infirmier de clinique. Dans de nombreuses
+pièces de vers, dans sa prose, dans ses discours, et principalement par
+la publication de son livre pleurnichard et fantaisiste: _le Dernier jour
+d'un condamné_, le grand poète humanitaire avait dénoncé le supplice
+capital à l'indignation populaire, et mis l'exécuteur et sa machine au ban
+de l'opinion socialiste. Tous les républicains de 48, les Louis Blanc, les
+Schœlcher, les Edgar Quinet, les Michelet, furent d'éloquents et ardents
+apôtres de la suppression de cette peine, qui a surtout, qui a seulement
+contre elle d'être définitive et irréparable. Les générations suivantes
+laissèrent tomber dans l'oubli ces appels et ces supplications. Il ne fut
+plus question de congédier le bourreau, pendant les dix-huit années du
+régime impérial. La répression farouche dont usa la troisième république,
+après les événements de 1871, eut fait considérer comme une plaisanterie
+cynique, de la part des ruraux et des républicains qui avaient approuvé
+Thiers et Mac-Mahon, une abolition de la peine de mort. Jusqu'à ces
+dernières années, la question parut ne passionner personne. Elle était
+en dehors des desiderata populaires. Aucune profession de foi, fait
+remarquable, de 1876 à 1906, ne contient une allusion à cet article démodé
+du programme de 48. Les candidats n'y voyaient aucun avantage électoral.
+Ce n'est qu'au cours de la législature actuelle que l'abolition de la
+peine de mort fut sérieusement reprise, et, pour ainsi dire, préjugée, par
+la suppression du crédit alloué pour le salaire de l'exécuteur et pour
+l'entretien de sa mécanique.
+
+Zola, avec une exaltation toute romantique, traitait la peine de mort
+comme un blasphème et un sacrilège. Dieu, selon lui, avait seul le droit
+de punir éternellement, parce que seul il ne pouvait se tromper. Après
+cette affirmation d'un Joseph de Maistre à rebours, il ne manquait pas
+de reproduire l'éternel argument, le seul sérieux contre une peine
+irrévocable, c'est que la justice est faillible. L'affaire Dreyfus,
+envisagée à son point de vue, n'a pu que le confirmer dans cette opinion
+de jeunesse. Mais alors, comme en sa vingtième année, au lendemain
+de la lecture impressionnante du _Dernier jour d'un condamné_, livre
+déclamatoire et faux, où les sensations d'un homme à qui on va couper le
+cou sont supposées et non observées, il eût accepté, sans la vérifier,
+sans la démontrer, l'affirmation intéressée et suspecte de tous les
+abolitionnistes, que «la menace de mort n'arrête pas les assassins». La
+certitude de tuer sous le bouclier de la loi, et de prendre la vie des
+autres, sans risquer la leur, les arrêterait-elle davantage?
+
+Ayant ainsi fait le tour des idées de Zola, débutant, rêveur, étudiant
+laborieux et rangé, aimant à fumer des pipes, l'hiver, les pieds sur les
+chenêts, quand il lui était possible d'allumer du feu, se réjouissant à
+courir les vertes banlieues, quand les fleurs printanières montraient
+leurs collerettes blanches, poète dont les ailes ne poussaient pas,
+littérateur dont la force de volonté et l'assiduité au travail allaient
+enfanter bientôt le génie, nous pourrons examiner, avec plus de certitude,
+les faits de son existence, assez longtemps obscure, d'employé mécontent,
+de conteur bénin, de critique bien vite agressif et de romancier d'abord
+incolore, confus, médiocre, jusqu'à ce bond énergique qui nous le montre,
+après _Thérèse Raquin_, déjà maître de sa pensée, possesseur de sa forme,
+et prêt à tracer, d'une main sûre, la généalogie des Rougon-Macquart,
+c'est-à-dire le plan de son grand édifice littéraire, le plan aussi de
+toute sa vie.
+
+Dans ses divers logements, toujours sur la rive gauche, où il vivait en
+garçon, Zola avait eu surtout pour compagne fidèle: la misère. Il la
+supportait avec résignation et bonne humeur. Il avait pour soutien la
+confiance en soi.
+
+Nullement geignard, il n'a jamais essayé d'apitoyer et de se donner la
+gloriole du parvenu, en retraçant, et l'on sait avec quelle vigueur il
+aurait pu le faire, le tableau pittoresque et attendrissant de sa débine
+juvénile. Une seule fois, il fit allusion à ces heures miséreuses. Ce fut
+à propos des descriptions accumulées de Paris, vu panoramiquement des
+hauteurs de Passy, et de ses ciels variables, dans _Une Page d'Amour_.
+La critique lui en reprochait la répétition et la monotonie:
+
+ J'ai pu me tromper, dit-il, dans son article sur la Description, et
+ je me suis trompé certainement, puisque personne n'a compris; mais la
+ vérité est que j'ai eu toutes sortes de belles intentions, lorsque je
+ me suis entêté à ces cinq tableaux de même décor, vu à des heures et
+ dans des saisons différentes. Voici l'histoire: dans la misère de ma
+ jeunesse, j'habitais des greniers de faubourgs d'où l'on découvrait
+ Paris entier. Ce grand Paris immobile et indifférent, qui était
+ toujours dans le cadre de ma fenêtre, me semblait comme le témoin
+ muet, comme le confident tragique de mes joies et de mes tristesses.
+ J'ai eu faim et j'ai pleuré devant lui, et, devant lui, j'ai aimé,
+ j'ai eu mes plus grands bonheurs. Eh bien! dès ma vingtième année,
+ j'avais rêvé d'écrire un roman dont Paris, avec l'océan de ses
+ toitures, serait un personnage, quelque chose comme le chœur
+ antique... C'est cette vieille idée que j'ai tenté de réaliser dans
+ _Une Page d'Amour_. Voilà tout...
+
+Ainsi, sa misère, et le dénûment de son logis aérien, lui inspiraient
+seulement l'idée d'un décor, d'un «chœur» formidable, la Ville avec ses
+yeux de pierre regardant le drame intime qui se déroulait dans une petite
+chambre où souffraient trois ou quatre créatures. En grelottant dans son
+galetas, il songeait à se documenter, et il s'échauffait à combiner un
+roman futur.
+
+Il cherchait alors sa voie, comme on dit, mais il avait la certitude de la
+trouver.
+
+Ce qu'il lui fallait d'abord rencontrer, c'était ce fameux emploi, après
+lequel nous l'avons vu courir inutilement, mais sans ardeur excessive. Il
+ne vivait pas avec sa mère; il tirait d'elle encore quelques subsides. Il
+s'en estimait quelque peu honteux. Il fallait sortir de cet enlisement. Il
+eut des velléités de résolutions désespérées. «Sans ma mère, je me serais
+fait soldat!» écrivait-il à un ami. C'était l'époque où un homme valait de
+quinze cents à deux mille francs. Zola «se vendant» pour manger et pour
+épargner les minces ressources de sa maman, c'est une note attendrissante.
+Il est probable qu'au moment de signer ce servage de sept ans, sa main eût
+hésité. Il ne pouvait sérieusement songer à troquer la plume contre le
+fusil à piston. Et puis, il avait été réformé, et on ne l'eût pas admis
+à contracter un engagement. Il dut réagir contre cette dépression, et
+le hasard lui vint en aide. Un ami de son père, M. Boudet, membre de
+l'Académie de Médecine, lui procura l'accès de la maison Hachette. Pour
+lui permettre d'attendre l'époque de son entrée en place, cet excellent
+homme dissimula un secours urgent sous l'apparence d'un travail. Bien
+modeste travail, et peu littéraire. Il s'agissait de porter à domicile les
+cartes de jour de l'an de l'académicien.
+
+En janvier 1862, Zola était accepté dans l'importante maison Hachette. On
+lui assignait son emploi au bureau du matériel. Ses appointements furent
+fixés à cent francs par mois. Cela lui permettait de vivoter. Il lui
+restait quelques heures, matin et soir, en dehors du bureau, pour se
+livrer à ses occupations de prédilection: la rêverie et la composition de
+poèmes, de contes, également faiblards et ingénus. Il s'accommoda de cette
+situation.
+
+Auparavant, il avait eu un emploi aux Docks. Il y était resté deux mois.
+Le local sombre et malodorant, la besogne fastidieuse, les rapports
+pénibles avec le personnel et les chefs, la longue présence exigée, tout
+contribuait à le décourager, à le lasser.
+
+ Je ne m'amuse nullement aux docks, écrivait-il. Voici un mois que je
+ vis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos,
+ les jambes et les autres membres... je trouve mon bureau puant et je
+ vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie...
+
+Chez Hachette, le local était plus attrayant, la tâche moins rebutante.
+Il changea assez rapidement de service, et fut attaché à «la publicité».
+C'est une des divisions importantes de la maison Hachette. On s'y trouve
+en rapports quotidiens avec les auteurs, les directeurs de journaux, les
+critiques et les journalistes. Émile Zola fut un bon employé. Il avait des
+instincts d'ordre, des goûts de classement, des habitudes de ponctualité,
+qui, dans l'administration, dans le commerce, sont des qualités
+appréciées. Son bureau de commis de librairie devait être aussi propre,
+aussi bien tenu, aussi rangé, avec les papiers et les accessoires
+d'écriture, que le fut, aux Batignolles, à Médan, rue de Boulogne et rue
+de Bruxelles, sa table de travail d'auteur devenu riche et célèbre. Cette
+minutie et ce soin n'étaient pas pour déplaire à MM. Hachette, négociants
+soigneux et ennemis de tout désordre. Zola, en réalité, a connu la
+pauvreté, mais n'a jamais mené la vie de Bohème. Il ressemblait plus,
+durant les années de misère, à un étudiant russe, pauvre, révolutionnaire
+et farouche, qu'à l'un de ces loustics que Gavarni a dessinés, que Murger
+et les vaudevillistes ont montrés, sur la scène et dans le roman, comme
+des lurons toujours occupés à faire des farces aux propriétaires, à
+lutiner Musette et Mimi, à chanter des refrains bachiques et sentimentaux,
+sans jamais travailler, ce qui ne les empêchait pas, par la suite, de se
+marier, à de jeunes héritières bourgeoises, d'écrire à la _Revue des Deux
+Mondes_ et d'entrer à l'Institut.
+
+Zola, qui ne fut jamais l'étudiant régulier, classé, pourvu d'inscriptions
+et suivant plus ou moins les cours, est le modèle de l'homme d'études.
+Il réalisa, grâce à son humble emploi, la première partie de ses rêves
+de travail, d'indépendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement
+économisés, il n'était plus à la charge de sa mère; il pouvait même lui
+offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en
+son honneur, une soirée! Une soirée avec rafraîchissements! Il y avait du
+malaga et des biscuits.
+
+Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n° 7,
+dépendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis à une double
+lecture dramatique. Sa mère, ravie, était parmi les auditeurs. La lecture
+comprenait un proverbe de l'amphitryon intitulé _Perrette_, demeuré injoué
+et inédit, et une tragédie moderne de Pagès du Tarn. Cet auteur, resté
+obscur et un peu ridiculisé, ce qui ne veut pas dire ridicule, était son
+voisin. La tragédie de Pagès du Tarn fut annoncée comme une innovation,
+comme devant révolutionner le théâtre. Elle ne remua rien. C'était une
+imitation et une modernisation de la _Phèdre_ classique. Comme le fit
+observer Zola, avec un juste sens critique:
+
+ Les nouveautés de M. Pagès du Tarn se bornent à un changement de
+ costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de
+ nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte...
+
+Et il ajoute, car tout le morceau est à citer, comme une excellente
+distinction entre le véritable neuf et le ressemelage, en art dramatique:
+
+ L'auteur ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le
+ dit, la tragédie de l'homme, et non celle des rois et des héros,
+ choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre
+ plus ridicule encore l'emphase et la déclamation, dans le cercle
+ restreint d'une famille. Thésée, Hippolyte peuvent invoquer les dieux,
+ ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement
+ ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames,
+ qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions
+ terribles, qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne
+ soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là; seulement il
+ faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le
+ vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il
+ y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois...
+
+C'est toute la poétique future des Rougon-Macquart, et le commentaire
+du verbe des gens de _l'Assommoir_ Zola, déjà, portait dans sa tête sa
+poétique, sa formule.
+
+Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune
+provincial, un peu «ours» et dénué de relations, à la vie littéraire de
+Paris. Zola lui dut de connaître des écrivains renommés, comme About,
+Taine et Prévost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce
+charme, pour l'apprenti-écrivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en
+profita pour accumuler les œuvres, dont il caressait, en rêve, le papier
+satiné, la couverture jaune et les beaux caractères. Naturellement,
+l'imprimerie des Hachette devait fournir la réalité du rêve. Il espérait
+que ses patrons deviendraient ses éditeurs. Mais on ne vient pas forcer
+les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour
+les publier. Ce cambriolage spécial ne s'est produit qu'une fois. En
+l'absence de M. Pailleron, alors étudiant, des camarades s'introduisirent
+dans sa chambre, volèrent le texte d'une pièce en un acte, et en vers,
+qu'il venait de terminer, et le portèrent à l'Odéon. Le directeur, La
+Rounat, accepta, joua l'acte, à la grande surprise du poète alors en
+voyage. C'était _le Parasite_, début de la fortune dramatique de l'auteur
+du _Monde où l'on s'ennuie_. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces
+directeurs si prompts à jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois.
+Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola,
+s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme
+pour lui demander un renseignement de service. C'était le soir, veille de
+fête, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'émotion d'un
+filou visant le coffre-fort. Il déposa, cependant, résolument, sur le
+buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son
+vêtement. C'était le poème en trois chants, l'_Amoureuse Comédie_, dont
+nous avons parlé. Puis il se retira, sur la pointe du pied.
+
+Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une réponse
+verbale, en allant reprendre sa place, le lundi, à son bureau. Durant
+cette attente, il relisait mentalement son œuvre, il en remâchait les
+apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient,
+grossis, éclatants, effrayants, des défauts jusque-là inaperçus.
+Il eût souhaité reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette?
+Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employé d'avoir, pour
+ainsi dire, violé son home d'éditeur et son cabinet de patron? Lui
+reprocherait-il le dépôt clandestin de ce poème? Peut-être lui ferait-il
+comprendre, rudement, qu'il était dans la maison à titre de commis, et non
+d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de liberté à écrivasser il
+ferait mieux de se reposer, afin d'être plus dispos en reprenant, le lundi,
+sa place au bureau. Les préoccupations littéraires ne devaient-elles pas
+lui ôter du zèle et de l'attention pour son service, qui, bien que se
+rapportant aux lettres, était avant tout labeur administratif et tâche
+commerciale?
+
+Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois
+dans son cabinet, l'éditeur indiqua au commis, grave et se raidissant, le
+fauteuil auprès de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc,
+non plus en employé subalterne, mais en visiteur, presque déjà en auteur
+de la maison? Du coup, Zola vit _l'Amoureuse Comédie_ exposée aux vitrines
+des gares, dont les Hachette disposaient.
+
+M. Hachette, avec amabilité, lui dit qu'il avait lu son recueil de poèmes,
+qu'il y avait constaté de la verve, du souffle et une certaine éloquence,
+mais qu'il ne croyait pas que la versification fût réellement dans «ses
+cordes». Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas,
+d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison.
+
+Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'éditer, implicitement
+contenu dans cette critique, pouvait avoir de pénible pour le jeune auteur,
+ajouta que _l'Amoureuse Comédie_ révélait, malgré ses imperfections,
+du talent. Il engageait donc son employé-poète à renoncer, au moins
+provisoirement, aux rimes, et à écrire en prose. Pour le remettre tout à
+fait d'aplomb, car Zola avait chancelé sous ce coup rude, il lui demanda,
+à titre d'essai, un conte en prose pour le _Journal de la Jeunesse_,
+publié par la maison. En même temps, par un surcroît de bienveillance, il
+lui annonça que ses appointements, comme commis à la publicité, étaient
+portés à deux cents francs par mois. C'était la vie présente assurée et le
+rêve attrayant entièrement réalisé: gagner le pain nécessaire et avoir le
+loisir d'écrire, avec un éditeur en perspective.
+
+Grâce à son tempérament régulier et ordonné, se pliant à la tâche
+quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie
+littéraire, Zola ne fut nullement un mauvais employé. Il ne se considérait
+pas comme autorisé, en sa qualité de poète, voué à la prose mercantile, et
+d'artiste enchaîné à un comptoir, à se soustraire aux obligations envers
+le patron, ni excusé d'expédier, par-dessous la jambe, la besogne pour
+laquelle il était rémunéré. Il n'eut pas assurément le feu sacré du
+commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la
+librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative,
+animé par la fièvre du négoce, susceptible de parvenir aux emplois
+supérieurs de la maison, et même d'avoir un jour sa part dans la
+direction. Zola ne désirait pas faire du commerce une carrière, et,
+s'il vendait les livres des autres, c'était en attendant, c'était pour
+arriver à faire vendre les siens.
+
+La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier,
+dans son _Journal de la Jeunesse_ un conte, eurent sans doute une action
+décisive sur les idées littéraires du jeune écrivain. Il renonça à rimer,
+et il s'attela à la prose. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter
+le premier ouvrage de Zola: les _Contes à Ninon_.
+
+Plusieurs de ces contes avaient été conçus et écrits en Provence. Un ou
+deux parurent dans des organes régionaux. D'autres, comme _Simplice_,
+avaient été publiés à Lille, dans une revue. Le conte commandé par M.
+Hachette pour le _Journal de la Jeunesse_ était intitulé _Sœur des
+Pauvres_. Il ne fut pas imprimé. Il parut trop violent au libraire,
+un grand bourgeois, timoré, conservateur.
+
+Cet échec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles,
+les _Contes à Ninon_,--le choix de ce nom indiquait encore l'influence
+massettiste,--à la maison Hachette. Ce fut à sa concurrente en librairie
+de vulgarisation, â la maison Hetzel, que l'auteur-employé présenta son
+volume. M. Hetzel père, l'ancien secrétaire de Lamartine, qui avait, sous
+le nom de P.-J. Stahl, publié d'intéressantes analyses philosophiques et
+des pages agréables, indulgent et très modeste, était accueillant, et
+rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse
+en prenant un volume de voyages fantaisistes intitulé: _Cinq semaines
+en ballon_, que lui avait apporté un auteur inconnu, destiné à faire
+la fortune de sa librairie, en même temps qu'à charmer et à instruire
+plusieurs générations. C'était le premier ouvrage de la série des Voyages
+Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-héraut des découvertes
+scientifiques et industrielles prochaines, le précurseur des inventeurs,
+et le guide anticipé des explorateurs, merveilleux magicien de contes de
+fées à l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour
+baguette.
+
+La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par
+traité, en même temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant
+son œuvre de début. Mais, bien que ce recueil de Contes, où la fantaisie
+se mêlait à l'idéalité la plus inoffensive, ne contînt rien de scabreux,
+ni même d'inquiétant, pouvant choquer ou déconcerter la clientèle, ce ne
+fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume
+de la collection future, destinée à faire la fortune de la bibliothèque
+Charpentier.
+
+Les _Contes à Ninon_ parurent, en octobre 1864, à la librairie Lacroix.
+
+Ces contes, où l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire
+l'auteur du _Roman expérimental_, dominent avec la spiritualité, ont un
+charme d'impuberté délicieux. C'est naïf sans être simple. L'auteur y
+salue sa chère Provence, à laquelle il unit, dans une admiration mystique,
+sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frère,
+avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. Il y
+évoque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint
+de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de réelles cruautés de la
+vie à montrer, et il pouvait peindre d'après nature, d'après lui-même, les
+garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecière au dos, fusil au
+bras et Musset dans le carnier. «Si tu savais, dit-il à Ninon, combien de
+pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude!» Voilà un bon cri, et il a
+dû, plus d'une fois, l'étouffer, dans son belvédère sibérien de la rue
+Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpèges jolis, et
+il fait courir des variations aimables sur ce thème douloureux. Il ne se
+plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est présente, en rêve.
+
+Les _Contes à Ninon_ comportent: _Simplice_, une histoire de fées, aux
+senteurs forestières, évoquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir,
+la ballade du _Roi des Aulnes_, et les légendes allemandes où fleurit le
+vergiss-mein-nicht.
+
+Puis, c'est le _Carnet de Danse_, rêverie de jeune fille troublée à
+l'évocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont tremblé autour
+de sa taille, pendant le bal, l'élu de l'imagination et du souvenir parmi
+tous ceux qui se sont disputé les roses de son bouquet. C'est tout à fait
+inoffensif.
+
+_Celle qui m'aime_, vision foraine, tableau populaire, avec une tendance
+satirico-philosophique, est d'une facture plus virile. Il y a comme un
+souffle précurseur de ces foules de _l'Assommoir_ et de _Germinal_,
+que fera mouvoir si puissamment, un jour, l'auteur débutant. Il a lu
+probablement _Germinie Lacerteux_, quand il a imaginé ce conte. La scène
+de racolage est écourtée, insuffisante, mais déjà indique une tendance à
+l'observation. Il y a une ironique tristesse dans l'exclamation des hommes
+de conditions diverses rencontrant la fille banale et son amoureux de
+hasard, les saluant de l'apostrophe uniforme: «Eh! Eh! c'est celle qui
+m'aime!»
+
+La malédiction mesurée du toqué compteur d'étoiles a de la verve:
+
+ Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement, le bon Dieu a fait
+ là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur!...
+ À quoi bon ces lampions? Est-ce que cela se mange? Quelle en est
+ l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de
+ cette fête éternelle! Allez Dieu n'a jamais eu la moindre teinte
+ d'économie sociale!...
+
+_La Fée amoureuse_, qui veille sur les amants, ferme les yeux et les
+oreilles des gens qui n'aiment plus, et change deux êtres qui s'adorent en
+tiges de marjolaine, rentre dans le fantastique gracieux, un peu romance
+1820 et sujet de pendule.
+
+Dans _le Sang_, la guerre est maudite, le supplice de Jésus est évoqué, et
+l'état militaire peu flatté:
+
+ Fils, dit à son réveil Gneuss, le soldat, debout devant ses compagnons
+ attentifs, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est
+ troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous,
+ senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur
+ ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.
+ Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent
+ de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?...
+
+--Nous le voulons! répondent les antimilitaristes précurseurs, qui, après
+avoir creusé un grand trou au pied d'une roche, enterrent leurs sabres et
+disparaissent au coude d'un sentier, où il ne passe jamais de gendarmes.
+
+_Les Deux Voleurs et l'Âne_, badinage au bord de la Seine. Une jeune femme,
+Antoinette, est disputée par deux concurrents. Ils vont se couper la
+gorge, quand Léon, le troisième larron, enlève, à leur barbe, la jeune
+personne, que l'auteur compare ainsi à l'Aliboron du fabuliste. Peut-être,
+dans l'histoire naturelle, par exemple dans l'ornithologie, aurait-il pu
+trouver une plus aimable ou plus usitée comparaison.
+
+_Sœur des Pauvres_ et _les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Médéric_
+sont les deux pièces les plus importantes du recueil. C'est _Sœur des
+Pauvres_ que l'auteur remit à M. Hachette, pour le _Journal de la
+Jeunesse_: on sait qu'il n'accepta pas ce conte, jugé trop triste, trop
+âpre de ton, pour un recueil juvénile.
+
+C'est un assez long récit fantastique, satirique, à prétentions
+philosophiques, que celui des aventures du grand Sidoine et du petit
+Médéric, se dirigeant vers le royaume des Heureux, où règne la fée
+Primevère. Une vague imitation de Candide et de Gulliver se retrouve en ce
+récit, plus enfantin que moraliste. C'est ce papier-là que Zola aurait dû
+remettre à M. Hachette, pour son _Journal de la Jeunesse_.
+
+Les _Contes à Ninon_ ont été réédités, en 1906, chez Fasquelle, sans grand
+succès. Ils sont intéressants à parcourir, comme document biographique,
+comme point de comparaison.
+
+Après cette publication, Zola débuta dans la presse quotidienne par
+quelques articles qu'accepta _le Petit Journal_, et aussi par des articles
+de critique littéraire et de critique d'art, qui furent, par la suite,
+réunis en volume, sous ce titre: _Mes Haines_ qu'ils ne justifiaient
+guère. Le livre était plus tapageur que réellement haineux. Il attira
+l'attention du public spécial; il irrita nombre de peintres et de
+sculpteurs, notamment par l'éloge de Manet, ce grand artiste était alors
+nié et bafoué, et par l'apologie de l'école réaliste ou impressionniste.
+Le terme n'était pas encore usité, ni même inventé, mais l'impressionnisme
+existait, avec l'auteur d'_Argenteuil_ et du _Bord de l'eau_, avec
+Pissarro, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas, Caillebotte, débutants
+et conspués, et avec Cézanne, qui devait, toute sa vie, demeurer aussi
+impressionniste et aussi ignoré qu'aux heures de noviciat. L'amitié
+louangeuse de Zola n'est pas parvenue à l'accréditer définitivement.
+Cézanne est un artiste d'un talent original et puissant, et il semble
+avoir été surtout poursuivi par une injuste malchance.
+
+En 1865, fut publié, également chez Lacroix, le premier véritable roman
+d'Émile Zola: _la Confession de Claude_.
+
+Ce livre, qui contenait déjà des pages d'observation, avec une tendance
+aux descriptions réalistes, ayant rapporté quelques sous au jeune auteur,
+amena un changement dans son existence. Il résolut d'être tout à fait
+indépendant, de quitter la librairie et de vivre de sa plume. Il donna
+donc sa démission d'employé, et, à la fin de janvier 1866, il devenait
+homme de lettres professionnel; rien qu'homme de lettres il devait
+rester.
+
+Il fallait suppléer aux deux cents francs mensuels, régulièrement touchés
+à la caisse des Hachette. Heureusement, Zola fut présenté à Villemessant
+par Bourdin, son gendre, avec lequel il avait fait connaissance à la
+librairie, où celui-ci venait chercher des livres.
+
+Villemessant fut le Napoléon de la presse littéraire, élégante et
+cosmopolite, le grand Barnum du journalisme, anecdotique, scandaleux,
+amusant. Il fit du _Figaro_ un organe de premier ordre, à peu près
+l'unique journal français encore lu à l'étranger et, jusqu'à la création
+récente du journal d'informations à six pages, à grand tirage et à un sou,
+la seule feuille faisant autorité dans les théâtres, en librairie, dans
+les salons et même dans la diplomatie.
+
+_Le Figaro_, en 1866, paraissait sur huit pages, deux fois par semaine
+seulement. Villemessant voulut lui adjoindre un quotidien: _l'Évènement_.
+
+La plupart des rédacteurs qui faisaient la réputation du _Figaro_, où la
+politique n'existait pas, devaient passer à l'_Évènement_. C'étaient de
+spirituels et incisifs chroniqueurs: Henri Rochefort, Yriarte (le marquis
+de Villemer), Alphonse Duchesne, Alfred Delvau, Jules Vallès, Aurélien
+Scholl, Paul d'Ivoi, Colombine, etc. _Les Coulisses_ et _les Échos_
+étaient signés de Jules Claretie et d'Albert Wolff. Les théâtres avaient
+pour critique, un peu terne, mais consciencieux et impartial, B. Jouvin,
+gendre du patron. Gustave Bourdin, publiciste estimable dont le principal
+talent avait été d'épouser l'autre fille de Villemessant, chargé de
+la critique des livres au _Figaro_, devait la prendre également à
+_l'Évènement_. Il hésita devant ce surcroît de travail, sans compensation
+pécuniaire, ni avantageuse. Il songea alors à un commis d'éditeur qui, à
+plusieurs reprises, lui avait envoyé les «bonnes feuilles» des ouvrages
+que la maison Hachette mettait en vente. Ceci permettait d'en rendre
+compte au lendemain même de leur apparition. Juste au moment où Bourdin se
+demandait comment il assurerait ce service des livres dans _l'Évènement_,
+il reçut une lettre signée du complaisant commis. Celui-ci s'offrait
+pour appliquer aux livres nouveaux la méthode employée au _Figaro_ pour
+les pièces de théâtre. On publierait des extraits et des analyses de
+l'ouvrage à paraître, avec des détails sur l'auteur, des anecdotes, des
+indiscrétions. Tout cela, avant que le public eût en main le premier
+exemplaire paru. C'était déjà la critique anticipée, la divulgation de la
+première heure, qui devait, par la suite, devenir la règle. Alors c'était
+tout à fait exceptionnel. _Le Figaro_ donnait le ton et l'exemple de
+l'actualité, non pas du jour, mais de la veille. Il devançait ainsi la
+publicité de son époque.
+
+Bourdin parla à son beau-père de la proposition, et recommanda son auteur.
+Villemessant, enchanté, fit venir Zola, et, avec sa rondeur et sa finesse
+de marchand forain entamant et terminant un marché sur le pouce, il lui
+offrit de le prendre à l'essai pendant un mois. On verrait, au bout de ce
+stage, si ce débutant pouvait conquérir ses grades, et être de la maison.
+
+Émile Zola, enchanté, fiévreux, ne doutant pas de la fortune, sûr de
+réussir, persuadé qu'il frapperait un coup sur l'opinion et certain de
+mériter, à la fin du mois, le poste de critique littéraire en pied, se mit
+gaillardement à la besogne.
+
+Son premier article parut sous ce titre: _Livres d'aujourd'hui et
+de demain_. A la fin du mois, il fut invité à passer à la caisse de
+_l'Évènement_. Le caissier lui compta cinq cents francs. C'était un beau
+prix pour un critique littéraire. Zola, qui avait aussi, en secret,
+envisagé, avec son énergie instinctive, l'éventualité d'un insuccès, la
+possibilité d'un renvoi après l'essai d'un mois accordé par Villemessant,
+sentit son ambition croître avec la réussite. Il n'avait pas, un instant,
+regretté son départ volontaire de la maison Hachette. A présent, il s'en
+réjouissait. Il se sentait léger, confiant, et, comme le Satyre de Victor
+Hugo, rejetant dans la nuit les sombres pieds du faune, l'employé
+affranchi, le commis si longtemps aptère, condamné en apparence à ramper,
+toute son existence, dans les couloirs étroits d'une administration,
+allait prendre son vol libre, et bientôt puissant, dans le plein espace de
+la littérature, de la critique, du roman, du théâtre! Le monde s'ouvrait
+devant lui comme une plaine infinie qu'on domine. Il planait. Les
+vingt-cinq louis, qui carillonnaient doucement dans son gousset, peu
+habitué à de tels alleluias, ne l'alourdissaient pas dans son envolée, au
+contraire. C'était le lest qui lui permettait de garder l'équilibre, et de
+mesurer sa force ascensionnelle.
+
+La possession de ces pièces d'or lui ôtait l'hésitation et le doute,
+entraves qui paralysent, et font trébucher tant de débutants sur la route
+du succès. Puisque M. de Villemessant lui avait fait régler spontanément,
+sans être sollicité, et d'une façon aussi large, ses articles de livres,
+c'est qu'il l'appréciait, c'est qu'il lui reconnaissait du talent. Il en
+avait, c'était entendu; lui, Zola Émile, n'en doutait pas. Mais ce qu'il
+fallait, c'était que ce talent, la direction du _Figaro_, les lecteurs
+de _l'Événement_, enfin le grand public, fussent également disposés à le
+reconnaître, à le proclamer. Les cinq cents francs signifiaient tout cela.
+C'était comme un certificat métallique, un diplôme qui, supérieur à plus
+d'un parchemin universitaire, nourrissait son homme.
+
+On doit, à la guerre, ne pas s'endormir sur la position conquise, et il
+faut se battre après s'être battu. C'est le meilleur moyen de fixer la
+victoire. Dans le journalisme, au théâtre, c'est la même chose. Il faut
+sans cesse recommencer la bataille et tenter de la gagner toujours. Zola
+se rendit au cabinet directorial, avec l'aplomb du vainqueur, et proposa
+hardiment au patron de «faire le Salon» au _Figaro_. C'était un gros
+morceau: la critique d'art en ce journal si répandu, et la requête pouvait
+sembler audacieuse. Un pensionnaire de la Comédie-Française, entré de
+la veille pour jouer les utilités, demandant tout à coup l'emploi du
+Doyen ou le premier rôle dans la pièce nouvelle, n'eût pas produit
+plus d'effarement, au foyer de la rue Richelieu, que Zola, le petit
+commis-libraire, qui avait réussi à faire passer dans le journal les
+extraits des bouquins de sa boutique, par le nom de l'auteur ou le sujet
+signalés, et qui n'était même pas considéré comme étant «de la maison», se
+permettant de demander au patron la place de «salonnier»! Et l'effarement
+fut au comble quand on vit la suite. Le patron, qui aimait les nouvelles
+figures, et traitait ses rédacteurs comme un tenancier ses filles d'amour,
+dont la dernière arrivée est toujours fêtée et prônée, accorda tout de gô
+la situation demandée. Avec sa grosse voix et ses roulements d'épaules,
+jovial et dominateur, il cria, en entrant dans sa salle de rédaction, au
+nez des journalistes ébahis:
+
+--Ah! elle est bien bonne, celle-là!... Savez-vous, mes vieilles volailles,
+c'était son vocable d'amitié et de bonne humeur, ce que vient faire ici
+ce cadet-là?... Eh bien! il vient vous faire la barbe à tous! Il a du
+talent à revendre, ce marque-mal! Il a l'air sournois et grognon! Une
+dégaine de pion renvoyé! Avec ça, il est myope, et le voilà ficelé comme
+un cordonnier... Ça ne fait rien, il vous fera le poil à tous... c'est lui
+qui aura le Salon!... termina-t-il, en relevant la basque de sa jaquette
+et en se flanquant une lourde claque sur sa grosse fesse, ce qui était sa
+façon la plus cordiale de témoigner sa satisfaction. Avec ses familiarités
+d'excellent homme, bourru bienfaisant, Villemessant présentait, poussait
+en avant, dans la salle de rédaction, Zola, timide d'aspect, craintif de
+maintien, hardi en dessous, ne doutant pas un seul instant de sa force, de
+son pouvoir, avec des ambitions de Sixte-Quint pénétrant dans le conclave.
+Les rédacteurs, en dissimulant des grimaces, firent bon accueil au nouveau
+venu. Les mains, une à une, se tendirent. Le protégé du patron, cependant,
+n'aurait qu'à bien se tenir. Ces poignées de mains, là, s'il n'était pas
+aussi fort qu'on le disait, se changeraient vite en étau, et l'on ne
+tarderait pas à lui serrer la vis!
+
+Zola débuta donc ainsi, comme critique d'art, dans un journal très lu,
+très parisien.
+
+J'ai cru devoir insister sur cette entrée de Zola dans la presse, parce
+que les circonstances qui l'ont accompagnée lui ont donné une importance
+capitale. De cette réussite, un peu inattendue, date la constante
+confiance en soi, qui a escorté Zola dans la vie, qui l'a protégé. Il
+avait bien, dès le collège, en ses songeries de jouvenceau, dans les
+ravines provençales, poussé de superbes défis à la Rastignac, et dit à la
+gloire: «À nous deux!» Mais ces cartels orgueilleux, quel jeune faiseur de
+vers, quel ébaucheur de romans, n'en a pas lancé? La réalité brutale se
+charge de bientôt renfoncer ces fanfaronnades dans la gorge téméraire d'où
+elles sont sorties. Comme nombre de ses contemporains, comme beaucoup
+de débutants, avant et après lui, Zola se serait vite découragé, si ces
+appels à la fortune littéraire, à l'autre aussi, s'étaient perdus dans
+le tapage de la foule indifférente, ou regardant ailleurs. La plainte
+des _Orientales_ est très en situation lorsqu'il s'agit de vocations
+poétiques: «Hélas! que j'en ai vu périr de jeunes talents!» Ils ne
+mouraient pas tous, au sens physique, mais, en littérature, qu'ils sont
+nombreux les jeunes trépassés que j'ai connus! Nous étions une quarantaine
+de ma génération, aux débuts du Parnasse, chez Lemerre. Combien ont
+remplacé, sagement d'ailleurs, la plume de l'écrivain par celle du
+bureaucrate, les livres de l'éditeur par ceux du commerçant, et les
+problématiques droits d'auteur par des appointements certains et la
+retraite sûre du fonctionnaire! Qu'ils ont bien fait, les avisés
+compagnons! Combien, souvent mal résignés, mais contraints par
+l'implacable isolement de l'insuccès, par la malchance ironique, par
+défaut de persévérance aussi, ont renoncé à «cultiver» les lettres, pour
+continuer à repiquer les choux de leurs parents, et ont cherché, dans
+quelque profession, moins hasardeuse que celle de jardinier en fleurs de
+rhétorique, le pain qui nourrit, la tranquillité qui engraisse.
+
+Le point de départ de Zola fut particulièrement heureux, encourageant. Il
+est probable que, s'il eût échoué alors, il n'eût pas songé un instant à
+retourner à son rond de cuir de la librairie, mais il eût végété dans les
+bas travaux des revues et des périodiques. Il eût peut-être écrit des
+historiettes douceâtres dans des journaux de modes. Il n'eût fait que
+développer la série affadissante des _Contes à Ninon_. En débutant
+triomphalement au _Figaro_, il acquit, non pas la conscience de sa force,
+il la possédait de longue date, mais la démonstration pour autrui de son
+mérite. Il était établi qu'on devrait désormais compter avec lui. Par la
+suite, malgré un ralentissement dans sa montée, et un recul dans sa
+marche à la gloire, cette confiance en soi, ainsi justifiée, lui permit
+d'entreprendre la construction de son massif édifice et de le mener
+jusqu'au bout, jusqu'au faîte, sans défaillir, sans douter une minute du
+couronnement final.
+
+Les articles de critique d'art de Zola, publiés sous ce titre exubérant de
+personnalité et d'orgueil: «Mon Salon», firent presque scandale. Le jeune
+critique, irrespectueux envers les réputations consacrées, célébrait des
+talents ignorés, et proclamait des noms inconnus. Ce fut là le premier
+manifeste de ce qui devait s'appeler, assez improprement d'ailleurs,
+«le Naturalisme». Les toiles de Manet n'avaient rien de «naturaliste», au
+sens fâcheux que, par la suite, on attribua à ce terme, c'est-à-dire à
+l'expression brutale, et souvent grossière systématiquement, de faits,
+d'actes, de tableaux et de sensations d'une intense matérialité. Zola fut
+attaqué et vilipendé par la foule ameutée des peintres pompiers et des
+critiques prudhommesques. De part et d'autre, il y eut, comme toujours,
+exagération et parti pris. Les mépris excessifs que proclament, à l'égard
+des aînés, les nouveaux venus en art, sont toujours en proportion des
+admirations outrées pour les renommées établies.
+
+Zola apparaissait donc comme un révolutionnaire, un sans-culotte
+artistique. Villemessant le laissait terroriser le monde pictural. Il
+s'amusait des fureurs que soulevait «son» critique. Cela faisait de la
+réclame au journal. Mais les intérêts alarmés des marchands de tableaux,
+et aussi des peintres ayant commandes et acquéreurs, et redoutant le
+changement de goût de la clientèle, se coalisèrent. La publicité payante
+du _Figaro_ fut menacée. Alors Villemessant se fâcha, et prit parti contre
+le salonnier. Il lui enjoignit de terminer sa campagne en cinq secs. Zola
+dut se soumettre. Il fit aussitôt paraître, chez l'éditeur Julien Lemer,
+ces articles inachevés qui figurèrent ensuite dans le volume _Mes Haines_.
+Le vent de la faveur tournait. Le critique d'art évincé avait donné à
+_l'Événement_ quelques portraits littéraires de contemporains fameux,
+signés _Simplice,_ du titre d'un de ses _Contes à Ninon_. Ces articles,
+publiés sous la rubrique _Marbres et Plâtres_, passèrent inaperçus.
+D'autres «fantaisies», insérées dans le _Figaro_, ne furent ni attaquées
+ni louées. Ceci déplut à Villemessant. Ce petit méridional, qui avait eu
+l'air de vouloir tout avaler, en arrivant, ne mordait plus. Il n'avait
+donc que des dents de lait? Il était temps de passer à un autre, à un plus
+fort, comme chez Nicolet. Zola résolut de se cramponner à la corde qui
+cassait. Il ne voulait pas se noyer. Il obtint du patron qu'il l'essayât
+dans un autre genre: le roman. Villemessant consentit encore à tenter cet
+essai, et à laisser au tenace provençal qui «le bottait», comme il disait
+en son langage trivial, une chance encore de s'imposer, et de conquérir sa
+place au grand soleil de la littérature courante.
+
+Ce roman proposé, presque glissé subrepticement dans les colonnes de
+_l'Événement_, c'était _le Vœu d'une Morte_. Il parut en 1866. Je n'ai lu
+ce roman que postérieurement à la plupart des ouvrages de Zola, lors de la
+réédition, en 1889. Il ne dut pas faire grande sensation à son apparition.
+Mon raisonnement est peut-être empirique et bien personnel, mais il offre
+une certaine vraisemblance. J'étais du groupe des Parnassiens, et nous
+nous réunissions régulièrement dans la boutique d'Alphonse Lemerre, chez
+Mme de Ricard, et l'on se signalait les nouveaux ouvrages, les auteurs
+débutants. Nul de nous ne parla du _Vœu d'une Morte_. On connaissait le
+nom d'Émile Zola, journaliste, critique d'art; on ignorait Zola romancier.
+
+C'est avec des sentiments probablement différents de ceux que j'aurais
+pu avoir en 1866, si ce roman m'était alors tombé sous la main, que j'ai
+dû, vingt-trois ans plus tard, dans ma «Chronique des Livres» de _l'Echo
+de Paris_, le juger. Le lecteur de la réédition a-t-il été exempt des
+influences d'époque et de métier? Il est difficile de s'abstraire de
+son temps et d'oublier la chronologie, en lisant un ouvrage réimprimé.
+Le nom et la célébrité de l'auteur ne sauraient être considérés comme
+inexistants. En ouvrant ce livre de jeunesse, on ne peut s'empêcher
+de savoir que le Zola du _Vœu d'une Morte_ est bien le Zola des
+_Rougon-Macquart_. On ne peut se mettre ni au ton, ni au point du
+débutant. On ne consent pas à remonter jusqu'à l'époque, où, écrivain
+inconnu, presque inédit, le formidable et archi-célèbre auteur de
+_l'Assommoir_ concevait et élucubrait cette grave bluette. On refuse
+l'anachronisme de l'indulgence. C'est injuste et sot, mais c'est ainsi.
+La gloire devient une circonstance aggravante: on juge le livre du novice
+de lettres avec la sévérité permise envers le profès du succès.
+
+_Le Vœu d'une Morte_ n'est pourtant pas un ouvrage absolument détestable
+en soi. On en lit encore tous les jours d'aussi fades. On est, toutefois,
+déconcerté par ce roman, romanesque à pleurer, avec ses banalités et ses
+conventionnelles insignifiances. Un lecteur, d'ailleurs invraisemblable
+et inexistant, revenu de quelque contrée lointaine, supposé ignorant tout
+de Zola; œuvre, nom, réputation et légende, trouvant ce volume, dirait:
+«C'est doux, et l'auteur doit être un bon jeune homme bien sage, qui s'est
+appliqué à faire du Cherbuliez ou de l'Henri Gréville.» Puis il déposerait
+ce tome, en bâillant un peu, et n'y songerait plus, jamais plus.
+
+Mais celui qui a lu le vrai Zola, l'autre Zola, le lecteur actuel, le
+lecteur postérieur à la réédition de 1889, ne peut supporter cette
+guimauve. Qu'on y prenne goût ou qu'on le déteste, le piment est admis
+dans tout ouvrage de Zola. Il est même prévu, et pour ainsi dire attendu.
+Si on ne l'y trouve pas, on est disposé à réclamer. Il y a mécompte, et
+comme tromperie dans la marchandise mise en vente. Tout livre de Zola doit
+être mets de haut goût, emportant le palais à la première bouchée. Le
+succès des ouvrages de Zola succédant à _l'Assommoir_ a été dû, non pas
+tant au grand et prodigieux talent qui y éclatait, qu'aux passages
+violents promis, aux tableaux crus, qu'on attendait, aux expressions
+brutales et suggestives qu'on était certain d'y rencontrer. La littérature
+de Zola devait être toujours et partout épicée. Voilà une opinion toute
+faite du public, difficile à défaire. En coupant les premières pages
+de tout livre nouveau signé de celui que, par dérision, les échotiers
+appellent encore le Père La Mouquette, le lecteur émoustillé, et à
+l'avance jouissant, par une perversion de goût, des répugnances et des
+haut-le-cœur que pourraient provoquer en lui les peintures chaudes et les
+situations qualifiées de «naturalistes», cherchait d'un œil vicieux le
+passage scabreux. Il ne lisait plus, il parcourait jusqu'à ce qu'il l'eût
+découvert. Ainsi, les collégiens aux luxures précoces, en face d'une
+statue, se préoccupent du sexe, ou, devant un tableau, soulèvent par la
+pensée la draperie recouvrant la nudité féminine. N'ayant rien surpris de
+brutal ou de simplement polisson dans _le Vœu d'une Morte,_ ce fut une
+déception, en 1889. On pensa qu'il y avait méprise et attrape-public.
+Un peu de mécontentement se mêla à cette désillusion. Le lecteur n'aime
+pas qu'on le dérange dans ses habitudes, dans ses admirations comme dans
+ses dédains. On lui avait changé son Zola. Il ne pouvait ni crier au
+chef-d'œuvre, ni clamer à l'ordure. Les plus sages se demandèrent à quel
+propos, et pour quel intérêt, Zola avait remis sous les yeux du public
+cette œuvre de débutant?
+
+Ce n'était assurément pas affaire de lucre ni de gloriole. Zola, en 1889,
+avait acquis assez de renommée, et gagnait suffisamment d'argent pour se
+passer de cette réédition. J'estime qu'en plaçant ce livre naïf et doux
+sous les yeux du public blasé et insensibilisé, auquel il faut sans cesse
+appliquer des sinapismes pour le raviver et le faire palpiter, l'auteur
+obéissait au mouvement d'orgueil classique de ces financiers légendaires
+qui, sous un globe de verre, se plaisaient à exhiber les sabots dans
+lesquels ils prétendaient être venus à Paris. En déposant _le Vœu d'une
+Morte_ derrière la vitrine des libraires, parmi les exemplaires de
+_Germinal_ ou de _Nana_, l'auteur semblait dire, avec une fausse modestie,
+au passant: «Voyez où je suis arrivé! je suis pourtant parti de là!...»
+
+La préface de l'édition de 1889 expose à peu près ce sentiment:
+
+ Je me décide, dit Zola, à rendre cet ouvrage au public, non pour son
+ mérite, certes, mais pour la comparaison intéressante que les curieux
+ de littérature pourraient être tentés de faire, un jour, entre ces
+ premières pages et celles que j'ai écrites plus tard.
+
+En donnant cette nouvelle édition, l'auteur a cru devoir y apporter
+certaines retouches, d'ailleurs sans grande importance. Ainsi,
+l'héroïne, une grisette à la Murger, s'appelait Paillette et avait comme
+caractéristique un aspect «maladif et charmant»; elle prend le nom moins
+fantaisiste de Julia, dans la réédition, et elle a un charme pervers, et
+non plus morbide.
+
+A signaler aussi quelques modifications de style, comme dans cette phrase:
+«Vous vous laissez emporter par vos affections», remplacée par une brève
+affirmation: «Vous êtes un passionné.» Tout un vocabulaire religiosâtre,
+car il y avait beaucoup d'invocations à Dieu, â l'âme, à la prière, à
+l'ange gardien, dans le texte juvénile, a disparu sous la retouche de
+l'auteur de _Nana_.
+
+Ces corrections légères n'ont ajouté aucun intérêt à l'œuvre primitive,
+et ne lui enlèvent rien de son caractère d'ouvrage de début, imparfait, et
+susceptible seulement de provoquer la curieuse comparaison entre le Zola
+de 1866 et celui de 1889, indiquée dans la préface.
+
+Comme l'avait prévu l'auteur, cette interrogation se présente à l'esprit,
+et pique la curiosité: Comment a-t-il donc fait, ce diable d'homme, qui a
+composé, à vingt-six ans, cette berquinade, pour écrire, bientôt après,
+la tumultueuse et superbe marche dans la nuit des paysans révoltés de _la
+Fortune des Rougon_? Comment, de la larve d'écrivain qu'était l'auteur du
+_Vœu d'une Morte_, un éblouissant lépidoptère a-t-il pu immédiatement
+s'élancer? Ces transformations brusques surprennent toujours. Elles sont
+fréquentes en littérature, et Zola avait le précédent de Victor Hugo, en
+qui le conteur de _Bug-Jargal_ ne laissait guère prévoir le merveilleux
+descripteur de _Notre-Dame-de-Paris_, et de cet Horace de Saint-Aubin,
+dont _l'Héritière de Birague_ ne saurait passer pour être de la famille de
+_la Cousine Bette_, sa sœur cadette pourtant. Le plus clairvoyant critique
+n'aurait pu discerner, dans _le Vœu d'une Morte_, l'embryon de _Germinal_.
+Villemessant, malgré son coup d'œil de maquignon de lettres, n'eut pas
+davantage de perspicacité, et ne sut pas deviner le grand crack futur de
+l'hippodrome littéraire, dans ce yearling débile.
+
+Après la publication de ce roman, dans _l'Événement_, organe disparu
+bientôt pour faire place au _Figaro_, devenu quotidien politique, le
+peu indulgent patron s'empressa de remercier l'auteur. Ce Zola était
+décidément un raté et «une vieille volaille». Donc, au rebut.
+
+Voilà encore une fois Zola au dépourvu, et, comme on dit, sur le pavé.
+Plus de journal, où le travail ponctuel et régulier a pour conséquence la
+rémunération sûre et à jour fixe, et plus d'emploi bureaucratique assurant
+l'existence. Il semblait avoir peu de chances de retrouver cette double
+sécurité, si difficilement acquise et si vite perdue. Notre jeune athlète
+ne se montra nullement découragé. Il était, il l'avait déjà prouvé,
+fortement armé pour la lutte quotidienne. L'espoir et la confiance en soi
+faisaient toujours partie de son bagage d'aventurier de la gloire.
+
+Économe et prévoyant, Zola, sur ses gains de _l'Événement_ et du _Figaro_,
+avait pu prélever quelques billets de banque, prudemment mis de côté.
+Cette épargne lui permit de supporter avec philosophie ce congé forcé.
+Il le transforma en agréables vacances. Il assouvit un désir longtemps
+réfréné: les parties de campagne avec de bons camarades, le canotage sur
+la Seine, les courses dans la banlieue verdoyante, les déjeuners sous les
+tonnelles rencontrées au hasard des chemins de traverse, et les siestes
+avec de longs bavardages sur l'art et la littérature, à l'ombre des grands
+arbres, dans les agréables forêts qui font la ceinture agreste de Paris.
+
+Il avait la joie, dans ces villégiatures suburbaines et à bon marché, de
+se retrouver avec ses amis de Provence, ses condisciples du lycée d'Aix,
+ses correspondants de la première heure. Il les avait près de lui, à
+Paris, ceux avec qui il avait échangé ses impressions de jeune homme,
+et auxquels il avait adressé ses confidences initiales. Avec ceux-là
+seulement il consentait à bavarder, qui connaissaient ses rêves, ses
+ambitions, ses projets d'avenir et ses plans d'existence. Le peintre
+Cézanne, le mathématicien Baille, le journaliste Marius Roux, le poète
+Antony Valabrègue, le sculpteur Philippe Solari, tous méridionaux en
+rupture de Provence, venus, comme lui, pour conquérir Paris, se trouvaient
+ainsi rassemblés, dans la guinguette où l'on arrosait la friture dorée
+avec l'argenteuil clairet. Ce furent de bonnes causeries, de sincères
+épanchements, mêlés à des divagations, des éreintements injustes et des
+éloges disproportionnés. Ces «ballades» champêtres, en compagnie des mêmes
+copains exclusivement recherchés, tournèrent bien vite au cénacle, sous
+l'impulsion de Zola. Il avait le goût et le besoin du groupement. Il
+disait bien qu'il ne voulait pas être chef d'école, mais il faisait tout
+ce qu'il fallait pour le devenir. Il n'entendait cependant pas ouvrir son
+cénacle à tout venant. Il avait, au contraire, l'idée d'un cercle très
+fermé. Dès 1860, il formulait ce projet:
+
+ Il m'est poussé, ces jours derniers, écrivait-il à Baille, une
+ certaine idée dans la tête. C'est de former une société artistique,
+ un club, lorsque tu seras à Paris ainsi que Cézanne. Nous serons
+ quatre fondateurs... nous serons excessivement difficiles pour
+ recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'après une longue
+ connaissance du caractère et des opinions que nous les accepterions
+ dans notre sein. Nos réunions, hebdomadaires par exemple, seraient
+ employées à se communiquer les uns aux autres les pensées qu'on aurait
+ eues, les remarques que l'on aurait faites durant la semaine; les
+ arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien
+ que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette
+ association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de
+ nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous
+ attende. Nous sommes jeunes, l'espace est à nous, ne serait-il pas
+ sage, avant de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre
+ nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami,
+ ce rayon d'espoir dans la vie humaine. Outre cet avantage futur, nous
+ aurons celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre
+ et de fumer quelques bonnes pipes...
+
+Ce projet s'était trouvé facilité, par suite du loisir dû à la cessation
+de la collaboration aux journaux de Villemessant, et réalisé par la
+présence à Paris des vieux amis de Provence, membres d'avance désignés,
+membres exclusifs aussi, du futur cénacle de Zola. Ces idées de groupement
+et de concentration d'efforts et de pensées avaient été formulées, dans le
+roman, par Balzac, avec les _Treize_ et les amis de d'Arthez, au théâtre,
+par Scribe, dans _la Camaraderie_, à la brasserie, par Henry Murger et
+ses Buveurs d'eau. Mais ces modèles de Cénacle avaient un caractère plus
+positif, plus pratique, plus ambitieux que les groupes que Zola sut
+former. Les personnages de Scribe, de Murger ou de Balzac, se devaient
+faire la courte échelle pour arriver aux places, aux honneurs. Les
+compagnons de Ferragus étaient des aventuriers sombres, presque des
+bandits, les amis de d'Arthez et de Rastignac, de Maxime de Trailles et de
+Marsay s'efforçaient surtout, en se groupant, de lutter avec succès pour
+la vie, c'étaient des «forelifeurs» avant la lettre et des «arrivistes»
+de la première heure. Les Buveurs d'eau se coalisaient pour duper les
+parents, les propriétaires, les tailleurs, et finir par épouser des filles
+de commerçants, bien dotées. Les trois groupes à la tête desquels Zola se
+trouva placé successivement, groupes dont il était l'organisateur, le
+président et l'âme,--groupe provençal, groupe des Batignolles, groupe de
+Médan,--furent surtout des associations de pensées communes, d'aspirations
+artistiques identiques, de doctrines littéraires et de théories
+dramatiques; des collaborations d'âme, sans grande préoccupation de la
+réussite matérielle; des unions d'intelligences, et non des associations
+d'appétits.
+
+Le dernier groupe à la tête duquel Zola se trouva porté, le groupe de
+l'affaire Dreyfus, fut surtout un comité d'action, de propagande et
+d'agitation. Lors de sa formation, Zola y vit seulement une force
+organisatrice propre à répandre et à imposer son sentiment, sur le
+problème soulevé par l'accusation, et pour entourer et soutenir l'homme
+dont il assumait la défense. Il ne chercha, dans ce groupement, ni un
+marchepied pour s'élever au pouvoir, ni un instrument de fortune.
+
+Zola, comme il y a, dans Edgar Poë, l'homme des foules, fut donc l'homme
+des groupes. Il n'admettait, d'ailleurs, que des cercles fermés, épurés.
+De son hérédité vénitienne, et peut-être demi-autrichienne, il tenait sans
+doute le goût des pactes, des ententes secrètes, des accords mystérieux,
+des unions ignorées des profanes, des conciliabules et des réunions en
+lieu clos, entre initiés. Il avait comme la tradition du Conseil des Dix
+et des sociétés secrètes, dont Weishaupt fut l'organisateur au siècle
+précédent. Vivant en Italie, il eût été probablement carbonaro.
+Il est assez curieux qu'il n'ait pas fait partie, chez nous, de la
+franc-maçonnerie. Il est vrai qu'à l'époque où il aurait pu être tenté
+de s'affilier la franc-maçonnerie s'occupait surtout de politique
+républicaine, de propagande anticléricale, de conquêtes électorales, et
+que ces visées militantes n'étaient pas du tout celles de Zola. Il vivait
+alors presque entièrement absorbé par son œuvre, et avait toutes ses
+facultés d'action accaparées par son prosélytisme combatif en faveur du
+«naturalisme» dans le roman, et au théâtre.
+
+Le premier groupe, celui des Provençaux, n'a pas d'histoire, ou si peu!
+Il eut surtout le caractère amical. L'action extérieure des quatre ou cinq
+condisciples de Zola, malgré leur union cénaculaire, fut sans importance.
+Au point de vue de la répercussion des idées échangées et des opinions
+discutées, l'influence du groupe n'apparaît ni dans l'œuvre, ni dans
+la vie de Zola. On bavardait, on mangeait, on buvait, on fumait des
+pipes ensemble, voilà tout. Avec Marius Roux, seulement, Zola eut une
+collaboration dramatique locale, _les Mystères de Marseille_, drame, sans
+grand éclat.
+
+Le second groupe, celui des Batignolles, composé d'hommes dont plusieurs
+connurent la gloire, a plus d'intérêt. Il était formé d'autres éléments
+que ceux de la camaraderie lycéenne et régionale. Ce fut surtout un groupe
+artistique. Le provençal Cézanne enchaîna les deux cénacles. Peintre
+chercheur, épris de nouveauté, Cézanne s'était lié avec des artistes
+parisiens, alors peu connus, surtout médiocrement appréciés, plutôt
+bafoués, mis hors des Salons officiels, tenus à l'écart des commandes
+ministérielles, et que déjà l'on commençait à désigner sous le nom
+d'Impressionnistes.
+
+Ces peintres, dont les toiles étaient dédaigneusement refusées par les
+marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru déshonorer leurs vitrines
+en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir
+les favoris des commissaires-priseurs et les bénéficiaires nominaux des
+grosses adjudications à l'hôtel Drouot, se nommaient Édouard Manet, Renoir,
+Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur
+des danseuses aux tutus en éventail s'arrondissant au-dessus des crosses
+de contrebasses.
+
+Durant cette période suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque
+sorte, le temps d'incubation littéraire du futur romancier, Zola
+s'éparpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans
+grande réussite, un roman populaire, _les Mystères de Marseille_, d'où fut
+tiré, en collaboration avec Marius Roux, un drame éphémère. Représenté
+au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld, il eut quatre
+représentations mouvementées. Le roman, véritable feuilleton à la Ponson
+du Terrail, était inférieur aux productions similaires. En littérature,
+le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vérifié.
+Dans l'art des Richebourg et des Montépin, Zola se montra tout à fait
+secondaire. Ce feuilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal
+parisien, à grosse influence, _le Corsaire_, dirigé par Édouard Portalis,
+ne réussit pas davantage à sa réapparition, malgré une publicité
+considérable et un lancement excellent. Le roman populaire, dédaigné des
+lettrés et des snobs mondains, qui parfois, secrètement, prennent grand
+plaisir à en suivre les péripéties, n'est pas aussi aisé à confectionner
+qu'on le prétend. L'exemple de Zola est là pour démontrer que le talent
+n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est,
+pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffiné et le
+sublime.
+
+Ici et là, le patient et opiniâtre producteur colportait les produits
+de sa plume. Il fit accepter un «Salon» au journal occasionnel, _la
+Situation_, que dirigeait un journaliste de talent, Édouard Grenier. On y
+défendait les intérêts très compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre,
+dont le royaume était livré aux crocs du dogue Bismarck. Une étude
+intéressante sur Édouard Manet, que publia l'élégante revue d'Arsène
+Houssaye, _l'Artiste_, des articles de critique littéraire dans _le Salut
+Public_ de Lyon, marquèrent les années 1866-67-68. Une comédie en un acte,
+en prose, dont quelques scènes avaient été primitivement versifiées, ayant
+pour titre _la Laide_, fut achevée, présentée à l'Odéon et refusée. Elle
+n'a jamais été jouée. Qu'est devenu ce manuscrit inédit? Mystère.
+
+Zola présenta également au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes,
+_Madeleine_. Refusée, cette pièce fut transformée en roman: c'est
+_Madeleine Férat_, qui a été réimprimée depuis. Elle avait paru en
+feuilleton sous le titre de: _la Honte_. Ce roman souleva des
+protestations; le journal dut en interrompre la publication.
+
+Toute une série d'insuccès, voilà le bilan de ces années d'attente. Un
+autre se serait découragé, eût peut-être cherché un nouvel emploi, donnant
+la sécurité mensuelle, et eût renoncé à la littérature, ou du moins n'y
+eût consacré que les heures de liberté. Zola ne voulait rien sacrifier de
+son indépendance. Il se remit, avec plus d'opiniâtre entrain, à sa table
+de travail, fuyant la servitude bureaucratique et bravant l'incertitude du
+lendemain.
+
+Il vivait isolé, cantonné dans son cercle fermé de camarades, comme lui,
+pauvres, inconnus, sans entregent. Aucun de nous, je parle de la jeunesse
+littéraire et politique des dernières années de l'empire, jeunesse
+remuante, agissante, faisant parler d'elle, ne le connaissait. Il
+assistait, paraît-il, à la tumultueuse et légendaire première d'_Henriette
+Maréchal_. Il devait certainement manifester avec nous, mais sans se faire
+remarquer, et ce fut à notre insu qu'il mêla ses bravos aux nôtres, durant
+les retentissantes représentations de l'œuvre, d'ailleurs médiocre, des
+Goncourt, qui ne méritait ni des applaudissements aussi frénétiques, ni
+des sifflets aussi stridents. On s'était rassemblé là comme à une autre
+bataille d'_Hernani_. Nul, à mon souvenir, ne fit attention à ce jeune
+provincial, qui devait à un article, publié dans _le Salut Public_ de Lyon,
+sur _Germinie Lacerteux_, un billet d'entrée donné par les auteurs.
+
+Émile Zola, rencoigné dans sa stalle, muet et le pince-nez en avant,
+partageait nos emballements, mais il ne le fit point connaître. Il devait
+être charmé par la poétique des frères de Goncourt, et rêver, pour ses
+pièces futures, une semblable bacchanale, mais il demeura coi, sans
+participer activement, ostensiblement, à la mêlée. Était-ce timidité,
+prudence, ou simplement parce qu'il ne connaissait personne dans l'un ou
+dans l'autre camp qu'il passa inaperçu? On ne sut que beaucoup plus tard
+qu'il était au nombre des militants de ces soirées mémorables et
+vaines.
+
+Zola, cependant, allait bientôt sortir de son isolement et entrer en
+communication avec d'autres contemporains que le fidèle groupe de la
+première heure, le groupe des provençaux.
+
+Dans un petit rez-de-chaussée bas et sombre, au milieu de verts jardinets
+d'hiver, cité Frochot, derrière la place Pigalle, habitait à cette époque
+Paul Meurice. L'ami constant, et si dévoué, de Victor Hugo recevait là, le
+lundi, quelques hommes de lettres, des artistes, des anciens proscrits.
+Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, dominait ces familières
+réunions, où la littérature se mêlait à la politique. On y lançait
+quelques épithètes désagréables à l'empire, dont on s'évertuait à
+proclamer l'effondrement prochain, alors pourtant très problématique, et
+l'on y criblait de sarcasmes l'école du Bon Sens; Ponsard, Émile Augier,
+n'étaient pas épargnés. L'élément romantique et purement littéraire
+dominait.
+
+Paul Meurice, homme très doux, à la parole aimable, incapable de faire la
+grosse voix et de maudire avec de fortes imprécations, savait maintenir
+les discussions politiques à un diapason très modéré. Les habitués de la
+maison étaient Édouard Lockroy, Charles Hugo, et sa femme, la future Mme
+Lockroy, Auguste Vacquerie, Édouard Manet, le graveur Braquemond, Camille
+Pelletan, Philippe Burty, Paul Verlaine, etc., etc. Quand j'y fus
+introduit, on préparait l'apparition prochaine d'un grand journal
+politique et littéraire, qui devait combattre l'empire et défendre la
+gloire de Victor Hugo. Le titre primitivement choisi était celui de
+_Journal des Exilés_; les principaux collaborateurs politiques étaient
+encore à l'étranger, par refus de l'amnistie: Louis Blanc, Schœlcher,
+Edgar Quinet. Les autres rédacteurs étaient Auguste Vacquerie, Paul
+Meurice, Édouard Laferrière, François et Charles Hugo, Ernest Blum, Ernest
+d'Hervilly, Victor Meunier, Victor Noir. Paul Verlaine devait y donner des
+vers, et j'étais chargé de fournir des articles de critique littéraire et
+de vie parisienne. Victor Hugo planait au-dessus de cette belle rédaction,
+et, sans collaborer directement au journal, devait l'inspirer, le
+patronner. Au dernier moment, on s'aperçut que le titre de _Journal
+des Exilés_ était imparfaitement justifié et pouvait présenter un
+inconvénient. D'abord tous les collaborateurs, notamment le rédacteur en
+chef, Auguste Vacquerie, et le directeur de la partie littéraire, Paul
+Meurice, n'étaient pas des exilés. Ensuite, on espérait fort que l'exil
+finirait bientôt. On proclamait très proche le jour où, Napoléon III
+chassé de France, les proscrits rentreraient triomphalement dans la
+patrie. Alors le titre n'aurait plus de sens. Il fallait donc dénommer
+autrement le nouveau journal. Le nom, destiné à devenir si populaire, fut
+proposé par Victor Hugo, assure-t-on: _le Rappel_ était créé, baptisé.
+
+Peu de temps avant l'apparition du premier numéro, Édouard Manet amena
+cité Frochot, à l'un des lundis, un jeune homme, de mine sombre,
+silencieux et myope, qui fut présenté à Paul Meurice et à Vacquerie comme
+un critique hardi, mordant, ayant déjà fait ses preuves à _l'Événement_
+et au _Figaro_. C'était Émile Zola. On le complimenta de son recueil
+d'articles sur le Salon (_Mes Haines_), et il fut agréé comme
+collaborateur du _Rappel_. Le compte rendu des Livres lui fut confié.
+
+Il ne devait pas conserver longtemps cette fonction. _Le Rappel_ était un
+de ces cénacles comme Zola rêvait d'en former. Mais un cénacle spécial et
+exclusif. On lui trouvait des airs de chapelle. Le culte de Victor Hugo y
+était en permanence célébré, et les rédacteurs prenaient toujours un peu
+les allures d'officiants. Maison très digne, toutefois, et non boutique de
+journalisme. J'y suis resté dix ans, donnant un article quotidien (signé
+Grif, du nom d'un des personnages de _Tragaldabas_, pseudonyme indiqué par
+Auguste Vacquerie), et je n'ai conservé que le plus excellent souvenir de
+mes relations avec les deux directeurs, avec les collaborateurs. C'était
+une famille, ce bureau de rédaction: le foyer Hugo. Les polémiques
+violentes, les personnalités mises en cause, les scandaleuses publications
+y étaient non seulement interdites, mais ignorées.
+
+_Le Rappel_, organe probe, sincère, absolument indépendant, était
+largement ouvert aux républicains de diverses nuances. Des socialistes
+comme Louis Blanc y écrivaient à côté de publicistes bourgeois comme A.
+Gautier, mais ses portes se refermaient sur tout dissident de la religion
+hugolâtre. Sur ce point-là seulement, _le Rappel_ était exclusif, et un
+peu sectaire. La tiédeur n'était pas même tolérée, et il était interdit de
+manier l'encensoir en l'honneur de toute divinité étrangère. Ce fut ainsi
+que le premier article de Zola, où il était parlé élogieusement de
+Duranty, se trouva accueilli avec froideur par les familiers du salon
+Meurice. Que venait faire la louange de ce romancier obscur, dans un
+journal consacré à la gloire du Maître? Ce Duranty était sans grande
+importance, assurément, pensaient les prêtres du culte surpris par cette
+litanie peu orthodoxe, et son _Malheur d'Henriette Gérard_ ne pouvait
+porter ombrage au rayonnement de _l'Homme qui rit_, dont _le Rappel_
+commençait la publication, mais c'était quand même une fâcheuse tendance
+à relever chez ce jeune critique. À quoi songeait-il donc? Il oubliait
+qu'Hugo était seul dieu, et que tout rédacteur du _Rappel_ ne devait être
+que son prophète. On devrait donc le surveiller en ses écarts vers des
+littérateurs suspects. Ce Duranty osait se targuer de réalisme; un vilain
+mot, et qui devait se gazer dans la maison Hugo. Le second article apporté
+par Zola échappa à la vigilance, pourtant fort en éveil, de Vacquerie
+et de Meurice; ils étaient, ce jour-là, exceptionnellement absents du
+journal. C'était un éloge de Balzac. Il ne s'agissait plus là d'un humble
+Duranty. L'auteur de _la Comédie Humaine_ n'était pas une nébuleuse dans
+le firmament littéraire: il resplendissait, astre rival, à côté de Hugo.
+Le défaut de tact de ce critique, l'inconvenance même de ce Zola, un sot
+ou un inconscient, dépassaient la mesure! On le pria de ne plus fournir
+de copie. Depuis, les rapports furent plutôt tendus entre _le Rappel_
+et Zola. Son nom fut biffé, quand les hasards de la publicité
+l'introduisaient dans un compte-rendu. Défense tacite fut faite aux
+rédacteurs de nommer, même par la simple énonciation du titre, les
+ouvrages du romancier mis à l'index. Cette puérile mesure de bannissement
+littéraire,--«Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie!»--dura
+trente ans. Ce fut la cause de bizarres contorsions de plume pour les
+collaborateurs du _Rappel_. Je me souviens de l'embarras où se trouva
+Henry Maret, alors chargé de la critique théâtrale, lorsqu'il lui fallut
+rendre compte de la représentation de _l'Assommoir_, à l'Ambigu. _Le
+Rappel_ pouvait feindre d'ignorer qu'il y avait un auteur, nommé Zola,
+ayant écrit une dizaine de romans, dont quelques-uns avaient produit grand
+tapage. Le public n'attend pas, à jour fixe, qu'on lui parle de livres
+nouveaux. Il ne s'aperçoit même pas du silence absolu gardé sur une
+publication imprimée. La critique littéraire a le droit de n'être jamais
+actuelle. Il en est différemment en ce qui concerne le théâtre. Les
+heureux faiseurs de pièces ont cet avantage, sur les fabricants de livres,
+que tout journal est obligé de parler d'eux, et sur-le-champ. Il n'est pas
+permis de se taire sur leurs ouvrages. On ne serait pas dans le train.
+On ferait bondir de mécontentement les lecteurs, qui attendent le compte
+rendu pour savoir s'ils doivent aller voir la pièce, et pour en parler,
+surtout ne l'ayant pas vue. _Le Rappel_ ne pouvait donc passer sous
+silence une représentation aussi retentissante que celle de _l'Assommoir_.
+Henry Maret fit le compte rendu. Mais l'infortuné critique dramatique, en
+relisant son article imprimé, le lendemain, ne put qu'admirer le tour de
+force du secrétaire de la rédaction, ayant, par ordre, révisé sa copie.
+Dans les deux colonnes où la pièce se trouvait analysée, l'auteur
+principal ne se trouvait pas une seule fois nommé, et l'arrangeur habile
+du roman adapté scéniquement, William Busnach, se voyait englobé dans le
+même anonymat. La pièce était comme un enfant naturel, aux parents non
+dénommés. Ces taquineries mesquines amusèrent longtemps la galerie.
+
+Zola, avec son indomptable ténacité, n'était point démonté par ces coups
+du sort. Courageusement, il s'était remis à sa table de travail, et
+bientôt il publiait, dans _l'Artiste_, la revue distinguée d'Arsène
+Houssaye, son premier bon et véritable livre: _Thérèse Raquin_. Ce roman
+parut sous le titre de: _Une histoire d'amour_. Il fut ensuite édité par
+Lacroix.
+
+_Thérèse Raquin_, qu'on vit plus tard à la scène, n'eut pas une très bonne
+presse, mais attira l'attention. C'est à la suite de cette publication et
+de la critique favorable que j'en fis, que je connus Émile Zola, entrevu
+seulement aux lundis de Paul Meurice. Nos relations excellentes ont été
+interrompues au moment de l'affaire Dreyfus, mais l'antagonisme que je
+m'estimais en droit de manifester contre l'agitateur redoutable du pays
+et l'avocat, trop éloquent, d'une cause que je condamnais, ne m'a jamais
+empêché de conserver, pour l'homme, une grande sympathie, et, pour
+l'écrivain, une inaltérable admiration, dont ce livre est un des
+témoignages.
+
+L'auteur, dès ce roman, semblait maître de sa doctrine. Il déclarait qu'il
+avait voulu étudier des tempéraments, et non des caractères, et qu'il
+avait choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et
+leur sang. Il remplaçait, dans sa tragédie bourgeoise, la Fatalité du
+monde antique parla loi fatale de l'atavisme, de la chair, des nerfs, de
+la névrose. Il reconnaissait que ses personnages, Thérèse et Laurent,
+étaient «des brutes humaines et rien de plus...». Il ne cachait pas avoir
+voulu que l'âme fût absente de ces corps détraqués, livrés à tous les
+furieux assauts de la passion, barques sans gouvernail emportées dans la
+tempête des sens.
+
+ Qu'on lise ce roman avec soin, disait-il dans la préface de la 2e
+ édition (15 avril 1868), on verra que chaque chapitre est l'étude
+ d'un cas curieux de physiologie. En un mot, je n'ai eu qu'un désir:
+ étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en
+ eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent
+ et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres.
+ J'ai simplement fait, sur deux corps vivants, le travail analytique
+ que les chirurgiens font sur des cadavres...
+
+Ce sera la théorie de toute sa vie et la méthode de toute son œuvre. Il
+entendait faire métier de clinicien écrivain et non d'amuseur public. Les
+romans qu'il portait en lui, et dont _Thérèse Raquin_ formait le préambule,
+devraient être des livres scientifiques, pas du tout des fictions
+impressionnantes ou amusantes, destinées à distraire les oisifs et à
+remplir les récréations des gens occupés.
+
+Il se défendait contre le reproche, nouveau alors, depuis devenu banal à
+son égard, de «pornographie». Il suppliait qu'on le voulût bien voir tel
+qu'il était et qu'on le discutât pour ce qu'il était.
+
+ Tant que j'ai écrit _Thérèse Raquin_, dit-il, j'ai oublié le monde,
+ je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me
+ donnant tout entier à l'analyse du mécanisme humain, et je vous assure
+ que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n'avaient pour moi
+ rien d'immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises.
+
+Il est certain que, si l'on admet que la lecture ait une influence sur les
+actes des hommes, qu'elle leur suggère l'imitation des faits consignés
+dans un livre, et les pousse à reproduire les gestes et à s'assimiler les
+passions des personnages, les lecteurs de _Thérèse Raquin_ ne sauraient
+être sérieusement incités à prendre les deux amants pour modèles. Ces
+détraqués noient le mari, pour être libres, et leur accouplement devient
+le pire supplice. Le remords du crime impuni est peint avec des couleurs
+si vives, et le châtiment du tête à tête des tristes complices est si
+terrible qu'on ne saurait y voir un encouragement au meurtre conjugal.
+_Thérèse Raquin_ serait plutôt, tel _l'Assommoir_ que les pratiques
+Anglais considèrent comme un excellent sermon laïque contre l'ivrognerie,
+un plaidoyer persuasif pour le respect de l'existence des maris. Le
+tableau des hantises macabres du couple assassin pourrait-il tenter
+les amants disposés à les imiter, et les joies de l'adultère criminel
+apparaissent-elles désirables, au spectacle du ménage qui en arrive à
+rêver de s'entr'égorger, cherchant à échapper, par un nouveau crime, aux
+conséquences du premier!
+
+_Thérèse Raquin_, dont le théâtre a popularisé les situations éminemment
+dramatiques, avec le personnage spectral de la mère du mort, renferme des
+morceaux littéraires, travaillés de main d'ouvrier, et qui pourraient
+figurer dans les plus excellents ouvrages de l'auteur: la description du
+passage du Pont-Neuf, rue Guénégaud, le tableau balzacien d'un intérieur
+de mercier, la vie du petit commerçant observée et rendue avec précision
+et coloris,--la couleur dans le gris et le terne, c'est l'art suprême du
+peintre,--la fièvre amoureuse de Thérèse, la partie de canot et le crime,
+la visite à la Morgue, puis l'épouvante en tiers avec les deux amants,
+les visions macabres, le mort se dressant devant les deux êtres prêts à
+s'étreindre, et paralysant leurs élans, la révélation à la paralytique,
+et tout le poignant tableau des désespoirs et des fureurs du couple,
+finissant par trouver le remède à ses tortures, et le refuge contre la
+poursuite des Erynnies du souvenir et de la conscience dans un suicide
+simultané, ce sont là des parties d'un art achevé, dans un édifice
+brutalement construit sans doute, mais où la maîtrise déjà s'affirmait.
+
+Dès _Thérèse Raquin_, Émile Zola se révélait, se transformait. C'était un
+homme nouveau, un écrivain et un penseur, que les ouvrages de début ne
+pouvaient faire pressentir, qui venait de se dresser hors de la foule des
+faiseurs de livres de son temps, de niveau avec les plus grands. Bientôt
+il les devait dépasser tous.
+
+
+
+
+III
+
+MARIAGE DE ZOLA.--ZOLA SOUS-PRÉFET.--ZOLA AUTEUR DRAMATIQUE.--LE ROMAN
+EXPÉRIMENTAL.--L'HÉRÉDITÉ.--LE NATURALISME
+
+(1868-1871)
+
+
+_Thérèse Raquin_ ne fut pas un succès. Seuls quelques lecteurs, épris
+d'art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons
+abracadabrants, alors très en vogue, de Ponson du Terrail, et les
+affadissantes narrations de George Sand vieillie et d'Octave Feuillet,
+jeune vieillot, s'intéressèrent à ce drame de la conscience, à cette
+évocation du remords, où se combinaient l'intensité psychologique et la
+violence dramatique du roman criminel.
+
+Les _Rougon-Macquart_ étaient déjà en préparation lorsque Zola écrivit
+_Thérèse Raquin_. On pourrait même faire rentrer ce roman dans la fameuse
+série. Il suffirait, pour justifier, d'après le plan de l'auteur, ce
+rattachement, de donner à Thérèse ou à Laurent une parenté quelconque avec
+les descendants névrosés d'Adélaïde Fouque. La partie psychologique s'y
+trouve, sans doute, moins développée que dans les romans subséquents,
+mais déjà se manifeste la préoccupation de la description minutieuse
+des milieux, et aussi l'étude d'organismes maladifs et de tempéraments
+dégénérés. _Thérèse Raquin_ rentre dans le cadre des Rougon-Macquart, plus
+peut-être que _le Rêve_ et _Une Page d'Amour_. Mais l'auteur n'avait pas,
+à cette époque, entrepris de composer un «cycle» moderne, ni de combiner
+des compartiments d'aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait
+figurer des personnages appartenant à une même famille, et procédant d'une
+hérédité morbide commune.
+
+Avant d'étudier cette vaste composition au plan arrêté d'avance, il
+convient de mentionner les faits de l'existence de l'auteur, durant ces
+années mouvementées, pour lui peu favorables au travail littéraire et aux
+gains par la plume. Ce sont les années qui vont de la fin de l'empire à
+l'invasion et aux convulsions qui accompagnèrent la venue au monde de la
+République.
+
+Jusqu'à la veille de la guerre de 1870, Émile Zola vécut au quartier
+latin. Les domiciles occupés par lui, dans ses années de début, furent
+modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces détails anecdotiques,
+je vais énumérer ces logis d'étudiant pauvre.
+
+Il convient de rappeler le domicile initial, celui où il est d'usage de
+placer une plaque commémorative apprenant aux passants, qui daignent lever
+la tête, que là est né, en telle année, tel homme célèbre: c'est donc
+à Paris, 10 _bis_, rue Saint-Joseph, 2e arrondissement, dans la maison
+aujourd'hui occupée par la Librairie Illustrée (J. Tallandier), que se
+trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents.
+Viennent ensuite les logis échelonnés d'Aix, dont l'importance diminue
+avec la fortune de la famille: cours Saint-Anne, puis impasse Sylvacanne
+(ancienne habitation de la famille Thiers), la villa du Pont-de-Béraud,
+dans la banlieue d'Aix, après la mort du père, François Zola: retour en
+ville, rue Bellegarde, puis, de là, rue Roux-Alphérau, ensuite la cour des
+Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine,
+dernière habitation des Zola, à Aix.
+
+À Paris, il loge d'abord à l'hôtel meublé, 63, rue Monsieur-le-Prince,
+--puis il est pensionnaire au lycée Saint-Louis,--de là il va rue
+Saint-Jacques, 241, rue Saint-Victor, 35; il occupe ces logements avec sa
+mère. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21, rue
+Soufflot, n° 11, impasse Saint-Dominique, n° 7, rue de la Pépinière, à
+Montrouge, rue des Feuillantines, n° 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard
+Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10.
+
+Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur
+la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois
+allaient succéder aux garnis et aux chambrettes d'étudiant. C'est aux
+Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habité ce
+quartier ou les environs de la place Clichy, dans le IXe arrondissement,
+rue de Boulogne et rue de Bruxelles, où il est mort.
+
+Sa première habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis
+rue Truffaut, 23. En 1870, Zola part pour Marseille, va à Bordeaux, et
+revient à Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolies,
+un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n° 14. En 1874, il prend
+un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit hôtel, 21, rue
+Saint-Georges, aujourd'hui rue des Apennins.
+
+Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin,
+il augmente sa villa de Médan, achetée en 1878, neuf mille francs, et
+occupe, durant son séjour à Paris, le dernier et fatal appartement de la
+rue de Bruxelles.
+
+Avant d'avoir Médan, et depuis que l'aisance lui était venue, Zola avait
+l'habitude d'aller passer l'été à la campagne. On sait combien il aimait
+l'eau, la verdure, les arbres, et plutôt les agréables paysages de
+banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fit des séjours
+assez longs à l'Estaque, faubourg de Marseille, à Saint-Aubin, sur la côte
+normande.
+
+Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les
+fluctuations de la destinée de Zola. Dans la première jeunesse, c'est la
+maison hantée par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier
+président de la troisième république, qui marque l'apogée de la famille
+Zola; survient la dégringolade, conséquence de la mort du père, en des
+logis de plus en plus exigus; enfin la série morne des garnis et des
+chambres au sixième. Puis c'est l'entrée définitive dans la vie bourgeoise
+aisée, le petit hôtel de la rue des Apennins, où un valet de chambre ouvre
+la porte aux visiteurs. Le romancier parvenu achète enfin une maison de
+campagne, son rêve!
+
+À Médan, la villégiature de Zola devient plus que confortable. Il ajoute
+à l'acquisition première des constructions voisines, fait édifier des
+bâtiments pour servir d'écurie, de communs, de serres, et il se meuble
+le cabinet de travail qu'il a convoité durant sa jeunesse besogneuse.
+
+La première fois que j'entrai dans cet actif laboratoire, je fus frappé
+par son arrangement plutôt inattendu. C'était au printemps de 1880. Je
+venais de ma maison de Bougival, située, comme celle de Zola, au bord de
+l'eau. Comme son cabinet, le mien avait une grande baie, donnant sur la
+Seine, et, le paysage fluvial étant à peu près le même, je m'attendais
+à me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m'empêcher de faire
+un mouvement de surprise en voyant l'entassement baroque et disparate
+d'objets rappelant surtout le bric-à-brac. Il y avait bien un vaste divan
+aux étoffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet,
+qui pouvait être considéré comme un meuble utile, indispensable pour la
+sieste, durant les digestions pénibles, ou le repos après le travail, mais
+aussi se bousculaient là, dans un prétentieux et disparate encombrement,
+de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar,
+des ivoires de pacotille, des oripeaux fanés de carnaval, de vulgaires
+bois sculptés et des japonaiseries de grands magasins, peinturlurées
+ou ciselées à la grosse, enfin, tout le déballage des bibelots truqués
+et sans valeur, qu'exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur,
+l'initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand'Pinte de la place
+Trudaine. Il y avait comme un jubé, en bois vernissé, au-dessus de
+l'alcôve orientale, où des livres, sur des rayons, s'alignaient. Zola
+était très fier de tout ce décrochez-moi-ça romantique, auquel les
+tavernes à devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux
+imités de Willette et les brasseries moyenâgeuses aux tapisseries
+imprimées, ont porté le coup du dédain et même du ridicule.
+
+Paul Alexis a fait la même remarque, en parlant de l'appartement de la rue
+de Boulogne:
+
+ Balzac dit quelque part, écrivait Paul Alexis, que les parvenus se
+ meublent toujours le salon qu'ils ont ambitionné autrefois, dans
+ leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion à
+ un passage de _César Biroiteau_, le salon blanc et or de l'architecte
+ Grindot.) Eh bien! justement, dans l'ameublement de notre naturaliste
+ d'aujourd'hui, le romantisme des premières années a persisté... C'est
+ surtout dans son appartement de la rue de Boulogne, où il habite
+ depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que
+ vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais, antiques Aubussons,
+ étains bossués, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert
+ venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries,
+ il s'extasiait, en son cœur de vieux romantique. Un soir, dans la
+ chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration: J'ai
+ toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... c'est la chambre de
+ Saint-Julien l'Hospitalier!...
+
+Médan avait le caractère moins pompeux, moins musée, que le logis parisien,
+et nulle préoccupation de style, ou même de tonalité générale, n'avait
+présidé à son ameublement. Mais Zola s'y plaisait, et il avait bien raison
+de se meubler à son goût, selon sa fantaisie.
+
+C'est un petit village des environs de Poissy, que ce Médan, qui n'avait
+pas d'histoire, et qui est devenu notoire comme un champ de bataille.
+C'est déjà la grande banlieue. Poissy, avec ses pêcheurs à la ligne,
+Villennes et son Sophora aux vastes ramures éployées sur les tables
+du restaurant, forment l'extrême frontière, de ce côté, de la zone
+banlieusarde, hantée, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de
+Parisiens lâchés. Une population estivale d'employés et de commerçants,
+prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires
+terminées et le bureau fermé, se trouve encore à Poissy, à Villennes, mais
+c'est son point terminus. À Médan, on est à la campagne. Sur l'autre rive,
+commence le Vexin français, théâtre des vieilles pilleries anglaises, et
+la verdure plus verte et les troupeaux plus denses donnent une idée de la
+grasse Normandie. Pas de villas. Le bourgeois retiré, l'ancien boutiquier
+citadin, venu planter ses choux et mourir à la campagne, est inconnu à
+Médan. Un seul château, d'un style moyenâgeux moderne, avec des créneaux
+de décor d'opérette, étranglé entre la route et la colline. Ce castel en
+simili, paraissant construit par un décorateur de théâtres, est campé
+sur les ruines de l'ancien donjon, où se retranchèrent maintes fois des
+combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette,
+cette bâtisse, représentant les traditions de l'ancien régime, dont
+le propriétaire était salué comme seigneur du village, appartenait à
+un ancien garçon de café, Lucien Claudon, le Lucien célèbre du café
+Américain. Le produit des pourboires du Peter's ne resta pas longtemps
+dans les mêmes mains. Comme un château de cartes, le donjon moderne
+s'écroula sous les coups furieux du krach de l'Union Générale. La modeste
+demeure de l'homme de lettres ne fit, au contraire, que s'agrandir et
+s'embellir.
+
+C'est à Médan que Zola a passé les meilleurs moments de sa vie. C'est là
+qu'il a composé la plupart de ses romans à grand succès, notamment _Nana_,
+_Germinal_, _la Terre_. Son logis, par sa position même, lui inspira le
+sujet d'un roman: des fenêtres de sa maison, resserrée entre la route
+et la voie ferrée, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les
+signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D'où l'idée d'écrire un
+roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donné un sur les Halles,
+sur les Grands Magasins, et ce fut la genèse de _la Bête Humaine_, cette
+vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant
+sous l'horizon ou s'enfonçant dans la nuit, avec un fracas prolongé et des
+sifflements stridents.
+
+Médan, outre le séjour de Zola, appartient à l'histoire littéraire et à la
+bibliographie du XIXe siècle: là, se réunirent les Cinq: Guy de Maupassant,
+Léon Hennique, Paul Alexis, Céard et Huysmans. De leur réunion, et de
+leur accord, sortit le livre _les Soirées de Médan_, recueil précieux, qui
+contient _Boule-de-Suif_ et _l'Attaque du moulin_, pique-nique littéraire
+savoureux où chacun apporta son plat de haut goût.
+
+Enfin, grâce à la libéralité de la veuve de Zola, et par une touchante et
+noble pensée, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des
+déshérités et des pauvres, est devenue celle de l'Enfance débile et vouée,
+faute de secours, à l'anémie et à la mort. C'est la réalisation du rêve
+bienfaisant de Pauline Quenu.
+
+Comme, dans la maison de Bonneville, fouettée du vent et assaillie par les
+flots, les lamentables enfants de ces pêcheurs normands, abrutis par le
+calvados et décimés par la misère, trouvaient des soins, des dons, des
+secours immédiats, les minables petits êtres confiés à l'Assistance
+publique, déchet urbain, scories vivotantes rejetées hors du creuset
+parisien, ont désormais, à Médan, sous un climat moins tempêtueux et dans
+un paysage plus riant, encadré de minces peupliers et d'ormes trapus, un
+asile agréable, une maison, une famille, avec des soins et un régime
+fortifiant leur faiblesse, arrêtant leur dégénérescence. Ces enfants,
+n'étant pas atteints de maladies aiguës ou contagieuses, mais seulement
+de débilité générale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux
+conditions fâcheuses de leur hérédité, de leur milieu, avaient besoin
+d'être séparés des véritables malades. C'est donc une maison de
+convalescence et de régénération physique et morale pour les pauvres
+déshérités. Grâce à Émile Zola et à la générosité de sa femme, ces chétifs
+rejetons de parents épuisés par le travail, par la misère, par l'avarie et
+l'alcool, reprendront vigueur et santé. Ce sont des rescapés du puits noir
+de l'enfer social: ils pourront plus tard être utiles à la société, au
+lieu de lui être à charge, et ils connaîtront, ce qui semblait leur être
+fatalement interdit, la joie de vivre!
+
+C'est le 29 septembre 1907, jour anniversaire de la mort d'Émile Zola,
+et date du pèlerinage anniversaire à la maison de l'écrivain, que
+l'Assistance publique a pris officieliement possession de la propriété
+de Médan et de la Fondation Zola. La cérémonie a été simple et digne.
+Le directeur de l'Assistance publique, le secrétaire général de cette
+administration, le président du Conseil municipal, le préfet de la Seine,
+le chef du cabinet du président du Conseil, le ministre de la Guerre, les
+autorités municipales de Médan, M. Maurice Berleaux, ancien ministre,
+député de la circonscription, ont présidé à cette cérémonie, à laquelle
+assistaient quelques écrivains et artistes, amis personnels du glorieux
+écrivain: Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice
+Leblond, Léon Frapié, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur
+Méry et la doctoresse Javinska, à qui est confiée la direction de l'asile.
+
+Mme Émile Zola avait reçu les personnages officiels et les amis de son
+mari, ayant à ses côtés les deux enfants laissés par l'écrivain. Tout
+auréolée de bonté vraie, sans ostentation de résignation, sans l'emphase
+du sacrifice public, entre ses deux enfants d'élection, dans cette demeure
+désormais consacrée à l'enfance malheureuse, cette bienfaisante femme
+personnifiait, avec une discrète abnégation, l'admirable Pauline de _la
+Joie de vivre_, secourable aux abandonnés du village, et si maternelle
+pour le petit Paul, l'enfant de l'adoption.
+
+De cette maison de l'enfance, de cet asile ouvert à la faiblesse et à la
+misère puériles, plus tard, au visiteur respectueux et charmé, comme un
+salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s'adressera ce chœur
+de voix aiguës et joyeuses, récitant ce passage d'une des visions
+heureuses de _Travail_:
+
+ C'était un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance,
+ avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple
+ blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les
+ rayons entraient par les hautes fenêtres. Là aussi l'eau ruisselait,
+ on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure,
+ comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l'exclusive
+ propreté qui éclatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait
+ bon la candeur et la santé. Si des cris parfois sortaient des
+ berceaux, on n'entendait le plus souvent que le joli babil, les rires
+ argentins des enfants marchant déjà, emplissant les salles de leurs
+ continuelles envolées. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient
+ partout leur vie naïve et comique, des poupées, des pantins, des
+ chevaux de bois, des voitures. Et ils étaient la propriété de tous,
+ des garçons comme des filles, confondus les uns avec les autres en
+ une même famille, poussant ensemble dès les premiers langes, en sœurs
+ et frères, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu'à la tombe,
+ mener côte à côte une existence commune.
+
+Ce rêve paradisiaque, aux détails et à l'ordonnance consignés comme dans
+les clauses d'un testament, en cette radieuse page de _Travail_, la veuve
+du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et
+sacrifiés du livre, Suzanne et Sœurette, a su le réaliser. Il n'était
+point de façon plus touchante de porter le deuil éclatant de son glorieux
+mari, et Zola ne pouvait souhaiter un emploi, plus conforme à ses désirs
+et à son cœur, de son héritage. Cette demeure de Médan, obtenue par le
+travail, est retournée, comme par une légitime et naturelle dévolution, aux
+enfants déshérités du travail.
+
+Mais, en 1870, Médan n'était encore qu'un espoir, et Zola logeait et
+travaillait dans un modeste appartement batignollais.
+
+Au cours de ces années d'apprentissage littéraire et de labeur pour le
+pain quotidien, un événement important s'était produit dans la vie chaste
+et retirée de Zola. J'ai dit combien il vivait à l'écart, en «ours», ne
+fréquentant ni les bureaux de rédaction, ni les cafés de gens de lettres.
+On ne le voyait jamais dans les journaux où il écrivait. Au café de Madrid,
+qui fut un centre important d'agitation littéraire et politique, aux
+dernières années de l'empire, il était inconnu. Au café Caron, au café
+de l'Europe, à la brasserie Serpente, au café Tabouret, chez Glaser,
+au Procope, où se retrouvaient étudiants, professeurs, publicistes,
+philosophes, tribuns, poètes, correspondants de feuilles étrangères et
+proscrits cosmopolites, on ne l'entendait pas discutant, exposant théories
+et systèmes, dont, pourtant, il était amplement pourvu, réformant la
+société, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et
+les littératures surannées, parmi les feutres des bocks empilés. J'ai dit
+qu'on ne l'aperçut ni dans l'arrière-boutique d'Alphonse Lemerre, ni
+chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Callias, où les
+Parnassiens récitaient leurs premiers vers, commençaient la conquête du
+public, dirigeaient leur marche vers l'Académie, vers la gloire. Il avait
+cessé de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cénacle de
+condisciples provençaux, et de quelques peintres impressionnistes, voilà
+toutes ses relations. Il vivait donc très seul. Ce fut alors qu'il se
+maria. Il épousa Mlle Alexandrine Meley.
+
+Voici l'acte de mariage d'Émile Zola:
+
+ L'an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai, à dix heures
+ du matin, par devant nous, Vincent Blanché de Pauniat, adjoint
+ au maire du dix-septième arrondissement de Paris, officier de
+ l'État-civil délégué, ont comparu publiquement en cette mairie:
+ Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, âgé de trente
+ ans, né le deux avril mil huit cent quarante, à Paris, demeurant rue
+ Lacondamine, 14, avec sa mère, fils majeur de François-Antoine-Joseph
+ Marie Zola, décédé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le vingt-sept mars
+ mil huit cent quarante-sept, et de Françoise--_Émélie_-Orélie Aubert,
+ sa veuve, propriétaire, consentant au mariage, suivant acte reçu
+ par Me Demanche, notaire à Paris, le six de ce mois; Et Éléonore
+ Alexandrine Meley, sans profession, âgée de trente-un ans, née à
+ Paris, le vingt-trois mars mil huit cent trente-neuf, fille majeure
+ de Edmond-Jacques Meley, typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24,
+ consentant au mariage, suivant acte reçu par Me Fould, notaire à
+ Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, décédée à
+ Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous
+ ont requis de procéder à la célébration de leur mariage dont les
+ publications ont été faites sans opposition, en cette mairie, les
+ dimanches quinze et vingt-deux de ce mois, à midi. À l'appui de leur
+ réquisition, les comparants nous ont remis leurs actes de naissance,
+ l'acte de décès du père du futur, le consentement de sa mère, celui
+ du père de la future et l'acte de décès de sa mère. Les futurs
+ époux nous ont, en exécution de la loi du dix juillet mil huit cent
+ cinquante, déclaré qu'il n'a pas été fait de contrat de mariage.
+ Après avoir donné lecture des pièces ci-dessus et du chapitre six,
+ titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demandé aux futurs
+ époux s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux
+ ayant répondu affirmativement nous déclarons, au nom de la loi, que
+ Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola et Éléonore-Alexandrine Meley sont
+ unis par le mariage, en présence de: Suzanne-Mathias-Marius Roux,
+ homme de lettres, âgé de trente ans, demeurant avenue de Clichy, 80;
+ de Paul-Antoine-Joseph-Alexis, homme de lettres, âgé de vingt-trois
+ ans, demeurant rue de Linnée, 5; de Philippe Solari, sculpteur, âgé
+ de trente ans, demeurant rue Perceval 10, de Paul Cézanne, peintre,
+ âgé de trente-un ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis
+ des époux.
+
+ Et ont les époux et les témoins signé avec nous après lecture.
+ Signé: Émile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Cézanne,
+ Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat.
+
+Voilà donc Zola marié, vivant de la vie de famille, car il avait auprès
+de lui sa mère. Il avait pour elle affection profonde et respect attentif.
+Au petit hôtel de la rue des Apennins, le second étage était entièrement
+réservé à Mme veuve François Zola. Elle mourut à Médan, peu de temps après
+l'acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterrée à Aix, selon son
+désir de revenir auprès de son mari, dans le caveau «dans un état parfait
+de conservation,», dit Zola qui avait accompagné la dépouille maternelle.
+La cérémonie fut religieuse. «On m'affirme que je ne puis éviter cela»,
+écrivit Zola à Henry Céard.
+
+Émile Zola, jeune marié, ne se trouvait pas à Paris pendant le Siège. On
+doit le regretter, non pas qu'il eût renforcé considérablement, par sa
+présence, les moyens de défense dont on usa si peu et si mal, il aurait
+fait un garde national de plus, et ce n'est pas de soldats improvisés
+qu'on manquait. Mais quels documents il eût recueillis! que de notes
+curieuses il eût récoltées, durant les gardes aux remparts, sur la place
+publique, dans les réunions fuligineuses, à la porte des boucheries aux
+queues faméliques, rappelant sinistrement celles des théâtres aux heures
+de joie. Il nous eût donné de puissants tableaux de Paris à jeun,
+sans bois, sans lumière, manquant de pain, de journaux, de voitures,
+de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais armé, frémissant
+d'enthousiasme et de colère aussi; impatient de se battre; réclamant,
+dans son incompétence stratégique, la sortie torrentielle, et revivant
+l'existence révolutionnaire d'autrefois, avec une énergie plus bavarde
+et moins impitoyable toutefois; Paris en révolution, sans tribunal
+révolutionnaire, et Paris vaincu, miséricordieux aux généraux incapables.
+Le départ de Zola pour Marseille nous a privés d'un livre exceptionnel,
+que seul peut-être il était capable d'écrire, et qui, aussi passionnant
+que _la Débâcle_, eût certainement égalé _Germinal_ et dépassé _Travail_.
+
+Sa jeune femme était souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le
+médecin, prescrivant le départ immédiat. Il se résigna donc à emmener sa
+mère et Mme Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles,
+en même temps que des personnes déjà affaiblies, l'une par la maladie et
+l'autre par l'âge, n'étaient pas en état de supporter les alarmes, les
+privations et les souffrances d'un siège. Leur exode était donc légitime
+et urgent. Zola conduisit ces deux êtres chers à Marseille, où il arriva
+au commencement de septembre. Son intention, ayant installé les deux
+femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, était de retourner
+à Paris, afin de participer à la résistance.
+
+Mais l'invasion avait précipité les événements et Paris était investi.
+Zola se trouvait interné dans Marseille, par la force des catastrophes.
+Il fallait vivre, cependant. L'époque n'était guère propice aux besognes
+de plume. Un romancier, c'était alors une non-valeur, et tout roman
+paraissait fade, en présence des dramatiques événements dont la France et
+le monde, avec passion, suivaient les épisodes quotidiens. Quel feuilleton
+aurait pu lutter d'intérêt et rivaliser de péripéties aventureuses, de
+psychologie ardente, et douloureuse aussi, avec la réalité! Dans une
+fébrile angoisse, on attendait la suite, et peut-être la fin, du siège et
+des souffrances de la guerre, au prochain numéro de chaque journal, au
+prochain lever de soleil.
+
+Les journaux, imprimés à la diable, sur des papiers de tous les formats,
+jaunis, pisseux, pâteux, constituaient la seule littérature possible.
+Le public se montrait impatient de nouvelles, de suppositions aussi.
+Il accueillait tous les récits, plus ou moins vraisemblables, sans se
+préoccuper de les vérifier. Zola songea donc aussitôt à la ressource du
+journalisme. C'était un des rares métiers ne chômant pas, que celui de
+correspondant de journaux. Beaucoup de journalistes étaient aux camps ou
+fonctionnaires. On pouvait espérer les remplacer.
+
+Il écrivit, le 19 septembre 1870 (les portes de Paris avaient été fermées
+le 17, au soir), à son ami Marius Roux à Aix:
+
+Veux-tu que nous fassions un petit journal, à Marseille, pendant notre
+villégiature forcée? Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je
+n'ose tenter l'aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Donne-moi
+une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait,
+de venir demain à Marseille, avec Arnaud. L'affaire doit être enlevée.
+
+Le projet se réalisa, et le journal parut, grâce à l'appui de M. Arnaud,
+directeur du _Messager de Provence_. Ce fut une feuille à un sou, ayant
+ce titre sonore: _la Marseillaise_, que Rochefort avait popularisé. Le
+«canard», car cette feuille, avait pour toute rédaction Zola et Roux,
+était insuffisante à tous les points de vue, dénuée d'argent, de publicité,
+d'abord, et aussi d'informations sérieuses et fraîches du théâtre de la
+guerre. _La Marseillaise_ ne pouvait avoir la prétention de lutter avec
+les journaux importants du Midi. Elle dura seulement quelques semaines. Il
+ne fallait donc plus compter sur le journalisme pour végéter à Marseille,
+et il devenait urgent, pour la famille Zola, que son chef dénichât un
+emploi sérieux, une situation lucrative, des appointements réguliers.
+
+Avec une souplesse d'esprit et une décision remarquables, chez un homme
+vivant à l'écart des événements politiques et ne fréquentant guère les
+milieux militants, Zola résolut d'aller solliciter une fonction auprès
+du gouvernement de la Défense. Les principaux membres de ce gouvernement
+provisoire venaient d'arriver à Bordeaux. Il connaissait l'un des
+gouvernants, l'excellent et tant soit peu ridicule Glais-Bizoin, l'homme
+au crâne pointu. Il l'avait rencontré à _la Tribune_, journal ennuyeux,
+mais d'un républicanisme précurseur, que, sous l'empire, avait dirigé
+Eugène Pelletan.
+
+Glais-Bizoin, devenu tout-puissant,--il était membre du gouvernement,
+comme député de Paris au Corps Législatif défunt,--accueillit
+favorablement son ancien collaborateur. Il lui reprocha même de ne s'être
+pas pressé davantage pour venir offrir ses services, à Tours. Il l'utilisa,
+ pendant quelque temps, comme secrétaire, et le recommanda à Clément
+Laurier pour une situation quelconque. Zola, rassuré, fit venir à Bordeaux
+sa femme et sa mère, et attendit, sans trop d'impatience, la fonction
+promise.
+
+Il avait emporté avec lui le manuscrit inachevé de _la Curée_, et il
+le regardait avec attendrissement, en soupirant: «Quand pourrai-je me
+remettre à ce roman? Quand paraîtra-t-il?» Et il en arrivait, dans
+l'étourdissement du tumulte ambiant, dans l'effarement du cauchemar réel
+de l'invasion, à se demander si l'on imprimerait encore des romans, et
+s'il y aurait toujours une place pour l'homme de lettres, dans la société
+bouleversée.
+
+Comme j'avais avec moi ma femme et ma mère, sans aucune certitude d'argent,
+disait-il plus tard, en se remémorant ces journées d'angoisse et de
+misère, j'en étais arrivé à croire tout naturel et très sage de me jeter,
+les yeux fermés, dans cette politique que je méprisais si fort, quelques
+mois auparavant, et dont le mépris m'est, d'ailleurs, revenu tout de
+suite.
+
+Zola, qui devait plus tard, indirectement, revenir à la politique,
+indirectement peut-être d'une façon un peu inconsciente, fut donc sur le
+point de devenir fonctionnaire.
+
+En mars 1871, seulement, c'est-à-dire après la paix, et quand la lutte
+communaliste débutait, Clément Laurier, tenant la promesse faite à
+Glais-Bizoin, nommait Zola sous-préfet de Castel-Sarrazin, dans le
+Tarn-et-Garonne.
+
+Cette nomination fut presque aussitôt rapportée, et Zola n'endossa point
+l'uniforme à broderie d'argent. Il n'eut pas à se déranger pour aller même
+voir sa sous-préfecture. Cette petite ville et cette petite fonction
+ne lui convenaient guère. Il s'attendait à mieux. Et puis, il venait
+d'obtenir une correspondance au _Sémaphore_ de Marseille, et le journal
+_la Cloche_, de Paris, lui prenait des «Lettres parlementaires». Il avait
+ainsi le pain assuré, et même des émoluments supérieurs au traitement
+d'un sous-préfet de 3e classe. De plus, il conservait l'indépendance qui
+convenait à son caractère. L'espoir lui revenait de pouvoir reprendre,
+la guerre étant terminée, sa carrière purement littéraire. Il avait
+sa _Curée_ à achever. Il lui parut qu'il lui serait bien difficile de
+terminer son roman, et surtout de le faire paraître, s'il s'enterrait dans
+la petite ville gasconne qui lui était assignée. Qui songerait à l'exhumer
+de là? Il disparaîtrait, enfoui sous les cartons verts et les papiers
+administratifs. Il refusa donc la situation officielle qui lui était
+offerte, et, quand l'Assemblée nationale rentra à Paris, il la suivit.
+Il conservait sa place de rédacteur parlementaire à _la Cloche_, et cela
+lui paraissait suffisant et agréable.
+
+Au milieu de ces cataclysmes nationaux et de ces péripéties domestiques,
+Zola, qui avait déjà fourni au _Siècle_ un roman, pour être publié en
+feuilleton, _la Fortune des Rougon_, se disposa à en donner un second
+dans _la Cloche_ de Louis Ulbach, où il était chargé du compte rendu des
+séances de l'Assemblée nationale. _La Curée_ avait été commencée avant la
+guerre. Elle ne fut terminée qu'en 1872, après une interruption dans la
+publication du feuilleton, motivée par des tracasseries policières. Les
+magistrats de l'empire, qui poursuivaient, en 1858, Gustave Flaubert et
+_Madame Bovary_ pour immoralité, avaient été changés ou s'étaient changés
+eux-mêmes. Ils étaient presque tous devenus, de forcenés bonapartistes
+qu'ils étaient, des fervents républicains, dès le soir même du 4 septembre
+1870, mais l'esprit de la magistrature était demeuré le même: hostile à la
+littérature. Parquets et tribunaux qualifiaient de délit contre la morale
+toute tentative d'artiste pour montrer la société à nu, et ôtant le masque
+humain, laisser voir le fauve qui est dessous.
+
+La publication de _la Curée_ en librairie fut ajournée, suivant le retard
+de _la Fortune des Rougon_, qui n'avait pu paraître à temps, à raison de
+la guerre et de circonstances spéciales à l'auteur et à l'éditeur.
+
+Cet éditeur était Lacroix, l'ancien associé de Verbœckhoven pour la
+Librairie Internationale. Zola était entré en rapports avec lui, pour les
+_Contes à Ninon_. Ils avaient passé un traité peu ordinaire. C'était un
+forfait. L'éditeur devait donner à «son» auteur des appointements fixes,
+comme à un employé. Six mille francs l'an, payables par fractions
+mensuelles de cinq cents francs. Zola avait accepté d'enthousiasme.
+C'était le salut! C'était le pain quotidien suffisamment accompagné
+de rôti et de légumes, c'était aussi la fixité dans les recettes, la
+régularité dans son petit budget. Il retrouvait, avec moins de sécurité,
+mais avec plus d'avantages métalliques, sa situation de commis de la
+maison Hachette, voyant, au bout de chaque mois, tomber la somme fixée,
+sans redouter l'incertitude et l'irrégularité des gains littéraires.
+
+En échange de cette mensualité, l'écrivain au fixe devait fournir deux
+romans par an.
+
+Il était stipulé que, si ces romans paraissaient dans des journaux,
+l'éditeur devrait prélever son remboursement des six mille francs par lui
+dus, et alors l'auteur recevrait, outre le surplus de la somme payée par
+les journaux, 40 centimes par volume en librairie.
+
+Ce traité paraissait assez avantageux pour l'auteur, étant donnée sa
+réputation encore à faire. Si ses romans n'étaient pas placés dans des
+journaux, il était assuré de les vendre 3.000 francs pièce, et il touchait
+le prix, partiellement, d'avance. La vie matérielle se trouvait assurée.
+En même temps, il était astreint à une production constante et régulière.
+Ce traité ne fut pas exécuté à la lettre.
+
+La guerre, d'abord, interrompant, retardant la publication dans
+_le Siècle_ du feuilleton _la Fortune des Rougon_, mit un arrêt au
+fonctionnement des clauses stipulées: l'éditeur devait être remboursé des
+six mille francs annuels, par lui dus ou versés, mais il était nécessaire,
+pour cela, que l'auteur les eût encaissés d'un journal, ce qui n'était pas
+le cas. Ensuite l'éditeur Lacroix, un excellent homme, mais légèrement
+aventureux et fortement imprévoyant, s'était engagé dans des entreprises
+honorables, malheureusement, pour la plupart, aléatoires et onéreuses. Il
+avait payé très cher le droit d'éditer _les Misérables_. Victor Hugo avait
+touché 500.000 francs, rien que pour la première édition, format in-8°.
+Grand admirateur de Proudhon, Lacroix avait entrepris la publication des
+œuvres complètes du puissant philosophe, qui, sauf quelques ouvrages, se
+vendirent peu. L'intéressante publication de la collection des Grands
+Historiens étrangers, Gervinus, Motley, Mommsen, Draper, Prescott, etc.,
+avait donné peu de résultats immédiats. Lacroix se trouvait donc obéré,
+à la fin de la guerre. L'interruption des affaires avait aggravé sa
+situation commerciale déjà embarrassée. Il eut avec Zola un compte de
+billets, qui, renouvelés, impayés, accrus d'agios et de frais, formèrent
+un total important, au moment de la faillite Lacroix.
+
+Grâce à la loyauté des deux parties, tout s'arrangea au mieux et à
+l'amiable. Le compte de Zola avec son premier éditeur fut définitivement
+soldé en 1875.
+
+Un libraire jeune, intelligent et très camarade avec ses auteurs, Georges
+Charpentier, racheta de Lacroix, moyennant huit cents francs, _la Fortune
+des Rougon_ et _la Curée_. Un nouveau traité fut rédigé. L'éditeur payait
+comptant chaque roman trois mille francs. Devenu propriétaire du manuscrit,
+il pouvait le publier ou le faire reproduire dans les journaux, et cela
+pendant dix ans, ce traité, bien que rédigé de très bonne foi, était
+aléatoire pour les deux parties. Les manuscrits étaient trop payés, si une
+seule édition s'écoulait. Ils ne l'étaient pas assez, si ces romans se
+vendaient bien en librairie, s'ils étaient reproduits par les journaux et
+traduits à l'étranger. C'était donc une mauvaise affaire pour l'auteur, si
+la vogue venait.
+
+Elle vint. Zola, dont les besoins, sans être excessifs, dépassaient le
+revenu de sa plume, car il n'arrivait pas à fournir même un volume par an,
+se trouvait en avance chez son éditeur. Il se montrait préoccupé de cette
+dette, et se demandait soucieusement quand il parviendrait à l'éteindre,
+soit en livrant volumes sur volumes, soit en cessant de solliciter des
+avances. Georges Charpentier, heureusement, était un éditeur généreux. Il
+ne pratiquait nullement les procédés stricts des libraires fameux, ses
+opulents confrères, qui, ayant acquis de Victor Hugo, moyennant sept cent
+cinquante francs, _Notre-Dame-de-Paris_, ce chef-d'œuvre devenu presque
+classique qui leur avait rapporté plus d'un million, poussèrent l'auteur à
+ne pas publier de nouveaux romans, tant que leur traité durerait. Victor
+Hugo, en effet, devait leur céder exclusivement, et pour le même prix,
+tout roman nouveau qu'il viendrait à produire. Le résultat fut que,
+pendant trente ans, Hugo ne livra point de roman, et _les Misérables_,
+bien que composés de longue date, attendirent ainsi l'expiration du
+fâcheux traité. Rien de semblable dans les rapports entre Zola et Georges
+Charpentier. Celui-ci, sur la demande de l'auteur, lui communiqua son
+compte, et voici la scène qui se produisit. Elle n'est pas ordinaire.
+C'est Zola lui-même qui l'a racontée. (Interview par Fernand Xau. 1880.)
+
+ --Un jour que je demandais de l'argent à M. Charpentier, il me dit:
+ j'ai fait nos comptes. Voici votre situation.
+
+ Je constatai avec stupeur que je devais un peu plus de dix mille
+ francs à M. Charpentier. Celui-ci, se tournant vers moi, me regarda
+ en riant, puis, déchirant le traité:
+
+ Je gagne de l'argent avec vos ouvrages, me dit-il, et il est juste
+ que vous ayez votre part dans les bénéfices. Ce n'est plus six mille
+ francs que je vous offre annuellement, mais une remise de cinquante
+ centimes par volume vendu. À ce compte-là, le seul que j'accepte,
+ c'est vous qui êtes mon créancier: il vous est redû la somme assez
+ ronde de douze mille francs, que vous pouvez toucher. La caisse est
+ ouverte!...
+
+On conçoit de quel pied joyeux Zola descendit à la caisse pour palper ce
+boni inattendu. De débiteur il passait créancier! Quel allégement! En même
+temps qu'il se libérait, il encaissait, et, ce qui était plus précieux
+encore, il acquérait un bon et véritable ami. L'inaltérable affection
+mutuelle de Georges Charpentier et de Zola, de l'auteur et du libraire,
+est à envier et à montrer en exemple.
+
+Bien que vivant modestement, Zola, en attendant la publication et
+la réussite de ses romans, ne pouvait demander qu'au journalisme le
+supplément de ressources qui lui était nécessaire, durant ces trois années
+difficiles, 1869-1870-1871. Écrire au jour le jour des articles n'était
+pas une besogne qui lui fût difficile ou pénible. Nous savons que sa
+première méthode de travail était la régularité. Bien qu'il n'ait été
+qu'un journaliste intermittent, et qu'il ait considéré seulement la presse
+comme un gagne-pain quotidien, et ensuite, l'aisance venue avec la
+notoriété, comme un instrument puissant de propagande, comme une arme
+incomparable de polémique, il doit être compté parmi les professionnels,
+et en bon rang, du journal, au XIXe siècle. Il aimait le journalisme.
+Il m'a fait à moi-même, en plusieurs circonstances, l'éloge de cette
+profession ingrate, au labeur continu, aux succès éphémères. Il voulut
+bien me complimenter, à diverses reprises, sur ce qu'il nommait ma
+«virtuosité». Il se rendait un compte exact de la difficulté de ces
+variations quotidiennes qu'il faut improviser, la plume devenant rivale de
+l'archet de Paganini, sur la banalité de thèmes courants ou vulgaires, et
+cela tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, sans paraître jamais
+las, sans reprendre haleine. Il avait des idées très précises sur la
+presse et sur la tâche du journaliste. Je vais lui laisser la parole pour
+les exprimer:
+
+ Je considère, répondit-il à une pressante et peut-être indiscrète
+ interrogation sur ce sujet, puisque vous me demandez mon opinion
+ sur le journalisme contemporain, que, s'il ne sert pas d'instrument
+ politique ou de tribune littéraire, il ne peut constituer qu'une
+ situation transitoire, ou plutôt préparatoire...
+
+ Je vous en parle savamment, moi qui ai fait de tout, dans le
+ journalisme, depuis le vulgaire fait-divers jusqu'à l'article
+ politique. L'immense avantage du journalisme, c'est de donner une
+ grande puissance à l'écrivain. Dans un fait-divers, le premier venu
+ peut poser la question sociale. De plus doit-on compter pour rien
+ l'éducation littéraire, l'habitude d'écrire, qu'on acquiert ainsi?
+ Sans doute, il faut avoir les reins solides. Cette besogne à la vapeur
+ tuera les moins robustes, mais les forts y gagneront. Et, je le dis
+ sans fard, je ne m'occupe que de ceux-ci, je ne m'apitoie nullement
+ sur le sort des vaincus, quand c'est leur faiblesse qui est coupable.
+ Il faut, dans la vie, avoir du tempérament. Sans énergie on n'arrive à
+ rien. Enfin, le journalisme donne aujourd'hui au littérateur le pain
+ quotidien, et lui assure ainsi l'indépendance.
+
+ Je voudrais pouvoir exprimer toute ma pensée là-dessus. Je le ferai
+ certainement plus tard, car il y a là une question vitale: les
+ écrivains du siècle dernier étaient des valets, parce qu'ils ne
+ gagnaient pas d'argent, et c'est cette bataille de l'écrivain
+ contemporain, que nous avons tous soutenue contre les exigences de
+ la vie, qui nous a valu Balzac... Hélas! je soulève là tout un monde
+ et il me faudrait des journées entières pour m'expliquer...
+
+ J'ai donc, continua Zola, beaucoup travaillé dans le journalisme,
+ quoique j'aie peu fréquenté les bureaux de rédaction. Quand j'étais
+ pauvre, alors que mes romans ne se vendaient pas, j'ai fait du
+ journalisme pour gagner de l'argent; j'en fais aujourd'hui pour
+ défendre mes idées, pour proclamer mes principes.
+
+ --Où avez-vous écrit?
+
+ --Successivement j'ai travaillé à _la Situation_, au _Petit Journal_,
+ au _Salut Public_, de Lyon, à _l'Avenir National_, à _la Cloche_, où
+ j'ai fait le courrier de la Chambre (alors siégeant à Versailles),
+ et au _Corsaire_ (d'Édouard Portalis), qu'un méchant article de moi,
+ intitulé «le Lendemain de la crise», fit supprimer. J'ai écrit aussi
+ à _la Tribune_. Une particularité me frappa, à _la Tribune_. Tout le
+ monde était pour le moins candidat à la députation. Il n'y avait que
+ moi et le garçon de bureau, qui ne fussions pas candidats...
+
+Zola termina ses déclarations sur le journalisme par ces dernières
+confidences, intéressantes à retenir:
+
+ --Je fus correspondant, à Paris, du _Sémaphore_ de Marseille,
+ jusqu'en 1877. _L'Assommoir_ se vendait depuis sept mois que, par
+ mesure de précaution, j'envoyai chaque jour ma correspondance. Cela,
+ pour quelque cent francs par mois. Et à ce propos, permettez-moi de
+ vous faire remarquer qu'il y a tout au plus quatre ans que je gagne
+ de l'argent. C'est grâce aux sollicitations de mon digne et vieil ami
+ Tourgueneff que j'ai obtenu la correspondance du _Messager de
+ l'Europe_, de Pétersbourg, qui, au début, ne me valut pas moins de
+ sept à huit cents francs par mois.
+
+ Enfin, vous m'avez connu au _Bien Public_--(j'étais chargé de la
+ partie littéraire, à ce journal, et, pour le compte rendu des
+ premières, je remplaçais souvent Zola)--et j'avoue qu'au moment où
+ je suis entré à ce journal, pour y rédiger le feuilleton dramatique
+ (1876), ma situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est
+ pourquoi j'avais surtout pour objectif les six mille francs que me
+ rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l'aisance arriva, lorsque
+ je me sentis devenir une force, la question d'argent ne fut plus que
+ secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d'une tribune. Ainsi,
+ vous le voyez, le journalisme est à la fois un moyen et un but. De
+ plus, c'est une arme terrible. Combien de littérateurs, et des plus
+ estimables, seraient heureux de pouvoir s'en servir, et de trouver,
+ en outre, quelques subsides.
+
+ --Quelle est votre opinion sur la critique?
+
+ --En France, répondit avec force Zola, on ne fait pas de critique.
+ Je pourrais même dire qu'on n'en a jamais fait! Tous nos critiques
+ ont des amitiés à ménager, sinon des intérêts à préserver. D'ailleurs,
+ le métier de critique est un casse-cou. Soyez franc: au bout de
+ quelques jours, vous n'avez plus que des ennemis. Aussi je trouve
+ que les vieux sont trop compromis par leurs relations. J'estime
+ que ce sont les jeunes qui devraient faire de la critique. Ils se
+ tremperaient, ils se fortifieraient ainsi. Ce serait, en quelque
+ sorte, pour eux, le baptême du feu...
+
+ --Ne vous est-il jamais venu à l'idée d'avoir la direction d'un
+ journal dans lequel vous défendriez et propageriez vos idées!
+
+ --On m'a fait des propositions dans ce sens. Même, il y a huit
+ jours, l'entreprise a été sur le point d'aboutir. Aujourd'hui mes
+ travaux littéraires ne me permettraient pas d'accepter une telle
+ responsabilité. Cependant, je ne dis pas que, plus tard, cette idée
+ ne sera pas mise à exécution.
+
+ --Vous publieriez alors un journal politique?
+
+ --C'est-à-dire que je ferai l'ancien _Figaro_, en déposant un
+ cautionnement au Trésor pour avoir, à l'occasion, le droit de traiter
+ les questions politiques. Je prendrai les événements et les hommes de
+ très haut. Je ferai table rase des calculs et des convoitises.
+ Je ne m'inféodorai à aucune coterie, et je tiendrai sur tout mon
+ franc-parler. Je crois qu'un tel journal réussirait. En tout cas, ce
+ serait un curieux document pour l'avenir...
+
+Zola journaliste mérite donc l'attention, et, sans le préjugé de la
+spécialisation et du cantonnement des genres, dont sont férus la plupart
+des bavards de salons et des plaisantins de bureaux de rédaction, qui font
+l'opinion, on ne considérerait pas, comme une partie négligeable de son
+œuvre, ses articles. Il en a réuni un grand nombre en volumes, et ces
+productions passionnées, toutes vibrantes de conviction, méritent d'être
+retenues et considérées comme de véritables livres, comme les meilleures
+études de critique approfondie sur le roman, sur le théâtre et sur les
+principaux écrivains modernes.
+
+Zola embrassa tous les genres de littérature. Rien de ce qui appartenait
+au monde de l'écriture ne lui fut étranger. Il pratiquait le vers fameux
+de Térence dans l'univers littéraire. Poésie, contes, romans, critique,
+histoire, philosophie, journalisme, théâtre, il n'a trouvé aucun des modes
+de manifestation de la pensée indigne de son attention, au-dessous de son
+talent. Ceci ne veut pas dire qu'il ait réussi dans tous les genres. Le
+feuilleton populaire, par exemple, n'avait eu en lui qu'un producteur très
+ordinaire, un concurrent inférieur aux fournisseurs en renom des éditeurs
+de livraisons et des deux quotidiens spécialistes du roman d'aventures.
+Dans le journalisme politique, où il figura quelque temps, notamment comme
+courriériste parlementaire, à _la Cloche_ de Louis Ulbach et au _Corsaire_
+de Portalis, il passa inaperçu. A cette époque, cependant, où le
+télégraphe et le téléphone n'avaient pas remplacé la plume, où les
+journaux ne se contentaient pas de couper et de réduire l'analytique,
+où chaque physionomie de séance avait son originalité et sa tonalité,
+selon la nuance du journal, où les comptes rendus de l'Assemblée de
+Versailles, alors très suivis par le public, étaient, selon les rédacteurs,
+pittoresques, humouristiques, passionnés, violents, ces articles de
+critique parlementaire constituaient un genre où des journalistes comme
+Edmond About, Henry Fouquier, Camille Pelletan, Charles Quentin et bien
+d'autres s'illustraient. Pareillement, dans le théâtre, il ne rencontra
+guère de succès que grâce à la collaboration de William Busnach, un habile
+arrangeur de ses romans célèbres, _l'Assommoir, Nana_.
+
+_Les Héritiers Rabourdin_ et _le Bouton de Rose_, ses deux seuls ouvrages
+originaux, qui, par conséquent, doivent être considérés comme son
+principal bagage dramatique, ne sont pas restés au répertoire, et ne
+sauraient figurer que comme mémoire dans le bilan de ses œuvres. Cet
+insuccès théâtral persistant l'irrita. Il y eut, sans doute, de la
+prévention contre Zola auteur dramatique. Le parti-pris de la presse,
+et d'un certain public, d'imposer l'absurde limitation des genres, fut
+évident. Comme si l'art devait avoir des compartiments et des rayons,
+ainsi qu'un magasin! Comme si les écrivains, assimilés aux gens de métier
+du temps des jurandes, ne devaient jamais se livrer à aucun travail en
+dehors de l'atelier corporatif où ils étaient parqués! Enfin, ce préjugé
+existe, et il est parfois périlleux de n'en pas tenir assez compte. On
+assomme les talents doubles, et les artistes multiples, avec l'anecdote,
+qui ne prouve rien du tout, d'Ingres se mettant à jouer du violon, quand
+on visitait son atelier. Balzac non plus ne connut pas la victoire
+scénique. On fit expier à l'auteur dramatique la maîtrise incontestable
+du romancier. Il y a de la jalousie et du dépit, dans le public, quand il
+assiste à la multiplicité des efforts du génie. Il se trouve comme humilié
+par cette exubérance déployée. Il ne veut pas admirer deux fois et sous
+deux formes. Le lecteur et le spectateur ne sont qu'un, mais ils exigent
+deux auteurs: l'un pour le théâtre, et l'autre pour le home. Ces gens de
+génie, aussi, sont inconvenants: ils veulent par trop accaparer la gloire.
+A bas les cumulards! Nul ne peut servir deux maîtres. Pourquoi ce Balzac,
+ayant produit _la Cousine Bette_, chef-d'œuvre devant lequel il faut bien
+s'incliner, a-t-il la prétention de forcer les gens à saluer derechef
+_Quin ola_ ou _Mercadet?_ Ces deux pièces sont, sans doute, puissantes:
+signées de Beaumarchais ou de Dumas fils, elles eussent probablement «été
+aux nues». Mais on ne pouvait tolérer que Balzac s'imposât deux fois au
+public, et l'on ne saurait admettre qu'à deux reprises, en invoquant tour
+à tour le livre et la scène, un même auteur se permît de solliciter le
+public, en demandant: la gloire, s'il vous plaît? Grand homme, on vous a
+déjà donné!
+
+Comme Balzac, Zola et les Goncourt, le grand Gustave Flaubert fut écarté
+incivilement de la scène, et on le contraignit à retirer dignement son
+_Candidat_, après quelques représentations. En même temps, on le renvoyait
+à sa Bovary.
+
+L'insuccès de _Bouton de Rose_ fut éclatant. J'en ai suivi de près les
+incidents. J'avais alors, comme il a été dit plus haut, la direction
+des services littéraires du _Bien Public_. C'était un grand journal
+républicain quotidien, à 10 centimes, paraissant à 4 heures, comme _le
+Temps_. Son propriétaire était M. Menier, le fameux chocolatier, député
+de Seine-et-Marne, économiste distingué, auteur d'ouvrages remarquables
+et remarqués sur les systèmes d'impôts, principalement cité, loué,
+combattu et raillé, à propos d'un certain projet d'impôt, non pas sur le
+revenu, mais sur le capital, dont il était le promoteur.
+
+_Le Bien Public_, d'allure et de ton modérés, s'adressant à une clientèle
+plutôt bourgeoise et «opportuniste», le terme n'était pas inventé, mais la
+chose existait, présentait ce caractère singulier d'avoir une rédaction
+beaucoup plus avancée, beaucoup plus radicale que ne semblait le comporter
+son public, sa direction, son allure et son classement dans les grands
+organes parisiens. Yves Guyot en était le rédacteur en chef. Les
+rédacteurs politiques: Sigismond Lacroix, Auguste Desmoulins, étaient
+plutôt rangés parmi les socialistes. Un journal, tout à fait rouge,
+celui-là, et qui forcément teintait fréquemment le rose _Bien Public,_
+était l'annexe avancée de l'organe de M. Menier: il se nommait _les Droits
+de l'Homme_. Il se faisait dans la même maison, chez le même imprimeur,
+l'imprimerie Dubuisson, 5, rue Coq-Héron, avec plusieurs rédacteurs
+communs. Il va de soi que l'excellent M. Menier était empêché par sa
+position commerciale de manifester sa participation à un organe presque
+révolutionnaire. On était au moment du coup parlementaire du 16 mai, de
+la terreur de l'ordre moral, et le sabre de Mac-Mahon semblait menaçant.
+Le nom de M. Menier ne figurait pas dans les manchettes du journal, mais
+le commanditaire bénévole ne se dérobait nullement, quand le caissier,
+toujours à sec, des _Droits de l'Homme_, le malin père Guignard, lui
+faisait part de la présence à ses guichets de la meute des rédacteurs
+altérés. J'appartenais aux deux journaux. Aux _Droits de l'Homme_, se
+trouvaient, en dehors des collaborateurs du _Bien Public_, Jules Guesde,
+alors débutant, Paul Strauss, P. Girard, Léon Millot, Léon Angevin,
+E.-A. Spoll, Albert Pinard, Émile Massard, Céard, Louis Ollivier, et
+d'autres encore dont les noms et les physionomies se sont effacés, pour
+moi, dans les brumes du temps.
+
+L'un des premiers, j'avais signalé aux lecteurs du _Bien Public_ et à ceux
+des _Droits de l'Homme_ la force, l'originalité du talent d'Émile Zola, et
+j'avais proclamé quelques-unes des théories et des déclarations de guerre
+du «naturalisme», tout en conservant mon indépendance et mon éclectisme,
+car rien ne pouvait, rien n'a pu affaiblir mon admiration pour Victor
+Hugo. J'étais donc ainsi dans les meilleurs termes avec mon co-rédacteur
+Zola, chargé du feuilleton dramatique du _Bien Public_. Mais le «lundiste»
+en pied, souvent, n'éprouvait aucune tentation d'aller écouter une pièce
+qui ne l'intéressait guère. Il désirait se soustraire à l'obligation d'en
+rendre compte et préférait ne pas revenir de la campagne. Il fut tout un
+été à l'Estaque, près de Marseille; par conséquent loin des premières.
+Restant à Paris, assez fréquemment il lui arrivait de développer des
+théories sur l'art dramatique et sur le roman expérimental, plutôt que de
+gaspiller l'espace dont il disposait, au rez-de-chaussée du journal, les
+dimanches soir, au profit d'une revue insipide ou d'un drame baroque.
+Zola me priait alors de «corser» mon courrier théâtral quotidien, et d'y
+insérer un aperçu de la pièce nouvelle, suffisant pour renseigner le
+public et tenir lieu de compte rendu. Lors de la représentation au
+Palais-Royal de _Bouton de Rose_, ce fut à moi que revint la tâche, assez
+délicate, étant donnée la situation de l'auteur au _Bien Public_, et notre
+camaraderie, de narrer cette soirée, plutôt pénible.
+
+_Le Bouton de Rose_, vaudeville en trois actes, n'était ni meilleur ni
+pire que bien des pièces de ce genre qui, au Palais-Royal et aux Variétés,
+ont réussi. Comme le titre peut le faire soupçonner, il s'agissait d'une
+allusion, d'un symbolisme galant. Une jeune femme, dont le mari s'absente,
+ne doit pas se laisser ravir son bouton de rose, et elle doit, au retour
+de l'époux, montrer intact l'emblème de la vertu conjugale. Là, rien de
+sublime, ni de choquant non plus, étant donnés le genre du théâtre et
+la mentalité de son public habituel. Sur une scène renommée pour son
+répertoire assez vif, ce sujet pouvait passer, était bien dans la note.
+_La Sensitive, le Roi Candaule, le Parfum_, d'autres vaudevilles encore,
+écoutés avec plaisir, et applaudis sans protestation, prouvent qu'il y eut
+parti pris, pour ne pas dire cabale, contre l'auteur, déjà trop célèbre,
+de _l'Assommoir_ et de _la Page d'Amour_.
+
+Au second acte, où la jeune épouse, entraînée au mess des officiers, se
+laisse griser et entonne le refrain de route:
+
+ As-tu bu
+ Au tonneau de la mèr' Pichu! (_bis_)
+
+Il s'éleva des murmures véritablement exagérés; il y eut même des sifflets
+tout à fait excessifs. Ces indignations dépassaient la mesure, en
+admettant que la chanson troupière, fort crânement et gentiment lancée par
+Mlle Lemercier, ait déplu aux délicats spectateurs, accoutumés à se pâmer
+lorsqu'on jouait _la Mariée du Mardi-Gras_ ou _le Chapeau de Paille
+d'Italie_.
+
+Zola fut blessé et attristé de cet échec inattendu et, en quelque sorte,
+inexplicable de _Bouton de Rose_. Il n'avait voulu écrire qu'une farce,
+afin de montrer sans doute qu'il était capable de besognes vulgaires, et
+on le jugeait avec la sévérité à peine de mise pour une grande comédie de
+mœurs à prétentions philosophiques. On ne doit pas regarder _le Médecin
+malgré lui_ avec les yeux graves et la pensée en éveil qui conviennent
+aux représentations du _Misanthrope_. On a prêté à Zola, après coup,
+une attitude, autre que celle qu'il eût réellement, la vraie, la bonne.
+Quand, le rideau relevé, l'excellent artiste Geoffroy, si aimé du public,
+pourtant, eut toutes les peines du monde à nommer l'auteur, au milieu de
+sifflets et de clameurs, également stupides, on a montré Zola affectant,
+dans les coulisses, au milieu des cabotins effarés et devenus méprisants,
+une attitude hautaine. Aux directeurs consternés il aurait dit: «Vous
+voyez bien, Messieurs, que vous avez eu tort de jouer ma pièce, malgré
+moi!» On ne joue aucun auteur malgré lui, et Zola, si intransigeant sur
+ses droits d'écrivain, moins que personne était homme à se laisser prendre,
+d'autorité, une œuvre. Sans son consentement, sans son désir, aucun
+directeur de théâtre ou éditeur n'eût osé mettre, sous les yeux du public,
+un roman ou une comédie qu'il eût estimés indignes de paraître. La vérité
+est qu'il supposait, sans croire avoir enfanté un chef d'œuvre, que
+_Bouton de Rose_ était bien dans le cadre du Palais-Royal, et que le
+public accepterait cette pièce comme tant d'autres de même tonalité, sans
+y chercher midi à quatorze heures, riant et s'amusant, comme il sied à une
+farce un peu grosse. Il se doutait si peu de l'échec, qu'il m'avait bien
+recommandé, dans le compte rendu que je devais faire de la première,
+à sa place, pour _le Bien Public_, d'insister sur les plus énormes
+plaisanteries de la pièce, de les montrer conformes à l'esprit national,
+d'après les fabliaux et les contes qualifiés de gaulois, qu'Armand
+Silvestre commençait à remettre à la mode. Un petit détail prouvera
+combien il escomptait la victoire: un souper de trente couverts avait été
+par lui commandé chez Véfour, restaurateur voisin, sous le péristyle,
+en face du théâtre, le soir de la première, pour célébrer le succès
+nouveau, original et désiré de Zola, auteur comique! Ce fut un souper de
+funérailles. Mais, avec sa robuste placidité, Zola parut indifférent et
+calme. Il supporta la douche sans broncher. C'était un four? Eh! bien!
+soit! après? Il restait toujours l'homme qu'il était. Les presses de
+Charpentier attendaient, et un nouveau chef-d'œuvre était tout prêt
+pour boucher ces mâchoires hurlantes. Il ne maudit ni le parterre, ni la
+critique: il ne voulut, cependant, pas reconnaître qu'il s'était fourvoyé.
+Il ne consentit même pas à confesser son infériorité dans le genre
+plaisant.
+
+Comme à tous les esprits puissants, aux vastes pensées, la blague, qui est
+la classique _vis comica_ dégénérée, lui échappait. Il n'était pas le
+maître du rire. Le sens du drôle lui faisait défaut. Il n'est pas le seul
+qui ait cette lacune du risible. Victor Hugo, même au 4e acte de _Ruy
+Blas_, même dans ses plus grands efforts pour être plaisant, n'a jamais pu
+arriver à ce résultat que le premier turlupin venu obtient si facilement,
+au théâtre: faire rire! Il est faux que que le plus puisse être le moins.
+Défense au Mont-Blanc de se rapetisser et de devenir monticule. S'il est
+impossible à la grenouille de s'enfler jusqu'à devenir bœuf, le bœuf ne
+peut même pas tenter de se réduire au point de devenir grenouille. Être
+comique est un don. Les plus grands génies n'ont pu l'acquérir, même
+au prix des plus vigoureux efforts. Le pitre et le clown sont des
+spécialistes. Talma, Frédérick-Lemaître et Mounet-Sully ne pourraient
+faire ce qu'ils exécutent, le sourire sur les lèvres, ni entraîner les
+mêmes applaudissements. Tous les jours, des écrivains rudimentaires,
+des abécédaires de la littérature, des romanciers primaires et des
+vaudevillistes illettrés, obtiennent le franc succès du rire. Ils
+désopilent, et ils arrachent à la foule de contagieux accès d'hilarité,
+sans qu'on puisse expliquer pourquoi leur papotage force à pouffer les
+moins disposés, comme l'opium contraint au sommeil les plus tenaces
+éveillés. Ce sont des choses qui rentrent dans l'inconnaissable. Tout au
+plus peut-on dire que le pouvoir d'égayer les foules échappe aux grands
+cerveaux, parce que la moquerie, la raillerie, la gaîté, ont leur siège
+dans les parties honteuses de l'intellect. C'est une évacuation, le rire.
+C'est le propre de l'homme, dit-on. Oui, comme l'adultère, la pédérastie,
+le fanatisme, le crime, la méchanceté. L'animal ne rit pas, parce que
+l'animal, même le tigre, est bon: pas plus féroce quand il dévore un
+homme, par faim, que nous quand nous avalons une huître vivante, par
+gourmandise. Ce n'est que l'esprit de malveillance qui anime le rieur.
+Une personne qui trébuche, un mari qui souffre, un bossu qu'on maltraite,
+voilà d'éternels sujets de rire. Toute la joie du théâtre français est là.
+Sans Sganarelle cocu et Géronte bâtonné, il resterait peu de chose du
+grand comique français.
+
+Ce n'est pas seulement le rire, mais l'ironie, qui fait défaut à l'homme
+de génie, et aussi à l'homme seulement pourvu de talent. L'ironie,
+traduisez en parisien la blague, est une modalité de l'esprit,
+incontestablement inférieure. La bassesse humaine a la parodie pour
+manifestation. Homère a déjà signalé cette honte et cette misère de
+l'espèce, dans son abominable Thersite. Ils sont malheureux plus qu'on ne
+le pense, ceux qui tournent tout en dérision, et qui rigolent devant ce
+qui est digne d'admiration. Le diseur de bon mots, selon Pascal, est
+toujours un mauvais caractère. Les écrivains qui furent des moqueurs ont
+laissé, parfois, des œuvres impérissables, car ce sont de grands et
+cruels génies que Rabelais, Molière, Voltaire, Beaumarchais; ils ont légué
+surtout un déplorable héritage. Il ne faut, d'ailleurs, pas confondre les
+grands railleurs avec les blagueurs subalternes.
+
+Il y a de l'amertume, au fond de la joyeuseté de nos vrais comiques.
+Est-il rien de plus tragique que Molière, amoureux quadragénaire, rebuté
+et déçu, mettant en joie le parterre, et les marquis aussi, aux dépens de
+son Arnolphe, c'est-à-dire aux siens? L'autobiographie jouée de _l'École
+des Femmes_ ne peut faire rire que du bout des lèvres ceux qui connaissent
+Molière, qui l'aiment, et qui savent sa douleur d'amour. Dans plus d'une
+pièce, il y a des rires, en certains passages, qui éclatent comme des
+blasphèmes.
+
+Zola est un grand poète lyrique, un psychologue pénétrant, un historien
+synthétique des mœurs, un anatomiste audacieux des nerfs, des muscles, du
+sang et des réflexes de la carcasse humaine; il est aussi un philosophe
+humanitaire, un socialiste pacifique, un rêveur de paradis terrestres,
+un constructeur de Tours de Babel collectivistes, où tous les ouvriers
+confondus finiraient par s'entendre, sans parler la même langue; il est,
+enfin, un grand écrivain coloré, majestueux, épique; sa place, dans le
+Panthéon de la littérature moderne, est entre Hugo et Balzac, mais il ne
+saurait être comparé, comme inspirant le rire, à Courteline, à Alphonse
+Allais, à Tristan Bernard, et même au plus plat et au plus vulgaire des
+vaudevillistes du Théâtre-Déjazet. Lui, qui ne pouvait que sculpter dans
+le granit et tailler dans le marbre, il a eu le tort de vouloir se montrer
+fabricant de breloques en toc. Son _Bouton de Rose_ est une erreur, une
+bévue.
+
+Cette tentative, qu'il n'a d'ailleurs jamais renouvelée, a dû lui
+démontrer, à lui si partisan de l'expérimentation scientifique, que l'art,
+comme la force humaine, a des limites. Pareil aux grands fleuves, le génie
+peut croître et se perdre dans l'immensité des océans; il lui est interdit,
+en eût-il agrément et désir, de rebrousser son cours et de redevenir
+ruisseau. Quand on a reçu en don la puissance merveilleuse de faire
+résonner la lyre aux sept cordes sonores, il est malaisé, parfois même
+il est impossible, d'y ajouter la crécelle et le mirliton.
+
+Zola semble démontrer, par l'inutilité de ses efforts à la scène et par
+la persistance de ses insuccès réitérés, la vérité de la prétention des
+«hommes de théâtre» de former comme une caste littéraire à part, un
+sacerdoce spécial initié à certains rites, prêtres d'une Isis aux
+mystères abscons. Ainsi, un vaudevilliste, un faiseur d'opérettes, un
+confectionneur de revues serait un savant possédant une algèbre inconnue
+des profanes? Le moindre bâtisseur de scénario deviendrait un architecte
+aux épures mystérieuses, le membre d'une confrérie aux arcanes interdits.
+Les «hommes de théâtre» seuls sauraient construire des ouvrages compliqués
+et difficiles, destinés pourtant à être compris instantanément, à être
+jugés de même, et du premier coup, par le grossier passant, par l'ignorant
+stupide, par le convive sortant de table congestionné, par la marchande
+des Halles au vocabulaire sonore, et par la femme élégante et sotte,
+capable, ordinairement, de s'intéresser seulement aux chiffons ou aux
+banalités de la conversation mondaine. Tout ce grand art, toute cette
+technologie et toute cette esthétique supérieure aboutissant à se faire
+comprendre des ignorants et des imbéciles? C'est le mystère de la foi
+théâtrale!
+
+La scène serait un collège d'augures, d'où l'on ne saurait regarder la
+foule sotte et crédule sans rire entre initiés, mais où l'on ne serait
+admis à officier que dans des conditions particulières de savoir-faire, de
+roublardise et de tour de main? Zola, comme Balzac, comme Flaubert, comme
+les Goncourt, ne possédait pas, paraît-il, les capacités particulières
+exigées pour être admis dans la confrérie. L'école dite naturaliste n'a
+pas, il est vrai, en général, réussi au théâtre. Le roman fut plutôt son
+champ de bataille et de victoire. La plupart des pièces de cette école
+sont extraites de romans. Pourtant, l'on peut classer comme auteur
+dramatique se rattachant au naturalisme, Henri Becque, dont les pièces
+n'étaient pas des scènes de romans découpées, dialoguées et adaptées,
+plus ou moins harmonieusement, au théâtre. Un maître auteur dramatique,
+celui-là!
+
+Il faut reconnaître aussi que tous les hommes n'ont pas des aptitudes
+égales, ni surtout universelles. La scène exige, avant tout, l'action, la
+synthèse parlante, remuante, l'ellipse de la phrase, et souvent de l'idée.
+Un geste y remplace une explication, qui, dans un livre, exigerait
+plusieurs mots, parfois plusieurs lignes. Le théâtre a donc des procédés
+d'exécution et des moyens de réalisation du sujet conçu, ce sujet fût-il
+le même, tout autres que ceux que réclament le livre, le roman. Il en
+est de même dans les autres formes de l'art. Un violon et un pinceau, un
+ébauchoir et un burin, sont des instruments d'art différents et produisent
+des effets distincts par l'exécution. Mais l'artiste, apprenant à se
+servir de ces outils variés, ne peut-il traduire, avec une même maîtrise,
+avec des procédés distincts, son rêve, son idée, la nature par lui
+surprise et interprétée? Léonard de Vinci, Michel-Ange, et la plupart
+des grands artistes de la Renaissance n'ont-ils pas prouvé la dualité,
+la multiplicité du génie? Il est probable, étant donnée une certaine
+dynamique cérébrale, et en supposant rassemblés le don créateur, la
+connaissance des moyens techniques, et l'énergie suffisante pour les
+appliquer, qu'un même artiste pourrait être poète, dramaturge, philosophe,
+romancier, peintre, sculpteur, musicien, orateur et architecte. Le domaine
+de l'art, comme le champ de la science, ne s'est pas agrandi. Il est
+difficile, aujourd'hui, d'être, comme au XVIe siècle, un Rabelais ou un
+Pic de la Mirandole, un savant possédant toutes les connaissances de son
+temps. La science, de plus en plus étendue, variée, infinie, exigera, de
+plus en plus, des spécialistes, des gens cantonnés dans une étude, des
+insectes de génie et de patience fixés sur une branche unique, et passant
+leur existence à la fouiller, à la dénuder. Il n'en est pas de même en
+matière artistique, en littérature surtout, où le progrès n'existe à peu
+près pas, la matière et le travail restant presque toujours semblables.
+Il y a un abîme entre le rapide de Marseille et le char qu'Automédon
+dirigeait; la distance n'est pas grande qui sépare une églogue de Virgile
+de la rencontre de Miette et de Silvère, au puits de _la Fortune des
+Rougon_.
+
+Pourquoi tel artiste, tel privilégié susceptible de devenir un ouvrier
+d'art, au lieu de demeurer un manœuvre, s'adonne-t-il à une spécialité et
+prend-il pour instrument la plume et non le pinceau, et inversement?
+
+Le hasard, l'imitation, les encouragements des camarades, dans l'art comme
+dans les carrières nullement artistiques, où s'observe un choix analogue,
+sans raison apparente ordinairement, décident de la localisation des
+aptitudes. Zola aurait pu faire un auteur dramatique, égal au romancier
+qu'il est devenu, mais il lui fallait, pour cela, concentrer son énergie
+sur des sujets scéniques, préparer, étudier des actions et des caractères
+susceptibles de se développer dans le cadre conventionnel et limité de
+quelques heures de spectacle; il lui eût fallu aussi bander, vers un autre
+but, cette arme de la volonté qu'il possédait plus que tout autre, et
+viser, au lieu du roman, le théâtre. Il n'est pas douteux qu'il aurait mis
+plus d'une fois dans le mille, l'adroit archer.
+
+Il fut détourné de ce but-là, d'abord par les difficultés, qu'on pourrait
+nommer subjectives, de l'art théâtral, c'est-à-dire la trouvaille des
+sujets, l'étude et le rendu des caractères, le choc des situations, le
+mouvement des personnages et le choix de leurs faits et gestes, devant,
+dans leur synthèse mimée et parlée, fournir l'analyse de leurs sentiments,
+de leurs pensées, de leurs individualités. Ensuite, il rencontra, lui
+barrant la route, les obstacles extérieurs et matériels, contre lesquels
+plus d'une intention scénique s'est brisée net: la confection définitive
+de la pièce, sa mise au point pour l'optique des planches, et enfin les
+démarches, les attentes, les sollicitations et les tiraillements, avant
+d'être joué, afin de l'être.
+
+La volonté n'est pas l'audace. Zola était un grand timide. Les fameux
+«hommes de théâtre» sont généralement des gaillards résolus, sceptiques,
+marchant carrément dans la vie, le chapeau sur l'oreille, ayant beaucoup
+de l'aplomb du commis-voyageur, exhibant la crânerie du candidat
+politique: voyez les deux Dumas, l'un exubérant, l'autre froid théoricien;
+Scribe intrigant et souple; Victorien Sardou alerte et séduisant; Maurice
+Donnay cambriolant l'Institut avec la pince-monseigneur de feu Salis;
+Alfred Capus proclamant sa veine et faisant, avec ses allures félines, et
+son sourire bénin, le fracas du joueur chançard, tous ces triomphateurs de
+l'arène théâtrale sont des lutteurs rudement musclés, et dont pas un n'a
+jamais eu froid aux yeux, ni crampe aux mollets. Zola n'était pas taillé
+pour se mesurer avec ces Alcides du plateau, et il n'était pas surtout
+disposé à leur disputer la place. Il ne pouvait supporter de paraître
+combattre dans un rang secondaire. Il s'était reconnu, la vingt-cinquième
+année sonnée, peu apte à devenir un poète lyrique de premier ordre: il
+cessa d'écrire en vers; il plongea dans un tiroir, comme dans un bocal où
+l'on conserve un embryon, ses poèmes avortés de _l'Amoureuse Comédie_, qui
+lui avaient donné tant de joie, lors de la conception. Tournant le dos, en
+apparence, au romantisme des _Contes d'Espagne_ et des _Orientales_, il
+marcha, droit et triomphal, sur la voie qu'il venait de doter de cette
+désignation neuve et sonore: le naturalisme. Là, il se sentait robuste et
+maître. Rien ne pouvait l'arrêter, et les obstacles qu'il démolissait,
+quand il ne voulait pas se donner la peine de les écarter, lui donnaient
+la force et la confiance pour franchir ou supprimer ceux qu'il viendrait à
+rencontrer par la suite.
+
+Il avait constaté son peu d'aptitude au roman-feuilleton. Un genre,
+pourtant productif et susceptible d'agir sur les grandes masses de
+lecteurs. _Les Mystères de Marseille_ furent son unique tentative en ce
+genre. Il ne se sentait pas davantage la force de donner, chaque jour,
+un article d'actualité, soit politique, soit littéraire. Il cessa donc
+pareillement de faire du journalisme courant, car, bien qu'il ait beaucoup
+écrit dans divers journaux, et qu'il ait collaboré à l'un des plus
+répandus, _le Figaro_, il y fit plutôt ce qu'on nomme, et c'était un des
+titres qu'il avait lui-même choisis, des «campagnes» que des articles dans
+le goût de ceux des maîtres articliers. Ses correspondances littéraires,
+au journal russe _le Messager de l'Europe_, où Tourgueneff l'avait
+accrédité, les abondantes et massives colonnes de prose, qui contenaient
+ses théories et ses argumentations sur le roman expérimental, sur les
+documents humains dont il préconisait l'usage exclusif dans toute œuvre,
+en bannissant l'imagination, bannissement qu'il n'appliqua pas toujours
+à ses propres conceptions, c'étaient des pages de livres interrompues,
+débitées en tranches et non du véritable journalisme. Le public ne s'y
+trompa guère. Zola lui-même ne se fit aucune illusion sur son peu de
+succès dans la chronique ou dans la critique. Si les articles, signés de
+son nom retentissant, étaient recherchés par les directeurs de journaux et
+regardés avec curiosité, c'est que sa renommée forçait l'attention. Des
+pages, au bas desquelles flamboyait, comme une vedette, le nom de l'auteur
+de _l'Assommoir_, ne pouvaient passer inaperçues. Le nom de l'étoile
+attirait, mais bientôt la lourdeur de son jeu fatiguait et l'on trouvait
+peu amusante la pédanterie du magister naturaliste. Zola professait
+beaucoup. Il transformait le journal où il écrivait en chaire de collège,
+et il faisait la classe aux lecteurs, aux élèves de lettres. Sa manière
+se rapprochait de celle de Sarcey, mais avec moins de bonhomie et plus
+de suffisance. Le public goûtait peu Zola journaliste et pion, et le
+l'envoyait à ses romans. Il y retournait volontiers. Là où il n'obtenait
+pas, du premier coup, l'excellence, il abandonnait la partie. Cet homme,
+si admirablement doué d'énergie, et qui se montra si résistant à tous
+les coups de la fortune, n'éprouvait pas le découragement, mais l'ennui,
+l'indifférence pour l'entreprise où il sentait qu'il n'obtiendrait que
+lentement, et peut-être jamais, la réussite. Remarquez qu'il ne s'agit
+pas du succès même, de la foule applaudissant, acclamant, et de la
+gloire venant poser sa couronne sur le front radieux de l'écrivain promu
+grand homme. Zola ne renonça pas au roman parce que _Thérèse Raquin_,
+_la Fortune des Rougon_, _la Curée_, _Son Excellence Eugène Rougon_,
+_la Conquête de Plassans_, n'avaient eu qu'une chance relative, comme
+vente, comme argent, comme classement parmi les livres célèbres. Il
+persévéra jusqu'à l'éclatement de _l'Assommoir_, parce qu'il avait le
+sentiment de sa vigueur, de sa supériorité. Très bon critique de lui-même,
+il se jugeait sans indulgence ni parti pris. Bien avant que Coupeau et
+Gervaise eussent lancé son nom aux quatre coins de l'univers lisant, il
+s'était reconnu capable d'être un maître romancier, et il avait persévéré
+dans sa tâche. Indifférent à l'indifférence, il avait laborieusement
+entassé les chapitres sur les chapitres, les livres sur les livres,
+attendant l'aube du succès, avec la confiance du laboureur traçant le
+sillon, répandant ses semailles, et ne doutant pas de voir la semence
+lever et le jour de la moisson venir. Il trouvait en lui-même cette
+certitude. Pas une heure, il ne put douter de ses romans. Il continua donc
+à en combiner l'ordonnancement, et à exécuter, scrupuleux architecte d'un
+devis arrêté, le plan généalogique de la famille Rougon-Macquart, tel
+qu'il l'avait conçu, tracé et décidé.
+
+Au théâtre, au contraire, il ne s'avançait que timidement, doutant des
+autres et de lui-même. Il tâtonna dans cette voie, pour lui hasardeuse et
+malaisée. Il s'y était, pourtant, engagé dès la prime jeunesse. Au collège,
+à Aix, il avait écrit trois actes comiques; d'abord, un acte en prose:
+_Enfoncé, le Pion!_ Il s'agissait d'un pauvre diable de maître d'études
+courtisant une jeune femme, que lui enlevaient deux élèves de rhétorique.
+Le triomphe de Don Juan collégien. Le Principal avait son rôle de
+Cassandre. On le bernait et on le rossait. Cette œuvre enfantine, rancune
+de potache, devait avoir un titre plaisant: _Un pion qui veut aller à
+dame!_ Le novice auteur le changea comme trop long. _Enfoncé, le pion!_
+n'a d'ailleurs jamais vu l'aurore de la rampe, et demeurera, sans doute,
+éternellement plongé dans les limbes des œuvres inédites. D'autres œuvres
+infantiles, comme _Perrette_, d'après la fable de La Fontaine, où le
+fabuliste avait un rôle dans la pièce, puis, un acte en vers: _Il faut
+hurler avec les Loups_, font cortège aux œuvres juvéniles également
+injouées, dans cet obituaire dramatique: _la Laide_, un acte en prose,
+_Madeleine_, un drame en trois actes, présenté et refusé à l'Odéon,
+au Gymnase, au Vaudeville, et qui jamais ne sut tenter un directeur.
+Peut-être exhumera-t-on, un jour, ces enfants morts-nés? Le squelette
+des manuscrits doit se retrouver; étant donnés le soin et
+l'ordre de Zola, ils gisent certainement encore dans le tombeau des
+tiroirs. Zola écrivit aussi, à l'époque de _Rodolpho_, quand il était
+romantique ardent et pratiquant, le scénario d'un drame moyenâgeux,
+_l'Archer Rollon_, qui ne fut jamais écrit.
+
+La première œuvre théâtrale de Zola jouée fut un drame, tiré de son
+roman: _les Mystères de Marseille_. Cinq actes, en collaboration avec son
+camarade Marius Roux. La première représentation eut lieu au théâtre du
+Gymnase, à Marseille, direction Bellevent, le 6 octobre 1867. Zola y
+assistait. Il écrivit à son collaborateur, resté à Paris, le lendemain de
+la première:
+
+ C'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute complète, ce
+ soir. Comme je te l'ai dit dans ma dépêche, le commencement de la
+ pièce a bien marché. Les tableaux: _les Aygalades_ et _le Crime_
+ n'ont pas donné ce que nous attendions, et, dès lors, la pièce a
+ langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin...
+
+Les sifflets furent plus nombreux que les applaudissements. La pièce ne
+fut jouée que quatre fois. Zola, peu encouragé par ce début, pendant
+plusieurs années, ne chercha pas à tenter la fortune scénique.
+
+Le 11 juillet 1873, il donna, au théâtre de la Renaissance, dirigé par
+Hostein, _Thérèse Raquin_, pièce tirée du roman. Le livre avait eu un
+succès relatif, le drame fut un four complet. Neuf représentations, le
+directeur en faillite, et le théâtre, après avoir fermé ses portes,
+changeant de genre et faisant sa réouverture avec l'opérette, tel fut le
+bilan désastreux de cette opération. Mme Marie Laurent jouait pourtant
+magistralement la paralytique, et la pièce était suffisamment bien montée.
+Je me souviens vaguement de l'impression de la première, à laquelle
+j'assistais: elle fut plutôt pénible, bien qu'il y eût deux ou trois
+scènes très fortes, d'un grand effet.
+
+L'année suivante, Zola fit jouer au théâtre Cluny une comédie, peu gaie,
+car la maladie et la mort y tenaient trop de place, intitulée _les
+Héritiers Rabourdin_, trois actes. Rien que le choix de ce théâtre de
+quartier indique le peu de crédit de Zola sur la place dramatique. Il
+avait présenté sa pièce au Gymnase et au Palais-Royal. Refusée, la comédie
+fut prise par M. Camille Weinschenk, qui la monta de son mieux. _Les
+Héritiers Rabourdin_ n'atteignirent pas la vingtième représentation.
+
+_Bouton de Rose_ et _les Héritiers Rabourdin_ sont les deux œuvres
+théâtrales de Zola, originales et sans collaborateur. Il n'écrivit plus
+rien pour le théâtre depuis. Mais plusieurs de ses romans furent mis à la
+scène, et non sans succès. Ses collaborateurs-adaptateurs, MM. William
+Busnach et Benjamin Gastineau, s'acquittèrent habilement et fructueusement
+de leur tâche. Ces drames réussirent tous, bien qu'avec des fortunes
+diverses. _L'Assommoir_, dont Zola avait écrit et revu le scénario,
+plusieurs fois repris, à l'Ambigu et au Châtelet, fut le plus durable
+succès: le rôle de Coupeau fut joué successivement par Marais, Gil-Naza,
+Auvray-Guitry, et toujours l'effet en fut considérable. À l'étranger,
+cette pièce réussit extraordinairement. En Angleterre, soutenue par les
+sociétés de tempérance et d'autres confréries de «teetotalers», elle
+est considérée comme ayant une portée moralisatrice. _Nana_, où Massin
+apparaissait hideuse, avec le visage boursouflé par la petite vérole;
+_Pot-Bouille_, _le Ventre de Paris_, furent également joués avec un nombre
+de représentations auquel Zola, sans collaborateur, n'était pas habitué.
+_Germinal_, d'abord interdit, fut transporté sur une scène de quartier,
+aux Bouffes du Nord. Zola eut une collaboration musicale importante:
+le compositeur Alfred Bruneau donna à l'Opéra, _Messidor_, en 1897; à
+l'Opéra-Comique, _le Rêve_ et _l'Attaque du Moulin_, d'après la nouvelle
+des Soirées de Médan qui fut reprise, avec la grande artiste Delna, à la
+Gaîté, en 1907.
+
+De son roman _la Curée_, il tira, pour Sarah-Bernhardt, une pièce portant
+le titre de l'héroïne, _Renée_, qui ne fut pas jouée.
+
+Zola n'avait pas tout à fait abdiqué ses prétentions d'auteur dramatique,
+malgré ses insuccès du début. Il raisonnait, toutefois, ses aptitudes
+théâtrales et ses chances de réussite:
+
+ Il y a, au théâtre, un élément essentiel dont il faut toujours tenir
+ compte, disait-il à un journaliste l'interviewant à la veille de la
+ représentation du _Ventre de Paris_, au Théâtre de Paris (ancien
+ Théâtre des Nations, puis Théâtre Sarah-Bernhardt): c'est le succès.
+ On n'est pas un bon auteur dramatique si l'on n'a pas de succès.
+ Pour l'obtenir, il faut de la persévérance, il faut accommoder son
+ tempérament et son talent à certains goûts du public. J'admets très
+ bien qu'on fasse une première pièce, et même une seconde, qui ne
+ réussiront pas, mais on ne peut en écrire de mauvaises toute sa vie.
+ Je suis condamné à écrire des romans pendant cinq ou six années
+ encore. Je dois terminer une série de vingt volumes sur les
+ Rougon-Macquart. Mais le roman ne m'intéresse plus autant,
+ aujourd'hui. Il me semble que j'ai été jusqu'au bout du plaisir que
+ ce travail pouvait me procurer. Aussi, ma série terminée, si j'ai
+ encore assez de jeunesse et d'énergie, je me mettrai au théâtre, qui
+ m'attire beaucoup. Je crois qu'il y a là une foule d'expériences
+ curieuses à tenter, des milieux inexplorés à mettre à la scène,
+ une conception plus large de la vie à développer que celle que l'on
+ trouve chez nos auteurs contemporains, d'autres passions à étudier que
+ l'éternel adultère.
+
+Zola avait raison. Le théâtre moderne aurait tout à gagner à sortir un
+peu des alcôves, et à intéresser la foule à autre chose qu'à la banale
+aventure sexuelle. Or, l'auteur de _Thérèse Raquin_, dont le point de
+départ était, d'ailleurs, un adultère, mais fortement rehaussé par le
+crime, et surtout par le châtiment de la conscience, l'œil de Caïn, n'eut
+ni le temps, ni l'occasion, ni sans doute aussi la force, de tenter cette
+rénovation. Nous attendons encore le Messie dramatique qui viendra
+bouleverser magnifiquement la scène, et changer en câbles neufs les
+ficelles usées, rajeunissant les vieilles conventions et les situations
+caduques.
+
+S'il n'a pu faire seul une bonne pièce, plaisant à la foule et intéressant
+les lettrés, ce qui est le double event à tenter, Zola a, du moins,
+formulé de curieuses et souvent justes théories sur le théâtre.
+_Le Naturalisme au théâtre_ et _Nos Auteurs dramatiques_ sont deux
+volumes, composés principalement d'articles de critique parus dans
+_le Bien Public_, et _le Voltaire_, arrangés, corrigés, recousus bout à
+bout, qui contiennent, à côté de vantardises et de prophéties, par trop
+mirobolantes, sur le théâtre naturaliste et son avenir, des jugements
+justes et des opinions fort sages.
+
+En ce qui concerne son collaborateur Busnach, mort en 1907, auquel il
+rendait un hommage mérité, Zola disait à un confrère le questionnant:
+
+ Je ne prends pas la responsabilité littéraire des pièces que
+ M. Busnach a tirées de mes romans. Je reste dans la coulisse et je
+ suis l'expérience avec curiosité. Dans ces pièces, en vertu de mon
+ principe que le succès est un élément essentiel, au théâtre, de
+ grandes concessions sont faites aux habitudes et au goût du public.
+ Nous brisons la logique des personnages du roman pour ne pas inquiéter
+ les spectateurs. On introduit des éléments inférieurs de comique et
+ des complications dramatiques. Enfin, on développe une mise en scène
+ pompeuse pour fournir un beau spectacle à la curiosité de la foule.
+ Cependant, ces drames contiennent l'application de quelques-unes
+ des idées nouvelles que je défends. M. Sarcey, qui a recherché toutes
+ les occasions d'attaquer _l'Assommoir_, était obligé de reconnaître
+ que la représentation des drames tirés de mes romans avait porté un
+ coup funeste à l'ancien mélodrame, qui ne pouvait plus s'en relever.
+
+Et Zola, à plusieurs reprises, revenant sur cette opinion du critique du
+_Temps_, redisait:
+
+ Malgré l'introduction d'éléments inférieurs, il faut avouer, comme
+ l'a reconnu Francisque Sarcey, que les drames tirés de mes romans
+ contiennent plus de vérité humaine, d'une part, et aussi plus de
+ pittoresque et de modernité dans les tableaux mis en scène.
+
+Il y eut des polémiques intéressantes et amusantes entre Sarcey et Zola.
+Celui-ci reprochait notamment au critique du _Temps_ de ne pas être
+«documenté» et de commettre des bévues et des anachronismes dans ses
+appréciations. Sarcey opposait à Zola les bourdes qui lui avaient échappé,
+comme à tout le monde, et dont quelques-unes sont devenues légendaires.
+Il les énumérait malicieusement:
+
+ Est-ce à M. Zola à me reprocher l'anachronisme d'avoir parlé de
+ Florent revenant de la Nouvelle-Calédonie, en 1858, alors que ce
+ furent les condamnés de la Commune, et non ceux de Décembre 51, qui
+ furent envoyés à Nouméa,--et il ajoute assez rudement: lui, qui nous
+ a décrit un soldat rentrant, en 1815, coiffé du képi d'ordonnance,
+ ne se souvenant plus que le képi est contemporain de l'expédition
+ d'Afrique; lui, qui nous montre une jeune fille se promettant, en
+ 1810, «de ne jamais épouser quelque maigre bachelier, qui l'écraserait
+ de sa supériorité de collégien et la traînerait, toute sa vie, à la
+ recherche de vanités creuses». Des bacheliers en 1810? Vous n'y songez
+ pas, mon cher confrère! A cette même date, 1810, vous faites tuer
+ l'amant d'Adélaïde par un douanier, «juste au moment où il entrait en
+ France toute une cargaison de montres de Genève», et Genève, en ce
+ temps-là, faisait partie du territoire français, c'était le chef-lieu
+ du Léman. N'est-ce pas vous encore qui avez fait, en 1853, apercevoir
+ à Hélène, du haut du Trocadéro, la masse énorme de l'Opéra de Garnier,
+ qui n'était pas encore sorti de terre? N'est-ce pas vous qui avez
+ entendu chanter le rossignol en septembre?...
+
+Le malicieux et pionnesque Sarcey reproche encore à Zola la phrase
+suivante:
+
+ Ils se mirent tous les trois à pêcher. Estelle y apportait une
+ passion de femme. Ce fut elle qui prit les premières crevettes,
+ trois petites crevettes roses.
+
+Le citateur caustique fait suivre l'extrait fâcheux de cette mercuriale,
+évoquant la bévue classique de Jules Janin:
+
+ Vous n'êtes pourtant pas sans savoir que les crevettes ne sont roses
+ que dans les mers où le homard revêt la pourpre du cardinal. Mais vous
+ aviez mis «roses» sans y attacher d'autre importance, peut-être parce
+ que le rose est une couleur gaie, parce qu'elle vous plaît davantage,
+ comme vous avez, autre part, attribué aux prunes une «délicate odeur
+ de musc», parce que le musc vous rappelle des sensations agréables,
+ et que ce sont là des détails qui n'ont point de conséquence. Ce qui
+ est essentiel à la peinture du caractère d'Estelle, c'est qu'elle
+ cherche des crevettes avec une passion de femme, et qu'elle mange des
+ prunes avec concupiscence. Maintenant, que ces crevettes soient grises
+ ou roses, que ces prunes sentent le musc ou tout bonnement la prune,
+ voilà qui est indifférent. Je m'embrouille sur les sexes (Sarcey
+ avait, dans son compte rendu du _Ventre de Paris_, qualifié de petite
+ fille le jeune personnage qui réconcilie, au 6e tableau, sa mère avec
+ sa grand'mère, et qui était un garçon dans la pièce, bien que joué par
+ une fillette, la petite Desmets), vous vous trompez sur les couleurs
+ et les odeurs, nous sommes à deux de jeu. Mais pourquoi ce qui est,
+ chez vous, noble indépendance de l'homme de génie, vis-à-vis de la
+ vérité, serait-il, chez moi, simple bafouillement? Et remarquez,
+ mon cher confrère, que, si ces petites inadvertances étaient aussi
+ condamnables que vous le dites, elles le seraient bien plus dans un
+ roman naturaliste que dans une critique de théâtre, qui n'affiche
+ point de prétention à une minutieuse exactitude dans le détail.
+
+Sarcey avait raison. Des erreurs, des méprises, des confusions d'époques,
+peuvent se produire dans tous les ouvrages, et ne sauraient leur ôter tout
+mérite. On doit négliger leur insignifiance. Comme le dit Sarcey, ce n'est
+pas parce que les crevettes seraient désignées sous leur couleur naturelle,
+grise ou plutôt opale, que la précocité gourmande d'Estelle se trouvera
+plus ou moins bien dépeinte et cessera d'être portée à la connaissance du
+lecteur, ce qui était le but cherché. On abusait beaucoup, autrefois, dans
+les revues littéraires, de la poursuite des anachronismes, des sottises,
+des coqs-à-l'âne échappés aux journalistes les plus en renom. Parfois,
+ces bévues, bruyamment signalées, étaient tout simplement des coquilles
+d'imprimerie, par exemple, en matière d'anachronisme dû à un chiffre
+retourné ou changé. Ces terribles corrigeurs de textes mettaient un pauvre
+diable de correcteur d'imprimerie en posture de perdre son emploi. Mais
+ici, le reproche d'inexactitude, renvoyé à Zola se targuant de sa
+documentation, était un procédé piquant de polémique.
+
+Les rieurs furent du reste du côté de Sarcey. Si j'évoque ce duel de plume
+entre le romancier-dramaturge et le critique célèbre, c'est que le coup
+de massue asséné par Zola, dans _le Figaro_, sur la «caboche» de Sarcey,
+demeure, le livre en gardant la trace, tandis que, pour retrouver la
+riposte du journaliste, il faut aller fouiller la collection du _Temps_
+et relire le feuilleton du 7 mars 1887. N'est-il pas juste qu'à côté du
+réquisitoire de Zola le livre, à son tour, garde la trace du plaidoyer de
+Sarcey?
+
+ Vous prétendez, écrivait donc le critique du _Temps_, que j'ai
+ accueilli avec rudesse et mauvaise humeur _l'Assommoir_, à son
+ origine, et que, plus tard, averti par le succès du drame, après
+ les 300 représentations qu'il avait obtenues, je l'ai tenu pour un
+ chef-d'œuvre. Ni l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sont
+ conformes à vérité. Il est facile de me mettre en contradiction avec
+ moi-même, en prenant, tantôt dans la première partie de mon article,
+ qui est fort élogieuse, et tantôt dans la seconde, qui est de vive
+ critique. Vous le faites, sans y prendre garde, car vous avez ce
+ réalité, de ne voir que les images qui s'en impriment dans votre
+ cerveau. Ce sont les visions qui se forment en vous-même que vous
+ observez, et d'un œil qui les grossit démesurément.
+
+ Vous parlez toujours de la vérité vraie, et vous êtes un homme
+ d'imagination, qui prend pour vérité les hallucinations écloses
+ d'une cervelle toujours en mouvement.
+
+ C'est ainsi que, dans _Nana_, vous nous avez peint des mœurs de
+ théâtre qui nous ont si fort étonnés, nous qui vivons dans ce milieu
+ spécial. C'est ainsi que, l'autre soir, au Théâtre de Paris, vous
+ avez vu, à la scène de l'enfant, toute une salle debout et battant
+ des mains, quand nous autres, qui ne sommes point naturalistes, nous
+ l'avons vue battre des mains, tout tranquillement assise, comme c'est
+ l'habitude.
+
+ Il y a quelques années, vous donniez, à Cluny, une comédie qui avait
+ pour titre: _les Héritiers Rabourdin_. La pièce n'avait pas trop bien
+ marché le premier soir, et mes confrères, non plus que moi, nous
+ n'avions pu dissimuler l'insuccès. Vous m'écrivîtes pour me prier d'y
+ retourner, m'affirmant que le grand public, le vrai, avait cassé notre
+ arrêt, qu'il emplissait la salle tous les soirs, et qu'il riait de
+ tout son cœur. Je me rendis à votre invitation, et, pour vous faire
+ la partie belle, je choisis un dimanche. La salle, hélas! était aux
+ trois quarts vide, et du diable si j'ai entendu personne rire. Mais
+ je ne doute pas que vous, de ces yeux qui sont toujours tournés en
+ dedans sur votre désir, vous n'eussiez vu la salle comble, et que
+ vous n'eussiez entendu, de vos oreilles ouvertes à l'écho de votre
+ pensée, ses universels éclats de rire.
+
+ Vous avez un talent si merveilleux que vous réussissez parfois à
+ imposer comme vraies ces chimériques visions de votre esprit; vous
+ nous faites illusion au point que, sur votre foi, nous croyons voir
+ toutes roses les crevettes à qui la nature a oublié de donner cette
+ jolie couleur. Ce n'est pas une raison pour railler les malheureux
+ qui les voient grises.
+
+ Et maintenant, mon cher Zola, parlons un peu plus sérieusement, si
+ vous voulez. Cette polémique, attardée sur des vétilles, n'est digne
+ ni de votre grand talent ni, j'ose le dire, de la situation que le
+ public a bien voulu me faire dans ce petit coin de la littérature, où
+ j'exerce la critique. Nous valons mieux que cela l'un et l'autre, et
+ permettez-moi de m'étonner que vous ne l'ayez pas senti. J'ai eu,
+ depuis près de trente années que j'écris dans les journaux, affaire à
+ tous les maîtres du théâtre contemporain. Mes feuilletons ne leur ont
+ pas toujours plu, cela va sans dire. Quelques-uns m'ont fait l'honneur
+ de s'en expliquer avec moi; aucun n'a eu le mauvais goût d'afficher
+ pour mes critiques, justes ou fausses, un impertinent mépris. Aucun ne
+ m'a parlé du peu d'aplomb de ma «caboche», aucun ne m'a dit que je
+ torchais mes articles sur un coin de table. Ils m'ont pris au sérieux,
+ parce qu'ils étaient convaincus que je parlais sérieusement de choses
+ que je tenais pour sérieuses.
+
+ Comment! Vous qui savez le prix du travail, vous qui avez conquis
+ lentement, par un labeur acharné, une des plus grandes renommées de
+ ce temps, comment se fait-il que vous affectiez de traiter ainsi
+ par-dessous jambe, un homme qui, lui aussi, n'a dû qu'à trente
+ années d'études, sévèrement et patiemment poursuivies, une influence
+ laborieusement obtenue et laborieusement gardée? Vous êtes surpris de
+ cette influence; vous n'en pénétrez pas les causes; je m'en vais vous
+ les dire, ne fût-ce que pour justifier les lecteurs du _Temps_ qui me
+ l'accordent.
+
+ Eh bien! mon cher Zola, c'est que, sur la question du théâtre, je
+ suis, pour me servir de votre langage, très _documenté_. Oui, sans
+ doute, il m'arrive d'appeler du nom d'Emmeline un personnage que
+ l'auteur a nommé Emma, et de faire, en l'appelant Berthe, l'éloge
+ d'une chanteuse de café-concert qui se nomme Gilberte. Prével en
+ tressaille d'horreur, et relève gravement, sur ses tablettes, cette
+ grosse méprise. C'est affaire à Prével; que lui resterait-il s'il
+ n'avait cette exactitude dans le détail? Mais, si je suis coutumier
+ de ces inadvertances, encore qu'elles soient moins fréquentes qu'on
+ ne l'a dit, il n'y a pas de pièce un peu importante que je n'aie vue
+ trois ou quatre fois, même les vôtres, que je n'aie lue ensuite.
+ J'examine, à chaque représentation, les manifestations du public,
+ tantôt me confirmant dans mon idée première, tantôt revenant sur mon
+ impression première. Il n'y a pas d'artiste que je n'aie étudié dans
+ tous ses rôles; je les suis partout et lorsque le moindre d'entre eux
+ me demande d'aller le revoir, dans n'importe quel boui-boui, je m'y
+ rends, toute affaire cessante. J'ai subordonné ma vie tout entière au
+ théâtre, et l'on m'y voit tous les soirs devant que les chandelles
+ soient allumées, ou, pour ne pas effaroucher vos scrupules de
+ naturaliste, avant que le gaz de la rampe soit levé, et je ne m'en
+ vais que lorsqu'il est éteint.
+
+ Le public le sait, et voilà pourquoi il a confiance. Il sait encore,
+ ce public, que je suis toujours de bonne foi, et je n'y ai même aucun
+ mérite. J'aime le théâtre d'un amour si absolu que je sacrifie tout,
+ même mes amitiés particulières, même, ce qui est plus difficile, mes
+ répugnances, au plaisir de pousser la foule à une pièce qui me paraît
+ bonne, de l'écarter d'une autre qui me semble mauvaise. Il m'est
+ arrivé dix fois de dire en prenant la plume: il faudra que je
+ m'observe aujourd'hui, que je passe légèrement sur tel ou tel détail,
+ que je dérobe de mon mieux le secret de telle ou telle défaillance.
+ Une fois la plume à la main, il y a en moi comme un démon qui la
+ précipite sur le papier, et je suis stupéfait en me relisant, le
+ lendemain, dans le journal, de voir que la vérité m'a échappé, à mon
+ insu, de toutes parts.
+
+ Cette vérité, je ne me contente pas de la dire, je tâche de la
+ prouver. J'expose loyalement les raisons de mes adversaires; je donne
+ aussi les miennes, et je les donne avec une abondance, avec une
+ insistance qui paraissent souvent fatigantes aux beaux esprits. Ma
+ passion serait de démontrer l'évidence; je reprends dix fois, s'il le
+ faut, un développement, et ne m'arrête que lorsque je sens qu'il me
+ sera impossible d'être plus clair et plus convaincant.
+
+ Je le fais dans une langue de conversation courante dont vous souriez.
+ Souriez, mon cher confrère, cela m'est égal. Je n'ai point de
+ prétention au style, ou, pour mieux dire, je n'en ai qu'une. Boileau
+ disait en parlant de lui:
+
+ «Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.»
+
+ Eh bien! moi, ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
+
+ Vous m'avez invité à faire mon examen de conscience; vous voyez que
+ je vous obéis. Oui, j'ai, dans le cours de ces trente années, commis
+ quelques sottises et laissé échapper beaucoup d'erreurs. Je me suis
+ souvent trompé; ceux-là seuls ne se trompent jamais qui n'ont pas le
+ courage d'avoir un avis, et je suis toujours du mien, ce qui n'est
+ peut-être pas un mérite si commun. Mais il ne m'en a jamais coûté de
+ reconnaître une méprise, et j'ai toujours réparé de mon mieux les
+ torts que j'avais pu avoir. Il y a tel artiste qui n'a dû l'ardeur
+ avec laquelle je l'ai poussé qu'à un mot malheureux qui m'était
+ échappé, dans un feuilleton, et dont j'avais trop tard mesuré
+ l'injustice.
+
+ Et voilà pourquoi le peuple de Paris, ce peuple que vous revendiquez
+ pour vous, que vous appelez, comme nos anciens rois, mon bon peuple
+ de Paris, voilà pourquoi il témoigne d'une certaine confiance dans
+ l'honnêteté et la justesse de mes appréciations, voilà pourquoi il
+ veut bien m'accorder, dans la critique de théâtre, une certaine
+ autorité.
+
+ Rassurez-vous, mon cher confrère. Cette autorité, je n'en userai pas
+ pour vous barrer le passage, pour obstruer, comme vous dites. Aussi
+ bien serait-ce peine inutile. Le public n'est pas si idiot que vous
+ dites, et il sait bien aller, sans moi et malgré moi, où il s'amuse.
+ Si jamais vous écrivez, au théâtre, une œuvre qui le prenne par les
+ entrailles, j'aurais beau me mettre en travers, le public me passerait
+ sur le corps pour aller l'entendre.
+
+ Mais, croyez-le bien, je me rangerais d'abord et sonnerais la fanfare
+ sur son passage. Votre ami Alphonse Daudet vient de donner à l'Odéon
+ une pièce qui soulève, sans doute, beaucoup d'objections, mais où se
+ trouvent quelques scènes extrêmement bien faites, et d'autres qui ont
+ un ragoût de nouveauté piquante; c'est lui qui l'a écrite tout seul,
+ répudiant ces collaborations derrière lesquelles on peut se replier,
+ en cas d'insuccès, et battre en retraite. Est-ce que je ne lui ai pas
+ le premier battu des mains? Je ne suis pas occupé de savoir si son
+ drame était en opposition avec mes théories. Mes théories! mais je
+ n'en ai qu'une, c'est qu'au théâtre il faut intéresser le public. Peu
+ m'importe à l'aide de quels moyens on y arrive. Ces moyens, je les
+ examine, je les analyse; c'est mon métier de critique. Mais pourquoi,
+ diantre! en repousserais-je un de parti pris?
+
+ Non, mon cher Zola, je ne suis pas si exclusif que vous feignez de
+ le croire. Je suis convaincu, pour ma part, qu'un jour vous vous
+ emparerez du théâtre; ce ne sera pas de prime saut, comme Dumas, par
+ exemple, qui a fait _la Dame aux Camélias_, un chef-d'œuvre, sans y
+ songer, en se jouant, conduit par ce mystérieux instinct qu'on appelle
+ le don. Vous y aurez plus de peine, mais à des qualités d'artiste
+ de premier ordre vous joignez une ténacité invincible; vous savez
+ vouloir.
+
+ Laissez donc, pour le moment, Busnach vous gagner, au petit bonheur,
+ tantôt la forte somme, tantôt un simple lapin, avec vos livres
+ adroitement découpés en pièces. Ne vous mêlez de cette besogne
+ subalterne que pour apprendre les procédés du théâtre; prenez-en
+ patience et des succès qui n'ajoutent rien à votre renommée, et des
+ échecs qui n'entament point votre gloire. Arrivez-nous un jour avec
+ un drame écrit par vous, et soyez assuré que, s'il est vraiment ce que
+ j'espère, ce n'est pas moi qui ferai obstruction.
+
+Le théâtre n'a été qu'un accident répété, une série d'à-coups dans
+l'existence de Zola. Le romancier a tout absorbé en lui. Un
+romancier-poète et un romancier-philosophe aussi. Dans ses derniers
+ouvrages, il était devenu utopiste humanitaire, fouriériste et
+phalanstérien, et, pour le peuple des travailleurs, qu'il aristocratisait,
+pour l'ouvrière surtout, qu'il métamorphosait, du bout de sa baguette
+de magicien de l'écriture, comme dans le conte de fées de Cendrillon,
+en princesse aux splendides costumes roulant carrosse vers des bals
+perpétuels, il bâtissait de superbes châteaux en des Espagnes socialistes.
+
+Par le roman, on pourrait dire par un roman, il s'est emparé de l'opinion,
+après une longue attente et un stage laborieux. Il n'a pu, cependant,
+conquérir, vivant, la grande, l'incontestable et unanime popularité. Il
+n'a pas été de ces privilégiés de la renommée que la foule ne se contente
+pas d'admirer par ouï-dire et d'acclamer par imitation, mais qu'elle
+connaît, qu'elle lit, qu'elle applaudit, qu'elle célèbre en connaissance
+de cause. Je ne crois pas qu'il ait jamais l'innombrable quantité de
+lecteurs que charma et que conquiert encore Alexandre Dumas, tout démodé
+et vieillot qu'il semble devenu aux yeux myopes de l'aristocratie lisante.
+Les journaux démocratiques et les livraisons illustrées savent la
+réalité de la popularité persistante des _Trois Mousquetaires_ et de
+_Monte-Christo_. Les événements qui ont accompagné l'affaire Dreyfus ont
+sans doute fait pénétrer le nom de Zola dans les milieux non lettrés,
+où il était peu ou mal connu. On l'a estimé, salué, pris pour patron de
+groupes d'études collectivistes et proclamé grand citoyen dans des groupes
+militants, où d'ordinaire les écrivains sont dédaignés, où les romanciers
+surtout sont traités en amuseurs frivoles, en non-valeurs pour un parti,
+des fantaisistes bons tout au plus, parmi les combattants de la Sociale,
+à incorporer dans la musique. Si la participation considérable de Zola au
+mouvement dreyfusiste, si ses attaques, ses procès, ses condamnations ont
+fait sonner son nom, là où il n'avait que tinté faiblement, si, dans les
+masses politiciennes, on l'a prononcé désormais avec respect, ce nom qu'on
+accompagnait plutôt, auparavant, d'épithètes irrévérencieuses et injustes,
+s'il a cessé d'être méconnu par un public hostile qui ne l'avait pas lu,
+et par ouï-dire le considérait comme un réactionnaire et un pornographe,
+sa gloire ne s'en est pas sensiblement accrue. Les liseurs populaires ne
+sont pas venus en aussi grand nombre qu'on aurait pu le supposer. Les
+livres de Zola sont trop forts, je ne dis pas trop beaux, mais trop
+lyriques, pour le peuple. Ils sont d'une facture qui dépasse la faculté
+lisante de la plupart des lecteurs de romans-feuilletons. Ils manquent de
+l'intérêt dramatique et du mouvement que recherche cette clientèle. La
+description l'assomme. Elle la saute le plus souvent. Le lecteur ordinaire
+veut de l'action, des faits, des scènes vives, des coups de théâtre, des
+personnages tout d'une pièce, expliqués en deux lignes, aux portraits
+enlevés en quatre traits. La poésie des romans de Zola est au-dessus de
+l'intellect du populo, et sa philosophie, sa philanthropie et sa doctrine
+de l'amour régénérant l'humanité, lui donnant le bonheur sur terre, est à
+côté de la mentalité des classes, plus habituées à agir qu'à réfléchir,
+et surtout qu'à rêver. Le lyrisme et le socialisme de Zola ne sauraient
+éveiller la passion chez les foules, et plus d'un de ces lecteurs
+provoqués par le tapage de l'affaire Dreyfus, laissant tomber le livre,
+avec un bâillement, aura considéré son auteur, dans les deux sens, au
+figuré et au propre, ainsi qu'un endormeur.
+
+Quant à la classe plus éduquée, dédaigneuse des vulgarités du roman
+d'aventures et d'intrigues, le vrai public zoliste, l'Affaire, toujours
+Elle! l'a dispersée, épouvantée. Il y a des milieux où l'on n'oserait plus
+ouvrir un roman de Zola. Cela passera, c'est certain, mais, au moins quant
+à présent, l'on peut dire que la popularité de l'auteur a subi un arrêt,
+et qu'il n'a pas encore bénéficié de la gloire sereine et quasi
+sur-terrestre de Victor Hugo.
+
+Combatif à l'excès, Zola aura été, de son vivant, excessivement combattu.
+Ses livres ont eu, pendant vingt-cinq ans, une vogue considérable, et ont
+beaucoup fait parler d'eux, de leurs personnages, de leur auteur. Mais
+il faut noter que quelques-uns se sont très peu vendus; si l'on prend le
+débit commercial comme criterium de la renommée d'un écrivain, Zola a eu
+cette renommée intermittente et variable. Le public, qui achète, a paru
+faire tri, et établir une hiérarchie parmi ses divers romans. Ainsi, _la
+Conquête de Plassans, l'œuvre, l'Argent, la Joie de vivre, le Rêve, Son
+Excellence Eugène Rougon_ et _la Fortune des Rougon_ y sont toujours
+restés loin du magnifique total d'éditions obtenu par les autres ouvrages.
+C'est _la Débâcle_, qui tient la tête avec 218 mille exemplaires
+(en 1907). _Nana_ vient ensuite avec 204 mille. L'avance que ces deux
+livres ont sur tous les autres, et même sur _l'Assommoir_ (157 mille),
+peut s'expliquer par le sujet, pour _Nana_, par l'actualité et les
+polémiques, pour _la Débâcle_. La vente n'a toutefois pas grand rapport
+avec l'art; la supériorité d'une œuvre ne tient pas au débit du papier;
+le total des recettes ne saurait servir à un classement esthétique. Ces
+chiffres, précisant le goût du public, se modifieront probablement avec
+le temps. Il se produit, au cours des ans, de si profonds changements
+dans les appréciations littéraires. Il est à peu près certain que les
+lecteurs de la seconde moitié du XXe siècle ne se préoccuperont guère
+des théories du «Naturalisme» auxquelles Zola attachait si grande
+importance. On se demandera: le Naturalisme? qu'est-ce que cela voulait
+bien dire exactement? On peut même déjà se poser la question.
+
+Ethymologiquement, et logiquement aussi, ce terme devait signifier: retour
+à la nature. Le mot «réalisme» convenait peut-être mieux aux écrivains,
+qui se proposaient, comme Zola, de montrer l'humanité telle qu'elle était,
+et non pas telle qu'elle devrait être. On peut noter que, dans ses
+derniers ouvrages, Zola a pris le contre-pied du «naturalisme», puisque,
+dans _Fécondité, Travail, Vérité_, il dépeint une humanité idéale, des
+personnages hors nature, se mouvant dans des situations et dans des
+milieux, non plus réels, mais tels que l'auteur et ses coreligionnaires
+souhaiteraient d'en rencontrer, d'en créer.
+
+Les vrais réalistes, ancêtres de nos naturalistes, ce sont, d'abord, le
+puissant et encyclopédique Diderot, le créateur de la tragédie bourgeoise;
+le plat et incolore La Chaussée; ensuite les romanciers, aux peintures
+triviales et aux aventures souvent libertines, de la fin du XVIIIe siècle
+et du commencement du XIXe; les chansonniers poissards, les vaudevillistes
+du Caveau; Restif de la Bretonne, Pigault-Lebrun, puis Auguste Lafontaine,
+Paul de Kock, beaucoup trop dédaigné présentement, et à qui ses vulgarités
+d'expressions et ses scènes d'une crudité trop réelle ont fait le pire
+tort; Henry Monnier, l'inventeur du bourgeois type du XIXe siècle,
+personnage considérable de la comédie et du vaudeville modernes, reproduit
+par tous les auteurs, et devenu le principal rôle du répertoire de Labiche,
+de Gondinet, de Gandillot, de Feydeau. Un portrait d'après nature, ce
+Joseph Prudhomme, dont un acteur de grand talent, Geoffroy, donna cent
+copies. Enfin, Champfleury, Duranty et Gustave Flaubert, voilà les
+réalistes, les véritables naturalistes.
+
+Balzac est à part: comme Zola, c'est un romantique, un poète en prose,
+un faiseur d'épopées, l'Homère en robe de moine, vagabondant, puis
+se claustrant à travers la France, d'une Iliade dont les Achille et
+les Hector sont des usuriers, des avoués, des journalistes, des
+commis-voyageurs, des apprentis ministres, des bandits, des commerçants,
+des grands seigneurs; et les Hélène ou les Hécube, des filles d'opéra, des
+duchesses, des paysannes, des boutiquières, des bas-bleus et des parentes
+pauvres.
+
+On ne saurait nier l'influence de Balzac sur tous ceux qui se sont appelés,
+ou qui se sont laissé appeler des _Naturalistes_. Il y a, toutefois, dans
+l'œuvre d'ensemble de Balzac, toute une partie d'imagination, d'aventures
+exceptionnelles et de personnages extraordinaires, qui ne rentrent
+nullement dans le genre d'études précises, d'observations exactes et de
+faits empruntés à la vie ordinaire, bourgeoise, ouvrière, qui caractérise
+le roman dit naturaliste. Ferragus et les Dévorants, dont il est le XXXVIe
+roi, les incarnations de Vautrin, ce grand-père du Rocambole de Ponson
+du Terrail, les mélodramatiques scènes de _la Femme de Trente ans_, les
+aventures mouvementées de La Torpille, de Lucien de Rubempré, et des
+principaux personnages des _Illusions perdues_, la fantasmagorie
+swedenborgienne de _Seraphitus Seraphita_, et les péripéties des _Chouans_,
+narrées à la façon de Walter Scott, n'ont qu'une analogie très vague avec
+_Germinie Lacerteux_ ou avec _Pot-Bouille_. Balzac, dans ces œuvres, où
+l'imagination a laissé peu de place à l'observation, et où le bizarre se
+combine avec l'invraisemblable, a plutôt servi de modèle à Montépin et à
+Gaboriau qu'à Zola et à Goncourt.
+
+Mais il est impossible de contester la filiation qui unit les romans
+d'étude et d'observation de Zola, de Goncourt, de Daudet, aux grandes
+œuvres de Balzac: _la Cousine Bette, le Père Goriot, Eugénie Grandet, les
+Paysans, César Birotteau, le colonel Chabert_, et tant d'autres miroirs
+vivants de l'humanité française au commencement du XIXe siècle.
+
+Pour Zola, dans l'intellect duquel un profond et surprenant changement se
+produisit, vers 1868, à l'époque où il conçut et écrivit _Thérèse Raquin_,
+il y eut certainement une autre influence. Il avait lu Balzac, bien
+auparavant, et il en était resté, au moins comme goût, comme genre
+littéraire, à Musset et à George Sand. Il eut la vision, presque soudaine,
+d'un autre concept littéraire que celui du romantisme, pour le sujet, le
+décor et la facture. La lecture de Stendhal, de Mérimée, fut pour beaucoup
+dans cette évolution, que précisa la fréquentation de Taine. Les études du
+minutieux critique sur la littérature anglaise, la netteté avec laquelle
+Charles Dickens et ses procédés étaient notés et mis en lumière durent
+agir fortement sur son cerveau.
+
+On a fréquemment cité Dickens, à l'occasion d'Alphonse Daudet. C'est
+surtout la sentimentalité de l'auteur de _David Copperfield_ et ses
+tableaux attendrissants, la similitude de certains sujets aidant, qui ont
+vulgarisé cette comparaison. Mais les méthodes et les moyens d'exécution
+des deux romanciers sont susceptibles d'un rapprochement, moins apparent,
+plus réel au fond, lorsqu'on examine la façon dont «travaillent» l'auteur
+de _Hard Times_ (les Temps difficiles) et celui de _Germinal_. Tous deux
+ont une loupe dans l'œil. Ils voient les détails avec une précision et un
+grossissement énormes. Ils les rendent tels. Rien ne saurait échapper à
+leur minutieux inventaire. À la lueur d'un éclair, dans une tempête, l'un
+et l'autre surprennent toutes les particularités d'un paysage vaste, et
+les décrivent sans omettre un arbre renversé, une charrue abandonnée dans
+un champ, un cheval qui se cabre, au loin, sur la route détrempée, ni
+la pointe d'un clocher se dressant au fond de la campagne, au-dessus de
+laquelle courent de gros et lourds nuages noirs, comptés et signalés au
+passage. En même temps, le romancier anglais et son confrère français ont
+l'irrésistible tentation d'associer les éléments, les choses inanimées,
+les objets matériels aux passions, aux sentiments et aux actes impulsifs,
+ou délibérés, des personnages de leurs histoires. Pour une jeune fille,
+dont le cœur s'ouvre à l'amour, et qui traverse les cours moroses de
+Lincoln Inn's Field, où la chicane tend ses toiles, Dickens ensoleille ces
+ruelles de suie et de boue; il bat la mesure à tout un orchestre ailé de
+moineaux gazouilleurs; sur son passage, il multiplie la joie, la clarté,
+la vie. Zola aussi ne manque jamais d'harmoniser le décor avec les
+situations et l'état d'âme de ses personnages. Il réassortit les nuances
+du ciel avec les sentiments de ses élus de l'amour ou de ses damnés du
+travail. On en pourrait citer vingt exemples, pris au hasard, dans tous
+les romans de Zola. On trouvera des citations plus loin, dans l'examen
+détaillé de ses principaux ouvrages.
+
+On a prétendu que le mouvement naturaliste, absorbé par Zola, identifié
+en lui seul, aux yeux du public, était dû à Champfleury, dont il n'aurait
+fait que suivre les traces et continuer l'œuvre. On a nommé aussi Duranty
+le fondateur du Réalisme.
+
+Vainement chercherait-on la moindre preuve de la filiation dénoncée. Zola
+n'a rien, mais rien du tout, de Champfleury, et la ressemblance n'existe
+que dans les prunelles de ceux qui veulent absolument la voir.
+
+Il a cité ce romancier, qui fut oublié de son vivant, et que j'ai connu
+préoccupé uniquement de céramique, bon fonctionnaire d'ailleurs, dirigeant
+habilement la manufacture de Sèvres, en 1883, mais la mention est fort
+sommaire:
+
+ Il y aurait toute une étude, écrivait-il dans _les Romanciers
+ Contemporains_, sur le mouvement réaliste que M. Champfleury
+ détermina vers 1848. C'était une première protestation contre le
+ romantisme qui triomphait alors. Le malheur fut que, malgré son talent
+ très réel, M. Champfleury n'avait pas les reins assez solides pour
+ mener la campagne jusqu'au bout. En outre, il s'était cantonné dans un
+ monde trop restreint. Par réaction contre les héros romantiques, il
+ s'enfermait obstinément dans la classe bourgeoise, il n'admettait que
+ les peintures de la vie quotidienne, l'étude patiente des humbles
+ de ce monde. Cela était excellent, je le répète; seulement cela
+ restreignait la formule, et l'on devait étouffer bientôt dans cet
+ étranglement de l'horizon...
+
+ Certaines œuvres de M. Champfleury sont exquises de naïveté et de
+ sentiment. Il a droit à une place à part, au-dessous de Balzac. C'est
+ un des romanciers les plus personnels de ces trente dernières années,
+ malgré son horizon borné et les incorrections de son style...
+
+Pour Duranty, c'est différent: Zola l'a bien connu, beaucoup lu, presque
+admiré, lui qui avait plutôt l'admiration rebelle.
+
+Cet Edmond Duranty, complètement oublié présentement, n'eut jamais qu'une
+notoriété de cénacle, dans le goût de celle d'Hippolyte Babou, célèbre par
+une odelette funambulesqne de Théodore de Banville, et dont Zola s'égayait
+ainsi:
+
+ Un type amusant, le critique qui a une réputation énorme dans les
+ coulisses littéraires, disait-il, et qui ne laisse tomber que trois ou
+ quatre pages, chaque année, comme il laisserait tomber des perles...
+ Le public l'ignore absolument. Cela n'empêche pas qu'il soit une
+ illustration...
+
+Duranty, pour Zola, était une autorité. Il avait conservé une déférence à
+son égard, qui remontait au temps où, commis-libraire, il empaquetait des
+bouquins sur les comptoirs de la maison Hachette. Ce fut le premier homme
+de lettres avec qui il échangea des saluts, puis des idées. On peut dire
+que Duranty fit partie du groupe initial des amis de Zola, celui des
+Provençaux, compagnons de jeunesse, auxquels il convient d'ajouter Paul
+Alexis et Antony Valabrègue, le poëte mélancolique de _la Chanson de
+l'Hiver_, critique d'art distingué.
+
+Paul Alexis a esquissé les entrevues initiales de Duranty et du commis
+de Hachette et Cie, qui n'était alors que l'auteur inédit des _Contes à
+Ninon_. Le croquis est précis et vivant:
+
+ Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux
+ extrémités fines, froid, très correct, très raide, fort peu
+ communicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus pour
+ en rendre compte dans un journal de Lyon. Puis, en attendant qu'on
+ lui apportât les volumes, le petit homme aux façons sèches, mais
+ aristocratiques, prenait une chaise et s'asseyait sans rien dire.
+ C'était Duranty. Si peu liant qu'il fût, Duranty devint plus tard un
+ ami de Zola, quand celui-ci l'eut rencontré de nouveau dans l'atelier
+ de Guillemet... À chaque œuvre nouvelle, j'ai vu Zola se poser avec
+ curiosité cette interrogation: Qu'en pensera Duranty?
+
+Edmond Duranty, né à Paris le 5 juin 1833, passait pour être le fils
+naturel de Prosper Mérimée. Il avait la sécheresse du style de ce père
+présumé, sans son intensité d'expression ni son ferme dessin. C'est
+à cette filiation supposable que Duranty devait une petite rente lui
+permettant de produire lentement de la littérature peu lucrative. Elle lui
+valut, sans doute aussi, la faveur de la concession d'un emplacement dans
+le Jardin des Tuileries, alors très réservé, pour l'exploitation d'un
+théâtre de marionnettes. Duranty composa toute une série de saynètes pour
+ce Guignol. Elles ont paru sous le titre de _Théâtre des Marionnettes des
+Tuileries_, Paris, 1862.
+
+Il avait collaboré à une petite revue, peu viable, _le Réalisme_, fondée
+par Assézat, dont le docteur Thulié et Champfleury étaient les principaux
+rédacteurs.
+
+_Le Réalisme_ est un journal dont la collection complète, reliée, ne
+formerait pas un volume, mais qui a une histoire et qui a laissé un nom.
+Il paraissait mensuellement, format in-4°, imprimé sur deux colonnes et
+deux feuilles, en tout 16 pages. Il annonçait douze numéros par an, il
+n'en eut que six. Le premier numéro est du 15 novembre 1856, le dernier
+d'avril 1857.
+
+Le journal était combatif. Il partait vigoureusement en guerre contre le
+Romantisme. Les rédacteurs du _Réalisme_ étaient républicains modérés,
+mais, à cette époque, c'était très hardi d'avouer une sympathie pour
+la République, même la République rose. L'un des collaborateurs, Jules
+Assézat, est mort rédacteur des _Débats_; un autre, le docteur Thulié, a
+été président du Conseil municipal de Paris et président du Grand-Orient
+de France. Leur conviction littéraire et philosophique était ardente et
+sincère, hardie aussi. Il y avait, pour des républicains et des jeunes
+gens, une certaine témérité à oser combattre le Romantisme. C'était
+attaquer Victor Hugo. Or, l'auteur des _Châtiments_ était proscrit et
+populaire. En ne s'inclinant pas devant l'illustre poète, qui, pour la
+jeunesse frondeuse, était surtout l'auteur de _Napoléon-le-Petit_, on
+semblait faire sa cour au pouvoir. Ceci fut certainement une des causes
+de l'insuccès du _Réalisme_.
+
+Zola n'apprécia cette attitude que comme une révolte littéraire. Elle
+était conforme au goût bourgeois d'alors. On applaudissait la _Lucrèce_
+de Ponsard et _les Ennemis de la Maison_ de Camille Doucet, par esprit de
+réaction, plus politique que poétique. Les romantiques, bien que beaucoup,
+comme Théophile Gautier, eussent les faveurs des Tuileries, passaient pour
+«des rouges».
+
+ Il semble tout naturel aujourd'hui, écrivait Zola, trente ans plus
+ tard, de juger froidement et sévèrement le mouvement de 1830. Mais,
+ à cette époque, c'était là une hardiesse surprenante... J'ai souvent
+ confessé que nous tous, aujourd'hui, même ceux qui ont la passion de
+ la vérité exacte, nous sommes gangrenés de romantisme jusqu'aux
+ moëlles; nous avons sucé ça au collège, derrière nos pupitres, lorsque
+ nous lisions les poètes défendus; nous avons respiré ça dans l'air
+ empoisonné de notre jeunesse. Je n'en connais guère qu'un ayant
+ échappé à la contagion, et c'est M. Duranty. Souvent, lorsque je songe
+ à nous, j'ai une conscience très nette du mal que le romantisme nous
+ a fait. Une littérature reste toujours troublée d'un pareil coup de
+ folie...
+
+Duranty fut donc antiromantique, comme on est anticlérical. Il apporta
+dans cette négation toute l'ardeur du sectaire. Il prétendait remonter à
+Diderot, dont son collaborateur Assézat devait donner une excellente
+édition.
+
+Voici comment il définissait sa doctrine:
+
+ Le Réalisme conclut à la reproduction exacte, complète, sincère, du
+ milieu social, de l'époque où l'on vit, parce qu'une telle direction
+ d'études est justifiée par la raison, les besoins de l'intelligence
+ et l'intérêt du public, et qu'elle est exempte de tout mensonge, de
+ toute tricherie... Cette reproduction doit donc être aussi simple que
+ possible, pour être comprise de tout le monde.
+
+Duranty et ses amis étaient de farouches niveleurs. Ils attaquaient, avec
+la bonne foi, l'emballement et la présomption de la jeunesse, tout ce qui
+se trouvait, non pas seulement devant eux, au-dessus d'eux, mais à côté
+d'eux. Ils ne se contentèrent pas de vouloir déboulonner Victor Hugo,
+--Duranty et Thulié livrant un assaut de Gulliver au géant, ça semble
+comique aujourd'hui, c'était odieux et fou, en 1856,---mais, au nom du
+Réalisme, ils éreintèrent aussi Stendhal et Gustave Flaubert!
+
+Zola, indulgent envers Duranty et ses amis, ne va pas cependant jusqu'à
+les approuver dans leurs fureurs d'iconoclastes, auxquelles justement il
+attribue leur insuccès:
+
+ ... Une autre faute regrettable était de s'attaquer violemment à notre
+ littérature entière. Jamais on n'a vu pareil carnage. Balzac n'est pas
+ épargné... Quant à Stendhal, il n'est pas jugé assez bon réaliste...
+ La note la plus fâcheuse est une courte appréciation de _Madame
+ Bovary_, qui venait de paraître, d'une telle injustice qu'elle étonne
+ profondément aujourd'hui. Comment les réalistes de 1856 ne
+ sentaient-ils pas l'argument décisif que Gustave Flaubert apportait
+ à leur cause? Eux étaient condamnés à disparaître le lendemain, tandis
+ que Madame Bovary allait continuer victorieusement leur besogne, par
+ la toute puissance du style...
+
+_Le Réalisme_ disparut faute de fonds, faute de lecteurs. Edmond Duranty
+publia ensuite des romans, dont les deux principaux sont: _le Malheur
+d'Henriette Gérard_ et _la Cause du beau Guillaume_: tous deux parurent en
+1861 et 1862. Depuis, Duranty ne produisit guère que des nouvelles brèves
+et exsangues. Était-ce par atavisme? Mais aucune ne fut une _Carmen_ ni un
+_Enlèvement de la Redoute_.
+
+Elles ont été recueillies et publiées en volume, sous le titre:
+_les Six barons de Septfontaines_ (Les six barons,--Gabrielle de Galaray.
+--Bric-à-brac.--Un accident.)--Paris, Charpentier éditeur.--1878.
+
+Il a, en outre, publié de nombreux articles sur la peinture, sur la
+caricature, sur les peintres de l'école impressionniste.
+
+Edmond Duranty est mort, à la Maison Dubois, le 10 avril 1880.
+
+_Le Malheur d'Henriette Gérard_ est un roman de mœurs bourgeoises, se
+ressentant de l'influence de _Madame Bovary_, attaquée pourtant par
+Duranty et ses amis. Henriette Gérard est aussi une petite bourgeoise
+déclassée, qui s'ennuie dans sa bourgade, et qui «bâille après l'amour,
+comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine», ainsi que disait un
+peu lourdement, Flaubert, notant les aspirations de la femme, bientôt
+délurée, de l'épais médecin de Yonville-l'Abbaye. Fille de bourgeois
+cossus, Henriette ne saurait épouser un petit scribe de mairie, sans le
+sou, mais qui lui parle d'amour, en se coupant les phalanges aux
+culs-de-bouteilles brisés, plantés dans le chaperon du mur enjambé lors
+des rendez-vous. Le frère d'Henriette trouve, dans les chiffons de sa
+sœur, une photographie, celle du scribe municipal, et la montre. Tout se
+découvre. Henriette résiste d'abord aux indignations bourgeoises de ses
+parents. Elle a même la velléité de se conduire en héroïne de romans non
+réalistes. La fuite en manteau sombre et l'enlèvement traditionnel en
+diligence, voire en chemin de fer, en attendant l'auto de nos jours,
+semblent tout indiqués. Le commis s'y prépare. Le dénouement ordinaire des
+histoires à la Cherbuliez ou à la Feuillet se présente donc à la pensée du
+lecteur. Mais Duranty, et c'est là une affirmation très heureuse du
+système littéraire, qualifié dès lors de «réalisme», prend le contre-pied
+de la solution des romanciers de l'école du bon sens et de l'idéal. Ces
+imaginatifs, tout en se vantant de fuir la trivialité, d'éviter tout ce
+qui n'était pas éthéré, céleste, divin, étaient, comme les pirates de
+l'opérette de _Giroflé_, grands partisans de l'enlèvement. Cette opération
+délicate leur semblait le prélude convenable de l'union, enfin consentie
+par les pouvoirs paternels. Aussi leurs critiques, qui daignèrent
+s'occuper du _Malheur d'Henriette Gérard_, reprochèrent-ils, comme une
+grossièreté, la conclusion «réaliste» de cette historiette d'amour
+contrarié, qui commençait tout à fait selon la formule des Sandeau, et le
+procédé dont devaient abuser les Georges Ohnet futurs: Henriette Gérard
+ne se laissait pas enlever. Elle manquait évidemment à tous ses devoirs
+vis-à-vis de la littérature à la mode. La pluie qui l'empêche de sortir,
+et qui l'arrose quand elle songe à rejoindre son pirate, la fait rentrer
+au logis, et en elle-même. Elle devient raisonnable, cette amoureuse qui
+n'a rien d'une Valentine ou d'une Indiana, et elle épouse bourgeoisement
+un homme médiocre, comme tout son entourage, mais qui s'efforcera de faire
+son bonheur, et qui a tout pour réussir. Ce bon mari ne sera sans doute
+pas une manière de héros de roman; il hésiterait avant de s'écorcher les
+chairs aux culs-de-bouteilles pariétaires, à l'exemple du don Juan de la
+mairie, mais il fera ce qu'il pourra pour rendre sa femme heureuse. Et
+voilà comment s'accomplira la destinée de la pauvre Henriette Gérard, son
+malheur.
+
+Dans ce roman, remarquable à plusieurs titres, et qui mériterait de ne
+pas demeurer enseveli dans les ossuaires des quais, rien ne rappelle ni
+les procédés de composition, ni le style, ni la mise en œuvre large et
+colorée d'Émile Zola. C'est sec comme une tartine d'enfant puni. Pas de
+descriptions éclatantes ou poignantes. Un décor vaguement brossé. Des âmes
+indécises et des corps mollasses. Non, Zola n'a rien emprunté à ce sobre
+et constipé Duranty. S'il eût conçu le sujet du «Malheur d'Henriette
+Gérard», il eût autrement dépeint ce milieu de petite ville, et fait vivre
+et souffrir plus rudement ces bourgeois, en somme paisibles et incolores.
+
+C'est de même sans imitation de Flaubert que Zola a dessiné son plan et
+construit son œuvre. Il fut l'ami et l'admirateur de Gustave Flaubert
+(l'amitié et l'admiration se trouvèrent réciproques), mais non pas
+son élève. Le style de ces deux grands romanciers est sans doute tout
+empanaché du même plumet romantique. Ils ont eu beau s'en défendre, leurs
+œuvres sont écrites avec la grandiloquence, la couleur et la truculence
+des Théophile Gautier et des autres matamores de 1830. Voilà ce que Zola a
+de commun avec Flaubert: ce sont deux grands peintres sortis de l'atelier
+Hugo. Loin de moi l'idée de rabaisser le grand et robuste Flaubert. Mais,
+d'abord, sa puissance créatrice, son génie architectural, sa stratégie de
+général d'une armée de personnages à faire mouvoir ne sont-elles pas fort
+inférieures aux mêmes qualités, dont _les Rougon-Macquart_ nous offrent un
+si prodigieux développement? Il n'y a pas lieu de faire ici un parallèle
+classique, et je ne suis pas Plutarque, bien que j'écrive la vie d'un
+homme illustre. Mais la puissance littéraire de Zola, affirmée par une
+œuvre considérable, monumentale, savamment ordonnée et magistralement
+conduite des fondations au faîte, apparaît, et est réellement, plus
+imposante et plus grandiose que celle de l'éminent auteur de _Mme Bovary_,
+chef-d'œuvre isolé, par conséquent moins dominateur. _Salammbô_ et
+_la Tentation de saint Antoine_ sont des œuvres travaillées, érudites,
+philosophiques, d'une grande valeur, mais on y trouve vraiment beaucoup
+trop de rhétorique, et le naturalisme, le réalisme, ou, pour parler sans
+«ismes», la représentation de la société contemporaine et la reproduction
+de la vie en sont trop absentes, pour que nous puissions, sur le terrain
+de la vérité observée et rendue, mettre Flaubert et Zola sur le même plan.
+La montagne est grande et belle, la mer aussi, mais elles ont, l'une et
+l'autre, une grandeur propre, et chacune affirme une beauté qui n'est pas
+à opposer à l'autre.
+
+En reprenant la supposition, émise à propos du roman de Duranty: si Zola
+eût entrepris le sujet de _Mme Bovary_, il l'eût certainement traité d'une
+façon moins «réaliste». La noce de campagne, le bal à la Vaubyessard, la
+chevauchée dans la forêt, le comice agricole, même la fameuse promenade
+dans le fiacre jaune aux stores baissés, persiennes fragiles et abris fort
+indiscrets de luxures peu secrètes, ces tableaux vigoureux n'eussent pas
+été plus largement brossés; mais Zola eût sans doute grandi et rendu plus
+tragique, donc plus intéressante, cette Bovary, qui est une Henriette
+Gérard tournant mal, et qui n'a pas peur d'être trimballée en sapin.
+Il ne l'eût pas ornée d'une fillette, sans tirer parti de la présence
+de l'enfant, gêne et obstacle, sinon remords et châtiment, dans les
+expansions de l'adultère. Il aurait évité surtout, je crois, le dénouement
+banal, et à la portée de tous les romanciers, du suicide dans la boutique
+du pharmacien, avec l'aveugle revenu exprès, comme en un mélo de l'Ambigu,
+pour faire tableau, à l'heure de la mort. Si toutes les femmes qui
+trompent leur mari avalaient de l'arsenic, ce produit deviendrait si rare
+qu'il serait presque impossible de s'en procurer chez le chimiste. La
+Bovary n'eût-elle pas été plus logique, plus dramatique aussi, puisque
+l'auteur admettait un dénouement tragique, et peut-être plus vraie,
+empoisonnant son mari, afin de satisfaire l'assouvissement de sa haine
+méprisante pour ce benêt encombrant, afin d'épancher sans contrainte ses
+désirs de l'amour libre. Quant à Homais, qui n'est qu'un frère de Joseph
+Prudhomme, Zola en eût fait un type autrement large, probablement excessif
+et surhumain, comme ses Nana et ses Coupeau. Il fût devenu, dans les mains
+de Zola, un gigantesque Cassandre, une incarnation outrancière, démesurée,
+épique, de la sottise humaine, de la bêtise à front de taureau, ombragé de
+la calotte à glands de l'apothicaire de chef-lieu de canton.
+
+Ici, je vais me répéter. La répétition n'est pas une faute quand elle est
+voulue, calculée. C'est le redoublement du verbe, quand on veut convaincre,
+supplier ou ordonner, c'est la consonne d'appui qui rend plus sonore
+la rime et plus versifié le vers, c'est le une-deux de l'escrime, coup
+redoutable, c'est l'aval du billet, le contreseing du décret, c'est le
+trille renouvelé du rossignol, dans la nuit, faisant le beau sur la
+branche et rappelant sa compagne hésitante, c'est la phrase réitérée du
+leitmotiv annonçant et caractérisant le héros d'opéra, c'est les deux
+mains serrées pour affirmer l'accord, et les deux joues baisées pour
+proclamer l'union, c'est aussi le clou des annonces représenté s'enfonçant,
+sous le marteau, dans le crâne des liseurs, où il s'agit de faire
+pénétrer quelque chose. Pas de meilleur moyen mnémotechnique pour le
+lecteur indifférent, distrait, rebelle ou préoccupé, que ce procédé, dont
+j'userai, dont j'abuserai, en dépit des railleries de la pédantaille, plus
+ou moins lettrée, qui prétend découvrir une faute ou une négligence, là où
+il n'y a qu'un système et qu'un argument.
+
+Donc, je répète et j'insiste, parce que ceci a échappé aux thuriféraires
+grisés de l'encens qu'ils projetaient, aux stercoraires englués par la
+fange qu'ils maniaient, à tous ceux qui ont écrit pour, contre ou sur
+Zola: l'auteur des _Rougon-Macquart_ est un puissant génie du Midi, donc
+créateur de types, et son cerveau méridional est tout à la synthèse. Il
+dédaigne les individualités et néglige les caractères. Il a le don suprême
+de faire surgir des êtres généraux incarnant l'universalité des êtres
+particuliers. C'est là que se trouve l'expression littéraire la plus forte
+de l'humanité. Aussi Zola, égal à ce qu'il y a de plus élevé dans l'art,
+car ce n'est que dans l'exécution, et non pas dans la conception, que
+l'art est la région des égaux, n'a-t-il pour concurrents à ce zénith des
+créateurs de l'ode, de l'épopée, du théâtre, que les Eschyles anonymes,
+que les Sophocles inconnus, qui engendrèrent les sublimes et immortels
+personnages de la Comédie Italienne. Pierrot, Cassandre, Arlequin,
+Colombine, le Capitan, Matamore, Polichinelle, Zerbinette, Isabelle,
+Léandre, Scaramouche, Pantalon, le docteur Bolonais, c'est toute
+l'humanité défilant sur des planches frustes, à la clarté des chandelles
+mal mouchées. Ces êtres immuables de la vie fictive personnifient les
+vices, les passions, les faiblesses, les enthousiasmes, les dévouements,
+les héroïsmes, les sacrifices et les martyres des autres personnages de la
+vie réelle, des acteurs éphémères de la scène du monde. C'est d'eux que
+descendent les héros de Zola.
+
+Ainsi, dans cette recherche de la paternité cérébrale concernant Zola,
+l'hérédité intellectuelle existe et a son importance. Il convient de
+signaler aussi, parmi ses ancêtres et ses consanguins: les conteurs du
+moyen-âge, les auteurs de fabliaux, Rabelais, Diderot, Stendhal, Balzac,
+Gustave Flaubert et les Goncourt. La _Germinie Lacerteux_ de ces derniers,
+avec le type de Jupillon, devancier plus rude, plus poussé, du Lantier de
+_l'Assommoir_, avec ses tableaux faubouriens, son milieu populaire, eut
+certainement une action directe sur l'esprit et la tendance littéraire
+nouvelle de Zola, renonçant à la poésie, reniant le romantisme, et voulant
+observer et rendre la vie contemporaine.
+
+Avec ses théories sur l'introduction de la méthode expérimentale et de
+l'analyse physiologique dans un roman, Zola eut pour première méthode de
+se pénétrer du choix des personnages, et de la condition sociale où il les
+prendrait. Il voulut les choisir dans des milieux simples, vulgaires même.
+Il décidait de nous intéresser à des passions, à des souffrances, à des
+luttes, dont les héros et les victimes seraient, non plus des rois, des
+princesses, des guerriers fameux, mais des commerçants, des ouvriers, des
+femmes qui détaillent de la charcuterie, ou qui repassent le linge. Ce
+choix spécial et éliminatoire des acteurs et du décor du drame, cette
+sélection vulgaire, ce sont des procédés, formant système, qui constituent
+l'école naturaliste, opposée à l'école romantique, comme aux classiques,
+aux romanciers mondains et aux feuilletonistes populaires.
+
+Il résolut de renoncer aux poèmes, comme aux contes fantaisistes, et aux
+romans d'imagination, pour traiter des sujets d'observation, pour étudier
+des êtres et des faits de la vie réelle, des cas physiologiques aussi, en
+s'entourant de tous les documents se rapportant à l'objet du roman, devenu
+un travail expérimental et scientifique.
+
+Il avait toujours manifesté du goût pour les sciences, principalement
+pour la physique, la chimie, l'histoire naturelle. Lauréat du collège,
+en ces matières, il avait montré peu d'aptitude aux mathématiques. Rien
+d'étonnant à ce qu'il s'intéressât, jeune homme refaisant son instruction
+après coup, aux ouvrages de sciences physiques et naturelles. Les
+phénomènes de l'hérédité, récemment étudiés et discutés parmi les savants
+et les philosophes, Ribot, Renouvier, Baillarger, l'avaient intéressé,
+frappé. Un livre qui lui tomba sous la main: _le Traité de l'Hérédité
+naturelle_ du docteur Lucas, produisit une impression vive sur son esprit
+disposé à s'intéresser aux découvertes de la physiologie, préoccupé
+d'appliquer les théories scientifiques aux études littéraires. Sa doctrine
+du Roman Expérimental s'élaborait et se formulait dans son intellect
+brusquement agrandi.
+
+Il avait déjà été incité à cette adaptation de la méthode du savant aux
+recherches de l'homme de lettres, par un travail de Claude Bernard:
+l'_Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_. Il en conclut que
+le romancier pouvait être un observateur et un expérimentateur, celui que
+le grand physiologiste qualifiait de «juge d'instruction de la nature».
+Des lois fixes régissent le corps humain, comme le démontrent les
+expériences de Claude Bernard. Il partait de là pour affirmer que l'heure
+n'allait pas tarder à sonner, où les lois de la pensée et des passions
+seraient formulées à leur tour. Les romanciers devraient donc opérer sur
+les caractères, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme
+le chimiste opère sur les corps bruts, comme le physiologiste opère sur
+les corps vivants. La méthode expérimentale dans les lettres déterminerait
+les phénomènes individuels et sociaux, dont la métaphysique n'avait pu
+donner que des explications irrationnelles et surnaturelles.
+
+Imbu de ces idées d'application des procédés scientifiques aux études
+littéraires, prenant pour épigraphe de son nouveau roman, _Thérèse Raquin_,
+cette phrase de Taine: «Le vice et la vertu sont des produits comme le
+sucre et le vitriol», Émile Zola avait trouvé sa voie nouvelle, et déjà la
+conception première des _Rougon-Macquart_ se dessinait, s'agrégeait et se
+constituait dans son esprit.
+
+Il établit ce raisonnement: faire une œuvre littéraire, qui soit un
+ouvrage issu, non pas de l'imagination, et de la combinaison plus ou moins
+heureuse de personnages fictifs et d'aventures exceptionnelles, mais fondé
+sur l'observation des faits de la vie courante, sur l'examen des hommes
+et des choses qu'on rencontre, qu'on voit, sur lesquels on a des analyses
+et des procès-verbaux, en se préoccupant des phénomènes biologiques, des
+maladies, des infirmités, des tares et des prédispositions de ces êtres,
+avec sincérité et sang-froid étudiés. Il ébaucha vaguement un plan, vaste
+et varié, qu'il résumait ainsi, dans ses songeries d'avenir, de travail et
+de gloire:
+
+Tracer un tableau de la société actuelle, placer les personnages de
+l'action à imaginer dans leur milieu réel, et montrer les actes, les
+passions, les crimes, les vertus, les souffrances et les résignations de
+ces êtres, aussi vivants, aussi exacts, aussi contemporains que possible,
+provenant de leur organisme, des affections transmises par l'hérédité, des
+legs funestes ou favorables des parents.
+
+Il y eut sans doute, dans l'inspiration de Zola, dans son désir de
+composer «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second
+Empire», une autre préoccupation que celle de décrire les ravages
+successifs de la névrose d'Adélaïde Fouque, parmi ses descendants, tous
+placés dans des milieux divers et situés à des échelons différents de
+l'ordre social. L'étude détaillée, brillante aussi, de la lésion organique
+ancestrale d'une paysanne, et l'analyse des manifestations de cette tare
+originelle dans la postérité de cette démente, ne pouvaient suffire à
+l'imagination et à la puissance généralisatrice d'un poète tel qu'il était,
+ à l'heure où il écrivait la première ligne de _la Fortune des Rougon_,
+tel qu'il est resté lorsqu'il nous donnait l'épopée sombre et grandiose
+de _la Débâcle_. Au fond, il rêvait une autre et plus vaste composition,
+qu'une série de procès-verbaux et d'observations physiologiques sur des
+accidents héréditaires, nerveux et sanguins. Il était romancier, poète,
+surtout, un grand artiste capable de peindre de larges fresques, il ne
+pouvait d'avance se confiner dans un travail de carabin, dans un rapport
+de médecin-légiste. Aussi a-t-il largement sauté, et par des bonds
+superbes, au-delà du cercle anatomique dans lequel il avait prétendu
+s'enfermer.
+
+Il n'a pas toujours appliqué logiquement et scientifiquement la théorie de
+l'hérédité, qu'il attribuait comme base à l'édifice littéraire qu'il avait
+résolu de construire, et dont il portait déjà tous les devis et toutes les
+proportions, dans son jeune et ardent cerveau.
+
+Le principe de l'hérédité est que tous les êtres tendent à se répéter dans
+leurs descendants. Les races, les nations, les populations, les familles
+ont une sorte d'identité collective et générale. L'hérédité se fait
+sentir dans les manifestations de la santé, de la maladie, dans les
+prédispositions à contracter certaines affections, et dans l'aptitude à
+leur résister.
+
+Au physique, dans les dispositions morbides, dans le développement vital,
+la force héréditaire, nocive ou bienfaisante, est dominatrice. Elle agit,
+à notre insu, par elle-même. De nos parents, nous tenons une aptitude
+à contracter certaines maladies, à résister à certaines contagions.
+L'hérédité prédispose à la tuberculose, aux tumeurs cancéreuses, aux
+affections cardiaques, aux maladies mentales. Ceci n'implique point une
+fatalité complète et inévitable. L'évasion est possible du bagne de
+l'hérédité. Dans l'ordre des affections malheureusement transmissibles,
+il n'y a, en général, qu'une facilité fâcheuse à les contracter et une
+difficulté à en obtenir guérison. Toutefois, les soins, les changements
+de milieu et de climat, le genre de vie approprié à la cure peuvent
+contre-balancer les prédispositions héréditaires, et même les anéantir.
+Le fils d'un goutteux, urbain, menacé d'une affection essentiellement
+héréditaire, peut, en habitant la campagne, en exerçant un métier manuel,
+en vivant sobrement, en se privant d'alcool, quelques-uns disent en buvant
+du cidre, car la goutte est inconnue en Normandie, se rendre exempt de
+la maladie paternelle. Le diabète, l'albumine, attributs ordinaires des
+citadins aisés et des pères voués aux occupations sédentaires, aux travaux
+intellectuels, aux spéculations, ne se rencontrent pas chez les fils,
+transportés aux champs, ou tombés dans la pauvreté.
+
+Les instincts, chez les animaux, se transmettent, se perpétuent. Tout ce
+qui a rapport à la nutrition, à la reproduction, à la défense et à la
+conservation de l'animal, passe de sujet en sujet, de génération en
+génération. Les qualités particulières d'une espèce: la vitesse des
+chevaux de courses, le flair et la sagacité des chiens de chasse, sont
+tellement considérés comme essentiellement héréditaires que le prix
+d'achat de ces animaux est fondé sur leur filiation exacte. Certains prix,
+dans les épreuves de courses, les paris, les enchères sont établis d'après
+les noms des parents et les renseignements que l'on a sur leurs anciennes
+actions. L'élevage, en général, attribue l'importance la plus grande à
+l'hérédité. L'animal vaut, à sa naissance, par son pedigree.
+
+En est-il de même, chez l'homme, pour le caractère, pour la santé morale,
+pour la vigueur intellectuelle, pour les talents, pour les vertus civiques
+ou privées? Le doute est permis. On signale, il est vrai, des familles
+où des supériorités artistiques se sont maintenues, d'autres, où des
+habiletés professionnelles se sont visiblement transmises. Il est des
+lignées notoires de musiciens, de peintres, de militaires, d'athlètes,
+de maîtres d'armes, de constructeurs, d'inventeurs. L'hérédité est-elle
+seule en cause? L'exemple, les propos perçus dès les primes auditions, les
+encouragements paternels ou maternels, la familiarisation, au bas âge,
+avec les instruments ou les outils de l'art et du métier des parents, ont
+une influence plus décisive sur la vocation, et sur la future maîtrise de
+l'enfant, que l'hérédité en soi.
+
+Les légistes, les criminalistes, les médecins rendent l'hérédité
+responsable de bien des infirmités morales. Sans doute, il est fréquent de
+voir le fils d'un alcoolique, d'un débauché, d'un paresseux, d'un voleur,
+ou d'un meurtrier, suivre les traces paternelles. Mais qui ne voit que la
+fatalité du milieu, la contagion perverse du voisinage, la misère, le
+manque de bons exemples et d'utiles enseignements, ne jouent, dans cette
+transmission malfaisante, un rôle aussi puissant que l'atavisme? La
+contradiction du proverbe, sur ce sujet énigmatique, formule bien
+l'incertitude de l'opinion: «Tel père, tel fils», dit l'axiome favorable
+à la transmission morale héréditaire. A quoi un autre dicton, non moins
+populaire, réplique: «A père avare, fils prodigue.» De nombreux exemples,
+sous les yeux de chacun, justifient ce dernier proverbe, en particulier,
+et démontrent qu'en général les enfants qui héritent des vertus, des vices,
+ des talents, des antipathies, des goûts et des opinions des parents,
+forment la minorité. La richesse, la culture intellectuelle, les relations
+sociales font, le plus souvent, du fils, un personnage bien différent du
+père, au moins par les manières, les tendances, les sentiments. Toutefois
+les habitudes alimentaires, les goûts, les préférences professionnelles,
+les vocations, les opinions aussi, et ce qu'on appelle les préjugés, ne
+sont que la transmission de croyances et de répugnances ancestrales.
+
+Mais la loi biologique de l'hérédité, incontestable dans l'ordre
+physique, et qui se manifeste par la génération perpétuant l'espèce, se
+trouve-t-elle vérifiée dans le domaine psychologique, dans la pensée,
+dans la conscience? C'est un mystère redoutable, et qui constituerait,
+s'il était réellement établi, et scientifiquement démontré, la plus
+épouvantable des fatalités. Les discussions théologiques interminables sur
+la prédestination et la grâce, et la vieille théorie du péché originel
+reprendraient toute leur âpreté, toute leur funeste vigueur, sous le
+couvert, non plus de la foi et de dogmes révélés, mais sous le terrible
+évangile nouveau de la science et de l'expérimentation. L'existence serait
+le bagne où l'être, en naissant, se trouverait enfermé à perpétuité,
+sans espoir de libération. La scholastique, et sa damnation irrévocable,
+revivraient sous les controverses scientifiques, avec la prédestination de
+l'homme au châtiment ou à la grâce.
+
+Il n'est pas de problème humain plus inquiétant que celui-là. La légende
+d'Adam serait-elle toujours l'histoire véridique des êtres, et le premier
+homme, châtié à perpétuité dans sa postérité, aurait-il transmis, comme
+l'enseigne l'Église, l'expiation de sa prétendue faute à l'immense théorie
+des générations se déroulant à travers les siècles, sans pouvoir échapper
+aux conséquences de l'hérédité? La terre serait l'Enfer de Dante, et les
+damnés, en franchissant la porte de la vie, devraient, sur le seuil fatal,
+laisser toute espérance? Seulement, l'origine de la damnation serait, non
+point le péché, mais la vie même. Ce serait épouvantable, et l'innocent
+réprouvé n'aurait même point le droit de maudire une divinité cruelle et
+injuste, ni de nier un dogme absurde et sauvage, puisque ce serait la
+vérité, et la science qui, sans avoir édicté la pénalité, en établiraient
+l'existence.
+
+Ce fatalisme n'est heureusement pas aussi absolu; et l'évasion n'est pas
+impossible aux condamnés de l'atavisme. L'homme, grâce aux conditions
+meilleures de l'existence, à l'aide de soins appropriés, par les moyens
+curatifs que la science lui fournit, dans l'ordre physique, et par la
+culture intellectuelle, par l'enseignement reçu, par le travail et le
+bien-être acquis, par toutes les organisations de prévoyance et toutes
+les ressources d'éducation et d'instruction que la civilisation, le
+progrès moderne, et surtout les institutions démocratiques mettent à sa
+disposition, dans l'ordre psychologique, dans le domaine de l'intellect
+et de la conscience, peut se soustraire aux conséquences de l'hérédité.
+Zola, surtout dans les premières heures de son travail, où la physiologie
+semblait servir de guide à sa littérature, a certainement accordé trop
+d'importance aux influences ancestrales. Il n'a voulu voir que les
+transmissions de tares et de prédispositions morbides, et il a trop
+négligé d'observer le déterminisme moral, provenant des conditions
+sociales et individuelles, au milieu desquelles le sujet humain évolue.
+
+L'homme, dans bien des cas, puise dans un sentiment tout personnel,
+égoïste, ambitieux ou indolent, parfois capricieux et illusoire, car les
+rêveries gouvernent aussi l'âme humaine, la force nécessaire pour réagir
+contre les pressions de l'hérédité morbide, de l'hérédité anormale.
+L'homme est curable et perfectible dans le plus grand nombre des cas. La
+société n'eût pas vécu, si les tares physiques et les vices psychologiques
+n'avaient pu être atténués, dilués, guéris. Nous avons, tous les jours,
+sous les yeux des exemples de ces résistances aux phénomènes héréditaires.
+Des fils de tuberculeux, d'anémiés, habitant des logements insalubres, ou
+exerçant des professions malsaines, se transforment assez rapidement en
+travailleurs bien portants, si la lumière et l'air viennent assainir les
+masures natales, si, tout jeunes, on les envoie travailler aux champs,
+ou s'ils exercent quelque métier sain et fortifiant. Dans l'ordre de
+la conscience, des rejetons de coquins et de paresseux, arrachés à la
+contagion du milieu, à la promiscuité vicieuse et criminelle, deviennent
+très souvent de probes ouvriers. Des populations entières, aux tares
+héréditaires indéniables, peuvent être profondément et promptement
+améliorées. L'Angleterre expédia par delà les mers, il y a une soixantaine
+d'années, le rebut de sa plèbe, les déchets sociaux de Londres et de
+ses cités manufacturières, des filous et des prostituées. Toute cette
+cargaison avariée et contagieuse est débarquée sur le sol neuf de la
+Nouvelle-Hollande. On ne sait trop ce qu'il adviendra de ces vagabonds et
+de ces voleurs, tous urbains, à qui l'on donne pour travail et pour pâture
+un sol infertile, des roches, du sable, à défricher, à fumer, sans outils,
+sans engrais. Le courage et l'espoir ne peuvent se trouver dans le cœur
+de ces misérables. On s'en est débarrassé. Le but est atteint. La pratique
+métropole n'a pas à faire du sentiment et de la générosité à l'égard de
+ces convicts; ne sont-ils pas incapables de relèvement, d'une amélioration
+quelconque? La loi divine, comme les jugements des tribunaux, les
+condamnent à une irrémédiable déchéance; ils sont perdus, damnés, et nulle
+rédemption n'est supposable. Il faudrait être fou pour supposer que cette
+terre de désolation, cette Australie utilisée comme bagne, pût produire
+autre chose que des serpents, des anthropophages et de petits voleurs,
+fils de voleurs, promis à la potence s'ils osaient jamais reparaître en
+Angleterre.
+
+Mais des gisements d'or sont découverts. Les émigrants affluent. Les
+convicts déportés, occupant le territoire, bénéficient des premiers
+filons. Les uns commencent à creuser, à extraire des pépites; les autres
+louent leurs bras, installent de petits commerces de denrées et d'outils,
+de boissons ou de vêtements. Ils réalisent des sommes plus ou moins
+importantes. Des villes se fondent, où les fils de ces anciens voleurs
+et de ces vieilles prostituées, devenus aisés par le travail et la
+spéculation, se font banquiers, entrepreneurs, ingénieurs, négociants,
+avocats. Il en est qui deviennent juges, d'autres représentent la reine.
+Trois générations à peine ont passé, et les tares héréditaires ont disparu,
+à la surface tout au moins, et c'est ce que demande la société. Ces
+héritiers des pickpockets de Londres ont, sans doute, au fond de l'âme,
+de mauvais ferments; mais ils les contiennent, ils les dissimulent. Ils
+auraient pour aïeux nos barons et nos chevaliers, qu'ils ne différeraient
+sans doute pas beaucoup. Ils ont acquis l'hypocrisie sociale, et cela
+suffit.
+
+Ces descendants des convicts d'Australie ont une hérédité aussi fâcheuse
+que toute la lignée d'Adélaïde Fouque, et, parmi eux, s'il se trouve,
+comme partout ailleurs, des débauchés, des voleurs, des meurtriers, des
+névrosés, il se rencontre aussi, et en grande majorité, des gens honnêtes,
+respectables, des travailleurs sobres, des commerçants loyaux,
+d'excellentes mères de familles et des citoyens qui ont constitué un
+parlement. Bientôt, en poursuivant leur séparation d'avec l'empire
+britannique, ils auront réalisé ce noble rêve d'avoir une patrie, sans les
+proclamations d'un Washington, sans l'épée d'un Rochambeau. Les bandits
+de Londres ont donc fait souche d'honnêtes gens. Malgré les antécédents
+déplorables, leurs fils, étant à l'abri du besoin et ainsi protégés
+contre les tentations de la misère, sont devenus des habitants laborieux,
+respectueux de la propriété, des administrés paisibles, soucieux d'éviter
+tout conflit avec les autorités et les lois. Comme les plus actifs poisons
+se dissolvent dans l'eau, ou s'atténuent par des mélanges propices, dans
+des bouillons de culture favorables, les tares de l'hérédité finissent
+donc par perdre de leur nocivité, et par se dissoudre dans la culture
+civilisatrice. La damnation du vice, de la criminalité, de la misère, a
+pour baptême purificateur le bien-être, le loisir et la satisfaction, au
+moins relative, des appétits, des instincts et des aspirations. Le monstre
+héréditaire peut, après une ou deux générations, se trouver rectifié par
+une orthopédie spéciale, et la plante humaine la plus sauvage apparaît
+cultivable, par une greffe lente et appropriée, susceptible de donner de
+bons fruits.
+
+Zola a ainsi exagéré la portée de la loi biologique de l'hérédité. Il a,
+du reste, sinon corrigé, du moins compensé cet exclusiviste et attristant
+jugement, dans plusieurs de ses dernières œuvres, notamment dans
+_Travail_.
+
+La science, l'adaptation de la méthode expérimentale des biologistes, des
+physiologistes, des chimistes et des physiciens au roman, et l'on pourrait
+ajouter au théâtre et à l'histoire, voilà donc ce que représente ce terme
+si tapageur de Naturalisme, jeté dans la littérature comme un pavé dans
+une vitrine.
+
+Le Naturalisme fut un de ces vocables mal employés, et sans grand sens
+d'étymologie, qui servent un temps à la désignation des partis. Les
+combattants de l'art, comme ceux de la politique, ont recours à ces
+pavillons distinctifs, combinés à l'aventure, suivis au hasard. Ce sont
+des fanions de bataille. Ils ne servent plus, l'affaire terminée: la
+dislocation des troupes accomplie, les vaincus conspués et terrés, les
+chefs victorieux promenés sous des arcs de triomphe, on efface le plus
+qu'on peut l'inscription malchanceuse, et l'on brûle, après les avoir
+déchirés, les drapeaux de la défaite. Dans l'ombre, cependant, de futurs
+vainqueurs vagissent, sentent croître ongles et dents, et se disposent à
+mordre et à déchirer les aînés vainqueurs, en acclamant un nouveau vocable,
+en arborant des flammes et des inscriptions inédites. Ils recommencent la
+bataille avec une qualification toute neuve, tandis que disparaît sous les
+opprobres celle dont se paraient les autres triomphateurs, à leur tour
+vaincus et insultés.
+
+Ces désignations, purement nominales, et qui ne représentent rien autre
+que les passions et les goûts de l'instant où elles sont lancées dans la
+vie publique, parfois au hasard et par le caprice d'un parrain demeuré
+anonyme, sont des moyens de classement et des procédés mnémotechniques.
+Elles se distribuent souvent à tort. La plupart du temps, elles soulèvent
+des protestations et des résistances de la part de ceux à qui on les
+applique, comme des papiers de police mensongers et de faux états
+signalétiques. Elles finissent, après avoir été l'origine et le prétexte
+de querelles, de haines, d'excommunications, de cruautés, et de vengeances
+aussi, par tomber dans l'oubli et dans le ridicule. On comprend à peine
+aujourd'hui les violences qui s'élevèrent, aux temps de la scholastique,
+entre réalistes et nominalistes. Guillaume de Champeaux et ce docte
+Abailard, demeuré glorieux surtout par une aventure d'amour barbarement
+interrompue, nous semblent deux théologiens qui disputèrent follement
+à propos de choses bien peu passionnantes. Les âpres controverses qui
+agitèrent le XVIIe siècle, à la suite des propositions de Jansénius sur
+le libre arbitre et sur la grâce, sont pour nous d'incompréhensibles
+logomachies, de peu intéressantes rivalités de casuistes. Si l'histoire
+nous a rendu familières la plupart des appellations dont usèrent les
+factions, sous la Révolution, comme celles de feuillants, de brissotins,
+de girondins, de dantonistes, de montagnards, d'hébertistes, nous
+englobons ceux qui s'en servirent dans une admiration collective ou
+dans un antagonisme parallèle, selon nos propres sentiments, et l'on
+ne se préoccupe plus des nuances ni des épithètes. De nos jours, les
+appellations de légitimistes, d'opportunistes, de centre-gauchers, ne
+nous représentent qu'une masse de politiciens plus ou moins entachés de
+réaction. Les qualificatifs dont s'affublent, tour à tour, les gens de
+la politique, disparaissent et perdent leur signification précise, comme
+celles que prennent, dans leurs luttes, aussi passionnées, aussi injustes,
+les gens de la littérature. Nos épithètes du langage politique actuel,
+de radicaux, de socialistes et d'unifiés, que chacun entend et applique
+aujourd'hui, cesseront d'avoir un sens et une portée pour nos descendants,
+comme ont perdu importance, ou même usage, les retentissantes
+dénominations de jadis. Qui comprendrait un membre de nos assemblées
+traitant M. Ribot de girondin, ou M. Clemenceau de dantoniste? qui
+classerait un de nos écrivains parmi les classiques, ou l'incorporerait
+dans les romantiques? C'est pour employer un langage rétrospectif, et pour
+user d'une comparaison encore intelligible, que j'emploie, comme un terme
+historique, le mot de «romantisme», en parlant, ici et là, de certaines
+tendances littéraires d'Émile Zola. Victor Hugo, a été le dernier
+romantique. On pourrait ajouter qu'il fut le plus grand et presque le seul
+représentant de cette école mémorable. Il n'a pas laissé de successeurs.
+De son vivant, il eut des disciples, mais personne, même parmi les plus
+talentueux adeptes des soirées de l'Arsenal, chez Nodier et du salon de la
+Place Royale, ne pouvait continuer à se dire et à se montrer romantique.
+Auguste Vacquerie voulut persister: l'accueil fait à _Tragaldabas_ et aux
+_Funérailles de l'honneur_ fut la démonstration sifflante qu'on ne saurait
+recommencer le passé, et que, comme la jeunesse, les écoles et leurs
+épithètes n'ont qu'un temps.
+
+Il en est pareillement aujourd'hui pour le Naturalisme. Zola revendiqua
+jusqu'au bout ce titre. Mais qui l'imita? Le fidèle Paul Alexis, Vacquerie
+de cet Hugo, persista le dernier. Jusqu'à son heure suprême, suivant de
+près celle de son ami et maître, il se vanta d'user de ce vocable suranné,
+vainement. Un reporter l'interrogeant sur l'évolution littéraire, il
+télégraphia: «Naturalisme pas mort!» La doctrine était, sans doute,
+immortelle, mais l'épithète ne représentait qu'une chose défunte. Depuis,
+aucun écrivain n'a consenti à endosser cette livrée passée de mode, mise
+à la réforme, une loque en vérité! Ceci n'empêche pas les souvenirs de
+gloire et l'on doit du respect à ces défroques. On ne porte plus, dans nos
+régiments, les bonnets à poils, les hauts plumets et les sabretaches des
+grenadiers, des voltigeurs et des hussards du premier empire, mais on
+les respecte toujours. Il est bien, aussi, de s'efforcer, sous des
+classifications nouvelles et des costumes neufs, de reproduire, le cas
+échéant, les exploits de ceux qui, avec la plume ou le fusil, firent
+glorieux ces vieux galons.
+
+Ceci est d'ailleurs dans l'ordre naturel, sinon naturaliste. Le monde des
+idées, le cosmos intellectuel et immatériel est en évolutions constantes,
+comme le globe physique, comme tout l'univers. La lutte y est perpétuelle,
+et les générations, les œuvres, les êtres se succèdent, se recommencent,
+comme les couches successives du sol, qui révèlent, par leur
+stratification, les terribles combats et les enfantements déchirants ayant
+accompagné toutes ces formations superposées dans le cours des siècles.
+Les romantiques ont assailli et submergé les classiques; à leur tour, les
+romantiques ont été recouverts par le flot naturaliste, et voici que déjà
+ce courant a passé, et que, sous nos yeux, la littérature continue à
+couler: le fleuve est le même, les ondes fluviales seules ont changé.
+
+La répercussion des épithètes dans le langage courant, dans les opinions
+circulantes, se prolonge pourtant, et souvent faussement.
+
+Pour les romantiques, qu'on se figure toujours chevelus et échevelés,
+portant le «pourpoint cinabre» sans lequel on était honni, et acclamant
+à tort et à travers les tirades d'_Hernani_,--«vieil as de pique! il
+l'aime!»--les auteurs rangés parmi les classiques étaient des podagres
+cacochymes, ensevelis sous de volumineuses perruques; pour les
+naturalistes, les ménestrels du romantisme ne hantaient que les tourelles
+moyenâgeuses, sonnaient du cor perpétuellement, et ne sortaient qu'en
+compagnie de gentilshommes habillés de ferblanterie. À leur tour, les
+naturalistes ont connu ces exagérations railleuses. À entendre les
+réacteurs de l'idéalisme, de la psychologie élégante et de la bavarderie
+mondaine,--il faut se souvenir que Bourget, talentueux d'ailleurs, se
+présenta à l'Académie contre Zola et fut élu,--le naturalisme a pour
+équivalents le grossier, le malodorant, l'immonde. Ce terme de jargon,
+scientifico-littéraire semble vouloir dire, en langage ordinaire:
+cochonnerie. Les livres de Zola ne pouvaient se lire qu'un flacon
+d'ammoniaque à la main, disait-on. Ses disciples étaient qualifiés de
+scatologues. Leurs ouvrages sortaient des sentines, et, en se tamponnant
+les narines, on écartait ces produits évocateurs de la vidange. Comme tout
+cela est loin, est bête, paraît vieillot! comme le temps se charge de tout
+remettre en sa place, et de dissiper les parfums fâcheux. Le vidangeur en
+chef, Émile Zola, est aujourd'hui en bonne odeur de popularité. Il est
+devenu grand homme officiel.
+
+De cela, ses vrais, sincères et purement littéraires amis, parmi lesquels
+je m'honore d'être, se soucient peu. Ce n'est pas le Panthéon, glorieux
+bloc, qui ajoutera une pierre au monument colossal érigé par Zola. L'homme
+de lettres puissant, l'un des plus vigoureux remueurs de mots, et, par
+conséquent, d'idées, que le XIXe siècle ait produit, n'a nul besoin pour
+apparaître grand d'être juché sur un socle officiel, et d'être mis au rang
+du bon Sadi-Carnot, béatifié par le couteau imbécile d'un Italien
+surexcité.
+
+Émile Zola est en passe de devenir un autre classique. On l'expurgera
+peut-être, avant de le donner à commenter dans les pensionnats de
+demoiselles, où pourtant l'on connaît Molière et son mari imaginaire, mais
+on l'expliquera, on l'apprendra par cœur et l'on donnera ses meilleurs
+ouvrages en prix aux meilleurs élèves. Ainsi en est-il arrivé pour Hugo,
+son devancier, son camarade de Panthéon. Nous étions, dans ma jeunesse,
+«collés» si, au lycée, nous citions un vers ou même le nom de ce Victor
+Hugo, qui épouvantait notre excellent professeur de rhétorique, le
+racinien Deltour. Aujourd'hui, peut-être avec l'assentiment de Deltour,
+qui est devenu inspecteur général de l'Université, et ordonne les
+programmes de classes, _les Feuilles d'Automne_ par exemple, sont devenues
+tellement classiques que les élèves bâillent en apprenant par cœur ces
+morceaux, comme si c'était du Boileau. Dans quelques années, quand le
+rôle militant du Zola des dernières années sera effacé, oublié, et même
+justement dédaigné, on donnera comme morceaux de récitation aux enfants
+des écoles, des pages de _la Fortune des Rougon_, de _la Faute de L'abbé
+Mouret_, de _la Débâcle_, ou de _Travail_. Zola sera devenu, à son
+tour, comme il le mérite, un classique! on le traitera comme un maître,
+c'est-à-dire qu'on ne le lira plus en cachette, dans l'entrebâillement des
+pupitres, durant les heures d'études. Il sera imposé comme un modèle aux
+bons élèves, et ceux-ci le traiteront de pompier et s'efforceront de ne le
+point imiter. Ainsi s'accomplissent les temps.
+
+Le Naturalisme, c'est-à-dire l'œuvre de Zola, a consisté dans un système
+de composition littéraire, et pour ainsi dire, dans un parti pris, dans un
+procédé de rhétorique nouveau, en contradiction avec ceux qui déjà étaient
+admis et recommandés.
+
+Il s'agissait de paraître innover, en prenant le contre-pied sur la route
+suivie par les devanciers, Balzac mis à part. On se souciait peu de
+justifier l'étymologie. L'école nouvelle ne procédait pas plus qu'une
+autre de «la nature». Le fumier est naturel, le lilas aussi. Zola et ceux
+qui l'acceptèrent pour chef, par amitié, par admiration, par goût de
+l'aventure et recherche du nouveau, s'imposèrent comme règle de négliger
+les lilas. Ils firent donc une sélection dans les choses naturelles. Ils
+écartèrent, par méthode, tout ce qui n'était pas simple, vulgaire ou
+brutal. On bannit des emplois, dans tout roman, les personnes entachées
+d'aristocratie. Le décor fut bourgeois, populaire, rustique, et les
+personnages triés sur le volet le plus démocratique. Intentionnellement,
+on réagit contre la théorie de Racine sur l'avantage de présenter au
+public les malheurs des grands, qui semblent plus intéressants, et
+d'avance l'on protesta contre l'opinion de Maurice Barrés disant: «Il y
+a plus de luttes et d'intéressants débats dans l'âme d'une impératrice
+détrônée, qui a connu toutes les gloires et toutes les ruines, que dans
+l'âme d'une femme de ménage dont le mari rentre habituellement ivre.»
+Ce parti pris eut ses exceptions: Zola, dans _la Débâcle_, a consenti à
+analyser ce qui se passait dans la conscience de Napoléon III, vaincu et
+annihilé à Sedan, et, quand il eut étudié la physionomie intéressante de
+Léon XIII, à Rome, il s'écria satisfait: «Je tiens mon pape!»
+
+Le naturalisme s'efforça de ne pas être mondain. Il évita tout ce qui
+pouvait flatter l'afféterie féministe. En cela, il se priva d'un
+élément certain de succès. Ceci serait plutôt à son actif. Il faut être
+formidablement fort pour s'imposer comme romancier, en négligeant le plus
+gros du public liseur de romans, le public féminin. Avoir contre soi la
+mondaine, la fille et la petite bourgeoise disposant de loisirs, c'est,
+pour un auteur, diminuer de moitié sa clientèle.
+
+L'école nouvelle multiplia les tableaux crus, les scènes choquantes même,
+et dédaigna le plus souvent les mignardises amoureuses qui plaisent:
+«Arrière la romance et l'idylle!» comme dit Bruant dans sa chanson
+montmartroise. Mais il y a autre chose, dans la voix humaine, que des
+hoquets et des gueulements, et les marlous ne sont pas toute la société.
+
+On affecta de montrer à la foule les sentiments bas, les appétits
+grossiers, les sensualités bestiales, les misères et les lamentables
+nécessités de l'espèce humaine. Capable de faire une statue belle, très
+belle même, statuaire adroit, de ses mains robustes modelant l'argile
+de la femme, le bon romancier naturaliste n'oublie jamais les parties
+qualifiées par M. Prudhomme de honteuses. Il commence même par là.
+On a dit plaisamment de Zola que, lorsqu'un de ses héros s'abandonnant à
+l'imagination, à la rêverie, à l'espérance, construisait des châteaux en
+Espagne, ce bâtisseur pratique, mais grossier, entamait l'édifice par les
+cabinets d'aisances. Il en faut, de ces endroits-là, même dans un château,
+surtout dans un château, mais, quand on visite le logis, c'est rarement
+la première pièce qu'on demande à voir.
+
+Zola et ses disciples ont rompu absolument avec le roman d'aventures,
+avec les récits mouvementés, les péripéties, les intrigues, les
+invraisemblances, qui reviennent à la mode en ce moment, avec le roman
+policier, re-exportation anglaise des ingénieuses déductions du subtil
+Dupin d'Edgar Poë, ou du perspicace Monsieur Lecoq de Gaboriau. Les
+naturalistes se sont éloignés avec horreur des contes fantastiques,
+d'ailleurs amusants ou impressionnants, des Alexandre Dumas, des Eugène
+Sue, des Frédéric Soulié. Ceci toutefois n'est pas absolu: car, dans
+_l'Assommoir_, la grande Virginie, Poisson le mari tueur; dans _Nana_,
+l'incendie; dans _Travail_, le couteau de Ragu, sont du domaine
+feuilletonesque; l'élément mélo intervient, noyé, entortillé dans les
+descriptions, sans-doute, mais brutal et exceptionnel quand même. Les
+naturalistes ont cherché à tourner le dos au populaire, aussi aucun
+n'a-t-il pu obtenir un minimum de popularité, que sans effort obtiennent
+de très vulgaires conteurs.
+
+Le naturalisme a donc, comme bien d'autres choses, sa légende. On en
+a fait le symbole de l'ordure, du cynisme, de la trivialité et de la
+grossièreté libertine. Zola, avant sa glorification socialiste, pour des
+besoins de parti, était surtout célèbre, dans la foule, comme un homme
+qui avait relevé les jupes de la Mouquette, et noté avec grand soin les
+crépitements du paysan venteux, baptisé irrévérencieusement du nom célèbre
+d'un respectable fondateur de religion.
+
+Le système et sa réalisation ont soulevé longtemps de vives protestations.
+Nous en pourrions citer de fort curieuses, revues à distance et comparées
+avec de subséquentes résipiscences. La plus connue et l'une des plus
+intéressantes, parmi ces sévères invectives, est celle d'Anatole France,
+qui, depuis, avec une sincérité égale, et une conviction modifiée par le
+changement de son point de vue, a prononcé, aux solennelles obsèques de
+Zola, la magistrale oraison funèbre que l'on sait.
+
+Il est certain que, malgré toutes les affirmations, plus ou moins sincères,
+des écrivains qui ont voulu justifier un système et se camper en chefs
+d'école, en professeurs de chefs-d'œuvre, les préceptes, les méthodes,
+les grammaires ne sont venus qu'après la conception et la réalisation des
+ouvrages. Les règles sont enseignées après coup: les livres précèdent les
+traités sur l'art de les composer. Il convient, toutefois, de noter chez
+Émile Zola une intense préparation, un plan savamment établi, et la
+construction préalable d'une sorte de métier,--le métier dont parlait
+Boileau,--sur lequel il a mis et remis son ouvrage. Il avait dressé, dès
+les primes élaborations de son propre cycle, un arbre généalogique et un
+tableau physiologique de sa famille des Rougon-Macquart. Cet arbre n'a
+été publié qu'en 1878, mais l'auteur déclarait l'avoir préparé longtemps
+auparavant, dès qu'il eut conçu le projet de son œuvre. Il aurait donc
+travaillé d'après un plan arrêté et sur un canevas fixe. Ce fut un peu
+la prétention d'Edgar Poë, quand il expliqua la fabrication de son poème
+du _Corbeau_, et comment il était arrivé à le construire, ainsi qu'une
+pièce d'horlogerie, dont toutes les parties choisies à l'avance devaient
+s'emboîter avec précision, à la place désignée, dans l'ordre voulu. Mais
+le génial Américain était un grand ironiste, et, en lisant avec intérêt
+son explication de la genèse d'un poème, on peut estimer qu'il se moque
+gravement de son lecteur.
+
+Zola paraît plus véridique, lorsqu'il énonce qu'ayant lu certains ouvrages
+scientifiques il résolut de donner un tableau de la société française sous
+le second empire, observée dans ses parties les plus moyennes, voire dans
+la classe prolétarienne, ouvriers, employés, mineurs, paysans, soldats, en
+prenant pour point de départ, une donnée scientifique incontestable; la
+névrose héréditaire retrouvée chez les descendants d'une aliénée, Adélaïde
+Fouque, dispersés à travers la France.
+
+Les _Rougon-Macquart_ forment donc comme un tableau de l'homme et de la
+société, durant les vingt années comprises entre le coup de décembre 51 et
+la catastrophe de 70-71.
+
+Comment Zola a-t-il compris son rôle de peintre des individus, des
+passions, des mœurs et des milieux, des foules, des grands organismes
+sociaux de l'époque, qui avait immédiatement précédé celle où il écrivait?
+Il s'est vanté de procéder expérimentalement. Il est exact qu'il se soit
+entouré de documents abondants, qu'il ait lu les ouvrages, les journaux,
+les notices, les catalogues, se rapportant aux divers sujets qu'il se
+proposait de traiter. Il a questionné avidement les contemporains. Avec
+une méticuleuse attention de juge d'instruction, il a noté tous les
+renseignements recueillis. Il apportait une grande et consciencieuse
+patience à ces recherches. Il n'épargnait aucune démarche. Casanier, il se
+déplaçait pour visiter une mine, et, peu alerte, inhabitué aux exercices
+violents, il descendait, revêtu du costume réglementaire dans les galeries,
+ la lampe à la main. Il remontait du puits, connaissant le travail
+souterrain, comme un porion; il prouvait alors, dans _Germinal_, qu'il
+avait ramené, du fond des galeries, une pleine bannerée de documents
+précieux sur l'existence et sur les passions des travailleurs du sous-sol.
+
+Une anecdote caractéristique: faisant partie de la rédaction du _Bien
+Public_, il fut invité, comme tous les collaborateurs, à la soirée
+d'inauguration que M. Menier, propriétaire de ce journal, donna, lorsqu'il
+prit possession de son hôtel fastueux, avenue Velasquez, au parc Monceau.
+Pendant la réception, indifférent aux excellents artistes qui se faisaient
+entendre, on vit Zola, errer, fureter parmi les salons dorés, braquant,
+ici et là, avec fixité, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et,
+sournoisement, prenant, sur le revers de son programme, des notes brèves.
+Il se documentait pour son roman de _l'Argent_, et l'hôtel Menier servait
+de devis descriptif pour le futur logis de Saccard.
+
+Il accepta, lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courbé
+sur la tâche quotidienne, et en compagnie de sa mère, de sa femme, très
+«pot-au-feu», et de quelques amis fort peu mondains, des invitations à
+dîner chez des femmes en vue de la galanterie parisienne. Il soupa au Café
+Anglais avec des viveurs émérites, et le peintre Guillemet le conduisit
+chez Mlle Valtesse de la Bigne, l'amie des artistes, demi-mondaine
+réputée, dont les échotiers décrivaient complaisamment la table bien
+servie, l'écurie correctement tenue, la chambre à coucher somptueusement
+décorée. Il étudia, comme s'il eût procédé à une expertise, l'hôtel du
+boulevard Malesherbes, l'ameublement, les toilettes de Mlle Valtesse,
+pour habiller, meubler et loger sa _Nana_.
+
+Il se fit noctambule, en compagnie de Paul Alexis, pour assister au réveil
+des Halles, aux arrivages, aux déballages, et à la criée. La lecture de
+nombreux ouvrages de piété, de manuels de théologie, de rituels et de
+publications ecclésiastiques, lui prit de longues journées lorsqu'il
+préparait _la Faute de l'abbé Mouret_. On le vit, assidu et comme figé
+dans une édifiante attitude, suivre les offices, à Sainte-Marie des
+Batignolles, pour la confection de cet ouvrage, où la description du
+Paradou exigea encore de lui la consultation minutieuse du catalogue
+de Lencézeure, et le dépouillement de nombreux traités de botanique et
+d'horticulture.
+
+Il n'avait jamais été invité à Compiègne; il ignorait les usages et
+l'étiquette de la cour. Il se fit renseigner, pour _la Curée_, par Gustave
+Flaubert, qui avait été compris dans une des séries. Il puisa aussi des
+indications utiles, dans un livre sans grande valeur, mais plein de
+détails sur la vie du château impérial, écrit d'après les souvenirs d'un
+ancien valet de chambre des Tuileries. Ces renseignements de seconde main
+se trouvaient parfois incomplets ou erronés. Alors il suppléait à la
+documentation par un effort imaginatif. Ceci fut cause de quelques
+inexactitudes, très rares, dans ses livres. Ainsi, dans _la Curée_, il
+décrit le brouhaha des conversations, les chuchotements au crescendo
+bientôt assourdissant, les exclamations et les rires des convives de la
+table impérial, tapage de gens satisfaits et repus, chœur de joie et
+de triomphe, auquel l'empereur ne tarde pas à se mêler. Le tableau est
+vigoureux et impressionnant. L'exactitude en est, toutefois, contestable.
+Un des articles du règlement du château, que chaque invité trouvait
+affiché dans sa chambre, et dont il devait prendre connaissance à
+son arrivée à Compiègne, prévenait que l'obligation du silence était
+rigoureuse, pendant les repas auxquels Sa Majesté présidait. On ne devait
+entendre que le rythme des mâchoires, dans la salle à manger, et la
+musique des Guides sous les fenêtres. Zola ignorait cette prescription,
+dont Flaubert avait négligé de lui faire part, et que le valet de chambre
+avait omis de consigner dans son livre. Il est probable que, s'il eût
+connu ce règlement, Zola eût tiré du silence, planant sur ces dîneurs de
+proie, un effet autre, mais aussi puissant que celui qu'il demanda à la
+description du prétendu tumulte joyeux et arrogant du festin impérial.
+
+Les tableaux de la vie des faubourgs, de la misère ouvrière, des allées et
+venues des travailleurs, ont été brossés d'après nature. Il n'eut qu'à se
+souvenir, pour décrire les logis de la Goutte d'Or, des méchants garnis
+du Quartier où s'était abritée sa jeunesse besogneuse. Il avait eu
+Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes pour voisins de table, aux gargottes
+du quartier Mouffetard. Il eut, cependant, besoin de parcourir les
+dictionnaires d'argot, les lexiques de la langue verte d'Alfred Delvau,
+de Lorédan Larchey, pour faire parler aux personnages de _l'Assommoir_
+le langage pittoresque et faubourien qui leur était familier, et pour
+raconter leurs sentiments, leurs actes, leurs préoccupations et leurs
+goûts, avec les termes vulgaires et colorés dont leurs congénères usaient
+dans la réalité. Des livres sur les classes ouvrières, comme _la Réforme
+sociale_ de Le Play et _le Sublime_ de Denis Poulot, l'aidèrent aussi
+dans sa peinture des mœurs populaires.
+
+Zola, pour construire un roman, se préoccupe donc d'abord des matériaux
+pour ainsi dire accessoires. Il donne le plus grand soin au milieu. Il
+dresse l'état signalétique de chacun de ses personnages.
+
+ Je ne sais pas inventer des faits, a-t-il dit, racontant à un de ses
+ amis comment il établissait un roman. Ce genre d'imagination me manque
+ absolument, ajoutait-il. Si je me mets à ma table pour chercher une
+ intrigue, un canevas quelconque de roman, j'y reste trois jours à me
+ creuser la cervelle, la tête dans les mains, et je n'arrive à rien.
+ C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet.
+ Je commence à travailler mon roman, sans savoir ni quels événements
+ s'y dérouleront ni quels personnages y prendront part, ni quels
+ seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage
+ principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme. Je m'occupe
+ seulement de lui, je médite sur son tempérament; sur la famille où il
+ est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu
+ de le faire vivre. C'est là mon occupation la plus importante...
+
+Muni de ses notes, des détails qu'il se procurait par des enquêtes
+personnelles, par des renseignements sollicités à droite et à gauche, par
+des lectures, jetant sur le papier quelques brèves indications destinées
+à servir de points de repère, il déposait sous une chemise ce butin
+documentaire. Chaque personnage avait sa fiche. Il procédait ainsi à la
+façon d'un juge d'instruction, préparant un dossier criminel, ou d'un
+avocat général recueillant sur accusés et témoins, tous les rapports, tous
+les constats, qui lui serviront à prononcer son réquisitoire devant le
+jury. Zola n'abordait le public qu'avec un dossier complet et en état.
+Il ne voulait rien laisser à l'imagination, à l'hypothèse, et son roman
+était, à ses yeux, un livre d'enquête et un résumé d'observations
+physiologiques, sociales et humaines.
+
+Ainsi compris et appliqué, le roman dit «naturaliste» se distingue d'un
+travail littéraire, plus ou moins perfectionné, destiné uniquement à
+montrer l'humanité dans ce qu'elle a de laid, de bas, de malpropre, de
+honteux et de misérable, et le romancier cesse d'être considéré comme un
+boueux et un scatologue, parce qu'il a tenu compte, dans son œuvre, de
+ce qui existe dans la nature. Assurément, on peut reprocher, surtout
+aux imitateurs de Zola, d'avoir systématiquement recherché la sanie et
+l'ordure. Zola, dans tous ses livres, a réservé la part de l'idéal, et
+c'est faire montre d'ignorance ou de parti pris que d'affirmer, comme on
+l'a tant de fois répété, d'après une bouche éloquente, qui, depuis, s'est
+rétractée:
+
+ Il prête à tous ses personnages l'affolement de l'ordure... jamais
+ homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter
+ à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est
+ bien et tout ce qui est beau. Jamais homme n'avait à ce point méconnu
+ l'idéal des autres hommes...
+
+Nous verrons, en examinant de près chaque œuvre de Zola, combien ce
+violent réquisitoire, qui a fait jurisprudence, était injuste et inexact.
+
+Zola a considéré et pratiqué son système, qualifié par lui de naturaliste,
+comme l'étude scientifique et expérimentale de l'homme dans la société.
+Il l'analyse, comme être pensant, avec ses vices, ses passions, ses
+qualités, ses prédispositions, ses attaches consanguines, ses affections
+héréditaires, ses préjugés d'éducation, tout cela relativement au milieu
+où il s'agite. Il procède à ce travail analytique avec le manque absolu
+de parti pris, qui doit animer le vrai savant faisant une opération
+intéressante. Il se campe, la plume transformée en scalpel, devant de la
+chair, devant de la réalité. Il dissèque avec précision et observe avec
+méthode. Il a la patience et la sagesse d'un Cuvier étudiant un animal peu
+connu. Il use du microscope et s'arrête, charmé, quand il a surpris tel
+filet nerveux jusque-là négligé. C'est à l'œuvre du naturaliste que
+peut, avec justesse, se comparer la tâche de cet écrivain biologiste et
+physiologiste.
+
+Ce labeur, cette sévérité de moyens, cette scrupuleuse attention, ce souci
+du détail, cette patiente investigation de tous les instants font du livre
+du romancier, jusque-là considéré comme chose frivole, jouet pour les
+grandes personnes, une œuvre scientifique digne d'être classée au rang
+des travaux les plus sérieux et les plus ardus. Mais c'est toujours une
+œuvre d'art. La forme, avec ses mille difficultés de langue, de couleur,
+de netteté, vient parer, comme un vêtement magnifique, le squelette
+scientifique de l'ouvrage, témoignant, chez l'artiste, d'une difficulté
+de plus vaincue.
+
+Cette formule du naturalisme n'est pas nouvelle. Elle a été donnée en
+théorie, en 1842, et, en pratique, dans quarante chefs-d'œuvre, durant
+vingt-cinq ans, par Balzac, qui, dans l'avant-propos d'une des éditions
+de _la Comédie Humaine_, disait:
+
+ En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant
+ les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en
+ choisissant les événements principaux de la société, en composant des
+ types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes,
+ peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par tant
+ d'historiens, celle des mœurs.
+
+On ne recommence pas les conteurs d'imagination. On les plagie, voilà
+tout. Walter Scott est ainsi pillé et refait, tous les jours, par de
+petits Dumas subalternes. Les feuilletonistes populaires recommencent
+les extraordinaires aventures des héros de Frédéric Soulié, d'Eugène
+Sue, voire de Paul Féval, de Montépin et de Ponson du Terrail. Le
+roman policier, qui reprend vigueur, avec des épopées compliquées et
+invraisemblables, dont des détectives gentlemen sont les Achilles et et
+les Hectors, ne fait que rééditer des exemplaires du _Scarabée d'or_ et du
+_Double assassinat de la rue Morgue_ d'Edgar Poë. Enfin, les psychologues,
+les narrateurs mondains et les fabricants de livres bébètes, dont la
+couverture peinturlurée, affriolante et brutale, est tout l'intérêt, comme
+ces toiles peintes à l'extérieur de la baraque foraine, n'ont pu, en
+recommençant les conteurs badins du XVIIIe siècle et en costumant à la
+moderne, chez le couturier en vogue et chez la modiste en renom, les
+héroïnes de Choderlos de Laclos et de Louvet, renverser la base même du
+roman moderne: la réalité.
+
+L'humanité marche et se modifie. Le roman la suit, pas à pas. L'écrivain
+qui naît, à chaque étape reprend l'histoire de l'étape, où firent halte
+avant lui ceux de la génération précédente. Le roman, conçu selon
+les principes que Zola a non seulement exposés, mais dont il a, par
+l'exécution, démontré la force et la vérité, devient ainsi comme le
+journal de l'humanité. C'est ce qui fait que si le Naturalisme, en tant
+qu'école, que cénacle, n'est plus qu'une expression littéraire, un vocable
+servant, comme celui de Romantisme, à désigner une époque et un certain
+nombre d'œuvres classées, la méthode, dont ce mot caractérisait les
+principes, survit. Elle ne peut mourir. Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola
+n'auront plus, assurément, un public pressé et se hâtant de lire leurs
+œuvres pour être au courant, ou se mettre au niveau intellectuel du temps,
+mais leurs ouvrages, acquérant la solidité des classiques, s'imposeront
+longtemps, toujours, à l'admiration des hommes. Ils mériteront d'être
+étudiés, commentés, expliqués, étant devenus livres d'histoire, traités de
+philosophie sociale, et documents indispensables aux sciences morales et
+politiques, pour la connaissance du siècle qui les a produits.
+
+
+
+
+IV
+
+LES ROUGON-MACQUART.--LA FORTUNE DES ROUGON.--LA CURÉE.--SON EXCELLENCE
+EUGÈNE ROUGON.--L'ASSOMMOIR.--UNE PAGE D'AMOUR.--L'ŒUVRE
+
+(1872-1886)
+
+
+Zola, lorsqu'il se mit à écrire le premier volume de la série des
+Rougon-Macquart, qu'il intitula: _la Fortune des Rougon_, ne pouvait
+prévoir la brusque disparition du régime sous lequel il faisait vivre ses
+personnages. Il avait composé les premiers chapitres en mai 1870. C'était
+l'heure du plébiscite triomphal. Un rêve d'empereur victorieux, bientôt
+suivi du tragique réveil d'un vaincu, sur la route de l'exil. Il y avait
+quelque audace à placer, au frontispice d'une œuvre littéraire annoncée
+comme comportant des proportions considérables et des développements
+successifs, les scènes peu flatteuses de l'origine du régime. Le
+dénouement et la moralité, bientôt fournis par la sévérité de l'histoire,
+ne pouvaient se présenter à la pensée de l'auteur, avec netteté, avec
+certitude. Le châtiment était lointain, indéterminé: une vision poétique
+et une illusion vengeresse. Victor Hugo avait sans doute prédit la chute
+de l'empire et la punition de l'empereur, mais c'était là un désir, une
+fiction, qu'aucune réalité probante n'accompagnait. Nul n'aurait pu
+deviner, alors, la candidature Hohenzollern pour le trône d'Espagne, ni
+les complications diplomatiques avec la Prusse, encore moins supposer
+la dépêche d'Ems falsifiée, suivie de la funeste et, pour ainsi dire,
+inévitable déclaration de guerre. En admettant qu'au moment où il
+finissait son premier chapitre, les événements se précipitant, Zola
+eût pressenti une conflagration, il n'aurait pu supposer le désastre si
+proche, ni si profond. Nos soldats de Crimée et d'Italie étaient réputés
+invincibles. Si l'on partait en guerre, on allait sûrement à la victoire,
+et l'empire s'en trouverait consolidé. Voilà l'hypothèse la plus probable,
+et c'était aussi la désirable issue d'un conflit où l'on s'engageait,
+non pas avec légèreté, mais animé d'espoir, nanti de confiance, et d'un
+cœur nullement alourdi par la crainte et les pressentiments fâcheux; la
+regrettable expression échappée à Émile Ollivier, trop bon latiniste, mal
+comprise et impitoyablement commentée par la suite, ne signifiait pas
+autre chose.
+
+Les plans du romancier furent donc bouleversés, ou, tout au moins,
+resserrés, et l'action de ses personnages devint circonscrite. La fin de
+l'empire, c'était l'épilogue des Rougon-Macquart en 1870. À raison des
+événements, l'œuvre entreprise prit donc un caractère rétrospectif. On
+put même y voir un tardif réquisitoire contre des hommes et contre un
+régime, qui n'étaient plus des accusés, mais des condamnés. Se faire
+accusateur, après le verdict des faits, n'était ni dans l'intention de
+Zola, ni dans son projet ébauché. Sans l'effrondrement subit de la clef
+de voûte du système, sans la substitution d'un pouvoir nouveau aux
+gouvernants disparus, engloutis, le cadre de son œuvre se fût trouvé
+considérablement élargi. Le changement prodigieux qui, avec la République,
+s'accomplit dans la direction des affaires, dans la classification et la
+compétition des partis, dans la finance, dans les grands travaux, dans
+l'industrie, dans les mœurs, dans les goûts et les préoccupations des
+Français devenus républicains, lui aurait fourni des éléments nouveaux
+et des champs d'observation autres. Les conséquences, pour la fortune
+publique comme pour les spéculations privées, du paiement anticipé de
+l'indemnité de guerre, l'effort et le coup de collier nécessaires pour
+réparer les ruines de l'invasion, les modifications considérables
+apportées aux organisations politiques et judiciaires, l'avènement aux
+affaires de ces nouvelles couches sociales, saluées par Gambetta, dans son
+discours prophétique de Grenoble, la presse démuselée, le monde du travail
+commençant à se grouper, et à postuler sa place au soleil, enfin, le
+service militaire pour tous et l'obligation de l'instruction primaire,
+ces deux grands actes révolutionnaires, accomplis sans bruit ni désordre,
+eussent assurément trouvé place dans son œuvre. Les Rougon-Macquart se
+fussent rapprochés de nous, insensiblement et fatalement. Quels tableaux
+mouvementés et quels milieux intéressants lui eussent présentés les années
+de lutte, de formation et de développement de la Troisième République!
+
+Mais il s'était enfermé volontairement dans le cercle d'années allant du
+coup d'État à l'invasion. A un certain point de vue, cette limitation fut
+bonne. La disparition du régime impérial donnait à l'écrivain plus de
+latitude, on pourrait dire plus de licence. Il n'avait plus à redouter
+les interdictions ni les poursuites. Sans craindre de voir s'abattre sur
+son manuscrit la patte des policiers, il lui devenait permis de peindre
+la société impériale, telle qu'il l'avait observée, devinée, et selon
+qu'il s'était documenté. En même temps, son œuvre échappait au péril
+de l'éparpillement. Le cadre était fixé, la vaste fresque sociale, qu'il
+entreprenait de brosser à larges touches, devait y entrer, et la toile ne
+déborderait pas, étant contenue dans la bordure historique.
+
+Il a, d'ailleurs, constaté lui-même cette limitation dès 1871, dans
+l'introduction à _la Fortune des Rougon_.
+
+ Depuis trois années, dit-il, je rassemblais les documents de ce grand
+ ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute
+ des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours
+ je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si
+ prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire
+ de mon œuvre. Celle-ci est dès aujourd'hui complète. Elle s'agite
+ dans un cercle fixe. Elle devient le tableau d'un règne mort, d'une
+ étrange époque de folie et de honte.
+
+Zola aurait certainement pu sortir du champ où il décidait de se clore.
+Nul ne se serait plaint, ou n'eût songé à critiquer. _Les Trois Villes_
+et _les Trois Évangiles_ sont en dehors de l'époque et du milieu, où
+l'auteur s'était parqué avec ses Rougon-Macquart, et cette évasion du
+milieu impérial n'a soulevé aucune objection. Mais il tenait à exécuter
+de point en point le plan qu'il s'était tracé. Comme il ne laissait rien
+au caprice, ni à l'imprévu, dans la composition de chaque ouvrage, pris
+séparément, il entendait montrer que l'ensemble de ses œuvres avait été
+soumis à un devis général, à un avant-projet complet et définitif, dont
+il ne pouvait ni ne voulait s'écarter. Il partageait l'opinion de Charles
+Baudelaire, qui disait, dans sa dédicace à Arsène Houssaye des _Petits
+Poèmes en prose_:
+
+ Sitôt que j'eus commencé ce travail, je m'aperçus que je restais
+ bien loin de mon modèle, mais encore que je faisais quelque chose
+ de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi
+ s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier
+ profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur
+ du poète d'accomplir juste ce qu'il a projeté de faire.
+
+Avec une coquetterie vaniteuse, Zola affirmait que, dès _la Fortune
+des Rougon_, c'est-à-dire en 1870, il avait composé patiemment l'arbre
+généalogique des Rougon-Macquart. Il ne convient pas d'attribuer à ce
+tronc l'importance que son arboriculteur lui donnait. Peut-être, pourtant,
+est-ce à sa plantation qu'il convient de rapporter l'obstination de Zola,
+malgré la chute de l'empire, alors qu'il n'avait composé que deux de ses
+romans, _la Fortune_ et _la Curée_, à se renfermer dans les vingt années
+impériales. L'antériorité de son «arbre», servant à démontrer celle du
+plan, n'a qu'un intérêt anecdotique. C'est une preuve chronologique de
+composition, aussi. Si l'on contestait que la conception totale des
+Rougon-Macquart dût remonter à 1870, on ne saurait douter qu'en 1878 tout
+ce vaste drame, avec ses multiples personnages, n'eût déjà ses décors
+dessinés et ses rôles distribués. Cet arbre-scénario a été publié avec
+_la Page d'Amour_, et j'ai sous les yeux l'exemplaire du journal _le Bien
+Public_ où il parut pour la première fois.
+
+C'est dans le numéro de ce journal portant la date du 5 janvier 1878 que
+ce tableau fut donné. Il tenait, à la 2e page, tout le rez-de-chaussée.
+Il était composé à la façon de ces états généalogiques, dressés par des
+hommes d'affaires spéciaux, fabricants d'ancêtres pour roturiers, ou
+pourchasseurs d'héritiers pour successions vacantes. Toute la famille, on
+devrait dire la dynastie des Rougon-Macquart, se trouve là enregistrée,
+baptisée, avec ses lignes et ses degrés. Chaque membre est pourvu des
+mentions ordinaires d'état civil. Un signalement médico-légal accompagne
+l'indication généalogique. Les tares héréditaires, les prédispositions
+morbides, les influences psycho-physiques sont précisées, comme dans un
+procès-verbal d'autopsie.
+
+On peut retrouver, dans cette nomenclature aux prétentions scientifiques
+peut-être excessives, les principaux personnages des divers livres de Zola,
+depuis le Pierre Rougon du premier volume de la série, jusqu'au docteur
+Pascal qui la termine.
+
+Peu importe l'époque à laquelle ce plan a été combiné, l'intéressant c'est
+qu'il ait été complètement suivi et patiemment réalisé. L'idée première
+de faire figurer, à tour de rôle, les mêmes personnages dans des romans
+distincts, remonte à Balzac. Le procédé a ceci d'excellent et de logique,
+qu'il rapproche de la réalité les êtres de fiction. Dans la vie, on se
+trouve nécessairement en rapport avec les mêmes personnes, on se croise,
+on se côtoie et dans des circonstances très différentes. Nul ne peut
+s'abstraire de ses contemporains. Leur existence se mêle à la vôtre. En sa
+_Comédie Humaine_, Balzac avait, outre ses protagonistes, introduit tout
+un personnel secondaire. Il disposait d'une très complète figuration, qui
+lui servait pour sa mise en scène, sans avoir besoin de présenter, à
+chaque œuvre nouvelle, ces comparses au lecteur. Zola s'est surtout
+préoccupé de rattacher ses principaux acteurs par le lien familial, la
+consanguinité et la névrose d'origine. Il nous montre successivement,
+dans les divers milieux où il promène ses observations, les descendants
+morbides de la folle des Tulettes, Adélaïde Fouque, tronc dégénéré, d'où
+sortaient tous ces rameaux humains, poussés dans le terreau du second
+empire.
+
+C'est pendant l'hiver de 1868 que fut commencée _la Fortune des Rougon_.
+Cet ouvrage fut achevé en mai 1869. Zola habitait alors à Batignolles, rue
+de La Condamine, n° 14. Ce roman, que l'éditeur Lacroix s'était engagé,
+par traité, à éditer, devait d'abord paraître en feuilleton, dans _le
+Siècle_, alors le plus répandu des journaux politiques. C'était une
+puissance, cet organe, qui, selon l'aristocrate et le dédaigneux _Figaro_,
+avait surtout la clientèle des marchands de vins. Il n'était pas d'une
+lecture distinguée. Modéré de ton, anticlérical, hardi, prudemment
+républicain, _le Siècle_ fut longtemps le seul journal d'opposition.
+L'empire libéral le tolérait, tout en le craignant. Mais ne fallait-il
+pas une soupape pour l'échappement des bouillonnements populaires?
+Pour l'époque, ses tirages étaient considérables: 60.000 abonnés. On ne
+l'achetait guère au numéro; c'était un journal cher: le numéro se vendait,
+à Paris, 15 centimes, le prix de l'abonnement était de 80 fr. par an. On
+ne prévoyait guère alors de grands quotidiens à six ou huit pages, se
+payant trente sous par mois.
+
+Ces journaux coûteux avaient un tirage restreint et une vaste influence.
+L'abonné du _Siècle_, qui ne croyait pas toujours en Dieu, croyait en
+son journal, et propageait, comme articles de foi, les propositions des
+rédacteurs. On se prêtait, on se repassait chaque numéro. Il y avait des
+groupes, et comme des coopératives de liseurs: un principal abonné, dans
+de petits cercles de voisins, acceptait des sous-abonnés. Quelques-uns
+de ces locataires n'avaient droit qu'au journal de la veille, payant une
+redevance moindre au titulaire de l'abonnement. Les feuilletons étaient
+patiemment découpés et cousus; ils formaient de gros cahiers de lecture
+qui se louaient, se prêtaient: toute une bibliothèque roulante de romans
+circulant de mains en mains.
+
+_Le Siècle_, qui d'ailleurs observait un respect dynastique suffisant,
+par crainte des suspensions et de la suppression, car le ministère
+de l'intérieur ne badinait pas avec la presse, comptait de nombreux
+républicains dans sa rédaction. Il avait pour directeur un bourgeois,
+riche, solennel, prudhommesque et autoritaire: Léonor Havin. Ce Normand
+finaud, exploitant l'opposition, escomptant l'impopularité de l'empire,
+avait été élu député de Paris et député de la Manche. Il avait opté pour
+Saint-Lô. Ce fut une sotte puissance, longtemps. Il dirigea les élections
+législatives des dernières années impériales. Il avait pour principaux
+collaborateurs: Émile de la Bédollière, Jourdan, Léon Plée, Cernuschi,
+etc., etc. Le feuilleton dramatique était confié à E.-D. de Biéville,
+l'un des renommés lundistes. La critique musicale était faite par Oscar
+Comettant. La partie littéraire de ce journal, qui semblait plutôt
+s'adresser à une clientèle exclusivement politique, était suffisamment
+soignée, et l'on y donnait des feuilletons d'une facture moins brutale
+et d'une visée plus recherchée que dans les autres journaux, voués aux
+exploits des Rocambole et aux aventures invraisemblables des héros de
+Xavier de Montépin. _Le Siècle_ a publié, entre autres bons romans, les
+premiers, qui sont aussi les meilleurs, ouvrages d'Hector Malot, et
+l'on voit qu'il avait accueilli _la Fortune des Rougon_, œuvre d'un
+quasi-débutant recommandé seulement par des critiques artistiques
+novatrices et combatives, ayant à son actif deux ou trois romans passés
+inaperçus, signalé enfin aux lettrés, par un dernier livre, _Thérèse
+Raquin_. Ce roman, d'une originale brutalité, avait suscité des
+protestations, voire des nausées. On l'avait qualifié de «littérature
+putride». Accepter une œuvre nouvelle de l'auteur, c'était une hardiesse
+dont il faut savoir gré au directeur du _Siècle_: ce journal, au fond très
+bourgeois, avait l'originalité d'accueillir les romanciers nouveaux et
+audacieux.
+
+Par suite de difficultés ultérieures, probablement des dénigrements et des
+résistances provenant de personnes influentes dans la maison, _la Fortune
+des Rougon_ subit d'assez longs retards, avant d'être définitivement
+annoncée. On semblait, au _Siècle_, avoir des regrets, et aussi des
+craintes. L'auteur de _Thérèse Raquin_ commençait à effrayer. Une rumeur
+hostile le précédait. Enfin, on passa outre, et le roman parut. La
+publication fut tourmentée, comme l'époque où elle débutait. Le premier
+feuilleton de _la Fortune des Rougon_ était inséré à la fin de juin 1870.
+Trois semaines après, la guerre l'interrompait. L'auteur crut qu'il ne
+serait jamais repris et terminé. Il s'en fallut de peu que les derniers
+chapitres ne fussent pas tels que l'auteur les avait conçus et écrits.
+Au milieu du désarroi de l'invasion, le manuscrit, remis complet à
+l'imprimerie du _Siècle_, avait été égaré. Il ne pouvait être question
+de récrire en hâte les feuilletons manquant. Le tour d'insertion, que
+l'auteur avait à grand'peine obtenu, allait lui échapper, et, au lieu de
+reprendre une publication, ayant perdu de son intérêt, coupée par les deux
+sièges, le journal donnerait un autre roman, ajournant indéfiniment la
+continuation de cet ouvrage, considéré comme terminé, déjà probablement
+oublié, enterré. Heureusement, dans le tiroir du correcteur, les
+principaux feuillets perdus furent retrouvés, et, après une interruption
+de huit mois, et quels mois! les lecteurs du _Siècle_ purent reprendre la
+lecture des événements dont Plassans était le théâtre, en 1851. L'œuvre
+malchanceuse n'eut aucun succès. _La Fortune des Rougon_ parut en
+librairie, l'hiver suivant, selon le traité antérieurement signé, chez
+l'éditeur Lacroix. Une seule édition fut mise en vente. C'était sans doute,
+pour le jeune auteur, l'aube de la gloire, mais combien grise, et même
+morose!
+
+L'édifice rêvé, combiné, aux plans arrêtés, existait, cependant, et
+ses fondations étaient sorties. La construction était visible déjà, et
+l'avenir appartenait à son architecte. Le reste importait médiocrement.
+Pour ceux qui savaient lire avec intuition, une force se révélait dans ces
+pages solides, et les forts piliers indiquaient un vaste monument futur.
+Un vigoureux talent venait de se lever. Nous n'étions guère alors qu'une
+faible poignée de clairvoyants, une bande en partie désarmée ou dispersée,
+à la suite des événements de 1871 pour élever la voix, et saluer cette
+montée d'un astre inconnu sur l'horizon littéraire. Les admirateurs de
+Zola disposaient de journaux timorés. Le silence de la répression terrible
+emplissait le pays. Nos bravos prématurés ne furent pas même hués. On ne
+fit attention ni à nous ni à notre auteur. J'écrivais pourtant ceci, dans
+le Peuple Souverain de 1872:
+
+ Dès le sous-titre «histoire naturelle et sociale d'une famille sous
+ le second empire», dès la première page, nous sommes avertis de la
+ sévérité et de l'importance scientifique de l'œuvre. Nous ne sommes
+ pas en présence d'une fantaisie d'imagination, d'une simple fiction
+ propre à faire passer les heures. L'auteur ne songe pas un instant à
+ nous amuser à l'aide d'aventures plus ou moins extraordinaires et
+ captivantes. Ce n'est pas une frivole distraction que ce livre hardi
+ et coloré. C'est une étude sévère qui fait penser. Nous sommes
+ prévenus qu'il s'agit d'un travail de savant, d'une œuvre de science,
+ d'un essai de littérature expérimentale, fondée sur l'observation et
+ ayant pour objet l'expression de la vérité moderne, l'analyse de la
+ vie. La méthode de l'auteur se révèle, dans sa logique simplicité,
+ à tout lecteur se donnant la peine de réfléchir sur ce qu'il lit.
+
+Telle est, en effet, la substance et la moëlle de _la Fortune des Rougon_:
+
+Dans un cadre donné, qui est le second empire, depuis son avènement
+jusqu'à sa chute, montrer une famille personnifiant toute une portion de
+l'humanité contemporaine, avec ses vices, ses vertus, ses appétits, ses
+maladies morales et physiques, évoluant dans le milieu créé par les
+événements, participant de près ou de loin à ces choses tragiques ou
+grotesques, avec le temps devenues de l'histoire. Puis, mêlant aux faits
+publics des intérêts privés, présenter des êtres vivant de l'existence
+contemporaine, personnifiant les généralités de l'état social actuel,
+montant à la fortune ou descendant à la misère, aimant, souffrant,
+haïssant, accouplant les infamies aux vertus, et les crimes aux héroïsmes,
+suivant le train-train banal de la vie quotidienne, ou s'emplissant du
+souffle surhumain de l'épopée; se faire l'historiographe d'une famille,
+qui résume en elle cent autres familles, et dont la monographie puisse
+à bon droit passer pour celle d'un groupe important d'individus français,
+dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, voilà le thème des
+Rougon-Macquart, voilà ce que s'est proposé l'auteur. On sait aujourd'hui
+comment il a exécuté ce large plan, et réalisé ce concept magistral.
+
+Toute la série des Rougon-Macquart comporte la description et l'analyse
+des évolutions, dans la vie contemporaine, de cette famille-type, ayant
+des membres répandus dans toutes les classes sociales, participant à
+toutes les éventualités de l'existence. C'est le Ministre, l'Insurgé, le
+Paysan, le Mineur, l'Ouvrier, le Bourgeois, le Spéculateur, le Soldat,
+l'Employé, l'Artiste, le Savant, la Servante, la Courtisane et la Femme
+du Peuple, dont l'histoire contient celle de tous leurs contemporains.
+Zola crée des types. Il synthétise. Il peint des tempéraments et non des
+caractères, des êtres généraux et non des individus. C'est l'Homme, la
+créature ondoyante et diverse de Montaigne, qui passe et s'agite dans son
+œuvre, mené par la double fatalité de l'Hérédité et du Milieu.
+
+En particulier, dans cette _Fortune des Rougon_, volume initial, document
+primordial, on assiste à l'avènement, à la conquête de la richesse, et on
+suit l'accès au pouvoir de quelques membres de cette famille, à la faveur
+du crime triomphant du Deux-décembre. Aussi, Émile Zola a-t-il désigné ce
+premier roman comme étant le livre des Origines.
+
+Le décor, observé et connu de près par l'auteur, est le paysage qu'il
+eut, dans son enfance, sous les yeux, jamais oublié, toujours évoqué. La
+Provence est le berceau de ses Rougon-Macquart, et la ville où la plupart
+des personnages se meuvent, c'est Aix, qu'il a baptisée du nom fictif de
+Plassans, qu'on retrouve fréquemment dans son œuvre. De là s'élanceront
+sur la société les Rougon-Macquart, famille de proie. Si le nom de
+Plassans est imaginaire, la ville apparaît bien réelle, avec ses trois
+quartiers, où se parquent systématiquement les nobles, les bourgeois, le
+menu peuple. Plassans, resté, malgré la Révolution, ville de hobereaux et
+de magistrats fossiles, avec ses grands hôtels toujours clos, dans les
+cours trop vastes desquels l'herbe pousse, ses églises, ses couvents,
+ses promenades solennelles, son commerce presque nul, sa stagnation
+intellectuelle, ses préjugés, ses castes, ses allures féodales et ses
+affections d'ancien régime, Plassans, c'est bien l'aristocratique et
+cléricale ville d'Aix-en-Provence. Puisqu'il a plu à l'auteur de laisser
+l'incognito à la cité mère de ses personnages, respectons-le. Constatons
+seulement que tout ce qui touche à la topographie extérieure et intime de
+Plassans, à son architecture, à son archéologie, à son individualité et à
+son anatomie comme cité, est traité avec une précision, une netteté et un
+relief étonnants. Plassans n'a que son nom qui ne soit pas réel.
+
+Dans Plassans, donc, l'auteur nous montre, avec un grand coloris de
+détails et une abondance de petites touches, aussi minutieuses et aussi
+précises que celles dont Balzac usait pour nous initier à la vie de
+province de son temps, les quelques types saillants de la capitale
+parlementaire de l'ancienne Provence. On est aux derniers jours de la
+maladive République de 1848. Encore quelques semaines et, dans une nuit
+sombre, propice aux crimes, une poignée de bandits audacieux fabriquera
+une dynastie, que la France, pas fière, acceptera. Mais ce coup de main,
+dont quelques malins, à Paris, ont le pressentiment, est alors absolument
+insoupçonné en province. Plassans est très divisé. Il y a une force
+républicaine assez considérable dans les faubourgs; le quartier Saint-Marc,
+ légitimiste et clérical, ne prend pas le Bonaparte au sérieux; la
+bourgeoisie, sournoise, peureuse, lâche, et cupide, irait volontiers au
+césarisme, puisqu'on dit que cela fera monter le 3 o/o, mais Plassans
+hésite dans son ensemble. Il faudra que le coup réussisse définitivement
+pour que la ville réactionnaire l'admette, et qu'on chante le _Te Deum_
+dans ses églises et qu'on crie: Vive l'empereur! dans ses rues. L'auteur
+alors nous montre une famille dont un membre, qui a vécu à Paris et s'est
+trouvé mêlé à des agents bonapartistes, croit à la réussite du complot,
+et s'efforcera de le faire triompher, en province comme à Paris. C'est la
+famille Rougon.
+
+Ici, l'auteur abandonne la peinture de cette société de Plassans, avec ses
+types subalternes: le marquis de Carnavant, le vieux beau; Granoux, le
+prudhomme féroce; Roudier, l'important; Vuillet, le journaliste clérical,
+suant l'eau bénite et distillant la haine; il entre en plein dans le cœur
+de son sujet, et nous décrit cette famille Rougon.
+
+Cette galerie de portraits en pied, peints en pleine pâte, avec une
+largeur de touche, accompagnée de finis et de pointillés surprenants,
+comprend une série de figures, d'une variété et d'une vérité qui frappent.
+Elle s'ouvre par ce portrait de l'aïeule, de l'ancêtre, Adélaïde
+Fouque, de qui descendra cette race complexe des Rougon et des Macquart.
+Provençale, fille et femme de paysans, orpheline à dix-huit ans, Adélaïde
+était une grande fille maigre à l'œil trouble, aux airs étranges, dont le
+père mourut fou, et qui passait, dans le pays, pour avoir le cerveau fêlé
+comme son père.
+
+Cette folie originelle se retrouvera plus ou moins accentuée, plus ou
+moins visible, dans ses manifestations, dans toute la descendance de cette
+Adélaïde. On en suivra les traces, d'Aristide Saccard, le spéculateur
+éhonté qui tripote dans la bâtisse et tire des millions du vieux Paris
+exproprié, jusqu'au séraphique abbé Mouret, tombant pâmé dans les bras
+d'Albine, sous l'arbre géant, à la sève capiteuse et au branchage
+extatique, du mystérieux Paradou; d'Eugène Rougon, le politique, l'homme
+fort, le ministre, se jetant, comme une bête en rut, sur la froide
+Clorinde, dans la pénombre tiède de l'écurie, jusqu'à Gervaise, la femme
+de Coupeau l'alcoolisé, trébuchant, en compagnie de Mes-Bottes et de
+Bibi-la-Grillade, devant le comptoir terrible du père Colombe.
+
+Cette Adélaïde Fouque épouse un paysan des Basses-Alpes, nommé Rougon,
+son domestique, qui meurt bientôt en lui laissant un fils. La jeune
+veuve prend presque aussitôt pour amant un homme mal famé: «ce gueux de
+Macquart», comme on le désigne dans le pays. Macquart est grand pilier de
+cabaret, et, quand le débitant chez qui il fréquente ferme sa porte, c'est
+d'un pas solide, la tête haute, comme redressé par l'ivresse, qu'il rentre
+chez lui, et on dit sur son passage: «Macquart marche bien droit, c'est
+qu'il est ivre-mort!» À jeun, il va courbé, évitant les regards.
+
+De cette liaison d'Adélaïde la folle avec l'alcoolisé Macquart,
+naissent des enfants portant en eux ce double vice héréditaire, qu'ils
+transmettront: l'alcoolisme du père, le nervosisme de la mère.
+
+L'intérieur de ce faux ménage est lugubre. Pierre Rougon, l'aîné, l'enfant
+des justes noces, grandit entre les deux bâtards. Il s'empare de sa mère
+et la domine, chasse ses frères et sœurs, et, quand Macquart meurt d'une
+balle reçue au coin d'un bois, en faisant la contrebande, il confine la
+veuve dans une masure sombre, isolée au fond d'une impasse, derrière un
+cimetière, s'empare de son avoir et le gère. Voilà posée la première
+pierre de l'édifice futur des Rougon. Cette pierre a pour assises la
+cupidité et le mépris du sentiment le plus doux chez l'homme: l'amour
+filial. Viendront ensuite la trahison, la ruse et le crime.
+
+La progression ascensionnelle de Pierre Rougon, son mariage avec Félicité,
+la femme intelligente et ambitieuse, «petite Provençale noire, semblable à
+ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent
+la tête dans les amandiers»; l'extension donnée à son commerce, puis le
+temps d'arrêt dans la montée, la malchance, les faillites, dont on subit
+les contre-coups, les enfants qui surviennent et dont l'éducation coûte
+cher, toute cette lutte obscure et acharnée, qui dure trente ans, nous
+mènent jusqu'à la veille du coup d'État.
+
+Alors se dessine le caractère odieux du chef de la famille. Pierre Rougon
+est poussé par son fils Eugène, et par sa femme qui n'a qu'un rêve: avoir
+un salon comme celui du receveur particulier, un salon tendu de damas de
+soie, où le Tout-Plassans souhaitera d'être invité, une cour provinciale
+dont elle serait la reine. Il s'enhardit, il se révèle. Au milieu de
+l'affolement des bourgeois et des hobereaux, surpris par l'apparition des
+bandes de paysans soulevés, à la nouvelle du coup d'État, Pierre Rougon se
+faufile à la mairie, y simule une résistance qui s'appuie sur la trahison
+de Macquart, le chef prudent des téméraires insurgés. Finalement il
+sauve l'ordre, la famille, la religion, en petit, à Plassans, comme
+Louis-Napoléon, en grand, à Paris, en jonchant les rues de cadavres. La
+fortune des Rougon se trouve donc avoir, pour origine et pour complice,
+la fortune des hommes de décembre. Dans deux autres volumes, _la Curée_ et
+_Son Excellence Eugène Rougon_, on retrouve, s'accomplissant parallèlement,
+la destinée des deux aventuriers, le Rougon expliquant et complétant le
+Bonaparte.
+
+_La Fortune des Rougon_, l'un des romans, de Zola, les moins connus, et
+dont le tirage est resté faible, est cependant un de ses livres méritant
+le plus d'être étudié. Il contient en germe tous les autres. C'est le
+gland d'où sortira le chêne, c'est une œuvre complexe où se retrouvent,
+comme en formation, embryons cérébraux, tous les éléments des produits qui
+naîtront successivement.
+
+C'est l'ovule de tous les enfants de Zola. Il contient, en substance,
+leurs défauts, leurs qualités, leurs caractères et leur tempérament. Il
+faut lire ce livre-prologue, un peu comme un sommaire, donnant l'argument
+de tous les autres ouvrages de la série.
+
+L'étude scientifique s'y trouve d'abord. La méthode expérimentale est
+appliquée avec précision et vigueur, pour la première fois, et comme pour
+servir de patron. Elle est passée au microscope et radiographiée, cette
+famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse.
+Déjà on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparaître,
+ces névrosés, ces surexcités, ces haletants et ces dégénérés, dont
+l'autopsie intellectuelle révélera les tares et les tumeurs. Dès ce
+premier récit, on est initié aux désordres de l'organisme et à la
+mentalité de ces passionnés, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se
+lancer comme des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur
+les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus
+qu'à attendre à l'œuvre: Eugène Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou
+Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie
+où se plonge l'abbé Mouret, aspirant à d'autres adorations que celles de
+l'autel, sorte de Bovary mâle, étouffant, râlant et se rebellant, dans son
+sanctuaire, comme la femme de l'officier de santé, dans son chef-lieu de
+canton, où l'oxygène du désir se trouve raréfié.
+
+Ainsi que dans plusieurs autres œuvres de Zola, où l'effort humain est
+noté, pesé, enregistré, avec une exactitude mathématique, dans _la Fortune
+des Rougon_ se trouvent relevées les sommes de manœuvres et totalisées
+les menées souterraines de Félicité, de Pierre et d'Eugène Rougon, pour
+obtenir le produit final, pour mettre la main sur Plassans, comme leur
+modèle et maître a déjà posé sa patte césarienne sur Paris.
+
+Là aussi se révèle la puissance d'évocation des foules, et la magistrale
+stratégie avec laquelle l'auteur les maniera plus tard, dans _l'Assommoir_,
+_Germinal_ ou _la Débâcle_.
+
+On trouve enfin, dans _la Fortune des Rougon_, comme dans tous les livres
+de Zola, de la poésie, du lyrisme, de la tendresse et de la rêverie.
+Seulement, ici, l'auteur n'ayant pas atteint la trentaine, encore tout
+vibrant de ses premières émotions romantiques, plus proche de Musset,
+d'Hugo, de George Sand, ayant fermé seulement la veille le tiroir empli
+des rimes de _Rodolpho_ et de _l'Aérienne_, donne plus de place au lyrisme
+et plus grande part à la tendresse. Ce qui fait de _la Fortune des Rougon_
+un ouvrage précurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance
+de poésie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, même dans _le
+Rêve_, même dans _Une Page d'amour_, même dans _la Débâcle_ et dans
+_Germinal_. Il y a, dans ce roman, une épopée et une idylle.
+
+Une population frémissante, indignée, héroïque, court, en chantant
+la _Marseillaise_, à la rébellion juste et à la mort imméritée, voilà
+l'épopée. Deux enfants purs, gracieux, énamourés, voilà l'idylle. Il y a
+du sang dans l'idylle, des extases dans l'épopée. Ce n'est qu'un épisode,
+l'amour ingénu de Miette pour Silvère, une pastorale évoquant Longus;
+quant à la révolte des paysans, on peut considérer ce magistral tableau
+tel qu'un hors-d'œuvre historique, faisant souvenir de _la Légende des
+siècles_, mais ces deux morceaux d'art affirment, au portail même du
+monument massif et géant des Rougon-Macquart, quel poète et quel artiste
+en fut le constructeur.
+
+Miette, c'est Chloé. Elle a treize ans. Elle est donc à l'heure indécise
+où, de l'enfant, chrysalide ambiguë, la jeune fille se dégage. Miette
+s'élance dans la vie, comme une libellule, échappée du calice d'une fleur,
+s'envole parmi les roseaux. Avec quelle délicatesse Zola dépeint cette
+envolée printanière:
+
+ Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton
+ naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis; les lignes
+ pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes
+ maigreurs de l'enfance; la femme se dégage avec ses premiers embarras
+ pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant,
+ à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour
+ certaines filles, cette heure est mauvaise; celle-là croissent
+ brusquement, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives.
+
+L'analyse du romancier est complétée ici par l'observation du
+physiologiste, et le charme de la forme et l'éclat du coloris parent et
+masquent la vérité scientifique.
+
+Donc Miette-Chloé et Silvère-Daphnis s'aiment ingénuement, crûment. Ils se
+le disent, naïfs et sincères, durant de longues promenades, le long des
+bords encaissés de la Viorne, et aussi dans les faubourgs déserts, par les
+allées des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu
+fréquentées, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les
+solitudes, délicieuses et cherchées. Les deux amoureux, pour accomplir en
+toute sécurité ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste
+de la jeune fille. Enveloppés, encapuchonnés, isolés, ils vont, se parlant
+bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au
+hasard devant eux, tout sentier leur étant bon. Parfois ils rencontrent
+d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrés et abrités
+sous l'ampleur des mantes:
+
+ ... dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu
+ des tiédeurs de la nuit sereine, et qu'on croirait être les invités
+ d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres
+ gens...
+
+Le tableau est charmant. Le Maître en tirera d'autres exemplaires, par
+la suite, comme lorsqu'il nous peindra ses deux petits amoureux parisiens
+gaminant dans les sous-sols et parmi les arceaux des Halles.
+
+Une fraîche odeur de jeunesse circule, comme un bon parfum de foin coupé,
+à travers ces pages savoureuses. Le poète délicat, qu'il y eut dans
+celui qu'on se plut à traiter de pornographe, et à considérer comme un
+brutaliste incapable de sentir et de décrire autre chose, dans l'amour,
+que la culbute et l'étreinte haletante de la bête s'assouvissant,
+se laisse aller à l'émotion jeune et débordante de ses deux gentils
+personnages. C'est avec une sincérité émue, avec un enthousiasme où il y a
+de l'adoration, du désir, et peut-être une secrète envie, c'est avec une
+effusion toute juvénile, que les chastes enivrements des deux enfants nous
+sont contés. La scène délicieuse du puits, miroir gracieux et truchement
+fidèle des amants de l'aire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que,
+dans l'œuvre de l'écrivain naturaliste, il y a place pour les peintures
+les plus douces et les plus fraîches, telles que le caprice d'un poète
+élégiaque pourrait en évoquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une
+contradiction, puisque ces scènes gracieuses et touchantes se rencontrent
+dans la nature.
+
+Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dépit des
+temps mauvais et des préjugés pires. Avec quel art le romancier a su nous
+intéresser à eux, et mêler leur hymne de passion à la symphonie puissante
+et terrible de l'insurrection des gens de Plassans! Avec quelle émotion
+on suit leur marche vagabonde dans la nuit, quand, Paul et Virginie
+provençaux, enfouis sous le capuchon et la mante épaisse, comme les
+poétiques amants de l'Île de France sous la feuille protectrice et large
+du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans
+l'ombre ouvrant devant eux son porche mystérieux. Ils suivent cette grande
+route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu'à l'horizon
+gris-bleu, où déjà se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte,
+grandit, éclate la rumeur étrange d'une foule en mouvement. C'est le
+peuple qui, dans les ténèbres, avec un bruit lointain de marée, accourt,
+roule ses vagues. Peu à peu s'élève, croît et rugit, claire, formidable,
+vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chantée par trois
+cents paysans en armes, marchant au pas, et qui croient, héros naïfs et
+sublimes, que l'heure de gloire est arrivée, et qu'un sang impur abreuvera
+bientôt leurs sillons!
+
+Ici, l'idylle se fond dans l'épopée. Cette Marche des Paysans dans la nuit
+est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de maître. La
+composition est panoramique. Les détails sont nombreux, précis, choisis.
+Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y
+meuvent, disciplinées, comme dans un finale d'opéra, et avec l'entrain
+d'une cohue d'insurgés enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin
+l'hymne révolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis à la table
+des souverains. _La Marseillaise,_ c'est l'avant-courrière superbe des
+bataillons. La campagne endormie s'éveille à ce tonnerre.
+
+ Elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les
+ baguettes; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses
+ échos les notes ardentes du chant national.
+
+Ainsi le drame humain se déroule avec sa musique de scène. On remarquera à
+tout instant cette communion profonde, dans l'œuvre de Zola, de l'homme
+avec la nature, de l'être et de la chose, de l'objectif et du subjectif.
+Ce mélange intime et constant de l'élément animé et de l'élément inanimé,
+cet accouplement de l'espèce vivante et de l'inorganique, voilà une des
+plus précieuses conquêtes de l'école naturaliste. Le grand romancier
+anglais, Dickens, a beaucoup appliqué cette méthode; souvent, il faut le
+dire, avec exagération et sans utilité. Le romancier français y a mis plus
+de mesure, partant, plus d'art.
+
+Après le décor, après la symphonie, après la traduction, avec le mot, des
+bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohérent,
+après la perception donnée au lecteur de l'air ambiant, de l'atmosphère
+dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par
+cette nuit mémorable de décembre, voici la description des contingents
+divers des campagnes provençales soulevées pour la défense de la loi,
+de la justice et de la République. Il y a là un dénombrement des bandes
+armées, au fur et à mesure qu'elles défilent devant Silvère et Miette,
+qui est majestueusement épique. Et de ce magnifique tableau, avec un art
+infini de composition, l'écrivain a détaché en pleine lumière Miette, dont
+la pelisse est retournée du côté de la doublure rouge, ce qui en fait un
+manteau de pourpre. Dans la blanche clarté de la lune, le capuchon de
+sa mante arrêté sur son chignon, bonnet phrygien improvisé, elle serre,
+contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgés lui ont confié.
+Fière, heureuse, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la
+stature héroïque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Velléda, murmure à Silvère
+avec un sourire naïf et sublime à la fois:
+
+--«Il me semble que je suis à la procession de la Fête-Dieu et que je
+porte la bannière de la Vierge!»
+
+ * * * * *
+
+_La Curée_ a été, nous l'avons dit, commencée avant la guerre, à raison du
+retard apporté par _le Siècle_ à publier _la Fortune des Rougon._ Elle a
+été terminée en 1872. Publiée en feuilleton dans _la Cloche,_ elle fut
+arrêtée par l'auteur lui-même. Un substitut manda Zola au parquet, et le
+prévint que, son roman étant immoral, Il serait prudent de sa part de ne
+pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton.
+Des poursuites pourraient être requises. Le parquet n'agirait pas si
+l'ouvrage, au lieu d'être propagé par le journal, était seulement publié
+en librairie. Ce bienveillant, mais timoré substitut, conseilla à l'auteur
+de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites
+étaient entamées, si la police se mettait en route vers l'imprimerie du
+journal, elle ne s'arrêterait pas, elle irait certainement jusqu'à la
+boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. _La Cloche_ interrompit
+les feuilletons, et, l'hiver suivant, _la Curée_ parut chez l'éditeur
+Lacroix.
+
+Cette prudence fut peut-être exagérée. Le parquet est un bon lanceur de
+romans, souvent. _Mme Bovary_ dut d'être connue, achetée, lue, et dénigrée
+ou vantée, au réquisitoire bébête et prétentieux de l'avocat impérial
+Pinard. Puisque le livre de Flaubert était immoral, ainsi que le
+prétendait l'honorable et stupide organe du ministère public, tout le
+monde avait désiré se régaler des obscénités dénoncées. _La Curée,_
+déférée aux tribunaux comme roman dégoûtant, c'était le succès sur et
+l'auteur attaqué, insulté, mais connu et bien payé, et cela trois ans
+avant _l'Assommoir_. Ce procès eût abrégé le stage que Zola devait encore
+faire avant d'arriver à la notoriété, au succès et à la fortune.
+
+C'est une Phèdre moderne que cette Renée, et son Hippolyte est le pâle
+convive d'un festin de Trimalcion contemporain. Un roman truculent,
+évoquant les orgiaques banquets du Bas-Empire. Une des œuvres les plus
+colorées et les plus romantiques de Zola. Il y a un peu de grossissement
+dans les faits et d'exagération dans les personnages: Zola, il est vrai,
+écrivit ces pages, où Juvénal et Pétrone semblent avoir soufflé des
+épithètes, au moment où l'empire s'écroulait dans le sang, dans la
+honte, et où l'indignation et le dégoût excitaient à voir tout hors de
+proportion: on vantait la corruption impériale à force de la dénoncer
+énorme. C'était l'époque où, dans le langage de chaque patriote vibrant
+et surexcité, tout était à l'outrance: la guerre comme le mépris.
+
+C'est peut-être dans _la Curée_ que la très grande et très extraordinaire
+puissance descriptive dont fut doué Zola atteignit son apogée. Non
+seulement le relief, la configuration extérieure et l'impression plastique
+des êtres et des choses s'y trouvent rendus avec une netteté incomparable
+et une perfection sans rivale, l'art précis de Vollon ou de Roybet, mais
+l'atmosphère, le son, le rythme, l'allure propre à l'homme, ou imprimée
+par lui à l'objet dans son ambiance, y sont traduits avec une couleur qui
+éblouit et une vérité qui déconcerte. C'est de la peinture plus exacte que
+la photographie.
+
+Voici, en exemple, le dîner donné par le spéculateur Saccard à une meute
+de bonapartistes, pourceaux sénatoriaux du bas empire, s'empressant à qui
+dévorera ce règne d'un moment.
+
+Les types, d'abord, sont frappants: ce baron Gouraud, sénateur abruti, qui
+a des yeux d'accusé qu'on juge à huis-clos, et qui, lourd, avachi, brisé
+par les rudes travaux des maisons de passe, mâche pesamment, la tête
+penchée sur son assiette, comme un bœuf aux paupières lourdes; Hupel de la
+Noue, le préfet à poigne, qui a dû être quelque part le père des pompiers
+et inventer de prodigieux virements; Haffner, le candidat officiel, qui,
+plus tard, livrera son Alsace à la Prusse, par la force du plébiscite
+qu'il fera triompher; Michelin, le chef de bureau corrompu, dont
+l'avancement est le prix de la honte, et les deux entrepreneurs balourds,
+Charrier et Mignon, qui sont si contents de la Curée impériale qu'ils
+disent tout haut ce que chacun pense tout bas: «Quand on gagne de l'argent,
+tout est beau!»
+
+Mais, outre ces types si vrais, si reconnaissables, l'air capiteux de
+cette salle à manger, où tant de convoitises et d'infamies sont attablées,
+l'impression de cette réunion de parvenus digérant les truffes comme ils
+avalent les millions, gloutonnement et bestialement, le relent de tous
+ces êtres échauffés mêlé à l'odeur de toute cette mangeaille, la buée
+indéfinissable flottant au-dessus de cette nappe et de ces convives, tout
+ce fond du tableau, l'artiste l'a rendu, et de main de maître. Il a noté
+jusqu'à ces «fumets légers traînant, mêlés au parfum des roses», et a
+constaté que «c'était la senteur âpre des écrevisses et l'odeur aigrelette
+des citrons qui dominaient».
+
+Une autre scène, où le talent de l'écrivain s'est joué de toutes les
+difficultés cherchées et entassées comme à plaisir, c'est celle de la
+serre: la fameuse scène de la serre. Zola est parvenu à y donner la
+sensation vive et précise d'un effréné duo d'amour. Là, tous les
+raffinements d'une passion maladive se mêlent à l'âcre stimulant du crime,
+dans un lieu étrange, capiteux, chargé de parfums provocants, où l'air
+même est lascif et irrite les sens à vif. La description de ce boudoir
+végétal, tout imprégné de senteurs aphrodisiaques et de sucs vénéneux,
+les enlacements brusques, les bonds, les caresses, les spasmes, les
+convulsions extatiques et les heurts désordonnés de Maxime et de Renée,
+«goûtant l'inceste», roulés sur les grandes peaux d'ours noir, au bord
+du bassin, dans la vaste allée circulaire aux ombrages monstrueux des
+tropiques,--tout ce chaos de sensations, de nerfs, de mouvements, de
+contacts et de violences physiques, tout ce pêle-mêle de la passion
+fouettée par le rut, tout ce tumulte d'imaginations maladives est peint,
+buriné plutôt, avec une furia inouïe. Ce tableau d'apparence érotique,
+mais dont l'impression est sévère et triste comme celle qu'on emporte
+d'une opération chirurgicale, à la précision d'une eau-forte de Rops.
+
+Les peintures crues abondent dans l'œuvre de Zola, mais les voluptueuses
+et les raffinées y sont assez rares. Quand il rencontre ces tableaux
+érotiques à peindre, il n'hésite pas. Il ne fuit ni n'oblige à se
+rhabiller ses modèles. Il se rapproche et de tout près, froidement, les
+observe pour les décrire, avec l'impartiale exactitude du physiologiste,
+traitant de quelque virus surpris dans les organes du plaisir. Il détaille
+les phases, minutieusement, de la maladie qu'il a observée. Il y a en
+lui, alors, comme une de ces curiosités si étendues, si prolixes, des
+ecclésiastiques casuistes, s'efforçant dans leurs manuels de n'oublier
+aucune variété, aucune manifestation de la passion, dont ils ont entrepris
+d'éclairer les plus sombres arcanes, sans en avoir, par eux-mêmes, exploré
+les seuils. C'est ainsi que cette phrase étonnante se trouve sous la
+plume d'Émile Zola, qui l'a certainement écrite simplement et chastement,
+constatation d'une particularité voluptueuse devinée: «C'était surtout
+dans la serre que Renée était l'homme».
+
+En présence de cette bonne foi évidente de l'artiste, tout au plus peut-on
+lui reprocher de se laisser aller à un peu trop d'admiration complaisante
+pour sa vicieuse Renée. Il l'a faite bien séduisante, cette femme de
+plaisir, et il la déshabille hardiment dans la scène des tableaux vivants,
+non sans goûter la jouissance âcre de l'imprudent et trop peu égoïste
+Candaule découvrant les belles formes de sa reine endormie.
+
+Les procédés de composition de _la Curée_ apparaissent plus simples et
+plus complets à la fois que ceux de _la Fortune des Rougon_. Ainsi
+le livre a pour bordure deux tableaux jumeaux, qui se répondent
+symétriquement et se renvoient la même pensée et la même impression.
+Tels deux miroirs conjugués.
+
+Le tableau d'ouverture, c'est le retour du bois de Boulogne par un soir
+d'octobre. Le mouvement des voitures, le scintillement des harnais, les
+armoiries peintes sur les panneaux, les livrées, les laquais raides,
+graves et patients, les chevaux soufflant, et le lac, au loin, endormi,
+sans écume, comme taillé sur les bords par la bêche des jardiniers, ce
+paysage si parisien est rendu avec la couleur et l'intensité de perception
+que nous avons déjà si souvent signalées et louées chez l'auteur des
+Rougon-Macquart. Le tableau d'épilogue, c'est le même bois de Boulogne,
+mais revu en pleine clarté, par une chaude après-midi de juin. C'est le
+même défilé de voitures, de laquais, figés dans leur gravité patiente,
+avec les mêmes scintillements de harnais, de ferrures, de chanfreins
+d'acier; mais tout cela baigné par une lumière large, éblouissante,
+tombant d'aplomb. Le lac n'est plus le miroir mat de l'après-midi
+d'octobre, c'est une grande surface d'argent poli reflétant la face
+éclatante de l'astre. Puis, au fond, comme dans une gloire, enfoncé au
+milieu des coussins d'un grand landau, passe, au trot de ses quatre
+chevaux, précédé de piqueurs à calottes vertes sautant avec leurs glands
+d'or, l'Empereur, mettant ainsi le dernier rayon nécessaire, et donnant
+un sens à ce défilé triomphal de l'empire à son zénith.
+
+ * * * * *
+
+_Le Ventre de Paris_ est une gigantesque nature-morte. On peut supposer
+que Zola, obligé, par sa collaboration au _Bien Public_, dont les bureaux
+étaient situés rue Coq-Héron, à l'angle de la rue Coquillère, à deux pas
+des Halles centrales, de passer fréquemment dans le voisinage de l'énorme
+garde-manger parisien, a dû être tenté de rendre la vie, l'animation,
+la couleur, jusqu'à l'émanation de cette prodigieuse Bourse de la
+boustifaille. Ce qu'il a fait plus tard pour la Halle aux valeurs, le
+marché de l'argent de la rue Vivienne.
+
+Cette rencontre, cette hantise quotidienne ont dû certainement favoriser
+l'exécution de son livre sur les Halles.
+
+Mais il y eut un autre élément, dans son inspiration, et un stimulant
+différent à sa conception.
+
+Je me souviens qu'entre modernistes, lorsque nous nous préoccupions de
+rechercher et de signaler les monuments, les œuvres susceptibles
+d'affirmer la grandeur et la poésie du présent, sans nier ni rabaisser
+pour cela les belles et grandes choses du passé, nous parlions souvent
+des Halles. J'étais l'un des admirateurs du hardi et élégant palais de
+fer érigé par Baltard sur les plans de Hauréau. J'avais formulé cet
+enthousiasme pour la modernité architecturale, dans le premier article
+qui sortit de ma plume naïve: cet article, dont j'ai perdu le texte, mais
+retenu le titre et la donnée, s'appelait: _l'Art et la Science_. J'y
+indiquais un rajeunissement des formules épuisées, un renouvellement
+des conceptions usées, par l'adjonction de la science. C'était surtout
+l'architecture, qui me paraissait avoir fait son temps, et réclamer du
+neuf. Les ogives et les arceaux gothiques n'avaient-ils pas magnifiquement
+et longuement rempli leur rôle d'utilité et de beauté? Il s'agissait,
+maintenant, puisque l'homme moderne avait besoin de gares, de docks, de
+théâtres, d'hôpitaux, comme le contemporain de Philippe-Auguste réclamait
+des cathédrales et des monastères, de concevoir et d'élever des édifices
+modernes, traduisant le vœu, l'enthousiasme, la foi des générations
+scientifiques, positivistes et industrielles du siècle de la vapeur et
+de l'électricité.
+
+Sans contester le charme de Saint-Séverin, la délicatesse de
+Saint-Julien-le-Pauvre, et la majesté compacte de Saint-Eustache,
+j'exaltais, peut-être avec excès l'Opéra de Garnier et les Halles de
+Baltard. Avec Zola, nous parlions souvent de la beauté intrinsèque de cet
+art tout récent, que nos contemporains semblaient ne point voir, et dont
+la plupart se refusaient à admettre le double caractère utilitaire et
+esthétique. L'idée lui était venue, flottant en l'air, éparse dans nos
+propos, sommairement indiquée dans nos articles, discutée, combattue,
+approuvée, commentée, d'écrire un livre ayant les Halles pour décor et
+pour scène. Ce thème l'enchantait. Son système des milieux et des grands
+cadres participant à l'action, s'y incorporant, allait trouver là un
+propice sujet d'application. _Le Ventre de Paris_ fut le premier de ses
+romans ayant le «milieu» pour sujet principal, presque pour intrigue.
+Comme, dans les tragédies antiques, le chœur intervient dans l'action.
+Il mêle son âme à celle des personnages. Il les anime. Il les explique.
+Participant à leurs passions, à leurs douleurs, il prend une part si
+importante aux événements, qu'il semble jouer un premier rôle. Dans
+plusieurs des volumes de la série des Rougon-Macquart, le lieu où se passe
+le drame, le décor des scènes, le cadre des tableaux deviennent ce qu'est,
+dans les romans d'imagination, dans les récits d'aventures, dans les
+péripéties de cape et d'épée, le Héros.
+
+Dans _Germinal_, c'est la mine qui est le véritable protagoniste de la
+tragédie souterraine, et successivement ainsi nous aurons le roman de la
+Maison Bourgeoise, de la Maison Paysanne, de la Maison Ouvrière, de la
+Bourse, des Grands Magasins, des Chemins de fer, de l'Usine, enfin du Camp,
+et du Champ de bataille.
+
+_Le Ventre de Paris_, c'est donc avant tout le roman des Halles Centrales.
+Zola fut attiré par le spectacle bigarré, fourmillant, ultra-vivant de
+ce quartier alimentaire qu'il fréquentait, qu'il observait au passage,
+qu'il se mit à étudier et de près, toujours avec son pince-nez de myope
+ardemment fixé sur les êtres et sur les choses. Oh! rien ne lui échappa
+du bazar de la mangeaille. Avec sa méthode d'investigation patiente et
+de vérification documentaire, dont il commençait à user avec une sûreté
+surprenante, et une précision presque infaillible, doué d'une faculté de
+perception quasi-instantanée et d'une puissance prompte d'assimilation,
+il inspecta, posséda ses halles. Paul Alexis a très bien raconté les
+promenades préparatoires, pour le roman en gestation, qu'il fit, à
+diverses époques, avec Zola, dans les Halles et par les rues environnantes:
+
+ Une fois, dit-il, en nous en allant, arrivés à un certain endroit
+ de la rue Montmartre, il me dit tout à coup: «Retournez-vous et
+ regardez!» C'était extraordinaire: vues de cet endroit, les toitures
+ des halles avaient un aspect saisissant. Dans le grandissement de la
+ nuit tombante, on eût dit un entassement de palais babyloniens empilés
+ les uns sur les autres. Il prit note de cet effet qui se trouve décrit
+ quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait
+ avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon à la main, il
+ venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le
+ brouillard, la neige, et à toutes les heures, le matin, l'après-midi,
+ le soir, afin de noter ses différents aspects. Puis, une fois, il y
+ passa la nuit entière pour assister au grand arrivage de la nourriture
+ de Paris, au grouillement de toute cette population étrange. Il
+ s'aboucha même avec un gardien-chef, qui le fit descendre dans les
+ caves, et qui le promena sur les toitures élancées des pavillons...
+
+Il entassa ensuite tous les documents écrits qu'il put se procurer; les
+livres sur les Halles étaient rares; un volume de l'ouvrage de Maxime
+Du Camp, _Paris, sa vie, ses organes_, était à peu près tout ce qu'il
+trouvait comme sources. Il dut se renseigner à la préfecture de police, et
+se procurer des états, des statistiques, des règlements d'administration.
+_Le Ventre de Paris_ devint un véritable traité d'organisation, de
+fonctionnement et d'administration des Halles.
+
+Le livre est intéressant, avec son symbolisme en action des Gras et des
+Maigres, et le drame intime du suspect Florent et des Quenu-Gradelle,
+repus, satisfaits. Il s'y rencontre des passages d'une lecture plutôt
+écœurante, comme la confection du boudin, et la fameuse symphonie
+des fromages «où les marolles donnaient la note forte». La force de
+l'expression et l'intensité de la description sont poussées si loin que
+l'on admire ce tour de force littéraire, en comprimant des nausées.
+
+C'est un véritable poème gastrique que ce roman curieux. Inspiré sans
+doute par le spectacle des Halles et le désir de faire un livre, dont le
+palais de la nourriture fournirait le milieu et les personnages, Zola a
+aussi, probablement, obéi à une secrète pensée de rivalité. Il a voulu se
+mesurer avec Victor Hugo. C'est _Notre-Dame-de-Paris_ qui semble avoir
+servi de modèle au _Ventre de Paris_. L'antithèse de l'Église et des
+Halles. Le poème de la matière répondant à celui de la spiritualité. La
+cathédrale personnifiant le monde mort du mysticisme et de la foi, le
+vaste marché incarnant les appétits et les besoins de notre société
+matérialiste. Les merveilles de la description et la vigueur du coloris
+étant également prodigués, pour le charme du lecteur, par le peintre des
+vitraux gothiques et par l'aqua-fortiste des arceaux de fonte, par le
+poète des fromages nauséabonds et des mous de veau rouges pendus aux crocs
+des boucheries, comme par le chantre des processions passant sous les
+voûtes hautes, dans des volées d'encens, au pied des tours dentelées et
+sonores, d'où Dieu semble parler à la terre. Notre-Dame et les Halles,
+c'est la lutte, dans la lice éternelle de l'art, de l'Âme et du Corps, de
+l'Esprit et de la Matière, de l'Idéal et du Réel, de l'Estomac qui mange
+et du Cerveau qui pense, du Passé, cela, tué, comme l'avait prévu Hugo,
+par ceci, le Présent.
+
+_Le Ventre de Paris_, malgré son titre et son sujet, est un des livres de
+Zola où il y a le plus de poésie. Cette nature-morte superbe est traitée
+avec fougue, avec lyrisme, avec vie, par un pinceau romantique. C'est du
+Delacroix écrit.
+
+ * * * * *
+
+_La Conquête de Plassans_ suivit _le Ventre de Paris_. C'est un drame
+intime; l'histoire d'un fou, la progression effrayante de la fêlure
+cérébrale, avec des scènes de vie provinciale et cléricale. C'est la
+captation d'une fortune, la démolition lente d'une maison, le détraquement
+d'une intelligence, accompagnant la dispersion du bonheur domestique, sous
+les yeux et par l'effort d'un prêtre ambitieux et tenace, qui semble sorti
+du séminaire de l'abbé Tigrane.
+
+ * * * * *
+
+_La Faute de l'abbé Mouret_ est un livre étrange et touffu, où la
+botanique se mêle à la liturgie. On voit un prêtre, Serge Mouret,
+s'éprendre d'une petite sauvagesse, Albine, sous les arbres d'un paradis
+moderne et fantastique, le Paradou. Il y a tout un poème adamique dans ce
+livre prestigieux, qui semble par moments inspiré par un jardinier, en
+d'autres, par Milton. C'est une propriété de la campagne d'Aix, visitée
+dans sa jeunesse, que Zola a décrite sous le nom patoisé de Paradou.
+Toutes les parties techniques de ce livre sont très soignées, très
+vérifiées. Zola, pour les nomenclatures horticoles, s'était procuré le
+catalogue de Lencézeure et, pour les descriptions rituéliques, car la
+messe tient une place aussi considérable dans l'ouvrage que l'énumération
+florale, il ne manquait pas de suivre, le paroissien d'une main, le crayon
+de l'autre, les offices à Sainte-Marie-des-Batignolles. Le digne abbé
+Porte, curé de la paroisse, avait en lui un fidèle, jusque-là ignoré, qui
+donnait un exemple fort édifiant. On parlait même de lui offrir une place
+au banc d'œuvre, songez donc! un homme de lettres connu, et passant pour
+incrédule, qui revenait au Seigneur! Un jour, l'assidu et pieux chrétien
+ne reparut plus à l'église: _la Faute de l'abbé Mouret_ était terminée,
+et, vaguement, la pensée de Zola se tournait vers les cabarets où Coupeau
+l'attirait.
+
+ * * * * *
+
+Mais, avant _l'Assommoir_ qu'il rêvait, qu'il cherchait, en piétinant le
+sable de la plage de Saint-Aubin, il publia un autre roman, le sixième de
+la série. Il abandonnait les curés, les personnages intimes, pour mettre
+en scène des hommes politiques, et le chef de l'État français avec son
+chien Nero et ses courtisans. C'était assez hardi de faire figurer,
+quelques années à peine après Sedan, Napoléon III dans un roman. Est-ce à
+ce personnage impopulaire, odieux même, ou au peu d'intérêt qu'avait pour
+ce public trop proche la représentation d'un monde politique dont on
+venait à peine d'être débarrassé dans un sanglant cataclysme, qu'il faut
+attribuer l'insuccès de _Son Excellence Eugène Rougon_, mais ce roman est
+un des moins connus et des moins vendus de toute la série.
+
+C'est _la Curée_, affaiblie d'intensité et de mise en scène, plus
+restreinte. _Son Excellence Eugène Rougon_ est un de ces romans à demi
+politiques, où l'histoire se trouve mêlée à la satire. On a assez
+justement rapproché différentes scènes de _Son Excellence,_ de
+quelques-uns des tableaux du roman à clef d'Alphonse Daudet, _le Nabab_.
+
+Les silhouettes des personnages secondaires de l'œuvre sont tracées assez
+nettement pour qu'on cherche à mettre un nom au-dessous de chaque type.
+Cependant, je ne crois pas qu'on puisse exactement fournir la légende
+individuelle, au bas de chaque portrait de cette galerie.
+
+En réalité, les Kahn, les Béjuin, les Charbonnel, sont des figures
+composites où le romancier, usant de son droit, a fondu différents traits
+épars chez plusieurs de ses contemporains.
+
+Les scènes d'intérieur, où l'on voit le ministre en proie à ses amis,
+dévoré par eux, et, à tout instant, accusé d'ingratitude par ces tyrans du
+bienfait, sont d'une observation très juste et d'une couleur absolument
+historique. Cet entourage véreux et compromettant de _Son Excellence
+Eugène Rougon_, ce n'était pas seulement le ministre, mais aussi le
+maître qui le subissait. Les échos des Tuileries ont souvent répété de
+singulières histoires, où des individus, infimes et crapuleux, parlaient
+en maîtres dans le cabinet impérial, et se faisaient grassement payer
+d'anciens services honteux, armés qu'ils étaient d'une intimité
+compromettante et de souvenirs inquiétants. Sur la figure fantasque et
+toute d'exception de Clorinde, on pourrait mettre le nom d'une grande dame
+cosmopolite, qui n'était pas mariée à un ministre français, et dont les
+ébats, à Compiègne, aux Tuileries et ailleurs,--notre Paris, pour cette
+aristocratique catin, n'était qu'un cabaret,--ont longtemps défrayé la
+chronique scandaleuse. Mais le grand, le véritable intérêt de ce livre
+gît dans ces scènes saisissantes: le dernier jour de Rougon au ministère,
+l'intérieur de la marquise Balbi et de sa fille, les réceptions de
+Compiègne, le voyage officiel dans les Deux-Sèvres, et surtout la
+puissante description du baptême du Prince Impérial.
+
+La foule, la rumeur, le bruit, l'entassement des têtes aux fenêtres et sur
+les boulevards, les propos des badauds, le défilé, les soldats, les dames
+d'honneur, les prêtres, les cloches, les salves, les baïonnettes luisantes,
+la gloire enfin de cet empire de boue, de sang et d'or à son apogée,
+«flottant dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de
+Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à
+un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l'enfant baptisé sous
+leurs voûtes», telle est cette page d'histoire, qui a l'ampleur d'une
+fresque, le pittoresque d'une chronique, et le mordant d'une satire.
+
+De même que _la Curée_ s'ouvre et se ferme par un même tableau
+correspondant, le Bois à l'aller et au retour, _Son Excellence Eugène
+Rougon_ se déroule entre deux scènes jumelles, deux séances du Corps
+législatif, se répondant et se faisant pendant, comme ces deux toiles de
+Géricault qui sont au Louvre et représentent, l'une un cavalier triomphant,
+le sabre au poing, campé solidement sur ses étriers, enlevant son cheval
+qui hennit joyeusement en s'élançant, la crinière haute, à la lutte et
+à la victoire;--l'autre personnifiant la défaite sombre, et la retraite
+difficile, montrant le même cavalier, mais démonté, la bride de son cheval
+las et blessé passée à son bras, descendant péniblement une pente abrupte
+et s'aidant, comme d'un bâton ferré, du fourreau de son sabre inutile.
+Tout le livre est dans ce cadre, la chute et le triomphe d'Eugène Rougon.
+Si l'intensité d'effet produit est ici moins grande que dans _la Curée_,
+l'art de la composition y est aussi parfait. La vérité de l'histoire,
+l'intimité de la vie surprise, et la précision des détails y sont
+remarquables.
+
+ * * * * *
+
+_L'Assommoir_ est le plus célèbre des romans de Zola, Il a fait fortune.
+Le talent et l'originalité, vainement prodigués en d'admirables pages,
+et dont l'auteur avait fait la preuve dans les six volumes précédents,
+n'avaient pu forcer les portes de la grande notoriété. Zola, stagiaire
+de la gloire, piétinait dans le vestibule, faisant queue derrière
+d'encombrantes médiocrités, aujourd'hui balayées, attendant qu'on lui
+accordât audience. _L'Assommoir_ donna le coup d'épaule nécessaire et
+l'auteur entra d'un bond dans la pleine célébrité. Il fut non seulement
+connu, classé, mais aussi fut-il désormais discuté, injurié, admiré. Il
+devint quelqu'un. Il ne fut plus permis de l'ignorer. On dut, sans doute,
+presque partout, accabler de mépris et d'insultes sa personnalité, son
+talent, mais il était interdit de ne pas savoir qui il était.
+
+Sans ce retentissant ouvrage, Zola serait demeuré un romancier estimable,
+raccrochant ici et là, d'un confrère bienveillant, un éloge, et d'un
+grincheux, un éreintement; tout cela sans portée, sans intérêt pour la
+foule. Il eût disparu, inhumé dans les dictionnaires encyclopédiques et
+les bibliographies, entre divers écrivains également enterrés vivants,
+comme Champfleury, Duranty, Charles Bataille, Marc Bayeux et autres
+contemporains, plus ou moins morts-nés, conservés dans les bocaux de
+l'érudition frivole. Zola était littérairement perdu. On le classait,
+depuis _la Faute de l'abbé Mouret_, parmi les fantaisistes, les poètes en
+prose, gens qu'on lit peu, et après _Son Excellence Eugène Rougon_, parmi
+les ennuyeux, gens qu'on n'achète jamais. Son éditeur, malgré l'amitié qui
+existait entre eux, eût fatalement espacé les publications de ses œuvres,
+de moins en moins attendues par le public, et les secrétaires de journaux
+se seraient empressés de déposer ses feuilletons dans l'armoire bondée,
+où s'étagent les manuscrits destinés à ne jamais connaître les rouleaux
+d'imprimerie.
+
+Il fallait presque un miracle pour que son nouveau roman trouvât un
+journal pour le publier et des lecteurs pour le lire. Le miracle se
+produisit. Voici son explication, car tout miracle est explicable: il y
+avait, à cette époque, 1875-1876, tout un groupe de littérateurs, de
+médecins, d'artistes, de politiciens, de professeurs de droit et de
+sociologues, qui reprenaient, avec plus de sérieux, plus d'autorité,
+plus de ressources financières aussi, l'œuvre inachevée dont Thulié et
+Assézat avaient disposé les fondations, dans leur revue: _le Réalisme_.
+Ces hommes, jeunes alors, dont quelques-uns survivent, voulaient
+introduire dans la science, dans la philosophie, dans la linguistique,
+dans la politique, dans l'art et dans la littérature, la vérité, la
+réalité, l'expérimentation. Ils avaient pour maîtres Littré, Broca; ils
+se rattachaient à Darwin, à Spencer, à Bentham. Une association assez
+singulière, _l'Autopsie mutuelle_, les groupait. Le but de cette société
+était l'étude du cerveau du membre décédé. Étant personnellement connu,
+ayant manifesté son énergie pensante, laissant des œuvres, une trace sur
+le sable fugitif des générations, ce sociétaire pouvait fournir un sujet
+plus intéressant, plus vaste, plus précis aussi, pour l'étude du cerveau,
+que les pauvres hères, appartenant d'ordinaire aux classes illettrées et
+peu intellectuelles, livrés par les hôpitaux, et dont on ignorait les
+antécédents, les facultés, l'existence. Broca était le président de cette
+société, qui existe encore et dont je fais partie, sans toutefois être
+pressé de lui fournir un prochain sujet d'études. Les principaux membres
+de l'Association étaient Louis Asseline, docteur Coudereau, Abel
+Hovelacque, Issaurat, Sigismond Lacroix, Yves Guyot. Ce dernier dirigeait
+_le Bien public_. Émile Zola, déjà critique dramatique à ce journal, en
+rapport avec les mutualistes de _l'Autopsie_, ayant annoncé l'achèvement
+d'un nouvel ouvrage, où la névrose ancestrale était étudiée dans ses
+manifestations perverses et morbides, surexcitées par l'alcoolisme, fut
+encouragé, appuyé par le groupe. Malgré quelques hésitations suggérées par
+des crudités de style, Yves Guyot eut le courage, car c'en était un pour
+l'époque, de donner en feuilleton _l'Assommoir_ dans _le Bien public_.
+Composé à Saint-Aubin, au bord de la mer, dans l'été de 1875, il parut
+en 1876. Ce fut une louable tentative littéraire, une fâcheuse opération
+financière, pour le journal que M. Menier, le bon chocolatier,
+subventionnait.
+
+_L'Assommoir_ avait été payé dix mille francs à l'auteur, pour sa
+publication en feuilleton. Non seulement le tirage ne monta pas, mais,
+sous l'avalanche des lettres d'injures et la grêle des menaces de
+désabonnement, il fallut battre en retraite. On coupa court. Pareille
+mésaventure était déjà survenue à l'auteur, pour _la Curée_. Il supporta
+l'amputation avec son habituelle énergie.
+
+_L'Assommoir_ fut transporté dans une petite revue littéraire,
+_la République des Lettres_, que dirigeait Catulle Mendès, le poète
+parnassien, aux œuvres plutôt raffinées, et dont les préoccupations
+artistiques, comme les tendances littéraires, semblaient si distantes des
+théories du naturalisme, et d'ouvrages comme _les Rougon-Macquart_. Il
+était, cependant, grand admirateur de Zola. _La Faute de l'abbé Mouret_,
+avec son Paradou, l'avait enthousiasmé. Cet accueil, fait à un auteur et
+à un ouvrage aussi fougueusement «naturaliste» par un écrivain et par une
+publication se recommandant de Victor Hugo, démontre combien, malgré ses
+protestations et ses théories, Zola était considéré comme un romantique,
+comme un poète.
+
+La presse fut moins tendre. Des articles indignés parurent. Les
+journalistes vertueux dénoncèrent _l'Assommoir_ comme immoral, les
+publicistes solennels, courtisans populaires, affirmèrent que le corps
+électoral était insulté dans l'une de ses forces les plus utiles à
+flatter, la masse ouvrière urbaine. Les petits journaux, les revues de
+cafés-concerts, les feuilles illustrées, chansonnèrent, raillèrent,
+exagérèrent. A force de persuader au public que _l'Assommoir_ était un
+livre excessivement «cochon», le traditionnel pourceau que toute gaine
+humaine passe pour contenir endormi, s'éveilla, et le succès devint
+énorme. Bien qu'au fond il n'y ait rien de folichon dans le sombre tableau
+de la misère ouvrière, et dans la description des déchéances morales
+et physiques de l'homme et de la femme, happés par l'engrenage de
+l'ivrognerie, la réclame-outrage porta. L'épithète de pornographe lancée
+resta, et attira. La maîtrise de l'auteur, sa puissance de vision et son
+art d'évocation furent révélés à des milliers de lecteurs, qui, sans le
+tapage fait autour de _l'Assommoir_, n'auraient probablement jamais eu
+l'idée d'ouvrir ce roman, ni les ouvrages qui l'avaient précédé. Grâce à
+cette fausse réputation d'auteur licencieux, Zola devint en quelques jours
+le romancier le plus connu, le plus acheté aussi. On rechercha ses
+premiers volumes, et ceux-ci, à la remorque de _l'Assommoir_, furent
+emportés vers le succès.
+
+_L'Assommoir_ est demeuré comme exceptionnel dans l'œuvre de Zola. Les
+mœurs populaires y sont peintes avec une vigueur touchant à la brutalité,
+qui empoigne et qui émeut. Les uns éprouvent de l'indignation, d'autres
+du dégoût, quelques-uns de la pitié. Nul lecteur ne saurait demeurer
+indifférent devant une page de ce livre extraordinaire.
+
+La facture en est également à part. Soit que Coupeau, Gervaise ou
+Mes-Bottes emploient le langage direct, soit que le romancier, en
+style indirect, raconte et explique leur existence, leurs actes, leurs
+sentiments, leurs passions, le vocabulaire est celui de l'atelier, du
+comptoir, de la rue. Ce n'est pas l'argot classique, le bigorne des
+chansons du temps de Gaultier-Garguille, ni le «jars» d'Eugène Sue
+«dévidé» dans _les Mystères de Paris_, mais plutôt la langue verte, le
+parler trivial des ateliers et des cabarets. L'auteur a écrit comme les
+ouvriers ont l'habitude de «jacter». Il a dû, pour substituer à sa langue
+littéraire ce parler, faire un effort de linguistique.
+
+Je crois que _la Chanson des Gueux_, de Jean Richepin, parue un peu avant
+_l'Assommoir_, l'aura excité à user de ces vocables pittoresques et
+colorés, qui forment le fond de la langue du peuple parisien. Cette
+curieuse adaptation de l'idiome populaire à une œuvre de littérateur
+ne s'est pas effectuée sans travail. On sent, ici et là, que l'auteur
+a péniblement fait son thème. Il devait penser, dans la langue très
+littéraire, souvent poétique, qui était la sienne, qu'il employait en ses
+romans précédents, et il mettait ensuite en «faubourien» les mots et les
+tournures de son langage usuel. Ainsi, et cet exemple, pris entre mille,
+démontrera le mécanisme du procédé, dont il ne parut s'aviser qu'après
+réflexion, car les deux premiers chapitres de _l'Assommoir_ ne sont pas
+écrits en style argotique: à un endroit du roman, il s'agit de montrer
+Coupeau déambulant, l'air crâne, disposé à rire, à s'amuser, avec des
+camarades qu'il précède. Ceci pourrait se dire simplement ainsi. Zola
+transpose argotiquement la phrase ordinaire et écrit: «Coupeau marchait
+en avant, avec l'air esbrouffeur d'un citoyen qui se sent d'attaque...»
+
+Cette déformation du langage correct et littéraire est d'un usage fréquent
+au théâtre. C'est ce qu'on appelle patoiser. Il y a des exemples
+classiques et fameux de ce procédé. Molière y eut recours dans deux ou
+trois pièces. Les comiques secondaires, les auteurs poissards, les membres
+du Caveau en ont abusé. Les paysans d'opéra-comique, depuis Sedaine
+jusqu'à Scribe, s'exprimaient presque obligatoirement dans ce patois.
+Désaugiers, Émile Debraux, Frédéric Bérat, ont également employé ce
+vocabulaire destiné à donner l'illusion de la réalité. Aujourd'hui encore,
+dans les revues, dans les farces militaires et dans les drames, où il y
+a des bergers, des campagnards, des filles de ferme et des servantes
+d'auberge, les auteurs les font patoiser, pour donner, pensent-ils,
+plus de vraisemblance au milieu. Des paroliers populaires, ou plutôt
+populaciers, comme Charles Colmance, l'auteur du _P'tit Bleu_, d'_Ohé! les
+Petits Agneaux_, et les chansonniers montmartrois, Aristide Bruant, Jules
+Jouy, de Bercy, Yann' Nibor, Botrel, ont employé tour à tour l'argot des
+souteneurs et le parler naïf des matelots et des pêcheurs de Bretagne.
+Enfin, dans le roman, il existe un très curieux récit, antérieur de
+plusieurs années au livre de Zola, _le Chevrier_ de Ferdinand Fabre,
+où l'auteur prête à son Eran de Soulaget, à son Hospitalière et aux
+autres personnages du Rouergue qu'il met en scène, un idiome bâtard,
+mi-littéraire et mi-rustique, qui donne de la saveur agreste à l'ouvrage.
+
+Zola a voulu communiquer l'impression frappante de la vie, en faisant
+parler l'argot à ses faubouriens. On peut contester qu'il ait réussi.
+C'est une réalité factice et un langage convenu qu'il nous donne. Il y a
+forcément une convention du langage, au théâtre comme dans le livre; et,
+dans toute œuvre de littérature, les personnages ne dialoguent pas du
+tout comme ils le feraient dans la vie réelle. Ils n'expriment que les
+sentiments, les passions, les faits qu'il est intéressant de connaître, et
+l'auteur traduit, avec son style propre, mais avec le dictionnaire courant,
+avec la grammaire ordinaire, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont à dire.
+Quand, au lieu du dialogue, l'auteur emploie le style indirect, quand il
+analyse et décrit les sensations, les idées de ces mêmes personnages, il
+le fait avec une correction et une minutieuse analyse qui le dénoncent à
+chaque ligne.
+
+Il est impossible que la convention ne régisse pas l'expression dans toute
+œuvre, romanesque ou théâtrale. Si vous mettez un Anglais, un Africain,
+un Japonais à la scène, vous supposez, et le public admet avec vous, que
+cet exotique connaît notre langue. Schiller a fait Jeanne d'Arc s'exprimer
+en bon allemand, bien qu'il soit contraire à la vraisemblance historique
+que l'héroïne lorraine ait pu parler l'idiome germanique. Elle l'ignorait.
+Quand un romancier raconte les actes de ses personnages, ou décrit ce qui
+se passe dans leur conscience, il emploie nécessairement les termes, les
+tournures, les formules qui sont à sa disposition et qui correspondent à
+sa culture, à sa force de coloris, à l'intensité de son style, et pas
+autrement. On ne saurait demander à un auteur dramatique du XXe siècle,
+donnant une pièce sur l'Affaire des Poisons, de mettre dans la bouche de
+ses acteurs les phrases et les tournures usitées à la cour de Louis XIV,
+ou à un romancier moderne, traitant un sujet se passant dans l'antiquité,
+de faire parler ses héros comme les contemporains de Pétrone Arbiter.
+Ni Victorien Sardou ni Sienkiewickz n'ont estimé nécessaire, à la
+vraisemblance de leur œuvre ou à l'illusion du public, ce trompe-l'œil
+linguistique.
+
+_L'Assommoir_ eût été un livre tout aussi fort, et aurait fourni un
+tableau tout aussi saisissant des milieux populaires, s'il eût été écrit
+dans le style des autres romans de Zola. D'autant plus que l'argot employé
+par lui est plutôt poncif, et hors d'usage. C'est un idiome excessivement
+variable que ce jars ou jargon. Il se forme et se déforme avec une
+surprenante spontanéité et une diversité continue. Une vraie végétation
+cryptogamique. Elle se développe rapidement sur le fumier des villes.
+Ceux qui usent de ces vocables étranges se proposent surtout de parler une
+langue à eux, une langue secrète. Il s'agit de ne pas être compris par
+tous, de se faire entendre des seuls initiés. L'argot des personnages de
+_L'Assommoir_ était déjà démodé au temps où Denis Poulot en mettait des
+expressions sur les lèvres de ses ouvriers du _Sublime_. Il serait
+incompréhensible et ridicule aujourd'hui. Celui qui, même à l'époque où
+Zola place ses personnages, eût répété, dans un _assommoir_ quelconque,
+les expressions que l'auteur prête à Bibi-la-Grillade ou à Mes-Bottes, eût
+provoqué chez les copains un ahurissement analogue à celui qui, dans un
+salon, accueillerait un jeune provincial s'imaginant qu'il est toujours
+d'usage, à Paris, de mâcher les _r_, comme les incroyables du Directoire.
+Le terme même d'_assommoir_ n'a jamais été employé, au moins couramment;
+on disait, et l'on dit encore, parmi ceux qui fréquentent ces endroits
+populaires: bistro, mannezingue, mastroquet, abreuvoir, etc. _L'Assommoir_
+était simplement le sobriquet d'un cabaret de Belleville.
+
+Une chanson, grossière, de Charles Colmance avait donné une notoriété à
+cette guinguette. Voici le couplet de cette chanson, dont le refrain
+était: «J'suis-t-y pochard!»
+
+ À l'Assommoir de Bell'ville,
+ Au vin à six sous,
+ À propos d'une petite fille,
+ J'ai z'evu des coups.
+ J'en ai-t'y r'çu un terrible
+ Dans mon pauv' pétard...
+ On n'm'appell'pus l'invincible,
+ Ah! j'suis-t-y pochard!
+
+Cette question de forme, de vocabulaire, n'a donc pas eu l'importance ni
+l'originalité que lui attribuait l'auteur. Le grand succès de
+_l'Assommoir_ tint à d'autres causes: d'abord à l'intensité du drame de
+l'alcool, à la peinture violente des mœurs populaires, à la vigueur et au
+coloris des tableaux de l'existence ouvrière. Il faut également noter que
+l'Assommoir a été surtout un succès bourgeois, presque un triomphe de
+réaction. L'antagonisme des classes était flatté. Malgré les affections
+sympathiques, les élans, les effusions, qui se manifestent, surtout dans
+la vie publique, en vue de la captation électorale, ou par crainte
+prudente, ceux qu'on nomme les bourgeois n'aiment guère ceux de leurs
+contemporains qu'on englobe dans la désignation de «peuple». La
+distinction paraît subtile. Elle est forte, cependant, et aisée à
+constater. Elle se traduit par le langage, par le costume, par le
+cantonnement et la séparation d'existences et d'habitudes. Ceux qui ne se
+livrent pas à un travail manuel, qui ne sont pas salariés à la journée, ou
+qui ont des prétentions à une certaine élégance, à une distinction plus ou
+moins affinée, ceux qui se classent dans la catégorie des «messieurs»,
+leurs épouses étant des «dames», et leurs filles des «demoiselles»,--on
+sait quel fossé il y a entre ces deux expressions: une «dame» ou une
+«femme» vous demande!»--ceux-là sont désignés sous le nom historique et
+politique de «Bourgeois»; ils forment une formidable caste, allant de la
+haute finance, de l'aristocratie vieille ou neuve, des fonctionnaires, des
+titulaires de charges, des possesseurs de terre et de châteaux, des gros
+négociants et des hommes à professions dites libérales, jusqu'aux modestes
+employés, aux petits commerçants, aux contre-maîtres, aux surveillants,
+aux ouvriers détachés de l'établi, démunis de l'outil et portant redingote
+et veston, siégeant au bureau, circulant dans les ateliers, tous ceux-là
+n'aiment pas ce qu'ils appellent le «Peuple». Ils peuvent le flatter à
+haute voix pour lui soutirer des bulletins de vote, pour l'amadouer et
+éviter ses insolences, ses gros mots, peut-être ses voies de fait; ils
+n'ont pour lui, sauf quelques rares exceptions, que secret dédain et
+instinctive répugnance. Quelque chose de la répulsion méprisante et
+haineuse du créole pour le nègre. Les barrières matérielles qui isolaient,
+dans les États-Unis du Sud, les blancs des hommes de couleur ont pu être
+renversées là-bas; elles subsistent, chez nous, morales. La bourgeoisie,
+la classe ci-dessus dénombrée, ne fraye pas avec le travailleur manuel.
+Elle ne partage ni ses plaisirs, ni ses peines. Elle est indifférente à
+ses souffrances, à son emprisonnement fatal dans les cellules sociales
+d'où il est si difficile de s'évader. Est-il un seul de ces bourgeois qui
+consente à faire apprendre à son fils un état manuel, un métier, à moins
+d'y être contraint? Une fille de cette bourgeoisie épouse-t-elle librement,
+sur le conseil de ses parents ou par amour, et par choix, un ouvrier? Les
+classes marchent dans la vie sur des voies parallèles. Elles cheminent
+sans se confondre, leur union n'a lieu qu'à titre exceptionnel. Ceux qui
+se mélangent ainsi sont des individus à part, qualifiés selon le côté de
+la voie qu'ils occupent, de déclassés ou de parvenus. Ces deux armées
+rivales s'injurient et se lancent de loin des regards irrités. Pour
+l'ouvrier, la classe bourgeoise se compose de fainéants, d'inutiles, de
+jouisseurs, d'exploiteurs ou simplement de privilégiés chançards, dont on
+envie la veine, qu'on voudrait bien imiter, dans les rangs desquels on
+s'efforce, à coup de coude, parfois à coups de crimes et d'abjections, de
+se faufiler, mais que le commun des déshérités du sort se sent impuissant
+à rejoindre et à fréquenter. Pour le bourgeois, la classe ouvrière, est
+un ramassis d'êtres inférieurs, grossiers d'allures, sentant mauvais,
+capables de tous les méfaits, toujours entre deux vins, et dont les amours
+font songer aux accouplements des bêtes, en somme des êtres inférieurs
+avec lesquels on ne fraternise que les jours d'émeute et les soirs
+d'élections.
+
+Zola, par la suite, dans ses généreux contes de fées humanitaires, publiés
+sous des noms qu'on donne à présent aux cuirassés: _Travail, Vérité,
+Fécondité_, a réhabilité l'homme du peuple, exalté les vertus ouvrières,
+idéalisé le forgeron, le paysan, l'instituteur, et peint avec des couleurs
+fort sombres le monde bourgeois, mais, à l'époque de _l'Assommoir_, il a
+tracé un si vilain tableau des mœurs du peuple qu'il a pu passer pour
+avoir fait œuvre de réaction et de diffamation sociale. _L'Assommoir_,
+où l'on ne voyait que des pochards et des prostituées, apparut à la fois
+comme une caricature et comme une satire de la classe ouvrière.
+
+Malgré ma vive admiration pour Zola, malgré le respect qu'on doit avoir
+pour une œuvre de la force de _l'Assommoir_, il est difficile de ne pas
+reconnaître que cette peinture des existences et des mœurs ouvrières est
+peu flatteuse pour la population laborieuse. Plus on l'estimera exacte,
+plus cette reproduction de la vie faubourienne apparaîtra blessante
+et même injurieuse, pour les modèles. Elle donne trop d'arguments aux
+antipathies bourgeoises, et l'on s'explique ainsi pourquoi Zola, honni
+légendaire comme pornographe et irrespectueux envers le clergé, la morale
+et le capital, a paru longtemps suspect aux milieux démocratiques. Son
+tableau, du reste, péchait par l'exactitude. Il n'y a pas que de la
+débauche et de l'ivrognerie dans les faubourgs, et les ouvriers laborieux,
+sobres, rangés, sont encore en majorité. Sans cela, Paris ne serait qu'un
+assommoir géant et qu'un colossal asile d'aliénés.
+
+Les personnages de _l'Assommoir_, en mettant à part Coupeau et Gervaise,
+qui devaient symboliser et synthétiser la déchéance morale, matérielle et
+sociale de l'ouvrier, conséquence de l'atavisme et de l'alcoolisme, sont
+tous des ivrognes, des coquins, des brutes. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes,
+Bazouge, voilà des êtres indignes, abrutis par la fréquentation de
+l'assommoir du père Colombe; tous sont happés par la machine à saouler et
+pas un n'échappe au monstre. L'auteur n'a fait d'exception que pour deux
+des comparses de son drame: Lantier et Goujet. Ceux-là seuls ne sont pas
+des pochards. Mais ces sobres héros sont, l'un méprisable et l'autre
+ridicule. Exceptionnellement aussi, l'auteur a donné des opinions
+politiques au souteneur: il est républicain. Grand merci pour la
+République de cette recrue!
+
+Ici, une critique s'impose: si _l'Assommoir_ était une vaste fresque
+ouvrière, brossée d'après nature, à larges touches, avec crudité, et d'un
+pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pâte de vérité;
+si les modèles avaient été observés dans toute leur réalité, l'artiste
+n'eût pas manqué de donner une place, et au premier plan, à ces ouvriers
+parisiens si connus, si répandus: le vieux travailleur, à barbe
+grisonnante, ancien combattant de 48, plein des souvenirs de la barricade,
+évoquant les journées tragiques de juin, l'émeute de la faim, maudissant
+Cavaignac, et narrant les atrocités commises par les petits «mobiles»,
+féroces gamins, fils d'ouvriers défenseurs des bourgeois. Ce type existait
+alors, et très net, très accusé. Il manque. A côté de lui, il eût fait
+figurer le socialiste rêveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon,
+énonçant de chimériques projets, construisant, avec des matériaux
+imaginaires, une cité future idéale et humanitaire, où seraient réalisés
+les plans fantaisistes des Cabet et des Considérant, fondateurs de
+fantastiques Icaries. Il eût aussi dessiné les silhouettes familières
+aux hommes de la génération qui assista à la chute de l'Empire, du jeune
+ouvrier froid, pincé, aux lèvres minces, lisant beaucoup, pérorant avec
+âpreté, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques,
+recherchant les postes de secrétaire ou de trésorier de groupes,
+organisant des cercles d'études sociales, et préparant, avec une flamme
+intérieure, révélée par l'éclat sombre des yeux, la lutte finale
+du prolétariat. Zola ne l'a ni vu, ni même connu, cet affilié à
+l'Internationale, futur délégué au comité central de la garde nationale,
+communard ardent, combattant du fort d'Issy ou délégué à une fonction
+quelconque, destiné, s'il échappait à la fusillade, aux avant-postes, au
+massacre du Père-Lachaise ou à l'exécution sommaire de la caserne Lobau, à
+être déporté en Calédonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire
+et le militant révolutionnaire absents, la représentation de la vie
+ouvrière se trouve incomplète et _l'Assommoir_ n'est qu'une ébauche
+inexacte des mœurs et des passions de la population parisienne. Et
+l'estaminet clos, aux carreaux brouillés, le lupanar-café dont le numéro
+géant flamboyait autrefois, sur les boulevards extérieurs, à Monceau,
+_la Patte de chat_, à Rochechouart, _le Perroquet gris_, et ainsi de suite
+à la file, raccrochant au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant
+des Ternes à la Villette. Zola complètement l'a négligé, oublié. C'est
+pourtant, comme le cabaret, un des endroits démoralisateur de la classe
+ouvrière.
+
+Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans être typique,
+dessiné de chic, d'après le Jupillon de _Germinie Lacerteux_. En lui
+donnant des idées et des préoccupations politiques, Zola a encore commis
+une erreur, et ajouté à l'inexactitude du tableau. Presque tous les
+ouvriers, à l'époque où se place le drame de _l'Assommoir_, s'occupaient
+de politique, et étaient ouvertement hostiles au gouvernement impérial.
+Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgré la
+pression administrative formidable et la puissance de la candidature
+officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors députés: Jules Favre,
+Émile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Darimon, les fameux Cinq,
+puis bientôt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta.
+Ceci prouvait la force de l'opinion démocratique et opposante dans
+les faubourgs. Ce n'étaient pas les seuls souteneurs qui battaient,
+avec des majorités écrasantes, les candidats du gouvernement. Bien au
+contraire, ces êtres à part dans la société, vivant comme en dehors de la
+population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les
+préoccupations, étaient, en grande majorité, indifférents à tout ce qui se
+rapportait à la politique et aux affaires publiques. N'étant pas électeurs
+et sans domiciles stables, ils se désintéressaient des opinions et des
+luttes. Si, par hasard, ils témoignaient d'une préférence gouvernementale,
+c'était en faveur du régime existant: ayant pour principe de ne pas se
+mettre mal, sans nécessité, avec les autorités. Au moment des désordres
+provoqués dans la rue par la police, à la fin de l'Empire, ce furent les
+souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des
+fameuses Blouses Blanches: Lantier, certainement, se fût trouvé parmi eux.
+
+Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui
+en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les
+exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux, n'est pas non plus
+exactement observé, ni pris dans la réalité. Lantier, c'est l'homme qui
+débauche une femme mariée, établie, et qui l'entraîne à la ruine, à la
+déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de
+ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins,
+des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les
+provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans
+places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont
+emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les
+brutalisant aussi, de les «mettre au truc», c'est-à-dire de les envoyer
+sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vénal, les subsides
+nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants
+de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour de
+sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de
+Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutôt en amant ordinaire de
+femme mariée, et ce n'est pas du tout le don Juan du «tas», pilotant et
+rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquemment, et
+avec laquelle il ne mène nullement l'existence du ménage à trois. Zola
+nous a donné un souteneur romanesque, idéalisé, fictif, après Gervaise,
+poursuivant Mme Poisson, ou toute autre femme mariée; les scombres
+du ruisseau ne le reconnaîtraient pas pour un des leurs. Ils ne lui
+permettraient pas de frayer dans leur bande. Un «paillasson», tout au plus
+pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai «marle».
+
+Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et
+exceptionnel. C'est le seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile,
+ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait
+un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et
+sentimental, pourvu de toutes les qualités du cœur, orné de tous les
+dons de l'esprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet,
+amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui
+demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans
+les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à l'époque
+où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son
+socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les
+compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de
+n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence.
+Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu
+George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme
+l'auteur du _Meunier d'Angibault_ et du _Compagnon du Tour de France_,
+qu'il existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et
+de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux
+jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de l'usine ou du chantier,
+avec cela tout bourrés de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le
+travail, qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmée, dont les
+lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir
+de désir et d'abandon, mais pour laisser filer un simple et logique
+bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bête que nature.
+
+Mais, à côté de ces deux personnages vagues et irréels, quelle vie, quel
+relief l'auteur a su donner à ses deux figures du premier plan: Coupeau,
+Gervaise, et aux personnages plus en arrière, mais qui demeurent devant
+les yeux, dans la mémoire, si nets, si vrais, si vivants, ceux-là!
+Et quels magnifiques tableaux se déroulent, dans une clarté intense, de
+la première à l'ultime page de ce maître-livre! Ce sont hors-d'œuvre,
+pour la plupart, mais ils sont toute l'œuvre, et constituent la plus
+magistrale des compositions.
+
+C'est d'abord l'impressionnante et si réelle descente du faubourg en éveil,
+à l'aube frissonnante. Comme un régiment qui part, les ouvriers, en
+marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause
+devant le comptoir, puis le morne et régulier défilé reprend. Le sombre
+Paris, le vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les yeux,
+empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les
+lanternes. Zola a rivalisé, ici, avec le merveilleux aquafortiste du
+_Crépuscule du Matin_; il l'a commenté, agrandi.
+
+Puis c'est la scène du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux
+femmes à la rivalité naissante, l'insulte suivie de la fessée, épisode
+plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Coupeau et de
+Gervaise devant le zinc du père Colombe, et la noce, où Mes-Bottes,
+Mme Lerat, les Lorilleux, la grande Clémence se trémoussent, pérorent,
+rigolent avec une alacrité donnant l'illusion de la vie et la sensation
+du déjà vu.
+
+D'autres morceaux suivent, d'une exécution aussi rigoureuse: c'est la
+blanchisserie, avec son odeur fade de linges échauffés, son atmosphère
+alourdissante et son personnel remuant, babillard et trivial. L'apprentie
+délurée, vicieuse, la grande Clémence dépoitraillée, Gervaise grasse,
+active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers
+au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de l'argent,
+taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps,
+jetant des regards indulgents de travailleuse réussissant, sur son homme
+encore aimé, dorloté, excusé, car, pour la première fois, il est rentré
+saoul, et cuve, sans malice, dans l'arrière-boutique. Toutes ces scènes
+composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures,
+les façons de vivre et d'ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et
+plantureux, donné dans l'atelier, presque dans la rue, imposant l'envie et
+l'admiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualité de sergent
+de ville, est réputé avoir l'habitude des armes, investi, par conséquent,
+de la mission de trancher le gigot, dont d'abord il détache, au milieu de
+rires polissons, «le morceau des dames», l'ivresse tapageuse grandissante,
+l'étourdissement général, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits
+bourgeois en liesse, l'apothéose de Gervaise toujours heureuse et de
+Coupeau seulement éméché, pas encore incendié dans les flammes de l'alcool,
+voilà l'un de ces morceaux d'art où Zola s'est montré peintre puissant,
+à la touche sûre. D'autres scènes, comme la veillée mortuaire, où l'on
+perçoit l'horrible glou-glou de la «vieille qui se vide», la faction
+lamentable de Gervaise sur les boulevards extérieurs, la mort navrante de
+la petite Lalie, le delirium tremens final sont d'une rare puissance, et
+la mémoire en garde à jamais l'impression.
+
+Le romantique impénitent que fut Zola, bien qu'ici moins débordant, a,
+dans _l'Assommoir_, donné sa note: elle est macabre. Le père Bazouge, le
+croque-mort ivrogne et philosophe, qui circule dans l'œuvre, pour un
+contraste voulu, est un de ces personnages exceptionnels comme les
+bourreaux, les bouffons, les nains difformes, que Victor Hugo se plaisait
+à introduire au milieu de ses autres personnages, en manière d'antithèse
+vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa
+place dans le mélo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes
+funèbres, qui sont de simples déménageurs, coltinant des cercueils,
+comme ils transporteraient des coffres, ont moins de poésie et plus de
+simplicité dans la vie réelle. C'est ici un comparse romantique. Un
+burgrave du faubourg.
+
+_L'Assommoir_ n'a pas, ne pouvait avoir, chez nous, une influence
+moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas des Anglais pour y admirer,
+sous le titre de «Drink» (Boisson), un appel à la tempérance. Il n'a
+détourné aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriers ne l'ont d'ailleurs pas
+lu. C'est un réquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais il
+s'étend à la classe des travailleurs prise dans sa totalité. C'est un
+anathème en masse et un mépris collectif. On pourrait reprocher à l'auteur,
+tout en généralisant l'abrutissement de la classe ouvrière par le
+comptoir, et les terribles breuvages qu'on y débite, d'avoir pourtant pris
+pour point de départ un fait d'exception. Ce n'est pas tant l'alcool que
+la fatalité qui cause la déchéance de Coupeau et de Gervaise. L'Ananké
+antique domine toute la tragédie. C'est un accident qui entraîne la
+dégringolade morale et matérielle du couple. Coupeau était un bon ouvrier,
+rangé, laborieux, sobre surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les
+camarades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait refuser une
+politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons
+inoffensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu'à la verte et
+à la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une
+consommation de dames. Gervaise était vaillante et tendre. Le bonheur
+logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail, qui aurait
+pu ne pas se produire, le fait à tout jamais déguerpir. C'est parce que
+Coupeau est blessé, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se
+met à fréquenter l'Assommoir, qu'il se laisse agripper par la machine à
+saouler, perdant le goût du travail en prenant celui de l'alcool. Si
+Coupeau n'eût pas été précipité d'un échafaudage, il eût continué à boire
+du cassis et eût offert, jusqu'à la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le
+modèle du ménage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du père Colombe,
+qui est cause de la chute morale de ces deux infortunés, mais la chute
+matérielle, la tombée du tréteau. Supprimez l'accident, et le cabaret,
+l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente.
+
+Zola préoccupé, en écrivant _l'Assommoir_, de peindre la vie ouvrière de
+Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde
+du travail; une moralité, un avertissement, et un enseignement social
+pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leçon à tirer du
+livre, c'est que l'ouvrier doit éviter de dégringoler d'un échafaudage.
+
+Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but
+moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons à demander à
+l'auteur que du talent, et au roman que d'être intéressant et beau, d'être
+œuvre d'artiste, et, non sermon de prédicant.
+
+_L'Assommoir_ n'est pas le meilleur, mais il est le plus violent et le
+plus impressionnant des romans de Zola. Il est demeuré le plus notoire,
+sans être pourtant celui qui se soit le plus vendu. Mais, à coup sûr,
+c'est celui qui a attiré le plus d'injures à son auteur, par conséquent
+la plus grande célébrité. Toutes les pierres qu'on jette à un écrivain
+finissent par former un haut piédestal, sur lequel il se trouve tout
+naturellement hissé, et d'où il domine la foule. Un moment vient où les
+pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapidé devient le
+glorifié.
+
+Zola ignoré, et, ce qui pis est, méconnu, fut, du jour au lendemain, grâce
+à _l'Assommoir_, une puissance. Il connut la roche Tarpéienne à rebours:
+on le précipita, comme infâme, dans le gouffre, et il se trouva, comme par
+un miracle, relevé et transporté immédiatement au Capitole. La haine et la
+sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs
+guets-apens.
+
+Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son
+livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il
+y eût, à cet égard, bonne volonté et complaisance intentionnelle. Aucune
+qualification désobligeante ne lui fut épargnée. On le proclamait roi
+de l'ordure et empereur des pourceaux. C'était, pour les uns, le plus
+dégoûtant des pornographes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers,
+bref un infâme, un scélérat, Zola-la-Honte!
+
+Le plus répandu des journaux parisiens caractérisait ainsi l'œuvre et
+l'auteur:
+
+ À l'encontre de ce personnage des Contes de fées qui changeait en or
+ tout ce qu'il touchait, M. Zola change en boue tout ce qu'il manie...
+
+M. Jules Claretie, pourtant classé parmi les bénins, lançait cet anathème:
+
+ Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses œuvres. Ses livres
+ sentent la boue. C'est du priapisme morbide...
+
+Le grand critique du _Temps_, M. Edmond Schérer, écrivait doctoralement:
+
+ On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodités; M. Zola,
+ lui aussi, se plaît aux choses qui ne sentent pas bon...
+
+Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa _Cloche_, de _la
+Curée_, et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature
+de l'auteur de _l'Assommoir_ était «putride».
+
+M. Maxime Gaucher, dans la _Revue politique et littéraire_, se contentait
+de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu'il attribuait,
+d'après Paul Alexis, à l'auteur de _l'Assommoir_.
+
+ Émile Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficulté
+ à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de
+ Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans
+ et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe: Cochon!
+ Le père fut si ravi qu'il donna cent sous à Émile. Cela n'est-il pas
+ curieux, en effet, que le premier mot qu'il prononça nettement soit
+ un mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte
+ immédiatement? Évidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul
+ mot, M. Zola se l'est, un beau jour, rappelée, au temps où les choses
+ décentes qu'il écrivait ne faisaient pas venir un centime à sa caisse.
+ Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement! Et alors il se
+ sera écrié: Eh! bien! au fait, et les mots à cent sous! Alors, de même
+ qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur...
+
+C'est cette misérable et dérisoire critique, c'est ce tohu-bohu d'outrages
+et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, à
+tous les étages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation
+des salons faisant chorus avec l'hostilité des faubourgs, c'est tout cet
+orchestre d'ignominie qui s'est trouvé attaquer, sans le vouloir, la
+marche du couronnement de Zola. Le mépris montant de la foule, le ridicule
+s'élevant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand
+Harold, poursuivant cet homme, tout à coup, et à l'insu des bouches
+hurlantes, se transformèrent en formidable Hosannah. Quelques semaines
+après ce déchaînement universel, par la force des choses, et de par la
+domination du talent, l'acclamation montait, grandissait, couvrait tout,
+et l'auteur de _l'Assommoir_, Zola-la-Honte, Zola-le-Pornographe,
+Zola-le-Cochon, était devenu Zola-la-Gloire!
+
+ * * * * *
+
+Après une œuvre violente comme _l'Assommoir_, Zola voulut une détente. Sa
+cervelle était en feu, il lui convenait de la rafraîchir. Il avait besoin
+d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fièvre prise au contact des
+cabarets et des bouges. Le public aussi, à ce roman âcre et pimenté,
+verrait avec satisfaction succéder une œuvre intime et discrète, avec de
+larges descriptions coupant de reposantes scènes d'intérieur. Alors il
+écrivit _Une Page d'Amour_.
+
+Ce roman parut d'abord dans _le Bien Public_, à la place même où avait été
+publié, puis interrompu _l'Assommoir_. Le premier feuilleton fut inséré
+dans le n° du 11 décembre 1877; c'est à l'occasion de l'apparition d'_Une
+Page d'Amour_ que Zola donna, dans le même journal, son fameux arbre
+généalogique des Rougon-Macquart.
+
+_Une Page d'Amour_, c'est l'histoire de deux êtres, un homme et une femme,
+que la maladie d'un enfant réunit. Ils s'aiment. Longtemps, ils hésitent
+à reconnaître eux-mêmes cet amour. Enfin, l'aveu éclate. La maladie de
+l'enfant, qui avait réuni les amants, les isole, et sa mort les sépare
+à jamais. L'homme retourne à sa compagne légale, au foyer conjugal, aux
+affaires et à la banalité écœurante de la vie de tous les jours, la femme
+se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux
+en cheveux gris, qui se trouve être un honnête homme. Les deux couples
+peuvent encore être heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du
+cimetière.
+
+Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple.
+
+Le principal personnage d'_Une Page d'Amour_, «l'héroïne», c'est l'Enfant.
+
+Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi
+de l'hérédité, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte
+dans la matière nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables
+à ceux qui conduisirent son aïeule, Adélaïde Fouque, de qui elle procède,
+à la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, à
+douze ans, dans une bière, guère plus grande qu'un berceau.
+
+L'enfant n'a que sa mère au monde. Elle l'aime fiévreusement, de toutes
+les forces irritables de son petit être exsangue, de toutes les ardeurs
+surexcitées de son organisme douloureux. Cet amour filial est si intense
+que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand sa mère vient
+à caresser un autre enfant. Elle est à l'état de chloro-anémie. Sur le
+seuil de la puberté, la jeune fille s'arrête comme frappée. Une langueur
+invincible l'envahit, succédant à des ardeurs passagères. Les chairs
+s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang pâle, déchargé de
+fer, fait battre à peine ses artères. Voilà pour le physique. Le moral
+n'est pas moins atteint. Impressionnable à l'excès, Jeanne est restée
+deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charité à un vieillard
+paralytique. Quand un orgue vient à jouer dans le silence des rues
+voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit, à la
+clarté bleuâtre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le
+paisible quartier de Passy, Hélène Grandjean, la mère, s'éveille à un cri
+sourd de l'enfant: Jeanne, raide, les muscles contractés, les yeux grands
+ouverts, dans une fixité sinistre, se tord sur son petit lit. Folle,
+navrée, hors d'elle-même, demi-nue, la mère crie au secours, et comme le
+secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles,
+dans la rue que couvre une neige légère tombée le soir, sonne à une porte
+voisine et trouve un médecin, le docteur Deberle, qu'elle entraîne en
+veston, sans cravate, sans lui permettre de se vêtir davantage. C'est
+l'amour, c'est l'amant, qu'elle ramène ainsi à la maison.
+
+Au chevet de l'enfant, le médecin et la mère se voient, sans se regarder,
+et se reconnaissent sans s'être jamais rencontrés. Il y a des attractions
+d'âmes. Ils ne se parlent pas. Ils ne quittent pas l'enfant des yeux.
+Cependant, ils se devinent, et, si leurs regards s'évitent, leurs cœurs
+se cherchent. Cette première et définitive entrevue s'accomplit dans une
+chaste pénombre. A la fin seulement, le docteur se décide à contempler
+Hélène, et il admire cette Junon chataîne, dont le profil blanc a la
+pureté grave des statues. Son châle a glissé, et une partie de sa gorge
+apparaît, éblouissante et ferme. Les bras sont nus. Le jupon est mal
+attaché. Une grosse natte de ses beaux cheveux, d'un châtain doré à
+reflets blonds, a coulé jusque dans les seins. Il voit tout cela. Elle,
+à son tour, examine le docteur, et s'aperçoit qu'il a le cou nu. Hélène
+alors, faisant un retour sur sa nudité chaste de mère affolée, remonte son
+châle et cache ses seins; le docteur boutonne son veston, et tous deux
+se quittent, laissant l'enfant, calmée, endormie, et seulement surprise
+de voir un homme à son chevet, dans la nuit, auprès de sa mère. En s'en
+allant, le docteur emporte avec lui comme une odeur de verveine qui
+montait du lit défait et des linges épars dans cette chambre de femme,
+dont sa profession lui a permis de violer l'intimité, et cette odeur-là ne
+le quittera plus, jamais plus. On a comme cela, dans la vie, des parfums
+qui décident d'une existence.
+
+L'enfant guérie, il convient de remercier le médecin. La mère mène sa
+petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimité s'établit. Il y a des liaisons
+fatales. La femme du médecin, Juliette, une caillette parisienne qui,
+selon la formule de nos légères aïeules, babille, s'habille et se
+déshabille tout le jour, et ne pense à rien autre, la reçoit fort
+gentiment. La gravité d'Hélène plaît fort à cette évaporée, qui court les
+premières représentations et les assemblées de charité, joue la comédie de
+salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquette
+sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse où le cœur n'est pour rien,
+par se laisser aller à un rendez-vous périlleux dans la chambre suspecte
+d'une maison douteuse. Elle accepte Hélène comme repoussoir. Elle la
+plaisante aussi. Elle la compare à son mari, le docteur, toujours quelque
+peu froid et posé. «Vous vous entendriez bien tous les deux», dit-elle en
+se moquant. Le moment n'est pas loin où cette hypothèse va devenir une
+réalité.
+
+Il passe par la tête de cette éventée de Juliette, qui a la satiété des
+fêtes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en
+plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soigneusement clos,
+et entièrement éclairé, comme pour une fête de nuit. À un moment de ce bal
+d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent dispersées,
+assises ou circulant çà et là. Le docteur Deberle rencontre Hélène. Ici
+un effarement réciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrière
+elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler;
+elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle
+reçoit ce premier aveu, haleine embrasée qui la brûle:--«Je vous aime! oh!
+je vous aime!»
+
+Voilà l'exposition terminée et le drame noué. La catastrophe est proche:
+l'aveu fait et subi, Hélène et Henri Deberle se sont trouvés séparés par
+les choses, autant que par eux-mêmes. Une sorte d'effarouchement des
+sens s'est emparé d'eux, et, sans s'éviter, ils n'ont rien tenté pour se
+rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tiède envahit la
+nature et les êtres. Le clergé, qui sait merveilleusement tirer parti des
+admirables accessoires que lui fournit l'inépuisable magasin du monde,
+use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scène. Il
+l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs
+fraîches écloses, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des arômes qui
+caressent et des chants qui consolent. Aux voix des vierges se mêlent les
+senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cantiques rivalisent avec les
+moissons de bouquets et les gerbes de feuillages, pour célébrer Marie.
+Cette fête de la femme, cette fête de mai, attire, passionne et exalte
+les femmes. Le moment du renouveau est propice. La féminine nervosité,
+toujours prête à subir l'excitation, ébranlée par tout cet appareil
+décoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du
+printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces créatures impressionnables
+aux églises discrètes et parfumées.
+
+C'est dans l'église qu'Hélène revoit Henri. Avec réserve tous deux se
+retrouvent. Ils évitent de paraître se souvenir de la scène vive et
+brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle
+de passion réfrénée accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un
+serrement de main. On garde tout. Le cœur s'emplit à éclater. Pas un
+muscle du visage ne bouge. C'est là le bonheur de tous deux. Les forts
+et les chastes ont goûté de ces joies. Henri a beau se taire, Hélène
+l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec
+l'orgue, leur amour infini et leur volupté sans bornes? L'extase lui vient
+à entendre ces cantiques où débordent les passions divines, et elle ne
+peut s'arrêter quand elle a commencé à converser de ses amours, avec Marie.
+
+Mais les extases célestes descendent et se prolongent sur la terre. Un
+soir, grâce à l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mère Fétu,
+qui retient Jeanne lui faisant l'aumône, Henri et Hélène se trouvent
+seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent.
+Les voilà repris au piège éternel.
+
+Cependant le mois de Marie s'achève, et il va falloir renoncer aux
+délicieux retours de l'église, quand Jeanne vient encore une fois servir
+de lien fatal entre ces deux êtres.
+
+Une après-midi, tandis que sa mère, agenouillée à l'église, demeure abîmée
+dans ses rêveries sans fin, Jeanne, saisie par la fraîcheur qui tombe des
+voûtes, éprouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde
+trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui démolissent cette
+chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait
+devoir durer toujours; son cœur se gonfle de chagrin à voir emporter les
+grands bouquets de roses qui fleurissaient l'autel. Quand la Vierge, vêtue
+de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un
+cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de
+son aïeule, la folle des Tulettes, la ramène à ce petit lit où, par une
+nuit paisible, à la clarté faible de la veilleuse brûlant sur la cheminée
+dans un cornet bleuâtre, sa mère dévêtue, au châle glissant, à la
+chevelure défaite, s'était rencontrée, pour la première fois, avec un
+homme dont le veston mal boutonné, laissait voir le cou nu.
+
+Toute cette première moitié d'_Une Page d'Amour_ est traitée avec un art
+de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser.
+Tout y est à sa place, au point; pas une dissonance, pas une faute de
+perspective. Modestement, dans une courte mais ferme préface, l'auteur
+a été amené, par incidence d'ailleurs, à qualifier son livre, et il l'a
+défini ainsi: «œuvre intime et de demi-teinte.» Demi-teinte ne semble pas
+absolument juste: tout étant éclairé comme il convient.
+
+Est-ce une figure de demi-teinte que cette épouvantable mère Fétu,
+geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande,
+Macette à l'eau bénite, marmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons
+suspectes et des pollicitations équivoques, mêlant les choses de sacristie
+aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, dont le caducée est un
+chapelet, provoque, au sortir de la chapelle, les rencontres entre les
+gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxénète les
+encourage, les excite, leur montre du doigt l'alcôve propice, au nom
+du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter: Ainsi
+soit-il! en tendant sa main crochue, façonnée à tous les vices et à
+toutes les recettes. Hélène, cette majestueuse et sereine veuve, aux
+lignes sculpturales, à l'attitude de déité douce, pensive et triste,
+n'apparaît-elle pas en pleine lumière, à toutes les pages du récit, avec
+tout son relief et toute son intensité de vie et de passion? Il en est
+de même des autres personnages, même de ceux du deuxième plan, comme
+le petit soldat Zéphirin, au dos rond, aux joues énormes, balourd et
+sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur à la cuisine qu'au
+camp, épluchant les légumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin,
+pour faire sa cour à la cuisinière Rosalie, qu'il épousera, peut-être,
+quand il aura son congé.
+
+Je suppose qu'Émile Zola, en se servant de cette expression: «œuvre de
+demi-teinte», a voulu désigner une œuvre douce, où la passion a des
+sourdines, où les orages éclatent dans le lointain et ne font entendre
+qu'un roulement assourdi. En cela il se serait trompé. _Une Page d'Amour_,
+malgré son titre paisible, est l'un de ses romans les plus vigoureux. Si
+l'on n'y retrouve ni la crudité voulue de _l'Assommoir_, ni l'élégante
+brutalité de _la Curée_, ni la fièvre extatique de _la Faute de l'abbé
+Mouret_, la vie n'y est pas moins manifestée avec toute son outrance; les
+passions s'y bousculent dans les mêmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument
+une œuvre douce et charmante que _Une Page d'Amour_, c'est une œuvre
+puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures
+posées et de bon ton des personnages. Ils ne marchent point fendus comme
+des compas et poussant de tragiques exclamations; les sentiments qui les
+meuvent et les torturent en sont-ils moins véhéments? On ne voit pas leur
+sang couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups
+bien portés à fond.
+
+Descendez, la lampe de l'analyse à la main, dans cet étrange et maladif
+cœur de fille de onze ans et demi, qui s'agite, secouée par les crises
+spasmodiques de la chlorose à sa dernière période, et demandez-vous si ce
+drame n'est point poignant et terrible, qui, commencé au bord du petit lit
+de fer de la malade, trouve son dénouement au fond de cette bière d'un
+mètre et demi, où l'on couche pour toujours la petite morte?
+
+L'art moderniste, que Zola désignait sous le terme aujourd'hui démodé de
+Naturalisme, par la simplicité et la puissance de ses moyens, parvient
+ainsi à montrer, dans leur puissante réalité, les drames de tous les jours,
+ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous
+ne voyons pas, ou plutôt que nous ne voulons pas voir, habitués que nous
+sommes au fracas, à la mise en scène, aux oripeaux, aux grandes phrases
+et aux sentiments à panaches et à perruques. C'est par ce rayonnement
+universel de l'art moderne que l'épopée et la tragédie, jadis domaine
+exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la conquête
+de la réalité. C'est par cette transfiguration puissante de la vie
+contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont
+l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphigénie, victime, elle aussi, des
+crimes et des vices héréditaires. Deux êtres qui s'aiment, une petite
+fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au
+romancier pour laisser une œuvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi,
+d'après Musset, pour que le néant ne touche point à Raphaël, d'un enfant
+sur sa mère endormi?
+
+L'intérêt poignant qui se dégage d'_Une Page d'Amour_, gît tout entier
+dans la lutte affreuse qui s'engage dans l'âme de la petite Jeanne. La
+jalousie, une jalousie étrange, ronge cet enfant, comme le vautour le
+Titan. Sa souffrance renaît tous les jours.
+
+Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidèle et amoureux patient
+d'Hélène, se déclare, et que Jeanne apprend que, si sa mère le veut,
+il sera à la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une
+précocité terrible, lui monte du cœur aux lèvres: «Maman, est-ce qu'il
+t'embrasserait?» Sur la réponse d'Hélène: «Il serait comme ton père»,
+Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et désormais Rambaud lui
+fera horreur.
+
+Mais cette répugnance pour l'homme qui a demandé à épouser sa mère fait
+bientôt place à une nouvelle haine. Avec une perspicacité impeccable,
+Jeanne reconnaît bien vite qu'elle n'a pas lieu d'être jalouse de ce
+pauvre vieux Rambaud, car sa mère ne l'aime pas; mais elle a pressenti
+qu'un autre lui avait volé ce cœur maternel, que son égoïste affection
+veut accaparer tout entier. Elle a deviné le docteur. Alors elle ne veut
+même plus se laisser toucher par ce médecin qui la soigne. Elle lui dit:
+«Vous me faites mal!» et à sa mère elle crie: «Tu ne m'aimes plus!» Quand
+Henri et Hélène se trouvent réunis à son chevet, elle fait semblant de
+dormir, pour les surprendre. Quand ils s'éloignent, elle saute à bas du
+lit, pour les rejoindre. Éveillée, son œil soupçonneux ne les quitte pas
+un instant. Et elle n'éprouve un moment de satisfaction et d'apaisement
+que lorsqu'elle peut faire mille amitiés à Rambaud, devant le docteur,
+pour le rendre jaloux à son tour. Cette jalousie de l'enfant, cette
+répugnance envers l'homme qui peut embrasser sa mère est une trouvaille
+d'observation. Les passions toutes féminines de cette enfant maladive sont
+fouillées de main de maître.
+
+Enfin, l'adultère se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et
+décisive des deux amants est amenée d'une façon sobre et dramatique à
+la fois. Donc Hélène se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit.
+Hélène s'éloigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de
+rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue
+sur ses bras croisés, près de la fenêtre ouverte, les vêtements trempés
+par un orage formidable qui a éclaté sur Paris. La petite fille, que sa
+mère a laissée seule, pendant l'orage, a eu, durant ces longues heures
+d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie
+l'a éclairée. Elle a compris que quelqu'un prenait définitivement
+possession de sa mère. Alors, quand Hélène rentre, mouillée, crottée,
+harassée, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la
+caresse d'une main étrangère. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur
+familière de la verveine. Elle ne reconnaît plus la voix de sa mère. Sa
+peau même semble changée, et son contact l'exaspère. Elle se dit que sa
+mère n'est plus la même; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'à
+mourir, et elle meurt en effet.
+
+Pour la mère, quand elle sort du cimetière, pour fuir à jamais la présence
+de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille
+pour toujours, afin sans doute de détruire toute pensée de retour
+subséquent, et peut-être aussi pour étancher une soif passionnelle, un
+besoin d'aimer et d'être aimée, qu'elle ne connaissait pas auparavant et
+qui la brûle maintenant, elle met sa main dans la main de ce brave homme
+grisonnant qui l'adore depuis si longtemps. Au bout d'un an, les époux,
+dans un voyage à Paris, entre deux emplettes, vont faire une visite à la
+fosse de la petite Jeanne, puis retournent à leurs affaires, à leurs
+plaisirs aussi.
+
+Tel est l'épilogue impitoyable d'_Une Page d'Amour_. Le livre se termine
+avec cette simplicité et dans cette banalité paisible et cruelle, qui sont
+la vie même.
+
+Il y a, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui où
+Balzac a été non seulement égalé, mais même, en maint endroit, dépassé,
+d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Malignon,
+dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naïf, se détache si
+nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande sœur qui entend,
+les oreilles larges ouvertes, les légers propos mondains, et, à la veille
+d'être mariée, joue encore à la petite fille étourdie, bruyante et
+garçonnière; quelques tableaux, d'après nature, sont admirablement
+enlevés: les conversations oiseuses des bourgeoises élégantes en visite
+dans le jardin,--la soirée de Mme Deberle,--la scène d'amour dans la
+chambre rose, et aussi ce délicieux croquis de la petite Jeanne jouant
+toute seule à la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant
+arrêter Jean, un cocher imaginaire, à la porte de fournisseurs invisibles.
+Deux scènes sont remarquables entre toutes: le bal d'enfants et
+l'enterrement.
+
+À ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, maître
+minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut
+comme ça, avec l'habit de satin blanc broché de bouquets, le grand gilet
+brodé d'or et les culottes de soie cerise. De plus, orgueil inexprimable,
+il porte l'épée en quart de civadière. Comme un familier du Régent, il a
+le tricorne sous le bras, la tête poudrée. On lui a appris à saluer et à
+offrir le bras. Il est charmant. Il conduit à leur place, selon la leçon
+qui lui a été faite, d'un air tout à fait marquis, les petites laitières,
+les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entrée
+dans le salon. Mais, quand sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus
+le bras à personne, et lui dit brusquement et ardemment: «Si tu veux, nous
+resterons ensemble!»
+
+Tout marquis doit avoir sa marquise, dame! C'est qu'aussi Jeanne est si
+charmante! Elle porte un costume de japonaise, la robe brodée de fleurs et
+d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est traversé
+de longues épingles, et l'enfant, au fin visage de chèvre, semble une
+véritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal.
+
+La fête enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariolés,
+nappe de têtes blondes, où ondulent toutes les nuances du blond «depuis la
+cendre fine jusqu'à l'or rouge avec des réveils de nœuds et de fleurs».
+Puis c'est le goûter avec sa salle féerique, où sont entassés tous les
+gâteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire
+concevoir, «un goûter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer
+en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes».
+Après le goûter, c'est la danse: spectacle fantastique et charmant que «ce
+carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là,
+dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies
+du roman et du théâtre. On aurait dit le gala d'un conte de fées, avec des
+amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince charmant.»
+
+Comme contraste à ce tableau d'une couleur si délicate, et si vive à la
+fois, voici l'enterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de
+l'enfant doivent prendre place des petites filles. Selon l'usage, on les a
+habillées de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et
+descendent au jardin, en attendant l'heure du convoi. Une volée d'oiseaux
+blancs lâchés. Hélène, la mère douloureuse, les aperçoit, et un souvenir
+cruel la frappe en plein cœur. Elle se rappelle le bal de l'autre saison,
+et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en
+robes blanches lui apparaissent dans leurs joyeux costumes: laitières,
+chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque à la
+folle ronde, l'étrange et maladive Japonaise au chignon élevé, traversé de
+longues épingles... Et, plus tard, au retour du cimetière, quand il s'agit
+de donner à goûter à toutes ces petites filles blanches, un goûter presque
+aussi beau que celui du bal, Lucien n'offre-t-il pas à une autre petite
+fille, sa nouvelle amie, blanche et frêle, qu'on nomme Marguerite, et qui
+a de fins cheveux d'or pâle, de rester avec lui et d'être sa petite femme,
+puisque Jeanne n'est plus là?...
+
+Un personnage étonnant, qui tient une large place dans le drame, la place
+du Chœur dans les tragédies d'Eschyle, assiste à toute l'action, témoin
+impassible et acteur inconscient, c'est Paris.
+
+Avec hardiesse, Émile Zola a fait entrer Paris, la ville énorme, dans le
+cadre étroit de son œuvre. Il a donné un premier rôle au Trocadéro, et
+fait de Sainte-Clotilde, une utilité. La Seine, les buttes Montmartre,
+les cimes vertes du Père-Lachaise, les verrières blanches du Palais
+de l'Industrie, la coupole ventrue des Invalides, le carré morne du
+Champ-de-Mars, tout cela prend part aux événements, donne une sorte de
+réplique muette aux sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris
+extérieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brossées avec une
+largeur et une sûreté de main étonnantes.
+
+À la description de ce Paris monumental, qu'Hélène et sa fille voient du
+haut des pentes du Trocadéro, vient s'ajouter l'étude large et minutieuse
+à la fois des ciels, ces ciels de Paris, si variés, si mobiles et si
+beaux! Il en est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de
+soleil qui termine la deuxième partie, qui sont éclatantes de couleur et
+de vérité. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit
+de chacun de ses livres, le grand poète qu'il y a dans Émile Zola reparaît
+sous le romancier.
+
+ * * * * *
+
+_L'œuvre_ a paru en feuilleton dans _le Gil-Blas_ en 1886. C'est une
+étude d'un tempérament d'artiste que la difficulté de l'exécution étreint,
+roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible réalisation de son
+rêve, dans l'irréalisable matérialisation de sa pensée. Lutte d'un Jacob
+avec l'Ange, où Jacob ne se relève jamais vainqueur.
+
+Zola, avec son intensité d'observation et son acharnement à disséquer
+le sujet étalé sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abîme
+terrible qui sépare l'œuvre conçue de l'œuvre accomplie. Avec Claude
+Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met à nu,
+dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de
+l'Idéal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'œuvre.
+
+On a dit qu'il s'était dépeint lui-même dans Pierre Sandoz. Il est évident
+qu'il a prêté à son écrivain, laborieux, régulier, absorbé par sa tâche,
+quelques-uns des sentiments, peut-être des regrets, qui ont dû traverser
+son âme. Comme Pierre Sandoz, Zola s'est isolé, s'est confiné dans
+le labeur, et a vécu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les
+fanatiques religieux, dans les forêts de l'Inde, dans les cellules du
+moyen âge. Il y a de l'anachorète et de l'alchimiste dans Zola: du Faust
+aussi. Il a sans doute traduit, ou plutôt confessé ses plus intimes
+rêveries, quand il fait dire à Pierre Sandoz, racontant son existence
+confisquée par la production, acharnée et rétive, qu'il a vu l'œuvre à
+faire lui prendre sa mère, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa
+part de gaieté; le hanter comme un remords; le suivre à table, au lit,
+partout!
+
+L'obsession de l'œuvre entreprise, qui vous martèle la cervelle, et vous
+étourdit l'âme, au point de la rendre sourde aux plus sonores commotions
+extérieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-être
+produit les grands artistes, et les grandes œuvres, Zola la connut. Mais
+est-il le seul de ces malades du travail, de ces intoxiqués de la pensée?
+Flaubert, lui aussi, est descendu dans son œuvre comme le gladiateur dans
+le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la
+volonté aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se préoccupant
+seulement, quand ses forces seraient épuisées, et que le monstre se
+relèverait, plus terrible, enfonçant plus avant les ongles dans la chair,
+d'avoir le soin de se tourner, une dernière fois, vers le César Public
+impassible dans sa loge, et de tomber avec grâce.
+
+Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre
+l'œuvre. Tour à tour, il l'étreignait comme une maîtresse adorée, et la
+piétinait comme un ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. Lui
+aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vécu que pour mourir
+ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie
+volée par le Travail et par l'œuvre. La femme non plus n'a pas existé
+pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du
+monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries
+au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des
+divans, lui semblaient de mauvaises actions, des détournements et des abus
+de confiance, au détriment de l'œuvre.
+
+Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt
+écraser le manœuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce
+servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à
+tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est
+la matière de ce roman intime, une étude philosophique plutôt que sociale
+ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit
+plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe
+social, comme dans _l'Assommoir_ ou dans _la Curée_. _L'Œuvre_ est
+inscrite dans la nomenclature sérielle des _Rougon-Macquart_; en réalité,
+la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman
+de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux
+distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes,
+des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes
+secrets, et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par
+une supposition, non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent
+des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'œuvre n'est même
+plus un roman conçu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire
+naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant
+tout objective; c'est un livre où l'analyse intérieure remplace la
+description purement extérieure.
+
+Le sujet de _l'Œuvre_ a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a
+des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots,
+et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait
+la Forme rebelle et l'impuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques
+jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus
+belle imprécation dans un appel désespéré à la Muse inerte et froide,
+qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreignait inutilement
+les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes, mais le plus
+philosophique peut-être, Musset, qu'Émile Zola, peu liseur de vers, a
+cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement
+désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont
+reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui
+s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est
+accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le
+sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est
+l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérides, métamorphosées
+brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les
+serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su
+rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer
+des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la
+quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant
+le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible,
+d'une douceur infinie, promené sur les fibres tendues de tout cerveau
+d'artiste, il a joué une fantaisie cruelle et douce, dont chaque créateur,
+peintre, sculpteur, écrivain, semble avoir fourni le thème.
+
+Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porte en
+soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre,
+tous les créateurs, sans qu'il soit besoin d'être manieur de cordes,
+brosseur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les
+laborieux et tous les espérants, l'homme politique qui s'épuise à la
+tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu,
+comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et
+séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope
+à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le
+missionnaire comme l'apôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader
+l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouvé,
+au lieu de l'étincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le
+vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces
+chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront
+toujours, en lisant _l'œuvre_ de Zola, cette sensation cruelle, et en
+même temps attirante, que connaît le malade incurable, à qui tombe sous
+les yeux un livre de médecine où son mal est traité.
+
+_L'Œuvre_ est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de
+pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs,
+car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non
+seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades,
+s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants,
+consentiraient-ils à vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit,
+ils dédaigneraient de faire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux
+devenue sans but, comme sans intérêt.
+
+
+
+
+V
+
+LA TERRE.--LE MANIFESTE DES CINQ.--LA BÊTE HUMAINE.--LA DÉBÂCLE.
+--LE DOCTEUR PASCAL.
+
+(1887-1892)
+
+
+_La Terre_ fut publiée en 1887.
+
+C'est, avec _l'Assommoir_, le livre de Zola qui a soulevé le plus de
+protestations; une surtout fut retentissante, celle des «Cinq» qu'on
+trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à
+l'apparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi,
+la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-cœur. Les personnages
+de _la Terre_, comme ceux de _l'Assommoir_, s'expriment en des termes crus
+qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan
+n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi épicé. Il m'a semblé,
+parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au
+cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage
+du cultivateur était plutôt réservé; les phrases sont incorrectes, mais
+sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux
+propriétaires, a transmis aux gens de la terre cette modération du verbe.
+L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu
+éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. Ce n'est pas la
+sténographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme
+au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement
+un procédé de rhétorique, un artifice d'écrivain, destinés à nous donner
+la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des
+rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans
+_l'Assommoir_, les oreilles sensibles et les esprits délicats.
+
+Mais ce qui nuisit le plus à _la Terre_ dans l'opinion générale, ce fut le
+personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des
+sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut
+être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la
+gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des
+fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin
+peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science
+de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur
+l'humanité, et, pour quelques-uns, en considération des outrages et des
+supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une
+certaine déférence de la part des générations. On peut les nier, les
+proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment.
+Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les
+campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux
+roulés, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde foncée, en pointe,
+d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la
+réalité, le Christ, étant né à Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût
+avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé,
+l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencontré un rustre barbu
+répondant à ce signalement légendaire et gratifié de ce surnom. Ce n'était
+pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût
+appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu
+le même coloris, la même vraisemblance.
+
+Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est
+difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste,
+la conception de ce Jésus-Christ, personnage flatueux. Il est
+véritablement un trop puissant Éole. L'auteur semble l'avoir pourvu,
+après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout
+un hiver, applaudir du public parisien. Le pétomane, dont Zola se fait le
+Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 314 du volume. Jusque là rien
+ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait,
+jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le
+musical paysan; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache,
+au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un
+silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire
+pétarader Jésus-Christ dans son œuvre a dû venir à Zola, non pas en
+écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en
+regardant pousser les rames de haricots de son jardin.
+
+Étrangement, ce Jésus-Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème
+lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste, qu'il a placé dans
+chacun de ses romans: ainsi se développent la marche des fromages du
+_Ventre de Paris_, le festin impérial de _la Curée_, les orages sur
+Paris de _la Page d'Amour_, la culbute réitérée des herscheuses dans les
+galeries et par les fossés de _Germinal_; _la Terre_ a la symphonie des
+crépitements.
+
+Rarement Zola a montré un lyrisme plus excessif. Cette constatation,
+souvent répétée dans ces pages, de son exubérante imagination, de sa
+méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici
+démontrée, sans atténuation.
+
+Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des
+outres d'Éole, il l'a aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand
+le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt
+à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s'arme. Comme
+autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à
+créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes
+bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom
+du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités
+commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se
+contente de lever la cuisse. Ici je cite:
+
+ Pan! il en fit claquer _un_ d'une telle sonorité que, terrifié par
+ la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été
+ foudroyé par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir
+ avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus
+ fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un
+ arrêt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient
+ de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur,
+ il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la
+ canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il
+ y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la
+ taille d'une fourmi, là-bas, disparut dans Rogues...
+
+Ce passage, avec l'elliptique incorrection du _Un_ absolu, est
+caractéristique. Quelle lentille que cet œil de Zola, quel tympan
+multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets!
+Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son
+Jésus-Christ fait songer à Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement
+vu trop énorme, et entendu trop fort.
+
+J'ai signalé cette outrance dans un article de _l'Écho de Paris_ au moment
+de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même,
+car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera
+ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse:
+
+ L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus-Christ, a traité
+ l'infirmité de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des
+ Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Énéide. Le naturalisme est ici
+ fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d'un, sans doute, par
+ mégarde, faiblesse ou sans-gêne, de laisser échapper une détonation,
+ comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de
+ France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette
+ artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron
+ de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les
+ brandes!
+
+J'ajoutai cette critique, à laquelle Zola voulut répondre plus
+spécialement:
+
+ _La Terre_ est pleine de ces morceaux hyperboliques.
+
+ Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large poésie: les semailles,
+ la pousse du blé, l'envahissement de la Beauce par la marée verte,
+ la grêle, la moisson. Zola évoque Hésiode. Il chante les Travaux et
+ les Jours de notre temps. Je ne le chicanerai point sur des détails
+ inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et
+ donné à ses villages et à ses villageois du plat pays central, des
+ noms méridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le
+ défaut de ce roman, c'est d'être un poème géorgique trop touffu, trop
+ chargé d'ornements. Il y a aussi abus du «culbutage». Le paysan, rompu
+ par les travaux de la journée, ne songe guère le soir à des exercices
+ amoureux. Il mange la soupe, se couche et ronfle aussitôt. Le dimanche
+ soir, ou les lendemains de fête, passe encore, mais en semaine il n'a
+ ni le désir, ni le temps d'aimer. Vénus aime des corps reposés.
+
+ Zola a mal vu le paysan électeur, politicien, agent électoral, ou
+ candidat. Ses scènes de candidature sont faibles. Il n'a pas su tirer
+ tout le parti désirable de l'âpre lutte des paysans pour les fonctions
+ municipales. L'écharpe est la rivale du lopin de terre dans les
+ convoitises rustiques. Balzac, dans ses _Paysans_, a également
+ négligé, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps,
+ les paysans n'étaient point électeurs, mais l'abolition du cens, et
+ le suffrage universel ont excité les ambitions et les rivalités
+ paysannes.
+
+ Enfin, une dernière critique, les époux Charles, tenanciers
+ honoraires d'une maison hospitalière, admis, considérés, sont trop
+ poussés à la charge.
+
+ Malgré ces défauts et ces exagérations qui, par instant, semblent des
+ gageures, _la Terre_ est une œuvre puissante, et qui peut soulever
+ des critiques, des indignations même, plus ou moins sincères, mais
+ dont la maîtrise est incontestable comme le talent de l'auteur.
+
+Je reçus, le jour même de la publication de cet article, la lettre
+suivante de l'auteur de _la Terre_, qui ne figure point dans le 2e volume
+de la _Correspondance_ d'Émile Zola, tout récemment paru.
+
+ Paris, 27 novembre 87.
+
+ Mon cher Lepelletier,
+
+ Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir; car il
+ comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous
+ dire, à vous qui êtes un ami!
+
+ Il y a de la vigne à la lisière de la Beauce, les vignobles de
+ Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, sont superbes. Tous les
+ noms que j'ai employés, sauf celui de Rogues, sont beaucerons. Il
+ n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à Vénus: demandez aux
+ physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne reproduisent que le
+ dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. La lutte politique
+ dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, que vous le
+ pensez: tout s'y passe en manœuvres sourdes. Mes Charles sont copiés
+ sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la fantaisie
+ du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris
+ que je me moquais?
+
+ La vérité est que l'œuvre est déjà trop touffue et qu'il y manque
+ pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout
+ mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là
+ l'arrière-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de
+ Françoise et de Lise: la terre, l'amour, l'argent.
+
+ Merci encore, et bien cordialement à vous.
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+Je n'argumenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus là, pour
+de nouveau expliquer et réfuter. Sa lettre est intéressante et fournit
+un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, traité
+deux personnages épisodiques du drame rustique, en premiers rôles. Mais
+l'auteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement
+accentué leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient à dominer: ils
+masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comédie, campé sur la
+scène au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre,
+cachait les comédiens, et puis comme ce Jésus-Christ vous assourdissait!
+
+_La Terre_, malgré les exagérations et les brutalités signalées, est un
+livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un
+tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modèles vivants sont-ils
+gracieux et sémillants! Les animaux à face humaine de La Bruyère sont
+reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifiés, atténués, par
+le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le
+régiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres façonnés
+à plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont très humains, très
+vraisemblables. Ils sont fréquents dans la réalité, les accidents
+criminels, comme le meurtre de Françoise et l'étranglement du père Fouan,
+roi Lear paysan à qui manque une Cordélia; il se produit aussi d'analogues
+scélératesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les pensées
+de ces bœufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables
+et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et
+l'économie, avec l'espoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils
+portent le faix des impôts, proportionnellement le plus lourd, le plus
+inégal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de
+paix; à la guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux
+mousqueteries. Régulièrement, patiemment, avec une précision astronomique,
+selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils
+moissonnent, et c'est grâce à eux que la vie ordinaire est possible. Quand
+le paysan, comme on l'a vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse
+de féconder la glèbe ou d'approvisionner les villes, l'horloge sociale
+semble s'être arrêtée, et tout un pays est terriblement désheuré. Les
+campagnards vivent dans une angoisse perpétuelle, les yeux tour à tour
+abaissés anxieusement vers la récolte qui pousse, ou sondant avec terreur
+le ciel où l'orage gronde. Ils maudissent et craignent à toute heure la
+pluie, la sécheresse, le vent, la grêle, les inondations, les insectes
+voraces, les maladies sur les végétaux, les épizooties dévastant les
+étables. Ils ignorent les plus délicates jouissances humaines, les
+sensations d'art, la conversation légère et gaie, les impressions de la
+nature; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages,
+sans en être émus; ils sont comme des sourds, si par hasard de la bonne
+musique résonne à leur portée; devant un beau tableau, ils sont aveugles;
+leur cerveau semble toute matière brute. L'amour, ils ne le connaissent
+que sous la forme du rut; ils l'éprouvent et le manifestent comme nos
+premiers parents, les ancêtres des cavernes et des huttes lacustres, se
+ruant sur les femelles après s'être battus pour leur possession. Seulement,
+ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vie
+aussi, cette terre, mère souvent marâtre, fille fréquemment ingrate; le
+jour où ils ne l'aimeraient plus et des craintes à notre époque peuvent
+être conçues à cet égard, le jour où ils abandonneraient cette terre, qui
+est pour eux à la fois la mère, l'enfant, l'épouse et la maîtresse, le
+jour de misère et de désastre arrivé, où ils la laisseraient s'épuiser
+dans une stérilité prolongée, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan,
+et le traiter en être méprisable et odieux. Jusque-là il convient de
+l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent guère qu'à lui, et
+ses mâles vertus profitent à tous. Ce n'est pas le paysan qui a décrété la
+République, mais c'est grâce à lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste,
+qui s'ouvre devant nous, ce sera l'œuvre pacifique, et la récompense
+légitime aussi, des hommes de la terre.
+
+Le roman de _la Terre_ eut une répercussion inattendue dans le monde
+littéraire.
+
+Des jeunes gens, alors débutants, et dont les noms sont devenus connus:
+J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la
+conduite de Paul Bonnetain, alors rédacteur assez important au _Figaro_,
+lancèrent dans ce journal une singulière excommunication de Zola. Paul
+Bonnetain, l'auteur de _Charlot s'amuse_, reprochant à l'auteur de
+_Germinal_ sa «Mouquette», c'était bouffon et cynique. Bonnetain est
+mort, fonctionnaire à la Côte d'Ivoire, mais les quatre autres membres de
+cette congrégation de l'Index vivent encore; ils ont acquis, les uns du
+talent, les autres de la renommée. Ils doivent regretter leur escapade de
+jeunesse.
+
+Voici ce qu'ils fulminèrent contre Zola, en tête du _Figaro_.
+
+ À ÉMILE ZOLA
+
+ Naguère encore Émile Zola pouvait écrire, sans soulever de
+ récriminations sérieuses, qu'il avait avec lui la jeunesse littéraire.
+ Trop peu d'années s'étaient écoulées depuis l'apparition de
+ _l'Assommoir_, depuis les fortes polémiques qui avaient consolidé les
+ assises du Naturalisme, pour que la génération montante songeât à la
+ révolte. Ceux-là mêmes que lassait plus particulièrement la répétition
+ énervante des clichés, se souvenaient trop de la trouée impétueuse
+ faite par le grand écrivain, de la déroute des romantiques.
+
+ On l'avait vu si fort, si superbement entêté, si crâne, que notre
+ génération malade presque tout entière de la volonté, l'avait aimé
+ rien que pour cette force, cette persévérance, cette crânerie.
+ Même les Pairs, même les Précurseurs, les Maîtres originaux, qui
+ avaient préparé de longue main la bataille, prenaient patience, en
+ reconnaissance des services passés.
+
+ Cependant, dès le lendemain de _l'Assommoir_, de lourdes fautes
+ avaient été commises. Il avait semblé aux jeunes que le Maître, après
+ avoir donné le branle, lâchait pied à l'exemple de ces généraux de
+ révolution dont le ventre a des exigences que le cerveau encourage.
+ On espérait mieux que de coucher sur le champ de bataille; on
+ attendait la suite de l'élan, on espérait de la belle vie infusée au
+ livre, au théâtre, bouleversant les caducités de l'Art.
+
+ Lui, cependant, allait creusant son sillon; il allait, sans
+ lassitude, et la jeunesse le suivait, l'accompagnait de ses bravos,
+ de sa sympathie si douce aux plus stoïques; il allait, et les
+ plus vieux et les plus sagaces fermaient dès lors les yeux,
+ voulaient s'illusionner, ne pas voir la charrue du Maître s'embourber
+ dans l'ordure. Certes, la surprise fut pénible de voir Zola
+ déserter, émigrer à Médan, consacrant les efforts--légers à cette
+ époque--qu'eût demandés un organe de lutte et d'affermissement, à des
+ satisfactions d'un ordre infiniment moins esthétique. N'importe! la
+ jeunesse voulait pardonner la désertion physique de l'homme. Mais une
+ désertion plus terrible se manifestait déjà: la trahison de l'écrivain
+ devant son œuvre.
+
+ Zola, en effet, parjurait chaque jour davantage son programme.
+ Incroyablement paresseux à l'expérimentation _personnelle_, armé de
+ documents de pacotille, ramassés par des tiers, plein d'une enflure
+ hugolique, d'autant plus énervante qu'il prêchait âprement la
+ simplicité, croulant dans des rabâchages et des clichés perpétuels,
+ il déconcertait les plus enthousiastes de ses disciples.
+
+ Puis, les moins perspicaces avaient fini par s'apercevoir du
+ ridicule de cette soi-disant _Histoire Naturelle et Sociale d'une
+ famille sous le Second Empire_, de la fragilité du fil héréditaire,
+ de l'enfantillage du fameux arbre généalogique, de l'ignorance,
+ médicale et scientifique, profonde du Maître.
+
+ N'importe, on se refusait, même dans l'intimité, à constater
+ carrément les mécomptes. On avait des: «Peut-être aurait-il dû...»,
+ des «Ne trouvez-vous pas qu'un peu moins de...», toutes les timides
+ observations de lévites déçus, qui voudraient bien ne pas aller
+ jusqu'au bout de leur désillusion. Il était dur de lâcher le drapeau!
+ Et les plus hardis n'allaient qu'à chuchoter qu'après tout Zola
+ n'était pas le naturalisme et qu'on n'inventait pas l'étude de la
+ vie réelle, après Balzac, Stendhal, Flaubert et les Goncourt; mais
+ personne n'osait l'écrire, cette hérésie.
+
+ Pourtant, incoercible, l'écœurement s'élargissait, surtout devant
+ l'exagération croissante des indécences, de la terminologie malpropre
+ des _Rougon-Macquart_. En vain, excusait-on tout par ce principe émis
+ dans une préface de _Thérèse Raquin:_
+
+ «Je ne sais si mon roman est moral ou immoral; j'avoue que je ne me
+ suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je
+ sais, c'est que je n'ai jamais songé à y mettre les saletés qu'y
+ découvrent les gens moraux; c'est que j'en ai décrit chaque scène,
+ même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant.»
+
+ On ne demandait pas mieux que de croire, et même quelques jeunes
+ avaient, par le besoin d'exaspérer le bourgeois, exagéré la curiosité
+ du savant. Mais il devenait impossible de se payer d'arguments: la
+ sensation nette, irrésistible, venait à chacun, devant telle page des
+ _Rougon_, non plus d'une brutalité de document, mais d'un violent
+ parti pris d'obscénité. Alors, tandis que les uns attribuaient la
+ chose à une maladie des bas organes de l'écrivain, à des manies
+ de moine solitaire, les autres y voulaient voir le développement
+ _inconscient_ d'une boulimie de vente, une habileté instinctive du
+ romancier, percevant que le gros de son succès d'éditions dépendait de
+ ce fait, que «les imbéciles achètent _les Rougon-Macquart_, entraînés,
+ non pas tant par leur qualité littéraire, que par la réputation de
+ pornographie que la _vox populi_ y a attachée.»
+
+ Or, il est bien vrai que Zola semble excessivement préoccupé (et
+ ceux d'entre nous qui l'ont entendu causer ne l'ignorent pas) de la
+ question de vente; mais il est notoire aussi, qu'il a vécu de bonne
+ heure à l'écart et qu'il a exagéré la continence, d'abord par
+ nécessité, ensuite par principe. Jeune, il fut très pauvre, très
+ timide, et la femme, qu'il n'a point connue à l'âge où l'on doit la
+ connaître, le hante d'une vision évidemment fausse. Puis, le trouble
+ d'équilibre qui résulte de sa maladie rénale contribue sans doute à
+ l'inquiéter outre mesure de certaines fonctions, le pousse à grossir
+ leur importance. Peut-être Charcot, Moreau (de Tours) et ces
+ médecins de la Salpêtrière qui nous firent voir leurs coprolaliques
+ pourraient-ils déterminer les symptômes de son mal... Et, à ces
+ mobiles morbides, ne faut-il pas ajouter l'inquiétude, si fréquemment
+ observée chez les misogynes, de même que chez les tout jeunes gens,
+ qu'on ne nie leur compétence en matière d'amour?...
+
+ Quoi qu'il en soit, jusqu'en ces derniers temps encore, on se
+ montrait indulgent; les rumeurs craintives s'apaisaient devant une
+ promesse: _la Terre_. Volontiers espérait-on la lutte du grand
+ littérateur avec quelque haut problème, et qu'il se résoudrait à
+ abandonner un sol épuisé. On aimait se représenter Zola vivant parmi
+ les paysans, amassant des documents personnels, intimes, analysant
+ patiemment des tempéraments de ruraux, recommençant enfin le superbe
+ travail de _l'Assommoir_. L'espoir d'un chef-d'œuvre tenait tout le
+ monde en silence. Certes, le sujet simple et large promettait des
+ révélations curieuses.
+
+ _La Terre_ a paru. La déception a été profonde et douloureuse. Non
+ seulement l'observation est superficielle, les trucs démodés, la
+ narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note
+ ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que,
+ par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie: le
+ Maître est descendu au fond de l'immondice.
+
+ Eh bien! cela termine l'aventure. Nous répudions énergiquement cette
+ imposture de la littérature véridique, cet effort vers la gauloiserie
+ mixte d'un cerveau en mal de succès. Nous répudions ces bonshommes
+ de rhétorique zoliste, ces silhouettes énormes, surhumaines et
+ biscornues, dénuées de complication, jetées brutalement, en masses
+ lourdes, dans des milieux aperçus au hasard des portières d'express.
+ De cette dernière œuvre du grand cerveau qui lança _l Assommoir_ sur
+ le monde, de cette _Terre_ bâtarde, nous nous éloignons résolument,
+ mais non sans tristesse. Il nous poigne de repousser l'homme que nous
+ avons trop fervemment aimé.
+
+ Notre protestation est le cri de probité, le dictamen de conscience
+ de jeunes hommes soucieux de défendre leurs œuvres,--bonnes ou
+ mauvaises,--contre une assimilation possible aux aberrations du
+ Maître. Volontiers nous eussions attendu encore, mais désormais le
+ temps n'est plus à nous: demain il serait trop tard. Nous sommes
+ persuadés que _la Terre_ n'est pas la défaillance éphémère du
+ grand homme, mais le reliquat de compte d'une série de chutes,
+ l'irrémédiable dépravation morbide d'un chaste. Nous n'attendons pas
+ de lendemain aux Rougon: nous imaginons trop bien ce que vont être
+ les romans sur les _Chemins de fer_, sur l'_Armée_; le fameux arbre
+ généalogique tend ses bras d'infirme sans fruits désormais!
+
+ Maintenant, qu'il soit bien dit une fois de plus que, dans cette
+ protestation, aucune hostilité ne nous anime. Il nous aurait été
+ doux de voir le grand homme poursuivre paisiblement sa carrière.
+ La décadence même de son talent n'est pas le motif qui nous guide,
+ c'est l'anomalie compromettante de cette décadence. Il est des
+ compromissions impossibles: le titre de naturaliste, spontanément
+ accolé à tout livre puisé dans la réalité, ne peut plus nous convenir.
+ Nous ferions bravement face à toute persécution pour défendre une
+ cause juste; nous refusons de participer à une dégénérescence
+ inavouable.
+
+ C'est le malheur des hommes qui représentent une doctrine, qu'il
+ devient impossible de les épargner le jour où ils compromettent cette
+ doctrine. Puis, que ne pourrait-on dire à Zola, qui a donné tant
+ d'exemples de franchise, même brutale? N'a-t-il pas chanté le
+ _struggle for life_, et le _struggle_ sous sa forme niaise,
+ incompatible avec les instincts d'une haute race, le _struggle_
+ autorisant les attaques violentes? «Je suis une force», criait-il,
+ écrasant amis et ennemis, bouchant aux survenants la brèche qu'il
+ avait lui-même ouverte.
+
+ Pour nous, nous repoussons l'idée d'irrespect, pleins d'admiration
+ pour le talent immense qu'a souvent déployé l'homme. Mais est-ce
+ notre faute si la formule célèbre: «un coin de nature vu à travers un
+ tempérament» se transforme, à l'égard de Zola, en «un coin de nature
+ vu à travers un _sensorium morbide_», et si nous avons le devoir de
+ porter la hache dans ses œuvres? Il faut que le jugement public fasse
+ balle sur _la Terre_, et ne s'éparpille pas, en décharge de petit
+ plomb, sur les livres sincères de demain.
+
+ Il est nécessaire que, de toute la force de notre jeunesse laborieuse,
+ de toute la loyauté de notre conscience artistique, nous adoptions une
+ tenue et une dignité, en face d'une littérature sans noblesse, que
+ nous protestions au nom d'ambitions saines et viriles, au nom de notre
+ culte, de notre amour profond, de notre suprême respect pour l'_Art!_
+
+ PAUL BONNETAIN, J.-H. ROSNY, LUCIEN DESGAVES, PAUL MARGUERITTE,
+ GUSTAVE GUICHES.
+
+ * * * * *
+
+C'était une réclame imprévue autant qu'audacieuse, ce manifeste. Enchantés
+de la publicité du _Figaro_ que leur offrait le téméraire Bonnetain, les
+quatre exorcistes ne se rendirent pas compte de la singularité, et aussi
+de la naïveté de leur anathème. Il leur était permis individuellement,
+dans des articles isolés, de blâmer, de critiquer Zola. Ils eussent alors
+fait chorus avec les pompiers des salons et les prudhommes de la presse.
+Ils se montraient rétrogrades et amis du poncif, mais ils ne s'affirmaient
+pas comme des étourneaux voletant à l'aventure, et se brisant le bec sur
+l'armature solide d'un phare éblouissant. Ces écoliers tapageurs étaient
+extraordinaires aussi en donnant à leur opinion la forme d'un manifeste,
+d'une déclaration de principes, presque d'un programme de parti. Ils
+semblaient parler au public, au nom de toute la littérature française.
+On remarquera deux des griefs principaux: Zola avait le tort d'habiter
+la campagne, et de vendre beaucoup d'éditions! Et puis, n'est-ce pas
+à pouffer, cette protestation «au nom d'ambitions saines et viriles»,
+rédigée par l'onaniste Bonnetain, et quel rire doit s'emparer aujourd'hui
+de Descaves ou de Rosny, quand ils se souviennent qu'ils ont contresigné
+«la tenue et la dignité» de la littérature de _Charlot s'amuse_.
+
+Ce qu'il y avait de plus cocasse dans l'excommunication, c'est que les
+cinq n'étaient pas du tout de l'église de Médan. Ils n'avaient pas été
+admis à l'honneur et à la gloire des fameuses soirées. Ils procédaient
+comme les sociétaires du club des pieds humides, qui décréteraient que tel
+membre du Jockey devrait être exclu comme indigne et malpropre. Si les
+«zolistes», le groupe des Provençaux amis de la première heure, Baille,
+Cézanne, Marius Roux, si les peintres et les romanciers célèbres qui,
+dès l'apparition des _Rougon-Macquart_, firent une escorte d'honneur à
+l'auteur, Manet, Guillemet, Alphonse Daudet, avaient refusé de frayer
+désormais avec le pornographe de _la Terre_, si enfin les disciples mêmes,
+les cinq de Médan, les vrais Cinq ceux-là, Maupassant, Huysmans, Hennique,
+Céard, Paul Alexis, avaient renié leur maître, abandonné leur ami, la
+condamnation aurait pu paraître injuste, absurde, mais ceux qui l'eussent
+prononcée n'auraient pu être récusés, comme incompétents. Leur juridiction
+eût été abominable, mais régulière. Ces justiciers eussent paru des
+ingrats, mais non des réclamistes prétentieux, un peu cyniques. Ces cinq
+écrivains, alors peu connus, car ils venaient seulement de publier leur
+premier livre, sans grand éclat, sauf le Charlot qu'on sait, expulsant
+Zola de la littérature au nom de la morale outragée, c'était vraiment
+raide, et le fait, comme bizarrerie, mérite d'être conservé.
+
+Émile Zola accepta, avec philosophie, ce sévère et ridicule verdict. Comme
+un journaliste lui demandait ce qu'il pensait de l'excommunication, il
+répondit avec la tranquillité de l'archevêque de Paris, à qui des membres
+de l'armée du salut auraient lancé l'anathème et refusé la communion:
+
+ --Je ne sais, dit-il au rédacteur du _Gil-Blas_ venu l'interviewer
+ à Médan, ce qu'on pense, à Paris, de cette protestation, qui m'a
+ valu un grand nombre de lettres très bienveillantes de la part de
+ confrères; mais je sais que, pour ma part, j'en ai été stupéfié.
+ Je ne connais pas ces jeunes gens... Ils ne font pas partie de mon
+ entourage; ils ne se sont jamais assis à ma table; ils ne sont donc
+ pas mes amis. Enfin, s'ils sont mes disciples,--je ne cherche point
+ à en faire,--c'est bien à mon insu.
+
+ Mais, n'étant ni mes amis, ni mes disciples, pourquoi me
+ répudient-ils? La situation est originale, il faut en convenir. C'est
+ le cas d'une femme avec qui vous n'auriez aucune relation, et qui
+ vous écrirait: «J'en ai trop de vous, séparons-nous!» Eh bien! la
+ position est analogue...
+
+ Ah! si des amis m'avaient tenu un tel langage!... Si Maupassant,
+ Huysmans, Céard, m'avaient parlé de la sorte, j'avoue que j'eusse été
+ quelque peu estomaqué. Mais la déclaration de ces messieurs ne saurait
+ me produire un tel effet! Je n'y répondrai du reste absolument rien,
+ et cette détermination se trouve fortifiée par les conseils qui m'ont
+ été donnés de toutes parts.
+
+Il écrivit à J.-K. Huysmans, le 21 août 1887:
+
+ Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet
+ des injures. Plus je vais et plus j'ai soif d'impopularité et de
+ solitude...
+
+À Alphonse Daudet, qui avait été indiqué, à tort, comme ayant sinon
+inspiré, au moins approuvé le manifeste des Cinq, il écrivit:
+
+ Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous ayez eu
+ connaissance de l'extraordinaire manifeste des Cinq.... le stupéfiant,
+ c'est que de victime, vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de
+ m'envoyer une poignée de main, vous avez failli rompre avec moi.
+ Avouons que cela dépassait un peu la mesure...
+
+Zola dédaigna donc de répliquer ou de réfuter. Mais on a répondu pour
+lui. Pour donner idée de la vivacité de la polémique d'alors, et, en
+choisissant entre vingt ripostes, également vigoureuses, au factum des
+Cinq, je citerai un passage du très virulent mais très juste réquisitoire,
+qu'en guise de plaidoyer Henri Bauer publia. Cet article vengeur parut
+dans _le Réveil_, organe littéraire dont j'avais la direction, et où, on
+s'en souvient peut-être, Paul Verlaine oublié, calomnié, ou repoussé,
+fut accueilli, reparut à la publicité; là il donna des tableaux et des
+fantaisies, sous la rubrique: «Paris vivant», qui, après dix ans de
+silence, firent de nouveau prononcer son nom, bientôt retentissant et
+glorieux.
+
+Dans ce journal, très artiste, où Alphonse Daudet publia _Sapho_, et Guy
+de Maupassant plusieurs nouvelles inédites, parmi lesquelles _les Sœurs
+Rondolli_, et où Paul Bonnetain avait débuté, Henry Bauer s'exprima ainsi,
+avec cette franchise brutale qui lui valut en maintes circonstances
+beaucoup d'ennemis, mais qui caractérisait son talent sincère et
+indépendant:
+
+ Tant pis pour Bonnetain! Tant pis pour Descaves! Vous avez fait là,
+ mes garçons, une vilaine besogne qui se retournera contre vous-mêmes.
+ Vous avez oublié que le peu que vous êtes, vous le lui devez;
+ vous n'existez que par lui. Tout, votre forme, votre style, votre
+ vocabulaire, vos images, vos idées procèdent de son œuvre, et vos
+ pattes de mouches sont frottées à sa griffe. Vous êtes bien jeunes
+ pour être ingrats. Apprenez, mes petits, que toute la littérature
+ contemporaine a pris son essor dans ces _Rougon-Macquart_ «ridicules».
+ Vous mordez les talons du père qui vous a tous engendrés et vous
+ essayez d'ameuter le Philistin contre votre créateur, gare à la
+ mâchoire d'âne!
+
+La correction était infligée de main de maître. Les quatre, car
+l'instigateur de la réclame cherchée disparut bientôt, ont depuis fait
+oublier cette incartade de jeunesse à force d'œuvres estimables.
+
+L'un des signataires devait d'ailleurs, par la suite, faire des excuses
+publiques qui honorent également celui qui les formulait si spontanément
+et celui qui les acceptait avec une généreuse effusion.
+
+M. Paul Margueritte écrivit à Zola, au moment de la publication de
+_la Débâcle_, la lettre suivante:
+
+ 9 mars 1892.
+
+ Cher monsieur Zola,
+
+ C'est avec émotion que je vois la division Margueritte et le nom de
+ mon père jouer un rôle dans _la Débâcle_. Je pressens que vous serez
+ sympathique aux efforts perdus de cette belle cavalerie et à la mort
+ de son chef, sacrifié avec tant d'autres, à Sedan.
+
+ Laissez-moi saisir cette occasion--je n'en pourrai trouver une
+ meilleure--pour me décharger auprès de vous, en toute franchise, d'un
+ regret qui me pèse depuis longtemps. En m'associant, il y a quelques
+ années, à ce manifeste contre vous, j'ai commis une mauvaise action
+ dont mon extrême jeunesse m'empêcha alors de comprendre la portée,
+ mais dont j'ai eu quelque honte depuis, lorsque j'ai mieux compris
+ le respect qu'on se doit, d'homme à homme, et que je devais surtout,
+ moi débutant de lettres et fils de soldat, à une vie d'écrasant
+ labeur, de fier combat et d'exemple, comme la vôtre.
+
+ Il y a longtemps, cher monsieur Zola, que je voulais vous écrire cela.
+ En tardant, je n'ai fait que prolonger mes regrets et la conscience de
+ mes torts. Voudrez-vous bien accepter ces excuses aussi franchement et
+ complètement que je vous les offre?
+
+ PAUL MARGUERITTE
+
+Cette lettre, à laquelle Zola a cordialement répondu, a été publiée dans
+le 2e volume de la _Correspondance_.
+
+ * * * * *
+
+_La Bête Humaine_, publiée en 1890, c'est le roman sur _les Chemins de
+fer_, que Zola avait depuis longtemps projeté d'écrire. C'est l'ouvrage
+le plus dramatique de la série des Rougon-Macquart, un roman criminel,
+avec des péripéties feuilletonesques. De plus, rappelant des crimes
+sensationnels: tels que l'assassinat du président Poinsot, en wagon, par
+l'introuvable Jud, le meurtre également impuni du préfet Barême, et la
+vengeance d'un perruquier méridional égorgeant un prêtre, par qui sa femme
+déclarait avoir été séduite avant son mariage. Ce roman a paru en 1890.
+Zola a déclaré «avoir eu une peur terrible qu'il ne fût pris pour une
+fantaisie sadique».
+
+Voici les grandes lignes de ce roman, qu'il est surprenant qu'un émule de
+Busnach n'ait pas encore transporté à la scène:
+
+Le sous-chef de gare Roubaud, passionné, brutal et jaloux, a épousé une
+jolie fille, élevée en demoiselle, la protégée du président Grandmorin.
+Le mari adore sa femme. La jeune Séverine, un nom bien littéraire pour une
+petite campagnarde devenue l'épouse d'un employé, se laisse passivement
+aimer. Le ménage est heureux, paisible, honnête. Tout à coup l'accident
+surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud découvre que sa
+femme l'a trompé, oh! avant son mariage. Le président Grandmorin, un
+satyre en robe rouge, a caressé, frotté, pollué Séverine, à l'âge où la
+fleur conjugale charmante n'était encore qu'en bouton. Puis il l'a mariée
+à un brave homme d'employé, après lui avoir passé une bague au doigt, en
+souvenir des bons moments écoulés dans ses tentatives séniles, au fond de
+la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine.
+
+La scène de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a
+interrogé sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or à petite
+tête de rubis. Sottement, inconsciemment, Séverine a répondu que c'était
+un cadeau du président, un cadeau ancien, à l'occasion de ses seize ans.
+Roubaud s'étonne de cette réponse. L'explication, simple et vraisemblable,
+lui semble suspecte, parce que différée.
+
+«Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, soupçonneux, que c'était ta mère
+qui t'avait laissé cette bague?...» Et cette interrogation engendre
+aussitôt la défiance. Séverine avait donc menti? Pourquoi cachait-elle
+l'origine de la bague? Était-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Quoi
+d'insolite en ce don du président, qui avait protégé le ménage, et doté la
+fillette? Séverine s'enferre dans son mensonge. Elle soutient que jamais
+elle n'a parlé de sa mère à propos de cette bague. Son insistance étrange
+et l'embarras de ses dénégations, achèvent d'initier le mari. Il devient
+très pâle, ses traits se décomposent horriblement. Il jure, menace, et,
+les poings levés, marchant sur elle finit par crier: «Nom de dieu de
+garce! tu as couché avec... couché avec!» Et il la presse d'avouer,
+menaçant de l'éventrer. La malheureuse, lasse et terrifiée, se décide
+enfin à laisser échapper l'aveu: «Eh bien, oui, c'est vrai, laissez-moi
+m'en aller!...»
+
+La fureur du mari, ses brutalités, ses soufflements de fauve, ses
+questions pressantes, ses investigations douloureuses, les détails qu'il
+réclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout
+cela rythmé sourdement par le tapotement affaibli du piano des voisins
+d'en dessous, présente un tableau dramatique d'une intensité excessive.
+Les accablements, les sursauts, les préoccupations du lendemain, les
+hantises du passé, les prostrations et les énergies soudaines, se
+succédant en son âme désespérée, achèvent ce tableau tourmenté d'un
+bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement désespéré de la
+vengeance entrevue. Roubaud crèvera l'homme. Il a son couteau sous la main,
+ce couteau fouillera la bedaine polissonne du président et, avec le sang
+qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris
+espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables médecins
+de leur honneur.
+
+Pour réaliser cette saignée, qui doit, pense-t-il, guérir son honneur
+blessé et nettoyer la souillure, Roubaud se sert du moyen violent dont usa,
+au théâtre, le duc de Guise pour contraindre la duchesse à faire venir
+Saint-Mégrin: il commande à sa femme de donner rendez-vous au président.
+Ce chaud lapin fourré d'hermine est à Paris. Il s'agit de l'attirer dans
+l'express du soir, là on lui fera son affaire. Séverine résiste. Elle ne
+veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors,
+
+ ... cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle
+ d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue
+ d'étau, jusqu'à la broyer. C'était sa volonté qui lui entrait ainsi
+ dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait
+ en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle était restée, dans sa
+ douceur passive, ne pouvait qu'obéir. Instrument d'amour, instrument
+ de mort.
+
+Elle écrit donc, et voilà le président déjà à peu près sûr d'avoir son
+compte réglé à bref délai.
+
+Cet aveu surpris, à propos d'une bague que Séverine portait
+continuellement à son doigt, qui ne devait par conséquent éveiller chez
+son mari ni questions, ni soupçon, cet homme découvrant qu'il a été cocu
+avant le mariage, et aussitôt combinant avec une dextérité d'assassin
+émérite, dans ses moindres détails, la vengeance qu'il projette, la
+contrainte mécanique à laquelle il a recours pour décider sa femme à
+devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entaché
+d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein
+feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des
+inconscients, des êtres anormaux placés dans des circonstances
+exceptionnelles, de véritables héros de roman judiciaire.
+
+Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets d'horreur, et tout
+se passe dans les conditions ordinaires de ces tableaux farouches destinés
+à être affichés, peinturlurés, sur les murailles, afin d'attirer la
+clientèle de l'Ambigu. Le train file à toute vitesse, et l'heure du crime
+est proche. Naturellement, un témoin est là, embusqué dans l'ombre. Comme
+le solitaire fameux de d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, ce
+gaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, posté à point nommé, dans la
+nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilométrique 153,
+juste à la minute où l'on balance, par la portière entr'ouverte d'un wagon
+de première, le corps de la victime:
+
+ Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi
+ que la bouche d'un four, où des fagots s'embrasent. Puis, dans le
+ fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec
+ l'éblouissement de son gros œil rond, la lanterne d'avant, dont
+ l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double
+ ligne de flamme. Mais c'était une apparition en coup de foudre. Tout
+ de suite les wagons se succédèrent; les petites vitres carrées des
+ portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments
+ pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'œil doutait
+ ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce
+ quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un
+ coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette, et
+ qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire,
+ peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages,
+ pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassiné.
+
+Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur
+la difficulté que peut rencontrer un observateur, placé «devant la haie
+d'un chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face d'un pré,»
+c'est-à-dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied, à découvrir,
+par une portière de wagon, un homme maintenu renversé sur une banquette.
+Ce corps se trouve au-dessous de la ligne visuelle, et masqué par
+l'épaisseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau comme chacun sait,
+il est donc à peu près invisible du dehors. Si l'on s'arrêtait à ces
+détails de vraisemblance, il serait difficile de faire constater, par les
+personnages nécessaires au dénouement, les péripéties d'un assassinat,
+dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherché
+ait été trouvé. Il l'a été. Ici, comme dans les scènes subséquentes de
+l'enquête judiciaire, Zola s'est révélé, en ce genre pour lui nouveau,
+expert.
+
+À l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte
+de synthèse psychologique des théories de Cesare Lombroso, sur l'«Uomo
+deliquente», l'homme criminel, la bête humaine, le sauvage primitif,
+l'anthropoïde cultivé, le quadrupède redressé. Roubaud échappe à la
+justice. On soupçonne un carrier nommé Cabuche, être inquiétant d'allures,
+bouc-émissaire des crimes mystérieux dans la contrée, une ressource pour
+la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut témoigner de la vérité,
+Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut
+se séparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa
+femme dans les bras. En même temps, une sorte de démon de la perversité le
+pousse à fréquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof
+de _Crime et Châtiment_ se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir
+pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrésistible besoin du
+coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son
+crime. Dostoïewsky a tiré de puissants effets de cette poussée folle et
+nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il
+a développé largement les amours de Séverine et de Jacques.
+
+Un fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce maniaque, jugé il y
+a quelques années, qui s'amusait à piquer les jolies passantes avec un
+stylet, ou que le bijoutier, dont les plaisirs amoureux consistaient à
+transformer en pelotes à épingles les seins martyrisés des malheureuses
+qu'il entraînait, en leur jetant des billets de banque pour panser
+leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations
+meurtrières que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche
+des petits garçons. Il ne veut pas abuser des belles, mais il meurt
+d'envie de les égorger. Il rêve des voluptés non pareilles, à l'idée de
+plonger une lame dans le corps de sa maîtresse. Parfois, il lui prend
+aussi l'envie de tuer la première femme rencontrée. Il suit même une
+passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un
+compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entrée
+d'une dame, une gêneuse, qui dérange la partie de meurtre projetée. Il se
+dédommage bientôt en assassinant Séverine, sans avoir, Antony de cabanon,
+l'excuse de la résistance.
+
+Ce goût du sang, cette appétence du meurtre pour le meurtre, ne sont que
+d'inexplicables déviations de la raison humaine. Toutes les considérations
+des criminologues fatalistes de l'école italienne ne pourront ôter à ces
+monstres le caractère, heureusement exceptionnel, qui les signale au
+médecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent guère intéressants pour
+le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et
+ils relèvent surtout de l'aliéniste.
+
+Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque: comme à d'autres
+il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus, de
+surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques éprouve le
+rut du meurtre devant toute peau nue.
+
+ Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa
+ cadette de deux ans; elle était tombée, il avait vu ses jambes, et
+ il s'était rué. L'année suivante, il se souvenait d'avoir aiguisé un
+ couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde
+ qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un
+ cou très gras, très rose, où il choisissait déjà sa place, un signe
+ brun sous l'oreille...
+
+Musset décrit ces tentations-là, mais moins sanglantes, quand, au théâtre
+Français «où l'on ne jouait que Molière», il découvrait «un cou blanc
+délicat qui se plie, et de la neige effacerait l'éclat». Jacques, lui,
+au théâtre, éprouve la furieuse envie d'éventrer une jeune femme, une
+nouvelle mariée assise près de lui, qui rit très fort. Et la question se
+pose alors:
+
+ Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir
+ contre elles? Car, chaque fois, c'était comme une nouvelle crise de
+ rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses
+ très anciennes dont il avait perdu l'exacte mémoire. Cela venait-il
+ donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la
+ rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie, au bord
+ des cavernes?
+
+C'est peut-être faire remonter un peu loin la vengeance préhistorique, et
+les défenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres aliénés,
+grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essayé de plaider
+l'atavisme.
+
+Cette théorie de _la Bête Humaine_ n'a d'ailleurs qu'un intérêt
+pathologique secondaire: Jacques, Roubaud, Séverine, Pecqueux, le
+Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au président Grandmorin,
+dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en
+dehors de l'humanité, une véritable ménagerie de fauves, que Zola promène
+dans son œuvre. C'est un peu de la littérature de cirque.
+
+Comme dans tous les livres de l'auteur du _Ventre de Paris_, il y a dans
+_la Bête Humaine_, une chose, un morceau de matière, qui vivifiée par le
+souffle de l'écrivain, se dresse, s'anime, vit et palpite, comme un être.
+Zola est un admirable Pygmalion dans ces animations de Galatées, faites
+de la terre des mines, du liquide brûlant des alambics, des monceaux de
+légumes ou des charretées de fleurs des halles. La Lison, la machine de
+Jacques a une âme, une existence, des aventures, et elle connaît les fins
+tragiques.
+
+ Jacques, d'une pâleur de mort, vit tout, comprit tout: le fardier en
+ travers, la machine lancée, l'épouvantable choc, tout cela avec une
+ netteté si aiguë qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres,
+ tandis qu'il avait déjà dans les os la secousse de l'écrasement.
+ C'était l'inévitable... Au milieu de cet affreux sifflement de
+ détresse qui déchirait l'air, la Lison n'obéissait pas, allait quand
+ même, à peine ralentie. Elle n'était plus la docile d'autrefois,
+ depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son
+ démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme
+ vieillie dont un coup de froid a détruit la poitrine...
+
+Cette machine, ainsi personnifiée, cette Lison que Jacques avait aimée,
+soignée, couvée, jalousée, comme une maîtresse, sans avoir jamais eu
+l'idée de l'éventrer celle-là, nous assistons à son agonie, la seule mort
+touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages éclaboussées du sang
+des plaies, et où l'on ne voit que cervelles écrabouillées, ventres
+ouverts et carotides tranchées:
+
+ La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier, tandis
+ que les pierres fendues volaient en éclats comme sous un coup de mine,
+ et que, des cinq chevaux, quatre roulés, traînés, étaient tués net.
+
+La Lison est vraiment le personnage sympathique du livre. Pauvre Lison!
+Son meurtre était de longue main préparé. Au commencement de l'ouvrage,
+déjà, un fardier s'était embarrassé sur la voie, et Flore, la jalouse
+Flore qui fait dérailler le convoi pour se venger, s'était essayée,
+en retenant des chevaux rétifs. La machine, décrite, détaillée, ayant
+l'importance d'un premier rôle, et quelques pages sur les rivalités
+d'employés, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres,
+font souvenir que le puissant auteur de _la Bête Humaine_, avant tout
+ce carnage, a décrit le comptoir formidable du père Colombe, la ruche
+ouvrière de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obésité des halles,
+le puits dantesque du Voreux.
+
+_La Bête Humaine_ n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analysé,
+pour indiquer la féconde variété du maître, et pour prouver qu'il aurait
+pu, malgré l'insuccès de son début à Marseille, rivaliser avec les
+feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter
+l'attention des foules.
+
+Il y a de nombreuses descriptions, très artistes, dans ce roman rouge.
+La rouge est la couleur de la vie. Il donne l'impression de la force et
+aussi de l'horreur, et, en fermant ce livre rude, on se souvient, avec
+Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts.
+
+ * * * * *
+
+_La Débâcle_ a paru en 1892. C'est peut-être le livre de Zola qui a
+suscité le plus de polémiques, inspiré le plus de sottes injures, celui
+aussi qui a été le moins compris, le plus calomnié. C'est son plus beau
+livre.
+
+Zola a été, sans raison, accusé d'avoir écrit un ouvrage anti-patriotique.
+Pourquoi? Parce qu'il n'a pas montré les soldats de son pays,
+irrésistiblement victorieux, ou du moins toujours héroïques, toujours
+debout sur la brèche, toujours grands dans la défaite? Lui était-il permis
+de refaire l'histoire, et, pour flatter l'orgueil national, devait-il
+rééditer des légendes, plutôt périlleuses?
+
+Disons d'abord que l'on ne peut maintenant connaître les causes exactes
+de l'immense désastre, ni apprécier, pour ainsi dire scientifiquement et
+physiologiquement, l'effondrement de Sedan. Nous sommes beaucoup trop près
+du sinistre. Ce n'est pas quand le sol frémit encore qu'on peut, avec
+sérénité, étudier les origines d'une commotion sismique. Les survivants
+de la catastrophe, au nombre desquels était Zola, ont gardé l'ébranlement
+dans les nerfs de la secousse, et cela fait trembler les mains tenant la
+plume, comme l'instrument vacillerait entre les doigts du savant penché
+sur le cratère fumant, grondant, après l'éruption. Il faut laisser à la
+brûlante terre le temps de se refroidir, pour en reconstituer les éléments,
+avant et pendant la conflagration.
+
+Malgré la conscience avec laquelle Zola s'est documenté, et la patience
+dont il a usé pour se renseigner, auprès des hommes compétents, auprès des
+acteurs et des témoins contemporains, on ne saurait lui demander d'avoir
+d'une façon infaillible précisé, dans _la Débâcle_, les explications de
+l'inattendue et déraisonnable déroute. L'imprévoyance des chefs militaires,
+le désordre de l'administration, la rivalité des généraux, la
+disproportion des forces en présence, l'armement inférieur, la préparation
+militaire insuffisante, la maladie de l'empereur, commandant en chef,
+et sa faiblesse comme général d'armées, voilà sans doute des causes
+incontestées de la défaite. Il en est d'autres. Parmi les facteurs
+importants de notre désarroi, il faut indiquer les mouvements de troupes
+inutiles ou fâcheux, les marches sans but, les contre-marches sans
+raisons, et aussi la lenteur des premières opérations. Le Français est
+combattant d'avant-garde. L'offensive est sa meilleure tactique. Il se
+bat vaillamment sur son territoire, mais alors il ne compte plus sur la
+victoire. C'est sur le sol ennemi qu'il reprend tous ses avantages. Il
+nous était facile, au lendemain de la parade de Sarrebrück, de franchir la
+frontière et de porter la guerre en Allemagne. Pourquoi s'est-on arrêté,
+et quelle raison stratégique raisonnable donner de cette halte, l'arme au
+pied, qui a émasculé les courages, désorganisé les armées, et permis à
+l'ennemi de rassembler toutes ses forces, puis d'envelopper nos troupes,
+moins nombreuses? On croit savoir qu'une illusion diplomatique dicta
+cet atermoiement, qui fut mortel. On comptait, dans les conseils du
+gouvernement, sur une intervention de l'Autriche, désireuse de prendre
+sa revanche de Sadowa, et aussi sur une alliance de l'Italie, acquittant
+la dette de reconnaissance de 1859. L'Autriche, affaiblie et craintive,
+se soumettant à l'abaissement que Richelieu et Napoléon avaient tant
+poursuivi, que Bismarck avait pu réaliser, se soumit à la Prusse, ne
+bougea pas. L'Italie se rangea du côté qu'elle devinait devoir être le
+plus fort. Victor-Emmanuel, notre ami de Magenta, le caporal de grenadiers
+de Palestro, apprenant la défaite de Wissembourg, au spectacle, dit à sa
+maîtresse, la belle marquise: «Je l'ai échappé belle! j'allais envoyer
+cent mille hommes à Napoléon!» La France demeura seule, et elle avait
+perdu un temps inestimable à attendre le secours italien, à hésiter à
+envahir l'Allemagne par le sud, de peur de jeter l'empereur d'Autriche
+dans les bras de son bon frère Guillaume. Il y était déjà.
+
+Zola a indiqué tout cela. _La Débâcle_ a fourni le maximum de vérité qu'on
+peut connaître et divulguer, à une époque contemporaine.
+
+Il existe toute une légende sur la guerre de 1870. Zola très nettement en
+a dissipé, en partie, les brumes.
+
+Ainsi, c'est un lieu commun que de prétendre que nous ayons succombé sous
+l'amas du nombre. Ceci est un préjugé militaire. Les énormes armées n'ont
+jamais la victoire assurée. Les foules militaires, terribles dans le
+succès, sont lamentables lors de la défaite. Elles sont surtout disposées
+aux formidables paniques. Ce sont les petites armées, qui ont presque
+toujours remporté les grandes victoires, et auxquelles la retraite est
+aisée et le retour offensif possible.
+
+Les généraux, a-t-on dit aussi, étaient jaloux les uns des autres,
+vieillis, ramollis, incapables. Est-ce que les vainqueurs étaient dans
+une posture meilleure? Le major général de Moltke était-il un jouvenceau?
+croit-on que ces feld-maréchaux, ces généraux, ces colonels de l'armée
+allemande furent tous des héros robustes, intelligents, des troupiers
+indomptables? Recrutés exclusivement dans la noblesse, devant leurs grades
+et leurs parchemins à la naissance, à la fortune plutôt qu'au mérite
+et à l'étude, pas très instruits, sauf quelques-uns, tous prétentieux,
+arrogants, présomptueux et mondains, ils n'avaient aucune supériorité
+indiquée, et l'on devait les supposer moins exercés que nos officiers, qui
+avaient fait leurs preuves en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, au
+Mexique. Et puis, est-ce que les généraux de la Révolution étaient tous
+des stratégistes et des tacticiens de premier ordre? Pas un général de la
+République, excepté Bonaparte, n'était de taille à lutter, sur l'échiquier
+des batailles, avec l'archiduc Charles, le plus grand homme de guerre
+de son temps. Nos chefs improvisés, d'anciens sergents promus généraux,
+Lannes, Murat, Marceau, Bernadotte, Brune, Junot, Davoust, ont prouvé par
+leurs victoires qu'on pouvait gagner des batailles, en sortant d'une étude
+de procureur comme Pichegru, ou de la boutique d'une fruitière comme Hoche.
+
+Nos troupes, ajoute-t-on, étaient insuffisamment armées, mal équipées, pas
+entraînées et déplorablement approvisionnées?
+
+Est-ce que les soldats de l'an II étaient plus favorisés? Ils se battaient
+sans jamais avoir fait l'exercice. Quelques-uns n'avaient pas de fusils,
+et ce n'étaient pas seulement les boutons de guêtre qui manquaient aux
+fameux bataillons de la Moselle, en sabots!
+
+En réalité, toutes les grandes batailles de la Révolution ont été gagnées
+par des gardes nationaux ou à peu près. Ces volontaires, dit-on, et on a
+cherché à rabaisser leur mérite, avaient d'admirables cadres de l'ancien
+régime; c'est possible, mais les régiments de 1870 étaient aussi
+parfaitement encadrés.
+
+Ces soldats improvisés de la République, ces vainqueurs de Jemmapes et de
+Fleurus avaient ce qui manquait aux vieilles troupes de Napoléon III: la
+foi! Elle déplace, prétendait-on autrefois, les montagnes, aujourd'hui
+elle avance ou recule les frontières.
+
+C'est ce défaut d'élan, de confiance, ce manque d'espoir et cette fuite
+de volonté, que Zola a parfaitement saisi et rendu dans sa synthèse
+imparfaite de l'invasion de 70. Les premières pages du livre sont
+peut-être les meilleures. Le harassement, la courte haleine et le manque
+de nerfs de cette cohue désordonnée, battue sans s'être battue, qu'il nous
+montre, jetant sacs et fusils aux orties, ces soldats geignant, traînant,
+mauvais desservants de l'autel de la patrie, blasphémant en face du
+drapeau, et apostats de la religion et du devoir, sur la route de Belfort
+à Dannemarie, sont historiques, dans le sens prudhommesque du mot. J'ai
+eu le bonheur de ne pas faire nombre dans cette traînée d'éclopés, de
+réclameurs et de pleurnichards. Mon corps, le 13e, sous les ordres de
+Vinoy, a échappé à la ratière. Il est rentré à Paris de Mézières, tambours
+battants, drapeaux déployés. Nous avons eu cependant le contre-coup de la
+panique, et la répercussion de la débandade. En route, çà et là, comme un
+essaim qui part, nous avons recueilli des évadés du sac où la Prusse avait
+fourré, d'un tour de main, ce qui était la veille l'armée française.
+L'esprit de ces hommes, ramassés comme des ivrognes un lendemain de fête,
+était déplorable. Ils ont contaminé beaucoup des nôtres, ces avariés de
+l'indiscipline! C'est le moral qui était pis que tout, dans l'armée
+désarticulée d'alors.
+
+Zola est narrateur exact quand il raconte la démoralisation suprême,
+l'empereur traversant, somnambule du rêve confus qui s'achevait en
+cauchemar, les villages encombrés, les routes trop étroites, les plaines
+crayeuses et gluantes où l'on enfonçait, et traînant avec soi l'ironie
+pesante de sa vaisselle d'argent, de ses seaux à rafraîchir le Champagne,
+de ses chambellans importants, et de sa valetaille obstruante et
+bourdonnante. Le romancier historien a raison d'attribuer une grand
+part dans la déroute, à cette voix impérieuse, venue de Paris, qui lui
+ordonnait de marcher sur l'Est, aveuglement, follement, bêtement, jusqu'à
+ce qu'il s'abattît, carcan fourbu, pour essayer de sauver la carrosserie
+de l'état dynastique qu'il remorquait. _La Débâcle_ commença par en haut.
+
+Mais là n'est pas encore toute l'explication de nos malheurs. L'histoire
+implacable, et impartiale aussi, dira un jour que la France a été violée
+parce qu'elle s'est laissé faire, parce qu'elle n'a pas serré les jambes,
+et mordu l'agresseur, ainsi que doit se comporter la fille qui ne veut
+pas qu'on la prenne. Civils et militaires ont été au-dessous de la tâche,
+au-dessous du devoir. Je ne parle pas seulement des traîtres avérés, comme
+Bazaine, ou des nullités comme Mac-Mahon. La masse du pays, soldats,
+caporaux, capitaines, ingénieurs, maires, propriétaires, cabaretiers,
+paysans, tout le monde, selon son grade, a sa part dans la défaite. Ils
+ont pu se montrer héroïques individuellement, se sacrifier ici et là,
+faire leur devoir, pékins ou troupiers, et avoir leur part de sacrifice
+et leur couronne de martyrs. Mais, considérée dans son ensemble, prise
+en bloc, jugée d'ensemble et de haut, cette masse énorme ne s'est pas
+défendue. Elle pouvait tout arrêter, tout écraser, en résistant, en
+demeurant dense et ferme: elle s'est effritée, elle s'est étiolée, au
+premier choc; avant même! Elle a accepté l'invasion avec un fatalisme tout
+musulman. Les vivres, les lits, les boissons, l'argent, les égards même,
+et les bonnes filles aussi, ont été mis en réserve sur le passage de nos
+hommes en débandade pour les Prussiens. On les attendait. Dans certains
+villages, on pensait, avec espoir, qu'ils apportaient la paix, et
+peut-être le roi, derrière leurs caissons; dans d'autres, on se disait
+avec satisfaction qu'ils payaient bien les denrées, les verres de vin, et
+que leur présence faisait «aller» le commerce.
+
+Avec l'intensité de sa vision qui lui a permis, ayant visité quelques
+heures une mine, d'en tracer un ineffaçable tableau, l'auteur de
+_Germinal_ a merveilleusement rendu ce tableau de la lâcheté et de
+la cupidité paysannes, au contact de l'ennemi. Son père Fouchard, se
+barricadant et braquant son fusil sur ses compatriotes affamés, résume
+le rustre des départements envahis. Ah! si l'on avait seulement fusillé
+quelques douzaines de maires et de commerçants de la Moselle, de la
+Meurthe et des Ardennes, d'abord, en attendant, puis ceux des environs de
+Paris, et en même temps, si l'on avait, tous les matins, fait fonctionner
+le peloton d'exécution pour les généraux coupables d'être vaincus, pour
+les officiers trop disposés à prévoir la défaite, pour les mauvais soldats
+qui se plaignaient sans cesse, et jetaient la panique dans les rangs, dans
+la nation tout entière, la France n'eût pas été éventrée du premier coup.
+Non! en dépit de quelques magnifiques résistances isolées, on ne s'est pas
+défendu, on n'a pas été «vendu», comme le criaient les lâches et comme le
+répètent encore aujourd'hui les imbéciles, on s'est livré. On a dit aux
+ennemis: Donnez-vous donc la peine d'entrer!
+
+Et ils nous ont écoutés. Oh! avec hésitation, avec crainte même. On ne
+s'aventure qu'avec circonspection dans l'antre du lion, même quand il est
+blessé, au fond de son trou cerné, et qu'il semble n'avoir plus ni dents
+ni griffes. Jusqu'au jour de l'insulte suprême, la parade, au seuil de
+Paris, du Ier mars, les vainqueurs ont redouté un réveil, qui ne vint pas.
+La bête était endormie pour longtemps. Elle dort encore.
+
+Il y eut sans doute, et cela sauva l'honneur, protégea la façade, des
+héroïsmes individuels surprenants et des dévouements locaux admirables.
+Ces sacrifices exceptionnels ne sauraient faire contre-poids à la
+défaillance à peu près universelle. Certes on a raison de glorifier la
+résistance de Châteaudun. Mais en réfléchissant, n'y a-t-il pas quelque
+honte en cet exemple unique, et s'il y avait eu cent Châteaudun en France,
+ne devrait-on pas estimer cette défense multipliée comme toute simple et
+logique? Encore doit-on considérer que les habitants mêmes de la ville
+indomptable estimèrent inutile et désastreuse l'héroïque obstination d'une
+poignée de francs-tireurs parisiens, sous le commandement d'un Polonais,
+Lipowski. Ces lascars mal vus, et secrètement désavoués, parvinrent à
+barrer la cité malgré ses citoyens. C'est par un abus de la force, une
+émeute de patriotes, venus on ne savait d'où, que les notables n'ont pu
+ouvrir les barricades, à la première sommation des Prussiens. Si toutes
+les villes, tous les villages, sur le passage des envahisseurs, avec ou
+sans le concours des habitants plus soucieux de la sauvegarde de leurs
+immeubles, de leurs boutiques, de leurs écus, que du salut de la France,
+eussent été transformés en redoutes, et défendus comme la sous-préfecture
+beauceronne, il aurait fallu six mois, un an peut-être, aux vainqueurs
+pour arriver jusqu'à Châteaudun même, et la face des choses eût
+probablement changé. Il est bien difficile de conquérir un pays qui
+n'accepte pas d'avance la conquête. Napoléon, malgré son génie et ses
+invincibles grognards, en fit l'expérience devant Saragosse.
+
+Tous ces grands et douloureux épisodes de l'invasion de 1870 ont été
+brossés avec une vigueur et une sincérité intenses par Zola, et sa fresque
+émouvante de _la Débâcle_ demeure jusqu'à présent, à côté de morceaux fort
+estimables, comme _le Désastre_, des frères Margueritte, et de superbes et
+réconfortants récits, comme _les Feuilles de route_, de Paul Déroulède, le
+meilleur et le plus véridique de nos tableaux d'histoire contemporaine.
+
+Avec son procédé de synthèse ordinaire, Zola a résumé en quelques
+personnages typiques l'âme des foules. Maurice Levasseur, dont j'aurais
+personnellement mauvaise grâce à contester la vraisemblance--ayant été
+avocat, volontaire, et caporal, comme lui en 1870,--personnifie le
+patriote que les événements ballottent et qui se sent, atome impuissant,
+emporté dans le tourbillon des faits. Jean, le rustique vaillant,
+débrouillard et doux, c'est le soldat résigné, qui marche dans le sillon
+de la gloire ou de la défaite, de son même pas de bœuf résistant qui
+s'en va aux champs. Weiss, pacifique et raisonnable, raisonneur aussi,
+comptable à lunettes, qui, exaspéré, finit par prendre un fusil, joue
+sa vie en partisan, et meurt en héros, se dresse, figure exceptionnelle,
+sympathique, admirable. Zola, dans les pages qui racontent le dévouement
+de ce civil à la patrie, sa résolution superbe et son exécution en
+présence de sa femme, qui se cramponne désespérément à lui, a donné une
+note émue et profondément attristante. Malheureusement, ce bon citoyen, ce
+grand et obscur patriote est un peu une figure romanesque. Mes camarades
+et moi, nous avons plutôt rencontré Fouchard et Delaherche, par le hasard
+des routes.
+
+Le personnage le mieux composé, le plus vrai, le plus humain, et qui vous
+va au cœur, n'est-ce pas cette brute valeureuse de lieutenant Rochas?
+Voilà un soldat! Il ne veut pas douter un jour. Il ne permet pas qu'on
+suppose un instant que des Français puissent ne pas être vainqueurs, et
+toujours! Il est glorieux, il est vantard, il est bruyant, insupportable
+et sublime. Même quand les canons des fusils s'abaissent de toutes parts
+sur sa poitrine, il se croit victorieux. Il le serait, s'il n'était pas
+seul de sa foi. Il témoigne bien d'une certaine surprise à voir la façon
+nouvelle de se combattre. Il se sent vaguement tombé dans un piège. Son
+âme, plus haute que la fortune, résiste. Ce Don Quichotte de l'honneur
+français, qu'on peut railler, et que Zola n'épargne pas, lorsqu'il nous le
+montre toujours prêt à conquérir le monde, un vieux refrain de victoire
+aux lèvres, entre sa belle et une bouteille de vin, nous soulage de
+l'oppression issue du spectacle de tous ces gens qui s'évanouissent, ou
+qui demandent grâce. Au milieu de tous ces fuyards, Rochas s'obstine à
+vouloir marcher en avant. Seul il se tient debout quand les autres se
+jettent à plat ventre. Dans le spasme final, du fond de Givonne, il crie
+encore: «Courage, mes enfants, la victoire est là-bas!» Sa fin est
+émouvante, et c'est le passage qu'il convient de citer:
+
+ D'un geste prompt cependant, il avait repris le drapeau. C'était sa
+ pensée dernière, le cacher pour que les Prussiens ne l'eussent pas.
+ Mais bien que la hampe fût rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes,
+ il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il
+ arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l'anéantir. Et
+ ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il
+ s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores comme vêtu d'eux... Avec lui
+ finissait une légende.
+
+Pauvre brave Rochas! il console, il repose de ces Choutreau et de ces
+Loubet, encore un nom malencontreusement choisi, comme celui du pétomane
+de _la Terre_, que Zola a si impitoyablement dessinés. L'auteur de
+_la Débâcle_ croit que la légende est finie avec le brave lieutenant.
+Elle renaîtra, et d'autres Rochas reprendront la tradition absurde,
+extravagante, stupide peut-être, mais grande et profitable, des héros
+humbles dont l'enthousiasme est la force et le sacrifice le bonheur.
+C'est avec des Rochas, beaucoup de Rochas s'obstinant à croire au succès
+quand même, et du plus profond de l'abîme saluant l'espérance, que les
+générations à venir éviteront les débâcles futures. Au _de profundis_ des
+lâches et des traîtres opposons l'_alléluia_ des croyants et des braves.
+Au moins, tant qu'il sera besoin d'avoir des braves, de compter sur eux,
+et d'appeler, autour du drapeau menacé, ceux qui croient encore à ce vieux
+symbole de la Patrie.
+
+Il est possible que l'avenir meilleur, plus raisonnable, plus pacifié,
+nous réserve la surprise de l'accord universel. Ce rêve est encore
+improbable, sans apparaître impossible, irréalisable. Les États-Unis
+d'Europe ne sont qu'une chimère temporaire. Il fut une époque où les
+Bourguignons étaient des Prussiens pour les Parisiens. Mais il faudrait
+commencer par le commencement: la restitution à la France de son
+territoire, et la substitution de la République sociale et fraternelle aux
+empires et aux républiques autoritaires et fanatiques du monde actuel. En
+attendant que cette utopie, nullement fantastique ni éternelle, soit la
+réalité de demain, il est prudent de conserver chez nous de la graine de
+ces toqués de Rochas, et de méditer, en relisant _la Débâcle_, sur les
+causes de la défaite de 1870, sur les moyens d'en éviter le recommencement.
+
+Comme au mois de mars 1908, lorsqu'il fut question de transférer les
+restes de Zola au Panthéon, et qu'on discuta les crédits à cet effet,
+comme après cette cérémonie, _la Débâcle_ provoqua, lors de sa publication,
+des protestations diverses. Toutes aussi injustifiées. L'une d'elles
+attira surtout l'attention. Elle provenait d'un officier allemand, le
+capitaine Tanera, qui assistait, faisant partie du grand état-major, à la
+bataille de Sedan.
+
+Ce vainqueur bénévole, et réclamiste, se permit de prendre la défense des
+soldats français qu'il estimait insultés par Zola.
+
+Toute la bande des aboyeurs anti-zolistes, parmi lesquels se retrouvent
+d'ailleurs actuellement les thuriféraires les plus agenouillés devant
+l'auteur de _J'accuse_, fit chorus avec le francophile prussien.
+
+Un journal, qui depuis sollicita l'honneur de reproduire en feuilleton
+_la Débâcle_, inséra ceci:
+
+ C'est un acte de mauvais français, que M. Zola a accompli en écrivant
+ _la Débâcle_, un allemand vient de le lui rappeler et de lui infliger
+ une leçon de patriotisme, en rendant aux vaillants soldats, qui sont
+ morts pour la France, l'hommage que M. Zola aurait dû leur décerner.
+
+Ce capitaine Tanera, dont on faisait le vengeur de l'honneur français, le
+gardien de notre drapeau, avait prétendu que l'auteur de _la Débâcle_
+avait fabriqué les faits, et sali une armée qui avait été malheureuse,
+mais qui, ayant combattu avec courage, n'avait pas perdu son honneur dans
+la défaite.
+
+Le capitaine, qui falsifiait, beaucoup plus que Zola, les faits, les
+textes du moins, car nulle part, dans _la Débâcle_, on ne pouvait lire que
+l'armée, prise dans son ensemble, avait été déshonorée parce qu'elle avait
+été vaincue, ajoutait, avec une affectation de hautaine commisération à
+notre égard:
+
+ Je ne veux pas chercher à savoir si, en écrivant un tel livre,
+ M. Zola a nui à la France, ou s'il l'a servie; dans tous les cas, il
+ lui manque une qualité: le respect du malheur.
+
+ En ce sens... nous sommes, nous autres sauvages, de toutes autres
+ gens.
+
+ J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir aussi crûment dit mon
+ opinion. C'est celle d'un homme qui connaît mieux que M. Zola l'armée
+ de Mac-Mahon, car il l'a combattue, tandis que M. Zola ne l'a vue que
+ de sa table, à travers des lunettes brouillées par le parti pris.
+
+Il ne faudrait pas, en exaltant ce capitaine bavarois pour écraser Zola,
+perdre tout bon sens, et être dupe d'un soi-disant accès de générosité
+de la part d'un vainqueur, devenu compatissant. Entre parenthèses, ce
+capitaine si bon pour la France, au cœur si tendre qu'il déplore nos
+défaites, en accusant Zola de les exagérer, commandait à Bazeilles. Il est
+un de ceux qui brûlèrent une ville coupable d'avoir abrité des braves
+résolus à défendre contre l'envahisseur, maison par maison, le sol de
+la patrie. Il présida la fusillade sommaire de femmes, de vieillards,
+d'adolescents, pour les punir d'avoir eu des frères, des fils, des maris,
+qui avaient fait le coup de feu contre les troupes régulières de S. M.
+Guillaume, sans avoir été revêtus auparavant de l'uniforme admis, qui
+autorise l'usage des armes contre les bandits qui viennent tuer, piller et
+brûler chez vous. Ce capitaine, qui protégeait, en 1892, l'armée française
+contre les coups que, paraît-il, lui portait Zola, de son cabinet de
+travail, avec les yeux troublés, disait-il, par de mauvaises lunettes,
+avait commandé à ses hommes, sans doute des amis de la France comme lui,
+d'arroser de pétrole les habitations de Bazeilles, et d'en faire des
+torches, à la lueur desquelles on fusillerait plus commodément les
+prisonniers.
+
+Voilà le champion de l'honneur français. Toute la presse reproduisit avec
+admiration le réquisitoire du Bavarois. On célébra à l'envi la magnanimité
+de cet ennemi chevaleresque, rendant un public hommage à ceux qu'il avait
+battus, les qualifiant tous de redoutables adversaires, et ne voulant voir
+parmi ces vaincus que des héros.
+
+La presse fut-elle donc dupe de cet accès de générosité? Ne vit-on pas,
+dans cet éloge des Français, ce qu'il y avait réellement, un hyperbolique
+hommage aux Allemands? En grandissant les vaincus, le Bavarois haussait
+encore les victorieux, dont il était. L'armée française était, il le
+proclamait, la première du monde. Eh bien? et l'armée allemande?
+Évidemment, elle devait encore être placée au-dessus, hors concours. En
+contestant les infériorités, les paniques, les divagations des troupes en
+marche, l'esprit d'indiscipline et de démoralisation des adversaires,
+l'officier allemand affirmait sa supériorité et celle de ses hommes,
+il établissait l'incontestable super-excellence de ceux qui avaient fini
+par avoir raison d'une armée aussi bien organisée, aussi admirablement
+commandée, aussi parfaitement approvisionnée, et aussi capable et
+résistante que l'était l'armée de Mac-Mahon. Puisqu'ils avaient pu
+triompher de combattants aussi formidablement préparés pour la victoire,
+les Allemands devenaient, selon l'expression de leur philosophe Nietzsche,
+des sur-soldats.
+
+Le capitaine Tanera, en louangeant la France, ne faisait donc que le
+panégyrique de l'Allemagne. Il portait à la seconde puissance sa patrie,
+en donnant à la nôtre la valeur d'une unité. Il proclamait enfin, en
+reconnaissant la supériorité relative des races latines, l'absolue
+supériorité des races germaniques. Ce Bavarois se moquait de nous avec ses
+compliments. Il nous faisait très grands, pour se montrer plus grand que
+nous, puisque nous étions à terre, et qu'il nous piétinait. La France,
+haute encore, mais assommée, faisait un piédestal géant à la géante
+Germania. Nos journalistes, surtout pour faire pièce à l'auteur de
+_la Débâcle_, prirent pour argent comptant les grosses flatteries du
+capitaine allemand.
+
+Zola répondit à ce malin Bavarois. Dans _le Figaro_, qui avait, le premier,
+publié la lettre du capitaine Tanera, parut la réplique.
+
+Plusieurs questions techniques et de détail avaient été discutées par le
+capitaine, Zola opposa ses documents, ses renseignements, sa sincérité:
+
+ J'espère, écrivit-il, qu'on me fait au moins l'honneur de croire que,
+ pour tous les faits militaires, je me suis adressé aux sources. Après
+ la défaite, chaque chef de corps, voulant s'innocenter, a publié ou
+ fait publier une relation détaillée de ses opérations. Nous avons
+ eu ainsi les livres des généraux Ducrot, Wimpffen, Lebrun, et, si le
+ général Douai s'est abstenu, c'est qu'un de ses aides de camp, le
+ prince Bibesco, a écrit sur les mouvements du 7e corps un ouvrage
+ extrêmement remarquable, dont je me suis beaucoup servi.
+
+Ayant ainsi justifié ses affirmations d'ordre stratégique, et cité ses
+auteurs, Zola, animé d'une grande et légitime indignation, proteste contre
+la naïveté avec laquelle, dans la presse française, on a paru accueillir
+les hypocrites éloges d'un officier allemand, brûleur de maisons et tueur
+de femmes, à Bazeilles.
+
+ Il faudrait vraiment être bien nigaud pour accepter, dit alors Zola,
+ de tels éloges, derrière lesquels se cache un soufflet si insultant
+ à la patrie française! Eh bien! non, il n'est pas vrai que tout le
+ monde ait fait son devoir. L'histoire a ouvert son enquête, la vérité
+ maintenant est connue et doit se dire. Oui, il y a eu des soldats
+ qui, dans l'affolement de la défaite, ont jeté leurs armes; oui, nos
+ généraux, si braves qu'ils fussent, se sont presque tous montrés des
+ ignorants et des incapables; oui, nos régiments ont crié la faim, se
+ sont toujours battus un contre trois, ont été menés à la bataille
+ comme on mène des troupeaux à la boucherie; oui, la campagne a été une
+ immense faute, dont la responsabilité retombe sur la nation entière,
+ et il faut la considérer aujourd'hui comme une terrible épreuve
+ nécessaire, que la nation a traversée, dans le sang et dans les
+ larmes, pour se régénérer.
+
+ Voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qui est un véritable soulagement
+ pour la France. C'est le cri même du patriotisme intelligent et
+ conscient de lui-même. Nous avons besoin que la faute soit avouée et
+ payée, que la confession soit faite, pour sauver de la catastrophe
+ notre fierté, et notre espoir dans la victoire future. Et, quant aux
+ capitaines bavarois, il faut qu'ils soient bien persuadés que la
+ France vaincue par eux n'est pas la France d'aujourd'hui, mais une
+ France démoralisée, éperdue, sans vivres, sans chefs, et pourtant si
+ redoutable encore que, partout, elle n'a succombé que sous le nombre,
+ et dans les surprises.
+
+ J'imagine qu'au lendemain de la guerre le capitaine Tanera n'aurait
+ point osé écrire sa lettre. Bazeilles était alors une telle tache de
+ sang, avait soulevé dans le monde entier un tel cri d'exécration que
+ les Bavarois eux-mêmes n'aimaient point à rappeler leur victoire.
+ Mais le capitaine dit qu'il était à Bazeilles, et il m'aurait
+ peut-être suffi de lui répondre que, dès lors, il n'était pas placé
+ du bon côté pour juger mon livre, et décider si j'avais fait, avec
+ _la Débâcle_, une besogne utile ou nuisible à la France.
+
+ Car, par le fait de cette polémique extravagante, me voilà forcé de
+ défendre mon œuvre française, mon patriotisme français, contre un des
+ égorgeurs, un des incendiaires de Bazeilles.
+
+Voilà le langage d'un patriote et d'un bon Français. C'est aussi la voix
+même de la raison et de la vérité que fait entendre ici Zola. Ceux qui
+l'accusent d'avoir attaqué, affaibli l'armée avec son livre, n'ont pas lu
+_la Débâcle_ ou bien ils n'ont pas voulu en comprendre l'esprit, ni la
+portée. Ce n'est pas avec cette page d'histoire que le défenseur de
+Dreyfus peut être accusé, avec justice, d'avoir porté atteinte à l'armée,
+diminué l'esprit militaire, et abattu les courages. Ces reproches sont
+faux, et il ne faut pas mêler _la Débâcle_ à l'affaire Dreyfus.
+
+Zola a expliqué, à propos des attaques du capitaine Tanera, qu'il avait
+cru devoir ne pas imiter ceux de ses devanciers qui, dans les tableaux
+de batailles, supprimaient les défaillances, et ne peignaient que les
+héroïsmes. L'homme, avec ses misères et ses faiblesses, devait se
+retrouver partout le même, et le champ de bataille ne pouvait faire
+exception. La légende du troupier français, éternellement et comme
+fatalement invincible, lui avait semblé belle, mais exécrable. Elle était
+la cause première de nos effroyables désastres. La nécessité de tout dire
+s'est imposée à lui. D'où son livre impartial et implacable.
+
+Il concluait par cet éloquent appel à la sincérité, que les plus ardents
+patriotes ne peuvent qu'approuver:
+
+ La guerre est désormais une chose assez grave, assez terrible pour
+ qu'on ne mente point avec elle. Je suis de ceux qui la croient
+ inévitable, qui la jugent bonne souvent, dans notre état social.
+ Mais quelle extrémité affreuse, et à laquelle il ne faut se résigner
+ que lorsque l'existence même de la patrie est en jeu! Je n'ai rien
+ caché, j'ai voulu montrer comment une nation comme la nôtre, après
+ tant de victoires, avait pu être misérablement battue; et j'ai voulu
+ montrer aussi de quelle basse-fosse nous nous étions relevés en vingt
+ ans, et dans quel bain de sang un peuple fort pouvait se régénérer.
+ Ma conviction profonde est que, si le mensonge faussement patriotique
+ recommençait, si nous nous abusions de nouveau sur les autres, et sur
+ nous-mêmes, nous serions battus encore. Voilà la guerre inévitable
+ dans son horreur, acceptons-la et soyons prêts à vaincre.
+
+Quel patriote pourrait désapprouver ce langage ferme et sage? Les lignes
+qui terminent cet admirable et patriotique manifeste sont d'une douceur
+infinie, et d'une émotion si humaine, qu'on ne saurait les lire sans que
+tout l'être ne vibre à l'unisson de l'écrivain:
+
+ Ah! cette armée de Châlons que j'ai suivie dans son calvaire, avec une
+ telle angoisse, avec une telle passion de tendresse souffrante! Est-ce
+ que chacune de mes pages n'est pas une palme que j'ai jetée sur les
+ tombes ignorées des plus humbles de nos soldats? Est-ce que je ne l'ai
+ pas montrée comme le bouc émissaire, chargée des iniquités de la
+ nation, expiant les fautes de tous, donnant son sang et jusqu'à son
+ honneur, pour le salut de la Patrie? Nier ma tendresse, nier ma pitié,
+ nier mon culte en larmes, c'est nier l'éclatante lumière du soleil.
+
+ Qui donc a écrit que _la Débâcle_ était l'épopée des humbles, des
+ petits? Oui, c'est bien cela. Je n'ai pas épargné les chefs, ceux
+ contre lesquels, autour de Sedan, monte encore le cri d'exécration
+ des villages. Mais les petits, les humbles, ceux qui ont marché pieds
+ nus, qui se sont fait tuer le ventre vide, ah! ceux-là, je crois
+ avoir dit assez leurs souffrances, leur héroïsme obscur, le monument
+ d'éternel hommage que la nation leur doit dans la défaite.
+
+Qui donc pourrait prétendre que de tels sentiments sont ceux d'un
+calomniateur systématique de l'armée? Des défenseurs du livre attaqué et
+faussement commenté se levèrent, et Zola fut compris et approuvé par des
+hommes dont le patriotisme, et même le militarisme, étaient avérés.
+
+_Le Figaro_ publia, à la suite des discussions allumées par l'incendiaire
+de Bazeilles, une lettre intéressante du colonel en retraite Henri de
+Ponchalon.
+
+Cet officier supérieur disait:
+
+ Voulez-vous permettre à un combattant de l'armée de Châlons de vous
+ adresser quelques réflexions au sujet de votre réponse au capitaine
+ bavarois Tanera! Je ne suis pas étonné que ce capitaine ait critiqué
+ votre livre; il est dans son rôle. Les Allemands ont toujours affecté
+ de grossir les difficultés qu'ils ont rencontrées: c'est ainsi qu'ils
+ ont soutenu que le maréchal Bazaine avait rempli tout son devoir!
+
+ Oui, «la vérité doit se dire»; cette vérité n'est-elle pas le meilleur
+ garant de l'avenir? Ce n'est pas avec des illusions que nous ferons
+ revivre les gloires militaires du passé.
+
+ Oui, nous avons eu des généraux ignorants, incapables; j'en ai connu
+ qui ne savaient pas lire une carte! Mais, tout en reconnaissant le
+ sentiment patriotique dont vous êtes inspiré, je dois dire que vous
+ avez généralisé ce qui n'était qu'une exception.
+
+ Quant aux autres officiers, si ceux que vous avez dépeints ont pu
+ exister, ils n'étaient, eux aussi, qu'une exception. Entre le
+ capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y avait place pour
+ l'officier intelligent, instruit, énergique, tout à fait à la hauteur
+ de ses fonctions.
+
+ Si vous n'avez pas épargné les chefs, avez-vous, comme vous le
+ prétendez, rendu complètement justice aux soldats?
+
+ Vous affirmez que, dans l'affolement de la défaite, il y a eu des
+ soldats qui ont jeté leurs armes. Je puis certifier que, dans le
+ 1er corps (corps Ducrot), ce fait ne s'est jamais produit, ni à
+ Wissembourg, ni à Frœschwiller, ni à Sedan.
+
+Émile Zola répondit au colonel de Ponchalon:
+
+ Paris, 18 octobre 1892.
+
+ Monsieur,
+
+ Permettez-moi de répéter que je n'ai nié ni le sentiment du devoir
+ ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine
+ Baudoin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil.
+
+ Après les mauvaises nouvelles de Frœschwiller, des soldats du
+ 7e corps, qui n'avaient pas combattu, ont jeté leurs armes. Je
+ n'aurais pas affirmé un fait pareil sans l'appuyer sur des documents
+ certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur
+ aujourd'hui de tout confesser.
+
+ Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi,
+ à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer
+ l'assurance de mes sentiments distingués.
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+Mais la plus précise et la plus énergique défense de l'auteur et du livre,
+pour ceux qui ne se donnent pas la peine de lire et qui acceptent et
+colportent des jugements tout faits, la plus décisive réfutation des
+allégations de ceux qui soutenaient que _la Débâcle_ était une œuvre
+anti-patriotique, émane de M. Alfred Duquet. Personne ne contestera la
+compétence de l'excellent historien de la guerre de 1870. Il est un des
+patriotes actifs les plus autorisés.
+
+M. Alfred Duquet, quelques jours après la mort de Zola, écrivait ces
+lignes, que devront méditer tous ceux qui parlent avec ignorance, parti
+pris et mauvaise foi de _la Débâcle:_
+
+ Comment comprendre les imprécations avec lesquelles fut accueilli
+ l'un des meilleurs romans de Zola, _la Débâcle?_ Comment accepter ces
+ accusations de «traîner l'armée dans la boue», alors qu'il avait peint
+ l'exact tableau de cette fatale époque?
+
+ Non, après avoir relu _la Débâcle_, j'y vois bien peu de tableaux
+ à retoucher, bien peu de jugements à réformer, et j'y trouve des
+ descriptions superbes. Dimanche, à l'heure où l'éloquence de
+ M. Chaumié coulait sur le cercueil, pareille à la froide pluie de la
+ veille, je parcourais les lettres de Zola, quand il préparait son
+ roman militaire. Je me rappelais ses arrivées subites à mon cabinet,
+ pour me demander des renseignements, et, surtout, mes stations
+ prolongées rue de Bruxelles, où, penché au-dessus des cartes, je
+ répondais à ses questions stratégiques et tactiques.
+
+ Eh bien, je dois l'avouer, il ne me parut guidé que par le désir de
+ dire vrai sur les hommes et sur les choses, et je ne pus saisir en lui
+ la moindre haine de l'armée. Il comprenait les questions avec une
+ rapidité surprenante et, toujours, s'arrêtait à la solution juste.
+
+ Aussi bien, ce livre affreux enseigne que, sans la discipline, on ne
+ saurait vaincre: «Si chaque soldat se met à blâmer ses chefs et à
+ donner son avis, on ne va pas loin pour sûr.» Il flétrit Chouteau
+ le «pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en
+ bâtiments, flâneur et noceur, ayant mal digéré les bouts de discours
+ entendus dans les réunions publiques, mêlant des âneries révoltantes
+ aux grands principes d'égalité et de liberté». Et, encore: «Malheur à
+ qui s'arrête dans l'effort continu des nations, la victoire est à ceux
+ qui marchent à l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux
+ plus forts!» Et, enfin: «Jean était du vieux sol obstiné, du pays de
+ la raison, du travail et de l'épargne.»
+
+ Au point de vue technique, Zola reconnaît que la marche de Châlons sur
+ Metz était pratique le 19 août, possible, mais aventureuse le 23, «un
+ acte de pure démence» le 27. Et comme il s'élève contre le stupide
+ abandon des collines dominant Sedan, aux environs de Saint-Menges,
+ Givonne, Daigny, La Moncelle! À propos de la retraite vers Mézières,
+ prescrite le 1er septembre à huit heures du matin par Ducrot,--qui
+ n'avait cessé de critiquer tout et tous, et qui, mis au pied du mur,
+ se montrait au-dessous de tout et de tous,--je vois encore Zola me
+ désignant, du doigt, sur une carte prussienne où étaient notées les
+ positions de tous les corps d'armée, le défilé de Saint-Albert, et me
+ disant:
+
+ --Mais Ducrot, avant de donner ses ordres, n'avait donc pas envoyé
+ un cavalier pour savoir si les Allemands ne se trouveraient point à
+ Vrigne-aux-Bois?
+
+ Non, _la Débâcle_ n'est pas un mauvais livre, car on ne saurait guérir
+ une plaie sans la voir, sans la sonder; c'est une œuvre forte et
+ saine. Il faut être juste envers tout le monde, même envers ceux qui
+ vous ont fait le plus de mal.
+
+Cette calme et impartiale apologie de l'auteur de _la Débâcle_, cette
+mise au point de ses sentiments sur l'armée, cette infirmation de tant
+d'arrêts injustes et injustifiés de la presse, répercutés dans l'opinion,
+paraissait dans _la Patrie_, organe de la _Ligue des Patriotes_, et dont
+le directeur Émile Massard est en même temps le rédacteur en chef de
+_l'Écho de l'Armée_, journal non seulement patriote, mais militariste,
+étant pour l'Armée ce que _la Croix_ est pour l'Église, et celui qui
+signait cette loyale déclaration, M. Alfred Duquet, était l'adversaire
+politique de Zola et un violent anti-dreyfusard.
+
+Pour tout lecteur de bonne foi, et non aveuglé par la passion de parti,
+l'affaire de _la Débâcle_ est jugée définitivement. C'est un livre
+d'histoire sévère, où les nôtres ne sont pas flattés, sans doute, mais où
+les ennemis sont dénoncés et flétris dans leurs actions atroces, où
+l'historien a cherché et su trouver presque partout la vérité. Toute
+vérité n'est pas bonne à dire, affirme la sagesse des nations. Dans un
+salon, c'est possible, c'est prudent surtout, mais l'histoire ne doit
+connaître ni la politesse ni l'hypocrisie.
+
+Pour achever de faire toute la lumière sur les ténèbres que l'hostilité et
+l'indignation envers Zola, homme de parti, ont projetées sur Zola écrivain,
+l'historien subissant injustement la réprobation de certaines consciences
+qui visait le défenseur de Dreyfus, je reproduirai, magnifique profession
+de foi bien française et bien patriote, la déclaration qui terminait
+un article magistral, intitulé _Sedan_, paru dans _le Figaro_ du 1er
+septembre 1891, c'est-à-dire un an avant l'apparition de _la Débâcle_:
+
+ ... Longtemps, il a semblé que c'était la fin de la France, que jamais
+ nous ne pourrions nous relever, épuisés de sang et de milliards. Mais
+ la France est debout, elle n'a plus au cœur de honte ni de crainte.
+
+ Personne, certainement, ne souhaite la guerre. Ce serait un souhait
+ exécrable, et ce que nous avons enterré avec nos morts, à Sedan, c'est
+ la légende de notre humeur batailleuse, cette légende qui représentait
+ le troupier français partant à la conquête des royaumes voisins, pour
+ rien, pour le plaisir. Avec les armes nouvelles, la guerre est devenue
+ une effrayante chose, qu'il faudra bien subir encore, mais à laquelle
+ on ne se résignera plus que dans l'angoisse, après avoir fait tout
+ au monde pour l'éviter. Aujourd'hui, des nécessités impérieuses,
+ absolues, peuvent seules jeter une nation contre une autre.
+
+ Seulement, la guerre est inévitable. Les âmes tendres qui en rêvent
+ l'abolition, qui réunissent des congrès pour décréter la paix
+ universelle, font simplement là une utopie généreuse. Dans des
+ siècles, si tous les peuples ne formaient plus qu'un peuple, on
+ pourrait concevoir à la rigueur l'avènement de cet âge d'or; et
+ encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l'humanité?
+ La guerre, mais c'est la vie même! Rien n'existe dans la nature, ne
+ naît, ne grandit, ne se multiplie que par un combat. Il faut manger et
+ être mangé pour que le monde vive. Et seules, les nations guerrières
+ ont prospéré; une nation meurt dès qu'elle désarme. La guerre, c'est
+ l'école de la discipline, du sacrifice, du courage, ce sont les
+ muscles exercés, les âmes raffermies, la fraternité devant le péril,
+ la santé et la force.
+
+ Il faut l'attendre, gravement. Désormais, nous n'avons plus à la
+ craindre.
+
+Zola disant: «La guerre, mais c'est la vie même! Elle est inévitable! Il
+faut s'y préparer et désormais nous n'avons plus à craindre!» est-il un
+organisateur de la déroute? Mais jamais apôtre de la Revanche n'a tenu
+langage plus net, plus persuasif, plus chauvin aussi. La dernière phrase
+est une reproduction, avec moins de latinité, du cœur «léger», le cri
+de l'âme exempte d'inquiétudes après la décision, le cœur intrépide,
+expression choisie, mais déplacée, si rudement reprochée à Émile Ollivier.
+
+Toutes les sottises, toutes les malveillances, toutes les déclamations
+mensongères de ceux, qui, pour atteindre le Zola de Dreyfus, injurièrent
+et maltraitèrent le Zola de _la Débâcle_, ne prévaudront pas contre la
+vérité, contre l'évidence. L'auteur a d'avance bouclé toutes ces mâchoires
+hurlantes avec cette affirmation, que Paul Déroulède a certainement dite
+avant lui, et que je voudrais voir inscrite sur tous les tableaux appendus
+aux murs de nos écoles primaires:
+
+«Seules les nations guerrières ont prospéré, une «nation meurt dès qu'elle
+désarme!»
+
+Zola a également expliqué les sentiments qui l'animaient en écrivant
+_la Débâcle_, dans une lettre, adressée à M. Victor Simond, directeur du
+_Radical_, le jour où commençait, dans ce journal, la publication de cet
+ouvrage. Cette lettre ne figure pas dans la _Correspondance_ de Zola qui
+vient d'être publiée:
+
+ Mon cher Directeur,
+
+ Vous allez publier _la Débâcle_ et vous me demandez quelques lignes de
+ préface.
+
+ D'ordinaire, je veux que mes œuvres se défendent d'elles-mêmes et je
+ ne puis que témoigner ma satisfaction en voyant celle-ci publiée dans
+ un grand journal populaire qui la fera pénétrer dans «les couches
+ profondes de la démocratie».
+
+ Le peuple la jugera, et elle sera pour lui, je l'espère, une leçon
+ utile. Il y trouvera ce qu'elle contient réellement: l'histoire vraie
+ de nos désastres, les causes qui ont fait que la France, après tant de
+ victoires, a été misérablement battue, l'effroyable nécessité de ce
+ bain de sang, d'où nous sommes sortis régénérés et grandis.
+
+ Malheur aux peuples qui s'endorment dans la vanité et la mollesse! La
+ puissance est à ceux qui travaillent et qui osent regarder la vérité
+ en face.
+
+ Cordialement à vous.
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+ 19 octobre 1892.
+
+ * * * * *
+
+Forcément, dans cette étude, qui ne saurait dépasser les limites normales
+d'un ouvrage de librairie, j'ai dû analyser sommairement, ou me contenter
+d'indiquer, certains livres de Zola. Je n'ai pu accorder à chaque roman la
+même part d'examen et de critique, mais les observations et les remarques
+d'un ordre général, faites sur toutes les œuvres étudiées en ces pages,
+peuvent s'appliquer à celles qui sont mentionnées seulement.
+
+Le dernier livre de la série des Rougon-Macquart est _le Docteur Pascal_.
+Ce docteur est l'ultime rameau du fameux arbre généalogique, que Zola prit
+tant de peine à greffer, à émonder, et à décrire.
+
+Ce n'est pas que Zola fût à court de Rougons et dépourvu de Macquarts.
+Encore moins se trouvait-il à bout de souffle, vidé de sève, et ne pouvant
+plus faire vivre et palpiter de nids dans les branches épuisées de son
+arbre, sur le point d'être sec. Il avait d'autres projets. Il écrivait,
+dès 1889, à Georges Charpentier:
+
+ Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des
+ Rougon-Macquart. Cela est possible, mais il faut que je bûche ferme...
+ Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je
+ ferais. J'étonnerais le monde!...
+
+Il devait faire succéder aux Rougon-Macquart _les Trois Villes_, et
+_les Quatre Évangiles_. Mais il commençait à être las de ce monde de
+personnages à porter, à remuer. La fatigue, ou plutôt l'ennui, lui
+venaient au milieu de cet enchevêtrement de collatéraux, qui faisait
+ressembler son travail de romancier à une besogne de clerc de notaire
+élaborant une liquidation compliquée. Ah! que cette famille prolifique
+lui donnait de mal pour établir, physiologiquement et socialement, sa
+répartition successorale. Il lui a fallu l'attention méticuleuse d'un
+archiviste-paléographe pour ne pas commettre d'erreur dans les noms,
+prénoms, âges, degrés de parenté, et faits d'alliance de tous ces Rougon
+et de tous ces Macquart, nomades et divers, dont pas un n'exerçait le
+même métier, presque tous séparés d'avec leurs parents, et dispersés aux
+quatre coins de la société, ainsi que les héritiers Rennepont dans _le
+Juif-Errant_ d'Eugène Sue.
+
+Enfin, il s'affranchit de cette servitude de l'hérédité, dont il avait
+d'abord puisé l'idée dans l'ouvrage du docteur Lucas. Il devait toutefois
+y revenir, mais incidemment, dans ses ouvrages subséquents, comme
+lorsqu'il fait figurer, dans ses _Trois Villes_ et dans ses _Trois
+Évangiles_, les Froment, «ayant le front en forme de tour».
+
+Il affirmait, en prenant pour directrice, dans la construction de son
+vaste monument, la théorie de l'hérédité, sa conception du Roman
+Expérimental. Il proclamait la nécessité de faire de la science
+l'auxiliaire ou plutôt la tutrice de l'imagination. En même temps,
+il bénéficiait d'un procédé de composition commode, abrégeant des
+descriptions de personnages et dispensant de créer et de combiner, chaque
+fois qu'il commençait un livre, toute une série de types nouveaux. Il
+évitait des redites en faisant passer et repasser du premier plan au
+second ses acteurs, et il usait du système qui avait avantageusement servi
+à Balzac pour sa _Comédie Humaine_.
+
+Une différence toutefois est à signaler. Balzac, en conservant et en
+distribuant, à travers toutes les scènes de sa Comédie aux cent actes
+divers, les personnages déjà vus et présentés au lecteur, se préoccupait
+avant tout de donner l'apparence de la vie sociale à son monde imaginaire;
+il voulait, comme il l'a dit lui-même, faire concurrence à l'état-civil.
+Dans la vie réelle, tous les contemporains se retrouvent et se coudoient,
+mêlés à une existence commune, et ils sont en perpétuel contact. Nos
+passions, nos vices, nos plaisirs, nos devoirs, nos besoins tournent dans
+un même cercle synchronique: dans tout drame, dans toute comédie dont nous
+sommes tour à tour les héros, se retrouvent, indifférents à l'action, mais
+présents, les comparses sociaux. Nous entraînons avec nous dans notre
+course, bonne, méchante, laborieuse, inféconde, criminelle, honnête,
+sublime ou vulgaire, tout un chœur de satellites contemporains: gens
+de loi, médecins, prêtres, bureaucrates, commerçants, artistes, filles,
+actrices, mères de famille, enfants et vieillards. C'est pourquoi, avec
+son puissant génie reconstitutif de la réalité, Balzac a eu grand soin
+de faire escorter ses premiers rôles par des utilités, telles qu'on les
+rencontre forcément sur les planches de la société. S'il avait besoin
+d'un avoué, il prenait Derville ou Desroches; ses banquiers étaient
+invariablement Nucingen ou du Tillet; lui fallait-il un club d'élégants
+jeunes hommes, il faisait signe à de Marsay, à Maxime de Trailles, à Félix
+ou à Charles de Vandenesse; la presse intervenait avec Andoche Finot;
+Lousteau, Émile Blondet; la littérature était représentée par d'Arthez,
+Nathan, Claude Vignon, Camille Maupin. Tout un personnel social obéissait
+ainsi à la pensée du maître pour les besoins de l'optique du livre. Mais
+de ces êtres fictifs, passant et repassant dans l'œuvre, c'était le
+caractère professionnel, la fonction, le rouage social qui était requis
+et montré principalement.
+
+Zola, avec ses Rougon-Macquart, a voulu autre chose: c'est le type humain,
+avec ses différences provenant du milieu et du caractère physiologique,
+c'est le tempérament et la constitution physique, les vertus et les vices,
+les tares et les dégénérescences de certains représentants de l'humanité,
+dans une période d'années allant du coup d'État de 1851, origine de la
+fortune des Rougon, à la débâcle de 1870-71, chute de l'empire et époque
+de la naissance du dernier rejeton de la famille, «enfant inconnu, le
+Messie de demain peut-être», qu'il a promenés à travers ces vingt volumes
+d'aventures individuelles et de tableaux collectifs. Il a relié entre eux
+tous les héros de ses livres pour prouver que, s'ils étaient tels qu'il
+nous les décrivait, cela provenait de ce fait accidentel, que leur aïeule,
+Adélaïde Fouque, mariée à Pierre Rougon, puis devenue maîtresse de «ce
+gueux de Macquart», était atteinte d'aliénation mentale.
+
+On ne voit pas bien l'intérêt que cette consanguinité peut présenter. S'il
+s'agissait de prouver que la folie est héréditaire, ce qui est souvent
+vérifié, fallait-il se donner la peine de tant écrire? Tous les
+personnages de la série de Zola ne sont pas des aliénés. Presque tous
+ont des bizarreries, des violences, des nervosités, quelques-uns sont
+criminels, d'autres subissent des excitations sensuelles irrésistibles, et
+leurs existences sont bouleversées par des passions coupées d'événements
+tragiques ou douloureux--mais ont-ils besoin d'être, pour cela, des
+Rougon ou des Macquart? Sans descendre d'Adélaïde Fouque, beaucoup de
+familles et d'individus isolés ressemblent à tous ces produits de la folle
+des Tulettes. On n'écrit pas non plus de romans avec des personnages
+insignifiants, à qui rien n'est arrivé et ne peut arriver. Donc il fallait
+nécessairement qu'à chacun de ces Rougon et de ces Macquart un intérêt
+s'attachât, qu'ils fussent des sujets d'étude, que leur existence
+présentât des particularités méritant d'être examinées et décrites.
+Ils devaient tous êtres des «héros».
+
+Zola a donc exagéré l'importance de l'hérédité, dans son œuvre.
+Remarquons, au point de vue du relief, de l'intensité de la vie des
+principaux personnages de la série, que les plus intéressants, ceux qui
+s'imposent à l'esprit du lecteur, et demeureront vivaces dans la mémoire
+n'ont aucun caractère héréditaire: Coupeau, le formidable alcoolique,
+Souvarine, le Slave farouche, Jésus-Christ, le rustre venteux, Albine,
+l'Ève sauvage du Paradou, Miette, qui tentait le drapeau des insurgés
+avec son enthousiaste ferveur de porte-bannière de la confrérie de Marie,
+tous ces types inoubliés et inoubliables sont en dehors de la fameuse
+généalogie, et bien d'autres que je néglige. Ceux qui en font partie,
+comme Aristide Saccard, Lantier, Nana, Gervaise, n'avaient pas besoin de
+cette filiation pour être ceux qu'ils sont, et pour justifier l'attention
+des hommes.
+
+_Le Docteur Pascal_, lui-même, est si peu le congénère des Rougon-Macquart
+qu'il se classe à part, se servant, pour expliquer sa dissemblance, son
+isolement dans la famille, de l'exception prévue par les savants, prudente
+réserve que Lucas a décrite sous le nom d'innéité.
+
+L'innéité, c'est la porte ouverte à la délivrance de l'être enfermé dans
+la fatalité du cercle héréditaire. Pascal Rougon est donc un étranger dans
+cette famille de déséquilibrés. C'est un évadé de l'atavisme morbide. Il
+aime la science, cultive la vertu et vit à la campagne. Le philosophe
+sensible et vertueux du siècle dernier. Il n'a pas le sens pratique des
+choses, ni un goût excessif pour le tran-tran du travail vulgaire. Il
+néglige sa clientèle, et consciencieusement élabore des recherches sur
+l'hérédité, qui se résument dans la confection d'un arbre généalogique,
+s'ajoutant à des notes biographiques, sur chacun des membres de la
+famille. Sa mère, Félicité Rougon, veut prendre ces dossiers pour les
+détruire, car elle juge fâcheuses pour la réputation de la tribu les
+fiches qu'ils renferment. Elle réussit, à la mort du docteur, à capter et
+à brûler ce casier médical, sauf l'arbre, réfractaire au feu, et que Zola
+devait par la suite débiter en volumes in-18.
+
+Le Docteur Pascal a, chez lui, à la Souléiade, une jeune nièce, Clotilde,
+qui l'appelle maître, et à qui il a enseigné bien des choses, sauf une
+qu'elle apprend toute seule: l'amour.
+
+Et ici, débarrassé de l'obsession héréditaire, l'auteur entre dans le
+beau, dans le puissant. Comment, après des brouilles et des accès de
+religiosité, l'oncle et la nièce, maître et disciple, deviennent-ils
+amants, époux, c'est ce que Zola a décrit, on devrait dire chanté, avec
+un lyrisme et une virtuosité extraordinaires. Zola, dans ce cantique,
+redevient le grand poète de _la Faute de l'abbé Mouret_ et de _la Page
+d'Amour_. Il a su éviter ce qu'il pouvait y avoir de choquant en cette
+sorte d'inceste entre oncle et nièce; il n'a pas donné à ces amours d'un
+pédagogue et de son élève le caractère un peu ridicule des ébats de la
+pédante Héloïse avec Abailard, le beau professeur; enfin, il a su nous
+émouvoir, et en écartant la raillerie, avec le tableau d'un vieillard,
+«dont la barbe est d'argent comme un ruisseau d'avril», faisant l'amour
+avec une belle fille dont les cheveux sont des épis d'or. Il est
+parvenu à faire accepter cette union, qu'on qualifie dans la société de
+disproportionnée, et qui évoque l'image de cornes plaisantes poussant au
+front du barbon. Les amours séniles, qui d'ordinaire provoquent le rire,
+ici, poussent aux larmes. Nous voilà loin d'Arnolphe et de sa bécasse
+d'Agnès; Zola rivalise avec Hugo, qui voyait de la flamme dans l'œil des
+jeunes gens, mais dans l'œil des vieillards contemplait de la lumière.
+
+L'épisode touchant de Ruth et de Booz est reproduit à la Souléiade. Mais
+les amours bibliques ne connurent pas l'un des facteurs permanents de la
+souffrance des amants modernes: l'argent! Poètes et romanciers oublient
+trop souvent, dans leurs fictions, le rôle du dieu de la machine,
+l'intervention de cet Argent qui domine tout. Dans ce livre, il change
+l'idylle en tragédie. Ruiné, le docteur est obligé de se séparer de sa
+Clotilde. Pour la soustraire à la pauvreté, il l'envoie à Paris, et il
+meurt de cette séparation. Clotilde revient, trop tard, pour embrasser une
+dernière fois celui qu'elle avait réchauffé de sa jeunesse et rajeuni de
+son amour.
+
+La mort du docteur Pascal est une page superbe. Il tombe comme un soldat
+de la science, comptant les pulsations qui se ralentissent en son cœur
+engorgé, calculant les minutes de souffle qui lui restent, et se relevant
+dans un suprême accès d'énergie scientifique, pour consigner de ses mains
+défaillantes l'heure de sa fin, à la place qu'il s'était réservée au
+centre du tableau généalogique des Rougon-Macquart.
+
+Toute cette fin passionnelle, avec l'analyse délicate des sentiments
+qui animent Clotilde et Pascal, est admirable. Des tableaux comme Zola
+sait les brosser: la combustion de l'oncle Macquart, la mort du petit
+fin-de-race Charles, la nuit d'orage où Pascal rudoie Clotilde et la mate,
+la dînette dans la maison affamée, et l'alcôve entrevue, où, comme Abigaïl
+ranimant le vieux roi David, la jeune fille offre au vieil amant l'eau
+de jouvence de sa beauté, font de ce dernier livre de la série un
+chef-d'œuvre d'émotion intime et de passion, sinon chaste, du moins
+honnête. _Le Docteur Pascal_ est à placer à côté de la _Page d'Amour_,
+c'est-à-dire au tout premier rang des ouvrages de Zola.
+
+Une lumière édénique éclaire cette idylle moderne. Quelques-uns, parmi
+ceux qui ont l'âge du docteur Pascal, regretteront peut-être qu'ils soient
+si lointains et si fabuleux, malgré la belle histoire contée par Zola, ces
+temps d'amour où les patriarches à barbe blanche, en faisant la sieste
+dans leurs foins, trouvaient à leur réveil, allongée auprès d'eux, timide,
+aimante et docile, quelque Moabite au sein nu, offrant l'amour et tendant
+sa coupe de jeunesse, pour que le vieillard puisse étancher sa soif encore
+vive, et raviver son être au contact d'une chair brûlante sous le dais
+nuptial du ciel, ayant pour lampe astrale la faucille d'or, négligemment
+jetée par le moissonneur de l'éternel été, dans le champ des étoiles.
+
+
+
+
+VI
+
+LES TROIS VILLES.--LOURDES.--ROME.--PARIS
+
+(1893-1897)
+
+
+En écrivant sa trilogie des _Trois Villes_, succédant à la série des
+Rougon-Macquart, Zola a voulu montrer, en un panorama synthétique, la
+domination sacerdotale dans trois milieux différents. En même temps,
+il lui a convenu de prouver, une fois de plus, stratège littéraire,
+sa puissance dans l'art de manier les masses. Il s'est proposé d'affirmer
+sa maîtrise de manœuvrier, et son incomparable faculté de metteur en scène
+des foules.
+
+Ces _Trois Villes_, ces trois actes d'un drame, dont les Cités sont les
+protagonistes, Lourdes, Rome, Paris, ont une intensité d'effet différente.
+_Lourdes_ est l'œuvre maîtresse. L'observation s'y révèle aiguë, exacte.
+C'est la vérité surprise sortant de son puits ou plutôt de sa piscine. Les
+méticuleux détails de cette kermesse médico-religieuse sont rendus avec
+une netteté vigoureuse. Celui qui n'a pas visité Lourdes connaît cette
+bourgade, capitale de la superstition, comme s'il y était né, ou comme
+s'il y tenait boutique, quand il a lu le livre de Zola. Le voyageur
+sincère, exempt de naïve crédulité, qui, au retour d'une excursion en cet
+étrange oratoire balnéaire, prend le volume, y retrouve ses impressions
+précisées; il lit le procès-verbal minutieux et impartial des faits qui se
+sont passés sous ses yeux, l'analyse de la tragi-comédie de la souffrance,
+avec l'espoir de la guérison surnaturelle, à laquelle il a assisté.
+
+Lourdes apparaît comme une ville à part, au milieu de notre siècle peu
+disposé à la croyance religieuse, avec notre société affairée, mercantile,
+sportive, jouisseuse et nullement mystique, où l'aristocratie, la
+bourgeoisie, pratiquent le culte comme une tradition bienséante, usant des
+sacrements sans y attacher plus d'importance qu'à une obligation mondaine,
+pour faire comme tout le monde, tandis que le peuple des villes, par
+routine, et celui des campagnes, par ignorance craintive, fréquentent
+encore les églises. C'est une sorte de Pompéï dégagée de l'amas industriel
+et matérialiste de l'époque. Là, comme dans une féerie, tout semble hors
+des temps, loin des contemporains, avec une mise en scène factice et
+fantaisiste, où le décor même, l'admirable paysage que le Gave arrose,
+paraît sortir des coulisses d'un théâtre extraordinaire.
+
+Pour le passant désintéressé de la guérison miraculeuse, ou de
+l'entreprise lucrative des thaumaturges de l'endroit, cléricaux et laïques,
+prêtres et boutiquiers, médecins et hôteliers, Lourdes se présente comme
+un de ces lieux mystérieux et vénérés, berceau des religions, vers lequel
+l'humanité anxieuse tourne encore des regards effarés et respectueux. Qui
+sait? Si l'eau de Lourdes ne guérit point, elle ne saurait faire mal?
+Et un doute, celui qui est à l'inverse du doute négatif et scientifique,
+le doute de la crédulité, germe lentement dans la conscience du voyageur
+hésitant et surpris. On lui raconte des faits surprenants, donnés comme
+certains. On exhibe des témoins, guéris authentiques. On accumule preuves
+et témoignages. Il faut avoir la tête solide et l'esprit cuirassé contre
+les assauts du merveilleux pour résister aux coups portés à la raison par
+Lourdes, dans son ambiance stupéfiante.
+
+Le miracle se présente à la pensée, sinon comme probable et vrai, du moins
+comme possible et non invraisemblable. On se remémore des séries de faits
+inexplicables qui, sous les yeux de chacun, s'accomplissent tous les jours,
+sans qu'on en puisse imaginer ni en recevoir l'explication satisfaisante.
+Des autorités scientifiques, un professeur à l'École polytechnique, à leur
+tête, essaient de démontrer la possibilité d'un corps dit astral. Les
+physiciens n'enseignent-ils pas l'existence, dans l'atmosphère, d'un
+quatrième gaz, jusqu'ici ignoré, qui n'est pas l'oxygène, l'hydrogène ou
+l'azote? Et les invraisemblables expériences, pratiquées partout, de la
+suggestion, de l'hypnotisme? Et les fluides! et toutes les déconcertantes
+découvertes de la science moderne, l'électricité domestiquée, les ondes
+hertziennes, les rayons cathodiques, le radium qui éclaire, chauffe et
+brûle sans perdre un atome de sa magique composition! Nous baignons dans
+le miraculeux. Le merveilleux nous séduit toujours, et il est interdit
+de nier absolument ce qu'on ne s'explique pas. On vous opposerait votre
+ignorance. Il est difficile de soutenir la négation _a priori_, sans examen
+ni discussion. Celui qui nie tout, sans motiver son refus de croire, est
+aussi vain que celui qui croit tout, sans se donner la peine d'examiner sa
+croyance et de la justifier.
+
+Lourdes est donc demeurée, au XIXe et au commencement du XXe siècle, la
+forteresse de la crédulité et de la superstition. Ce village, dont le
+renom dépasse celui d'une grande capitale, ne saurait toutefois aspirer
+à la gloire de Jérusalem, de la Mecque, ou de Rome. Il lui manque le
+diadème. Ce n'est pas une capitale de la croyance. C'est tout au plus
+une énorme foire, où l'on vend de la santé, et, par conséquent, tous les
+larrons du surnaturel et tous les maquignons de la réalité s'entendent
+pour y duper le simple et confiant acheteur.
+
+Aucun grand mouvement d'âme n'est sorti de ce bazar. La véritable foi
+s'accommode mal de trop de proximité, de trop de promiscuité aussi.
+Lourdes est encombrée à l'excès de loqueteux et de personnages minables.
+C'est une cour des miracles. Jamais ce ne sera une station aristocratique.
+Les belles madames n'ont pas l'occasion d'y montrer six toilettes par
+jour. Un relent nauséabond monte de la piscine, où barbotent des membres
+peu familiarisés avec le tub. La clientèle y pratique l'hydrothérapie,
+comme une pénitence. Dans la grotte plébéienne, la mondanité ne daigne pas
+plus s'agenouiller qu'elle ne va se promener aux Buttes-Chaumont. Le haut
+clergé tolère Lourdes, mais n'y pontifie pas. Ce n'est pas un lieu de
+prières sélect. Malgré son titre de basilique, l'église est comme un
+temple de troisième classe. On n'y sert que le bon Dieu des pauvres.
+Le Bouillon Duval de la chrétienté, ce débit populaire, et cette source
+mal fréquentée n'est que le Luchon des indigents, aussi le Vatican et
+Saint-Pierre de Rome n'ont-ils que du dédain pour cette chapelle de
+léproserie. Cependant le trésorier du denier encaisse, sans répugnance,
+les gros sous ramassés dans cette cuve immonde, où gigotent tant de
+mendiants en décomposition.
+
+Zola, en traitant ce sujet complexe, tout en se montrant l'adversaire du
+banquisme sacerdotal, n'a pas entendu faire œuvre d'irréligiosité ou
+d'anticléricalisme. Il s'est proposé surtout d'étudier le mouvement
+néo-religieux à notre époque; il a voulu peindre, dans un panorama superbe,
+tentant sa verve lyrique et sa virtuosité descriptive, la prosternation
+naïve et touchante, en son irrémédiable confiance, en somme excusable, des
+malheureux éperdus de souffrances, qui cherchent partout la cure implorée,
+qui veulent croire parce qu'ils veulent guérir, et qui se plongeraient
+dans la piscine du diable, s'ils la rencontraient, si on les y conduisait,
+comme à celle du dieu de Lourdes, et s'ils espéraient en sortir valides et
+sains.
+
+Un public énorme, sans cesse renouvelé, compose la clientèle annuelle de
+Lourdes. Zola a rendu, avec une vérité empoignante, la cohue priante et
+maladive, bondant les trains, encombrant les gares, s'entassant dans les
+wagons, où les cantiques couvrent le râle des agonisants. J'ai vérifié
+par moi-même, au buffet d'Angoulême, halte indiquée dans le volume, la
+scrupuleuse exactitude de la photographie de Zola; rien n'y manquait. Tous
+les personnages étaient à leur place, dans leur attitude vraie, depuis les
+jeunes clubmen, ambulanciers volontaires, jusqu'à la dame riche, présidant
+le convoi, et pour qui, lorsque tout le contingent pèlerinard est casé,
+emballé, bouclé, on sert, dans une petite salle du buffet, un modeste
+déjeuner, qu'elle avale en hâte; tandis que le chef de gare poliment
+l'avertit que le train, dès qu'elle sera prête, se remettra en route.
+
+Avec la même intensité de vision, Zola s'est penché sur la piscine qui
+rappelle le cuvier de Béthanie. Il a subodoré et humé, avec un flair
+connaisseur et patient, les buées nauséabondes qui en montaient. On sait
+que les pestilences sont par lui respirées de près, et même analysées,
+--se souvenir du bouquet des fromages du _Ventre de Paris_,--avec un
+certain plaisir pervers. On jurerait qu'il a goûté à cette sauce sans nom,
+où marinent et mijotent les os creusés par la carie, les épidermes que
+l'ulcère a rodés, les chairs où la sanie, pareille aux limaçons sur les
+vignes, traîne des baves blanchâtres. Une véritable sentine, cette cuvette
+aux miracles. «Un bouillon de cultures pour les microbes, un bain de
+bacilles», a dit Zola. On ne change pas souvent, en effet, le jus
+miraculeux, et des milliers de perclus et de variqueux, aux bobos coulants,
+de l'aube naissante à la nuit close, viennent y tremper leurs purulences.
+
+Il a pareillement décrit, avec la magnificence de son verbe, le paysage
+poétique et impressionnant, les processions qui se déroulent, avec des
+allures de figurations d'opéra, et l'enthousiasme des foules attendant,
+voulant le miracle. C'est un des livres les plus lyriques de ce grand
+poète en prose, un Chateaubriand incrédule, par conséquent plus fort, plus
+inspiré que l'illustre auteur du _Génie du Christianisme_, que sa croyance
+portait et dont la foi surexcitait le génie.
+
+La grotte de Lourdes,--ce retrait galant, où l'humble Bernadette surprit,
+en compagnie d'un officier de la garnison voisine, une dame aimable,
+laquelle, pour terrifier la bergère et lui ôter l'envie de raconter,
+ou même de comprendre le miracle tout physique qui était en train de
+s'accomplir sous ses yeux ébahis, s'imagina de se faire passer pour la
+Reine des cieux,--Zola toutefois a contesté cette anecdote,--peut servir
+à expliquer bien des miracles du passé. À cet égard, cette salle de
+spectacle religieux appartient à l'histoire, à la science, à la critique,
+donc au roman expérimental, comme l'entendait Zola. Le miracle et la
+superstition sont des phénomènes morbides, dont les ravages peuvent être
+comparés à ceux de l'alcoolisme, de l'industrialisme, de la débauche et
+de la guerre. L'auteur de _l'Assommoir_, de _Germinal_, de _Nana_ et de
+_la Débâcle_ devait s'en emparer, et en donner la vision saisissante
+et colorée. Il trouvait un nouveau champ d'observation fécond dans ce
+laboratoire de prodiges en plein vent, qui fonctionne au centre du vaste
+entonnoir pyrénéen, avec la grotte qui flamboie, la piscine qui gargouille,
+la foule qui geint, prie, se bouscule, s'émeut, chante des cantiques
+et pousse vers le ciel une clameur effrayante de supplication: _Parce,
+Domine!_ tandis que le Gave, au bas du chemin enrubannant la basilique
+triomphale, roule son écume retentissante sur le diamant noir des roches
+polies, avec, au-dessus, la pureté de l'air bleu, où les cierges
+tremblotants versent leurs larmes jaunes.
+
+ * * * * *
+
+_Rome_ est inférieure à _Lourdes._ Ce n'est pas le meilleur ouvrage
+de Zola, ce gros tome de 731 pages serrées, amalgame d'un guide genre
+Baedeker, d'un traité de christianisme libéral, et d'un noir roman, à la
+façon d'Eugène Sue.
+
+C'est une ville morte que la Rome moderne; malgré son souffle puissant,
+Zola n'a pu la ranimer. La gloire légendaire de l'ancienne capitale
+du monde l'attirait. Il est probable qu'il a éprouvé une désillusion
+vive, quand, depuis, il l'a parcourue, sondée, examinée avec la loupe
+prodigieuse de son œil de myope. Cette déconvenue se sent, se devine dans
+ce livre, malgré l'habileté de l'auteur, et l'aisance avec laquelle il
+promène son personnage, l'abbé Froment, par tous les quartiers de la Rome
+antique, papale et moderne.
+
+Le procédé, renouvelé de la _Notre-Dame de Paris_ de Victor Hugo, si
+majestueusement employé dans _le Ventre de Paris_, paraît ici un peu usé
+et faiblard. L'anthropomorphisme architectural, animant les bâtisses et
+mêlant l'âme humaine à la solitude des édifices, lasse et n'étonne plus
+dans cet itinéraire. La description minutieuse des rues et des édifices
+de la ville est peu intéressante. C'est qu'il est difficile, malgré la
+légende, malgré les préjugés, de trouver Rome une ville digne d'être
+admirée, et même étudiée. Son paysage ne vaut pas celui de Florence et de
+Fiesole, son décor n'est pas comparable à celui de Venise, son mouvement
+moderne est inférieur à l'activité de Milan. On ne regarde Rome qu'à
+travers la vitrine de l'histoire. C'est une de ces pièces paléontologiques,
+comme on en conserve dans les Muséums, et devant lesquelles les badauds
+défilent, les dimanches, avec des yeux ébahis, en dissimulant un
+bâillement. L'admiration pour Rome est toute factice. Elle est chose
+convenue, et l'on craindrait de passer pour un barbare et un ignorant si
+l'on déclarait, que, en dehors des collections artistiques, des richesses
+picturales et sculpturales gardées dans les galeries, dans les palais, au
+Vatican, et en mettant à part deux ou trois vestiges de la gloire antique,
+comme le Colosseo et le Panthéon d'Agrippa, il n'y a rien à voir pour
+l'artiste, dans cette cité, qui n'est même plus vieille.
+
+Il y a sans doute quelques jolis coups d'œil à donner vers les rues
+étroites et pittoresques des bords du Tibre jaunâtre; le panorama
+découvert des terrasses du Pincio est intéressant et la campagne romaine,
+aux solitudes suspectes, a un aspect lépreux, désolé, excommunié, qui
+n'est pas dénué de caractère. Mais la ville fameuse est belle surtout dans
+l'imagination, et ne justifie le voyage que parce qu'il est élégant, pour
+un touriste, et convenable, pour un artiste, d'avoir vu Rome. Vision nulle
+et déplacement inutile cependant. Les monuments n'y existent pas. Est-ce
+le crime des Barbares ou des Barberini? Le résultat est le même pour le
+regard, pour la pensée. Les églises ont toutes la valeur architecturale de
+notre Saint-Roch, ou d'autres hideux édifices jésuitiques, à portail et à
+frontons Louis XV, rappelant les pendules artistiques en simili-bronze
+qu'on fabrique à la grosse, rue de Turenne. Des dômes, des coupoles, pas
+un clocher. Les places, les fontaines ont l'allure rococo. L'odieux Bernin
+triomphe partout. Saint-Pierre, malgré Michel-Ange, a l'aspect d'une
+grosse volière. L'art, à Rome, s'est réfugié dans les chapelles, dans les
+galeries. L'intérêt artistique de la prétendue capitale de l'éternelle
+beauté, où l'on a la sottise d'envoyer se perfectionner dans leur art, et
+y conquérir la maîtrise, les apprentis peintres, sculpteurs, musiciens,
+--étudier la musique à Rome, cela a l'air d'une ironie chatnoiresque!--est
+donc tout à fait indépendant du sol romain. Transportez, comme le
+général Bonaparte et le commissaire Salicetti le firent, la plupart des
+chefs-d'œuvre enfouis dans les loges, les galeries, les couvents de cette
+ville dévastée, dotez Montrouge ou Grenelle des œuvres accumulées sur les
+bords du Tibre par les princes de l'Église et vous aurez Rome. C'est un
+magasin de curiosités qui pourrait être véhiculé et déballé, sans perdre
+de son prix, sur n'importe quel point du globe.
+
+La vie romaine en soi est dépourvue d'intérêt. Le fameux Corso est encore
+plus désillusionnant que la Cannebière. C'est une rue sombre, avec des
+trottoirs où l'on ne peut passer quatre de front. Des encombrements de
+voitures, allant au pas, sur une seule file, lui donnent l'aspect de notre
+rue de Richelieu, sans l'élégance des boutiques. Ce Corso célèbre, c'est
+la grand'rue d'une préfecture de seconde classe.
+
+Des orchestres ambulants, composés de trois ou quatre grands diables venus
+d'Allemagne, et soufflant dans des cuivres, par moment, donnent un peu de
+vie aux places silencieuses. Dans les boutiques, étroites et sombres, des
+femmes mafflues, lourdes, aux formes junoniennes, s'écrasent, marchandes,
+sur la banquette des comptoirs, lasses dès la matinée, répondant d'un ton
+endormi aux demandes de la clientèle, ou se trainent, visiteuses, devant
+les étoffes nonchalamment déployées. Aucun endroit gai, réunissant femmes
+de fête et gens de plaisir. Des cafés, dont quelques-uns fastueux, tout en
+marbre et en mosaïque, comme le café Colonna, avec de rares consommateurs,
+voyageurs de commerce désœuvrés ou officiers du poste voisin, au palais
+législatif de Monte-Citorio, prenant des granits avec mélancolie. Dans
+les rues, un peuple ennuyé, découragé, manifestant l'inquiétude, et
+le peu d'entrain du promeneur sans le sou. Sauf peut-être pour ceux
+qui fréquentent les salons discrets, malveillants et monotones de
+l'aristocratie appauvrie ou des prélats réduits à la portion congrue,
+l'existence n'est pas gaie pour le voyageur. S'il est de bonne foi, s'il
+ne connaît pas le mensonge habituel à l'homme qui voyage pour avoir voyagé,
+s'il ne ressemble pas au visiteur crédule de la fallacieuse baraque
+foraine, qui sort en affectant d'être satisfait, afin d'entraîner des
+imitateurs, et de ne pas être seul à avoir été trompé, il dira, il pensera
+au retour: Rome? une mystification, une expression pour touristes!
+
+Mais les souvenirs évoqués par cette ville, qualifiée d'éternelle, sont si
+imposants! N'y foule-t-on pas la poussière de gloire des anciens maîtres
+du monde, et, à chaque pas ne semble-t-on pas descendre dans le passé,
+et revivre la vie antique? Là encore, la désillusion est profonde.
+L'antiquité ne se retrouve, à Rome, que dans l'érudition de ceux qui la
+cherchent. Les ruines romaines sont sans intérêt, des fûts et des vieilles
+pierres quelconques. À Orange et à Nîmes, nous avons des vestiges de
+l'architecture et de la civilisation romaines plus importants.
+
+Tout est neuf, à Rome, ou vieillot. L'antique a disparu. Les habitants
+eux-mêmes reconnaissent qu'ils n'ont rien de commun avec les premiers
+possesseurs de l'emplacement compris entre les sept collines: ils ont
+effacé, avili, jusqu'au souvenir de la Rome antique, en appelant le Forum
+le champ aux Vaches, _campo Vaccino_, et le Capitole le champ d'huile ou
+de colza, _Campioglio_. Ô Manlius! ô Cicéron!
+
+Zola a beau user d'un de ces leitmotiv qui lui sont habituels, et faire
+répéter par tous ses personnages, même par le pape, que les pontifes
+chrétiens sont les héritiers directs des Césars, que les cardinaux, les
+prélats, sont toujours les enfants du vieux Latium, qu'ils se drapent
+dans leur pourpre comme la lignée des Auguste, rien n'est plus faux. Les
+Italiens, en deçà et au delà du Tibre, n'ont ni une goutte de sang, ni une
+cellule cérébrale des anciens occupants du sol sabin. Le soc des guerriers
+l'a trop profondément remué, ce champ ouvert à toutes les invasions, pour
+qu'on y retrouve les racines primitives et les souches ancestrales. Le
+sang étranger a fait sa transfusion et circule dans les veines de ces
+races renouvelées. Zola semble croire que l'absolutisme est une question
+de localité, de terroir césarien, un legs atavique de la Rome impériale.
+C'est une erreur historique. La domination de l'Église est au-dessus, et
+à part de la souveraineté historique des empereurs. C'est un pouvoir qui
+remonte plus haut, vers la source des âges. La suprématie du prêtre se
+retrouve au commencement des périodes historiques. Dans la société aryenne,
+le brahmane était supérieur au guerrier, au roi, et le Kschâtrya, s'il
+voulait s'élever, devenir un véritable chef, atteindre le sommet de la
+hiérarchie védique, devait commencer par s'humilier devant la caste
+sacerdotale, et, comme le roi Vicvamitra, se faire ascète pour monter
+au trône brahmanique.
+
+Zola a méconnu cette loi historique, lorsqu'il a fait, de la passion
+dominatrice de l'Église et de ses chefs, une question d'ethnographie:
+l'Église est absolutiste en soi, et le despotisme, c'est sa vie même.
+Transportez le pape de Rome à Chicago, comme il en a été un instant
+question, il y sera tout aussi «Imperator». Les papes d'Avignon furent
+aussi césariens que ceux qui ne quittèrent jamais Rome. C'est l'Église, et
+la Papauté la résumant, qui sont absolues, qui rêvent la domination du
+monde; la ville, où l'hégémonie catholique trône, n'est pour rien dans
+cette insatiable convoitise de la puissance suprême.
+
+La donnée du roman de _Rome_, le prétexte à descriptions, le fil
+conducteur dans les rues romaines, est la venue au Vatican de l'abbé
+Pierre Froment, prêtre français, suspect de tendances hétérodoxes,
+auteur d'un livre déféré à la Congrégation de l'Index, intitulé _la Rome
+Nouvelle_. L'auteur est engagé à défendre, en personne, son ouvrage et à
+solliciter une audience du pape. Il a cru naïvement exprimer les idées
+du pape, le Léon XIII soi-disant républicain, le Léon XIII prétendu
+socialiste, qu'on montrait faisant commerce d'amitié avec la démocratie
+de France et d'Amérique.
+
+_La Rome Nouvelle_ de l'abbé Froment sera la ville de la religion idéale.
+La papauté renoncera à toute préoccupation du temporel, elle sera toute
+spiritualisée. Plus de mômeries ridicules, comme les jongleries lucratives
+de Lourdes. Et puis, la religion serait expurgée de toutes ses impuretés
+mercantiles, le culte deviendrait simplifié, le dogme serait amené à une
+conciliation avec la science, avec la raison. La religion apparaîtrait
+alors comme un état d'âme, une floraison d'amour et de charité. Enfin, le
+pape, entendant, du fond du Vatican, le craquement des vieilles sociétés
+corrompues reviendrait aux traditions de Jésus, à la primitive Église; il
+se mettrait du côté des pauvres.
+
+Toutes ces fantaisies politico-religieuses, que l'abbé Froment a formulées
+dans son bouquin, il les rabâche, par la plume de Zola, grand amoureux des
+redites, à tout un auditoire de prélats, de cardinaux, de jésuites, et,
+finalement, au pape, dans une audience presque secrète, qui est le morceau
+capital du volume, la meilleure page.
+
+L'abbé Froment, personnage tracé d'un dessin mou, prêtre sur la pente de
+la révolte, et dont la soutane semble chercher les orties, tient à la fois
+de Lamennais et de l'abbé Garnier, du père Didon et de Hyacinthe Loyson.
+On ne discerne pas clairement ce qu'il veut, encore moins ce qu'il rêve:
+ses aspirations de _la Rome Nouvelle_ sont flottantes, et il plaide assez
+mal sa cause devant le Saint-Père. Léon XIII le rembarre comme il faut,
+le cloue avec autorité et lui rive le schisme sur la bouche. Froment a
+pleurniché la cause des malheureux; il a récité des articles de journaux,
+où les virtuoses de la misère émeuvent les cœurs compatissants. Le
+Saint-Père lui répond que son cœur de pape est plein de pitié et de
+tendresse pour les pauvres, mais la question n'est pas là. Il s'agit
+uniquement de la sainte religion. L'auteur de _la Rome Nouvelle_ n'a
+compris ni le pape, ni la papauté, ni Rome. Comment a-t-il pu croire que
+le Saint-Siège transigerait jamais sur la question du pouvoir temporel des
+papes? La terre de Rome est à l'Église. Abandonner ce sol, sur lequel la
+Sainte Église est bâtie, serait vouloir l'écroulement de cette Église
+catholique, apostolique et romaine. L'Église ne peut rien abandonner du
+dogme. Pas une pierre de l'édifice ne peut être changée. L'Église restera
+sans doute la mère des affligés, la bienfaitrice des indigents, mais elle
+ne peut que condamner le socialisme. L'adhésion du Saint-Siège à la
+République, en France, prouve que l'Église n'entend pas lier le sort de la
+religion à une forme gouvernementale, même auguste et séculaire. Si les
+dynasties ont fait leur temps, Dieu est éternel. Il fallait être fou pour
+s'imaginer qu'un pape était capable d'admettre le retour à la communauté
+chrétienne, au christianisme primitif. Et puis, l'abbé Froment a écrit
+une mauvaise page sur Lourdes. La grotte aux miracles a rendu de grands
+services à la religion, à la caisse du pape aussi. «La science, conclut
+Léon XIII, doit être, mon fils, la servante de Dieu. _Ancilla Domini..._»
+
+L'abbé Froment s'incline. Il n'est pas converti, mais écrasé. Il ne peut
+lutter contre ce pape qu'il voulait défendre. Il ratifie la mise à l'index
+de la Congrégation, il rétracte sa _Rome Nouvelle_.
+
+Voilà l'une des sections du livre, car il est triple: la description de la
+ville et une aventure romanesque constituant deux autres
+parties.
+
+Les chapitres romanesques ne sont pas les plus louables. Ils contiennent
+des épisodes d'amours contrariées. Le prince Dario et la contessina
+Benedetta en sont les héros. Ces deux personnages sympathiques ont pour
+repoussoir un disciple de Rodin du _Juif Errant_. Un certain Sconbiono,
+curé terrible, qui empoisonne les gens avec des figues provenant du jardin
+des jésuites, est à faire frémir. Rien que ce curé empoisonneur aurait
+ravi l'excellent Raspail, qui voyait des jésuites embusqués parmi les
+massifs de son beau jardin d'Arcueil, et de l'arsenic jusque dans le bois
+du fauteuil du président des assises, lors de l'affaire Lafarge. Le roman
+de Dario et de Benedetta est émouvant. C'est du bon Eugène Sue.
+
+La mort de Benedetta est singulière: bien que mariée, elle est vierge, car
+elle s'est refusée à son époux, Prada, personnage incertain, ambigu. Elle
+réserve pour son Dario, quand son mariage sera annulé, la fleur fanée de
+sa virginité. Dario est empoisonné par les figues du curé d'Eugène Sue,
+et, sur son lit de mort, transformé en couche nuptiale, Benedetta, après
+s'être consciencieusement déshabillée, s'offre, se livre. Zola semble dire
+que l'acte _in extremis_ est consommé. Les deux amants meurent dans un
+spasme. Les figues empoisonnées opèrent par inhalation, par contagion,
+sur Benedetta qui n'en a pas mangé. Voilà qui peut dérouter bien des
+idées qu'on s'était faites en toxicologie, et aussi sur la physiologie du
+mariage. Les deux corps, unis dans cette copulation moribonde, ne peuvent
+plus se dessouder. Quoi! fort même dans la mort! Quel gaillard ce Dario!
+Un cadavre pourvu de la ténacité rigide d'un caniche vivant, c'est bien
+extraordinaire. Encore un exemple des exagérations méridionalistes de
+Zola.
+
+Des personnages secondaires ou épisodiques, très fermement modelés,
+Narcisse Habert, le diplomate esthète; dom Vigilio, le secrétaire
+trembleur, affirmant la puissance des jésuites; Paparelli, reptile
+qu'on entend fuir sous les draperies; Victorine, l'incrédule paysanne
+beauceronne; Orlando, le vieux débris garibaldien, donnent de la vie et du
+pittoresque au mélo, qui rappelle un peu le genre des romans cléricaux qui
+eurent leur vogue, comme _le Maudit_ du fameux abbé X...
+
+Le pape est la seule figure réellement vivante du livre. Zola l'a peint
+en pleine pâte, sans tomber dans la satire, qui eût été une caricature
+indécente, et peu artistique. Il n'a pas hésité à montrer les difformités
+du vieillard au cou d'oiseau, les faiblesses de l'idole; un homme après
+tout. Ce pape, ramassant avidement les subsides que les fidèles ont
+déposés à ses pieds, comptant, serrant son trésor, couchant peut-être sur
+les liasses de billets de banque cachées sous son matelas, en thésauriseur
+acharné, pour la gloire de l'Église, il est vrai, voilà un excellent
+portrait d'histoire. Le mouchoir, avec les grains de tabac, séchant sur
+les augustes genoux, achève la réalité de cette belle peinture.
+
+Dans la partie purement descriptive, celle où Zola fait concurrence à
+Joanne et à Baedeker, il convient de noter, très exactement observée, la
+folie de construire qui agite les néo-romains. Ils rêvent de faire de leur
+capitale, sur l'emplacement du modèle antique disparu, une ville toute
+neuve, toute moderne, un second Berlin. Ils proclament, avec la nécessité
+des quartiers neufs, l'anéantissement complet, au moins comme ville réelle,
+de la Rome de l'histoire, de la cité de Romulus, d'Auguste, de Grégoire
+VII, de Léon X et de César Borgia. Rome, rebâtie à la moderne laissera
+intacte et majestueuse, dans la mémoire des hommes, la capitale impériale
+et chrétienne, la ville impérissable dans sa forme idéale, et considérée
+comme représentation et non comme réalité.
+
+ * * * * *
+
+_Paris_, la troisième ville dont Zola a voulu synthétiser le rôle
+dominateur et rayonnant, un des soleils du système mondial actuel, est le
+dernier volume de la trilogie des capitales. Le sobre titre du livre peut
+paraître ambitieux. Il est difficile de faire tenir dans un tome, si
+volumineux soit-il, et celui-ci dépasse 600 pages, ce que contient cette
+ville, ce que représente ce seul nom: Paris! Ce n'est pas un roman, un
+tableau, mais dix panoramas et vingt livres qu'il faudrait, pour contenir
+la vie de Paris, et encore on n'en donnerait qu'une incomplète monographie,
+et qu'une vision partielle. La série des Rougon-Macquart, sauf en
+quelques ouvrages, n'est qu'une histoire de Paris, de sa vie, de ses
+passions, de ses idées, de ses fermentations et de ses manifestations,
+fragmentée et étudiée, par milieux, d'après la profession et le caractère
+du personnage pris pour protagoniste de l'action. Ici, d'après le titre,
+devrait se trouver résumé, et comme condensé, tout ce qui constitue
+l'apparence matérielle, décorative, agissante, de l'énorme capitale, et
+aussi sa pensée, sa force civilisatrice, l'âme de Paris. Le livre de Zola
+ne renferme pas tant de choses. Il est même plutôt circonscrit quant au
+champ de vision qu'il offre au lecteur. L'auteur a décrit un coin du Paris
+politicien, combinaiseur de ministères et d'émissions, et montré l'écume
+du monde politique bouillonnant dans la ville qu'il compare, après Auguste
+Barbier, à une cuve énorme:
+
+ ... Montferrand, qui étranglait Barroux, achetant les affamés,
+ Fontègue, Duteil, Chaigneux, utilisant les médiocres, Taboureau et
+ Dauvergne, employant jusqu'à la passion sectaire de Mège et jusqu'à
+ l'ambition intelligente de Vignon. Puis venait l'argent empoisonneur,
+ cette affaire des chemins de fer africains qui avait pourri le
+ Parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois triomphant, un
+ pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la finance.
+ Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard qu'il
+ infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Ève disputant Gérard à sa
+ fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe
+ donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à cette Silviane,
+ la catin noire, en compagnie de laquelle son père s'affichait
+ publiquement. Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec
+ les pâles figures de Mme de Quinsac et du marquis de Morigny; c'était
+ le vieil esprit militaire, dont le général de Bozonnet menait les
+ funérailles; c'était la magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu
+ faisant sa carrière à coup de procès retentissants, un Lehmann
+ rédigeant son réquisitoire dans le cabinet du ministre, dont il
+ défendait la politique; c'était enfin la presse, cupide et mensongère,
+ vivant du scandale, l'éternel flot de délations et d'immondices que
+ roulait Sanier, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans
+ conscience, qui attaquait tout, défendait tout, par métier et sur
+ commande. Et, de même que des insectes, qui en rencontrent un autre,
+ la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en nourrissent, de même tout
+ ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de passions, s'étaient jetés
+ sur un misérable fou, tombé par terre, ce triste Salvat, dont le crime
+ imbécile les avait tous rassemblés, heurtés, dans leur empressement
+ glouton à tirer parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et
+ tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les désirs, les
+ violences, les volontés déchaînées, le mélange innommable des ferments
+ les plus acres d'où sortirait, à grands flots purs, le vin de
+ l'avenir.
+
+Tout cela est assez confus. On ne distingue pas nettement la mixture qui
+cuit dans la cuve. Malgré des adaptations d'actualité, des allusions à des
+personnalités et à des événements très réels, et l'on pourrait dire très
+parisiens, comme l'escroquerie du Panama et les explosions dues à Ravachol,
+on ne perçoit pas franchement Paris, ce formidable et complexe Paris,
+qui donne son titre au volume. Dans toutes les capitales de l'Europe
+et du Nouveau-Monde, il y a des spéculateurs avides et sans scrupules,
+des politiciens méprisables et audacieux, des adultères, des scandales
+mondains, des journalistes à vendre et des journaux versatiles, et enfin
+il s'y dresse aussi des anarchistes usant des explosifs. Il n'y a rien,
+dans ce tableau de la surexcitation des vices, des appétits, des passions,
+qui ne puisse s'appliquer à Londres, à Berlin, à New-York, à Melbourne.
+
+Les amours d'un curé défroqué avec la fiancée de son frère, dont le
+sacrifice et la générosité sont peut-être bien surhumains, en tout cas
+exceptionnels, car les accords étaient faits et la date du mariage presque
+fixée, et les tentatives du chimiste, que l'amour fraternel rend capable
+d'un dévouement aussi invraisemblable que celui du _Jacques_ de George
+Sand, pour faire sauter le Sacré-cœur, aboutissant à l'expérience d'un
+moteur industriel, c'est la substance, c'est la moëlle du roman. On ne
+saurait admettre cette substitution de fiancée et ce changement dans
+l'utilisation des explosifs, comme caractérisant, résumant et expliquant
+Paris.
+
+Malgré quelques belles échappées panoramiques, observées du haut de la
+place du Tertre, sur la Butte Montmartre, et rappelant le spectacle des
+ciels de Paris vu des hauteurs de Passy, dans _Une Page d'Amour_, la
+description décorative et plastique, où d'ordinaire excelle Zola, semble
+négligée et plus faible dans ce livre. Il est d'une facture moins sûre,
+d'un relief moins accusé, d'un intérêt secondaire aussi, et comme s'il
+était écrasé par son titre, par la masse même du sujet, il s'affaisse en
+maint passage. Zola a voulu faire grand, il n'est parvenu qu'à faire gros.
+C'est un bloc incomplètement travaillé. L'art, si éclatant dans la plupart
+des œuvres précédentes, n'est pas suffisamment intervenu. Le praticien a
+dégrossi, mais le sculpteur a fait défaut.
+
+Ce livre, cependant, offre un intérêt particulier: il témoigne d'une
+évolution dans la conscience de l'auteur, et il est, par moments, un
+document autopsychologique. C'est le seul ouvrage où Zola, renonçant,
+pour certains chapitres du moins, à ses notes, à ses extraits, aux
+renseignements obtenus par correspondance, ou tirés de minutieux
+interrogatoires et de patientes auditions, s'est documenté d'après
+lui-même. Il a quitté la méthode objective, abandonné le métier du peintre
+ou du photographe se campant en face du modèle, pour recourir à l'analyse
+subjective. C'est dans ce _Paris_ qu'il a mis le plus de son moi. Il a
+dépeint ses propres sensations dans les émois passionnés de son abbé
+Froment. À l'époque où il écrivait _Paris_, Zola était amoureux. Lui, le
+chaste laborieux, le forgeur de phrases courbé sur la tâche matinale et
+ne laissant pas un seul jour le fer se refroidir ni l'enclume se taire,
+s'était pris au piège de la femme. Sa liaison, annoncée, pardonnée, peut
+être rappelée sans scandale ni injure. La digne et maternelle épouse du
+grand écrivain, l'héritière de sa pensée et la légataire de son âme, a
+recueilli, élevé, aimé les deux enfants de Mme Rozerot. À la cérémonie
+d'inauguration de la Maison de Médan, donnée à l'Assistance Publique, la
+veuve de Zola avait auprès d'elle ces deux enfants du sang de son mari,
+Jacques et Denise, devenus ses enfants adoptifs à elle, les enfants du
+cœur et de la bonté.
+
+Les promenades à bicyclette de son abbé Froment, en compagnie de Marie,
+que Zola décrit si complaisamment, les randonnées à travers la forêt de
+Saint-Germain, vers la croix de Noailles et la route d'Achères, dont il
+donne un si joli croquis, c'étaient des souvenirs. À près de cinquante
+ans, il s'était trouvé rajeuni par cet amour, et par ces escapades sur la
+frêle et commode monture d'acier.
+
+ Marie refaisait de lui,---de son abbé Froment, si l'on s'en tient à
+ la lettre du texte, l'homme, le travailleur, l'amant et le père...
+ il était changé, il y avait en lui un autre homme. En lui, qui
+ s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie
+ l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière,
+ et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste
+ ciel qui mûrit les moissons...
+
+Un nouvel homme s'était formé en lui, et Zola semblait vivre d'une autre
+vie physique et morale. L'idée double de paternité et de fécondité avait
+surgi, puissante. Ce grand producteur d'idées, de faits, de sentiments et
+d'observations, ce créateur d'êtres fictifs, doués d'une existence plus
+forte et surtout plus durable que les individus de sang et de chair,
+aspirait à la joie et à la nouveauté de donner la vie à des êtres
+palpitants, de féconder et d'animer, non plus la pensée abstraite et les
+fils de son cerveau, mais une femme, une mère et d'avoir des enfants, de
+la matière vivante sortie de lui, perpétuant sa force, en reproduisant,
+à leur tour, par la suite, les germes fertilisants dont il leur aurait
+transmis le dépôt sacré.
+
+Ce désir fut accompli. Mais alors, simultanément, un changement se
+produisit dans l'intellect, dans le génie de l'écrivain. Il s'éprit des
+problèmes de la destinée des hommes. Il rêva d'un avenir meilleur. Il
+évoqua une révolution, non point par la bombe et par la guerre civile,
+mais obtenue par la science, par l'instruction répandue à flots, par
+l'abolition des institutions du passé, par la paix entre les peuples, et
+l'amour entre les hommes. Il avait, jusque-là, passé plutôt indifférent
+à côté des problèmes sociaux. _L'Assommoir_ était surtout une mercuriale
+sévère à l'adresse des travailleurs enclins à l'ivrognerie. _Germinal_,
+magnifique tableau du monde souterrain, pitoyable vision de la misère du
+mineur, n'indiquait nullement la solution socialiste de la mine devenant
+la propriété de ceux qui la fouillent. _La Terre_, tableau sombre de la
+cupidité et de l'opiniâtre labeur des paysans, ne contenait pas la formule
+de la culture en coopération, de la suppression du travail individuel, et
+n'annonçait pas l'avènement de la grande et profitable exploitation du sol
+en commun. Devant toutes ces visions de l'avenir, les yeux de Zola, si
+perçants pour discerner les moindres détails d'une matérialité observée,
+étaient couverts d'une taie. Brusquement, il parut avoir été opéré d'une
+cataracte intellectuelle. Ses prunelles s'emplirent d'une clarté nouvelle.
+Il devint clairvoyant dans les ténèbres de la question sociale. Tout son
+esprit fut inondé de la lumière de la vérité, et sa volonté se banda vers
+la justice. L'idéal des sociétés futures lui apparut, comme une terre
+promise et certaine, où il ne parviendrait pas, mais que les générations
+qui le suivraient, plus favorisées, certainement atteindraient. Et c'est
+parce qu'il voyait, au-devant de lui, cette terre lointaine, c'est parce
+qu'il la sentait le domaine promis aux hommes des temps qui succéderaient
+aux années de luttes, de misère, d'oppression et d'antagonisme, qui sont
+les nôtres, qu'il voulait obstinément avoir un enfant, un fils de la chair,
+c'est pour cet héritage de l'avenir qu'il voulait laisser de la graine
+d'êtres heureux, après lui, sur le sol, et aussi un livre, un enfant de
+l'esprit, témoignant de sa foi, de son espérance, de sa charité sociales,
+un héraut précurseur des vertus théologales de la démocratie
+future.
+
+C'était peut-être, c'est actuellement un rêve et une utopie. Mais l'utopie
+était généreuse et le rêve était consolant. Les lectures de Zola n'avaient
+eu, jusque-là, aucune direction politique ou sociologique, car il ne
+parcourait guère, à part quelques ouvrages nouveaux d'amis, ou de
+contemporains notoires et rivaux, que les livres où il pensait trouver des
+documents pour ses romans en préparation. Elles devinrent alors autres.
+Il voulut connaître la doctrine socialiste et les théoriciens de la
+rénovation humaine, les apôtres de l'Évangile nouveau. Cette notion lui
+manquait. Ainsi, dans _l'Assommoir_ et dans _Germinal_, il n'est fait
+aucune allusion aux théories humanitaires et phalanstériennes qu'il devait,
+par la suite, avec son lyrisme et son éloquence colorée, développer si
+copieusement et exalter superbement dans _Fécondité_, dans _Vérité_ et
+surtout dans _Travail_. Il lut Auguste Comte, du moins en partie, il
+parcourut Proudhon,--lui et son entourage ignoraient le grand génie
+socialiste du XIXe siècle, et, de plus, le jugeaient faussement, d'après
+les racontars et les calembredaines des petits journaux, ainsi qu'il
+m'apparut par la stupéfaction à moi témoignée par son fidèle Alexis,
+lisant, durant un séjour que nous fîmes à Nice, en 1895, un travail sur
+Proudhon que je venais de publier dans la _Nouvelle Revue_. On ne
+connaissait alors, à Médan, le puissant maître de _la Justice dans la
+Révolution et dans l'Église_ que sous la forme légendaire et caricaturale
+dont il était représenté dans les milieux ignorants et rétrogrades.
+Charles Fourier surtout, l'auteur de la théorie des _Quatre Mouvements_
+et le profond et consolant poète du Travail attrayant, acquit une grande
+influence sur lui. Comme il était à prévoir, à son insu, par l'élaboration
+fatale de son cerveau, ainsi qu'en un vase clos dans lequel on met des
+éléments qui doivent forcément se combiner et précipiter un produit
+inévitable, ces lectures, ces notions longtemps insoupçonnées, tout à coup
+apprises, cette documentation socialiste acquise, étant donnés son récent
+état d'esprit et sa nouvelle vision de la vie, aboutirent à des œuvres
+d'une conception et d'une portée différentes, à ces _Quatre Évangiles_,
+qui sont en germe et comme sommairement argumentés dans ces lignes finales
+de _Paris_:
+
+ ...Après la lente initiation qui l'avait transformé lui-même,
+ voilà que ces vérités communes lui apparaissaient, aveuglantes,
+ irréfutables. Dans les évangiles de ces messies sociaux, parmi le
+ chaos des affirmations contraires, il était des paroles semblables
+ qui toujours revenaient, la défense du pauvre, l'idée d'un nouveau et
+ juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mérite,
+ la recherche surtout d'une loi du travail qui permît équitablement ce
+ nouveau partage entre les hommes.
+
+Et, dans la bouche de son abbé Froment, apostat de la religion ancienne,
+croyant et missionnaire de la foi nouvelle, il mit cette déclaration et ce
+programme, qui affirmaient le changement d'orientation de sa vie, de sa
+pensée, de son œuvre, et qui étaient comme la préface d'une série de
+livres inédits, comme la seconde jeunesse d'une existence recommencée.
+Il apostrophe le Sacré-cœur, ce Panthéon du passé, ce temple de la
+superstition mourante, basilique de l'ancienne société à l'agonie, et
+salue l'édifice de l'avenir, le Palais du Travail, reposant sur ces deux
+colonnes augustes: la Vérité, c'est-à-dire la Science, et la Justice,
+c'est-à-dire le Bonheur humain.
+
+ ... La science achèvera de balayer leur souveraineté
+ ancienne, leur basilique croulera au vent de la vérité, sans qu'il
+ soit même besoin de la pousser du doigt. L'expérience est finie.
+ L'évangile de Jésus est un code social caduc dont la sagesse humaine
+ ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme
+ tombe en poudre de toutes parts; la Rome catholique n'est plus qu'un
+ champ de décombres, les peuples se détournent, veulent une religion
+ qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l'esclave accablé,
+ brûlant d'une espérance nouvelle, s'échappait de sa geôle, rêvait d'un
+ ciel où sa misère serait payée d'une éternelle jouissance. Maintenant
+ que la science a détruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain
+ de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux,
+ exige la justice, le bonheur sur la terre...
+
+Ces éloquentes affirmations font de Zola un véritable théoricien du
+socialisme, un docteur de la foi démocratique. Le romancier a fait place
+au philosophe. Il marche, d'ailleurs, à l'avant-garde des généreux
+esprits de son temps. Dans la page de _Paris_ qu'on vient de lire, où
+il revendique le droit au bonheur terrestre, au paradis viager, pour le
+travailleur, pour le pauvre, si longtemps berné par la promesse mensongère,
+analogue à l'enseigne fallacieuse du barbier, de la félicité du lendemain,
+de la consolation dans un ciel chimérique qui ne saurait avoir sa place
+sur une carte astronomique, ne retrouve-t-on pas les termes mêmes de la
+déclaration retentissante que devait lancer, dix ans plus tard, à la
+tribune, le ministre du Travail, René Viviani:
+
+ Tous ensemble, par nos pères d'abord, par nos aînés ensuite et par
+ nous-mêmes, nous nous sommes attachés à l'œuvre d'anticléricalisme et
+ d'irréligion. Nous avons arraché la conscience humaine à la croyance
+ de l'au-delà. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans
+ le ciel des lumières qu'on ne rallume pas. Est-ce que vous croyez que
+ l'œuvre est terminée! Elle commence. Est-ce que vous croyez qu'elle
+ est sans lendemain? Le lendemain commence.
+
+ Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'enfant qui aura profité de
+ l'enseignement primaire et des œuvres post-scolaires, et qui,
+ devenu homme, confrontera sa situation avec celle des autres hommes?
+ Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'homme à qui nous avons dit
+ que le ciel était vide de justice, que nous avons doté du suffrage
+ universel, et qui regarde avec tristesse son pouvoir politique et
+ sa dépendance économique, et qui est humilié tous les jours par le
+ contraste qui fait de lui un misérable et un souverain?...
+
+Avec des accents délirants et superbes, avec l'enthousiasme du poète,
+devançant les temps, et, comme ces conventionnels qui, la veille du combat,
+décrétaient la victoire, Zola, prophète, Zola, précurseur, salue les âges
+qui viendront, où le royaume de Dieu promis sera sur la terre. La religion
+de la science sera tout le dogme. Le seul Évangile sera celui de Fourier:
+le Travail Attrayant, accepté par tous, honoré, réglé, comme le mécanisme
+de la vie naturelle et sociale, comme le moteur de l'organisme humain,
+avec la satisfaction aussi complète que possible des besoins de chacun, et
+l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies! Et il proclamait
+Paris centre et cerveau du monde, Paris, qui, hier, jetait aux nations le
+cri de Liberté, leur apporterait demain la religion de la science, la
+Vérité et la Justice, la foi nouvelle attendue par les démocrates.
+
+Ce livre de _Paris_, inférieur, au point de vue de l'œuvre artiste et
+de la fabrication littéraire, aux principaux ouvrages de Zola, leur est
+supérieur par la portée philosophique, par l'essor humanitaire. En outre,
+il constitue, dans sa partie finale, l'œuvre transitoire. _Fécondité,
+Travail, Vérité_, les derniers livres de Zola, sont issus de ce nouvel
+état d'esprit que tout à coup révélait _Paris_, et qui n'allait pas tarder
+à se manifester à l'occasion de la révision du procès Dreyfus.
+
+Sans cette préparation, sans cette incubation de l'Évangile socialiste,
+sans cette appétence vers un idéal nouveau d'humanité heureuse et
+de conditions d'existence plus justes, avec la paix sociale établie
+définitivement sur les ruines de l'ancienne organisation sacerdotale,
+guerrière, capitaliste, abattue, l'intervention d'Émile Zola dans
+l'affaire Dreyfus, qu'on doit regretter, mais qu'il faut reconnaître
+sincère et désintéressée, serait inexplicable, un coup de tête, presque
+de folie.
+
+Or, étant données la situation mentale de l'auteur de _Paris_ et les
+préoccupations neuves qui tenaillaient son esprit, il était logique et
+fatal, puisqu'il s'était produit une «affaire Dreyfus», puisque le pays
+était divisé en deux camps, que Zola fût dans un de ces camps. Avec
+son âme combative et son exaltation méridionale et nerveuse, il était
+également logique, et c'était comme une conséquence de la position des
+partis en présence, qu'il se mît du côté de ceux qui s'agitaient pour
+faire reconnaître l'innocence d'un condamné qu'ils proclamaient victime
+d'une erreur judiciaire, et qu'ils estimaient succombant sous les efforts
+combinés de ceux qui obéissaient à des préjugés religieux, ou qui
+voulaient maintenir intact le dogme d'infaillibilité d'un tribunal
+d'exception.
+
+Zola, bien que _Paris_ fût écrit et publié avant que la reprise de
+l'Affaire n'éclatât, prévoyait, prophétisait la lutte qui allait
+s'engager. L'Affaire Dreyfus, c'était la bataille qu'il avait indiquée
+dans son livre, transportée dans la réalité.
+
+Avec Paris, Zola terminait la trilogie philosophique, où il avait gradué
+les efforts et les luttes de l'humanité, concentrés dans trois villes,
+pour s'élever de la superstition grossière à la religion habile et
+trompeuse, et enfin à la science, au travail, à la justice sociale. Sa
+conclusion, qui est la doctrine socialiste même, était l'homme recevant
+enfin le salaire de bonheur qu'il est en droit d'attendre, et qui doit lui
+être versé comptant, sur la terre, de son vivant, comme un dû ferme, et
+non en manière d'aumône, ou sous la forme d'une traite illusoire payable
+à la caisse d'un chimérique banquier céleste.
+
+
+
+
+VII
+
+L'AFFAIRE DREYFUS.--L'EXIL EN ANGLETERRE.--LES ÉVANGILES: FÉCONDITÉ.
+--TRAVAIL.--VÉRITÉ
+
+(1898-1902)
+
+
+L'affaire Dreyfus a commencé le 15 octobre 1894, jour où le capitaine,
+soupçonné, surveillé, fut arrêté.
+
+Cette poursuite, menée avec discrétion, ne fut connue que quinze jours
+après, et encore fut-ce par une information imprécise. Sans donner de nom,
+sans détails, le journal _la Libre Parole_, assurément renseigné, mais
+incomplètement, dans son numéro du 1er novembre 1894, annonçait qu'une
+affaire d'espionnage était à la veille d'éclater, à la suite de fuites
+constatées dans les bureaux de l'État-Major.
+
+Les événements se succédèrent rapidement dès cette révélation. Bientôt
+le nom de l'accusé était prononcé, imprimé, et le premier procès Dreyfus
+s'engageait devant le conseil de guerre. Zola ne prit aucune part à cet
+initial engagement.
+
+N'écrivant ici qu'une histoire littéraire, je ne rappellerai de
+ce formidable et douloureux litige que ce qui est indispensable à
+l'éclaircissement des idées et des faits pour cette Étude impartiale sur
+Zola.
+
+Bien qu'ayant été au nombre des militants, et à l'un des premiers rangs,
+--je fus l'un des rares journalistes poursuivis à cette époque, ayant été
+frappé d'une condamnation, qui parût énorme et disproportionnée, de cent
+mille francs de dommages civils (après l'amnistie somme réduite en cour
+d'appel à 20.000 francs), je ne veux ni récriminer ni recommencer de
+rétrospectives escarmouches. Je n'ai gardé, de ce combat qui fut acharné,
+sans merci, de part et d'autre, qu'un grand sentiment de tristesse. Le
+pays ne fut pas seulement déchiré, le foyer domestique devint souvent une
+annexe du champ de luttes, plus d'un cœur fut meurtri, et des inimitiés
+surgirent qui se prolongèrent. Des vieux amis se sont séparés, et ne se
+sont plus depuis retrouvés. De secrètes vendettas se produisirent. Il faut
+déplorer cette maladie, ce cancer dont la France fut atteinte, et, à
+présent que ces temps de souffrance sont lointains, les oublier, si faire
+se peut, et ne plus appuyer sur les cicatrices de peur de les rouvrir. Je
+vais me borner à signaler le rôle considérable de Zola dans ce grand et
+ténébreux drame.
+
+Sans être autrement troublé, il avait, comme tout le monde, appris et
+accepté la condamnation de Dreyfus par le premier Conseil de guerre
+siégeant au Cherche-Midi, à Paris, le 20 décembre 1894. Alfred Dreyfus,
+sans que Zola protestât, subit la dégradation militaire et fut envoyé à
+l'Île du Diable. Il y séjourna trois ans, soumis à un régime très sévère.
+Il convient de constater que, soit dans la cour de l'École militaire,
+pendant la terrible cérémonie de la dégradation, soit à l'Île du Diable,
+soit encore en écrivant à sa femme, ou en adressant mémoires, requêtes et
+recours au président de la République, aux magistrats et à ses défenseurs,
+le condamné n'a cessé de protester de son innocence. Des confidences qu'on
+dit avoir été faites au capitaine Lebrun-Renault n'ont pas été vérifiées.
+Le procès-verbal rédigé par cet officier de gendarmerie, sa pénible
+mission remplie, et transmis à ses chefs ne contient pas trace de ces
+aveux. La chose était assez importante pour que l'officier n'eût pas
+manqué de consigner les révélations que le dégradé, sous l'impression du
+châtiment, et dans la dépression qui en était la conséquence, aurait été
+amené à faire.
+
+Après l'embarquement du condamné, et son isolement à l'Île du Diable, un
+grand silence se fit. Personne, dans le monde politique, dans l'armée,
+dans la presse, dans le gros public, ne semblait mettre en doute alors le
+bien rendu de l'arrêt, la légitimité de la condamnation. Il est certain
+que Zola, comme nous, admettait la culpabilité, et ne s'en préoccupait
+pas plus qu'actuellement nous ne sommes impressionnés par le souvenir de
+condamnations récentes, prononcées contre des individus que les journaux
+nous ont signalés comme convaincus d'espionnage et qui furent ensuite
+frappés par les tribunaux compétents. Il faut se rappeler que, durant les
+trois années qui suivirent l'arrêt du conseil de guerre de 1894, on ne
+désignait dans les journaux de toutes opinions le condamné qu'en le
+qualifiant de «traître». On ne donnait de ses nouvelles que pour affirmer
+qu'il était toujours captif, et que, malgré certains bruits de bateaux
+frétés à dessein, et de gardiens soudoyés par la famille, peut-être par
+des membres importants de la communauté israélite, le prisonnier n'avait
+pu même risquer une tentative d'évasion.
+
+Comment Zola fut-il acquis à la cause de ce condamné, dont la femme et le
+frère, Mathieu Dreyfus, poursuivaient la réhabilitation avec un dévouement
+et une conviction inébranlables, faisant secrètement une lente et active
+propagande?
+
+Il reçut probablement, comme moi, comme plusieurs journalistes et
+écrivains, la visite suivante: Un matin d'avril 1897, si mes souvenirs
+sont bien exacts, un homme de lettres, un confrère de la presse, se
+présenta chez moi. Il venait de publier un volume, et comme j'étais alors
+chargé de la critique littéraire à _l'Écho de Paris_, il m'apportait son
+ouvrage, pensant qu'au lieu de le faire parvenir au journal il serait
+préférable de me le remettre lui-même, sage précaution d'auteur. Je pris
+le livre, intitulé _les Porteurs de torches_, et je causai amicalement
+avec l'auteur, Bernard Lazare. Nous parlâmes des sujets analogues à celui
+qu'il avait traité: des _Derniers jours de Pompéi_, de Bulwer Lytton, de
+_Fabiola_ du cardinal Wiseman, de _Byzance_ et de _l'Agonie_ de Lombard.
+Il s'agissait d'une évocation de la société antique et des cruels jeux du
+Cirque. La conversation, purement littéraire, s'épuisait, quand Bernard
+Lazare, tirant des papiers de sa poche, aborda brusquement le motif
+principal de sa visite. Il me parla de la condamnation de Dreyfus, qui
+était, disait-il, le résultat d'une erreur et d'une machination. Il me
+montra des fac-simile autographiés du fameux bordereau et la plupart
+des pièces en fac-simile qui, depuis, ont été tant de fois cités et
+reproduits. Bernard Lazare me demanda de m'intéresser à la cause de celui
+qui, à ses yeux, était bien innocent, et, avec force compliments, il
+m'incita à discuter favorablement dans la presse les documents qu'il me
+soumettait. Nous nous quittâmes sur le ton de la plus parfaite cordialité.
+Je dois déclarer que, dans cette conversation, dans cette tentative pour
+obtenir mon concours, comme il me disait avoir déjà sollicité et obtenu
+celui de plusieurs confrères, il n'était nullement question d'une campagne
+violente à entamer contre l'armée en général, encore moins de faire appel
+aux anti-militaristes.
+
+Bernard Lazare a certainement fait semblable démarche auprès de Zola, et
+lui a communiqué les documents. L'illustre romancier se laissa persuader.
+
+Les partisans de l'innocence de Dreyfus s'étaient, sans bruit, groupés et
+concertés. Des rumeurs se produisirent, des ballons d'essai furent lancés.
+On fit des sondages dans la presse. Un soir, au syndicat de l'Association
+des journalistes républicains, rue Vivienne, Ranc, notre président, nous
+dit, après la séance: «--Vous ne savez pas la nouvelle? Eh bien! Dreyfus
+est innocent! Scheurer-Kestner en a la preuve! On connaît le vrai coupable,
+ celui qui a fabriqué le bordereau ayant entraîné la condamnation du
+capitaine. Scheurer-Kestner va porter l'affaire à la tribune, au Sénat...»
+
+On accueillait avec étonnement, mais sans grand enthousiasme, cette
+nouvelle, dans cette réunion de rédacteurs des principaux journaux
+républicains. Quand je la transmis, quelques instants après, à _l'Écho
+de Paris_, on la reçut avec incrédulité, et il fut convenu qu'on ne
+publierait cette information assez extraordinaire qu'après de plus amples
+renseignements.
+
+Quelques jours après, elle était confirmée. M. Scheurer-Kestner,
+vice-président du Sénat, écrivait une lettre mémorable, dans laquelle il
+exprimait sa conviction que le condamné expiait le crime d'un autre.
+
+ Dès le 30 octobre, ajoutait-il, dans un entretien officiel avec
+ le ministre de la Guerre, j'ai démontré, preuves en mains, que le
+ bordereau attribué au capitaine Dreyfus n'est pas de lui, mais d'un
+ autre.
+
+Cet «autre» n'allait pas tarder à être désigné. M. Mathieu Dreyfus
+écrivait bientôt au ministre de la Guerre que:
+
+ La seule base de l'accusation dirigée en 1894 contre son frère,
+ étant une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des
+ documents militaires confidentiels avaient été livrés à un agent d'une
+ puissance étrangère, il avait l'honneur de lui faire connaître que
+ l'auteur de cette pièce était M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant
+ d'infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires.
+ L'écriture du commandant Walsin-Esterhazy était, ajoutait-il,
+ identique à cette pièce.
+
+Sur les documents de Bernard Lazare était fondée cette dénonciation, et la
+révision du procès en apparaissait comme l'inéluctable conséquence.
+
+Alors se déroula cette douloureuse suite d'événements: Esterhazy, désigné
+comme l'auteur du bordereau, fut déféré au Conseil de guerre. Le procès
+eut lieu à huis clos. Il dura deux audiences. Esterhazy fut à l'unanimité
+acquitté, le 12 janvier 1898.
+
+Zola, avant le procès d'Esterhazy, était depuis plusieurs mois accaparé
+par la défense de Dreyfus. Il avait abandonné ses travaux ordinaires.
+Toutes ses habitudes régulières étaient interrompues, bouleversées. Il ne
+s'appartenait plus. Il était possédé, comme eût dit un exorciste du moyen
+âge.
+
+Les raisons qui le firent se donner tout entier à cette entreprise
+hasardeuse de la délivrance et de la réhabilitation de Dreyfus n'ont rien
+d'étrange, rien de honteux. D'abord l'intérêt personnel, le lucre doivent
+être écartés. La plume de Zola n'était pas à vendre. Il l'a apportée,
+cette arme bien trempée, redoutable et fortement maniée, avec spontanéité,
+généreusement, comme un soldat de la taille de Garibaldi, offrant son épée
+à l'heure des défaites.
+
+Assurément il ne fut pas indifférent à l'espoir de la victoire, et son
+esprit ambitieux et dominateur fut hanté d'une vision de triomphe. Il se
+vit, comme Voltaire défendant Calas, l'objet d'un enthousiasme général. Il
+connaîtrait alors une autre célébrité que celle qui provient uniquement
+des œuvres littéraires. Il entrerait ainsi dans la grande popularité. Le
+peuple, envers qui jusque-là il avait témoigné une défiance dédaigneuse de
+lettré, viendrait à lui, et il irait à lui. Il prendrait contact avec ces
+masses profondes de la nation, à l'écart desquelles il s'était tenu. Tous
+ces citoyens inconnus, dont il n'avait ni partagé les engouements ni
+compris les haines, tendraient vers lui leurs mains noires et rudes. Son
+nom connu, mais peu fêté dans les milieux républicains, serait acclamé
+par la foule frémissante des meetings. Devenu l'égal des plus illustres
+champions de la démocratie, il serait l'objet d'honneurs électifs. Il
+pensa à son personnage d'Eugène Rougon. Qui pouvait savoir? Il entrevit
+peut-être, comme possible et proche, le Sénat, un Ministère, l'Élysée!
+Victor Hugo avait dû à sa lutte opiniâtre contre l'empire, à sa
+proscription, à sa superbe attitude sur son rocher, une auréole de gloire
+que _Notre-Dame de Paris, la Légende des Siècles_ et _Marion Delorme_
+n'auraient pu faire rayonner aussi largement sur son front. Il éprouva le
+désir vraisemblable, tout en servant la cause de Dreyfus, de jouer un rôle
+important dans les affaires de son temps, d'être autre chose qu'un homme
+de lettres, dans lequel il y a toujours de l'amuseur public et du conteur
+de contes de chambrées. Il était attiré et flatté par la pensée de devenir
+homme d'action, conducteur de foules, l'un des grands bergers du troupeau
+humain. Ambition légitime d'ailleurs et licite ascension, bien qu'en
+réalité le calcul fût erroné, en admettant qu'il y eût calcul et non
+simple emballement de méridional, froid à la surface, fièvre de ligurien
+ardent et concentré, comme le fut Bonaparte. Zola, en tentant cette partie
+aventureuse, sur le tapis de la gloire, jouait à qui gagne perd. Il a
+malheureusement gagné.
+
+Mais le grand mobile de son intervention dans l'affaire fut, comme je
+l'ai indiqué en analysant les dernières pages de son livre _Paris_,
+l'évolution profonde qui s'était produite en lui. L'initiation aux choses
+du socialisme, la lecture des ouvrages des philosophes rénovateurs, des
+saint-simoniens, fouriéristes, icariens, phalanstériens, l'inspiraient. Il
+était charmé par le rêve humanitaire d'une société mieux organisée, où la
+Vérité et la Justice régneraient. Il entrevoyait, il appelait l'âge d'or
+démocratique, non dans le présent, mais au delà de nos temps de fer;
+il saluait l'avenir meilleur dont il voulait hâter la venue, et,
+matérialisant son rêve, il entendait faire sortir Dreyfus de sa prison
+insulaire, comme il souhaitait d'arracher l'humanité au bagne social
+actuel, en fondant un monde nouveau, régénéré par l'amour, par la science
+et par le travail.
+
+Tout donc le préparait à sa nouvelle vocation. Et puis la poursuite contre
+Dreyfus et sa condamnation avaient déchaîné des passions religieuses
+régressives et ravivé des haines séculaires. L'antisémitisme, absurde
+et féroce, nous reportait aux jours des persécutions religieuses. Les
+anti-dreyfusards défendaient l'armée, le drapeau, la patrie, que les
+révolutionnaires, sous le prétexte de faire réviser un arrêt de conseil de
+guerre, attaquaient avec fureur. Parmi ces patriotes alarmés et exaspérés,
+il se trouvait de très notoires républicains et même des républicains
+des plus avancés, d'anciens membres et délégués de la Commune, mais ils
+avaient pour alliés, malgré eux, les fils de Loyola et de Torquemada,
+comme les républicains partisans de Dreyfus avaient pour auxiliaires les
+sans-patrie et les anarchistes. Quel ténébreux gâchis! On ne savait où
+se diriger, pour demeurer dans la clarté, dans la vérité. Les violences
+antisémites surtout entraînaient Zola au premier rang. Il courut au
+secours de Dreyfus, oui, mais surtout il se précipita pour protéger la
+liberté de conscience, qu'il voyait en danger et pour mettre en déroute
+le fanatisme persécuteur, le cléricalisme, dont il redoutait le retour
+offensif. Dans ce combat, où retentissaient, en un cliquetis étourdissant,
+les grandes sonorités de langage, où, avec un fracas d'artillerie, les
+adversaires se lançaient, comme des projectiles, les mots de vérité,
+d'innocence, de justice, de patrie, de drapeau, où l'on parlait ici du
+désarmement du sabre, de l'écrasement du goupillon, et là du salut du pays,
+de la défense sacrée du sol et des institutions, de l'armée française à
+sauver de la trahison et de la débandade, Zola, lyrique et polémiste, se
+jeta à corps perdu. Tout son être, dont la combativité était l'essence,
+ressentit une vibration délicieuse. Il s'enivra de ce tumulte, et il
+s'abandonna, comme dans une orgie, à la débauche de mots, de phrases,
+d'appels, d'invocations, d'anathèmes, d'invectives, de malédictions,
+d'injustices, de violences et de méchancetés qui, des deux camps,
+coulaient à pleins bords autour de lui.
+
+Il fut extatique, et comme animé du délire des prophètes bibliques,
+maudissant le siècle et appelant sur la tête des chefs, sur leurs palais,
+sur leurs lois et leurs institutions des vengeances terribles. Comme
+Jeanne d'Arc, il dut entendre des voix. Il se sentit investi d'une
+mission. Il délivrerait Dreyfus et conduirait la France au sacre
+socialiste. Il brandirait l'étendard de la Liberté et l'épée de la Justice,
+et sur les ténèbres environnantes il secouerait la torche de la Vérité.
+Ce fut alors qu'il lança, comme un appel aux armes, sa fameuse _Lettre au
+président de la République, Félix Faure_. Ce réquisitoire mémorable, connu
+sous le nom de _J'accuse!_ parut dans _l'Aurore_, numéro du 13 janvier
+1898, le lendemain même de l'acquittement d'Esterhazy.
+
+La «Lettre au président» avait été précédée de deux autres brochures.
+L'une «la Lettre à la jeunesse», l'autre «la Lettre à la France».
+
+Dans cette dernière lettre, Zola, avec éloquence, s'écriait:
+
+ Ceux de tes fils qui t'aiment et t'honorent, France, n'ont qu'un
+ devoir ardent, à cette heure grave, celui d'agir puissamment sur
+ l'opinion, de l'éclairer, de la ramener, de la sauver de l'erreur où
+ d'aveugles passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de
+ plus sainte besogne.
+
+ Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux petits, aux humbles,
+ à ceux qu'on empoisonne et qu'on fait délirer. Je ne me donne pas
+ d'autre mission, je leur crierai où est vraiment l'âme de la patrie,
+ son énergie invincible et son triomphe certain.
+
+ Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas vient d'être fait, le
+ commandant Esterhazy est déféré au Conseil de guerre. Comme je l'ai
+ dit dès le premier jour, la vérité est en marche, rien ne l'arrêtera
+ plus. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas en avant sera fait,
+ mathématiquement, à son heure. La vérité a en elle une puissance qui
+ emporte tous les obstacles...
+
+La Lettre au président de la République répétait, plus violemment, cet
+appel à la guerre civile des consciences et à l'insurrection des esprits:
+
+Elle débutait ainsi:
+
+ Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy,
+ soufflet suprême à toute vérité, à toute justice, et c'est fini.
+ La France a sur la joue cette souillure. L'Histoire écrira que c'est
+ sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis...
+
+La Lettre, qui avait le tort de généraliser et de mettre en accusation
+l'armée, prise en général, se terminait par cette dénonciation analytique:
+
+ J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier
+ diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire,
+ et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par
+ les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
+
+ J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins
+ par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.
+
+ J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves
+ certaines de l'innocence de Dreyfus, et de les avoir étouffées, de
+ s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice,
+ dans un but politique, et pour sauver l'état-major compromis.
+
+ J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus
+ complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale,
+ l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la
+ guerre l'arche sainte inattaquable.
+
+ J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravarin d'avoir
+ fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus
+ monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second,
+ un impérissable monument de naïve audace.
+
+ J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard
+ et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins
+ qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue
+ et du jugement.
+
+ J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse,
+ particulièrement dans _l'Eclair_ et dans _l'Écho de Paris_, une
+ campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.
+
+ J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit,
+ en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le
+ second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre,
+ en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
+ coupable.
+
+ En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le
+ coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881,
+ qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je
+ m'expose.
+
+ Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai
+ jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour
+ moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte
+ que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter
+ l'explosion de la vérité et de la justice.
+
+ Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui
+ a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée
+ n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour
+ d'assises, et que l'enquête ait lieu au grand jour!
+
+ J'attends.
+
+Cette lettre avait terriblement étendu le champ de bataille. L'affaire
+Dreyfus ne concernait désormais qu'indirectement Dreyfus. Le condamné
+servait d'étiquette et de prétexte. Au fond, sauf peut-être pour Zola,
+qui était de bonne foi, et les membres de la famille du condamné, la
+personnalité même de celui qu'il s'agissait de tirer de l'Île du Diable,
+de ramener en France, de promener en triomphe après un arrêt de révision
+et de réhabilitation, disparaissait. L'antisémitisme s'était dressé comme
+une bête fauve. Le monde israélite, de son côté, s'agitait, répandait
+l'or, confondait avec ostentation sa cause, qui était celle de l'influence
+juive dans la société, avec celle de la révolution. On faisait appel aux
+hordes anarchistes. D'un autre côté, les patriotes, les républicains et
+les libre-penseurs, qui d'abord étaient les plus nombreux parmi ceux
+qu'on dénommait les «anti-dreyfusards», se trouvèrent confondus avec les
+cléricaux. Les réactionnaires les entourèrent, les paralysèrent, tout en
+exploitant leur notoriété, en se couvrant de leur républicanisme. Les
+modérés, les timorés du parti républicain prirent peur. Ils craignirent
+d'être combattus aux élections comme ayant pactisé avec la réaction. Les
+militants du parti socialiste se mettaient à la tête du mouvement, et
+Clemenceau, effrayé à l'idée d'être dépassé, d'être laissé en arrière,
+emboîtait le pas à Jaurès. L'armée fut donc violemment attaquée, sous
+couleur de réhabiliter Dreyfus, et l'esprit anti-militariste se répandit
+dans une portion du parti. Les instituteurs furent les premiers gangrenés.
+Ils avaient été flattés de se ranger parmi les défenseurs de Dreyfus
+à côté des intellectuels renommés et des libertaires de marque: ils
+suivaient avec orgueil Anatole France, Monod, Psichari, Mirbeau, Sébastien
+Faure et tant d'autres recrues inattendues. Pourquoi les maîtres d'école,
+avec les maîtres de conférences, s'occupaient-ils d'un procès militaire?
+
+En réalité l'affaire Dreyfus n'aurait pas dû dépasser les limites d'une
+action judiciaire. Dans le calme du prétoire, loin des réunions publiques,
+sans pamphlets ni polémiques de presse, elle devait être circonscrite par
+l'examen, attentif et impartial, d'une procédure plus ou moins régulière,
+et d'une sentence plus ou moins révisable. On a révisé plus d'un arrêt
+et proclamé l'erreur, ou tout au moins l'insuffisance de preuves, dans
+plusieurs affaires criminelles, sans un pareil tumulte. La cause de
+ces condamnés réputés innocents, présentée sans doute au début par un
+journaliste apitoyé et convaincu mais sans éclat, sans outrages, un
+simple appel à l'humanité et à la justice, fut uniquement plaidée par
+des avocats, discutée par des magistrats. Ces révisions n'eurent que la
+publicité légitime et désirable d'une décision judiciaire comportant la
+réhabilitation d'un innocent.
+
+Pourquoi donc la réhabilitation de cet israélite, qui semblait, durant
+trois ans, avoir été à juste titre frappé, fut-elle si vigoureusement
+tambourinée, et pourquoi, de tous les côtés, tant de volontaires
+accoururent-ils battre la caisse? C'est que Dreyfus n'était qu'un
+prête-nom, l'homme de paille d'un syndicat de convoitises politiques,
+d'intérêts de secte, de tapage réclamiste et d'appétits révolutionnaires.
+
+Émile Zola, qui avait contribué le plus à déclarer et à patronner cette
+guerre civile, en fut la victime. Il se trouva atteint dans son repos,
+dans son travail, qui était sa vie même, dans sa fortune, dans sa
+situation, dans les dignités qu'il avait acceptées, et qui lui plaisaient.
+Il fut rayé des tableaux de la Légion d'honneur, condamné à un an de
+prison avec trois mille francs d'amende, par la Cour d'assises de la
+Seine, le 27 février 1898, enfin, après plusieurs péripéties judiciaires,
+condamné derechef à Versailles, mais par défaut. Alors il quitta la France,
+et se réfugia en Angleterre, où il séjourna plus d'une année.
+
+On sait la suite des événements: le coup de théâtre du suicide du colonel
+Henry, avouant le faux d'ailleurs inutile, et la série interminable des
+procès à Rennes, à Paris, à la Cour de cassation; Dreyfus ramené en France,
+puis grâcié, finalement réhabilité et réintégré, avec avancement, dans
+l'armée. Devenu commandant, il voulut obtenir un nouveau grade qui lui fut
+refusé par son ex-défenseur Picquart, grâce à lui, de lieutenant-colonel
+promu général et nommé ministre de la Guerre. Alfred Dreyfus alors donna
+sa démission. Il est rentré dans la vie privée, où il se tient à l'écart.
+
+La tentative homicide absurde d'un justicier, réclamiste ou toqué, lors
+de la cérémonie au Panthéon, l'a fait, un moment, reparaître devant
+l'opinion. Il est, depuis, retourné dans l'ombre qui lui plaît. Qui saura
+jamais ce que dissimule, peut-être, cette apathie et ce qui couve sous
+cette apparente quiétude?
+
+Zola est mort brusquement à la suite d'un stupide accident de ventilation,
+sans avoir assisté au triomphe définitif de son client, au «couronnement
+de son œuvre», comme dit l'un de ses biographes, M. Paul Brulat.
+
+Celui-ci, dans son _Histoire populaire d'Émile Zola_, en manière de
+conclusion sur l'affaire Dreyfus, donne le jugement suivant que je lui
+emprunte, ayant été trop mêlé à la bataille, trop antagoniste de Zola,
+pendant la lutte, pour me prononcer en cette circonstance:
+
+ Aujourd'hui que les passions se sont apaisées, dit M. Paul Brulat,
+ il est permis de porter un jugement impartial et modéré sur cette
+ affaire... Peut-être fûmes-nous injustes à l'égard les uns des autres.
+ Dans le feu du combat, les passions s'exaspérèrent de part et d'autre.
+ On se jeta à la face d'abominables outrages, et il sembla un moment
+ que la vie sociale était suspendue en France. En réalité, chaque camp
+ se battait pour un grand idéal. Sur le drapeau de l'un était écrit:
+ Tradition et Patrie, sur le drapeau de l'autre: Justice et Vérité.
+ Reconnaissons maintenant que de telles luttes, loin de diminuer un
+ peuple, démontrent sa noblesse et sa vitalité.
+
+Zola, ayant fait défaut, le lundi 18 juillet 1898, jour fixé pour son
+second procès de Versailles, quitta le palais de justice de cette ville,
+dans un coupé qu'il avait loué. Il était accompagné de son défenseur, Me
+Labori. Il se rendit à Paris, chez son éditeur et ami, Georges Charpentier,
+avenue du Bois de Boulogne. Là il fut rejoint par M. Clemenceau, par Mme
+Zola et quelques amis.
+
+On délibéra sur la conduite à tenir. L'avis de Labori, appuyé par
+Clemenceau, fut que le condamné devait partir pour éviter d'être touché
+par la signification «parlant à la personne» du jugement rendu par défaut.
+S'il recevait cette signification, elle faisait tomber le défaut, et
+rendait un jugement définitif certain, dans le plus bref délai; il n'y
+aurait plus alors aucun recours judiciaire. Donc la fuite s'imposait.
+L'Angleterre fut choisie comme terre de refuge. On fit en hâte les
+derniers préparatifs. Zola ne voulut pas être accompagné. Il monta dans
+l'express de Calais de neuf heures, et débarqua à Londres, à Victoria
+Station, le 19 juillet, à cinq heures 40 du matin, sans avoir été reconnu
+ni inquiété.
+
+Il se fit inscrire à l'hôtel Grosvenor, que lui avait indiqué Clemenceau,
+sous le nom de M. Pascal, venant de Paris. Il fut rejoint, le lendemain,
+par son ami le graveur Desmoulins.
+
+Zola eut quelques aventures, durant les premiers jours de son séjour à
+Londres. Il les a lui-même plaisamment racontées.
+
+Il ne savait pas un mot d'anglais, et il manquait de linge.
+
+ Figurez-vous, dit-il par la suite, en contant cette anecdote, que je
+ n'avais rien emporté avec moi, que ce que j'avais sur ma personne.
+ En conséquence, hier matin, en sortant, je voulus m'acheter
+ l'indispensable, et j'entrai dans un magasin où, à la devanture,
+ il y avait des quantités de chemises. J'entre, mais comme je ne sais
+ pas un mot d'anglais, je suis obligé de me faire comprendre par
+ gestes. J'enlève mon col et je me tape sur le cou.
+
+ Le boutiquier sourit et comprend. Il me prend mesure, il me montre
+ une chemise et des cols. Pour les chaussettes, ce fut un peu plus
+ difficile. Je dus enlever mon pantalon. Le boutiquier comprit encore,
+ mais il ne comprit jamais que les chaussettes étaient trop grandes.
+ À la fin, impatienté, je fermai le poing et je le lui tendis comme on
+ fait à Paris pour qu'il prenne la dimension. Mais le boutiquier ne
+ saisit pas. Il crut que je voulais le boxer, et il se réfugia derrière
+ ses cartons.
+
+ J'allongeai alors la jambe, le boutiquier eut encore plus peur et
+ se figura que la boxe allait dégénérer en séance de savate. Mais
+ tout finit par s'arranger et le marchand comprit que mes poings et
+ mes pieds n'en voulaient aucunement à lui, mais simplement à ses
+ chaussettes.
+
+Il fallait prendre quelques précautions, à Grosvenor-Hôtel, où la
+clientèle était nombreuse, élégante, et pouvait connaître, de vue au moins,
+l'auteur de _l'Assommoir_. Zola, d'ailleurs, dans les premiers jours,
+était imprudent. Il se promenait avec un chapeau mou gris, inusité à
+Londres, une grosse chaîne de montre, des bagues aux doigts, et une
+rosette de la Légion d'honneur à sa boutonnière. Tout cet attirail le
+désignait comme un étranger, un Français. Dans le salon-bar de l'hôtel
+d'York, fréquenté par les chanteurs et artistes de music-halls en
+quête d'engagements, on le prit pour un Barnum, pour le directeur des
+Folies-Bergères ou de l'Olympia, de Paris, venu en remonte à Londres, et
+des cabotins sans emploi lui firent de pressantes offres de service, qu'il
+eut grand'peine à décliner. On le suppliait d'accorder des auditions et
+tout un cortège de M'as-tu-vu se disposait à le suivre à son hôtel. Il fut
+obligé de sauter dans un cab, et de fuir en donnant au cocher une fausse
+adresse.
+
+Un journaliste anglais, M. Vizitelly, qu'il connaissait de longue date et
+qu'il avait averti de son arrivée, lui servit de truchement et lui procura
+une chambre, à Wimbledon, aux environs de Londres, chez un solicitor, un
+M. Wareham. Là, Zola ne parut pas en sûreté. Le restaurateur chez lequel
+il prenait ses repas, un Italien nommé Genoni l'avait reconnu, mais ne le
+trahit point. Un coiffeur, qui avait travaillé à Paris, un journaliste
+venu pour interviewer firent savoir discrètement à Wareham et à Vizitelly
+qu'ils savaient que Zola était à Wimbledon. Il fallut déménager de peur
+qu'un huissier français, accompagné de détectives et sous la garantie d'un
+notaire anglais, ne vînt lui signifier, parlant à sa personne, l'arrêt par
+défaut. Ce fut dans un village, à Oatlands, où le roi Louis-Philippe avait
+cherché asile, cinquante ans auparavant, après la révolution de février,
+que Zola rencontra un abri plus sûr.
+
+À Oatlands, Zola reprit son existence de travailleur. Il semblait se
+détacher même des événements qui se passaient à Paris.
+
+M. Vizitelly a donné, dans _l'Evening News_, sur son séjour à Oatlands,
+les curieux détails suivants:
+
+ À cette époque, M. Zola ne paraissait pas se soucier beaucoup de lire
+ les journaux. Chaque fois que j'allais en ville, je me procurais
+ quelques journaux français et me hâtais de les expédier par la poste,
+ à Oatlands. M. Desmoulins, dont la fièvre dreyfusarde était alors plus
+ forte que jamais, les dévorait d'un bout à l'autre. Mais M. Zola n'y
+ jetait même pas un coup d'œil, et se contentait des nouvelles que lui
+ rapportait son compagnon d'exil.
+
+ Tous les soirs, M. Zola descendait dîner à table d'hôte, et il
+ trouvait occasion d'y exercer ses facultés d'observation. C'est ainsi
+ qu'il fut profondément étonné de la facilité et de la fréquence avec
+ laquelle certaines jeunes filles anglaises approchaient leur verre de
+ leurs lèvres. Il demeurait abasourdi en les voyant sabler, de la façon
+ la plus naturelle du monde, du moselle, du Champagne ou du porto,
+ alors qu'en France les jeunes filles boivent de l'eau, à peine rougie
+ par un peu de Bordeaux. Son étonnement se changea en ahurissement,
+ lorsqu'il vit des messieurs, laissant à leurs femmes et à leurs filles
+ le vin, boire à pleines gorgées du whisky pendant leurs repas.
+
+ Une autre observation, que put faire M. Zola, fut relative aux
+ chemises anglaises. Il en avait acheté quelques-unes à Weybridge, dans
+ les environs d'Oatlands, et il ne tarda pas à se plaindre de leurs
+ proportions exiguës. Le Français, qui aime en général ses aises, et
+ fait des gestes en parlant, est en effet habitué aux chemises amples.
+ Il n'en est pas de même de l'Anglais, dont le chemisier semble avoir
+ toujours peur de gaspiller quelques millimètres de toile, et qui vous
+ taille votre linge pour ainsi dire sur mesure. En conséquence, M.
+ Zola tonnait contre la chemise anglaise qui, disait-il, «était non
+ seulement inconfortable, mais même indécente».
+
+ Pendant tout ce temps, Mme Zola était restée seule à Paris, dans sa
+ maison de la rue de Bruxelles, à la porte de laquelle des agents de la
+ Sûreté continuaient à monter la garde. Mme Zola était suivie partout
+ où elle allait, l'idée étant qu'elle ne tarderait pas à suivre son
+ mari à l'étranger. Mais Mme Zola avait bien d'autres occupations à
+ Paris, quand ce n'eût été que d'expédier à son mari les vêtements dont
+ il pouvait avoir besoin et les matériaux qu'il avait recueillis pour
+ son nouveau livre, et qu'il avait dû abandonner dans sa fuite.
+
+ M. Zola avait, en effet, résolu de tromper les ennuis de son exil en
+ travaillant à sa nouvelle œuvre, _Fécondité_. Il ne se doutait pas,
+ alors, que toute l'œuvre serait écrite en Angleterre, que son exil
+ durerait des mois et des mois, que l'hiver succéderait à l'été, le
+ printemps à l'hiver, et qu'il verrait encore une fois l'été.
+
+ Nous lui disions sans cesse: «Dans quinze jours ce sera fini; dans un
+ mois au plus.» Et les chapitres s'ajoutèrent aux chapitres; il finit
+ par y en avoir une trentaine; l'œuvre était terminée.
+
+ C'est M. Desmoulins qui apporta les matériaux nécessaires: notes,
+ coupures, œuvres scientifiques, etc. Il apporta, en même temps, une
+ malle pleine de vêtements. On avait dû les sortir un à un de la maison
+ de M. Zola, par petits paquets, pour ne pas éveiller l'attention,
+ et on avait dû les emporter chez un ami, où ils furent un peu plus
+ convenablement emballés dans une malle.
+
+Ce fut donc à Londres que Zola écrivit ce volumineux roman de _Fécondité_,
+--titre du premier de ses Quatre Évangiles sociaux, dont il avait conçu
+l'idée en terminant _Paris_. La transition était indiquée dans la dernière
+page de ce livre, où il montre Pierre Froment, l'époux de Marie, debout
+sur la terrasse de la maison de la Butte Montmartre, prenant son fils,
+le petit Jean, et l'offrant à Paris, dont le soleil oblique noyait d'une
+poussière d'or l'immensité, et disant, en montrant au bébé inconscient
+encore, mais ébloui, la ville du travail et de la pensée:
+
+--«Tiens, Jean! tiens, mon petit, c'est toi qui moissonneras tout ça, et
+qui mettras la récolte en grange!»
+
+Zola considérait cet ouvrage, poème en quatre volumes, comme le résumé de
+son œuvre, de sa philosophie, une sorte de testament, où il formulerait
+les conseils de son expérience et de son amour paternel pour tous ceux qui
+travaillent et qui souffrent. Déjà, les titres étaient choisis: Travail,
+Vérité, Justice et Fécondité, avec les noms des personnages principaux,
+menant l'action et personnifiant la pensée de l'auteur. Ces noms étaient
+ceux des quatre évangélistes, adaptation un peu puérile: Luc était désigné
+pour _Travail_, Marc pour _Vérité_, Jean pour _Justice_, Mathieu, étant
+l'apôtre du premier livre: _Fécondité_. Ils devaient tous les quatre
+prêcher et pratiquer l'évangile nouveau, la religion de la maternité, du
+travail, du vrai et du juste.
+
+Zola définissait ainsi la conception et la portée de cette œuvre
+d'évangélisation socialiste, que la mort laissa incomplète:
+
+ La société actuelle est dans une décadence irrémédiable, le vieil
+ édifice craque de tous côtés. Chacun le reconnaît, non pas seulement
+ les théoriciens du socialisme, mais aussi les défenseurs du régime
+ bourgeois. Le christianisme a fait une révolution qui a bouleversé
+ le monde romain, en supprimant l'esclavage, et en y substituant le
+ salariat. C'était un progrès immense, car il élevait le plus grand
+ nombre à la dignité d'hommes libres. Dans les conflits quotidiens du
+ capital et du travail, le définitif triomphe appartiendra au travail.
+ Mais dans quelle voie s'engagera le peuple? quelle parole il écoutera?
+ celle de Guesde ou de Jaurès? Je l'ignore.
+
+ Mes visions, à moi, d'un avenir meilleur, où les hommes vivront
+ dans une solidarité étroite et parfaite, n'ont pas la rigueur d'une
+ doctrine. C'est une utopie.
+
+ Maintenant on a dit que les utopies étaient souvent les vérités
+ du lendemain. Pour écrire _Travail_, je demanderais à Jaurès de
+ m'expliquer sa conception du socialisme.
+
+ _Fécondité_ est l'enfant de la douleur. Je l'ai écrit en exil. Ce
+ livre m'a coûté beaucoup de peine et de temps. J'ai l'habitude
+ d'entasser les matériaux avant de me mettre à écrire. J'avais donc
+ réuni toute une bibliothèque de brochures spéciales, et ce coup de
+ sonde dans les mystères abominables de la vie parisienne m'a révélé
+ de telles choses que mon ardeur s'en est accrue pour jeter à mon tour
+ le cri d'alarme. Quand mes lectures sont terminées, mes informations
+ prises, je fais mon canevas. C'est le gros morceau de ma tâche, et
+ si les personnages, dont les silhouettes défilent de mon livre,
+ sont nombreux,--c'est bien le cas de _Fécondité_,--cela devient un
+ casse-tête chinois. J'ai dû établir une centaine de généalogies,
+ donner des noms différents à chacun, un trait personnel, puisqu'il
+ n'y a pas deux êtres qui se ressemblent complètement dans la nature,
+ et leur attribuer, pour ne pas les confondre, une fiche, comme au
+ service d'anthropométrie. C'est un labeur énorme, mais qui, une fois
+ achevé, me facilite grandement l'exécution de mon roman.
+
+ Je travaille, en effet, chaque jour, depuis trente années, un nombre
+ d'heures déterminé. Mon canevas m'a rationné ma besogne, que j'appelle
+ mon pain quotidien. Je n'ai pas besoin de me souvenir de ce que j'ai
+ écrit la veille, et je ne me préoccupe pas de ce que je devrai faire
+ le lendemain. Le chaînon se soude de lui-même, et la chaîne se déroule
+ et s'allonge.
+
+ Mes recherches étaient terminées, toutes mes notes en ordre, lorsque
+ le second procès de Versailles m'obligea à précipitamment Paris. Je
+ pris le train de Calais avec un très léger bagage, composé d'une
+ chemise de nuit, d'une flanelle, et d'un chiffon de papier sur lequel
+ Clemenceau avait tracé quatre mots d'anglais. Et dans le train qui
+ m'emportait loin des rumeurs de mort et aussi, hélas! loin de mon
+ foyer, je répétais ces mots, m'efforçant de les retenir pour pouvoir
+ guider mes premiers pas dans la ville de Londres.
+
+ Je débarquai en Angleterre le 19 juillet, au matin. Je ne m'arrêtai
+ pas dans l'énorme ville bourdonnante, recherchant la solitude et le
+ silence. Mon bagage, je le répète, était celui de l'exilé, qui
+ n'emporte que quelques hardes au bout de son bâton.
+
+ J'écrivis bientôt à ma femme pour lui demander de me faire parvenir
+ les documents qui se rapportaient à mon livre, et qui attendaient dans
+ un coin de mon cabinet de travail, à Médan. Les indications précises
+ de ma lettre lui permirent de les découvrir, et, par un chemin
+ détourné, ils m'arrivèrent enfin au lieu de ma retraite.
+
+ Il me sera permis de dire ici que mon exil ne fut pas volontaire.
+ J'avais accepté ma condamnation, et je m'étais préparé à subir mon
+ année de captivité. La perspective de la prison n'effraye à la longue
+ que les coupables. Je n'avais pas à craindre le remords d'une action
+ qui m'avait été imposée par ma conscience, et dont la rançon était la
+ perte de mon repos, de ma liberté, et de ma popularité fondée sur un
+ labeur obstiné. Je pouvais me dire: l'honneur est sauf, et peupler
+ ma cellule de douces visions. Mais j'obéis aux raisons de tactique
+ invoquées par les hommes de mon parti, en qui j'avais placé toute ma
+ confiance, et puisque l'intérêt d'une cause, à qui j'avais fait déjà
+ tant de sacrifices, commandait mon départ, j'obéis en soldat.
+
+ Le 4 août, j'écrivis la première ligne du premier chapitre, et le
+ 15 octobre, sept chapitres étaient composés. À cette date, je
+ transportai mes pénates à Upper-Norwood. Mon visage m'avait trahi
+ dans es auberges que j'habitais. Or, mon désir ardent était de me
+ soustraire à toute importunité. Malgré l'urbanité anglaise, je me
+ sentais comme enveloppé de curiosités, sympathiques mais gênantes,
+ et je choisis, au milieu de prés verts et sous de grands ombrages,
+ une demeure inviolable. Je pris des domestiques anglais qui ne me
+ connaissaient pas, et ne parlaient pas un mot de notre langue. La
+ lecture des journaux anglais m'avait familiarisé avec quelques
+ expressions dont je me servais pour me faire comprendre.
+
+ Mais quels coups de tonnerre traversèrent ma vie! Le suicide du
+ colonel Henry, l'arrestation de Picquart, tous ces épisodes de la
+ bataille d'idées que j'avais engagée surgissaient à mes yeux, et mon
+ âme en était toute bouleversée. Ces jours-là, la reprise de ma tâche
+ était plus difficile. Les mots ne venaient pas. Je me prenais la
+ tête dans mes mains agitées par la fièvre, et m'épuisais en vains
+ efforts pour retrouver le fil de ma pensée. Je sortais enfin de mon
+ découragement, et un bienfaisant équilibre que j'obtenais pour le
+ reste de ma journée était ma récompense.
+
+ Le 27 mai 1899, j'écrivais le mot: «Fin» au bas du trentième et
+ dernier chapitre. Et le 4 juin, une semaine après, mon manuscrit sous
+ le bras, je rentrais en France.
+
+ Pendant que mes ennemis s'acharnaient à ma perte, moi, je donnais
+ à mon pays les meilleurs, les plus sages conseils. Je lui faisais
+ toucher du doigt ses plaies pour qu'il put les guérir. Et, avec
+ la Fécondité qui assure l'existence et la grandeur de mon pays,
+ j'exaltais la Beauté. Le bouton de fleur est joli; la fleur épanouie
+ est belle. La vierge est moins belle que la mère. La femme exhale
+ son parfum, montre toute son âme, acquiert toute sa beauté dans
+ l'accomplissement de ses fins naturelles. C'était une vérité utile
+ à propager comme celle dont Jean-Jacques Rousseau se fit l'ardent
+ apôtre.
+
+Ces explications de Zola lui-même, et qui pourraient servir de préface à
+son livre, sont intéressantes, véridiques et justes. Elles ne demandent
+que quelques lignes de critique complémentaire.
+
+ * * * * *
+
+_Fécondité_ est un livre d'une lecture assez pénible. D'abord, le sujet
+est plutôt dépourvu de charme, et les deux personnages principaux, Mathieu,
+l'étalon toujours en rut, et sa femme Marianne, toujours le ventre gros
+ou les pis chargés, n'ont rien des poétiques héros de romans, ni même de
+personnages réels, dans notre pays du moins. Ils sont loin d'être
+sympathiques, comme les a voulus pourtant l'auteur. On éprouve même une
+sorte de répugnance à voir, à chaque chapitre, cette mère gigogne vêler,
+ou donner le sein à un nouveau petit. Elle en a quatorze d'affilée. C'est
+une incontinence génératrice. La mort, qui d'ailleurs sévit normalement
+dans son étable, lui prend quatre de ces produits; il lui en reste un
+stock de dix. Tous ces bambins se suivent en flûte de Pan, donnant
+l'apparence, quand on les promène, d'une petite classe de pensionnat en
+sortie. Tous joufflus et robustes. Ils sont laborieux, comme le père de
+_Fécondité_. Tous font fortune. Tous sont des étalons vigoureux, se
+mariant avec des filles qui sont toutes fécondes, capables de peupler
+une île déserte en quelques années. Ils exercent tous des professions
+avantageuses et bourgeoises, sauf deux, cultivateurs comme leur père.
+Pas un n'est soldat.
+
+Zola ne s'est d'ailleurs nullement préoccupé de la vraisemblance dans son
+manuel de puériculture intensive. Il fait de son taureau Mathieu, d'abord
+dessinateur dans une usine, un paysan par vocation, rude défricheur de
+bois, de marécages et de landes incultes, acquérant rapidement la fortune
+terrienne, devenant un grand propriétaire, quelque chose comme le roi du
+blé, de l'avoine et du seigle dans son département. Tout lui réussit: soit
+qu'il ensemence la terre, soit qu'il laboure son épouse. Tout crève et se
+désagrège autour de lui, chez les gens de la ville, banquiers, usiniers,
+grandes dames, boutiquiers, employés, même la ruine vient au moulin de
+son voisin, un rural pourtant, parce que tous ces gens-là sont avares de
+semailles humaines, et ne font qu'un ou deux enfants à leurs femmes. Ils
+souffrent, tous ces malthusiens, et se trouvent justement punis, quand la
+mort frappe à leur porte et vient frôler les berceaux, n'ayant pas, comme
+Mathieu et Marianne, des bébés de rechange.
+
+Des pages puissantes, et d'une haute portée sociale sur les louches
+maisons d'accouchements, où l'on pratique l'avortement à seringue continue,
+et surtout sur les bureaux de nourrice, et les meneuses, ces grands
+pourvoyeurs de la mortalité infantile, sur le trafic abominable des
+nourrissons qu'on envoie au loin dans des villages meurtriers, qui ne sont
+que des cimetières de petits Parisiens, donnent de l'intérêt, et une haute
+portée moraliste à ce livre, dont la thèse principale est juste, mais
+exagérée et rendue presque insupportable. Zola a aussi très vivement
+dénoncé la fâcheuse manie de l'opération chirurgicale, mettant la femme à
+l'abri des charges de la maternité, opération si légèrement consentie, et
+recommandée avec tant de désinvolture par les praticiens à leurs belles et
+inquiètes clientes. C'était devenu une fureur, une manie, cette ablation
+sexuelle. «Mais les ovaires, ça ne se porte plus, ma chère!» disait une
+de ces opérées à une bonne amie, qu'elle s'efforçait de conduire chez le
+châtreur à la mode. La peur de l'enfant, beaucoup plus que le souci de la
+guérison d'un kyste tenace, guide la plupart de ces femmes, qui vont prier
+un médecin de les débarrasser du chou sous lequel on récolte les bébés. Il
+y a là en effet un mal social, et le blâme de l'écrivain, compliqué de la
+terreur qu'il inspire en faisant de la décrépitude prématurée, ou de la
+mort soudaine, la punition de l'opérée, peut être d'un salutaire effet.
+
+Zola a donc rempli une bonne besogne de moraliste, d'hygiéniste et
+d'éducateur social, quand il a montré, avec quelque exagération sans doute,
+mais en des tableaux violents et véridiques les ravages de l'infécondité
+artificielle due à l'intervention chirurgicale, les inconvénients de la
+fraude conjugale au point de vue de la santé, la perte que ces pratiques,
+et aussi l'allaitement mercenaire et l'envoi des nourrissons au loin,
+dans des repaires d'ogresses cupides, faisaient courir à la société. La
+surveillance des nourrices campagnardes, plus sérieuse et plus efficace,
+et l'exhortation aux mamans de nourrir elles-mêmes leurs poupons, voilà
+des pages excellentes. Les législateurs, les philosophes, les économistes
+et tous ceux qui se montrent inquiets de la lente dépopulation observée,
+en France, depuis de nombreuses années, ne peuvent qu'approuver le
+principe de la doctrine et de l'enseignement de _Fécondité_.
+
+On peut toutefois contester, au moins tant que l'ordre social et
+économique actuel subsistera, non seulement en France, mais parmi les
+nations avec lesquelles notre pays est en concurrence productive et
+commerciale, les avantages de la fécondité invoqués par Zola. Ils sont
+exceptionnels, et généralement improbables. Dans le monde imaginaire,
+où il place ses personnages, et où il les favorise, les exemptant des
+malchances, des désastres, les comblant de réussite et de bonheur, avec sa
+baguette de magicien conteur, l'avantage et le bienfait de la fécondité
+peuvent être admis. Dans la réalité, dans les conditions présentes de
+la production, de la consommation, de l'acquisition du sol et de la
+possession des instruments de travail, en présence de la cherté des
+subsistances, de la difficulté de l'habitation spacieuse à bon marché, de
+la compétition des emplois, et de la dispute des salaires, la fécondité
+est plutôt funeste, c'est comme une maladie pour l'individu, et c'est bien
+près d'être un fléau pour la collectivité.
+
+Zola a pour lui le sénateur Piot, et aussi les économistes à courte vue,
+tablant sur le maintien indéfini de l'ordre des choses contemporaines. Le
+romancier nous montre les désordres et les désastres de l'infécondité,
+mais la surproduction n'est-elle pas chargée de méfaits aussi? La
+fécondité déréglée serait la pire catastrophe. Pour la France notamment,
+où l'homme est casanier, rebelle à l'émigration, s'il y avait beaucoup de
+ces Mathieu et de ces Marianne du roman de Zola, ce serait une désolation:
+l'inondation humaine causerait autant de ruines que les débordements de la
+Loire et de la Garonne.
+
+Fécondité, ce serait bien vite un vice, déguisé sous un nom de vertu. Dans
+le langage cru des victimes de la faiblesse prolifique, de l'imprévoyance
+génésique, c'est sous un autre terme plus brutal qu'on désigne cette
+diarrhée créatrice: le lapinisme. Les socialistes préoccupés du devenir
+de l'ouvrier, les économistes, soucieux du maintien de l'équilibre des
+classes moyennes, les grands industriels, les fondateurs de puissants
+établissements financiers et commerciaux, redoutant le morcellement
+continu des capitaux, l'éparpillement des ressources du pays, la
+disparition, par les partages et les liquidations, après succession, des
+usines, des exploitations agricoles, des maisons de banque et de commerce,
+tous ces facteurs différents, séparés et souvent antagonistes, de la
+prospérité de la France, considèrent le nombre des enfants comme une
+diminution de richesse, un affaiblissement pour les familles aisées, une
+calamité pour les pauvres.
+
+Toutes les classes sont menacées par cette fécondité préconisée par
+Zola. La beauté des femmes saccagée, la maison troublée, les habitudes
+modifiées, les plaisirs, les réceptions dérangés: voilà un ennui assez
+sensible pour les riches; le souci des enfants à élever, à soigner, à
+caser, et l'émiettement des biens lors du mariage ou de l'établissement
+des héritiers, c'est une grave anxiété pour la bourgeoisie. Pour le
+travailleur, dont l'imprévoyance est irrémédiable, qui procrée au hasard
+des lundis et des soirs de saoulerie, la fécondité est l'équivalent d'une
+infirmité, d'une chute. La grossesse de la femme l'empêche de trouver du
+travail régulier, les patrons ne conservant pas les ouvrières toujours
+enceintes ou allaitant. La naissance d'un enfant, sans parler des
+inquiétudes, des soins à donner, des précautions, des veilles et des
+dérangements à toute heure de nuit, quand le repos est si nécessaire au
+travailleur, restreint l'espace déjà si mesuré du logis. Il faut souvent
+déménager, prendre un logement plus cher. Dans certaines maisons, on
+refuse un locataire qui a trop d'enfants à raison du bruit pour les
+voisins. L'homme se trouve comme séparé et privé de sa femme
+perpétuellement en gésine. Il prend en dégoût sa maison. Le cabaret le
+retient plus facilement. Il se sent aussi plus disposé, les samedis de
+paie, à écouter les appels des sirènes du trottoir, et il a son excuse
+dans l'attitude de sa compagne, peu disposée aux plaisirs du lit, et
+redoutant d'être de nouveau «prise». Le lapinisme engendre la misère,
+alimente la prostitution. La main d'œuvre, déjà restreinte par les
+appareils scientifiques de plus en plus perfectionnés, s'avilit par
+l'abondance de bras vacants. Les salaires baissent, et cependant le prix
+des denrées augmente. En même temps, le niveau intellectuel et moral
+diminue. Les meurt-de-faim, les déclassés, les délinquants se multiplient
+selon la progression de la population. Le peuple tend de plus en plus à
+devenir une populace. Ces masses sont, tour à tour, entraînées vers la
+violence émeutière, et vers la soumission servile. L'excès de population
+est assurément un pire danger que la natalité restreinte. Il n'y a qu'au
+point de vue du recrutement des armées et des forces à amener sur les
+champs de bataille que la fécondité est une vertu civique, et peut
+présenter un avantage pour l'État.
+
+Si l'on admet que les guerres doivent se perpétuer entre peuples européens,
+évidemment la France est en danger, avec sa natalité stationnaire,
+bientôt décroissante. Mais cette probabilité de grands conflits entre
+nations civilisées, commerçantes, sourdement travaillées toutes par le
+socialisme pacifique, va en diminuant. D'ailleurs, en tenant compte de la
+nécessité d'être prêt, et armé suffisamment pour repousser une agression
+injuste, ou pour maintenir des droits légitimes, est-il absolument
+indispensable de disposer de masses considérables? Dans le passé, les
+grandes victoires ont été remportées par de petites armées, mais bien
+commandées et bien organisées. Et puis, les moyens scientifiques nouveaux,
+les engins perfectionnés, les explosifs, les ballons dirigeables, les
+sous-marins, ne peuvent-ils diminuer les tentations belliqueuses des
+souverains? La guerre, malgré tout survenant, le patriotisme debout,
+l'élan, le courage et le sacrifice pourraient compenser l'infériorité du
+nombre. Si toute la nation se levait, avec des troupes d'élite, de bons
+chefs, une discipline de fer, le peloton d'exécution pour tout général
+vaincu, pour tout officier convaincu de n'avoir pas fait tout son
+devoir, pour le soldat désobéissant ou lâchant pied, on suppléerait
+à l'insuffisance des effectifs. Il est curieux de trouver, dans le
+socialisme de Zola, un argument pour la perpétuité des guerres étrangères
+et aussi des guerres civiles, car c'est surtout à ces catastrophes
+qu'aboutit l'excès de population. Si le rêve de Zola se réalisait, il
+faudrait souhaiter, comme contre-poids au pullulement humain, la fréquence
+des batailles et la permanence des épidémies. Mais il ne faut envisager
+le livre de _Fécondité_ que comme la rêverie optimiste d'un écrivain
+humanitaire, influencé par la satisfaction d'une paternité effective et
+récente.
+
+ * * * * *
+
+_Travail_ est un autre conte de fées, qui a beaucoup d'analogie avec
+_Fécondité_. Un petit ingénieur, Luc Froment, tandis que Mathieu Froment
+faisait fortune avec des terrains incultes et pierreux, s'enrichit
+en transformant une mine mal outillée, imparfaitement exploitée. Les
+théories de Fourier sur le travail attrayant et celles de Gabet, de
+Victor Considérant, de Saint-Simon et des adeptes du père Enfantin, à
+Ménilmontant, sont de nouveau mises sous les yeux du lecteur, comme
+réalisables et pratiques. Il y a de très fortes scènes de la vie ouvrière,
+dans _Travail_, et des descriptions colorées, comme la fonte du minerai,
+la fabrication des rails et des charpentes d'acier, aussi superbes que
+celles de _Germinal_. Des contrastes entre les hommes du passé, et ceux
+qui sont des pionniers de l'avenir, un drame domestique terrible avec
+une catastrophe mélodramatique, un mari mettant le feu à sa maison pour
+s'engloutir, avec la femme coupable, dans le brasier, des tableaux de
+fêtes ouvrières, des mariages, beaucoup de mariages, une longévité
+exceptionnelle pour Luc, l'ingénieur fécondant l'usine, créant toute une
+ville, toute une société nouvelle, comme le cultivateur Mathieu remplaçant
+des landes et des marais par une campagne luxuriante, font de ce volume un
+ouvrage de socialisme fantastique. Zola semble un Jules Verne fouriériste
+et humanitaire, et ce sont des voyages extraordinaires au pays du travail
+qu'il nous raconte, dans une langue poétique et pittoresque, comme
+toujours.
+
+ * * * * *
+
+_Vérité_, c'est l'affaire Dreyfus. Comme dans un roman à clef, l'auteur a
+déplacé les situations, modifié les milieux et changé les noms et les
+qualités des personnages. Mais l'allusion est d'une compréhension aisée,
+et l'allégorique récit est l'histoire dramatisée du célèbre procès.
+
+Au lieu d'une affaire d'espionnage, il s'agit d'une assez répugnante
+aventure de viol et de meurtre, rappelant le crime où fut mêlé le célèbre
+frère Flamidien. Un jeune écolier est trouvé étranglé et souillé, un
+matin, dans un bourg imaginaire, Maillebois, proche la ville cléricale de
+Beaumont, également supposée. On accuse un malheureux instituteur laïque,
+Simon, uniquement parce qu'il est juif. On saisit déjà l'analogie avec
+l'Affaire. Simon est injustement condamné, poursuivi par les huées
+populaires. La conviction des jurés a été décidée par la production en
+chambre de délibérations d'une pièce secrète, non communiquée à la défense,
+par le président, tout acquis à la faction cléricale acharnée à la perte
+du juif. Simon est envoyé au bagne. L'instituteur Marc Froment, un des
+quatre évangélistes sociaux de Zola, se multiplie pour faire reconnaître
+l'innocence de la victime. Il y parvient, après une longue lutte et des
+incertitudes de procédure, de mouvements d'opinion, de passions politiques
+et religieuses. L'instituteur est enfin réhabilité, et l'auteur du crime,
+un certain frère Gorgias, se dénonce et se fait justice. Une grande fête
+civique et laïque célèbre le retour de la victime dans la bourgade,
+au milieu de ses partisans, vainqueurs de la coalition cléricale et
+réactionnaire.
+
+Zola, avec une grande abondance de détails, a peint le monde
+ecclésiastique et la société aristocratique décidés à perdre le malheureux
+juif pour sauver le prestige de l'école congréganiste. Quant au frère
+Gorgias, il est l'Esterhazy de cette affaire fictive. Tous, même ceux qui
+se servent de lui, et qui l'ont couvert de leurs robes de prêtres ou de
+magistrats, l'abandonnent et le livrent à la misère et au désespoir, ce
+qui fait qu'il se décide à manger le morceau, à produire le fait nouveau.
+Il existe au débat un papier rappelant le fameux bordereau. C'est un
+modèle d'écriture, importante pièce à conviction, qui a été truqué,
+escamoté, contesté, au cours de la première instruction, avec des
+manigances de juges et des intimidations de témoins. _Vérité_ a donc
+le caractère d'une seconde mouture de l'affaire Dreyfus.
+
+Zola a dessiné, plutôt de chic, quelques types d'ecclésiastiques, qui
+ont toute la naïve scélératesse des traîtres de l'Ambigu, des jésuites
+traditionnels des feuilletons et le Rodin du _Juif-Errant_ est reproduit
+sous le nom de père Grabet. Les instituteurs tiennent tous les rôles
+sympathiques dans ce livre, et sont encensés, portés au pinacle de la
+hiérarchie sociale. Là aussi, il y a un peu, beaucoup d'exagération. On a
+trop couvert de fleurs nos instituteurs. On les a encouragés à marcher sur
+les traces de leurs collègues allemands, qui ont, prétend-on, donné la
+victoire à leurs compatriotes. La comparaison a été mal comprise, mal
+suivie. C'est en se montrant des chauvins injustes, et souvent absurdes,
+que les instituteurs allemands se sont surtout révélés les auxiliaires de
+leurs soldats. Nos maîtres d'école ont cru que c'était en se proclamant
+devant leurs élèves, pacifistes, anti-militaristes, et en enseignant qu'il
+n'y avait nul besoin d'une patrie, qu'ils égaleraient les disciples de
+Fichte et de Kœrner. Ce n'est pas du tout cela.
+
+Ce roman, ayant le grand défaut d'être à clef et de reproduire un débat
+déjà éloigné, et dont le recul s'accentuera, ne paraît pas devoir garder
+une place importante dans l'œuvre de Zola. Il ne survivra pas à cette
+Affaire, qui, heureusement, commence à n'être plus pour nous qu'un de ces
+cauchemars dont on garde seulement le mauvais souvenir, quand le réveil
+est venu, avec le soulagement de l'angoisse disparue.
+
+Le quatrième évangile, qui devait s'appeler _Justice_, n'a pu être écrit,
+et je ne crois pas que Zola, surpris par la mort, ait eu le temps de
+préparer le dossier de ce roman, ni de colliger les notes qui lui étaient
+nécessaires pour le mettre en train.
+
+Les trois romans subsistants ne sont pas inférieurs, comme on l'a dit, aux
+autres ouvrages de Zola; ils sont autres. Ce sont des rêveries délayées en
+des chapitres interminables, des visions d'avenir combiné et arrangé, des
+chimères saisies au vol de l'imagination et du désir optimiste.
+
+Excepté _Vérité_, qui a trop d'actualité, les deux évangiles restants
+seront lus et consultés avec intérêt par tous ceux que les études sociales
+passionnent, et qui cherchent à établir, au moins dans les livres, dans
+les discours, dans les projets, les fondations d'un édifice humain
+nouveau. Ce temple social aura pour pierres d'assises, le Travail, non
+plus mercenaire et forcé, mais volontaire et gratuit, puis le partage,
+comme au foyer familial actuel entre tous les enfants égaux, de la table,
+du logement, des vêtements, des plaisirs aussi; l'amour, l'amitié, la
+concorde régneront parmi les habitants de la planète pacifiée, et mieux
+aménagée pour les besoins et les satisfactions de tous. Ce sont de bien
+beaux rêves! La crédulité socialiste, adéquate à celle des croyances
+religieuses, se berce par ces agréables sornettes et croit au paradis
+collectiviste, comme on a cru au ciel d'Indra, au walhalla d'Odin, au
+harem céleste de Mahomet, au séjour des bienheureux chrétiens, où le
+Très-Haut préside sur son siège de nuées, entouré de sa cour de Trônes
+et de Dominations. Il faut à l'humanité, toujours enfantine, des contes
+fantastiques, des légendes, des miracles, et on lui promet toujours
+le même paradis; il n'y a que le décor et le nom des bienheureux qui
+changent. Le paradis socialiste, qu'on nous annonce, est tout autant
+séduisant, et tout aussi fantastique que celui des péris, des valkyries,
+des houris et des archanges androgynes, commandés par le porte-glaive
+Michel, et notre confiance naïve est toujours la même.
+
+Il est doux, cependant, de s'imaginer un instant, en lisant _Travail,
+Vérité, Fécondité_, ces Bibles optimistes et fallacieuses comme les Védas,
+les Corans et les autres livres religieux, que nos descendants connaîtront
+toutes ces jouissances, et vivront de l'existence idéale et triomphale
+annoncée, préparée, léguée par Luc, Marc et Mathieu Froment. L'auteur, qui
+a conçu et exécuté ces programmes merveilleux, était décidément un brave
+homme, souhaitant le bonheur pour tous. Il avait l'âme d'un saint Vincent
+de Paul, le seul Saint dont le peuple ait raison de garder la mémoire.
+Sa philosophie peut paraître enfantine, mais elle est plutôt consolante.
+Heureux ceux qui peuvent espérer le paradis socialiste décrit et promis
+par Zola, le paradis de _Fécondité_, de _Travail_ et de _Vérité!_
+Malheureusement, pour beaucoup d'entre nous, après avoir déposé ces livres
+fabuleux, ces contes des mille et une nuits démocratiques, un seul paradis
+est certain, de tous ceux qu'a conçus l'imagination des hommes, et qu'a
+acceptés la superstition des foules dans son horreur du vide final, dans
+l'instinctif effroi de la suppression de tout, c'est le Nirvâna divin, le
+Nirvâna bouddhiste absolu.
+
+Zola, vaste et puissant esprit, ouvert à tout ce qu'il y a dans l'univers
+de bon, dans la nature de fécondant, repoussait comme un mensonge éternel
+la seule vérité vraie: le Néant. Il ne concevait pas la possibilité
+de l'oméga de l'alphabet humain, pas plus que la fin de l'alphabet de
+l'univers, dont les lettres, hasardeusement assemblées, doivent pourtant
+un jour fatalement se disperser, et ne plus offrir aucun sens, aucune
+forme. La matière sans doute demeurera éternelle, mais elle retournera à
+son amalgame primitif et chaotique, sauf à subir, dans l'Incommensurable,
+de nouvelles décompositions, et à façonner à l'aventure des univers neufs
+et semblablement périssables, dont nous ne pouvons ni connaître, ni même
+soupçonner la composition et la destinée. Là seulement est la vérité; tout
+s'anéantira de ce que nous voyons, de ce que nous faisons, de ce que nous
+savons. Quant au bonheur, il ne saurait être que relatif, et le Socialisme,
+comme les autres religions, ne peut que promettre, et non tenir. C'est
+tout de même une bonne action que de chercher à persuader, comme l'a fait
+l'auteur de _Travail_, avec une éloquence admirable et une assurance qui
+en impose, qu'un jour viendra où les travailleurs seront tous heureux.
+Cette foi mensongère aide, comme autrefois la croyance à la vie
+paradisiaque, à la justice de Vichnou, d'Allah, du bon Dieu, à supporter
+la misère présente, la fatalité quotidienne du malheur. «Ceux qui pleurent
+seront consolés, ceux qui ont faim seront rassasiés...» voilà ce que
+promet à la pauvre humanité la philosophie des évangélistes anciens.
+C'est la même promesse que font les évangiles de Zola. Il n'y a que sur
+l'endroit où s'accompliront ces merveilles, que les synoptiques et les
+apôtres zolistes ne sont pas d'accord: les uns désignent l'avenir, comme
+les autres le ciel. C'est bien lointain, bien vague aussi. Enfin, si la
+foi ne sauve pas toujours, la crédulité prévient le désespoir, et c'est là
+le meilleur et le plus clair de l'évangélisation nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VIII
+
+DERNIÈRES ANNÉES D'ÉMILE ZOLA.--SA MORT.--LE PANTHÉON (1902)
+
+
+L'existence d'Émile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la
+déchirure de l'affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début.
+Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de
+l'apprentissage littéraire; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est
+montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des
+émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon
+impassible, au milieu du carnage d'Eylau.
+
+Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus: la perte
+affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n'a pas
+été secoué par de grandes crises de cœur. L'amour physique, qui le
+préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années.
+L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était, ce qui est le
+cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des
+œuvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais
+cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis
+d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en convînt pas. Les adulations
+l'ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des
+huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agréable
+symphonie de la célébrité. L'affaire Dreyfus lui a donné la sensation,
+inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la
+place publique, qu'il semblait, par ses œuvres, par sa vie de cénobite,
+par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des
+candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin,
+il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail.
+L'homme n'est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme
+la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète fanatique, ce fut
+sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec
+une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très
+croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une
+béatitude infinie.
+
+Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance
+d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi
+toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes
+de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il
+prononça, le samedi 23 mai 1893, à l'Association des Étudiants de Paris,
+dont il présidait la fête.
+
+Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salua la Science et la
+définit:
+
+ La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et
+ aboutirait à la faillite? (C'était à l'époque où Brunetière avait
+ lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non!
+ ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle
+ promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vérité!
+
+Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une
+foi, avec l'impétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile
+nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin
+appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l'Acropole:
+
+ Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi
+ n'accomplirions-nous pas la tâche individuelle que chacun de nous
+ vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l'orgueil du Moi, qui
+ ne veut pas rentrer dans le rang? Dès qu'on a accepté cette tâche, et
+ qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même
+ chez les plus torturés.
+
+ C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement
+ en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme,
+ dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier
+ qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes
+ les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien
+ dans la satisfaction du devoir accompli.
+
+ Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a
+ là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu
+ près tranquille; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne
+ santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en
+ résolvant le plus de travail possible sur cette terre!
+
+ Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins
+ sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire
+ qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à
+ quoi cela mène, à quels affreux désastres.
+
+ On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance
+ supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non! non! C'est là un langage
+ qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui
+ travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre,
+ il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit
+ ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert,
+ il n'y faut que du vouloir et de la méthode.
+
+ Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le
+ socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du travail pour tous, du
+ travail régulateur et pacificateur.
+
+ Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant
+ d'avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce
+ qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions
+ de prix où il ne tombe parmi l'indifférence des élèves, mais je vous
+ demande d'y réfléchir, et je me permets, moi qui n'ai été qu'un
+ travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la
+ longue besogne dont l'effort remplit ma vie entière. J'ai eu de rudes
+ débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu
+ dans la lutte; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh
+ bien! je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a
+ soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi,
+ j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait
+ à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même,
+ lorsque la vie mauvaise m'avait abattu.
+
+ Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche
+ quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque
+ jour dans son œuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma
+ table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes
+ douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de
+ ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma tâche m'a été
+ un soulagement et un réconfort.
+
+ Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le cœur
+ brisé peut-être, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais
+ songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur;
+ la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous
+ n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et
+ disparaître!
+
+ On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de
+ communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue.
+
+On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du
+beau discours de Zola. À rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans
+l'analyse de _la Débâcle_. À noter aussi que, dans les trois Évangiles
+même dans _Vérité_, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il
+n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation
+du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l'armée, pas une
+flatterie aux anti-militaristes.
+
+Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à
+Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie.
+
+ La gaieté, c'est l'allègement de tout l'être, c'est l'esprit clair,
+ la main prompte, le courage aisé, la besogne facile, les heures
+ satisfaites, même lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte
+ du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé,
+ le don de nous-même, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et
+ d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour
+ être. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d'un homme
+ qui n'a guère la réputation d'être gai. J'en parle comme un souffrant
+ parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse
+ fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir
+ beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai
+ aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne
+ soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la
+ gaieté!...
+
+Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il
+préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante
+disposition, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir,
+et qu'il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de
+discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont
+on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances,
+et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal.
+
+Malgré ses sentiments d'indépendance, et ses goûts d'isolement, son
+horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des
+milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu'il ne le
+prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola
+accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette
+société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps
+tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy y furent ses parrains. Il
+s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonctions présidentielles.
+Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller
+avaricieusement sur les intérêts de la société, qu'il lui arriva de
+prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans
+ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme
+éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme
+sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé
+reproduire, par le journal _le Parti ouvrier_, un de mes articles, et
+cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres.
+Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser
+poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité
+au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende,
+bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût
+approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal populaire, et peu
+millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande
+républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de
+la Société qui l'avait mis à sa tête.
+
+Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion
+d'honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d'officier.
+
+Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l'Académie,
+et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette
+tentative l'opiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a
+motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux
+ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Édouard
+Lockroy. Personne, dans son entourage, n'était averti; quelques-uns de
+ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette
+soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en
+excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait
+prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique:
+
+ Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j'ai accepté, après de
+ longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois
+ intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation
+ va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à
+ l'Académie. Si l'Académie s'offre jamais à moi comme la décoration
+ s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter
+ pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai,
+ simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon,
+ et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas
+ que je viens de faire...
+
+Il n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas
+devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui
+n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte.
+
+Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du
+_Figaro_, lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il
+expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments
+de confraternité:
+
+ Paris, le 4 février 1893.
+
+ Mon cher Magnard,
+
+ Je n'entends barrer la route à personne. Rassurez-vous donc sur le
+ sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de
+ poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s'inquiéter de moi.
+
+ Battu pour battu, il me sera doux de l'être par lui.
+
+ Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il m'est
+ impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois
+ digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent.
+
+ Ma situation est simple.
+
+ Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me
+ suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir
+ fait. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je
+ me présenterai toujours.
+
+ Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de
+ posséder à l'Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder
+ toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur
+ ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai
+ sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera.
+
+ Cordialement à vous.
+
+Il apporta, dans cette poursuite d'un siège académique, un acharnement,
+qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on
+aurait dû s'y attendre. D'ordinaire, l'Académie, après un stage plus ou
+moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde à la persévérance, qui est
+pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord
+devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et même au talent trop
+sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant
+devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le
+soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour,
+il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. Il
+subit un échec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau
+l'hostilité de l'Illustre Compagnie. Voici la déclaration nette et franche
+qu'il publia après ce retentissant insuccès:
+
+ Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant? La
+ question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d'avance.
+ Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de l'Académie
+ française que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je
+ pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne.
+
+ Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort,
+ s'il y avait alors une vacance à l'Académie, j'enverrais encore une
+ lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position
+ que j'ai prise. _Je considère que puisqu'il y a une Académie je dois
+ en être_. C'est pour cela que je me suis présenté. Que l'on m'approuve
+ ou que l'on me blâme, il n'en reste pas moins ce fait: j'ai engagé la
+ lutte. L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer
+ serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas.
+
+ L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes
+ les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres.
+
+Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait
+d'abord la crudité de certains passages de ses livres, l'argot de
+_l'Assommoir_, la Mouquette montrait trop sa lune dans _Germinal_. Ce
+n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu
+dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre,
+lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola
+aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie ne
+vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le
+talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, _la Chanson des Gueux_
+contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole.
+_La Débâcle_ et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l'on a
+voulu voir un dénigrement de l'armée, et un mépris de la valeur française,
+qui n'étaient pas un instant en cause, valurent à l'auteur des animosités
+invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l'ostentation avec
+laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des
+jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect
+religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre
+venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses
+insuccès répétés, le perpétuel candidat, faisant son examen de conscience
+et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase
+fâcheuse écrite dans _les Romanciers naturalistes_, étude sur Balzac:
+
+ Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d'elle
+ (l'Académie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une
+ vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront
+ d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n'ont pas fait
+ partie...
+
+Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source:
+«Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!» car la soif peut venir, et c'est
+un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par
+la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau,
+ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent.
+
+Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections
+législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement
+de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa
+nomination en Indochine, et il fut sur le point d'accepter. Il hésita
+cependant. On chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en
+ajoutant qu'il avait beaucoup de besogne en cours, et qu'il ne se sentait
+point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois l'avenir,
+en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait
+probablement disposé à l'accepter. A défaut de l'Académie, aujourd'hui la
+Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort
+n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent
+satisfaites.
+
+Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prêtent guère à l'anecdote
+et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au
+théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les
+habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur.
+Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa
+force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut
+aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison
+rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait
+beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion,
+et ce fut le monument qui peut-être l'intéressa la plus, le cimetière des
+chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York.
+
+Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5
+juin 1889:
+
+ ... J'ai toutes les peines du monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre
+ petit Fanfan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse.
+ Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais
+ comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa mort m'a bouleversé.
+ J'en suis resté tout frissonnant...
+
+Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit
+chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son
+maître.
+
+Il écrivit, à ce propos, à Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal
+_l'Ami des Bêtes_, la touchante lettre suivante:
+
+ Mademoiselle,
+
+ Je vous envoie toute ma sympathie pour l'œuvre de tendresse que vous
+ avez entreprise, en faveur de nos petites sœurs, les bêtes.
+
+ Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire
+ qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables
+ que je viens de passer, a été celle où j'ai appris la mort brusque,
+ loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne
+ m'avait pas quitté.
+
+ Le soir où je dus partir pour l'exil, je ne rentrai pas chez moi,
+ et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais
+ pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l'habitude.
+ Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gardé la
+ tristesse. Ma femme m'écrivait qu'il me cherchait partout, qu'il
+ perdait de sa joie, qu'il la suivait pas à pas, d'un air de détresse
+ infinie.
+
+ Et il est mort en coup de foudre.
+
+ Il m'a semblé que mon départ l'avait tué; j'en ai pleuré comme un
+ enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est
+ impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand
+ je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes
+ sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus
+ durs.
+
+ Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette
+ histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une
+ âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.
+
+ Fraternellement,
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+Zola était très fier de sa qualité de membre de la Société protectrice des
+animaux.
+
+Il écrivait à ce sujet, en 1899, de Londres:
+
+ Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui-ci: en ma
+ qualité de délégué du gouvernement à une assemblée générale de la
+ Société protectrice des Animaux, j'ai accroché une médaille d'or à la
+ poitrine d'une rougissante bergère, une petite Bourguignonne de seize
+ ans, qui s'appelait Mlle Camelin, et qui, au péril de sa vie, avait
+ tué en combat singulier un loup affamé, sauvant ainsi son troupeau...
+
+
+Zola a de tout temps pratiqué l'amitié. Il se plaisait à diriger, à
+commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère.
+Il a été le centre de plusieurs réunions d'intimes, comme nous l'avons
+dit: Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des
+Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de
+ses rêves, de ses essais. Puis, vinrent les peintres impressionnistes
+et coloristes, Manet, Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait
+Cézanne, l'ami de l'adolescence. Ensuite ce fut le groupe de Médan: Guy
+de Maupassant, Hennique, Huysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les
+co-auteurs des _Soirées de Médan_. Le développement pris par cette étude
+m'a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux
+documents, ayant été l'ami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de
+Paul Alexis entre autres, pour ne citer que les morts. Si la brièveté de
+l'existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au «groupe de
+Médan».
+
+Vinrent ensuite les compagnons de l'époque combative, les défenseurs de
+Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes,
+des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau,
+et le groupe des jeunes gens de la dernière heure, Saint-Georges de
+Bouhélier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens
+de la gloire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d'être
+célébré (14 octobre 1908), devait épouser sa fille Denise.
+
+Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est bon de citer
+au premier rang, surtout parce que, poète lyrique, auteur dramatique et
+critique, ayant vécu, travaillé, grandi, en dehors du naturalisme, il
+semblait devoir être plutôt éloigné de l'auteur de _Germinal_, mon vieux
+camarade du Parnasse, Catulle Mendès.
+
+Au banquet donné au Chalet des Îles, au Bois de Boulogne, le 20 janvier
+1893, à l'occasion de la publication du _Docteur Pascal_, qui terminait
+la série des Rougon-Macquart, après le toast d'Émile Zola, remerciant la
+presse et son éditeur Charpentier, disant: «Cette fête est celle de notre
+amitié, qui dure depuis un quart de siècle, et qu'aucun nuage n'assombrit
+jamais, sans qu'aucun traité nous ait liés, l'amitié seule nous a unis et
+l'amitié est le meilleur des contrats...» Catulle Mendès se leva et salua
+en ces termes le héros de la cordiale cérémonie:
+
+ Je lève mon verre, cher et illustre maître, pour fêter le jour où
+ s'achève votre œuvre énorme, bientôt suivie certainement de tant
+ d'œuvres encore, universelle et juste gloire.
+
+ Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force géniale
+ pour de nouvelles réalisations, vous avez édifié déjà un monument
+ colossal qui, après avoir stupéfié d'abord, puis courbé à l'admiration
+ les hommes de notre âge, sera l'étonnement encore, mais surtout
+ l'enthousiasme des hommes de tout temps. Et, tout en réservant,--vous
+ m'y autorisez,--mon intime prédilection pour la Poésie, émerveillement
+ suprême, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui
+ qui n'est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l'une des plus
+ solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la
+ France moderne!
+
+Cet hommage d'un artiste et d'un journaliste comme Catulle Mendès compense
+et efface bien d'absurdes et haineuses diatribes.
+
+Un petit incident a terminé cette fête de la littérature moderne.
+
+Un militaire, le général Jung, s'est levé, après plusieurs orateurs, et a
+dit simplement, en buvant à Zola:
+
+--«Je souhaite de toute mon âme que mon illustre ami, après _la Débâcle_,
+nous donne _le Triomphe_.»
+
+Zola a répondu en souriant:
+
+--«Général, cela dépend de vous!»
+
+Ni Zola, ni personne de ceux qui lui survivent ne devaient voir se
+réaliser ce double vœu littéraire et patriotique.
+
+ * * * * *
+
+Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus
+de Médan pour s'installer à Paris, dans leur appartement de la rue de
+Bruxelles, n° 2 bis. C'était la rentrée hivernale d'usage. M. et Mme Zola
+se couchèrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune.
+
+Des travaux de réparation étaient urgents dans l'appartement. Il convenait,
+ notamment, de remettre en état un tuyau de chute du cabinet de toilette.
+Des ouvriers avaient été commandés. Les plombiers devaient venir, le
+lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été
+convenu, le lundi matin, à huit heures. Il fallait passer par la chambre à
+coucher pour pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte.
+Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On
+trouva Émile Zola, à terre, au pied du lit, sans connaissance, au milieu
+de déjections et de vomissements. Mme Zola gisait, inanimée, sur le lit.
+On ouvrit les fenêtres, on courut à la recherche d'un médecin. Il en vint
+deux. Ils pratiquèrent la traction rythmique de la langue et essayèrent
+d'obtenir la respiration artificielle. Le pouls de Mme Zola était
+perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgré ces soins,
+que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours,
+Mme Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé,
+à Neuilly, chez le docteur Defant. Elle se rétablit assez promptement.
+
+L'enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du
+quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et
+l'analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire
+municipal, permirent d'attribuer la mort à un empoisonnement par l'oxyde
+de carbone.
+
+On apprit bientôt, de la bouche même de Mme Zola, quelques particularités
+sur la nuit au cours de laquelle s'était produite la catastrophe. Zola,
+se sentant indisposé, sous l'oppression de l'asphyxie, s'était levé vers
+trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la
+fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser,
+vacillant, sans forces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit.
+L'oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce.
+Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, au-dessus de la
+couche d'air vicié, a échappé à l'asphyxie totale.
+
+Dans le premier moment de la stupeur générale, on crut à un drame intime,
+à un suicide. Il pouvait s'être produit des querelles domestiques,
+ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris,
+disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble? D'autres prétendaient
+que Zola était découragé, annihilé par les batailles subies, et par les
+suites, désastreuses pour lui, de l'affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait
+qu'il était inquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la vente de ses
+ouvrages, et qu'il se trouvait sur le point de connaître la gêne. Il était
+dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux
+travaux productifs, et le dégoût d'une existence tiraillée et amoindrie
+l'aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire.
+
+Aucune de ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire
+de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide: ce
+magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations, avait
+dit, dans son procès-verbal:
+
+ Il n'y a pas de calorifère allumé, pas d'odeur de gaz. On croit à un
+ empoisonnement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui
+ étaient dans la chambre, ne sont pas morts.
+
+L'enquête médico-légale et l'autopsie firent tomber ces suppositions,
+et la mort d'Émile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à
+des émanations d'oxyde de carbone provenant, par suite de vices de
+construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre
+l'humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des
+«boulets». La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager,
+dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et
+répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes,
+étant closes.
+
+La mort absurde ayant fait son œuvre détestable, l'enquête close, les
+suppositions malveillantes arrêtées, on s'occupa des obsèques du grand
+écrivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu'aucun incident les
+troublât. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un capitaine,
+rendit les honneurs funèbres militaires, le défunt étant officier de la
+Légion d'honneur.
+
+Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à une heure précise. Le
+cortège partit de la maison mortuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de
+deuxième classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec inscriptions.
+Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel Hermant, président de la
+Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des
+Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil était
+conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperçu
+d'ailleurs, l'ex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de
+l'Instruction publique, M. Chaumié, et le directeur des Beaux-Arts, M.
+Henry Roujon.
+
+L'inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours
+furent prononcés par MM. le ministre Chaumié, Abel Hermant et Anatole
+France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière
+Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut,
+à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance.
+
+Je ne saurais mieux terminer cette étude impartiale et consciencieuse
+sur Émile Zola qu'en reproduisant trois intéressantes appréciations sur
+l'Homme et sur l'œuvre, méritant d'être conservées, dans un travail
+documentaire comme celui-ci.
+
+La première émane d'un jeune chef d'école, poète, philosophe, romancier
+et dont les œuvres dramatiques, _la Victoire, le Roi sans Couronne, la
+Tragédie Royale_, dénotent une haute préoccupation artistique, en même
+temps qu'elles manifestent des tendances esthétiques qui paraissent
+opposées à celles de Zola, mais ce n'est là qu'une apparence. Ceux qui se
+refusent à voir et à sentir la grande idéalité de Zola admettront-ils le
+témoignage spontané et enthousiaste d'un écrivain de vingt ans?
+
+Voici ce qu'écrivait, le 1er octobre 1896, Saint-Georges de Bouhélier, et
+l'on comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus
+amples épithètes louangeuses, en sa dédicace de l'_Hiver en Méditation ou
+les Passe-temps de Clarisse_, ouvrage précieux et intensif, publié à la
+Librairie du «Mercure de France»:
+
+ À Émile Zola.
+
+ Maître,
+
+ Bien que votre harmonieux génie ait conquis l'attention du monde,
+ il n'est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos
+ labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre
+ auteur contemporain, mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise.
+ Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime,
+ et l'admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n'a
+ subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses
+ diatribes de l'envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que,
+ malgré vos travaux d'une solidité admirable, le public se refuse
+ encore à vous en reconnaître les dons.
+
+ Cependant de quelle force n'êtes-vous pas anobli! Quelle beauté dans
+ vos ouvrages! _la Terre, Germinal_, les colossales fresques! Cela se
+ déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes,
+ villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les
+ blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les
+ avez dotés d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement
+ à Œdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que
+ roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos
+ fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela
+ demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en
+ pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes
+ que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et noble équilibre.
+ Ce qui distingue votre univers, c'est la paix de son innocence et
+ sa puissante vitalité. Magnifiquement, l'antique Pan y palpite.
+ L'insufflation des sèves soulève sa poitrine large.
+
+ Ainsi, j'ai éprouvé la pudeur de votre œuvre, quand l'épaisseur du
+ crépuscule fatiguait ma maison d'hiver. Mélancoliquement à l'abri,
+ je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient
+ peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si
+ l'offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l'admiration
+ en laquelle vous tient un jeune homme.
+
+ SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER.
+
+ 1er octobre 1896.
+
+La seconde opinion est d'Anatole France, revenu sur d'anciennes
+préventions, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le
+mettre en contradiction avec lui-même, et pour accabler la mémoire de
+Zola. C'est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque
+et simple, prononcé devant le cercueil de l'illustre écrivain:
+
+ Messieurs,
+
+ ... L'œuvre littéraire de Zola est immense.
+
+ Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres
+ la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous
+ avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer
+ éloquemment le sens intellectuel et moral.
+
+ Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.
+
+ Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette
+ œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on
+ s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés
+ avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le
+ sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les
+ invectives et les apologies s'entremêlaient.
+
+ Et l'œuvre allait grandissant toujours.
+
+ Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on
+ reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de
+ bonté.
+
+ Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes.
+ Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et
+ vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur
+ plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi
+ obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses
+ romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine
+ vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et
+ nuisible; il combattit le mal du temps: la puissance de l'argent.
+ Démocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s'efforça de lui
+ montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le
+ livre, imbécile et sans défense, à toutes les oppressions, à toutes
+ les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout
+ où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers
+ livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il
+ s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure.
+
+ Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes
+ fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science.
+ Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l'affranchissement
+ progressif de l'humanité laborieuse.
+
+ Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre n'est
+ comparable en grandeur qu'à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes
+ cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée
+ européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais
+ celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la
+ cité du travail.
+
+L'autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui
+l'on reprochait _la Débâcle_, comme livre anti-patriote, presque comme un
+crime de lèse-patrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant
+à retenir: ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux
+du général de la charge héroïque, frappé à mort en criant à ses cavaliers
+décimés: «En avant! pour la France et pour le Drapeau!» Ces deux fils de
+soldat ne sauraient être accusés de mépriser l'armée et d'approuver un
+insulteur de la Patrie. À cette injuste attaque, à cette calomnieuse
+dénonciation, qui ne devrait trouver créance qu'auprès de ceux qui n'ont
+pas lu _la Débâcle_, venant après la déclaration de l'écrivain militaire
+et patriote Alfred Duquet, le témoignage des frères Margueritte n'est-il
+pas décisif, et ne doit-il pas anéantir enfin cette légende absurde de
+_la Débâcle_, livre anti-français:
+
+ ... Certes, Émile Zola se passe d'une caution comme la nôtre.
+ Nous tenons à honneur, pourtant, de l'apporter au maître disparu.
+
+ Se rappelle-t-on quelles clameurs indignées ont accueilli
+ _la Débâcle?_ Zola, à entendre des patriotes d'excellents sentiments,
+ mais qui sans doute n'avaient pas lu, ou pas réfléchi, ou pas remonté
+ aux sources, Zola souillait l'uniforme français, calomniait l'armée,
+ vilipendait la France.
+
+ Hélas!
+
+ Nous aussi, après lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant
+ chemin de 1870, jalonné de nos morts. Nous aussi, après lui, nous
+ avons retourné cette triste terre rouge, pèleriné à ces champs de
+ bataille qui virent l'écroulement d'un empire et le chancellement
+ d'une nation. Et nous pûmes nous convaincre, en contrôlant historiens,
+ faits, détails, souvenirs, témoins, de quelle scrupuleuse vérité, de
+ quelle exacte et sévère documentation témoignait, pour le romancier
+ méconnu, ce livre douloureux, mais probe: _la Débâcle_.
+
+La postérité appréciera plus justement, plus loyalement que beaucoup
+d'entre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, l'œuvre
+littéraire de Zola. Elle s'occupera un peu moins de l'auteur de _J'accuse_
+et un peu plus du romancier historien de la _Fortune des Rougon_, du
+psychologue et du paysagiste de _la Page d'Amour_, du robuste peintre de
+la vie ouvrière dans _Germinal_ et _Travail_.
+
+Nous pouvons, cependant, porter déjà un jugement, moins partial, moins
+passionné, dégagé des mesquines préoccupations de l'actualité et de la
+polémique, sur cet écrivain génial qui, avec Victor Hugo, Balzac et Renan,
+personnifiera les lettres françaises au XIXe siècle.
+
+Un tri se fera dans le nombre considérable des écrits de Zola. C'est forcé,
+et la postérité ne recueille jamais tout ce que laisse après lui un grand
+producteur. Déjà on n'accepte que sous bénéfice d'inventaire l'héritage de
+Balzac et d'Hugo.
+
+Une sélection se fera dans l'ensemble des Rougon-Macquart. _L'Assommoir,
+Germinal, Nana, la Terre_, dont la vogue, à leur apparition, fut
+considérable, conserveront leur retentissante notoriété. Ce sont des
+livres qu'il faudra avoir lus. Par contre, _Son Excellence Eugène Rougon,
+la Conquête de Plassans, l'Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, le
+Bonheur des Dames_, et œuvres analogues, perdront de l'intérêt, au moins
+aux yeux du grand public. Les descriptions et les longueurs feront
+négliger les belles qualités de couleur et de style de ces ouvrages, au
+caractère technique et presque didactique. Mais, comme cela est arrivé
+pour Balzac, dont _Eugénie Grandet, la Cousine Bette_ et d'autres études
+d'une humanité profonde et d'une psychologie éternelle ont gardé toute
+leur fraîcheur, toute leur vigueur native, ce sont les œuvres de
+demi-teinte et de facture douce, comme _Une Page d'amour, l'œuvre_, et
+_la Joie de vivre_, qui seront, tant qu'il y aura une langue française,
+lus, relus et admirés. Enfin, _la Débâcle_, tableau d'histoire, épopée
+douloureuse et véridique, mieux comprise, plus justement jugée, demeurera
+l'œuvre maîtresse du génial et puissant écrivain.
+
+Le gouvernement de la République vient de donner à la dépouille de Zola,
+non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon. On
+peut répéter, à propos de cet hommage national, ce que Zola disait de
+l'Académie française, et déclarer que, «puisque la France reconnaissante a
+un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes», la place de ce
+grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s'y trouvait
+indiquée. Du moment qu'il existe un Panthéon, Zola devait y être. Sa
+place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens,
+hommes d'action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans
+doute, l'intention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce
+posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des
+_Rougon-Macquart_, que l'homme départi, l'auteur de la lettre _J'accuse_,
+le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais
+qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette équivoque destinée à
+s'effacer dans l'apaisement du temps? Qui donc, dans les rangs, encore
+invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se
+préoccupera de l'intervention de Zola dans un procès d'espionnage,
+autrement que comme d'un épisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on
+se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un
+assassin, nommé Peytel, réputé, lui aussi, innocent? La postérité
+pourra-t-elle s'intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque,
+de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives,
+dans les deux cas, qui fut le client de Zola?
+
+Le public, qui acclame aujourd'hui l'entrée solennelle d'Émile Zola dans
+les caveaux majestueux du Panthéon, ne constitue pas, dans sa majorité du
+moins, sa vraie clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifiques
+poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des
+restes de l'immortel écrivain.
+
+Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas
+seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient
+attribués. Assurément, il sera impossible que l'on oublie complètement la
+participation de l'auteur des _Rougon-Macquart_ à la réhabilitation de ce
+condamné. Libre à ceux de nos descendants que l'Affaire intéressera encore,
+et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux
+d'histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de
+continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son
+apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins
+enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires
+de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui
+n'ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les
+arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les
+décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs
+débats, doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l'accusé,
+peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand
+écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor
+Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu'il n'y a pas,
+dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire
+littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation?
+Victor Hugo a-t-il récolté l'unanimité des acclamations, et, pour la
+totalité de son œuvre, ne saurait-on trouver des réserves? N'y a-t-il pas
+des gens, logiques et sincères, qui, tout en admirant le poète, l'auteur
+dramatique, l'homme de lettres, blâment et maudissent le tribun, l'exilé,
+le pamphlétaire et l'homme d'action? Tout ce qui est sorti de la plume de
+l'auteur des _Feuilles d'automne_ et des _Contemplations_ semble-t-il
+louable et excellent à tout le monde? Est-ce que les serviteurs du régime
+impérial et leurs descendants peuvent se pâmer devant _les Châtiments_ et
+honorer celui qui a écrit _Napoléon-le-Petit? L'Expiation_, qui nous a
+fait détester et combattre l'empire, sur les bancs du collège, à nous les
+premiers pionniers de la République de 1870, fut à l'œuvre de Victor Hugo
+ce que _J'accuse!_ est pour Zola. La violence avec laquelle l'empire fut
+attaqué, dans ces ouvrages politiques de l'auteur de _Notre-Dame-de-Paris_,
+a-t-il empêché les partisans du régime aboli d'admettre, comme un honneur
+légitime, l'entrée de la dépouille du Juvénal des _Châtiments_ au
+Panthéon? Il doit en être de même pour Zola. Quant à ceux qui, à l'heure
+présente, ont été surtout disposés à honorer l'auteur de _J'accuse!_ ils
+doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce grand esprit, ne pas
+isoler cet ouvrage des autres écrits de l'auteur.
+
+Admirer Émile Zola et le glorifier uniquement parce qu'il a défendu
+Dreyfus est une sottise, mais contester son génie et mépriser son
+magnifique labeur, parce qu'il a écrit un regrettable plaidoyer, serait
+une absurdité pire et une monstrueuse négation.
+
+Si l'on prenait, une à une, dans un examen à part, les œuvres des
+grands morts devant qui, déjà, se sont ouverts les caveaux nationaux,
+trouverait-on tout également irréprochable, tout pareillement admirable?
+Il est bien des pages, dans Voltaire et dans Rousseau, dont la citation
+serait sévère aussi pour ces illustres défunts. Comme Clemenceau l'a
+fortement dit pour les hommes de la Révolution, rien n'étant parfait ni
+absolu dans l'histoire des sociétés comme dans la vie des individus, la
+Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc.
+
+Paris, 1908.
+
+
+
+
+
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER
+le dix novembre mil neuf cent huit
+PAR BLAIS ET ROY À POITIERS
+pour le MERCURE DE FRANCE.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA ***
+
+***** This file should be named 17360-0.txt or 17360-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/3/6/17360/
+
+Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Emile Zola
+ Sa Vie--Son Oeuvre
+
+Author: Edmond Lepelletier
+
+Release Date: December 20, 2005 [EBook #17360]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA ***
+
+
+
+
+Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA,
+
+Sa Vie--Son OEuvre
+
+par
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+
+
+
+[Illustration: ÉMILE ZOLA, PORTRAIT EN HÉLIOGRAVURE D'APRÈS LIEURÉ]
+
+
+PARIS, MERCURE DE FRANCE, XXVI, RUE DE CONDÉ.
+
+1908
+
+
+
+
+
+
+
+
+Paris 27 nov. 87
+
+Mon cher Lepelletier,
+
+Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir, car il
+comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous
+répondre, à vous qui êtes un ami! Il y a de la vigne à la lisière de
+la Beauce, les vignobles de Montigny, près desquels j'ai placé Rogues,
+sont superbes. Tous les noms que j'ai employés sauf celui de Rogues,
+sont beaucerons. Il n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à
+Vénus: demander aux physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne
+reproduisent que le dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir.
+La lutte politique dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement,
+que vous le pensez: tout s'y passe en manoeuvres sourdes. Mes Charles
+sont copiés sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la
+fantaisie du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas
+compris que je me moquais?
+
+La vérité est que l'oeuvre est déjà trop touffue, et qu'il y manque
+pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout mettre,
+d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là l'arrière-plan,
+car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de Françoise et de Lise:
+la terre, l'amour, l'argent.
+
+Merci encore, et bien cordialement à vous.
+
+Émile Zola
+
+ * * * * *
+
+Entre Émile Zola et l'auteur de cette étude, durant de longues années,
+existèrent des liens d'amitié. Les circonstances firent de l'un et de
+l'autre, non des ennemis, mais des antagonistes. Ils combattirent, chacun
+pour ce qu'il estimait juste, en des camps opposés. Dans la bataille
+littéraire, ils demeurèrent d'accord.
+
+Les Lettres sont à côté des besognes politiques, et l'Art est au-dessus de
+l'esprit de parti. On peut, on doit rendre hommage à un grand écrivain,
+même lorsque, à un moment de sa vie, contre vous, contre vos convictions,
+il tourna sa plume.
+
+Les partisans de l'empire, Napoléon III étant encore sur le trône,
+s'inclinaient devant le génie de Victor Hugo. Ils n'acceptaient assurément
+pas tout de son oeuvre, et tout dans sa vie ne leur plaisait pas. Ils
+négligeaient _Napoléon le Petit_ pour relire _les Feuilles d'Automne_, et
+leur légitime admiration pour _la Légende des Siècles_ ne leur imposait
+pas l'approbation pour les violences des _Châtiments_ envers le souverain
+qu'ils aimaient et le régime qu'ils défendaient.
+
+Sous le prétexte qu'il fut aussi l'auteur du pamphlet _J'accuse_, il est
+absurde, et plus d'un, par la suite, en rougira, de nier la maîtrise de
+l'historien des _Rougon-Macquart_.
+
+Il est, sans doute, regrettable que les enthousiasmes officiels et les
+acclamations populaires, celles-ci ignorantes, ceux-là factices, se soient
+surtout adressés au défenseur inattendu d'un accusé exceptionnel. C'est le
+peintre, au coloris vigoureux, des êtres et des choses de notre société,
+l'annaliste de nos moeurs et le clinicien de nos passions, de nos tares,
+qui avait seul droit à la gloire. Zola méritait de partager, avec Victor
+Hugo et d'autres illustres défunts, le lit funèbre imposant du Panthéon,
+mais il est fâcheux qu'il y ait été porté par des mains vibrantes encore
+de la fièvre d'une guerre civile, au milieu d'un concours de gens qui
+n'avaient pas lu ses livres. C'est l'homme de parti qu'on a voulu honorer,
+c'est à l'homme de lettres seul que devait être décernée l'apothéose
+nationale.
+
+La postérité ne voudra saluer dans Émile Zola qu'un philosophe et un
+moraliste, un lyrique merveilleux aussi, le poète en prose de la vie
+moderne. Ce livre a pour but de devancer son jugement.
+
+En faisant mieux connaître l'homme, en dégageant l'oeuvre de
+préoccupations étrangères à la littérature, l'auteur estime répondre à un
+désir des libres esprits, affranchis de la pire des servitudes, celle
+du préjugé et du parti pris. Le retentissement du nom d'Émile Zola et
+l'attention mondiale dont il a été, dont il est encore l'objet, motivent
+la présentation d'un travail, impartial et documenté, permettant
+d'apprécier, avec plus de certitude, le grand romancier, le robuste
+artiste aussi, qui, avec Victor Hugo et Balzac, domine le XIXe siècle.
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+Paris, Octobre 1908.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA, Sa Vie--Son oeuvre
+
+par
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+
+
+
+I
+
+ORIGINES.--ENFANCE.--VIE DE FAMILLE.--DÉBUTS À PARIS.--ZOLA POÈTE.
+
+(1840-1861)
+
+
+Émile Zola est né à Paris. Doit-il être classé parmi les Parisiens
+véritables, les autochtones, les Parisiens qui sont de Paris, comme les
+natifs de Marseille sont des Marseillais? Oui et non. Réponse ambiguë,
+mais exacte.
+
+Il convient d'abord de constater que la localité où s'est produit le fait
+de la naissance, lorsqu'il est accidentel, dû aux hasards d'un voyage ou
+d'un séjour professionnel et temporaire, n'a, pour la biographie d'un
+homme célèbre, qu'un intérêt secondaire. Victor Hugo est né Bisontin, Paul
+Verlaine Messin, par suite des garnisons paternelles. Leur existence et
+leur oeuvre furent complètement indépendantes de ces berceaux fortuits.
+Toute fois, la gloriole locale se mêle à l'investigation biographique,
+pour préciser le coin du sol, où apparut à la vie le petit être destiné à
+recevoir la qualification de grand homme. Cette rivalité municipale n'est
+pas nouvelle. Sept villes de l'Hellade se disputèrent l'honneur d'avoir
+abrité Homère enfant. Ces bourgades avaient d'ailleurs laissé l'immortel
+aède, sans toit et sans pain, errer dans les ténèbres de la cécité, tant
+qu'il vécut. De nos jours, la chose se passe souvent ainsi, et ce n'est
+qu'après la mort du poète, de l'artiste, de l'inventeur, dédaignés,
+parfois molestés, que les concitoyens de l'illustre enfant se préoccupent
+de rechercher, sur les registres de la paroisse ou de la mairie, la preuve
+de la maternité communale, longtemps négligée. Un reflet de la gloire du
+compatriote auréolé se répand sur les fronts les plus obscurs de la
+petite ville. Cette parenté locale fournit le prétexte à des cérémonies,
+accompagnées de harangues et de banquets inauguratifs, que préside un
+ministre, remplacé souvent par un juvénile attaché, ayant le devoir
+d'apporter, dans la poche de son habit, rubans et médailles, ce qui est
+le motif vrai du zèle des organisateurs de l'apothéose.
+
+L'endroit où l'on naît prend de l'importance, seulement quand l'enfant a
+grandi et s'est développé, là où il a débuté dans la vie organique. Le
+terroir n'a pas, sur la plante humaine, l'influence reconnue pour les
+végétaux. On ne doit tenir compte de la terre natale que lorsque l'enfant
+a pu réellement la connaître, la comprendre, l'aimer, autrement qu'à
+distance, par répercussion, et sous une sorte de suggestion provenant des
+éducateurs, des lectures, ou simplement de l'imagination. Quand l'enfant,
+être primaire et quasi-inconscient, ne fait que passer sur la portion de
+territoire où sa mère a fortuitement accouché, c'est ailleurs que dans
+le lieu même où se produisit cet événement qu'il faut rechercher son
+origine. L'hérédité physique et morale, la condition des parents, les
+premiers contacts avec les êtres, la notion de la forme des choses,
+la compréhension de l'espace, la mesure de la distance, les initiales
+perceptions sensorielles, les primordiales comparaisons, les découvertes
+successives de l'univers progressivement élargi, les surprises, les
+enchantements, les effrois, puis le babil avec la nourrice, le voisinage
+des frères et soeurs, les jeux puérils, les refrains berceurs, les images
+regardées, l'alphabet colorié, les propos entendus, retenus, l'imitation
+des gestes, des attitudes observés, la fixation lente, mais indéracinable,
+des mots et de leur signification dans la mémoire, enfin le spectacle des
+phénomènes de la nature, mêlé à celui des événements quotidiens avec
+les joies et les douleurs qui les accompagnent, voilà les éléments
+constitutifs de la personnalité, du caractère, de l'intellect et des
+sentiments de l'enfant: tout cela est indépendant du lieu où s'est
+produite la nativité.
+
+Émile Zola, Parisien par la naissance, apparaît étranger au sol de Paris,
+à son climat, à ses influences éducatrices et familiales. Il est redevenu,
+par la suite, ce qu'on nomme un Parisien. Ce fut le résultat de son séjour
+prolongé dans la grande ville, de la seconde et personnelle éducation
+qu'il y trouva. Il eut, à Paris, sa naturalisation cérébrale, et son
+succès même en a consacré les titres. Il est impossible de considérer
+comme étranger à Paris celui qui a peut-être le mieux compris et le plus
+puissamment exprimé la poésie, la trivialité, la grandeur morale, la
+bassesse matérialiste, la fièvre spéculatrice, la folie révolutionnaire,
+l'abrutissement alcoolique et la radieuse suprématie artistique, qui sont
+les éléments de la complexe, monstrueuse et superbe cité. Quel Parisien
+parisiennant eût mieux que lui compris l'énorme Ville, et, pour la
+postérité, fixé le mouvement océanique de ses foules, rendu la majesté de
+ses édifices utilitaires, peint la splendeur de ses paysages aériens si
+variés, le soir, quand l'orage balaie les nuées livides, le matin, quand
+la chiourme du travail descend à la fatigue sous le tremblotement des becs
+de gaz encore allumés? Il a pu être qualifié comme l'auteur de _Germinal_,
+de _la Terre_ ou de _Lourdes_, il est, avant tout, digne du nom de poète
+de Paris. Jamais la grande ville n'a eu plus grand artiste pour la peindre,
+plus minutieux historien pour la raconter, plus profond et plus sagace
+philosophe pour l'analyser.
+
+Zola n'a, cependant, jamais possédé ce qu'on appelle le parisianisme. Il
+n'avait ni l'esprit gouailleur et sceptique du Parisien d'en bas, ni les
+goûts d'élégance et les vaines préoccupations des classes hautes. Il ne
+fut jamais un «homme du monde», ni ne chercha à l'être. Il ne prétendit
+pas avoir de l'esprit, dans le sens de la blague et des mots drôles
+ou rosses. Il avait l'horreur du persiflage. Il se montra, à diverses
+reprises, polémiste violent, redoutable, et, à la fin de sa carrière,
+agitateur de foules et plus que tribun, sans qu'on puisse citer de lui
+ce qu'on appelle un «mot» ou une de ces plaisanteries qui blessent
+mortellement l'adversaire et font rire la galerie. Il fut tout à fait
+l'opposé d'un autre polémiste, également remueur de foules, Henri
+Rochefort, avec qui il n'eut de commun que l'horreur des cohues et
+l'impossibilité de prononcer deux phrases en public. Fuyant les réceptions,
+déclinant les invitations, s'abstenant des cérémonies, il se confina dans
+son intérieur, en compagnie de quelques intimes. Chargé de la critique
+dramatique, pendant deux années, au _Bien Public_, il se glissait,
+inaperçu, dans la chambrée familière des premières. Encore, bien souvent,
+négligeait-il d'assister à la représentation. Il me priait de parler, à sa
+place, de la pièce et des artistes, sous une des rubriques de la partie
+littéraire du _Bien Public_, dont j'étais alors chargé. Il consacrait son
+feuilleton à l'examen de quelques thèses dramatiques, ou à l'exposé de ses
+théories sur l'art théâtral. A Batignolles, comme à Médan, son existence
+fut celle d'un savant provincial.
+
+On put le croire indifférent à tout ce qui n'était pas la littérature, ou
+plutôt sa littérature. Il se concentrait dans la gestation permanente de
+l'épopée moderne qu'il avait conçue. En dehors des livres, des journaux,
+des documents, qu'il jugeait utiles à l'élaboration de son «histoire
+naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire», il ne lisait
+guère, et ne s'informait qu'en passant des événements et des ouvrages
+du jour. Il éliminait de sa fréquentation cérébrale tout ce qui lui
+paraissait étranger à ses personnages. Il recevait quelques amis, presque
+toujours les mêmes, mais avec eux l'entretien se concentrait, revenait à
+l'unique objectif de sa pensée. Il fut comme un alchimiste du treizième
+siècle, penché sur son alambic, absorbé dans la préparation du
+Grand-oeuvre. Étranger à toutes manigances politiques, il était vaguement
+étiqueté républicain. On lui supposait des tendances réactionnaires,
+d'après _l'Assommoir_, qui avait paru calomnieux à l'égard des
+travailleurs. Il témoignait ouvertement d'une indifférence apathique et
+dédaigneuse pour tout ce qui se passait dans le monde gouvernemental,
+électoral, et même littéraire. D'allures paisibles, grave, méditatif,
+myope, braquant son pince-nez, avec attention, sur les hommes et sur les
+choses, visiblement absorbé par sa besogne en train, ne fréquentant aucun
+politicien, ayant l'effroi des réunions publiques, fuyant les bavardages
+se rapportant aux événements quotidiens, il semblait ne jamais devoir
+participer ni même s'intéresser à une agitation populaire. Il manifestait
+bien, dans plusieurs de ses livres, des instincts combatifs, des tendances
+humanitaires, et des critiques vives des fatalités et des conditions
+sociales dans lesquelles il se mouvait avec ses personnages, mais,
+jusqu'en ses dernières années, il ne fût venu à l'idée de personne
+d'imaginer un Émile Zola, imprévu, se dressant, comme un Pierre l'Ermite,
+et prêchant, avec une hardiesse inattendue et une énergie insoupçonnée,
+une croisade laïque et révolutionnaire, au nom de ce qu'il proclamait, et
+de ce qu'il croyait être la Vérité en marche et la Justice debout. Ce fut
+comme l'explosion d'un volcan, jusque-là inaperçu. Le cratère se fendit,
+au milieu d'un grondement orageux, avec des gerbes éblouissantes et
+fuligineuses, tour à tour jaillissant. Puis des scories noires retombèrent
+avec de la cendre pleuvant sur tout un pays. Ainsi, la lave de _J'Accuse!_
+coula sur la place publique.
+
+Au milieu de l'effarement des uns, de l'acclamation des autres, des huées
+et des ovations, le littérateur si doux, si effacé, si timide, sortait
+de son cabinet laborieux et calme, bondissait au centre d'une mêlée et
+lançait à la multitude soulevée, à des adversaires exaspérés, un de ces
+appels irrésistibles, tocsins de révolutions qui ébranlent les sociétés
+sur leurs bases, et laissent, pour de longues années, dans les airs une
+vibration déchirante, dans les poitrines une palpitation comparable à la
+houle des mers.
+
+Ce n'était pas l'enfant né à Paris, par hasard, qui se produisait ainsi,
+avec cette passion d'apôtre, avec cette fièvre de tribun, avec cette
+témérité d'insurgé: c'était le Méridional, le Ligurien, préparé à la lutte
+et façonné au danger, le compatriote de Mirabeau, de Barbaroux et des
+preneurs d'assaut des Tuileries, qui surgissait, se faisait place,
+entraînait la foule et ouvrait une ère de révolution. Le Midi se révélait
+tout entier dans l'un de ses fils les mieux doués. Le Midi silencieux.
+
+Physiquement, Zola avait tout du Méridional. Paul Alexis l'a exactement
+dépeint comme un de ces soldats romains qui purent conquérir le monde.
+Laurent Tailhade a dit de lui, dans une conférence, à Tours: «C'est un
+Latin à tête courte du littoral méditerranéen, le Ligure de Strabon,
+équilibré, solide et fier.» Il n'avait rien du Méridional bavard et
+turbulent, personnage de vaudeville. Nous nous représentons le plus
+souvent les Méridionaux, dans le passé, comme de galants troubadours et de
+gais tambourinaires. Ils nous semblent occupés, dans l'histoire, à tenir
+des cours d'amour, dans la vie contemporaine, à trépigner, quand se
+déroule le ruban des farandoles, à gesticuler dans les cafés, à hurler
+dans les meetings, et, entre temps, préoccupés de placer de l'huile ou du
+vin. Ce type existe, mais il en est un autre. Le Midi de l'Escorial et de
+Philippe II, des Camisards et des Verdets, de Trestaillons et de Jourdan
+Coupe-Têtes, n'est pas précisément joyeux. Jules César, Napoléon,
+Garibaldi, Gambetta, qui sont bien des Méridionaux, ne sauraient passer
+pour des hilares et des comiques. Si Tartarin est un Méridional, il ne
+résume pas toute la race latine. Dans le choc formidable qui se produisit,
+lors de la campagne des Gaules, c'étaient les hommes venus de l'Armorique,
+de la Belgique, des forêts du pays des Éduens, et des massifs montagneux
+du territoire des Arvernes, qui riaient, criaient, chantaient et mêlaient,
+aux brutalités guerrières, les bavardages sans fin, dans les festins
+tumultueux qui suivaient les combats. Ces géants blonds des pays
+septentrionaux, étaient d'une exubérance démonstrative et d'une
+intarissable loquacité. Ils formaient contraste avec le calme opiniâtre
+des légionnaires d'Italie, qui, lentement, posément, envahirent et
+gardèrent le sol gaulois.
+
+Émile Zola est un Méridional né à Paris, emporté, tout enfant, tout
+inconscient, dans son milieu originel, y redevenant homme du Midi, sobre,
+tenace et taciturne, revenant ensuite dans la grande ville cosmopolite, et
+en partie méridionale par afflux universel, mais cité du Nord maritime,
+par le climat et les moeurs. Il a traversé sans se mélanger, comme le Rhône
+le Léman, l'énorme capitale, sans perdre rien de sa saveur natale, de ses
+qualités de terroir, sans y diluer ce qu'il tenait de l'hérédité. C'est
+à Aix-en-Provence, et dans sa banlieue, qu'il acquit les premières
+initiations intellectuelles; c'est dans cette ville qu'il subit cet
+ensemencement du cerveau, plus pénétrant chez les jeunes gens de seize à
+vingt ans, destinés à grandir et à se développer hors du sillon d'origine.
+Il n'est pas Méridional pur sang. Les croisements sont favorables aux
+perfectionnements des produits, déclarent les embryogénistes. Zola, comme
+plusieurs hommes supérieurs, eut une généalogie complexe, et sa filiation
+est mixte.
+
+L'hérédité joue un rôle considérable dans la formation des intelligences
+et des caractères. Il est douteux pourtant que son rôle ait l'importance
+qu'on lui attribue souvent, et que Zola a propagée, d'après les doctrines
+du docteur Lucas. Les Rougon-Macquart sont issus de la volonté de l'auteur
+d'étudier les dispositions héréditaires d'un certain nombre d'individus,
+et les déformations psychologiques que les tares et les dégénérescences
+peuvent produire chez ces êtres, placés dans des milieux différents
+et dans des conditions sociales antagonistes. J'estime qu'il y aurait
+de l'exagération, et, par conséquent, erreur scientifique, à vouloir
+appliquer le fatalisme de l'hérédité, d'une façon absolue, à ce qui est
+du domaine sentimental, intellectuel et moral.
+
+Dans la formation du cerveau et du moral de Zola, on ne saurait trouver
+trace forte de l'hérédité. Dans sa constitution physique, on observerait
+plutôt une transmission sérieuse. Le père de Zola était vigoureux et
+bien constitué. C'était un homme de petite taille, trapu et brun, comme
+l'auteur des Rougon-Macquart. Il avait une bonne santé. Il est mort jeune,
+il est vrai, à cinquante et un ans, mais d'une affection accidentelle, à
+marche rapide: une pleurésie contractée en voyage. Sans le refroidissement
+dont il fut atteint, en visitant des travaux, risque professionnel, pour
+ainsi dire, il eût probablement vécu de longues années. Un accident a, de
+même, interrompu l'existence d'Émile Zola. L'hérédité n'a rien à voir dans
+cette triste coïncidence.
+
+Comme son père, Émile Zola n'avait aucune maladie organique. Voici,
+d'après l'examen qu'a fait de lui le docteur Edouard Toulouse, médecin
+de l'asile Sainte-Anne, la description physique d'Émile Zola, à l'âge de
+cinquante-six ans, en 1896, par conséquent:
+
+ C'est un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, d'apparence
+ robuste et bien constitué. Le thorax est large, les épaules hautes et
+ carrées; les muscles sont assez volumineux, bien que non exercés. Il
+ existe un certain embonpoint. La peau est blanche, rosée, ridée en
+ certains endroits; le tissu cellulaire est abondant. Les cheveux et la
+ barbe étaient bruns; ils grisonnent aujourd'hui. Les poils sont très
+ fournis sur tout le corps, et notamment sur la partie antérieure du
+ thorax. La tête est grosse, la face large, les traits assez accentués.
+ Le regard est scrutateur, doux et même rendu un peu vague par la
+ myopie. L'ensemble de la physionomie exprime la réflexion habituelle
+ et une certaine émotivité. M. Zola a un air sérieux, inquiet, chagrin,
+ qui lui est particulier. La voix est assez bien timbrée; mais les
+ finales sont quelquefois émises en fausset, et il existe un reste, à
+ peine appréciable, du trouble de prononciation de l'enfance.
+
+ La taille est de 1m.705, c'est-à-dire au-dessus de la moyenne qui est,
+ à Paris et en France, de 1m.655 environ. D'après les relevés de M. A.
+ Bertillon, la taille moyenne des sujets de 45 à 59 ans ne serait même
+ que de 1m.622. On sait qu'elle s'abaisse au fur et à mesure qu'on se
+ rapproche de la vieillesse.
+
+ La taille assise (buste et tête) serait de 0m.890, c'est-à-dire un peu
+ inférieure à la moyenne (0m.900) des individus de sa taille.
+
+ L'envergure est ordinairement un peu plus grande que la taille. Celle
+ de M. Zola est de 1m.77, supérieure à celle (1m.736) des individus
+ de sa grandeur. Ses membres supérieurs sont donc plus longs que la
+ moyenne.
+
+ Quant au crâne, il est un peu supérieur à la moyenne, dans tous ses
+ diamètres. Le diamètre antéro-postérieur est de 0,191. Le diamètre
+ bi-zygomatique, qui mesure la largeur de la face, est de 0,146. Il ne
+ semble pas que les os du crâne de M. Zola soient plus volumineux que
+ chez d'autres. Il y a donc des probabilités pour qu'il ait un volume
+ cérébral supérieur à la moyenne. L'oreille droite à 0,069, plus haute
+ que large. Les cheveux sont droits, pleins d'épis, vaguement ondulés.
+ Les avant-bras sont assez volumineux à leur extrémité supérieure, et
+ minces à leurs attaches avec le poignet. C'est dire que leur forme
+ est distinguée, dans le sens courant du mot. Les mains ont 0,112 de
+ largeur sur 0,110 de longueur; elles sont donc larges. M. Zola gante
+ du 7, 3/4 très large. Les ongles sont petits et ronds. Les pieds sont
+ très cambrés. M. Zola chausse du 39, grande largeur.
+
+Le docteur Édouard Toulouse, qui a publié cet examen physique de Zola,
+dans son enquête médico-psychologique, ajoute, en résumé, que l'étude
+anthropologique de Zola révèle une constitution anatomique robuste et
+exempte de défectuosités notables. Les particularités qu'il a relevées
+ne dépassent pas les limites de la variation normale, et l'on n'est
+pas autorisé à y voir des stigmates de dégénérescence. Les organes
+circulatoires ne paraissent pas lésés, la percussion n'indique pas un coeur
+hypertrophié. Dans ses dernières années, Zola est devenu plus sujet aux
+inflammations légères des voies respiratoires. Les dents sont mauvaises,
+plusieurs ont été arrachées; les fonctions digestives ont été longtemps
+troublées; la digestion se fait bien et l'appétit est bon, depuis que
+l'embonpoint a diminué.
+
+On sait que Zola avait une forte tendance à l'engraissement. Avec
+l'énergie dont il fut doué, il lutta contre l'obésité, par le régime.
+Les repas pris sans boire, l'alimentation légère, le thé et l'exercice
+physique, à la campagne, comme les longues courses à bicyclette, ont amené
+un amaigrissement qui étonnait ceux qui l'avaient perdu de vue pendant
+quelque temps. Il était arrivé à avoir seulement 1m.06 de tour de taille,
+et il pesait 160 livres. Le système musculaire était développé; il était
+bon pédaleur. Sa sensibilité cutanée était vive. Il dormait peu, à peine
+huit heures. Sa vue, comme nous l'avons dit, était faible: il avait été
+réformé, comme myope. Son odorat était fin, «c'est réellement un olfactif»,
+a dit le docteur Toulouse; les odeurs tiennent une grande place dans ses
+livres, et aussi dans sa vie.
+
+Il était sujet à des coliques nerveuses et à des crises d'angoisse
+confinant à l'angine de poitrine. «Le serrement dans une foule de
+Mi-Carême, dit le docteur Toulouse, a, une fois, provoqué chez M. Zola,
+une crise d'angoisse, avec phénomènes pseudo-angineux graves.»
+
+De cet examen médico-physique, il résulte que Zola avait une émotivité
+exagérée, et qu'il était un névropathe, mais sans altération organique.
+Il a pris la névrose comme point de départ de son oeuvre, et il n'était pas
+un névrosé, dans le sens morbide du mot. Il n'avait aucune caractéristique
+de l'épilepsie ou de l'hystérie. Les déséquilibres nerveux constatés chez
+lui provenaient d'une source subjective, d'un surmenage intellectuel.
+
+ Ces troubles nerveux, dit encore le docteur Toulouse, n'ont fait que
+ s'accentuer, depuis la vingtième année, avec la persistance d'un
+ travail psychique excessif, quoique réglé. On peut voir, dans le cas
+ de M. Zola, la confirmation de cette idée, que la névropathie est la
+ compagne fréquente de la supériorité intellectuelle, et que, même
+ lorsqu'elle est d'origine congénitale, elle se développe avec
+ l'exercice cérébral, qui tend à déséquilibrer peu à peu le système
+ nerveux.
+
+Zola apparaît donc, au point de vue médical, comme un sujet robuste et
+sain. Il était exempt d'infirmités. À noter, toutefois, un certain
+inconvénient: il était atteint de pollakiurie (abondance d'urine). Il
+urinait quinze à vingt fois par jour. Il n'avait ni sucre ni albumine.
+
+La mère de Zola, Émilie Aubert, était Française. Elle était née à Dourdan,
+département de Seine-et-Oise, le pays de Francisque Sarcey: une contrée
+peu lyrique, où le bon sens est prisé, où l'esprit terre à terre se montre
+légèrement narquois; les préoccupations acquisitives sont dominantes, chez
+les habitants, et, pour les femmes, les soins ménagers accaparent toute
+l'existence. Les grands-parents maternels de Zola étaient des petits
+bourgeois, entrepreneurs et artisans, et non pas des paysans. Mme Zola
+mère était arthritique et était devenue cardiaque; elle a succombé à
+une irrégularité dans la contraction du coeur, avec syncope et oedème,
+à l'âge de 61 ans. Le docteur Toulouse constate que c'est cet état
+neuro-arthritique qui peut expliquer la disposition nerveuse originelle de
+Zola. Mais on ne saurait trouver là une indication de complète et funeste
+transmission morbide.
+
+Par sa mère et ses grands-parents maternels, Zola tenait puissamment à la
+terre française: Dourdan, situé entre Étampes et Rambouillet, fait partie
+de l'Ile de France, de la grande banlieue parisienne. Par son père, il se
+rattache presque à l'Orient; son grand-père paternel était né à Venise,
+mais il était fils d'un Dalmate.
+
+Le père d'Émile Zola, François Zola, était né à Venise, en 1796. Ce
+Vénitien, qui, par ses origines, était Hellène et Illyrien, apparaît comme
+un aventureux, un migrateur, un homme d'action. Son tempérament était
+celui de l'explorateur et du chercheur d'or. Aucune tendance artistique,
+aucun goût littéraire. Il fut incorporé, très jeune, dans les armées
+cosmopolites qui marchaient sous l'aigle impériale: Napoléon étant
+protecteur et maître de l'Italie. François Zola devint officier
+d'artillerie dans l'armée du prince Eugène. À la chute de l'Empire, il
+démissionna et se mit en mesure d'exercer la profession d'ingénieur.
+Mathématicien distingué, l'ancien officier d'artillerie devait posséder
+une compétence spéciale assez complète, puisqu'on a de lui plusieurs
+ouvrages de trigonométrie et un Traité sur le Nivellement, qui fut
+particulièrement apprécié. Ce travail le fit recevoir membre de l'Académie
+de Padoue. Mais les titres académiques sont insuffisants comme émoluments.
+Le désir de voir du pays, et surtout de trouver fortune en des contrées
+plus industrielles, plus disposées aux entreprises que l'indolente et
+artistique Vénétie, firent voyager le jeune ingénieur en Allemagne, en
+Hollande, en Angleterre et en France. D'après son fils, François Zola
+«se trouva mêlé à des événements politiques et fut victime d'un décret de
+proscription». Il est possible, car les temps étaient fort troublés et les
+conspirations, comme les insurrections, se produisaient partout en Italie,
+que François Zola ait dû fuir, pour éviter les sbires. Changer d'air ne
+lui déplaisait pas. Il n'a pas transmis ses goûts vagabonds au sédentaire
+écrivain. Émile Zola a très peu voyagé, et ce ne fut que par la force des
+événements qu'il connut l'Angleterre. Il ne se déplaça guère que pour
+voir Rome, ainsi que les localités décrites en ses romans, et pour des
+villégiatures, en France. Comme la pierre, en roulant, ne saurait amasser
+mousse, l'ingénieur errant demeura nu et pauvre. Il ne récolta en route,
+ni commandes ni promesses de travaux. Vainement il traversa le quart de
+l'Europe, malchanceux chemineau des X et des Y, car la science a son
+prolétariat, demandant de l'ouvrage, et n'en trouvant pas. Léger d'argent
+et lourd de soucis, de frontière en frontière, il se retrouva au bord de
+la Méditerranée; il la franchit et débarqua en Algérie. Rien à faire, pour
+un manieur de compas, en ce pays à peine conquis, où le sabre travaillait
+seul. Le territoire environnant Alger n'était qu'un camp. On réclamait des
+zouaves, des chasseurs, des gaillards déterminés, bons à incorporer dans
+les colonnes expéditionnaires. Il n'y avait que de rares colons, et
+vraisemblablement, l'on n'aurait pas besoin d'ingénieurs avant longtemps.
+Il fallait laisser parler la poudre avant de présenter des rapports à des
+conseils d'administration. Las de cheminer, ne sachant même comment
+retourner en Europe, l'ancien artilleur des armées d'Italie prit le parti
+des désespérés: il s'enrôla dans la légion étrangère. Un rude corps et de
+fameux lascars! On n'y avait pas froid aux yeux, mais on ne s'y montrait
+pas non plus timide en face de certains actes, qui ailleurs arrêtent
+généralement les hommes. Les casse-cous de la Légion étrangère possédaient
+des vertus spéciales. Ils avaient aussi une morale à eux. À faire la
+guerre d'Afrique d'alors, avec les razzias permanentes, les exécutions
+sommaires, les chapardages presque ouvertement autorisés, pour suppléer
+aux négligences de l'intendance et aux insuffisances des rations, les
+scrupules diminuent, la conscience perd certaines notions, et les plus
+honnêtes admettent facilement des écarts et des accrocs à ce qu'on
+appelle «la probité courante». Les exemples des chefs n'étaient pas très
+moralisateurs, et puis, nous le voyons encore, de nos jours, par ce qui se
+passe aux colonies, au Soudan, dans les cercles administratifs, combien
+de fonctionnaires sont promptement entraînés à commettre des abus, sans
+penser que ce sont des délits. Bien des choses blâmables et inadmissibles,
+en Europe, se comprennent et se pratiquent, sous le gourbi et dans le
+voisinage du désert. François Zola, devenu lieutenant, fut compromis
+dans une fâcheuse affaire, qui, à l'endroit, à l'époque et dans les
+circonstances où elle se produisit, n'avait nullement l'importance que
+la passion politique voulut lui attribuer par la suite.
+
+Aux polémiques violentes que suscita l'affaire Dreyfus, le nom du père de
+l'auteur de _J'accuse_ fut mêlé. La fureur des partis exhuma son cadavre.
+On fouilla cette tombe, depuis un demi-siècle fermée. On en arracha une
+dépouille, jusque-là vénérée des proches, respectée des indifférents,
+pour la piétiner, devant une galerie féroce ou gouailleuse, sous les yeux
+exaspérés du fils. De toutes les situations angoisseuses, qui ont pu être
+décrites par Émile Zola dans ses ouvrages, celle-ci, n'est-elle pas la
+plus atroce et la plus cruelle? Avoir non seulement aimé, mais estimé son
+père, l'avoir placé très haut sur un piédestal, et s'être ressenti très
+fier d'être issu de lui, de porter, de glorifier son nom, et, à défaut
+d'autre héritage, recueillir la succession de renom et d'honorabilité, par
+lui laissée, puis voir tout à coup la statue idéale abattue sur le socle
+saccagé, le nom flétri, la renommée barbouillée d'infamie, n'est-ce pas là
+un supplice digne des tribus du Far-West, où, sous les yeux, de la mère,
+on martyrise le corps exsangue de l'enfant, attaché au poteau de douleurs?
+Zola endura cette torture avec sa robuste et patiente énergie. Il lutta
+contre les violateurs de sépulture, il défendit, comme l'héroïne biblique,
+le cadavre de l'être chéri contre les attaques furieuses des journalistes
+de proie. Il écarta les becs de plumes qui déchiraient cette chair morte.
+
+On a peine à comprendre, à distance, la flamme des polémiques s'étant
+éteinte, l'acharnement que mirent certains vautours de la presse à se ruer
+sur ce mort et, à le dépecer en poussant des cris sauvages.
+
+Voici les faits qui fournirent la pâture à ces rapaces nécrophages.
+Je les résume, d'après les documents du temps, et les pièces originales
+qui furent alors reproduites:
+
+Au mois d'avril 1898, un journal de Bruxelles, _le Patriote_, publiait,
+dans une correspondance de Paris, les lignes comminatoires suivantes:
+
+ ... On se demande ce qu'attend le général de Boisdeffre peur écraser
+ d'un seul coup ses adversaires, qui sont en même temps les ennemis de
+ l'armée et de la France. Il lui suffirait, pour cela, de sortir, dès
+ aujourd'hui, une des nombreuses preuves que l'Etat-major possède de
+ la culpabilité de Dreyfus, _ou même de publier quelques-uns des
+ nombreux dossiers_ qui existent, soit au service des renseignements,
+ soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires
+ apologistes du traître, _ou sur leur parenté_...
+
+Les journaux et les hommes politiques, convaincus de la culpabilité du
+capitaine Dreyfus, ou fortement prévenus contre lui, étaient parfaitement
+fondés à réclamer que l'État-major mît sous les yeux de la Chambre et
+du public les preuves de la trahison, qui pouvaient exister dans les
+dossiers. Il était admis, dans le tumulte des furibondes polémiques, que,
+comme dans d'autres affaires scandaleuses, on eût recours de part et
+d'autre au perfide et méprisable procédé des «petits papiers». Dans
+l'ivresse de la mêlée, on a, chez tous les partis, et de tous les temps,
+usé de ces armes empoisonnées. Pour toucher un adversaire et le mettre
+hors de combat, on cherche à le déshonorer. Mais ce combat sans merci a
+lieu, d'ordinaire, entre vivants. On laisse les morts dans leur suaire, et
+l'on répugne à les démaillotter. L'acharnement inouï de la lutte, entre
+accusateurs et défenseurs de Dreyfus, fit un champ-clos d'une tombe
+éventrée, et, pour atteindre le fils, on tapa sur le squelette du père.
+
+La menace du _Patriote_ de Bruxelles, reproduite par divers journaux
+parisiens, mit-elle sur la piste d'un scandale nouveau? Suggéra-t-elle, à
+quelque personnage rude et impitoyable de l'État-major, l'idée de confier
+à la presse un document compromettant pour «la parenté» d'un des plus
+notoires dreyfusards? On ne sait, mais, quelques semaines plus tard,
+_le Petit Journal_ publiait une lettre d'un colonel Combe, ayant eu sous
+ses ordres, en Algérie, le lieutenant François Zola, et où celui-ci était
+accusé d'avoir détourné l'argent de sa caisse d'habillement et d'avoir
+déserté, en laissant des dettes.
+
+Il y avait des faits exacts dans cette accusation, mais ils étaient
+grossis. La gravité du détournement dont se trouvait inculpé François Zola
+était atténuée par ce fait que, s'il y avait eu déficit dans les comptes
+du magasin d'habillement, dont il avait la charge, aucune poursuite
+judiciaire n'avait suivi cette constatation. François Zola avait remboursé
+le déficit relevé, et il était inexact qu'il eût déserté.
+
+On pourrait s'étonner de la mansuétude du conseil de guerre, ou plutôt de
+son inaction, car François Zola fut l'objet, non pas d'un renvoi devant
+la juridiction militaire, mais d'une simple enquête, au cours de laquelle
+les 1.500 francs manquants furent restitués à la caisse d'habillement. Il
+n'est pourtant pas clément coutumier, le conseil de guerre, et devant lui,
+sans ménagement, sans indulgence, on traduit les moindres délinquants pour
+de simples peccadilles. Les infractions considérées comme légères dans le
+civil sont, au régiment, jugées et punies comme des crimes dignes de la
+fusillade ou du boulet. C'est qu'en réalité il n'y avait, dans cette
+affaire, ni détournement véritable, ni responsabilité personnelle, pour le
+lieutenant François Zola. Il y eut simplement une aventure d'amour, une
+imprudence aussi de jeune homme épris, une folie passionnelle, si l'on
+veut, mais nullement le vol et l'intention de voler, que la passion
+politique a voulu, par la suite, établir.
+
+François Zola, et en cela, assurément, il avait tort,--mais qui donc,
+militaire ou civil, oserait lui jeter la première pierre?--avait une
+intrigue avec la femme d'un ancien sous-officier réformé, nommé Fischer.
+Un beau jour, ce Fischer résolut de quitter l'Algérie, emmenant sa femme.
+Un drame intime dut alors dérouler ses péripéties, sur lesquelles nous
+n'avons pas de renseignements certains. Il est probable que François, très
+amoureux, supplia sa maîtresse de laisser partir son mari, et de rester.
+La dame refusa. Elle essaya, au contraire, de décider son amant à la
+suivre en France. Ce n'était pas la désertion, si le lieutenant donnait,
+préalablement, sa démission. Mais comme il ne se décidait pas à abandonner
+l'épaulette, le couple Fischer, sans lui, s'embarqua.
+
+Désespéré, François Zola voulut se jeter à la mer. On aperçut ses
+vêtements épars sur le rivage, on courut après lui et on l'empêcha
+de réaliser son tragique projet. Quelques mots, dans son trouble,
+lui échappèrent, sur la disparition du ménage Fischer. Des soupçons
+s'éveillèrent. On rejoignit le couple suspect, à bord du bateau, où déjà
+se trouvaient embarqués les bagages. On fouilla les malles, et, dans l'une
+d'elles, on découvrit une somme de quatre mille francs dont les Fischer
+durent expliquer la provenance. Ce qu'ils firent, non sans hésitation.
+
+Une lettre du duc de Rovigo, adressée au ministre de la Guerre, pour tenir
+lieu de rapport sur cette affaire, explique très nettement la situation
+alors révélée:
+
+ ... On visita le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme. On
+ découvrit une somme de quatre mille francs dans une de leurs malles.
+ Ils prétendirent d'abord qu'elle leur appartenait, puis ils avouèrent
+ que 1.500 francs y avaient été déposés par François Zola. Ils furent
+ débarqués et conduits en prison...
+
+Les accusations portées par le colonel Combe contre son subordonné, et
+publiées par _le Petit Journal_, perdaient donc ainsi beaucoup de leur
+gravité. Émile Zola, après avoir compulsé le dossier de son père, au
+ministère de la Guerre, constata que plusieurs pièces, indiquées comme
+cotées, et sans doute importantes pour la défense, pouvant atténuer ou
+même anéantir la culpabilité présumée, manquaient, tandis que toutes
+celles pouvant servir à l'accusation avaient été laissées. Une mention,
+sur le bordereau, indiquait que «huit pièces, jointes à la lettre du
+colonel Combe, devaient être restées au bureau de la justice militaire».
+Cette mention, sur la chemise du bordereau, était de la main de M. Hennet,
+archiviste. Une autre mention, d'une autre main et au crayon, était ainsi
+libellée: «Il n'existe pas de dossier au bureau de la justice militaire.
+On s'en est assuré.» On avait donc compulsé, vérifié, et, qui sait?
+expurgé le dossier.
+
+Émile Zola, qui fit, dans _l'Aurore_, une vigoureuse défense de la mémoire
+de son père, concluait de cette annotation que le dossier avait été
+fouillé et travaillé.
+
+Il protesta contre la publication de ce dossier incomplet. Il reprocha,
+en même temps, au _Petit Journal_ d'avoir donné la lettre accusatrice du
+colonel Combe, tronquée, sans le passage suivant, à dessein sauté:
+
+ Le sieur Fischer (le mari), portait le document original, s'est offert
+ à acquitter, pour François Zola, le montant des dettes au paiement
+ desquelles les 4.000 francs saisis dans la malle ne suffiraient pas.
+ Cette offre acceptée, tous les créanciers ont pu être payés et le
+ conseil d'administration a été couvert du déficit existant en magasin.
+
+Pourquoi, en mettant sous les yeux du public la lettre du colonel Combe
+parlant du déficit constaté dans la caisse du magasin, a-t-on supprimé
+cette phrase si importante? Elle explique nettement la situation:
+Fischer, assurément d'accord avec sa femme, avait emporté, en s'embarquant,
+l'argent de François Zola, l'argent de la caisse du magasin d'habillement.
+L'officier, sans volonté, tout désemparé, étant amoureux et voyant
+s'éloigner pour toujours sa maîtresse, avait eu, un instant, l'intention
+coupable d'abandonner son régiment, de déserter, pour suivre celle qui
+l'aimait. Ces entraînements sont fréquents et ces coups de folie, s'ils
+sont condamnables, ont, du moins, l'excuse, presque toujours, de
+l'aberration causée par la passion. Mais il se reprit. Il envisagea la
+réalité et la gravité de son acte. Non seulement il désertait, mais il
+laissait cette femme faire de lui un voleur! Il réagit, et ne suivit pas
+à bord le couple abusant de son amour et de sa confiance. Il ne pouvait
+espérer rejoindre la fugitive et reprendre l'argent que cette drôlesse et
+son peu intéressant époux lui avaient subtilisé, profitant de sa faiblesse
+et de l'affolement qui lui avait fait dire qu'il les accompagnerait, qu'il
+déserterait. Ce fut alors qu'il chercha la mort dans les flots.
+
+Le passage omis de la lettre du colonel établit que Fischer a restitué
+l'argent du magasin, et qu'il a même fourni le complément nécessaire au
+paiement intégral du déficit. N'est-ce pas là une preuve complète de la
+culpabilité des époux Fischer? Eussent-ils payé les dettes et couvert le
+déficit de l'officier, s'ils ne lui avaient pas escroqué l'argent dont
+il était comptable, l'argent retrouvé dans leurs malles? Il est plus que
+probable qu'usant de son influence sur lui la femme Fischer avait forcé le
+faible amoureux à lui remettre son argent, puisqu'il devait l'accompagner
+en France. Autrement, quel étrange bienfaiteur eût été ce mari,
+remboursant un détournement commis par l'amant de sa femme? Fischer
+mettait ainsi sa compagne et lui-même à l'abri de toute recherche
+pour complicité de détournement: il n'a pas fait un cadeau, mais une
+restitution.
+
+Il s'agit donc ici d'une affaire d'entôlage et d'un égarement momentané dû
+à la passion, plutôt que d'une désertion accompagnée de détournement. Le
+lieutenant soupçonné, comme on l'a vu, ne passa même pas en jugement. Il
+fut seulement l'objet d'une enquête, à la suite de laquelle il offrit sa
+démission d'officier, qui fut acceptée. Il expiait ainsi la défaillance
+morale qu'il avait subie, il payait la rançon de son amour indigne, et il
+supportait la peine d'un entraînement passager. Il n'était, d'ailleurs,
+coupable que d'intention, et il n'avait accompli ni le vol, ni la
+désertion, qui, dans la fièvre amoureuse et sous le coup du désespoir
+d'être abandonné par une femme adorée, avaient pu hanter un instant sa
+cervelle affolée.
+
+Bien qu'absous, et ayant réparé l'irrégularité de ses comptes, il lui
+était difficile de rester au régiment. Il démissionna donc. Mais, en
+quittant l'armée, il ne laissait derrière lui aucune trace déshonorante.
+Il pouvait rentrer, la tête haute, dans la vie civile.
+
+Son fils, pour bien démontrer que la justification de François Zola avait
+été complète, et qu'il ne restait rien de défavorable pour lui de cette
+fâcheuse aventure d'amour et d'argent, a publié diverses pièces, puisées
+dans le dossier, à lui communiqué par le général de Galliffet, ministre
+de la Guerre. Parmi les documents relatifs à un nouveau système de
+fortifications, contenus dans ce dossier, on pouvait lire une lettre,
+flatteuse pour le destinataire, remontant à 1840, c'est-à-dire postérieure
+à l'aventure d'Afrique et à la démission. Elle était adressée à
+l'ingénieur civil François Zola, par le maréchal Soult. Cette lettre,
+conservée aux archives du génie du ministère, est ainsi libellée:
+
+ Monsieur François Zola, vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a
+ ordonné le renvoi à mon ministère, un mémoire sur le projet de
+ fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu'on veut
+ suivre, vous proposiez de substituer à ces dispositions un système de
+ tours qui, sous le rapport de la défense, de l'économie, du temps
+ nécessaire à l'exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un
+ avantage incontestable.
+
+ J'ai chargé M. le président du comité des fortifications d'examiner
+ attentivement votre mémoire, et j'ai reconnu, d'après le rapport
+ détaillé qu'il m'a soumis à cet égard, que vos idées sur la manière
+ de fortifier Paris n'étaient pas susceptibles d'être accueillies.
+
+ Je me plais, néanmoins, à rendre justice aux louables intentions qui
+ ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la
+ communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement, de vos
+ études sur cet objet.
+
+ Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
+
+ Le ministre de la Guerre,
+
+ SOULT.
+
+C'était ce même ministre, Soult, qui avait été saisi, quelques mois
+auparavant, par le duc de Rovigo, de toute l'affaire du lieutenant
+magasinier François Zola. Le ministre, ou, tout au moins, ses secrétaires
+et les attachés à son cabinet, avaient connaissance du dossier
+Zola. Une correspondance s'était engagée, à ce sujet, entre le ministère
+et le duc de Rovigo. Les faits qui motivèrent l'enquête, à raison de la
+galanterie qui s'y mêlait, étaient de ceux qui restent dans le souvenir
+de jeunes officiers. Personne n'y fit allusion, lors de la requête de
+l'ingénieur. Les formules de politesse, au bas d'une lettre, et la
+façon courtoise d'évincer un solliciteur ne sont pas généralement
+significatives. On en use envers tout le monde. Ici, exceptionnellement,
+la réponse du ministre et les formules protocolaires prennent une valeur
+particulière. Se fût-on donné la peine de répondre, avec des compliments
+sur le mérite de son projet, écarté pour des raisons techniques, à un
+ingénieur s'offrant pour un travail considérable d'intérêt public,
+et pour le compte du gouvernement, si ce même homme avait dû quitter
+honteusement l'armée, comme les adversaires politiques de son fils plus
+tard l'affirmèrent? On eût jeté son plan et ses devis au panier, et le
+maréchal, qui venait d'avoir connaissance des circonstances ayant amené
+ce François Zola à démissionner, eût-il poussé l'urbanité épistolaire
+jusqu'à «le remercier de la communication qu'il avait bien voulu faire
+au gouvernement»? On l'eût, en même temps, consigné à la porte des
+antichambres officielles.
+
+En rapports avec la municipalité marseillaise, pour un projet de docks
+et d'un port nouveau qu'il présentait, les autorités départementales,
+toujours défiantes vis-à-vis des étrangers, et s'informant de la
+réputation, des antécédents d'un nouvel hôte, renseignées souvent par
+la malignité provinciale et la curiosité du voisinage, ne témoignèrent
+nullement qu'elles considéraient l'ingénieur François Zola comme un
+malhonnête homme. Non seulement le bruit des histoires fâcheuses du ménage
+Fischer ne l'empêcha pas d'être fort bien accueilli à Marseille, mais,
+toujours à propos de ces docks et de la création du port des Catalans,
+dont il avait eu l'idée, l'officier démissionnaire fut présenté, par le
+général d'Houdetot, au prince de Joinville, que les choses maritimes
+intéressaient. Il fut ensuite reçu, en audience particulière, par
+Louis-Philippe. Bien que le roi bourgeois fût d'un abord relativement
+facile, on doit présumer que les personnes admises auprès de lui étaient
+l'objet, sinon d'une enquête à fond, du moins d'une information préalable.
+Le voleur, le déserteur, que la triste polémique de 1898 a voulu montrer,
+eût-il pu être reçu aux Tuileries par le roi et par l'un des princes
+d'Orléans?
+
+Il ne reste donc rien, ou pas grand chose, de sérieux, de ce scandale,
+d'ailleurs inutile. L'arme était mauvaise. Elle n'a pas atteint celui
+qu'elle visait. Plusieurs journalistes, il faut le constater à l'honneur
+de la presse, parmi ceux qui se montraient les plus ardents dans la
+défense de l'armée, mise en cause sous le prétexte de faire reconnaître
+l'innocence du capitaine Dreyfus, désapprouvèrent cette attaque contre
+un défunt, qui n'avait pas songé, avant de mourir, à préparer sa
+justification. Il ne pouvait prévoir qu'il y aurait, un jour, près de
+cinquante ans après lui, une formidable affaire politico-judiciaire, à
+laquelle on le mêlerait pour accabler son fils. _L'Éclair_, entre autres,
+un des organes les plus anti-dreyfusards, dit notamment: «On aurait pu
+mener le bon combat contre le dreyfusisme sans reprocher à M. Zola son
+père.» Ce fut l'opinion des braves gens des deux camps.
+
+Arracher à la tombe le cadavre d'un père, et s'en servir pour assommer le
+fils, ce n'est ni très humain, ni très beau; c'est, en même temps, tout
+ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit républicain, à la justice
+démocratique. Est-ce que les fautes, si fautes il y a, ne doivent pas
+demeurer personnelles? Quand bien même on eût prouvé qu'Émile Zola était
+le fils d'un homme qui avait mangé la grenouille et passé à l'étranger
+ensuite, cela aurait-il prouvé quelque chose pour ou contre la culpabilité
+d'un militaire accusé de trahison? Si Zola père eût été un mauvais soldat
+et un malhonnête homme, cela eût-il empêché Zola fils d'être l'un des
+premiers écrivains de son temps?
+
+On pourrait concevoir la haine des partis, fouillant les antécédents et
+recherchant les tares des parents ou des alliés d'un homme occupant les
+plus hautes situations politiques. Cela s'est vu, au détriment d'un
+président de la République. Pour atteindre la République elle-même, avec
+une aveugle méchanceté, on a publié des faits peu avantageux pour la
+mémoire d'un membre de la famille de ce chef d'État. On pensait ainsi
+l'obliger à se retirer. Mais un romancier, mais un pamphlétaire, en
+quoi l'indignité, alléguée ou prouvée, d'un parent, peut-elle lui ôter
+son talent ou affaiblir les virulences de sa plume? Les calomnieuses
+révélations faite sur le père de Zola n'ont, d'ailleurs, eu aucune
+influence pour ou contre la défense de Dreyfus. On eût été tout aussi armé,
+dans le bon combat, comme disait _l'Eclair_, contre le Dreyfusisme, si,
+en 1898, on eût laissé à François Zola, mort et inhumé en 1847, le triple
+bénéfice de l'abstention de la justice, de la prescription du temps et de
+l'amnistie de la mort.
+
+À la suite de l'enquête faite au régiment, et dont il sortit indemne,
+François Zola, ses comptes réglés, ayant donné sa démission, quitta
+l'Algérie et revint en France.
+
+Ce fut à Marseille qu'il débarqua.
+
+Cette ville remuante et affairée lui plut. Il est des villes qui captivent
+comme une maîtresse. Séduit par Marseille, Zola père s'y installa et
+ouvrit un cabinet d'ingénieur civil. Il avait alors quarante ans. Il était
+temps de faire choix définitivement d'une carrière, de s'établir, de
+ne plus être le nomade d'antan. Son esprit, actif comme son corps,
+trouvait-il enfin un milieu favorable, un terrain propice à fonder une
+fortune, une famille? L'ingénieur mobile et vagabond parut se plaire tout
+de suite parmi la pétulante population marseillaise. Cette cité maritime
+et commerçante l'intéressait. Il résolut d'y jouer un rôle. Il portait en
+lui de vastes plans, des rêves de grands travaux. Négligeant les petites
+affaires, les entreprises mesquines, il tenta de frapper un coup décisif
+en soumettant aux autorités compétentes un projet de nouveau port. Le
+vieux et célèbre port de Marseille ne répondait plus à l'importance du
+commerce et de la navigation. On réclamait un havre neuf, vaste et sûr.
+Diverses propositions étaient en l'air. François Zola prépara un projet
+complet. L'emplacement qu'il proposait était la baie des Catalans, abritée
+du mistral. La Joliette l'emporta, comme étant plus proche du centre de
+la ville. De l'avis de tout le monde, aujourd'hui, l'endroit désigné par
+l'ingénieur vénitien était préférable: la Joliette est exposée aux coups
+de vent du Nord-Ouest, et le mouillage y est hasardeux.
+
+Voyages à Paris, démarches dans les bureaux, pourparlers avec les sociétés
+financières, les administrations maritimes, les entrepreneurs, puis
+confection et dépôt d'esquisses, de plans, de dessins, de cartons, tout ce
+difficile et consciencieux travail demeura donc inutile. L'ingénieur, déçu,
+mais non abattu, se rejeta sur un autre projet.
+
+L'aristocratique et somnolente ville d'Aix l'attira, comme champ
+d'affaires. Tout était à entreprendre dans cette cité en léthargie. Il
+était possible de la ranimer, de lui restituer, sinon la splendeur déchue,
+du moins la vitalité d'un centre moderne. Avec ses hôtels majestueux,
+demeures seigneuriales des anciens membres du Parlement, ses édifices
+publics trop vastes pour les services d'une simple sous-préfecture,
+l'ancienne capitale déchue de la Provence n'avait pas de chemin de fer,
+pas de communication facile pour les marchandises. L'industrie était
+absente et le commerce languissait. Ville ecclésiastique, universitaire et
+judiciaire, siège d'un archevêché, des Facultés de théologie, lettres et
+droit, centre du ressort judiciaire avec sa cour d'appel, Aix, malgré son
+nom, manquait d'eau. N'était-ce pas un grand et avantageux projet que
+celui de donner à boire à cette ville altérée? Arroser cette très sèche
+région provençale était, il est vrai, une entreprise difficile, longue et
+coûteuse. Marseille pouvait se permettre un canal à écluses, mais Aix
+hésitait devant la dépense. L'ingénieur avait avisé une gorge voisine où
+capter les eaux de pluie. Dévalant des collines, elles s'amassaient dans
+ce réservoir naturel, mais percé, puis se perdaient, non utilisées. Il
+s'agissait de barrer le goulet de la gorge, par où les eaux s'échappaient.
+La cuvette endiguée et le réservoir fermé, il n'y aurait plus qu'à
+distribuer ensuite, par une série de barrages, la précieuse réserve: Aix
+ne serait plus à sec. L'actif et jamais découragé chercheur crut, cette
+fois, avoir trouvé le chemin de la fortune et de la gloire. Il se mit avec
+espoir à l'oeuvre. Il prépara les devis, dressa les plans, et entama une
+interminable série de visites et de sollicitations. Il remua, comme on dit,
+ ciel et terre. Une entreprise de cette nature ne comporte pas seulement
+les difficultés initiales de la conception, du tracé, des calculs, les
+problèmes à résoudre de toute la partie scientifique et technique, il faut
+surtout envisager les multiples embarras de l'exécution. Les voies et
+moyens sont entravés, discutés, refusés. Le chemin, du projet à la
+réalisation, est coupé de fossés, où l'affaire risque de rouler, avec son
+promoteur, sans pouvoir remonter. Les obstacles physiques sont renforcés
+par les barrières administratives et les verrous financiers.
+
+Il fallut à l'ingénieur une énergie persistante et une forte confiance
+en soi pour vaincre des résistances déraisonnables, pour écarter des
+objections de pure obstination, pour triompher de défiances préconçues.
+Les capitaux ne se laissaient approcher qu'avec circonspection. Les
+riverains s'alarmaient. De mauvais bruits furent colportés. Les habitants,
+qui, par la suite, s'affirmèrent enchantés du canal, et célébrèrent par
+des hommages posthumes, le nom de celui qui avait doté leur ville de ce
+bienfait hydraulique, se montrèrent indifférents, sceptiques, parfois
+hostiles. Et puis, il y avait les terribles, bureaux. Il fallut en faire
+le siège, et débusquer les chefs de service, repoussant, d'entre les
+créneaux de leurs cartons verts, l'assaut de leurs donjons administratifs.
+Ils se retranchaient au fort de leurs paperasseries, quand était signalé
+l'intrus, venant les déranger. C'était presque un ennemi, cet intrigant
+qui voulait les forcer à s'occuper d'une affaire qu'ils n'avaient pas
+conçue, qu'ils considéraient comme provenant d'une initiative suspecte,
+née en dehors de l'administration, donc illégitime. Les ingénieurs
+officiels consultés affectaient de ne pas prendre au sérieux un projet
+qui n'émanait pas de quelque «cher camarade». Tout cela prit un temps
+considérable, et ce labeur usa les forces de l'ingénieur, sans épuiser sa
+volonté.
+
+C'est en 1837 que François Zola présenta, pour la première fois, son
+projet de canal. Que de voyages il lui fallut, depuis, à Marseille et
+à Paris! Il eut la bonne fortune d'intéresser M. Thiers à son idée. Le
+ministre était alors préoccupé par la grosse affaire des fortifications
+de Paris, qui souleva tant de débats à la Chambre, et rencontra, comme
+le modeste canal provençal, de si fortes oppositions.. Il accueillit,
+toutefois, avec bienveillance, l'ingénieur étranger, dont l'activité lui
+plaisait, et qui lui soumettait une invention, toute d'actualité, pour
+faciliter et accélérer le transport de déblaiements des terrains où
+devait s'élever l'enceinte bastionnée. La machine de François Zola fut
+expérimentée à Paris, sur le chantier de Clignancourt. Ces essais furent
+satisfaisants, et l'appareil fut agréé.
+
+Ce succès procura quelques fonds, des relations utiles et l'appui de
+M. Thiers à l'inventeur, qui revint à Aix, ayant l'espoir d'être soutenu
+par le gouvernement auprès des autorités provençales. On était en 1842.
+Ce fut en 1846 que, grâce à M. Thiers, l'ordonnance royale décrétant le
+canal d'Aix d'utilité publique fut rendue. La victoire était acquise.
+François Zola revint à Aix, bien portant, en pleine vigueur physique et
+intellectuelle, marié à une jeune femme qu'il adorait. Heureux de vivre et
+de travailler, il était de plus en plus confiant dans son oeuvre. Rassuré
+sur l'avenir des siens, il avait la certitude de laisser, après lui, la
+renommée de ceux qui accomplissent une entreprise grandiose et durable.
+Il serait le créateur du canal d'Aix! La fortune lui viendrait avec la
+gloire, complétant le bonheur domestique dont il jouissait déjà.
+
+Mais la destinée rarement permet à l'homme de le posséder, ce bonheur
+qu'il a rêvé, qu'il a été sur le point de conquérir. La vie fait
+banqueroute, et l'ouvrier, au moment de toucher son salaire, est congédié.
+Ces faillites du sort, absurdes autant que cruelles, sont les fatalités
+courantes de la vie.
+
+Au cours d'une visite matinale à l'un de ses chantiers, dans la gorge où
+déjà s'élevait le premier barrage, par une matinée glaciale de février,
+quand soufflait le mistral, l'ingénieur fut atteint d'une pleurésie.
+Il s'alita, et, en quelques jours, la mort avait détruit cette belle
+intelligence, et paralysé pour jamais cette énergie toujours prête.
+
+Dans la vulgarité d'une chambre d'hôtel, à Marseille, l'hôtel Moulet, rue
+de l'Arbre, où il descendait d'habitude, car on n'avait pu le transporter
+à Aix, chez lui, François Zola mourut, le 19 février 1847. Il avait
+cinquante et un ans. Il laissait une veuve de vingt-sept ans, et un enfant
+qui allait avoir sept ans, Émile Zola.
+
+Au cours de l'un de ses fréquents voyages à Paris, à la sortie d'une
+église, François Zola avait rencontré une jeune fille, de condition
+modeste, mais honnête et jolie, Emilie Aubert. Le père était entrepreneur
+de peinture dans la petite ville de Dourdan, près de Paris. Le mariage se
+conclut rapidement. Les formalités furent abrégées. La future n'apportait
+en dot que sa grâce et sa jeunesse. Le futur n'avait encore que ses
+talents, son projet de canal, présenté depuis deux ans, ses espérances et
+sa vaillance. Vingt-trois ans de différence existaient entre les époux.
+L'union fut heureuse. La douleur de la jeune femme, accourue d'Aix dans
+l'hôtel marseillais où déjà son mari agonisait, fut profonde. Elle dut,
+par la suite, à de douloureux anniversaires, évoquer, devant son fils,
+attentif, les heures cruelles écoulées dans la banalité de cette chambre
+inconnue, au milieu des malles entrouvertes et des vêtements entassés
+sur les chaises, avec le brouhaha, dans les couloirs, des voyageurs
+indifférents ou gais, allant et venant, confondant, par la minceur des
+cloisons, leur paisible ronflement avec le râle de l'agonisant. Zola s'est
+souvenu de ce décor lamentable et de ce désarroi, quand il écrivit _Une
+Page d'amour_. La jeune veuve se trouvait sans appui, sans conseils,
+dans une situation, alors non pas absolument mauvaise, mais embarrassée.
+Il y avait une liquidation difficile à entamer, des marchés en train à
+régulariser et à résilier, des ouvertures de crédit en suspens, des
+travaux en cours, qu'il faudrait achever ou céder. Le canal était en
+bonne voie de construction, mais loin d'être terminé. Les créanciers
+se présentèrent, les débiteurs s'effacèrent. Il fallait prendre des
+arrangements, tenter des recouvrements, maintenir les chantiers ouverts,
+ne pas abandonner le canal qui représentait tout l'avoir, tout l'héritage
+de l'ingénieur. Lourd fardeau pour une femme de vingt-sept ans, sans
+grande expérience des affaires, et ayant un jeune enfant à élever. Mme
+Zola avait autour d'elle, à Aix, son père, le vieil entrepreneur de
+peinture, alors, retiré, sa mère, native d'Auneau, beauceronne avisée et
+qui prit en main la direction des affaires contentieuses, courant chez
+les avoués, les avocats, les huissiers, vaquant aux échéances, aux
+atermoiements, défendant, avec la ténacité paysanne, les bribes de
+la succession, que les corbeaux de la chicane et les vautours de la
+spéculation déjà, se disputaient.
+
+Les procès, soit qu'ils fussent mal engagés, mal conduits, mal plaidés, ou
+bien parce que les prétentions des héritiers Zola étaient imparfaitement
+fondées, peu soutenables en droit, aboutirent à un échec complet. Les
+procès perdus, la position de la jeune veuve, d'abord pénible, bientôt
+devint critique. L'ingénieur, ressemblant en cela à la plupart des hommes
+engagés dans de vastes entreprises, dont le succès se dessine, donnant
+la promesse de beaux résultats prochains, avait escompté cet espoir
+de fortune. Hardi, optimiste, l'ancien soldat du prince Eugène, le
+risque-tout de la légion étrangère, s'était jeté dans cette expédition,
+scientifique et financière, avec l'élan imprévoyant de sa jeunesse.
+Il allait de l'avant, comme un brave montant à l'assaut, sans regarder
+derrière soi. Il ne redoutait rien de l'avenir. N'était-il pas sûr de
+réussir? Après lui, s'il succombait sans que le succès final fût assuré,
+les siens ne manqueraient de rien. Ils recueilleraient le bénéfice de
+ses conceptions, de son travail. Ils hériteraient de sa gloire et des
+bénéfices de son génie. Un canal, c'est une mine d'or. Aussi vivait-il
+largement. Les premières sommes que le canal lui avait procurées, comme
+jetons de présence aux assemblées, honoraires d'études, actions de
+fondateur, furent dépensées sans inquiétude; les travaux étaient
+commencés, se poursuivaient; de quoi s'inquiéter? Le canal paierait tout,
+et au-delà. Nulle nécessité, quant à présent, d'économiser et de liarder.
+Plus tard, sur l'excédent des recettes, on prélèverait le patrimoine à
+garantir, pour la veuve et l'enfant, en cas de malheur. Une affaire si
+belle, si sûre, ne pouvait faire faillite.
+
+Le téméraire ingénieur n'avait pas prévu la banqueroute de la vie. Sa mort
+brusque fît écrouler tout cet édifice fragile de bien-être et de fortune,
+dont les fondations n'étaient même pas assurées.
+
+Pendant la période de constitution de la Société du Canal, et durant les
+démarches pour l'obtention de l'ordonnance royale équivalant à notre
+décret d'utilité publique, François Zola avait dû faire de nombreux
+voyages à Paris, sans s'arrêter. Une fois, il dut prolonger son séjour.
+Tout récemment marié, il avait emmené sa jeune femme. Elle était enceinte.
+Au lieu de loger à l'hôtel, le jeune ménage, dans l'attente du bébé,
+acheta des meubles, et prit un appartement, dans une maison de
+construction récente, au quatrième étage, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_.
+La maison existe encore et la rue, étroite et sombre, a peu changé. Elle
+devait rappeler à François Zola les ruelles des villes italiennes. Elle
+a pour voie parallèle, donnant sur la rue Montmartre, la bruyante rue du
+Croissant, pareillement étranglée, noire et fangeuse. Là est le centre des
+imprimeries et des marchands de journaux. C'est le quartier général des
+crieurs du «complet des courses», la bourse des «canards», c'est-à-dire
+des placards, des petits journaux occasionnels, des feuilles aux scandales
+éphémères, des chansons populaires, des «testaments» et autres imprimés
+satiriques et tapageurs, dont Hayard, «l'empereur des camelots», fut
+longtemps le grand pourvoyeur. Les appels glapissants des vendeurs de
+papier furent les premiers sons qui frappèrent les oreilles du jeune Zola.
+Que de fois, par la suite, son nom devait retentir, dans cette rue, parmi
+l'étourdissante criée des journaux!
+
+Dans cette maison, le 2 avril 1840, naquit donc Émile Zola.
+
+Voici l'acte de naissance d'Émile Zola:
+
+PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE Extrait du Registre des Actes de
+Naissance du 3e arrondissement (ancien) de Paris.
+
+ L'an mil huit cent quarante, le quatre avril, à deux heures un quart
+ de relevée, par devant nous, Barthélemy-Benoist Decan, chevalier de
+ la Légion d'honneur, maire du troisième arrondissement de Paris,
+ faisant fonctions d'officier de l'état-civil, a comparu le sieur
+ François-Antoine-Joseph-Marie Zola, ingénieur civil, âgé de
+ quarante-quatre ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_,
+ lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né avant-hier,
+ à onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant, et de
+ Françoise-_Émélie_-Orélie Aubert, son épouse, mariés à Paris, en la
+ mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente
+ neuf, auquel enfant il a donné les prénoms Émile, Édouard, Charles,
+ Antoine; ce fait en présence de sieurs Norbert Lecerf, marchand
+ épicier, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue
+ Saint-Joseph n° 18, et Louis-Étienne-Auguste Aubert, rentier, âgé
+ de cinquante-six ans, demeurant à Paris, rue de Cléry n° 106, aïeul
+ maternel de l'enfant. Et ont le père et les témoins signé avec nous,
+ après lecture.
+
+ _Signé:_ F. ZOLA, NORBERT LECERF, AUBERT ET DECAN
+
+Les affaires de François Zola ne lui permirent pas de retourner à Aix,
+avant 1842. A cette époque, la famille Zola se fixa dans la vieille
+capitale provençale, impasse Sylvacanne. L'ingénieur dut bientôt faire
+un nouveau séjour à Paris, nécessité par la surveillance de sa machine
+à déblayer, qui fonctionnait à Montrouge, pour les travaux des
+fortifications. Ce nouveau séjour se prolongea pendant un an et demi. Le
+petit Zola, né à Paris, transporté à Aix, puis ramené à Paris, ne revint
+définitivement en Provence qu'à l'âge de cinq ans et demi. Il était trop
+jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre à
+la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n'a donc pu influer sur
+son intelligence en formation, sur son caractère, encore moins sur son
+talent futur, sur son génie.
+
+Parisien de naissance, Émile Zola allait devenir Méridional, par le milieu
+où il se trouvait transporté, par les impressions premières, par les
+perceptions oculaires et auditives, par l'air même respiré à Aix et dans
+ses environs.
+
+Il grandit dans la liberté d'un vaste jardin, dépendant de la maison de
+l'impasse Sylvacanne. La maison était bourgeoise; elle avait été habitée
+par la famille de M. Thiers. Quand la mort priva la famille Zola de son
+soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d'entretien coûteux.
+Mais il n'est pas aisé, au lendemain d'une catastrophe qui bouleverse
+les existences et démolit les fortunes, de se débarrasser instantanément
+d'agréments et d'engagements datant de l'époque heureuse. La veuve, liée
+par un bail, dut conserver l'élégante maison. Alors les meubles riches,
+les bibelots précieux, un à un, prirent le chemin de la boutique du
+brocanteur. Les domestiques avaient été congédiés. On ne garda pas même
+une petite servante, dans cette vaste demeure, Émilie Zola était très
+prise par ses procès. Pas une minute ne semblait lui appartenir. Elle
+courait, accompagnée de sa mère, l'intelligente et pratique beauceronne,
+de l'avoué chez l'avocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son
+enfant croître à l'aventure. Les charges de ce petit ménage, composé de
+trois personnes et d'un garçonnet, retombaient sur les bras, heureusement
+robustes encore, de la grand'maman Aubert. La bonne ménagère qu'elle était
+suffisait à tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, après les
+courses en ville. Sans cesse à la besogne, toujours alerte et de bonne
+humeur; elle faisait la foule, et suppléait, dans cette grande caserne,
+au personnel absent.
+
+Ainsi les deux femmes et le grand-père Aubert, vieillard somnolent,
+n'avaient guère le temps de s'occuper du gamin. Le petit Émile poussait
+comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trébuchait,
+tombait, se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l'herbe,
+écorchait sa veste, salissait, dans les ornières, bas et chaussettes,
+attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les
+alouettes, sifflait avec les merles; sous les platanes et les micocouliers,
+il se développait avec la vigueur d'un jeune animal en liberté. On ne lui
+adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait
+les recommandations dont on accable les petits garçons. Jamais on ne lui
+défendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies;
+il ne reçut point des taloches pour avoir déchiré sa culotte ou taché
+sa blouse. Cette première éducation, cet élevage sans contrainte, cette
+absence de la culture élémentaire ordinaire, eurent certainement, sur
+la formation du cerveau du jeune sauvageon, qui devait être, un jour,
+l'un des produits supérieurs de l'espèce humaine, une influence plus
+déterminante que l'atavisme.
+
+Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la santé et sur le
+bien-être de l'enfant, semblaient se préoccuper médiocrement de son
+éducation première. Les notions élémentaires de maintien, de politesse,
+de maniérisme et de minauderie, qu'on s'efforce d'inculquer aux jeunes
+enfants, à tous les degrés de la société, lui furent épargnées, il échappa
+à la contrainte de «se bien tenir». Il n'eut pas à se préoccuper d'être
+très sage, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite,
+ce qui est le fondement de l'enseignement élémentaire des sujets de la
+classe moyenne. Sans avoir préalablement lu Jean-Jacques, et sans prendre
+l'Émile du philosophe comme le modèle de l'enfant à éduquer, grand'maman
+Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les
+études et les greffes, élevèrent, l'Émile de l'impasse Sylvacanne en
+véritable enfant de la nature.
+
+Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer
+plutôt parmi les élèves en retard. On range pêle-mêle communément dans
+cette catégorie, d'une part ceux qu'une prédisposition congénitale ou un
+état maladif empêchent de grandir intellectuellement; d'autre part les
+adolescents qu'on a négligé d'instruire, de pousser, et qui se font
+reléguer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes
+enfantines. Écoliers abécédaires, ils épellent encore quand les autres
+lisent couramment. Ce fut le cas du petit Émile.
+
+À sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourtant se décider
+à les lui apprendre. Il convenait, par dignité, à raison de la condition
+sociale dans laquelle il était né, de l'arracher à son éducation purement
+champêtre. Le fils d'un ingénieur, l'héritier, sinon des produits
+financiers du canal, du moins de la renommée de son auteur, pouvait,
+un jour, obtenir des appuis dans la haute société aixoise, rencontrer
+même des protecteurs à Paris. Ceux qui avaient connu et apprécié le
+constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient
+peut-être l'accès d'une carrière. Encore fallait-il que le futur candidat
+se présentât avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de François
+Zola ne devait pas demeurer dans l'état fruste d'un berger de la Camargue.
+Il convenait donc de conduire Émile au collège. Les études classiques,
+débutant par «rosa, la rose», et aboutissant aux Conciones, aux
+dissertations françaises, avec le baccalauréat à passer, c'était la
+filière nécessaire et régulière de tous les fils de la bourgeoisie. Ici,
+on ne suivait plus du tout les préceptes d'éducation de Rousseau. L'Émile
+du philosophe apprenait l'état de menuisier, ce qui, d'ailleurs, à la
+veille de la Révolution, était plus prudent que de se façonner au métier,
+bientôt inutile et périlleux, de gentilhomme de la Chambre. Les deux
+femmes voulurent donc préparer le petit Émile à devenir, non pas un homme
+de lettres, grands dieux! mais un avocat, un médecin, ou tout au moins un
+bureaucrate. Qui pouvait savoir? Le diplôme mène à tout. Le parchemin
+de bachelier, c'est la pièce héraldique moderne, sans laquelle on ne
+saurait se présenter, avec chance de succès, dans la lice où se disputent
+les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre
+universitaire donne accès aux grades et aux emplois. Émile bachelier
+pourrait bien devenir, un jour, sous-préfet!
+
+Les songes ambitieux des deux femmes furent réalisés, dépassés, mais
+autrement. Émile Zola, cependant, ne put être reçu bachelier, et ne fut
+que quelques heures sous-préfet.
+
+On ne pouvait mettre, dans un collège de l'État, cet enfant de huit ans,
+pour qui l'alphabet était comme une stèle aux caractères cunéiformes.
+Il fut décidé qu'on l'enverrait, d'abord, dans une petite pension.
+On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les
+établissements étaient achalandés par les familles modestes, ayant la
+vanité de soustraire leurs rejetons à la promiscuité de l'école communale,
+alors fréquentée seulement, dans les villes, par les fils d'ouvriers.
+
+Dans cette institution à bon marché et à peu d'élèves, Zola apprit ses
+lettres et les premiers éléments. Sa famille s'était enfin débarrassée du
+coûteux loyer de l'impasse Sylvacanne. Elle était venue se loger, à moins
+de frais, au pont de Béraud, dans la banlieue d'Aix. Le jeune élève fit
+souvent l'école buissonnière: le nouveau logis et ses environs lui en
+fournissant la tentation. Il avait plus d'herbe à sa disposition, plus
+d'espace à parcourir, et, autour de lui, s'étendait un paysage dont
+la sévérité n'excluait pas la grâce. L'impression en demeura vive et
+persistante dans les prunelles de l'adolescent. Plus tard, les _Contes à
+Ninon_ ont témoigné de cette première sensation rustique. Le goût de la
+campagne, dans la prime jeunesse, ressemble à un amour de la treizième
+année. Toute la vie en demeure embaumée, et l'homme fait s'en montre
+imprégné jusqu'aux moëlles. En suivant le cours sinueux de la Torse, Émile
+Zola acquit le sens de la nature. Cette rivière, symboliquement, circulera
+dans toute son oeuvre.
+
+À treize ans, comme il n'avait plus rien à apprendre, dans les classes
+primaires du pensionnat Notre-Dame, et comme on ne pouvait plus le laisser
+vagabonder, tel qu'un chevreau, par les garrigues, on le présenta au
+collège de la ville, depuis lycée Mignet. Admis comme demi-pensionnaire,
+en 1852, il fut placé en huitième.
+
+Pour être près de lui, pour lui éviter, le soir, un long parcours, sa mère
+avait quitté la banlieue, et pris un appartement dans la ville même, rue
+Bellegarde. Émile passa cinq ans, environ, au collège d'Aix. Sans se
+révéler un de ces lauréats qui font réclame pour leurs professeurs et
+pour leur lycée, il fut loin d'être un cancre. Il eut des récompenses
+nombreuses, et, en troisième, il obtint le prix d'honneur. Voici,
+d'ailleurs, un extrait de ses palmarès:
+
+ En 1853, classe de septième.--1er prix de version latine,
+ d'histoire et de géographie, de récitation; 2e prix d'instruction
+ religieuse, de thème latin; 1er accessit d'excellence; 2e accessit
+ de grammaire française et calcul.
+
+ En 1854, classe de sixième.--Tableau d'honneur, 1re mention;
+ 1er prix d'histoire et de géographie; 1er accessit d'instruction
+ religieuse; 2e accessit d'excellence; 3e accessit de récitation.
+
+ En 1855, classe de cinquième.--1er prix de thème latin, de version
+ latine; 2e prix de version grecque; 1er accessit d'excellence;
+ 2e accessit d'histoire et géographie; 3e accessit de français et de
+ récitation.
+
+ En 1856, classe de quatrième.--1er prix d'excellence, de thème latin,
+ de version latine, de vers latins; 2e prix de version grecque, de
+ grammaire générale, d'histoire et géographie.
+
+ En 1857, classe de troisième.--Prix de tableau d'honneur; 1er prix
+ d'excellence, de narration française, d'arithmétique, de géométrie et
+ application, de physique, chimie et histoire naturelle, de récitation;
+ 2e prix d'instruction religieuse, de version latine; 1er accessit
+ d'histoire et géographie.
+
+On remarquera la progression continue de ses succès. Laborieux, attentif
+et opiniâtre, l'élève Zola affirmait déjà son goût du travail, sa croyance
+au travail. Avec du vouloir, avec de l'énergie sécrétée régulièrement,
+patiemment,--ce fut la règle et la force de son existence--il était
+certain d'arriver au but proposé.
+
+Parvenu à la classe de troisième, il avait bifurqué. La bifurcation,
+établie par le ministre Fortoul, obligeait l'élève, avant de passer, des
+classes de grammaire, dans les divisions supérieures, à déclarer qu'il
+choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. Émile opta pour les
+Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles,
+pour lesquelles le futur auteur du _Roman Expérimental_, l'apologiste de
+Claude Bernard, le théoricien de la littérature scientifique, avait un
+goût très vif, qu'il se montra l'un des meilleurs élèves de sa classe.
+Il témoigna d'une sorte d'aversion pour la littérature classique. Il eût
+dit volontiers, avec les Berchoux, les La Mothe, les Lemierre: «Qui nous
+délivrera des Grecs et des Romains?» Il est probable, il est certain même,
+qu'il a, par la suite, pris connaissance des maîtres de la littérature
+antique, mais il ne dut les lire que dans des traductions. Il a affirmé,
+à plusieurs reprises, peut-être avec un peu de fanfaronnade, car il avait
+eu un 2e prix de version, en troisième, ne pas savoir le latin. C'est
+un mérite plutôt négatif. Zola paraissait satisfait de cette ignorance.
+Il la proclamait, comme une vanterie. C'est une tactique d'orgueil assez
+fréquente, que la fierté d'un dédain pour ce qui vous a fait défaut dans
+la vie ou pour ce qui vous échappe. Que de gens font fi de ces raisins,
+pour eux trop verts: titres de noblesse, terres, châteaux, bijoux,
+décorations, bonnes fortunes, invitations mondaines, voyages,
+villégiatures. Dans l'ordre intellectuel, ce faux mépris des richesses
+scientifiques ou artistiques, qu'on n'a pu acquérir, est aussi répandu.
+Zola semblait tout heureux de «n'avoir entendu parler de Virgile que
+«par ouï-dire». Ce n'est pas seulement la langue virgilienne qu'il
+reconnaissait ne pas savoir; «Je suis ignorant de tout, de la grammaire
+comme de l'histoire», écrivait-il, en 1860, à son ami Cézanne. Il
+a certainement, par la suite, bouché quelque peu ce trou dans son
+instruction générale. En ce qui concerne la grammaire, il exagérait une
+ignorance assurément relative, mais qui donc peut se targuer de bien
+posséder la grammaire? Les candidates au brevet d'institutrice, et encore!
+Pour l'histoire, Zola devait peu s'intéresser à cette résurrection de la
+vie passée. On ne trouve, dans son oeuvre, aucune allusion, comparaison ou
+citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffère,
+sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d'affinités
+descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancières. «J'aime mieux
+tout tirer de moi que de le tirer des autres,» a-t-il dit, non sans
+quelque infatuation, car, en littérature aussi, on est toujours, comme dit
+Brid'oison, fils de quelqu'un.
+
+Dans un «interview» que j'ai dirigé, surveillé, et révisé, en 1880,--le
+terme n'était pas bien connu, mais ce genre d'article anecdotique, et
+cette indiscrétion consentie existaient déjà, à cette époque,--mon
+collaborateur au _Réveil_, Fernand Xau, publia la réponse suivante de
+Zola à une question sur ses études:
+
+ Je n'entrai en huitième qu'à l'âge de douze ans passés. C'était un
+ peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand, à dix-huit ans, ma
+ mère me conduisit au Lycée Saint-Louis, à Paris, j'en étais seulement
+ à ma seconde. Bon élève, à Aix, où je remportai des succès, sinon
+ éclatants, du moins estimables, je devins mauvais élève, à Paris...
+
+Ici, une observation d'ordre général, qui a son intérêt pour le maintien
+des bonnes études et le développement universitaire de notre pays. Paris
+est un mauvais centre d'études. Écoliers ou étudiants, les jeunes gens s'y
+trouvent dans un milieu mal disposé pour le travail. Il se rencontre trop
+de distractions et trop de motifs de dissipation, dans la grande ville. Au
+moyen âge, l'Université de Paris a pu être un puissant foyer de lumières
+théologiques et philosophiques, un admirable atelier où s'élaborait le
+grand oeuvre du savoir. Mais la vie qu'on y menait, malgré ribaudes et
+tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conservé les règles et
+les us des escholiers de la rue du Fourre; la discipline des couvents
+sévères y régnait, avec la ponctualité et l'isolement de la caserne.
+Dans les milieux modernes, l'étudiant, le lycéen, sont trop exposés à la
+promiscuité mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute, à raison
+de la haute valeur des maîtres qui sont sélectionnés, et par suite de
+l'agglomération des élèves les mieux doués, remporte des succès dans les
+concours. Mais ce sont des supériorités exceptionnelles. Le niveau général
+des études y est au-dessous de la moyenne. L'apprentissage de l'étudiant
+ne saurait se faire dans une cité anormale et monstrueuse, où le tapage
+des gens en fête domine. Il y a trop de musiques dans l'air, trop de
+passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop
+de tentations à tous les carrefours, pour qu'on puisse étudier, avec
+application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universités
+allemandes, pierres d'assises solides de la puissance germanique, sont
+toutes situées dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg,
+Königsberg, Leipsick, Iéna. Il roule trop de véhicules, tramways, coupés,
+fiacres, autobus, par les voies parisiennes, pour qu'on y jouisse du
+recueillement indispensable à qui veut apprendre. Les facultés, les
+collèges, les instituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que sur
+des rues où l'herbe pousse. Par crainte des troubles de la place publique
+et des tumultes populaires, on a relégué l'assemblée nationale française,
+lorsqu'il s'agit de donner une constitution ou d'élire le chef de l'État,
+dans la ville morte du grand Roi. Il n'y a nulle utilité à ce que
+les Facultés de droit, de médecine, et même les lycées d'internes de
+l'Académie de Paris, soient à proximité des boulevards. À Versailles
+conviendrait parfaitement ce rôle de cité universitaire. Ce serait
+l'Oxford et l'Heidelberg français.
+
+L'écolier Zola appuie, de son exemple, cette argumentation. Si le lauréat
+d'Aix, ville paisible, s'était mué en cancre parfait, à Paris, c'est
+que l'atmosphère capiteuse du milieu produisait son effet accoutumé.
+Ce n'était pas la fête ambiante qui le troublait, le détournait, mais
+l'ivresse intellectuelle même de Paris. Le rhétoricien provençal
+se dégoûtait des monotones et fades occupations universitaires; il
+s'abandonnait à ses rêves de gloire littéraire; il se livrait à des
+lectures en dehors des «matières» imposées pour le baccalauréat.
+
+Dans l'interview, que j'ai indiqué plus haut, et auquel j'aurai plusieurs
+fois recours, car ayant été publié, sous les yeux de Zola, il y a
+vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus
+grande sincérité, l'écolier buissonnier expliqua ainsi son peu d'assiduité
+et son absence de succès, aux cours du lycée Saint-Louis:
+
+ ... C'est que j'étais déjà lancé dans le mouvement littéraire et
+ que je lui appartenais corps et âme. Je délaissais mes classiques
+ pour lire avec avidité Montaigne, Rabelais, Diderot et Hugo... Ah!
+ Hugo! j'étais fou de lui!
+
+ Cela vous explique que, contrairement à ce qu'on a affirmé, je ne
+ sois pas bachelier. Est-ce pour la même raison que Daudet n'est pas
+ plus avancé que moi? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il est assez
+ étrange de voir deux romanciers notoires n'avoir même pas, dans les
+ rangs de l'Université, l'épaulette de sous-lieutenant.
+
+Les parents du lycéen faisaient de lourds sacrifices pour qu'il pût
+obtenir, grâce au diplôme obligatoire et élémentaire, l'accès de certains
+emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des
+redoutables examens, qui semblent surtout faciles à ceux qui ne les
+ont pas subis. Sans doute, cet échec scolaire n'a pas nui à la fortune
+littéraire de _l'Assommoir_. Nul ne se préoccupe, aujourd'hui, de savoir
+si l'auteur a été fort en thème ou fruit sec, et tous les baccalauréats de
+l'Université ne sauraient rien ajouter à sa gloire. Mais il ne doit pas
+servir d'exemple, ni d'encouragement, aux écoliers présents et futurs, qui
+ne l'imiteraient qu'en cela. Ce n'est pas parce qu'il n'a pu passer son
+bachot que Zola s'est montré capable d'écrire _Germinal_.
+
+Les deux femmes, qui le gâtaient, lui avaient trop laissé la bride lâche
+sur le cou, durant ses années d'enfance, jours de grand air, d'escapades,
+de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues
+rêvasseries à l'ombre, au bord de la rivière de l'Arc. Mais nous leur
+en devons reconnaissance. Cette éducation en liberté fut salutaire et
+inspiratrice. Elle priva la France d'un bachelier de plus; elle lui valut
+peut-être l'un des plus robustes ouvriers de la plume. C'est tout gain
+pour le pays, pour la postérité mondiale aussi. Bénissons les deux mamans,
+d'avoir élevé leur Émile à la sauvageonne. L'enfant a pu vagabonder, comme
+un petit pâtre, tout en ayant la possibilité d'étudier comme un jeune
+bourgeois. Cette croissance indépendante, hors des langes où l'on
+emmaillotte les fils de la classe aisée, permit au corps, et aussi à
+l'intellect du gamin, de se développer avec vigueur. Dans ces randonnées,
+qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il était accompagné
+de deux camarades, qui devinrent ses inséparables: Baille, qui fut, par
+la suite, professeur à l'École polytechnique, et Cézanne, le vigoureux
+peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu'ils se
+récitaient avec conviction, et qu'ils louaient avec sincérité.
+
+Zola avait conservé un souvenir très vif de ses juvéniles excursions de
+Provence. Il les évoquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales
+lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le
+thème universel de la jeunesse envolée. Il contait volontiers à ses
+intimes, durant quelque sombre après-midi, au fond des Batignolles, avec,
+quelle ardeur, avec quelle exubérante impatience, avec ses condisciples
+provençaux, il se mettait en route, par les matinées d'été, pour chasser
+les ortolans dans les ravins ensoleillés, du côté du barrage paternel.
+La chasse n'était, le plus souvent, qu'un prétexte. N'allait-on pas en
+battue, dans la contrée où se déploient les tireurs de casquettes?
+Il s'agissait de faire de la route. Toute une journée à passer avec Baille
+et Cézanne, gagner de l'appétit et faire honneur aux provisions préparées,
+la veille, par les parents, bavarder art et littérature en toute
+tranquillité, c'était le vrai plaisir cynégétique. Ces causeries
+interminables sont délicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi
+passées à s'entretenir des livres, des pièces, des tableaux, oeuvres
+récemment signalées, ou déjà glorieusement consacrées s'écoulent rapides,
+grisantes et inoubliables. Elles parfument toute une existence d'artiste.
+Il n'est pas toujours aisé, surtout dans une ville provinciale, de
+s'isoler, à trois ou quatre compagnons ayant les mêmes goûts, les mêmes
+aspirations vers la littérature, le théâtre, la peinture.
+
+Les poètes actuels, biens rentés, élégants, rasés, tondus, ayant pour
+Pégase l'auto, et bientôt le dirigeable, sont admis dans les sociétés
+distinguées. Les belles madames les câlinent, les invitent à dîner et
+parfois les prennent pour amants. Ils sont semblablement, quand ils
+débutent, «gobés» des jeunes femmes à bandeaux plats couvrant les oreilles,
+et accueillis à bocks ouverts ès-cabarets montmartrois ou rive-gauchers.
+Mais, au temps où Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de
+vers et le barbouilleur de toiles étaient classés parmi les mal vus.
+Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provençaux, aspirants artistes,
+en se retirant vers les déserts, sous couleur de tirer un bec-fin,
+Alcestes de la poésie, cherchant un endroit écarté, où de débiter leurs
+sornettes ils eussent la liberté. En ces solitudes brûlées, ils ne
+choquaient personne, commérant sur un tas de gens, ignorés à Plassans,
+dont les histoires ne pouvaient intéresser la bonne société: car ils
+n'avaient jamais été établis dans la ville, ni occupé une fonction
+honorable, ce Musset, ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu
+importants qu'on eût vainement cherché leur adresse dans le Bottin, mais
+dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs.
+
+Les trois amis, après avoir, à la poursuite de quelque volatile, égaré
+et chimérique, battu distraitement les buissons et sondé les bosquets,
+s'asseyaient sous bois, à l'heure où midi rôtissait les oliviers et
+les pins. On se hâtait de rassembler des brindilles résineuses et l'on
+cuisinait, en plein air. Le repas achevé, la digestion se faisait sous
+l'ombrage de quelque hêtre épais. Mollement allongés, comme des bergers
+virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos; ils dissertaient
+sur Hugo, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres
+vers, et l'on rentrait en ville, à la nuit close, les jambes lourdes,
+et le carnier léger. Mais nul n'était revenu bredouille d'idées et
+d'impressions. On avait provision de grande poésie et de bon air pour
+toute la semaine. Cela aidait à supporter allègrement la vie provinciale,
+prosaïque et confinée.
+
+La famille Zola, cependant, dégringolait. On était loin du faîte de
+bourgeoisie, où l'ingénieur avait tant souhaité placer les siens. Les
+logements remplaçaient les appartements, qui eux-mêmes avaient succédé
+à la vaste maison bourgeoise de l'impasse Sylvacanne, illustrée par le
+séjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Béraud, de la
+demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de la rue
+Roux-Alphéran, il avait fallu reculer jusqu'aux faubourgs, et prendre
+un appartement modeste, cours des Minimes. C'était trop cher encore. Un
+logement d'ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines,
+dans le plus pauvre quartier de la ville, reçut enfin la famille déchue.
+
+Dans ce misérable logis, en novembre 1857, mourut la courageuse grand'mère,
+maman Aubert. Le grand-père et le petit Émile demeurèrent seuls, car Mme
+Zola, pressée par les créanciers, accablée par des procès interminables,
+assaillie par les réclamations d'avides avoués, ayant son mobilier en
+grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s'était
+rendue à Paris. Elle espérait trouver, parmi les anciens amis de son mari,
+conseils, aide, protection. Elle se promettait de voir M. Thiers. Elle
+éprouva probablement de dures déceptions, car, au lieu de revenir à Aix,
+comme elle l'avait espéré, avec de bonnes promesses et peut-être de
+l'argent, elle résolut de se fixer à Paris et de faire venir son fils et
+le grand-père. Le jeune Zola reçut une lettre pressante et désolée de sa
+mère. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui
+restaient, et de la rejoindre aussitôt à Paris. «Avec l'argent du mobilier,
+disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de
+troisième classe et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t'attends!»
+C'était la misère noire et le naufrage complet.
+
+Après avoir dit un adieu, estimé provisoire, à ses chers inséparables,
+Baille et Cézanne, le jeune Émile et le vieil Aubert montèrent dans le
+wagon, et arrivèrent à Paris, en février 1858. Émile Zola avait alors
+18 ans.
+
+Grâce à la protection de M. Labot, avocat au Conseil d'État, ancien ami
+de François Zola, Émile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa
+rhétorique au lycée Saint-Louis. Nous avons dit qu'il ne fut là qu'un
+lycéen médiocre. Il obtint, cependant, un 2e prix de narration française.
+Il était distrait et indifférent, en classe. Rien de ce qu'on y enseignait
+ne l'intéressait. Mais la littérature, non classique, les auteurs dont on
+ne parlait jamais en chaire lycéenne, Victor Hugo et Musset principalement,
+le passionnaient, et accaparaient toute son attention, captaient toute
+son intelligence.
+
+En quittant Aix, il avait été convenu, avec Baille et Cézanne, qu'on se
+reverrait à Paris. En attendant cette réunion désirée, où l'on revivrait
+un peu les chères heures provençales, déjà lointaines, mais non effacées,
+on devait s'écrire, souvent et longuement. Zola ne faillit point à cet
+engagement. On a, datées de cette époque, de nombreuses lettres de lui à
+Baille, à Cézanne, et quelques billets à un autre condisciple d'Aix,
+Marius Roux, qui viennent d'être publiées par l'éditeur Fasquelle.
+
+Dans une de ces lettres, écrites du lycée Saint-Louis, Zola annonce sa
+ferme intention de décrocher le diplôme de bachelier ès-lettres. Une fois
+qu'il tiendra son diplôme, il fera son droit.
+
+ ... C'est une carrière, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes
+ idées. Je suis donc décidé à me faire avocat. Tu peux être assuré
+ que l'oreille de l'écrivain se montrera sous la toge.
+
+Il s'informait auprès de son ami, qui avait fait des études littéraires,
+de la façon dont il devait préparer son examen. Il comptait prendre un
+répétiteur pour corriger ses devoirs. Il n'abandonnerait pas l'obtention
+du baccalauréat ès-sciences, et il annonçait sa volonté, dès qu'il serait
+reçu, pour les Lettres, de livrer le second combat à la Sorbonne. Ces
+courageuses résolutions, qui ne devaient pas être suivies d'exécution,
+l'écolier les transmit au jeune écrivain, qui les réalisa, mais pas de la
+même façon. Dès cette époque, le lycéen Zola formulait, dans une phrase
+confidentiellement jetée à son camarade Baille, ce qui devait être la
+règle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie à
+la fois: «Il n'est qu'un moyen d'arriver, et je l'ai toujours dit: c'est
+le travail!»
+
+Le rhétoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans
+sonnés quand il se présenta aux juges, en Sorbonne, échoua, dans des
+conditions assez curieuses. Il avait été reçu à l'écrit, formant la
+première partie de l'examen, la plus redoutée, étant éliminatoire et d'une
+difficulté plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes
+«de discours latin» ou de «version latine», barbarismes, solécismes et
+contre-sens, tandis qu'à l'oral, il est possible de se rattraper et
+d'effacer la mauvaise réponse, sur une question, par une satisfaisante
+énonciation sur une interrogation du même ordre. On peut également
+balancer les boules noires, données par un examinateur, mal satisfait,
+avec les blanches obtenues d'un autre, plus content ou moins sévère.
+
+Admis à l'écrit, l'examen oral devait être facile au candidat, selon
+toutes prévisions. Zola répondit fort bien pour la partie scientifique;
+en mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, même en algèbre,
+il ne récolta que des «blanches». Le diplôme semblait acquis. Restaient
+les matières suivantes: histoire, langues vivantes, littérature. Pour un
+garçon aux vastes lectures, connaissant les poètes, les philosophes, toute
+la littérature classique française, les réponses sur ces sujets familiers
+devaient être aisées, justes, et même un peu supérieures à celles de la
+plupart des autres candidats.
+
+Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l'anglais et
+l'allemand. Zola ne put pas déchiffrer le texte de Schiller qui lui fut
+présenté, et il semblait même n'avoir jamais eu sous les yeux l'alphabet
+gothique. Il devait s'attendre à la boule noire, qui lui fut colloquée.
+
+L'histoire n'était pas non plus son fort, au rhétoricien déjà vétéran, et
+il parut visiblement brouillé avec les dates. Questionné sur Charlemagne
+et sur la fin de son règne glorieux, il fit mourir le grand empereur à la
+barbe fleurie au commencement du XVIe siècle. C'était pure inadvertance,
+car, au moins par _la Légende des Siècles_ de Victor Hugo, il était à même
+de situer chronologiquement le fondateur de la dynastie carlovingienne,
+bien avant l'avènement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires,
+ni les Annales d'Eginhard. Il ne trouva rien à dire d'intéressant, ou
+même de juste ou de banal sur le grand homme féodal, à qui Auguste Comte
+faisait une place dans son calendrier positiviste, comme à un des maîtres
+de la civilisation européenne. On eût interrogé le jeune homme sur
+Napoléon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu'il eût probablement
+fait preuve de la même insoucieuse ignorance.
+
+Il aurait dû prendre sa revanche, atténuer ses boules noires pour
+l'histoire et les langues vivantes, sur le terrain littéraire. La Fontaine
+fut le sujet de l'interrogation. Ici, le candidat ne demeura pas bouche
+bée. Il répondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-être
+l'appréciation de Rousseau sur la moralité des Fables de La Fontaine, et
+sur la sottise qu'il y avait à donner aux enfants, comme premier livre,
+comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu'on
+s'obstinait à traiter en naïf et à qualifier de bonhomme (l'anarchiste,
+qui avait osé dire sous Louis XIV: notre ennemi c'est notre maître, un
+bonhomme!). Il est probable que les explications du futur auteur de _la
+Terre_ sur le génie et la philosophie de l'homme qui faisait parler les
+bêtes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l'oeil-de-Boeuf,
+des grenouilles qui demandaient un roi, ne furent pas très orthodoxes.
+L'examinateur donna la fâcheuse boule noire, qui, finalement, l'emporta.
+L'élève Zola fut donc ajourné.
+
+Pour se remettre de cet insuccès, Émile s'en fut passer ses vacances dans
+le Midi. Il revit sa chère Provence et ses bons camarades. Fut-ce le désir
+de prolonger son séjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage de la
+cheminée du Roi René, ou bien effort nouveau afin de complaire à sa mère,
+en obtenant ce diplôme, qui semblait à la veuve de l'ingénieur comme
+un noble passe-partout à l'aide duquel, dans la société officielle et
+bourgeoise, on ouvrait toutes les portes? Toujours est-il qu'il demeura
+jusqu'en novembre dans le Midi, annonçant définitivement son intention de
+se représenter à Marseille, lors de la session d'automne. À cette date,
+il échoua derechef, mais, cette fois, l'insuccès ne fut imputable ni à
+l'allemand, ni à Charlemagne, ni à La Fontaine: le candidat solécisant ne
+put être admis à l'écrit. Il renonça au baccalauréat et ne retourna plus
+au lycée. Il était mûr, d'ailleurs, pour la vie d'homme, et un collégien
+de vingt ans, cela devenait un peu ridicule.
+
+Mais l'existence de jeune étudiant, sans but, ne pouvant prendre
+d'inscriptions, faute du diplôme indispensable, ni entamer des études
+aboutissant à une profession classée, apparaissait bien sombre. Zola avait
+logé, d'abord avec sa mère, rue Saint-Jacques, n° 241, et ensuite, au
+sixième étage, rue Saint-Victor, au n° 35. Ils se séparèrent alors. Tandis
+que Mme Zola prenait table et logement, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
+n° 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises décrites par Balzac,
+il s'installait même rue, au n° 21, au faîte de la maison, dans un
+belvédère. Joli endroit pour des études astronomiques, ou encore agréable
+perchoir pour écouter, les soirs printaniers, le concert gratis des
+pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes était tout proche.
+Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, l'endroit aérien manquait de
+charmes. Il est vrai que son locataire y composait un poème, en situation,
+par le titre, du moins: _l'Aérienne_. Ce conte lyrique était inspiré par
+une vision, peut-être par une amourette provençale.
+
+Dans cette volière parisienne de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
+Bernardin de Saint-Pierre avait composé ses _Études de la Nature_. Là,
+peut-être, l'ancien officier de marine avait-il vu se dresser, parmi
+les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre,
+au loin, sur les trottoirs fangeux, il avait aperçu le gracieux couple
+de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage, poétique et
+légendaire, décor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla
+ses vers juvéniles, pour la plupart destinés à l'oubli et au sacrifice
+raisonné, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume,
+mais du crayon, car l'encre gelait dans la bouteille. Une scène vécue et
+un décor vrai de cette vie de bohème que Murger a fardée.
+
+Émile Zola, à vingt ans, réalisait donc le type classique du poète
+miséreux, rêvait l'existence, incapable de se soumettre à un travail
+qualifié de servile, imaginant récolter, sinon la fortune, du moins le
+pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-là ne germe
+guère sur le pavé des cités. Il n'en avait cure et semaillait à force. Il
+supportait allègrement sa débine. Il considérait sa mansarde, en forme de
+cage vitrée, comme le nid logique du poète. Il projetait, en attendant
+d'avoir achevé son poème de _Paolo_, d'écrire un petit acte en prose pour
+«un nouveau théâtre» qui se montait aux Champs-Elysées. Zola débutant aux
+Folies-Marigny. C'était amusant. Ce ne fut qu'une rêverie d'un instant,
+une illusion, comme lorsqu'il déclarait «songer à une position». Il se
+reconnaissait, du reste, peu fait pour le théâtre. «Mon esprit ne se prête
+pas à ce genre», disait-il alors, et cette appréciation personnelle fut
+vérifiée plus tard.
+
+Dans les rigoureuses et pénibles analyses qu'on fait de soi-même, à
+l'heure où Baudelaire place l'examen de minuit qui vous fait disparaître
+confus, mais non repentant ni corrigé, sous les draps, dans les ténèbres,
+le jeune troubadour, isolé, affamé, dans Paris, dut reconnaître que la
+poésie, quand le poète est inédit et mal vêtu, n'est pas ce que les
+tribunaux classent parmi les moyens d'existence avouables. Il admettait
+donc qu'il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque pour
+vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait
+ainsi doublement, d'abord, en se décidant à renoncer à la Muse, comme
+il disait, en son style mussettiste d'alors, nourrice trop sèche qui
+n'allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur l'outil
+producteur, qu'il consentait à empoigner, sans pour cela lâcher la lyre.
+Comme Apollon, il voulait bien se faire berger, mais il ne rencontrait
+pas d'Admète lui confiant des troupeaux. Il espérait vaguement obtenir
+un emploi qui lui donnerait à manger, sans le priver de son alimentation
+cérébrale. Il ferait comme tant d'autres jeunes hommes, épris d'art,
+parvenant à vivre à l'aide d'une place, avec quelques loisirs pour se
+livrer à la poésie, au roman, au théâtre, à la philosophie.
+
+ Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain,
+ disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir à la Muse, tâcher
+ de se créer un nom littéraire, c'est le rêve que j'ai fait.
+
+Malheureusement, ce but louable, qu'il déterminait ainsi: ne pas quitter
+la littérature, qui, peut-être, un jour, pourrait devenir une source
+d'honneurs et de gains et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir
+aux besoins de la vie par un travail n'importe lequel, lui échappait.
+
+ Depuis plus d'un an, écrivait-il à Baille, je fais une chasse féroce
+ aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux encore!
+
+Il connut alors ces étapes fatigantes, et parfois humiliantes, du
+quémandeur de places, du chercheur de travail. Qu'on est désarmé, dans
+cette bataille du pain, quand on ne possède pas ce que, si sagement,
+Rousseau voulait qu'on donnât à son Émile, jeune gentilhomme pourtant, et
+pourvu d'un patrimoine: un métier, un outil. Avec une netteté de jugement
+rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il
+s'offrait que du peu de titres qu'il avait à leur acceptation. «Tu ne
+saurais croire combien je suis difficile à placer!» avouait-il à son
+confident d'Aix.
+
+Ce n'était pas qu'il eût des exigences grandes et des prétentions
+inadmissibles. Il reconnaissait son défaut de capacités professionnelles.
+Il savait une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il
+ignorait précisément celles qu'il aurait fallu savoir. Ceci a été constaté
+cent fois, et tous ceux qui ont critiqué l'enseignement universitaire ont
+usé de cet argument. Les humanités sont aristocratiques. Elles préparent
+aux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de maître
+discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients
+de loisir. Ces belles et précieuses études classiques conviennent surtout
+à quelque jeune privilégié, n'ayant pas à se préoccuper du salaire
+immédiat, mais visant seulement, de haut, la fortune à venir, avec
+l'autorité, les dignités et parfois la gloire en plus. Mais la critique de
+Zola n'est ni vaine déclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la
+voix même des entrailles à jeun du solliciteur rebuté. Ce n'est pas une
+apostrophe de rhéteur traitant un lieu commun, c'est la clameur sincère
+de la créature impuissante à gagner un salaire, et confessant qu'il n'y a
+pas, dans ce fait, que de l'injustice sociale et que du mauvais vouloir
+patronal.
+
+ Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, à
+ nous qui sortons des lycées, disait Zola, devançant les virulentes
+ apostrophes de Jules Vallès à l'enseignement classique, mais avec
+ plus de force de raisonnement, et moins d'épithètes criardes. Inaptes
+ dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des
+ lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les
+ combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se présenter dans un
+ milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long,
+ partant un surnumérariat plein d'ennuis et vide de gain...
+
+Il raconte, à l'appui, l'une de ses démarches, entre mille, avec une verve
+âpre et sobre, sans inutiles anathèmes aux employeurs méticuleux et
+rébarbatifs.
+
+ ... J'adresse une demande à une administration. On me répond de
+ passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir
+ habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré. Il continue
+ d'écrire, sans plus se douter de mon existence que de celle du merle
+ blanc. Enfin, après un long temps il lève la tête, me regarde de
+ travers, et d'une voix brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom,
+ la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre
+ auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades,
+ toujours les mêmes, et qui sont à peu près celles-ci: si j'ai une
+ belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle
+ administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis:
+ qu'il est accablé de demandes, qu'il n'y a pas de vacances dans ses
+ bureaux, que tout est plein, et qu'il faut se résigner à chercher
+ autre part. Et moi, le coeur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de
+ n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque.
+ _(Lettre à Baille, 1er mai 1861._
+
+Au fond, il n'était pas fâché d'être ainsi éconduit. Il cherchait «une
+position», par sentiment du devoir, par désir de soulager sa mère et de se
+disculper du reproche de paresse et de vie désoeuvrée, mais il se sentait
+presque heureux d'avoir échoué. Il s'évadait, d'un pied léger, comme d'un
+piège, de ces bureaux où il avait failli être capturé. Il éprouvait, dans
+la rue, le soulagement d'un homme qui s'est tiré d'un endroit dangereux.
+En règle avec sa conscience, puisqu'il avait cherché un emploi et n'en
+avait pas trouvé, l'Évangile a tort en matière de places, il remontait,
+presque gaîment, à son belvédère. Il le trouvait moins glacial, et il se
+remettait, avec entrain et bonne humeur, à son poème commencé, qui lui
+paraissait plus chaud.
+
+Il voulait être poète, rien que poète, pour le moment. Il proclamait
+fièrement qu'il aimait la poésie pour la poésie, et non pour le laurier.
+Il considérait ses vers comme des amis qui pensaient pour lui. Il les
+aimait pour eux, pour ce qu'ils lui disaient. La versification devenait un
+culte, dont il se consacrait prêtre. Poésie et divinité étaient synonymes
+à ses yeux d'alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prêtre de
+l'autel, le poète devait vivre de sa poésie. Il ne voulait pas faire une
+oeuvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que
+l'oeuvre fût vendue par le poète au libraire, et par celui-ci au public.
+Il a gardé ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposés,
+plus tard, dans son article fameux sur _l'Argent dans la littérature_.
+Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu'il ne deviendrait
+jamais millionnaire, que l'argent n'était pas son élément, et qu'il ne
+désirait que la tranquillité et la modeste aisance. Il ne pressentait pas
+le formidable champ de prose, qu'il devait si vigoureusement labourer, et
+d'où, pour lui, lèverait toute une moisson légitime de gloire et d'argent.
+
+Il était donc, à cette époque de sa vie, tout à la poésie. Il ne
+multipliait pas les oeuvres et n'abattait point les alexandrins, comme un
+bûcheron les branches. Sa plume frêle n'avait rien d'une cognée.
+
+ Il est peu de poètes assez sages pour consentir à n'être poètes que
+ pour eux, et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie
+ fraîche et gracieuse. Je hais l'écriture, écrivait-il à Baille.
+ Mon rêve, une fois sur le papier, n'est plus à mes yeux qu'une
+ rapsodie. Ah! qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là,
+ de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses
+ situations, sans les peindre par tel ou tel mot! Que le récit aux
+ contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le
+ récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs...!
+
+La rêverie l'envahissait. La lassitude de l'action à entreprendre
+l'accablait, par une anticipation de la pensée. Il éprouvait aussi
+quelques désirs d'épicuréisme. Il formulait un rêve de puissance et de
+satisfaction. Si la divinité lui communiquait, pour un instant, son
+pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux! Il rappellerait sur la terre
+l'ancienne gaieté gauloise. Il agrandirait les litres et les bouteilles.
+Il ferait des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et
+le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour
+que tout le monde fût roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux
+malheureux mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse
+plus dans le cercueil!...» Il devait, à la fin de sa carrière, retrouver
+et décrire, dans ses _Évangiles_, mais en les purifiant, en les idéalisant,
+ces chimériques visions de bonheur terrestre.
+
+Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la réalité de
+ses vingt ans, en des joies plus simples, d'une réalisation vulgaire et
+économique:
+
+ Mes grands plaisirs, écrivait-il à Cézanne, sont la pipe et le rêve,
+ les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe
+ ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant jamais, lisant
+ parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer
+ de vie et me secouer un peu pour me nettoyer de cette poussière de
+ paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps
+ de produire...
+
+Il disait d'ailleurs, au même Cézanne, pour justifier son indolente
+rêvasserie:
+
+ Ce que j'ai fait, jusqu'ici, n'est pour ainsi dire qu'un essai, un
+ prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me
+ préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que
+ je crois sentir battre derrière moi...
+
+Zola poète, ou, pour être plus précis, Zola écrivant en vers, ne laissait
+guère prévoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l'oeuvre en
+prose de l'avenir. Combien les procédés du jeune lyrique différaient du
+prosateur mûri, constructeur méthodique, architecte calculateur, prenant
+à l'avance les dimensions du travail décidé, n'abandonnant rien à
+l'improvisation ni au hasard.
+
+ J'ai terminé, depuis quelques jours, le poème de _l'Aérienne_,
+ écrivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours,
+ je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire,
+ ne faisant aucun plan à l'avance, et me souciant assez peu de
+ l'ensemble..., j'ai confiance dans l'inspiration du moment, j'ai même
+ reconnu que les vers, qui arrivaient spontanément, étaient de beaucoup
+ supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers...
+
+Nous voilà bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des
+dossiers à chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les
+particularités de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien à
+l'imprévu, se défiant de toute imagination, et bâtissant son oeuvre avec
+des matériaux taillés et numérotés, comme pour un édifice dont toutes les
+parties sont combinées et proportionnées sur le plan complet, dressé et
+signé _ne varietur_, avant le premier coup de pioche.
+
+Pour avoir une idée de l'oeuvre poétique, à peu près ignorée, de l'auteur
+de _l'Aérienne_, il est bon d'analyser son état cérébral, de faire pour
+ainsi dire l'inventaire de son intellect de la vingtième année. D'après
+ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par
+lui-même confessées, on peut établir le bilan de sa mentalité et de son
+avoir de penseur et d'écrivain, vers 1860.
+
+Nous savons déjà le milieu dans lequel a évolué l'enfant, puis
+l'adolescent, nous connaissons la force acquise héréditairement, le
+mélange des sangs, l'atavisme dalmate et beauceron, la Provence, les
+premiers jeux, les camaraderies puériles devenues de juvéniles amitiés,
+restreintes et exclusives, l'éducation classique incomplète, la pauvreté
+réfrénant les passions matérielles comme les élans artistiques du jeune
+homme, la répugnance à se soumettre à une besogne mécanique, le goût à peu
+près absolu de la littérature, et, plus spécialement, de la poésie.
+
+Par quoi et comment cette intelligence, aux développements lents et aux
+belles manifestations tardives, fut-elle alimentée de seize à vingt ans?
+À cette époque de la croissance, la nourriture de la cervelle humaine a un
+rôle très important, comme la santé et la vigueur physique du jeune homme
+dépendent, en grande partie, du régime alimentaire, durant ces années où
+le corps se forme et grandit. L'alimentation intellectuelle n'a pas moins
+d'influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facultés,
+sur la vigueur de l'esprit, et aussi sur cette matière obscure et
+complexe: la conscience. L'enfant né aux champs, dans les taudis des
+cités manufacturières, poussant sur le terreau grossier, parmi les
+végétaux humains que nulle culture n'a perfectionnés et adoucis, puise
+la substance nourrissant sa pensée, formant son intellect, car il en a
+un, si rudimentaire qu'il apparaisse, uniquement dans les perceptions
+sensorielles, dans ce qu'il rêve, dans ce qu'il entend, dans ce qui
+se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance
+intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne
+sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de
+l'intelligence. Ils la développent, ils l'engraissent, ils la fortifient,
+souvent aussi ils l'anémient, ils la rendent maladive, parfois ils
+l'empoisonnent et la font redoutable et meurtrière.
+
+Quelles furent les premières lectures de Zola, en dehors des livres
+élémentaires, des petits manuels et des épitomes qu'on met entre les mains
+de tous les enfants? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs
+cérébraux du jeune provençal. Il n'eut pas du tout le goût local, ni
+l'esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu'il ait lu Mistral, dans sa
+jeunesse, et il n'eut quelque idée du félibrige que longtemps après
+sa conquête de Paris. Il ne se souciait que médiocrement de conquérir
+Plassans. Il ne témoigna jamais d'un grand enthousiasme pour l'idiome, ni
+pour la littérature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d'écrire
+pour les pastours et les gens des mas.
+
+Montaigne fut un de ses auteurs de prédilection. Pas du tout félibre,
+le vigoureux et sensé bordelais. Le vocabulaire archaïque, et les rudes
+tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient
+surprendre le faible rhétoricien, peu façonné au style de la Renaissance.
+Les latinismes abondants et les citations fréquentes, non traduites,
+pouvaient l'embarrasser. N'importe! À plusieurs reprises, Zola témoigna
+de son admiration pour cet auteur, profond, ingénieux et primesautier,
+le philosophe du Moi, et le premier en date de nos psychologues. Le
+«connais-toi toi-même!» semblait donc à Zola la base de l'étude de
+l'homme. Il avait, certes, raison, mais, par la suite, dans ses ouvrages,
+il parut fort peu procéder de Montaigne. Il fut constamment descriptif,
+objectif, altruiste. Aucun de ses livres ne peut être considéré comme une
+autobiographie déguisée. Il ne s'est mis en scène nulle part, pas même
+dans _l'oeuvre_, où il a fait figurer son ami, le peintre Cézanne. Ce n'est
+que bien vaguement qu'il a dessiné le ministre Eugène Rougon, d'après
+quelques traits se rapportant à lui-même: la ténacité, le goût du labeur
+opiniâtre, et une passion abstraite et désintéressée pour le pouvoir, pour
+la domination morale et intellectuelle. Ce qu'il apprit du moraliste
+demeuré le plus actuel, le plus moderne des penseurs du passé, c'est
+la minutieuse observation, le soin du détail et de la particularité, la
+vision distincte de chaque fait ou objet examinés. Montaigne est le maître
+de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. Il a,
+sur tous les sujets, et à propos de tous les événements, soit de la vie
+privée, soit des bouleversements généraux des sociétés, une appréciation
+saine et un jugement mesuré, à la façon d'Horace et de Sénèque. Si
+l'on retrouve difficilement l'influence du sceptique analyste dans les
+descriptions et dans les tableaux synthétiques de Zola, elle se décèle
+dans la méthode, dans l'élaboration de chaque oeuvre, dans les faits
+recueillis, classés, rapprochés, dans la poursuite à outrance de la
+documentation et du renseignement, et aussi apparaît-elle nette, dans sa
+conduite de la vie, dans ses sentiments et sa façon d'être. Plusieurs des
+manières de voir le monde, de juger la société, d'apprécier l'éducation,
+qui appartinrent à Zola, lui viennent de Montaigne. Zola ne l'a pas suivi
+comme un maître en littérature, mais comme un professeur de vie en soi,
+comme un précepteur personnel. Il a, non pas imité, mais vécu Montaigne.
+
+George Sand fut également une de ses primes adorations littéraires. Il
+puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait
+conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. _Fécondité_ date,
+comme inspiration, du temps où l'auteur du _Compagnon du tour de France_,
+sur l'oreiller du réformateur humanitaire Pierre Leroux, ébauchait des
+rêves de Salentes républicaines et d'Icaries démocratiques. Goujet, le
+sympathique compagnon à belle barbe d'or de _l'Assommoir_, est un héros
+de Mme Sand, et un contemporain attardé de Cabet et des utopistes de 48.
+Zola découvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce
+tolérance, un grand esprit de charité.
+
+ Elle a, dit-il, une charité militante. Elle propose de marcher au
+ devant des maux, d'aller trouver le misérable en sa mansarde, et, là,
+ de lutter corps à corps avec la misère; point de larmes inutiles,
+ point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte
+ patiente, un combat de chaque jour, d'où tous les hommes sortiront
+ frères, formant une seule république riche et forte. Hélas! ce n'est
+ peut-être qu'un rêve, et pourtant cela serait bien!
+
+Les romans rustiques de l'auteur de _la Petite Fadette_ sont remarquables
+par la finesse du coloris, la maîtrise avec laquelle sont exécutées
+les gracieuses aquarelles champêtres formant le décor de ces idylles
+fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite, à l'auteur de _la Terre_,
+l'idée de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste,
+et en manière de réfutation, des êtres et des choses rustiques. Les
+farouches brutes de Zola, proches cousins des terribles paysans de
+Balzac, sont autrement vivants et véridiques que ces meuniers d'Angibault
+enrubannés, qui font l'amour comme des vicomtes et marivaudent comme des
+académiciens.
+
+Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. Je serais porté à
+croire que le grand dramaturge anglais, ou du moins le puissant créateur
+à qui nous donnons, faute d'une connaissance plus approfondie, ce nom
+illustre entre tous, a exercé une influence décisive et durable sur Zola.
+Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour maître à l'école
+du génie, celui qu'il ne voulait comparer qu'à Eschyle, Shakespeare
+l'ancien, comme il dénommait le géant grec, c'est l'auteur de _Macbeth_
+qu'on peut nommer au premier rang de la généalogie cérébrale de l'auteur
+des _Rougon Macquart_.
+
+Il faut noter qu'à vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d'étonnant,
+sans doute, à l'admiration d'un jeune homme, épris de belle littérature,
+pour Othello, Lear, Hamlet, Caliban, héros magnifiques de fictions
+impressionnantes. Il abordait pour la première fois avec enthousiasme et
+vénération ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les
+héros de l'histoire. Mais n'étaient-ils pas déjà consacrés par l'ovation
+publique? Zola ne faisait que se joindre à un chorus universel. On n'a pas
+à lui savoir gré de cette participation à un hommage général, presque
+imposé. A l'époque où Zola faisait connaître à son ami Baille son
+sentiment sur Shakespeare, en 1860, il était de bon ton de railler, de
+nier Racine, ce qui était excessif et niais, d'ailleurs, mais il eût été
+impossible de toucher à Will. «Racine est un pieu, Will est un arbre!»
+écrivait Auguste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splendeur de son
+génie et de son exil, debout, statue vivante, sur le piédestal rocheux de
+Guernesey, venait, au milieu du tonnerre de la publicité, de donner au
+monde son livre, comme des commandements descendus d'un Sinaï, ordonnant
+d'adorer Shakespeare, et aussi son prophète. Un peu confus, touffu, riche
+en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur
+William Shakespeare faisait loi. Il n'y avait nulle originalité à se
+prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathédrale romantique,
+ où se célébrait la grand'messe en l'honneur du Dieu le Père des
+hugolâtres. Comprendre et expliquer Shakespeare était plus difficile,
+plus méritoire. Zola eut cette ingéniosité. Elle est à signaler.
+
+ ...Te répéter tout ce qu'on a dit sur Shakespeare, mandait-il à
+ son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n'a mieux
+ connu le coeur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points
+ d'exclamations, cela ne me soucie nullement. N'importe, je vais
+ tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en
+ moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec
+ d'autres critiques, je n'en puis mais. Tout ce que je te promets,
+ c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre.
+
+ Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet
+ guère d'apprécier le style... J'avoue que je trouve bien des choses
+ qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me
+ garde d'être bégueule! Tu sais combien je désire la liberté dans
+ l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète, et
+ j'aime l'harmonie des idées et des images...
+
+ ... Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté
+ l'idéal; de même que, dans la vie, l'idéal a une large place, de même,
+ dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision...
+
+ Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une
+ matière à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un
+ prétexte à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire;
+ ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme, et non les hommes.
+ Chaque drame est comme un chapitre séparé d'une oeuvre d'humanité;
+ il y peint un de ses côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux
+ de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello,
+ ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, c'est l'amour;
+ Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la faiblesse;
+ Lear le désespoir...
+
+On ne saurait mieux dire, et voilà Shakespeare exceptionnellement compris.
+La plupart se contentent de l'admirer. Zola a reçu de cette lecture une
+sorte d'initiation. À cette époque, tout à la fantaisie, aux élans d'un
+lyrisme un peu rebelle, inspiré de Musset, il ne s'apercevra guère de
+l'influence profonde de ce maître; peut-être ne soupçonnera-t-il, jamais,
+lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonné sur l'expérimentation,
+sur le caractère scientifique des romans de son temps, qu'il procède bien
+plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu'il
+vient de formuler sur Shakespeare, il l'exécutera quand il écrira ses
+_Rougon-Macquart_. Comme le grand Anglais, il peindra l'homme et non les
+hommes, et il poursuivra l'étude des passions, des vices, des névroses, et
+non celle des caractères. Est-ce que Coupeau n'est pas l'Ivrogne, comme
+Othello est le Jaloux? Nana, c'est la Courtisane, la femme dont la chair
+domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le désespoir,
+ce n'est pas telle femme galante, avec ses particularités, ses
+originalités, ses caractérisations propres. Prenez, un à un, tous les
+personnages des _Rougon-Macquart_; tous, sans exception, tournent au
+type.
+
+Là, se constate l'influence du Midi. Là, nous retrouvons l'influence du
+sol natal, le produit du terroir, l'hérédité italienne et l'éducation
+provençale. L'art méridional a créé des types,--les personnages de la
+Comédie Italienne, Arlequin, Cassandre, Colombine,--le Nord a plutôt
+cherché à peindre les caractères. C'est pour cela que Zola est bien plus
+proche, dans ses romans qualifiés de réalistes, de Shakespeare et de
+Hugo que de Richardson ou de Dickens. Avec Shakespeare, sur lequel la
+littérature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor
+Hugo qui eut en lui une pénétration dominatrice. Et, cependant, il ne fut
+jamais qu'un poète noué, comme Chateaubriand, ou plutôt un lyrique avorté.
+Il ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu'il cessait de
+vouloir écrire en vers. Sa muse aptère retrouvait des ailes, et de quelle
+envergure puissante, quand, renonçant à se débattre dans le champ poétique,
+il lui donnait son vol dans la prose.
+
+Il lut avec plaisir André Chénier, le pasticheur élégant de l'antiquité
+pastorale, mais ce Grec modernisant n'eut sur lui aucune action sensible.
+Il produisit plutôt une réaction. Zola reconnaît la grâce de ses vers,
+mais il lui reproche son style mythologique et son goût du monde antique.
+Le génie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naïades d'Homère,
+comme les ondines d'Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeur du
+collège d'Aix, déjà préoccupé par la vie présente, rêvait d'une poésie qui
+n'imiterait pas plus les chantres de la Grèce que les bardes du Nord, et
+ne parlerait «ni de Phoebus ni de Phoebé». Chénier est placé justement à
+un rang mixte, dans la radieuse théorie de nos poètes. Il est confondu
+tantôt avec les classiques, tantôt avec les modernes, comme ces officiers
+d'une armée en marche, qui, placés entre deux bataillons, semblent tour à
+tour appartenir à la dernière file du premier et ouvrir l'avant-garde du
+second. Il fut le poète de transition. L'antiquité charmait André. Il
+butinait tout le miel de l'Attique. C'était d'ailleurs le goût de son
+temps. Beaucoup d'hommes de la Révolution citaient les Grecs et les
+Romains à tout instant, dans leurs terribles harangues. Ils ne les
+prenaient pas seulement comme modèles à la tribune, ils cherchaient aussi
+à les imiter dans leurs actes, et les dévouements, les héroïsmes, les
+déclamations, les allures, majestueuses ou farouches, des hommes de
+Plutarque et de Tite-Live étaient, aux constituants et aux conventionnels,
+familiers. Mais, au milieu de cette imitation du passé, que de nouveautés
+formidablement neuves! Chénier ne pouvait échapper à la poussée de son
+siècle vers une société renouvelée, et, si le vocabulaire demeurait
+vieillot, que de faits, que de sentiments, que de désirs et d'exaltations,
+d'une nouveauté saisissante à célébrer, à flétrir, ou simplement à
+narrer pour la postérité! De là, le vers fameux, résumant la poétique
+révolutionnaire de l'auteur du poème de _l'Invention_: «Sur des pensers
+nouveaux faisons des vers antiques.» Zola réfute cette théorie, pour
+lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l'homme de génie,--il
+s'annonce peut-être,--qui se lèvera un jour, disant: «Sur des pensers
+nouveaux faisons des vers nouveaux.» Il souhaite, par exemple, pour
+exprimer l'amour, des expressions où le passé n'entrerait pour rien, des
+vers où l'âme seule parlerait, et n'irait pas, pour peindre ses joies
+et ses tourments, emprunter de banales images, «en un mot, une poésie
+amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie qu'on
+oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime, sans crainte qu'elle
+éclate de rire».
+
+C'est déjà toute la formule de l'école naturaliste, suggérée par André
+Chénier. En même temps, se dressait, devant l'imagination en travail du
+débutant de lettres, comme un plan considérable, presque gigantesque.
+Il concevait l'idée du poème synthétique. C'était la révélation de son
+tempérament généralisateur. Il imaginait grand. Bien que produisant
+seulement, à cette époque, des contes rimés d'après Musset, _Paolo,
+Rodolpho, l'Aérienne_, il rêvait d'un vaste poème, cycle de l'humanité.
+Le titre était: _la Chaîne des Êtres_. Sous cette formule abstraite,
+vaguement mystique, faisant songer à quelque divagation philosophico
+poétique, évoquant les oeuvres nébuleuses d'Edgar Quinet ou de
+Pierre Leroux, qu'il n'avait d'ailleurs probablement jamais lues, il
+voulait chanter la Création et ses développements. Trois chants divisaient
+l'oeuvre, intitulés: le Passé, le Présent, le Futur. Dans le Passé,
+il dépeignait le chaos, les convulsions de l'univers primitif, les
+bouleversements géologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il
+eût mis les découvertes scientifiques modernes à contribution. Le second
+chant, le Présent, c'était l'histoire de l'homme, pris à l'état sauvage,
+et raconté jusqu'à l'actuelle civilisation. La physiologie et la
+psychologie auraient fourni les éléments de ce chant. Dans le Futur, il
+célébrait l'avenir meilleur et l'être plus parfait. Avec Charles Fourier,
+il admettait le progrès, non seulement moral, mais physique. La créature
+actuelle ne pouvait être le dernier mot du Créateur. Il n'était pas
+possible que la formation des êtres fût achevée, et que la création eût
+atteint son dernier échelon. La science, qui constate l'évolution et le
+transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux même, il
+s'accomplit des cataclysmes lents qui nous échappent en partie, n'aurait
+pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette
+hypothèse pratique.
+
+C'était là une rude tâche, et une ambition peut-être extravagante.
+Mais l'audace était intéressante. Probablement, s'il eût écrit ce poème
+gigantesque, l'auteur n'eût réalisé qu'une lourde et ennuyeuse conception,
+vouée à l'indifférence et à l'oubli. Un poète nébuleux et demeuré ignoré,
+Strada, a tenté une semblable épopée. Son effort a passé inaperçu. Les
+palingénésies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche
+d'ombre avec l'animation des pierres transformées en geôles d'âmes de
+scélérats couronnés (ce caillou a vu Suze en décombres...) sont les
+morceaux les plus dédaignés de l'oeuvre épique de Victor Hugo. Zola ne se
+dissimulait pas la difficulté, l'impossibilité même de l'entreprise. Il
+ajoutait, en énumérant les parties projetées de son poème, «qu'il reculait
+devant la tâche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose
+pensée».
+
+Mais le désir de faire grand, d'entasser des blocs géants pour la
+construction d'un édifice colossal, le hantait et l'animait. Il portait en
+lui le goût de l'oeuvre touffue, synthétique, qu'il devait, par la suite,
+exécuter en prose. Les _Rougon-Macquart_ ne sont pas nés, seulement,
+comme on pourrait le croire, du désir de rivaliser avec Balzac. Sauf le
+transport des mêmes noms dans des romans différents, imitation un peu
+puérile, et qui est loin d'avoir l'importance qu'a cru devoir lui
+attribuer l'auteur, l'oeuvre de Zola n'a guère de rapports avec _la Comédie
+Humaine_. Balzac a combiné des caractères, et les types qu'il a
+magistralement dessinés sont des individualités. Beaucoup sont des
+créatures de l'imagination, de la fiction, plutôt que des contemporains
+observés. Les grandes dames et les grands coquins de _la Comédie Humaine_
+sont des produits du cerveau fécond de l'auteur, des inventions de génie.
+Où donc Balzac, traqué par ses créanciers, terré dans des logis mystérieux,
+attaché, par le besoin, par la dette, au papier à noircir, comme le serf
+à la glèbe à labourer, aurait-il pu regarder, noter, portraicturer des
+contemporains qu'il ne voyait jamais?... On a pu croire qu'il avait deviné
+certaines existences, qui se sont rencontrées et montrées après coup dans
+la réalité. Il a été un voyant, un prophète, un phénoménal sorcier doué
+de la double vue, le génial romancier, et nullement un observateur, un
+enregistreur de faits précis et un colligeur de documents comme Zola.
+Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay,
+ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques,
+dans les hommes du second Empire, inexistants à l'époque où l'auteur
+les annonçait et les faisait vivre d'une vie supposée? Presque tous les
+personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans
+la moitié de ses ouvrages,--il est des exceptions comme le baron Hulot,
+le père Goriot, ce roi Lear de l'épicerie, le père Grandet, cet Harpagon
+saumurois,--sont des combinaisons de l'esprit. Othello, Cordélia, Juliette,
+Hamlet, Falstaff ne seront jamais démodés. Les personnages de Zola, ceci
+sans rabaisser le puissant metteur en scène de _la Comédie Humaine_, sont
+en général plus abstraits, plus universels, en un mot plus humains, moins
+romanesques et aussi moins contemporains. Ils échappent au millésime de
+l'année, où ils furent indiqués comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur
+Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers
+rôles fixes du drame variable de l'humanité.
+
+Voilà l'influence dominatrice de Shakespeare, poète beaucoup plus
+méridional, que saxon, italien même, sur Zola. Cette genèse du talent de
+l'oeuvre de l'auteur des _Rougon-Macquart_ n'a été encore indiquée que par
+lui-même.
+
+Opiniâtre dans sa force, confiant dans son avenir, et cette vigueur d'âme
+contraste avec la faiblesse de ses productions, à cette époque, le novice
+rimeur ambitionnait, dès la vingtième année, une place à part dans la
+littérature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d'école.
+Il se proposait de dominer un cénacle, puis de rayonner sur son siècle,
+soleil d'un zodiaque de littérateurs. Il déclarait superbement qu'il ne
+voulait marcher sur les traces de personne.
+
+ Je désirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexploré, sortir
+ de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique,
+ j'entends un poème épique à moi, et non une sotte imitation des
+ anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose
+ évidente, chaque société a sa poésie particulière. Or, comme notre
+ société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa
+ poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre... Le tout
+ est de trouver la forme nouvelle... il y a là quelque chose de sublime
+ à trouver. Quoi, je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande
+ figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits.
+ N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière, un jour; c'est
+ alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois
+ vaguement, pourra me servir...
+
+Le Paradou, dans _la Faute de l'abbé Mouret_, était, dès cette époque, en
+germination dans la pensée du poète épique, qui devait se rapprocher de
+Milton, en s'éloignant de Balzac.
+
+Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes à la forme poétique. Parmi
+ses lectures, il faut mentionner les oeuvres froides et imprécises d'un
+poète, qui ne fut jamais glorieux, et qui est descendu aujourd'hui dans
+de profondes oubliettes littéraires: Victor de Laprade. Ni romantique, ni
+classique, déiste et même panthéiste à ses heures, Victor de Laprade
+avait voulu, lui aussi, célébrer la nature, la création, les arbres, les
+sommets. Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans
+l'éclat de la langue et la vigueur du coloris. C'était un peintre en
+grisailles. Barbey d'Aurevilly le comparait, pour l'ennui qu'il dégageait,
+à Autran, également poète moral, mais moins préoccupé de hanter les cimes:
+«Avec M. de Laprade, disait-il, l'ennui tombe de plus haut.» Zola prisait
+cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes généralisations,
+pour sa recherche des hautes conceptions. «Il est peu d'auteurs qui
+m'aient troublé autant que M. Victor de Laprade», disait-il. Il ne
+conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l'école
+romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions désordonnées,
+ses outrances, était morte, et qu'il fallait absolument réagir contre
+elle, il reprit son calme habituel; «tenté un moment d'accepter la poésie
+de Victor de Laprade, dit-il, je l'ai ensuite repoussée.»
+
+Ce qu'il faut retenir de l'influence éphémère de l'auteur des _Poèmes
+évangéliques_, successeur d'Alfred de Musset à l'Académie Française, sur
+le poète raté de _Paolo_, c'est l'éloignement, plus apparent que réel,
+de Zola pour cette école romantique qu'il déclarait défunte. Il devait,
+pourtant, bientôt la ressusciter, tout en l'accablant d'épithètes sévères
+et de dédaigneuses négations. Il n'a jamais laissé passer une occasion
+de dénoncer la rhétorique des romantiques, de railler leurs conceptions
+extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procédant
+absolument comme eux, en usant même de leur dictionnaire. Sans doute, il
+ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait
+pas à revêtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes
+moyennes, de l'armure rouillée et de la livrée effiloquée des Hernani,
+des Esméralda, et des Ruy Blas, mais il donnerait, aux créations de sa
+pensée, les mêmes passions outrancières; il leur prêterait, dans un décor
+différent, des truculences et des exagérations à peu près identiques, en
+s'appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionnés, en
+dépouillant des dossiers, en consultant des notes et des procès-verbaux.
+Il resterait d'ailleurs ainsi dans la réalité: _la Gazette des Tribunaux_
+n'est-elle pas le dernier recueil romantique?
+
+Son indignation contre le romantisme, après une lecture de Laprade, est
+curieuse à noter:
+
+ Il faut réagir contre ces êtres passionnés, qui sont ridicules quand
+ ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser là les Muses de
+ l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont
+ la singularité physiologique fait toute l'originalité...
+
+On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des
+moindres, Paul de Saint-Victor, romantique attardé, s'indignant contre
+«la Muse de l'égout» qui, pour lui, était celle de Zola:
+
+ Cette semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première
+ fois, le soupirail qui mène à _l'Assommoir_. Voici le trou, voici
+ l'échelle, descendez! Je suis descendu. J'ai parcouru, à travers un
+ ennui noir et une répugnance écoeurante, cet égout collecteur des
+ moeurs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux,
+ des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles
+ brasseurs...
+
+Zola, à l'époque où il fulminait son anathème, aussi excessif, aussi
+déraisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique
+littéraire et écrivain très coloriste, subissait la pleine influence
+d'Alfred de Musset. Celui-là, c'était son dieu, son maître, son idéal et
+son modèle! Il devait, plus tard, renier sensiblement l'idole de la
+vingtième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du
+théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux
+qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose
+raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la
+forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses
+poèmes. Ils n'ont pas d'aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides,
+coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de
+littérature, ces vers qui semblent «écrits comme on parle», le plus bel
+éloge dans une bouche incompétente. N'étaient ses tableaux trop crus
+et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des
+institutions de jeunes demoiselles. _L'Espoir en Dieu_, les _Stances
+à Malibran_, et quelques autres pièces décentes figurent dans les
+anthologies _ad usum puellarum_. Il prêche aussi une philosophie facile,
+à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots
+passionnés, les beuglements désespérés, qu'il pousse avec l'élan d'un
+chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent,
+comme la plus sublime expression de l'amour déçu, de la jalousie inquiète,
+de la débauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un
+peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune
+Zola admirait tout dans Musset. Il disait: «Quelle grande et belle figure
+que ce Rolla!» Éloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit
+d'une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il
+loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu
+de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe à la cheville: «J'ai une
+sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le
+vers.» Il confondait volontiers la cheville avec l'épithète, qui est la
+parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n'ont ni force
+ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise épithète, en toc, la monture
+mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile.
+
+L'influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola,
+chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de _Paolo_, de
+_l'Aérienne_, de _Rodolpho_, elle demeure invisible, complètement éteinte
+dans l'oeuvre virile, dans l'oeuvre véritable.
+
+Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier,
+Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi
+les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue
+Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi
+sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire
+Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme
+_l'Hérédité_ du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme
+_le Sublime_ de Denis Poulot. Ces ouvrages contribuèrent à la seconde
+éducation de Zola. Ils agirent sur sa pensée émancipée, et sur son oeuvre
+d'homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu'était l'auteur de
+_Rodolpho_, parvenu à la maturité de l'intelligence, en possession de
+toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit, avec un
+héroïsme dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au
+fond d'un tiroir, sans préoccupation d'éditeur, accrochant la lyre dans
+l'armoire aux souvenirs, avec une résignation virile, regrettant peut-être
+de n'avoir pu devenir le lyrique et le poète épique qu'il avait souhaité
+d'être, il empoigna, afin de produire l'oeuvre nouvelle, la prose, «mâle
+outil pour les fortes pensées».
+
+Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur
+ses aptitudes. Ceci se produit dans «le commerce des Muses», comme dans
+tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif,
+le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse,
+à imiter, font que plus d'un écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans
+la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts,
+en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être
+atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et
+patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout,
+ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre,
+vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de
+triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre.
+
+Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la
+force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon
+absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il
+fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham,
+car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher.
+De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester
+perpétuellement clos, ces premières oeuvres qui lui avaient pourtant
+procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il
+les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les
+vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il
+avait eu la fièvre au front, le spasme au coeur, et de la joie partout.
+
+Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résigna à ne pas publier
+ses poèmes et qu'il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait
+eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui
+eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur
+bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la
+pâture à l'imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un
+contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront
+éternellement inédits!
+
+Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles
+de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la
+poésie? Il ne l'a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On
+peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce
+profond maître, à se regarder, à s'étudier, et «à se controller soy-même»,
+pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme
+s'il se fût agi d'un autre, son oeuvre: _l'Amoureuse Comédie_ et aussi _la
+Genèse_, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage,
+il n'avait pas trouvé que cela fût bon.
+
+Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources
+quotidiennes, sans se condamner à l'internement dans un bureau, ce qui lui
+paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de
+la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la
+prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie.
+Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans
+un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en
+produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises!
+Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'épitaphe à pas mal de ces
+«poètes morts jeunes en qui l'homme survit».
+
+Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son
+livre sur lui, _Notes d'un Ami_, Paul Alexis en a publié des fragments.
+Ils nous permettent de juger ces oeuvres de jeunesse, et d'apprécier
+l'intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la
+résolution impitoyable de l'auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné
+d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces
+fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion
+ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand
+on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées,
+en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire:
+
+ Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de
+ seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de
+ mon âge qui s'obstinent à rimer.
+
+Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que
+beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. _L'Amoureuse
+Comédie_, est divisée en trois poèmes: _Rodolpho_, _l'Aérienne_ et
+_Paolo_. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson
+truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes
+dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_, comme fragments inédits retrouvés
+dans les papiers de l'auteur des _Nuits_, après sa mort, ou comme
+conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant
+été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille
+servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en
+versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas
+assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que _Namouna_, la
+majorité se fût pâmée en disant: «Voilà du bon Musset!... dans ce Rodolpho,
+qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla!»
+
+Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte
+manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don
+Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé
+d'_Albertus_:
+
+ Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée
+ Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin.
+ Des bancs mal assurés, des tables de sapin,
+ Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée:
+ Tel était le logis, près du clos Saint-Martin.
+ C'était un bruit croissant de rires et de verres,
+ De cris et de jurons, même de coups de poing.
+ Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point.
+ Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères;
+ Si par enchantement le nuage, soudain
+ Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes,
+ Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes,
+ Deux visages d'enfants, bouche rose, oeil mutin,
+ À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée...
+
+Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le
+nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho
+est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le
+trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien.
+
+Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé,
+d'après la méthode du peintre de Rolla:
+
+ Vous eussiez vainement cherché dans la cité,
+ Un buveur plus solide, une plus fine lame,
+ Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté,
+ Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame,
+ Amant de la folie et de la liberté.
+ C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse.
+ Qui passait la jeunesse, attendant la raison,
+ Ayant l'amour au coeur, aux lèvres la chanson.
+ C'était un garnement à la mine rieuse.
+ Tout rose, avec fierté portant un duvet noir,
+ Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse.
+ Aussi que de regards il attirait, le soir,
+ Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes,
+ En chantant, il sortait, l'oeil en feu, des tavernes...
+
+À côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont
+on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de
+la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue
+Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que
+l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs.
+
+ ... au matin d'une nuit
+ D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle!
+ Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit;
+ Son oeil, demi-voilé, de bonheur étincelle;
+ Un désir gonfle encor sa gorge de frissons,
+ Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure.
+ Une cavale, jeune et fougueuse d'allure,
+ Après un long combat, à la voix du clairon,
+ Généreuse, oubliant sa récente blessure,
+ Relève avec ardeur la tête, et, se calmant,
+ Hennit, frappe le sol et bondit en avant.
+ De même Rosita, délirante, éperdue,
+ Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser,
+ Devant son Rodolpho se dressait demi-nue...
+
+La comparaison avec la «cavale» était indiquée, comme la trahison de
+cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans
+épargner le perfide Mario.
+
+Sous le nom de _l'Aérienne_, il évoquait une jeune personne qu'il avait
+rencontrée par les promenades d'Aix. Cette muse provençale glissait,
+légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune,
+selon la poétique des _Nuits_. _L'Aérienne_ est à la fois parente de la
+dame disant au poète de prendre son luth avant de l'embrasser, et de
+la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode
+mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l'hommage
+à l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset:
+
+ ... Ô Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux,
+ Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux.
+ Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique
+ Font soeur de l'Italie et de la Grèce antique,
+ Plage que vient bercer le murmure des flots,
+ Campagnes où le pin pleure sur les coteaux;
+ Ô région d'amour, de parfum, de lumière,
+ Il me serait bien doux de l'appeler ma mère...
+ ... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux,
+ Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux,
+ Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes,
+ Avide, je suçais le lait de tes mamelles.
+ Et toi, mère indulgente et le sourire au front,
+ Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson.
+ Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille,
+ Me bercèrent parmi ta céleste faucille,
+ Et ton regard d'amour fit glisser dans mon coeur
+ Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.
+ Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre,
+ Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre.
+ Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux
+ S'échapper en cadence, et monter dans les cieux.
+ C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre,
+ Mon amour des grands bois, des femmes et du rire...
+
+Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et
+banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec
+virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain
+souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour
+cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il
+rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de
+rencontrer _l'Aérienne_, une demoiselle S... à l'état-civil:
+
+ ... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts,
+ Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets.
+ Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres,
+ Chacun de tes buissons perdus dans les clairières.
+ J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris,
+ Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis...
+
+Dans _Paolo_, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et
+le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à
+Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne:
+
+ ... C'est maintenant, don Juan, à toi que je m'adresse!
+ Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi,
+ Superbe et désolé, traîna derrière lui,
+ Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?...
+ Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur,
+ Le héros des balcons, de l'échelle de soie
+ Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur,
+ Convoitant une vierge, eût arraché sa proie...
+
+Le premier chant de la trilogie de _l'Amoureuse Comédie_ contient aussi
+l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset.
+Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni
+pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place
+publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la
+franc-maçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce
+et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en
+libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui
+a plu, dans _Rome_, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des
+passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entré dans
+sa pensée de faire oeuvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint,
+un peu de seconde main, d'après _les Courbezon_ et _l'Abbé Tigrane_ de
+Ferdinand Fabre, ses prêtres de _la Conquête de Plassans_, de _la Faute
+de l'abbé Mouret_, il n'a pas cherché à faire de caricature. Il ne
+se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion
+catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il
+donna son nom à un rustre facétieux et venteux.
+
+Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Évidemment, il
+n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la
+sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, où l'on cherche à
+nous présenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure
+extravagante d'une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise
+Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai
+caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l'intention de Zola.
+
+Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet:
+
+ D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui
+ exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et
+ parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de
+ points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place: un récit
+ grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il
+ veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition...
+
+La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est
+probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas
+traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans
+et divisions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets
+et ébauches, que l'auteur détruisit.
+
+Zola avait remporté des prix d'instruction religieuse, mais, à l'époque de
+_l'Aérienne_ et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour
+rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire
+pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que
+le paradis, les anges et les démons. On a dit que l'idée de Dieu avait
+été fort utile aux tyrans. Elle n'a pas été sans rendre des services aux
+faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du
+culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi
+facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire
+l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à
+l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par
+une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas,
+s'empressent de recourir, que l'auteur de _Paolo_, dans un accès de
+littérature religieuse renouvelé du Musset de _l'Espoir en Dieu_,
+s'écriait:
+
+ ... Oh! Seigneur! Dieu puissant, créateur des mondes
+ Qu'enflamma ton haleine, éclatantes lueurs;
+ Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes
+ Nos ténébreux néants, nos poussières immondes,
+ Qui tiras du limon de saints adorateurs!
+
+ Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie
+ Créant des univers, qui les créas parfaits,
+ Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie,
+ Depuis le noir torrent à la goutte de pluie,
+ Dans un ordre divin répandis tes bienfaits!
+
+ Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance...
+ Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore.
+ Je me prosterne au sein de ta création.
+ Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore:
+ Le feu qui me dévore
+ Ne saurait s'échapper d'un infâme limon!
+
+ Cet amour qui me brûle est la flamme divine
+ Qui, depuis six mille ans, régit cet univers.
+ Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine,
+ Et mon âme devine
+ Un puissant créateur dans des divins concerts!
+
+ Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être
+ Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi.
+ Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître,
+ Et je veux, ô mon Maître,
+ Comme un timide enfant, me courber sous ta loi.
+
+ Je m'incline devant ta sainte Providence.
+ Je comprends les parfums, les chants et la clarté,
+ Et je comprends en toi la suprême puissance,
+ L'éternelle clémence,
+ Pour verser à nos coeurs l'éternelle beauté!...
+
+Quel lévite au coeur embrasé! Voilà un hymne qui semble échappé à la
+pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un
+véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose,
+d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la
+sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte
+religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à
+une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner,
+et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole
+divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son
+semblable et le ciel, voilà, selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu
+à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut
+pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un
+créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du
+Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L'écorce du
+préjugé qui tombe, et la sève de l'indifférence qui monte.
+
+ Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif,
+ protestant ou mahométan.
+
+ Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je
+ l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un
+ législateur sublime, un divin moraliste...
+
+Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une
+divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître
+complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent,
+cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations
+poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée
+dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité
+mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme
+pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de
+la vie même.
+
+La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent
+point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations
+ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit; elles ne déposèrent point
+un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne
+contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète,
+resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une
+large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant,
+comme un germe englouti, dans les oeuvres de la maturité. De grands sillons
+poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent
+tout à coup à fleur d'oeuvre réaliste.
+
+S'il n'avait connu les exaltations de _Rodolpho_, de _l'Aérienne_, de
+_Paolo_, s'il n'avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des
+aspirations idéales, ses enthousiasmes, ses rêveries de l'âge printanier,
+s'il ne s'était pas livré à l'exercice difficile, mais profitable, de la
+versification, peut-être n'aurions-nous pas à admirer dans ses pages les
+plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère
+et de Miette, les ciels de Paris, l'architecture des Halles, et tant
+d'autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont
+contribué à l'éclat, au coloris et aussi à la vogue méritée de ses
+principaux livres.
+
+Non! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un poète mort jeune. Il fut
+un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-même,
+traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n'allait pas
+à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même! Pour
+achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à
+cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu'il
+pensait alors de l'amour, de la femme, et aussi de la politique, et de
+diverses questions sociales à l'ordre du jour.
+
+Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience
+du Zola première manière, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire
+d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand
+homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l'écrivain
+mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des
+années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien
+voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la
+célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce
+poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares,
+comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait Emerson, qui,
+agissant, sur leurs contemporains d'abord, sur les générations par la
+suite, constituent la réelle, la toujours vivante humanité, car la
+poussière des morts inglorieux ne compte pas.
+
+
+
+
+II
+
+AU QUARTIER LATIN.--LA MAISON HACHETTE.--CONTES À NINON.--LES JOURNAUX.
+--CRITIQUE D'ART.--THÉRÈSE RAQUIN.
+
+(1862-1867)
+
+
+Que pensait de l'amour et de la femme le jeune Zola? Cette question a été
+suivie d'une, de plusieurs réponses, fournies par le sujet lui-même.
+
+«À notre âge, dit-il, avec une sagesse précoce et une philosophie
+intuitive, ou peut-être apprise, retenue et répétée, ce n'est pas la femme
+que l'on aime, c'est l'amour.» Notre juvénile observateur n'est ici qu'un
+écho. Sa conscience se fait miroir. Il reproduit ce qu'il a vu dans
+les livres. Il redit ce qu'il a entendu. A-t-il expérimenté l'ardeur
+exaspérante de la poursuite, et constaté la lassitude, le but atteint?
+C'est douteux. Cette désillusion fatale est d'une trop grande exactitude
+pour avoir été ressentie et contrôlée. «La première femme qui nous sourit,
+disait-il alors, c'est elle que nous voulons posséder; nous déclarons que
+nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, nous perdons bien vite
+nos belles illusions.» Trop sage, trop clairvoyant, notre moraliste
+imberbe. Il ne pouvait déjà s'être aperçu de la vanité de cette soif
+d'amour, dont les coeurs de jeunes gens sont les urnes de Danaïdes.
+Il philosophait par ouï-dire. Nous avons tous passé par ce chemin
+frayé.
+
+Il trouvait parfois, dans cette analyse, d'après les alambics et les
+cornues d'autrui, de fort curieux précipités et des cristaux imités,
+pouvant être pris pour des originaux. Ainsi, il reconnaît que les
+collégiens, jouant aux fanfarons du vice, se posant en blasés, en
+desséchés, rougiraient de confesser une passion pure, éthérée, véritable,
+«De même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais qu'il prie, en fait
+d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.» Il proclame aussi, ce
+qui est très certain, que chacun aime à sa manière, que l'on peut aimer
+sans faire de vers, sans aller se promener au clair de lune, et que le
+berger peut adorer sa bergère, à sa façon. Il a des idées très hautes de
+la femme et de l'amour, à cette époque. «Une tâche grande et belle, une
+tâche que Michelet a entreprise, une tâche, dit-il encore, que j'ose
+parfois envisager, est de faire revenir l'homme à la femme.»
+
+Il blâme, avec une austérité qui peut surprendre, mais qui avait des
+racines profondes dans sa conscience, dans son tempérament, la vie
+polygamique de la plupart des jeunes gens. Il affirme que, dans l'amour,
+le corps et l'âme sont intimement liés et que, sans ce mélange, le
+véritable amour ne saurait exister. Il soutient justement, peut-être
+avait-il lu Schopenhauer, qu'on a beau vouloir aimer avec l'esprit, il
+viendra un moment où il faudra aimer avec le corps. Mais il considère la
+vie galante comme excluant l'amour. «La jeune fille, dit-il, qui te cède,
+le second jour, ne peut aimer avec l'âme.» Ceci est juste en principe,
+mais, si Zola eût vécu davantage, et observé plus d'unions, quand il
+formulait cet arrêt, il l'eût modifié, car, chez la femme surtout, et les
+exemples en sont fréquemment fournis par les tribunaux, par les aveux
+écrits, par les confidences reçues, l'amour vrai, l'amour où l'âme entre
+en ménage avec le corps, naît, grandit et persiste, après la possession
+initiale, où souvent le corps seul fut en cause. Dans beaucoup d'unions
+légitimes, où la jeune fille se donne par suite d'un engagement des
+parents, et avec la solennité d'un contrat officiel, le corps est d'abord
+livré, selon les conventions. La livraison de l'âme, postérieure,
+complémentaire, le second mariage, n'est ni obligatoire, ni sans
+exception. Quand, par suite de circonstances spéciales, de heurts intimes
+et de contingences conjugales variant avec les individus et les situations,
+la jeune femme retient son âme, quand cette âme n'est pas donnée ensuite,
+par une effusion volontaire et reconnaissante, au possesseur légal du
+corps, l'amant bientôt survient qui prend le tout, et le mariage n'est
+plus qu'un terme d'état-civil.
+
+Le précoce moraliste admettait, et sa conception des relations entre les
+deux sexes n'est pas si fantaisiste, qu'il serait bon de se connaître
+avant de s'aimer, de débuter par l'estime, et aussi par l'amitié, pour
+arriver à l'amour. C'est rococo, sans doute, cette façon de s'emparer
+d'une femme, et cela évoque les voyages symboliques des précieuses au pays
+du Tendre. Nécessité de passer par le hameau de Petits-Soins avant de
+s'arrêter à l'ermitage de Billets-Doux. Mais Zola, avec une vivacité
+logicienne, développe sa théorie, et de certains esprits, à la fois
+timides et épris d'idéal, sa moderne carte du Tendre ne saurait être
+dédaignée.
+
+Il est tout à fait hostile à l'amour coup-de-foudre. Il n'admet pas que
+deux êtres, se regardant pour la première fois, contractent un pacte muet,
+et estiment, sur-le-champ, qu'ils doivent s'aimer toute la vie, étant
+prédestinés l'un pour l'autre. L'amour enlevé, comme un repas sur le pouce,
+ne lui paraît pas stable. Il ne s'étonne pas que des liens ainsi noués
+soient souvent très lâches. Les noeuds, symboliques ou matériels, trop
+rapidement faits, vite se desserrent. Le coup d'oeil qui décide de l'amour
+est un prologue bien sommaire, et le drame se précipite trop. Les amants
+promis n'ont pu examiner, apprécier et désirer respectivement que la
+conjonction de leurs corps, dans cet échange des regards. Schopenhauer
+explique, à sa façon, cette impulsion charnelle. Deux êtres se cherchent,
+dit-il, s'observent avec attention et gravité, et, après s'être examinés,
+reconnaissant qu'ils sont aptes à procréer des rejetons, se jettent dans
+les jambes l'un de l'autre. Le souhait de la reproduction de l'espèce
+est un instinct secret de la nature, dit le philosophe de Francfort, et
+l'amour n'est que l'expression de la volonté de perpétuer la race. Cet
+instinct est bien secret, en effet, et le désir d'avoir des enfants,
+excepté pour des souverains et les gens à héritage menacé, est rarement
+la règle des amants. Les fosses d'aisances, et les procédés malthusiens
+interviennent même, pour prévenir ou engloutir les conséquences d'un
+rapprochement corporel, où le souci de laisser une postérité ne fut pour
+rien. Il est peu croyable que deux amoureux, se vautrant dans les blés ou
+s'étreignant entre deux portes, se préoccupent surtout, la fille d'être
+aussitôt enceinte, et le garçon de se trouver, neuf mois après, papa.
+Quand aux époux régularisés, si l'enfant est fabriqué, c'est fort souvent
+par négligence, surprise, faiblesse ou scrupule religieux, rarement par
+désir irrésistible de donner des écoliers à l'école, des soldats au
+régiment et des contribuables au percepteur. Schopenhauer a attribué une
+conscience au besoin naturel et à la fatalité des sexes, c'est une rêverie
+philosophique, une explication fantaisiste. L'appétit, le besoin de manger
+poussent l'être, homme ou animal, à se procurer de la nourriture, ce n'est
+pas le goût ni le désir de la digestion qui l'excitent. L'attraction
+sexuelle, le rut, et l'assouvissement de la fringale charnelle ne sont pas
+stimulés par le charme de la grossesse et la volupté de l'accouchement.
+
+Zola raisonne bien mieux ces matières, à la fois grossières et subtiles,
+de l'amour et du mariage, que les philosophes attitrés, sorbonniens et
+docteurs ès-hautes études. Ces graves analystes considèrent comme des
+futilités, peut-être comme des grivoiseries indignes de leur magistral
+examen, les problèmes de l'amour et de la recherche des sexes. Zola, dès
+cette époque, pose la redoutable question de l'identité dans l'amour.
+Est-ce une femme, ou la Femme, qu'on poursuit ou qu'on aime? Dans
+l'immédiat, dans le classique coup de foudre, si l'amour est pur, idéal,
+sans être absorbé par la possession charnelle, c'est à un être fictif,
+presque toujours inexistant, paré et doté par l'imagination, que s'adresse
+la passion. Donc chimère. Ou bien, vous vous contentez d'être attiré par
+le charme du corps, par la beauté des formes, le piquant des traits, et,
+dans ce cas, ce n'est que la jouissance sexuelle et la satisfaction
+physique qu'on réclame toujours, et qu'on obtient souvent.
+
+En préconisant la réflexion dans l'amour, l'attente, le stage à la porte
+de la chambre à coucher, et comme une sorte d'essai psychique de la vie
+à deux, Zola n'innovait rien. Il restituait une ancienne tradition. Aux
+modernes pressés, brûlant les étapes de la conquête d'amour, comme s'il
+s'agissait d'une course d'autos, il ne faisait que conseiller d'imiter
+les chevaliers d'autrefois. Leurs belles ne leur imposaient-elles pas de
+difficiles épreuves, et de longues attentes, avant de leur accorder ce
+qu'ils sollicitaient, tantôt un galant virelai aux lèvres, et tantôt la
+rude lance au poing. Le flirt des milieux élégants, où l'on se reçoit, où
+l'on se rencontre aux villes d'eaux et sur les plages, rappelle encore
+cette méthode, la lance étant remplacée par le stick et le virelai par une
+scie de revue en vogue. Certaines nations du nord pratiquent volontiers
+cette mise à l'essai réciproque des futurs époux. Au Danemark, en Suède,
+il n'est pas rare de voir des fiancés se fréquenter de longs mois, parfois
+même accomplir ensemble un voyage, avant de s'épouser. En Angleterre, les
+réunions sportives, où le mélange des sexes est la règle, permettent aux
+jeunes gentlemen et aux young ladies de s'étudier, de se critiquer, ou de
+s'admirer tout à loisir. Est-ce à cette cause, à cette jonction des êtres,
+sans surprise, sans illusions aussi, qu'il convient d'attribuer la fixité
+des familles, la durée des unions et, en général, le peu d'adultères et de
+divorces, dans ces pays, dont le climat est, sans doute, réfrigérant, mais
+dont les moeurs sont plus prudentes que les nôtres? L'auteur de _Vérité_
+devait, trente ans plus tard, reproduire et développer ces théories, en
+préconisant l'école mixte, réunion enfantine des futurs associés dans
+l'existence.
+
+Le jeune Zola, en émettant ces idées très pratiques sur l'amour et sur le
+mariage, n'apparaît pas du tout comme un méridional, au tempérament chaud.
+Ce Provençal, qui ne gesticulait jamais, qui n'était nullement orateur,
+montrait plus tôt la gravité d'un Oriental, et, comme amoureux, il devait
+avoir les idées de ces sages musulmans, qui, sans bannir la femme de leur
+existence, loin de là, ne lui laissent pas empiéter sur la conscience, sur
+la volonté, sur la pensée de l'homme. Il fut, toute sa vie, un chaste, et
+n'eut guère, sur le tard, qu'une aventure d'amour, se rapprochant plus de
+la seconde union licite d'un musulman que de l'adultère chrétien.
+
+Zola s'était, cependant, énergiquement prononcé contre la polygamie
+française, la polygamie déguisée, et admise dans notre société. Elle
+n'a rien de comparable à la polygamie légale, honorable et vertueuse de
+l'Oriental, qui n'y a recours que dans une certaine limite. Il est permis
+au mahométan d'épouser plusieurs femmes, mais ce sont surtout les grands
+seigneurs qui usent de cette faculté, dont le Prophète donna l'exemple.
+Le Turc de condition moyenne n'a souvent qu'une épouse. Il aime et honore
+particulièrement cette femme, qui lui donne des enfants. Si, par la suite,
+il élève au rang d'épouse une servante avec laquelle il a des rapports, ce
+n'est ni pour humilier, ni pour abandonner sa femme, qui garde son rang et
+a droit aux égards de la concubine. La première femme est non seulement
+consentante à la nouvelle cohabitation de son mari, mais souvent elle en
+éprouve une altruiste et généreuse satisfaction. Elle estime juste et
+naturel que son mari trouve du plaisir dans les bras d'une femme plus
+jeune, mieux portante, et plus disposée qu'elle aux besognes de l'amour.
+Elle admet, aussi, quand elle est frappée de stérilité, ou que l'âge et la
+maladie l'attaquent, que cette remplaçante, en qui elle ne saurait voir ni
+une ennemie, ni même une rivale, donne au mari, au père de famille, les
+enfants dont la nature lui refuse la conception. Zola eut, dans les
+dernières années de sa vie, ces sentiments d'oriental et de patriarche;
+autour de lui, ils furent compris et partagés comme dans les familles
+bibliques.
+
+Dans les primes années de la poursuite amoureuse et de la tyrannie des
+sens, il ne fut ni un séducteur, ni un coureur de bonnes fortunes, ni
+même un amant passionné. Il attendait le mariage. Il était disposé à
+la monogamie, à la régularité dans la satisfaction sexuelle. On ne lui
+connut ni maîtresse attitrée et dominatrice, ni retentissantes aventures
+galantes. On n'a jamais publié de ses lettres d'amour. Il dut en écrire,
+au temps de _l'Aérienne_. Mais ces propos tendres, non destinés à la
+postérité, étaient tracés, selon la formule du poète Catulle, sur l'eau
+courante, à moins que ce ne fût sur le sable. Rien n'en est resté. En cela
+il diffère de la plupart des écrivains célèbres, et il est loin d'avoir
+imité son maître Alfred de Musset. Dans les dernières années de sa vie
+seulement, on rencontre une piste féminine. On y a vu plus haut une
+allusion.
+
+Zola, dans plusieurs de ses ouvrages, a fortement peint des amoureux, des
+amoureuses, et on lui a même reproché la crudité de nombreuses scènes
+passionnelles. Ceci prouve que l'artiste n'a nullement besoin d'avoir
+éprouvé une passion pour la rendre avec force et talent. Balzac n'a pas
+davantage couru le guilledou.
+
+Zola apparaît donc comme un continent, même aux heures rapides des
+liaisons fatales, dans la vie de jeunesse, à l'époque favorable aux
+rencontres passagères, obligatoires pour ainsi dire, dans les milieux où
+se trouvent à profusion des femmes libres. Il eut des relations, sans
+incidents ni suites, avec de bonnes filles du quartier latin. Puis il se
+maria, fort jeune.
+
+Toute sa vie, vouée à l'isolement et au travail, fut exempte de
+complications, de scènes, de tourments. Il ignora toutes ces péripéties
+qui troublent si fâcheusement tant d'existences. Il échappa aux désordres,
+aux dangers de la vie d'étudiant. Il fut indemne de l'avarie. Il ne
+souffrit d'aucun amour rebuté. Il n'a pas été passé au laminoir de la
+jalousie. Il a été mari modèle, mari heureux, on pourrait presque dire
+exceptionnel. Pas de drame passionnel à citer, où on puisse lui assigner
+un rôle. Le scandale et la souffrance dans le mariage lui ont été
+épargnés. Impossible, comme on l'a fait pour tant d'hommes de lettres,
+de publier un ouvrage ayant pour titre: les Maîtresses de Zola. Il n'eut,
+d'un Byron ou d'un Chateaubriand, que le lyrisme.
+
+Il manifestait, dans son belvédère comme en ses garnis du Quartier, une
+défiance envers les filles faciles.
+
+ Elles passent d'un amant à l'autre, disait-il, sans regretter
+ l'ancien, sans presque désirer le nouveau. Rassasiées de baisers,
+ fatigués de voluptés, elles fuient l'homme quant au corps; sans
+ nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elles sont
+ comme privées d'âme, et ne sauraient sympathiser avec une nature
+ généreuse et aimante.
+
+Il ne croyait pas à la courtisane à qui l'amour refait une ingénuité.
+
+ Qu'elles rencontrent un coeur noble (s'écriait-il avec une
+ indignation quelque peu théâtrale et sentant son Desgenais,
+ personnage alors très applaudi au théâtre), qui tâche de les
+ relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les
+ estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là,
+ elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais
+ elles ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles
+ donnent à ce mot.
+
+C'est la moralité des pièces du temps, en réaction contre la formule
+romantique des Marion Delorme: l'anathème et l'impitoyable hors la loi du
+coeur des _Filles de Marbre_, du _Mariage d'Olympe_, des _Lionnes Pauvres_
+
+Si la fille le décourageait, la veuve ne le tentait que médiocrement,
+et cette créature déflorée, dont l'expérience doit amener fatalement au
+collage ou à l'union légale, ne lui apparaissait pas comme «l'idéal de
+ses rêves». La jeune fille lui aurait plu, mais il se demandait, avec un
+scepticisme _a priori_, s'il en était encore. Il ajoutait, en reprenant
+ses théories sur l'essai interdit, répétant son blâme du mariage imposé à
+l'aveuglette, reproduisant sa critique de la fiancée demandée et obtenue,
+sans qu'il soit permis au futur de la connaître et de sympathiser avec
+elle:
+
+ La vierge, pour nous, n'existe pas, elle est comme un parfum sous
+ triple enveloppe, que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le
+ porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions
+ à choisir ainsi, en aveugles, tremblant de nous tromper de sachet,
+ et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde?
+
+La femme fut donc un élément secondaire, dans la vie de Zola. Elle n'eut
+aucune influence sur sa destinée d'écrivain. Elle ne lui fit ni commettre
+de folies dans l'existence, ni négliger un travail. Par contre, elle ne
+lui inspira aucun chef-d'oeuvre. L'avantage qu'il tira de la vie de ménage,
+où il entra à vingt-huit ans, fut la régularité d'existence, la table
+prête, comme le lit, à heures fixes, les soins domestiques, l'ordonnance
+toute bourgeoise de sa modeste maison. Les qualités d'ordre, de
+ponctualité, de méticuleuse et quasi bureaucratique méthode, qu'il montra
+dans l'exécution de son travail littéraire, se retrouvent dans sa vie
+conjugale. Il avait, dans sa toute jeunesse, émis cette croyance que «le
+bonheur pouvait exister dans le mariage». L'expérience de la vie et sa
+propre destinée ne purent que lui confirmer la véracité de cette opinion,
+consignée, en 1860, dans une lettre à son ami Baille, à propos du célèbre
+roman de George Sand, _Jacques_.
+
+En réalité, absorbé tout entier par la passion littéraire, poussé par
+l'ambition très vive de bien faire, dominé par la volonté de terminer ce
+qu'il avait une fois entrepris, hanté par son oeuvre, comme l'avait été
+Balzac, il a surtout aimé Gervaise et Nana, Miette et Renée, toutes ses
+héroïnes, perverses ou touchantes. La femme prend du temps. Les heures
+qu'on passe à aimer sont perdues pour l'oeuvre. La force qu'on pourrait
+employer à créer un personnage, fictif, mais doué d'une vie supérieure,
+susceptible de se prolonger au delà de toute longévité humaine, on la
+gaspille en l'employant à fabriquer un enfant de chair et d'os. Comme,
+cependant, la nature a ses exigences, il convient d'accorder à l'appétit
+amoureux l'attention et le temps qu'on attribue à l'autre, celui qui
+a l'estomac pour siège, avec modération, et à l'heure voulue. Quand on a
+la feuille de papier qui attend sa semence d'encre, il ne convient de
+s'attarder ni au lit ni à table. Telle fut la méthode du grand laborieux.
+
+Jouvenceau, homme fait, ou déjà parvenu au seuil de la vieillesse, ce
+robuste producteur contint tous les désirs, prévint tous les entraînements,
+évita les fièvres et les ardeurs qui brûlent, agitent, affolent, charment
+et désespèrent tour à tour la plupart des hommes. Il vécut en reclus. Il
+peina en manoeuvre. Il se constitua prisonnier de l'oeuvre et de l'idée.
+Loin de la foule, sourd aux rumeurs de la place publique, comme aux
+murmures des salons, dans son laboratoire littéraire, il s'enferma,
+jusqu'au jour où, par une sorte de révolution intérieure et de revanche
+de la passion interne, vapeur trop longtemps comprimée faisant sauter le
+couvercle, il éclata dans l'emportement et dans l'explosion de l'affaire
+Dreyfus. Le passionné contenu, l'homme d'action captif qu'il était,
+apparut dans toute sa fougue et dans toute sa témérité, comme délivré;
+dogue furieux, longtemps à la chaîne, enfin démuselé.
+
+Zola fut un volitif extraordinaire et un combatif ardent. A toutes les
+époques de sa vie, on peut constater et suivre son opiniâtre ténacité. Il
+aimait à lutter et il cherchait les occasions de résister. C'était un
+remonteur de courants, ou plutôt il prétendait les détourner, ces torrents
+de l'opinion, qui se ruaient sur lui. Il cherchait à les barrer, comme son
+père avait fait dans les gorges de l'Infernet, pour les eaux des montagnes,
+et ces afflux dévalant sur lui, il cherchait à les diriger dans un sens
+contraire. Il n'avait pas le vulgaire esprit de contradiction, mais le
+goût de la domination, le sens de la direction, et il prétendait au
+commandement. Il a écrit beaucoup d'articles de critique, c'était toujours
+pour prêcher ses doctrines, pour imposer sa manière de voir. Il fit
+périodiquement des «campagnes» dans les journaux. Il se plaignait qu'on
+ne tînt nul compte de ses arguments, mais lui n'écoutait même pas ceux
+des autres. Les preuves qu'on pouvait lui opposer, il les dédaignait
+superbement. Il ne croyait plus en Dieu, vers la quarantaine, mais il
+croyait absolument en lui-même. Il portait dans son âme l'ardeur sombre et
+la foi militante d'un saint Dominique, ou d'un Saint-Just. Il avait choisi,
+inventé un drapeau: le Naturalisme, il rêvait de le planter partout.
+Il poussait même au delà de son domaine, et de ses forces, son goût de
+l'assaut et son désir de la conquête. Ne dit-il pas, un jour, avec une
+sincérité qui fit sourire: «La République sera naturaliste ou ne sera
+pas!» Il avait seulement négligé, en lançant son aphorisme, comme un défi
+plutôt que comme un programme, de définir ce qu'était et ce que devait
+être la République, et surtout en quoi consistait sa République, celle
+qu'il qualifiait de naturaliste.
+
+Bien qu'il ait été à la veille de se voir confier un arrondissement à
+administrer, en 1871, Zola ne s'est jamais mêlé de politique. On peut
+même douter qu'il ait eu des idées bien nettes sur les partis et sur les
+programmes. Dans sa jeunesse, il écrivait à son ami, le peintre Cézanne:
+
+ Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal, chose que
+ je me permets, et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire.
+ Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant,
+ et je t'engage à lire quelquefois _le Siècle_, car le moment est très
+ curieux...
+
+C'était au lendemain de la guerre d'Italie, et la question des États du
+Saint-Siège, laissée en suspens par la paix de Villafranca, se trouvait à
+l'état aigu.
+
+On rencontre peu de traces des préoccupations politiques contemporaines
+dans les écrits et dans la vie de Zola. Il était théoriquement
+républicain. _La Fortune des Rougon, la Curée, Son Excellence Eugène
+Rougon, la Débâcle_ ne peuvent que le placer parmi les adversaires de
+l'empire; _Germinal, Fécondité_ feraient de lui un socialiste; _Lourdes_,
+un anticlérical; _le Rêve_, un mystique, et _l'Assommoir_, par contre,
+le rangerait aisément parmi les réactionnaires. Il est difficile de lui
+attribuer une opinion précise et classée, à raison de ses divers romans.
+Dans ses articles de journaux, il n'a fait qu'effleurer la politique
+concrète et s'est borné, en dehors et à propos de ses affirmations
+littéraires et théâtrales, à des généralisations rentrant plutôt dans
+la sociologie.
+
+Ce fut ainsi qu'il se prononça contre la peine de mort. L'abolition fut
+une des thèses favorites des générations évoluant de 1830 à 1848. Victor
+Hugo avait dardé la flamme de son génie sur le bourreau. D'une lueur
+sinistre, il avait éclairé la guillotine, et fait se détacher, sur un fond
+d'horreur, le lugubre instrumentiste de l'appareil des lois. Au fond, sans
+romantisme, un simple mécanicien, beaucoup moins taché de sang qu'un
+garçon d'abattoir, ou qu'un infirmier de clinique. Dans de nombreuses
+pièces de vers, dans sa prose, dans ses discours, et principalement par
+la publication de son livre pleurnichard et fantaisiste: _le Dernier jour
+d'un condamné_, le grand poète humanitaire avait dénoncé le supplice
+capital à l'indignation populaire, et mis l'exécuteur et sa machine au ban
+de l'opinion socialiste. Tous les républicains de 48, les Louis Blanc, les
+Schoelcher, les Edgar Quinet, les Michelet, furent d'éloquents et ardents
+apôtres de la suppression de cette peine, qui a surtout, qui a seulement
+contre elle d'être définitive et irréparable. Les générations suivantes
+laissèrent tomber dans l'oubli ces appels et ces supplications. Il ne fut
+plus question de congédier le bourreau, pendant les dix-huit années du
+régime impérial. La répression farouche dont usa la troisième république,
+après les événements de 1871, eut fait considérer comme une plaisanterie
+cynique, de la part des ruraux et des républicains qui avaient approuvé
+Thiers et Mac-Mahon, une abolition de la peine de mort. Jusqu'à ces
+dernières années, la question parut ne passionner personne. Elle était
+en dehors des desiderata populaires. Aucune profession de foi, fait
+remarquable, de 1876 à 1906, ne contient une allusion à cet article démodé
+du programme de 48. Les candidats n'y voyaient aucun avantage électoral.
+Ce n'est qu'au cours de la législature actuelle que l'abolition de la
+peine de mort fut sérieusement reprise, et, pour ainsi dire, préjugée, par
+la suppression du crédit alloué pour le salaire de l'exécuteur et pour
+l'entretien de sa mécanique.
+
+Zola, avec une exaltation toute romantique, traitait la peine de mort
+comme un blasphème et un sacrilège. Dieu, selon lui, avait seul le droit
+de punir éternellement, parce que seul il ne pouvait se tromper. Après
+cette affirmation d'un Joseph de Maistre à rebours, il ne manquait pas
+de reproduire l'éternel argument, le seul sérieux contre une peine
+irrévocable, c'est que la justice est faillible. L'affaire Dreyfus,
+envisagée à son point de vue, n'a pu que le confirmer dans cette opinion
+de jeunesse. Mais alors, comme en sa vingtième année, au lendemain
+de la lecture impressionnante du _Dernier jour d'un condamné_, livre
+déclamatoire et faux, où les sensations d'un homme à qui on va couper le
+cou sont supposées et non observées, il eût accepté, sans la vérifier,
+sans la démontrer, l'affirmation intéressée et suspecte de tous les
+abolitionnistes, que «la menace de mort n'arrête pas les assassins». La
+certitude de tuer sous le bouclier de la loi, et de prendre la vie des
+autres, sans risquer la leur, les arrêterait-elle davantage?
+
+Ayant ainsi fait le tour des idées de Zola, débutant, rêveur, étudiant
+laborieux et rangé, aimant à fumer des pipes, l'hiver, les pieds sur les
+chenêts, quand il lui était possible d'allumer du feu, se réjouissant à
+courir les vertes banlieues, quand les fleurs printanières montraient
+leurs collerettes blanches, poète dont les ailes ne poussaient pas,
+littérateur dont la force de volonté et l'assiduité au travail allaient
+enfanter bientôt le génie, nous pourrons examiner, avec plus de certitude,
+les faits de son existence, assez longtemps obscure, d'employé mécontent,
+de conteur bénin, de critique bien vite agressif et de romancier d'abord
+incolore, confus, médiocre, jusqu'à ce bond énergique qui nous le montre,
+après _Thérèse Raquin_, déjà maître de sa pensée, possesseur de sa forme,
+et prêt à tracer, d'une main sûre, la généalogie des Rougon-Macquart,
+c'est-à-dire le plan de son grand édifice littéraire, le plan aussi de
+toute sa vie.
+
+Dans ses divers logements, toujours sur la rive gauche, où il vivait en
+garçon, Zola avait eu surtout pour compagne fidèle: la misère. Il la
+supportait avec résignation et bonne humeur. Il avait pour soutien la
+confiance en soi.
+
+Nullement geignard, il n'a jamais essayé d'apitoyer et de se donner la
+gloriole du parvenu, en retraçant, et l'on sait avec quelle vigueur il
+aurait pu le faire, le tableau pittoresque et attendrissant de sa débine
+juvénile. Une seule fois, il fit allusion à ces heures miséreuses. Ce fut
+à propos des descriptions accumulées de Paris, vu panoramiquement des
+hauteurs de Passy, et de ses ciels variables, dans _Une Page d'Amour_.
+La critique lui en reprochait la répétition et la monotonie:
+
+ J'ai pu me tromper, dit-il, dans son article sur la Description, et
+ je me suis trompé certainement, puisque personne n'a compris; mais la
+ vérité est que j'ai eu toutes sortes de belles intentions, lorsque je
+ me suis entêté à ces cinq tableaux de même décor, vu à des heures et
+ dans des saisons différentes. Voici l'histoire: dans la misère de ma
+ jeunesse, j'habitais des greniers de faubourgs d'où l'on découvrait
+ Paris entier. Ce grand Paris immobile et indifférent, qui était
+ toujours dans le cadre de ma fenêtre, me semblait comme le témoin
+ muet, comme le confident tragique de mes joies et de mes tristesses.
+ J'ai eu faim et j'ai pleuré devant lui, et, devant lui, j'ai aimé,
+ j'ai eu mes plus grands bonheurs. Eh bien! dès ma vingtième année,
+ j'avais rêvé d'écrire un roman dont Paris, avec l'océan de ses
+ toitures, serait un personnage, quelque chose comme le choeur
+ antique... C'est cette vieille idée que j'ai tenté de réaliser dans
+ _Une Page d'Amour_. Voilà tout...
+
+Ainsi, sa misère, et le dénûment de son logis aérien, lui inspiraient
+seulement l'idée d'un décor, d'un «choeur» formidable, la Ville avec ses
+yeux de pierre regardant le drame intime qui se déroulait dans une petite
+chambre où souffraient trois ou quatre créatures. En grelottant dans son
+galetas, il songeait à se documenter, et il s'échauffait à combiner un
+roman futur.
+
+Il cherchait alors sa voie, comme on dit, mais il avait la certitude de la
+trouver.
+
+Ce qu'il lui fallait d'abord rencontrer, c'était ce fameux emploi, après
+lequel nous l'avons vu courir inutilement, mais sans ardeur excessive. Il
+ne vivait pas avec sa mère; il tirait d'elle encore quelques subsides. Il
+s'en estimait quelque peu honteux. Il fallait sortir de cet enlisement. Il
+eut des velléités de résolutions désespérées. «Sans ma mère, je me serais
+fait soldat!» écrivait-il à un ami. C'était l'époque où un homme valait de
+quinze cents à deux mille francs. Zola «se vendant» pour manger et pour
+épargner les minces ressources de sa maman, c'est une note attendrissante.
+Il est probable qu'au moment de signer ce servage de sept ans, sa main eût
+hésité. Il ne pouvait sérieusement songer à troquer la plume contre le
+fusil à piston. Et puis, il avait été réformé, et on ne l'eût pas admis
+à contracter un engagement. Il dut réagir contre cette dépression, et
+le hasard lui vint en aide. Un ami de son père, M. Boudet, membre de
+l'Académie de Médecine, lui procura l'accès de la maison Hachette. Pour
+lui permettre d'attendre l'époque de son entrée en place, cet excellent
+homme dissimula un secours urgent sous l'apparence d'un travail. Bien
+modeste travail, et peu littéraire. Il s'agissait de porter à domicile les
+cartes de jour de l'an de l'académicien.
+
+En janvier 1862, Zola était accepté dans l'importante maison Hachette. On
+lui assignait son emploi au bureau du matériel. Ses appointements furent
+fixés à cent francs par mois. Cela lui permettait de vivoter. Il lui
+restait quelques heures, matin et soir, en dehors du bureau, pour se
+livrer à ses occupations de prédilection: la rêverie et la composition de
+poèmes, de contes, également faiblards et ingénus. Il s'accommoda de cette
+situation.
+
+Auparavant, il avait eu un emploi aux Docks. Il y était resté deux mois.
+Le local sombre et malodorant, la besogne fastidieuse, les rapports
+pénibles avec le personnel et les chefs, la longue présence exigée, tout
+contribuait à le décourager, à le lasser.
+
+ Je ne m'amuse nullement aux docks, écrivait-il. Voici un mois que je
+ vis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos,
+ les jambes et les autres membres... je trouve mon bureau puant et je
+ vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie...
+
+Chez Hachette, le local était plus attrayant, la tâche moins rebutante.
+Il changea assez rapidement de service, et fut attaché à «la publicité».
+C'est une des divisions importantes de la maison Hachette. On s'y trouve
+en rapports quotidiens avec les auteurs, les directeurs de journaux, les
+critiques et les journalistes. Émile Zola fut un bon employé. Il avait des
+instincts d'ordre, des goûts de classement, des habitudes de ponctualité,
+qui, dans l'administration, dans le commerce, sont des qualités
+appréciées. Son bureau de commis de librairie devait être aussi propre,
+aussi bien tenu, aussi rangé, avec les papiers et les accessoires
+d'écriture, que le fut, aux Batignolles, à Médan, rue de Boulogne et rue
+de Bruxelles, sa table de travail d'auteur devenu riche et célèbre. Cette
+minutie et ce soin n'étaient pas pour déplaire à MM. Hachette, négociants
+soigneux et ennemis de tout désordre. Zola, en réalité, a connu la
+pauvreté, mais n'a jamais mené la vie de Bohème. Il ressemblait plus,
+durant les années de misère, à un étudiant russe, pauvre, révolutionnaire
+et farouche, qu'à l'un de ces loustics que Gavarni a dessinés, que Murger
+et les vaudevillistes ont montrés, sur la scène et dans le roman, comme
+des lurons toujours occupés à faire des farces aux propriétaires, à
+lutiner Musette et Mimi, à chanter des refrains bachiques et sentimentaux,
+sans jamais travailler, ce qui ne les empêchait pas, par la suite, de se
+marier, à de jeunes héritières bourgeoises, d'écrire à la _Revue des Deux
+Mondes_ et d'entrer à l'Institut.
+
+Zola, qui ne fut jamais l'étudiant régulier, classé, pourvu d'inscriptions
+et suivant plus ou moins les cours, est le modèle de l'homme d'études.
+Il réalisa, grâce à son humble emploi, la première partie de ses rêves
+de travail, d'indépendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement
+économisés, il n'était plus à la charge de sa mère; il pouvait même lui
+offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en
+son honneur, une soirée! Une soirée avec rafraîchissements! Il y avait du
+malaga et des biscuits.
+
+Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n° 7,
+dépendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis à une double
+lecture dramatique. Sa mère, ravie, était parmi les auditeurs. La lecture
+comprenait un proverbe de l'amphitryon intitulé _Perrette_, demeuré injoué
+et inédit, et une tragédie moderne de Pagès du Tarn. Cet auteur, resté
+obscur et un peu ridiculisé, ce qui ne veut pas dire ridicule, était son
+voisin. La tragédie de Pagès du Tarn fut annoncée comme une innovation,
+comme devant révolutionner le théâtre. Elle ne remua rien. C'était une
+imitation et une modernisation de la _Phèdre_ classique. Comme le fit
+observer Zola, avec un juste sens critique:
+
+ Les nouveautés de M. Pagès du Tarn se bornent à un changement de
+ costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de
+ nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte...
+
+Et il ajoute, car tout le morceau est à citer, comme une excellente
+distinction entre le véritable neuf et le ressemelage, en art dramatique:
+
+ L'auteur ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le
+ dit, la tragédie de l'homme, et non celle des rois et des héros,
+ choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre
+ plus ridicule encore l'emphase et la déclamation, dans le cercle
+ restreint d'une famille. Thésée, Hippolyte peuvent invoquer les dieux,
+ ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement
+ ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames,
+ qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions
+ terribles, qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne
+ soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là; seulement il
+ faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le
+ vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il
+ y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois...
+
+C'est toute la poétique future des Rougon-Macquart, et le commentaire
+du verbe des gens de _l'Assommoir_ Zola, déjà, portait dans sa tête sa
+poétique, sa formule.
+
+Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune
+provincial, un peu «ours» et dénué de relations, à la vie littéraire de
+Paris. Zola lui dut de connaître des écrivains renommés, comme About,
+Taine et Prévost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce
+charme, pour l'apprenti-écrivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en
+profita pour accumuler les oeuvres, dont il caressait, en rêve, le papier
+satiné, la couverture jaune et les beaux caractères. Naturellement,
+l'imprimerie des Hachette devait fournir la réalité du rêve. Il espérait
+que ses patrons deviendraient ses éditeurs. Mais on ne vient pas forcer
+les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour
+les publier. Ce cambriolage spécial ne s'est produit qu'une fois. En
+l'absence de M. Pailleron, alors étudiant, des camarades s'introduisirent
+dans sa chambre, volèrent le texte d'une pièce en un acte, et en vers,
+qu'il venait de terminer, et le portèrent à l'Odéon. Le directeur, La
+Rounat, accepta, joua l'acte, à la grande surprise du poète alors en
+voyage. C'était _le Parasite_, début de la fortune dramatique de l'auteur
+du _Monde où l'on s'ennuie_. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces
+directeurs si prompts à jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois.
+Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola,
+s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme
+pour lui demander un renseignement de service. C'était le soir, veille de
+fête, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'émotion d'un
+filou visant le coffre-fort. Il déposa, cependant, résolument, sur le
+buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son
+vêtement. C'était le poème en trois chants, l'_Amoureuse Comédie_, dont
+nous avons parlé. Puis il se retira, sur la pointe du pied.
+
+Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une réponse
+verbale, en allant reprendre sa place, le lundi, à son bureau. Durant
+cette attente, il relisait mentalement son oeuvre, il en remâchait les
+apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient,
+grossis, éclatants, effrayants, des défauts jusque-là inaperçus.
+Il eût souhaité reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette?
+Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employé d'avoir, pour
+ainsi dire, violé son home d'éditeur et son cabinet de patron? Lui
+reprocherait-il le dépôt clandestin de ce poème? Peut-être lui ferait-il
+comprendre, rudement, qu'il était dans la maison à titre de commis, et non
+d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de liberté à écrivasser il
+ferait mieux de se reposer, afin d'être plus dispos en reprenant, le lundi,
+sa place au bureau. Les préoccupations littéraires ne devaient-elles pas
+lui ôter du zèle et de l'attention pour son service, qui, bien que se
+rapportant aux lettres, était avant tout labeur administratif et tâche
+commerciale?
+
+Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois
+dans son cabinet, l'éditeur indiqua au commis, grave et se raidissant, le
+fauteuil auprès de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc,
+non plus en employé subalterne, mais en visiteur, presque déjà en auteur
+de la maison? Du coup, Zola vit _l'Amoureuse Comédie_ exposée aux vitrines
+des gares, dont les Hachette disposaient.
+
+M. Hachette, avec amabilité, lui dit qu'il avait lu son recueil de poèmes,
+qu'il y avait constaté de la verve, du souffle et une certaine éloquence,
+mais qu'il ne croyait pas que la versification fût réellement dans «ses
+cordes». Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas,
+d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison.
+
+Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'éditer, implicitement
+contenu dans cette critique, pouvait avoir de pénible pour le jeune auteur,
+ajouta que _l'Amoureuse Comédie_ révélait, malgré ses imperfections,
+du talent. Il engageait donc son employé-poète à renoncer, au moins
+provisoirement, aux rimes, et à écrire en prose. Pour le remettre tout à
+fait d'aplomb, car Zola avait chancelé sous ce coup rude, il lui demanda,
+à titre d'essai, un conte en prose pour le _Journal de la Jeunesse_,
+publié par la maison. En même temps, par un surcroît de bienveillance, il
+lui annonça que ses appointements, comme commis à la publicité, étaient
+portés à deux cents francs par mois. C'était la vie présente assurée et le
+rêve attrayant entièrement réalisé: gagner le pain nécessaire et avoir le
+loisir d'écrire, avec un éditeur en perspective.
+
+Grâce à son tempérament régulier et ordonné, se pliant à la tâche
+quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie
+littéraire, Zola ne fut nullement un mauvais employé. Il ne se considérait
+pas comme autorisé, en sa qualité de poète, voué à la prose mercantile, et
+d'artiste enchaîné à un comptoir, à se soustraire aux obligations envers
+le patron, ni excusé d'expédier, par-dessous la jambe, la besogne pour
+laquelle il était rémunéré. Il n'eut pas assurément le feu sacré du
+commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la
+librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative,
+animé par la fièvre du négoce, susceptible de parvenir aux emplois
+supérieurs de la maison, et même d'avoir un jour sa part dans la
+direction. Zola ne désirait pas faire du commerce une carrière, et,
+s'il vendait les livres des autres, c'était en attendant, c'était pour
+arriver à faire vendre les siens.
+
+La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier,
+dans son _Journal de la Jeunesse_ un conte, eurent sans doute une action
+décisive sur les idées littéraires du jeune écrivain. Il renonça à rimer,
+et il s'attela à la prose. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter
+le premier ouvrage de Zola: les _Contes à Ninon_.
+
+Plusieurs de ces contes avaient été conçus et écrits en Provence. Un ou
+deux parurent dans des organes régionaux. D'autres, comme _Simplice_,
+avaient été publiés à Lille, dans une revue. Le conte commandé par M.
+Hachette pour le _Journal de la Jeunesse_ était intitulé _Soeur des
+Pauvres_. Il ne fut pas imprimé. Il parut trop violent au libraire,
+un grand bourgeois, timoré, conservateur.
+
+Cet échec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles,
+les _Contes à Ninon_,--le choix de ce nom indiquait encore l'influence
+massettiste,--à la maison Hachette. Ce fut à sa concurrente en librairie
+de vulgarisation, â la maison Hetzel, que l'auteur-employé présenta son
+volume. M. Hetzel père, l'ancien secrétaire de Lamartine, qui avait, sous
+le nom de P.-J. Stahl, publié d'intéressantes analyses philosophiques et
+des pages agréables, indulgent et très modeste, était accueillant, et
+rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse
+en prenant un volume de voyages fantaisistes intitulé: _Cinq semaines
+en ballon_, que lui avait apporté un auteur inconnu, destiné à faire
+la fortune de sa librairie, en même temps qu'à charmer et à instruire
+plusieurs générations. C'était le premier ouvrage de la série des Voyages
+Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-héraut des découvertes
+scientifiques et industrielles prochaines, le précurseur des inventeurs,
+et le guide anticipé des explorateurs, merveilleux magicien de contes de
+fées à l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour
+baguette.
+
+La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par
+traité, en même temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant
+son oeuvre de début. Mais, bien que ce recueil de Contes, où la fantaisie
+se mêlait à l'idéalité la plus inoffensive, ne contînt rien de scabreux,
+ni même d'inquiétant, pouvant choquer ou déconcerter la clientèle, ce ne
+fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume
+de la collection future, destinée à faire la fortune de la bibliothèque
+Charpentier.
+
+Les _Contes à Ninon_ parurent, en octobre 1864, à la librairie Lacroix.
+
+Ces contes, où l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire
+l'auteur du _Roman expérimental_, dominent avec la spiritualité, ont un
+charme d'impuberté délicieux. C'est naïf sans être simple. L'auteur y
+salue sa chère Provence, à laquelle il unit, dans une admiration mystique,
+sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frère,
+avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. Il y
+évoque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint
+de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de réelles cruautés de la
+vie à montrer, et il pouvait peindre d'après nature, d'après lui-même, les
+garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecière au dos, fusil au
+bras et Musset dans le carnier. «Si tu savais, dit-il à Ninon, combien de
+pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude!» Voilà un bon cri, et il a
+dû, plus d'une fois, l'étouffer, dans son belvédère sibérien de la rue
+Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpèges jolis, et
+il fait courir des variations aimables sur ce thème douloureux. Il ne se
+plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est présente, en rêve.
+
+Les _Contes à Ninon_ comportent: _Simplice_, une histoire de fées, aux
+senteurs forestières, évoquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir,
+la ballade du _Roi des Aulnes_, et les légendes allemandes où fleurit le
+vergiss-mein-nicht.
+
+Puis, c'est le _Carnet de Danse_, rêverie de jeune fille troublée à
+l'évocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont tremblé autour
+de sa taille, pendant le bal, l'élu de l'imagination et du souvenir parmi
+tous ceux qui se sont disputé les roses de son bouquet. C'est tout à fait
+inoffensif.
+
+_Celle qui m'aime_, vision foraine, tableau populaire, avec une tendance
+satirico-philosophique, est d'une facture plus virile. Il y a comme un
+souffle précurseur de ces foules de _l'Assommoir_ et de _Germinal_,
+que fera mouvoir si puissamment, un jour, l'auteur débutant. Il a lu
+probablement _Germinie Lacerteux_, quand il a imaginé ce conte. La scène
+de racolage est écourtée, insuffisante, mais déjà indique une tendance à
+l'observation. Il y a une ironique tristesse dans l'exclamation des hommes
+de conditions diverses rencontrant la fille banale et son amoureux de
+hasard, les saluant de l'apostrophe uniforme: «Eh! Eh! c'est celle qui
+m'aime!»
+
+La malédiction mesurée du toqué compteur d'étoiles a de la verve:
+
+ Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement, le bon Dieu a fait
+ là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur!...
+ À quoi bon ces lampions? Est-ce que cela se mange? Quelle en est
+ l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de
+ cette fête éternelle! Allez Dieu n'a jamais eu la moindre teinte
+ d'économie sociale!...
+
+_La Fée amoureuse_, qui veille sur les amants, ferme les yeux et les
+oreilles des gens qui n'aiment plus, et change deux êtres qui s'adorent en
+tiges de marjolaine, rentre dans le fantastique gracieux, un peu romance
+1820 et sujet de pendule.
+
+Dans _le Sang_, la guerre est maudite, le supplice de Jésus est évoqué, et
+l'état militaire peu flatté:
+
+ Fils, dit à son réveil Gneuss, le soldat, debout devant ses compagnons
+ attentifs, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est
+ troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous,
+ senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur
+ ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.
+ Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent
+ de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?...
+
+--Nous le voulons! répondent les antimilitaristes précurseurs, qui, après
+avoir creusé un grand trou au pied d'une roche, enterrent leurs sabres et
+disparaissent au coude d'un sentier, où il ne passe jamais de gendarmes.
+
+_Les Deux Voleurs et l'Âne_, badinage au bord de la Seine. Une jeune femme,
+Antoinette, est disputée par deux concurrents. Ils vont se couper la
+gorge, quand Léon, le troisième larron, enlève, à leur barbe, la jeune
+personne, que l'auteur compare ainsi à l'Aliboron du fabuliste. Peut-être,
+dans l'histoire naturelle, par exemple dans l'ornithologie, aurait-il pu
+trouver une plus aimable ou plus usitée comparaison.
+
+_Soeur des Pauvres_ et _les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Médéric_
+sont les deux pièces les plus importantes du recueil. C'est _Soeur des
+Pauvres_ que l'auteur remit à M. Hachette, pour le _Journal de la
+Jeunesse_: on sait qu'il n'accepta pas ce conte, jugé trop triste, trop
+âpre de ton, pour un recueil juvénile.
+
+C'est un assez long récit fantastique, satirique, à prétentions
+philosophiques, que celui des aventures du grand Sidoine et du petit
+Médéric, se dirigeant vers le royaume des Heureux, où règne la fée
+Primevère. Une vague imitation de Candide et de Gulliver se retrouve en ce
+récit, plus enfantin que moraliste. C'est ce papier-là que Zola aurait dû
+remettre à M. Hachette, pour son _Journal de la Jeunesse_.
+
+Les _Contes à Ninon_ ont été réédités, en 1906, chez Fasquelle, sans grand
+succès. Ils sont intéressants à parcourir, comme document biographique,
+comme point de comparaison.
+
+Après cette publication, Zola débuta dans la presse quotidienne par
+quelques articles qu'accepta _le Petit Journal_, et aussi par des articles
+de critique littéraire et de critique d'art, qui furent, par la suite,
+réunis en volume, sous ce titre: _Mes Haines_ qu'ils ne justifiaient
+guère. Le livre était plus tapageur que réellement haineux. Il attira
+l'attention du public spécial; il irrita nombre de peintres et de
+sculpteurs, notamment par l'éloge de Manet, ce grand artiste était alors
+nié et bafoué, et par l'apologie de l'école réaliste ou impressionniste.
+Le terme n'était pas encore usité, ni même inventé, mais l'impressionnisme
+existait, avec l'auteur d'_Argenteuil_ et du _Bord de l'eau_, avec
+Pissarro, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas, Caillebotte, débutants
+et conspués, et avec Cézanne, qui devait, toute sa vie, demeurer aussi
+impressionniste et aussi ignoré qu'aux heures de noviciat. L'amitié
+louangeuse de Zola n'est pas parvenue à l'accréditer définitivement.
+Cézanne est un artiste d'un talent original et puissant, et il semble
+avoir été surtout poursuivi par une injuste malchance.
+
+En 1865, fut publié, également chez Lacroix, le premier véritable roman
+d'Émile Zola: _la Confession de Claude_.
+
+Ce livre, qui contenait déjà des pages d'observation, avec une tendance
+aux descriptions réalistes, ayant rapporté quelques sous au jeune auteur,
+amena un changement dans son existence. Il résolut d'être tout à fait
+indépendant, de quitter la librairie et de vivre de sa plume. Il donna
+donc sa démission d'employé, et, à la fin de janvier 1866, il devenait
+homme de lettres professionnel; rien qu'homme de lettres il devait
+rester.
+
+Il fallait suppléer aux deux cents francs mensuels, régulièrement touchés
+à la caisse des Hachette. Heureusement, Zola fut présenté à Villemessant
+par Bourdin, son gendre, avec lequel il avait fait connaissance à la
+librairie, où celui-ci venait chercher des livres.
+
+Villemessant fut le Napoléon de la presse littéraire, élégante et
+cosmopolite, le grand Barnum du journalisme, anecdotique, scandaleux,
+amusant. Il fit du _Figaro_ un organe de premier ordre, à peu près
+l'unique journal français encore lu à l'étranger et, jusqu'à la création
+récente du journal d'informations à six pages, à grand tirage et à un sou,
+la seule feuille faisant autorité dans les théâtres, en librairie, dans
+les salons et même dans la diplomatie.
+
+_Le Figaro_, en 1866, paraissait sur huit pages, deux fois par semaine
+seulement. Villemessant voulut lui adjoindre un quotidien: _l'Évènement_.
+
+La plupart des rédacteurs qui faisaient la réputation du _Figaro_, où la
+politique n'existait pas, devaient passer à l'_Évènement_. C'étaient de
+spirituels et incisifs chroniqueurs: Henri Rochefort, Yriarte (le marquis
+de Villemer), Alphonse Duchesne, Alfred Delvau, Jules Vallès, Aurélien
+Scholl, Paul d'Ivoi, Colombine, etc. _Les Coulisses_ et _les Échos_
+étaient signés de Jules Claretie et d'Albert Wolff. Les théâtres avaient
+pour critique, un peu terne, mais consciencieux et impartial, B. Jouvin,
+gendre du patron. Gustave Bourdin, publiciste estimable dont le principal
+talent avait été d'épouser l'autre fille de Villemessant, chargé de
+la critique des livres au _Figaro_, devait la prendre également à
+_l'Évènement_. Il hésita devant ce surcroît de travail, sans compensation
+pécuniaire, ni avantageuse. Il songea alors à un commis d'éditeur qui, à
+plusieurs reprises, lui avait envoyé les «bonnes feuilles» des ouvrages
+que la maison Hachette mettait en vente. Ceci permettait d'en rendre
+compte au lendemain même de leur apparition. Juste au moment où Bourdin se
+demandait comment il assurerait ce service des livres dans _l'Évènement_,
+il reçut une lettre signée du complaisant commis. Celui-ci s'offrait
+pour appliquer aux livres nouveaux la méthode employée au _Figaro_ pour
+les pièces de théâtre. On publierait des extraits et des analyses de
+l'ouvrage à paraître, avec des détails sur l'auteur, des anecdotes, des
+indiscrétions. Tout cela, avant que le public eût en main le premier
+exemplaire paru. C'était déjà la critique anticipée, la divulgation de la
+première heure, qui devait, par la suite, devenir la règle. Alors c'était
+tout à fait exceptionnel. _Le Figaro_ donnait le ton et l'exemple de
+l'actualité, non pas du jour, mais de la veille. Il devançait ainsi la
+publicité de son époque.
+
+Bourdin parla à son beau-père de la proposition, et recommanda son auteur.
+Villemessant, enchanté, fit venir Zola, et, avec sa rondeur et sa finesse
+de marchand forain entamant et terminant un marché sur le pouce, il lui
+offrit de le prendre à l'essai pendant un mois. On verrait, au bout de ce
+stage, si ce débutant pouvait conquérir ses grades, et être de la maison.
+
+Émile Zola, enchanté, fiévreux, ne doutant pas de la fortune, sûr de
+réussir, persuadé qu'il frapperait un coup sur l'opinion et certain de
+mériter, à la fin du mois, le poste de critique littéraire en pied, se mit
+gaillardement à la besogne.
+
+Son premier article parut sous ce titre: _Livres d'aujourd'hui et
+de demain_. A la fin du mois, il fut invité à passer à la caisse de
+_l'Évènement_. Le caissier lui compta cinq cents francs. C'était un beau
+prix pour un critique littéraire. Zola, qui avait aussi, en secret,
+envisagé, avec son énergie instinctive, l'éventualité d'un insuccès, la
+possibilité d'un renvoi après l'essai d'un mois accordé par Villemessant,
+sentit son ambition croître avec la réussite. Il n'avait pas, un instant,
+regretté son départ volontaire de la maison Hachette. A présent, il s'en
+réjouissait. Il se sentait léger, confiant, et, comme le Satyre de Victor
+Hugo, rejetant dans la nuit les sombres pieds du faune, l'employé
+affranchi, le commis si longtemps aptère, condamné en apparence à ramper,
+toute son existence, dans les couloirs étroits d'une administration,
+allait prendre son vol libre, et bientôt puissant, dans le plein espace de
+la littérature, de la critique, du roman, du théâtre! Le monde s'ouvrait
+devant lui comme une plaine infinie qu'on domine. Il planait. Les
+vingt-cinq louis, qui carillonnaient doucement dans son gousset, peu
+habitué à de tels alleluias, ne l'alourdissaient pas dans son envolée, au
+contraire. C'était le lest qui lui permettait de garder l'équilibre, et de
+mesurer sa force ascensionnelle.
+
+La possession de ces pièces d'or lui ôtait l'hésitation et le doute,
+entraves qui paralysent, et font trébucher tant de débutants sur la route
+du succès. Puisque M. de Villemessant lui avait fait régler spontanément,
+sans être sollicité, et d'une façon aussi large, ses articles de livres,
+c'est qu'il l'appréciait, c'est qu'il lui reconnaissait du talent. Il en
+avait, c'était entendu; lui, Zola Émile, n'en doutait pas. Mais ce qu'il
+fallait, c'était que ce talent, la direction du _Figaro_, les lecteurs
+de _l'Événement_, enfin le grand public, fussent également disposés à le
+reconnaître, à le proclamer. Les cinq cents francs signifiaient tout cela.
+C'était comme un certificat métallique, un diplôme qui, supérieur à plus
+d'un parchemin universitaire, nourrissait son homme.
+
+On doit, à la guerre, ne pas s'endormir sur la position conquise, et il
+faut se battre après s'être battu. C'est le meilleur moyen de fixer la
+victoire. Dans le journalisme, au théâtre, c'est la même chose. Il faut
+sans cesse recommencer la bataille et tenter de la gagner toujours. Zola
+se rendit au cabinet directorial, avec l'aplomb du vainqueur, et proposa
+hardiment au patron de «faire le Salon» au _Figaro_. C'était un gros
+morceau: la critique d'art en ce journal si répandu, et la requête pouvait
+sembler audacieuse. Un pensionnaire de la Comédie-Française, entré de
+la veille pour jouer les utilités, demandant tout à coup l'emploi du
+Doyen ou le premier rôle dans la pièce nouvelle, n'eût pas produit
+plus d'effarement, au foyer de la rue Richelieu, que Zola, le petit
+commis-libraire, qui avait réussi à faire passer dans le journal les
+extraits des bouquins de sa boutique, par le nom de l'auteur ou le sujet
+signalés, et qui n'était même pas considéré comme étant «de la maison», se
+permettant de demander au patron la place de «salonnier»! Et l'effarement
+fut au comble quand on vit la suite. Le patron, qui aimait les nouvelles
+figures, et traitait ses rédacteurs comme un tenancier ses filles d'amour,
+dont la dernière arrivée est toujours fêtée et prônée, accorda tout de gô
+la situation demandée. Avec sa grosse voix et ses roulements d'épaules,
+jovial et dominateur, il cria, en entrant dans sa salle de rédaction, au
+nez des journalistes ébahis:
+
+--Ah! elle est bien bonne, celle-là!... Savez-vous, mes vieilles volailles,
+c'était son vocable d'amitié et de bonne humeur, ce que vient faire ici
+ce cadet-là?... Eh bien! il vient vous faire la barbe à tous! Il a du
+talent à revendre, ce marque-mal! Il a l'air sournois et grognon! Une
+dégaine de pion renvoyé! Avec ça, il est myope, et le voilà ficelé comme
+un cordonnier... Ça ne fait rien, il vous fera le poil à tous... c'est lui
+qui aura le Salon!... termina-t-il, en relevant la basque de sa jaquette
+et en se flanquant une lourde claque sur sa grosse fesse, ce qui était sa
+façon la plus cordiale de témoigner sa satisfaction. Avec ses familiarités
+d'excellent homme, bourru bienfaisant, Villemessant présentait, poussait
+en avant, dans la salle de rédaction, Zola, timide d'aspect, craintif de
+maintien, hardi en dessous, ne doutant pas un seul instant de sa force, de
+son pouvoir, avec des ambitions de Sixte-Quint pénétrant dans le conclave.
+Les rédacteurs, en dissimulant des grimaces, firent bon accueil au nouveau
+venu. Les mains, une à une, se tendirent. Le protégé du patron, cependant,
+n'aurait qu'à bien se tenir. Ces poignées de mains, là, s'il n'était pas
+aussi fort qu'on le disait, se changeraient vite en étau, et l'on ne
+tarderait pas à lui serrer la vis!
+
+Zola débuta donc ainsi, comme critique d'art, dans un journal très lu,
+très parisien.
+
+J'ai cru devoir insister sur cette entrée de Zola dans la presse, parce
+que les circonstances qui l'ont accompagnée lui ont donné une importance
+capitale. De cette réussite, un peu inattendue, date la constante
+confiance en soi, qui a escorté Zola dans la vie, qui l'a protégé. Il
+avait bien, dès le collège, en ses songeries de jouvenceau, dans les
+ravines provençales, poussé de superbes défis à la Rastignac, et dit à la
+gloire: «À nous deux!» Mais ces cartels orgueilleux, quel jeune faiseur de
+vers, quel ébaucheur de romans, n'en a pas lancé? La réalité brutale se
+charge de bientôt renfoncer ces fanfaronnades dans la gorge téméraire d'où
+elles sont sorties. Comme nombre de ses contemporains, comme beaucoup
+de débutants, avant et après lui, Zola se serait vite découragé, si ces
+appels à la fortune littéraire, à l'autre aussi, s'étaient perdus dans
+le tapage de la foule indifférente, ou regardant ailleurs. La plainte
+des _Orientales_ est très en situation lorsqu'il s'agit de vocations
+poétiques: «Hélas! que j'en ai vu périr de jeunes talents!» Ils ne
+mouraient pas tous, au sens physique, mais, en littérature, qu'ils sont
+nombreux les jeunes trépassés que j'ai connus! Nous étions une quarantaine
+de ma génération, aux débuts du Parnasse, chez Lemerre. Combien ont
+remplacé, sagement d'ailleurs, la plume de l'écrivain par celle du
+bureaucrate, les livres de l'éditeur par ceux du commerçant, et les
+problématiques droits d'auteur par des appointements certains et la
+retraite sûre du fonctionnaire! Qu'ils ont bien fait, les avisés
+compagnons! Combien, souvent mal résignés, mais contraints par
+l'implacable isolement de l'insuccès, par la malchance ironique, par
+défaut de persévérance aussi, ont renoncé à «cultiver» les lettres, pour
+continuer à repiquer les choux de leurs parents, et ont cherché, dans
+quelque profession, moins hasardeuse que celle de jardinier en fleurs de
+rhétorique, le pain qui nourrit, la tranquillité qui engraisse.
+
+Le point de départ de Zola fut particulièrement heureux, encourageant. Il
+est probable que, s'il eût échoué alors, il n'eût pas songé un instant à
+retourner à son rond de cuir de la librairie, mais il eût végété dans les
+bas travaux des revues et des périodiques. Il eût peut-être écrit des
+historiettes douceâtres dans des journaux de modes. Il n'eût fait que
+développer la série affadissante des _Contes à Ninon_. En débutant
+triomphalement au _Figaro_, il acquit, non pas la conscience de sa force,
+il la possédait de longue date, mais la démonstration pour autrui de son
+mérite. Il était établi qu'on devrait désormais compter avec lui. Par la
+suite, malgré un ralentissement dans sa montée, et un recul dans sa
+marche à la gloire, cette confiance en soi, ainsi justifiée, lui permit
+d'entreprendre la construction de son massif édifice et de le mener
+jusqu'au bout, jusqu'au faîte, sans défaillir, sans douter une minute du
+couronnement final.
+
+Les articles de critique d'art de Zola, publiés sous ce titre exubérant de
+personnalité et d'orgueil: «Mon Salon», firent presque scandale. Le jeune
+critique, irrespectueux envers les réputations consacrées, célébrait des
+talents ignorés, et proclamait des noms inconnus. Ce fut là le premier
+manifeste de ce qui devait s'appeler, assez improprement d'ailleurs,
+«le Naturalisme». Les toiles de Manet n'avaient rien de «naturaliste», au
+sens fâcheux que, par la suite, on attribua à ce terme, c'est-à-dire à
+l'expression brutale, et souvent grossière systématiquement, de faits,
+d'actes, de tableaux et de sensations d'une intense matérialité. Zola fut
+attaqué et vilipendé par la foule ameutée des peintres pompiers et des
+critiques prudhommesques. De part et d'autre, il y eut, comme toujours,
+exagération et parti pris. Les mépris excessifs que proclament, à l'égard
+des aînés, les nouveaux venus en art, sont toujours en proportion des
+admirations outrées pour les renommées établies.
+
+Zola apparaissait donc comme un révolutionnaire, un sans-culotte
+artistique. Villemessant le laissait terroriser le monde pictural. Il
+s'amusait des fureurs que soulevait «son» critique. Cela faisait de la
+réclame au journal. Mais les intérêts alarmés des marchands de tableaux,
+et aussi des peintres ayant commandes et acquéreurs, et redoutant le
+changement de goût de la clientèle, se coalisèrent. La publicité payante
+du _Figaro_ fut menacée. Alors Villemessant se fâcha, et prit parti contre
+le salonnier. Il lui enjoignit de terminer sa campagne en cinq secs. Zola
+dut se soumettre. Il fit aussitôt paraître, chez l'éditeur Julien Lemer,
+ces articles inachevés qui figurèrent ensuite dans le volume _Mes Haines_.
+Le vent de la faveur tournait. Le critique d'art évincé avait donné à
+_l'Événement_ quelques portraits littéraires de contemporains fameux,
+signés _Simplice,_ du titre d'un de ses _Contes à Ninon_. Ces articles,
+publiés sous la rubrique _Marbres et Plâtres_, passèrent inaperçus.
+D'autres «fantaisies», insérées dans le _Figaro_, ne furent ni attaquées
+ni louées. Ceci déplut à Villemessant. Ce petit méridional, qui avait eu
+l'air de vouloir tout avaler, en arrivant, ne mordait plus. Il n'avait
+donc que des dents de lait? Il était temps de passer à un autre, à un plus
+fort, comme chez Nicolet. Zola résolut de se cramponner à la corde qui
+cassait. Il ne voulait pas se noyer. Il obtint du patron qu'il l'essayât
+dans un autre genre: le roman. Villemessant consentit encore à tenter cet
+essai, et à laisser au tenace provençal qui «le bottait», comme il disait
+en son langage trivial, une chance encore de s'imposer, et de conquérir sa
+place au grand soleil de la littérature courante.
+
+Ce roman proposé, presque glissé subrepticement dans les colonnes de
+_l'Événement_, c'était _le Voeu d'une Morte_. Il parut en 1866. Je n'ai lu
+ce roman que postérieurement à la plupart des ouvrages de Zola, lors de la
+réédition, en 1889. Il ne dut pas faire grande sensation à son apparition.
+Mon raisonnement est peut-être empirique et bien personnel, mais il offre
+une certaine vraisemblance. J'étais du groupe des Parnassiens, et nous
+nous réunissions régulièrement dans la boutique d'Alphonse Lemerre, chez
+Mme de Ricard, et l'on se signalait les nouveaux ouvrages, les auteurs
+débutants. Nul de nous ne parla du _Voeu d'une Morte_. On connaissait le
+nom d'Émile Zola, journaliste, critique d'art; on ignorait Zola romancier.
+
+C'est avec des sentiments probablement différents de ceux que j'aurais
+pu avoir en 1866, si ce roman m'était alors tombé sous la main, que j'ai
+dû, vingt-trois ans plus tard, dans ma «Chronique des Livres» de _l'Echo
+de Paris_, le juger. Le lecteur de la réédition a-t-il été exempt des
+influences d'époque et de métier? Il est difficile de s'abstraire de
+son temps et d'oublier la chronologie, en lisant un ouvrage réimprimé.
+Le nom et la célébrité de l'auteur ne sauraient être considérés comme
+inexistants. En ouvrant ce livre de jeunesse, on ne peut s'empêcher
+de savoir que le Zola du _Voeu d'une Morte_ est bien le Zola des
+_Rougon-Macquart_. On ne peut se mettre ni au ton, ni au point du
+débutant. On ne consent pas à remonter jusqu'à l'époque, où, écrivain
+inconnu, presque inédit, le formidable et archi-célèbre auteur de
+_l'Assommoir_ concevait et élucubrait cette grave bluette. On refuse
+l'anachronisme de l'indulgence. C'est injuste et sot, mais c'est ainsi.
+La gloire devient une circonstance aggravante: on juge le livre du novice
+de lettres avec la sévérité permise envers le profès du succès.
+
+_Le Voeu d'une Morte_ n'est pourtant pas un ouvrage absolument détestable
+en soi. On en lit encore tous les jours d'aussi fades. On est, toutefois,
+déconcerté par ce roman, romanesque à pleurer, avec ses banalités et ses
+conventionnelles insignifiances. Un lecteur, d'ailleurs invraisemblable
+et inexistant, revenu de quelque contrée lointaine, supposé ignorant tout
+de Zola; oeuvre, nom, réputation et légende, trouvant ce volume, dirait:
+«C'est doux, et l'auteur doit être un bon jeune homme bien sage, qui s'est
+appliqué à faire du Cherbuliez ou de l'Henri Gréville.» Puis il déposerait
+ce tome, en bâillant un peu, et n'y songerait plus, jamais plus.
+
+Mais celui qui a lu le vrai Zola, l'autre Zola, le lecteur actuel, le
+lecteur postérieur à la réédition de 1889, ne peut supporter cette
+guimauve. Qu'on y prenne goût ou qu'on le déteste, le piment est admis
+dans tout ouvrage de Zola. Il est même prévu, et pour ainsi dire attendu.
+Si on ne l'y trouve pas, on est disposé à réclamer. Il y a mécompte, et
+comme tromperie dans la marchandise mise en vente. Tout livre de Zola doit
+être mets de haut goût, emportant le palais à la première bouchée. Le
+succès des ouvrages de Zola succédant à _l'Assommoir_ a été dû, non pas
+tant au grand et prodigieux talent qui y éclatait, qu'aux passages
+violents promis, aux tableaux crus, qu'on attendait, aux expressions
+brutales et suggestives qu'on était certain d'y rencontrer. La littérature
+de Zola devait être toujours et partout épicée. Voilà une opinion toute
+faite du public, difficile à défaire. En coupant les premières pages
+de tout livre nouveau signé de celui que, par dérision, les échotiers
+appellent encore le Père La Mouquette, le lecteur émoustillé, et à
+l'avance jouissant, par une perversion de goût, des répugnances et des
+haut-le-coeur que pourraient provoquer en lui les peintures chaudes et les
+situations qualifiées de «naturalistes», cherchait d'un oeil vicieux le
+passage scabreux. Il ne lisait plus, il parcourait jusqu'à ce qu'il l'eût
+découvert. Ainsi, les collégiens aux luxures précoces, en face d'une
+statue, se préoccupent du sexe, ou, devant un tableau, soulèvent par la
+pensée la draperie recouvrant la nudité féminine. N'ayant rien surpris de
+brutal ou de simplement polisson dans _le Voeu d'une Morte,_ ce fut une
+déception, en 1889. On pensa qu'il y avait méprise et attrape-public.
+Un peu de mécontentement se mêla à cette désillusion. Le lecteur n'aime
+pas qu'on le dérange dans ses habitudes, dans ses admirations comme dans
+ses dédains. On lui avait changé son Zola. Il ne pouvait ni crier au
+chef-d'oeuvre, ni clamer à l'ordure. Les plus sages se demandèrent à quel
+propos, et pour quel intérêt, Zola avait remis sous les yeux du public
+cette oeuvre de débutant?
+
+Ce n'était assurément pas affaire de lucre ni de gloriole. Zola, en 1889,
+avait acquis assez de renommée, et gagnait suffisamment d'argent pour se
+passer de cette réédition. J'estime qu'en plaçant ce livre naïf et doux
+sous les yeux du public blasé et insensibilisé, auquel il faut sans cesse
+appliquer des sinapismes pour le raviver et le faire palpiter, l'auteur
+obéissait au mouvement d'orgueil classique de ces financiers légendaires
+qui, sous un globe de verre, se plaisaient à exhiber les sabots dans
+lesquels ils prétendaient être venus à Paris. En déposant _le Voeu d'une
+Morte_ derrière la vitrine des libraires, parmi les exemplaires de
+_Germinal_ ou de _Nana_, l'auteur semblait dire, avec une fausse modestie,
+au passant: «Voyez où je suis arrivé! je suis pourtant parti de là!...»
+
+La préface de l'édition de 1889 expose à peu près ce sentiment:
+
+ Je me décide, dit Zola, à rendre cet ouvrage au public, non pour son
+ mérite, certes, mais pour la comparaison intéressante que les curieux
+ de littérature pourraient être tentés de faire, un jour, entre ces
+ premières pages et celles que j'ai écrites plus tard.
+
+En donnant cette nouvelle édition, l'auteur a cru devoir y apporter
+certaines retouches, d'ailleurs sans grande importance. Ainsi,
+l'héroïne, une grisette à la Murger, s'appelait Paillette et avait comme
+caractéristique un aspect «maladif et charmant»; elle prend le nom moins
+fantaisiste de Julia, dans la réédition, et elle a un charme pervers, et
+non plus morbide.
+
+A signaler aussi quelques modifications de style, comme dans cette phrase:
+«Vous vous laissez emporter par vos affections», remplacée par une brève
+affirmation: «Vous êtes un passionné.» Tout un vocabulaire religiosâtre,
+car il y avait beaucoup d'invocations à Dieu, â l'âme, à la prière, à
+l'ange gardien, dans le texte juvénile, a disparu sous la retouche de
+l'auteur de _Nana_.
+
+Ces corrections légères n'ont ajouté aucun intérêt à l'oeuvre primitive,
+et ne lui enlèvent rien de son caractère d'ouvrage de début, imparfait, et
+susceptible seulement de provoquer la curieuse comparaison entre le Zola
+de 1866 et celui de 1889, indiquée dans la préface.
+
+Comme l'avait prévu l'auteur, cette interrogation se présente à l'esprit,
+et pique la curiosité: Comment a-t-il donc fait, ce diable d'homme, qui a
+composé, à vingt-six ans, cette berquinade, pour écrire, bientôt après,
+la tumultueuse et superbe marche dans la nuit des paysans révoltés de _la
+Fortune des Rougon_? Comment, de la larve d'écrivain qu'était l'auteur du
+_Voeu d'une Morte_, un éblouissant lépidoptère a-t-il pu immédiatement
+s'élancer? Ces transformations brusques surprennent toujours. Elles sont
+fréquentes en littérature, et Zola avait le précédent de Victor Hugo, en
+qui le conteur de _Bug-Jargal_ ne laissait guère prévoir le merveilleux
+descripteur de _Notre-Dame-de-Paris_, et de cet Horace de Saint-Aubin,
+dont _l'Héritière de Birague_ ne saurait passer pour être de la famille de
+_la Cousine Bette_, sa soeur cadette pourtant. Le plus clairvoyant critique
+n'aurait pu discerner, dans _le Voeu d'une Morte_, l'embryon de _Germinal_.
+Villemessant, malgré son coup d'oeil de maquignon de lettres, n'eut pas
+davantage de perspicacité, et ne sut pas deviner le grand crack futur de
+l'hippodrome littéraire, dans ce yearling débile.
+
+Après la publication de ce roman, dans _l'Événement_, organe disparu
+bientôt pour faire place au _Figaro_, devenu quotidien politique, le
+peu indulgent patron s'empressa de remercier l'auteur. Ce Zola était
+décidément un raté et «une vieille volaille». Donc, au rebut.
+
+Voilà encore une fois Zola au dépourvu, et, comme on dit, sur le pavé.
+Plus de journal, où le travail ponctuel et régulier a pour conséquence la
+rémunération sûre et à jour fixe, et plus d'emploi bureaucratique assurant
+l'existence. Il semblait avoir peu de chances de retrouver cette double
+sécurité, si difficilement acquise et si vite perdue. Notre jeune athlète
+ne se montra nullement découragé. Il était, il l'avait déjà prouvé,
+fortement armé pour la lutte quotidienne. L'espoir et la confiance en soi
+faisaient toujours partie de son bagage d'aventurier de la gloire.
+
+Économe et prévoyant, Zola, sur ses gains de _l'Événement_ et du _Figaro_,
+avait pu prélever quelques billets de banque, prudemment mis de côté.
+Cette épargne lui permit de supporter avec philosophie ce congé forcé.
+Il le transforma en agréables vacances. Il assouvit un désir longtemps
+réfréné: les parties de campagne avec de bons camarades, le canotage sur
+la Seine, les courses dans la banlieue verdoyante, les déjeuners sous les
+tonnelles rencontrées au hasard des chemins de traverse, et les siestes
+avec de longs bavardages sur l'art et la littérature, à l'ombre des grands
+arbres, dans les agréables forêts qui font la ceinture agreste de Paris.
+
+Il avait la joie, dans ces villégiatures suburbaines et à bon marché, de
+se retrouver avec ses amis de Provence, ses condisciples du lycée d'Aix,
+ses correspondants de la première heure. Il les avait près de lui, à
+Paris, ceux avec qui il avait échangé ses impressions de jeune homme,
+et auxquels il avait adressé ses confidences initiales. Avec ceux-là
+seulement il consentait à bavarder, qui connaissaient ses rêves, ses
+ambitions, ses projets d'avenir et ses plans d'existence. Le peintre
+Cézanne, le mathématicien Baille, le journaliste Marius Roux, le poète
+Antony Valabrègue, le sculpteur Philippe Solari, tous méridionaux en
+rupture de Provence, venus, comme lui, pour conquérir Paris, se trouvaient
+ainsi rassemblés, dans la guinguette où l'on arrosait la friture dorée
+avec l'argenteuil clairet. Ce furent de bonnes causeries, de sincères
+épanchements, mêlés à des divagations, des éreintements injustes et des
+éloges disproportionnés. Ces «ballades» champêtres, en compagnie des mêmes
+copains exclusivement recherchés, tournèrent bien vite au cénacle, sous
+l'impulsion de Zola. Il avait le goût et le besoin du groupement. Il
+disait bien qu'il ne voulait pas être chef d'école, mais il faisait tout
+ce qu'il fallait pour le devenir. Il n'entendait cependant pas ouvrir son
+cénacle à tout venant. Il avait, au contraire, l'idée d'un cercle très
+fermé. Dès 1860, il formulait ce projet:
+
+ Il m'est poussé, ces jours derniers, écrivait-il à Baille, une
+ certaine idée dans la tête. C'est de former une société artistique,
+ un club, lorsque tu seras à Paris ainsi que Cézanne. Nous serons
+ quatre fondateurs... nous serons excessivement difficiles pour
+ recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'après une longue
+ connaissance du caractère et des opinions que nous les accepterions
+ dans notre sein. Nos réunions, hebdomadaires par exemple, seraient
+ employées à se communiquer les uns aux autres les pensées qu'on aurait
+ eues, les remarques que l'on aurait faites durant la semaine; les
+ arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien
+ que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette
+ association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de
+ nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous
+ attende. Nous sommes jeunes, l'espace est à nous, ne serait-il pas
+ sage, avant de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre
+ nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami,
+ ce rayon d'espoir dans la vie humaine. Outre cet avantage futur, nous
+ aurons celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre
+ et de fumer quelques bonnes pipes...
+
+Ce projet s'était trouvé facilité, par suite du loisir dû à la cessation
+de la collaboration aux journaux de Villemessant, et réalisé par la
+présence à Paris des vieux amis de Provence, membres d'avance désignés,
+membres exclusifs aussi, du futur cénacle de Zola. Ces idées de groupement
+et de concentration d'efforts et de pensées avaient été formulées, dans le
+roman, par Balzac, avec les _Treize_ et les amis de d'Arthez, au théâtre,
+par Scribe, dans _la Camaraderie_, à la brasserie, par Henry Murger et
+ses Buveurs d'eau. Mais ces modèles de Cénacle avaient un caractère plus
+positif, plus pratique, plus ambitieux que les groupes que Zola sut
+former. Les personnages de Scribe, de Murger ou de Balzac, se devaient
+faire la courte échelle pour arriver aux places, aux honneurs. Les
+compagnons de Ferragus étaient des aventuriers sombres, presque des
+bandits, les amis de d'Arthez et de Rastignac, de Maxime de Trailles et de
+Marsay s'efforçaient surtout, en se groupant, de lutter avec succès pour
+la vie, c'étaient des «forelifeurs» avant la lettre et des «arrivistes»
+de la première heure. Les Buveurs d'eau se coalisaient pour duper les
+parents, les propriétaires, les tailleurs, et finir par épouser des filles
+de commerçants, bien dotées. Les trois groupes à la tête desquels Zola se
+trouva placé successivement, groupes dont il était l'organisateur, le
+président et l'âme,--groupe provençal, groupe des Batignolles, groupe de
+Médan,--furent surtout des associations de pensées communes, d'aspirations
+artistiques identiques, de doctrines littéraires et de théories
+dramatiques; des collaborations d'âme, sans grande préoccupation de la
+réussite matérielle; des unions d'intelligences, et non des associations
+d'appétits.
+
+Le dernier groupe à la tête duquel Zola se trouva porté, le groupe de
+l'affaire Dreyfus, fut surtout un comité d'action, de propagande et
+d'agitation. Lors de sa formation, Zola y vit seulement une force
+organisatrice propre à répandre et à imposer son sentiment, sur le
+problème soulevé par l'accusation, et pour entourer et soutenir l'homme
+dont il assumait la défense. Il ne chercha, dans ce groupement, ni un
+marchepied pour s'élever au pouvoir, ni un instrument de fortune.
+
+Zola, comme il y a, dans Edgar Poë, l'homme des foules, fut donc l'homme
+des groupes. Il n'admettait, d'ailleurs, que des cercles fermés, épurés.
+De son hérédité vénitienne, et peut-être demi-autrichienne, il tenait sans
+doute le goût des pactes, des ententes secrètes, des accords mystérieux,
+des unions ignorées des profanes, des conciliabules et des réunions en
+lieu clos, entre initiés. Il avait comme la tradition du Conseil des Dix
+et des sociétés secrètes, dont Weishaupt fut l'organisateur au siècle
+précédent. Vivant en Italie, il eût été probablement carbonaro.
+Il est assez curieux qu'il n'ait pas fait partie, chez nous, de la
+franc-maçonnerie. Il est vrai qu'à l'époque où il aurait pu être tenté
+de s'affilier la franc-maçonnerie s'occupait surtout de politique
+républicaine, de propagande anticléricale, de conquêtes électorales, et
+que ces visées militantes n'étaient pas du tout celles de Zola. Il vivait
+alors presque entièrement absorbé par son oeuvre, et avait toutes ses
+facultés d'action accaparées par son prosélytisme combatif en faveur du
+«naturalisme» dans le roman, et au théâtre.
+
+Le premier groupe, celui des Provençaux, n'a pas d'histoire, ou si peu!
+Il eut surtout le caractère amical. L'action extérieure des quatre ou cinq
+condisciples de Zola, malgré leur union cénaculaire, fut sans importance.
+Au point de vue de la répercussion des idées échangées et des opinions
+discutées, l'influence du groupe n'apparaît ni dans l'oeuvre, ni dans
+la vie de Zola. On bavardait, on mangeait, on buvait, on fumait des
+pipes ensemble, voilà tout. Avec Marius Roux, seulement, Zola eut une
+collaboration dramatique locale, _les Mystères de Marseille_, drame, sans
+grand éclat.
+
+Le second groupe, celui des Batignolles, composé d'hommes dont plusieurs
+connurent la gloire, a plus d'intérêt. Il était formé d'autres éléments
+que ceux de la camaraderie lycéenne et régionale. Ce fut surtout un groupe
+artistique. Le provençal Cézanne enchaîna les deux cénacles. Peintre
+chercheur, épris de nouveauté, Cézanne s'était lié avec des artistes
+parisiens, alors peu connus, surtout médiocrement appréciés, plutôt
+bafoués, mis hors des Salons officiels, tenus à l'écart des commandes
+ministérielles, et que déjà l'on commençait à désigner sous le nom
+d'Impressionnistes.
+
+Ces peintres, dont les toiles étaient dédaigneusement refusées par les
+marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru déshonorer leurs vitrines
+en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir
+les favoris des commissaires-priseurs et les bénéficiaires nominaux des
+grosses adjudications à l'hôtel Drouot, se nommaient Édouard Manet, Renoir,
+Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur
+des danseuses aux tutus en éventail s'arrondissant au-dessus des crosses
+de contrebasses.
+
+Durant cette période suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque
+sorte, le temps d'incubation littéraire du futur romancier, Zola
+s'éparpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans
+grande réussite, un roman populaire, _les Mystères de Marseille_, d'où fut
+tiré, en collaboration avec Marius Roux, un drame éphémère. Représenté
+au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld, il eut quatre
+représentations mouvementées. Le roman, véritable feuilleton à la Ponson
+du Terrail, était inférieur aux productions similaires. En littérature,
+le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vérifié.
+Dans l'art des Richebourg et des Montépin, Zola se montra tout à fait
+secondaire. Ce feuilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal
+parisien, à grosse influence, _le Corsaire_, dirigé par Édouard Portalis,
+ne réussit pas davantage à sa réapparition, malgré une publicité
+considérable et un lancement excellent. Le roman populaire, dédaigné des
+lettrés et des snobs mondains, qui parfois, secrètement, prennent grand
+plaisir à en suivre les péripéties, n'est pas aussi aisé à confectionner
+qu'on le prétend. L'exemple de Zola est là pour démontrer que le talent
+n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est,
+pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffiné et le
+sublime.
+
+Ici et là, le patient et opiniâtre producteur colportait les produits
+de sa plume. Il fit accepter un «Salon» au journal occasionnel, _la
+Situation_, que dirigeait un journaliste de talent, Édouard Grenier. On y
+défendait les intérêts très compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre,
+dont le royaume était livré aux crocs du dogue Bismarck. Une étude
+intéressante sur Édouard Manet, que publia l'élégante revue d'Arsène
+Houssaye, _l'Artiste_, des articles de critique littéraire dans _le Salut
+Public_ de Lyon, marquèrent les années 1866-67-68. Une comédie en un acte,
+en prose, dont quelques scènes avaient été primitivement versifiées, ayant
+pour titre _la Laide_, fut achevée, présentée à l'Odéon et refusée. Elle
+n'a jamais été jouée. Qu'est devenu ce manuscrit inédit? Mystère.
+
+Zola présenta également au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes,
+_Madeleine_. Refusée, cette pièce fut transformée en roman: c'est
+_Madeleine Férat_, qui a été réimprimée depuis. Elle avait paru en
+feuilleton sous le titre de: _la Honte_. Ce roman souleva des
+protestations; le journal dut en interrompre la publication.
+
+Toute une série d'insuccès, voilà le bilan de ces années d'attente. Un
+autre se serait découragé, eût peut-être cherché un nouvel emploi, donnant
+la sécurité mensuelle, et eût renoncé à la littérature, ou du moins n'y
+eût consacré que les heures de liberté. Zola ne voulait rien sacrifier de
+son indépendance. Il se remit, avec plus d'opiniâtre entrain, à sa table
+de travail, fuyant la servitude bureaucratique et bravant l'incertitude du
+lendemain.
+
+Il vivait isolé, cantonné dans son cercle fermé de camarades, comme lui,
+pauvres, inconnus, sans entregent. Aucun de nous, je parle de la jeunesse
+littéraire et politique des dernières années de l'empire, jeunesse
+remuante, agissante, faisant parler d'elle, ne le connaissait. Il
+assistait, paraît-il, à la tumultueuse et légendaire première d'_Henriette
+Maréchal_. Il devait certainement manifester avec nous, mais sans se faire
+remarquer, et ce fut à notre insu qu'il mêla ses bravos aux nôtres, durant
+les retentissantes représentations de l'oeuvre, d'ailleurs médiocre, des
+Goncourt, qui ne méritait ni des applaudissements aussi frénétiques, ni
+des sifflets aussi stridents. On s'était rassemblé là comme à une autre
+bataille d'_Hernani_. Nul, à mon souvenir, ne fit attention à ce jeune
+provincial, qui devait à un article, publié dans _le Salut Public_ de Lyon,
+sur _Germinie Lacerteux_, un billet d'entrée donné par les auteurs.
+
+Émile Zola, rencoigné dans sa stalle, muet et le pince-nez en avant,
+partageait nos emballements, mais il ne le fit point connaître. Il devait
+être charmé par la poétique des frères de Goncourt, et rêver, pour ses
+pièces futures, une semblable bacchanale, mais il demeura coi, sans
+participer activement, ostensiblement, à la mêlée. Était-ce timidité,
+prudence, ou simplement parce qu'il ne connaissait personne dans l'un ou
+dans l'autre camp qu'il passa inaperçu? On ne sut que beaucoup plus tard
+qu'il était au nombre des militants de ces soirées mémorables et
+vaines.
+
+Zola, cependant, allait bientôt sortir de son isolement et entrer en
+communication avec d'autres contemporains que le fidèle groupe de la
+première heure, le groupe des provençaux.
+
+Dans un petit rez-de-chaussée bas et sombre, au milieu de verts jardinets
+d'hiver, cité Frochot, derrière la place Pigalle, habitait à cette époque
+Paul Meurice. L'ami constant, et si dévoué, de Victor Hugo recevait là, le
+lundi, quelques hommes de lettres, des artistes, des anciens proscrits.
+Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, dominait ces familières
+réunions, où la littérature se mêlait à la politique. On y lançait
+quelques épithètes désagréables à l'empire, dont on s'évertuait à
+proclamer l'effondrement prochain, alors pourtant très problématique, et
+l'on y criblait de sarcasmes l'école du Bon Sens; Ponsard, Émile Augier,
+n'étaient pas épargnés. L'élément romantique et purement littéraire
+dominait.
+
+Paul Meurice, homme très doux, à la parole aimable, incapable de faire la
+grosse voix et de maudire avec de fortes imprécations, savait maintenir
+les discussions politiques à un diapason très modéré. Les habitués de la
+maison étaient Édouard Lockroy, Charles Hugo, et sa femme, la future Mme
+Lockroy, Auguste Vacquerie, Édouard Manet, le graveur Braquemond, Camille
+Pelletan, Philippe Burty, Paul Verlaine, etc., etc. Quand j'y fus
+introduit, on préparait l'apparition prochaine d'un grand journal
+politique et littéraire, qui devait combattre l'empire et défendre la
+gloire de Victor Hugo. Le titre primitivement choisi était celui de
+_Journal des Exilés_; les principaux collaborateurs politiques étaient
+encore à l'étranger, par refus de l'amnistie: Louis Blanc, Schoelcher,
+Edgar Quinet. Les autres rédacteurs étaient Auguste Vacquerie, Paul
+Meurice, Édouard Laferrière, François et Charles Hugo, Ernest Blum, Ernest
+d'Hervilly, Victor Meunier, Victor Noir. Paul Verlaine devait y donner des
+vers, et j'étais chargé de fournir des articles de critique littéraire et
+de vie parisienne. Victor Hugo planait au-dessus de cette belle rédaction,
+et, sans collaborer directement au journal, devait l'inspirer, le
+patronner. Au dernier moment, on s'aperçut que le titre de _Journal
+des Exilés_ était imparfaitement justifié et pouvait présenter un
+inconvénient. D'abord tous les collaborateurs, notamment le rédacteur en
+chef, Auguste Vacquerie, et le directeur de la partie littéraire, Paul
+Meurice, n'étaient pas des exilés. Ensuite, on espérait fort que l'exil
+finirait bientôt. On proclamait très proche le jour où, Napoléon III
+chassé de France, les proscrits rentreraient triomphalement dans la
+patrie. Alors le titre n'aurait plus de sens. Il fallait donc dénommer
+autrement le nouveau journal. Le nom, destiné à devenir si populaire, fut
+proposé par Victor Hugo, assure-t-on: _le Rappel_ était créé, baptisé.
+
+Peu de temps avant l'apparition du premier numéro, Édouard Manet amena
+cité Frochot, à l'un des lundis, un jeune homme, de mine sombre,
+silencieux et myope, qui fut présenté à Paul Meurice et à Vacquerie comme
+un critique hardi, mordant, ayant déjà fait ses preuves à _l'Événement_
+et au _Figaro_. C'était Émile Zola. On le complimenta de son recueil
+d'articles sur le Salon (_Mes Haines_), et il fut agréé comme
+collaborateur du _Rappel_. Le compte rendu des Livres lui fut confié.
+
+Il ne devait pas conserver longtemps cette fonction. _Le Rappel_ était un
+de ces cénacles comme Zola rêvait d'en former. Mais un cénacle spécial et
+exclusif. On lui trouvait des airs de chapelle. Le culte de Victor Hugo y
+était en permanence célébré, et les rédacteurs prenaient toujours un peu
+les allures d'officiants. Maison très digne, toutefois, et non boutique de
+journalisme. J'y suis resté dix ans, donnant un article quotidien (signé
+Grif, du nom d'un des personnages de _Tragaldabas_, pseudonyme indiqué par
+Auguste Vacquerie), et je n'ai conservé que le plus excellent souvenir de
+mes relations avec les deux directeurs, avec les collaborateurs. C'était
+une famille, ce bureau de rédaction: le foyer Hugo. Les polémiques
+violentes, les personnalités mises en cause, les scandaleuses publications
+y étaient non seulement interdites, mais ignorées.
+
+_Le Rappel_, organe probe, sincère, absolument indépendant, était
+largement ouvert aux républicains de diverses nuances. Des socialistes
+comme Louis Blanc y écrivaient à côté de publicistes bourgeois comme A.
+Gautier, mais ses portes se refermaient sur tout dissident de la religion
+hugolâtre. Sur ce point-là seulement, _le Rappel_ était exclusif, et un
+peu sectaire. La tiédeur n'était pas même tolérée, et il était interdit de
+manier l'encensoir en l'honneur de toute divinité étrangère. Ce fut ainsi
+que le premier article de Zola, où il était parlé élogieusement de
+Duranty, se trouva accueilli avec froideur par les familiers du salon
+Meurice. Que venait faire la louange de ce romancier obscur, dans un
+journal consacré à la gloire du Maître? Ce Duranty était sans grande
+importance, assurément, pensaient les prêtres du culte surpris par cette
+litanie peu orthodoxe, et son _Malheur d'Henriette Gérard_ ne pouvait
+porter ombrage au rayonnement de _l'Homme qui rit_, dont _le Rappel_
+commençait la publication, mais c'était quand même une fâcheuse tendance
+à relever chez ce jeune critique. À quoi songeait-il donc? Il oubliait
+qu'Hugo était seul dieu, et que tout rédacteur du _Rappel_ ne devait être
+que son prophète. On devrait donc le surveiller en ses écarts vers des
+littérateurs suspects. Ce Duranty osait se targuer de réalisme; un vilain
+mot, et qui devait se gazer dans la maison Hugo. Le second article apporté
+par Zola échappa à la vigilance, pourtant fort en éveil, de Vacquerie
+et de Meurice; ils étaient, ce jour-là, exceptionnellement absents du
+journal. C'était un éloge de Balzac. Il ne s'agissait plus là d'un humble
+Duranty. L'auteur de _la Comédie Humaine_ n'était pas une nébuleuse dans
+le firmament littéraire: il resplendissait, astre rival, à côté de Hugo.
+Le défaut de tact de ce critique, l'inconvenance même de ce Zola, un sot
+ou un inconscient, dépassaient la mesure! On le pria de ne plus fournir
+de copie. Depuis, les rapports furent plutôt tendus entre _le Rappel_
+et Zola. Son nom fut biffé, quand les hasards de la publicité
+l'introduisaient dans un compte-rendu. Défense tacite fut faite aux
+rédacteurs de nommer, même par la simple énonciation du titre, les
+ouvrages du romancier mis à l'index. Cette puérile mesure de bannissement
+littéraire,--«Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie!»--dura
+trente ans. Ce fut la cause de bizarres contorsions de plume pour les
+collaborateurs du _Rappel_. Je me souviens de l'embarras où se trouva
+Henry Maret, alors chargé de la critique théâtrale, lorsqu'il lui fallut
+rendre compte de la représentation de _l'Assommoir_, à l'Ambigu. _Le
+Rappel_ pouvait feindre d'ignorer qu'il y avait un auteur, nommé Zola,
+ayant écrit une dizaine de romans, dont quelques-uns avaient produit grand
+tapage. Le public n'attend pas, à jour fixe, qu'on lui parle de livres
+nouveaux. Il ne s'aperçoit même pas du silence absolu gardé sur une
+publication imprimée. La critique littéraire a le droit de n'être jamais
+actuelle. Il en est différemment en ce qui concerne le théâtre. Les
+heureux faiseurs de pièces ont cet avantage, sur les fabricants de livres,
+que tout journal est obligé de parler d'eux, et sur-le-champ. Il n'est pas
+permis de se taire sur leurs ouvrages. On ne serait pas dans le train.
+On ferait bondir de mécontentement les lecteurs, qui attendent le compte
+rendu pour savoir s'ils doivent aller voir la pièce, et pour en parler,
+surtout ne l'ayant pas vue. _Le Rappel_ ne pouvait donc passer sous
+silence une représentation aussi retentissante que celle de _l'Assommoir_.
+Henry Maret fit le compte rendu. Mais l'infortuné critique dramatique, en
+relisant son article imprimé, le lendemain, ne put qu'admirer le tour de
+force du secrétaire de la rédaction, ayant, par ordre, révisé sa copie.
+Dans les deux colonnes où la pièce se trouvait analysée, l'auteur
+principal ne se trouvait pas une seule fois nommé, et l'arrangeur habile
+du roman adapté scéniquement, William Busnach, se voyait englobé dans le
+même anonymat. La pièce était comme un enfant naturel, aux parents non
+dénommés. Ces taquineries mesquines amusèrent longtemps la galerie.
+
+Zola, avec son indomptable ténacité, n'était point démonté par ces coups
+du sort. Courageusement, il s'était remis à sa table de travail, et
+bientôt il publiait, dans _l'Artiste_, la revue distinguée d'Arsène
+Houssaye, son premier bon et véritable livre: _Thérèse Raquin_. Ce roman
+parut sous le titre de: _Une histoire d'amour_. Il fut ensuite édité par
+Lacroix.
+
+_Thérèse Raquin_, qu'on vit plus tard à la scène, n'eut pas une très bonne
+presse, mais attira l'attention. C'est à la suite de cette publication et
+de la critique favorable que j'en fis, que je connus Émile Zola, entrevu
+seulement aux lundis de Paul Meurice. Nos relations excellentes ont été
+interrompues au moment de l'affaire Dreyfus, mais l'antagonisme que je
+m'estimais en droit de manifester contre l'agitateur redoutable du pays
+et l'avocat, trop éloquent, d'une cause que je condamnais, ne m'a jamais
+empêché de conserver, pour l'homme, une grande sympathie, et, pour
+l'écrivain, une inaltérable admiration, dont ce livre est un des
+témoignages.
+
+L'auteur, dès ce roman, semblait maître de sa doctrine. Il déclarait qu'il
+avait voulu étudier des tempéraments, et non des caractères, et qu'il
+avait choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et
+leur sang. Il remplaçait, dans sa tragédie bourgeoise, la Fatalité du
+monde antique parla loi fatale de l'atavisme, de la chair, des nerfs, de
+la névrose. Il reconnaissait que ses personnages, Thérèse et Laurent,
+étaient «des brutes humaines et rien de plus...». Il ne cachait pas avoir
+voulu que l'âme fût absente de ces corps détraqués, livrés à tous les
+furieux assauts de la passion, barques sans gouvernail emportées dans la
+tempête des sens.
+
+ Qu'on lise ce roman avec soin, disait-il dans la préface de la 2e
+ édition (15 avril 1868), on verra que chaque chapitre est l'étude
+ d'un cas curieux de physiologie. En un mot, je n'ai eu qu'un désir:
+ étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en
+ eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent
+ et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres.
+ J'ai simplement fait, sur deux corps vivants, le travail analytique
+ que les chirurgiens font sur des cadavres...
+
+Ce sera la théorie de toute sa vie et la méthode de toute son oeuvre. Il
+entendait faire métier de clinicien écrivain et non d'amuseur public. Les
+romans qu'il portait en lui, et dont _Thérèse Raquin_ formait le préambule,
+devraient être des livres scientifiques, pas du tout des fictions
+impressionnantes ou amusantes, destinées à distraire les oisifs et à
+remplir les récréations des gens occupés.
+
+Il se défendait contre le reproche, nouveau alors, depuis devenu banal à
+son égard, de «pornographie». Il suppliait qu'on le voulût bien voir tel
+qu'il était et qu'on le discutât pour ce qu'il était.
+
+ Tant que j'ai écrit _Thérèse Raquin_, dit-il, j'ai oublié le monde,
+ je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me
+ donnant tout entier à l'analyse du mécanisme humain, et je vous assure
+ que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n'avaient pour moi
+ rien d'immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises.
+
+Il est certain que, si l'on admet que la lecture ait une influence sur les
+actes des hommes, qu'elle leur suggère l'imitation des faits consignés
+dans un livre, et les pousse à reproduire les gestes et à s'assimiler les
+passions des personnages, les lecteurs de _Thérèse Raquin_ ne sauraient
+être sérieusement incités à prendre les deux amants pour modèles. Ces
+détraqués noient le mari, pour être libres, et leur accouplement devient
+le pire supplice. Le remords du crime impuni est peint avec des couleurs
+si vives, et le châtiment du tête à tête des tristes complices est si
+terrible qu'on ne saurait y voir un encouragement au meurtre conjugal.
+_Thérèse Raquin_ serait plutôt, tel _l'Assommoir_ que les pratiques
+Anglais considèrent comme un excellent sermon laïque contre l'ivrognerie,
+un plaidoyer persuasif pour le respect de l'existence des maris. Le
+tableau des hantises macabres du couple assassin pourrait-il tenter
+les amants disposés à les imiter, et les joies de l'adultère criminel
+apparaissent-elles désirables, au spectacle du ménage qui en arrive à
+rêver de s'entr'égorger, cherchant à échapper, par un nouveau crime, aux
+conséquences du premier!
+
+_Thérèse Raquin_, dont le théâtre a popularisé les situations éminemment
+dramatiques, avec le personnage spectral de la mère du mort, renferme des
+morceaux littéraires, travaillés de main d'ouvrier, et qui pourraient
+figurer dans les plus excellents ouvrages de l'auteur: la description du
+passage du Pont-Neuf, rue Guénégaud, le tableau balzacien d'un intérieur
+de mercier, la vie du petit commerçant observée et rendue avec précision
+et coloris,--la couleur dans le gris et le terne, c'est l'art suprême du
+peintre,--la fièvre amoureuse de Thérèse, la partie de canot et le crime,
+la visite à la Morgue, puis l'épouvante en tiers avec les deux amants,
+les visions macabres, le mort se dressant devant les deux êtres prêts à
+s'étreindre, et paralysant leurs élans, la révélation à la paralytique,
+et tout le poignant tableau des désespoirs et des fureurs du couple,
+finissant par trouver le remède à ses tortures, et le refuge contre la
+poursuite des Erynnies du souvenir et de la conscience dans un suicide
+simultané, ce sont là des parties d'un art achevé, dans un édifice
+brutalement construit sans doute, mais où la maîtrise déjà s'affirmait.
+
+Dès _Thérèse Raquin_, Émile Zola se révélait, se transformait. C'était un
+homme nouveau, un écrivain et un penseur, que les ouvrages de début ne
+pouvaient faire pressentir, qui venait de se dresser hors de la foule des
+faiseurs de livres de son temps, de niveau avec les plus grands. Bientôt
+il les devait dépasser tous.
+
+
+
+
+III
+
+MARIAGE DE ZOLA.--ZOLA SOUS-PRÉFET.--ZOLA AUTEUR DRAMATIQUE.--LE ROMAN
+EXPÉRIMENTAL.--L'HÉRÉDITÉ.--LE NATURALISME
+
+(1868-1871)
+
+
+_Thérèse Raquin_ ne fut pas un succès. Seuls quelques lecteurs, épris
+d'art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons
+abracadabrants, alors très en vogue, de Ponson du Terrail, et les
+affadissantes narrations de George Sand vieillie et d'Octave Feuillet,
+jeune vieillot, s'intéressèrent à ce drame de la conscience, à cette
+évocation du remords, où se combinaient l'intensité psychologique et la
+violence dramatique du roman criminel.
+
+Les _Rougon-Macquart_ étaient déjà en préparation lorsque Zola écrivit
+_Thérèse Raquin_. On pourrait même faire rentrer ce roman dans la fameuse
+série. Il suffirait, pour justifier, d'après le plan de l'auteur, ce
+rattachement, de donner à Thérèse ou à Laurent une parenté quelconque avec
+les descendants névrosés d'Adélaïde Fouque. La partie psychologique s'y
+trouve, sans doute, moins développée que dans les romans subséquents,
+mais déjà se manifeste la préoccupation de la description minutieuse
+des milieux, et aussi l'étude d'organismes maladifs et de tempéraments
+dégénérés. _Thérèse Raquin_ rentre dans le cadre des Rougon-Macquart, plus
+peut-être que _le Rêve_ et _Une Page d'Amour_. Mais l'auteur n'avait pas,
+à cette époque, entrepris de composer un «cycle» moderne, ni de combiner
+des compartiments d'aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait
+figurer des personnages appartenant à une même famille, et procédant d'une
+hérédité morbide commune.
+
+Avant d'étudier cette vaste composition au plan arrêté d'avance, il
+convient de mentionner les faits de l'existence de l'auteur, durant ces
+années mouvementées, pour lui peu favorables au travail littéraire et aux
+gains par la plume. Ce sont les années qui vont de la fin de l'empire à
+l'invasion et aux convulsions qui accompagnèrent la venue au monde de la
+République.
+
+Jusqu'à la veille de la guerre de 1870, Émile Zola vécut au quartier
+latin. Les domiciles occupés par lui, dans ses années de début, furent
+modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces détails anecdotiques,
+je vais énumérer ces logis d'étudiant pauvre.
+
+Il convient de rappeler le domicile initial, celui où il est d'usage de
+placer une plaque commémorative apprenant aux passants, qui daignent lever
+la tête, que là est né, en telle année, tel homme célèbre: c'est donc
+à Paris, 10 _bis_, rue Saint-Joseph, 2e arrondissement, dans la maison
+aujourd'hui occupée par la Librairie Illustrée (J. Tallandier), que se
+trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents.
+Viennent ensuite les logis échelonnés d'Aix, dont l'importance diminue
+avec la fortune de la famille: cours Saint-Anne, puis impasse Sylvacanne
+(ancienne habitation de la famille Thiers), la villa du Pont-de-Béraud,
+dans la banlieue d'Aix, après la mort du père, François Zola: retour en
+ville, rue Bellegarde, puis, de là, rue Roux-Alphérau, ensuite la cour des
+Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine,
+dernière habitation des Zola, à Aix.
+
+À Paris, il loge d'abord à l'hôtel meublé, 63, rue Monsieur-le-Prince,
+--puis il est pensionnaire au lycée Saint-Louis,--de là il va rue
+Saint-Jacques, 241, rue Saint-Victor, 35; il occupe ces logements avec sa
+mère. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21, rue
+Soufflot, n° 11, impasse Saint-Dominique, n° 7, rue de la Pépinière, à
+Montrouge, rue des Feuillantines, n° 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard
+Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10.
+
+Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur
+la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois
+allaient succéder aux garnis et aux chambrettes d'étudiant. C'est aux
+Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habité ce
+quartier ou les environs de la place Clichy, dans le IXe arrondissement,
+rue de Boulogne et rue de Bruxelles, où il est mort.
+
+Sa première habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis
+rue Truffaut, 23. En 1870, Zola part pour Marseille, va à Bordeaux, et
+revient à Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolies,
+un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n° 14. En 1874, il prend
+un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit hôtel, 21, rue
+Saint-Georges, aujourd'hui rue des Apennins.
+
+Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin,
+il augmente sa villa de Médan, achetée en 1878, neuf mille francs, et
+occupe, durant son séjour à Paris, le dernier et fatal appartement de la
+rue de Bruxelles.
+
+Avant d'avoir Médan, et depuis que l'aisance lui était venue, Zola avait
+l'habitude d'aller passer l'été à la campagne. On sait combien il aimait
+l'eau, la verdure, les arbres, et plutôt les agréables paysages de
+banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fit des séjours
+assez longs à l'Estaque, faubourg de Marseille, à Saint-Aubin, sur la côte
+normande.
+
+Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les
+fluctuations de la destinée de Zola. Dans la première jeunesse, c'est la
+maison hantée par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier
+président de la troisième république, qui marque l'apogée de la famille
+Zola; survient la dégringolade, conséquence de la mort du père, en des
+logis de plus en plus exigus; enfin la série morne des garnis et des
+chambres au sixième. Puis c'est l'entrée définitive dans la vie bourgeoise
+aisée, le petit hôtel de la rue des Apennins, où un valet de chambre ouvre
+la porte aux visiteurs. Le romancier parvenu achète enfin une maison de
+campagne, son rêve!
+
+À Médan, la villégiature de Zola devient plus que confortable. Il ajoute
+à l'acquisition première des constructions voisines, fait édifier des
+bâtiments pour servir d'écurie, de communs, de serres, et il se meuble
+le cabinet de travail qu'il a convoité durant sa jeunesse besogneuse.
+
+La première fois que j'entrai dans cet actif laboratoire, je fus frappé
+par son arrangement plutôt inattendu. C'était au printemps de 1880. Je
+venais de ma maison de Bougival, située, comme celle de Zola, au bord de
+l'eau. Comme son cabinet, le mien avait une grande baie, donnant sur la
+Seine, et, le paysage fluvial étant à peu près le même, je m'attendais
+à me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m'empêcher de faire
+un mouvement de surprise en voyant l'entassement baroque et disparate
+d'objets rappelant surtout le bric-à-brac. Il y avait bien un vaste divan
+aux étoffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet,
+qui pouvait être considéré comme un meuble utile, indispensable pour la
+sieste, durant les digestions pénibles, ou le repos après le travail, mais
+aussi se bousculaient là, dans un prétentieux et disparate encombrement,
+de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar,
+des ivoires de pacotille, des oripeaux fanés de carnaval, de vulgaires
+bois sculptés et des japonaiseries de grands magasins, peinturlurées
+ou ciselées à la grosse, enfin, tout le déballage des bibelots truqués
+et sans valeur, qu'exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur,
+l'initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand'Pinte de la place
+Trudaine. Il y avait comme un jubé, en bois vernissé, au-dessus de
+l'alcôve orientale, où des livres, sur des rayons, s'alignaient. Zola
+était très fier de tout ce décrochez-moi-ça romantique, auquel les
+tavernes à devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux
+imités de Willette et les brasseries moyenâgeuses aux tapisseries
+imprimées, ont porté le coup du dédain et même du ridicule.
+
+Paul Alexis a fait la même remarque, en parlant de l'appartement de la rue
+de Boulogne:
+
+ Balzac dit quelque part, écrivait Paul Alexis, que les parvenus se
+ meublent toujours le salon qu'ils ont ambitionné autrefois, dans
+ leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion à
+ un passage de _César Biroiteau_, le salon blanc et or de l'architecte
+ Grindot.) Eh bien! justement, dans l'ameublement de notre naturaliste
+ d'aujourd'hui, le romantisme des premières années a persisté... C'est
+ surtout dans son appartement de la rue de Boulogne, où il habite
+ depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que
+ vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais, antiques Aubussons,
+ étains bossués, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert
+ venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries,
+ il s'extasiait, en son coeur de vieux romantique. Un soir, dans la
+ chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration: J'ai
+ toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... c'est la chambre de
+ Saint-Julien l'Hospitalier!...
+
+Médan avait le caractère moins pompeux, moins musée, que le logis parisien,
+et nulle préoccupation de style, ou même de tonalité générale, n'avait
+présidé à son ameublement. Mais Zola s'y plaisait, et il avait bien raison
+de se meubler à son goût, selon sa fantaisie.
+
+C'est un petit village des environs de Poissy, que ce Médan, qui n'avait
+pas d'histoire, et qui est devenu notoire comme un champ de bataille.
+C'est déjà la grande banlieue. Poissy, avec ses pêcheurs à la ligne,
+Villennes et son Sophora aux vastes ramures éployées sur les tables
+du restaurant, forment l'extrême frontière, de ce côté, de la zone
+banlieusarde, hantée, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de
+Parisiens lâchés. Une population estivale d'employés et de commerçants,
+prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires
+terminées et le bureau fermé, se trouve encore à Poissy, à Villennes, mais
+c'est son point terminus. À Médan, on est à la campagne. Sur l'autre rive,
+commence le Vexin français, théâtre des vieilles pilleries anglaises, et
+la verdure plus verte et les troupeaux plus denses donnent une idée de la
+grasse Normandie. Pas de villas. Le bourgeois retiré, l'ancien boutiquier
+citadin, venu planter ses choux et mourir à la campagne, est inconnu à
+Médan. Un seul château, d'un style moyenâgeux moderne, avec des créneaux
+de décor d'opérette, étranglé entre la route et la colline. Ce castel en
+simili, paraissant construit par un décorateur de théâtres, est campé
+sur les ruines de l'ancien donjon, où se retranchèrent maintes fois des
+combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette,
+cette bâtisse, représentant les traditions de l'ancien régime, dont
+le propriétaire était salué comme seigneur du village, appartenait à
+un ancien garçon de café, Lucien Claudon, le Lucien célèbre du café
+Américain. Le produit des pourboires du Peter's ne resta pas longtemps
+dans les mêmes mains. Comme un château de cartes, le donjon moderne
+s'écroula sous les coups furieux du krach de l'Union Générale. La modeste
+demeure de l'homme de lettres ne fit, au contraire, que s'agrandir et
+s'embellir.
+
+C'est à Médan que Zola a passé les meilleurs moments de sa vie. C'est là
+qu'il a composé la plupart de ses romans à grand succès, notamment _Nana_,
+_Germinal_, _la Terre_. Son logis, par sa position même, lui inspira le
+sujet d'un roman: des fenêtres de sa maison, resserrée entre la route
+et la voie ferrée, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les
+signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D'où l'idée d'écrire un
+roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donné un sur les Halles,
+sur les Grands Magasins, et ce fut la genèse de _la Bête Humaine_, cette
+vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant
+sous l'horizon ou s'enfonçant dans la nuit, avec un fracas prolongé et des
+sifflements stridents.
+
+Médan, outre le séjour de Zola, appartient à l'histoire littéraire et à la
+bibliographie du XIXe siècle: là, se réunirent les Cinq: Guy de Maupassant,
+Léon Hennique, Paul Alexis, Céard et Huysmans. De leur réunion, et de
+leur accord, sortit le livre _les Soirées de Médan_, recueil précieux, qui
+contient _Boule-de-Suif_ et _l'Attaque du moulin_, pique-nique littéraire
+savoureux où chacun apporta son plat de haut goût.
+
+Enfin, grâce à la libéralité de la veuve de Zola, et par une touchante et
+noble pensée, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des
+déshérités et des pauvres, est devenue celle de l'Enfance débile et vouée,
+faute de secours, à l'anémie et à la mort. C'est la réalisation du rêve
+bienfaisant de Pauline Quenu.
+
+Comme, dans la maison de Bonneville, fouettée du vent et assaillie par les
+flots, les lamentables enfants de ces pêcheurs normands, abrutis par le
+calvados et décimés par la misère, trouvaient des soins, des dons, des
+secours immédiats, les minables petits êtres confiés à l'Assistance
+publique, déchet urbain, scories vivotantes rejetées hors du creuset
+parisien, ont désormais, à Médan, sous un climat moins tempêtueux et dans
+un paysage plus riant, encadré de minces peupliers et d'ormes trapus, un
+asile agréable, une maison, une famille, avec des soins et un régime
+fortifiant leur faiblesse, arrêtant leur dégénérescence. Ces enfants,
+n'étant pas atteints de maladies aiguës ou contagieuses, mais seulement
+de débilité générale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux
+conditions fâcheuses de leur hérédité, de leur milieu, avaient besoin
+d'être séparés des véritables malades. C'est donc une maison de
+convalescence et de régénération physique et morale pour les pauvres
+déshérités. Grâce à Émile Zola et à la générosité de sa femme, ces chétifs
+rejetons de parents épuisés par le travail, par la misère, par l'avarie et
+l'alcool, reprendront vigueur et santé. Ce sont des rescapés du puits noir
+de l'enfer social: ils pourront plus tard être utiles à la société, au
+lieu de lui être à charge, et ils connaîtront, ce qui semblait leur être
+fatalement interdit, la joie de vivre!
+
+C'est le 29 septembre 1907, jour anniversaire de la mort d'Émile Zola,
+et date du pèlerinage anniversaire à la maison de l'écrivain, que
+l'Assistance publique a pris officieliement possession de la propriété
+de Médan et de la Fondation Zola. La cérémonie a été simple et digne.
+Le directeur de l'Assistance publique, le secrétaire général de cette
+administration, le président du Conseil municipal, le préfet de la Seine,
+le chef du cabinet du président du Conseil, le ministre de la Guerre, les
+autorités municipales de Médan, M. Maurice Berleaux, ancien ministre,
+député de la circonscription, ont présidé à cette cérémonie, à laquelle
+assistaient quelques écrivains et artistes, amis personnels du glorieux
+écrivain: Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice
+Leblond, Léon Frapié, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur
+Méry et la doctoresse Javinska, à qui est confiée la direction de l'asile.
+
+Mme Émile Zola avait reçu les personnages officiels et les amis de son
+mari, ayant à ses côtés les deux enfants laissés par l'écrivain. Tout
+auréolée de bonté vraie, sans ostentation de résignation, sans l'emphase
+du sacrifice public, entre ses deux enfants d'élection, dans cette demeure
+désormais consacrée à l'enfance malheureuse, cette bienfaisante femme
+personnifiait, avec une discrète abnégation, l'admirable Pauline de _la
+Joie de vivre_, secourable aux abandonnés du village, et si maternelle
+pour le petit Paul, l'enfant de l'adoption.
+
+De cette maison de l'enfance, de cet asile ouvert à la faiblesse et à la
+misère puériles, plus tard, au visiteur respectueux et charmé, comme un
+salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s'adressera ce choeur
+de voix aiguës et joyeuses, récitant ce passage d'une des visions
+heureuses de _Travail_:
+
+ C'était un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance,
+ avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple
+ blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les
+ rayons entraient par les hautes fenêtres. Là aussi l'eau ruisselait,
+ on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure,
+ comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l'exclusive
+ propreté qui éclatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait
+ bon la candeur et la santé. Si des cris parfois sortaient des
+ berceaux, on n'entendait le plus souvent que le joli babil, les rires
+ argentins des enfants marchant déjà, emplissant les salles de leurs
+ continuelles envolées. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient
+ partout leur vie naïve et comique, des poupées, des pantins, des
+ chevaux de bois, des voitures. Et ils étaient la propriété de tous,
+ des garçons comme des filles, confondus les uns avec les autres en
+ une même famille, poussant ensemble dès les premiers langes, en soeurs
+ et frères, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu'à la tombe,
+ mener côte à côte une existence commune.
+
+Ce rêve paradisiaque, aux détails et à l'ordonnance consignés comme dans
+les clauses d'un testament, en cette radieuse page de _Travail_, la veuve
+du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et
+sacrifiés du livre, Suzanne et Soeurette, a su le réaliser. Il n'était
+point de façon plus touchante de porter le deuil éclatant de son glorieux
+mari, et Zola ne pouvait souhaiter un emploi, plus conforme à ses désirs
+et à son coeur, de son héritage. Cette demeure de Médan, obtenue par le
+travail, est retournée, comme par une légitime et naturelle dévolution, aux
+enfants déshérités du travail.
+
+Mais, en 1870, Médan n'était encore qu'un espoir, et Zola logeait et
+travaillait dans un modeste appartement batignollais.
+
+Au cours de ces années d'apprentissage littéraire et de labeur pour le
+pain quotidien, un événement important s'était produit dans la vie chaste
+et retirée de Zola. J'ai dit combien il vivait à l'écart, en «ours», ne
+fréquentant ni les bureaux de rédaction, ni les cafés de gens de lettres.
+On ne le voyait jamais dans les journaux où il écrivait. Au café de Madrid,
+qui fut un centre important d'agitation littéraire et politique, aux
+dernières années de l'empire, il était inconnu. Au café Caron, au café
+de l'Europe, à la brasserie Serpente, au café Tabouret, chez Glaser,
+au Procope, où se retrouvaient étudiants, professeurs, publicistes,
+philosophes, tribuns, poètes, correspondants de feuilles étrangères et
+proscrits cosmopolites, on ne l'entendait pas discutant, exposant théories
+et systèmes, dont, pourtant, il était amplement pourvu, réformant la
+société, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et
+les littératures surannées, parmi les feutres des bocks empilés. J'ai dit
+qu'on ne l'aperçut ni dans l'arrière-boutique d'Alphonse Lemerre, ni
+chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Callias, où les
+Parnassiens récitaient leurs premiers vers, commençaient la conquête du
+public, dirigeaient leur marche vers l'Académie, vers la gloire. Il avait
+cessé de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cénacle de
+condisciples provençaux, et de quelques peintres impressionnistes, voilà
+toutes ses relations. Il vivait donc très seul. Ce fut alors qu'il se
+maria. Il épousa Mlle Alexandrine Meley.
+
+Voici l'acte de mariage d'Émile Zola:
+
+ L'an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai, à dix heures
+ du matin, par devant nous, Vincent Blanché de Pauniat, adjoint
+ au maire du dix-septième arrondissement de Paris, officier de
+ l'État-civil délégué, ont comparu publiquement en cette mairie:
+ Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, âgé de trente
+ ans, né le deux avril mil huit cent quarante, à Paris, demeurant rue
+ Lacondamine, 14, avec sa mère, fils majeur de François-Antoine-Joseph
+ Marie Zola, décédé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le vingt-sept mars
+ mil huit cent quarante-sept, et de Françoise--_Émélie_-Orélie Aubert,
+ sa veuve, propriétaire, consentant au mariage, suivant acte reçu
+ par Me Demanche, notaire à Paris, le six de ce mois; Et Éléonore
+ Alexandrine Meley, sans profession, âgée de trente-un ans, née à
+ Paris, le vingt-trois mars mil huit cent trente-neuf, fille majeure
+ de Edmond-Jacques Meley, typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24,
+ consentant au mariage, suivant acte reçu par Me Fould, notaire à
+ Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, décédée à
+ Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous
+ ont requis de procéder à la célébration de leur mariage dont les
+ publications ont été faites sans opposition, en cette mairie, les
+ dimanches quinze et vingt-deux de ce mois, à midi. À l'appui de leur
+ réquisition, les comparants nous ont remis leurs actes de naissance,
+ l'acte de décès du père du futur, le consentement de sa mère, celui
+ du père de la future et l'acte de décès de sa mère. Les futurs
+ époux nous ont, en exécution de la loi du dix juillet mil huit cent
+ cinquante, déclaré qu'il n'a pas été fait de contrat de mariage.
+ Après avoir donné lecture des pièces ci-dessus et du chapitre six,
+ titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demandé aux futurs
+ époux s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux
+ ayant répondu affirmativement nous déclarons, au nom de la loi, que
+ Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola et Éléonore-Alexandrine Meley sont
+ unis par le mariage, en présence de: Suzanne-Mathias-Marius Roux,
+ homme de lettres, âgé de trente ans, demeurant avenue de Clichy, 80;
+ de Paul-Antoine-Joseph-Alexis, homme de lettres, âgé de vingt-trois
+ ans, demeurant rue de Linnée, 5; de Philippe Solari, sculpteur, âgé
+ de trente ans, demeurant rue Perceval 10, de Paul Cézanne, peintre,
+ âgé de trente-un ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis
+ des époux.
+
+ Et ont les époux et les témoins signé avec nous après lecture.
+ Signé: Émile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Cézanne,
+ Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat.
+
+Voilà donc Zola marié, vivant de la vie de famille, car il avait auprès
+de lui sa mère. Il avait pour elle affection profonde et respect attentif.
+Au petit hôtel de la rue des Apennins, le second étage était entièrement
+réservé à Mme veuve François Zola. Elle mourut à Médan, peu de temps après
+l'acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterrée à Aix, selon son
+désir de revenir auprès de son mari, dans le caveau «dans un état parfait
+de conservation,», dit Zola qui avait accompagné la dépouille maternelle.
+La cérémonie fut religieuse. «On m'affirme que je ne puis éviter cela»,
+écrivit Zola à Henry Céard.
+
+Émile Zola, jeune marié, ne se trouvait pas à Paris pendant le Siège. On
+doit le regretter, non pas qu'il eût renforcé considérablement, par sa
+présence, les moyens de défense dont on usa si peu et si mal, il aurait
+fait un garde national de plus, et ce n'est pas de soldats improvisés
+qu'on manquait. Mais quels documents il eût recueillis! que de notes
+curieuses il eût récoltées, durant les gardes aux remparts, sur la place
+publique, dans les réunions fuligineuses, à la porte des boucheries aux
+queues faméliques, rappelant sinistrement celles des théâtres aux heures
+de joie. Il nous eût donné de puissants tableaux de Paris à jeun,
+sans bois, sans lumière, manquant de pain, de journaux, de voitures,
+de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais armé, frémissant
+d'enthousiasme et de colère aussi; impatient de se battre; réclamant,
+dans son incompétence stratégique, la sortie torrentielle, et revivant
+l'existence révolutionnaire d'autrefois, avec une énergie plus bavarde
+et moins impitoyable toutefois; Paris en révolution, sans tribunal
+révolutionnaire, et Paris vaincu, miséricordieux aux généraux incapables.
+Le départ de Zola pour Marseille nous a privés d'un livre exceptionnel,
+que seul peut-être il était capable d'écrire, et qui, aussi passionnant
+que _la Débâcle_, eût certainement égalé _Germinal_ et dépassé _Travail_.
+
+Sa jeune femme était souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le
+médecin, prescrivant le départ immédiat. Il se résigna donc à emmener sa
+mère et Mme Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles,
+en même temps que des personnes déjà affaiblies, l'une par la maladie et
+l'autre par l'âge, n'étaient pas en état de supporter les alarmes, les
+privations et les souffrances d'un siège. Leur exode était donc légitime
+et urgent. Zola conduisit ces deux êtres chers à Marseille, où il arriva
+au commencement de septembre. Son intention, ayant installé les deux
+femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, était de retourner
+à Paris, afin de participer à la résistance.
+
+Mais l'invasion avait précipité les événements et Paris était investi.
+Zola se trouvait interné dans Marseille, par la force des catastrophes.
+Il fallait vivre, cependant. L'époque n'était guère propice aux besognes
+de plume. Un romancier, c'était alors une non-valeur, et tout roman
+paraissait fade, en présence des dramatiques événements dont la France et
+le monde, avec passion, suivaient les épisodes quotidiens. Quel feuilleton
+aurait pu lutter d'intérêt et rivaliser de péripéties aventureuses, de
+psychologie ardente, et douloureuse aussi, avec la réalité! Dans une
+fébrile angoisse, on attendait la suite, et peut-être la fin, du siège et
+des souffrances de la guerre, au prochain numéro de chaque journal, au
+prochain lever de soleil.
+
+Les journaux, imprimés à la diable, sur des papiers de tous les formats,
+jaunis, pisseux, pâteux, constituaient la seule littérature possible.
+Le public se montrait impatient de nouvelles, de suppositions aussi.
+Il accueillait tous les récits, plus ou moins vraisemblables, sans se
+préoccuper de les vérifier. Zola songea donc aussitôt à la ressource du
+journalisme. C'était un des rares métiers ne chômant pas, que celui de
+correspondant de journaux. Beaucoup de journalistes étaient aux camps ou
+fonctionnaires. On pouvait espérer les remplacer.
+
+Il écrivit, le 19 septembre 1870 (les portes de Paris avaient été fermées
+le 17, au soir), à son ami Marius Roux à Aix:
+
+Veux-tu que nous fassions un petit journal, à Marseille, pendant notre
+villégiature forcée? Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je
+n'ose tenter l'aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Donne-moi
+une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait,
+de venir demain à Marseille, avec Arnaud. L'affaire doit être enlevée.
+
+Le projet se réalisa, et le journal parut, grâce à l'appui de M. Arnaud,
+directeur du _Messager de Provence_. Ce fut une feuille à un sou, ayant
+ce titre sonore: _la Marseillaise_, que Rochefort avait popularisé. Le
+«canard», car cette feuille, avait pour toute rédaction Zola et Roux,
+était insuffisante à tous les points de vue, dénuée d'argent, de publicité,
+d'abord, et aussi d'informations sérieuses et fraîches du théâtre de la
+guerre. _La Marseillaise_ ne pouvait avoir la prétention de lutter avec
+les journaux importants du Midi. Elle dura seulement quelques semaines. Il
+ne fallait donc plus compter sur le journalisme pour végéter à Marseille,
+et il devenait urgent, pour la famille Zola, que son chef dénichât un
+emploi sérieux, une situation lucrative, des appointements réguliers.
+
+Avec une souplesse d'esprit et une décision remarquables, chez un homme
+vivant à l'écart des événements politiques et ne fréquentant guère les
+milieux militants, Zola résolut d'aller solliciter une fonction auprès
+du gouvernement de la Défense. Les principaux membres de ce gouvernement
+provisoire venaient d'arriver à Bordeaux. Il connaissait l'un des
+gouvernants, l'excellent et tant soit peu ridicule Glais-Bizoin, l'homme
+au crâne pointu. Il l'avait rencontré à _la Tribune_, journal ennuyeux,
+mais d'un républicanisme précurseur, que, sous l'empire, avait dirigé
+Eugène Pelletan.
+
+Glais-Bizoin, devenu tout-puissant,--il était membre du gouvernement,
+comme député de Paris au Corps Législatif défunt,--accueillit
+favorablement son ancien collaborateur. Il lui reprocha même de ne s'être
+pas pressé davantage pour venir offrir ses services, à Tours. Il l'utilisa,
+ pendant quelque temps, comme secrétaire, et le recommanda à Clément
+Laurier pour une situation quelconque. Zola, rassuré, fit venir à Bordeaux
+sa femme et sa mère, et attendit, sans trop d'impatience, la fonction
+promise.
+
+Il avait emporté avec lui le manuscrit inachevé de _la Curée_, et il
+le regardait avec attendrissement, en soupirant: «Quand pourrai-je me
+remettre à ce roman? Quand paraîtra-t-il?» Et il en arrivait, dans
+l'étourdissement du tumulte ambiant, dans l'effarement du cauchemar réel
+de l'invasion, à se demander si l'on imprimerait encore des romans, et
+s'il y aurait toujours une place pour l'homme de lettres, dans la société
+bouleversée.
+
+Comme j'avais avec moi ma femme et ma mère, sans aucune certitude d'argent,
+disait-il plus tard, en se remémorant ces journées d'angoisse et de
+misère, j'en étais arrivé à croire tout naturel et très sage de me jeter,
+les yeux fermés, dans cette politique que je méprisais si fort, quelques
+mois auparavant, et dont le mépris m'est, d'ailleurs, revenu tout de
+suite.
+
+Zola, qui devait plus tard, indirectement, revenir à la politique,
+indirectement peut-être d'une façon un peu inconsciente, fut donc sur le
+point de devenir fonctionnaire.
+
+En mars 1871, seulement, c'est-à-dire après la paix, et quand la lutte
+communaliste débutait, Clément Laurier, tenant la promesse faite à
+Glais-Bizoin, nommait Zola sous-préfet de Castel-Sarrazin, dans le
+Tarn-et-Garonne.
+
+Cette nomination fut presque aussitôt rapportée, et Zola n'endossa point
+l'uniforme à broderie d'argent. Il n'eut pas à se déranger pour aller même
+voir sa sous-préfecture. Cette petite ville et cette petite fonction
+ne lui convenaient guère. Il s'attendait à mieux. Et puis, il venait
+d'obtenir une correspondance au _Sémaphore_ de Marseille, et le journal
+_la Cloche_, de Paris, lui prenait des «Lettres parlementaires». Il avait
+ainsi le pain assuré, et même des émoluments supérieurs au traitement
+d'un sous-préfet de 3e classe. De plus, il conservait l'indépendance qui
+convenait à son caractère. L'espoir lui revenait de pouvoir reprendre,
+la guerre étant terminée, sa carrière purement littéraire. Il avait
+sa _Curée_ à achever. Il lui parut qu'il lui serait bien difficile de
+terminer son roman, et surtout de le faire paraître, s'il s'enterrait dans
+la petite ville gasconne qui lui était assignée. Qui songerait à l'exhumer
+de là? Il disparaîtrait, enfoui sous les cartons verts et les papiers
+administratifs. Il refusa donc la situation officielle qui lui était
+offerte, et, quand l'Assemblée nationale rentra à Paris, il la suivit.
+Il conservait sa place de rédacteur parlementaire à _la Cloche_, et cela
+lui paraissait suffisant et agréable.
+
+Au milieu de ces cataclysmes nationaux et de ces péripéties domestiques,
+Zola, qui avait déjà fourni au _Siècle_ un roman, pour être publié en
+feuilleton, _la Fortune des Rougon_, se disposa à en donner un second
+dans _la Cloche_ de Louis Ulbach, où il était chargé du compte rendu des
+séances de l'Assemblée nationale. _La Curée_ avait été commencée avant la
+guerre. Elle ne fut terminée qu'en 1872, après une interruption dans la
+publication du feuilleton, motivée par des tracasseries policières. Les
+magistrats de l'empire, qui poursuivaient, en 1858, Gustave Flaubert et
+_Madame Bovary_ pour immoralité, avaient été changés ou s'étaient changés
+eux-mêmes. Ils étaient presque tous devenus, de forcenés bonapartistes
+qu'ils étaient, des fervents républicains, dès le soir même du 4 septembre
+1870, mais l'esprit de la magistrature était demeuré le même: hostile à la
+littérature. Parquets et tribunaux qualifiaient de délit contre la morale
+toute tentative d'artiste pour montrer la société à nu, et ôtant le masque
+humain, laisser voir le fauve qui est dessous.
+
+La publication de _la Curée_ en librairie fut ajournée, suivant le retard
+de _la Fortune des Rougon_, qui n'avait pu paraître à temps, à raison de
+la guerre et de circonstances spéciales à l'auteur et à l'éditeur.
+
+Cet éditeur était Lacroix, l'ancien associé de Verboeckhoven pour la
+Librairie Internationale. Zola était entré en rapports avec lui, pour les
+_Contes à Ninon_. Ils avaient passé un traité peu ordinaire. C'était un
+forfait. L'éditeur devait donner à «son» auteur des appointements fixes,
+comme à un employé. Six mille francs l'an, payables par fractions
+mensuelles de cinq cents francs. Zola avait accepté d'enthousiasme.
+C'était le salut! C'était le pain quotidien suffisamment accompagné
+de rôti et de légumes, c'était aussi la fixité dans les recettes, la
+régularité dans son petit budget. Il retrouvait, avec moins de sécurité,
+mais avec plus d'avantages métalliques, sa situation de commis de la
+maison Hachette, voyant, au bout de chaque mois, tomber la somme fixée,
+sans redouter l'incertitude et l'irrégularité des gains littéraires.
+
+En échange de cette mensualité, l'écrivain au fixe devait fournir deux
+romans par an.
+
+Il était stipulé que, si ces romans paraissaient dans des journaux,
+l'éditeur devrait prélever son remboursement des six mille francs par lui
+dus, et alors l'auteur recevrait, outre le surplus de la somme payée par
+les journaux, 40 centimes par volume en librairie.
+
+Ce traité paraissait assez avantageux pour l'auteur, étant donnée sa
+réputation encore à faire. Si ses romans n'étaient pas placés dans des
+journaux, il était assuré de les vendre 3.000 francs pièce, et il touchait
+le prix, partiellement, d'avance. La vie matérielle se trouvait assurée.
+En même temps, il était astreint à une production constante et régulière.
+Ce traité ne fut pas exécuté à la lettre.
+
+La guerre, d'abord, interrompant, retardant la publication dans
+_le Siècle_ du feuilleton _la Fortune des Rougon_, mit un arrêt au
+fonctionnement des clauses stipulées: l'éditeur devait être remboursé des
+six mille francs annuels, par lui dus ou versés, mais il était nécessaire,
+pour cela, que l'auteur les eût encaissés d'un journal, ce qui n'était pas
+le cas. Ensuite l'éditeur Lacroix, un excellent homme, mais légèrement
+aventureux et fortement imprévoyant, s'était engagé dans des entreprises
+honorables, malheureusement, pour la plupart, aléatoires et onéreuses. Il
+avait payé très cher le droit d'éditer _les Misérables_. Victor Hugo avait
+touché 500.000 francs, rien que pour la première édition, format in-8°.
+Grand admirateur de Proudhon, Lacroix avait entrepris la publication des
+oeuvres complètes du puissant philosophe, qui, sauf quelques ouvrages, se
+vendirent peu. L'intéressante publication de la collection des Grands
+Historiens étrangers, Gervinus, Motley, Mommsen, Draper, Prescott, etc.,
+avait donné peu de résultats immédiats. Lacroix se trouvait donc obéré,
+à la fin de la guerre. L'interruption des affaires avait aggravé sa
+situation commerciale déjà embarrassée. Il eut avec Zola un compte de
+billets, qui, renouvelés, impayés, accrus d'agios et de frais, formèrent
+un total important, au moment de la faillite Lacroix.
+
+Grâce à la loyauté des deux parties, tout s'arrangea au mieux et à
+l'amiable. Le compte de Zola avec son premier éditeur fut définitivement
+soldé en 1875.
+
+Un libraire jeune, intelligent et très camarade avec ses auteurs, Georges
+Charpentier, racheta de Lacroix, moyennant huit cents francs, _la Fortune
+des Rougon_ et _la Curée_. Un nouveau traité fut rédigé. L'éditeur payait
+comptant chaque roman trois mille francs. Devenu propriétaire du manuscrit,
+il pouvait le publier ou le faire reproduire dans les journaux, et cela
+pendant dix ans, ce traité, bien que rédigé de très bonne foi, était
+aléatoire pour les deux parties. Les manuscrits étaient trop payés, si une
+seule édition s'écoulait. Ils ne l'étaient pas assez, si ces romans se
+vendaient bien en librairie, s'ils étaient reproduits par les journaux et
+traduits à l'étranger. C'était donc une mauvaise affaire pour l'auteur, si
+la vogue venait.
+
+Elle vint. Zola, dont les besoins, sans être excessifs, dépassaient le
+revenu de sa plume, car il n'arrivait pas à fournir même un volume par an,
+se trouvait en avance chez son éditeur. Il se montrait préoccupé de cette
+dette, et se demandait soucieusement quand il parviendrait à l'éteindre,
+soit en livrant volumes sur volumes, soit en cessant de solliciter des
+avances. Georges Charpentier, heureusement, était un éditeur généreux. Il
+ne pratiquait nullement les procédés stricts des libraires fameux, ses
+opulents confrères, qui, ayant acquis de Victor Hugo, moyennant sept cent
+cinquante francs, _Notre-Dame-de-Paris_, ce chef-d'oeuvre devenu presque
+classique qui leur avait rapporté plus d'un million, poussèrent l'auteur à
+ne pas publier de nouveaux romans, tant que leur traité durerait. Victor
+Hugo, en effet, devait leur céder exclusivement, et pour le même prix,
+tout roman nouveau qu'il viendrait à produire. Le résultat fut que,
+pendant trente ans, Hugo ne livra point de roman, et _les Misérables_,
+bien que composés de longue date, attendirent ainsi l'expiration du
+fâcheux traité. Rien de semblable dans les rapports entre Zola et Georges
+Charpentier. Celui-ci, sur la demande de l'auteur, lui communiqua son
+compte, et voici la scène qui se produisit. Elle n'est pas ordinaire.
+C'est Zola lui-même qui l'a racontée. (Interview par Fernand Xau. 1880.)
+
+ --Un jour que je demandais de l'argent à M. Charpentier, il me dit:
+ j'ai fait nos comptes. Voici votre situation.
+
+ Je constatai avec stupeur que je devais un peu plus de dix mille
+ francs à M. Charpentier. Celui-ci, se tournant vers moi, me regarda
+ en riant, puis, déchirant le traité:
+
+ Je gagne de l'argent avec vos ouvrages, me dit-il, et il est juste
+ que vous ayez votre part dans les bénéfices. Ce n'est plus six mille
+ francs que je vous offre annuellement, mais une remise de cinquante
+ centimes par volume vendu. À ce compte-là, le seul que j'accepte,
+ c'est vous qui êtes mon créancier: il vous est redû la somme assez
+ ronde de douze mille francs, que vous pouvez toucher. La caisse est
+ ouverte!...
+
+On conçoit de quel pied joyeux Zola descendit à la caisse pour palper ce
+boni inattendu. De débiteur il passait créancier! Quel allégement! En même
+temps qu'il se libérait, il encaissait, et, ce qui était plus précieux
+encore, il acquérait un bon et véritable ami. L'inaltérable affection
+mutuelle de Georges Charpentier et de Zola, de l'auteur et du libraire,
+est à envier et à montrer en exemple.
+
+Bien que vivant modestement, Zola, en attendant la publication et
+la réussite de ses romans, ne pouvait demander qu'au journalisme le
+supplément de ressources qui lui était nécessaire, durant ces trois années
+difficiles, 1869-1870-1871. Écrire au jour le jour des articles n'était
+pas une besogne qui lui fût difficile ou pénible. Nous savons que sa
+première méthode de travail était la régularité. Bien qu'il n'ait été
+qu'un journaliste intermittent, et qu'il ait considéré seulement la presse
+comme un gagne-pain quotidien, et ensuite, l'aisance venue avec la
+notoriété, comme un instrument puissant de propagande, comme une arme
+incomparable de polémique, il doit être compté parmi les professionnels,
+et en bon rang, du journal, au XIXe siècle. Il aimait le journalisme.
+Il m'a fait à moi-même, en plusieurs circonstances, l'éloge de cette
+profession ingrate, au labeur continu, aux succès éphémères. Il voulut
+bien me complimenter, à diverses reprises, sur ce qu'il nommait ma
+«virtuosité». Il se rendait un compte exact de la difficulté de ces
+variations quotidiennes qu'il faut improviser, la plume devenant rivale de
+l'archet de Paganini, sur la banalité de thèmes courants ou vulgaires, et
+cela tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, sans paraître jamais
+las, sans reprendre haleine. Il avait des idées très précises sur la
+presse et sur la tâche du journaliste. Je vais lui laisser la parole pour
+les exprimer:
+
+ Je considère, répondit-il à une pressante et peut-être indiscrète
+ interrogation sur ce sujet, puisque vous me demandez mon opinion
+ sur le journalisme contemporain, que, s'il ne sert pas d'instrument
+ politique ou de tribune littéraire, il ne peut constituer qu'une
+ situation transitoire, ou plutôt préparatoire...
+
+ Je vous en parle savamment, moi qui ai fait de tout, dans le
+ journalisme, depuis le vulgaire fait-divers jusqu'à l'article
+ politique. L'immense avantage du journalisme, c'est de donner une
+ grande puissance à l'écrivain. Dans un fait-divers, le premier venu
+ peut poser la question sociale. De plus doit-on compter pour rien
+ l'éducation littéraire, l'habitude d'écrire, qu'on acquiert ainsi?
+ Sans doute, il faut avoir les reins solides. Cette besogne à la vapeur
+ tuera les moins robustes, mais les forts y gagneront. Et, je le dis
+ sans fard, je ne m'occupe que de ceux-ci, je ne m'apitoie nullement
+ sur le sort des vaincus, quand c'est leur faiblesse qui est coupable.
+ Il faut, dans la vie, avoir du tempérament. Sans énergie on n'arrive à
+ rien. Enfin, le journalisme donne aujourd'hui au littérateur le pain
+ quotidien, et lui assure ainsi l'indépendance.
+
+ Je voudrais pouvoir exprimer toute ma pensée là-dessus. Je le ferai
+ certainement plus tard, car il y a là une question vitale: les
+ écrivains du siècle dernier étaient des valets, parce qu'ils ne
+ gagnaient pas d'argent, et c'est cette bataille de l'écrivain
+ contemporain, que nous avons tous soutenue contre les exigences de
+ la vie, qui nous a valu Balzac... Hélas! je soulève là tout un monde
+ et il me faudrait des journées entières pour m'expliquer...
+
+ J'ai donc, continua Zola, beaucoup travaillé dans le journalisme,
+ quoique j'aie peu fréquenté les bureaux de rédaction. Quand j'étais
+ pauvre, alors que mes romans ne se vendaient pas, j'ai fait du
+ journalisme pour gagner de l'argent; j'en fais aujourd'hui pour
+ défendre mes idées, pour proclamer mes principes.
+
+ --Où avez-vous écrit?
+
+ --Successivement j'ai travaillé à _la Situation_, au _Petit Journal_,
+ au _Salut Public_, de Lyon, à _l'Avenir National_, à _la Cloche_, où
+ j'ai fait le courrier de la Chambre (alors siégeant à Versailles),
+ et au _Corsaire_ (d'Édouard Portalis), qu'un méchant article de moi,
+ intitulé «le Lendemain de la crise», fit supprimer. J'ai écrit aussi
+ à _la Tribune_. Une particularité me frappa, à _la Tribune_. Tout le
+ monde était pour le moins candidat à la députation. Il n'y avait que
+ moi et le garçon de bureau, qui ne fussions pas candidats...
+
+Zola termina ses déclarations sur le journalisme par ces dernières
+confidences, intéressantes à retenir:
+
+ --Je fus correspondant, à Paris, du _Sémaphore_ de Marseille,
+ jusqu'en 1877. _L'Assommoir_ se vendait depuis sept mois que, par
+ mesure de précaution, j'envoyai chaque jour ma correspondance. Cela,
+ pour quelque cent francs par mois. Et à ce propos, permettez-moi de
+ vous faire remarquer qu'il y a tout au plus quatre ans que je gagne
+ de l'argent. C'est grâce aux sollicitations de mon digne et vieil ami
+ Tourgueneff que j'ai obtenu la correspondance du _Messager de
+ l'Europe_, de Pétersbourg, qui, au début, ne me valut pas moins de
+ sept à huit cents francs par mois.
+
+ Enfin, vous m'avez connu au _Bien Public_--(j'étais chargé de la
+ partie littéraire, à ce journal, et, pour le compte rendu des
+ premières, je remplaçais souvent Zola)--et j'avoue qu'au moment où
+ je suis entré à ce journal, pour y rédiger le feuilleton dramatique
+ (1876), ma situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est
+ pourquoi j'avais surtout pour objectif les six mille francs que me
+ rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l'aisance arriva, lorsque
+ je me sentis devenir une force, la question d'argent ne fut plus que
+ secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d'une tribune. Ainsi,
+ vous le voyez, le journalisme est à la fois un moyen et un but. De
+ plus, c'est une arme terrible. Combien de littérateurs, et des plus
+ estimables, seraient heureux de pouvoir s'en servir, et de trouver,
+ en outre, quelques subsides.
+
+ --Quelle est votre opinion sur la critique?
+
+ --En France, répondit avec force Zola, on ne fait pas de critique.
+ Je pourrais même dire qu'on n'en a jamais fait! Tous nos critiques
+ ont des amitiés à ménager, sinon des intérêts à préserver. D'ailleurs,
+ le métier de critique est un casse-cou. Soyez franc: au bout de
+ quelques jours, vous n'avez plus que des ennemis. Aussi je trouve
+ que les vieux sont trop compromis par leurs relations. J'estime
+ que ce sont les jeunes qui devraient faire de la critique. Ils se
+ tremperaient, ils se fortifieraient ainsi. Ce serait, en quelque
+ sorte, pour eux, le baptême du feu...
+
+ --Ne vous est-il jamais venu à l'idée d'avoir la direction d'un
+ journal dans lequel vous défendriez et propageriez vos idées!
+
+ --On m'a fait des propositions dans ce sens. Même, il y a huit
+ jours, l'entreprise a été sur le point d'aboutir. Aujourd'hui mes
+ travaux littéraires ne me permettraient pas d'accepter une telle
+ responsabilité. Cependant, je ne dis pas que, plus tard, cette idée
+ ne sera pas mise à exécution.
+
+ --Vous publieriez alors un journal politique?
+
+ --C'est-à-dire que je ferai l'ancien _Figaro_, en déposant un
+ cautionnement au Trésor pour avoir, à l'occasion, le droit de traiter
+ les questions politiques. Je prendrai les événements et les hommes de
+ très haut. Je ferai table rase des calculs et des convoitises.
+ Je ne m'inféodorai à aucune coterie, et je tiendrai sur tout mon
+ franc-parler. Je crois qu'un tel journal réussirait. En tout cas, ce
+ serait un curieux document pour l'avenir...
+
+Zola journaliste mérite donc l'attention, et, sans le préjugé de la
+spécialisation et du cantonnement des genres, dont sont férus la plupart
+des bavards de salons et des plaisantins de bureaux de rédaction, qui font
+l'opinion, on ne considérerait pas, comme une partie négligeable de son
+oeuvre, ses articles. Il en a réuni un grand nombre en volumes, et ces
+productions passionnées, toutes vibrantes de conviction, méritent d'être
+retenues et considérées comme de véritables livres, comme les meilleures
+études de critique approfondie sur le roman, sur le théâtre et sur les
+principaux écrivains modernes.
+
+Zola embrassa tous les genres de littérature. Rien de ce qui appartenait
+au monde de l'écriture ne lui fut étranger. Il pratiquait le vers fameux
+de Térence dans l'univers littéraire. Poésie, contes, romans, critique,
+histoire, philosophie, journalisme, théâtre, il n'a trouvé aucun des modes
+de manifestation de la pensée indigne de son attention, au-dessous de son
+talent. Ceci ne veut pas dire qu'il ait réussi dans tous les genres. Le
+feuilleton populaire, par exemple, n'avait eu en lui qu'un producteur très
+ordinaire, un concurrent inférieur aux fournisseurs en renom des éditeurs
+de livraisons et des deux quotidiens spécialistes du roman d'aventures.
+Dans le journalisme politique, où il figura quelque temps, notamment comme
+courriériste parlementaire, à _la Cloche_ de Louis Ulbach et au _Corsaire_
+de Portalis, il passa inaperçu. A cette époque, cependant, où le
+télégraphe et le téléphone n'avaient pas remplacé la plume, où les
+journaux ne se contentaient pas de couper et de réduire l'analytique,
+où chaque physionomie de séance avait son originalité et sa tonalité,
+selon la nuance du journal, où les comptes rendus de l'Assemblée de
+Versailles, alors très suivis par le public, étaient, selon les rédacteurs,
+pittoresques, humouristiques, passionnés, violents, ces articles de
+critique parlementaire constituaient un genre où des journalistes comme
+Edmond About, Henry Fouquier, Camille Pelletan, Charles Quentin et bien
+d'autres s'illustraient. Pareillement, dans le théâtre, il ne rencontra
+guère de succès que grâce à la collaboration de William Busnach, un habile
+arrangeur de ses romans célèbres, _l'Assommoir, Nana_.
+
+_Les Héritiers Rabourdin_ et _le Bouton de Rose_, ses deux seuls ouvrages
+originaux, qui, par conséquent, doivent être considérés comme son
+principal bagage dramatique, ne sont pas restés au répertoire, et ne
+sauraient figurer que comme mémoire dans le bilan de ses oeuvres. Cet
+insuccès théâtral persistant l'irrita. Il y eut, sans doute, de la
+prévention contre Zola auteur dramatique. Le parti-pris de la presse,
+et d'un certain public, d'imposer l'absurde limitation des genres, fut
+évident. Comme si l'art devait avoir des compartiments et des rayons,
+ainsi qu'un magasin! Comme si les écrivains, assimilés aux gens de métier
+du temps des jurandes, ne devaient jamais se livrer à aucun travail en
+dehors de l'atelier corporatif où ils étaient parqués! Enfin, ce préjugé
+existe, et il est parfois périlleux de n'en pas tenir assez compte. On
+assomme les talents doubles, et les artistes multiples, avec l'anecdote,
+qui ne prouve rien du tout, d'Ingres se mettant à jouer du violon, quand
+on visitait son atelier. Balzac non plus ne connut pas la victoire
+scénique. On fit expier à l'auteur dramatique la maîtrise incontestable
+du romancier. Il y a de la jalousie et du dépit, dans le public, quand il
+assiste à la multiplicité des efforts du génie. Il se trouve comme humilié
+par cette exubérance déployée. Il ne veut pas admirer deux fois et sous
+deux formes. Le lecteur et le spectateur ne sont qu'un, mais ils exigent
+deux auteurs: l'un pour le théâtre, et l'autre pour le home. Ces gens de
+génie, aussi, sont inconvenants: ils veulent par trop accaparer la gloire.
+A bas les cumulards! Nul ne peut servir deux maîtres. Pourquoi ce Balzac,
+ayant produit _la Cousine Bette_, chef-d'oeuvre devant lequel il faut bien
+s'incliner, a-t-il la prétention de forcer les gens à saluer derechef
+_Quin ola_ ou _Mercadet?_ Ces deux pièces sont, sans doute, puissantes:
+signées de Beaumarchais ou de Dumas fils, elles eussent probablement «été
+aux nues». Mais on ne pouvait tolérer que Balzac s'imposât deux fois au
+public, et l'on ne saurait admettre qu'à deux reprises, en invoquant tour
+à tour le livre et la scène, un même auteur se permît de solliciter le
+public, en demandant: la gloire, s'il vous plaît? Grand homme, on vous a
+déjà donné!
+
+Comme Balzac, Zola et les Goncourt, le grand Gustave Flaubert fut écarté
+incivilement de la scène, et on le contraignit à retirer dignement son
+_Candidat_, après quelques représentations. En même temps, on le renvoyait
+à sa Bovary.
+
+L'insuccès de _Bouton de Rose_ fut éclatant. J'en ai suivi de près les
+incidents. J'avais alors, comme il a été dit plus haut, la direction
+des services littéraires du _Bien Public_. C'était un grand journal
+républicain quotidien, à 10 centimes, paraissant à 4 heures, comme _le
+Temps_. Son propriétaire était M. Menier, le fameux chocolatier, député
+de Seine-et-Marne, économiste distingué, auteur d'ouvrages remarquables
+et remarqués sur les systèmes d'impôts, principalement cité, loué,
+combattu et raillé, à propos d'un certain projet d'impôt, non pas sur le
+revenu, mais sur le capital, dont il était le promoteur.
+
+_Le Bien Public_, d'allure et de ton modérés, s'adressant à une clientèle
+plutôt bourgeoise et «opportuniste», le terme n'était pas inventé, mais la
+chose existait, présentait ce caractère singulier d'avoir une rédaction
+beaucoup plus avancée, beaucoup plus radicale que ne semblait le comporter
+son public, sa direction, son allure et son classement dans les grands
+organes parisiens. Yves Guyot en était le rédacteur en chef. Les
+rédacteurs politiques: Sigismond Lacroix, Auguste Desmoulins, étaient
+plutôt rangés parmi les socialistes. Un journal, tout à fait rouge,
+celui-là, et qui forcément teintait fréquemment le rose _Bien Public,_
+était l'annexe avancée de l'organe de M. Menier: il se nommait _les Droits
+de l'Homme_. Il se faisait dans la même maison, chez le même imprimeur,
+l'imprimerie Dubuisson, 5, rue Coq-Héron, avec plusieurs rédacteurs
+communs. Il va de soi que l'excellent M. Menier était empêché par sa
+position commerciale de manifester sa participation à un organe presque
+révolutionnaire. On était au moment du coup parlementaire du 16 mai, de
+la terreur de l'ordre moral, et le sabre de Mac-Mahon semblait menaçant.
+Le nom de M. Menier ne figurait pas dans les manchettes du journal, mais
+le commanditaire bénévole ne se dérobait nullement, quand le caissier,
+toujours à sec, des _Droits de l'Homme_, le malin père Guignard, lui
+faisait part de la présence à ses guichets de la meute des rédacteurs
+altérés. J'appartenais aux deux journaux. Aux _Droits de l'Homme_, se
+trouvaient, en dehors des collaborateurs du _Bien Public_, Jules Guesde,
+alors débutant, Paul Strauss, P. Girard, Léon Millot, Léon Angevin,
+E.-A. Spoll, Albert Pinard, Émile Massard, Céard, Louis Ollivier, et
+d'autres encore dont les noms et les physionomies se sont effacés, pour
+moi, dans les brumes du temps.
+
+L'un des premiers, j'avais signalé aux lecteurs du _Bien Public_ et à ceux
+des _Droits de l'Homme_ la force, l'originalité du talent d'Émile Zola, et
+j'avais proclamé quelques-unes des théories et des déclarations de guerre
+du «naturalisme», tout en conservant mon indépendance et mon éclectisme,
+car rien ne pouvait, rien n'a pu affaiblir mon admiration pour Victor
+Hugo. J'étais donc ainsi dans les meilleurs termes avec mon co-rédacteur
+Zola, chargé du feuilleton dramatique du _Bien Public_. Mais le «lundiste»
+en pied, souvent, n'éprouvait aucune tentation d'aller écouter une pièce
+qui ne l'intéressait guère. Il désirait se soustraire à l'obligation d'en
+rendre compte et préférait ne pas revenir de la campagne. Il fut tout un
+été à l'Estaque, près de Marseille; par conséquent loin des premières.
+Restant à Paris, assez fréquemment il lui arrivait de développer des
+théories sur l'art dramatique et sur le roman expérimental, plutôt que de
+gaspiller l'espace dont il disposait, au rez-de-chaussée du journal, les
+dimanches soir, au profit d'une revue insipide ou d'un drame baroque.
+Zola me priait alors de «corser» mon courrier théâtral quotidien, et d'y
+insérer un aperçu de la pièce nouvelle, suffisant pour renseigner le
+public et tenir lieu de compte rendu. Lors de la représentation au
+Palais-Royal de _Bouton de Rose_, ce fut à moi que revint la tâche, assez
+délicate, étant donnée la situation de l'auteur au _Bien Public_, et notre
+camaraderie, de narrer cette soirée, plutôt pénible.
+
+_Le Bouton de Rose_, vaudeville en trois actes, n'était ni meilleur ni
+pire que bien des pièces de ce genre qui, au Palais-Royal et aux Variétés,
+ont réussi. Comme le titre peut le faire soupçonner, il s'agissait d'une
+allusion, d'un symbolisme galant. Une jeune femme, dont le mari s'absente,
+ne doit pas se laisser ravir son bouton de rose, et elle doit, au retour
+de l'époux, montrer intact l'emblème de la vertu conjugale. Là, rien de
+sublime, ni de choquant non plus, étant donnés le genre du théâtre et
+la mentalité de son public habituel. Sur une scène renommée pour son
+répertoire assez vif, ce sujet pouvait passer, était bien dans la note.
+_La Sensitive, le Roi Candaule, le Parfum_, d'autres vaudevilles encore,
+écoutés avec plaisir, et applaudis sans protestation, prouvent qu'il y eut
+parti pris, pour ne pas dire cabale, contre l'auteur, déjà trop célèbre,
+de _l'Assommoir_ et de _la Page d'Amour_.
+
+Au second acte, où la jeune épouse, entraînée au mess des officiers, se
+laisse griser et entonne le refrain de route:
+
+ As-tu bu
+ Au tonneau de la mèr' Pichu! (_bis_)
+
+Il s'éleva des murmures véritablement exagérés; il y eut même des sifflets
+tout à fait excessifs. Ces indignations dépassaient la mesure, en
+admettant que la chanson troupière, fort crânement et gentiment lancée par
+Mlle Lemercier, ait déplu aux délicats spectateurs, accoutumés à se pâmer
+lorsqu'on jouait _la Mariée du Mardi-Gras_ ou _le Chapeau de Paille
+d'Italie_.
+
+Zola fut blessé et attristé de cet échec inattendu et, en quelque sorte,
+inexplicable de _Bouton de Rose_. Il n'avait voulu écrire qu'une farce,
+afin de montrer sans doute qu'il était capable de besognes vulgaires, et
+on le jugeait avec la sévérité à peine de mise pour une grande comédie de
+moeurs à prétentions philosophiques. On ne doit pas regarder _le Médecin
+malgré lui_ avec les yeux graves et la pensée en éveil qui conviennent
+aux représentations du _Misanthrope_. On a prêté à Zola, après coup,
+une attitude, autre que celle qu'il eût réellement, la vraie, la bonne.
+Quand, le rideau relevé, l'excellent artiste Geoffroy, si aimé du public,
+pourtant, eut toutes les peines du monde à nommer l'auteur, au milieu de
+sifflets et de clameurs, également stupides, on a montré Zola affectant,
+dans les coulisses, au milieu des cabotins effarés et devenus méprisants,
+une attitude hautaine. Aux directeurs consternés il aurait dit: «Vous
+voyez bien, Messieurs, que vous avez eu tort de jouer ma pièce, malgré
+moi!» On ne joue aucun auteur malgré lui, et Zola, si intransigeant sur
+ses droits d'écrivain, moins que personne était homme à se laisser prendre,
+d'autorité, une oeuvre. Sans son consentement, sans son désir, aucun
+directeur de théâtre ou éditeur n'eût osé mettre, sous les yeux du public,
+un roman ou une comédie qu'il eût estimés indignes de paraître. La vérité
+est qu'il supposait, sans croire avoir enfanté un chef d'oeuvre, que
+_Bouton de Rose_ était bien dans le cadre du Palais-Royal, et que le
+public accepterait cette pièce comme tant d'autres de même tonalité, sans
+y chercher midi à quatorze heures, riant et s'amusant, comme il sied à une
+farce un peu grosse. Il se doutait si peu de l'échec, qu'il m'avait bien
+recommandé, dans le compte rendu que je devais faire de la première,
+à sa place, pour _le Bien Public_, d'insister sur les plus énormes
+plaisanteries de la pièce, de les montrer conformes à l'esprit national,
+d'après les fabliaux et les contes qualifiés de gaulois, qu'Armand
+Silvestre commençait à remettre à la mode. Un petit détail prouvera
+combien il escomptait la victoire: un souper de trente couverts avait été
+par lui commandé chez Véfour, restaurateur voisin, sous le péristyle,
+en face du théâtre, le soir de la première, pour célébrer le succès
+nouveau, original et désiré de Zola, auteur comique! Ce fut un souper de
+funérailles. Mais, avec sa robuste placidité, Zola parut indifférent et
+calme. Il supporta la douche sans broncher. C'était un four? Eh! bien!
+soit! après? Il restait toujours l'homme qu'il était. Les presses de
+Charpentier attendaient, et un nouveau chef-d'oeuvre était tout prêt
+pour boucher ces mâchoires hurlantes. Il ne maudit ni le parterre, ni la
+critique: il ne voulut, cependant, pas reconnaître qu'il s'était fourvoyé.
+Il ne consentit même pas à confesser son infériorité dans le genre
+plaisant.
+
+Comme à tous les esprits puissants, aux vastes pensées, la blague, qui est
+la classique _vis comica_ dégénérée, lui échappait. Il n'était pas le
+maître du rire. Le sens du drôle lui faisait défaut. Il n'est pas le seul
+qui ait cette lacune du risible. Victor Hugo, même au 4e acte de _Ruy
+Blas_, même dans ses plus grands efforts pour être plaisant, n'a jamais pu
+arriver à ce résultat que le premier turlupin venu obtient si facilement,
+au théâtre: faire rire! Il est faux que que le plus puisse être le moins.
+Défense au Mont-Blanc de se rapetisser et de devenir monticule. S'il est
+impossible à la grenouille de s'enfler jusqu'à devenir boeuf, le boeuf ne
+peut même pas tenter de se réduire au point de devenir grenouille. Être
+comique est un don. Les plus grands génies n'ont pu l'acquérir, même
+au prix des plus vigoureux efforts. Le pitre et le clown sont des
+spécialistes. Talma, Frédérick-Lemaître et Mounet-Sully ne pourraient
+faire ce qu'ils exécutent, le sourire sur les lèvres, ni entraîner les
+mêmes applaudissements. Tous les jours, des écrivains rudimentaires,
+des abécédaires de la littérature, des romanciers primaires et des
+vaudevillistes illettrés, obtiennent le franc succès du rire. Ils
+désopilent, et ils arrachent à la foule de contagieux accès d'hilarité,
+sans qu'on puisse expliquer pourquoi leur papotage force à pouffer les
+moins disposés, comme l'opium contraint au sommeil les plus tenaces
+éveillés. Ce sont des choses qui rentrent dans l'inconnaissable. Tout au
+plus peut-on dire que le pouvoir d'égayer les foules échappe aux grands
+cerveaux, parce que la moquerie, la raillerie, la gaîté, ont leur siège
+dans les parties honteuses de l'intellect. C'est une évacuation, le rire.
+C'est le propre de l'homme, dit-on. Oui, comme l'adultère, la pédérastie,
+le fanatisme, le crime, la méchanceté. L'animal ne rit pas, parce que
+l'animal, même le tigre, est bon: pas plus féroce quand il dévore un
+homme, par faim, que nous quand nous avalons une huître vivante, par
+gourmandise. Ce n'est que l'esprit de malveillance qui anime le rieur.
+Une personne qui trébuche, un mari qui souffre, un bossu qu'on maltraite,
+voilà d'éternels sujets de rire. Toute la joie du théâtre français est là.
+Sans Sganarelle cocu et Géronte bâtonné, il resterait peu de chose du
+grand comique français.
+
+Ce n'est pas seulement le rire, mais l'ironie, qui fait défaut à l'homme
+de génie, et aussi à l'homme seulement pourvu de talent. L'ironie,
+traduisez en parisien la blague, est une modalité de l'esprit,
+incontestablement inférieure. La bassesse humaine a la parodie pour
+manifestation. Homère a déjà signalé cette honte et cette misère de
+l'espèce, dans son abominable Thersite. Ils sont malheureux plus qu'on ne
+le pense, ceux qui tournent tout en dérision, et qui rigolent devant ce
+qui est digne d'admiration. Le diseur de bon mots, selon Pascal, est
+toujours un mauvais caractère. Les écrivains qui furent des moqueurs ont
+laissé, parfois, des oeuvres impérissables, car ce sont de grands et
+cruels génies que Rabelais, Molière, Voltaire, Beaumarchais; ils ont légué
+surtout un déplorable héritage. Il ne faut, d'ailleurs, pas confondre les
+grands railleurs avec les blagueurs subalternes.
+
+Il y a de l'amertume, au fond de la joyeuseté de nos vrais comiques.
+Est-il rien de plus tragique que Molière, amoureux quadragénaire, rebuté
+et déçu, mettant en joie le parterre, et les marquis aussi, aux dépens de
+son Arnolphe, c'est-à-dire aux siens? L'autobiographie jouée de _l'École
+des Femmes_ ne peut faire rire que du bout des lèvres ceux qui connaissent
+Molière, qui l'aiment, et qui savent sa douleur d'amour. Dans plus d'une
+pièce, il y a des rires, en certains passages, qui éclatent comme des
+blasphèmes.
+
+Zola est un grand poète lyrique, un psychologue pénétrant, un historien
+synthétique des moeurs, un anatomiste audacieux des nerfs, des muscles, du
+sang et des réflexes de la carcasse humaine; il est aussi un philosophe
+humanitaire, un socialiste pacifique, un rêveur de paradis terrestres,
+un constructeur de Tours de Babel collectivistes, où tous les ouvriers
+confondus finiraient par s'entendre, sans parler la même langue; il est,
+enfin, un grand écrivain coloré, majestueux, épique; sa place, dans le
+Panthéon de la littérature moderne, est entre Hugo et Balzac, mais il ne
+saurait être comparé, comme inspirant le rire, à Courteline, à Alphonse
+Allais, à Tristan Bernard, et même au plus plat et au plus vulgaire des
+vaudevillistes du Théâtre-Déjazet. Lui, qui ne pouvait que sculpter dans
+le granit et tailler dans le marbre, il a eu le tort de vouloir se montrer
+fabricant de breloques en toc. Son _Bouton de Rose_ est une erreur, une
+bévue.
+
+Cette tentative, qu'il n'a d'ailleurs jamais renouvelée, a dû lui
+démontrer, à lui si partisan de l'expérimentation scientifique, que l'art,
+comme la force humaine, a des limites. Pareil aux grands fleuves, le génie
+peut croître et se perdre dans l'immensité des océans; il lui est interdit,
+en eût-il agrément et désir, de rebrousser son cours et de redevenir
+ruisseau. Quand on a reçu en don la puissance merveilleuse de faire
+résonner la lyre aux sept cordes sonores, il est malaisé, parfois même
+il est impossible, d'y ajouter la crécelle et le mirliton.
+
+Zola semble démontrer, par l'inutilité de ses efforts à la scène et par
+la persistance de ses insuccès réitérés, la vérité de la prétention des
+«hommes de théâtre» de former comme une caste littéraire à part, un
+sacerdoce spécial initié à certains rites, prêtres d'une Isis aux
+mystères abscons. Ainsi, un vaudevilliste, un faiseur d'opérettes, un
+confectionneur de revues serait un savant possédant une algèbre inconnue
+des profanes? Le moindre bâtisseur de scénario deviendrait un architecte
+aux épures mystérieuses, le membre d'une confrérie aux arcanes interdits.
+Les «hommes de théâtre» seuls sauraient construire des ouvrages compliqués
+et difficiles, destinés pourtant à être compris instantanément, à être
+jugés de même, et du premier coup, par le grossier passant, par l'ignorant
+stupide, par le convive sortant de table congestionné, par la marchande
+des Halles au vocabulaire sonore, et par la femme élégante et sotte,
+capable, ordinairement, de s'intéresser seulement aux chiffons ou aux
+banalités de la conversation mondaine. Tout ce grand art, toute cette
+technologie et toute cette esthétique supérieure aboutissant à se faire
+comprendre des ignorants et des imbéciles? C'est le mystère de la foi
+théâtrale!
+
+La scène serait un collège d'augures, d'où l'on ne saurait regarder la
+foule sotte et crédule sans rire entre initiés, mais où l'on ne serait
+admis à officier que dans des conditions particulières de savoir-faire, de
+roublardise et de tour de main? Zola, comme Balzac, comme Flaubert, comme
+les Goncourt, ne possédait pas, paraît-il, les capacités particulières
+exigées pour être admis dans la confrérie. L'école dite naturaliste n'a
+pas, il est vrai, en général, réussi au théâtre. Le roman fut plutôt son
+champ de bataille et de victoire. La plupart des pièces de cette école
+sont extraites de romans. Pourtant, l'on peut classer comme auteur
+dramatique se rattachant au naturalisme, Henri Becque, dont les pièces
+n'étaient pas des scènes de romans découpées, dialoguées et adaptées,
+plus ou moins harmonieusement, au théâtre. Un maître auteur dramatique,
+celui-là!
+
+Il faut reconnaître aussi que tous les hommes n'ont pas des aptitudes
+égales, ni surtout universelles. La scène exige, avant tout, l'action, la
+synthèse parlante, remuante, l'ellipse de la phrase, et souvent de l'idée.
+Un geste y remplace une explication, qui, dans un livre, exigerait
+plusieurs mots, parfois plusieurs lignes. Le théâtre a donc des procédés
+d'exécution et des moyens de réalisation du sujet conçu, ce sujet fût-il
+le même, tout autres que ceux que réclament le livre, le roman. Il en
+est de même dans les autres formes de l'art. Un violon et un pinceau, un
+ébauchoir et un burin, sont des instruments d'art différents et produisent
+des effets distincts par l'exécution. Mais l'artiste, apprenant à se
+servir de ces outils variés, ne peut-il traduire, avec une même maîtrise,
+avec des procédés distincts, son rêve, son idée, la nature par lui
+surprise et interprétée? Léonard de Vinci, Michel-Ange, et la plupart
+des grands artistes de la Renaissance n'ont-ils pas prouvé la dualité,
+la multiplicité du génie? Il est probable, étant donnée une certaine
+dynamique cérébrale, et en supposant rassemblés le don créateur, la
+connaissance des moyens techniques, et l'énergie suffisante pour les
+appliquer, qu'un même artiste pourrait être poète, dramaturge, philosophe,
+romancier, peintre, sculpteur, musicien, orateur et architecte. Le domaine
+de l'art, comme le champ de la science, ne s'est pas agrandi. Il est
+difficile, aujourd'hui, d'être, comme au XVIe siècle, un Rabelais ou un
+Pic de la Mirandole, un savant possédant toutes les connaissances de son
+temps. La science, de plus en plus étendue, variée, infinie, exigera, de
+plus en plus, des spécialistes, des gens cantonnés dans une étude, des
+insectes de génie et de patience fixés sur une branche unique, et passant
+leur existence à la fouiller, à la dénuder. Il n'en est pas de même en
+matière artistique, en littérature surtout, où le progrès n'existe à peu
+près pas, la matière et le travail restant presque toujours semblables.
+Il y a un abîme entre le rapide de Marseille et le char qu'Automédon
+dirigeait; la distance n'est pas grande qui sépare une églogue de Virgile
+de la rencontre de Miette et de Silvère, au puits de _la Fortune des
+Rougon_.
+
+Pourquoi tel artiste, tel privilégié susceptible de devenir un ouvrier
+d'art, au lieu de demeurer un manoeuvre, s'adonne-t-il à une spécialité et
+prend-il pour instrument la plume et non le pinceau, et inversement?
+
+Le hasard, l'imitation, les encouragements des camarades, dans l'art comme
+dans les carrières nullement artistiques, où s'observe un choix analogue,
+sans raison apparente ordinairement, décident de la localisation des
+aptitudes. Zola aurait pu faire un auteur dramatique, égal au romancier
+qu'il est devenu, mais il lui fallait, pour cela, concentrer son énergie
+sur des sujets scéniques, préparer, étudier des actions et des caractères
+susceptibles de se développer dans le cadre conventionnel et limité de
+quelques heures de spectacle; il lui eût fallu aussi bander, vers un autre
+but, cette arme de la volonté qu'il possédait plus que tout autre, et
+viser, au lieu du roman, le théâtre. Il n'est pas douteux qu'il aurait mis
+plus d'une fois dans le mille, l'adroit archer.
+
+Il fut détourné de ce but-là, d'abord par les difficultés, qu'on pourrait
+nommer subjectives, de l'art théâtral, c'est-à-dire la trouvaille des
+sujets, l'étude et le rendu des caractères, le choc des situations, le
+mouvement des personnages et le choix de leurs faits et gestes, devant,
+dans leur synthèse mimée et parlée, fournir l'analyse de leurs sentiments,
+de leurs pensées, de leurs individualités. Ensuite, il rencontra, lui
+barrant la route, les obstacles extérieurs et matériels, contre lesquels
+plus d'une intention scénique s'est brisée net: la confection définitive
+de la pièce, sa mise au point pour l'optique des planches, et enfin les
+démarches, les attentes, les sollicitations et les tiraillements, avant
+d'être joué, afin de l'être.
+
+La volonté n'est pas l'audace. Zola était un grand timide. Les fameux
+«hommes de théâtre» sont généralement des gaillards résolus, sceptiques,
+marchant carrément dans la vie, le chapeau sur l'oreille, ayant beaucoup
+de l'aplomb du commis-voyageur, exhibant la crânerie du candidat
+politique: voyez les deux Dumas, l'un exubérant, l'autre froid théoricien;
+Scribe intrigant et souple; Victorien Sardou alerte et séduisant; Maurice
+Donnay cambriolant l'Institut avec la pince-monseigneur de feu Salis;
+Alfred Capus proclamant sa veine et faisant, avec ses allures félines, et
+son sourire bénin, le fracas du joueur chançard, tous ces triomphateurs de
+l'arène théâtrale sont des lutteurs rudement musclés, et dont pas un n'a
+jamais eu froid aux yeux, ni crampe aux mollets. Zola n'était pas taillé
+pour se mesurer avec ces Alcides du plateau, et il n'était pas surtout
+disposé à leur disputer la place. Il ne pouvait supporter de paraître
+combattre dans un rang secondaire. Il s'était reconnu, la vingt-cinquième
+année sonnée, peu apte à devenir un poète lyrique de premier ordre: il
+cessa d'écrire en vers; il plongea dans un tiroir, comme dans un bocal où
+l'on conserve un embryon, ses poèmes avortés de _l'Amoureuse Comédie_, qui
+lui avaient donné tant de joie, lors de la conception. Tournant le dos, en
+apparence, au romantisme des _Contes d'Espagne_ et des _Orientales_, il
+marcha, droit et triomphal, sur la voie qu'il venait de doter de cette
+désignation neuve et sonore: le naturalisme. Là, il se sentait robuste et
+maître. Rien ne pouvait l'arrêter, et les obstacles qu'il démolissait,
+quand il ne voulait pas se donner la peine de les écarter, lui donnaient
+la force et la confiance pour franchir ou supprimer ceux qu'il viendrait à
+rencontrer par la suite.
+
+Il avait constaté son peu d'aptitude au roman-feuilleton. Un genre,
+pourtant productif et susceptible d'agir sur les grandes masses de
+lecteurs. _Les Mystères de Marseille_ furent son unique tentative en ce
+genre. Il ne se sentait pas davantage la force de donner, chaque jour,
+un article d'actualité, soit politique, soit littéraire. Il cessa donc
+pareillement de faire du journalisme courant, car, bien qu'il ait beaucoup
+écrit dans divers journaux, et qu'il ait collaboré à l'un des plus
+répandus, _le Figaro_, il y fit plutôt ce qu'on nomme, et c'était un des
+titres qu'il avait lui-même choisis, des «campagnes» que des articles dans
+le goût de ceux des maîtres articliers. Ses correspondances littéraires,
+au journal russe _le Messager de l'Europe_, où Tourgueneff l'avait
+accrédité, les abondantes et massives colonnes de prose, qui contenaient
+ses théories et ses argumentations sur le roman expérimental, sur les
+documents humains dont il préconisait l'usage exclusif dans toute oeuvre,
+en bannissant l'imagination, bannissement qu'il n'appliqua pas toujours
+à ses propres conceptions, c'étaient des pages de livres interrompues,
+débitées en tranches et non du véritable journalisme. Le public ne s'y
+trompa guère. Zola lui-même ne se fit aucune illusion sur son peu de
+succès dans la chronique ou dans la critique. Si les articles, signés de
+son nom retentissant, étaient recherchés par les directeurs de journaux et
+regardés avec curiosité, c'est que sa renommée forçait l'attention. Des
+pages, au bas desquelles flamboyait, comme une vedette, le nom de l'auteur
+de _l'Assommoir_, ne pouvaient passer inaperçues. Le nom de l'étoile
+attirait, mais bientôt la lourdeur de son jeu fatiguait et l'on trouvait
+peu amusante la pédanterie du magister naturaliste. Zola professait
+beaucoup. Il transformait le journal où il écrivait en chaire de collège,
+et il faisait la classe aux lecteurs, aux élèves de lettres. Sa manière
+se rapprochait de celle de Sarcey, mais avec moins de bonhomie et plus
+de suffisance. Le public goûtait peu Zola journaliste et pion, et le
+l'envoyait à ses romans. Il y retournait volontiers. Là où il n'obtenait
+pas, du premier coup, l'excellence, il abandonnait la partie. Cet homme,
+si admirablement doué d'énergie, et qui se montra si résistant à tous
+les coups de la fortune, n'éprouvait pas le découragement, mais l'ennui,
+l'indifférence pour l'entreprise où il sentait qu'il n'obtiendrait que
+lentement, et peut-être jamais, la réussite. Remarquez qu'il ne s'agit
+pas du succès même, de la foule applaudissant, acclamant, et de la
+gloire venant poser sa couronne sur le front radieux de l'écrivain promu
+grand homme. Zola ne renonça pas au roman parce que _Thérèse Raquin_,
+_la Fortune des Rougon_, _la Curée_, _Son Excellence Eugène Rougon_,
+_la Conquête de Plassans_, n'avaient eu qu'une chance relative, comme
+vente, comme argent, comme classement parmi les livres célèbres. Il
+persévéra jusqu'à l'éclatement de _l'Assommoir_, parce qu'il avait le
+sentiment de sa vigueur, de sa supériorité. Très bon critique de lui-même,
+il se jugeait sans indulgence ni parti pris. Bien avant que Coupeau et
+Gervaise eussent lancé son nom aux quatre coins de l'univers lisant, il
+s'était reconnu capable d'être un maître romancier, et il avait persévéré
+dans sa tâche. Indifférent à l'indifférence, il avait laborieusement
+entassé les chapitres sur les chapitres, les livres sur les livres,
+attendant l'aube du succès, avec la confiance du laboureur traçant le
+sillon, répandant ses semailles, et ne doutant pas de voir la semence
+lever et le jour de la moisson venir. Il trouvait en lui-même cette
+certitude. Pas une heure, il ne put douter de ses romans. Il continua donc
+à en combiner l'ordonnancement, et à exécuter, scrupuleux architecte d'un
+devis arrêté, le plan généalogique de la famille Rougon-Macquart, tel
+qu'il l'avait conçu, tracé et décidé.
+
+Au théâtre, au contraire, il ne s'avançait que timidement, doutant des
+autres et de lui-même. Il tâtonna dans cette voie, pour lui hasardeuse et
+malaisée. Il s'y était, pourtant, engagé dès la prime jeunesse. Au collège,
+à Aix, il avait écrit trois actes comiques; d'abord, un acte en prose:
+_Enfoncé, le Pion!_ Il s'agissait d'un pauvre diable de maître d'études
+courtisant une jeune femme, que lui enlevaient deux élèves de rhétorique.
+Le triomphe de Don Juan collégien. Le Principal avait son rôle de
+Cassandre. On le bernait et on le rossait. Cette oeuvre enfantine, rancune
+de potache, devait avoir un titre plaisant: _Un pion qui veut aller à
+dame!_ Le novice auteur le changea comme trop long. _Enfoncé, le pion!_
+n'a d'ailleurs jamais vu l'aurore de la rampe, et demeurera, sans doute,
+éternellement plongé dans les limbes des oeuvres inédites. D'autres oeuvres
+infantiles, comme _Perrette_, d'après la fable de La Fontaine, où le
+fabuliste avait un rôle dans la pièce, puis, un acte en vers: _Il faut
+hurler avec les Loups_, font cortège aux oeuvres juvéniles également
+injouées, dans cet obituaire dramatique: _la Laide_, un acte en prose,
+_Madeleine_, un drame en trois actes, présenté et refusé à l'Odéon,
+au Gymnase, au Vaudeville, et qui jamais ne sut tenter un directeur.
+Peut-être exhumera-t-on, un jour, ces enfants morts-nés? Le squelette
+des manuscrits doit se retrouver; étant donnés le soin et
+l'ordre de Zola, ils gisent certainement encore dans le tombeau des
+tiroirs. Zola écrivit aussi, à l'époque de _Rodolpho_, quand il était
+romantique ardent et pratiquant, le scénario d'un drame moyenâgeux,
+_l'Archer Rollon_, qui ne fut jamais écrit.
+
+La première oeuvre théâtrale de Zola jouée fut un drame, tiré de son
+roman: _les Mystères de Marseille_. Cinq actes, en collaboration avec son
+camarade Marius Roux. La première représentation eut lieu au théâtre du
+Gymnase, à Marseille, direction Bellevent, le 6 octobre 1867. Zola y
+assistait. Il écrivit à son collaborateur, resté à Paris, le lendemain de
+la première:
+
+ C'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute complète, ce
+ soir. Comme je te l'ai dit dans ma dépêche, le commencement de la
+ pièce a bien marché. Les tableaux: _les Aygalades_ et _le Crime_
+ n'ont pas donné ce que nous attendions, et, dès lors, la pièce a
+ langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin...
+
+Les sifflets furent plus nombreux que les applaudissements. La pièce ne
+fut jouée que quatre fois. Zola, peu encouragé par ce début, pendant
+plusieurs années, ne chercha pas à tenter la fortune scénique.
+
+Le 11 juillet 1873, il donna, au théâtre de la Renaissance, dirigé par
+Hostein, _Thérèse Raquin_, pièce tirée du roman. Le livre avait eu un
+succès relatif, le drame fut un four complet. Neuf représentations, le
+directeur en faillite, et le théâtre, après avoir fermé ses portes,
+changeant de genre et faisant sa réouverture avec l'opérette, tel fut le
+bilan désastreux de cette opération. Mme Marie Laurent jouait pourtant
+magistralement la paralytique, et la pièce était suffisamment bien montée.
+Je me souviens vaguement de l'impression de la première, à laquelle
+j'assistais: elle fut plutôt pénible, bien qu'il y eût deux ou trois
+scènes très fortes, d'un grand effet.
+
+L'année suivante, Zola fit jouer au théâtre Cluny une comédie, peu gaie,
+car la maladie et la mort y tenaient trop de place, intitulée _les
+Héritiers Rabourdin_, trois actes. Rien que le choix de ce théâtre de
+quartier indique le peu de crédit de Zola sur la place dramatique. Il
+avait présenté sa pièce au Gymnase et au Palais-Royal. Refusée, la comédie
+fut prise par M. Camille Weinschenk, qui la monta de son mieux. _Les
+Héritiers Rabourdin_ n'atteignirent pas la vingtième représentation.
+
+_Bouton de Rose_ et _les Héritiers Rabourdin_ sont les deux oeuvres
+théâtrales de Zola, originales et sans collaborateur. Il n'écrivit plus
+rien pour le théâtre depuis. Mais plusieurs de ses romans furent mis à la
+scène, et non sans succès. Ses collaborateurs-adaptateurs, MM. William
+Busnach et Benjamin Gastineau, s'acquittèrent habilement et fructueusement
+de leur tâche. Ces drames réussirent tous, bien qu'avec des fortunes
+diverses. _L'Assommoir_, dont Zola avait écrit et revu le scénario,
+plusieurs fois repris, à l'Ambigu et au Châtelet, fut le plus durable
+succès: le rôle de Coupeau fut joué successivement par Marais, Gil-Naza,
+Auvray-Guitry, et toujours l'effet en fut considérable. À l'étranger,
+cette pièce réussit extraordinairement. En Angleterre, soutenue par les
+sociétés de tempérance et d'autres confréries de «teetotalers», elle
+est considérée comme ayant une portée moralisatrice. _Nana_, où Massin
+apparaissait hideuse, avec le visage boursouflé par la petite vérole;
+_Pot-Bouille_, _le Ventre de Paris_, furent également joués avec un nombre
+de représentations auquel Zola, sans collaborateur, n'était pas habitué.
+_Germinal_, d'abord interdit, fut transporté sur une scène de quartier,
+aux Bouffes du Nord. Zola eut une collaboration musicale importante:
+le compositeur Alfred Bruneau donna à l'Opéra, _Messidor_, en 1897; à
+l'Opéra-Comique, _le Rêve_ et _l'Attaque du Moulin_, d'après la nouvelle
+des Soirées de Médan qui fut reprise, avec la grande artiste Delna, à la
+Gaîté, en 1907.
+
+De son roman _la Curée_, il tira, pour Sarah-Bernhardt, une pièce portant
+le titre de l'héroïne, _Renée_, qui ne fut pas jouée.
+
+Zola n'avait pas tout à fait abdiqué ses prétentions d'auteur dramatique,
+malgré ses insuccès du début. Il raisonnait, toutefois, ses aptitudes
+théâtrales et ses chances de réussite:
+
+ Il y a, au théâtre, un élément essentiel dont il faut toujours tenir
+ compte, disait-il à un journaliste l'interviewant à la veille de la
+ représentation du _Ventre de Paris_, au Théâtre de Paris (ancien
+ Théâtre des Nations, puis Théâtre Sarah-Bernhardt): c'est le succès.
+ On n'est pas un bon auteur dramatique si l'on n'a pas de succès.
+ Pour l'obtenir, il faut de la persévérance, il faut accommoder son
+ tempérament et son talent à certains goûts du public. J'admets très
+ bien qu'on fasse une première pièce, et même une seconde, qui ne
+ réussiront pas, mais on ne peut en écrire de mauvaises toute sa vie.
+ Je suis condamné à écrire des romans pendant cinq ou six années
+ encore. Je dois terminer une série de vingt volumes sur les
+ Rougon-Macquart. Mais le roman ne m'intéresse plus autant,
+ aujourd'hui. Il me semble que j'ai été jusqu'au bout du plaisir que
+ ce travail pouvait me procurer. Aussi, ma série terminée, si j'ai
+ encore assez de jeunesse et d'énergie, je me mettrai au théâtre, qui
+ m'attire beaucoup. Je crois qu'il y a là une foule d'expériences
+ curieuses à tenter, des milieux inexplorés à mettre à la scène,
+ une conception plus large de la vie à développer que celle que l'on
+ trouve chez nos auteurs contemporains, d'autres passions à étudier que
+ l'éternel adultère.
+
+Zola avait raison. Le théâtre moderne aurait tout à gagner à sortir un
+peu des alcôves, et à intéresser la foule à autre chose qu'à la banale
+aventure sexuelle. Or, l'auteur de _Thérèse Raquin_, dont le point de
+départ était, d'ailleurs, un adultère, mais fortement rehaussé par le
+crime, et surtout par le châtiment de la conscience, l'oeil de Caïn, n'eut
+ni le temps, ni l'occasion, ni sans doute aussi la force, de tenter cette
+rénovation. Nous attendons encore le Messie dramatique qui viendra
+bouleverser magnifiquement la scène, et changer en câbles neufs les
+ficelles usées, rajeunissant les vieilles conventions et les situations
+caduques.
+
+S'il n'a pu faire seul une bonne pièce, plaisant à la foule et intéressant
+les lettrés, ce qui est le double event à tenter, Zola a, du moins,
+formulé de curieuses et souvent justes théories sur le théâtre.
+_Le Naturalisme au théâtre_ et _Nos Auteurs dramatiques_ sont deux
+volumes, composés principalement d'articles de critique parus dans
+_le Bien Public_, et _le Voltaire_, arrangés, corrigés, recousus bout à
+bout, qui contiennent, à côté de vantardises et de prophéties, par trop
+mirobolantes, sur le théâtre naturaliste et son avenir, des jugements
+justes et des opinions fort sages.
+
+En ce qui concerne son collaborateur Busnach, mort en 1907, auquel il
+rendait un hommage mérité, Zola disait à un confrère le questionnant:
+
+ Je ne prends pas la responsabilité littéraire des pièces que
+ M. Busnach a tirées de mes romans. Je reste dans la coulisse et je
+ suis l'expérience avec curiosité. Dans ces pièces, en vertu de mon
+ principe que le succès est un élément essentiel, au théâtre, de
+ grandes concessions sont faites aux habitudes et au goût du public.
+ Nous brisons la logique des personnages du roman pour ne pas inquiéter
+ les spectateurs. On introduit des éléments inférieurs de comique et
+ des complications dramatiques. Enfin, on développe une mise en scène
+ pompeuse pour fournir un beau spectacle à la curiosité de la foule.
+ Cependant, ces drames contiennent l'application de quelques-unes
+ des idées nouvelles que je défends. M. Sarcey, qui a recherché toutes
+ les occasions d'attaquer _l'Assommoir_, était obligé de reconnaître
+ que la représentation des drames tirés de mes romans avait porté un
+ coup funeste à l'ancien mélodrame, qui ne pouvait plus s'en relever.
+
+Et Zola, à plusieurs reprises, revenant sur cette opinion du critique du
+_Temps_, redisait:
+
+ Malgré l'introduction d'éléments inférieurs, il faut avouer, comme
+ l'a reconnu Francisque Sarcey, que les drames tirés de mes romans
+ contiennent plus de vérité humaine, d'une part, et aussi plus de
+ pittoresque et de modernité dans les tableaux mis en scène.
+
+Il y eut des polémiques intéressantes et amusantes entre Sarcey et Zola.
+Celui-ci reprochait notamment au critique du _Temps_ de ne pas être
+«documenté» et de commettre des bévues et des anachronismes dans ses
+appréciations. Sarcey opposait à Zola les bourdes qui lui avaient échappé,
+comme à tout le monde, et dont quelques-unes sont devenues légendaires.
+Il les énumérait malicieusement:
+
+ Est-ce à M. Zola à me reprocher l'anachronisme d'avoir parlé de
+ Florent revenant de la Nouvelle-Calédonie, en 1858, alors que ce
+ furent les condamnés de la Commune, et non ceux de Décembre 51, qui
+ furent envoyés à Nouméa,--et il ajoute assez rudement: lui, qui nous
+ a décrit un soldat rentrant, en 1815, coiffé du képi d'ordonnance,
+ ne se souvenant plus que le képi est contemporain de l'expédition
+ d'Afrique; lui, qui nous montre une jeune fille se promettant, en
+ 1810, «de ne jamais épouser quelque maigre bachelier, qui l'écraserait
+ de sa supériorité de collégien et la traînerait, toute sa vie, à la
+ recherche de vanités creuses». Des bacheliers en 1810? Vous n'y songez
+ pas, mon cher confrère! A cette même date, 1810, vous faites tuer
+ l'amant d'Adélaïde par un douanier, «juste au moment où il entrait en
+ France toute une cargaison de montres de Genève», et Genève, en ce
+ temps-là, faisait partie du territoire français, c'était le chef-lieu
+ du Léman. N'est-ce pas vous encore qui avez fait, en 1853, apercevoir
+ à Hélène, du haut du Trocadéro, la masse énorme de l'Opéra de Garnier,
+ qui n'était pas encore sorti de terre? N'est-ce pas vous qui avez
+ entendu chanter le rossignol en septembre?...
+
+Le malicieux et pionnesque Sarcey reproche encore à Zola la phrase
+suivante:
+
+ Ils se mirent tous les trois à pêcher. Estelle y apportait une
+ passion de femme. Ce fut elle qui prit les premières crevettes,
+ trois petites crevettes roses.
+
+Le citateur caustique fait suivre l'extrait fâcheux de cette mercuriale,
+évoquant la bévue classique de Jules Janin:
+
+ Vous n'êtes pourtant pas sans savoir que les crevettes ne sont roses
+ que dans les mers où le homard revêt la pourpre du cardinal. Mais vous
+ aviez mis «roses» sans y attacher d'autre importance, peut-être parce
+ que le rose est une couleur gaie, parce qu'elle vous plaît davantage,
+ comme vous avez, autre part, attribué aux prunes une «délicate odeur
+ de musc», parce que le musc vous rappelle des sensations agréables,
+ et que ce sont là des détails qui n'ont point de conséquence. Ce qui
+ est essentiel à la peinture du caractère d'Estelle, c'est qu'elle
+ cherche des crevettes avec une passion de femme, et qu'elle mange des
+ prunes avec concupiscence. Maintenant, que ces crevettes soient grises
+ ou roses, que ces prunes sentent le musc ou tout bonnement la prune,
+ voilà qui est indifférent. Je m'embrouille sur les sexes (Sarcey
+ avait, dans son compte rendu du _Ventre de Paris_, qualifié de petite
+ fille le jeune personnage qui réconcilie, au 6e tableau, sa mère avec
+ sa grand'mère, et qui était un garçon dans la pièce, bien que joué par
+ une fillette, la petite Desmets), vous vous trompez sur les couleurs
+ et les odeurs, nous sommes à deux de jeu. Mais pourquoi ce qui est,
+ chez vous, noble indépendance de l'homme de génie, vis-à-vis de la
+ vérité, serait-il, chez moi, simple bafouillement? Et remarquez,
+ mon cher confrère, que, si ces petites inadvertances étaient aussi
+ condamnables que vous le dites, elles le seraient bien plus dans un
+ roman naturaliste que dans une critique de théâtre, qui n'affiche
+ point de prétention à une minutieuse exactitude dans le détail.
+
+Sarcey avait raison. Des erreurs, des méprises, des confusions d'époques,
+peuvent se produire dans tous les ouvrages, et ne sauraient leur ôter tout
+mérite. On doit négliger leur insignifiance. Comme le dit Sarcey, ce n'est
+pas parce que les crevettes seraient désignées sous leur couleur naturelle,
+grise ou plutôt opale, que la précocité gourmande d'Estelle se trouvera
+plus ou moins bien dépeinte et cessera d'être portée à la connaissance du
+lecteur, ce qui était le but cherché. On abusait beaucoup, autrefois, dans
+les revues littéraires, de la poursuite des anachronismes, des sottises,
+des coqs-à-l'âne échappés aux journalistes les plus en renom. Parfois,
+ces bévues, bruyamment signalées, étaient tout simplement des coquilles
+d'imprimerie, par exemple, en matière d'anachronisme dû à un chiffre
+retourné ou changé. Ces terribles corrigeurs de textes mettaient un pauvre
+diable de correcteur d'imprimerie en posture de perdre son emploi. Mais
+ici, le reproche d'inexactitude, renvoyé à Zola se targuant de sa
+documentation, était un procédé piquant de polémique.
+
+Les rieurs furent du reste du côté de Sarcey. Si j'évoque ce duel de plume
+entre le romancier-dramaturge et le critique célèbre, c'est que le coup
+de massue asséné par Zola, dans _le Figaro_, sur la «caboche» de Sarcey,
+demeure, le livre en gardant la trace, tandis que, pour retrouver la
+riposte du journaliste, il faut aller fouiller la collection du _Temps_
+et relire le feuilleton du 7 mars 1887. N'est-il pas juste qu'à côté du
+réquisitoire de Zola le livre, à son tour, garde la trace du plaidoyer de
+Sarcey?
+
+ Vous prétendez, écrivait donc le critique du _Temps_, que j'ai
+ accueilli avec rudesse et mauvaise humeur _l'Assommoir_, à son
+ origine, et que, plus tard, averti par le succès du drame, après
+ les 300 représentations qu'il avait obtenues, je l'ai tenu pour un
+ chef-d'oeuvre. Ni l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sont
+ conformes à vérité. Il est facile de me mettre en contradiction avec
+ moi-même, en prenant, tantôt dans la première partie de mon article,
+ qui est fort élogieuse, et tantôt dans la seconde, qui est de vive
+ critique. Vous le faites, sans y prendre garde, car vous avez ce
+ réalité, de ne voir que les images qui s'en impriment dans votre
+ cerveau. Ce sont les visions qui se forment en vous-même que vous
+ observez, et d'un oeil qui les grossit démesurément.
+
+ Vous parlez toujours de la vérité vraie, et vous êtes un homme
+ d'imagination, qui prend pour vérité les hallucinations écloses
+ d'une cervelle toujours en mouvement.
+
+ C'est ainsi que, dans _Nana_, vous nous avez peint des moeurs de
+ théâtre qui nous ont si fort étonnés, nous qui vivons dans ce milieu
+ spécial. C'est ainsi que, l'autre soir, au Théâtre de Paris, vous
+ avez vu, à la scène de l'enfant, toute une salle debout et battant
+ des mains, quand nous autres, qui ne sommes point naturalistes, nous
+ l'avons vue battre des mains, tout tranquillement assise, comme c'est
+ l'habitude.
+
+ Il y a quelques années, vous donniez, à Cluny, une comédie qui avait
+ pour titre: _les Héritiers Rabourdin_. La pièce n'avait pas trop bien
+ marché le premier soir, et mes confrères, non plus que moi, nous
+ n'avions pu dissimuler l'insuccès. Vous m'écrivîtes pour me prier d'y
+ retourner, m'affirmant que le grand public, le vrai, avait cassé notre
+ arrêt, qu'il emplissait la salle tous les soirs, et qu'il riait de
+ tout son coeur. Je me rendis à votre invitation, et, pour vous faire
+ la partie belle, je choisis un dimanche. La salle, hélas! était aux
+ trois quarts vide, et du diable si j'ai entendu personne rire. Mais
+ je ne doute pas que vous, de ces yeux qui sont toujours tournés en
+ dedans sur votre désir, vous n'eussiez vu la salle comble, et que
+ vous n'eussiez entendu, de vos oreilles ouvertes à l'écho de votre
+ pensée, ses universels éclats de rire.
+
+ Vous avez un talent si merveilleux que vous réussissez parfois à
+ imposer comme vraies ces chimériques visions de votre esprit; vous
+ nous faites illusion au point que, sur votre foi, nous croyons voir
+ toutes roses les crevettes à qui la nature a oublié de donner cette
+ jolie couleur. Ce n'est pas une raison pour railler les malheureux
+ qui les voient grises.
+
+ Et maintenant, mon cher Zola, parlons un peu plus sérieusement, si
+ vous voulez. Cette polémique, attardée sur des vétilles, n'est digne
+ ni de votre grand talent ni, j'ose le dire, de la situation que le
+ public a bien voulu me faire dans ce petit coin de la littérature, où
+ j'exerce la critique. Nous valons mieux que cela l'un et l'autre, et
+ permettez-moi de m'étonner que vous ne l'ayez pas senti. J'ai eu,
+ depuis près de trente années que j'écris dans les journaux, affaire à
+ tous les maîtres du théâtre contemporain. Mes feuilletons ne leur ont
+ pas toujours plu, cela va sans dire. Quelques-uns m'ont fait l'honneur
+ de s'en expliquer avec moi; aucun n'a eu le mauvais goût d'afficher
+ pour mes critiques, justes ou fausses, un impertinent mépris. Aucun ne
+ m'a parlé du peu d'aplomb de ma «caboche», aucun ne m'a dit que je
+ torchais mes articles sur un coin de table. Ils m'ont pris au sérieux,
+ parce qu'ils étaient convaincus que je parlais sérieusement de choses
+ que je tenais pour sérieuses.
+
+ Comment! Vous qui savez le prix du travail, vous qui avez conquis
+ lentement, par un labeur acharné, une des plus grandes renommées de
+ ce temps, comment se fait-il que vous affectiez de traiter ainsi
+ par-dessous jambe, un homme qui, lui aussi, n'a dû qu'à trente
+ années d'études, sévèrement et patiemment poursuivies, une influence
+ laborieusement obtenue et laborieusement gardée? Vous êtes surpris de
+ cette influence; vous n'en pénétrez pas les causes; je m'en vais vous
+ les dire, ne fût-ce que pour justifier les lecteurs du _Temps_ qui me
+ l'accordent.
+
+ Eh bien! mon cher Zola, c'est que, sur la question du théâtre, je
+ suis, pour me servir de votre langage, très _documenté_. Oui, sans
+ doute, il m'arrive d'appeler du nom d'Emmeline un personnage que
+ l'auteur a nommé Emma, et de faire, en l'appelant Berthe, l'éloge
+ d'une chanteuse de café-concert qui se nomme Gilberte. Prével en
+ tressaille d'horreur, et relève gravement, sur ses tablettes, cette
+ grosse méprise. C'est affaire à Prével; que lui resterait-il s'il
+ n'avait cette exactitude dans le détail? Mais, si je suis coutumier
+ de ces inadvertances, encore qu'elles soient moins fréquentes qu'on
+ ne l'a dit, il n'y a pas de pièce un peu importante que je n'aie vue
+ trois ou quatre fois, même les vôtres, que je n'aie lue ensuite.
+ J'examine, à chaque représentation, les manifestations du public,
+ tantôt me confirmant dans mon idée première, tantôt revenant sur mon
+ impression première. Il n'y a pas d'artiste que je n'aie étudié dans
+ tous ses rôles; je les suis partout et lorsque le moindre d'entre eux
+ me demande d'aller le revoir, dans n'importe quel boui-boui, je m'y
+ rends, toute affaire cessante. J'ai subordonné ma vie tout entière au
+ théâtre, et l'on m'y voit tous les soirs devant que les chandelles
+ soient allumées, ou, pour ne pas effaroucher vos scrupules de
+ naturaliste, avant que le gaz de la rampe soit levé, et je ne m'en
+ vais que lorsqu'il est éteint.
+
+ Le public le sait, et voilà pourquoi il a confiance. Il sait encore,
+ ce public, que je suis toujours de bonne foi, et je n'y ai même aucun
+ mérite. J'aime le théâtre d'un amour si absolu que je sacrifie tout,
+ même mes amitiés particulières, même, ce qui est plus difficile, mes
+ répugnances, au plaisir de pousser la foule à une pièce qui me paraît
+ bonne, de l'écarter d'une autre qui me semble mauvaise. Il m'est
+ arrivé dix fois de dire en prenant la plume: il faudra que je
+ m'observe aujourd'hui, que je passe légèrement sur tel ou tel détail,
+ que je dérobe de mon mieux le secret de telle ou telle défaillance.
+ Une fois la plume à la main, il y a en moi comme un démon qui la
+ précipite sur le papier, et je suis stupéfait en me relisant, le
+ lendemain, dans le journal, de voir que la vérité m'a échappé, à mon
+ insu, de toutes parts.
+
+ Cette vérité, je ne me contente pas de la dire, je tâche de la
+ prouver. J'expose loyalement les raisons de mes adversaires; je donne
+ aussi les miennes, et je les donne avec une abondance, avec une
+ insistance qui paraissent souvent fatigantes aux beaux esprits. Ma
+ passion serait de démontrer l'évidence; je reprends dix fois, s'il le
+ faut, un développement, et ne m'arrête que lorsque je sens qu'il me
+ sera impossible d'être plus clair et plus convaincant.
+
+ Je le fais dans une langue de conversation courante dont vous souriez.
+ Souriez, mon cher confrère, cela m'est égal. Je n'ai point de
+ prétention au style, ou, pour mieux dire, je n'en ai qu'une. Boileau
+ disait en parlant de lui:
+
+ «Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.»
+
+ Eh bien! moi, ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
+
+ Vous m'avez invité à faire mon examen de conscience; vous voyez que
+ je vous obéis. Oui, j'ai, dans le cours de ces trente années, commis
+ quelques sottises et laissé échapper beaucoup d'erreurs. Je me suis
+ souvent trompé; ceux-là seuls ne se trompent jamais qui n'ont pas le
+ courage d'avoir un avis, et je suis toujours du mien, ce qui n'est
+ peut-être pas un mérite si commun. Mais il ne m'en a jamais coûté de
+ reconnaître une méprise, et j'ai toujours réparé de mon mieux les
+ torts que j'avais pu avoir. Il y a tel artiste qui n'a dû l'ardeur
+ avec laquelle je l'ai poussé qu'à un mot malheureux qui m'était
+ échappé, dans un feuilleton, et dont j'avais trop tard mesuré
+ l'injustice.
+
+ Et voilà pourquoi le peuple de Paris, ce peuple que vous revendiquez
+ pour vous, que vous appelez, comme nos anciens rois, mon bon peuple
+ de Paris, voilà pourquoi il témoigne d'une certaine confiance dans
+ l'honnêteté et la justesse de mes appréciations, voilà pourquoi il
+ veut bien m'accorder, dans la critique de théâtre, une certaine
+ autorité.
+
+ Rassurez-vous, mon cher confrère. Cette autorité, je n'en userai pas
+ pour vous barrer le passage, pour obstruer, comme vous dites. Aussi
+ bien serait-ce peine inutile. Le public n'est pas si idiot que vous
+ dites, et il sait bien aller, sans moi et malgré moi, où il s'amuse.
+ Si jamais vous écrivez, au théâtre, une oeuvre qui le prenne par les
+ entrailles, j'aurais beau me mettre en travers, le public me passerait
+ sur le corps pour aller l'entendre.
+
+ Mais, croyez-le bien, je me rangerais d'abord et sonnerais la fanfare
+ sur son passage. Votre ami Alphonse Daudet vient de donner à l'Odéon
+ une pièce qui soulève, sans doute, beaucoup d'objections, mais où se
+ trouvent quelques scènes extrêmement bien faites, et d'autres qui ont
+ un ragoût de nouveauté piquante; c'est lui qui l'a écrite tout seul,
+ répudiant ces collaborations derrière lesquelles on peut se replier,
+ en cas d'insuccès, et battre en retraite. Est-ce que je ne lui ai pas
+ le premier battu des mains? Je ne suis pas occupé de savoir si son
+ drame était en opposition avec mes théories. Mes théories! mais je
+ n'en ai qu'une, c'est qu'au théâtre il faut intéresser le public. Peu
+ m'importe à l'aide de quels moyens on y arrive. Ces moyens, je les
+ examine, je les analyse; c'est mon métier de critique. Mais pourquoi,
+ diantre! en repousserais-je un de parti pris?
+
+ Non, mon cher Zola, je ne suis pas si exclusif que vous feignez de
+ le croire. Je suis convaincu, pour ma part, qu'un jour vous vous
+ emparerez du théâtre; ce ne sera pas de prime saut, comme Dumas, par
+ exemple, qui a fait _la Dame aux Camélias_, un chef-d'oeuvre, sans y
+ songer, en se jouant, conduit par ce mystérieux instinct qu'on appelle
+ le don. Vous y aurez plus de peine, mais à des qualités d'artiste
+ de premier ordre vous joignez une ténacité invincible; vous savez
+ vouloir.
+
+ Laissez donc, pour le moment, Busnach vous gagner, au petit bonheur,
+ tantôt la forte somme, tantôt un simple lapin, avec vos livres
+ adroitement découpés en pièces. Ne vous mêlez de cette besogne
+ subalterne que pour apprendre les procédés du théâtre; prenez-en
+ patience et des succès qui n'ajoutent rien à votre renommée, et des
+ échecs qui n'entament point votre gloire. Arrivez-nous un jour avec
+ un drame écrit par vous, et soyez assuré que, s'il est vraiment ce que
+ j'espère, ce n'est pas moi qui ferai obstruction.
+
+Le théâtre n'a été qu'un accident répété, une série d'à-coups dans
+l'existence de Zola. Le romancier a tout absorbé en lui. Un
+romancier-poète et un romancier-philosophe aussi. Dans ses derniers
+ouvrages, il était devenu utopiste humanitaire, fouriériste et
+phalanstérien, et, pour le peuple des travailleurs, qu'il aristocratisait,
+pour l'ouvrière surtout, qu'il métamorphosait, du bout de sa baguette
+de magicien de l'écriture, comme dans le conte de fées de Cendrillon,
+en princesse aux splendides costumes roulant carrosse vers des bals
+perpétuels, il bâtissait de superbes châteaux en des Espagnes socialistes.
+
+Par le roman, on pourrait dire par un roman, il s'est emparé de l'opinion,
+après une longue attente et un stage laborieux. Il n'a pu, cependant,
+conquérir, vivant, la grande, l'incontestable et unanime popularité. Il
+n'a pas été de ces privilégiés de la renommée que la foule ne se contente
+pas d'admirer par ouï-dire et d'acclamer par imitation, mais qu'elle
+connaît, qu'elle lit, qu'elle applaudit, qu'elle célèbre en connaissance
+de cause. Je ne crois pas qu'il ait jamais l'innombrable quantité de
+lecteurs que charma et que conquiert encore Alexandre Dumas, tout démodé
+et vieillot qu'il semble devenu aux yeux myopes de l'aristocratie lisante.
+Les journaux démocratiques et les livraisons illustrées savent la
+réalité de la popularité persistante des _Trois Mousquetaires_ et de
+_Monte-Christo_. Les événements qui ont accompagné l'affaire Dreyfus ont
+sans doute fait pénétrer le nom de Zola dans les milieux non lettrés,
+où il était peu ou mal connu. On l'a estimé, salué, pris pour patron de
+groupes d'études collectivistes et proclamé grand citoyen dans des groupes
+militants, où d'ordinaire les écrivains sont dédaignés, où les romanciers
+surtout sont traités en amuseurs frivoles, en non-valeurs pour un parti,
+des fantaisistes bons tout au plus, parmi les combattants de la Sociale,
+à incorporer dans la musique. Si la participation considérable de Zola au
+mouvement dreyfusiste, si ses attaques, ses procès, ses condamnations ont
+fait sonner son nom, là où il n'avait que tinté faiblement, si, dans les
+masses politiciennes, on l'a prononcé désormais avec respect, ce nom qu'on
+accompagnait plutôt, auparavant, d'épithètes irrévérencieuses et injustes,
+s'il a cessé d'être méconnu par un public hostile qui ne l'avait pas lu,
+et par ouï-dire le considérait comme un réactionnaire et un pornographe,
+sa gloire ne s'en est pas sensiblement accrue. Les liseurs populaires ne
+sont pas venus en aussi grand nombre qu'on aurait pu le supposer. Les
+livres de Zola sont trop forts, je ne dis pas trop beaux, mais trop
+lyriques, pour le peuple. Ils sont d'une facture qui dépasse la faculté
+lisante de la plupart des lecteurs de romans-feuilletons. Ils manquent de
+l'intérêt dramatique et du mouvement que recherche cette clientèle. La
+description l'assomme. Elle la saute le plus souvent. Le lecteur ordinaire
+veut de l'action, des faits, des scènes vives, des coups de théâtre, des
+personnages tout d'une pièce, expliqués en deux lignes, aux portraits
+enlevés en quatre traits. La poésie des romans de Zola est au-dessus de
+l'intellect du populo, et sa philosophie, sa philanthropie et sa doctrine
+de l'amour régénérant l'humanité, lui donnant le bonheur sur terre, est à
+côté de la mentalité des classes, plus habituées à agir qu'à réfléchir,
+et surtout qu'à rêver. Le lyrisme et le socialisme de Zola ne sauraient
+éveiller la passion chez les foules, et plus d'un de ces lecteurs
+provoqués par le tapage de l'affaire Dreyfus, laissant tomber le livre,
+avec un bâillement, aura considéré son auteur, dans les deux sens, au
+figuré et au propre, ainsi qu'un endormeur.
+
+Quant à la classe plus éduquée, dédaigneuse des vulgarités du roman
+d'aventures et d'intrigues, le vrai public zoliste, l'Affaire, toujours
+Elle! l'a dispersée, épouvantée. Il y a des milieux où l'on n'oserait plus
+ouvrir un roman de Zola. Cela passera, c'est certain, mais, au moins quant
+à présent, l'on peut dire que la popularité de l'auteur a subi un arrêt,
+et qu'il n'a pas encore bénéficié de la gloire sereine et quasi
+sur-terrestre de Victor Hugo.
+
+Combatif à l'excès, Zola aura été, de son vivant, excessivement combattu.
+Ses livres ont eu, pendant vingt-cinq ans, une vogue considérable, et ont
+beaucoup fait parler d'eux, de leurs personnages, de leur auteur. Mais
+il faut noter que quelques-uns se sont très peu vendus; si l'on prend le
+débit commercial comme criterium de la renommée d'un écrivain, Zola a eu
+cette renommée intermittente et variable. Le public, qui achète, a paru
+faire tri, et établir une hiérarchie parmi ses divers romans. Ainsi, _la
+Conquête de Plassans, l'oeuvre, l'Argent, la Joie de vivre, le Rêve, Son
+Excellence Eugène Rougon_ et _la Fortune des Rougon_ y sont toujours
+restés loin du magnifique total d'éditions obtenu par les autres ouvrages.
+C'est _la Débâcle_, qui tient la tête avec 218 mille exemplaires
+(en 1907). _Nana_ vient ensuite avec 204 mille. L'avance que ces deux
+livres ont sur tous les autres, et même sur _l'Assommoir_ (157 mille),
+peut s'expliquer par le sujet, pour _Nana_, par l'actualité et les
+polémiques, pour _la Débâcle_. La vente n'a toutefois pas grand rapport
+avec l'art; la supériorité d'une oeuvre ne tient pas au débit du papier;
+le total des recettes ne saurait servir à un classement esthétique. Ces
+chiffres, précisant le goût du public, se modifieront probablement avec
+le temps. Il se produit, au cours des ans, de si profonds changements
+dans les appréciations littéraires. Il est à peu près certain que les
+lecteurs de la seconde moitié du XXe siècle ne se préoccuperont guère
+des théories du «Naturalisme» auxquelles Zola attachait si grande
+importance. On se demandera: le Naturalisme? qu'est-ce que cela voulait
+bien dire exactement? On peut même déjà se poser la question.
+
+Ethymologiquement, et logiquement aussi, ce terme devait signifier: retour
+à la nature. Le mot «réalisme» convenait peut-être mieux aux écrivains,
+qui se proposaient, comme Zola, de montrer l'humanité telle qu'elle était,
+et non pas telle qu'elle devrait être. On peut noter que, dans ses
+derniers ouvrages, Zola a pris le contre-pied du «naturalisme», puisque,
+dans _Fécondité, Travail, Vérité_, il dépeint une humanité idéale, des
+personnages hors nature, se mouvant dans des situations et dans des
+milieux, non plus réels, mais tels que l'auteur et ses coreligionnaires
+souhaiteraient d'en rencontrer, d'en créer.
+
+Les vrais réalistes, ancêtres de nos naturalistes, ce sont, d'abord, le
+puissant et encyclopédique Diderot, le créateur de la tragédie bourgeoise;
+le plat et incolore La Chaussée; ensuite les romanciers, aux peintures
+triviales et aux aventures souvent libertines, de la fin du XVIIIe siècle
+et du commencement du XIXe; les chansonniers poissards, les vaudevillistes
+du Caveau; Restif de la Bretonne, Pigault-Lebrun, puis Auguste Lafontaine,
+Paul de Kock, beaucoup trop dédaigné présentement, et à qui ses vulgarités
+d'expressions et ses scènes d'une crudité trop réelle ont fait le pire
+tort; Henry Monnier, l'inventeur du bourgeois type du XIXe siècle,
+personnage considérable de la comédie et du vaudeville modernes, reproduit
+par tous les auteurs, et devenu le principal rôle du répertoire de Labiche,
+de Gondinet, de Gandillot, de Feydeau. Un portrait d'après nature, ce
+Joseph Prudhomme, dont un acteur de grand talent, Geoffroy, donna cent
+copies. Enfin, Champfleury, Duranty et Gustave Flaubert, voilà les
+réalistes, les véritables naturalistes.
+
+Balzac est à part: comme Zola, c'est un romantique, un poète en prose,
+un faiseur d'épopées, l'Homère en robe de moine, vagabondant, puis
+se claustrant à travers la France, d'une Iliade dont les Achille et
+les Hector sont des usuriers, des avoués, des journalistes, des
+commis-voyageurs, des apprentis ministres, des bandits, des commerçants,
+des grands seigneurs; et les Hélène ou les Hécube, des filles d'opéra, des
+duchesses, des paysannes, des boutiquières, des bas-bleus et des parentes
+pauvres.
+
+On ne saurait nier l'influence de Balzac sur tous ceux qui se sont appelés,
+ou qui se sont laissé appeler des _Naturalistes_. Il y a, toutefois, dans
+l'oeuvre d'ensemble de Balzac, toute une partie d'imagination, d'aventures
+exceptionnelles et de personnages extraordinaires, qui ne rentrent
+nullement dans le genre d'études précises, d'observations exactes et de
+faits empruntés à la vie ordinaire, bourgeoise, ouvrière, qui caractérise
+le roman dit naturaliste. Ferragus et les Dévorants, dont il est le XXXVIe
+roi, les incarnations de Vautrin, ce grand-père du Rocambole de Ponson
+du Terrail, les mélodramatiques scènes de _la Femme de Trente ans_, les
+aventures mouvementées de La Torpille, de Lucien de Rubempré, et des
+principaux personnages des _Illusions perdues_, la fantasmagorie
+swedenborgienne de _Seraphitus Seraphita_, et les péripéties des _Chouans_,
+narrées à la façon de Walter Scott, n'ont qu'une analogie très vague avec
+_Germinie Lacerteux_ ou avec _Pot-Bouille_. Balzac, dans ces oeuvres, où
+l'imagination a laissé peu de place à l'observation, et où le bizarre se
+combine avec l'invraisemblable, a plutôt servi de modèle à Montépin et à
+Gaboriau qu'à Zola et à Goncourt.
+
+Mais il est impossible de contester la filiation qui unit les romans
+d'étude et d'observation de Zola, de Goncourt, de Daudet, aux grandes
+oeuvres de Balzac: _la Cousine Bette, le Père Goriot, Eugénie Grandet, les
+Paysans, César Birotteau, le colonel Chabert_, et tant d'autres miroirs
+vivants de l'humanité française au commencement du XIXe siècle.
+
+Pour Zola, dans l'intellect duquel un profond et surprenant changement se
+produisit, vers 1868, à l'époque où il conçut et écrivit _Thérèse Raquin_,
+il y eut certainement une autre influence. Il avait lu Balzac, bien
+auparavant, et il en était resté, au moins comme goût, comme genre
+littéraire, à Musset et à George Sand. Il eut la vision, presque soudaine,
+d'un autre concept littéraire que celui du romantisme, pour le sujet, le
+décor et la facture. La lecture de Stendhal, de Mérimée, fut pour beaucoup
+dans cette évolution, que précisa la fréquentation de Taine. Les études du
+minutieux critique sur la littérature anglaise, la netteté avec laquelle
+Charles Dickens et ses procédés étaient notés et mis en lumière durent
+agir fortement sur son cerveau.
+
+On a fréquemment cité Dickens, à l'occasion d'Alphonse Daudet. C'est
+surtout la sentimentalité de l'auteur de _David Copperfield_ et ses
+tableaux attendrissants, la similitude de certains sujets aidant, qui ont
+vulgarisé cette comparaison. Mais les méthodes et les moyens d'exécution
+des deux romanciers sont susceptibles d'un rapprochement, moins apparent,
+plus réel au fond, lorsqu'on examine la façon dont «travaillent» l'auteur
+de _Hard Times_ (les Temps difficiles) et celui de _Germinal_. Tous deux
+ont une loupe dans l'oeil. Ils voient les détails avec une précision et un
+grossissement énormes. Ils les rendent tels. Rien ne saurait échapper à
+leur minutieux inventaire. À la lueur d'un éclair, dans une tempête, l'un
+et l'autre surprennent toutes les particularités d'un paysage vaste, et
+les décrivent sans omettre un arbre renversé, une charrue abandonnée dans
+un champ, un cheval qui se cabre, au loin, sur la route détrempée, ni
+la pointe d'un clocher se dressant au fond de la campagne, au-dessus de
+laquelle courent de gros et lourds nuages noirs, comptés et signalés au
+passage. En même temps, le romancier anglais et son confrère français ont
+l'irrésistible tentation d'associer les éléments, les choses inanimées,
+les objets matériels aux passions, aux sentiments et aux actes impulsifs,
+ou délibérés, des personnages de leurs histoires. Pour une jeune fille,
+dont le coeur s'ouvre à l'amour, et qui traverse les cours moroses de
+Lincoln Inn's Field, où la chicane tend ses toiles, Dickens ensoleille ces
+ruelles de suie et de boue; il bat la mesure à tout un orchestre ailé de
+moineaux gazouilleurs; sur son passage, il multiplie la joie, la clarté,
+la vie. Zola aussi ne manque jamais d'harmoniser le décor avec les
+situations et l'état d'âme de ses personnages. Il réassortit les nuances
+du ciel avec les sentiments de ses élus de l'amour ou de ses damnés du
+travail. On en pourrait citer vingt exemples, pris au hasard, dans tous
+les romans de Zola. On trouvera des citations plus loin, dans l'examen
+détaillé de ses principaux ouvrages.
+
+On a prétendu que le mouvement naturaliste, absorbé par Zola, identifié
+en lui seul, aux yeux du public, était dû à Champfleury, dont il n'aurait
+fait que suivre les traces et continuer l'oeuvre. On a nommé aussi Duranty
+le fondateur du Réalisme.
+
+Vainement chercherait-on la moindre preuve de la filiation dénoncée. Zola
+n'a rien, mais rien du tout, de Champfleury, et la ressemblance n'existe
+que dans les prunelles de ceux qui veulent absolument la voir.
+
+Il a cité ce romancier, qui fut oublié de son vivant, et que j'ai connu
+préoccupé uniquement de céramique, bon fonctionnaire d'ailleurs, dirigeant
+habilement la manufacture de Sèvres, en 1883, mais la mention est fort
+sommaire:
+
+ Il y aurait toute une étude, écrivait-il dans _les Romanciers
+ Contemporains_, sur le mouvement réaliste que M. Champfleury
+ détermina vers 1848. C'était une première protestation contre le
+ romantisme qui triomphait alors. Le malheur fut que, malgré son talent
+ très réel, M. Champfleury n'avait pas les reins assez solides pour
+ mener la campagne jusqu'au bout. En outre, il s'était cantonné dans un
+ monde trop restreint. Par réaction contre les héros romantiques, il
+ s'enfermait obstinément dans la classe bourgeoise, il n'admettait que
+ les peintures de la vie quotidienne, l'étude patiente des humbles
+ de ce monde. Cela était excellent, je le répète; seulement cela
+ restreignait la formule, et l'on devait étouffer bientôt dans cet
+ étranglement de l'horizon...
+
+ Certaines oeuvres de M. Champfleury sont exquises de naïveté et de
+ sentiment. Il a droit à une place à part, au-dessous de Balzac. C'est
+ un des romanciers les plus personnels de ces trente dernières années,
+ malgré son horizon borné et les incorrections de son style...
+
+Pour Duranty, c'est différent: Zola l'a bien connu, beaucoup lu, presque
+admiré, lui qui avait plutôt l'admiration rebelle.
+
+Cet Edmond Duranty, complètement oublié présentement, n'eut jamais qu'une
+notoriété de cénacle, dans le goût de celle d'Hippolyte Babou, célèbre par
+une odelette funambulesqne de Théodore de Banville, et dont Zola s'égayait
+ainsi:
+
+ Un type amusant, le critique qui a une réputation énorme dans les
+ coulisses littéraires, disait-il, et qui ne laisse tomber que trois ou
+ quatre pages, chaque année, comme il laisserait tomber des perles...
+ Le public l'ignore absolument. Cela n'empêche pas qu'il soit une
+ illustration...
+
+Duranty, pour Zola, était une autorité. Il avait conservé une déférence à
+son égard, qui remontait au temps où, commis-libraire, il empaquetait des
+bouquins sur les comptoirs de la maison Hachette. Ce fut le premier homme
+de lettres avec qui il échangea des saluts, puis des idées. On peut dire
+que Duranty fit partie du groupe initial des amis de Zola, celui des
+Provençaux, compagnons de jeunesse, auxquels il convient d'ajouter Paul
+Alexis et Antony Valabrègue, le poëte mélancolique de _la Chanson de
+l'Hiver_, critique d'art distingué.
+
+Paul Alexis a esquissé les entrevues initiales de Duranty et du commis
+de Hachette et Cie, qui n'était alors que l'auteur inédit des _Contes à
+Ninon_. Le croquis est précis et vivant:
+
+ Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux
+ extrémités fines, froid, très correct, très raide, fort peu
+ communicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus pour
+ en rendre compte dans un journal de Lyon. Puis, en attendant qu'on
+ lui apportât les volumes, le petit homme aux façons sèches, mais
+ aristocratiques, prenait une chaise et s'asseyait sans rien dire.
+ C'était Duranty. Si peu liant qu'il fût, Duranty devint plus tard un
+ ami de Zola, quand celui-ci l'eut rencontré de nouveau dans l'atelier
+ de Guillemet... À chaque oeuvre nouvelle, j'ai vu Zola se poser avec
+ curiosité cette interrogation: Qu'en pensera Duranty?
+
+Edmond Duranty, né à Paris le 5 juin 1833, passait pour être le fils
+naturel de Prosper Mérimée. Il avait la sécheresse du style de ce père
+présumé, sans son intensité d'expression ni son ferme dessin. C'est
+à cette filiation supposable que Duranty devait une petite rente lui
+permettant de produire lentement de la littérature peu lucrative. Elle lui
+valut, sans doute aussi, la faveur de la concession d'un emplacement dans
+le Jardin des Tuileries, alors très réservé, pour l'exploitation d'un
+théâtre de marionnettes. Duranty composa toute une série de saynètes pour
+ce Guignol. Elles ont paru sous le titre de _Théâtre des Marionnettes des
+Tuileries_, Paris, 1862.
+
+Il avait collaboré à une petite revue, peu viable, _le Réalisme_, fondée
+par Assézat, dont le docteur Thulié et Champfleury étaient les principaux
+rédacteurs.
+
+_Le Réalisme_ est un journal dont la collection complète, reliée, ne
+formerait pas un volume, mais qui a une histoire et qui a laissé un nom.
+Il paraissait mensuellement, format in-4°, imprimé sur deux colonnes et
+deux feuilles, en tout 16 pages. Il annonçait douze numéros par an, il
+n'en eut que six. Le premier numéro est du 15 novembre 1856, le dernier
+d'avril 1857.
+
+Le journal était combatif. Il partait vigoureusement en guerre contre le
+Romantisme. Les rédacteurs du _Réalisme_ étaient républicains modérés,
+mais, à cette époque, c'était très hardi d'avouer une sympathie pour
+la République, même la République rose. L'un des collaborateurs, Jules
+Assézat, est mort rédacteur des _Débats_; un autre, le docteur Thulié, a
+été président du Conseil municipal de Paris et président du Grand-Orient
+de France. Leur conviction littéraire et philosophique était ardente et
+sincère, hardie aussi. Il y avait, pour des républicains et des jeunes
+gens, une certaine témérité à oser combattre le Romantisme. C'était
+attaquer Victor Hugo. Or, l'auteur des _Châtiments_ était proscrit et
+populaire. En ne s'inclinant pas devant l'illustre poète, qui, pour la
+jeunesse frondeuse, était surtout l'auteur de _Napoléon-le-Petit_, on
+semblait faire sa cour au pouvoir. Ceci fut certainement une des causes
+de l'insuccès du _Réalisme_.
+
+Zola n'apprécia cette attitude que comme une révolte littéraire. Elle
+était conforme au goût bourgeois d'alors. On applaudissait la _Lucrèce_
+de Ponsard et _les Ennemis de la Maison_ de Camille Doucet, par esprit de
+réaction, plus politique que poétique. Les romantiques, bien que beaucoup,
+comme Théophile Gautier, eussent les faveurs des Tuileries, passaient pour
+«des rouges».
+
+ Il semble tout naturel aujourd'hui, écrivait Zola, trente ans plus
+ tard, de juger froidement et sévèrement le mouvement de 1830. Mais,
+ à cette époque, c'était là une hardiesse surprenante... J'ai souvent
+ confessé que nous tous, aujourd'hui, même ceux qui ont la passion de
+ la vérité exacte, nous sommes gangrenés de romantisme jusqu'aux
+ moëlles; nous avons sucé ça au collège, derrière nos pupitres, lorsque
+ nous lisions les poètes défendus; nous avons respiré ça dans l'air
+ empoisonné de notre jeunesse. Je n'en connais guère qu'un ayant
+ échappé à la contagion, et c'est M. Duranty. Souvent, lorsque je songe
+ à nous, j'ai une conscience très nette du mal que le romantisme nous
+ a fait. Une littérature reste toujours troublée d'un pareil coup de
+ folie...
+
+Duranty fut donc antiromantique, comme on est anticlérical. Il apporta
+dans cette négation toute l'ardeur du sectaire. Il prétendait remonter à
+Diderot, dont son collaborateur Assézat devait donner une excellente
+édition.
+
+Voici comment il définissait sa doctrine:
+
+ Le Réalisme conclut à la reproduction exacte, complète, sincère, du
+ milieu social, de l'époque où l'on vit, parce qu'une telle direction
+ d'études est justifiée par la raison, les besoins de l'intelligence
+ et l'intérêt du public, et qu'elle est exempte de tout mensonge, de
+ toute tricherie... Cette reproduction doit donc être aussi simple que
+ possible, pour être comprise de tout le monde.
+
+Duranty et ses amis étaient de farouches niveleurs. Ils attaquaient, avec
+la bonne foi, l'emballement et la présomption de la jeunesse, tout ce qui
+se trouvait, non pas seulement devant eux, au-dessus d'eux, mais à côté
+d'eux. Ils ne se contentèrent pas de vouloir déboulonner Victor Hugo,
+--Duranty et Thulié livrant un assaut de Gulliver au géant, ça semble
+comique aujourd'hui, c'était odieux et fou, en 1856,---mais, au nom du
+Réalisme, ils éreintèrent aussi Stendhal et Gustave Flaubert!
+
+Zola, indulgent envers Duranty et ses amis, ne va pas cependant jusqu'à
+les approuver dans leurs fureurs d'iconoclastes, auxquelles justement il
+attribue leur insuccès:
+
+ ... Une autre faute regrettable était de s'attaquer violemment à notre
+ littérature entière. Jamais on n'a vu pareil carnage. Balzac n'est pas
+ épargné... Quant à Stendhal, il n'est pas jugé assez bon réaliste...
+ La note la plus fâcheuse est une courte appréciation de _Madame
+ Bovary_, qui venait de paraître, d'une telle injustice qu'elle étonne
+ profondément aujourd'hui. Comment les réalistes de 1856 ne
+ sentaient-ils pas l'argument décisif que Gustave Flaubert apportait
+ à leur cause? Eux étaient condamnés à disparaître le lendemain, tandis
+ que Madame Bovary allait continuer victorieusement leur besogne, par
+ la toute puissance du style...
+
+_Le Réalisme_ disparut faute de fonds, faute de lecteurs. Edmond Duranty
+publia ensuite des romans, dont les deux principaux sont: _le Malheur
+d'Henriette Gérard_ et _la Cause du beau Guillaume_: tous deux parurent en
+1861 et 1862. Depuis, Duranty ne produisit guère que des nouvelles brèves
+et exsangues. Était-ce par atavisme? Mais aucune ne fut une _Carmen_ ni un
+_Enlèvement de la Redoute_.
+
+Elles ont été recueillies et publiées en volume, sous le titre:
+_les Six barons de Septfontaines_ (Les six barons,--Gabrielle de Galaray.
+--Bric-à-brac.--Un accident.)--Paris, Charpentier éditeur.--1878.
+
+Il a, en outre, publié de nombreux articles sur la peinture, sur la
+caricature, sur les peintres de l'école impressionniste.
+
+Edmond Duranty est mort, à la Maison Dubois, le 10 avril 1880.
+
+_Le Malheur d'Henriette Gérard_ est un roman de moeurs bourgeoises, se
+ressentant de l'influence de _Madame Bovary_, attaquée pourtant par
+Duranty et ses amis. Henriette Gérard est aussi une petite bourgeoise
+déclassée, qui s'ennuie dans sa bourgade, et qui «bâille après l'amour,
+comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine», ainsi que disait un
+peu lourdement, Flaubert, notant les aspirations de la femme, bientôt
+délurée, de l'épais médecin de Yonville-l'Abbaye. Fille de bourgeois
+cossus, Henriette ne saurait épouser un petit scribe de mairie, sans le
+sou, mais qui lui parle d'amour, en se coupant les phalanges aux
+culs-de-bouteilles brisés, plantés dans le chaperon du mur enjambé lors
+des rendez-vous. Le frère d'Henriette trouve, dans les chiffons de sa
+soeur, une photographie, celle du scribe municipal, et la montre. Tout se
+découvre. Henriette résiste d'abord aux indignations bourgeoises de ses
+parents. Elle a même la velléité de se conduire en héroïne de romans non
+réalistes. La fuite en manteau sombre et l'enlèvement traditionnel en
+diligence, voire en chemin de fer, en attendant l'auto de nos jours,
+semblent tout indiqués. Le commis s'y prépare. Le dénouement ordinaire des
+histoires à la Cherbuliez ou à la Feuillet se présente donc à la pensée du
+lecteur. Mais Duranty, et c'est là une affirmation très heureuse du
+système littéraire, qualifié dès lors de «réalisme», prend le contre-pied
+de la solution des romanciers de l'école du bon sens et de l'idéal. Ces
+imaginatifs, tout en se vantant de fuir la trivialité, d'éviter tout ce
+qui n'était pas éthéré, céleste, divin, étaient, comme les pirates de
+l'opérette de _Giroflé_, grands partisans de l'enlèvement. Cette opération
+délicate leur semblait le prélude convenable de l'union, enfin consentie
+par les pouvoirs paternels. Aussi leurs critiques, qui daignèrent
+s'occuper du _Malheur d'Henriette Gérard_, reprochèrent-ils, comme une
+grossièreté, la conclusion «réaliste» de cette historiette d'amour
+contrarié, qui commençait tout à fait selon la formule des Sandeau, et le
+procédé dont devaient abuser les Georges Ohnet futurs: Henriette Gérard
+ne se laissait pas enlever. Elle manquait évidemment à tous ses devoirs
+vis-à-vis de la littérature à la mode. La pluie qui l'empêche de sortir,
+et qui l'arrose quand elle songe à rejoindre son pirate, la fait rentrer
+au logis, et en elle-même. Elle devient raisonnable, cette amoureuse qui
+n'a rien d'une Valentine ou d'une Indiana, et elle épouse bourgeoisement
+un homme médiocre, comme tout son entourage, mais qui s'efforcera de faire
+son bonheur, et qui a tout pour réussir. Ce bon mari ne sera sans doute
+pas une manière de héros de roman; il hésiterait avant de s'écorcher les
+chairs aux culs-de-bouteilles pariétaires, à l'exemple du don Juan de la
+mairie, mais il fera ce qu'il pourra pour rendre sa femme heureuse. Et
+voilà comment s'accomplira la destinée de la pauvre Henriette Gérard, son
+malheur.
+
+Dans ce roman, remarquable à plusieurs titres, et qui mériterait de ne
+pas demeurer enseveli dans les ossuaires des quais, rien ne rappelle ni
+les procédés de composition, ni le style, ni la mise en oeuvre large et
+colorée d'Émile Zola. C'est sec comme une tartine d'enfant puni. Pas de
+descriptions éclatantes ou poignantes. Un décor vaguement brossé. Des âmes
+indécises et des corps mollasses. Non, Zola n'a rien emprunté à ce sobre
+et constipé Duranty. S'il eût conçu le sujet du «Malheur d'Henriette
+Gérard», il eût autrement dépeint ce milieu de petite ville, et fait vivre
+et souffrir plus rudement ces bourgeois, en somme paisibles et incolores.
+
+C'est de même sans imitation de Flaubert que Zola a dessiné son plan et
+construit son oeuvre. Il fut l'ami et l'admirateur de Gustave Flaubert
+(l'amitié et l'admiration se trouvèrent réciproques), mais non pas
+son élève. Le style de ces deux grands romanciers est sans doute tout
+empanaché du même plumet romantique. Ils ont eu beau s'en défendre, leurs
+oeuvres sont écrites avec la grandiloquence, la couleur et la truculence
+des Théophile Gautier et des autres matamores de 1830. Voilà ce que Zola a
+de commun avec Flaubert: ce sont deux grands peintres sortis de l'atelier
+Hugo. Loin de moi l'idée de rabaisser le grand et robuste Flaubert. Mais,
+d'abord, sa puissance créatrice, son génie architectural, sa stratégie de
+général d'une armée de personnages à faire mouvoir ne sont-elles pas fort
+inférieures aux mêmes qualités, dont _les Rougon-Macquart_ nous offrent un
+si prodigieux développement? Il n'y a pas lieu de faire ici un parallèle
+classique, et je ne suis pas Plutarque, bien que j'écrive la vie d'un
+homme illustre. Mais la puissance littéraire de Zola, affirmée par une
+oeuvre considérable, monumentale, savamment ordonnée et magistralement
+conduite des fondations au faîte, apparaît, et est réellement, plus
+imposante et plus grandiose que celle de l'éminent auteur de _Mme Bovary_,
+chef-d'oeuvre isolé, par conséquent moins dominateur. _Salammbô_ et
+_la Tentation de saint Antoine_ sont des oeuvres travaillées, érudites,
+philosophiques, d'une grande valeur, mais on y trouve vraiment beaucoup
+trop de rhétorique, et le naturalisme, le réalisme, ou, pour parler sans
+«ismes», la représentation de la société contemporaine et la reproduction
+de la vie en sont trop absentes, pour que nous puissions, sur le terrain
+de la vérité observée et rendue, mettre Flaubert et Zola sur le même plan.
+La montagne est grande et belle, la mer aussi, mais elles ont, l'une et
+l'autre, une grandeur propre, et chacune affirme une beauté qui n'est pas
+à opposer à l'autre.
+
+En reprenant la supposition, émise à propos du roman de Duranty: si Zola
+eût entrepris le sujet de _Mme Bovary_, il l'eût certainement traité d'une
+façon moins «réaliste». La noce de campagne, le bal à la Vaubyessard, la
+chevauchée dans la forêt, le comice agricole, même la fameuse promenade
+dans le fiacre jaune aux stores baissés, persiennes fragiles et abris fort
+indiscrets de luxures peu secrètes, ces tableaux vigoureux n'eussent pas
+été plus largement brossés; mais Zola eût sans doute grandi et rendu plus
+tragique, donc plus intéressante, cette Bovary, qui est une Henriette
+Gérard tournant mal, et qui n'a pas peur d'être trimballée en sapin.
+Il ne l'eût pas ornée d'une fillette, sans tirer parti de la présence
+de l'enfant, gêne et obstacle, sinon remords et châtiment, dans les
+expansions de l'adultère. Il aurait évité surtout, je crois, le dénouement
+banal, et à la portée de tous les romanciers, du suicide dans la boutique
+du pharmacien, avec l'aveugle revenu exprès, comme en un mélo de l'Ambigu,
+pour faire tableau, à l'heure de la mort. Si toutes les femmes qui
+trompent leur mari avalaient de l'arsenic, ce produit deviendrait si rare
+qu'il serait presque impossible de s'en procurer chez le chimiste. La
+Bovary n'eût-elle pas été plus logique, plus dramatique aussi, puisque
+l'auteur admettait un dénouement tragique, et peut-être plus vraie,
+empoisonnant son mari, afin de satisfaire l'assouvissement de sa haine
+méprisante pour ce benêt encombrant, afin d'épancher sans contrainte ses
+désirs de l'amour libre. Quant à Homais, qui n'est qu'un frère de Joseph
+Prudhomme, Zola en eût fait un type autrement large, probablement excessif
+et surhumain, comme ses Nana et ses Coupeau. Il fût devenu, dans les mains
+de Zola, un gigantesque Cassandre, une incarnation outrancière, démesurée,
+épique, de la sottise humaine, de la bêtise à front de taureau, ombragé de
+la calotte à glands de l'apothicaire de chef-lieu de canton.
+
+Ici, je vais me répéter. La répétition n'est pas une faute quand elle est
+voulue, calculée. C'est le redoublement du verbe, quand on veut convaincre,
+supplier ou ordonner, c'est la consonne d'appui qui rend plus sonore
+la rime et plus versifié le vers, c'est le une-deux de l'escrime, coup
+redoutable, c'est l'aval du billet, le contreseing du décret, c'est le
+trille renouvelé du rossignol, dans la nuit, faisant le beau sur la
+branche et rappelant sa compagne hésitante, c'est la phrase réitérée du
+leitmotiv annonçant et caractérisant le héros d'opéra, c'est les deux
+mains serrées pour affirmer l'accord, et les deux joues baisées pour
+proclamer l'union, c'est aussi le clou des annonces représenté s'enfonçant,
+sous le marteau, dans le crâne des liseurs, où il s'agit de faire
+pénétrer quelque chose. Pas de meilleur moyen mnémotechnique pour le
+lecteur indifférent, distrait, rebelle ou préoccupé, que ce procédé, dont
+j'userai, dont j'abuserai, en dépit des railleries de la pédantaille, plus
+ou moins lettrée, qui prétend découvrir une faute ou une négligence, là où
+il n'y a qu'un système et qu'un argument.
+
+Donc, je répète et j'insiste, parce que ceci a échappé aux thuriféraires
+grisés de l'encens qu'ils projetaient, aux stercoraires englués par la
+fange qu'ils maniaient, à tous ceux qui ont écrit pour, contre ou sur
+Zola: l'auteur des _Rougon-Macquart_ est un puissant génie du Midi, donc
+créateur de types, et son cerveau méridional est tout à la synthèse. Il
+dédaigne les individualités et néglige les caractères. Il a le don suprême
+de faire surgir des êtres généraux incarnant l'universalité des êtres
+particuliers. C'est là que se trouve l'expression littéraire la plus forte
+de l'humanité. Aussi Zola, égal à ce qu'il y a de plus élevé dans l'art,
+car ce n'est que dans l'exécution, et non pas dans la conception, que
+l'art est la région des égaux, n'a-t-il pour concurrents à ce zénith des
+créateurs de l'ode, de l'épopée, du théâtre, que les Eschyles anonymes,
+que les Sophocles inconnus, qui engendrèrent les sublimes et immortels
+personnages de la Comédie Italienne. Pierrot, Cassandre, Arlequin,
+Colombine, le Capitan, Matamore, Polichinelle, Zerbinette, Isabelle,
+Léandre, Scaramouche, Pantalon, le docteur Bolonais, c'est toute
+l'humanité défilant sur des planches frustes, à la clarté des chandelles
+mal mouchées. Ces êtres immuables de la vie fictive personnifient les
+vices, les passions, les faiblesses, les enthousiasmes, les dévouements,
+les héroïsmes, les sacrifices et les martyres des autres personnages de la
+vie réelle, des acteurs éphémères de la scène du monde. C'est d'eux que
+descendent les héros de Zola.
+
+Ainsi, dans cette recherche de la paternité cérébrale concernant Zola,
+l'hérédité intellectuelle existe et a son importance. Il convient de
+signaler aussi, parmi ses ancêtres et ses consanguins: les conteurs du
+moyen-âge, les auteurs de fabliaux, Rabelais, Diderot, Stendhal, Balzac,
+Gustave Flaubert et les Goncourt. La _Germinie Lacerteux_ de ces derniers,
+avec le type de Jupillon, devancier plus rude, plus poussé, du Lantier de
+_l'Assommoir_, avec ses tableaux faubouriens, son milieu populaire, eut
+certainement une action directe sur l'esprit et la tendance littéraire
+nouvelle de Zola, renonçant à la poésie, reniant le romantisme, et voulant
+observer et rendre la vie contemporaine.
+
+Avec ses théories sur l'introduction de la méthode expérimentale et de
+l'analyse physiologique dans un roman, Zola eut pour première méthode de
+se pénétrer du choix des personnages, et de la condition sociale où il les
+prendrait. Il voulut les choisir dans des milieux simples, vulgaires même.
+Il décidait de nous intéresser à des passions, à des souffrances, à des
+luttes, dont les héros et les victimes seraient, non plus des rois, des
+princesses, des guerriers fameux, mais des commerçants, des ouvriers, des
+femmes qui détaillent de la charcuterie, ou qui repassent le linge. Ce
+choix spécial et éliminatoire des acteurs et du décor du drame, cette
+sélection vulgaire, ce sont des procédés, formant système, qui constituent
+l'école naturaliste, opposée à l'école romantique, comme aux classiques,
+aux romanciers mondains et aux feuilletonistes populaires.
+
+Il résolut de renoncer aux poèmes, comme aux contes fantaisistes, et aux
+romans d'imagination, pour traiter des sujets d'observation, pour étudier
+des êtres et des faits de la vie réelle, des cas physiologiques aussi, en
+s'entourant de tous les documents se rapportant à l'objet du roman, devenu
+un travail expérimental et scientifique.
+
+Il avait toujours manifesté du goût pour les sciences, principalement
+pour la physique, la chimie, l'histoire naturelle. Lauréat du collège,
+en ces matières, il avait montré peu d'aptitude aux mathématiques. Rien
+d'étonnant à ce qu'il s'intéressât, jeune homme refaisant son instruction
+après coup, aux ouvrages de sciences physiques et naturelles. Les
+phénomènes de l'hérédité, récemment étudiés et discutés parmi les savants
+et les philosophes, Ribot, Renouvier, Baillarger, l'avaient intéressé,
+frappé. Un livre qui lui tomba sous la main: _le Traité de l'Hérédité
+naturelle_ du docteur Lucas, produisit une impression vive sur son esprit
+disposé à s'intéresser aux découvertes de la physiologie, préoccupé
+d'appliquer les théories scientifiques aux études littéraires. Sa doctrine
+du Roman Expérimental s'élaborait et se formulait dans son intellect
+brusquement agrandi.
+
+Il avait déjà été incité à cette adaptation de la méthode du savant aux
+recherches de l'homme de lettres, par un travail de Claude Bernard:
+l'_Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_. Il en conclut que
+le romancier pouvait être un observateur et un expérimentateur, celui que
+le grand physiologiste qualifiait de «juge d'instruction de la nature».
+Des lois fixes régissent le corps humain, comme le démontrent les
+expériences de Claude Bernard. Il partait de là pour affirmer que l'heure
+n'allait pas tarder à sonner, où les lois de la pensée et des passions
+seraient formulées à leur tour. Les romanciers devraient donc opérer sur
+les caractères, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme
+le chimiste opère sur les corps bruts, comme le physiologiste opère sur
+les corps vivants. La méthode expérimentale dans les lettres déterminerait
+les phénomènes individuels et sociaux, dont la métaphysique n'avait pu
+donner que des explications irrationnelles et surnaturelles.
+
+Imbu de ces idées d'application des procédés scientifiques aux études
+littéraires, prenant pour épigraphe de son nouveau roman, _Thérèse Raquin_,
+cette phrase de Taine: «Le vice et la vertu sont des produits comme le
+sucre et le vitriol», Émile Zola avait trouvé sa voie nouvelle, et déjà la
+conception première des _Rougon-Macquart_ se dessinait, s'agrégeait et se
+constituait dans son esprit.
+
+Il établit ce raisonnement: faire une oeuvre littéraire, qui soit un
+ouvrage issu, non pas de l'imagination, et de la combinaison plus ou moins
+heureuse de personnages fictifs et d'aventures exceptionnelles, mais fondé
+sur l'observation des faits de la vie courante, sur l'examen des hommes
+et des choses qu'on rencontre, qu'on voit, sur lesquels on a des analyses
+et des procès-verbaux, en se préoccupant des phénomènes biologiques, des
+maladies, des infirmités, des tares et des prédispositions de ces êtres,
+avec sincérité et sang-froid étudiés. Il ébaucha vaguement un plan, vaste
+et varié, qu'il résumait ainsi, dans ses songeries d'avenir, de travail et
+de gloire:
+
+Tracer un tableau de la société actuelle, placer les personnages de
+l'action à imaginer dans leur milieu réel, et montrer les actes, les
+passions, les crimes, les vertus, les souffrances et les résignations de
+ces êtres, aussi vivants, aussi exacts, aussi contemporains que possible,
+provenant de leur organisme, des affections transmises par l'hérédité, des
+legs funestes ou favorables des parents.
+
+Il y eut sans doute, dans l'inspiration de Zola, dans son désir de
+composer «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second
+Empire», une autre préoccupation que celle de décrire les ravages
+successifs de la névrose d'Adélaïde Fouque, parmi ses descendants, tous
+placés dans des milieux divers et situés à des échelons différents de
+l'ordre social. L'étude détaillée, brillante aussi, de la lésion organique
+ancestrale d'une paysanne, et l'analyse des manifestations de cette tare
+originelle dans la postérité de cette démente, ne pouvaient suffire à
+l'imagination et à la puissance généralisatrice d'un poète tel qu'il était,
+ à l'heure où il écrivait la première ligne de _la Fortune des Rougon_,
+tel qu'il est resté lorsqu'il nous donnait l'épopée sombre et grandiose
+de _la Débâcle_. Au fond, il rêvait une autre et plus vaste composition,
+qu'une série de procès-verbaux et d'observations physiologiques sur des
+accidents héréditaires, nerveux et sanguins. Il était romancier, poète,
+surtout, un grand artiste capable de peindre de larges fresques, il ne
+pouvait d'avance se confiner dans un travail de carabin, dans un rapport
+de médecin-légiste. Aussi a-t-il largement sauté, et par des bonds
+superbes, au-delà du cercle anatomique dans lequel il avait prétendu
+s'enfermer.
+
+Il n'a pas toujours appliqué logiquement et scientifiquement la théorie de
+l'hérédité, qu'il attribuait comme base à l'édifice littéraire qu'il avait
+résolu de construire, et dont il portait déjà tous les devis et toutes les
+proportions, dans son jeune et ardent cerveau.
+
+Le principe de l'hérédité est que tous les êtres tendent à se répéter dans
+leurs descendants. Les races, les nations, les populations, les familles
+ont une sorte d'identité collective et générale. L'hérédité se fait
+sentir dans les manifestations de la santé, de la maladie, dans les
+prédispositions à contracter certaines affections, et dans l'aptitude à
+leur résister.
+
+Au physique, dans les dispositions morbides, dans le développement vital,
+la force héréditaire, nocive ou bienfaisante, est dominatrice. Elle agit,
+à notre insu, par elle-même. De nos parents, nous tenons une aptitude
+à contracter certaines maladies, à résister à certaines contagions.
+L'hérédité prédispose à la tuberculose, aux tumeurs cancéreuses, aux
+affections cardiaques, aux maladies mentales. Ceci n'implique point une
+fatalité complète et inévitable. L'évasion est possible du bagne de
+l'hérédité. Dans l'ordre des affections malheureusement transmissibles,
+il n'y a, en général, qu'une facilité fâcheuse à les contracter et une
+difficulté à en obtenir guérison. Toutefois, les soins, les changements
+de milieu et de climat, le genre de vie approprié à la cure peuvent
+contre-balancer les prédispositions héréditaires, et même les anéantir.
+Le fils d'un goutteux, urbain, menacé d'une affection essentiellement
+héréditaire, peut, en habitant la campagne, en exerçant un métier manuel,
+en vivant sobrement, en se privant d'alcool, quelques-uns disent en buvant
+du cidre, car la goutte est inconnue en Normandie, se rendre exempt de
+la maladie paternelle. Le diabète, l'albumine, attributs ordinaires des
+citadins aisés et des pères voués aux occupations sédentaires, aux travaux
+intellectuels, aux spéculations, ne se rencontrent pas chez les fils,
+transportés aux champs, ou tombés dans la pauvreté.
+
+Les instincts, chez les animaux, se transmettent, se perpétuent. Tout ce
+qui a rapport à la nutrition, à la reproduction, à la défense et à la
+conservation de l'animal, passe de sujet en sujet, de génération en
+génération. Les qualités particulières d'une espèce: la vitesse des
+chevaux de courses, le flair et la sagacité des chiens de chasse, sont
+tellement considérés comme essentiellement héréditaires que le prix
+d'achat de ces animaux est fondé sur leur filiation exacte. Certains prix,
+dans les épreuves de courses, les paris, les enchères sont établis d'après
+les noms des parents et les renseignements que l'on a sur leurs anciennes
+actions. L'élevage, en général, attribue l'importance la plus grande à
+l'hérédité. L'animal vaut, à sa naissance, par son pedigree.
+
+En est-il de même, chez l'homme, pour le caractère, pour la santé morale,
+pour la vigueur intellectuelle, pour les talents, pour les vertus civiques
+ou privées? Le doute est permis. On signale, il est vrai, des familles
+où des supériorités artistiques se sont maintenues, d'autres, où des
+habiletés professionnelles se sont visiblement transmises. Il est des
+lignées notoires de musiciens, de peintres, de militaires, d'athlètes,
+de maîtres d'armes, de constructeurs, d'inventeurs. L'hérédité est-elle
+seule en cause? L'exemple, les propos perçus dès les primes auditions, les
+encouragements paternels ou maternels, la familiarisation, au bas âge,
+avec les instruments ou les outils de l'art et du métier des parents, ont
+une influence plus décisive sur la vocation, et sur la future maîtrise de
+l'enfant, que l'hérédité en soi.
+
+Les légistes, les criminalistes, les médecins rendent l'hérédité
+responsable de bien des infirmités morales. Sans doute, il est fréquent de
+voir le fils d'un alcoolique, d'un débauché, d'un paresseux, d'un voleur,
+ou d'un meurtrier, suivre les traces paternelles. Mais qui ne voit que la
+fatalité du milieu, la contagion perverse du voisinage, la misère, le
+manque de bons exemples et d'utiles enseignements, ne jouent, dans cette
+transmission malfaisante, un rôle aussi puissant que l'atavisme? La
+contradiction du proverbe, sur ce sujet énigmatique, formule bien
+l'incertitude de l'opinion: «Tel père, tel fils», dit l'axiome favorable
+à la transmission morale héréditaire. A quoi un autre dicton, non moins
+populaire, réplique: «A père avare, fils prodigue.» De nombreux exemples,
+sous les yeux de chacun, justifient ce dernier proverbe, en particulier,
+et démontrent qu'en général les enfants qui héritent des vertus, des vices,
+ des talents, des antipathies, des goûts et des opinions des parents,
+forment la minorité. La richesse, la culture intellectuelle, les relations
+sociales font, le plus souvent, du fils, un personnage bien différent du
+père, au moins par les manières, les tendances, les sentiments. Toutefois
+les habitudes alimentaires, les goûts, les préférences professionnelles,
+les vocations, les opinions aussi, et ce qu'on appelle les préjugés, ne
+sont que la transmission de croyances et de répugnances ancestrales.
+
+Mais la loi biologique de l'hérédité, incontestable dans l'ordre
+physique, et qui se manifeste par la génération perpétuant l'espèce, se
+trouve-t-elle vérifiée dans le domaine psychologique, dans la pensée,
+dans la conscience? C'est un mystère redoutable, et qui constituerait,
+s'il était réellement établi, et scientifiquement démontré, la plus
+épouvantable des fatalités. Les discussions théologiques interminables sur
+la prédestination et la grâce, et la vieille théorie du péché originel
+reprendraient toute leur âpreté, toute leur funeste vigueur, sous le
+couvert, non plus de la foi et de dogmes révélés, mais sous le terrible
+évangile nouveau de la science et de l'expérimentation. L'existence serait
+le bagne où l'être, en naissant, se trouverait enfermé à perpétuité,
+sans espoir de libération. La scholastique, et sa damnation irrévocable,
+revivraient sous les controverses scientifiques, avec la prédestination de
+l'homme au châtiment ou à la grâce.
+
+Il n'est pas de problème humain plus inquiétant que celui-là. La légende
+d'Adam serait-elle toujours l'histoire véridique des êtres, et le premier
+homme, châtié à perpétuité dans sa postérité, aurait-il transmis, comme
+l'enseigne l'Église, l'expiation de sa prétendue faute à l'immense théorie
+des générations se déroulant à travers les siècles, sans pouvoir échapper
+aux conséquences de l'hérédité? La terre serait l'Enfer de Dante, et les
+damnés, en franchissant la porte de la vie, devraient, sur le seuil fatal,
+laisser toute espérance? Seulement, l'origine de la damnation serait, non
+point le péché, mais la vie même. Ce serait épouvantable, et l'innocent
+réprouvé n'aurait même point le droit de maudire une divinité cruelle et
+injuste, ni de nier un dogme absurde et sauvage, puisque ce serait la
+vérité, et la science qui, sans avoir édicté la pénalité, en établiraient
+l'existence.
+
+Ce fatalisme n'est heureusement pas aussi absolu; et l'évasion n'est pas
+impossible aux condamnés de l'atavisme. L'homme, grâce aux conditions
+meilleures de l'existence, à l'aide de soins appropriés, par les moyens
+curatifs que la science lui fournit, dans l'ordre physique, et par la
+culture intellectuelle, par l'enseignement reçu, par le travail et le
+bien-être acquis, par toutes les organisations de prévoyance et toutes
+les ressources d'éducation et d'instruction que la civilisation, le
+progrès moderne, et surtout les institutions démocratiques mettent à sa
+disposition, dans l'ordre psychologique, dans le domaine de l'intellect
+et de la conscience, peut se soustraire aux conséquences de l'hérédité.
+Zola, surtout dans les premières heures de son travail, où la physiologie
+semblait servir de guide à sa littérature, a certainement accordé trop
+d'importance aux influences ancestrales. Il n'a voulu voir que les
+transmissions de tares et de prédispositions morbides, et il a trop
+négligé d'observer le déterminisme moral, provenant des conditions
+sociales et individuelles, au milieu desquelles le sujet humain évolue.
+
+L'homme, dans bien des cas, puise dans un sentiment tout personnel,
+égoïste, ambitieux ou indolent, parfois capricieux et illusoire, car les
+rêveries gouvernent aussi l'âme humaine, la force nécessaire pour réagir
+contre les pressions de l'hérédité morbide, de l'hérédité anormale.
+L'homme est curable et perfectible dans le plus grand nombre des cas. La
+société n'eût pas vécu, si les tares physiques et les vices psychologiques
+n'avaient pu être atténués, dilués, guéris. Nous avons, tous les jours,
+sous les yeux des exemples de ces résistances aux phénomènes héréditaires.
+Des fils de tuberculeux, d'anémiés, habitant des logements insalubres, ou
+exerçant des professions malsaines, se transforment assez rapidement en
+travailleurs bien portants, si la lumière et l'air viennent assainir les
+masures natales, si, tout jeunes, on les envoie travailler aux champs,
+ou s'ils exercent quelque métier sain et fortifiant. Dans l'ordre de
+la conscience, des rejetons de coquins et de paresseux, arrachés à la
+contagion du milieu, à la promiscuité vicieuse et criminelle, deviennent
+très souvent de probes ouvriers. Des populations entières, aux tares
+héréditaires indéniables, peuvent être profondément et promptement
+améliorées. L'Angleterre expédia par delà les mers, il y a une soixantaine
+d'années, le rebut de sa plèbe, les déchets sociaux de Londres et de
+ses cités manufacturières, des filous et des prostituées. Toute cette
+cargaison avariée et contagieuse est débarquée sur le sol neuf de la
+Nouvelle-Hollande. On ne sait trop ce qu'il adviendra de ces vagabonds et
+de ces voleurs, tous urbains, à qui l'on donne pour travail et pour pâture
+un sol infertile, des roches, du sable, à défricher, à fumer, sans outils,
+sans engrais. Le courage et l'espoir ne peuvent se trouver dans le coeur
+de ces misérables. On s'en est débarrassé. Le but est atteint. La pratique
+métropole n'a pas à faire du sentiment et de la générosité à l'égard de
+ces convicts; ne sont-ils pas incapables de relèvement, d'une amélioration
+quelconque? La loi divine, comme les jugements des tribunaux, les
+condamnent à une irrémédiable déchéance; ils sont perdus, damnés, et nulle
+rédemption n'est supposable. Il faudrait être fou pour supposer que cette
+terre de désolation, cette Australie utilisée comme bagne, pût produire
+autre chose que des serpents, des anthropophages et de petits voleurs,
+fils de voleurs, promis à la potence s'ils osaient jamais reparaître en
+Angleterre.
+
+Mais des gisements d'or sont découverts. Les émigrants affluent. Les
+convicts déportés, occupant le territoire, bénéficient des premiers
+filons. Les uns commencent à creuser, à extraire des pépites; les autres
+louent leurs bras, installent de petits commerces de denrées et d'outils,
+de boissons ou de vêtements. Ils réalisent des sommes plus ou moins
+importantes. Des villes se fondent, où les fils de ces anciens voleurs
+et de ces vieilles prostituées, devenus aisés par le travail et la
+spéculation, se font banquiers, entrepreneurs, ingénieurs, négociants,
+avocats. Il en est qui deviennent juges, d'autres représentent la reine.
+Trois générations à peine ont passé, et les tares héréditaires ont disparu,
+à la surface tout au moins, et c'est ce que demande la société. Ces
+héritiers des pickpockets de Londres ont, sans doute, au fond de l'âme,
+de mauvais ferments; mais ils les contiennent, ils les dissimulent. Ils
+auraient pour aïeux nos barons et nos chevaliers, qu'ils ne différeraient
+sans doute pas beaucoup. Ils ont acquis l'hypocrisie sociale, et cela
+suffit.
+
+Ces descendants des convicts d'Australie ont une hérédité aussi fâcheuse
+que toute la lignée d'Adélaïde Fouque, et, parmi eux, s'il se trouve,
+comme partout ailleurs, des débauchés, des voleurs, des meurtriers, des
+névrosés, il se rencontre aussi, et en grande majorité, des gens honnêtes,
+respectables, des travailleurs sobres, des commerçants loyaux,
+d'excellentes mères de familles et des citoyens qui ont constitué un
+parlement. Bientôt, en poursuivant leur séparation d'avec l'empire
+britannique, ils auront réalisé ce noble rêve d'avoir une patrie, sans les
+proclamations d'un Washington, sans l'épée d'un Rochambeau. Les bandits
+de Londres ont donc fait souche d'honnêtes gens. Malgré les antécédents
+déplorables, leurs fils, étant à l'abri du besoin et ainsi protégés
+contre les tentations de la misère, sont devenus des habitants laborieux,
+respectueux de la propriété, des administrés paisibles, soucieux d'éviter
+tout conflit avec les autorités et les lois. Comme les plus actifs poisons
+se dissolvent dans l'eau, ou s'atténuent par des mélanges propices, dans
+des bouillons de culture favorables, les tares de l'hérédité finissent
+donc par perdre de leur nocivité, et par se dissoudre dans la culture
+civilisatrice. La damnation du vice, de la criminalité, de la misère, a
+pour baptême purificateur le bien-être, le loisir et la satisfaction, au
+moins relative, des appétits, des instincts et des aspirations. Le monstre
+héréditaire peut, après une ou deux générations, se trouver rectifié par
+une orthopédie spéciale, et la plante humaine la plus sauvage apparaît
+cultivable, par une greffe lente et appropriée, susceptible de donner de
+bons fruits.
+
+Zola a ainsi exagéré la portée de la loi biologique de l'hérédité. Il a,
+du reste, sinon corrigé, du moins compensé cet exclusiviste et attristant
+jugement, dans plusieurs de ses dernières oeuvres, notamment dans
+_Travail_.
+
+La science, l'adaptation de la méthode expérimentale des biologistes, des
+physiologistes, des chimistes et des physiciens au roman, et l'on pourrait
+ajouter au théâtre et à l'histoire, voilà donc ce que représente ce terme
+si tapageur de Naturalisme, jeté dans la littérature comme un pavé dans
+une vitrine.
+
+Le Naturalisme fut un de ces vocables mal employés, et sans grand sens
+d'étymologie, qui servent un temps à la désignation des partis. Les
+combattants de l'art, comme ceux de la politique, ont recours à ces
+pavillons distinctifs, combinés à l'aventure, suivis au hasard. Ce sont
+des fanions de bataille. Ils ne servent plus, l'affaire terminée: la
+dislocation des troupes accomplie, les vaincus conspués et terrés, les
+chefs victorieux promenés sous des arcs de triomphe, on efface le plus
+qu'on peut l'inscription malchanceuse, et l'on brûle, après les avoir
+déchirés, les drapeaux de la défaite. Dans l'ombre, cependant, de futurs
+vainqueurs vagissent, sentent croître ongles et dents, et se disposent à
+mordre et à déchirer les aînés vainqueurs, en acclamant un nouveau vocable,
+en arborant des flammes et des inscriptions inédites. Ils recommencent la
+bataille avec une qualification toute neuve, tandis que disparaît sous les
+opprobres celle dont se paraient les autres triomphateurs, à leur tour
+vaincus et insultés.
+
+Ces désignations, purement nominales, et qui ne représentent rien autre
+que les passions et les goûts de l'instant où elles sont lancées dans la
+vie publique, parfois au hasard et par le caprice d'un parrain demeuré
+anonyme, sont des moyens de classement et des procédés mnémotechniques.
+Elles se distribuent souvent à tort. La plupart du temps, elles soulèvent
+des protestations et des résistances de la part de ceux à qui on les
+applique, comme des papiers de police mensongers et de faux états
+signalétiques. Elles finissent, après avoir été l'origine et le prétexte
+de querelles, de haines, d'excommunications, de cruautés, et de vengeances
+aussi, par tomber dans l'oubli et dans le ridicule. On comprend à peine
+aujourd'hui les violences qui s'élevèrent, aux temps de la scholastique,
+entre réalistes et nominalistes. Guillaume de Champeaux et ce docte
+Abailard, demeuré glorieux surtout par une aventure d'amour barbarement
+interrompue, nous semblent deux théologiens qui disputèrent follement
+à propos de choses bien peu passionnantes. Les âpres controverses qui
+agitèrent le XVIIe siècle, à la suite des propositions de Jansénius sur
+le libre arbitre et sur la grâce, sont pour nous d'incompréhensibles
+logomachies, de peu intéressantes rivalités de casuistes. Si l'histoire
+nous a rendu familières la plupart des appellations dont usèrent les
+factions, sous la Révolution, comme celles de feuillants, de brissotins,
+de girondins, de dantonistes, de montagnards, d'hébertistes, nous
+englobons ceux qui s'en servirent dans une admiration collective ou
+dans un antagonisme parallèle, selon nos propres sentiments, et l'on
+ne se préoccupe plus des nuances ni des épithètes. De nos jours, les
+appellations de légitimistes, d'opportunistes, de centre-gauchers, ne
+nous représentent qu'une masse de politiciens plus ou moins entachés de
+réaction. Les qualificatifs dont s'affublent, tour à tour, les gens de
+la politique, disparaissent et perdent leur signification précise, comme
+celles que prennent, dans leurs luttes, aussi passionnées, aussi injustes,
+les gens de la littérature. Nos épithètes du langage politique actuel,
+de radicaux, de socialistes et d'unifiés, que chacun entend et applique
+aujourd'hui, cesseront d'avoir un sens et une portée pour nos descendants,
+comme ont perdu importance, ou même usage, les retentissantes
+dénominations de jadis. Qui comprendrait un membre de nos assemblées
+traitant M. Ribot de girondin, ou M. Clemenceau de dantoniste? qui
+classerait un de nos écrivains parmi les classiques, ou l'incorporerait
+dans les romantiques? C'est pour employer un langage rétrospectif, et pour
+user d'une comparaison encore intelligible, que j'emploie, comme un terme
+historique, le mot de «romantisme», en parlant, ici et là, de certaines
+tendances littéraires d'Émile Zola. Victor Hugo, a été le dernier
+romantique. On pourrait ajouter qu'il fut le plus grand et presque le seul
+représentant de cette école mémorable. Il n'a pas laissé de successeurs.
+De son vivant, il eut des disciples, mais personne, même parmi les plus
+talentueux adeptes des soirées de l'Arsenal, chez Nodier et du salon de la
+Place Royale, ne pouvait continuer à se dire et à se montrer romantique.
+Auguste Vacquerie voulut persister: l'accueil fait à _Tragaldabas_ et aux
+_Funérailles de l'honneur_ fut la démonstration sifflante qu'on ne saurait
+recommencer le passé, et que, comme la jeunesse, les écoles et leurs
+épithètes n'ont qu'un temps.
+
+Il en est pareillement aujourd'hui pour le Naturalisme. Zola revendiqua
+jusqu'au bout ce titre. Mais qui l'imita? Le fidèle Paul Alexis, Vacquerie
+de cet Hugo, persista le dernier. Jusqu'à son heure suprême, suivant de
+près celle de son ami et maître, il se vanta d'user de ce vocable suranné,
+vainement. Un reporter l'interrogeant sur l'évolution littéraire, il
+télégraphia: «Naturalisme pas mort!» La doctrine était, sans doute,
+immortelle, mais l'épithète ne représentait qu'une chose défunte. Depuis,
+aucun écrivain n'a consenti à endosser cette livrée passée de mode, mise
+à la réforme, une loque en vérité! Ceci n'empêche pas les souvenirs de
+gloire et l'on doit du respect à ces défroques. On ne porte plus, dans nos
+régiments, les bonnets à poils, les hauts plumets et les sabretaches des
+grenadiers, des voltigeurs et des hussards du premier empire, mais on
+les respecte toujours. Il est bien, aussi, de s'efforcer, sous des
+classifications nouvelles et des costumes neufs, de reproduire, le cas
+échéant, les exploits de ceux qui, avec la plume ou le fusil, firent
+glorieux ces vieux galons.
+
+Ceci est d'ailleurs dans l'ordre naturel, sinon naturaliste. Le monde des
+idées, le cosmos intellectuel et immatériel est en évolutions constantes,
+comme le globe physique, comme tout l'univers. La lutte y est perpétuelle,
+et les générations, les oeuvres, les êtres se succèdent, se recommencent,
+comme les couches successives du sol, qui révèlent, par leur
+stratification, les terribles combats et les enfantements déchirants ayant
+accompagné toutes ces formations superposées dans le cours des siècles.
+Les romantiques ont assailli et submergé les classiques; à leur tour, les
+romantiques ont été recouverts par le flot naturaliste, et voici que déjà
+ce courant a passé, et que, sous nos yeux, la littérature continue à
+couler: le fleuve est le même, les ondes fluviales seules ont changé.
+
+La répercussion des épithètes dans le langage courant, dans les opinions
+circulantes, se prolonge pourtant, et souvent faussement.
+
+Pour les romantiques, qu'on se figure toujours chevelus et échevelés,
+portant le «pourpoint cinabre» sans lequel on était honni, et acclamant
+à tort et à travers les tirades d'_Hernani_,--«vieil as de pique! il
+l'aime!»--les auteurs rangés parmi les classiques étaient des podagres
+cacochymes, ensevelis sous de volumineuses perruques; pour les
+naturalistes, les ménestrels du romantisme ne hantaient que les tourelles
+moyenâgeuses, sonnaient du cor perpétuellement, et ne sortaient qu'en
+compagnie de gentilshommes habillés de ferblanterie. À leur tour, les
+naturalistes ont connu ces exagérations railleuses. À entendre les
+réacteurs de l'idéalisme, de la psychologie élégante et de la bavarderie
+mondaine,--il faut se souvenir que Bourget, talentueux d'ailleurs, se
+présenta à l'Académie contre Zola et fut élu,--le naturalisme a pour
+équivalents le grossier, le malodorant, l'immonde. Ce terme de jargon,
+scientifico-littéraire semble vouloir dire, en langage ordinaire:
+cochonnerie. Les livres de Zola ne pouvaient se lire qu'un flacon
+d'ammoniaque à la main, disait-on. Ses disciples étaient qualifiés de
+scatologues. Leurs ouvrages sortaient des sentines, et, en se tamponnant
+les narines, on écartait ces produits évocateurs de la vidange. Comme tout
+cela est loin, est bête, paraît vieillot! comme le temps se charge de tout
+remettre en sa place, et de dissiper les parfums fâcheux. Le vidangeur en
+chef, Émile Zola, est aujourd'hui en bonne odeur de popularité. Il est
+devenu grand homme officiel.
+
+De cela, ses vrais, sincères et purement littéraires amis, parmi lesquels
+je m'honore d'être, se soucient peu. Ce n'est pas le Panthéon, glorieux
+bloc, qui ajoutera une pierre au monument colossal érigé par Zola. L'homme
+de lettres puissant, l'un des plus vigoureux remueurs de mots, et, par
+conséquent, d'idées, que le XIXe siècle ait produit, n'a nul besoin pour
+apparaître grand d'être juché sur un socle officiel, et d'être mis au rang
+du bon Sadi-Carnot, béatifié par le couteau imbécile d'un Italien
+surexcité.
+
+Émile Zola est en passe de devenir un autre classique. On l'expurgera
+peut-être, avant de le donner à commenter dans les pensionnats de
+demoiselles, où pourtant l'on connaît Molière et son mari imaginaire, mais
+on l'expliquera, on l'apprendra par coeur et l'on donnera ses meilleurs
+ouvrages en prix aux meilleurs élèves. Ainsi en est-il arrivé pour Hugo,
+son devancier, son camarade de Panthéon. Nous étions, dans ma jeunesse,
+«collés» si, au lycée, nous citions un vers ou même le nom de ce Victor
+Hugo, qui épouvantait notre excellent professeur de rhétorique, le
+racinien Deltour. Aujourd'hui, peut-être avec l'assentiment de Deltour,
+qui est devenu inspecteur général de l'Université, et ordonne les
+programmes de classes, _les Feuilles d'Automne_ par exemple, sont devenues
+tellement classiques que les élèves bâillent en apprenant par coeur ces
+morceaux, comme si c'était du Boileau. Dans quelques années, quand le
+rôle militant du Zola des dernières années sera effacé, oublié, et même
+justement dédaigné, on donnera comme morceaux de récitation aux enfants
+des écoles, des pages de _la Fortune des Rougon_, de _la Faute de L'abbé
+Mouret_, de _la Débâcle_, ou de _Travail_. Zola sera devenu, à son
+tour, comme il le mérite, un classique! on le traitera comme un maître,
+c'est-à-dire qu'on ne le lira plus en cachette, dans l'entrebâillement des
+pupitres, durant les heures d'études. Il sera imposé comme un modèle aux
+bons élèves, et ceux-ci le traiteront de pompier et s'efforceront de ne le
+point imiter. Ainsi s'accomplissent les temps.
+
+Le Naturalisme, c'est-à-dire l'oeuvre de Zola, a consisté dans un système
+de composition littéraire, et pour ainsi dire, dans un parti pris, dans un
+procédé de rhétorique nouveau, en contradiction avec ceux qui déjà étaient
+admis et recommandés.
+
+Il s'agissait de paraître innover, en prenant le contre-pied sur la route
+suivie par les devanciers, Balzac mis à part. On se souciait peu de
+justifier l'étymologie. L'école nouvelle ne procédait pas plus qu'une
+autre de «la nature». Le fumier est naturel, le lilas aussi. Zola et ceux
+qui l'acceptèrent pour chef, par amitié, par admiration, par goût de
+l'aventure et recherche du nouveau, s'imposèrent comme règle de négliger
+les lilas. Ils firent donc une sélection dans les choses naturelles. Ils
+écartèrent, par méthode, tout ce qui n'était pas simple, vulgaire ou
+brutal. On bannit des emplois, dans tout roman, les personnes entachées
+d'aristocratie. Le décor fut bourgeois, populaire, rustique, et les
+personnages triés sur le volet le plus démocratique. Intentionnellement,
+on réagit contre la théorie de Racine sur l'avantage de présenter au
+public les malheurs des grands, qui semblent plus intéressants, et
+d'avance l'on protesta contre l'opinion de Maurice Barrés disant: «Il y
+a plus de luttes et d'intéressants débats dans l'âme d'une impératrice
+détrônée, qui a connu toutes les gloires et toutes les ruines, que dans
+l'âme d'une femme de ménage dont le mari rentre habituellement ivre.»
+Ce parti pris eut ses exceptions: Zola, dans _la Débâcle_, a consenti à
+analyser ce qui se passait dans la conscience de Napoléon III, vaincu et
+annihilé à Sedan, et, quand il eut étudié la physionomie intéressante de
+Léon XIII, à Rome, il s'écria satisfait: «Je tiens mon pape!»
+
+Le naturalisme s'efforça de ne pas être mondain. Il évita tout ce qui
+pouvait flatter l'afféterie féministe. En cela, il se priva d'un
+élément certain de succès. Ceci serait plutôt à son actif. Il faut être
+formidablement fort pour s'imposer comme romancier, en négligeant le plus
+gros du public liseur de romans, le public féminin. Avoir contre soi la
+mondaine, la fille et la petite bourgeoise disposant de loisirs, c'est,
+pour un auteur, diminuer de moitié sa clientèle.
+
+L'école nouvelle multiplia les tableaux crus, les scènes choquantes même,
+et dédaigna le plus souvent les mignardises amoureuses qui plaisent:
+«Arrière la romance et l'idylle!» comme dit Bruant dans sa chanson
+montmartroise. Mais il y a autre chose, dans la voix humaine, que des
+hoquets et des gueulements, et les marlous ne sont pas toute la société.
+
+On affecta de montrer à la foule les sentiments bas, les appétits
+grossiers, les sensualités bestiales, les misères et les lamentables
+nécessités de l'espèce humaine. Capable de faire une statue belle, très
+belle même, statuaire adroit, de ses mains robustes modelant l'argile
+de la femme, le bon romancier naturaliste n'oublie jamais les parties
+qualifiées par M. Prudhomme de honteuses. Il commence même par là.
+On a dit plaisamment de Zola que, lorsqu'un de ses héros s'abandonnant à
+l'imagination, à la rêverie, à l'espérance, construisait des châteaux en
+Espagne, ce bâtisseur pratique, mais grossier, entamait l'édifice par les
+cabinets d'aisances. Il en faut, de ces endroits-là, même dans un château,
+surtout dans un château, mais, quand on visite le logis, c'est rarement
+la première pièce qu'on demande à voir.
+
+Zola et ses disciples ont rompu absolument avec le roman d'aventures,
+avec les récits mouvementés, les péripéties, les intrigues, les
+invraisemblances, qui reviennent à la mode en ce moment, avec le roman
+policier, re-exportation anglaise des ingénieuses déductions du subtil
+Dupin d'Edgar Poë, ou du perspicace Monsieur Lecoq de Gaboriau. Les
+naturalistes se sont éloignés avec horreur des contes fantastiques,
+d'ailleurs amusants ou impressionnants, des Alexandre Dumas, des Eugène
+Sue, des Frédéric Soulié. Ceci toutefois n'est pas absolu: car, dans
+_l'Assommoir_, la grande Virginie, Poisson le mari tueur; dans _Nana_,
+l'incendie; dans _Travail_, le couteau de Ragu, sont du domaine
+feuilletonesque; l'élément mélo intervient, noyé, entortillé dans les
+descriptions, sans-doute, mais brutal et exceptionnel quand même. Les
+naturalistes ont cherché à tourner le dos au populaire, aussi aucun
+n'a-t-il pu obtenir un minimum de popularité, que sans effort obtiennent
+de très vulgaires conteurs.
+
+Le naturalisme a donc, comme bien d'autres choses, sa légende. On en
+a fait le symbole de l'ordure, du cynisme, de la trivialité et de la
+grossièreté libertine. Zola, avant sa glorification socialiste, pour des
+besoins de parti, était surtout célèbre, dans la foule, comme un homme
+qui avait relevé les jupes de la Mouquette, et noté avec grand soin les
+crépitements du paysan venteux, baptisé irrévérencieusement du nom célèbre
+d'un respectable fondateur de religion.
+
+Le système et sa réalisation ont soulevé longtemps de vives protestations.
+Nous en pourrions citer de fort curieuses, revues à distance et comparées
+avec de subséquentes résipiscences. La plus connue et l'une des plus
+intéressantes, parmi ces sévères invectives, est celle d'Anatole France,
+qui, depuis, avec une sincérité égale, et une conviction modifiée par le
+changement de son point de vue, a prononcé, aux solennelles obsèques de
+Zola, la magistrale oraison funèbre que l'on sait.
+
+Il est certain que, malgré toutes les affirmations, plus ou moins sincères,
+des écrivains qui ont voulu justifier un système et se camper en chefs
+d'école, en professeurs de chefs-d'oeuvre, les préceptes, les méthodes,
+les grammaires ne sont venus qu'après la conception et la réalisation des
+ouvrages. Les règles sont enseignées après coup: les livres précèdent les
+traités sur l'art de les composer. Il convient, toutefois, de noter chez
+Émile Zola une intense préparation, un plan savamment établi, et la
+construction préalable d'une sorte de métier,--le métier dont parlait
+Boileau,--sur lequel il a mis et remis son ouvrage. Il avait dressé, dès
+les primes élaborations de son propre cycle, un arbre généalogique et un
+tableau physiologique de sa famille des Rougon-Macquart. Cet arbre n'a
+été publié qu'en 1878, mais l'auteur déclarait l'avoir préparé longtemps
+auparavant, dès qu'il eut conçu le projet de son oeuvre. Il aurait donc
+travaillé d'après un plan arrêté et sur un canevas fixe. Ce fut un peu
+la prétention d'Edgar Poë, quand il expliqua la fabrication de son poème
+du _Corbeau_, et comment il était arrivé à le construire, ainsi qu'une
+pièce d'horlogerie, dont toutes les parties choisies à l'avance devaient
+s'emboîter avec précision, à la place désignée, dans l'ordre voulu. Mais
+le génial Américain était un grand ironiste, et, en lisant avec intérêt
+son explication de la genèse d'un poème, on peut estimer qu'il se moque
+gravement de son lecteur.
+
+Zola paraît plus véridique, lorsqu'il énonce qu'ayant lu certains ouvrages
+scientifiques il résolut de donner un tableau de la société française sous
+le second empire, observée dans ses parties les plus moyennes, voire dans
+la classe prolétarienne, ouvriers, employés, mineurs, paysans, soldats, en
+prenant pour point de départ, une donnée scientifique incontestable; la
+névrose héréditaire retrouvée chez les descendants d'une aliénée, Adélaïde
+Fouque, dispersés à travers la France.
+
+Les _Rougon-Macquart_ forment donc comme un tableau de l'homme et de la
+société, durant les vingt années comprises entre le coup de décembre 51 et
+la catastrophe de 70-71.
+
+Comment Zola a-t-il compris son rôle de peintre des individus, des
+passions, des moeurs et des milieux, des foules, des grands organismes
+sociaux de l'époque, qui avait immédiatement précédé celle où il écrivait?
+Il s'est vanté de procéder expérimentalement. Il est exact qu'il se soit
+entouré de documents abondants, qu'il ait lu les ouvrages, les journaux,
+les notices, les catalogues, se rapportant aux divers sujets qu'il se
+proposait de traiter. Il a questionné avidement les contemporains. Avec
+une méticuleuse attention de juge d'instruction, il a noté tous les
+renseignements recueillis. Il apportait une grande et consciencieuse
+patience à ces recherches. Il n'épargnait aucune démarche. Casanier, il se
+déplaçait pour visiter une mine, et, peu alerte, inhabitué aux exercices
+violents, il descendait, revêtu du costume réglementaire dans les galeries,
+ la lampe à la main. Il remontait du puits, connaissant le travail
+souterrain, comme un porion; il prouvait alors, dans _Germinal_, qu'il
+avait ramené, du fond des galeries, une pleine bannerée de documents
+précieux sur l'existence et sur les passions des travailleurs du sous-sol.
+
+Une anecdote caractéristique: faisant partie de la rédaction du _Bien
+Public_, il fut invité, comme tous les collaborateurs, à la soirée
+d'inauguration que M. Menier, propriétaire de ce journal, donna, lorsqu'il
+prit possession de son hôtel fastueux, avenue Velasquez, au parc Monceau.
+Pendant la réception, indifférent aux excellents artistes qui se faisaient
+entendre, on vit Zola, errer, fureter parmi les salons dorés, braquant,
+ici et là, avec fixité, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et,
+sournoisement, prenant, sur le revers de son programme, des notes brèves.
+Il se documentait pour son roman de _l'Argent_, et l'hôtel Menier servait
+de devis descriptif pour le futur logis de Saccard.
+
+Il accepta, lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courbé
+sur la tâche quotidienne, et en compagnie de sa mère, de sa femme, très
+«pot-au-feu», et de quelques amis fort peu mondains, des invitations à
+dîner chez des femmes en vue de la galanterie parisienne. Il soupa au Café
+Anglais avec des viveurs émérites, et le peintre Guillemet le conduisit
+chez Mlle Valtesse de la Bigne, l'amie des artistes, demi-mondaine
+réputée, dont les échotiers décrivaient complaisamment la table bien
+servie, l'écurie correctement tenue, la chambre à coucher somptueusement
+décorée. Il étudia, comme s'il eût procédé à une expertise, l'hôtel du
+boulevard Malesherbes, l'ameublement, les toilettes de Mlle Valtesse,
+pour habiller, meubler et loger sa _Nana_.
+
+Il se fit noctambule, en compagnie de Paul Alexis, pour assister au réveil
+des Halles, aux arrivages, aux déballages, et à la criée. La lecture de
+nombreux ouvrages de piété, de manuels de théologie, de rituels et de
+publications ecclésiastiques, lui prit de longues journées lorsqu'il
+préparait _la Faute de l'abbé Mouret_. On le vit, assidu et comme figé
+dans une édifiante attitude, suivre les offices, à Sainte-Marie des
+Batignolles, pour la confection de cet ouvrage, où la description du
+Paradou exigea encore de lui la consultation minutieuse du catalogue
+de Lencézeure, et le dépouillement de nombreux traités de botanique et
+d'horticulture.
+
+Il n'avait jamais été invité à Compiègne; il ignorait les usages et
+l'étiquette de la cour. Il se fit renseigner, pour _la Curée_, par Gustave
+Flaubert, qui avait été compris dans une des séries. Il puisa aussi des
+indications utiles, dans un livre sans grande valeur, mais plein de
+détails sur la vie du château impérial, écrit d'après les souvenirs d'un
+ancien valet de chambre des Tuileries. Ces renseignements de seconde main
+se trouvaient parfois incomplets ou erronés. Alors il suppléait à la
+documentation par un effort imaginatif. Ceci fut cause de quelques
+inexactitudes, très rares, dans ses livres. Ainsi, dans _la Curée_, il
+décrit le brouhaha des conversations, les chuchotements au crescendo
+bientôt assourdissant, les exclamations et les rires des convives de la
+table impérial, tapage de gens satisfaits et repus, choeur de joie et
+de triomphe, auquel l'empereur ne tarde pas à se mêler. Le tableau est
+vigoureux et impressionnant. L'exactitude en est, toutefois, contestable.
+Un des articles du règlement du château, que chaque invité trouvait
+affiché dans sa chambre, et dont il devait prendre connaissance à
+son arrivée à Compiègne, prévenait que l'obligation du silence était
+rigoureuse, pendant les repas auxquels Sa Majesté présidait. On ne devait
+entendre que le rythme des mâchoires, dans la salle à manger, et la
+musique des Guides sous les fenêtres. Zola ignorait cette prescription,
+dont Flaubert avait négligé de lui faire part, et que le valet de chambre
+avait omis de consigner dans son livre. Il est probable que, s'il eût
+connu ce règlement, Zola eût tiré du silence, planant sur ces dîneurs de
+proie, un effet autre, mais aussi puissant que celui qu'il demanda à la
+description du prétendu tumulte joyeux et arrogant du festin impérial.
+
+Les tableaux de la vie des faubourgs, de la misère ouvrière, des allées et
+venues des travailleurs, ont été brossés d'après nature. Il n'eut qu'à se
+souvenir, pour décrire les logis de la Goutte d'Or, des méchants garnis
+du Quartier où s'était abritée sa jeunesse besogneuse. Il avait eu
+Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes pour voisins de table, aux gargottes
+du quartier Mouffetard. Il eut, cependant, besoin de parcourir les
+dictionnaires d'argot, les lexiques de la langue verte d'Alfred Delvau,
+de Lorédan Larchey, pour faire parler aux personnages de _l'Assommoir_
+le langage pittoresque et faubourien qui leur était familier, et pour
+raconter leurs sentiments, leurs actes, leurs préoccupations et leurs
+goûts, avec les termes vulgaires et colorés dont leurs congénères usaient
+dans la réalité. Des livres sur les classes ouvrières, comme _la Réforme
+sociale_ de Le Play et _le Sublime_ de Denis Poulot, l'aidèrent aussi
+dans sa peinture des moeurs populaires.
+
+Zola, pour construire un roman, se préoccupe donc d'abord des matériaux
+pour ainsi dire accessoires. Il donne le plus grand soin au milieu. Il
+dresse l'état signalétique de chacun de ses personnages.
+
+ Je ne sais pas inventer des faits, a-t-il dit, racontant à un de ses
+ amis comment il établissait un roman. Ce genre d'imagination me manque
+ absolument, ajoutait-il. Si je me mets à ma table pour chercher une
+ intrigue, un canevas quelconque de roman, j'y reste trois jours à me
+ creuser la cervelle, la tête dans les mains, et je n'arrive à rien.
+ C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet.
+ Je commence à travailler mon roman, sans savoir ni quels événements
+ s'y dérouleront ni quels personnages y prendront part, ni quels
+ seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage
+ principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme. Je m'occupe
+ seulement de lui, je médite sur son tempérament; sur la famille où il
+ est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu
+ de le faire vivre. C'est là mon occupation la plus importante...
+
+Muni de ses notes, des détails qu'il se procurait par des enquêtes
+personnelles, par des renseignements sollicités à droite et à gauche, par
+des lectures, jetant sur le papier quelques brèves indications destinées
+à servir de points de repère, il déposait sous une chemise ce butin
+documentaire. Chaque personnage avait sa fiche. Il procédait ainsi à la
+façon d'un juge d'instruction, préparant un dossier criminel, ou d'un
+avocat général recueillant sur accusés et témoins, tous les rapports, tous
+les constats, qui lui serviront à prononcer son réquisitoire devant le
+jury. Zola n'abordait le public qu'avec un dossier complet et en état.
+Il ne voulait rien laisser à l'imagination, à l'hypothèse, et son roman
+était, à ses yeux, un livre d'enquête et un résumé d'observations
+physiologiques, sociales et humaines.
+
+Ainsi compris et appliqué, le roman dit «naturaliste» se distingue d'un
+travail littéraire, plus ou moins perfectionné, destiné uniquement à
+montrer l'humanité dans ce qu'elle a de laid, de bas, de malpropre, de
+honteux et de misérable, et le romancier cesse d'être considéré comme un
+boueux et un scatologue, parce qu'il a tenu compte, dans son oeuvre, de
+ce qui existe dans la nature. Assurément, on peut reprocher, surtout
+aux imitateurs de Zola, d'avoir systématiquement recherché la sanie et
+l'ordure. Zola, dans tous ses livres, a réservé la part de l'idéal, et
+c'est faire montre d'ignorance ou de parti pris que d'affirmer, comme on
+l'a tant de fois répété, d'après une bouche éloquente, qui, depuis, s'est
+rétractée:
+
+ Il prête à tous ses personnages l'affolement de l'ordure... jamais
+ homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter
+ à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est
+ bien et tout ce qui est beau. Jamais homme n'avait à ce point méconnu
+ l'idéal des autres hommes...
+
+Nous verrons, en examinant de près chaque oeuvre de Zola, combien ce
+violent réquisitoire, qui a fait jurisprudence, était injuste et inexact.
+
+Zola a considéré et pratiqué son système, qualifié par lui de naturaliste,
+comme l'étude scientifique et expérimentale de l'homme dans la société.
+Il l'analyse, comme être pensant, avec ses vices, ses passions, ses
+qualités, ses prédispositions, ses attaches consanguines, ses affections
+héréditaires, ses préjugés d'éducation, tout cela relativement au milieu
+où il s'agite. Il procède à ce travail analytique avec le manque absolu
+de parti pris, qui doit animer le vrai savant faisant une opération
+intéressante. Il se campe, la plume transformée en scalpel, devant de la
+chair, devant de la réalité. Il dissèque avec précision et observe avec
+méthode. Il a la patience et la sagesse d'un Cuvier étudiant un animal peu
+connu. Il use du microscope et s'arrête, charmé, quand il a surpris tel
+filet nerveux jusque-là négligé. C'est à l'oeuvre du naturaliste que
+peut, avec justesse, se comparer la tâche de cet écrivain biologiste et
+physiologiste.
+
+Ce labeur, cette sévérité de moyens, cette scrupuleuse attention, ce souci
+du détail, cette patiente investigation de tous les instants font du livre
+du romancier, jusque-là considéré comme chose frivole, jouet pour les
+grandes personnes, une oeuvre scientifique digne d'être classée au rang
+des travaux les plus sérieux et les plus ardus. Mais c'est toujours une
+oeuvre d'art. La forme, avec ses mille difficultés de langue, de couleur,
+de netteté, vient parer, comme un vêtement magnifique, le squelette
+scientifique de l'ouvrage, témoignant, chez l'artiste, d'une difficulté
+de plus vaincue.
+
+Cette formule du naturalisme n'est pas nouvelle. Elle a été donnée en
+théorie, en 1842, et, en pratique, dans quarante chefs-d'oeuvre, durant
+vingt-cinq ans, par Balzac, qui, dans l'avant-propos d'une des éditions
+de _la Comédie Humaine_, disait:
+
+ En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant
+ les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en
+ choisissant les événements principaux de la société, en composant des
+ types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes,
+ peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par tant
+ d'historiens, celle des moeurs.
+
+On ne recommence pas les conteurs d'imagination. On les plagie, voilà
+tout. Walter Scott est ainsi pillé et refait, tous les jours, par de
+petits Dumas subalternes. Les feuilletonistes populaires recommencent
+les extraordinaires aventures des héros de Frédéric Soulié, d'Eugène
+Sue, voire de Paul Féval, de Montépin et de Ponson du Terrail. Le
+roman policier, qui reprend vigueur, avec des épopées compliquées et
+invraisemblables, dont des détectives gentlemen sont les Achilles et et
+les Hectors, ne fait que rééditer des exemplaires du _Scarabée d'or_ et du
+_Double assassinat de la rue Morgue_ d'Edgar Poë. Enfin, les psychologues,
+les narrateurs mondains et les fabricants de livres bébètes, dont la
+couverture peinturlurée, affriolante et brutale, est tout l'intérêt, comme
+ces toiles peintes à l'extérieur de la baraque foraine, n'ont pu, en
+recommençant les conteurs badins du XVIIIe siècle et en costumant à la
+moderne, chez le couturier en vogue et chez la modiste en renom, les
+héroïnes de Choderlos de Laclos et de Louvet, renverser la base même du
+roman moderne: la réalité.
+
+L'humanité marche et se modifie. Le roman la suit, pas à pas. L'écrivain
+qui naît, à chaque étape reprend l'histoire de l'étape, où firent halte
+avant lui ceux de la génération précédente. Le roman, conçu selon
+les principes que Zola a non seulement exposés, mais dont il a, par
+l'exécution, démontré la force et la vérité, devient ainsi comme le
+journal de l'humanité. C'est ce qui fait que si le Naturalisme, en tant
+qu'école, que cénacle, n'est plus qu'une expression littéraire, un vocable
+servant, comme celui de Romantisme, à désigner une époque et un certain
+nombre d'oeuvres classées, la méthode, dont ce mot caractérisait les
+principes, survit. Elle ne peut mourir. Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola
+n'auront plus, assurément, un public pressé et se hâtant de lire leurs
+oeuvres pour être au courant, ou se mettre au niveau intellectuel du temps,
+mais leurs ouvrages, acquérant la solidité des classiques, s'imposeront
+longtemps, toujours, à l'admiration des hommes. Ils mériteront d'être
+étudiés, commentés, expliqués, étant devenus livres d'histoire, traités de
+philosophie sociale, et documents indispensables aux sciences morales et
+politiques, pour la connaissance du siècle qui les a produits.
+
+
+
+
+IV
+
+LES ROUGON-MACQUART.--LA FORTUNE DES ROUGON.--LA CURÉE.--SON EXCELLENCE
+EUGÈNE ROUGON.--L'ASSOMMOIR.--UNE PAGE D'AMOUR.--L'OEUVRE
+
+(1872-1886)
+
+
+Zola, lorsqu'il se mit à écrire le premier volume de la série des
+Rougon-Macquart, qu'il intitula: _la Fortune des Rougon_, ne pouvait
+prévoir la brusque disparition du régime sous lequel il faisait vivre ses
+personnages. Il avait composé les premiers chapitres en mai 1870. C'était
+l'heure du plébiscite triomphal. Un rêve d'empereur victorieux, bientôt
+suivi du tragique réveil d'un vaincu, sur la route de l'exil. Il y avait
+quelque audace à placer, au frontispice d'une oeuvre littéraire annoncée
+comme comportant des proportions considérables et des développements
+successifs, les scènes peu flatteuses de l'origine du régime. Le
+dénouement et la moralité, bientôt fournis par la sévérité de l'histoire,
+ne pouvaient se présenter à la pensée de l'auteur, avec netteté, avec
+certitude. Le châtiment était lointain, indéterminé: une vision poétique
+et une illusion vengeresse. Victor Hugo avait sans doute prédit la chute
+de l'empire et la punition de l'empereur, mais c'était là un désir, une
+fiction, qu'aucune réalité probante n'accompagnait. Nul n'aurait pu
+deviner, alors, la candidature Hohenzollern pour le trône d'Espagne, ni
+les complications diplomatiques avec la Prusse, encore moins supposer
+la dépêche d'Ems falsifiée, suivie de la funeste et, pour ainsi dire,
+inévitable déclaration de guerre. En admettant qu'au moment où il
+finissait son premier chapitre, les événements se précipitant, Zola
+eût pressenti une conflagration, il n'aurait pu supposer le désastre si
+proche, ni si profond. Nos soldats de Crimée et d'Italie étaient réputés
+invincibles. Si l'on partait en guerre, on allait sûrement à la victoire,
+et l'empire s'en trouverait consolidé. Voilà l'hypothèse la plus probable,
+et c'était aussi la désirable issue d'un conflit où l'on s'engageait,
+non pas avec légèreté, mais animé d'espoir, nanti de confiance, et d'un
+coeur nullement alourdi par la crainte et les pressentiments fâcheux; la
+regrettable expression échappée à Émile Ollivier, trop bon latiniste, mal
+comprise et impitoyablement commentée par la suite, ne signifiait pas
+autre chose.
+
+Les plans du romancier furent donc bouleversés, ou, tout au moins,
+resserrés, et l'action de ses personnages devint circonscrite. La fin de
+l'empire, c'était l'épilogue des Rougon-Macquart en 1870. À raison des
+événements, l'oeuvre entreprise prit donc un caractère rétrospectif. On
+put même y voir un tardif réquisitoire contre des hommes et contre un
+régime, qui n'étaient plus des accusés, mais des condamnés. Se faire
+accusateur, après le verdict des faits, n'était ni dans l'intention de
+Zola, ni dans son projet ébauché. Sans l'effrondrement subit de la clef
+de voûte du système, sans la substitution d'un pouvoir nouveau aux
+gouvernants disparus, engloutis, le cadre de son oeuvre se fût trouvé
+considérablement élargi. Le changement prodigieux qui, avec la République,
+s'accomplit dans la direction des affaires, dans la classification et la
+compétition des partis, dans la finance, dans les grands travaux, dans
+l'industrie, dans les moeurs, dans les goûts et les préoccupations des
+Français devenus républicains, lui aurait fourni des éléments nouveaux
+et des champs d'observation autres. Les conséquences, pour la fortune
+publique comme pour les spéculations privées, du paiement anticipé de
+l'indemnité de guerre, l'effort et le coup de collier nécessaires pour
+réparer les ruines de l'invasion, les modifications considérables
+apportées aux organisations politiques et judiciaires, l'avènement aux
+affaires de ces nouvelles couches sociales, saluées par Gambetta, dans son
+discours prophétique de Grenoble, la presse démuselée, le monde du travail
+commençant à se grouper, et à postuler sa place au soleil, enfin, le
+service militaire pour tous et l'obligation de l'instruction primaire,
+ces deux grands actes révolutionnaires, accomplis sans bruit ni désordre,
+eussent assurément trouvé place dans son oeuvre. Les Rougon-Macquart se
+fussent rapprochés de nous, insensiblement et fatalement. Quels tableaux
+mouvementés et quels milieux intéressants lui eussent présentés les années
+de lutte, de formation et de développement de la Troisième République!
+
+Mais il s'était enfermé volontairement dans le cercle d'années allant du
+coup d'État à l'invasion. A un certain point de vue, cette limitation fut
+bonne. La disparition du régime impérial donnait à l'écrivain plus de
+latitude, on pourrait dire plus de licence. Il n'avait plus à redouter
+les interdictions ni les poursuites. Sans craindre de voir s'abattre sur
+son manuscrit la patte des policiers, il lui devenait permis de peindre
+la société impériale, telle qu'il l'avait observée, devinée, et selon
+qu'il s'était documenté. En même temps, son oeuvre échappait au péril
+de l'éparpillement. Le cadre était fixé, la vaste fresque sociale, qu'il
+entreprenait de brosser à larges touches, devait y entrer, et la toile ne
+déborderait pas, étant contenue dans la bordure historique.
+
+Il a, d'ailleurs, constaté lui-même cette limitation dès 1871, dans
+l'introduction à _la Fortune des Rougon_.
+
+ Depuis trois années, dit-il, je rassemblais les documents de ce grand
+ ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute
+ des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours
+ je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si
+ prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire
+ de mon oeuvre. Celle-ci est dès aujourd'hui complète. Elle s'agite
+ dans un cercle fixe. Elle devient le tableau d'un règne mort, d'une
+ étrange époque de folie et de honte.
+
+Zola aurait certainement pu sortir du champ où il décidait de se clore.
+Nul ne se serait plaint, ou n'eût songé à critiquer. _Les Trois Villes_
+et _les Trois Évangiles_ sont en dehors de l'époque et du milieu, où
+l'auteur s'était parqué avec ses Rougon-Macquart, et cette évasion du
+milieu impérial n'a soulevé aucune objection. Mais il tenait à exécuter
+de point en point le plan qu'il s'était tracé. Comme il ne laissait rien
+au caprice, ni à l'imprévu, dans la composition de chaque ouvrage, pris
+séparément, il entendait montrer que l'ensemble de ses oeuvres avait été
+soumis à un devis général, à un avant-projet complet et définitif, dont
+il ne pouvait ni ne voulait s'écarter. Il partageait l'opinion de Charles
+Baudelaire, qui disait, dans sa dédicace à Arsène Houssaye des _Petits
+Poèmes en prose_:
+
+ Sitôt que j'eus commencé ce travail, je m'aperçus que je restais
+ bien loin de mon modèle, mais encore que je faisais quelque chose
+ de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi
+ s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier
+ profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur
+ du poète d'accomplir juste ce qu'il a projeté de faire.
+
+Avec une coquetterie vaniteuse, Zola affirmait que, dès _la Fortune
+des Rougon_, c'est-à-dire en 1870, il avait composé patiemment l'arbre
+généalogique des Rougon-Macquart. Il ne convient pas d'attribuer à ce
+tronc l'importance que son arboriculteur lui donnait. Peut-être, pourtant,
+est-ce à sa plantation qu'il convient de rapporter l'obstination de Zola,
+malgré la chute de l'empire, alors qu'il n'avait composé que deux de ses
+romans, _la Fortune_ et _la Curée_, à se renfermer dans les vingt années
+impériales. L'antériorité de son «arbre», servant à démontrer celle du
+plan, n'a qu'un intérêt anecdotique. C'est une preuve chronologique de
+composition, aussi. Si l'on contestait que la conception totale des
+Rougon-Macquart dût remonter à 1870, on ne saurait douter qu'en 1878 tout
+ce vaste drame, avec ses multiples personnages, n'eût déjà ses décors
+dessinés et ses rôles distribués. Cet arbre-scénario a été publié avec
+_la Page d'Amour_, et j'ai sous les yeux l'exemplaire du journal _le Bien
+Public_ où il parut pour la première fois.
+
+C'est dans le numéro de ce journal portant la date du 5 janvier 1878 que
+ce tableau fut donné. Il tenait, à la 2e page, tout le rez-de-chaussée.
+Il était composé à la façon de ces états généalogiques, dressés par des
+hommes d'affaires spéciaux, fabricants d'ancêtres pour roturiers, ou
+pourchasseurs d'héritiers pour successions vacantes. Toute la famille, on
+devrait dire la dynastie des Rougon-Macquart, se trouve là enregistrée,
+baptisée, avec ses lignes et ses degrés. Chaque membre est pourvu des
+mentions ordinaires d'état civil. Un signalement médico-légal accompagne
+l'indication généalogique. Les tares héréditaires, les prédispositions
+morbides, les influences psycho-physiques sont précisées, comme dans un
+procès-verbal d'autopsie.
+
+On peut retrouver, dans cette nomenclature aux prétentions scientifiques
+peut-être excessives, les principaux personnages des divers livres de Zola,
+depuis le Pierre Rougon du premier volume de la série, jusqu'au docteur
+Pascal qui la termine.
+
+Peu importe l'époque à laquelle ce plan a été combiné, l'intéressant c'est
+qu'il ait été complètement suivi et patiemment réalisé. L'idée première
+de faire figurer, à tour de rôle, les mêmes personnages dans des romans
+distincts, remonte à Balzac. Le procédé a ceci d'excellent et de logique,
+qu'il rapproche de la réalité les êtres de fiction. Dans la vie, on se
+trouve nécessairement en rapport avec les mêmes personnes, on se croise,
+on se côtoie et dans des circonstances très différentes. Nul ne peut
+s'abstraire de ses contemporains. Leur existence se mêle à la vôtre. En sa
+_Comédie Humaine_, Balzac avait, outre ses protagonistes, introduit tout
+un personnel secondaire. Il disposait d'une très complète figuration, qui
+lui servait pour sa mise en scène, sans avoir besoin de présenter, à
+chaque oeuvre nouvelle, ces comparses au lecteur. Zola s'est surtout
+préoccupé de rattacher ses principaux acteurs par le lien familial, la
+consanguinité et la névrose d'origine. Il nous montre successivement,
+dans les divers milieux où il promène ses observations, les descendants
+morbides de la folle des Tulettes, Adélaïde Fouque, tronc dégénéré, d'où
+sortaient tous ces rameaux humains, poussés dans le terreau du second
+empire.
+
+C'est pendant l'hiver de 1868 que fut commencée _la Fortune des Rougon_.
+Cet ouvrage fut achevé en mai 1869. Zola habitait alors à Batignolles, rue
+de La Condamine, n° 14. Ce roman, que l'éditeur Lacroix s'était engagé,
+par traité, à éditer, devait d'abord paraître en feuilleton, dans _le
+Siècle_, alors le plus répandu des journaux politiques. C'était une
+puissance, cet organe, qui, selon l'aristocrate et le dédaigneux _Figaro_,
+avait surtout la clientèle des marchands de vins. Il n'était pas d'une
+lecture distinguée. Modéré de ton, anticlérical, hardi, prudemment
+républicain, _le Siècle_ fut longtemps le seul journal d'opposition.
+L'empire libéral le tolérait, tout en le craignant. Mais ne fallait-il
+pas une soupape pour l'échappement des bouillonnements populaires?
+Pour l'époque, ses tirages étaient considérables: 60.000 abonnés. On ne
+l'achetait guère au numéro; c'était un journal cher: le numéro se vendait,
+à Paris, 15 centimes, le prix de l'abonnement était de 80 fr. par an. On
+ne prévoyait guère alors de grands quotidiens à six ou huit pages, se
+payant trente sous par mois.
+
+Ces journaux coûteux avaient un tirage restreint et une vaste influence.
+L'abonné du _Siècle_, qui ne croyait pas toujours en Dieu, croyait en
+son journal, et propageait, comme articles de foi, les propositions des
+rédacteurs. On se prêtait, on se repassait chaque numéro. Il y avait des
+groupes, et comme des coopératives de liseurs: un principal abonné, dans
+de petits cercles de voisins, acceptait des sous-abonnés. Quelques-uns
+de ces locataires n'avaient droit qu'au journal de la veille, payant une
+redevance moindre au titulaire de l'abonnement. Les feuilletons étaient
+patiemment découpés et cousus; ils formaient de gros cahiers de lecture
+qui se louaient, se prêtaient: toute une bibliothèque roulante de romans
+circulant de mains en mains.
+
+_Le Siècle_, qui d'ailleurs observait un respect dynastique suffisant,
+par crainte des suspensions et de la suppression, car le ministère
+de l'intérieur ne badinait pas avec la presse, comptait de nombreux
+républicains dans sa rédaction. Il avait pour directeur un bourgeois,
+riche, solennel, prudhommesque et autoritaire: Léonor Havin. Ce Normand
+finaud, exploitant l'opposition, escomptant l'impopularité de l'empire,
+avait été élu député de Paris et député de la Manche. Il avait opté pour
+Saint-Lô. Ce fut une sotte puissance, longtemps. Il dirigea les élections
+législatives des dernières années impériales. Il avait pour principaux
+collaborateurs: Émile de la Bédollière, Jourdan, Léon Plée, Cernuschi,
+etc., etc. Le feuilleton dramatique était confié à E.-D. de Biéville,
+l'un des renommés lundistes. La critique musicale était faite par Oscar
+Comettant. La partie littéraire de ce journal, qui semblait plutôt
+s'adresser à une clientèle exclusivement politique, était suffisamment
+soignée, et l'on y donnait des feuilletons d'une facture moins brutale
+et d'une visée plus recherchée que dans les autres journaux, voués aux
+exploits des Rocambole et aux aventures invraisemblables des héros de
+Xavier de Montépin. _Le Siècle_ a publié, entre autres bons romans, les
+premiers, qui sont aussi les meilleurs, ouvrages d'Hector Malot, et
+l'on voit qu'il avait accueilli _la Fortune des Rougon_, oeuvre d'un
+quasi-débutant recommandé seulement par des critiques artistiques
+novatrices et combatives, ayant à son actif deux ou trois romans passés
+inaperçus, signalé enfin aux lettrés, par un dernier livre, _Thérèse
+Raquin_. Ce roman, d'une originale brutalité, avait suscité des
+protestations, voire des nausées. On l'avait qualifié de «littérature
+putride». Accepter une oeuvre nouvelle de l'auteur, c'était une hardiesse
+dont il faut savoir gré au directeur du _Siècle_: ce journal, au fond très
+bourgeois, avait l'originalité d'accueillir les romanciers nouveaux et
+audacieux.
+
+Par suite de difficultés ultérieures, probablement des dénigrements et des
+résistances provenant de personnes influentes dans la maison, _la Fortune
+des Rougon_ subit d'assez longs retards, avant d'être définitivement
+annoncée. On semblait, au _Siècle_, avoir des regrets, et aussi des
+craintes. L'auteur de _Thérèse Raquin_ commençait à effrayer. Une rumeur
+hostile le précédait. Enfin, on passa outre, et le roman parut. La
+publication fut tourmentée, comme l'époque où elle débutait. Le premier
+feuilleton de _la Fortune des Rougon_ était inséré à la fin de juin 1870.
+Trois semaines après, la guerre l'interrompait. L'auteur crut qu'il ne
+serait jamais repris et terminé. Il s'en fallut de peu que les derniers
+chapitres ne fussent pas tels que l'auteur les avait conçus et écrits.
+Au milieu du désarroi de l'invasion, le manuscrit, remis complet à
+l'imprimerie du _Siècle_, avait été égaré. Il ne pouvait être question
+de récrire en hâte les feuilletons manquant. Le tour d'insertion, que
+l'auteur avait à grand'peine obtenu, allait lui échapper, et, au lieu de
+reprendre une publication, ayant perdu de son intérêt, coupée par les deux
+sièges, le journal donnerait un autre roman, ajournant indéfiniment la
+continuation de cet ouvrage, considéré comme terminé, déjà probablement
+oublié, enterré. Heureusement, dans le tiroir du correcteur, les
+principaux feuillets perdus furent retrouvés, et, après une interruption
+de huit mois, et quels mois! les lecteurs du _Siècle_ purent reprendre la
+lecture des événements dont Plassans était le théâtre, en 1851. L'oeuvre
+malchanceuse n'eut aucun succès. _La Fortune des Rougon_ parut en
+librairie, l'hiver suivant, selon le traité antérieurement signé, chez
+l'éditeur Lacroix. Une seule édition fut mise en vente. C'était sans doute,
+pour le jeune auteur, l'aube de la gloire, mais combien grise, et même
+morose!
+
+L'édifice rêvé, combiné, aux plans arrêtés, existait, cependant, et
+ses fondations étaient sorties. La construction était visible déjà, et
+l'avenir appartenait à son architecte. Le reste importait médiocrement.
+Pour ceux qui savaient lire avec intuition, une force se révélait dans ces
+pages solides, et les forts piliers indiquaient un vaste monument futur.
+Un vigoureux talent venait de se lever. Nous n'étions guère alors qu'une
+faible poignée de clairvoyants, une bande en partie désarmée ou dispersée,
+à la suite des événements de 1871 pour élever la voix, et saluer cette
+montée d'un astre inconnu sur l'horizon littéraire. Les admirateurs de
+Zola disposaient de journaux timorés. Le silence de la répression terrible
+emplissait le pays. Nos bravos prématurés ne furent pas même hués. On ne
+fit attention ni à nous ni à notre auteur. J'écrivais pourtant ceci, dans
+le Peuple Souverain de 1872:
+
+ Dès le sous-titre «histoire naturelle et sociale d'une famille sous
+ le second empire», dès la première page, nous sommes avertis de la
+ sévérité et de l'importance scientifique de l'oeuvre. Nous ne sommes
+ pas en présence d'une fantaisie d'imagination, d'une simple fiction
+ propre à faire passer les heures. L'auteur ne songe pas un instant à
+ nous amuser à l'aide d'aventures plus ou moins extraordinaires et
+ captivantes. Ce n'est pas une frivole distraction que ce livre hardi
+ et coloré. C'est une étude sévère qui fait penser. Nous sommes
+ prévenus qu'il s'agit d'un travail de savant, d'une oeuvre de science,
+ d'un essai de littérature expérimentale, fondée sur l'observation et
+ ayant pour objet l'expression de la vérité moderne, l'analyse de la
+ vie. La méthode de l'auteur se révèle, dans sa logique simplicité,
+ à tout lecteur se donnant la peine de réfléchir sur ce qu'il lit.
+
+Telle est, en effet, la substance et la moëlle de _la Fortune des Rougon_:
+
+Dans un cadre donné, qui est le second empire, depuis son avènement
+jusqu'à sa chute, montrer une famille personnifiant toute une portion de
+l'humanité contemporaine, avec ses vices, ses vertus, ses appétits, ses
+maladies morales et physiques, évoluant dans le milieu créé par les
+événements, participant de près ou de loin à ces choses tragiques ou
+grotesques, avec le temps devenues de l'histoire. Puis, mêlant aux faits
+publics des intérêts privés, présenter des êtres vivant de l'existence
+contemporaine, personnifiant les généralités de l'état social actuel,
+montant à la fortune ou descendant à la misère, aimant, souffrant,
+haïssant, accouplant les infamies aux vertus, et les crimes aux héroïsmes,
+suivant le train-train banal de la vie quotidienne, ou s'emplissant du
+souffle surhumain de l'épopée; se faire l'historiographe d'une famille,
+qui résume en elle cent autres familles, et dont la monographie puisse
+à bon droit passer pour celle d'un groupe important d'individus français,
+dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, voilà le thème des
+Rougon-Macquart, voilà ce que s'est proposé l'auteur. On sait aujourd'hui
+comment il a exécuté ce large plan, et réalisé ce concept magistral.
+
+Toute la série des Rougon-Macquart comporte la description et l'analyse
+des évolutions, dans la vie contemporaine, de cette famille-type, ayant
+des membres répandus dans toutes les classes sociales, participant à
+toutes les éventualités de l'existence. C'est le Ministre, l'Insurgé, le
+Paysan, le Mineur, l'Ouvrier, le Bourgeois, le Spéculateur, le Soldat,
+l'Employé, l'Artiste, le Savant, la Servante, la Courtisane et la Femme
+du Peuple, dont l'histoire contient celle de tous leurs contemporains.
+Zola crée des types. Il synthétise. Il peint des tempéraments et non des
+caractères, des êtres généraux et non des individus. C'est l'Homme, la
+créature ondoyante et diverse de Montaigne, qui passe et s'agite dans son
+oeuvre, mené par la double fatalité de l'Hérédité et du Milieu.
+
+En particulier, dans cette _Fortune des Rougon_, volume initial, document
+primordial, on assiste à l'avènement, à la conquête de la richesse, et on
+suit l'accès au pouvoir de quelques membres de cette famille, à la faveur
+du crime triomphant du Deux-décembre. Aussi, Émile Zola a-t-il désigné ce
+premier roman comme étant le livre des Origines.
+
+Le décor, observé et connu de près par l'auteur, est le paysage qu'il
+eut, dans son enfance, sous les yeux, jamais oublié, toujours évoqué. La
+Provence est le berceau de ses Rougon-Macquart, et la ville où la plupart
+des personnages se meuvent, c'est Aix, qu'il a baptisée du nom fictif de
+Plassans, qu'on retrouve fréquemment dans son oeuvre. De là s'élanceront
+sur la société les Rougon-Macquart, famille de proie. Si le nom de
+Plassans est imaginaire, la ville apparaît bien réelle, avec ses trois
+quartiers, où se parquent systématiquement les nobles, les bourgeois, le
+menu peuple. Plassans, resté, malgré la Révolution, ville de hobereaux et
+de magistrats fossiles, avec ses grands hôtels toujours clos, dans les
+cours trop vastes desquels l'herbe pousse, ses églises, ses couvents,
+ses promenades solennelles, son commerce presque nul, sa stagnation
+intellectuelle, ses préjugés, ses castes, ses allures féodales et ses
+affections d'ancien régime, Plassans, c'est bien l'aristocratique et
+cléricale ville d'Aix-en-Provence. Puisqu'il a plu à l'auteur de laisser
+l'incognito à la cité mère de ses personnages, respectons-le. Constatons
+seulement que tout ce qui touche à la topographie extérieure et intime de
+Plassans, à son architecture, à son archéologie, à son individualité et à
+son anatomie comme cité, est traité avec une précision, une netteté et un
+relief étonnants. Plassans n'a que son nom qui ne soit pas réel.
+
+Dans Plassans, donc, l'auteur nous montre, avec un grand coloris de
+détails et une abondance de petites touches, aussi minutieuses et aussi
+précises que celles dont Balzac usait pour nous initier à la vie de
+province de son temps, les quelques types saillants de la capitale
+parlementaire de l'ancienne Provence. On est aux derniers jours de la
+maladive République de 1848. Encore quelques semaines et, dans une nuit
+sombre, propice aux crimes, une poignée de bandits audacieux fabriquera
+une dynastie, que la France, pas fière, acceptera. Mais ce coup de main,
+dont quelques malins, à Paris, ont le pressentiment, est alors absolument
+insoupçonné en province. Plassans est très divisé. Il y a une force
+républicaine assez considérable dans les faubourgs; le quartier Saint-Marc,
+ légitimiste et clérical, ne prend pas le Bonaparte au sérieux; la
+bourgeoisie, sournoise, peureuse, lâche, et cupide, irait volontiers au
+césarisme, puisqu'on dit que cela fera monter le 3 o/o, mais Plassans
+hésite dans son ensemble. Il faudra que le coup réussisse définitivement
+pour que la ville réactionnaire l'admette, et qu'on chante le _Te Deum_
+dans ses églises et qu'on crie: Vive l'empereur! dans ses rues. L'auteur
+alors nous montre une famille dont un membre, qui a vécu à Paris et s'est
+trouvé mêlé à des agents bonapartistes, croit à la réussite du complot,
+et s'efforcera de le faire triompher, en province comme à Paris. C'est la
+famille Rougon.
+
+Ici, l'auteur abandonne la peinture de cette société de Plassans, avec ses
+types subalternes: le marquis de Carnavant, le vieux beau; Granoux, le
+prudhomme féroce; Roudier, l'important; Vuillet, le journaliste clérical,
+suant l'eau bénite et distillant la haine; il entre en plein dans le coeur
+de son sujet, et nous décrit cette famille Rougon.
+
+Cette galerie de portraits en pied, peints en pleine pâte, avec une
+largeur de touche, accompagnée de finis et de pointillés surprenants,
+comprend une série de figures, d'une variété et d'une vérité qui frappent.
+Elle s'ouvre par ce portrait de l'aïeule, de l'ancêtre, Adélaïde
+Fouque, de qui descendra cette race complexe des Rougon et des Macquart.
+Provençale, fille et femme de paysans, orpheline à dix-huit ans, Adélaïde
+était une grande fille maigre à l'oeil trouble, aux airs étranges, dont le
+père mourut fou, et qui passait, dans le pays, pour avoir le cerveau fêlé
+comme son père.
+
+Cette folie originelle se retrouvera plus ou moins accentuée, plus ou
+moins visible, dans ses manifestations, dans toute la descendance de cette
+Adélaïde. On en suivra les traces, d'Aristide Saccard, le spéculateur
+éhonté qui tripote dans la bâtisse et tire des millions du vieux Paris
+exproprié, jusqu'au séraphique abbé Mouret, tombant pâmé dans les bras
+d'Albine, sous l'arbre géant, à la sève capiteuse et au branchage
+extatique, du mystérieux Paradou; d'Eugène Rougon, le politique, l'homme
+fort, le ministre, se jetant, comme une bête en rut, sur la froide
+Clorinde, dans la pénombre tiède de l'écurie, jusqu'à Gervaise, la femme
+de Coupeau l'alcoolisé, trébuchant, en compagnie de Mes-Bottes et de
+Bibi-la-Grillade, devant le comptoir terrible du père Colombe.
+
+Cette Adélaïde Fouque épouse un paysan des Basses-Alpes, nommé Rougon,
+son domestique, qui meurt bientôt en lui laissant un fils. La jeune
+veuve prend presque aussitôt pour amant un homme mal famé: «ce gueux de
+Macquart», comme on le désigne dans le pays. Macquart est grand pilier de
+cabaret, et, quand le débitant chez qui il fréquente ferme sa porte, c'est
+d'un pas solide, la tête haute, comme redressé par l'ivresse, qu'il rentre
+chez lui, et on dit sur son passage: «Macquart marche bien droit, c'est
+qu'il est ivre-mort!» À jeun, il va courbé, évitant les regards.
+
+De cette liaison d'Adélaïde la folle avec l'alcoolisé Macquart,
+naissent des enfants portant en eux ce double vice héréditaire, qu'ils
+transmettront: l'alcoolisme du père, le nervosisme de la mère.
+
+L'intérieur de ce faux ménage est lugubre. Pierre Rougon, l'aîné, l'enfant
+des justes noces, grandit entre les deux bâtards. Il s'empare de sa mère
+et la domine, chasse ses frères et soeurs, et, quand Macquart meurt d'une
+balle reçue au coin d'un bois, en faisant la contrebande, il confine la
+veuve dans une masure sombre, isolée au fond d'une impasse, derrière un
+cimetière, s'empare de son avoir et le gère. Voilà posée la première
+pierre de l'édifice futur des Rougon. Cette pierre a pour assises la
+cupidité et le mépris du sentiment le plus doux chez l'homme: l'amour
+filial. Viendront ensuite la trahison, la ruse et le crime.
+
+La progression ascensionnelle de Pierre Rougon, son mariage avec Félicité,
+la femme intelligente et ambitieuse, «petite Provençale noire, semblable à
+ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent
+la tête dans les amandiers»; l'extension donnée à son commerce, puis le
+temps d'arrêt dans la montée, la malchance, les faillites, dont on subit
+les contre-coups, les enfants qui surviennent et dont l'éducation coûte
+cher, toute cette lutte obscure et acharnée, qui dure trente ans, nous
+mènent jusqu'à la veille du coup d'État.
+
+Alors se dessine le caractère odieux du chef de la famille. Pierre Rougon
+est poussé par son fils Eugène, et par sa femme qui n'a qu'un rêve: avoir
+un salon comme celui du receveur particulier, un salon tendu de damas de
+soie, où le Tout-Plassans souhaitera d'être invité, une cour provinciale
+dont elle serait la reine. Il s'enhardit, il se révèle. Au milieu de
+l'affolement des bourgeois et des hobereaux, surpris par l'apparition des
+bandes de paysans soulevés, à la nouvelle du coup d'État, Pierre Rougon se
+faufile à la mairie, y simule une résistance qui s'appuie sur la trahison
+de Macquart, le chef prudent des téméraires insurgés. Finalement il
+sauve l'ordre, la famille, la religion, en petit, à Plassans, comme
+Louis-Napoléon, en grand, à Paris, en jonchant les rues de cadavres. La
+fortune des Rougon se trouve donc avoir, pour origine et pour complice,
+la fortune des hommes de décembre. Dans deux autres volumes, _la Curée_ et
+_Son Excellence Eugène Rougon_, on retrouve, s'accomplissant parallèlement,
+la destinée des deux aventuriers, le Rougon expliquant et complétant le
+Bonaparte.
+
+_La Fortune des Rougon_, l'un des romans, de Zola, les moins connus, et
+dont le tirage est resté faible, est cependant un de ses livres méritant
+le plus d'être étudié. Il contient en germe tous les autres. C'est le
+gland d'où sortira le chêne, c'est une oeuvre complexe où se retrouvent,
+comme en formation, embryons cérébraux, tous les éléments des produits qui
+naîtront successivement.
+
+C'est l'ovule de tous les enfants de Zola. Il contient, en substance,
+leurs défauts, leurs qualités, leurs caractères et leur tempérament. Il
+faut lire ce livre-prologue, un peu comme un sommaire, donnant l'argument
+de tous les autres ouvrages de la série.
+
+L'étude scientifique s'y trouve d'abord. La méthode expérimentale est
+appliquée avec précision et vigueur, pour la première fois, et comme pour
+servir de patron. Elle est passée au microscope et radiographiée, cette
+famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse.
+Déjà on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparaître,
+ces névrosés, ces surexcités, ces haletants et ces dégénérés, dont
+l'autopsie intellectuelle révélera les tares et les tumeurs. Dès ce
+premier récit, on est initié aux désordres de l'organisme et à la
+mentalité de ces passionnés, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se
+lancer comme des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur
+les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus
+qu'à attendre à l'oeuvre: Eugène Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou
+Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie
+où se plonge l'abbé Mouret, aspirant à d'autres adorations que celles de
+l'autel, sorte de Bovary mâle, étouffant, râlant et se rebellant, dans son
+sanctuaire, comme la femme de l'officier de santé, dans son chef-lieu de
+canton, où l'oxygène du désir se trouve raréfié.
+
+Ainsi que dans plusieurs autres oeuvres de Zola, où l'effort humain est
+noté, pesé, enregistré, avec une exactitude mathématique, dans _la Fortune
+des Rougon_ se trouvent relevées les sommes de manoeuvres et totalisées
+les menées souterraines de Félicité, de Pierre et d'Eugène Rougon, pour
+obtenir le produit final, pour mettre la main sur Plassans, comme leur
+modèle et maître a déjà posé sa patte césarienne sur Paris.
+
+Là aussi se révèle la puissance d'évocation des foules, et la magistrale
+stratégie avec laquelle l'auteur les maniera plus tard, dans _l'Assommoir_,
+_Germinal_ ou _la Débâcle_.
+
+On trouve enfin, dans _la Fortune des Rougon_, comme dans tous les livres
+de Zola, de la poésie, du lyrisme, de la tendresse et de la rêverie.
+Seulement, ici, l'auteur n'ayant pas atteint la trentaine, encore tout
+vibrant de ses premières émotions romantiques, plus proche de Musset,
+d'Hugo, de George Sand, ayant fermé seulement la veille le tiroir empli
+des rimes de _Rodolpho_ et de _l'Aérienne_, donne plus de place au lyrisme
+et plus grande part à la tendresse. Ce qui fait de _la Fortune des Rougon_
+un ouvrage précurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance
+de poésie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, même dans _le
+Rêve_, même dans _Une Page d'amour_, même dans _la Débâcle_ et dans
+_Germinal_. Il y a, dans ce roman, une épopée et une idylle.
+
+Une population frémissante, indignée, héroïque, court, en chantant
+la _Marseillaise_, à la rébellion juste et à la mort imméritée, voilà
+l'épopée. Deux enfants purs, gracieux, énamourés, voilà l'idylle. Il y a
+du sang dans l'idylle, des extases dans l'épopée. Ce n'est qu'un épisode,
+l'amour ingénu de Miette pour Silvère, une pastorale évoquant Longus;
+quant à la révolte des paysans, on peut considérer ce magistral tableau
+tel qu'un hors-d'oeuvre historique, faisant souvenir de _la Légende des
+siècles_, mais ces deux morceaux d'art affirment, au portail même du
+monument massif et géant des Rougon-Macquart, quel poète et quel artiste
+en fut le constructeur.
+
+Miette, c'est Chloé. Elle a treize ans. Elle est donc à l'heure indécise
+où, de l'enfant, chrysalide ambiguë, la jeune fille se dégage. Miette
+s'élance dans la vie, comme une libellule, échappée du calice d'une fleur,
+s'envole parmi les roseaux. Avec quelle délicatesse Zola dépeint cette
+envolée printanière:
+
+ Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton
+ naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis; les lignes
+ pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes
+ maigreurs de l'enfance; la femme se dégage avec ses premiers embarras
+ pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant,
+ à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour
+ certaines filles, cette heure est mauvaise; celle-là croissent
+ brusquement, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives.
+
+L'analyse du romancier est complétée ici par l'observation du
+physiologiste, et le charme de la forme et l'éclat du coloris parent et
+masquent la vérité scientifique.
+
+Donc Miette-Chloé et Silvère-Daphnis s'aiment ingénuement, crûment. Ils se
+le disent, naïfs et sincères, durant de longues promenades, le long des
+bords encaissés de la Viorne, et aussi dans les faubourgs déserts, par les
+allées des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu
+fréquentées, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les
+solitudes, délicieuses et cherchées. Les deux amoureux, pour accomplir en
+toute sécurité ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste
+de la jeune fille. Enveloppés, encapuchonnés, isolés, ils vont, se parlant
+bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au
+hasard devant eux, tout sentier leur étant bon. Parfois ils rencontrent
+d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrés et abrités
+sous l'ampleur des mantes:
+
+ ... dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu
+ des tiédeurs de la nuit sereine, et qu'on croirait être les invités
+ d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres
+ gens...
+
+Le tableau est charmant. Le Maître en tirera d'autres exemplaires, par
+la suite, comme lorsqu'il nous peindra ses deux petits amoureux parisiens
+gaminant dans les sous-sols et parmi les arceaux des Halles.
+
+Une fraîche odeur de jeunesse circule, comme un bon parfum de foin coupé,
+à travers ces pages savoureuses. Le poète délicat, qu'il y eut dans
+celui qu'on se plut à traiter de pornographe, et à considérer comme un
+brutaliste incapable de sentir et de décrire autre chose, dans l'amour,
+que la culbute et l'étreinte haletante de la bête s'assouvissant,
+se laisse aller à l'émotion jeune et débordante de ses deux gentils
+personnages. C'est avec une sincérité émue, avec un enthousiasme où il y a
+de l'adoration, du désir, et peut-être une secrète envie, c'est avec une
+effusion toute juvénile, que les chastes enivrements des deux enfants nous
+sont contés. La scène délicieuse du puits, miroir gracieux et truchement
+fidèle des amants de l'aire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que,
+dans l'oeuvre de l'écrivain naturaliste, il y a place pour les peintures
+les plus douces et les plus fraîches, telles que le caprice d'un poète
+élégiaque pourrait en évoquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une
+contradiction, puisque ces scènes gracieuses et touchantes se rencontrent
+dans la nature.
+
+Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dépit des
+temps mauvais et des préjugés pires. Avec quel art le romancier a su nous
+intéresser à eux, et mêler leur hymne de passion à la symphonie puissante
+et terrible de l'insurrection des gens de Plassans! Avec quelle émotion
+on suit leur marche vagabonde dans la nuit, quand, Paul et Virginie
+provençaux, enfouis sous le capuchon et la mante épaisse, comme les
+poétiques amants de l'Île de France sous la feuille protectrice et large
+du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans
+l'ombre ouvrant devant eux son porche mystérieux. Ils suivent cette grande
+route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu'à l'horizon
+gris-bleu, où déjà se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte,
+grandit, éclate la rumeur étrange d'une foule en mouvement. C'est le
+peuple qui, dans les ténèbres, avec un bruit lointain de marée, accourt,
+roule ses vagues. Peu à peu s'élève, croît et rugit, claire, formidable,
+vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chantée par trois
+cents paysans en armes, marchant au pas, et qui croient, héros naïfs et
+sublimes, que l'heure de gloire est arrivée, et qu'un sang impur abreuvera
+bientôt leurs sillons!
+
+Ici, l'idylle se fond dans l'épopée. Cette Marche des Paysans dans la nuit
+est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de maître. La
+composition est panoramique. Les détails sont nombreux, précis, choisis.
+Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y
+meuvent, disciplinées, comme dans un finale d'opéra, et avec l'entrain
+d'une cohue d'insurgés enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin
+l'hymne révolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis à la table
+des souverains. _La Marseillaise,_ c'est l'avant-courrière superbe des
+bataillons. La campagne endormie s'éveille à ce tonnerre.
+
+ Elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les
+ baguettes; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses
+ échos les notes ardentes du chant national.
+
+Ainsi le drame humain se déroule avec sa musique de scène. On remarquera à
+tout instant cette communion profonde, dans l'oeuvre de Zola, de l'homme
+avec la nature, de l'être et de la chose, de l'objectif et du subjectif.
+Ce mélange intime et constant de l'élément animé et de l'élément inanimé,
+cet accouplement de l'espèce vivante et de l'inorganique, voilà une des
+plus précieuses conquêtes de l'école naturaliste. Le grand romancier
+anglais, Dickens, a beaucoup appliqué cette méthode; souvent, il faut le
+dire, avec exagération et sans utilité. Le romancier français y a mis plus
+de mesure, partant, plus d'art.
+
+Après le décor, après la symphonie, après la traduction, avec le mot, des
+bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohérent,
+après la perception donnée au lecteur de l'air ambiant, de l'atmosphère
+dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par
+cette nuit mémorable de décembre, voici la description des contingents
+divers des campagnes provençales soulevées pour la défense de la loi,
+de la justice et de la République. Il y a là un dénombrement des bandes
+armées, au fur et à mesure qu'elles défilent devant Silvère et Miette,
+qui est majestueusement épique. Et de ce magnifique tableau, avec un art
+infini de composition, l'écrivain a détaché en pleine lumière Miette, dont
+la pelisse est retournée du côté de la doublure rouge, ce qui en fait un
+manteau de pourpre. Dans la blanche clarté de la lune, le capuchon de
+sa mante arrêté sur son chignon, bonnet phrygien improvisé, elle serre,
+contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgés lui ont confié.
+Fière, heureuse, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la
+stature héroïque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Velléda, murmure à Silvère
+avec un sourire naïf et sublime à la fois:
+
+--«Il me semble que je suis à la procession de la Fête-Dieu et que je
+porte la bannière de la Vierge!»
+
+ * * * * *
+
+_La Curée_ a été, nous l'avons dit, commencée avant la guerre, à raison du
+retard apporté par _le Siècle_ à publier _la Fortune des Rougon._ Elle a
+été terminée en 1872. Publiée en feuilleton dans _la Cloche,_ elle fut
+arrêtée par l'auteur lui-même. Un substitut manda Zola au parquet, et le
+prévint que, son roman étant immoral, Il serait prudent de sa part de ne
+pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton.
+Des poursuites pourraient être requises. Le parquet n'agirait pas si
+l'ouvrage, au lieu d'être propagé par le journal, était seulement publié
+en librairie. Ce bienveillant, mais timoré substitut, conseilla à l'auteur
+de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites
+étaient entamées, si la police se mettait en route vers l'imprimerie du
+journal, elle ne s'arrêterait pas, elle irait certainement jusqu'à la
+boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. _La Cloche_ interrompit
+les feuilletons, et, l'hiver suivant, _la Curée_ parut chez l'éditeur
+Lacroix.
+
+Cette prudence fut peut-être exagérée. Le parquet est un bon lanceur de
+romans, souvent. _Mme Bovary_ dut d'être connue, achetée, lue, et dénigrée
+ou vantée, au réquisitoire bébête et prétentieux de l'avocat impérial
+Pinard. Puisque le livre de Flaubert était immoral, ainsi que le
+prétendait l'honorable et stupide organe du ministère public, tout le
+monde avait désiré se régaler des obscénités dénoncées. _La Curée,_
+déférée aux tribunaux comme roman dégoûtant, c'était le succès sur et
+l'auteur attaqué, insulté, mais connu et bien payé, et cela trois ans
+avant _l'Assommoir_. Ce procès eût abrégé le stage que Zola devait encore
+faire avant d'arriver à la notoriété, au succès et à la fortune.
+
+C'est une Phèdre moderne que cette Renée, et son Hippolyte est le pâle
+convive d'un festin de Trimalcion contemporain. Un roman truculent,
+évoquant les orgiaques banquets du Bas-Empire. Une des oeuvres les plus
+colorées et les plus romantiques de Zola. Il y a un peu de grossissement
+dans les faits et d'exagération dans les personnages: Zola, il est vrai,
+écrivit ces pages, où Juvénal et Pétrone semblent avoir soufflé des
+épithètes, au moment où l'empire s'écroulait dans le sang, dans la
+honte, et où l'indignation et le dégoût excitaient à voir tout hors de
+proportion: on vantait la corruption impériale à force de la dénoncer
+énorme. C'était l'époque où, dans le langage de chaque patriote vibrant
+et surexcité, tout était à l'outrance: la guerre comme le mépris.
+
+C'est peut-être dans _la Curée_ que la très grande et très extraordinaire
+puissance descriptive dont fut doué Zola atteignit son apogée. Non
+seulement le relief, la configuration extérieure et l'impression plastique
+des êtres et des choses s'y trouvent rendus avec une netteté incomparable
+et une perfection sans rivale, l'art précis de Vollon ou de Roybet, mais
+l'atmosphère, le son, le rythme, l'allure propre à l'homme, ou imprimée
+par lui à l'objet dans son ambiance, y sont traduits avec une couleur qui
+éblouit et une vérité qui déconcerte. C'est de la peinture plus exacte que
+la photographie.
+
+Voici, en exemple, le dîner donné par le spéculateur Saccard à une meute
+de bonapartistes, pourceaux sénatoriaux du bas empire, s'empressant à qui
+dévorera ce règne d'un moment.
+
+Les types, d'abord, sont frappants: ce baron Gouraud, sénateur abruti, qui
+a des yeux d'accusé qu'on juge à huis-clos, et qui, lourd, avachi, brisé
+par les rudes travaux des maisons de passe, mâche pesamment, la tête
+penchée sur son assiette, comme un boeuf aux paupières lourdes; Hupel de la
+Noue, le préfet à poigne, qui a dû être quelque part le père des pompiers
+et inventer de prodigieux virements; Haffner, le candidat officiel, qui,
+plus tard, livrera son Alsace à la Prusse, par la force du plébiscite
+qu'il fera triompher; Michelin, le chef de bureau corrompu, dont
+l'avancement est le prix de la honte, et les deux entrepreneurs balourds,
+Charrier et Mignon, qui sont si contents de la Curée impériale qu'ils
+disent tout haut ce que chacun pense tout bas: «Quand on gagne de l'argent,
+tout est beau!»
+
+Mais, outre ces types si vrais, si reconnaissables, l'air capiteux de
+cette salle à manger, où tant de convoitises et d'infamies sont attablées,
+l'impression de cette réunion de parvenus digérant les truffes comme ils
+avalent les millions, gloutonnement et bestialement, le relent de tous
+ces êtres échauffés mêlé à l'odeur de toute cette mangeaille, la buée
+indéfinissable flottant au-dessus de cette nappe et de ces convives, tout
+ce fond du tableau, l'artiste l'a rendu, et de main de maître. Il a noté
+jusqu'à ces «fumets légers traînant, mêlés au parfum des roses», et a
+constaté que «c'était la senteur âpre des écrevisses et l'odeur aigrelette
+des citrons qui dominaient».
+
+Une autre scène, où le talent de l'écrivain s'est joué de toutes les
+difficultés cherchées et entassées comme à plaisir, c'est celle de la
+serre: la fameuse scène de la serre. Zola est parvenu à y donner la
+sensation vive et précise d'un effréné duo d'amour. Là, tous les
+raffinements d'une passion maladive se mêlent à l'âcre stimulant du crime,
+dans un lieu étrange, capiteux, chargé de parfums provocants, où l'air
+même est lascif et irrite les sens à vif. La description de ce boudoir
+végétal, tout imprégné de senteurs aphrodisiaques et de sucs vénéneux,
+les enlacements brusques, les bonds, les caresses, les spasmes, les
+convulsions extatiques et les heurts désordonnés de Maxime et de Renée,
+«goûtant l'inceste», roulés sur les grandes peaux d'ours noir, au bord
+du bassin, dans la vaste allée circulaire aux ombrages monstrueux des
+tropiques,--tout ce chaos de sensations, de nerfs, de mouvements, de
+contacts et de violences physiques, tout ce pêle-mêle de la passion
+fouettée par le rut, tout ce tumulte d'imaginations maladives est peint,
+buriné plutôt, avec une furia inouïe. Ce tableau d'apparence érotique,
+mais dont l'impression est sévère et triste comme celle qu'on emporte
+d'une opération chirurgicale, à la précision d'une eau-forte de Rops.
+
+Les peintures crues abondent dans l'oeuvre de Zola, mais les voluptueuses
+et les raffinées y sont assez rares. Quand il rencontre ces tableaux
+érotiques à peindre, il n'hésite pas. Il ne fuit ni n'oblige à se
+rhabiller ses modèles. Il se rapproche et de tout près, froidement, les
+observe pour les décrire, avec l'impartiale exactitude du physiologiste,
+traitant de quelque virus surpris dans les organes du plaisir. Il détaille
+les phases, minutieusement, de la maladie qu'il a observée. Il y a en
+lui, alors, comme une de ces curiosités si étendues, si prolixes, des
+ecclésiastiques casuistes, s'efforçant dans leurs manuels de n'oublier
+aucune variété, aucune manifestation de la passion, dont ils ont entrepris
+d'éclairer les plus sombres arcanes, sans en avoir, par eux-mêmes, exploré
+les seuils. C'est ainsi que cette phrase étonnante se trouve sous la
+plume d'Émile Zola, qui l'a certainement écrite simplement et chastement,
+constatation d'une particularité voluptueuse devinée: «C'était surtout
+dans la serre que Renée était l'homme».
+
+En présence de cette bonne foi évidente de l'artiste, tout au plus peut-on
+lui reprocher de se laisser aller à un peu trop d'admiration complaisante
+pour sa vicieuse Renée. Il l'a faite bien séduisante, cette femme de
+plaisir, et il la déshabille hardiment dans la scène des tableaux vivants,
+non sans goûter la jouissance âcre de l'imprudent et trop peu égoïste
+Candaule découvrant les belles formes de sa reine endormie.
+
+Les procédés de composition de _la Curée_ apparaissent plus simples et
+plus complets à la fois que ceux de _la Fortune des Rougon_. Ainsi
+le livre a pour bordure deux tableaux jumeaux, qui se répondent
+symétriquement et se renvoient la même pensée et la même impression.
+Tels deux miroirs conjugués.
+
+Le tableau d'ouverture, c'est le retour du bois de Boulogne par un soir
+d'octobre. Le mouvement des voitures, le scintillement des harnais, les
+armoiries peintes sur les panneaux, les livrées, les laquais raides,
+graves et patients, les chevaux soufflant, et le lac, au loin, endormi,
+sans écume, comme taillé sur les bords par la bêche des jardiniers, ce
+paysage si parisien est rendu avec la couleur et l'intensité de perception
+que nous avons déjà si souvent signalées et louées chez l'auteur des
+Rougon-Macquart. Le tableau d'épilogue, c'est le même bois de Boulogne,
+mais revu en pleine clarté, par une chaude après-midi de juin. C'est le
+même défilé de voitures, de laquais, figés dans leur gravité patiente,
+avec les mêmes scintillements de harnais, de ferrures, de chanfreins
+d'acier; mais tout cela baigné par une lumière large, éblouissante,
+tombant d'aplomb. Le lac n'est plus le miroir mat de l'après-midi
+d'octobre, c'est une grande surface d'argent poli reflétant la face
+éclatante de l'astre. Puis, au fond, comme dans une gloire, enfoncé au
+milieu des coussins d'un grand landau, passe, au trot de ses quatre
+chevaux, précédé de piqueurs à calottes vertes sautant avec leurs glands
+d'or, l'Empereur, mettant ainsi le dernier rayon nécessaire, et donnant
+un sens à ce défilé triomphal de l'empire à son zénith.
+
+ * * * * *
+
+_Le Ventre de Paris_ est une gigantesque nature-morte. On peut supposer
+que Zola, obligé, par sa collaboration au _Bien Public_, dont les bureaux
+étaient situés rue Coq-Héron, à l'angle de la rue Coquillère, à deux pas
+des Halles centrales, de passer fréquemment dans le voisinage de l'énorme
+garde-manger parisien, a dû être tenté de rendre la vie, l'animation,
+la couleur, jusqu'à l'émanation de cette prodigieuse Bourse de la
+boustifaille. Ce qu'il a fait plus tard pour la Halle aux valeurs, le
+marché de l'argent de la rue Vivienne.
+
+Cette rencontre, cette hantise quotidienne ont dû certainement favoriser
+l'exécution de son livre sur les Halles.
+
+Mais il y eut un autre élément, dans son inspiration, et un stimulant
+différent à sa conception.
+
+Je me souviens qu'entre modernistes, lorsque nous nous préoccupions de
+rechercher et de signaler les monuments, les oeuvres susceptibles
+d'affirmer la grandeur et la poésie du présent, sans nier ni rabaisser
+pour cela les belles et grandes choses du passé, nous parlions souvent
+des Halles. J'étais l'un des admirateurs du hardi et élégant palais de
+fer érigé par Baltard sur les plans de Hauréau. J'avais formulé cet
+enthousiasme pour la modernité architecturale, dans le premier article
+qui sortit de ma plume naïve: cet article, dont j'ai perdu le texte, mais
+retenu le titre et la donnée, s'appelait: _l'Art et la Science_. J'y
+indiquais un rajeunissement des formules épuisées, un renouvellement
+des conceptions usées, par l'adjonction de la science. C'était surtout
+l'architecture, qui me paraissait avoir fait son temps, et réclamer du
+neuf. Les ogives et les arceaux gothiques n'avaient-ils pas magnifiquement
+et longuement rempli leur rôle d'utilité et de beauté? Il s'agissait,
+maintenant, puisque l'homme moderne avait besoin de gares, de docks, de
+théâtres, d'hôpitaux, comme le contemporain de Philippe-Auguste réclamait
+des cathédrales et des monastères, de concevoir et d'élever des édifices
+modernes, traduisant le voeu, l'enthousiasme, la foi des générations
+scientifiques, positivistes et industrielles du siècle de la vapeur et
+de l'électricité.
+
+Sans contester le charme de Saint-Séverin, la délicatesse de
+Saint-Julien-le-Pauvre, et la majesté compacte de Saint-Eustache,
+j'exaltais, peut-être avec excès l'Opéra de Garnier et les Halles de
+Baltard. Avec Zola, nous parlions souvent de la beauté intrinsèque de cet
+art tout récent, que nos contemporains semblaient ne point voir, et dont
+la plupart se refusaient à admettre le double caractère utilitaire et
+esthétique. L'idée lui était venue, flottant en l'air, éparse dans nos
+propos, sommairement indiquée dans nos articles, discutée, combattue,
+approuvée, commentée, d'écrire un livre ayant les Halles pour décor et
+pour scène. Ce thème l'enchantait. Son système des milieux et des grands
+cadres participant à l'action, s'y incorporant, allait trouver là un
+propice sujet d'application. _Le Ventre de Paris_ fut le premier de ses
+romans ayant le «milieu» pour sujet principal, presque pour intrigue.
+Comme, dans les tragédies antiques, le choeur intervient dans l'action.
+Il mêle son âme à celle des personnages. Il les anime. Il les explique.
+Participant à leurs passions, à leurs douleurs, il prend une part si
+importante aux événements, qu'il semble jouer un premier rôle. Dans
+plusieurs des volumes de la série des Rougon-Macquart, le lieu où se passe
+le drame, le décor des scènes, le cadre des tableaux deviennent ce qu'est,
+dans les romans d'imagination, dans les récits d'aventures, dans les
+péripéties de cape et d'épée, le Héros.
+
+Dans _Germinal_, c'est la mine qui est le véritable protagoniste de la
+tragédie souterraine, et successivement ainsi nous aurons le roman de la
+Maison Bourgeoise, de la Maison Paysanne, de la Maison Ouvrière, de la
+Bourse, des Grands Magasins, des Chemins de fer, de l'Usine, enfin du Camp,
+et du Champ de bataille.
+
+_Le Ventre de Paris_, c'est donc avant tout le roman des Halles Centrales.
+Zola fut attiré par le spectacle bigarré, fourmillant, ultra-vivant de
+ce quartier alimentaire qu'il fréquentait, qu'il observait au passage,
+qu'il se mit à étudier et de près, toujours avec son pince-nez de myope
+ardemment fixé sur les êtres et sur les choses. Oh! rien ne lui échappa
+du bazar de la mangeaille. Avec sa méthode d'investigation patiente et
+de vérification documentaire, dont il commençait à user avec une sûreté
+surprenante, et une précision presque infaillible, doué d'une faculté de
+perception quasi-instantanée et d'une puissance prompte d'assimilation,
+il inspecta, posséda ses halles. Paul Alexis a très bien raconté les
+promenades préparatoires, pour le roman en gestation, qu'il fit, à
+diverses époques, avec Zola, dans les Halles et par les rues environnantes:
+
+ Une fois, dit-il, en nous en allant, arrivés à un certain endroit
+ de la rue Montmartre, il me dit tout à coup: «Retournez-vous et
+ regardez!» C'était extraordinaire: vues de cet endroit, les toitures
+ des halles avaient un aspect saisissant. Dans le grandissement de la
+ nuit tombante, on eût dit un entassement de palais babyloniens empilés
+ les uns sur les autres. Il prit note de cet effet qui se trouve décrit
+ quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait
+ avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon à la main, il
+ venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le
+ brouillard, la neige, et à toutes les heures, le matin, l'après-midi,
+ le soir, afin de noter ses différents aspects. Puis, une fois, il y
+ passa la nuit entière pour assister au grand arrivage de la nourriture
+ de Paris, au grouillement de toute cette population étrange. Il
+ s'aboucha même avec un gardien-chef, qui le fit descendre dans les
+ caves, et qui le promena sur les toitures élancées des pavillons...
+
+Il entassa ensuite tous les documents écrits qu'il put se procurer; les
+livres sur les Halles étaient rares; un volume de l'ouvrage de Maxime
+Du Camp, _Paris, sa vie, ses organes_, était à peu près tout ce qu'il
+trouvait comme sources. Il dut se renseigner à la préfecture de police, et
+se procurer des états, des statistiques, des règlements d'administration.
+_Le Ventre de Paris_ devint un véritable traité d'organisation, de
+fonctionnement et d'administration des Halles.
+
+Le livre est intéressant, avec son symbolisme en action des Gras et des
+Maigres, et le drame intime du suspect Florent et des Quenu-Gradelle,
+repus, satisfaits. Il s'y rencontre des passages d'une lecture plutôt
+écoeurante, comme la confection du boudin, et la fameuse symphonie
+des fromages «où les marolles donnaient la note forte». La force de
+l'expression et l'intensité de la description sont poussées si loin que
+l'on admire ce tour de force littéraire, en comprimant des nausées.
+
+C'est un véritable poème gastrique que ce roman curieux. Inspiré sans
+doute par le spectacle des Halles et le désir de faire un livre, dont le
+palais de la nourriture fournirait le milieu et les personnages, Zola a
+aussi, probablement, obéi à une secrète pensée de rivalité. Il a voulu se
+mesurer avec Victor Hugo. C'est _Notre-Dame-de-Paris_ qui semble avoir
+servi de modèle au _Ventre de Paris_. L'antithèse de l'Église et des
+Halles. Le poème de la matière répondant à celui de la spiritualité. La
+cathédrale personnifiant le monde mort du mysticisme et de la foi, le
+vaste marché incarnant les appétits et les besoins de notre société
+matérialiste. Les merveilles de la description et la vigueur du coloris
+étant également prodigués, pour le charme du lecteur, par le peintre des
+vitraux gothiques et par l'aqua-fortiste des arceaux de fonte, par le
+poète des fromages nauséabonds et des mous de veau rouges pendus aux crocs
+des boucheries, comme par le chantre des processions passant sous les
+voûtes hautes, dans des volées d'encens, au pied des tours dentelées et
+sonores, d'où Dieu semble parler à la terre. Notre-Dame et les Halles,
+c'est la lutte, dans la lice éternelle de l'art, de l'Âme et du Corps, de
+l'Esprit et de la Matière, de l'Idéal et du Réel, de l'Estomac qui mange
+et du Cerveau qui pense, du Passé, cela, tué, comme l'avait prévu Hugo,
+par ceci, le Présent.
+
+_Le Ventre de Paris_, malgré son titre et son sujet, est un des livres de
+Zola où il y a le plus de poésie. Cette nature-morte superbe est traitée
+avec fougue, avec lyrisme, avec vie, par un pinceau romantique. C'est du
+Delacroix écrit.
+
+ * * * * *
+
+_La Conquête de Plassans_ suivit _le Ventre de Paris_. C'est un drame
+intime; l'histoire d'un fou, la progression effrayante de la fêlure
+cérébrale, avec des scènes de vie provinciale et cléricale. C'est la
+captation d'une fortune, la démolition lente d'une maison, le détraquement
+d'une intelligence, accompagnant la dispersion du bonheur domestique, sous
+les yeux et par l'effort d'un prêtre ambitieux et tenace, qui semble sorti
+du séminaire de l'abbé Tigrane.
+
+ * * * * *
+
+_La Faute de l'abbé Mouret_ est un livre étrange et touffu, où la
+botanique se mêle à la liturgie. On voit un prêtre, Serge Mouret,
+s'éprendre d'une petite sauvagesse, Albine, sous les arbres d'un paradis
+moderne et fantastique, le Paradou. Il y a tout un poème adamique dans ce
+livre prestigieux, qui semble par moments inspiré par un jardinier, en
+d'autres, par Milton. C'est une propriété de la campagne d'Aix, visitée
+dans sa jeunesse, que Zola a décrite sous le nom patoisé de Paradou.
+Toutes les parties techniques de ce livre sont très soignées, très
+vérifiées. Zola, pour les nomenclatures horticoles, s'était procuré le
+catalogue de Lencézeure et, pour les descriptions rituéliques, car la
+messe tient une place aussi considérable dans l'ouvrage que l'énumération
+florale, il ne manquait pas de suivre, le paroissien d'une main, le crayon
+de l'autre, les offices à Sainte-Marie-des-Batignolles. Le digne abbé
+Porte, curé de la paroisse, avait en lui un fidèle, jusque-là ignoré, qui
+donnait un exemple fort édifiant. On parlait même de lui offrir une place
+au banc d'oeuvre, songez donc! un homme de lettres connu, et passant pour
+incrédule, qui revenait au Seigneur! Un jour, l'assidu et pieux chrétien
+ne reparut plus à l'église: _la Faute de l'abbé Mouret_ était terminée,
+et, vaguement, la pensée de Zola se tournait vers les cabarets où Coupeau
+l'attirait.
+
+ * * * * *
+
+Mais, avant _l'Assommoir_ qu'il rêvait, qu'il cherchait, en piétinant le
+sable de la plage de Saint-Aubin, il publia un autre roman, le sixième de
+la série. Il abandonnait les curés, les personnages intimes, pour mettre
+en scène des hommes politiques, et le chef de l'État français avec son
+chien Nero et ses courtisans. C'était assez hardi de faire figurer,
+quelques années à peine après Sedan, Napoléon III dans un roman. Est-ce à
+ce personnage impopulaire, odieux même, ou au peu d'intérêt qu'avait pour
+ce public trop proche la représentation d'un monde politique dont on
+venait à peine d'être débarrassé dans un sanglant cataclysme, qu'il faut
+attribuer l'insuccès de _Son Excellence Eugène Rougon_, mais ce roman est
+un des moins connus et des moins vendus de toute la série.
+
+C'est _la Curée_, affaiblie d'intensité et de mise en scène, plus
+restreinte. _Son Excellence Eugène Rougon_ est un de ces romans à demi
+politiques, où l'histoire se trouve mêlée à la satire. On a assez
+justement rapproché différentes scènes de _Son Excellence,_ de
+quelques-uns des tableaux du roman à clef d'Alphonse Daudet, _le Nabab_.
+
+Les silhouettes des personnages secondaires de l'oeuvre sont tracées assez
+nettement pour qu'on cherche à mettre un nom au-dessous de chaque type.
+Cependant, je ne crois pas qu'on puisse exactement fournir la légende
+individuelle, au bas de chaque portrait de cette galerie.
+
+En réalité, les Kahn, les Béjuin, les Charbonnel, sont des figures
+composites où le romancier, usant de son droit, a fondu différents traits
+épars chez plusieurs de ses contemporains.
+
+Les scènes d'intérieur, où l'on voit le ministre en proie à ses amis,
+dévoré par eux, et, à tout instant, accusé d'ingratitude par ces tyrans du
+bienfait, sont d'une observation très juste et d'une couleur absolument
+historique. Cet entourage véreux et compromettant de _Son Excellence
+Eugène Rougon_, ce n'était pas seulement le ministre, mais aussi le
+maître qui le subissait. Les échos des Tuileries ont souvent répété de
+singulières histoires, où des individus, infimes et crapuleux, parlaient
+en maîtres dans le cabinet impérial, et se faisaient grassement payer
+d'anciens services honteux, armés qu'ils étaient d'une intimité
+compromettante et de souvenirs inquiétants. Sur la figure fantasque et
+toute d'exception de Clorinde, on pourrait mettre le nom d'une grande dame
+cosmopolite, qui n'était pas mariée à un ministre français, et dont les
+ébats, à Compiègne, aux Tuileries et ailleurs,--notre Paris, pour cette
+aristocratique catin, n'était qu'un cabaret,--ont longtemps défrayé la
+chronique scandaleuse. Mais le grand, le véritable intérêt de ce livre
+gît dans ces scènes saisissantes: le dernier jour de Rougon au ministère,
+l'intérieur de la marquise Balbi et de sa fille, les réceptions de
+Compiègne, le voyage officiel dans les Deux-Sèvres, et surtout la
+puissante description du baptême du Prince Impérial.
+
+La foule, la rumeur, le bruit, l'entassement des têtes aux fenêtres et sur
+les boulevards, les propos des badauds, le défilé, les soldats, les dames
+d'honneur, les prêtres, les cloches, les salves, les baïonnettes luisantes,
+la gloire enfin de cet empire de boue, de sang et d'or à son apogée,
+«flottant dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de
+Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à
+un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l'enfant baptisé sous
+leurs voûtes», telle est cette page d'histoire, qui a l'ampleur d'une
+fresque, le pittoresque d'une chronique, et le mordant d'une satire.
+
+De même que _la Curée_ s'ouvre et se ferme par un même tableau
+correspondant, le Bois à l'aller et au retour, _Son Excellence Eugène
+Rougon_ se déroule entre deux scènes jumelles, deux séances du Corps
+législatif, se répondant et se faisant pendant, comme ces deux toiles de
+Géricault qui sont au Louvre et représentent, l'une un cavalier triomphant,
+le sabre au poing, campé solidement sur ses étriers, enlevant son cheval
+qui hennit joyeusement en s'élançant, la crinière haute, à la lutte et
+à la victoire;--l'autre personnifiant la défaite sombre, et la retraite
+difficile, montrant le même cavalier, mais démonté, la bride de son cheval
+las et blessé passée à son bras, descendant péniblement une pente abrupte
+et s'aidant, comme d'un bâton ferré, du fourreau de son sabre inutile.
+Tout le livre est dans ce cadre, la chute et le triomphe d'Eugène Rougon.
+Si l'intensité d'effet produit est ici moins grande que dans _la Curée_,
+l'art de la composition y est aussi parfait. La vérité de l'histoire,
+l'intimité de la vie surprise, et la précision des détails y sont
+remarquables.
+
+ * * * * *
+
+_L'Assommoir_ est le plus célèbre des romans de Zola, Il a fait fortune.
+Le talent et l'originalité, vainement prodigués en d'admirables pages,
+et dont l'auteur avait fait la preuve dans les six volumes précédents,
+n'avaient pu forcer les portes de la grande notoriété. Zola, stagiaire
+de la gloire, piétinait dans le vestibule, faisant queue derrière
+d'encombrantes médiocrités, aujourd'hui balayées, attendant qu'on lui
+accordât audience. _L'Assommoir_ donna le coup d'épaule nécessaire et
+l'auteur entra d'un bond dans la pleine célébrité. Il fut non seulement
+connu, classé, mais aussi fut-il désormais discuté, injurié, admiré. Il
+devint quelqu'un. Il ne fut plus permis de l'ignorer. On dut, sans doute,
+presque partout, accabler de mépris et d'insultes sa personnalité, son
+talent, mais il était interdit de ne pas savoir qui il était.
+
+Sans ce retentissant ouvrage, Zola serait demeuré un romancier estimable,
+raccrochant ici et là, d'un confrère bienveillant, un éloge, et d'un
+grincheux, un éreintement; tout cela sans portée, sans intérêt pour la
+foule. Il eût disparu, inhumé dans les dictionnaires encyclopédiques et
+les bibliographies, entre divers écrivains également enterrés vivants,
+comme Champfleury, Duranty, Charles Bataille, Marc Bayeux et autres
+contemporains, plus ou moins morts-nés, conservés dans les bocaux de
+l'érudition frivole. Zola était littérairement perdu. On le classait,
+depuis _la Faute de l'abbé Mouret_, parmi les fantaisistes, les poètes en
+prose, gens qu'on lit peu, et après _Son Excellence Eugène Rougon_, parmi
+les ennuyeux, gens qu'on n'achète jamais. Son éditeur, malgré l'amitié qui
+existait entre eux, eût fatalement espacé les publications de ses oeuvres,
+de moins en moins attendues par le public, et les secrétaires de journaux
+se seraient empressés de déposer ses feuilletons dans l'armoire bondée,
+où s'étagent les manuscrits destinés à ne jamais connaître les rouleaux
+d'imprimerie.
+
+Il fallait presque un miracle pour que son nouveau roman trouvât un
+journal pour le publier et des lecteurs pour le lire. Le miracle se
+produisit. Voici son explication, car tout miracle est explicable: il y
+avait, à cette époque, 1875-1876, tout un groupe de littérateurs, de
+médecins, d'artistes, de politiciens, de professeurs de droit et de
+sociologues, qui reprenaient, avec plus de sérieux, plus d'autorité,
+plus de ressources financières aussi, l'oeuvre inachevée dont Thulié et
+Assézat avaient disposé les fondations, dans leur revue: _le Réalisme_.
+Ces hommes, jeunes alors, dont quelques-uns survivent, voulaient
+introduire dans la science, dans la philosophie, dans la linguistique,
+dans la politique, dans l'art et dans la littérature, la vérité, la
+réalité, l'expérimentation. Ils avaient pour maîtres Littré, Broca; ils
+se rattachaient à Darwin, à Spencer, à Bentham. Une association assez
+singulière, _l'Autopsie mutuelle_, les groupait. Le but de cette société
+était l'étude du cerveau du membre décédé. Étant personnellement connu,
+ayant manifesté son énergie pensante, laissant des oeuvres, une trace sur
+le sable fugitif des générations, ce sociétaire pouvait fournir un sujet
+plus intéressant, plus vaste, plus précis aussi, pour l'étude du cerveau,
+que les pauvres hères, appartenant d'ordinaire aux classes illettrées et
+peu intellectuelles, livrés par les hôpitaux, et dont on ignorait les
+antécédents, les facultés, l'existence. Broca était le président de cette
+société, qui existe encore et dont je fais partie, sans toutefois être
+pressé de lui fournir un prochain sujet d'études. Les principaux membres
+de l'Association étaient Louis Asseline, docteur Coudereau, Abel
+Hovelacque, Issaurat, Sigismond Lacroix, Yves Guyot. Ce dernier dirigeait
+_le Bien public_. Émile Zola, déjà critique dramatique à ce journal, en
+rapport avec les mutualistes de _l'Autopsie_, ayant annoncé l'achèvement
+d'un nouvel ouvrage, où la névrose ancestrale était étudiée dans ses
+manifestations perverses et morbides, surexcitées par l'alcoolisme, fut
+encouragé, appuyé par le groupe. Malgré quelques hésitations suggérées par
+des crudités de style, Yves Guyot eut le courage, car c'en était un pour
+l'époque, de donner en feuilleton _l'Assommoir_ dans _le Bien public_.
+Composé à Saint-Aubin, au bord de la mer, dans l'été de 1875, il parut
+en 1876. Ce fut une louable tentative littéraire, une fâcheuse opération
+financière, pour le journal que M. Menier, le bon chocolatier,
+subventionnait.
+
+_L'Assommoir_ avait été payé dix mille francs à l'auteur, pour sa
+publication en feuilleton. Non seulement le tirage ne monta pas, mais,
+sous l'avalanche des lettres d'injures et la grêle des menaces de
+désabonnement, il fallut battre en retraite. On coupa court. Pareille
+mésaventure était déjà survenue à l'auteur, pour _la Curée_. Il supporta
+l'amputation avec son habituelle énergie.
+
+_L'Assommoir_ fut transporté dans une petite revue littéraire,
+_la République des Lettres_, que dirigeait Catulle Mendès, le poète
+parnassien, aux oeuvres plutôt raffinées, et dont les préoccupations
+artistiques, comme les tendances littéraires, semblaient si distantes des
+théories du naturalisme, et d'ouvrages comme _les Rougon-Macquart_. Il
+était, cependant, grand admirateur de Zola. _La Faute de l'abbé Mouret_,
+avec son Paradou, l'avait enthousiasmé. Cet accueil, fait à un auteur et
+à un ouvrage aussi fougueusement «naturaliste» par un écrivain et par une
+publication se recommandant de Victor Hugo, démontre combien, malgré ses
+protestations et ses théories, Zola était considéré comme un romantique,
+comme un poète.
+
+La presse fut moins tendre. Des articles indignés parurent. Les
+journalistes vertueux dénoncèrent _l'Assommoir_ comme immoral, les
+publicistes solennels, courtisans populaires, affirmèrent que le corps
+électoral était insulté dans l'une de ses forces les plus utiles à
+flatter, la masse ouvrière urbaine. Les petits journaux, les revues de
+cafés-concerts, les feuilles illustrées, chansonnèrent, raillèrent,
+exagérèrent. A force de persuader au public que _l'Assommoir_ était un
+livre excessivement «cochon», le traditionnel pourceau que toute gaine
+humaine passe pour contenir endormi, s'éveilla, et le succès devint
+énorme. Bien qu'au fond il n'y ait rien de folichon dans le sombre tableau
+de la misère ouvrière, et dans la description des déchéances morales
+et physiques de l'homme et de la femme, happés par l'engrenage de
+l'ivrognerie, la réclame-outrage porta. L'épithète de pornographe lancée
+resta, et attira. La maîtrise de l'auteur, sa puissance de vision et son
+art d'évocation furent révélés à des milliers de lecteurs, qui, sans le
+tapage fait autour de _l'Assommoir_, n'auraient probablement jamais eu
+l'idée d'ouvrir ce roman, ni les ouvrages qui l'avaient précédé. Grâce à
+cette fausse réputation d'auteur licencieux, Zola devint en quelques jours
+le romancier le plus connu, le plus acheté aussi. On rechercha ses
+premiers volumes, et ceux-ci, à la remorque de _l'Assommoir_, furent
+emportés vers le succès.
+
+_L'Assommoir_ est demeuré comme exceptionnel dans l'oeuvre de Zola. Les
+moeurs populaires y sont peintes avec une vigueur touchant à la brutalité,
+qui empoigne et qui émeut. Les uns éprouvent de l'indignation, d'autres
+du dégoût, quelques-uns de la pitié. Nul lecteur ne saurait demeurer
+indifférent devant une page de ce livre extraordinaire.
+
+La facture en est également à part. Soit que Coupeau, Gervaise ou
+Mes-Bottes emploient le langage direct, soit que le romancier, en
+style indirect, raconte et explique leur existence, leurs actes, leurs
+sentiments, leurs passions, le vocabulaire est celui de l'atelier, du
+comptoir, de la rue. Ce n'est pas l'argot classique, le bigorne des
+chansons du temps de Gaultier-Garguille, ni le «jars» d'Eugène Sue
+«dévidé» dans _les Mystères de Paris_, mais plutôt la langue verte, le
+parler trivial des ateliers et des cabarets. L'auteur a écrit comme les
+ouvriers ont l'habitude de «jacter». Il a dû, pour substituer à sa langue
+littéraire ce parler, faire un effort de linguistique.
+
+Je crois que _la Chanson des Gueux_, de Jean Richepin, parue un peu avant
+_l'Assommoir_, l'aura excité à user de ces vocables pittoresques et
+colorés, qui forment le fond de la langue du peuple parisien. Cette
+curieuse adaptation de l'idiome populaire à une oeuvre de littérateur
+ne s'est pas effectuée sans travail. On sent, ici et là, que l'auteur
+a péniblement fait son thème. Il devait penser, dans la langue très
+littéraire, souvent poétique, qui était la sienne, qu'il employait en ses
+romans précédents, et il mettait ensuite en «faubourien» les mots et les
+tournures de son langage usuel. Ainsi, et cet exemple, pris entre mille,
+démontrera le mécanisme du procédé, dont il ne parut s'aviser qu'après
+réflexion, car les deux premiers chapitres de _l'Assommoir_ ne sont pas
+écrits en style argotique: à un endroit du roman, il s'agit de montrer
+Coupeau déambulant, l'air crâne, disposé à rire, à s'amuser, avec des
+camarades qu'il précède. Ceci pourrait se dire simplement ainsi. Zola
+transpose argotiquement la phrase ordinaire et écrit: «Coupeau marchait
+en avant, avec l'air esbrouffeur d'un citoyen qui se sent d'attaque...»
+
+Cette déformation du langage correct et littéraire est d'un usage fréquent
+au théâtre. C'est ce qu'on appelle patoiser. Il y a des exemples
+classiques et fameux de ce procédé. Molière y eut recours dans deux ou
+trois pièces. Les comiques secondaires, les auteurs poissards, les membres
+du Caveau en ont abusé. Les paysans d'opéra-comique, depuis Sedaine
+jusqu'à Scribe, s'exprimaient presque obligatoirement dans ce patois.
+Désaugiers, Émile Debraux, Frédéric Bérat, ont également employé ce
+vocabulaire destiné à donner l'illusion de la réalité. Aujourd'hui encore,
+dans les revues, dans les farces militaires et dans les drames, où il y
+a des bergers, des campagnards, des filles de ferme et des servantes
+d'auberge, les auteurs les font patoiser, pour donner, pensent-ils,
+plus de vraisemblance au milieu. Des paroliers populaires, ou plutôt
+populaciers, comme Charles Colmance, l'auteur du _P'tit Bleu_, d'_Ohé! les
+Petits Agneaux_, et les chansonniers montmartrois, Aristide Bruant, Jules
+Jouy, de Bercy, Yann' Nibor, Botrel, ont employé tour à tour l'argot des
+souteneurs et le parler naïf des matelots et des pêcheurs de Bretagne.
+Enfin, dans le roman, il existe un très curieux récit, antérieur de
+plusieurs années au livre de Zola, _le Chevrier_ de Ferdinand Fabre,
+où l'auteur prête à son Eran de Soulaget, à son Hospitalière et aux
+autres personnages du Rouergue qu'il met en scène, un idiome bâtard,
+mi-littéraire et mi-rustique, qui donne de la saveur agreste à l'ouvrage.
+
+Zola a voulu communiquer l'impression frappante de la vie, en faisant
+parler l'argot à ses faubouriens. On peut contester qu'il ait réussi.
+C'est une réalité factice et un langage convenu qu'il nous donne. Il y a
+forcément une convention du langage, au théâtre comme dans le livre; et,
+dans toute oeuvre de littérature, les personnages ne dialoguent pas du
+tout comme ils le feraient dans la vie réelle. Ils n'expriment que les
+sentiments, les passions, les faits qu'il est intéressant de connaître, et
+l'auteur traduit, avec son style propre, mais avec le dictionnaire courant,
+avec la grammaire ordinaire, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont à dire.
+Quand, au lieu du dialogue, l'auteur emploie le style indirect, quand il
+analyse et décrit les sensations, les idées de ces mêmes personnages, il
+le fait avec une correction et une minutieuse analyse qui le dénoncent à
+chaque ligne.
+
+Il est impossible que la convention ne régisse pas l'expression dans toute
+oeuvre, romanesque ou théâtrale. Si vous mettez un Anglais, un Africain,
+un Japonais à la scène, vous supposez, et le public admet avec vous, que
+cet exotique connaît notre langue. Schiller a fait Jeanne d'Arc s'exprimer
+en bon allemand, bien qu'il soit contraire à la vraisemblance historique
+que l'héroïne lorraine ait pu parler l'idiome germanique. Elle l'ignorait.
+Quand un romancier raconte les actes de ses personnages, ou décrit ce qui
+se passe dans leur conscience, il emploie nécessairement les termes, les
+tournures, les formules qui sont à sa disposition et qui correspondent à
+sa culture, à sa force de coloris, à l'intensité de son style, et pas
+autrement. On ne saurait demander à un auteur dramatique du XXe siècle,
+donnant une pièce sur l'Affaire des Poisons, de mettre dans la bouche de
+ses acteurs les phrases et les tournures usitées à la cour de Louis XIV,
+ou à un romancier moderne, traitant un sujet se passant dans l'antiquité,
+de faire parler ses héros comme les contemporains de Pétrone Arbiter.
+Ni Victorien Sardou ni Sienkiewickz n'ont estimé nécessaire, à la
+vraisemblance de leur oeuvre ou à l'illusion du public, ce trompe-l'oeil
+linguistique.
+
+_L'Assommoir_ eût été un livre tout aussi fort, et aurait fourni un
+tableau tout aussi saisissant des milieux populaires, s'il eût été écrit
+dans le style des autres romans de Zola. D'autant plus que l'argot employé
+par lui est plutôt poncif, et hors d'usage. C'est un idiome excessivement
+variable que ce jars ou jargon. Il se forme et se déforme avec une
+surprenante spontanéité et une diversité continue. Une vraie végétation
+cryptogamique. Elle se développe rapidement sur le fumier des villes.
+Ceux qui usent de ces vocables étranges se proposent surtout de parler une
+langue à eux, une langue secrète. Il s'agit de ne pas être compris par
+tous, de se faire entendre des seuls initiés. L'argot des personnages de
+_L'Assommoir_ était déjà démodé au temps où Denis Poulot en mettait des
+expressions sur les lèvres de ses ouvriers du _Sublime_. Il serait
+incompréhensible et ridicule aujourd'hui. Celui qui, même à l'époque où
+Zola place ses personnages, eût répété, dans un _assommoir_ quelconque,
+les expressions que l'auteur prête à Bibi-la-Grillade ou à Mes-Bottes, eût
+provoqué chez les copains un ahurissement analogue à celui qui, dans un
+salon, accueillerait un jeune provincial s'imaginant qu'il est toujours
+d'usage, à Paris, de mâcher les _r_, comme les incroyables du Directoire.
+Le terme même d'_assommoir_ n'a jamais été employé, au moins couramment;
+on disait, et l'on dit encore, parmi ceux qui fréquentent ces endroits
+populaires: bistro, mannezingue, mastroquet, abreuvoir, etc. _L'Assommoir_
+était simplement le sobriquet d'un cabaret de Belleville.
+
+Une chanson, grossière, de Charles Colmance avait donné une notoriété à
+cette guinguette. Voici le couplet de cette chanson, dont le refrain
+était: «J'suis-t-y pochard!»
+
+ À l'Assommoir de Bell'ville,
+ Au vin à six sous,
+ À propos d'une petite fille,
+ J'ai z'evu des coups.
+ J'en ai-t'y r'çu un terrible
+ Dans mon pauv' pétard...
+ On n'm'appell'pus l'invincible,
+ Ah! j'suis-t-y pochard!
+
+Cette question de forme, de vocabulaire, n'a donc pas eu l'importance ni
+l'originalité que lui attribuait l'auteur. Le grand succès de
+_l'Assommoir_ tint à d'autres causes: d'abord à l'intensité du drame de
+l'alcool, à la peinture violente des moeurs populaires, à la vigueur et au
+coloris des tableaux de l'existence ouvrière. Il faut également noter que
+l'Assommoir a été surtout un succès bourgeois, presque un triomphe de
+réaction. L'antagonisme des classes était flatté. Malgré les affections
+sympathiques, les élans, les effusions, qui se manifestent, surtout dans
+la vie publique, en vue de la captation électorale, ou par crainte
+prudente, ceux qu'on nomme les bourgeois n'aiment guère ceux de leurs
+contemporains qu'on englobe dans la désignation de «peuple». La
+distinction paraît subtile. Elle est forte, cependant, et aisée à
+constater. Elle se traduit par le langage, par le costume, par le
+cantonnement et la séparation d'existences et d'habitudes. Ceux qui ne se
+livrent pas à un travail manuel, qui ne sont pas salariés à la journée, ou
+qui ont des prétentions à une certaine élégance, à une distinction plus ou
+moins affinée, ceux qui se classent dans la catégorie des «messieurs»,
+leurs épouses étant des «dames», et leurs filles des «demoiselles»,--on
+sait quel fossé il y a entre ces deux expressions: une «dame» ou une
+«femme» vous demande!»--ceux-là sont désignés sous le nom historique et
+politique de «Bourgeois»; ils forment une formidable caste, allant de la
+haute finance, de l'aristocratie vieille ou neuve, des fonctionnaires, des
+titulaires de charges, des possesseurs de terre et de châteaux, des gros
+négociants et des hommes à professions dites libérales, jusqu'aux modestes
+employés, aux petits commerçants, aux contre-maîtres, aux surveillants,
+aux ouvriers détachés de l'établi, démunis de l'outil et portant redingote
+et veston, siégeant au bureau, circulant dans les ateliers, tous ceux-là
+n'aiment pas ce qu'ils appellent le «Peuple». Ils peuvent le flatter à
+haute voix pour lui soutirer des bulletins de vote, pour l'amadouer et
+éviter ses insolences, ses gros mots, peut-être ses voies de fait; ils
+n'ont pour lui, sauf quelques rares exceptions, que secret dédain et
+instinctive répugnance. Quelque chose de la répulsion méprisante et
+haineuse du créole pour le nègre. Les barrières matérielles qui isolaient,
+dans les États-Unis du Sud, les blancs des hommes de couleur ont pu être
+renversées là-bas; elles subsistent, chez nous, morales. La bourgeoisie,
+la classe ci-dessus dénombrée, ne fraye pas avec le travailleur manuel.
+Elle ne partage ni ses plaisirs, ni ses peines. Elle est indifférente à
+ses souffrances, à son emprisonnement fatal dans les cellules sociales
+d'où il est si difficile de s'évader. Est-il un seul de ces bourgeois qui
+consente à faire apprendre à son fils un état manuel, un métier, à moins
+d'y être contraint? Une fille de cette bourgeoisie épouse-t-elle librement,
+sur le conseil de ses parents ou par amour, et par choix, un ouvrier? Les
+classes marchent dans la vie sur des voies parallèles. Elles cheminent
+sans se confondre, leur union n'a lieu qu'à titre exceptionnel. Ceux qui
+se mélangent ainsi sont des individus à part, qualifiés selon le côté de
+la voie qu'ils occupent, de déclassés ou de parvenus. Ces deux armées
+rivales s'injurient et se lancent de loin des regards irrités. Pour
+l'ouvrier, la classe bourgeoise se compose de fainéants, d'inutiles, de
+jouisseurs, d'exploiteurs ou simplement de privilégiés chançards, dont on
+envie la veine, qu'on voudrait bien imiter, dans les rangs desquels on
+s'efforce, à coup de coude, parfois à coups de crimes et d'abjections, de
+se faufiler, mais que le commun des déshérités du sort se sent impuissant
+à rejoindre et à fréquenter. Pour le bourgeois, la classe ouvrière, est
+un ramassis d'êtres inférieurs, grossiers d'allures, sentant mauvais,
+capables de tous les méfaits, toujours entre deux vins, et dont les amours
+font songer aux accouplements des bêtes, en somme des êtres inférieurs
+avec lesquels on ne fraternise que les jours d'émeute et les soirs
+d'élections.
+
+Zola, par la suite, dans ses généreux contes de fées humanitaires, publiés
+sous des noms qu'on donne à présent aux cuirassés: _Travail, Vérité,
+Fécondité_, a réhabilité l'homme du peuple, exalté les vertus ouvrières,
+idéalisé le forgeron, le paysan, l'instituteur, et peint avec des couleurs
+fort sombres le monde bourgeois, mais, à l'époque de _l'Assommoir_, il a
+tracé un si vilain tableau des moeurs du peuple qu'il a pu passer pour
+avoir fait oeuvre de réaction et de diffamation sociale. _L'Assommoir_,
+où l'on ne voyait que des pochards et des prostituées, apparut à la fois
+comme une caricature et comme une satire de la classe ouvrière.
+
+Malgré ma vive admiration pour Zola, malgré le respect qu'on doit avoir
+pour une oeuvre de la force de _l'Assommoir_, il est difficile de ne pas
+reconnaître que cette peinture des existences et des moeurs ouvrières est
+peu flatteuse pour la population laborieuse. Plus on l'estimera exacte,
+plus cette reproduction de la vie faubourienne apparaîtra blessante
+et même injurieuse, pour les modèles. Elle donne trop d'arguments aux
+antipathies bourgeoises, et l'on s'explique ainsi pourquoi Zola, honni
+légendaire comme pornographe et irrespectueux envers le clergé, la morale
+et le capital, a paru longtemps suspect aux milieux démocratiques. Son
+tableau, du reste, péchait par l'exactitude. Il n'y a pas que de la
+débauche et de l'ivrognerie dans les faubourgs, et les ouvriers laborieux,
+sobres, rangés, sont encore en majorité. Sans cela, Paris ne serait qu'un
+assommoir géant et qu'un colossal asile d'aliénés.
+
+Les personnages de _l'Assommoir_, en mettant à part Coupeau et Gervaise,
+qui devaient symboliser et synthétiser la déchéance morale, matérielle et
+sociale de l'ouvrier, conséquence de l'atavisme et de l'alcoolisme, sont
+tous des ivrognes, des coquins, des brutes. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes,
+Bazouge, voilà des êtres indignes, abrutis par la fréquentation de
+l'assommoir du père Colombe; tous sont happés par la machine à saouler et
+pas un n'échappe au monstre. L'auteur n'a fait d'exception que pour deux
+des comparses de son drame: Lantier et Goujet. Ceux-là seuls ne sont pas
+des pochards. Mais ces sobres héros sont, l'un méprisable et l'autre
+ridicule. Exceptionnellement aussi, l'auteur a donné des opinions
+politiques au souteneur: il est républicain. Grand merci pour la
+République de cette recrue!
+
+Ici, une critique s'impose: si _l'Assommoir_ était une vaste fresque
+ouvrière, brossée d'après nature, à larges touches, avec crudité, et d'un
+pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pâte de vérité;
+si les modèles avaient été observés dans toute leur réalité, l'artiste
+n'eût pas manqué de donner une place, et au premier plan, à ces ouvriers
+parisiens si connus, si répandus: le vieux travailleur, à barbe
+grisonnante, ancien combattant de 48, plein des souvenirs de la barricade,
+évoquant les journées tragiques de juin, l'émeute de la faim, maudissant
+Cavaignac, et narrant les atrocités commises par les petits «mobiles»,
+féroces gamins, fils d'ouvriers défenseurs des bourgeois. Ce type existait
+alors, et très net, très accusé. Il manque. A côté de lui, il eût fait
+figurer le socialiste rêveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon,
+énonçant de chimériques projets, construisant, avec des matériaux
+imaginaires, une cité future idéale et humanitaire, où seraient réalisés
+les plans fantaisistes des Cabet et des Considérant, fondateurs de
+fantastiques Icaries. Il eût aussi dessiné les silhouettes familières
+aux hommes de la génération qui assista à la chute de l'Empire, du jeune
+ouvrier froid, pincé, aux lèvres minces, lisant beaucoup, pérorant avec
+âpreté, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques,
+recherchant les postes de secrétaire ou de trésorier de groupes,
+organisant des cercles d'études sociales, et préparant, avec une flamme
+intérieure, révélée par l'éclat sombre des yeux, la lutte finale
+du prolétariat. Zola ne l'a ni vu, ni même connu, cet affilié à
+l'Internationale, futur délégué au comité central de la garde nationale,
+communard ardent, combattant du fort d'Issy ou délégué à une fonction
+quelconque, destiné, s'il échappait à la fusillade, aux avant-postes, au
+massacre du Père-Lachaise ou à l'exécution sommaire de la caserne Lobau, à
+être déporté en Calédonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire
+et le militant révolutionnaire absents, la représentation de la vie
+ouvrière se trouve incomplète et _l'Assommoir_ n'est qu'une ébauche
+inexacte des moeurs et des passions de la population parisienne. Et
+l'estaminet clos, aux carreaux brouillés, le lupanar-café dont le numéro
+géant flamboyait autrefois, sur les boulevards extérieurs, à Monceau,
+_la Patte de chat_, à Rochechouart, _le Perroquet gris_, et ainsi de suite
+à la file, raccrochant au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant
+des Ternes à la Villette. Zola complètement l'a négligé, oublié. C'est
+pourtant, comme le cabaret, un des endroits démoralisateur de la classe
+ouvrière.
+
+Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans être typique,
+dessiné de chic, d'après le Jupillon de _Germinie Lacerteux_. En lui
+donnant des idées et des préoccupations politiques, Zola a encore commis
+une erreur, et ajouté à l'inexactitude du tableau. Presque tous les
+ouvriers, à l'époque où se place le drame de _l'Assommoir_, s'occupaient
+de politique, et étaient ouvertement hostiles au gouvernement impérial.
+Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgré la
+pression administrative formidable et la puissance de la candidature
+officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors députés: Jules Favre,
+Émile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Darimon, les fameux Cinq,
+puis bientôt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta.
+Ceci prouvait la force de l'opinion démocratique et opposante dans
+les faubourgs. Ce n'étaient pas les seuls souteneurs qui battaient,
+avec des majorités écrasantes, les candidats du gouvernement. Bien au
+contraire, ces êtres à part dans la société, vivant comme en dehors de la
+population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les
+préoccupations, étaient, en grande majorité, indifférents à tout ce qui se
+rapportait à la politique et aux affaires publiques. N'étant pas électeurs
+et sans domiciles stables, ils se désintéressaient des opinions et des
+luttes. Si, par hasard, ils témoignaient d'une préférence gouvernementale,
+c'était en faveur du régime existant: ayant pour principe de ne pas se
+mettre mal, sans nécessité, avec les autorités. Au moment des désordres
+provoqués dans la rue par la police, à la fin de l'Empire, ce furent les
+souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des
+fameuses Blouses Blanches: Lantier, certainement, se fût trouvé parmi eux.
+
+Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui
+en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les
+exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux, n'est pas non plus
+exactement observé, ni pris dans la réalité. Lantier, c'est l'homme qui
+débauche une femme mariée, établie, et qui l'entraîne à la ruine, à la
+déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de
+ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins,
+des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les
+provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans
+places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont
+emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les
+brutalisant aussi, de les «mettre au truc», c'est-à-dire de les envoyer
+sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vénal, les subsides
+nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants
+de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour de
+sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de
+Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutôt en amant ordinaire de
+femme mariée, et ce n'est pas du tout le don Juan du «tas», pilotant et
+rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquemment, et
+avec laquelle il ne mène nullement l'existence du ménage à trois. Zola
+nous a donné un souteneur romanesque, idéalisé, fictif, après Gervaise,
+poursuivant Mme Poisson, ou toute autre femme mariée; les scombres
+du ruisseau ne le reconnaîtraient pas pour un des leurs. Ils ne lui
+permettraient pas de frayer dans leur bande. Un «paillasson», tout au plus
+pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai «marle».
+
+Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et
+exceptionnel. C'est le seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile,
+ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait
+un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et
+sentimental, pourvu de toutes les qualités du coeur, orné de tous les
+dons de l'esprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet,
+amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui
+demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans
+les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à l'époque
+où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son
+socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les
+compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de
+n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence.
+Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu
+George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme
+l'auteur du _Meunier d'Angibault_ et du _Compagnon du Tour de France_,
+qu'il existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et
+de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux
+jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de l'usine ou du chantier,
+avec cela tout bourrés de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le
+travail, qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmée, dont les
+lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir
+de désir et d'abandon, mais pour laisser filer un simple et logique
+bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bête que nature.
+
+Mais, à côté de ces deux personnages vagues et irréels, quelle vie, quel
+relief l'auteur a su donner à ses deux figures du premier plan: Coupeau,
+Gervaise, et aux personnages plus en arrière, mais qui demeurent devant
+les yeux, dans la mémoire, si nets, si vrais, si vivants, ceux-là!
+Et quels magnifiques tableaux se déroulent, dans une clarté intense, de
+la première à l'ultime page de ce maître-livre! Ce sont hors-d'oeuvre,
+pour la plupart, mais ils sont toute l'oeuvre, et constituent la plus
+magistrale des compositions.
+
+C'est d'abord l'impressionnante et si réelle descente du faubourg en éveil,
+à l'aube frissonnante. Comme un régiment qui part, les ouvriers, en
+marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause
+devant le comptoir, puis le morne et régulier défilé reprend. Le sombre
+Paris, le vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les yeux,
+empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les
+lanternes. Zola a rivalisé, ici, avec le merveilleux aquafortiste du
+_Crépuscule du Matin_; il l'a commenté, agrandi.
+
+Puis c'est la scène du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux
+femmes à la rivalité naissante, l'insulte suivie de la fessée, épisode
+plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Coupeau et de
+Gervaise devant le zinc du père Colombe, et la noce, où Mes-Bottes,
+Mme Lerat, les Lorilleux, la grande Clémence se trémoussent, pérorent,
+rigolent avec une alacrité donnant l'illusion de la vie et la sensation
+du déjà vu.
+
+D'autres morceaux suivent, d'une exécution aussi rigoureuse: c'est la
+blanchisserie, avec son odeur fade de linges échauffés, son atmosphère
+alourdissante et son personnel remuant, babillard et trivial. L'apprentie
+délurée, vicieuse, la grande Clémence dépoitraillée, Gervaise grasse,
+active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers
+au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de l'argent,
+taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps,
+jetant des regards indulgents de travailleuse réussissant, sur son homme
+encore aimé, dorloté, excusé, car, pour la première fois, il est rentré
+saoul, et cuve, sans malice, dans l'arrière-boutique. Toutes ces scènes
+composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures,
+les façons de vivre et d'ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et
+plantureux, donné dans l'atelier, presque dans la rue, imposant l'envie et
+l'admiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualité de sergent
+de ville, est réputé avoir l'habitude des armes, investi, par conséquent,
+de la mission de trancher le gigot, dont d'abord il détache, au milieu de
+rires polissons, «le morceau des dames», l'ivresse tapageuse grandissante,
+l'étourdissement général, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits
+bourgeois en liesse, l'apothéose de Gervaise toujours heureuse et de
+Coupeau seulement éméché, pas encore incendié dans les flammes de l'alcool,
+voilà l'un de ces morceaux d'art où Zola s'est montré peintre puissant,
+à la touche sûre. D'autres scènes, comme la veillée mortuaire, où l'on
+perçoit l'horrible glou-glou de la «vieille qui se vide», la faction
+lamentable de Gervaise sur les boulevards extérieurs, la mort navrante de
+la petite Lalie, le delirium tremens final sont d'une rare puissance, et
+la mémoire en garde à jamais l'impression.
+
+Le romantique impénitent que fut Zola, bien qu'ici moins débordant, a,
+dans _l'Assommoir_, donné sa note: elle est macabre. Le père Bazouge, le
+croque-mort ivrogne et philosophe, qui circule dans l'oeuvre, pour un
+contraste voulu, est un de ces personnages exceptionnels comme les
+bourreaux, les bouffons, les nains difformes, que Victor Hugo se plaisait
+à introduire au milieu de ses autres personnages, en manière d'antithèse
+vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa
+place dans le mélo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes
+funèbres, qui sont de simples déménageurs, coltinant des cercueils,
+comme ils transporteraient des coffres, ont moins de poésie et plus de
+simplicité dans la vie réelle. C'est ici un comparse romantique. Un
+burgrave du faubourg.
+
+_L'Assommoir_ n'a pas, ne pouvait avoir, chez nous, une influence
+moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas des Anglais pour y admirer,
+sous le titre de «Drink» (Boisson), un appel à la tempérance. Il n'a
+détourné aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriers ne l'ont d'ailleurs pas
+lu. C'est un réquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais il
+s'étend à la classe des travailleurs prise dans sa totalité. C'est un
+anathème en masse et un mépris collectif. On pourrait reprocher à l'auteur,
+tout en généralisant l'abrutissement de la classe ouvrière par le
+comptoir, et les terribles breuvages qu'on y débite, d'avoir pourtant pris
+pour point de départ un fait d'exception. Ce n'est pas tant l'alcool que
+la fatalité qui cause la déchéance de Coupeau et de Gervaise. L'Ananké
+antique domine toute la tragédie. C'est un accident qui entraîne la
+dégringolade morale et matérielle du couple. Coupeau était un bon ouvrier,
+rangé, laborieux, sobre surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les
+camarades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait refuser une
+politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons
+inoffensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu'à la verte et
+à la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une
+consommation de dames. Gervaise était vaillante et tendre. Le bonheur
+logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail, qui aurait
+pu ne pas se produire, le fait à tout jamais déguerpir. C'est parce que
+Coupeau est blessé, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se
+met à fréquenter l'Assommoir, qu'il se laisse agripper par la machine à
+saouler, perdant le goût du travail en prenant celui de l'alcool. Si
+Coupeau n'eût pas été précipité d'un échafaudage, il eût continué à boire
+du cassis et eût offert, jusqu'à la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le
+modèle du ménage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du père Colombe,
+qui est cause de la chute morale de ces deux infortunés, mais la chute
+matérielle, la tombée du tréteau. Supprimez l'accident, et le cabaret,
+l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente.
+
+Zola préoccupé, en écrivant _l'Assommoir_, de peindre la vie ouvrière de
+Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde
+du travail; une moralité, un avertissement, et un enseignement social
+pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leçon à tirer du
+livre, c'est que l'ouvrier doit éviter de dégringoler d'un échafaudage.
+
+Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but
+moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons à demander à
+l'auteur que du talent, et au roman que d'être intéressant et beau, d'être
+oeuvre d'artiste, et, non sermon de prédicant.
+
+_L'Assommoir_ n'est pas le meilleur, mais il est le plus violent et le
+plus impressionnant des romans de Zola. Il est demeuré le plus notoire,
+sans être pourtant celui qui se soit le plus vendu. Mais, à coup sûr,
+c'est celui qui a attiré le plus d'injures à son auteur, par conséquent
+la plus grande célébrité. Toutes les pierres qu'on jette à un écrivain
+finissent par former un haut piédestal, sur lequel il se trouve tout
+naturellement hissé, et d'où il domine la foule. Un moment vient où les
+pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapidé devient le
+glorifié.
+
+Zola ignoré, et, ce qui pis est, méconnu, fut, du jour au lendemain, grâce
+à _l'Assommoir_, une puissance. Il connut la roche Tarpéienne à rebours:
+on le précipita, comme infâme, dans le gouffre, et il se trouva, comme par
+un miracle, relevé et transporté immédiatement au Capitole. La haine et la
+sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs
+guets-apens.
+
+Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son
+livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il
+y eût, à cet égard, bonne volonté et complaisance intentionnelle. Aucune
+qualification désobligeante ne lui fut épargnée. On le proclamait roi
+de l'ordure et empereur des pourceaux. C'était, pour les uns, le plus
+dégoûtant des pornographes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers,
+bref un infâme, un scélérat, Zola-la-Honte!
+
+Le plus répandu des journaux parisiens caractérisait ainsi l'oeuvre et
+l'auteur:
+
+ À l'encontre de ce personnage des Contes de fées qui changeait en or
+ tout ce qu'il touchait, M. Zola change en boue tout ce qu'il manie...
+
+M. Jules Claretie, pourtant classé parmi les bénins, lançait cet anathème:
+
+ Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses oeuvres. Ses livres
+ sentent la boue. C'est du priapisme morbide...
+
+Le grand critique du _Temps_, M. Edmond Schérer, écrivait doctoralement:
+
+ On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodités; M. Zola,
+ lui aussi, se plaît aux choses qui ne sentent pas bon...
+
+Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa _Cloche_, de _la
+Curée_, et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature
+de l'auteur de _l'Assommoir_ était «putride».
+
+M. Maxime Gaucher, dans la _Revue politique et littéraire_, se contentait
+de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu'il attribuait,
+d'après Paul Alexis, à l'auteur de _l'Assommoir_.
+
+ Émile Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficulté
+ à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de
+ Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans
+ et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe: Cochon!
+ Le père fut si ravi qu'il donna cent sous à Émile. Cela n'est-il pas
+ curieux, en effet, que le premier mot qu'il prononça nettement soit
+ un mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte
+ immédiatement? Évidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul
+ mot, M. Zola se l'est, un beau jour, rappelée, au temps où les choses
+ décentes qu'il écrivait ne faisaient pas venir un centime à sa caisse.
+ Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement! Et alors il se
+ sera écrié: Eh! bien! au fait, et les mots à cent sous! Alors, de même
+ qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur...
+
+C'est cette misérable et dérisoire critique, c'est ce tohu-bohu d'outrages
+et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, à
+tous les étages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation
+des salons faisant chorus avec l'hostilité des faubourgs, c'est tout cet
+orchestre d'ignominie qui s'est trouvé attaquer, sans le vouloir, la
+marche du couronnement de Zola. Le mépris montant de la foule, le ridicule
+s'élevant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand
+Harold, poursuivant cet homme, tout à coup, et à l'insu des bouches
+hurlantes, se transformèrent en formidable Hosannah. Quelques semaines
+après ce déchaînement universel, par la force des choses, et de par la
+domination du talent, l'acclamation montait, grandissait, couvrait tout,
+et l'auteur de _l'Assommoir_, Zola-la-Honte, Zola-le-Pornographe,
+Zola-le-Cochon, était devenu Zola-la-Gloire!
+
+ * * * * *
+
+Après une oeuvre violente comme _l'Assommoir_, Zola voulut une détente. Sa
+cervelle était en feu, il lui convenait de la rafraîchir. Il avait besoin
+d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fièvre prise au contact des
+cabarets et des bouges. Le public aussi, à ce roman âcre et pimenté,
+verrait avec satisfaction succéder une oeuvre intime et discrète, avec de
+larges descriptions coupant de reposantes scènes d'intérieur. Alors il
+écrivit _Une Page d'Amour_.
+
+Ce roman parut d'abord dans _le Bien Public_, à la place même où avait été
+publié, puis interrompu _l'Assommoir_. Le premier feuilleton fut inséré
+dans le n° du 11 décembre 1877; c'est à l'occasion de l'apparition d'_Une
+Page d'Amour_ que Zola donna, dans le même journal, son fameux arbre
+généalogique des Rougon-Macquart.
+
+_Une Page d'Amour_, c'est l'histoire de deux êtres, un homme et une femme,
+que la maladie d'un enfant réunit. Ils s'aiment. Longtemps, ils hésitent
+à reconnaître eux-mêmes cet amour. Enfin, l'aveu éclate. La maladie de
+l'enfant, qui avait réuni les amants, les isole, et sa mort les sépare
+à jamais. L'homme retourne à sa compagne légale, au foyer conjugal, aux
+affaires et à la banalité écoeurante de la vie de tous les jours, la femme
+se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux
+en cheveux gris, qui se trouve être un honnête homme. Les deux couples
+peuvent encore être heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du
+cimetière.
+
+Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple.
+
+Le principal personnage d'_Une Page d'Amour_, «l'héroïne», c'est l'Enfant.
+
+Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi
+de l'hérédité, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte
+dans la matière nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables
+à ceux qui conduisirent son aïeule, Adélaïde Fouque, de qui elle procède,
+à la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, à
+douze ans, dans une bière, guère plus grande qu'un berceau.
+
+L'enfant n'a que sa mère au monde. Elle l'aime fiévreusement, de toutes
+les forces irritables de son petit être exsangue, de toutes les ardeurs
+surexcitées de son organisme douloureux. Cet amour filial est si intense
+que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand sa mère vient
+à caresser un autre enfant. Elle est à l'état de chloro-anémie. Sur le
+seuil de la puberté, la jeune fille s'arrête comme frappée. Une langueur
+invincible l'envahit, succédant à des ardeurs passagères. Les chairs
+s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang pâle, déchargé de
+fer, fait battre à peine ses artères. Voilà pour le physique. Le moral
+n'est pas moins atteint. Impressionnable à l'excès, Jeanne est restée
+deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charité à un vieillard
+paralytique. Quand un orgue vient à jouer dans le silence des rues
+voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit, à la
+clarté bleuâtre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le
+paisible quartier de Passy, Hélène Grandjean, la mère, s'éveille à un cri
+sourd de l'enfant: Jeanne, raide, les muscles contractés, les yeux grands
+ouverts, dans une fixité sinistre, se tord sur son petit lit. Folle,
+navrée, hors d'elle-même, demi-nue, la mère crie au secours, et comme le
+secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles,
+dans la rue que couvre une neige légère tombée le soir, sonne à une porte
+voisine et trouve un médecin, le docteur Deberle, qu'elle entraîne en
+veston, sans cravate, sans lui permettre de se vêtir davantage. C'est
+l'amour, c'est l'amant, qu'elle ramène ainsi à la maison.
+
+Au chevet de l'enfant, le médecin et la mère se voient, sans se regarder,
+et se reconnaissent sans s'être jamais rencontrés. Il y a des attractions
+d'âmes. Ils ne se parlent pas. Ils ne quittent pas l'enfant des yeux.
+Cependant, ils se devinent, et, si leurs regards s'évitent, leurs coeurs
+se cherchent. Cette première et définitive entrevue s'accomplit dans une
+chaste pénombre. A la fin seulement, le docteur se décide à contempler
+Hélène, et il admire cette Junon chataîne, dont le profil blanc a la
+pureté grave des statues. Son châle a glissé, et une partie de sa gorge
+apparaît, éblouissante et ferme. Les bras sont nus. Le jupon est mal
+attaché. Une grosse natte de ses beaux cheveux, d'un châtain doré à
+reflets blonds, a coulé jusque dans les seins. Il voit tout cela. Elle,
+à son tour, examine le docteur, et s'aperçoit qu'il a le cou nu. Hélène
+alors, faisant un retour sur sa nudité chaste de mère affolée, remonte son
+châle et cache ses seins; le docteur boutonne son veston, et tous deux
+se quittent, laissant l'enfant, calmée, endormie, et seulement surprise
+de voir un homme à son chevet, dans la nuit, auprès de sa mère. En s'en
+allant, le docteur emporte avec lui comme une odeur de verveine qui
+montait du lit défait et des linges épars dans cette chambre de femme,
+dont sa profession lui a permis de violer l'intimité, et cette odeur-là ne
+le quittera plus, jamais plus. On a comme cela, dans la vie, des parfums
+qui décident d'une existence.
+
+L'enfant guérie, il convient de remercier le médecin. La mère mène sa
+petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimité s'établit. Il y a des liaisons
+fatales. La femme du médecin, Juliette, une caillette parisienne qui,
+selon la formule de nos légères aïeules, babille, s'habille et se
+déshabille tout le jour, et ne pense à rien autre, la reçoit fort
+gentiment. La gravité d'Hélène plaît fort à cette évaporée, qui court les
+premières représentations et les assemblées de charité, joue la comédie de
+salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquette
+sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse où le coeur n'est pour rien,
+par se laisser aller à un rendez-vous périlleux dans la chambre suspecte
+d'une maison douteuse. Elle accepte Hélène comme repoussoir. Elle la
+plaisante aussi. Elle la compare à son mari, le docteur, toujours quelque
+peu froid et posé. «Vous vous entendriez bien tous les deux», dit-elle en
+se moquant. Le moment n'est pas loin où cette hypothèse va devenir une
+réalité.
+
+Il passe par la tête de cette éventée de Juliette, qui a la satiété des
+fêtes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en
+plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soigneusement clos,
+et entièrement éclairé, comme pour une fête de nuit. À un moment de ce bal
+d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent dispersées,
+assises ou circulant çà et là. Le docteur Deberle rencontre Hélène. Ici
+un effarement réciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrière
+elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler;
+elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle
+reçoit ce premier aveu, haleine embrasée qui la brûle:--«Je vous aime! oh!
+je vous aime!»
+
+Voilà l'exposition terminée et le drame noué. La catastrophe est proche:
+l'aveu fait et subi, Hélène et Henri Deberle se sont trouvés séparés par
+les choses, autant que par eux-mêmes. Une sorte d'effarouchement des
+sens s'est emparé d'eux, et, sans s'éviter, ils n'ont rien tenté pour se
+rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tiède envahit la
+nature et les êtres. Le clergé, qui sait merveilleusement tirer parti des
+admirables accessoires que lui fournit l'inépuisable magasin du monde,
+use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scène. Il
+l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs
+fraîches écloses, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des arômes qui
+caressent et des chants qui consolent. Aux voix des vierges se mêlent les
+senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cantiques rivalisent avec les
+moissons de bouquets et les gerbes de feuillages, pour célébrer Marie.
+Cette fête de la femme, cette fête de mai, attire, passionne et exalte
+les femmes. Le moment du renouveau est propice. La féminine nervosité,
+toujours prête à subir l'excitation, ébranlée par tout cet appareil
+décoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du
+printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces créatures impressionnables
+aux églises discrètes et parfumées.
+
+C'est dans l'église qu'Hélène revoit Henri. Avec réserve tous deux se
+retrouvent. Ils évitent de paraître se souvenir de la scène vive et
+brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle
+de passion réfrénée accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un
+serrement de main. On garde tout. Le coeur s'emplit à éclater. Pas un
+muscle du visage ne bouge. C'est là le bonheur de tous deux. Les forts
+et les chastes ont goûté de ces joies. Henri a beau se taire, Hélène
+l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec
+l'orgue, leur amour infini et leur volupté sans bornes? L'extase lui vient
+à entendre ces cantiques où débordent les passions divines, et elle ne
+peut s'arrêter quand elle a commencé à converser de ses amours, avec Marie.
+
+Mais les extases célestes descendent et se prolongent sur la terre. Un
+soir, grâce à l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mère Fétu,
+qui retient Jeanne lui faisant l'aumône, Henri et Hélène se trouvent
+seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent.
+Les voilà repris au piège éternel.
+
+Cependant le mois de Marie s'achève, et il va falloir renoncer aux
+délicieux retours de l'église, quand Jeanne vient encore une fois servir
+de lien fatal entre ces deux êtres.
+
+Une après-midi, tandis que sa mère, agenouillée à l'église, demeure abîmée
+dans ses rêveries sans fin, Jeanne, saisie par la fraîcheur qui tombe des
+voûtes, éprouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde
+trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui démolissent cette
+chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait
+devoir durer toujours; son coeur se gonfle de chagrin à voir emporter les
+grands bouquets de roses qui fleurissaient l'autel. Quand la Vierge, vêtue
+de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un
+cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de
+son aïeule, la folle des Tulettes, la ramène à ce petit lit où, par une
+nuit paisible, à la clarté faible de la veilleuse brûlant sur la cheminée
+dans un cornet bleuâtre, sa mère dévêtue, au châle glissant, à la
+chevelure défaite, s'était rencontrée, pour la première fois, avec un
+homme dont le veston mal boutonné, laissait voir le cou nu.
+
+Toute cette première moitié d'_Une Page d'Amour_ est traitée avec un art
+de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser.
+Tout y est à sa place, au point; pas une dissonance, pas une faute de
+perspective. Modestement, dans une courte mais ferme préface, l'auteur
+a été amené, par incidence d'ailleurs, à qualifier son livre, et il l'a
+défini ainsi: «oeuvre intime et de demi-teinte.» Demi-teinte ne semble pas
+absolument juste: tout étant éclairé comme il convient.
+
+Est-ce une figure de demi-teinte que cette épouvantable mère Fétu,
+geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande,
+Macette à l'eau bénite, marmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons
+suspectes et des pollicitations équivoques, mêlant les choses de sacristie
+aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, dont le caducée est un
+chapelet, provoque, au sortir de la chapelle, les rencontres entre les
+gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxénète les
+encourage, les excite, leur montre du doigt l'alcôve propice, au nom
+du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter: Ainsi
+soit-il! en tendant sa main crochue, façonnée à tous les vices et à
+toutes les recettes. Hélène, cette majestueuse et sereine veuve, aux
+lignes sculpturales, à l'attitude de déité douce, pensive et triste,
+n'apparaît-elle pas en pleine lumière, à toutes les pages du récit, avec
+tout son relief et toute son intensité de vie et de passion? Il en est
+de même des autres personnages, même de ceux du deuxième plan, comme
+le petit soldat Zéphirin, au dos rond, aux joues énormes, balourd et
+sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur à la cuisine qu'au
+camp, épluchant les légumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin,
+pour faire sa cour à la cuisinière Rosalie, qu'il épousera, peut-être,
+quand il aura son congé.
+
+Je suppose qu'Émile Zola, en se servant de cette expression: «oeuvre de
+demi-teinte», a voulu désigner une oeuvre douce, où la passion a des
+sourdines, où les orages éclatent dans le lointain et ne font entendre
+qu'un roulement assourdi. En cela il se serait trompé. _Une Page d'Amour_,
+malgré son titre paisible, est l'un de ses romans les plus vigoureux. Si
+l'on n'y retrouve ni la crudité voulue de _l'Assommoir_, ni l'élégante
+brutalité de _la Curée_, ni la fièvre extatique de _la Faute de l'abbé
+Mouret_, la vie n'y est pas moins manifestée avec toute son outrance; les
+passions s'y bousculent dans les mêmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument
+une oeuvre douce et charmante que _Une Page d'Amour_, c'est une oeuvre
+puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures
+posées et de bon ton des personnages. Ils ne marchent point fendus comme
+des compas et poussant de tragiques exclamations; les sentiments qui les
+meuvent et les torturent en sont-ils moins véhéments? On ne voit pas leur
+sang couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups
+bien portés à fond.
+
+Descendez, la lampe de l'analyse à la main, dans cet étrange et maladif
+coeur de fille de onze ans et demi, qui s'agite, secouée par les crises
+spasmodiques de la chlorose à sa dernière période, et demandez-vous si ce
+drame n'est point poignant et terrible, qui, commencé au bord du petit lit
+de fer de la malade, trouve son dénouement au fond de cette bière d'un
+mètre et demi, où l'on couche pour toujours la petite morte?
+
+L'art moderniste, que Zola désignait sous le terme aujourd'hui démodé de
+Naturalisme, par la simplicité et la puissance de ses moyens, parvient
+ainsi à montrer, dans leur puissante réalité, les drames de tous les jours,
+ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous
+ne voyons pas, ou plutôt que nous ne voulons pas voir, habitués que nous
+sommes au fracas, à la mise en scène, aux oripeaux, aux grandes phrases
+et aux sentiments à panaches et à perruques. C'est par ce rayonnement
+universel de l'art moderne que l'épopée et la tragédie, jadis domaine
+exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la conquête
+de la réalité. C'est par cette transfiguration puissante de la vie
+contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont
+l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphigénie, victime, elle aussi, des
+crimes et des vices héréditaires. Deux êtres qui s'aiment, une petite
+fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au
+romancier pour laisser une oeuvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi,
+d'après Musset, pour que le néant ne touche point à Raphaël, d'un enfant
+sur sa mère endormi?
+
+L'intérêt poignant qui se dégage d'_Une Page d'Amour_, gît tout entier
+dans la lutte affreuse qui s'engage dans l'âme de la petite Jeanne. La
+jalousie, une jalousie étrange, ronge cet enfant, comme le vautour le
+Titan. Sa souffrance renaît tous les jours.
+
+Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidèle et amoureux patient
+d'Hélène, se déclare, et que Jeanne apprend que, si sa mère le veut,
+il sera à la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une
+précocité terrible, lui monte du coeur aux lèvres: «Maman, est-ce qu'il
+t'embrasserait?» Sur la réponse d'Hélène: «Il serait comme ton père»,
+Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et désormais Rambaud lui
+fera horreur.
+
+Mais cette répugnance pour l'homme qui a demandé à épouser sa mère fait
+bientôt place à une nouvelle haine. Avec une perspicacité impeccable,
+Jeanne reconnaît bien vite qu'elle n'a pas lieu d'être jalouse de ce
+pauvre vieux Rambaud, car sa mère ne l'aime pas; mais elle a pressenti
+qu'un autre lui avait volé ce coeur maternel, que son égoïste affection
+veut accaparer tout entier. Elle a deviné le docteur. Alors elle ne veut
+même plus se laisser toucher par ce médecin qui la soigne. Elle lui dit:
+«Vous me faites mal!» et à sa mère elle crie: «Tu ne m'aimes plus!» Quand
+Henri et Hélène se trouvent réunis à son chevet, elle fait semblant de
+dormir, pour les surprendre. Quand ils s'éloignent, elle saute à bas du
+lit, pour les rejoindre. Éveillée, son oeil soupçonneux ne les quitte pas
+un instant. Et elle n'éprouve un moment de satisfaction et d'apaisement
+que lorsqu'elle peut faire mille amitiés à Rambaud, devant le docteur,
+pour le rendre jaloux à son tour. Cette jalousie de l'enfant, cette
+répugnance envers l'homme qui peut embrasser sa mère est une trouvaille
+d'observation. Les passions toutes féminines de cette enfant maladive sont
+fouillées de main de maître.
+
+Enfin, l'adultère se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et
+décisive des deux amants est amenée d'une façon sobre et dramatique à
+la fois. Donc Hélène se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit.
+Hélène s'éloigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de
+rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue
+sur ses bras croisés, près de la fenêtre ouverte, les vêtements trempés
+par un orage formidable qui a éclaté sur Paris. La petite fille, que sa
+mère a laissée seule, pendant l'orage, a eu, durant ces longues heures
+d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie
+l'a éclairée. Elle a compris que quelqu'un prenait définitivement
+possession de sa mère. Alors, quand Hélène rentre, mouillée, crottée,
+harassée, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la
+caresse d'une main étrangère. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur
+familière de la verveine. Elle ne reconnaît plus la voix de sa mère. Sa
+peau même semble changée, et son contact l'exaspère. Elle se dit que sa
+mère n'est plus la même; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'à
+mourir, et elle meurt en effet.
+
+Pour la mère, quand elle sort du cimetière, pour fuir à jamais la présence
+de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille
+pour toujours, afin sans doute de détruire toute pensée de retour
+subséquent, et peut-être aussi pour étancher une soif passionnelle, un
+besoin d'aimer et d'être aimée, qu'elle ne connaissait pas auparavant et
+qui la brûle maintenant, elle met sa main dans la main de ce brave homme
+grisonnant qui l'adore depuis si longtemps. Au bout d'un an, les époux,
+dans un voyage à Paris, entre deux emplettes, vont faire une visite à la
+fosse de la petite Jeanne, puis retournent à leurs affaires, à leurs
+plaisirs aussi.
+
+Tel est l'épilogue impitoyable d'_Une Page d'Amour_. Le livre se termine
+avec cette simplicité et dans cette banalité paisible et cruelle, qui sont
+la vie même.
+
+Il y a, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui où
+Balzac a été non seulement égalé, mais même, en maint endroit, dépassé,
+d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Malignon,
+dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naïf, se détache si
+nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande soeur qui entend,
+les oreilles larges ouvertes, les légers propos mondains, et, à la veille
+d'être mariée, joue encore à la petite fille étourdie, bruyante et
+garçonnière; quelques tableaux, d'après nature, sont admirablement
+enlevés: les conversations oiseuses des bourgeoises élégantes en visite
+dans le jardin,--la soirée de Mme Deberle,--la scène d'amour dans la
+chambre rose, et aussi ce délicieux croquis de la petite Jeanne jouant
+toute seule à la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant
+arrêter Jean, un cocher imaginaire, à la porte de fournisseurs invisibles.
+Deux scènes sont remarquables entre toutes: le bal d'enfants et
+l'enterrement.
+
+À ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, maître
+minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut
+comme ça, avec l'habit de satin blanc broché de bouquets, le grand gilet
+brodé d'or et les culottes de soie cerise. De plus, orgueil inexprimable,
+il porte l'épée en quart de civadière. Comme un familier du Régent, il a
+le tricorne sous le bras, la tête poudrée. On lui a appris à saluer et à
+offrir le bras. Il est charmant. Il conduit à leur place, selon la leçon
+qui lui a été faite, d'un air tout à fait marquis, les petites laitières,
+les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entrée
+dans le salon. Mais, quand sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus
+le bras à personne, et lui dit brusquement et ardemment: «Si tu veux, nous
+resterons ensemble!»
+
+Tout marquis doit avoir sa marquise, dame! C'est qu'aussi Jeanne est si
+charmante! Elle porte un costume de japonaise, la robe brodée de fleurs et
+d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est traversé
+de longues épingles, et l'enfant, au fin visage de chèvre, semble une
+véritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal.
+
+La fête enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariolés,
+nappe de têtes blondes, où ondulent toutes les nuances du blond «depuis la
+cendre fine jusqu'à l'or rouge avec des réveils de noeuds et de fleurs».
+Puis c'est le goûter avec sa salle féerique, où sont entassés tous les
+gâteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire
+concevoir, «un goûter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer
+en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes».
+Après le goûter, c'est la danse: spectacle fantastique et charmant que «ce
+carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là,
+dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies
+du roman et du théâtre. On aurait dit le gala d'un conte de fées, avec des
+amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince charmant.»
+
+Comme contraste à ce tableau d'une couleur si délicate, et si vive à la
+fois, voici l'enterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de
+l'enfant doivent prendre place des petites filles. Selon l'usage, on les a
+habillées de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et
+descendent au jardin, en attendant l'heure du convoi. Une volée d'oiseaux
+blancs lâchés. Hélène, la mère douloureuse, les aperçoit, et un souvenir
+cruel la frappe en plein coeur. Elle se rappelle le bal de l'autre saison,
+et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en
+robes blanches lui apparaissent dans leurs joyeux costumes: laitières,
+chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque à la
+folle ronde, l'étrange et maladive Japonaise au chignon élevé, traversé de
+longues épingles... Et, plus tard, au retour du cimetière, quand il s'agit
+de donner à goûter à toutes ces petites filles blanches, un goûter presque
+aussi beau que celui du bal, Lucien n'offre-t-il pas à une autre petite
+fille, sa nouvelle amie, blanche et frêle, qu'on nomme Marguerite, et qui
+a de fins cheveux d'or pâle, de rester avec lui et d'être sa petite femme,
+puisque Jeanne n'est plus là?...
+
+Un personnage étonnant, qui tient une large place dans le drame, la place
+du Choeur dans les tragédies d'Eschyle, assiste à toute l'action, témoin
+impassible et acteur inconscient, c'est Paris.
+
+Avec hardiesse, Émile Zola a fait entrer Paris, la ville énorme, dans le
+cadre étroit de son oeuvre. Il a donné un premier rôle au Trocadéro, et
+fait de Sainte-Clotilde, une utilité. La Seine, les buttes Montmartre,
+les cimes vertes du Père-Lachaise, les verrières blanches du Palais
+de l'Industrie, la coupole ventrue des Invalides, le carré morne du
+Champ-de-Mars, tout cela prend part aux événements, donne une sorte de
+réplique muette aux sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris
+extérieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brossées avec une
+largeur et une sûreté de main étonnantes.
+
+À la description de ce Paris monumental, qu'Hélène et sa fille voient du
+haut des pentes du Trocadéro, vient s'ajouter l'étude large et minutieuse
+à la fois des ciels, ces ciels de Paris, si variés, si mobiles et si
+beaux! Il en est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de
+soleil qui termine la deuxième partie, qui sont éclatantes de couleur et
+de vérité. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit
+de chacun de ses livres, le grand poète qu'il y a dans Émile Zola reparaît
+sous le romancier.
+
+ * * * * *
+
+_L'oeuvre_ a paru en feuilleton dans _le Gil-Blas_ en 1886. C'est une
+étude d'un tempérament d'artiste que la difficulté de l'exécution étreint,
+roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible réalisation de son
+rêve, dans l'irréalisable matérialisation de sa pensée. Lutte d'un Jacob
+avec l'Ange, où Jacob ne se relève jamais vainqueur.
+
+Zola, avec son intensité d'observation et son acharnement à disséquer
+le sujet étalé sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abîme
+terrible qui sépare l'oeuvre conçue de l'oeuvre accomplie. Avec Claude
+Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met à nu,
+dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de
+l'Idéal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'oeuvre.
+
+On a dit qu'il s'était dépeint lui-même dans Pierre Sandoz. Il est évident
+qu'il a prêté à son écrivain, laborieux, régulier, absorbé par sa tâche,
+quelques-uns des sentiments, peut-être des regrets, qui ont dû traverser
+son âme. Comme Pierre Sandoz, Zola s'est isolé, s'est confiné dans
+le labeur, et a vécu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les
+fanatiques religieux, dans les forêts de l'Inde, dans les cellules du
+moyen âge. Il y a de l'anachorète et de l'alchimiste dans Zola: du Faust
+aussi. Il a sans doute traduit, ou plutôt confessé ses plus intimes
+rêveries, quand il fait dire à Pierre Sandoz, racontant son existence
+confisquée par la production, acharnée et rétive, qu'il a vu l'oeuvre à
+faire lui prendre sa mère, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa
+part de gaieté; le hanter comme un remords; le suivre à table, au lit,
+partout!
+
+L'obsession de l'oeuvre entreprise, qui vous martèle la cervelle, et vous
+étourdit l'âme, au point de la rendre sourde aux plus sonores commotions
+extérieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-être
+produit les grands artistes, et les grandes oeuvres, Zola la connut. Mais
+est-il le seul de ces malades du travail, de ces intoxiqués de la pensée?
+Flaubert, lui aussi, est descendu dans son oeuvre comme le gladiateur dans
+le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la
+volonté aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se préoccupant
+seulement, quand ses forces seraient épuisées, et que le monstre se
+relèverait, plus terrible, enfonçant plus avant les ongles dans la chair,
+d'avoir le soin de se tourner, une dernière fois, vers le César Public
+impassible dans sa loge, et de tomber avec grâce.
+
+Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre
+l'oeuvre. Tour à tour, il l'étreignait comme une maîtresse adorée, et la
+piétinait comme un ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. Lui
+aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vécu que pour mourir
+ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie
+volée par le Travail et par l'oeuvre. La femme non plus n'a pas existé
+pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du
+monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries
+au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des
+divans, lui semblaient de mauvaises actions, des détournements et des abus
+de confiance, au détriment de l'oeuvre.
+
+Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt
+écraser le manoeuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce
+servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à
+tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est
+la matière de ce roman intime, une étude philosophique plutôt que sociale
+ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit
+plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe
+social, comme dans _l'Assommoir_ ou dans _la Curée_. _L'OEuvre_ est
+inscrite dans la nomenclature sérielle des _Rougon-Macquart_; en réalité,
+la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman
+de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux
+distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes,
+des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes
+secrets, et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par
+une supposition, non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent
+des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'oeuvre n'est même
+plus un roman conçu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire
+naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant
+tout objective; c'est un livre où l'analyse intérieure remplace la
+description purement extérieure.
+
+Le sujet de _l'OEuvre_ a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a
+des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots,
+et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait
+la Forme rebelle et l'impuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques
+jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus
+belle imprécation dans un appel désespéré à la Muse inerte et froide,
+qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreignait inutilement
+les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes, mais le plus
+philosophique peut-être, Musset, qu'Émile Zola, peu liseur de vers, a
+cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement
+désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont
+reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui
+s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est
+accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le
+sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est
+l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérides, métamorphosées
+brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les
+serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su
+rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer
+des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la
+quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant
+le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible,
+d'une douceur infinie, promené sur les fibres tendues de tout cerveau
+d'artiste, il a joué une fantaisie cruelle et douce, dont chaque créateur,
+peintre, sculpteur, écrivain, semble avoir fourni le thème.
+
+Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porte en
+soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre,
+tous les créateurs, sans qu'il soit besoin d'être manieur de cordes,
+brosseur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les
+laborieux et tous les espérants, l'homme politique qui s'épuise à la
+tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu,
+comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et
+séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope
+à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le
+missionnaire comme l'apôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader
+l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouvé,
+au lieu de l'étincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le
+vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces
+chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront
+toujours, en lisant _l'oeuvre_ de Zola, cette sensation cruelle, et en
+même temps attirante, que connaît le malade incurable, à qui tombe sous
+les yeux un livre de médecine où son mal est traité.
+
+_L'OEuvre_ est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de
+pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs,
+car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non
+seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades,
+s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants,
+consentiraient-ils à vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit,
+ils dédaigneraient de faire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux
+devenue sans but, comme sans intérêt.
+
+
+
+
+V
+
+LA TERRE.--LE MANIFESTE DES CINQ.--LA BÊTE HUMAINE.--LA DÉBÂCLE.
+--LE DOCTEUR PASCAL.
+
+(1887-1892)
+
+
+_La Terre_ fut publiée en 1887.
+
+C'est, avec _l'Assommoir_, le livre de Zola qui a soulevé le plus de
+protestations; une surtout fut retentissante, celle des «Cinq» qu'on
+trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à
+l'apparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi,
+la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-coeur. Les personnages
+de _la Terre_, comme ceux de _l'Assommoir_, s'expriment en des termes crus
+qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan
+n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi épicé. Il m'a semblé,
+parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au
+cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage
+du cultivateur était plutôt réservé; les phrases sont incorrectes, mais
+sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux
+propriétaires, a transmis aux gens de la terre cette modération du verbe.
+L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu
+éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. Ce n'est pas la
+sténographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme
+au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement
+un procédé de rhétorique, un artifice d'écrivain, destinés à nous donner
+la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des
+rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans
+_l'Assommoir_, les oreilles sensibles et les esprits délicats.
+
+Mais ce qui nuisit le plus à _la Terre_ dans l'opinion générale, ce fut le
+personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des
+sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut
+être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la
+gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des
+fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin
+peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science
+de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur
+l'humanité, et, pour quelques-uns, en considération des outrages et des
+supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une
+certaine déférence de la part des générations. On peut les nier, les
+proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment.
+Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les
+campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux
+roulés, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde foncée, en pointe,
+d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la
+réalité, le Christ, étant né à Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût
+avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé,
+l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencontré un rustre barbu
+répondant à ce signalement légendaire et gratifié de ce surnom. Ce n'était
+pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût
+appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu
+le même coloris, la même vraisemblance.
+
+Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est
+difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste,
+la conception de ce Jésus-Christ, personnage flatueux. Il est
+véritablement un trop puissant Éole. L'auteur semble l'avoir pourvu,
+après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout
+un hiver, applaudir du public parisien. Le pétomane, dont Zola se fait le
+Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 314 du volume. Jusque là rien
+ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait,
+jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le
+musical paysan; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache,
+au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un
+silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire
+pétarader Jésus-Christ dans son oeuvre a dû venir à Zola, non pas en
+écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en
+regardant pousser les rames de haricots de son jardin.
+
+Étrangement, ce Jésus-Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème
+lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste, qu'il a placé dans
+chacun de ses romans: ainsi se développent la marche des fromages du
+_Ventre de Paris_, le festin impérial de _la Curée_, les orages sur
+Paris de _la Page d'Amour_, la culbute réitérée des herscheuses dans les
+galeries et par les fossés de _Germinal_; _la Terre_ a la symphonie des
+crépitements.
+
+Rarement Zola a montré un lyrisme plus excessif. Cette constatation,
+souvent répétée dans ces pages, de son exubérante imagination, de sa
+méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici
+démontrée, sans atténuation.
+
+Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des
+outres d'Éole, il l'a aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand
+le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt
+à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s'arme. Comme
+autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à
+créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes
+bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom
+du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités
+commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se
+contente de lever la cuisse. Ici je cite:
+
+ Pan! il en fit claquer _un_ d'une telle sonorité que, terrifié par
+ la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été
+ foudroyé par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir
+ avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus
+ fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un
+ arrêt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient
+ de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur,
+ il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la
+ canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il
+ y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la
+ taille d'une fourmi, là-bas, disparut dans Rogues...
+
+Ce passage, avec l'elliptique incorrection du _Un_ absolu, est
+caractéristique. Quelle lentille que cet oeil de Zola, quel tympan
+multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets!
+Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son
+Jésus-Christ fait songer à Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement
+vu trop énorme, et entendu trop fort.
+
+J'ai signalé cette outrance dans un article de _l'Écho de Paris_ au moment
+de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même,
+car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera
+ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse:
+
+ L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus-Christ, a traité
+ l'infirmité de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des
+ Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Énéide. Le naturalisme est ici
+ fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d'un, sans doute, par
+ mégarde, faiblesse ou sans-gêne, de laisser échapper une détonation,
+ comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de
+ France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette
+ artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron
+ de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les
+ brandes!
+
+J'ajoutai cette critique, à laquelle Zola voulut répondre plus
+spécialement:
+
+ _La Terre_ est pleine de ces morceaux hyperboliques.
+
+ Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large poésie: les semailles,
+ la pousse du blé, l'envahissement de la Beauce par la marée verte,
+ la grêle, la moisson. Zola évoque Hésiode. Il chante les Travaux et
+ les Jours de notre temps. Je ne le chicanerai point sur des détails
+ inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et
+ donné à ses villages et à ses villageois du plat pays central, des
+ noms méridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le
+ défaut de ce roman, c'est d'être un poème géorgique trop touffu, trop
+ chargé d'ornements. Il y a aussi abus du «culbutage». Le paysan, rompu
+ par les travaux de la journée, ne songe guère le soir à des exercices
+ amoureux. Il mange la soupe, se couche et ronfle aussitôt. Le dimanche
+ soir, ou les lendemains de fête, passe encore, mais en semaine il n'a
+ ni le désir, ni le temps d'aimer. Vénus aime des corps reposés.
+
+ Zola a mal vu le paysan électeur, politicien, agent électoral, ou
+ candidat. Ses scènes de candidature sont faibles. Il n'a pas su tirer
+ tout le parti désirable de l'âpre lutte des paysans pour les fonctions
+ municipales. L'écharpe est la rivale du lopin de terre dans les
+ convoitises rustiques. Balzac, dans ses _Paysans_, a également
+ négligé, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps,
+ les paysans n'étaient point électeurs, mais l'abolition du cens, et
+ le suffrage universel ont excité les ambitions et les rivalités
+ paysannes.
+
+ Enfin, une dernière critique, les époux Charles, tenanciers
+ honoraires d'une maison hospitalière, admis, considérés, sont trop
+ poussés à la charge.
+
+ Malgré ces défauts et ces exagérations qui, par instant, semblent des
+ gageures, _la Terre_ est une oeuvre puissante, et qui peut soulever
+ des critiques, des indignations même, plus ou moins sincères, mais
+ dont la maîtrise est incontestable comme le talent de l'auteur.
+
+Je reçus, le jour même de la publication de cet article, la lettre
+suivante de l'auteur de _la Terre_, qui ne figure point dans le 2e volume
+de la _Correspondance_ d'Émile Zola, tout récemment paru.
+
+ Paris, 27 novembre 87.
+
+ Mon cher Lepelletier,
+
+ Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir; car il
+ comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous
+ dire, à vous qui êtes un ami!
+
+ Il y a de la vigne à la lisière de la Beauce, les vignobles de
+ Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, sont superbes. Tous les
+ noms que j'ai employés, sauf celui de Rogues, sont beaucerons. Il
+ n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à Vénus: demandez aux
+ physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne reproduisent que le
+ dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. La lutte politique
+ dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, que vous le
+ pensez: tout s'y passe en manoeuvres sourdes. Mes Charles sont copiés
+ sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la fantaisie
+ du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris
+ que je me moquais?
+
+ La vérité est que l'oeuvre est déjà trop touffue et qu'il y manque
+ pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout
+ mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là
+ l'arrière-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de
+ Françoise et de Lise: la terre, l'amour, l'argent.
+
+ Merci encore, et bien cordialement à vous.
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+Je n'argumenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus là, pour
+de nouveau expliquer et réfuter. Sa lettre est intéressante et fournit
+un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, traité
+deux personnages épisodiques du drame rustique, en premiers rôles. Mais
+l'auteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement
+accentué leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient à dominer: ils
+masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comédie, campé sur la
+scène au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre,
+cachait les comédiens, et puis comme ce Jésus-Christ vous assourdissait!
+
+_La Terre_, malgré les exagérations et les brutalités signalées, est un
+livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un
+tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modèles vivants sont-ils
+gracieux et sémillants! Les animaux à face humaine de La Bruyère sont
+reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifiés, atténués, par
+le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le
+régiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres façonnés
+à plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont très humains, très
+vraisemblables. Ils sont fréquents dans la réalité, les accidents
+criminels, comme le meurtre de Françoise et l'étranglement du père Fouan,
+roi Lear paysan à qui manque une Cordélia; il se produit aussi d'analogues
+scélératesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les pensées
+de ces boeufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables
+et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et
+l'économie, avec l'espoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils
+portent le faix des impôts, proportionnellement le plus lourd, le plus
+inégal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de
+paix; à la guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux
+mousqueteries. Régulièrement, patiemment, avec une précision astronomique,
+selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils
+moissonnent, et c'est grâce à eux que la vie ordinaire est possible. Quand
+le paysan, comme on l'a vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse
+de féconder la glèbe ou d'approvisionner les villes, l'horloge sociale
+semble s'être arrêtée, et tout un pays est terriblement désheuré. Les
+campagnards vivent dans une angoisse perpétuelle, les yeux tour à tour
+abaissés anxieusement vers la récolte qui pousse, ou sondant avec terreur
+le ciel où l'orage gronde. Ils maudissent et craignent à toute heure la
+pluie, la sécheresse, le vent, la grêle, les inondations, les insectes
+voraces, les maladies sur les végétaux, les épizooties dévastant les
+étables. Ils ignorent les plus délicates jouissances humaines, les
+sensations d'art, la conversation légère et gaie, les impressions de la
+nature; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages,
+sans en être émus; ils sont comme des sourds, si par hasard de la bonne
+musique résonne à leur portée; devant un beau tableau, ils sont aveugles;
+leur cerveau semble toute matière brute. L'amour, ils ne le connaissent
+que sous la forme du rut; ils l'éprouvent et le manifestent comme nos
+premiers parents, les ancêtres des cavernes et des huttes lacustres, se
+ruant sur les femelles après s'être battus pour leur possession. Seulement,
+ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vie
+aussi, cette terre, mère souvent marâtre, fille fréquemment ingrate; le
+jour où ils ne l'aimeraient plus et des craintes à notre époque peuvent
+être conçues à cet égard, le jour où ils abandonneraient cette terre, qui
+est pour eux à la fois la mère, l'enfant, l'épouse et la maîtresse, le
+jour de misère et de désastre arrivé, où ils la laisseraient s'épuiser
+dans une stérilité prolongée, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan,
+et le traiter en être méprisable et odieux. Jusque-là il convient de
+l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent guère qu'à lui, et
+ses mâles vertus profitent à tous. Ce n'est pas le paysan qui a décrété la
+République, mais c'est grâce à lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste,
+qui s'ouvre devant nous, ce sera l'oeuvre pacifique, et la récompense
+légitime aussi, des hommes de la terre.
+
+Le roman de _la Terre_ eut une répercussion inattendue dans le monde
+littéraire.
+
+Des jeunes gens, alors débutants, et dont les noms sont devenus connus:
+J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la
+conduite de Paul Bonnetain, alors rédacteur assez important au _Figaro_,
+lancèrent dans ce journal une singulière excommunication de Zola. Paul
+Bonnetain, l'auteur de _Charlot s'amuse_, reprochant à l'auteur de
+_Germinal_ sa «Mouquette», c'était bouffon et cynique. Bonnetain est
+mort, fonctionnaire à la Côte d'Ivoire, mais les quatre autres membres de
+cette congrégation de l'Index vivent encore; ils ont acquis, les uns du
+talent, les autres de la renommée. Ils doivent regretter leur escapade de
+jeunesse.
+
+Voici ce qu'ils fulminèrent contre Zola, en tête du _Figaro_.
+
+ À ÉMILE ZOLA
+
+ Naguère encore Émile Zola pouvait écrire, sans soulever de
+ récriminations sérieuses, qu'il avait avec lui la jeunesse littéraire.
+ Trop peu d'années s'étaient écoulées depuis l'apparition de
+ _l'Assommoir_, depuis les fortes polémiques qui avaient consolidé les
+ assises du Naturalisme, pour que la génération montante songeât à la
+ révolte. Ceux-là mêmes que lassait plus particulièrement la répétition
+ énervante des clichés, se souvenaient trop de la trouée impétueuse
+ faite par le grand écrivain, de la déroute des romantiques.
+
+ On l'avait vu si fort, si superbement entêté, si crâne, que notre
+ génération malade presque tout entière de la volonté, l'avait aimé
+ rien que pour cette force, cette persévérance, cette crânerie.
+ Même les Pairs, même les Précurseurs, les Maîtres originaux, qui
+ avaient préparé de longue main la bataille, prenaient patience, en
+ reconnaissance des services passés.
+
+ Cependant, dès le lendemain de _l'Assommoir_, de lourdes fautes
+ avaient été commises. Il avait semblé aux jeunes que le Maître, après
+ avoir donné le branle, lâchait pied à l'exemple de ces généraux de
+ révolution dont le ventre a des exigences que le cerveau encourage.
+ On espérait mieux que de coucher sur le champ de bataille; on
+ attendait la suite de l'élan, on espérait de la belle vie infusée au
+ livre, au théâtre, bouleversant les caducités de l'Art.
+
+ Lui, cependant, allait creusant son sillon; il allait, sans
+ lassitude, et la jeunesse le suivait, l'accompagnait de ses bravos,
+ de sa sympathie si douce aux plus stoïques; il allait, et les
+ plus vieux et les plus sagaces fermaient dès lors les yeux,
+ voulaient s'illusionner, ne pas voir la charrue du Maître s'embourber
+ dans l'ordure. Certes, la surprise fut pénible de voir Zola
+ déserter, émigrer à Médan, consacrant les efforts--légers à cette
+ époque--qu'eût demandés un organe de lutte et d'affermissement, à des
+ satisfactions d'un ordre infiniment moins esthétique. N'importe! la
+ jeunesse voulait pardonner la désertion physique de l'homme. Mais une
+ désertion plus terrible se manifestait déjà: la trahison de l'écrivain
+ devant son oeuvre.
+
+ Zola, en effet, parjurait chaque jour davantage son programme.
+ Incroyablement paresseux à l'expérimentation _personnelle_, armé de
+ documents de pacotille, ramassés par des tiers, plein d'une enflure
+ hugolique, d'autant plus énervante qu'il prêchait âprement la
+ simplicité, croulant dans des rabâchages et des clichés perpétuels,
+ il déconcertait les plus enthousiastes de ses disciples.
+
+ Puis, les moins perspicaces avaient fini par s'apercevoir du
+ ridicule de cette soi-disant _Histoire Naturelle et Sociale d'une
+ famille sous le Second Empire_, de la fragilité du fil héréditaire,
+ de l'enfantillage du fameux arbre généalogique, de l'ignorance,
+ médicale et scientifique, profonde du Maître.
+
+ N'importe, on se refusait, même dans l'intimité, à constater
+ carrément les mécomptes. On avait des: «Peut-être aurait-il dû...»,
+ des «Ne trouvez-vous pas qu'un peu moins de...», toutes les timides
+ observations de lévites déçus, qui voudraient bien ne pas aller
+ jusqu'au bout de leur désillusion. Il était dur de lâcher le drapeau!
+ Et les plus hardis n'allaient qu'à chuchoter qu'après tout Zola
+ n'était pas le naturalisme et qu'on n'inventait pas l'étude de la
+ vie réelle, après Balzac, Stendhal, Flaubert et les Goncourt; mais
+ personne n'osait l'écrire, cette hérésie.
+
+ Pourtant, incoercible, l'écoeurement s'élargissait, surtout devant
+ l'exagération croissante des indécences, de la terminologie malpropre
+ des _Rougon-Macquart_. En vain, excusait-on tout par ce principe émis
+ dans une préface de _Thérèse Raquin:_
+
+ «Je ne sais si mon roman est moral ou immoral; j'avoue que je ne me
+ suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je
+ sais, c'est que je n'ai jamais songé à y mettre les saletés qu'y
+ découvrent les gens moraux; c'est que j'en ai décrit chaque scène,
+ même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant.»
+
+ On ne demandait pas mieux que de croire, et même quelques jeunes
+ avaient, par le besoin d'exaspérer le bourgeois, exagéré la curiosité
+ du savant. Mais il devenait impossible de se payer d'arguments: la
+ sensation nette, irrésistible, venait à chacun, devant telle page des
+ _Rougon_, non plus d'une brutalité de document, mais d'un violent
+ parti pris d'obscénité. Alors, tandis que les uns attribuaient la
+ chose à une maladie des bas organes de l'écrivain, à des manies
+ de moine solitaire, les autres y voulaient voir le développement
+ _inconscient_ d'une boulimie de vente, une habileté instinctive du
+ romancier, percevant que le gros de son succès d'éditions dépendait de
+ ce fait, que «les imbéciles achètent _les Rougon-Macquart_, entraînés,
+ non pas tant par leur qualité littéraire, que par la réputation de
+ pornographie que la _vox populi_ y a attachée.»
+
+ Or, il est bien vrai que Zola semble excessivement préoccupé (et
+ ceux d'entre nous qui l'ont entendu causer ne l'ignorent pas) de la
+ question de vente; mais il est notoire aussi, qu'il a vécu de bonne
+ heure à l'écart et qu'il a exagéré la continence, d'abord par
+ nécessité, ensuite par principe. Jeune, il fut très pauvre, très
+ timide, et la femme, qu'il n'a point connue à l'âge où l'on doit la
+ connaître, le hante d'une vision évidemment fausse. Puis, le trouble
+ d'équilibre qui résulte de sa maladie rénale contribue sans doute à
+ l'inquiéter outre mesure de certaines fonctions, le pousse à grossir
+ leur importance. Peut-être Charcot, Moreau (de Tours) et ces
+ médecins de la Salpêtrière qui nous firent voir leurs coprolaliques
+ pourraient-ils déterminer les symptômes de son mal... Et, à ces
+ mobiles morbides, ne faut-il pas ajouter l'inquiétude, si fréquemment
+ observée chez les misogynes, de même que chez les tout jeunes gens,
+ qu'on ne nie leur compétence en matière d'amour?...
+
+ Quoi qu'il en soit, jusqu'en ces derniers temps encore, on se
+ montrait indulgent; les rumeurs craintives s'apaisaient devant une
+ promesse: _la Terre_. Volontiers espérait-on la lutte du grand
+ littérateur avec quelque haut problème, et qu'il se résoudrait à
+ abandonner un sol épuisé. On aimait se représenter Zola vivant parmi
+ les paysans, amassant des documents personnels, intimes, analysant
+ patiemment des tempéraments de ruraux, recommençant enfin le superbe
+ travail de _l'Assommoir_. L'espoir d'un chef-d'oeuvre tenait tout le
+ monde en silence. Certes, le sujet simple et large promettait des
+ révélations curieuses.
+
+ _La Terre_ a paru. La déception a été profonde et douloureuse. Non
+ seulement l'observation est superficielle, les trucs démodés, la
+ narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note
+ ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que,
+ par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie: le
+ Maître est descendu au fond de l'immondice.
+
+ Eh bien! cela termine l'aventure. Nous répudions énergiquement cette
+ imposture de la littérature véridique, cet effort vers la gauloiserie
+ mixte d'un cerveau en mal de succès. Nous répudions ces bonshommes
+ de rhétorique zoliste, ces silhouettes énormes, surhumaines et
+ biscornues, dénuées de complication, jetées brutalement, en masses
+ lourdes, dans des milieux aperçus au hasard des portières d'express.
+ De cette dernière oeuvre du grand cerveau qui lança _l Assommoir_ sur
+ le monde, de cette _Terre_ bâtarde, nous nous éloignons résolument,
+ mais non sans tristesse. Il nous poigne de repousser l'homme que nous
+ avons trop fervemment aimé.
+
+ Notre protestation est le cri de probité, le dictamen de conscience
+ de jeunes hommes soucieux de défendre leurs oeuvres,--bonnes ou
+ mauvaises,--contre une assimilation possible aux aberrations du
+ Maître. Volontiers nous eussions attendu encore, mais désormais le
+ temps n'est plus à nous: demain il serait trop tard. Nous sommes
+ persuadés que _la Terre_ n'est pas la défaillance éphémère du
+ grand homme, mais le reliquat de compte d'une série de chutes,
+ l'irrémédiable dépravation morbide d'un chaste. Nous n'attendons pas
+ de lendemain aux Rougon: nous imaginons trop bien ce que vont être
+ les romans sur les _Chemins de fer_, sur l'_Armée_; le fameux arbre
+ généalogique tend ses bras d'infirme sans fruits désormais!
+
+ Maintenant, qu'il soit bien dit une fois de plus que, dans cette
+ protestation, aucune hostilité ne nous anime. Il nous aurait été
+ doux de voir le grand homme poursuivre paisiblement sa carrière.
+ La décadence même de son talent n'est pas le motif qui nous guide,
+ c'est l'anomalie compromettante de cette décadence. Il est des
+ compromissions impossibles: le titre de naturaliste, spontanément
+ accolé à tout livre puisé dans la réalité, ne peut plus nous convenir.
+ Nous ferions bravement face à toute persécution pour défendre une
+ cause juste; nous refusons de participer à une dégénérescence
+ inavouable.
+
+ C'est le malheur des hommes qui représentent une doctrine, qu'il
+ devient impossible de les épargner le jour où ils compromettent cette
+ doctrine. Puis, que ne pourrait-on dire à Zola, qui a donné tant
+ d'exemples de franchise, même brutale? N'a-t-il pas chanté le
+ _struggle for life_, et le _struggle_ sous sa forme niaise,
+ incompatible avec les instincts d'une haute race, le _struggle_
+ autorisant les attaques violentes? «Je suis une force», criait-il,
+ écrasant amis et ennemis, bouchant aux survenants la brèche qu'il
+ avait lui-même ouverte.
+
+ Pour nous, nous repoussons l'idée d'irrespect, pleins d'admiration
+ pour le talent immense qu'a souvent déployé l'homme. Mais est-ce
+ notre faute si la formule célèbre: «un coin de nature vu à travers un
+ tempérament» se transforme, à l'égard de Zola, en «un coin de nature
+ vu à travers un _sensorium morbide_», et si nous avons le devoir de
+ porter la hache dans ses oeuvres? Il faut que le jugement public fasse
+ balle sur _la Terre_, et ne s'éparpille pas, en décharge de petit
+ plomb, sur les livres sincères de demain.
+
+ Il est nécessaire que, de toute la force de notre jeunesse laborieuse,
+ de toute la loyauté de notre conscience artistique, nous adoptions une
+ tenue et une dignité, en face d'une littérature sans noblesse, que
+ nous protestions au nom d'ambitions saines et viriles, au nom de notre
+ culte, de notre amour profond, de notre suprême respect pour l'_Art!_
+
+ PAUL BONNETAIN, J.-H. ROSNY, LUCIEN DESGAVES, PAUL MARGUERITTE,
+ GUSTAVE GUICHES.
+
+ * * * * *
+
+C'était une réclame imprévue autant qu'audacieuse, ce manifeste. Enchantés
+de la publicité du _Figaro_ que leur offrait le téméraire Bonnetain, les
+quatre exorcistes ne se rendirent pas compte de la singularité, et aussi
+de la naïveté de leur anathème. Il leur était permis individuellement,
+dans des articles isolés, de blâmer, de critiquer Zola. Ils eussent alors
+fait chorus avec les pompiers des salons et les prudhommes de la presse.
+Ils se montraient rétrogrades et amis du poncif, mais ils ne s'affirmaient
+pas comme des étourneaux voletant à l'aventure, et se brisant le bec sur
+l'armature solide d'un phare éblouissant. Ces écoliers tapageurs étaient
+extraordinaires aussi en donnant à leur opinion la forme d'un manifeste,
+d'une déclaration de principes, presque d'un programme de parti. Ils
+semblaient parler au public, au nom de toute la littérature française.
+On remarquera deux des griefs principaux: Zola avait le tort d'habiter
+la campagne, et de vendre beaucoup d'éditions! Et puis, n'est-ce pas
+à pouffer, cette protestation «au nom d'ambitions saines et viriles»,
+rédigée par l'onaniste Bonnetain, et quel rire doit s'emparer aujourd'hui
+de Descaves ou de Rosny, quand ils se souviennent qu'ils ont contresigné
+«la tenue et la dignité» de la littérature de _Charlot s'amuse_.
+
+Ce qu'il y avait de plus cocasse dans l'excommunication, c'est que les
+cinq n'étaient pas du tout de l'église de Médan. Ils n'avaient pas été
+admis à l'honneur et à la gloire des fameuses soirées. Ils procédaient
+comme les sociétaires du club des pieds humides, qui décréteraient que tel
+membre du Jockey devrait être exclu comme indigne et malpropre. Si les
+«zolistes», le groupe des Provençaux amis de la première heure, Baille,
+Cézanne, Marius Roux, si les peintres et les romanciers célèbres qui,
+dès l'apparition des _Rougon-Macquart_, firent une escorte d'honneur à
+l'auteur, Manet, Guillemet, Alphonse Daudet, avaient refusé de frayer
+désormais avec le pornographe de _la Terre_, si enfin les disciples mêmes,
+les cinq de Médan, les vrais Cinq ceux-là, Maupassant, Huysmans, Hennique,
+Céard, Paul Alexis, avaient renié leur maître, abandonné leur ami, la
+condamnation aurait pu paraître injuste, absurde, mais ceux qui l'eussent
+prononcée n'auraient pu être récusés, comme incompétents. Leur juridiction
+eût été abominable, mais régulière. Ces justiciers eussent paru des
+ingrats, mais non des réclamistes prétentieux, un peu cyniques. Ces cinq
+écrivains, alors peu connus, car ils venaient seulement de publier leur
+premier livre, sans grand éclat, sauf le Charlot qu'on sait, expulsant
+Zola de la littérature au nom de la morale outragée, c'était vraiment
+raide, et le fait, comme bizarrerie, mérite d'être conservé.
+
+Émile Zola accepta, avec philosophie, ce sévère et ridicule verdict. Comme
+un journaliste lui demandait ce qu'il pensait de l'excommunication, il
+répondit avec la tranquillité de l'archevêque de Paris, à qui des membres
+de l'armée du salut auraient lancé l'anathème et refusé la communion:
+
+ --Je ne sais, dit-il au rédacteur du _Gil-Blas_ venu l'interviewer
+ à Médan, ce qu'on pense, à Paris, de cette protestation, qui m'a
+ valu un grand nombre de lettres très bienveillantes de la part de
+ confrères; mais je sais que, pour ma part, j'en ai été stupéfié.
+ Je ne connais pas ces jeunes gens... Ils ne font pas partie de mon
+ entourage; ils ne se sont jamais assis à ma table; ils ne sont donc
+ pas mes amis. Enfin, s'ils sont mes disciples,--je ne cherche point
+ à en faire,--c'est bien à mon insu.
+
+ Mais, n'étant ni mes amis, ni mes disciples, pourquoi me
+ répudient-ils? La situation est originale, il faut en convenir. C'est
+ le cas d'une femme avec qui vous n'auriez aucune relation, et qui
+ vous écrirait: «J'en ai trop de vous, séparons-nous!» Eh bien! la
+ position est analogue...
+
+ Ah! si des amis m'avaient tenu un tel langage!... Si Maupassant,
+ Huysmans, Céard, m'avaient parlé de la sorte, j'avoue que j'eusse été
+ quelque peu estomaqué. Mais la déclaration de ces messieurs ne saurait
+ me produire un tel effet! Je n'y répondrai du reste absolument rien,
+ et cette détermination se trouve fortifiée par les conseils qui m'ont
+ été donnés de toutes parts.
+
+Il écrivit à J.-K. Huysmans, le 21 août 1887:
+
+ Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet
+ des injures. Plus je vais et plus j'ai soif d'impopularité et de
+ solitude...
+
+À Alphonse Daudet, qui avait été indiqué, à tort, comme ayant sinon
+inspiré, au moins approuvé le manifeste des Cinq, il écrivit:
+
+ Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous ayez eu
+ connaissance de l'extraordinaire manifeste des Cinq.... le stupéfiant,
+ c'est que de victime, vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de
+ m'envoyer une poignée de main, vous avez failli rompre avec moi.
+ Avouons que cela dépassait un peu la mesure...
+
+Zola dédaigna donc de répliquer ou de réfuter. Mais on a répondu pour
+lui. Pour donner idée de la vivacité de la polémique d'alors, et, en
+choisissant entre vingt ripostes, également vigoureuses, au factum des
+Cinq, je citerai un passage du très virulent mais très juste réquisitoire,
+qu'en guise de plaidoyer Henri Bauer publia. Cet article vengeur parut
+dans _le Réveil_, organe littéraire dont j'avais la direction, et où, on
+s'en souvient peut-être, Paul Verlaine oublié, calomnié, ou repoussé,
+fut accueilli, reparut à la publicité; là il donna des tableaux et des
+fantaisies, sous la rubrique: «Paris vivant», qui, après dix ans de
+silence, firent de nouveau prononcer son nom, bientôt retentissant et
+glorieux.
+
+Dans ce journal, très artiste, où Alphonse Daudet publia _Sapho_, et Guy
+de Maupassant plusieurs nouvelles inédites, parmi lesquelles _les Soeurs
+Rondolli_, et où Paul Bonnetain avait débuté, Henry Bauer s'exprima ainsi,
+avec cette franchise brutale qui lui valut en maintes circonstances
+beaucoup d'ennemis, mais qui caractérisait son talent sincère et
+indépendant:
+
+ Tant pis pour Bonnetain! Tant pis pour Descaves! Vous avez fait là,
+ mes garçons, une vilaine besogne qui se retournera contre vous-mêmes.
+ Vous avez oublié que le peu que vous êtes, vous le lui devez;
+ vous n'existez que par lui. Tout, votre forme, votre style, votre
+ vocabulaire, vos images, vos idées procèdent de son oeuvre, et vos
+ pattes de mouches sont frottées à sa griffe. Vous êtes bien jeunes
+ pour être ingrats. Apprenez, mes petits, que toute la littérature
+ contemporaine a pris son essor dans ces _Rougon-Macquart_ «ridicules».
+ Vous mordez les talons du père qui vous a tous engendrés et vous
+ essayez d'ameuter le Philistin contre votre créateur, gare à la
+ mâchoire d'âne!
+
+La correction était infligée de main de maître. Les quatre, car
+l'instigateur de la réclame cherchée disparut bientôt, ont depuis fait
+oublier cette incartade de jeunesse à force d'oeuvres estimables.
+
+L'un des signataires devait d'ailleurs, par la suite, faire des excuses
+publiques qui honorent également celui qui les formulait si spontanément
+et celui qui les acceptait avec une généreuse effusion.
+
+M. Paul Margueritte écrivit à Zola, au moment de la publication de
+_la Débâcle_, la lettre suivante:
+
+ 9 mars 1892.
+
+ Cher monsieur Zola,
+
+ C'est avec émotion que je vois la division Margueritte et le nom de
+ mon père jouer un rôle dans _la Débâcle_. Je pressens que vous serez
+ sympathique aux efforts perdus de cette belle cavalerie et à la mort
+ de son chef, sacrifié avec tant d'autres, à Sedan.
+
+ Laissez-moi saisir cette occasion--je n'en pourrai trouver une
+ meilleure--pour me décharger auprès de vous, en toute franchise, d'un
+ regret qui me pèse depuis longtemps. En m'associant, il y a quelques
+ années, à ce manifeste contre vous, j'ai commis une mauvaise action
+ dont mon extrême jeunesse m'empêcha alors de comprendre la portée,
+ mais dont j'ai eu quelque honte depuis, lorsque j'ai mieux compris
+ le respect qu'on se doit, d'homme à homme, et que je devais surtout,
+ moi débutant de lettres et fils de soldat, à une vie d'écrasant
+ labeur, de fier combat et d'exemple, comme la vôtre.
+
+ Il y a longtemps, cher monsieur Zola, que je voulais vous écrire cela.
+ En tardant, je n'ai fait que prolonger mes regrets et la conscience de
+ mes torts. Voudrez-vous bien accepter ces excuses aussi franchement et
+ complètement que je vous les offre?
+
+ PAUL MARGUERITTE
+
+Cette lettre, à laquelle Zola a cordialement répondu, a été publiée dans
+le 2e volume de la _Correspondance_.
+
+ * * * * *
+
+_La Bête Humaine_, publiée en 1890, c'est le roman sur _les Chemins de
+fer_, que Zola avait depuis longtemps projeté d'écrire. C'est l'ouvrage
+le plus dramatique de la série des Rougon-Macquart, un roman criminel,
+avec des péripéties feuilletonesques. De plus, rappelant des crimes
+sensationnels: tels que l'assassinat du président Poinsot, en wagon, par
+l'introuvable Jud, le meurtre également impuni du préfet Barême, et la
+vengeance d'un perruquier méridional égorgeant un prêtre, par qui sa femme
+déclarait avoir été séduite avant son mariage. Ce roman a paru en 1890.
+Zola a déclaré «avoir eu une peur terrible qu'il ne fût pris pour une
+fantaisie sadique».
+
+Voici les grandes lignes de ce roman, qu'il est surprenant qu'un émule de
+Busnach n'ait pas encore transporté à la scène:
+
+Le sous-chef de gare Roubaud, passionné, brutal et jaloux, a épousé une
+jolie fille, élevée en demoiselle, la protégée du président Grandmorin.
+Le mari adore sa femme. La jeune Séverine, un nom bien littéraire pour une
+petite campagnarde devenue l'épouse d'un employé, se laisse passivement
+aimer. Le ménage est heureux, paisible, honnête. Tout à coup l'accident
+surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud découvre que sa
+femme l'a trompé, oh! avant son mariage. Le président Grandmorin, un
+satyre en robe rouge, a caressé, frotté, pollué Séverine, à l'âge où la
+fleur conjugale charmante n'était encore qu'en bouton. Puis il l'a mariée
+à un brave homme d'employé, après lui avoir passé une bague au doigt, en
+souvenir des bons moments écoulés dans ses tentatives séniles, au fond de
+la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine.
+
+La scène de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a
+interrogé sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or à petite
+tête de rubis. Sottement, inconsciemment, Séverine a répondu que c'était
+un cadeau du président, un cadeau ancien, à l'occasion de ses seize ans.
+Roubaud s'étonne de cette réponse. L'explication, simple et vraisemblable,
+lui semble suspecte, parce que différée.
+
+«Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, soupçonneux, que c'était ta mère
+qui t'avait laissé cette bague?...» Et cette interrogation engendre
+aussitôt la défiance. Séverine avait donc menti? Pourquoi cachait-elle
+l'origine de la bague? Était-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Quoi
+d'insolite en ce don du président, qui avait protégé le ménage, et doté la
+fillette? Séverine s'enferre dans son mensonge. Elle soutient que jamais
+elle n'a parlé de sa mère à propos de cette bague. Son insistance étrange
+et l'embarras de ses dénégations, achèvent d'initier le mari. Il devient
+très pâle, ses traits se décomposent horriblement. Il jure, menace, et,
+les poings levés, marchant sur elle finit par crier: «Nom de dieu de
+garce! tu as couché avec... couché avec!» Et il la presse d'avouer,
+menaçant de l'éventrer. La malheureuse, lasse et terrifiée, se décide
+enfin à laisser échapper l'aveu: «Eh bien, oui, c'est vrai, laissez-moi
+m'en aller!...»
+
+La fureur du mari, ses brutalités, ses soufflements de fauve, ses
+questions pressantes, ses investigations douloureuses, les détails qu'il
+réclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout
+cela rythmé sourdement par le tapotement affaibli du piano des voisins
+d'en dessous, présente un tableau dramatique d'une intensité excessive.
+Les accablements, les sursauts, les préoccupations du lendemain, les
+hantises du passé, les prostrations et les énergies soudaines, se
+succédant en son âme désespérée, achèvent ce tableau tourmenté d'un
+bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement désespéré de la
+vengeance entrevue. Roubaud crèvera l'homme. Il a son couteau sous la main,
+ce couteau fouillera la bedaine polissonne du président et, avec le sang
+qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris
+espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables médecins
+de leur honneur.
+
+Pour réaliser cette saignée, qui doit, pense-t-il, guérir son honneur
+blessé et nettoyer la souillure, Roubaud se sert du moyen violent dont usa,
+au théâtre, le duc de Guise pour contraindre la duchesse à faire venir
+Saint-Mégrin: il commande à sa femme de donner rendez-vous au président.
+Ce chaud lapin fourré d'hermine est à Paris. Il s'agit de l'attirer dans
+l'express du soir, là on lui fera son affaire. Séverine résiste. Elle ne
+veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors,
+
+ ... cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle
+ d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue
+ d'étau, jusqu'à la broyer. C'était sa volonté qui lui entrait ainsi
+ dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait
+ en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle était restée, dans sa
+ douceur passive, ne pouvait qu'obéir. Instrument d'amour, instrument
+ de mort.
+
+Elle écrit donc, et voilà le président déjà à peu près sûr d'avoir son
+compte réglé à bref délai.
+
+Cet aveu surpris, à propos d'une bague que Séverine portait
+continuellement à son doigt, qui ne devait par conséquent éveiller chez
+son mari ni questions, ni soupçon, cet homme découvrant qu'il a été cocu
+avant le mariage, et aussitôt combinant avec une dextérité d'assassin
+émérite, dans ses moindres détails, la vengeance qu'il projette, la
+contrainte mécanique à laquelle il a recours pour décider sa femme à
+devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entaché
+d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein
+feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des
+inconscients, des êtres anormaux placés dans des circonstances
+exceptionnelles, de véritables héros de roman judiciaire.
+
+Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets d'horreur, et tout
+se passe dans les conditions ordinaires de ces tableaux farouches destinés
+à être affichés, peinturlurés, sur les murailles, afin d'attirer la
+clientèle de l'Ambigu. Le train file à toute vitesse, et l'heure du crime
+est proche. Naturellement, un témoin est là, embusqué dans l'ombre. Comme
+le solitaire fameux de d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, ce
+gaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, posté à point nommé, dans la
+nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilométrique 153,
+juste à la minute où l'on balance, par la portière entr'ouverte d'un wagon
+de première, le corps de la victime:
+
+ Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi
+ que la bouche d'un four, où des fagots s'embrasent. Puis, dans le
+ fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec
+ l'éblouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant, dont
+ l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double
+ ligne de flamme. Mais c'était une apparition en coup de foudre. Tout
+ de suite les wagons se succédèrent; les petites vitres carrées des
+ portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments
+ pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'oeil doutait
+ ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce
+ quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un
+ coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette, et
+ qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire,
+ peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages,
+ pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassiné.
+
+Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur
+la difficulté que peut rencontrer un observateur, placé «devant la haie
+d'un chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face d'un pré,»
+c'est-à-dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied, à découvrir,
+par une portière de wagon, un homme maintenu renversé sur une banquette.
+Ce corps se trouve au-dessous de la ligne visuelle, et masqué par
+l'épaisseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau comme chacun sait,
+il est donc à peu près invisible du dehors. Si l'on s'arrêtait à ces
+détails de vraisemblance, il serait difficile de faire constater, par les
+personnages nécessaires au dénouement, les péripéties d'un assassinat,
+dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherché
+ait été trouvé. Il l'a été. Ici, comme dans les scènes subséquentes de
+l'enquête judiciaire, Zola s'est révélé, en ce genre pour lui nouveau,
+expert.
+
+À l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte
+de synthèse psychologique des théories de Cesare Lombroso, sur l'«Uomo
+deliquente», l'homme criminel, la bête humaine, le sauvage primitif,
+l'anthropoïde cultivé, le quadrupède redressé. Roubaud échappe à la
+justice. On soupçonne un carrier nommé Cabuche, être inquiétant d'allures,
+bouc-émissaire des crimes mystérieux dans la contrée, une ressource pour
+la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut témoigner de la vérité,
+Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut
+se séparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa
+femme dans les bras. En même temps, une sorte de démon de la perversité le
+pousse à fréquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof
+de _Crime et Châtiment_ se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir
+pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrésistible besoin du
+coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son
+crime. Dostoïewsky a tiré de puissants effets de cette poussée folle et
+nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il
+a développé largement les amours de Séverine et de Jacques.
+
+Un fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce maniaque, jugé il y
+a quelques années, qui s'amusait à piquer les jolies passantes avec un
+stylet, ou que le bijoutier, dont les plaisirs amoureux consistaient à
+transformer en pelotes à épingles les seins martyrisés des malheureuses
+qu'il entraînait, en leur jetant des billets de banque pour panser
+leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations
+meurtrières que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche
+des petits garçons. Il ne veut pas abuser des belles, mais il meurt
+d'envie de les égorger. Il rêve des voluptés non pareilles, à l'idée de
+plonger une lame dans le corps de sa maîtresse. Parfois, il lui prend
+aussi l'envie de tuer la première femme rencontrée. Il suit même une
+passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un
+compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entrée
+d'une dame, une gêneuse, qui dérange la partie de meurtre projetée. Il se
+dédommage bientôt en assassinant Séverine, sans avoir, Antony de cabanon,
+l'excuse de la résistance.
+
+Ce goût du sang, cette appétence du meurtre pour le meurtre, ne sont que
+d'inexplicables déviations de la raison humaine. Toutes les considérations
+des criminologues fatalistes de l'école italienne ne pourront ôter à ces
+monstres le caractère, heureusement exceptionnel, qui les signale au
+médecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent guère intéressants pour
+le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et
+ils relèvent surtout de l'aliéniste.
+
+Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque: comme à d'autres
+il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus, de
+surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques éprouve le
+rut du meurtre devant toute peau nue.
+
+ Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa
+ cadette de deux ans; elle était tombée, il avait vu ses jambes, et
+ il s'était rué. L'année suivante, il se souvenait d'avoir aiguisé un
+ couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde
+ qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un
+ cou très gras, très rose, où il choisissait déjà sa place, un signe
+ brun sous l'oreille...
+
+Musset décrit ces tentations-là, mais moins sanglantes, quand, au théâtre
+Français «où l'on ne jouait que Molière», il découvrait «un cou blanc
+délicat qui se plie, et de la neige effacerait l'éclat». Jacques, lui,
+au théâtre, éprouve la furieuse envie d'éventrer une jeune femme, une
+nouvelle mariée assise près de lui, qui rit très fort. Et la question se
+pose alors:
+
+ Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir
+ contre elles? Car, chaque fois, c'était comme une nouvelle crise de
+ rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses
+ très anciennes dont il avait perdu l'exacte mémoire. Cela venait-il
+ donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la
+ rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie, au bord
+ des cavernes?
+
+C'est peut-être faire remonter un peu loin la vengeance préhistorique, et
+les défenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres aliénés,
+grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essayé de plaider
+l'atavisme.
+
+Cette théorie de _la Bête Humaine_ n'a d'ailleurs qu'un intérêt
+pathologique secondaire: Jacques, Roubaud, Séverine, Pecqueux, le
+Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au président Grandmorin,
+dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en
+dehors de l'humanité, une véritable ménagerie de fauves, que Zola promène
+dans son oeuvre. C'est un peu de la littérature de cirque.
+
+Comme dans tous les livres de l'auteur du _Ventre de Paris_, il y a dans
+_la Bête Humaine_, une chose, un morceau de matière, qui vivifiée par le
+souffle de l'écrivain, se dresse, s'anime, vit et palpite, comme un être.
+Zola est un admirable Pygmalion dans ces animations de Galatées, faites
+de la terre des mines, du liquide brûlant des alambics, des monceaux de
+légumes ou des charretées de fleurs des halles. La Lison, la machine de
+Jacques a une âme, une existence, des aventures, et elle connaît les fins
+tragiques.
+
+ Jacques, d'une pâleur de mort, vit tout, comprit tout: le fardier en
+ travers, la machine lancée, l'épouvantable choc, tout cela avec une
+ netteté si aiguë qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres,
+ tandis qu'il avait déjà dans les os la secousse de l'écrasement.
+ C'était l'inévitable... Au milieu de cet affreux sifflement de
+ détresse qui déchirait l'air, la Lison n'obéissait pas, allait quand
+ même, à peine ralentie. Elle n'était plus la docile d'autrefois,
+ depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son
+ démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme
+ vieillie dont un coup de froid a détruit la poitrine...
+
+Cette machine, ainsi personnifiée, cette Lison que Jacques avait aimée,
+soignée, couvée, jalousée, comme une maîtresse, sans avoir jamais eu
+l'idée de l'éventrer celle-là, nous assistons à son agonie, la seule mort
+touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages éclaboussées du sang
+des plaies, et où l'on ne voit que cervelles écrabouillées, ventres
+ouverts et carotides tranchées:
+
+ La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier, tandis
+ que les pierres fendues volaient en éclats comme sous un coup de mine,
+ et que, des cinq chevaux, quatre roulés, traînés, étaient tués net.
+
+La Lison est vraiment le personnage sympathique du livre. Pauvre Lison!
+Son meurtre était de longue main préparé. Au commencement de l'ouvrage,
+déjà, un fardier s'était embarrassé sur la voie, et Flore, la jalouse
+Flore qui fait dérailler le convoi pour se venger, s'était essayée,
+en retenant des chevaux rétifs. La machine, décrite, détaillée, ayant
+l'importance d'un premier rôle, et quelques pages sur les rivalités
+d'employés, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres,
+font souvenir que le puissant auteur de _la Bête Humaine_, avant tout
+ce carnage, a décrit le comptoir formidable du père Colombe, la ruche
+ouvrière de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obésité des halles,
+le puits dantesque du Voreux.
+
+_La Bête Humaine_ n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analysé,
+pour indiquer la féconde variété du maître, et pour prouver qu'il aurait
+pu, malgré l'insuccès de son début à Marseille, rivaliser avec les
+feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter
+l'attention des foules.
+
+Il y a de nombreuses descriptions, très artistes, dans ce roman rouge.
+La rouge est la couleur de la vie. Il donne l'impression de la force et
+aussi de l'horreur, et, en fermant ce livre rude, on se souvient, avec
+Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts.
+
+ * * * * *
+
+_La Débâcle_ a paru en 1892. C'est peut-être le livre de Zola qui a
+suscité le plus de polémiques, inspiré le plus de sottes injures, celui
+aussi qui a été le moins compris, le plus calomnié. C'est son plus beau
+livre.
+
+Zola a été, sans raison, accusé d'avoir écrit un ouvrage anti-patriotique.
+Pourquoi? Parce qu'il n'a pas montré les soldats de son pays,
+irrésistiblement victorieux, ou du moins toujours héroïques, toujours
+debout sur la brèche, toujours grands dans la défaite? Lui était-il permis
+de refaire l'histoire, et, pour flatter l'orgueil national, devait-il
+rééditer des légendes, plutôt périlleuses?
+
+Disons d'abord que l'on ne peut maintenant connaître les causes exactes
+de l'immense désastre, ni apprécier, pour ainsi dire scientifiquement et
+physiologiquement, l'effondrement de Sedan. Nous sommes beaucoup trop près
+du sinistre. Ce n'est pas quand le sol frémit encore qu'on peut, avec
+sérénité, étudier les origines d'une commotion sismique. Les survivants
+de la catastrophe, au nombre desquels était Zola, ont gardé l'ébranlement
+dans les nerfs de la secousse, et cela fait trembler les mains tenant la
+plume, comme l'instrument vacillerait entre les doigts du savant penché
+sur le cratère fumant, grondant, après l'éruption. Il faut laisser à la
+brûlante terre le temps de se refroidir, pour en reconstituer les éléments,
+avant et pendant la conflagration.
+
+Malgré la conscience avec laquelle Zola s'est documenté, et la patience
+dont il a usé pour se renseigner, auprès des hommes compétents, auprès des
+acteurs et des témoins contemporains, on ne saurait lui demander d'avoir
+d'une façon infaillible précisé, dans _la Débâcle_, les explications de
+l'inattendue et déraisonnable déroute. L'imprévoyance des chefs militaires,
+le désordre de l'administration, la rivalité des généraux, la
+disproportion des forces en présence, l'armement inférieur, la préparation
+militaire insuffisante, la maladie de l'empereur, commandant en chef,
+et sa faiblesse comme général d'armées, voilà sans doute des causes
+incontestées de la défaite. Il en est d'autres. Parmi les facteurs
+importants de notre désarroi, il faut indiquer les mouvements de troupes
+inutiles ou fâcheux, les marches sans but, les contre-marches sans
+raisons, et aussi la lenteur des premières opérations. Le Français est
+combattant d'avant-garde. L'offensive est sa meilleure tactique. Il se
+bat vaillamment sur son territoire, mais alors il ne compte plus sur la
+victoire. C'est sur le sol ennemi qu'il reprend tous ses avantages. Il
+nous était facile, au lendemain de la parade de Sarrebrück, de franchir la
+frontière et de porter la guerre en Allemagne. Pourquoi s'est-on arrêté,
+et quelle raison stratégique raisonnable donner de cette halte, l'arme au
+pied, qui a émasculé les courages, désorganisé les armées, et permis à
+l'ennemi de rassembler toutes ses forces, puis d'envelopper nos troupes,
+moins nombreuses? On croit savoir qu'une illusion diplomatique dicta
+cet atermoiement, qui fut mortel. On comptait, dans les conseils du
+gouvernement, sur une intervention de l'Autriche, désireuse de prendre
+sa revanche de Sadowa, et aussi sur une alliance de l'Italie, acquittant
+la dette de reconnaissance de 1859. L'Autriche, affaiblie et craintive,
+se soumettant à l'abaissement que Richelieu et Napoléon avaient tant
+poursuivi, que Bismarck avait pu réaliser, se soumit à la Prusse, ne
+bougea pas. L'Italie se rangea du côté qu'elle devinait devoir être le
+plus fort. Victor-Emmanuel, notre ami de Magenta, le caporal de grenadiers
+de Palestro, apprenant la défaite de Wissembourg, au spectacle, dit à sa
+maîtresse, la belle marquise: «Je l'ai échappé belle! j'allais envoyer
+cent mille hommes à Napoléon!» La France demeura seule, et elle avait
+perdu un temps inestimable à attendre le secours italien, à hésiter à
+envahir l'Allemagne par le sud, de peur de jeter l'empereur d'Autriche
+dans les bras de son bon frère Guillaume. Il y était déjà.
+
+Zola a indiqué tout cela. _La Débâcle_ a fourni le maximum de vérité qu'on
+peut connaître et divulguer, à une époque contemporaine.
+
+Il existe toute une légende sur la guerre de 1870. Zola très nettement en
+a dissipé, en partie, les brumes.
+
+Ainsi, c'est un lieu commun que de prétendre que nous ayons succombé sous
+l'amas du nombre. Ceci est un préjugé militaire. Les énormes armées n'ont
+jamais la victoire assurée. Les foules militaires, terribles dans le
+succès, sont lamentables lors de la défaite. Elles sont surtout disposées
+aux formidables paniques. Ce sont les petites armées, qui ont presque
+toujours remporté les grandes victoires, et auxquelles la retraite est
+aisée et le retour offensif possible.
+
+Les généraux, a-t-on dit aussi, étaient jaloux les uns des autres,
+vieillis, ramollis, incapables. Est-ce que les vainqueurs étaient dans
+une posture meilleure? Le major général de Moltke était-il un jouvenceau?
+croit-on que ces feld-maréchaux, ces généraux, ces colonels de l'armée
+allemande furent tous des héros robustes, intelligents, des troupiers
+indomptables? Recrutés exclusivement dans la noblesse, devant leurs grades
+et leurs parchemins à la naissance, à la fortune plutôt qu'au mérite
+et à l'étude, pas très instruits, sauf quelques-uns, tous prétentieux,
+arrogants, présomptueux et mondains, ils n'avaient aucune supériorité
+indiquée, et l'on devait les supposer moins exercés que nos officiers, qui
+avaient fait leurs preuves en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, au
+Mexique. Et puis, est-ce que les généraux de la Révolution étaient tous
+des stratégistes et des tacticiens de premier ordre? Pas un général de la
+République, excepté Bonaparte, n'était de taille à lutter, sur l'échiquier
+des batailles, avec l'archiduc Charles, le plus grand homme de guerre
+de son temps. Nos chefs improvisés, d'anciens sergents promus généraux,
+Lannes, Murat, Marceau, Bernadotte, Brune, Junot, Davoust, ont prouvé par
+leurs victoires qu'on pouvait gagner des batailles, en sortant d'une étude
+de procureur comme Pichegru, ou de la boutique d'une fruitière comme Hoche.
+
+Nos troupes, ajoute-t-on, étaient insuffisamment armées, mal équipées, pas
+entraînées et déplorablement approvisionnées?
+
+Est-ce que les soldats de l'an II étaient plus favorisés? Ils se battaient
+sans jamais avoir fait l'exercice. Quelques-uns n'avaient pas de fusils,
+et ce n'étaient pas seulement les boutons de guêtre qui manquaient aux
+fameux bataillons de la Moselle, en sabots!
+
+En réalité, toutes les grandes batailles de la Révolution ont été gagnées
+par des gardes nationaux ou à peu près. Ces volontaires, dit-on, et on a
+cherché à rabaisser leur mérite, avaient d'admirables cadres de l'ancien
+régime; c'est possible, mais les régiments de 1870 étaient aussi
+parfaitement encadrés.
+
+Ces soldats improvisés de la République, ces vainqueurs de Jemmapes et de
+Fleurus avaient ce qui manquait aux vieilles troupes de Napoléon III: la
+foi! Elle déplace, prétendait-on autrefois, les montagnes, aujourd'hui
+elle avance ou recule les frontières.
+
+C'est ce défaut d'élan, de confiance, ce manque d'espoir et cette fuite
+de volonté, que Zola a parfaitement saisi et rendu dans sa synthèse
+imparfaite de l'invasion de 70. Les premières pages du livre sont
+peut-être les meilleures. Le harassement, la courte haleine et le manque
+de nerfs de cette cohue désordonnée, battue sans s'être battue, qu'il nous
+montre, jetant sacs et fusils aux orties, ces soldats geignant, traînant,
+mauvais desservants de l'autel de la patrie, blasphémant en face du
+drapeau, et apostats de la religion et du devoir, sur la route de Belfort
+à Dannemarie, sont historiques, dans le sens prudhommesque du mot. J'ai
+eu le bonheur de ne pas faire nombre dans cette traînée d'éclopés, de
+réclameurs et de pleurnichards. Mon corps, le 13e, sous les ordres de
+Vinoy, a échappé à la ratière. Il est rentré à Paris de Mézières, tambours
+battants, drapeaux déployés. Nous avons eu cependant le contre-coup de la
+panique, et la répercussion de la débandade. En route, çà et là, comme un
+essaim qui part, nous avons recueilli des évadés du sac où la Prusse avait
+fourré, d'un tour de main, ce qui était la veille l'armée française.
+L'esprit de ces hommes, ramassés comme des ivrognes un lendemain de fête,
+était déplorable. Ils ont contaminé beaucoup des nôtres, ces avariés de
+l'indiscipline! C'est le moral qui était pis que tout, dans l'armée
+désarticulée d'alors.
+
+Zola est narrateur exact quand il raconte la démoralisation suprême,
+l'empereur traversant, somnambule du rêve confus qui s'achevait en
+cauchemar, les villages encombrés, les routes trop étroites, les plaines
+crayeuses et gluantes où l'on enfonçait, et traînant avec soi l'ironie
+pesante de sa vaisselle d'argent, de ses seaux à rafraîchir le Champagne,
+de ses chambellans importants, et de sa valetaille obstruante et
+bourdonnante. Le romancier historien a raison d'attribuer une grand
+part dans la déroute, à cette voix impérieuse, venue de Paris, qui lui
+ordonnait de marcher sur l'Est, aveuglement, follement, bêtement, jusqu'à
+ce qu'il s'abattît, carcan fourbu, pour essayer de sauver la carrosserie
+de l'état dynastique qu'il remorquait. _La Débâcle_ commença par en haut.
+
+Mais là n'est pas encore toute l'explication de nos malheurs. L'histoire
+implacable, et impartiale aussi, dira un jour que la France a été violée
+parce qu'elle s'est laissé faire, parce qu'elle n'a pas serré les jambes,
+et mordu l'agresseur, ainsi que doit se comporter la fille qui ne veut
+pas qu'on la prenne. Civils et militaires ont été au-dessous de la tâche,
+au-dessous du devoir. Je ne parle pas seulement des traîtres avérés, comme
+Bazaine, ou des nullités comme Mac-Mahon. La masse du pays, soldats,
+caporaux, capitaines, ingénieurs, maires, propriétaires, cabaretiers,
+paysans, tout le monde, selon son grade, a sa part dans la défaite. Ils
+ont pu se montrer héroïques individuellement, se sacrifier ici et là,
+faire leur devoir, pékins ou troupiers, et avoir leur part de sacrifice
+et leur couronne de martyrs. Mais, considérée dans son ensemble, prise
+en bloc, jugée d'ensemble et de haut, cette masse énorme ne s'est pas
+défendue. Elle pouvait tout arrêter, tout écraser, en résistant, en
+demeurant dense et ferme: elle s'est effritée, elle s'est étiolée, au
+premier choc; avant même! Elle a accepté l'invasion avec un fatalisme tout
+musulman. Les vivres, les lits, les boissons, l'argent, les égards même,
+et les bonnes filles aussi, ont été mis en réserve sur le passage de nos
+hommes en débandade pour les Prussiens. On les attendait. Dans certains
+villages, on pensait, avec espoir, qu'ils apportaient la paix, et
+peut-être le roi, derrière leurs caissons; dans d'autres, on se disait
+avec satisfaction qu'ils payaient bien les denrées, les verres de vin, et
+que leur présence faisait «aller» le commerce.
+
+Avec l'intensité de sa vision qui lui a permis, ayant visité quelques
+heures une mine, d'en tracer un ineffaçable tableau, l'auteur de
+_Germinal_ a merveilleusement rendu ce tableau de la lâcheté et de
+la cupidité paysannes, au contact de l'ennemi. Son père Fouchard, se
+barricadant et braquant son fusil sur ses compatriotes affamés, résume
+le rustre des départements envahis. Ah! si l'on avait seulement fusillé
+quelques douzaines de maires et de commerçants de la Moselle, de la
+Meurthe et des Ardennes, d'abord, en attendant, puis ceux des environs de
+Paris, et en même temps, si l'on avait, tous les matins, fait fonctionner
+le peloton d'exécution pour les généraux coupables d'être vaincus, pour
+les officiers trop disposés à prévoir la défaite, pour les mauvais soldats
+qui se plaignaient sans cesse, et jetaient la panique dans les rangs, dans
+la nation tout entière, la France n'eût pas été éventrée du premier coup.
+Non! en dépit de quelques magnifiques résistances isolées, on ne s'est pas
+défendu, on n'a pas été «vendu», comme le criaient les lâches et comme le
+répètent encore aujourd'hui les imbéciles, on s'est livré. On a dit aux
+ennemis: Donnez-vous donc la peine d'entrer!
+
+Et ils nous ont écoutés. Oh! avec hésitation, avec crainte même. On ne
+s'aventure qu'avec circonspection dans l'antre du lion, même quand il est
+blessé, au fond de son trou cerné, et qu'il semble n'avoir plus ni dents
+ni griffes. Jusqu'au jour de l'insulte suprême, la parade, au seuil de
+Paris, du Ier mars, les vainqueurs ont redouté un réveil, qui ne vint pas.
+La bête était endormie pour longtemps. Elle dort encore.
+
+Il y eut sans doute, et cela sauva l'honneur, protégea la façade, des
+héroïsmes individuels surprenants et des dévouements locaux admirables.
+Ces sacrifices exceptionnels ne sauraient faire contre-poids à la
+défaillance à peu près universelle. Certes on a raison de glorifier la
+résistance de Châteaudun. Mais en réfléchissant, n'y a-t-il pas quelque
+honte en cet exemple unique, et s'il y avait eu cent Châteaudun en France,
+ne devrait-on pas estimer cette défense multipliée comme toute simple et
+logique? Encore doit-on considérer que les habitants mêmes de la ville
+indomptable estimèrent inutile et désastreuse l'héroïque obstination d'une
+poignée de francs-tireurs parisiens, sous le commandement d'un Polonais,
+Lipowski. Ces lascars mal vus, et secrètement désavoués, parvinrent à
+barrer la cité malgré ses citoyens. C'est par un abus de la force, une
+émeute de patriotes, venus on ne savait d'où, que les notables n'ont pu
+ouvrir les barricades, à la première sommation des Prussiens. Si toutes
+les villes, tous les villages, sur le passage des envahisseurs, avec ou
+sans le concours des habitants plus soucieux de la sauvegarde de leurs
+immeubles, de leurs boutiques, de leurs écus, que du salut de la France,
+eussent été transformés en redoutes, et défendus comme la sous-préfecture
+beauceronne, il aurait fallu six mois, un an peut-être, aux vainqueurs
+pour arriver jusqu'à Châteaudun même, et la face des choses eût
+probablement changé. Il est bien difficile de conquérir un pays qui
+n'accepte pas d'avance la conquête. Napoléon, malgré son génie et ses
+invincibles grognards, en fit l'expérience devant Saragosse.
+
+Tous ces grands et douloureux épisodes de l'invasion de 1870 ont été
+brossés avec une vigueur et une sincérité intenses par Zola, et sa fresque
+émouvante de _la Débâcle_ demeure jusqu'à présent, à côté de morceaux fort
+estimables, comme _le Désastre_, des frères Margueritte, et de superbes et
+réconfortants récits, comme _les Feuilles de route_, de Paul Déroulède, le
+meilleur et le plus véridique de nos tableaux d'histoire contemporaine.
+
+Avec son procédé de synthèse ordinaire, Zola a résumé en quelques
+personnages typiques l'âme des foules. Maurice Levasseur, dont j'aurais
+personnellement mauvaise grâce à contester la vraisemblance--ayant été
+avocat, volontaire, et caporal, comme lui en 1870,--personnifie le
+patriote que les événements ballottent et qui se sent, atome impuissant,
+emporté dans le tourbillon des faits. Jean, le rustique vaillant,
+débrouillard et doux, c'est le soldat résigné, qui marche dans le sillon
+de la gloire ou de la défaite, de son même pas de boeuf résistant qui
+s'en va aux champs. Weiss, pacifique et raisonnable, raisonneur aussi,
+comptable à lunettes, qui, exaspéré, finit par prendre un fusil, joue
+sa vie en partisan, et meurt en héros, se dresse, figure exceptionnelle,
+sympathique, admirable. Zola, dans les pages qui racontent le dévouement
+de ce civil à la patrie, sa résolution superbe et son exécution en
+présence de sa femme, qui se cramponne désespérément à lui, a donné une
+note émue et profondément attristante. Malheureusement, ce bon citoyen, ce
+grand et obscur patriote est un peu une figure romanesque. Mes camarades
+et moi, nous avons plutôt rencontré Fouchard et Delaherche, par le hasard
+des routes.
+
+Le personnage le mieux composé, le plus vrai, le plus humain, et qui vous
+va au coeur, n'est-ce pas cette brute valeureuse de lieutenant Rochas?
+Voilà un soldat! Il ne veut pas douter un jour. Il ne permet pas qu'on
+suppose un instant que des Français puissent ne pas être vainqueurs, et
+toujours! Il est glorieux, il est vantard, il est bruyant, insupportable
+et sublime. Même quand les canons des fusils s'abaissent de toutes parts
+sur sa poitrine, il se croit victorieux. Il le serait, s'il n'était pas
+seul de sa foi. Il témoigne bien d'une certaine surprise à voir la façon
+nouvelle de se combattre. Il se sent vaguement tombé dans un piège. Son
+âme, plus haute que la fortune, résiste. Ce Don Quichotte de l'honneur
+français, qu'on peut railler, et que Zola n'épargne pas, lorsqu'il nous le
+montre toujours prêt à conquérir le monde, un vieux refrain de victoire
+aux lèvres, entre sa belle et une bouteille de vin, nous soulage de
+l'oppression issue du spectacle de tous ces gens qui s'évanouissent, ou
+qui demandent grâce. Au milieu de tous ces fuyards, Rochas s'obstine à
+vouloir marcher en avant. Seul il se tient debout quand les autres se
+jettent à plat ventre. Dans le spasme final, du fond de Givonne, il crie
+encore: «Courage, mes enfants, la victoire est là-bas!» Sa fin est
+émouvante, et c'est le passage qu'il convient de citer:
+
+ D'un geste prompt cependant, il avait repris le drapeau. C'était sa
+ pensée dernière, le cacher pour que les Prussiens ne l'eussent pas.
+ Mais bien que la hampe fût rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes,
+ il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il
+ arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l'anéantir. Et
+ ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il
+ s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores comme vêtu d'eux... Avec lui
+ finissait une légende.
+
+Pauvre brave Rochas! il console, il repose de ces Choutreau et de ces
+Loubet, encore un nom malencontreusement choisi, comme celui du pétomane
+de _la Terre_, que Zola a si impitoyablement dessinés. L'auteur de
+_la Débâcle_ croit que la légende est finie avec le brave lieutenant.
+Elle renaîtra, et d'autres Rochas reprendront la tradition absurde,
+extravagante, stupide peut-être, mais grande et profitable, des héros
+humbles dont l'enthousiasme est la force et le sacrifice le bonheur.
+C'est avec des Rochas, beaucoup de Rochas s'obstinant à croire au succès
+quand même, et du plus profond de l'abîme saluant l'espérance, que les
+générations à venir éviteront les débâcles futures. Au _de profundis_ des
+lâches et des traîtres opposons l'_alléluia_ des croyants et des braves.
+Au moins, tant qu'il sera besoin d'avoir des braves, de compter sur eux,
+et d'appeler, autour du drapeau menacé, ceux qui croient encore à ce vieux
+symbole de la Patrie.
+
+Il est possible que l'avenir meilleur, plus raisonnable, plus pacifié,
+nous réserve la surprise de l'accord universel. Ce rêve est encore
+improbable, sans apparaître impossible, irréalisable. Les États-Unis
+d'Europe ne sont qu'une chimère temporaire. Il fut une époque où les
+Bourguignons étaient des Prussiens pour les Parisiens. Mais il faudrait
+commencer par le commencement: la restitution à la France de son
+territoire, et la substitution de la République sociale et fraternelle aux
+empires et aux républiques autoritaires et fanatiques du monde actuel. En
+attendant que cette utopie, nullement fantastique ni éternelle, soit la
+réalité de demain, il est prudent de conserver chez nous de la graine de
+ces toqués de Rochas, et de méditer, en relisant _la Débâcle_, sur les
+causes de la défaite de 1870, sur les moyens d'en éviter le recommencement.
+
+Comme au mois de mars 1908, lorsqu'il fut question de transférer les
+restes de Zola au Panthéon, et qu'on discuta les crédits à cet effet,
+comme après cette cérémonie, _la Débâcle_ provoqua, lors de sa publication,
+des protestations diverses. Toutes aussi injustifiées. L'une d'elles
+attira surtout l'attention. Elle provenait d'un officier allemand, le
+capitaine Tanera, qui assistait, faisant partie du grand état-major, à la
+bataille de Sedan.
+
+Ce vainqueur bénévole, et réclamiste, se permit de prendre la défense des
+soldats français qu'il estimait insultés par Zola.
+
+Toute la bande des aboyeurs anti-zolistes, parmi lesquels se retrouvent
+d'ailleurs actuellement les thuriféraires les plus agenouillés devant
+l'auteur de _J'accuse_, fit chorus avec le francophile prussien.
+
+Un journal, qui depuis sollicita l'honneur de reproduire en feuilleton
+_la Débâcle_, inséra ceci:
+
+ C'est un acte de mauvais français, que M. Zola a accompli en écrivant
+ _la Débâcle_, un allemand vient de le lui rappeler et de lui infliger
+ une leçon de patriotisme, en rendant aux vaillants soldats, qui sont
+ morts pour la France, l'hommage que M. Zola aurait dû leur décerner.
+
+Ce capitaine Tanera, dont on faisait le vengeur de l'honneur français, le
+gardien de notre drapeau, avait prétendu que l'auteur de _la Débâcle_
+avait fabriqué les faits, et sali une armée qui avait été malheureuse,
+mais qui, ayant combattu avec courage, n'avait pas perdu son honneur dans
+la défaite.
+
+Le capitaine, qui falsifiait, beaucoup plus que Zola, les faits, les
+textes du moins, car nulle part, dans _la Débâcle_, on ne pouvait lire que
+l'armée, prise dans son ensemble, avait été déshonorée parce qu'elle avait
+été vaincue, ajoutait, avec une affectation de hautaine commisération à
+notre égard:
+
+ Je ne veux pas chercher à savoir si, en écrivant un tel livre,
+ M. Zola a nui à la France, ou s'il l'a servie; dans tous les cas, il
+ lui manque une qualité: le respect du malheur.
+
+ En ce sens... nous sommes, nous autres sauvages, de toutes autres
+ gens.
+
+ J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir aussi crûment dit mon
+ opinion. C'est celle d'un homme qui connaît mieux que M. Zola l'armée
+ de Mac-Mahon, car il l'a combattue, tandis que M. Zola ne l'a vue que
+ de sa table, à travers des lunettes brouillées par le parti pris.
+
+Il ne faudrait pas, en exaltant ce capitaine bavarois pour écraser Zola,
+perdre tout bon sens, et être dupe d'un soi-disant accès de générosité
+de la part d'un vainqueur, devenu compatissant. Entre parenthèses, ce
+capitaine si bon pour la France, au coeur si tendre qu'il déplore nos
+défaites, en accusant Zola de les exagérer, commandait à Bazeilles. Il est
+un de ceux qui brûlèrent une ville coupable d'avoir abrité des braves
+résolus à défendre contre l'envahisseur, maison par maison, le sol de
+la patrie. Il présida la fusillade sommaire de femmes, de vieillards,
+d'adolescents, pour les punir d'avoir eu des frères, des fils, des maris,
+qui avaient fait le coup de feu contre les troupes régulières de S. M.
+Guillaume, sans avoir été revêtus auparavant de l'uniforme admis, qui
+autorise l'usage des armes contre les bandits qui viennent tuer, piller et
+brûler chez vous. Ce capitaine, qui protégeait, en 1892, l'armée française
+contre les coups que, paraît-il, lui portait Zola, de son cabinet de
+travail, avec les yeux troublés, disait-il, par de mauvaises lunettes,
+avait commandé à ses hommes, sans doute des amis de la France comme lui,
+d'arroser de pétrole les habitations de Bazeilles, et d'en faire des
+torches, à la lueur desquelles on fusillerait plus commodément les
+prisonniers.
+
+Voilà le champion de l'honneur français. Toute la presse reproduisit avec
+admiration le réquisitoire du Bavarois. On célébra à l'envi la magnanimité
+de cet ennemi chevaleresque, rendant un public hommage à ceux qu'il avait
+battus, les qualifiant tous de redoutables adversaires, et ne voulant voir
+parmi ces vaincus que des héros.
+
+La presse fut-elle donc dupe de cet accès de générosité? Ne vit-on pas,
+dans cet éloge des Français, ce qu'il y avait réellement, un hyperbolique
+hommage aux Allemands? En grandissant les vaincus, le Bavarois haussait
+encore les victorieux, dont il était. L'armée française était, il le
+proclamait, la première du monde. Eh bien? et l'armée allemande?
+Évidemment, elle devait encore être placée au-dessus, hors concours. En
+contestant les infériorités, les paniques, les divagations des troupes en
+marche, l'esprit d'indiscipline et de démoralisation des adversaires,
+l'officier allemand affirmait sa supériorité et celle de ses hommes,
+il établissait l'incontestable super-excellence de ceux qui avaient fini
+par avoir raison d'une armée aussi bien organisée, aussi admirablement
+commandée, aussi parfaitement approvisionnée, et aussi capable et
+résistante que l'était l'armée de Mac-Mahon. Puisqu'ils avaient pu
+triompher de combattants aussi formidablement préparés pour la victoire,
+les Allemands devenaient, selon l'expression de leur philosophe Nietzsche,
+des sur-soldats.
+
+Le capitaine Tanera, en louangeant la France, ne faisait donc que le
+panégyrique de l'Allemagne. Il portait à la seconde puissance sa patrie,
+en donnant à la nôtre la valeur d'une unité. Il proclamait enfin, en
+reconnaissant la supériorité relative des races latines, l'absolue
+supériorité des races germaniques. Ce Bavarois se moquait de nous avec ses
+compliments. Il nous faisait très grands, pour se montrer plus grand que
+nous, puisque nous étions à terre, et qu'il nous piétinait. La France,
+haute encore, mais assommée, faisait un piédestal géant à la géante
+Germania. Nos journalistes, surtout pour faire pièce à l'auteur de
+_la Débâcle_, prirent pour argent comptant les grosses flatteries du
+capitaine allemand.
+
+Zola répondit à ce malin Bavarois. Dans _le Figaro_, qui avait, le premier,
+publié la lettre du capitaine Tanera, parut la réplique.
+
+Plusieurs questions techniques et de détail avaient été discutées par le
+capitaine, Zola opposa ses documents, ses renseignements, sa sincérité:
+
+ J'espère, écrivit-il, qu'on me fait au moins l'honneur de croire que,
+ pour tous les faits militaires, je me suis adressé aux sources. Après
+ la défaite, chaque chef de corps, voulant s'innocenter, a publié ou
+ fait publier une relation détaillée de ses opérations. Nous avons
+ eu ainsi les livres des généraux Ducrot, Wimpffen, Lebrun, et, si le
+ général Douai s'est abstenu, c'est qu'un de ses aides de camp, le
+ prince Bibesco, a écrit sur les mouvements du 7e corps un ouvrage
+ extrêmement remarquable, dont je me suis beaucoup servi.
+
+Ayant ainsi justifié ses affirmations d'ordre stratégique, et cité ses
+auteurs, Zola, animé d'une grande et légitime indignation, proteste contre
+la naïveté avec laquelle, dans la presse française, on a paru accueillir
+les hypocrites éloges d'un officier allemand, brûleur de maisons et tueur
+de femmes, à Bazeilles.
+
+ Il faudrait vraiment être bien nigaud pour accepter, dit alors Zola,
+ de tels éloges, derrière lesquels se cache un soufflet si insultant
+ à la patrie française! Eh bien! non, il n'est pas vrai que tout le
+ monde ait fait son devoir. L'histoire a ouvert son enquête, la vérité
+ maintenant est connue et doit se dire. Oui, il y a eu des soldats
+ qui, dans l'affolement de la défaite, ont jeté leurs armes; oui, nos
+ généraux, si braves qu'ils fussent, se sont presque tous montrés des
+ ignorants et des incapables; oui, nos régiments ont crié la faim, se
+ sont toujours battus un contre trois, ont été menés à la bataille
+ comme on mène des troupeaux à la boucherie; oui, la campagne a été une
+ immense faute, dont la responsabilité retombe sur la nation entière,
+ et il faut la considérer aujourd'hui comme une terrible épreuve
+ nécessaire, que la nation a traversée, dans le sang et dans les
+ larmes, pour se régénérer.
+
+ Voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qui est un véritable soulagement
+ pour la France. C'est le cri même du patriotisme intelligent et
+ conscient de lui-même. Nous avons besoin que la faute soit avouée et
+ payée, que la confession soit faite, pour sauver de la catastrophe
+ notre fierté, et notre espoir dans la victoire future. Et, quant aux
+ capitaines bavarois, il faut qu'ils soient bien persuadés que la
+ France vaincue par eux n'est pas la France d'aujourd'hui, mais une
+ France démoralisée, éperdue, sans vivres, sans chefs, et pourtant si
+ redoutable encore que, partout, elle n'a succombé que sous le nombre,
+ et dans les surprises.
+
+ J'imagine qu'au lendemain de la guerre le capitaine Tanera n'aurait
+ point osé écrire sa lettre. Bazeilles était alors une telle tache de
+ sang, avait soulevé dans le monde entier un tel cri d'exécration que
+ les Bavarois eux-mêmes n'aimaient point à rappeler leur victoire.
+ Mais le capitaine dit qu'il était à Bazeilles, et il m'aurait
+ peut-être suffi de lui répondre que, dès lors, il n'était pas placé
+ du bon côté pour juger mon livre, et décider si j'avais fait, avec
+ _la Débâcle_, une besogne utile ou nuisible à la France.
+
+ Car, par le fait de cette polémique extravagante, me voilà forcé de
+ défendre mon oeuvre française, mon patriotisme français, contre un des
+ égorgeurs, un des incendiaires de Bazeilles.
+
+Voilà le langage d'un patriote et d'un bon Français. C'est aussi la voix
+même de la raison et de la vérité que fait entendre ici Zola. Ceux qui
+l'accusent d'avoir attaqué, affaibli l'armée avec son livre, n'ont pas lu
+_la Débâcle_ ou bien ils n'ont pas voulu en comprendre l'esprit, ni la
+portée. Ce n'est pas avec cette page d'histoire que le défenseur de
+Dreyfus peut être accusé, avec justice, d'avoir porté atteinte à l'armée,
+diminué l'esprit militaire, et abattu les courages. Ces reproches sont
+faux, et il ne faut pas mêler _la Débâcle_ à l'affaire Dreyfus.
+
+Zola a expliqué, à propos des attaques du capitaine Tanera, qu'il avait
+cru devoir ne pas imiter ceux de ses devanciers qui, dans les tableaux
+de batailles, supprimaient les défaillances, et ne peignaient que les
+héroïsmes. L'homme, avec ses misères et ses faiblesses, devait se
+retrouver partout le même, et le champ de bataille ne pouvait faire
+exception. La légende du troupier français, éternellement et comme
+fatalement invincible, lui avait semblé belle, mais exécrable. Elle était
+la cause première de nos effroyables désastres. La nécessité de tout dire
+s'est imposée à lui. D'où son livre impartial et implacable.
+
+Il concluait par cet éloquent appel à la sincérité, que les plus ardents
+patriotes ne peuvent qu'approuver:
+
+ La guerre est désormais une chose assez grave, assez terrible pour
+ qu'on ne mente point avec elle. Je suis de ceux qui la croient
+ inévitable, qui la jugent bonne souvent, dans notre état social.
+ Mais quelle extrémité affreuse, et à laquelle il ne faut se résigner
+ que lorsque l'existence même de la patrie est en jeu! Je n'ai rien
+ caché, j'ai voulu montrer comment une nation comme la nôtre, après
+ tant de victoires, avait pu être misérablement battue; et j'ai voulu
+ montrer aussi de quelle basse-fosse nous nous étions relevés en vingt
+ ans, et dans quel bain de sang un peuple fort pouvait se régénérer.
+ Ma conviction profonde est que, si le mensonge faussement patriotique
+ recommençait, si nous nous abusions de nouveau sur les autres, et sur
+ nous-mêmes, nous serions battus encore. Voilà la guerre inévitable
+ dans son horreur, acceptons-la et soyons prêts à vaincre.
+
+Quel patriote pourrait désapprouver ce langage ferme et sage? Les lignes
+qui terminent cet admirable et patriotique manifeste sont d'une douceur
+infinie, et d'une émotion si humaine, qu'on ne saurait les lire sans que
+tout l'être ne vibre à l'unisson de l'écrivain:
+
+ Ah! cette armée de Châlons que j'ai suivie dans son calvaire, avec une
+ telle angoisse, avec une telle passion de tendresse souffrante! Est-ce
+ que chacune de mes pages n'est pas une palme que j'ai jetée sur les
+ tombes ignorées des plus humbles de nos soldats? Est-ce que je ne l'ai
+ pas montrée comme le bouc émissaire, chargée des iniquités de la
+ nation, expiant les fautes de tous, donnant son sang et jusqu'à son
+ honneur, pour le salut de la Patrie? Nier ma tendresse, nier ma pitié,
+ nier mon culte en larmes, c'est nier l'éclatante lumière du soleil.
+
+ Qui donc a écrit que _la Débâcle_ était l'épopée des humbles, des
+ petits? Oui, c'est bien cela. Je n'ai pas épargné les chefs, ceux
+ contre lesquels, autour de Sedan, monte encore le cri d'exécration
+ des villages. Mais les petits, les humbles, ceux qui ont marché pieds
+ nus, qui se sont fait tuer le ventre vide, ah! ceux-là, je crois
+ avoir dit assez leurs souffrances, leur héroïsme obscur, le monument
+ d'éternel hommage que la nation leur doit dans la défaite.
+
+Qui donc pourrait prétendre que de tels sentiments sont ceux d'un
+calomniateur systématique de l'armée? Des défenseurs du livre attaqué et
+faussement commenté se levèrent, et Zola fut compris et approuvé par des
+hommes dont le patriotisme, et même le militarisme, étaient avérés.
+
+_Le Figaro_ publia, à la suite des discussions allumées par l'incendiaire
+de Bazeilles, une lettre intéressante du colonel en retraite Henri de
+Ponchalon.
+
+Cet officier supérieur disait:
+
+ Voulez-vous permettre à un combattant de l'armée de Châlons de vous
+ adresser quelques réflexions au sujet de votre réponse au capitaine
+ bavarois Tanera! Je ne suis pas étonné que ce capitaine ait critiqué
+ votre livre; il est dans son rôle. Les Allemands ont toujours affecté
+ de grossir les difficultés qu'ils ont rencontrées: c'est ainsi qu'ils
+ ont soutenu que le maréchal Bazaine avait rempli tout son devoir!
+
+ Oui, «la vérité doit se dire»; cette vérité n'est-elle pas le meilleur
+ garant de l'avenir? Ce n'est pas avec des illusions que nous ferons
+ revivre les gloires militaires du passé.
+
+ Oui, nous avons eu des généraux ignorants, incapables; j'en ai connu
+ qui ne savaient pas lire une carte! Mais, tout en reconnaissant le
+ sentiment patriotique dont vous êtes inspiré, je dois dire que vous
+ avez généralisé ce qui n'était qu'une exception.
+
+ Quant aux autres officiers, si ceux que vous avez dépeints ont pu
+ exister, ils n'étaient, eux aussi, qu'une exception. Entre le
+ capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y avait place pour
+ l'officier intelligent, instruit, énergique, tout à fait à la hauteur
+ de ses fonctions.
+
+ Si vous n'avez pas épargné les chefs, avez-vous, comme vous le
+ prétendez, rendu complètement justice aux soldats?
+
+ Vous affirmez que, dans l'affolement de la défaite, il y a eu des
+ soldats qui ont jeté leurs armes. Je puis certifier que, dans le
+ 1er corps (corps Ducrot), ce fait ne s'est jamais produit, ni à
+ Wissembourg, ni à Froeschwiller, ni à Sedan.
+
+Émile Zola répondit au colonel de Ponchalon:
+
+ Paris, 18 octobre 1892.
+
+ Monsieur,
+
+ Permettez-moi de répéter que je n'ai nié ni le sentiment du devoir
+ ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine
+ Baudoin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil.
+
+ Après les mauvaises nouvelles de Froeschwiller, des soldats du
+ 7e corps, qui n'avaient pas combattu, ont jeté leurs armes. Je
+ n'aurais pas affirmé un fait pareil sans l'appuyer sur des documents
+ certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur
+ aujourd'hui de tout confesser.
+
+ Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi,
+ à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer
+ l'assurance de mes sentiments distingués.
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+Mais la plus précise et la plus énergique défense de l'auteur et du livre,
+pour ceux qui ne se donnent pas la peine de lire et qui acceptent et
+colportent des jugements tout faits, la plus décisive réfutation des
+allégations de ceux qui soutenaient que _la Débâcle_ était une oeuvre
+anti-patriotique, émane de M. Alfred Duquet. Personne ne contestera la
+compétence de l'excellent historien de la guerre de 1870. Il est un des
+patriotes actifs les plus autorisés.
+
+M. Alfred Duquet, quelques jours après la mort de Zola, écrivait ces
+lignes, que devront méditer tous ceux qui parlent avec ignorance, parti
+pris et mauvaise foi de _la Débâcle:_
+
+ Comment comprendre les imprécations avec lesquelles fut accueilli
+ l'un des meilleurs romans de Zola, _la Débâcle?_ Comment accepter ces
+ accusations de «traîner l'armée dans la boue», alors qu'il avait peint
+ l'exact tableau de cette fatale époque?
+
+ Non, après avoir relu _la Débâcle_, j'y vois bien peu de tableaux
+ à retoucher, bien peu de jugements à réformer, et j'y trouve des
+ descriptions superbes. Dimanche, à l'heure où l'éloquence de
+ M. Chaumié coulait sur le cercueil, pareille à la froide pluie de la
+ veille, je parcourais les lettres de Zola, quand il préparait son
+ roman militaire. Je me rappelais ses arrivées subites à mon cabinet,
+ pour me demander des renseignements, et, surtout, mes stations
+ prolongées rue de Bruxelles, où, penché au-dessus des cartes, je
+ répondais à ses questions stratégiques et tactiques.
+
+ Eh bien, je dois l'avouer, il ne me parut guidé que par le désir de
+ dire vrai sur les hommes et sur les choses, et je ne pus saisir en lui
+ la moindre haine de l'armée. Il comprenait les questions avec une
+ rapidité surprenante et, toujours, s'arrêtait à la solution juste.
+
+ Aussi bien, ce livre affreux enseigne que, sans la discipline, on ne
+ saurait vaincre: «Si chaque soldat se met à blâmer ses chefs et à
+ donner son avis, on ne va pas loin pour sûr.» Il flétrit Chouteau
+ le «pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en
+ bâtiments, flâneur et noceur, ayant mal digéré les bouts de discours
+ entendus dans les réunions publiques, mêlant des âneries révoltantes
+ aux grands principes d'égalité et de liberté». Et, encore: «Malheur à
+ qui s'arrête dans l'effort continu des nations, la victoire est à ceux
+ qui marchent à l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux
+ plus forts!» Et, enfin: «Jean était du vieux sol obstiné, du pays de
+ la raison, du travail et de l'épargne.»
+
+ Au point de vue technique, Zola reconnaît que la marche de Châlons sur
+ Metz était pratique le 19 août, possible, mais aventureuse le 23, «un
+ acte de pure démence» le 27. Et comme il s'élève contre le stupide
+ abandon des collines dominant Sedan, aux environs de Saint-Menges,
+ Givonne, Daigny, La Moncelle! À propos de la retraite vers Mézières,
+ prescrite le 1er septembre à huit heures du matin par Ducrot,--qui
+ n'avait cessé de critiquer tout et tous, et qui, mis au pied du mur,
+ se montrait au-dessous de tout et de tous,--je vois encore Zola me
+ désignant, du doigt, sur une carte prussienne où étaient notées les
+ positions de tous les corps d'armée, le défilé de Saint-Albert, et me
+ disant:
+
+ --Mais Ducrot, avant de donner ses ordres, n'avait donc pas envoyé
+ un cavalier pour savoir si les Allemands ne se trouveraient point à
+ Vrigne-aux-Bois?
+
+ Non, _la Débâcle_ n'est pas un mauvais livre, car on ne saurait guérir
+ une plaie sans la voir, sans la sonder; c'est une oeuvre forte et
+ saine. Il faut être juste envers tout le monde, même envers ceux qui
+ vous ont fait le plus de mal.
+
+Cette calme et impartiale apologie de l'auteur de _la Débâcle_, cette
+mise au point de ses sentiments sur l'armée, cette infirmation de tant
+d'arrêts injustes et injustifiés de la presse, répercutés dans l'opinion,
+paraissait dans _la Patrie_, organe de la _Ligue des Patriotes_, et dont
+le directeur Émile Massard est en même temps le rédacteur en chef de
+_l'Écho de l'Armée_, journal non seulement patriote, mais militariste,
+étant pour l'Armée ce que _la Croix_ est pour l'Église, et celui qui
+signait cette loyale déclaration, M. Alfred Duquet, était l'adversaire
+politique de Zola et un violent anti-dreyfusard.
+
+Pour tout lecteur de bonne foi, et non aveuglé par la passion de parti,
+l'affaire de _la Débâcle_ est jugée définitivement. C'est un livre
+d'histoire sévère, où les nôtres ne sont pas flattés, sans doute, mais où
+les ennemis sont dénoncés et flétris dans leurs actions atroces, où
+l'historien a cherché et su trouver presque partout la vérité. Toute
+vérité n'est pas bonne à dire, affirme la sagesse des nations. Dans un
+salon, c'est possible, c'est prudent surtout, mais l'histoire ne doit
+connaître ni la politesse ni l'hypocrisie.
+
+Pour achever de faire toute la lumière sur les ténèbres que l'hostilité et
+l'indignation envers Zola, homme de parti, ont projetées sur Zola écrivain,
+l'historien subissant injustement la réprobation de certaines consciences
+qui visait le défenseur de Dreyfus, je reproduirai, magnifique profession
+de foi bien française et bien patriote, la déclaration qui terminait
+un article magistral, intitulé _Sedan_, paru dans _le Figaro_ du 1er
+septembre 1891, c'est-à-dire un an avant l'apparition de _la Débâcle_:
+
+ ... Longtemps, il a semblé que c'était la fin de la France, que jamais
+ nous ne pourrions nous relever, épuisés de sang et de milliards. Mais
+ la France est debout, elle n'a plus au coeur de honte ni de crainte.
+
+ Personne, certainement, ne souhaite la guerre. Ce serait un souhait
+ exécrable, et ce que nous avons enterré avec nos morts, à Sedan, c'est
+ la légende de notre humeur batailleuse, cette légende qui représentait
+ le troupier français partant à la conquête des royaumes voisins, pour
+ rien, pour le plaisir. Avec les armes nouvelles, la guerre est devenue
+ une effrayante chose, qu'il faudra bien subir encore, mais à laquelle
+ on ne se résignera plus que dans l'angoisse, après avoir fait tout
+ au monde pour l'éviter. Aujourd'hui, des nécessités impérieuses,
+ absolues, peuvent seules jeter une nation contre une autre.
+
+ Seulement, la guerre est inévitable. Les âmes tendres qui en rêvent
+ l'abolition, qui réunissent des congrès pour décréter la paix
+ universelle, font simplement là une utopie généreuse. Dans des
+ siècles, si tous les peuples ne formaient plus qu'un peuple, on
+ pourrait concevoir à la rigueur l'avènement de cet âge d'or; et
+ encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l'humanité?
+ La guerre, mais c'est la vie même! Rien n'existe dans la nature, ne
+ naît, ne grandit, ne se multiplie que par un combat. Il faut manger et
+ être mangé pour que le monde vive. Et seules, les nations guerrières
+ ont prospéré; une nation meurt dès qu'elle désarme. La guerre, c'est
+ l'école de la discipline, du sacrifice, du courage, ce sont les
+ muscles exercés, les âmes raffermies, la fraternité devant le péril,
+ la santé et la force.
+
+ Il faut l'attendre, gravement. Désormais, nous n'avons plus à la
+ craindre.
+
+Zola disant: «La guerre, mais c'est la vie même! Elle est inévitable! Il
+faut s'y préparer et désormais nous n'avons plus à craindre!» est-il un
+organisateur de la déroute? Mais jamais apôtre de la Revanche n'a tenu
+langage plus net, plus persuasif, plus chauvin aussi. La dernière phrase
+est une reproduction, avec moins de latinité, du coeur «léger», le cri
+de l'âme exempte d'inquiétudes après la décision, le coeur intrépide,
+expression choisie, mais déplacée, si rudement reprochée à Émile Ollivier.
+
+Toutes les sottises, toutes les malveillances, toutes les déclamations
+mensongères de ceux, qui, pour atteindre le Zola de Dreyfus, injurièrent
+et maltraitèrent le Zola de _la Débâcle_, ne prévaudront pas contre la
+vérité, contre l'évidence. L'auteur a d'avance bouclé toutes ces mâchoires
+hurlantes avec cette affirmation, que Paul Déroulède a certainement dite
+avant lui, et que je voudrais voir inscrite sur tous les tableaux appendus
+aux murs de nos écoles primaires:
+
+«Seules les nations guerrières ont prospéré, une «nation meurt dès qu'elle
+désarme!»
+
+Zola a également expliqué les sentiments qui l'animaient en écrivant
+_la Débâcle_, dans une lettre, adressée à M. Victor Simond, directeur du
+_Radical_, le jour où commençait, dans ce journal, la publication de cet
+ouvrage. Cette lettre ne figure pas dans la _Correspondance_ de Zola qui
+vient d'être publiée:
+
+ Mon cher Directeur,
+
+ Vous allez publier _la Débâcle_ et vous me demandez quelques lignes de
+ préface.
+
+ D'ordinaire, je veux que mes oeuvres se défendent d'elles-mêmes et je
+ ne puis que témoigner ma satisfaction en voyant celle-ci publiée dans
+ un grand journal populaire qui la fera pénétrer dans «les couches
+ profondes de la démocratie».
+
+ Le peuple la jugera, et elle sera pour lui, je l'espère, une leçon
+ utile. Il y trouvera ce qu'elle contient réellement: l'histoire vraie
+ de nos désastres, les causes qui ont fait que la France, après tant de
+ victoires, a été misérablement battue, l'effroyable nécessité de ce
+ bain de sang, d'où nous sommes sortis régénérés et grandis.
+
+ Malheur aux peuples qui s'endorment dans la vanité et la mollesse! La
+ puissance est à ceux qui travaillent et qui osent regarder la vérité
+ en face.
+
+ Cordialement à vous.
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+ 19 octobre 1892.
+
+ * * * * *
+
+Forcément, dans cette étude, qui ne saurait dépasser les limites normales
+d'un ouvrage de librairie, j'ai dû analyser sommairement, ou me contenter
+d'indiquer, certains livres de Zola. Je n'ai pu accorder à chaque roman la
+même part d'examen et de critique, mais les observations et les remarques
+d'un ordre général, faites sur toutes les oeuvres étudiées en ces pages,
+peuvent s'appliquer à celles qui sont mentionnées seulement.
+
+Le dernier livre de la série des Rougon-Macquart est _le Docteur Pascal_.
+Ce docteur est l'ultime rameau du fameux arbre généalogique, que Zola prit
+tant de peine à greffer, à émonder, et à décrire.
+
+Ce n'est pas que Zola fût à court de Rougons et dépourvu de Macquarts.
+Encore moins se trouvait-il à bout de souffle, vidé de sève, et ne pouvant
+plus faire vivre et palpiter de nids dans les branches épuisées de son
+arbre, sur le point d'être sec. Il avait d'autres projets. Il écrivait,
+dès 1889, à Georges Charpentier:
+
+ Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des
+ Rougon-Macquart. Cela est possible, mais il faut que je bûche ferme...
+ Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je
+ ferais. J'étonnerais le monde!...
+
+Il devait faire succéder aux Rougon-Macquart _les Trois Villes_, et
+_les Quatre Évangiles_. Mais il commençait à être las de ce monde de
+personnages à porter, à remuer. La fatigue, ou plutôt l'ennui, lui
+venaient au milieu de cet enchevêtrement de collatéraux, qui faisait
+ressembler son travail de romancier à une besogne de clerc de notaire
+élaborant une liquidation compliquée. Ah! que cette famille prolifique
+lui donnait de mal pour établir, physiologiquement et socialement, sa
+répartition successorale. Il lui a fallu l'attention méticuleuse d'un
+archiviste-paléographe pour ne pas commettre d'erreur dans les noms,
+prénoms, âges, degrés de parenté, et faits d'alliance de tous ces Rougon
+et de tous ces Macquart, nomades et divers, dont pas un n'exerçait le
+même métier, presque tous séparés d'avec leurs parents, et dispersés aux
+quatre coins de la société, ainsi que les héritiers Rennepont dans _le
+Juif-Errant_ d'Eugène Sue.
+
+Enfin, il s'affranchit de cette servitude de l'hérédité, dont il avait
+d'abord puisé l'idée dans l'ouvrage du docteur Lucas. Il devait toutefois
+y revenir, mais incidemment, dans ses ouvrages subséquents, comme
+lorsqu'il fait figurer, dans ses _Trois Villes_ et dans ses _Trois
+Évangiles_, les Froment, «ayant le front en forme de tour».
+
+Il affirmait, en prenant pour directrice, dans la construction de son
+vaste monument, la théorie de l'hérédité, sa conception du Roman
+Expérimental. Il proclamait la nécessité de faire de la science
+l'auxiliaire ou plutôt la tutrice de l'imagination. En même temps,
+il bénéficiait d'un procédé de composition commode, abrégeant des
+descriptions de personnages et dispensant de créer et de combiner, chaque
+fois qu'il commençait un livre, toute une série de types nouveaux. Il
+évitait des redites en faisant passer et repasser du premier plan au
+second ses acteurs, et il usait du système qui avait avantageusement servi
+à Balzac pour sa _Comédie Humaine_.
+
+Une différence toutefois est à signaler. Balzac, en conservant et en
+distribuant, à travers toutes les scènes de sa Comédie aux cent actes
+divers, les personnages déjà vus et présentés au lecteur, se préoccupait
+avant tout de donner l'apparence de la vie sociale à son monde imaginaire;
+il voulait, comme il l'a dit lui-même, faire concurrence à l'état-civil.
+Dans la vie réelle, tous les contemporains se retrouvent et se coudoient,
+mêlés à une existence commune, et ils sont en perpétuel contact. Nos
+passions, nos vices, nos plaisirs, nos devoirs, nos besoins tournent dans
+un même cercle synchronique: dans tout drame, dans toute comédie dont nous
+sommes tour à tour les héros, se retrouvent, indifférents à l'action, mais
+présents, les comparses sociaux. Nous entraînons avec nous dans notre
+course, bonne, méchante, laborieuse, inféconde, criminelle, honnête,
+sublime ou vulgaire, tout un choeur de satellites contemporains: gens
+de loi, médecins, prêtres, bureaucrates, commerçants, artistes, filles,
+actrices, mères de famille, enfants et vieillards. C'est pourquoi, avec
+son puissant génie reconstitutif de la réalité, Balzac a eu grand soin
+de faire escorter ses premiers rôles par des utilités, telles qu'on les
+rencontre forcément sur les planches de la société. S'il avait besoin
+d'un avoué, il prenait Derville ou Desroches; ses banquiers étaient
+invariablement Nucingen ou du Tillet; lui fallait-il un club d'élégants
+jeunes hommes, il faisait signe à de Marsay, à Maxime de Trailles, à Félix
+ou à Charles de Vandenesse; la presse intervenait avec Andoche Finot;
+Lousteau, Émile Blondet; la littérature était représentée par d'Arthez,
+Nathan, Claude Vignon, Camille Maupin. Tout un personnel social obéissait
+ainsi à la pensée du maître pour les besoins de l'optique du livre. Mais
+de ces êtres fictifs, passant et repassant dans l'oeuvre, c'était le
+caractère professionnel, la fonction, le rouage social qui était requis
+et montré principalement.
+
+Zola, avec ses Rougon-Macquart, a voulu autre chose: c'est le type humain,
+avec ses différences provenant du milieu et du caractère physiologique,
+c'est le tempérament et la constitution physique, les vertus et les vices,
+les tares et les dégénérescences de certains représentants de l'humanité,
+dans une période d'années allant du coup d'État de 1851, origine de la
+fortune des Rougon, à la débâcle de 1870-71, chute de l'empire et époque
+de la naissance du dernier rejeton de la famille, «enfant inconnu, le
+Messie de demain peut-être», qu'il a promenés à travers ces vingt volumes
+d'aventures individuelles et de tableaux collectifs. Il a relié entre eux
+tous les héros de ses livres pour prouver que, s'ils étaient tels qu'il
+nous les décrivait, cela provenait de ce fait accidentel, que leur aïeule,
+Adélaïde Fouque, mariée à Pierre Rougon, puis devenue maîtresse de «ce
+gueux de Macquart», était atteinte d'aliénation mentale.
+
+On ne voit pas bien l'intérêt que cette consanguinité peut présenter. S'il
+s'agissait de prouver que la folie est héréditaire, ce qui est souvent
+vérifié, fallait-il se donner la peine de tant écrire? Tous les
+personnages de la série de Zola ne sont pas des aliénés. Presque tous
+ont des bizarreries, des violences, des nervosités, quelques-uns sont
+criminels, d'autres subissent des excitations sensuelles irrésistibles, et
+leurs existences sont bouleversées par des passions coupées d'événements
+tragiques ou douloureux--mais ont-ils besoin d'être, pour cela, des
+Rougon ou des Macquart? Sans descendre d'Adélaïde Fouque, beaucoup de
+familles et d'individus isolés ressemblent à tous ces produits de la folle
+des Tulettes. On n'écrit pas non plus de romans avec des personnages
+insignifiants, à qui rien n'est arrivé et ne peut arriver. Donc il fallait
+nécessairement qu'à chacun de ces Rougon et de ces Macquart un intérêt
+s'attachât, qu'ils fussent des sujets d'étude, que leur existence
+présentât des particularités méritant d'être examinées et décrites.
+Ils devaient tous êtres des «héros».
+
+Zola a donc exagéré l'importance de l'hérédité, dans son oeuvre.
+Remarquons, au point de vue du relief, de l'intensité de la vie des
+principaux personnages de la série, que les plus intéressants, ceux qui
+s'imposent à l'esprit du lecteur, et demeureront vivaces dans la mémoire
+n'ont aucun caractère héréditaire: Coupeau, le formidable alcoolique,
+Souvarine, le Slave farouche, Jésus-Christ, le rustre venteux, Albine,
+l'Ève sauvage du Paradou, Miette, qui tentait le drapeau des insurgés
+avec son enthousiaste ferveur de porte-bannière de la confrérie de Marie,
+tous ces types inoubliés et inoubliables sont en dehors de la fameuse
+généalogie, et bien d'autres que je néglige. Ceux qui en font partie,
+comme Aristide Saccard, Lantier, Nana, Gervaise, n'avaient pas besoin de
+cette filiation pour être ceux qu'ils sont, et pour justifier l'attention
+des hommes.
+
+_Le Docteur Pascal_, lui-même, est si peu le congénère des Rougon-Macquart
+qu'il se classe à part, se servant, pour expliquer sa dissemblance, son
+isolement dans la famille, de l'exception prévue par les savants, prudente
+réserve que Lucas a décrite sous le nom d'innéité.
+
+L'innéité, c'est la porte ouverte à la délivrance de l'être enfermé dans
+la fatalité du cercle héréditaire. Pascal Rougon est donc un étranger dans
+cette famille de déséquilibrés. C'est un évadé de l'atavisme morbide. Il
+aime la science, cultive la vertu et vit à la campagne. Le philosophe
+sensible et vertueux du siècle dernier. Il n'a pas le sens pratique des
+choses, ni un goût excessif pour le tran-tran du travail vulgaire. Il
+néglige sa clientèle, et consciencieusement élabore des recherches sur
+l'hérédité, qui se résument dans la confection d'un arbre généalogique,
+s'ajoutant à des notes biographiques, sur chacun des membres de la
+famille. Sa mère, Félicité Rougon, veut prendre ces dossiers pour les
+détruire, car elle juge fâcheuses pour la réputation de la tribu les
+fiches qu'ils renferment. Elle réussit, à la mort du docteur, à capter et
+à brûler ce casier médical, sauf l'arbre, réfractaire au feu, et que Zola
+devait par la suite débiter en volumes in-18.
+
+Le Docteur Pascal a, chez lui, à la Souléiade, une jeune nièce, Clotilde,
+qui l'appelle maître, et à qui il a enseigné bien des choses, sauf une
+qu'elle apprend toute seule: l'amour.
+
+Et ici, débarrassé de l'obsession héréditaire, l'auteur entre dans le
+beau, dans le puissant. Comment, après des brouilles et des accès de
+religiosité, l'oncle et la nièce, maître et disciple, deviennent-ils
+amants, époux, c'est ce que Zola a décrit, on devrait dire chanté, avec
+un lyrisme et une virtuosité extraordinaires. Zola, dans ce cantique,
+redevient le grand poète de _la Faute de l'abbé Mouret_ et de _la Page
+d'Amour_. Il a su éviter ce qu'il pouvait y avoir de choquant en cette
+sorte d'inceste entre oncle et nièce; il n'a pas donné à ces amours d'un
+pédagogue et de son élève le caractère un peu ridicule des ébats de la
+pédante Héloïse avec Abailard, le beau professeur; enfin, il a su nous
+émouvoir, et en écartant la raillerie, avec le tableau d'un vieillard,
+«dont la barbe est d'argent comme un ruisseau d'avril», faisant l'amour
+avec une belle fille dont les cheveux sont des épis d'or. Il est
+parvenu à faire accepter cette union, qu'on qualifie dans la société de
+disproportionnée, et qui évoque l'image de cornes plaisantes poussant au
+front du barbon. Les amours séniles, qui d'ordinaire provoquent le rire,
+ici, poussent aux larmes. Nous voilà loin d'Arnolphe et de sa bécasse
+d'Agnès; Zola rivalise avec Hugo, qui voyait de la flamme dans l'oeil des
+jeunes gens, mais dans l'oeil des vieillards contemplait de la lumière.
+
+L'épisode touchant de Ruth et de Booz est reproduit à la Souléiade. Mais
+les amours bibliques ne connurent pas l'un des facteurs permanents de la
+souffrance des amants modernes: l'argent! Poètes et romanciers oublient
+trop souvent, dans leurs fictions, le rôle du dieu de la machine,
+l'intervention de cet Argent qui domine tout. Dans ce livre, il change
+l'idylle en tragédie. Ruiné, le docteur est obligé de se séparer de sa
+Clotilde. Pour la soustraire à la pauvreté, il l'envoie à Paris, et il
+meurt de cette séparation. Clotilde revient, trop tard, pour embrasser une
+dernière fois celui qu'elle avait réchauffé de sa jeunesse et rajeuni de
+son amour.
+
+La mort du docteur Pascal est une page superbe. Il tombe comme un soldat
+de la science, comptant les pulsations qui se ralentissent en son coeur
+engorgé, calculant les minutes de souffle qui lui restent, et se relevant
+dans un suprême accès d'énergie scientifique, pour consigner de ses mains
+défaillantes l'heure de sa fin, à la place qu'il s'était réservée au
+centre du tableau généalogique des Rougon-Macquart.
+
+Toute cette fin passionnelle, avec l'analyse délicate des sentiments
+qui animent Clotilde et Pascal, est admirable. Des tableaux comme Zola
+sait les brosser: la combustion de l'oncle Macquart, la mort du petit
+fin-de-race Charles, la nuit d'orage où Pascal rudoie Clotilde et la mate,
+la dînette dans la maison affamée, et l'alcôve entrevue, où, comme Abigaïl
+ranimant le vieux roi David, la jeune fille offre au vieil amant l'eau
+de jouvence de sa beauté, font de ce dernier livre de la série un
+chef-d'oeuvre d'émotion intime et de passion, sinon chaste, du moins
+honnête. _Le Docteur Pascal_ est à placer à côté de la _Page d'Amour_,
+c'est-à-dire au tout premier rang des ouvrages de Zola.
+
+Une lumière édénique éclaire cette idylle moderne. Quelques-uns, parmi
+ceux qui ont l'âge du docteur Pascal, regretteront peut-être qu'ils soient
+si lointains et si fabuleux, malgré la belle histoire contée par Zola, ces
+temps d'amour où les patriarches à barbe blanche, en faisant la sieste
+dans leurs foins, trouvaient à leur réveil, allongée auprès d'eux, timide,
+aimante et docile, quelque Moabite au sein nu, offrant l'amour et tendant
+sa coupe de jeunesse, pour que le vieillard puisse étancher sa soif encore
+vive, et raviver son être au contact d'une chair brûlante sous le dais
+nuptial du ciel, ayant pour lampe astrale la faucille d'or, négligemment
+jetée par le moissonneur de l'éternel été, dans le champ des étoiles.
+
+
+
+
+VI
+
+LES TROIS VILLES.--LOURDES.--ROME.--PARIS
+
+(1893-1897)
+
+
+En écrivant sa trilogie des _Trois Villes_, succédant à la série des
+Rougon-Macquart, Zola a voulu montrer, en un panorama synthétique, la
+domination sacerdotale dans trois milieux différents. En même temps,
+il lui a convenu de prouver, une fois de plus, stratège littéraire,
+sa puissance dans l'art de manier les masses. Il s'est proposé d'affirmer
+sa maîtrise de manoeuvrier, et son incomparable faculté de metteur en scène
+des foules.
+
+Ces _Trois Villes_, ces trois actes d'un drame, dont les Cités sont les
+protagonistes, Lourdes, Rome, Paris, ont une intensité d'effet différente.
+_Lourdes_ est l'oeuvre maîtresse. L'observation s'y révèle aiguë, exacte.
+C'est la vérité surprise sortant de son puits ou plutôt de sa piscine. Les
+méticuleux détails de cette kermesse médico-religieuse sont rendus avec
+une netteté vigoureuse. Celui qui n'a pas visité Lourdes connaît cette
+bourgade, capitale de la superstition, comme s'il y était né, ou comme
+s'il y tenait boutique, quand il a lu le livre de Zola. Le voyageur
+sincère, exempt de naïve crédulité, qui, au retour d'une excursion en cet
+étrange oratoire balnéaire, prend le volume, y retrouve ses impressions
+précisées; il lit le procès-verbal minutieux et impartial des faits qui se
+sont passés sous ses yeux, l'analyse de la tragi-comédie de la souffrance,
+avec l'espoir de la guérison surnaturelle, à laquelle il a assisté.
+
+Lourdes apparaît comme une ville à part, au milieu de notre siècle peu
+disposé à la croyance religieuse, avec notre société affairée, mercantile,
+sportive, jouisseuse et nullement mystique, où l'aristocratie, la
+bourgeoisie, pratiquent le culte comme une tradition bienséante, usant des
+sacrements sans y attacher plus d'importance qu'à une obligation mondaine,
+pour faire comme tout le monde, tandis que le peuple des villes, par
+routine, et celui des campagnes, par ignorance craintive, fréquentent
+encore les églises. C'est une sorte de Pompéï dégagée de l'amas industriel
+et matérialiste de l'époque. Là, comme dans une féerie, tout semble hors
+des temps, loin des contemporains, avec une mise en scène factice et
+fantaisiste, où le décor même, l'admirable paysage que le Gave arrose,
+paraît sortir des coulisses d'un théâtre extraordinaire.
+
+Pour le passant désintéressé de la guérison miraculeuse, ou de
+l'entreprise lucrative des thaumaturges de l'endroit, cléricaux et laïques,
+prêtres et boutiquiers, médecins et hôteliers, Lourdes se présente comme
+un de ces lieux mystérieux et vénérés, berceau des religions, vers lequel
+l'humanité anxieuse tourne encore des regards effarés et respectueux. Qui
+sait? Si l'eau de Lourdes ne guérit point, elle ne saurait faire mal?
+Et un doute, celui qui est à l'inverse du doute négatif et scientifique,
+le doute de la crédulité, germe lentement dans la conscience du voyageur
+hésitant et surpris. On lui raconte des faits surprenants, donnés comme
+certains. On exhibe des témoins, guéris authentiques. On accumule preuves
+et témoignages. Il faut avoir la tête solide et l'esprit cuirassé contre
+les assauts du merveilleux pour résister aux coups portés à la raison par
+Lourdes, dans son ambiance stupéfiante.
+
+Le miracle se présente à la pensée, sinon comme probable et vrai, du moins
+comme possible et non invraisemblable. On se remémore des séries de faits
+inexplicables qui, sous les yeux de chacun, s'accomplissent tous les jours,
+sans qu'on en puisse imaginer ni en recevoir l'explication satisfaisante.
+Des autorités scientifiques, un professeur à l'École polytechnique, à leur
+tête, essaient de démontrer la possibilité d'un corps dit astral. Les
+physiciens n'enseignent-ils pas l'existence, dans l'atmosphère, d'un
+quatrième gaz, jusqu'ici ignoré, qui n'est pas l'oxygène, l'hydrogène ou
+l'azote? Et les invraisemblables expériences, pratiquées partout, de la
+suggestion, de l'hypnotisme? Et les fluides! et toutes les déconcertantes
+découvertes de la science moderne, l'électricité domestiquée, les ondes
+hertziennes, les rayons cathodiques, le radium qui éclaire, chauffe et
+brûle sans perdre un atome de sa magique composition! Nous baignons dans
+le miraculeux. Le merveilleux nous séduit toujours, et il est interdit
+de nier absolument ce qu'on ne s'explique pas. On vous opposerait votre
+ignorance. Il est difficile de soutenir la négation _a priori_, sans examen
+ni discussion. Celui qui nie tout, sans motiver son refus de croire, est
+aussi vain que celui qui croit tout, sans se donner la peine d'examiner sa
+croyance et de la justifier.
+
+Lourdes est donc demeurée, au XIXe et au commencement du XXe siècle, la
+forteresse de la crédulité et de la superstition. Ce village, dont le
+renom dépasse celui d'une grande capitale, ne saurait toutefois aspirer
+à la gloire de Jérusalem, de la Mecque, ou de Rome. Il lui manque le
+diadème. Ce n'est pas une capitale de la croyance. C'est tout au plus
+une énorme foire, où l'on vend de la santé, et, par conséquent, tous les
+larrons du surnaturel et tous les maquignons de la réalité s'entendent
+pour y duper le simple et confiant acheteur.
+
+Aucun grand mouvement d'âme n'est sorti de ce bazar. La véritable foi
+s'accommode mal de trop de proximité, de trop de promiscuité aussi.
+Lourdes est encombrée à l'excès de loqueteux et de personnages minables.
+C'est une cour des miracles. Jamais ce ne sera une station aristocratique.
+Les belles madames n'ont pas l'occasion d'y montrer six toilettes par
+jour. Un relent nauséabond monte de la piscine, où barbotent des membres
+peu familiarisés avec le tub. La clientèle y pratique l'hydrothérapie,
+comme une pénitence. Dans la grotte plébéienne, la mondanité ne daigne pas
+plus s'agenouiller qu'elle ne va se promener aux Buttes-Chaumont. Le haut
+clergé tolère Lourdes, mais n'y pontifie pas. Ce n'est pas un lieu de
+prières sélect. Malgré son titre de basilique, l'église est comme un
+temple de troisième classe. On n'y sert que le bon Dieu des pauvres.
+Le Bouillon Duval de la chrétienté, ce débit populaire, et cette source
+mal fréquentée n'est que le Luchon des indigents, aussi le Vatican et
+Saint-Pierre de Rome n'ont-ils que du dédain pour cette chapelle de
+léproserie. Cependant le trésorier du denier encaisse, sans répugnance,
+les gros sous ramassés dans cette cuve immonde, où gigotent tant de
+mendiants en décomposition.
+
+Zola, en traitant ce sujet complexe, tout en se montrant l'adversaire du
+banquisme sacerdotal, n'a pas entendu faire oeuvre d'irréligiosité ou
+d'anticléricalisme. Il s'est proposé surtout d'étudier le mouvement
+néo-religieux à notre époque; il a voulu peindre, dans un panorama superbe,
+tentant sa verve lyrique et sa virtuosité descriptive, la prosternation
+naïve et touchante, en son irrémédiable confiance, en somme excusable, des
+malheureux éperdus de souffrances, qui cherchent partout la cure implorée,
+qui veulent croire parce qu'ils veulent guérir, et qui se plongeraient
+dans la piscine du diable, s'ils la rencontraient, si on les y conduisait,
+comme à celle du dieu de Lourdes, et s'ils espéraient en sortir valides et
+sains.
+
+Un public énorme, sans cesse renouvelé, compose la clientèle annuelle de
+Lourdes. Zola a rendu, avec une vérité empoignante, la cohue priante et
+maladive, bondant les trains, encombrant les gares, s'entassant dans les
+wagons, où les cantiques couvrent le râle des agonisants. J'ai vérifié
+par moi-même, au buffet d'Angoulême, halte indiquée dans le volume, la
+scrupuleuse exactitude de la photographie de Zola; rien n'y manquait. Tous
+les personnages étaient à leur place, dans leur attitude vraie, depuis les
+jeunes clubmen, ambulanciers volontaires, jusqu'à la dame riche, présidant
+le convoi, et pour qui, lorsque tout le contingent pèlerinard est casé,
+emballé, bouclé, on sert, dans une petite salle du buffet, un modeste
+déjeuner, qu'elle avale en hâte; tandis que le chef de gare poliment
+l'avertit que le train, dès qu'elle sera prête, se remettra en route.
+
+Avec la même intensité de vision, Zola s'est penché sur la piscine qui
+rappelle le cuvier de Béthanie. Il a subodoré et humé, avec un flair
+connaisseur et patient, les buées nauséabondes qui en montaient. On sait
+que les pestilences sont par lui respirées de près, et même analysées,
+--se souvenir du bouquet des fromages du _Ventre de Paris_,--avec un
+certain plaisir pervers. On jurerait qu'il a goûté à cette sauce sans nom,
+où marinent et mijotent les os creusés par la carie, les épidermes que
+l'ulcère a rodés, les chairs où la sanie, pareille aux limaçons sur les
+vignes, traîne des baves blanchâtres. Une véritable sentine, cette cuvette
+aux miracles. «Un bouillon de cultures pour les microbes, un bain de
+bacilles», a dit Zola. On ne change pas souvent, en effet, le jus
+miraculeux, et des milliers de perclus et de variqueux, aux bobos coulants,
+de l'aube naissante à la nuit close, viennent y tremper leurs purulences.
+
+Il a pareillement décrit, avec la magnificence de son verbe, le paysage
+poétique et impressionnant, les processions qui se déroulent, avec des
+allures de figurations d'opéra, et l'enthousiasme des foules attendant,
+voulant le miracle. C'est un des livres les plus lyriques de ce grand
+poète en prose, un Chateaubriand incrédule, par conséquent plus fort, plus
+inspiré que l'illustre auteur du _Génie du Christianisme_, que sa croyance
+portait et dont la foi surexcitait le génie.
+
+La grotte de Lourdes,--ce retrait galant, où l'humble Bernadette surprit,
+en compagnie d'un officier de la garnison voisine, une dame aimable,
+laquelle, pour terrifier la bergère et lui ôter l'envie de raconter,
+ou même de comprendre le miracle tout physique qui était en train de
+s'accomplir sous ses yeux ébahis, s'imagina de se faire passer pour la
+Reine des cieux,--Zola toutefois a contesté cette anecdote,--peut servir
+à expliquer bien des miracles du passé. À cet égard, cette salle de
+spectacle religieux appartient à l'histoire, à la science, à la critique,
+donc au roman expérimental, comme l'entendait Zola. Le miracle et la
+superstition sont des phénomènes morbides, dont les ravages peuvent être
+comparés à ceux de l'alcoolisme, de l'industrialisme, de la débauche et
+de la guerre. L'auteur de _l'Assommoir_, de _Germinal_, de _Nana_ et de
+_la Débâcle_ devait s'en emparer, et en donner la vision saisissante
+et colorée. Il trouvait un nouveau champ d'observation fécond dans ce
+laboratoire de prodiges en plein vent, qui fonctionne au centre du vaste
+entonnoir pyrénéen, avec la grotte qui flamboie, la piscine qui gargouille,
+la foule qui geint, prie, se bouscule, s'émeut, chante des cantiques
+et pousse vers le ciel une clameur effrayante de supplication: _Parce,
+Domine!_ tandis que le Gave, au bas du chemin enrubannant la basilique
+triomphale, roule son écume retentissante sur le diamant noir des roches
+polies, avec, au-dessus, la pureté de l'air bleu, où les cierges
+tremblotants versent leurs larmes jaunes.
+
+ * * * * *
+
+_Rome_ est inférieure à _Lourdes._ Ce n'est pas le meilleur ouvrage
+de Zola, ce gros tome de 731 pages serrées, amalgame d'un guide genre
+Baedeker, d'un traité de christianisme libéral, et d'un noir roman, à la
+façon d'Eugène Sue.
+
+C'est une ville morte que la Rome moderne; malgré son souffle puissant,
+Zola n'a pu la ranimer. La gloire légendaire de l'ancienne capitale
+du monde l'attirait. Il est probable qu'il a éprouvé une désillusion
+vive, quand, depuis, il l'a parcourue, sondée, examinée avec la loupe
+prodigieuse de son oeil de myope. Cette déconvenue se sent, se devine dans
+ce livre, malgré l'habileté de l'auteur, et l'aisance avec laquelle il
+promène son personnage, l'abbé Froment, par tous les quartiers de la Rome
+antique, papale et moderne.
+
+Le procédé, renouvelé de la _Notre-Dame de Paris_ de Victor Hugo, si
+majestueusement employé dans _le Ventre de Paris_, paraît ici un peu usé
+et faiblard. L'anthropomorphisme architectural, animant les bâtisses et
+mêlant l'âme humaine à la solitude des édifices, lasse et n'étonne plus
+dans cet itinéraire. La description minutieuse des rues et des édifices
+de la ville est peu intéressante. C'est qu'il est difficile, malgré la
+légende, malgré les préjugés, de trouver Rome une ville digne d'être
+admirée, et même étudiée. Son paysage ne vaut pas celui de Florence et de
+Fiesole, son décor n'est pas comparable à celui de Venise, son mouvement
+moderne est inférieur à l'activité de Milan. On ne regarde Rome qu'à
+travers la vitrine de l'histoire. C'est une de ces pièces paléontologiques,
+comme on en conserve dans les Muséums, et devant lesquelles les badauds
+défilent, les dimanches, avec des yeux ébahis, en dissimulant un
+bâillement. L'admiration pour Rome est toute factice. Elle est chose
+convenue, et l'on craindrait de passer pour un barbare et un ignorant si
+l'on déclarait, que, en dehors des collections artistiques, des richesses
+picturales et sculpturales gardées dans les galeries, dans les palais, au
+Vatican, et en mettant à part deux ou trois vestiges de la gloire antique,
+comme le Colosseo et le Panthéon d'Agrippa, il n'y a rien à voir pour
+l'artiste, dans cette cité, qui n'est même plus vieille.
+
+Il y a sans doute quelques jolis coups d'oeil à donner vers les rues
+étroites et pittoresques des bords du Tibre jaunâtre; le panorama
+découvert des terrasses du Pincio est intéressant et la campagne romaine,
+aux solitudes suspectes, a un aspect lépreux, désolé, excommunié, qui
+n'est pas dénué de caractère. Mais la ville fameuse est belle surtout dans
+l'imagination, et ne justifie le voyage que parce qu'il est élégant, pour
+un touriste, et convenable, pour un artiste, d'avoir vu Rome. Vision nulle
+et déplacement inutile cependant. Les monuments n'y existent pas. Est-ce
+le crime des Barbares ou des Barberini? Le résultat est le même pour le
+regard, pour la pensée. Les églises ont toutes la valeur architecturale de
+notre Saint-Roch, ou d'autres hideux édifices jésuitiques, à portail et à
+frontons Louis XV, rappelant les pendules artistiques en simili-bronze
+qu'on fabrique à la grosse, rue de Turenne. Des dômes, des coupoles, pas
+un clocher. Les places, les fontaines ont l'allure rococo. L'odieux Bernin
+triomphe partout. Saint-Pierre, malgré Michel-Ange, a l'aspect d'une
+grosse volière. L'art, à Rome, s'est réfugié dans les chapelles, dans les
+galeries. L'intérêt artistique de la prétendue capitale de l'éternelle
+beauté, où l'on a la sottise d'envoyer se perfectionner dans leur art, et
+y conquérir la maîtrise, les apprentis peintres, sculpteurs, musiciens,
+--étudier la musique à Rome, cela a l'air d'une ironie chatnoiresque!--est
+donc tout à fait indépendant du sol romain. Transportez, comme le
+général Bonaparte et le commissaire Salicetti le firent, la plupart des
+chefs-d'oeuvre enfouis dans les loges, les galeries, les couvents de cette
+ville dévastée, dotez Montrouge ou Grenelle des oeuvres accumulées sur les
+bords du Tibre par les princes de l'Église et vous aurez Rome. C'est un
+magasin de curiosités qui pourrait être véhiculé et déballé, sans perdre
+de son prix, sur n'importe quel point du globe.
+
+La vie romaine en soi est dépourvue d'intérêt. Le fameux Corso est encore
+plus désillusionnant que la Cannebière. C'est une rue sombre, avec des
+trottoirs où l'on ne peut passer quatre de front. Des encombrements de
+voitures, allant au pas, sur une seule file, lui donnent l'aspect de notre
+rue de Richelieu, sans l'élégance des boutiques. Ce Corso célèbre, c'est
+la grand'rue d'une préfecture de seconde classe.
+
+Des orchestres ambulants, composés de trois ou quatre grands diables venus
+d'Allemagne, et soufflant dans des cuivres, par moment, donnent un peu de
+vie aux places silencieuses. Dans les boutiques, étroites et sombres, des
+femmes mafflues, lourdes, aux formes junoniennes, s'écrasent, marchandes,
+sur la banquette des comptoirs, lasses dès la matinée, répondant d'un ton
+endormi aux demandes de la clientèle, ou se trainent, visiteuses, devant
+les étoffes nonchalamment déployées. Aucun endroit gai, réunissant femmes
+de fête et gens de plaisir. Des cafés, dont quelques-uns fastueux, tout en
+marbre et en mosaïque, comme le café Colonna, avec de rares consommateurs,
+voyageurs de commerce désoeuvrés ou officiers du poste voisin, au palais
+législatif de Monte-Citorio, prenant des granits avec mélancolie. Dans
+les rues, un peuple ennuyé, découragé, manifestant l'inquiétude, et
+le peu d'entrain du promeneur sans le sou. Sauf peut-être pour ceux
+qui fréquentent les salons discrets, malveillants et monotones de
+l'aristocratie appauvrie ou des prélats réduits à la portion congrue,
+l'existence n'est pas gaie pour le voyageur. S'il est de bonne foi, s'il
+ne connaît pas le mensonge habituel à l'homme qui voyage pour avoir voyagé,
+s'il ne ressemble pas au visiteur crédule de la fallacieuse baraque
+foraine, qui sort en affectant d'être satisfait, afin d'entraîner des
+imitateurs, et de ne pas être seul à avoir été trompé, il dira, il pensera
+au retour: Rome? une mystification, une expression pour touristes!
+
+Mais les souvenirs évoqués par cette ville, qualifiée d'éternelle, sont si
+imposants! N'y foule-t-on pas la poussière de gloire des anciens maîtres
+du monde, et, à chaque pas ne semble-t-on pas descendre dans le passé,
+et revivre la vie antique? Là encore, la désillusion est profonde.
+L'antiquité ne se retrouve, à Rome, que dans l'érudition de ceux qui la
+cherchent. Les ruines romaines sont sans intérêt, des fûts et des vieilles
+pierres quelconques. À Orange et à Nîmes, nous avons des vestiges de
+l'architecture et de la civilisation romaines plus importants.
+
+Tout est neuf, à Rome, ou vieillot. L'antique a disparu. Les habitants
+eux-mêmes reconnaissent qu'ils n'ont rien de commun avec les premiers
+possesseurs de l'emplacement compris entre les sept collines: ils ont
+effacé, avili, jusqu'au souvenir de la Rome antique, en appelant le Forum
+le champ aux Vaches, _campo Vaccino_, et le Capitole le champ d'huile ou
+de colza, _Campioglio_. Ô Manlius! ô Cicéron!
+
+Zola a beau user d'un de ces leitmotiv qui lui sont habituels, et faire
+répéter par tous ses personnages, même par le pape, que les pontifes
+chrétiens sont les héritiers directs des Césars, que les cardinaux, les
+prélats, sont toujours les enfants du vieux Latium, qu'ils se drapent
+dans leur pourpre comme la lignée des Auguste, rien n'est plus faux. Les
+Italiens, en deçà et au delà du Tibre, n'ont ni une goutte de sang, ni une
+cellule cérébrale des anciens occupants du sol sabin. Le soc des guerriers
+l'a trop profondément remué, ce champ ouvert à toutes les invasions, pour
+qu'on y retrouve les racines primitives et les souches ancestrales. Le
+sang étranger a fait sa transfusion et circule dans les veines de ces
+races renouvelées. Zola semble croire que l'absolutisme est une question
+de localité, de terroir césarien, un legs atavique de la Rome impériale.
+C'est une erreur historique. La domination de l'Église est au-dessus, et
+à part de la souveraineté historique des empereurs. C'est un pouvoir qui
+remonte plus haut, vers la source des âges. La suprématie du prêtre se
+retrouve au commencement des périodes historiques. Dans la société aryenne,
+le brahmane était supérieur au guerrier, au roi, et le Kschâtrya, s'il
+voulait s'élever, devenir un véritable chef, atteindre le sommet de la
+hiérarchie védique, devait commencer par s'humilier devant la caste
+sacerdotale, et, comme le roi Vicvamitra, se faire ascète pour monter
+au trône brahmanique.
+
+Zola a méconnu cette loi historique, lorsqu'il a fait, de la passion
+dominatrice de l'Église et de ses chefs, une question d'ethnographie:
+l'Église est absolutiste en soi, et le despotisme, c'est sa vie même.
+Transportez le pape de Rome à Chicago, comme il en a été un instant
+question, il y sera tout aussi «Imperator». Les papes d'Avignon furent
+aussi césariens que ceux qui ne quittèrent jamais Rome. C'est l'Église, et
+la Papauté la résumant, qui sont absolues, qui rêvent la domination du
+monde; la ville, où l'hégémonie catholique trône, n'est pour rien dans
+cette insatiable convoitise de la puissance suprême.
+
+La donnée du roman de _Rome_, le prétexte à descriptions, le fil
+conducteur dans les rues romaines, est la venue au Vatican de l'abbé
+Pierre Froment, prêtre français, suspect de tendances hétérodoxes,
+auteur d'un livre déféré à la Congrégation de l'Index, intitulé _la Rome
+Nouvelle_. L'auteur est engagé à défendre, en personne, son ouvrage et à
+solliciter une audience du pape. Il a cru naïvement exprimer les idées
+du pape, le Léon XIII soi-disant républicain, le Léon XIII prétendu
+socialiste, qu'on montrait faisant commerce d'amitié avec la démocratie
+de France et d'Amérique.
+
+_La Rome Nouvelle_ de l'abbé Froment sera la ville de la religion idéale.
+La papauté renoncera à toute préoccupation du temporel, elle sera toute
+spiritualisée. Plus de mômeries ridicules, comme les jongleries lucratives
+de Lourdes. Et puis, la religion serait expurgée de toutes ses impuretés
+mercantiles, le culte deviendrait simplifié, le dogme serait amené à une
+conciliation avec la science, avec la raison. La religion apparaîtrait
+alors comme un état d'âme, une floraison d'amour et de charité. Enfin, le
+pape, entendant, du fond du Vatican, le craquement des vieilles sociétés
+corrompues reviendrait aux traditions de Jésus, à la primitive Église; il
+se mettrait du côté des pauvres.
+
+Toutes ces fantaisies politico-religieuses, que l'abbé Froment a formulées
+dans son bouquin, il les rabâche, par la plume de Zola, grand amoureux des
+redites, à tout un auditoire de prélats, de cardinaux, de jésuites, et,
+finalement, au pape, dans une audience presque secrète, qui est le morceau
+capital du volume, la meilleure page.
+
+L'abbé Froment, personnage tracé d'un dessin mou, prêtre sur la pente de
+la révolte, et dont la soutane semble chercher les orties, tient à la fois
+de Lamennais et de l'abbé Garnier, du père Didon et de Hyacinthe Loyson.
+On ne discerne pas clairement ce qu'il veut, encore moins ce qu'il rêve:
+ses aspirations de _la Rome Nouvelle_ sont flottantes, et il plaide assez
+mal sa cause devant le Saint-Père. Léon XIII le rembarre comme il faut,
+le cloue avec autorité et lui rive le schisme sur la bouche. Froment a
+pleurniché la cause des malheureux; il a récité des articles de journaux,
+où les virtuoses de la misère émeuvent les coeurs compatissants. Le
+Saint-Père lui répond que son coeur de pape est plein de pitié et de
+tendresse pour les pauvres, mais la question n'est pas là. Il s'agit
+uniquement de la sainte religion. L'auteur de _la Rome Nouvelle_ n'a
+compris ni le pape, ni la papauté, ni Rome. Comment a-t-il pu croire que
+le Saint-Siège transigerait jamais sur la question du pouvoir temporel des
+papes? La terre de Rome est à l'Église. Abandonner ce sol, sur lequel la
+Sainte Église est bâtie, serait vouloir l'écroulement de cette Église
+catholique, apostolique et romaine. L'Église ne peut rien abandonner du
+dogme. Pas une pierre de l'édifice ne peut être changée. L'Église restera
+sans doute la mère des affligés, la bienfaitrice des indigents, mais elle
+ne peut que condamner le socialisme. L'adhésion du Saint-Siège à la
+République, en France, prouve que l'Église n'entend pas lier le sort de la
+religion à une forme gouvernementale, même auguste et séculaire. Si les
+dynasties ont fait leur temps, Dieu est éternel. Il fallait être fou pour
+s'imaginer qu'un pape était capable d'admettre le retour à la communauté
+chrétienne, au christianisme primitif. Et puis, l'abbé Froment a écrit
+une mauvaise page sur Lourdes. La grotte aux miracles a rendu de grands
+services à la religion, à la caisse du pape aussi. «La science, conclut
+Léon XIII, doit être, mon fils, la servante de Dieu. _Ancilla Domini..._»
+
+L'abbé Froment s'incline. Il n'est pas converti, mais écrasé. Il ne peut
+lutter contre ce pape qu'il voulait défendre. Il ratifie la mise à l'index
+de la Congrégation, il rétracte sa _Rome Nouvelle_.
+
+Voilà l'une des sections du livre, car il est triple: la description de la
+ville et une aventure romanesque constituant deux autres
+parties.
+
+Les chapitres romanesques ne sont pas les plus louables. Ils contiennent
+des épisodes d'amours contrariées. Le prince Dario et la contessina
+Benedetta en sont les héros. Ces deux personnages sympathiques ont pour
+repoussoir un disciple de Rodin du _Juif Errant_. Un certain Sconbiono,
+curé terrible, qui empoisonne les gens avec des figues provenant du jardin
+des jésuites, est à faire frémir. Rien que ce curé empoisonneur aurait
+ravi l'excellent Raspail, qui voyait des jésuites embusqués parmi les
+massifs de son beau jardin d'Arcueil, et de l'arsenic jusque dans le bois
+du fauteuil du président des assises, lors de l'affaire Lafarge. Le roman
+de Dario et de Benedetta est émouvant. C'est du bon Eugène Sue.
+
+La mort de Benedetta est singulière: bien que mariée, elle est vierge, car
+elle s'est refusée à son époux, Prada, personnage incertain, ambigu. Elle
+réserve pour son Dario, quand son mariage sera annulé, la fleur fanée de
+sa virginité. Dario est empoisonné par les figues du curé d'Eugène Sue,
+et, sur son lit de mort, transformé en couche nuptiale, Benedetta, après
+s'être consciencieusement déshabillée, s'offre, se livre. Zola semble dire
+que l'acte _in extremis_ est consommé. Les deux amants meurent dans un
+spasme. Les figues empoisonnées opèrent par inhalation, par contagion,
+sur Benedetta qui n'en a pas mangé. Voilà qui peut dérouter bien des
+idées qu'on s'était faites en toxicologie, et aussi sur la physiologie du
+mariage. Les deux corps, unis dans cette copulation moribonde, ne peuvent
+plus se dessouder. Quoi! fort même dans la mort! Quel gaillard ce Dario!
+Un cadavre pourvu de la ténacité rigide d'un caniche vivant, c'est bien
+extraordinaire. Encore un exemple des exagérations méridionalistes de
+Zola.
+
+Des personnages secondaires ou épisodiques, très fermement modelés,
+Narcisse Habert, le diplomate esthète; dom Vigilio, le secrétaire
+trembleur, affirmant la puissance des jésuites; Paparelli, reptile
+qu'on entend fuir sous les draperies; Victorine, l'incrédule paysanne
+beauceronne; Orlando, le vieux débris garibaldien, donnent de la vie et du
+pittoresque au mélo, qui rappelle un peu le genre des romans cléricaux qui
+eurent leur vogue, comme _le Maudit_ du fameux abbé X...
+
+Le pape est la seule figure réellement vivante du livre. Zola l'a peint
+en pleine pâte, sans tomber dans la satire, qui eût été une caricature
+indécente, et peu artistique. Il n'a pas hésité à montrer les difformités
+du vieillard au cou d'oiseau, les faiblesses de l'idole; un homme après
+tout. Ce pape, ramassant avidement les subsides que les fidèles ont
+déposés à ses pieds, comptant, serrant son trésor, couchant peut-être sur
+les liasses de billets de banque cachées sous son matelas, en thésauriseur
+acharné, pour la gloire de l'Église, il est vrai, voilà un excellent
+portrait d'histoire. Le mouchoir, avec les grains de tabac, séchant sur
+les augustes genoux, achève la réalité de cette belle peinture.
+
+Dans la partie purement descriptive, celle où Zola fait concurrence à
+Joanne et à Baedeker, il convient de noter, très exactement observée, la
+folie de construire qui agite les néo-romains. Ils rêvent de faire de leur
+capitale, sur l'emplacement du modèle antique disparu, une ville toute
+neuve, toute moderne, un second Berlin. Ils proclament, avec la nécessité
+des quartiers neufs, l'anéantissement complet, au moins comme ville réelle,
+de la Rome de l'histoire, de la cité de Romulus, d'Auguste, de Grégoire
+VII, de Léon X et de César Borgia. Rome, rebâtie à la moderne laissera
+intacte et majestueuse, dans la mémoire des hommes, la capitale impériale
+et chrétienne, la ville impérissable dans sa forme idéale, et considérée
+comme représentation et non comme réalité.
+
+ * * * * *
+
+_Paris_, la troisième ville dont Zola a voulu synthétiser le rôle
+dominateur et rayonnant, un des soleils du système mondial actuel, est le
+dernier volume de la trilogie des capitales. Le sobre titre du livre peut
+paraître ambitieux. Il est difficile de faire tenir dans un tome, si
+volumineux soit-il, et celui-ci dépasse 600 pages, ce que contient cette
+ville, ce que représente ce seul nom: Paris! Ce n'est pas un roman, un
+tableau, mais dix panoramas et vingt livres qu'il faudrait, pour contenir
+la vie de Paris, et encore on n'en donnerait qu'une incomplète monographie,
+et qu'une vision partielle. La série des Rougon-Macquart, sauf en
+quelques ouvrages, n'est qu'une histoire de Paris, de sa vie, de ses
+passions, de ses idées, de ses fermentations et de ses manifestations,
+fragmentée et étudiée, par milieux, d'après la profession et le caractère
+du personnage pris pour protagoniste de l'action. Ici, d'après le titre,
+devrait se trouver résumé, et comme condensé, tout ce qui constitue
+l'apparence matérielle, décorative, agissante, de l'énorme capitale, et
+aussi sa pensée, sa force civilisatrice, l'âme de Paris. Le livre de Zola
+ne renferme pas tant de choses. Il est même plutôt circonscrit quant au
+champ de vision qu'il offre au lecteur. L'auteur a décrit un coin du Paris
+politicien, combinaiseur de ministères et d'émissions, et montré l'écume
+du monde politique bouillonnant dans la ville qu'il compare, après Auguste
+Barbier, à une cuve énorme:
+
+ ... Montferrand, qui étranglait Barroux, achetant les affamés,
+ Fontègue, Duteil, Chaigneux, utilisant les médiocres, Taboureau et
+ Dauvergne, employant jusqu'à la passion sectaire de Mège et jusqu'à
+ l'ambition intelligente de Vignon. Puis venait l'argent empoisonneur,
+ cette affaire des chemins de fer africains qui avait pourri le
+ Parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois triomphant, un
+ pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la finance.
+ Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard qu'il
+ infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Ève disputant Gérard à sa
+ fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe
+ donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à cette Silviane,
+ la catin noire, en compagnie de laquelle son père s'affichait
+ publiquement. Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec
+ les pâles figures de Mme de Quinsac et du marquis de Morigny; c'était
+ le vieil esprit militaire, dont le général de Bozonnet menait les
+ funérailles; c'était la magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu
+ faisant sa carrière à coup de procès retentissants, un Lehmann
+ rédigeant son réquisitoire dans le cabinet du ministre, dont il
+ défendait la politique; c'était enfin la presse, cupide et mensongère,
+ vivant du scandale, l'éternel flot de délations et d'immondices que
+ roulait Sanier, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans
+ conscience, qui attaquait tout, défendait tout, par métier et sur
+ commande. Et, de même que des insectes, qui en rencontrent un autre,
+ la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en nourrissent, de même tout
+ ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de passions, s'étaient jetés
+ sur un misérable fou, tombé par terre, ce triste Salvat, dont le crime
+ imbécile les avait tous rassemblés, heurtés, dans leur empressement
+ glouton à tirer parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et
+ tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les désirs, les
+ violences, les volontés déchaînées, le mélange innommable des ferments
+ les plus acres d'où sortirait, à grands flots purs, le vin de
+ l'avenir.
+
+Tout cela est assez confus. On ne distingue pas nettement la mixture qui
+cuit dans la cuve. Malgré des adaptations d'actualité, des allusions à des
+personnalités et à des événements très réels, et l'on pourrait dire très
+parisiens, comme l'escroquerie du Panama et les explosions dues à Ravachol,
+on ne perçoit pas franchement Paris, ce formidable et complexe Paris,
+qui donne son titre au volume. Dans toutes les capitales de l'Europe
+et du Nouveau-Monde, il y a des spéculateurs avides et sans scrupules,
+des politiciens méprisables et audacieux, des adultères, des scandales
+mondains, des journalistes à vendre et des journaux versatiles, et enfin
+il s'y dresse aussi des anarchistes usant des explosifs. Il n'y a rien,
+dans ce tableau de la surexcitation des vices, des appétits, des passions,
+qui ne puisse s'appliquer à Londres, à Berlin, à New-York, à Melbourne.
+
+Les amours d'un curé défroqué avec la fiancée de son frère, dont le
+sacrifice et la générosité sont peut-être bien surhumains, en tout cas
+exceptionnels, car les accords étaient faits et la date du mariage presque
+fixée, et les tentatives du chimiste, que l'amour fraternel rend capable
+d'un dévouement aussi invraisemblable que celui du _Jacques_ de George
+Sand, pour faire sauter le Sacré-coeur, aboutissant à l'expérience d'un
+moteur industriel, c'est la substance, c'est la moëlle du roman. On ne
+saurait admettre cette substitution de fiancée et ce changement dans
+l'utilisation des explosifs, comme caractérisant, résumant et expliquant
+Paris.
+
+Malgré quelques belles échappées panoramiques, observées du haut de la
+place du Tertre, sur la Butte Montmartre, et rappelant le spectacle des
+ciels de Paris vu des hauteurs de Passy, dans _Une Page d'Amour_, la
+description décorative et plastique, où d'ordinaire excelle Zola, semble
+négligée et plus faible dans ce livre. Il est d'une facture moins sûre,
+d'un relief moins accusé, d'un intérêt secondaire aussi, et comme s'il
+était écrasé par son titre, par la masse même du sujet, il s'affaisse en
+maint passage. Zola a voulu faire grand, il n'est parvenu qu'à faire gros.
+C'est un bloc incomplètement travaillé. L'art, si éclatant dans la plupart
+des oeuvres précédentes, n'est pas suffisamment intervenu. Le praticien a
+dégrossi, mais le sculpteur a fait défaut.
+
+Ce livre, cependant, offre un intérêt particulier: il témoigne d'une
+évolution dans la conscience de l'auteur, et il est, par moments, un
+document autopsychologique. C'est le seul ouvrage où Zola, renonçant,
+pour certains chapitres du moins, à ses notes, à ses extraits, aux
+renseignements obtenus par correspondance, ou tirés de minutieux
+interrogatoires et de patientes auditions, s'est documenté d'après
+lui-même. Il a quitté la méthode objective, abandonné le métier du peintre
+ou du photographe se campant en face du modèle, pour recourir à l'analyse
+subjective. C'est dans ce _Paris_ qu'il a mis le plus de son moi. Il a
+dépeint ses propres sensations dans les émois passionnés de son abbé
+Froment. À l'époque où il écrivait _Paris_, Zola était amoureux. Lui, le
+chaste laborieux, le forgeur de phrases courbé sur la tâche matinale et
+ne laissant pas un seul jour le fer se refroidir ni l'enclume se taire,
+s'était pris au piège de la femme. Sa liaison, annoncée, pardonnée, peut
+être rappelée sans scandale ni injure. La digne et maternelle épouse du
+grand écrivain, l'héritière de sa pensée et la légataire de son âme, a
+recueilli, élevé, aimé les deux enfants de Mme Rozerot. À la cérémonie
+d'inauguration de la Maison de Médan, donnée à l'Assistance Publique, la
+veuve de Zola avait auprès d'elle ces deux enfants du sang de son mari,
+Jacques et Denise, devenus ses enfants adoptifs à elle, les enfants du
+coeur et de la bonté.
+
+Les promenades à bicyclette de son abbé Froment, en compagnie de Marie,
+que Zola décrit si complaisamment, les randonnées à travers la forêt de
+Saint-Germain, vers la croix de Noailles et la route d'Achères, dont il
+donne un si joli croquis, c'étaient des souvenirs. À près de cinquante
+ans, il s'était trouvé rajeuni par cet amour, et par ces escapades sur la
+frêle et commode monture d'acier.
+
+ Marie refaisait de lui,---de son abbé Froment, si l'on s'en tient à
+ la lettre du texte, l'homme, le travailleur, l'amant et le père...
+ il était changé, il y avait en lui un autre homme. En lui, qui
+ s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie
+ l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière,
+ et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste
+ ciel qui mûrit les moissons...
+
+Un nouvel homme s'était formé en lui, et Zola semblait vivre d'une autre
+vie physique et morale. L'idée double de paternité et de fécondité avait
+surgi, puissante. Ce grand producteur d'idées, de faits, de sentiments et
+d'observations, ce créateur d'êtres fictifs, doués d'une existence plus
+forte et surtout plus durable que les individus de sang et de chair,
+aspirait à la joie et à la nouveauté de donner la vie à des êtres
+palpitants, de féconder et d'animer, non plus la pensée abstraite et les
+fils de son cerveau, mais une femme, une mère et d'avoir des enfants, de
+la matière vivante sortie de lui, perpétuant sa force, en reproduisant,
+à leur tour, par la suite, les germes fertilisants dont il leur aurait
+transmis le dépôt sacré.
+
+Ce désir fut accompli. Mais alors, simultanément, un changement se
+produisit dans l'intellect, dans le génie de l'écrivain. Il s'éprit des
+problèmes de la destinée des hommes. Il rêva d'un avenir meilleur. Il
+évoqua une révolution, non point par la bombe et par la guerre civile,
+mais obtenue par la science, par l'instruction répandue à flots, par
+l'abolition des institutions du passé, par la paix entre les peuples, et
+l'amour entre les hommes. Il avait, jusque-là, passé plutôt indifférent
+à côté des problèmes sociaux. _L'Assommoir_ était surtout une mercuriale
+sévère à l'adresse des travailleurs enclins à l'ivrognerie. _Germinal_,
+magnifique tableau du monde souterrain, pitoyable vision de la misère du
+mineur, n'indiquait nullement la solution socialiste de la mine devenant
+la propriété de ceux qui la fouillent. _La Terre_, tableau sombre de la
+cupidité et de l'opiniâtre labeur des paysans, ne contenait pas la formule
+de la culture en coopération, de la suppression du travail individuel, et
+n'annonçait pas l'avènement de la grande et profitable exploitation du sol
+en commun. Devant toutes ces visions de l'avenir, les yeux de Zola, si
+perçants pour discerner les moindres détails d'une matérialité observée,
+étaient couverts d'une taie. Brusquement, il parut avoir été opéré d'une
+cataracte intellectuelle. Ses prunelles s'emplirent d'une clarté nouvelle.
+Il devint clairvoyant dans les ténèbres de la question sociale. Tout son
+esprit fut inondé de la lumière de la vérité, et sa volonté se banda vers
+la justice. L'idéal des sociétés futures lui apparut, comme une terre
+promise et certaine, où il ne parviendrait pas, mais que les générations
+qui le suivraient, plus favorisées, certainement atteindraient. Et c'est
+parce qu'il voyait, au-devant de lui, cette terre lointaine, c'est parce
+qu'il la sentait le domaine promis aux hommes des temps qui succéderaient
+aux années de luttes, de misère, d'oppression et d'antagonisme, qui sont
+les nôtres, qu'il voulait obstinément avoir un enfant, un fils de la chair,
+c'est pour cet héritage de l'avenir qu'il voulait laisser de la graine
+d'êtres heureux, après lui, sur le sol, et aussi un livre, un enfant de
+l'esprit, témoignant de sa foi, de son espérance, de sa charité sociales,
+un héraut précurseur des vertus théologales de la démocratie
+future.
+
+C'était peut-être, c'est actuellement un rêve et une utopie. Mais l'utopie
+était généreuse et le rêve était consolant. Les lectures de Zola n'avaient
+eu, jusque-là, aucune direction politique ou sociologique, car il ne
+parcourait guère, à part quelques ouvrages nouveaux d'amis, ou de
+contemporains notoires et rivaux, que les livres où il pensait trouver des
+documents pour ses romans en préparation. Elles devinrent alors autres.
+Il voulut connaître la doctrine socialiste et les théoriciens de la
+rénovation humaine, les apôtres de l'Évangile nouveau. Cette notion lui
+manquait. Ainsi, dans _l'Assommoir_ et dans _Germinal_, il n'est fait
+aucune allusion aux théories humanitaires et phalanstériennes qu'il devait,
+par la suite, avec son lyrisme et son éloquence colorée, développer si
+copieusement et exalter superbement dans _Fécondité_, dans _Vérité_ et
+surtout dans _Travail_. Il lut Auguste Comte, du moins en partie, il
+parcourut Proudhon,--lui et son entourage ignoraient le grand génie
+socialiste du XIXe siècle, et, de plus, le jugeaient faussement, d'après
+les racontars et les calembredaines des petits journaux, ainsi qu'il
+m'apparut par la stupéfaction à moi témoignée par son fidèle Alexis,
+lisant, durant un séjour que nous fîmes à Nice, en 1895, un travail sur
+Proudhon que je venais de publier dans la _Nouvelle Revue_. On ne
+connaissait alors, à Médan, le puissant maître de _la Justice dans la
+Révolution et dans l'Église_ que sous la forme légendaire et caricaturale
+dont il était représenté dans les milieux ignorants et rétrogrades.
+Charles Fourier surtout, l'auteur de la théorie des _Quatre Mouvements_
+et le profond et consolant poète du Travail attrayant, acquit une grande
+influence sur lui. Comme il était à prévoir, à son insu, par l'élaboration
+fatale de son cerveau, ainsi qu'en un vase clos dans lequel on met des
+éléments qui doivent forcément se combiner et précipiter un produit
+inévitable, ces lectures, ces notions longtemps insoupçonnées, tout à coup
+apprises, cette documentation socialiste acquise, étant donnés son récent
+état d'esprit et sa nouvelle vision de la vie, aboutirent à des oeuvres
+d'une conception et d'une portée différentes, à ces _Quatre Évangiles_,
+qui sont en germe et comme sommairement argumentés dans ces lignes finales
+de _Paris_:
+
+ ...Après la lente initiation qui l'avait transformé lui-même,
+ voilà que ces vérités communes lui apparaissaient, aveuglantes,
+ irréfutables. Dans les évangiles de ces messies sociaux, parmi le
+ chaos des affirmations contraires, il était des paroles semblables
+ qui toujours revenaient, la défense du pauvre, l'idée d'un nouveau et
+ juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mérite,
+ la recherche surtout d'une loi du travail qui permît équitablement ce
+ nouveau partage entre les hommes.
+
+Et, dans la bouche de son abbé Froment, apostat de la religion ancienne,
+croyant et missionnaire de la foi nouvelle, il mit cette déclaration et ce
+programme, qui affirmaient le changement d'orientation de sa vie, de sa
+pensée, de son oeuvre, et qui étaient comme la préface d'une série de
+livres inédits, comme la seconde jeunesse d'une existence recommencée.
+Il apostrophe le Sacré-coeur, ce Panthéon du passé, ce temple de la
+superstition mourante, basilique de l'ancienne société à l'agonie, et
+salue l'édifice de l'avenir, le Palais du Travail, reposant sur ces deux
+colonnes augustes: la Vérité, c'est-à-dire la Science, et la Justice,
+c'est-à-dire le Bonheur humain.
+
+ ... La science achèvera de balayer leur souveraineté
+ ancienne, leur basilique croulera au vent de la vérité, sans qu'il
+ soit même besoin de la pousser du doigt. L'expérience est finie.
+ L'évangile de Jésus est un code social caduc dont la sagesse humaine
+ ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme
+ tombe en poudre de toutes parts; la Rome catholique n'est plus qu'un
+ champ de décombres, les peuples se détournent, veulent une religion
+ qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l'esclave accablé,
+ brûlant d'une espérance nouvelle, s'échappait de sa geôle, rêvait d'un
+ ciel où sa misère serait payée d'une éternelle jouissance. Maintenant
+ que la science a détruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain
+ de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux,
+ exige la justice, le bonheur sur la terre...
+
+Ces éloquentes affirmations font de Zola un véritable théoricien du
+socialisme, un docteur de la foi démocratique. Le romancier a fait place
+au philosophe. Il marche, d'ailleurs, à l'avant-garde des généreux
+esprits de son temps. Dans la page de _Paris_ qu'on vient de lire, où
+il revendique le droit au bonheur terrestre, au paradis viager, pour le
+travailleur, pour le pauvre, si longtemps berné par la promesse mensongère,
+analogue à l'enseigne fallacieuse du barbier, de la félicité du lendemain,
+de la consolation dans un ciel chimérique qui ne saurait avoir sa place
+sur une carte astronomique, ne retrouve-t-on pas les termes mêmes de la
+déclaration retentissante que devait lancer, dix ans plus tard, à la
+tribune, le ministre du Travail, René Viviani:
+
+ Tous ensemble, par nos pères d'abord, par nos aînés ensuite et par
+ nous-mêmes, nous nous sommes attachés à l'oeuvre d'anticléricalisme et
+ d'irréligion. Nous avons arraché la conscience humaine à la croyance
+ de l'au-delà. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans
+ le ciel des lumières qu'on ne rallume pas. Est-ce que vous croyez que
+ l'oeuvre est terminée! Elle commence. Est-ce que vous croyez qu'elle
+ est sans lendemain? Le lendemain commence.
+
+ Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'enfant qui aura profité de
+ l'enseignement primaire et des oeuvres post-scolaires, et qui,
+ devenu homme, confrontera sa situation avec celle des autres hommes?
+ Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'homme à qui nous avons dit
+ que le ciel était vide de justice, que nous avons doté du suffrage
+ universel, et qui regarde avec tristesse son pouvoir politique et
+ sa dépendance économique, et qui est humilié tous les jours par le
+ contraste qui fait de lui un misérable et un souverain?...
+
+Avec des accents délirants et superbes, avec l'enthousiasme du poète,
+devançant les temps, et, comme ces conventionnels qui, la veille du combat,
+décrétaient la victoire, Zola, prophète, Zola, précurseur, salue les âges
+qui viendront, où le royaume de Dieu promis sera sur la terre. La religion
+de la science sera tout le dogme. Le seul Évangile sera celui de Fourier:
+le Travail Attrayant, accepté par tous, honoré, réglé, comme le mécanisme
+de la vie naturelle et sociale, comme le moteur de l'organisme humain,
+avec la satisfaction aussi complète que possible des besoins de chacun, et
+l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies! Et il proclamait
+Paris centre et cerveau du monde, Paris, qui, hier, jetait aux nations le
+cri de Liberté, leur apporterait demain la religion de la science, la
+Vérité et la Justice, la foi nouvelle attendue par les démocrates.
+
+Ce livre de _Paris_, inférieur, au point de vue de l'oeuvre artiste et
+de la fabrication littéraire, aux principaux ouvrages de Zola, leur est
+supérieur par la portée philosophique, par l'essor humanitaire. En outre,
+il constitue, dans sa partie finale, l'oeuvre transitoire. _Fécondité,
+Travail, Vérité_, les derniers livres de Zola, sont issus de ce nouvel
+état d'esprit que tout à coup révélait _Paris_, et qui n'allait pas tarder
+à se manifester à l'occasion de la révision du procès Dreyfus.
+
+Sans cette préparation, sans cette incubation de l'Évangile socialiste,
+sans cette appétence vers un idéal nouveau d'humanité heureuse et
+de conditions d'existence plus justes, avec la paix sociale établie
+définitivement sur les ruines de l'ancienne organisation sacerdotale,
+guerrière, capitaliste, abattue, l'intervention d'Émile Zola dans
+l'affaire Dreyfus, qu'on doit regretter, mais qu'il faut reconnaître
+sincère et désintéressée, serait inexplicable, un coup de tête, presque
+de folie.
+
+Or, étant données la situation mentale de l'auteur de _Paris_ et les
+préoccupations neuves qui tenaillaient son esprit, il était logique et
+fatal, puisqu'il s'était produit une «affaire Dreyfus», puisque le pays
+était divisé en deux camps, que Zola fût dans un de ces camps. Avec
+son âme combative et son exaltation méridionale et nerveuse, il était
+également logique, et c'était comme une conséquence de la position des
+partis en présence, qu'il se mît du côté de ceux qui s'agitaient pour
+faire reconnaître l'innocence d'un condamné qu'ils proclamaient victime
+d'une erreur judiciaire, et qu'ils estimaient succombant sous les efforts
+combinés de ceux qui obéissaient à des préjugés religieux, ou qui
+voulaient maintenir intact le dogme d'infaillibilité d'un tribunal
+d'exception.
+
+Zola, bien que _Paris_ fût écrit et publié avant que la reprise de
+l'Affaire n'éclatât, prévoyait, prophétisait la lutte qui allait
+s'engager. L'Affaire Dreyfus, c'était la bataille qu'il avait indiquée
+dans son livre, transportée dans la réalité.
+
+Avec Paris, Zola terminait la trilogie philosophique, où il avait gradué
+les efforts et les luttes de l'humanité, concentrés dans trois villes,
+pour s'élever de la superstition grossière à la religion habile et
+trompeuse, et enfin à la science, au travail, à la justice sociale. Sa
+conclusion, qui est la doctrine socialiste même, était l'homme recevant
+enfin le salaire de bonheur qu'il est en droit d'attendre, et qui doit lui
+être versé comptant, sur la terre, de son vivant, comme un dû ferme, et
+non en manière d'aumône, ou sous la forme d'une traite illusoire payable
+à la caisse d'un chimérique banquier céleste.
+
+
+
+
+VII
+
+L'AFFAIRE DREYFUS.--L'EXIL EN ANGLETERRE.--LES ÉVANGILES: FÉCONDITÉ.
+--TRAVAIL.--VÉRITÉ
+
+(1898-1902)
+
+
+L'affaire Dreyfus a commencé le 15 octobre 1894, jour où le capitaine,
+soupçonné, surveillé, fut arrêté.
+
+Cette poursuite, menée avec discrétion, ne fut connue que quinze jours
+après, et encore fut-ce par une information imprécise. Sans donner de nom,
+sans détails, le journal _la Libre Parole_, assurément renseigné, mais
+incomplètement, dans son numéro du 1er novembre 1894, annonçait qu'une
+affaire d'espionnage était à la veille d'éclater, à la suite de fuites
+constatées dans les bureaux de l'État-Major.
+
+Les événements se succédèrent rapidement dès cette révélation. Bientôt
+le nom de l'accusé était prononcé, imprimé, et le premier procès Dreyfus
+s'engageait devant le conseil de guerre. Zola ne prit aucune part à cet
+initial engagement.
+
+N'écrivant ici qu'une histoire littéraire, je ne rappellerai de
+ce formidable et douloureux litige que ce qui est indispensable à
+l'éclaircissement des idées et des faits pour cette Étude impartiale sur
+Zola.
+
+Bien qu'ayant été au nombre des militants, et à l'un des premiers rangs,
+--je fus l'un des rares journalistes poursuivis à cette époque, ayant été
+frappé d'une condamnation, qui parût énorme et disproportionnée, de cent
+mille francs de dommages civils (après l'amnistie somme réduite en cour
+d'appel à 20.000 francs), je ne veux ni récriminer ni recommencer de
+rétrospectives escarmouches. Je n'ai gardé, de ce combat qui fut acharné,
+sans merci, de part et d'autre, qu'un grand sentiment de tristesse. Le
+pays ne fut pas seulement déchiré, le foyer domestique devint souvent une
+annexe du champ de luttes, plus d'un coeur fut meurtri, et des inimitiés
+surgirent qui se prolongèrent. Des vieux amis se sont séparés, et ne se
+sont plus depuis retrouvés. De secrètes vendettas se produisirent. Il faut
+déplorer cette maladie, ce cancer dont la France fut atteinte, et, à
+présent que ces temps de souffrance sont lointains, les oublier, si faire
+se peut, et ne plus appuyer sur les cicatrices de peur de les rouvrir. Je
+vais me borner à signaler le rôle considérable de Zola dans ce grand et
+ténébreux drame.
+
+Sans être autrement troublé, il avait, comme tout le monde, appris et
+accepté la condamnation de Dreyfus par le premier Conseil de guerre
+siégeant au Cherche-Midi, à Paris, le 20 décembre 1894. Alfred Dreyfus,
+sans que Zola protestât, subit la dégradation militaire et fut envoyé à
+l'Île du Diable. Il y séjourna trois ans, soumis à un régime très sévère.
+Il convient de constater que, soit dans la cour de l'École militaire,
+pendant la terrible cérémonie de la dégradation, soit à l'Île du Diable,
+soit encore en écrivant à sa femme, ou en adressant mémoires, requêtes et
+recours au président de la République, aux magistrats et à ses défenseurs,
+le condamné n'a cessé de protester de son innocence. Des confidences qu'on
+dit avoir été faites au capitaine Lebrun-Renault n'ont pas été vérifiées.
+Le procès-verbal rédigé par cet officier de gendarmerie, sa pénible
+mission remplie, et transmis à ses chefs ne contient pas trace de ces
+aveux. La chose était assez importante pour que l'officier n'eût pas
+manqué de consigner les révélations que le dégradé, sous l'impression du
+châtiment, et dans la dépression qui en était la conséquence, aurait été
+amené à faire.
+
+Après l'embarquement du condamné, et son isolement à l'Île du Diable, un
+grand silence se fit. Personne, dans le monde politique, dans l'armée,
+dans la presse, dans le gros public, ne semblait mettre en doute alors le
+bien rendu de l'arrêt, la légitimité de la condamnation. Il est certain
+que Zola, comme nous, admettait la culpabilité, et ne s'en préoccupait
+pas plus qu'actuellement nous ne sommes impressionnés par le souvenir de
+condamnations récentes, prononcées contre des individus que les journaux
+nous ont signalés comme convaincus d'espionnage et qui furent ensuite
+frappés par les tribunaux compétents. Il faut se rappeler que, durant les
+trois années qui suivirent l'arrêt du conseil de guerre de 1894, on ne
+désignait dans les journaux de toutes opinions le condamné qu'en le
+qualifiant de «traître». On ne donnait de ses nouvelles que pour affirmer
+qu'il était toujours captif, et que, malgré certains bruits de bateaux
+frétés à dessein, et de gardiens soudoyés par la famille, peut-être par
+des membres importants de la communauté israélite, le prisonnier n'avait
+pu même risquer une tentative d'évasion.
+
+Comment Zola fut-il acquis à la cause de ce condamné, dont la femme et le
+frère, Mathieu Dreyfus, poursuivaient la réhabilitation avec un dévouement
+et une conviction inébranlables, faisant secrètement une lente et active
+propagande?
+
+Il reçut probablement, comme moi, comme plusieurs journalistes et
+écrivains, la visite suivante: Un matin d'avril 1897, si mes souvenirs
+sont bien exacts, un homme de lettres, un confrère de la presse, se
+présenta chez moi. Il venait de publier un volume, et comme j'étais alors
+chargé de la critique littéraire à _l'Écho de Paris_, il m'apportait son
+ouvrage, pensant qu'au lieu de le faire parvenir au journal il serait
+préférable de me le remettre lui-même, sage précaution d'auteur. Je pris
+le livre, intitulé _les Porteurs de torches_, et je causai amicalement
+avec l'auteur, Bernard Lazare. Nous parlâmes des sujets analogues à celui
+qu'il avait traité: des _Derniers jours de Pompéi_, de Bulwer Lytton, de
+_Fabiola_ du cardinal Wiseman, de _Byzance_ et de _l'Agonie_ de Lombard.
+Il s'agissait d'une évocation de la société antique et des cruels jeux du
+Cirque. La conversation, purement littéraire, s'épuisait, quand Bernard
+Lazare, tirant des papiers de sa poche, aborda brusquement le motif
+principal de sa visite. Il me parla de la condamnation de Dreyfus, qui
+était, disait-il, le résultat d'une erreur et d'une machination. Il me
+montra des fac-simile autographiés du fameux bordereau et la plupart
+des pièces en fac-simile qui, depuis, ont été tant de fois cités et
+reproduits. Bernard Lazare me demanda de m'intéresser à la cause de celui
+qui, à ses yeux, était bien innocent, et, avec force compliments, il
+m'incita à discuter favorablement dans la presse les documents qu'il me
+soumettait. Nous nous quittâmes sur le ton de la plus parfaite cordialité.
+Je dois déclarer que, dans cette conversation, dans cette tentative pour
+obtenir mon concours, comme il me disait avoir déjà sollicité et obtenu
+celui de plusieurs confrères, il n'était nullement question d'une campagne
+violente à entamer contre l'armée en général, encore moins de faire appel
+aux anti-militaristes.
+
+Bernard Lazare a certainement fait semblable démarche auprès de Zola, et
+lui a communiqué les documents. L'illustre romancier se laissa persuader.
+
+Les partisans de l'innocence de Dreyfus s'étaient, sans bruit, groupés et
+concertés. Des rumeurs se produisirent, des ballons d'essai furent lancés.
+On fit des sondages dans la presse. Un soir, au syndicat de l'Association
+des journalistes républicains, rue Vivienne, Ranc, notre président, nous
+dit, après la séance: «--Vous ne savez pas la nouvelle? Eh bien! Dreyfus
+est innocent! Scheurer-Kestner en a la preuve! On connaît le vrai coupable,
+ celui qui a fabriqué le bordereau ayant entraîné la condamnation du
+capitaine. Scheurer-Kestner va porter l'affaire à la tribune, au Sénat...»
+
+On accueillait avec étonnement, mais sans grand enthousiasme, cette
+nouvelle, dans cette réunion de rédacteurs des principaux journaux
+républicains. Quand je la transmis, quelques instants après, à _l'Écho
+de Paris_, on la reçut avec incrédulité, et il fut convenu qu'on ne
+publierait cette information assez extraordinaire qu'après de plus amples
+renseignements.
+
+Quelques jours après, elle était confirmée. M. Scheurer-Kestner,
+vice-président du Sénat, écrivait une lettre mémorable, dans laquelle il
+exprimait sa conviction que le condamné expiait le crime d'un autre.
+
+ Dès le 30 octobre, ajoutait-il, dans un entretien officiel avec
+ le ministre de la Guerre, j'ai démontré, preuves en mains, que le
+ bordereau attribué au capitaine Dreyfus n'est pas de lui, mais d'un
+ autre.
+
+Cet «autre» n'allait pas tarder à être désigné. M. Mathieu Dreyfus
+écrivait bientôt au ministre de la Guerre que:
+
+ La seule base de l'accusation dirigée en 1894 contre son frère,
+ étant une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des
+ documents militaires confidentiels avaient été livrés à un agent d'une
+ puissance étrangère, il avait l'honneur de lui faire connaître que
+ l'auteur de cette pièce était M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant
+ d'infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires.
+ L'écriture du commandant Walsin-Esterhazy était, ajoutait-il,
+ identique à cette pièce.
+
+Sur les documents de Bernard Lazare était fondée cette dénonciation, et la
+révision du procès en apparaissait comme l'inéluctable conséquence.
+
+Alors se déroula cette douloureuse suite d'événements: Esterhazy, désigné
+comme l'auteur du bordereau, fut déféré au Conseil de guerre. Le procès
+eut lieu à huis clos. Il dura deux audiences. Esterhazy fut à l'unanimité
+acquitté, le 12 janvier 1898.
+
+Zola, avant le procès d'Esterhazy, était depuis plusieurs mois accaparé
+par la défense de Dreyfus. Il avait abandonné ses travaux ordinaires.
+Toutes ses habitudes régulières étaient interrompues, bouleversées. Il ne
+s'appartenait plus. Il était possédé, comme eût dit un exorciste du moyen
+âge.
+
+Les raisons qui le firent se donner tout entier à cette entreprise
+hasardeuse de la délivrance et de la réhabilitation de Dreyfus n'ont rien
+d'étrange, rien de honteux. D'abord l'intérêt personnel, le lucre doivent
+être écartés. La plume de Zola n'était pas à vendre. Il l'a apportée,
+cette arme bien trempée, redoutable et fortement maniée, avec spontanéité,
+généreusement, comme un soldat de la taille de Garibaldi, offrant son épée
+à l'heure des défaites.
+
+Assurément il ne fut pas indifférent à l'espoir de la victoire, et son
+esprit ambitieux et dominateur fut hanté d'une vision de triomphe. Il se
+vit, comme Voltaire défendant Calas, l'objet d'un enthousiasme général. Il
+connaîtrait alors une autre célébrité que celle qui provient uniquement
+des oeuvres littéraires. Il entrerait ainsi dans la grande popularité. Le
+peuple, envers qui jusque-là il avait témoigné une défiance dédaigneuse de
+lettré, viendrait à lui, et il irait à lui. Il prendrait contact avec ces
+masses profondes de la nation, à l'écart desquelles il s'était tenu. Tous
+ces citoyens inconnus, dont il n'avait ni partagé les engouements ni
+compris les haines, tendraient vers lui leurs mains noires et rudes. Son
+nom connu, mais peu fêté dans les milieux républicains, serait acclamé
+par la foule frémissante des meetings. Devenu l'égal des plus illustres
+champions de la démocratie, il serait l'objet d'honneurs électifs. Il
+pensa à son personnage d'Eugène Rougon. Qui pouvait savoir? Il entrevit
+peut-être, comme possible et proche, le Sénat, un Ministère, l'Élysée!
+Victor Hugo avait dû à sa lutte opiniâtre contre l'empire, à sa
+proscription, à sa superbe attitude sur son rocher, une auréole de gloire
+que _Notre-Dame de Paris, la Légende des Siècles_ et _Marion Delorme_
+n'auraient pu faire rayonner aussi largement sur son front. Il éprouva le
+désir vraisemblable, tout en servant la cause de Dreyfus, de jouer un rôle
+important dans les affaires de son temps, d'être autre chose qu'un homme
+de lettres, dans lequel il y a toujours de l'amuseur public et du conteur
+de contes de chambrées. Il était attiré et flatté par la pensée de devenir
+homme d'action, conducteur de foules, l'un des grands bergers du troupeau
+humain. Ambition légitime d'ailleurs et licite ascension, bien qu'en
+réalité le calcul fût erroné, en admettant qu'il y eût calcul et non
+simple emballement de méridional, froid à la surface, fièvre de ligurien
+ardent et concentré, comme le fut Bonaparte. Zola, en tentant cette partie
+aventureuse, sur le tapis de la gloire, jouait à qui gagne perd. Il a
+malheureusement gagné.
+
+Mais le grand mobile de son intervention dans l'affaire fut, comme je
+l'ai indiqué en analysant les dernières pages de son livre _Paris_,
+l'évolution profonde qui s'était produite en lui. L'initiation aux choses
+du socialisme, la lecture des ouvrages des philosophes rénovateurs, des
+saint-simoniens, fouriéristes, icariens, phalanstériens, l'inspiraient. Il
+était charmé par le rêve humanitaire d'une société mieux organisée, où la
+Vérité et la Justice régneraient. Il entrevoyait, il appelait l'âge d'or
+démocratique, non dans le présent, mais au delà de nos temps de fer;
+il saluait l'avenir meilleur dont il voulait hâter la venue, et,
+matérialisant son rêve, il entendait faire sortir Dreyfus de sa prison
+insulaire, comme il souhaitait d'arracher l'humanité au bagne social
+actuel, en fondant un monde nouveau, régénéré par l'amour, par la science
+et par le travail.
+
+Tout donc le préparait à sa nouvelle vocation. Et puis la poursuite contre
+Dreyfus et sa condamnation avaient déchaîné des passions religieuses
+régressives et ravivé des haines séculaires. L'antisémitisme, absurde
+et féroce, nous reportait aux jours des persécutions religieuses. Les
+anti-dreyfusards défendaient l'armée, le drapeau, la patrie, que les
+révolutionnaires, sous le prétexte de faire réviser un arrêt de conseil de
+guerre, attaquaient avec fureur. Parmi ces patriotes alarmés et exaspérés,
+il se trouvait de très notoires républicains et même des républicains
+des plus avancés, d'anciens membres et délégués de la Commune, mais ils
+avaient pour alliés, malgré eux, les fils de Loyola et de Torquemada,
+comme les républicains partisans de Dreyfus avaient pour auxiliaires les
+sans-patrie et les anarchistes. Quel ténébreux gâchis! On ne savait où
+se diriger, pour demeurer dans la clarté, dans la vérité. Les violences
+antisémites surtout entraînaient Zola au premier rang. Il courut au
+secours de Dreyfus, oui, mais surtout il se précipita pour protéger la
+liberté de conscience, qu'il voyait en danger et pour mettre en déroute
+le fanatisme persécuteur, le cléricalisme, dont il redoutait le retour
+offensif. Dans ce combat, où retentissaient, en un cliquetis étourdissant,
+les grandes sonorités de langage, où, avec un fracas d'artillerie, les
+adversaires se lançaient, comme des projectiles, les mots de vérité,
+d'innocence, de justice, de patrie, de drapeau, où l'on parlait ici du
+désarmement du sabre, de l'écrasement du goupillon, et là du salut du pays,
+de la défense sacrée du sol et des institutions, de l'armée française à
+sauver de la trahison et de la débandade, Zola, lyrique et polémiste, se
+jeta à corps perdu. Tout son être, dont la combativité était l'essence,
+ressentit une vibration délicieuse. Il s'enivra de ce tumulte, et il
+s'abandonna, comme dans une orgie, à la débauche de mots, de phrases,
+d'appels, d'invocations, d'anathèmes, d'invectives, de malédictions,
+d'injustices, de violences et de méchancetés qui, des deux camps,
+coulaient à pleins bords autour de lui.
+
+Il fut extatique, et comme animé du délire des prophètes bibliques,
+maudissant le siècle et appelant sur la tête des chefs, sur leurs palais,
+sur leurs lois et leurs institutions des vengeances terribles. Comme
+Jeanne d'Arc, il dut entendre des voix. Il se sentit investi d'une
+mission. Il délivrerait Dreyfus et conduirait la France au sacre
+socialiste. Il brandirait l'étendard de la Liberté et l'épée de la Justice,
+et sur les ténèbres environnantes il secouerait la torche de la Vérité.
+Ce fut alors qu'il lança, comme un appel aux armes, sa fameuse _Lettre au
+président de la République, Félix Faure_. Ce réquisitoire mémorable, connu
+sous le nom de _J'accuse!_ parut dans _l'Aurore_, numéro du 13 janvier
+1898, le lendemain même de l'acquittement d'Esterhazy.
+
+La «Lettre au président» avait été précédée de deux autres brochures.
+L'une «la Lettre à la jeunesse», l'autre «la Lettre à la France».
+
+Dans cette dernière lettre, Zola, avec éloquence, s'écriait:
+
+ Ceux de tes fils qui t'aiment et t'honorent, France, n'ont qu'un
+ devoir ardent, à cette heure grave, celui d'agir puissamment sur
+ l'opinion, de l'éclairer, de la ramener, de la sauver de l'erreur où
+ d'aveugles passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de
+ plus sainte besogne.
+
+ Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux petits, aux humbles,
+ à ceux qu'on empoisonne et qu'on fait délirer. Je ne me donne pas
+ d'autre mission, je leur crierai où est vraiment l'âme de la patrie,
+ son énergie invincible et son triomphe certain.
+
+ Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas vient d'être fait, le
+ commandant Esterhazy est déféré au Conseil de guerre. Comme je l'ai
+ dit dès le premier jour, la vérité est en marche, rien ne l'arrêtera
+ plus. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas en avant sera fait,
+ mathématiquement, à son heure. La vérité a en elle une puissance qui
+ emporte tous les obstacles...
+
+La Lettre au président de la République répétait, plus violemment, cet
+appel à la guerre civile des consciences et à l'insurrection des esprits:
+
+Elle débutait ainsi:
+
+ Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy,
+ soufflet suprême à toute vérité, à toute justice, et c'est fini.
+ La France a sur la joue cette souillure. L'Histoire écrira que c'est
+ sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis...
+
+La Lettre, qui avait le tort de généraliser et de mettre en accusation
+l'armée, prise en général, se terminait par cette dénonciation analytique:
+
+ J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier
+ diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire,
+ et d'avoir ensuite défendu son oeuvre néfaste, depuis trois ans, par
+ les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
+
+ J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins
+ par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.
+
+ J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves
+ certaines de l'innocence de Dreyfus, et de les avoir étouffées, de
+ s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice,
+ dans un but politique, et pour sauver l'état-major compromis.
+
+ J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus
+ complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale,
+ l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la
+ guerre l'arche sainte inattaquable.
+
+ J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravarin d'avoir
+ fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus
+ monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second,
+ un impérissable monument de naïve audace.
+
+ J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard
+ et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins
+ qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue
+ et du jugement.
+
+ J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse,
+ particulièrement dans _l'Eclair_ et dans _l'Écho de Paris_, une
+ campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.
+
+ J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit,
+ en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le
+ second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre,
+ en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
+ coupable.
+
+ En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le
+ coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881,
+ qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je
+ m'expose.
+
+ Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai
+ jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour
+ moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte
+ que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter
+ l'explosion de la vérité et de la justice.
+
+ Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui
+ a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée
+ n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour
+ d'assises, et que l'enquête ait lieu au grand jour!
+
+ J'attends.
+
+Cette lettre avait terriblement étendu le champ de bataille. L'affaire
+Dreyfus ne concernait désormais qu'indirectement Dreyfus. Le condamné
+servait d'étiquette et de prétexte. Au fond, sauf peut-être pour Zola,
+qui était de bonne foi, et les membres de la famille du condamné, la
+personnalité même de celui qu'il s'agissait de tirer de l'Île du Diable,
+de ramener en France, de promener en triomphe après un arrêt de révision
+et de réhabilitation, disparaissait. L'antisémitisme s'était dressé comme
+une bête fauve. Le monde israélite, de son côté, s'agitait, répandait
+l'or, confondait avec ostentation sa cause, qui était celle de l'influence
+juive dans la société, avec celle de la révolution. On faisait appel aux
+hordes anarchistes. D'un autre côté, les patriotes, les républicains et
+les libre-penseurs, qui d'abord étaient les plus nombreux parmi ceux
+qu'on dénommait les «anti-dreyfusards», se trouvèrent confondus avec les
+cléricaux. Les réactionnaires les entourèrent, les paralysèrent, tout en
+exploitant leur notoriété, en se couvrant de leur républicanisme. Les
+modérés, les timorés du parti républicain prirent peur. Ils craignirent
+d'être combattus aux élections comme ayant pactisé avec la réaction. Les
+militants du parti socialiste se mettaient à la tête du mouvement, et
+Clemenceau, effrayé à l'idée d'être dépassé, d'être laissé en arrière,
+emboîtait le pas à Jaurès. L'armée fut donc violemment attaquée, sous
+couleur de réhabiliter Dreyfus, et l'esprit anti-militariste se répandit
+dans une portion du parti. Les instituteurs furent les premiers gangrenés.
+Ils avaient été flattés de se ranger parmi les défenseurs de Dreyfus
+à côté des intellectuels renommés et des libertaires de marque: ils
+suivaient avec orgueil Anatole France, Monod, Psichari, Mirbeau, Sébastien
+Faure et tant d'autres recrues inattendues. Pourquoi les maîtres d'école,
+avec les maîtres de conférences, s'occupaient-ils d'un procès militaire?
+
+En réalité l'affaire Dreyfus n'aurait pas dû dépasser les limites d'une
+action judiciaire. Dans le calme du prétoire, loin des réunions publiques,
+sans pamphlets ni polémiques de presse, elle devait être circonscrite par
+l'examen, attentif et impartial, d'une procédure plus ou moins régulière,
+et d'une sentence plus ou moins révisable. On a révisé plus d'un arrêt
+et proclamé l'erreur, ou tout au moins l'insuffisance de preuves, dans
+plusieurs affaires criminelles, sans un pareil tumulte. La cause de
+ces condamnés réputés innocents, présentée sans doute au début par un
+journaliste apitoyé et convaincu mais sans éclat, sans outrages, un
+simple appel à l'humanité et à la justice, fut uniquement plaidée par
+des avocats, discutée par des magistrats. Ces révisions n'eurent que la
+publicité légitime et désirable d'une décision judiciaire comportant la
+réhabilitation d'un innocent.
+
+Pourquoi donc la réhabilitation de cet israélite, qui semblait, durant
+trois ans, avoir été à juste titre frappé, fut-elle si vigoureusement
+tambourinée, et pourquoi, de tous les côtés, tant de volontaires
+accoururent-ils battre la caisse? C'est que Dreyfus n'était qu'un
+prête-nom, l'homme de paille d'un syndicat de convoitises politiques,
+d'intérêts de secte, de tapage réclamiste et d'appétits révolutionnaires.
+
+Émile Zola, qui avait contribué le plus à déclarer et à patronner cette
+guerre civile, en fut la victime. Il se trouva atteint dans son repos,
+dans son travail, qui était sa vie même, dans sa fortune, dans sa
+situation, dans les dignités qu'il avait acceptées, et qui lui plaisaient.
+Il fut rayé des tableaux de la Légion d'honneur, condamné à un an de
+prison avec trois mille francs d'amende, par la Cour d'assises de la
+Seine, le 27 février 1898, enfin, après plusieurs péripéties judiciaires,
+condamné derechef à Versailles, mais par défaut. Alors il quitta la France,
+et se réfugia en Angleterre, où il séjourna plus d'une année.
+
+On sait la suite des événements: le coup de théâtre du suicide du colonel
+Henry, avouant le faux d'ailleurs inutile, et la série interminable des
+procès à Rennes, à Paris, à la Cour de cassation; Dreyfus ramené en France,
+puis grâcié, finalement réhabilité et réintégré, avec avancement, dans
+l'armée. Devenu commandant, il voulut obtenir un nouveau grade qui lui fut
+refusé par son ex-défenseur Picquart, grâce à lui, de lieutenant-colonel
+promu général et nommé ministre de la Guerre. Alfred Dreyfus alors donna
+sa démission. Il est rentré dans la vie privée, où il se tient à l'écart.
+
+La tentative homicide absurde d'un justicier, réclamiste ou toqué, lors
+de la cérémonie au Panthéon, l'a fait, un moment, reparaître devant
+l'opinion. Il est, depuis, retourné dans l'ombre qui lui plaît. Qui saura
+jamais ce que dissimule, peut-être, cette apathie et ce qui couve sous
+cette apparente quiétude?
+
+Zola est mort brusquement à la suite d'un stupide accident de ventilation,
+sans avoir assisté au triomphe définitif de son client, au «couronnement
+de son oeuvre», comme dit l'un de ses biographes, M. Paul Brulat.
+
+Celui-ci, dans son _Histoire populaire d'Émile Zola_, en manière de
+conclusion sur l'affaire Dreyfus, donne le jugement suivant que je lui
+emprunte, ayant été trop mêlé à la bataille, trop antagoniste de Zola,
+pendant la lutte, pour me prononcer en cette circonstance:
+
+ Aujourd'hui que les passions se sont apaisées, dit M. Paul Brulat,
+ il est permis de porter un jugement impartial et modéré sur cette
+ affaire... Peut-être fûmes-nous injustes à l'égard les uns des autres.
+ Dans le feu du combat, les passions s'exaspérèrent de part et d'autre.
+ On se jeta à la face d'abominables outrages, et il sembla un moment
+ que la vie sociale était suspendue en France. En réalité, chaque camp
+ se battait pour un grand idéal. Sur le drapeau de l'un était écrit:
+ Tradition et Patrie, sur le drapeau de l'autre: Justice et Vérité.
+ Reconnaissons maintenant que de telles luttes, loin de diminuer un
+ peuple, démontrent sa noblesse et sa vitalité.
+
+Zola, ayant fait défaut, le lundi 18 juillet 1898, jour fixé pour son
+second procès de Versailles, quitta le palais de justice de cette ville,
+dans un coupé qu'il avait loué. Il était accompagné de son défenseur, Me
+Labori. Il se rendit à Paris, chez son éditeur et ami, Georges Charpentier,
+avenue du Bois de Boulogne. Là il fut rejoint par M. Clemenceau, par Mme
+Zola et quelques amis.
+
+On délibéra sur la conduite à tenir. L'avis de Labori, appuyé par
+Clemenceau, fut que le condamné devait partir pour éviter d'être touché
+par la signification «parlant à la personne» du jugement rendu par défaut.
+S'il recevait cette signification, elle faisait tomber le défaut, et
+rendait un jugement définitif certain, dans le plus bref délai; il n'y
+aurait plus alors aucun recours judiciaire. Donc la fuite s'imposait.
+L'Angleterre fut choisie comme terre de refuge. On fit en hâte les
+derniers préparatifs. Zola ne voulut pas être accompagné. Il monta dans
+l'express de Calais de neuf heures, et débarqua à Londres, à Victoria
+Station, le 19 juillet, à cinq heures 40 du matin, sans avoir été reconnu
+ni inquiété.
+
+Il se fit inscrire à l'hôtel Grosvenor, que lui avait indiqué Clemenceau,
+sous le nom de M. Pascal, venant de Paris. Il fut rejoint, le lendemain,
+par son ami le graveur Desmoulins.
+
+Zola eut quelques aventures, durant les premiers jours de son séjour à
+Londres. Il les a lui-même plaisamment racontées.
+
+Il ne savait pas un mot d'anglais, et il manquait de linge.
+
+ Figurez-vous, dit-il par la suite, en contant cette anecdote, que je
+ n'avais rien emporté avec moi, que ce que j'avais sur ma personne.
+ En conséquence, hier matin, en sortant, je voulus m'acheter
+ l'indispensable, et j'entrai dans un magasin où, à la devanture,
+ il y avait des quantités de chemises. J'entre, mais comme je ne sais
+ pas un mot d'anglais, je suis obligé de me faire comprendre par
+ gestes. J'enlève mon col et je me tape sur le cou.
+
+ Le boutiquier sourit et comprend. Il me prend mesure, il me montre
+ une chemise et des cols. Pour les chaussettes, ce fut un peu plus
+ difficile. Je dus enlever mon pantalon. Le boutiquier comprit encore,
+ mais il ne comprit jamais que les chaussettes étaient trop grandes.
+ À la fin, impatienté, je fermai le poing et je le lui tendis comme on
+ fait à Paris pour qu'il prenne la dimension. Mais le boutiquier ne
+ saisit pas. Il crut que je voulais le boxer, et il se réfugia derrière
+ ses cartons.
+
+ J'allongeai alors la jambe, le boutiquier eut encore plus peur et
+ se figura que la boxe allait dégénérer en séance de savate. Mais
+ tout finit par s'arranger et le marchand comprit que mes poings et
+ mes pieds n'en voulaient aucunement à lui, mais simplement à ses
+ chaussettes.
+
+Il fallait prendre quelques précautions, à Grosvenor-Hôtel, où la
+clientèle était nombreuse, élégante, et pouvait connaître, de vue au moins,
+l'auteur de _l'Assommoir_. Zola, d'ailleurs, dans les premiers jours,
+était imprudent. Il se promenait avec un chapeau mou gris, inusité à
+Londres, une grosse chaîne de montre, des bagues aux doigts, et une
+rosette de la Légion d'honneur à sa boutonnière. Tout cet attirail le
+désignait comme un étranger, un Français. Dans le salon-bar de l'hôtel
+d'York, fréquenté par les chanteurs et artistes de music-halls en
+quête d'engagements, on le prit pour un Barnum, pour le directeur des
+Folies-Bergères ou de l'Olympia, de Paris, venu en remonte à Londres, et
+des cabotins sans emploi lui firent de pressantes offres de service, qu'il
+eut grand'peine à décliner. On le suppliait d'accorder des auditions et
+tout un cortège de M'as-tu-vu se disposait à le suivre à son hôtel. Il fut
+obligé de sauter dans un cab, et de fuir en donnant au cocher une fausse
+adresse.
+
+Un journaliste anglais, M. Vizitelly, qu'il connaissait de longue date et
+qu'il avait averti de son arrivée, lui servit de truchement et lui procura
+une chambre, à Wimbledon, aux environs de Londres, chez un solicitor, un
+M. Wareham. Là, Zola ne parut pas en sûreté. Le restaurateur chez lequel
+il prenait ses repas, un Italien nommé Genoni l'avait reconnu, mais ne le
+trahit point. Un coiffeur, qui avait travaillé à Paris, un journaliste
+venu pour interviewer firent savoir discrètement à Wareham et à Vizitelly
+qu'ils savaient que Zola était à Wimbledon. Il fallut déménager de peur
+qu'un huissier français, accompagné de détectives et sous la garantie d'un
+notaire anglais, ne vînt lui signifier, parlant à sa personne, l'arrêt par
+défaut. Ce fut dans un village, à Oatlands, où le roi Louis-Philippe avait
+cherché asile, cinquante ans auparavant, après la révolution de février,
+que Zola rencontra un abri plus sûr.
+
+À Oatlands, Zola reprit son existence de travailleur. Il semblait se
+détacher même des événements qui se passaient à Paris.
+
+M. Vizitelly a donné, dans _l'Evening News_, sur son séjour à Oatlands,
+les curieux détails suivants:
+
+ À cette époque, M. Zola ne paraissait pas se soucier beaucoup de lire
+ les journaux. Chaque fois que j'allais en ville, je me procurais
+ quelques journaux français et me hâtais de les expédier par la poste,
+ à Oatlands. M. Desmoulins, dont la fièvre dreyfusarde était alors plus
+ forte que jamais, les dévorait d'un bout à l'autre. Mais M. Zola n'y
+ jetait même pas un coup d'oeil, et se contentait des nouvelles que lui
+ rapportait son compagnon d'exil.
+
+ Tous les soirs, M. Zola descendait dîner à table d'hôte, et il
+ trouvait occasion d'y exercer ses facultés d'observation. C'est ainsi
+ qu'il fut profondément étonné de la facilité et de la fréquence avec
+ laquelle certaines jeunes filles anglaises approchaient leur verre de
+ leurs lèvres. Il demeurait abasourdi en les voyant sabler, de la façon
+ la plus naturelle du monde, du moselle, du Champagne ou du porto,
+ alors qu'en France les jeunes filles boivent de l'eau, à peine rougie
+ par un peu de Bordeaux. Son étonnement se changea en ahurissement,
+ lorsqu'il vit des messieurs, laissant à leurs femmes et à leurs filles
+ le vin, boire à pleines gorgées du whisky pendant leurs repas.
+
+ Une autre observation, que put faire M. Zola, fut relative aux
+ chemises anglaises. Il en avait acheté quelques-unes à Weybridge, dans
+ les environs d'Oatlands, et il ne tarda pas à se plaindre de leurs
+ proportions exiguës. Le Français, qui aime en général ses aises, et
+ fait des gestes en parlant, est en effet habitué aux chemises amples.
+ Il n'en est pas de même de l'Anglais, dont le chemisier semble avoir
+ toujours peur de gaspiller quelques millimètres de toile, et qui vous
+ taille votre linge pour ainsi dire sur mesure. En conséquence, M.
+ Zola tonnait contre la chemise anglaise qui, disait-il, «était non
+ seulement inconfortable, mais même indécente».
+
+ Pendant tout ce temps, Mme Zola était restée seule à Paris, dans sa
+ maison de la rue de Bruxelles, à la porte de laquelle des agents de la
+ Sûreté continuaient à monter la garde. Mme Zola était suivie partout
+ où elle allait, l'idée étant qu'elle ne tarderait pas à suivre son
+ mari à l'étranger. Mais Mme Zola avait bien d'autres occupations à
+ Paris, quand ce n'eût été que d'expédier à son mari les vêtements dont
+ il pouvait avoir besoin et les matériaux qu'il avait recueillis pour
+ son nouveau livre, et qu'il avait dû abandonner dans sa fuite.
+
+ M. Zola avait, en effet, résolu de tromper les ennuis de son exil en
+ travaillant à sa nouvelle oeuvre, _Fécondité_. Il ne se doutait pas,
+ alors, que toute l'oeuvre serait écrite en Angleterre, que son exil
+ durerait des mois et des mois, que l'hiver succéderait à l'été, le
+ printemps à l'hiver, et qu'il verrait encore une fois l'été.
+
+ Nous lui disions sans cesse: «Dans quinze jours ce sera fini; dans un
+ mois au plus.» Et les chapitres s'ajoutèrent aux chapitres; il finit
+ par y en avoir une trentaine; l'oeuvre était terminée.
+
+ C'est M. Desmoulins qui apporta les matériaux nécessaires: notes,
+ coupures, oeuvres scientifiques, etc. Il apporta, en même temps, une
+ malle pleine de vêtements. On avait dû les sortir un à un de la maison
+ de M. Zola, par petits paquets, pour ne pas éveiller l'attention,
+ et on avait dû les emporter chez un ami, où ils furent un peu plus
+ convenablement emballés dans une malle.
+
+Ce fut donc à Londres que Zola écrivit ce volumineux roman de _Fécondité_,
+--titre du premier de ses Quatre Évangiles sociaux, dont il avait conçu
+l'idée en terminant _Paris_. La transition était indiquée dans la dernière
+page de ce livre, où il montre Pierre Froment, l'époux de Marie, debout
+sur la terrasse de la maison de la Butte Montmartre, prenant son fils,
+le petit Jean, et l'offrant à Paris, dont le soleil oblique noyait d'une
+poussière d'or l'immensité, et disant, en montrant au bébé inconscient
+encore, mais ébloui, la ville du travail et de la pensée:
+
+--«Tiens, Jean! tiens, mon petit, c'est toi qui moissonneras tout ça, et
+qui mettras la récolte en grange!»
+
+Zola considérait cet ouvrage, poème en quatre volumes, comme le résumé de
+son oeuvre, de sa philosophie, une sorte de testament, où il formulerait
+les conseils de son expérience et de son amour paternel pour tous ceux qui
+travaillent et qui souffrent. Déjà, les titres étaient choisis: Travail,
+Vérité, Justice et Fécondité, avec les noms des personnages principaux,
+menant l'action et personnifiant la pensée de l'auteur. Ces noms étaient
+ceux des quatre évangélistes, adaptation un peu puérile: Luc était désigné
+pour _Travail_, Marc pour _Vérité_, Jean pour _Justice_, Mathieu, étant
+l'apôtre du premier livre: _Fécondité_. Ils devaient tous les quatre
+prêcher et pratiquer l'évangile nouveau, la religion de la maternité, du
+travail, du vrai et du juste.
+
+Zola définissait ainsi la conception et la portée de cette oeuvre
+d'évangélisation socialiste, que la mort laissa incomplète:
+
+ La société actuelle est dans une décadence irrémédiable, le vieil
+ édifice craque de tous côtés. Chacun le reconnaît, non pas seulement
+ les théoriciens du socialisme, mais aussi les défenseurs du régime
+ bourgeois. Le christianisme a fait une révolution qui a bouleversé
+ le monde romain, en supprimant l'esclavage, et en y substituant le
+ salariat. C'était un progrès immense, car il élevait le plus grand
+ nombre à la dignité d'hommes libres. Dans les conflits quotidiens du
+ capital et du travail, le définitif triomphe appartiendra au travail.
+ Mais dans quelle voie s'engagera le peuple? quelle parole il écoutera?
+ celle de Guesde ou de Jaurès? Je l'ignore.
+
+ Mes visions, à moi, d'un avenir meilleur, où les hommes vivront
+ dans une solidarité étroite et parfaite, n'ont pas la rigueur d'une
+ doctrine. C'est une utopie.
+
+ Maintenant on a dit que les utopies étaient souvent les vérités
+ du lendemain. Pour écrire _Travail_, je demanderais à Jaurès de
+ m'expliquer sa conception du socialisme.
+
+ _Fécondité_ est l'enfant de la douleur. Je l'ai écrit en exil. Ce
+ livre m'a coûté beaucoup de peine et de temps. J'ai l'habitude
+ d'entasser les matériaux avant de me mettre à écrire. J'avais donc
+ réuni toute une bibliothèque de brochures spéciales, et ce coup de
+ sonde dans les mystères abominables de la vie parisienne m'a révélé
+ de telles choses que mon ardeur s'en est accrue pour jeter à mon tour
+ le cri d'alarme. Quand mes lectures sont terminées, mes informations
+ prises, je fais mon canevas. C'est le gros morceau de ma tâche, et
+ si les personnages, dont les silhouettes défilent de mon livre,
+ sont nombreux,--c'est bien le cas de _Fécondité_,--cela devient un
+ casse-tête chinois. J'ai dû établir une centaine de généalogies,
+ donner des noms différents à chacun, un trait personnel, puisqu'il
+ n'y a pas deux êtres qui se ressemblent complètement dans la nature,
+ et leur attribuer, pour ne pas les confondre, une fiche, comme au
+ service d'anthropométrie. C'est un labeur énorme, mais qui, une fois
+ achevé, me facilite grandement l'exécution de mon roman.
+
+ Je travaille, en effet, chaque jour, depuis trente années, un nombre
+ d'heures déterminé. Mon canevas m'a rationné ma besogne, que j'appelle
+ mon pain quotidien. Je n'ai pas besoin de me souvenir de ce que j'ai
+ écrit la veille, et je ne me préoccupe pas de ce que je devrai faire
+ le lendemain. Le chaînon se soude de lui-même, et la chaîne se déroule
+ et s'allonge.
+
+ Mes recherches étaient terminées, toutes mes notes en ordre, lorsque
+ le second procès de Versailles m'obligea à précipitamment Paris. Je
+ pris le train de Calais avec un très léger bagage, composé d'une
+ chemise de nuit, d'une flanelle, et d'un chiffon de papier sur lequel
+ Clemenceau avait tracé quatre mots d'anglais. Et dans le train qui
+ m'emportait loin des rumeurs de mort et aussi, hélas! loin de mon
+ foyer, je répétais ces mots, m'efforçant de les retenir pour pouvoir
+ guider mes premiers pas dans la ville de Londres.
+
+ Je débarquai en Angleterre le 19 juillet, au matin. Je ne m'arrêtai
+ pas dans l'énorme ville bourdonnante, recherchant la solitude et le
+ silence. Mon bagage, je le répète, était celui de l'exilé, qui
+ n'emporte que quelques hardes au bout de son bâton.
+
+ J'écrivis bientôt à ma femme pour lui demander de me faire parvenir
+ les documents qui se rapportaient à mon livre, et qui attendaient dans
+ un coin de mon cabinet de travail, à Médan. Les indications précises
+ de ma lettre lui permirent de les découvrir, et, par un chemin
+ détourné, ils m'arrivèrent enfin au lieu de ma retraite.
+
+ Il me sera permis de dire ici que mon exil ne fut pas volontaire.
+ J'avais accepté ma condamnation, et je m'étais préparé à subir mon
+ année de captivité. La perspective de la prison n'effraye à la longue
+ que les coupables. Je n'avais pas à craindre le remords d'une action
+ qui m'avait été imposée par ma conscience, et dont la rançon était la
+ perte de mon repos, de ma liberté, et de ma popularité fondée sur un
+ labeur obstiné. Je pouvais me dire: l'honneur est sauf, et peupler
+ ma cellule de douces visions. Mais j'obéis aux raisons de tactique
+ invoquées par les hommes de mon parti, en qui j'avais placé toute ma
+ confiance, et puisque l'intérêt d'une cause, à qui j'avais fait déjà
+ tant de sacrifices, commandait mon départ, j'obéis en soldat.
+
+ Le 4 août, j'écrivis la première ligne du premier chapitre, et le
+ 15 octobre, sept chapitres étaient composés. À cette date, je
+ transportai mes pénates à Upper-Norwood. Mon visage m'avait trahi
+ dans es auberges que j'habitais. Or, mon désir ardent était de me
+ soustraire à toute importunité. Malgré l'urbanité anglaise, je me
+ sentais comme enveloppé de curiosités, sympathiques mais gênantes,
+ et je choisis, au milieu de prés verts et sous de grands ombrages,
+ une demeure inviolable. Je pris des domestiques anglais qui ne me
+ connaissaient pas, et ne parlaient pas un mot de notre langue. La
+ lecture des journaux anglais m'avait familiarisé avec quelques
+ expressions dont je me servais pour me faire comprendre.
+
+ Mais quels coups de tonnerre traversèrent ma vie! Le suicide du
+ colonel Henry, l'arrestation de Picquart, tous ces épisodes de la
+ bataille d'idées que j'avais engagée surgissaient à mes yeux, et mon
+ âme en était toute bouleversée. Ces jours-là, la reprise de ma tâche
+ était plus difficile. Les mots ne venaient pas. Je me prenais la
+ tête dans mes mains agitées par la fièvre, et m'épuisais en vains
+ efforts pour retrouver le fil de ma pensée. Je sortais enfin de mon
+ découragement, et un bienfaisant équilibre que j'obtenais pour le
+ reste de ma journée était ma récompense.
+
+ Le 27 mai 1899, j'écrivais le mot: «Fin» au bas du trentième et
+ dernier chapitre. Et le 4 juin, une semaine après, mon manuscrit sous
+ le bras, je rentrais en France.
+
+ Pendant que mes ennemis s'acharnaient à ma perte, moi, je donnais
+ à mon pays les meilleurs, les plus sages conseils. Je lui faisais
+ toucher du doigt ses plaies pour qu'il put les guérir. Et, avec
+ la Fécondité qui assure l'existence et la grandeur de mon pays,
+ j'exaltais la Beauté. Le bouton de fleur est joli; la fleur épanouie
+ est belle. La vierge est moins belle que la mère. La femme exhale
+ son parfum, montre toute son âme, acquiert toute sa beauté dans
+ l'accomplissement de ses fins naturelles. C'était une vérité utile
+ à propager comme celle dont Jean-Jacques Rousseau se fit l'ardent
+ apôtre.
+
+Ces explications de Zola lui-même, et qui pourraient servir de préface à
+son livre, sont intéressantes, véridiques et justes. Elles ne demandent
+que quelques lignes de critique complémentaire.
+
+ * * * * *
+
+_Fécondité_ est un livre d'une lecture assez pénible. D'abord, le sujet
+est plutôt dépourvu de charme, et les deux personnages principaux, Mathieu,
+l'étalon toujours en rut, et sa femme Marianne, toujours le ventre gros
+ou les pis chargés, n'ont rien des poétiques héros de romans, ni même de
+personnages réels, dans notre pays du moins. Ils sont loin d'être
+sympathiques, comme les a voulus pourtant l'auteur. On éprouve même une
+sorte de répugnance à voir, à chaque chapitre, cette mère gigogne vêler,
+ou donner le sein à un nouveau petit. Elle en a quatorze d'affilée. C'est
+une incontinence génératrice. La mort, qui d'ailleurs sévit normalement
+dans son étable, lui prend quatre de ces produits; il lui en reste un
+stock de dix. Tous ces bambins se suivent en flûte de Pan, donnant
+l'apparence, quand on les promène, d'une petite classe de pensionnat en
+sortie. Tous joufflus et robustes. Ils sont laborieux, comme le père de
+_Fécondité_. Tous font fortune. Tous sont des étalons vigoureux, se
+mariant avec des filles qui sont toutes fécondes, capables de peupler
+une île déserte en quelques années. Ils exercent tous des professions
+avantageuses et bourgeoises, sauf deux, cultivateurs comme leur père.
+Pas un n'est soldat.
+
+Zola ne s'est d'ailleurs nullement préoccupé de la vraisemblance dans son
+manuel de puériculture intensive. Il fait de son taureau Mathieu, d'abord
+dessinateur dans une usine, un paysan par vocation, rude défricheur de
+bois, de marécages et de landes incultes, acquérant rapidement la fortune
+terrienne, devenant un grand propriétaire, quelque chose comme le roi du
+blé, de l'avoine et du seigle dans son département. Tout lui réussit: soit
+qu'il ensemence la terre, soit qu'il laboure son épouse. Tout crève et se
+désagrège autour de lui, chez les gens de la ville, banquiers, usiniers,
+grandes dames, boutiquiers, employés, même la ruine vient au moulin de
+son voisin, un rural pourtant, parce que tous ces gens-là sont avares de
+semailles humaines, et ne font qu'un ou deux enfants à leurs femmes. Ils
+souffrent, tous ces malthusiens, et se trouvent justement punis, quand la
+mort frappe à leur porte et vient frôler les berceaux, n'ayant pas, comme
+Mathieu et Marianne, des bébés de rechange.
+
+Des pages puissantes, et d'une haute portée sociale sur les louches
+maisons d'accouchements, où l'on pratique l'avortement à seringue continue,
+et surtout sur les bureaux de nourrice, et les meneuses, ces grands
+pourvoyeurs de la mortalité infantile, sur le trafic abominable des
+nourrissons qu'on envoie au loin dans des villages meurtriers, qui ne sont
+que des cimetières de petits Parisiens, donnent de l'intérêt, et une haute
+portée moraliste à ce livre, dont la thèse principale est juste, mais
+exagérée et rendue presque insupportable. Zola a aussi très vivement
+dénoncé la fâcheuse manie de l'opération chirurgicale, mettant la femme à
+l'abri des charges de la maternité, opération si légèrement consentie, et
+recommandée avec tant de désinvolture par les praticiens à leurs belles et
+inquiètes clientes. C'était devenu une fureur, une manie, cette ablation
+sexuelle. «Mais les ovaires, ça ne se porte plus, ma chère!» disait une
+de ces opérées à une bonne amie, qu'elle s'efforçait de conduire chez le
+châtreur à la mode. La peur de l'enfant, beaucoup plus que le souci de la
+guérison d'un kyste tenace, guide la plupart de ces femmes, qui vont prier
+un médecin de les débarrasser du chou sous lequel on récolte les bébés. Il
+y a là en effet un mal social, et le blâme de l'écrivain, compliqué de la
+terreur qu'il inspire en faisant de la décrépitude prématurée, ou de la
+mort soudaine, la punition de l'opérée, peut être d'un salutaire effet.
+
+Zola a donc rempli une bonne besogne de moraliste, d'hygiéniste et
+d'éducateur social, quand il a montré, avec quelque exagération sans doute,
+mais en des tableaux violents et véridiques les ravages de l'infécondité
+artificielle due à l'intervention chirurgicale, les inconvénients de la
+fraude conjugale au point de vue de la santé, la perte que ces pratiques,
+et aussi l'allaitement mercenaire et l'envoi des nourrissons au loin,
+dans des repaires d'ogresses cupides, faisaient courir à la société. La
+surveillance des nourrices campagnardes, plus sérieuse et plus efficace,
+et l'exhortation aux mamans de nourrir elles-mêmes leurs poupons, voilà
+des pages excellentes. Les législateurs, les philosophes, les économistes
+et tous ceux qui se montrent inquiets de la lente dépopulation observée,
+en France, depuis de nombreuses années, ne peuvent qu'approuver le
+principe de la doctrine et de l'enseignement de _Fécondité_.
+
+On peut toutefois contester, au moins tant que l'ordre social et
+économique actuel subsistera, non seulement en France, mais parmi les
+nations avec lesquelles notre pays est en concurrence productive et
+commerciale, les avantages de la fécondité invoqués par Zola. Ils sont
+exceptionnels, et généralement improbables. Dans le monde imaginaire,
+où il place ses personnages, et où il les favorise, les exemptant des
+malchances, des désastres, les comblant de réussite et de bonheur, avec sa
+baguette de magicien conteur, l'avantage et le bienfait de la fécondité
+peuvent être admis. Dans la réalité, dans les conditions présentes de
+la production, de la consommation, de l'acquisition du sol et de la
+possession des instruments de travail, en présence de la cherté des
+subsistances, de la difficulté de l'habitation spacieuse à bon marché, de
+la compétition des emplois, et de la dispute des salaires, la fécondité
+est plutôt funeste, c'est comme une maladie pour l'individu, et c'est bien
+près d'être un fléau pour la collectivité.
+
+Zola a pour lui le sénateur Piot, et aussi les économistes à courte vue,
+tablant sur le maintien indéfini de l'ordre des choses contemporaines. Le
+romancier nous montre les désordres et les désastres de l'infécondité,
+mais la surproduction n'est-elle pas chargée de méfaits aussi? La
+fécondité déréglée serait la pire catastrophe. Pour la France notamment,
+où l'homme est casanier, rebelle à l'émigration, s'il y avait beaucoup de
+ces Mathieu et de ces Marianne du roman de Zola, ce serait une désolation:
+l'inondation humaine causerait autant de ruines que les débordements de la
+Loire et de la Garonne.
+
+Fécondité, ce serait bien vite un vice, déguisé sous un nom de vertu. Dans
+le langage cru des victimes de la faiblesse prolifique, de l'imprévoyance
+génésique, c'est sous un autre terme plus brutal qu'on désigne cette
+diarrhée créatrice: le lapinisme. Les socialistes préoccupés du devenir
+de l'ouvrier, les économistes, soucieux du maintien de l'équilibre des
+classes moyennes, les grands industriels, les fondateurs de puissants
+établissements financiers et commerciaux, redoutant le morcellement
+continu des capitaux, l'éparpillement des ressources du pays, la
+disparition, par les partages et les liquidations, après succession, des
+usines, des exploitations agricoles, des maisons de banque et de commerce,
+tous ces facteurs différents, séparés et souvent antagonistes, de la
+prospérité de la France, considèrent le nombre des enfants comme une
+diminution de richesse, un affaiblissement pour les familles aisées, une
+calamité pour les pauvres.
+
+Toutes les classes sont menacées par cette fécondité préconisée par
+Zola. La beauté des femmes saccagée, la maison troublée, les habitudes
+modifiées, les plaisirs, les réceptions dérangés: voilà un ennui assez
+sensible pour les riches; le souci des enfants à élever, à soigner, à
+caser, et l'émiettement des biens lors du mariage ou de l'établissement
+des héritiers, c'est une grave anxiété pour la bourgeoisie. Pour le
+travailleur, dont l'imprévoyance est irrémédiable, qui procrée au hasard
+des lundis et des soirs de saoulerie, la fécondité est l'équivalent d'une
+infirmité, d'une chute. La grossesse de la femme l'empêche de trouver du
+travail régulier, les patrons ne conservant pas les ouvrières toujours
+enceintes ou allaitant. La naissance d'un enfant, sans parler des
+inquiétudes, des soins à donner, des précautions, des veilles et des
+dérangements à toute heure de nuit, quand le repos est si nécessaire au
+travailleur, restreint l'espace déjà si mesuré du logis. Il faut souvent
+déménager, prendre un logement plus cher. Dans certaines maisons, on
+refuse un locataire qui a trop d'enfants à raison du bruit pour les
+voisins. L'homme se trouve comme séparé et privé de sa femme
+perpétuellement en gésine. Il prend en dégoût sa maison. Le cabaret le
+retient plus facilement. Il se sent aussi plus disposé, les samedis de
+paie, à écouter les appels des sirènes du trottoir, et il a son excuse
+dans l'attitude de sa compagne, peu disposée aux plaisirs du lit, et
+redoutant d'être de nouveau «prise». Le lapinisme engendre la misère,
+alimente la prostitution. La main d'oeuvre, déjà restreinte par les
+appareils scientifiques de plus en plus perfectionnés, s'avilit par
+l'abondance de bras vacants. Les salaires baissent, et cependant le prix
+des denrées augmente. En même temps, le niveau intellectuel et moral
+diminue. Les meurt-de-faim, les déclassés, les délinquants se multiplient
+selon la progression de la population. Le peuple tend de plus en plus à
+devenir une populace. Ces masses sont, tour à tour, entraînées vers la
+violence émeutière, et vers la soumission servile. L'excès de population
+est assurément un pire danger que la natalité restreinte. Il n'y a qu'au
+point de vue du recrutement des armées et des forces à amener sur les
+champs de bataille que la fécondité est une vertu civique, et peut
+présenter un avantage pour l'État.
+
+Si l'on admet que les guerres doivent se perpétuer entre peuples européens,
+évidemment la France est en danger, avec sa natalité stationnaire,
+bientôt décroissante. Mais cette probabilité de grands conflits entre
+nations civilisées, commerçantes, sourdement travaillées toutes par le
+socialisme pacifique, va en diminuant. D'ailleurs, en tenant compte de la
+nécessité d'être prêt, et armé suffisamment pour repousser une agression
+injuste, ou pour maintenir des droits légitimes, est-il absolument
+indispensable de disposer de masses considérables? Dans le passé, les
+grandes victoires ont été remportées par de petites armées, mais bien
+commandées et bien organisées. Et puis, les moyens scientifiques nouveaux,
+les engins perfectionnés, les explosifs, les ballons dirigeables, les
+sous-marins, ne peuvent-ils diminuer les tentations belliqueuses des
+souverains? La guerre, malgré tout survenant, le patriotisme debout,
+l'élan, le courage et le sacrifice pourraient compenser l'infériorité du
+nombre. Si toute la nation se levait, avec des troupes d'élite, de bons
+chefs, une discipline de fer, le peloton d'exécution pour tout général
+vaincu, pour tout officier convaincu de n'avoir pas fait tout son
+devoir, pour le soldat désobéissant ou lâchant pied, on suppléerait
+à l'insuffisance des effectifs. Il est curieux de trouver, dans le
+socialisme de Zola, un argument pour la perpétuité des guerres étrangères
+et aussi des guerres civiles, car c'est surtout à ces catastrophes
+qu'aboutit l'excès de population. Si le rêve de Zola se réalisait, il
+faudrait souhaiter, comme contre-poids au pullulement humain, la fréquence
+des batailles et la permanence des épidémies. Mais il ne faut envisager
+le livre de _Fécondité_ que comme la rêverie optimiste d'un écrivain
+humanitaire, influencé par la satisfaction d'une paternité effective et
+récente.
+
+ * * * * *
+
+_Travail_ est un autre conte de fées, qui a beaucoup d'analogie avec
+_Fécondité_. Un petit ingénieur, Luc Froment, tandis que Mathieu Froment
+faisait fortune avec des terrains incultes et pierreux, s'enrichit
+en transformant une mine mal outillée, imparfaitement exploitée. Les
+théories de Fourier sur le travail attrayant et celles de Gabet, de
+Victor Considérant, de Saint-Simon et des adeptes du père Enfantin, à
+Ménilmontant, sont de nouveau mises sous les yeux du lecteur, comme
+réalisables et pratiques. Il y a de très fortes scènes de la vie ouvrière,
+dans _Travail_, et des descriptions colorées, comme la fonte du minerai,
+la fabrication des rails et des charpentes d'acier, aussi superbes que
+celles de _Germinal_. Des contrastes entre les hommes du passé, et ceux
+qui sont des pionniers de l'avenir, un drame domestique terrible avec
+une catastrophe mélodramatique, un mari mettant le feu à sa maison pour
+s'engloutir, avec la femme coupable, dans le brasier, des tableaux de
+fêtes ouvrières, des mariages, beaucoup de mariages, une longévité
+exceptionnelle pour Luc, l'ingénieur fécondant l'usine, créant toute une
+ville, toute une société nouvelle, comme le cultivateur Mathieu remplaçant
+des landes et des marais par une campagne luxuriante, font de ce volume un
+ouvrage de socialisme fantastique. Zola semble un Jules Verne fouriériste
+et humanitaire, et ce sont des voyages extraordinaires au pays du travail
+qu'il nous raconte, dans une langue poétique et pittoresque, comme
+toujours.
+
+ * * * * *
+
+_Vérité_, c'est l'affaire Dreyfus. Comme dans un roman à clef, l'auteur a
+déplacé les situations, modifié les milieux et changé les noms et les
+qualités des personnages. Mais l'allusion est d'une compréhension aisée,
+et l'allégorique récit est l'histoire dramatisée du célèbre procès.
+
+Au lieu d'une affaire d'espionnage, il s'agit d'une assez répugnante
+aventure de viol et de meurtre, rappelant le crime où fut mêlé le célèbre
+frère Flamidien. Un jeune écolier est trouvé étranglé et souillé, un
+matin, dans un bourg imaginaire, Maillebois, proche la ville cléricale de
+Beaumont, également supposée. On accuse un malheureux instituteur laïque,
+Simon, uniquement parce qu'il est juif. On saisit déjà l'analogie avec
+l'Affaire. Simon est injustement condamné, poursuivi par les huées
+populaires. La conviction des jurés a été décidée par la production en
+chambre de délibérations d'une pièce secrète, non communiquée à la défense,
+par le président, tout acquis à la faction cléricale acharnée à la perte
+du juif. Simon est envoyé au bagne. L'instituteur Marc Froment, un des
+quatre évangélistes sociaux de Zola, se multiplie pour faire reconnaître
+l'innocence de la victime. Il y parvient, après une longue lutte et des
+incertitudes de procédure, de mouvements d'opinion, de passions politiques
+et religieuses. L'instituteur est enfin réhabilité, et l'auteur du crime,
+un certain frère Gorgias, se dénonce et se fait justice. Une grande fête
+civique et laïque célèbre le retour de la victime dans la bourgade,
+au milieu de ses partisans, vainqueurs de la coalition cléricale et
+réactionnaire.
+
+Zola, avec une grande abondance de détails, a peint le monde
+ecclésiastique et la société aristocratique décidés à perdre le malheureux
+juif pour sauver le prestige de l'école congréganiste. Quant au frère
+Gorgias, il est l'Esterhazy de cette affaire fictive. Tous, même ceux qui
+se servent de lui, et qui l'ont couvert de leurs robes de prêtres ou de
+magistrats, l'abandonnent et le livrent à la misère et au désespoir, ce
+qui fait qu'il se décide à manger le morceau, à produire le fait nouveau.
+Il existe au débat un papier rappelant le fameux bordereau. C'est un
+modèle d'écriture, importante pièce à conviction, qui a été truqué,
+escamoté, contesté, au cours de la première instruction, avec des
+manigances de juges et des intimidations de témoins. _Vérité_ a donc
+le caractère d'une seconde mouture de l'affaire Dreyfus.
+
+Zola a dessiné, plutôt de chic, quelques types d'ecclésiastiques, qui
+ont toute la naïve scélératesse des traîtres de l'Ambigu, des jésuites
+traditionnels des feuilletons et le Rodin du _Juif-Errant_ est reproduit
+sous le nom de père Grabet. Les instituteurs tiennent tous les rôles
+sympathiques dans ce livre, et sont encensés, portés au pinacle de la
+hiérarchie sociale. Là aussi, il y a un peu, beaucoup d'exagération. On a
+trop couvert de fleurs nos instituteurs. On les a encouragés à marcher sur
+les traces de leurs collègues allemands, qui ont, prétend-on, donné la
+victoire à leurs compatriotes. La comparaison a été mal comprise, mal
+suivie. C'est en se montrant des chauvins injustes, et souvent absurdes,
+que les instituteurs allemands se sont surtout révélés les auxiliaires de
+leurs soldats. Nos maîtres d'école ont cru que c'était en se proclamant
+devant leurs élèves, pacifistes, anti-militaristes, et en enseignant qu'il
+n'y avait nul besoin d'une patrie, qu'ils égaleraient les disciples de
+Fichte et de Koerner. Ce n'est pas du tout cela.
+
+Ce roman, ayant le grand défaut d'être à clef et de reproduire un débat
+déjà éloigné, et dont le recul s'accentuera, ne paraît pas devoir garder
+une place importante dans l'oeuvre de Zola. Il ne survivra pas à cette
+Affaire, qui, heureusement, commence à n'être plus pour nous qu'un de ces
+cauchemars dont on garde seulement le mauvais souvenir, quand le réveil
+est venu, avec le soulagement de l'angoisse disparue.
+
+Le quatrième évangile, qui devait s'appeler _Justice_, n'a pu être écrit,
+et je ne crois pas que Zola, surpris par la mort, ait eu le temps de
+préparer le dossier de ce roman, ni de colliger les notes qui lui étaient
+nécessaires pour le mettre en train.
+
+Les trois romans subsistants ne sont pas inférieurs, comme on l'a dit, aux
+autres ouvrages de Zola; ils sont autres. Ce sont des rêveries délayées en
+des chapitres interminables, des visions d'avenir combiné et arrangé, des
+chimères saisies au vol de l'imagination et du désir optimiste.
+
+Excepté _Vérité_, qui a trop d'actualité, les deux évangiles restants
+seront lus et consultés avec intérêt par tous ceux que les études sociales
+passionnent, et qui cherchent à établir, au moins dans les livres, dans
+les discours, dans les projets, les fondations d'un édifice humain
+nouveau. Ce temple social aura pour pierres d'assises, le Travail, non
+plus mercenaire et forcé, mais volontaire et gratuit, puis le partage,
+comme au foyer familial actuel entre tous les enfants égaux, de la table,
+du logement, des vêtements, des plaisirs aussi; l'amour, l'amitié, la
+concorde régneront parmi les habitants de la planète pacifiée, et mieux
+aménagée pour les besoins et les satisfactions de tous. Ce sont de bien
+beaux rêves! La crédulité socialiste, adéquate à celle des croyances
+religieuses, se berce par ces agréables sornettes et croit au paradis
+collectiviste, comme on a cru au ciel d'Indra, au walhalla d'Odin, au
+harem céleste de Mahomet, au séjour des bienheureux chrétiens, où le
+Très-Haut préside sur son siège de nuées, entouré de sa cour de Trônes
+et de Dominations. Il faut à l'humanité, toujours enfantine, des contes
+fantastiques, des légendes, des miracles, et on lui promet toujours
+le même paradis; il n'y a que le décor et le nom des bienheureux qui
+changent. Le paradis socialiste, qu'on nous annonce, est tout autant
+séduisant, et tout aussi fantastique que celui des péris, des valkyries,
+des houris et des archanges androgynes, commandés par le porte-glaive
+Michel, et notre confiance naïve est toujours la même.
+
+Il est doux, cependant, de s'imaginer un instant, en lisant _Travail,
+Vérité, Fécondité_, ces Bibles optimistes et fallacieuses comme les Védas,
+les Corans et les autres livres religieux, que nos descendants connaîtront
+toutes ces jouissances, et vivront de l'existence idéale et triomphale
+annoncée, préparée, léguée par Luc, Marc et Mathieu Froment. L'auteur, qui
+a conçu et exécuté ces programmes merveilleux, était décidément un brave
+homme, souhaitant le bonheur pour tous. Il avait l'âme d'un saint Vincent
+de Paul, le seul Saint dont le peuple ait raison de garder la mémoire.
+Sa philosophie peut paraître enfantine, mais elle est plutôt consolante.
+Heureux ceux qui peuvent espérer le paradis socialiste décrit et promis
+par Zola, le paradis de _Fécondité_, de _Travail_ et de _Vérité!_
+Malheureusement, pour beaucoup d'entre nous, après avoir déposé ces livres
+fabuleux, ces contes des mille et une nuits démocratiques, un seul paradis
+est certain, de tous ceux qu'a conçus l'imagination des hommes, et qu'a
+acceptés la superstition des foules dans son horreur du vide final, dans
+l'instinctif effroi de la suppression de tout, c'est le Nirvâna divin, le
+Nirvâna bouddhiste absolu.
+
+Zola, vaste et puissant esprit, ouvert à tout ce qu'il y a dans l'univers
+de bon, dans la nature de fécondant, repoussait comme un mensonge éternel
+la seule vérité vraie: le Néant. Il ne concevait pas la possibilité
+de l'oméga de l'alphabet humain, pas plus que la fin de l'alphabet de
+l'univers, dont les lettres, hasardeusement assemblées, doivent pourtant
+un jour fatalement se disperser, et ne plus offrir aucun sens, aucune
+forme. La matière sans doute demeurera éternelle, mais elle retournera à
+son amalgame primitif et chaotique, sauf à subir, dans l'Incommensurable,
+de nouvelles décompositions, et à façonner à l'aventure des univers neufs
+et semblablement périssables, dont nous ne pouvons ni connaître, ni même
+soupçonner la composition et la destinée. Là seulement est la vérité; tout
+s'anéantira de ce que nous voyons, de ce que nous faisons, de ce que nous
+savons. Quant au bonheur, il ne saurait être que relatif, et le Socialisme,
+comme les autres religions, ne peut que promettre, et non tenir. C'est
+tout de même une bonne action que de chercher à persuader, comme l'a fait
+l'auteur de _Travail_, avec une éloquence admirable et une assurance qui
+en impose, qu'un jour viendra où les travailleurs seront tous heureux.
+Cette foi mensongère aide, comme autrefois la croyance à la vie
+paradisiaque, à la justice de Vichnou, d'Allah, du bon Dieu, à supporter
+la misère présente, la fatalité quotidienne du malheur. «Ceux qui pleurent
+seront consolés, ceux qui ont faim seront rassasiés...» voilà ce que
+promet à la pauvre humanité la philosophie des évangélistes anciens.
+C'est la même promesse que font les évangiles de Zola. Il n'y a que sur
+l'endroit où s'accompliront ces merveilles, que les synoptiques et les
+apôtres zolistes ne sont pas d'accord: les uns désignent l'avenir, comme
+les autres le ciel. C'est bien lointain, bien vague aussi. Enfin, si la
+foi ne sauve pas toujours, la crédulité prévient le désespoir, et c'est là
+le meilleur et le plus clair de l'évangélisation nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VIII
+
+DERNIÈRES ANNÉES D'ÉMILE ZOLA.--SA MORT.--LE PANTHÉON (1902)
+
+
+L'existence d'Émile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la
+déchirure de l'affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début.
+Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de
+l'apprentissage littéraire; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est
+montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des
+émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon
+impassible, au milieu du carnage d'Eylau.
+
+Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus: la perte
+affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n'a pas
+été secoué par de grandes crises de coeur. L'amour physique, qui le
+préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années.
+L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était, ce qui est le
+cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des
+oeuvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais
+cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis
+d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en convînt pas. Les adulations
+l'ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des
+huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agréable
+symphonie de la célébrité. L'affaire Dreyfus lui a donné la sensation,
+inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la
+place publique, qu'il semblait, par ses oeuvres, par sa vie de cénobite,
+par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des
+candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin,
+il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail.
+L'homme n'est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme
+la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète fanatique, ce fut
+sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec
+une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très
+croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une
+béatitude infinie.
+
+Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance
+d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi
+toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes
+de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il
+prononça, le samedi 23 mai 1893, à l'Association des Étudiants de Paris,
+dont il présidait la fête.
+
+Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salua la Science et la
+définit:
+
+ La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et
+ aboutirait à la faillite? (C'était à l'époque où Brunetière avait
+ lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non!
+ ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle
+ promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vérité!
+
+Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une
+foi, avec l'impétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile
+nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin
+appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l'Acropole:
+
+ Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi
+ n'accomplirions-nous pas la tâche individuelle que chacun de nous
+ vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l'orgueil du Moi, qui
+ ne veut pas rentrer dans le rang? Dès qu'on a accepté cette tâche, et
+ qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même
+ chez les plus torturés.
+
+ C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement
+ en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme,
+ dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier
+ qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes
+ les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien
+ dans la satisfaction du devoir accompli.
+
+ Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a
+ là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu
+ près tranquille; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne
+ santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en
+ résolvant le plus de travail possible sur cette terre!
+
+ Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins
+ sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire
+ qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à
+ quoi cela mène, à quels affreux désastres.
+
+ On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance
+ supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non! non! C'est là un langage
+ qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui
+ travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre,
+ il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit
+ ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert,
+ il n'y faut que du vouloir et de la méthode.
+
+ Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le
+ socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du travail pour tous, du
+ travail régulateur et pacificateur.
+
+ Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant
+ d'avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce
+ qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions
+ de prix où il ne tombe parmi l'indifférence des élèves, mais je vous
+ demande d'y réfléchir, et je me permets, moi qui n'ai été qu'un
+ travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la
+ longue besogne dont l'effort remplit ma vie entière. J'ai eu de rudes
+ débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu
+ dans la lutte; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh
+ bien! je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a
+ soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi,
+ j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait
+ à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même,
+ lorsque la vie mauvaise m'avait abattu.
+
+ Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche
+ quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque
+ jour dans son oeuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma
+ table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes
+ douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de
+ ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma tâche m'a été
+ un soulagement et un réconfort.
+
+ Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le coeur
+ brisé peut-être, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais
+ songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur;
+ la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous
+ n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et
+ disparaître!
+
+ On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de
+ communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue.
+
+On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du
+beau discours de Zola. À rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans
+l'analyse de _la Débâcle_. À noter aussi que, dans les trois Évangiles
+même dans _Vérité_, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il
+n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation
+du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l'armée, pas une
+flatterie aux anti-militaristes.
+
+Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à
+Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie.
+
+ La gaieté, c'est l'allègement de tout l'être, c'est l'esprit clair,
+ la main prompte, le courage aisé, la besogne facile, les heures
+ satisfaites, même lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte
+ du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé,
+ le don de nous-même, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et
+ d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour
+ être. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d'un homme
+ qui n'a guère la réputation d'être gai. J'en parle comme un souffrant
+ parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse
+ fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir
+ beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai
+ aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne
+ soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la
+ gaieté!...
+
+Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il
+préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante
+disposition, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir,
+et qu'il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de
+discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont
+on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances,
+et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal.
+
+Malgré ses sentiments d'indépendance, et ses goûts d'isolement, son
+horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des
+milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu'il ne le
+prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola
+accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette
+société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps
+tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy y furent ses parrains. Il
+s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonctions présidentielles.
+Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller
+avaricieusement sur les intérêts de la société, qu'il lui arriva de
+prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans
+ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme
+éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme
+sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé
+reproduire, par le journal _le Parti ouvrier_, un de mes articles, et
+cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres.
+Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser
+poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité
+au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende,
+bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût
+approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal populaire, et peu
+millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande
+républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de
+la Société qui l'avait mis à sa tête.
+
+Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion
+d'honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d'officier.
+
+Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l'Académie,
+et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette
+tentative l'opiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a
+motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux
+ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Édouard
+Lockroy. Personne, dans son entourage, n'était averti; quelques-uns de
+ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette
+soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en
+excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait
+prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique:
+
+ Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j'ai accepté, après de
+ longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois
+ intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation
+ va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à
+ l'Académie. Si l'Académie s'offre jamais à moi comme la décoration
+ s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter
+ pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai,
+ simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon,
+ et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas
+ que je viens de faire...
+
+Il n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas
+devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui
+n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte.
+
+Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du
+_Figaro_, lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il
+expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments
+de confraternité:
+
+ Paris, le 4 février 1893.
+
+ Mon cher Magnard,
+
+ Je n'entends barrer la route à personne. Rassurez-vous donc sur le
+ sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de
+ poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s'inquiéter de moi.
+
+ Battu pour battu, il me sera doux de l'être par lui.
+
+ Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il m'est
+ impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois
+ digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent.
+
+ Ma situation est simple.
+
+ Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me
+ suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir
+ fait. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je
+ me présenterai toujours.
+
+ Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de
+ posséder à l'Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder
+ toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur
+ ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai
+ sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera.
+
+ Cordialement à vous.
+
+Il apporta, dans cette poursuite d'un siège académique, un acharnement,
+qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on
+aurait dû s'y attendre. D'ordinaire, l'Académie, après un stage plus ou
+moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde à la persévérance, qui est
+pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord
+devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et même au talent trop
+sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant
+devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le
+soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour,
+il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. Il
+subit un échec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau
+l'hostilité de l'Illustre Compagnie. Voici la déclaration nette et franche
+qu'il publia après ce retentissant insuccès:
+
+ Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant? La
+ question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d'avance.
+ Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de l'Académie
+ française que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je
+ pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne.
+
+ Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort,
+ s'il y avait alors une vacance à l'Académie, j'enverrais encore une
+ lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position
+ que j'ai prise. _Je considère que puisqu'il y a une Académie je dois
+ en être_. C'est pour cela que je me suis présenté. Que l'on m'approuve
+ ou que l'on me blâme, il n'en reste pas moins ce fait: j'ai engagé la
+ lutte. L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer
+ serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas.
+
+ L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes
+ les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres.
+
+Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait
+d'abord la crudité de certains passages de ses livres, l'argot de
+_l'Assommoir_, la Mouquette montrait trop sa lune dans _Germinal_. Ce
+n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu
+dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre,
+lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola
+aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie ne
+vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le
+talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, _la Chanson des Gueux_
+contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole.
+_La Débâcle_ et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l'on a
+voulu voir un dénigrement de l'armée, et un mépris de la valeur française,
+qui n'étaient pas un instant en cause, valurent à l'auteur des animosités
+invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l'ostentation avec
+laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des
+jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect
+religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre
+venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses
+insuccès répétés, le perpétuel candidat, faisant son examen de conscience
+et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase
+fâcheuse écrite dans _les Romanciers naturalistes_, étude sur Balzac:
+
+ Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d'elle
+ (l'Académie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une
+ vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront
+ d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n'ont pas fait
+ partie...
+
+Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source:
+«Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!» car la soif peut venir, et c'est
+un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par
+la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau,
+ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent.
+
+Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections
+législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement
+de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa
+nomination en Indochine, et il fut sur le point d'accepter. Il hésita
+cependant. On chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en
+ajoutant qu'il avait beaucoup de besogne en cours, et qu'il ne se sentait
+point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois l'avenir,
+en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait
+probablement disposé à l'accepter. A défaut de l'Académie, aujourd'hui la
+Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort
+n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent
+satisfaites.
+
+Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prêtent guère à l'anecdote
+et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au
+théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les
+habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur.
+Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa
+force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut
+aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison
+rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait
+beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion,
+et ce fut le monument qui peut-être l'intéressa la plus, le cimetière des
+chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York.
+
+Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5
+juin 1889:
+
+ ... J'ai toutes les peines du monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre
+ petit Fanfan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse.
+ Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais
+ comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa mort m'a bouleversé.
+ J'en suis resté tout frissonnant...
+
+Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit
+chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son
+maître.
+
+Il écrivit, à ce propos, à Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal
+_l'Ami des Bêtes_, la touchante lettre suivante:
+
+ Mademoiselle,
+
+ Je vous envoie toute ma sympathie pour l'oeuvre de tendresse que vous
+ avez entreprise, en faveur de nos petites soeurs, les bêtes.
+
+ Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire
+ qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables
+ que je viens de passer, a été celle où j'ai appris la mort brusque,
+ loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne
+ m'avait pas quitté.
+
+ Le soir où je dus partir pour l'exil, je ne rentrai pas chez moi,
+ et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais
+ pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l'habitude.
+ Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gardé la
+ tristesse. Ma femme m'écrivait qu'il me cherchait partout, qu'il
+ perdait de sa joie, qu'il la suivait pas à pas, d'un air de détresse
+ infinie.
+
+ Et il est mort en coup de foudre.
+
+ Il m'a semblé que mon départ l'avait tué; j'en ai pleuré comme un
+ enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est
+ impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand
+ je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes
+ sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus
+ durs.
+
+ Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette
+ histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une
+ âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.
+
+ Fraternellement,
+
+ ÉMILE ZOLA.
+
+Zola était très fier de sa qualité de membre de la Société protectrice des
+animaux.
+
+Il écrivait à ce sujet, en 1899, de Londres:
+
+ Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui-ci: en ma
+ qualité de délégué du gouvernement à une assemblée générale de la
+ Société protectrice des Animaux, j'ai accroché une médaille d'or à la
+ poitrine d'une rougissante bergère, une petite Bourguignonne de seize
+ ans, qui s'appelait Mlle Camelin, et qui, au péril de sa vie, avait
+ tué en combat singulier un loup affamé, sauvant ainsi son troupeau...
+
+
+Zola a de tout temps pratiqué l'amitié. Il se plaisait à diriger, à
+commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère.
+Il a été le centre de plusieurs réunions d'intimes, comme nous l'avons
+dit: Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des
+Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de
+ses rêves, de ses essais. Puis, vinrent les peintres impressionnistes
+et coloristes, Manet, Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait
+Cézanne, l'ami de l'adolescence. Ensuite ce fut le groupe de Médan: Guy
+de Maupassant, Hennique, Huysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les
+co-auteurs des _Soirées de Médan_. Le développement pris par cette étude
+m'a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux
+documents, ayant été l'ami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de
+Paul Alexis entre autres, pour ne citer que les morts. Si la brièveté de
+l'existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au «groupe de
+Médan».
+
+Vinrent ensuite les compagnons de l'époque combative, les défenseurs de
+Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes,
+des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau,
+et le groupe des jeunes gens de la dernière heure, Saint-Georges de
+Bouhélier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens
+de la gloire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d'être
+célébré (14 octobre 1908), devait épouser sa fille Denise.
+
+Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est bon de citer
+au premier rang, surtout parce que, poète lyrique, auteur dramatique et
+critique, ayant vécu, travaillé, grandi, en dehors du naturalisme, il
+semblait devoir être plutôt éloigné de l'auteur de _Germinal_, mon vieux
+camarade du Parnasse, Catulle Mendès.
+
+Au banquet donné au Chalet des Îles, au Bois de Boulogne, le 20 janvier
+1893, à l'occasion de la publication du _Docteur Pascal_, qui terminait
+la série des Rougon-Macquart, après le toast d'Émile Zola, remerciant la
+presse et son éditeur Charpentier, disant: «Cette fête est celle de notre
+amitié, qui dure depuis un quart de siècle, et qu'aucun nuage n'assombrit
+jamais, sans qu'aucun traité nous ait liés, l'amitié seule nous a unis et
+l'amitié est le meilleur des contrats...» Catulle Mendès se leva et salua
+en ces termes le héros de la cordiale cérémonie:
+
+ Je lève mon verre, cher et illustre maître, pour fêter le jour où
+ s'achève votre oeuvre énorme, bientôt suivie certainement de tant
+ d'oeuvres encore, universelle et juste gloire.
+
+ Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force géniale
+ pour de nouvelles réalisations, vous avez édifié déjà un monument
+ colossal qui, après avoir stupéfié d'abord, puis courbé à l'admiration
+ les hommes de notre âge, sera l'étonnement encore, mais surtout
+ l'enthousiasme des hommes de tout temps. Et, tout en réservant,--vous
+ m'y autorisez,--mon intime prédilection pour la Poésie, émerveillement
+ suprême, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui
+ qui n'est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l'une des plus
+ solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la
+ France moderne!
+
+Cet hommage d'un artiste et d'un journaliste comme Catulle Mendès compense
+et efface bien d'absurdes et haineuses diatribes.
+
+Un petit incident a terminé cette fête de la littérature moderne.
+
+Un militaire, le général Jung, s'est levé, après plusieurs orateurs, et a
+dit simplement, en buvant à Zola:
+
+--«Je souhaite de toute mon âme que mon illustre ami, après _la Débâcle_,
+nous donne _le Triomphe_.»
+
+Zola a répondu en souriant:
+
+--«Général, cela dépend de vous!»
+
+Ni Zola, ni personne de ceux qui lui survivent ne devaient voir se
+réaliser ce double voeu littéraire et patriotique.
+
+ * * * * *
+
+Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus
+de Médan pour s'installer à Paris, dans leur appartement de la rue de
+Bruxelles, n° 2 bis. C'était la rentrée hivernale d'usage. M. et Mme Zola
+se couchèrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune.
+
+Des travaux de réparation étaient urgents dans l'appartement. Il convenait,
+ notamment, de remettre en état un tuyau de chute du cabinet de toilette.
+Des ouvriers avaient été commandés. Les plombiers devaient venir, le
+lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été
+convenu, le lundi matin, à huit heures. Il fallait passer par la chambre à
+coucher pour pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte.
+Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On
+trouva Émile Zola, à terre, au pied du lit, sans connaissance, au milieu
+de déjections et de vomissements. Mme Zola gisait, inanimée, sur le lit.
+On ouvrit les fenêtres, on courut à la recherche d'un médecin. Il en vint
+deux. Ils pratiquèrent la traction rythmique de la langue et essayèrent
+d'obtenir la respiration artificielle. Le pouls de Mme Zola était
+perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgré ces soins,
+que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours,
+Mme Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé,
+à Neuilly, chez le docteur Defant. Elle se rétablit assez promptement.
+
+L'enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du
+quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et
+l'analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire
+municipal, permirent d'attribuer la mort à un empoisonnement par l'oxyde
+de carbone.
+
+On apprit bientôt, de la bouche même de Mme Zola, quelques particularités
+sur la nuit au cours de laquelle s'était produite la catastrophe. Zola,
+se sentant indisposé, sous l'oppression de l'asphyxie, s'était levé vers
+trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la
+fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser,
+vacillant, sans forces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit.
+L'oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce.
+Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, au-dessus de la
+couche d'air vicié, a échappé à l'asphyxie totale.
+
+Dans le premier moment de la stupeur générale, on crut à un drame intime,
+à un suicide. Il pouvait s'être produit des querelles domestiques,
+ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris,
+disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble? D'autres prétendaient
+que Zola était découragé, annihilé par les batailles subies, et par les
+suites, désastreuses pour lui, de l'affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait
+qu'il était inquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la vente de ses
+ouvrages, et qu'il se trouvait sur le point de connaître la gêne. Il était
+dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux
+travaux productifs, et le dégoût d'une existence tiraillée et amoindrie
+l'aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire.
+
+Aucune de ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire
+de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide: ce
+magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations, avait
+dit, dans son procès-verbal:
+
+ Il n'y a pas de calorifère allumé, pas d'odeur de gaz. On croit à un
+ empoisonnement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui
+ étaient dans la chambre, ne sont pas morts.
+
+L'enquête médico-légale et l'autopsie firent tomber ces suppositions,
+et la mort d'Émile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à
+des émanations d'oxyde de carbone provenant, par suite de vices de
+construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre
+l'humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des
+«boulets». La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager,
+dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et
+répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes,
+étant closes.
+
+La mort absurde ayant fait son oeuvre détestable, l'enquête close, les
+suppositions malveillantes arrêtées, on s'occupa des obsèques du grand
+écrivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu'aucun incident les
+troublât. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un capitaine,
+rendit les honneurs funèbres militaires, le défunt étant officier de la
+Légion d'honneur.
+
+Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à une heure précise. Le
+cortège partit de la maison mortuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de
+deuxième classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec inscriptions.
+Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel Hermant, président de la
+Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des
+Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil était
+conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperçu
+d'ailleurs, l'ex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de
+l'Instruction publique, M. Chaumié, et le directeur des Beaux-Arts, M.
+Henry Roujon.
+
+L'inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours
+furent prononcés par MM. le ministre Chaumié, Abel Hermant et Anatole
+France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière
+Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut,
+à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance.
+
+Je ne saurais mieux terminer cette étude impartiale et consciencieuse
+sur Émile Zola qu'en reproduisant trois intéressantes appréciations sur
+l'Homme et sur l'oeuvre, méritant d'être conservées, dans un travail
+documentaire comme celui-ci.
+
+La première émane d'un jeune chef d'école, poète, philosophe, romancier
+et dont les oeuvres dramatiques, _la Victoire, le Roi sans Couronne, la
+Tragédie Royale_, dénotent une haute préoccupation artistique, en même
+temps qu'elles manifestent des tendances esthétiques qui paraissent
+opposées à celles de Zola, mais ce n'est là qu'une apparence. Ceux qui se
+refusent à voir et à sentir la grande idéalité de Zola admettront-ils le
+témoignage spontané et enthousiaste d'un écrivain de vingt ans?
+
+Voici ce qu'écrivait, le 1er octobre 1896, Saint-Georges de Bouhélier, et
+l'on comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus
+amples épithètes louangeuses, en sa dédicace de l'_Hiver en Méditation ou
+les Passe-temps de Clarisse_, ouvrage précieux et intensif, publié à la
+Librairie du «Mercure de France»:
+
+ À Émile Zola.
+
+ Maître,
+
+ Bien que votre harmonieux génie ait conquis l'attention du monde,
+ il n'est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos
+ labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre
+ auteur contemporain, mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise.
+ Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime,
+ et l'admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n'a
+ subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses
+ diatribes de l'envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que,
+ malgré vos travaux d'une solidité admirable, le public se refuse
+ encore à vous en reconnaître les dons.
+
+ Cependant de quelle force n'êtes-vous pas anobli! Quelle beauté dans
+ vos ouvrages! _la Terre, Germinal_, les colossales fresques! Cela se
+ déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes,
+ villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les
+ blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les
+ avez dotés d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement
+ à OEdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que
+ roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos
+ fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela
+ demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en
+ pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes
+ que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et noble équilibre.
+ Ce qui distingue votre univers, c'est la paix de son innocence et
+ sa puissante vitalité. Magnifiquement, l'antique Pan y palpite.
+ L'insufflation des sèves soulève sa poitrine large.
+
+ Ainsi, j'ai éprouvé la pudeur de votre oeuvre, quand l'épaisseur du
+ crépuscule fatiguait ma maison d'hiver. Mélancoliquement à l'abri,
+ je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient
+ peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si
+ l'offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l'admiration
+ en laquelle vous tient un jeune homme.
+
+ SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER.
+
+ 1er octobre 1896.
+
+La seconde opinion est d'Anatole France, revenu sur d'anciennes
+préventions, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le
+mettre en contradiction avec lui-même, et pour accabler la mémoire de
+Zola. C'est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque
+et simple, prononcé devant le cercueil de l'illustre écrivain:
+
+ Messieurs,
+
+ ... L'oeuvre littéraire de Zola est immense.
+
+ Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres
+ la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous
+ avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer
+ éloquemment le sens intellectuel et moral.
+
+ Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.
+
+ Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette
+ oeuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on
+ s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés
+ avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le
+ sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les
+ invectives et les apologies s'entremêlaient.
+
+ Et l'oeuvre allait grandissant toujours.
+
+ Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on
+ reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de
+ bonté.
+
+ Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes.
+ Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et
+ vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur
+ plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi
+ obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses
+ romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine
+ vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et
+ nuisible; il combattit le mal du temps: la puissance de l'argent.
+ Démocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s'efforça de lui
+ montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le
+ livre, imbécile et sans défense, à toutes les oppressions, à toutes
+ les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout
+ où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers
+ livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il
+ s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure.
+
+ Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes
+ fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science.
+ Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l'affranchissement
+ progressif de l'humanité laborieuse.
+
+ Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son oeuvre n'est
+ comparable en grandeur qu'à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes
+ cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée
+ européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais
+ celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la
+ cité du travail.
+
+L'autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui
+l'on reprochait _la Débâcle_, comme livre anti-patriote, presque comme un
+crime de lèse-patrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant
+à retenir: ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux
+du général de la charge héroïque, frappé à mort en criant à ses cavaliers
+décimés: «En avant! pour la France et pour le Drapeau!» Ces deux fils de
+soldat ne sauraient être accusés de mépriser l'armée et d'approuver un
+insulteur de la Patrie. À cette injuste attaque, à cette calomnieuse
+dénonciation, qui ne devrait trouver créance qu'auprès de ceux qui n'ont
+pas lu _la Débâcle_, venant après la déclaration de l'écrivain militaire
+et patriote Alfred Duquet, le témoignage des frères Margueritte n'est-il
+pas décisif, et ne doit-il pas anéantir enfin cette légende absurde de
+_la Débâcle_, livre anti-français:
+
+ ... Certes, Émile Zola se passe d'une caution comme la nôtre.
+ Nous tenons à honneur, pourtant, de l'apporter au maître disparu.
+
+ Se rappelle-t-on quelles clameurs indignées ont accueilli
+ _la Débâcle?_ Zola, à entendre des patriotes d'excellents sentiments,
+ mais qui sans doute n'avaient pas lu, ou pas réfléchi, ou pas remonté
+ aux sources, Zola souillait l'uniforme français, calomniait l'armée,
+ vilipendait la France.
+
+ Hélas!
+
+ Nous aussi, après lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant
+ chemin de 1870, jalonné de nos morts. Nous aussi, après lui, nous
+ avons retourné cette triste terre rouge, pèleriné à ces champs de
+ bataille qui virent l'écroulement d'un empire et le chancellement
+ d'une nation. Et nous pûmes nous convaincre, en contrôlant historiens,
+ faits, détails, souvenirs, témoins, de quelle scrupuleuse vérité, de
+ quelle exacte et sévère documentation témoignait, pour le romancier
+ méconnu, ce livre douloureux, mais probe: _la Débâcle_.
+
+La postérité appréciera plus justement, plus loyalement que beaucoup
+d'entre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, l'oeuvre
+littéraire de Zola. Elle s'occupera un peu moins de l'auteur de _J'accuse_
+et un peu plus du romancier historien de la _Fortune des Rougon_, du
+psychologue et du paysagiste de _la Page d'Amour_, du robuste peintre de
+la vie ouvrière dans _Germinal_ et _Travail_.
+
+Nous pouvons, cependant, porter déjà un jugement, moins partial, moins
+passionné, dégagé des mesquines préoccupations de l'actualité et de la
+polémique, sur cet écrivain génial qui, avec Victor Hugo, Balzac et Renan,
+personnifiera les lettres françaises au XIXe siècle.
+
+Un tri se fera dans le nombre considérable des écrits de Zola. C'est forcé,
+et la postérité ne recueille jamais tout ce que laisse après lui un grand
+producteur. Déjà on n'accepte que sous bénéfice d'inventaire l'héritage de
+Balzac et d'Hugo.
+
+Une sélection se fera dans l'ensemble des Rougon-Macquart. _L'Assommoir,
+Germinal, Nana, la Terre_, dont la vogue, à leur apparition, fut
+considérable, conserveront leur retentissante notoriété. Ce sont des
+livres qu'il faudra avoir lus. Par contre, _Son Excellence Eugène Rougon,
+la Conquête de Plassans, l'Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, le
+Bonheur des Dames_, et oeuvres analogues, perdront de l'intérêt, au moins
+aux yeux du grand public. Les descriptions et les longueurs feront
+négliger les belles qualités de couleur et de style de ces ouvrages, au
+caractère technique et presque didactique. Mais, comme cela est arrivé
+pour Balzac, dont _Eugénie Grandet, la Cousine Bette_ et d'autres études
+d'une humanité profonde et d'une psychologie éternelle ont gardé toute
+leur fraîcheur, toute leur vigueur native, ce sont les oeuvres de
+demi-teinte et de facture douce, comme _Une Page d'amour, l'oeuvre_, et
+_la Joie de vivre_, qui seront, tant qu'il y aura une langue française,
+lus, relus et admirés. Enfin, _la Débâcle_, tableau d'histoire, épopée
+douloureuse et véridique, mieux comprise, plus justement jugée, demeurera
+l'oeuvre maîtresse du génial et puissant écrivain.
+
+Le gouvernement de la République vient de donner à la dépouille de Zola,
+non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon. On
+peut répéter, à propos de cet hommage national, ce que Zola disait de
+l'Académie française, et déclarer que, «puisque la France reconnaissante a
+un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes», la place de ce
+grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s'y trouvait
+indiquée. Du moment qu'il existe un Panthéon, Zola devait y être. Sa
+place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens,
+hommes d'action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans
+doute, l'intention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce
+posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des
+_Rougon-Macquart_, que l'homme départi, l'auteur de la lettre _J'accuse_,
+le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais
+qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette équivoque destinée à
+s'effacer dans l'apaisement du temps? Qui donc, dans les rangs, encore
+invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se
+préoccupera de l'intervention de Zola dans un procès d'espionnage,
+autrement que comme d'un épisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on
+se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un
+assassin, nommé Peytel, réputé, lui aussi, innocent? La postérité
+pourra-t-elle s'intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque,
+de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives,
+dans les deux cas, qui fut le client de Zola?
+
+Le public, qui acclame aujourd'hui l'entrée solennelle d'Émile Zola dans
+les caveaux majestueux du Panthéon, ne constitue pas, dans sa majorité du
+moins, sa vraie clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifiques
+poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des
+restes de l'immortel écrivain.
+
+Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas
+seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient
+attribués. Assurément, il sera impossible que l'on oublie complètement la
+participation de l'auteur des _Rougon-Macquart_ à la réhabilitation de ce
+condamné. Libre à ceux de nos descendants que l'Affaire intéressera encore,
+et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux
+d'histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de
+continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son
+apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins
+enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires
+de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui
+n'ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les
+arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les
+décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs
+débats, doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l'accusé,
+peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand
+écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor
+Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu'il n'y a pas,
+dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire
+littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation?
+Victor Hugo a-t-il récolté l'unanimité des acclamations, et, pour la
+totalité de son oeuvre, ne saurait-on trouver des réserves? N'y a-t-il pas
+des gens, logiques et sincères, qui, tout en admirant le poète, l'auteur
+dramatique, l'homme de lettres, blâment et maudissent le tribun, l'exilé,
+le pamphlétaire et l'homme d'action? Tout ce qui est sorti de la plume de
+l'auteur des _Feuilles d'automne_ et des _Contemplations_ semble-t-il
+louable et excellent à tout le monde? Est-ce que les serviteurs du régime
+impérial et leurs descendants peuvent se pâmer devant _les Châtiments_ et
+honorer celui qui a écrit _Napoléon-le-Petit? L'Expiation_, qui nous a
+fait détester et combattre l'empire, sur les bancs du collège, à nous les
+premiers pionniers de la République de 1870, fut à l'oeuvre de Victor Hugo
+ce que _J'accuse!_ est pour Zola. La violence avec laquelle l'empire fut
+attaqué, dans ces ouvrages politiques de l'auteur de _Notre-Dame-de-Paris_,
+a-t-il empêché les partisans du régime aboli d'admettre, comme un honneur
+légitime, l'entrée de la dépouille du Juvénal des _Châtiments_ au
+Panthéon? Il doit en être de même pour Zola. Quant à ceux qui, à l'heure
+présente, ont été surtout disposés à honorer l'auteur de _J'accuse!_ ils
+doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce grand esprit, ne pas
+isoler cet ouvrage des autres écrits de l'auteur.
+
+Admirer Émile Zola et le glorifier uniquement parce qu'il a défendu
+Dreyfus est une sottise, mais contester son génie et mépriser son
+magnifique labeur, parce qu'il a écrit un regrettable plaidoyer, serait
+une absurdité pire et une monstrueuse négation.
+
+Si l'on prenait, une à une, dans un examen à part, les oeuvres des
+grands morts devant qui, déjà, se sont ouverts les caveaux nationaux,
+trouverait-on tout également irréprochable, tout pareillement admirable?
+Il est bien des pages, dans Voltaire et dans Rousseau, dont la citation
+serait sévère aussi pour ces illustres défunts. Comme Clemenceau l'a
+fortement dit pour les hommes de la Révolution, rien n'étant parfait ni
+absolu dans l'histoire des sociétés comme dans la vie des individus, la
+Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc.
+
+Paris, 1908.
+
+
+
+
+
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER
+le dix novembre mil neuf cent huit
+PAR BLAIS ET ROY À POITIERS
+pour le MERCURE DE FRANCE.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA ***
+
+***** This file should be named 17360-8.txt or 17360-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Christian Bréville, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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