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+The Project Gutenberg EBook of La mer et les marins, by Édouard Corbière
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La mer et les marins
+ Scènes maritimes
+
+Author: Édouard Corbière
+
+Release Date: December 19, 2005 [EBook #17353]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER ET LES MARINS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+LA MER ET LES MARINS.
+
+Scènes Maritimes.
+
+PAR ÉDOUARD CORBIÈRE
+
+
+
+Auteur des Pilotes de l'Iroise et du Négrier.
+
+IMPRIMERIE DE PLASSAN ET COMPAGNIE
+RUE DE VAUGIRARD, N. 15
+PARIS.
+
+JULES BRÉAUTÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
+RUE DE CHOISEUL, 8 BIS,
+ET MÊME MAISON, PASSAGE CHOISEUL, 60
+
+1833.
+
+
+
+De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est,
+sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exigé le plus
+d'audace. La nature a mis chaque être au milieu de ses rapports
+nécessaires; elle lui a affecté une place qu'il ne peut changer, elle
+lui a donné des organes propres aux éléments qu'il habite, et dont la
+disposition sert à l'exercice de certaines inclinations innées; aussi,
+ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu
+respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'espèce entière. L'homme
+seul, qui fonde toute sa prééminence sur une faculté pour ainsi dire
+artificielle, l'homme, qui a tout tiré de son industrie pour assurer son
+empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore
+quand il a voulu établir sa domination sur un élément auquel la nature
+ne l'avait point destiné. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le
+mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu à
+lutter contre tous. La terre était son domaine, et il n'a eu, pour
+l'assujettir, qu'à obéir à une inclination naturelle; ici, au contraire,
+il a fallu que cette inclination cédât à une volonté qui la contrariait.
+
+Sans doute, le caractère de la raison est non-seulement de tirer parti
+de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation mérite les
+mêmes blâmes que tous les autres. En étendant l'empire de l'homme sur un
+élément qui ne lui avait pas été donné, il a fait servir cet élément de
+théâtre à nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignoré
+qu'il fut jadis, qui n'ait été souillé du sang des hommes. Ainsi, si ce
+n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est
+toujours le plus sublime de tous.
+
+Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses résultats
+plus brillants encore, et qui ont été cent fois examinés, que la
+navigation présente à nos regards un spectacle si différent des autres
+sciences, c'est par les sensations mêmes dont elle remplit l'âme de
+celui qui lui a consacré sa vie. Quelles sensations que celles de
+l'homme qui, jeune encore, quitte pour la première fois cette famille
+dans laquelle jusqu'ici se sont concentrées toutes ses affections; ces
+amis, qui ont été les confidents de toutes ses pensées; les objets
+insensibles eux-mêmes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent,
+par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence,
+d'autres liens à contracter, d'autres hommes à fréquenter, d'autres
+lieux à visiter, mais rien à aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir
+tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide même dans
+l'âme!
+
+Et quelle existence monotone! toujours la mer, calme ou irritée sans
+doute, mais du moins toujours devant nous, comme si le navire était
+immobile. Changer à chaque instant d'horizon sans s'en apercevoir,
+continuer sa route sans autres points de remarque que ceux que donne le
+calcul; avancer ou rester sans que l'impatience puisse se prendre à rien
+autre chose qu'à des vents qui ne dépendent pas de nous, qu'à une
+planche légère que les vagues soulèvent, malgré tous nos efforts;
+redouter toutes les horreurs du besoin, considérer d'un oeil morne le
+navire qui fuit à la lame dans les tempêtes, comme si, en l'abandonnant
+aux flots, il n'y avait plus d'espoir que dans le hasard, quelles
+situations diverses, et comment celui qui a vécu un seul jour de cette
+vie, la regrette-t-il toujours!
+
+Ce sont précisément ces situations qui modifient l'âme de telle manière
+qu'elle n'y peut plus renoncer. Qui de nous n'a pas éprouvé, qu'à
+l'aspect d'un horizon sans bornes, l'âme s'étendait en quelque sorte
+avec l'espace? Nous n'avons pas encore appliqué l'analyse aux sensations
+que nous communique la nature muette; mais le coeur, qui n'attend pas
+pour être ému l'assentiment de la raison, nous a fait tressaillir cent
+fois en contemplant l'étendue immense qui se développe devant nous pour
+la première fois. Actuellement encore, le souvenir de ces heures trop
+rapides où nous restions plongés dans une extase muette à la vue de
+l'Océan, nous fait éprouver une sensation délicieuse; le plaisir de la
+grandeur, physiquement parlant, est un des premiers auxquels nous soyons
+sensibles, et c'est un de ceux que l'habitude, qui émousse tous les
+autres, nous rend le plus nécessaires. Quel est l'homme, jeté au milieu
+des mers, qui, ne voyant que soi dans la nature, ne conçoive une espèce
+de sentiment de fierté, qui lui persuade, en quelque sorte, que tout
+est fait pour lui? Dans les pays habités, les monuments de l'homme nous
+avertissent à chaque instant d'une puissance égale ou supérieure à la
+nôtre; dans un désert, au contraire, la grandeur factice de l'homme
+disparaît, celle de la nature se montre, et rien ne donne à l'homme une
+plus haute idée de lui-même que celui d'un espace dont il n'y a que lui
+pour spectateur. Je ne crois pas qu'il faille chercher dans les
+institutions changeantes, la cause de la fierté naturelle des Arabes ou
+des Scythes: elle est tout entière dans le désert qu'ils habitent; ce
+désert, qu'un homme fameux appelait un océan de pied ferme, et dont les
+tribus nomades se disent aussi les rois.
+
+Ce sont là les deux sensations dominantes du navigateur; son âme
+s'assimile avec cette nature imposante qui l'environne, et elle croit à
+sa grandeur, comme elle croit à celle des éléments; accoutumée à lutter
+contre les flots, elle apprend à se raidir contre les obstacles, et elle
+croit à sa volonté comme à une puissance.
+
+Notre âme a besoin de mouvement, elle a besoin, pour jouir, d'éprouver
+des émotions qui lui fassent craindre pour ses jouissances, et quels
+mouvements plus impétueux que ceux que produit cette vie errante!
+quelles craintes plus vives que celles que donnent ces dangers toujours
+renaissants! Le marin est franc, parce qu'il vit, pour ainsi dire, hors
+des conventions sociales; il est insouciant sur l'avenir, parce qu'une
+vie semée de mille périls lui apprend à ne s'appuyer que sur le présent;
+il est prodigue, parce que la conviction qu'il a acquise de la fragilité
+de la vie, l'invite à en jouir à tout prix; exempt des préjugés de sa
+nature, on dirait que c'est un véritable cosmopolite, parce que celui
+qui a beaucoup vu n'est jamais exclusif, et que ce qu'il oublie le plus
+promptement dans les solitudes immenses qui se déploient devant lui, ce
+sont les petites passions et les froids intérêts des hommes; il est
+brusque, parce que son rude métier l'exige en quelque sorte, mais il est
+souvent humain, parce que la brusquerie ne s'allie jamais avec
+l'hypocrisie.
+
+Enfin, et ce qui paraît un problème insoluble, il court tous les
+dangers; cent fois il jure, qu'échappé du naufrage, il n'ira plus
+s'exposer à de nouveaux périls: il n'attend plus que l'instant de
+recommencer une carrière qu'il a maudite si souvent. C'est encore
+l'étude du coeur humain qui explique cette apparente contradiction;
+l'homme, comme on l'a remarqué avec raison, tient plus à la vie par le
+sentiment de ses peines que par celui des plaisirs. Le plaisir rassasie
+et dégoûte aussitôt; la peine nous force à courber le front, mais elle
+laisse au fond des coeurs l'espérance de moments plus heureux, et c'est
+toujours cette espérance-là qui nous porte en avant dans la vie.
+L'homme, engourdi dans le plaisir, se réveille pour ainsi dire dans le
+malheur; les plus vives jouissances morales sont toujours celles qui ont
+été achetées par quelques peines. Sa joie enfin effleure agréablement;
+mais le malheur nous blesse, et c'est des blessures du coeur qu'il sort
+un baume qui les guérit.
+
+On peut ajouter à cela que le besoin de se risquer est comme un noble
+instinct qui se réfugie au fond de l'âme pour triompher de ses penchants
+bas et égoïstes, qui, en rattachant l'homme à la terre, le rapetissent
+toujours.
+
+Après tant de motifs d'aimer sa vie errante, comment s'étonnerait-on que
+les dangers qui l'accompagnent soient capables d'en dégoûter le marin?
+Rien ne peut déprendre l'âme d'un mouvement qui fait sa vie. Le repos
+qu'on substitue aux passions violentes n'est point un repos véritable;
+c'est presque toujours un ennui profond. Aussi, le marin qui a quitté sa
+profession n'existe-t-il plus que par le regret; dans sa vieillesse,
+tourmenté du besoin de s'agiter encore, on dirait qu'il ne s'attache
+plus à l'existence que par les souvenirs; le murmure étourdissant des
+vagues plaît à son oreille; combien de fois, durant de longs jours, il
+contemple, assis sur un rocher, la voile qui s'efface à l'horizon, ou la
+mouette rapide qui rase de son blanc plumage l'écume éblouissante des
+vagues! Son imagination s'élance avec le dernier rayon du soleil
+couchant, et aborde avec lui sur les côtes de l'autre hémisphère; la vue
+de la tempête elle-même ne peut l'arracher au spectacle des flots. Les
+dangers qu'il a courus sont affaiblis par le souvenir; l'émotion
+puissante qu'il éprouvait après les avoir affrontés est encore toute
+vive dans son âme; et ces regrets si vifs, cette mélancolie rêveuse
+attestent toujours qu'après avoir vécu d'une vie de son choix, il ne
+fait plus désormais que traîner des jours inutiles sur un élément qui
+n'est pas le sien.
+
+Ce tableau fidèle des _sensations_ dans la vie maritime, tracé par un
+des compatriotes de M. Corbière (Ed. RICHER), trouvait ici
+naturellement sa place, et devait servir d'introduction à cet ouvrage.
+Il resterait à traiter une double question déjà longuement débattue, et
+qu'une nouvelle polémique ne ferait peut-être qu'embrouiller, c'est
+celle-ci:
+
+Existe-t-il une littérature maritime?
+
+Quel est chez nous le créateur de cette littérature?
+
+Il est incontestable que le premier qui écrivit la relation d'un
+naufrage, d'une tempête, d'un accident de mer, fit de la littérature
+maritime, si littérature maritime il y a, et le premier qui fit cela est
+déjà bien loin de nous. Ainsi créa la _littérature militaire_, le
+premier qui décrivit une bataille, une retraite, un campement, un
+assaut. Or, voyez combien nous aurons de sortes de littérature, si nous
+accolons ce nom à chacun des différents sujets sur lesquels peut
+s'exercer la plume et l'esprit d'un littérateur? Nous croyons, nous, que
+la littérature est une, et qu'elle enchaîne dans son cadre immense
+toutes les créations de la pensée humaine.
+
+Quant aux _scènes_ proprement dites de la _vie maritime_, nous avons la
+conviction, et ce livre est la preuve, que M. Ed. Corbière est le
+premier, en France, qui leur ait donné véritablement la forme
+dramatique, et nous allons citer un fait: En 1829, il fut créé au Havre
+un journal spécialement consacré aux grandes catastrophes dont la mer
+est le théâtre. M. Corbière s'y essaya dans ce genre difficile:
+littérateur, observateur et marin, il avait à offrir aux fondateurs de
+ce recueil un triple gage de succès, et ce succès fut complet. _Le
+Navigateur_ lui doit ses cinq années d'existence. Il se trouva des
+imitateurs qui revendiquèrent hautement la priorité, on les laissa dire;
+il eût été trop facile de leur prouver qu'ils n'avaient point _ouvert la
+carrière_. Mais l'occasion se présente trop belle de les convaincre
+d'assertions erronées, pour que nous la laissions échapper. Or, ce
+livre, qui a pour titre _la Mer et les Marins_, contient en partie les
+premiers essais de M. Corbière; c'est un fait que la justice d'abord et
+la reconnaissance nous fait un devoir de proclamer.
+
+J. MORLENT,
+
+Directeur du _Navigateur_.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Tableaux Nautiques.
+
+
+
+
+I.
+
+Le coup de Mer
+
+
+Lorsque le vent s'est élevé avec trop de violence et que la mer a grossi
+de manière à empêcher le navire de continuer sa route au milieu des
+lames dont le choc pourrait l'endommager, on met _à la cape_, sous une
+voile que l'on présente obliquement au vent. Dans cette position, le
+bâtiment, conservant très-peu de vitesse, dérive en cédant plutôt à
+l'impression de chaque vague, qu'en y résistant. Son avant, s'offrant à
+chaque coup de tangage à la lame qui déferle, reçoit quelquefois des
+chocs très-forts; mais le navire culant alors dans le sens de la force
+de la lame, évite au moins le danger qu'il y aurait à la rencontrer avec
+une vitesse opposée à sa direction. Une fois à la cape, l'équipage n'a
+plus rien à faire, et pendant tout le temps que dure la tempête, il faut
+attendre, dans cette position passive, que le mauvais temps s'apaise et
+permette de manoeuvrer. C'est pendant ces longues heures de coup de vent
+et de dangers, que l'on peut remarquer plus particulièrement cette
+heureuse indifférence que l'habitude du péril donne aux matelots. Assis
+à l'abri des pavois ou de la chaloupe, pendant qu'une mer furieuse mugit
+autour d'eux et menace quelquefois d'engloutir le navire, on les voit se
+réunir et s'approcher le plus possible les uns des autres, pour raconter
+de ces contes dont la tradition perpétue le souvenir parmi les marins.
+Souvent ils chantent ensemble, d'une voix rauque, ces complaintes
+monotones comme le bruit des vagues qui les environnent, et
+mélancoliques comme la plupart des airs qu'aiment les gens de mer. C'est
+en vain que le vent gronde sur leurs têtes et siffle dans les cordages,
+que des torrents de pluie les inondent, et que la mort menace de les
+enlever: ils chantent comme l'ouvrier le plus paisible, au fond d'une
+boutique ou d'un atelier. Mais souvent leurs narrations ou leurs chants
+sont interrompus de la manière la plus terrible. Quand le navire,
+fatigué par la lutte qu'il livre à la tempête, craque dans toutes les
+parties; que la mâture, dans les mouvements effroyables du roulis, plie
+et menace de tout écraser par sa chute, une lame vient quelquefois
+tomber sur le pont avec un fracas effroyable; tout ce qu'elle rencontre
+est brisé, entraîné; et le navire, caché un instant sous cette montagne
+d'eau, ne se dégage de la lame qui l'a affaissé, qu'après avoir perdu
+tout ce qu'il avait sur le pont avec les hommes de quart que la vague
+furieuse a enlevés. Rien, peut-être, n'est plus terrible, quand un
+événement de cette sorte a lieu, que le sentiment qu'éprouvent, en
+montant sur le pont, les hommes qui étaient couchés. Tout a disparu;
+ils cherchent avec effroi leurs camarades: on appelle les gens de quart
+pour connaître ceux qui ont été assez heureux pour n'avoir pas été
+emportés. Dans les débris que le coup de mer a laissés, on examine si
+quelque infortuné n'a pas été écrasé au milieu de ce désordre affreux.
+On sonde autant que possible les pompes, pour savoir si le choc terrible
+dans lequel le navire a paru devoir sombrer, n'a pas déterminé une voie
+d'eau. Et encore si, dans la violence de la bourrasque, la voile sur
+laquelle on avait mis en cape a été mise en pièces par l'impétuosité du
+vent; il faut, dans l'impossibilité où l'on est de déferler une autre
+voile, attendre, écrasé par la mer qui tourmente le navire qui n'est
+plus appuyé, que la tempête se soit calmée, et que le temps permette de
+reprendre la route et de réparer autant que l'on peut les avaries qu'a
+causées le coup de mer.
+
+
+
+
+II.
+
+Navire fuyant vent arrière.
+
+
+Une tempête continuelle, une mer effrayante ont tellement fatigué et
+désemparé le navire, qu'il finirait peut-être par s'ouvrir s'il
+s'efforçait de rester encore long-temps _à la cape_: une seule ressource
+peut être tentée pour sortir de cette position, dans laquelle les pompes
+suffisent à peine à vider l'eau qui entre dans la cale par les coutures
+du bâtiment harassé: on se détermine à arriver vent arrière et _à fuir
+avec le temps_.
+
+Mais, en se hasardant à tenter cette manoeuvre, il est un danger que nul
+homme de mer ne saurait se dissimuler, et qu'il faut une grande
+résolution pour affronter: c'est celui de recevoir par le travers une
+lame qui peut faire sombrer le bâtiment: la certitude du péril présent
+l'emporte pourtant presque toujours sur la crainte du péril douteux.
+Chaque homme se porte donc à son poste, et va attendre avec zèle et
+attention la voix du capitaine, ou le signal qu'il donnera, si son
+commandement ne peut se faire entendre dans le mugissement de la
+tourmente et le bruit des vagues. La barre du gouvernail, qui, pendant
+_la cape_, avait été amarrée sous le vent, est confiée aux hommes les
+plus sûrs de l'équipage. Le moment où les lames paraissent devoir
+déferler avec moins de furie, est prévu, choisi; chacun s'apprête. Le
+signal est donné; la barre alors est mise précipitamment au vent; un foc
+est hissé; le vent frappe la voile qu'on lui présente, l'agite, la tord
+avec fureur; et le bruit de cette toile, violemment froissée sur
+elle-même, se fait entendre par intervalles comme la déformation d'un
+coup de canon; et ses claquements dominent un instant les sifflements
+horribles de la bourrasque qui souffle dans la mâture et les cordages.
+Le foc ainsi tourmenté ne résiste pas; il se déchire en mille pièces;
+mais le navire arrive, et une lame énorme qui l'approche en s'élevant
+jusqu'à la hauteur de ses hunes, le jette à une distance considérable du
+point où il a commencé son évolution. Le vent bientôt le pousse avec
+violence sur chacune des lames qui le prend par l'arrière, et qui, à
+chaque impulsion, menace de l'engloutir. Souvent, élancé sur le sommet
+de ces montagnes mobiles qui semblent vouloir s'écrouler sur lui, on
+croirait qu'en _s'apiquant_ il va disparaître verticalement dans la lame
+qui le précède et dans laquelle se plonge son beaupré. Mais cette lame,
+qui l'a élevé si précipitamment, déferle le long des bords et le laisse
+ensuite comme à moitié submergé, dans le creux qu'elle fait en allant
+étendre à une demi-lieue devant lui son écume et sa masse imposante.
+C'est dans une position aussi critique que l'on sent combien les bons
+timonniers sont nécessaires; car c'est presque de leur manière de
+gouverner que dépend le salut commun. Un faux coup de barre causé par la
+maladresse, la peur ou une distraction de ceux qui gouvernent, peut
+faire venir le navire en travers et le faire sombrer, ou du moins
+l'exposer à être défoncé par la mer. Placé sur une partie élevée ou
+cramponné dans les haubans, l'officier de quart, l'oeil fixé sur
+l'arrière, prévoit le mouvement de chaque vague, devine sa direction, et
+commande aux timonniers le coup de barre qu'ils doivent donner pour que
+le derrière soit toujours présenté au coup de mer. Mais toute
+l'attention possible, toute l'habitude et le sang-froid qu'on peut
+supposer aux timonniers et aux meilleurs officiers, ne suffisent pas
+toujours pour préserver un navire qui fuit _à mâts_ et _à cordes_, des
+accidents que l'on court sous cette dangereuse allure. Lorsque la lame,
+par exemple, surprenant par un mouvement irrégulier le navire dont la
+vitesse s'est ralentie, le frappe dans son arrière, souvent elle enlève
+dans ce choc irrésistible, toute la partie qui lui a opposé une
+résistance trop grande. Alors, le navire doit succomber inévitablement,
+car, ne pouvant plus fuir avec assez de promptitude après cette avarie,
+le coup de mer qui succède au premier qu'il a reçu, achève de le
+remplir, et doit suffire presque toujours pour le faire _sancir_. Les
+exemples funestes de quelques bâtiments qui n'ont échappé que par
+miracle à de semblables accidents de mer, prouvent assez combien il en
+est qui ont dû périr par ces accidents mêmes. Un fait qui a laissé dans
+ma mémoire des détails dont les circonstances où je me suis trouvé
+ensuite ont ravivé le souvenir, pourrait démontrer quels sont les périls
+que les plus grands navires mêmes courent en fuyant vent arrière au
+milieu d'une tempête. Un capitaine anglais ramenait en Europe, sur un
+trois mâts de 6 à 700 tonneaux, l'équipage du brick le Nisus et d'autres
+prisonniers capturés sur les attérages de la Martinique, en 1809. Rendu
+près des Açores, ce navire, tout neuf encore, fut assailli par une
+tempête qui rendit la mer furieuse. Les vents soufflaient dans une
+direction favorable, et le capitaine anglais s'obstina à ne pas vouloir
+mettre en cape, malgré les instances du capitaine et des officiers
+français, qui lui représentaient le danger qu'il courait en continuant à
+fuir vent arrière. Toutes les sollicitations furent inutiles, et
+quelques verres de grog achevèrent de confirmer le marin anglais dans
+son imprudente résolution. La nuit, lorsque la moitié de l'équipage
+anglais était seul resté sur le pont où le retenait le devoir, un coup
+de mer tomba à bord, et le fracas avec lequel il déferla, fit croire à
+ceux qui étaient en bas que le bâtiment avait touché et qu'il coulait.
+Tous se précipitèrent sur le pont: la mâture seule tenait encore; mais
+quatorze canons avec leurs affûts, les embarcations, les ancres, le
+capitaine et les quarante hommes de quart avaient disparu. Au milieu de
+ce désordre épouvantable, on essaya de mettre à la cape; la barre du
+gouvernail livrée à elle-même, et privée des quatre timonniers qui,
+quelques minutes auparavant, en avaient tenu la roue, donnait des coups
+affreux d'un bord à l'autre du navire. Les premiers matelots qui
+voulurent s'en rendre maîtres furent écrasés; mais enfin on parvint à la
+fixer sous le vent, et à rester en cape, sous un foc d'artimon. Les
+Français prisonniers, qui, par suite de l'accident, se trouvaient en
+bien plus grand nombre que les Anglais, s'emparèrent du bâtiment
+transport, et quand le temps le permit, ils firent route pour les côtes
+de France, où ils croyaient bien pouvoir atterrir et recevoir du sort
+une compensation aux dangers auxquels ils venaient d'échapper. Mais le
+hasard ne favorisa pas leur tentative: une frégate anglaise qui croisait
+devant Brest, chassa le navire désemparé et l'atteignit à la hauteur
+d'Ouessant. Lorsque le capitaine de cette frégate apprit que c'était en
+fuyant vent en arrière dans un trop mauvais temps, que le capitaine de
+sa nation avait disparu, il se contenta de dire froidement: _Never mind
+so much the worth_! C'est égal, _tant pis pour lui_!
+
+
+
+
+III.
+
+La Chasse.
+
+
+Le jour va poindre: ses premiers rayons déjà projetés vers le zénith ont
+averti l'officier de quart que le moment de faire faire la visite du
+gréement, par les _gabiers_, est arrivé. Le maître d'équipage a soin
+d'ordonner aux hommes qui montent dans la mâture, de porter
+attentivement leurs regards sur tous les points de l'horizon. A peine
+le premier gabier est-il parvenu sur les barres de perroquet, qu'il
+s'écrie, _Navire_! Ce mot a fait tressaillir de joie tout l'équipage.
+_Dans quelle partie le vois-tu_? demande l'officier au gabier: _Par le
+bossoir de dessous le vent, là, à une lieue à peu près de distance.»_ Un
+coup de sifflet de silence se fait alors entendre: un pilotin va
+prévenir le commandant; la moitié de l'équipage qui n'était pas de
+quart, est aussitôt réveillée, et monte sur le pont en fixant les yeux
+sur le bâtiment découvert. L'officier ordonne de larguer toutes les
+voiles qui, pendant la nuit, avaient été serrées. Dans un instant la
+frégate est couverte de toile; et tous les gabiers des hunes et les
+matelots, rangés sur les manoeuvres, attendent avec leur vigilance
+ordinaire, excitée encore par l'espoir de quelque événement, le
+commandement que l'officier de quart fait entendre dans le sonore
+porte-voix. Le cap a été mis sur le navire à vue, qui, s'apercevant de
+son côté qu'un grand bâtiment se dirige sur lui, en faisant blanchir la
+mer sur son avant, a mis dehors toutes ses voiles pour fuir selon
+l'allure la plus favorable à sa marche. Pendant la première heure de
+chasse, le jour s'est fait: des aspirants, avec une longue vue en
+bandoulière, se sont perchés sur la partie la plus élevée de la mâture,
+et de temps en temps ils en descendent pour informer le commandant de la
+manoeuvre du bâtiment chassé. Les yeux tantôt fixés sur la boussole, au
+moyen de laquelle on relève les positions respectives des deux navires,
+et tantôt placés sur le tube de sa longue-vue, le commandant s'aperçoit
+qu'il ne tardera pas à être à portée de canon du navire chassé, qui,
+malgré la force de la brise, continue à tenir hautes toutes les voiles
+qu'il a pu livrer au vent. Le branle-bas de combat est ordonné à bord de
+la frégate: chacun se rend à son poste. On allume les mèches, le tambour
+résonne; le sifflet perçant du maître d'équipage se mêle au bruit du
+tambour et du porte-voix de l'officier de manoeuvre. Les chirurgiens ont
+disposé le triste appareil de leurs instruments, et les cadres pour
+recevoir les blessés sont déjà tendus dans le faux-pont. Le bâtiment
+chassé, qui voit les préparatifs que fait la frégate, emploie enfin les
+derniers moyens qui lui restent pour échapper à cette redoutable
+poursuite. Il jette à l'eau ses embarcations, sa drôme, une partie de
+ses canons, et tous les fardeaux qu'il peut tirer le plus promptement de
+sa cargaison. A chacun des objets qui viennent passer en flottant le
+long de la frégate, l'équipage de celle-ci jette un cri de joie. _Il est
+à nous_, s'écrie-t-on: _C'est un vaisseau de Compagnie! à l'abordage! à
+l'abordage_! Deux canons placés sur l'avant vont partir: ils tonnent. Le
+pavillon est hissé en même temps, et les boulets dépassent le bâtiment
+ennemi. Les houras partent alors de tous les points du navire. Déjà les
+canonniers de la batterie de dessous le vent, l'oeil sur la culasse de
+leurs pièces, suivent, en pointant, le mouvement de la lame et du
+bâtiment qu'ils visent. _Attention au commandement_! fait entendre le
+capitaine dans le vaste porte-voix qui communique à la batterie: _Feu
+babord_! A ce mot la volée entière part avec fracas, et la mitraille
+crible de toutes parts les voiles, la mâture et le corps du vaisseau
+ennemi. _A l'abordage! à l'abordage!_ répète l'équipage: les sabres se
+distribuent aussitôt; les haches, les pistolets et les piques passent
+dans les mains des premières escouades, palpitantes d'impatience. Les
+grappins avec leurs chaînes se balancent au bout des vergues, et
+menacent de tomber dans le gréement de l'ennemi. Mais celui-ci, voyant
+la frégate à bout portant, et son équipage groupé sur l'avant pour
+sauter à son bord, envoie une bordée à mitraille qui crible le pont de
+son adversaire, et abat des files entières de matelots. Après ce succès
+inutile, contraint de se rendre à une force contre laquelle il lutterait
+en vain, il amène son pavillon, et évite ainsi le carnage que lui ferait
+redouter le terrible abordage d'une frégate française.
+
+
+
+
+IV.
+
+Le Grain blanc.
+
+
+C'est aux approches de l'équateur que les grains blancs assaillent le
+plus ordinairement les navires, dans les moments où l'on est quelquefois
+le moins disposé à recevoir ces rafales perfides qui peuvent devenir
+funestes aux bâtiments d'une petite capacité.
+
+Lorsque, favorisé par ce souffle léger que les marins, aux environs de
+la ligne, semblent vouloir recueillir avec avidité presque dans leurs
+plus petites voiles, le navire a tout mis dehors, le calme plat vient
+parfois succéder à la brise inconstante qui va mourir au loin en
+effleurant à peine une mer sans mouvement. Rarement, dans ces instants
+d'oisiveté, la surveillance se trouve sollicitée par la prévoyance de
+quelque danger ou de quelque événement extraordinaire. Les voiles
+battent sur les mâts à chacun des coups de roulis que le navire éprouve
+encore, et ce bruit monotone et périodique, joint au craquement de la
+mâture qui s'incline avec le bâtiment sur chacun des bords, inspire, à
+tous les hommes de l'équipage, une fatigue, une langueur qui achèvent de
+les livrer au sommeil, dans des parages où la chaleur est déjà si
+accablante. Si, pendant ces heures de calme et d'ennui, un petit nuage
+vient à se détacher de l'horizon, et à parcourir avec vitesse l'azur
+d'un ciel inanimé, et que pour comble de malheur personne ne l'ait
+aperçu à bord, bientôt la bonté du navire et de la mâture sera mise à
+une rude épreuve; car ce nuage qui accourt, et que personne ne voit, est
+_un grain blanc_! Rien n'annonce son approche. La mer continue à être
+unie. Le soleil sous lequel le nuage a passé comme un lambeau de la gaze
+la plus transparente, darde ses rayons avec la même ardeur que si rien
+n'avait intercepté sa vive clarté. Ce n'est que lorsqu'un sifflement
+aigu se fait entendre dans les cordages et dans la mâture, qu'on
+s'aperçoit que le grain blanc est tombé à bord. Tout le monde saute à la
+manoeuvre; l'officier s'élance sur la barre du gouvernail pour aider le
+timonnier à la pousser au vent. Il crie d'amener les voiles; mais déjà
+la force subite du vent a tellement incliné le bâtiment que l'eau est
+presque rendue aux panneaux, et que la pente de la mâture empêche les
+voiles d'amener. Les mâts, surchargés du poids terrible de la rafale,
+plient comme s'ils allaient se briser. Dans un moment aussi alarmant,
+l'officier, pour le salut du navire, se décide à faire larguer les
+écoutes qui retiennent le point des voiles aux bouts de chacune des
+vergues: les écoutes sont larguées; le vent alors, s'emparant des
+voiles qui ne sont plus tendues, les déchire en lambeaux et les enlève
+au loin avec un fracas effroyable. Le navire cependant, soulagé par la
+perte de presque toute sa voilure, arrive en suivant l'impulsion que lui
+donne sa barre portée depuis long-temps au vent. Il se redresse
+progressivement. Le grain qui l'avait assailli a paru à peine effleurer
+la surface tranquille de la mer; le calme qu'il a interrompu pendant
+quelques minutes seulement, renaît; on n'entend même plus à bord le
+sifflement de la rafale qui a passé comme un coup de foudre, et qui
+s'éloigne pour mourir dans l'espace. Mais la mâture a été ébranlée,
+brisée dans quelques parties; les voiles n'ont laissé que des lambeaux
+sur les vergues que l'effort du vent a ployées et dépouillées de leurs
+agrès. Il faut réparer les avaries, visiter le gréement et la mâture
+pour connaître toute l'étendue des dommages occasionés par le grain.
+C'est ainsi, comme on le voit, qu'au milieu du calme le plus parfait,
+les marins ont encore à redouter les accidents qui menacent à chaque
+instant leur vie aventureuse.
+
+
+
+
+V.
+
+L'Abordage.
+
+
+Le vent s'est élevé avec violence aux approches de la nuit; des nuages
+épais cachent le ciel, et ont dérobé aux yeux des marins les derniers
+rayons d'un soleil qui a disparu pâle sur un horizon morcelé, pour ainsi
+dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'élevaient comme des
+montagnes. Le navire reçoit cependant encore la brise par le travers, et
+continue sa route à petites voiles, malgré la mer qui embarque à bord,
+et occasione des coups de roulis dont la mâture est ébranlée.
+L'obscurité augmente tellement à chaque minute, que bientôt les
+matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont obligés de
+chercher à tâtons les manoeuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger
+le capitaine, dont la voix est emportée par le sifflement du vent et le
+mugissement des vagues. Les hommes placés aux deux bossoirs essaient en
+vain de distinguer, dans les ténèbres, les navires qui, courant à
+contre-bord, pourraient aborder le bâtiment: la lame qui vient se briser
+sur le bossoir du vent, le couvre à chaque moment de ses flaques
+écumeuses. Un matelot posté en vigie sur la vergue de misaine tient
+aussi inutilement ses regards fixés sur l'espace, où ils se perdent avec
+inquiétude. Le capitaine crie de temps à autre, et dans les intervalles
+où il croit pouvoir se faire entendre: _Veille aux bossoirs_! Mais
+personne à bord ne peut rien apercevoir, rien découvrir même à la plus
+petite distance. Les heures s'écoulent dans cette pénible anxiété. Un
+fanal que l'on a essayé de suspendre dans la mâture s'est éteint,
+ballotté trop violemment par la force du vent et des coups de roulis.
+Des cris se font entendre cependant sur l'avant: _Laisse arriver! laisse
+arriver!_ répète avec force le capitaine, en se précipitant sur la
+barre, qu'il essaie à pousser au vent: C'est un navire qui, naviguant à
+contre-bord, vient se jeter avec un fracas effroyable sur le bâtiment,
+qu'il aborde par la joue! Le choc renverse tout à bord; la mâture tombe;
+l'avant du navire abordé est défoncé. Les lames s'élèvent en mugissant
+et submergent l'avant, qui reste englouti et qui s'apique dans la mer,
+en même temps que l'arrière flotte plus élevé sur les vagues qui le
+heurtent. En vain les plus intrépides saisissent des haches pour couper
+les parties du gréement qui se sont engagées dans l'abordage: tous les
+efforts sont inutiles, on court dans l'obscurité, les cris des deux
+équipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des
+vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles
+qui claquent sur leurs vergues brisées. La mort s'offre de toutes parts
+aux matelots: le navire coule; ils sautent à bord du bâtiment qui flotte
+encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du
+navire qui a déjà disparu sous les vagues. Le bâtiment abordeur surnage
+encore cependant sans mâture: il est jeté au large; on saute aux pompes,
+que tous les efforts des deux équipages ne peuvent franchir; et c'est
+dans cette position, plus cruelle peut-être cent fois qu'une mort
+prompte, qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant
+ses premiers rayons, les misérables marins ne sont pas réduits à
+disputer leur vie à la tempête, en s'abandonnant aux flots dans une
+frêle chaloupe, où ils ne réussissent trop souvent qu'à prolonger leurs
+angoisses et leur agonie.
+
+
+
+
+VI.
+
+Les Brisants.
+
+
+Les moments où l'on se sent le plus fier d'être marin sont ceux où le
+danger vient donner à l'aspect et à la discipline d'un bâtiment de
+guerre tout ce que l'appareil de la manoeuvre peut avoir d'imposant et
+tout ce que l'art nautique peut offrir de ressources. Une nuit, et cette
+nuit-là, je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel
+je faisais ma première campagne, se trouva engagé d'un temps fort
+mauvais entre des rochers que l'on rencontre dans les débouquements. La
+position était d'autant plus critique que le vent était assez fort pour
+nous empêcher de manoeuvrer avec facilité, et que l'obscurité nous
+permettait à peine de distinguer les récifs à vingt pieds du bâtiment.
+Le commandant, monté sur la dunette, donnait à l'officier de manoeuvre
+des ordres que celui-ci répétait dans un porte-voix dont le son mâle
+retentissait dans le silence de la scène la plus terrible qu'on puisse
+imaginer. Les lames, portées en mugissant sur les flancs du navire,
+allaient se rouler ensuite sur les brisants, dont la foudre nous
+laissait apercevoir par intervalles les bords blanchis par l'écume des
+flots. Tout l'équipage, rangé sur le pont, attendait avec calme et dans
+le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets des
+maîtres venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent,
+qui semblait nous menacer de la mort, en hurlant dans nos cordages et
+dans les ralingues de nos voiles. Aussitôt un coup de tonnerre, dont
+tout est ébranlé, couvre le navire de soufre et de bitume; le vent
+saute avec violence, masque et enlève les voiles du vaisseau, qu'il
+déchire violemment sur leurs vergues. Une grêle épouvantable aveugle les
+timonniers, et ne permet plus à personne de jeter les yeux au-delà du
+bord. C'est dans cette position qu'il fallut attendre que ce grain, qui
+pouvait briser le vaisseau sur les rochers qui l'environnaient, fût
+passé. Aussitôt qu'il fut éloigné, la voix de l'officier cria de hisser
+le petit foc, et de tenir la barre au vent. Le bâtiment arrive, il prend
+de l'aire; l'obscurité, que le nuage chargé de grêle et de foudre
+favorisait, diminue un peu. Une éclaircie laisse apercevoir à tout
+l'équipage les brisants que le vaisseau range à _l'honneur_ avec une
+vitesse effroyable. L'écume de la lame qui déferle sur cet écueil tombe
+à bord: tout le monde en est couvert; mais personne ne jette un cri, ne
+profère un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du
+lieutenant de quart fait entendre: _Attention à gouverner_! et le
+vaisseau, passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses
+qu'il divise, fuit avec la tempête qui menaçait de l'engloutir.
+
+
+
+
+VII.
+
+Incendie en Mer.
+
+
+Comme il cingle avec grâce et avec vitesse, ce navire si bien espalmé
+qui vient de quitter le port et qui déjà sillonne la haute mer, cette
+mer sans fond et sans rivage! Quel calme règne à bord et quelle
+confiance se peint sur les figures de ces marins et de ces passagers!
+Sous les larges tentes qui couvrent si élégamment ces gaillards si
+propres que brûlerait un soleil ardent, voyez la nonchalance des hôtes
+du bâtiment dont la proue avide est tournée vers l'Europe. Quelques
+matelots, perchés dans les haubans, fredonnent un chant monotone en
+réparant les enfléchures. Auprès des jeunes passagères assises sur des
+nattes africaines languissent leurs élégants compagnons de voyage, qui
+causent avec mystère, comme s'ils parlaient d'amour. De riches
+marchands, qui vingt fois ont parcouru ces mers, que les marins ont vues
+peut-être moins souvent qu'eux, s'entretiennent de leurs projets de
+fortune, de leurs rêves d'or. Près d'eux le capitaine, chef temporaire
+de cette famille nomade, se promène grave et fier, jetant à chaque
+tournée, sur le compas, des yeux vifs et pénétrants, qu'il reporte sur
+le _penneau_[1] que raidit le vent ou sur la voilure qu'enfle la brise
+frémissante.
+
+[Note 1: Penneau, plumasseau abandonné au vent pour faire connaître
+de quel côté vient la brise qui le soulève.]
+
+Comment concevoir, quand le temps est si beau, que le navire est si
+bon, qu'un événement inattendu puisse venir troubler, d'une manière
+terrible, cette scène paisible, cette sécurité parfaite, cette harmonie
+délicieuse! Quand le ciel semble sourire aux flots, et que les flots
+caressent le bâtiment qui porte les rois de la mer, devrait-il y avoir
+dans la nature quelque chose de plus redoutable que les éléments dont le
+génie de l'homme a su triompher avec tant d'habileté!
+
+Tout-à-coup cependant le calme qui règne à bord vient d'être troublé.
+L'effroi a succédé à la confiance, la terreur à l'espérance. Le second
+est venu dire un mot, un seul mot à l'oreille du capitaine, qui de
+suite, sans laisser remarquer aucune émotion, est descendu dans la
+chambre; et ce seul mot a suffi pour répandre la consternation sur
+toutes les physionomies, auparavant si gaies, si satisfaites. Le
+capitaine est remonté sur le pont. Il paraît tranquille, mais il
+commande avec plus de vivacité; mais chacun sait avec quel art les
+marins se composent le visage à force de courage. Personne n'ose
+l'interroger, mais on devine déjà la circonstance qui l'a engagé à
+faire changer la route du navire. On a vu de la fumée sortir par les
+panneaux de l'avant; une odeur de feu s'est fait sentir. L'ordre de
+boucher les écoutilles et toutes les issues de la cale a été donné, pour
+étouffer l'incendie, qui dévore peut-être déjà les ponts qui
+s'échauffent sous les pieds impatients de l'équipage, plus alerte qu'on
+ne l'a jamais vu. Plus de doute, le feu est à bord!
+
+Personne désormais ne descendra dans la chambre; c'est sur le pont qu'il
+faudra bivouaquer. On cherche à tout inonder sous la masse d'eau de ces
+seaux que l'on remplit sans cesse, et la fumée sort plus épaisse par les
+fentes où elle pénètre. On dispose les embarcations pour recevoir au
+besoin les hommes que le feu pourra chasser du bord. Un canot mis à la
+mer fait le tour du navire, et sous les mains des matelots qui
+s'attachent aux bordages qu'on inonde à coups d'écope, le brai des
+coutures se fond, le fer des chevilles semble rougir. Un bruit sourd,
+comme celui du feu souterrain qui bout dans les veines d'un volcan, se
+fait entendre dans la cale, devenue un cratère au milieu des flots. Sur
+ces gaillards où, quelques heures auparavant, il n'y avait que joie et
+bonheur, s'étendent à demi morts des passagers qui ne veulent plus
+prendre de nourriture, et qui à peine songent à se couvrir; eux qu'on
+vit le matin si soigneux de leur toilette, si coquets dans leur élégant
+négligé. Les marins seuls agissent, mais en silence; les commandements
+du capitaine sont devenus plus brefs, ses ordres sont exécutés avec plus
+de promptitude. Il fait naître encore l'espérance dans des coeurs qui
+sans lui n'auraient plus rien à espérer: «Demain, répète-t-il en
+regardant sa montre, nous serons à terre à cette heure-ci.» On ose à
+peine croire à cette prophétie, et pourtant tous les yeux ne se raniment
+que lorsque la voix du chef, que le péril grandit, a redit cent fois la
+promesse qui console et qui fait espérer encore.
+
+Oh! que la nuit va être cruelle, et qu'elle semblera longue! Chaque
+minute semble rapprocher d'une lieue le navire du port, et chaque minute
+aussi peut faire éclater l'incendie qui couve, qui craque, qui va
+peut-être s'élancer sur sa proie. Que le jour sera long à venir! et que
+la brise est faible pour pousser ce bâtiment, qui paraît se traîner et
+ne plus marcher! Il viendra cependant ce jour si désiré! si désiré
+surtout des matelots placés sur les barres pour découvrir la terre ou un
+navire.... Le soleil s'élève enfin sur cet horizon, qui jamais n'a paru
+si vaste.... Des nuages, fantômes trompeurs, présentent la forme
+décevante de la côte que l'on cherche.... On a crié _terre_! le bâtiment
+approche avec le fléau qu'il recèle dans ses flancs à moitié consumés;
+mais cette côte fantastique, sur laquelle tous les yeux se fixent comme
+pour la dévorer, a disparu avec le vent, qui se joue si cruellement dans
+le ciel et sur les flots....
+
+Le pont est devenu plus brûlant encore sous les pieds des hommes qui le
+parcourent pour manoeuvrer, et qui ne peuvent plus supporter sa chaleur.
+Un terrible craquement se fait entendre: la fumée plus noire s'échappe
+avec plus de force, des panneaux que le feu a gagnés. Le capitaine a
+ordonné de faire embarquer dans les canots, les femmes d'abord, les
+passagers ensuite. Chaque officier fait exécuter l'ordre et se place
+dans une embarcation avec le nombre de matelots et de passagers qu'elle
+peut contenir. Quant au capitaine, il reste le dernier; c'est en vain
+que les cris de ses passagers, les prières de son second et de ses
+matelots, l'appellent dans la chaloupe: il veut parcourir encore de
+l'arrière à l'avant le bâtiment qu'il n'a pu arracher à l'incendie, et
+qu'il va abandonner à la fureur des flammes. Il jette avec douleur, et
+sans proférer un mot, un dernier regard sur cette mâture, sur ces voiles
+qui vont devenir la proie du fléau. Une explosion se fait entendre: un
+cri de terreur s'échappe des embarcations, et les flammes mugissantes
+qui s'élancent des panneaux, serpentent dans les voiles qu'elles
+consument en s'élevant comme dans les capricieux contours d'un feu
+d'artifice. A travers l'incendie, et au milieu des nuages de fumée qui
+enveloppent cette masse flottante, le capitaine paraît encore, et il est
+reçu dans la chaloupe amarrée le long du bord embrasé. Les embarcations
+s'éloignent, la mâture et la voilure enflammées tombent, et le navire
+s'abîme comme un vaste brasier dans le sein des mers, qu'il fait
+bouillonner en s'engloutissant pour jamais dans son immense tombeau.
+
+C'est en vain qu'au bout de quelques heures, les naufragés ont crié avec
+délire: _La terre! la terre! devant nous_. Le capitaine détourne à peine
+ses yeux du point où il a vu disparaître son bâtiment. La terre, c'est
+la vie pour les passagers, mais sa vie à lui, c'est son beau trois-mâts
+_le Kent_, dont le nom depuis dix ans avait été toujours lié au sien,
+comme les noms de deux amis que le ciel semblait avoir faits pour ne
+jamais su quitter!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+Combats en Mer.
+
+
+
+
+I.
+
+Combat du côtre le Printemps
+
+ET DE DOUZE PÉNICHES ANGLAISES.
+
+
+J'étais sur un côtre de l'État, de 14 petits canons. C'était en temps de
+guerre. Nous escortions vers Brest, avec deux canonnières, un convoi de
+caboteurs disséminés çà et là, et se cachant dans les cailloux et
+presque sous les roches, de peur des croiseurs anglais, vautours
+insatiables, fondant impitoyablement sur tout ce qu'ils apercevaient au
+milieu de ces mers, devenues leur domaine.
+
+Le soir, un soir d'hiver, se faisait avec ce calme houleux qui a presque
+l'air d'une tempête. Nous avions rallié, avant la nuit, tout notre petit
+convoi, pour l'envoyer mouiller ou plutôt coucher au Conquet, sous les
+batteries de la côte. On aurait dit, en voyant notre côtre _le
+Printemps_ rassembler les navires confiés à sa garde, d'une poule qui
+cherche à réunir sous son aile maternelle tous ses poussins épars.
+
+A six heures du soir notre convoi était ancré paisiblement à terre de
+nous, les deux canonnières embossées entre le côtre et nos caboteurs.
+Comme chef de ce troupeau de navires, nous avions pris la tête de la
+ligne: le commandant des convoyeurs du Nord avait placé son pavillon à
+notre bord.
+
+Après le souper de l'équipage, le maître descendit dans la chambre, le
+chapeau bas et le sifflet au côté:
+
+--Capitaine, dit-il, fera-t-on les filets d'abordage, ce soir?
+
+--Oui, répond le capitaine. Quoique la division anglaise soit loin, il
+est bon de prendre nos précautions....
+
+--Pourquoi faire vos filets, capitaine? ajoute le commandant du convoi.
+Cette nuit, nous appareillerons à la marée, et ce serait donner à
+l'équipage la peine de les amener.
+
+--Cela ne fait rien, commandant; ce sera un petit travail de plus, mais
+nous dormirons plus tranquilles.... Oui, maître, faites faire les
+filets.
+
+Cet ordre prudent nous sauva.
+
+Une fois les filets d'abordage dressés au-dessus des bastingages, la
+bordée de quart se mit à se promener sur le pont du côtre, comme des
+oiseaux dans une volière; car c'était bien une véritable volière que ce
+petit bâtiment entouré de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal
+à un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous étions au mois de
+décembre, et les pieds des gens de quart frappaient régulièrement de
+leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis
+jusqu'à minuit. La mer était calme et l'air si tranquille, qu'on
+entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du
+Conquet, crier à chaque heure: _Sentinelles, prenez garde à vous_! Mais
+l'obscurité était telle, que nos hommes avaient peine à se reconnaître à
+la figure, à deux pas de distance les uns des autres.
+
+Minuit approchait: minuit! heure si désirée par ceux qui doivent
+réveiller la bordée de quart!... C'est, dit-on, à terre, l'heure des
+amants: à bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le
+quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir.
+
+Un commis aux vivres, un de ces hommes qui à bord _font le quart de M.
+l'abbé_, comme disent les matelots, s'avise de quitter sa fumeuse
+cambuse pour monter sur le pont, en amateur. C'était la Providence qui,
+sans qu'il s'en doutât, le pauvre homme, le conduisait là, pour nous,
+pour l'honneur du pavillon et le salut du convoi.
+
+Le cambusier, en humant l'air libre et frais qu'il est venu chercher,
+s'amuse à porter les yeux, qu'il se frotte encore du dos de la main,
+autour de lui: il ne voit d'abord rien, mais il lui semble entendre au
+large un léger bruit de rames, qui fendent la mer avec précaution, avec
+mystère, avec une sournoise intention; il court devant. Il demande aux
+hommes de bossoir s'ils n'entendent rien, s'ils ne croient pas
+apercevoir quelque chose... là... plus loin encore... là enfin?... Les
+hommes de bossoir se courbent, abaissent le sourcil, étendent leurs
+regards rôdeurs sur la mer unie, qui se confond avec les ténèbres....
+Ils ne voient rien.... Silence! crient-ils aux gens qui se promènent....
+Les gens s'arrêtent; ils se taisent, retiennent leur haleine.... Tout le
+monde écoute, prête l'oreille, ouvre bien encore les yeux.... On
+n'entend rien!... Le pilotin passe devant en bâillant, et va frapper
+huit coups à la cloche: c'est la fin de la longue veillée, c'est minuit!
+_Réveille au quart_! commande l'officier; réveille au quart! répète le
+maître. _En haut, les babordais_! disent les _tribordais_.... Non! non!
+s'écrie comme un inspiré notre cambusier, que nous avons oublié, et qui
+s'est tenu collé au bossoir. Non! non! tout le monde sur le pont! aux
+armes! aux armes! voilà les péniches!
+
+On n'a pas le temps de s'armer: les péniches anglaises, arrêtées à une
+petite distance du bord, pour profiter du moment de confusion du
+changement de quart donnent un dernier coup d'aviron; un effroyable
+_hourra_ est poussé: les péniches volent; elles sont le long du bord. On
+saute aux pièces, on demande des fusils, des haches, des mèches
+allumées. Les hommes couchés s'élancent sur le pont. On se heurte, on
+crie, on met enfin le feu aux pièces: les premiers armés font feu par
+les sabords. Les Anglais grimpent dans les filets, le pistolet au poing;
+ils tirent: on leur lance des coups de pique, ils tombent; quelques-uns
+se jettent à bord par un trou qu'ils ont fait en coupant les filets du
+travers. Les coups de sabre voltigent; on se hache sur le pont, sans
+savoir sur qui l'on frappe. Une des canonnières mouillées à terre du
+côtre se halle à pic sur son câble, et son capitaine hèle au porte-voix:
+Oh! du _Printemps_, ne tirez plus du côté de babord, vous allez nous
+couler! et puis cette canonnière, dépassant le côtre de toute sa
+longueur, envoie une bordée terrible aux péniches, qui se hallent en
+désordre sous notre beau pré. A la lueur du feu de la canonnière, nous
+avons vu les Anglais perchés sur leurs bancs!... On se bat encore sur le
+pont du côtre; mais dans l'intervalle des coups de feu, on entend le
+bruit des avirons qui tombent régulièrement sur l'eau, qu'ils fendent à
+coups pressés: ce sont les Anglais qui s'en vont. Le capitaine crie tant
+qu'il peut: «Ne frappez plus! ne frappez plus! allumez les fanaux!» Il
+était temps. Les hommes du côtre se massacraient entre eux, croyant
+abattre des ennemis. En allant chercher du feu à la cuisine et à
+l'habitacle pour les fanaux, nous autres petits pilotins, nous tombons
+sur des cadavres qui nous barrent le chemin. On se relève, les mains
+gluantes de sang; enfin, les fanaux viennent. On relève dix à douze
+blessés, cinq à six morts. Trois Anglais hachés sont reconnus: ils
+portent au bras une bande de drap blanc, qui devait leur servir de
+reconnaissance pendant la mêlée. On les panse, on les interroge. L'un
+d'eux, qui, malgré ses onze blessures, peut encore parler, nous apprend
+que douze péniches nous ont abordés, et que sans nos filets nous
+eussions été enlevés en quelques minutes! Notre capitaine, pris corps à
+corps par ce dernier assaillant, lui avait traversé la poitrine d'un
+coup de pistolet à bout portant, cependant parlait encore.
+
+La plus complète tranquillité succéda à cette attaque de nuit. Les
+commandants des forts et des canonnières se rendent à notre bord: on se
+félicite, on s'embrasse sur ce pont encore tout ensanglanté. Le
+lendemain au matin, l'ordre d'appareiller est donné, et le jour enfin se
+fait.
+
+Nous l'attendions bien impatiemment ce jour, pour contempler avec
+curiosité le théâtre de notre combat nocturne. Le côtre se trouva
+noblement environné, au lever de l'aurore, de débris d'embarcations, de
+chapeaux de marins, percés de biscaïens, d'avirons brisés, éparpillés çà
+et là sur les flots, où l'on croyait apercevoir de larges taches
+rouges.... Nous appareillâmes avec notre convoi, que nous conduisions
+tout glorieux, un large pavillon tricolore à notre pie. En doublant la
+pointe Saint-Mathieu, une longue et noire frégate anglaise, détachée de
+la division qui croisait au large, parvint, en louvoyant _à toc de
+voiles_, à s'approcher de nous. Notre petit branle-bas de combat était
+fait à bord, protégés que nous étions sous les hautes batteries de
+terre. La frégate nous rallia à demi-portée de canon, mais sans nous
+envoyer un seul boulet. Elle semblait, avec inquiétude, chercher à voir
+si nous avions pris quelques-unes des péniches: plusieurs d'entre elles
+avaient sans doute manqué au rendez-vous. La frégate parut ne pas
+vouloir se venger de notre succès, car elle était bien près, bien
+terrible, et elle ne répondit pourtant pas aux batteries de la pointe
+Saint-Mathieu, qui déjà faisaient gronder leurs lourdes pièces de 36. En
+virant de bord, pour s'éloigner, elle nous laissa lire distinctement à
+la longue vue, sur son vaste arrière, ce nom écrit en lettres blanches:
+_Cornélie_.
+
+Le soir, nous avions déjà débarqué tous nos blessés à l'hôpital de la
+marine de Brest. Le lendemain, nos morts furent ensevelis dans notre
+grand pavillon, et enterrés avec pompe dans le cimetière de la ville.
+Les blessés qui purent se traîner à terre, suivirent le convoi.
+
+J'avais neuf à dix ans. A cet âge, on a tout ce qu'il faut pour recevoir
+les vives impressions, qui se gravent pour jamais dans une mémoire
+fraîche et une imagination facile à impressionner: jamais aussi je
+n'oublierai ces grands Anglais que je vis grimpés, comme des fantômes de
+nuit, dans les filets d'abordage du côtre _le Printemps_.
+
+
+
+
+II.
+
+Combat de nuit entre une frégate et un vaisseau.
+
+
+La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les
+gabiers occupés dans le gréement, ont promené, au coucher du soleil,
+leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et
+pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui
+commencent à poindre sur le cercle dont le navire est le centre,
+peuvent être le plus facilement aperçues. Mais rien... rien, le maître
+de quart, à qui chaque vedette envoyée sur les barres, doit faire son
+rapport en descendant, est venu dire à l'officier: _Lieutenant, rien de
+nouveau à la vigie_.--_C'est bon_, a répondu l'officier.
+
+Le vent a fraîchi avec l'obscurité; on a pris le ris de chasse dans
+chaque hunier; la grande voile a été serrée; tous les gens de quart se
+promènent en longues files sur les passavants. Les hommes placés à
+chaque bossoir veillent, et à chaque coup de marteau que le pilotin va
+frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du
+maître, hurler ce lugubre avertissement: _Ouvre l'oeil au bossoir_, et
+les sentinelles de l'avant de répéter: _Ouvre l'oeil devant_! Les yeux
+en effet n'auraient garde de se fermer. De temps à autre, les
+découvreurs officieux s'arrêtent pour regarder au loin le sommet des
+lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus
+de l'horizon, semblent présenter l'apparence ou les formes d'un
+navire.... Mais dès que l'illusion est détruite, et dès que le spectre
+se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs
+reprennent le cours de leur promenade, pour se mêler à la conversation
+générale.
+
+Un des hommes de bossoir cependant a appelé le contre-maître de quart:
+le contre-maître a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point
+que le matelot lui a indiqué. Il passe derrière; il dit un mot à
+l'oreille du maître assis nonchalamment sur le bout de la drôme. Le
+maître parle à l'officier; l'aspirant de quart posté devant passe
+derrière; l'officier a regardé au vent par-dessus les bastingages. On
+lui a dit: C'est là... là...; et bientôt on entend le chef de quart
+prononcer ces paroles, qui arrêtent le sang dans toutes les veines:
+_Timonnier, allez réveiller le commandant_.
+
+Le commandant paraît: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on
+lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au
+bout de laquelle toutes les destinées semblent attachées... _Cachez les
+feux partout: branle-bas général de combat_. C'est l'ordre qu'a donné le
+chef à l'officier de quart. A bord d'une frégate, en temps de guerre, le
+branle-bas est aussitôt fait, même de nuit, que l'alignement d'un
+régiment d'infanterie rangé sous les armes. En un clin-d'oeil, les
+hamacs, où dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes,
+sont portés dans les bastingages, les pièces sont détapées, les mèches
+allumées, les canonniers à leur poste de combat, les chirurgiens parés
+dans le faux-pont à découper les blessés qu'on leur jettera. La poudre
+circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le
+capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les
+parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu à son
+devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donné par le commandant de
+la frégate, se trouva exécuté: il n'y avait plus qu'à attendre
+l'événement..
+
+Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le
+pont, cherchent à voir le navire que l'on croit avoir aperçu! Tous les
+yeux se tiennent attachés sur une masse noire qui semble approcher en se
+balançant sur les flots qui la poussent vers la frégate. La grande voile
+a été mise sur les cargues, le ris de précaution, pris dans les
+huniers, a été largué: mais le point noir avance, la masse aperçue
+grandit, s'étend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble
+encore donner des formes gigantesques. _Il faudra bientôt en découdre_,
+se disent tout bas les matelots. _Le commandant vient de capeler son
+grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux à revendre à bord_.
+Mais quel silence règne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et
+recevoir la mort! Le bâtiment chasseur n'est plus qu'à une portée de
+pistolet de la frégate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!...
+Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant à
+cette petite distance, à cette heure sinistre où le péril a quelque
+chose de si funeste au milieu des mers qui gémissent, du vent qui semble
+se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une manière
+si lugubre!...
+
+Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de
+_silence_, dont le son aigu et saccadé se prolonge et va frapper les
+oreilles attentives de l'équipage de la frégate. Puis à ce coup de
+sifflet succèdent ces mois solennels hélés en anglais: _Ship hoe!...
+C'est un Anglais, c'est un Anglais_!
+
+Le commandant de la frégate répond, et aussitôt le pavillon français
+flotte dans l'obscurité au haut de la corne; et dans le porte-voix de
+combat a retenti cet ordre si bien compris: _Parez-vous à faire feu au
+commandement_! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment suprême.
+
+La frégate revient au vent pour présenter le travers à l'ennemi, qui a
+voulu la prendre en hanche en se laissant culer. _Feu tribord_! La volée
+part à la fois à bord des deux navires, et ces deux bordées ne font
+qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement
+de recharger les pièces; silence qui n'est interrompu que par le bruit
+des manoeuvres qui tombent, des blessés qui crient. _Feu tribord_!
+répète le commandant. _Feu tribord_! répètent les officiers; _charge en
+double! pointe à démâter_! Les coups de canon ne se font pas attendre;
+ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de
+l'obscurité et des bouffées de fumée, on entend: _Le vaisseau est là_!
+_le voilà par la hanche! le voilà!_ attention à pointer: _feu! feu!_ et
+toujours feu.
+
+A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un
+combat est une longue fusillade à coups de canon: là ce sont des balles,
+ici ce sont des boulets.
+
+C'est en vain que la frégate, couverte de voiles, a voulu fuir: le
+vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus
+à démâter, il pointe à couler bas. Il ne réussira peut-être que trop
+bien: un aspirant est monté précipitamment sur le pont; il a dit un mot
+à l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, où
+il semble cloué, a ordonné de garnir les pompes. Les brimbales étaient
+montées: les pompes jouent aussitôt; l'eau entre dans la cale par les
+trous des boulets reçus à la flottaison, et toujours le vaisseau anglais
+poursuit sa proie, en paraissant étendre sur elle, comme des ailes
+fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement
+bordées sur ses vergues immenses.
+
+Une dernière volée va décider du sort de la frégate. Oh! que les chefs
+de pièce, enragés de toujours manquer cette mâture, mettent de zèle et
+d'âme à pointer leurs canons: cette volée sera terrible pour le
+vaisseau, qui présente le travers; elle sera lancée à bout portant et
+des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette
+volée, dernier effort du bâtiment le plus faible et le plus maltraité.
+Elle a tonné, et long-temps après qu'elle est sortie comme la foudre du
+flanc de la frégate, les nuages épais d'une homicide fumée, cachent
+encore et la frégate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud
+nuage de salpêtre: le vaisseau a culé; un bruit effroyable se fait
+entendre! C'est son grand mât de hune, avec les voiles dont il est
+surchargé, qui, en craquant comme un édifice qui s'écroule, tombe le
+long de son bord entre lui et la frégate. Un cri de _vive l'empereur_!
+un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidité de la foudre, de
+dessus le pont de la frégate. Elle vient de démâter l'ennemi: elle vient
+d'échapper à sa perte, à sa honte! c'est de la batterie, c'est des
+gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arrière, c'est de partout enfin
+que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La frégate,
+délivrée, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les
+flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis.
+Elle fuit; mais en s'éloignant elle veut encore faire ses adieux à
+l'ennemi qui lui présente un avant tout délabré. Une volée, chargée à la
+hâte jusqu'à la gueule, est lancée avec rage dans les bossoirs du
+vaisseau: c'est la dernière! un roulement annonce à bord de la frégate,
+que l'action est finie et que le feu est éteint.
+
+Oh! c'est alors que la scène qu'animait l'ardeur du combat et
+qu'ennoblissait l'éclat de la gloire, va changer de face! Pendant deux
+heures on a marché dans le sang et sur des cadavres, sans s'en
+apercevoir: les idées étaient plus haut. Mais après le roulement du
+tambour, mais après l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur
+le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a marché,
+les cadavres et les membres épars que l'on a foulés aux pieds. L'appel
+va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range
+sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on
+cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix
+répondent, _présent_. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne
+répondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides
+funérailles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des
+matelots, effacer les taches épaisses du sang qui a si long-temps coulé
+pendant la nuit!...
+
+
+
+
+III.
+
+Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais.
+
+
+_La Canonnière_ 93 devait escorter, de Perros à l'Ile-de-Bas, sept à
+huit navires chargés de grain, et destinés à approvisionner les magasins
+des vivres de la marine au port de Brest.
+
+Notre canonnière était une de ces embarcations longues et plates que
+Napoléon avait fait construire par milliers, pour opérer cette
+gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus
+tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille,
+en leur plantant une haute mâture de brick de guerre, et en remplaçant
+leurs trois fortes pièces de trente-six, par une douzaine de petits
+canons de quatre; elles qui, étroites et longues, ne calaient que quatre
+à cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnières, si
+fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute mâture et
+payèrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'égaler aux
+grands bricks de l'État.
+
+Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqués
+sur ces bateaux, si peu stables, à prévenir les moindres grains! A peine
+un nuage s'élevait-il un peu rapidement sur l'horizon; à peine la brise
+venait-elle à verdir la mer, ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait
+tout à bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la
+risée. On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que
+l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout
+un équipage est mise si souvent en jeu.
+
+Les vents étaient au sud-est lorsque nous appareillâmes de Perros avec
+notre petit convoi. Le matin on s'était assuré, en montant au sémaphore,
+guindé sur la partie la plus élevée de la côte, qu'il n'y avait aucun
+ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les
+flots: la brise était ronde, la journée paraissait devoir rester belle.
+En un clin d'oeil nous fûmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par
+notre côté de tribord, et longeant, avec nos bâtiments bien ralliés, la
+côte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de
+belles vagues étincelantes au soleil de mai, défilaient déjà à nos yeux,
+et à chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et
+de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de
+voir ainsi la terre se métamorphoser sans cesse et revêtir les couleurs
+et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la
+mer encadre avec son mirage, ses riants fantômes, et dont le navire est
+le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si
+indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de
+naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de
+l'Océan.
+
+Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber,
+passa définitivement au Sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu
+grisâtre, de gros nuages, chargés de pluie. Une brume épaisse s'étendit,
+comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà
+derrière nous, et sur la côte, qui ne se montrait plus à l'horizon que
+comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous
+contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à l'Ile-de-Bas, mais
+bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre.
+
+Notre capitaine, brave officier, élevé dans les dangers de sa profession
+et accoutumé à supporter toutes les contrariétés du métier, se montra
+soucieux dès cet instant. Il nous ordonnait avec inquiétude de bien
+regarder autour du navire. Il semblait prévoir l'événement que le sort
+nous réservait.
+
+Quant à nos pauvres bâtiments du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant
+soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche
+de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre
+tout événement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient
+pas de rôder, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits
+bâtiments que nous nous hasardions quelquefois à faire sortir de nos
+ports.
+
+A dix heures on vint nous annoncer que le déjeûner était servi dans la
+chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta
+sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la
+canonnière, chaque fois que le pilote-côtier venait conseiller d'envoyer
+vent-devant.
+
+Nous étions assis depuis quelques minutes autour de la table du
+déjeuner, lorsque nous entendîmes sur le pont un mouvement
+extraordinaire. Nous montâmes tous. Ceux des navires du convoi qui se
+trouvaient à terre de nous, venaient de laisser arriver à plat sur la
+canonnière. Malgré l'épaisseur de la brume, ils avaient aperçu au vent à
+eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons
+les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait
+pour nous dire l'un à l'autre ce que nous venions de découvrir....
+
+Une haute voilure de brick nous apparaît dans la brume, sous une forme
+aérienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec
+vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait poussé
+silencieusement au-dessus des flots. Bientôt le brick, que nous ne
+voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des
+navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire _le
+Jean-Bart_, disons-nous, qui, mouillé depuis long-temps à l'Ile-de-Bas,
+sera parti ce matin, pour retourner à Saint-Malo. Nous nous flattions
+trop; mais comment penser qu'un bâtiment ennemi osât, avec un temps
+pareil, approcher aussi près d'une côte aussi dangereuse! comment
+supposer que sur ces mers, où quelques heures auparavant nous n'avions
+pas vu un seul navire, un brick anglais fût parvenu aussitôt à se placer
+sous terre? On ordonne le branle-bas de combat à notre bord. Le
+capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux
+bâtiments du convoi: _Continuez de louvoyer, et si l'un de vous amène
+pour le brick en vue, je le coule à fond_.
+
+Le moyen de choisir, si c'est un bâtiment ennemi? Coulés par le brick
+s'ils n'amènent pas, ou coulés par notre canonnière s'ils amènent, nos
+navires se décident toutefois à louvoyer pour essayer de gagner la côte.
+Notre anxiété ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large
+par un navire qui paraît être si fort! Qu'allons-nous devenir!
+
+Il n'était que trop fort, en effet, ce brick qui déjà nous laisse voir
+une batterie très-haute, au-dessus des lames qui clapottent à peine au
+ras de ses sabords, ouverts comme une gueule béante qui s'apprête à
+vomir du sang et de la flamme.
+
+Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver
+le convoi qui lui avait été confié. Il ordonna de commencer le feu et de
+pointer juste.
+
+Deux ou trois grosses lames passent sous la canonnière; on attend
+_l'embellie_, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous
+envoyons par tribord cinq coups de canon de quatre, au brick anglais,
+qui paraît à peine en être effleuré. Cette agression semble le mettre à
+l'aise; il revient un peu au vent, en nous laissant voir à sa corne la
+queue d'un large pavillon rouge; puis après nous entendons éclater, au
+milieu d'un nuage de fumée blanche que vomit sa batterie, un lourd coup
+de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a sifflé à nos
+oreilles; elle a frappé plusieurs de nos hommes. Un mât de hune tombe:
+le capitaine hurle au porte-voix: _Enlevez les blessés! feu tribord_!
+Nous faisons feu; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le
+bruit de nos petites pièces. Le combat est engagé: le brick nous
+approche à demi-portée de pistolet; il masque son grand hunier pour ne
+pas nous dépasser, et dans cette position les sifflets perçants des
+maîtres se font entendre: c'est le moment fatal. Une grêle de boulets et
+de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos
+passavants. Cette position n'était plus tenable; et, loin d'amener,
+notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible: _A
+l'abordage! à l'abordage!_
+
+Dans un moment de calme et d'affaissement, une petite voix vient glapir
+au panneau. C'est un mousse qui crie: _Nous coulons! nous_ _coulons! la
+calle est pleine d'eau_! Les boulets de 32 du brick, pointés à la
+flottaison, nous avaient percés de part en part: chaque projectile avait
+fait deux trous par lesquels l'eau entrait dans notre calle, comme dans
+une citerne.
+
+La barre de la canonnière est poussée à babord; le capitaine lui-même
+aide les timonniers à faire ce mouvement; avec l'aire que conserve
+encore le navire à moitié coulé, nous revenons au vent et nous abordons
+le brick qui nous présente le travers. Mais qui montera à l'abordage! Il
+ne reste tout au surplus que quinze à seize combattants sur notre pont,
+de tout un équipage de cinquante hommes: les Anglais prennent le parti
+de descendre à notre bord; ils tombent par groupes sur nous: notre
+capitaine, furieux, se précipite devant eux. Un coup de sabre lui fait
+voler le sommet de la tête: deux coups de feu l'étendent mort. Les
+briquets voltigent sur nos têtes, les coups de feu pleuvent de tous
+côtés. Il n'y a plus que des morts, des blessés et des Anglais sur notre
+canonnière, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le
+brick s'éloigne d'elle, laissant à notre bord les deux tiers de
+l'équipage, qu'il nous a mitraillés, hachés et coulés.
+
+Bientôt heureusement les embarcations du brick sont mises à la mer:
+elles recueillent nos blessés. On nous transporte à bord du bâtiment
+ennemi. Le capitaine anglais nous reçoit avec flegme, avec un peu de
+dédain même: ses hommes étaient occupés à fourbir les batteries des
+caronades qui venaient de nous foudroyer, et à enlever sur le pont les
+taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de
+nous traiter ainsi se nommait _le Scylla_, capitaine Arthur Atchisson.
+Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes
+d'équipage; il n'en fallait pas tant pour nous.
+
+Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'était que
+légèrement blessé: il ordonne à un grand homme sec, qui parlait
+français, d'adresser à cet officier les questions suivantes:
+
+--Pourquoi avez-vous résisté avec si peu de monde et un navire si
+faible, au brick que vous voyez?
+
+--Parce qu'il a plu à notre capitaine de le faire. Dites à votre
+commandant que je suis son prisonnier; mais que je n'ai aucun compte à
+lui rendre.
+
+--Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle était votre
+intention en cherchant à l'attirer sur les roches de Kéralïès?
+
+--Notre intention était de vous faire vous jeter sur les rochers et de
+nous donner le plaisir de vous voir vous noyer, en nous sauvant.
+
+--Le capitaine me dit de vous répondre qu'il connaissait la côte tout
+aussi bien que vous, parce qu'il a à bord un pilote français.
+
+--Et quel est ce pilote?
+
+--C'est moi.
+
+--En ce cas, dites à votre capitaine que vous êtes une lâche canaille,
+et que je vous méprise trop pour répondre désormais aux questions qui me
+seraient faites par la bouche d'un traître de votre espèce.
+
+Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre
+second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arrière, en
+ordonnant qu'on aille chercher le master.
+
+Le master paraît: il s'exprimait assez bien en français. Après avoir un
+instant causé avec son commandant, il dit à notre second:
+
+«Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous présenter ses
+excuses, et de vous assurer qu'il méprise autant que vous pouvez le
+faire vous-même, le pilote français à qui vous attribuez avec raison
+votre perte. C'est un traître dont nous nous sommes servis, mais que
+l'on paie et que l'on ne peut estimer. Pendant tout le temps que vous
+passerez à bord, il lui sera interdit de paraître sur le gaillard
+d'arrière; c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi à
+vous demander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table.»
+Nous vîmes, après ces paroles, notre second et le capitaine anglais se
+donner affectueusement une poignée de main.
+
+Nous fûmes traités à bord de _la Scylla_ avec tous les égards possibles.
+
+Quant à notre pauvre canonnière, quelques heures après notre combat,
+elle coula, malgré toutes les peines que s'étaient données les Anglais
+pour la maintenir sur l'eau comme un trophée de leur victoire; elle
+coula avec nos morts sur le pont! Le navire que ces pauvres gens avaient
+défendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon,
+que personne n'avait songé à amener, disparut au bout du pic sous les
+flots que le sang de tant d'hommes avait rougis....
+
+Pendant la nuit, à l'heure où les Anglais nous croyaient endormis, nous
+entendîmes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient
+réciter des prières. Et puis ensuite on faisait silence, et des objets
+qui paraissaient être d'un grand poids étaient lancés à la mer.
+C'étaient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessus le bord,
+mais avec mystère, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait
+dans ce combat si inégal. C'était là une de ces coquetteries de guerre,
+que l'on n'épargne pas même aux vaincus.
+
+Trois jours après notre action, nous fûmes plongés, blessés, sans
+effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plymouth.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+Aventures de Mer.
+
+
+
+
+I.
+
+Le Capitaine de négrier.
+
+
+Un de mes amis d'enfance, après avoir servi comme officier dans la
+marine militaire, se livra en 1816 à la traite des noirs, et parvint à
+s'enrichir en peu de temps, au milieu des périls attachés à cette triste
+navigation. Revenu malade à la Martinique, à la suite d'un voyage
+pénible, il était à peine convalescent, qu'il se disposa à entreprendre
+une autre campagne à la côte d'Afrique. Son ami, qu'il revoyait après
+sept à huit ans de séparation, crut devoir employer, en cette
+circonstance, tout l'empire que lui donnait sur son esprit un ancien
+attachement, pour le détourner d'un projet qui, selon toutes les
+apparences, allait lui coûter la vie. Mais toutes ses instances furent
+vaines, et la dernière conversation qu'eurent ensemble les deux marins,
+est assez caractéristique pour pouvoir être rapportée ici au profit de
+ceux qui ne s'imaginent pas ce qu'une vie aventureuse peut offrir de
+charmes à une jeune imagination et à l'exaltation d'une âme avide et
+forte.
+
+_L'ami_.--Pourquoi, avec une fortune acquise aux dépens de la santé, et
+au milieu de tant de dangers, vas-tu encore, malade comme tu l'es,
+chercher une mort presque certaine, tandis que tu pourrais vivre si
+commodément maintenant au milieu d'une famille que tu chéris, et qui
+n'aura pas de plus grand bonheur que celui de te revoir?
+
+_Le capitaine_.--Si tu connaissais comme moi toutes les sensations que
+j'ai éprouvées dans le métier que je fais, tu ne m'adresserais pas une
+pareille question. Fatigué de végéter au milieu des habitudes uniformes
+de l'Europe, j'ai trouvé un autre monde, une autre nature sur la côte
+d'Afrique. C'est là que je me suis senti vivre le plus énergiquement;
+c'est là seulement que j'ai compté pour quelque chose, les arts qui nous
+élèvent au-dessus de l'incivilisation des sauvages. Et crois-tu que ce
+ne soit pas quelque chose de délicieux que de se montrer avec
+supériorité au milieu d'une peuplade de nègres qui tous vous regardent
+comme un homme d'une nature extraordinaire, qui vous admirent comme un
+être miraculeux? Très-souvent, dans mes rêves de gloire, je me suis
+imaginé que j'étais amiral, et qu'après un combat, je paraissais, enivré
+d'applaudissements, dans une salle de spectacle. Eh bien, dans ma fièvre
+de gloire, j'éprouvais mille fois moins de plaisir que lorsque j'ai
+parcouru, à côté du cacique des Bisagos, un marché ou une ville où trois
+à quatre milles noirs attachaient sur moi leurs regards avides. L'idée
+que j'allais choisir dans cette multitude trois ou quatre cents
+esclaves, me repoussait moins que la puissance que j'allais exercer sur
+tout ce monde ne me séduisait. Et puis cette mâle satisfaction de
+commander à un équipage d'hommes aventureux que j'avais conduits, à
+travers tant de dangers, sur des côtes où les croiseurs nous
+poursuivaient encore, me donnait en moi une sorte de confiance que
+toutes les récompenses décernées par l'Europe à une belle action, ne
+m'auraient pas inspirée. Va, crois-moi, c'est quelque chose de bien
+séduisant que de réussir à surmonter de grands périls et à faire des
+choses inconnues au reste du monde entier.
+
+_L'ami_.--Mais enfin, avec ton bon sens et le respect que tu fus habitué
+à porter aux lois de l'humanité, il t'a fallu vaincre bien des obstacles
+et surmonter beaucoup de remords déjà, pour exercer un métier comme
+celui que tu fais?
+
+_Le capitaine_.--Et c'est justement parce qu'il fallait braver des lois
+qui gênaient mon indépendance, que j'ai fait la traite; si elle avait
+été permise, je n'y aurais jamais songé. Aujourd'hui, je la ferais pour
+rien, non pas que je sois inhumain; car un nègre qui souffre me fait
+plus de mal que la douleur que je ressentirais moi-même; mais c'est
+parce que l'attrait qui m'attire vers les choses extraordinaires, est
+irrésistible pour moi.
+
+_L'ami_.--Et ta famille, tu n'y penses donc plus?
+
+_Le capitaine_.--Dans le moment où je me crois sur le point de perdre la
+vie, je pense à ma mère; mais je l'ai mise dans l'aisance, et ce qui me
+console, c'est que je lui laisserai plus de 150,000 francs.
+
+_L'ami_.--Et crois-tu aujourd'hui que si tu voulais te marier, et que tu
+eusses des enfants auxquels tu t'attacherais, ton sort ne serait pas
+plus heureux que celui que tu vas chercher en prodiguant ta vie pour une
+fortune dont tu n'as plus besoin, ou pour des succès sans gloire ou
+plutôt sans excuses?
+
+_Le capitaine_.--Bah! une femme, des enfants, ne m'en parle pas! cette
+pensée me gêne trop. Une jolie goëlette, quelques vaillants matelots,
+une bonne paire de pistolets et un sabre, voilà tout ce qu'il me faut.
+Avec cela et mille lieues de mer à parcourir, un homme comme moi est le
+plus heureux du monde! Voilà tout mon bagage et ma fortune. Je n'en
+aurai jamais d'autre, s'il plaît à Dieu.
+
+_L'ami_.--Et les souffrances que tu as éprouvées à la suite de ton
+voyage, et les maladies que tu vas braver encore?
+
+_Le capitaine_.--Quoi! les maladies de la côte d'Afrique? C'est si tôt
+fait: dans cinq à six heures on est expédié. Jamais je ne me suis senti
+fait pour mourir de la goutte. Tiens, vois-tu, depuis qu'ici je dors
+tranquille et sans craindre aucune alerte, je m'ennuie à la mort. Mais à
+mon bord, quand je m'étends tout armé sur le pont avec trois cents noirs
+dans ma cale, et que je pense que je serai peut-être éveillé par une
+révolte ou la chasse d'un croiseur, je ne puis pas te dire combien je
+m'estime comme homme, combien je méprise la vie d'un buraliste, par
+exemple, ou celle d'un épicier.
+
+_L'ami_.--Tu ne comptes donc pour rien l'estime de tes semblables, la
+considération dont tu pourrais jouir dans le monde?
+
+_Le capitaine_.--Et qui t'a dit que le roi des Bisagos ou du
+vieux-Calebar ne m'estimât pas? Et crois-tu que la considération des
+armateurs que j'enrichis, et le respect de mon équipage, ne soient pas
+quelque chose pour moi! Le monde est tout entier dans mon navire ou le
+lieu que j'aborde. Tous ceux qui me regardent comme une espèce d'écumeur
+de mer, m'estiment plus qu'ils ne s'estiment eux-mêmes. Je suis dix fois
+plus homme qu'eux tous. A terre je vaudrais autant qu'eux dans la
+plupart des professions qu'ils exercent; à la mer je ne voudrais d'aucun
+d'eux, peut-être, pour mon mousse. J'ai rencontré jusqu'ici bien de ces
+hommes-femmes qui me regardaient avec une sorte d'effroi ou
+d'étonnement, mais je n'ai vu personne qui eût l'air de m'examiner avec
+mépris. Tu connais d'ailleurs assez mon caractère, pour penser que tes
+remontrances ne pourront ébranler une résolution prise depuis si
+long-temps, et à laquelle cinq voyages de traite ne m'ont pas fait
+renoncer. Tu m'offres la perspective d'une vie tranquille dont je ne
+veux pas, et pour laquelle je ne suis pas fait. Tu as rempli envers moi
+les devoirs de l'amitié, et tu as suivi les impulsions de ton coeur en
+cherchant à me ramener au sein de ma famille. Je te remercie de tous tes
+efforts, et si, comme il est probable, nous ne nous revoyons plus, crois
+bien que jusqu'à mon dernier jour je me rappellerai ta conduite, qui est
+celle d'un vieux camarade et d'un brave garçon. Adieu! embrasse ma
+pauvre mère pour moi, et dis-lui qu'elle est riche aujourd'hui, et
+qu'elle ne me pleure pas trop, si je meurs avant elle. Adieu!... Je
+n'aime pas à m'attendrir, parce que cela ne conduit à rien de fort....
+
+Après cet entretien, le capitaine négrier quitta son ami, s'embarqua sur
+sa goëlette, et ne revint plus. Assassiné à la côte d'Afrique par ses
+nègres, qui se révoltèrent, dans la rivière des Bisagos, quelques jours
+avant son départ, son corps fut jeté à l'eau par les esclaves furieux,
+qui mirent, en s'échappant, le feu au navire qui devait les jeter sur
+les côtes de la Havane.
+
+
+
+
+II.
+
+Les pirates de la Havane et le brick de guerre.
+
+
+Pris par un pirate qui avait pillé le négrier sur lequel nous sortions
+des Bisagos, avec une cargaison de trois cents esclaves, je me trouvai
+forcé de m'abandonner au sort qui venait de m'enchaîner aux chances
+périlleuses que couraient les forbans auxquels nous nous étions rendus.
+Leur navire était un petit trois-mâts de la Havane, fin voilier, bien
+équipé et armé de douze caronades de 16. Ils allèrent établir, après
+avoir capturé et expédié notre bâtiment, leur croisière près de
+Sierra-Leone.
+
+Une nuit, je me le rappellerai toujours, le capitaine ayant prévu du
+mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda à
+l'officier de quart de veiller aux grains qui s'élevaient du sud-est;
+mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart, dont l'habitude
+était de boire beaucoup, le capitaine s'entortilla de quelques
+pavillons, et s'endormit sur le pont auprès du timonnier. A chaque grain
+qui tombait à bord, il se réveillait, et, d'une voix tonnante, ordonnait
+d'arriser les huniers. Un de ces grains fut si violent, qu'après avoir
+grondé sur nous, il nous força d'amener les huniers sur le tenon. Mais
+dès que le nuage qui nous avait inondés de pluie fut passé sous le vent,
+un des hommes placés aux bossoirs cria: _Navire_! Tout le monde se leva
+à ce cri répété de l'avant à l'arrière: c'était un spectacle curieux et
+terrible que de voir ces matelots déguenillés sortir de l'entrepont,
+comme d'un antre de brigands, les pistolets accrochés à leur ceinture
+de corde, et un large poignard à la bouche ou dans la main. Jamais un
+branle-bas de combat ne fut aussi vite fait à bord de la frégate la
+mieux tenue. Tous les regards de ces hommes avides se portaient sur la
+partie de l'horizon où l'on avait cru apercevoir le navire. Un point
+noir se faisait remarquer confusément en effet sous le vent, à une assez
+petite distance. La nuit était sombre, le ciel couvert, et le
+bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine
+pirate, l'oeil fixé sur l'habitacle, dont il cachait la lueur avec sa
+capote, faisait gouverner de manière à rallier le bâtiment qu'il croyait
+apercevoir, se tenant toujours au vent du point où il s'imaginait le
+voir fuir. Bientôt un officier qui s'était placé devant, passa sur
+l'arrière pour avertir le capitaine qu'on n'était plus qu'à une portée
+de fusil du navire chassé. _Soyez parés à l'abordage_, dit alors le
+capitaine à demi-voix à tout son monde: _Il faut l'enlever souplement,
+garçons_! Et tous les forbans frémirent d'impatience, courbés presque à
+plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour être plus tôt prêts à sauter à
+bord du bâtiment, qu'ils dévoraient déjà des yeux. Le navire, dont nous
+approchions à chaque minute, ne faisait aucune manoeuvre; le plus grand
+silence régnait à son bord: on aurait dit, à quelques embardées qu'il
+faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant
+dans ses voiles orientées au plus près, lui faisait suivre sa route. Le
+capitaine pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et
+recommandait à ses gens, en retenant son haleine, de faire silence; il
+voulait qu'on sautât à bord comme pour faire une niche à l'équipage,
+qu'on se proposait de massacrer. Mais, au moment où le bout du beaupré
+allait s'engager dans la hanche du brick, car c'était un grand brick, un
+cri terrible de _Feu partout_! se fait entendre dans un porte-voix, et
+tout tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous
+couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le cratère d'un
+volcan. La détonnation de cette volée à bout portant avait été si forte,
+que personne, je crois, ne l'avait entendue. Ce ne fut que quelques
+minutes après cette épouvantable commotion, que nos oreilles purent
+distinguer le bruit de la mer qui venait battre encore tranquillement
+notre navire démâté et percé d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en
+vain se portaient avec effroi autour de nous; le brick avait disparu. On
+ne pouvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre
+roulis, ou sans faire crier un mourant sous ses pieds. Le gaillard
+d'avant était jonché de cadavres. On allume des fanaux; on cherche le
+capitaine qui, au moment de la volée, était monté sur le bastingage; on
+ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle était
+remplie d'eau. Tous les hommes, bien portants ou non, sautent aux
+pompes, qu'on ne peut franchir. _Nous coulons_! crie un officier:
+_embarquons-nous dans la chaloupe et les canots, sans perdre de temps_;
+et aussitôt on frappe les caliornes sur la chaloupe pour la mettre à la
+mer; mais, quand les embarcations sont amenées, chacun s'y jette avec
+fureur: les premiers embarqués défendent leurs places contre ceux qui
+veulent s'en emparer, et empêcher les canots de déborder sans eux. Les
+poignards brillent dans les mains des pirates; le carnage recommence;
+et, sur le pont et le long du bord du navire qui va couler dans quelques
+minutes, se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord,
+chargée de ceux qui sont parvenus à massacrer les assaillants qui
+voulaient s'y établir après eux. Décidé à périr ou à ne me sauver que
+dans cette embarcation, je saisis la boîte qui renfermait un des compas
+de l'habitacle, et je me jette à l'eau; je nage avec mon fardeau vers la
+chaloupe, qui bordait deux ou trois avirons pour s'éloigner du corsaire.
+Un des forbans, voyant que j'élevais quelque chose au-dessus des flots,
+me présente la pelle d'un aviron, pour m'aider à monter à bord. Ils
+aperçoivent un compas, et me reconnaissent: pensant que la boussole,
+dont ils avaient oublié de se munir, pourrait diriger la route mieux
+qu'ils n'étaient capables de le faire, ils me reçoivent au milieu d'eux.
+Un mât de misaine et sa voile avaient été amarrés sur les bancs de
+l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap à terre.
+J'indique l'aire de vent à suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de
+recevoir des secours sur la côte que nous aborderions, nous nous
+éloignons du navire, que des efforts bien entendus auraient pu
+long-temps encore tenir à flot. Le jour enfin vint éclairer une des
+scènes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine
+de brigands entassés dans un canot de vingt-cinq pieds, les uns la
+figure barbouillée de sang, à moitié endormis sous les bancs, les autres
+essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reçues en
+poignardant leurs camarades, et les misérables parlant encore avec une
+féroce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu'ils avaient
+remportée! Aucun regret n'échappait de leur bouche; aucune crainte ne se
+lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en
+riant de la nécessité de se partager les membres du premier qui
+succomberait, si nous ne pouvions gagner la terre avant que la faim ne
+les tourmentât. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d'eux leur
+fût présenté. Un navire dont les voiles blanches se montraient à
+l'horizon, vint frapper nos yeux: cette vue me fit tressaillir de joie.
+Placé à la barre, mon premier mouvement fut de gouverner de manière à
+nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irréfléchi.
+«Tu parais avoir bien envie de nous faire pendre au bout de la grande
+vergue de ce bâtiment, me dit un des pirates.--Il ne nous aura peut-être
+que trop vite, ajouta un autre. Tâchons d'avoir la terre: un banc de
+sable vaut mieux pour nous qu'un bout de planche où il y a un pavillon
+anglais ou américain.--Mais, répondis-je aussitôt, croyez-vous que si
+nous étions sauvés par un navire, je passerais moins que vous pour avoir
+fait la course?--C'est vrai, dit un pirate; il serait pendu aussi au
+bout d'un cartahut, comme un vrai brave. Amenons notre misaine, pour
+n'être pas aperçus de ce chien de navire, qui grossit à vue
+d'oeil.--C'est ma foi trop vrai, qu'il grossit: il n'y a qu'un moment
+qu'on ne lui voyait que les perroquets, et à présent on distingue ses
+basses-voiles. Nous sommes gobés!--Dites-donc, les enfants, reprit un
+autre, si ça pouvait être un ship marchand, un bon enfant de navire bien
+chargé, avec dix hommes d'équipage, est-ce que nous ne sauterions pas
+bien à bord encore en jouant de la pointe?» Et les forbans agitaient
+leurs poignards en signe de joie. «--Tiens, ma poudre n'est pas
+mouillée, à moi; j'ai deux coups de pistolet à envoyer au premier
+venu.--Ah! il serait bon, ce navire, s'il voulait nous recevoir comme de
+pauvres malheureux naufragés, et si nous sautions à bord pour prendre la
+place de ces parias et leur faire faire un plongeon!--C'est un brick!
+crie un forban: il est gros.--Tant mieux! il y en aura plus à la part.
+Dans un quart-d'heure il sera sur nous, ou peut-être nous serons sur
+lui; et en avant les fourchettes!--Oui, en avant les fourchettes!
+s'écrièrent-ils tous, en menaçant de leurs poignards, encore tout
+sanglants, le navire qui s'avançait.»
+
+Le brick ne tarda pas à apercevoir notre frêle embarcation, qui se
+cachait souvent entre deux lames. Une oloffée qu'il fit m'indiqua
+bientôt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pûmes distinguer son bois,
+nous remarquâmes qu'il était très-allongé, et que sa mâture, séparée par
+un grand intervalle, pouvait être celle d'un bâtiment de guerre. Une
+large batterie jaune, régulièrement coupée par des sabords très-hauts,
+ne nous laissa bientôt plus aucun doute sur l'espèce de navire auquel
+nous allions avoir affaire: il fallut se résigner. Les pirates devinrent
+silencieux; car rien n'impose plus à ces brigands de mer que la vue d'un
+bâtiment très-supérieur en force. Après avoir amené ses perroquets et
+cargué ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette
+manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnaître pour
+celui d'un maître d'équipage français. En nous accostant, deux hommes
+nous jetèrent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de
+monter à bord; mais tous les pirates avaient déjà jeté leurs poignards
+et leurs pistolets à la mer. Ils avaient eu soin même de se laver la
+figure, du sang dont ils étaient barbouillés, et qui avait eu le temps
+de sécher sur leurs vilains visages.
+
+Le commandant du brick m'interrogea, après m'avoir entendu prononcer
+quelques mots de français. Je lui racontai brièvement mon aventure, en
+ne désignant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de négrier
+espagnol. Je voulais épargner la vie de ces misérables, qui m'avaient
+accordé l'hospitalité en me recevant dans leur chaloupe. Ma réserve,
+quant à eux, fut inutile, comme on va le voir.
+
+«Qu'est devenu le trois-mâts négrier auquel, dites-vous, appartenaient
+ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick
+français.
+
+--Commandant, il a coulé sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui
+s'est déclarée subitement.
+
+--Cette voie d'eau n'aurait-elle pas été faite par des boulets de
+vingt-quatre, reçus hier par le trois-mâts, à onze heures du soir, à
+bout portant?» A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de
+24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et
+je ne doutai plus que ce ne fût le brick même qui nous avait si bien
+mitraillés. Je pris le parti de convenir de tout.
+
+«Oui, commandant; je suis forcé de l'avouer, c'est vous qui nous avez
+coulés; jamais volée de navire n'a porté aussi bien: tout le gréement
+et la mâture basse, criblés par votre mitraille, sont tombés sur nous à
+l'instant même où votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans
+doute, nous ont percés de part en part. Le navire n'a pas resté une
+heure sur l'eau, après cet engagement terrible. Si vous aviez voulu
+sauver l'équipage, cinquante hommes, peut-être, ne seraient pas revenus
+des cent quarante marins qu'il y avait à bord.
+
+--Sauver ces misérables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le
+méritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa
+route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de
+ce gueux de trois-mâts pirate? C'était _Raphaël de Règle_ qui le
+commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui étiez sur
+_la Louise_. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du
+moins, vous n'êtes pas un forban: allez demander à déjeûner à la
+cambuse.--Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant à cette
+vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les
+mette aux fers. En arrivant au Sénégal, on leur apprendra à venir comme
+des imbéciles attaquer la nuit un brick de guerre, où ils croyaient ne
+trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages à poules.»
+
+Quelque temps après m'être couché dans le hamac où m'avait permis de
+reposer le commandant, je m'éveillai au bruit que les pas de l'équipage
+faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'était le brick de guerre qui
+passait entre les débris du corsaire, à l'endroit même où celui-ci avait
+coulé. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des
+bouts de mâture flottaient çà et là; mais pas un seul homme ne
+paraissait à la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les
+regards des gens de l'équipage se promenaient avec curiosité et avidité
+même autour du bord: pas une expression de pitié ne se mêlait aux
+observations qu'ils se faisaient à voix basse, pour interrompre le moins
+possible le silence de cette scène imposante. Le commandant ordonnait
+froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient exécuter sans
+paraître attacher une grande importance aux suites terribles de
+l'engagement de la nuit. Une heure après avoir abandonné les parages où
+surnageaient les débris du trois-mâts pirate, les matelots
+chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se
+promettant d'autres combats avant d'arriver à Gorée, lieu de station du
+brick.
+
+
+
+
+III.
+
+La Licorne de mer.
+
+
+La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait
+inventés par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'étaient
+venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici
+des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgré le
+vague des probabilités que l'on a réunies sur l'identité de ce cétacée,
+il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa
+structure, prouvent du moins la réalité de son existence, et le danger
+que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste,
+citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera
+l'authenticité.
+
+En 1827, le navire _le Robuste_, de Bordeaux, fut vendu au port du
+Hâvre, et le constructeur qui se trouva chargé de faire le radoub dont
+ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du
+bâtiment, un bout de corne qui avait transpercé un des bordages de
+l'arrière, à quelques pieds au-dessous de la flottaison.
+
+_Le Robuste_ est un navire qui a été construit dans l'Inde avec ce bois
+de _tec_, dont la consistance est telle, qu'il peut être rangé parmi ces
+ligneux que leur dureté a fait désigner sous le nom de _bois de fer_.
+Cette corne, trouvée d'une manière aussi étrange, fut examinée avec
+attention comme on peut le croire: sa forme était celle de l'extrémité
+d'une dent d'éléphant, et sa substance paraissait être la même que celle
+de cette matière osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine
+_du Robuste_, à qui on fit part de cette découverte, n'en parut pas
+surpris; et il expliqua ce fait de la manière suivante: «Une nuit,
+dit-il, où le navire filait avec un fort beau temps sept à huit noeuds
+dans les parages du cap Horn, il fut réveillé par un choc si violent,
+qu'il crut que le bâtiment venait de se défoncer sur un récif. Monté
+précipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui étaient de quart,
+et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci
+répondent qu'ils ont éprouvé une secousse qui leur fait croire que le
+navire a touché. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas
+une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du bâtiment même n'avait pas
+été interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni
+récifs ni fond dans les parages où il se trouvait. Personne ne put
+deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait
+ressentie, et qui était venue du côté de tribord par l'arrière,
+c'est-à-dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu
+lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques
+débris de mâture l'eût occasionné; mais il devenait impossible de
+s'expliquer comment une épave à moitié coulée eût pu heurter le bâtiment
+par l'arrière, alors qu'il filait sept à huit noeuds. Comme, après cet
+accident, _le Robuste_ ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa
+bientôt de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attribuèrent
+cette secousse à l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la
+tradition leur avait déjà donné l'idée.»
+
+_Le Robuste_ continua son voyage; il allait au Pérou, et il effectua
+cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on eût
+besoin de le réparer. Ce n'a été que lorsqu'il a éprouvé le besoin
+d'être radoubé, que le bout de corne dont nous avons parlé a été trouvé
+dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conservé cette
+substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'était
+bien, en effet, dans la partie où le choc s'était fait éprouver que le
+bout de corne s'est trouvé. Il était brisé au ras du bordage, de manière
+à faire penser que le cétacée qui l'y avait planté avec tant de
+violence, l'avait rompu pour se dégager de dessous la partie du navire
+où il s'était pris comme dans un piége.
+
+Mais ce fait, s'il avait été observé dans une seule circonstance,
+pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle
+la _licorne de mer_. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous
+fournira, va venir ajouter un nouveau degré d'évidence à nos
+conjectures. Le trois-mâts _l'Olinda_, du Hâvre, en se rendant à
+Rio-Janeiro, se trouva heurté violemment près des côtes du Brésil, de la
+même manière que l'avait été _le Robuste_. Le navire, lors de cet
+accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa
+cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de
+l'impulsion donnée au navire par le choc, que sa vitesse avait augmenté,
+pendant quelques secondes, de manière à faire sauter l'eau à bord sur
+l'avant. _L'Olinda_ fit son voyage, et je crois même plusieurs autres
+traversées, sans faire plus d'eau qu'à l'ordinaire. Mais en réparant le
+navire, le constructeur même qui avait suivi le radoub _du Robuste_
+rencontra dans le bordage de l'arrière de l'_Olinda_, un bout de
+défense pareil à celui qu'il avait fait arracher, quelque temps
+auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les
+cétacées qui avaient traversé le bordage de ces deux bâtiments étaient
+parvenus à retirer la défense qu'ils y avaient enfoncée, les navires
+auraient coulé quelques heures après; car jamais le jeu des pompes
+n'aurait suffi à jeter l'eau qui serait entrée par un trou de près de
+deux pouces de diamètre. _Le Robuste_ navigue maintenant pour le Hâvre
+sous le nom de _l'Indus_, et _l'Olinda_ fait encore dans notre port les
+voyages du Brésil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont à
+la connaissance de tout le monde, et chacun peut les vérifier et
+interroger même le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des
+premiers rangs de son honorable profession.
+
+J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un
+jour, après avoir dépassé les Açores, en se rendant à la Martinique sur
+le trois-mâts l'_Activité_, lui et ses officiers éprouvèrent un choc si
+violent dans la chambre où ils étaient à dîner, que tout ce qui se
+trouvait sur la table fut renversé. Dans les parages où il se trouvait
+alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse était venue de
+l'arrière, et le navire, qui depuis a porté le nom de _Manlius_, n'a pas
+plus laissé apercevoir de dommages que _le Robuste_ et _l'Olinda_; mais,
+pour cette fois, on n'a pas trouvé dans le bordage l'indice qui avait
+expliqué les chocs qu'on avait éprouvés à bord des deux premiers
+trois-mâts.
+
+
+
+
+IV.
+
+Naufrage sur la côte de Plouguerneau.
+
+
+--Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui dérive avec le courant et le vent,
+sur la côte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous
+l'amène? Ce trois-mâts va bientôt se perdre, s'il plaît à Dieu! Il a
+venté dur cette nuit, et nous aurons des débris à ramasser avant peu.
+
+--Écoute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau à bord de ce
+bâtiment égaré, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je
+connais un bon mouillage, oui, à terre du grand banc qui brise là au
+large. Peut-être nous donneraient-ils quelque chose de bon à bord de ce
+navire, pour leur avoir sauvé la vie.
+
+--Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire ça
+dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'était affalé sous
+Pontusval. J'étais tranquillement à pêcher du _lieu_ au large avec ma
+femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant
+cinq bons _pater_ et autant d'_ave_, avant de jeter ma ligne à l'eau. Je
+n'étais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien près de ma
+figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voilà que tout-à-coup
+j'aperçois, en levant ma tête, un navire qui barbotait dans les lames,
+et qui s'en venait _au plein_. Tu sens bien qu'aussitôt me voilà à
+rentrer mes lignes, à lever mon grapin et à courir sur le bâtiment à
+_toc de voiles_. Quand je montai à bord, les voilà tous à m'embrasser,
+en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler français.
+Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par
+lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la
+côte, et me voilà à remettre le bâtiment en bonne route.... Combien
+penses-tu qu'ils m'aient donné pour mon lamanage, et pour les avoir
+sauvés de la mort, ces mauvais hommes-là[2]?
+
+[Note 2: On a imité, autant qu'il était possible dans ce petit
+dialogue, la forme du langage des paysans bas-bretons de cette partie de
+la côte du Finistère.]
+
+--C'étaient des Anglais, dis-tu?
+
+--Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils
+parlaient de la gorge.
+
+--Ils t'ont donné.... Vous étiez à trois dans ton petit bateau, à ce que
+tu m'as dit, n'est-ce pas?
+
+--Oui, à trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.
+
+--Ils t'auront donné.... Combien de temps as-tu passé à bord?
+
+--J'ai passé une demi-heure, une heure peut-être, ou deux ou trois
+heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont
+donné?
+
+--Vingt, vingt-cinq, trente écus, peut-être, que je pense, selon mon
+idée!
+
+--Allons donc! Une ou deux livres de viande salée, mon ami, et une
+bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon goût, mais qui ne se
+sentait pas passer au gosier.
+
+--Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage?
+
+--Pas davantage! Après cela, sauvez donc la vie à des hommes!
+
+--Et ils ne t'ont pas seulement donné un peu d'argent?
+
+--Pas ce qui te ferait mal à l'oeil en argent. Seulement, le capitaine
+m'a mis dans la main trois petites pièces en or, mais si petites, si
+petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant.
+
+--En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros bâtiment qui dérive sur la
+côte en grand. On a meilleur profit à ramasser les hommes une fois morts
+sur le bord de la grève, qu'à leur sauver la vie en risquant de se
+noyer. Deux livres de viande! est-il possible!
+
+--Oui, deux livres de viande salée encore.
+
+--Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!
+
+--Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des
+quatre-fruits[3].
+
+[Note 3: Nom d'une liqueur très-connue dans le pays.]
+
+--Et trois petites pièces d'or qui valaient peut-être trente écus!
+
+--Pas plus?
+
+--Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'après, vois-tu
+bien, on a les débris du bâtiment et de la cargaison; au lieu qu'en
+sauvant le bâtiment, on n'a rien, et on le voit s'éloigner au large en
+se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la
+tempête hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie,
+mère de Dieu, qui fait ce _coup de temps_ tout justement pour nous.»
+
+Le bâtiment qu'avaient aperçu nos deux pêcheurs de Plouguerneau, luttait
+en effet contre la tempête, et luttait sans espoir de salut. Chacune des
+voiles qu'il présentait à la violence du vent pour essayer de s'élever
+de la côte, était enlevée en mille pièces par la bourrasque furieuse.
+Poussé par la masse énorme des lames qui le heurtent en travers, il
+dérive en roulant vers le rivage semé d'écueils et blanchi par l'écume
+des vagues, qui mugissent sur le sable soulevé. Il mouille ses ancres
+sur le fond, qu'elles labourent en cédant à l'effort des câbles....
+Efforts inutiles; le bâtiment va périr: son équipage nombreux se presse
+sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mâts, que la mer
+couvre déjà, que le vent plie comme de frêles peupliers sur la lisière
+d'une forêt. Les malheureux naufragés lèvent les mains au ciel,
+confondent leurs cris de terreur ou de désespoir.... A terre, c'est un
+autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir
+dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent
+que la mer courroucée apporte à leurs pieds les fruits du naufrage.
+Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme
+des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les
+attirer à eux et les dépouiller. A chaque cri de terreur que poussent
+les naufragés, les pêcheurs du rivage répondent par un rugissement
+d'allégresse.... La tempête est la plus forte, et les voeux de la
+cruauté sont seuls exaucés: le navire disparaît dans une rafale
+épouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les
+unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles
+viennent se briser avec un horrible fracas....
+
+La rafale a passé comme un coup de foudre: une _acalmie_ lui succède....
+Quelques têtes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots
+palpitants; des débris surnagent. C'est sur ces débris que se porte
+d'abord l'avidité des paysans. Ils les halent à terre, en se jouant avec
+les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage.
+Puis après, c'est sur les naufragés qu'ils nagent, non pour les
+secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez
+avec quelle curiosité ils regardent ces matelots et ces passagers
+tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci
+remercient les riverains à qui ils croient devoir la vie, les paysans ne
+cherchent qu'à arracher la montre qu'ils aperçoivent à la ceinture de
+leurs hôtes, ou la bague qui brille à leurs doigts engourdis. Les
+naufragés pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux
+espoir. Il y a des femmes dans les naufragés sauvés. Mais il y a des
+femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont
+impitoyables. L'une d'elles va jusqu'à briser avec ses dents la bague
+qu'elle n'a pu ôter au doigt gonflé de la femme du malheureux capitaine,
+étendu mort sur la grève qui regorge déjà de cadavres.
+
+Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes échappés à la
+tempête, restent pendant la nuit à demi nus, sur la plage inhospitalière
+où la cupidité les a accueillis avec tant d'inhumanité. Des feux allumés
+par les paysans, pour éclairer les travaux du sauvetage, servent à
+réchauffer les membres glacés des naufragés. Les cris de joie des
+pêcheurs de Plouguerneau se mêlent aux lamentations de leurs victimes,
+toutes les fois qu'ils parviennent à tirer à sec une épave du navire, ou
+une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agitée. Le jour
+se fait bientôt: le temps est devenu moins menaçant; le ciel, qui
+quelques heures auparavant vomissait la tempête et la foudre, a repris
+sa sérénité, et il semblerait sourire à la nature, si les débris d'un
+navire et les cadavres de quelques naufragés n'étaient pas là pour
+attester les malheurs de la veille et le délire récent des éléments.
+
+Avec le jour, un bâtiment de guerre rôdant sur la côte, est venu
+mouiller sur le lieu de l'événement, pour s'opposer à la fureur trop
+connue des habitants de la côte après tous les naufrages. Les postes
+voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'État, chaque
+préposé des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils
+veulent arracher à la mort même. L'ordre se rétablit: l'humanité veille
+à côté de la cupidité; la générosité succède à la violence et à
+l'endurcissement. Mais les paysans, repoussés dans leurs cahuttes,
+s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force
+armée, et pour tâcher encore de ravir aux hommes de l'État, les lambeaux
+du navire et de la cargaison que protégent l'honneur et la force.
+
+Il y a quarante-cinq ans à peu près que ce triste événement se passa
+sur la côte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une révolution a
+passé sur les moeurs des habitants de ces sauvages contrées, et ces
+moeurs se sont adoucies à la lueur des lumières qui ont pénétré jusque
+dans les cantons les plus ignorés. Aujourd'hui peut-être, on ne prodigue
+pas encore aux naufragés, sur cette côte aride, les soins que réclame le
+malheur; mais du moins on ne dépouille plus de leurs humides vêtements,
+les infortunés que la mer furieuse jette à moitié morts sur ces plages
+d'airain. Oh! que la civilisation est belle, même quand elle n'inspire
+pas toutes les vertus! C'est elle qui émousse la férocité de la
+barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'à la plus stupide cruauté.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+Moeurs des Gens de Mer.
+
+
+
+
+I.
+
+La Prière des Forbans.
+
+
+Un capitaine français, de mes amis, fut pris, à peu de distance des Iles
+du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire
+capturé n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques
+marchandises avariées par la grande quantité d'eau que faisait depuis
+long-temps le bâtiment. L'équipage, poussé et enfermé dans la chambre,
+avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement,
+le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus
+occupés à transporter à bord de leur brick-goëlette ce qui leur
+convenait dans la cargaison, qu'à franchir les pompes, ne tinrent aucun
+compte de l'avis de l'équipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils
+s'aperçurent que leur prise était remplie à moitié de l'eau qu'on avait
+négligé de pomper. Force fut alors pour eux de lâcher leur proie. Le
+capitaine français et ses matelots, une fois débarrassés de la présence
+des corsaires, sautèrent aux pompes, qu'ils ne quittèrent pas de la
+nuit; mais ils ne purent parvenir à les franchir; et, vers le jour, ils
+résolurent d'abandonner le bâtiment et de se sauver dans les
+embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour
+exécuter cette résolution. Deux canots approvisionnés de tout ce qui
+était indispensable s'éloignèrent à force de rames du bâtiment, qu'ils
+abandonnaient à moitié sombré; mais à peine avaient-ils fait quelque peu
+de route, qu'ils aperçurent avec le jour naissant le navire-pirate, que
+le calme plat de la nuit avait empêché de s'éloigner. Aussitôt que
+celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de
+caronade pour les contraindre à venir à lui. Les embarcations, forcées
+d'obéir à un ordre aussi irrésistible, abordèrent le corsaire. Le
+capitaine qui le commandait était un Espagnol. En peu de mots, il fit
+comprendre au capitaine français qu'après l'avoir pillé, il n'entendait
+pas l'exposer a être noyé, et qu'il lui accordait asile à bord de son
+corsaire, à condition que lui et son équipage s'emploieraient du mieux
+possible jusqu'à ce qu'on pût les mettre sur le premier navire qu'on
+rencontrerait; et, pour commencer à les rendre utiles, on fit prendre la
+barre au capitaine français, et on ordonna aux matelots de laver le pont
+du navire, pendant que les gens de l'équipage du corsaire s'occupaient à
+d'autres travaux.
+
+Quelques jours se passèrent sans événements. On faisait route vers le
+cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie
+qu'ils avaient trouvée à bord de leur prise, ils donnaient la barre à un
+des matelots français, et un officier aussi peu attentif que les autres
+à la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le
+compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on
+relevait le quart qui avait veillé jusqu'à minuit, on aperçut le feu
+d'un navire. Le capitaine forban fut réveillé: on tint conseil; il fut
+décidé qu'on prendrait chasse par prudence jusqu'à ce que le jour permît
+d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientôt que le feu que
+l'on avait relevé restait à la même distance, quoique le corsaire fît
+route pour s'en éloigner, et cela fit supposer que le bâtiment qui le
+portait avait vu la goëlette, et qu'il la chassait.
+
+Les pirates passent aisément de la témérité à la peur: ils ont trop de
+conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exagérer quelquefois
+l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent
+difficilement leur sang-froid dans les circonstances où d'autres marins
+ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers
+rayons laissèrent bientôt à nos corsaires le loisir de reconnaître le
+navire en vue: c'était un brick de guerre, que l'on supposa appartenir à
+la station française du Sénégal. Il marchait bien; et quoique la brise
+fût devenue forte, il était couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas à
+faire aussi de la voile et à orienter au plus près, allure favorable
+pour une goëlette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept à
+huit noeuds de bout à la lame, passait dans chacune des vagues qui le
+couvraient de l'avant à l'arrière. Le bâton de foc allait être rompu
+dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer
+le grand foc; deux matelots sautèrent à l'instant sur le beaupré, mais à
+peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'écoute enleva en
+fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jeté à trois ou quatre
+brasses du bord: il élevait son bras droit sur les flots pour faire
+signe qu'on le sauvât: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il
+fut impossible de songer à le secourir autrement; il disparut dans une
+lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'équipage. La mort
+soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire
+sur le capitaine espagnol, monté sur le dôme de la chambre, une
+impression des plus vives: «_Amigos_!» s'écria-t-il, «_no somos perros;
+roguemos por el alma del pobre Simfroniano_! (Amis, nous ne sommes pas
+des chiens; prions pour l'âme du pauvre Simphronien). Aussitôt tous les
+pirates imitèrent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge à
+la main, et psalmodièrent une prière rapide en tournant les yeux sur la
+vague qui venait d'engloutir leur camarade. «Jamais, m'a dit le
+capitaine français, il n'éprouva une impression semblable à celle que
+lui causa la vue de tous ces pirates armés de poignards, couverts
+presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de
+gens livrés à la prière....» Le brick français approchait cependant:
+déjà on distinguait sur son avant une partie de son équipage qui se
+disposait à combattre. Arrivé à une portée de fusil, dans l'embellie
+d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille perça les
+voiles du corsaire, qui se disposait à riposter tant bien que mal. La
+fusillade commença: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine
+espagnol, frappé à mort sur son bastingage, avait déjà crié d'amener,
+lorsque le petit mât de hune du brick, trop forcé par les voiles qu'il
+portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa volée. Au
+craquement que fit entendre le mât en tombant, la joie la plus vive
+éclata parmi les pirates, qui tous se mirent à pousser un houra et à
+s'agenouiller, le bonnet à la main, en signe d'actions de grâces. Le
+soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait à réparer ses avaries.
+Dans le moment de sécurité qui succéda à cette journée d'agitation, tous
+les pirates, recueillis dans leur joie, attribuèrent le bonheur qu'ils
+avaient eu d'échapper au brick croiseur, à la ferveur de leur prière.
+Pendant toute la nuit, ils s'enivrèrent en réjouissance de l'efficacité
+de leur acte de contrition.
+
+Un bâtiment marchand fut aperçu par le pirate deux jours après la chasse
+qu'il avait reçue du brick français, que l'on a su depuis être _le
+Cuirassier_. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et
+mit à bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine français et son
+équipage, qui furent débarqués à Gorée. «Jamais, m'a répété plusieurs
+fois ce capitaine, en me rappelant sa captivité à bord du corsaire, je
+n'oublierai la prière des forbans.»
+
+
+
+
+II.
+
+Le voeu de deux Matelots.
+
+
+L'incrédulité afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les
+hommes grossiers, elle effraie. Les uns, à défaut de croyance et de
+religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve
+au moins rassurée de ce côté; mais chez les autres, toutes les passions
+s'élancent sans frein, et leur brutalité, qui ne cherche que l'occasion
+de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilité.
+
+On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux
+puérils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger.
+Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrédité
+l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en
+présence du péril, que le plus grand nombre d'entre eux sont portés à
+faire des voeux au moindre événement qui menace leur vie. Presque tous,
+au contraire, rejettent au milieu des dangers toute espèce d'acte timide
+qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un
+mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'échappe quelquefois
+de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et
+qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une
+volée de coups de poing avec elle, ou de la déconcerter par une
+fanfaronnade.
+
+En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour après
+son départ de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la
+Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'équipage, quatorze
+languissaient dans leurs cabanes, attaqués par la fièvre jaune, qui,
+cette année, avait désolé les Antilles. Ce fut avec une peine extrême
+qu'avant la tempête, nous pûmes réussir à serrer, tant bien que mal, les
+voiles dont nous voulions nous débarrasser. Quand le vent, devenant
+très-fort, ne nous eut plus laissé de doutes sur les dangers qui nous
+menaçaient, une circonstance vint encore ajouter à notre embarras: le
+grand foc, serré sur son bâton, se déferla; et, par l'effet du vent qui
+fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hissé; la toile était
+neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'à chaque
+instant le bâton de foc paraissait vouloir casser avec la tête du mât de
+hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le
+pense bien, que nous essayâmes à haler bas cette voile, dont l'effet
+était d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que
+nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier
+ayant été enlevé. J'espérais que le grand foc aurait le même sort; mais,
+par une fatalité qu'ont éprouvée tous les marins, ce qui devait venir
+n'arrivait pas; la maudite voile résistait.
+
+Un des matelots, nommé _Lachaussée_, m'ayant entendu exprimer vivement
+le désir que j'avais que l'amure du foc partît, me proposa d'aller la
+couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait
+de sa vie; je lui dis d'attendre encore: «Non parbleu pas! me dit-il; je
+sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous désobéir.»
+Et voilà mon homme, petit, résolu et leste, parti sur l'avant. Un
+mulâtre de Caïenne, nommé _Franconi_, le matelot de celui-ci, veut le
+suivre: «Allons, lui dit Lachaussée, allons essayer à boire un coup
+ensemble sans trinquer!» Ce furent les derniers mots que j'entendis; la
+force du vent m'empêcha de savoir ce qu'ils y ajoutèrent. Je les vis se
+serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le
+bâton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes après, l'amure était
+coupée, la voile défoncée, mes hommes rentrés à bord, et le bout-dehors
+de beaupré brisé avec le petit mât de hune. Le navire, revenant alors
+au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de bâtiments
+dans cinq à six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je
+rentrai à la Pointe-à-Pître, pour réparer mes avaries, au milieu des
+débris dont les flots étaient couverts.
+
+Rien ne s'oublie plus vite que les dangers éprouvés à la mer. Quelques
+heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent
+conduits mourants à l'hôpital. Le surlendemain de notre arrivée,
+Lachaussée et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance
+timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose à me demander; car il
+n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a
+quelque chose à solliciter de son chef. La moindre inquiétude lui ôte
+son air franc et ses manières libres. Je voulus voir venir mes deux
+champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de côté de
+moi, et me demande deux gourdes à compte sur ses gages. «Que feras-tu de
+ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de
+chemises, d'un pantalon?--Non, me répondit-il; j'ai de tout cela; mais,
+voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une
+poule et quatre bouteilles de vin.--Et à propos de quoi une poule?--Ah!
+voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai sauté avec Franconi sur
+le bout-dehors de beaupré, nous avons fait un voeu.--Et quel voeu,
+encore?--Le voeu de manger une poule à la première terre!...» Le soir,
+en effet, la poule fut cuite et mangée par eux, mais par eux seuls.
+Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli.
+
+Curieux de savoir quelle idée Lachaussée, surtout, attachait à son _ex
+voto_, je lui demandai, quelques jours après que la poule avait été
+digérée, s'il avait cru faire quelque chose d'agréable à Dieu, en lui
+promettant le sacrifice de dix francs. «Mais, d'abord, j'ai pensé à
+m'être agréable à moi, me dit-il.--Tu ne crois donc à rien, lui
+demandai-je encore?--Pardon, capitaine; je crois à mon ventre, quand
+j'ai envie de manger un poulet.»
+
+Dans une autre circonstance, où le même matelot entendait dire à l'un de
+ses camarades: «Dieu veuille que le temps change!» je l'entendis
+répondre avec ironie à celui-ci: «Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il
+y aurait des matelots?» Deux heures après, un coup de mer enlève mon
+homme, qui revient à bord en se cramponnant à un bout de drisse qu'il
+saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauvé qu'il s'écria,
+tout couvert d'eau: «Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me
+mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces». Il y avait dans ce
+matelot de l'incrédulité pour tout un équipage, et on en trouve comme
+lui à bord de tous les navires.
+
+
+
+
+III.
+
+L'Aspirant de Marine.
+
+
+Une embarcation s'expédie du bord pour le service. Les canotiers rangés
+sur leurs avirons, et le patron assis près de son gouvernail, attendent
+l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant
+descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, posté devant,
+pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet,
+l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, placé
+près de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune
+conversation. Les personnes peu familiarisées avec les habitudes du
+service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, et
+quelquefois échappé à peine à l'enfance, autant de gravité et de
+sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient
+déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de
+mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue
+parmi les hommes de sa profession. Avec l'âge, il deviendra
+imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que
+développer son courage et exercer son sang-froid, la plus précieuse des
+qualités de l'homme de mer.
+
+L'embarcation arrive à terre. L'aspirant donne ses ordres au patron,
+tandis qu'il va lui-même remplir sa corvée. S'il rencontre de ses jeunes
+amis, son front se déride avec eux: il est allégé du poids de son rôle
+et de la contrainte qu'il s'est un instant imposée comme chef; mais en
+retournant à son poste, il reprend son air taciturne avec ses
+inférieurs. Il arrive à bord, et va rendre compte de sa corvée à
+l'officier qui l'a expédié. Souvent il se fait que le temps passé à
+terre a excédé celui qui lui avait été assigné; si l'officier lui
+ordonne, dans ce cas, de se rendre à la fosse-aux-lions, cette
+injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reçue
+avec résignation, exécutée avec promptitude. On devine, dans cet acte
+impérieux et cette obéissance passive, tout le secret du service
+maritime: commander, punir avec calme et obéir sans observation.
+
+Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des
+uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque
+toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur
+énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout.
+Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de
+vieux marins insolents ou maladroits, et ces châtiments, qu'excusent la
+rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec
+un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus
+grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si
+nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation,
+comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente.
+
+Une distance immense sépare le matelot de l'officier, à la mer. On ne
+reconnaît pas dans cette hiérarchie les rapports qui, dans les armées de
+terre, rapprochent les soldats de leurs supérieurs. Un caporal, dans une
+compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art
+militaire qui suffit pour conduire un régiment. A bord d'un vaisseau, il
+n'y a que les hommes qui ont consacré une partie de leur vie à l'étude
+des mathématiques, qui puissent conduire le navire. L'équipage ignore le
+lieu où il se trouve, le point où on va le conduire et les moyens qu'on
+emploie pour arriver à ce point-là. Cette ignorance fait toute la force
+et la sécurité des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les
+navires sur l'Océan, et la discipline des bâtiments de commerce et celle
+des bâtiments de guerre, deviendra impossible peut-être. Un vaisseau, en
+cinglant sur les mers, se sépare pour long-temps de toutes les lois qui
+veillent, à terre, à la conservation de l'ordre social; il devient, sur
+les flots, une petite république où la force peut opprimer la raison et
+la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile où les
+hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchaîne
+les plus turbulents à une nécessité sous l'empire de laquelle les
+caractères les plus impétueux et les plus rebelles sont obligés de se
+courber.
+
+Les connaissances astronomiques se sont étendues, mais les moyens de
+l'art nautique, en se multipliant, ont exigé chaque jour aussi des
+études plus longues et plus sérieuses. Le calcul des longitudes, si
+nécessaire, est resté aux mains des adeptes de la science. C'est un
+bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se
+risquassent avec succès sur l'immensité des mers, a voulu que ceux qui
+n'avaient rien à perdre fussent guidés par ceux qui avaient tout à
+conserver, et l'honneur d'une nation à venger, ou les intérêts de la
+propriété à faire respecter.
+
+
+
+
+IV.
+
+Les Pilotes.
+
+DIALOGUE ENTRE UN JEUNE ET UN VIEUX PILOTE.
+
+(La scène se passe sur un des quais de l'entrée d'un port de mer.)
+
+
+_Le pilote Filiot_.--Vous voyez bien ce temps-là, maître Ladirée,
+n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en
+direz des nouvelles, pas plus tard que demain.
+
+_Maître Ladirée_.--Pour ce qui est du temps, mon garçon, quand tu
+voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que
+t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en
+fait de ça, j'avons un baromètre qu'en sait plus que tous les géomètres
+du monde.
+
+_Le pilote Filiot_.--Et queu baromètre avez-vous donc, sans trop vous
+commander, maître Ladirée?
+
+_Maître Ladirée_.--C'est z'un baromètre que j'voudrais bien t'revendre
+au prix qui m'a coûté: une grappe de raisin[4] qui m'est z'entrée dans
+la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au
+combat de Groais.
+
+[Note 4: Paquet de petits biscaïens qui forment la mitraille que
+s'envoient les navires qui combattent de près.]
+
+_Le pilote Filiot_.--C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne
+chose pour savoir le temps qui fera.
+
+_Maître Ladirée_.--Quand le vent a la moindre petite volonté d'anordir,
+j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures à l'avance
+d'où il en soufflera. Dans le temps où ce que j'pilotais, j'faisais
+appareiller les navires deux marées avant le revirement de brise, aux
+premiers élancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse,
+ils avaient démanché. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune à
+bord d'un corsaire, avec mon infirmité.
+
+_Le pilote Filiot_.--Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation
+serait plus agréable qu'à c't'heure, où il n'y a pas tant seul'ment à
+gagner d'leau à boire à la mer!
+
+_Maître Ladirée_.--Si, il faut être juste, il y a encore d'leau à boire
+pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux
+corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les traités.
+
+_Le pilote Filiot_.--J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de
+faire une paix où c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course,
+ils n'auraient pas perdu la marine.
+
+_Maître Ladirée_.--C'est Décrès qu'a perdu la marine: il a vendu nos
+vaisseaux à l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se
+battre. L'empereur était un bon homme, qu'avait de bonnes intentions;
+mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le
+reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui
+pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial,
+comme j'nous sommes tapés. C'était pas du Navarin, ça, quand l'vaisseau
+_l'Vengeur_ a coulé comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne;
+car dans notre temps une ligne coupée, c'était la mort d'une escadre.
+
+_Le pilote Filiot_.--J'crois qu'à présent, pas moins, si nous avions la
+guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre
+soupe.
+
+_Maître Ladirée_.--C'est possible; mais quand on veut faire des soldats
+avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir
+plus de matelots où c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats:
+c'est z'encore ce coquin de Décrès qu'a voulu faire des hommes à deux
+usances.
+
+_Le pilote Filiot_.--L'matelot est fait pour l'épiçoir, et l'soldat pour
+le fusil: en donnant l'un et l'autre à un homme, il faudrait lui donner
+en même temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans
+l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des
+soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier.
+Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content.
+
+_Maître Ladirée_.--Comme j'te disais donc tout-à-l'heure, on s'tappait
+proprement dans mon temps, et avant la révolution. Tiens, par exemple,
+en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81,
+n'est-ce pas?
+
+_Le pilote Filiot_.--Oui, en 78, plus ou moins; mais ça n'fait rien à la
+chose.
+
+_Maître Ladirée_.--Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la frégate
+_la Belle Poule_, que Dieu lui fasse paix et miséricorde! fut z'attaquée
+par toute une escadre anglaise qu'était z'en pleine paix. Le capitaine
+français, qu'était pas trop déchiré comme ça, dit z'à son équipage:
+«Enfants, c'est pas une nation civilisée qui vous attaque; c'est des
+brigands! et il faut z'en découdre!» Ce qui fut dit fut fait
+z'effectivement, et après cinq heures de combat z'un peu chaud, _la
+Belle Poule_, qu'avait criblé et éreinté une frégate de sa force, et
+qu'avait reçu toute la bordée de la lâche escadre qui l'avait z'attaquée
+dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme
+une petite demoiselle, avec son grand mât de hune coupé z'au raz du
+chouque et sa poupe défoncée, et faisant de l'eau comme un panier par
+les trous de boulets qu'elle avait reçus à la flottaison. Elle avait eu
+dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et
+tous ses gabiers tués. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'ça; tant
+plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus
+l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors à se repasser de la
+mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin à
+présent. Mais c'est égal; le nom du capitaine de _la Belle Poule_, que
+j'ai z'oublié de te réciter, c'est La Clocheterie.
+
+_Le Pilote Filiot_.--C'est toujours bon à savoir; mais il m'est avis, si
+je n'ai pas la berlue, que v'là z'un navire qu'entre sans pilote dans
+les jetées.
+
+_Maître Ladirée_.--Allons, mon garçon, va vite dans ta pirogue
+l'aborder, et souplement; car, pilote ou non à bord des navires, il faut
+que l'pilotage se paie.
+
+_Le pilote Filiot_.--Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit à la tour. Le
+capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais
+j'l'aurai: ces Américains, voyez-vous, ça croit éviter le paiement du
+pilotage, quand le pilote n'a pas abordé.
+
+_Maître Ladirée_.--Fais-le payer comme si tu l'avais pris à Barfleur;
+car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne
+faut pas que toi, marin, tu prêtes la main à d'sabus.
+
+
+
+
+V.
+
+Les filets d'abordage.
+
+
+Nous avons quelquefois eu lieu de parler à nos lecteurs de cet appareil
+dont les petits bâtiments de guerre s'enveloppent au mouillage, en
+certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce
+genre de défense, et que nous écrivons surtout nos esquisses maritimes,
+pour les gens étrangers à la marine, nous allons essayer de donner ici
+une idée exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage.
+
+Ces filets, dont la maille est à peu près de la largeur de la main, sont
+faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fixés par leur base
+sur la partie extérieure du bastingage, ils font le tour du navire
+qu'ils sont destinés à protéger contre les coups de main de l'ennemi.
+Des montants placés à une certaine distance les uns des autres servent à
+élever les filets à huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages,
+et lorsque ce réseau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le
+soutiennent, le bâtiment se trouve entouré d'un treillage plus difficile
+à franchir que les chevaux-de-frise, que l'on élève à terre avec tant de
+peine et de temps.
+
+C'est là, peut-être, ce que l'on concevrait difficilement sans
+l'expérience, qui a tant de fois démontré l'excellence des filets
+d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les
+plus hardis.
+
+Mais pour que ces filets puissent remplir complétement le but qu'on se
+propose en les _gréant_ (c'est le mot), il faut que ceux qui les
+dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on
+appelle _du mou dedans_. Lorsque les marins des péniches attaquent un
+navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement armés de longues
+faux, avec lesquelles ils cherchent à couper le réseau qui les empêche
+de sauter à bord. On sent bien que si les mailles du filet étaient trop
+raides, les assaillants parviendraient, plus aisément que lorsqu'elles
+sont molles, à couper le cordage tendu.
+
+Quelquefois nos bâtiments convoyeurs, non contents de dresser des filets
+d'abordage, selon la manière que nous venons d'indiquer, cherchaient
+encore à se prémunir contre les attaques de nuit, en installant de
+doubles filets.
+
+Ce dernier genre de réseau de corde n'est pas destiné, comme son nom
+semblerait l'indiquer, à doubler seulement les filets simples. C'est une
+tout autre installation.
+
+Les doubles filets d'abordage se dressent sur des montants ou des
+esparres, qui se meuvent verticalement le long du bord, où ils sont
+établis sur des charnières. Cette espèce de large tissu figure assez
+bien, sur les flancs d'un navire, ces filets avec lesquels on prend à
+terre des alouettes au miroir. Ce sont, à proprement parler, des ailes
+que l'on établit autour du bastingage. Au bout de chaque montant, on
+frappe une drisse et on suspend un boulet ou une gueuse de cinquante,
+pour que le poids de ces lourds objets puisse faire tomber sur la mer
+les filets abandonnés à eux-mêmes, quand on largue les drisses qui les
+tiennent élevés sur leurs montants mobiles.
+
+Les filets simples sont une arme défensive; les filets doubles sont une
+arme offensive. Voilà la différence entre ces deux appareils.
+
+Il est facile de comprendre que lorsque les péniches viennent aborder un
+navire ainsi garanti par ses doubles filets, il suffit de larguer ce
+redoutable appareil pour que les assaillants se trouvent pris sous les
+mailles des filets, qui tombent sur eux de manière à les envelopper
+comme dans un piége. Alors rien ne devient plus aisé pour l'équipage du
+bâtiment abordé, que d'accabler à coups de fusil et à coups de canon des
+assaillants à qui la liberté de se mouvoir et d'agir hostilement vient
+d'être ôtée.
+
+Un fait que l'on m'a souvent raconté, et dont tous les détails sont
+encore présents à ma mémoire, servira mieux encore que toutes les
+descriptions que l'on pourrait donner, à faire connaître tout le parti
+que pouvaient retirer de l'emploi des filets, les petits bâtiments de
+guerre qui mouillent sur les côtes, en présence de l'ennemi, dont ils
+ont à redouter les tentatives d'abordage pendant la nuit.
+
+Un lougre, corsaire du Nord, de Dieppe ou de Calais, je crois, se trouva
+être chassé, après avoir fait quelques prises, par une corvette
+anglaise, à laquelle il ne put échapper qu'en mouillant en dedans des
+bancs de Somme, sur un fond que le bâtiment ennemi, avec son grand
+tirant d'eau, ne pouvait s'exposer à franchir. La nuit s'approchait;
+mais avant que l'obscurité ne vînt envelopper tous les objets autour de
+lui, le capitaine du lougre vit, à la longue vue, la corvette mettre
+trois embarcations à l'eau, et puis après, ces embarcations, recevoir
+des armes qu'on faisait passer par dessus les bastingages, aux hommes
+qui les montaient.... Plus de doute; les péniches anglaises devaient
+venir, pendant la nuit, attaquer au mouillage, qu'il ne pouvait plus
+quitter, le pauvre corsaire français!
+
+Il ne fut pas difficile au capitaine du lougre de faire comprendre à son
+équipage tout le danger qu'il allait courir. Le corsaire n'avait pas de
+filets d'abordage: on se décida à en faire sans perdre de temps. Chacun
+se mit vaillamment à l'ouvrage, et avant l'heure de la marée, que
+devaient choisir les Anglais pour l'attaquer, le lougre se trouva
+_encagé_ et garanti, non pas seulement avec ses filets simples, mais
+encore avec les doubles filets qu'il venait d'improviser.
+
+«Les Anglais peuvent arriver maintenant quand il leur plaira, dit le
+capitaine à son équipage; vous les avez déjà battus d'avance.»
+
+Et, en effet, de longs avirons, au bout desquels s'étendaient
+extérieurement les doubles filets, présentaient autour du lougre
+l'aspect de deux énormes éventails prêts à envelopper, et à écraser tout
+ce qui aurait l'imprudence d'approcher le navire.
+
+On veillait partout, à bord du corsaire, aux bossoirs, à la hanche, par
+le travers. Tous les yeux effleuraient les flots calmes et silencieux;
+toutes les oreilles cherchaient à entendre le moindre bruit, le
+mugissement des flots, le vagissement de la houle à terre, le
+frémissement du peu de brise qui se jouait au roulis, dans les haubans
+et dans la mâture du lougre.
+
+Quelques heures d'attente se passent ainsi. On ne chante plus à bord du
+corsaire; on se parle tout bas: le capitaine veut faire croire aux
+Anglais que tout sommeille à son bord.... Minuit arrive.... On
+n'aperçoit rien encore; on n'entend rien....
+
+A une heure, un des officiers, placé sur l'avant, traverse la foule des
+hommes armés jusqu'aux dents, et qui encombrent le pont trop étroit du
+corsaire; il dit au capitaine: «Capitaine, regardez bien là.» Le
+capitaine regarde.... «Ce sont les péniches. Silence, enfants! veillez
+bien à ne faire feu et à n'amener nos doubles filets qu'à mon seul
+commandement...» L'équipage ne répond seulement pas, _oui, capitaine_,
+tant il sent la nécessité de faire silence et d'obéir sans dire un mot à
+l'ordre de son chef....
+
+Quel moment, que celui qui précède de si peu une attaque de nuit, à
+laquelle on est préparé! Comme les coeurs palpitent! comme les mains qui
+se rencontrent se pressent en frémissant de plaisir, de crainte ou
+d'impatience! Il y a bien des adieux faits en silence, et d'une manière
+bien expressive, dans un pareil instant!...
+
+Les péniches approchent. Trois points noirs se dessinent sur les flots.
+Les coups d'aviron, que donnent par longs intervalles les Anglais, sont
+encore sourds, mais on les entend, malgré la précaution qu'ils ont prise
+de garnir en drap leurs rames au portage, pour assourdir le bruit de
+leur nage. Rendus à une demi-portée de fusil du lougre, ils lèvent leurs
+rames: le plus grand silence règne partout dans l'obscurité qui
+enveloppe cette scène mystérieuse, et qui va devenir bientôt si terrible
+et si animée.... Les péniches paraissent se défier du calme qu'elles
+remarquent à bord du lougre. Elles se décident, au cas où elles seraient
+vues, à attendre la volée de l'ennemi, pour l'aborder ensuite avant
+qu'il n'ait pu recharger ses pièces.... Le capitaine français, qui
+pénètre le motif de leur retard à l'aborder, feint de tomber dans le
+piége: il ordonne de faire feu de deux pièces seulement; et, après cette
+explosion, les péniches donnent deux ou trois bons coups d'aviron, et
+les voilà le long du corsaire....
+
+C'est alors que les coups de feu partent, que les pièces pointées à
+couler bas, percent les péniches. Les assaillants veulent sauter à bord:
+ils rencontrent les filets d'abordage. Une des péniches veut fuir, et
+les doubles filets s'abaissent sur les embarcations, qu'ils enlacent de
+leurs réseaux inextricables: «Rendez-vous! rendez-vous!» crie le
+capitaine du corsaire aux Anglais, que les gens du lougre fusillent,
+pendant qu'ils cherchent à se dépêtrer de la maille des doubles filets.
+Les assaillants, assaillis à leur tour, sont percés, accablés, foudroyés
+sans défense. Ils ne peuvent que crier qu'ils se rendent.... Le feu
+cesse alors. On ouvre une petite partie des filets, et chaque prisonnier
+que l'on dégage du piége, passe à bord du corsaire pour être renfermé
+dans la cale. Une fois les péniches vides, on travaille, pour les
+maintenir sur l'eau, à boucher vite les trous des boulets qu'elles ont
+reçus.
+
+A peine tous les prisonniers désarmés sont-ils fourrés dans la cale, que
+le capitaine du corsaire s'écrie: «Mes amis, ce n'est pas le tout; la
+corvette a voulu nous prendre, il faut la prendre elle-même! Sautez-moi
+en double dans les péniches, allez prendre une touline sur l'avant pour
+remorquer le lougre; coupons nos amarres, et gouvernons sur la corvette
+anglaise!»
+
+Cet ordre est aussi vite exécuté que l'intention du capitaine est
+comprise. Les péniches, nageant sur l'avant, halent le corsaire vers
+l'endroit où l'ennemi est mouillé. Au bout d'une demi-heure d'efforts,
+le lougre est amené le long de la corvette anglaise, qui croit voir dans
+le navire qui s'approche, l'ennemi que ses péniches sont parvenues à
+enlever. Aussi, dès que le commandant anglais pense que le lougre est
+rendu assez près de lui, il lui hèle de jeter l'ancre. Il n'est plus
+temps: les trois embarcations qui remorquent le corsaire coupent leur
+touline et accostent la corvette, pendant que le lougre, avec les
+avirons qu'il a bordés lui-même, approche l'ennemi par l'arrière, et
+lui jette tout son monde à bord....
+
+La corvette, qui s'était dépourvue de la plus grande partie de son
+équipage, pour armer les péniches qui devaient enlever le lougre, se
+rend au bout de quelques minutes d'abordage. Le soir même de ce jour, si
+bien employé par le corsaire, le lougre victorieux rentrait à Calais,
+avec la double et glorieuse capture qu'il venait de faire.
+
+
+
+
+VI.
+
+Le Maître d'équipage.
+
+
+Un maître d'équipage initiait un jeune mousse à la connaissance des
+diverses manoeuvres qui composent le gréement, et, à chaque erreur que
+commettait l'élève dans cette longue énumération, le professeur lui
+appliquait sur les épaules cinq ou six coups du bout de la manoeuvre qui
+avait été mal désignée. L'officier de quart, présent à la leçon,
+s'approche du maître: «Il paraît, lui dit-il, que vous soignez
+particulièrement ce jeune homme?--Que voulez-vous, répond le vieux
+marin; il m'a été recommandé, et c'est bien juste: j'ai vu son père
+tomber mort à côté de moi au combat de Groais, et on doit quelque
+petite chose à la mémoire d'un ancien camarade.»
+
+Ce maître, si dévot au souvenir de ses amis, avait un fils qu'il
+comblait des marques de son active sollicitude. Violemment indisposé un
+jour contre lui, il le poursuivit dans la batterie du vaisseau, un nerf
+de boeuf à la main; mais, dans la rapidité de sa course, le pied lui
+manque, il tombe, et se luxe le pouce de la main gauche, en cherchant à
+amortir le poids de sa chute. Au juron que lui arrache la douleur, le
+fils s'arrête, et accourt aussitôt pour relever et secourir le rude
+auteur de ses jours. «Ma foi, monsieur, dit celui-ci en racontant sa
+mésaventure au chirurgien qui le pansait, le bon coeur de mon garçon m'a
+tellement remué l'âme, que je n'ai pu lui donner que neuf à dix coups de
+nerf de boeuf.» Il paraît que le bonhomme avait atteint là le maximum
+thermométrique de sa sensibilité paternelle.
+
+On a peu d'idée du respect qu'imprime à tous ses subordonnés le maître
+d'équipage d'un navire de guerre. A son aspect, tous les regards se
+portent sur les contractions de cette figure basanée, que la moindre
+contrariété agite avec force, que le plus léger murmure enflamme avec
+fureur. Cet homme, sorti de la classe des matelots, est plus terrible
+aux matelots mêmes, que les officiers, qu'un rang plus élevé met moins
+en relation que lui avec cette classe grossière. Les noms de _face de
+fer_, de _gare la bûche_, lui sont donnés, mais en cachette, et les
+railleurs ne se livrent à leurs saillies, qu'avec une sorte de terreur.
+Au coup magique du sifflet qu'il porte à sa ceinture, les hommes
+accourent, la manoeuvre s'exécute en silence et avec promptitude;
+malheur à celui qui le mécontenterait assez pour qu'il le traitât de
+_Paria_ ou de _Parisien_, son animosité ne se bornerait pas à ces
+dénominations, que les gens du métier considèrent pourtant comme les
+plus injurieuses pour un homme de mer.
+
+Ces coups de sifflet du maître de manoeuvres, qui composent, à
+proprement dire, le langage dans lequel l'officier communique avec
+l'équipage, produisent dans certaines circonstances une impression
+indicible. Quand deux navires, par exemple, s'approchent à portée de
+pistolet pour se combattre avec plus de certitude, au signe du
+commandant, part ce qu'on appelle le coup de sifflet de silence: tout se
+taît dans cet instant de terreur et de la plus morne attente. A peine le
+sifflet a-t-il cessé de se faire entendre, que la mort vole dans
+l'épouvantable fracas de cent bouches à feu. On peut rendre au bout du
+pinceau, qui reproduit le prestige de la vie, toute l'horreur d'une
+bataille, toute l'épouvante d'une scène de carnage: il n'est donné à
+aucune plume, à aucune éloquence de rendre l'effet du coup de sifflet
+qui précède la première volée que va lancer un vaisseau.
+
+Dans les premiers temps de notre république hélas trop éphémère, des
+ordres du jour réitérés défendirent aux officiers et maîtres de frapper
+les matelots sous leurs ordres. Les maîtres, que cette disposition
+philanthropique indisposait plus que les autres, répondaient aux marins
+qui se trouvaient dans le cas d'invoquer le bénéfice de la nouvelle
+réforme: «La loi défend de frapper, mais elle ne défend pas de pousser»;
+et l'impulsion valait quelquefois bien les coups qu'elle remplaçait. On
+conviendra que si ce n'était pas là transgresser la loi avec finesse,
+c'était au moins l'éluder avec force.
+
+
+
+
+VII.
+
+Les Corsaires travestis.
+
+
+Antoine Moëde[5], capitaine d'un corsaire, qui, pendant les deux
+dernières guerres, a laissé des souvenirs si honorables à la Guadeloupe,
+commandait une petite embarcation où il avait entassé cent hommes
+déterminés comme lui.
+
+[Note 5: La moëde est une pièce d'or qui dans les Colonies vaut de
+38 à 40 fr. C'est par allusion à la grande quantité d'or qu'avait gagné
+Antoine dans ses courses, qu'on le nomma Moëde.]
+
+Il rencontre au vent de la Désirade un grand bâtiment anglais richement
+chargé pour la Jamaïque: l'attaquer et le prendre fut l'affaire de peu
+d'instants pour des marins accoutumés à monter dans un navire marchand
+comme dans une salle de billard. L'équipage, dix-huit passagers et dix
+passagères furent mis à bord du corsaire avec leurs effets; trente
+Français furent chargés de reconduire la prise, et le corsaire fit voile
+pour la Pointe-à-Pître. Le lendemain de sa capture, il aperçut avec le
+jour un brick de guerre qui se dirigeait sur lui. Antoine Moëde, jugeant
+que ce bâtiment qui le gagnait était anglais, ordonna à ses gens de
+prendre toutes les robes qu'ils trouveraient dans les malles des
+passagères, et de s'en affubler. Il fut obéi à la minute, et on vit
+paraître sur le pont une cinquantaine de belles qui cachaient la
+fraîcheur de leur teint sous des ombrelles qu'elles agitaient avec
+autant de grâce qu'elles en pouvaient mettre. L'intention du capitaine
+était, en ordonnant ce singulier travestissement, de faire croire au
+navire ennemi que le corsaire n'était qu'un bateau caboteur, chargé de
+passagers et de passagères qui se rendaient d'une île à l'autre; et, à
+l'aide de cette ruse, d'échapper à la supériorité des forces du brick,
+qui l'aurait probablement abandonné sans le visiter; mais il n'en fut
+pas ainsi. A peine l'Anglais se vit-il à portée de canon, qu'il envoya
+toute sa volée. Certain de ne pas lui échapper par la fuite, Antoine
+demande à ses gens s'ils veulent sauter à l'abordage. Tous répondent: «A
+l'abordage!» Le corsaire vire de bord, cingle vers le brick, dont il
+reçoit une volée à bout portant; il l'élonge. Les braves amazones
+d'Antoine jettent leurs ombrelles et leurs chapeaux de paille au diable,
+tirent leurs poignards, arment leurs pistolets et sautent en écumant de
+rage à bord du brick anglais. En une demi-heure, le pont est couvert de
+sang et de morts. Un homme du corsaire saute sur le pavillon ennemi, et
+l'amène. Le brick se rend, et Antoine Moëde fait route avec sa glorieuse
+capture, pour la Pointe, où il rentre avec son équipage encore vêtu des
+costumes de femme, qu'ils n'avaient pas eu le temps de quitter avant
+cette rapide action. «Jamais, disait Antoine tout glorieux, le cotillon
+ne s'est mieux tiré d'affaires!» Je doute, en effet, que celui de
+Jeanne Hachette ou de l'héroïne de Vaucouleurs eût brillé de plus
+d'éclat dans la fureur d'un abordage.
+
+Le même capitaine, dans une course précédente, avait épuisé toute sa
+mitraille dans quelques engagements consécutifs; quoiqu'il mît toujours
+double charge dans ses canons, il lui restait encore quelque poudre;
+mais la mitraille lui manquait. Déjà on avait envoyé à l'ennemi les
+clous qu'on avait pu ramasser, le lest en caillou qu'on avait pu
+arracher de la cale. Il ne restait rien pour la dernière volée avant
+l'abordage: «J'ai dans ma chambre deux quarts remplis de gourdes!
+s'écrie comme par inspiration le capitaine: défoncez-les; chargez nos
+pièces avec des piastres!--Mais, capitaine, c'est votre argent, cela,
+lui dit son second.--Corbleu! c'est le placer à bon intérêt, mon ami!
+Feu, et à l'abordage!» Au bout d'une demi-heure, le navire ennemi fut
+enlevé.
+
+
+
+
+VIII.
+
+Le Cuisinier et le maître Coq.
+
+
+Parmi les gens qui ont à bord une charge importante, il faut compter le
+cuisinier, et ensuite l'homme qu'on appelle improprement _maître-coq_;
+car il valait mieux conserver la dénomination de _cook_ (mot anglais qui
+signifie cuisinier), que de donner au cuisinier de l'équipage le nom
+d'une volaille: mais, en fait d'étymologie, les marins n'y regardent pas
+de plus près que les académiciens qui vous apprennent que le mot
+_Beefsteaks_ signifie une tranche de boeuf ou de _mouton_ grillé.
+
+Le cuisinier des officiers met à peu près entre lui et le maître-coq, la
+distance qui existe entre un bottier à la mode et le savetier du coin;
+mais ces deux êtres, séparés par la science et les prétentions, sont
+réunis par la nécessité dans une cahutte enfumée, de la largeur d'un
+tonneau, et presque toujours fixée sur le pont, où elle est en butte à
+tous les vents et à tous les coups de mer. C'est dans ce laboratoire
+exigu que le chimiste culinaire, debout, préside à la confection de ces
+dîners de bord, dont la propreté ne fait pas toujours les frais, et dans
+lesquels la délicatesse est souvent sacrifiée aux circonstances.
+
+Les inconvénients attachés aux postes de cuisinier de navire n'engagent
+pas les phénix de la profession à s'embarquer pour parcourir, la
+casserole à la main, toute la sphéricité du globe. Aussi, nous
+l'avouerons, la plupart des cuisiniers de bord sont peu dignes du titre
+d'artiste, qu'ils s'arrogent modestement; car à les en croire, ils ne
+sortent tous de rien moins que de la bouche d'un ambassadeur, ou des
+fourneaux d'une excellence, ou même des cuisines de la cour. Ce serait
+cependant faire trop d'honneur au plus grand nombre que de supposer
+qu'ils sortent d'une assez mauvaise gargote.
+
+Si ces messieurs, toutefois ne donnent pas toujours aux passagers et aux
+officiers, les preuves d'un talent qu'on aime à reconnaître, il faut
+convenir qu'il en est qui offrent, dans certaines circonstances,
+l'exemple d'un dévouement absolu. Lorsque le navire, incliné par
+l'effort d'un coup de vent, plonge à chaque instant sous les vagues qui
+enlèvent tout sur le pont, on voit le cuisinier se faire amarrer dans sa
+taverne; et là, attisant avec une pince rouillée quelques charbons que
+lui dispute la tempête, il attend, la bouilloire à la main, que le thé
+soit chaud, ou qu'une lame enlève dans son passage, lui, sa cuisine et
+tout ce qui l'environne.... Quelques cuisiniers ont vu trancher leurs
+destinées par des événements de mer assez brusques. Les grands bâtiments
+de guerre offrent aux desservants de Comus des temples plus sûrs; car
+c'est dans l'entrepont qu'on place les cuisines, et là, du moins, ces
+artistes sont à l'abri des coups de mer.
+
+Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a été
+réduit en préceptes sous la plume des Beauvilliers et des Carème, les
+moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donné une teinte de
+littérature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu
+de matelots ordinairement peu lettrés, se sont arrogé à bord la
+suprématie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse
+des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'équipage leur fait trop
+souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes
+sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en
+lambeaux, le maître d'équipage ordonne au cuisinier de monter sur la
+vergue, où il a presque toujours mauvaise grâce, et c'est alors que les
+matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du
+malheureux, qui se cramponne à chaque objet comme à une planche de
+salut.
+
+Le maître-coq d'un vaisseau de guerre est chargé, avec l'assistance de
+trois ou quatre aides, de diriger l'ébullition d'une chaudière dans
+laquelle il entre à peu près deux barriques d'eau. Après que l'équipage
+a porté sa viande dans ce potage collectif, la chaudière est fermée au
+cadenas par la commission nommée chaque jour pour surveiller la
+coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase énorme sur les bancs d'un
+immense foyer, et à midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va
+être trempée. La chaudière est descendue, cent gamelles sont rangées
+autour d'elle, et le maître-coq, monté sur une estrade, plonge la vaste
+cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il
+distribue avec l'air d'impartialité d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais
+si le bouillon n'est pas du goût de ceux qui le reçoivent, si le boeuf
+ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et
+quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de
+cuisine, que les officiers ont de la peine à arracher à l'animosité des
+matelots. Voilà un des mille désagréments du métier: en voici un
+privilége. A la mer, la viande salée rend, dans l'eau où on la fait
+bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de
+droit au maître-coq, qui la vend à la première relâche; ensuite il jouit
+de la faveur de manger à la table du cambusier, où le vin rogné aux
+rations de l'équipage, est rarement épargné.
+
+Malgré la surveillance que l'on porte à la propreté douteuse du
+maître-coq, il s'introduit souvent dans la chaudière des corps assez
+étrangers à la confection des potages bourgeois. On a été jusqu'à y
+trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac,
+des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de près
+ces négligences: le maître et les aides-coqs reçoivent sur le dos vingt
+à trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon
+réconfortant est bu comme s'il n'avait été question de rien.
+
+
+
+
+IX.
+
+Suprême félicité du Matelot.
+
+
+Vous qui cherchez dans les voluptés d'un amour naïf, cette félicité d'un
+moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous
+qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions
+procurer à nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que
+les amants et les épicuriens, ne demandez qu'à l'étude ces douceurs qui
+consolent des femmes, et quelquefois même de la vie; vous ne devinerez
+jamais dans quelle espèce d'enivrement le matelot place son suprême
+bonheur?--Dans le vin? direz-vous peut-être.--Non pas
+exclusivement.--Dans l'amour du sexe?--Non pas encore
+exclusivement.--Dans la bonne chère?--Est-ce qu'il la connaît, lui?
+est-ce qu'il la conçoit, cette bonne chère, qui exige presque de l'art
+et de l'étude; lui, à qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf
+salé suffisent?--Où donc le matelot place-t-il sa félicité?--Vous allez
+le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand
+vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse à sa
+veste toute froissée dans son sac moisi. Il va demander à son officier
+la permission d'aller à terre. Cette permission, sollicitée le chapeau
+bas et l'oeil baissé, lui est accordée.
+
+En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connaît pas encore, il
+s'informe d'abord à quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays,
+et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout
+ce qui l'intéresse ou le préoccupe; car il sait qu'il aura affaire à
+tous deux.
+
+Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante après avoir bu,
+c'est la règle; puis il cherche l'occasion de se donner une peignée, et
+l'occasion ne tarde guère à lui sourire. Une ribotte à terre est, pour
+lui, le feu d'artifice d'une belle fête; les coups de poings en sont le
+bouquet.
+
+Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu
+qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand
+espace à parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui;
+dès que vous le voyez faire des embardées et placer avec une bachique
+coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est déjà un fort mauvais
+signe.
+
+Pour peu que dans l'auberge, théâtre de ses rudes jouissances, il y ait
+cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander à l'extérieur des
+motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez
+d'argent pour faire face aux prodigalités par lesquelles il veut
+signaler son luxe. Qu'un miroir brille à ses yeux demi-voilés de
+vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte à le
+payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur
+laquelle il s'est appuyé, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup
+de main, il fait voler en éclats ces verres fragiles, si fidèle image du
+clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans
+le désordre de ses actions et de ses idées: puis il paie largement; car
+cet argent qu'il méprise toujours, par philosophie, il le prodigue quand
+il s'agit de réparer ses folies, en affichant le superbe dédain qu'il
+professe pour le vil métal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale,
+mais de ce scandale qui appelle à grand bruit la force armée. Arrive
+seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire
+briller son audace, après avoir fait redouter son ardeur délirante. Un
+sabre est levé sur lui, il le fait voler en éclats, en s'armant
+spontanément d'un barreau de chaise brisée, tant les expédients lui sont
+familiers. Une baïonnette le menace, il l'écarte d'une main, en lançant
+un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au
+collet, c'est là, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le
+poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit
+le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poché et la chemise en
+lambeaux, il s'échappe avec la rapidité du cerf, tout glorieux d'avoir
+acheté, au prix d'une partie de ses vêtements et de sa sûreté
+personnelle, le plaisir d'avoir chaviré la garde et embêté un gendarme.
+
+Mais ce n'est encore là qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour
+compléter la farce, qu'il s'esquive de manière à être poursuivi, en
+fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut
+combiner sa fuite de façon à attirer ses adversaires sur le bord d'un
+quai ou le long du rivage, la partie sera délicieuse; car au moment où
+les _grippe-jésus_, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de
+lui, vous le verrez se jeter tout habillé dans les flots, et disparaître
+comme un autre Protée, aux regards ébahis des gardiens de l'ordre
+public. Une fois à la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre
+juridiction qu'il passe, en se flanquant à l'eau. Son domicile réel,
+c'est l'embarcation qui se rend à bord, et qui le pêchera en passant au
+moment où, faisant la planche, il nargue la garde à laquelle il vient de
+se soustraire.
+
+Tout mouillé, il arrive à bord; mais en saisissant la tire-veille de
+babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut
+prendre, pour se présenter avec une certaine aisance à l'officier de
+quart.
+
+--Lieutenant, me voilà rendu z'à bord.
+
+--C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste?
+
+--Mon lieutenant, je l'ai z'oubliée z'à terre, par mégarde.
+
+--Où t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi?
+
+--C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait.
+
+--Va demander ta ration à la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes.
+
+--Merci, mon lieutenant.
+
+Vous avez suivi notre philosophe dans l'épicurisme de ses plaisirs, mais
+il n'a eu garde d'épuiser toutes ses jouissances dans la coupe de
+volupté que lui a présentée la terre. Une fois à bord, il savoure de
+nouveau, en les ranimant, les délices qu'il a goûtées dans la journée.
+Ses camarades, restés à bord, l'écoutent avec ravissement, le
+questionnent avec curiosité.
+
+--Comment! tu as bûché trois gendarmes?
+
+--En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver à plat.
+
+--Et la garde?
+
+--La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une allée où il y
+avait une trappe. J'ai t'élevé la trappe, et mes joueurs de clarinette
+de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai
+_t'entrebâillée_, à seule fin de... v'là c'que c'est. (Car, remarquez
+bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit à son officier,
+_lieutenant, me v'là z'à bord_, dira à ses camarades _la calle que j'ai
+t'ouverte_. L's euphonique est pour le langage élevé; le _t_ tudesque
+pour la conversation familière.)
+
+--Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommodé
+l'oeil au beurre roux?
+
+--C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop près, et sans
+lunettes, encore.
+
+--Et ta chemise, qui te l'a déralinguée de c'te façon, en manière de
+brodure au crochet?
+
+--Le grapin à cinq branches d'un caporal, qui m'a demandé la moitié de
+ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un échantillon. Mais
+c'est égal, je m'suis-t'i amusé, bon Dieu de bois! J'ai cassé en plus de
+dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'hôtesse; j'ai
+défoncé la fenêtre avec la tête du mari, pour ne pas me faire mal aux
+mains, et j'ai marché, finalement, sur le ventre de plus de cinq
+crapaudins avant de me jeter en pagaye à l'eau. Mais j'ai tout d'même
+perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19
+francs, qui était si bonne.
+
+Et tous les auditeurs, émerveillés, de répéter en soupirant: «Ce nom de
+Dieu-là, s'est-il amusé!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la
+permission d'aller t'à terre.»
+
+Voilà la vraie félicité du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la
+sienne!
+
+
+
+
+X.
+
+Maître Lahoraine,
+
+OU QUI DE QUATRE OTE TROIS RESTE DEUX.
+
+
+Un homme aux formes sèches et arides, au teint maroquiné, se promène, le
+sifflet d'argent à la ceinture, sur les passavants du vaisseau _le
+Régulus_. C'est maître Lahoraine, un de ces vaillants matelots d'élite
+que Brest fournit à la marine militaire.
+
+Sur une des caronades du gaillard d'arrière, un jeune aspirant, le
+hausse-col sous le menton, s'étale nonchalamment et regarde avec
+distraction le haut du grand mât dans le gréement duquel des matelots,
+huchés çà et là, travaillent en chantant. L'aspirant fait le service de
+l'enseigne de quart. Il se lève en bâillant, jette quelques pas indécis
+sur les bordages si bien blanchis du gaillard d'arrière, et puis il
+accoste maître Lahoraine.
+
+--Eh bien, maître Lahoraine, vous faites les cent pas pour ne pas avoir
+la goutte?
+
+--Il faut bien, monsieur. Et vous, vous bâillez, à ce que j'ai l'honneur
+de voir, pour vous _dégourder_?
+
+--Il est si ennuyeux de monter la garde en rade!
+
+--Que voulez-vous? notre métier ne se compose que d'embêtements. Aussi
+j'ai bien promis que, si jamais j'ai un fils et qu'il veuille se faire
+marin, je l'étranglerai plutôt comme un canard, le gueux!
+
+--Est-ce que vous seriez encore de _mauvais poil_, maître Lahoraine?
+
+--Comment voulez-vous que ce soit autrement à bord de cette baille à
+brai, avec un équipage de danseurs et de maîtres d'armes! Ça sait friser
+une contredanse au _Plaisir de Brest_, mais c'est un bon à rien à bord,
+quand il faut danser sur une vergue et maintenir la propreté, qui est
+l'âme du vaisseau. Il est à six cent cinquante hommes, cet équipage-là,
+n'est-ce pas? Eh bien, s'il ne change pas d'amures pour courir une autre
+bordée que celle qu'il a prise, je le mangerai comme une..., comme une
+poule-mouillée, qu'il est, sous votre respect. Ce que je vous dis là,
+d'ailleurs, je l'ai dit plus de cent fois au commandant, aussi vrai que
+vous êtes un honnête homme!
+
+--Je conviens que vous avez affaire à des conscrits qui ne valent pas
+encore un vieil équipage; mais ils ont du zèle et font tout leur
+possible.
+
+--Leur possible! pardieu, la belle avance! leur possible! Mais ce n'est
+rien que cela, monsieur; et on voit bien que vous êtes encore jeune.
+Dans notre métier, vous apprendrez que ce n'est pas ce qui est possible
+qu'il faut faire, mais l'impossible.
+
+--L'impossible! c'est bien facile à dire, cela; mais comment me
+prouveriez-vous que c'est ce qui ne peut pas être fait, qu'il faut faire
+dans notre métier?
+
+--Comment?
+
+--Oui, comment?
+
+--Vous allez le voir.... Vous voyez bien, par exemple, combien il y a
+d'hommes dans cette grande hune?
+
+--Sans doute; j'y vois quatre hommes, quatre gabiers.
+
+--Eh bien, si je vous disais que je veux qu'il y en ait cinq dans
+quatre, que diriez-vous?
+
+--Je croirais que vous voulez là une chose impossible.
+
+--C'est justement ce que je voulais vous faire dire. A présent, vous
+allez voir comment je me patine pour faire l'impossible en marine, et à
+ma façon.
+
+Maître Lahoraine prend son sifflet; et, au moyen de quelques sons aigus,
+il fait entendre aux gabiers de la grande hune qu'il va leur donner un
+ordre.
+
+Les gabiers écoutent attentivement....
+
+_Un des gabiers_ répond au coup de sifflet du maître:--Holà!
+
+_Maître Lahoraine_, avec un ton radouci et en jetant un coup-d'oeil
+d'intelligence à l'aspirant:--Combien qu'es-tu, mes fils, dans c'te
+grand'-hune?
+
+_Un des gabiers_.--Maître Lahoraine, je sommes quatre.
+
+_Maître Lahoraine_.--Eh bien, puisque tu es à quatre, mes enfants,
+descends trois, et reste à deux là haut.
+
+_Un des gabiers_, après un moment d'hésitation.--Mais, maître Lahoraine,
+je vous ai dit que nous étiommes à quatre.
+
+_Maître Lahoraine_.--Je l'ai bien entendu, pardieu! crois-tu donc que je
+suis sourd?
+
+_Le gabier_.--Mais, vous avez dit de descendre trois et de rester deux;
+si, à quatre, il en descend trois, nous ne _restrommes qu'à qu'un_.
+
+_Maître Lahoraine_.--_Qu'à qu'un_! Je veux que tu descendes trois, et
+que tu restes à deux.... Allons, descends trois, et puis j'irai régler
+mon compte après, et te prouver que, qui de quatre ôte trois, reste
+deux, en marine. (Ici, nouveau coup-d'oeil d'intelligence de maître
+Lahoraine à l'aspirant, qui écoute, qui regarde et qui attend.)
+
+Les trois gabiers descendent. Le maître les compte à mesure qu'ils
+défilent silencieusement devant lui, l'épissoire au poignet, et le
+morceau de suif sur le chapeau.
+
+--C'est bon, te voilà trois. Actuellement, je vais voir dans la hune si
+je trouve mon compte.
+
+Le maître monte, en se balançant avec calme, dans la hune, où le seul
+gabier, pour attendre l'événement, se dispose à essuyer la sévère
+investigation de son impassible chef.
+
+--Combien es-tu dans ta hune, mon garçon? demande le maître en passant
+ses deux pouces dans les oreillettes du pont fort étroit de son pantalon
+bleu.
+
+--Maître Lahoraine, je suis à un, comme vous voyez bien.
+
+--En ce cas, tu m'as fait la contrebande d'un homme, et tu vas payer
+pour ceux qui m'ont fait la queue. Ah! tu veux aussi te fiche de moi!
+Attends, attends un peu!
+
+Et là-dessus, le bout du garant d'un palanquin sert à fustiger le
+malheureux gabier, qui n'a pas pu présenter à maître Lahoraine ses
+comptes en règle.
+
+Après ce châtiment si bien mérité et si vigoureusement appliqué, le
+maître redescend, avec son stoïcisme accoutumé, sur le gaillard
+d'arrière, où l'aspirant est demeuré spectateur fort intrigué de cette
+scène, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but.
+
+_Maître Lahoraine_.--Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire
+à un équipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots
+ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je
+n'aurais pas trouvé le reste de mon compte dans cette chienne de
+grand'-hune, que le feu du ciel _chamberde_?
+
+--Mais comment, dans votre temps, maître Lahoraine, auriez-vous pu
+raisonnablement trouver deux hommes où vous n'en auriez laissé qu'un?
+
+--Comment?... Aussitôt que ces trois _mateluches_ qui sont descendus
+auraient été en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoyé
+le long du grand étai dans la grand'-hune, pendant que j'étais à
+balander dans les grandes enfléchures; et une fois que j'aurais été là
+haut, j'aurais trouvé mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous
+disais tout-à-l'heure.
+
+--Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, deviné le
+stratagème?
+
+--Oui, sans doute, j'aurais deviné la farce à la figure. Mais j'aurais
+dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais été agréablement mis
+dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien,
+qu'on fait de l'impossible en marine. Mais à présent, il n'y a plus
+moyen, depuis qu'on nous donne des _matelas_ pour des _matelots_ et
+qu'on force les anciens maîtres d'équipage comme moi à compter, non plus
+par livres, onces, pintes et chopines, mais par _kakagramme_ et
+_cocolitre_; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis!
+Pauvre marine française! où ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre
+marine?
+
+
+
+
+XI.
+
+Le Chien de l'artillerie de marine.
+
+
+Bien avant que la renommée ne publiât les prodiges d'intelligence de
+_Munito_, et que l'histoire ne burinât les hauts faits des quadrupèdes
+de son espèce, il existait à Brest un caniche, recueilli par les
+artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et élevé dans les
+principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propriétaire en
+titre, le chien _la Bombarde_; chaque canonnier était son maître, et le
+régiment était devenu son père collectif et adoptif. Que de taloches lui
+avait coûté son éducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui
+valaient sa gentillesse et son utilité! car _la Bombarde_ n'était pas un
+chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans
+l'une et l'autre chambrée. Il payait au centuple, en bons offices
+militaires, les maîtres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et
+qui se chargeaient à l'envi des détails de sa toilette et de sa
+nourriture.
+
+Pendant l'exercice, planté sur son joli derrière devant le front du
+bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses
+pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confiée.
+Défilait-on par le flanc, il se plaçait en tête de la première compagnie
+de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partagé avec lui l'honneur de
+stationner auprès du chef de bataillon ou du colonel; car s'il était
+doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il
+mordait très-dur ses égaux, le chien _la Bombarde_! En un mot, personne
+n'était plus exclusif que lui sous le rapport des priviléges qu'il avait
+conquis, et qu'il n'était pas d'humeur à partager avec les animaux de sa
+race.
+
+Lorsque, sur le beau quartier de la marine, à midi sonnant, la garde
+montante défilait au son du tambour pour aller occuper les postes de
+l'immense port de Brest, _la Bombarde_ prenait le pas en partant de la
+patte gauche, pour se rendre d'abord à l'Hospice de la Marine, où les
+infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os
+de la viande mangée par les malades.
+
+Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les
+postes du port, joyeux de recueillir une caresse là, de recevoir une
+culotte plus loin, et de faire un tour de promenade à quinze pas de la
+guérite, avec la sentinelle placée à l'extrémité du quai de la Digue, la
+dernière des nombreuses stations du port.
+
+Le soir, c'était bien autre chose! A peine le souper de la caserne
+était-il mangé que notre infatigable inspecteur se disposait à faire sa
+ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le
+gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa
+haute porte pour laisser passer _la Bombarde_ dans ce port si bien
+gardé, et où jamais aucun être humain n'aurait pu s'introduire sans
+donner le mot d'ordre à la garde ou le mot de ralliement à l'impassible
+sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre à donner; son museau lui
+servait de passeport, et ses bonnes intentions étaient trop
+universellement reconnues pour qu'il inspirât la plus petite défiance
+aux hommes chargés de la surveillance des arsenaux et des magasins.
+
+Les sentinelles posées la nuit, dans les parties les plus solitaires du
+port, ont d'autant plus besoin d'être surveillées, que la moindre
+négligence de leur part peut souvent leur coûter la vie, ou compromettre
+la sûreté générale.
+
+Lorsque, par exemple, les forçats parviennent, pendant une nuit obscure,
+à briser leurs fers épais, ces malheureux cherchent, en tuant les
+sentinelles qui pourraient s'opposer à leur passage, à se frayer une
+voie sûre pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne.
+
+Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa guérite
+un abri contre la pluie ou le vent! Le forçat qui s'évade, armé d'une
+_gournable_ en fer, cloue au pavois de la guérite l'imprudente
+sentinelle qui s'est laissée aller au sommeil. Que de fois les officiers
+de ronde n'ont-ils pas rencontré, baignés dans leur sang, les malheureux
+soldats dont les forçats avaient coupé le bout des pieds avec un cercle
+en fer, qu'ils avaient réussi à convertir en une faux tranchante! Une
+sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes éloignés, en
+s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette
+guérite autour de laquelle rôde si souvent le désespoir du galérien qui
+soupire après la liberté!
+
+Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux,
+invite les galériens à s'évader, savent prévenir l'événement en
+tournant, le fusil armé, aux environs de leur guérite. C'est la chasse
+qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le galérien
+déserteur croit se débarrasser d'un incommode surveillant, en se jetant
+sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou
+sa baïonnette dans le corps, et crie: _A la garde_!
+
+_La Bombarde_ avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement
+les plus menacés, et lorsque surtout des soldats nouvellement arrivés au
+régiment, se trouvaient placés à ces postes, il sentait un conscrit à
+une lieue de lui. Dès qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la
+tirait par le pantalon ou la guêtre, avec humeur, avec autorité même,
+comme pour lui reprocher son imprudente négligence, et il paraissait lui
+dire: _Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la
+vie_?... Quand la sentinelle n'était que réfugiée dans sa guérite, le
+caniche de ronde l'obligeait à en sortir, et ne lui laissait de repos
+que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutumée.
+
+Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un forçat
+déserteur, oh! alors, l'affaire du fugitif était claire: le chien
+courait donner l'éveil à tous les postes; ses aboiements appelaient la
+garde, et la garde, sur les pas de _la Bombarde_, était certaine de
+faire une bonne capture. Une ronde d'officier supérieur produisait
+moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de _la
+Bombarde_. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait
+occupé un grade élevé. Chien, il marchait à quatre pattes, et ne
+subsistait que grâce à la commisération et à l'amitié des militaires ses
+camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus
+intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents
+que certains chiens?
+
+Les anciens, dès qu'un conscrit arrivait au régiment, ne manquaient
+jamais de dire au dernier venu: «Tu vois bien ce caniche-là, n'est-ce
+pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te
+réveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu
+aurais à faire à tout le régiment.»
+
+Un jour, jour de malheur et de fatalité! un gros Lorrain tombe avec un
+groupe de beaux frais conscrits, à la caserne. Le tour de garde du
+nouvel agrégé arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du
+chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve placé auprès de
+la Tonnellerie. _La Bombarde_ commence, comme d'habitude, son service à
+minuit. Le silence qui règne autour de la guérite de la Tonnellerie
+l'inquiète: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de
+le réveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille
+profondément, l'épaule appuyée sur le côté de sa guérite, et le fusil
+posé entre ses jambes affaissées. A cet aspect, _la Bombarde_ recule; il
+revient bientôt à la charge, et de sa dent animée il tire avec humeur le
+bas de la guêtre du conscrit, qui, surpris désagréablement au milieu de
+son somme, commence à avoir peur d'abord, et finit, une fois rassuré,
+par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le
+déranger si mal à propos. _La Bombarde_ s'irrite; le conscrit se met en
+colère: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baïonnette
+et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, percé de
+coups, sous la main de celui qu'il a peut-être arraché à la mort.
+
+Le caporal de la porte du Moulin-à-Poudre vient à une heure du matin
+relever gaîment la sentinelle. A quelques pas de la guérite, son pied
+rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien
+mort! La lune commençait à éclairer cette partie du port. Un funeste
+pressentiment engage le caporal à porter attentivement les yeux sur
+l'animal qui gît là sans vie auprès de la sentinelle, qui voit avec
+délices le moment où elle va retourner à son corps-de-garde bien clos et
+bien chaud.... «C'est la Bombarde! s'écrie avec effroi et douleur le
+caporal.... On l'a tué!... Qui l'a tué?...--C'est moi, répond niaisement
+le conscrit.--Vous, gredin?--Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu
+aussi!--Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grâce au ciel!
+Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.--Sans doute que je
+la descendrai!--Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le
+régiment te passe sur le corps.»
+
+Le poste, instruit du triste événement, accourt. Les restes de _la
+Bombarde_, enveloppés dans une capote, passent la nuit au
+corps-de-garde, et les plaintes et les malédictions du poste tombent sur
+l'infortuné meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde,
+relevée à midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et
+son fusil; mais le caporal lui a dit à l'oreille de garder son sabre. Ce
+mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprès
+de la porte de Landernau. Là, le vengeur de _la Bombarde_ force son
+meurtrier à croiser le fer, et en moins d'une seconde l'âme du conscrit
+va rejoindre celle _du chien de l'artillerie_, si toutefois un chien qui
+eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une âme.
+
+Tout un régiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa
+figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne
+qui a vu, depuis le trépas de _la Bombarde_, la guerre et la mort
+renouveler cinq à six fois le régiment des canonniers, dont il surveilla
+le service pendant toute sa vie.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+Causeries, Contes, Aventures
+
+Et Traditions de Bord.
+
+
+
+
+I.
+
+Causeries de Marins.
+
+
+Il faisait calme plat: une tente ombrageait le gaillard d'arrière des
+rayons d'un soleil ardent, et l'équipage inoccupé se livrait à ces
+entretiens bizarres, saccadés, variés et quelquefois piquants, comme
+tout ce qui porte l'empreinte du caractère saillant des marins. Nous
+nous trouvions alors par le travers des Bermudes. Un matelot borgne (et
+je me le rappelle d'autant mieux, que cet incident de physionomie me
+l'avait déjà fait remarquer) se tenait sur la barre immobile, en
+regardant à chaque instant, de l'oeil qui lui restait, si quelque peu de
+brise ne s'élevait pas d'un des points du magnifique horizon qui nous
+entourait de son cercle immense. Le capitaine, en corps de chemise,
+fumait indolemment un cigare, allongé sur son banc de quart, comme s'il
+avait foulé l'ottomane la plus élastique.
+
+--Théodore, dit-il brusquement au matelot qui était à la barre du
+gouvernail, où diable as-tu donc perdu ton oeil!--Ma foi, _cap'taine_,
+répond le matelot, un peu embarrassé de cette question imprévue..., vous
+me demandez _où c'que_ j'ai perdu mon oeil?... Mais dame!... je l'ai
+perdu à la lecture..., et puis d'un coup de poing.--Ah! tu sais donc
+lire?--Pardieu! si je sais lire! j'ai eu assez de mal à l'apprendre pour
+m'en souvenir; et tenez, l'endroit où j'ai fait mon éducation, n'est pas
+loin de nous à présent. C'est à Saint-Georges-des-Bermudes. J'étais
+prisonnier là, et un canonnier d'artillerie de marine, pris sur le même
+navire que moi, m'a appris la lecture dans le livre de l'_École du canon
+à bord des vaisseaux_ de S.M.I. et R.--Mais qui donc t'a défoncé l'oeil
+qui te manque?--Est-ce que je ne vous l'ai pas déjà dit: il a coulé à la
+lecture, et puis un coup de _poing de bout_ d'un mauvais sujet, _un
+espèce_ de maître de danse _d'à bord du Messager_ m'a fait le reste
+dans une dispute _ou c'que_ je n'avais pas tort.--Que faisais-tu donc
+aux Bermudes, quand tu y étais prisonnier?--Mais je montrais la langue
+française, quoi, _cap'taine_!--Toi, la langue française! et savais-tu
+assez d'anglais encore pour te faire comprendre de tes élèves?--Pardieu,
+je crois bien! _j'étiommes_ deux prisonniers qui _saviommes_ l'anglais
+et le français, comme les Anglais même et des capitaines de vaisseau! A
+ce dernier trait de naïveté et de modestie, le capitaine ne put
+s'empêcher de rire aux éclats; le matelot au contraire semblait piqué de
+ce que son chef se permît d'élever des doutes sur son savoir en fait de
+langues.--Mais, _cap'taine_, vous riez, lui dit-il: donnez-moi plutôt un
+coup d'eau-de-vie et un livre anglais, et si je ne lis pas le livre
+anglais tout aussi bien que j'avalerai l'boujaron, vous m'ferez
+r'trancher ma ration d'vin pendant toute la traversée.--Mousse! s'écrie
+aussitôt le capitaine, va me prendre un verre d'eau-de-vie, et
+apporte-moi un de mes livres anglais. Le mousse monte quelques secondes
+après avec un large verre d'eau-de-vie et une petite brochure que le
+capitaine ouvre alors et présente à Théodore.--Tiens, lis-moi ce
+titre-là.--_Cap'taine_, dit _Théodore_, un peu embarrassé, j'vous
+préviens que j'entends bien l'anglais à la parole, mais que je ne sais
+pas bien lire à l'écriture ni à la lecture.--C'est égal, lis-moi
+cela.--_Théodore_ songe alors à déchiffrer le titre de la brochure: _The
+pi...l...o...t... the pilot... c...o...ast, at... lan...t...i...c...
+b..i..grec...bi..; R...o..ro... b...e...r...t... Robert...
+B...l...ac...k... f...o...r...d... ford, blague forte_.--Eh bien!
+reprend le capitaine, après que Théodore a fini sa laborieuse
+appellation, ce n'est pas difficile à traduire cela! Sais-tu ce que ça
+veut dire en français?--Ma foi, ça veut dire, répond le matelot, assez
+en peine d'attacher quelques idées aux mots de _Coast_ et d'_Atlantic_,
+ça veut dire que...--Allons, voyons, accouche donc de ta traduction!--Eh
+bien! cap'taine, ça veut dire en bon français que le pilote, ou celui
+qui tient à présent la barre, _blague fort_, après avoir bu l'coup de
+chnick, et qu'il ne sait pas un mot d'anglais.... Voilà!
+
+
+
+
+II.
+
+Les deux Aspirants.
+
+
+Parmi nous, gais aspirants de marine, il y avait des contes de
+faux-ponts que chacun brodait à sa manière, comme ces charges que les
+élèves peintres se plaisent à inventer et à embellir dans leurs loisirs
+d'atelier.
+
+La plus petite bizarrerie dans un événement, du reste fort ordinaire,
+donnait lieu quelquefois à des exagérations qui ensuite finissaient
+toujours par être enregistrées dans les annales burlesques de la charge
+du bord. Les aspirants étaient les caricaturistes de la marine, et en
+cette qualité ils remplissaient leur mission avec un scrupule dont
+plusieurs notabilités de l'armée navale n'ont pas toujours eu lieu de se
+féliciter.
+
+Au nombre de leurs charges favorites, je m'en rappelle une qui pour nous
+n'était pas dépourvue d'originalité. Peut-être qu'en la retraçant ici à
+l'aide de mes souvenirs, elle perdra à la lecture une grande partie du
+mérite qu'elle avait dans la tradition. Mais à quinze ou dix-huit ans on
+n'est pas difficile sur la valeur des contes qui amusent. Tout ce qui
+fait rire à cet âge est de bon aloi; mon conte aujourd'hui paraîtra
+peut-être impossible, d'assez mauvais goût? N'importe! je le hasarde
+parce qu'il m'a plu il y a quelque vingt années. Personne ne sera forcé
+de le trouver exquis, délicieux; le voici:
+
+Un vieux chef de timonnerie avait un fils à qui il fit donner une assez
+bonne éducation pour qu'à quinze ans il devînt aspirant de seconde
+classe.
+
+Le père Larigot ne se sentait pas d'aise d'avoir réussi à faire du fils
+Larigot un sujet qui, imberbe encore, se trouvait presque aussi avancé
+en grade que l'auteur de ses jours. Il obtint, pour rendre ce glorieux
+rapprochement plus frappant à tous les yeux, de faire embarquer son
+héritier sur la même frégate que lui.
+
+Larigot était brave homme, mais un peu grotesque dans son langage et ses
+manières. Son fils commençait déjà à se sentir de l'ambition; cependant
+on le voyait encore se promener familièrement avec son père bras dessus,
+bras dessous, sur la dunette ou sur le gaillard d'arrière.
+
+Le dimanche, lorsque le père timonnier demandait à aller à terre, les
+bras bariolés d'un double galon de sergent-major, le fils aspirant
+consentait à l'accompagner avec son frac bleu couronné des deux trèfles
+d'uniforme. Ils allaient même ensemble boire de la bière et sabler,
+par-dessus tout cela, le verre de punch, tant le père était glorieux de
+pouvoir trinquer avec son cher enfant!
+
+Un soir, l'enfant ramena à bord le vénérable auteur de ses jours, un peu
+pris de boisson. Le lieutenant de garde félicita le jeune aspirant sur
+sa piété filiale. On mit le père à la fosse-aux-lions, et les collègues
+du fils Larigot ne manquèrent pas de plaisanter le jeune homme sur la
+ribotte qu'il venait de faire en famille. De là un coup d'épée du fils
+Larigot avec un de ses malins confrères. Le père, sorti de la
+fosse-aux-lions par l'intercession du fils, servit de témoin à l'enfant,
+qui se battait pour lui. Après le duel vint le déjeuner, comme c'était
+alors la règle. Le père Larigot se grisa une seconde fois avec les
+aspirants; seconde visite du père Larigot à la fosse-aux-lions en
+arrivant à bord. C'était justice. En 1804, le fils s'avisa de choisir
+pour maîtresse une femme que le père courtisait, et qui devint, malgré
+les filiales représentations du jeune homme, la belle-mère de notre
+aspirant de deuxième classe.
+
+Le commandant de la frégate, choqué de l'inconvenance qui pouvait
+résulter de la présence du père et du fils à bord du navire où ils
+occupaient des grades à peu près égaux, débarqua le père.
+
+Avec un peu de travail le fils devint aspirant de première classe, et
+le père se félicita encore d'avoir donné le jour à un garçon qui était
+devenu son supérieur. Funeste joie, triste orgueil de père! que de
+larmes il devait lui coûter!
+
+La flottille de Boulogne fut créée. Il fallait bien des capitaines pour
+trois ou quatre mille prames, chaloupes canonnières, bateaux-plats,
+bombardes, péniches et bateaux-canonniers. Le père Larigot devint
+capitaine de canonnière en sa qualité de chef de timonnerie, grade dans
+lequel il devait stationner toute sa vie.
+
+Le fils, par une singulière coïncidence, commandait une section de
+canonnières, qui se rencontra sur les côtes avec la canonnière que
+montait le père Larigot. Comme le guidon de commandement était à bord du
+fils, et que le père manoeuvrait fort mal, le commandant de la section
+ordonna, par un signal, les arrêts au capitaine de la canonnière dont il
+ne connaissait que le numéro et la mauvaise manoeuvre.
+
+Le lendemain il apprit qu'il avait puni son respectable père, et
+celui-ci eut la douleur d'apprendre qu'il avait été puni par son garçon
+à la face de toute la flottille de Boulogne.
+
+Sortons de cet état, s'écria-t-il, en recevant le compliment de
+condoléance de son fils; si j'avais su les mathématiques, l'empereur
+m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et
+ce qui me manque pour avancer; il m'en coûtera moins de recevoir des
+leçons de mon fils, que d'un professeur étranger.
+
+Le père avait la tête dure: le fils était vif. Souvent il arriva au
+maître de dire à l'élève, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne
+savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui
+lui jeta l'éponge du tableau au visage. L'élève resta chef de
+timonnerie.
+
+Les aspirants alors étaient en bon train pour avancer. Le fils Larigot
+devint enseigne de vaisseau à la barbe déjà grise du père Larigot. Dès
+lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom.
+
+Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef
+de timonnerie, il changeait de route, et le père Larigot poursuivait
+obstinément sa géniture dénaturée, en lui criant: Tu es un orgueilleux,
+un enfant sans entrailles, à qui j'ai eu la bêtise de mettre des
+épaulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta défunte
+mère, que le ciel confonde! un garnement de cette espèce! Et le fils
+murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel
+ivrogne!
+
+Quelques années se passèrent sans que le père, envoyé à Brest, revît le
+fils, qui se trouva embarqué à bord d'un vaisseau de la division
+d'Anvers.
+
+Un beau jour, des escouades de maîtres, de quartiers-maîtres et de
+matelots, arrivèrent dans ce dernier port pour être réparties entre les
+différents bâtiments qui composaient l'escadre.
+
+Les commissaires de marine, qui dans ce temps-là du moins avaient la
+plume assez malencontreuse, désignèrent le chef de timonnerie Larigot
+pour être embarqué à bord du vaisseau même où le fils faisait, en sa
+qualité de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il
+était justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui présenter
+son billet d'embarquement.
+
+--Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe,
+que....
+
+--Comment vous nommez-vous?
+
+--Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet.
+
+--Quoi! c'est encore vous? que le diable vous emporte!
+
+--Que le diable t'emporte toi-même, entends-tu, mauvais garnement de
+fils!
+
+--Capitaine d'armes, conduisez-moi cet homme à la fosse-aux-lions, et
+s'il raisonne, qu'on le mette aux fers.
+
+--Ciel! est-il possible d'avoir un fils de cette façon! Mais non, tu
+n'es pas mon enfant, je te renie et je te maudis.
+
+--Vous avez raison; je ne suis que votre supérieur. Conduisez cet homme
+à la fosse-aux-lions.
+
+Le malheureux père alla maudire pendant sept à huit jours à la
+fosse-aux-lions et sa paternité et le sort qui le condamnait à croupir
+dans un grade où tous les blancs-becs d'aspirants lui avaient déjà passé
+sur le corps.
+
+Mais le père Larigot dans son infortune avait du moins une consolation.
+La femme qu'il avait épousée malgré les calomnieuses représentations de
+son indigne fils, était encore jeune; elle avait voulu le suivre de
+Brest à Anvers, et, en dépit de la discipline du bord qui ne permettait
+pas aux bâtiments de l'escadre de recevoir des femmes, elle était
+parvenue à s'introduire sous un costume de novice. Un petit mousse assez
+espiègle, qui devina le travestissement de l'_épouse_ du chef de
+timonnerie, parvint, en se rendant à bord dans l'embarcation du soir, à
+lui inspirer assez de confiance pour qu'elle lui avouât que c'était M.
+Larigot son mari, qu'elle allait voir sous le déguisement qui cachait
+son sexe.
+
+Ce petit mousse était celui de l'enseigne Larigot; enfant trop dévoué à
+son maître, il répond à la pauvre dame:
+
+--Oui, votre mari, je sais ce que c'est: mon maître n'a jamais dit qu'il
+fût marié, mais c'est égal. Aussitôt que nous serons arrivés le long du
+bord, vous vous glisserez par un sabord de la batterie avant qu'on ne
+vienne visiter l'embarcation, et je me charge du reste. Comme il fait
+nuit et que mon maître est couché, tout s'arrangera au mieux.
+
+Le canot arrive, madame Larigot, aidée du petit mousse, se glisse comme
+un rat par le sabord entr'ouvert au-dessous duquel se balance
+l'embarcation. Le mousse saisit par la main celle qu'il croit être la
+mystérieuse maîtresse de son maître, et il la conduit, elle ignorante
+des usages du bord, dans la chambre même de l'enseigne Larigot, qui déjà
+dormait du sommeil le plus profond.
+
+Une voix toute féminine le réveilla en tremblotant. La porte ouverte par
+le mousse se referme sur ce couple infortuné ou trop fortuné.... Comme
+on voudra.
+
+--Mon ami Larigot, c'est moi!... si tu savais ce que j'ai été obligée de
+faire pour venir te voir à bord!... je me suis déguisée.
+
+Et des baisers que la pauvre femme croit les plus conjugaux du monde,
+empêchent l'enseigne, encore tout étonné de sa bonne fortune inespérée,
+de répondre à d'aussi tendres preuves d'amour.
+
+On assure que la nuit cacha, de ses voiles obscurs, une scène à peu près
+incestueuse.
+
+Une demi-heure se passa; madame Larigot croyait toujours être dans les
+bras de son mari.
+
+Mais l'erreur dura trop ou trop peu; dès qu'il ne lui fut plus possible
+de se méprendre sur la non-identité des personnes, la victime de cette
+méprise se mit à crier, en s'échappant des bras de celui qui n'était pas
+son époux. Le canonnier de faction à la porte de la Sainte-Barbe, où
+était la chambre de l'enseigne, accourt à ce bruit; on se réveille, des
+fanaux viennent éclairer la scène, et le fils Larigot reconnaît, dans sa
+facile et nocturne conquête, sa belle-mère!
+
+A bord d'un vaisseau de ligne, les nouvelles de cette espèce circulent
+vite. On n'épargna pas, une demi-heure seulement, à la susceptibilité
+conjugale du père Larigot, la connaissance d'un événement qui devait
+encore ajouter à la haine qu'il avait conçue pour son malheureux fils.
+Méconnu, injurié et bloqué par lui! passe encore, s'écria-t-il, dans son
+délire. Mais co... co... cohabiter avec ce monstre qui déshonore mes
+cheveux blancs en subornant ma femme, non: je ne le souffrirai pas!
+Qu'on me donne un poignard, un pistolet, un couteau, n'importe quoi!
+
+Le gardien de la fosse-aux-lions lui répond avec le plus grand
+sang-froid:
+
+--Je n'ai rien de tout cela à votre service pour le moment.
+
+--N'y a-t-il pas ici un épissoir?
+
+--Oui, mais vous aurez bigrement de la peine à vous tuer avec ça.
+
+--N'importe! j'essaierai; je ne puis plus vivre.
+
+--Tenez, chef, voilà celui qui pique le plus.
+
+Et l'infortuné père Larigot prend son épissoir et d'une main conduite
+par la rage, il s'enfonce violemment entre les côtes le fatal et lourd
+instrument que l'imbécillité du gardien lui a offert.
+
+Le fils Larigot ne se montra pas inconsolable en apprenant la fin
+malheureuse de son père; lui-même périt d'une manière funeste quelque
+temps après, en prenant un bain de pied dans une assiette à soupe.
+
+La morale de cette histoire déplorable est qu'on ne doit jamais naviguer
+à bord du même navire que son père.
+
+
+
+
+III.
+
+Dialogue
+
+ENTRE LE CONTRE-MAITRE D'ÉQUIPAGE LESTUME ET LE NOVICE LHOMMIC.
+
+_Sur le gaillard d'avant d'un vaisseau de l'expédition d'Alger_.
+
+
+_Lhommic_.--Sans être trop curieux, maître Lestume, pourrait-on demander
+si j'allons, oui ou non, à Alger, et si c'est sûr que l'on se tapera?
+
+_Lestume_.--C'est possible; mais ce n'est pas si sûr que du vinaigre.
+
+_Lhommic_.--Pourquoi donc cela?
+
+_Lestume_.--Parce que le vinaigre est ce qu'il y a de plus sûr au monde.
+
+_Lhommic_.--Mais c'est pas ça que j'voulais dire; j'voulais comme qui
+dirait vous d'mander si Alger est fort?
+
+_Lestume_.--Est-ce que tu as vu des forts qui étaient faibles? Alger est
+un fort, n'est-ce pas? Eh bien, qui dit fort, dit tout; parce qu'un fort
+est un fort, quoi!
+
+_Lhommic_.--Sans vous commander, voulez-vous me dire tant seulement si
+c'est une île?
+
+_Lestume_.--C'est une île, et c'est pas une île; c'est une terre, et ce
+n'est pas une terre; c'est l'un et l'autre.
+
+_Lhommic_.--Je me suis laissé dire qu'il n'y avait pas d'eau?
+
+_Lestume_.--Qué qui t'a dit cela? Il y a quinze brasses d'eau à
+demi-encâblure de la côte.
+
+_Lhommic_.--Mais j'entendais de l'eau bonne à boire.
+
+_Lestume_.--Eh bien, s'il n'y a pas d'eau, on boira du vin; voyez donc
+le grand mal!
+
+_Lhommic_.--C'est pas moins une belle chose, qu'la guerre, comme on dit,
+mais quand on en est revenu.
+
+_Lestume_.--C'est bon à dire à terre, c'te parole; mais à la mer,
+j'avons chaviré le proverbe, et j'disons qu'la guerre est une belle
+chose quand on y va.
+
+_Lhommic_.--Oui, mais s'il y a, pas moins, beaucoup d'canons à ce fort
+d'Alger....
+
+_Lestume_.--Eh bien! tant plus d'canons à prendre, tant plus à la part
+quand ils seront pris, comme disaient les frères de la côte de
+Saint-Domingue; mais t'as pas connu ça, toi, et t'as pas même assez
+d'connaissance pour l'avoir deviné.
+
+_Lhommic_.--Mais l'vaisseau ne marche pas; avec une brise carabinée, il
+n'file qu'huit noeuds.
+
+_Lestume_.--C'est égal; _qui va piano va sano_, comme dit l'Anglais.
+
+_Lhommic_.--C'est pas l'embarras, j'arriverons toujours assez tôt; car
+une fois que j'serons là....
+
+_Lestume_.--Eh bien, une fois que tu seras là, au premier coup de
+sifflet d'_embarque les grands canotiers_! tu prendras ton aviron en
+forme de plume, t'arrimeras des soldats entre les bancs, t'iras le bout
+à terre, et quand t'auras débarqué le pousse-caillou, tu pousseras de
+fond avec la gaffe, et tu reviendras à bord prendre ton poste de combat,
+s'il y a moyen de se seringuer avec la terre. Quand l'pavillon z'a-t-été
+insulté, il faut en découdre, je ne connais que cela.
+
+_Lhommic_.--Mais l'pavillon a-t-il été bien-t-insulté?
+
+_Lestume_.--L'commandant l'a dit, toujours; et il doit s'y connaître,
+lui qu'a toujours fait la guerre en temps de paix. Tu n'étais donc pas
+là, quand il a fait un coup d'platine avec l'équipage? «Enfants! qu'il a
+dit, l'pavillon d'Henri IV a-t-été blasphémé et molesté, et j'compte sur
+vous pour aller le laver dans le sang des _Barbaresses_!»
+
+_Lhommic_.--Qu'est-ce que c'est que le sang _barbaresse_?
+
+_Lestume_.--Imbécile! tu ne vois pas que c'est le sang des Barbares?
+
+_Lhommic_.--C'est donc des Barbares, que les bourgeois qui sont dans
+Alger?
+
+_Lestume_.--Je crois bien, puisqu'ils ont insulté l'pavillon d'Henri IV.
+
+_Lhommic_.--Mais c'est pas l'pavillon d'Henri IV, puisque Henri IV
+n'était pas dans la marine.
+
+_Lestume_.--Allons, t'es trop borné pour entrer avec moi dans les
+explications de l'histoire. Mais j'suis pas fâché d'aller un peu m'taper
+avec ces parias-là; il y a long-temps que j'n'avons entendu des
+grognards de 36; je commençais à me rouiller.
+
+_Lhommic_.--Mais vous étiez pas moins, pourtant, à Navarin?
+
+_Lestume_.--Oui, mais ça compte pas, ça. Les Turcs, c'est pas des
+matelots: c'est des chalandous de la rivière de Nantes, et c'est pas
+plus marins que des Parisiens.
+
+_Lhommic_.--Ah! ma foi, moi, j'aime mieux rester rouillé, que d'me
+dérouiller à coups de boulets.
+
+_Lestume_.--Oui, j'crois avoir doutance que t'as pas le coeur bien
+guerrier; mais je te relev'rai l'courage, n'aie pas peur. J'ai demandé
+z'au capitaine de frégate à te donner z'un poste sur la dunette, parce
+que c'est là qu'il y a le plus de tabac à recevoir dans un combat, et ça
+forme un jeune homme plus vite. Et puis, vois-tu bien, j'ai dit au
+capitaine d'armes, qu'est mon ami: «Quand vous ferez votre ronde dans
+l'combat, pour voir s'il n'y a pas des capons aux pièces, faites-moi
+l'amitié d'passer votre sabre dans l'ventre au petit Lhommic, qu'est de
+mon pays, Breton comme moi, et qui m'a-t-été recommandé, s'il n'y va pas
+rondement.» Ainsi, si tu fais un mouvement horizontalement, t'es bien
+sûr d'être pas manqué.
+
+_Lhommic_.--A votre idée, maître Lestume! Mais c'est z'une drôle de
+recommandation que vous avez donnée là au cap'taine d'armes.
+
+_Lestume_.--Ecoute donc, c'est comme j'te dis: l'capitaine d'armes et
+moi, j'sommes une paire d'amis, et on s'rend d'petits services à la mer,
+comme de raison; et il ne sera pas dit qu'un Breton comme moi, un enfant
+de Brest, aura fait la galine à bord d'un vaisseau où c'que maître
+Lestume a été contre-maître du gaillard d'avant, et dans un combat où il
+y a des coups, Dieu merci, à recevoir pour tout l'équipage.
+
+
+
+
+IV.
+
+Première Causerie du gaillard d'avant.
+
+
+_Le novice Ivon.--_Dites donc, maître Laouénan, vous qu'avez vu le
+Grand-Mogol, qu'est-ce que c'est, sans être trop curieux?
+
+_Maître Laouénan_.--C'est un Mogol qu'a une barbe respectable, toute
+blanche, jusqu'à son pont de culotte, et qui, tout d'même, n'a pas de
+pantalon, attendu que c'est une manière de Turc ou d'Ottomane, comme on
+dit dans le pays.
+
+_Le novice Ivon_.--Ah çà, c'est-il tout d'même un bon homme?
+
+_Maître Laouénan_.--C'est un homme si l'on veut; mais, pour des Turcs ou
+des Ottomanes, c'est ce qu'il faut. Quand il n'est pas content ou
+satisfait de son conseil, il leur z'y fait couper la tête net, avec un
+sabre ou une façon de damas.
+
+_Ivon_.--Les Turcs ou les Ottomanes, c'est donc la même chose, dans le
+pays?
+
+_Maître Laouénan_.--Ah! doucement, Jeannette; n'allons pas si vite, en
+fait d'histoire naturelle. Les _Turcs_, c'est ceux qu'habitent comme qui
+dirait la Turquie; les _Ottomanes_, c'est les chrétiens qu'adorent
+Mahomet, ou, autrement dit, _le prophète_.
+
+_Ivon_.--C'est pas moins un drôle de nom, _Ottomanes_, et je serais
+curieux d'savoir où ils ont été chercher cette parole-là.
+
+_Maître Laouénan_.--C'est pas une parole; c'est une qualification
+_indigène_, ou, autrement, _intrinsèche_; et ça vient du pourquoi qui
+fait que les Turcs s'allongions toujours sur des grands canapés, comme
+de véritables _cagnes_, comme tu as pu z'en voir dans la chambre du
+commandant, le matin, quand tu vas sauberder le tillac, garnis en
+velours _escramoisi_ avec des clous dorés en cuivre.
+
+_Ivon_.--Le Grand-Mogol a-t-il de la malice dans les yeux, et ça
+paraît-il un malin b...?
+
+_Maître Laouénan_.--Oui, mais tant soit peu féroce. Quand il m'a
+z'aperçu, il a vu à ma figure et à ce que son interprète lui a soufflé à
+genoux dans le tuyau de l'oreille, que j'étais-t-un Français de nation.
+Il reconnaît tous les pavillons des individus à la _physolomie_ de
+chacun.
+
+_Ivon_.--Je me suis laissé dire que les Turcs n'aimaient pas beaucoup
+les Français?
+
+_Maître Laouénan_.--Eh bien, tu t'es laissé dire une bêtise, mon garçon.
+Sur trente-six _ingrédients_ que j'étiommes là, Anglais, Portugais,
+Allemands et Bretons, il ne m'a fait donner que vingt à vingt-cinq coups
+de trique à l'_orientaliste_, attendu qu'il m'avait reconnu pour
+Français: c'est des égards qui n'étions pas dans le traité. Les autres
+ont reçu la _doudouille_ complète, à la mode du pays.
+
+_Ivon_.--C'est pas moins heureux pour vous, d'avoir vu du pays.
+
+_Maître Laouénan_.--Il n'y a que les voyages qui forment l'homme; et
+autant de pays qu'on a vus, autant de fois que l'on est propre à tout.
+Quand on sait demander un verre de vin dans toutes les langues, on ne
+meurt jamais de faim, dans aucune partie du monde, avec un doublon
+d'Espagne dans sa poche, et moyennant qu'il y ait du pain où ce que l'on
+est.
+
+_Ivon_.--Ah ça, où ce que j'allons de l'heure qu'il est?
+
+_Maître Laouénan_.--Dans l'_Archipelle_, où ce qu'il y a l'île de
+Cythère, consacrée à Vénus, la déesse de la beauté et des _rhumatisses_,
+comme l'a découvert un chirurgien-major que j'avions dans notre voyage
+d'_exploraison_.
+
+_Ivon_.--Qu'est-ce qu'on peut voir de bon dans l'Archipède?
+
+Maître Laouénan.--Dites donc, vous autres, v'là-t-il pas une espèce de
+malgache et de paliaca qui me demande ce que l'on peut voir de bon dans
+l'_Archipelle_?... Mais, double _lofia_, dans l'_Archipelle_, on voit
+l'_Archipelle_; c'est comme si tu me demandais ce que tu vois quand tu
+te fais la barbe.
+
+_Ivon_.--Eh bien, quand j'me fais la barbe, j'vois mon miroir.
+
+_Maître Laouénan_.--Et dans ton miroir, qu'est-ce que tu y vois?
+
+_Ivon_.--Ce que je vois dans mon miroir?
+
+_Maître Laouénan_.--Oui, qu'est-ce que tu y vois? Attendez un peu, vous
+autres; il va vous dire ce qu'il voit dans son miroir, quand il s'y
+voit....
+
+_Ivon_.--Eh bien, je m'y vois, quoi!...
+
+_Maître Laouénan_.--Tu n'y vois qu'une b... de bête, comme tu seras
+toute ta chienne de vie, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit qui
+t'illumine, ainsi soit-il! Borde un pouce de l'écoute du petit foc, qui
+ralingue depuis une demi-heure, et va-t'en te coucher ensuite, pour
+faire comme le berger et mettre un cornichon à l'ombre.
+
+
+
+
+Deuxième Causerie du gaillard d'avant.
+
+_Un matelot_.--Dites donc, conscrit, sans vous commander, prenez-moi un
+bout de c'te corde et halez-moi dessus de toutes vos forces, si vous en
+avez, par manière d'acquit seulement.
+
+_Le conscrit halant_.--Savez-vous comment on nomme la mer où nous
+naviguons?
+
+_Le matelot_.--La mer inconnue, qui tombe directement dans l'embouchure
+du lac _Cacafouin_.
+
+_Le conscrit_.--Tiens, c'est singulier! jamais je n'ai entendu parler de
+ce lac-là.
+
+_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais appris la géographie.
+
+_Le conscrit_.--Si, certainement; mais le lac Cacafouin ne se trouve pas
+sur la carte.
+
+_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais regardé la carte avec vos
+lunettes, et en vous bouchant le nez.
+
+_Le conscrit_.--Qu'est-ce donc que ce lac?
+
+_Le matelot_.--C'est-z-un lac de poudre liquide à fumer les cannes à
+sucre: on navigue, dans c'te mer-là, la tête en bas, les pieds en haut,
+avec une brasse de profondeur, et on ne prend sa respiration que par le
+dernier bouton de la guêtre.
+
+_Le conscrit_.--Ah! je vois que vous voulez vous gausser de moi.
+
+_Le matelot_.--Non pas, mon ami; je ne veux que m'amuser aux dépens du
+passager. Savez-vous ce que c'est que le passager?
+
+_Le conscrit_.--Mais, le passager, c'est moi.
+
+_Le matelot_.--Trop honnête pour vous dire le contraire; mais le
+passager, c'est une manière de malle vivante, qui boit, qui mange, qui
+dort, et envers qui on a dit au commandant: Commandant, vous porterez de
+Brest à l'Ile-Bourbon trois cents citoyens qui ne pourront pas se tenir
+sur leurs pieds, et à qui vous ferez voir le bonhomme Tropique et la
+ligne dans une longue-vue où vous mettrez un cheveu.
+
+_Le conscrit_.--Le bonhomme Tropique est une farce, n'est-ce pas?
+
+_Le matelot_.--Oui, c'est une farce qui ne vous fera pas rire, à moins
+que vous n'ayez trois cents kilos de gaîté clouée, doublée et chevillée
+en cuivre dans l'âme.
+
+_Le conscrit_.--Mais qu'est-ce que c'est que le bonhomme Tropique?
+
+_Le matelot_.--C'est le curé de la ligne, qui donne la bénédiction avec
+des tuyaux de pompe à laver, et qui fait pleuvoir des pois secs, quand
+il éternue.
+
+_Le conscrit_.--Et la ligne?
+
+_Le matelot_.--C'est un grand câble que le grand Chasse-F... a filé par
+le bout dans le milieu du monde, en voulant appareiller pour couper la
+côte d'Afrique en deux. Vous ne savez pas ce que c'est, peut-être, que
+le grand Chasse-F...?
+
+_Le conscrit_.--Pas plus que le lac Cacafouin.
+
+_Le matelot_.--Le grand Chasse-F... est un trois-ponts qui a du cent
+vingt mille tonnerres en batterie, et qui se sert de la lune pour pomme
+de girouette; il y a dix mille ans qu'on travaille à Lyon et à Rouen
+pour lui faire un pavillon de poupe. Un jour son commandant a voulu le
+faire virer de bord vent-devant, et le talon de son gouvernail a touché
+sur le fond d'Ouessant, tandis que son beaupré a été chavirer tout ce
+qu'il y avait de servi sur la Table-Bay, au cap de Bonne-Espérance.
+
+_Le conscrit_.--C'est donc un bien grand vaisseau?
+
+_Le matelot_.--Ah! mais oui; mais ce n'est pas le tout. Un jour, le
+commandant a voulu envoyer son mousse pour parer la flamme qui s'était
+engagée dans un calle-hauban de perroquet, et ce b... de mousse, quand
+il est descendu, avait la barbe grise et sa demi-solde en poche.
+
+_Le conscrit_.--L'Anglais ne prendra pas ce vaisseau-là, je crois bien.
+
+_Le matelot_.--Si, peut-être, mais dans l'année de j'ten f...; il y a
+trois mille ans qu'on se bat sur le gaillard d'avant, et que le
+branle-bas d'combat n'est pas encore fait sur le gaillard d'arrière; le
+commandant n'a seulement pas été réveillé par le charivari que font les
+caronades d'en avant des passe-avants, et qui tapent dur; mais c'qu'il y
+a de plus farce, c'est qu'un passager comme vous, à un demi-pouce de nez
+près, est tombé dans la cale par le grand panneau, et qu'il n'est pas
+encore rendu à fond de cale: ce particulier-là tombe toujours; il sera
+mort d'âge avant de se casser les reins.
+
+_Le conscrit_.--Mais qui est-ce qui commande votre grand Chasse-F...?
+c'est sans doute le Père Eternel?
+
+_Le matelot_.--Le Père Eternel? ah bien oui! il n'est que patron de
+chaloupe, à bord, et il y a dix-huit cent trente ans et le pouce que
+notre seigneur Jésus-Christ fait du feu sous la chaudière de l'équipage,
+sans avoir pu encore arriver à faire bouillir la soupe et à faire cuire
+les boulets de trois mille cinq cent soixante qui serviront de petits
+pois à la ration.
+
+_Le conscrit_.--Pourquoi donc que les matelots inventent des bêtises
+comme ça?
+
+_Le matelot_.--Mais ils inventent ces bêtises-là pour vous faire croire
+qu'ils sont plus bêtes que ceux-là qui les écoutent pendant une heure,
+comme vous le faites là.
+
+_Le conscrit_.--Vous vous moquez donc de moi?
+
+_Le matelot_.--Pas trop; mais à vous voir ouvrir la bouche comme une
+gamelle de sept, j'commence à croire qu'en fait de gaudichonneries, vous
+avez chargé plus que votre plein, conscrit. (Le matelot s'éloigne en
+regardant gaîment le conscrit de côté, et en chantant à plein gosier:)
+
+ Reviendras-tu, toi que mon coeur adore!
+
+
+
+
+V.
+
+La Casaque du bon Dieu.
+
+
+A bord d'un brick de l'État se trouvait un maître calfat, très-bon
+chrétien, fidèle croyant, et un maître canonnier, esprit fort, s'il en
+fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien,
+en un mot.
+
+Le maître calfat appelait toujours son collègue, _maître_ Canon, et
+celui-ci ne désignait son confrère que sous le nom familier de maître
+_Mailloche_.
+
+Maître Canon et maître Mailloche avaient souvent ensemble des
+discussions théologiques, philosophiques et philanthropiques, dont
+l'équipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait
+cependant, au grade et à l'âge des graves interlocuteurs. Nos deux
+maîtres, malgré le dissentiment de leurs opinions, étaient du reste les
+meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient même
+que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux
+arbres dont le feuillage est différent, enlacent leurs branches pour
+confondre leurs fruits confraternels, et résister, s'il le faut
+ensemble, à la tempête.
+
+Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, relâcha pendant la
+guerre, au Passage, port espagnol, situé à l'entrée de cette Bidassoa,
+que les troupes impériales n'avaient pas encore passée, pour aller
+porter le ravage dans la Péninsule. Nous étions, enfin, en paix avec les
+Espagnols.
+
+Quelques jours après leur entrée dans le port, les deux maîtres
+demandèrent la permission d'aller passer la journée du dimanche à terre.
+L'un avait revêtu son uniforme de sergent d'artillerie de marine,
+l'autre avait endossé le large habit de sa profession avec son collet
+bordé d'un large galon d'or. La toilette était complète, car chacun des
+deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignité aux yeux
+d'une population étrangère.
+
+A peine rendu à terre, le maître calfat, malgré la dureté de son oreille
+trop bien faite aux coups redoublés du marteau, entend des chants
+religieux remplir une vaste église. Ces accents de piété allèchent notre
+dévot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la
+messe qui le séduit. Le maître canonnier, devinant l'envie et l'embarras
+de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de
+l'église apostolique et romaine.
+
+--Quoi! vous tâteriez d'une messe, maître Canon, par égard pour moi?
+
+--Et pourquoi pas, maître Mailloche? On peut n'être pas de la même idée
+sur ces bêtises-là, mais ça n'empêche pas d'aller avec ses amis, en
+haussant les épaules pour eux.
+
+--Vous hausserez donc les épaules pour moi, n'est-ce pas?
+
+--Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si ça vous fait du
+bien, ça ne m'empas d'être content de moi.
+
+Les deux amis entrent à l'église. L'un tire de son petit sac de toile à
+voiles, son petit livre de messe, et il se met à chanter pieusement
+faux, en latin, à la grande édification des Espagnols qui l'entourent.
+L'autre, obligé de suivre les dévots mouvements de la foule, de
+s'agenouiller, de se faire donner la bénédiction en courbant le dos,
+murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze
+temps, que l'exercice commandé par un moine.
+
+L'office divin touche à sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est
+offert, et sans doute aussi accepté. La foule s'écoule religieusement,
+et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux à faire, se promener
+dans les rues du Passage.
+
+L'heure du dîner arrive: l'appétit vient avec elle à nos
+promeneurs.--Ah çà, demande maître Canon, nous ferez-vous jeûner encore,
+après m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout
+l'estomac?--Non pas, maître Canon, nous allons, si vous voulez, monter
+dans cette petite auberge, au premier étage. Ma religion, à moi, ne
+défend pas de manger et de boire à son contentement. L'Évangile est là
+pour un coup, d'ailleurs: «Donnez à boire à qui a soif.»
+
+--J'ai soif, moi.
+
+--Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais _moderato_, comme dit
+l'Anglais.
+
+--J'ai faim aussi, et bigrement même.
+
+--Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas
+aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour
+de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le _benedicite_ avant de
+manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous
+ne disions pas notre prière avant le repas.
+
+On servit une matelotte à l'oignon aux convives français, qui
+s'établirent gaîment près d'une petite fenêtre qui donnait sur la rue.
+Un vin rouge, épais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur
+fut présenté comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuvèrent avec
+délices et en jasant beaucoup. Une procession vint à passer.
+
+Aux accents nasillards des moines qui entraînaient la foule bruyante sur
+leurs pas gravement cadencés, le maître calfat fit ses dispositions pour
+se mettre à genoux; mais avant qu'il ne pût humilier sa figure
+rubiconde, sur le bord de la fenêtre, on lui cria de la rue, en
+espagnol: _A genoux, les Français_!
+
+--Ceci sent joliment la farce! s'écria le maître canonnier, qui ne
+s'agenouillait pas.
+
+--C'est égal, calons nos mâts de hune, et amenons nos basses largues sur
+les porte-aux-lofs.
+
+--Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe à contre-coeur; je ne veux pas
+amener au milieu de mon dîner pour une escouade de calotins.
+
+--_A genoux, les Français! A genoux, et quelque chose pour le
+bienheureux saint Sébastien_! cria-t-on de la rue et du milieu de la
+foule.
+
+--Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit maître Canon,
+attends: tiens, tiens, attrape! et en prononçant ces mots, le sergent
+d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongés
+jusqu'à la moelle.
+
+--Que faites-vous donc là, maître Canon?
+
+--Je donne quelque chose à ces mendiants, maître Mailloche.
+
+--Vous allez nous faire éreinter, c'est sûr, maître Canon.
+
+--Ah! ils éreintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille
+contre un?
+
+Les prédictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de
+la procession ne parlaient déjà de rien moins que d'assommer les deux
+impies. Le maître calfat, voyant son camarade menacé mettre le sabre à
+la main, prit un barreau de chaise, pour se défendre en ami généreux
+plutôt qu'en chrétien résigné au martyre de la canaille. On crie, on
+hurle et le combat va commencer.
+
+Fort heureusement que pour nos deux assiégés, une des embarcations de
+leur brick se trouvait non loin de l'auberge où l'on venait de les
+assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers français, armés de longs
+avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de
+leurs mobiles balistes, ils parvinrent à tirer maître Canon et maître
+Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'étaient engagés pour des
+os de poulet jetés sur deux ou trois têtes _encalottées_, comme les
+appelait le sacrilége canonnier.
+
+En arrivant à bord, le soir, les deux amis, encore un peu agités des
+libations qu'ils avaient offertes à Bacchus et des émotions que leur
+avaient fait éprouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On
+les plaisanta un peu sur l'agrément qu'ils avaient dû trouver dans leur
+promenade à terre, et ils allèrent se coucher, sans daigner répondre aux
+sarcasmes que leurs confrères restés à bord leur lançaient d'un air
+demi-goguenard et demi-apitoyé. Mais le lendemain, quand les fumées du
+vin du Passage furent tout-à-fait dissipées, et que maître Canon et
+maître Mailloche se trouvèrent en présence, le premier, assis sur la
+drôme, interpella ainsi son camarade, en présence de tout l'équipage
+rassemblé pour écouter la discussion, qui paraissait devoir être savante
+et vive.
+
+--Vous avez vu hier cependant, maître Mailloche, à quoi vous conduit
+votre belle religion!
+
+--Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de
+poulet, plutôt.
+
+--Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu?
+
+--Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui
+se fait de mal en ce monde.
+
+--Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats à son
+service, et vous pouvez vous en vanter.
+
+--Mais qu'avez-vous tant à reprocher à mon bon Dieu, au bout du compte?
+N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous
+retirer de la patte de cette canaille du Passage?
+
+--Comment! ce que j'ai à reprocher à votre bon Dieu? Vous avez le front
+de me demander cela à moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche
+ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde.
+
+N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre première mère par un serpent à
+sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions
+d'hommes avant leur naissance, parce que l'épouse de M. Adam, que vous
+ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mangé une pomme ou une
+poire de trop?
+
+--Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela?
+
+--Oui, c'est pour notre bonheur à présent, qu'il a rendu malheureux un
+tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite,
+pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le
+déluge?
+
+--Pour corriger les hommes qui étaient trop méchants.
+
+--Mais puisqu'il est si puissant et si despote à son bord, et qu'il peut
+tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il
+pas dit à ces hommes: _Corrige-toi, tas de gueux et de vermines_, plutôt
+que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue manière de
+corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc!
+
+--Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, maître Canon; vous n'avez pas
+la foi, comme on dit.
+
+--Mais je comprends bien la mort de votre seigneur Jésus-Christ,
+cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laissé mourir son fils, comme un
+simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous plaît, à
+cette botte-là, vous qui êtes si crâne dans les écritures?
+
+--Il a laissé mourir son divin fils, pour nous racheter de nos péchés,
+vous, moi et les autres.
+
+--Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais été à la place
+du bon Dieu, j'aurais plutôt vendu jusqu'à ma dernière casaque, que de
+laisser condamner mon enfant à faire sa dernière grimace sur la croix.
+
+A cette idée de la _casaque du bon Dieu_, les assistants, qui jusque-là
+avaient gardé leur sérieux, ne purent s'empêcher d'éclater de rire.
+Maître Mailloche, tout déconcerté, quitta en marmottant le lieu de la
+discussion; et maître Canon, tout triomphant, laissa couler sur les
+traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu
+desquels on entendait encore ces mots: _Il m'a fait manger une messe,
+mais j'ai fait avaler des os de poulet à sa procession_.
+
+Le mot de la _casaque du bon Dieu_ n'eut garde d'être perdu à bord du
+brick. Long-temps encore après le débarquement de maître Canon, on ne
+parlait de lui qu'en le désignant sous le nom de _la Casaque du bon
+Dieu_. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua à bord d'une douzaine de
+navires, jusqu'à sa mort.
+
+Que Dieu soit en paix à ce brave impie!
+
+
+
+
+VI.
+
+Le Nègre blanc.
+
+
+Après le terrible ouragan qui dispersa, pendant la dernière guerre, la
+division de l'amiral Willaumetz, le vaisseau français le _Foudroyant_ se
+vit forcé de relâcher à San-Salvador, dans la baie de Tous-les-Saints,
+si justement nommée, en égard à la quantité prodigieuse de saints que
+chôment les dévots habitants du pays.
+
+A bord de ce vaisseau existait, parmi les canonniers de marine, un grand
+gaillard, au teint basané, aux cheveux laineux, et que, par allusion à
+son nez écrasé et à ses yeux tout ronds, ses camarades avaient appelé
+_le Nègre_. Loin de se fâcher de cette dénomination, notre _Nègre_
+semblait au contraire la supporter fort gaîment; et s'il avait connu les
+vers de Ducis, il se serait peut-être même écrié volontiers, en
+parodiant le Maure Othello:
+
+ On m'appelle le Nègre, et j'en fais vanité,
+ Ce nom ira peut-être à la postérité.
+
+Il n'alla pas tout-à-fait si loin.
+
+Un jour, ayant obtenu de son capitaine de frégate et de son capitaine
+d'artillerie la permission d'aller à terre, il se dirigea avec quatre de
+ses camarades vers le fort San-Antonio. Le tafia se boit à bon marché à
+Bahia, et pour quelques pièces de six liards, les marins peuvent
+facilement parvenir, par le plus court chemin possible, au comble de
+l'humaine félicité du matelot, c'est-à-dire à se griser complétement.
+Nos cinq artilleurs se grisèrent donc, et tellement, que le Nègre, pour
+égayer la partie, emprunta les vêtements d'un esclave afin de remplir
+son rôle de noir sous le costume de rigueur du personnage. Je vous
+laisse à penser les grimaces et les contorsions africaines que fit notre
+homme, excité par l'hilarité de ses camarades! Il obtint enfin un succès
+dramatique dont les esclaves de coulisses que nous voyons dans _Paul et
+Virginie_ s'enorgueilliraient. Mais le mouvement que notre canonnier
+s'était donné pour rendre l'illusion plus complète aux yeux des
+spectateurs, acheva de lui faire perdre l'usage de sa raison.
+
+L'idée des bonnes grosses farces arrive vite aux marins qui sont
+descendus à terre pour s'amuser, de manière à ne pas perdre un seul
+instant.
+
+L'un d'eux dit à ses camarades:--Dites donc, vous autres, si, tandis
+qu'il est en train de faire ses _macaqueries_, nous lui passions une
+couche de noir sur son franc-bord, croyez-vous qu'il ne ferait pas
+encore mieux le nègre?
+
+--Tiens, c'est vrai! repart un autre. Mais avec quoi veux-tu que nous
+le _galipotions_ en noir?
+
+--Avec quoi? Attends un peu; tu vas voir qu'il est plus aisé de noircir
+un blanc que de blanchir un noir.
+
+Et, en prononçant ces mots, notre Raphaël improvisé se frotte les mains
+sur le fond des marmites et des casseroles qu'il trouve dans le cabaret,
+et puis il vient déposer, le plus artistement qu'il peut, cette couche
+de bistre sur les joues, le front et le cou de notre Nègre, qui se
+laisse faire, tout en continuant de parler créole à son barbouilleur, et
+toujours pour rendre la scène plus piquante. Les mains même du Nègre ne
+sont pas épargnées; et, poussant encore plus loin le scrupule de la
+vraisemblance, l'artiste alla jusqu'à frotter les pieds du malheureux
+canonnier, de la suie humide qu'on put recueillir sur le fond des
+casserolles, qui n'avaient jamais été fourbies, sans doute, avec autant
+de soin.
+
+Un des artilleurs, séduit par l'illusion, s'avise de s'écrier, avec une
+admirable bonne foi de spectateur:--Le diable m'emporte! on le vendrait
+presque pour un noir, tant il est ressemblant comme ça!
+
+Cette exclamation devient un trait de lumière pour nos farceurs, qui
+répètent presque en même temps: _Vendons-le! vendons-le!_ Ces gens-là
+avaient apparemment entendu parler de l'histoire de _Joseph_. Voilà
+pourtant comme le texte des saintes Écritures est souvent interprété.
+
+Le nègre, pour rendre la farce qu'il a commencée tout-à-fait complète,
+consent à être vendu, certain qu'il est de recouvrer ses droits
+inaliénables d'homme libre en se lavant la figure, ressource que n'ont
+pas toujours les nègres de bon teint.
+
+On sort, on court, on trouve une habitation. Mes quatre canonniers
+pénètrent dans une sucrerie; ils demandent à parler au maître. Le maître
+paraît: il entend un peu le français.
+
+--Monsieur l'habitant, lui dit un des canonniers, voilà avec nous un
+noir que nous avons eu pour notre part de prise, notre vaisseau ayant
+amarriné, dans la croisière que nous venons de faire, un négrier anglais
+de Liverpool. Ce drôle, qui nous sert assez mal à notre plat, n'est bon
+qu'à être mené durement dans une habitation. Si vous voulez nous
+l'acheter, nous vous le vendrons bon marché.
+
+L'habitant examine la marchandise. Le teint en est reluisant comme une
+paire de bottes bien cirées. Notre nègre, toujours a son rôle,
+baragouine de mauvais français; il fait des gambades qui ne jurent
+nullement avec l'esprit de son personnage.
+
+--Mais, ce noir est ivre! dit l'habitant.
+
+--Oui, monsieur l'habitant; nous l'avons soûlé pour pouvoir le conduire
+plus facilement ici.
+
+Notre sucrier ne donna qu'à moitié dans le piége que lui tendaient les
+canonniers. Il se doutait bien que le nègre qu'on lui offrait pouvait
+bien avoir été enlevé par les vendeurs sur quelque habitation voisine;
+mais il était loin de supposer que la marchandise n'était recouverte que
+d'un enduit de suie. A Bahia, les procédés entre habitants n'allaient
+pas, en ce temps-là, jusqu'à empêcher un brave producteur de souffler un
+esclave ou deux à ses confrères en cannes à sucre. Celui-ci demande à
+nos nouveaux marchands ce qu'ils veulent pour leur part de prise?
+
+--Mais, c'est selon; qu'en donneriez-vous bien?
+
+--Cent pataques, répond l'habitant, qui ne voulait pas laisser passer
+l'occasion d'avoir pour peu de chose un grand diable qui pourrait
+devenir un bon sujet sous le fouet d'un contre-maître.
+
+--Mettez-en deux cents, et qu'il n'en soit plus question.
+
+--Non; je ne vous en donnerai que cent-cinquante.
+
+--C'est votre dernier mot?
+
+--Mon dernier mot.
+
+--Eh bien, enlevez, c'est pesé!
+
+Ici le nègre vendu fait mine de pleurer: le maître cherche à le
+consoler.
+
+--Oh! il n'a pas un mauvais naturel, et vous en ferez quelque chose,
+allez, monsieur l'habitant. C'est un marché comme on en voit peu, que
+vous venez de faire là.
+
+L'habitant paie une très-faible partie des cent cinquante pataques. Il
+fait pour le reste un bon qu'il promet de solder dans quelques jours. On
+s'empare du nègre vendu: les canonniers s'éloignent. A leur départ,
+nouveaux cris de désespoir du nègre; nouvelles consolations de la part
+de l'habitant. Le contre-maître arrive, et veut enchaîner l'esclave,
+pour être plus sûr de le conserver; mais celui-ci, qui, jusque-là, avait
+pris le tout en plaisanterie, résiste à la main brutale qui veut lui
+passer les fers aux pieds. Le contre-maître, accoutumé à plus de
+docilité, se fâche; l'esclave se regimbe: des aides arrivent. Le maître
+ordonne d'appliquer au mutin un _quatre de piquet_ pour sa bien-venue,
+et pour lui donner une idée de la discipline à laquelle il faudra qu'il
+s'habitue. Quatre petits pieux sont fichés en terre; on renverse le
+patient à plat-ventre, et de vigoureux esclaves attachent chaque main et
+chaque pied du récalcitrant au pieu qui correspond à chacun de ses
+membres. L'exécuteur est prêt; le fouet du supplice est levé: il n'y a
+plus qu'à ôter à la victime le vêtement qui cache la partie charnue sur
+laquelle doit tomber le châtiment. Mais, ô surprise! au lieu de
+l'épiderme d'ébène que les esclaves, valets de bourreau, s'attendaient à
+trouver comme d'ordinaire, sur les muscles arrondis de la région
+inférieure, ils découvrent une peau plus blanche encore que celle de
+leur maître!... Le fouet, qui plane sur le postérieur du coupable,
+reste suspendu dans la main du contre-maître; l'habitant, témoin du
+spectacle, demeure anéanti.... Mais, reprenant bientôt cette puissance
+de résolution que l'on recouvre avec le désir de la vengeance, il
+ordonne que l'exécution ait lieu sans égard pour la couleur de la peau
+qu'on vient de découvrir à ses yeux irrités. Le _nègre blanc_ a beau
+protester en bon français européen, il a beau invoquer sa qualité
+d'homme libre et de sujet de Napoléon, il reçoit les vingt-neuf coups de
+fouet destinés à l'esclave mutin.
+
+Pendant ce temps, que faisaient nos artilleurs, indignes vendeurs de
+leur collègue?... Ils buvaient le prix de la peau artificielle et des
+tortures imméritées de leur victime. Celle-ci, rendue à la liberté, ne
+les rejoignit que juste à temps pour prendre part au reste du gâteau,
+qu'elle avait si chèrement payé.
+
+Le lendemain, l'habitant, en grande tenue, arriva dans une pirogue à
+bord du _Foudroyant_ pour réclamer du commandant du vaisseau la
+restitution de l'argent qu'il avait compté aux canonniers, et du billet
+qu'il avait souscrit pour la valeur du _nègre blanc_.
+
+
+
+
+VII.
+
+Avale ça, Las-Cazas.
+
+
+Un magnifique corsaire, armé à Bordeaux, je crois, reçut en s'élançant
+sur les mers qu'il devait ravager, le nom de _Las-Cazas_.
+
+L'équipage du _Las-Cazas_ se montrait aussi fringant, que le patron du
+navire avait été pacifique durant ses courses apostoliques dans le
+Nouveau-Monde.
+
+Le flamboyant trois-mâts fut pris par les Anglais, quelques heures après
+son appareillage du bas de la Gironde.
+
+La renommée un peu bambocheuse de l'équipage intraitable du _Las-Cazas_,
+avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps même avant
+la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs français
+avaient fondé les plus hautes espérances. Le _Las-Cazas_, armé comme il
+l'était, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements
+dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du
+Trocadéro consola, disent les bons royalistes, la captivité de Napoléon,
+à peu prés comme les victoires des Athéniens faisaient palpiter de joie
+Thémistocle, exilé d'Athènes. Il n'y a que manière de s'entendre pour
+bien prendre les choses.
+
+Mais quand, au lieu d'apprendre les succès du _Las-Cazas_, les
+prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur
+réclusion, les pauvres diables capturés sur le corsaire vengeur, un des
+loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit à hurler: _Avale_
+_ça, Las-Cazas_! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation
+épigrammatique vola de bouche en bouche, et à chaque désappointement, à
+chaque mystification, les désappointeurs ne manquaient pas de répéter à
+chaque mystifié, l'éternel, le populaire _Avale ça, Las-Cazas_! Le mot
+enfin devint proverbe de prison. C'était déjà beaucoup. Il ne resta pas
+captif dans l'enceinte des cachots où il était né.
+
+De la prison, dont il avait fait long-temps les délices sarcastiques,
+notre _Avale ça, Las-Cazas_! passa d'abord dans la marine, et il voyagea
+pendant longues années, sur toutes les mers du globe, à bord des
+vaisseaux, frégates, corvettes et avisos de notre armée navale; si bien
+qu'aux rives mêmes où la gloire apostolique du vertueux _Las-Cazas_
+n'est pas encore oubliée, des matelots, fort peu versés dans l'histoire
+des conquêtes des Espagnols, répétaient toujours à leurs camarades, pour
+la plupart grands avaleurs de pilules amères: _Avale ça, Las-Cazas_!
+
+Certaine année de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le
+comte de Las-Cazas, connu pour un mérite peu ordinaire, et pour sa
+fidélité au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive
+incognito à Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se
+montra désireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade.
+Il se présente à bord du _Diadême_.
+
+L'enseigne chargé ce jour-là du service du lieutenant de garde, passait
+à bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et très-gros
+farceur. Il reçoit avec politesse le curieux étranger, qui ne lui fait
+pas, à la première vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service,
+cicérone obligé de tout visiteur un peu proprement tourné, fait
+parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne,
+suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle
+humeur, disposés à s'égayer à la première occasion. A chaque station, le
+visiteur questionne, et le cicérone répond.
+
+--Voilà de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter
+bien loin?
+
+--Mais, à quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si
+mauvaise poudre.
+
+--Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi
+étonnante portée!... Mais, ces énormes canons doivent être
+difficilement maintenus à leur place, quand la mer est grosse. Qu'en
+faites-vous alors?
+
+--Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un
+plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour éviter les accidents que
+pourraient occasioner les coups de roulis.
+
+Les officiers qui accompagnent le visiteur et le démonstrateur, pouffent
+de rire; mais décemment, et en étouffant dans leurs mains, leurs
+bouffées d'hilarité. On continue la promenade.
+
+--A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues
+auprès de chaque pièce d'artillerie?
+
+--A casser le biscuit des gens de l'équipage, quand il est trop vieux et
+trop dur pour être mangé couramment. Puis, se retournant vers ses
+camarades: _Avale ça, Las-Cazas_! répétait notre goguenard, à chaque
+réponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'étranger.
+
+On arrive, à travers toutes ces plaisanteries répétées presque à chaque
+pas, à l'étambroir des pompes. C'était là une bonne grosse pièce à faire
+avaler à notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle,
+car le questionneur jusque-là ne s'était pas montré fort difficile sur
+les morceaux qu'on lui avait donnés à digérer.
+
+--Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier?
+
+--On appelle cela des pompes à chapelet. Ce nom leur a été donné par
+allusion à un usage établi à bord, lorsqu'on est réduit, dans un cas
+périlleux, à employer cet immense appareil, les matelots disent alors
+leurs prières en prenant en main leur chapelet, et c'est de là, vous
+comprenez bien que... (_Avale ça, Las-Cazas_.)
+
+--Le singulier usage et l'étrange dénomination! Mais pourriez-vous me
+dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employé
+d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes
+aspirantes et à simple brimballe?
+
+--Mais monsieur... cela dépend... (Ici plus d'_Avale ça, Las-Cazas_).
+L'officier reste interdit à ces mots, qui commencent à sentir le métier.
+L'étranger reprend:
+
+--Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir
+de pouces à l'heure, à bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit,
+eu égard à ses façons, franchir qu'à huit ou neuf pouces?
+
+--Mais, monsieur, cela dépend encore... cela dépend du nombre
+d'hommes... employé à.... Vous comprenez bien?
+
+A l'embarras qu'éprouve l'interrogé, ses camarades, qui, jusque-là
+avaient beaucoup ri du questionneur, passent du côté de celui-ci, et à
+leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur collègue décontenancé,
+ces mots terribles, ces mots de la plus poignante dérision: _Avale ça,
+Las-Cazas_! Le mystificateur mystifié ne sait plus que dire, que
+répondre aux observations de l'étranger, qui continue à causer
+hydraulique, statique, bras de levier, croc à mordre dans les fusées,
+point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche
+en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Après
+avoir long-temps parlé seul et parlé fort bien, l'inconnu, jugeant que
+le supplice de son savant de bord, avait été assez long, lui présente,
+avec une politesse exquise et déchirante, ses plus humbles remercîments,
+et lui fait promettre, si jamais il vient à Paris, de lui offrir
+l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui
+a fait contracter; puis l'étranger ajoute:--Vous avez bien voulu, sans
+me connaître, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est
+juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez
+bien voulu obliger avec tant de délicatesse, vous me permettrez de vous
+dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais _que je n'ai pas tout
+avalé_.
+
+Les camarades de l'officier désappointé étaient encore là. Je vous
+laisse à penser s'ils oublièrent de lui insinuer dans l'oreille, un bon
+et dernier _Avale ça, Las-Cazas_!
+
+Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la
+bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses collègues ne lui
+répétassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut
+radicalement guéri de la manie de _faire avaler ça_ à tout le monde.
+
+
+
+
+VIII.
+
+Le petit Coup de Mer.
+
+
+Dans les contes que les officiers de marine s'étaient plu à débiter aux
+passagers d'une frégate qui se rendait à Bourbon, ces messieurs avaient
+beaucoup exagéré l'effet terrible des coups de mer. Les accidents les
+plus bizarres et les moins croyables n'avaient eu garde de manquer à
+l'imagination des narrateurs. L'un s'était trouvé à bord d'un navire où,
+pendant un coup de cape, le mât de misaine, déplanté, était venu prendre
+la place du grand mât, enlevé par l'effet d'une vague furieuse. L'autre
+avait été jeté lui-même à cinquante brasses de son navire, et porté, au
+sein de l'onde écumeuse, à bord d'un vaisseau naviguant de conserve avec
+le bâtiment que la lame venait de submerger. Un troisième, enfin,
+s'était vu lancer du port, où il fumait son cigarre, jusque sur les
+barres du perroquet, qu'une montagne d'eau était parvenue à atteindre,
+dans la violence de ce mouvement ascensionnel. Les passagères, surtout,
+écoutaient, en regardant avec effroi les flots qui pendant ces
+entretiens clapotaient le long du bord, toutes ces folies, racontées du
+ton le plus sérieux, dans le langage le plus expressif.
+
+Au nombre de ces passagères, il en était une autour de laquelle un jeune
+sous-lieutenant papillonnait avec grâce, autant du moins que le lui
+permettaient les coups de roulis et de tangage avec lesquels ses pieds
+mal assurés n'étaient pas encore très-familiers. Un vieux mari, encore
+moins fait que le galant aux brusques mouvements du navire, se
+cramponnait aux bastingages, tandis que sa moitié essayait de se
+promener sur le pont avec l'aide du bras du sous-lieutenant. Un jour,
+que la mer était un peu clapoteuse, nos deux promeneurs inexpérimentés
+tombèrent ensemble sur le gaillard, aux yeux du vieil époux consterné.
+Les aspirants, oiseaux de mauvais augure du bord, tirèrent pour le mari
+un triste présage de cette double chute. On releva les deux promeneurs.
+
+En doublant le cap de Bonne-Espérance, la frégate éprouva du gros temps,
+de ce gros temps pendant lequel les passagers osent à peine risquer un
+bout de nez à l'ouverture du capot. Plus de jeux innocents sur le pont,
+plus de conversations intimes sur l'arrière pendant les premières heures
+du quart de nuit, plus enfin de promenade entre le sous-lieutenant et la
+jeune marcheuse! Le vent impitoyable avait enlevé dans ses jeux cruels,
+et nos plaisirs et nos joyeuses distractions. Une cabine installée dans
+la batterie, avec deux cadres séparés, recélait depuis deux jours
+l'époux qui ne mangeait plus, et sa jolie petite moitié qui soupirait
+toujours. Le vieux mari craignait surtout le coup de mer: la jeune femme
+paraissait les redouter beaucoup moins; mais aucun passager n'osait se
+montrer sur le pont humide et glissant que la lame nettoyait assez
+brutalement de temps à autre.
+
+Entre nous aspirants, grands amateurs de ces petits scandales qui
+assaisonnent la fade vie du bord, nous nous entretenions la nuit en
+courant la grande bordée, des yeux quêteurs de madame Blinblin (c'était
+le nom de l'héroïne), des risibles terreurs de son jaloux de mari, et
+des projets d'invasion du petit sous-lieutenant Larobleu, notre heureux
+compétiteur en bonnes fortunes de traversée.
+
+--Il la regarde, disions-nous quelquefois, de manière à faire penser que
+M. Blinblin a rempli sa vocation.
+
+--Moi je crois que si on faisait tous les soirs l'appel de la bordée qui
+n'est pas de quart, il y aurait un cadre de vide.
+
+--Mais c'est égal: on aurait à la fin le compte de tout notre monde; il
+se rencontrerait peut-être un cadre où l'on trouverait deux individus
+présents pour un.
+
+--Ah! oui, dans la cabane de M. Blinblin, avec son bonnet de coton,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, c'est ça, avec son bonnet de coton. Oh! mais pour celui-là, c'est
+conscience. La pauvre femme, ce n'est pas de sa faute, au fait! c'est
+l'influence de la physionomie du mari sur elle, qui agit sur le moral de
+la femme, indépendamment de sa volonté propre. C'est la vocation de M.
+Blinblin qu'elle remplit enfin tout bêtement. De là le principe
+d'attraction entre elle et le sous-lieutenant Larobleu, attraction qui
+doit s'exercer en raison directe des masses, et en raison inverse du
+carré des distances.
+
+--Ah! ah! ah! le mot est précieux! Je t'en fiche, des distances; on t'en
+donnera!
+
+Une nuit, vers une heure du matin, un petit coup de mer, ou plutôt un
+léger coup de balai, nous tombe sur le pont, et passe comme une liquide
+foudre, en secouant un peu nos pavois du vent. On n'y pensait pas le
+moins du monde, lorsque du fond du panneau de l'arrière, on voit
+apparaître, à la clarté indécise de la lune, le pâle visage du bon M.
+Blinblin surmonté de son fidèle et éclatant bonnet de coton?...
+
+--Et par quel hasard vous à cette heure, monsieur Blinblin, et après un
+coup de mer encore?
+
+--Vous plaisantez, monsieur l'officier de quart; c'est justement le coup
+de mer qui m'amène sur le pont; ma femme n'est plus dans son cadre. Ma
+chambre est toute mouillée;... je redoute un accident terrible.
+
+--Un accident! et lequel?
+
+A ces derniers mots, un des aspirants de quart s'approche en maraudeur
+de conversations; il examine bien attentivement la figure de M.
+Blinblin, et puis il vient nous dire:--C'est toujours ma même idée, il
+est impossible avec cette mine-là qu'il en soit autrement.
+
+Dix minutes après, le bruit courait dans toute la frégate que madame
+Blinblin s'était jetée à la mer. Ses vêtements avaient été retrouvés
+près de son cadre vide: son époux était désespéré. Il n'y avait plus à
+douter de l'événement.
+
+A quatre heures du matin, au relèvement de quart, l'officier fit part du
+triste événement à celui qui le remplaçait. Les aspirants ne manquèrent
+pas non plus de l'annoncer à leurs collègues. La désolation devint
+générale.
+
+Mais l'aspirant qui venait de tirer l'horoscope définitif de M.
+Blinblin, à son apparition sur le gaillard d'arrière, ne donna pas dans
+le suicide de la jeune dame. Il avait une tout autre idée de sa force
+morale.
+
+Il se rend tout droit à la porte de la chambre du sous-lieutenant
+Larobleu: nous le suivons en silence dans le faux pont; il frappe avec
+force à cette porte:--Lieutenant! lieutenant!
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il? que voulez-vous?
+
+--Vous ne savez pas, lieutenant? M. Blinblin, croyant que sa femme s'est
+noyée cette nuit, vient de se jeter à la mer.
+
+--Ah! mon Dieu! mon mari! non, non!
+
+L'aspirant dénicheur, se tournant vers nous avec sang-froid:
+
+--Eh bien! dites encore que je n'avais pas bien lu sur la physionomie du
+particulier?
+
+--C'est vrai, c'est sa voix!... M. Blinblin a rempli sa vocation.
+
+--Mais comment lui faire avaler cette pilule un peu proprement?
+
+--Tiens, mais si nous la lui faisions avaler avec un coup de mer, lui
+qui en a si peur?
+
+--C'est cela, un coup de mer. Laissez-moi, vous autres, arranger ce
+phénomène-là.
+
+On va trouver l'époux inconsolable.
+
+--Monsieur Blinblin, vous ne vous êtes pas trompé, un coup de mer avait
+effectivement enlevé votre femme.
+
+--Est-ce qu'on l'aurait vue, messieurs; ah! parlez, parlez, je vous en
+supplie!
+
+--Mieux que cela, nous l'avons retrouvée.
+
+--Où donc? morte, peut-être? Parlez donc!
+
+--Non, vivante; dans le faux pont: elle a passé par le sabord de votre
+chambre avec la lame, et s'est trouvée entraînée sans connaissance
+dans... dans....
+
+--Dans le faux pont, peut-être, ou à fond de cale! j'en avais le
+pressentiment. Mais où est-elle donc maintenant, cette pauvre femme?
+
+--Dans son cadre, sans doute.
+
+--Mais elle avait laissé ses vêtements au pied de son cadre, même quand
+le coup de mer a frappé à bord.... Dans quel état l'aurez-vous
+retrouvée, bon Dieu!
+
+Le vieil époux court dans sa chambre. Son épouse y était déjà rentrée.
+Il l'embrasse, la presse contre sa poitrine palpitante; et sur les
+vêtements de femme qu'elle avait laissés au pied du cadre, le mari
+retrouve une veste, un chapeau et un pantalon d'homme! Mais il retrouve
+bien sa tendre moitié dans le cadre.
+
+Jamais M. Blinblin ne s'expliqua bien l'effet de ce coup de mer: «car,
+disait-il, je conçois assez passablement qu'une lame ait pu enlever
+madame Blinblin de notre chambre, et la jeter évanouie dans le faux
+pont; mais je ne comprends pas du tout comment il a pu se faire que
+cette lame l'ait enlevée toute déshabillée et me l'ait rendue sous des
+vêtements qui ne sont pas ceux de son sexe.
+
+--Oh! bah! les coups de mer ont quelquefois produit des effets si
+prodigieux, monsieur Blinblin!
+
+--Oui, mais des effets du genre de celui-là!
+
+--Quand nous vous disions, monsieur Blinblin, qu'il n'y a pas de
+traversée qui n'offre des exemples aussi surprenants de la force des
+lames, vous ne vouliez pas nous croire. Nous croirez-vous, maintenant?
+
+--Oui, je commence à croire quelque chose à présent.
+
+
+
+
+IX.
+
+Le Goguelin.
+
+
+C'était un bien bon navire que le vieux vaisseau _l'Aquilon_, mouillé
+depuis longues années dans la rade de Brest, où il pourrissait fièrement
+avec ses mâts de perroquets à flèche, son ourse et ses filets de
+casse-tête! Tous les matelots pouvaient jouer au _paroli_ dans les
+vastes batteries de _l'Aquilon_, sans qu'un maussade capitaine d'armes
+vînt mettre brutalement fin à ces jeux de hasard, condamnés à la fois
+par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde
+de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux
+timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur
+l'arrière du canot de ronde, représentaient pendant la nuit le
+lieutenant de service, qui dormait profondément dans sa chambre. C'était
+l'âge d'or du service maritime, et _l'Aquilon_ figurait assez bien le
+bon Saturne de cet âge de paix en temps de guerre.
+
+Tout allait cependant admirablement à bord du vaisseau et dans la
+division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal
+aujourd'hui pour n'être pas beaucoup plus heureux. Où donc, s'il vous
+plaît, est le progrès?
+
+Mais ce qui caractérisait surtout la bonhomie de la marine dans ce
+temps-là, c'était la superstition des équipages. Il n'y avait pas de
+bâtiments où les vieux matelots ne crussent fort sérieusement aux
+revenants de bord. Ils appelaient ces espèces de loups-garous marins,
+des _goguelins_, par corruption du mot _gobelin_, spectre de nuit;
+_kobalos_, pour ceux qui savent le grec.
+
+_L'Aquilon_ avait comme de raison son _goguelin_ à lui. Les pilotins,
+les mousses et les novices faisaient leurs délices des contes que l'on
+se plaisait à débiter le matin sur les courses nocturnes du _farfadet_
+domestique attaché au vaisseau, comme ces larves qui à terre élisent
+domicile dans certaines masures célèbres et redoutées. L'un l'avait
+entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il était l'âme.
+L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'à la pomme
+du grand mât; un troisième avait été réveillé dans son hamac par la main
+glaciale du fantôme. Quand le _goguelin_ avait touché le sac de pois que
+l'on mettait quotidiennement dans la chaudière où bouillait le potage de
+sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait été jeté
+sur eux, et le maître-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la
+maladresse qu'on lui imputait. Le génie nocturne du vaisseau avait enfin
+une telle influence sur toute l'existence de l'équipage, que rien de ce
+qui se passait à bord ne paraissait indifférent à l'empire secret qu'il
+exerçait quelquefois si malicieusement.
+
+Heureux âge de crédulité! combien les temps sont changés. La marine
+aujourd'hui s'est civilisée à ne plus la reconnaître: elle ne croit plus
+à rien, pas même à la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant
+passait pour aider les matelots à serrer un perroquet.
+
+La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six à sept cents
+sous les ponts du vaisseaux _l'Aquilon_, renfermaient ce peuple de
+matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lèvres
+languissantes d'un conteur de batterie, le _goguelin_ se glissait, à la
+faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il
+secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, réveillés
+par le fantôme, crier d'une voix émue: _Le goguelin! le goguelin! gare
+au goguelin_! Le canonnier de faction à la sainte-barbe dans la batterie
+basse, ou à la porte de la chambre des officiers, saisissait plus
+fortement son sabre et se disposait à frapper le revenant, qui toujours
+s'échappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se
+sentaient glacés. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et
+ce privilége nous explique assez la difficulté que l'on a quelquefois à
+saisir la pensée de ceux qui passent à Paris pour nos esprits les plus
+fameux.
+
+Un vendredi, jour férié pour les spectres et les revenants, vers onze
+heures du soir, le _goguelin_ faisait sa tournée. La circonstance était
+favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'éteindre en exhalant
+une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale
+très-masculine préposée à la garde du feu sacré, cherchait à rallumer sa
+mèche encore incandescente, lorsqu'une main très-vivante lui applique un
+vigoureux soufflet. Il court après le _goguelin_, dont il a cru
+reconnaître le pas. Le fantôme fuit, mais pas tellement vite, qu'il
+puisse échapper à la poursuite animée du souffleté. Un collet de chemise
+reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appréhendé au
+corps, s'échappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en
+laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a
+été saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever,
+mais le capitaine de frégate, réveillé par le bruit, dont on lui
+explique la cause, ordonne que chacun reste couché, et qu'on s'assure de
+la présence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu.
+Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement
+précis. Seulement, en tâtant les hommes restés couchés, le capitaine
+d'armes crut remarquer une certaine humidité dans la peau d'un canonnier
+mulâtre, un peu orang-outang, très-bon nageur et personnage du reste
+très-facétieux, connu sous le nom de _Tabago_. Le capitaine d'armes
+conçut quelques soupçons sur le compte de Tabago, et rien de plus.
+
+Quelques jours se passèrent, sans qu'on entendît parler du _goguelin_,
+mais les revenants aiment leur métier. Celui de l'_Aquilon_ recommença
+bientôt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le passé,
+d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore à se
+jeter à l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait
+entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, où il ne trouve pas son
+homme. Il se porte précipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne
+quelques apprêts à deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous
+trois l'oreille collée aux sabords de retraite, attendant l'événement.
+
+Cinq à six minutes s'étaient à peine écoulées, que les trois guetteurs
+entendent la mer clapoter un peu sur l'arrière du vaisseau, puis les
+chaînes du gouvernail s'agiter légèrement. On fait silence: la lumière
+du grand fanal, qui projette sa clarté sur la table placée sous la
+tamissaille, a été éteinte par précaution. La scène va se passer dans la
+plus parfaite obscurité: C'est ce qu'on désire.
+
+Quelque chose, un homme peut-être, grimpe le long des ferrures du
+gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier
+pendu à l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le
+voilà sortant de l'eau, dans la sainte-barbe même. Mais en faisant ce
+dernier pas, il trébuche et tombe.... Où? Vous ne le devinez pas! dans
+un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pêcher son
+fantôme. L'esprit attrapé ainsi au filet, se débat, mais en vain: on
+serre le trou de la seine, par lequel il est entré dans le piége. Les
+trois pêcheurs, armés chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs
+terrestres coups sur l'épine dorsale du revenant. On allume enfin les
+fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du
+_goguelin_ pêché dans un casier!
+
+Le _goguelin_ du vaisseau l'_Aquilon_ n'était autre chose que le mulâtre
+_Tabago_. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des
+goguenards de l'équipage, en passant à côté de lui pour aller allumer
+leur pipe à la mèche de cuisine, lui répétèrent pendant quinze jours:
+Ah! tu as voulu faire le _goguelin_, Tabago!...
+
+
+
+
+X.
+
+Le Noyé-Vivant.
+
+
+Le quart de minuit à quatre heures commençait à bord; le temps était
+superbe, et la brise douce et tiède des tropiques, poussait en poupe
+notre navire, majestueusement chargé de ses bonnettes hautes et basses.
+Le timonnier venait de relever à la barre son _matelot_, qui lui avait
+dit en lui remettant la route:--Tu n'oublieras pas de donner des
+calottes au mousse, qui n'a pas écuré c'te lampe, entends-tu?
+
+--Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille à ma chemise, que j'ai
+amarrée au sec sur le bredindin.
+
+Le maître d'équipage s'était placé devant, de manière à enfourcher le
+pied du bossoir de tribord, le menton appuyé sur ses deux bras croisés,
+comme pour guetter quelque chose à l'horizon. Après avoir bâillé trois
+ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore à
+moitié endormis:
+
+--Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?
+
+--Quel conte voulez-vous, maître Bihan?
+
+--Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vérité qui m'amuse,
+moi; les colles m'embêtent.
+
+--En ce cas, je vais vous conter le _Noyé-Vivant_; c'est comme qui
+dirait un matelot ressuscité après avoir bu un coup de trop à la grande
+tasse.
+
+--Cric! braille un auditeur.
+
+--Crac! répondent en choeur tous les autres hommes de quart.
+
+--Ah! mais non, répond avec gravité le narrateur. Il n'y a ni _cric_ ni
+_crac_ là dedans. C'est que cette histoire-là est du véritable, ou bien
+le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous
+préviens que si vous avez l'air de dire encore _cric crac_, je rengaîne
+mon compliment jusqu'à la garde, et empoigne le dé qui voudra!
+
+--Allons, conte tes affaires au cook, espèce de mal bordé! et laisse-les
+rognonner. Que celui-là qui ne veut pas écouter fasse semblant de
+dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et
+silence partout.
+
+Cette invitation de maître Bihan obtient le silence que réclame le
+conteur, et il commence à peu près ainsi sa narration, dont je me
+garderai bien de reproduire, malgré mon respect pour le texte, les
+expressions littérales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne
+comprendrait pas toutes.
+
+«Je me suis laissé dire par un vieux matelot, cet ancien que vous
+savez, qui m'a cassé un bras, dans une dispute à terre, qu'un navire de
+Bordeaux, où il était embarqué, doublait un jour le cap de
+Bonne-Espérance. Vers le coup de quatre à cinq heures du soir, plus ou
+moins, la brise commença à souffler du bon coin, et le navire charroyait
+pas mal de la toile; les vents étaient de l'arrière et la mer moutonnait
+déjà. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et
+derrière, me serrer les perroquets.
+
+»Ce qui fut dit fut fait.
+
+»Amène, déborde, cargue et serre les perroquets, dit le second.
+
+»Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se déhalle à l'emporture du
+grand perroquet. Les bras étaient bien tenus et la drisse passée en
+palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce côté-là; mais le
+marche-pied n'était pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne
+voilà-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord,
+que ce nom-de-D... de marche-pied vient à partir! Vous savez tous, aussi
+bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis
+cabane et tombe à l'eau en grand. On crie de dessus le pont: _Un homme à
+la mer! un homme à la mer_! Le capitaine, à cette parole, fait mettre la
+barre à babord et masquer le grand-hunier; la bouée de sauvetage est
+larguée et filée. Amène les palans du canot du porte-manteau; jette les
+cages à poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche
+l'homme à la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au
+bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, évente le grand hunier et va
+de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rôle d'équipage est là; on
+l'apostille mort, c'est un individu de moins à l'appel, une ration de
+plus à bord.
+
+»Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mâts, un
+bâtiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mâts de
+Bordeaux avait mis en panne pour tâcher de sauver Petit-Louis, le
+bâtiment en vue avait gagné le français. Mais le capitaine bordelais,
+qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le
+lendemain on ne voyait plus le navire qui avait été aperçu la veille,
+avec un pavillon anglais.
+
+»Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-là le bâtiment
+bordelais arrive à l'Ile-de-France. Quarante-huit heures après lui,
+entre un trois-mâts anglais. C'était celui qui avait doublé le cap en
+même temps que le Bordelais.»
+
+A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met à brailler:
+_cric! crac!_ et pour prouver qu'ils sont encore bien éveillés, les
+autres assistants répètent: _cric! crac!_ Le conteur, satisfait de
+n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore
+observer, toutefois, qu'il s'est conformé jusque-là à la plus exacte
+vérité.
+
+«--Je vous disais donc, que le trois-mâts anglais était arrivé quarante
+heures après le bordelais.
+
+»Voilà qu'une nuit, que le matelot de quart à bord du français, se
+fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se réveille en entendant,
+le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le
+navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir à bord à cette
+heure? mon homme va à l'échelle de tribord pour voir ce que veut le
+particulier, qui monte du rafiau sur le pont.
+
+»--Qui êtes-vous? demande-t-il au particulier.
+
+»--Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui
+répond celui-ci.
+
+»--Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.
+
+»--Quoi! tu ne reconnais pas, à la voix tant seulement, Petit-Louis, le
+noyé en doublant le cap?
+
+»--Ah! mon Dieu! s'écrie le matelot de quart; et d'où viens-tu donc,
+comme ça, nous qui t'avions cru _stourbe_?
+
+»--Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant à l'heure qu'il est?
+
+»--Mais, puisque te voilà?
+
+»--Me voilà, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux
+revenants qui reviennent? Donne-moi une poignée de main, si tu n'as pas
+peur d'un mort....
+
+»L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais ça fait
+brosse. C'était une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le
+pouce du noyé, enfin.
+
+»--Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, où a-t-on mis le sac
+qui était à moi, de mon vivant s'entend?
+
+»--Ton sac? il est dans la chambre du second.
+
+»A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du
+second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son
+sac, monte sur le pont, dit adieu à l'homme de quart, qui le regarde
+passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans
+son rafiau, et le voilà qui file en pagayant, comme de la fumée, sur la
+lame, quand la brise la chasse sous le vent.
+
+»Le lendemain, vous m'entendez-bien, le _lofia_, qui avait fait le
+quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa
+chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de
+longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as volé le butin du
+mort, et qui, à présent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de
+flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais
+teint, ne prendra pas sur l'étamine de mon pavillon.
+
+»On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en
+prison, comme le voleur des effets du trépassé.
+
+»Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arrivé quarante-huit
+heures après le bordelais, appareille, et il n'est pas plutôt hors de la
+passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue à bord,
+porter une lettre à l'adresse du capitaine de Bordeaux.
+
+»--Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'écriture
+de ce pauvre Petit-Louis, qui a été noyé en doublant le cap. Il lit:
+
+«Mon capitaine,
+
+»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, à seule
+fin de vous dire que quand je suis tombé à l'eau, en serrant le grand
+perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand
+hasard, j'ai croché une cage à poule, que vous aviez eu l'attention de
+m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans
+nos eaux, m'a sauvé, Dieu merci.
+
+»Comme une fois à bord de ce navire, il m'a pris envie de déserter, je
+me suis mis dans la tête d'aller prendre mon sac à votre bord, en me
+disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur à ce
+gaudichon de Jean-Marie, à qui, sans vous commander, je vous prie de
+présenter mes amitiés, attendu qu'il a passé quinze jours en prison pour
+moi, que je n'oublierai jamais.
+
+»J'ai celui d'être le vôtre, mon capitaine, avec subordination,
+
+»Salut et respect, PETIT-LOUIS.»
+
+«_P.S._ Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y
+a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas
+mort, et que ça coûterait de l'argent.
+
+»_Signé_, idem.»
+
+Maître Bihan, qui jusque-là avait écouté avec résignation le récit du
+conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui
+pesait sur les lèvres:
+
+--En voilà-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mât de misaine.
+
+Et en disant ces mots, la large main du maître, sur la paume de laquelle
+il a eu la précaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le
+pied du mât.
+
+--Bien, à présent la voilà collée, et elle est solide.
+
+--Mais quand je vous dis, maître Bihan, que c'est vrai.
+
+--Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vérité! Un homme de quart qui
+est assez gaudichon pour croire que les noyés reviennent pour demander
+leur sac!
+
+--Mais quand je vous dis....
+
+En ce moment même la brise fraîchit, le vent halle l'avant; on amène les
+bonnettes; on oriente au plus près. L'officier de quart ordonne de
+carguer et de serrer le grand-perroquet, et maître Bihan saisit cette
+occasion pour commander au conteur: Va-t'en là-haut serrer ce grand
+perroquet, et prends garde de tomber à la mer, entends-tu? parce que tu
+serais mal reçu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours
+après ta mort.
+
+
+
+
+XI.
+
+Promenade sur la Dunette
+
+
+Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espiègles, avaient
+en général, à bord des vaisseaux, une répugnance invincible pour toutes
+les jolies passagères qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces
+messieurs prétendaient, dans leur langage figuré, que les femmes qui se
+donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se
+pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune série de
+signaux. «C'est joli, mais ça ne sert à rien.» Les migraines, comme
+armes de coquetterie, servent cependant souvent à quelque chose.
+
+La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement
+aux colonies, passait aux Antilles à bord d'un vaisseau de ligne. On
+avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la
+dunette, près de celle du capitaine de frégate, la seconde personne du
+bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses
+fonctions étaient importantes.
+
+Les aspirants de vaisseau détestaient leur capitaine de frégate, qui
+cherchait de son côté à humilier les jeunes gens dans lesquels il
+entrevoyait un avenir qui devait lui échapper.
+
+Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de frégate
+d'exercer envers les aspirants, il en était une à laquelle ceux-ci se
+montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers
+en herbe, qui n'étaient pas de quart, voulaient se promener sur la
+dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs
+ébats. Il voulait que l'espace lui fût seul réservé. Aussi les aspirants
+nommaient-ils leur chef bourru, _le roi de la dunette_, et, en effet, de
+dix heures du soir à minuit, il régnait seul sur cette partie du
+vaisseau.
+
+On cherchait à bord à s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine
+de frégate tenait si singulièrement, depuis le départ du vaisseau, à
+s'approprier exclusivement le privilége de se carrer sur la dunette.
+Cette prétention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants:
+
+Pourquoi le capitaine se promène-t-il seul jusqu'à minuit sur la
+dunette?
+
+Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante
+endormis, de faire de grands pas sur cette partie privilégiée du
+vaisseau?
+
+Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit
+malade, dans la chambre où elle couchait auparavant avec son mari près
+de la cabane du capitaine?
+
+Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour à madame l'intendante et
+prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de
+fer qu'il nous montre dans le service?
+
+Ces questions, ainsi posées, donnèrent lieu à une gaie délibération à la
+suite de laquelle on résolut de tirer toute cette affaire à clair. On
+chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de
+procéder aux moyens qui pourraient faire découvrir le plus promptement
+possible, ce que chacun se croyait intéressé à apprendre par désir de
+vengeance. Toute liberté fut accordée aux investigateurs.
+
+Les deux commissaires chargés de l'enquête procédèrent pendant le jour
+avec calme et impartialité. L'un d'eux crut remarquer, en rôdant autour
+de la dunette, qu'il était assez facile de se glisser la nuit dans la
+chambre de madame l'intendante, par la petite fenêtre extérieure de
+l'appartement où elle se couchait chaque soir toute seule, toujours
+souffrante, toujours accablée de sa migraine....
+
+Une gouttière en plomb se trouvait placée tout près de cette
+bienheureuse fenêtre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre,
+mettre les pieds et les mains dans la gouttière et se blottir comme un
+chat.... Mais le capitaine de frégate avait les articulations
+très-souples. Les aspirants l'avaient remarqué plus d'une fois,
+lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles
+saluts au commandant, en lui demandant comment il avait passé la nuit.
+
+La gouttière et la fenêtre de la chambre de l'intendante fixèrent donc
+particulièrement l'impartiale et grave attention des commissaires de
+l'enquête. Ils arrêtèrent leur plan, et ils songèrent, sans en révéler
+tout-à-fait le but, à s'assurer les moyens de l'exécuter.
+
+On mit à contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les
+bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succès de
+_la chose_.
+
+A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes
+espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes
+d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à
+flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.
+
+Cette fois-là le capitaine de frégate, en se promenant à l'heure
+accoutumée sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorité pour
+forcer les aspirants à le laisser seul; il put, avant dix heures du
+soir, jouir exclusivement et tout à son aise du domaine sur lequel il se
+livrait à ses promenades méditatives.
+
+Mais pour être resté seul sur sa dunette chérie, tous ses pas n'en
+furent pas moins surveillés avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichés
+dès neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine
+d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres
+mouvements de leur capitaine de frégate. Il tombait ce jour-là une
+petite pluie fine qui traversait tous les vêtements de gens de quart;
+mais malgré l'incommodité de leur position et le désagrément de se
+sentir mouillés jusqu'aux os, nos guetteurs nichés dans leurs
+porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.
+
+Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit
+l'amoureux capitaine, se croyant favorisé par l'ombre de cette nuit
+qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se
+coucher, barbotter un peu dans la gouttière et disparaître aux yeux
+fixes et perçants de nos aspirants de marine.
+
+--La farce est jouée, s'écria l'un d'eux, le renard est pris au piége;
+nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.
+
+Allons nous coucher en attendant le joyeux dénouement de notre petite
+comédie, répétèrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnèrent
+leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup
+sur le lendemain.
+
+Le lendemain, comme ils l'avaient prévu, leur apporta la vengeance
+qu'ils s'étaient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont,
+et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au
+lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre
+dont la gouttière en plomb portait encore les traces accusatrices.
+
+A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du
+beau temps, et M. le capitaine de frégate ne manqua pas d'aller lui
+faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre
+les dents les aspirants, tu as dû arranger proprement la couverture de
+ce pauvre intendant et de madame son épouse.
+
+L'intendant arriva bientôt aussi, mais l'air tout affairé et suivi d'un
+domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une
+paire de draps tout tachés d'encre.
+
+--Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-là, monsieur
+l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate.
+
+--Commandant, je vais faire mettre ce bagage-là à l'air sur la dunette,
+avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire
+que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de
+ma femme.
+
+Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me réveillant j'aperçois
+toute l'encre de mon bureau répandue sur mes papiers que j'avais eu
+l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante
+était bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle
+n'avait pas remarqué ce désordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant
+dans l'appartement de madame, j'ai trouvé le mot de l'énigme écrit en
+griffes de chat sur la couverture du lit.
+
+--Quoi! c'est un chat qui, après s'être barbouillé les pattes dans votre
+encrier, a été s'introduire chez madame?
+
+--En douteriez-vous, commandant, à ces marques du bout des pattes encore
+empreintes sur les draps? Oh! c'est bien là le cachet d'un de ces
+messieurs-là! Il n'y a pas à s'y méprendre.
+
+Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte était un peu
+large pour des pattes de chat. Le capitaine de frégate lui lança un
+regard foudroyant, et le commentateur fut forcé de se taire, mais il
+n'en pensa pas moins.
+
+La couverture et les draps furent étalés au soleil, et bientôt chacun
+passa près des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la
+critique que la forme et le caractère des traces d'encre lui
+inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de frégate supportât
+jusqu'au soir toute cette bordée de quolibets.
+
+Le capitaine de frégate envoya ce jour-là, sous trois ou quatre
+prétextes différents, trois ou quatre aspirants à la fosse aux lions. Il
+ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de
+rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gardé pendant
+quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste
+d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens,
+qui la firent parvenir à la chambre des officiers; de la chambre des
+officiers, elle passa sur le gaillard d'arrière; du gaillard d'arrière
+elle vola au gaillard d'avant, et une fois là elle courut partout. Les
+matelots, gens à qui l'épithète caractéristique arrive toute mâchée, ne
+furent pas long-temps à baptiser leur capitaine de frégate, d'un de ces
+noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appelèrent _Patte-de-Chat_,
+et _Patte-de-Chat_ ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa
+haine augmenta d'année en année, le tour qu'on lui avait joué. Cet
+officier mourut aux Antilles, dans la grâce de Dieu et la haine finale
+des aspirants de marine.
+
+
+
+
+XII.
+
+Le Phénomène Vivant.
+
+
+--Dis donc, _Cheveux-d'Étoupes_, viens-t'en ici me dire, bigre de
+mousse, pourquoi tu n'as pas donné un coup de gratte aux postes des
+chirurgiens?
+
+--Ah, mais je ne veux pas, maître Jugan, que l'on m'appelle
+_Cheveux-d'Etoupes_!
+
+--Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du
+gouvernail? Est-ce ma faute, à moi, si tu as un toupet de chanvre en
+franc-filain?
+
+--Mais, est-ce ma faute, à moi, donc, si mes cheveux sont blancs et si
+j'ai les yeux bordés de rouge? je voudrais bien vous voir à ma place,
+allez, maître Jugan!
+
+--Est-ce que par hasard un maître d'équipage peut être à la place d'un
+failli chien de mousse comme toi? Mais blanc ou noir, rouge ou jaune, la
+première fois que le poste de tes maîtres ne sera pas gratté comme la
+table où ils mangent leur soupe, tu auras affaire à moi, entends-tu, et
+tu sais bien ce que c'est que d'avoir un compte à régler avec maître
+Jugan?
+
+--Eh bien, la première fois aussi qu'on m'appellera encore
+_Cheveux-d'Etoupes_, je prendrai mon congé sous la semelle de mes
+souliers, et je déserterai d'à bord de la gabare la _Caravane_.
+
+--Belle fichue désertion que tu feras là! _la gabare_ sera bien gênée de
+faire de la route quand tu ne seras plus à bord! en attendant,
+prends-moi une gratte, de ta main blanche et dodue, comme dit la
+chanson, et fais-moi l'honneur d'aller en bas me jouer un air de violon
+sur la romance de _Femme sensible_, avec ou sans variations.
+
+On continua d'appeler le pauvre mousse _Cheveux-d'Etoupes_, et
+l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgré sa
+résignation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, débarqua
+clandestinement à la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entendît
+parler du déserteur. Son signalement bien distinct avait été donné à la
+gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le délinquant. Sa famille
+ne l'avait pas recélé, et enfin _Cheveux-d'Etoupes_ paraissait être
+devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens maîtres, l'avaient
+déjà remplacé à bord, après avoir fait le deuil de leur domestique qui,
+malgré son tempérament lymphatique, ne laissait pas que d'être ce qu'on
+appelle un bon petit mousse.
+
+Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait à la Rochelle avec un
+aspirant de la gabare. Ils avaient dîné à l'hôtel des Ambassadeurs, où
+alors on écorchait passablement les convives de passage. Ils avaient
+même pris leur demi-tasse de Martinique au joli café _Belle-Vue_, sur le
+port, et, ne sachant comment passer le reste de la soirée, ils se
+laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire,
+Guiton et de la Rive.
+
+Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui,
+monté sur les quatre planches qui formaient son théâtre, s'écriait,
+après avoir fait la parade de rigueur:
+
+«Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer
+l'explication du fameux albinos vivant!
+
+«Ce phénomène extraordinaire, arrivant de l'intérieur de l'Afrique, est
+âgé de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bordés de
+rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caractère est
+très-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous
+dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un phénomène
+semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe
+spectacle va commencer.»
+
+Le chirurgien, grand amateur par état de toutes les curiosités
+naturelles, propose à l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin
+où se montrait le phénomène vivant. Les deux compagnons prennent place
+avec les autres amateurs.
+
+Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local étroit,
+qu'éclairait faiblement une mauvaise lampe, décorée du nom de lustre,
+une toile d'emballage se lève par un coin, et sous la frange de la
+guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux
+tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble
+blesser sa vue oblique et timide. Il ose à peine effleurer de son regard
+indécis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une
+certaine curiosité; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du
+chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher à se reposer du côté
+opposé à celui où se trouvent placés les deux observateurs.
+
+«Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'_albinos_, cet
+intéressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'éclat de
+l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a été trouvé
+dans une peuplade d'_albinos_ dont son père était le chef. Il n'y voit
+bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu,
+il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de
+la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la
+couleur de l'étoupe (à ce mot, l'albinos fait un mouvement
+très-prononcé); ce phénomène vivant parle la langue de son pays, et il
+peut à peine articuler les mots dont nous nous servons en France....
+
+«Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...»
+
+--Bolo! bolo! s'écrie l'albinos en s'éloignant du docteur, qui déjà a
+appliqué sur la joue du phénomène, un doigt qu'il en a retiré tout
+couvert d'une substance blanche.
+
+--Ce mot _bolo! bolo_, veut dire, messieurs, que ça lui fait mal, ayant
+la peau molle comme de la pâte.
+
+--Mais, Dieu me pardonne, s'écrie le chirurgien après avoir bien examiné
+la figure blanchie du phénomène, je crois que c'est _Cheveux
+d'Etoupes_!
+
+L'albinos, à ces mots, se sauve derrière sa serpillière. Le chirurgien
+le poursuit: l'aspirant court après le chirurgien, et tous deux de
+crier, en ramenant le phénomène sur son estrade: oui, oui, c'est ce b...
+de mousse qui a déserté.
+
+--Qu'est-ce à dire, messieurs, reprend le charlatan, finissons de grâce
+cette plaisanterie. Je puis produire des certificats comme _quoi que
+mon_ phénomène est véritable.
+
+Les spectateurs se lèvent: leurs murmures annoncent qu'ils doutent de la
+réalité du phénomène. Le charlatan, tout essoufflé, interpelle avec
+force le chirurgien, qui déjà s'était emparé d'une des oreilles de
+l'albinos.
+
+--Ah! coquin, tu dis que tu es un albinos; bientôt les gendarmes te
+feront voir ce que l'on gagne à déserter, et à se faire passer pour une
+curiosité.
+
+Le _charlatan_.--Vous voyez bien, monsieur le docteur, que vous ne savez
+ce que vous dites, je m'en rapporte à ces messieurs et dames. Voyez si
+cet enfant comprend un mot de tout ce que vous lui chantez: je soutiens
+que c'est un albinos; d'ailleurs j'ai mes certificats.
+
+_Le chirurgien_.--Je soutiens, et je vous prouverai que c'est mon
+mousse.--Dis, coquin, pourquoi as-tu déserté du bord, ou si tu continues
+à faire l'imbécile, je te donnerai une volée que le coeur t'en fera mal.
+
+_L'Albinos_.--Eh bien, monsieur Ollivry, je suis déserté parce qu'on
+m'appelait toujours _Cheveux-d'Etoupes_ à bord, quoi!
+
+Cet aveu naïf échappé au malheureux mousse dans l'instant le plus vif de
+l'altercation, porta la consternation sur la figure palpitante du
+charlatan. Les spectateurs s'écrièrent tous qu'on avait trompé leur
+bonne foi, et qu'il fallait leur rendre leur argent à la porte. Chacun
+adresse les reproches les plus énergiques au mystificateur mystifié à
+son tour. La garde du poste voisin accourt au bruit. Un commissaire de
+police s'informe du motif qui a pu provoquer le scandale qu'il veut
+faire cesser. On saisit l'albinos vivant, qui, abdiquant
+très-piteusement son rôle, essuie la farine dont on lui a saupoudré le
+visage. Le soir même, il se trouve reconduit à bord de la gabare _la
+Caravane_. Je vous laisse à penser la manière dont il fut accueilli par
+l'équipage et par le lieutenant en pied chargé du détail! Quinze coups
+de martinet par jour pendant une semaine....
+
+Mais le pauvre petit diable y gagna au moins de changer de sobriquet. Au
+lieu de l'appeler comme auparavant _Cheveux-d'Etoupes_, on ne le désigna
+plus que sous le nom de _Phénomène-Vivant_. Ainsi, quand il prenait
+envie à ses maîtres de lui adresser la parole, ils ne lui disaient plus:
+_Cheveux-d'Etoupes_, avance à l'ordre; ils se contentaient de lui crier:
+_Phénomène_, avance à l'ordre, ou sinon.... La belle avance, je vous le
+demande!
+
+_Miseria miseris_!
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE.
+
+Moeurs des Nègres.
+
+
+
+
+I.
+
+Le Bamboula.
+
+
+De gros nuages chargés d'électricité, poussés par un vent suffoquant du
+Sud-Est, se déroulaient du sommet du Morne-d'Orange, pour envelopper la
+ville de Saint-Pierre. Les navires mouillés en ligne courbe sur la rade
+foraine de ce port, frémissaient sur leurs amarres raidies par la
+brise, et la lame creuse et gonflée venait battre sourdement le rivage
+sur lequel toutes les pirogues des noirs avaient été halées à sec. Il
+faisait nuit: c'était un dimanche; et au loin, sous des arbres ombreux,
+j'entendais bruire des tambourins, s'élever un murmure prolongé de voix
+cadencées, et je voyais scintiller des torches brillantes et mobiles
+comme ces feux errants que l'on rencontre dans les nuits d'orage au fond
+du fourré de nos campagnes.
+
+Je demandai quel était ce bruit, et ce que pouvaient signifier ces feux
+allumés sous ces grands arbres, à l'extrémité de la ville. Un nègre me
+répondit, avec une expression d'étonnement et de joie qu'on ne pourrait
+pas facilement exprimer: «_Maître, ça Bamboula_.».
+
+Je voulus voir ce que c'était que _le Bamboula_.
+
+Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aperçus,
+en m'approchant d'une vaste cour, une foule de nègres, s'agitant à la
+lueur des flambeaux fumeux d'où s'exhalait une odeur étouffante d'huile
+de palma-christi. Le reflet des torches, projeté sur la figure suante
+de tous ces noirs, la mobilité de tous ces visages sinistres, leurs yeux
+brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs
+chants, tantôt bruyants, tantôt étouffés, mais que je me rappelle encore
+comme si c'était hier, donnaient à cette scène un aspect que je ne
+pourrais pas trop décrire. Tout ce monde-là dansait avec délire, avec
+fureur. Je crus que c'était un festin de Cannibales.
+
+De grands noirs, presque nus, placés à l'un des angles de la cour,
+étaient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout
+des doigts avec une force convulsive. C'était l'orchestre de ce bal
+diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux
+exécutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait
+si horriblement qu'il aurait été difficile de trouver encore quelque
+chose d'humain dans leur physionomie bouleversée. A chaque temps de la
+mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain,
+leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux
+s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces
+épouvantables instrumentistes s'abandonnaient à des spasmes horribles
+que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase.
+C'était apparemment le moment d'une céleste vision. On ne les retirait
+de ce long évanouissement, qu'en leur donnant à avaler des verres à
+bière, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de
+belles négresses chantaient des strophes improvisées que les danseuses
+répétaient en choeur. Chacune des coryphées agitait dans sa main une
+espèce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marquée par les
+cymbales. D'un côté, sautaient les nègres _Ibo_, dont la danse était
+nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin,
+les _Cap-Laost_ s'avançaient en cadence avec une attitude vive et fière,
+comme pour soutenir le choc de l'ennemi; près d'eux, les _Loango_
+multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des mêmes
+instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays.
+_Le Bamboula_ réunissait enfin tous les divers caractères de danse des
+peuplades de l'Afrique. C'était presque un cours d'histoire de la côte
+de Guinée que je faisais en examinant cette réunion si diverse de
+naturels rassemblés par le plaisir que les nègres aiment le plus
+passionnément.
+
+Un créole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le
+tour du _Bamboula_: «Ici, ce sont les nègres empoisonneurs; là, vous
+voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la côte. Dans
+ce coin-là, dansent les nègres créoles.» Aucun de ces derniers n'était
+tatoué.
+
+--Mais, demandai-je à mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui
+battent si passionnément ces cymbales?
+
+--Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-là sont presque
+tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne
+quittent peut-être _le Bamboula_ que pour aller empoisonner leurs
+camarades, leurs parents, leurs maîtres, qui sait! Vous ne sauriez
+croire combien cet exercice excitant de la danse prédispose nos nègres à
+accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils
+éprouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agités
+par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les
+avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de
+déplorer dans l'île.
+
+Cette explication suffit pour me faire trouver _le Bamboula_ encore plus
+infernal que je ne l'avais vu.
+
+Mais neuf heures sonnèrent à la paroisse du mouillage; les sons
+lamentables de la cloche se répandirent dans l'air, qui, dans ce pays,
+semble retentir d'une manière plus lugubre encore qu'en Europe, des
+percussions qui l'ébranlent. Une grosse pluie tiède et sulfureuse
+commençait à tomber à la lueur pâlissante des éclairs. _Le Bamboula_
+allait finir: c'était dommage, car il était dans toute sa fleur et son
+éclat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour
+mettre les derniers instants à profit. Les cymbaliers se pâmaient en
+rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par
+intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs névralgiques
+accès de léthargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra
+mettre un terme à cette scène d'exaltation et de sinistres jouissances?
+Des archers de ville, que je n'avais pas encore aperçus, s'élançent, un
+nerf de boeuf à la main; ils se précipitent sur tous les noirs qu'ils
+rencontrent. Les nègres qui échappent à leurs coups redoublés, se
+jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les
+sergents de la police arrachent aux cymbaliers frémissants de rage. Les
+torches s'éteignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou
+les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et
+bientôt la foule, pourchassée dans tous les recoins, s'écoule mugissante
+sous le fouet, partout où elle trouve une issue.
+
+A neuf heures et quart, la cour était vide, l'obscurité la plus complète
+avait succédé au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre
+silence régnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de
+pluie venaient mouiller et laver de la poussière dont leurs feuilles
+avaient été couvertes pendant la fête. De temps à autre seulement, la
+foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore éclairer le lieu
+où quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique,
+entendu ce tintamare infernal!...
+
+Le lendemain, en me rappelant cette scène effrayante du soir, il me
+sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids énorme me
+paraissait encore comprimer ma poitrine.
+
+Si jamais vous allez aux Antilles, n'oubliez pas d'aller voir _le
+Bamboula_: l'Opéra, avec toutes ses pompes factices, est bien loin de
+valoir un tel spectacle.
+
+
+
+
+II.
+
+Dame Périne
+
+
+Vers le milieu de novembre 1827, on a exécuté, à Saint-Pierre de la
+Martinique, une vieille négresse qui, pendant une vie de soixante-dix à
+soixante-douze ans, a empoisonné, de compte fait, cinquante-cinq à
+soixante personnes. Cette femme, s'il est permis de donner ce nom, à
+tout ce que la nature a produit de plus dégoûtant et de plus atroce,
+éloignait les soupçons que ses crimes répétés avaient accumulés sur
+elle, par ces marques de dévotion qui en imposent si facilement à l'âme
+pieuse des colons. La maîtresse à qui elle appartenait, lui avait donné
+une case, à laquelle était joint un jardin, où dame Périne cultivait des
+plantes vénéneuses, avec autant de soin que quelques femmes, dans nos
+climats, arrosent leurs rosiers et leurs oeillets. Ce fut lorsqu'il n'y
+eut plus à reculer contre l'évidence de ses forfaits et la masse des
+preuves, que le ministère public fut nanti d'une accusation contre cette
+misérable. Interrogée, d'après l'acte décerné contre elle, elle ne
+chercha pas à se défendre, et lorsqu'on lui demanda quel motif l'avait
+engagée à détruire les enfants de son maître et les siens même, elle
+répondit avec beaucoup de tranquillité qu'elle l'ignorait, mais qu'elle
+croyait être née pour empoisonner, comme d'autres sont destinés par le
+sort, à vendre du café ou du sucre. Le président qui la questionnait, la
+pressait d'avouer ses complices.--Mes complices, répond-elle, sont tous
+les nègres et les mulâtres de la colonie.--Mais pourquoi
+affichiez-vous, continue le magistrat, des marques si vives de piété,
+quand vous vous livriez au plus grand des crimes que défend la
+religion.--Eh! ne nous faut-il pas un masque à nous autres nègres, comme
+à vous autres blancs!--Mais vous empoisonniez aussi les nègres?--J'ai
+été jusqu'ici l'empoisonneuse des chiens et des mulets, plutôt que de
+n'empoisonner rien. Malheur à ceux qui venaient me demander des légumes
+de mon jardin; je trouvais moyen de leur faire avaler quelque chose de
+mortel.--Vous aviez donc des préparations ou des simples bien
+subtils?--En manque-t-il dans le pays, et comptez-vous que ce soit pour
+rien que Dieu fasse pousser cela? En effet, c'est par là que la
+confrérie des nègres empoisonneurs, qui désolent la Martinique,
+professait pour dame Périne, le respect que ses rares talents devaient
+lui mériter, aux yeux des plus adroits chimistes (c'est la dénomination
+ironique que l'on donne à ces monstres). Elle jetait ce qu'elle appelait
+des sorts, sur les individus qui lui déplaisaient, et ces sorts
+n'étaient autre chose que des breuvages ou des émanations morbifiques,
+qui conduisaient, à divers intervalles, ses victimes à la mort. D'après
+ses aveux, une fleur, sur laquelle elle jetait de la poudre, suffisait
+pour empoisonner. On ne se figure pas en Europe la supériorité que les
+nègres, et surtout ceux de la côte d'Afrique, acquièrent dans la
+préparation des substances végétales. La défiance des médecins qui ont
+parcouru, de leurs cabinets, toutes les parties de la terre, dans les
+relations de quelques voyageurs frivoles, peut nier ce fait; mais elle
+ne convaincra jamais d'erreur les yeux des gens éclairés, qui en ont vu,
+sur les lieux, les effets les plus palpables, ou les plus funestes. La
+circulation du sang est un phénomène aussi étonnant que la propriété
+vénéneuse de certains végétaux; on fit servir, jusque sous le règne de
+Louis XV, les subtilités mêmes de la science, à combattre l'attraction
+qu'exerce l'aspiration de certains reptiles, sur d'autres animaux.
+
+Dame Périne, pour en revenir à elle, a entendu son arrêt avec une
+indifférence parfaite. Le matin du jour où on devait l'exécuter, elle
+demanda du vin blanc; elle déjeuna avec un appétit que l'on pourrait
+appeler philosophique, si l'on ne craignait de profaner cette
+qualification. Arrivée sur le lieu du supplice, au milieu d'un piquet de
+grenadiers, et suivie d'une foule de nègres et de gens de couleur, elle
+y parut vêtue des habits blancs qu'elle mettait pour communier. Cette
+figure noire et sillonnée de rides, qui acquérait un nouveau degré
+d'horreur sous la peau de cette vieille négresse, n'exprimait aucune
+émotion. Ce monstre, après s'être entretenu avec l'ecclésiastique qui
+accompagnait ses derniers moments, est monté à la potence, son mouchoir
+de tête est tombé dans l'effort qu'il faisait pour gravir l'échelle
+patibulaire. Les nègres en ont tiré le fatal pronostic que son âme irait
+en enfer. Un mouchoir tombé leur a paru un signe plus certain de la
+réprobation éternelle, que cinquante-cinq à soixante personnes
+empoisonnées. Dame Périne a terminé enfin son exécrable vie, en jetant,
+sous la corde, un cri à peine entendu. Les gendarmes ont dispersé la
+populace, qui voulait se partager ses vêtements comme des reliques du
+martyre.
+
+
+
+
+SEPTIÈME PARTIE.
+
+Ornithologie Maritime.
+
+
+
+
+I.
+
+Le Plongeon.
+
+
+Le plongeon est un oiseau de mer, qui nage à la surface de l'eau et qui
+disparaît dans les flots à l'instant même où part l'amorce du fusil qui
+le vise. Un moment après il relève sa tête et semble braver un autre
+coup et défier l'inconstance de l'onde sur laquelle ou dans laquelle il
+se joue. Un observateur disait que c'était moins un oiseau aquatique
+qu'un oiseau politique.
+
+Le plongeon vole difficilement, et ne parcourt qu'un fort petit espace,
+mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps, il
+disparaît sous les ondes, et ne montre sa tête que lorsque l'orage est
+dissipé, et qu'il y a quelque chose à avaler à la surface plane.
+
+Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse
+particulière aux bipèdes de son espèce, change, dit-on, annuellement de
+couleur. Celui qu'on a vu blanc une année, paraît noir l'année suivante.
+Mais il ne peut changer que d'une de ces couleurs à l'autre. C'est
+peut-être un malheur attaché à sa condition; mais tous les êtres ne
+peuvent pas prétendre à la commode mobilité des nuances du caméléon ou
+de la dorade.
+
+C'est sur les hauts fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que
+là ils atteignent facilement le fond, si la mer est grosse, et sa
+surface tranquille si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau
+côté dans leur position.
+
+On a remarqué encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent:
+preuve incontestable qu'ils savent d'où le vent tourne. Est-ce calcul?
+est-ce prévision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes qu'ils ne
+voient pas qu'ils peuvent se diriger! Il est à croire que les plongeons
+sont connaisseurs en vent.
+
+Selon toute probabilité, cet oiseau doit atteindre une extrême
+longévité: peu accessible, par l'épaisseur de sa peau, et sa fourrure
+graisseuse, à toutes les impressions extérieures, doué de la faculté
+d'échapper avec une vitesse comparable à la rapidité de l'éclair, à la
+balle qu'on lui destine, quelle cause accidentelle pourrait couper le
+fil de ses destinées? Les poissons? il les évite en volant; les oiseaux
+de proie? il les brave en plongeant; il n'y a que les indigestions à
+craindre pour lui; mais il digère avec chaleur s'il avale avec
+gloutonnerie; peu estimé, il ne craint pas les piéges dont l'industrie
+du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherchés. Enfin dans
+la condition animale du plongeon, je cherche en vain un côté
+malheureux, le ciel semble avoir fait pour eux, ce qu'il refuse hélas! à
+bien des animaux de mérite, à deux pieds et sans plumes.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+TABLEAUX NAUTIQUES.
+
+
+I.--Le Coup de Mer.
+II.--Navire fuyant vent arrière.
+III.--La Chasse.
+IV.--Le Grain blanc.
+V.--L'Abordage.
+VI.--Les Brisants.
+VII.--Incendie en Mer.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+COMBATS EN MER.
+
+
+I.--Combat du côtre _le Printemps_ et de douze Péniches anglaises.
+II.--Combat de nuit entre une Frégate et un Vaisseau.
+III.--Chaloupe-Canonnière coulée par un Brick anglais.
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+AVENTURES DE MER.
+
+
+I.--Le Capitaine de Négrier.
+II.--Les Pirates de la Havane et le Brick de guerre.
+III.--La Licorne de Mer.
+IV.--Naufrage sur la côte de Plouguerneau.
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+MOEURS DES GENS DE MER.
+
+
+I.--La Prière des Forbans.
+II.--Le Voeu des Matelots.
+III.--L'Aspirant de Marine.
+IV.--Les Pilotes.
+V.--Les Filets d'Abordage.
+VI.--Le Maître d'Équipage.
+VII.--Les Corsaires travestis.
+VIII.--Le Cuisinier et le Maître-Coq.
+IX.--Suprême félicite du Matelot.
+X.--Maître Lahoraine, ou qui de quatre ôte trois reste deux.
+XI.--Le Chien de l'Artillerie de Marine.
+
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+CAUSERIES, CONTES, AVENTURES ET TRADITIONS DE BORD.
+
+
+I.--Causeries de Marins.
+II.--Les deux Aspirants.
+III.--Dialogue entre le Contre-Maître d'équipage Lestume et le novice
+------Lhommic.
+IV.--Première Causerie du gaillard d'avant.
+-----Deuxième Causerie du gaillard d'avant.
+V.--La Casaque du Bon Dieu.
+VI.--Le Nègre blanc.
+VII.--Avale ça, Las-Cazas.
+VIII.--Le petit Coup de Mer.
+IX.--Le Goguelin.
+X.--Le Noyé-Vivant.
+XI.--Promenade sur la Dunette.
+XII.--Le Phénomène vivant.
+
+
+SIXIÈME PARTIE.
+
+MOEURS DES NÈGRES.
+
+
+I.--Le Bamboula.
+II.--Dame Périne.
+
+
+SEPTIÈME PARTIE.
+
+ORNITHOLOGIE MARITIME.
+
+
+I.--Le Plongeon.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La mer et les marins, by Édouard Corbière
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER ET LES MARINS ***
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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@@ -0,0 +1,6333 @@
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+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of LA MER ET LES MARINS By Édouard Corbière.
+ </title>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La mer et les marins, by Édouard Corbière
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La mer et les marins
+ Scènes maritimes
+
+Author: Édouard Corbière
+
+Release Date: December 19, 2005 [EBook #17353]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MER ET LES MARINS ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h1>LA MER ET LES MARINS</h1>
+
+<h2>Sc&egrave;nes Maritimes</h2>
+
+<h3>PAR &Eacute;DOUARD CORBI&Egrave;RE,</h3>
+
+<h3>Auteur des Pilotes de l'Iroise et du N&eacute;grier.</h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>IMPRIMERIE DE PLASSAN ET COMPAGNIE</h3>
+
+<h3>RUE DE VAUGIRARD, N. 15</h3>
+
+
+<h3>PARIS.</h3>
+
+<h3>JULES BR&Eacute;AUT&Eacute;, LIBRAIRE-&Eacute;DITEUR,</h3>
+
+<h3>RUE DE CHOISEUL, 8 BIS,</h3>
+
+<h3>ET M&Ecirc;ME MAISON, PASSAGE CHOISEUL, 60</h3>
+
+<h3>1833.</h3>
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+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+
+<table summary="TOC"><tr><td>
+<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMI&Egrave;RE PARTIE.--TABLEAUX NAUTIQUES</b></a><br /><br />
+<a href="#Ia"><b>I.&mdash;Le Coup de Mer.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIa"><b>II.&mdash;Navire fuyant vent arri&egrave;re.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIIa"><b>III.&mdash;La Chasse.</b></a><br /><br />
+<a href="#IVa"><b>IV.&mdash;Le Grain blanc.</b></a><br /><br />
+<a href="#Va"><b>V.&mdash;L'Abordage.</b></a><br /><br />
+<a href="#VIa"><b>VI.&mdash;Les Brisants.</b></a><br /><br />
+<a href="#VIIa"><b>VII.&mdash;Incendie en Mer.</b></a><br /><br />
+
+
+<a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXI&Egrave;ME PARTIE.--COMBATS EN MER</b></a><br /><br />
+
+<a href="#Ib"><b>I.&mdash;Combat du c&ocirc;tre <i>le Printemps</i> et de douze P&eacute;niches anglaises.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIb"><b>II.&mdash;Combat de nuit entre une Fr&eacute;gate et un Vaisseau</b></a><br /><br />
+<a href="#IIIb"><b>III.&mdash;Chaloupe-Cannoni&egrave;re coul&eacute;e par un Brick anglais.</b></a><br /><br />
+
+
+<a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISI&Egrave;ME PARTIE.--AVENTURES DE MER</b></a><br /><br />
+
+<a href="#Ic"><b>I.&mdash;Le Capitaine de N&eacute;grier.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIc"><b>II.&mdash;Les Pirates de la Havane et le Brick de guerre.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIIc"><b>III.&mdash;La Licorne de Mer.</b></a><br /><br />
+<a href="#IVc"><b>IV.&mdash;Naufrage sur la c&ocirc;te de Plouguerneau.</b></a><br /><br />
+
+
+<a href="#QUATRIEME_PARTIE"><b>QUATRI&Egrave;ME PARTIE.--MOEURS DES GENS DE MER</b></a><br /><br />
+<a href="#Id"><b>I.&mdash;La Pri&egrave;re des Forbans.</b></a><br /><br />
+<a href="#IId"><b>II.&mdash;Le Voeu des Matelots.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIId"><b>III.&mdash;L'Aspirant de Marine.</b></a><br /><br />
+<a href="#IVd"><b>IV.&mdash;Les Pilotes.</b></a><br /><br />
+<a href="#Vd"><b>V.&mdash;Les Filets d'Abordage.</b></a><br /><br />
+<a href="#VId"><b>VI.&mdash;Le Ma&icirc;tre d'&Eacute;quipage.</b></a><br /><br />
+<a href="#VIId"><b>VII.&mdash;Les Corsaires travestis.</b></a><br /><br />
+<a href="#VIIId"><b>VIII.&mdash;Le Cuisinier et le Ma&icirc;tre-Coq.</b></a><br /><br />
+<a href="#IXd"><b>IX.&mdash;Supr&ecirc;me f&eacute;licite du Matelot.</b></a><br /><br />
+<a href="#Xd"><b>X.&mdash;Ma&icirc;tre Lahoraine, ou qui de quatre &ocirc;te trois reste deux.</b></a><br /><br />
+<a href="#XId"><b>XI.&mdash;Le Chien de l'Artillerie de Marine.</b></a><br /><br />
+
+
+<a href="#CINQUIEME_PARTIE"><b>CINQUI&Egrave;ME PARTIE.--CAUSERIES, CONTES, AVENTURES ET TRADITIONS DE BORD</b></a><br /><br />
+
+<a href="#Ie"><b>I.&mdash;Causeries de Marins.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIe"><b>II.&mdash;Les deux Aspirants.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIIe"><b>III.&mdash;Dialogue entre le Contre-Ma&icirc;tre d'&eacute;quipage Lestume et le novice Lhommic.</b></a><br /><br />
+<a href="#IVe"><b>IV.&mdash;</b></a><a href="#PREMIERE_CAUSERIE"><b>Premi&egrave;re Causerie du gaillard d'avant.</b></a>
+&nbsp;<a href="#DEUXIEME_CAUSERIE"><b>&mdash;Deuxi&egrave;me Causerie du gaillard d'avant.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#Ve"><b>V.&mdash;La Casaque du Bon Dieu.</b></a><br /><br />
+<a href="#VIe"><b>VI.&mdash;Le N&egrave;gre blanc.</b></a><br /><br />
+<a href="#VIIe"><b>VII.&mdash;Avale &ccedil;a, Las-Cazas.</b></a><br /><br />
+<a href="#VIIIe"><b>VIII.&mdash;Le petit Coup de Mer.</b></a><br /><br />
+<a href="#IXe"><b>IX.&mdash;Le Goguelin.</b></a><br /><br />
+<a href="#Xe"><b>X.&mdash;Le Noy&eacute;-Vivant.</b></a><br /><br />
+<a href="#XIe"><b>XI.&mdash;Promenade sur la Dunette.</b></a><br /><br />
+<a href="#XIIe"><b>XII.&mdash;Le Ph&eacute;nom&egrave;ne vivant.</b></a><br /><br />
+
+
+<a href="#SIXIEME_PARTIE"><b>SIXI&Egrave;ME PARTIE.--MOEURS DES N&Egrave;GRES</b></a><br /><br />
+
+<a href="#If"><b>I.&mdash;Le Bamboula.</b></a><br /><br />
+<a href="#IIf"><b>II.&mdash;Dame P&eacute;rine.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#SEPTIEME_PARTIE"><b>SEPTI&Egrave;ME PARTIE.--ORNITHOLOGIE MARITIME</b></a><br /><br />
+
+<a href="#Ig"><b>I.&mdash;Le Plongeon.</b></a><br /><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est,
+sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exig&eacute; le plus
+d'audace. La nature a mis chaque &ecirc;tre au milieu de ses rapports
+n&eacute;cessaires; elle lui a affect&eacute; une place qu'il ne peut changer, elle
+lui a donn&eacute; des organes propres aux &eacute;l&eacute;ments qu'il habite, et dont la
+disposition sert &agrave; l'exercice de certaines inclinations inn&eacute;es; aussi,
+ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu
+respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'esp&egrave;ce enti&egrave;re. L'homme
+seul, qui fonde toute sa pr&eacute;&eacute;minence sur une facult&eacute; pour ainsi dire
+artificielle, l'homme, qui a tout tir&eacute; de son industrie pour assurer son
+empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore
+quand il a voulu &eacute;tablir sa domination sur un &eacute;l&eacute;ment auquel la nature
+ne l'avait point destin&eacute;. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le
+mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu &agrave;
+lutter contre tous. La terre &eacute;tait son domaine, et il n'a eu, pour
+l'assujettir, qu'&agrave; ob&eacute;ir &agrave; une inclination naturelle; ici, au contraire,
+il a fallu que cette inclination c&eacute;d&acirc;t &agrave; une volont&eacute; qui la contrariait.</p>
+
+<p>Sans doute, le caract&egrave;re de la raison est non-seulement de tirer parti
+de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation m&eacute;rite les
+m&ecirc;mes bl&acirc;mes que tous les autres. En &eacute;tendant l'empire de l'homme sur un
+&eacute;l&eacute;ment qui ne lui avait pas &eacute;t&eacute; donn&eacute;, il a fait servir cet &eacute;l&eacute;ment de
+th&eacute;&acirc;tre &agrave; nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignor&eacute;
+qu'il fut jadis, qui n'ait &eacute;t&eacute; souill&eacute; du sang des hommes. Ainsi, si ce
+n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est
+toujours le plus sublime de tous.</p>
+
+<p>Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses r&eacute;sultats
+plus brillants encore, et qui ont &eacute;t&eacute; cent fois examin&eacute;s, que la
+navigation pr&eacute;sente &agrave; nos regards un spectacle si diff&eacute;rent des autres
+sciences, c'est par les sensations m&ecirc;mes dont elle remplit l'&acirc;me de
+celui qui lui a consacr&eacute; sa vie. Quelles sensations que celles de
+l'homme qui, jeune encore, quitte pour la premi&egrave;re fois cette famille
+dans laquelle jusqu'ici se sont concentr&eacute;es toutes ses affections; ces
+amis, qui ont &eacute;t&eacute; les confidents de toutes ses pens&eacute;es; les objets
+insensibles eux-m&ecirc;mes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent,
+par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence,
+d'autres liens &agrave; contracter, d'autres hommes &agrave; fr&eacute;quenter, d'autres
+lieux &agrave; visiter, mais rien &agrave; aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir
+tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide m&ecirc;me dans
+l'&acirc;me!</p>
+
+<p>Et quelle existence monotone! toujours la mer, calme ou irrit&eacute;e sans
+doute, mais du moins toujours devant nous, comme si le navire &eacute;tait
+immobile. Changer &agrave; chaque instant d'horizon sans s'en apercevoir,
+continuer sa route sans autres points de remarque que ceux que donne le
+calcul; avancer ou rester sans que l'impatience puisse se prendre &agrave; rien
+autre chose qu'&agrave; des vents qui ne d&eacute;pendent pas de nous, qu'&agrave; une
+planche l&eacute;g&egrave;re que les vagues soul&egrave;vent, malgr&eacute; tous nos efforts;
+redouter toutes les horreurs du besoin, consid&eacute;rer d'un oeil morne le
+navire qui fuit &agrave; la lame dans les temp&ecirc;tes, comme si, en l'abandonnant
+aux flots, il n'y avait plus d'espoir que dans le hasard, quelles
+situations diverses, et comment celui qui a v&eacute;cu un seul jour de cette
+vie, la regrette-t-il toujours!</p>
+
+<p>Ce sont pr&eacute;cis&eacute;ment ces situations qui modifient l'&acirc;me de telle mani&egrave;re
+qu'elle n'y peut plus renoncer. Qui de nous n'a pas &eacute;prouv&eacute;, qu'&agrave;
+l'aspect d'un horizon sans bornes, l'&acirc;me s'&eacute;tendait en quelque sorte
+avec l'espace? Nous n'avons pas encore appliqu&eacute; l'analyse aux sensations
+que nous communique la nature muette; mais le coeur, qui n'attend pas
+pour &ecirc;tre &eacute;mu l'assentiment de la raison, nous a fait tressaillir cent
+fois en contemplant l'&eacute;tendue immense qui se d&eacute;veloppe devant nous pour
+la premi&egrave;re fois. Actuellement encore, le souvenir de ces heures trop
+rapides o&ugrave; nous restions plong&eacute;s dans une extase muette &agrave; la vue de
+l'Oc&eacute;an, nous fait &eacute;prouver une sensation d&eacute;licieuse; le plaisir de la
+grandeur, physiquement parlant, est un des premiers auxquels nous soyons
+sensibles, et c'est un de ceux que l'habitude, qui &eacute;mousse tous les
+autres, nous rend le plus n&eacute;cessaires. Quel est l'homme, jet&eacute; au milieu
+des mers, qui, ne voyant que soi dans la nature, ne con&ccedil;oive une esp&egrave;ce
+de sentiment de fiert&eacute;, qui lui persuade, en quelque sorte, que tout
+est fait pour lui? Dans les pays habit&eacute;s, les monuments de l'homme nous
+avertissent &agrave; chaque instant d'une puissance &eacute;gale ou sup&eacute;rieure &agrave; la
+n&ocirc;tre; dans un d&eacute;sert, au contraire, la grandeur factice de l'homme
+dispara&icirc;t, celle de la nature se montre, et rien ne donne &agrave; l'homme une
+plus haute id&eacute;e de lui-m&ecirc;me que celui d'un espace dont il n'y a que lui
+pour spectateur. Je ne crois pas qu'il faille chercher dans les
+institutions changeantes, la cause de la fiert&eacute; naturelle des Arabes ou
+des Scythes: elle est tout enti&egrave;re dans le d&eacute;sert qu'ils habitent; ce
+d&eacute;sert, qu'un homme fameux appelait un oc&eacute;an de pied ferme, et dont les
+tribus nomades se disent aussi les rois.</p>
+
+<p>Ce sont l&agrave; les deux sensations dominantes du navigateur; son &acirc;me
+s'assimile avec cette nature imposante qui l'environne, et elle croit &agrave;
+sa grandeur, comme elle croit &agrave; celle des &eacute;l&eacute;ments; accoutum&eacute;e &agrave; lutter
+contre les flots, elle apprend &agrave; se raidir contre les obstacles, et elle
+croit &agrave; sa volont&eacute; comme &agrave; une puissance.</p>
+
+<p>Notre &acirc;me a besoin de mouvement, elle a besoin, pour jouir, d'&eacute;prouver
+des &eacute;motions qui lui fassent craindre pour ses jouissances, et quels
+mouvements plus imp&eacute;tueux que ceux que produit cette vie errante!
+quelles craintes plus vives que celles que donnent ces dangers toujours
+renaissants! Le marin est franc, parce qu'il vit, pour ainsi dire, hors
+des conventions sociales; il est insouciant sur l'avenir, parce qu'une
+vie sem&eacute;e de mille p&eacute;rils lui apprend &agrave; ne s'appuyer que sur le pr&eacute;sent;
+il est prodigue, parce que la conviction qu'il a acquise de la fragilit&eacute;
+de la vie, l'invite &agrave; en jouir &agrave; tout prix; exempt des pr&eacute;jug&eacute;s de sa
+nature, on dirait que c'est un v&eacute;ritable cosmopolite, parce que celui
+qui a beaucoup vu n'est jamais exclusif, et que ce qu'il oublie le plus
+promptement dans les solitudes immenses qui se d&eacute;ploient devant lui, ce
+sont les petites passions et les froids int&eacute;r&ecirc;ts des hommes; il est
+brusque, parce que son rude m&eacute;tier l'exige en quelque sorte, mais il est
+souvent humain, parce que la brusquerie ne s'allie jamais avec
+l'hypocrisie.</p>
+
+<p>Enfin, et ce qui para&icirc;t un probl&egrave;me insoluble, il court tous les
+dangers; cent fois il jure, qu'&eacute;chapp&eacute; du naufrage, il n'ira plus
+s'exposer &agrave; de nouveaux p&eacute;rils: il n'attend plus que l'instant de
+recommencer une carri&egrave;re qu'il a maudite si souvent. C'est encore
+l'&eacute;tude du coeur humain qui explique cette apparente contradiction;
+l'homme, comme on l'a remarqu&eacute; avec raison, tient plus &agrave; la vie par le
+sentiment de ses peines que par celui des plaisirs. Le plaisir rassasie
+et d&eacute;go&ucirc;te aussit&ocirc;t; la peine nous force &agrave; courber le front, mais elle
+laisse au fond des coeurs l'esp&eacute;rance de moments plus heureux, et c'est
+toujours cette esp&eacute;rance-l&agrave; qui nous porte en avant dans la vie.
+L'homme, engourdi dans le plaisir, se r&eacute;veille pour ainsi dire dans le
+malheur; les plus vives jouissances morales sont toujours celles qui ont
+&eacute;t&eacute; achet&eacute;es par quelques peines. Sa joie enfin effleure agr&eacute;ablement;
+mais le malheur nous blesse, et c'est des blessures du coeur qu'il sort
+un baume qui les gu&eacute;rit.</p>
+
+<p>On peut ajouter &agrave; cela que le besoin de se risquer est comme un noble
+instinct qui se r&eacute;fugie au fond de l'&acirc;me pour triompher de ses penchants
+bas et &eacute;go&iuml;stes, qui, en rattachant l'homme &agrave; la terre, le rapetissent
+toujours.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tant de motifs d'aimer sa vie errante, comment s'&eacute;tonnerait-on que
+les dangers qui l'accompagnent soient capables d'en d&eacute;go&ucirc;ter le marin?
+Rien ne peut d&eacute;prendre l'&acirc;me d'un mouvement qui fait sa vie. Le repos
+qu'on substitue aux passions violentes n'est point un repos v&eacute;ritable;
+c'est presque toujours un ennui profond. Aussi, le marin qui a quitt&eacute; sa
+profession n'existe-t-il plus que par le regret; dans sa vieillesse,
+tourment&eacute; du besoin de s'agiter encore, on dirait qu'il ne s'attache
+plus &agrave; l'existence que par les souvenirs; le murmure &eacute;tourdissant des
+vagues pla&icirc;t &agrave; son oreille; combien de fois, durant de longs jours, il
+contemple, assis sur un rocher, la voile qui s'efface &agrave; l'horizon, ou la
+mouette rapide qui rase de son blanc plumage l'&eacute;cume &eacute;blouissante des
+vagues! Son imagination s'&eacute;lance avec le dernier rayon du soleil
+couchant, et aborde avec lui sur les c&ocirc;tes de l'autre h&eacute;misph&egrave;re; la vue
+de la temp&ecirc;te elle-m&ecirc;me ne peut l'arracher au spectacle des flots. Les
+dangers qu'il a courus sont affaiblis par le souvenir; l'&eacute;motion
+puissante qu'il &eacute;prouvait apr&egrave;s les avoir affront&eacute;s est encore toute
+vive dans son &acirc;me; et ces regrets si vifs, cette m&eacute;lancolie r&ecirc;veuse
+attestent toujours qu'apr&egrave;s avoir v&eacute;cu d'une vie de son choix, il ne
+fait plus d&eacute;sormais que tra&icirc;ner des jours inutiles sur un &eacute;l&eacute;ment qui
+n'est pas le sien.</p>
+
+<p>Ce tableau fid&egrave;le des <i>sensations</i> dans la vie maritime, trac&eacute; par un
+des compatriotes de M. Corbi&egrave;re (Ed. <span class="smcap">Richer</span>), trouvait ici
+naturellement sa place, et devait servir d'introduction &agrave; cet ouvrage.
+Il resterait &agrave; traiter une double question d&eacute;j&agrave; longuement d&eacute;battue, et
+qu'une nouvelle pol&eacute;mique ne ferait peut-&ecirc;tre qu'embrouiller, c'est
+celle-ci:</p>
+
+<p>Existe-t-il une litt&eacute;rature maritime?</p>
+
+<p>Quel est chez nous le cr&eacute;ateur de cette litt&eacute;rature?</p>
+
+<p>Il est incontestable que le premier qui &eacute;crivit la relation d'un
+naufrage, d'une temp&ecirc;te, d'un accident de mer, fit de la litt&eacute;rature
+maritime, si litt&eacute;rature maritime il y a, et le premier qui fit cela est
+d&eacute;j&agrave; bien loin de nous. Ainsi cr&eacute;a la <i>litt&eacute;rature militaire</i>, le
+premier qui d&eacute;crivit une bataille, une retraite, un campement, un
+assaut. Or, voyez combien nous aurons de sortes de litt&eacute;rature, si nous
+accolons ce nom &agrave; chacun des diff&eacute;rents sujets sur lesquels peut
+s'exercer la plume et l'esprit d'un litt&eacute;rateur? Nous croyons, nous, que
+la litt&eacute;rature est une, et qu'elle encha&icirc;ne dans son cadre immense
+toutes les cr&eacute;ations de la pens&eacute;e humaine.</p>
+
+<p>Quant aux <i>sc&egrave;nes</i> proprement dites de la <i>vie maritime</i>, nous avons la
+conviction, et ce livre est la preuve, que M. Ed. Corbi&egrave;re est le
+premier, en France, qui leur ait donn&eacute; v&eacute;ritablement la forme
+dramatique, et nous allons citer un fait: En 1829, il fut cr&eacute;&eacute; au Havre
+un journal sp&eacute;cialement consacr&eacute; aux grandes catastrophes dont la mer
+est le th&eacute;&acirc;tre. M. Corbi&egrave;re s'y essaya dans ce genre difficile:
+litt&eacute;rateur, observateur et marin, il avait &agrave; offrir aux fondateurs de
+ce recueil un triple gage de succ&egrave;s, et ce succ&egrave;s fut complet. <i>Le
+Navigateur</i> lui doit ses cinq ann&eacute;es d'existence. Il se trouva des
+imitateurs qui revendiqu&egrave;rent hautement la priorit&eacute;, on les laissa dire;
+il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop facile de leur prouver qu'ils n'avaient point <i>ouvert la
+carri&egrave;re</i>. Mais l'occasion se pr&eacute;sente trop belle de les convaincre
+d'assertions erron&eacute;es, pour que nous la laissions &eacute;chapper. Or, ce
+livre, qui a pour titre <i>la Mer et les Marins</i>, contient en partie les
+premiers essais de M. Corbi&egrave;re; c'est un fait que la justice d'abord et
+la reconnaissance nous fait un devoir de proclamer.</p>
+
+<p class="droit">J. MORLENT,<br />
+Directeur du <i>Navigateur</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMI&Egrave;RE PARTIE.</h2>
+
+<h3>Tableaux Nautiques.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ia" id="Ia"></a>I.</h2>
+
+<h3>Le coup de Mer</h3>
+
+
+<p>Lorsque le vent s'est &eacute;lev&eacute; avec trop de violence et que la mer a grossi
+de mani&egrave;re &agrave; emp&ecirc;cher le navire de continuer sa route au milieu des
+lames dont le choc pourrait l'endommager, on met <i>&agrave; la cape</i>, sous une
+voile que l'on pr&eacute;sente obliquement au vent. Dans cette position, le
+b&acirc;timent, conservant tr&egrave;s-peu de vitesse, d&eacute;rive en c&eacute;dant plut&ocirc;t &agrave;
+l'impression de chaque vague, qu'en y r&eacute;sistant. Son avant, s'offrant &agrave;
+chaque coup de tangage &agrave; la lame qui d&eacute;ferle, re&ccedil;oit quelquefois des
+chocs tr&egrave;s-forts; mais le navire culant alors dans le sens de la force
+de la lame, &eacute;vite au moins le danger qu'il y aurait &agrave; la rencontrer avec
+une vitesse oppos&eacute;e &agrave; sa direction. Une fois &agrave; la cape, l'&eacute;quipage n'a
+plus rien &agrave; faire, et pendant tout le temps que dure la temp&ecirc;te, il faut
+attendre, dans cette position passive, que le mauvais temps s'apaise et
+permette de manoeuvrer. C'est pendant ces longues heures de coup de vent
+et de dangers, que l'on peut remarquer plus particuli&egrave;rement cette
+heureuse indiff&eacute;rence que l'habitude du p&eacute;ril donne aux matelots. Assis
+&agrave; l'abri des pavois ou de la chaloupe, pendant qu'une mer furieuse mugit
+autour d'eux et menace quelquefois d'engloutir le navire, on les voit se
+r&eacute;unir et s'approcher le plus possible les uns des autres, pour raconter
+de ces contes dont la tradition perp&eacute;tue le souvenir parmi les marins.
+Souvent ils chantent ensemble, d'une voix rauque, ces complaintes
+monotones comme le bruit des vagues qui les environnent, et
+m&eacute;lancoliques comme la plupart des airs qu'aiment les gens de mer. C'est
+en vain que le vent gronde sur leurs t&ecirc;tes et siffle dans les cordages,
+que des torrents de pluie les inondent, et que la mort menace de les
+enlever: ils chantent comme l'ouvrier le plus paisible, au fond d'une
+boutique ou d'un atelier. Mais souvent leurs narrations ou leurs chants
+sont interrompus de la mani&egrave;re la plus terrible. Quand le navire,
+fatigu&eacute; par la lutte qu'il livre &agrave; la temp&ecirc;te, craque dans toutes les
+parties; que la m&acirc;ture, dans les mouvements effroyables du roulis, plie
+et menace de tout &eacute;craser par sa chute, une lame vient quelquefois
+tomber sur le pont avec un fracas effroyable; tout ce qu'elle rencontre
+est bris&eacute;, entra&icirc;n&eacute;; et le navire, cach&eacute; un instant sous cette montagne
+d'eau, ne se d&eacute;gage de la lame qui l'a affaiss&eacute;, qu'apr&egrave;s avoir perdu
+tout ce qu'il avait sur le pont avec les hommes de quart que la vague
+furieuse a enlev&eacute;s. Rien, peut-&ecirc;tre, n'est plus terrible, quand un
+&eacute;v&eacute;nement de cette sorte a lieu, que le sentiment qu'&eacute;prouvent, en
+montant sur le pont, les hommes qui &eacute;taient couch&eacute;s. Tout a disparu;
+ils cherchent avec effroi leurs camarades: on appelle les gens de quart
+pour conna&icirc;tre ceux qui ont &eacute;t&eacute; assez heureux pour n'avoir pas &eacute;t&eacute;
+emport&eacute;s. Dans les d&eacute;bris que le coup de mer a laiss&eacute;s, on examine si
+quelque infortun&eacute; n'a pas &eacute;t&eacute; &eacute;cras&eacute; au milieu de ce d&eacute;sordre affreux.
+On sonde autant que possible les pompes, pour savoir si le choc terrible
+dans lequel le navire a paru devoir sombrer, n'a pas d&eacute;termin&eacute; une voie
+d'eau. Et encore si, dans la violence de la bourrasque, la voile sur
+laquelle on avait mis en cape a &eacute;t&eacute; mise en pi&egrave;ces par l'imp&eacute;tuosit&eacute; du
+vent; il faut, dans l'impossibilit&eacute; o&ugrave; l'on est de d&eacute;ferler une autre
+voile, attendre, &eacute;cras&eacute; par la mer qui tourmente le navire qui n'est
+plus appuy&eacute;, que la temp&ecirc;te se soit calm&eacute;e, et que le temps permette de
+reprendre la route et de r&eacute;parer autant que l'on peut les avaries qu'a
+caus&eacute;es le coup de mer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIa" id="IIa"></a>II.</h2>
+
+<h3>Navire fuyant vent arri&egrave;re.</h3>
+
+
+<p>Une temp&ecirc;te continuelle, une mer effrayante ont tellement fatigu&eacute; et
+d&eacute;sempar&eacute; le navire, qu'il finirait peut-&ecirc;tre par s'ouvrir s'il
+s'effor&ccedil;ait de rester encore long-temps <i>&agrave; la cape</i>: une seule ressource
+peut &ecirc;tre tent&eacute;e pour sortir de cette position, dans laquelle les pompes
+suffisent &agrave; peine &agrave; vider l'eau qui entre dans la cale par les coutures
+du b&acirc;timent harass&eacute;: on se d&eacute;termine &agrave; arriver vent arri&egrave;re et <i>&agrave; fuir
+avec le temps</i>.</p>
+
+<p>Mais, en se hasardant &agrave; tenter cette manoeuvre, il est un danger que nul
+homme de mer ne saurait se dissimuler, et qu'il faut une grande
+r&eacute;solution pour affronter: c'est celui de recevoir par le travers une
+lame qui peut faire sombrer le b&acirc;timent: la certitude du p&eacute;ril pr&eacute;sent
+l'emporte pourtant presque toujours sur la crainte du p&eacute;ril douteux.
+Chaque homme se porte donc &agrave; son poste, et va attendre avec z&egrave;le et
+attention la voix du capitaine, ou le signal qu'il donnera, si son
+commandement ne peut se faire entendre dans le mugissement de la
+tourmente et le bruit des vagues. La barre du gouvernail, qui, pendant
+<i>la cape</i>, avait &eacute;t&eacute; amarr&eacute;e sous le vent, est confi&eacute;e aux hommes les
+plus s&ucirc;rs de l'&eacute;quipage. Le moment o&ugrave; les lames paraissent devoir
+d&eacute;ferler avec moins de furie, est pr&eacute;vu, choisi; chacun s'appr&ecirc;te. Le
+signal est donn&eacute;; la barre alors est mise pr&eacute;cipitamment au vent; un foc
+est hiss&eacute;; le vent frappe la voile qu'on lui pr&eacute;sente, l'agite, la tord
+avec fureur; et le bruit de cette toile, violemment froiss&eacute;e sur
+elle-m&ecirc;me, se fait entendre par intervalles comme la d&eacute;formation d'un
+coup de canon; et ses claquements dominent un instant les sifflements
+horribles de la bourrasque qui souffle dans la m&acirc;ture et les cordages.
+Le foc ainsi tourment&eacute; ne r&eacute;siste pas; il se d&eacute;chire en mille pi&egrave;ces;
+mais le navire arrive, et une lame &eacute;norme qui l'approche en s'&eacute;levant
+jusqu'&agrave; la hauteur de ses hunes, le jette &agrave; une distance consid&eacute;rable du
+point o&ugrave; il a commenc&eacute; son &eacute;volution. Le vent bient&ocirc;t le pousse avec
+violence sur chacune des lames qui le prend par l'arri&egrave;re, et qui, &agrave;
+chaque impulsion, menace de l'engloutir. Souvent, &eacute;lanc&eacute; sur le sommet
+de ces montagnes mobiles qui semblent vouloir s'&eacute;crouler sur lui, on
+croirait qu'en <i>s'apiquant</i> il va dispara&icirc;tre verticalement dans la lame
+qui le pr&eacute;c&egrave;de et dans laquelle se plonge son beaupr&eacute;. Mais cette lame,
+qui l'a &eacute;lev&eacute; si pr&eacute;cipitamment, d&eacute;ferle le long des bords et le laisse
+ensuite comme &agrave; moiti&eacute; submerg&eacute;, dans le creux qu'elle fait en allant
+&eacute;tendre &agrave; une demi-lieue devant lui son &eacute;cume et sa masse imposante.
+C'est dans une position aussi critique que l'on sent combien les bons
+timonniers sont n&eacute;cessaires; car c'est presque de leur mani&egrave;re de
+gouverner que d&eacute;pend le salut commun. Un faux coup de barre caus&eacute; par la
+maladresse, la peur ou une distraction de ceux qui gouvernent, peut
+faire venir le navire en travers et le faire sombrer, ou du moins
+l'exposer &agrave; &ecirc;tre d&eacute;fonc&eacute; par la mer. Plac&eacute; sur une partie &eacute;lev&eacute;e ou
+cramponn&eacute; dans les haubans, l'officier de quart, l'oeil fix&eacute; sur
+l'arri&egrave;re, pr&eacute;voit le mouvement de chaque vague, devine sa direction, et
+commande aux timonniers le coup de barre qu'ils doivent donner pour que
+le derri&egrave;re soit toujours pr&eacute;sent&eacute; au coup de mer. Mais toute
+l'attention possible, toute l'habitude et le sang-froid qu'on peut
+supposer aux timonniers et aux meilleurs officiers, ne suffisent pas
+toujours pour pr&eacute;server un navire qui fuit <i>&agrave; m&acirc;ts</i> et <i>&agrave; cordes</i>, des
+accidents que l'on court sous cette dangereuse allure. Lorsque la lame,
+par exemple, surprenant par un mouvement irr&eacute;gulier le navire dont la
+vitesse s'est ralentie, le frappe dans son arri&egrave;re, souvent elle enl&egrave;ve
+dans ce choc irr&eacute;sistible, toute la partie qui lui a oppos&eacute; une
+r&eacute;sistance trop grande. Alors, le navire doit succomber in&eacute;vitablement,
+car, ne pouvant plus fuir avec assez de promptitude apr&egrave;s cette avarie,
+le coup de mer qui succ&egrave;de au premier qu'il a re&ccedil;u, ach&egrave;ve de le
+remplir, et doit suffire presque toujours pour le faire <i>sancir</i>. Les
+exemples funestes de quelques b&acirc;timents qui n'ont &eacute;chapp&eacute; que par
+miracle &agrave; de semblables accidents de mer, prouvent assez combien il en
+est qui ont d&ucirc; p&eacute;rir par ces accidents m&ecirc;mes. Un fait qui a laiss&eacute; dans
+ma m&eacute;moire des d&eacute;tails dont les circonstances o&ugrave; je me suis trouv&eacute;
+ensuite ont raviv&eacute; le souvenir, pourrait d&eacute;montrer quels sont les p&eacute;rils
+que les plus grands navires m&ecirc;mes courent en fuyant vent arri&egrave;re au
+milieu d'une temp&ecirc;te. Un capitaine anglais ramenait en Europe, sur un
+trois m&acirc;ts de 6 &agrave; 700 tonneaux, l'&eacute;quipage du brick le Nisus et d'autres
+prisonniers captur&eacute;s sur les att&eacute;rages de la Martinique, en 1809. Rendu
+pr&egrave;s des A&ccedil;ores, ce navire, tout neuf encore, fut assailli par une
+temp&ecirc;te qui rendit la mer furieuse. Les vents soufflaient dans une
+direction favorable, et le capitaine anglais s'obstina &agrave; ne pas vouloir
+mettre en cape, malgr&eacute; les instances du capitaine et des officiers
+fran&ccedil;ais, qui lui repr&eacute;sentaient le danger qu'il courait en continuant &agrave;
+fuir vent arri&egrave;re. Toutes les sollicitations furent inutiles, et
+quelques verres de grog achev&egrave;rent de confirmer le marin anglais dans
+son imprudente r&eacute;solution. La nuit, lorsque la moiti&eacute; de l'&eacute;quipage
+anglais &eacute;tait seul rest&eacute; sur le pont o&ugrave; le retenait le devoir, un coup
+de mer tomba &agrave; bord, et le fracas avec lequel il d&eacute;ferla, fit croire &agrave;
+ceux qui &eacute;taient en bas que le b&acirc;timent avait touch&eacute; et qu'il coulait.
+Tous se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur le pont: la m&acirc;ture seule tenait encore; mais
+quatorze canons avec leurs aff&ucirc;ts, les embarcations, les ancres, le
+capitaine et les quarante hommes de quart avaient disparu. Au milieu de
+ce d&eacute;sordre &eacute;pouvantable, on essaya de mettre &agrave; la cape; la barre du
+gouvernail livr&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, et priv&eacute;e des quatre timonniers qui,
+quelques minutes auparavant, en avaient tenu la roue, donnait des coups
+affreux d'un bord &agrave; l'autre du navire. Les premiers matelots qui
+voulurent s'en rendre ma&icirc;tres furent &eacute;cras&eacute;s; mais enfin on parvint &agrave; la
+fixer sous le vent, et &agrave; rester en cape, sous un foc d'artimon. Les
+Fran&ccedil;ais prisonniers, qui, par suite de l'accident, se trouvaient en
+bien plus grand nombre que les Anglais, s'empar&egrave;rent du b&acirc;timent
+transport, et quand le temps le permit, ils firent route pour les c&ocirc;tes
+de France, o&ugrave; ils croyaient bien pouvoir atterrir et recevoir du sort
+une compensation aux dangers auxquels ils venaient d'&eacute;chapper. Mais le
+hasard ne favorisa pas leur tentative: une fr&eacute;gate anglaise qui croisait
+devant Brest, chassa le navire d&eacute;sempar&eacute; et l'atteignit &agrave; la hauteur
+d'Ouessant. Lorsque le capitaine de cette fr&eacute;gate apprit que c'&eacute;tait en
+fuyant vent en arri&egrave;re dans un trop mauvais temps, que le capitaine de
+sa nation avait disparu, il se contenta de dire froidement: <i>Never mind
+so much the worth</i>! C'est &eacute;gal, <i>tant pis pour lui</i>!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a>III.</h2>
+
+<h3>La Chasse.</h3>
+
+
+<p>Le jour va poindre: ses premiers rayons d&eacute;j&agrave; projet&eacute;s vers le z&eacute;nith ont
+averti l'officier de quart que le moment de faire faire la visite du
+gr&eacute;ement, par les <i>gabiers</i>, est arriv&eacute;. Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage a soin
+d'ordonner aux hommes qui montent dans la m&acirc;ture, de porter
+attentivement leurs regards sur tous les points de l'horizon. A peine
+le premier gabier est-il parvenu sur les barres de perroquet, qu'il
+s'&eacute;crie, <i>Navire</i>! Ce mot a fait tressaillir de joie tout l'&eacute;quipage.
+<i>Dans quelle partie le vois-tu</i>? demande l'officier au gabier: <i>Par le
+bossoir de dessous le vent, l&agrave;, &agrave; une lieue &agrave; peu pr&egrave;s de distance.&raquo;</i> Un
+coup de sifflet de silence se fait alors entendre: un pilotin va
+pr&eacute;venir le commandant; la moiti&eacute; de l'&eacute;quipage qui n'&eacute;tait pas de
+quart, est aussit&ocirc;t r&eacute;veill&eacute;e, et monte sur le pont en fixant les yeux
+sur le b&acirc;timent d&eacute;couvert. L'officier ordonne de larguer toutes les
+voiles qui, pendant la nuit, avaient &eacute;t&eacute; serr&eacute;es. Dans un instant la
+fr&eacute;gate est couverte de toile; et tous les gabiers des hunes et les
+matelots, rang&eacute;s sur les manoeuvres, attendent avec leur vigilance
+ordinaire, excit&eacute;e encore par l'espoir de quelque &eacute;v&eacute;nement, le
+commandement que l'officier de quart fait entendre dans le sonore
+porte-voix. Le cap a &eacute;t&eacute; mis sur le navire &agrave; vue, qui, s'apercevant de
+son c&ocirc;t&eacute; qu'un grand b&acirc;timent se dirige sur lui, en faisant blanchir la
+mer sur son avant, a mis dehors toutes ses voiles pour fuir selon
+l'allure la plus favorable &agrave; sa marche. Pendant la premi&egrave;re heure de
+chasse, le jour s'est fait: des aspirants, avec une longue vue en
+bandouli&egrave;re, se sont perch&eacute;s sur la partie la plus &eacute;lev&eacute;e de la m&acirc;ture,
+et de temps en temps ils en descendent pour informer le commandant de la
+manoeuvre du b&acirc;timent chass&eacute;. Les yeux tant&ocirc;t fix&eacute;s sur la boussole, au
+moyen de laquelle on rel&egrave;ve les positions respectives des deux navires,
+et tant&ocirc;t plac&eacute;s sur le tube de sa longue-vue, le commandant s'aper&ccedil;oit
+qu'il ne tardera pas &agrave; &ecirc;tre &agrave; port&eacute;e de canon du navire chass&eacute;, qui,
+malgr&eacute; la force de la brise, continue &agrave; tenir hautes toutes les voiles
+qu'il a pu livrer au vent. Le branle-bas de combat est ordonn&eacute; &agrave; bord de
+la fr&eacute;gate: chacun se rend &agrave; son poste. On allume les m&egrave;ches, le tambour
+r&eacute;sonne; le sifflet per&ccedil;ant du ma&icirc;tre d'&eacute;quipage se m&ecirc;le au bruit du
+tambour et du porte-voix de l'officier de manoeuvre. Les chirurgiens ont
+dispos&eacute; le triste appareil de leurs instruments, et les cadres pour
+recevoir les bless&eacute;s sont d&eacute;j&agrave; tendus dans le faux-pont. Le b&acirc;timent
+chass&eacute;, qui voit les pr&eacute;paratifs que fait la fr&eacute;gate, emploie enfin les
+derniers moyens qui lui restent pour &eacute;chapper &agrave; cette redoutable
+poursuite. Il jette &agrave; l'eau ses embarcations, sa dr&ocirc;me, une partie de
+ses canons, et tous les fardeaux qu'il peut tirer le plus promptement de
+sa cargaison. A chacun des objets qui viennent passer en flottant le
+long de la fr&eacute;gate, l'&eacute;quipage de celle-ci jette un cri de joie. <i>Il est
+&agrave; nous</i>, s'&eacute;crie-t-on: <i>C'est un vaisseau de Compagnie! &agrave; l'abordage! &agrave;
+l'abordage</i>! Deux canons plac&eacute;s sur l'avant vont partir: ils tonnent. Le
+pavillon est hiss&eacute; en m&ecirc;me temps, et les boulets d&eacute;passent le b&acirc;timent
+ennemi. Les houras partent alors de tous les points du navire. D&eacute;j&agrave; les
+canonniers de la batterie de dessous le vent, l'oeil sur la culasse de
+leurs pi&egrave;ces, suivent, en pointant, le mouvement de la lame et du
+b&acirc;timent qu'ils visent. <i>Attention au commandement</i>! fait entendre le
+capitaine dans le vaste porte-voix qui communique &agrave; la batterie: <i>Feu
+babord</i>! A ce mot la vol&eacute;e enti&egrave;re part avec fracas, et la mitraille
+crible de toutes parts les voiles, la m&acirc;ture et le corps du vaisseau
+ennemi. <i>A l'abordage! &agrave; l'abordage!</i> r&eacute;p&egrave;te l'&eacute;quipage: les sabres se
+distribuent aussit&ocirc;t; les haches, les pistolets et les piques passent
+dans les mains des premi&egrave;res escouades, palpitantes d'impatience. Les
+grappins avec leurs cha&icirc;nes se balancent au bout des vergues, et
+menacent de tomber dans le gr&eacute;ement de l'ennemi. Mais celui-ci, voyant
+la fr&eacute;gate &agrave; bout portant, et son &eacute;quipage group&eacute; sur l'avant pour
+sauter &agrave; son bord, envoie une bord&eacute;e &agrave; mitraille qui crible le pont de
+son adversaire, et abat des files enti&egrave;res de matelots. Apr&egrave;s ce succ&egrave;s
+inutile, contraint de se rendre &agrave; une force contre laquelle il lutterait
+en vain, il am&egrave;ne son pavillon, et &eacute;vite ainsi le carnage que lui ferait
+redouter le terrible abordage d'une fr&eacute;gate fran&ccedil;aise.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVa" id="IVa"></a>IV.</h2>
+
+<h3>Le Grain blanc.</h3>
+
+
+<p>C'est aux approches de l'&eacute;quateur que les grains blancs assaillent le
+plus ordinairement les navires, dans les moments o&ugrave; l'on est quelquefois
+le moins dispos&eacute; &agrave; recevoir ces rafales perfides qui peuvent devenir
+funestes aux b&acirc;timents d'une petite capacit&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque, favoris&eacute; par ce souffle l&eacute;ger que les marins, aux environs de
+la ligne, semblent vouloir recueillir avec avidit&eacute; presque dans leurs
+plus petites voiles, le navire a tout mis dehors, le calme plat vient
+parfois succ&eacute;der &agrave; la brise inconstante qui va mourir au loin en
+effleurant &agrave; peine une mer sans mouvement. Rarement, dans ces instants
+d'oisivet&eacute;, la surveillance se trouve sollicit&eacute;e par la pr&eacute;voyance de
+quelque danger ou de quelque &eacute;v&eacute;nement extraordinaire. Les voiles
+battent sur les m&acirc;ts &agrave; chacun des coups de roulis que le navire &eacute;prouve
+encore, et ce bruit monotone et p&eacute;riodique, joint au craquement de la
+m&acirc;ture qui s'incline avec le b&acirc;timent sur chacun des bords, inspire, &agrave;
+tous les hommes de l'&eacute;quipage, une fatigue, une langueur qui ach&egrave;vent de
+les livrer au sommeil, dans des parages o&ugrave; la chaleur est d&eacute;j&agrave; si
+accablante. Si, pendant ces heures de calme et d'ennui, un petit nuage
+vient &agrave; se d&eacute;tacher de l'horizon, et &agrave; parcourir avec vitesse l'azur
+d'un ciel inanim&eacute;, et que pour comble de malheur personne ne l'ait
+aper&ccedil;u &agrave; bord, bient&ocirc;t la bont&eacute; du navire et de la m&acirc;ture sera mise &agrave;
+une rude &eacute;preuve; car ce nuage qui accourt, et que personne ne voit, est
+<i>un grain blanc</i>! Rien n'annonce son approche. La mer continue &agrave; &ecirc;tre
+unie. Le soleil sous lequel le nuage a pass&eacute; comme un lambeau de la gaze
+la plus transparente, darde ses rayons avec la m&ecirc;me ardeur que si rien
+n'avait intercept&eacute; sa vive clart&eacute;. Ce n'est que lorsqu'un sifflement
+aigu se fait entendre dans les cordages et dans la m&acirc;ture, qu'on
+s'aper&ccedil;oit que le grain blanc est tomb&eacute; &agrave; bord. Tout le monde saute &agrave; la
+manoeuvre; l'officier s'&eacute;lance sur la barre du gouvernail pour aider le
+timonnier &agrave; la pousser au vent. Il crie d'amener les voiles; mais d&eacute;j&agrave;
+la force subite du vent a tellement inclin&eacute; le b&acirc;timent que l'eau est
+presque rendue aux panneaux, et que la pente de la m&acirc;ture emp&ecirc;che les
+voiles d'amener. Les m&acirc;ts, surcharg&eacute;s du poids terrible de la rafale,
+plient comme s'ils allaient se briser. Dans un moment aussi alarmant,
+l'officier, pour le salut du navire, se d&eacute;cide &agrave; faire larguer les
+&eacute;coutes qui retiennent le point des voiles aux bouts de chacune des
+vergues: les &eacute;coutes sont largu&eacute;es; le vent alors, s'emparant des
+voiles qui ne sont plus tendues, les d&eacute;chire en lambeaux et les enl&egrave;ve
+au loin avec un fracas effroyable. Le navire cependant, soulag&eacute; par la
+perte de presque toute sa voilure, arrive en suivant l'impulsion que lui
+donne sa barre port&eacute;e depuis long-temps au vent. Il se redresse
+progressivement. Le grain qui l'avait assailli a paru &agrave; peine effleurer
+la surface tranquille de la mer; le calme qu'il a interrompu pendant
+quelques minutes seulement, rena&icirc;t; on n'entend m&ecirc;me plus &agrave; bord le
+sifflement de la rafale qui a pass&eacute; comme un coup de foudre, et qui
+s'&eacute;loigne pour mourir dans l'espace. Mais la m&acirc;ture a &eacute;t&eacute; &eacute;branl&eacute;e,
+bris&eacute;e dans quelques parties; les voiles n'ont laiss&eacute; que des lambeaux
+sur les vergues que l'effort du vent a ploy&eacute;es et d&eacute;pouill&eacute;es de leurs
+agr&egrave;s. Il faut r&eacute;parer les avaries, visiter le gr&eacute;ement et la m&acirc;ture
+pour conna&icirc;tre toute l'&eacute;tendue des dommages occasion&eacute;s par le grain.
+C'est ainsi, comme on le voit, qu'au milieu du calme le plus parfait,
+les marins ont encore &agrave; redouter les accidents qui menacent &agrave; chaque
+instant leur vie aventureuse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Va" id="Va"></a>V.</h2>
+
+<h3>L'Abordage.</h3>
+
+
+<p>Le vent s'est &eacute;lev&eacute; avec violence aux approches de la nuit; des nuages
+&eacute;pais cachent le ciel, et ont d&eacute;rob&eacute; aux yeux des marins les derniers
+rayons d'un soleil qui a disparu p&acirc;le sur un horizon morcel&eacute;, pour ainsi
+dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'&eacute;levaient comme des
+montagnes. Le navire re&ccedil;oit cependant encore la brise par le travers, et
+continue sa route &agrave; petites voiles, malgr&eacute; la mer qui embarque &agrave; bord,
+et occasione des coups de roulis dont la m&acirc;ture est &eacute;branl&eacute;e.
+L'obscurit&eacute; augmente tellement &agrave; chaque minute, que bient&ocirc;t les
+matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont oblig&eacute;s de
+chercher &agrave; t&acirc;tons les manoeuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger
+le capitaine, dont la voix est emport&eacute;e par le sifflement du vent et le
+mugissement des vagues. Les hommes plac&eacute;s aux deux bossoirs essaient en
+vain de distinguer, dans les t&eacute;n&egrave;bres, les navires qui, courant &agrave;
+contre-bord, pourraient aborder le b&acirc;timent: la lame qui vient se briser
+sur le bossoir du vent, le couvre &agrave; chaque moment de ses flaques
+&eacute;cumeuses. Un matelot post&eacute; en vigie sur la vergue de misaine tient
+aussi inutilement ses regards fix&eacute;s sur l'espace, o&ugrave; ils se perdent avec
+inqui&eacute;tude. Le capitaine crie de temps &agrave; autre, et dans les intervalles
+o&ugrave; il croit pouvoir se faire entendre: <i>Veille aux bossoirs</i>! Mais
+personne &agrave; bord ne peut rien apercevoir, rien d&eacute;couvrir m&ecirc;me &agrave; la plus
+petite distance. Les heures s'&eacute;coulent dans cette p&eacute;nible anxi&eacute;t&eacute;. Un
+fanal que l'on a essay&eacute; de suspendre dans la m&acirc;ture s'est &eacute;teint,
+ballott&eacute; trop violemment par la force du vent et des coups de roulis.
+Des cris se font entendre cependant sur l'avant: <i>Laisse arriver! laisse
+arriver!</i> r&eacute;p&egrave;te avec force le capitaine, en se pr&eacute;cipitant sur la
+barre, qu'il essaie &agrave; pousser au vent: C'est un navire qui, naviguant &agrave;
+contre-bord, vient se jeter avec un fracas effroyable sur le b&acirc;timent,
+qu'il aborde par la joue! Le choc renverse tout &agrave; bord; la m&acirc;ture tombe;
+l'avant du navire abord&eacute; est d&eacute;fonc&eacute;. Les lames s'&eacute;l&egrave;vent en mugissant
+et submergent l'avant, qui reste englouti et qui s'apique dans la mer,
+en m&ecirc;me temps que l'arri&egrave;re flotte plus &eacute;lev&eacute; sur les vagues qui le
+heurtent. En vain les plus intr&eacute;pides saisissent des haches pour couper
+les parties du gr&eacute;ement qui se sont engag&eacute;es dans l'abordage: tous les
+efforts sont inutiles, on court dans l'obscurit&eacute;, les cris des deux
+&eacute;quipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des
+vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles
+qui claquent sur leurs vergues bris&eacute;es. La mort s'offre de toutes parts
+aux matelots: le navire coule; ils sautent &agrave; bord du b&acirc;timent qui flotte
+encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du
+navire qui a d&eacute;j&agrave; disparu sous les vagues. Le b&acirc;timent abordeur surnage
+encore cependant sans m&acirc;ture: il est jet&eacute; au large; on saute aux pompes,
+que tous les efforts des deux &eacute;quipages ne peuvent franchir; et c'est
+dans cette position, plus cruelle peut-&ecirc;tre cent fois qu'une mort
+prompte, qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant
+ses premiers rayons, les mis&eacute;rables marins ne sont pas r&eacute;duits &agrave;
+disputer leur vie &agrave; la temp&ecirc;te, en s'abandonnant aux flots dans une
+fr&ecirc;le chaloupe, o&ugrave; ils ne r&eacute;ussissent trop souvent qu'&agrave; prolonger leurs
+angoisses et leur agonie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIa" id="VIa"></a>VI.</h2>
+
+<h3>Les Brisants.</h3>
+
+
+<p>Les moments o&ugrave; l'on se sent le plus fier d'&ecirc;tre marin sont ceux o&ugrave; le
+danger vient donner &agrave; l'aspect et &agrave; la discipline d'un b&acirc;timent de
+guerre tout ce que l'appareil de la manoeuvre peut avoir d'imposant et
+tout ce que l'art nautique peut offrir de ressources. Une nuit, et cette
+nuit-l&agrave;, je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel
+je faisais ma premi&egrave;re campagne, se trouva engag&eacute; d'un temps fort
+mauvais entre des rochers que l'on rencontre dans les d&eacute;bouquements. La
+position &eacute;tait d'autant plus critique que le vent &eacute;tait assez fort pour
+nous emp&ecirc;cher de manoeuvrer avec facilit&eacute;, et que l'obscurit&eacute; nous
+permettait &agrave; peine de distinguer les r&eacute;cifs &agrave; vingt pieds du b&acirc;timent.
+Le commandant, mont&eacute; sur la dunette, donnait &agrave; l'officier de manoeuvre
+des ordres que celui-ci r&eacute;p&eacute;tait dans un porte-voix dont le son m&acirc;le
+retentissait dans le silence de la sc&egrave;ne la plus terrible qu'on puisse
+imaginer. Les lames, port&eacute;es en mugissant sur les flancs du navire,
+allaient se rouler ensuite sur les brisants, dont la foudre nous
+laissait apercevoir par intervalles les bords blanchis par l'&eacute;cume des
+flots. Tout l'&eacute;quipage, rang&eacute; sur le pont, attendait avec calme et dans
+le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets des
+ma&icirc;tres venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent,
+qui semblait nous menacer de la mort, en hurlant dans nos cordages et
+dans les ralingues de nos voiles. Aussit&ocirc;t un coup de tonnerre, dont
+tout est &eacute;branl&eacute;, couvre le navire de soufre et de bitume; le vent
+saute avec violence, masque et enl&egrave;ve les voiles du vaisseau, qu'il
+d&eacute;chire violemment sur leurs vergues. Une gr&ecirc;le &eacute;pouvantable aveugle les
+timonniers, et ne permet plus &agrave; personne de jeter les yeux au-del&agrave; du
+bord. C'est dans cette position qu'il fallut attendre que ce grain, qui
+pouvait briser le vaisseau sur les rochers qui l'environnaient, f&ucirc;t
+pass&eacute;. Aussit&ocirc;t qu'il fut &eacute;loign&eacute;, la voix de l'officier cria de hisser
+le petit foc, et de tenir la barre au vent. Le b&acirc;timent arrive, il prend
+de l'aire; l'obscurit&eacute;, que le nuage charg&eacute; de gr&ecirc;le et de foudre
+favorisait, diminue un peu. Une &eacute;claircie laisse apercevoir &agrave; tout
+l'&eacute;quipage les brisants que le vaisseau range &agrave; <i>l'honneur</i> avec une
+vitesse effroyable. L'&eacute;cume de la lame qui d&eacute;ferle sur cet &eacute;cueil tombe
+&agrave; bord: tout le monde en est couvert; mais personne ne jette un cri, ne
+prof&egrave;re un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du
+lieutenant de quart fait entendre: <i>Attention &agrave; gouverner</i>! et le
+vaisseau, passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses
+qu'il divise, fuit avec la temp&ecirc;te qui mena&ccedil;ait de l'engloutir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a>VII.</h2>
+
+<h3>Incendie en Mer.</h3>
+
+
+<p>Comme il cingle avec gr&acirc;ce et avec vitesse, ce navire si bien espalm&eacute;
+qui vient de quitter le port et qui d&eacute;j&agrave; sillonne la haute mer, cette
+mer sans fond et sans rivage! Quel calme r&egrave;gne &agrave; bord et quelle
+confiance se peint sur les figures de ces marins et de ces passagers!
+Sous les larges tentes qui couvrent si &eacute;l&eacute;gamment ces gaillards si
+propres que br&ucirc;lerait un soleil ardent, voyez la nonchalance des h&ocirc;tes
+du b&acirc;timent dont la proue avide est tourn&eacute;e vers l'Europe. Quelques
+matelots, perch&eacute;s dans les haubans, fredonnent un chant monotone en
+r&eacute;parant les enfl&eacute;chures. Aupr&egrave;s des jeunes passag&egrave;res assises sur des
+nattes africaines languissent leurs &eacute;l&eacute;gants compagnons de voyage, qui
+causent avec myst&egrave;re, comme s'ils parlaient d'amour. De riches
+marchands, qui vingt fois ont parcouru ces mers, que les marins ont vues
+peut-&ecirc;tre moins souvent qu'eux, s'entretiennent de leurs projets de
+fortune, de leurs r&ecirc;ves d'or. Pr&egrave;s d'eux le capitaine, chef temporaire
+de cette famille nomade, se prom&egrave;ne grave et fier, jetant &agrave; chaque
+tourn&eacute;e, sur le compas, des yeux vifs et p&eacute;n&eacute;trants, qu'il reporte sur
+le <i>penneau</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> que raidit le vent ou sur la voilure qu'enfle la brise
+fr&eacute;missante.</p>
+
+<p>Comment concevoir, quand le temps est si beau, que le navire est si
+bon, qu'un &eacute;v&eacute;nement inattendu puisse venir troubler, d'une mani&egrave;re
+terrible, cette sc&egrave;ne paisible, cette s&eacute;curit&eacute; parfaite, cette harmonie
+d&eacute;licieuse! Quand le ciel semble sourire aux flots, et que les flots
+caressent le b&acirc;timent qui porte les rois de la mer, devrait-il y avoir
+dans la nature quelque chose de plus redoutable que les &eacute;l&eacute;ments dont le
+g&eacute;nie de l'homme a su triompher avec tant d'habilet&eacute;!</p>
+
+<p>Tout-&agrave;-coup cependant le calme qui r&egrave;gne &agrave; bord vient d'&ecirc;tre troubl&eacute;.
+L'effroi a succ&eacute;d&eacute; &agrave; la confiance, la terreur &agrave; l'esp&eacute;rance. Le second
+est venu dire un mot, un seul mot &agrave; l'oreille du capitaine, qui de
+suite, sans laisser remarquer aucune &eacute;motion, est descendu dans la
+chambre; et ce seul mot a suffi pour r&eacute;pandre la consternation sur
+toutes les physionomies, auparavant si gaies, si satisfaites. Le
+capitaine est remont&eacute; sur le pont. Il para&icirc;t tranquille, mais il
+commande avec plus de vivacit&eacute;; mais chacun sait avec quel art les
+marins se composent le visage &agrave; force de courage. Personne n'ose
+l'interroger, mais on devine d&eacute;j&agrave; la circonstance qui l'a engag&eacute; &agrave;
+faire changer la route du navire. On a vu de la fum&eacute;e sortir par les
+panneaux de l'avant; une odeur de feu s'est fait sentir. L'ordre de
+boucher les &eacute;coutilles et toutes les issues de la cale a &eacute;t&eacute; donn&eacute;, pour
+&eacute;touffer l'incendie, qui d&eacute;vore peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; les ponts qui
+s'&eacute;chauffent sous les pieds impatients de l'&eacute;quipage, plus alerte qu'on
+ne l'a jamais vu. Plus de doute, le feu est &agrave; bord!</p>
+
+<p>Personne d&eacute;sormais ne descendra dans la chambre; c'est sur le pont qu'il
+faudra bivouaquer. On cherche &agrave; tout inonder sous la masse d'eau de ces
+seaux que l'on remplit sans cesse, et la fum&eacute;e sort plus &eacute;paisse par les
+fentes o&ugrave; elle p&eacute;n&egrave;tre. On dispose les embarcations pour recevoir au
+besoin les hommes que le feu pourra chasser du bord. Un canot mis &agrave; la
+mer fait le tour du navire, et sous les mains des matelots qui
+s'attachent aux bordages qu'on inonde &agrave; coups d'&eacute;cope, le brai des
+coutures se fond, le fer des chevilles semble rougir. Un bruit sourd,
+comme celui du feu souterrain qui bout dans les veines d'un volcan, se
+fait entendre dans la cale, devenue un crat&egrave;re au milieu des flots. Sur
+ces gaillards o&ugrave;, quelques heures auparavant, il n'y avait que joie et
+bonheur, s'&eacute;tendent &agrave; demi morts des passagers qui ne veulent plus
+prendre de nourriture, et qui &agrave; peine songent &agrave; se couvrir; eux qu'on
+vit le matin si soigneux de leur toilette, si coquets dans leur &eacute;l&eacute;gant
+n&eacute;glig&eacute;. Les marins seuls agissent, mais en silence; les commandements
+du capitaine sont devenus plus brefs, ses ordres sont ex&eacute;cut&eacute;s avec plus
+de promptitude. Il fait na&icirc;tre encore l'esp&eacute;rance dans des coeurs qui
+sans lui n'auraient plus rien &agrave; esp&eacute;rer: &laquo;Demain, r&eacute;p&egrave;te-t-il en
+regardant sa montre, nous serons &agrave; terre &agrave; cette heure-ci.&raquo; On ose &agrave;
+peine croire &agrave; cette proph&eacute;tie, et pourtant tous les yeux ne se raniment
+que lorsque la voix du chef, que le p&eacute;ril grandit, a redit cent fois la
+promesse qui console et qui fait esp&eacute;rer encore.</p>
+
+<p>Oh! que la nuit va &ecirc;tre cruelle, et qu'elle semblera longue! Chaque
+minute semble rapprocher d'une lieue le navire du port, et chaque minute
+aussi peut faire &eacute;clater l'incendie qui couve, qui craque, qui va
+peut-&ecirc;tre s'&eacute;lancer sur sa proie. Que le jour sera long &agrave; venir! et que
+la brise est faible pour pousser ce b&acirc;timent, qui para&icirc;t se tra&icirc;ner et
+ne plus marcher! Il viendra cependant ce jour si d&eacute;sir&eacute;! si d&eacute;sir&eacute;
+surtout des matelots plac&eacute;s sur les barres pour d&eacute;couvrir la terre ou un
+navire.... Le soleil s'&eacute;l&egrave;ve enfin sur cet horizon, qui jamais n'a paru
+si vaste.... Des nuages, fant&ocirc;mes trompeurs, pr&eacute;sentent la forme
+d&eacute;cevante de la c&ocirc;te que l'on cherche.... On a cri&eacute; <i>terre</i>! le b&acirc;timent
+approche avec le fl&eacute;au qu'il rec&egrave;le dans ses flancs &agrave; moiti&eacute; consum&eacute;s;
+mais cette c&ocirc;te fantastique, sur laquelle tous les yeux se fixent comme
+pour la d&eacute;vorer, a disparu avec le vent, qui se joue si cruellement dans
+le ciel et sur les flots....</p>
+
+<p>Le pont est devenu plus br&ucirc;lant encore sous les pieds des hommes qui le
+parcourent pour manoeuvrer, et qui ne peuvent plus supporter sa chaleur.
+Un terrible craquement se fait entendre: la fum&eacute;e plus noire s'&eacute;chappe
+avec plus de force, des panneaux que le feu a gagn&eacute;s. Le capitaine a
+ordonn&eacute; de faire embarquer dans les canots, les femmes d'abord, les
+passagers ensuite. Chaque officier fait ex&eacute;cuter l'ordre et se place
+dans une embarcation avec le nombre de matelots et de passagers qu'elle
+peut contenir. Quant au capitaine, il reste le dernier; c'est en vain
+que les cris de ses passagers, les pri&egrave;res de son second et de ses
+matelots, l'appellent dans la chaloupe: il veut parcourir encore de
+l'arri&egrave;re &agrave; l'avant le b&acirc;timent qu'il n'a pu arracher &agrave; l'incendie, et
+qu'il va abandonner &agrave; la fureur des flammes. Il jette avec douleur, et
+sans prof&eacute;rer un mot, un dernier regard sur cette m&acirc;ture, sur ces voiles
+qui vont devenir la proie du fl&eacute;au. Une explosion se fait entendre: un
+cri de terreur s'&eacute;chappe des embarcations, et les flammes mugissantes
+qui s'&eacute;lancent des panneaux, serpentent dans les voiles qu'elles
+consument en s'&eacute;levant comme dans les capricieux contours d'un feu
+d'artifice. A travers l'incendie, et au milieu des nuages de fum&eacute;e qui
+enveloppent cette masse flottante, le capitaine para&icirc;t encore, et il est
+re&ccedil;u dans la chaloupe amarr&eacute;e le long du bord embras&eacute;. Les embarcations
+s'&eacute;loignent, la m&acirc;ture et la voilure enflamm&eacute;es tombent, et le navire
+s'ab&icirc;me comme un vaste brasier dans le sein des mers, qu'il fait
+bouillonner en s'engloutissant pour jamais dans son immense tombeau.</p>
+
+<p>C'est en vain qu'au bout de quelques heures, les naufrag&eacute;s ont cri&eacute; avec
+d&eacute;lire: <i>La terre! la terre! devant nous</i>. Le capitaine d&eacute;tourne &agrave; peine
+ses yeux du point o&ugrave; il a vu dispara&icirc;tre son b&acirc;timent. La terre, c'est
+la vie pour les passagers, mais sa vie &agrave; lui, c'est son beau trois-m&acirc;ts
+<i>le Kent</i>, dont le nom depuis dix ans avait &eacute;t&eacute; toujours li&eacute; au sien,
+comme les noms de deux amis que le ciel semblait avoir faits pour ne
+jamais su quitter!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+<h3>Combats en Mer.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ib" id="Ib"></a>I.</h2>
+
+<h3>Combat du c&ocirc;tre le Printemps</h3>
+
+<h3>ET DE DOUZE P&Eacute;NICHES ANGLAISES.</h3>
+
+
+<p>J'&eacute;tais sur un c&ocirc;tre de l'&Eacute;tat, de 14 petits canons. C'&eacute;tait en temps de
+guerre. Nous escortions vers Brest, avec deux canonni&egrave;res, un convoi de
+caboteurs diss&eacute;min&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, et se cachant dans les cailloux et
+presque sous les roches, de peur des croiseurs anglais, vautours
+insatiables, fondant impitoyablement sur tout ce qu'ils apercevaient au
+milieu de ces mers, devenues leur domaine.</p>
+
+<p>Le soir, un soir d'hiver, se faisait avec ce calme houleux qui a presque
+l'air d'une temp&ecirc;te. Nous avions ralli&eacute;, avant la nuit, tout notre petit
+convoi, pour l'envoyer mouiller ou plut&ocirc;t coucher au Conquet, sous les
+batteries de la c&ocirc;te. On aurait dit, en voyant notre c&ocirc;tre <i>le
+Printemps</i> rassembler les navires confi&eacute;s &agrave; sa garde, d'une poule qui
+cherche &agrave; r&eacute;unir sous son aile maternelle tous ses poussins &eacute;pars.</p>
+
+<p>A six heures du soir notre convoi &eacute;tait ancr&eacute; paisiblement &agrave; terre de
+nous, les deux canonni&egrave;res emboss&eacute;es entre le c&ocirc;tre et nos caboteurs.
+Comme chef de ce troupeau de navires, nous avions pris la t&ecirc;te de la
+ligne: le commandant des convoyeurs du Nord avait plac&eacute; son pavillon &agrave;
+notre bord.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le souper de l'&eacute;quipage, le ma&icirc;tre descendit dans la chambre, le
+chapeau bas et le sifflet au c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit-il, fera-t-on les filets d'abordage, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pond le capitaine. Quoique la division anglaise soit loin, il
+est bon de prendre nos pr&eacute;cautions....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire vos filets, capitaine? ajoute le commandant du convoi.
+Cette nuit, nous appareillerons &agrave; la mar&eacute;e, et ce serait donner &agrave;
+l'&eacute;quipage la peine de les amener.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, commandant; ce sera un petit travail de plus, mais
+nous dormirons plus tranquilles.... Oui, ma&icirc;tre, faites faire les
+filets.</p>
+
+<p>Cet ordre prudent nous sauva.</p>
+
+<p>Une fois les filets d'abordage dress&eacute;s au-dessus des bastingages, la
+bord&eacute;e de quart se mit &agrave; se promener sur le pont du c&ocirc;tre, comme des
+oiseaux dans une voli&egrave;re; car c'&eacute;tait bien une v&eacute;ritable voli&egrave;re que ce
+petit b&acirc;timent entour&eacute; de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal
+&agrave; un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous &eacute;tions au mois de
+d&eacute;cembre, et les pieds des gens de quart frappaient r&eacute;guli&egrave;rement de
+leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis
+jusqu'&agrave; minuit. La mer &eacute;tait calme et l'air si tranquille, qu'on
+entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du
+Conquet, crier &agrave; chaque heure: <i>Sentinelles, prenez garde &agrave; vous</i>! Mais
+l'obscurit&eacute; &eacute;tait telle, que nos hommes avaient peine &agrave; se reconna&icirc;tre &agrave;
+la figure, &agrave; deux pas de distance les uns des autres.</p>
+
+<p>Minuit approchait: minuit! heure si d&eacute;sir&eacute;e par ceux qui doivent
+r&eacute;veiller la bord&eacute;e de quart!... C'est, dit-on, &agrave; terre, l'heure des
+amants: &agrave; bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le
+quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir.</p>
+
+<p>Un commis aux vivres, un de ces hommes qui &agrave; bord <i>font le quart de M.
+l'abb&eacute;</i>, comme disent les matelots, s'avise de quitter sa fumeuse
+cambuse pour monter sur le pont, en amateur. C'&eacute;tait la Providence qui,
+sans qu'il s'en dout&acirc;t, le pauvre homme, le conduisait l&agrave;, pour nous,
+pour l'honneur du pavillon et le salut du convoi.</p>
+
+<p>Le cambusier, en humant l'air libre et frais qu'il est venu chercher,
+s'amuse &agrave; porter les yeux, qu'il se frotte encore du dos de la main,
+autour de lui: il ne voit d'abord rien, mais il lui semble entendre au
+large un l&eacute;ger bruit de rames, qui fendent la mer avec pr&eacute;caution, avec
+myst&egrave;re, avec une sournoise intention; il court devant. Il demande aux
+hommes de bossoir s'ils n'entendent rien, s'ils ne croient pas
+apercevoir quelque chose... l&agrave;... plus loin encore... l&agrave; enfin?... Les
+hommes de bossoir se courbent, abaissent le sourcil, &eacute;tendent leurs
+regards r&ocirc;deurs sur la mer unie, qui se confond avec les t&eacute;n&egrave;bres....
+Ils ne voient rien.... Silence! crient-ils aux gens qui se prom&egrave;nent....
+Les gens s'arr&ecirc;tent; ils se taisent, retiennent leur haleine.... Tout le
+monde &eacute;coute, pr&ecirc;te l'oreille, ouvre bien encore les yeux.... On
+n'entend rien!... Le pilotin passe devant en b&acirc;illant, et va frapper
+huit coups &agrave; la cloche: c'est la fin de la longue veill&eacute;e, c'est minuit!
+<i>R&eacute;veille au quart</i>! commande l'officier; r&eacute;veille au quart! r&eacute;p&egrave;te le
+ma&icirc;tre. <i>En haut, les babordais</i>! disent les <i>tribordais</i>.... Non! non!
+s'&eacute;crie comme un inspir&eacute; notre cambusier, que nous avons oubli&eacute;, et qui
+s'est tenu coll&eacute; au bossoir. Non! non! tout le monde sur le pont! aux
+armes! aux armes! voil&agrave; les p&eacute;niches!</p>
+
+<p>On n'a pas le temps de s'armer: les p&eacute;niches anglaises, arr&ecirc;t&eacute;es &agrave; une
+petite distance du bord, pour profiter du moment de confusion du
+changement de quart donnent un dernier coup d'aviron; un effroyable
+<i>hourra</i> est pouss&eacute;: les p&eacute;niches volent; elles sont le long du bord. On
+saute aux pi&egrave;ces, on demande des fusils, des haches, des m&egrave;ches
+allum&eacute;es. Les hommes couch&eacute;s s'&eacute;lancent sur le pont. On se heurte, on
+crie, on met enfin le feu aux pi&egrave;ces: les premiers arm&eacute;s font feu par
+les sabords. Les Anglais grimpent dans les filets, le pistolet au poing;
+ils tirent: on leur lance des coups de pique, ils tombent; quelques-uns
+se jettent &agrave; bord par un trou qu'ils ont fait en coupant les filets du
+travers. Les coups de sabre voltigent; on se hache sur le pont, sans
+savoir sur qui l'on frappe. Une des canonni&egrave;res mouill&eacute;es &agrave; terre du
+c&ocirc;tre se halle &agrave; pic sur son c&acirc;ble, et son capitaine h&egrave;le au porte-voix:
+Oh! du <i>Printemps</i>, ne tirez plus du c&ocirc;t&eacute; de babord, vous allez nous
+couler! et puis cette canonni&egrave;re, d&eacute;passant le c&ocirc;tre de toute sa
+longueur, envoie une bord&eacute;e terrible aux p&eacute;niches, qui se hallent en
+d&eacute;sordre sous notre beau pr&eacute;. A la lueur du feu de la canonni&egrave;re, nous
+avons vu les Anglais perch&eacute;s sur leurs bancs!... On se bat encore sur le
+pont du c&ocirc;tre; mais dans l'intervalle des coups de feu, on entend le
+bruit des avirons qui tombent r&eacute;guli&egrave;rement sur l'eau, qu'ils fendent &agrave;
+coups press&eacute;s: ce sont les Anglais qui s'en vont. Le capitaine crie tant
+qu'il peut: &laquo;Ne frappez plus! ne frappez plus! allumez les fanaux!&raquo; Il
+&eacute;tait temps. Les hommes du c&ocirc;tre se massacraient entre eux, croyant
+abattre des ennemis. En allant chercher du feu &agrave; la cuisine et &agrave;
+l'habitacle pour les fanaux, nous autres petits pilotins, nous tombons
+sur des cadavres qui nous barrent le chemin. On se rel&egrave;ve, les mains
+gluantes de sang; enfin, les fanaux viennent. On rel&egrave;ve dix &agrave; douze
+bless&eacute;s, cinq &agrave; six morts. Trois Anglais hach&eacute;s sont reconnus: ils
+portent au bras une bande de drap blanc, qui devait leur servir de
+reconnaissance pendant la m&ecirc;l&eacute;e. On les panse, on les interroge. L'un
+d'eux, qui, malgr&eacute; ses onze blessures, peut encore parler, nous apprend
+que douze p&eacute;niches nous ont abord&eacute;s, et que sans nos filets nous
+eussions &eacute;t&eacute; enlev&eacute;s en quelques minutes! Notre capitaine, pris corps &agrave;
+corps par ce dernier assaillant, lui avait travers&eacute; la poitrine d'un
+coup de pistolet &agrave; bout portant, cependant parlait encore.</p>
+
+<p>La plus compl&egrave;te tranquillit&eacute; succ&eacute;da &agrave; cette attaque de nuit. Les
+commandants des forts et des canonni&egrave;res se rendent &agrave; notre bord: on se
+f&eacute;licite, on s'embrasse sur ce pont encore tout ensanglant&eacute;. Le
+lendemain au matin, l'ordre d'appareiller est donn&eacute;, et le jour enfin se
+fait.</p>
+
+<p>Nous l'attendions bien impatiemment ce jour, pour contempler avec
+curiosit&eacute; le th&eacute;&acirc;tre de notre combat nocturne. Le c&ocirc;tre se trouva
+noblement environn&eacute;, au lever de l'aurore, de d&eacute;bris d'embarcations, de
+chapeaux de marins, perc&eacute;s de bisca&iuml;ens, d'avirons bris&eacute;s, &eacute;parpill&eacute;s &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; sur les flots, o&ugrave; l'on croyait apercevoir de larges taches
+rouges.... Nous appareill&acirc;mes avec notre convoi, que nous conduisions
+tout glorieux, un large pavillon tricolore &agrave; notre pie. En doublant la
+pointe Saint-Mathieu, une longue et noire fr&eacute;gate anglaise, d&eacute;tach&eacute;e de
+la division qui croisait au large, parvint, en louvoyant <i>&agrave; toc de
+voiles</i>, &agrave; s'approcher de nous. Notre petit branle-bas de combat &eacute;tait
+fait &agrave; bord, prot&eacute;g&eacute;s que nous &eacute;tions sous les hautes batteries de
+terre. La fr&eacute;gate nous rallia &agrave; demi-port&eacute;e de canon, mais sans nous
+envoyer un seul boulet. Elle semblait, avec inqui&eacute;tude, chercher &agrave; voir
+si nous avions pris quelques-unes des p&eacute;niches: plusieurs d'entre elles
+avaient sans doute manqu&eacute; au rendez-vous. La fr&eacute;gate parut ne pas
+vouloir se venger de notre succ&egrave;s, car elle &eacute;tait bien pr&egrave;s, bien
+terrible, et elle ne r&eacute;pondit pourtant pas aux batteries de la pointe
+Saint-Mathieu, qui d&eacute;j&agrave; faisaient gronder leurs lourdes pi&egrave;ces de 36. En
+virant de bord, pour s'&eacute;loigner, elle nous laissa lire distinctement &agrave;
+la longue vue, sur son vaste arri&egrave;re, ce nom &eacute;crit en lettres blanches:
+<i>Corn&eacute;lie</i>.</p>
+
+<p>Le soir, nous avions d&eacute;j&agrave; d&eacute;barqu&eacute; tous nos bless&eacute;s &agrave; l'h&ocirc;pital de la
+marine de Brest. Le lendemain, nos morts furent ensevelis dans notre
+grand pavillon, et enterr&eacute;s avec pompe dans le cimeti&egrave;re de la ville.
+Les bless&eacute;s qui purent se tra&icirc;ner &agrave; terre, suivirent le convoi.</p>
+
+<p>J'avais neuf &agrave; dix ans. A cet &acirc;ge, on a tout ce qu'il faut pour recevoir
+les vives impressions, qui se gravent pour jamais dans une m&eacute;moire
+fra&icirc;che et une imagination facile &agrave; impressionner: jamais aussi je
+n'oublierai ces grands Anglais que je vis grimp&eacute;s, comme des fant&ocirc;mes de
+nuit, dans les filets d'abordage du c&ocirc;tre <i>le Printemps</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIb" id="IIb"></a>II.</h2>
+
+<h3>Combat de nuit entre une fr&eacute;gate et un vaisseau.</h3>
+
+
+<p>La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les
+gabiers occup&eacute;s dans le gr&eacute;ement, ont promen&eacute;, au coucher du soleil,
+leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et
+pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui
+commencent &agrave; poindre sur le cercle dont le navire est le centre,
+peuvent &ecirc;tre le plus facilement aper&ccedil;ues. Mais rien... rien, le ma&icirc;tre
+de quart, &agrave; qui chaque v&eacute;dette envoy&eacute;e sur les barres, doit faire son
+rapport en descendant, est venu dire &agrave; l'officier: <i>Lieutenant, rien de
+nouveau &agrave; la vigie</i>.&mdash;<i>C'est bon</i>, a r&eacute;pondu l'officier.</p>
+
+<p>Le vent a fra&icirc;chi avec l'obscurit&eacute;; on a pris le ris de chasse dans
+chaque hunier; la grande voile a &eacute;t&eacute; serr&eacute;e; tous les gens de quart se
+prom&egrave;nent en longues files sur les passavants. Les hommes plac&eacute;s &agrave;
+chaque bossoir veillent, et &agrave; chaque coup de marteau que le pilotin va
+frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du
+ma&icirc;tre, hurler ce lugubre avertissement: <i>Ouvre l'oeil au bossoir</i>, et
+les sentinelles de l'avant de r&eacute;p&eacute;ter: <i>Ouvre l'oeil devant</i>! Les yeux
+en effet n'auraient garde de se fermer. De temps &agrave; autre, les
+d&eacute;couvreurs officieux s'arr&ecirc;tent pour regarder au loin le sommet des
+lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus
+de l'horizon, semblent pr&eacute;senter l'apparence ou les formes d'un
+navire.... Mais d&egrave;s que l'illusion est d&eacute;truite, et d&egrave;s que le spectre
+se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs
+reprennent le cours de leur promenade, pour se m&ecirc;ler &agrave; la conversation
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Un des hommes de bossoir cependant a appel&eacute; le contre-ma&icirc;tre de quart:
+le contre-ma&icirc;tre a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point
+que le matelot lui a indiqu&eacute;. Il passe derri&egrave;re; il dit un mot &agrave;
+l'oreille du ma&icirc;tre assis nonchalamment sur le bout de la dr&ocirc;me. Le
+ma&icirc;tre parle &agrave; l'officier; l'aspirant de quart post&eacute; devant passe
+derri&egrave;re; l'officier a regard&eacute; au vent par-dessus les bastingages. On
+lui a dit: C'est l&agrave;... l&agrave;...; et bient&ocirc;t on entend le chef de quart
+prononcer ces paroles, qui arr&ecirc;tent le sang dans toutes les veines:
+<i>Timonnier, allez r&eacute;veiller le commandant</i>.</p>
+
+<p>Le commandant para&icirc;t: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on
+lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au
+bout de laquelle toutes les destin&eacute;es semblent attach&eacute;es... <i>Cachez les
+feux partout: branle-bas g&eacute;n&eacute;ral de combat</i>. C'est l'ordre qu'a donn&eacute; le
+chef &agrave; l'officier de quart. A bord d'une fr&eacute;gate, en temps de guerre, le
+branle-bas est aussit&ocirc;t fait, m&ecirc;me de nuit, que l'alignement d'un
+r&eacute;giment d'infanterie rang&eacute; sous les armes. En un clin-d'oeil, les
+hamacs, o&ugrave; dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes,
+sont port&eacute;s dans les bastingages, les pi&egrave;ces sont d&eacute;tap&eacute;es, les m&egrave;ches
+allum&eacute;es, les canonniers &agrave; leur poste de combat, les chirurgiens par&eacute;s
+dans le faux-pont &agrave; d&eacute;couper les bless&eacute;s qu'on leur jettera. La poudre
+circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le
+capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les
+parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu &agrave; son
+devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donn&eacute; par le commandant de
+la fr&eacute;gate, se trouva ex&eacute;cut&eacute;: il n'y avait plus qu'&agrave; attendre
+l'&eacute;v&eacute;nement..</p>
+
+<p>Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le
+pont, cherchent &agrave; voir le navire que l'on croit avoir aper&ccedil;u! Tous les
+yeux se tiennent attach&eacute;s sur une masse noire qui semble approcher en se
+balan&ccedil;ant sur les flots qui la poussent vers la fr&eacute;gate. La grande voile
+a &eacute;t&eacute; mise sur les cargues, le ris de pr&eacute;caution, pris dans les
+huniers, a &eacute;t&eacute; largu&eacute;: mais le point noir avance, la masse aper&ccedil;ue
+grandit, s'&eacute;tend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble
+encore donner des formes gigantesques. <i>Il faudra bient&ocirc;t en d&eacute;coudre</i>,
+se disent tout bas les matelots. <i>Le commandant vient de capeler son
+grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux &agrave; revendre &agrave; bord</i>.
+Mais quel silence r&egrave;gne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et
+recevoir la mort! Le b&acirc;timent chasseur n'est plus qu'&agrave; une port&eacute;e de
+pistolet de la fr&eacute;gate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!...
+Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant &agrave;
+cette petite distance, &agrave; cette heure sinistre o&ugrave; le p&eacute;ril a quelque
+chose de si funeste au milieu des mers qui g&eacute;missent, du vent qui semble
+se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une mani&egrave;re
+si lugubre!...</p>
+
+<p>Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de
+<i>silence</i>, dont le son aigu et saccad&eacute; se prolonge et va frapper les
+oreilles attentives de l'&eacute;quipage de la fr&eacute;gate. Puis &agrave; ce coup de
+sifflet succ&egrave;dent ces mois solennels h&eacute;l&eacute;s en anglais: <i>Ship hoe!...
+C'est un Anglais, c'est un Anglais</i>!</p>
+
+<p>Le commandant de la fr&eacute;gate r&eacute;pond, et aussit&ocirc;t le pavillon fran&ccedil;ais
+flotte dans l'obscurit&eacute; au haut de la corne; et dans le porte-voix de
+combat a retenti cet ordre si bien compris: <i>Parez-vous &agrave; faire feu au
+commandement</i>! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate revient au vent pour pr&eacute;senter le travers &agrave; l'ennemi, qui a
+voulu la prendre en hanche en se laissant culer. <i>Feu tribord</i>! La vol&eacute;e
+part &agrave; la fois &agrave; bord des deux navires, et ces deux bord&eacute;es ne font
+qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement
+de recharger les pi&egrave;ces; silence qui n'est interrompu que par le bruit
+des manoeuvres qui tombent, des bless&eacute;s qui crient. <i>Feu tribord</i>!
+r&eacute;p&egrave;te le commandant. <i>Feu tribord</i>! r&eacute;p&egrave;tent les officiers; <i>charge en
+double! pointe &agrave; d&eacute;m&acirc;ter</i>! Les coups de canon ne se font pas attendre;
+ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de
+l'obscurit&eacute; et des bouff&eacute;es de fum&eacute;e, on entend: <i>Le vaisseau est l&agrave;</i>!
+<i>le voil&agrave; par la hanche! le voil&agrave;!</i> attention &agrave; pointer: <i>feu! feu!</i> et
+toujours feu.</p>
+
+<p>A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un
+combat est une longue fusillade &agrave; coups de canon: l&agrave; ce sont des balles,
+ici ce sont des boulets.</p>
+
+<p>C'est en vain que la fr&eacute;gate, couverte de voiles, a voulu fuir: le
+vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus
+&agrave; d&eacute;m&acirc;ter, il pointe &agrave; couler bas. Il ne r&eacute;ussira peut-&ecirc;tre que trop
+bien: un aspirant est mont&eacute; pr&eacute;cipitamment sur le pont; il a dit un mot
+&agrave; l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, o&ugrave;
+il semble clou&eacute;, a ordonn&eacute; de garnir les pompes. Les brimbales &eacute;taient
+mont&eacute;es: les pompes jouent aussit&ocirc;t; l'eau entre dans la cale par les
+trous des boulets re&ccedil;us &agrave; la flottaison, et toujours le vaisseau anglais
+poursuit sa proie, en paraissant &eacute;tendre sur elle, comme des ailes
+fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement
+bord&eacute;es sur ses vergues immenses.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re vol&eacute;e va d&eacute;cider du sort de la fr&eacute;gate. Oh! que les chefs
+de pi&egrave;ce, enrag&eacute;s de toujours manquer cette m&acirc;ture, mettent de z&egrave;le et
+d'&acirc;me &agrave; pointer leurs canons: cette vol&eacute;e sera terrible pour le
+vaisseau, qui pr&eacute;sente le travers; elle sera lanc&eacute;e &agrave; bout portant et
+des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette
+vol&eacute;e, dernier effort du b&acirc;timent le plus faible et le plus maltrait&eacute;.
+Elle a tonn&eacute;, et long-temps apr&egrave;s qu'elle est sortie comme la foudre du
+flanc de la fr&eacute;gate, les nuages &eacute;pais d'une homicide fum&eacute;e, cachent
+encore et la fr&eacute;gate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud
+nuage de salp&ecirc;tre: le vaisseau a cul&eacute;; un bruit effroyable se fait
+entendre! C'est son grand m&acirc;t de hune, avec les voiles dont il est
+surcharg&eacute;, qui, en craquant comme un &eacute;difice qui s'&eacute;croule, tombe le
+long de son bord entre lui et la fr&eacute;gate. Un cri de <i>vive l'empereur</i>!
+un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidit&eacute; de la foudre, de
+dessus le pont de la fr&eacute;gate. Elle vient de d&eacute;m&acirc;ter l'ennemi: elle vient
+d'&eacute;chapper &agrave; sa perte, &agrave; sa honte! c'est de la batterie, c'est des
+gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arri&egrave;re, c'est de partout enfin
+que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La fr&eacute;gate,
+d&eacute;livr&eacute;e, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les
+flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis.
+Elle fuit; mais en s'&eacute;loignant elle veut encore faire ses adieux &agrave;
+l'ennemi qui lui pr&eacute;sente un avant tout d&eacute;labr&eacute;. Une vol&eacute;e, charg&eacute;e &agrave; la
+h&acirc;te jusqu'&agrave; la gueule, est lanc&eacute;e avec rage dans les bossoirs du
+vaisseau: c'est la derni&egrave;re! un roulement annonce &agrave; bord de la fr&eacute;gate,
+que l'action est finie et que le feu est &eacute;teint.</p>
+
+<p>Oh! c'est alors que la sc&egrave;ne qu'animait l'ardeur du combat et
+qu'ennoblissait l'&eacute;clat de la gloire, va changer de face! Pendant deux
+heures on a march&eacute; dans le sang et sur des cadavres, sans s'en
+apercevoir: les id&eacute;es &eacute;taient plus haut. Mais apr&egrave;s le roulement du
+tambour, mais apr&egrave;s l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur
+le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a march&eacute;,
+les cadavres et les membres &eacute;pars que l'on a foul&eacute;s aux pieds. L'appel
+va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range
+sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on
+cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix
+r&eacute;pondent, <i>pr&eacute;sent</i>. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne
+r&eacute;pondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides
+fun&eacute;railles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des
+matelots, effacer les taches &eacute;paisses du sang qui a si long-temps coul&eacute;
+pendant la nuit!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIb" id="IIIb"></a>III.</h2>
+
+<h3>Chaloupe Canonni&egrave;re coul&eacute;e par un brick anglais.</h3>
+
+
+<p><i>La Canonni&egrave;re</i> 93 devait escorter, de Perros &agrave; l'Ile-de-Bas, sept &agrave;
+huit navires charg&eacute;s de grain, et destin&eacute;s &agrave; approvisionner les magasins
+des vivres de la marine au port de Brest.</p>
+
+<p>Notre canonni&egrave;re &eacute;tait une de ces embarcations longues et plates que
+Napol&eacute;on avait fait construire par milliers, pour op&eacute;rer cette
+gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus
+tard on avait cherch&eacute; &agrave; utiliser les grandes chaloupes de la flottille,
+en leur plantant une haute m&acirc;ture de brick de guerre, et en rempla&ccedil;ant
+leurs trois fortes pi&egrave;ces de trente-six, par une douzaine de petits
+canons de quatre; elles qui, &eacute;troites et longues, ne calaient que quatre
+&agrave; cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonni&egrave;res, si
+fastueusement gr&eacute;&eacute;es, chavir&egrave;rent sous le poids de leur haute m&acirc;ture et
+pay&egrave;rent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'&eacute;galer aux
+grands bricks de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqu&eacute;s
+sur ces bateaux, si peu stables, &agrave; pr&eacute;venir les moindres grains! A peine
+un nuage s'&eacute;levait-il un peu rapidement sur l'horizon; &agrave; peine la brise
+venait-elle &agrave; verdir la mer, ou &agrave; fr&eacute;mir dans le gr&eacute;ement, qu'on amenait
+tout &agrave; bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la
+ris&eacute;e. On savait qu'il y allait de la vie, et c'&eacute;tait avec prudence que
+l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout
+un &eacute;quipage est mise si souvent en jeu.</p>
+
+<p>Les vents &eacute;taient au sud-est lorsque nous appareill&acirc;mes de Perros avec
+notre petit convoi. Le matin on s'&eacute;tait assur&eacute;, en montant au s&eacute;maphore,
+guind&eacute; sur la partie la plus &eacute;lev&eacute;e de la c&ocirc;te, qu'il n'y avait aucun
+ennemi en vue. La plus parfaite tranquillit&eacute; r&eacute;gnait au large sur les
+flots: la brise &eacute;tait ronde, la journ&eacute;e paraissait devoir rester belle.
+En un clin d'oeil nous f&ucirc;mes sous voiles, laissant les Sept-Iles par
+notre c&ocirc;t&eacute; de tribord, et longeant, avec nos b&acirc;timents bien ralli&eacute;s, la
+c&ocirc;te de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de
+belles vagues &eacute;tincelantes au soleil de mai, d&eacute;filaient d&eacute;j&agrave; &agrave; nos yeux,
+et &agrave; chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et
+de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de
+voir ainsi la terre se m&eacute;tamorphoser sans cesse et rev&ecirc;tir les couleurs
+et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la
+mer encadre avec son mirage, ses riants fant&ocirc;mes, et dont le navire est
+le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si
+indiff&eacute;rent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de
+naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de
+l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Vers midi, le vent, qui depuis notre d&eacute;part avait paru vouloir tomber,
+passa d&eacute;finitivement au Sud, en faisant d&eacute;filer, sous le ciel devenu
+gris&acirc;tre, de gros nuages, charg&eacute;s de pluie. Une brume &eacute;paisse s'&eacute;tendit,
+comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions d&eacute;j&agrave;
+derri&egrave;re nous, et sur la c&ocirc;te, qui ne se montrait plus &agrave; l'horizon que
+comme un banc de fum&eacute;e. La brise, qui nous poussait au large, nous
+contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre &agrave; l'Ile-de-Bas, mais
+bien pour t&acirc;cher de gagner un mouillage &agrave; terre.</p>
+
+<p>Notre capitaine, brave officier, &eacute;lev&eacute; dans les dangers de sa profession
+et accoutum&eacute; &agrave; supporter toutes les contrari&eacute;t&eacute;s du m&eacute;tier, se montra
+soucieux d&egrave;s cet instant. Il nous ordonnait avec inqui&eacute;tude de bien
+regarder autour du navire. Il semblait pr&eacute;voir l'&eacute;v&eacute;nement que le sort
+nous r&eacute;servait.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nos pauvres b&acirc;timents du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant
+soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche
+de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre
+tout &eacute;v&eacute;nement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient
+pas de r&ocirc;der, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits
+b&acirc;timents que nous nous hasardions quelquefois &agrave; faire sortir de nos
+ports.</p>
+
+<p>A dix heures on vint nous annoncer que le d&eacute;je&ucirc;ner &eacute;tait servi dans la
+chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta
+sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la
+canonni&egrave;re, chaque fois que le pilote-c&ocirc;tier venait conseiller d'envoyer
+vent-devant.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions assis depuis quelques minutes autour de la table du
+d&eacute;jeuner, lorsque nous entend&icirc;mes sur le pont un mouvement
+extraordinaire. Nous mont&acirc;mes tous. Ceux des navires du convoi qui se
+trouvaient &agrave; terre de nous, venaient de laisser arriver &agrave; plat sur la
+canonni&egrave;re. Malgr&eacute; l'&eacute;paisseur de la brume, ils avaient aper&ccedil;u au vent &agrave;
+eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons
+les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait
+pour nous dire l'un &agrave; l'autre ce que nous venions de d&eacute;couvrir....</p>
+
+<p>Une haute voilure de brick nous appara&icirc;t dans la brume, sous une forme
+a&eacute;rienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec
+vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait pouss&eacute;
+silencieusement au-dessus des flots. Bient&ocirc;t le brick, que nous ne
+voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des
+navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire <i>le
+Jean-Bart</i>, disons-nous, qui, mouill&eacute; depuis long-temps &agrave; l'Ile-de-Bas,
+sera parti ce matin, pour retourner &agrave; Saint-Malo. Nous nous flattions
+trop; mais comment penser qu'un b&acirc;timent ennemi os&acirc;t, avec un temps
+pareil, approcher aussi pr&egrave;s d'une c&ocirc;te aussi dangereuse! comment
+supposer que sur ces mers, o&ugrave; quelques heures auparavant nous n'avions
+pas vu un seul navire, un brick anglais f&ucirc;t parvenu aussit&ocirc;t &agrave; se placer
+sous terre? On ordonne le branle-bas de combat &agrave; notre bord. Le
+capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux
+b&acirc;timents du convoi: <i>Continuez de louvoyer, et si l'un de vous am&egrave;ne
+pour le brick en vue, je le coule &agrave; fond</i>.</p>
+
+<p>Le moyen de choisir, si c'est un b&acirc;timent ennemi? Coul&eacute;s par le brick
+s'ils n'am&egrave;nent pas, ou coul&eacute;s par notre canonni&egrave;re s'ils am&egrave;nent, nos
+navires se d&eacute;cident toutefois &agrave; louvoyer pour essayer de gagner la c&ocirc;te.
+Notre anxi&eacute;t&eacute; ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large
+par un navire qui para&icirc;t &ecirc;tre si fort! Qu'allons-nous devenir!</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait que trop fort, en effet, ce brick qui d&eacute;j&agrave; nous laisse voir
+une batterie tr&egrave;s-haute, au-dessus des lames qui clapottent &agrave; peine au
+ras de ses sabords, ouverts comme une gueule b&eacute;ante qui s'appr&ecirc;te &agrave;
+vomir du sang et de la flamme.</p>
+
+<p>Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver
+le convoi qui lui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;. Il ordonna de commencer le feu et de
+pointer juste.</p>
+
+<p>Deux ou trois grosses lames passent sous la canonni&egrave;re; on attend
+<i>l'embellie</i>, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous
+envoyons par tribord cinq coups de canon de quatre, au brick anglais,
+qui para&icirc;t &agrave; peine en &ecirc;tre effleur&eacute;. Cette agression semble le mettre &agrave;
+l'aise; il revient un peu au vent, en nous laissant voir &agrave; sa corne la
+queue d'un large pavillon rouge; puis apr&egrave;s nous entendons &eacute;clater, au
+milieu d'un nuage de fum&eacute;e blanche que vomit sa batterie, un lourd coup
+de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a siffl&eacute; &agrave; nos
+oreilles; elle a frapp&eacute; plusieurs de nos hommes. Un m&acirc;t de hune tombe:
+le capitaine hurle au porte-voix: <i>Enlevez les bless&eacute;s! feu tribord</i>!
+Nous faisons feu; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le
+bruit de nos petites pi&egrave;ces. Le combat est engag&eacute;: le brick nous
+approche &agrave; demi-port&eacute;e de pistolet; il masque son grand hunier pour ne
+pas nous d&eacute;passer, et dans cette position les sifflets per&ccedil;ants des
+ma&icirc;tres se font entendre: c'est le moment fatal. Une gr&ecirc;le de boulets et
+de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos
+passavants. Cette position n'&eacute;tait plus tenable; et, loin d'amener,
+notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible: <i>A
+l'abordage! &agrave; l'abordage!</i></p>
+
+<p>Dans un moment de calme et d'affaissement, une petite voix vient glapir
+au panneau. C'est un mousse qui crie: <i>Nous coulons! nous</i> <i>coulons! la
+calle est pleine d'eau</i>! Les boulets de 32 du brick, point&eacute;s &agrave; la
+flottaison, nous avaient perc&eacute;s de part en part: chaque projectile avait
+fait deux trous par lesquels l'eau entrait dans notre calle, comme dans
+une citerne.</p>
+
+<p>La barre de la canonni&egrave;re est pouss&eacute;e &agrave; babord; le capitaine lui-m&ecirc;me
+aide les timonniers &agrave; faire ce mouvement; avec l'aire que conserve
+encore le navire &agrave; moiti&eacute; coul&eacute;, nous revenons au vent et nous abordons
+le brick qui nous pr&eacute;sente le travers. Mais qui montera &agrave; l'abordage! Il
+ne reste tout au surplus que quinze &agrave; seize combattants sur notre pont,
+de tout un &eacute;quipage de cinquante hommes: les Anglais prennent le parti
+de descendre &agrave; notre bord; ils tombent par groupes sur nous: notre
+capitaine, furieux, se pr&eacute;cipite devant eux. Un coup de sabre lui fait
+voler le sommet de la t&ecirc;te: deux coups de feu l'&eacute;tendent mort. Les
+briquets voltigent sur nos t&ecirc;tes, les coups de feu pleuvent de tous
+c&ocirc;t&eacute;s. Il n'y a plus que des morts, des bless&eacute;s et des Anglais sur notre
+canonni&egrave;re, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le
+brick s'&eacute;loigne d'elle, laissant &agrave; notre bord les deux tiers de
+l'&eacute;quipage, qu'il nous a mitraill&eacute;s, hach&eacute;s et coul&eacute;s.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t heureusement les embarcations du brick sont mises &agrave; la mer:
+elles recueillent nos bless&eacute;s. On nous transporte &agrave; bord du b&acirc;timent
+ennemi. Le capitaine anglais nous re&ccedil;oit avec flegme, avec un peu de
+d&eacute;dain m&ecirc;me: ses hommes &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; fourbir les batteries des
+caronades qui venaient de nous foudroyer, et &agrave; enlever sur le pont les
+taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de
+nous traiter ainsi se nommait <i>le Scylla</i>, capitaine Arthur Atchisson.
+Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes
+d'&eacute;quipage; il n'en fallait pas tant pour nous.</p>
+
+<p>Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'&eacute;tait que
+l&eacute;g&egrave;rement bless&eacute;: il ordonne &agrave; un grand homme sec, qui parlait
+fran&ccedil;ais, d'adresser &agrave; cet officier les questions suivantes:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous r&eacute;sist&eacute; avec si peu de monde et un navire si
+faible, au brick que vous voyez?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il a plu &agrave; notre capitaine de le faire. Dites &agrave; votre
+commandant que je suis son prisonnier; mais que je n'ai aucun compte &agrave;
+lui rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle &eacute;tait votre
+intention en cherchant &agrave; l'attirer sur les roches de K&eacute;ral&iuml;&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Notre intention &eacute;tait de vous faire vous jeter sur les rochers et de
+nous donner le plaisir de vous voir vous noyer, en nous sauvant.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine me dit de vous r&eacute;pondre qu'il connaissait la c&ocirc;te tout
+aussi bien que vous, parce qu'il a &agrave; bord un pilote fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce pilote?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dites &agrave; votre capitaine que vous &ecirc;tes une l&acirc;che canaille,
+et que je vous m&eacute;prise trop pour r&eacute;pondre d&eacute;sormais aux questions qui me
+seraient faites par la bouche d'un tra&icirc;tre de votre esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre
+second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arri&egrave;re, en
+ordonnant qu'on aille chercher le master.</p>
+
+<p>Le master para&icirc;t: il s'exprimait assez bien en fran&ccedil;ais. Apr&egrave;s avoir un
+instant caus&eacute; avec son commandant, il dit &agrave; notre second:</p>
+
+<p>&laquo;Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous pr&eacute;senter ses
+excuses, et de vous assurer qu'il m&eacute;prise autant que vous pouvez le
+faire vous-m&ecirc;me, le pilote fran&ccedil;ais &agrave; qui vous attribuez avec raison
+votre perte. C'est un tra&icirc;tre dont nous nous sommes servis, mais que
+l'on paie et que l'on ne peut estimer. Pendant tout le temps que vous
+passerez &agrave; bord, il lui sera interdit de para&icirc;tre sur le gaillard
+d'arri&egrave;re; c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi &agrave;
+vous demander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table.&raquo;
+Nous v&icirc;mes, apr&egrave;s ces paroles, notre second et le capitaine anglais se
+donner affectueusement une poign&eacute;e de main.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes trait&eacute;s &agrave; bord de <i>la Scylla</i> avec tous les &eacute;gards possibles.</p>
+
+<p>Quant &agrave; notre pauvre canonni&egrave;re, quelques heures apr&egrave;s notre combat,
+elle coula, malgr&eacute; toutes les peines que s'&eacute;taient donn&eacute;es les Anglais
+pour la maintenir sur l'eau comme un troph&eacute;e de leur victoire; elle
+coula avec nos morts sur le pont! Le navire que ces pauvres gens avaient
+d&eacute;fendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon,
+que personne n'avait song&eacute; &agrave; amener, disparut au bout du pic sous les
+flots que le sang de tant d'hommes avait rougis....</p>
+
+<p>Pendant la nuit, &agrave; l'heure o&ugrave; les Anglais nous croyaient endormis, nous
+entend&icirc;mes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient
+r&eacute;citer des pri&egrave;res. Et puis ensuite on faisait silence, et des objets
+qui paraissaient &ecirc;tre d'un grand poids &eacute;taient lanc&eacute;s &agrave; la mer.
+C'&eacute;taient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessus le bord,
+mais avec myst&egrave;re, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait
+dans ce combat si in&eacute;gal. C'&eacute;tait l&agrave; une de ces coquetteries de guerre,
+que l'on n'&eacute;pargne pas m&ecirc;me aux vaincus.</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s notre action, nous f&ucirc;mes plong&eacute;s, bless&eacute;s, sans
+effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plymouth.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+<h3>Aventures de Mer.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ic" id="Ic"></a>I.</h2>
+
+<h3>Le Capitaine de n&eacute;grier.</h3>
+
+
+<p>Un de mes amis d'enfance, apr&egrave;s avoir servi comme officier dans la
+marine militaire, se livra en 1816 &agrave; la traite des noirs, et parvint &agrave;
+s'enrichir en peu de temps, au milieu des p&eacute;rils attach&eacute;s &agrave; cette triste
+navigation. Revenu malade &agrave; la Martinique, &agrave; la suite d'un voyage
+p&eacute;nible, il &eacute;tait &agrave; peine convalescent, qu'il se disposa &agrave; entreprendre
+une autre campagne &agrave; la c&ocirc;te d'Afrique. Son ami, qu'il revoyait apr&egrave;s
+sept &agrave; huit ans de s&eacute;paration, crut devoir employer, en cette
+circonstance, tout l'empire que lui donnait sur son esprit un ancien
+attachement, pour le d&eacute;tourner d'un projet qui, selon toutes les
+apparences, allait lui co&ucirc;ter la vie. Mais toutes ses instances furent
+vaines, et la derni&egrave;re conversation qu'eurent ensemble les deux marins,
+est assez caract&eacute;ristique pour pouvoir &ecirc;tre rapport&eacute;e ici au profit de
+ceux qui ne s'imaginent pas ce qu'une vie aventureuse peut offrir de
+charmes &agrave; une jeune imagination et &agrave; l'exaltation d'une &acirc;me avide et
+forte.</p>
+
+<p><i>L'ami</i>.&mdash;Pourquoi, avec une fortune acquise aux d&eacute;pens de la sant&eacute;, et
+au milieu de tant de dangers, vas-tu encore, malade comme tu l'es,
+chercher une mort presque certaine, tandis que tu pourrais vivre si
+commod&eacute;ment maintenant au milieu d'une famille que tu ch&eacute;ris, et qui
+n'aura pas de plus grand bonheur que celui de te revoir?</p>
+
+<p><i>Le capitaine</i>.&mdash;Si tu connaissais comme moi toutes les sensations que
+j'ai &eacute;prouv&eacute;es dans le m&eacute;tier que je fais, tu ne m'adresserais pas une
+pareille question. Fatigu&eacute; de v&eacute;g&eacute;ter au milieu des habitudes uniformes
+de l'Europe, j'ai trouv&eacute; un autre monde, une autre nature sur la c&ocirc;te
+d'Afrique. C'est l&agrave; que je me suis senti vivre le plus &eacute;nergiquement;
+c'est l&agrave; seulement que j'ai compt&eacute; pour quelque chose, les arts qui nous
+&eacute;l&egrave;vent au-dessus de l'incivilisation des sauvages. Et crois-tu que ce
+ne soit pas quelque chose de d&eacute;licieux que de se montrer avec
+sup&eacute;riorit&eacute; au milieu d'une peuplade de n&egrave;gres qui tous vous regardent
+comme un homme d'une nature extraordinaire, qui vous admirent comme un
+&ecirc;tre miraculeux? Tr&egrave;s-souvent, dans mes r&ecirc;ves de gloire, je me suis
+imagin&eacute; que j'&eacute;tais amiral, et qu'apr&egrave;s un combat, je paraissais, enivr&eacute;
+d'applaudissements, dans une salle de spectacle. Eh bien, dans ma fi&egrave;vre
+de gloire, j'&eacute;prouvais mille fois moins de plaisir que lorsque j'ai
+parcouru, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cacique des Bisagos, un march&eacute; ou une ville o&ugrave; trois
+&agrave; quatre milles noirs attachaient sur moi leurs regards avides. L'id&eacute;e
+que j'allais choisir dans cette multitude trois ou quatre cents
+esclaves, me repoussait moins que la puissance que j'allais exercer sur
+tout ce monde ne me s&eacute;duisait. Et puis cette m&acirc;le satisfaction de
+commander &agrave; un &eacute;quipage d'hommes aventureux que j'avais conduits, &agrave;
+travers tant de dangers, sur des c&ocirc;tes o&ugrave; les croiseurs nous
+poursuivaient encore, me donnait en moi une sorte de confiance que
+toutes les r&eacute;compenses d&eacute;cern&eacute;es par l'Europe &agrave; une belle action, ne
+m'auraient pas inspir&eacute;e. Va, crois-moi, c'est quelque chose de bien
+s&eacute;duisant que de r&eacute;ussir &agrave; surmonter de grands p&eacute;rils et &agrave; faire des
+choses inconnues au reste du monde entier.</p>
+
+<p><i>L'ami</i>.&mdash;Mais enfin, avec ton bon sens et le respect que tu fus habitu&eacute;
+&agrave; porter aux lois de l'humanit&eacute;, il t'a fallu vaincre bien des obstacles
+et surmonter beaucoup de remords d&eacute;j&agrave;, pour exercer un m&eacute;tier comme
+celui que tu fais?</p>
+
+<p><i>Le capitaine</i>.&mdash;Et c'est justement parce qu'il fallait braver des lois
+qui g&ecirc;naient mon ind&eacute;pendance, que j'ai fait la traite; si elle avait
+&eacute;t&eacute; permise, je n'y aurais jamais song&eacute;. Aujourd'hui, je la ferais pour
+rien, non pas que je sois inhumain; car un n&egrave;gre qui souffre me fait
+plus de mal que la douleur que je ressentirais moi-m&ecirc;me; mais c'est
+parce que l'attrait qui m'attire vers les choses extraordinaires, est
+irr&eacute;sistible pour moi.</p>
+
+<p><i>L'ami</i>.&mdash;Et ta famille, tu n'y penses donc plus?</p>
+
+<p><i>Le capitaine</i>.&mdash;Dans le moment o&ugrave; je me crois sur le point de perdre la
+vie, je pense &agrave; ma m&egrave;re; mais je l'ai mise dans l'aisance, et ce qui me
+console, c'est que je lui laisserai plus de 150,000 francs.</p>
+
+<p><i>L'ami</i>.&mdash;Et crois-tu aujourd'hui que si tu voulais te marier, et que tu
+eusses des enfants auxquels tu t'attacherais, ton sort ne serait pas
+plus heureux que celui que tu vas chercher en prodiguant ta vie pour une
+fortune dont tu n'as plus besoin, ou pour des succ&egrave;s sans gloire ou
+plut&ocirc;t sans excuses?</p>
+
+<p><i>Le capitaine</i>.&mdash;Bah! une femme, des enfants, ne m'en parle pas! cette
+pens&eacute;e me g&ecirc;ne trop. Une jolie go&euml;lette, quelques vaillants matelots,
+une bonne paire de pistolets et un sabre, voil&agrave; tout ce qu'il me faut.
+Avec cela et mille lieues de mer &agrave; parcourir, un homme comme moi est le
+plus heureux du monde! Voil&agrave; tout mon bagage et ma fortune. Je n'en
+aurai jamais d'autre, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu.</p>
+
+<p><i>L'ami</i>.&mdash;Et les souffrances que tu as &eacute;prouv&eacute;es &agrave; la suite de ton
+voyage, et les maladies que tu vas braver encore?</p>
+
+<p><i>Le capitaine</i>.&mdash;Quoi! les maladies de la c&ocirc;te d'Afrique? C'est si t&ocirc;t
+fait: dans cinq &agrave; six heures on est exp&eacute;di&eacute;. Jamais je ne me suis senti
+fait pour mourir de la goutte. Tiens, vois-tu, depuis qu'ici je dors
+tranquille et sans craindre aucune alerte, je m'ennuie &agrave; la mort. Mais &agrave;
+mon bord, quand je m'&eacute;tends tout arm&eacute; sur le pont avec trois cents noirs
+dans ma cale, et que je pense que je serai peut-&ecirc;tre &eacute;veill&eacute; par une
+r&eacute;volte ou la chasse d'un croiseur, je ne puis pas te dire combien je
+m'estime comme homme, combien je m&eacute;prise la vie d'un buraliste, par
+exemple, ou celle d'un &eacute;picier.</p>
+
+<p><i>L'ami</i>.&mdash;Tu ne comptes donc pour rien l'estime de tes semblables, la
+consid&eacute;ration dont tu pourrais jouir dans le monde?</p>
+
+<p><i>Le capitaine</i>.&mdash;Et qui t'a dit que le roi des Bisagos ou du
+vieux-Calebar ne m'estim&acirc;t pas? Et crois-tu que la consid&eacute;ration des
+armateurs que j'enrichis, et le respect de mon &eacute;quipage, ne soient pas
+quelque chose pour moi! Le monde est tout entier dans mon navire ou le
+lieu que j'aborde. Tous ceux qui me regardent comme une esp&egrave;ce d'&eacute;cumeur
+de mer, m'estiment plus qu'ils ne s'estiment eux-m&ecirc;mes. Je suis dix fois
+plus homme qu'eux tous. A terre je vaudrais autant qu'eux dans la
+plupart des professions qu'ils exercent; &agrave; la mer je ne voudrais d'aucun
+d'eux, peut-&ecirc;tre, pour mon mousse. J'ai rencontr&eacute; jusqu'ici bien de ces
+hommes-femmes qui me regardaient avec une sorte d'effroi ou
+d'&eacute;tonnement, mais je n'ai vu personne qui e&ucirc;t l'air de m'examiner avec
+m&eacute;pris. Tu connais d'ailleurs assez mon caract&egrave;re, pour penser que tes
+remontrances ne pourront &eacute;branler une r&eacute;solution prise depuis si
+long-temps, et &agrave; laquelle cinq voyages de traite ne m'ont pas fait
+renoncer. Tu m'offres la perspective d'une vie tranquille dont je ne
+veux pas, et pour laquelle je ne suis pas fait. Tu as rempli envers moi
+les devoirs de l'amiti&eacute;, et tu as suivi les impulsions de ton coeur en
+cherchant &agrave; me ramener au sein de ma famille. Je te remercie de tous tes
+efforts, et si, comme il est probable, nous ne nous revoyons plus, crois
+bien que jusqu'&agrave; mon dernier jour je me rappellerai ta conduite, qui est
+celle d'un vieux camarade et d'un brave gar&ccedil;on. Adieu! embrasse ma
+pauvre m&egrave;re pour moi, et dis-lui qu'elle est riche aujourd'hui, et
+qu'elle ne me pleure pas trop, si je meurs avant elle. Adieu!... Je
+n'aime pas &agrave; m'attendrir, parce que cela ne conduit &agrave; rien de fort....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cet entretien, le capitaine n&eacute;grier quitta son ami, s'embarqua sur
+sa go&euml;lette, et ne revint plus. Assassin&eacute; &agrave; la c&ocirc;te d'Afrique par ses
+n&egrave;gres, qui se r&eacute;volt&egrave;rent, dans la rivi&egrave;re des Bisagos, quelques jours
+avant son d&eacute;part, son corps fut jet&eacute; &agrave; l'eau par les esclaves furieux,
+qui mirent, en s'&eacute;chappant, le feu au navire qui devait les jeter sur
+les c&ocirc;tes de la Havane.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIc" id="IIc"></a>II.</h2>
+
+<h3>Les pirates de la Havane et le brick de guerre.</h3>
+
+
+<p>Pris par un pirate qui avait pill&eacute; le n&eacute;grier sur lequel nous sortions
+des Bisagos, avec une cargaison de trois cents esclaves, je me trouvai
+forc&eacute; de m'abandonner au sort qui venait de m'encha&icirc;ner aux chances
+p&eacute;rilleuses que couraient les forbans auxquels nous nous &eacute;tions rendus.
+Leur navire &eacute;tait un petit trois-m&acirc;ts de la Havane, fin voilier, bien
+&eacute;quip&eacute; et arm&eacute; de douze carouades de 16. Ils all&egrave;rent &eacute;tablir, apr&egrave;s
+avoir captur&eacute; et exp&eacute;di&eacute; notre b&acirc;timent, leur croisi&egrave;re pr&egrave;s de
+Sierra-Leone.</p>
+
+<p>Une nuit, je me le rappellerai toujours, le capitaine ayant pr&eacute;vu du
+mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda &agrave;
+l'officier de quart de veiller aux grains qui s'&eacute;levaient du sud-est;
+mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart, dont l'habitude
+&eacute;tait de boire beaucoup, le capitaine s'entortilla de quelques
+pavillons, et s'endormit sur le pont aupr&egrave;s du timonnier. A chaque grain
+qui tombait &agrave; bord, il se r&eacute;veillait, et, d'une voix tonnante, ordonnait
+d'arriser les huniers. Un de ces grains fut si violent, qu'apr&egrave;s avoir
+grond&eacute; sur nous, il nous for&ccedil;a d'amener les huniers sur le tenon. Mais
+d&egrave;s que le nuage qui nous avait inond&eacute;s de pluie fut pass&eacute; sous le vent,
+un des hommes plac&eacute;s aux bossoirs cria: <i>Navire</i>! Tout le monde se leva
+&agrave; ce cri r&eacute;p&eacute;t&eacute; de l'avant &agrave; l'arri&egrave;re: c'&eacute;tait un spectacle curieux et
+terrible que de voir ces matelots d&eacute;guenill&eacute;s sortir de l'entrepont,
+comme d'un antre de brigands, les pistolets accroch&eacute;s &agrave; leur ceinture
+de corde, et un large poignard &agrave; la bouche ou dans la main. Jamais un
+branle-bas de combat ne fut aussi vite fait &agrave; bord de la fr&eacute;gate la
+mieux tenue. Tous les regards de ces hommes avides se portaient sur la
+partie de l'horizon o&ugrave; l'on avait cru apercevoir le navire. Un point
+noir se faisait remarquer confus&eacute;ment en effet sous le vent, &agrave; une assez
+petite distance. La nuit &eacute;tait sombre, le ciel couvert, et le
+bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine
+pirate, l'oeil fix&eacute; sur l'habitacle, dont il cachait la lueur avec sa
+capote, faisait gouverner de mani&egrave;re &agrave; rallier le b&acirc;timent qu'il croyait
+apercevoir, se tenant toujours au vent du point o&ugrave; il s'imaginait le
+voir fuir. Bient&ocirc;t un officier qui s'&eacute;tait plac&eacute; devant, passa sur
+l'arri&egrave;re pour avertir le capitaine qu'on n'&eacute;tait plus qu'&agrave; une port&eacute;e
+de fusil du navire chass&eacute;. <i>Soyez par&eacute;s &agrave; l'abordage</i>, dit alors le
+capitaine &agrave; demi-voix &agrave; tout son monde: <i>Il faut l'enlever souplement,
+gar&ccedil;ons</i>! Et tous les forbans fr&eacute;mirent d'impatience, courb&eacute;s presque &agrave;
+plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour &ecirc;tre plus t&ocirc;t pr&ecirc;ts &agrave; sauter &agrave;
+bord du b&acirc;timent, qu'ils d&eacute;voraient d&eacute;j&agrave; des yeux. Le navire, dont nous
+approchions &agrave; chaque minute, ne faisait aucune manoeuvre; le plus grand
+silence r&eacute;gnait &agrave; son bord: on aurait dit, &agrave; quelques embard&eacute;es qu'il
+faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant
+dans ses voiles orient&eacute;es au plus pr&egrave;s, lui faisait suivre sa route. Le
+capitaine pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et
+recommandait &agrave; ses gens, en retenant son haleine, de faire silence; il
+voulait qu'on saut&acirc;t &agrave; bord comme pour faire une niche &agrave; l'&eacute;quipage,
+qu'on se proposait de massacrer. Mais, au moment o&ugrave; le bout du beaupr&eacute;
+allait s'engager dans la hanche du brick, car c'&eacute;tait un grand brick, un
+cri terrible de <i>Feu partout</i>! se fait entendre dans un porte-voix, et
+tout tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous
+couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le crat&egrave;re d'un
+volcan. La d&eacute;tonnation de cette vol&eacute;e &agrave; bout portant avait &eacute;t&eacute; si forte,
+que personne, je crois, ne l'avait entendue. Ce ne fut que quelques
+minutes apr&egrave;s cette &eacute;pouvantable commotion, que nos oreilles purent
+distinguer le bruit de la mer qui venait battre encore tranquillement
+notre navire d&eacute;m&acirc;t&eacute; et perc&eacute; d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en
+vain se portaient avec effroi autour de nous; le brick avait disparu. On
+ne pouvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre
+roulis, ou sans faire crier un mourant sous ses pieds. Le gaillard
+d'avant &eacute;tait jonch&eacute; de cadavres. On allume des fanaux; on cherche le
+capitaine qui, au moment de la vol&eacute;e, &eacute;tait mont&eacute; sur le bastingage; on
+ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle &eacute;tait
+remplie d'eau. Tous les hommes, bien portants ou non, sautent aux
+pompes, qu'on ne peut franchir. <i>Nous coulons</i>! crie un officier:
+<i>embarquons-nous dans la chaloupe et les canots, sans perdre de temps</i>;
+et aussit&ocirc;t on frappe les caliornes sur la chaloupe pour la mettre &agrave; la
+mer; mais, quand les embarcations sont amen&eacute;es, chacun s'y jette avec
+fureur: les premiers embarqu&eacute;s d&eacute;fendent leurs places contre ceux qui
+veulent s'en emparer, et emp&ecirc;cher les canots de d&eacute;border sans eux. Les
+poignards brillent dans les mains des pirates; le carnage recommence;
+et, sur le pont et le long du bord du navire qui va couler dans quelques
+minutes, se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord,
+charg&eacute;e de ceux qui sont parvenus &agrave; massacrer les assaillants qui
+voulaient s'y &eacute;tablir apr&egrave;s eux. D&eacute;cid&eacute; &agrave; p&eacute;rir ou &agrave; ne me sauver que
+dans cette embarcation, je saisis la bo&icirc;te qui renfermait un des compas
+de l'habitacle, et je me jette &agrave; l'eau; je nage avec mon fardeau vers la
+chaloupe, qui bordait deux ou trois avirons pour s'&eacute;loigner du corsaire.
+Un des forbans, voyant que j'&eacute;levais quelque chose au-dessus des flots,
+me pr&eacute;sente la pelle d'un aviron, pour m'aider &agrave; monter &agrave; bord. Ils
+aper&ccedil;oivent un compas, et me reconnaissent: pensant que la boussole,
+dont ils avaient oubli&eacute; de se munir, pourrait diriger la route mieux
+qu'ils n'&eacute;taient capables de le faire, ils me re&ccedil;oivent au milieu d'eux.
+Un m&acirc;t de misaine et sa voile avaient &eacute;t&eacute; amarr&eacute;s sur les bancs de
+l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap &agrave; terre.
+J'indique l'aire de vent &agrave; suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de
+recevoir des secours sur la c&ocirc;te que nous aborderions, nous nous
+&eacute;loignons du navire, que des efforts bien entendus auraient pu
+long-temps encore tenir &agrave; flot. Le jour enfin vint &eacute;clairer une des
+sc&egrave;nes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine
+de brigands entass&eacute;s dans un canot de vingt-cinq pieds, les uns la
+figure barbouill&eacute;e de sang, &agrave; moiti&eacute; endormis sous les bancs, les autres
+essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient re&ccedil;ues en
+poignardant leurs camarades, et les mis&eacute;rables parlant encore avec une
+f&eacute;roce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu'ils avaient
+remport&eacute;e! Aucun regret n'&eacute;chappait de leur bouche; aucune crainte ne se
+lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en
+riant de la n&eacute;cessit&eacute; de se partager les membres du premier qui
+succomberait, si nous ne pouvions gagner la terre avant que la faim ne
+les tourment&acirc;t. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d'eux leur
+f&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute;. Un navire dont les voiles blanches se montraient &agrave;
+l'horizon, vint frapper nos yeux: cette vue me fit tressaillir de joie.
+Plac&eacute; &agrave; la barre, mon premier mouvement fut de gouverner de mani&egrave;re &agrave;
+nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi.
+&laquo;Tu parais avoir bien envie de nous faire pendre au bout de la grande
+vergue de ce b&acirc;timent, me dit un des pirates.&mdash;Il ne nous aura peut-&ecirc;tre
+que trop vite, ajouta un autre. T&acirc;chons d'avoir la terre: un banc de
+sable vaut mieux pour nous qu'un bout de planche o&ugrave; il y a un pavillon
+anglais ou am&eacute;ricain.&mdash;Mais, r&eacute;pondis-je aussit&ocirc;t, croyez-vous que si
+nous &eacute;tions sauv&eacute;s par un navire, je passerais moins que vous pour avoir
+fait la course?&mdash;C'est vrai, dit un pirate; il serait pendu aussi au
+bout d'un cartahut, comme un vrai brave. Amenons notre misaine, pour
+n'&ecirc;tre pas aper&ccedil;us de ce chien de navire, qui grossit &agrave; vue
+d'oeil.&mdash;C'est ma foi trop vrai, qu'il grossit: il n'y a qu'un moment
+qu'on ne lui voyait que les perroquets, et &agrave; pr&eacute;sent on distingue ses
+basses-voiles. Nous sommes gob&eacute;s!&mdash;Dites-donc, les enfants, reprit un
+autre, si &ccedil;a pouvait &ecirc;tre un ship marchand, un bon enfant de navire bien
+charg&eacute;, avec dix hommes d'&eacute;quipage, est-ce que nous ne sauterions pas
+bien &agrave; bord encore en jouant de la pointe?&raquo; Et les forbans agitaient
+leurs poignards en signe de joie. &laquo;&mdash;Tiens, ma poudre n'est pas
+mouill&eacute;e, &agrave; moi; j'ai deux coups de pistolet &agrave; envoyer au premier
+venu.&mdash;Ah! il serait bon, ce navire, s'il voulait nous recevoir comme de
+pauvres malheureux naufrag&eacute;s, et si nous sautions &agrave; bord pour prendre la
+place de ces parias et leur faire faire un plongeon!&mdash;C'est un brick!
+crie un forban: il est gros.&mdash;Tant mieux! il y en aura plus &agrave; la part.
+Dans un quart-d'heure il sera sur nous, ou peut-&ecirc;tre nous serons sur
+lui; et en avant les fourchettes!&mdash;Oui, en avant les fourchettes!
+s'&eacute;cri&egrave;rent-ils tous, en mena&ccedil;ant de leurs poignards, encore tout
+sanglants, le navire qui s'avan&ccedil;ait.&raquo;</p>
+
+<p>Le brick ne tarda pas &agrave; apercevoir notre fr&ecirc;le embarcation, qui se
+cachait souvent entre deux lames. Une oloff&eacute;e qu'il fit m'indiqua
+bient&ocirc;t qu'il gouvernait sur nous. Quand nous p&ucirc;mes distinguer son bois,
+nous remarqu&acirc;mes qu'il &eacute;tait tr&egrave;s-allong&eacute;, et que sa m&acirc;ture, s&eacute;par&eacute;e par
+un grand intervalle, pouvait &ecirc;tre celle d'un b&acirc;timent de guerre. Une
+large batterie jaune, r&eacute;guli&egrave;rement coup&eacute;e par des sabords tr&egrave;s-hauts,
+ne nous laissa bient&ocirc;t plus aucun doute sur l'esp&egrave;ce de navire auquel
+nous allions avoir affaire: il fallut se r&eacute;signer. Les pirates devinrent
+silencieux; car rien n'impose plus &agrave; ces brigands de mer que la vue d'un
+b&acirc;timent tr&egrave;s-sup&eacute;rieur en force. Apr&egrave;s avoir amen&eacute; ses perroquets et
+cargu&eacute; ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette
+manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconna&icirc;tre pour
+celui d'un ma&icirc;tre d'&eacute;quipage fran&ccedil;ais. En nous accostant, deux hommes
+nous jet&egrave;rent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de
+monter &agrave; bord; mais tous les pirates avaient d&eacute;j&agrave; jet&eacute; leurs poignards
+et leurs pistolets &agrave; la mer. Ils avaient eu soin m&ecirc;me de se laver la
+figure, du sang dont ils &eacute;taient barbouill&eacute;s, et qui avait eu le temps
+de s&eacute;cher sur leurs vilains visages.</p>
+
+<p>Le commandant du brick m'interrogea, apr&egrave;s m'avoir entendu prononcer
+quelques mots de fran&ccedil;ais. Je lui racontai bri&egrave;vement mon aventure, en
+ne d&eacute;signant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de n&eacute;grier
+espagnol. Je voulais &eacute;pargner la vie de ces mis&eacute;rables, qui m'avaient
+accord&eacute; l'hospitalit&eacute; en me recevant dans leur chaloupe. Ma r&eacute;serve,
+quant &agrave; eux, fut inutile, comme on va le voir.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est devenu le trois-m&acirc;ts n&eacute;grier auquel, dites-vous, appartenaient
+ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, il a coul&eacute; sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui
+s'est d&eacute;clar&eacute;e subitement.</p>
+
+<p>&mdash;Cette voie d'eau n'aurait-elle pas &eacute;t&eacute; faite par des boulets de
+vingt-quatre, re&ccedil;us hier par le trois-m&acirc;ts, &agrave; onze heures du soir, &agrave;
+bout portant?&raquo; A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de
+24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et
+je ne doutai plus que ce ne f&ucirc;t le brick m&ecirc;me qui nous avait si bien
+mitraill&eacute;s. Je pris le parti de convenir de tout.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, commandant; je suis forc&eacute; de l'avouer, c'est vous qui nous avez
+coul&eacute;s; jamais vol&eacute;e de navire n'a port&eacute; aussi bien: tout le gr&eacute;ement
+et la m&acirc;ture basse, cribl&eacute;s par votre mitraille, sont tomb&eacute;s sur nous &agrave;
+l'instant m&ecirc;me o&ugrave; votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans
+doute, nous ont perc&eacute;s de part en part. Le navire n'a pas rest&eacute; une
+heure sur l'eau, apr&egrave;s cet engagement terrible. Si vous aviez voulu
+sauver l'&eacute;quipage, cinquante hommes, peut-&ecirc;tre, ne seraient pas revenus
+des cent quarante marins qu'il y avait &agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash;Sauver ces mis&eacute;rables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le
+m&eacute;ritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa
+route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de
+ce gueux de trois-m&acirc;ts pirate? C'&eacute;tait <i>Rapha&euml;l de R&egrave;gle</i> qui le
+commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui &eacute;tiez sur
+<i>la Louise</i>. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du
+moins, vous n'&ecirc;tes pas un forban: allez demander &agrave; d&eacute;je&ucirc;ner &agrave; la
+cambuse.&mdash;Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant &agrave; cette
+vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les
+mette aux fers. En arrivant au S&eacute;n&eacute;gal, on leur apprendra &agrave; venir comme
+des imb&eacute;ciles attaquer la nuit un brick de guerre, o&ugrave; ils croyaient ne
+trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages &agrave; poules.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s m'&ecirc;tre couch&eacute; dans le hamac o&ugrave; m'avait permis de
+reposer le commandant, je m'&eacute;veillai au bruit que les pas de l'&eacute;quipage
+faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'&eacute;tait le brick de guerre qui
+passait entre les d&eacute;bris du corsaire, &agrave; l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; celui-ci avait
+coul&eacute;. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des
+bouts de m&acirc;ture flottaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;; mais pas un seul homme ne
+paraissait &agrave; la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les
+regards des gens de l'&eacute;quipage se promenaient avec curiosit&eacute; et avidit&eacute;
+m&ecirc;me autour du bord: pas une expression de piti&eacute; ne se m&ecirc;lait aux
+observations qu'ils se faisaient &agrave; voix basse, pour interrompre le moins
+possible le silence de cette sc&egrave;ne imposante. Le commandant ordonnait
+froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient ex&eacute;cuter sans
+para&icirc;tre attacher une grande importance aux suites terribles de
+l'engagement de la nuit. Une heure apr&egrave;s avoir abandonn&eacute; les parages o&ugrave;
+surnageaient les d&eacute;bris du trois-m&acirc;ts pirate, les matelots
+chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se
+promettant d'autres combats avant d'arriver &agrave; Gor&eacute;e, lieu de station du
+brick.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIc" id="IIIc"></a>III.</h2>
+
+<h3>La Licorne de mer.</h3>
+
+
+<p>La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait
+invent&eacute;s par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'&eacute;taient
+venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici
+des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgr&eacute; le
+vague des probabilit&eacute;s que l'on a r&eacute;unies sur l'identit&eacute; de ce c&eacute;tac&eacute;e,
+il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa
+structure, prouvent du moins la r&eacute;alit&eacute; de son existence, et le danger
+que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste,
+citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera
+l'authenticit&eacute;.</p>
+
+<p>En 1827, le navire <i>le Robuste</i>, de Bordeaux, fut vendu au port du
+H&acirc;vre, et le constructeur qui se trouva charg&eacute; de faire le radoub dont
+ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du
+b&acirc;timent, un bout de corne qui avait transperc&eacute; un des bordages de
+l'arri&egrave;re, &agrave; quelques pieds au-dessous de la flottaison.</p>
+
+<p><i>Le Robuste</i> est un navire qui a &eacute;t&eacute; construit dans l'Inde avec ce bois
+de <i>tec</i>, dont la consistance est telle, qu'il peut &ecirc;tre rang&eacute; parmi ces
+ligneux que leur duret&eacute; a fait d&eacute;signer sous le nom de <i>bois de fer</i>.
+Cette corne, trouv&eacute;e d'une mani&egrave;re aussi &eacute;trange, fut examin&eacute;e avec
+attention comme on peut le croire: sa forme &eacute;tait celle de l'extr&eacute;mit&eacute;
+d'une dent d'&eacute;l&eacute;phant, et sa substance paraissait &ecirc;tre la m&ecirc;me que celle
+de cette mati&egrave;re osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine
+<i>du Robuste</i>, &agrave; qui on fit part de cette d&eacute;couverte, n'en parut pas
+surpris; et il expliqua ce fait de la mani&egrave;re suivante: &laquo;Une nuit,
+dit-il, o&ugrave; le navire filait avec un fort beau temps sept &agrave; huit noeuds
+dans les parages du cap Horn, il fut r&eacute;veill&eacute; par un choc si violent,
+qu'il crut que le b&acirc;timent venait de se d&eacute;foncer sur un r&eacute;cif. Mont&eacute;
+pr&eacute;cipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui &eacute;taient de quart,
+et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci
+r&eacute;pondent qu'ils ont &eacute;prouv&eacute; une secousse qui leur fait croire que le
+navire a touch&eacute;. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas
+une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du b&acirc;timent m&ecirc;me n'avait pas
+&eacute;t&eacute; interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni
+r&eacute;cifs ni fond dans les parages o&ugrave; il se trouvait. Personne ne put
+deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait
+ressentie, et qui &eacute;tait venue du c&ocirc;t&eacute; de tribord par l'arri&egrave;re,
+c'est-&agrave;-dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu
+lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques
+d&eacute;bris de m&acirc;ture l'e&ucirc;t occasion&eacute;; mais il devenait impossible de
+s'expliquer comment une &eacute;pave &agrave; moiti&eacute; coul&eacute;e e&ucirc;t pu heurter le b&acirc;timent
+par l'arri&egrave;re, alors qu'il filait sept &agrave; huit noeuds. Comme, apr&egrave;s cet
+accident, <i>le Robuste</i> ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa
+bient&ocirc;t de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attribu&egrave;rent
+cette secousse &agrave; l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la
+tradition leur avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; l'id&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p><i>Le Robuste</i> continua son voyage; il allait au P&eacute;rou, et il effectua
+cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on e&ucirc;t
+besoin de le r&eacute;parer. Ce n'a &eacute;t&eacute; que lorsqu'il a &eacute;prouv&eacute; le besoin
+d'&ecirc;tre radoub&eacute;, que le bout de corne dont nous avons parl&eacute; a &eacute;t&eacute; trouv&eacute;
+dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conserv&eacute; cette
+substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'&eacute;tait
+bien, en effet, dans la partie o&ugrave; le choc s'&eacute;tait fait &eacute;prouver que le
+bout de corne s'est trouv&eacute;. Il &eacute;tait bris&eacute; au ras du bordage, de mani&egrave;re
+&agrave; faire penser que le c&eacute;tac&eacute;e qui l'y avait plant&eacute; avec tant de
+violence, l'avait rompu pour se d&eacute;gager de dessous la partie du navire
+o&ugrave; il s'&eacute;tait pris comme dans un pi&eacute;ge.</p>
+
+<p>Mais ce fait, s'il avait &eacute;t&eacute; observ&eacute; dans une seule circonstance,
+pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle
+la <i>licorne de mer</i>. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous
+fournira, va venir ajouter un nouveau degr&eacute; d'&eacute;vidence &agrave; nos
+conjectures. Le trois-m&acirc;ts <i>l'Olinda</i>, du H&acirc;vre, en se rendant &agrave;
+Rio-Janeiro, se trouva heurt&eacute; violemment pr&egrave;s des c&ocirc;tes du Br&eacute;sil, de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re que l'avait &eacute;t&eacute; <i>le Robuste</i>. Le navire, lors de cet
+accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa
+cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de
+l'impulsion donn&eacute;e au navire par le choc, que sa vitesse avait augment&eacute;,
+pendant quelques secondes, de mani&egrave;re &agrave; faire sauter l'eau &agrave; bord sur
+l'avant. <i>L'Olinda</i> fit son voyage, et je crois m&ecirc;me plusieurs autres
+travers&eacute;es, sans faire plus d'eau qu'&agrave; l'ordinaire. Mais en r&eacute;parant le
+navire, le constructeur m&ecirc;me qui avait suivi le radoub <i>du Robuste</i>
+rencontra dans le bordage de l'arri&egrave;re de l'<i>Olinda</i>, un bout de
+d&eacute;fense pareil &agrave; celui qu'il avait fait arracher, quelque temps
+auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les
+c&eacute;tac&eacute;es qui avaient travers&eacute; le bordage de ces deux b&acirc;timents &eacute;taient
+parvenus &agrave; retirer la d&eacute;fense qu'ils y avaient enfonc&eacute;e, les navires
+auraient coul&eacute; quelques heures apr&egrave;s; car jamais le jeu des pompes
+n'aurait suffi &agrave; jeter l'eau qui serait entr&eacute;e par un trou de pr&egrave;s de
+deux pouces de diam&egrave;tre. <i>Le Robuste</i> navigue maintenant pour le H&acirc;vre
+sous le nom de <i>l'Indus</i>, et <i>l'Olinda</i> fait encore dans notre port les
+voyages du Br&eacute;sil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont &agrave;
+la connaissance de tout le monde, et chacun peut les v&eacute;rifier et
+interroger m&ecirc;me le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des
+premiers rangs de son honorable profession.</p>
+
+<p>J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un
+jour, apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; les A&ccedil;ores, en se rendant &agrave; la Martinique sur
+le trois-m&acirc;ts l'<i>Activit&eacute;</i>, lui et ses officiers &eacute;prouv&egrave;rent un choc si
+violent dans la chambre o&ugrave; ils &eacute;taient &agrave; d&icirc;ner, que tout ce qui se
+trouvait sur la table fut renvers&eacute;. Dans les parages o&ugrave; il se trouvait
+alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse &eacute;tait venue de
+l'arri&egrave;re, et le navire, qui depuis a port&eacute; le nom de <i>Manlius</i>, n'a pas
+plus laiss&eacute; apercevoir de dommages que <i>le Robuste</i> et <i>l'Olinda</i>; mais,
+pour cette fois, on n'a pas trouv&eacute; dans le bordage l'indice qui avait
+expliqu&eacute; les chocs qu'on avait &eacute;prouv&eacute;s &agrave; bord des deux premiers
+trois-m&acirc;ts.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVc" id="IVc"></a>IV.</h2>
+
+<h3>Naufrage sur la c&ocirc;te de Plouguerneau.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui d&eacute;rive avec le courant et le vent,
+sur la c&ocirc;te? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous
+l'am&egrave;ne? Ce trois-m&acirc;ts va bient&ocirc;t se perdre, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu! Il a
+vent&eacute; dur cette nuit, et nous aurons des d&eacute;bris &agrave; ramasser avant peu.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau &agrave; bord de ce
+b&acirc;timent &eacute;gar&eacute;, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je
+connais un bon mouillage, oui, &agrave; terre du grand banc qui brise l&agrave; au
+large. Peut-&ecirc;tre nous donneraient-ils quelque chose de bon &agrave; bord de ce
+navire, pour leur avoir sauv&eacute; la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire &ccedil;a
+dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'&eacute;tait affal&eacute; sous
+Pontusval. J'&eacute;tais tranquillement &agrave; p&ecirc;cher du <i>lieu</i> au large avec ma
+femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant
+cinq bons <i>pater</i> et autant d'<i>ave</i>, avant de jeter ma ligne &agrave; l'eau. Je
+n'&eacute;tais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien pr&egrave;s de ma
+figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voil&agrave; que tout-&agrave;-coup
+j'aper&ccedil;ois, en levant ma t&ecirc;te, un navire qui barbotait dans les lames,
+et qui s'en venait <i>au plein</i>. Tu sens bien qu'aussit&ocirc;t me voil&agrave; &agrave;
+rentrer mes lignes, &agrave; lever mon grapin et &agrave; courir sur le b&acirc;timent &agrave;
+<i>toc de voiles</i>. Quand je montai &agrave; bord, les voil&agrave; tous &agrave; m'embrasser,
+en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler fran&ccedil;ais.
+Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par
+lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la
+c&ocirc;te, et me voil&agrave; &agrave; remettre le b&acirc;timent en bonne route.... Combien
+penses-tu qu'ils m'aient donn&eacute; pour mon lamanage, et pour les avoir
+sauv&eacute;s de la mort, ces mauvais hommes-l&agrave;<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;taient des Anglais, dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils
+parlaient de la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Ils t'ont donn&eacute;.... Vous &eacute;tiez &agrave; trois dans ton petit bateau, &agrave; ce que
+tu m'as dit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.</p>
+
+<p>&mdash;Ils t'auront donn&eacute;.... Combien de temps as-tu pass&eacute; &agrave; bord?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pass&eacute; une demi-heure, une heure peut-&ecirc;tre, ou deux ou trois
+heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont
+donn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt, vingt-cinq, trente &eacute;cus, peut-&ecirc;tre, que je pense, selon mon
+id&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Une ou deux livres de viande sal&eacute;e, mon ami, et une
+bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon go&ucirc;t, mais qui ne se
+sentait pas passer au gosier.</p>
+
+<p>&mdash;Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage! Apr&egrave;s cela, sauvez donc la vie &agrave; des hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ne t'ont pas seulement donn&eacute; un peu d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce qui te ferait mal &agrave; l'oeil en argent. Seulement, le capitaine
+m'a mis dans la main trois petites pi&egrave;ces en or, mais si petites, si
+petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros b&acirc;timent qui d&eacute;rive sur la
+c&ocirc;te en grand. On a meilleur profit &agrave; ramasser les hommes une fois morts
+sur le bord de la gr&egrave;ve, qu'&agrave; leur sauver la vie en risquant de se
+noyer. Deux livres de viande! est-il possible!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, deux livres de viande sal&eacute;e encore.</p>
+
+<p>&mdash;Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des
+quatre-fruits<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Et trois petites pi&egrave;ces d'or qui valaient peut-&ecirc;tre trente &eacute;cus!</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus?</p>
+
+<p>&mdash;Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'apr&egrave;s, vois-tu
+bien, on a les d&eacute;bris du b&acirc;timent et de la cargaison; au lieu qu'en
+sauvant le b&acirc;timent, on n'a rien, et on le voit s'&eacute;loigner au large en
+se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la
+temp&ecirc;te hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie,
+m&egrave;re de Dieu, qui fait ce <i>coup de temps</i> tout justement pour nous.&raquo;</p>
+
+<p>Le b&acirc;timent qu'avaient aper&ccedil;u nos deux p&ecirc;cheurs de Plouguerneau, luttait
+en effet contre la temp&ecirc;te, et luttait sans espoir de salut. Chacune des
+voiles qu'il pr&eacute;sentait &agrave; la violence du vent pour essayer de s'&eacute;lever
+de la c&ocirc;te, &eacute;tait enlev&eacute;e en mille pi&egrave;ces par la bourrasque furieuse.
+Pouss&eacute; par la masse &eacute;norme des lames qui le heurtent en travers, il
+d&eacute;rive en roulant vers le rivage sem&eacute; d'&eacute;cueils et blanchi par l'&eacute;cume
+des vagues, qui mugissent sur le sable soulev&eacute;. Il mouille ses ancres
+sur le fond, qu'elles labourent en c&eacute;dant &agrave; l'effort des c&acirc;bles....
+Efforts inutiles; le b&acirc;timent va p&eacute;rir: son &eacute;quipage nombreux se presse
+sur le pont, monte dans les cordages, au haut des m&acirc;ts, que la mer
+couvre d&eacute;j&agrave;, que le vent plie comme de fr&ecirc;les peupliers sur la lisi&egrave;re
+d'une for&ecirc;t. Les malheureux naufrag&eacute;s l&egrave;vent les mains au ciel,
+confondent leurs cris de terreur ou de d&eacute;sespoir.... A terre, c'est un
+autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir
+dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent
+que la mer courrouc&eacute;e apporte &agrave; leurs pieds les fruits du naufrage.
+Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme
+des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les
+attirer &agrave; eux et les d&eacute;pouiller. A chaque cri de terreur que poussent
+les naufrag&eacute;s, les p&ecirc;cheurs du rivage r&eacute;pondent par un rugissement
+d'all&eacute;gresse.... La temp&ecirc;te est la plus forte, et les voeux de la
+cruaut&eacute; sont seuls exauc&eacute;s: le navire dispara&icirc;t dans une rafale
+&eacute;pouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les
+unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles
+viennent se briser avec un horrible fracas....</p>
+
+<p>La rafale a pass&eacute; comme un coup de foudre: une <i>acalmie</i> lui succ&egrave;de....
+Quelques t&ecirc;tes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots
+palpitants; des d&eacute;bris surnagent. C'est sur ces d&eacute;bris que se porte
+d'abord l'avidit&eacute; des paysans. Ils les halent &agrave; terre, en se jouant avec
+les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage.
+Puis apr&egrave;s, c'est sur les naufrag&eacute;s qu'ils nagent, non pour les
+secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez
+avec quelle curiosit&eacute; ils regardent ces matelots et ces passagers
+tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci
+remercient les riverains &agrave; qui ils croient devoir la vie, les paysans ne
+cherchent qu'&agrave; arracher la montre qu'ils aper&ccedil;oivent &agrave; la ceinture de
+leurs h&ocirc;tes, ou la bague qui brille &agrave; leurs doigts engourdis. Les
+naufrag&eacute;s pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux
+espoir. Il y a des femmes dans les naufrag&eacute;s sauv&eacute;s. Mais il y a des
+femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont
+impitoyables. L'une d'elles va jusqu'&agrave; briser avec ses dents la bague
+qu'elle n'a pu &ocirc;ter au doigt gonfl&eacute; de la femme du malheureux capitaine,
+&eacute;tendu mort sur la gr&egrave;ve qui regorge d&eacute;j&agrave; de cadavres.</p>
+
+<p>Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes &eacute;chapp&eacute;s &agrave; la
+temp&ecirc;te, restent pendant la nuit &agrave; demi nus, sur la plage inhospitali&egrave;re
+o&ugrave; la cupidit&eacute; les a accueillis avec tant d'inhumanit&eacute;. Des feux allum&eacute;s
+par les paysans, pour &eacute;clairer les travaux du sauvetage, servent &agrave;
+r&eacute;chauffer les membres glac&eacute;s des naufrag&eacute;s. Les cris de joie des
+p&ecirc;cheurs de Plouguerneau se m&ecirc;lent aux lamentations de leurs victimes,
+toutes les fois qu'ils parviennent &agrave; tirer &agrave; sec une &eacute;pave du navire, ou
+une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agit&eacute;e. Le jour
+se fait bient&ocirc;t: le temps est devenu moins mena&ccedil;ant; le ciel, qui
+quelques heures auparavant vomissait la temp&ecirc;te et la foudre, a repris
+sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, et il semblerait sourire &agrave; la nature, si les d&eacute;bris d'un
+navire et les cadavres de quelques naufrag&eacute;s n'&eacute;taient pas l&agrave; pour
+attester les malheurs de la veille et le d&eacute;lire r&eacute;cent des &eacute;l&eacute;ments.</p>
+
+<p>Avec le jour, un b&acirc;timent de guerre r&ocirc;dant sur la c&ocirc;te, est venu
+mouiller sur le lieu de l'&eacute;v&eacute;nement, pour s'opposer &agrave; la fureur trop
+connue des habitants de la c&ocirc;te apr&egrave;s tous les naufrages. Les postes
+voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'&Eacute;tat, chaque
+pr&eacute;pos&eacute; des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils
+veulent arracher &agrave; la mort m&ecirc;me. L'ordre se r&eacute;tablit: l'humanit&eacute; veille
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de la cupidit&eacute;; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; succ&egrave;de &agrave; la violence et &agrave;
+l'endurcissement. Mais les paysans, repouss&eacute;s dans leurs cahuttes,
+s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force
+arm&eacute;e, et pour t&acirc;cher encore de ravir aux hommes de l'&Eacute;tat, les lambeaux
+du navire et de la cargaison que prot&eacute;gent l'honneur et la force.</p>
+
+<p>Il y a quarante-cinq ans &agrave; peu pr&egrave;s que ce triste &eacute;v&eacute;nement se passa
+sur la c&ocirc;te de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une r&eacute;volution a
+pass&eacute; sur les moeurs des habitants de ces sauvages contr&eacute;es, et ces
+moeurs se sont adoucies &agrave; la lueur des lumi&egrave;res qui ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusque
+dans les cantons les plus ignor&eacute;s. Aujourd'hui peut-&ecirc;tre, on ne prodigue
+pas encore aux naufrag&eacute;s, sur cette c&ocirc;te aride, les soins que r&eacute;clame le
+malheur; mais du moins on ne d&eacute;pouille plus de leurs humides v&ecirc;tements,
+les infortun&eacute;s que la mer furieuse jette &agrave; moiti&eacute; morts sur ces plages
+d'airain. Oh! que la civilisation est belle, m&ecirc;me quand elle n'inspire
+pas toutes les vertus! C'est elle qui &eacute;mousse la f&eacute;rocit&eacute; de la
+barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'&agrave; la plus stupide cruaut&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a>QUATRI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+<h3>Moeurs des Gens de Mer.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Id" id="Id"></a>I.</h2>
+
+<h3>La Pri&egrave;re des Forbans.</h3>
+
+
+<p>Un capitaine fran&ccedil;ais, de mes amis, fut pris, &agrave; peu de distance des Iles
+du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire
+captur&eacute; n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques
+marchandises avari&eacute;es par la grande quantit&eacute; d'eau que faisait depuis
+long-temps le b&acirc;timent. L'&eacute;quipage, pouss&eacute; et enferm&eacute; dans la chambre,
+avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement,
+le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus
+occup&eacute;s &agrave; transporter &agrave; bord de leur brick-go&euml;lette ce qui leur
+convenait dans la cargaison, qu'&agrave; franchir les pompes, ne tinrent aucun
+compte de l'avis de l'&eacute;quipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils
+s'aper&ccedil;urent que leur prise &eacute;tait remplie &agrave; moiti&eacute; de l'eau qu'on avait
+n&eacute;glig&eacute; de pomper. Force fut alors pour eux de l&acirc;cher leur proie. Le
+capitaine fran&ccedil;ais et ses matelots, une fois d&eacute;barrass&eacute;s de la pr&eacute;sence
+des corsaires, saut&egrave;rent aux pompes, qu'ils ne quitt&egrave;rent pas de la
+nuit; mais ils ne purent parvenir &agrave; les franchir; et, vers le jour, ils
+r&eacute;solurent d'abandonner le b&acirc;timent et de se sauver dans les
+embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour
+ex&eacute;cuter cette r&eacute;solution. Deux canots approvisionn&eacute;s de tout ce qui
+&eacute;tait indispensable s'&eacute;loign&egrave;rent &agrave; force de rames du b&acirc;timent, qu'ils
+abandonnaient &agrave; moiti&eacute; sombr&eacute;; mais &agrave; peine avaient-ils fait quelque peu
+de route, qu'ils aper&ccedil;urent avec le jour naissant le navire-pirate, que
+le calme plat de la nuit avait emp&ecirc;ch&eacute; de s'&eacute;loigner. Aussit&ocirc;t que
+celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de
+caronade pour les contraindre &agrave; venir &agrave; lui. Les embarcations, forc&eacute;es
+d'ob&eacute;ir &agrave; un ordre aussi irr&eacute;sistible, abord&egrave;rent le corsaire. Le
+capitaine qui le commandait &eacute;tait un Espagnol. En peu de mots, il fit
+comprendre au capitaine fran&ccedil;ais qu'apr&egrave;s l'avoir pill&eacute;, il n'entendait
+pas l'exposer a &ecirc;tre noy&eacute;, et qu'il lui accordait asile &agrave; bord de son
+corsaire, &agrave; condition que lui et son &eacute;quipage s'emploieraient du mieux
+possible jusqu'&agrave; ce qu'on p&ucirc;t les mettre sur le premier navire qu'on
+rencontrerait; et, pour commencer &agrave; les rendre utiles, on fit prendre la
+barre au capitaine fran&ccedil;ais, et on ordonna aux matelots de laver le pont
+du navire, pendant que les gens de l'&eacute;quipage du corsaire s'occupaient &agrave;
+d'autres travaux.</p>
+
+<p>Quelques jours se pass&egrave;rent sans &eacute;v&eacute;nements. On faisait route vers le
+cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie
+qu'ils avaient trouv&eacute;e &agrave; bord de leur prise, ils donnaient la barre &agrave; un
+des matelots fran&ccedil;ais, et un officier aussi peu attentif que les autres
+&agrave; la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le
+compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on
+relevait le quart qui avait veill&eacute; jusqu'&agrave; minuit, on aper&ccedil;ut le feu
+d'un navire. Le capitaine forban fut r&eacute;veill&eacute;: on tint conseil; il fut
+d&eacute;cid&eacute; qu'on prendrait chasse par prudence jusqu'&agrave; ce que le jour perm&icirc;t
+d'observer le navire en vue. On crut remarquer bient&ocirc;t que le feu que
+l'on avait relev&eacute; restait &agrave; la m&ecirc;me distance, quoique le corsaire f&icirc;t
+route pour s'en &eacute;loigner, et cela fit supposer que le b&acirc;timent qui le
+portait avait vu la go&euml;lette, et qu'il la chassait.</p>
+
+<p>Les pirates passent ais&eacute;ment de la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; &agrave; la peur: ils ont trop de
+conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exag&eacute;rer quelquefois
+l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent
+difficilement leur sang-froid dans les circonstances o&ugrave; d'autres marins
+ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers
+rayons laiss&egrave;rent bient&ocirc;t &agrave; nos corsaires le loisir de reconna&icirc;tre le
+navire en vue: c'&eacute;tait un brick de guerre, que l'on supposa appartenir &agrave;
+la station fran&ccedil;aise du S&eacute;n&eacute;gal. Il marchait bien; et quoique la brise
+f&ucirc;t devenue forte, il &eacute;tait couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas &agrave;
+faire aussi de la voile et &agrave; orienter au plus pr&egrave;s, allure favorable
+pour une go&euml;lette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept &agrave;
+huit noeuds de bout &agrave; la lame, passait dans chacune des vagues qui le
+couvraient de l'avant &agrave; l'arri&egrave;re. Le b&acirc;ton de foc allait &ecirc;tre rompu
+dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer
+le grand foc; deux matelots saut&egrave;rent &agrave; l'instant sur le beaupr&eacute;, mais &agrave;
+peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'&eacute;coute enleva en
+fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jet&eacute; &agrave; trois ou quatre
+brasses du bord: il &eacute;levait son bras droit sur les flots pour faire
+signe qu'on le sauv&acirc;t: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il
+fut impossible de songer &agrave; le secourir autrement; il disparut dans une
+lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'&eacute;quipage. La mort
+soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire
+sur le capitaine espagnol, mont&eacute; sur le d&ocirc;me de la chambre, une
+impression des plus vives: &laquo;<i>Amigos</i>!&raquo; s'&eacute;cria-t-il, &laquo;<i>ne somos perros;
+roguemos por el alma del pobre Simfroniano</i>! (Amis, nous ne sommes pas
+des chiens; prions pour l'&acirc;me du pauvre Simphronien). Aussit&ocirc;t tous les
+pirates imit&egrave;rent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge &agrave;
+la main, et psalmodi&egrave;rent une pri&egrave;re rapide en tournant les yeux sur la
+vague qui venait d'engloutir leur camarade. &laquo;Jamais, m'a dit le
+capitaine fran&ccedil;ais, il n'&eacute;prouva une impression semblable &agrave; celle que
+lui causa la vue de tous ces pirates arm&eacute;s de poignards, couverts
+presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de
+gens livr&eacute;s &agrave; la pri&egrave;re....&raquo; Le brick fran&ccedil;ais approchait cependant:
+d&eacute;j&agrave; on distinguait sur son avant une partie de son &eacute;quipage qui se
+disposait &agrave; combattre. Arriv&eacute; &agrave; une port&eacute;e de fusil, dans l'embellie
+d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille per&ccedil;a les
+voiles du corsaire, qui se disposait &agrave; riposter tant bien que mal. La
+fusillade commen&ccedil;a: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine
+espagnol, frapp&eacute; &agrave; mort sur son bastingage, avait d&eacute;j&agrave; cri&eacute; d'amener,
+lorsque le petit m&acirc;t de hune du brick, trop forc&eacute; par les voiles qu'il
+portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa vol&eacute;e. Au
+craquement que fit entendre le m&acirc;t en tombant, la joie la plus vive
+&eacute;clata parmi les pirates, qui tous se mirent &agrave; pousser un houra et &agrave;
+s'agenouiller, le bonnet &agrave; la main, en signe d'actions de gr&acirc;ces. Le
+soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait &agrave; r&eacute;parer ses avaries.
+Dans le moment de s&eacute;curit&eacute; qui succ&eacute;da &agrave; cette journ&eacute;e d'agitation, tous
+les pirates, recueillis dans leur joie, attribu&egrave;rent le bonheur qu'ils
+avaient eu d'&eacute;chapper au brick croiseur, &agrave; la ferveur de leur pri&egrave;re.
+Pendant toute la nuit, ils s'enivr&egrave;rent en r&eacute;jouissance de l'efficacit&eacute;
+de leur acte de contrition.</p>
+
+<p>Un b&acirc;timent marchand fut aper&ccedil;u par le pirate deux jours apr&egrave;s la chasse
+qu'il avait re&ccedil;ue du brick fran&ccedil;ais, que l'on a su depuis &ecirc;tre <i>le
+Cuirassier</i>. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et
+mit &agrave; bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine fran&ccedil;ais et son
+&eacute;quipage, qui furent d&eacute;barqu&eacute;s &agrave; Gor&eacute;e. &laquo;Jamais, m'a r&eacute;p&eacute;t&eacute; plusieurs
+fois ce capitaine, en me rappelant sa captivit&eacute; &agrave; bord du corsaire, je
+n'oublierai la pri&egrave;re des forbans.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IId" id="IId"></a>II.</h2>
+
+<h3>Le voeu de deux Matelots.</h3>
+
+
+<p>L'incr&eacute;dulit&eacute; afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les
+hommes grossiers, elle effraie. Les uns, &agrave; d&eacute;faut de croyance et de
+religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve
+au moins rassur&eacute;e de ce c&ocirc;t&eacute;; mais chez les autres, toutes les passions
+s'&eacute;lancent sans frein, et leur brutalit&eacute;, qui ne cherche que l'occasion
+de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilit&eacute;.</p>
+
+<p>On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux
+pu&eacute;rils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger.
+Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accr&eacute;dit&eacute;
+l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en
+pr&eacute;sence du p&eacute;ril, que le plus grand nombre d'entre eux sont port&eacute;s &agrave;
+faire des voeux au moindre &eacute;v&eacute;nement qui menace leur vie. Presque tous,
+au contraire, rejettent au milieu des dangers toute esp&egrave;ce d'acte timide
+qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un
+mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'&eacute;chappe quelquefois
+de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et
+qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une
+vol&eacute;e de coups de poing avec elle, ou de la d&eacute;concerter par une
+fanfaronnade.</p>
+
+<p>En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour apr&egrave;s
+son d&eacute;part de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la
+Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'&eacute;quipage, quatorze
+languissaient dans leurs cabanes, attaqu&eacute;s par la fi&egrave;vre jaune, qui,
+cette ann&eacute;e, avait d&eacute;sol&eacute; les Antilles. Ce fut avec une peine extr&ecirc;me
+qu'avant la temp&ecirc;te, nous p&ucirc;mes r&eacute;ussir &agrave; serrer, tant bien que mal, les
+voiles dont nous voulions nous d&eacute;barrasser. Quand le vent, devenant
+tr&egrave;s-fort, ne nous eut plus laiss&eacute; de doutes sur les dangers qui nous
+mena&ccedil;aient, une circonstance vint encore ajouter &agrave; notre embarras: le
+grand foc, serr&eacute; sur son b&acirc;ton, se d&eacute;ferla; et, par l'effet du vent qui
+fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hiss&eacute;; la toile &eacute;tait
+neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'&agrave; chaque
+instant le b&acirc;ton de foc paraissait vouloir casser avec la t&ecirc;te du m&acirc;t de
+hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le
+pense bien, que nous essay&acirc;mes &agrave; haler bas cette voile, dont l'effet
+&eacute;tait d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que
+nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier
+ayant &eacute;t&eacute; enlev&eacute;. J'esp&eacute;rais que le grand foc aurait le m&ecirc;me sort; mais,
+par une fatalit&eacute; qu'ont &eacute;prouv&eacute;e tous les marins, ce qui devait venir
+n'arrivait pas; la maudite voile r&eacute;sistait.</p>
+
+<p>Un des matelots, nomm&eacute; <i>Lachauss&eacute;e</i>, m'ayant entendu exprimer vivement
+le d&eacute;sir que j'avais que l'amure du foc part&icirc;t, me proposa d'aller la
+couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait
+de sa vie; je lui dis d'attendre encore: &laquo;Non parbleu pas! me dit-il; je
+sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous d&eacute;sob&eacute;ir.&raquo;
+Et voil&agrave; mon homme, petit, r&eacute;solu et leste, parti sur l'avant. Un
+mul&acirc;tre de Ca&iuml;enne, nomm&eacute; <i>Franconi</i>, le matelot de celui-ci, veut le
+suivre: &laquo;Allons, lui dit Lachauss&eacute;e, allons essayer &agrave; boire un coup
+ensemble sans trinquer!&raquo; Ce furent les derniers mots que j'entendis; la
+force du vent m'emp&ecirc;cha de savoir ce qu'ils y ajout&egrave;rent. Je les vis se
+serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le
+b&acirc;ton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes apr&egrave;s, l'amure &eacute;tait
+coup&eacute;e, la voile d&eacute;fonc&eacute;e, mes hommes rentr&eacute;s &agrave; bord, et le bout-dehors
+de beaupr&eacute; bris&eacute; avec le petit m&acirc;t de hune. Le navire, revenant alors
+au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de b&acirc;timents
+dans cinq &agrave; six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je
+rentrai &agrave; la Pointe-&agrave;-P&icirc;tre, pour r&eacute;parer mes avaries, au milieu des
+d&eacute;bris dont les flots &eacute;taient couverts.</p>
+
+<p>Rien ne s'oublie plus vite que les dangers &eacute;prouv&eacute;s &agrave; la mer. Quelques
+heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent
+conduits mourants &agrave; l'h&ocirc;pital. Le surlendemain de notre arriv&eacute;e,
+Lachauss&eacute;e et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance
+timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose &agrave; me demander; car il
+n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a
+quelque chose &agrave; solliciter de son chef. La moindre inqui&eacute;tude lui &ocirc;te
+son air franc et ses mani&egrave;res libres. Je voulus voir venir mes deux
+champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de c&ocirc;t&eacute; de
+moi, et me demande deux gourdes &agrave; compte sur ses gages. &laquo;Que feras-tu de
+ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de
+chemises, d'un pantalon?&mdash;Non, me r&eacute;pondit-il; j'ai de tout cela; mais,
+voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une
+poule et quatre bouteilles de vin.&mdash;Et &agrave; propos de quoi une poule?&mdash;Ah!
+voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai saut&eacute; avec Franconi sur
+le bout-dehors de beaupr&eacute;, nous avons fait un voeu.&mdash;Et quel voeu,
+encore?&mdash;Le voeu de manger une poule &agrave; la premi&egrave;re terre!...&raquo; Le soir,
+en effet, la poule fut cuite et mang&eacute;e par eux, mais par eux seuls.
+Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli.</p>
+
+<p>Curieux de savoir quelle id&eacute;e Lachauss&eacute;e, surtout, attachait &agrave; son <i>ex
+voto</i>, je lui demandai, quelques jours apr&egrave;s que la poule avait &eacute;t&eacute;
+dig&eacute;r&eacute;e, s'il avait cru faire quelque chose d'agr&eacute;able &agrave; Dieu, en lui
+promettant le sacrifice de dix francs. &laquo;Mais, d'abord, j'ai pens&eacute; &agrave;
+m'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; moi, me dit-il.&mdash;Tu ne crois donc &agrave; rien, lui
+demandai-je encore?&mdash;Pardon, capitaine; je crois &agrave; mon ventre, quand
+j'ai envie de manger un poulet.&raquo;</p>
+
+<p>Dans une autre circonstance, o&ugrave; le m&ecirc;me matelot entendait dire &agrave; l'un de
+ses camarades: &laquo;Dieu veuille que le temps change!&raquo; je l'entendis
+r&eacute;pondre avec ironie &agrave; celui-ci: &laquo;Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il
+y aurait des matelots?&raquo; Deux heures apr&egrave;s, un coup de mer enl&egrave;ve mon
+homme, qui revient &agrave; bord en se cramponnant &agrave; un bout de drisse qu'il
+saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauv&eacute; qu'il s'&eacute;cria,
+tout couvert d'eau: &laquo;Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me
+mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces&raquo;. Il y avait dans ce
+matelot de l'incr&eacute;dulit&eacute; pour tout un &eacute;quipage, et on en trouve comme
+lui &agrave; bord de tous les navires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIId" id="IIId"></a>III.</h2>
+
+<h3>L'Aspirant de Marine.</h3>
+
+
+<p>Une embarcation s'exp&eacute;die du bord pour le service. Les canotiers rang&eacute;s
+sur leurs avirons, et le patron assis pr&egrave;s de son gouvernail, attendent
+l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant
+descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, post&eacute; devant,
+pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet,
+l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, plac&eacute;
+pr&egrave;s de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune
+conversation. Les personnes peu familiaris&eacute;es avec les habitudes du
+service, seraient &eacute;tonn&eacute;es de voir, dans un marin si jeune, et
+quelquefois &eacute;chapp&eacute; &agrave; peine &agrave; l'enfance, autant de gravit&eacute; et de
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;; mais cette attitude calme, cette raideur de caract&egrave;re, &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; des qualit&eacute;s acquises &agrave; l'enfant dont on veut faire un homme de
+mer. C'est le premier effet de la rigoureuse &eacute;ducation qu'il a re&ccedil;ue
+parmi les hommes de sa profession. Avec l'&acirc;ge, il deviendra
+imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que
+d&eacute;velopper son courage et exercer son sang-froid, la plus pr&eacute;cieuse des
+qualit&eacute;s de l'homme de mer.</p>
+
+<p>L'embarcation arrive &agrave; terre. L'aspirant donne ses ordres au patron,
+tandis qu'il va lui-m&ecirc;me remplir sa corv&eacute;e. S'il rencontre de ses jeunes
+amis, son front se d&eacute;ride avec eux: il est all&eacute;g&eacute; du poids de son r&ocirc;le
+et de la contrainte qu'il s'est un instant impos&eacute;e comme chef; mais en
+retournant &agrave; son poste, il reprend son air taciturne avec ses
+inf&eacute;rieurs. Il arrive &agrave; bord, et va rendre compte de sa corv&eacute;e &agrave;
+l'officier qui l'a exp&eacute;di&eacute;. Souvent il se fait que le temps pass&eacute; &agrave;
+terre a exc&eacute;d&eacute; celui qui lui avait &eacute;t&eacute; assign&eacute;; si l'officier lui
+ordonne, dans ce cas, de se rendre &agrave; la fosse-aux-lions, cette
+injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est re&ccedil;ue
+avec r&eacute;signation, ex&eacute;cut&eacute;e avec promptitude. On devine, dans cet acte
+imp&eacute;rieux et cette ob&eacute;issance passive, tout le secret du service
+maritime: commander, punir avec calme et ob&eacute;ir sans observation.</p>
+
+<p>Plac&eacute;s entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des
+uns et les faire ex&eacute;cuter aux autres, les aspirants sont presque
+toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'&eacute;quipage. Mais leur
+&eacute;nergie, dans un &acirc;ge d'exaltation et de d&eacute;vouement, suffit &agrave; tout.
+Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de
+vieux marins insolents ou maladroits, et ces ch&acirc;timents, qu'excusent la
+rigueur et les difficult&eacute;s de leur position, sont toujours inflig&eacute;s avec
+un calme et une esp&egrave;ce de sup&eacute;riorit&eacute; qui imposent aux hommes les plus
+grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si
+n&eacute;cessaires &agrave; ceux qui ne semblent destin&eacute;s qu'&agrave; ob&eacute;ir avec r&eacute;signation,
+comme des instruments aveugles d'une volont&eacute; ferme et intelligente.</p>
+
+<p>Une distance immense s&eacute;pare le matelot de l'officier, &agrave; la mer. On ne
+reconna&icirc;t pas dans cette hi&eacute;rarchie les rapports qui, dans les arm&eacute;es de
+terre, rapprochent les soldats de leurs sup&eacute;rieurs. Un caporal, dans une
+compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art
+militaire qui suffit pour conduire un r&eacute;giment. A bord d'un vaisseau, il
+n'y a que les hommes qui ont consacr&eacute; une partie de leur vie &agrave; l'&eacute;tude
+des math&eacute;matiques, qui puissent conduire le navire. L'&eacute;quipage ignore le
+lieu o&ugrave; il se trouve, le point o&ugrave; on va le conduire et les moyens qu'on
+emploie pour arriver &agrave; ce point-l&agrave;. Cette ignorance fait toute la force
+et la s&eacute;curit&eacute; des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les
+navires sur l'Oc&eacute;an, et la discipline des b&acirc;timents de commerce et celle
+des b&acirc;timents de guerre, deviendra impossible peut-&ecirc;tre. Un vaisseau, en
+cinglant sur les mers, se s&eacute;pare pour long-temps de toutes les lois qui
+veillent, &agrave; terre, &agrave; la conservation de l'ordre social; il devient, sur
+les flots, une petite r&eacute;publique o&ugrave; la force peut opprimer la raison et
+la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile o&ugrave; les
+hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, encha&icirc;ne
+les plus turbulents &agrave; une n&eacute;cessit&eacute; sous l'empire de laquelle les
+caract&egrave;res les plus imp&eacute;tueux et les plus rebelles sont oblig&eacute;s de se
+courber.</p>
+
+<p>Les connaissances astronomiques se sont &eacute;tendues, mais les moyens de
+l'art nautique, en se multipliant, ont exig&eacute; chaque jour aussi des
+&eacute;tudes plus longues et plus s&eacute;rieuses. Le calcul des longitudes, si
+n&eacute;cessaire, est rest&eacute; aux mains des adeptes de la science. C'est un
+bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se
+risquassent avec succ&egrave;s sur l'immensit&eacute; des mers, a voulu que ceux qui
+n'avaient rien &agrave; perdre fussent guid&eacute;s par ceux qui avaient tout &agrave;
+conserver, et l'honneur d'une nation &agrave; venger, ou les int&eacute;r&ecirc;ts de la
+propri&eacute;t&eacute; &agrave; faire respecter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVd" id="IVd"></a>IV.</h2>
+
+<h3>Les Pilotes.</h3>
+<h3>DIALOGUE ENTRE UN JEUNE ET UN VIEUX PILOTE.</h3>
+
+<h3>(La sc&egrave;ne se passe sur un des quais de l'entr&eacute;e d'un port de mer.)</h3>
+
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;Vous voyez bien ce temps-l&agrave;, ma&icirc;tre Ladir&eacute;e,
+n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en
+direz des nouvelles, pas plus tard que demain.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;Pour ce qui est du temps, mon gar&ccedil;on, quand tu
+voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que
+t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en
+fait de &ccedil;a, j'avons un barom&egrave;tre qu'en sait plus que tous les g&eacute;om&egrave;tres
+du monde.</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;Et queu barom&egrave;tre avez-vous donc, sans trop vous
+commander, ma&icirc;tre Ladir&eacute;e?</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;C'est z'un barom&egrave;tre que j'voudrais bien t'revendre
+au prix qui m'a co&ucirc;t&eacute;: une grappe de raisin<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> qui m'est z'entr&eacute;e dans
+la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au
+combat de Groais.</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne
+chose pour savoir le temps qui fera.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;Quand le vent a la moindre petite volont&eacute; d'anordir,
+j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures &agrave; l'avance
+d'o&ugrave; il en soufflera. Dans le temps o&ugrave; ce que j'pilotais, j'faisais
+appareiller les navires deux mar&eacute;es avant le revirement de brise, aux
+premiers &eacute;lancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse,
+ils avaient d&eacute;manch&eacute;. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune &agrave;
+bord d'un corsaire, avec mon infirmit&eacute;.</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation
+serait plus agr&eacute;able qu'&agrave; c't'heure, o&ugrave; il n'y a pas tant seul'ment &agrave;
+gagner d'leau &agrave; boire &agrave; la mer!</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;Si, il faut &ecirc;tre juste, il y a encore d'leau &agrave; boire
+pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux
+corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les trait&eacute;s.</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de
+faire une paix o&ugrave; c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course,
+ils n'auraient pas perdu la marine.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;C'est D&eacute;cr&egrave;s qu'a perdu la marine: il a vendu nos
+vaisseaux &agrave; l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se
+battre. L'empereur &eacute;tait un bon homme, qu'avait de bonnes intentions;
+mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le
+reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui
+pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial,
+comme j'nous sommes tap&eacute;s. C'&eacute;tait pas du Navarin, &ccedil;a, quand l'vaisseau
+<i>l'Vengeur</i> a coul&eacute; comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne;
+car dans notre temps une ligne coup&eacute;e, c'&eacute;tait la mort d'une escadre.</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;J'crois qu'&agrave; pr&eacute;sent, pas moins, si nous avions la
+guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre
+soupe.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;C'est possible; mais quand on veut faire des soldats
+avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir
+plus de matelots o&ugrave; c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats:
+c'est z'encore ce coquin de D&eacute;cr&egrave;s qu'a voulu faire des hommes &agrave; deux
+usances.</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;L'matelot est fait pour l'&eacute;pi&ccedil;oir, et l'soldat pour
+le fusil: en donnant l'un et l'autre &agrave; un homme, il faudrait lui donner
+en m&ecirc;me temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans
+l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des
+soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier.
+Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;Comme j'te disais donc tout-&agrave;-l'heure, on s'tappait
+proprement dans mon temps, et avant la r&eacute;volution. Tiens, par exemple,
+en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;Oui, en 78, plus ou moins; mais &ccedil;a n'fait rien &agrave; la
+chose.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la fr&eacute;gate
+<i>la Belle Poule</i>, que Dieu lui fasse paix et mis&eacute;ricorde! fut z'attaqu&eacute;e
+par toute une escadre anglaise qu'&eacute;tait z'en pleine paix. Le capitaine
+fran&ccedil;ais, qu'&eacute;tait pas trop d&eacute;chir&eacute; comme &ccedil;a, dit z'&agrave; son &eacute;quipage:
+&laquo;Enfants, c'est pas une nation civilis&eacute;e qui vous attaque; c'est des
+brigands! et il faut z'en d&eacute;coudre!&raquo; Ce qui fut dit fut fait
+z'effectivement, et apr&egrave;s cinq heures de combat z'un peu chaud, <i>la
+Belle Poule</i>, qu'avait cribl&eacute; et &eacute;reint&eacute; une fr&eacute;gate de sa force, et
+qu'avait re&ccedil;u toute la bord&eacute;e de la l&acirc;che escadre qui l'avait z'attaqu&eacute;e
+dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme
+une petite demoiselle, avec son grand m&acirc;t de hune coup&eacute; z'au raz du
+chouque et sa poupe d&eacute;fonc&eacute;e, et faisant de l'eau comme un panier par
+les trous de boulets qu'elle avait re&ccedil;us &agrave; la flottaison. Elle avait eu
+dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et
+tous ses gabiers tu&eacute;s. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'&ccedil;a; tant
+plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus
+l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors &agrave; se repasser de la
+mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin &agrave;
+pr&eacute;sent. Mais c'est &eacute;gal; le nom du capitaine de <i>la Belle Poule</i>, que
+j'ai z'oubli&eacute; de te r&eacute;citer, c'est La Clocheterie.</p>
+
+<p><i>Le Pilote Filiot</i>.&mdash;C'est toujours bon &agrave; savoir; mais il m'est avis, si
+je n'ai pas la berlue, que v'l&agrave; z'un navire qu'entre sans pilote dans
+les jet&eacute;es.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;Allons, mon gar&ccedil;on, va vite dans ta pirogue
+l'aborder, et souplement; car, pilote ou non &agrave; bord des navires, il faut
+que l'pilotage se paie.</p>
+
+<p><i>Le pilote Filiot</i>.&mdash;Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit &agrave; la tour. Le
+capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais
+j'l'aurai: ces Am&eacute;ricains, voyez-vous, &ccedil;a croit &eacute;viter le paiement du
+pilotage, quand le pilote n'a pas abord&eacute;.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Ladir&eacute;e</i>.&mdash;Fais-le payer comme si tu l'avais pris &agrave; Barfleur;
+car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne
+faut pas que toi, marin, tu pr&ecirc;tes la main &agrave; d'sabus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Vd" id="Vd"></a>V.</h2>
+
+<h3>Les filets d'abordage.</h3>
+
+
+<p>Nous avons quelquefois eu lieu de parler &agrave; nos lecteurs de cet appareil
+dont les petits b&acirc;timents de guerre s'enveloppent au mouillage, en
+certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce
+genre de d&eacute;fense, et que nous &eacute;crivons surtout nos esquisses maritimes,
+pour les gens &eacute;trangers &agrave; la marine, nous allons essayer de donner ici
+une id&eacute;e exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage.</p>
+
+<p>Ces filets, dont la maille est &agrave; peu pr&egrave;s de la largeur de la main, sont
+faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fix&eacute;s par leur base
+sur la partie ext&eacute;rieure du bastingage, ils font le tour du navire
+qu'ils sont destin&eacute;s &agrave; prot&eacute;ger contre les coups de main de l'ennemi.
+Des montants plac&eacute;s &agrave; une certaine distance les uns des autres servent &agrave;
+&eacute;lever les filets &agrave; huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages,
+et lorsque ce r&eacute;seau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le
+soutiennent, le b&acirc;timent se trouve entour&eacute; d'un treillage plus difficile
+&agrave; franchir que les chevaux-de-frise, que l'on &eacute;l&egrave;ve &agrave; terre avec tant de
+peine et de temps.</p>
+
+<p>C'est l&agrave;, peut-&ecirc;tre, ce que l'on concevrait difficilement sans
+l'exp&eacute;rience, qui a tant de fois d&eacute;montr&eacute; l'excellence des filets
+d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les
+plus hardis.</p>
+
+<p>Mais pour que ces filets puissent remplir compl&eacute;tement le but qu'on se
+propose en les <i>gr&eacute;ant</i> (c'est le mot), il faut que ceux qui les
+dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on
+appelle <i>du mou dedans</i>. Lorsque les marins des p&eacute;niches attaquent un
+navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement arm&eacute;s de longues
+faux, avec lesquelles ils cherchent &agrave; couper le r&eacute;seau qui les emp&ecirc;che
+de sauter &agrave; bord. On sent bien que si les mailles du filet &eacute;taient trop
+raides, les assaillants parviendraient, plus ais&eacute;ment que lorsqu'elles
+sont molles, &agrave; couper le cordage tendu.</p>
+
+<p>Quelquefois nos b&acirc;timents convoyeurs, non contents de dresser des filets
+d'abordage, selon la mani&egrave;re que nous venons d'indiquer, cherchaient
+encore &agrave; se pr&eacute;munir contre les attaques de nuit, en installant de
+doubles filets.</p>
+
+<p>Ce dernier genre de r&eacute;seau de corde n'est pas destin&eacute;, comme son nom
+semblerait l'indiquer, &agrave; doubler seulement les filets simples. C'est une
+tout autre installation.</p>
+
+<p>Les doubles filets d'abordage se dressent sur des montants ou des
+esparres, qui se meuvent verticalement le long du bord, o&ugrave; ils sont
+&eacute;tablis sur des charni&egrave;res. Cette esp&egrave;ce de large tissu figure assez
+bien, sur les flancs d'un navire, ces filets avec lesquels on prend &agrave;
+terre des alouettes au miroir. Ce sont, &agrave; proprement parler, des ailes
+que l'on &eacute;tablit autour du bastingage. Au bout de chaque montant, on
+frappe une drisse et on suspend un boulet ou une gueuse de cinquante,
+pour que le poids de ces lourds objets puisse faire tomber sur la mer
+les filets abandonn&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes, quand on largue les drisses qui les
+tiennent &eacute;lev&eacute;s sur leurs montants mobiles.</p>
+
+<p>Les filets simples sont une arme d&eacute;fensive; les filets doubles sont une
+arme offensive. Voil&agrave; la diff&eacute;rence entre ces deux appareils.</p>
+
+<p>Il est facile de comprendre que lorsque les p&eacute;niches viennent aborder un
+navire ainsi garanti par ses doubles filets, il suffit de larguer ce
+redoutable appareil pour que les assaillants se trouvent pris sous les
+mailles des filets, qui tombent sur eux de mani&egrave;re &agrave; les envelopper
+comme dans un pi&eacute;ge. Alors rien ne devient plus ais&eacute; pour l'&eacute;quipage du
+b&acirc;timent abord&eacute;, que d'accabler &agrave; coups de fusil et &agrave; coups de canon des
+assaillants &agrave; qui la libert&eacute; de se mouvoir et d'agir hostilement vient
+d'&ecirc;tre &ocirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Un fait que l'on m'a souvent racont&eacute;, et dont tous les d&eacute;tails sont
+encore pr&eacute;sents &agrave; ma m&eacute;moire, servira mieux encore que toutes les
+descriptions que l'on pourrait donner, &agrave; faire conna&icirc;tre tout le parti
+que pouvaient retirer de l'emploi des filets, les petits b&acirc;timents de
+guerre qui mouillent sur les c&ocirc;tes, en pr&eacute;sence de l'ennemi, dont ils
+ont &agrave; redouter les tentatives d'abordage pendant la nuit.</p>
+
+<p>Un lougre, corsaire du Nord, de Dieppe ou de Calais, je crois, se trouva
+&ecirc;tre chass&eacute;, apr&egrave;s avoir fait quelques prises, par une corvette
+anglaise, &agrave; laquelle il ne put &eacute;chapper qu'en mouillant en dedans des
+bancs de Somme, sur un fond que le b&acirc;timent ennemi, avec son grand
+tirant d'eau, ne pouvait s'exposer &agrave; franchir. La nuit s'approchait;
+mais avant que l'obscurit&eacute; ne v&icirc;nt envelopper tous les objets autour de
+lui, le capitaine du lougre vit, &agrave; la longue vue, la corvette mettre
+trois embarcations &agrave; l'eau, et puis apr&egrave;s, ces embarcations, recevoir
+des armes qu'on faisait passer par dessus les bastingages, aux hommes
+qui les montaient.... Plus de doute; les p&eacute;niches anglaises devaient
+venir, pendant la nuit, attaquer au mouillage, qu'il ne pouvait plus
+quitter, le pauvre corsaire fran&ccedil;ais!</p>
+
+<p>Il ne fut pas difficile au capitaine du lougre de faire comprendre &agrave; son
+&eacute;quipage tout le danger qu'il allait courir. Le corsaire n'avait pas de
+filets d'abordage: on se d&eacute;cida &agrave; en faire sans perdre de temps. Chacun
+se mit vaillamment &agrave; l'ouvrage, et avant l'heure de la mar&eacute;e, que
+devaient choisir les Anglais pour l'attaquer, le lougre se trouva
+<i>encag&eacute;</i> et garanti, non pas seulement avec ses filets simples, mais
+encore avec les doubles filets qu'il venait d'improviser.</p>
+
+<p>&laquo;Les Anglais peuvent arriver maintenant quand il leur plaira, dit le
+capitaine &agrave; son &eacute;quipage; vous les avez d&eacute;j&agrave; battus d'avance.&raquo;</p>
+
+<p>Et, en effet, de longs avirons, au bout desquels s'&eacute;tendaient
+ext&eacute;rieurement les doubles filets, pr&eacute;sentaient autour du lougre
+l'aspect de deux &eacute;normes &eacute;ventails pr&ecirc;ts &agrave; envelopper, et &agrave; &eacute;craser tout
+ce qui aurait l'imprudence d'approcher le navire.</p>
+
+<p>On veillait partout, &agrave; bord du corsaire, aux bossoirs, &agrave; la hanche, par
+le travers. Tous les yeux effleuraient les flots calmes et silencieux;
+toutes les oreilles cherchaient &agrave; entendre le moindre bruit, le
+mugissement des flots, le vagissement de la houle &agrave; terre, le
+fr&eacute;missement du peu de brise qui se jouait au roulis, dans les haubans
+et dans la m&acirc;ture du lougre.</p>
+
+<p>Quelques heures d'attente se passent ainsi. On ne chante plus &agrave; bord du
+corsaire; on se parle tout bas: le capitaine veut faire croire aux
+Anglais que tout sommeille &agrave; son bord.... Minuit arrive.... On
+n'aper&ccedil;oit rien encore; on n'entend rien....</p>
+
+<p>A une heure, un des officiers, plac&eacute; sur l'avant, traverse la foule des
+hommes arm&eacute;s jusqu'aux dents, et qui encombrent le pont trop &eacute;troit du
+corsaire; il dit au capitaine: &laquo;Capitaine, regardez bien l&agrave;.&raquo; Le
+capitaine regarde.... &laquo;Ce sont les p&eacute;niches. Silence, enfants! veillez
+bien &agrave; ne faire feu et &agrave; n'amener nos doubles filets qu'&agrave; mon seul
+commandement...&raquo; L'&eacute;quipage ne r&eacute;pond seulement pas, <i>oui, capitaine</i>,
+tant il sent la n&eacute;cessit&eacute; de faire silence et d'ob&eacute;ir sans dire un mot &agrave;
+l'ordre de son chef....</p>
+
+<p>Quel moment, que celui qui pr&eacute;c&egrave;de de si peu une attaque de nuit, &agrave;
+laquelle on est pr&eacute;par&eacute;! Comme les coeurs palpitent! comme les mains qui
+se rencontrent se pressent en fr&eacute;missant de plaisir, de crainte ou
+d'impatience! Il y a bien des adieux faits en silence, et d'une mani&egrave;re
+bien expressive, dans un pareil instant!...</p>
+
+<p>Les p&eacute;niches approchent. Trois points noirs se dessinent sur les flots.
+Les coups d'aviron, que donnent par longs intervalles les Anglais, sont
+encore sourds, mais on les entend, malgr&eacute; la pr&eacute;caution qu'ils ont prise
+de garnir en drap leurs rames au portage, pour assourdir le bruit de
+leur nage. Rendus &agrave; une demi-port&eacute;e de fusil du lougre, ils l&egrave;vent leurs
+rames: le plus grand silence r&egrave;gne partout dans l'obscurit&eacute; qui
+enveloppe cette sc&egrave;ne myst&eacute;rieuse, et qui va devenir bient&ocirc;t si terrible
+et si anim&eacute;e.... Les p&eacute;niches paraissent se d&eacute;fier du calme qu'elles
+remarquent &agrave; bord du lougre. Elles se d&eacute;cident, au cas o&ugrave; elles seraient
+vues, &agrave; attendre la vol&eacute;e de l'ennemi, pour l'aborder ensuite avant
+qu'il n'ait pu recharger ses pi&egrave;ces.... Le capitaine fran&ccedil;ais, qui
+p&eacute;n&egrave;tre le motif de leur retard &agrave; l'aborder, feint de tomber dans le
+pi&eacute;ge: il ordonne de faire feu de deux pi&egrave;ces seulement; et, apr&egrave;s cette
+explosion, les p&eacute;niches donnent deux ou trois bons coups d'aviron, et
+les voil&agrave; le long du corsaire....</p>
+
+<p>C'est alors que les coups de feu partent, que les pi&egrave;ces point&eacute;es &agrave;
+couler bas, percent les p&eacute;niches. Les assaillants veulent sauter &agrave; bord:
+ils rencontrent les filets d'abordage. Une des p&eacute;niches veut fuir, et
+les doubles filets s'abaissent sur les embarcations, qu'ils enlacent de
+leurs r&eacute;seaux inextricables: &laquo;Rendez-vous! rendez-vous!&raquo; crie le
+capitaine du corsaire aux Anglais, que les gens du lougre fusillent,
+pendant qu'ils cherchent &agrave; se d&eacute;p&ecirc;trer de la maille des doubles filets.
+Les assaillants, assaillis &agrave; leur tour, sont perc&eacute;s, accabl&eacute;s, foudroy&eacute;s
+sans d&eacute;fense. Ils ne peuvent que crier qu'ils se rendent.... Le feu
+cesse alors. On ouvre une petite partie des filets, et chaque prisonnier
+que l'on d&eacute;gage du pi&eacute;ge, passe &agrave; bord du corsaire pour &ecirc;tre renferm&eacute;
+dans la cale. Une fois les p&eacute;niches vides, on travaille, pour les
+maintenir sur l'eau, &agrave; boucher vite les trous des boulets qu'elles ont
+re&ccedil;us.</p>
+
+<p>A peine tous les prisonniers d&eacute;sarm&eacute;s sont-ils fourr&eacute;s dans la cale, que
+le capitaine du corsaire s'&eacute;crie: &laquo;Mes amis, ce n'est pas le tout; la
+corvette a voulu nous prendre, il faut la prendre elle-m&ecirc;me! Sautez-moi
+en double dans les p&eacute;niches, allez prendre une touline sur l'avant pour
+remorquer le lougre; coupons nos amarres, et gouvernons sur la corvette
+anglaise!&raquo;</p>
+
+<p>Cet ordre est aussi vite ex&eacute;cut&eacute; que l'intention du capitaine est
+comprise. Les p&eacute;niches, nageant sur l'avant, halent le corsaire vers
+l'endroit o&ugrave; l'ennemi est mouill&eacute;. Au bout d'une demi-heure d'efforts,
+le lougre est amen&eacute; le long de la corvette anglaise, qui croit voir dans
+le navire qui s'approche, l'ennemi que ses p&eacute;niches sont parvenues &agrave;
+enlever. Aussi, d&egrave;s que le commandant anglais pense que le lougre est
+rendu assez pr&egrave;s de lui, il lui h&egrave;le de jeter l'ancre. Il n'est plus
+temps: les trois embarcations qui remorquent le corsaire coupent leur
+touline et accostent la corvette, pendant que le lougre, avec les
+avirons qu'il a bord&eacute;s lui-m&ecirc;me, approche l'ennemi par l'arri&egrave;re, et
+lui jette tout son monde &agrave; bord....</p>
+
+<p>La corvette, qui s'&eacute;tait d&eacute;pourvue de la plus grande partie de son
+&eacute;quipage, pour armer les p&eacute;niches qui devaient enlever le lougre, se
+rend au bout de quelques minutes d'abordage. Le soir m&ecirc;me de ce jour, si
+bien employ&eacute; par le corsaire, le lougre victorieux rentrait &agrave; Calais,
+avec la double et glorieuse capture qu'il venait de faire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VId" id="VId"></a>VI.</h2>
+
+<h3>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;quipage.</h3>
+
+
+<p>Un ma&icirc;tre d'&eacute;quipage initiait un jeune mousse &agrave; la connaissance des
+diverses manoeuvres qui composent le gr&eacute;ement, et, &agrave; chaque erreur que
+commettait l'&eacute;l&egrave;ve dans cette longue &eacute;num&eacute;ration, le professeur lui
+appliquait sur les &eacute;paules cinq ou six coups du bout de la manoeuvre qui
+avait &eacute;t&eacute; mal d&eacute;sign&eacute;e. L'officier de quart, pr&eacute;sent &agrave; la le&ccedil;on,
+s'approche du ma&icirc;tre: &laquo;Il para&icirc;t, lui dit-il, que vous soignez
+particuli&egrave;rement ce jeune homme?&mdash;Que voulez-vous, r&eacute;pond le vieux
+marin; il m'a &eacute;t&eacute; recommand&eacute;, et c'est bien juste: j'ai vu son p&egrave;re
+tomber mort &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi au combat de Groais, et on doit quelque
+petite chose &agrave; la m&eacute;moire d'un ancien camarade.&raquo;</p>
+
+<p>Ce ma&icirc;tre, si d&eacute;vot au souvenir de ses amis, avait un fils qu'il
+comblait des marques de son active sollicitude. Violemment indispos&eacute; un
+jour contre lui, il le poursuivit dans la batterie du vaisseau, un nerf
+de boeuf &agrave; la main; mais, dans la rapidit&eacute; de sa course, le pied lui
+manque, il tombe, et se luxe le pouce de la main gauche, en cherchant &agrave;
+amortir le poids de sa chute. Au juron que lui arrache la douleur, le
+fils s'arr&ecirc;te, et accourt aussit&ocirc;t pour relever et secourir le rude
+auteur de ses jours. &laquo;Ma foi, monsieur, dit celui-ci en racontant sa
+m&eacute;saventure au chirurgien qui le pansait, le bon coeur de mon gar&ccedil;on m'a
+tellement remu&eacute; l'&acirc;me, que je n'ai pu lui donner que neuf &agrave; dix coups de
+nerf de boeuf.&raquo; Il para&icirc;t que le bonhomme avait atteint l&agrave; le maximum
+thermom&eacute;trique de sa sensibilit&eacute; paternelle.</p>
+
+<p>On a peu d'id&eacute;e du respect qu'imprime &agrave; tous ses subordonn&eacute;s le ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage d'un navire de guerre. A son aspect, tous les regards se
+portent sur les contractions de cette figure basan&eacute;e, que la moindre
+contrari&eacute;t&eacute; agite avec force, que le plus l&eacute;ger murmure enflamme avec
+fureur. Cet homme, sorti de la classe des matelots, est plus terrible
+aux matelots m&ecirc;mes, que les officiers, qu'un rang plus &eacute;lev&eacute; met moins
+en relation que lui avec cette classe grossi&egrave;re. Les noms de <i>face de
+fer</i>, de <i>gare la b&ucirc;che</i>, lui sont donn&eacute;s, mais en cachette, et les
+railleurs ne se livrent &agrave; leurs saillies, qu'avec une sorte de terreur.
+Au coup magique du sifflet qu'il porte &agrave; sa ceinture, les hommes
+accourent, la manoeuvre s'ex&eacute;cute en silence et avec promptitude;
+malheur &agrave; celui qui le m&eacute;contenterait assez pour qu'il le trait&acirc;t de
+<i>Paria</i> ou de <i>Parisien</i>, son animosit&eacute; ne se bornerait pas &agrave; ces
+d&eacute;nominations, que les gens du m&eacute;tier consid&egrave;rent pourtant comme les
+plus injurieuses pour un homme de mer.</p>
+
+<p>Ces coups de sifflet du ma&icirc;tre de manoeuvres, qui composent, &agrave;
+proprement dire, le langage dans lequel l'officier communique avec
+l'&eacute;quipage, produisent dans certaines circonstances une impression
+indicible. Quand deux navires, par exemple, s'approchent &agrave; port&eacute;e de
+pistolet pour se combattre avec plus de certitude, au signe du
+commandant, part ce qu'on appelle le coup de sifflet de silence: tout se
+ta&icirc;t dans cet instant de terreur et de la plus morne attente. A peine le
+sifflet a-t-il cess&eacute; de se faire entendre, que la mort vole dans
+l'&eacute;pouvantable fracas de cent bouches &agrave; feu. On peut rendre au bout du
+pinceau, qui reproduit le prestige de la vie, toute l'horreur d'une
+bataille, toute l'&eacute;pouvante d'une sc&egrave;ne de carnage: il n'est donn&eacute; &agrave;
+aucune plume, &agrave; aucune &eacute;loquence de rendre l'effet du coup de sifflet
+qui pr&eacute;c&egrave;de la premi&egrave;re vol&eacute;e que va lancer un vaisseau.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps de notre r&eacute;publique h&eacute;las trop &eacute;ph&eacute;m&egrave;re, des
+ordres du jour r&eacute;it&eacute;r&eacute;s d&eacute;fendirent aux officiers et ma&icirc;tres de frapper
+les matelots sous leurs ordres. Les ma&icirc;tres, que cette disposition
+philanthropique indisposait plus que les autres, r&eacute;pondaient aux marins
+qui se trouvaient dans le cas d'invoquer le b&eacute;n&eacute;fice de la nouvelle
+r&eacute;forme: &laquo;La loi d&eacute;fend de frapper, mais elle ne d&eacute;fend pas de pousser&raquo;;
+et l'impulsion valait quelquefois bien les coups qu'elle rempla&ccedil;ait. On
+conviendra que si ce n'&eacute;tait pas l&agrave; transgresser la loi avec finesse,
+c'&eacute;tait au moins l'&eacute;luder avec force.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIId" id="VIId"></a>VII.</h2>
+
+<h3>Les Corsaires travestis.</h3>
+
+
+<p>Antoine Mo&euml;de<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, capitaine d'un corsaire, qui, pendant les deux
+derni&egrave;res guerres, a laiss&eacute; des souvenirs si honorables &agrave; la Guadeloupe,
+commandait une petite embarcation o&ugrave; il avait entass&eacute; cent hommes
+d&eacute;termin&eacute;s comme lui.</p>
+
+<p>Il rencontre au vent de la D&eacute;sirade un grand b&acirc;timent anglais richement
+charg&eacute; pour la Jama&iuml;que: l'attaquer et le prendre fut l'affaire de peu
+d'instants pour des marins accoutum&eacute;s &agrave; monter dans un navire marchand
+comme dans une salle de billard. L'&eacute;quipage, dix-huit passagers et dix
+passag&egrave;res furent mis &agrave; bord du corsaire avec leurs effets; trente
+Fran&ccedil;ais furent charg&eacute;s de reconduire la prise, et le corsaire fit voile
+pour la Pointe-&agrave;-P&icirc;tre. Le lendemain de sa capture, il aper&ccedil;ut avec le
+jour un brick de guerre qui se dirigeait sur lui. Antoine Mo&euml;de, jugeant
+que ce b&acirc;timent qui le gagnait &eacute;tait anglais, ordonna &agrave; ses gens de
+prendre toutes les robes qu'ils trouveraient dans les malles des
+passag&egrave;res, et de s'en affubler. Il fut ob&eacute;i &agrave; la minute, et on vit
+para&icirc;tre sur le pont une cinquantaine de belles qui cachaient la
+fra&icirc;cheur de leur teint sous des ombrelles qu'elles agitaient avec
+autant de gr&acirc;ce qu'elles en pouvaient mettre. L'intention du capitaine
+&eacute;tait, en ordonnant ce singulier travestissement, de faire croire au
+navire ennemi que le corsaire n'&eacute;tait qu'un bateau caboteur, charg&eacute; de
+passagers et de passag&egrave;res qui se rendaient d'une &icirc;le &agrave; l'autre; et, &agrave;
+l'aide de cette ruse, d'&eacute;chapper &agrave; la sup&eacute;riorit&eacute; des forces du brick,
+qui l'aurait probablement abandonn&eacute; sans le visiter; mais il n'en fut
+pas ainsi. A peine l'Anglais se vit-il &agrave; port&eacute;e de canon, qu'il envoya
+toute sa vol&eacute;e. Certain de ne pas lui &eacute;chapper par la fuite, Antoine
+demande &agrave; ses gens s'ils veulent sauter &agrave; l'abordage. Tous r&eacute;pondent: &laquo;A
+l'abordage!&raquo; Le corsaire vire de bord, cingle vers le brick, dont il
+re&ccedil;oit une vol&eacute;e &agrave; bout portant; il l'&eacute;longe. Les braves amazones
+d'Antoine jettent leurs ombrelles et leurs chapeaux de paille au diable,
+tirent leurs poignards, arment leurs pistolets et sautent en &eacute;cumant de
+rage &agrave; bord du brick anglais. En une demi-heure, le pont est couvert de
+sang et de morts. Un homme du corsaire saute sur le pavillon ennemi, et
+l'am&egrave;ne. Le brick se rend, et Antoine Mo&euml;de fait route avec sa glorieuse
+capture, pour la Pointe, o&ugrave; il rentre avec son &eacute;quipage encore v&ecirc;tu des
+costumes de femme, qu'ils n'avaient pas eu le temps de quitter avant
+cette rapide action. &laquo;Jamais, disait Antoine tout glorieux, le cotillon
+ne s'est mieux tir&eacute; d'affaires!&raquo; Je doute, en effet, que celui de
+Jeanne Hachette ou de l'h&eacute;ro&iuml;ne de Vaucouleurs e&ucirc;t brill&eacute; de plus
+d'&eacute;clat dans la fureur d'un abordage.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me capitaine, dans une course pr&eacute;c&eacute;dente, avait &eacute;puis&eacute; toute sa
+mitraille dans quelques engagements cons&eacute;cutifs; quoiqu'il m&icirc;t toujours
+double charge dans ses canons, il lui restait encore quelque poudre;
+mais la mitraille lui manquait. D&eacute;j&agrave; on avait envoy&eacute; &agrave; l'ennemi les
+clous qu'on avait pu ramasser, le lest en caillou qu'on avait pu
+arracher de la cale. Il ne restait rien pour la derni&egrave;re vol&eacute;e avant
+l'abordage: &laquo;J'ai dans ma chambre deux quarts remplis de gourdes!
+s'&eacute;crie comme par inspiration le capitaine: d&eacute;foncez-les; chargez nos
+pi&egrave;ces avec des piastres!&mdash;Mais, capitaine, c'est votre argent, cela,
+lui dit son second.&mdash;Corbleu! c'est le placer &agrave; bon int&eacute;r&ecirc;t, mon ami!
+Feu, et &agrave; l'abordage!&raquo; Au bout d'une demi-heure, le navire ennemi fut
+enlev&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIId" id="VIIId"></a>VIII.</h2>
+
+<h3>Le Cuisinier et le ma&icirc;tre Coq.</h3>
+
+
+<p>Parmi les gens qui ont &agrave; bord une charge importante, il faut compter le
+cuisinier, et ensuite l'homme qu'on appelle improprement <i>ma&icirc;tre-coq</i>;
+car il valait mieux conserver la d&eacute;nomination de <i>cook</i> (mot anglais qui
+signifie cuisinier), que de donner au cuisinier de l'&eacute;quipage le nom
+d'une volaille: mais, en fait d'&eacute;tymologie, les marins n'y regardent pas
+de plus pr&egrave;s que les acad&eacute;miciens qui vous apprennent que le mot
+<i>Beefsteaks</i> signifie une tranche de boeuf ou de <i>mouton</i> grill&eacute;.</p>
+
+<p>Le cuisinier des officiers met &agrave; peu pr&egrave;s entre lui et le ma&icirc;tre-coq, la
+distance qui existe entre un bottier &agrave; la mode et le savetier du coin;
+mais ces deux &ecirc;tres, s&eacute;par&eacute;s par la science et les pr&eacute;tentions, sont
+r&eacute;unis par la n&eacute;cessit&eacute; dans une cahutte enfum&eacute;e, de la largeur d'un
+tonneau, et presque toujours fix&eacute;e sur le pont, o&ugrave; elle est en butte &agrave;
+tous les vents et &agrave; tous les coups de mer. C'est dans ce laboratoire
+exigu que le chimiste culinaire, debout, pr&eacute;side &agrave; la confection de ces
+d&icirc;ners de bord, dont la propret&eacute; ne fait pas toujours les frais, et dans
+lesquels la d&eacute;licatesse est souvent sacrifi&eacute;e aux circonstances.</p>
+
+<p>Les inconv&eacute;nients attach&eacute;s aux postes de cuisinier de navire n'engagent
+pas les ph&eacute;nix de la profession &agrave; s'embarquer pour parcourir, la
+casserole &agrave; la main, toute la sph&eacute;ricit&eacute; du globe. Aussi, nous
+l'avouerons, la plupart des cuisiniers de bord sont peu dignes du titre
+d'artiste, qu'ils s'arrogent modestement; car &agrave; les en croire, ils ne
+sortent tous de rien moins que de la bouche d'un ambassadeur, ou des
+fourneaux d'une excellence, ou m&ecirc;me des cuisines de la cour. Ce serait
+cependant faire trop d'honneur au plus grand nombre que de supposer
+qu'ils sortent d'une assez mauvaise gargote.</p>
+
+<p>Si ces messieurs, toutefois ne donnent pas toujours aux passagers et aux
+officiers, les preuves d'un talent qu'on aime &agrave; reconna&icirc;tre, il faut
+convenir qu'il en est qui offrent, dans certaines circonstances,
+l'exemple d'un d&eacute;vouement absolu. Lorsque le navire, inclin&eacute; par
+l'effort d'un coup de vent, plonge &agrave; chaque instant sous les vagues qui
+enl&egrave;vent tout sur le pont, on voit le cuisinier se faire amarrer dans sa
+taverne; et l&agrave;, attisant avec une pince rouill&eacute;e quelques charbons que
+lui dispute la temp&ecirc;te, il attend, la bouilloire &agrave; la main, que le th&eacute;
+soit chaud, ou qu'une lame enl&egrave;ve dans son passage, lui, sa cuisine et
+tout ce qui l'environne.... Quelques cuisiniers ont vu trancher leurs
+destin&eacute;es par des &eacute;v&eacute;nements de mer assez brusques. Les grands b&acirc;timents
+de guerre offrent aux desservants de Comus des temples plus s&ucirc;rs; car
+c'est dans l'entrepont qu'on place les cuisines, et l&agrave;, du moins, ces
+artistes sont &agrave; l'abri des coups de mer.</p>
+
+<p>Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a &eacute;t&eacute;
+r&eacute;duit en pr&eacute;ceptes sous la plume des Beauvilliers et des Car&egrave;me, les
+moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donn&eacute; une teinte de
+litt&eacute;rature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu
+de matelots ordinairement peu lettr&eacute;s, se sont arrog&eacute; &agrave; bord la
+supr&eacute;matie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse
+des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'&eacute;quipage leur fait trop
+souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes
+sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en
+lambeaux, le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage ordonne au cuisinier de monter sur la
+vergue, o&ugrave; il a presque toujours mauvaise gr&acirc;ce, et c'est alors que les
+matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du
+malheureux, qui se cramponne &agrave; chaque objet comme &agrave; une planche de
+salut.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre-coq d'un vaisseau de guerre est charg&eacute;, avec l'assistance de
+trois ou quatre aides, de diriger l'&eacute;bullition d'une chaudi&egrave;re dans
+laquelle il entre &agrave; peu pr&egrave;s deux barriques d'eau. Apr&egrave;s que l'&eacute;quipage
+a port&eacute; sa viande dans ce potage collectif, la chaudi&egrave;re est ferm&eacute;e au
+cadenas par la commission nomm&eacute;e chaque jour pour surveiller la
+coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase &eacute;norme sur les bancs d'un
+immense foyer, et &agrave; midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va
+&ecirc;tre tremp&eacute;e. La chaudi&egrave;re est descendue, cent gamelles sont rang&eacute;es
+autour d'elle, et le ma&icirc;tre-coq, mont&eacute; sur une estrade, plonge la vaste
+cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il
+distribue avec l'air d'impartialit&eacute; d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais
+si le bouillon n'est pas du go&ucirc;t de ceux qui le re&ccedil;oivent, si le boeuf
+ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et
+quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de
+cuisine, que les officiers ont de la peine &agrave; arracher &agrave; l'animosit&eacute; des
+matelots. Voil&agrave; un des mille d&eacute;sagr&eacute;ments du m&eacute;tier: en voici un
+privil&eacute;ge. A la mer, la viande sal&eacute;e rend, dans l'eau o&ugrave; on la fait
+bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de
+droit au ma&icirc;tre-coq, qui la vend &agrave; la premi&egrave;re rel&acirc;che; ensuite il jouit
+de la faveur de manger &agrave; la table du cambusier, o&ugrave; le vin rogn&eacute; aux
+rations de l'&eacute;quipage, est rarement &eacute;pargn&eacute;.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la surveillance que l'on porte &agrave; la propret&eacute; douteuse du
+ma&icirc;tre-coq, il s'introduit souvent dans la chaudi&egrave;re des corps assez
+&eacute;trangers &agrave; la confection des potages bourgeois. On a &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; y
+trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac,
+des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de pr&egrave;s
+ces n&eacute;gligences: le ma&icirc;tre et les aides-coqs re&ccedil;oivent sur le dos vingt
+&agrave; trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon
+r&eacute;confortant est bu comme s'il n'avait &eacute;t&eacute; question de rien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IXd" id="IXd"></a>IX.</h2>
+
+<h3>Supr&ecirc;me f&eacute;licit&eacute; du Matelot.</h3>
+
+
+<p>Vous qui cherchez dans les volupt&eacute;s d'un amour na&iuml;f, cette f&eacute;licit&eacute; d'un
+moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous
+qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions
+procurer &agrave; nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que
+les amants et les &eacute;picuriens, ne demandez qu'&agrave; l'&eacute;tude ces douceurs qui
+consolent des femmes, et quelquefois m&ecirc;me de la vie; vous ne devinerez
+jamais dans quelle esp&egrave;ce d'enivrement le matelot place son supr&ecirc;me
+bonheur?&mdash;Dans le vin? direz-vous peut-&ecirc;tre.&mdash;Non pas
+exclusivement.&mdash;Dans l'amour du sexe?&mdash;Non pas encore
+exclusivement.&mdash;Dans la bonne ch&egrave;re?&mdash;Est-ce qu'il la conna&icirc;t, lui?
+est-ce qu'il la con&ccedil;oit, cette bonne ch&egrave;re, qui exige presque de l'art
+et de l'&eacute;tude; lui, &agrave; qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf
+sal&eacute; suffisent?&mdash;O&ugrave; donc le matelot place-t-il sa f&eacute;licit&eacute;?&mdash;Vous allez
+le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand
+vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse &agrave; sa
+veste toute froiss&eacute;e dans son sac moisi. Il va demander &agrave; son officier
+la permission d'aller &agrave; terre. Cette permission, sollicit&eacute;e le chapeau
+bas et l'oeil baiss&eacute;, lui est accord&eacute;e.</p>
+
+<p>En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne conna&icirc;t pas encore, il
+s'informe d'abord &agrave; quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays,
+et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout
+ce qui l'int&eacute;resse ou le pr&eacute;occupe; car il sait qu'il aura affaire &agrave;
+tous deux.</p>
+
+<p>Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante apr&egrave;s avoir bu,
+c'est la r&egrave;gle; puis il cherche l'occasion de se donner une peign&eacute;e, et
+l'occasion ne tarde gu&egrave;re &agrave; lui sourire. Une ribotte &agrave; terre est, pour
+lui, le feu d'artifice d'une belle f&ecirc;te; les coups de poings en sont le
+bouquet.</p>
+
+<p>Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu
+qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand
+espace &agrave; parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui;
+d&egrave;s que vous le voyez faire des embard&eacute;es et placer avec une bachique
+coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est d&eacute;j&agrave; un fort mauvais
+signe.</p>
+
+<p>Pour peu que dans l'auberge, th&eacute;&acirc;tre de ses rudes jouissances, il y ait
+cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander &agrave; l'ext&eacute;rieur des
+motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez
+d'argent pour faire face aux prodigalit&eacute;s par lesquelles il veut
+signaler son luxe. Qu'un miroir brille &agrave; ses yeux demi-voil&eacute;s de
+vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte &agrave; le
+payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur
+laquelle il s'est appuy&eacute;, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup
+de main, il fait voler en &eacute;clats ces verres fragiles, si fid&egrave;le image du
+clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans
+le d&eacute;sordre de ses actions et de ses id&eacute;es: puis il paie largement; car
+cet argent qu'il m&eacute;prise toujours, par philosophie, il le prodigue quand
+il s'agit de r&eacute;parer ses folies, en affichant le superbe d&eacute;dain qu'il
+professe pour le vil m&eacute;tal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale,
+mais de ce scandale qui appelle &agrave; grand bruit la force arm&eacute;e. Arrive
+seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire
+briller son audace, apr&egrave;s avoir fait redouter son ardeur d&eacute;lirante. Un
+sabre est lev&eacute; sur lui, il le fait voler en &eacute;clats, en s'armant
+spontan&eacute;ment d'un barreau de chaise bris&eacute;e, tant les exp&eacute;dients lui sont
+familiers. Une ba&iuml;onnette le menace, il l'&eacute;carte d'une main, en lan&ccedil;ant
+un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au
+collet, c'est l&agrave;, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le
+poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit
+le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poch&eacute; et la chemise en
+lambeaux, il s'&eacute;chappe avec la rapidit&eacute; du cerf, tout glorieux d'avoir
+achet&eacute;, au prix d'une partie de ses v&ecirc;tements et de sa s&ucirc;ret&eacute;
+personnelle, le plaisir d'avoir chavir&eacute; la garde et emb&ecirc;t&eacute; un gendarme.</p>
+
+<p>Mais ce n'est encore l&agrave; qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour
+compl&eacute;ter la farce, qu'il s'esquive de mani&egrave;re &agrave; &ecirc;tre poursuivi, en
+fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut
+combiner sa fuite de fa&ccedil;on &agrave; attirer ses adversaires sur le bord d'un
+quai ou le long du rivage, la partie sera d&eacute;licieuse; car au moment o&ugrave;
+les <i>grippe-j&eacute;sus</i>, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de
+lui, vous le verrez se jeter tout habill&eacute; dans les flots, et dispara&icirc;tre
+comme un autre Prot&eacute;e, aux regards &eacute;bahis des gardiens de l'ordre
+public. Une fois &agrave; la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre
+juridiction qu'il passe, en se flanquant &agrave; l'eau. Son domicile r&eacute;el,
+c'est l'embarcation qui se rend &agrave; bord, et qui le p&ecirc;chera en passant au
+moment o&ugrave;, faisant la planche, il nargue la garde &agrave; laquelle il vient de
+se soustraire.</p>
+
+<p>Tout mouill&eacute;, il arrive &agrave; bord; mais en saisissant la tire-veille de
+babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut
+prendre, pour se pr&eacute;senter avec une certaine aisance &agrave; l'officier de
+quart.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, me voil&agrave; rendu z'&agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste?</p>
+
+<p>&mdash;Mon lieutenant, je l'ai z'oubli&eacute;e z'&agrave; terre, par m&eacute;garde.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait.</p>
+
+<p>&mdash;Va demander ta ration &agrave; la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon lieutenant.</p>
+
+<p>Vous avez suivi notre philosophe dans l'&eacute;picurisme de ses plaisirs, mais
+il n'a eu garde d'&eacute;puiser toutes ses jouissances dans la coupe de
+volupt&eacute; que lui a pr&eacute;sent&eacute;e la terre. Une fois &agrave; bord, il savoure de
+nouveau, en les ranimant, les d&eacute;lices qu'il a go&ucirc;t&eacute;es dans la journ&eacute;e.
+Ses camarades, rest&eacute;s &agrave; bord, l'&eacute;coutent avec ravissement, le
+questionnent avec curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu as b&ucirc;ch&eacute; trois gendarmes?</p>
+
+<p>&mdash;En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver &agrave; plat.</p>
+
+<p>&mdash;Et la garde?</p>
+
+<p>&mdash;La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une all&eacute;e o&ugrave; il y
+avait une trappe. J'ai t'&eacute;lev&eacute; la trappe, et mes joueurs de clarinette
+de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai
+<i>t'entreb&acirc;ill&eacute;e</i>, &agrave; seule fin de... v'l&agrave; c'que c'est. (Car, remarquez
+bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit &agrave; son officier,
+<i>lieutenant, me v'l&agrave; z'&agrave; bord</i>, dira &agrave; ses camarades <i>la calle que j'ai
+t'ouverte</i>. L's euphonique est pour le langage &eacute;lev&eacute;; le <i>t</i> tudesque
+pour la conversation famili&egrave;re.)</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommod&eacute;
+l'oeil au beurre roux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop pr&egrave;s, et sans
+lunettes, encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et ta chemise, qui te l'a d&eacute;ralingu&eacute;e de c'te fa&ccedil;on, en mani&egrave;re de
+brodure au crochet?</p>
+
+<p>&mdash;Le grapin &agrave; cinq branches d'un caporal, qui m'a demand&eacute; la moiti&eacute; de
+ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un &eacute;chantillon. Mais
+c'est &eacute;gal, je m'suis-t'i amus&eacute;, bon Dieu de bois! J'ai cass&eacute; en plus de
+dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'h&ocirc;tesse; j'ai
+d&eacute;fonc&eacute; la fen&ecirc;tre avec la t&ecirc;te du mari, pour ne pas me faire mal aux
+mains, et j'ai march&eacute;, finalement, sur le ventre de plus de cinq
+crapaudins avant de me jeter en pagaye &agrave; l'eau. Mais j'ai tout d'm&ecirc;me
+perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19
+francs, qui &eacute;tait si bonne.</p>
+
+<p>Et tous les auditeurs, &eacute;merveill&eacute;s, de r&eacute;p&eacute;ter en soupirant: &laquo;Ce nom de
+Dieu-l&agrave;, s'est-il amus&eacute;!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la
+permission d'aller t'&agrave; terre.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; la vraie f&eacute;licit&eacute; du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la
+sienne!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Xd" id="Xd"></a>X.</h2>
+
+<h3>Ma&icirc;tre Lahoraine</h3>
+
+<h3>OU QUI DE QUATRE OTE TROIS RESTE DEUX.</h3>
+
+
+<p>Un homme aux formes s&egrave;ches et arides, au teint maroquin&eacute;, se prom&egrave;ne, le
+sifflet d'argent &agrave; la ceinture, sur les passavants du vaisseau <i>le
+R&eacute;gulus</i>. C'est ma&icirc;tre Lahoraine, un de ces vaillants matelots d'&eacute;lite
+que Brest fournit &agrave; la marine militaire.</p>
+
+<p>Sur une des caronades du gaillard d'arri&egrave;re, un jeune aspirant, le
+hausse-col sous le menton, s'&eacute;tale nonchalamment et regarde avec
+distraction le haut du grand m&acirc;t dans le gr&eacute;ement duquel des matelots,
+huch&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, travaillent en chantant. L'aspirant fait le service de
+l'enseigne de quart. Il se l&egrave;ve en b&acirc;illant, jette quelques pas ind&eacute;cis
+sur les bordages si bien blanchis du gaillard d'arri&egrave;re, et puis il
+accoste ma&icirc;tre Lahoraine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma&icirc;tre Lahoraine, vous faites les cent pas pour ne pas avoir
+la goutte?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, monsieur. Et vous, vous b&acirc;illez, &agrave; ce que j'ai l'honneur
+de voir, pour vous <i>d&eacute;gourder</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Il est si ennuyeux de monter la garde en rade!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? notre m&eacute;tier ne se compose que d'emb&ecirc;tements. Aussi
+j'ai bien promis que, si jamais j'ai un fils et qu'il veuille se faire
+marin, je l'&eacute;tranglerai plut&ocirc;t comme un canard, le gueux!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous seriez encore de <i>mauvais poil</i>, ma&icirc;tre Lahoraine?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que ce soit autrement &agrave; bord de cette baille &agrave;
+brai, avec un &eacute;quipage de danseurs et de ma&icirc;tres d'armes! &Ccedil;a sait friser
+une contredanse au <i>Plaisir de Brest</i>, mais c'est un bon &agrave; rien &agrave; bord,
+quand il faut danser sur une vergue et maintenir la propret&eacute;, qui est
+l'&acirc;me du vaisseau. Il est &agrave; six cent cinquante hommes, cet &eacute;quipage-l&agrave;,
+n'est-ce pas? Eh bien, s'il ne change pas d'amures pour courir une autre
+bord&eacute;e que celle qu'il a prise, je le mangerai comme une..., comme une
+poule-mouill&eacute;e, qu'il est, sous votre respect. Ce que je vous dis l&agrave;,
+d'ailleurs, je l'ai dit plus de cent fois au commandant, aussi vrai que
+vous &ecirc;tes un honn&ecirc;te homme!</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens que vous avez affaire &agrave; des conscrits qui ne valent pas
+encore un vieil &eacute;quipage; mais ils ont du z&egrave;le et font tout leur
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Leur possible! pardieu, la belle avance! leur possible! Mais ce n'est
+rien que cela, monsieur; et on voit bien que vous &ecirc;tes encore jeune.
+Dans notre m&eacute;tier, vous apprendrez que ce n'est pas ce qui est possible
+qu'il faut faire, mais l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;L'impossible! c'est bien facile &agrave; dire, cela; mais comment me
+prouveriez-vous que c'est ce qui ne peut pas &ecirc;tre fait, qu'il faut faire
+dans notre m&eacute;tier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir.... Vous voyez bien, par exemple, combien il y a
+d'hommes dans cette grande hune?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; j'y vois quatre hommes, quatre gabiers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si je vous disais que je veux qu'il y en ait cinq dans
+quatre, que diriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je croirais que vous voulez l&agrave; une chose impossible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je voulais vous faire dire. A pr&eacute;sent, vous
+allez voir comment je me patine pour faire l'impossible en marine, et &agrave;
+ma fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Lahoraine prend son sifflet; et, au moyen de quelques sons aigus,
+il fait entendre aux gabiers de la grande hune qu'il va leur donner un
+ordre.</p>
+
+<p>Les gabiers &eacute;coutent attentivement....</p>
+
+<p><i>Un des gabiers</i> r&eacute;pond au coup de sifflet du ma&icirc;tre:&mdash;Hol&agrave;!</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Lahoraine</i>, avec un ton radouci et en jetant un coup-d'oeil
+d'intelligence &agrave; l'aspirant:&mdash;Combien qu'es-tu, mes fils, dans c'te
+grand'-hune?</p>
+
+<p><i>Un des gabiers</i>.&mdash;Ma&icirc;tre Lahoraine, je sommes quatre.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Lahoraine</i>.&mdash;Eh bien, puisque tu es &agrave; quatre, mes enfants,
+descends trois, et reste &agrave; deux l&agrave; haut.</p>
+
+<p><i>Un des gabiers</i>, apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation.&mdash;Mais, ma&icirc;tre Lahoraine,
+je vous ai dit que nous &eacute;tiommes &agrave; quatre.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Lahoraine</i>.&mdash;Je l'ai bien entendu, pardieu! crois-tu donc que je
+suis sourd?</p>
+
+<p><i>Le gabier</i>.&mdash;Mais, vous avez dit de descendre trois et de rester deux;
+si, &agrave; quatre, il en descend trois, nous ne <i>restrommes qu'&agrave; qu'un</i>.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Lahoraine</i>.&mdash;<i>Qu'&agrave; qu'un</i>! Je veux que tu descendes trois, et
+que tu restes &agrave; deux.... Allons, descends trois, et puis j'irai r&eacute;gler
+mon compte apr&egrave;s, et te prouver que, qui de quatre &ocirc;te trois, reste
+deux, en marine. (Ici, nouveau coup-d'oeil d'intelligence de ma&icirc;tre
+Lahoraine &agrave; l'aspirant, qui &eacute;coute, qui regarde et qui attend.)</p>
+
+<p>Les trois gabiers descendent. Le ma&icirc;tre les compte &agrave; mesure qu'ils
+d&eacute;filent silencieusement devant lui, l'&eacute;pissoire au poignet, et le
+morceau de suif sur le chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, te voil&agrave; trois. Actuellement, je vais voir dans la hune si
+je trouve mon compte.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre monte, en se balan&ccedil;ant avec calme, dans la hune, o&ugrave; le seul
+gabier, pour attendre l'&eacute;v&eacute;nement, se dispose &agrave; essuyer la s&eacute;v&egrave;re
+investigation de son impassible chef.</p>
+
+<p>&mdash;Combien es-tu dans ta hune, mon gar&ccedil;on? demande le ma&icirc;tre en passant
+ses deux pouces dans les oreillettes du pont fort &eacute;troit de son pantalon
+bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Lahoraine, je suis &agrave; un, comme vous voyez bien.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tu m'as fait la contrebande d'un homme, et tu vas payer
+pour ceux qui m'ont fait la queue. Ah! tu veux aussi te fiche de moi!
+Attends, attends un peu!</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus, le bout du garant d'un palanquin sert &agrave; fustiger le
+malheureux gabier, qui n'a pas pu pr&eacute;senter &agrave; ma&icirc;tre Lahoraine ses
+comptes en r&egrave;gle.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce ch&acirc;timent si bien m&eacute;rit&eacute; et si vigoureusement appliqu&eacute;, le
+ma&icirc;tre redescend, avec son sto&iuml;cisme accoutum&eacute;, sur le gaillard
+d'arri&egrave;re, o&ugrave; l'aspirant est demeur&eacute; spectateur fort intrigu&eacute; de cette
+sc&egrave;ne, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Lahoraine</i>.&mdash;Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire
+&agrave; un &eacute;quipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots
+ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je
+n'aurais pas trouv&eacute; le reste de mon compte dans cette chienne de
+grand'-hune, que le feu du ciel <i>chamberde</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment, dans votre temps, ma&icirc;tre Lahoraine, auriez-vous pu
+raisonnablement trouver deux hommes o&ugrave; vous n'en auriez laiss&eacute; qu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Aussit&ocirc;t que ces trois <i>mateluches</i> qui sont descendus
+auraient &eacute;t&eacute; en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoy&eacute;
+le long du grand &eacute;tai dans la grand'-hune, pendant que j'&eacute;tais &agrave;
+balander dans les grandes enfl&eacute;chures; et une fois que j'aurais &eacute;t&eacute; l&agrave;
+haut, j'aurais trouv&eacute; mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous
+disais tout-&agrave;-l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, devin&eacute; le
+stratag&egrave;me?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, j'aurais devin&eacute; la farce &agrave; la figure. Mais j'aurais
+dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais &eacute;t&eacute; agr&eacute;ablement mis
+dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien,
+qu'on fait de l'impossible en marine. Mais &agrave; pr&eacute;sent, il n'y a plus
+moyen, depuis qu'on nous donne des <i>matelas</i> pour des <i>matelots</i> et
+qu'on force les anciens ma&icirc;tres d'&eacute;quipage comme moi &agrave; compter, non plus
+par livres, onces, pintes et chopines, mais par <i>kakagramme</i> et
+<i>cocolitre</i>; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis!
+Pauvre marine fran&ccedil;aise! o&ugrave; ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre
+marine?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XId" id="XId"></a>XI.</h2>
+
+<h3>Le Chien de l'artillerie de marine.</h3>
+
+
+<p>Bien avant que la renomm&eacute;e ne publi&acirc;t les prodiges d'intelligence de
+<i>Munito</i>, et que l'histoire ne burin&acirc;t les hauts faits des quadrup&egrave;des
+de son esp&egrave;ce, il existait &agrave; Brest un caniche, recueilli par les
+artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et &eacute;lev&eacute; dans les
+principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propri&eacute;taire en
+titre, le chien <i>la Bombarde</i>; chaque canonnier &eacute;tait son ma&icirc;tre, et le
+r&eacute;giment &eacute;tait devenu son p&egrave;re collectif et adoptif. Que de taloches lui
+avait co&ucirc;t&eacute; son &eacute;ducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui
+valaient sa gentillesse et son utilit&eacute;! car <i>la Bombarde</i> n'&eacute;tait pas un
+chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans
+l'une et l'autre chambr&eacute;e. Il payait au centuple, en bons offices
+militaires, les ma&icirc;tres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et
+qui se chargeaient &agrave; l'envi des d&eacute;tails de sa toilette et de sa
+nourriture.</p>
+
+<p>Pendant l'exercice, plant&eacute; sur son joli derri&egrave;re devant le front du
+bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses
+pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confi&eacute;e.
+D&eacute;filait-on par le flanc, il se pla&ccedil;ait en t&ecirc;te de la premi&egrave;re compagnie
+de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partag&eacute; avec lui l'honneur de
+stationner aupr&egrave;s du chef de bataillon ou du colonel; car s'il &eacute;tait
+doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il
+mordait tr&egrave;s-dur ses &eacute;gaux, le chien <i>la Bombarde</i>! En un mot, personne
+n'&eacute;tait plus exclusif que lui sous le rapport des privil&eacute;ges qu'il avait
+conquis, et qu'il n'&eacute;tait pas d'humeur &agrave; partager avec les animaux de sa
+race.</p>
+
+<p>Lorsque, sur le beau quartier de la marine, &agrave; midi sonnant, la garde
+montante d&eacute;filait au son du tambour pour aller occuper les postes de
+l'immense port de Brest, <i>la Bombarde</i> prenait le pas en partant de la
+patte gauche, pour se rendre d'abord &agrave; l'Hospice de la Marine, o&ugrave; les
+infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os
+de la viande mang&eacute;e par les malades.</p>
+
+<p>Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les
+postes du port, joyeux de recueillir une caresse l&agrave;, de recevoir une
+culotte plus loin, et de faire un tour de promenade &agrave; quinze pas de la
+gu&eacute;rite, avec la sentinelle plac&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du quai de la Digue, la
+derni&egrave;re des nombreuses stations du port.</p>
+
+<p>Le soir, c'&eacute;tait bien autre chose! A peine le souper de la caserne
+&eacute;tait-il mang&eacute; que notre infatigable inspecteur se disposait &agrave; faire sa
+ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le
+gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa
+haute porte pour laisser passer <i>la Bombarde</i> dans ce port si bien
+gard&eacute;, et o&ugrave; jamais aucun &ecirc;tre humain n'aurait pu s'introduire sans
+donner le mot d'ordre &agrave; la garde ou le mot de ralliement &agrave; l'impassible
+sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre &agrave; donner; son museau lui
+servait de passeport, et ses bonnes intentions &eacute;taient trop
+universellement reconnues pour qu'il inspir&acirc;t la plus petite d&eacute;fiance
+aux hommes charg&eacute;s de la surveillance des arsenaux et des magasins.</p>
+
+<p>Les sentinelles pos&eacute;es la nuit, dans les parties les plus solitaires du
+port, ont d'autant plus besoin d'&ecirc;tre surveill&eacute;es, que la moindre
+n&eacute;gligence de leur part peut souvent leur co&ucirc;ter la vie, ou compromettre
+la s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Lorsque, par exemple, les for&ccedil;ats parviennent, pendant une nuit obscure,
+&agrave; briser leurs fers &eacute;pais, ces malheureux cherchent, en tuant les
+sentinelles qui pourraient s'opposer &agrave; leur passage, &agrave; se frayer une
+voie s&ucirc;re pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne.</p>
+
+<p>Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa gu&eacute;rite
+un abri contre la pluie ou le vent! Le for&ccedil;at qui s'&eacute;vade, arm&eacute; d'une
+<i>gournable</i> en fer, cloue au pavois de la gu&eacute;rite l'imprudente
+sentinelle qui s'est laiss&eacute;e aller au sommeil. Que de fois les officiers
+de ronde n'ont-ils pas rencontr&eacute;, baign&eacute;s dans leur sang, les malheureux
+soldats dont les for&ccedil;ats avaient coup&eacute; le bout des pieds avec un cercle
+en fer, qu'ils avaient r&eacute;ussi &agrave; convertir en une faux tranchante! Une
+sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes &eacute;loign&eacute;s, en
+s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette
+gu&eacute;rite autour de laquelle r&ocirc;de si souvent le d&eacute;sespoir du gal&eacute;rien qui
+soupire apr&egrave;s la libert&eacute;!</p>
+
+<p>Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux,
+invite les gal&eacute;riens &agrave; s'&eacute;vader, savent pr&eacute;venir l'&eacute;v&eacute;nement en
+tournant, le fusil arm&eacute;, aux environs de leur gu&eacute;rite. C'est la chasse
+qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le gal&eacute;rien
+d&eacute;serteur croit se d&eacute;barrasser d'un incommode surveillant, en se jetant
+sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou
+sa ba&iuml;onnette dans le corps, et crie: <i>A la garde</i>!</p>
+
+<p><i>La Bombarde</i> avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement
+les plus menac&eacute;s, et lorsque surtout des soldats nouvellement arriv&eacute;s au
+r&eacute;giment, se trouvaient plac&eacute;s &agrave; ces postes, il sentait un conscrit &agrave;
+une lieue de lui. D&egrave;s qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la
+tirait par le pantalon ou la gu&ecirc;tre, avec humeur, avec autorit&eacute; m&ecirc;me,
+comme pour lui reprocher son imprudente n&eacute;gligence, et il paraissait lui
+dire: <i>Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la
+vie</i>?... Quand la sentinelle n'&eacute;tait que r&eacute;fugi&eacute;e dans sa gu&eacute;rite, le
+caniche de ronde l'obligeait &agrave; en sortir, et ne lui laissait de repos
+que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un for&ccedil;at
+d&eacute;serteur, oh! alors, l'affaire du fugitif &eacute;tait claire: le chien
+courait donner l'&eacute;veil &agrave; tous les postes; ses aboiements appelaient la
+garde, et la garde, sur les pas de <i>la Bombarde</i>, &eacute;tait certaine de
+faire une bonne capture. Une ronde d'officier sup&eacute;rieur produisait
+moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de <i>la
+Bombarde</i>. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait
+occup&eacute; un grade &eacute;lev&eacute;. Chien, il marchait &agrave; quatre pattes, et ne
+subsistait que gr&acirc;ce &agrave; la commis&eacute;ration et &agrave; l'amiti&eacute; des militaires ses
+camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus
+intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents
+que certains chiens?</p>
+
+<p>Les anciens, d&egrave;s qu'un conscrit arrivait au r&eacute;giment, ne manquaient
+jamais de dire au dernier venu: &laquo;Tu vois bien ce caniche-l&agrave;, n'est-ce
+pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te
+r&eacute;veillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu
+aurais &agrave; faire &agrave; tout le r&eacute;giment.&raquo;</p>
+
+<p>Un jour, jour de malheur et de fatalit&eacute;! un gros Lorrain tombe avec un
+groupe de beaux frais conscrits, &agrave; la caserne. Le tour de garde du
+nouvel agr&eacute;g&eacute; arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du
+chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve plac&eacute; aupr&egrave;s de
+la Tonnellerie. <i>La Bombarde</i> commence, comme d'habitude, son service &agrave;
+minuit. Le silence qui r&egrave;gne autour de la gu&eacute;rite de la Tonnellerie
+l'inqui&egrave;te: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de
+le r&eacute;veiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille
+profond&eacute;ment, l'&eacute;paule appuy&eacute;e sur le c&ocirc;t&eacute; de sa gu&eacute;rite, et le fusil
+pos&eacute; entre ses jambes affaiss&eacute;es. A cet aspect, <i>la Bombarde</i> recule; il
+revient bient&ocirc;t &agrave; la charge, et de sa dent anim&eacute;e il tire avec humeur le
+bas de la gu&ecirc;tre du conscrit, qui, surpris d&eacute;sagr&eacute;ablement au milieu de
+son somme, commence &agrave; avoir peur d'abord, et finit, une fois rassur&eacute;,
+par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le
+d&eacute;ranger si mal &agrave; propos. <i>La Bombarde</i> s'irrite; le conscrit se met en
+col&egrave;re: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa ba&iuml;onnette
+et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, perc&eacute; de
+coups, sous la main de celui qu'il a peut-&ecirc;tre arrach&eacute; &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Le caporal de la porte du Moulin-&agrave;-Poudre vient &agrave; une heure du matin
+relever ga&icirc;ment la sentinelle. A quelques pas de la gu&eacute;rite, son pied
+rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien
+mort! La lune commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;clairer cette partie du port. Un funeste
+pressentiment engage le caporal &agrave; porter attentivement les yeux sur
+l'animal qui g&icirc;t l&agrave; sans vie aupr&egrave;s de la sentinelle, qui voit avec
+d&eacute;lices le moment o&ugrave; elle va retourner &agrave; son corps-de-garde bien clos et
+bien chaud.... &laquo;C'est la Bombarde! s'&eacute;crie avec effroi et douleur le
+caporal.... On l'a tu&eacute;!... Qui l'a tu&eacute;?...&mdash;C'est moi, r&eacute;pond niaisement
+le conscrit.&mdash;Vous, gredin?&mdash;Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu
+aussi!&mdash;Tu es de service, reprend le caporal, rends-en gr&acirc;ce au ciel!
+Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.&mdash;Sans doute que je
+la descendrai!&mdash;Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le
+r&eacute;giment te passe sur le corps.&raquo;</p>
+
+<p>Le poste, instruit du triste &eacute;v&eacute;nement, accourt. Les restes de <i>la
+Bombarde</i>, envelopp&eacute;s dans une capote, passent la nuit au
+corps-de-garde, et les plaintes et les mal&eacute;dictions du poste tombent sur
+l'infortun&eacute; meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde,
+relev&eacute;e &agrave; midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et
+son fusil; mais le caporal lui a dit &agrave; l'oreille de garder son sabre. Ce
+mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, aupr&egrave;s
+de la porte de Landernau. L&agrave;, le vengeur de <i>la Bombarde</i> force son
+meurtrier &agrave; croiser le fer, et en moins d'une seconde l'&acirc;me du conscrit
+va rejoindre celle <i>du chien de l'artillerie</i>, si toutefois un chien qui
+eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une &acirc;me.</p>
+
+<p>Tout un r&eacute;giment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa
+figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne
+qui a vu, depuis le tr&eacute;pas de <i>la Bombarde</i>, la guerre et la mort
+renouveler cinq &agrave; six fois le r&eacute;giment des canonniers, dont il surveilla
+le service pendant toute sa vie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CINQUIEME_PARTIE" id="CINQUIEME_PARTIE"></a>CINQUI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+<h3>Causeries, Contes, Aventures</h3>
+
+<h3>Et Traditions de Bord.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ie" id="Ie"></a>I.</h2>
+
+<h3>Causeries de Marins.</h3>
+
+
+<p>Il faisait calme plat: une tente ombrageait le gaillard d'arri&egrave;re des
+rayons d'un soleil ardent, et l'&eacute;quipage inoccup&eacute; se livrait &agrave; ces
+entretiens bizarres, saccad&eacute;s, vari&eacute;s et quelquefois piquants, comme
+tout ce qui porte l'empreinte du caract&egrave;re saillant des marins. Nous
+nous trouvions alors par le travers des Bermudes. Un matelot borgne (et
+je me le rappelle d'autant mieux, que cet incident de physionomie me
+l'avait d&eacute;j&agrave; fait remarquer) se tenait sur la barre immobile, en
+regardant &agrave; chaque instant, de l'oeil qui lui restait, si quelque peu de
+brise ne s'&eacute;levait pas d'un des points du magnifique horizon qui nous
+entourait de son cercle immense. Le capitaine, en corps de chemise,
+fumait indolemment un cigare, allong&eacute; sur son banc de quart, comme s'il
+avait foul&eacute; l'ottomane la plus &eacute;lastique.</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;odore, dit-il brusquement au matelot qui &eacute;tait &agrave; la barre du
+gouvernail, o&ugrave; diable as-tu donc perdu ton oeil!&mdash;Ma foi, <i>cap'taine</i>,
+r&eacute;pond le matelot, un peu embarrass&eacute; de cette question impr&eacute;vue..., vous
+me demandez <i>o&ugrave; c'que</i> j'ai perdu mon oeil?... Mais dame!... je l'ai
+perdu &agrave; la lecture..., et puis d'un coup de poing.&mdash;Ah! tu sais donc
+lire?&mdash;Pardieu! si je sais lire! j'ai eu assez de mal &agrave; l'apprendre pour
+m'en souvenir; et tenez, l'endroit o&ugrave; j'ai fait mon &eacute;ducation, n'est pas
+loin de nous &agrave; pr&eacute;sent. C'est &agrave; Saint-Georges-des-Bermudes. J'&eacute;tais
+prisonnier l&agrave;, et un canonnier d'artillerie de marine, pris sur le m&ecirc;me
+navire que moi, m'a appris la lecture dans le livre de l'<i>&Eacute;cole du canon
+&agrave; bord des vaisseaux</i> de S.M.I. et R.&mdash;Mais qui donc t'a d&eacute;fonc&eacute; l'oeil
+qui te manque?&mdash;Est-ce que je ne vous l'ai pas d&eacute;j&agrave; dit: il a coul&eacute; &agrave; la
+lecture, et puis un coup de <i>poing de bout</i> d'un mauvais sujet, <i>un
+esp&egrave;ce</i> de ma&icirc;tre de danse <i>d'&agrave; bord du Messager</i> m'a fait le reste
+dans une dispute <i>ou c'que</i> je n'avais pas tort.&mdash;Que faisais-tu donc
+aux Bermudes, quand tu y &eacute;tais prisonnier?&mdash;Mais je montrais la langue
+fran&ccedil;aise, quoi, <i>cap'taine</i>!&mdash;Toi, la langue fran&ccedil;aise! et savais-tu
+assez d'anglais encore pour te faire comprendre de tes &eacute;l&egrave;ves?&mdash;Pardieu,
+je crois bien! <i>j'&eacute;tiommes</i> deux prisonniers qui <i>saviommes</i> l'anglais
+et le fran&ccedil;ais, comme les Anglais m&ecirc;me et des capitaines de vaisseau! A
+ce dernier trait de na&iuml;vet&eacute; et de modestie, le capitaine ne put
+s'emp&ecirc;cher de rire aux &eacute;clats; le matelot au contraire semblait piqu&eacute; de
+ce que son chef se perm&icirc;t d'&eacute;lever des doutes sur son savoir en fait de
+langues.&mdash;Mais, <i>cap'taine</i>, vous riez, lui dit-il: donnez-moi plut&ocirc;t un
+coup d'eau-de-vie et un livre anglais, et si je ne lis pas le livre
+anglais tout aussi bien que j'avalerai l'boujaron, vous m'ferez
+r'trancher ma ration d'vin pendant toute la travers&eacute;e.&mdash;Mousse! s'&eacute;crie
+aussit&ocirc;t le capitaine, va me prendre un verre d'eau-de-vie, et
+apporte-moi un de mes livres anglais. Le mousse monte quelques secondes
+apr&egrave;s avec un large verre d'eau-de-vie et une petite brochure que le
+capitaine ouvre alors et pr&eacute;sente &agrave; Th&eacute;odore.&mdash;Tiens, lis-moi ce
+titre-l&agrave;.&mdash;<i>Cap'taine</i>, dit <i>Th&eacute;odore</i>, un peu embarrass&eacute;, j'vous
+pr&eacute;viens que j'entends bien l'anglais &agrave; la parole, mais que je ne sais
+pas bien lire &agrave; l'&eacute;criture ni &agrave; la lecture.&mdash;C'est &eacute;gal, lis-moi
+cela.&mdash;<i>Th&eacute;odore</i> songe alors &agrave; d&eacute;chiffrer le titre de la brochure: <i>The
+pi...l...o...t... the pilot... c...o...ast, at... lan...t...i...c...
+b..i..grec...bi..; R...o..ro... b...e...r...t... Robert...
+B...l...ac...k... f...o...r...d... ford, blague forte</i>.&mdash;Eh bien!
+reprend le capitaine, apr&egrave;s que Th&eacute;odore a fini sa laborieuse
+appellation, ce n'est pas difficile &agrave; traduire cela! Sais-tu ce que &ccedil;a
+veut dire en fran&ccedil;ais?&mdash;Ma foi, &ccedil;a veut dire, r&eacute;pond le matelot, assez
+en peine d'attacher quelques id&eacute;es aux mots de <i>Coast</i> et d'<i>Atlantic</i>,
+&ccedil;a veut dire que...&mdash;Allons, voyons, accouche donc de ta traduction!&mdash;Eh
+bien! cap'taine, &ccedil;a veut dire en bon fran&ccedil;ais que le pilote, ou celui
+qui tient &agrave; pr&eacute;sent la barre, <i>blague fort</i>, apr&egrave;s avoir bu l'coup de
+chnick, et qu'il ne sait pas un mot d'anglais.... Voil&agrave;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIe" id="IIe"></a>II.</h2>
+
+<h3>Les deux Aspirants.</h3>
+
+
+<p>Parmi nous, gais aspirants de marine, il y avait des contes de
+faux-ponts que chacun brodait &agrave; sa mani&egrave;re, comme ces charges que les
+&eacute;l&egrave;ves peintres se plaisent &agrave; inventer et &agrave; embellir dans leurs loisirs
+d'atelier.</p>
+
+<p>La plus petite bizarrerie dans un &eacute;v&eacute;nement, du reste fort ordinaire,
+donnait lieu quelquefois &agrave; des exag&eacute;rations qui ensuite finissaient
+toujours par &ecirc;tre enregistr&eacute;es dans les annales burlesques de la charge
+du bord. Les aspirants &eacute;taient les caricaturistes de la marine, et en
+cette qualit&eacute; ils remplissaient leur mission avec un scrupule dont
+plusieurs notabilit&eacute;s de l'arm&eacute;e navale n'ont pas toujours eu lieu de se
+f&eacute;liciter.</p>
+
+<p>Au nombre de leurs charges favorites, je m'en rappelle une qui pour nous
+n'&eacute;tait pas d&eacute;pourvue d'originalit&eacute;. Peut-&ecirc;tre qu'en la retra&ccedil;ant ici &agrave;
+l'aide de mes souvenirs, elle perdra &agrave; la lecture une grande partie du
+m&eacute;rite qu'elle avait dans la tradition. Mais &agrave; quinze ou dix-huit ans on
+n'est pas difficile sur la valeur des contes qui amusent. Tout ce qui
+fait rire &agrave; cet &acirc;ge est de bon aloi; mon conte aujourd'hui para&icirc;tra
+peut-&ecirc;tre impossible, d'assez mauvais go&ucirc;t? N'importe! je le hasarde
+parce qu'il m'a plu il y a quelque vingt ann&eacute;es. Personne ne sera forc&eacute;
+de le trouver exquis, d&eacute;licieux; le voici:</p>
+
+<p>Un vieux chef de timonnerie avait un fils &agrave; qui il fit donner une assez
+bonne &eacute;ducation pour qu'&agrave; quinze ans il dev&icirc;nt aspirant de seconde
+classe.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Larigot ne se sentait pas d'aise d'avoir r&eacute;ussi &agrave; faire du fils
+Larigot un sujet qui, imberbe encore, se trouvait presque aussi avanc&eacute;
+en grade que l'auteur de ses jours. Il obtint, pour rendre ce glorieux
+rapprochement plus frappant &agrave; tous les yeux, de faire embarquer son
+h&eacute;ritier sur la m&ecirc;me fr&eacute;gate que lui.</p>
+
+<p>Larigot &eacute;tait brave homme, mais un peu grotesque dans son langage et ses
+mani&egrave;res. Son fils commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave; se sentir de l'ambition; cependant
+on le voyait encore se promener famili&egrave;rement avec son p&egrave;re bras dessus,
+bras dessous, sur la dunette ou sur le gaillard d'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Le dimanche, lorsque le p&egrave;re timonnier demandait &agrave; aller &agrave; terre, les
+bras bariol&eacute;s d'un double galon de sergent-major, le fils aspirant
+consentait &agrave; l'accompagner avec son frac bleu couronn&eacute; des deux tr&egrave;fles
+d'uniforme. Ils allaient m&ecirc;me ensemble boire de la bi&egrave;re et sabler,
+par-dessus tout cela, le verre de punch, tant le p&egrave;re &eacute;tait glorieux de
+pouvoir trinquer avec son cher enfant!</p>
+
+<p>Un soir, l'enfant ramena &agrave; bord le v&eacute;n&eacute;rable auteur de ses jours, un peu
+pris de boisson. Le lieutenant de garde f&eacute;licita le jeune aspirant sur
+sa pi&eacute;t&eacute; filiale. On mit le p&egrave;re &agrave; la fosse-aux-lions, et les coll&egrave;gues
+du fils Larigot ne manqu&egrave;rent pas de plaisanter le jeune homme sur la
+ribotte qu'il venait de faire en famille. De l&agrave; un coup d'&eacute;p&eacute;e du fils
+Larigot avec un de ses malins confr&egrave;res. Le p&egrave;re, sorti de la
+fosse-aux-lions par l'intercession du fils, servit de t&eacute;moin &agrave; l'enfant,
+qui se battait pour lui. Apr&egrave;s le duel vint le d&eacute;jeuner, comme c'&eacute;tait
+alors la r&egrave;gle. Le p&egrave;re Larigot se grisa une seconde fois avec les
+aspirants; seconde visite du p&egrave;re Larigot &agrave; la fosse-aux-lions en
+arrivant &agrave; bord. C'&eacute;tait justice. En 1804, le fils s'avisa de choisir
+pour ma&icirc;tresse une femme que le p&egrave;re courtisait, et qui devint, malgr&eacute;
+les filiales repr&eacute;sentations du jeune homme, la belle-m&egrave;re de notre
+aspirant de deuxi&egrave;me classe.</p>
+
+<p>Le commandant de la fr&eacute;gate, choqu&eacute; de l'inconvenance qui pouvait
+r&eacute;sulter de la pr&eacute;sence du p&egrave;re et du fils &agrave; bord du navire o&ugrave; ils
+occupaient des grades &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gaux, d&eacute;barqua le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Avec un peu de travail le fils devint aspirant de premi&egrave;re classe, et
+le p&egrave;re se f&eacute;licita encore d'avoir donn&eacute; le jour &agrave; un gar&ccedil;on qui &eacute;tait
+devenu son sup&eacute;rieur. Funeste joie, triste orgueil de p&egrave;re! que de
+larmes il devait lui co&ucirc;ter!</p>
+
+<p>La flottille de Boulogne fut cr&eacute;&eacute;e. Il fallait bien des capitaines pour
+trois ou quatre mille prames, chaloupes canonni&egrave;res, bateaux-plats,
+bombardes, p&eacute;niches et bateaux-canonniers. Le p&egrave;re Larigot devint
+capitaine de canonni&egrave;re en sa qualit&eacute; de chef de timonnerie, grade dans
+lequel il devait stationner toute sa vie.</p>
+
+<p>Le fils, par une singuli&egrave;re co&iuml;ncidence, commandait une section de
+canonni&egrave;res, qui se rencontra sur les c&ocirc;tes avec la canonni&egrave;re que
+montait le p&egrave;re Larigot. Comme le guidon de commandement &eacute;tait &agrave; bord du
+fils, et que le p&egrave;re manoeuvrait fort mal, le commandant de la section
+ordonna, par un signal, les arr&ecirc;ts au capitaine de la canonni&egrave;re dont il
+ne connaissait que le num&eacute;ro et la mauvaise manoeuvre.</p>
+
+<p>Le lendemain il apprit qu'il avait puni son respectable p&egrave;re, et
+celui-ci eut la douleur d'apprendre qu'il avait &eacute;t&eacute; puni par son gar&ccedil;on
+&agrave; la face de toute la flottille de Boulogne.</p>
+
+<p>Sortons de cet &eacute;tat, s'&eacute;cria-t-il, en recevant le compliment de
+condol&eacute;ance de son fils; si j'avais su les math&eacute;matiques, l'empereur
+m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et
+ce qui me manque pour avancer; il m'en co&ucirc;tera moins de recevoir des
+le&ccedil;ons de mon fils, que d'un professeur &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re avait la t&ecirc;te dure: le fils &eacute;tait vif. Souvent il arriva au
+ma&icirc;tre de dire &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne
+savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui
+lui jeta l'&eacute;ponge du tableau au visage. L'&eacute;l&egrave;ve resta chef de
+timonnerie.</p>
+
+<p>Les aspirants alors &eacute;taient en bon train pour avancer. Le fils Larigot
+devint enseigne de vaisseau &agrave; la barbe d&eacute;j&agrave; grise du p&egrave;re Larigot. D&egrave;s
+lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom.</p>
+
+<p>Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef
+de timonnerie, il changeait de route, et le p&egrave;re Larigot poursuivait
+obstin&eacute;ment sa g&eacute;niture d&eacute;natur&eacute;e, en lui criant: Tu es un orgueilleux,
+un enfant sans entrailles, &agrave; qui j'ai eu la b&ecirc;tise de mettre des
+&eacute;paulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta d&eacute;funte
+m&egrave;re, que le ciel confonde! un garnement de cette esp&egrave;ce! Et le fils
+murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel
+ivrogne!</p>
+
+<p>Quelques ann&eacute;es se pass&egrave;rent sans que le p&egrave;re, envoy&eacute; &agrave; Brest, rev&icirc;t le
+fils, qui se trouva embarqu&eacute; &agrave; bord d'un vaisseau de la division
+d'Anvers.</p>
+
+<p>Un beau jour, des escouades de ma&icirc;tres, de quartiers-ma&icirc;tres et de
+matelots, arriv&egrave;rent dans ce dernier port pour &ecirc;tre r&eacute;parties entre les
+diff&eacute;rents b&acirc;timents qui composaient l'escadre.</p>
+
+<p>Les commissaires de marine, qui dans ce temps-l&agrave; du moins avaient la
+plume assez malencontreuse, d&eacute;sign&egrave;rent le chef de timonnerie Larigot
+pour &ecirc;tre embarqu&eacute; &agrave; bord du vaisseau m&ecirc;me o&ugrave; le fils faisait, en sa
+qualit&eacute; de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il
+&eacute;tait justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui pr&eacute;senter
+son billet d'embarquement.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe,
+que....</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est encore vous? que le diable vous emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable t'emporte toi-m&ecirc;me, entends-tu, mauvais garnement de
+fils!</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine d'armes, conduisez-moi cet homme &agrave; la fosse-aux-lions, et
+s'il raisonne, qu'on le mette aux fers.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! est-il possible d'avoir un fils de cette fa&ccedil;on! Mais non, tu
+n'es pas mon enfant, je te renie et je te maudis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison; je ne suis que votre sup&eacute;rieur. Conduisez cet homme
+&agrave; la fosse-aux-lions.</p>
+
+<p>Le malheureux p&egrave;re alla maudire pendant sept &agrave; huit jours &agrave; la
+fosse-aux-lions et sa paternit&eacute; et le sort qui le condamnait &agrave; croupir
+dans un grade o&ugrave; tous les blancs-becs d'aspirants lui avaient d&eacute;j&agrave; pass&eacute;
+sur le corps.</p>
+
+<p>Mais le p&egrave;re Larigot dans son infortune avait du moins une consolation.
+La femme qu'il avait &eacute;pous&eacute;e malgr&eacute; les calomnieuses repr&eacute;sentations de
+son indigne fils, &eacute;tait encore jeune; elle avait voulu le suivre de
+Brest &agrave; Anvers, et, en d&eacute;pit de la discipline du bord qui ne permettait
+pas aux b&acirc;timents de l'escadre de recevoir des femmes, elle &eacute;tait
+parvenue &agrave; s'introduire sous un costume de novice. Un petit mousse assez
+espi&egrave;gle, qui devina le travestissement de l'<i>&eacute;pouse</i> du chef de
+timonnerie, parvint, en se rendant &agrave; bord dans l'embarcation du soir, &agrave;
+lui inspirer assez de confiance pour qu'elle lui avou&acirc;t que c'&eacute;tait M.
+Larigot son mari, qu'elle allait voir sous le d&eacute;guisement qui cachait
+son sexe.</p>
+
+<p>Ce petit mousse &eacute;tait celui de l'enseigne Larigot; enfant trop d&eacute;vou&eacute; &agrave;
+son ma&icirc;tre, il r&eacute;pond &agrave; la pauvre dame:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, votre mari, je sais ce que c'est: mon ma&icirc;tre n'a jamais dit qu'il
+f&ucirc;t mari&eacute;, mais c'est &eacute;gal. Aussit&ocirc;t que nous serons arriv&eacute;s le long du
+bord, vous vous glisserez par un sabord de la batterie avant qu'on ne
+vienne visiter l'embarcation, et je me charge du reste. Comme il fait
+nuit et que mon ma&icirc;tre est couch&eacute;, tout s'arrangera au mieux.</p>
+
+<p>Le canot arrive, madame Larigot, aid&eacute;e du petit mousse, se glisse comme
+un rat par le sabord entr'ouvert au-dessous duquel se balance
+l'embarcation. Le mousse saisit par la main celle qu'il croit &ecirc;tre la
+myst&eacute;rieuse ma&icirc;tresse de son ma&icirc;tre, et il la conduit, elle ignorante
+des usages du bord, dans la chambre m&ecirc;me de l'enseigne Larigot, qui d&eacute;j&agrave;
+dormait du sommeil le plus profond.</p>
+
+<p>Une voix toute f&eacute;minine le r&eacute;veilla en tremblotant. La porte ouverte par
+le mousse se referme sur ce couple infortun&eacute; ou trop fortun&eacute;.... Comme
+on voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami Larigot, c'est moi!... si tu savais ce que j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de
+faire pour venir te voir &agrave; bord!... je me suis d&eacute;guis&eacute;e.</p>
+
+<p>Et des baisers que la pauvre femme croit les plus conjugaux du monde,
+emp&ecirc;chent l'enseigne, encore tout &eacute;tonn&eacute; de sa bonne fortune inesp&eacute;r&eacute;e,
+de r&eacute;pondre &agrave; d'aussi tendres preuves d'amour.</p>
+
+<p>On assure que la nuit cacha, de ses voiles obscurs, une sc&egrave;ne &agrave; peu pr&egrave;s
+incestueuse.</p>
+
+<p>Une demi-heure se passa; madame Larigot croyait toujours &ecirc;tre dans les
+bras de son mari.</p>
+
+<p>Mais l'erreur dura trop ou trop peu; d&egrave;s qu'il ne lui fut plus possible
+de se m&eacute;prendre sur la non-identit&eacute; des personnes, la victime de cette
+m&eacute;prise se mit &agrave; crier, en s'&eacute;chappant des bras de celui qui n'&eacute;tait pas
+son &eacute;poux. Le canonnier de faction &agrave; la porte de la Sainte-Barbe, o&ugrave;
+&eacute;tait la chambre de l'enseigne, accourt &agrave; ce bruit; on se r&eacute;veille, des
+fanaux viennent &eacute;clairer la sc&egrave;ne, et le fils Larigot reconna&icirc;t, dans sa
+facile et nocturne conqu&ecirc;te, sa belle-m&egrave;re!</p>
+
+<p>A bord d'un vaisseau de ligne, les nouvelles de cette esp&egrave;ce circulent
+vite. On n'&eacute;pargna pas, une demi-heure seulement, &agrave; la susceptibilit&eacute;
+conjugale du p&egrave;re Larigot, la connaissance d'un &eacute;v&eacute;nement qui devait
+encore ajouter &agrave; la haine qu'il avait con&ccedil;ue pour son malheureux fils.
+M&eacute;connu, injuri&eacute; et bloqu&eacute; par lui! passe encore, s'&eacute;cria-t-il, dans son
+d&eacute;lire. Mais co... co... cohabiter avec ce monstre qui d&eacute;shonore mes
+cheveux blancs en subornant ma femme, non: je ne le souffrirai pas!
+Qu'on me donne un poignard, un pistolet, un couteau, n'importe quoi!</p>
+
+<p>Le gardien de la fosse-aux-lions lui r&eacute;pond avec le plus grand
+sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien de tout cela &agrave; votre service pour le moment.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il pas ici un &eacute;pissoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous aurez bigrement de la peine &agrave; vous tuer avec &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! j'essaierai; je ne puis plus vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, chef, voil&agrave; celui qui pique le plus.</p>
+
+<p>Et l'infortun&eacute; p&egrave;re Larigot prend son &eacute;pissoir et d'une main conduite
+par la rage, il s'enfonce violemment entre les c&ocirc;tes le fatal et lourd
+instrument que l'imb&eacute;cillit&eacute; du gardien lui a offert.</p>
+
+<p>Le fils Larigot ne se montra pas inconsolable en apprenant la fin
+malheureuse de son p&egrave;re; lui-m&ecirc;me p&eacute;rit d'une mani&egrave;re funeste quelque
+temps apr&egrave;s, en prenant un bain de pied dans une assiette &agrave; soupe.</p>
+
+<p>La morale de cette histoire d&eacute;plorable est qu'on ne doit jamais naviguer
+&agrave; bord du m&ecirc;me navire que son p&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIe" id="IIIe"></a>III.</h2>
+
+<h3>Dialogue</h3>
+
+<h3>ENTRE LE CONTRE-MAITRE D'&Eacute;QUIPAGE LESTUME ET LE NOVICE LHOMMIC.</h3>
+
+<p><i>Sur le gaillard d'avant d'un vaisseau de l'exp&eacute;dition d'Alger</i>.</p>
+
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Sans &ecirc;tre trop curieux, ma&icirc;tre Lestume, pourrait-on demander
+si j'allons, oui ou non, &agrave; Alger, et si c'est s&ucirc;r que l'on se tapera?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;C'est possible; mais ce n'est pas si s&ucirc;r que du vinaigre.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Pourquoi donc cela?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Parce que le vinaigre est ce qu'il y a de plus s&ucirc;r au monde.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Mais c'est pas &ccedil;a que j'voulais dire; j'voulais comme qui
+dirait vous d'mander si Alger est fort?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Est-ce que tu as vu des forts qui &eacute;taient faibles? Alger est
+un fort, n'est-ce pas? Eh bien, qui dit fort, dit tout; parce qu'un fort
+est un fort, quoi!</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Sans vous commander, voulez-vous me dire tant seulement si
+c'est une &icirc;le?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;C'est une &icirc;le, et c'est pas une &icirc;le; c'est une terre, et ce
+n'est pas une terre; c'est l'un et l'autre.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Je me suis laiss&eacute; dire qu'il n'y avait pas d'eau?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Qu&eacute; qui t'a dit cela? Il y a quinze brasses d'eau &agrave;
+demi-enc&acirc;blure de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Mais j'entendais de l'eau bonne &agrave; boire.</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Eh bien, s'il n'y a pas d'eau, on boira du vin; voyez donc
+le grand mal!</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;C'est pas moins une belle chose, qu'la guerre, comme on dit,
+mais quand on en est revenu.</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;C'est bon &agrave; dire &agrave; terre, c'te parole; mais &agrave; la mer,
+j'avons chavir&eacute; le proverbe, et j'disons qu'la guerre est une belle
+chose quand on y va.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Oui, mais s'il y a, pas moins, beaucoup d'canons &agrave; ce fort
+d'Alger....</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Eh bien! tant plus d'canons &agrave; prendre, tant plus &agrave; la part
+quand ils seront pris, comme disaient les fr&egrave;res de la c&ocirc;te de
+Saint-Domingue; mais t'as pas connu &ccedil;a, toi, et t'as pas m&ecirc;me assez
+d'connaissance pour l'avoir devin&eacute;.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Mais l'vaisseau ne marche pas; avec une brise carabin&eacute;e, il
+n'file qu'huit noeuds.</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;C'est &eacute;gal; <i>qui va piano va sano</i>, comme dit l'Anglais.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;C'est pas l'embarras, j'arriverons toujours assez t&ocirc;t; car
+une fois que j'serons l&agrave;....</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Eh bien, une fois que tu seras l&agrave;, au premier coup de
+sifflet d'<i>embarque les grands canotiers</i>! tu prendras ton aviron en
+forme de plume, t'arrimeras des soldats entre les bancs, t'iras le bout
+&agrave; terre, et quand t'auras d&eacute;barqu&eacute; le pousse-caillou, tu pousseras de
+fond avec la gaffe, et tu reviendras &agrave; bord prendre ton poste de combat,
+s'il y a moyen de se seringuer avec la terre. Quand l'pavillon z'a-t-&eacute;t&eacute;
+insult&eacute;, il faut en d&eacute;coudre, je ne connais que cela.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Mais l'pavillon a-t-il &eacute;t&eacute; bien-t-insult&eacute;?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;L'commandant l'a dit, toujours; et il doit s'y conna&icirc;tre,
+lui qu'a toujours fait la guerre en temps de paix. Tu n'&eacute;tais donc pas
+l&agrave;, quand il a fait un coup d'platine avec l'&eacute;quipage? &laquo;Enfants! qu'il a
+dit, l'pavillon d'Henri IV a-t-&eacute;t&eacute; blasph&eacute;m&eacute; et molest&eacute;, et j'compte sur
+vous pour aller le laver dans le sang des <i>Barbaresses</i>!&raquo;</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Qu'est-ce que c'est que le sang <i>barbaresse</i>?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Imb&eacute;cile! tu ne vois pas que c'est le sang des Barbares?</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;C'est donc des Barbares, que les bourgeois qui sont dans
+Alger?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Je crois bien, puisqu'ils ont insult&eacute; l'pavillon d'Henri IV.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Mais c'est pas l'pavillon d'Henri IV, puisque Henri IV
+n'&eacute;tait pas dans la marine.</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Allons, t'es trop born&eacute; pour entrer avec moi dans les
+explications de l'histoire. Mais j'suis pas f&acirc;ch&eacute; d'aller un peu m'taper
+avec ces parias-l&agrave;; il y a long-temps que j'n'avons entendu des
+grognards de 36; je commen&ccedil;ais &agrave; me rouiller.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Mais vous &eacute;tiez pas moins, pourtant, &agrave; Navarin?</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Oui, mais &ccedil;a compte pas, &ccedil;a. Les Turcs, c'est pas des
+matelots: c'est des chalandous de la rivi&egrave;re de Nantes, et c'est pas
+plus marins que des Parisiens.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;Ah! ma foi, moi, j'aime mieux rester rouill&eacute;, que d'me
+d&eacute;rouiller &agrave; coups de boulets.</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Oui, j'crois avoir doutance que t'as pas le coeur bien
+guerrier; mais je te relev'rai l'courage, n'aie pas peur. J'ai demand&eacute;
+z'au capitaine de fr&eacute;gate &agrave; te donner z'un poste sur la dunette, parce
+que c'est l&agrave; qu'il y a le plus de tabac &agrave; recevoir dans un combat, et &ccedil;a
+forme un jeune homme plus vite. Et puis, vois-tu bien, j'ai dit au
+capitaine d'armes, qu'est mon ami: &laquo;Quand vous ferez votre ronde dans
+l'combat, pour voir s'il n'y a pas des capons aux pi&egrave;ces, faites-moi
+l'amiti&eacute; d'passer votre sabre dans l'ventre au petit Lhommic, qu'est de
+mon pays, Breton comme moi, et qui m'a-t-&eacute;t&eacute; recommand&eacute;, s'il n'y va pas
+rondement.&raquo; Ainsi, si tu fais un mouvement horizontalement, t'es bien
+s&ucirc;r d'&ecirc;tre pas manqu&eacute;.</p>
+
+<p><i>Lhommic</i>.&mdash;A votre id&eacute;e, ma&icirc;tre Lestume! Mais c'est z'une dr&ocirc;le de
+recommandation que vous avez donn&eacute;e l&agrave; au cap'taine d'armes.</p>
+
+<p><i>Lestume</i>.&mdash;Ecoute donc, c'est comme j'te dis: l'capitaine d'armes et
+moi, j'sommes une paire d'amis, et on s'rend d'petits services &agrave; la mer,
+comme de raison; et il ne sera pas dit qu'un Breton comme moi, un enfant
+de Brest, aura fait la galine &agrave; bord d'un vaisseau o&ugrave; c'que ma&icirc;tre
+Lestume a &eacute;t&eacute; contre-ma&icirc;tre du gaillard d'avant, et dans un combat o&ugrave; il
+y a des coups, Dieu merci, &agrave; recevoir pour tout l'&eacute;quipage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVe" id="IVe"></a>IV.</h2>
+
+<h3><a name="PREMIERE_CAUSERIE" id="PREMIERE_CAUSERIE"></a>Premi&egrave;re Causerie du gaillard d'avant.</h3>
+
+
+<p><i>Le novice Ivon.&mdash;</i>Dites donc, ma&icirc;tre Laou&eacute;nan, vous qu'avez vu le
+Grand-Mogol, qu'est-ce que c'est, sans &ecirc;tre trop curieux?</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;C'est un Mogol qu'a une barbe respectable, toute
+blanche, jusqu'&agrave; son pont de culotte, et qui, tout d'm&ecirc;me, n'a pas de
+pantalon, attendu que c'est une mani&egrave;re de Turc ou d'Ottomane, comme on
+dit dans le pays.</p>
+
+<p><i>Le novice Ivon</i>.&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, c'est-il tout d'm&ecirc;me un bon homme?</p>
+
+<p><i>Maitre Laon&eacute;nan</i>.&mdash;C'est un homme si l'on veut; mais, pour des Turcs ou
+des Ottomanes, c'est ce qu'il faut. Quand il n'est pas content ou
+satisfait de son conseil, il leur z'y fait couper la t&ecirc;te net, avec un
+sabre ou une fa&ccedil;on de damas.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Les Turcs ou les Ottomanes, c'est donc la m&ecirc;me chose, dans le
+pays?</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Ah! doucement, Jeannette; n'allons pas si vite, en
+fait d'histoire naturelle. Les <i>Turcs</i>, c'est ceux qu'habitent comme qui
+dirait la Turquie; les <i>Ottomanes</i>, c'est les chr&eacute;tiens qu'adorent
+Mahomet, ou, autrement dit, <i>le proph&egrave;te</i>.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;C'est pas moins un dr&ocirc;le de nom, <i>Ottomanes</i>, et je serais
+curieux d'savoir o&ugrave; ils ont &eacute;t&eacute; chercher cette parole-l&agrave;.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;C'est pas une parole; c'est une qualification
+<i>indig&egrave;ne</i>, ou, autrement, <i>intrins&egrave;che</i>; et &ccedil;a vient du pourquoi qui
+fait que les Turcs s'allongions toujours sur des grands canap&eacute;s, comme
+de v&eacute;ritables <i>cagnes</i>, comme tu as pu z'en voir dans la chambre du
+commandant, le matin, quand tu vas sauberder le tillac, garnis en
+velours <i>escramoisi</i> avec des clous dor&eacute;s en cuivre.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Le Grand-Mogol a-t-il de la malice dans les yeux, et &ccedil;a
+para&icirc;t-il un malin b...?</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Oui, mais tant soit peu f&eacute;roce. Quand il m'a
+z'aper&ccedil;u, il a vu &agrave; ma figure et &agrave; ce que son interpr&egrave;te lui a souffl&eacute; &agrave;
+genoux dans le tuyau de l'oreille, que j'&eacute;tais-t-un Fran&ccedil;ais de nation.
+Il reconna&icirc;t tous les pavillons des individus &agrave; la <i>physolomie</i> de
+chacun.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Je me suis laiss&eacute; dire que les Turcs n'aimaient pas beaucoup
+les Fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Eh bien, tu t'es laiss&eacute; dire une b&ecirc;tise, mon gar&ccedil;on.
+Sur trente-six <i>ingr&eacute;dients</i> que j'&eacute;tiommes l&agrave;, Anglais, Portugais,
+Allemands et Bretons, il ne m'a fait donner que vingt &agrave; vingt-cinq coups
+de trique &agrave; l'<i>orientaliste</i>, attendu qu'il m'avait reconnu pour
+Fran&ccedil;ais: c'est des &eacute;gards qui n'&eacute;tions pas dans le trait&eacute;. Les autres
+ont re&ccedil;u la <i>doudouille</i> compl&egrave;te, &agrave; la mode du pays.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;C'est pas moins heureux pour vous, d'avoir vu du pays.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Il n'y a que les voyages qui forment l'homme; et
+autant de pays qu'on a vus, autant de fois que l'on est propre &agrave; tout.
+Quand on sait demander un verre de vin dans toutes les langues, on ne
+meurt jamais de faim, dans aucune partie du monde, avec un doublon
+d'Espagne dans sa poche, et moyennant qu'il y ait du pain o&ugrave; ce que l'on
+est.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Ah &ccedil;a, o&ugrave; ce que j'allons de l'heure qu'il est?</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Dans l'<i>Archipelle</i>, o&ugrave; ce qu'il y a l'&icirc;le de
+Cyth&egrave;re, consacr&eacute;e &agrave; V&eacute;nus, la d&eacute;esse de la beaut&eacute; et des <i>rhumatisses</i>,
+comme l'a d&eacute;couvert un chirurgien-major que j'avions dans notre voyage
+d'<i>exploraison</i>.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Qu'est-ce qu'on peut voir de bon dans l'Archip&egrave;de?</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan.&mdash;Dites donc, vous autres, v'l&agrave;-t-il pas une esp&egrave;ce de
+malgache et de paliaca qui me demande ce que l'on peut voir de bon dans
+l'<i>Archipelle</i>?... Mais, double <i>lofia</i>, dans l'<i>Archipelle</i>, on voit
+l'<i>Archipelle</i>; c'est comme si tu me demandais ce que tu vois quand tu
+te fais la barbe.</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Eh bien, quand j'me fais la barbe, j'vois mon miroir.</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Et dans ton miroir, qu'est-ce que tu y vois?</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Ce que je vois dans mon miroir?</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Oui, qu'est-ce que tu y vois? Attendez un peu, vous
+autres; il va vous dire ce qu'il voit dans son miroir, quand il s'y
+voit....</p>
+
+<p><i>Ivon</i>.&mdash;Eh bien, je m'y vois, quoi!...</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tre Laou&eacute;nan</i>.&mdash;Tu n'y vois qu'une b... de b&ecirc;te, comme tu seras
+toute ta chienne de vie, au nom du P&egrave;re, du Fils, du Saint-Esprit qui
+t'illumine, ainsi soit-il! Borde un pouce de l'&eacute;coute du petit foc, qui
+ralingue depuis une demi-heure, et va-t'en te coucher ensuite, pour
+faire comme le berger et mettre un cornichon &agrave; l'ombre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="DEUXIEME_CAUSERIE" id="DEUXIEME_CAUSERIE"></a>Deuxi&egrave;me Causerie du gaillard d'avant.</h3>
+
+<p><i>Un matelot</i>.&mdash;Dites donc, conscrit, sans vous commander, prenez-moi un
+bout de c'te corde et halez-moi dessus de toutes vos forces, si vous en
+avez, par mani&egrave;re d'acquit seulement.</p>
+
+<p><i>Le conscrit halant</i>.&mdash;Savez-vous comment on nomme la mer o&ugrave; nous
+naviguons?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;La mer inconnue, qui tombe directement dans l'embouchure
+du lac <i>Cacafouin</i>.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Tiens, c'est singulier! jamais je n'ai entendu parler de
+ce lac-l&agrave;.</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;C'est que vous n'avez jamais appris la g&eacute;ographie.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Si, certainement; mais le lac Cacafouin ne se trouve pas
+sur la carte.</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;C'est que vous n'avez jamais regard&eacute; la carte avec vos
+lunettes, et en vous bouchant le nez.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Qu'est-ce donc que ce lac?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;C'est-z-un lac de poudre liquide &agrave; fumer les cannes &agrave;
+sucre: on navigue, dans c'te mer-l&agrave;, la t&ecirc;te en bas, les pieds en haut,
+avec une brasse de profondeur, et on ne prend sa respiration que par le
+dernier bouton de la gu&ecirc;tre.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Ah! je vois que vous voulez vous gausser de moi.</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Non pas, mon ami; je ne veux que m'amuser aux d&eacute;pens du
+passager. Savez-vous ce que c'est que le passager?</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Mais, le passager, c'est moi.</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Trop honn&ecirc;te pour vous dire le contraire; mais le
+passager, c'est une mani&egrave;re de malle vivante, qui boit, qui mange, qui
+dort, et envers qui on a dit au commandant: Commandant, vous porterez de
+Brest &agrave; l'Ile-Bourbon trois cents citoyens qui ne pourront pas se tenir
+sur leurs pieds, et &agrave; qui vous ferez voir le bonhomme Tropique et la
+ligne dans une longue-vue o&ugrave; vous mettrez un cheveu.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Le bonhomme Tropique est une farce, n'est-ce pas?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Oui, c'est une farce qui ne vous fera pas rire, &agrave; moins
+que vous n'ayez trois cents kilos de ga&icirc;t&eacute; clou&eacute;e, doubl&eacute;e et chevill&eacute;e
+en cuivre dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Mais qu'est-ce que c'est que le bonhomme Tropique?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;C'est le cur&eacute; de la ligne, qui donne la b&eacute;n&eacute;diction avec
+des tuyaux de pompe &agrave; laver, et qui fait pleuvoir des pois secs, quand
+il &eacute;ternue.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Et la ligne?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;C'est un grand c&acirc;ble que le grand Chasse-F... a fil&eacute; par
+le bout dans le milieu du monde, en voulant appareiller pour couper la
+c&ocirc;te d'Afrique en deux. Vous ne savez pas ce que c'est, peut-&ecirc;tre, que
+le grand Chasse-F...?</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Pas plus que le lac Cacafouin.</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Le grand Chasse-F... est un trois-ponts qui a du cent
+vingt mille tonnerres en batterie, et qui se sert de la lune pour pomme
+de girouette; il y a dix mille ans qu'on travaille &agrave; Lyon et &agrave; Rouen
+pour lui faire un pavillon de poupe. Un jour son commandant a voulu le
+faire virer de bord vent-devant, et le talon de son gouvernail a touch&eacute;
+sur le fond d'Ouessant, tandis que son beaupr&eacute; a &eacute;t&eacute; chavirer tout ce
+qu'il y avait de servi sur la Table-Bay, au cap de Bonne-Esp&eacute;rance.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;C'est donc un bien grand vaisseau?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Ah! mais oui; mais ce n'est pas le tout. Un jour, le
+commandant a voulu envoyer son mousse pour parer la flamme qui s'&eacute;tait
+engag&eacute;e dans un calle-hauban de perroquet, et ce b... de mousse, quand
+il est descendu, avait la barbe grise et sa demi-solde en poche.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;L'Anglais ne prendra pas ce vaisseau-l&agrave;, je crois bien.</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Si, peut-&ecirc;tre, mais dans l'ann&eacute;e de j'ten f...; il y a
+trois mille ans qu'on se bat sur le gaillard d'avant, et que le
+branle-bas d'combat n'est pas encore fait sur le gaillard d'arri&egrave;re; le
+commandant n'a seulement pas &eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute; par le charivari que font les
+caronades d'en avant des passe-avants, et qui tapent dur; mais c'qu'il y
+a de plus farce, c'est qu'un passager comme vous, &agrave; un demi-pouce de nez
+pr&egrave;s, est tomb&eacute; dans la cale par le grand panneau, et qu'il n'est pas
+encore rendu &agrave; fond de cale: ce particulier-l&agrave; tombe toujours; il sera
+mort d'&acirc;ge avant de se casser les reins.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Mais qui est-ce qui commande votre grand Chasse-F...?
+c'est sans doute le P&egrave;re Eternel?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Le P&egrave;re Eternel? ah bien oui! il n'est que patron de
+chaloupe, &agrave; bord, et il y a dix-huit cent trente ans et le pouce que
+notre seigneur J&eacute;sus-Christ fait du feu sous la chaudi&egrave;re de l'&eacute;quipage,
+sans avoir pu encore arriver &agrave; faire bouillir la soupe et &agrave; faire cuire
+les boulets de trois mille cinq cent soixante qui serviront de petits
+pois &agrave; la ration.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Pourquoi donc que les matelots inventent des b&ecirc;tises
+comme &ccedil;a?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Mais ils inventent ces b&ecirc;tises-l&agrave; pour vous faire croire
+qu'ils sont plus b&ecirc;tes que ceux-l&agrave; qui les &eacute;coutent pendant une heure,
+comme vous le faites l&agrave;.</p>
+
+<p><i>Le conscrit</i>.&mdash;Vous vous moquez donc de moi?</p>
+
+<p><i>Le matelot</i>.&mdash;Pas trop; mais &agrave; vous voir ouvrir la bouche comme une
+gamelle de sept, j'commence &agrave; croire qu'en fait de gaudichonneries, vous
+avez charg&eacute; plus que votre plein, conscrit. (Le matelot s'&eacute;loigne en
+regardant ga&icirc;ment le conscrit de c&ocirc;t&eacute;, et en chantant &agrave; plein gosier:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">Reviendras-tu, toi que mon coeur adore!)</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ve" id="Ve"></a>V.</h2>
+
+<h3>La Casaque du bon Dieu.</h3>
+
+
+<p>A bord d'un brick de l'&Eacute;tat se trouvait un ma&icirc;tre calfat, tr&egrave;s-bon
+chr&eacute;tien, fid&egrave;le croyant, et un ma&icirc;tre canonnier, esprit fort, s'il en
+fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien,
+en un mot.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre calfat appelait toujours son coll&egrave;gue, <i>ma&icirc;tre</i> Canon, et
+celui-ci ne d&eacute;signait son confr&egrave;re que sous le nom familier de ma&icirc;tre
+<i>Mailloche</i>.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Canon et ma&icirc;tre Mailloche avaient souvent ensemble des
+discussions th&eacute;ologiques, philosophiques et philanthropiques, dont
+l'&eacute;quipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait
+cependant, au grade et &agrave; l'&acirc;ge des graves interlocuteurs. Nos deux
+ma&icirc;tres, malgr&eacute; le dissentiment de leurs opinions, &eacute;taient du reste les
+meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient m&ecirc;me
+que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux
+arbres dont le feuillage est diff&eacute;rent, enlacent leurs branches pour
+confondre leurs fruits confraternels, et r&eacute;sister, s'il le faut
+ensemble, &agrave; la temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, rel&acirc;cha pendant la
+guerre, au Passage, port espagnol, situ&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e de cette Bidassoa,
+que les troupes imp&eacute;riales n'avaient pas encore pass&eacute;e, pour aller
+porter le ravage dans la P&eacute;ninsule. Nous &eacute;tions, enfin, en paix avec les
+Espagnols.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s leur entr&eacute;e dans le port, les deux ma&icirc;tres
+demand&egrave;rent la permission d'aller passer la journ&eacute;e du dimanche &agrave; terre.
+L'un avait rev&ecirc;tu son uniforme de sergent d'artillerie de marine,
+l'autre avait endoss&eacute; le large habit de sa profession avec son collet
+bord&eacute; d'un large galon d'or. La toilette &eacute;tait compl&egrave;te, car chacun des
+deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignit&eacute; aux yeux
+d'une population &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>A peine rendu &agrave; terre, le ma&icirc;tre calfat, malgr&eacute; la duret&eacute; de son oreille
+trop bien faite aux coups redoubl&eacute;s du marteau, entend des chants
+religieux remplir une vaste &eacute;glise. Ces accents de pi&eacute;t&eacute; all&egrave;chent notre
+d&eacute;vot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la
+messe qui le s&eacute;duit. Le ma&icirc;tre canonnier, devinant l'envie et l'embarras
+de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de
+l'&eacute;glise apostolique et romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous t&acirc;teriez d'une messe, ma&icirc;tre Canon, par &eacute;gard pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas, ma&icirc;tre Mailloche? On peut n'&ecirc;tre pas de la m&ecirc;me id&eacute;e
+sur ces b&ecirc;tises-l&agrave;, mais &ccedil;a n'emp&ecirc;che pas d'aller avec ses amis, en
+haussant les &eacute;paules pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous hausserez donc les &eacute;paules pour moi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si &ccedil;a vous fait du
+bien, &ccedil;a ne m'empas d'&ecirc;tre content de moi.</p>
+
+<p>Les deux amis entrent &agrave; l'&eacute;glise. L'un tire de son petit sac de toile &agrave;
+voiles, son petit livre de messe, et il se met &agrave; chanter pieusement
+faux, en latin, &agrave; la grande &eacute;dification des Espagnols qui l'entourent.
+L'autre, oblig&eacute; de suivre les d&eacute;vots mouvements de la foule, de
+s'agenouiller, de se faire donner la b&eacute;n&eacute;diction en courbant le dos,
+murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze
+temps, que l'exercice command&eacute; par un moine.</p>
+
+<p>L'office divin touche &agrave; sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est
+offert, et sans doute aussi accept&eacute;. La foule s'&eacute;coule religieusement,
+et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux &agrave; faire, se promener
+dans les rues du Passage.</p>
+
+<p>L'heure du d&icirc;ner arrive: l'app&eacute;tit vient avec elle &agrave; nos
+promeneurs.&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, demande ma&icirc;tre Canon, nous ferez-vous je&ucirc;ner encore,
+apr&egrave;s m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout
+l'estomac?&mdash;Non pas, ma&icirc;tre Canon, nous allons, si vous voulez, monter
+dans cette petite auberge, au premier &eacute;tage. Ma religion, &agrave; moi, ne
+d&eacute;fend pas de manger et de boire &agrave; son contentement. L'&Eacute;vangile est l&agrave;
+pour un coup, d'ailleurs: &laquo;Donnez &agrave; boire &agrave; qui a soif.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soif, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais <i>moderato</i>, comme dit
+l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim aussi, et bigrement m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas
+aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour
+de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le <i>benedicite</i> avant de
+manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous
+ne disions pas notre pri&egrave;re avant le repas.</p>
+
+<p>On servit une matelotte &agrave; l'oignon aux convives fran&ccedil;ais, qui
+s'&eacute;tablirent ga&icirc;ment pr&egrave;s d'une petite fen&ecirc;tre qui donnait sur la rue.
+Un vin rouge, &eacute;pais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur
+fut pr&eacute;sent&eacute; comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuv&egrave;rent avec
+d&eacute;lices et en jasant beaucoup. Une procession vint &agrave; passer.</p>
+
+<p>Aux accents nasillards des moines qui entra&icirc;naient la foule bruyante sur
+leurs pas gravement cadenc&eacute;s, le ma&icirc;tre calfat fit ses dispositions pour
+se mettre &agrave; genoux; mais avant qu'il ne p&ucirc;t humilier sa figure
+rubiconde, sur le bord de la fen&ecirc;tre, on lui cria de la rue, en
+espagnol: <i>A genoux, les Fran&ccedil;ais</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Ceci sent joliment la farce! s'&eacute;cria le ma&icirc;tre canonnier, qui ne
+s'agenouillait pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, calons nos m&acirc;ts de hune, et amenons nos basses largues sur
+les porte-aux-lofs.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe &agrave; contre-coeur; je ne veux pas
+amener au milieu de mon d&icirc;ner pour une escouade de calotins.</p>
+
+<p>&mdash;<i>A genoux, les Fran&ccedil;ais! A genoux, et quelque chose pour le
+bienheureux saint S&eacute;bastien</i>! cria-t-on de la rue et du milieu de la
+foule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit ma&icirc;tre Canon,
+attends: tiens, tiens, attrape! et en pronon&ccedil;ant ces mots, le sergent
+d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rong&eacute;s
+jusqu'&agrave; la moelle.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc l&agrave;, ma&icirc;tre Canon?</p>
+
+<p>&mdash;Je donne quelque chose &agrave; ces mendiants, ma&icirc;tre Mailloche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez nous faire &eacute;reinter, c'est s&ucirc;r, ma&icirc;tre Canon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ils &eacute;reintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille
+contre un?</p>
+
+<p>Les pr&eacute;dictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de
+la procession ne parlaient d&eacute;j&agrave; de rien moins que d'assommer les deux
+impies. Le ma&icirc;tre calfat, voyant son camarade menac&eacute; mettre le sabre &agrave;
+la main, prit un barreau de chaise, pour se d&eacute;fendre en ami g&eacute;n&eacute;reux
+plut&ocirc;t qu'en chr&eacute;tien r&eacute;sign&eacute; au martyre de la canaille. On crie, on
+hurle et le combat va commencer.</p>
+
+<p>Fort heureusement que pour nos deux assi&eacute;g&eacute;s, une des embarcations de
+leur brick se trouvait non loin de l'auberge o&ugrave; l'on venait de les
+assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers fran&ccedil;ais, arm&eacute;s de longs
+avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de
+leurs mobiles balistes, ils parvinrent &agrave; tirer ma&icirc;tre Canon et ma&icirc;tre
+Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'&eacute;taient engag&eacute;s pour des
+os de poulet jet&eacute;s sur deux ou trois t&ecirc;tes <i>encalott&eacute;es</i>, comme les
+appelait le sacril&eacute;ge canonnier.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; bord, le soir, les deux amis, encore un peu agit&eacute;s des
+libations qu'ils avaient offertes &agrave; Bacchus et des &eacute;motions que leur
+avaient fait &eacute;prouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On
+les plaisanta un peu sur l'agr&eacute;ment qu'ils avaient d&ucirc; trouver dans leur
+promenade &agrave; terre, et ils all&egrave;rent se coucher, sans daigner r&eacute;pondre aux
+sarcasmes que leurs confr&egrave;res rest&eacute;s &agrave; bord leur lan&ccedil;aient d'un air
+demi-goguenard et demi-apitoy&eacute;. Mais le lendemain, quand les fum&eacute;es du
+vin du Passage furent tout-&agrave;-fait dissip&eacute;es, et que ma&icirc;tre Canon et
+ma&icirc;tre Mailloche se trouv&egrave;rent en pr&eacute;sence, le premier, assis sur la
+dr&ocirc;me, interpella ainsi son camarade, en pr&eacute;sence de tout l'&eacute;quipage
+rassembl&eacute; pour &eacute;couter la discussion, qui paraissait devoir &ecirc;tre savante
+et vive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu hier cependant, ma&icirc;tre Mailloche, &agrave; quoi vous conduit
+votre belle religion!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de
+poulet, plut&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui
+se fait de mal en ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats &agrave; son
+service, et vous pouvez vous en vanter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avez-vous tant &agrave; reprocher &agrave; mon bon Dieu, au bout du compte?
+N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous
+retirer de la patte de cette canaille du Passage?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce que j'ai &agrave; reprocher &agrave; votre bon Dieu? Vous avez le front
+de me demander cela &agrave; moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche
+ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde.</p>
+
+<p>N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre premi&egrave;re m&egrave;re par un serpent &agrave;
+sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions
+d'hommes avant leur naissance, parce que l'&eacute;pouse de M. Adam, que vous
+ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mang&eacute; une pomme ou une
+poire de trop?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est pour notre bonheur &agrave; pr&eacute;sent, qu'il a rendu malheureux un
+tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite,
+pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le
+d&eacute;luge?</p>
+
+<p>&mdash;Pour corriger les hommes qui &eacute;taient trop m&eacute;chants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'il est si puissant et si despote &agrave; son bord, et qu'il peut
+tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il
+pas dit &agrave; ces hommes: <i>Corrige-toi, tas de gueux et de vermines</i>, plut&ocirc;t
+que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue mani&egrave;re de
+corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, ma&icirc;tre Canon; vous n'avez pas
+la foi, comme on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je comprends bien la mort de votre seigneur J&eacute;sus-Christ,
+cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laiss&eacute; mourir son fils, comme un
+simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous pla&icirc;t, &agrave;
+cette botte-l&agrave;, vous qui &ecirc;tes si cr&acirc;ne dans les &eacute;critures?</p>
+
+<p>&mdash;Il a laiss&eacute; mourir son divin fils, pour nous racheter de nos p&eacute;ch&eacute;s,
+vous, moi et les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais &eacute;t&eacute; &agrave; la place
+du bon Dieu, j'aurais plut&ocirc;t vendu jusqu'&agrave; ma derni&egrave;re casaque, que de
+laisser condamner mon enfant &agrave; faire sa derni&egrave;re grimace sur la croix.</p>
+
+<p>A cette id&eacute;e de la <i>casaque du bon Dieu</i>, les assistants, qui jusque-l&agrave;
+avaient gard&eacute; leur s&eacute;rieux, ne purent s'emp&ecirc;cher d'&eacute;clater de rire.
+Ma&icirc;tre Mailloche, tout d&eacute;concert&eacute;, quitta en marmottant le lieu de la
+discussion; et ma&icirc;tre Canon, tout triomphant, laissa couler sur les
+traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu
+desquels on entendait encore ces mots: <i>Il m'a fait manger une messe,
+mais j'ai fait avaler des os de poulet &agrave; sa procession</i>.</p>
+
+<p>Le mot de la <i>casaque du bon Dieu</i> n'eut garde d'&ecirc;tre perdu &agrave; bord du
+brick. Long-temps encore apr&egrave;s le d&eacute;barquement de ma&icirc;tre Canon, on ne
+parlait de lui qu'en le d&eacute;signant sous le nom de <i>la Casaque du bon
+Dieu</i>. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua &agrave; bord d'une douzaine de
+navires, jusqu'&agrave; sa mort.</p>
+
+<p>Que Dieu soit en paix &agrave; ce brave impie!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIe" id="VIe"></a>VI.</h2>
+
+<h3>Le N&egrave;gre blanc.</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s le terrible ouragan qui dispersa, pendant la derni&egrave;re guerre, la
+division de l'amiral Willaumetz, le vaisseau fran&ccedil;ais le <i>Foudroyant</i> se
+vit forc&eacute; de rel&acirc;cher &agrave; San-Salvador, dans la baie de Tous-les-Saints,
+si justement nomm&eacute;e, en &eacute;gard &agrave; la quantit&eacute; prodigieuse de saints que
+ch&ocirc;ment les d&eacute;vots habitants du pays.</p>
+
+<p>A bord de ce vaisseau existait, parmi les canonniers de marine, un grand
+gaillard, au teint basan&eacute;, aux cheveux laineux, et que, par allusion &agrave;
+son nez &eacute;cras&eacute; et &agrave; ses yeux tout ronds, ses camarades avaient appel&eacute;
+<i>le N&egrave;gre</i>. Loin de se f&acirc;cher de cette d&eacute;nomination, notre <i>N&egrave;gre</i>
+semblait au contraire la supporter fort ga&icirc;ment; et s'il avait connu les
+vers de Ducis, il se serait peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &eacute;cri&eacute; volontiers, en
+parodiant le Maure Othello:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">On m'appelle le N&egrave;gre, et j'en fais vanit&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ce nom ira peut-&ecirc;tre &agrave; la post&eacute;rit&eacute;.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il n'alla pas tout-&agrave;-fait si loin.</p>
+
+<p>Un jour, ayant obtenu de son capitaine de fr&eacute;gate et de son capitaine
+d'artillerie la permission d'aller &agrave; terre, il se dirigea avec quatre de
+ses camarades vers le fort San-Antonio. Le tafia se boit &agrave; bon march&eacute; &agrave;
+Bahia, et pour quelques pi&egrave;ces de six liards, les marins peuvent
+facilement parvenir, par le plus court chemin possible, au comble de
+l'humaine f&eacute;licit&eacute; du matelot, c'est-&agrave;-dire &agrave; se griser compl&eacute;tement.
+Nos cinq artilleurs se gris&egrave;rent donc, et tellement, que le N&egrave;gre, pour
+&eacute;gayer la partie, emprunta les v&ecirc;tements d'un esclave afin de remplir
+son r&ocirc;le de noir sous le costume de rigueur du personnage. Je vous
+laisse &agrave; penser les grimaces et les contorsions africaines que fit notre
+homme, excit&eacute; par l'hilarit&eacute; de ses camarades! Il obtint enfin un succ&egrave;s
+dramatique dont les esclaves de coulisses que nous voyons dans <i>Paul et
+Virginie</i> s'enorgueilliraient. Mais le mouvement que notre canonnier
+s'&eacute;tait donn&eacute; pour rendre l'illusion plus compl&egrave;te aux yeux des
+spectateurs, acheva de lui faire perdre l'usage de sa raison.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e des bonnes grosses farces arrive vite aux marins qui sont
+descendus &agrave; terre pour s'amuser, de mani&egrave;re &agrave; ne pas perdre un seul
+instant.</p>
+
+<p>L'un d'eux dit &agrave; ses camarades:&mdash;Dites donc, vous autres, si, tandis
+qu'il est en train de faire ses <i>macaqueries</i>, nous lui passions une
+couche de noir sur son franc-bord, croyez-vous qu'il ne ferait pas
+encore mieux le n&egrave;gre?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vrai! repart un autre. Mais avec quoi veux-tu que nous
+le <i>galipotions</i> en noir?</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi? Attends un peu; tu vas voir qu'il est plus ais&eacute; de noircir
+un blanc que de blanchir un noir.</p>
+
+<p>Et, en pronon&ccedil;ant ces mots, notre Rapha&euml;l improvis&eacute; se frotte les mains
+sur le fond des marmites et des casseroles qu'il trouve dans le cabaret,
+et puis il vient d&eacute;poser, le plus artistement qu'il peut, cette couche
+de bistre sur les joues, le front et le cou de notre N&egrave;gre, qui se
+laisse faire, tout en continuant de parler cr&eacute;ole &agrave; son barbouilleur, et
+toujours pour rendre la sc&egrave;ne plus piquante. Les mains m&ecirc;me du N&egrave;gre ne
+sont pas &eacute;pargn&eacute;es; et, poussant encore plus loin le scrupule de la
+vraisemblance, l'artiste alla jusqu'&agrave; frotter les pieds du malheureux
+canonnier, de la suie humide qu'on put recueillir sur le fond des
+casserolles, qui n'avaient jamais &eacute;t&eacute; fourbies, sans doute, avec autant
+de soin.</p>
+
+<p>Un des artilleurs, s&eacute;duit par l'illusion, s'avise de s'&eacute;crier, avec une
+admirable bonne foi de spectateur:&mdash;Le diable m'emporte! on le vendrait
+presque pour un noir, tant il est ressemblant comme &ccedil;a!</p>
+
+<p>Cette exclamation devient un trait de lumi&egrave;re pour nos farceurs, qui
+r&eacute;p&egrave;tent presque en m&ecirc;me temps: <i>Vendons-le! vendons-le!</i> Ces gens-l&agrave;
+avaient apparemment entendu parler de l'histoire de <i>Joseph</i>. Voil&agrave;
+pourtant comme le texte des saintes &Eacute;critures est souvent interpr&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le n&egrave;gre, pour rendre la farce qu'il a commenc&eacute;e tout-&agrave;-fait compl&egrave;te,
+consent &agrave; &ecirc;tre vendu, certain qu'il est de recouvrer ses droits
+inali&eacute;nables d'homme libre en se lavant la figure, ressource que n'ont
+pas toujours les n&egrave;gres de bon teint.</p>
+
+<p>On sort, on court, on trouve une habitation. Mes quatre canonniers
+p&eacute;n&egrave;trent dans une sucrerie; ils demandent &agrave; parler au ma&icirc;tre. Le ma&icirc;tre
+para&icirc;t: il entend un peu le fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'habitant, lui dit un des canonniers, voil&agrave; avec nous un
+noir que nous avons eu pour notre part de prise, notre vaisseau ayant
+amarrin&eacute;, dans la croisi&egrave;re que nous venons de faire, un n&eacute;grier anglais
+de Liverpool. Ce dr&ocirc;le, qui nous sert assez mal &agrave; notre plat, n'est bon
+qu'&agrave; &ecirc;tre men&eacute; durement dans une habitation. Si vous voulez nous
+l'acheter, nous vous le vendrons bon march&eacute;.</p>
+
+<p>L'habitant examine la marchandise. Le teint en est reluisant comme une
+paire de bottes bien cir&eacute;es. Notre n&egrave;gre, toujours a son r&ocirc;le,
+baragouine de mauvais fran&ccedil;ais; il fait des gambades qui ne jurent
+nullement avec l'esprit de son personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ce noir est ivre! dit l'habitant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur l'habitant; nous l'avons so&ucirc;l&eacute; pour pouvoir le conduire
+plus facilement ici.</p>
+
+<p>Notre sucrier ne donna qu'&agrave; moiti&eacute; dans le pi&eacute;ge que lui tendaient les
+canonniers. Il se doutait bien que le n&egrave;gre qu'on lui offrait pouvait
+bien avoir &eacute;t&eacute; enlev&eacute; par les vendeurs sur quelque habitation voisine;
+mais il &eacute;tait loin de supposer que la marchandise n'&eacute;tait recouverte que
+d'un enduit de suie. A Bahia, les proc&eacute;d&eacute;s entre habitants n'allaient
+pas, en ce temps-l&agrave;, jusqu'&agrave; emp&ecirc;cher un brave producteur de souffler un
+esclave ou deux &agrave; ses confr&egrave;res en cannes &agrave; sucre. Celui-ci demande &agrave;
+nos nouveaux marchands ce qu'ils veulent pour leur part de prise?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est selon; qu'en donneriez-vous bien?</p>
+
+<p>&mdash;Cent pataques, r&eacute;pond l'habitant, qui ne voulait pas laisser passer
+l'occasion d'avoir pour peu de chose un grand diable qui pourrait
+devenir un bon sujet sous le fouet d'un contre-ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-en deux cents, et qu'il n'en soit plus question.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je ne vous en donnerai que cent-cinquante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre dernier mot?</p>
+
+<p>&mdash;Mon dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, enlevez, c'est pes&eacute;!</p>
+
+<p>Ici le n&egrave;gre vendu fait mine de pleurer: le ma&icirc;tre cherche &agrave; le
+consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il n'a pas un mauvais naturel, et vous en ferez quelque chose,
+allez, monsieur l'habitant. C'est un march&eacute; comme on en voit peu, que
+vous venez de faire l&agrave;.</p>
+
+<p>L'habitant paie une tr&egrave;s-faible partie des cent cinquante pataques. Il
+fait pour le reste un bon qu'il promet de solder dans quelques jours. On
+s'empare du n&egrave;gre vendu: les canonniers s'&eacute;loignent. A leur d&eacute;part,
+nouveaux cris de d&eacute;sespoir du n&egrave;gre; nouvelles consolations de la part
+de l'habitant. Le contre-ma&icirc;tre arrive, et veut encha&icirc;ner l'esclave,
+pour &ecirc;tre plus s&ucirc;r de le conserver; mais celui-ci, qui, jusque-l&agrave;, avait
+pris le tout en plaisanterie, r&eacute;siste &agrave; la main brutale qui veut lui
+passer les fers aux pieds. Le contre-ma&icirc;tre, accoutum&eacute; &agrave; plus de
+docilit&eacute;, se f&acirc;che; l'esclave se regimbe: des aides arrivent. Le ma&icirc;tre
+ordonne d'appliquer au mutin un <i>quatre de piquet</i> pour sa bien-venue,
+et pour lui donner une id&eacute;e de la discipline &agrave; laquelle il faudra qu'il
+s'habitue. Quatre petits pieux sont fich&eacute;s en terre; on renverse le
+patient &agrave; plat-ventre, et de vigoureux esclaves attachent chaque main et
+chaque pied du r&eacute;calcitrant au pieu qui correspond &agrave; chacun de ses
+membres. L'ex&eacute;cuteur est pr&ecirc;t; le fouet du supplice est lev&eacute;: il n'y a
+plus qu'&agrave; &ocirc;ter &agrave; la victime le v&ecirc;tement qui cache la partie charnue sur
+laquelle doit tomber le ch&acirc;timent. Mais, &ocirc; surprise! au lieu de
+l'&eacute;piderme d'&eacute;b&egrave;ne que les esclaves, valets de bourreau, s'attendaient &agrave;
+trouver comme d'ordinaire, sur les muscles arrondis de la r&eacute;gion
+inf&eacute;rieure, ils d&eacute;couvrent une peau plus blanche encore que celle de
+leur ma&icirc;tre!... Le fouet, qui plane sur le post&eacute;rieur du coupable,
+reste suspendu dans la main du contre-ma&icirc;tre; l'habitant, t&eacute;moin du
+spectacle, demeure an&eacute;anti.... Mais, reprenant bient&ocirc;t cette puissance
+de r&eacute;solution que l'on recouvre avec le d&eacute;sir de la vengeance, il
+ordonne que l'ex&eacute;cution ait lieu sans &eacute;gard pour la couleur de la peau
+qu'on vient de d&eacute;couvrir &agrave; ses yeux irrit&eacute;s. Le <i>n&egrave;gre blanc</i> a beau
+protester en bon fran&ccedil;ais europ&eacute;en, il a beau invoquer sa qualit&eacute;
+d'homme libre et de sujet de Napol&eacute;on, il re&ccedil;oit les vingt-neuf coups de
+fouet destin&eacute;s &agrave; l'esclave mutin.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, que faisaient nos artilleurs, indignes vendeurs de
+leur coll&egrave;gue?... Ils buvaient le prix de la peau artificielle et des
+tortures imm&eacute;rit&eacute;es de leur victime. Celle-ci, rendue &agrave; la libert&eacute;, ne
+les rejoignit que juste &agrave; temps pour prendre part au reste du g&acirc;teau,
+qu'elle avait si ch&egrave;rement pay&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'habitant, en grande tenue, arriva dans une pirogue &agrave;
+bord du <i>Foudroyant</i> pour r&eacute;clamer du commandant du vaisseau la
+restitution de l'argent qu'il avait compt&eacute; aux canonniers, et du billet
+qu'il avait souscrit pour la valeur du <i>n&egrave;gre blanc</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIe" id="VIIe"></a>VII.</h2>
+
+<h3>Avale &ccedil;a, Las-Cazas.</h3>
+
+
+<p>Un magnifique corsaire, arm&eacute; &agrave; Bordeaux, je crois, re&ccedil;ut en s'&eacute;lan&ccedil;ant
+sur les mers qu'il devait ravager, le nom de <i>Las-Cazas</i>.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage du <i>Las-Cazas</i> se montrait aussi fringant, que le patron du
+navire avait &eacute;t&eacute; pacifique durant ses courses apostoliques dans le
+Nouveau-Monde.</p>
+
+<p>Le flamboyant trois-m&acirc;ts fut pris par les Anglais, quelques heures apr&egrave;s
+son appareillage du bas de la Gironde.</p>
+
+<p>La renomm&eacute;e un peu bambocheuse de l'&eacute;quipage intraitable du <i>Las-Cazas</i>,
+avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps m&ecirc;me avant
+la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs fran&ccedil;ais
+avaient fond&eacute; les plus hautes esp&eacute;rances. Le <i>Las-Cazas</i>, arm&eacute; comme il
+l'&eacute;tait, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements
+dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du
+Trocad&eacute;ro consola, disent les bons royalistes, la captivit&eacute; de Napol&eacute;on,
+&agrave; peu pr&eacute;s comme les victoires des Ath&eacute;niens faisaient palpiter de joie
+Th&eacute;mistocle, exil&eacute; d'Ath&egrave;nes. Il n'y a que mani&egrave;re de s'entendre pour
+bien prendre les choses.</p>
+
+<p>Mais quand, au lieu d'apprendre les succ&egrave;s du <i>Las-Cazas</i>, les
+prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur
+r&eacute;clusion, les pauvres diables captur&eacute;s sur le corsaire vengeur, un des
+loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit &agrave; hurler: <i>Avale</i>
+<i>&ccedil;a, Las-Cazas</i>! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation
+&eacute;pigrammatique vola de bouche en bouche, et &agrave; chaque d&eacute;sappointement, &agrave;
+chaque mystification, les d&eacute;sappointeurs ne manquaient pas de r&eacute;p&eacute;ter &agrave;
+chaque mystifi&eacute;, l'&eacute;ternel, le populaire <i>Avale &ccedil;a, Las-Cazas</i>! Le mot
+enfin devint proverbe de prison. C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; beaucoup. Il ne resta pas
+captif dans l'enceinte des cachots o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;.</p>
+
+<p>De la prison, dont il avait fait long-temps les d&eacute;lices sarcastiques,
+notre <i>Avale &ccedil;a, Las-Cazas</i>! passa d'abord dans la marine, et il voyagea
+pendant longues ann&eacute;es, sur toutes les mers du globe, &agrave; bord des
+vaisseaux, fr&eacute;gates, corvettes et avisos de notre arm&eacute;e navale; si bien
+qu'aux rives m&ecirc;mes o&ugrave; la gloire apostolique du vertueux <i>Las-Cazas</i>
+n'est pas encore oubli&eacute;e, des matelots, fort peu vers&eacute;s dans l'histoire
+des conqu&ecirc;tes des Espagnols, r&eacute;p&eacute;taient toujours &agrave; leurs camarades, pour
+la plupart grands avaleurs de pilules am&egrave;res: <i>Avale &ccedil;a, Las-Cazas</i>!</p>
+
+<p>Certaine ann&eacute;e de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le
+comte de Las-Cazas, connu pour un m&eacute;rite peu ordinaire, et pour sa
+fid&eacute;lit&eacute; au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive
+incognito &agrave; Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se
+montra d&eacute;sireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade.
+Il se pr&eacute;sente &agrave; bord du <i>Diad&ecirc;me</i>.</p>
+
+<p>L'enseigne charg&eacute; ce jour-l&agrave; du service du lieutenant de garde, passait
+&agrave; bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et tr&egrave;s-gros
+farceur. Il re&ccedil;oit avec politesse le curieux &eacute;tranger, qui ne lui fait
+pas, &agrave; la premi&egrave;re vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service,
+cic&eacute;rone oblig&eacute; de tout visiteur un peu proprement tourn&eacute;, fait
+parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne,
+suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle
+humeur, dispos&eacute;s &agrave; s'&eacute;gayer &agrave; la premi&egrave;re occasion. A chaque station, le
+visiteur questionne, et le cic&eacute;rone r&eacute;pond.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter
+bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si
+mauvaise poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi
+&eacute;tonnante port&eacute;e!... Mais, ces &eacute;normes canons doivent &ecirc;tre
+difficilement maintenus &agrave; leur place, quand la mer est grosse. Qu'en
+faites-vous alors?</p>
+
+<p>&mdash;Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un
+plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour &eacute;viter les accidents que
+pourraient occasioner les coups de roulis.</p>
+
+<p>Les officiers qui accompagnent le visiteur et le d&eacute;monstrateur, pouffent
+de rire; mais d&eacute;cemment, et en &eacute;touffant dans leurs mains, leurs
+bouff&eacute;es d'hilarit&eacute;. On continue la promenade.</p>
+
+<p>&mdash;A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues
+aupr&egrave;s de chaque pi&egrave;ce d'artillerie?</p>
+
+<p>&mdash;A casser le biscuit des gens de l'&eacute;quipage, quand il est trop vieux et
+trop dur pour &ecirc;tre mang&eacute; couramment. Puis, se retournant vers ses
+camarades: <i>Avale &ccedil;a, Las-Cazas</i>! r&eacute;p&eacute;tait notre goguenard, &agrave; chaque
+r&eacute;ponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>On arrive, &agrave; travers toutes ces plaisanteries r&eacute;p&eacute;t&eacute;es presque &agrave; chaque
+pas, &agrave; l'&eacute;tambroir des pompes. C'&eacute;tait l&agrave; une bonne grosse pi&egrave;ce &agrave; faire
+avaler &agrave; notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle,
+car le questionneur jusque-l&agrave; ne s'&eacute;tait pas montr&eacute; fort difficile sur
+les morceaux qu'on lui avait donn&eacute;s &agrave; dig&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier?</p>
+
+<p>&mdash;On appelle cela des pompes &agrave; chapelet. Ce nom leur a &eacute;t&eacute; donn&eacute; par
+allusion &agrave; un usage &eacute;tabli &agrave; bord, lorsqu'on est r&eacute;duit, dans un cas
+p&eacute;rilleux, &agrave; employer cet immense appareil, les matelots disent alors
+leurs pri&egrave;res en prenant en main leur chapelet, et c'est de l&agrave;, vous
+comprenez bien que... (<i>Avale &ccedil;a, Las-Cazas</i>.)</p>
+
+<p>&mdash;Le singulier usage et l'&eacute;trange d&eacute;nomination! Mais pourriez-vous me
+dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employ&eacute;
+d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes
+aspirantes et &agrave; simple brimballe?</p>
+
+<p>&mdash;Mais monsieur... cela d&eacute;pend... (Ici plus d'<i>Avale &ccedil;a, Las-Cazas</i>).
+L'officier reste interdit &agrave; ces mots, qui commencent &agrave; sentir le m&eacute;tier.
+L'&eacute;tranger reprend:</p>
+
+<p>&mdash;Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir
+de pouces &agrave; l'heure, &agrave; bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit,
+eu &eacute;gard &agrave; ses fa&ccedil;ons, franchir qu'&agrave; huit ou neuf pouces?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, cela d&eacute;pend encore... cela d&eacute;pend du nombre
+d'hommes... employ&eacute; &agrave;.... Vous comprenez bien?</p>
+
+<p>A l'embarras qu'&eacute;prouve l'interrog&eacute;, ses camarades, qui, jusque-l&agrave;
+avaient beaucoup ri du questionneur, passent du c&ocirc;t&eacute; de celui-ci, et &agrave;
+leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur coll&egrave;gue d&eacute;contenanc&eacute;,
+ces mots terribles, ces mots de la plus poignante d&eacute;rision: <i>Avale &ccedil;a,
+Las-Cazas</i>! Le mystificateur mystifi&eacute; ne sait plus que dire, que
+r&eacute;pondre aux observations de l'&eacute;tranger, qui continue &agrave; causer
+hydraulique, statique, bras de levier, croc &agrave; mordre dans les fus&eacute;es,
+point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche
+en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Apr&egrave;s
+avoir long-temps parl&eacute; seul et parl&eacute; fort bien, l'inconnu, jugeant que
+le supplice de son savant de bord, avait &eacute;t&eacute; assez long, lui pr&eacute;sente,
+avec une politesse exquise et d&eacute;chirante, ses plus humbles remerc&icirc;ments,
+et lui fait promettre, si jamais il vient &agrave; Paris, de lui offrir
+l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui
+a fait contracter; puis l'&eacute;tranger ajoute:&mdash;Vous avez bien voulu, sans
+me conna&icirc;tre, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est
+juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez
+bien voulu obliger avec tant de d&eacute;licatesse, vous me permettrez de vous
+dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais <i>que je n'ai pas tout
+aval&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Les camarades de l'officier d&eacute;sappoint&eacute; &eacute;taient encore l&agrave;. Je vous
+laisse &agrave; penser s'ils oubli&egrave;rent de lui insinuer dans l'oreille, un bon
+et dernier <i>Avale &ccedil;a, Las-Cazas</i>!</p>
+
+<p>Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la
+bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses coll&egrave;gues ne lui
+r&eacute;p&eacute;tassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut
+radicalement gu&eacute;ri de la manie de <i>faire avaler &ccedil;a</i> &agrave; tout le monde.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIIe" id="VIIIe"></a>VIII.</h2>
+
+<h3>Le petit Coup de Mer.</h3>
+
+
+<p>Dans les contes que les officiers de marine s'&eacute;taient plu &agrave; d&eacute;biter aux
+passagers d'une fr&eacute;gate qui se rendait &agrave; Bourbon, ces messieurs avaient
+beaucoup exag&eacute;r&eacute; l'effet terrible des coups de mer. Les accidents les
+plus bizarres et les moins croyables n'avaient eu garde de manquer &agrave;
+l'imagination des narrateurs. L'un s'&eacute;tait trouv&eacute; &agrave; bord d'un navire o&ugrave;,
+pendant un coup de cape, le m&acirc;t de misaine, d&eacute;plant&eacute;, &eacute;tait venu prendre
+la place du grand m&acirc;t, enlev&eacute; par l'effet d'une vague furieuse. L'autre
+avait &eacute;t&eacute; jet&eacute; lui-m&ecirc;me &agrave; cinquante brasses de son navire, et port&eacute;, au
+sein de l'onde &eacute;cumeuse, &agrave; bord d'un vaisseau naviguant de conserve avec
+le b&acirc;timent que la lame venait de submerger. Un troisi&egrave;me, enfin,
+s'&eacute;tait vu lancer du port, o&ugrave; il fumait son cigarre, jusque sur les
+barres du perroquet, qu'une montagne d'eau &eacute;tait parvenue &agrave; atteindre,
+dans la violence de ce mouvement ascensionnel. Les passag&egrave;res, surtout,
+&eacute;coutaient, en regardant avec effroi les flots qui pendant ces
+entretiens clapotaient le long du bord, toutes ces folies, racont&eacute;es du
+ton le plus s&eacute;rieux, dans le langage le plus expressif.</p>
+
+<p>Au nombre de ces passag&egrave;res, il en &eacute;tait une autour de laquelle un jeune
+sous-lieutenant papillonnait avec gr&acirc;ce, autant du moins que le lui
+permettaient les coups de roulis et de tangage avec lesquels ses pieds
+mal assur&eacute;s n'&eacute;taient pas encore tr&egrave;s-familiers. Un vieux mari, encore
+moins fait que le galant aux brusques mouvements du navire, se
+cramponnait aux bastingages, tandis que sa moiti&eacute; essayait de se
+promener sur le pont avec l'aide du bras du sous-lieutenant. Un jour,
+que la mer &eacute;tait un peu clapoteuse, nos deux promeneurs inexp&eacute;riment&eacute;s
+tomb&egrave;rent ensemble sur le gaillard, aux yeux du vieil &eacute;poux constern&eacute;.
+Les aspirants, oiseaux de mauvais augure du bord, tir&egrave;rent pour le mari
+un triste pr&eacute;sage de cette double chute. On releva les deux promeneurs.</p>
+
+<p>En doublant le cap de Bonne-Esp&eacute;rance, la fr&eacute;gate &eacute;prouva du gros temps,
+de ce gros temps pendant lequel les passagers osent &agrave; peine risquer un
+bout de nez &agrave; l'ouverture du capot. Plus de jeux innocents sur le pont,
+plus de conversations intimes sur l'arri&egrave;re pendant les premi&egrave;res heures
+du quart de nuit, plus enfin de promenade entre le sous-lieutenant et la
+jeune marcheuse! Le vent impitoyable avait enlev&eacute; dans ses jeux cruels,
+et nos plaisirs et nos joyeuses distractions. Une cabine install&eacute;e dans
+la batterie, avec deux cadres s&eacute;par&eacute;s, rec&eacute;lait depuis deux jours
+l'&eacute;poux qui ne mangeait plus, et sa jolie petite moiti&eacute; qui soupirait
+toujours. Le vieux mari craignait surtout le coup de mer: la jeune femme
+paraissait les redouter beaucoup moins; mais aucun passager n'osait se
+montrer sur le pont humide et glissant que la lame nettoyait assez
+brutalement de temps &agrave; autre.</p>
+
+<p>Entre nous aspirants, grands amateurs de ces petits scandales qui
+assaisonnent la fade vie du bord, nous nous entretenions la nuit en
+courant la grande bord&eacute;e, des yeux qu&ecirc;teurs de madame Blinblin (c'&eacute;tait
+le nom de l'h&eacute;ro&iuml;ne), des risibles terreurs de son jaloux de mari, et
+des projets d'invasion du petit sous-lieutenant Larobleu, notre heureux
+comp&eacute;titeur en bonnes fortunes de travers&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il la regarde, disions-nous quelquefois, de mani&egrave;re &agrave; faire penser que
+M. Blinblin a rempli sa vocation.</p>
+
+<p>&mdash;Moi je crois que si on faisait tous les soirs l'appel de la bord&eacute;e qui
+n'est pas de quart, il y aurait un cadre de vide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est &eacute;gal: on aurait &agrave; la fin le compte de tout notre monde; il
+se rencontrerait peut-&ecirc;tre un cadre o&ugrave; l'on trouverait deux individus
+pr&eacute;sents pour un.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dans la cabane de M. Blinblin, avec son bonnet de coton,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est &ccedil;a, avec son bonnet de coton. Oh! mais pour celui-l&agrave;, c'est
+conscience. La pauvre femme, ce n'est pas de sa faute, au fait! c'est
+l'influence de la physionomie du mari sur elle, qui agit sur le moral de
+la femme, ind&eacute;pendamment de sa volont&eacute; propre. C'est la vocation de M.
+Blinblin qu'elle remplit enfin tout b&ecirc;tement. De l&agrave; le principe
+d'attraction entre elle et le sous-lieutenant Larobleu, attraction qui
+doit s'exercer en raison directe des masses, et en raison inverse du
+carr&eacute; des distances.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! le mot est pr&eacute;cieux! Je t'en fiche, des distances; on t'en
+donnera!</p>
+
+<p>Une nuit, vers une heure du matin, un petit coup de mer, ou plut&ocirc;t un
+l&eacute;ger coup de balai, nous tombe sur le pont, et passe comme une liquide
+foudre, en secouant un peu nos pavois du vent. On n'y pensait pas le
+moins du monde, lorsque du fond du panneau de l'arri&egrave;re, on voit
+appara&icirc;tre, &agrave; la clart&eacute; ind&eacute;cise de la lune, le p&acirc;le visage du bon M.
+Blinblin surmont&eacute; de son fid&egrave;le et &eacute;clatant bonnet de coton?...</p>
+
+<p>&mdash;Et par quel hasard vous &agrave; cette heure, monsieur Blinblin, et apr&egrave;s un
+coup de mer encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, monsieur l'officier de quart; c'est justement le coup
+de mer qui m'am&egrave;ne sur le pont; ma femme n'est plus dans son cadre. Ma
+chambre est toute mouill&eacute;e;... je redoute un accident terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Un accident! et lequel?</p>
+
+<p>A ces derniers mots, un des aspirants de quart s'approche en maraudeur
+de conversations; il examine bien attentivement la figure de M.
+Blinblin, et puis il vient nous dire:&mdash;C'est toujours ma m&ecirc;me id&eacute;e, il
+est impossible avec cette mine-l&agrave; qu'il en soit autrement.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, le bruit courait dans toute la fr&eacute;gate que madame
+Blinblin s'&eacute;tait jet&eacute;e &agrave; la mer. Ses v&ecirc;tements avaient &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;s
+pr&egrave;s de son cadre vide: son &eacute;poux &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Il n'y avait plus &agrave;
+douter de l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>A quatre heures du matin, au rel&egrave;vement de quart, l'officier fit part du
+triste &eacute;v&eacute;nement &agrave; celui qui le rempla&ccedil;ait. Les aspirants ne manqu&egrave;rent
+pas non plus de l'annoncer &agrave; leurs coll&egrave;gues. La d&eacute;solation devint
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Mais l'aspirant qui venait de tirer l'horoscope d&eacute;finitif de M.
+Blinblin, &agrave; son apparition sur le gaillard d'arri&egrave;re, ne donna pas dans
+le suicide de la jeune dame. Il avait une tout autre id&eacute;e de sa force
+morale.</p>
+
+<p>Il se rend tout droit &agrave; la porte de la chambre du sous-lieutenant
+Larobleu: nous le suivons en silence dans le faux pont; il frappe avec
+force &agrave; cette porte:&mdash;Lieutenant! lieutenant!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il? que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, lieutenant? M. Blinblin, croyant que sa femme s'est
+noy&eacute;e cette nuit, vient de se jeter &agrave; la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! mon mari! non, non!</p>
+
+<p>L'aspirant d&eacute;nicheur, se tournant vers nous avec sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites encore que je n'avais pas bien lu sur la physionomie du
+particulier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est sa voix!... M. Blinblin a rempli sa vocation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment lui faire avaler cette pilule un peu proprement?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mais si nous la lui faisions avaler avec un coup de mer, lui
+qui en a si peur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, un coup de mer. Laissez-moi, vous autres, arranger ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne-l&agrave;.</p>
+
+<p>On va trouver l'&eacute;poux inconsolable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Blinblin, vous ne vous &ecirc;tes pas tromp&eacute;, un coup de mer avait
+effectivement enlev&eacute; votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on l'aurait vue, messieurs; ah! parlez, parlez, je vous en
+supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, nous l'avons retrouv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc? morte, peut-&ecirc;tre? Parlez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Non, vivante; dans le faux pont: elle a pass&eacute; par le sabord de votre
+chambre avec la lame, et s'est trouv&eacute;e entra&icirc;n&eacute;e sans connaissance
+dans... dans....</p>
+
+<p>&mdash;Dans le faux pont, peut-&ecirc;tre, ou &agrave; fond de cale! j'en avais le
+pressentiment. Mais o&ugrave; est-elle donc maintenant, cette pauvre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Dans son cadre, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle avait laiss&eacute; ses v&ecirc;tements au pied de son cadre, m&ecirc;me quand
+le coup de mer a frapp&eacute; &agrave; bord.... Dans quel &eacute;tat l'aurez-vous
+retrouv&eacute;e, bon Dieu!</p>
+
+<p>Le vieil &eacute;poux court dans sa chambre. Son &eacute;pouse y &eacute;tait d&eacute;j&agrave; rentr&eacute;e.
+Il l'embrasse, la presse contre sa poitrine palpitante; et sur les
+v&ecirc;tements de femme qu'elle avait laiss&eacute;s au pied du cadre, le mari
+retrouve une veste, un chapeau et un pantalon d'homme! Mais il retrouve
+bien sa tendre moiti&eacute; dans le cadre.</p>
+
+<p>Jamais M. Blinblin ne s'expliqua bien l'effet de ce coup de mer: &laquo;car,
+disait-il, je con&ccedil;ois assez passablement qu'une lame ait pu enlever
+madame Blinblin de notre chambre, et la jeter &eacute;vanouie dans le faux
+pont; mais je ne comprends pas du tout comment il a pu se faire que
+cette lame l'ait enlev&eacute;e toute d&eacute;shabill&eacute;e et me l'ait rendue sous des
+v&ecirc;tements qui ne sont pas ceux de son sexe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bah! les coups de mer ont quelquefois produit des effets si
+prodigieux, monsieur Blinblin!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais des effets du genre de celui-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous vous disions, monsieur Blinblin, qu'il n'y a pas de
+travers&eacute;e qui n'offre des exemples aussi surprenants de la force des
+lames, vous ne vouliez pas nous croire. Nous croirez-vous, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je commence &agrave; croire quelque chose &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IXe" id="IXe"></a>IX.</h2>
+
+<h3>Le Goguelin.</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait un bien bon navire que le vieux vaisseau <i>l'Aquilon</i>, mouill&eacute;
+depuis longues ann&eacute;es dans la rade de Brest, o&ugrave; il pourrissait fi&egrave;rement
+avec ses m&acirc;ts de perroquets &agrave; fl&egrave;che, son ourse et ses filets de
+casse-t&ecirc;te! Tous les matelots pouvaient jouer au <i>paroli</i> dans les
+vastes batteries de <i>l'Aquilon</i>, sans qu'un maussade capitaine d'armes
+v&icirc;nt mettre brutalement fin &agrave; ces jeux de hasard, condamn&eacute;s &agrave; la fois
+par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde
+de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux
+timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur
+l'arri&egrave;re du canot de ronde, repr&eacute;sentaient pendant la nuit le
+lieutenant de service, qui dormait profond&eacute;ment dans sa chambre. C'&eacute;tait
+l'&acirc;ge d'or du service maritime, et <i>l'Aquilon</i> figurait assez bien le
+bon Saturne de cet &acirc;ge de paix en temps de guerre.</p>
+
+<p>Tout allait cependant admirablement &agrave; bord du vaisseau et dans la
+division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal
+aujourd'hui pour n'&ecirc;tre pas beaucoup plus heureux. O&ugrave; donc, s'il vous
+pla&icirc;t, est le progr&egrave;s?</p>
+
+<p>Mais ce qui caract&eacute;risait surtout la bonhomie de la marine dans ce
+temps-l&agrave;, c'&eacute;tait la superstition des &eacute;quipages. Il n'y avait pas de
+b&acirc;timents o&ugrave; les vieux matelots ne crussent fort s&eacute;rieusement aux
+revenants de bord. Ils appelaient ces esp&egrave;ces de loups-garous marins,
+des <i>goguelins</i>, par corruption du mot <i>gobelin</i>, spectre de nuit;
+<i>kobalos</i>, pour ceux qui savent le grec.</p>
+
+<p><i>L'Aquilon</i> avait comme de raison son <i>goguelin</i> &agrave; lui. Les pilotins,
+les mousses et les novices faisaient leurs d&eacute;lices des contes que l'on
+se plaisait &agrave; d&eacute;biter le matin sur les courses nocturnes du <i>farfadet</i>
+domestique attach&eacute; au vaisseau, comme ces larves qui &agrave; terre &eacute;lisent
+domicile dans certaines masures c&eacute;l&egrave;bres et redout&eacute;es. L'un l'avait
+entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il &eacute;tait l'&acirc;me.
+L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'&agrave; la pomme
+du grand m&acirc;t; un troisi&egrave;me avait &eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute; dans son hamac par la main
+glaciale du fant&ocirc;me. Quand le <i>goguelin</i> avait touch&eacute; le sac de pois que
+l'on mettait quotidiennement dans la chaudi&egrave;re o&ugrave; bouillait le potage de
+sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait &eacute;t&eacute; jet&eacute;
+sur eux, et le ma&icirc;tre-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la
+maladresse qu'on lui imputait. Le g&eacute;nie nocturne du vaisseau avait enfin
+une telle influence sur toute l'existence de l'&eacute;quipage, que rien de ce
+qui se passait &agrave; bord ne paraissait indiff&eacute;rent &agrave; l'empire secret qu'il
+exer&ccedil;ait quelquefois si malicieusement.</p>
+
+<p>Heureux &acirc;ge de cr&eacute;dulit&eacute;! combien les temps sont chang&eacute;s. La marine
+aujourd'hui s'est civilis&eacute;e &agrave; ne plus la reconna&icirc;tre: elle ne croit plus
+&agrave; rien, pas m&ecirc;me &agrave; la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant
+passait pour aider les matelots &agrave; serrer un perroquet.</p>
+
+<p>La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six &agrave; sept cents
+sous les ponts du vaisseaux <i>l'Aquilon</i>, renfermaient ce peuple de
+matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les l&egrave;vres
+languissantes d'un conteur de batterie, le <i>goguelin</i> se glissait, &agrave; la
+faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il
+secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, r&eacute;veill&eacute;s
+par le fant&ocirc;me, crier d'une voix &eacute;mue: <i>Le goguelin! le goguelin! gare
+au goguelin</i>! Le canonnier de faction &agrave; la sainte-barbe dans la batterie
+basse, ou &agrave; la porte de la chambre des officiers, saisissait plus
+fortement son sabre et se disposait &agrave; frapper le revenant, qui toujours
+s'&eacute;chappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se
+sentaient glac&eacute;s. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et
+ce privil&eacute;ge nous explique assez la difficult&eacute; que l'on a quelquefois &agrave;
+saisir la pens&eacute;e de ceux qui passent &agrave; Paris pour nos esprits les plus
+fameux.</p>
+
+<p>Un vendredi, jour f&eacute;ri&eacute; pour les spectres et les revenants, vers onze
+heures du soir, le <i>goguelin</i> faisait sa tourn&eacute;e. La circonstance &eacute;tait
+favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'&eacute;teindre en exhalant
+une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale
+tr&egrave;s-masculine pr&eacute;pos&eacute;e &agrave; la garde du feu sacr&eacute;, cherchait &agrave; rallumer sa
+m&egrave;che encore incandescente, lorsqu'une main tr&egrave;s-vivante lui applique un
+vigoureux soufflet. Il court apr&egrave;s le <i>goguelin</i>, dont il a cru
+reconna&icirc;tre le pas. Le fant&ocirc;me fuit, mais pas tellement vite, qu'il
+puisse &eacute;chapper &agrave; la poursuite anim&eacute;e du soufflet&eacute;. Un collet de chemise
+reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appr&eacute;hend&eacute; au
+corps, s'&eacute;chappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en
+laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a
+&eacute;t&eacute; saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever,
+mais le capitaine de fr&eacute;gate, r&eacute;veill&eacute; par le bruit, dont on lui
+explique la cause, ordonne que chacun reste couch&eacute;, et qu'on s'assure de
+la pr&eacute;sence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu.
+Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement
+pr&eacute;cis. Seulement, en t&acirc;tant les hommes rest&eacute;s couch&eacute;s, le capitaine
+d'armes crut remarquer une certaine humidit&eacute; dans la peau d'un canonnier
+mul&acirc;tre, un peu orang-outang, tr&egrave;s-bon nageur et personnage du reste
+tr&egrave;s-fac&eacute;tieux, connu sous le nom de <i>Tabago</i>. Le capitaine d'armes
+con&ccedil;ut quelques soup&ccedil;ons sur le compte de Tabago, et rien de plus.</p>
+
+<p>Quelques jours se pass&egrave;rent, sans qu'on entend&icirc;t parler du <i>goguelin</i>,
+mais les revenants aiment leur m&eacute;tier. Celui de l'<i>Aquilon</i> recommen&ccedil;a
+bient&ocirc;t ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le pass&eacute;,
+d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore &agrave; se
+jeter &agrave; l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait
+entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, o&ugrave; il ne trouve pas son
+homme. Il se porte pr&eacute;cipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne
+quelques appr&ecirc;ts &agrave; deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous
+trois l'oreille coll&eacute;e aux sabords de retraite, attendant l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>Cinq &agrave; six minutes s'&eacute;taient &agrave; peine &eacute;coul&eacute;es, que les trois guetteurs
+entendent la mer clapoter un peu sur l'arri&egrave;re du vaisseau, puis les
+cha&icirc;nes du gouvernail s'agiter l&eacute;g&egrave;rement. On fait silence: la lumi&egrave;re
+du grand fanal, qui projette sa clart&eacute; sur la table plac&eacute;e sous la
+tamissaille, a &eacute;t&eacute; &eacute;teinte par pr&eacute;caution. La sc&egrave;ne va se passer dans la
+plus parfaite obscurit&eacute;: C'est ce qu'on d&eacute;sire.</p>
+
+<p>Quelque chose, un homme peut-&ecirc;tre, grimpe le long des ferrures du
+gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier
+pendu &agrave; l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le
+voil&agrave; sortant de l'eau, dans la sainte-barbe m&ecirc;me. Mais en faisant ce
+dernier pas, il tr&eacute;buche et tombe.... O&ugrave;? Vous ne le devinez pas! dans
+un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour p&ecirc;cher son
+fant&ocirc;me. L'esprit attrap&eacute; ainsi au filet, se d&eacute;bat, mais en vain: on
+serre le trou de la seine, par lequel il est entr&eacute; dans le pi&eacute;ge. Les
+trois p&ecirc;cheurs, arm&eacute;s chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs
+terrestres coups sur l'&eacute;pine dorsale du revenant. On allume enfin les
+fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du
+<i>goguelin</i> p&ecirc;ch&eacute; dans un casier!</p>
+
+<p>Le <i>goguelin</i> du vaisseau l'<i>Aquilon</i> n'&eacute;tait autre chose que le mul&acirc;tre
+<i>Tabago</i>. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des
+goguenards de l'&eacute;quipage, en passant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui pour aller allumer
+leur pipe &agrave; la m&egrave;che de cuisine, lui r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent pendant quinze jours:
+Ah! tu as voulu faire le <i>goguelin</i>, Tabago!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Xe" id="Xe"></a>X.</h2>
+
+<h3>Le Noy&eacute;-Vivant.</h3>
+
+
+<p>Le quart de minuit &agrave; quatre heures commen&ccedil;ait &agrave; bord; le temps &eacute;tait
+superbe, et la brise douce et ti&egrave;de des tropiques, poussait en poupe
+notre navire, majestueusement charg&eacute; de ses bonnettes hautes et basses.
+Le timonnier venait de relever &agrave; la barre son <i>matelot</i>, qui lui avait
+dit en lui remettant la route:&mdash;Tu n'oublieras pas de donner des
+calottes au mousse, qui n'a pas &eacute;cur&eacute; c'te lampe, entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille &agrave; ma chemise, que j'ai
+amarr&eacute;e au sec sur le bredindin.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage s'&eacute;tait plac&eacute; devant, de mani&egrave;re &agrave; enfourcher le
+pied du bossoir de tribord, le menton appuy&eacute; sur ses deux bras crois&eacute;s,
+comme pour guetter quelque chose &agrave; l'horizon. Apr&egrave;s avoir b&acirc;ill&eacute; trois
+ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore &agrave;
+moiti&eacute; endormis:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Quel conte voulez-vous, ma&icirc;tre Bihan?</p>
+
+<p>&mdash;Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la v&eacute;rit&eacute; qui m'amuse,
+moi; les colles m'emb&ecirc;tent.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vais vous conter le <i>Noy&eacute;-Vivant</i>; c'est comme qui
+dirait un matelot ressuscit&eacute; apr&egrave;s avoir bu un coup de trop &agrave; la grande
+tasse.</p>
+
+<p>&mdash;Cric! braille un auditeur.</p>
+
+<p>&mdash;Crac! r&eacute;pondent en choeur tous les autres hommes de quart.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais non, r&eacute;pond avec gravit&eacute; le narrateur. Il n'y a ni <i>cric</i> ni
+<i>crac</i> l&agrave; dedans. C'est que cette histoire-l&agrave; est du v&eacute;ritable, ou bien
+le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous
+pr&eacute;viens que si vous avez l'air de dire encore <i>cric crac</i>, je renga&icirc;ne
+mon compliment jusqu'&agrave; la garde, et empoigne le d&eacute; qui voudra!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, conte tes affaires au cook, esp&egrave;ce de mal bord&eacute;! et laisse-les
+rognonner. Que celui-l&agrave; qui ne veut pas &eacute;couter fasse semblant de
+dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et
+silence partout.</p>
+
+<p>Cette invitation de ma&icirc;tre Bihan obtient le silence que r&eacute;clame le
+conteur, et il commence &agrave; peu pr&egrave;s ainsi sa narration, dont je me
+garderai bien de reproduire, malgr&eacute; mon respect pour le texte, les
+expressions litt&eacute;rales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne
+comprendrait pas toutes.</p>
+
+<p>&laquo;Je me suis laiss&eacute; dire par un vieux matelot, cet ancien que vous
+savez, qui m'a cass&eacute; un bras, dans une dispute &agrave; terre, qu'un navire de
+Bordeaux, o&ugrave; il &eacute;tait embarqu&eacute;, doublait un jour le cap de
+Bonne-Esp&eacute;rance. Vers le coup de quatre &agrave; cinq heures du soir, plus ou
+moins, la brise commen&ccedil;a &agrave; souffler du bon coin, et le navire charroyait
+pas mal de la toile; les vents &eacute;taient de l'arri&egrave;re et la mer moutonnait
+d&eacute;j&agrave;. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et
+derri&egrave;re, me serrer les perroquets.</p>
+
+<p>&raquo;Ce qui fut dit fut fait.</p>
+
+<p>&raquo;Am&egrave;ne, d&eacute;borde, cargue et serre les perroquets, dit le second.</p>
+
+<p>&raquo;Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se d&eacute;halle &agrave; l'emporture du
+grand perroquet. Les bras &eacute;taient bien tenus et la drisse pass&eacute;e en
+palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;; mais le
+marche-pied n'&eacute;tait pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne
+voil&agrave;-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord,
+que ce nom-de-D... de marche-pied vient &agrave; partir! Vous savez tous, aussi
+bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis
+cabane et tombe &agrave; l'eau en grand. On crie de dessus le pont: <i>Un homme &agrave;
+la mer! un homme &agrave; la mer</i>! Le capitaine, &agrave; cette parole, fait mettre la
+barre &agrave; babord et masquer le grand-hunier; la bou&eacute;e de sauvetage est
+largu&eacute;e et fil&eacute;e. Am&egrave;ne les palans du canot du porte-manteau; jette les
+cages &agrave; poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche
+l'homme &agrave; la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au
+bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, &eacute;vente le grand hunier et va
+de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le r&ocirc;le d'&eacute;quipage est l&agrave;; on
+l'apostille mort, c'est un individu de moins &agrave; l'appel, une ration de
+plus &agrave; bord.</p>
+
+<p>&raquo;Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-m&acirc;ts, un
+b&acirc;timent qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-m&acirc;ts de
+Bordeaux avait mis en panne pour t&acirc;cher de sauver Petit-Louis, le
+b&acirc;timent en vue avait gagn&eacute; le fran&ccedil;ais. Mais le capitaine bordelais,
+qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le
+lendemain on ne voyait plus le navire qui avait &eacute;t&eacute; aper&ccedil;u la veille,
+avec un pavillon anglais.</p>
+
+<p>&raquo;Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-l&agrave; le b&acirc;timent
+bordelais arrive &agrave; l'Ile-de-France. Quarante-huit heures apr&egrave;s lui,
+entre un trois-m&acirc;ts anglais. C'&eacute;tait celui qui avait doubl&eacute; le cap en
+m&ecirc;me temps que le Bordelais.&raquo;</p>
+
+<p>A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met &agrave; brailler:
+<i>cric! crac!</i> et pour prouver qu'ils sont encore bien &eacute;veill&eacute;s, les
+autres assistants r&eacute;p&egrave;tent: <i>cric! crac!</i> Le conteur, satisfait de
+n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore
+observer, toutefois, qu'il s'est conform&eacute; jusque-l&agrave; &agrave; la plus exacte
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je vous disais donc, que le trois-m&acirc;ts anglais &eacute;tait arriv&eacute; quarante
+heures apr&egrave;s le bordelais.</p>
+
+<p>&raquo;Voil&agrave; qu'une nuit, que le matelot de quart &agrave; bord du fran&ccedil;ais, se
+fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se r&eacute;veille en entendant,
+le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le
+navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir &agrave; bord &agrave; cette
+heure? mon homme va &agrave; l'&eacute;chelle de tribord pour voir ce que veut le
+particulier, qui monte du rafiau sur le pont.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? demande-t-il au particulier.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui
+r&eacute;pond celui-ci.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Quoi! tu ne reconnais pas, &agrave; la voix tant seulement, Petit-Louis, le
+noy&eacute; en doublant le cap?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;crie le matelot de quart; et d'o&ugrave; viens-tu donc,
+comme &ccedil;a, nous qui t'avions cru <i>stourbe</i>?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant &agrave; l'heure qu'il est?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mais, puisque te voil&agrave;?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Me voil&agrave;, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux
+revenants qui reviennent? Donne-moi une poign&eacute;e de main, si tu n'as pas
+peur d'un mort....</p>
+
+<p>&raquo;L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais &ccedil;a fait
+brosse. C'&eacute;tait une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le
+pouce du noy&eacute;, enfin.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, o&ugrave; a-t-on mis le sac
+qui &eacute;tait &agrave; moi, de mon vivant s'entend?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ton sac? il est dans la chambre du second.</p>
+
+<p>&raquo;A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du
+second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son
+sac, monte sur le pont, dit adieu &agrave; l'homme de quart, qui le regarde
+passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans
+son rafiau, et le voil&agrave; qui file en pagayant, comme de la fum&eacute;e, sur la
+lame, quand la brise la chasse sous le vent.</p>
+
+<p>&raquo;Le lendemain, vous m'entendez-bien, le <i>lofia</i>, qui avait fait le
+quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa
+chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de
+longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as vol&eacute; le butin du
+mort, et qui, &agrave; pr&eacute;sent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de
+flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais
+teint, ne prendra pas sur l'&eacute;tamine de mon pavillon.</p>
+
+<p>&raquo;On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en
+prison, comme le voleur des effets du tr&eacute;pass&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arriv&eacute; quarante-huit
+heures apr&egrave;s le bordelais, appareille, et il n'est pas plut&ocirc;t hors de la
+passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue &agrave; bord,
+porter une lettre &agrave; l'adresse du capitaine de Bordeaux.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'&eacute;criture
+de ce pauvre Petit-Louis, qui a &eacute;t&eacute; noy&eacute; en doublant le cap. Il lit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon capitaine,</p>
+
+<p>&raquo;Je mets la main &agrave; la plume pour vous &eacute;crire ces trois lignes, &agrave; seule
+fin de vous dire que quand je suis tomb&eacute; &agrave; l'eau, en serrant le grand
+perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand
+hasard, j'ai croch&eacute; une cage &agrave; poule, que vous aviez eu l'attention de
+m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans
+nos eaux, m'a sauv&eacute;, Dieu merci.</p>
+
+<p>&raquo;Comme une fois &agrave; bord de ce navire, il m'a pris envie de d&eacute;serter, je
+me suis mis dans la t&ecirc;te d'aller prendre mon sac &agrave; votre bord, en me
+disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur &agrave; ce
+gaudichon de Jean-Marie, &agrave; qui, sans vous commander, je vous prie de
+pr&eacute;senter mes amiti&eacute;s, attendu qu'il a pass&eacute; quinze jours en prison pour
+moi, que je n'oublierai jamais.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai celui d'&ecirc;tre le v&ocirc;tre, mon capitaine, avec subordination,</p>
+
+<p>&raquo;Salut et respect, <span class="smcap">Petit-Louis</span>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;<i>P.S.</i> Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y
+a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas
+mort, et que &ccedil;a co&ucirc;terait de l'argent.</p>
+
+<p>&raquo;<i>Sign&eacute;</i>, idem.&raquo;</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Bihan, qui jusque-l&agrave; avait &eacute;cout&eacute; avec r&eacute;signation le r&eacute;cit du
+conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui
+pesait sur les l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave;-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du m&acirc;t de misaine.</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, la large main du ma&icirc;tre, sur la paume de laquelle
+il a eu la pr&eacute;caution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le
+pied du m&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, &agrave; pr&eacute;sent la voil&agrave; coll&eacute;e, et elle est solide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand je vous dis, ma&icirc;tre Bihan, que c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, laisse-nous tranquille, avec ta v&eacute;rit&eacute;! Un homme de quart qui
+est assez gaudichon pour croire que les noy&eacute;s reviennent pour demander
+leur sac!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand je vous dis....</p>
+
+<p>En ce moment m&ecirc;me la brise fra&icirc;chit, le vent halle l'avant; on am&egrave;ne les
+bonnettes; on oriente au plus pr&egrave;s. L'officier de quart ordonne de
+carguer et de serrer le grand-perroquet, et ma&icirc;tre Bihan saisit cette
+occasion pour commander au conteur: Va-t'en l&agrave;-haut serrer ce grand
+perroquet, et prends garde de tomber &agrave; la mer, entends-tu? parce que tu
+serais mal re&ccedil;u de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours
+apr&egrave;s ta mort.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIe" id="XIe"></a>XI.</h2>
+
+<h3>Promenade sur la Dunette</h3>
+
+
+<p>Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espi&egrave;gles, avaient
+en g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; bord des vaisseaux, une r&eacute;pugnance invincible pour toutes
+les jolies passag&egrave;res qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces
+messieurs pr&eacute;tendaient, dans leur langage figur&eacute;, que les femmes qui se
+donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se
+pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune s&eacute;rie de
+signaux. &laquo;C'est joli, mais &ccedil;a ne sert &agrave; rien.&raquo; Les migraines, comme
+armes de coquetterie, servent cependant souvent &agrave; quelque chose.</p>
+
+<p>La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement
+aux colonies, passait aux Antilles &agrave; bord d'un vaisseau de ligne. On
+avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la
+dunette, pr&egrave;s de celle du capitaine de fr&eacute;gate, la seconde personne du
+bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses
+fonctions &eacute;taient importantes.</p>
+
+<p>Les aspirants de vaisseau d&eacute;testaient leur capitaine de fr&eacute;gate, qui
+cherchait de son c&ocirc;t&eacute; &agrave; humilier les jeunes gens dans lesquels il
+entrevoyait un avenir qui devait lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de fr&eacute;gate
+d'exercer envers les aspirants, il en &eacute;tait une &agrave; laquelle ceux-ci se
+montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers
+en herbe, qui n'&eacute;taient pas de quart, voulaient se promener sur la
+dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs
+&eacute;bats. Il voulait que l'espace lui f&ucirc;t seul r&eacute;serv&eacute;. Aussi les aspirants
+nommaient-ils leur chef bourru, <i>le roi de la dunette</i>, et, en effet, de
+dix heures du soir &agrave; minuit, il r&eacute;gnait seul sur cette partie du
+vaisseau.</p>
+
+<p>On cherchait &agrave; bord &agrave; s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine
+de fr&eacute;gate tenait si singuli&egrave;rement, depuis le d&eacute;part du vaisseau, &agrave;
+s'approprier exclusivement le privil&eacute;ge de se carrer sur la dunette.
+Cette pr&eacute;tention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants:</p>
+
+<p>Pourquoi le capitaine se prom&egrave;ne-t-il seul jusqu'&agrave; minuit sur la
+dunette?</p>
+
+<p>Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante
+endormis, de faire de grands pas sur cette partie privil&eacute;gi&eacute;e du
+vaisseau?</p>
+
+<p>Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit
+malade, dans la chambre o&ugrave; elle couchait auparavant avec son mari pr&egrave;s
+de la cabane du capitaine?</p>
+
+<p>Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour &agrave; madame l'intendante et
+prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de
+fer qu'il nous montre dans le service?</p>
+
+<p>Ces questions, ainsi pos&eacute;es, donn&egrave;rent lieu &agrave; une gaie d&eacute;lib&eacute;ration &agrave; la
+suite de laquelle on r&eacute;solut de tirer toute cette affaire &agrave; clair. On
+chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de
+proc&eacute;der aux moyens qui pourraient faire d&eacute;couvrir le plus promptement
+possible, ce que chacun se croyait int&eacute;ress&eacute; &agrave; apprendre par d&eacute;sir de
+vengeance. Toute libert&eacute; fut accord&eacute;e aux investigateurs.</p>
+
+<p>Les deux commissaires charg&eacute;s de l'enqu&ecirc;te proc&eacute;d&egrave;rent pendant le jour
+avec calme et impartialit&eacute;. L'un d'eux crut remarquer, en r&ocirc;dant autour
+de la dunette, qu'il &eacute;tait assez facile de se glisser la nuit dans la
+chambre de madame l'intendante, par la petite fen&ecirc;tre ext&eacute;rieure de
+l'appartement o&ugrave; elle se couchait chaque soir toute seule, toujours
+souffrante, toujours accabl&eacute;e de sa migraine....</p>
+
+<p>Une goutti&egrave;re en plomb se trouvait plac&eacute;e tout pr&egrave;s de cette
+bienheureuse fen&ecirc;tre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre,
+mettre les pieds et les mains dans la goutti&egrave;re et se blottir comme un
+chat.... Mais le capitaine de fr&eacute;gate avait les articulations
+tr&egrave;s-souples. Les aspirants l'avaient remarqu&eacute; plus d'une fois,
+lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles
+saluts au commandant, en lui demandant comment il avait pass&eacute; la nuit.</p>
+
+<p>La goutti&egrave;re et la fen&ecirc;tre de la chambre de l'intendante fix&egrave;rent donc
+particuli&egrave;rement l'impartiale et grave attention des commissaires de
+l'enqu&ecirc;te. Ils arr&ecirc;t&egrave;rent leur plan, et ils song&egrave;rent, sans en r&eacute;v&eacute;ler
+tout-&agrave;-fait le but, &agrave; s'assurer les moyens de l'ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>On mit &agrave; contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les
+bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succ&egrave;s de
+<i>la chose</i>.</p>
+
+<p>A neuf heures du soir, les deux ex&eacute;cuteurs de la vengeance des jeunes
+espi&egrave;gles, se transportent sur la dunette, munis de cinq &agrave; six topettes
+d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la goutti&egrave;re et r&eacute;pandent &agrave;
+flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.</p>
+
+<p>Cette fois-l&agrave; le capitaine de fr&eacute;gate, en se promenant &agrave; l'heure
+accoutum&eacute;e sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorit&eacute; pour
+forcer les aspirants &agrave; le laisser seul; il put, avant dix heures du
+soir, jouir exclusivement et tout &agrave; son aise du domaine sur lequel il se
+livrait &agrave; ses promenades m&eacute;ditatives.</p>
+
+<p>Mais pour &ecirc;tre rest&eacute; seul sur sa dunette ch&eacute;rie, tous ses pas n'en
+furent pas moins surveill&eacute;s avec la plus scrupuleuse exactitude. Nich&eacute;s
+d&egrave;s neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine
+d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres
+mouvements de leur capitaine de fr&eacute;gate. Il tombait ce jour-l&agrave; une
+petite pluie fine qui traversait tous les v&ecirc;tements de gens de quart;
+mais malgr&eacute; l'incommodit&eacute; de leur position et le d&eacute;sagr&eacute;ment de se
+sentir mouill&eacute;s jusqu'aux os, nos guetteurs nich&eacute;s dans leurs
+porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.</p>
+
+<p>Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit
+l'amoureux capitaine, se croyant favoris&eacute; par l'ombre de cette nuit
+qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se
+coucher, barbotter un peu dans la goutti&egrave;re et dispara&icirc;tre aux yeux
+fixes et per&ccedil;ants de nos aspirants de marine.</p>
+
+<p>&mdash;La farce est jou&eacute;e, s'&eacute;cria l'un d'eux, le renard est pris au pi&eacute;ge;
+nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.</p>
+
+<p>Allons nous coucher en attendant le joyeux d&eacute;nouement de notre petite
+com&eacute;die, r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagn&egrave;rent
+leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup
+sur le lendemain.</p>
+
+<p>Le lendemain, comme ils l'avaient pr&eacute;vu, leur apporta la vengeance
+qu'ils s'&eacute;taient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont,
+et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au
+lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre
+dont la goutti&egrave;re en plomb portait encore les traces accusatrices.</p>
+
+<p>A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du
+beau temps, et M. le capitaine de fr&eacute;gate ne manqua pas d'aller lui
+faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre
+les dents les aspirants, tu as d&ucirc; arranger proprement la couverture de
+ce pauvre intendant et de madame son &eacute;pouse.</p>
+
+<p>L'intendant arriva bient&ocirc;t aussi, mais l'air tout affair&eacute; et suivi d'un
+domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une
+paire de draps tout tach&eacute;s d'encre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-l&agrave;, monsieur
+l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate.</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, je vais faire mettre ce bagage-l&agrave; &agrave; l'air sur la dunette,
+avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire
+que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de
+ma femme.</p>
+
+<p>Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me r&eacute;veillant j'aper&ccedil;ois
+toute l'encre de mon bureau r&eacute;pandue sur mes papiers que j'avais eu
+l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante
+&eacute;tait bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle
+n'avait pas remarqu&eacute; ce d&eacute;sordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant
+dans l'appartement de madame, j'ai trouv&eacute; le mot de l'&eacute;nigme &eacute;crit en
+griffes de chat sur la couverture du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est un chat qui, apr&egrave;s s'&ecirc;tre barbouill&eacute; les pattes dans votre
+encrier, a &eacute;t&eacute; s'introduire chez madame?</p>
+
+<p>&mdash;En douteriez-vous, commandant, &agrave; ces marques du bout des pattes encore
+empreintes sur les draps? Oh! c'est bien l&agrave; le cachet d'un de ces
+messieurs-l&agrave;! Il n'y a pas &agrave; s'y m&eacute;prendre.</p>
+
+<p>Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte &eacute;tait un peu
+large pour des pattes de chat. Le capitaine de fr&eacute;gate lui lan&ccedil;a un
+regard foudroyant, et le commentateur fut forc&eacute; de se taire, mais il
+n'en pensa pas moins.</p>
+
+<p>La couverture et les draps furent &eacute;tal&eacute;s au soleil, et bient&ocirc;t chacun
+passa pr&egrave;s des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la
+critique que la forme et le caract&egrave;re des traces d'encre lui
+inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de fr&eacute;gate support&acirc;t
+jusqu'au soir toute cette bord&eacute;e de quolibets.</p>
+
+<p>Le capitaine de fr&eacute;gate envoya ce jour-l&agrave;, sous trois ou quatre
+pr&eacute;textes diff&eacute;rents, trois ou quatre aspirants &agrave; la fosse aux lions. Il
+ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de
+rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gard&eacute; pendant
+quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste
+d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens,
+qui la firent parvenir &agrave; la chambre des officiers; de la chambre des
+officiers, elle passa sur le gaillard d'arri&egrave;re; du gaillard d'arri&egrave;re
+elle vola au gaillard d'avant, et une fois l&agrave; elle courut partout. Les
+matelots, gens &agrave; qui l'&eacute;pith&egrave;te caract&eacute;ristique arrive toute m&acirc;ch&eacute;e, ne
+furent pas long-temps &agrave; baptiser leur capitaine de fr&eacute;gate, d'un de ces
+noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appel&egrave;rent <i>Patte-de-Chat</i>,
+et <i>Patte-de-Chat</i> ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa
+haine augmenta d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, le tour qu'on lui avait jou&eacute;. Cet
+officier mourut aux Antilles, dans la gr&acirc;ce de Dieu et la haine finale
+des aspirants de marine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIe" id="XIIe"></a>XII.</h2>
+
+<h3>Le Ph&eacute;nom&egrave;ne Vivant.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Dis donc, <i>Cheveux-d'Etoupes</i>, viens-t'en ici me dire, bigre de
+mousse, pourquoi tu n'as pas donn&eacute; un coup de gratte aux postes des
+chirurgiens?</p>
+
+<p>&mdash;Ah, mais je ne veux pas, ma&icirc;tre Jugan, que l'on m'appelle
+<i>Cheveux-d'Etoupes</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du
+gouvernail? Est-ce ma faute, &agrave; moi, si tu as un toupet de chanvre en
+franc-filain?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, est-ce ma faute, &agrave; moi, donc, si mes cheveux sont blancs et si
+j'ai les yeux bord&eacute;s de rouge? je voudrais bien vous voir &agrave; ma place,
+allez, ma&icirc;tre Jugan!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que par hasard un ma&icirc;tre d'&eacute;quipage peut &ecirc;tre &agrave; la place d'un
+failli chien de mousse comme toi? Mais blanc ou noir, rouge ou jaune, la
+premi&egrave;re fois que le poste de tes ma&icirc;tres ne sera pas gratt&eacute; comme la
+table o&ugrave; ils mangent leur soupe, tu auras affaire &agrave; moi, entends-tu, et
+tu sais bien ce que c'est que d'avoir un compte &agrave; r&eacute;gler avec ma&icirc;tre
+Jugan?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la premi&egrave;re fois aussi qu'on m'appellera encore
+<i>Cheveux-d'Etoupes</i>, je prendrai mon cong&eacute; sous la semelle de mes
+souliers, et je d&eacute;serterai d'&agrave; bord de la gabare la <i>Caravane</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Belle fichue d&eacute;sertion que tu feras l&agrave;! <i>la gabare</i> sera bien g&ecirc;n&eacute;e de
+faire de la route quand tu ne seras plus &agrave; bord! en attendant,
+prends-moi une gratte, de ta main blanche et dodue, comme dit la
+chanson, et fais-moi l'honneur d'aller en bas me jouer un air de violon
+sur la romance de <i>Femme sensible</i>, avec ou sans variations.</p>
+
+<p>On continua d'appeler le pauvre mousse <i>Cheveux-d'Etoupes</i>, et
+l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgr&eacute; sa
+r&eacute;signation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, d&eacute;barqua
+clandestinement &agrave; la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entend&icirc;t
+parler du d&eacute;serteur. Son signalement bien distinct avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; la
+gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le d&eacute;linquant. Sa famille
+ne l'avait pas rec&eacute;l&eacute;, et enfin <i>Cheveux-d'Etoupes</i> paraissait &ecirc;tre
+devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens ma&icirc;tres, l'avaient
+d&eacute;j&agrave; remplac&eacute; &agrave; bord, apr&egrave;s avoir fait le deuil de leur domestique qui,
+malgr&eacute; son temp&eacute;rament lymphatique, ne laissait pas que d'&ecirc;tre ce qu'on
+appelle un bon petit mousse.</p>
+
+<p>Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait &agrave; la Rochelle avec un
+aspirant de la gabare. Ils avaient d&icirc;n&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel des Ambassadeurs, o&ugrave;
+alors on &eacute;corchait passablement les convives de passage. Ils avaient
+m&ecirc;me pris leur demi-tasse de Martinique au joli caf&eacute; <i>Belle-Vue</i>, sur le
+port, et, ne sachant comment passer le reste de la soir&eacute;e, ils se
+laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire,
+Guiton et de la Rive.</p>
+
+<p>Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui,
+mont&eacute; sur les quatre planches qui formaient son th&eacute;&acirc;tre, s'&eacute;criait,
+apr&egrave;s avoir fait la parade de rigueur:</p>
+
+<p>&laquo;Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer
+l'explication du fameux albinos vivant!</p>
+
+<p>&laquo;Ce ph&eacute;nom&egrave;ne extraordinaire, arrivant de l'int&eacute;rieur de l'Afrique, est
+&acirc;g&eacute; de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bord&eacute;s de
+rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caract&egrave;re est
+tr&egrave;s-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous
+dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un ph&eacute;nom&egrave;ne
+semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe
+spectacle va commencer.&raquo;</p>
+
+<p>Le chirurgien, grand amateur par &eacute;tat de toutes les curiosit&eacute;s
+naturelles, propose &agrave; l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin
+o&ugrave; se montrait le ph&eacute;nom&egrave;ne vivant. Les deux compagnons prennent place
+avec les autres amateurs.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local &eacute;troit,
+qu'&eacute;clairait faiblement une mauvaise lampe, d&eacute;cor&eacute;e du nom de lustre,
+une toile d'emballage se l&egrave;ve par un coin, et sous la frange de la
+guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux
+tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble
+blesser sa vue oblique et timide. Il ose &agrave; peine effleurer de son regard
+ind&eacute;cis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une
+certaine curiosit&eacute;; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du
+chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher &agrave; se reposer du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute; &agrave; celui o&ugrave; se trouvent plac&eacute;s les deux observateurs.</p>
+
+<p>&laquo;Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'<i>albinos</i>, cet
+int&eacute;ressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'&eacute;clat de
+l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a &eacute;t&eacute; trouv&eacute;
+dans une peuplade d'<i>albinos</i> dont son p&egrave;re &eacute;tait le chef. Il n'y voit
+bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu,
+il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de
+la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la
+couleur de l'&eacute;toupe (&agrave; ce mot, l'albinos fait un mouvement
+tr&egrave;s-prononc&eacute;); ce ph&eacute;nom&egrave;ne vivant parle la langue de son pays, et il
+peut &agrave; peine articuler les mots dont nous nous servons en France....</p>
+
+<p>&laquo;Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bolo! bolo! s'&eacute;crie l'albinos en s'&eacute;loignant du docteur, qui d&eacute;j&agrave; a
+appliqu&eacute; sur la joue du ph&eacute;nom&egrave;ne, un doigt qu'il en a retir&eacute; tout
+couvert d'une substance blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mot <i>bolo! bolo</i>, veut dire, messieurs, que &ccedil;a lui fait mal, ayant
+la peau molle comme de la p&acirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Dieu me pardonne, s'&eacute;crie le chirurgien apr&egrave;s avoir bien examin&eacute;
+la figure blanchie du ph&eacute;nom&egrave;ne, je crois que c'est <i>Cheveux
+d'Etoupes</i>!</p>
+
+<p>L'albinos, &agrave; ces mots, se sauve derri&egrave;re sa serpilli&egrave;re. Le chirurgien
+le poursuit: l'aspirant court apr&egrave;s le chirurgien, et tous deux de
+crier, en ramenant le ph&eacute;nom&egrave;ne sur son estrade: oui, oui, c'est ce b...
+de mousse qui a d&eacute;sert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire, messieurs, reprend le charlatan, finissons de gr&acirc;ce
+cette plaisanterie. Je puis produire des certificats comme <i>quoi que
+mon</i> ph&eacute;nom&egrave;ne est v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>Les spectateurs se l&egrave;vent: leurs murmures annoncent qu'ils doutent de la
+r&eacute;alit&eacute; du ph&eacute;nom&egrave;ne. Le charlatan, tout essouffl&eacute;, interpelle avec
+force le chirurgien, qui d&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait empar&eacute; d'une des oreilles de
+l'albinos.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! coquin, tu dis que tu es un albinos; bient&ocirc;t les gendarmes te
+feront voir ce que l'on gagne &agrave; d&eacute;serter, et &agrave; se faire passer pour une
+curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Le <i>charlatan</i>.&mdash;Vous voyez bien, monsieur le docteur, que vous ne savez
+ce que vous dites, je m'en rapporte &agrave; ces messieurs et dames. Voyez si
+cet enfant comprend un mot de tout ce que vous lui chantez: je soutiens
+que c'est un albinos; d'ailleurs j'ai mes certificats.</p>
+
+<p><i>Le chirurgien</i>.&mdash;Je soutiens, et je vous prouverai que c'est mon
+mousse.&mdash;Dis, coquin, pourquoi as-tu d&eacute;sert&eacute; du bord, ou si tu continues
+&agrave; faire l'imb&eacute;cile, je te donnerai une vol&eacute;e que le coeur t'en fera mal.</p>
+
+<p><i>L'Albinos</i>.&mdash;Eh bien, monsieur Ollivry, je suis d&eacute;sert&eacute; parce qu'on
+m'appelait toujours <i>Cheveux-d'Etoupes</i> &agrave; bord, quoi!</p>
+
+<p>Cet aveu na&iuml;f &eacute;chapp&eacute; au malheureux mousse dans l'instant le plus vif de
+l'altercation, porta la consternation sur la figure palpitante du
+charlatan. Les spectateurs s'&eacute;cri&egrave;rent tous qu'on avait tromp&eacute; leur
+bonne foi, et qu'il fallait leur rendre leur argent &agrave; la porte. Chacun
+adresse les reproches les plus &eacute;nergiques au mystificateur mystifi&eacute; &agrave;
+son tour. La garde du poste voisin accourt au bruit. Un commissaire de
+police s'informe du motif qui a pu provoquer le scandale qu'il veut
+faire cesser. On saisit l'albinos vivant, qui, abdiquant
+tr&egrave;s-piteusement son r&ocirc;le, essuie la farine dont on lui a saupoudr&eacute; le
+visage. Le soir m&ecirc;me, il se trouve reconduit &agrave; bord de la gabare <i>la
+Caravane</i>. Je vous laisse &agrave; penser la mani&egrave;re dont il fut accueilli par
+l'&eacute;quipage et par le lieutenant en pied charg&eacute; du d&eacute;tail! Quinze coups
+de martinet par jour pendant une semaine....</p>
+
+<p>Mais le pauvre petit diable y gagna au moins de changer de sobriquet. Au
+lieu de l'appeler comme auparavant <i>Cheveux-d'Etoupes</i>, on ne le d&eacute;signa
+plus que sous le nom de <i>Ph&eacute;nom&egrave;ne-Vivant</i>. Ainsi, quand il prenait
+envie &agrave; ses ma&icirc;tres de lui adresser la parole, ils ne lui disaient plus:
+<i>Cheveux-d'Etoupes</i>, avance &agrave; l'ordre; ils se contentaient de lui crier:
+<i>Ph&eacute;nom&egrave;ne</i>, avance &agrave; l'ordre, ou sinon.... La belle avance, je vous le
+demande!</p>
+
+<p><i>Miseria miseris</i>!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SIXIEME_PARTIE" id="SIXIEME_PARTIE"></a>SIXI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+<h3>Moeurs des N&egrave;gres.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="If" id="If"></a>I.</h2>
+
+<h3>Le Bamboula.</h3>
+
+
+<p>De gros nuages charg&eacute;s d'&eacute;lectricit&eacute;, pouss&eacute;s par un vent suffoquant du
+Sud-Est, se d&eacute;roulaient du sommet du Morne-d'Orange, pour envelopper la
+ville de Saint-Pierre. Les navires mouill&eacute;s en ligne courbe sur la rade
+foraine de ce port, fr&eacute;missaient sur leurs amarres raidies par la
+brise, et la lame creuse et gonfl&eacute;e venait battre sourdement le rivage
+sur lequel toutes les pirogues des noirs avaient &eacute;t&eacute; hal&eacute;es &agrave; sec. Il
+faisait nuit: c'&eacute;tait un dimanche; et au loin, sous des arbres ombreux,
+j'entendais bruire des tambourins, s'&eacute;lever un murmure prolong&eacute; de voix
+cadenc&eacute;es, et je voyais scintiller des torches brillantes et mobiles
+comme ces feux errants que l'on rencontre dans les nuits d'orage au fond
+du fourr&eacute; de nos campagnes.</p>
+
+<p>Je demandai quel &eacute;tait ce bruit, et ce que pouvaient signifier ces feux
+allum&eacute;s sous ces grands arbres, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la ville. Un n&egrave;gre me
+r&eacute;pondit, avec une expression d'&eacute;tonnement et de joie qu'on ne pourrait
+pas facilement exprimer: &laquo;<i>Ma&icirc;tre, &ccedil;a Bamboula</i>.&raquo;.</p>
+
+<p>Je voulus voir ce que c'&eacute;tait que <i>le Bamboula</i>.</p>
+
+<p>Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aper&ccedil;us,
+en m'approchant d'une vaste cour, une foule de n&egrave;gres, s'agitant &agrave; la
+lueur des flambeaux fumeux d'o&ugrave; s'exhalait une odeur &eacute;touffante d'huile
+de palma-christi. Le reflet des torches, projet&eacute; sur la figure suante
+de tous ces noirs, la mobilit&eacute; de tous ces visages sinistres, leurs yeux
+brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs
+chants, tant&ocirc;t bruyants, tant&ocirc;t &eacute;touff&eacute;s, mais que je me rappelle encore
+comme si c'&eacute;tait hier, donnaient &agrave; cette sc&egrave;ne un aspect que je ne
+pourrais pas trop d&eacute;crire. Tout ce monde-l&agrave; dansait avec d&eacute;lire, avec
+fureur. Je crus que c'&eacute;tait un festin de Cannibales.</p>
+
+<p>De grands noirs, presque nus, plac&eacute;s &agrave; l'un des angles de la cour,
+&eacute;taient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout
+des doigts avec une force convulsive. C'&eacute;tait l'orchestre de ce bal
+diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux
+ex&eacute;cutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait
+si horriblement qu'il aurait &eacute;t&eacute; difficile de trouver encore quelque
+chose d'humain dans leur physionomie boulevers&eacute;e. A chaque temps de la
+mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain,
+leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux
+s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces
+&eacute;pouvantables instrumentistes s'abandonnaient &agrave; des spasmes horribles
+que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase.
+C'&eacute;tait apparemment le moment d'une c&eacute;leste vision. On ne les retirait
+de ce long &eacute;vanouissement, qu'en leur donnant &agrave; avaler des verres &agrave;
+bi&egrave;re, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de
+belles n&eacute;gresses chantaient des strophes improvis&eacute;es que les danseuses
+r&eacute;p&eacute;taient en choeur. Chacune des coryph&eacute;es agitait dans sa main une
+esp&egrave;ce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marqu&eacute;e par les
+cymbales. D'un c&ocirc;t&eacute;, sautaient les n&egrave;gres <i>Ibo</i>, dont la danse &eacute;tait
+nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin,
+les <i>Cap-Laost</i> s'avan&ccedil;aient en cadence avec une attitude vive et fi&egrave;re,
+comme pour soutenir le choc de l'ennemi; pr&egrave;s d'eux, les <i>Loango</i>
+multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des m&ecirc;mes
+instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays.
+<i>Le Bamboula</i> r&eacute;unissait enfin tous les divers caract&egrave;res de danse des
+peuplades de l'Afrique. C'&eacute;tait presque un cours d'histoire de la c&ocirc;te
+de Guin&eacute;e que je faisais en examinant cette r&eacute;union si diverse de
+naturels rassembl&eacute;s par le plaisir que les n&egrave;gres aiment le plus
+passionn&eacute;ment.</p>
+
+<p>Un cr&eacute;ole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le
+tour du <i>Bamboula</i>: &laquo;Ici, ce sont les n&egrave;gres empoisonneurs; l&agrave;, vous
+voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la c&ocirc;te. Dans
+ce coin-l&agrave;, dansent les n&egrave;gres cr&eacute;oles.&raquo; Aucun de ces derniers n'&eacute;tait
+tatou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demandai-je &agrave; mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui
+battent si passionn&eacute;ment ces cymbales?</p>
+
+<p>&mdash;Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-l&agrave; sont presque
+tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne
+quittent peut-&ecirc;tre <i>le Bamboula</i> que pour aller empoisonner leurs
+camarades, leurs parents, leurs ma&icirc;tres, qui sait! Vous ne sauriez
+croire combien cet exercice excitant de la danse pr&eacute;dispose nos n&egrave;gres &agrave;
+accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils
+&eacute;prouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agit&eacute;s
+par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les
+avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de
+d&eacute;plorer dans l'&icirc;le.</p>
+
+<p>Cette explication suffit pour me faire trouver <i>le Bamboula</i> encore plus
+infernal que je ne l'avais vu.</p>
+
+<p>Mais neuf heures sonn&egrave;rent &agrave; la paroisse du mouillage; les sons
+lamentables de la cloche se r&eacute;pandirent dans l'air, qui, dans ce pays,
+semble retentir d'une mani&egrave;re plus lugubre encore qu'en Europe, des
+percussions qui l'&eacute;branlent. Une grosse pluie ti&egrave;de et sulfureuse
+commen&ccedil;ait &agrave; tomber &agrave; la lueur p&acirc;lissante des &eacute;clairs. <i>Le Bamboula</i>
+allait finir: c'&eacute;tait dommage, car il &eacute;tait dans toute sa fleur et son
+&eacute;clat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour
+mettre les derniers instants &agrave; profit. Les cymbaliers se p&acirc;maient en
+rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par
+intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs n&eacute;vralgiques
+acc&egrave;s de l&eacute;thargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra
+mettre un terme &agrave; cette sc&egrave;ne d'exaltation et de sinistres jouissances?
+Des archers de ville, que je n'avais pas encore aper&ccedil;us, s'&eacute;lan&ccedil;ent, un
+nerf de boeuf &agrave; la main; ils se pr&eacute;cipitent sur tous les noirs qu'ils
+rencontrent. Les n&egrave;gres qui &eacute;chappent &agrave; leurs coups redoubl&eacute;s, se
+jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les
+sergents de la police arrachent aux cymbaliers fr&eacute;missants de rage. Les
+torches s'&eacute;teignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou
+les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et
+bient&ocirc;t la foule, pourchass&eacute;e dans tous les recoins, s'&eacute;coule mugissante
+sous le fouet, partout o&ugrave; elle trouve une issue.</p>
+
+<p>A neuf heures et quart, la cour &eacute;tait vide, l'obscurit&eacute; la plus compl&egrave;te
+avait succ&eacute;d&eacute; au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre
+silence r&eacute;gnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de
+pluie venaient mouiller et laver de la poussi&egrave;re dont leurs feuilles
+avaient &eacute;t&eacute; couvertes pendant la f&ecirc;te. De temps &agrave; autre seulement, la
+foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore &eacute;clairer le lieu
+o&ugrave; quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique,
+entendu ce tintamare infernal!...</p>
+
+<p>Le lendemain, en me rappelant cette sc&egrave;ne effrayante du soir, il me
+sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids &eacute;norme me
+paraissait encore comprimer ma poitrine.</p>
+
+<p>Si jamais vous allez aux Antilles, n'oubliez pas d'aller voir <i>le
+Bamboula</i>: l'Op&eacute;ra, avec toutes ses pompes factices, est bien loin de
+valoir un tel spectacle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIf" id="IIf"></a>II.</h2>
+
+<h3>Dame P&eacute;rine</h3>
+
+
+<p>Vers le milieu de novembre 1827, on a ex&eacute;cut&eacute;, &agrave; Saint-Pierre de la
+Martinique, une vieille n&eacute;gresse qui, pendant une vie de soixante-dix &agrave;
+soixante-douze ans, a empoisonn&eacute;, de compte fait, cinquante-cinq &agrave;
+soixante personnes. Cette femme, s'il est permis de donner ce nom, &agrave;
+tout ce que la nature a produit de plus d&eacute;go&ucirc;tant et de plus atroce,
+&eacute;loignait les soup&ccedil;ons que ses crimes r&eacute;p&eacute;t&eacute;s avaient accumul&eacute;s sur
+elle, par ces marques de d&eacute;votion qui en imposent si facilement &agrave; l'&acirc;me
+pieuse des colons. La ma&icirc;tresse &agrave; qui elle appartenait, lui avait donn&eacute;
+une case, &agrave; laquelle &eacute;tait joint un jardin, o&ugrave; dame P&eacute;rine cultivait des
+plantes v&eacute;n&eacute;neuses, avec autant de soin que quelques femmes, dans nos
+climats, arrosent leurs rosiers et leurs oeillets. Ce fut lorsqu'il n'y
+eut plus &agrave; reculer contre l'&eacute;vidence de ses forfaits et la masse des
+preuves, que le minist&egrave;re public fut nanti d'une accusation contre cette
+mis&eacute;rable. Interrog&eacute;e, d'apr&egrave;s l'acte d&eacute;cern&eacute; contre elle, elle ne
+chercha pas &agrave; se d&eacute;fendre, et lorsqu'on lui demanda quel motif l'avait
+engag&eacute;e &agrave; d&eacute;truire les enfants de son ma&icirc;tre et les siens m&ecirc;me, elle
+r&eacute;pondit avec beaucoup de tranquillit&eacute; qu'elle l'ignorait, mais qu'elle
+croyait &ecirc;tre n&eacute;e pour empoisonner, comme d'autres sont destin&eacute;s par le
+sort, &agrave; vendre du caf&eacute; ou du sucre. Le pr&eacute;sident qui la questionnait, la
+pressait d'avouer ses complices.&mdash;Mes complices, r&eacute;pond-elle, sont tous
+les n&egrave;gres et les mul&acirc;tres de la colonie.&mdash;Mais pourquoi
+affichiez-vous, continue le magistrat, des marques si vives de pi&eacute;t&eacute;,
+quand vous vous livriez au plus grand des crimes que d&eacute;fend la
+religion.&mdash;Eh! ne nous faut-il pas un masque &agrave; nous autres n&egrave;gres, comme
+&agrave; vous autres blancs!&mdash;Mais vous empoisonniez aussi les n&egrave;gres?&mdash;J'ai
+&eacute;t&eacute; jusqu'ici l'empoisonneuse des chiens et des mulets, plut&ocirc;t que de
+n'empoisonner rien. Malheur &agrave; ceux qui venaient me demander des l&eacute;gumes
+de mon jardin; je trouvais moyen de leur faire avaler quelque chose de
+mortel.&mdash;Vous aviez donc des pr&eacute;parations ou des simples bien
+subtils?&mdash;En manque-t-il dans le pays, et comptez-vous que ce soit pour
+rien que Dieu fasse pousser cela? En effet, c'est par l&agrave; que la
+confr&eacute;rie des n&egrave;gres empoisonneurs, qui d&eacute;solent la Martinique,
+professait pour dame P&eacute;rine, le respect que ses rares talents devaient
+lui m&eacute;riter, aux yeux des plus adroits chimistes (c'est la d&eacute;nomination
+ironique que l'on donne &agrave; ces monstres). Elle jetait ce qu'elle appelait
+des sorts, sur les individus qui lui d&eacute;plaisaient, et ces sorts
+n'&eacute;taient autre chose que des breuvages ou des &eacute;manations morbifiques,
+qui conduisaient, &agrave; divers intervalles, ses victimes &agrave; la mort. D'apr&egrave;s
+ses aveux, une fleur, sur laquelle elle jetait de la poudre, suffisait
+pour empoisonner. On ne se figure pas en Europe la sup&eacute;riorit&eacute; que les
+n&egrave;gres, et surtout ceux de la c&ocirc;te d'Afrique, acqui&egrave;rent dans la
+pr&eacute;paration des substances v&eacute;g&eacute;tales. La d&eacute;fiance des m&eacute;decins qui ont
+parcouru, de leurs cabinets, toutes les parties de la terre, dans les
+relations de quelques voyageurs frivoles, peut nier ce fait; mais elle
+ne convaincra jamais d'erreur les yeux des gens &eacute;clair&eacute;s, qui en ont vu,
+sur les lieux, les effets les plus palpables, ou les plus funestes. La
+circulation du sang est un ph&eacute;nom&egrave;ne aussi &eacute;tonnant que la propri&eacute;t&eacute;
+v&eacute;n&eacute;neuse de certains v&eacute;g&eacute;taux; on fit servir, jusque sous le r&egrave;gne de
+Louis XV, les subtilit&eacute;s m&ecirc;mes de la science, &agrave; combattre l'attraction
+qu'exerce l'aspiration de certains reptiles, sur d'autres animaux.</p>
+
+<p>Dame P&eacute;rine, pour en revenir &agrave; elle, a entendu son arr&ecirc;t avec une
+indiff&eacute;rence parfaite. Le matin du jour o&ugrave; on devait l'ex&eacute;cuter, elle
+demanda du vin blanc; elle d&eacute;jeuna avec un app&eacute;tit que l'on pourrait
+appeler philosophique, si l'on ne craignait de profaner cette
+qualification. Arriv&eacute;e sur le lieu du supplice, au milieu d'un piquet de
+grenadiers, et suivie d'une foule de n&egrave;gres et de gens de couleur, elle
+y parut v&ecirc;tue des habits blancs qu'elle mettait pour communier. Cette
+figure noire et sillonn&eacute;e de rides, qui acqu&eacute;rait un nouveau degr&eacute;
+d'horreur sous la peau de cette vieille n&eacute;gresse, n'exprimait aucune
+&eacute;motion. Ce monstre, apr&egrave;s s'&ecirc;tre entretenu avec l'eccl&eacute;siastique qui
+accompagnait ses derniers moments, est mont&eacute; &agrave; la potence, son mouchoir
+de t&ecirc;te est tomb&eacute; dans l'effort qu'il faisait pour gravir l'&eacute;chelle
+patibulaire. Les n&egrave;gres en ont tir&eacute; le fatal pronostic que son &acirc;me irait
+en enfer. Un mouchoir tomb&eacute; leur a paru un signe plus certain de la
+r&eacute;probation &eacute;ternelle, que cinquante-cinq &agrave; soixante personnes
+empoisonn&eacute;es. Dame P&eacute;rine a termin&eacute; enfin son ex&eacute;crable vie, en jetant,
+sous la corde, un cri &agrave; peine entendu. Les gendarmes ont dispers&eacute; la
+populace, qui voulait se partager ses v&ecirc;tements comme des reliques du
+martyre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SEPTIEME_PARTIE" id="SEPTIEME_PARTIE"></a>SEPTI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+<h3>Ornithologie Maritime.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ig" id="Ig"></a>I.</h2>
+
+<h3>Le Plongeon.</h3>
+
+
+<p>Le plongeon est un oiseau de mer, qui nage &agrave; la surface de l'eau et qui
+dispara&icirc;t dans les flots &agrave; l'instant m&ecirc;me o&ugrave; part l'amorce du fusil qui
+le vise. Un moment apr&egrave;s il rel&egrave;ve sa t&ecirc;te et semble braver un autre
+coup et d&eacute;fier l'inconstance de l'onde sur laquelle ou dans laquelle il
+se joue. Un observateur disait que c'&eacute;tait moins un oiseau aquatique
+qu'un oiseau politique.</p>
+
+<p>Le plongeon vole difficilement, et ne parcourt qu'un fort petit espace,
+mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps, il
+dispara&icirc;t sous les ondes, et ne montre sa t&ecirc;te que lorsque l'orage est
+dissip&eacute;, et qu'il y a quelque chose &agrave; avaler &agrave; la surface plane.</p>
+
+<p>Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse
+particuli&egrave;re aux bip&egrave;des de son esp&egrave;ce, change, dit-on, annuellement de
+couleur. Celui qu'on a vu blanc une ann&eacute;e, para&icirc;t noir l'ann&eacute;e suivante.
+Mais il ne peut changer que d'une de ces couleurs &agrave; l'autre. C'est
+peut-&ecirc;tre un malheur attach&eacute; &agrave; sa condition; mais tous les &ecirc;tres ne
+peuvent pas pr&eacute;tendre &agrave; la commode mobilit&eacute; des nuances du cam&eacute;l&eacute;on ou
+de la dorade.</p>
+
+<p>C'est sur les hauts fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que
+l&agrave; ils atteignent facilement le fond, si la mer est grosse, et sa
+surface tranquille si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau
+c&ocirc;t&eacute; dans leur position.</p>
+
+<p>On a remarqu&eacute; encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent:
+preuve incontestable qu'ils savent d'o&ugrave; le vent tourne. Est-ce calcul?
+est-ce pr&eacute;vision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes qu'ils ne
+voient pas qu'ils peuvent se diriger! Il est &agrave; croire que les plongeons
+sont connaisseurs en vent.</p>
+
+<p>Selon toute probabilit&eacute;, cet oiseau doit atteindre une extr&ecirc;me
+long&eacute;vit&eacute;: peu accessible, par l'&eacute;paisseur de sa peau, et sa fourrure
+graisseuse, &agrave; toutes les impressions ext&eacute;rieures, dou&eacute; de la facult&eacute;
+d'&eacute;chapper avec une vitesse comparable &agrave; la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair, &agrave; la
+balle qu'on lui destine, quelle cause accidentelle pourrait couper le
+fil de ses destin&eacute;es? Les poissons? il les &eacute;vite en volant; les oiseaux
+de proie? il les brave en plongeant; il n'y a que les indigestions &agrave;
+craindre pour lui; mais il dig&egrave;re avec chaleur s'il avale avec
+gloutonnerie; peu estim&eacute;, il ne craint pas les pi&eacute;ges dont l'industrie
+du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherch&eacute;s. Enfin dans
+la condition animale du plongeon, je cherche en vain un c&ocirc;t&eacute;
+malheureux, le ciel semble avoir fait pour eux, ce qu'il refuse h&eacute;las! &agrave;
+bien des animaux de m&eacute;rite, &agrave; deux pieds et sans plumes.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Penneau, plumasseau abandonn&eacute; au vent pour faire conna&icirc;tre
+de quel c&ocirc;t&eacute; vient la brise qui le soul&egrave;ve.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On a imit&eacute;, autant qu'il &eacute;tait possible dans ce petit
+dialogue, la forme du langage des paysans bas-bretons de cette partie de
+la c&ocirc;te du Finist&egrave;re.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Nom d'une liqueur tr&egrave;s-connue dans le pays.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Paquet de petits bisca&iuml;ens qui forment la mitraille que
+s'envoient les navires qui combattent de pr&egrave;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La mo&euml;de est une pi&egrave;ce d'or qui dans les Colonies vaut de
+38 &agrave; 40 fr. C'est par allusion &agrave; la grande quantit&eacute; d'or qu'avait gagn&eacute;
+Antoine dans ses courses, qu'on le nomma Mo&euml;de.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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