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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17353-8.txt b/17353-8.txt new file mode 100644 index 0000000..399b3b3 --- /dev/null +++ b/17353-8.txt @@ -0,0 +1,6296 @@ +The Project Gutenberg EBook of La mer et les marins, by Édouard Corbière + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La mer et les marins + Scènes maritimes + +Author: Édouard Corbière + +Release Date: December 19, 2005 [EBook #17353] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER ET LES MARINS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +LA MER ET LES MARINS. + +Scènes Maritimes. + +PAR ÉDOUARD CORBIÈRE + + + +Auteur des Pilotes de l'Iroise et du Négrier. + +IMPRIMERIE DE PLASSAN ET COMPAGNIE +RUE DE VAUGIRARD, N. 15 +PARIS. + +JULES BRÉAUTÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR, +RUE DE CHOISEUL, 8 BIS, +ET MÊME MAISON, PASSAGE CHOISEUL, 60 + +1833. + + + +De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est, +sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exigé le plus +d'audace. La nature a mis chaque être au milieu de ses rapports +nécessaires; elle lui a affecté une place qu'il ne peut changer, elle +lui a donné des organes propres aux éléments qu'il habite, et dont la +disposition sert à l'exercice de certaines inclinations innées; aussi, +ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu +respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'espèce entière. L'homme +seul, qui fonde toute sa prééminence sur une faculté pour ainsi dire +artificielle, l'homme, qui a tout tiré de son industrie pour assurer son +empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore +quand il a voulu établir sa domination sur un élément auquel la nature +ne l'avait point destiné. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le +mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu à +lutter contre tous. La terre était son domaine, et il n'a eu, pour +l'assujettir, qu'à obéir à une inclination naturelle; ici, au contraire, +il a fallu que cette inclination cédât à une volonté qui la contrariait. + +Sans doute, le caractère de la raison est non-seulement de tirer parti +de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation mérite les +mêmes blâmes que tous les autres. En étendant l'empire de l'homme sur un +élément qui ne lui avait pas été donné, il a fait servir cet élément de +théâtre à nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignoré +qu'il fut jadis, qui n'ait été souillé du sang des hommes. Ainsi, si ce +n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est +toujours le plus sublime de tous. + +Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses résultats +plus brillants encore, et qui ont été cent fois examinés, que la +navigation présente à nos regards un spectacle si différent des autres +sciences, c'est par les sensations mêmes dont elle remplit l'âme de +celui qui lui a consacré sa vie. Quelles sensations que celles de +l'homme qui, jeune encore, quitte pour la première fois cette famille +dans laquelle jusqu'ici se sont concentrées toutes ses affections; ces +amis, qui ont été les confidents de toutes ses pensées; les objets +insensibles eux-mêmes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent, +par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence, +d'autres liens à contracter, d'autres hommes à fréquenter, d'autres +lieux à visiter, mais rien à aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir +tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide même dans +l'âme! + +Et quelle existence monotone! toujours la mer, calme ou irritée sans +doute, mais du moins toujours devant nous, comme si le navire était +immobile. Changer à chaque instant d'horizon sans s'en apercevoir, +continuer sa route sans autres points de remarque que ceux que donne le +calcul; avancer ou rester sans que l'impatience puisse se prendre à rien +autre chose qu'à des vents qui ne dépendent pas de nous, qu'à une +planche légère que les vagues soulèvent, malgré tous nos efforts; +redouter toutes les horreurs du besoin, considérer d'un oeil morne le +navire qui fuit à la lame dans les tempêtes, comme si, en l'abandonnant +aux flots, il n'y avait plus d'espoir que dans le hasard, quelles +situations diverses, et comment celui qui a vécu un seul jour de cette +vie, la regrette-t-il toujours! + +Ce sont précisément ces situations qui modifient l'âme de telle manière +qu'elle n'y peut plus renoncer. Qui de nous n'a pas éprouvé, qu'à +l'aspect d'un horizon sans bornes, l'âme s'étendait en quelque sorte +avec l'espace? Nous n'avons pas encore appliqué l'analyse aux sensations +que nous communique la nature muette; mais le coeur, qui n'attend pas +pour être ému l'assentiment de la raison, nous a fait tressaillir cent +fois en contemplant l'étendue immense qui se développe devant nous pour +la première fois. Actuellement encore, le souvenir de ces heures trop +rapides où nous restions plongés dans une extase muette à la vue de +l'Océan, nous fait éprouver une sensation délicieuse; le plaisir de la +grandeur, physiquement parlant, est un des premiers auxquels nous soyons +sensibles, et c'est un de ceux que l'habitude, qui émousse tous les +autres, nous rend le plus nécessaires. Quel est l'homme, jeté au milieu +des mers, qui, ne voyant que soi dans la nature, ne conçoive une espèce +de sentiment de fierté, qui lui persuade, en quelque sorte, que tout +est fait pour lui? Dans les pays habités, les monuments de l'homme nous +avertissent à chaque instant d'une puissance égale ou supérieure à la +nôtre; dans un désert, au contraire, la grandeur factice de l'homme +disparaît, celle de la nature se montre, et rien ne donne à l'homme une +plus haute idée de lui-même que celui d'un espace dont il n'y a que lui +pour spectateur. Je ne crois pas qu'il faille chercher dans les +institutions changeantes, la cause de la fierté naturelle des Arabes ou +des Scythes: elle est tout entière dans le désert qu'ils habitent; ce +désert, qu'un homme fameux appelait un océan de pied ferme, et dont les +tribus nomades se disent aussi les rois. + +Ce sont là les deux sensations dominantes du navigateur; son âme +s'assimile avec cette nature imposante qui l'environne, et elle croit à +sa grandeur, comme elle croit à celle des éléments; accoutumée à lutter +contre les flots, elle apprend à se raidir contre les obstacles, et elle +croit à sa volonté comme à une puissance. + +Notre âme a besoin de mouvement, elle a besoin, pour jouir, d'éprouver +des émotions qui lui fassent craindre pour ses jouissances, et quels +mouvements plus impétueux que ceux que produit cette vie errante! +quelles craintes plus vives que celles que donnent ces dangers toujours +renaissants! Le marin est franc, parce qu'il vit, pour ainsi dire, hors +des conventions sociales; il est insouciant sur l'avenir, parce qu'une +vie semée de mille périls lui apprend à ne s'appuyer que sur le présent; +il est prodigue, parce que la conviction qu'il a acquise de la fragilité +de la vie, l'invite à en jouir à tout prix; exempt des préjugés de sa +nature, on dirait que c'est un véritable cosmopolite, parce que celui +qui a beaucoup vu n'est jamais exclusif, et que ce qu'il oublie le plus +promptement dans les solitudes immenses qui se déploient devant lui, ce +sont les petites passions et les froids intérêts des hommes; il est +brusque, parce que son rude métier l'exige en quelque sorte, mais il est +souvent humain, parce que la brusquerie ne s'allie jamais avec +l'hypocrisie. + +Enfin, et ce qui paraît un problème insoluble, il court tous les +dangers; cent fois il jure, qu'échappé du naufrage, il n'ira plus +s'exposer à de nouveaux périls: il n'attend plus que l'instant de +recommencer une carrière qu'il a maudite si souvent. C'est encore +l'étude du coeur humain qui explique cette apparente contradiction; +l'homme, comme on l'a remarqué avec raison, tient plus à la vie par le +sentiment de ses peines que par celui des plaisirs. Le plaisir rassasie +et dégoûte aussitôt; la peine nous force à courber le front, mais elle +laisse au fond des coeurs l'espérance de moments plus heureux, et c'est +toujours cette espérance-là qui nous porte en avant dans la vie. +L'homme, engourdi dans le plaisir, se réveille pour ainsi dire dans le +malheur; les plus vives jouissances morales sont toujours celles qui ont +été achetées par quelques peines. Sa joie enfin effleure agréablement; +mais le malheur nous blesse, et c'est des blessures du coeur qu'il sort +un baume qui les guérit. + +On peut ajouter à cela que le besoin de se risquer est comme un noble +instinct qui se réfugie au fond de l'âme pour triompher de ses penchants +bas et égoïstes, qui, en rattachant l'homme à la terre, le rapetissent +toujours. + +Après tant de motifs d'aimer sa vie errante, comment s'étonnerait-on que +les dangers qui l'accompagnent soient capables d'en dégoûter le marin? +Rien ne peut déprendre l'âme d'un mouvement qui fait sa vie. Le repos +qu'on substitue aux passions violentes n'est point un repos véritable; +c'est presque toujours un ennui profond. Aussi, le marin qui a quitté sa +profession n'existe-t-il plus que par le regret; dans sa vieillesse, +tourmenté du besoin de s'agiter encore, on dirait qu'il ne s'attache +plus à l'existence que par les souvenirs; le murmure étourdissant des +vagues plaît à son oreille; combien de fois, durant de longs jours, il +contemple, assis sur un rocher, la voile qui s'efface à l'horizon, ou la +mouette rapide qui rase de son blanc plumage l'écume éblouissante des +vagues! Son imagination s'élance avec le dernier rayon du soleil +couchant, et aborde avec lui sur les côtes de l'autre hémisphère; la vue +de la tempête elle-même ne peut l'arracher au spectacle des flots. Les +dangers qu'il a courus sont affaiblis par le souvenir; l'émotion +puissante qu'il éprouvait après les avoir affrontés est encore toute +vive dans son âme; et ces regrets si vifs, cette mélancolie rêveuse +attestent toujours qu'après avoir vécu d'une vie de son choix, il ne +fait plus désormais que traîner des jours inutiles sur un élément qui +n'est pas le sien. + +Ce tableau fidèle des _sensations_ dans la vie maritime, tracé par un +des compatriotes de M. Corbière (Ed. RICHER), trouvait ici +naturellement sa place, et devait servir d'introduction à cet ouvrage. +Il resterait à traiter une double question déjà longuement débattue, et +qu'une nouvelle polémique ne ferait peut-être qu'embrouiller, c'est +celle-ci: + +Existe-t-il une littérature maritime? + +Quel est chez nous le créateur de cette littérature? + +Il est incontestable que le premier qui écrivit la relation d'un +naufrage, d'une tempête, d'un accident de mer, fit de la littérature +maritime, si littérature maritime il y a, et le premier qui fit cela est +déjà bien loin de nous. Ainsi créa la _littérature militaire_, le +premier qui décrivit une bataille, une retraite, un campement, un +assaut. Or, voyez combien nous aurons de sortes de littérature, si nous +accolons ce nom à chacun des différents sujets sur lesquels peut +s'exercer la plume et l'esprit d'un littérateur? Nous croyons, nous, que +la littérature est une, et qu'elle enchaîne dans son cadre immense +toutes les créations de la pensée humaine. + +Quant aux _scènes_ proprement dites de la _vie maritime_, nous avons la +conviction, et ce livre est la preuve, que M. Ed. Corbière est le +premier, en France, qui leur ait donné véritablement la forme +dramatique, et nous allons citer un fait: En 1829, il fut créé au Havre +un journal spécialement consacré aux grandes catastrophes dont la mer +est le théâtre. M. Corbière s'y essaya dans ce genre difficile: +littérateur, observateur et marin, il avait à offrir aux fondateurs de +ce recueil un triple gage de succès, et ce succès fut complet. _Le +Navigateur_ lui doit ses cinq années d'existence. Il se trouva des +imitateurs qui revendiquèrent hautement la priorité, on les laissa dire; +il eût été trop facile de leur prouver qu'ils n'avaient point _ouvert la +carrière_. Mais l'occasion se présente trop belle de les convaincre +d'assertions erronées, pour que nous la laissions échapper. Or, ce +livre, qui a pour titre _la Mer et les Marins_, contient en partie les +premiers essais de M. Corbière; c'est un fait que la justice d'abord et +la reconnaissance nous fait un devoir de proclamer. + +J. MORLENT, + +Directeur du _Navigateur_. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +Tableaux Nautiques. + + + + +I. + +Le coup de Mer + + +Lorsque le vent s'est élevé avec trop de violence et que la mer a grossi +de manière à empêcher le navire de continuer sa route au milieu des +lames dont le choc pourrait l'endommager, on met _à la cape_, sous une +voile que l'on présente obliquement au vent. Dans cette position, le +bâtiment, conservant très-peu de vitesse, dérive en cédant plutôt à +l'impression de chaque vague, qu'en y résistant. Son avant, s'offrant à +chaque coup de tangage à la lame qui déferle, reçoit quelquefois des +chocs très-forts; mais le navire culant alors dans le sens de la force +de la lame, évite au moins le danger qu'il y aurait à la rencontrer avec +une vitesse opposée à sa direction. Une fois à la cape, l'équipage n'a +plus rien à faire, et pendant tout le temps que dure la tempête, il faut +attendre, dans cette position passive, que le mauvais temps s'apaise et +permette de manoeuvrer. C'est pendant ces longues heures de coup de vent +et de dangers, que l'on peut remarquer plus particulièrement cette +heureuse indifférence que l'habitude du péril donne aux matelots. Assis +à l'abri des pavois ou de la chaloupe, pendant qu'une mer furieuse mugit +autour d'eux et menace quelquefois d'engloutir le navire, on les voit se +réunir et s'approcher le plus possible les uns des autres, pour raconter +de ces contes dont la tradition perpétue le souvenir parmi les marins. +Souvent ils chantent ensemble, d'une voix rauque, ces complaintes +monotones comme le bruit des vagues qui les environnent, et +mélancoliques comme la plupart des airs qu'aiment les gens de mer. C'est +en vain que le vent gronde sur leurs têtes et siffle dans les cordages, +que des torrents de pluie les inondent, et que la mort menace de les +enlever: ils chantent comme l'ouvrier le plus paisible, au fond d'une +boutique ou d'un atelier. Mais souvent leurs narrations ou leurs chants +sont interrompus de la manière la plus terrible. Quand le navire, +fatigué par la lutte qu'il livre à la tempête, craque dans toutes les +parties; que la mâture, dans les mouvements effroyables du roulis, plie +et menace de tout écraser par sa chute, une lame vient quelquefois +tomber sur le pont avec un fracas effroyable; tout ce qu'elle rencontre +est brisé, entraîné; et le navire, caché un instant sous cette montagne +d'eau, ne se dégage de la lame qui l'a affaissé, qu'après avoir perdu +tout ce qu'il avait sur le pont avec les hommes de quart que la vague +furieuse a enlevés. Rien, peut-être, n'est plus terrible, quand un +événement de cette sorte a lieu, que le sentiment qu'éprouvent, en +montant sur le pont, les hommes qui étaient couchés. Tout a disparu; +ils cherchent avec effroi leurs camarades: on appelle les gens de quart +pour connaître ceux qui ont été assez heureux pour n'avoir pas été +emportés. Dans les débris que le coup de mer a laissés, on examine si +quelque infortuné n'a pas été écrasé au milieu de ce désordre affreux. +On sonde autant que possible les pompes, pour savoir si le choc terrible +dans lequel le navire a paru devoir sombrer, n'a pas déterminé une voie +d'eau. Et encore si, dans la violence de la bourrasque, la voile sur +laquelle on avait mis en cape a été mise en pièces par l'impétuosité du +vent; il faut, dans l'impossibilité où l'on est de déferler une autre +voile, attendre, écrasé par la mer qui tourmente le navire qui n'est +plus appuyé, que la tempête se soit calmée, et que le temps permette de +reprendre la route et de réparer autant que l'on peut les avaries qu'a +causées le coup de mer. + + + + +II. + +Navire fuyant vent arrière. + + +Une tempête continuelle, une mer effrayante ont tellement fatigué et +désemparé le navire, qu'il finirait peut-être par s'ouvrir s'il +s'efforçait de rester encore long-temps _à la cape_: une seule ressource +peut être tentée pour sortir de cette position, dans laquelle les pompes +suffisent à peine à vider l'eau qui entre dans la cale par les coutures +du bâtiment harassé: on se détermine à arriver vent arrière et _à fuir +avec le temps_. + +Mais, en se hasardant à tenter cette manoeuvre, il est un danger que nul +homme de mer ne saurait se dissimuler, et qu'il faut une grande +résolution pour affronter: c'est celui de recevoir par le travers une +lame qui peut faire sombrer le bâtiment: la certitude du péril présent +l'emporte pourtant presque toujours sur la crainte du péril douteux. +Chaque homme se porte donc à son poste, et va attendre avec zèle et +attention la voix du capitaine, ou le signal qu'il donnera, si son +commandement ne peut se faire entendre dans le mugissement de la +tourmente et le bruit des vagues. La barre du gouvernail, qui, pendant +_la cape_, avait été amarrée sous le vent, est confiée aux hommes les +plus sûrs de l'équipage. Le moment où les lames paraissent devoir +déferler avec moins de furie, est prévu, choisi; chacun s'apprête. Le +signal est donné; la barre alors est mise précipitamment au vent; un foc +est hissé; le vent frappe la voile qu'on lui présente, l'agite, la tord +avec fureur; et le bruit de cette toile, violemment froissée sur +elle-même, se fait entendre par intervalles comme la déformation d'un +coup de canon; et ses claquements dominent un instant les sifflements +horribles de la bourrasque qui souffle dans la mâture et les cordages. +Le foc ainsi tourmenté ne résiste pas; il se déchire en mille pièces; +mais le navire arrive, et une lame énorme qui l'approche en s'élevant +jusqu'à la hauteur de ses hunes, le jette à une distance considérable du +point où il a commencé son évolution. Le vent bientôt le pousse avec +violence sur chacune des lames qui le prend par l'arrière, et qui, à +chaque impulsion, menace de l'engloutir. Souvent, élancé sur le sommet +de ces montagnes mobiles qui semblent vouloir s'écrouler sur lui, on +croirait qu'en _s'apiquant_ il va disparaître verticalement dans la lame +qui le précède et dans laquelle se plonge son beaupré. Mais cette lame, +qui l'a élevé si précipitamment, déferle le long des bords et le laisse +ensuite comme à moitié submergé, dans le creux qu'elle fait en allant +étendre à une demi-lieue devant lui son écume et sa masse imposante. +C'est dans une position aussi critique que l'on sent combien les bons +timonniers sont nécessaires; car c'est presque de leur manière de +gouverner que dépend le salut commun. Un faux coup de barre causé par la +maladresse, la peur ou une distraction de ceux qui gouvernent, peut +faire venir le navire en travers et le faire sombrer, ou du moins +l'exposer à être défoncé par la mer. Placé sur une partie élevée ou +cramponné dans les haubans, l'officier de quart, l'oeil fixé sur +l'arrière, prévoit le mouvement de chaque vague, devine sa direction, et +commande aux timonniers le coup de barre qu'ils doivent donner pour que +le derrière soit toujours présenté au coup de mer. Mais toute +l'attention possible, toute l'habitude et le sang-froid qu'on peut +supposer aux timonniers et aux meilleurs officiers, ne suffisent pas +toujours pour préserver un navire qui fuit _à mâts_ et _à cordes_, des +accidents que l'on court sous cette dangereuse allure. Lorsque la lame, +par exemple, surprenant par un mouvement irrégulier le navire dont la +vitesse s'est ralentie, le frappe dans son arrière, souvent elle enlève +dans ce choc irrésistible, toute la partie qui lui a opposé une +résistance trop grande. Alors, le navire doit succomber inévitablement, +car, ne pouvant plus fuir avec assez de promptitude après cette avarie, +le coup de mer qui succède au premier qu'il a reçu, achève de le +remplir, et doit suffire presque toujours pour le faire _sancir_. Les +exemples funestes de quelques bâtiments qui n'ont échappé que par +miracle à de semblables accidents de mer, prouvent assez combien il en +est qui ont dû périr par ces accidents mêmes. Un fait qui a laissé dans +ma mémoire des détails dont les circonstances où je me suis trouvé +ensuite ont ravivé le souvenir, pourrait démontrer quels sont les périls +que les plus grands navires mêmes courent en fuyant vent arrière au +milieu d'une tempête. Un capitaine anglais ramenait en Europe, sur un +trois mâts de 6 à 700 tonneaux, l'équipage du brick le Nisus et d'autres +prisonniers capturés sur les attérages de la Martinique, en 1809. Rendu +près des Açores, ce navire, tout neuf encore, fut assailli par une +tempête qui rendit la mer furieuse. Les vents soufflaient dans une +direction favorable, et le capitaine anglais s'obstina à ne pas vouloir +mettre en cape, malgré les instances du capitaine et des officiers +français, qui lui représentaient le danger qu'il courait en continuant à +fuir vent arrière. Toutes les sollicitations furent inutiles, et +quelques verres de grog achevèrent de confirmer le marin anglais dans +son imprudente résolution. La nuit, lorsque la moitié de l'équipage +anglais était seul resté sur le pont où le retenait le devoir, un coup +de mer tomba à bord, et le fracas avec lequel il déferla, fit croire à +ceux qui étaient en bas que le bâtiment avait touché et qu'il coulait. +Tous se précipitèrent sur le pont: la mâture seule tenait encore; mais +quatorze canons avec leurs affûts, les embarcations, les ancres, le +capitaine et les quarante hommes de quart avaient disparu. Au milieu de +ce désordre épouvantable, on essaya de mettre à la cape; la barre du +gouvernail livrée à elle-même, et privée des quatre timonniers qui, +quelques minutes auparavant, en avaient tenu la roue, donnait des coups +affreux d'un bord à l'autre du navire. Les premiers matelots qui +voulurent s'en rendre maîtres furent écrasés; mais enfin on parvint à la +fixer sous le vent, et à rester en cape, sous un foc d'artimon. Les +Français prisonniers, qui, par suite de l'accident, se trouvaient en +bien plus grand nombre que les Anglais, s'emparèrent du bâtiment +transport, et quand le temps le permit, ils firent route pour les côtes +de France, où ils croyaient bien pouvoir atterrir et recevoir du sort +une compensation aux dangers auxquels ils venaient d'échapper. Mais le +hasard ne favorisa pas leur tentative: une frégate anglaise qui croisait +devant Brest, chassa le navire désemparé et l'atteignit à la hauteur +d'Ouessant. Lorsque le capitaine de cette frégate apprit que c'était en +fuyant vent en arrière dans un trop mauvais temps, que le capitaine de +sa nation avait disparu, il se contenta de dire froidement: _Never mind +so much the worth_! C'est égal, _tant pis pour lui_! + + + + +III. + +La Chasse. + + +Le jour va poindre: ses premiers rayons déjà projetés vers le zénith ont +averti l'officier de quart que le moment de faire faire la visite du +gréement, par les _gabiers_, est arrivé. Le maître d'équipage a soin +d'ordonner aux hommes qui montent dans la mâture, de porter +attentivement leurs regards sur tous les points de l'horizon. A peine +le premier gabier est-il parvenu sur les barres de perroquet, qu'il +s'écrie, _Navire_! Ce mot a fait tressaillir de joie tout l'équipage. +_Dans quelle partie le vois-tu_? demande l'officier au gabier: _Par le +bossoir de dessous le vent, là, à une lieue à peu près de distance.»_ Un +coup de sifflet de silence se fait alors entendre: un pilotin va +prévenir le commandant; la moitié de l'équipage qui n'était pas de +quart, est aussitôt réveillée, et monte sur le pont en fixant les yeux +sur le bâtiment découvert. L'officier ordonne de larguer toutes les +voiles qui, pendant la nuit, avaient été serrées. Dans un instant la +frégate est couverte de toile; et tous les gabiers des hunes et les +matelots, rangés sur les manoeuvres, attendent avec leur vigilance +ordinaire, excitée encore par l'espoir de quelque événement, le +commandement que l'officier de quart fait entendre dans le sonore +porte-voix. Le cap a été mis sur le navire à vue, qui, s'apercevant de +son côté qu'un grand bâtiment se dirige sur lui, en faisant blanchir la +mer sur son avant, a mis dehors toutes ses voiles pour fuir selon +l'allure la plus favorable à sa marche. Pendant la première heure de +chasse, le jour s'est fait: des aspirants, avec une longue vue en +bandoulière, se sont perchés sur la partie la plus élevée de la mâture, +et de temps en temps ils en descendent pour informer le commandant de la +manoeuvre du bâtiment chassé. Les yeux tantôt fixés sur la boussole, au +moyen de laquelle on relève les positions respectives des deux navires, +et tantôt placés sur le tube de sa longue-vue, le commandant s'aperçoit +qu'il ne tardera pas à être à portée de canon du navire chassé, qui, +malgré la force de la brise, continue à tenir hautes toutes les voiles +qu'il a pu livrer au vent. Le branle-bas de combat est ordonné à bord de +la frégate: chacun se rend à son poste. On allume les mèches, le tambour +résonne; le sifflet perçant du maître d'équipage se mêle au bruit du +tambour et du porte-voix de l'officier de manoeuvre. Les chirurgiens ont +disposé le triste appareil de leurs instruments, et les cadres pour +recevoir les blessés sont déjà tendus dans le faux-pont. Le bâtiment +chassé, qui voit les préparatifs que fait la frégate, emploie enfin les +derniers moyens qui lui restent pour échapper à cette redoutable +poursuite. Il jette à l'eau ses embarcations, sa drôme, une partie de +ses canons, et tous les fardeaux qu'il peut tirer le plus promptement de +sa cargaison. A chacun des objets qui viennent passer en flottant le +long de la frégate, l'équipage de celle-ci jette un cri de joie. _Il est +à nous_, s'écrie-t-on: _C'est un vaisseau de Compagnie! à l'abordage! à +l'abordage_! Deux canons placés sur l'avant vont partir: ils tonnent. Le +pavillon est hissé en même temps, et les boulets dépassent le bâtiment +ennemi. Les houras partent alors de tous les points du navire. Déjà les +canonniers de la batterie de dessous le vent, l'oeil sur la culasse de +leurs pièces, suivent, en pointant, le mouvement de la lame et du +bâtiment qu'ils visent. _Attention au commandement_! fait entendre le +capitaine dans le vaste porte-voix qui communique à la batterie: _Feu +babord_! A ce mot la volée entière part avec fracas, et la mitraille +crible de toutes parts les voiles, la mâture et le corps du vaisseau +ennemi. _A l'abordage! à l'abordage!_ répète l'équipage: les sabres se +distribuent aussitôt; les haches, les pistolets et les piques passent +dans les mains des premières escouades, palpitantes d'impatience. Les +grappins avec leurs chaînes se balancent au bout des vergues, et +menacent de tomber dans le gréement de l'ennemi. Mais celui-ci, voyant +la frégate à bout portant, et son équipage groupé sur l'avant pour +sauter à son bord, envoie une bordée à mitraille qui crible le pont de +son adversaire, et abat des files entières de matelots. Après ce succès +inutile, contraint de se rendre à une force contre laquelle il lutterait +en vain, il amène son pavillon, et évite ainsi le carnage que lui ferait +redouter le terrible abordage d'une frégate française. + + + + +IV. + +Le Grain blanc. + + +C'est aux approches de l'équateur que les grains blancs assaillent le +plus ordinairement les navires, dans les moments où l'on est quelquefois +le moins disposé à recevoir ces rafales perfides qui peuvent devenir +funestes aux bâtiments d'une petite capacité. + +Lorsque, favorisé par ce souffle léger que les marins, aux environs de +la ligne, semblent vouloir recueillir avec avidité presque dans leurs +plus petites voiles, le navire a tout mis dehors, le calme plat vient +parfois succéder à la brise inconstante qui va mourir au loin en +effleurant à peine une mer sans mouvement. Rarement, dans ces instants +d'oisiveté, la surveillance se trouve sollicitée par la prévoyance de +quelque danger ou de quelque événement extraordinaire. Les voiles +battent sur les mâts à chacun des coups de roulis que le navire éprouve +encore, et ce bruit monotone et périodique, joint au craquement de la +mâture qui s'incline avec le bâtiment sur chacun des bords, inspire, à +tous les hommes de l'équipage, une fatigue, une langueur qui achèvent de +les livrer au sommeil, dans des parages où la chaleur est déjà si +accablante. Si, pendant ces heures de calme et d'ennui, un petit nuage +vient à se détacher de l'horizon, et à parcourir avec vitesse l'azur +d'un ciel inanimé, et que pour comble de malheur personne ne l'ait +aperçu à bord, bientôt la bonté du navire et de la mâture sera mise à +une rude épreuve; car ce nuage qui accourt, et que personne ne voit, est +_un grain blanc_! Rien n'annonce son approche. La mer continue à être +unie. Le soleil sous lequel le nuage a passé comme un lambeau de la gaze +la plus transparente, darde ses rayons avec la même ardeur que si rien +n'avait intercepté sa vive clarté. Ce n'est que lorsqu'un sifflement +aigu se fait entendre dans les cordages et dans la mâture, qu'on +s'aperçoit que le grain blanc est tombé à bord. Tout le monde saute à la +manoeuvre; l'officier s'élance sur la barre du gouvernail pour aider le +timonnier à la pousser au vent. Il crie d'amener les voiles; mais déjà +la force subite du vent a tellement incliné le bâtiment que l'eau est +presque rendue aux panneaux, et que la pente de la mâture empêche les +voiles d'amener. Les mâts, surchargés du poids terrible de la rafale, +plient comme s'ils allaient se briser. Dans un moment aussi alarmant, +l'officier, pour le salut du navire, se décide à faire larguer les +écoutes qui retiennent le point des voiles aux bouts de chacune des +vergues: les écoutes sont larguées; le vent alors, s'emparant des +voiles qui ne sont plus tendues, les déchire en lambeaux et les enlève +au loin avec un fracas effroyable. Le navire cependant, soulagé par la +perte de presque toute sa voilure, arrive en suivant l'impulsion que lui +donne sa barre portée depuis long-temps au vent. Il se redresse +progressivement. Le grain qui l'avait assailli a paru à peine effleurer +la surface tranquille de la mer; le calme qu'il a interrompu pendant +quelques minutes seulement, renaît; on n'entend même plus à bord le +sifflement de la rafale qui a passé comme un coup de foudre, et qui +s'éloigne pour mourir dans l'espace. Mais la mâture a été ébranlée, +brisée dans quelques parties; les voiles n'ont laissé que des lambeaux +sur les vergues que l'effort du vent a ployées et dépouillées de leurs +agrès. Il faut réparer les avaries, visiter le gréement et la mâture +pour connaître toute l'étendue des dommages occasionés par le grain. +C'est ainsi, comme on le voit, qu'au milieu du calme le plus parfait, +les marins ont encore à redouter les accidents qui menacent à chaque +instant leur vie aventureuse. + + + + +V. + +L'Abordage. + + +Le vent s'est élevé avec violence aux approches de la nuit; des nuages +épais cachent le ciel, et ont dérobé aux yeux des marins les derniers +rayons d'un soleil qui a disparu pâle sur un horizon morcelé, pour ainsi +dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'élevaient comme des +montagnes. Le navire reçoit cependant encore la brise par le travers, et +continue sa route à petites voiles, malgré la mer qui embarque à bord, +et occasione des coups de roulis dont la mâture est ébranlée. +L'obscurité augmente tellement à chaque minute, que bientôt les +matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont obligés de +chercher à tâtons les manoeuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger +le capitaine, dont la voix est emportée par le sifflement du vent et le +mugissement des vagues. Les hommes placés aux deux bossoirs essaient en +vain de distinguer, dans les ténèbres, les navires qui, courant à +contre-bord, pourraient aborder le bâtiment: la lame qui vient se briser +sur le bossoir du vent, le couvre à chaque moment de ses flaques +écumeuses. Un matelot posté en vigie sur la vergue de misaine tient +aussi inutilement ses regards fixés sur l'espace, où ils se perdent avec +inquiétude. Le capitaine crie de temps à autre, et dans les intervalles +où il croit pouvoir se faire entendre: _Veille aux bossoirs_! Mais +personne à bord ne peut rien apercevoir, rien découvrir même à la plus +petite distance. Les heures s'écoulent dans cette pénible anxiété. Un +fanal que l'on a essayé de suspendre dans la mâture s'est éteint, +ballotté trop violemment par la force du vent et des coups de roulis. +Des cris se font entendre cependant sur l'avant: _Laisse arriver! laisse +arriver!_ répète avec force le capitaine, en se précipitant sur la +barre, qu'il essaie à pousser au vent: C'est un navire qui, naviguant à +contre-bord, vient se jeter avec un fracas effroyable sur le bâtiment, +qu'il aborde par la joue! Le choc renverse tout à bord; la mâture tombe; +l'avant du navire abordé est défoncé. Les lames s'élèvent en mugissant +et submergent l'avant, qui reste englouti et qui s'apique dans la mer, +en même temps que l'arrière flotte plus élevé sur les vagues qui le +heurtent. En vain les plus intrépides saisissent des haches pour couper +les parties du gréement qui se sont engagées dans l'abordage: tous les +efforts sont inutiles, on court dans l'obscurité, les cris des deux +équipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des +vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles +qui claquent sur leurs vergues brisées. La mort s'offre de toutes parts +aux matelots: le navire coule; ils sautent à bord du bâtiment qui flotte +encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du +navire qui a déjà disparu sous les vagues. Le bâtiment abordeur surnage +encore cependant sans mâture: il est jeté au large; on saute aux pompes, +que tous les efforts des deux équipages ne peuvent franchir; et c'est +dans cette position, plus cruelle peut-être cent fois qu'une mort +prompte, qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant +ses premiers rayons, les misérables marins ne sont pas réduits à +disputer leur vie à la tempête, en s'abandonnant aux flots dans une +frêle chaloupe, où ils ne réussissent trop souvent qu'à prolonger leurs +angoisses et leur agonie. + + + + +VI. + +Les Brisants. + + +Les moments où l'on se sent le plus fier d'être marin sont ceux où le +danger vient donner à l'aspect et à la discipline d'un bâtiment de +guerre tout ce que l'appareil de la manoeuvre peut avoir d'imposant et +tout ce que l'art nautique peut offrir de ressources. Une nuit, et cette +nuit-là, je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel +je faisais ma première campagne, se trouva engagé d'un temps fort +mauvais entre des rochers que l'on rencontre dans les débouquements. La +position était d'autant plus critique que le vent était assez fort pour +nous empêcher de manoeuvrer avec facilité, et que l'obscurité nous +permettait à peine de distinguer les récifs à vingt pieds du bâtiment. +Le commandant, monté sur la dunette, donnait à l'officier de manoeuvre +des ordres que celui-ci répétait dans un porte-voix dont le son mâle +retentissait dans le silence de la scène la plus terrible qu'on puisse +imaginer. Les lames, portées en mugissant sur les flancs du navire, +allaient se rouler ensuite sur les brisants, dont la foudre nous +laissait apercevoir par intervalles les bords blanchis par l'écume des +flots. Tout l'équipage, rangé sur le pont, attendait avec calme et dans +le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets des +maîtres venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent, +qui semblait nous menacer de la mort, en hurlant dans nos cordages et +dans les ralingues de nos voiles. Aussitôt un coup de tonnerre, dont +tout est ébranlé, couvre le navire de soufre et de bitume; le vent +saute avec violence, masque et enlève les voiles du vaisseau, qu'il +déchire violemment sur leurs vergues. Une grêle épouvantable aveugle les +timonniers, et ne permet plus à personne de jeter les yeux au-delà du +bord. C'est dans cette position qu'il fallut attendre que ce grain, qui +pouvait briser le vaisseau sur les rochers qui l'environnaient, fût +passé. Aussitôt qu'il fut éloigné, la voix de l'officier cria de hisser +le petit foc, et de tenir la barre au vent. Le bâtiment arrive, il prend +de l'aire; l'obscurité, que le nuage chargé de grêle et de foudre +favorisait, diminue un peu. Une éclaircie laisse apercevoir à tout +l'équipage les brisants que le vaisseau range à _l'honneur_ avec une +vitesse effroyable. L'écume de la lame qui déferle sur cet écueil tombe +à bord: tout le monde en est couvert; mais personne ne jette un cri, ne +profère un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du +lieutenant de quart fait entendre: _Attention à gouverner_! et le +vaisseau, passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses +qu'il divise, fuit avec la tempête qui menaçait de l'engloutir. + + + + +VII. + +Incendie en Mer. + + +Comme il cingle avec grâce et avec vitesse, ce navire si bien espalmé +qui vient de quitter le port et qui déjà sillonne la haute mer, cette +mer sans fond et sans rivage! Quel calme règne à bord et quelle +confiance se peint sur les figures de ces marins et de ces passagers! +Sous les larges tentes qui couvrent si élégamment ces gaillards si +propres que brûlerait un soleil ardent, voyez la nonchalance des hôtes +du bâtiment dont la proue avide est tournée vers l'Europe. Quelques +matelots, perchés dans les haubans, fredonnent un chant monotone en +réparant les enfléchures. Auprès des jeunes passagères assises sur des +nattes africaines languissent leurs élégants compagnons de voyage, qui +causent avec mystère, comme s'ils parlaient d'amour. De riches +marchands, qui vingt fois ont parcouru ces mers, que les marins ont vues +peut-être moins souvent qu'eux, s'entretiennent de leurs projets de +fortune, de leurs rêves d'or. Près d'eux le capitaine, chef temporaire +de cette famille nomade, se promène grave et fier, jetant à chaque +tournée, sur le compas, des yeux vifs et pénétrants, qu'il reporte sur +le _penneau_[1] que raidit le vent ou sur la voilure qu'enfle la brise +frémissante. + +[Note 1: Penneau, plumasseau abandonné au vent pour faire connaître +de quel côté vient la brise qui le soulève.] + +Comment concevoir, quand le temps est si beau, que le navire est si +bon, qu'un événement inattendu puisse venir troubler, d'une manière +terrible, cette scène paisible, cette sécurité parfaite, cette harmonie +délicieuse! Quand le ciel semble sourire aux flots, et que les flots +caressent le bâtiment qui porte les rois de la mer, devrait-il y avoir +dans la nature quelque chose de plus redoutable que les éléments dont le +génie de l'homme a su triompher avec tant d'habileté! + +Tout-à-coup cependant le calme qui règne à bord vient d'être troublé. +L'effroi a succédé à la confiance, la terreur à l'espérance. Le second +est venu dire un mot, un seul mot à l'oreille du capitaine, qui de +suite, sans laisser remarquer aucune émotion, est descendu dans la +chambre; et ce seul mot a suffi pour répandre la consternation sur +toutes les physionomies, auparavant si gaies, si satisfaites. Le +capitaine est remonté sur le pont. Il paraît tranquille, mais il +commande avec plus de vivacité; mais chacun sait avec quel art les +marins se composent le visage à force de courage. Personne n'ose +l'interroger, mais on devine déjà la circonstance qui l'a engagé à +faire changer la route du navire. On a vu de la fumée sortir par les +panneaux de l'avant; une odeur de feu s'est fait sentir. L'ordre de +boucher les écoutilles et toutes les issues de la cale a été donné, pour +étouffer l'incendie, qui dévore peut-être déjà les ponts qui +s'échauffent sous les pieds impatients de l'équipage, plus alerte qu'on +ne l'a jamais vu. Plus de doute, le feu est à bord! + +Personne désormais ne descendra dans la chambre; c'est sur le pont qu'il +faudra bivouaquer. On cherche à tout inonder sous la masse d'eau de ces +seaux que l'on remplit sans cesse, et la fumée sort plus épaisse par les +fentes où elle pénètre. On dispose les embarcations pour recevoir au +besoin les hommes que le feu pourra chasser du bord. Un canot mis à la +mer fait le tour du navire, et sous les mains des matelots qui +s'attachent aux bordages qu'on inonde à coups d'écope, le brai des +coutures se fond, le fer des chevilles semble rougir. Un bruit sourd, +comme celui du feu souterrain qui bout dans les veines d'un volcan, se +fait entendre dans la cale, devenue un cratère au milieu des flots. Sur +ces gaillards où, quelques heures auparavant, il n'y avait que joie et +bonheur, s'étendent à demi morts des passagers qui ne veulent plus +prendre de nourriture, et qui à peine songent à se couvrir; eux qu'on +vit le matin si soigneux de leur toilette, si coquets dans leur élégant +négligé. Les marins seuls agissent, mais en silence; les commandements +du capitaine sont devenus plus brefs, ses ordres sont exécutés avec plus +de promptitude. Il fait naître encore l'espérance dans des coeurs qui +sans lui n'auraient plus rien à espérer: «Demain, répète-t-il en +regardant sa montre, nous serons à terre à cette heure-ci.» On ose à +peine croire à cette prophétie, et pourtant tous les yeux ne se raniment +que lorsque la voix du chef, que le péril grandit, a redit cent fois la +promesse qui console et qui fait espérer encore. + +Oh! que la nuit va être cruelle, et qu'elle semblera longue! Chaque +minute semble rapprocher d'une lieue le navire du port, et chaque minute +aussi peut faire éclater l'incendie qui couve, qui craque, qui va +peut-être s'élancer sur sa proie. Que le jour sera long à venir! et que +la brise est faible pour pousser ce bâtiment, qui paraît se traîner et +ne plus marcher! Il viendra cependant ce jour si désiré! si désiré +surtout des matelots placés sur les barres pour découvrir la terre ou un +navire.... Le soleil s'élève enfin sur cet horizon, qui jamais n'a paru +si vaste.... Des nuages, fantômes trompeurs, présentent la forme +décevante de la côte que l'on cherche.... On a crié _terre_! le bâtiment +approche avec le fléau qu'il recèle dans ses flancs à moitié consumés; +mais cette côte fantastique, sur laquelle tous les yeux se fixent comme +pour la dévorer, a disparu avec le vent, qui se joue si cruellement dans +le ciel et sur les flots.... + +Le pont est devenu plus brûlant encore sous les pieds des hommes qui le +parcourent pour manoeuvrer, et qui ne peuvent plus supporter sa chaleur. +Un terrible craquement se fait entendre: la fumée plus noire s'échappe +avec plus de force, des panneaux que le feu a gagnés. Le capitaine a +ordonné de faire embarquer dans les canots, les femmes d'abord, les +passagers ensuite. Chaque officier fait exécuter l'ordre et se place +dans une embarcation avec le nombre de matelots et de passagers qu'elle +peut contenir. Quant au capitaine, il reste le dernier; c'est en vain +que les cris de ses passagers, les prières de son second et de ses +matelots, l'appellent dans la chaloupe: il veut parcourir encore de +l'arrière à l'avant le bâtiment qu'il n'a pu arracher à l'incendie, et +qu'il va abandonner à la fureur des flammes. Il jette avec douleur, et +sans proférer un mot, un dernier regard sur cette mâture, sur ces voiles +qui vont devenir la proie du fléau. Une explosion se fait entendre: un +cri de terreur s'échappe des embarcations, et les flammes mugissantes +qui s'élancent des panneaux, serpentent dans les voiles qu'elles +consument en s'élevant comme dans les capricieux contours d'un feu +d'artifice. A travers l'incendie, et au milieu des nuages de fumée qui +enveloppent cette masse flottante, le capitaine paraît encore, et il est +reçu dans la chaloupe amarrée le long du bord embrasé. Les embarcations +s'éloignent, la mâture et la voilure enflammées tombent, et le navire +s'abîme comme un vaste brasier dans le sein des mers, qu'il fait +bouillonner en s'engloutissant pour jamais dans son immense tombeau. + +C'est en vain qu'au bout de quelques heures, les naufragés ont crié avec +délire: _La terre! la terre! devant nous_. Le capitaine détourne à peine +ses yeux du point où il a vu disparaître son bâtiment. La terre, c'est +la vie pour les passagers, mais sa vie à lui, c'est son beau trois-mâts +_le Kent_, dont le nom depuis dix ans avait été toujours lié au sien, +comme les noms de deux amis que le ciel semblait avoir faits pour ne +jamais su quitter! + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + * * * * * + +Combats en Mer. + + + + +I. + +Combat du côtre le Printemps + +ET DE DOUZE PÉNICHES ANGLAISES. + + +J'étais sur un côtre de l'État, de 14 petits canons. C'était en temps de +guerre. Nous escortions vers Brest, avec deux canonnières, un convoi de +caboteurs disséminés çà et là, et se cachant dans les cailloux et +presque sous les roches, de peur des croiseurs anglais, vautours +insatiables, fondant impitoyablement sur tout ce qu'ils apercevaient au +milieu de ces mers, devenues leur domaine. + +Le soir, un soir d'hiver, se faisait avec ce calme houleux qui a presque +l'air d'une tempête. Nous avions rallié, avant la nuit, tout notre petit +convoi, pour l'envoyer mouiller ou plutôt coucher au Conquet, sous les +batteries de la côte. On aurait dit, en voyant notre côtre _le +Printemps_ rassembler les navires confiés à sa garde, d'une poule qui +cherche à réunir sous son aile maternelle tous ses poussins épars. + +A six heures du soir notre convoi était ancré paisiblement à terre de +nous, les deux canonnières embossées entre le côtre et nos caboteurs. +Comme chef de ce troupeau de navires, nous avions pris la tête de la +ligne: le commandant des convoyeurs du Nord avait placé son pavillon à +notre bord. + +Après le souper de l'équipage, le maître descendit dans la chambre, le +chapeau bas et le sifflet au côté: + +--Capitaine, dit-il, fera-t-on les filets d'abordage, ce soir? + +--Oui, répond le capitaine. Quoique la division anglaise soit loin, il +est bon de prendre nos précautions.... + +--Pourquoi faire vos filets, capitaine? ajoute le commandant du convoi. +Cette nuit, nous appareillerons à la marée, et ce serait donner à +l'équipage la peine de les amener. + +--Cela ne fait rien, commandant; ce sera un petit travail de plus, mais +nous dormirons plus tranquilles.... Oui, maître, faites faire les +filets. + +Cet ordre prudent nous sauva. + +Une fois les filets d'abordage dressés au-dessus des bastingages, la +bordée de quart se mit à se promener sur le pont du côtre, comme des +oiseaux dans une volière; car c'était bien une véritable volière que ce +petit bâtiment entouré de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal +à un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous étions au mois de +décembre, et les pieds des gens de quart frappaient régulièrement de +leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis +jusqu'à minuit. La mer était calme et l'air si tranquille, qu'on +entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du +Conquet, crier à chaque heure: _Sentinelles, prenez garde à vous_! Mais +l'obscurité était telle, que nos hommes avaient peine à se reconnaître à +la figure, à deux pas de distance les uns des autres. + +Minuit approchait: minuit! heure si désirée par ceux qui doivent +réveiller la bordée de quart!... C'est, dit-on, à terre, l'heure des +amants: à bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le +quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir. + +Un commis aux vivres, un de ces hommes qui à bord _font le quart de M. +l'abbé_, comme disent les matelots, s'avise de quitter sa fumeuse +cambuse pour monter sur le pont, en amateur. C'était la Providence qui, +sans qu'il s'en doutât, le pauvre homme, le conduisait là, pour nous, +pour l'honneur du pavillon et le salut du convoi. + +Le cambusier, en humant l'air libre et frais qu'il est venu chercher, +s'amuse à porter les yeux, qu'il se frotte encore du dos de la main, +autour de lui: il ne voit d'abord rien, mais il lui semble entendre au +large un léger bruit de rames, qui fendent la mer avec précaution, avec +mystère, avec une sournoise intention; il court devant. Il demande aux +hommes de bossoir s'ils n'entendent rien, s'ils ne croient pas +apercevoir quelque chose... là... plus loin encore... là enfin?... Les +hommes de bossoir se courbent, abaissent le sourcil, étendent leurs +regards rôdeurs sur la mer unie, qui se confond avec les ténèbres.... +Ils ne voient rien.... Silence! crient-ils aux gens qui se promènent.... +Les gens s'arrêtent; ils se taisent, retiennent leur haleine.... Tout le +monde écoute, prête l'oreille, ouvre bien encore les yeux.... On +n'entend rien!... Le pilotin passe devant en bâillant, et va frapper +huit coups à la cloche: c'est la fin de la longue veillée, c'est minuit! +_Réveille au quart_! commande l'officier; réveille au quart! répète le +maître. _En haut, les babordais_! disent les _tribordais_.... Non! non! +s'écrie comme un inspiré notre cambusier, que nous avons oublié, et qui +s'est tenu collé au bossoir. Non! non! tout le monde sur le pont! aux +armes! aux armes! voilà les péniches! + +On n'a pas le temps de s'armer: les péniches anglaises, arrêtées à une +petite distance du bord, pour profiter du moment de confusion du +changement de quart donnent un dernier coup d'aviron; un effroyable +_hourra_ est poussé: les péniches volent; elles sont le long du bord. On +saute aux pièces, on demande des fusils, des haches, des mèches +allumées. Les hommes couchés s'élancent sur le pont. On se heurte, on +crie, on met enfin le feu aux pièces: les premiers armés font feu par +les sabords. Les Anglais grimpent dans les filets, le pistolet au poing; +ils tirent: on leur lance des coups de pique, ils tombent; quelques-uns +se jettent à bord par un trou qu'ils ont fait en coupant les filets du +travers. Les coups de sabre voltigent; on se hache sur le pont, sans +savoir sur qui l'on frappe. Une des canonnières mouillées à terre du +côtre se halle à pic sur son câble, et son capitaine hèle au porte-voix: +Oh! du _Printemps_, ne tirez plus du côté de babord, vous allez nous +couler! et puis cette canonnière, dépassant le côtre de toute sa +longueur, envoie une bordée terrible aux péniches, qui se hallent en +désordre sous notre beau pré. A la lueur du feu de la canonnière, nous +avons vu les Anglais perchés sur leurs bancs!... On se bat encore sur le +pont du côtre; mais dans l'intervalle des coups de feu, on entend le +bruit des avirons qui tombent régulièrement sur l'eau, qu'ils fendent à +coups pressés: ce sont les Anglais qui s'en vont. Le capitaine crie tant +qu'il peut: «Ne frappez plus! ne frappez plus! allumez les fanaux!» Il +était temps. Les hommes du côtre se massacraient entre eux, croyant +abattre des ennemis. En allant chercher du feu à la cuisine et à +l'habitacle pour les fanaux, nous autres petits pilotins, nous tombons +sur des cadavres qui nous barrent le chemin. On se relève, les mains +gluantes de sang; enfin, les fanaux viennent. On relève dix à douze +blessés, cinq à six morts. Trois Anglais hachés sont reconnus: ils +portent au bras une bande de drap blanc, qui devait leur servir de +reconnaissance pendant la mêlée. On les panse, on les interroge. L'un +d'eux, qui, malgré ses onze blessures, peut encore parler, nous apprend +que douze péniches nous ont abordés, et que sans nos filets nous +eussions été enlevés en quelques minutes! Notre capitaine, pris corps à +corps par ce dernier assaillant, lui avait traversé la poitrine d'un +coup de pistolet à bout portant, cependant parlait encore. + +La plus complète tranquillité succéda à cette attaque de nuit. Les +commandants des forts et des canonnières se rendent à notre bord: on se +félicite, on s'embrasse sur ce pont encore tout ensanglanté. Le +lendemain au matin, l'ordre d'appareiller est donné, et le jour enfin se +fait. + +Nous l'attendions bien impatiemment ce jour, pour contempler avec +curiosité le théâtre de notre combat nocturne. Le côtre se trouva +noblement environné, au lever de l'aurore, de débris d'embarcations, de +chapeaux de marins, percés de biscaïens, d'avirons brisés, éparpillés çà +et là sur les flots, où l'on croyait apercevoir de larges taches +rouges.... Nous appareillâmes avec notre convoi, que nous conduisions +tout glorieux, un large pavillon tricolore à notre pie. En doublant la +pointe Saint-Mathieu, une longue et noire frégate anglaise, détachée de +la division qui croisait au large, parvint, en louvoyant _à toc de +voiles_, à s'approcher de nous. Notre petit branle-bas de combat était +fait à bord, protégés que nous étions sous les hautes batteries de +terre. La frégate nous rallia à demi-portée de canon, mais sans nous +envoyer un seul boulet. Elle semblait, avec inquiétude, chercher à voir +si nous avions pris quelques-unes des péniches: plusieurs d'entre elles +avaient sans doute manqué au rendez-vous. La frégate parut ne pas +vouloir se venger de notre succès, car elle était bien près, bien +terrible, et elle ne répondit pourtant pas aux batteries de la pointe +Saint-Mathieu, qui déjà faisaient gronder leurs lourdes pièces de 36. En +virant de bord, pour s'éloigner, elle nous laissa lire distinctement à +la longue vue, sur son vaste arrière, ce nom écrit en lettres blanches: +_Cornélie_. + +Le soir, nous avions déjà débarqué tous nos blessés à l'hôpital de la +marine de Brest. Le lendemain, nos morts furent ensevelis dans notre +grand pavillon, et enterrés avec pompe dans le cimetière de la ville. +Les blessés qui purent se traîner à terre, suivirent le convoi. + +J'avais neuf à dix ans. A cet âge, on a tout ce qu'il faut pour recevoir +les vives impressions, qui se gravent pour jamais dans une mémoire +fraîche et une imagination facile à impressionner: jamais aussi je +n'oublierai ces grands Anglais que je vis grimpés, comme des fantômes de +nuit, dans les filets d'abordage du côtre _le Printemps_. + + + + +II. + +Combat de nuit entre une frégate et un vaisseau. + + +La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les +gabiers occupés dans le gréement, ont promené, au coucher du soleil, +leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et +pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui +commencent à poindre sur le cercle dont le navire est le centre, +peuvent être le plus facilement aperçues. Mais rien... rien, le maître +de quart, à qui chaque vedette envoyée sur les barres, doit faire son +rapport en descendant, est venu dire à l'officier: _Lieutenant, rien de +nouveau à la vigie_.--_C'est bon_, a répondu l'officier. + +Le vent a fraîchi avec l'obscurité; on a pris le ris de chasse dans +chaque hunier; la grande voile a été serrée; tous les gens de quart se +promènent en longues files sur les passavants. Les hommes placés à +chaque bossoir veillent, et à chaque coup de marteau que le pilotin va +frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du +maître, hurler ce lugubre avertissement: _Ouvre l'oeil au bossoir_, et +les sentinelles de l'avant de répéter: _Ouvre l'oeil devant_! Les yeux +en effet n'auraient garde de se fermer. De temps à autre, les +découvreurs officieux s'arrêtent pour regarder au loin le sommet des +lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus +de l'horizon, semblent présenter l'apparence ou les formes d'un +navire.... Mais dès que l'illusion est détruite, et dès que le spectre +se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs +reprennent le cours de leur promenade, pour se mêler à la conversation +générale. + +Un des hommes de bossoir cependant a appelé le contre-maître de quart: +le contre-maître a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point +que le matelot lui a indiqué. Il passe derrière; il dit un mot à +l'oreille du maître assis nonchalamment sur le bout de la drôme. Le +maître parle à l'officier; l'aspirant de quart posté devant passe +derrière; l'officier a regardé au vent par-dessus les bastingages. On +lui a dit: C'est là... là...; et bientôt on entend le chef de quart +prononcer ces paroles, qui arrêtent le sang dans toutes les veines: +_Timonnier, allez réveiller le commandant_. + +Le commandant paraît: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on +lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au +bout de laquelle toutes les destinées semblent attachées... _Cachez les +feux partout: branle-bas général de combat_. C'est l'ordre qu'a donné le +chef à l'officier de quart. A bord d'une frégate, en temps de guerre, le +branle-bas est aussitôt fait, même de nuit, que l'alignement d'un +régiment d'infanterie rangé sous les armes. En un clin-d'oeil, les +hamacs, où dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes, +sont portés dans les bastingages, les pièces sont détapées, les mèches +allumées, les canonniers à leur poste de combat, les chirurgiens parés +dans le faux-pont à découper les blessés qu'on leur jettera. La poudre +circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le +capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les +parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu à son +devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donné par le commandant de +la frégate, se trouva exécuté: il n'y avait plus qu'à attendre +l'événement.. + +Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le +pont, cherchent à voir le navire que l'on croit avoir aperçu! Tous les +yeux se tiennent attachés sur une masse noire qui semble approcher en se +balançant sur les flots qui la poussent vers la frégate. La grande voile +a été mise sur les cargues, le ris de précaution, pris dans les +huniers, a été largué: mais le point noir avance, la masse aperçue +grandit, s'étend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble +encore donner des formes gigantesques. _Il faudra bientôt en découdre_, +se disent tout bas les matelots. _Le commandant vient de capeler son +grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux à revendre à bord_. +Mais quel silence règne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et +recevoir la mort! Le bâtiment chasseur n'est plus qu'à une portée de +pistolet de la frégate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!... +Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant à +cette petite distance, à cette heure sinistre où le péril a quelque +chose de si funeste au milieu des mers qui gémissent, du vent qui semble +se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une manière +si lugubre!... + +Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de +_silence_, dont le son aigu et saccadé se prolonge et va frapper les +oreilles attentives de l'équipage de la frégate. Puis à ce coup de +sifflet succèdent ces mois solennels hélés en anglais: _Ship hoe!... +C'est un Anglais, c'est un Anglais_! + +Le commandant de la frégate répond, et aussitôt le pavillon français +flotte dans l'obscurité au haut de la corne; et dans le porte-voix de +combat a retenti cet ordre si bien compris: _Parez-vous à faire feu au +commandement_! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment suprême. + +La frégate revient au vent pour présenter le travers à l'ennemi, qui a +voulu la prendre en hanche en se laissant culer. _Feu tribord_! La volée +part à la fois à bord des deux navires, et ces deux bordées ne font +qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement +de recharger les pièces; silence qui n'est interrompu que par le bruit +des manoeuvres qui tombent, des blessés qui crient. _Feu tribord_! +répète le commandant. _Feu tribord_! répètent les officiers; _charge en +double! pointe à démâter_! Les coups de canon ne se font pas attendre; +ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de +l'obscurité et des bouffées de fumée, on entend: _Le vaisseau est là_! +_le voilà par la hanche! le voilà!_ attention à pointer: _feu! feu!_ et +toujours feu. + +A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un +combat est une longue fusillade à coups de canon: là ce sont des balles, +ici ce sont des boulets. + +C'est en vain que la frégate, couverte de voiles, a voulu fuir: le +vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus +à démâter, il pointe à couler bas. Il ne réussira peut-être que trop +bien: un aspirant est monté précipitamment sur le pont; il a dit un mot +à l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, où +il semble cloué, a ordonné de garnir les pompes. Les brimbales étaient +montées: les pompes jouent aussitôt; l'eau entre dans la cale par les +trous des boulets reçus à la flottaison, et toujours le vaisseau anglais +poursuit sa proie, en paraissant étendre sur elle, comme des ailes +fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement +bordées sur ses vergues immenses. + +Une dernière volée va décider du sort de la frégate. Oh! que les chefs +de pièce, enragés de toujours manquer cette mâture, mettent de zèle et +d'âme à pointer leurs canons: cette volée sera terrible pour le +vaisseau, qui présente le travers; elle sera lancée à bout portant et +des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette +volée, dernier effort du bâtiment le plus faible et le plus maltraité. +Elle a tonné, et long-temps après qu'elle est sortie comme la foudre du +flanc de la frégate, les nuages épais d'une homicide fumée, cachent +encore et la frégate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud +nuage de salpêtre: le vaisseau a culé; un bruit effroyable se fait +entendre! C'est son grand mât de hune, avec les voiles dont il est +surchargé, qui, en craquant comme un édifice qui s'écroule, tombe le +long de son bord entre lui et la frégate. Un cri de _vive l'empereur_! +un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidité de la foudre, de +dessus le pont de la frégate. Elle vient de démâter l'ennemi: elle vient +d'échapper à sa perte, à sa honte! c'est de la batterie, c'est des +gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arrière, c'est de partout enfin +que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La frégate, +délivrée, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les +flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis. +Elle fuit; mais en s'éloignant elle veut encore faire ses adieux à +l'ennemi qui lui présente un avant tout délabré. Une volée, chargée à la +hâte jusqu'à la gueule, est lancée avec rage dans les bossoirs du +vaisseau: c'est la dernière! un roulement annonce à bord de la frégate, +que l'action est finie et que le feu est éteint. + +Oh! c'est alors que la scène qu'animait l'ardeur du combat et +qu'ennoblissait l'éclat de la gloire, va changer de face! Pendant deux +heures on a marché dans le sang et sur des cadavres, sans s'en +apercevoir: les idées étaient plus haut. Mais après le roulement du +tambour, mais après l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur +le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a marché, +les cadavres et les membres épars que l'on a foulés aux pieds. L'appel +va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range +sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on +cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix +répondent, _présent_. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne +répondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides +funérailles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des +matelots, effacer les taches épaisses du sang qui a si long-temps coulé +pendant la nuit!... + + + + +III. + +Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais. + + +_La Canonnière_ 93 devait escorter, de Perros à l'Ile-de-Bas, sept à +huit navires chargés de grain, et destinés à approvisionner les magasins +des vivres de la marine au port de Brest. + +Notre canonnière était une de ces embarcations longues et plates que +Napoléon avait fait construire par milliers, pour opérer cette +gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus +tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille, +en leur plantant une haute mâture de brick de guerre, et en remplaçant +leurs trois fortes pièces de trente-six, par une douzaine de petits +canons de quatre; elles qui, étroites et longues, ne calaient que quatre +à cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnières, si +fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute mâture et +payèrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'égaler aux +grands bricks de l'État. + +Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqués +sur ces bateaux, si peu stables, à prévenir les moindres grains! A peine +un nuage s'élevait-il un peu rapidement sur l'horizon; à peine la brise +venait-elle à verdir la mer, ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait +tout à bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la +risée. On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que +l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout +un équipage est mise si souvent en jeu. + +Les vents étaient au sud-est lorsque nous appareillâmes de Perros avec +notre petit convoi. Le matin on s'était assuré, en montant au sémaphore, +guindé sur la partie la plus élevée de la côte, qu'il n'y avait aucun +ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les +flots: la brise était ronde, la journée paraissait devoir rester belle. +En un clin d'oeil nous fûmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par +notre côté de tribord, et longeant, avec nos bâtiments bien ralliés, la +côte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de +belles vagues étincelantes au soleil de mai, défilaient déjà à nos yeux, +et à chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et +de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de +voir ainsi la terre se métamorphoser sans cesse et revêtir les couleurs +et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la +mer encadre avec son mirage, ses riants fantômes, et dont le navire est +le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si +indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de +naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de +l'Océan. + +Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber, +passa définitivement au Sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu +grisâtre, de gros nuages, chargés de pluie. Une brume épaisse s'étendit, +comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà +derrière nous, et sur la côte, qui ne se montrait plus à l'horizon que +comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous +contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à l'Ile-de-Bas, mais +bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre. + +Notre capitaine, brave officier, élevé dans les dangers de sa profession +et accoutumé à supporter toutes les contrariétés du métier, se montra +soucieux dès cet instant. Il nous ordonnait avec inquiétude de bien +regarder autour du navire. Il semblait prévoir l'événement que le sort +nous réservait. + +Quant à nos pauvres bâtiments du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant +soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche +de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre +tout événement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient +pas de rôder, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits +bâtiments que nous nous hasardions quelquefois à faire sortir de nos +ports. + +A dix heures on vint nous annoncer que le déjeûner était servi dans la +chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta +sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la +canonnière, chaque fois que le pilote-côtier venait conseiller d'envoyer +vent-devant. + +Nous étions assis depuis quelques minutes autour de la table du +déjeuner, lorsque nous entendîmes sur le pont un mouvement +extraordinaire. Nous montâmes tous. Ceux des navires du convoi qui se +trouvaient à terre de nous, venaient de laisser arriver à plat sur la +canonnière. Malgré l'épaisseur de la brume, ils avaient aperçu au vent à +eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons +les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait +pour nous dire l'un à l'autre ce que nous venions de découvrir.... + +Une haute voilure de brick nous apparaît dans la brume, sous une forme +aérienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec +vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait poussé +silencieusement au-dessus des flots. Bientôt le brick, que nous ne +voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des +navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire _le +Jean-Bart_, disons-nous, qui, mouillé depuis long-temps à l'Ile-de-Bas, +sera parti ce matin, pour retourner à Saint-Malo. Nous nous flattions +trop; mais comment penser qu'un bâtiment ennemi osât, avec un temps +pareil, approcher aussi près d'une côte aussi dangereuse! comment +supposer que sur ces mers, où quelques heures auparavant nous n'avions +pas vu un seul navire, un brick anglais fût parvenu aussitôt à se placer +sous terre? On ordonne le branle-bas de combat à notre bord. Le +capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux +bâtiments du convoi: _Continuez de louvoyer, et si l'un de vous amène +pour le brick en vue, je le coule à fond_. + +Le moyen de choisir, si c'est un bâtiment ennemi? Coulés par le brick +s'ils n'amènent pas, ou coulés par notre canonnière s'ils amènent, nos +navires se décident toutefois à louvoyer pour essayer de gagner la côte. +Notre anxiété ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large +par un navire qui paraît être si fort! Qu'allons-nous devenir! + +Il n'était que trop fort, en effet, ce brick qui déjà nous laisse voir +une batterie très-haute, au-dessus des lames qui clapottent à peine au +ras de ses sabords, ouverts comme une gueule béante qui s'apprête à +vomir du sang et de la flamme. + +Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver +le convoi qui lui avait été confié. Il ordonna de commencer le feu et de +pointer juste. + +Deux ou trois grosses lames passent sous la canonnière; on attend +_l'embellie_, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous +envoyons par tribord cinq coups de canon de quatre, au brick anglais, +qui paraît à peine en être effleuré. Cette agression semble le mettre à +l'aise; il revient un peu au vent, en nous laissant voir à sa corne la +queue d'un large pavillon rouge; puis après nous entendons éclater, au +milieu d'un nuage de fumée blanche que vomit sa batterie, un lourd coup +de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a sifflé à nos +oreilles; elle a frappé plusieurs de nos hommes. Un mât de hune tombe: +le capitaine hurle au porte-voix: _Enlevez les blessés! feu tribord_! +Nous faisons feu; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le +bruit de nos petites pièces. Le combat est engagé: le brick nous +approche à demi-portée de pistolet; il masque son grand hunier pour ne +pas nous dépasser, et dans cette position les sifflets perçants des +maîtres se font entendre: c'est le moment fatal. Une grêle de boulets et +de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos +passavants. Cette position n'était plus tenable; et, loin d'amener, +notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible: _A +l'abordage! à l'abordage!_ + +Dans un moment de calme et d'affaissement, une petite voix vient glapir +au panneau. C'est un mousse qui crie: _Nous coulons! nous_ _coulons! la +calle est pleine d'eau_! Les boulets de 32 du brick, pointés à la +flottaison, nous avaient percés de part en part: chaque projectile avait +fait deux trous par lesquels l'eau entrait dans notre calle, comme dans +une citerne. + +La barre de la canonnière est poussée à babord; le capitaine lui-même +aide les timonniers à faire ce mouvement; avec l'aire que conserve +encore le navire à moitié coulé, nous revenons au vent et nous abordons +le brick qui nous présente le travers. Mais qui montera à l'abordage! Il +ne reste tout au surplus que quinze à seize combattants sur notre pont, +de tout un équipage de cinquante hommes: les Anglais prennent le parti +de descendre à notre bord; ils tombent par groupes sur nous: notre +capitaine, furieux, se précipite devant eux. Un coup de sabre lui fait +voler le sommet de la tête: deux coups de feu l'étendent mort. Les +briquets voltigent sur nos têtes, les coups de feu pleuvent de tous +côtés. Il n'y a plus que des morts, des blessés et des Anglais sur notre +canonnière, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le +brick s'éloigne d'elle, laissant à notre bord les deux tiers de +l'équipage, qu'il nous a mitraillés, hachés et coulés. + +Bientôt heureusement les embarcations du brick sont mises à la mer: +elles recueillent nos blessés. On nous transporte à bord du bâtiment +ennemi. Le capitaine anglais nous reçoit avec flegme, avec un peu de +dédain même: ses hommes étaient occupés à fourbir les batteries des +caronades qui venaient de nous foudroyer, et à enlever sur le pont les +taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de +nous traiter ainsi se nommait _le Scylla_, capitaine Arthur Atchisson. +Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes +d'équipage; il n'en fallait pas tant pour nous. + +Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'était que +légèrement blessé: il ordonne à un grand homme sec, qui parlait +français, d'adresser à cet officier les questions suivantes: + +--Pourquoi avez-vous résisté avec si peu de monde et un navire si +faible, au brick que vous voyez? + +--Parce qu'il a plu à notre capitaine de le faire. Dites à votre +commandant que je suis son prisonnier; mais que je n'ai aucun compte à +lui rendre. + +--Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle était votre +intention en cherchant à l'attirer sur les roches de Kéralïès? + +--Notre intention était de vous faire vous jeter sur les rochers et de +nous donner le plaisir de vous voir vous noyer, en nous sauvant. + +--Le capitaine me dit de vous répondre qu'il connaissait la côte tout +aussi bien que vous, parce qu'il a à bord un pilote français. + +--Et quel est ce pilote? + +--C'est moi. + +--En ce cas, dites à votre capitaine que vous êtes une lâche canaille, +et que je vous méprise trop pour répondre désormais aux questions qui me +seraient faites par la bouche d'un traître de votre espèce. + +Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre +second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arrière, en +ordonnant qu'on aille chercher le master. + +Le master paraît: il s'exprimait assez bien en français. Après avoir un +instant causé avec son commandant, il dit à notre second: + +«Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous présenter ses +excuses, et de vous assurer qu'il méprise autant que vous pouvez le +faire vous-même, le pilote français à qui vous attribuez avec raison +votre perte. C'est un traître dont nous nous sommes servis, mais que +l'on paie et que l'on ne peut estimer. Pendant tout le temps que vous +passerez à bord, il lui sera interdit de paraître sur le gaillard +d'arrière; c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi à +vous demander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table.» +Nous vîmes, après ces paroles, notre second et le capitaine anglais se +donner affectueusement une poignée de main. + +Nous fûmes traités à bord de _la Scylla_ avec tous les égards possibles. + +Quant à notre pauvre canonnière, quelques heures après notre combat, +elle coula, malgré toutes les peines que s'étaient données les Anglais +pour la maintenir sur l'eau comme un trophée de leur victoire; elle +coula avec nos morts sur le pont! Le navire que ces pauvres gens avaient +défendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon, +que personne n'avait songé à amener, disparut au bout du pic sous les +flots que le sang de tant d'hommes avait rougis.... + +Pendant la nuit, à l'heure où les Anglais nous croyaient endormis, nous +entendîmes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient +réciter des prières. Et puis ensuite on faisait silence, et des objets +qui paraissaient être d'un grand poids étaient lancés à la mer. +C'étaient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessus le bord, +mais avec mystère, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait +dans ce combat si inégal. C'était là une de ces coquetteries de guerre, +que l'on n'épargne pas même aux vaincus. + +Trois jours après notre action, nous fûmes plongés, blessés, sans +effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plymouth. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + * * * * * + +Aventures de Mer. + + + + +I. + +Le Capitaine de négrier. + + +Un de mes amis d'enfance, après avoir servi comme officier dans la +marine militaire, se livra en 1816 à la traite des noirs, et parvint à +s'enrichir en peu de temps, au milieu des périls attachés à cette triste +navigation. Revenu malade à la Martinique, à la suite d'un voyage +pénible, il était à peine convalescent, qu'il se disposa à entreprendre +une autre campagne à la côte d'Afrique. Son ami, qu'il revoyait après +sept à huit ans de séparation, crut devoir employer, en cette +circonstance, tout l'empire que lui donnait sur son esprit un ancien +attachement, pour le détourner d'un projet qui, selon toutes les +apparences, allait lui coûter la vie. Mais toutes ses instances furent +vaines, et la dernière conversation qu'eurent ensemble les deux marins, +est assez caractéristique pour pouvoir être rapportée ici au profit de +ceux qui ne s'imaginent pas ce qu'une vie aventureuse peut offrir de +charmes à une jeune imagination et à l'exaltation d'une âme avide et +forte. + +_L'ami_.--Pourquoi, avec une fortune acquise aux dépens de la santé, et +au milieu de tant de dangers, vas-tu encore, malade comme tu l'es, +chercher une mort presque certaine, tandis que tu pourrais vivre si +commodément maintenant au milieu d'une famille que tu chéris, et qui +n'aura pas de plus grand bonheur que celui de te revoir? + +_Le capitaine_.--Si tu connaissais comme moi toutes les sensations que +j'ai éprouvées dans le métier que je fais, tu ne m'adresserais pas une +pareille question. Fatigué de végéter au milieu des habitudes uniformes +de l'Europe, j'ai trouvé un autre monde, une autre nature sur la côte +d'Afrique. C'est là que je me suis senti vivre le plus énergiquement; +c'est là seulement que j'ai compté pour quelque chose, les arts qui nous +élèvent au-dessus de l'incivilisation des sauvages. Et crois-tu que ce +ne soit pas quelque chose de délicieux que de se montrer avec +supériorité au milieu d'une peuplade de nègres qui tous vous regardent +comme un homme d'une nature extraordinaire, qui vous admirent comme un +être miraculeux? Très-souvent, dans mes rêves de gloire, je me suis +imaginé que j'étais amiral, et qu'après un combat, je paraissais, enivré +d'applaudissements, dans une salle de spectacle. Eh bien, dans ma fièvre +de gloire, j'éprouvais mille fois moins de plaisir que lorsque j'ai +parcouru, à côté du cacique des Bisagos, un marché ou une ville où trois +à quatre milles noirs attachaient sur moi leurs regards avides. L'idée +que j'allais choisir dans cette multitude trois ou quatre cents +esclaves, me repoussait moins que la puissance que j'allais exercer sur +tout ce monde ne me séduisait. Et puis cette mâle satisfaction de +commander à un équipage d'hommes aventureux que j'avais conduits, à +travers tant de dangers, sur des côtes où les croiseurs nous +poursuivaient encore, me donnait en moi une sorte de confiance que +toutes les récompenses décernées par l'Europe à une belle action, ne +m'auraient pas inspirée. Va, crois-moi, c'est quelque chose de bien +séduisant que de réussir à surmonter de grands périls et à faire des +choses inconnues au reste du monde entier. + +_L'ami_.--Mais enfin, avec ton bon sens et le respect que tu fus habitué +à porter aux lois de l'humanité, il t'a fallu vaincre bien des obstacles +et surmonter beaucoup de remords déjà, pour exercer un métier comme +celui que tu fais? + +_Le capitaine_.--Et c'est justement parce qu'il fallait braver des lois +qui gênaient mon indépendance, que j'ai fait la traite; si elle avait +été permise, je n'y aurais jamais songé. Aujourd'hui, je la ferais pour +rien, non pas que je sois inhumain; car un nègre qui souffre me fait +plus de mal que la douleur que je ressentirais moi-même; mais c'est +parce que l'attrait qui m'attire vers les choses extraordinaires, est +irrésistible pour moi. + +_L'ami_.--Et ta famille, tu n'y penses donc plus? + +_Le capitaine_.--Dans le moment où je me crois sur le point de perdre la +vie, je pense à ma mère; mais je l'ai mise dans l'aisance, et ce qui me +console, c'est que je lui laisserai plus de 150,000 francs. + +_L'ami_.--Et crois-tu aujourd'hui que si tu voulais te marier, et que tu +eusses des enfants auxquels tu t'attacherais, ton sort ne serait pas +plus heureux que celui que tu vas chercher en prodiguant ta vie pour une +fortune dont tu n'as plus besoin, ou pour des succès sans gloire ou +plutôt sans excuses? + +_Le capitaine_.--Bah! une femme, des enfants, ne m'en parle pas! cette +pensée me gêne trop. Une jolie goëlette, quelques vaillants matelots, +une bonne paire de pistolets et un sabre, voilà tout ce qu'il me faut. +Avec cela et mille lieues de mer à parcourir, un homme comme moi est le +plus heureux du monde! Voilà tout mon bagage et ma fortune. Je n'en +aurai jamais d'autre, s'il plaît à Dieu. + +_L'ami_.--Et les souffrances que tu as éprouvées à la suite de ton +voyage, et les maladies que tu vas braver encore? + +_Le capitaine_.--Quoi! les maladies de la côte d'Afrique? C'est si tôt +fait: dans cinq à six heures on est expédié. Jamais je ne me suis senti +fait pour mourir de la goutte. Tiens, vois-tu, depuis qu'ici je dors +tranquille et sans craindre aucune alerte, je m'ennuie à la mort. Mais à +mon bord, quand je m'étends tout armé sur le pont avec trois cents noirs +dans ma cale, et que je pense que je serai peut-être éveillé par une +révolte ou la chasse d'un croiseur, je ne puis pas te dire combien je +m'estime comme homme, combien je méprise la vie d'un buraliste, par +exemple, ou celle d'un épicier. + +_L'ami_.--Tu ne comptes donc pour rien l'estime de tes semblables, la +considération dont tu pourrais jouir dans le monde? + +_Le capitaine_.--Et qui t'a dit que le roi des Bisagos ou du +vieux-Calebar ne m'estimât pas? Et crois-tu que la considération des +armateurs que j'enrichis, et le respect de mon équipage, ne soient pas +quelque chose pour moi! Le monde est tout entier dans mon navire ou le +lieu que j'aborde. Tous ceux qui me regardent comme une espèce d'écumeur +de mer, m'estiment plus qu'ils ne s'estiment eux-mêmes. Je suis dix fois +plus homme qu'eux tous. A terre je vaudrais autant qu'eux dans la +plupart des professions qu'ils exercent; à la mer je ne voudrais d'aucun +d'eux, peut-être, pour mon mousse. J'ai rencontré jusqu'ici bien de ces +hommes-femmes qui me regardaient avec une sorte d'effroi ou +d'étonnement, mais je n'ai vu personne qui eût l'air de m'examiner avec +mépris. Tu connais d'ailleurs assez mon caractère, pour penser que tes +remontrances ne pourront ébranler une résolution prise depuis si +long-temps, et à laquelle cinq voyages de traite ne m'ont pas fait +renoncer. Tu m'offres la perspective d'une vie tranquille dont je ne +veux pas, et pour laquelle je ne suis pas fait. Tu as rempli envers moi +les devoirs de l'amitié, et tu as suivi les impulsions de ton coeur en +cherchant à me ramener au sein de ma famille. Je te remercie de tous tes +efforts, et si, comme il est probable, nous ne nous revoyons plus, crois +bien que jusqu'à mon dernier jour je me rappellerai ta conduite, qui est +celle d'un vieux camarade et d'un brave garçon. Adieu! embrasse ma +pauvre mère pour moi, et dis-lui qu'elle est riche aujourd'hui, et +qu'elle ne me pleure pas trop, si je meurs avant elle. Adieu!... Je +n'aime pas à m'attendrir, parce que cela ne conduit à rien de fort.... + +Après cet entretien, le capitaine négrier quitta son ami, s'embarqua sur +sa goëlette, et ne revint plus. Assassiné à la côte d'Afrique par ses +nègres, qui se révoltèrent, dans la rivière des Bisagos, quelques jours +avant son départ, son corps fut jeté à l'eau par les esclaves furieux, +qui mirent, en s'échappant, le feu au navire qui devait les jeter sur +les côtes de la Havane. + + + + +II. + +Les pirates de la Havane et le brick de guerre. + + +Pris par un pirate qui avait pillé le négrier sur lequel nous sortions +des Bisagos, avec une cargaison de trois cents esclaves, je me trouvai +forcé de m'abandonner au sort qui venait de m'enchaîner aux chances +périlleuses que couraient les forbans auxquels nous nous étions rendus. +Leur navire était un petit trois-mâts de la Havane, fin voilier, bien +équipé et armé de douze caronades de 16. Ils allèrent établir, après +avoir capturé et expédié notre bâtiment, leur croisière près de +Sierra-Leone. + +Une nuit, je me le rappellerai toujours, le capitaine ayant prévu du +mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda à +l'officier de quart de veiller aux grains qui s'élevaient du sud-est; +mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart, dont l'habitude +était de boire beaucoup, le capitaine s'entortilla de quelques +pavillons, et s'endormit sur le pont auprès du timonnier. A chaque grain +qui tombait à bord, il se réveillait, et, d'une voix tonnante, ordonnait +d'arriser les huniers. Un de ces grains fut si violent, qu'après avoir +grondé sur nous, il nous força d'amener les huniers sur le tenon. Mais +dès que le nuage qui nous avait inondés de pluie fut passé sous le vent, +un des hommes placés aux bossoirs cria: _Navire_! Tout le monde se leva +à ce cri répété de l'avant à l'arrière: c'était un spectacle curieux et +terrible que de voir ces matelots déguenillés sortir de l'entrepont, +comme d'un antre de brigands, les pistolets accrochés à leur ceinture +de corde, et un large poignard à la bouche ou dans la main. Jamais un +branle-bas de combat ne fut aussi vite fait à bord de la frégate la +mieux tenue. Tous les regards de ces hommes avides se portaient sur la +partie de l'horizon où l'on avait cru apercevoir le navire. Un point +noir se faisait remarquer confusément en effet sous le vent, à une assez +petite distance. La nuit était sombre, le ciel couvert, et le +bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine +pirate, l'oeil fixé sur l'habitacle, dont il cachait la lueur avec sa +capote, faisait gouverner de manière à rallier le bâtiment qu'il croyait +apercevoir, se tenant toujours au vent du point où il s'imaginait le +voir fuir. Bientôt un officier qui s'était placé devant, passa sur +l'arrière pour avertir le capitaine qu'on n'était plus qu'à une portée +de fusil du navire chassé. _Soyez parés à l'abordage_, dit alors le +capitaine à demi-voix à tout son monde: _Il faut l'enlever souplement, +garçons_! Et tous les forbans frémirent d'impatience, courbés presque à +plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour être plus tôt prêts à sauter à +bord du bâtiment, qu'ils dévoraient déjà des yeux. Le navire, dont nous +approchions à chaque minute, ne faisait aucune manoeuvre; le plus grand +silence régnait à son bord: on aurait dit, à quelques embardées qu'il +faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant +dans ses voiles orientées au plus près, lui faisait suivre sa route. Le +capitaine pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et +recommandait à ses gens, en retenant son haleine, de faire silence; il +voulait qu'on sautât à bord comme pour faire une niche à l'équipage, +qu'on se proposait de massacrer. Mais, au moment où le bout du beaupré +allait s'engager dans la hanche du brick, car c'était un grand brick, un +cri terrible de _Feu partout_! se fait entendre dans un porte-voix, et +tout tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous +couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le cratère d'un +volcan. La détonnation de cette volée à bout portant avait été si forte, +que personne, je crois, ne l'avait entendue. Ce ne fut que quelques +minutes après cette épouvantable commotion, que nos oreilles purent +distinguer le bruit de la mer qui venait battre encore tranquillement +notre navire démâté et percé d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en +vain se portaient avec effroi autour de nous; le brick avait disparu. On +ne pouvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre +roulis, ou sans faire crier un mourant sous ses pieds. Le gaillard +d'avant était jonché de cadavres. On allume des fanaux; on cherche le +capitaine qui, au moment de la volée, était monté sur le bastingage; on +ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle était +remplie d'eau. Tous les hommes, bien portants ou non, sautent aux +pompes, qu'on ne peut franchir. _Nous coulons_! crie un officier: +_embarquons-nous dans la chaloupe et les canots, sans perdre de temps_; +et aussitôt on frappe les caliornes sur la chaloupe pour la mettre à la +mer; mais, quand les embarcations sont amenées, chacun s'y jette avec +fureur: les premiers embarqués défendent leurs places contre ceux qui +veulent s'en emparer, et empêcher les canots de déborder sans eux. Les +poignards brillent dans les mains des pirates; le carnage recommence; +et, sur le pont et le long du bord du navire qui va couler dans quelques +minutes, se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord, +chargée de ceux qui sont parvenus à massacrer les assaillants qui +voulaient s'y établir après eux. Décidé à périr ou à ne me sauver que +dans cette embarcation, je saisis la boîte qui renfermait un des compas +de l'habitacle, et je me jette à l'eau; je nage avec mon fardeau vers la +chaloupe, qui bordait deux ou trois avirons pour s'éloigner du corsaire. +Un des forbans, voyant que j'élevais quelque chose au-dessus des flots, +me présente la pelle d'un aviron, pour m'aider à monter à bord. Ils +aperçoivent un compas, et me reconnaissent: pensant que la boussole, +dont ils avaient oublié de se munir, pourrait diriger la route mieux +qu'ils n'étaient capables de le faire, ils me reçoivent au milieu d'eux. +Un mât de misaine et sa voile avaient été amarrés sur les bancs de +l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap à terre. +J'indique l'aire de vent à suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de +recevoir des secours sur la côte que nous aborderions, nous nous +éloignons du navire, que des efforts bien entendus auraient pu +long-temps encore tenir à flot. Le jour enfin vint éclairer une des +scènes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine +de brigands entassés dans un canot de vingt-cinq pieds, les uns la +figure barbouillée de sang, à moitié endormis sous les bancs, les autres +essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reçues en +poignardant leurs camarades, et les misérables parlant encore avec une +féroce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu'ils avaient +remportée! Aucun regret n'échappait de leur bouche; aucune crainte ne se +lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en +riant de la nécessité de se partager les membres du premier qui +succomberait, si nous ne pouvions gagner la terre avant que la faim ne +les tourmentât. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d'eux leur +fût présenté. Un navire dont les voiles blanches se montraient à +l'horizon, vint frapper nos yeux: cette vue me fit tressaillir de joie. +Placé à la barre, mon premier mouvement fut de gouverner de manière à +nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irréfléchi. +«Tu parais avoir bien envie de nous faire pendre au bout de la grande +vergue de ce bâtiment, me dit un des pirates.--Il ne nous aura peut-être +que trop vite, ajouta un autre. Tâchons d'avoir la terre: un banc de +sable vaut mieux pour nous qu'un bout de planche où il y a un pavillon +anglais ou américain.--Mais, répondis-je aussitôt, croyez-vous que si +nous étions sauvés par un navire, je passerais moins que vous pour avoir +fait la course?--C'est vrai, dit un pirate; il serait pendu aussi au +bout d'un cartahut, comme un vrai brave. Amenons notre misaine, pour +n'être pas aperçus de ce chien de navire, qui grossit à vue +d'oeil.--C'est ma foi trop vrai, qu'il grossit: il n'y a qu'un moment +qu'on ne lui voyait que les perroquets, et à présent on distingue ses +basses-voiles. Nous sommes gobés!--Dites-donc, les enfants, reprit un +autre, si ça pouvait être un ship marchand, un bon enfant de navire bien +chargé, avec dix hommes d'équipage, est-ce que nous ne sauterions pas +bien à bord encore en jouant de la pointe?» Et les forbans agitaient +leurs poignards en signe de joie. «--Tiens, ma poudre n'est pas +mouillée, à moi; j'ai deux coups de pistolet à envoyer au premier +venu.--Ah! il serait bon, ce navire, s'il voulait nous recevoir comme de +pauvres malheureux naufragés, et si nous sautions à bord pour prendre la +place de ces parias et leur faire faire un plongeon!--C'est un brick! +crie un forban: il est gros.--Tant mieux! il y en aura plus à la part. +Dans un quart-d'heure il sera sur nous, ou peut-être nous serons sur +lui; et en avant les fourchettes!--Oui, en avant les fourchettes! +s'écrièrent-ils tous, en menaçant de leurs poignards, encore tout +sanglants, le navire qui s'avançait.» + +Le brick ne tarda pas à apercevoir notre frêle embarcation, qui se +cachait souvent entre deux lames. Une oloffée qu'il fit m'indiqua +bientôt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pûmes distinguer son bois, +nous remarquâmes qu'il était très-allongé, et que sa mâture, séparée par +un grand intervalle, pouvait être celle d'un bâtiment de guerre. Une +large batterie jaune, régulièrement coupée par des sabords très-hauts, +ne nous laissa bientôt plus aucun doute sur l'espèce de navire auquel +nous allions avoir affaire: il fallut se résigner. Les pirates devinrent +silencieux; car rien n'impose plus à ces brigands de mer que la vue d'un +bâtiment très-supérieur en force. Après avoir amené ses perroquets et +cargué ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette +manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnaître pour +celui d'un maître d'équipage français. En nous accostant, deux hommes +nous jetèrent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de +monter à bord; mais tous les pirates avaient déjà jeté leurs poignards +et leurs pistolets à la mer. Ils avaient eu soin même de se laver la +figure, du sang dont ils étaient barbouillés, et qui avait eu le temps +de sécher sur leurs vilains visages. + +Le commandant du brick m'interrogea, après m'avoir entendu prononcer +quelques mots de français. Je lui racontai brièvement mon aventure, en +ne désignant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de négrier +espagnol. Je voulais épargner la vie de ces misérables, qui m'avaient +accordé l'hospitalité en me recevant dans leur chaloupe. Ma réserve, +quant à eux, fut inutile, comme on va le voir. + +«Qu'est devenu le trois-mâts négrier auquel, dites-vous, appartenaient +ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick +français. + +--Commandant, il a coulé sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui +s'est déclarée subitement. + +--Cette voie d'eau n'aurait-elle pas été faite par des boulets de +vingt-quatre, reçus hier par le trois-mâts, à onze heures du soir, à +bout portant?» A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de +24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et +je ne doutai plus que ce ne fût le brick même qui nous avait si bien +mitraillés. Je pris le parti de convenir de tout. + +«Oui, commandant; je suis forcé de l'avouer, c'est vous qui nous avez +coulés; jamais volée de navire n'a porté aussi bien: tout le gréement +et la mâture basse, criblés par votre mitraille, sont tombés sur nous à +l'instant même où votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans +doute, nous ont percés de part en part. Le navire n'a pas resté une +heure sur l'eau, après cet engagement terrible. Si vous aviez voulu +sauver l'équipage, cinquante hommes, peut-être, ne seraient pas revenus +des cent quarante marins qu'il y avait à bord. + +--Sauver ces misérables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le +méritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa +route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de +ce gueux de trois-mâts pirate? C'était _Raphaël de Règle_ qui le +commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui étiez sur +_la Louise_. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du +moins, vous n'êtes pas un forban: allez demander à déjeûner à la +cambuse.--Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant à cette +vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les +mette aux fers. En arrivant au Sénégal, on leur apprendra à venir comme +des imbéciles attaquer la nuit un brick de guerre, où ils croyaient ne +trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages à poules.» + +Quelque temps après m'être couché dans le hamac où m'avait permis de +reposer le commandant, je m'éveillai au bruit que les pas de l'équipage +faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'était le brick de guerre qui +passait entre les débris du corsaire, à l'endroit même où celui-ci avait +coulé. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des +bouts de mâture flottaient çà et là; mais pas un seul homme ne +paraissait à la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les +regards des gens de l'équipage se promenaient avec curiosité et avidité +même autour du bord: pas une expression de pitié ne se mêlait aux +observations qu'ils se faisaient à voix basse, pour interrompre le moins +possible le silence de cette scène imposante. Le commandant ordonnait +froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient exécuter sans +paraître attacher une grande importance aux suites terribles de +l'engagement de la nuit. Une heure après avoir abandonné les parages où +surnageaient les débris du trois-mâts pirate, les matelots +chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se +promettant d'autres combats avant d'arriver à Gorée, lieu de station du +brick. + + + + +III. + +La Licorne de mer. + + +La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait +inventés par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'étaient +venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici +des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgré le +vague des probabilités que l'on a réunies sur l'identité de ce cétacée, +il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa +structure, prouvent du moins la réalité de son existence, et le danger +que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste, +citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera +l'authenticité. + +En 1827, le navire _le Robuste_, de Bordeaux, fut vendu au port du +Hâvre, et le constructeur qui se trouva chargé de faire le radoub dont +ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du +bâtiment, un bout de corne qui avait transpercé un des bordages de +l'arrière, à quelques pieds au-dessous de la flottaison. + +_Le Robuste_ est un navire qui a été construit dans l'Inde avec ce bois +de _tec_, dont la consistance est telle, qu'il peut être rangé parmi ces +ligneux que leur dureté a fait désigner sous le nom de _bois de fer_. +Cette corne, trouvée d'une manière aussi étrange, fut examinée avec +attention comme on peut le croire: sa forme était celle de l'extrémité +d'une dent d'éléphant, et sa substance paraissait être la même que celle +de cette matière osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine +_du Robuste_, à qui on fit part de cette découverte, n'en parut pas +surpris; et il expliqua ce fait de la manière suivante: «Une nuit, +dit-il, où le navire filait avec un fort beau temps sept à huit noeuds +dans les parages du cap Horn, il fut réveillé par un choc si violent, +qu'il crut que le bâtiment venait de se défoncer sur un récif. Monté +précipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui étaient de quart, +et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci +répondent qu'ils ont éprouvé une secousse qui leur fait croire que le +navire a touché. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas +une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du bâtiment même n'avait pas +été interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni +récifs ni fond dans les parages où il se trouvait. Personne ne put +deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait +ressentie, et qui était venue du côté de tribord par l'arrière, +c'est-à-dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu +lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques +débris de mâture l'eût occasionné; mais il devenait impossible de +s'expliquer comment une épave à moitié coulée eût pu heurter le bâtiment +par l'arrière, alors qu'il filait sept à huit noeuds. Comme, après cet +accident, _le Robuste_ ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa +bientôt de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attribuèrent +cette secousse à l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la +tradition leur avait déjà donné l'idée.» + +_Le Robuste_ continua son voyage; il allait au Pérou, et il effectua +cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on eût +besoin de le réparer. Ce n'a été que lorsqu'il a éprouvé le besoin +d'être radoubé, que le bout de corne dont nous avons parlé a été trouvé +dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conservé cette +substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'était +bien, en effet, dans la partie où le choc s'était fait éprouver que le +bout de corne s'est trouvé. Il était brisé au ras du bordage, de manière +à faire penser que le cétacée qui l'y avait planté avec tant de +violence, l'avait rompu pour se dégager de dessous la partie du navire +où il s'était pris comme dans un piége. + +Mais ce fait, s'il avait été observé dans une seule circonstance, +pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle +la _licorne de mer_. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous +fournira, va venir ajouter un nouveau degré d'évidence à nos +conjectures. Le trois-mâts _l'Olinda_, du Hâvre, en se rendant à +Rio-Janeiro, se trouva heurté violemment près des côtes du Brésil, de la +même manière que l'avait été _le Robuste_. Le navire, lors de cet +accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa +cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de +l'impulsion donnée au navire par le choc, que sa vitesse avait augmenté, +pendant quelques secondes, de manière à faire sauter l'eau à bord sur +l'avant. _L'Olinda_ fit son voyage, et je crois même plusieurs autres +traversées, sans faire plus d'eau qu'à l'ordinaire. Mais en réparant le +navire, le constructeur même qui avait suivi le radoub _du Robuste_ +rencontra dans le bordage de l'arrière de l'_Olinda_, un bout de +défense pareil à celui qu'il avait fait arracher, quelque temps +auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les +cétacées qui avaient traversé le bordage de ces deux bâtiments étaient +parvenus à retirer la défense qu'ils y avaient enfoncée, les navires +auraient coulé quelques heures après; car jamais le jeu des pompes +n'aurait suffi à jeter l'eau qui serait entrée par un trou de près de +deux pouces de diamètre. _Le Robuste_ navigue maintenant pour le Hâvre +sous le nom de _l'Indus_, et _l'Olinda_ fait encore dans notre port les +voyages du Brésil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont à +la connaissance de tout le monde, et chacun peut les vérifier et +interroger même le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des +premiers rangs de son honorable profession. + +J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un +jour, après avoir dépassé les Açores, en se rendant à la Martinique sur +le trois-mâts l'_Activité_, lui et ses officiers éprouvèrent un choc si +violent dans la chambre où ils étaient à dîner, que tout ce qui se +trouvait sur la table fut renversé. Dans les parages où il se trouvait +alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse était venue de +l'arrière, et le navire, qui depuis a porté le nom de _Manlius_, n'a pas +plus laissé apercevoir de dommages que _le Robuste_ et _l'Olinda_; mais, +pour cette fois, on n'a pas trouvé dans le bordage l'indice qui avait +expliqué les chocs qu'on avait éprouvés à bord des deux premiers +trois-mâts. + + + + +IV. + +Naufrage sur la côte de Plouguerneau. + + +--Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui dérive avec le courant et le vent, +sur la côte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous +l'amène? Ce trois-mâts va bientôt se perdre, s'il plaît à Dieu! Il a +venté dur cette nuit, et nous aurons des débris à ramasser avant peu. + +--Écoute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau à bord de ce +bâtiment égaré, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je +connais un bon mouillage, oui, à terre du grand banc qui brise là au +large. Peut-être nous donneraient-ils quelque chose de bon à bord de ce +navire, pour leur avoir sauvé la vie. + +--Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire ça +dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'était affalé sous +Pontusval. J'étais tranquillement à pêcher du _lieu_ au large avec ma +femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant +cinq bons _pater_ et autant d'_ave_, avant de jeter ma ligne à l'eau. Je +n'étais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien près de ma +figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voilà que tout-à-coup +j'aperçois, en levant ma tête, un navire qui barbotait dans les lames, +et qui s'en venait _au plein_. Tu sens bien qu'aussitôt me voilà à +rentrer mes lignes, à lever mon grapin et à courir sur le bâtiment à +_toc de voiles_. Quand je montai à bord, les voilà tous à m'embrasser, +en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler français. +Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par +lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la +côte, et me voilà à remettre le bâtiment en bonne route.... Combien +penses-tu qu'ils m'aient donné pour mon lamanage, et pour les avoir +sauvés de la mort, ces mauvais hommes-là[2]? + +[Note 2: On a imité, autant qu'il était possible dans ce petit +dialogue, la forme du langage des paysans bas-bretons de cette partie de +la côte du Finistère.] + +--C'étaient des Anglais, dis-tu? + +--Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils +parlaient de la gorge. + +--Ils t'ont donné.... Vous étiez à trois dans ton petit bateau, à ce que +tu m'as dit, n'est-ce pas? + +--Oui, à trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois. + +--Ils t'auront donné.... Combien de temps as-tu passé à bord? + +--J'ai passé une demi-heure, une heure peut-être, ou deux ou trois +heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont +donné? + +--Vingt, vingt-cinq, trente écus, peut-être, que je pense, selon mon +idée! + +--Allons donc! Une ou deux livres de viande salée, mon ami, et une +bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon goût, mais qui ne se +sentait pas passer au gosier. + +--Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage? + +--Pas davantage! Après cela, sauvez donc la vie à des hommes! + +--Et ils ne t'ont pas seulement donné un peu d'argent? + +--Pas ce qui te ferait mal à l'oeil en argent. Seulement, le capitaine +m'a mis dans la main trois petites pièces en or, mais si petites, si +petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant. + +--En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros bâtiment qui dérive sur la +côte en grand. On a meilleur profit à ramasser les hommes une fois morts +sur le bord de la grève, qu'à leur sauver la vie en risquant de se +noyer. Deux livres de viande! est-il possible! + +--Oui, deux livres de viande salée encore. + +--Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier! + +--Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des +quatre-fruits[3]. + +[Note 3: Nom d'une liqueur très-connue dans le pays.] + +--Et trois petites pièces d'or qui valaient peut-être trente écus! + +--Pas plus? + +--Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'après, vois-tu +bien, on a les débris du bâtiment et de la cargaison; au lieu qu'en +sauvant le bâtiment, on n'a rien, et on le voit s'éloigner au large en +se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la +tempête hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie, +mère de Dieu, qui fait ce _coup de temps_ tout justement pour nous.» + +Le bâtiment qu'avaient aperçu nos deux pêcheurs de Plouguerneau, luttait +en effet contre la tempête, et luttait sans espoir de salut. Chacune des +voiles qu'il présentait à la violence du vent pour essayer de s'élever +de la côte, était enlevée en mille pièces par la bourrasque furieuse. +Poussé par la masse énorme des lames qui le heurtent en travers, il +dérive en roulant vers le rivage semé d'écueils et blanchi par l'écume +des vagues, qui mugissent sur le sable soulevé. Il mouille ses ancres +sur le fond, qu'elles labourent en cédant à l'effort des câbles.... +Efforts inutiles; le bâtiment va périr: son équipage nombreux se presse +sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mâts, que la mer +couvre déjà, que le vent plie comme de frêles peupliers sur la lisière +d'une forêt. Les malheureux naufragés lèvent les mains au ciel, +confondent leurs cris de terreur ou de désespoir.... A terre, c'est un +autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir +dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent +que la mer courroucée apporte à leurs pieds les fruits du naufrage. +Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme +des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les +attirer à eux et les dépouiller. A chaque cri de terreur que poussent +les naufragés, les pêcheurs du rivage répondent par un rugissement +d'allégresse.... La tempête est la plus forte, et les voeux de la +cruauté sont seuls exaucés: le navire disparaît dans une rafale +épouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les +unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles +viennent se briser avec un horrible fracas.... + +La rafale a passé comme un coup de foudre: une _acalmie_ lui succède.... +Quelques têtes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots +palpitants; des débris surnagent. C'est sur ces débris que se porte +d'abord l'avidité des paysans. Ils les halent à terre, en se jouant avec +les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage. +Puis après, c'est sur les naufragés qu'ils nagent, non pour les +secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez +avec quelle curiosité ils regardent ces matelots et ces passagers +tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci +remercient les riverains à qui ils croient devoir la vie, les paysans ne +cherchent qu'à arracher la montre qu'ils aperçoivent à la ceinture de +leurs hôtes, ou la bague qui brille à leurs doigts engourdis. Les +naufragés pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux +espoir. Il y a des femmes dans les naufragés sauvés. Mais il y a des +femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont +impitoyables. L'une d'elles va jusqu'à briser avec ses dents la bague +qu'elle n'a pu ôter au doigt gonflé de la femme du malheureux capitaine, +étendu mort sur la grève qui regorge déjà de cadavres. + +Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes échappés à la +tempête, restent pendant la nuit à demi nus, sur la plage inhospitalière +où la cupidité les a accueillis avec tant d'inhumanité. Des feux allumés +par les paysans, pour éclairer les travaux du sauvetage, servent à +réchauffer les membres glacés des naufragés. Les cris de joie des +pêcheurs de Plouguerneau se mêlent aux lamentations de leurs victimes, +toutes les fois qu'ils parviennent à tirer à sec une épave du navire, ou +une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agitée. Le jour +se fait bientôt: le temps est devenu moins menaçant; le ciel, qui +quelques heures auparavant vomissait la tempête et la foudre, a repris +sa sérénité, et il semblerait sourire à la nature, si les débris d'un +navire et les cadavres de quelques naufragés n'étaient pas là pour +attester les malheurs de la veille et le délire récent des éléments. + +Avec le jour, un bâtiment de guerre rôdant sur la côte, est venu +mouiller sur le lieu de l'événement, pour s'opposer à la fureur trop +connue des habitants de la côte après tous les naufrages. Les postes +voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'État, chaque +préposé des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils +veulent arracher à la mort même. L'ordre se rétablit: l'humanité veille +à côté de la cupidité; la générosité succède à la violence et à +l'endurcissement. Mais les paysans, repoussés dans leurs cahuttes, +s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force +armée, et pour tâcher encore de ravir aux hommes de l'État, les lambeaux +du navire et de la cargaison que protégent l'honneur et la force. + +Il y a quarante-cinq ans à peu près que ce triste événement se passa +sur la côte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une révolution a +passé sur les moeurs des habitants de ces sauvages contrées, et ces +moeurs se sont adoucies à la lueur des lumières qui ont pénétré jusque +dans les cantons les plus ignorés. Aujourd'hui peut-être, on ne prodigue +pas encore aux naufragés, sur cette côte aride, les soins que réclame le +malheur; mais du moins on ne dépouille plus de leurs humides vêtements, +les infortunés que la mer furieuse jette à moitié morts sur ces plages +d'airain. Oh! que la civilisation est belle, même quand elle n'inspire +pas toutes les vertus! C'est elle qui émousse la férocité de la +barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'à la plus stupide cruauté. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + * * * * * + +Moeurs des Gens de Mer. + + + + +I. + +La Prière des Forbans. + + +Un capitaine français, de mes amis, fut pris, à peu de distance des Iles +du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire +capturé n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques +marchandises avariées par la grande quantité d'eau que faisait depuis +long-temps le bâtiment. L'équipage, poussé et enfermé dans la chambre, +avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement, +le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus +occupés à transporter à bord de leur brick-goëlette ce qui leur +convenait dans la cargaison, qu'à franchir les pompes, ne tinrent aucun +compte de l'avis de l'équipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils +s'aperçurent que leur prise était remplie à moitié de l'eau qu'on avait +négligé de pomper. Force fut alors pour eux de lâcher leur proie. Le +capitaine français et ses matelots, une fois débarrassés de la présence +des corsaires, sautèrent aux pompes, qu'ils ne quittèrent pas de la +nuit; mais ils ne purent parvenir à les franchir; et, vers le jour, ils +résolurent d'abandonner le bâtiment et de se sauver dans les +embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour +exécuter cette résolution. Deux canots approvisionnés de tout ce qui +était indispensable s'éloignèrent à force de rames du bâtiment, qu'ils +abandonnaient à moitié sombré; mais à peine avaient-ils fait quelque peu +de route, qu'ils aperçurent avec le jour naissant le navire-pirate, que +le calme plat de la nuit avait empêché de s'éloigner. Aussitôt que +celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de +caronade pour les contraindre à venir à lui. Les embarcations, forcées +d'obéir à un ordre aussi irrésistible, abordèrent le corsaire. Le +capitaine qui le commandait était un Espagnol. En peu de mots, il fit +comprendre au capitaine français qu'après l'avoir pillé, il n'entendait +pas l'exposer a être noyé, et qu'il lui accordait asile à bord de son +corsaire, à condition que lui et son équipage s'emploieraient du mieux +possible jusqu'à ce qu'on pût les mettre sur le premier navire qu'on +rencontrerait; et, pour commencer à les rendre utiles, on fit prendre la +barre au capitaine français, et on ordonna aux matelots de laver le pont +du navire, pendant que les gens de l'équipage du corsaire s'occupaient à +d'autres travaux. + +Quelques jours se passèrent sans événements. On faisait route vers le +cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie +qu'ils avaient trouvée à bord de leur prise, ils donnaient la barre à un +des matelots français, et un officier aussi peu attentif que les autres +à la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le +compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on +relevait le quart qui avait veillé jusqu'à minuit, on aperçut le feu +d'un navire. Le capitaine forban fut réveillé: on tint conseil; il fut +décidé qu'on prendrait chasse par prudence jusqu'à ce que le jour permît +d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientôt que le feu que +l'on avait relevé restait à la même distance, quoique le corsaire fît +route pour s'en éloigner, et cela fit supposer que le bâtiment qui le +portait avait vu la goëlette, et qu'il la chassait. + +Les pirates passent aisément de la témérité à la peur: ils ont trop de +conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exagérer quelquefois +l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent +difficilement leur sang-froid dans les circonstances où d'autres marins +ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers +rayons laissèrent bientôt à nos corsaires le loisir de reconnaître le +navire en vue: c'était un brick de guerre, que l'on supposa appartenir à +la station française du Sénégal. Il marchait bien; et quoique la brise +fût devenue forte, il était couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas à +faire aussi de la voile et à orienter au plus près, allure favorable +pour une goëlette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept à +huit noeuds de bout à la lame, passait dans chacune des vagues qui le +couvraient de l'avant à l'arrière. Le bâton de foc allait être rompu +dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer +le grand foc; deux matelots sautèrent à l'instant sur le beaupré, mais à +peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'écoute enleva en +fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jeté à trois ou quatre +brasses du bord: il élevait son bras droit sur les flots pour faire +signe qu'on le sauvât: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il +fut impossible de songer à le secourir autrement; il disparut dans une +lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'équipage. La mort +soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire +sur le capitaine espagnol, monté sur le dôme de la chambre, une +impression des plus vives: «_Amigos_!» s'écria-t-il, «_no somos perros; +roguemos por el alma del pobre Simfroniano_! (Amis, nous ne sommes pas +des chiens; prions pour l'âme du pauvre Simphronien). Aussitôt tous les +pirates imitèrent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge à +la main, et psalmodièrent une prière rapide en tournant les yeux sur la +vague qui venait d'engloutir leur camarade. «Jamais, m'a dit le +capitaine français, il n'éprouva une impression semblable à celle que +lui causa la vue de tous ces pirates armés de poignards, couverts +presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de +gens livrés à la prière....» Le brick français approchait cependant: +déjà on distinguait sur son avant une partie de son équipage qui se +disposait à combattre. Arrivé à une portée de fusil, dans l'embellie +d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille perça les +voiles du corsaire, qui se disposait à riposter tant bien que mal. La +fusillade commença: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine +espagnol, frappé à mort sur son bastingage, avait déjà crié d'amener, +lorsque le petit mât de hune du brick, trop forcé par les voiles qu'il +portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa volée. Au +craquement que fit entendre le mât en tombant, la joie la plus vive +éclata parmi les pirates, qui tous se mirent à pousser un houra et à +s'agenouiller, le bonnet à la main, en signe d'actions de grâces. Le +soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait à réparer ses avaries. +Dans le moment de sécurité qui succéda à cette journée d'agitation, tous +les pirates, recueillis dans leur joie, attribuèrent le bonheur qu'ils +avaient eu d'échapper au brick croiseur, à la ferveur de leur prière. +Pendant toute la nuit, ils s'enivrèrent en réjouissance de l'efficacité +de leur acte de contrition. + +Un bâtiment marchand fut aperçu par le pirate deux jours après la chasse +qu'il avait reçue du brick français, que l'on a su depuis être _le +Cuirassier_. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et +mit à bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine français et son +équipage, qui furent débarqués à Gorée. «Jamais, m'a répété plusieurs +fois ce capitaine, en me rappelant sa captivité à bord du corsaire, je +n'oublierai la prière des forbans.» + + + + +II. + +Le voeu de deux Matelots. + + +L'incrédulité afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les +hommes grossiers, elle effraie. Les uns, à défaut de croyance et de +religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve +au moins rassurée de ce côté; mais chez les autres, toutes les passions +s'élancent sans frein, et leur brutalité, qui ne cherche que l'occasion +de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilité. + +On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux +puérils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger. +Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrédité +l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en +présence du péril, que le plus grand nombre d'entre eux sont portés à +faire des voeux au moindre événement qui menace leur vie. Presque tous, +au contraire, rejettent au milieu des dangers toute espèce d'acte timide +qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un +mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'échappe quelquefois +de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et +qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une +volée de coups de poing avec elle, ou de la déconcerter par une +fanfaronnade. + +En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour après +son départ de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la +Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'équipage, quatorze +languissaient dans leurs cabanes, attaqués par la fièvre jaune, qui, +cette année, avait désolé les Antilles. Ce fut avec une peine extrême +qu'avant la tempête, nous pûmes réussir à serrer, tant bien que mal, les +voiles dont nous voulions nous débarrasser. Quand le vent, devenant +très-fort, ne nous eut plus laissé de doutes sur les dangers qui nous +menaçaient, une circonstance vint encore ajouter à notre embarras: le +grand foc, serré sur son bâton, se déferla; et, par l'effet du vent qui +fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hissé; la toile était +neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'à chaque +instant le bâton de foc paraissait vouloir casser avec la tête du mât de +hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le +pense bien, que nous essayâmes à haler bas cette voile, dont l'effet +était d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que +nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier +ayant été enlevé. J'espérais que le grand foc aurait le même sort; mais, +par une fatalité qu'ont éprouvée tous les marins, ce qui devait venir +n'arrivait pas; la maudite voile résistait. + +Un des matelots, nommé _Lachaussée_, m'ayant entendu exprimer vivement +le désir que j'avais que l'amure du foc partît, me proposa d'aller la +couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait +de sa vie; je lui dis d'attendre encore: «Non parbleu pas! me dit-il; je +sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous désobéir.» +Et voilà mon homme, petit, résolu et leste, parti sur l'avant. Un +mulâtre de Caïenne, nommé _Franconi_, le matelot de celui-ci, veut le +suivre: «Allons, lui dit Lachaussée, allons essayer à boire un coup +ensemble sans trinquer!» Ce furent les derniers mots que j'entendis; la +force du vent m'empêcha de savoir ce qu'ils y ajoutèrent. Je les vis se +serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le +bâton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes après, l'amure était +coupée, la voile défoncée, mes hommes rentrés à bord, et le bout-dehors +de beaupré brisé avec le petit mât de hune. Le navire, revenant alors +au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de bâtiments +dans cinq à six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je +rentrai à la Pointe-à-Pître, pour réparer mes avaries, au milieu des +débris dont les flots étaient couverts. + +Rien ne s'oublie plus vite que les dangers éprouvés à la mer. Quelques +heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent +conduits mourants à l'hôpital. Le surlendemain de notre arrivée, +Lachaussée et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance +timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose à me demander; car il +n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a +quelque chose à solliciter de son chef. La moindre inquiétude lui ôte +son air franc et ses manières libres. Je voulus voir venir mes deux +champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de côté de +moi, et me demande deux gourdes à compte sur ses gages. «Que feras-tu de +ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de +chemises, d'un pantalon?--Non, me répondit-il; j'ai de tout cela; mais, +voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une +poule et quatre bouteilles de vin.--Et à propos de quoi une poule?--Ah! +voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai sauté avec Franconi sur +le bout-dehors de beaupré, nous avons fait un voeu.--Et quel voeu, +encore?--Le voeu de manger une poule à la première terre!...» Le soir, +en effet, la poule fut cuite et mangée par eux, mais par eux seuls. +Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli. + +Curieux de savoir quelle idée Lachaussée, surtout, attachait à son _ex +voto_, je lui demandai, quelques jours après que la poule avait été +digérée, s'il avait cru faire quelque chose d'agréable à Dieu, en lui +promettant le sacrifice de dix francs. «Mais, d'abord, j'ai pensé à +m'être agréable à moi, me dit-il.--Tu ne crois donc à rien, lui +demandai-je encore?--Pardon, capitaine; je crois à mon ventre, quand +j'ai envie de manger un poulet.» + +Dans une autre circonstance, où le même matelot entendait dire à l'un de +ses camarades: «Dieu veuille que le temps change!» je l'entendis +répondre avec ironie à celui-ci: «Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il +y aurait des matelots?» Deux heures après, un coup de mer enlève mon +homme, qui revient à bord en se cramponnant à un bout de drisse qu'il +saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauvé qu'il s'écria, +tout couvert d'eau: «Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me +mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces». Il y avait dans ce +matelot de l'incrédulité pour tout un équipage, et on en trouve comme +lui à bord de tous les navires. + + + + +III. + +L'Aspirant de Marine. + + +Une embarcation s'expédie du bord pour le service. Les canotiers rangés +sur leurs avirons, et le patron assis près de son gouvernail, attendent +l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant +descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, posté devant, +pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet, +l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, placé +près de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune +conversation. Les personnes peu familiarisées avec les habitudes du +service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, et +quelquefois échappé à peine à l'enfance, autant de gravité et de +sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient +déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de +mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue +parmi les hommes de sa profession. Avec l'âge, il deviendra +imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que +développer son courage et exercer son sang-froid, la plus précieuse des +qualités de l'homme de mer. + +L'embarcation arrive à terre. L'aspirant donne ses ordres au patron, +tandis qu'il va lui-même remplir sa corvée. S'il rencontre de ses jeunes +amis, son front se déride avec eux: il est allégé du poids de son rôle +et de la contrainte qu'il s'est un instant imposée comme chef; mais en +retournant à son poste, il reprend son air taciturne avec ses +inférieurs. Il arrive à bord, et va rendre compte de sa corvée à +l'officier qui l'a expédié. Souvent il se fait que le temps passé à +terre a excédé celui qui lui avait été assigné; si l'officier lui +ordonne, dans ce cas, de se rendre à la fosse-aux-lions, cette +injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reçue +avec résignation, exécutée avec promptitude. On devine, dans cet acte +impérieux et cette obéissance passive, tout le secret du service +maritime: commander, punir avec calme et obéir sans observation. + +Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des +uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque +toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur +énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout. +Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de +vieux marins insolents ou maladroits, et ces châtiments, qu'excusent la +rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec +un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus +grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si +nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation, +comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente. + +Une distance immense sépare le matelot de l'officier, à la mer. On ne +reconnaît pas dans cette hiérarchie les rapports qui, dans les armées de +terre, rapprochent les soldats de leurs supérieurs. Un caporal, dans une +compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art +militaire qui suffit pour conduire un régiment. A bord d'un vaisseau, il +n'y a que les hommes qui ont consacré une partie de leur vie à l'étude +des mathématiques, qui puissent conduire le navire. L'équipage ignore le +lieu où il se trouve, le point où on va le conduire et les moyens qu'on +emploie pour arriver à ce point-là. Cette ignorance fait toute la force +et la sécurité des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les +navires sur l'Océan, et la discipline des bâtiments de commerce et celle +des bâtiments de guerre, deviendra impossible peut-être. Un vaisseau, en +cinglant sur les mers, se sépare pour long-temps de toutes les lois qui +veillent, à terre, à la conservation de l'ordre social; il devient, sur +les flots, une petite république où la force peut opprimer la raison et +la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile où les +hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchaîne +les plus turbulents à une nécessité sous l'empire de laquelle les +caractères les plus impétueux et les plus rebelles sont obligés de se +courber. + +Les connaissances astronomiques se sont étendues, mais les moyens de +l'art nautique, en se multipliant, ont exigé chaque jour aussi des +études plus longues et plus sérieuses. Le calcul des longitudes, si +nécessaire, est resté aux mains des adeptes de la science. C'est un +bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se +risquassent avec succès sur l'immensité des mers, a voulu que ceux qui +n'avaient rien à perdre fussent guidés par ceux qui avaient tout à +conserver, et l'honneur d'une nation à venger, ou les intérêts de la +propriété à faire respecter. + + + + +IV. + +Les Pilotes. + +DIALOGUE ENTRE UN JEUNE ET UN VIEUX PILOTE. + +(La scène se passe sur un des quais de l'entrée d'un port de mer.) + + +_Le pilote Filiot_.--Vous voyez bien ce temps-là, maître Ladirée, +n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en +direz des nouvelles, pas plus tard que demain. + +_Maître Ladirée_.--Pour ce qui est du temps, mon garçon, quand tu +voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que +t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en +fait de ça, j'avons un baromètre qu'en sait plus que tous les géomètres +du monde. + +_Le pilote Filiot_.--Et queu baromètre avez-vous donc, sans trop vous +commander, maître Ladirée? + +_Maître Ladirée_.--C'est z'un baromètre que j'voudrais bien t'revendre +au prix qui m'a coûté: une grappe de raisin[4] qui m'est z'entrée dans +la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au +combat de Groais. + +[Note 4: Paquet de petits biscaïens qui forment la mitraille que +s'envoient les navires qui combattent de près.] + +_Le pilote Filiot_.--C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne +chose pour savoir le temps qui fera. + +_Maître Ladirée_.--Quand le vent a la moindre petite volonté d'anordir, +j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures à l'avance +d'où il en soufflera. Dans le temps où ce que j'pilotais, j'faisais +appareiller les navires deux marées avant le revirement de brise, aux +premiers élancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse, +ils avaient démanché. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune à +bord d'un corsaire, avec mon infirmité. + +_Le pilote Filiot_.--Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation +serait plus agréable qu'à c't'heure, où il n'y a pas tant seul'ment à +gagner d'leau à boire à la mer! + +_Maître Ladirée_.--Si, il faut être juste, il y a encore d'leau à boire +pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux +corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les traités. + +_Le pilote Filiot_.--J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de +faire une paix où c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course, +ils n'auraient pas perdu la marine. + +_Maître Ladirée_.--C'est Décrès qu'a perdu la marine: il a vendu nos +vaisseaux à l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se +battre. L'empereur était un bon homme, qu'avait de bonnes intentions; +mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le +reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui +pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial, +comme j'nous sommes tapés. C'était pas du Navarin, ça, quand l'vaisseau +_l'Vengeur_ a coulé comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne; +car dans notre temps une ligne coupée, c'était la mort d'une escadre. + +_Le pilote Filiot_.--J'crois qu'à présent, pas moins, si nous avions la +guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre +soupe. + +_Maître Ladirée_.--C'est possible; mais quand on veut faire des soldats +avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir +plus de matelots où c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats: +c'est z'encore ce coquin de Décrès qu'a voulu faire des hommes à deux +usances. + +_Le pilote Filiot_.--L'matelot est fait pour l'épiçoir, et l'soldat pour +le fusil: en donnant l'un et l'autre à un homme, il faudrait lui donner +en même temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans +l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des +soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier. +Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content. + +_Maître Ladirée_.--Comme j'te disais donc tout-à-l'heure, on s'tappait +proprement dans mon temps, et avant la révolution. Tiens, par exemple, +en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81, +n'est-ce pas? + +_Le pilote Filiot_.--Oui, en 78, plus ou moins; mais ça n'fait rien à la +chose. + +_Maître Ladirée_.--Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la frégate +_la Belle Poule_, que Dieu lui fasse paix et miséricorde! fut z'attaquée +par toute une escadre anglaise qu'était z'en pleine paix. Le capitaine +français, qu'était pas trop déchiré comme ça, dit z'à son équipage: +«Enfants, c'est pas une nation civilisée qui vous attaque; c'est des +brigands! et il faut z'en découdre!» Ce qui fut dit fut fait +z'effectivement, et après cinq heures de combat z'un peu chaud, _la +Belle Poule_, qu'avait criblé et éreinté une frégate de sa force, et +qu'avait reçu toute la bordée de la lâche escadre qui l'avait z'attaquée +dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme +une petite demoiselle, avec son grand mât de hune coupé z'au raz du +chouque et sa poupe défoncée, et faisant de l'eau comme un panier par +les trous de boulets qu'elle avait reçus à la flottaison. Elle avait eu +dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et +tous ses gabiers tués. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'ça; tant +plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus +l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors à se repasser de la +mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin à +présent. Mais c'est égal; le nom du capitaine de _la Belle Poule_, que +j'ai z'oublié de te réciter, c'est La Clocheterie. + +_Le Pilote Filiot_.--C'est toujours bon à savoir; mais il m'est avis, si +je n'ai pas la berlue, que v'là z'un navire qu'entre sans pilote dans +les jetées. + +_Maître Ladirée_.--Allons, mon garçon, va vite dans ta pirogue +l'aborder, et souplement; car, pilote ou non à bord des navires, il faut +que l'pilotage se paie. + +_Le pilote Filiot_.--Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit à la tour. Le +capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais +j'l'aurai: ces Américains, voyez-vous, ça croit éviter le paiement du +pilotage, quand le pilote n'a pas abordé. + +_Maître Ladirée_.--Fais-le payer comme si tu l'avais pris à Barfleur; +car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne +faut pas que toi, marin, tu prêtes la main à d'sabus. + + + + +V. + +Les filets d'abordage. + + +Nous avons quelquefois eu lieu de parler à nos lecteurs de cet appareil +dont les petits bâtiments de guerre s'enveloppent au mouillage, en +certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce +genre de défense, et que nous écrivons surtout nos esquisses maritimes, +pour les gens étrangers à la marine, nous allons essayer de donner ici +une idée exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage. + +Ces filets, dont la maille est à peu près de la largeur de la main, sont +faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fixés par leur base +sur la partie extérieure du bastingage, ils font le tour du navire +qu'ils sont destinés à protéger contre les coups de main de l'ennemi. +Des montants placés à une certaine distance les uns des autres servent à +élever les filets à huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages, +et lorsque ce réseau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le +soutiennent, le bâtiment se trouve entouré d'un treillage plus difficile +à franchir que les chevaux-de-frise, que l'on élève à terre avec tant de +peine et de temps. + +C'est là, peut-être, ce que l'on concevrait difficilement sans +l'expérience, qui a tant de fois démontré l'excellence des filets +d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les +plus hardis. + +Mais pour que ces filets puissent remplir complétement le but qu'on se +propose en les _gréant_ (c'est le mot), il faut que ceux qui les +dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on +appelle _du mou dedans_. Lorsque les marins des péniches attaquent un +navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement armés de longues +faux, avec lesquelles ils cherchent à couper le réseau qui les empêche +de sauter à bord. On sent bien que si les mailles du filet étaient trop +raides, les assaillants parviendraient, plus aisément que lorsqu'elles +sont molles, à couper le cordage tendu. + +Quelquefois nos bâtiments convoyeurs, non contents de dresser des filets +d'abordage, selon la manière que nous venons d'indiquer, cherchaient +encore à se prémunir contre les attaques de nuit, en installant de +doubles filets. + +Ce dernier genre de réseau de corde n'est pas destiné, comme son nom +semblerait l'indiquer, à doubler seulement les filets simples. C'est une +tout autre installation. + +Les doubles filets d'abordage se dressent sur des montants ou des +esparres, qui se meuvent verticalement le long du bord, où ils sont +établis sur des charnières. Cette espèce de large tissu figure assez +bien, sur les flancs d'un navire, ces filets avec lesquels on prend à +terre des alouettes au miroir. Ce sont, à proprement parler, des ailes +que l'on établit autour du bastingage. Au bout de chaque montant, on +frappe une drisse et on suspend un boulet ou une gueuse de cinquante, +pour que le poids de ces lourds objets puisse faire tomber sur la mer +les filets abandonnés à eux-mêmes, quand on largue les drisses qui les +tiennent élevés sur leurs montants mobiles. + +Les filets simples sont une arme défensive; les filets doubles sont une +arme offensive. Voilà la différence entre ces deux appareils. + +Il est facile de comprendre que lorsque les péniches viennent aborder un +navire ainsi garanti par ses doubles filets, il suffit de larguer ce +redoutable appareil pour que les assaillants se trouvent pris sous les +mailles des filets, qui tombent sur eux de manière à les envelopper +comme dans un piége. Alors rien ne devient plus aisé pour l'équipage du +bâtiment abordé, que d'accabler à coups de fusil et à coups de canon des +assaillants à qui la liberté de se mouvoir et d'agir hostilement vient +d'être ôtée. + +Un fait que l'on m'a souvent raconté, et dont tous les détails sont +encore présents à ma mémoire, servira mieux encore que toutes les +descriptions que l'on pourrait donner, à faire connaître tout le parti +que pouvaient retirer de l'emploi des filets, les petits bâtiments de +guerre qui mouillent sur les côtes, en présence de l'ennemi, dont ils +ont à redouter les tentatives d'abordage pendant la nuit. + +Un lougre, corsaire du Nord, de Dieppe ou de Calais, je crois, se trouva +être chassé, après avoir fait quelques prises, par une corvette +anglaise, à laquelle il ne put échapper qu'en mouillant en dedans des +bancs de Somme, sur un fond que le bâtiment ennemi, avec son grand +tirant d'eau, ne pouvait s'exposer à franchir. La nuit s'approchait; +mais avant que l'obscurité ne vînt envelopper tous les objets autour de +lui, le capitaine du lougre vit, à la longue vue, la corvette mettre +trois embarcations à l'eau, et puis après, ces embarcations, recevoir +des armes qu'on faisait passer par dessus les bastingages, aux hommes +qui les montaient.... Plus de doute; les péniches anglaises devaient +venir, pendant la nuit, attaquer au mouillage, qu'il ne pouvait plus +quitter, le pauvre corsaire français! + +Il ne fut pas difficile au capitaine du lougre de faire comprendre à son +équipage tout le danger qu'il allait courir. Le corsaire n'avait pas de +filets d'abordage: on se décida à en faire sans perdre de temps. Chacun +se mit vaillamment à l'ouvrage, et avant l'heure de la marée, que +devaient choisir les Anglais pour l'attaquer, le lougre se trouva +_encagé_ et garanti, non pas seulement avec ses filets simples, mais +encore avec les doubles filets qu'il venait d'improviser. + +«Les Anglais peuvent arriver maintenant quand il leur plaira, dit le +capitaine à son équipage; vous les avez déjà battus d'avance.» + +Et, en effet, de longs avirons, au bout desquels s'étendaient +extérieurement les doubles filets, présentaient autour du lougre +l'aspect de deux énormes éventails prêts à envelopper, et à écraser tout +ce qui aurait l'imprudence d'approcher le navire. + +On veillait partout, à bord du corsaire, aux bossoirs, à la hanche, par +le travers. Tous les yeux effleuraient les flots calmes et silencieux; +toutes les oreilles cherchaient à entendre le moindre bruit, le +mugissement des flots, le vagissement de la houle à terre, le +frémissement du peu de brise qui se jouait au roulis, dans les haubans +et dans la mâture du lougre. + +Quelques heures d'attente se passent ainsi. On ne chante plus à bord du +corsaire; on se parle tout bas: le capitaine veut faire croire aux +Anglais que tout sommeille à son bord.... Minuit arrive.... On +n'aperçoit rien encore; on n'entend rien.... + +A une heure, un des officiers, placé sur l'avant, traverse la foule des +hommes armés jusqu'aux dents, et qui encombrent le pont trop étroit du +corsaire; il dit au capitaine: «Capitaine, regardez bien là.» Le +capitaine regarde.... «Ce sont les péniches. Silence, enfants! veillez +bien à ne faire feu et à n'amener nos doubles filets qu'à mon seul +commandement...» L'équipage ne répond seulement pas, _oui, capitaine_, +tant il sent la nécessité de faire silence et d'obéir sans dire un mot à +l'ordre de son chef.... + +Quel moment, que celui qui précède de si peu une attaque de nuit, à +laquelle on est préparé! Comme les coeurs palpitent! comme les mains qui +se rencontrent se pressent en frémissant de plaisir, de crainte ou +d'impatience! Il y a bien des adieux faits en silence, et d'une manière +bien expressive, dans un pareil instant!... + +Les péniches approchent. Trois points noirs se dessinent sur les flots. +Les coups d'aviron, que donnent par longs intervalles les Anglais, sont +encore sourds, mais on les entend, malgré la précaution qu'ils ont prise +de garnir en drap leurs rames au portage, pour assourdir le bruit de +leur nage. Rendus à une demi-portée de fusil du lougre, ils lèvent leurs +rames: le plus grand silence règne partout dans l'obscurité qui +enveloppe cette scène mystérieuse, et qui va devenir bientôt si terrible +et si animée.... Les péniches paraissent se défier du calme qu'elles +remarquent à bord du lougre. Elles se décident, au cas où elles seraient +vues, à attendre la volée de l'ennemi, pour l'aborder ensuite avant +qu'il n'ait pu recharger ses pièces.... Le capitaine français, qui +pénètre le motif de leur retard à l'aborder, feint de tomber dans le +piége: il ordonne de faire feu de deux pièces seulement; et, après cette +explosion, les péniches donnent deux ou trois bons coups d'aviron, et +les voilà le long du corsaire.... + +C'est alors que les coups de feu partent, que les pièces pointées à +couler bas, percent les péniches. Les assaillants veulent sauter à bord: +ils rencontrent les filets d'abordage. Une des péniches veut fuir, et +les doubles filets s'abaissent sur les embarcations, qu'ils enlacent de +leurs réseaux inextricables: «Rendez-vous! rendez-vous!» crie le +capitaine du corsaire aux Anglais, que les gens du lougre fusillent, +pendant qu'ils cherchent à se dépêtrer de la maille des doubles filets. +Les assaillants, assaillis à leur tour, sont percés, accablés, foudroyés +sans défense. Ils ne peuvent que crier qu'ils se rendent.... Le feu +cesse alors. On ouvre une petite partie des filets, et chaque prisonnier +que l'on dégage du piége, passe à bord du corsaire pour être renfermé +dans la cale. Une fois les péniches vides, on travaille, pour les +maintenir sur l'eau, à boucher vite les trous des boulets qu'elles ont +reçus. + +A peine tous les prisonniers désarmés sont-ils fourrés dans la cale, que +le capitaine du corsaire s'écrie: «Mes amis, ce n'est pas le tout; la +corvette a voulu nous prendre, il faut la prendre elle-même! Sautez-moi +en double dans les péniches, allez prendre une touline sur l'avant pour +remorquer le lougre; coupons nos amarres, et gouvernons sur la corvette +anglaise!» + +Cet ordre est aussi vite exécuté que l'intention du capitaine est +comprise. Les péniches, nageant sur l'avant, halent le corsaire vers +l'endroit où l'ennemi est mouillé. Au bout d'une demi-heure d'efforts, +le lougre est amené le long de la corvette anglaise, qui croit voir dans +le navire qui s'approche, l'ennemi que ses péniches sont parvenues à +enlever. Aussi, dès que le commandant anglais pense que le lougre est +rendu assez près de lui, il lui hèle de jeter l'ancre. Il n'est plus +temps: les trois embarcations qui remorquent le corsaire coupent leur +touline et accostent la corvette, pendant que le lougre, avec les +avirons qu'il a bordés lui-même, approche l'ennemi par l'arrière, et +lui jette tout son monde à bord.... + +La corvette, qui s'était dépourvue de la plus grande partie de son +équipage, pour armer les péniches qui devaient enlever le lougre, se +rend au bout de quelques minutes d'abordage. Le soir même de ce jour, si +bien employé par le corsaire, le lougre victorieux rentrait à Calais, +avec la double et glorieuse capture qu'il venait de faire. + + + + +VI. + +Le Maître d'équipage. + + +Un maître d'équipage initiait un jeune mousse à la connaissance des +diverses manoeuvres qui composent le gréement, et, à chaque erreur que +commettait l'élève dans cette longue énumération, le professeur lui +appliquait sur les épaules cinq ou six coups du bout de la manoeuvre qui +avait été mal désignée. L'officier de quart, présent à la leçon, +s'approche du maître: «Il paraît, lui dit-il, que vous soignez +particulièrement ce jeune homme?--Que voulez-vous, répond le vieux +marin; il m'a été recommandé, et c'est bien juste: j'ai vu son père +tomber mort à côté de moi au combat de Groais, et on doit quelque +petite chose à la mémoire d'un ancien camarade.» + +Ce maître, si dévot au souvenir de ses amis, avait un fils qu'il +comblait des marques de son active sollicitude. Violemment indisposé un +jour contre lui, il le poursuivit dans la batterie du vaisseau, un nerf +de boeuf à la main; mais, dans la rapidité de sa course, le pied lui +manque, il tombe, et se luxe le pouce de la main gauche, en cherchant à +amortir le poids de sa chute. Au juron que lui arrache la douleur, le +fils s'arrête, et accourt aussitôt pour relever et secourir le rude +auteur de ses jours. «Ma foi, monsieur, dit celui-ci en racontant sa +mésaventure au chirurgien qui le pansait, le bon coeur de mon garçon m'a +tellement remué l'âme, que je n'ai pu lui donner que neuf à dix coups de +nerf de boeuf.» Il paraît que le bonhomme avait atteint là le maximum +thermométrique de sa sensibilité paternelle. + +On a peu d'idée du respect qu'imprime à tous ses subordonnés le maître +d'équipage d'un navire de guerre. A son aspect, tous les regards se +portent sur les contractions de cette figure basanée, que la moindre +contrariété agite avec force, que le plus léger murmure enflamme avec +fureur. Cet homme, sorti de la classe des matelots, est plus terrible +aux matelots mêmes, que les officiers, qu'un rang plus élevé met moins +en relation que lui avec cette classe grossière. Les noms de _face de +fer_, de _gare la bûche_, lui sont donnés, mais en cachette, et les +railleurs ne se livrent à leurs saillies, qu'avec une sorte de terreur. +Au coup magique du sifflet qu'il porte à sa ceinture, les hommes +accourent, la manoeuvre s'exécute en silence et avec promptitude; +malheur à celui qui le mécontenterait assez pour qu'il le traitât de +_Paria_ ou de _Parisien_, son animosité ne se bornerait pas à ces +dénominations, que les gens du métier considèrent pourtant comme les +plus injurieuses pour un homme de mer. + +Ces coups de sifflet du maître de manoeuvres, qui composent, à +proprement dire, le langage dans lequel l'officier communique avec +l'équipage, produisent dans certaines circonstances une impression +indicible. Quand deux navires, par exemple, s'approchent à portée de +pistolet pour se combattre avec plus de certitude, au signe du +commandant, part ce qu'on appelle le coup de sifflet de silence: tout se +taît dans cet instant de terreur et de la plus morne attente. A peine le +sifflet a-t-il cessé de se faire entendre, que la mort vole dans +l'épouvantable fracas de cent bouches à feu. On peut rendre au bout du +pinceau, qui reproduit le prestige de la vie, toute l'horreur d'une +bataille, toute l'épouvante d'une scène de carnage: il n'est donné à +aucune plume, à aucune éloquence de rendre l'effet du coup de sifflet +qui précède la première volée que va lancer un vaisseau. + +Dans les premiers temps de notre république hélas trop éphémère, des +ordres du jour réitérés défendirent aux officiers et maîtres de frapper +les matelots sous leurs ordres. Les maîtres, que cette disposition +philanthropique indisposait plus que les autres, répondaient aux marins +qui se trouvaient dans le cas d'invoquer le bénéfice de la nouvelle +réforme: «La loi défend de frapper, mais elle ne défend pas de pousser»; +et l'impulsion valait quelquefois bien les coups qu'elle remplaçait. On +conviendra que si ce n'était pas là transgresser la loi avec finesse, +c'était au moins l'éluder avec force. + + + + +VII. + +Les Corsaires travestis. + + +Antoine Moëde[5], capitaine d'un corsaire, qui, pendant les deux +dernières guerres, a laissé des souvenirs si honorables à la Guadeloupe, +commandait une petite embarcation où il avait entassé cent hommes +déterminés comme lui. + +[Note 5: La moëde est une pièce d'or qui dans les Colonies vaut de +38 à 40 fr. C'est par allusion à la grande quantité d'or qu'avait gagné +Antoine dans ses courses, qu'on le nomma Moëde.] + +Il rencontre au vent de la Désirade un grand bâtiment anglais richement +chargé pour la Jamaïque: l'attaquer et le prendre fut l'affaire de peu +d'instants pour des marins accoutumés à monter dans un navire marchand +comme dans une salle de billard. L'équipage, dix-huit passagers et dix +passagères furent mis à bord du corsaire avec leurs effets; trente +Français furent chargés de reconduire la prise, et le corsaire fit voile +pour la Pointe-à-Pître. Le lendemain de sa capture, il aperçut avec le +jour un brick de guerre qui se dirigeait sur lui. Antoine Moëde, jugeant +que ce bâtiment qui le gagnait était anglais, ordonna à ses gens de +prendre toutes les robes qu'ils trouveraient dans les malles des +passagères, et de s'en affubler. Il fut obéi à la minute, et on vit +paraître sur le pont une cinquantaine de belles qui cachaient la +fraîcheur de leur teint sous des ombrelles qu'elles agitaient avec +autant de grâce qu'elles en pouvaient mettre. L'intention du capitaine +était, en ordonnant ce singulier travestissement, de faire croire au +navire ennemi que le corsaire n'était qu'un bateau caboteur, chargé de +passagers et de passagères qui se rendaient d'une île à l'autre; et, à +l'aide de cette ruse, d'échapper à la supériorité des forces du brick, +qui l'aurait probablement abandonné sans le visiter; mais il n'en fut +pas ainsi. A peine l'Anglais se vit-il à portée de canon, qu'il envoya +toute sa volée. Certain de ne pas lui échapper par la fuite, Antoine +demande à ses gens s'ils veulent sauter à l'abordage. Tous répondent: «A +l'abordage!» Le corsaire vire de bord, cingle vers le brick, dont il +reçoit une volée à bout portant; il l'élonge. Les braves amazones +d'Antoine jettent leurs ombrelles et leurs chapeaux de paille au diable, +tirent leurs poignards, arment leurs pistolets et sautent en écumant de +rage à bord du brick anglais. En une demi-heure, le pont est couvert de +sang et de morts. Un homme du corsaire saute sur le pavillon ennemi, et +l'amène. Le brick se rend, et Antoine Moëde fait route avec sa glorieuse +capture, pour la Pointe, où il rentre avec son équipage encore vêtu des +costumes de femme, qu'ils n'avaient pas eu le temps de quitter avant +cette rapide action. «Jamais, disait Antoine tout glorieux, le cotillon +ne s'est mieux tiré d'affaires!» Je doute, en effet, que celui de +Jeanne Hachette ou de l'héroïne de Vaucouleurs eût brillé de plus +d'éclat dans la fureur d'un abordage. + +Le même capitaine, dans une course précédente, avait épuisé toute sa +mitraille dans quelques engagements consécutifs; quoiqu'il mît toujours +double charge dans ses canons, il lui restait encore quelque poudre; +mais la mitraille lui manquait. Déjà on avait envoyé à l'ennemi les +clous qu'on avait pu ramasser, le lest en caillou qu'on avait pu +arracher de la cale. Il ne restait rien pour la dernière volée avant +l'abordage: «J'ai dans ma chambre deux quarts remplis de gourdes! +s'écrie comme par inspiration le capitaine: défoncez-les; chargez nos +pièces avec des piastres!--Mais, capitaine, c'est votre argent, cela, +lui dit son second.--Corbleu! c'est le placer à bon intérêt, mon ami! +Feu, et à l'abordage!» Au bout d'une demi-heure, le navire ennemi fut +enlevé. + + + + +VIII. + +Le Cuisinier et le maître Coq. + + +Parmi les gens qui ont à bord une charge importante, il faut compter le +cuisinier, et ensuite l'homme qu'on appelle improprement _maître-coq_; +car il valait mieux conserver la dénomination de _cook_ (mot anglais qui +signifie cuisinier), que de donner au cuisinier de l'équipage le nom +d'une volaille: mais, en fait d'étymologie, les marins n'y regardent pas +de plus près que les académiciens qui vous apprennent que le mot +_Beefsteaks_ signifie une tranche de boeuf ou de _mouton_ grillé. + +Le cuisinier des officiers met à peu près entre lui et le maître-coq, la +distance qui existe entre un bottier à la mode et le savetier du coin; +mais ces deux êtres, séparés par la science et les prétentions, sont +réunis par la nécessité dans une cahutte enfumée, de la largeur d'un +tonneau, et presque toujours fixée sur le pont, où elle est en butte à +tous les vents et à tous les coups de mer. C'est dans ce laboratoire +exigu que le chimiste culinaire, debout, préside à la confection de ces +dîners de bord, dont la propreté ne fait pas toujours les frais, et dans +lesquels la délicatesse est souvent sacrifiée aux circonstances. + +Les inconvénients attachés aux postes de cuisinier de navire n'engagent +pas les phénix de la profession à s'embarquer pour parcourir, la +casserole à la main, toute la sphéricité du globe. Aussi, nous +l'avouerons, la plupart des cuisiniers de bord sont peu dignes du titre +d'artiste, qu'ils s'arrogent modestement; car à les en croire, ils ne +sortent tous de rien moins que de la bouche d'un ambassadeur, ou des +fourneaux d'une excellence, ou même des cuisines de la cour. Ce serait +cependant faire trop d'honneur au plus grand nombre que de supposer +qu'ils sortent d'une assez mauvaise gargote. + +Si ces messieurs, toutefois ne donnent pas toujours aux passagers et aux +officiers, les preuves d'un talent qu'on aime à reconnaître, il faut +convenir qu'il en est qui offrent, dans certaines circonstances, +l'exemple d'un dévouement absolu. Lorsque le navire, incliné par +l'effort d'un coup de vent, plonge à chaque instant sous les vagues qui +enlèvent tout sur le pont, on voit le cuisinier se faire amarrer dans sa +taverne; et là, attisant avec une pince rouillée quelques charbons que +lui dispute la tempête, il attend, la bouilloire à la main, que le thé +soit chaud, ou qu'une lame enlève dans son passage, lui, sa cuisine et +tout ce qui l'environne.... Quelques cuisiniers ont vu trancher leurs +destinées par des événements de mer assez brusques. Les grands bâtiments +de guerre offrent aux desservants de Comus des temples plus sûrs; car +c'est dans l'entrepont qu'on place les cuisines, et là, du moins, ces +artistes sont à l'abri des coups de mer. + +Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a été +réduit en préceptes sous la plume des Beauvilliers et des Carème, les +moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donné une teinte de +littérature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu +de matelots ordinairement peu lettrés, se sont arrogé à bord la +suprématie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse +des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'équipage leur fait trop +souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes +sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en +lambeaux, le maître d'équipage ordonne au cuisinier de monter sur la +vergue, où il a presque toujours mauvaise grâce, et c'est alors que les +matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du +malheureux, qui se cramponne à chaque objet comme à une planche de +salut. + +Le maître-coq d'un vaisseau de guerre est chargé, avec l'assistance de +trois ou quatre aides, de diriger l'ébullition d'une chaudière dans +laquelle il entre à peu près deux barriques d'eau. Après que l'équipage +a porté sa viande dans ce potage collectif, la chaudière est fermée au +cadenas par la commission nommée chaque jour pour surveiller la +coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase énorme sur les bancs d'un +immense foyer, et à midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va +être trempée. La chaudière est descendue, cent gamelles sont rangées +autour d'elle, et le maître-coq, monté sur une estrade, plonge la vaste +cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il +distribue avec l'air d'impartialité d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais +si le bouillon n'est pas du goût de ceux qui le reçoivent, si le boeuf +ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et +quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de +cuisine, que les officiers ont de la peine à arracher à l'animosité des +matelots. Voilà un des mille désagréments du métier: en voici un +privilége. A la mer, la viande salée rend, dans l'eau où on la fait +bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de +droit au maître-coq, qui la vend à la première relâche; ensuite il jouit +de la faveur de manger à la table du cambusier, où le vin rogné aux +rations de l'équipage, est rarement épargné. + +Malgré la surveillance que l'on porte à la propreté douteuse du +maître-coq, il s'introduit souvent dans la chaudière des corps assez +étrangers à la confection des potages bourgeois. On a été jusqu'à y +trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac, +des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de près +ces négligences: le maître et les aides-coqs reçoivent sur le dos vingt +à trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon +réconfortant est bu comme s'il n'avait été question de rien. + + + + +IX. + +Suprême félicité du Matelot. + + +Vous qui cherchez dans les voluptés d'un amour naïf, cette félicité d'un +moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous +qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions +procurer à nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que +les amants et les épicuriens, ne demandez qu'à l'étude ces douceurs qui +consolent des femmes, et quelquefois même de la vie; vous ne devinerez +jamais dans quelle espèce d'enivrement le matelot place son suprême +bonheur?--Dans le vin? direz-vous peut-être.--Non pas +exclusivement.--Dans l'amour du sexe?--Non pas encore +exclusivement.--Dans la bonne chère?--Est-ce qu'il la connaît, lui? +est-ce qu'il la conçoit, cette bonne chère, qui exige presque de l'art +et de l'étude; lui, à qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf +salé suffisent?--Où donc le matelot place-t-il sa félicité?--Vous allez +le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand +vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse à sa +veste toute froissée dans son sac moisi. Il va demander à son officier +la permission d'aller à terre. Cette permission, sollicitée le chapeau +bas et l'oeil baissé, lui est accordée. + +En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connaît pas encore, il +s'informe d'abord à quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays, +et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout +ce qui l'intéresse ou le préoccupe; car il sait qu'il aura affaire à +tous deux. + +Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante après avoir bu, +c'est la règle; puis il cherche l'occasion de se donner une peignée, et +l'occasion ne tarde guère à lui sourire. Une ribotte à terre est, pour +lui, le feu d'artifice d'une belle fête; les coups de poings en sont le +bouquet. + +Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu +qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand +espace à parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui; +dès que vous le voyez faire des embardées et placer avec une bachique +coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est déjà un fort mauvais +signe. + +Pour peu que dans l'auberge, théâtre de ses rudes jouissances, il y ait +cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander à l'extérieur des +motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez +d'argent pour faire face aux prodigalités par lesquelles il veut +signaler son luxe. Qu'un miroir brille à ses yeux demi-voilés de +vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte à le +payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur +laquelle il s'est appuyé, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup +de main, il fait voler en éclats ces verres fragiles, si fidèle image du +clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans +le désordre de ses actions et de ses idées: puis il paie largement; car +cet argent qu'il méprise toujours, par philosophie, il le prodigue quand +il s'agit de réparer ses folies, en affichant le superbe dédain qu'il +professe pour le vil métal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale, +mais de ce scandale qui appelle à grand bruit la force armée. Arrive +seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire +briller son audace, après avoir fait redouter son ardeur délirante. Un +sabre est levé sur lui, il le fait voler en éclats, en s'armant +spontanément d'un barreau de chaise brisée, tant les expédients lui sont +familiers. Une baïonnette le menace, il l'écarte d'une main, en lançant +un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au +collet, c'est là, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le +poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit +le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poché et la chemise en +lambeaux, il s'échappe avec la rapidité du cerf, tout glorieux d'avoir +acheté, au prix d'une partie de ses vêtements et de sa sûreté +personnelle, le plaisir d'avoir chaviré la garde et embêté un gendarme. + +Mais ce n'est encore là qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour +compléter la farce, qu'il s'esquive de manière à être poursuivi, en +fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut +combiner sa fuite de façon à attirer ses adversaires sur le bord d'un +quai ou le long du rivage, la partie sera délicieuse; car au moment où +les _grippe-jésus_, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de +lui, vous le verrez se jeter tout habillé dans les flots, et disparaître +comme un autre Protée, aux regards ébahis des gardiens de l'ordre +public. Une fois à la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre +juridiction qu'il passe, en se flanquant à l'eau. Son domicile réel, +c'est l'embarcation qui se rend à bord, et qui le pêchera en passant au +moment où, faisant la planche, il nargue la garde à laquelle il vient de +se soustraire. + +Tout mouillé, il arrive à bord; mais en saisissant la tire-veille de +babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut +prendre, pour se présenter avec une certaine aisance à l'officier de +quart. + +--Lieutenant, me voilà rendu z'à bord. + +--C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste? + +--Mon lieutenant, je l'ai z'oubliée z'à terre, par mégarde. + +--Où t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi? + +--C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait. + +--Va demander ta ration à la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes. + +--Merci, mon lieutenant. + +Vous avez suivi notre philosophe dans l'épicurisme de ses plaisirs, mais +il n'a eu garde d'épuiser toutes ses jouissances dans la coupe de +volupté que lui a présentée la terre. Une fois à bord, il savoure de +nouveau, en les ranimant, les délices qu'il a goûtées dans la journée. +Ses camarades, restés à bord, l'écoutent avec ravissement, le +questionnent avec curiosité. + +--Comment! tu as bûché trois gendarmes? + +--En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver à plat. + +--Et la garde? + +--La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une allée où il y +avait une trappe. J'ai t'élevé la trappe, et mes joueurs de clarinette +de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai +_t'entrebâillée_, à seule fin de... v'là c'que c'est. (Car, remarquez +bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit à son officier, +_lieutenant, me v'là z'à bord_, dira à ses camarades _la calle que j'ai +t'ouverte_. L's euphonique est pour le langage élevé; le _t_ tudesque +pour la conversation familière.) + +--Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommodé +l'oeil au beurre roux? + +--C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop près, et sans +lunettes, encore. + +--Et ta chemise, qui te l'a déralinguée de c'te façon, en manière de +brodure au crochet? + +--Le grapin à cinq branches d'un caporal, qui m'a demandé la moitié de +ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un échantillon. Mais +c'est égal, je m'suis-t'i amusé, bon Dieu de bois! J'ai cassé en plus de +dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'hôtesse; j'ai +défoncé la fenêtre avec la tête du mari, pour ne pas me faire mal aux +mains, et j'ai marché, finalement, sur le ventre de plus de cinq +crapaudins avant de me jeter en pagaye à l'eau. Mais j'ai tout d'même +perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19 +francs, qui était si bonne. + +Et tous les auditeurs, émerveillés, de répéter en soupirant: «Ce nom de +Dieu-là, s'est-il amusé!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la +permission d'aller t'à terre.» + +Voilà la vraie félicité du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la +sienne! + + + + +X. + +Maître Lahoraine, + +OU QUI DE QUATRE OTE TROIS RESTE DEUX. + + +Un homme aux formes sèches et arides, au teint maroquiné, se promène, le +sifflet d'argent à la ceinture, sur les passavants du vaisseau _le +Régulus_. C'est maître Lahoraine, un de ces vaillants matelots d'élite +que Brest fournit à la marine militaire. + +Sur une des caronades du gaillard d'arrière, un jeune aspirant, le +hausse-col sous le menton, s'étale nonchalamment et regarde avec +distraction le haut du grand mât dans le gréement duquel des matelots, +huchés çà et là, travaillent en chantant. L'aspirant fait le service de +l'enseigne de quart. Il se lève en bâillant, jette quelques pas indécis +sur les bordages si bien blanchis du gaillard d'arrière, et puis il +accoste maître Lahoraine. + +--Eh bien, maître Lahoraine, vous faites les cent pas pour ne pas avoir +la goutte? + +--Il faut bien, monsieur. Et vous, vous bâillez, à ce que j'ai l'honneur +de voir, pour vous _dégourder_? + +--Il est si ennuyeux de monter la garde en rade! + +--Que voulez-vous? notre métier ne se compose que d'embêtements. Aussi +j'ai bien promis que, si jamais j'ai un fils et qu'il veuille se faire +marin, je l'étranglerai plutôt comme un canard, le gueux! + +--Est-ce que vous seriez encore de _mauvais poil_, maître Lahoraine? + +--Comment voulez-vous que ce soit autrement à bord de cette baille à +brai, avec un équipage de danseurs et de maîtres d'armes! Ça sait friser +une contredanse au _Plaisir de Brest_, mais c'est un bon à rien à bord, +quand il faut danser sur une vergue et maintenir la propreté, qui est +l'âme du vaisseau. Il est à six cent cinquante hommes, cet équipage-là, +n'est-ce pas? Eh bien, s'il ne change pas d'amures pour courir une autre +bordée que celle qu'il a prise, je le mangerai comme une..., comme une +poule-mouillée, qu'il est, sous votre respect. Ce que je vous dis là, +d'ailleurs, je l'ai dit plus de cent fois au commandant, aussi vrai que +vous êtes un honnête homme! + +--Je conviens que vous avez affaire à des conscrits qui ne valent pas +encore un vieil équipage; mais ils ont du zèle et font tout leur +possible. + +--Leur possible! pardieu, la belle avance! leur possible! Mais ce n'est +rien que cela, monsieur; et on voit bien que vous êtes encore jeune. +Dans notre métier, vous apprendrez que ce n'est pas ce qui est possible +qu'il faut faire, mais l'impossible. + +--L'impossible! c'est bien facile à dire, cela; mais comment me +prouveriez-vous que c'est ce qui ne peut pas être fait, qu'il faut faire +dans notre métier? + +--Comment? + +--Oui, comment? + +--Vous allez le voir.... Vous voyez bien, par exemple, combien il y a +d'hommes dans cette grande hune? + +--Sans doute; j'y vois quatre hommes, quatre gabiers. + +--Eh bien, si je vous disais que je veux qu'il y en ait cinq dans +quatre, que diriez-vous? + +--Je croirais que vous voulez là une chose impossible. + +--C'est justement ce que je voulais vous faire dire. A présent, vous +allez voir comment je me patine pour faire l'impossible en marine, et à +ma façon. + +Maître Lahoraine prend son sifflet; et, au moyen de quelques sons aigus, +il fait entendre aux gabiers de la grande hune qu'il va leur donner un +ordre. + +Les gabiers écoutent attentivement.... + +_Un des gabiers_ répond au coup de sifflet du maître:--Holà! + +_Maître Lahoraine_, avec un ton radouci et en jetant un coup-d'oeil +d'intelligence à l'aspirant:--Combien qu'es-tu, mes fils, dans c'te +grand'-hune? + +_Un des gabiers_.--Maître Lahoraine, je sommes quatre. + +_Maître Lahoraine_.--Eh bien, puisque tu es à quatre, mes enfants, +descends trois, et reste à deux là haut. + +_Un des gabiers_, après un moment d'hésitation.--Mais, maître Lahoraine, +je vous ai dit que nous étiommes à quatre. + +_Maître Lahoraine_.--Je l'ai bien entendu, pardieu! crois-tu donc que je +suis sourd? + +_Le gabier_.--Mais, vous avez dit de descendre trois et de rester deux; +si, à quatre, il en descend trois, nous ne _restrommes qu'à qu'un_. + +_Maître Lahoraine_.--_Qu'à qu'un_! Je veux que tu descendes trois, et +que tu restes à deux.... Allons, descends trois, et puis j'irai régler +mon compte après, et te prouver que, qui de quatre ôte trois, reste +deux, en marine. (Ici, nouveau coup-d'oeil d'intelligence de maître +Lahoraine à l'aspirant, qui écoute, qui regarde et qui attend.) + +Les trois gabiers descendent. Le maître les compte à mesure qu'ils +défilent silencieusement devant lui, l'épissoire au poignet, et le +morceau de suif sur le chapeau. + +--C'est bon, te voilà trois. Actuellement, je vais voir dans la hune si +je trouve mon compte. + +Le maître monte, en se balançant avec calme, dans la hune, où le seul +gabier, pour attendre l'événement, se dispose à essuyer la sévère +investigation de son impassible chef. + +--Combien es-tu dans ta hune, mon garçon? demande le maître en passant +ses deux pouces dans les oreillettes du pont fort étroit de son pantalon +bleu. + +--Maître Lahoraine, je suis à un, comme vous voyez bien. + +--En ce cas, tu m'as fait la contrebande d'un homme, et tu vas payer +pour ceux qui m'ont fait la queue. Ah! tu veux aussi te fiche de moi! +Attends, attends un peu! + +Et là-dessus, le bout du garant d'un palanquin sert à fustiger le +malheureux gabier, qui n'a pas pu présenter à maître Lahoraine ses +comptes en règle. + +Après ce châtiment si bien mérité et si vigoureusement appliqué, le +maître redescend, avec son stoïcisme accoutumé, sur le gaillard +d'arrière, où l'aspirant est demeuré spectateur fort intrigué de cette +scène, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but. + +_Maître Lahoraine_.--Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire +à un équipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots +ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je +n'aurais pas trouvé le reste de mon compte dans cette chienne de +grand'-hune, que le feu du ciel _chamberde_? + +--Mais comment, dans votre temps, maître Lahoraine, auriez-vous pu +raisonnablement trouver deux hommes où vous n'en auriez laissé qu'un? + +--Comment?... Aussitôt que ces trois _mateluches_ qui sont descendus +auraient été en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoyé +le long du grand étai dans la grand'-hune, pendant que j'étais à +balander dans les grandes enfléchures; et une fois que j'aurais été là +haut, j'aurais trouvé mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous +disais tout-à-l'heure. + +--Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, deviné le +stratagème? + +--Oui, sans doute, j'aurais deviné la farce à la figure. Mais j'aurais +dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais été agréablement mis +dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien, +qu'on fait de l'impossible en marine. Mais à présent, il n'y a plus +moyen, depuis qu'on nous donne des _matelas_ pour des _matelots_ et +qu'on force les anciens maîtres d'équipage comme moi à compter, non plus +par livres, onces, pintes et chopines, mais par _kakagramme_ et +_cocolitre_; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis! +Pauvre marine française! où ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre +marine? + + + + +XI. + +Le Chien de l'artillerie de marine. + + +Bien avant que la renommée ne publiât les prodiges d'intelligence de +_Munito_, et que l'histoire ne burinât les hauts faits des quadrupèdes +de son espèce, il existait à Brest un caniche, recueilli par les +artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et élevé dans les +principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propriétaire en +titre, le chien _la Bombarde_; chaque canonnier était son maître, et le +régiment était devenu son père collectif et adoptif. Que de taloches lui +avait coûté son éducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui +valaient sa gentillesse et son utilité! car _la Bombarde_ n'était pas un +chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans +l'une et l'autre chambrée. Il payait au centuple, en bons offices +militaires, les maîtres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et +qui se chargeaient à l'envi des détails de sa toilette et de sa +nourriture. + +Pendant l'exercice, planté sur son joli derrière devant le front du +bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses +pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confiée. +Défilait-on par le flanc, il se plaçait en tête de la première compagnie +de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partagé avec lui l'honneur de +stationner auprès du chef de bataillon ou du colonel; car s'il était +doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il +mordait très-dur ses égaux, le chien _la Bombarde_! En un mot, personne +n'était plus exclusif que lui sous le rapport des priviléges qu'il avait +conquis, et qu'il n'était pas d'humeur à partager avec les animaux de sa +race. + +Lorsque, sur le beau quartier de la marine, à midi sonnant, la garde +montante défilait au son du tambour pour aller occuper les postes de +l'immense port de Brest, _la Bombarde_ prenait le pas en partant de la +patte gauche, pour se rendre d'abord à l'Hospice de la Marine, où les +infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os +de la viande mangée par les malades. + +Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les +postes du port, joyeux de recueillir une caresse là, de recevoir une +culotte plus loin, et de faire un tour de promenade à quinze pas de la +guérite, avec la sentinelle placée à l'extrémité du quai de la Digue, la +dernière des nombreuses stations du port. + +Le soir, c'était bien autre chose! A peine le souper de la caserne +était-il mangé que notre infatigable inspecteur se disposait à faire sa +ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le +gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa +haute porte pour laisser passer _la Bombarde_ dans ce port si bien +gardé, et où jamais aucun être humain n'aurait pu s'introduire sans +donner le mot d'ordre à la garde ou le mot de ralliement à l'impassible +sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre à donner; son museau lui +servait de passeport, et ses bonnes intentions étaient trop +universellement reconnues pour qu'il inspirât la plus petite défiance +aux hommes chargés de la surveillance des arsenaux et des magasins. + +Les sentinelles posées la nuit, dans les parties les plus solitaires du +port, ont d'autant plus besoin d'être surveillées, que la moindre +négligence de leur part peut souvent leur coûter la vie, ou compromettre +la sûreté générale. + +Lorsque, par exemple, les forçats parviennent, pendant une nuit obscure, +à briser leurs fers épais, ces malheureux cherchent, en tuant les +sentinelles qui pourraient s'opposer à leur passage, à se frayer une +voie sûre pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne. + +Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa guérite +un abri contre la pluie ou le vent! Le forçat qui s'évade, armé d'une +_gournable_ en fer, cloue au pavois de la guérite l'imprudente +sentinelle qui s'est laissée aller au sommeil. Que de fois les officiers +de ronde n'ont-ils pas rencontré, baignés dans leur sang, les malheureux +soldats dont les forçats avaient coupé le bout des pieds avec un cercle +en fer, qu'ils avaient réussi à convertir en une faux tranchante! Une +sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes éloignés, en +s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette +guérite autour de laquelle rôde si souvent le désespoir du galérien qui +soupire après la liberté! + +Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux, +invite les galériens à s'évader, savent prévenir l'événement en +tournant, le fusil armé, aux environs de leur guérite. C'est la chasse +qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le galérien +déserteur croit se débarrasser d'un incommode surveillant, en se jetant +sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou +sa baïonnette dans le corps, et crie: _A la garde_! + +_La Bombarde_ avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement +les plus menacés, et lorsque surtout des soldats nouvellement arrivés au +régiment, se trouvaient placés à ces postes, il sentait un conscrit à +une lieue de lui. Dès qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la +tirait par le pantalon ou la guêtre, avec humeur, avec autorité même, +comme pour lui reprocher son imprudente négligence, et il paraissait lui +dire: _Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la +vie_?... Quand la sentinelle n'était que réfugiée dans sa guérite, le +caniche de ronde l'obligeait à en sortir, et ne lui laissait de repos +que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutumée. + +Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un forçat +déserteur, oh! alors, l'affaire du fugitif était claire: le chien +courait donner l'éveil à tous les postes; ses aboiements appelaient la +garde, et la garde, sur les pas de _la Bombarde_, était certaine de +faire une bonne capture. Une ronde d'officier supérieur produisait +moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de _la +Bombarde_. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait +occupé un grade élevé. Chien, il marchait à quatre pattes, et ne +subsistait que grâce à la commisération et à l'amitié des militaires ses +camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus +intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents +que certains chiens? + +Les anciens, dès qu'un conscrit arrivait au régiment, ne manquaient +jamais de dire au dernier venu: «Tu vois bien ce caniche-là, n'est-ce +pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te +réveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu +aurais à faire à tout le régiment.» + +Un jour, jour de malheur et de fatalité! un gros Lorrain tombe avec un +groupe de beaux frais conscrits, à la caserne. Le tour de garde du +nouvel agrégé arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du +chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve placé auprès de +la Tonnellerie. _La Bombarde_ commence, comme d'habitude, son service à +minuit. Le silence qui règne autour de la guérite de la Tonnellerie +l'inquiète: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de +le réveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille +profondément, l'épaule appuyée sur le côté de sa guérite, et le fusil +posé entre ses jambes affaissées. A cet aspect, _la Bombarde_ recule; il +revient bientôt à la charge, et de sa dent animée il tire avec humeur le +bas de la guêtre du conscrit, qui, surpris désagréablement au milieu de +son somme, commence à avoir peur d'abord, et finit, une fois rassuré, +par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le +déranger si mal à propos. _La Bombarde_ s'irrite; le conscrit se met en +colère: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baïonnette +et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, percé de +coups, sous la main de celui qu'il a peut-être arraché à la mort. + +Le caporal de la porte du Moulin-à-Poudre vient à une heure du matin +relever gaîment la sentinelle. A quelques pas de la guérite, son pied +rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien +mort! La lune commençait à éclairer cette partie du port. Un funeste +pressentiment engage le caporal à porter attentivement les yeux sur +l'animal qui gît là sans vie auprès de la sentinelle, qui voit avec +délices le moment où elle va retourner à son corps-de-garde bien clos et +bien chaud.... «C'est la Bombarde! s'écrie avec effroi et douleur le +caporal.... On l'a tué!... Qui l'a tué?...--C'est moi, répond niaisement +le conscrit.--Vous, gredin?--Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu +aussi!--Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grâce au ciel! +Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.--Sans doute que je +la descendrai!--Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le +régiment te passe sur le corps.» + +Le poste, instruit du triste événement, accourt. Les restes de _la +Bombarde_, enveloppés dans une capote, passent la nuit au +corps-de-garde, et les plaintes et les malédictions du poste tombent sur +l'infortuné meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde, +relevée à midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et +son fusil; mais le caporal lui a dit à l'oreille de garder son sabre. Ce +mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprès +de la porte de Landernau. Là, le vengeur de _la Bombarde_ force son +meurtrier à croiser le fer, et en moins d'une seconde l'âme du conscrit +va rejoindre celle _du chien de l'artillerie_, si toutefois un chien qui +eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une âme. + +Tout un régiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa +figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne +qui a vu, depuis le trépas de _la Bombarde_, la guerre et la mort +renouveler cinq à six fois le régiment des canonniers, dont il surveilla +le service pendant toute sa vie. + + + + +CINQUIÈME PARTIE. + + * * * * * + +Causeries, Contes, Aventures + +Et Traditions de Bord. + + + + +I. + +Causeries de Marins. + + +Il faisait calme plat: une tente ombrageait le gaillard d'arrière des +rayons d'un soleil ardent, et l'équipage inoccupé se livrait à ces +entretiens bizarres, saccadés, variés et quelquefois piquants, comme +tout ce qui porte l'empreinte du caractère saillant des marins. Nous +nous trouvions alors par le travers des Bermudes. Un matelot borgne (et +je me le rappelle d'autant mieux, que cet incident de physionomie me +l'avait déjà fait remarquer) se tenait sur la barre immobile, en +regardant à chaque instant, de l'oeil qui lui restait, si quelque peu de +brise ne s'élevait pas d'un des points du magnifique horizon qui nous +entourait de son cercle immense. Le capitaine, en corps de chemise, +fumait indolemment un cigare, allongé sur son banc de quart, comme s'il +avait foulé l'ottomane la plus élastique. + +--Théodore, dit-il brusquement au matelot qui était à la barre du +gouvernail, où diable as-tu donc perdu ton oeil!--Ma foi, _cap'taine_, +répond le matelot, un peu embarrassé de cette question imprévue..., vous +me demandez _où c'que_ j'ai perdu mon oeil?... Mais dame!... je l'ai +perdu à la lecture..., et puis d'un coup de poing.--Ah! tu sais donc +lire?--Pardieu! si je sais lire! j'ai eu assez de mal à l'apprendre pour +m'en souvenir; et tenez, l'endroit où j'ai fait mon éducation, n'est pas +loin de nous à présent. C'est à Saint-Georges-des-Bermudes. J'étais +prisonnier là, et un canonnier d'artillerie de marine, pris sur le même +navire que moi, m'a appris la lecture dans le livre de l'_École du canon +à bord des vaisseaux_ de S.M.I. et R.--Mais qui donc t'a défoncé l'oeil +qui te manque?--Est-ce que je ne vous l'ai pas déjà dit: il a coulé à la +lecture, et puis un coup de _poing de bout_ d'un mauvais sujet, _un +espèce_ de maître de danse _d'à bord du Messager_ m'a fait le reste +dans une dispute _ou c'que_ je n'avais pas tort.--Que faisais-tu donc +aux Bermudes, quand tu y étais prisonnier?--Mais je montrais la langue +française, quoi, _cap'taine_!--Toi, la langue française! et savais-tu +assez d'anglais encore pour te faire comprendre de tes élèves?--Pardieu, +je crois bien! _j'étiommes_ deux prisonniers qui _saviommes_ l'anglais +et le français, comme les Anglais même et des capitaines de vaisseau! A +ce dernier trait de naïveté et de modestie, le capitaine ne put +s'empêcher de rire aux éclats; le matelot au contraire semblait piqué de +ce que son chef se permît d'élever des doutes sur son savoir en fait de +langues.--Mais, _cap'taine_, vous riez, lui dit-il: donnez-moi plutôt un +coup d'eau-de-vie et un livre anglais, et si je ne lis pas le livre +anglais tout aussi bien que j'avalerai l'boujaron, vous m'ferez +r'trancher ma ration d'vin pendant toute la traversée.--Mousse! s'écrie +aussitôt le capitaine, va me prendre un verre d'eau-de-vie, et +apporte-moi un de mes livres anglais. Le mousse monte quelques secondes +après avec un large verre d'eau-de-vie et une petite brochure que le +capitaine ouvre alors et présente à Théodore.--Tiens, lis-moi ce +titre-là.--_Cap'taine_, dit _Théodore_, un peu embarrassé, j'vous +préviens que j'entends bien l'anglais à la parole, mais que je ne sais +pas bien lire à l'écriture ni à la lecture.--C'est égal, lis-moi +cela.--_Théodore_ songe alors à déchiffrer le titre de la brochure: _The +pi...l...o...t... the pilot... c...o...ast, at... lan...t...i...c... +b..i..grec...bi..; R...o..ro... b...e...r...t... Robert... +B...l...ac...k... f...o...r...d... ford, blague forte_.--Eh bien! +reprend le capitaine, après que Théodore a fini sa laborieuse +appellation, ce n'est pas difficile à traduire cela! Sais-tu ce que ça +veut dire en français?--Ma foi, ça veut dire, répond le matelot, assez +en peine d'attacher quelques idées aux mots de _Coast_ et d'_Atlantic_, +ça veut dire que...--Allons, voyons, accouche donc de ta traduction!--Eh +bien! cap'taine, ça veut dire en bon français que le pilote, ou celui +qui tient à présent la barre, _blague fort_, après avoir bu l'coup de +chnick, et qu'il ne sait pas un mot d'anglais.... Voilà! + + + + +II. + +Les deux Aspirants. + + +Parmi nous, gais aspirants de marine, il y avait des contes de +faux-ponts que chacun brodait à sa manière, comme ces charges que les +élèves peintres se plaisent à inventer et à embellir dans leurs loisirs +d'atelier. + +La plus petite bizarrerie dans un événement, du reste fort ordinaire, +donnait lieu quelquefois à des exagérations qui ensuite finissaient +toujours par être enregistrées dans les annales burlesques de la charge +du bord. Les aspirants étaient les caricaturistes de la marine, et en +cette qualité ils remplissaient leur mission avec un scrupule dont +plusieurs notabilités de l'armée navale n'ont pas toujours eu lieu de se +féliciter. + +Au nombre de leurs charges favorites, je m'en rappelle une qui pour nous +n'était pas dépourvue d'originalité. Peut-être qu'en la retraçant ici à +l'aide de mes souvenirs, elle perdra à la lecture une grande partie du +mérite qu'elle avait dans la tradition. Mais à quinze ou dix-huit ans on +n'est pas difficile sur la valeur des contes qui amusent. Tout ce qui +fait rire à cet âge est de bon aloi; mon conte aujourd'hui paraîtra +peut-être impossible, d'assez mauvais goût? N'importe! je le hasarde +parce qu'il m'a plu il y a quelque vingt années. Personne ne sera forcé +de le trouver exquis, délicieux; le voici: + +Un vieux chef de timonnerie avait un fils à qui il fit donner une assez +bonne éducation pour qu'à quinze ans il devînt aspirant de seconde +classe. + +Le père Larigot ne se sentait pas d'aise d'avoir réussi à faire du fils +Larigot un sujet qui, imberbe encore, se trouvait presque aussi avancé +en grade que l'auteur de ses jours. Il obtint, pour rendre ce glorieux +rapprochement plus frappant à tous les yeux, de faire embarquer son +héritier sur la même frégate que lui. + +Larigot était brave homme, mais un peu grotesque dans son langage et ses +manières. Son fils commençait déjà à se sentir de l'ambition; cependant +on le voyait encore se promener familièrement avec son père bras dessus, +bras dessous, sur la dunette ou sur le gaillard d'arrière. + +Le dimanche, lorsque le père timonnier demandait à aller à terre, les +bras bariolés d'un double galon de sergent-major, le fils aspirant +consentait à l'accompagner avec son frac bleu couronné des deux trèfles +d'uniforme. Ils allaient même ensemble boire de la bière et sabler, +par-dessus tout cela, le verre de punch, tant le père était glorieux de +pouvoir trinquer avec son cher enfant! + +Un soir, l'enfant ramena à bord le vénérable auteur de ses jours, un peu +pris de boisson. Le lieutenant de garde félicita le jeune aspirant sur +sa piété filiale. On mit le père à la fosse-aux-lions, et les collègues +du fils Larigot ne manquèrent pas de plaisanter le jeune homme sur la +ribotte qu'il venait de faire en famille. De là un coup d'épée du fils +Larigot avec un de ses malins confrères. Le père, sorti de la +fosse-aux-lions par l'intercession du fils, servit de témoin à l'enfant, +qui se battait pour lui. Après le duel vint le déjeuner, comme c'était +alors la règle. Le père Larigot se grisa une seconde fois avec les +aspirants; seconde visite du père Larigot à la fosse-aux-lions en +arrivant à bord. C'était justice. En 1804, le fils s'avisa de choisir +pour maîtresse une femme que le père courtisait, et qui devint, malgré +les filiales représentations du jeune homme, la belle-mère de notre +aspirant de deuxième classe. + +Le commandant de la frégate, choqué de l'inconvenance qui pouvait +résulter de la présence du père et du fils à bord du navire où ils +occupaient des grades à peu près égaux, débarqua le père. + +Avec un peu de travail le fils devint aspirant de première classe, et +le père se félicita encore d'avoir donné le jour à un garçon qui était +devenu son supérieur. Funeste joie, triste orgueil de père! que de +larmes il devait lui coûter! + +La flottille de Boulogne fut créée. Il fallait bien des capitaines pour +trois ou quatre mille prames, chaloupes canonnières, bateaux-plats, +bombardes, péniches et bateaux-canonniers. Le père Larigot devint +capitaine de canonnière en sa qualité de chef de timonnerie, grade dans +lequel il devait stationner toute sa vie. + +Le fils, par une singulière coïncidence, commandait une section de +canonnières, qui se rencontra sur les côtes avec la canonnière que +montait le père Larigot. Comme le guidon de commandement était à bord du +fils, et que le père manoeuvrait fort mal, le commandant de la section +ordonna, par un signal, les arrêts au capitaine de la canonnière dont il +ne connaissait que le numéro et la mauvaise manoeuvre. + +Le lendemain il apprit qu'il avait puni son respectable père, et +celui-ci eut la douleur d'apprendre qu'il avait été puni par son garçon +à la face de toute la flottille de Boulogne. + +Sortons de cet état, s'écria-t-il, en recevant le compliment de +condoléance de son fils; si j'avais su les mathématiques, l'empereur +m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et +ce qui me manque pour avancer; il m'en coûtera moins de recevoir des +leçons de mon fils, que d'un professeur étranger. + +Le père avait la tête dure: le fils était vif. Souvent il arriva au +maître de dire à l'élève, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne +savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui +lui jeta l'éponge du tableau au visage. L'élève resta chef de +timonnerie. + +Les aspirants alors étaient en bon train pour avancer. Le fils Larigot +devint enseigne de vaisseau à la barbe déjà grise du père Larigot. Dès +lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom. + +Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef +de timonnerie, il changeait de route, et le père Larigot poursuivait +obstinément sa géniture dénaturée, en lui criant: Tu es un orgueilleux, +un enfant sans entrailles, à qui j'ai eu la bêtise de mettre des +épaulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta défunte +mère, que le ciel confonde! un garnement de cette espèce! Et le fils +murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel +ivrogne! + +Quelques années se passèrent sans que le père, envoyé à Brest, revît le +fils, qui se trouva embarqué à bord d'un vaisseau de la division +d'Anvers. + +Un beau jour, des escouades de maîtres, de quartiers-maîtres et de +matelots, arrivèrent dans ce dernier port pour être réparties entre les +différents bâtiments qui composaient l'escadre. + +Les commissaires de marine, qui dans ce temps-là du moins avaient la +plume assez malencontreuse, désignèrent le chef de timonnerie Larigot +pour être embarqué à bord du vaisseau même où le fils faisait, en sa +qualité de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il +était justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui présenter +son billet d'embarquement. + +--Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe, +que.... + +--Comment vous nommez-vous? + +--Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet. + +--Quoi! c'est encore vous? que le diable vous emporte! + +--Que le diable t'emporte toi-même, entends-tu, mauvais garnement de +fils! + +--Capitaine d'armes, conduisez-moi cet homme à la fosse-aux-lions, et +s'il raisonne, qu'on le mette aux fers. + +--Ciel! est-il possible d'avoir un fils de cette façon! Mais non, tu +n'es pas mon enfant, je te renie et je te maudis. + +--Vous avez raison; je ne suis que votre supérieur. Conduisez cet homme +à la fosse-aux-lions. + +Le malheureux père alla maudire pendant sept à huit jours à la +fosse-aux-lions et sa paternité et le sort qui le condamnait à croupir +dans un grade où tous les blancs-becs d'aspirants lui avaient déjà passé +sur le corps. + +Mais le père Larigot dans son infortune avait du moins une consolation. +La femme qu'il avait épousée malgré les calomnieuses représentations de +son indigne fils, était encore jeune; elle avait voulu le suivre de +Brest à Anvers, et, en dépit de la discipline du bord qui ne permettait +pas aux bâtiments de l'escadre de recevoir des femmes, elle était +parvenue à s'introduire sous un costume de novice. Un petit mousse assez +espiègle, qui devina le travestissement de l'_épouse_ du chef de +timonnerie, parvint, en se rendant à bord dans l'embarcation du soir, à +lui inspirer assez de confiance pour qu'elle lui avouât que c'était M. +Larigot son mari, qu'elle allait voir sous le déguisement qui cachait +son sexe. + +Ce petit mousse était celui de l'enseigne Larigot; enfant trop dévoué à +son maître, il répond à la pauvre dame: + +--Oui, votre mari, je sais ce que c'est: mon maître n'a jamais dit qu'il +fût marié, mais c'est égal. Aussitôt que nous serons arrivés le long du +bord, vous vous glisserez par un sabord de la batterie avant qu'on ne +vienne visiter l'embarcation, et je me charge du reste. Comme il fait +nuit et que mon maître est couché, tout s'arrangera au mieux. + +Le canot arrive, madame Larigot, aidée du petit mousse, se glisse comme +un rat par le sabord entr'ouvert au-dessous duquel se balance +l'embarcation. Le mousse saisit par la main celle qu'il croit être la +mystérieuse maîtresse de son maître, et il la conduit, elle ignorante +des usages du bord, dans la chambre même de l'enseigne Larigot, qui déjà +dormait du sommeil le plus profond. + +Une voix toute féminine le réveilla en tremblotant. La porte ouverte par +le mousse se referme sur ce couple infortuné ou trop fortuné.... Comme +on voudra. + +--Mon ami Larigot, c'est moi!... si tu savais ce que j'ai été obligée de +faire pour venir te voir à bord!... je me suis déguisée. + +Et des baisers que la pauvre femme croit les plus conjugaux du monde, +empêchent l'enseigne, encore tout étonné de sa bonne fortune inespérée, +de répondre à d'aussi tendres preuves d'amour. + +On assure que la nuit cacha, de ses voiles obscurs, une scène à peu près +incestueuse. + +Une demi-heure se passa; madame Larigot croyait toujours être dans les +bras de son mari. + +Mais l'erreur dura trop ou trop peu; dès qu'il ne lui fut plus possible +de se méprendre sur la non-identité des personnes, la victime de cette +méprise se mit à crier, en s'échappant des bras de celui qui n'était pas +son époux. Le canonnier de faction à la porte de la Sainte-Barbe, où +était la chambre de l'enseigne, accourt à ce bruit; on se réveille, des +fanaux viennent éclairer la scène, et le fils Larigot reconnaît, dans sa +facile et nocturne conquête, sa belle-mère! + +A bord d'un vaisseau de ligne, les nouvelles de cette espèce circulent +vite. On n'épargna pas, une demi-heure seulement, à la susceptibilité +conjugale du père Larigot, la connaissance d'un événement qui devait +encore ajouter à la haine qu'il avait conçue pour son malheureux fils. +Méconnu, injurié et bloqué par lui! passe encore, s'écria-t-il, dans son +délire. Mais co... co... cohabiter avec ce monstre qui déshonore mes +cheveux blancs en subornant ma femme, non: je ne le souffrirai pas! +Qu'on me donne un poignard, un pistolet, un couteau, n'importe quoi! + +Le gardien de la fosse-aux-lions lui répond avec le plus grand +sang-froid: + +--Je n'ai rien de tout cela à votre service pour le moment. + +--N'y a-t-il pas ici un épissoir? + +--Oui, mais vous aurez bigrement de la peine à vous tuer avec ça. + +--N'importe! j'essaierai; je ne puis plus vivre. + +--Tenez, chef, voilà celui qui pique le plus. + +Et l'infortuné père Larigot prend son épissoir et d'une main conduite +par la rage, il s'enfonce violemment entre les côtes le fatal et lourd +instrument que l'imbécillité du gardien lui a offert. + +Le fils Larigot ne se montra pas inconsolable en apprenant la fin +malheureuse de son père; lui-même périt d'une manière funeste quelque +temps après, en prenant un bain de pied dans une assiette à soupe. + +La morale de cette histoire déplorable est qu'on ne doit jamais naviguer +à bord du même navire que son père. + + + + +III. + +Dialogue + +ENTRE LE CONTRE-MAITRE D'ÉQUIPAGE LESTUME ET LE NOVICE LHOMMIC. + +_Sur le gaillard d'avant d'un vaisseau de l'expédition d'Alger_. + + +_Lhommic_.--Sans être trop curieux, maître Lestume, pourrait-on demander +si j'allons, oui ou non, à Alger, et si c'est sûr que l'on se tapera? + +_Lestume_.--C'est possible; mais ce n'est pas si sûr que du vinaigre. + +_Lhommic_.--Pourquoi donc cela? + +_Lestume_.--Parce que le vinaigre est ce qu'il y a de plus sûr au monde. + +_Lhommic_.--Mais c'est pas ça que j'voulais dire; j'voulais comme qui +dirait vous d'mander si Alger est fort? + +_Lestume_.--Est-ce que tu as vu des forts qui étaient faibles? Alger est +un fort, n'est-ce pas? Eh bien, qui dit fort, dit tout; parce qu'un fort +est un fort, quoi! + +_Lhommic_.--Sans vous commander, voulez-vous me dire tant seulement si +c'est une île? + +_Lestume_.--C'est une île, et c'est pas une île; c'est une terre, et ce +n'est pas une terre; c'est l'un et l'autre. + +_Lhommic_.--Je me suis laissé dire qu'il n'y avait pas d'eau? + +_Lestume_.--Qué qui t'a dit cela? Il y a quinze brasses d'eau à +demi-encâblure de la côte. + +_Lhommic_.--Mais j'entendais de l'eau bonne à boire. + +_Lestume_.--Eh bien, s'il n'y a pas d'eau, on boira du vin; voyez donc +le grand mal! + +_Lhommic_.--C'est pas moins une belle chose, qu'la guerre, comme on dit, +mais quand on en est revenu. + +_Lestume_.--C'est bon à dire à terre, c'te parole; mais à la mer, +j'avons chaviré le proverbe, et j'disons qu'la guerre est une belle +chose quand on y va. + +_Lhommic_.--Oui, mais s'il y a, pas moins, beaucoup d'canons à ce fort +d'Alger.... + +_Lestume_.--Eh bien! tant plus d'canons à prendre, tant plus à la part +quand ils seront pris, comme disaient les frères de la côte de +Saint-Domingue; mais t'as pas connu ça, toi, et t'as pas même assez +d'connaissance pour l'avoir deviné. + +_Lhommic_.--Mais l'vaisseau ne marche pas; avec une brise carabinée, il +n'file qu'huit noeuds. + +_Lestume_.--C'est égal; _qui va piano va sano_, comme dit l'Anglais. + +_Lhommic_.--C'est pas l'embarras, j'arriverons toujours assez tôt; car +une fois que j'serons là.... + +_Lestume_.--Eh bien, une fois que tu seras là, au premier coup de +sifflet d'_embarque les grands canotiers_! tu prendras ton aviron en +forme de plume, t'arrimeras des soldats entre les bancs, t'iras le bout +à terre, et quand t'auras débarqué le pousse-caillou, tu pousseras de +fond avec la gaffe, et tu reviendras à bord prendre ton poste de combat, +s'il y a moyen de se seringuer avec la terre. Quand l'pavillon z'a-t-été +insulté, il faut en découdre, je ne connais que cela. + +_Lhommic_.--Mais l'pavillon a-t-il été bien-t-insulté? + +_Lestume_.--L'commandant l'a dit, toujours; et il doit s'y connaître, +lui qu'a toujours fait la guerre en temps de paix. Tu n'étais donc pas +là, quand il a fait un coup d'platine avec l'équipage? «Enfants! qu'il a +dit, l'pavillon d'Henri IV a-t-été blasphémé et molesté, et j'compte sur +vous pour aller le laver dans le sang des _Barbaresses_!» + +_Lhommic_.--Qu'est-ce que c'est que le sang _barbaresse_? + +_Lestume_.--Imbécile! tu ne vois pas que c'est le sang des Barbares? + +_Lhommic_.--C'est donc des Barbares, que les bourgeois qui sont dans +Alger? + +_Lestume_.--Je crois bien, puisqu'ils ont insulté l'pavillon d'Henri IV. + +_Lhommic_.--Mais c'est pas l'pavillon d'Henri IV, puisque Henri IV +n'était pas dans la marine. + +_Lestume_.--Allons, t'es trop borné pour entrer avec moi dans les +explications de l'histoire. Mais j'suis pas fâché d'aller un peu m'taper +avec ces parias-là; il y a long-temps que j'n'avons entendu des +grognards de 36; je commençais à me rouiller. + +_Lhommic_.--Mais vous étiez pas moins, pourtant, à Navarin? + +_Lestume_.--Oui, mais ça compte pas, ça. Les Turcs, c'est pas des +matelots: c'est des chalandous de la rivière de Nantes, et c'est pas +plus marins que des Parisiens. + +_Lhommic_.--Ah! ma foi, moi, j'aime mieux rester rouillé, que d'me +dérouiller à coups de boulets. + +_Lestume_.--Oui, j'crois avoir doutance que t'as pas le coeur bien +guerrier; mais je te relev'rai l'courage, n'aie pas peur. J'ai demandé +z'au capitaine de frégate à te donner z'un poste sur la dunette, parce +que c'est là qu'il y a le plus de tabac à recevoir dans un combat, et ça +forme un jeune homme plus vite. Et puis, vois-tu bien, j'ai dit au +capitaine d'armes, qu'est mon ami: «Quand vous ferez votre ronde dans +l'combat, pour voir s'il n'y a pas des capons aux pièces, faites-moi +l'amitié d'passer votre sabre dans l'ventre au petit Lhommic, qu'est de +mon pays, Breton comme moi, et qui m'a-t-été recommandé, s'il n'y va pas +rondement.» Ainsi, si tu fais un mouvement horizontalement, t'es bien +sûr d'être pas manqué. + +_Lhommic_.--A votre idée, maître Lestume! Mais c'est z'une drôle de +recommandation que vous avez donnée là au cap'taine d'armes. + +_Lestume_.--Ecoute donc, c'est comme j'te dis: l'capitaine d'armes et +moi, j'sommes une paire d'amis, et on s'rend d'petits services à la mer, +comme de raison; et il ne sera pas dit qu'un Breton comme moi, un enfant +de Brest, aura fait la galine à bord d'un vaisseau où c'que maître +Lestume a été contre-maître du gaillard d'avant, et dans un combat où il +y a des coups, Dieu merci, à recevoir pour tout l'équipage. + + + + +IV. + +Première Causerie du gaillard d'avant. + + +_Le novice Ivon.--_Dites donc, maître Laouénan, vous qu'avez vu le +Grand-Mogol, qu'est-ce que c'est, sans être trop curieux? + +_Maître Laouénan_.--C'est un Mogol qu'a une barbe respectable, toute +blanche, jusqu'à son pont de culotte, et qui, tout d'même, n'a pas de +pantalon, attendu que c'est une manière de Turc ou d'Ottomane, comme on +dit dans le pays. + +_Le novice Ivon_.--Ah çà, c'est-il tout d'même un bon homme? + +_Maître Laouénan_.--C'est un homme si l'on veut; mais, pour des Turcs ou +des Ottomanes, c'est ce qu'il faut. Quand il n'est pas content ou +satisfait de son conseil, il leur z'y fait couper la tête net, avec un +sabre ou une façon de damas. + +_Ivon_.--Les Turcs ou les Ottomanes, c'est donc la même chose, dans le +pays? + +_Maître Laouénan_.--Ah! doucement, Jeannette; n'allons pas si vite, en +fait d'histoire naturelle. Les _Turcs_, c'est ceux qu'habitent comme qui +dirait la Turquie; les _Ottomanes_, c'est les chrétiens qu'adorent +Mahomet, ou, autrement dit, _le prophète_. + +_Ivon_.--C'est pas moins un drôle de nom, _Ottomanes_, et je serais +curieux d'savoir où ils ont été chercher cette parole-là. + +_Maître Laouénan_.--C'est pas une parole; c'est une qualification +_indigène_, ou, autrement, _intrinsèche_; et ça vient du pourquoi qui +fait que les Turcs s'allongions toujours sur des grands canapés, comme +de véritables _cagnes_, comme tu as pu z'en voir dans la chambre du +commandant, le matin, quand tu vas sauberder le tillac, garnis en +velours _escramoisi_ avec des clous dorés en cuivre. + +_Ivon_.--Le Grand-Mogol a-t-il de la malice dans les yeux, et ça +paraît-il un malin b...? + +_Maître Laouénan_.--Oui, mais tant soit peu féroce. Quand il m'a +z'aperçu, il a vu à ma figure et à ce que son interprète lui a soufflé à +genoux dans le tuyau de l'oreille, que j'étais-t-un Français de nation. +Il reconnaît tous les pavillons des individus à la _physolomie_ de +chacun. + +_Ivon_.--Je me suis laissé dire que les Turcs n'aimaient pas beaucoup +les Français? + +_Maître Laouénan_.--Eh bien, tu t'es laissé dire une bêtise, mon garçon. +Sur trente-six _ingrédients_ que j'étiommes là, Anglais, Portugais, +Allemands et Bretons, il ne m'a fait donner que vingt à vingt-cinq coups +de trique à l'_orientaliste_, attendu qu'il m'avait reconnu pour +Français: c'est des égards qui n'étions pas dans le traité. Les autres +ont reçu la _doudouille_ complète, à la mode du pays. + +_Ivon_.--C'est pas moins heureux pour vous, d'avoir vu du pays. + +_Maître Laouénan_.--Il n'y a que les voyages qui forment l'homme; et +autant de pays qu'on a vus, autant de fois que l'on est propre à tout. +Quand on sait demander un verre de vin dans toutes les langues, on ne +meurt jamais de faim, dans aucune partie du monde, avec un doublon +d'Espagne dans sa poche, et moyennant qu'il y ait du pain où ce que l'on +est. + +_Ivon_.--Ah ça, où ce que j'allons de l'heure qu'il est? + +_Maître Laouénan_.--Dans l'_Archipelle_, où ce qu'il y a l'île de +Cythère, consacrée à Vénus, la déesse de la beauté et des _rhumatisses_, +comme l'a découvert un chirurgien-major que j'avions dans notre voyage +d'_exploraison_. + +_Ivon_.--Qu'est-ce qu'on peut voir de bon dans l'Archipède? + +Maître Laouénan.--Dites donc, vous autres, v'là-t-il pas une espèce de +malgache et de paliaca qui me demande ce que l'on peut voir de bon dans +l'_Archipelle_?... Mais, double _lofia_, dans l'_Archipelle_, on voit +l'_Archipelle_; c'est comme si tu me demandais ce que tu vois quand tu +te fais la barbe. + +_Ivon_.--Eh bien, quand j'me fais la barbe, j'vois mon miroir. + +_Maître Laouénan_.--Et dans ton miroir, qu'est-ce que tu y vois? + +_Ivon_.--Ce que je vois dans mon miroir? + +_Maître Laouénan_.--Oui, qu'est-ce que tu y vois? Attendez un peu, vous +autres; il va vous dire ce qu'il voit dans son miroir, quand il s'y +voit.... + +_Ivon_.--Eh bien, je m'y vois, quoi!... + +_Maître Laouénan_.--Tu n'y vois qu'une b... de bête, comme tu seras +toute ta chienne de vie, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit qui +t'illumine, ainsi soit-il! Borde un pouce de l'écoute du petit foc, qui +ralingue depuis une demi-heure, et va-t'en te coucher ensuite, pour +faire comme le berger et mettre un cornichon à l'ombre. + + + + +Deuxième Causerie du gaillard d'avant. + +_Un matelot_.--Dites donc, conscrit, sans vous commander, prenez-moi un +bout de c'te corde et halez-moi dessus de toutes vos forces, si vous en +avez, par manière d'acquit seulement. + +_Le conscrit halant_.--Savez-vous comment on nomme la mer où nous +naviguons? + +_Le matelot_.--La mer inconnue, qui tombe directement dans l'embouchure +du lac _Cacafouin_. + +_Le conscrit_.--Tiens, c'est singulier! jamais je n'ai entendu parler de +ce lac-là. + +_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais appris la géographie. + +_Le conscrit_.--Si, certainement; mais le lac Cacafouin ne se trouve pas +sur la carte. + +_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais regardé la carte avec vos +lunettes, et en vous bouchant le nez. + +_Le conscrit_.--Qu'est-ce donc que ce lac? + +_Le matelot_.--C'est-z-un lac de poudre liquide à fumer les cannes à +sucre: on navigue, dans c'te mer-là, la tête en bas, les pieds en haut, +avec une brasse de profondeur, et on ne prend sa respiration que par le +dernier bouton de la guêtre. + +_Le conscrit_.--Ah! je vois que vous voulez vous gausser de moi. + +_Le matelot_.--Non pas, mon ami; je ne veux que m'amuser aux dépens du +passager. Savez-vous ce que c'est que le passager? + +_Le conscrit_.--Mais, le passager, c'est moi. + +_Le matelot_.--Trop honnête pour vous dire le contraire; mais le +passager, c'est une manière de malle vivante, qui boit, qui mange, qui +dort, et envers qui on a dit au commandant: Commandant, vous porterez de +Brest à l'Ile-Bourbon trois cents citoyens qui ne pourront pas se tenir +sur leurs pieds, et à qui vous ferez voir le bonhomme Tropique et la +ligne dans une longue-vue où vous mettrez un cheveu. + +_Le conscrit_.--Le bonhomme Tropique est une farce, n'est-ce pas? + +_Le matelot_.--Oui, c'est une farce qui ne vous fera pas rire, à moins +que vous n'ayez trois cents kilos de gaîté clouée, doublée et chevillée +en cuivre dans l'âme. + +_Le conscrit_.--Mais qu'est-ce que c'est que le bonhomme Tropique? + +_Le matelot_.--C'est le curé de la ligne, qui donne la bénédiction avec +des tuyaux de pompe à laver, et qui fait pleuvoir des pois secs, quand +il éternue. + +_Le conscrit_.--Et la ligne? + +_Le matelot_.--C'est un grand câble que le grand Chasse-F... a filé par +le bout dans le milieu du monde, en voulant appareiller pour couper la +côte d'Afrique en deux. Vous ne savez pas ce que c'est, peut-être, que +le grand Chasse-F...? + +_Le conscrit_.--Pas plus que le lac Cacafouin. + +_Le matelot_.--Le grand Chasse-F... est un trois-ponts qui a du cent +vingt mille tonnerres en batterie, et qui se sert de la lune pour pomme +de girouette; il y a dix mille ans qu'on travaille à Lyon et à Rouen +pour lui faire un pavillon de poupe. Un jour son commandant a voulu le +faire virer de bord vent-devant, et le talon de son gouvernail a touché +sur le fond d'Ouessant, tandis que son beaupré a été chavirer tout ce +qu'il y avait de servi sur la Table-Bay, au cap de Bonne-Espérance. + +_Le conscrit_.--C'est donc un bien grand vaisseau? + +_Le matelot_.--Ah! mais oui; mais ce n'est pas le tout. Un jour, le +commandant a voulu envoyer son mousse pour parer la flamme qui s'était +engagée dans un calle-hauban de perroquet, et ce b... de mousse, quand +il est descendu, avait la barbe grise et sa demi-solde en poche. + +_Le conscrit_.--L'Anglais ne prendra pas ce vaisseau-là, je crois bien. + +_Le matelot_.--Si, peut-être, mais dans l'année de j'ten f...; il y a +trois mille ans qu'on se bat sur le gaillard d'avant, et que le +branle-bas d'combat n'est pas encore fait sur le gaillard d'arrière; le +commandant n'a seulement pas été réveillé par le charivari que font les +caronades d'en avant des passe-avants, et qui tapent dur; mais c'qu'il y +a de plus farce, c'est qu'un passager comme vous, à un demi-pouce de nez +près, est tombé dans la cale par le grand panneau, et qu'il n'est pas +encore rendu à fond de cale: ce particulier-là tombe toujours; il sera +mort d'âge avant de se casser les reins. + +_Le conscrit_.--Mais qui est-ce qui commande votre grand Chasse-F...? +c'est sans doute le Père Eternel? + +_Le matelot_.--Le Père Eternel? ah bien oui! il n'est que patron de +chaloupe, à bord, et il y a dix-huit cent trente ans et le pouce que +notre seigneur Jésus-Christ fait du feu sous la chaudière de l'équipage, +sans avoir pu encore arriver à faire bouillir la soupe et à faire cuire +les boulets de trois mille cinq cent soixante qui serviront de petits +pois à la ration. + +_Le conscrit_.--Pourquoi donc que les matelots inventent des bêtises +comme ça? + +_Le matelot_.--Mais ils inventent ces bêtises-là pour vous faire croire +qu'ils sont plus bêtes que ceux-là qui les écoutent pendant une heure, +comme vous le faites là. + +_Le conscrit_.--Vous vous moquez donc de moi? + +_Le matelot_.--Pas trop; mais à vous voir ouvrir la bouche comme une +gamelle de sept, j'commence à croire qu'en fait de gaudichonneries, vous +avez chargé plus que votre plein, conscrit. (Le matelot s'éloigne en +regardant gaîment le conscrit de côté, et en chantant à plein gosier:) + + Reviendras-tu, toi que mon coeur adore! + + + + +V. + +La Casaque du bon Dieu. + + +A bord d'un brick de l'État se trouvait un maître calfat, très-bon +chrétien, fidèle croyant, et un maître canonnier, esprit fort, s'il en +fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien, +en un mot. + +Le maître calfat appelait toujours son collègue, _maître_ Canon, et +celui-ci ne désignait son confrère que sous le nom familier de maître +_Mailloche_. + +Maître Canon et maître Mailloche avaient souvent ensemble des +discussions théologiques, philosophiques et philanthropiques, dont +l'équipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait +cependant, au grade et à l'âge des graves interlocuteurs. Nos deux +maîtres, malgré le dissentiment de leurs opinions, étaient du reste les +meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient même +que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux +arbres dont le feuillage est différent, enlacent leurs branches pour +confondre leurs fruits confraternels, et résister, s'il le faut +ensemble, à la tempête. + +Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, relâcha pendant la +guerre, au Passage, port espagnol, situé à l'entrée de cette Bidassoa, +que les troupes impériales n'avaient pas encore passée, pour aller +porter le ravage dans la Péninsule. Nous étions, enfin, en paix avec les +Espagnols. + +Quelques jours après leur entrée dans le port, les deux maîtres +demandèrent la permission d'aller passer la journée du dimanche à terre. +L'un avait revêtu son uniforme de sergent d'artillerie de marine, +l'autre avait endossé le large habit de sa profession avec son collet +bordé d'un large galon d'or. La toilette était complète, car chacun des +deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignité aux yeux +d'une population étrangère. + +A peine rendu à terre, le maître calfat, malgré la dureté de son oreille +trop bien faite aux coups redoublés du marteau, entend des chants +religieux remplir une vaste église. Ces accents de piété allèchent notre +dévot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la +messe qui le séduit. Le maître canonnier, devinant l'envie et l'embarras +de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de +l'église apostolique et romaine. + +--Quoi! vous tâteriez d'une messe, maître Canon, par égard pour moi? + +--Et pourquoi pas, maître Mailloche? On peut n'être pas de la même idée +sur ces bêtises-là, mais ça n'empêche pas d'aller avec ses amis, en +haussant les épaules pour eux. + +--Vous hausserez donc les épaules pour moi, n'est-ce pas? + +--Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si ça vous fait du +bien, ça ne m'empas d'être content de moi. + +Les deux amis entrent à l'église. L'un tire de son petit sac de toile à +voiles, son petit livre de messe, et il se met à chanter pieusement +faux, en latin, à la grande édification des Espagnols qui l'entourent. +L'autre, obligé de suivre les dévots mouvements de la foule, de +s'agenouiller, de se faire donner la bénédiction en courbant le dos, +murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze +temps, que l'exercice commandé par un moine. + +L'office divin touche à sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est +offert, et sans doute aussi accepté. La foule s'écoule religieusement, +et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux à faire, se promener +dans les rues du Passage. + +L'heure du dîner arrive: l'appétit vient avec elle à nos +promeneurs.--Ah çà, demande maître Canon, nous ferez-vous jeûner encore, +après m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout +l'estomac?--Non pas, maître Canon, nous allons, si vous voulez, monter +dans cette petite auberge, au premier étage. Ma religion, à moi, ne +défend pas de manger et de boire à son contentement. L'Évangile est là +pour un coup, d'ailleurs: «Donnez à boire à qui a soif.» + +--J'ai soif, moi. + +--Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais _moderato_, comme dit +l'Anglais. + +--J'ai faim aussi, et bigrement même. + +--Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas +aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour +de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le _benedicite_ avant de +manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous +ne disions pas notre prière avant le repas. + +On servit une matelotte à l'oignon aux convives français, qui +s'établirent gaîment près d'une petite fenêtre qui donnait sur la rue. +Un vin rouge, épais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur +fut présenté comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuvèrent avec +délices et en jasant beaucoup. Une procession vint à passer. + +Aux accents nasillards des moines qui entraînaient la foule bruyante sur +leurs pas gravement cadencés, le maître calfat fit ses dispositions pour +se mettre à genoux; mais avant qu'il ne pût humilier sa figure +rubiconde, sur le bord de la fenêtre, on lui cria de la rue, en +espagnol: _A genoux, les Français_! + +--Ceci sent joliment la farce! s'écria le maître canonnier, qui ne +s'agenouillait pas. + +--C'est égal, calons nos mâts de hune, et amenons nos basses largues sur +les porte-aux-lofs. + +--Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe à contre-coeur; je ne veux pas +amener au milieu de mon dîner pour une escouade de calotins. + +--_A genoux, les Français! A genoux, et quelque chose pour le +bienheureux saint Sébastien_! cria-t-on de la rue et du milieu de la +foule. + +--Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit maître Canon, +attends: tiens, tiens, attrape! et en prononçant ces mots, le sergent +d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongés +jusqu'à la moelle. + +--Que faites-vous donc là, maître Canon? + +--Je donne quelque chose à ces mendiants, maître Mailloche. + +--Vous allez nous faire éreinter, c'est sûr, maître Canon. + +--Ah! ils éreintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille +contre un? + +Les prédictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de +la procession ne parlaient déjà de rien moins que d'assommer les deux +impies. Le maître calfat, voyant son camarade menacé mettre le sabre à +la main, prit un barreau de chaise, pour se défendre en ami généreux +plutôt qu'en chrétien résigné au martyre de la canaille. On crie, on +hurle et le combat va commencer. + +Fort heureusement que pour nos deux assiégés, une des embarcations de +leur brick se trouvait non loin de l'auberge où l'on venait de les +assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers français, armés de longs +avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de +leurs mobiles balistes, ils parvinrent à tirer maître Canon et maître +Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'étaient engagés pour des +os de poulet jetés sur deux ou trois têtes _encalottées_, comme les +appelait le sacrilége canonnier. + +En arrivant à bord, le soir, les deux amis, encore un peu agités des +libations qu'ils avaient offertes à Bacchus et des émotions que leur +avaient fait éprouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On +les plaisanta un peu sur l'agrément qu'ils avaient dû trouver dans leur +promenade à terre, et ils allèrent se coucher, sans daigner répondre aux +sarcasmes que leurs confrères restés à bord leur lançaient d'un air +demi-goguenard et demi-apitoyé. Mais le lendemain, quand les fumées du +vin du Passage furent tout-à-fait dissipées, et que maître Canon et +maître Mailloche se trouvèrent en présence, le premier, assis sur la +drôme, interpella ainsi son camarade, en présence de tout l'équipage +rassemblé pour écouter la discussion, qui paraissait devoir être savante +et vive. + +--Vous avez vu hier cependant, maître Mailloche, à quoi vous conduit +votre belle religion! + +--Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de +poulet, plutôt. + +--Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu? + +--Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui +se fait de mal en ce monde. + +--Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats à son +service, et vous pouvez vous en vanter. + +--Mais qu'avez-vous tant à reprocher à mon bon Dieu, au bout du compte? +N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous +retirer de la patte de cette canaille du Passage? + +--Comment! ce que j'ai à reprocher à votre bon Dieu? Vous avez le front +de me demander cela à moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche +ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde. + +N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre première mère par un serpent à +sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions +d'hommes avant leur naissance, parce que l'épouse de M. Adam, que vous +ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mangé une pomme ou une +poire de trop? + +--Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela? + +--Oui, c'est pour notre bonheur à présent, qu'il a rendu malheureux un +tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite, +pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le +déluge? + +--Pour corriger les hommes qui étaient trop méchants. + +--Mais puisqu'il est si puissant et si despote à son bord, et qu'il peut +tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il +pas dit à ces hommes: _Corrige-toi, tas de gueux et de vermines_, plutôt +que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue manière de +corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc! + +--Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, maître Canon; vous n'avez pas +la foi, comme on dit. + +--Mais je comprends bien la mort de votre seigneur Jésus-Christ, +cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laissé mourir son fils, comme un +simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous plaît, à +cette botte-là, vous qui êtes si crâne dans les écritures? + +--Il a laissé mourir son divin fils, pour nous racheter de nos péchés, +vous, moi et les autres. + +--Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais été à la place +du bon Dieu, j'aurais plutôt vendu jusqu'à ma dernière casaque, que de +laisser condamner mon enfant à faire sa dernière grimace sur la croix. + +A cette idée de la _casaque du bon Dieu_, les assistants, qui jusque-là +avaient gardé leur sérieux, ne purent s'empêcher d'éclater de rire. +Maître Mailloche, tout déconcerté, quitta en marmottant le lieu de la +discussion; et maître Canon, tout triomphant, laissa couler sur les +traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu +desquels on entendait encore ces mots: _Il m'a fait manger une messe, +mais j'ai fait avaler des os de poulet à sa procession_. + +Le mot de la _casaque du bon Dieu_ n'eut garde d'être perdu à bord du +brick. Long-temps encore après le débarquement de maître Canon, on ne +parlait de lui qu'en le désignant sous le nom de _la Casaque du bon +Dieu_. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua à bord d'une douzaine de +navires, jusqu'à sa mort. + +Que Dieu soit en paix à ce brave impie! + + + + +VI. + +Le Nègre blanc. + + +Après le terrible ouragan qui dispersa, pendant la dernière guerre, la +division de l'amiral Willaumetz, le vaisseau français le _Foudroyant_ se +vit forcé de relâcher à San-Salvador, dans la baie de Tous-les-Saints, +si justement nommée, en égard à la quantité prodigieuse de saints que +chôment les dévots habitants du pays. + +A bord de ce vaisseau existait, parmi les canonniers de marine, un grand +gaillard, au teint basané, aux cheveux laineux, et que, par allusion à +son nez écrasé et à ses yeux tout ronds, ses camarades avaient appelé +_le Nègre_. Loin de se fâcher de cette dénomination, notre _Nègre_ +semblait au contraire la supporter fort gaîment; et s'il avait connu les +vers de Ducis, il se serait peut-être même écrié volontiers, en +parodiant le Maure Othello: + + On m'appelle le Nègre, et j'en fais vanité, + Ce nom ira peut-être à la postérité. + +Il n'alla pas tout-à-fait si loin. + +Un jour, ayant obtenu de son capitaine de frégate et de son capitaine +d'artillerie la permission d'aller à terre, il se dirigea avec quatre de +ses camarades vers le fort San-Antonio. Le tafia se boit à bon marché à +Bahia, et pour quelques pièces de six liards, les marins peuvent +facilement parvenir, par le plus court chemin possible, au comble de +l'humaine félicité du matelot, c'est-à-dire à se griser complétement. +Nos cinq artilleurs se grisèrent donc, et tellement, que le Nègre, pour +égayer la partie, emprunta les vêtements d'un esclave afin de remplir +son rôle de noir sous le costume de rigueur du personnage. Je vous +laisse à penser les grimaces et les contorsions africaines que fit notre +homme, excité par l'hilarité de ses camarades! Il obtint enfin un succès +dramatique dont les esclaves de coulisses que nous voyons dans _Paul et +Virginie_ s'enorgueilliraient. Mais le mouvement que notre canonnier +s'était donné pour rendre l'illusion plus complète aux yeux des +spectateurs, acheva de lui faire perdre l'usage de sa raison. + +L'idée des bonnes grosses farces arrive vite aux marins qui sont +descendus à terre pour s'amuser, de manière à ne pas perdre un seul +instant. + +L'un d'eux dit à ses camarades:--Dites donc, vous autres, si, tandis +qu'il est en train de faire ses _macaqueries_, nous lui passions une +couche de noir sur son franc-bord, croyez-vous qu'il ne ferait pas +encore mieux le nègre? + +--Tiens, c'est vrai! repart un autre. Mais avec quoi veux-tu que nous +le _galipotions_ en noir? + +--Avec quoi? Attends un peu; tu vas voir qu'il est plus aisé de noircir +un blanc que de blanchir un noir. + +Et, en prononçant ces mots, notre Raphaël improvisé se frotte les mains +sur le fond des marmites et des casseroles qu'il trouve dans le cabaret, +et puis il vient déposer, le plus artistement qu'il peut, cette couche +de bistre sur les joues, le front et le cou de notre Nègre, qui se +laisse faire, tout en continuant de parler créole à son barbouilleur, et +toujours pour rendre la scène plus piquante. Les mains même du Nègre ne +sont pas épargnées; et, poussant encore plus loin le scrupule de la +vraisemblance, l'artiste alla jusqu'à frotter les pieds du malheureux +canonnier, de la suie humide qu'on put recueillir sur le fond des +casserolles, qui n'avaient jamais été fourbies, sans doute, avec autant +de soin. + +Un des artilleurs, séduit par l'illusion, s'avise de s'écrier, avec une +admirable bonne foi de spectateur:--Le diable m'emporte! on le vendrait +presque pour un noir, tant il est ressemblant comme ça! + +Cette exclamation devient un trait de lumière pour nos farceurs, qui +répètent presque en même temps: _Vendons-le! vendons-le!_ Ces gens-là +avaient apparemment entendu parler de l'histoire de _Joseph_. Voilà +pourtant comme le texte des saintes Écritures est souvent interprété. + +Le nègre, pour rendre la farce qu'il a commencée tout-à-fait complète, +consent à être vendu, certain qu'il est de recouvrer ses droits +inaliénables d'homme libre en se lavant la figure, ressource que n'ont +pas toujours les nègres de bon teint. + +On sort, on court, on trouve une habitation. Mes quatre canonniers +pénètrent dans une sucrerie; ils demandent à parler au maître. Le maître +paraît: il entend un peu le français. + +--Monsieur l'habitant, lui dit un des canonniers, voilà avec nous un +noir que nous avons eu pour notre part de prise, notre vaisseau ayant +amarriné, dans la croisière que nous venons de faire, un négrier anglais +de Liverpool. Ce drôle, qui nous sert assez mal à notre plat, n'est bon +qu'à être mené durement dans une habitation. Si vous voulez nous +l'acheter, nous vous le vendrons bon marché. + +L'habitant examine la marchandise. Le teint en est reluisant comme une +paire de bottes bien cirées. Notre nègre, toujours a son rôle, +baragouine de mauvais français; il fait des gambades qui ne jurent +nullement avec l'esprit de son personnage. + +--Mais, ce noir est ivre! dit l'habitant. + +--Oui, monsieur l'habitant; nous l'avons soûlé pour pouvoir le conduire +plus facilement ici. + +Notre sucrier ne donna qu'à moitié dans le piége que lui tendaient les +canonniers. Il se doutait bien que le nègre qu'on lui offrait pouvait +bien avoir été enlevé par les vendeurs sur quelque habitation voisine; +mais il était loin de supposer que la marchandise n'était recouverte que +d'un enduit de suie. A Bahia, les procédés entre habitants n'allaient +pas, en ce temps-là, jusqu'à empêcher un brave producteur de souffler un +esclave ou deux à ses confrères en cannes à sucre. Celui-ci demande à +nos nouveaux marchands ce qu'ils veulent pour leur part de prise? + +--Mais, c'est selon; qu'en donneriez-vous bien? + +--Cent pataques, répond l'habitant, qui ne voulait pas laisser passer +l'occasion d'avoir pour peu de chose un grand diable qui pourrait +devenir un bon sujet sous le fouet d'un contre-maître. + +--Mettez-en deux cents, et qu'il n'en soit plus question. + +--Non; je ne vous en donnerai que cent-cinquante. + +--C'est votre dernier mot? + +--Mon dernier mot. + +--Eh bien, enlevez, c'est pesé! + +Ici le nègre vendu fait mine de pleurer: le maître cherche à le +consoler. + +--Oh! il n'a pas un mauvais naturel, et vous en ferez quelque chose, +allez, monsieur l'habitant. C'est un marché comme on en voit peu, que +vous venez de faire là. + +L'habitant paie une très-faible partie des cent cinquante pataques. Il +fait pour le reste un bon qu'il promet de solder dans quelques jours. On +s'empare du nègre vendu: les canonniers s'éloignent. A leur départ, +nouveaux cris de désespoir du nègre; nouvelles consolations de la part +de l'habitant. Le contre-maître arrive, et veut enchaîner l'esclave, +pour être plus sûr de le conserver; mais celui-ci, qui, jusque-là, avait +pris le tout en plaisanterie, résiste à la main brutale qui veut lui +passer les fers aux pieds. Le contre-maître, accoutumé à plus de +docilité, se fâche; l'esclave se regimbe: des aides arrivent. Le maître +ordonne d'appliquer au mutin un _quatre de piquet_ pour sa bien-venue, +et pour lui donner une idée de la discipline à laquelle il faudra qu'il +s'habitue. Quatre petits pieux sont fichés en terre; on renverse le +patient à plat-ventre, et de vigoureux esclaves attachent chaque main et +chaque pied du récalcitrant au pieu qui correspond à chacun de ses +membres. L'exécuteur est prêt; le fouet du supplice est levé: il n'y a +plus qu'à ôter à la victime le vêtement qui cache la partie charnue sur +laquelle doit tomber le châtiment. Mais, ô surprise! au lieu de +l'épiderme d'ébène que les esclaves, valets de bourreau, s'attendaient à +trouver comme d'ordinaire, sur les muscles arrondis de la région +inférieure, ils découvrent une peau plus blanche encore que celle de +leur maître!... Le fouet, qui plane sur le postérieur du coupable, +reste suspendu dans la main du contre-maître; l'habitant, témoin du +spectacle, demeure anéanti.... Mais, reprenant bientôt cette puissance +de résolution que l'on recouvre avec le désir de la vengeance, il +ordonne que l'exécution ait lieu sans égard pour la couleur de la peau +qu'on vient de découvrir à ses yeux irrités. Le _nègre blanc_ a beau +protester en bon français européen, il a beau invoquer sa qualité +d'homme libre et de sujet de Napoléon, il reçoit les vingt-neuf coups de +fouet destinés à l'esclave mutin. + +Pendant ce temps, que faisaient nos artilleurs, indignes vendeurs de +leur collègue?... Ils buvaient le prix de la peau artificielle et des +tortures imméritées de leur victime. Celle-ci, rendue à la liberté, ne +les rejoignit que juste à temps pour prendre part au reste du gâteau, +qu'elle avait si chèrement payé. + +Le lendemain, l'habitant, en grande tenue, arriva dans une pirogue à +bord du _Foudroyant_ pour réclamer du commandant du vaisseau la +restitution de l'argent qu'il avait compté aux canonniers, et du billet +qu'il avait souscrit pour la valeur du _nègre blanc_. + + + + +VII. + +Avale ça, Las-Cazas. + + +Un magnifique corsaire, armé à Bordeaux, je crois, reçut en s'élançant +sur les mers qu'il devait ravager, le nom de _Las-Cazas_. + +L'équipage du _Las-Cazas_ se montrait aussi fringant, que le patron du +navire avait été pacifique durant ses courses apostoliques dans le +Nouveau-Monde. + +Le flamboyant trois-mâts fut pris par les Anglais, quelques heures après +son appareillage du bas de la Gironde. + +La renommée un peu bambocheuse de l'équipage intraitable du _Las-Cazas_, +avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps même avant +la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs français +avaient fondé les plus hautes espérances. Le _Las-Cazas_, armé comme il +l'était, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements +dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du +Trocadéro consola, disent les bons royalistes, la captivité de Napoléon, +à peu prés comme les victoires des Athéniens faisaient palpiter de joie +Thémistocle, exilé d'Athènes. Il n'y a que manière de s'entendre pour +bien prendre les choses. + +Mais quand, au lieu d'apprendre les succès du _Las-Cazas_, les +prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur +réclusion, les pauvres diables capturés sur le corsaire vengeur, un des +loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit à hurler: _Avale_ +_ça, Las-Cazas_! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation +épigrammatique vola de bouche en bouche, et à chaque désappointement, à +chaque mystification, les désappointeurs ne manquaient pas de répéter à +chaque mystifié, l'éternel, le populaire _Avale ça, Las-Cazas_! Le mot +enfin devint proverbe de prison. C'était déjà beaucoup. Il ne resta pas +captif dans l'enceinte des cachots où il était né. + +De la prison, dont il avait fait long-temps les délices sarcastiques, +notre _Avale ça, Las-Cazas_! passa d'abord dans la marine, et il voyagea +pendant longues années, sur toutes les mers du globe, à bord des +vaisseaux, frégates, corvettes et avisos de notre armée navale; si bien +qu'aux rives mêmes où la gloire apostolique du vertueux _Las-Cazas_ +n'est pas encore oubliée, des matelots, fort peu versés dans l'histoire +des conquêtes des Espagnols, répétaient toujours à leurs camarades, pour +la plupart grands avaleurs de pilules amères: _Avale ça, Las-Cazas_! + +Certaine année de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le +comte de Las-Cazas, connu pour un mérite peu ordinaire, et pour sa +fidélité au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive +incognito à Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se +montra désireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade. +Il se présente à bord du _Diadême_. + +L'enseigne chargé ce jour-là du service du lieutenant de garde, passait +à bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et très-gros +farceur. Il reçoit avec politesse le curieux étranger, qui ne lui fait +pas, à la première vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service, +cicérone obligé de tout visiteur un peu proprement tourné, fait +parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne, +suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle +humeur, disposés à s'égayer à la première occasion. A chaque station, le +visiteur questionne, et le cicérone répond. + +--Voilà de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter +bien loin? + +--Mais, à quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si +mauvaise poudre. + +--Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi +étonnante portée!... Mais, ces énormes canons doivent être +difficilement maintenus à leur place, quand la mer est grosse. Qu'en +faites-vous alors? + +--Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un +plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour éviter les accidents que +pourraient occasioner les coups de roulis. + +Les officiers qui accompagnent le visiteur et le démonstrateur, pouffent +de rire; mais décemment, et en étouffant dans leurs mains, leurs +bouffées d'hilarité. On continue la promenade. + +--A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues +auprès de chaque pièce d'artillerie? + +--A casser le biscuit des gens de l'équipage, quand il est trop vieux et +trop dur pour être mangé couramment. Puis, se retournant vers ses +camarades: _Avale ça, Las-Cazas_! répétait notre goguenard, à chaque +réponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'étranger. + +On arrive, à travers toutes ces plaisanteries répétées presque à chaque +pas, à l'étambroir des pompes. C'était là une bonne grosse pièce à faire +avaler à notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle, +car le questionneur jusque-là ne s'était pas montré fort difficile sur +les morceaux qu'on lui avait donnés à digérer. + +--Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier? + +--On appelle cela des pompes à chapelet. Ce nom leur a été donné par +allusion à un usage établi à bord, lorsqu'on est réduit, dans un cas +périlleux, à employer cet immense appareil, les matelots disent alors +leurs prières en prenant en main leur chapelet, et c'est de là, vous +comprenez bien que... (_Avale ça, Las-Cazas_.) + +--Le singulier usage et l'étrange dénomination! Mais pourriez-vous me +dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employé +d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes +aspirantes et à simple brimballe? + +--Mais monsieur... cela dépend... (Ici plus d'_Avale ça, Las-Cazas_). +L'officier reste interdit à ces mots, qui commencent à sentir le métier. +L'étranger reprend: + +--Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir +de pouces à l'heure, à bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit, +eu égard à ses façons, franchir qu'à huit ou neuf pouces? + +--Mais, monsieur, cela dépend encore... cela dépend du nombre +d'hommes... employé à.... Vous comprenez bien? + +A l'embarras qu'éprouve l'interrogé, ses camarades, qui, jusque-là +avaient beaucoup ri du questionneur, passent du côté de celui-ci, et à +leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur collègue décontenancé, +ces mots terribles, ces mots de la plus poignante dérision: _Avale ça, +Las-Cazas_! Le mystificateur mystifié ne sait plus que dire, que +répondre aux observations de l'étranger, qui continue à causer +hydraulique, statique, bras de levier, croc à mordre dans les fusées, +point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche +en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Après +avoir long-temps parlé seul et parlé fort bien, l'inconnu, jugeant que +le supplice de son savant de bord, avait été assez long, lui présente, +avec une politesse exquise et déchirante, ses plus humbles remercîments, +et lui fait promettre, si jamais il vient à Paris, de lui offrir +l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui +a fait contracter; puis l'étranger ajoute:--Vous avez bien voulu, sans +me connaître, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est +juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez +bien voulu obliger avec tant de délicatesse, vous me permettrez de vous +dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais _que je n'ai pas tout +avalé_. + +Les camarades de l'officier désappointé étaient encore là. Je vous +laisse à penser s'ils oublièrent de lui insinuer dans l'oreille, un bon +et dernier _Avale ça, Las-Cazas_! + +Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la +bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses collègues ne lui +répétassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut +radicalement guéri de la manie de _faire avaler ça_ à tout le monde. + + + + +VIII. + +Le petit Coup de Mer. + + +Dans les contes que les officiers de marine s'étaient plu à débiter aux +passagers d'une frégate qui se rendait à Bourbon, ces messieurs avaient +beaucoup exagéré l'effet terrible des coups de mer. Les accidents les +plus bizarres et les moins croyables n'avaient eu garde de manquer à +l'imagination des narrateurs. L'un s'était trouvé à bord d'un navire où, +pendant un coup de cape, le mât de misaine, déplanté, était venu prendre +la place du grand mât, enlevé par l'effet d'une vague furieuse. L'autre +avait été jeté lui-même à cinquante brasses de son navire, et porté, au +sein de l'onde écumeuse, à bord d'un vaisseau naviguant de conserve avec +le bâtiment que la lame venait de submerger. Un troisième, enfin, +s'était vu lancer du port, où il fumait son cigarre, jusque sur les +barres du perroquet, qu'une montagne d'eau était parvenue à atteindre, +dans la violence de ce mouvement ascensionnel. Les passagères, surtout, +écoutaient, en regardant avec effroi les flots qui pendant ces +entretiens clapotaient le long du bord, toutes ces folies, racontées du +ton le plus sérieux, dans le langage le plus expressif. + +Au nombre de ces passagères, il en était une autour de laquelle un jeune +sous-lieutenant papillonnait avec grâce, autant du moins que le lui +permettaient les coups de roulis et de tangage avec lesquels ses pieds +mal assurés n'étaient pas encore très-familiers. Un vieux mari, encore +moins fait que le galant aux brusques mouvements du navire, se +cramponnait aux bastingages, tandis que sa moitié essayait de se +promener sur le pont avec l'aide du bras du sous-lieutenant. Un jour, +que la mer était un peu clapoteuse, nos deux promeneurs inexpérimentés +tombèrent ensemble sur le gaillard, aux yeux du vieil époux consterné. +Les aspirants, oiseaux de mauvais augure du bord, tirèrent pour le mari +un triste présage de cette double chute. On releva les deux promeneurs. + +En doublant le cap de Bonne-Espérance, la frégate éprouva du gros temps, +de ce gros temps pendant lequel les passagers osent à peine risquer un +bout de nez à l'ouverture du capot. Plus de jeux innocents sur le pont, +plus de conversations intimes sur l'arrière pendant les premières heures +du quart de nuit, plus enfin de promenade entre le sous-lieutenant et la +jeune marcheuse! Le vent impitoyable avait enlevé dans ses jeux cruels, +et nos plaisirs et nos joyeuses distractions. Une cabine installée dans +la batterie, avec deux cadres séparés, recélait depuis deux jours +l'époux qui ne mangeait plus, et sa jolie petite moitié qui soupirait +toujours. Le vieux mari craignait surtout le coup de mer: la jeune femme +paraissait les redouter beaucoup moins; mais aucun passager n'osait se +montrer sur le pont humide et glissant que la lame nettoyait assez +brutalement de temps à autre. + +Entre nous aspirants, grands amateurs de ces petits scandales qui +assaisonnent la fade vie du bord, nous nous entretenions la nuit en +courant la grande bordée, des yeux quêteurs de madame Blinblin (c'était +le nom de l'héroïne), des risibles terreurs de son jaloux de mari, et +des projets d'invasion du petit sous-lieutenant Larobleu, notre heureux +compétiteur en bonnes fortunes de traversée. + +--Il la regarde, disions-nous quelquefois, de manière à faire penser que +M. Blinblin a rempli sa vocation. + +--Moi je crois que si on faisait tous les soirs l'appel de la bordée qui +n'est pas de quart, il y aurait un cadre de vide. + +--Mais c'est égal: on aurait à la fin le compte de tout notre monde; il +se rencontrerait peut-être un cadre où l'on trouverait deux individus +présents pour un. + +--Ah! oui, dans la cabane de M. Blinblin, avec son bonnet de coton, +n'est-ce pas? + +--Oui, c'est ça, avec son bonnet de coton. Oh! mais pour celui-là, c'est +conscience. La pauvre femme, ce n'est pas de sa faute, au fait! c'est +l'influence de la physionomie du mari sur elle, qui agit sur le moral de +la femme, indépendamment de sa volonté propre. C'est la vocation de M. +Blinblin qu'elle remplit enfin tout bêtement. De là le principe +d'attraction entre elle et le sous-lieutenant Larobleu, attraction qui +doit s'exercer en raison directe des masses, et en raison inverse du +carré des distances. + +--Ah! ah! ah! le mot est précieux! Je t'en fiche, des distances; on t'en +donnera! + +Une nuit, vers une heure du matin, un petit coup de mer, ou plutôt un +léger coup de balai, nous tombe sur le pont, et passe comme une liquide +foudre, en secouant un peu nos pavois du vent. On n'y pensait pas le +moins du monde, lorsque du fond du panneau de l'arrière, on voit +apparaître, à la clarté indécise de la lune, le pâle visage du bon M. +Blinblin surmonté de son fidèle et éclatant bonnet de coton?... + +--Et par quel hasard vous à cette heure, monsieur Blinblin, et après un +coup de mer encore? + +--Vous plaisantez, monsieur l'officier de quart; c'est justement le coup +de mer qui m'amène sur le pont; ma femme n'est plus dans son cadre. Ma +chambre est toute mouillée;... je redoute un accident terrible. + +--Un accident! et lequel? + +A ces derniers mots, un des aspirants de quart s'approche en maraudeur +de conversations; il examine bien attentivement la figure de M. +Blinblin, et puis il vient nous dire:--C'est toujours ma même idée, il +est impossible avec cette mine-là qu'il en soit autrement. + +Dix minutes après, le bruit courait dans toute la frégate que madame +Blinblin s'était jetée à la mer. Ses vêtements avaient été retrouvés +près de son cadre vide: son époux était désespéré. Il n'y avait plus à +douter de l'événement. + +A quatre heures du matin, au relèvement de quart, l'officier fit part du +triste événement à celui qui le remplaçait. Les aspirants ne manquèrent +pas non plus de l'annoncer à leurs collègues. La désolation devint +générale. + +Mais l'aspirant qui venait de tirer l'horoscope définitif de M. +Blinblin, à son apparition sur le gaillard d'arrière, ne donna pas dans +le suicide de la jeune dame. Il avait une tout autre idée de sa force +morale. + +Il se rend tout droit à la porte de la chambre du sous-lieutenant +Larobleu: nous le suivons en silence dans le faux pont; il frappe avec +force à cette porte:--Lieutenant! lieutenant! + +--Eh bien! qu'y a-t-il? que voulez-vous? + +--Vous ne savez pas, lieutenant? M. Blinblin, croyant que sa femme s'est +noyée cette nuit, vient de se jeter à la mer. + +--Ah! mon Dieu! mon mari! non, non! + +L'aspirant dénicheur, se tournant vers nous avec sang-froid: + +--Eh bien! dites encore que je n'avais pas bien lu sur la physionomie du +particulier? + +--C'est vrai, c'est sa voix!... M. Blinblin a rempli sa vocation. + +--Mais comment lui faire avaler cette pilule un peu proprement? + +--Tiens, mais si nous la lui faisions avaler avec un coup de mer, lui +qui en a si peur? + +--C'est cela, un coup de mer. Laissez-moi, vous autres, arranger ce +phénomène-là. + +On va trouver l'époux inconsolable. + +--Monsieur Blinblin, vous ne vous êtes pas trompé, un coup de mer avait +effectivement enlevé votre femme. + +--Est-ce qu'on l'aurait vue, messieurs; ah! parlez, parlez, je vous en +supplie! + +--Mieux que cela, nous l'avons retrouvée. + +--Où donc? morte, peut-être? Parlez donc! + +--Non, vivante; dans le faux pont: elle a passé par le sabord de votre +chambre avec la lame, et s'est trouvée entraînée sans connaissance +dans... dans.... + +--Dans le faux pont, peut-être, ou à fond de cale! j'en avais le +pressentiment. Mais où est-elle donc maintenant, cette pauvre femme? + +--Dans son cadre, sans doute. + +--Mais elle avait laissé ses vêtements au pied de son cadre, même quand +le coup de mer a frappé à bord.... Dans quel état l'aurez-vous +retrouvée, bon Dieu! + +Le vieil époux court dans sa chambre. Son épouse y était déjà rentrée. +Il l'embrasse, la presse contre sa poitrine palpitante; et sur les +vêtements de femme qu'elle avait laissés au pied du cadre, le mari +retrouve une veste, un chapeau et un pantalon d'homme! Mais il retrouve +bien sa tendre moitié dans le cadre. + +Jamais M. Blinblin ne s'expliqua bien l'effet de ce coup de mer: «car, +disait-il, je conçois assez passablement qu'une lame ait pu enlever +madame Blinblin de notre chambre, et la jeter évanouie dans le faux +pont; mais je ne comprends pas du tout comment il a pu se faire que +cette lame l'ait enlevée toute déshabillée et me l'ait rendue sous des +vêtements qui ne sont pas ceux de son sexe. + +--Oh! bah! les coups de mer ont quelquefois produit des effets si +prodigieux, monsieur Blinblin! + +--Oui, mais des effets du genre de celui-là! + +--Quand nous vous disions, monsieur Blinblin, qu'il n'y a pas de +traversée qui n'offre des exemples aussi surprenants de la force des +lames, vous ne vouliez pas nous croire. Nous croirez-vous, maintenant? + +--Oui, je commence à croire quelque chose à présent. + + + + +IX. + +Le Goguelin. + + +C'était un bien bon navire que le vieux vaisseau _l'Aquilon_, mouillé +depuis longues années dans la rade de Brest, où il pourrissait fièrement +avec ses mâts de perroquets à flèche, son ourse et ses filets de +casse-tête! Tous les matelots pouvaient jouer au _paroli_ dans les +vastes batteries de _l'Aquilon_, sans qu'un maussade capitaine d'armes +vînt mettre brutalement fin à ces jeux de hasard, condamnés à la fois +par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde +de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux +timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur +l'arrière du canot de ronde, représentaient pendant la nuit le +lieutenant de service, qui dormait profondément dans sa chambre. C'était +l'âge d'or du service maritime, et _l'Aquilon_ figurait assez bien le +bon Saturne de cet âge de paix en temps de guerre. + +Tout allait cependant admirablement à bord du vaisseau et dans la +division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal +aujourd'hui pour n'être pas beaucoup plus heureux. Où donc, s'il vous +plaît, est le progrès? + +Mais ce qui caractérisait surtout la bonhomie de la marine dans ce +temps-là, c'était la superstition des équipages. Il n'y avait pas de +bâtiments où les vieux matelots ne crussent fort sérieusement aux +revenants de bord. Ils appelaient ces espèces de loups-garous marins, +des _goguelins_, par corruption du mot _gobelin_, spectre de nuit; +_kobalos_, pour ceux qui savent le grec. + +_L'Aquilon_ avait comme de raison son _goguelin_ à lui. Les pilotins, +les mousses et les novices faisaient leurs délices des contes que l'on +se plaisait à débiter le matin sur les courses nocturnes du _farfadet_ +domestique attaché au vaisseau, comme ces larves qui à terre élisent +domicile dans certaines masures célèbres et redoutées. L'un l'avait +entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il était l'âme. +L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'à la pomme +du grand mât; un troisième avait été réveillé dans son hamac par la main +glaciale du fantôme. Quand le _goguelin_ avait touché le sac de pois que +l'on mettait quotidiennement dans la chaudière où bouillait le potage de +sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait été jeté +sur eux, et le maître-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la +maladresse qu'on lui imputait. Le génie nocturne du vaisseau avait enfin +une telle influence sur toute l'existence de l'équipage, que rien de ce +qui se passait à bord ne paraissait indifférent à l'empire secret qu'il +exerçait quelquefois si malicieusement. + +Heureux âge de crédulité! combien les temps sont changés. La marine +aujourd'hui s'est civilisée à ne plus la reconnaître: elle ne croit plus +à rien, pas même à la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant +passait pour aider les matelots à serrer un perroquet. + +La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six à sept cents +sous les ponts du vaisseaux _l'Aquilon_, renfermaient ce peuple de +matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lèvres +languissantes d'un conteur de batterie, le _goguelin_ se glissait, à la +faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il +secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, réveillés +par le fantôme, crier d'une voix émue: _Le goguelin! le goguelin! gare +au goguelin_! Le canonnier de faction à la sainte-barbe dans la batterie +basse, ou à la porte de la chambre des officiers, saisissait plus +fortement son sabre et se disposait à frapper le revenant, qui toujours +s'échappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se +sentaient glacés. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et +ce privilége nous explique assez la difficulté que l'on a quelquefois à +saisir la pensée de ceux qui passent à Paris pour nos esprits les plus +fameux. + +Un vendredi, jour férié pour les spectres et les revenants, vers onze +heures du soir, le _goguelin_ faisait sa tournée. La circonstance était +favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'éteindre en exhalant +une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale +très-masculine préposée à la garde du feu sacré, cherchait à rallumer sa +mèche encore incandescente, lorsqu'une main très-vivante lui applique un +vigoureux soufflet. Il court après le _goguelin_, dont il a cru +reconnaître le pas. Le fantôme fuit, mais pas tellement vite, qu'il +puisse échapper à la poursuite animée du souffleté. Un collet de chemise +reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appréhendé au +corps, s'échappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en +laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a +été saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever, +mais le capitaine de frégate, réveillé par le bruit, dont on lui +explique la cause, ordonne que chacun reste couché, et qu'on s'assure de +la présence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu. +Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement +précis. Seulement, en tâtant les hommes restés couchés, le capitaine +d'armes crut remarquer une certaine humidité dans la peau d'un canonnier +mulâtre, un peu orang-outang, très-bon nageur et personnage du reste +très-facétieux, connu sous le nom de _Tabago_. Le capitaine d'armes +conçut quelques soupçons sur le compte de Tabago, et rien de plus. + +Quelques jours se passèrent, sans qu'on entendît parler du _goguelin_, +mais les revenants aiment leur métier. Celui de l'_Aquilon_ recommença +bientôt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le passé, +d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore à se +jeter à l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait +entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, où il ne trouve pas son +homme. Il se porte précipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne +quelques apprêts à deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous +trois l'oreille collée aux sabords de retraite, attendant l'événement. + +Cinq à six minutes s'étaient à peine écoulées, que les trois guetteurs +entendent la mer clapoter un peu sur l'arrière du vaisseau, puis les +chaînes du gouvernail s'agiter légèrement. On fait silence: la lumière +du grand fanal, qui projette sa clarté sur la table placée sous la +tamissaille, a été éteinte par précaution. La scène va se passer dans la +plus parfaite obscurité: C'est ce qu'on désire. + +Quelque chose, un homme peut-être, grimpe le long des ferrures du +gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier +pendu à l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le +voilà sortant de l'eau, dans la sainte-barbe même. Mais en faisant ce +dernier pas, il trébuche et tombe.... Où? Vous ne le devinez pas! dans +un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pêcher son +fantôme. L'esprit attrapé ainsi au filet, se débat, mais en vain: on +serre le trou de la seine, par lequel il est entré dans le piége. Les +trois pêcheurs, armés chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs +terrestres coups sur l'épine dorsale du revenant. On allume enfin les +fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du +_goguelin_ pêché dans un casier! + +Le _goguelin_ du vaisseau l'_Aquilon_ n'était autre chose que le mulâtre +_Tabago_. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des +goguenards de l'équipage, en passant à côté de lui pour aller allumer +leur pipe à la mèche de cuisine, lui répétèrent pendant quinze jours: +Ah! tu as voulu faire le _goguelin_, Tabago!... + + + + +X. + +Le Noyé-Vivant. + + +Le quart de minuit à quatre heures commençait à bord; le temps était +superbe, et la brise douce et tiède des tropiques, poussait en poupe +notre navire, majestueusement chargé de ses bonnettes hautes et basses. +Le timonnier venait de relever à la barre son _matelot_, qui lui avait +dit en lui remettant la route:--Tu n'oublieras pas de donner des +calottes au mousse, qui n'a pas écuré c'te lampe, entends-tu? + +--Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille à ma chemise, que j'ai +amarrée au sec sur le bredindin. + +Le maître d'équipage s'était placé devant, de manière à enfourcher le +pied du bossoir de tribord, le menton appuyé sur ses deux bras croisés, +comme pour guetter quelque chose à l'horizon. Après avoir bâillé trois +ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore à +moitié endormis: + +--Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit? + +--Quel conte voulez-vous, maître Bihan? + +--Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vérité qui m'amuse, +moi; les colles m'embêtent. + +--En ce cas, je vais vous conter le _Noyé-Vivant_; c'est comme qui +dirait un matelot ressuscité après avoir bu un coup de trop à la grande +tasse. + +--Cric! braille un auditeur. + +--Crac! répondent en choeur tous les autres hommes de quart. + +--Ah! mais non, répond avec gravité le narrateur. Il n'y a ni _cric_ ni +_crac_ là dedans. C'est que cette histoire-là est du véritable, ou bien +le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous +préviens que si vous avez l'air de dire encore _cric crac_, je rengaîne +mon compliment jusqu'à la garde, et empoigne le dé qui voudra! + +--Allons, conte tes affaires au cook, espèce de mal bordé! et laisse-les +rognonner. Que celui-là qui ne veut pas écouter fasse semblant de +dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et +silence partout. + +Cette invitation de maître Bihan obtient le silence que réclame le +conteur, et il commence à peu près ainsi sa narration, dont je me +garderai bien de reproduire, malgré mon respect pour le texte, les +expressions littérales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne +comprendrait pas toutes. + +«Je me suis laissé dire par un vieux matelot, cet ancien que vous +savez, qui m'a cassé un bras, dans une dispute à terre, qu'un navire de +Bordeaux, où il était embarqué, doublait un jour le cap de +Bonne-Espérance. Vers le coup de quatre à cinq heures du soir, plus ou +moins, la brise commença à souffler du bon coin, et le navire charroyait +pas mal de la toile; les vents étaient de l'arrière et la mer moutonnait +déjà. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et +derrière, me serrer les perroquets. + +»Ce qui fut dit fut fait. + +»Amène, déborde, cargue et serre les perroquets, dit le second. + +»Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se déhalle à l'emporture du +grand perroquet. Les bras étaient bien tenus et la drisse passée en +palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce côté-là; mais le +marche-pied n'était pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne +voilà-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord, +que ce nom-de-D... de marche-pied vient à partir! Vous savez tous, aussi +bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis +cabane et tombe à l'eau en grand. On crie de dessus le pont: _Un homme à +la mer! un homme à la mer_! Le capitaine, à cette parole, fait mettre la +barre à babord et masquer le grand-hunier; la bouée de sauvetage est +larguée et filée. Amène les palans du canot du porte-manteau; jette les +cages à poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche +l'homme à la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au +bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, évente le grand hunier et va +de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rôle d'équipage est là; on +l'apostille mort, c'est un individu de moins à l'appel, une ration de +plus à bord. + +»Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mâts, un +bâtiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mâts de +Bordeaux avait mis en panne pour tâcher de sauver Petit-Louis, le +bâtiment en vue avait gagné le français. Mais le capitaine bordelais, +qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le +lendemain on ne voyait plus le navire qui avait été aperçu la veille, +avec un pavillon anglais. + +»Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-là le bâtiment +bordelais arrive à l'Ile-de-France. Quarante-huit heures après lui, +entre un trois-mâts anglais. C'était celui qui avait doublé le cap en +même temps que le Bordelais.» + +A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met à brailler: +_cric! crac!_ et pour prouver qu'ils sont encore bien éveillés, les +autres assistants répètent: _cric! crac!_ Le conteur, satisfait de +n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore +observer, toutefois, qu'il s'est conformé jusque-là à la plus exacte +vérité. + +«--Je vous disais donc, que le trois-mâts anglais était arrivé quarante +heures après le bordelais. + +»Voilà qu'une nuit, que le matelot de quart à bord du français, se +fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se réveille en entendant, +le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le +navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir à bord à cette +heure? mon homme va à l'échelle de tribord pour voir ce que veut le +particulier, qui monte du rafiau sur le pont. + +»--Qui êtes-vous? demande-t-il au particulier. + +»--Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui +répond celui-ci. + +»--Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable. + +»--Quoi! tu ne reconnais pas, à la voix tant seulement, Petit-Louis, le +noyé en doublant le cap? + +»--Ah! mon Dieu! s'écrie le matelot de quart; et d'où viens-tu donc, +comme ça, nous qui t'avions cru _stourbe_? + +»--Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant à l'heure qu'il est? + +»--Mais, puisque te voilà? + +»--Me voilà, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux +revenants qui reviennent? Donne-moi une poignée de main, si tu n'as pas +peur d'un mort.... + +»L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais ça fait +brosse. C'était une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le +pouce du noyé, enfin. + +»--Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, où a-t-on mis le sac +qui était à moi, de mon vivant s'entend? + +»--Ton sac? il est dans la chambre du second. + +»A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du +second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son +sac, monte sur le pont, dit adieu à l'homme de quart, qui le regarde +passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans +son rafiau, et le voilà qui file en pagayant, comme de la fumée, sur la +lame, quand la brise la chasse sous le vent. + +»Le lendemain, vous m'entendez-bien, le _lofia_, qui avait fait le +quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa +chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de +longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as volé le butin du +mort, et qui, à présent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de +flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais +teint, ne prendra pas sur l'étamine de mon pavillon. + +»On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en +prison, comme le voleur des effets du trépassé. + +»Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arrivé quarante-huit +heures après le bordelais, appareille, et il n'est pas plutôt hors de la +passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue à bord, +porter une lettre à l'adresse du capitaine de Bordeaux. + +»--Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'écriture +de ce pauvre Petit-Louis, qui a été noyé en doublant le cap. Il lit: + +«Mon capitaine, + +»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, à seule +fin de vous dire que quand je suis tombé à l'eau, en serrant le grand +perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand +hasard, j'ai croché une cage à poule, que vous aviez eu l'attention de +m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans +nos eaux, m'a sauvé, Dieu merci. + +»Comme une fois à bord de ce navire, il m'a pris envie de déserter, je +me suis mis dans la tête d'aller prendre mon sac à votre bord, en me +disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur à ce +gaudichon de Jean-Marie, à qui, sans vous commander, je vous prie de +présenter mes amitiés, attendu qu'il a passé quinze jours en prison pour +moi, que je n'oublierai jamais. + +»J'ai celui d'être le vôtre, mon capitaine, avec subordination, + +»Salut et respect, PETIT-LOUIS.» + +«_P.S._ Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y +a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas +mort, et que ça coûterait de l'argent. + +»_Signé_, idem.» + +Maître Bihan, qui jusque-là avait écouté avec résignation le récit du +conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui +pesait sur les lèvres: + +--En voilà-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mât de misaine. + +Et en disant ces mots, la large main du maître, sur la paume de laquelle +il a eu la précaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le +pied du mât. + +--Bien, à présent la voilà collée, et elle est solide. + +--Mais quand je vous dis, maître Bihan, que c'est vrai. + +--Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vérité! Un homme de quart qui +est assez gaudichon pour croire que les noyés reviennent pour demander +leur sac! + +--Mais quand je vous dis.... + +En ce moment même la brise fraîchit, le vent halle l'avant; on amène les +bonnettes; on oriente au plus près. L'officier de quart ordonne de +carguer et de serrer le grand-perroquet, et maître Bihan saisit cette +occasion pour commander au conteur: Va-t'en là-haut serrer ce grand +perroquet, et prends garde de tomber à la mer, entends-tu? parce que tu +serais mal reçu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours +après ta mort. + + + + +XI. + +Promenade sur la Dunette + + +Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espiègles, avaient +en général, à bord des vaisseaux, une répugnance invincible pour toutes +les jolies passagères qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces +messieurs prétendaient, dans leur langage figuré, que les femmes qui se +donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se +pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune série de +signaux. «C'est joli, mais ça ne sert à rien.» Les migraines, comme +armes de coquetterie, servent cependant souvent à quelque chose. + +La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement +aux colonies, passait aux Antilles à bord d'un vaisseau de ligne. On +avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la +dunette, près de celle du capitaine de frégate, la seconde personne du +bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses +fonctions étaient importantes. + +Les aspirants de vaisseau détestaient leur capitaine de frégate, qui +cherchait de son côté à humilier les jeunes gens dans lesquels il +entrevoyait un avenir qui devait lui échapper. + +Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de frégate +d'exercer envers les aspirants, il en était une à laquelle ceux-ci se +montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers +en herbe, qui n'étaient pas de quart, voulaient se promener sur la +dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs +ébats. Il voulait que l'espace lui fût seul réservé. Aussi les aspirants +nommaient-ils leur chef bourru, _le roi de la dunette_, et, en effet, de +dix heures du soir à minuit, il régnait seul sur cette partie du +vaisseau. + +On cherchait à bord à s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine +de frégate tenait si singulièrement, depuis le départ du vaisseau, à +s'approprier exclusivement le privilége de se carrer sur la dunette. +Cette prétention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants: + +Pourquoi le capitaine se promène-t-il seul jusqu'à minuit sur la +dunette? + +Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante +endormis, de faire de grands pas sur cette partie privilégiée du +vaisseau? + +Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit +malade, dans la chambre où elle couchait auparavant avec son mari près +de la cabane du capitaine? + +Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour à madame l'intendante et +prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de +fer qu'il nous montre dans le service? + +Ces questions, ainsi posées, donnèrent lieu à une gaie délibération à la +suite de laquelle on résolut de tirer toute cette affaire à clair. On +chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de +procéder aux moyens qui pourraient faire découvrir le plus promptement +possible, ce que chacun se croyait intéressé à apprendre par désir de +vengeance. Toute liberté fut accordée aux investigateurs. + +Les deux commissaires chargés de l'enquête procédèrent pendant le jour +avec calme et impartialité. L'un d'eux crut remarquer, en rôdant autour +de la dunette, qu'il était assez facile de se glisser la nuit dans la +chambre de madame l'intendante, par la petite fenêtre extérieure de +l'appartement où elle se couchait chaque soir toute seule, toujours +souffrante, toujours accablée de sa migraine.... + +Une gouttière en plomb se trouvait placée tout près de cette +bienheureuse fenêtre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre, +mettre les pieds et les mains dans la gouttière et se blottir comme un +chat.... Mais le capitaine de frégate avait les articulations +très-souples. Les aspirants l'avaient remarqué plus d'une fois, +lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles +saluts au commandant, en lui demandant comment il avait passé la nuit. + +La gouttière et la fenêtre de la chambre de l'intendante fixèrent donc +particulièrement l'impartiale et grave attention des commissaires de +l'enquête. Ils arrêtèrent leur plan, et ils songèrent, sans en révéler +tout-à-fait le but, à s'assurer les moyens de l'exécuter. + +On mit à contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les +bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succès de +_la chose_. + +A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes +espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes +d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à +flots le noir liquide dont ils se sont pourvus. + +Cette fois-là le capitaine de frégate, en se promenant à l'heure +accoutumée sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorité pour +forcer les aspirants à le laisser seul; il put, avant dix heures du +soir, jouir exclusivement et tout à son aise du domaine sur lequel il se +livrait à ses promenades méditatives. + +Mais pour être resté seul sur sa dunette chérie, tous ses pas n'en +furent pas moins surveillés avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichés +dès neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine +d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres +mouvements de leur capitaine de frégate. Il tombait ce jour-là une +petite pluie fine qui traversait tous les vêtements de gens de quart; +mais malgré l'incommodité de leur position et le désagrément de se +sentir mouillés jusqu'aux os, nos guetteurs nichés dans leurs +porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine. + +Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit +l'amoureux capitaine, se croyant favorisé par l'ombre de cette nuit +qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se +coucher, barbotter un peu dans la gouttière et disparaître aux yeux +fixes et perçants de nos aspirants de marine. + +--La farce est jouée, s'écria l'un d'eux, le renard est pris au piége; +nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit. + +Allons nous coucher en attendant le joyeux dénouement de notre petite +comédie, répétèrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnèrent +leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup +sur le lendemain. + +Le lendemain, comme ils l'avaient prévu, leur apporta la vengeance +qu'ils s'étaient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont, +et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au +lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre +dont la gouttière en plomb portait encore les traces accusatrices. + +A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du +beau temps, et M. le capitaine de frégate ne manqua pas d'aller lui +faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre +les dents les aspirants, tu as dû arranger proprement la couverture de +ce pauvre intendant et de madame son épouse. + +L'intendant arriva bientôt aussi, mais l'air tout affairé et suivi d'un +domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une +paire de draps tout tachés d'encre. + +--Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-là, monsieur +l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate. + +--Commandant, je vais faire mettre ce bagage-là à l'air sur la dunette, +avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire +que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de +ma femme. + +Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me réveillant j'aperçois +toute l'encre de mon bureau répandue sur mes papiers que j'avais eu +l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante +était bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle +n'avait pas remarqué ce désordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant +dans l'appartement de madame, j'ai trouvé le mot de l'énigme écrit en +griffes de chat sur la couverture du lit. + +--Quoi! c'est un chat qui, après s'être barbouillé les pattes dans votre +encrier, a été s'introduire chez madame? + +--En douteriez-vous, commandant, à ces marques du bout des pattes encore +empreintes sur les draps? Oh! c'est bien là le cachet d'un de ces +messieurs-là! Il n'y a pas à s'y méprendre. + +Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte était un peu +large pour des pattes de chat. Le capitaine de frégate lui lança un +regard foudroyant, et le commentateur fut forcé de se taire, mais il +n'en pensa pas moins. + +La couverture et les draps furent étalés au soleil, et bientôt chacun +passa près des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la +critique que la forme et le caractère des traces d'encre lui +inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de frégate supportât +jusqu'au soir toute cette bordée de quolibets. + +Le capitaine de frégate envoya ce jour-là, sous trois ou quatre +prétextes différents, trois ou quatre aspirants à la fosse aux lions. Il +ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de +rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gardé pendant +quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste +d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens, +qui la firent parvenir à la chambre des officiers; de la chambre des +officiers, elle passa sur le gaillard d'arrière; du gaillard d'arrière +elle vola au gaillard d'avant, et une fois là elle courut partout. Les +matelots, gens à qui l'épithète caractéristique arrive toute mâchée, ne +furent pas long-temps à baptiser leur capitaine de frégate, d'un de ces +noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appelèrent _Patte-de-Chat_, +et _Patte-de-Chat_ ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa +haine augmenta d'année en année, le tour qu'on lui avait joué. Cet +officier mourut aux Antilles, dans la grâce de Dieu et la haine finale +des aspirants de marine. + + + + +XII. + +Le Phénomène Vivant. + + +--Dis donc, _Cheveux-d'Étoupes_, viens-t'en ici me dire, bigre de +mousse, pourquoi tu n'as pas donné un coup de gratte aux postes des +chirurgiens? + +--Ah, mais je ne veux pas, maître Jugan, que l'on m'appelle +_Cheveux-d'Etoupes_! + +--Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du +gouvernail? Est-ce ma faute, à moi, si tu as un toupet de chanvre en +franc-filain? + +--Mais, est-ce ma faute, à moi, donc, si mes cheveux sont blancs et si +j'ai les yeux bordés de rouge? je voudrais bien vous voir à ma place, +allez, maître Jugan! + +--Est-ce que par hasard un maître d'équipage peut être à la place d'un +failli chien de mousse comme toi? Mais blanc ou noir, rouge ou jaune, la +première fois que le poste de tes maîtres ne sera pas gratté comme la +table où ils mangent leur soupe, tu auras affaire à moi, entends-tu, et +tu sais bien ce que c'est que d'avoir un compte à régler avec maître +Jugan? + +--Eh bien, la première fois aussi qu'on m'appellera encore +_Cheveux-d'Etoupes_, je prendrai mon congé sous la semelle de mes +souliers, et je déserterai d'à bord de la gabare la _Caravane_. + +--Belle fichue désertion que tu feras là! _la gabare_ sera bien gênée de +faire de la route quand tu ne seras plus à bord! en attendant, +prends-moi une gratte, de ta main blanche et dodue, comme dit la +chanson, et fais-moi l'honneur d'aller en bas me jouer un air de violon +sur la romance de _Femme sensible_, avec ou sans variations. + +On continua d'appeler le pauvre mousse _Cheveux-d'Etoupes_, et +l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgré sa +résignation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, débarqua +clandestinement à la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entendît +parler du déserteur. Son signalement bien distinct avait été donné à la +gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le délinquant. Sa famille +ne l'avait pas recélé, et enfin _Cheveux-d'Etoupes_ paraissait être +devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens maîtres, l'avaient +déjà remplacé à bord, après avoir fait le deuil de leur domestique qui, +malgré son tempérament lymphatique, ne laissait pas que d'être ce qu'on +appelle un bon petit mousse. + +Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait à la Rochelle avec un +aspirant de la gabare. Ils avaient dîné à l'hôtel des Ambassadeurs, où +alors on écorchait passablement les convives de passage. Ils avaient +même pris leur demi-tasse de Martinique au joli café _Belle-Vue_, sur le +port, et, ne sachant comment passer le reste de la soirée, ils se +laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire, +Guiton et de la Rive. + +Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui, +monté sur les quatre planches qui formaient son théâtre, s'écriait, +après avoir fait la parade de rigueur: + +«Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer +l'explication du fameux albinos vivant! + +«Ce phénomène extraordinaire, arrivant de l'intérieur de l'Afrique, est +âgé de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bordés de +rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caractère est +très-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous +dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un phénomène +semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe +spectacle va commencer.» + +Le chirurgien, grand amateur par état de toutes les curiosités +naturelles, propose à l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin +où se montrait le phénomène vivant. Les deux compagnons prennent place +avec les autres amateurs. + +Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local étroit, +qu'éclairait faiblement une mauvaise lampe, décorée du nom de lustre, +une toile d'emballage se lève par un coin, et sous la frange de la +guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux +tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble +blesser sa vue oblique et timide. Il ose à peine effleurer de son regard +indécis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une +certaine curiosité; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du +chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher à se reposer du côté +opposé à celui où se trouvent placés les deux observateurs. + +«Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'_albinos_, cet +intéressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'éclat de +l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a été trouvé +dans une peuplade d'_albinos_ dont son père était le chef. Il n'y voit +bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu, +il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de +la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la +couleur de l'étoupe (à ce mot, l'albinos fait un mouvement +très-prononcé); ce phénomène vivant parle la langue de son pays, et il +peut à peine articuler les mots dont nous nous servons en France.... + +«Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...» + +--Bolo! bolo! s'écrie l'albinos en s'éloignant du docteur, qui déjà a +appliqué sur la joue du phénomène, un doigt qu'il en a retiré tout +couvert d'une substance blanche. + +--Ce mot _bolo! bolo_, veut dire, messieurs, que ça lui fait mal, ayant +la peau molle comme de la pâte. + +--Mais, Dieu me pardonne, s'écrie le chirurgien après avoir bien examiné +la figure blanchie du phénomène, je crois que c'est _Cheveux +d'Etoupes_! + +L'albinos, à ces mots, se sauve derrière sa serpillière. Le chirurgien +le poursuit: l'aspirant court après le chirurgien, et tous deux de +crier, en ramenant le phénomène sur son estrade: oui, oui, c'est ce b... +de mousse qui a déserté. + +--Qu'est-ce à dire, messieurs, reprend le charlatan, finissons de grâce +cette plaisanterie. Je puis produire des certificats comme _quoi que +mon_ phénomène est véritable. + +Les spectateurs se lèvent: leurs murmures annoncent qu'ils doutent de la +réalité du phénomène. Le charlatan, tout essoufflé, interpelle avec +force le chirurgien, qui déjà s'était emparé d'une des oreilles de +l'albinos. + +--Ah! coquin, tu dis que tu es un albinos; bientôt les gendarmes te +feront voir ce que l'on gagne à déserter, et à se faire passer pour une +curiosité. + +Le _charlatan_.--Vous voyez bien, monsieur le docteur, que vous ne savez +ce que vous dites, je m'en rapporte à ces messieurs et dames. Voyez si +cet enfant comprend un mot de tout ce que vous lui chantez: je soutiens +que c'est un albinos; d'ailleurs j'ai mes certificats. + +_Le chirurgien_.--Je soutiens, et je vous prouverai que c'est mon +mousse.--Dis, coquin, pourquoi as-tu déserté du bord, ou si tu continues +à faire l'imbécile, je te donnerai une volée que le coeur t'en fera mal. + +_L'Albinos_.--Eh bien, monsieur Ollivry, je suis déserté parce qu'on +m'appelait toujours _Cheveux-d'Etoupes_ à bord, quoi! + +Cet aveu naïf échappé au malheureux mousse dans l'instant le plus vif de +l'altercation, porta la consternation sur la figure palpitante du +charlatan. Les spectateurs s'écrièrent tous qu'on avait trompé leur +bonne foi, et qu'il fallait leur rendre leur argent à la porte. Chacun +adresse les reproches les plus énergiques au mystificateur mystifié à +son tour. La garde du poste voisin accourt au bruit. Un commissaire de +police s'informe du motif qui a pu provoquer le scandale qu'il veut +faire cesser. On saisit l'albinos vivant, qui, abdiquant +très-piteusement son rôle, essuie la farine dont on lui a saupoudré le +visage. Le soir même, il se trouve reconduit à bord de la gabare _la +Caravane_. Je vous laisse à penser la manière dont il fut accueilli par +l'équipage et par le lieutenant en pied chargé du détail! Quinze coups +de martinet par jour pendant une semaine.... + +Mais le pauvre petit diable y gagna au moins de changer de sobriquet. Au +lieu de l'appeler comme auparavant _Cheveux-d'Etoupes_, on ne le désigna +plus que sous le nom de _Phénomène-Vivant_. Ainsi, quand il prenait +envie à ses maîtres de lui adresser la parole, ils ne lui disaient plus: +_Cheveux-d'Etoupes_, avance à l'ordre; ils se contentaient de lui crier: +_Phénomène_, avance à l'ordre, ou sinon.... La belle avance, je vous le +demande! + +_Miseria miseris_! + + + + +SIXIÈME PARTIE. + +Moeurs des Nègres. + + + + +I. + +Le Bamboula. + + +De gros nuages chargés d'électricité, poussés par un vent suffoquant du +Sud-Est, se déroulaient du sommet du Morne-d'Orange, pour envelopper la +ville de Saint-Pierre. Les navires mouillés en ligne courbe sur la rade +foraine de ce port, frémissaient sur leurs amarres raidies par la +brise, et la lame creuse et gonflée venait battre sourdement le rivage +sur lequel toutes les pirogues des noirs avaient été halées à sec. Il +faisait nuit: c'était un dimanche; et au loin, sous des arbres ombreux, +j'entendais bruire des tambourins, s'élever un murmure prolongé de voix +cadencées, et je voyais scintiller des torches brillantes et mobiles +comme ces feux errants que l'on rencontre dans les nuits d'orage au fond +du fourré de nos campagnes. + +Je demandai quel était ce bruit, et ce que pouvaient signifier ces feux +allumés sous ces grands arbres, à l'extrémité de la ville. Un nègre me +répondit, avec une expression d'étonnement et de joie qu'on ne pourrait +pas facilement exprimer: «_Maître, ça Bamboula_.». + +Je voulus voir ce que c'était que _le Bamboula_. + +Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aperçus, +en m'approchant d'une vaste cour, une foule de nègres, s'agitant à la +lueur des flambeaux fumeux d'où s'exhalait une odeur étouffante d'huile +de palma-christi. Le reflet des torches, projeté sur la figure suante +de tous ces noirs, la mobilité de tous ces visages sinistres, leurs yeux +brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs +chants, tantôt bruyants, tantôt étouffés, mais que je me rappelle encore +comme si c'était hier, donnaient à cette scène un aspect que je ne +pourrais pas trop décrire. Tout ce monde-là dansait avec délire, avec +fureur. Je crus que c'était un festin de Cannibales. + +De grands noirs, presque nus, placés à l'un des angles de la cour, +étaient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout +des doigts avec une force convulsive. C'était l'orchestre de ce bal +diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux +exécutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait +si horriblement qu'il aurait été difficile de trouver encore quelque +chose d'humain dans leur physionomie bouleversée. A chaque temps de la +mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain, +leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux +s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces +épouvantables instrumentistes s'abandonnaient à des spasmes horribles +que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase. +C'était apparemment le moment d'une céleste vision. On ne les retirait +de ce long évanouissement, qu'en leur donnant à avaler des verres à +bière, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de +belles négresses chantaient des strophes improvisées que les danseuses +répétaient en choeur. Chacune des coryphées agitait dans sa main une +espèce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marquée par les +cymbales. D'un côté, sautaient les nègres _Ibo_, dont la danse était +nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin, +les _Cap-Laost_ s'avançaient en cadence avec une attitude vive et fière, +comme pour soutenir le choc de l'ennemi; près d'eux, les _Loango_ +multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des mêmes +instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays. +_Le Bamboula_ réunissait enfin tous les divers caractères de danse des +peuplades de l'Afrique. C'était presque un cours d'histoire de la côte +de Guinée que je faisais en examinant cette réunion si diverse de +naturels rassemblés par le plaisir que les nègres aiment le plus +passionnément. + +Un créole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le +tour du _Bamboula_: «Ici, ce sont les nègres empoisonneurs; là, vous +voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la côte. Dans +ce coin-là, dansent les nègres créoles.» Aucun de ces derniers n'était +tatoué. + +--Mais, demandai-je à mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui +battent si passionnément ces cymbales? + +--Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-là sont presque +tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne +quittent peut-être _le Bamboula_ que pour aller empoisonner leurs +camarades, leurs parents, leurs maîtres, qui sait! Vous ne sauriez +croire combien cet exercice excitant de la danse prédispose nos nègres à +accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils +éprouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agités +par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les +avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de +déplorer dans l'île. + +Cette explication suffit pour me faire trouver _le Bamboula_ encore plus +infernal que je ne l'avais vu. + +Mais neuf heures sonnèrent à la paroisse du mouillage; les sons +lamentables de la cloche se répandirent dans l'air, qui, dans ce pays, +semble retentir d'une manière plus lugubre encore qu'en Europe, des +percussions qui l'ébranlent. Une grosse pluie tiède et sulfureuse +commençait à tomber à la lueur pâlissante des éclairs. _Le Bamboula_ +allait finir: c'était dommage, car il était dans toute sa fleur et son +éclat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour +mettre les derniers instants à profit. Les cymbaliers se pâmaient en +rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par +intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs névralgiques +accès de léthargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra +mettre un terme à cette scène d'exaltation et de sinistres jouissances? +Des archers de ville, que je n'avais pas encore aperçus, s'élançent, un +nerf de boeuf à la main; ils se précipitent sur tous les noirs qu'ils +rencontrent. Les nègres qui échappent à leurs coups redoublés, se +jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les +sergents de la police arrachent aux cymbaliers frémissants de rage. Les +torches s'éteignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou +les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et +bientôt la foule, pourchassée dans tous les recoins, s'écoule mugissante +sous le fouet, partout où elle trouve une issue. + +A neuf heures et quart, la cour était vide, l'obscurité la plus complète +avait succédé au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre +silence régnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de +pluie venaient mouiller et laver de la poussière dont leurs feuilles +avaient été couvertes pendant la fête. De temps à autre seulement, la +foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore éclairer le lieu +où quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique, +entendu ce tintamare infernal!... + +Le lendemain, en me rappelant cette scène effrayante du soir, il me +sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids énorme me +paraissait encore comprimer ma poitrine. + +Si jamais vous allez aux Antilles, n'oubliez pas d'aller voir _le +Bamboula_: l'Opéra, avec toutes ses pompes factices, est bien loin de +valoir un tel spectacle. + + + + +II. + +Dame Périne + + +Vers le milieu de novembre 1827, on a exécuté, à Saint-Pierre de la +Martinique, une vieille négresse qui, pendant une vie de soixante-dix à +soixante-douze ans, a empoisonné, de compte fait, cinquante-cinq à +soixante personnes. Cette femme, s'il est permis de donner ce nom, à +tout ce que la nature a produit de plus dégoûtant et de plus atroce, +éloignait les soupçons que ses crimes répétés avaient accumulés sur +elle, par ces marques de dévotion qui en imposent si facilement à l'âme +pieuse des colons. La maîtresse à qui elle appartenait, lui avait donné +une case, à laquelle était joint un jardin, où dame Périne cultivait des +plantes vénéneuses, avec autant de soin que quelques femmes, dans nos +climats, arrosent leurs rosiers et leurs oeillets. Ce fut lorsqu'il n'y +eut plus à reculer contre l'évidence de ses forfaits et la masse des +preuves, que le ministère public fut nanti d'une accusation contre cette +misérable. Interrogée, d'après l'acte décerné contre elle, elle ne +chercha pas à se défendre, et lorsqu'on lui demanda quel motif l'avait +engagée à détruire les enfants de son maître et les siens même, elle +répondit avec beaucoup de tranquillité qu'elle l'ignorait, mais qu'elle +croyait être née pour empoisonner, comme d'autres sont destinés par le +sort, à vendre du café ou du sucre. Le président qui la questionnait, la +pressait d'avouer ses complices.--Mes complices, répond-elle, sont tous +les nègres et les mulâtres de la colonie.--Mais pourquoi +affichiez-vous, continue le magistrat, des marques si vives de piété, +quand vous vous livriez au plus grand des crimes que défend la +religion.--Eh! ne nous faut-il pas un masque à nous autres nègres, comme +à vous autres blancs!--Mais vous empoisonniez aussi les nègres?--J'ai +été jusqu'ici l'empoisonneuse des chiens et des mulets, plutôt que de +n'empoisonner rien. Malheur à ceux qui venaient me demander des légumes +de mon jardin; je trouvais moyen de leur faire avaler quelque chose de +mortel.--Vous aviez donc des préparations ou des simples bien +subtils?--En manque-t-il dans le pays, et comptez-vous que ce soit pour +rien que Dieu fasse pousser cela? En effet, c'est par là que la +confrérie des nègres empoisonneurs, qui désolent la Martinique, +professait pour dame Périne, le respect que ses rares talents devaient +lui mériter, aux yeux des plus adroits chimistes (c'est la dénomination +ironique que l'on donne à ces monstres). Elle jetait ce qu'elle appelait +des sorts, sur les individus qui lui déplaisaient, et ces sorts +n'étaient autre chose que des breuvages ou des émanations morbifiques, +qui conduisaient, à divers intervalles, ses victimes à la mort. D'après +ses aveux, une fleur, sur laquelle elle jetait de la poudre, suffisait +pour empoisonner. On ne se figure pas en Europe la supériorité que les +nègres, et surtout ceux de la côte d'Afrique, acquièrent dans la +préparation des substances végétales. La défiance des médecins qui ont +parcouru, de leurs cabinets, toutes les parties de la terre, dans les +relations de quelques voyageurs frivoles, peut nier ce fait; mais elle +ne convaincra jamais d'erreur les yeux des gens éclairés, qui en ont vu, +sur les lieux, les effets les plus palpables, ou les plus funestes. La +circulation du sang est un phénomène aussi étonnant que la propriété +vénéneuse de certains végétaux; on fit servir, jusque sous le règne de +Louis XV, les subtilités mêmes de la science, à combattre l'attraction +qu'exerce l'aspiration de certains reptiles, sur d'autres animaux. + +Dame Périne, pour en revenir à elle, a entendu son arrêt avec une +indifférence parfaite. Le matin du jour où on devait l'exécuter, elle +demanda du vin blanc; elle déjeuna avec un appétit que l'on pourrait +appeler philosophique, si l'on ne craignait de profaner cette +qualification. Arrivée sur le lieu du supplice, au milieu d'un piquet de +grenadiers, et suivie d'une foule de nègres et de gens de couleur, elle +y parut vêtue des habits blancs qu'elle mettait pour communier. Cette +figure noire et sillonnée de rides, qui acquérait un nouveau degré +d'horreur sous la peau de cette vieille négresse, n'exprimait aucune +émotion. Ce monstre, après s'être entretenu avec l'ecclésiastique qui +accompagnait ses derniers moments, est monté à la potence, son mouchoir +de tête est tombé dans l'effort qu'il faisait pour gravir l'échelle +patibulaire. Les nègres en ont tiré le fatal pronostic que son âme irait +en enfer. Un mouchoir tombé leur a paru un signe plus certain de la +réprobation éternelle, que cinquante-cinq à soixante personnes +empoisonnées. Dame Périne a terminé enfin son exécrable vie, en jetant, +sous la corde, un cri à peine entendu. Les gendarmes ont dispersé la +populace, qui voulait se partager ses vêtements comme des reliques du +martyre. + + + + +SEPTIÈME PARTIE. + +Ornithologie Maritime. + + + + +I. + +Le Plongeon. + + +Le plongeon est un oiseau de mer, qui nage à la surface de l'eau et qui +disparaît dans les flots à l'instant même où part l'amorce du fusil qui +le vise. Un moment après il relève sa tête et semble braver un autre +coup et défier l'inconstance de l'onde sur laquelle ou dans laquelle il +se joue. Un observateur disait que c'était moins un oiseau aquatique +qu'un oiseau politique. + +Le plongeon vole difficilement, et ne parcourt qu'un fort petit espace, +mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps, il +disparaît sous les ondes, et ne montre sa tête que lorsque l'orage est +dissipé, et qu'il y a quelque chose à avaler à la surface plane. + +Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse +particulière aux bipèdes de son espèce, change, dit-on, annuellement de +couleur. Celui qu'on a vu blanc une année, paraît noir l'année suivante. +Mais il ne peut changer que d'une de ces couleurs à l'autre. C'est +peut-être un malheur attaché à sa condition; mais tous les êtres ne +peuvent pas prétendre à la commode mobilité des nuances du caméléon ou +de la dorade. + +C'est sur les hauts fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que +là ils atteignent facilement le fond, si la mer est grosse, et sa +surface tranquille si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau +côté dans leur position. + +On a remarqué encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent: +preuve incontestable qu'ils savent d'où le vent tourne. Est-ce calcul? +est-ce prévision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes qu'ils ne +voient pas qu'ils peuvent se diriger! Il est à croire que les plongeons +sont connaisseurs en vent. + +Selon toute probabilité, cet oiseau doit atteindre une extrême +longévité: peu accessible, par l'épaisseur de sa peau, et sa fourrure +graisseuse, à toutes les impressions extérieures, doué de la faculté +d'échapper avec une vitesse comparable à la rapidité de l'éclair, à la +balle qu'on lui destine, quelle cause accidentelle pourrait couper le +fil de ses destinées? Les poissons? il les évite en volant; les oiseaux +de proie? il les brave en plongeant; il n'y a que les indigestions à +craindre pour lui; mais il digère avec chaleur s'il avale avec +gloutonnerie; peu estimé, il ne craint pas les piéges dont l'industrie +du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherchés. Enfin dans +la condition animale du plongeon, je cherche en vain un côté +malheureux, le ciel semble avoir fait pour eux, ce qu'il refuse hélas! à +bien des animaux de mérite, à deux pieds et sans plumes. + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + +PREMIÈRE PARTIE. + +TABLEAUX NAUTIQUES. + + +I.--Le Coup de Mer. +II.--Navire fuyant vent arrière. +III.--La Chasse. +IV.--Le Grain blanc. +V.--L'Abordage. +VI.--Les Brisants. +VII.--Incendie en Mer. + + +DEUXIÈME PARTIE. + +COMBATS EN MER. + + +I.--Combat du côtre _le Printemps_ et de douze Péniches anglaises. +II.--Combat de nuit entre une Frégate et un Vaisseau. +III.--Chaloupe-Canonnière coulée par un Brick anglais. + + +TROISIÈME PARTIE. + +AVENTURES DE MER. + + +I.--Le Capitaine de Négrier. +II.--Les Pirates de la Havane et le Brick de guerre. +III.--La Licorne de Mer. +IV.--Naufrage sur la côte de Plouguerneau. + + +QUATRIÈME PARTIE. + +MOEURS DES GENS DE MER. + + +I.--La Prière des Forbans. +II.--Le Voeu des Matelots. +III.--L'Aspirant de Marine. +IV.--Les Pilotes. +V.--Les Filets d'Abordage. +VI.--Le Maître d'Équipage. +VII.--Les Corsaires travestis. +VIII.--Le Cuisinier et le Maître-Coq. +IX.--Suprême félicite du Matelot. +X.--Maître Lahoraine, ou qui de quatre ôte trois reste deux. +XI.--Le Chien de l'Artillerie de Marine. + + +CINQUIÈME PARTIE. + +CAUSERIES, CONTES, AVENTURES ET TRADITIONS DE BORD. + + +I.--Causeries de Marins. +II.--Les deux Aspirants. +III.--Dialogue entre le Contre-Maître d'équipage Lestume et le novice +------Lhommic. +IV.--Première Causerie du gaillard d'avant. +-----Deuxième Causerie du gaillard d'avant. +V.--La Casaque du Bon Dieu. +VI.--Le Nègre blanc. +VII.--Avale ça, Las-Cazas. +VIII.--Le petit Coup de Mer. +IX.--Le Goguelin. +X.--Le Noyé-Vivant. +XI.--Promenade sur la Dunette. +XII.--Le Phénomène vivant. + + +SIXIÈME PARTIE. + +MOEURS DES NÈGRES. + + +I.--Le Bamboula. +II.--Dame Périne. + + +SEPTIÈME PARTIE. + +ORNITHOLOGIE MARITIME. + + +I.--Le Plongeon. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La mer et les marins, by Édouard Corbière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER ET LES MARINS *** + +***** This file should be named 17353-8.txt or 17353-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/5/17353/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La mer et les marins + Scènes maritimes + +Author: Édouard Corbière + +Release Date: December 19, 2005 [EBook #17353] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER ET LES MARINS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h1>LA MER ET LES MARINS</h1> + +<h2>Scènes Maritimes</h2> + +<h3>PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,</h3> + +<h3>Auteur des Pilotes de l'Iroise et du Négrier.</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>IMPRIMERIE DE PLASSAN ET COMPAGNIE</h3> + +<h3>RUE DE VAUGIRARD, N. 15</h3> + + +<h3>PARIS.</h3> + +<h3>JULES BRÉAUTÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR,</h3> + +<h3>RUE DE CHOISEUL, 8 BIS,</h3> + +<h3>ET MÊME MAISON, PASSAGE CHOISEUL, 60</h3> + +<h3>1833.</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<table summary="TOC"><tr><td> +<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIÈRE PARTIE.--TABLEAUX NAUTIQUES</b></a><br /><br /> +<a href="#Ia"><b>I.—Le Coup de Mer.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIa"><b>II.—Navire fuyant vent arrière.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIIa"><b>III.—La Chasse.</b></a><br /><br /> +<a href="#IVa"><b>IV.—Le Grain blanc.</b></a><br /><br /> +<a href="#Va"><b>V.—L'Abordage.</b></a><br /><br /> +<a href="#VIa"><b>VI.—Les Brisants.</b></a><br /><br /> +<a href="#VIIa"><b>VII.—Incendie en Mer.</b></a><br /><br /> + + +<a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIÈME PARTIE.--COMBATS EN MER</b></a><br /><br /> + +<a href="#Ib"><b>I.—Combat du côtre <i>le Printemps</i> et de douze Péniches anglaises.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIb"><b>II.—Combat de nuit entre une Frégate et un Vaisseau</b></a><br /><br /> +<a href="#IIIb"><b>III.—Chaloupe-Cannonière coulée par un Brick anglais.</b></a><br /><br /> + + +<a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISIÈME PARTIE.--AVENTURES DE MER</b></a><br /><br /> + +<a href="#Ic"><b>I.—Le Capitaine de Négrier.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIc"><b>II.—Les Pirates de la Havane et le Brick de guerre.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIIc"><b>III.—La Licorne de Mer.</b></a><br /><br /> +<a href="#IVc"><b>IV.—Naufrage sur la côte de Plouguerneau.</b></a><br /><br /> + + +<a href="#QUATRIEME_PARTIE"><b>QUATRIÈME PARTIE.--MOEURS DES GENS DE MER</b></a><br /><br /> +<a href="#Id"><b>I.—La Prière des Forbans.</b></a><br /><br /> +<a href="#IId"><b>II.—Le Voeu des Matelots.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIId"><b>III.—L'Aspirant de Marine.</b></a><br /><br /> +<a href="#IVd"><b>IV.—Les Pilotes.</b></a><br /><br /> +<a href="#Vd"><b>V.—Les Filets d'Abordage.</b></a><br /><br /> +<a href="#VId"><b>VI.—Le Maître d'Équipage.</b></a><br /><br /> +<a href="#VIId"><b>VII.—Les Corsaires travestis.</b></a><br /><br /> +<a href="#VIIId"><b>VIII.—Le Cuisinier et le Maître-Coq.</b></a><br /><br /> +<a href="#IXd"><b>IX.—Suprême félicite du Matelot.</b></a><br /><br /> +<a href="#Xd"><b>X.—Maître Lahoraine, ou qui de quatre ôte trois reste deux.</b></a><br /><br /> +<a href="#XId"><b>XI.—Le Chien de l'Artillerie de Marine.</b></a><br /><br /> + + +<a href="#CINQUIEME_PARTIE"><b>CINQUIÈME PARTIE.--CAUSERIES, CONTES, AVENTURES ET TRADITIONS DE BORD</b></a><br /><br /> + +<a href="#Ie"><b>I.—Causeries de Marins.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIe"><b>II.—Les deux Aspirants.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIIe"><b>III.—Dialogue entre le Contre-Maître d'équipage Lestume et le novice Lhommic.</b></a><br /><br /> +<a href="#IVe"><b>IV.—</b></a><a href="#PREMIERE_CAUSERIE"><b>Première Causerie du gaillard d'avant.</b></a> + <a href="#DEUXIEME_CAUSERIE"><b>—Deuxième Causerie du gaillard d'avant.</b></a><br /><br /> + +<a href="#Ve"><b>V.—La Casaque du Bon Dieu.</b></a><br /><br /> +<a href="#VIe"><b>VI.—Le Nègre blanc.</b></a><br /><br /> +<a href="#VIIe"><b>VII.—Avale ça, Las-Cazas.</b></a><br /><br /> +<a href="#VIIIe"><b>VIII.—Le petit Coup de Mer.</b></a><br /><br /> +<a href="#IXe"><b>IX.—Le Goguelin.</b></a><br /><br /> +<a href="#Xe"><b>X.—Le Noyé-Vivant.</b></a><br /><br /> +<a href="#XIe"><b>XI.—Promenade sur la Dunette.</b></a><br /><br /> +<a href="#XIIe"><b>XII.—Le Phénomène vivant.</b></a><br /><br /> + + +<a href="#SIXIEME_PARTIE"><b>SIXIÈME PARTIE.--MOEURS DES NÈGRES</b></a><br /><br /> + +<a href="#If"><b>I.—Le Bamboula.</b></a><br /><br /> +<a href="#IIf"><b>II.—Dame Périne.</b></a><br /><br /> + +<a href="#SEPTIEME_PARTIE"><b>SEPTIÈME PARTIE.--ORNITHOLOGIE MARITIME</b></a><br /><br /> + +<a href="#Ig"><b>I.—Le Plongeon.</b></a><br /><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> + +<p>De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est, +sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exigé le plus +d'audace. La nature a mis chaque être au milieu de ses rapports +nécessaires; elle lui a affecté une place qu'il ne peut changer, elle +lui a donné des organes propres aux éléments qu'il habite, et dont la +disposition sert à l'exercice de certaines inclinations innées; aussi, +ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu +respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'espèce entière. L'homme +seul, qui fonde toute sa prééminence sur une faculté pour ainsi dire +artificielle, l'homme, qui a tout tiré de son industrie pour assurer son +empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore +quand il a voulu établir sa domination sur un élément auquel la nature +ne l'avait point destiné. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le +mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu à +lutter contre tous. La terre était son domaine, et il n'a eu, pour +l'assujettir, qu'à obéir à une inclination naturelle; ici, au contraire, +il a fallu que cette inclination cédât à une volonté qui la contrariait.</p> + +<p>Sans doute, le caractère de la raison est non-seulement de tirer parti +de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation mérite les +mêmes blâmes que tous les autres. En étendant l'empire de l'homme sur un +élément qui ne lui avait pas été donné, il a fait servir cet élément de +théâtre à nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignoré +qu'il fut jadis, qui n'ait été souillé du sang des hommes. Ainsi, si ce +n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est +toujours le plus sublime de tous.</p> + +<p>Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses résultats +plus brillants encore, et qui ont été cent fois examinés, que la +navigation présente à nos regards un spectacle si différent des autres +sciences, c'est par les sensations mêmes dont elle remplit l'âme de +celui qui lui a consacré sa vie. Quelles sensations que celles de +l'homme qui, jeune encore, quitte pour la première fois cette famille +dans laquelle jusqu'ici se sont concentrées toutes ses affections; ces +amis, qui ont été les confidents de toutes ses pensées; les objets +insensibles eux-mêmes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent, +par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence, +d'autres liens à contracter, d'autres hommes à fréquenter, d'autres +lieux à visiter, mais rien à aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir +tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide même dans +l'âme!</p> + +<p>Et quelle existence monotone! toujours la mer, calme ou irritée sans +doute, mais du moins toujours devant nous, comme si le navire était +immobile. Changer à chaque instant d'horizon sans s'en apercevoir, +continuer sa route sans autres points de remarque que ceux que donne le +calcul; avancer ou rester sans que l'impatience puisse se prendre à rien +autre chose qu'à des vents qui ne dépendent pas de nous, qu'à une +planche légère que les vagues soulèvent, malgré tous nos efforts; +redouter toutes les horreurs du besoin, considérer d'un oeil morne le +navire qui fuit à la lame dans les tempêtes, comme si, en l'abandonnant +aux flots, il n'y avait plus d'espoir que dans le hasard, quelles +situations diverses, et comment celui qui a vécu un seul jour de cette +vie, la regrette-t-il toujours!</p> + +<p>Ce sont précisément ces situations qui modifient l'âme de telle manière +qu'elle n'y peut plus renoncer. Qui de nous n'a pas éprouvé, qu'à +l'aspect d'un horizon sans bornes, l'âme s'étendait en quelque sorte +avec l'espace? Nous n'avons pas encore appliqué l'analyse aux sensations +que nous communique la nature muette; mais le coeur, qui n'attend pas +pour être ému l'assentiment de la raison, nous a fait tressaillir cent +fois en contemplant l'étendue immense qui se développe devant nous pour +la première fois. Actuellement encore, le souvenir de ces heures trop +rapides où nous restions plongés dans une extase muette à la vue de +l'Océan, nous fait éprouver une sensation délicieuse; le plaisir de la +grandeur, physiquement parlant, est un des premiers auxquels nous soyons +sensibles, et c'est un de ceux que l'habitude, qui émousse tous les +autres, nous rend le plus nécessaires. Quel est l'homme, jeté au milieu +des mers, qui, ne voyant que soi dans la nature, ne conçoive une espèce +de sentiment de fierté, qui lui persuade, en quelque sorte, que tout +est fait pour lui? Dans les pays habités, les monuments de l'homme nous +avertissent à chaque instant d'une puissance égale ou supérieure à la +nôtre; dans un désert, au contraire, la grandeur factice de l'homme +disparaît, celle de la nature se montre, et rien ne donne à l'homme une +plus haute idée de lui-même que celui d'un espace dont il n'y a que lui +pour spectateur. Je ne crois pas qu'il faille chercher dans les +institutions changeantes, la cause de la fierté naturelle des Arabes ou +des Scythes: elle est tout entière dans le désert qu'ils habitent; ce +désert, qu'un homme fameux appelait un océan de pied ferme, et dont les +tribus nomades se disent aussi les rois.</p> + +<p>Ce sont là les deux sensations dominantes du navigateur; son âme +s'assimile avec cette nature imposante qui l'environne, et elle croit à +sa grandeur, comme elle croit à celle des éléments; accoutumée à lutter +contre les flots, elle apprend à se raidir contre les obstacles, et elle +croit à sa volonté comme à une puissance.</p> + +<p>Notre âme a besoin de mouvement, elle a besoin, pour jouir, d'éprouver +des émotions qui lui fassent craindre pour ses jouissances, et quels +mouvements plus impétueux que ceux que produit cette vie errante! +quelles craintes plus vives que celles que donnent ces dangers toujours +renaissants! Le marin est franc, parce qu'il vit, pour ainsi dire, hors +des conventions sociales; il est insouciant sur l'avenir, parce qu'une +vie semée de mille périls lui apprend à ne s'appuyer que sur le présent; +il est prodigue, parce que la conviction qu'il a acquise de la fragilité +de la vie, l'invite à en jouir à tout prix; exempt des préjugés de sa +nature, on dirait que c'est un véritable cosmopolite, parce que celui +qui a beaucoup vu n'est jamais exclusif, et que ce qu'il oublie le plus +promptement dans les solitudes immenses qui se déploient devant lui, ce +sont les petites passions et les froids intérêts des hommes; il est +brusque, parce que son rude métier l'exige en quelque sorte, mais il est +souvent humain, parce que la brusquerie ne s'allie jamais avec +l'hypocrisie.</p> + +<p>Enfin, et ce qui paraît un problème insoluble, il court tous les +dangers; cent fois il jure, qu'échappé du naufrage, il n'ira plus +s'exposer à de nouveaux périls: il n'attend plus que l'instant de +recommencer une carrière qu'il a maudite si souvent. C'est encore +l'étude du coeur humain qui explique cette apparente contradiction; +l'homme, comme on l'a remarqué avec raison, tient plus à la vie par le +sentiment de ses peines que par celui des plaisirs. Le plaisir rassasie +et dégoûte aussitôt; la peine nous force à courber le front, mais elle +laisse au fond des coeurs l'espérance de moments plus heureux, et c'est +toujours cette espérance-là qui nous porte en avant dans la vie. +L'homme, engourdi dans le plaisir, se réveille pour ainsi dire dans le +malheur; les plus vives jouissances morales sont toujours celles qui ont +été achetées par quelques peines. Sa joie enfin effleure agréablement; +mais le malheur nous blesse, et c'est des blessures du coeur qu'il sort +un baume qui les guérit.</p> + +<p>On peut ajouter à cela que le besoin de se risquer est comme un noble +instinct qui se réfugie au fond de l'âme pour triompher de ses penchants +bas et égoïstes, qui, en rattachant l'homme à la terre, le rapetissent +toujours.</p> + +<p>Après tant de motifs d'aimer sa vie errante, comment s'étonnerait-on que +les dangers qui l'accompagnent soient capables d'en dégoûter le marin? +Rien ne peut déprendre l'âme d'un mouvement qui fait sa vie. Le repos +qu'on substitue aux passions violentes n'est point un repos véritable; +c'est presque toujours un ennui profond. Aussi, le marin qui a quitté sa +profession n'existe-t-il plus que par le regret; dans sa vieillesse, +tourmenté du besoin de s'agiter encore, on dirait qu'il ne s'attache +plus à l'existence que par les souvenirs; le murmure étourdissant des +vagues plaît à son oreille; combien de fois, durant de longs jours, il +contemple, assis sur un rocher, la voile qui s'efface à l'horizon, ou la +mouette rapide qui rase de son blanc plumage l'écume éblouissante des +vagues! Son imagination s'élance avec le dernier rayon du soleil +couchant, et aborde avec lui sur les côtes de l'autre hémisphère; la vue +de la tempête elle-même ne peut l'arracher au spectacle des flots. Les +dangers qu'il a courus sont affaiblis par le souvenir; l'émotion +puissante qu'il éprouvait après les avoir affrontés est encore toute +vive dans son âme; et ces regrets si vifs, cette mélancolie rêveuse +attestent toujours qu'après avoir vécu d'une vie de son choix, il ne +fait plus désormais que traîner des jours inutiles sur un élément qui +n'est pas le sien.</p> + +<p>Ce tableau fidèle des <i>sensations</i> dans la vie maritime, tracé par un +des compatriotes de M. Corbière (Ed. <span class="smcap">Richer</span>), trouvait ici +naturellement sa place, et devait servir d'introduction à cet ouvrage. +Il resterait à traiter une double question déjà longuement débattue, et +qu'une nouvelle polémique ne ferait peut-être qu'embrouiller, c'est +celle-ci:</p> + +<p>Existe-t-il une littérature maritime?</p> + +<p>Quel est chez nous le créateur de cette littérature?</p> + +<p>Il est incontestable que le premier qui écrivit la relation d'un +naufrage, d'une tempête, d'un accident de mer, fit de la littérature +maritime, si littérature maritime il y a, et le premier qui fit cela est +déjà bien loin de nous. Ainsi créa la <i>littérature militaire</i>, le +premier qui décrivit une bataille, une retraite, un campement, un +assaut. Or, voyez combien nous aurons de sortes de littérature, si nous +accolons ce nom à chacun des différents sujets sur lesquels peut +s'exercer la plume et l'esprit d'un littérateur? Nous croyons, nous, que +la littérature est une, et qu'elle enchaîne dans son cadre immense +toutes les créations de la pensée humaine.</p> + +<p>Quant aux <i>scènes</i> proprement dites de la <i>vie maritime</i>, nous avons la +conviction, et ce livre est la preuve, que M. Ed. Corbière est le +premier, en France, qui leur ait donné véritablement la forme +dramatique, et nous allons citer un fait: En 1829, il fut créé au Havre +un journal spécialement consacré aux grandes catastrophes dont la mer +est le théâtre. M. Corbière s'y essaya dans ce genre difficile: +littérateur, observateur et marin, il avait à offrir aux fondateurs de +ce recueil un triple gage de succès, et ce succès fut complet. <i>Le +Navigateur</i> lui doit ses cinq années d'existence. Il se trouva des +imitateurs qui revendiquèrent hautement la priorité, on les laissa dire; +il eût été trop facile de leur prouver qu'ils n'avaient point <i>ouvert la +carrière</i>. Mais l'occasion se présente trop belle de les convaincre +d'assertions erronées, pour que nous la laissions échapper. Or, ce +livre, qui a pour titre <i>la Mer et les Marins</i>, contient en partie les +premiers essais de M. Corbière; c'est un fait que la justice d'abord et +la reconnaissance nous fait un devoir de proclamer.</p> + +<p class="droit">J. MORLENT,<br /> +Directeur du <i>Navigateur</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<h3>Tableaux Nautiques.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ia" id="Ia"></a>I.</h2> + +<h3>Le coup de Mer</h3> + + +<p>Lorsque le vent s'est élevé avec trop de violence et que la mer a grossi +de manière à empêcher le navire de continuer sa route au milieu des +lames dont le choc pourrait l'endommager, on met <i>à la cape</i>, sous une +voile que l'on présente obliquement au vent. Dans cette position, le +bâtiment, conservant très-peu de vitesse, dérive en cédant plutôt à +l'impression de chaque vague, qu'en y résistant. Son avant, s'offrant à +chaque coup de tangage à la lame qui déferle, reçoit quelquefois des +chocs très-forts; mais le navire culant alors dans le sens de la force +de la lame, évite au moins le danger qu'il y aurait à la rencontrer avec +une vitesse opposée à sa direction. Une fois à la cape, l'équipage n'a +plus rien à faire, et pendant tout le temps que dure la tempête, il faut +attendre, dans cette position passive, que le mauvais temps s'apaise et +permette de manoeuvrer. C'est pendant ces longues heures de coup de vent +et de dangers, que l'on peut remarquer plus particulièrement cette +heureuse indifférence que l'habitude du péril donne aux matelots. Assis +à l'abri des pavois ou de la chaloupe, pendant qu'une mer furieuse mugit +autour d'eux et menace quelquefois d'engloutir le navire, on les voit se +réunir et s'approcher le plus possible les uns des autres, pour raconter +de ces contes dont la tradition perpétue le souvenir parmi les marins. +Souvent ils chantent ensemble, d'une voix rauque, ces complaintes +monotones comme le bruit des vagues qui les environnent, et +mélancoliques comme la plupart des airs qu'aiment les gens de mer. C'est +en vain que le vent gronde sur leurs têtes et siffle dans les cordages, +que des torrents de pluie les inondent, et que la mort menace de les +enlever: ils chantent comme l'ouvrier le plus paisible, au fond d'une +boutique ou d'un atelier. Mais souvent leurs narrations ou leurs chants +sont interrompus de la manière la plus terrible. Quand le navire, +fatigué par la lutte qu'il livre à la tempête, craque dans toutes les +parties; que la mâture, dans les mouvements effroyables du roulis, plie +et menace de tout écraser par sa chute, une lame vient quelquefois +tomber sur le pont avec un fracas effroyable; tout ce qu'elle rencontre +est brisé, entraîné; et le navire, caché un instant sous cette montagne +d'eau, ne se dégage de la lame qui l'a affaissé, qu'après avoir perdu +tout ce qu'il avait sur le pont avec les hommes de quart que la vague +furieuse a enlevés. Rien, peut-être, n'est plus terrible, quand un +événement de cette sorte a lieu, que le sentiment qu'éprouvent, en +montant sur le pont, les hommes qui étaient couchés. Tout a disparu; +ils cherchent avec effroi leurs camarades: on appelle les gens de quart +pour connaître ceux qui ont été assez heureux pour n'avoir pas été +emportés. Dans les débris que le coup de mer a laissés, on examine si +quelque infortuné n'a pas été écrasé au milieu de ce désordre affreux. +On sonde autant que possible les pompes, pour savoir si le choc terrible +dans lequel le navire a paru devoir sombrer, n'a pas déterminé une voie +d'eau. Et encore si, dans la violence de la bourrasque, la voile sur +laquelle on avait mis en cape a été mise en pièces par l'impétuosité du +vent; il faut, dans l'impossibilité où l'on est de déferler une autre +voile, attendre, écrasé par la mer qui tourmente le navire qui n'est +plus appuyé, que la tempête se soit calmée, et que le temps permette de +reprendre la route et de réparer autant que l'on peut les avaries qu'a +causées le coup de mer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIa" id="IIa"></a>II.</h2> + +<h3>Navire fuyant vent arrière.</h3> + + +<p>Une tempête continuelle, une mer effrayante ont tellement fatigué et +désemparé le navire, qu'il finirait peut-être par s'ouvrir s'il +s'efforçait de rester encore long-temps <i>à la cape</i>: une seule ressource +peut être tentée pour sortir de cette position, dans laquelle les pompes +suffisent à peine à vider l'eau qui entre dans la cale par les coutures +du bâtiment harassé: on se détermine à arriver vent arrière et <i>à fuir +avec le temps</i>.</p> + +<p>Mais, en se hasardant à tenter cette manoeuvre, il est un danger que nul +homme de mer ne saurait se dissimuler, et qu'il faut une grande +résolution pour affronter: c'est celui de recevoir par le travers une +lame qui peut faire sombrer le bâtiment: la certitude du péril présent +l'emporte pourtant presque toujours sur la crainte du péril douteux. +Chaque homme se porte donc à son poste, et va attendre avec zèle et +attention la voix du capitaine, ou le signal qu'il donnera, si son +commandement ne peut se faire entendre dans le mugissement de la +tourmente et le bruit des vagues. La barre du gouvernail, qui, pendant +<i>la cape</i>, avait été amarrée sous le vent, est confiée aux hommes les +plus sûrs de l'équipage. Le moment où les lames paraissent devoir +déferler avec moins de furie, est prévu, choisi; chacun s'apprête. Le +signal est donné; la barre alors est mise précipitamment au vent; un foc +est hissé; le vent frappe la voile qu'on lui présente, l'agite, la tord +avec fureur; et le bruit de cette toile, violemment froissée sur +elle-même, se fait entendre par intervalles comme la déformation d'un +coup de canon; et ses claquements dominent un instant les sifflements +horribles de la bourrasque qui souffle dans la mâture et les cordages. +Le foc ainsi tourmenté ne résiste pas; il se déchire en mille pièces; +mais le navire arrive, et une lame énorme qui l'approche en s'élevant +jusqu'à la hauteur de ses hunes, le jette à une distance considérable du +point où il a commencé son évolution. Le vent bientôt le pousse avec +violence sur chacune des lames qui le prend par l'arrière, et qui, à +chaque impulsion, menace de l'engloutir. Souvent, élancé sur le sommet +de ces montagnes mobiles qui semblent vouloir s'écrouler sur lui, on +croirait qu'en <i>s'apiquant</i> il va disparaître verticalement dans la lame +qui le précède et dans laquelle se plonge son beaupré. Mais cette lame, +qui l'a élevé si précipitamment, déferle le long des bords et le laisse +ensuite comme à moitié submergé, dans le creux qu'elle fait en allant +étendre à une demi-lieue devant lui son écume et sa masse imposante. +C'est dans une position aussi critique que l'on sent combien les bons +timonniers sont nécessaires; car c'est presque de leur manière de +gouverner que dépend le salut commun. Un faux coup de barre causé par la +maladresse, la peur ou une distraction de ceux qui gouvernent, peut +faire venir le navire en travers et le faire sombrer, ou du moins +l'exposer à être défoncé par la mer. Placé sur une partie élevée ou +cramponné dans les haubans, l'officier de quart, l'oeil fixé sur +l'arrière, prévoit le mouvement de chaque vague, devine sa direction, et +commande aux timonniers le coup de barre qu'ils doivent donner pour que +le derrière soit toujours présenté au coup de mer. Mais toute +l'attention possible, toute l'habitude et le sang-froid qu'on peut +supposer aux timonniers et aux meilleurs officiers, ne suffisent pas +toujours pour préserver un navire qui fuit <i>à mâts</i> et <i>à cordes</i>, des +accidents que l'on court sous cette dangereuse allure. Lorsque la lame, +par exemple, surprenant par un mouvement irrégulier le navire dont la +vitesse s'est ralentie, le frappe dans son arrière, souvent elle enlève +dans ce choc irrésistible, toute la partie qui lui a opposé une +résistance trop grande. Alors, le navire doit succomber inévitablement, +car, ne pouvant plus fuir avec assez de promptitude après cette avarie, +le coup de mer qui succède au premier qu'il a reçu, achève de le +remplir, et doit suffire presque toujours pour le faire <i>sancir</i>. Les +exemples funestes de quelques bâtiments qui n'ont échappé que par +miracle à de semblables accidents de mer, prouvent assez combien il en +est qui ont dû périr par ces accidents mêmes. Un fait qui a laissé dans +ma mémoire des détails dont les circonstances où je me suis trouvé +ensuite ont ravivé le souvenir, pourrait démontrer quels sont les périls +que les plus grands navires mêmes courent en fuyant vent arrière au +milieu d'une tempête. Un capitaine anglais ramenait en Europe, sur un +trois mâts de 6 à 700 tonneaux, l'équipage du brick le Nisus et d'autres +prisonniers capturés sur les attérages de la Martinique, en 1809. Rendu +près des Açores, ce navire, tout neuf encore, fut assailli par une +tempête qui rendit la mer furieuse. Les vents soufflaient dans une +direction favorable, et le capitaine anglais s'obstina à ne pas vouloir +mettre en cape, malgré les instances du capitaine et des officiers +français, qui lui représentaient le danger qu'il courait en continuant à +fuir vent arrière. Toutes les sollicitations furent inutiles, et +quelques verres de grog achevèrent de confirmer le marin anglais dans +son imprudente résolution. La nuit, lorsque la moitié de l'équipage +anglais était seul resté sur le pont où le retenait le devoir, un coup +de mer tomba à bord, et le fracas avec lequel il déferla, fit croire à +ceux qui étaient en bas que le bâtiment avait touché et qu'il coulait. +Tous se précipitèrent sur le pont: la mâture seule tenait encore; mais +quatorze canons avec leurs affûts, les embarcations, les ancres, le +capitaine et les quarante hommes de quart avaient disparu. Au milieu de +ce désordre épouvantable, on essaya de mettre à la cape; la barre du +gouvernail livrée à elle-même, et privée des quatre timonniers qui, +quelques minutes auparavant, en avaient tenu la roue, donnait des coups +affreux d'un bord à l'autre du navire. Les premiers matelots qui +voulurent s'en rendre maîtres furent écrasés; mais enfin on parvint à la +fixer sous le vent, et à rester en cape, sous un foc d'artimon. Les +Français prisonniers, qui, par suite de l'accident, se trouvaient en +bien plus grand nombre que les Anglais, s'emparèrent du bâtiment +transport, et quand le temps le permit, ils firent route pour les côtes +de France, où ils croyaient bien pouvoir atterrir et recevoir du sort +une compensation aux dangers auxquels ils venaient d'échapper. Mais le +hasard ne favorisa pas leur tentative: une frégate anglaise qui croisait +devant Brest, chassa le navire désemparé et l'atteignit à la hauteur +d'Ouessant. Lorsque le capitaine de cette frégate apprit que c'était en +fuyant vent en arrière dans un trop mauvais temps, que le capitaine de +sa nation avait disparu, il se contenta de dire froidement: <i>Never mind +so much the worth</i>! C'est égal, <i>tant pis pour lui</i>!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a>III.</h2> + +<h3>La Chasse.</h3> + + +<p>Le jour va poindre: ses premiers rayons déjà projetés vers le zénith ont +averti l'officier de quart que le moment de faire faire la visite du +gréement, par les <i>gabiers</i>, est arrivé. Le maître d'équipage a soin +d'ordonner aux hommes qui montent dans la mâture, de porter +attentivement leurs regards sur tous les points de l'horizon. A peine +le premier gabier est-il parvenu sur les barres de perroquet, qu'il +s'écrie, <i>Navire</i>! Ce mot a fait tressaillir de joie tout l'équipage. +<i>Dans quelle partie le vois-tu</i>? demande l'officier au gabier: <i>Par le +bossoir de dessous le vent, là, à une lieue à peu près de distance.»</i> Un +coup de sifflet de silence se fait alors entendre: un pilotin va +prévenir le commandant; la moitié de l'équipage qui n'était pas de +quart, est aussitôt réveillée, et monte sur le pont en fixant les yeux +sur le bâtiment découvert. L'officier ordonne de larguer toutes les +voiles qui, pendant la nuit, avaient été serrées. Dans un instant la +frégate est couverte de toile; et tous les gabiers des hunes et les +matelots, rangés sur les manoeuvres, attendent avec leur vigilance +ordinaire, excitée encore par l'espoir de quelque événement, le +commandement que l'officier de quart fait entendre dans le sonore +porte-voix. Le cap a été mis sur le navire à vue, qui, s'apercevant de +son côté qu'un grand bâtiment se dirige sur lui, en faisant blanchir la +mer sur son avant, a mis dehors toutes ses voiles pour fuir selon +l'allure la plus favorable à sa marche. Pendant la première heure de +chasse, le jour s'est fait: des aspirants, avec une longue vue en +bandoulière, se sont perchés sur la partie la plus élevée de la mâture, +et de temps en temps ils en descendent pour informer le commandant de la +manoeuvre du bâtiment chassé. Les yeux tantôt fixés sur la boussole, au +moyen de laquelle on relève les positions respectives des deux navires, +et tantôt placés sur le tube de sa longue-vue, le commandant s'aperçoit +qu'il ne tardera pas à être à portée de canon du navire chassé, qui, +malgré la force de la brise, continue à tenir hautes toutes les voiles +qu'il a pu livrer au vent. Le branle-bas de combat est ordonné à bord de +la frégate: chacun se rend à son poste. On allume les mèches, le tambour +résonne; le sifflet perçant du maître d'équipage se mêle au bruit du +tambour et du porte-voix de l'officier de manoeuvre. Les chirurgiens ont +disposé le triste appareil de leurs instruments, et les cadres pour +recevoir les blessés sont déjà tendus dans le faux-pont. Le bâtiment +chassé, qui voit les préparatifs que fait la frégate, emploie enfin les +derniers moyens qui lui restent pour échapper à cette redoutable +poursuite. Il jette à l'eau ses embarcations, sa drôme, une partie de +ses canons, et tous les fardeaux qu'il peut tirer le plus promptement de +sa cargaison. A chacun des objets qui viennent passer en flottant le +long de la frégate, l'équipage de celle-ci jette un cri de joie. <i>Il est +à nous</i>, s'écrie-t-on: <i>C'est un vaisseau de Compagnie! à l'abordage! à +l'abordage</i>! Deux canons placés sur l'avant vont partir: ils tonnent. Le +pavillon est hissé en même temps, et les boulets dépassent le bâtiment +ennemi. Les houras partent alors de tous les points du navire. Déjà les +canonniers de la batterie de dessous le vent, l'oeil sur la culasse de +leurs pièces, suivent, en pointant, le mouvement de la lame et du +bâtiment qu'ils visent. <i>Attention au commandement</i>! fait entendre le +capitaine dans le vaste porte-voix qui communique à la batterie: <i>Feu +babord</i>! A ce mot la volée entière part avec fracas, et la mitraille +crible de toutes parts les voiles, la mâture et le corps du vaisseau +ennemi. <i>A l'abordage! à l'abordage!</i> répète l'équipage: les sabres se +distribuent aussitôt; les haches, les pistolets et les piques passent +dans les mains des premières escouades, palpitantes d'impatience. Les +grappins avec leurs chaînes se balancent au bout des vergues, et +menacent de tomber dans le gréement de l'ennemi. Mais celui-ci, voyant +la frégate à bout portant, et son équipage groupé sur l'avant pour +sauter à son bord, envoie une bordée à mitraille qui crible le pont de +son adversaire, et abat des files entières de matelots. Après ce succès +inutile, contraint de se rendre à une force contre laquelle il lutterait +en vain, il amène son pavillon, et évite ainsi le carnage que lui ferait +redouter le terrible abordage d'une frégate française.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVa" id="IVa"></a>IV.</h2> + +<h3>Le Grain blanc.</h3> + + +<p>C'est aux approches de l'équateur que les grains blancs assaillent le +plus ordinairement les navires, dans les moments où l'on est quelquefois +le moins disposé à recevoir ces rafales perfides qui peuvent devenir +funestes aux bâtiments d'une petite capacité.</p> + +<p>Lorsque, favorisé par ce souffle léger que les marins, aux environs de +la ligne, semblent vouloir recueillir avec avidité presque dans leurs +plus petites voiles, le navire a tout mis dehors, le calme plat vient +parfois succéder à la brise inconstante qui va mourir au loin en +effleurant à peine une mer sans mouvement. Rarement, dans ces instants +d'oisiveté, la surveillance se trouve sollicitée par la prévoyance de +quelque danger ou de quelque événement extraordinaire. Les voiles +battent sur les mâts à chacun des coups de roulis que le navire éprouve +encore, et ce bruit monotone et périodique, joint au craquement de la +mâture qui s'incline avec le bâtiment sur chacun des bords, inspire, à +tous les hommes de l'équipage, une fatigue, une langueur qui achèvent de +les livrer au sommeil, dans des parages où la chaleur est déjà si +accablante. Si, pendant ces heures de calme et d'ennui, un petit nuage +vient à se détacher de l'horizon, et à parcourir avec vitesse l'azur +d'un ciel inanimé, et que pour comble de malheur personne ne l'ait +aperçu à bord, bientôt la bonté du navire et de la mâture sera mise à +une rude épreuve; car ce nuage qui accourt, et que personne ne voit, est +<i>un grain blanc</i>! Rien n'annonce son approche. La mer continue à être +unie. Le soleil sous lequel le nuage a passé comme un lambeau de la gaze +la plus transparente, darde ses rayons avec la même ardeur que si rien +n'avait intercepté sa vive clarté. Ce n'est que lorsqu'un sifflement +aigu se fait entendre dans les cordages et dans la mâture, qu'on +s'aperçoit que le grain blanc est tombé à bord. Tout le monde saute à la +manoeuvre; l'officier s'élance sur la barre du gouvernail pour aider le +timonnier à la pousser au vent. Il crie d'amener les voiles; mais déjà +la force subite du vent a tellement incliné le bâtiment que l'eau est +presque rendue aux panneaux, et que la pente de la mâture empêche les +voiles d'amener. Les mâts, surchargés du poids terrible de la rafale, +plient comme s'ils allaient se briser. Dans un moment aussi alarmant, +l'officier, pour le salut du navire, se décide à faire larguer les +écoutes qui retiennent le point des voiles aux bouts de chacune des +vergues: les écoutes sont larguées; le vent alors, s'emparant des +voiles qui ne sont plus tendues, les déchire en lambeaux et les enlève +au loin avec un fracas effroyable. Le navire cependant, soulagé par la +perte de presque toute sa voilure, arrive en suivant l'impulsion que lui +donne sa barre portée depuis long-temps au vent. Il se redresse +progressivement. Le grain qui l'avait assailli a paru à peine effleurer +la surface tranquille de la mer; le calme qu'il a interrompu pendant +quelques minutes seulement, renaît; on n'entend même plus à bord le +sifflement de la rafale qui a passé comme un coup de foudre, et qui +s'éloigne pour mourir dans l'espace. Mais la mâture a été ébranlée, +brisée dans quelques parties; les voiles n'ont laissé que des lambeaux +sur les vergues que l'effort du vent a ployées et dépouillées de leurs +agrès. Il faut réparer les avaries, visiter le gréement et la mâture +pour connaître toute l'étendue des dommages occasionés par le grain. +C'est ainsi, comme on le voit, qu'au milieu du calme le plus parfait, +les marins ont encore à redouter les accidents qui menacent à chaque +instant leur vie aventureuse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Va" id="Va"></a>V.</h2> + +<h3>L'Abordage.</h3> + + +<p>Le vent s'est élevé avec violence aux approches de la nuit; des nuages +épais cachent le ciel, et ont dérobé aux yeux des marins les derniers +rayons d'un soleil qui a disparu pâle sur un horizon morcelé, pour ainsi +dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'élevaient comme des +montagnes. Le navire reçoit cependant encore la brise par le travers, et +continue sa route à petites voiles, malgré la mer qui embarque à bord, +et occasione des coups de roulis dont la mâture est ébranlée. +L'obscurité augmente tellement à chaque minute, que bientôt les +matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont obligés de +chercher à tâtons les manoeuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger +le capitaine, dont la voix est emportée par le sifflement du vent et le +mugissement des vagues. Les hommes placés aux deux bossoirs essaient en +vain de distinguer, dans les ténèbres, les navires qui, courant à +contre-bord, pourraient aborder le bâtiment: la lame qui vient se briser +sur le bossoir du vent, le couvre à chaque moment de ses flaques +écumeuses. Un matelot posté en vigie sur la vergue de misaine tient +aussi inutilement ses regards fixés sur l'espace, où ils se perdent avec +inquiétude. Le capitaine crie de temps à autre, et dans les intervalles +où il croit pouvoir se faire entendre: <i>Veille aux bossoirs</i>! Mais +personne à bord ne peut rien apercevoir, rien découvrir même à la plus +petite distance. Les heures s'écoulent dans cette pénible anxiété. Un +fanal que l'on a essayé de suspendre dans la mâture s'est éteint, +ballotté trop violemment par la force du vent et des coups de roulis. +Des cris se font entendre cependant sur l'avant: <i>Laisse arriver! laisse +arriver!</i> répète avec force le capitaine, en se précipitant sur la +barre, qu'il essaie à pousser au vent: C'est un navire qui, naviguant à +contre-bord, vient se jeter avec un fracas effroyable sur le bâtiment, +qu'il aborde par la joue! Le choc renverse tout à bord; la mâture tombe; +l'avant du navire abordé est défoncé. Les lames s'élèvent en mugissant +et submergent l'avant, qui reste englouti et qui s'apique dans la mer, +en même temps que l'arrière flotte plus élevé sur les vagues qui le +heurtent. En vain les plus intrépides saisissent des haches pour couper +les parties du gréement qui se sont engagées dans l'abordage: tous les +efforts sont inutiles, on court dans l'obscurité, les cris des deux +équipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des +vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles +qui claquent sur leurs vergues brisées. La mort s'offre de toutes parts +aux matelots: le navire coule; ils sautent à bord du bâtiment qui flotte +encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du +navire qui a déjà disparu sous les vagues. Le bâtiment abordeur surnage +encore cependant sans mâture: il est jeté au large; on saute aux pompes, +que tous les efforts des deux équipages ne peuvent franchir; et c'est +dans cette position, plus cruelle peut-être cent fois qu'une mort +prompte, qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant +ses premiers rayons, les misérables marins ne sont pas réduits à +disputer leur vie à la tempête, en s'abandonnant aux flots dans une +frêle chaloupe, où ils ne réussissent trop souvent qu'à prolonger leurs +angoisses et leur agonie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIa" id="VIa"></a>VI.</h2> + +<h3>Les Brisants.</h3> + + +<p>Les moments où l'on se sent le plus fier d'être marin sont ceux où le +danger vient donner à l'aspect et à la discipline d'un bâtiment de +guerre tout ce que l'appareil de la manoeuvre peut avoir d'imposant et +tout ce que l'art nautique peut offrir de ressources. Une nuit, et cette +nuit-là, je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel +je faisais ma première campagne, se trouva engagé d'un temps fort +mauvais entre des rochers que l'on rencontre dans les débouquements. La +position était d'autant plus critique que le vent était assez fort pour +nous empêcher de manoeuvrer avec facilité, et que l'obscurité nous +permettait à peine de distinguer les récifs à vingt pieds du bâtiment. +Le commandant, monté sur la dunette, donnait à l'officier de manoeuvre +des ordres que celui-ci répétait dans un porte-voix dont le son mâle +retentissait dans le silence de la scène la plus terrible qu'on puisse +imaginer. Les lames, portées en mugissant sur les flancs du navire, +allaient se rouler ensuite sur les brisants, dont la foudre nous +laissait apercevoir par intervalles les bords blanchis par l'écume des +flots. Tout l'équipage, rangé sur le pont, attendait avec calme et dans +le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets des +maîtres venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent, +qui semblait nous menacer de la mort, en hurlant dans nos cordages et +dans les ralingues de nos voiles. Aussitôt un coup de tonnerre, dont +tout est ébranlé, couvre le navire de soufre et de bitume; le vent +saute avec violence, masque et enlève les voiles du vaisseau, qu'il +déchire violemment sur leurs vergues. Une grêle épouvantable aveugle les +timonniers, et ne permet plus à personne de jeter les yeux au-delà du +bord. C'est dans cette position qu'il fallut attendre que ce grain, qui +pouvait briser le vaisseau sur les rochers qui l'environnaient, fût +passé. Aussitôt qu'il fut éloigné, la voix de l'officier cria de hisser +le petit foc, et de tenir la barre au vent. Le bâtiment arrive, il prend +de l'aire; l'obscurité, que le nuage chargé de grêle et de foudre +favorisait, diminue un peu. Une éclaircie laisse apercevoir à tout +l'équipage les brisants que le vaisseau range à <i>l'honneur</i> avec une +vitesse effroyable. L'écume de la lame qui déferle sur cet écueil tombe +à bord: tout le monde en est couvert; mais personne ne jette un cri, ne +profère un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du +lieutenant de quart fait entendre: <i>Attention à gouverner</i>! et le +vaisseau, passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses +qu'il divise, fuit avec la tempête qui menaçait de l'engloutir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a>VII.</h2> + +<h3>Incendie en Mer.</h3> + + +<p>Comme il cingle avec grâce et avec vitesse, ce navire si bien espalmé +qui vient de quitter le port et qui déjà sillonne la haute mer, cette +mer sans fond et sans rivage! Quel calme règne à bord et quelle +confiance se peint sur les figures de ces marins et de ces passagers! +Sous les larges tentes qui couvrent si élégamment ces gaillards si +propres que brûlerait un soleil ardent, voyez la nonchalance des hôtes +du bâtiment dont la proue avide est tournée vers l'Europe. Quelques +matelots, perchés dans les haubans, fredonnent un chant monotone en +réparant les enfléchures. Auprès des jeunes passagères assises sur des +nattes africaines languissent leurs élégants compagnons de voyage, qui +causent avec mystère, comme s'ils parlaient d'amour. De riches +marchands, qui vingt fois ont parcouru ces mers, que les marins ont vues +peut-être moins souvent qu'eux, s'entretiennent de leurs projets de +fortune, de leurs rêves d'or. Près d'eux le capitaine, chef temporaire +de cette famille nomade, se promène grave et fier, jetant à chaque +tournée, sur le compas, des yeux vifs et pénétrants, qu'il reporte sur +le <i>penneau</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> que raidit le vent ou sur la voilure qu'enfle la brise +frémissante.</p> + +<p>Comment concevoir, quand le temps est si beau, que le navire est si +bon, qu'un événement inattendu puisse venir troubler, d'une manière +terrible, cette scène paisible, cette sécurité parfaite, cette harmonie +délicieuse! Quand le ciel semble sourire aux flots, et que les flots +caressent le bâtiment qui porte les rois de la mer, devrait-il y avoir +dans la nature quelque chose de plus redoutable que les éléments dont le +génie de l'homme a su triompher avec tant d'habileté!</p> + +<p>Tout-à-coup cependant le calme qui règne à bord vient d'être troublé. +L'effroi a succédé à la confiance, la terreur à l'espérance. Le second +est venu dire un mot, un seul mot à l'oreille du capitaine, qui de +suite, sans laisser remarquer aucune émotion, est descendu dans la +chambre; et ce seul mot a suffi pour répandre la consternation sur +toutes les physionomies, auparavant si gaies, si satisfaites. Le +capitaine est remonté sur le pont. Il paraît tranquille, mais il +commande avec plus de vivacité; mais chacun sait avec quel art les +marins se composent le visage à force de courage. Personne n'ose +l'interroger, mais on devine déjà la circonstance qui l'a engagé à +faire changer la route du navire. On a vu de la fumée sortir par les +panneaux de l'avant; une odeur de feu s'est fait sentir. L'ordre de +boucher les écoutilles et toutes les issues de la cale a été donné, pour +étouffer l'incendie, qui dévore peut-être déjà les ponts qui +s'échauffent sous les pieds impatients de l'équipage, plus alerte qu'on +ne l'a jamais vu. Plus de doute, le feu est à bord!</p> + +<p>Personne désormais ne descendra dans la chambre; c'est sur le pont qu'il +faudra bivouaquer. On cherche à tout inonder sous la masse d'eau de ces +seaux que l'on remplit sans cesse, et la fumée sort plus épaisse par les +fentes où elle pénètre. On dispose les embarcations pour recevoir au +besoin les hommes que le feu pourra chasser du bord. Un canot mis à la +mer fait le tour du navire, et sous les mains des matelots qui +s'attachent aux bordages qu'on inonde à coups d'écope, le brai des +coutures se fond, le fer des chevilles semble rougir. Un bruit sourd, +comme celui du feu souterrain qui bout dans les veines d'un volcan, se +fait entendre dans la cale, devenue un cratère au milieu des flots. Sur +ces gaillards où, quelques heures auparavant, il n'y avait que joie et +bonheur, s'étendent à demi morts des passagers qui ne veulent plus +prendre de nourriture, et qui à peine songent à se couvrir; eux qu'on +vit le matin si soigneux de leur toilette, si coquets dans leur élégant +négligé. Les marins seuls agissent, mais en silence; les commandements +du capitaine sont devenus plus brefs, ses ordres sont exécutés avec plus +de promptitude. Il fait naître encore l'espérance dans des coeurs qui +sans lui n'auraient plus rien à espérer: «Demain, répète-t-il en +regardant sa montre, nous serons à terre à cette heure-ci.» On ose à +peine croire à cette prophétie, et pourtant tous les yeux ne se raniment +que lorsque la voix du chef, que le péril grandit, a redit cent fois la +promesse qui console et qui fait espérer encore.</p> + +<p>Oh! que la nuit va être cruelle, et qu'elle semblera longue! Chaque +minute semble rapprocher d'une lieue le navire du port, et chaque minute +aussi peut faire éclater l'incendie qui couve, qui craque, qui va +peut-être s'élancer sur sa proie. Que le jour sera long à venir! et que +la brise est faible pour pousser ce bâtiment, qui paraît se traîner et +ne plus marcher! Il viendra cependant ce jour si désiré! si désiré +surtout des matelots placés sur les barres pour découvrir la terre ou un +navire.... Le soleil s'élève enfin sur cet horizon, qui jamais n'a paru +si vaste.... Des nuages, fantômes trompeurs, présentent la forme +décevante de la côte que l'on cherche.... On a crié <i>terre</i>! le bâtiment +approche avec le fléau qu'il recèle dans ses flancs à moitié consumés; +mais cette côte fantastique, sur laquelle tous les yeux se fixent comme +pour la dévorer, a disparu avec le vent, qui se joue si cruellement dans +le ciel et sur les flots....</p> + +<p>Le pont est devenu plus brûlant encore sous les pieds des hommes qui le +parcourent pour manoeuvrer, et qui ne peuvent plus supporter sa chaleur. +Un terrible craquement se fait entendre: la fumée plus noire s'échappe +avec plus de force, des panneaux que le feu a gagnés. Le capitaine a +ordonné de faire embarquer dans les canots, les femmes d'abord, les +passagers ensuite. Chaque officier fait exécuter l'ordre et se place +dans une embarcation avec le nombre de matelots et de passagers qu'elle +peut contenir. Quant au capitaine, il reste le dernier; c'est en vain +que les cris de ses passagers, les prières de son second et de ses +matelots, l'appellent dans la chaloupe: il veut parcourir encore de +l'arrière à l'avant le bâtiment qu'il n'a pu arracher à l'incendie, et +qu'il va abandonner à la fureur des flammes. Il jette avec douleur, et +sans proférer un mot, un dernier regard sur cette mâture, sur ces voiles +qui vont devenir la proie du fléau. Une explosion se fait entendre: un +cri de terreur s'échappe des embarcations, et les flammes mugissantes +qui s'élancent des panneaux, serpentent dans les voiles qu'elles +consument en s'élevant comme dans les capricieux contours d'un feu +d'artifice. A travers l'incendie, et au milieu des nuages de fumée qui +enveloppent cette masse flottante, le capitaine paraît encore, et il est +reçu dans la chaloupe amarrée le long du bord embrasé. Les embarcations +s'éloignent, la mâture et la voilure enflammées tombent, et le navire +s'abîme comme un vaste brasier dans le sein des mers, qu'il fait +bouillonner en s'engloutissant pour jamais dans son immense tombeau.</p> + +<p>C'est en vain qu'au bout de quelques heures, les naufragés ont crié avec +délire: <i>La terre! la terre! devant nous</i>. Le capitaine détourne à peine +ses yeux du point où il a vu disparaître son bâtiment. La terre, c'est +la vie pour les passagers, mais sa vie à lui, c'est son beau trois-mâts +<i>le Kent</i>, dont le nom depuis dix ans avait été toujours lié au sien, +comme les noms de deux amis que le ciel semblait avoir faits pour ne +jamais su quitter!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE.</h2> + +<h3>Combats en Mer.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ib" id="Ib"></a>I.</h2> + +<h3>Combat du côtre le Printemps</h3> + +<h3>ET DE DOUZE PÉNICHES ANGLAISES.</h3> + + +<p>J'étais sur un côtre de l'État, de 14 petits canons. C'était en temps de +guerre. Nous escortions vers Brest, avec deux canonnières, un convoi de +caboteurs disséminés çà et là, et se cachant dans les cailloux et +presque sous les roches, de peur des croiseurs anglais, vautours +insatiables, fondant impitoyablement sur tout ce qu'ils apercevaient au +milieu de ces mers, devenues leur domaine.</p> + +<p>Le soir, un soir d'hiver, se faisait avec ce calme houleux qui a presque +l'air d'une tempête. Nous avions rallié, avant la nuit, tout notre petit +convoi, pour l'envoyer mouiller ou plutôt coucher au Conquet, sous les +batteries de la côte. On aurait dit, en voyant notre côtre <i>le +Printemps</i> rassembler les navires confiés à sa garde, d'une poule qui +cherche à réunir sous son aile maternelle tous ses poussins épars.</p> + +<p>A six heures du soir notre convoi était ancré paisiblement à terre de +nous, les deux canonnières embossées entre le côtre et nos caboteurs. +Comme chef de ce troupeau de navires, nous avions pris la tête de la +ligne: le commandant des convoyeurs du Nord avait placé son pavillon à +notre bord.</p> + +<p>Après le souper de l'équipage, le maître descendit dans la chambre, le +chapeau bas et le sifflet au côté:</p> + +<p>—Capitaine, dit-il, fera-t-on les filets d'abordage, ce soir?</p> + +<p>—Oui, répond le capitaine. Quoique la division anglaise soit loin, il +est bon de prendre nos précautions....</p> + +<p>—Pourquoi faire vos filets, capitaine? ajoute le commandant du convoi. +Cette nuit, nous appareillerons à la marée, et ce serait donner à +l'équipage la peine de les amener.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, commandant; ce sera un petit travail de plus, mais +nous dormirons plus tranquilles.... Oui, maître, faites faire les +filets.</p> + +<p>Cet ordre prudent nous sauva.</p> + +<p>Une fois les filets d'abordage dressés au-dessus des bastingages, la +bordée de quart se mit à se promener sur le pont du côtre, comme des +oiseaux dans une volière; car c'était bien une véritable volière que ce +petit bâtiment entouré de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal +à un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous étions au mois de +décembre, et les pieds des gens de quart frappaient régulièrement de +leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis +jusqu'à minuit. La mer était calme et l'air si tranquille, qu'on +entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du +Conquet, crier à chaque heure: <i>Sentinelles, prenez garde à vous</i>! Mais +l'obscurité était telle, que nos hommes avaient peine à se reconnaître à +la figure, à deux pas de distance les uns des autres.</p> + +<p>Minuit approchait: minuit! heure si désirée par ceux qui doivent +réveiller la bordée de quart!... C'est, dit-on, à terre, l'heure des +amants: à bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le +quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir.</p> + +<p>Un commis aux vivres, un de ces hommes qui à bord <i>font le quart de M. +l'abbé</i>, comme disent les matelots, s'avise de quitter sa fumeuse +cambuse pour monter sur le pont, en amateur. C'était la Providence qui, +sans qu'il s'en doutât, le pauvre homme, le conduisait là, pour nous, +pour l'honneur du pavillon et le salut du convoi.</p> + +<p>Le cambusier, en humant l'air libre et frais qu'il est venu chercher, +s'amuse à porter les yeux, qu'il se frotte encore du dos de la main, +autour de lui: il ne voit d'abord rien, mais il lui semble entendre au +large un léger bruit de rames, qui fendent la mer avec précaution, avec +mystère, avec une sournoise intention; il court devant. Il demande aux +hommes de bossoir s'ils n'entendent rien, s'ils ne croient pas +apercevoir quelque chose... là... plus loin encore... là enfin?... Les +hommes de bossoir se courbent, abaissent le sourcil, étendent leurs +regards rôdeurs sur la mer unie, qui se confond avec les ténèbres.... +Ils ne voient rien.... Silence! crient-ils aux gens qui se promènent.... +Les gens s'arrêtent; ils se taisent, retiennent leur haleine.... Tout le +monde écoute, prête l'oreille, ouvre bien encore les yeux.... On +n'entend rien!... Le pilotin passe devant en bâillant, et va frapper +huit coups à la cloche: c'est la fin de la longue veillée, c'est minuit! +<i>Réveille au quart</i>! commande l'officier; réveille au quart! répète le +maître. <i>En haut, les babordais</i>! disent les <i>tribordais</i>.... Non! non! +s'écrie comme un inspiré notre cambusier, que nous avons oublié, et qui +s'est tenu collé au bossoir. Non! non! tout le monde sur le pont! aux +armes! aux armes! voilà les péniches!</p> + +<p>On n'a pas le temps de s'armer: les péniches anglaises, arrêtées à une +petite distance du bord, pour profiter du moment de confusion du +changement de quart donnent un dernier coup d'aviron; un effroyable +<i>hourra</i> est poussé: les péniches volent; elles sont le long du bord. On +saute aux pièces, on demande des fusils, des haches, des mèches +allumées. Les hommes couchés s'élancent sur le pont. On se heurte, on +crie, on met enfin le feu aux pièces: les premiers armés font feu par +les sabords. Les Anglais grimpent dans les filets, le pistolet au poing; +ils tirent: on leur lance des coups de pique, ils tombent; quelques-uns +se jettent à bord par un trou qu'ils ont fait en coupant les filets du +travers. Les coups de sabre voltigent; on se hache sur le pont, sans +savoir sur qui l'on frappe. Une des canonnières mouillées à terre du +côtre se halle à pic sur son câble, et son capitaine hèle au porte-voix: +Oh! du <i>Printemps</i>, ne tirez plus du côté de babord, vous allez nous +couler! et puis cette canonnière, dépassant le côtre de toute sa +longueur, envoie une bordée terrible aux péniches, qui se hallent en +désordre sous notre beau pré. A la lueur du feu de la canonnière, nous +avons vu les Anglais perchés sur leurs bancs!... On se bat encore sur le +pont du côtre; mais dans l'intervalle des coups de feu, on entend le +bruit des avirons qui tombent régulièrement sur l'eau, qu'ils fendent à +coups pressés: ce sont les Anglais qui s'en vont. Le capitaine crie tant +qu'il peut: «Ne frappez plus! ne frappez plus! allumez les fanaux!» Il +était temps. Les hommes du côtre se massacraient entre eux, croyant +abattre des ennemis. En allant chercher du feu à la cuisine et à +l'habitacle pour les fanaux, nous autres petits pilotins, nous tombons +sur des cadavres qui nous barrent le chemin. On se relève, les mains +gluantes de sang; enfin, les fanaux viennent. On relève dix à douze +blessés, cinq à six morts. Trois Anglais hachés sont reconnus: ils +portent au bras une bande de drap blanc, qui devait leur servir de +reconnaissance pendant la mêlée. On les panse, on les interroge. L'un +d'eux, qui, malgré ses onze blessures, peut encore parler, nous apprend +que douze péniches nous ont abordés, et que sans nos filets nous +eussions été enlevés en quelques minutes! Notre capitaine, pris corps à +corps par ce dernier assaillant, lui avait traversé la poitrine d'un +coup de pistolet à bout portant, cependant parlait encore.</p> + +<p>La plus complète tranquillité succéda à cette attaque de nuit. Les +commandants des forts et des canonnières se rendent à notre bord: on se +félicite, on s'embrasse sur ce pont encore tout ensanglanté. Le +lendemain au matin, l'ordre d'appareiller est donné, et le jour enfin se +fait.</p> + +<p>Nous l'attendions bien impatiemment ce jour, pour contempler avec +curiosité le théâtre de notre combat nocturne. Le côtre se trouva +noblement environné, au lever de l'aurore, de débris d'embarcations, de +chapeaux de marins, percés de biscaïens, d'avirons brisés, éparpillés çà +et là sur les flots, où l'on croyait apercevoir de larges taches +rouges.... Nous appareillâmes avec notre convoi, que nous conduisions +tout glorieux, un large pavillon tricolore à notre pie. En doublant la +pointe Saint-Mathieu, une longue et noire frégate anglaise, détachée de +la division qui croisait au large, parvint, en louvoyant <i>à toc de +voiles</i>, à s'approcher de nous. Notre petit branle-bas de combat était +fait à bord, protégés que nous étions sous les hautes batteries de +terre. La frégate nous rallia à demi-portée de canon, mais sans nous +envoyer un seul boulet. Elle semblait, avec inquiétude, chercher à voir +si nous avions pris quelques-unes des péniches: plusieurs d'entre elles +avaient sans doute manqué au rendez-vous. La frégate parut ne pas +vouloir se venger de notre succès, car elle était bien près, bien +terrible, et elle ne répondit pourtant pas aux batteries de la pointe +Saint-Mathieu, qui déjà faisaient gronder leurs lourdes pièces de 36. En +virant de bord, pour s'éloigner, elle nous laissa lire distinctement à +la longue vue, sur son vaste arrière, ce nom écrit en lettres blanches: +<i>Cornélie</i>.</p> + +<p>Le soir, nous avions déjà débarqué tous nos blessés à l'hôpital de la +marine de Brest. Le lendemain, nos morts furent ensevelis dans notre +grand pavillon, et enterrés avec pompe dans le cimetière de la ville. +Les blessés qui purent se traîner à terre, suivirent le convoi.</p> + +<p>J'avais neuf à dix ans. A cet âge, on a tout ce qu'il faut pour recevoir +les vives impressions, qui se gravent pour jamais dans une mémoire +fraîche et une imagination facile à impressionner: jamais aussi je +n'oublierai ces grands Anglais que je vis grimpés, comme des fantômes de +nuit, dans les filets d'abordage du côtre <i>le Printemps</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIb" id="IIb"></a>II.</h2> + +<h3>Combat de nuit entre une frégate et un vaisseau.</h3> + + +<p>La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les +gabiers occupés dans le gréement, ont promené, au coucher du soleil, +leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et +pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui +commencent à poindre sur le cercle dont le navire est le centre, +peuvent être le plus facilement aperçues. Mais rien... rien, le maître +de quart, à qui chaque védette envoyée sur les barres, doit faire son +rapport en descendant, est venu dire à l'officier: <i>Lieutenant, rien de +nouveau à la vigie</i>.—<i>C'est bon</i>, a répondu l'officier.</p> + +<p>Le vent a fraîchi avec l'obscurité; on a pris le ris de chasse dans +chaque hunier; la grande voile a été serrée; tous les gens de quart se +promènent en longues files sur les passavants. Les hommes placés à +chaque bossoir veillent, et à chaque coup de marteau que le pilotin va +frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du +maître, hurler ce lugubre avertissement: <i>Ouvre l'oeil au bossoir</i>, et +les sentinelles de l'avant de répéter: <i>Ouvre l'oeil devant</i>! Les yeux +en effet n'auraient garde de se fermer. De temps à autre, les +découvreurs officieux s'arrêtent pour regarder au loin le sommet des +lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus +de l'horizon, semblent présenter l'apparence ou les formes d'un +navire.... Mais dès que l'illusion est détruite, et dès que le spectre +se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs +reprennent le cours de leur promenade, pour se mêler à la conversation +générale.</p> + +<p>Un des hommes de bossoir cependant a appelé le contre-maître de quart: +le contre-maître a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point +que le matelot lui a indiqué. Il passe derrière; il dit un mot à +l'oreille du maître assis nonchalamment sur le bout de la drôme. Le +maître parle à l'officier; l'aspirant de quart posté devant passe +derrière; l'officier a regardé au vent par-dessus les bastingages. On +lui a dit: C'est là... là...; et bientôt on entend le chef de quart +prononcer ces paroles, qui arrêtent le sang dans toutes les veines: +<i>Timonnier, allez réveiller le commandant</i>.</p> + +<p>Le commandant paraît: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on +lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au +bout de laquelle toutes les destinées semblent attachées... <i>Cachez les +feux partout: branle-bas général de combat</i>. C'est l'ordre qu'a donné le +chef à l'officier de quart. A bord d'une frégate, en temps de guerre, le +branle-bas est aussitôt fait, même de nuit, que l'alignement d'un +régiment d'infanterie rangé sous les armes. En un clin-d'oeil, les +hamacs, où dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes, +sont portés dans les bastingages, les pièces sont détapées, les mèches +allumées, les canonniers à leur poste de combat, les chirurgiens parés +dans le faux-pont à découper les blessés qu'on leur jettera. La poudre +circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le +capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les +parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu à son +devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donné par le commandant de +la frégate, se trouva exécuté: il n'y avait plus qu'à attendre +l'événement..</p> + +<p>Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le +pont, cherchent à voir le navire que l'on croit avoir aperçu! Tous les +yeux se tiennent attachés sur une masse noire qui semble approcher en se +balançant sur les flots qui la poussent vers la frégate. La grande voile +a été mise sur les cargues, le ris de précaution, pris dans les +huniers, a été largué: mais le point noir avance, la masse aperçue +grandit, s'étend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble +encore donner des formes gigantesques. <i>Il faudra bientôt en découdre</i>, +se disent tout bas les matelots. <i>Le commandant vient de capeler son +grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux à revendre à bord</i>. +Mais quel silence règne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et +recevoir la mort! Le bâtiment chasseur n'est plus qu'à une portée de +pistolet de la frégate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!... +Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant à +cette petite distance, à cette heure sinistre où le péril a quelque +chose de si funeste au milieu des mers qui gémissent, du vent qui semble +se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une manière +si lugubre!...</p> + +<p>Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de +<i>silence</i>, dont le son aigu et saccadé se prolonge et va frapper les +oreilles attentives de l'équipage de la frégate. Puis à ce coup de +sifflet succèdent ces mois solennels hélés en anglais: <i>Ship hoe!... +C'est un Anglais, c'est un Anglais</i>!</p> + +<p>Le commandant de la frégate répond, et aussitôt le pavillon français +flotte dans l'obscurité au haut de la corne; et dans le porte-voix de +combat a retenti cet ordre si bien compris: <i>Parez-vous à faire feu au +commandement</i>! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment suprême.</p> + +<p>La frégate revient au vent pour présenter le travers à l'ennemi, qui a +voulu la prendre en hanche en se laissant culer. <i>Feu tribord</i>! La volée +part à la fois à bord des deux navires, et ces deux bordées ne font +qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement +de recharger les pièces; silence qui n'est interrompu que par le bruit +des manoeuvres qui tombent, des blessés qui crient. <i>Feu tribord</i>! +répète le commandant. <i>Feu tribord</i>! répètent les officiers; <i>charge en +double! pointe à démâter</i>! Les coups de canon ne se font pas attendre; +ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de +l'obscurité et des bouffées de fumée, on entend: <i>Le vaisseau est là</i>! +<i>le voilà par la hanche! le voilà!</i> attention à pointer: <i>feu! feu!</i> et +toujours feu.</p> + +<p>A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un +combat est une longue fusillade à coups de canon: là ce sont des balles, +ici ce sont des boulets.</p> + +<p>C'est en vain que la frégate, couverte de voiles, a voulu fuir: le +vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus +à démâter, il pointe à couler bas. Il ne réussira peut-être que trop +bien: un aspirant est monté précipitamment sur le pont; il a dit un mot +à l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, où +il semble cloué, a ordonné de garnir les pompes. Les brimbales étaient +montées: les pompes jouent aussitôt; l'eau entre dans la cale par les +trous des boulets reçus à la flottaison, et toujours le vaisseau anglais +poursuit sa proie, en paraissant étendre sur elle, comme des ailes +fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement +bordées sur ses vergues immenses.</p> + +<p>Une dernière volée va décider du sort de la frégate. Oh! que les chefs +de pièce, enragés de toujours manquer cette mâture, mettent de zèle et +d'âme à pointer leurs canons: cette volée sera terrible pour le +vaisseau, qui présente le travers; elle sera lancée à bout portant et +des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette +volée, dernier effort du bâtiment le plus faible et le plus maltraité. +Elle a tonné, et long-temps après qu'elle est sortie comme la foudre du +flanc de la frégate, les nuages épais d'une homicide fumée, cachent +encore et la frégate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud +nuage de salpêtre: le vaisseau a culé; un bruit effroyable se fait +entendre! C'est son grand mât de hune, avec les voiles dont il est +surchargé, qui, en craquant comme un édifice qui s'écroule, tombe le +long de son bord entre lui et la frégate. Un cri de <i>vive l'empereur</i>! +un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidité de la foudre, de +dessus le pont de la frégate. Elle vient de démâter l'ennemi: elle vient +d'échapper à sa perte, à sa honte! c'est de la batterie, c'est des +gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arrière, c'est de partout enfin +que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La frégate, +délivrée, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les +flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis. +Elle fuit; mais en s'éloignant elle veut encore faire ses adieux à +l'ennemi qui lui présente un avant tout délabré. Une volée, chargée à la +hâte jusqu'à la gueule, est lancée avec rage dans les bossoirs du +vaisseau: c'est la dernière! un roulement annonce à bord de la frégate, +que l'action est finie et que le feu est éteint.</p> + +<p>Oh! c'est alors que la scène qu'animait l'ardeur du combat et +qu'ennoblissait l'éclat de la gloire, va changer de face! Pendant deux +heures on a marché dans le sang et sur des cadavres, sans s'en +apercevoir: les idées étaient plus haut. Mais après le roulement du +tambour, mais après l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur +le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a marché, +les cadavres et les membres épars que l'on a foulés aux pieds. L'appel +va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range +sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on +cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix +répondent, <i>présent</i>. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne +répondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides +funérailles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des +matelots, effacer les taches épaisses du sang qui a si long-temps coulé +pendant la nuit!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIb" id="IIIb"></a>III.</h2> + +<h3>Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais.</h3> + + +<p><i>La Canonnière</i> 93 devait escorter, de Perros à l'Ile-de-Bas, sept à +huit navires chargés de grain, et destinés à approvisionner les magasins +des vivres de la marine au port de Brest.</p> + +<p>Notre canonnière était une de ces embarcations longues et plates que +Napoléon avait fait construire par milliers, pour opérer cette +gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus +tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille, +en leur plantant une haute mâture de brick de guerre, et en remplaçant +leurs trois fortes pièces de trente-six, par une douzaine de petits +canons de quatre; elles qui, étroites et longues, ne calaient que quatre +à cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnières, si +fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute mâture et +payèrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'égaler aux +grands bricks de l'État.</p> + +<p>Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqués +sur ces bateaux, si peu stables, à prévenir les moindres grains! A peine +un nuage s'élevait-il un peu rapidement sur l'horizon; à peine la brise +venait-elle à verdir la mer, ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait +tout à bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la +risée. On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que +l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout +un équipage est mise si souvent en jeu.</p> + +<p>Les vents étaient au sud-est lorsque nous appareillâmes de Perros avec +notre petit convoi. Le matin on s'était assuré, en montant au sémaphore, +guindé sur la partie la plus élevée de la côte, qu'il n'y avait aucun +ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les +flots: la brise était ronde, la journée paraissait devoir rester belle. +En un clin d'oeil nous fûmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par +notre côté de tribord, et longeant, avec nos bâtiments bien ralliés, la +côte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de +belles vagues étincelantes au soleil de mai, défilaient déjà à nos yeux, +et à chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et +de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de +voir ainsi la terre se métamorphoser sans cesse et revêtir les couleurs +et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la +mer encadre avec son mirage, ses riants fantômes, et dont le navire est +le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si +indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de +naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de +l'Océan.</p> + +<p>Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber, +passa définitivement au Sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu +grisâtre, de gros nuages, chargés de pluie. Une brume épaisse s'étendit, +comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà +derrière nous, et sur la côte, qui ne se montrait plus à l'horizon que +comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous +contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à l'Ile-de-Bas, mais +bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre.</p> + +<p>Notre capitaine, brave officier, élevé dans les dangers de sa profession +et accoutumé à supporter toutes les contrariétés du métier, se montra +soucieux dès cet instant. Il nous ordonnait avec inquiétude de bien +regarder autour du navire. Il semblait prévoir l'événement que le sort +nous réservait.</p> + +<p>Quant à nos pauvres bâtiments du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant +soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche +de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre +tout événement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient +pas de rôder, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits +bâtiments que nous nous hasardions quelquefois à faire sortir de nos +ports.</p> + +<p>A dix heures on vint nous annoncer que le déjeûner était servi dans la +chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta +sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la +canonnière, chaque fois que le pilote-côtier venait conseiller d'envoyer +vent-devant.</p> + +<p>Nous étions assis depuis quelques minutes autour de la table du +déjeuner, lorsque nous entendîmes sur le pont un mouvement +extraordinaire. Nous montâmes tous. Ceux des navires du convoi qui se +trouvaient à terre de nous, venaient de laisser arriver à plat sur la +canonnière. Malgré l'épaisseur de la brume, ils avaient aperçu au vent à +eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons +les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait +pour nous dire l'un à l'autre ce que nous venions de découvrir....</p> + +<p>Une haute voilure de brick nous apparaît dans la brume, sous une forme +aérienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec +vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait poussé +silencieusement au-dessus des flots. Bientôt le brick, que nous ne +voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des +navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire <i>le +Jean-Bart</i>, disons-nous, qui, mouillé depuis long-temps à l'Ile-de-Bas, +sera parti ce matin, pour retourner à Saint-Malo. Nous nous flattions +trop; mais comment penser qu'un bâtiment ennemi osât, avec un temps +pareil, approcher aussi près d'une côte aussi dangereuse! comment +supposer que sur ces mers, où quelques heures auparavant nous n'avions +pas vu un seul navire, un brick anglais fût parvenu aussitôt à se placer +sous terre? On ordonne le branle-bas de combat à notre bord. Le +capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux +bâtiments du convoi: <i>Continuez de louvoyer, et si l'un de vous amène +pour le brick en vue, je le coule à fond</i>.</p> + +<p>Le moyen de choisir, si c'est un bâtiment ennemi? Coulés par le brick +s'ils n'amènent pas, ou coulés par notre canonnière s'ils amènent, nos +navires se décident toutefois à louvoyer pour essayer de gagner la côte. +Notre anxiété ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large +par un navire qui paraît être si fort! Qu'allons-nous devenir!</p> + +<p>Il n'était que trop fort, en effet, ce brick qui déjà nous laisse voir +une batterie très-haute, au-dessus des lames qui clapottent à peine au +ras de ses sabords, ouverts comme une gueule béante qui s'apprête à +vomir du sang et de la flamme.</p> + +<p>Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver +le convoi qui lui avait été confié. Il ordonna de commencer le feu et de +pointer juste.</p> + +<p>Deux ou trois grosses lames passent sous la canonnière; on attend +<i>l'embellie</i>, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous +envoyons par tribord cinq coups de canon de quatre, au brick anglais, +qui paraît à peine en être effleuré. Cette agression semble le mettre à +l'aise; il revient un peu au vent, en nous laissant voir à sa corne la +queue d'un large pavillon rouge; puis après nous entendons éclater, au +milieu d'un nuage de fumée blanche que vomit sa batterie, un lourd coup +de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a sifflé à nos +oreilles; elle a frappé plusieurs de nos hommes. Un mât de hune tombe: +le capitaine hurle au porte-voix: <i>Enlevez les blessés! feu tribord</i>! +Nous faisons feu; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le +bruit de nos petites pièces. Le combat est engagé: le brick nous +approche à demi-portée de pistolet; il masque son grand hunier pour ne +pas nous dépasser, et dans cette position les sifflets perçants des +maîtres se font entendre: c'est le moment fatal. Une grêle de boulets et +de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos +passavants. Cette position n'était plus tenable; et, loin d'amener, +notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible: <i>A +l'abordage! à l'abordage!</i></p> + +<p>Dans un moment de calme et d'affaissement, une petite voix vient glapir +au panneau. C'est un mousse qui crie: <i>Nous coulons! nous</i> <i>coulons! la +calle est pleine d'eau</i>! Les boulets de 32 du brick, pointés à la +flottaison, nous avaient percés de part en part: chaque projectile avait +fait deux trous par lesquels l'eau entrait dans notre calle, comme dans +une citerne.</p> + +<p>La barre de la canonnière est poussée à babord; le capitaine lui-même +aide les timonniers à faire ce mouvement; avec l'aire que conserve +encore le navire à moitié coulé, nous revenons au vent et nous abordons +le brick qui nous présente le travers. Mais qui montera à l'abordage! Il +ne reste tout au surplus que quinze à seize combattants sur notre pont, +de tout un équipage de cinquante hommes: les Anglais prennent le parti +de descendre à notre bord; ils tombent par groupes sur nous: notre +capitaine, furieux, se précipite devant eux. Un coup de sabre lui fait +voler le sommet de la tête: deux coups de feu l'étendent mort. Les +briquets voltigent sur nos têtes, les coups de feu pleuvent de tous +côtés. Il n'y a plus que des morts, des blessés et des Anglais sur notre +canonnière, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le +brick s'éloigne d'elle, laissant à notre bord les deux tiers de +l'équipage, qu'il nous a mitraillés, hachés et coulés.</p> + +<p>Bientôt heureusement les embarcations du brick sont mises à la mer: +elles recueillent nos blessés. On nous transporte à bord du bâtiment +ennemi. Le capitaine anglais nous reçoit avec flegme, avec un peu de +dédain même: ses hommes étaient occupés à fourbir les batteries des +caronades qui venaient de nous foudroyer, et à enlever sur le pont les +taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de +nous traiter ainsi se nommait <i>le Scylla</i>, capitaine Arthur Atchisson. +Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes +d'équipage; il n'en fallait pas tant pour nous.</p> + +<p>Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'était que +légèrement blessé: il ordonne à un grand homme sec, qui parlait +français, d'adresser à cet officier les questions suivantes:</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous résisté avec si peu de monde et un navire si +faible, au brick que vous voyez?</p> + +<p>—Parce qu'il a plu à notre capitaine de le faire. Dites à votre +commandant que je suis son prisonnier; mais que je n'ai aucun compte à +lui rendre.</p> + +<p>—Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle était votre +intention en cherchant à l'attirer sur les roches de Kéralïès?</p> + +<p>—Notre intention était de vous faire vous jeter sur les rochers et de +nous donner le plaisir de vous voir vous noyer, en nous sauvant.</p> + +<p>—Le capitaine me dit de vous répondre qu'il connaissait la côte tout +aussi bien que vous, parce qu'il a à bord un pilote français.</p> + +<p>—Et quel est ce pilote?</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—En ce cas, dites à votre capitaine que vous êtes une lâche canaille, +et que je vous méprise trop pour répondre désormais aux questions qui me +seraient faites par la bouche d'un traître de votre espèce.</p> + +<p>Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre +second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arrière, en +ordonnant qu'on aille chercher le master.</p> + +<p>Le master paraît: il s'exprimait assez bien en français. Après avoir un +instant causé avec son commandant, il dit à notre second:</p> + +<p>«Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous présenter ses +excuses, et de vous assurer qu'il méprise autant que vous pouvez le +faire vous-même, le pilote français à qui vous attribuez avec raison +votre perte. C'est un traître dont nous nous sommes servis, mais que +l'on paie et que l'on ne peut estimer. Pendant tout le temps que vous +passerez à bord, il lui sera interdit de paraître sur le gaillard +d'arrière; c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi à +vous demander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table.» +Nous vîmes, après ces paroles, notre second et le capitaine anglais se +donner affectueusement une poignée de main.</p> + +<p>Nous fûmes traités à bord de <i>la Scylla</i> avec tous les égards possibles.</p> + +<p>Quant à notre pauvre canonnière, quelques heures après notre combat, +elle coula, malgré toutes les peines que s'étaient données les Anglais +pour la maintenir sur l'eau comme un trophée de leur victoire; elle +coula avec nos morts sur le pont! Le navire que ces pauvres gens avaient +défendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon, +que personne n'avait songé à amener, disparut au bout du pic sous les +flots que le sang de tant d'hommes avait rougis....</p> + +<p>Pendant la nuit, à l'heure où les Anglais nous croyaient endormis, nous +entendîmes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient +réciter des prières. Et puis ensuite on faisait silence, et des objets +qui paraissaient être d'un grand poids étaient lancés à la mer. +C'étaient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessus le bord, +mais avec mystère, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait +dans ce combat si inégal. C'était là une de ces coquetteries de guerre, +que l'on n'épargne pas même aux vaincus.</p> + +<p>Trois jours après notre action, nous fûmes plongés, blessés, sans +effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plymouth.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE.</h2> + +<h3>Aventures de Mer.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ic" id="Ic"></a>I.</h2> + +<h3>Le Capitaine de négrier.</h3> + + +<p>Un de mes amis d'enfance, après avoir servi comme officier dans la +marine militaire, se livra en 1816 à la traite des noirs, et parvint à +s'enrichir en peu de temps, au milieu des périls attachés à cette triste +navigation. Revenu malade à la Martinique, à la suite d'un voyage +pénible, il était à peine convalescent, qu'il se disposa à entreprendre +une autre campagne à la côte d'Afrique. Son ami, qu'il revoyait après +sept à huit ans de séparation, crut devoir employer, en cette +circonstance, tout l'empire que lui donnait sur son esprit un ancien +attachement, pour le détourner d'un projet qui, selon toutes les +apparences, allait lui coûter la vie. Mais toutes ses instances furent +vaines, et la dernière conversation qu'eurent ensemble les deux marins, +est assez caractéristique pour pouvoir être rapportée ici au profit de +ceux qui ne s'imaginent pas ce qu'une vie aventureuse peut offrir de +charmes à une jeune imagination et à l'exaltation d'une âme avide et +forte.</p> + +<p><i>L'ami</i>.—Pourquoi, avec une fortune acquise aux dépens de la santé, et +au milieu de tant de dangers, vas-tu encore, malade comme tu l'es, +chercher une mort presque certaine, tandis que tu pourrais vivre si +commodément maintenant au milieu d'une famille que tu chéris, et qui +n'aura pas de plus grand bonheur que celui de te revoir?</p> + +<p><i>Le capitaine</i>.—Si tu connaissais comme moi toutes les sensations que +j'ai éprouvées dans le métier que je fais, tu ne m'adresserais pas une +pareille question. Fatigué de végéter au milieu des habitudes uniformes +de l'Europe, j'ai trouvé un autre monde, une autre nature sur la côte +d'Afrique. C'est là que je me suis senti vivre le plus énergiquement; +c'est là seulement que j'ai compté pour quelque chose, les arts qui nous +élèvent au-dessus de l'incivilisation des sauvages. Et crois-tu que ce +ne soit pas quelque chose de délicieux que de se montrer avec +supériorité au milieu d'une peuplade de nègres qui tous vous regardent +comme un homme d'une nature extraordinaire, qui vous admirent comme un +être miraculeux? Très-souvent, dans mes rêves de gloire, je me suis +imaginé que j'étais amiral, et qu'après un combat, je paraissais, enivré +d'applaudissements, dans une salle de spectacle. Eh bien, dans ma fièvre +de gloire, j'éprouvais mille fois moins de plaisir que lorsque j'ai +parcouru, à côté du cacique des Bisagos, un marché ou une ville où trois +à quatre milles noirs attachaient sur moi leurs regards avides. L'idée +que j'allais choisir dans cette multitude trois ou quatre cents +esclaves, me repoussait moins que la puissance que j'allais exercer sur +tout ce monde ne me séduisait. Et puis cette mâle satisfaction de +commander à un équipage d'hommes aventureux que j'avais conduits, à +travers tant de dangers, sur des côtes où les croiseurs nous +poursuivaient encore, me donnait en moi une sorte de confiance que +toutes les récompenses décernées par l'Europe à une belle action, ne +m'auraient pas inspirée. Va, crois-moi, c'est quelque chose de bien +séduisant que de réussir à surmonter de grands périls et à faire des +choses inconnues au reste du monde entier.</p> + +<p><i>L'ami</i>.—Mais enfin, avec ton bon sens et le respect que tu fus habitué +à porter aux lois de l'humanité, il t'a fallu vaincre bien des obstacles +et surmonter beaucoup de remords déjà, pour exercer un métier comme +celui que tu fais?</p> + +<p><i>Le capitaine</i>.—Et c'est justement parce qu'il fallait braver des lois +qui gênaient mon indépendance, que j'ai fait la traite; si elle avait +été permise, je n'y aurais jamais songé. Aujourd'hui, je la ferais pour +rien, non pas que je sois inhumain; car un nègre qui souffre me fait +plus de mal que la douleur que je ressentirais moi-même; mais c'est +parce que l'attrait qui m'attire vers les choses extraordinaires, est +irrésistible pour moi.</p> + +<p><i>L'ami</i>.—Et ta famille, tu n'y penses donc plus?</p> + +<p><i>Le capitaine</i>.—Dans le moment où je me crois sur le point de perdre la +vie, je pense à ma mère; mais je l'ai mise dans l'aisance, et ce qui me +console, c'est que je lui laisserai plus de 150,000 francs.</p> + +<p><i>L'ami</i>.—Et crois-tu aujourd'hui que si tu voulais te marier, et que tu +eusses des enfants auxquels tu t'attacherais, ton sort ne serait pas +plus heureux que celui que tu vas chercher en prodiguant ta vie pour une +fortune dont tu n'as plus besoin, ou pour des succès sans gloire ou +plutôt sans excuses?</p> + +<p><i>Le capitaine</i>.—Bah! une femme, des enfants, ne m'en parle pas! cette +pensée me gêne trop. Une jolie goëlette, quelques vaillants matelots, +une bonne paire de pistolets et un sabre, voilà tout ce qu'il me faut. +Avec cela et mille lieues de mer à parcourir, un homme comme moi est le +plus heureux du monde! Voilà tout mon bagage et ma fortune. Je n'en +aurai jamais d'autre, s'il plaît à Dieu.</p> + +<p><i>L'ami</i>.—Et les souffrances que tu as éprouvées à la suite de ton +voyage, et les maladies que tu vas braver encore?</p> + +<p><i>Le capitaine</i>.—Quoi! les maladies de la côte d'Afrique? C'est si tôt +fait: dans cinq à six heures on est expédié. Jamais je ne me suis senti +fait pour mourir de la goutte. Tiens, vois-tu, depuis qu'ici je dors +tranquille et sans craindre aucune alerte, je m'ennuie à la mort. Mais à +mon bord, quand je m'étends tout armé sur le pont avec trois cents noirs +dans ma cale, et que je pense que je serai peut-être éveillé par une +révolte ou la chasse d'un croiseur, je ne puis pas te dire combien je +m'estime comme homme, combien je méprise la vie d'un buraliste, par +exemple, ou celle d'un épicier.</p> + +<p><i>L'ami</i>.—Tu ne comptes donc pour rien l'estime de tes semblables, la +considération dont tu pourrais jouir dans le monde?</p> + +<p><i>Le capitaine</i>.—Et qui t'a dit que le roi des Bisagos ou du +vieux-Calebar ne m'estimât pas? Et crois-tu que la considération des +armateurs que j'enrichis, et le respect de mon équipage, ne soient pas +quelque chose pour moi! Le monde est tout entier dans mon navire ou le +lieu que j'aborde. Tous ceux qui me regardent comme une espèce d'écumeur +de mer, m'estiment plus qu'ils ne s'estiment eux-mêmes. Je suis dix fois +plus homme qu'eux tous. A terre je vaudrais autant qu'eux dans la +plupart des professions qu'ils exercent; à la mer je ne voudrais d'aucun +d'eux, peut-être, pour mon mousse. J'ai rencontré jusqu'ici bien de ces +hommes-femmes qui me regardaient avec une sorte d'effroi ou +d'étonnement, mais je n'ai vu personne qui eût l'air de m'examiner avec +mépris. Tu connais d'ailleurs assez mon caractère, pour penser que tes +remontrances ne pourront ébranler une résolution prise depuis si +long-temps, et à laquelle cinq voyages de traite ne m'ont pas fait +renoncer. Tu m'offres la perspective d'une vie tranquille dont je ne +veux pas, et pour laquelle je ne suis pas fait. Tu as rempli envers moi +les devoirs de l'amitié, et tu as suivi les impulsions de ton coeur en +cherchant à me ramener au sein de ma famille. Je te remercie de tous tes +efforts, et si, comme il est probable, nous ne nous revoyons plus, crois +bien que jusqu'à mon dernier jour je me rappellerai ta conduite, qui est +celle d'un vieux camarade et d'un brave garçon. Adieu! embrasse ma +pauvre mère pour moi, et dis-lui qu'elle est riche aujourd'hui, et +qu'elle ne me pleure pas trop, si je meurs avant elle. Adieu!... Je +n'aime pas à m'attendrir, parce que cela ne conduit à rien de fort....</p> + +<p>Après cet entretien, le capitaine négrier quitta son ami, s'embarqua sur +sa goëlette, et ne revint plus. Assassiné à la côte d'Afrique par ses +nègres, qui se révoltèrent, dans la rivière des Bisagos, quelques jours +avant son départ, son corps fut jeté à l'eau par les esclaves furieux, +qui mirent, en s'échappant, le feu au navire qui devait les jeter sur +les côtes de la Havane.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIc" id="IIc"></a>II.</h2> + +<h3>Les pirates de la Havane et le brick de guerre.</h3> + + +<p>Pris par un pirate qui avait pillé le négrier sur lequel nous sortions +des Bisagos, avec une cargaison de trois cents esclaves, je me trouvai +forcé de m'abandonner au sort qui venait de m'enchaîner aux chances +périlleuses que couraient les forbans auxquels nous nous étions rendus. +Leur navire était un petit trois-mâts de la Havane, fin voilier, bien +équipé et armé de douze carouades de 16. Ils allèrent établir, après +avoir capturé et expédié notre bâtiment, leur croisière près de +Sierra-Leone.</p> + +<p>Une nuit, je me le rappellerai toujours, le capitaine ayant prévu du +mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda à +l'officier de quart de veiller aux grains qui s'élevaient du sud-est; +mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart, dont l'habitude +était de boire beaucoup, le capitaine s'entortilla de quelques +pavillons, et s'endormit sur le pont auprès du timonnier. A chaque grain +qui tombait à bord, il se réveillait, et, d'une voix tonnante, ordonnait +d'arriser les huniers. Un de ces grains fut si violent, qu'après avoir +grondé sur nous, il nous força d'amener les huniers sur le tenon. Mais +dès que le nuage qui nous avait inondés de pluie fut passé sous le vent, +un des hommes placés aux bossoirs cria: <i>Navire</i>! Tout le monde se leva +à ce cri répété de l'avant à l'arrière: c'était un spectacle curieux et +terrible que de voir ces matelots déguenillés sortir de l'entrepont, +comme d'un antre de brigands, les pistolets accrochés à leur ceinture +de corde, et un large poignard à la bouche ou dans la main. Jamais un +branle-bas de combat ne fut aussi vite fait à bord de la frégate la +mieux tenue. Tous les regards de ces hommes avides se portaient sur la +partie de l'horizon où l'on avait cru apercevoir le navire. Un point +noir se faisait remarquer confusément en effet sous le vent, à une assez +petite distance. La nuit était sombre, le ciel couvert, et le +bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine +pirate, l'oeil fixé sur l'habitacle, dont il cachait la lueur avec sa +capote, faisait gouverner de manière à rallier le bâtiment qu'il croyait +apercevoir, se tenant toujours au vent du point où il s'imaginait le +voir fuir. Bientôt un officier qui s'était placé devant, passa sur +l'arrière pour avertir le capitaine qu'on n'était plus qu'à une portée +de fusil du navire chassé. <i>Soyez parés à l'abordage</i>, dit alors le +capitaine à demi-voix à tout son monde: <i>Il faut l'enlever souplement, +garçons</i>! Et tous les forbans frémirent d'impatience, courbés presque à +plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour être plus tôt prêts à sauter à +bord du bâtiment, qu'ils dévoraient déjà des yeux. Le navire, dont nous +approchions à chaque minute, ne faisait aucune manoeuvre; le plus grand +silence régnait à son bord: on aurait dit, à quelques embardées qu'il +faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant +dans ses voiles orientées au plus près, lui faisait suivre sa route. Le +capitaine pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et +recommandait à ses gens, en retenant son haleine, de faire silence; il +voulait qu'on sautât à bord comme pour faire une niche à l'équipage, +qu'on se proposait de massacrer. Mais, au moment où le bout du beaupré +allait s'engager dans la hanche du brick, car c'était un grand brick, un +cri terrible de <i>Feu partout</i>! se fait entendre dans un porte-voix, et +tout tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous +couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le cratère d'un +volcan. La détonnation de cette volée à bout portant avait été si forte, +que personne, je crois, ne l'avait entendue. Ce ne fut que quelques +minutes après cette épouvantable commotion, que nos oreilles purent +distinguer le bruit de la mer qui venait battre encore tranquillement +notre navire démâté et percé d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en +vain se portaient avec effroi autour de nous; le brick avait disparu. On +ne pouvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre +roulis, ou sans faire crier un mourant sous ses pieds. Le gaillard +d'avant était jonché de cadavres. On allume des fanaux; on cherche le +capitaine qui, au moment de la volée, était monté sur le bastingage; on +ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle était +remplie d'eau. Tous les hommes, bien portants ou non, sautent aux +pompes, qu'on ne peut franchir. <i>Nous coulons</i>! crie un officier: +<i>embarquons-nous dans la chaloupe et les canots, sans perdre de temps</i>; +et aussitôt on frappe les caliornes sur la chaloupe pour la mettre à la +mer; mais, quand les embarcations sont amenées, chacun s'y jette avec +fureur: les premiers embarqués défendent leurs places contre ceux qui +veulent s'en emparer, et empêcher les canots de déborder sans eux. Les +poignards brillent dans les mains des pirates; le carnage recommence; +et, sur le pont et le long du bord du navire qui va couler dans quelques +minutes, se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord, +chargée de ceux qui sont parvenus à massacrer les assaillants qui +voulaient s'y établir après eux. Décidé à périr ou à ne me sauver que +dans cette embarcation, je saisis la boîte qui renfermait un des compas +de l'habitacle, et je me jette à l'eau; je nage avec mon fardeau vers la +chaloupe, qui bordait deux ou trois avirons pour s'éloigner du corsaire. +Un des forbans, voyant que j'élevais quelque chose au-dessus des flots, +me présente la pelle d'un aviron, pour m'aider à monter à bord. Ils +aperçoivent un compas, et me reconnaissent: pensant que la boussole, +dont ils avaient oublié de se munir, pourrait diriger la route mieux +qu'ils n'étaient capables de le faire, ils me reçoivent au milieu d'eux. +Un mât de misaine et sa voile avaient été amarrés sur les bancs de +l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap à terre. +J'indique l'aire de vent à suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de +recevoir des secours sur la côte que nous aborderions, nous nous +éloignons du navire, que des efforts bien entendus auraient pu +long-temps encore tenir à flot. Le jour enfin vint éclairer une des +scènes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine +de brigands entassés dans un canot de vingt-cinq pieds, les uns la +figure barbouillée de sang, à moitié endormis sous les bancs, les autres +essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reçues en +poignardant leurs camarades, et les misérables parlant encore avec une +féroce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu'ils avaient +remportée! Aucun regret n'échappait de leur bouche; aucune crainte ne se +lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en +riant de la nécessité de se partager les membres du premier qui +succomberait, si nous ne pouvions gagner la terre avant que la faim ne +les tourmentât. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d'eux leur +fût présenté. Un navire dont les voiles blanches se montraient à +l'horizon, vint frapper nos yeux: cette vue me fit tressaillir de joie. +Placé à la barre, mon premier mouvement fut de gouverner de manière à +nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irréfléchi. +«Tu parais avoir bien envie de nous faire pendre au bout de la grande +vergue de ce bâtiment, me dit un des pirates.—Il ne nous aura peut-être +que trop vite, ajouta un autre. Tâchons d'avoir la terre: un banc de +sable vaut mieux pour nous qu'un bout de planche où il y a un pavillon +anglais ou américain.—Mais, répondis-je aussitôt, croyez-vous que si +nous étions sauvés par un navire, je passerais moins que vous pour avoir +fait la course?—C'est vrai, dit un pirate; il serait pendu aussi au +bout d'un cartahut, comme un vrai brave. Amenons notre misaine, pour +n'être pas aperçus de ce chien de navire, qui grossit à vue +d'oeil.—C'est ma foi trop vrai, qu'il grossit: il n'y a qu'un moment +qu'on ne lui voyait que les perroquets, et à présent on distingue ses +basses-voiles. Nous sommes gobés!—Dites-donc, les enfants, reprit un +autre, si ça pouvait être un ship marchand, un bon enfant de navire bien +chargé, avec dix hommes d'équipage, est-ce que nous ne sauterions pas +bien à bord encore en jouant de la pointe?» Et les forbans agitaient +leurs poignards en signe de joie. «—Tiens, ma poudre n'est pas +mouillée, à moi; j'ai deux coups de pistolet à envoyer au premier +venu.—Ah! il serait bon, ce navire, s'il voulait nous recevoir comme de +pauvres malheureux naufragés, et si nous sautions à bord pour prendre la +place de ces parias et leur faire faire un plongeon!—C'est un brick! +crie un forban: il est gros.—Tant mieux! il y en aura plus à la part. +Dans un quart-d'heure il sera sur nous, ou peut-être nous serons sur +lui; et en avant les fourchettes!—Oui, en avant les fourchettes! +s'écrièrent-ils tous, en menaçant de leurs poignards, encore tout +sanglants, le navire qui s'avançait.»</p> + +<p>Le brick ne tarda pas à apercevoir notre frêle embarcation, qui se +cachait souvent entre deux lames. Une oloffée qu'il fit m'indiqua +bientôt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pûmes distinguer son bois, +nous remarquâmes qu'il était très-allongé, et que sa mâture, séparée par +un grand intervalle, pouvait être celle d'un bâtiment de guerre. Une +large batterie jaune, régulièrement coupée par des sabords très-hauts, +ne nous laissa bientôt plus aucun doute sur l'espèce de navire auquel +nous allions avoir affaire: il fallut se résigner. Les pirates devinrent +silencieux; car rien n'impose plus à ces brigands de mer que la vue d'un +bâtiment très-supérieur en force. Après avoir amené ses perroquets et +cargué ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette +manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnaître pour +celui d'un maître d'équipage français. En nous accostant, deux hommes +nous jetèrent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de +monter à bord; mais tous les pirates avaient déjà jeté leurs poignards +et leurs pistolets à la mer. Ils avaient eu soin même de se laver la +figure, du sang dont ils étaient barbouillés, et qui avait eu le temps +de sécher sur leurs vilains visages.</p> + +<p>Le commandant du brick m'interrogea, après m'avoir entendu prononcer +quelques mots de français. Je lui racontai brièvement mon aventure, en +ne désignant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de négrier +espagnol. Je voulais épargner la vie de ces misérables, qui m'avaient +accordé l'hospitalité en me recevant dans leur chaloupe. Ma réserve, +quant à eux, fut inutile, comme on va le voir.</p> + +<p>«Qu'est devenu le trois-mâts négrier auquel, dites-vous, appartenaient +ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick +français.</p> + +<p>—Commandant, il a coulé sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui +s'est déclarée subitement.</p> + +<p>—Cette voie d'eau n'aurait-elle pas été faite par des boulets de +vingt-quatre, reçus hier par le trois-mâts, à onze heures du soir, à +bout portant?» A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de +24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et +je ne doutai plus que ce ne fût le brick même qui nous avait si bien +mitraillés. Je pris le parti de convenir de tout.</p> + +<p>«Oui, commandant; je suis forcé de l'avouer, c'est vous qui nous avez +coulés; jamais volée de navire n'a porté aussi bien: tout le gréement +et la mâture basse, criblés par votre mitraille, sont tombés sur nous à +l'instant même où votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans +doute, nous ont percés de part en part. Le navire n'a pas resté une +heure sur l'eau, après cet engagement terrible. Si vous aviez voulu +sauver l'équipage, cinquante hommes, peut-être, ne seraient pas revenus +des cent quarante marins qu'il y avait à bord.</p> + +<p>—Sauver ces misérables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le +méritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa +route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de +ce gueux de trois-mâts pirate? C'était <i>Raphaël de Règle</i> qui le +commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui étiez sur +<i>la Louise</i>. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du +moins, vous n'êtes pas un forban: allez demander à déjeûner à la +cambuse.—Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant à cette +vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les +mette aux fers. En arrivant au Sénégal, on leur apprendra à venir comme +des imbéciles attaquer la nuit un brick de guerre, où ils croyaient ne +trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages à poules.»</p> + +<p>Quelque temps après m'être couché dans le hamac où m'avait permis de +reposer le commandant, je m'éveillai au bruit que les pas de l'équipage +faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'était le brick de guerre qui +passait entre les débris du corsaire, à l'endroit même où celui-ci avait +coulé. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des +bouts de mâture flottaient çà et là; mais pas un seul homme ne +paraissait à la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les +regards des gens de l'équipage se promenaient avec curiosité et avidité +même autour du bord: pas une expression de pitié ne se mêlait aux +observations qu'ils se faisaient à voix basse, pour interrompre le moins +possible le silence de cette scène imposante. Le commandant ordonnait +froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient exécuter sans +paraître attacher une grande importance aux suites terribles de +l'engagement de la nuit. Une heure après avoir abandonné les parages où +surnageaient les débris du trois-mâts pirate, les matelots +chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se +promettant d'autres combats avant d'arriver à Gorée, lieu de station du +brick.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIc" id="IIIc"></a>III.</h2> + +<h3>La Licorne de mer.</h3> + + +<p>La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait +inventés par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'étaient +venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici +des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgré le +vague des probabilités que l'on a réunies sur l'identité de ce cétacée, +il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa +structure, prouvent du moins la réalité de son existence, et le danger +que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste, +citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera +l'authenticité.</p> + +<p>En 1827, le navire <i>le Robuste</i>, de Bordeaux, fut vendu au port du +Hâvre, et le constructeur qui se trouva chargé de faire le radoub dont +ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du +bâtiment, un bout de corne qui avait transpercé un des bordages de +l'arrière, à quelques pieds au-dessous de la flottaison.</p> + +<p><i>Le Robuste</i> est un navire qui a été construit dans l'Inde avec ce bois +de <i>tec</i>, dont la consistance est telle, qu'il peut être rangé parmi ces +ligneux que leur dureté a fait désigner sous le nom de <i>bois de fer</i>. +Cette corne, trouvée d'une manière aussi étrange, fut examinée avec +attention comme on peut le croire: sa forme était celle de l'extrémité +d'une dent d'éléphant, et sa substance paraissait être la même que celle +de cette matière osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine +<i>du Robuste</i>, à qui on fit part de cette découverte, n'en parut pas +surpris; et il expliqua ce fait de la manière suivante: «Une nuit, +dit-il, où le navire filait avec un fort beau temps sept à huit noeuds +dans les parages du cap Horn, il fut réveillé par un choc si violent, +qu'il crut que le bâtiment venait de se défoncer sur un récif. Monté +précipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui étaient de quart, +et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci +répondent qu'ils ont éprouvé une secousse qui leur fait croire que le +navire a touché. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas +une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du bâtiment même n'avait pas +été interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni +récifs ni fond dans les parages où il se trouvait. Personne ne put +deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait +ressentie, et qui était venue du côté de tribord par l'arrière, +c'est-à-dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu +lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques +débris de mâture l'eût occasioné; mais il devenait impossible de +s'expliquer comment une épave à moitié coulée eût pu heurter le bâtiment +par l'arrière, alors qu'il filait sept à huit noeuds. Comme, après cet +accident, <i>le Robuste</i> ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa +bientôt de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attribuèrent +cette secousse à l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la +tradition leur avait déjà donné l'idée.»</p> + +<p><i>Le Robuste</i> continua son voyage; il allait au Pérou, et il effectua +cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on eût +besoin de le réparer. Ce n'a été que lorsqu'il a éprouvé le besoin +d'être radoubé, que le bout de corne dont nous avons parlé a été trouvé +dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conservé cette +substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'était +bien, en effet, dans la partie où le choc s'était fait éprouver que le +bout de corne s'est trouvé. Il était brisé au ras du bordage, de manière +à faire penser que le cétacée qui l'y avait planté avec tant de +violence, l'avait rompu pour se dégager de dessous la partie du navire +où il s'était pris comme dans un piége.</p> + +<p>Mais ce fait, s'il avait été observé dans une seule circonstance, +pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle +la <i>licorne de mer</i>. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous +fournira, va venir ajouter un nouveau degré d'évidence à nos +conjectures. Le trois-mâts <i>l'Olinda</i>, du Hâvre, en se rendant à +Rio-Janeiro, se trouva heurté violemment près des côtes du Brésil, de la +même manière que l'avait été <i>le Robuste</i>. Le navire, lors de cet +accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa +cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de +l'impulsion donnée au navire par le choc, que sa vitesse avait augmenté, +pendant quelques secondes, de manière à faire sauter l'eau à bord sur +l'avant. <i>L'Olinda</i> fit son voyage, et je crois même plusieurs autres +traversées, sans faire plus d'eau qu'à l'ordinaire. Mais en réparant le +navire, le constructeur même qui avait suivi le radoub <i>du Robuste</i> +rencontra dans le bordage de l'arrière de l'<i>Olinda</i>, un bout de +défense pareil à celui qu'il avait fait arracher, quelque temps +auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les +cétacées qui avaient traversé le bordage de ces deux bâtiments étaient +parvenus à retirer la défense qu'ils y avaient enfoncée, les navires +auraient coulé quelques heures après; car jamais le jeu des pompes +n'aurait suffi à jeter l'eau qui serait entrée par un trou de près de +deux pouces de diamètre. <i>Le Robuste</i> navigue maintenant pour le Hâvre +sous le nom de <i>l'Indus</i>, et <i>l'Olinda</i> fait encore dans notre port les +voyages du Brésil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont à +la connaissance de tout le monde, et chacun peut les vérifier et +interroger même le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des +premiers rangs de son honorable profession.</p> + +<p>J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un +jour, après avoir dépassé les Açores, en se rendant à la Martinique sur +le trois-mâts l'<i>Activité</i>, lui et ses officiers éprouvèrent un choc si +violent dans la chambre où ils étaient à dîner, que tout ce qui se +trouvait sur la table fut renversé. Dans les parages où il se trouvait +alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse était venue de +l'arrière, et le navire, qui depuis a porté le nom de <i>Manlius</i>, n'a pas +plus laissé apercevoir de dommages que <i>le Robuste</i> et <i>l'Olinda</i>; mais, +pour cette fois, on n'a pas trouvé dans le bordage l'indice qui avait +expliqué les chocs qu'on avait éprouvés à bord des deux premiers +trois-mâts.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVc" id="IVc"></a>IV.</h2> + +<h3>Naufrage sur la côte de Plouguerneau.</h3> + + +<p>—Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui dérive avec le courant et le vent, +sur la côte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous +l'amène? Ce trois-mâts va bientôt se perdre, s'il plaît à Dieu! Il a +venté dur cette nuit, et nous aurons des débris à ramasser avant peu.</p> + +<p>—Écoute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau à bord de ce +bâtiment égaré, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je +connais un bon mouillage, oui, à terre du grand banc qui brise là au +large. Peut-être nous donneraient-ils quelque chose de bon à bord de ce +navire, pour leur avoir sauvé la vie.</p> + +<p>—Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire ça +dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'était affalé sous +Pontusval. J'étais tranquillement à pêcher du <i>lieu</i> au large avec ma +femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant +cinq bons <i>pater</i> et autant d'<i>ave</i>, avant de jeter ma ligne à l'eau. Je +n'étais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien près de ma +figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voilà que tout-à-coup +j'aperçois, en levant ma tête, un navire qui barbotait dans les lames, +et qui s'en venait <i>au plein</i>. Tu sens bien qu'aussitôt me voilà à +rentrer mes lignes, à lever mon grapin et à courir sur le bâtiment à +<i>toc de voiles</i>. Quand je montai à bord, les voilà tous à m'embrasser, +en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler français. +Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par +lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la +côte, et me voilà à remettre le bâtiment en bonne route.... Combien +penses-tu qu'ils m'aient donné pour mon lamanage, et pour les avoir +sauvés de la mort, ces mauvais hommes-là<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>?</p> + +<p>—C'étaient des Anglais, dis-tu?</p> + +<p>—Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils +parlaient de la gorge.</p> + +<p>—Ils t'ont donné.... Vous étiez à trois dans ton petit bateau, à ce que +tu m'as dit, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, à trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.</p> + +<p>—Ils t'auront donné.... Combien de temps as-tu passé à bord?</p> + +<p>—J'ai passé une demi-heure, une heure peut-être, ou deux ou trois +heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont +donné?</p> + +<p>—Vingt, vingt-cinq, trente écus, peut-être, que je pense, selon mon +idée!</p> + +<p>—Allons donc! Une ou deux livres de viande salée, mon ami, et une +bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon goût, mais qui ne se +sentait pas passer au gosier.</p> + +<p>—Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage?</p> + +<p>—Pas davantage! Après cela, sauvez donc la vie à des hommes!</p> + +<p>—Et ils ne t'ont pas seulement donné un peu d'argent?</p> + +<p>—Pas ce qui te ferait mal à l'oeil en argent. Seulement, le capitaine +m'a mis dans la main trois petites pièces en or, mais si petites, si +petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant.</p> + +<p>—En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros bâtiment qui dérive sur la +côte en grand. On a meilleur profit à ramasser les hommes une fois morts +sur le bord de la grève, qu'à leur sauver la vie en risquant de se +noyer. Deux livres de viande! est-il possible!</p> + +<p>—Oui, deux livres de viande salée encore.</p> + +<p>—Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!</p> + +<p>—Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des +quatre-fruits<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>—Et trois petites pièces d'or qui valaient peut-être trente écus!</p> + +<p>—Pas plus?</p> + +<p>—Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'après, vois-tu +bien, on a les débris du bâtiment et de la cargaison; au lieu qu'en +sauvant le bâtiment, on n'a rien, et on le voit s'éloigner au large en +se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la +tempête hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie, +mère de Dieu, qui fait ce <i>coup de temps</i> tout justement pour nous.»</p> + +<p>Le bâtiment qu'avaient aperçu nos deux pêcheurs de Plouguerneau, luttait +en effet contre la tempête, et luttait sans espoir de salut. Chacune des +voiles qu'il présentait à la violence du vent pour essayer de s'élever +de la côte, était enlevée en mille pièces par la bourrasque furieuse. +Poussé par la masse énorme des lames qui le heurtent en travers, il +dérive en roulant vers le rivage semé d'écueils et blanchi par l'écume +des vagues, qui mugissent sur le sable soulevé. Il mouille ses ancres +sur le fond, qu'elles labourent en cédant à l'effort des câbles.... +Efforts inutiles; le bâtiment va périr: son équipage nombreux se presse +sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mâts, que la mer +couvre déjà, que le vent plie comme de frêles peupliers sur la lisière +d'une forêt. Les malheureux naufragés lèvent les mains au ciel, +confondent leurs cris de terreur ou de désespoir.... A terre, c'est un +autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir +dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent +que la mer courroucée apporte à leurs pieds les fruits du naufrage. +Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme +des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les +attirer à eux et les dépouiller. A chaque cri de terreur que poussent +les naufragés, les pêcheurs du rivage répondent par un rugissement +d'allégresse.... La tempête est la plus forte, et les voeux de la +cruauté sont seuls exaucés: le navire disparaît dans une rafale +épouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les +unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles +viennent se briser avec un horrible fracas....</p> + +<p>La rafale a passé comme un coup de foudre: une <i>acalmie</i> lui succède.... +Quelques têtes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots +palpitants; des débris surnagent. C'est sur ces débris que se porte +d'abord l'avidité des paysans. Ils les halent à terre, en se jouant avec +les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage. +Puis après, c'est sur les naufragés qu'ils nagent, non pour les +secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez +avec quelle curiosité ils regardent ces matelots et ces passagers +tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci +remercient les riverains à qui ils croient devoir la vie, les paysans ne +cherchent qu'à arracher la montre qu'ils aperçoivent à la ceinture de +leurs hôtes, ou la bague qui brille à leurs doigts engourdis. Les +naufragés pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux +espoir. Il y a des femmes dans les naufragés sauvés. Mais il y a des +femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont +impitoyables. L'une d'elles va jusqu'à briser avec ses dents la bague +qu'elle n'a pu ôter au doigt gonflé de la femme du malheureux capitaine, +étendu mort sur la grève qui regorge déjà de cadavres.</p> + +<p>Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes échappés à la +tempête, restent pendant la nuit à demi nus, sur la plage inhospitalière +où la cupidité les a accueillis avec tant d'inhumanité. Des feux allumés +par les paysans, pour éclairer les travaux du sauvetage, servent à +réchauffer les membres glacés des naufragés. Les cris de joie des +pêcheurs de Plouguerneau se mêlent aux lamentations de leurs victimes, +toutes les fois qu'ils parviennent à tirer à sec une épave du navire, ou +une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agitée. Le jour +se fait bientôt: le temps est devenu moins menaçant; le ciel, qui +quelques heures auparavant vomissait la tempête et la foudre, a repris +sa sérénité, et il semblerait sourire à la nature, si les débris d'un +navire et les cadavres de quelques naufragés n'étaient pas là pour +attester les malheurs de la veille et le délire récent des éléments.</p> + +<p>Avec le jour, un bâtiment de guerre rôdant sur la côte, est venu +mouiller sur le lieu de l'événement, pour s'opposer à la fureur trop +connue des habitants de la côte après tous les naufrages. Les postes +voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'État, chaque +préposé des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils +veulent arracher à la mort même. L'ordre se rétablit: l'humanité veille +à côté de la cupidité; la générosité succède à la violence et à +l'endurcissement. Mais les paysans, repoussés dans leurs cahuttes, +s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force +armée, et pour tâcher encore de ravir aux hommes de l'État, les lambeaux +du navire et de la cargaison que protégent l'honneur et la force.</p> + +<p>Il y a quarante-cinq ans à peu près que ce triste événement se passa +sur la côte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une révolution a +passé sur les moeurs des habitants de ces sauvages contrées, et ces +moeurs se sont adoucies à la lueur des lumières qui ont pénétré jusque +dans les cantons les plus ignorés. Aujourd'hui peut-être, on ne prodigue +pas encore aux naufragés, sur cette côte aride, les soins que réclame le +malheur; mais du moins on ne dépouille plus de leurs humides vêtements, +les infortunés que la mer furieuse jette à moitié morts sur ces plages +d'airain. Oh! que la civilisation est belle, même quand elle n'inspire +pas toutes les vertus! C'est elle qui émousse la férocité de la +barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'à la plus stupide cruauté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a>QUATRIÈME PARTIE.</h2> + +<h3>Moeurs des Gens de Mer.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Id" id="Id"></a>I.</h2> + +<h3>La Prière des Forbans.</h3> + + +<p>Un capitaine français, de mes amis, fut pris, à peu de distance des Iles +du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire +capturé n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques +marchandises avariées par la grande quantité d'eau que faisait depuis +long-temps le bâtiment. L'équipage, poussé et enfermé dans la chambre, +avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement, +le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus +occupés à transporter à bord de leur brick-goëlette ce qui leur +convenait dans la cargaison, qu'à franchir les pompes, ne tinrent aucun +compte de l'avis de l'équipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils +s'aperçurent que leur prise était remplie à moitié de l'eau qu'on avait +négligé de pomper. Force fut alors pour eux de lâcher leur proie. Le +capitaine français et ses matelots, une fois débarrassés de la présence +des corsaires, sautèrent aux pompes, qu'ils ne quittèrent pas de la +nuit; mais ils ne purent parvenir à les franchir; et, vers le jour, ils +résolurent d'abandonner le bâtiment et de se sauver dans les +embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour +exécuter cette résolution. Deux canots approvisionnés de tout ce qui +était indispensable s'éloignèrent à force de rames du bâtiment, qu'ils +abandonnaient à moitié sombré; mais à peine avaient-ils fait quelque peu +de route, qu'ils aperçurent avec le jour naissant le navire-pirate, que +le calme plat de la nuit avait empêché de s'éloigner. Aussitôt que +celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de +caronade pour les contraindre à venir à lui. Les embarcations, forcées +d'obéir à un ordre aussi irrésistible, abordèrent le corsaire. Le +capitaine qui le commandait était un Espagnol. En peu de mots, il fit +comprendre au capitaine français qu'après l'avoir pillé, il n'entendait +pas l'exposer a être noyé, et qu'il lui accordait asile à bord de son +corsaire, à condition que lui et son équipage s'emploieraient du mieux +possible jusqu'à ce qu'on pût les mettre sur le premier navire qu'on +rencontrerait; et, pour commencer à les rendre utiles, on fit prendre la +barre au capitaine français, et on ordonna aux matelots de laver le pont +du navire, pendant que les gens de l'équipage du corsaire s'occupaient à +d'autres travaux.</p> + +<p>Quelques jours se passèrent sans événements. On faisait route vers le +cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie +qu'ils avaient trouvée à bord de leur prise, ils donnaient la barre à un +des matelots français, et un officier aussi peu attentif que les autres +à la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le +compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on +relevait le quart qui avait veillé jusqu'à minuit, on aperçut le feu +d'un navire. Le capitaine forban fut réveillé: on tint conseil; il fut +décidé qu'on prendrait chasse par prudence jusqu'à ce que le jour permît +d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientôt que le feu que +l'on avait relevé restait à la même distance, quoique le corsaire fît +route pour s'en éloigner, et cela fit supposer que le bâtiment qui le +portait avait vu la goëlette, et qu'il la chassait.</p> + +<p>Les pirates passent aisément de la témérité à la peur: ils ont trop de +conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exagérer quelquefois +l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent +difficilement leur sang-froid dans les circonstances où d'autres marins +ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers +rayons laissèrent bientôt à nos corsaires le loisir de reconnaître le +navire en vue: c'était un brick de guerre, que l'on supposa appartenir à +la station française du Sénégal. Il marchait bien; et quoique la brise +fût devenue forte, il était couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas à +faire aussi de la voile et à orienter au plus près, allure favorable +pour une goëlette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept à +huit noeuds de bout à la lame, passait dans chacune des vagues qui le +couvraient de l'avant à l'arrière. Le bâton de foc allait être rompu +dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer +le grand foc; deux matelots sautèrent à l'instant sur le beaupré, mais à +peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'écoute enleva en +fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jeté à trois ou quatre +brasses du bord: il élevait son bras droit sur les flots pour faire +signe qu'on le sauvât: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il +fut impossible de songer à le secourir autrement; il disparut dans une +lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'équipage. La mort +soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire +sur le capitaine espagnol, monté sur le dôme de la chambre, une +impression des plus vives: «<i>Amigos</i>!» s'écria-t-il, «<i>ne somos perros; +roguemos por el alma del pobre Simfroniano</i>! (Amis, nous ne sommes pas +des chiens; prions pour l'âme du pauvre Simphronien). Aussitôt tous les +pirates imitèrent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge à +la main, et psalmodièrent une prière rapide en tournant les yeux sur la +vague qui venait d'engloutir leur camarade. «Jamais, m'a dit le +capitaine français, il n'éprouva une impression semblable à celle que +lui causa la vue de tous ces pirates armés de poignards, couverts +presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de +gens livrés à la prière....» Le brick français approchait cependant: +déjà on distinguait sur son avant une partie de son équipage qui se +disposait à combattre. Arrivé à une portée de fusil, dans l'embellie +d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille perça les +voiles du corsaire, qui se disposait à riposter tant bien que mal. La +fusillade commença: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine +espagnol, frappé à mort sur son bastingage, avait déjà crié d'amener, +lorsque le petit mât de hune du brick, trop forcé par les voiles qu'il +portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa volée. Au +craquement que fit entendre le mât en tombant, la joie la plus vive +éclata parmi les pirates, qui tous se mirent à pousser un houra et à +s'agenouiller, le bonnet à la main, en signe d'actions de grâces. Le +soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait à réparer ses avaries. +Dans le moment de sécurité qui succéda à cette journée d'agitation, tous +les pirates, recueillis dans leur joie, attribuèrent le bonheur qu'ils +avaient eu d'échapper au brick croiseur, à la ferveur de leur prière. +Pendant toute la nuit, ils s'enivrèrent en réjouissance de l'efficacité +de leur acte de contrition.</p> + +<p>Un bâtiment marchand fut aperçu par le pirate deux jours après la chasse +qu'il avait reçue du brick français, que l'on a su depuis être <i>le +Cuirassier</i>. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et +mit à bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine français et son +équipage, qui furent débarqués à Gorée. «Jamais, m'a répété plusieurs +fois ce capitaine, en me rappelant sa captivité à bord du corsaire, je +n'oublierai la prière des forbans.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IId" id="IId"></a>II.</h2> + +<h3>Le voeu de deux Matelots.</h3> + + +<p>L'incrédulité afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les +hommes grossiers, elle effraie. Les uns, à défaut de croyance et de +religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve +au moins rassurée de ce côté; mais chez les autres, toutes les passions +s'élancent sans frein, et leur brutalité, qui ne cherche que l'occasion +de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilité.</p> + +<p>On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux +puérils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger. +Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrédité +l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en +présence du péril, que le plus grand nombre d'entre eux sont portés à +faire des voeux au moindre événement qui menace leur vie. Presque tous, +au contraire, rejettent au milieu des dangers toute espèce d'acte timide +qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un +mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'échappe quelquefois +de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et +qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une +volée de coups de poing avec elle, ou de la déconcerter par une +fanfaronnade.</p> + +<p>En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour après +son départ de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la +Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'équipage, quatorze +languissaient dans leurs cabanes, attaqués par la fièvre jaune, qui, +cette année, avait désolé les Antilles. Ce fut avec une peine extrême +qu'avant la tempête, nous pûmes réussir à serrer, tant bien que mal, les +voiles dont nous voulions nous débarrasser. Quand le vent, devenant +très-fort, ne nous eut plus laissé de doutes sur les dangers qui nous +menaçaient, une circonstance vint encore ajouter à notre embarras: le +grand foc, serré sur son bâton, se déferla; et, par l'effet du vent qui +fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hissé; la toile était +neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'à chaque +instant le bâton de foc paraissait vouloir casser avec la tête du mât de +hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le +pense bien, que nous essayâmes à haler bas cette voile, dont l'effet +était d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que +nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier +ayant été enlevé. J'espérais que le grand foc aurait le même sort; mais, +par une fatalité qu'ont éprouvée tous les marins, ce qui devait venir +n'arrivait pas; la maudite voile résistait.</p> + +<p>Un des matelots, nommé <i>Lachaussée</i>, m'ayant entendu exprimer vivement +le désir que j'avais que l'amure du foc partît, me proposa d'aller la +couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait +de sa vie; je lui dis d'attendre encore: «Non parbleu pas! me dit-il; je +sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous désobéir.» +Et voilà mon homme, petit, résolu et leste, parti sur l'avant. Un +mulâtre de Caïenne, nommé <i>Franconi</i>, le matelot de celui-ci, veut le +suivre: «Allons, lui dit Lachaussée, allons essayer à boire un coup +ensemble sans trinquer!» Ce furent les derniers mots que j'entendis; la +force du vent m'empêcha de savoir ce qu'ils y ajoutèrent. Je les vis se +serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le +bâton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes après, l'amure était +coupée, la voile défoncée, mes hommes rentrés à bord, et le bout-dehors +de beaupré brisé avec le petit mât de hune. Le navire, revenant alors +au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de bâtiments +dans cinq à six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je +rentrai à la Pointe-à-Pître, pour réparer mes avaries, au milieu des +débris dont les flots étaient couverts.</p> + +<p>Rien ne s'oublie plus vite que les dangers éprouvés à la mer. Quelques +heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent +conduits mourants à l'hôpital. Le surlendemain de notre arrivée, +Lachaussée et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance +timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose à me demander; car il +n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a +quelque chose à solliciter de son chef. La moindre inquiétude lui ôte +son air franc et ses manières libres. Je voulus voir venir mes deux +champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de côté de +moi, et me demande deux gourdes à compte sur ses gages. «Que feras-tu de +ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de +chemises, d'un pantalon?—Non, me répondit-il; j'ai de tout cela; mais, +voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une +poule et quatre bouteilles de vin.—Et à propos de quoi une poule?—Ah! +voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai sauté avec Franconi sur +le bout-dehors de beaupré, nous avons fait un voeu.—Et quel voeu, +encore?—Le voeu de manger une poule à la première terre!...» Le soir, +en effet, la poule fut cuite et mangée par eux, mais par eux seuls. +Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli.</p> + +<p>Curieux de savoir quelle idée Lachaussée, surtout, attachait à son <i>ex +voto</i>, je lui demandai, quelques jours après que la poule avait été +digérée, s'il avait cru faire quelque chose d'agréable à Dieu, en lui +promettant le sacrifice de dix francs. «Mais, d'abord, j'ai pensé à +m'être agréable à moi, me dit-il.—Tu ne crois donc à rien, lui +demandai-je encore?—Pardon, capitaine; je crois à mon ventre, quand +j'ai envie de manger un poulet.»</p> + +<p>Dans une autre circonstance, où le même matelot entendait dire à l'un de +ses camarades: «Dieu veuille que le temps change!» je l'entendis +répondre avec ironie à celui-ci: «Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il +y aurait des matelots?» Deux heures après, un coup de mer enlève mon +homme, qui revient à bord en se cramponnant à un bout de drisse qu'il +saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauvé qu'il s'écria, +tout couvert d'eau: «Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me +mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces». Il y avait dans ce +matelot de l'incrédulité pour tout un équipage, et on en trouve comme +lui à bord de tous les navires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIId" id="IIId"></a>III.</h2> + +<h3>L'Aspirant de Marine.</h3> + + +<p>Une embarcation s'expédie du bord pour le service. Les canotiers rangés +sur leurs avirons, et le patron assis près de son gouvernail, attendent +l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant +descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, posté devant, +pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet, +l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, placé +près de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune +conversation. Les personnes peu familiarisées avec les habitudes du +service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, et +quelquefois échappé à peine à l'enfance, autant de gravité et de +sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient +déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de +mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue +parmi les hommes de sa profession. Avec l'âge, il deviendra +imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que +développer son courage et exercer son sang-froid, la plus précieuse des +qualités de l'homme de mer.</p> + +<p>L'embarcation arrive à terre. L'aspirant donne ses ordres au patron, +tandis qu'il va lui-même remplir sa corvée. S'il rencontre de ses jeunes +amis, son front se déride avec eux: il est allégé du poids de son rôle +et de la contrainte qu'il s'est un instant imposée comme chef; mais en +retournant à son poste, il reprend son air taciturne avec ses +inférieurs. Il arrive à bord, et va rendre compte de sa corvée à +l'officier qui l'a expédié. Souvent il se fait que le temps passé à +terre a excédé celui qui lui avait été assigné; si l'officier lui +ordonne, dans ce cas, de se rendre à la fosse-aux-lions, cette +injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reçue +avec résignation, exécutée avec promptitude. On devine, dans cet acte +impérieux et cette obéissance passive, tout le secret du service +maritime: commander, punir avec calme et obéir sans observation.</p> + +<p>Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des +uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque +toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur +énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout. +Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de +vieux marins insolents ou maladroits, et ces châtiments, qu'excusent la +rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec +un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus +grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si +nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation, +comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente.</p> + +<p>Une distance immense sépare le matelot de l'officier, à la mer. On ne +reconnaît pas dans cette hiérarchie les rapports qui, dans les armées de +terre, rapprochent les soldats de leurs supérieurs. Un caporal, dans une +compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art +militaire qui suffit pour conduire un régiment. A bord d'un vaisseau, il +n'y a que les hommes qui ont consacré une partie de leur vie à l'étude +des mathématiques, qui puissent conduire le navire. L'équipage ignore le +lieu où il se trouve, le point où on va le conduire et les moyens qu'on +emploie pour arriver à ce point-là. Cette ignorance fait toute la force +et la sécurité des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les +navires sur l'Océan, et la discipline des bâtiments de commerce et celle +des bâtiments de guerre, deviendra impossible peut-être. Un vaisseau, en +cinglant sur les mers, se sépare pour long-temps de toutes les lois qui +veillent, à terre, à la conservation de l'ordre social; il devient, sur +les flots, une petite république où la force peut opprimer la raison et +la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile où les +hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchaîne +les plus turbulents à une nécessité sous l'empire de laquelle les +caractères les plus impétueux et les plus rebelles sont obligés de se +courber.</p> + +<p>Les connaissances astronomiques se sont étendues, mais les moyens de +l'art nautique, en se multipliant, ont exigé chaque jour aussi des +études plus longues et plus sérieuses. Le calcul des longitudes, si +nécessaire, est resté aux mains des adeptes de la science. C'est un +bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se +risquassent avec succès sur l'immensité des mers, a voulu que ceux qui +n'avaient rien à perdre fussent guidés par ceux qui avaient tout à +conserver, et l'honneur d'une nation à venger, ou les intérêts de la +propriété à faire respecter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVd" id="IVd"></a>IV.</h2> + +<h3>Les Pilotes.</h3> +<h3>DIALOGUE ENTRE UN JEUNE ET UN VIEUX PILOTE.</h3> + +<h3>(La scène se passe sur un des quais de l'entrée d'un port de mer.)</h3> + + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—Vous voyez bien ce temps-là, maître Ladirée, +n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en +direz des nouvelles, pas plus tard que demain.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—Pour ce qui est du temps, mon garçon, quand tu +voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que +t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en +fait de ça, j'avons un baromètre qu'en sait plus que tous les géomètres +du monde.</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—Et queu baromètre avez-vous donc, sans trop vous +commander, maître Ladirée?</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—C'est z'un baromètre que j'voudrais bien t'revendre +au prix qui m'a coûté: une grappe de raisin<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> qui m'est z'entrée dans +la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au +combat de Groais.</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne +chose pour savoir le temps qui fera.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—Quand le vent a la moindre petite volonté d'anordir, +j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures à l'avance +d'où il en soufflera. Dans le temps où ce que j'pilotais, j'faisais +appareiller les navires deux marées avant le revirement de brise, aux +premiers élancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse, +ils avaient démanché. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune à +bord d'un corsaire, avec mon infirmité.</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation +serait plus agréable qu'à c't'heure, où il n'y a pas tant seul'ment à +gagner d'leau à boire à la mer!</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—Si, il faut être juste, il y a encore d'leau à boire +pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux +corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les traités.</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de +faire une paix où c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course, +ils n'auraient pas perdu la marine.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—C'est Décrès qu'a perdu la marine: il a vendu nos +vaisseaux à l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se +battre. L'empereur était un bon homme, qu'avait de bonnes intentions; +mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le +reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui +pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial, +comme j'nous sommes tapés. C'était pas du Navarin, ça, quand l'vaisseau +<i>l'Vengeur</i> a coulé comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne; +car dans notre temps une ligne coupée, c'était la mort d'une escadre.</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—J'crois qu'à présent, pas moins, si nous avions la +guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre +soupe.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—C'est possible; mais quand on veut faire des soldats +avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir +plus de matelots où c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats: +c'est z'encore ce coquin de Décrès qu'a voulu faire des hommes à deux +usances.</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—L'matelot est fait pour l'épiçoir, et l'soldat pour +le fusil: en donnant l'un et l'autre à un homme, il faudrait lui donner +en même temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans +l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des +soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier. +Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—Comme j'te disais donc tout-à-l'heure, on s'tappait +proprement dans mon temps, et avant la révolution. Tiens, par exemple, +en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81, +n'est-ce pas?</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—Oui, en 78, plus ou moins; mais ça n'fait rien à la +chose.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la frégate +<i>la Belle Poule</i>, que Dieu lui fasse paix et miséricorde! fut z'attaquée +par toute une escadre anglaise qu'était z'en pleine paix. Le capitaine +français, qu'était pas trop déchiré comme ça, dit z'à son équipage: +«Enfants, c'est pas une nation civilisée qui vous attaque; c'est des +brigands! et il faut z'en découdre!» Ce qui fut dit fut fait +z'effectivement, et après cinq heures de combat z'un peu chaud, <i>la +Belle Poule</i>, qu'avait criblé et éreinté une frégate de sa force, et +qu'avait reçu toute la bordée de la lâche escadre qui l'avait z'attaquée +dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme +une petite demoiselle, avec son grand mât de hune coupé z'au raz du +chouque et sa poupe défoncée, et faisant de l'eau comme un panier par +les trous de boulets qu'elle avait reçus à la flottaison. Elle avait eu +dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et +tous ses gabiers tués. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'ça; tant +plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus +l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors à se repasser de la +mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin à +présent. Mais c'est égal; le nom du capitaine de <i>la Belle Poule</i>, que +j'ai z'oublié de te réciter, c'est La Clocheterie.</p> + +<p><i>Le Pilote Filiot</i>.—C'est toujours bon à savoir; mais il m'est avis, si +je n'ai pas la berlue, que v'là z'un navire qu'entre sans pilote dans +les jetées.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—Allons, mon garçon, va vite dans ta pirogue +l'aborder, et souplement; car, pilote ou non à bord des navires, il faut +que l'pilotage se paie.</p> + +<p><i>Le pilote Filiot</i>.—Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit à la tour. Le +capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais +j'l'aurai: ces Américains, voyez-vous, ça croit éviter le paiement du +pilotage, quand le pilote n'a pas abordé.</p> + +<p><i>Maître Ladirée</i>.—Fais-le payer comme si tu l'avais pris à Barfleur; +car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne +faut pas que toi, marin, tu prêtes la main à d'sabus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Vd" id="Vd"></a>V.</h2> + +<h3>Les filets d'abordage.</h3> + + +<p>Nous avons quelquefois eu lieu de parler à nos lecteurs de cet appareil +dont les petits bâtiments de guerre s'enveloppent au mouillage, en +certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce +genre de défense, et que nous écrivons surtout nos esquisses maritimes, +pour les gens étrangers à la marine, nous allons essayer de donner ici +une idée exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage.</p> + +<p>Ces filets, dont la maille est à peu près de la largeur de la main, sont +faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fixés par leur base +sur la partie extérieure du bastingage, ils font le tour du navire +qu'ils sont destinés à protéger contre les coups de main de l'ennemi. +Des montants placés à une certaine distance les uns des autres servent à +élever les filets à huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages, +et lorsque ce réseau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le +soutiennent, le bâtiment se trouve entouré d'un treillage plus difficile +à franchir que les chevaux-de-frise, que l'on élève à terre avec tant de +peine et de temps.</p> + +<p>C'est là, peut-être, ce que l'on concevrait difficilement sans +l'expérience, qui a tant de fois démontré l'excellence des filets +d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les +plus hardis.</p> + +<p>Mais pour que ces filets puissent remplir complétement le but qu'on se +propose en les <i>gréant</i> (c'est le mot), il faut que ceux qui les +dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on +appelle <i>du mou dedans</i>. Lorsque les marins des péniches attaquent un +navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement armés de longues +faux, avec lesquelles ils cherchent à couper le réseau qui les empêche +de sauter à bord. On sent bien que si les mailles du filet étaient trop +raides, les assaillants parviendraient, plus aisément que lorsqu'elles +sont molles, à couper le cordage tendu.</p> + +<p>Quelquefois nos bâtiments convoyeurs, non contents de dresser des filets +d'abordage, selon la manière que nous venons d'indiquer, cherchaient +encore à se prémunir contre les attaques de nuit, en installant de +doubles filets.</p> + +<p>Ce dernier genre de réseau de corde n'est pas destiné, comme son nom +semblerait l'indiquer, à doubler seulement les filets simples. C'est une +tout autre installation.</p> + +<p>Les doubles filets d'abordage se dressent sur des montants ou des +esparres, qui se meuvent verticalement le long du bord, où ils sont +établis sur des charnières. Cette espèce de large tissu figure assez +bien, sur les flancs d'un navire, ces filets avec lesquels on prend à +terre des alouettes au miroir. Ce sont, à proprement parler, des ailes +que l'on établit autour du bastingage. Au bout de chaque montant, on +frappe une drisse et on suspend un boulet ou une gueuse de cinquante, +pour que le poids de ces lourds objets puisse faire tomber sur la mer +les filets abandonnés à eux-mêmes, quand on largue les drisses qui les +tiennent élevés sur leurs montants mobiles.</p> + +<p>Les filets simples sont une arme défensive; les filets doubles sont une +arme offensive. Voilà la différence entre ces deux appareils.</p> + +<p>Il est facile de comprendre que lorsque les péniches viennent aborder un +navire ainsi garanti par ses doubles filets, il suffit de larguer ce +redoutable appareil pour que les assaillants se trouvent pris sous les +mailles des filets, qui tombent sur eux de manière à les envelopper +comme dans un piége. Alors rien ne devient plus aisé pour l'équipage du +bâtiment abordé, que d'accabler à coups de fusil et à coups de canon des +assaillants à qui la liberté de se mouvoir et d'agir hostilement vient +d'être ôtée.</p> + +<p>Un fait que l'on m'a souvent raconté, et dont tous les détails sont +encore présents à ma mémoire, servira mieux encore que toutes les +descriptions que l'on pourrait donner, à faire connaître tout le parti +que pouvaient retirer de l'emploi des filets, les petits bâtiments de +guerre qui mouillent sur les côtes, en présence de l'ennemi, dont ils +ont à redouter les tentatives d'abordage pendant la nuit.</p> + +<p>Un lougre, corsaire du Nord, de Dieppe ou de Calais, je crois, se trouva +être chassé, après avoir fait quelques prises, par une corvette +anglaise, à laquelle il ne put échapper qu'en mouillant en dedans des +bancs de Somme, sur un fond que le bâtiment ennemi, avec son grand +tirant d'eau, ne pouvait s'exposer à franchir. La nuit s'approchait; +mais avant que l'obscurité ne vînt envelopper tous les objets autour de +lui, le capitaine du lougre vit, à la longue vue, la corvette mettre +trois embarcations à l'eau, et puis après, ces embarcations, recevoir +des armes qu'on faisait passer par dessus les bastingages, aux hommes +qui les montaient.... Plus de doute; les péniches anglaises devaient +venir, pendant la nuit, attaquer au mouillage, qu'il ne pouvait plus +quitter, le pauvre corsaire français!</p> + +<p>Il ne fut pas difficile au capitaine du lougre de faire comprendre à son +équipage tout le danger qu'il allait courir. Le corsaire n'avait pas de +filets d'abordage: on se décida à en faire sans perdre de temps. Chacun +se mit vaillamment à l'ouvrage, et avant l'heure de la marée, que +devaient choisir les Anglais pour l'attaquer, le lougre se trouva +<i>encagé</i> et garanti, non pas seulement avec ses filets simples, mais +encore avec les doubles filets qu'il venait d'improviser.</p> + +<p>«Les Anglais peuvent arriver maintenant quand il leur plaira, dit le +capitaine à son équipage; vous les avez déjà battus d'avance.»</p> + +<p>Et, en effet, de longs avirons, au bout desquels s'étendaient +extérieurement les doubles filets, présentaient autour du lougre +l'aspect de deux énormes éventails prêts à envelopper, et à écraser tout +ce qui aurait l'imprudence d'approcher le navire.</p> + +<p>On veillait partout, à bord du corsaire, aux bossoirs, à la hanche, par +le travers. Tous les yeux effleuraient les flots calmes et silencieux; +toutes les oreilles cherchaient à entendre le moindre bruit, le +mugissement des flots, le vagissement de la houle à terre, le +frémissement du peu de brise qui se jouait au roulis, dans les haubans +et dans la mâture du lougre.</p> + +<p>Quelques heures d'attente se passent ainsi. On ne chante plus à bord du +corsaire; on se parle tout bas: le capitaine veut faire croire aux +Anglais que tout sommeille à son bord.... Minuit arrive.... On +n'aperçoit rien encore; on n'entend rien....</p> + +<p>A une heure, un des officiers, placé sur l'avant, traverse la foule des +hommes armés jusqu'aux dents, et qui encombrent le pont trop étroit du +corsaire; il dit au capitaine: «Capitaine, regardez bien là.» Le +capitaine regarde.... «Ce sont les péniches. Silence, enfants! veillez +bien à ne faire feu et à n'amener nos doubles filets qu'à mon seul +commandement...» L'équipage ne répond seulement pas, <i>oui, capitaine</i>, +tant il sent la nécessité de faire silence et d'obéir sans dire un mot à +l'ordre de son chef....</p> + +<p>Quel moment, que celui qui précède de si peu une attaque de nuit, à +laquelle on est préparé! Comme les coeurs palpitent! comme les mains qui +se rencontrent se pressent en frémissant de plaisir, de crainte ou +d'impatience! Il y a bien des adieux faits en silence, et d'une manière +bien expressive, dans un pareil instant!...</p> + +<p>Les péniches approchent. Trois points noirs se dessinent sur les flots. +Les coups d'aviron, que donnent par longs intervalles les Anglais, sont +encore sourds, mais on les entend, malgré la précaution qu'ils ont prise +de garnir en drap leurs rames au portage, pour assourdir le bruit de +leur nage. Rendus à une demi-portée de fusil du lougre, ils lèvent leurs +rames: le plus grand silence règne partout dans l'obscurité qui +enveloppe cette scène mystérieuse, et qui va devenir bientôt si terrible +et si animée.... Les péniches paraissent se défier du calme qu'elles +remarquent à bord du lougre. Elles se décident, au cas où elles seraient +vues, à attendre la volée de l'ennemi, pour l'aborder ensuite avant +qu'il n'ait pu recharger ses pièces.... Le capitaine français, qui +pénètre le motif de leur retard à l'aborder, feint de tomber dans le +piége: il ordonne de faire feu de deux pièces seulement; et, après cette +explosion, les péniches donnent deux ou trois bons coups d'aviron, et +les voilà le long du corsaire....</p> + +<p>C'est alors que les coups de feu partent, que les pièces pointées à +couler bas, percent les péniches. Les assaillants veulent sauter à bord: +ils rencontrent les filets d'abordage. Une des péniches veut fuir, et +les doubles filets s'abaissent sur les embarcations, qu'ils enlacent de +leurs réseaux inextricables: «Rendez-vous! rendez-vous!» crie le +capitaine du corsaire aux Anglais, que les gens du lougre fusillent, +pendant qu'ils cherchent à se dépêtrer de la maille des doubles filets. +Les assaillants, assaillis à leur tour, sont percés, accablés, foudroyés +sans défense. Ils ne peuvent que crier qu'ils se rendent.... Le feu +cesse alors. On ouvre une petite partie des filets, et chaque prisonnier +que l'on dégage du piége, passe à bord du corsaire pour être renfermé +dans la cale. Une fois les péniches vides, on travaille, pour les +maintenir sur l'eau, à boucher vite les trous des boulets qu'elles ont +reçus.</p> + +<p>A peine tous les prisonniers désarmés sont-ils fourrés dans la cale, que +le capitaine du corsaire s'écrie: «Mes amis, ce n'est pas le tout; la +corvette a voulu nous prendre, il faut la prendre elle-même! Sautez-moi +en double dans les péniches, allez prendre une touline sur l'avant pour +remorquer le lougre; coupons nos amarres, et gouvernons sur la corvette +anglaise!»</p> + +<p>Cet ordre est aussi vite exécuté que l'intention du capitaine est +comprise. Les péniches, nageant sur l'avant, halent le corsaire vers +l'endroit où l'ennemi est mouillé. Au bout d'une demi-heure d'efforts, +le lougre est amené le long de la corvette anglaise, qui croit voir dans +le navire qui s'approche, l'ennemi que ses péniches sont parvenues à +enlever. Aussi, dès que le commandant anglais pense que le lougre est +rendu assez près de lui, il lui hèle de jeter l'ancre. Il n'est plus +temps: les trois embarcations qui remorquent le corsaire coupent leur +touline et accostent la corvette, pendant que le lougre, avec les +avirons qu'il a bordés lui-même, approche l'ennemi par l'arrière, et +lui jette tout son monde à bord....</p> + +<p>La corvette, qui s'était dépourvue de la plus grande partie de son +équipage, pour armer les péniches qui devaient enlever le lougre, se +rend au bout de quelques minutes d'abordage. Le soir même de ce jour, si +bien employé par le corsaire, le lougre victorieux rentrait à Calais, +avec la double et glorieuse capture qu'il venait de faire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VId" id="VId"></a>VI.</h2> + +<h3>Le Maître d'équipage.</h3> + + +<p>Un maître d'équipage initiait un jeune mousse à la connaissance des +diverses manoeuvres qui composent le gréement, et, à chaque erreur que +commettait l'élève dans cette longue énumération, le professeur lui +appliquait sur les épaules cinq ou six coups du bout de la manoeuvre qui +avait été mal désignée. L'officier de quart, présent à la leçon, +s'approche du maître: «Il paraît, lui dit-il, que vous soignez +particulièrement ce jeune homme?—Que voulez-vous, répond le vieux +marin; il m'a été recommandé, et c'est bien juste: j'ai vu son père +tomber mort à côté de moi au combat de Groais, et on doit quelque +petite chose à la mémoire d'un ancien camarade.»</p> + +<p>Ce maître, si dévot au souvenir de ses amis, avait un fils qu'il +comblait des marques de son active sollicitude. Violemment indisposé un +jour contre lui, il le poursuivit dans la batterie du vaisseau, un nerf +de boeuf à la main; mais, dans la rapidité de sa course, le pied lui +manque, il tombe, et se luxe le pouce de la main gauche, en cherchant à +amortir le poids de sa chute. Au juron que lui arrache la douleur, le +fils s'arrête, et accourt aussitôt pour relever et secourir le rude +auteur de ses jours. «Ma foi, monsieur, dit celui-ci en racontant sa +mésaventure au chirurgien qui le pansait, le bon coeur de mon garçon m'a +tellement remué l'âme, que je n'ai pu lui donner que neuf à dix coups de +nerf de boeuf.» Il paraît que le bonhomme avait atteint là le maximum +thermométrique de sa sensibilité paternelle.</p> + +<p>On a peu d'idée du respect qu'imprime à tous ses subordonnés le maître +d'équipage d'un navire de guerre. A son aspect, tous les regards se +portent sur les contractions de cette figure basanée, que la moindre +contrariété agite avec force, que le plus léger murmure enflamme avec +fureur. Cet homme, sorti de la classe des matelots, est plus terrible +aux matelots mêmes, que les officiers, qu'un rang plus élevé met moins +en relation que lui avec cette classe grossière. Les noms de <i>face de +fer</i>, de <i>gare la bûche</i>, lui sont donnés, mais en cachette, et les +railleurs ne se livrent à leurs saillies, qu'avec une sorte de terreur. +Au coup magique du sifflet qu'il porte à sa ceinture, les hommes +accourent, la manoeuvre s'exécute en silence et avec promptitude; +malheur à celui qui le mécontenterait assez pour qu'il le traitât de +<i>Paria</i> ou de <i>Parisien</i>, son animosité ne se bornerait pas à ces +dénominations, que les gens du métier considèrent pourtant comme les +plus injurieuses pour un homme de mer.</p> + +<p>Ces coups de sifflet du maître de manoeuvres, qui composent, à +proprement dire, le langage dans lequel l'officier communique avec +l'équipage, produisent dans certaines circonstances une impression +indicible. Quand deux navires, par exemple, s'approchent à portée de +pistolet pour se combattre avec plus de certitude, au signe du +commandant, part ce qu'on appelle le coup de sifflet de silence: tout se +taît dans cet instant de terreur et de la plus morne attente. A peine le +sifflet a-t-il cessé de se faire entendre, que la mort vole dans +l'épouvantable fracas de cent bouches à feu. On peut rendre au bout du +pinceau, qui reproduit le prestige de la vie, toute l'horreur d'une +bataille, toute l'épouvante d'une scène de carnage: il n'est donné à +aucune plume, à aucune éloquence de rendre l'effet du coup de sifflet +qui précède la première volée que va lancer un vaisseau.</p> + +<p>Dans les premiers temps de notre république hélas trop éphémère, des +ordres du jour réitérés défendirent aux officiers et maîtres de frapper +les matelots sous leurs ordres. Les maîtres, que cette disposition +philanthropique indisposait plus que les autres, répondaient aux marins +qui se trouvaient dans le cas d'invoquer le bénéfice de la nouvelle +réforme: «La loi défend de frapper, mais elle ne défend pas de pousser»; +et l'impulsion valait quelquefois bien les coups qu'elle remplaçait. On +conviendra que si ce n'était pas là transgresser la loi avec finesse, +c'était au moins l'éluder avec force.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIId" id="VIId"></a>VII.</h2> + +<h3>Les Corsaires travestis.</h3> + + +<p>Antoine Moëde<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, capitaine d'un corsaire, qui, pendant les deux +dernières guerres, a laissé des souvenirs si honorables à la Guadeloupe, +commandait une petite embarcation où il avait entassé cent hommes +déterminés comme lui.</p> + +<p>Il rencontre au vent de la Désirade un grand bâtiment anglais richement +chargé pour la Jamaïque: l'attaquer et le prendre fut l'affaire de peu +d'instants pour des marins accoutumés à monter dans un navire marchand +comme dans une salle de billard. L'équipage, dix-huit passagers et dix +passagères furent mis à bord du corsaire avec leurs effets; trente +Français furent chargés de reconduire la prise, et le corsaire fit voile +pour la Pointe-à-Pître. Le lendemain de sa capture, il aperçut avec le +jour un brick de guerre qui se dirigeait sur lui. Antoine Moëde, jugeant +que ce bâtiment qui le gagnait était anglais, ordonna à ses gens de +prendre toutes les robes qu'ils trouveraient dans les malles des +passagères, et de s'en affubler. Il fut obéi à la minute, et on vit +paraître sur le pont une cinquantaine de belles qui cachaient la +fraîcheur de leur teint sous des ombrelles qu'elles agitaient avec +autant de grâce qu'elles en pouvaient mettre. L'intention du capitaine +était, en ordonnant ce singulier travestissement, de faire croire au +navire ennemi que le corsaire n'était qu'un bateau caboteur, chargé de +passagers et de passagères qui se rendaient d'une île à l'autre; et, à +l'aide de cette ruse, d'échapper à la supériorité des forces du brick, +qui l'aurait probablement abandonné sans le visiter; mais il n'en fut +pas ainsi. A peine l'Anglais se vit-il à portée de canon, qu'il envoya +toute sa volée. Certain de ne pas lui échapper par la fuite, Antoine +demande à ses gens s'ils veulent sauter à l'abordage. Tous répondent: «A +l'abordage!» Le corsaire vire de bord, cingle vers le brick, dont il +reçoit une volée à bout portant; il l'élonge. Les braves amazones +d'Antoine jettent leurs ombrelles et leurs chapeaux de paille au diable, +tirent leurs poignards, arment leurs pistolets et sautent en écumant de +rage à bord du brick anglais. En une demi-heure, le pont est couvert de +sang et de morts. Un homme du corsaire saute sur le pavillon ennemi, et +l'amène. Le brick se rend, et Antoine Moëde fait route avec sa glorieuse +capture, pour la Pointe, où il rentre avec son équipage encore vêtu des +costumes de femme, qu'ils n'avaient pas eu le temps de quitter avant +cette rapide action. «Jamais, disait Antoine tout glorieux, le cotillon +ne s'est mieux tiré d'affaires!» Je doute, en effet, que celui de +Jeanne Hachette ou de l'héroïne de Vaucouleurs eût brillé de plus +d'éclat dans la fureur d'un abordage.</p> + +<p>Le même capitaine, dans une course précédente, avait épuisé toute sa +mitraille dans quelques engagements consécutifs; quoiqu'il mît toujours +double charge dans ses canons, il lui restait encore quelque poudre; +mais la mitraille lui manquait. Déjà on avait envoyé à l'ennemi les +clous qu'on avait pu ramasser, le lest en caillou qu'on avait pu +arracher de la cale. Il ne restait rien pour la dernière volée avant +l'abordage: «J'ai dans ma chambre deux quarts remplis de gourdes! +s'écrie comme par inspiration le capitaine: défoncez-les; chargez nos +pièces avec des piastres!—Mais, capitaine, c'est votre argent, cela, +lui dit son second.—Corbleu! c'est le placer à bon intérêt, mon ami! +Feu, et à l'abordage!» Au bout d'une demi-heure, le navire ennemi fut +enlevé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIId" id="VIIId"></a>VIII.</h2> + +<h3>Le Cuisinier et le maître Coq.</h3> + + +<p>Parmi les gens qui ont à bord une charge importante, il faut compter le +cuisinier, et ensuite l'homme qu'on appelle improprement <i>maître-coq</i>; +car il valait mieux conserver la dénomination de <i>cook</i> (mot anglais qui +signifie cuisinier), que de donner au cuisinier de l'équipage le nom +d'une volaille: mais, en fait d'étymologie, les marins n'y regardent pas +de plus près que les académiciens qui vous apprennent que le mot +<i>Beefsteaks</i> signifie une tranche de boeuf ou de <i>mouton</i> grillé.</p> + +<p>Le cuisinier des officiers met à peu près entre lui et le maître-coq, la +distance qui existe entre un bottier à la mode et le savetier du coin; +mais ces deux êtres, séparés par la science et les prétentions, sont +réunis par la nécessité dans une cahutte enfumée, de la largeur d'un +tonneau, et presque toujours fixée sur le pont, où elle est en butte à +tous les vents et à tous les coups de mer. C'est dans ce laboratoire +exigu que le chimiste culinaire, debout, préside à la confection de ces +dîners de bord, dont la propreté ne fait pas toujours les frais, et dans +lesquels la délicatesse est souvent sacrifiée aux circonstances.</p> + +<p>Les inconvénients attachés aux postes de cuisinier de navire n'engagent +pas les phénix de la profession à s'embarquer pour parcourir, la +casserole à la main, toute la sphéricité du globe. Aussi, nous +l'avouerons, la plupart des cuisiniers de bord sont peu dignes du titre +d'artiste, qu'ils s'arrogent modestement; car à les en croire, ils ne +sortent tous de rien moins que de la bouche d'un ambassadeur, ou des +fourneaux d'une excellence, ou même des cuisines de la cour. Ce serait +cependant faire trop d'honneur au plus grand nombre que de supposer +qu'ils sortent d'une assez mauvaise gargote.</p> + +<p>Si ces messieurs, toutefois ne donnent pas toujours aux passagers et aux +officiers, les preuves d'un talent qu'on aime à reconnaître, il faut +convenir qu'il en est qui offrent, dans certaines circonstances, +l'exemple d'un dévouement absolu. Lorsque le navire, incliné par +l'effort d'un coup de vent, plonge à chaque instant sous les vagues qui +enlèvent tout sur le pont, on voit le cuisinier se faire amarrer dans sa +taverne; et là, attisant avec une pince rouillée quelques charbons que +lui dispute la tempête, il attend, la bouilloire à la main, que le thé +soit chaud, ou qu'une lame enlève dans son passage, lui, sa cuisine et +tout ce qui l'environne.... Quelques cuisiniers ont vu trancher leurs +destinées par des événements de mer assez brusques. Les grands bâtiments +de guerre offrent aux desservants de Comus des temples plus sûrs; car +c'est dans l'entrepont qu'on place les cuisines, et là, du moins, ces +artistes sont à l'abri des coups de mer.</p> + +<p>Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a été +réduit en préceptes sous la plume des Beauvilliers et des Carème, les +moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donné une teinte de +littérature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu +de matelots ordinairement peu lettrés, se sont arrogé à bord la +suprématie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse +des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'équipage leur fait trop +souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes +sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en +lambeaux, le maître d'équipage ordonne au cuisinier de monter sur la +vergue, où il a presque toujours mauvaise grâce, et c'est alors que les +matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du +malheureux, qui se cramponne à chaque objet comme à une planche de +salut.</p> + +<p>Le maître-coq d'un vaisseau de guerre est chargé, avec l'assistance de +trois ou quatre aides, de diriger l'ébullition d'une chaudière dans +laquelle il entre à peu près deux barriques d'eau. Après que l'équipage +a porté sa viande dans ce potage collectif, la chaudière est fermée au +cadenas par la commission nommée chaque jour pour surveiller la +coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase énorme sur les bancs d'un +immense foyer, et à midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va +être trempée. La chaudière est descendue, cent gamelles sont rangées +autour d'elle, et le maître-coq, monté sur une estrade, plonge la vaste +cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il +distribue avec l'air d'impartialité d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais +si le bouillon n'est pas du goût de ceux qui le reçoivent, si le boeuf +ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et +quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de +cuisine, que les officiers ont de la peine à arracher à l'animosité des +matelots. Voilà un des mille désagréments du métier: en voici un +privilége. A la mer, la viande salée rend, dans l'eau où on la fait +bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de +droit au maître-coq, qui la vend à la première relâche; ensuite il jouit +de la faveur de manger à la table du cambusier, où le vin rogné aux +rations de l'équipage, est rarement épargné.</p> + +<p>Malgré la surveillance que l'on porte à la propreté douteuse du +maître-coq, il s'introduit souvent dans la chaudière des corps assez +étrangers à la confection des potages bourgeois. On a été jusqu'à y +trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac, +des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de près +ces négligences: le maître et les aides-coqs reçoivent sur le dos vingt +à trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon +réconfortant est bu comme s'il n'avait été question de rien.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IXd" id="IXd"></a>IX.</h2> + +<h3>Suprême félicité du Matelot.</h3> + + +<p>Vous qui cherchez dans les voluptés d'un amour naïf, cette félicité d'un +moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous +qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions +procurer à nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que +les amants et les épicuriens, ne demandez qu'à l'étude ces douceurs qui +consolent des femmes, et quelquefois même de la vie; vous ne devinerez +jamais dans quelle espèce d'enivrement le matelot place son suprême +bonheur?—Dans le vin? direz-vous peut-être.—Non pas +exclusivement.—Dans l'amour du sexe?—Non pas encore +exclusivement.—Dans la bonne chère?—Est-ce qu'il la connaît, lui? +est-ce qu'il la conçoit, cette bonne chère, qui exige presque de l'art +et de l'étude; lui, à qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf +salé suffisent?—Où donc le matelot place-t-il sa félicité?—Vous allez +le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand +vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse à sa +veste toute froissée dans son sac moisi. Il va demander à son officier +la permission d'aller à terre. Cette permission, sollicitée le chapeau +bas et l'oeil baissé, lui est accordée.</p> + +<p>En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connaît pas encore, il +s'informe d'abord à quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays, +et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout +ce qui l'intéresse ou le préoccupe; car il sait qu'il aura affaire à +tous deux.</p> + +<p>Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante après avoir bu, +c'est la règle; puis il cherche l'occasion de se donner une peignée, et +l'occasion ne tarde guère à lui sourire. Une ribotte à terre est, pour +lui, le feu d'artifice d'une belle fête; les coups de poings en sont le +bouquet.</p> + +<p>Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu +qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand +espace à parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui; +dès que vous le voyez faire des embardées et placer avec une bachique +coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est déjà un fort mauvais +signe.</p> + +<p>Pour peu que dans l'auberge, théâtre de ses rudes jouissances, il y ait +cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander à l'extérieur des +motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez +d'argent pour faire face aux prodigalités par lesquelles il veut +signaler son luxe. Qu'un miroir brille à ses yeux demi-voilés de +vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte à le +payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur +laquelle il s'est appuyé, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup +de main, il fait voler en éclats ces verres fragiles, si fidèle image du +clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans +le désordre de ses actions et de ses idées: puis il paie largement; car +cet argent qu'il méprise toujours, par philosophie, il le prodigue quand +il s'agit de réparer ses folies, en affichant le superbe dédain qu'il +professe pour le vil métal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale, +mais de ce scandale qui appelle à grand bruit la force armée. Arrive +seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire +briller son audace, après avoir fait redouter son ardeur délirante. Un +sabre est levé sur lui, il le fait voler en éclats, en s'armant +spontanément d'un barreau de chaise brisée, tant les expédients lui sont +familiers. Une baïonnette le menace, il l'écarte d'une main, en lançant +un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au +collet, c'est là, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le +poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit +le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poché et la chemise en +lambeaux, il s'échappe avec la rapidité du cerf, tout glorieux d'avoir +acheté, au prix d'une partie de ses vêtements et de sa sûreté +personnelle, le plaisir d'avoir chaviré la garde et embêté un gendarme.</p> + +<p>Mais ce n'est encore là qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour +compléter la farce, qu'il s'esquive de manière à être poursuivi, en +fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut +combiner sa fuite de façon à attirer ses adversaires sur le bord d'un +quai ou le long du rivage, la partie sera délicieuse; car au moment où +les <i>grippe-jésus</i>, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de +lui, vous le verrez se jeter tout habillé dans les flots, et disparaître +comme un autre Protée, aux regards ébahis des gardiens de l'ordre +public. Une fois à la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre +juridiction qu'il passe, en se flanquant à l'eau. Son domicile réel, +c'est l'embarcation qui se rend à bord, et qui le pêchera en passant au +moment où, faisant la planche, il nargue la garde à laquelle il vient de +se soustraire.</p> + +<p>Tout mouillé, il arrive à bord; mais en saisissant la tire-veille de +babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut +prendre, pour se présenter avec une certaine aisance à l'officier de +quart.</p> + +<p>—Lieutenant, me voilà rendu z'à bord.</p> + +<p>—C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste?</p> + +<p>—Mon lieutenant, je l'ai z'oubliée z'à terre, par mégarde.</p> + +<p>—Où t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi?</p> + +<p>—C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait.</p> + +<p>—Va demander ta ration à la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes.</p> + +<p>—Merci, mon lieutenant.</p> + +<p>Vous avez suivi notre philosophe dans l'épicurisme de ses plaisirs, mais +il n'a eu garde d'épuiser toutes ses jouissances dans la coupe de +volupté que lui a présentée la terre. Une fois à bord, il savoure de +nouveau, en les ranimant, les délices qu'il a goûtées dans la journée. +Ses camarades, restés à bord, l'écoutent avec ravissement, le +questionnent avec curiosité.</p> + +<p>—Comment! tu as bûché trois gendarmes?</p> + +<p>—En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver à plat.</p> + +<p>—Et la garde?</p> + +<p>—La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une allée où il y +avait une trappe. J'ai t'élevé la trappe, et mes joueurs de clarinette +de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai +<i>t'entrebâillée</i>, à seule fin de... v'là c'que c'est. (Car, remarquez +bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit à son officier, +<i>lieutenant, me v'là z'à bord</i>, dira à ses camarades <i>la calle que j'ai +t'ouverte</i>. L's euphonique est pour le langage élevé; le <i>t</i> tudesque +pour la conversation familière.)</p> + +<p>—Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommodé +l'oeil au beurre roux?</p> + +<p>—C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop près, et sans +lunettes, encore.</p> + +<p>—Et ta chemise, qui te l'a déralinguée de c'te façon, en manière de +brodure au crochet?</p> + +<p>—Le grapin à cinq branches d'un caporal, qui m'a demandé la moitié de +ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un échantillon. Mais +c'est égal, je m'suis-t'i amusé, bon Dieu de bois! J'ai cassé en plus de +dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'hôtesse; j'ai +défoncé la fenêtre avec la tête du mari, pour ne pas me faire mal aux +mains, et j'ai marché, finalement, sur le ventre de plus de cinq +crapaudins avant de me jeter en pagaye à l'eau. Mais j'ai tout d'même +perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19 +francs, qui était si bonne.</p> + +<p>Et tous les auditeurs, émerveillés, de répéter en soupirant: «Ce nom de +Dieu-là, s'est-il amusé!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la +permission d'aller t'à terre.»</p> + +<p>Voilà la vraie félicité du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la +sienne!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Xd" id="Xd"></a>X.</h2> + +<h3>Maître Lahoraine</h3> + +<h3>OU QUI DE QUATRE OTE TROIS RESTE DEUX.</h3> + + +<p>Un homme aux formes sèches et arides, au teint maroquiné, se promène, le +sifflet d'argent à la ceinture, sur les passavants du vaisseau <i>le +Régulus</i>. C'est maître Lahoraine, un de ces vaillants matelots d'élite +que Brest fournit à la marine militaire.</p> + +<p>Sur une des caronades du gaillard d'arrière, un jeune aspirant, le +hausse-col sous le menton, s'étale nonchalamment et regarde avec +distraction le haut du grand mât dans le gréement duquel des matelots, +huchés çà et là, travaillent en chantant. L'aspirant fait le service de +l'enseigne de quart. Il se lève en bâillant, jette quelques pas indécis +sur les bordages si bien blanchis du gaillard d'arrière, et puis il +accoste maître Lahoraine.</p> + +<p>—Eh bien, maître Lahoraine, vous faites les cent pas pour ne pas avoir +la goutte?</p> + +<p>—Il faut bien, monsieur. Et vous, vous bâillez, à ce que j'ai l'honneur +de voir, pour vous <i>dégourder</i>?</p> + +<p>—Il est si ennuyeux de monter la garde en rade!</p> + +<p>—Que voulez-vous? notre métier ne se compose que d'embêtements. Aussi +j'ai bien promis que, si jamais j'ai un fils et qu'il veuille se faire +marin, je l'étranglerai plutôt comme un canard, le gueux!</p> + +<p>—Est-ce que vous seriez encore de <i>mauvais poil</i>, maître Lahoraine?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que ce soit autrement à bord de cette baille à +brai, avec un équipage de danseurs et de maîtres d'armes! Ça sait friser +une contredanse au <i>Plaisir de Brest</i>, mais c'est un bon à rien à bord, +quand il faut danser sur une vergue et maintenir la propreté, qui est +l'âme du vaisseau. Il est à six cent cinquante hommes, cet équipage-là, +n'est-ce pas? Eh bien, s'il ne change pas d'amures pour courir une autre +bordée que celle qu'il a prise, je le mangerai comme une..., comme une +poule-mouillée, qu'il est, sous votre respect. Ce que je vous dis là, +d'ailleurs, je l'ai dit plus de cent fois au commandant, aussi vrai que +vous êtes un honnête homme!</p> + +<p>—Je conviens que vous avez affaire à des conscrits qui ne valent pas +encore un vieil équipage; mais ils ont du zèle et font tout leur +possible.</p> + +<p>—Leur possible! pardieu, la belle avance! leur possible! Mais ce n'est +rien que cela, monsieur; et on voit bien que vous êtes encore jeune. +Dans notre métier, vous apprendrez que ce n'est pas ce qui est possible +qu'il faut faire, mais l'impossible.</p> + +<p>—L'impossible! c'est bien facile à dire, cela; mais comment me +prouveriez-vous que c'est ce qui ne peut pas être fait, qu'il faut faire +dans notre métier?</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Oui, comment?</p> + +<p>—Vous allez le voir.... Vous voyez bien, par exemple, combien il y a +d'hommes dans cette grande hune?</p> + +<p>—Sans doute; j'y vois quatre hommes, quatre gabiers.</p> + +<p>—Eh bien, si je vous disais que je veux qu'il y en ait cinq dans +quatre, que diriez-vous?</p> + +<p>—Je croirais que vous voulez là une chose impossible.</p> + +<p>—C'est justement ce que je voulais vous faire dire. A présent, vous +allez voir comment je me patine pour faire l'impossible en marine, et à +ma façon.</p> + +<p>Maître Lahoraine prend son sifflet; et, au moyen de quelques sons aigus, +il fait entendre aux gabiers de la grande hune qu'il va leur donner un +ordre.</p> + +<p>Les gabiers écoutent attentivement....</p> + +<p><i>Un des gabiers</i> répond au coup de sifflet du maître:—Holà!</p> + +<p><i>Maître Lahoraine</i>, avec un ton radouci et en jetant un coup-d'oeil +d'intelligence à l'aspirant:—Combien qu'es-tu, mes fils, dans c'te +grand'-hune?</p> + +<p><i>Un des gabiers</i>.—Maître Lahoraine, je sommes quatre.</p> + +<p><i>Maître Lahoraine</i>.—Eh bien, puisque tu es à quatre, mes enfants, +descends trois, et reste à deux là haut.</p> + +<p><i>Un des gabiers</i>, après un moment d'hésitation.—Mais, maître Lahoraine, +je vous ai dit que nous étiommes à quatre.</p> + +<p><i>Maître Lahoraine</i>.—Je l'ai bien entendu, pardieu! crois-tu donc que je +suis sourd?</p> + +<p><i>Le gabier</i>.—Mais, vous avez dit de descendre trois et de rester deux; +si, à quatre, il en descend trois, nous ne <i>restrommes qu'à qu'un</i>.</p> + +<p><i>Maître Lahoraine</i>.—<i>Qu'à qu'un</i>! Je veux que tu descendes trois, et +que tu restes à deux.... Allons, descends trois, et puis j'irai régler +mon compte après, et te prouver que, qui de quatre ôte trois, reste +deux, en marine. (Ici, nouveau coup-d'oeil d'intelligence de maître +Lahoraine à l'aspirant, qui écoute, qui regarde et qui attend.)</p> + +<p>Les trois gabiers descendent. Le maître les compte à mesure qu'ils +défilent silencieusement devant lui, l'épissoire au poignet, et le +morceau de suif sur le chapeau.</p> + +<p>—C'est bon, te voilà trois. Actuellement, je vais voir dans la hune si +je trouve mon compte.</p> + +<p>Le maître monte, en se balançant avec calme, dans la hune, où le seul +gabier, pour attendre l'événement, se dispose à essuyer la sévère +investigation de son impassible chef.</p> + +<p>—Combien es-tu dans ta hune, mon garçon? demande le maître en passant +ses deux pouces dans les oreillettes du pont fort étroit de son pantalon +bleu.</p> + +<p>—Maître Lahoraine, je suis à un, comme vous voyez bien.</p> + +<p>—En ce cas, tu m'as fait la contrebande d'un homme, et tu vas payer +pour ceux qui m'ont fait la queue. Ah! tu veux aussi te fiche de moi! +Attends, attends un peu!</p> + +<p>Et là-dessus, le bout du garant d'un palanquin sert à fustiger le +malheureux gabier, qui n'a pas pu présenter à maître Lahoraine ses +comptes en règle.</p> + +<p>Après ce châtiment si bien mérité et si vigoureusement appliqué, le +maître redescend, avec son stoïcisme accoutumé, sur le gaillard +d'arrière, où l'aspirant est demeuré spectateur fort intrigué de cette +scène, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but.</p> + +<p><i>Maître Lahoraine</i>.—Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire +à un équipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots +ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je +n'aurais pas trouvé le reste de mon compte dans cette chienne de +grand'-hune, que le feu du ciel <i>chamberde</i>?</p> + +<p>—Mais comment, dans votre temps, maître Lahoraine, auriez-vous pu +raisonnablement trouver deux hommes où vous n'en auriez laissé qu'un?</p> + +<p>—Comment?... Aussitôt que ces trois <i>mateluches</i> qui sont descendus +auraient été en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoyé +le long du grand étai dans la grand'-hune, pendant que j'étais à +balander dans les grandes enfléchures; et une fois que j'aurais été là +haut, j'aurais trouvé mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous +disais tout-à-l'heure.</p> + +<p>—Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, deviné le +stratagème?</p> + +<p>—Oui, sans doute, j'aurais deviné la farce à la figure. Mais j'aurais +dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais été agréablement mis +dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien, +qu'on fait de l'impossible en marine. Mais à présent, il n'y a plus +moyen, depuis qu'on nous donne des <i>matelas</i> pour des <i>matelots</i> et +qu'on force les anciens maîtres d'équipage comme moi à compter, non plus +par livres, onces, pintes et chopines, mais par <i>kakagramme</i> et +<i>cocolitre</i>; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis! +Pauvre marine française! où ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre +marine?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XId" id="XId"></a>XI.</h2> + +<h3>Le Chien de l'artillerie de marine.</h3> + + +<p>Bien avant que la renommée ne publiât les prodiges d'intelligence de +<i>Munito</i>, et que l'histoire ne burinât les hauts faits des quadrupèdes +de son espèce, il existait à Brest un caniche, recueilli par les +artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et élevé dans les +principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propriétaire en +titre, le chien <i>la Bombarde</i>; chaque canonnier était son maître, et le +régiment était devenu son père collectif et adoptif. Que de taloches lui +avait coûté son éducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui +valaient sa gentillesse et son utilité! car <i>la Bombarde</i> n'était pas un +chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans +l'une et l'autre chambrée. Il payait au centuple, en bons offices +militaires, les maîtres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et +qui se chargeaient à l'envi des détails de sa toilette et de sa +nourriture.</p> + +<p>Pendant l'exercice, planté sur son joli derrière devant le front du +bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses +pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confiée. +Défilait-on par le flanc, il se plaçait en tête de la première compagnie +de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partagé avec lui l'honneur de +stationner auprès du chef de bataillon ou du colonel; car s'il était +doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il +mordait très-dur ses égaux, le chien <i>la Bombarde</i>! En un mot, personne +n'était plus exclusif que lui sous le rapport des priviléges qu'il avait +conquis, et qu'il n'était pas d'humeur à partager avec les animaux de sa +race.</p> + +<p>Lorsque, sur le beau quartier de la marine, à midi sonnant, la garde +montante défilait au son du tambour pour aller occuper les postes de +l'immense port de Brest, <i>la Bombarde</i> prenait le pas en partant de la +patte gauche, pour se rendre d'abord à l'Hospice de la Marine, où les +infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os +de la viande mangée par les malades.</p> + +<p>Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les +postes du port, joyeux de recueillir une caresse là, de recevoir une +culotte plus loin, et de faire un tour de promenade à quinze pas de la +guérite, avec la sentinelle placée à l'extrémité du quai de la Digue, la +dernière des nombreuses stations du port.</p> + +<p>Le soir, c'était bien autre chose! A peine le souper de la caserne +était-il mangé que notre infatigable inspecteur se disposait à faire sa +ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le +gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa +haute porte pour laisser passer <i>la Bombarde</i> dans ce port si bien +gardé, et où jamais aucun être humain n'aurait pu s'introduire sans +donner le mot d'ordre à la garde ou le mot de ralliement à l'impassible +sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre à donner; son museau lui +servait de passeport, et ses bonnes intentions étaient trop +universellement reconnues pour qu'il inspirât la plus petite défiance +aux hommes chargés de la surveillance des arsenaux et des magasins.</p> + +<p>Les sentinelles posées la nuit, dans les parties les plus solitaires du +port, ont d'autant plus besoin d'être surveillées, que la moindre +négligence de leur part peut souvent leur coûter la vie, ou compromettre +la sûreté générale.</p> + +<p>Lorsque, par exemple, les forçats parviennent, pendant une nuit obscure, +à briser leurs fers épais, ces malheureux cherchent, en tuant les +sentinelles qui pourraient s'opposer à leur passage, à se frayer une +voie sûre pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne.</p> + +<p>Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa guérite +un abri contre la pluie ou le vent! Le forçat qui s'évade, armé d'une +<i>gournable</i> en fer, cloue au pavois de la guérite l'imprudente +sentinelle qui s'est laissée aller au sommeil. Que de fois les officiers +de ronde n'ont-ils pas rencontré, baignés dans leur sang, les malheureux +soldats dont les forçats avaient coupé le bout des pieds avec un cercle +en fer, qu'ils avaient réussi à convertir en une faux tranchante! Une +sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes éloignés, en +s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette +guérite autour de laquelle rôde si souvent le désespoir du galérien qui +soupire après la liberté!</p> + +<p>Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux, +invite les galériens à s'évader, savent prévenir l'événement en +tournant, le fusil armé, aux environs de leur guérite. C'est la chasse +qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le galérien +déserteur croit se débarrasser d'un incommode surveillant, en se jetant +sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou +sa baïonnette dans le corps, et crie: <i>A la garde</i>!</p> + +<p><i>La Bombarde</i> avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement +les plus menacés, et lorsque surtout des soldats nouvellement arrivés au +régiment, se trouvaient placés à ces postes, il sentait un conscrit à +une lieue de lui. Dès qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la +tirait par le pantalon ou la guêtre, avec humeur, avec autorité même, +comme pour lui reprocher son imprudente négligence, et il paraissait lui +dire: <i>Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la +vie</i>?... Quand la sentinelle n'était que réfugiée dans sa guérite, le +caniche de ronde l'obligeait à en sortir, et ne lui laissait de repos +que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutumée.</p> + +<p>Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un forçat +déserteur, oh! alors, l'affaire du fugitif était claire: le chien +courait donner l'éveil à tous les postes; ses aboiements appelaient la +garde, et la garde, sur les pas de <i>la Bombarde</i>, était certaine de +faire une bonne capture. Une ronde d'officier supérieur produisait +moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de <i>la +Bombarde</i>. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait +occupé un grade élevé. Chien, il marchait à quatre pattes, et ne +subsistait que grâce à la commisération et à l'amitié des militaires ses +camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus +intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents +que certains chiens?</p> + +<p>Les anciens, dès qu'un conscrit arrivait au régiment, ne manquaient +jamais de dire au dernier venu: «Tu vois bien ce caniche-là, n'est-ce +pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te +réveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu +aurais à faire à tout le régiment.»</p> + +<p>Un jour, jour de malheur et de fatalité! un gros Lorrain tombe avec un +groupe de beaux frais conscrits, à la caserne. Le tour de garde du +nouvel agrégé arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du +chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve placé auprès de +la Tonnellerie. <i>La Bombarde</i> commence, comme d'habitude, son service à +minuit. Le silence qui règne autour de la guérite de la Tonnellerie +l'inquiète: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de +le réveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille +profondément, l'épaule appuyée sur le côté de sa guérite, et le fusil +posé entre ses jambes affaissées. A cet aspect, <i>la Bombarde</i> recule; il +revient bientôt à la charge, et de sa dent animée il tire avec humeur le +bas de la guêtre du conscrit, qui, surpris désagréablement au milieu de +son somme, commence à avoir peur d'abord, et finit, une fois rassuré, +par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le +déranger si mal à propos. <i>La Bombarde</i> s'irrite; le conscrit se met en +colère: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baïonnette +et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, percé de +coups, sous la main de celui qu'il a peut-être arraché à la mort.</p> + +<p>Le caporal de la porte du Moulin-à-Poudre vient à une heure du matin +relever gaîment la sentinelle. A quelques pas de la guérite, son pied +rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien +mort! La lune commençait à éclairer cette partie du port. Un funeste +pressentiment engage le caporal à porter attentivement les yeux sur +l'animal qui gît là sans vie auprès de la sentinelle, qui voit avec +délices le moment où elle va retourner à son corps-de-garde bien clos et +bien chaud.... «C'est la Bombarde! s'écrie avec effroi et douleur le +caporal.... On l'a tué!... Qui l'a tué?...—C'est moi, répond niaisement +le conscrit.—Vous, gredin?—Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu +aussi!—Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grâce au ciel! +Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.—Sans doute que je +la descendrai!—Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le +régiment te passe sur le corps.»</p> + +<p>Le poste, instruit du triste événement, accourt. Les restes de <i>la +Bombarde</i>, enveloppés dans une capote, passent la nuit au +corps-de-garde, et les plaintes et les malédictions du poste tombent sur +l'infortuné meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde, +relevée à midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et +son fusil; mais le caporal lui a dit à l'oreille de garder son sabre. Ce +mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprès +de la porte de Landernau. Là, le vengeur de <i>la Bombarde</i> force son +meurtrier à croiser le fer, et en moins d'une seconde l'âme du conscrit +va rejoindre celle <i>du chien de l'artillerie</i>, si toutefois un chien qui +eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une âme.</p> + +<p>Tout un régiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa +figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne +qui a vu, depuis le trépas de <i>la Bombarde</i>, la guerre et la mort +renouveler cinq à six fois le régiment des canonniers, dont il surveilla +le service pendant toute sa vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CINQUIEME_PARTIE" id="CINQUIEME_PARTIE"></a>CINQUIÈME PARTIE.</h2> + +<h3>Causeries, Contes, Aventures</h3> + +<h3>Et Traditions de Bord.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ie" id="Ie"></a>I.</h2> + +<h3>Causeries de Marins.</h3> + + +<p>Il faisait calme plat: une tente ombrageait le gaillard d'arrière des +rayons d'un soleil ardent, et l'équipage inoccupé se livrait à ces +entretiens bizarres, saccadés, variés et quelquefois piquants, comme +tout ce qui porte l'empreinte du caractère saillant des marins. Nous +nous trouvions alors par le travers des Bermudes. Un matelot borgne (et +je me le rappelle d'autant mieux, que cet incident de physionomie me +l'avait déjà fait remarquer) se tenait sur la barre immobile, en +regardant à chaque instant, de l'oeil qui lui restait, si quelque peu de +brise ne s'élevait pas d'un des points du magnifique horizon qui nous +entourait de son cercle immense. Le capitaine, en corps de chemise, +fumait indolemment un cigare, allongé sur son banc de quart, comme s'il +avait foulé l'ottomane la plus élastique.</p> + +<p>—Théodore, dit-il brusquement au matelot qui était à la barre du +gouvernail, où diable as-tu donc perdu ton oeil!—Ma foi, <i>cap'taine</i>, +répond le matelot, un peu embarrassé de cette question imprévue..., vous +me demandez <i>où c'que</i> j'ai perdu mon oeil?... Mais dame!... je l'ai +perdu à la lecture..., et puis d'un coup de poing.—Ah! tu sais donc +lire?—Pardieu! si je sais lire! j'ai eu assez de mal à l'apprendre pour +m'en souvenir; et tenez, l'endroit où j'ai fait mon éducation, n'est pas +loin de nous à présent. C'est à Saint-Georges-des-Bermudes. J'étais +prisonnier là, et un canonnier d'artillerie de marine, pris sur le même +navire que moi, m'a appris la lecture dans le livre de l'<i>École du canon +à bord des vaisseaux</i> de S.M.I. et R.—Mais qui donc t'a défoncé l'oeil +qui te manque?—Est-ce que je ne vous l'ai pas déjà dit: il a coulé à la +lecture, et puis un coup de <i>poing de bout</i> d'un mauvais sujet, <i>un +espèce</i> de maître de danse <i>d'à bord du Messager</i> m'a fait le reste +dans une dispute <i>ou c'que</i> je n'avais pas tort.—Que faisais-tu donc +aux Bermudes, quand tu y étais prisonnier?—Mais je montrais la langue +française, quoi, <i>cap'taine</i>!—Toi, la langue française! et savais-tu +assez d'anglais encore pour te faire comprendre de tes élèves?—Pardieu, +je crois bien! <i>j'étiommes</i> deux prisonniers qui <i>saviommes</i> l'anglais +et le français, comme les Anglais même et des capitaines de vaisseau! A +ce dernier trait de naïveté et de modestie, le capitaine ne put +s'empêcher de rire aux éclats; le matelot au contraire semblait piqué de +ce que son chef se permît d'élever des doutes sur son savoir en fait de +langues.—Mais, <i>cap'taine</i>, vous riez, lui dit-il: donnez-moi plutôt un +coup d'eau-de-vie et un livre anglais, et si je ne lis pas le livre +anglais tout aussi bien que j'avalerai l'boujaron, vous m'ferez +r'trancher ma ration d'vin pendant toute la traversée.—Mousse! s'écrie +aussitôt le capitaine, va me prendre un verre d'eau-de-vie, et +apporte-moi un de mes livres anglais. Le mousse monte quelques secondes +après avec un large verre d'eau-de-vie et une petite brochure que le +capitaine ouvre alors et présente à Théodore.—Tiens, lis-moi ce +titre-là.—<i>Cap'taine</i>, dit <i>Théodore</i>, un peu embarrassé, j'vous +préviens que j'entends bien l'anglais à la parole, mais que je ne sais +pas bien lire à l'écriture ni à la lecture.—C'est égal, lis-moi +cela.—<i>Théodore</i> songe alors à déchiffrer le titre de la brochure: <i>The +pi...l...o...t... the pilot... c...o...ast, at... lan...t...i...c... +b..i..grec...bi..; R...o..ro... b...e...r...t... Robert... +B...l...ac...k... f...o...r...d... ford, blague forte</i>.—Eh bien! +reprend le capitaine, après que Théodore a fini sa laborieuse +appellation, ce n'est pas difficile à traduire cela! Sais-tu ce que ça +veut dire en français?—Ma foi, ça veut dire, répond le matelot, assez +en peine d'attacher quelques idées aux mots de <i>Coast</i> et d'<i>Atlantic</i>, +ça veut dire que...—Allons, voyons, accouche donc de ta traduction!—Eh +bien! cap'taine, ça veut dire en bon français que le pilote, ou celui +qui tient à présent la barre, <i>blague fort</i>, après avoir bu l'coup de +chnick, et qu'il ne sait pas un mot d'anglais.... Voilà!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIe" id="IIe"></a>II.</h2> + +<h3>Les deux Aspirants.</h3> + + +<p>Parmi nous, gais aspirants de marine, il y avait des contes de +faux-ponts que chacun brodait à sa manière, comme ces charges que les +élèves peintres se plaisent à inventer et à embellir dans leurs loisirs +d'atelier.</p> + +<p>La plus petite bizarrerie dans un événement, du reste fort ordinaire, +donnait lieu quelquefois à des exagérations qui ensuite finissaient +toujours par être enregistrées dans les annales burlesques de la charge +du bord. Les aspirants étaient les caricaturistes de la marine, et en +cette qualité ils remplissaient leur mission avec un scrupule dont +plusieurs notabilités de l'armée navale n'ont pas toujours eu lieu de se +féliciter.</p> + +<p>Au nombre de leurs charges favorites, je m'en rappelle une qui pour nous +n'était pas dépourvue d'originalité. Peut-être qu'en la retraçant ici à +l'aide de mes souvenirs, elle perdra à la lecture une grande partie du +mérite qu'elle avait dans la tradition. Mais à quinze ou dix-huit ans on +n'est pas difficile sur la valeur des contes qui amusent. Tout ce qui +fait rire à cet âge est de bon aloi; mon conte aujourd'hui paraîtra +peut-être impossible, d'assez mauvais goût? N'importe! je le hasarde +parce qu'il m'a plu il y a quelque vingt années. Personne ne sera forcé +de le trouver exquis, délicieux; le voici:</p> + +<p>Un vieux chef de timonnerie avait un fils à qui il fit donner une assez +bonne éducation pour qu'à quinze ans il devînt aspirant de seconde +classe.</p> + +<p>Le père Larigot ne se sentait pas d'aise d'avoir réussi à faire du fils +Larigot un sujet qui, imberbe encore, se trouvait presque aussi avancé +en grade que l'auteur de ses jours. Il obtint, pour rendre ce glorieux +rapprochement plus frappant à tous les yeux, de faire embarquer son +héritier sur la même frégate que lui.</p> + +<p>Larigot était brave homme, mais un peu grotesque dans son langage et ses +manières. Son fils commençait déjà à se sentir de l'ambition; cependant +on le voyait encore se promener familièrement avec son père bras dessus, +bras dessous, sur la dunette ou sur le gaillard d'arrière.</p> + +<p>Le dimanche, lorsque le père timonnier demandait à aller à terre, les +bras bariolés d'un double galon de sergent-major, le fils aspirant +consentait à l'accompagner avec son frac bleu couronné des deux trèfles +d'uniforme. Ils allaient même ensemble boire de la bière et sabler, +par-dessus tout cela, le verre de punch, tant le père était glorieux de +pouvoir trinquer avec son cher enfant!</p> + +<p>Un soir, l'enfant ramena à bord le vénérable auteur de ses jours, un peu +pris de boisson. Le lieutenant de garde félicita le jeune aspirant sur +sa piété filiale. On mit le père à la fosse-aux-lions, et les collègues +du fils Larigot ne manquèrent pas de plaisanter le jeune homme sur la +ribotte qu'il venait de faire en famille. De là un coup d'épée du fils +Larigot avec un de ses malins confrères. Le père, sorti de la +fosse-aux-lions par l'intercession du fils, servit de témoin à l'enfant, +qui se battait pour lui. Après le duel vint le déjeuner, comme c'était +alors la règle. Le père Larigot se grisa une seconde fois avec les +aspirants; seconde visite du père Larigot à la fosse-aux-lions en +arrivant à bord. C'était justice. En 1804, le fils s'avisa de choisir +pour maîtresse une femme que le père courtisait, et qui devint, malgré +les filiales représentations du jeune homme, la belle-mère de notre +aspirant de deuxième classe.</p> + +<p>Le commandant de la frégate, choqué de l'inconvenance qui pouvait +résulter de la présence du père et du fils à bord du navire où ils +occupaient des grades à peu près égaux, débarqua le père.</p> + +<p>Avec un peu de travail le fils devint aspirant de première classe, et +le père se félicita encore d'avoir donné le jour à un garçon qui était +devenu son supérieur. Funeste joie, triste orgueil de père! que de +larmes il devait lui coûter!</p> + +<p>La flottille de Boulogne fut créée. Il fallait bien des capitaines pour +trois ou quatre mille prames, chaloupes canonnières, bateaux-plats, +bombardes, péniches et bateaux-canonniers. Le père Larigot devint +capitaine de canonnière en sa qualité de chef de timonnerie, grade dans +lequel il devait stationner toute sa vie.</p> + +<p>Le fils, par une singulière coïncidence, commandait une section de +canonnières, qui se rencontra sur les côtes avec la canonnière que +montait le père Larigot. Comme le guidon de commandement était à bord du +fils, et que le père manoeuvrait fort mal, le commandant de la section +ordonna, par un signal, les arrêts au capitaine de la canonnière dont il +ne connaissait que le numéro et la mauvaise manoeuvre.</p> + +<p>Le lendemain il apprit qu'il avait puni son respectable père, et +celui-ci eut la douleur d'apprendre qu'il avait été puni par son garçon +à la face de toute la flottille de Boulogne.</p> + +<p>Sortons de cet état, s'écria-t-il, en recevant le compliment de +condoléance de son fils; si j'avais su les mathématiques, l'empereur +m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et +ce qui me manque pour avancer; il m'en coûtera moins de recevoir des +leçons de mon fils, que d'un professeur étranger.</p> + +<p>Le père avait la tête dure: le fils était vif. Souvent il arriva au +maître de dire à l'élève, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne +savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui +lui jeta l'éponge du tableau au visage. L'élève resta chef de +timonnerie.</p> + +<p>Les aspirants alors étaient en bon train pour avancer. Le fils Larigot +devint enseigne de vaisseau à la barbe déjà grise du père Larigot. Dès +lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom.</p> + +<p>Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef +de timonnerie, il changeait de route, et le père Larigot poursuivait +obstinément sa géniture dénaturée, en lui criant: Tu es un orgueilleux, +un enfant sans entrailles, à qui j'ai eu la bêtise de mettre des +épaulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta défunte +mère, que le ciel confonde! un garnement de cette espèce! Et le fils +murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel +ivrogne!</p> + +<p>Quelques années se passèrent sans que le père, envoyé à Brest, revît le +fils, qui se trouva embarqué à bord d'un vaisseau de la division +d'Anvers.</p> + +<p>Un beau jour, des escouades de maîtres, de quartiers-maîtres et de +matelots, arrivèrent dans ce dernier port pour être réparties entre les +différents bâtiments qui composaient l'escadre.</p> + +<p>Les commissaires de marine, qui dans ce temps-là du moins avaient la +plume assez malencontreuse, désignèrent le chef de timonnerie Larigot +pour être embarqué à bord du vaisseau même où le fils faisait, en sa +qualité de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il +était justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui présenter +son billet d'embarquement.</p> + +<p>—Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe, +que....</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous?</p> + +<p>—Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet.</p> + +<p>—Quoi! c'est encore vous? que le diable vous emporte!</p> + +<p>—Que le diable t'emporte toi-même, entends-tu, mauvais garnement de +fils!</p> + +<p>—Capitaine d'armes, conduisez-moi cet homme à la fosse-aux-lions, et +s'il raisonne, qu'on le mette aux fers.</p> + +<p>—Ciel! est-il possible d'avoir un fils de cette façon! Mais non, tu +n'es pas mon enfant, je te renie et je te maudis.</p> + +<p>—Vous avez raison; je ne suis que votre supérieur. Conduisez cet homme +à la fosse-aux-lions.</p> + +<p>Le malheureux père alla maudire pendant sept à huit jours à la +fosse-aux-lions et sa paternité et le sort qui le condamnait à croupir +dans un grade où tous les blancs-becs d'aspirants lui avaient déjà passé +sur le corps.</p> + +<p>Mais le père Larigot dans son infortune avait du moins une consolation. +La femme qu'il avait épousée malgré les calomnieuses représentations de +son indigne fils, était encore jeune; elle avait voulu le suivre de +Brest à Anvers, et, en dépit de la discipline du bord qui ne permettait +pas aux bâtiments de l'escadre de recevoir des femmes, elle était +parvenue à s'introduire sous un costume de novice. Un petit mousse assez +espiègle, qui devina le travestissement de l'<i>épouse</i> du chef de +timonnerie, parvint, en se rendant à bord dans l'embarcation du soir, à +lui inspirer assez de confiance pour qu'elle lui avouât que c'était M. +Larigot son mari, qu'elle allait voir sous le déguisement qui cachait +son sexe.</p> + +<p>Ce petit mousse était celui de l'enseigne Larigot; enfant trop dévoué à +son maître, il répond à la pauvre dame:</p> + +<p>—Oui, votre mari, je sais ce que c'est: mon maître n'a jamais dit qu'il +fût marié, mais c'est égal. Aussitôt que nous serons arrivés le long du +bord, vous vous glisserez par un sabord de la batterie avant qu'on ne +vienne visiter l'embarcation, et je me charge du reste. Comme il fait +nuit et que mon maître est couché, tout s'arrangera au mieux.</p> + +<p>Le canot arrive, madame Larigot, aidée du petit mousse, se glisse comme +un rat par le sabord entr'ouvert au-dessous duquel se balance +l'embarcation. Le mousse saisit par la main celle qu'il croit être la +mystérieuse maîtresse de son maître, et il la conduit, elle ignorante +des usages du bord, dans la chambre même de l'enseigne Larigot, qui déjà +dormait du sommeil le plus profond.</p> + +<p>Une voix toute féminine le réveilla en tremblotant. La porte ouverte par +le mousse se referme sur ce couple infortuné ou trop fortuné.... Comme +on voudra.</p> + +<p>—Mon ami Larigot, c'est moi!... si tu savais ce que j'ai été obligée de +faire pour venir te voir à bord!... je me suis déguisée.</p> + +<p>Et des baisers que la pauvre femme croit les plus conjugaux du monde, +empêchent l'enseigne, encore tout étonné de sa bonne fortune inespérée, +de répondre à d'aussi tendres preuves d'amour.</p> + +<p>On assure que la nuit cacha, de ses voiles obscurs, une scène à peu près +incestueuse.</p> + +<p>Une demi-heure se passa; madame Larigot croyait toujours être dans les +bras de son mari.</p> + +<p>Mais l'erreur dura trop ou trop peu; dès qu'il ne lui fut plus possible +de se méprendre sur la non-identité des personnes, la victime de cette +méprise se mit à crier, en s'échappant des bras de celui qui n'était pas +son époux. Le canonnier de faction à la porte de la Sainte-Barbe, où +était la chambre de l'enseigne, accourt à ce bruit; on se réveille, des +fanaux viennent éclairer la scène, et le fils Larigot reconnaît, dans sa +facile et nocturne conquête, sa belle-mère!</p> + +<p>A bord d'un vaisseau de ligne, les nouvelles de cette espèce circulent +vite. On n'épargna pas, une demi-heure seulement, à la susceptibilité +conjugale du père Larigot, la connaissance d'un événement qui devait +encore ajouter à la haine qu'il avait conçue pour son malheureux fils. +Méconnu, injurié et bloqué par lui! passe encore, s'écria-t-il, dans son +délire. Mais co... co... cohabiter avec ce monstre qui déshonore mes +cheveux blancs en subornant ma femme, non: je ne le souffrirai pas! +Qu'on me donne un poignard, un pistolet, un couteau, n'importe quoi!</p> + +<p>Le gardien de la fosse-aux-lions lui répond avec le plus grand +sang-froid:</p> + +<p>—Je n'ai rien de tout cela à votre service pour le moment.</p> + +<p>—N'y a-t-il pas ici un épissoir?</p> + +<p>—Oui, mais vous aurez bigrement de la peine à vous tuer avec ça.</p> + +<p>—N'importe! j'essaierai; je ne puis plus vivre.</p> + +<p>—Tenez, chef, voilà celui qui pique le plus.</p> + +<p>Et l'infortuné père Larigot prend son épissoir et d'une main conduite +par la rage, il s'enfonce violemment entre les côtes le fatal et lourd +instrument que l'imbécillité du gardien lui a offert.</p> + +<p>Le fils Larigot ne se montra pas inconsolable en apprenant la fin +malheureuse de son père; lui-même périt d'une manière funeste quelque +temps après, en prenant un bain de pied dans une assiette à soupe.</p> + +<p>La morale de cette histoire déplorable est qu'on ne doit jamais naviguer +à bord du même navire que son père.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIe" id="IIIe"></a>III.</h2> + +<h3>Dialogue</h3> + +<h3>ENTRE LE CONTRE-MAITRE D'ÉQUIPAGE LESTUME ET LE NOVICE LHOMMIC.</h3> + +<p><i>Sur le gaillard d'avant d'un vaisseau de l'expédition d'Alger</i>.</p> + + +<p><i>Lhommic</i>.—Sans être trop curieux, maître Lestume, pourrait-on demander +si j'allons, oui ou non, à Alger, et si c'est sûr que l'on se tapera?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—C'est possible; mais ce n'est pas si sûr que du vinaigre.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Pourquoi donc cela?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Parce que le vinaigre est ce qu'il y a de plus sûr au monde.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Mais c'est pas ça que j'voulais dire; j'voulais comme qui +dirait vous d'mander si Alger est fort?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Est-ce que tu as vu des forts qui étaient faibles? Alger est +un fort, n'est-ce pas? Eh bien, qui dit fort, dit tout; parce qu'un fort +est un fort, quoi!</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Sans vous commander, voulez-vous me dire tant seulement si +c'est une île?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—C'est une île, et c'est pas une île; c'est une terre, et ce +n'est pas une terre; c'est l'un et l'autre.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Je me suis laissé dire qu'il n'y avait pas d'eau?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Qué qui t'a dit cela? Il y a quinze brasses d'eau à +demi-encâblure de la côte.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Mais j'entendais de l'eau bonne à boire.</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Eh bien, s'il n'y a pas d'eau, on boira du vin; voyez donc +le grand mal!</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—C'est pas moins une belle chose, qu'la guerre, comme on dit, +mais quand on en est revenu.</p> + +<p><i>Lestume</i>.—C'est bon à dire à terre, c'te parole; mais à la mer, +j'avons chaviré le proverbe, et j'disons qu'la guerre est une belle +chose quand on y va.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Oui, mais s'il y a, pas moins, beaucoup d'canons à ce fort +d'Alger....</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Eh bien! tant plus d'canons à prendre, tant plus à la part +quand ils seront pris, comme disaient les frères de la côte de +Saint-Domingue; mais t'as pas connu ça, toi, et t'as pas même assez +d'connaissance pour l'avoir deviné.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Mais l'vaisseau ne marche pas; avec une brise carabinée, il +n'file qu'huit noeuds.</p> + +<p><i>Lestume</i>.—C'est égal; <i>qui va piano va sano</i>, comme dit l'Anglais.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—C'est pas l'embarras, j'arriverons toujours assez tôt; car +une fois que j'serons là....</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Eh bien, une fois que tu seras là, au premier coup de +sifflet d'<i>embarque les grands canotiers</i>! tu prendras ton aviron en +forme de plume, t'arrimeras des soldats entre les bancs, t'iras le bout +à terre, et quand t'auras débarqué le pousse-caillou, tu pousseras de +fond avec la gaffe, et tu reviendras à bord prendre ton poste de combat, +s'il y a moyen de se seringuer avec la terre. Quand l'pavillon z'a-t-été +insulté, il faut en découdre, je ne connais que cela.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Mais l'pavillon a-t-il été bien-t-insulté?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—L'commandant l'a dit, toujours; et il doit s'y connaître, +lui qu'a toujours fait la guerre en temps de paix. Tu n'étais donc pas +là, quand il a fait un coup d'platine avec l'équipage? «Enfants! qu'il a +dit, l'pavillon d'Henri IV a-t-été blasphémé et molesté, et j'compte sur +vous pour aller le laver dans le sang des <i>Barbaresses</i>!»</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Qu'est-ce que c'est que le sang <i>barbaresse</i>?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Imbécile! tu ne vois pas que c'est le sang des Barbares?</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—C'est donc des Barbares, que les bourgeois qui sont dans +Alger?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Je crois bien, puisqu'ils ont insulté l'pavillon d'Henri IV.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Mais c'est pas l'pavillon d'Henri IV, puisque Henri IV +n'était pas dans la marine.</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Allons, t'es trop borné pour entrer avec moi dans les +explications de l'histoire. Mais j'suis pas fâché d'aller un peu m'taper +avec ces parias-là; il y a long-temps que j'n'avons entendu des +grognards de 36; je commençais à me rouiller.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Mais vous étiez pas moins, pourtant, à Navarin?</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Oui, mais ça compte pas, ça. Les Turcs, c'est pas des +matelots: c'est des chalandous de la rivière de Nantes, et c'est pas +plus marins que des Parisiens.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—Ah! ma foi, moi, j'aime mieux rester rouillé, que d'me +dérouiller à coups de boulets.</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Oui, j'crois avoir doutance que t'as pas le coeur bien +guerrier; mais je te relev'rai l'courage, n'aie pas peur. J'ai demandé +z'au capitaine de frégate à te donner z'un poste sur la dunette, parce +que c'est là qu'il y a le plus de tabac à recevoir dans un combat, et ça +forme un jeune homme plus vite. Et puis, vois-tu bien, j'ai dit au +capitaine d'armes, qu'est mon ami: «Quand vous ferez votre ronde dans +l'combat, pour voir s'il n'y a pas des capons aux pièces, faites-moi +l'amitié d'passer votre sabre dans l'ventre au petit Lhommic, qu'est de +mon pays, Breton comme moi, et qui m'a-t-été recommandé, s'il n'y va pas +rondement.» Ainsi, si tu fais un mouvement horizontalement, t'es bien +sûr d'être pas manqué.</p> + +<p><i>Lhommic</i>.—A votre idée, maître Lestume! Mais c'est z'une drôle de +recommandation que vous avez donnée là au cap'taine d'armes.</p> + +<p><i>Lestume</i>.—Ecoute donc, c'est comme j'te dis: l'capitaine d'armes et +moi, j'sommes une paire d'amis, et on s'rend d'petits services à la mer, +comme de raison; et il ne sera pas dit qu'un Breton comme moi, un enfant +de Brest, aura fait la galine à bord d'un vaisseau où c'que maître +Lestume a été contre-maître du gaillard d'avant, et dans un combat où il +y a des coups, Dieu merci, à recevoir pour tout l'équipage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVe" id="IVe"></a>IV.</h2> + +<h3><a name="PREMIERE_CAUSERIE" id="PREMIERE_CAUSERIE"></a>Première Causerie du gaillard d'avant.</h3> + + +<p><i>Le novice Ivon.—</i>Dites donc, maître Laouénan, vous qu'avez vu le +Grand-Mogol, qu'est-ce que c'est, sans être trop curieux?</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—C'est un Mogol qu'a une barbe respectable, toute +blanche, jusqu'à son pont de culotte, et qui, tout d'même, n'a pas de +pantalon, attendu que c'est une manière de Turc ou d'Ottomane, comme on +dit dans le pays.</p> + +<p><i>Le novice Ivon</i>.—Ah çà, c'est-il tout d'même un bon homme?</p> + +<p><i>Maitre Laonénan</i>.—C'est un homme si l'on veut; mais, pour des Turcs ou +des Ottomanes, c'est ce qu'il faut. Quand il n'est pas content ou +satisfait de son conseil, il leur z'y fait couper la tête net, avec un +sabre ou une façon de damas.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Les Turcs ou les Ottomanes, c'est donc la même chose, dans le +pays?</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Ah! doucement, Jeannette; n'allons pas si vite, en +fait d'histoire naturelle. Les <i>Turcs</i>, c'est ceux qu'habitent comme qui +dirait la Turquie; les <i>Ottomanes</i>, c'est les chrétiens qu'adorent +Mahomet, ou, autrement dit, <i>le prophète</i>.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—C'est pas moins un drôle de nom, <i>Ottomanes</i>, et je serais +curieux d'savoir où ils ont été chercher cette parole-là.</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—C'est pas une parole; c'est une qualification +<i>indigène</i>, ou, autrement, <i>intrinsèche</i>; et ça vient du pourquoi qui +fait que les Turcs s'allongions toujours sur des grands canapés, comme +de véritables <i>cagnes</i>, comme tu as pu z'en voir dans la chambre du +commandant, le matin, quand tu vas sauberder le tillac, garnis en +velours <i>escramoisi</i> avec des clous dorés en cuivre.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Le Grand-Mogol a-t-il de la malice dans les yeux, et ça +paraît-il un malin b...?</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Oui, mais tant soit peu féroce. Quand il m'a +z'aperçu, il a vu à ma figure et à ce que son interprète lui a soufflé à +genoux dans le tuyau de l'oreille, que j'étais-t-un Français de nation. +Il reconnaît tous les pavillons des individus à la <i>physolomie</i> de +chacun.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Je me suis laissé dire que les Turcs n'aimaient pas beaucoup +les Français?</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Eh bien, tu t'es laissé dire une bêtise, mon garçon. +Sur trente-six <i>ingrédients</i> que j'étiommes là, Anglais, Portugais, +Allemands et Bretons, il ne m'a fait donner que vingt à vingt-cinq coups +de trique à l'<i>orientaliste</i>, attendu qu'il m'avait reconnu pour +Français: c'est des égards qui n'étions pas dans le traité. Les autres +ont reçu la <i>doudouille</i> complète, à la mode du pays.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—C'est pas moins heureux pour vous, d'avoir vu du pays.</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Il n'y a que les voyages qui forment l'homme; et +autant de pays qu'on a vus, autant de fois que l'on est propre à tout. +Quand on sait demander un verre de vin dans toutes les langues, on ne +meurt jamais de faim, dans aucune partie du monde, avec un doublon +d'Espagne dans sa poche, et moyennant qu'il y ait du pain où ce que l'on +est.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Ah ça, où ce que j'allons de l'heure qu'il est?</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Dans l'<i>Archipelle</i>, où ce qu'il y a l'île de +Cythère, consacrée à Vénus, la déesse de la beauté et des <i>rhumatisses</i>, +comme l'a découvert un chirurgien-major que j'avions dans notre voyage +d'<i>exploraison</i>.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Qu'est-ce qu'on peut voir de bon dans l'Archipède?</p> + +<p>Maître Laouénan.—Dites donc, vous autres, v'là-t-il pas une espèce de +malgache et de paliaca qui me demande ce que l'on peut voir de bon dans +l'<i>Archipelle</i>?... Mais, double <i>lofia</i>, dans l'<i>Archipelle</i>, on voit +l'<i>Archipelle</i>; c'est comme si tu me demandais ce que tu vois quand tu +te fais la barbe.</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Eh bien, quand j'me fais la barbe, j'vois mon miroir.</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Et dans ton miroir, qu'est-ce que tu y vois?</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Ce que je vois dans mon miroir?</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Oui, qu'est-ce que tu y vois? Attendez un peu, vous +autres; il va vous dire ce qu'il voit dans son miroir, quand il s'y +voit....</p> + +<p><i>Ivon</i>.—Eh bien, je m'y vois, quoi!...</p> + +<p><i>Maître Laouénan</i>.—Tu n'y vois qu'une b... de bête, comme tu seras +toute ta chienne de vie, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit qui +t'illumine, ainsi soit-il! Borde un pouce de l'écoute du petit foc, qui +ralingue depuis une demi-heure, et va-t'en te coucher ensuite, pour +faire comme le berger et mettre un cornichon à l'ombre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="DEUXIEME_CAUSERIE" id="DEUXIEME_CAUSERIE"></a>Deuxième Causerie du gaillard d'avant.</h3> + +<p><i>Un matelot</i>.—Dites donc, conscrit, sans vous commander, prenez-moi un +bout de c'te corde et halez-moi dessus de toutes vos forces, si vous en +avez, par manière d'acquit seulement.</p> + +<p><i>Le conscrit halant</i>.—Savez-vous comment on nomme la mer où nous +naviguons?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—La mer inconnue, qui tombe directement dans l'embouchure +du lac <i>Cacafouin</i>.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Tiens, c'est singulier! jamais je n'ai entendu parler de +ce lac-là.</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—C'est que vous n'avez jamais appris la géographie.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Si, certainement; mais le lac Cacafouin ne se trouve pas +sur la carte.</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—C'est que vous n'avez jamais regardé la carte avec vos +lunettes, et en vous bouchant le nez.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Qu'est-ce donc que ce lac?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—C'est-z-un lac de poudre liquide à fumer les cannes à +sucre: on navigue, dans c'te mer-là, la tête en bas, les pieds en haut, +avec une brasse de profondeur, et on ne prend sa respiration que par le +dernier bouton de la guêtre.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Ah! je vois que vous voulez vous gausser de moi.</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Non pas, mon ami; je ne veux que m'amuser aux dépens du +passager. Savez-vous ce que c'est que le passager?</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Mais, le passager, c'est moi.</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Trop honnête pour vous dire le contraire; mais le +passager, c'est une manière de malle vivante, qui boit, qui mange, qui +dort, et envers qui on a dit au commandant: Commandant, vous porterez de +Brest à l'Ile-Bourbon trois cents citoyens qui ne pourront pas se tenir +sur leurs pieds, et à qui vous ferez voir le bonhomme Tropique et la +ligne dans une longue-vue où vous mettrez un cheveu.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Le bonhomme Tropique est une farce, n'est-ce pas?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Oui, c'est une farce qui ne vous fera pas rire, à moins +que vous n'ayez trois cents kilos de gaîté clouée, doublée et chevillée +en cuivre dans l'âme.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Mais qu'est-ce que c'est que le bonhomme Tropique?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—C'est le curé de la ligne, qui donne la bénédiction avec +des tuyaux de pompe à laver, et qui fait pleuvoir des pois secs, quand +il éternue.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Et la ligne?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—C'est un grand câble que le grand Chasse-F... a filé par +le bout dans le milieu du monde, en voulant appareiller pour couper la +côte d'Afrique en deux. Vous ne savez pas ce que c'est, peut-être, que +le grand Chasse-F...?</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Pas plus que le lac Cacafouin.</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Le grand Chasse-F... est un trois-ponts qui a du cent +vingt mille tonnerres en batterie, et qui se sert de la lune pour pomme +de girouette; il y a dix mille ans qu'on travaille à Lyon et à Rouen +pour lui faire un pavillon de poupe. Un jour son commandant a voulu le +faire virer de bord vent-devant, et le talon de son gouvernail a touché +sur le fond d'Ouessant, tandis que son beaupré a été chavirer tout ce +qu'il y avait de servi sur la Table-Bay, au cap de Bonne-Espérance.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—C'est donc un bien grand vaisseau?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Ah! mais oui; mais ce n'est pas le tout. Un jour, le +commandant a voulu envoyer son mousse pour parer la flamme qui s'était +engagée dans un calle-hauban de perroquet, et ce b... de mousse, quand +il est descendu, avait la barbe grise et sa demi-solde en poche.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—L'Anglais ne prendra pas ce vaisseau-là, je crois bien.</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Si, peut-être, mais dans l'année de j'ten f...; il y a +trois mille ans qu'on se bat sur le gaillard d'avant, et que le +branle-bas d'combat n'est pas encore fait sur le gaillard d'arrière; le +commandant n'a seulement pas été réveillé par le charivari que font les +caronades d'en avant des passe-avants, et qui tapent dur; mais c'qu'il y +a de plus farce, c'est qu'un passager comme vous, à un demi-pouce de nez +près, est tombé dans la cale par le grand panneau, et qu'il n'est pas +encore rendu à fond de cale: ce particulier-là tombe toujours; il sera +mort d'âge avant de se casser les reins.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Mais qui est-ce qui commande votre grand Chasse-F...? +c'est sans doute le Père Eternel?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Le Père Eternel? ah bien oui! il n'est que patron de +chaloupe, à bord, et il y a dix-huit cent trente ans et le pouce que +notre seigneur Jésus-Christ fait du feu sous la chaudière de l'équipage, +sans avoir pu encore arriver à faire bouillir la soupe et à faire cuire +les boulets de trois mille cinq cent soixante qui serviront de petits +pois à la ration.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Pourquoi donc que les matelots inventent des bêtises +comme ça?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Mais ils inventent ces bêtises-là pour vous faire croire +qu'ils sont plus bêtes que ceux-là qui les écoutent pendant une heure, +comme vous le faites là.</p> + +<p><i>Le conscrit</i>.—Vous vous moquez donc de moi?</p> + +<p><i>Le matelot</i>.—Pas trop; mais à vous voir ouvrir la bouche comme une +gamelle de sept, j'commence à croire qu'en fait de gaudichonneries, vous +avez chargé plus que votre plein, conscrit. (Le matelot s'éloigne en +regardant gaîment le conscrit de côté, et en chantant à plein gosier:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">Reviendras-tu, toi que mon coeur adore!)</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ve" id="Ve"></a>V.</h2> + +<h3>La Casaque du bon Dieu.</h3> + + +<p>A bord d'un brick de l'État se trouvait un maître calfat, très-bon +chrétien, fidèle croyant, et un maître canonnier, esprit fort, s'il en +fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien, +en un mot.</p> + +<p>Le maître calfat appelait toujours son collègue, <i>maître</i> Canon, et +celui-ci ne désignait son confrère que sous le nom familier de maître +<i>Mailloche</i>.</p> + +<p>Maître Canon et maître Mailloche avaient souvent ensemble des +discussions théologiques, philosophiques et philanthropiques, dont +l'équipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait +cependant, au grade et à l'âge des graves interlocuteurs. Nos deux +maîtres, malgré le dissentiment de leurs opinions, étaient du reste les +meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient même +que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux +arbres dont le feuillage est différent, enlacent leurs branches pour +confondre leurs fruits confraternels, et résister, s'il le faut +ensemble, à la tempête.</p> + +<p>Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, relâcha pendant la +guerre, au Passage, port espagnol, situé à l'entrée de cette Bidassoa, +que les troupes impériales n'avaient pas encore passée, pour aller +porter le ravage dans la Péninsule. Nous étions, enfin, en paix avec les +Espagnols.</p> + +<p>Quelques jours après leur entrée dans le port, les deux maîtres +demandèrent la permission d'aller passer la journée du dimanche à terre. +L'un avait revêtu son uniforme de sergent d'artillerie de marine, +l'autre avait endossé le large habit de sa profession avec son collet +bordé d'un large galon d'or. La toilette était complète, car chacun des +deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignité aux yeux +d'une population étrangère.</p> + +<p>A peine rendu à terre, le maître calfat, malgré la dureté de son oreille +trop bien faite aux coups redoublés du marteau, entend des chants +religieux remplir une vaste église. Ces accents de piété allèchent notre +dévot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la +messe qui le séduit. Le maître canonnier, devinant l'envie et l'embarras +de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de +l'église apostolique et romaine.</p> + +<p>—Quoi! vous tâteriez d'une messe, maître Canon, par égard pour moi?</p> + +<p>—Et pourquoi pas, maître Mailloche? On peut n'être pas de la même idée +sur ces bêtises-là, mais ça n'empêche pas d'aller avec ses amis, en +haussant les épaules pour eux.</p> + +<p>—Vous hausserez donc les épaules pour moi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si ça vous fait du +bien, ça ne m'empas d'être content de moi.</p> + +<p>Les deux amis entrent à l'église. L'un tire de son petit sac de toile à +voiles, son petit livre de messe, et il se met à chanter pieusement +faux, en latin, à la grande édification des Espagnols qui l'entourent. +L'autre, obligé de suivre les dévots mouvements de la foule, de +s'agenouiller, de se faire donner la bénédiction en courbant le dos, +murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze +temps, que l'exercice commandé par un moine.</p> + +<p>L'office divin touche à sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est +offert, et sans doute aussi accepté. La foule s'écoule religieusement, +et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux à faire, se promener +dans les rues du Passage.</p> + +<p>L'heure du dîner arrive: l'appétit vient avec elle à nos +promeneurs.—Ah çà, demande maître Canon, nous ferez-vous jeûner encore, +après m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout +l'estomac?—Non pas, maître Canon, nous allons, si vous voulez, monter +dans cette petite auberge, au premier étage. Ma religion, à moi, ne +défend pas de manger et de boire à son contentement. L'Évangile est là +pour un coup, d'ailleurs: «Donnez à boire à qui a soif.»</p> + +<p>—J'ai soif, moi.</p> + +<p>—Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais <i>moderato</i>, comme dit +l'Anglais.</p> + +<p>—J'ai faim aussi, et bigrement même.</p> + +<p>—Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas +aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour +de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le <i>benedicite</i> avant de +manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous +ne disions pas notre prière avant le repas.</p> + +<p>On servit une matelotte à l'oignon aux convives français, qui +s'établirent gaîment près d'une petite fenêtre qui donnait sur la rue. +Un vin rouge, épais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur +fut présenté comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuvèrent avec +délices et en jasant beaucoup. Une procession vint à passer.</p> + +<p>Aux accents nasillards des moines qui entraînaient la foule bruyante sur +leurs pas gravement cadencés, le maître calfat fit ses dispositions pour +se mettre à genoux; mais avant qu'il ne pût humilier sa figure +rubiconde, sur le bord de la fenêtre, on lui cria de la rue, en +espagnol: <i>A genoux, les Français</i>!</p> + +<p>—Ceci sent joliment la farce! s'écria le maître canonnier, qui ne +s'agenouillait pas.</p> + +<p>—C'est égal, calons nos mâts de hune, et amenons nos basses largues sur +les porte-aux-lofs.</p> + +<p>—Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe à contre-coeur; je ne veux pas +amener au milieu de mon dîner pour une escouade de calotins.</p> + +<p>—<i>A genoux, les Français! A genoux, et quelque chose pour le +bienheureux saint Sébastien</i>! cria-t-on de la rue et du milieu de la +foule.</p> + +<p>—Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit maître Canon, +attends: tiens, tiens, attrape! et en prononçant ces mots, le sergent +d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongés +jusqu'à la moelle.</p> + +<p>—Que faites-vous donc là, maître Canon?</p> + +<p>—Je donne quelque chose à ces mendiants, maître Mailloche.</p> + +<p>—Vous allez nous faire éreinter, c'est sûr, maître Canon.</p> + +<p>—Ah! ils éreintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille +contre un?</p> + +<p>Les prédictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de +la procession ne parlaient déjà de rien moins que d'assommer les deux +impies. Le maître calfat, voyant son camarade menacé mettre le sabre à +la main, prit un barreau de chaise, pour se défendre en ami généreux +plutôt qu'en chrétien résigné au martyre de la canaille. On crie, on +hurle et le combat va commencer.</p> + +<p>Fort heureusement que pour nos deux assiégés, une des embarcations de +leur brick se trouvait non loin de l'auberge où l'on venait de les +assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers français, armés de longs +avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de +leurs mobiles balistes, ils parvinrent à tirer maître Canon et maître +Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'étaient engagés pour des +os de poulet jetés sur deux ou trois têtes <i>encalottées</i>, comme les +appelait le sacrilége canonnier.</p> + +<p>En arrivant à bord, le soir, les deux amis, encore un peu agités des +libations qu'ils avaient offertes à Bacchus et des émotions que leur +avaient fait éprouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On +les plaisanta un peu sur l'agrément qu'ils avaient dû trouver dans leur +promenade à terre, et ils allèrent se coucher, sans daigner répondre aux +sarcasmes que leurs confrères restés à bord leur lançaient d'un air +demi-goguenard et demi-apitoyé. Mais le lendemain, quand les fumées du +vin du Passage furent tout-à-fait dissipées, et que maître Canon et +maître Mailloche se trouvèrent en présence, le premier, assis sur la +drôme, interpella ainsi son camarade, en présence de tout l'équipage +rassemblé pour écouter la discussion, qui paraissait devoir être savante +et vive.</p> + +<p>—Vous avez vu hier cependant, maître Mailloche, à quoi vous conduit +votre belle religion!</p> + +<p>—Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de +poulet, plutôt.</p> + +<p>—Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu?</p> + +<p>—Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui +se fait de mal en ce monde.</p> + +<p>—Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats à son +service, et vous pouvez vous en vanter.</p> + +<p>—Mais qu'avez-vous tant à reprocher à mon bon Dieu, au bout du compte? +N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous +retirer de la patte de cette canaille du Passage?</p> + +<p>—Comment! ce que j'ai à reprocher à votre bon Dieu? Vous avez le front +de me demander cela à moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche +ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde.</p> + +<p>N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre première mère par un serpent à +sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions +d'hommes avant leur naissance, parce que l'épouse de M. Adam, que vous +ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mangé une pomme ou une +poire de trop?</p> + +<p>—Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela?</p> + +<p>—Oui, c'est pour notre bonheur à présent, qu'il a rendu malheureux un +tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite, +pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le +déluge?</p> + +<p>—Pour corriger les hommes qui étaient trop méchants.</p> + +<p>—Mais puisqu'il est si puissant et si despote à son bord, et qu'il peut +tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il +pas dit à ces hommes: <i>Corrige-toi, tas de gueux et de vermines</i>, plutôt +que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue manière de +corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc!</p> + +<p>—Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, maître Canon; vous n'avez pas +la foi, comme on dit.</p> + +<p>—Mais je comprends bien la mort de votre seigneur Jésus-Christ, +cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laissé mourir son fils, comme un +simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous plaît, à +cette botte-là, vous qui êtes si crâne dans les écritures?</p> + +<p>—Il a laissé mourir son divin fils, pour nous racheter de nos péchés, +vous, moi et les autres.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais été à la place +du bon Dieu, j'aurais plutôt vendu jusqu'à ma dernière casaque, que de +laisser condamner mon enfant à faire sa dernière grimace sur la croix.</p> + +<p>A cette idée de la <i>casaque du bon Dieu</i>, les assistants, qui jusque-là +avaient gardé leur sérieux, ne purent s'empêcher d'éclater de rire. +Maître Mailloche, tout déconcerté, quitta en marmottant le lieu de la +discussion; et maître Canon, tout triomphant, laissa couler sur les +traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu +desquels on entendait encore ces mots: <i>Il m'a fait manger une messe, +mais j'ai fait avaler des os de poulet à sa procession</i>.</p> + +<p>Le mot de la <i>casaque du bon Dieu</i> n'eut garde d'être perdu à bord du +brick. Long-temps encore après le débarquement de maître Canon, on ne +parlait de lui qu'en le désignant sous le nom de <i>la Casaque du bon +Dieu</i>. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua à bord d'une douzaine de +navires, jusqu'à sa mort.</p> + +<p>Que Dieu soit en paix à ce brave impie!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIe" id="VIe"></a>VI.</h2> + +<h3>Le Nègre blanc.</h3> + + +<p>Après le terrible ouragan qui dispersa, pendant la dernière guerre, la +division de l'amiral Willaumetz, le vaisseau français le <i>Foudroyant</i> se +vit forcé de relâcher à San-Salvador, dans la baie de Tous-les-Saints, +si justement nommée, en égard à la quantité prodigieuse de saints que +chôment les dévots habitants du pays.</p> + +<p>A bord de ce vaisseau existait, parmi les canonniers de marine, un grand +gaillard, au teint basané, aux cheveux laineux, et que, par allusion à +son nez écrasé et à ses yeux tout ronds, ses camarades avaient appelé +<i>le Nègre</i>. Loin de se fâcher de cette dénomination, notre <i>Nègre</i> +semblait au contraire la supporter fort gaîment; et s'il avait connu les +vers de Ducis, il se serait peut-être même écrié volontiers, en +parodiant le Maure Othello:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">On m'appelle le Nègre, et j'en fais vanité,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ce nom ira peut-être à la postérité.</span><br /> +</p> + +<p>Il n'alla pas tout-à-fait si loin.</p> + +<p>Un jour, ayant obtenu de son capitaine de frégate et de son capitaine +d'artillerie la permission d'aller à terre, il se dirigea avec quatre de +ses camarades vers le fort San-Antonio. Le tafia se boit à bon marché à +Bahia, et pour quelques pièces de six liards, les marins peuvent +facilement parvenir, par le plus court chemin possible, au comble de +l'humaine félicité du matelot, c'est-à-dire à se griser complétement. +Nos cinq artilleurs se grisèrent donc, et tellement, que le Nègre, pour +égayer la partie, emprunta les vêtements d'un esclave afin de remplir +son rôle de noir sous le costume de rigueur du personnage. Je vous +laisse à penser les grimaces et les contorsions africaines que fit notre +homme, excité par l'hilarité de ses camarades! Il obtint enfin un succès +dramatique dont les esclaves de coulisses que nous voyons dans <i>Paul et +Virginie</i> s'enorgueilliraient. Mais le mouvement que notre canonnier +s'était donné pour rendre l'illusion plus complète aux yeux des +spectateurs, acheva de lui faire perdre l'usage de sa raison.</p> + +<p>L'idée des bonnes grosses farces arrive vite aux marins qui sont +descendus à terre pour s'amuser, de manière à ne pas perdre un seul +instant.</p> + +<p>L'un d'eux dit à ses camarades:—Dites donc, vous autres, si, tandis +qu'il est en train de faire ses <i>macaqueries</i>, nous lui passions une +couche de noir sur son franc-bord, croyez-vous qu'il ne ferait pas +encore mieux le nègre?</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai! repart un autre. Mais avec quoi veux-tu que nous +le <i>galipotions</i> en noir?</p> + +<p>—Avec quoi? Attends un peu; tu vas voir qu'il est plus aisé de noircir +un blanc que de blanchir un noir.</p> + +<p>Et, en prononçant ces mots, notre Raphaël improvisé se frotte les mains +sur le fond des marmites et des casseroles qu'il trouve dans le cabaret, +et puis il vient déposer, le plus artistement qu'il peut, cette couche +de bistre sur les joues, le front et le cou de notre Nègre, qui se +laisse faire, tout en continuant de parler créole à son barbouilleur, et +toujours pour rendre la scène plus piquante. Les mains même du Nègre ne +sont pas épargnées; et, poussant encore plus loin le scrupule de la +vraisemblance, l'artiste alla jusqu'à frotter les pieds du malheureux +canonnier, de la suie humide qu'on put recueillir sur le fond des +casserolles, qui n'avaient jamais été fourbies, sans doute, avec autant +de soin.</p> + +<p>Un des artilleurs, séduit par l'illusion, s'avise de s'écrier, avec une +admirable bonne foi de spectateur:—Le diable m'emporte! on le vendrait +presque pour un noir, tant il est ressemblant comme ça!</p> + +<p>Cette exclamation devient un trait de lumière pour nos farceurs, qui +répètent presque en même temps: <i>Vendons-le! vendons-le!</i> Ces gens-là +avaient apparemment entendu parler de l'histoire de <i>Joseph</i>. Voilà +pourtant comme le texte des saintes Écritures est souvent interprété.</p> + +<p>Le nègre, pour rendre la farce qu'il a commencée tout-à-fait complète, +consent à être vendu, certain qu'il est de recouvrer ses droits +inaliénables d'homme libre en se lavant la figure, ressource que n'ont +pas toujours les nègres de bon teint.</p> + +<p>On sort, on court, on trouve une habitation. Mes quatre canonniers +pénètrent dans une sucrerie; ils demandent à parler au maître. Le maître +paraît: il entend un peu le français.</p> + +<p>—Monsieur l'habitant, lui dit un des canonniers, voilà avec nous un +noir que nous avons eu pour notre part de prise, notre vaisseau ayant +amarriné, dans la croisière que nous venons de faire, un négrier anglais +de Liverpool. Ce drôle, qui nous sert assez mal à notre plat, n'est bon +qu'à être mené durement dans une habitation. Si vous voulez nous +l'acheter, nous vous le vendrons bon marché.</p> + +<p>L'habitant examine la marchandise. Le teint en est reluisant comme une +paire de bottes bien cirées. Notre nègre, toujours a son rôle, +baragouine de mauvais français; il fait des gambades qui ne jurent +nullement avec l'esprit de son personnage.</p> + +<p>—Mais, ce noir est ivre! dit l'habitant.</p> + +<p>—Oui, monsieur l'habitant; nous l'avons soûlé pour pouvoir le conduire +plus facilement ici.</p> + +<p>Notre sucrier ne donna qu'à moitié dans le piége que lui tendaient les +canonniers. Il se doutait bien que le nègre qu'on lui offrait pouvait +bien avoir été enlevé par les vendeurs sur quelque habitation voisine; +mais il était loin de supposer que la marchandise n'était recouverte que +d'un enduit de suie. A Bahia, les procédés entre habitants n'allaient +pas, en ce temps-là, jusqu'à empêcher un brave producteur de souffler un +esclave ou deux à ses confrères en cannes à sucre. Celui-ci demande à +nos nouveaux marchands ce qu'ils veulent pour leur part de prise?</p> + +<p>—Mais, c'est selon; qu'en donneriez-vous bien?</p> + +<p>—Cent pataques, répond l'habitant, qui ne voulait pas laisser passer +l'occasion d'avoir pour peu de chose un grand diable qui pourrait +devenir un bon sujet sous le fouet d'un contre-maître.</p> + +<p>—Mettez-en deux cents, et qu'il n'en soit plus question.</p> + +<p>—Non; je ne vous en donnerai que cent-cinquante.</p> + +<p>—C'est votre dernier mot?</p> + +<p>—Mon dernier mot.</p> + +<p>—Eh bien, enlevez, c'est pesé!</p> + +<p>Ici le nègre vendu fait mine de pleurer: le maître cherche à le +consoler.</p> + +<p>—Oh! il n'a pas un mauvais naturel, et vous en ferez quelque chose, +allez, monsieur l'habitant. C'est un marché comme on en voit peu, que +vous venez de faire là.</p> + +<p>L'habitant paie une très-faible partie des cent cinquante pataques. Il +fait pour le reste un bon qu'il promet de solder dans quelques jours. On +s'empare du nègre vendu: les canonniers s'éloignent. A leur départ, +nouveaux cris de désespoir du nègre; nouvelles consolations de la part +de l'habitant. Le contre-maître arrive, et veut enchaîner l'esclave, +pour être plus sûr de le conserver; mais celui-ci, qui, jusque-là, avait +pris le tout en plaisanterie, résiste à la main brutale qui veut lui +passer les fers aux pieds. Le contre-maître, accoutumé à plus de +docilité, se fâche; l'esclave se regimbe: des aides arrivent. Le maître +ordonne d'appliquer au mutin un <i>quatre de piquet</i> pour sa bien-venue, +et pour lui donner une idée de la discipline à laquelle il faudra qu'il +s'habitue. Quatre petits pieux sont fichés en terre; on renverse le +patient à plat-ventre, et de vigoureux esclaves attachent chaque main et +chaque pied du récalcitrant au pieu qui correspond à chacun de ses +membres. L'exécuteur est prêt; le fouet du supplice est levé: il n'y a +plus qu'à ôter à la victime le vêtement qui cache la partie charnue sur +laquelle doit tomber le châtiment. Mais, ô surprise! au lieu de +l'épiderme d'ébène que les esclaves, valets de bourreau, s'attendaient à +trouver comme d'ordinaire, sur les muscles arrondis de la région +inférieure, ils découvrent une peau plus blanche encore que celle de +leur maître!... Le fouet, qui plane sur le postérieur du coupable, +reste suspendu dans la main du contre-maître; l'habitant, témoin du +spectacle, demeure anéanti.... Mais, reprenant bientôt cette puissance +de résolution que l'on recouvre avec le désir de la vengeance, il +ordonne que l'exécution ait lieu sans égard pour la couleur de la peau +qu'on vient de découvrir à ses yeux irrités. Le <i>nègre blanc</i> a beau +protester en bon français européen, il a beau invoquer sa qualité +d'homme libre et de sujet de Napoléon, il reçoit les vingt-neuf coups de +fouet destinés à l'esclave mutin.</p> + +<p>Pendant ce temps, que faisaient nos artilleurs, indignes vendeurs de +leur collègue?... Ils buvaient le prix de la peau artificielle et des +tortures imméritées de leur victime. Celle-ci, rendue à la liberté, ne +les rejoignit que juste à temps pour prendre part au reste du gâteau, +qu'elle avait si chèrement payé.</p> + +<p>Le lendemain, l'habitant, en grande tenue, arriva dans une pirogue à +bord du <i>Foudroyant</i> pour réclamer du commandant du vaisseau la +restitution de l'argent qu'il avait compté aux canonniers, et du billet +qu'il avait souscrit pour la valeur du <i>nègre blanc</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIe" id="VIIe"></a>VII.</h2> + +<h3>Avale ça, Las-Cazas.</h3> + + +<p>Un magnifique corsaire, armé à Bordeaux, je crois, reçut en s'élançant +sur les mers qu'il devait ravager, le nom de <i>Las-Cazas</i>.</p> + +<p>L'équipage du <i>Las-Cazas</i> se montrait aussi fringant, que le patron du +navire avait été pacifique durant ses courses apostoliques dans le +Nouveau-Monde.</p> + +<p>Le flamboyant trois-mâts fut pris par les Anglais, quelques heures après +son appareillage du bas de la Gironde.</p> + +<p>La renommée un peu bambocheuse de l'équipage intraitable du <i>Las-Cazas</i>, +avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps même avant +la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs français +avaient fondé les plus hautes espérances. Le <i>Las-Cazas</i>, armé comme il +l'était, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements +dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du +Trocadéro consola, disent les bons royalistes, la captivité de Napoléon, +à peu prés comme les victoires des Athéniens faisaient palpiter de joie +Thémistocle, exilé d'Athènes. Il n'y a que manière de s'entendre pour +bien prendre les choses.</p> + +<p>Mais quand, au lieu d'apprendre les succès du <i>Las-Cazas</i>, les +prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur +réclusion, les pauvres diables capturés sur le corsaire vengeur, un des +loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit à hurler: <i>Avale</i> +<i>ça, Las-Cazas</i>! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation +épigrammatique vola de bouche en bouche, et à chaque désappointement, à +chaque mystification, les désappointeurs ne manquaient pas de répéter à +chaque mystifié, l'éternel, le populaire <i>Avale ça, Las-Cazas</i>! Le mot +enfin devint proverbe de prison. C'était déjà beaucoup. Il ne resta pas +captif dans l'enceinte des cachots où il était né.</p> + +<p>De la prison, dont il avait fait long-temps les délices sarcastiques, +notre <i>Avale ça, Las-Cazas</i>! passa d'abord dans la marine, et il voyagea +pendant longues années, sur toutes les mers du globe, à bord des +vaisseaux, frégates, corvettes et avisos de notre armée navale; si bien +qu'aux rives mêmes où la gloire apostolique du vertueux <i>Las-Cazas</i> +n'est pas encore oubliée, des matelots, fort peu versés dans l'histoire +des conquêtes des Espagnols, répétaient toujours à leurs camarades, pour +la plupart grands avaleurs de pilules amères: <i>Avale ça, Las-Cazas</i>!</p> + +<p>Certaine année de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le +comte de Las-Cazas, connu pour un mérite peu ordinaire, et pour sa +fidélité au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive +incognito à Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se +montra désireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade. +Il se présente à bord du <i>Diadême</i>.</p> + +<p>L'enseigne chargé ce jour-là du service du lieutenant de garde, passait +à bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et très-gros +farceur. Il reçoit avec politesse le curieux étranger, qui ne lui fait +pas, à la première vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service, +cicérone obligé de tout visiteur un peu proprement tourné, fait +parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne, +suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle +humeur, disposés à s'égayer à la première occasion. A chaque station, le +visiteur questionne, et le cicérone répond.</p> + +<p>—Voilà de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter +bien loin?</p> + +<p>—Mais, à quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si +mauvaise poudre.</p> + +<p>—Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi +étonnante portée!... Mais, ces énormes canons doivent être +difficilement maintenus à leur place, quand la mer est grosse. Qu'en +faites-vous alors?</p> + +<p>—Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un +plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour éviter les accidents que +pourraient occasioner les coups de roulis.</p> + +<p>Les officiers qui accompagnent le visiteur et le démonstrateur, pouffent +de rire; mais décemment, et en étouffant dans leurs mains, leurs +bouffées d'hilarité. On continue la promenade.</p> + +<p>—A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues +auprès de chaque pièce d'artillerie?</p> + +<p>—A casser le biscuit des gens de l'équipage, quand il est trop vieux et +trop dur pour être mangé couramment. Puis, se retournant vers ses +camarades: <i>Avale ça, Las-Cazas</i>! répétait notre goguenard, à chaque +réponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'étranger.</p> + +<p>On arrive, à travers toutes ces plaisanteries répétées presque à chaque +pas, à l'étambroir des pompes. C'était là une bonne grosse pièce à faire +avaler à notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle, +car le questionneur jusque-là ne s'était pas montré fort difficile sur +les morceaux qu'on lui avait donnés à digérer.</p> + +<p>—Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier?</p> + +<p>—On appelle cela des pompes à chapelet. Ce nom leur a été donné par +allusion à un usage établi à bord, lorsqu'on est réduit, dans un cas +périlleux, à employer cet immense appareil, les matelots disent alors +leurs prières en prenant en main leur chapelet, et c'est de là, vous +comprenez bien que... (<i>Avale ça, Las-Cazas</i>.)</p> + +<p>—Le singulier usage et l'étrange dénomination! Mais pourriez-vous me +dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employé +d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes +aspirantes et à simple brimballe?</p> + +<p>—Mais monsieur... cela dépend... (Ici plus d'<i>Avale ça, Las-Cazas</i>). +L'officier reste interdit à ces mots, qui commencent à sentir le métier. +L'étranger reprend:</p> + +<p>—Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir +de pouces à l'heure, à bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit, +eu égard à ses façons, franchir qu'à huit ou neuf pouces?</p> + +<p>—Mais, monsieur, cela dépend encore... cela dépend du nombre +d'hommes... employé à.... Vous comprenez bien?</p> + +<p>A l'embarras qu'éprouve l'interrogé, ses camarades, qui, jusque-là +avaient beaucoup ri du questionneur, passent du côté de celui-ci, et à +leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur collègue décontenancé, +ces mots terribles, ces mots de la plus poignante dérision: <i>Avale ça, +Las-Cazas</i>! Le mystificateur mystifié ne sait plus que dire, que +répondre aux observations de l'étranger, qui continue à causer +hydraulique, statique, bras de levier, croc à mordre dans les fusées, +point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche +en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Après +avoir long-temps parlé seul et parlé fort bien, l'inconnu, jugeant que +le supplice de son savant de bord, avait été assez long, lui présente, +avec une politesse exquise et déchirante, ses plus humbles remercîments, +et lui fait promettre, si jamais il vient à Paris, de lui offrir +l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui +a fait contracter; puis l'étranger ajoute:—Vous avez bien voulu, sans +me connaître, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est +juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez +bien voulu obliger avec tant de délicatesse, vous me permettrez de vous +dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais <i>que je n'ai pas tout +avalé</i>.</p> + +<p>Les camarades de l'officier désappointé étaient encore là. Je vous +laisse à penser s'ils oublièrent de lui insinuer dans l'oreille, un bon +et dernier <i>Avale ça, Las-Cazas</i>!</p> + +<p>Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la +bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses collègues ne lui +répétassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut +radicalement guéri de la manie de <i>faire avaler ça</i> à tout le monde.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIIe" id="VIIIe"></a>VIII.</h2> + +<h3>Le petit Coup de Mer.</h3> + + +<p>Dans les contes que les officiers de marine s'étaient plu à débiter aux +passagers d'une frégate qui se rendait à Bourbon, ces messieurs avaient +beaucoup exagéré l'effet terrible des coups de mer. Les accidents les +plus bizarres et les moins croyables n'avaient eu garde de manquer à +l'imagination des narrateurs. L'un s'était trouvé à bord d'un navire où, +pendant un coup de cape, le mât de misaine, déplanté, était venu prendre +la place du grand mât, enlevé par l'effet d'une vague furieuse. L'autre +avait été jeté lui-même à cinquante brasses de son navire, et porté, au +sein de l'onde écumeuse, à bord d'un vaisseau naviguant de conserve avec +le bâtiment que la lame venait de submerger. Un troisième, enfin, +s'était vu lancer du port, où il fumait son cigarre, jusque sur les +barres du perroquet, qu'une montagne d'eau était parvenue à atteindre, +dans la violence de ce mouvement ascensionnel. Les passagères, surtout, +écoutaient, en regardant avec effroi les flots qui pendant ces +entretiens clapotaient le long du bord, toutes ces folies, racontées du +ton le plus sérieux, dans le langage le plus expressif.</p> + +<p>Au nombre de ces passagères, il en était une autour de laquelle un jeune +sous-lieutenant papillonnait avec grâce, autant du moins que le lui +permettaient les coups de roulis et de tangage avec lesquels ses pieds +mal assurés n'étaient pas encore très-familiers. Un vieux mari, encore +moins fait que le galant aux brusques mouvements du navire, se +cramponnait aux bastingages, tandis que sa moitié essayait de se +promener sur le pont avec l'aide du bras du sous-lieutenant. Un jour, +que la mer était un peu clapoteuse, nos deux promeneurs inexpérimentés +tombèrent ensemble sur le gaillard, aux yeux du vieil époux consterné. +Les aspirants, oiseaux de mauvais augure du bord, tirèrent pour le mari +un triste présage de cette double chute. On releva les deux promeneurs.</p> + +<p>En doublant le cap de Bonne-Espérance, la frégate éprouva du gros temps, +de ce gros temps pendant lequel les passagers osent à peine risquer un +bout de nez à l'ouverture du capot. Plus de jeux innocents sur le pont, +plus de conversations intimes sur l'arrière pendant les premières heures +du quart de nuit, plus enfin de promenade entre le sous-lieutenant et la +jeune marcheuse! Le vent impitoyable avait enlevé dans ses jeux cruels, +et nos plaisirs et nos joyeuses distractions. Une cabine installée dans +la batterie, avec deux cadres séparés, recélait depuis deux jours +l'époux qui ne mangeait plus, et sa jolie petite moitié qui soupirait +toujours. Le vieux mari craignait surtout le coup de mer: la jeune femme +paraissait les redouter beaucoup moins; mais aucun passager n'osait se +montrer sur le pont humide et glissant que la lame nettoyait assez +brutalement de temps à autre.</p> + +<p>Entre nous aspirants, grands amateurs de ces petits scandales qui +assaisonnent la fade vie du bord, nous nous entretenions la nuit en +courant la grande bordée, des yeux quêteurs de madame Blinblin (c'était +le nom de l'héroïne), des risibles terreurs de son jaloux de mari, et +des projets d'invasion du petit sous-lieutenant Larobleu, notre heureux +compétiteur en bonnes fortunes de traversée.</p> + +<p>—Il la regarde, disions-nous quelquefois, de manière à faire penser que +M. Blinblin a rempli sa vocation.</p> + +<p>—Moi je crois que si on faisait tous les soirs l'appel de la bordée qui +n'est pas de quart, il y aurait un cadre de vide.</p> + +<p>—Mais c'est égal: on aurait à la fin le compte de tout notre monde; il +se rencontrerait peut-être un cadre où l'on trouverait deux individus +présents pour un.</p> + +<p>—Ah! oui, dans la cabane de M. Blinblin, avec son bonnet de coton, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, c'est ça, avec son bonnet de coton. Oh! mais pour celui-là, c'est +conscience. La pauvre femme, ce n'est pas de sa faute, au fait! c'est +l'influence de la physionomie du mari sur elle, qui agit sur le moral de +la femme, indépendamment de sa volonté propre. C'est la vocation de M. +Blinblin qu'elle remplit enfin tout bêtement. De là le principe +d'attraction entre elle et le sous-lieutenant Larobleu, attraction qui +doit s'exercer en raison directe des masses, et en raison inverse du +carré des distances.</p> + +<p>—Ah! ah! ah! le mot est précieux! Je t'en fiche, des distances; on t'en +donnera!</p> + +<p>Une nuit, vers une heure du matin, un petit coup de mer, ou plutôt un +léger coup de balai, nous tombe sur le pont, et passe comme une liquide +foudre, en secouant un peu nos pavois du vent. On n'y pensait pas le +moins du monde, lorsque du fond du panneau de l'arrière, on voit +apparaître, à la clarté indécise de la lune, le pâle visage du bon M. +Blinblin surmonté de son fidèle et éclatant bonnet de coton?...</p> + +<p>—Et par quel hasard vous à cette heure, monsieur Blinblin, et après un +coup de mer encore?</p> + +<p>—Vous plaisantez, monsieur l'officier de quart; c'est justement le coup +de mer qui m'amène sur le pont; ma femme n'est plus dans son cadre. Ma +chambre est toute mouillée;... je redoute un accident terrible.</p> + +<p>—Un accident! et lequel?</p> + +<p>A ces derniers mots, un des aspirants de quart s'approche en maraudeur +de conversations; il examine bien attentivement la figure de M. +Blinblin, et puis il vient nous dire:—C'est toujours ma même idée, il +est impossible avec cette mine-là qu'il en soit autrement.</p> + +<p>Dix minutes après, le bruit courait dans toute la frégate que madame +Blinblin s'était jetée à la mer. Ses vêtements avaient été retrouvés +près de son cadre vide: son époux était désespéré. Il n'y avait plus à +douter de l'événement.</p> + +<p>A quatre heures du matin, au relèvement de quart, l'officier fit part du +triste événement à celui qui le remplaçait. Les aspirants ne manquèrent +pas non plus de l'annoncer à leurs collègues. La désolation devint +générale.</p> + +<p>Mais l'aspirant qui venait de tirer l'horoscope définitif de M. +Blinblin, à son apparition sur le gaillard d'arrière, ne donna pas dans +le suicide de la jeune dame. Il avait une tout autre idée de sa force +morale.</p> + +<p>Il se rend tout droit à la porte de la chambre du sous-lieutenant +Larobleu: nous le suivons en silence dans le faux pont; il frappe avec +force à cette porte:—Lieutenant! lieutenant!</p> + +<p>—Eh bien! qu'y a-t-il? que voulez-vous?</p> + +<p>—Vous ne savez pas, lieutenant? M. Blinblin, croyant que sa femme s'est +noyée cette nuit, vient de se jeter à la mer.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! mon mari! non, non!</p> + +<p>L'aspirant dénicheur, se tournant vers nous avec sang-froid:</p> + +<p>—Eh bien! dites encore que je n'avais pas bien lu sur la physionomie du +particulier?</p> + +<p>—C'est vrai, c'est sa voix!... M. Blinblin a rempli sa vocation.</p> + +<p>—Mais comment lui faire avaler cette pilule un peu proprement?</p> + +<p>—Tiens, mais si nous la lui faisions avaler avec un coup de mer, lui +qui en a si peur?</p> + +<p>—C'est cela, un coup de mer. Laissez-moi, vous autres, arranger ce +phénomène-là.</p> + +<p>On va trouver l'époux inconsolable.</p> + +<p>—Monsieur Blinblin, vous ne vous êtes pas trompé, un coup de mer avait +effectivement enlevé votre femme.</p> + +<p>—Est-ce qu'on l'aurait vue, messieurs; ah! parlez, parlez, je vous en +supplie!</p> + +<p>—Mieux que cela, nous l'avons retrouvée.</p> + +<p>—Où donc? morte, peut-être? Parlez donc!</p> + +<p>—Non, vivante; dans le faux pont: elle a passé par le sabord de votre +chambre avec la lame, et s'est trouvée entraînée sans connaissance +dans... dans....</p> + +<p>—Dans le faux pont, peut-être, ou à fond de cale! j'en avais le +pressentiment. Mais où est-elle donc maintenant, cette pauvre femme?</p> + +<p>—Dans son cadre, sans doute.</p> + +<p>—Mais elle avait laissé ses vêtements au pied de son cadre, même quand +le coup de mer a frappé à bord.... Dans quel état l'aurez-vous +retrouvée, bon Dieu!</p> + +<p>Le vieil époux court dans sa chambre. Son épouse y était déjà rentrée. +Il l'embrasse, la presse contre sa poitrine palpitante; et sur les +vêtements de femme qu'elle avait laissés au pied du cadre, le mari +retrouve une veste, un chapeau et un pantalon d'homme! Mais il retrouve +bien sa tendre moitié dans le cadre.</p> + +<p>Jamais M. Blinblin ne s'expliqua bien l'effet de ce coup de mer: «car, +disait-il, je conçois assez passablement qu'une lame ait pu enlever +madame Blinblin de notre chambre, et la jeter évanouie dans le faux +pont; mais je ne comprends pas du tout comment il a pu se faire que +cette lame l'ait enlevée toute déshabillée et me l'ait rendue sous des +vêtements qui ne sont pas ceux de son sexe.</p> + +<p>—Oh! bah! les coups de mer ont quelquefois produit des effets si +prodigieux, monsieur Blinblin!</p> + +<p>—Oui, mais des effets du genre de celui-là!</p> + +<p>—Quand nous vous disions, monsieur Blinblin, qu'il n'y a pas de +traversée qui n'offre des exemples aussi surprenants de la force des +lames, vous ne vouliez pas nous croire. Nous croirez-vous, maintenant?</p> + +<p>—Oui, je commence à croire quelque chose à présent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IXe" id="IXe"></a>IX.</h2> + +<h3>Le Goguelin.</h3> + + +<p>C'était un bien bon navire que le vieux vaisseau <i>l'Aquilon</i>, mouillé +depuis longues années dans la rade de Brest, où il pourrissait fièrement +avec ses mâts de perroquets à flèche, son ourse et ses filets de +casse-tête! Tous les matelots pouvaient jouer au <i>paroli</i> dans les +vastes batteries de <i>l'Aquilon</i>, sans qu'un maussade capitaine d'armes +vînt mettre brutalement fin à ces jeux de hasard, condamnés à la fois +par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde +de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux +timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur +l'arrière du canot de ronde, représentaient pendant la nuit le +lieutenant de service, qui dormait profondément dans sa chambre. C'était +l'âge d'or du service maritime, et <i>l'Aquilon</i> figurait assez bien le +bon Saturne de cet âge de paix en temps de guerre.</p> + +<p>Tout allait cependant admirablement à bord du vaisseau et dans la +division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal +aujourd'hui pour n'être pas beaucoup plus heureux. Où donc, s'il vous +plaît, est le progrès?</p> + +<p>Mais ce qui caractérisait surtout la bonhomie de la marine dans ce +temps-là, c'était la superstition des équipages. Il n'y avait pas de +bâtiments où les vieux matelots ne crussent fort sérieusement aux +revenants de bord. Ils appelaient ces espèces de loups-garous marins, +des <i>goguelins</i>, par corruption du mot <i>gobelin</i>, spectre de nuit; +<i>kobalos</i>, pour ceux qui savent le grec.</p> + +<p><i>L'Aquilon</i> avait comme de raison son <i>goguelin</i> à lui. Les pilotins, +les mousses et les novices faisaient leurs délices des contes que l'on +se plaisait à débiter le matin sur les courses nocturnes du <i>farfadet</i> +domestique attaché au vaisseau, comme ces larves qui à terre élisent +domicile dans certaines masures célèbres et redoutées. L'un l'avait +entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il était l'âme. +L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'à la pomme +du grand mât; un troisième avait été réveillé dans son hamac par la main +glaciale du fantôme. Quand le <i>goguelin</i> avait touché le sac de pois que +l'on mettait quotidiennement dans la chaudière où bouillait le potage de +sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait été jeté +sur eux, et le maître-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la +maladresse qu'on lui imputait. Le génie nocturne du vaisseau avait enfin +une telle influence sur toute l'existence de l'équipage, que rien de ce +qui se passait à bord ne paraissait indifférent à l'empire secret qu'il +exerçait quelquefois si malicieusement.</p> + +<p>Heureux âge de crédulité! combien les temps sont changés. La marine +aujourd'hui s'est civilisée à ne plus la reconnaître: elle ne croit plus +à rien, pas même à la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant +passait pour aider les matelots à serrer un perroquet.</p> + +<p>La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six à sept cents +sous les ponts du vaisseaux <i>l'Aquilon</i>, renfermaient ce peuple de +matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lèvres +languissantes d'un conteur de batterie, le <i>goguelin</i> se glissait, à la +faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il +secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, réveillés +par le fantôme, crier d'une voix émue: <i>Le goguelin! le goguelin! gare +au goguelin</i>! Le canonnier de faction à la sainte-barbe dans la batterie +basse, ou à la porte de la chambre des officiers, saisissait plus +fortement son sabre et se disposait à frapper le revenant, qui toujours +s'échappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se +sentaient glacés. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et +ce privilége nous explique assez la difficulté que l'on a quelquefois à +saisir la pensée de ceux qui passent à Paris pour nos esprits les plus +fameux.</p> + +<p>Un vendredi, jour férié pour les spectres et les revenants, vers onze +heures du soir, le <i>goguelin</i> faisait sa tournée. La circonstance était +favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'éteindre en exhalant +une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale +très-masculine préposée à la garde du feu sacré, cherchait à rallumer sa +mèche encore incandescente, lorsqu'une main très-vivante lui applique un +vigoureux soufflet. Il court après le <i>goguelin</i>, dont il a cru +reconnaître le pas. Le fantôme fuit, mais pas tellement vite, qu'il +puisse échapper à la poursuite animée du souffleté. Un collet de chemise +reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appréhendé au +corps, s'échappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en +laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a +été saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever, +mais le capitaine de frégate, réveillé par le bruit, dont on lui +explique la cause, ordonne que chacun reste couché, et qu'on s'assure de +la présence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu. +Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement +précis. Seulement, en tâtant les hommes restés couchés, le capitaine +d'armes crut remarquer une certaine humidité dans la peau d'un canonnier +mulâtre, un peu orang-outang, très-bon nageur et personnage du reste +très-facétieux, connu sous le nom de <i>Tabago</i>. Le capitaine d'armes +conçut quelques soupçons sur le compte de Tabago, et rien de plus.</p> + +<p>Quelques jours se passèrent, sans qu'on entendît parler du <i>goguelin</i>, +mais les revenants aiment leur métier. Celui de l'<i>Aquilon</i> recommença +bientôt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le passé, +d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore à se +jeter à l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait +entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, où il ne trouve pas son +homme. Il se porte précipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne +quelques apprêts à deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous +trois l'oreille collée aux sabords de retraite, attendant l'événement.</p> + +<p>Cinq à six minutes s'étaient à peine écoulées, que les trois guetteurs +entendent la mer clapoter un peu sur l'arrière du vaisseau, puis les +chaînes du gouvernail s'agiter légèrement. On fait silence: la lumière +du grand fanal, qui projette sa clarté sur la table placée sous la +tamissaille, a été éteinte par précaution. La scène va se passer dans la +plus parfaite obscurité: C'est ce qu'on désire.</p> + +<p>Quelque chose, un homme peut-être, grimpe le long des ferrures du +gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier +pendu à l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le +voilà sortant de l'eau, dans la sainte-barbe même. Mais en faisant ce +dernier pas, il trébuche et tombe.... Où? Vous ne le devinez pas! dans +un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pêcher son +fantôme. L'esprit attrapé ainsi au filet, se débat, mais en vain: on +serre le trou de la seine, par lequel il est entré dans le piége. Les +trois pêcheurs, armés chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs +terrestres coups sur l'épine dorsale du revenant. On allume enfin les +fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du +<i>goguelin</i> pêché dans un casier!</p> + +<p>Le <i>goguelin</i> du vaisseau l'<i>Aquilon</i> n'était autre chose que le mulâtre +<i>Tabago</i>. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des +goguenards de l'équipage, en passant à côté de lui pour aller allumer +leur pipe à la mèche de cuisine, lui répétèrent pendant quinze jours: +Ah! tu as voulu faire le <i>goguelin</i>, Tabago!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Xe" id="Xe"></a>X.</h2> + +<h3>Le Noyé-Vivant.</h3> + + +<p>Le quart de minuit à quatre heures commençait à bord; le temps était +superbe, et la brise douce et tiède des tropiques, poussait en poupe +notre navire, majestueusement chargé de ses bonnettes hautes et basses. +Le timonnier venait de relever à la barre son <i>matelot</i>, qui lui avait +dit en lui remettant la route:—Tu n'oublieras pas de donner des +calottes au mousse, qui n'a pas écuré c'te lampe, entends-tu?</p> + +<p>—Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille à ma chemise, que j'ai +amarrée au sec sur le bredindin.</p> + +<p>Le maître d'équipage s'était placé devant, de manière à enfourcher le +pied du bossoir de tribord, le menton appuyé sur ses deux bras croisés, +comme pour guetter quelque chose à l'horizon. Après avoir bâillé trois +ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore à +moitié endormis:</p> + +<p>—Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?</p> + +<p>—Quel conte voulez-vous, maître Bihan?</p> + +<p>—Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vérité qui m'amuse, +moi; les colles m'embêtent.</p> + +<p>—En ce cas, je vais vous conter le <i>Noyé-Vivant</i>; c'est comme qui +dirait un matelot ressuscité après avoir bu un coup de trop à la grande +tasse.</p> + +<p>—Cric! braille un auditeur.</p> + +<p>—Crac! répondent en choeur tous les autres hommes de quart.</p> + +<p>—Ah! mais non, répond avec gravité le narrateur. Il n'y a ni <i>cric</i> ni +<i>crac</i> là dedans. C'est que cette histoire-là est du véritable, ou bien +le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous +préviens que si vous avez l'air de dire encore <i>cric crac</i>, je rengaîne +mon compliment jusqu'à la garde, et empoigne le dé qui voudra!</p> + +<p>—Allons, conte tes affaires au cook, espèce de mal bordé! et laisse-les +rognonner. Que celui-là qui ne veut pas écouter fasse semblant de +dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et +silence partout.</p> + +<p>Cette invitation de maître Bihan obtient le silence que réclame le +conteur, et il commence à peu près ainsi sa narration, dont je me +garderai bien de reproduire, malgré mon respect pour le texte, les +expressions littérales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne +comprendrait pas toutes.</p> + +<p>«Je me suis laissé dire par un vieux matelot, cet ancien que vous +savez, qui m'a cassé un bras, dans une dispute à terre, qu'un navire de +Bordeaux, où il était embarqué, doublait un jour le cap de +Bonne-Espérance. Vers le coup de quatre à cinq heures du soir, plus ou +moins, la brise commença à souffler du bon coin, et le navire charroyait +pas mal de la toile; les vents étaient de l'arrière et la mer moutonnait +déjà. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et +derrière, me serrer les perroquets.</p> + +<p>»Ce qui fut dit fut fait.</p> + +<p>»Amène, déborde, cargue et serre les perroquets, dit le second.</p> + +<p>»Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se déhalle à l'emporture du +grand perroquet. Les bras étaient bien tenus et la drisse passée en +palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce côté-là; mais le +marche-pied n'était pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne +voilà-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord, +que ce nom-de-D... de marche-pied vient à partir! Vous savez tous, aussi +bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis +cabane et tombe à l'eau en grand. On crie de dessus le pont: <i>Un homme à +la mer! un homme à la mer</i>! Le capitaine, à cette parole, fait mettre la +barre à babord et masquer le grand-hunier; la bouée de sauvetage est +larguée et filée. Amène les palans du canot du porte-manteau; jette les +cages à poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche +l'homme à la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au +bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, évente le grand hunier et va +de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rôle d'équipage est là; on +l'apostille mort, c'est un individu de moins à l'appel, une ration de +plus à bord.</p> + +<p>»Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mâts, un +bâtiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mâts de +Bordeaux avait mis en panne pour tâcher de sauver Petit-Louis, le +bâtiment en vue avait gagné le français. Mais le capitaine bordelais, +qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le +lendemain on ne voyait plus le navire qui avait été aperçu la veille, +avec un pavillon anglais.</p> + +<p>»Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-là le bâtiment +bordelais arrive à l'Ile-de-France. Quarante-huit heures après lui, +entre un trois-mâts anglais. C'était celui qui avait doublé le cap en +même temps que le Bordelais.»</p> + +<p>A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met à brailler: +<i>cric! crac!</i> et pour prouver qu'ils sont encore bien éveillés, les +autres assistants répètent: <i>cric! crac!</i> Le conteur, satisfait de +n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore +observer, toutefois, qu'il s'est conformé jusque-là à la plus exacte +vérité.</p> + +<p>«—Je vous disais donc, que le trois-mâts anglais était arrivé quarante +heures après le bordelais.</p> + +<p>»Voilà qu'une nuit, que le matelot de quart à bord du français, se +fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se réveille en entendant, +le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le +navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir à bord à cette +heure? mon homme va à l'échelle de tribord pour voir ce que veut le +particulier, qui monte du rafiau sur le pont.</p> + +<p>»—Qui êtes-vous? demande-t-il au particulier.</p> + +<p>»—Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui +répond celui-ci.</p> + +<p>»—Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.</p> + +<p>»—Quoi! tu ne reconnais pas, à la voix tant seulement, Petit-Louis, le +noyé en doublant le cap?</p> + +<p>»—Ah! mon Dieu! s'écrie le matelot de quart; et d'où viens-tu donc, +comme ça, nous qui t'avions cru <i>stourbe</i>?</p> + +<p>»—Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant à l'heure qu'il est?</p> + +<p>»—Mais, puisque te voilà?</p> + +<p>»—Me voilà, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux +revenants qui reviennent? Donne-moi une poignée de main, si tu n'as pas +peur d'un mort....</p> + +<p>»L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais ça fait +brosse. C'était une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le +pouce du noyé, enfin.</p> + +<p>»—Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, où a-t-on mis le sac +qui était à moi, de mon vivant s'entend?</p> + +<p>»—Ton sac? il est dans la chambre du second.</p> + +<p>»A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du +second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son +sac, monte sur le pont, dit adieu à l'homme de quart, qui le regarde +passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans +son rafiau, et le voilà qui file en pagayant, comme de la fumée, sur la +lame, quand la brise la chasse sous le vent.</p> + +<p>»Le lendemain, vous m'entendez-bien, le <i>lofia</i>, qui avait fait le +quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa +chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de +longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as volé le butin du +mort, et qui, à présent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de +flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais +teint, ne prendra pas sur l'étamine de mon pavillon.</p> + +<p>»On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en +prison, comme le voleur des effets du trépassé.</p> + +<p>»Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arrivé quarante-huit +heures après le bordelais, appareille, et il n'est pas plutôt hors de la +passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue à bord, +porter une lettre à l'adresse du capitaine de Bordeaux.</p> + +<p>»—Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'écriture +de ce pauvre Petit-Louis, qui a été noyé en doublant le cap. Il lit:</p> + +<p>«Mon capitaine,</p> + +<p>»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, à seule +fin de vous dire que quand je suis tombé à l'eau, en serrant le grand +perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand +hasard, j'ai croché une cage à poule, que vous aviez eu l'attention de +m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans +nos eaux, m'a sauvé, Dieu merci.</p> + +<p>»Comme une fois à bord de ce navire, il m'a pris envie de déserter, je +me suis mis dans la tête d'aller prendre mon sac à votre bord, en me +disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur à ce +gaudichon de Jean-Marie, à qui, sans vous commander, je vous prie de +présenter mes amitiés, attendu qu'il a passé quinze jours en prison pour +moi, que je n'oublierai jamais.</p> + +<p>»J'ai celui d'être le vôtre, mon capitaine, avec subordination,</p> + +<p>»Salut et respect, <span class="smcap">Petit-Louis</span>.»</p> + +<p>«<i>P.S.</i> Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y +a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas +mort, et que ça coûterait de l'argent.</p> + +<p>»<i>Signé</i>, idem.»</p> + +<p>Maître Bihan, qui jusque-là avait écouté avec résignation le récit du +conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui +pesait sur les lèvres:</p> + +<p>—En voilà-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mât de misaine.</p> + +<p>Et en disant ces mots, la large main du maître, sur la paume de laquelle +il a eu la précaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le +pied du mât.</p> + +<p>—Bien, à présent la voilà collée, et elle est solide.</p> + +<p>—Mais quand je vous dis, maître Bihan, que c'est vrai.</p> + +<p>—Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vérité! Un homme de quart qui +est assez gaudichon pour croire que les noyés reviennent pour demander +leur sac!</p> + +<p>—Mais quand je vous dis....</p> + +<p>En ce moment même la brise fraîchit, le vent halle l'avant; on amène les +bonnettes; on oriente au plus près. L'officier de quart ordonne de +carguer et de serrer le grand-perroquet, et maître Bihan saisit cette +occasion pour commander au conteur: Va-t'en là-haut serrer ce grand +perroquet, et prends garde de tomber à la mer, entends-tu? parce que tu +serais mal reçu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours +après ta mort.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIe" id="XIe"></a>XI.</h2> + +<h3>Promenade sur la Dunette</h3> + + +<p>Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espiègles, avaient +en général, à bord des vaisseaux, une répugnance invincible pour toutes +les jolies passagères qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces +messieurs prétendaient, dans leur langage figuré, que les femmes qui se +donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se +pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune série de +signaux. «C'est joli, mais ça ne sert à rien.» Les migraines, comme +armes de coquetterie, servent cependant souvent à quelque chose.</p> + +<p>La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement +aux colonies, passait aux Antilles à bord d'un vaisseau de ligne. On +avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la +dunette, près de celle du capitaine de frégate, la seconde personne du +bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses +fonctions étaient importantes.</p> + +<p>Les aspirants de vaisseau détestaient leur capitaine de frégate, qui +cherchait de son côté à humilier les jeunes gens dans lesquels il +entrevoyait un avenir qui devait lui échapper.</p> + +<p>Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de frégate +d'exercer envers les aspirants, il en était une à laquelle ceux-ci se +montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers +en herbe, qui n'étaient pas de quart, voulaient se promener sur la +dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs +ébats. Il voulait que l'espace lui fût seul réservé. Aussi les aspirants +nommaient-ils leur chef bourru, <i>le roi de la dunette</i>, et, en effet, de +dix heures du soir à minuit, il régnait seul sur cette partie du +vaisseau.</p> + +<p>On cherchait à bord à s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine +de frégate tenait si singulièrement, depuis le départ du vaisseau, à +s'approprier exclusivement le privilége de se carrer sur la dunette. +Cette prétention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants:</p> + +<p>Pourquoi le capitaine se promène-t-il seul jusqu'à minuit sur la +dunette?</p> + +<p>Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante +endormis, de faire de grands pas sur cette partie privilégiée du +vaisseau?</p> + +<p>Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit +malade, dans la chambre où elle couchait auparavant avec son mari près +de la cabane du capitaine?</p> + +<p>Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour à madame l'intendante et +prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de +fer qu'il nous montre dans le service?</p> + +<p>Ces questions, ainsi posées, donnèrent lieu à une gaie délibération à la +suite de laquelle on résolut de tirer toute cette affaire à clair. On +chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de +procéder aux moyens qui pourraient faire découvrir le plus promptement +possible, ce que chacun se croyait intéressé à apprendre par désir de +vengeance. Toute liberté fut accordée aux investigateurs.</p> + +<p>Les deux commissaires chargés de l'enquête procédèrent pendant le jour +avec calme et impartialité. L'un d'eux crut remarquer, en rôdant autour +de la dunette, qu'il était assez facile de se glisser la nuit dans la +chambre de madame l'intendante, par la petite fenêtre extérieure de +l'appartement où elle se couchait chaque soir toute seule, toujours +souffrante, toujours accablée de sa migraine....</p> + +<p>Une gouttière en plomb se trouvait placée tout près de cette +bienheureuse fenêtre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre, +mettre les pieds et les mains dans la gouttière et se blottir comme un +chat.... Mais le capitaine de frégate avait les articulations +très-souples. Les aspirants l'avaient remarqué plus d'une fois, +lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles +saluts au commandant, en lui demandant comment il avait passé la nuit.</p> + +<p>La gouttière et la fenêtre de la chambre de l'intendante fixèrent donc +particulièrement l'impartiale et grave attention des commissaires de +l'enquête. Ils arrêtèrent leur plan, et ils songèrent, sans en révéler +tout-à-fait le but, à s'assurer les moyens de l'exécuter.</p> + +<p>On mit à contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les +bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succès de +<i>la chose</i>.</p> + +<p>A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes +espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes +d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à +flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.</p> + +<p>Cette fois-là le capitaine de frégate, en se promenant à l'heure +accoutumée sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorité pour +forcer les aspirants à le laisser seul; il put, avant dix heures du +soir, jouir exclusivement et tout à son aise du domaine sur lequel il se +livrait à ses promenades méditatives.</p> + +<p>Mais pour être resté seul sur sa dunette chérie, tous ses pas n'en +furent pas moins surveillés avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichés +dès neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine +d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres +mouvements de leur capitaine de frégate. Il tombait ce jour-là une +petite pluie fine qui traversait tous les vêtements de gens de quart; +mais malgré l'incommodité de leur position et le désagrément de se +sentir mouillés jusqu'aux os, nos guetteurs nichés dans leurs +porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.</p> + +<p>Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit +l'amoureux capitaine, se croyant favorisé par l'ombre de cette nuit +qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se +coucher, barbotter un peu dans la gouttière et disparaître aux yeux +fixes et perçants de nos aspirants de marine.</p> + +<p>—La farce est jouée, s'écria l'un d'eux, le renard est pris au piége; +nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.</p> + +<p>Allons nous coucher en attendant le joyeux dénouement de notre petite +comédie, répétèrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnèrent +leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup +sur le lendemain.</p> + +<p>Le lendemain, comme ils l'avaient prévu, leur apporta la vengeance +qu'ils s'étaient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont, +et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au +lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre +dont la gouttière en plomb portait encore les traces accusatrices.</p> + +<p>A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du +beau temps, et M. le capitaine de frégate ne manqua pas d'aller lui +faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre +les dents les aspirants, tu as dû arranger proprement la couverture de +ce pauvre intendant et de madame son épouse.</p> + +<p>L'intendant arriva bientôt aussi, mais l'air tout affairé et suivi d'un +domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une +paire de draps tout tachés d'encre.</p> + +<p>—Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-là, monsieur +l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate.</p> + +<p>—Commandant, je vais faire mettre ce bagage-là à l'air sur la dunette, +avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire +que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de +ma femme.</p> + +<p>Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me réveillant j'aperçois +toute l'encre de mon bureau répandue sur mes papiers que j'avais eu +l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante +était bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle +n'avait pas remarqué ce désordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant +dans l'appartement de madame, j'ai trouvé le mot de l'énigme écrit en +griffes de chat sur la couverture du lit.</p> + +<p>—Quoi! c'est un chat qui, après s'être barbouillé les pattes dans votre +encrier, a été s'introduire chez madame?</p> + +<p>—En douteriez-vous, commandant, à ces marques du bout des pattes encore +empreintes sur les draps? Oh! c'est bien là le cachet d'un de ces +messieurs-là! Il n'y a pas à s'y méprendre.</p> + +<p>Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte était un peu +large pour des pattes de chat. Le capitaine de frégate lui lança un +regard foudroyant, et le commentateur fut forcé de se taire, mais il +n'en pensa pas moins.</p> + +<p>La couverture et les draps furent étalés au soleil, et bientôt chacun +passa près des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la +critique que la forme et le caractère des traces d'encre lui +inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de frégate supportât +jusqu'au soir toute cette bordée de quolibets.</p> + +<p>Le capitaine de frégate envoya ce jour-là, sous trois ou quatre +prétextes différents, trois ou quatre aspirants à la fosse aux lions. Il +ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de +rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gardé pendant +quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste +d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens, +qui la firent parvenir à la chambre des officiers; de la chambre des +officiers, elle passa sur le gaillard d'arrière; du gaillard d'arrière +elle vola au gaillard d'avant, et une fois là elle courut partout. Les +matelots, gens à qui l'épithète caractéristique arrive toute mâchée, ne +furent pas long-temps à baptiser leur capitaine de frégate, d'un de ces +noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appelèrent <i>Patte-de-Chat</i>, +et <i>Patte-de-Chat</i> ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa +haine augmenta d'année en année, le tour qu'on lui avait joué. Cet +officier mourut aux Antilles, dans la grâce de Dieu et la haine finale +des aspirants de marine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIIe" id="XIIe"></a>XII.</h2> + +<h3>Le Phénomène Vivant.</h3> + + +<p>—Dis donc, <i>Cheveux-d'Etoupes</i>, viens-t'en ici me dire, bigre de +mousse, pourquoi tu n'as pas donné un coup de gratte aux postes des +chirurgiens?</p> + +<p>—Ah, mais je ne veux pas, maître Jugan, que l'on m'appelle +<i>Cheveux-d'Etoupes</i>!</p> + +<p>—Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du +gouvernail? Est-ce ma faute, à moi, si tu as un toupet de chanvre en +franc-filain?</p> + +<p>—Mais, est-ce ma faute, à moi, donc, si mes cheveux sont blancs et si +j'ai les yeux bordés de rouge? je voudrais bien vous voir à ma place, +allez, maître Jugan!</p> + +<p>—Est-ce que par hasard un maître d'équipage peut être à la place d'un +failli chien de mousse comme toi? Mais blanc ou noir, rouge ou jaune, la +première fois que le poste de tes maîtres ne sera pas gratté comme la +table où ils mangent leur soupe, tu auras affaire à moi, entends-tu, et +tu sais bien ce que c'est que d'avoir un compte à régler avec maître +Jugan?</p> + +<p>—Eh bien, la première fois aussi qu'on m'appellera encore +<i>Cheveux-d'Etoupes</i>, je prendrai mon congé sous la semelle de mes +souliers, et je déserterai d'à bord de la gabare la <i>Caravane</i>.</p> + +<p>—Belle fichue désertion que tu feras là! <i>la gabare</i> sera bien gênée de +faire de la route quand tu ne seras plus à bord! en attendant, +prends-moi une gratte, de ta main blanche et dodue, comme dit la +chanson, et fais-moi l'honneur d'aller en bas me jouer un air de violon +sur la romance de <i>Femme sensible</i>, avec ou sans variations.</p> + +<p>On continua d'appeler le pauvre mousse <i>Cheveux-d'Etoupes</i>, et +l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgré sa +résignation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, débarqua +clandestinement à la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entendît +parler du déserteur. Son signalement bien distinct avait été donné à la +gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le délinquant. Sa famille +ne l'avait pas recélé, et enfin <i>Cheveux-d'Etoupes</i> paraissait être +devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens maîtres, l'avaient +déjà remplacé à bord, après avoir fait le deuil de leur domestique qui, +malgré son tempérament lymphatique, ne laissait pas que d'être ce qu'on +appelle un bon petit mousse.</p> + +<p>Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait à la Rochelle avec un +aspirant de la gabare. Ils avaient dîné à l'hôtel des Ambassadeurs, où +alors on écorchait passablement les convives de passage. Ils avaient +même pris leur demi-tasse de Martinique au joli café <i>Belle-Vue</i>, sur le +port, et, ne sachant comment passer le reste de la soirée, ils se +laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire, +Guiton et de la Rive.</p> + +<p>Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui, +monté sur les quatre planches qui formaient son théâtre, s'écriait, +après avoir fait la parade de rigueur:</p> + +<p>«Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer +l'explication du fameux albinos vivant!</p> + +<p>«Ce phénomène extraordinaire, arrivant de l'intérieur de l'Afrique, est +âgé de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bordés de +rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caractère est +très-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous +dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un phénomène +semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe +spectacle va commencer.»</p> + +<p>Le chirurgien, grand amateur par état de toutes les curiosités +naturelles, propose à l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin +où se montrait le phénomène vivant. Les deux compagnons prennent place +avec les autres amateurs.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local étroit, +qu'éclairait faiblement une mauvaise lampe, décorée du nom de lustre, +une toile d'emballage se lève par un coin, et sous la frange de la +guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux +tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble +blesser sa vue oblique et timide. Il ose à peine effleurer de son regard +indécis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une +certaine curiosité; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du +chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher à se reposer du côté +opposé à celui où se trouvent placés les deux observateurs.</p> + +<p>«Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'<i>albinos</i>, cet +intéressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'éclat de +l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a été trouvé +dans une peuplade d'<i>albinos</i> dont son père était le chef. Il n'y voit +bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu, +il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de +la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la +couleur de l'étoupe (à ce mot, l'albinos fait un mouvement +très-prononcé); ce phénomène vivant parle la langue de son pays, et il +peut à peine articuler les mots dont nous nous servons en France....</p> + +<p>«Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...»</p> + +<p>—Bolo! bolo! s'écrie l'albinos en s'éloignant du docteur, qui déjà a +appliqué sur la joue du phénomène, un doigt qu'il en a retiré tout +couvert d'une substance blanche.</p> + +<p>—Ce mot <i>bolo! bolo</i>, veut dire, messieurs, que ça lui fait mal, ayant +la peau molle comme de la pâte.</p> + +<p>—Mais, Dieu me pardonne, s'écrie le chirurgien après avoir bien examiné +la figure blanchie du phénomène, je crois que c'est <i>Cheveux +d'Etoupes</i>!</p> + +<p>L'albinos, à ces mots, se sauve derrière sa serpillière. Le chirurgien +le poursuit: l'aspirant court après le chirurgien, et tous deux de +crier, en ramenant le phénomène sur son estrade: oui, oui, c'est ce b... +de mousse qui a déserté.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, messieurs, reprend le charlatan, finissons de grâce +cette plaisanterie. Je puis produire des certificats comme <i>quoi que +mon</i> phénomène est véritable.</p> + +<p>Les spectateurs se lèvent: leurs murmures annoncent qu'ils doutent de la +réalité du phénomène. Le charlatan, tout essoufflé, interpelle avec +force le chirurgien, qui déjà s'était emparé d'une des oreilles de +l'albinos.</p> + +<p>—Ah! coquin, tu dis que tu es un albinos; bientôt les gendarmes te +feront voir ce que l'on gagne à déserter, et à se faire passer pour une +curiosité.</p> + +<p>Le <i>charlatan</i>.—Vous voyez bien, monsieur le docteur, que vous ne savez +ce que vous dites, je m'en rapporte à ces messieurs et dames. Voyez si +cet enfant comprend un mot de tout ce que vous lui chantez: je soutiens +que c'est un albinos; d'ailleurs j'ai mes certificats.</p> + +<p><i>Le chirurgien</i>.—Je soutiens, et je vous prouverai que c'est mon +mousse.—Dis, coquin, pourquoi as-tu déserté du bord, ou si tu continues +à faire l'imbécile, je te donnerai une volée que le coeur t'en fera mal.</p> + +<p><i>L'Albinos</i>.—Eh bien, monsieur Ollivry, je suis déserté parce qu'on +m'appelait toujours <i>Cheveux-d'Etoupes</i> à bord, quoi!</p> + +<p>Cet aveu naïf échappé au malheureux mousse dans l'instant le plus vif de +l'altercation, porta la consternation sur la figure palpitante du +charlatan. Les spectateurs s'écrièrent tous qu'on avait trompé leur +bonne foi, et qu'il fallait leur rendre leur argent à la porte. Chacun +adresse les reproches les plus énergiques au mystificateur mystifié à +son tour. La garde du poste voisin accourt au bruit. Un commissaire de +police s'informe du motif qui a pu provoquer le scandale qu'il veut +faire cesser. On saisit l'albinos vivant, qui, abdiquant +très-piteusement son rôle, essuie la farine dont on lui a saupoudré le +visage. Le soir même, il se trouve reconduit à bord de la gabare <i>la +Caravane</i>. Je vous laisse à penser la manière dont il fut accueilli par +l'équipage et par le lieutenant en pied chargé du détail! Quinze coups +de martinet par jour pendant une semaine....</p> + +<p>Mais le pauvre petit diable y gagna au moins de changer de sobriquet. Au +lieu de l'appeler comme auparavant <i>Cheveux-d'Etoupes</i>, on ne le désigna +plus que sous le nom de <i>Phénomène-Vivant</i>. Ainsi, quand il prenait +envie à ses maîtres de lui adresser la parole, ils ne lui disaient plus: +<i>Cheveux-d'Etoupes</i>, avance à l'ordre; ils se contentaient de lui crier: +<i>Phénomène</i>, avance à l'ordre, ou sinon.... La belle avance, je vous le +demande!</p> + +<p><i>Miseria miseris</i>!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SIXIEME_PARTIE" id="SIXIEME_PARTIE"></a>SIXIÈME PARTIE.</h2> + +<h3>Moeurs des Nègres.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="If" id="If"></a>I.</h2> + +<h3>Le Bamboula.</h3> + + +<p>De gros nuages chargés d'électricité, poussés par un vent suffoquant du +Sud-Est, se déroulaient du sommet du Morne-d'Orange, pour envelopper la +ville de Saint-Pierre. Les navires mouillés en ligne courbe sur la rade +foraine de ce port, frémissaient sur leurs amarres raidies par la +brise, et la lame creuse et gonflée venait battre sourdement le rivage +sur lequel toutes les pirogues des noirs avaient été halées à sec. Il +faisait nuit: c'était un dimanche; et au loin, sous des arbres ombreux, +j'entendais bruire des tambourins, s'élever un murmure prolongé de voix +cadencées, et je voyais scintiller des torches brillantes et mobiles +comme ces feux errants que l'on rencontre dans les nuits d'orage au fond +du fourré de nos campagnes.</p> + +<p>Je demandai quel était ce bruit, et ce que pouvaient signifier ces feux +allumés sous ces grands arbres, à l'extrémité de la ville. Un nègre me +répondit, avec une expression d'étonnement et de joie qu'on ne pourrait +pas facilement exprimer: «<i>Maître, ça Bamboula</i>.».</p> + +<p>Je voulus voir ce que c'était que <i>le Bamboula</i>.</p> + +<p>Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aperçus, +en m'approchant d'une vaste cour, une foule de nègres, s'agitant à la +lueur des flambeaux fumeux d'où s'exhalait une odeur étouffante d'huile +de palma-christi. Le reflet des torches, projeté sur la figure suante +de tous ces noirs, la mobilité de tous ces visages sinistres, leurs yeux +brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs +chants, tantôt bruyants, tantôt étouffés, mais que je me rappelle encore +comme si c'était hier, donnaient à cette scène un aspect que je ne +pourrais pas trop décrire. Tout ce monde-là dansait avec délire, avec +fureur. Je crus que c'était un festin de Cannibales.</p> + +<p>De grands noirs, presque nus, placés à l'un des angles de la cour, +étaient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout +des doigts avec une force convulsive. C'était l'orchestre de ce bal +diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux +exécutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait +si horriblement qu'il aurait été difficile de trouver encore quelque +chose d'humain dans leur physionomie bouleversée. A chaque temps de la +mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain, +leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux +s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces +épouvantables instrumentistes s'abandonnaient à des spasmes horribles +que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase. +C'était apparemment le moment d'une céleste vision. On ne les retirait +de ce long évanouissement, qu'en leur donnant à avaler des verres à +bière, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de +belles négresses chantaient des strophes improvisées que les danseuses +répétaient en choeur. Chacune des coryphées agitait dans sa main une +espèce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marquée par les +cymbales. D'un côté, sautaient les nègres <i>Ibo</i>, dont la danse était +nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin, +les <i>Cap-Laost</i> s'avançaient en cadence avec une attitude vive et fière, +comme pour soutenir le choc de l'ennemi; près d'eux, les <i>Loango</i> +multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des mêmes +instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays. +<i>Le Bamboula</i> réunissait enfin tous les divers caractères de danse des +peuplades de l'Afrique. C'était presque un cours d'histoire de la côte +de Guinée que je faisais en examinant cette réunion si diverse de +naturels rassemblés par le plaisir que les nègres aiment le plus +passionnément.</p> + +<p>Un créole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le +tour du <i>Bamboula</i>: «Ici, ce sont les nègres empoisonneurs; là, vous +voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la côte. Dans +ce coin-là, dansent les nègres créoles.» Aucun de ces derniers n'était +tatoué.</p> + +<p>—Mais, demandai-je à mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui +battent si passionnément ces cymbales?</p> + +<p>—Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-là sont presque +tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne +quittent peut-être <i>le Bamboula</i> que pour aller empoisonner leurs +camarades, leurs parents, leurs maîtres, qui sait! Vous ne sauriez +croire combien cet exercice excitant de la danse prédispose nos nègres à +accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils +éprouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agités +par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les +avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de +déplorer dans l'île.</p> + +<p>Cette explication suffit pour me faire trouver <i>le Bamboula</i> encore plus +infernal que je ne l'avais vu.</p> + +<p>Mais neuf heures sonnèrent à la paroisse du mouillage; les sons +lamentables de la cloche se répandirent dans l'air, qui, dans ce pays, +semble retentir d'une manière plus lugubre encore qu'en Europe, des +percussions qui l'ébranlent. Une grosse pluie tiède et sulfureuse +commençait à tomber à la lueur pâlissante des éclairs. <i>Le Bamboula</i> +allait finir: c'était dommage, car il était dans toute sa fleur et son +éclat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour +mettre les derniers instants à profit. Les cymbaliers se pâmaient en +rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par +intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs névralgiques +accès de léthargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra +mettre un terme à cette scène d'exaltation et de sinistres jouissances? +Des archers de ville, que je n'avais pas encore aperçus, s'élançent, un +nerf de boeuf à la main; ils se précipitent sur tous les noirs qu'ils +rencontrent. Les nègres qui échappent à leurs coups redoublés, se +jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les +sergents de la police arrachent aux cymbaliers frémissants de rage. Les +torches s'éteignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou +les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et +bientôt la foule, pourchassée dans tous les recoins, s'écoule mugissante +sous le fouet, partout où elle trouve une issue.</p> + +<p>A neuf heures et quart, la cour était vide, l'obscurité la plus complète +avait succédé au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre +silence régnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de +pluie venaient mouiller et laver de la poussière dont leurs feuilles +avaient été couvertes pendant la fête. De temps à autre seulement, la +foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore éclairer le lieu +où quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique, +entendu ce tintamare infernal!...</p> + +<p>Le lendemain, en me rappelant cette scène effrayante du soir, il me +sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids énorme me +paraissait encore comprimer ma poitrine.</p> + +<p>Si jamais vous allez aux Antilles, n'oubliez pas d'aller voir <i>le +Bamboula</i>: l'Opéra, avec toutes ses pompes factices, est bien loin de +valoir un tel spectacle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIf" id="IIf"></a>II.</h2> + +<h3>Dame Périne</h3> + + +<p>Vers le milieu de novembre 1827, on a exécuté, à Saint-Pierre de la +Martinique, une vieille négresse qui, pendant une vie de soixante-dix à +soixante-douze ans, a empoisonné, de compte fait, cinquante-cinq à +soixante personnes. Cette femme, s'il est permis de donner ce nom, à +tout ce que la nature a produit de plus dégoûtant et de plus atroce, +éloignait les soupçons que ses crimes répétés avaient accumulés sur +elle, par ces marques de dévotion qui en imposent si facilement à l'âme +pieuse des colons. La maîtresse à qui elle appartenait, lui avait donné +une case, à laquelle était joint un jardin, où dame Périne cultivait des +plantes vénéneuses, avec autant de soin que quelques femmes, dans nos +climats, arrosent leurs rosiers et leurs oeillets. Ce fut lorsqu'il n'y +eut plus à reculer contre l'évidence de ses forfaits et la masse des +preuves, que le ministère public fut nanti d'une accusation contre cette +misérable. Interrogée, d'après l'acte décerné contre elle, elle ne +chercha pas à se défendre, et lorsqu'on lui demanda quel motif l'avait +engagée à détruire les enfants de son maître et les siens même, elle +répondit avec beaucoup de tranquillité qu'elle l'ignorait, mais qu'elle +croyait être née pour empoisonner, comme d'autres sont destinés par le +sort, à vendre du café ou du sucre. Le président qui la questionnait, la +pressait d'avouer ses complices.—Mes complices, répond-elle, sont tous +les nègres et les mulâtres de la colonie.—Mais pourquoi +affichiez-vous, continue le magistrat, des marques si vives de piété, +quand vous vous livriez au plus grand des crimes que défend la +religion.—Eh! ne nous faut-il pas un masque à nous autres nègres, comme +à vous autres blancs!—Mais vous empoisonniez aussi les nègres?—J'ai +été jusqu'ici l'empoisonneuse des chiens et des mulets, plutôt que de +n'empoisonner rien. Malheur à ceux qui venaient me demander des légumes +de mon jardin; je trouvais moyen de leur faire avaler quelque chose de +mortel.—Vous aviez donc des préparations ou des simples bien +subtils?—En manque-t-il dans le pays, et comptez-vous que ce soit pour +rien que Dieu fasse pousser cela? En effet, c'est par là que la +confrérie des nègres empoisonneurs, qui désolent la Martinique, +professait pour dame Périne, le respect que ses rares talents devaient +lui mériter, aux yeux des plus adroits chimistes (c'est la dénomination +ironique que l'on donne à ces monstres). Elle jetait ce qu'elle appelait +des sorts, sur les individus qui lui déplaisaient, et ces sorts +n'étaient autre chose que des breuvages ou des émanations morbifiques, +qui conduisaient, à divers intervalles, ses victimes à la mort. D'après +ses aveux, une fleur, sur laquelle elle jetait de la poudre, suffisait +pour empoisonner. On ne se figure pas en Europe la supériorité que les +nègres, et surtout ceux de la côte d'Afrique, acquièrent dans la +préparation des substances végétales. La défiance des médecins qui ont +parcouru, de leurs cabinets, toutes les parties de la terre, dans les +relations de quelques voyageurs frivoles, peut nier ce fait; mais elle +ne convaincra jamais d'erreur les yeux des gens éclairés, qui en ont vu, +sur les lieux, les effets les plus palpables, ou les plus funestes. La +circulation du sang est un phénomène aussi étonnant que la propriété +vénéneuse de certains végétaux; on fit servir, jusque sous le règne de +Louis XV, les subtilités mêmes de la science, à combattre l'attraction +qu'exerce l'aspiration de certains reptiles, sur d'autres animaux.</p> + +<p>Dame Périne, pour en revenir à elle, a entendu son arrêt avec une +indifférence parfaite. Le matin du jour où on devait l'exécuter, elle +demanda du vin blanc; elle déjeuna avec un appétit que l'on pourrait +appeler philosophique, si l'on ne craignait de profaner cette +qualification. Arrivée sur le lieu du supplice, au milieu d'un piquet de +grenadiers, et suivie d'une foule de nègres et de gens de couleur, elle +y parut vêtue des habits blancs qu'elle mettait pour communier. Cette +figure noire et sillonnée de rides, qui acquérait un nouveau degré +d'horreur sous la peau de cette vieille négresse, n'exprimait aucune +émotion. Ce monstre, après s'être entretenu avec l'ecclésiastique qui +accompagnait ses derniers moments, est monté à la potence, son mouchoir +de tête est tombé dans l'effort qu'il faisait pour gravir l'échelle +patibulaire. Les nègres en ont tiré le fatal pronostic que son âme irait +en enfer. Un mouchoir tombé leur a paru un signe plus certain de la +réprobation éternelle, que cinquante-cinq à soixante personnes +empoisonnées. Dame Périne a terminé enfin son exécrable vie, en jetant, +sous la corde, un cri à peine entendu. Les gendarmes ont dispersé la +populace, qui voulait se partager ses vêtements comme des reliques du +martyre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SEPTIEME_PARTIE" id="SEPTIEME_PARTIE"></a>SEPTIÈME PARTIE.</h2> + +<h3>Ornithologie Maritime.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ig" id="Ig"></a>I.</h2> + +<h3>Le Plongeon.</h3> + + +<p>Le plongeon est un oiseau de mer, qui nage à la surface de l'eau et qui +disparaît dans les flots à l'instant même où part l'amorce du fusil qui +le vise. Un moment après il relève sa tête et semble braver un autre +coup et défier l'inconstance de l'onde sur laquelle ou dans laquelle il +se joue. Un observateur disait que c'était moins un oiseau aquatique +qu'un oiseau politique.</p> + +<p>Le plongeon vole difficilement, et ne parcourt qu'un fort petit espace, +mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps, il +disparaît sous les ondes, et ne montre sa tête que lorsque l'orage est +dissipé, et qu'il y a quelque chose à avaler à la surface plane.</p> + +<p>Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse +particulière aux bipèdes de son espèce, change, dit-on, annuellement de +couleur. Celui qu'on a vu blanc une année, paraît noir l'année suivante. +Mais il ne peut changer que d'une de ces couleurs à l'autre. C'est +peut-être un malheur attaché à sa condition; mais tous les êtres ne +peuvent pas prétendre à la commode mobilité des nuances du caméléon ou +de la dorade.</p> + +<p>C'est sur les hauts fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que +là ils atteignent facilement le fond, si la mer est grosse, et sa +surface tranquille si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau +côté dans leur position.</p> + +<p>On a remarqué encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent: +preuve incontestable qu'ils savent d'où le vent tourne. Est-ce calcul? +est-ce prévision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes qu'ils ne +voient pas qu'ils peuvent se diriger! Il est à croire que les plongeons +sont connaisseurs en vent.</p> + +<p>Selon toute probabilité, cet oiseau doit atteindre une extrême +longévité: peu accessible, par l'épaisseur de sa peau, et sa fourrure +graisseuse, à toutes les impressions extérieures, doué de la faculté +d'échapper avec une vitesse comparable à la rapidité de l'éclair, à la +balle qu'on lui destine, quelle cause accidentelle pourrait couper le +fil de ses destinées? Les poissons? il les évite en volant; les oiseaux +de proie? il les brave en plongeant; il n'y a que les indigestions à +craindre pour lui; mais il digère avec chaleur s'il avale avec +gloutonnerie; peu estimé, il ne craint pas les piéges dont l'industrie +du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherchés. Enfin dans +la condition animale du plongeon, je cherche en vain un côté +malheureux, le ciel semble avoir fait pour eux, ce qu'il refuse hélas! à +bien des animaux de mérite, à deux pieds et sans plumes.</p> + +<h3>FIN.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Penneau, plumasseau abandonné au vent pour faire connaître +de quel côté vient la brise qui le soulève.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On a imité, autant qu'il était possible dans ce petit +dialogue, la forme du langage des paysans bas-bretons de cette partie de +la côte du Finistère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Nom d'une liqueur très-connue dans le pays.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Paquet de petits biscaïens qui forment la mitraille que +s'envoient les navires qui combattent de près.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La moëde est une pièce d'or qui dans les Colonies vaut de +38 à 40 fr. C'est par allusion à la grande quantité d'or qu'avait gagné +Antoine dans ses courses, qu'on le nomma Moëde.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La mer et les marins, by Édouard Corbière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER ET LES MARINS *** + +***** This file should be named 17353-h.htm or 17353-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/5/17353/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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