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Assolant"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais authentiques +du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran + Deuxième partie + +Author: Alfred Assollant + +Illustrator: A. De Neuville + +Release Date: December 17, 2005 [EBook #17335] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + +<h1>AVENTURES<br> + +MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES<br> + +DU CAPITAINE<br> + +CORCORAN</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>A. ASSOLLANT</h2> + +<h4>OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 25 VIGNETTES</h4> + +<h3>PAR A. DE NEUVILLE</h3> +<br> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + + +<p class="sml">PARIS<br> +LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup class="sml">ie</sup><br> +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/1-005.png"></p> + +<br><br><br> +<h3>I</h3> + +<p class="mid"><b>Comment fut découvert le fameux Gouroukaramta.</b></p> +<br> + +<p>Six mois après les combats dont on a vu le récit +dans la première partie de cette véridique histoire, +le capitaine Corcoran, devenu maharajah +du pays des Mahrattes, jouissait en paix du fruit +de sa sagesse et de ses victoires. Au reste, rien ne +fera mieux juger de son bonheur que la lettre +suivante, qu'il écrivit vers ce temps-là à M. le secrétaire +perpétuel de l'Académie des sciences (de +Lyon), pour lui rendre compte des courses qu'il +avait faites dans les montagnes des Ghâtes et dans +les vallées de la Nerbuddah et du Godavéry, à la +recherche du fameux Gouroukaramta.</p> + + +<p><span class="sc">Le Maharajah Corcoran</span> I<sup class="sml">er</sup>,</p> + +<p><i>A M. le Président de l'Académie des sciences (de Lyon.)</i></p> + + +<p>Bhagavapour, le 11 octobre 1858.</p> + +<p>L'an deuxième de notre règne et le quatre cent trente-trois +mil sept cent dix-neuvième de la huitième incarnation +de Vichnou.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + + +<p>«Je prie l'illustre Académie d'excuser le retard +que j'ai mis à lui communiquer le résultat des +recherches qu'elle a bien voulu me confier. Le +Gouroukaramta est enfin retrouvé, et j'ai le plaisir +de vous envoyer aujourd'hui une copie exacte +de ce fameux manuscrit dont l'existence, au dire +des plus savants brahmines, remonte à vingt-cinq +mille ans avant l'ère chrétienne. Pour moi, sans +vouloir imposer au public mon propre sentiment, +j'ai de fortes raisons de croire qu'il est antérieur +de huit cents ans au déluge et qu'il fut déposé +par Noé, dans son tiroir, au moment où le +saint patriarche emballait à la hâte, dans l'Arche, +ses habits, sa femme, ses fils, ses filles et un couple +de tous les animaux qui vivaient en ce temps-là +sur la terre.</p> + +<p>«Diverses circonstances ont retardé de quelques +mois la découverte et l'envoi du Gouroukaramta;—une +entre autres, qui peut-être ne vous paraîtra +pas indigne d'intérêt, car elle me permet de +servir désormais plus puissamment les intérêts de +la science.</p> + +<p>«Il a plu à l'Éternel de faire de moi un pasteur +des peuples. A coup sûr, rien n'était plus loin de +moi que la pensée de gouverner qui que ce soit, +excepté mon équipage et mon brick; mais Dieu ne +m'a laissé de choix qu'entre ces deux extrémités: +régner sur les Mahrattes ou me faire fusiller par +les Anglais. L'Académie comprendra que je ne +pouvais pas hésiter, et j'ai la confiance qu'elle +approuvera ma conduite. De mon côté, je mets à +son service quinze mille fantassins, douze mille +cavaliers, douze cents canons et un budget qui +montait à quatre cents millions de francs sous +mon prédécesseur, et que j'ai réduit à cent vingt +millions (malgré cette réduction, je fais des économies +sur mon budget, comme M. Gladstone sur +le sien).</p> + +<p>«L'Académie, j'ose l'espérer, sera bien aise d'apprendre +que mon amie Louison, dont l'intelligence, +le courage, les dents et les griffes m'ont +tiré plus d'une fois du péril, vit aujourd'hui bien +portante et gaie dans mon palais. Vous lirez dans +le <i>Moniteur de Bhagavapour</i> (dont j'ai l'honneur de +vous adresser la collection) l'histoire de ses exploits +héroïques et de l'intrépidité sans égale +qu'elle montra le jour du dernier assaut. Monsieur +Horatius Coclès n'a rien fait de plus beau lorsqu'il +arrêta les Étrusques à l'entrée du pont du Tibre.</p> + +<p>«Je serais heureux, monsieur le président, si +vous vouliez bien accepter les insignes de l'ordre +de la Tigresse, que j'ai institué pour perpétuer la +mémoire de Louison. Ces insignes sont une croix +enrichie de diamants et un ruban bleu, que je +vous envoie sous ce pli. Les diamants n'ont pas +grande valeur:—sept cent mille francs tout au +plus;—mais je sais, monsieur, que vous attachez +plus de prix à cette marque de l'estime de +ma chère Louison qu'à des pierreries. Un philosophe +tel que vous ne doit pas être traité comme +un prince ou un banquier.</p> + +<p>«Le second du brick <i>le Fils de la Tempête</i>, que +j'ai fait amiral de la flotte mahratte, est chargé +de vous raconter de vive voix toutes nos aventures. +Ce n'est pas un savant homme et je ne crois +pas qu'il connaisse grand'chose en dehors de la +lecture, de l'écriture, du sextant et de la boussole; +mais pour la manoeuvre il n'a pas son pareil, et +si quelqu'un des membres de l'Académie voulait +me faire l'honneur de visiter mes États, Kaï Kermadeuc +a ordre de le prendre à son bord et de le +traiter comme moi même.</p> + +<p>«Veuillez agréer, monsieur le président, et +communiquer à messieurs les académiciens l'expression +de la respectueuse admiration de votre +tout dévoué,</p> + +<p><span class="sc">Corcoran</span> I<sup class="sml">er</sup>,</p> + +<p>«Empereur de la Confédération mahratte,</p> + + +<p>«<i>P.S.</i> Louison, à qui je viens de lire ces quelques +lignes, me charge de la rappeler à votre souvenir.»</p> + + +<p>Cette lettre fut remise au président de l'Académie +pendant la séance, et il se hâta d'en donner +connaissance au public et de faire appeler Kaï +Kermadeuc, le commandant du <i>Fils de la Tempête</i>.</p> + +<p>Celui-ci s'avança en se dandinant sur ses jambes, +comme un pommier agité par le vent. +C'était un vieux marin, basané, goudronné, qui +avait doublé trois fois le cap Horn et neuf fois le +cap de Bonne-Espérance, et qui avait horreur de +la terre autant que les chats ont horreur de l'eau +froide.</p> + +<p>Comme il roulait son chapeau dans ses doigts +de l'air embarrassé d'un écolier qui sait mal sa +leçon, le président crut devoir venir à son secours.</p> + +<p>«Rassurez-vous, mon brave homme, dit-il avec +bonté, et expliquez-nous, s'il vous plaît, les commissions +dont Sa Majesté le maharajah des Mahrattes +vous a chargé pour l'Académie.</p> + +<p>—Pour lors, dit Kermadeuc d'une voix tonnante +qui fit trembler les vitres, pour lors, voici la question. +Mon capitaine, qui est l'empereur dont vous +parlez, étant parti sur son brick <i>le Fils de la Tempête</i>, +qui file dix-huit noeuds à l'heure par un +temps calme, arriva, cinq semaines après, dans le +pays du seigneur Holkar, un particulier fort âgé +et plein de roupies, qui avait querelle avec les +Anglais pour la raison de ce qu'il refusait de leur +donner sa fille et ses roupies. Pour lors, le capitaine +Corcoran regarde la fille, qui était belle +comme une sainte vierge, et dit: Je suis français! +Pour lors, il prend sa cravache et tape sur les Anglais +pendant que sa Louison (sa tigresse, messieurs, +sauf votre respect) leur tordait le cou +comme à des canards. Voyant cela, l'homme âgé +meurt, laissant sa fille, son royaume, ses roupies +et ses moricauds au capitaine qui, du coup devient +empereur. N'est-ce pas ce qu'il pouvait faire de +mieux?»</p> + +<p>Tous les assistants convinrent que Corcoran +avait, en effet, pris le meilleur parti, et le secrétaire +perpétuel, qui était curieux, demanda de +quelle manière avait été conquis le fameux Gouroukaramta.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/2-013.png"></p> + + +<p>«Pour lors, répliqua Kermadeuc, c'est bien +simple. Quand le capitaine fut devenu majesté, +et riche, et marié à son goût, il commença à s'ennuyer.—Je +lui dis: Capitaine, vous n'êtes pas +heureux. Est-ce que ce serait la faute à madame +Sita? (Vous savez, messieurs, le mariage ne réussit +pas à tout le monde, et moi qui vous parle, +quand madame Kermadeuc n'est pas contente, +j'ouvre la porte et je file vivement, oh! mais vivement, +et sans chercher mon chapeau.) Mais il +paraît que je m'étais trompé, car il me répondit: +«Kermadeuc, mon vieux camarade, Sita est une +femme qui n'a pas sa pareille au monde, ni dans +la lune, ni dans le pays du Turc et du Moscovite....—C'est +égal, capitaine, vous aviez tout à +l'heure votre figure <i>vent debout</i>; je m'y connais, +ça n'est pas naturel.» Il me tourna le dos sans +rien dire, preuve que j'avais touché juste. Mais +dix jours plus tard tout était changé. Il me fit venir +un matin.—On vient de m'avertir que le +Gouroukaramta est caché dans le temple de Pandara. +Veux-tu remonter la rivière avec moi?—Quand +vous voudrez, mon capitaine. Et, sans vous +commander, aurons-nous beaucoup de passagers +sur mon brick?—Deux seulement, Louison, que +tu connais, et moi.—C'est dit. Nous partons le +soir même, et nous remontons le long des monts +Vindhya. A droite et à gauche de la rivière on ne +voyait plus que de noires forêts. De temps en +temps on entendait le rugissement des tigres, le +pas lourd des éléphants ou le sifflement du <i>cobra +capello</i>. Pour vous consoler, le soleil vous rôtit +pendant le jour et les moustiques vous mordent +pendant la nuit. Le matin j'avais les lèvres enflées +comme des boudins, et mon nez ressemblait +à une vitelotte. Enfin, suffit; nous arrivons +dans un village où l'on ne voyait que des fakirs. +Le fakir, messieurs, vous savez ce que c'est:—un +particulier qui a fait voeu de ne se laver et de ne +se brosser jamais.</p> + +<p>«Pour lors, tous ces fakirs étaient accroupis autour +de leur temple lorsque nous arrivâmes. Pas +un d'eux ne leva la tête et ne dit un mot de politesse. +Voyant ça, le capitaine siffla Louison, qui +sauta légèrement à terre, comme une jolie fille +qui va au bal. Au premier bond de la tigresse, +qui pourtant ne fit de mal à personne, tous ces endormis +se réveillèrent, et furent debout en un clin +d'oeil,—où je vis bien qu'aucun d'eux n'était paralytique, +car ils se sauvèrent tous ensemble dans +le temple en criant: Voici <i>Baber Sahib</i> (voici le +seigneur Tigre)! et en implorant Siva.</p> + +<p>«Louison allait les suivre, mais le capitaine la +retint, pour ne pas les effrayer davantage, et alla +droit au plus fakir de la bande, c'est-à-dire au +plus sale et au plus déguenillé. C'était un vieux +à barbe blanche, qui paraissait très-respecté de +tous les autres. Pour lors, le capitaine se met à +lui parler dans son patois, qui est, à ce qu'on m'a +dit depuis, une très-belle langue et faite pour les +savants. Ce qu'ils se dirent, je ne l'ai pas entendu; +mais j'ai vu les gestes. Le capitaine insistait toujours +pour avoir son Gouroukaramta; l'autre refusait +toujours. Tout à coup voilà Louison qui +s'impatiente, se dresse debout sur ses pattes de +derrière et appuie ses pattes de devant sur les +épaules de Corcoran; histoire de se faire caresser, +la câline. Voyant ça, le fakir tombe à genoux, +s'écrie que la volonté de Dieu se déclare, que le +capitaine est la dixième incarnation de Vichnou, +qu'il est prédit dans ses livres que Vichnou doit +venir sur la terre avec un tigre apprivoisé; puis +il va chercher son manuscrit et le met dans les +mains du capitaine, qui le regardait sans sourciller +et sans paraître étonné, comme s'il eût fait le +Vichnou toute sa vie.»</p> + +<p>Ce récit naïf eut le plus grand succès; le président +félicita Kermadeuc de la part qu'il avait prise +à cette glorieuse expédition, et trois jours après +on lisait le récit de la séance dans tous les grands +journaux de Paris.</p> + +<p>En revanche, les journaux anglais déclarèrent +unanimement que ce Corcoran était un misérable +aventurier, bandit de profession, qu'il avait dérobé +le précieux manuscrit du Gouroukaramta à +un voyageur anglais dans les montagnes des Ghâtes, +et qu'il avait fait alliance avec Nana-Sahib +pour assassiner tous les Anglais de l'Inde.</p> + +<p>Les journaux allemands se partagèrent entre +deux camps. Les uns assurèrent que la découverte +du Gouroukaramta n'était pas nouvelle; à les entendre, +ce livre était depuis longtemps publié; le +docteur Cornelius Gunker, de Berlin, l'avait eu +dans les mains; le docteur Hauffert, de Goettingue, +en préparait depuis longtemps une traduction; +le professeur Spellart, d'Iéna, écrivait un +commentaire sur son origine probable. L'autre +camp déclara nettement que le manuscrit était +faux, que la copie envoyée par Corcoran était +l'oeuvre de son imagination; qu'il n'avait lui-même +jamais vu ni le Gouroukaramta, ni l'Inde; +que les philologues français étaient faits tout au +plus pour nouer et dénouer les cordons des souliers +des philologues allemands; que cette nation +vaniteuse et légère qui habite entre le Rhin, les +Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'océan +Atlantique, était incapable de rien écrire ou dire +qui fût utile et bon; qu'elle ne saurait jamais que +danser et faire l'exercice à feu; que si par hasard +quelqu'un de ses citoyens avait un peu plus de +sens et de jugement que les autres, il le devait à +son origine germanique, étant nécessairement né +en Lorraine ou en Alsace; qu'il fallait, par conséquent, +reprendra ces deux provinces allemandes, +frauduleusement détachées de la grande patrie +d'Arminius, et qu'enfin le sabre allemand, la +pensée allemande, la critique allemande, la sagesse +allemande et la choucroute allemande +(bien entourée de saucisses) étaient au-dessus de +tout.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3-019.png"></p> + + +<p>A quoi un journal français très-connu répliqua +en prenant à témoin les immortels principes de +1789, et un autre en profita pour réclamer la liberté +des mers et la «neutralisation des détroits,» +ce qui acheva d'éclaircir la question si vivement +controversée de l'origine du Gouroukaramta.</p> + +<p>Pendant ce temps, Corcoran vivait heureux à +Bhagavapour et gouvernait paisiblement ses peuples; +mais un évènement imprévu troubla sa vie +et, comme on le verra dans le prochain chapitre, +altéra la tendra amitié qui l'unissait à Louison.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + +<br><br><br> +<h3>II</h3> + + +<p class="mid"><b>Première escapade de Louison.</b></p> + + +<p>Un matin, Corcoran était assis dans le parc à +l'ombre des palmiers. C'est la qu'il tenait son conseil +et qu'il rendait la justice aux Mahrattes, comme +saint Louis à Vincennes ou Déjocès le Mède en son +palais d'Ecbatane. Près de lui, la belle Sita lisait +et commentait les divins préceptes du Gouroukaramta.</p> + +<p>Tout à coup Sougriva parut. On n'a pas oublié +sans doute que Sougriva était ce courageux brahmine +qui avait aidé si puissamment Corcoran à +vaincre les Anglais. En récompense, il était devenu +son premier ministre.</p> + +<p>Sougriva se prosterna devant son maître et devant +Sita en élevant ses mains en forme de coupe +vers le ciel; puis, avec la permission de Corcoran, +il s'assit sur un tapis de Perse, attendant qu'on le +questionnât.</p> + +<p>«Eh bien, quelles nouvelles? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Seigneur, répondit Sougriva, l'empire est +tranquille. Voici les journaux anglais de Bombay. +Ils disent de vous tout le mal possible.</p> + +<p>—Bons Anglais! Ils veulent me faire une réputation. +Voyons le <i>Bombay Times</i>.»</p> + +<p>Il déplia le journal et lut ce qui suit:</p> + +<p>«Maintenant que la révolte des cipayes touche +à sa fin, il serait peut-être temps de rétablir +l'ordre dans le pays des Mahrattes et d'infliger +à cet aventurier français le châtiment qu'il mérite.</p> + +<p>«On nous apprend que ce vil chef de brigands, +soutenu par une bande d'assassins de toutes les +nations, l'écume de la terre habitable, commence +à s'établir solidement à Bhagavapour et aux environs. +Non content d'avoir, par un crime atroce, +ôté son royaume et la vie au vieil Holkar, il a, +dit-on, eu l'effronterie d'épouser sa fille Sita, la +dernière descendante des plus anciens rois de +l'Inde, et cette malheureuse femme, qui tremble +de subir un jour le funeste sort de son père, est +forcée de partager le trône avec le meurtrier +d'Holkar.»</p> + +<p>—Bravo! très-bien! s'écria Corcoran. Cet Anglais +débute d'une façon admirable. Ah! ah! il paraît +qu'en effet ils se croient déjà les plus forts, +puisqu'ils commencent à m'insulter.... Voyons la +suite.</p> + +<p>«.... Ce n'est pas tout. Ce misérable, qui s'est +échappé, dit-on, du pénitencier de Cayenne, où il +était enfermé avec quelques milliers de ses pareils, +a mis tout le pays des Mahrattes en coupe réglée. +Suivi d'une armée nombreuse, il parcourt, pille et +rançonne, l'une après l'autre, toutes les provinces +du royaume d'Holkar, mettant à feu et à sang tout +ce qui ose résister....»</p> + +<p>Corcoran jeta le journal.</p> + +<p>«Voilà, dit-il, comme on écrit l'histoire. C'est +par ces mensonges que lord Braddock, le gouverneur +général de l'Inde, se prépare à m'attaquer.</p> + +<p>—Seigneur, dit Sougriva, que comptez-vous +faire?</p> + +<p>—Moi! rien du tout. Si lord Braddock était +homme à mettre habit bas et à s'aligner avec +moi sur le terrain, l'épée à la main, je lui couperais +la gorge comme il faut; mais ce gros +milord ne voudra jamais risquer sa peau de seigneur.... +Il faut le payer de même monnaie. C'est +mon <i>Moniteur de Bhagavapour</i> qui sera chargé de répliquer.</p> + +<p>—Cher seigneur, interrompit Sita, voudriez-vous +descendre à vous justifier?</p> + +<p>—Qui? moi! Que Vichnou m'en préserve! Est-ce +qu'on se justifie lorsqu'on est accusé d'avoir +tué père et mère? Mon <i>Moniteur</i> dira que Barclay +est un âne que j'ai étrillé durement, que le gouverneur +de Bombay est un drôle et un va-nu-pieds, +que lord Braddock est un bandit qu'on devrait empaler, +et que tous trois tremblent devant moi comme +le chevreuil devant le tigre. Qu'il orne ces belles +choses de son style indien et qu'il y ajoute tout +ce que son imagination lui offrira de plus mortifiant +pour ces trois grands personnages. Puisque +la presse est libre dans mes États, c'est bien le +moins qu'elle me serve à quelque chose contre +mes ennemis.</p> + +<p>—A ce propos, seigneur, reprit Sougriva, les journaux +de Bhagavapour, profitant de la liberté que +vous leur laissez, crient tous les jours contre vous.</p> + +<p>—Ah! ah! Et que disent-ils?</p> + +<p>—Que vous êtes un aventurier, capable de tous +les crimes, que vous opprimez le peuple mahratte, +et qu'il faut vous jeter par terre.</p> + +<p>—Laisse-les dire. Puisque je suis leur maître, +il faut bien qu'ils médisent de moi.</p> + +<p>—Mais, seigneur, si l'on se révolte?</p> + +<p>—Et pourquoi se révolteraient-ils? Où trouveraient-ils +un meilleur maître?</p> + +<p>—Mais enfin, seigneur, insista Sougriva, s'ils +prennent les armes?</p> + +<p>—S'ils prennent les armes, ils violent la loi. +S'ils violent la loi, je les ferai fusiller.</p> + +<p>—Quoi! ne ferez-vous aucune grâce? demanda +Sita.</p> + +<p>—Aucune pour les chefs. Quand un homme +libre viole la loi qui assure sa liberté et celle +d'autrui, il est sans excuse, et mérite qu'on en +finisse avec lui par la corde, la mitraille ou l'exil.»</p> + +<p>Tout à coup Corcoran interrompit la conversation, +et, se tournant vers Louison, qui était nonchalamment +couchée sur le tapis à côté de Sita:</p> + +<p>«Qu'en penses-tu, ma chérie?» dit-il.</p> + +<p>Louison ne répondit pas. Elle ne parut même +pas avoir entendu la question. Son regard, d'ordinaire +si fin, si intelligent et si gai, errait dans le +vide et paraissait distrait.</p> + +<p>«Louison est malade,» dit Sita.</p> + +<p>Corcoran frappa sur un gong. Aussitôt Ali s'avança. +C'était, on s'en souvient, le plus brave et +le plus fidèle des serviteurs d'Holkar, et c'est à lui +qu'était confiée la garde de Louison.</p> + +<p>«Ali, demanda Corcoran, est-ce que Louison a +perdu l'appétit?</p> + +<p>—Non, seigneur.</p> + +<p>—Quelqu'un l'a-t-il maltraitée.</p> + +<p>—Seigneur, personne n'oserait.</p> + +<p>—D'où vient donc sa distraction?»</p> + +<p>Ali répondit:</p> + +<p>«Seigneur, elle sort depuis trois jours du palais +dès que le soleil se couche, et elle va errer +toute seule dans le parc au clair de la lune.</p> + +<p>—Et à quelle heure rentre-t-elle?</p> + +<p>—Quand le soleil se lève. Le premier soir, je +voulais tenir les portes fermées, mais elle a commencé +à rugir si fortement, que j'ai eu peur qu'elle +ne voulût me dévorer, et, par Siva! je ne suis pas +encore las de vivre.</p> + +<p>—Au clair de la lune! dit Corcoran, tout pensif.</p> + +<p>—Seigneur, reprit Ali, elle n'est pas tout à fait +seule.</p> + +<p>—Ah! ah! Est-ce que tu vas lui tenir compagnie?</p> + +<p>—Moi! seigneur, je m'en garderais bien. J'ai +voulu la suivre hier au soir; mais elle n'aime pas +qu'on la surveille. Elle s'est retournée si brusquement +vers moi, que j'ai couru jusqu'au palais +sans m'arrêter.</p> + +<p>—Mais enfin, comment sais-tu qu'elle n'était pas +seule?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/4-029.png"></p> + + +<p>—A peine rentré dans le palais, je montai sur +le toit en terrasse, et, grâce au clair de lune, j'aperçus +la tigresse qui était étendue sur le mur +du parc et qui avait l'air d'écouter un discours.... +Tout à coup, celui que je ne voyais pas prit son +élan et sauta sur le mur. Je vis sa tête et ses griffes, +car c'était un grand et fort tigre d'une beauté +admirable; mais Louison fut sans doute mécontente, +car d'un coup de griffe elle le repoussa et +le fit dégringoler dans le fossé. Il ne se tint pas +pour battu et continua son discours; mais il n'osa +pas renouveler l'assaut, car le mur a plus de +trente pieds de haut, et il avait dû se fouler au +moins une patte. Enfin, il se retira en rugissant.</p> + +<p>—Ma foi, dit Corcoran, il faudra que je voie +cela.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>III</h3> + + +<p class="mid"><b>Grande bataille.</b></p> + + +<p>Dès le soir même, vers six heures Corcoran se +mit à l'affût dans le parc. Par précaution et de +peur d'avoir à lutter contre le compagnon de +Louison, il prit un revolver.</p> + +<p>Il avait tort. Il ne faut jamais se mêler, sans +nécessité, des affaires de son prochain, et même +de ses plus intimes amis; au reste, Corcoran fut +sévèrement puni de sa curiosité, ainsi qu'on le +verra bientôt.</p> + +<p>Vers six heures un quart, assis sur le mur, à +quelques pas de l'endroit désigné, il entendit un +grand bruit de feuilles froissées. C'était l'étranger +qui se rendait à son poste, dans le fossé, au pied +du mur, et qui annonça tout d'abord sa présence +par un rugissement voilé, comme s'il eût voulu +(et c'était, en effet, son intention) n'être entendu +que de Louison. Celle-ci ne se fit pas attendre. +Elle s'élança d'un bond sur le mur, jeta un regard +distrait dans le fossé et, sans s'émouvoir de +la présence de Corcoran, qu'elle voyait très-bien, +écouta le discours du grand tigre.</p> + +<p>Il a été longtemps à la mode de croire que les +animaux n'avaient qu'un vague instinct et qu'ils +ne raisonnaient ni ne sentaient. Descartes l'a dit; +Malebranche l'a confirmé; tous deux se sont appuyés +sur le témoignage de plusieurs illustres philosophes:—ce +qui prouve que les savants n'ont +pas le sens commun.</p> + +<p>Que Malebranche m'explique, si c'est possible, +pourquoi le tigre venait régulièrement tous les +soirs faire visite à Louison, et quel scrupule de +délicatesse empêchait celle-ci de le suivre au fond +des bois et de reprendre sa liberté. C'était (qui +pourrait en douter?) l'amitié de Corcoran qui la +retenait à Bhagavapour. Ils se connaissaient et s'aimaient +depuis si longtemps, que rien ne semblait +plus pouvoir les séparer.</p> + +<p>Ils se séparèrent pourtant.</p> + +<p>La conversation du grand tigre et de Louison +devait être intéressante, car elle était fort animée. +Corcoran, qui prêtait l'oreille et qui entendait +la langue des tigres aussi bien que le japonais +et le mandchou, la traduisit à peu près +ainsi:</p> + +<p>«O ma chère soeur aux yeux fauves, qui brillent +dans la nuit sombre comme les étoiles du +ciel, disait le tigre, viens à moi et quitte cet odieux +séjour. Laisse là ces lambris dorés et ce palais +magnifique. Souviens-toi de Java, cette belle et +chère patrie, où nous avons passé ensemble notre +première enfance. C'est de là que je suis venu en +nageant d'île en île jusqu'à Singapore, et redemandant +ma soeur à tous les tigres de l'Asie. J'ai +parcouru depuis trois ans Java, Sumatra, Bornéo. +J'ai fouillé toute la presqu'île de Malacca, j'ai interrogé +tous ceux du royaume de Siam, dont le +pelage est si soyeux et si lustré, tous ceux d'Ava +et de Rangoun, dont la voix retentit comme un +éclat de tonnerre, tous ceux de la vallée du Gange, +qui règnent sur le plus beau pays de la terre. Enfin +je te retrouve! Viens au bord du fleuve limpide, +au milieu des vertes forêts. Mon palais, à moi, +c'est la vallée immense, c'est la montagne qui se +perd dans les nuages, le Gaurisankar, dont nul +pied humain n'a foulé les neiges éternelles. Le +monde entier est à nous, comme il est à toutes les +créatures qui veulent vivre librement sous les regards +de Dieu. Nous chasserons ensemble le daim +et la gazelle, nous étranglerons le lion orgueilleux +et nous braverons le lourd éléphant, ce misérable +esclave de l'homme. Notre tapis sera l'herbe fraîche +et parfumée de la vallée, notre toit sera la +voûte céleste. Viens avec moi.»</p> + +<p>En même temps une mélodie étrange, qui avait +l'apparence d'un rugissement sauvage, roulait dans +son gosier en escades sonores.</p> + +<p>Louison ne se laissa pas émouvoir. D'un coup +d'oeil expressif elle lui montra Corcoran, ce qui, +dans la langue des tigres, signifiait assez clairement: +«Mon cher frère à la robe tachetée, j'écoute +avec plaisir tes discours, mais il y a des témoins.»</p> + +<p>Les yeux du tigre se tournèrent aussitôt vers le +Malouin et exprimèrent la plus terrible férocité, +ce qui signifiait évidemment:</p> + +<p>«N'est-ce que cet importun qui te gêne? Sois +tranquille, je vais t'en débarrasser sur-le-champ.»</p> + +<p>Déjà il se ramassait pour prendre son élan et +sauter sur le mur. De son côté, Corcoran s'apprêtait +à le recevoir avec son revolver....</p> + +<p>Au moment même où le grand tigre s'élançait, +un autre tigre, que personne n'avait vu ni entendu +jusque-là, bondit sur lui, le saisit à la gorge et +le fit rouler sur l'herbe. Le premier se releva aussitôt +et, d'un coup de sa griffe puissante, entama +les entrailles de son ennemi en poussant un rugissement +de fureur. Le combat fut quelques +instants douteux. Le frère de Louison, quoique +surpris, se défendait vaillamment. Leurs forces +étaient à peu près égales, et une haine pareille +les animait l'un contre l'autre.</p> + +<p>Louison les regardait tranquillement, quoiqu'elle +ne fût pas indifférente à la querelle; mais +elle avait trop l'orgueil de sa race et de sa famille +pour craindre que son frère put être vaincu et +qu'un tigre du Bengale l'emportât sur un tigre +de Java.</p> + +<p>Cependant la victoire parut se décider contre +le frère de Louison. Il roula sur le gazon et poussa +un cri de détresse. A ce cri, les yeux de Louison +étincelèrent de mépris. Elle poussa un sourd rugissement +qui semblait dire:</p> + +<p>«Malheureux! tu fais honte à ta race.»</p> + +<p>Ce rugissement rendit la force et le courage au +malheureux tigre. Il regarda une dernière fois +Louison, donna un coup de dents désespéré à son +adversaire et s'élança, en grimpant avec la rapidité +de l'éclair, sur un chêne voisin, dans les +branches duquel il parut chercher un asile.</p> + +<p>L'autre, se croyant maître du champ de bataille, +entonna, d'une voix qui ressemblait à un tonnerre +lointain, son chant de triomphe.</p> + +<p>Mais ce chant fut aussi court que sa victoire. +Le vaincu, se glissant d'arbre en arbre jusqu'à +un sycomore dont les branches pendaient à peu +de distance du vainqueur, bondit tout à coup sur +lui et, d'un effort désespéré, le saisit à la gorge +et l'étrangla net.</p> + +<p>Cette fois, la bataille était terminée, et le grand +tigre parut attendre les félicitations de Louison. +Celle-ci, charmée du courage de son frère, se décida +enfin à sauter à bas du mur et disparut dans +les ténèbres.</p> + +<p>Corcoran eut d'abord envie de la suivre, mais +il réfléchit que la nuit était obscure et pleine de +piéges, et qu'il valait mieux attendre le lever du +jour. Il rentra donc, très-affligé de la perte de +Louison, et s'endormit bientôt, mais d'un sommeil +agité.</p> + +<p>Le matin, au moment où il sortait du palais, +décidé à lui donner la chasse, il la vit revenir +d'un air aussi gai et d'un coeur aussi content que +si elle n'avait rien eu à se reprocher.</p> + +<p>A cette vue, le Malouin ne fut pas maître de +sa colère, et il alla chercher <i>Sifflante</i>, sa fameuse +cravache.</p> + +<p>Louison demeura stupéfaite. Elle était allée se +promener; quoi de plus naturel? N'était-elle pas +née dans les bois, au bord des grands fleuves? +Avait-elle perdu le droit imprescriptible, antérieur +et supérieur, d'aller et de venir? Elle avait +suivi Corcoran comme un ami; devait-elle le considérer +désormais comme un maître?</p> + +<p>Voilà ce que disaient les yeux de la tigresse; +mais le Malouin ne réfléchissait pas que lui-même, +on épousant Sita et en la préférant à tout, avait +fait quelque chose de semblable et manqué aux +devoirs de l'amitié; il ne songeait, comme c'est +l'usage de tous les hommes, qu'aux torts de son +amie, et il leva <i>Sifflante</i> sur les épaules de Louison.</p> + +<p>Ce geste la remplit d'indignation. Quoi! c'est +ainsi qu'il la traitait! Le coeur de Louison se gonfla, +ses yeux se remplirent de larmes; elle se rejeta +en arrière par un bond si brusque, qu'il fut +impossible à Corcoran de la retenir.</p> + +<p>Il sentit alors sa faute et voulut la réparer. Il +jeta au loin la cravache et voulut prendre la tigresse +par la douceur; il lui fit les appels les plus +touchants et protesta que jamais il ne lui infligerait +l'odieux châtiment dont elle avait été menacée +un instant.</p> + +<p>Elle s'approcha, se laissa caresser, écouta en +silence les discours de Corcoran, alla baiser la +main de Sita et parut avoir tout oublié; mais il +vit bien que quelque chose s'était rompu entre +eux, et que la première fleur de leur amitié réciproque +était flétrie et desséchée. Il résolut donc +de la surveiller plus que jamais et de ne plus la +laisser sortir sans lui.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, au moment où Louison +se préparait à recommencer sa promenade, +Corcoran l'enferma dans la grande salle du palais +d'Holkar, située au premier étage et qui dominait +le parc d'une hauteur de trente pieds. Pour plus +de sûreté, il mit le gros éléphant Scindiah en +embuscade sous les fenêtres. La jalousie qui animait +Scindiah contre Louison (tous deux se disputaient +les bonnes grâces de Sita) répondait à Corcoran +de sa fidélité.</p> + +<p>Rien ne saurait peindre l'indignation de Louison, +quand elle se vit enfermée et traitée en prisonnière +de guerre. Elle rugissait si terriblement, +que le palais en trembla sur sa base, et que les +habitants de Bhagavapour se cachèrent dans leurs +caves.</p> + +<p>Corcoran l'entendit et en eut pitié. Sita même +implora la grâce de Louison, et ses principaux +serviteurs, qui craignaient d'être mis en pièces +par la redoutable tigresse, se jetèrent aux pieds +du maître pour demander sa liberté.</p> + +<p>«Maharajah, dit Ali, seigneur du Bundelkund +et de Goualier, cousin germain du soleil et de la +lune, neveu des étoiles, favori du tout-puissant +Indra qui éclaire les mondes, daigne ordonner +que Louison soit relâchée, ou nous sommes perdus.»</p> + +<p>Mais Corcoran était de ces hommes qui ne reviennent +jamais sur leurs résolutions. Sa tête +avait la solidité du fer, et sa volonté l'inflexibilité +du granit. Il refusa donc absolument de rendre +la liberté à Louison.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/5-041.png"></p> + + +<p>Celle-ci, cependant, ne perdait pas courage. +Voyant que personne ne viendrait la délivrer, +elle bondit tout à coup d'un élan furieux, enfonça +l'une des fenêtres de la salle et, toute sanglante, +allait prendre la fuite.</p> + +<p>Mais un grave accident la retint. Trop pressée +de sauter par la fenêtre pour mesurer son élan, +elle était tombée, non pas sur le gazon, mais sur +le dos de l'éléphant Scindiah, qui était justement +chargé d'empêcher toute escapade. Il ne pouvait +rien arriver de plus malheureux à la pauvre Louison.</p> + +<p>Outre que Scindiah ne l'aimait pas, elle tomba +si malencontreusement, elle si adroite en toutes +choses, qu'elle se sentit glisser du dos de l'éléphant +jusqu'à terre, et par instinct, de peur de se +casser le nez, enfonça ses griffes acérées dans les +épaules de Scindiah. Par ce moyen elle se retint +en équilibre, et un autre saut l'aurait mise à terre; +mais Scindiah la guettait.</p> + +<p>Au moment où elle allait s'élancer, l'éléphant +la saisit délicatement par le cou avec sa trompe, +l'enleva comme une plume, la balança trois fois +dans les airs, comme un habile frondeur brandit +sa fronde, et la rejeta dans la grande salle du +palais.</p> + +<p>Corcoran, qui observait cette scène en silence, +ne put s'empêcher de rire du tour et de l'adresse +de Scindiah. Mais ce rire redoubla la rage de Louison. +A peine retombée sur ses pattes, elle reprit +son élan, essayant cette fois d'éviter la dangereuse +trompe de Scindiah.</p> + +<p>Inutile effort! Scindiah l'attrapa au passage, +comme une hirondelle attrape les mouches au +vol, la posa délicatement à terre sans la lâcher +ni lui faire aucun mal, la souleva lentement pour +la regarder, comme s'il avait eu son lorgnon, et +tout d'un coup, quoiqu'elle se débattit avec une +fureur indescriptible, la rejeta de nouveau dans +la grande salle du palais.</p> + +<p>Le jeu devenait dangereux et commençait à passer +la plaisanterie. Corcoran le sentit, et il allait +intervenir pour empêcher un combat où Louison, +malgré tout son esprit et son courage, n'avait pas +le beau rôle, lorsque l'affaire changea subitement +de face par l'arrivée d'un nouveau combattant.</p> + +<p>Le grand tigre de la veille était arrivé au rendez-vous +une demi-heure plus tôt qu'à l'ordinaire. +Il entendit tout à coup les rugissements de Louison +et les grondements moqueurs de Scindiah. +Inquiet, il s'élança d'un bond sur le mur du parc, +vit de loin ce qui se passait, et s'avança en rampant +vers le gros éléphant, qui, tout occupé de +son jeu, ne s'attendait pas à livrer un nouveau +combat.</p> + +<p>Mal lui en prit, car Louison, qui de la fenêtre +guettait l'arrivée du tigre, ne l'eut pas plus tôt +aperçu qu'elle se prépara de nouveau à le rejoindre.</p> + +<p>Elle lui donna du regard le signal de l'attaque +et tandis que Scindiah, suivant sa tactique ordinaire, +avançait sa trompe pour l'attraper au passage, +il sentit tout à coup une douleur aiguë. Le +tigre, profitant de ce que Scindiah avait le dos +tourné, s'était élancé sur lui sans être vu, et il lui +déchirait la queue avec ses griffes. Scindiah se +retourna et voulut saisir son ennemi avec sa +trompe; mais Louison, plus prompte que la pensée, +profitant de l'occasion, sauta légèrement sur +son dos, de là à terre et prit la fuite. Le grand +tigre, content d'avoir fait diversion, et délivré sa +soeur, ne se soucia plus de la queue de l'éléphant +et, ne pensant plus qu'à éviter sa trompe, s'empressa +d'imiter l'exemple de Louison.</p> + +<p>Déjà tous deux avaient gagné le mur du parc et +allaient sauter de l'autre côté, quand Scindiah, +honteux d'avoir été trompé, et trop lourd pour +rattraper les fugitifs, saisit avec sa trompe une +grosse pierre et la lança sur le tigre avec une telle +roideur, que s'il l'avait atteint dans le flanc il +l'aurait écrasé comme un raisin. Heureusement, +il manqua son coup. La pierre ne toucha qu'à +peine le tigre à la naissance de la queue, et le +culbuta dans le fossé sans lui faire d'autre mal. +Quant à Louison, dès qu'elle eut vu Scindiah ramasser +la pierre, elle devina son dessein et bondit +de l'autre côté du mur avec une agilité extraordinaire. +Là, se voyant en sûreté, elle releva, plaignit +et consola son compagnon, qui léchait tristement +sa blessure, et partit avec lui, bien résolue +à ne plus revoir jamais, ni le palais, ni Corcoran, +ni même la belle Sita, qui la comblait tous les +jours de caresses et de sucreries.</p> + +<p>Mais qu'on se rassure. Ce n'est pas ainsi que +devait finir l'amitié de Louison et de Corcoran. Le +destin devait les rapprocher bientôt dans les plus +graves circonstances.</p> + +<p>Ce même destin combla quelques mois plus tard +les voeux de Corcoran et de Sita. Dieu leur donna +un fils aussi beau que sa mère et qui fut appelé +Rama, du nom de l'illustre chef de la dynastie +des Raghouides, dont Sita était la dernière descendante. +La joie des Mahrattes fut au comble; ils +voyaient renaître en lui cette race glorieuse. Pendant +trois jours toute la nation célébra par des +banquets splendides cet heureux événement. Corcoran, +toujours économe pour lui-même, mais +généreux pour son peuple, fit seul les frais de ces +fêtes et de ces réjouissances publiques. Pour la +première fois depuis que le monde est monde, on +vit un prince qui donnait de l'argent à ses sujets +au lieu de leur en demander. Ce fait même est si +merveilleux, qu'il pourrait faire mettre en doute +l'authenticité de l'histoire du capitaine Corcoran +et la véracité de l'historien, si quinze millions de +Mahrattes, témoins oculaires, ne vivaient pour +attester la générosité du maharajah, et si l'on ne +trouvait la description du banquet dans une correspondance +du <i>Bombay Times</i> du 21 octobre 1858. +Le correspondant termine son récit par les réflexions +qui suivent, et qui montrent bien toute +l'inquiétude que des maximes de gouvernement +si nouvelles causaient aux journaux anglais de +l'Inde.</p> + +<p>«On ne peut nier que le maharajah actuel, +malgré son origine étrangère, ne soit devenu +très-populaire parmi les Mahrattes. Il a diminué +l'impôt des cinq dixièmes; il a supprimé les levées +d'hommes que faisaient ses prédécesseurs; son +armée, qui est peu nombreuse et composée seulement +de volontaires, manoeuvre avec un ensemble +et une précision admirables; il a fait venir de +France et payé comptant cent mille carabines +rayées, pourvues de sabres-baïonnettes et semblables +à celles des tirailleurs de Vincennes; son artillerie, +sans être excellente, est très-légère et +très-supérieure à celle que nous pouvons lui opposer +dans l'Inde, où, par la négligence, l'incurie +et l'incapacité de lord Braddock et de ses prédécesseurs, +toutes nos institutions militaires ont misérablement +dépéri; il n'est pas seulement un +général habile, ainsi que le colonel Barclay l'a +éprouvé à ses dépens, il est le premier soldat de +son armée. Ses sujets ont pour lui une sorte d'admiration +superstitieuse. Les Indous croient, et il +laisse dire, que son corps est impénétrable aux +balles et aux poignards. Aussi personne ne serait +assez hardi pour se mesurer avec lui, si l'on pouvait +avoir envie de conspirer contre sa vie. Sa +cravache seule ferait trembler les assassins. Du +reste, il est affable, bienveillant, doux avec tout +le monde et surtout avec les faibles et les opprimés.</p> + +<p>«Quiconque veut pénétrer dans son palais peut +le faire à toute heure, sans que les serviteurs repoussent +ou interrogent le nouveau venu. Une +seule partie du palais est réservée, et c'est celle +qu'aucun gentleman ne voudrait montrer,—je +veux dire les appartements de la reine; mais Sita +se montre elle-même tous les jours au public, et +le peuple peut la voir et lui parler. Je dois même +dire que sa beauté merveilleuse et sa bonté, dont +on raconte des traits surprenants, ne sont pas les +moindres causes de la popularité du maharajah +Corcoran.</p> + +<p>«Son essai de gouvernement représentatif a +beaucoup mieux réussi qu'on ne devait s'y attendre +dans un pays habitué jusqu'ici au plus dur +esclavage; ses députés, comme il les appelle, commencent +à comprendre leurs intérêts et à les discuter +très-passablement. Pour lui, il ne cherche +à influencer personne; il écoute patiemment +tout le monde et même les imbéciles, car, disait-il +l'autre jour en riant à un Français qui est venu +le visiter, ceux-là aussi ont droit de donner leur +avis, d'autant mieux qu'ils forment toujours la +majorité.</p> + +<p>«Un tel homme, devenu, si jeune encore, par +un coup de fortune, par son audace et par son +génie, chef d'une nation puissante à l'âge où Napoléon +Bonaparte lui-même n'était encore qu'un +simple officier d'artillerie, est l'ennemi le plus +redoutable que nous puissions rencontrer dans +l'Inde. Il a tout le génie de Robert Clive et de Dupleix +sans leur rapacité. Il n'aime pas l'argent, +qui est la grande passion de tous les maîtres de +l'Inde; il sait caresser toutes les classes, flatter +tous les préjugés et parler toutes les langues de +l'Inde. Ce sont là de grands moyens de plaire à +une nation incapable de se gouverner elle-même +et qui a toujours eu pour maîtres des étrangers, +musulmans ou chrétiens.</p> + +<p>«C'est à lord Braddock de surveiller soigneusement +cet homme redoutable. S'il faisait venir d'Europe +quelques aventuriers déterminés comme lui, +s'il augmentait peu à peu son armée déjà très-aguerrie, +et s'il faisait appel à tous les mécontents +de l'Inde, peut-être mettrait-il en danger notre +domination plus facilement que n'ont pu le faire +le sanguinaire Nana-Sahib et la reine d'Oude.</p> + +<p>«On objectera qu'il aurait pu se joindre aux +Cipayes révoltés et qu'il ne l'a pas fait, ce qui est +une marque de ses sentiments pacifiques. Sa tranquillité +n'était qu'apparente. Il achève ses préparatifs. +Quelques-uns de ses émissaires font courir +des prophéties dans le peuple: il est dit publiquement +dans les tavernes et dans tous les lieux publics +que la délivrance de l'Inde est proche, et +qu'elle sera due à un homme au teint blanc qui +aura passé la mer.</p> + +<p>«Si l'on pouvait conclure avec lui une alliance +solide, il faudrait le faire, car il n'y a pas d'ami +plus précieux ou d'ennemi plus redoutable; mais +on s'y est mal pris: on l'a traité d'abord comme +un aventurier, comme un bandit sans feu ni lieu; +on a excité en lui deux passions redoutables: l'ambition +et l'amour de la vengeance; il n'est plus +temps aujourd'hui de se fier à lui. Tôt ou tard il +nous fera la guerre. Déjà, bien loin de consentir, +comme tous les princes de l'Inde, à subir la présence +et la tutelle d'un résident anglais, il n'a +voulu entretenir avec nous aucune relation d'amitié +ou de bon voisinage. Il a donné asile à tous +les fugitifs qui craignaient notre vengeance, et +lorsqu'on lui a demandé de les livrer, il a répondu +qu'un Français ne livrait jamais ses hôtes.</p> + +<p>«Tout cela indique assez quels sont ses desseins, +et le plus sage serait de le prévenir avant +qu'il ait eu le temps de se rendre redoutable. Malgré +toute son audace et ses succès, il n'est pas +sans sujets d'alarme. Les réformes qu'il a introduites +dans l'administration et les lois du peuple +mahratte, bien qu'approuvées par son assemblée +législative, ont excité la haine des Zémindars, +grands propriétaires fonciers qui disposaient de +tout avant son arrivée. Il ne serait pas difficile +d'exciter leur jalousie et, en leur donnant appui, +de renverser le nouveau maharajah. C'est même +le seul moyen de prévenir le danger dont nous +sommes menacés, et lord Braddock aura ainsi une +belle occasion de réparer ses fautes passées et de +signaler son administration par un coup d'éclat.»</p> + +<p>On voit, par l'article qui précède, quelle opinion +avaient de Corcoran ses ennemis les Anglais.</p> + +<p>A peu de chose près, ils avaient raison, car le +Malouin, sans communiquer son dessein à personne, +avait repris le plan de Dupleix et du fameux +Bussy, et se proposait de chasser les Anglais +de l'Inde; mais une si grande entreprise ne pouvait +pas être exécutée avant cinq ou six ans, et il +attendait en silence.</p> + +<p>Malheureusement les Anglais le prévinrent, ainsi +qu'on va le voir.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> + + + +<h4>Le docteur Scipio Ruskaert.</h4> + +<p>Un matin, Corcoran avait quitté Bhagavapour, +et il visitait avec soin les frontières de ses États, +rendant la justice, réformant l'administration, faisant +manoeuvrer son armée, construire des routes +et des ponts, car il était obligé de faire à lui +seul tous les métiers.</p> + +<p>Sita se trouvait seule dans le palais d'Holkar. A +ses pieds, sur le gazon, jouait gracieusement son +fils, le petit Rama, âgé de deux ans à peine, mais +qui déjà annonçait toute la force de son père et +toute la grâce de sa mère. Devant eux, le gros +éléphant Scindiah agitait doucement sa trompe +pour amuser l'enfant qui riait et, prenant des +dragées dans une boite sur les genoux de sa +mère, les mettait dans le creux de la trompe. +Scindiah, sans s'étonner, les portait à sa bouche +et les faisait craquer sous ses dents.</p> + +<p>«Scindiah, mon gros ami, dit Sita, veille +bien sur mon petit Rama, et protége-le comme +tu me protégeais quand j'étais enfant comme +lui.»</p> + +<p>L'éléphant inclina sa trompe avec gravité.</p> + +<p>«Rama, dit la mère, donne-lui la main.»</p> + +<p>Aussitôt l'enfant avança sa petite main délicate +et la plaça dans le creux de la trompe de Scindiah, +qui le saisit avec précaution et le plaça sur son +dos, où le petit Rama se mit aussitôt à danser et +à crier de joie.</p> + +<p>Puis, sur l'ordre de Sita, il fut remis à terre +avec précaution.</p> + +<p>«Encore! encore! criait Rama.</p> + +<p>L'éléphant recommença la même manoeuvre et +plaça l'enfant sur son cou. Rama, s'accrochant à +ses deux longues oreilles, poussait de nouveaux +éclats de rire:</p> + +<p>«Scindiah! je veux que tu marches.»</p> + +<p>L'éléphant marchait.</p> + +<p>«Scindiah! je veux que tu trottes.»</p> + +<p>Et il trottait.</p> + +<p>«Scindiah! je veux que tu galopes.»</p> + +<p>Et il faisait au galop le tour du parc.</p> + +<p>«Merci, mon gros Scindiah, dit Rama, je t'aime +bien. Baisse la tête maintenant. Je veux descendre +tout seul.»</p> + +<p>Et s'accrochant des pieds et des mains aux longues +défenses d'ivoire de l'éléphant, il se laissait +glisser doucement jusqu'à terre.</p> + +<p>Pendant ces jeux et ces rires, on annonça Sougriva.</p> + +<p>«Madame, dit-il à Sita, un étranger d'Europe +vient de se présenter au palais. Il se dit Allemand, +savant, photographe, et il porte lunettes. Que +faut-il en faire? Mon avis est de le renvoyer ou de +le pendre. Il a plus l'air d'un espion que d'un +honnête homme.</p> + +<p>—Mes ancêtres, dit Sita, n'ont jamais refusé +l'hospitalité à personne. Amenez-moi cet étranger.»</p> + +<p>L'Allemand fut introduit dans le parc. C'était un +homme de haute taille, brun de visage et marqué +de la petite vérole. Il avait des lunettes bleues, +pour le garantir de la réverbération du soleil sur +le sable, disait-il.</p> + +<p>«Soyez le bienvenu, dit Sita. Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Madame, répondit l'Allemand, qui parlait +assez purement l'hindoustani, je m'appelle Scipio +Ruskaert, je suis docteur de l'université d'Iéna, et +chargé par la Société géographique de Berlin de +faire des études et d'écrire un mémoire sur la +composition géologique, la flore et la faune des +monts Vindhya. J'ai été attiré ici par la grande réputation +de science et de générosité de l'illustre +maharajah Corcoran, votre époux. Sa gloire et +son génie sont déjà si connus, que....»</p> + +<p>L'étranger avait trouvé le côté faible de Sita. +Cette femme admirable, et presque unique en son +genre, ne pouvait pas entendre de flatterie plus +douce que l'éloge de son mari. L'Allemand lui parut +aussitôt le meilleur et le plus sincère des +hommes. Il admirait Corcoran; n'était-ce pas assez +pour mériter toute confiance?</p> + +<p>Après beaucoup de questions sur l'Europe en +général, et sur l'Allemagne et la France en particulier:</p> + +<p>«On m'assure, dit Sita, que vous êtes photographe. +Qu'est-ce que cela?»</p> + +<p>L'Allemand le lui expliqua, et dit qu'il s'entendait +fort bien à faire des portraits.</p> + +<p>Autre piége où Sita devait tout naturellement +tomber. Quelle femme résiste au plaisir de voir +sa propre image et de contempler sa beauté? Et, +d'ailleurs, quel plaisir d'offrir à Corcoran, dès son +retour, son portrait et celui de Rama!</p> + +<p>En un clin d'oeil, l'Allemand disposa ses instruments, +sa chambre noire et ses plaques, Sita prit +Rama dans ses bras, quoiqu'il se débattit de +toutes ses forces, et l'opération commença.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/6-057.png"></p> + +<p>Tout réussit à merveille, et Sita, enchantée du +succès de son idée, voulut qu'on donnât l'hospitalité +à l'étranger jusqu'au retour de Corcoran.</p> + +<p>L'Allemand s'inclina humblement, et allait suivre +Sougriva; un incident fâcheux augmenta les +soupçons de l'Indien.</p> + +<p>Scindiah, témoin muet de cette scène, ne paraissait +pas plus charmé que Sougriva de l'arrivée +de l'étranger. Cependant il ne grognait pas et se +contentait de lui tourner assez grossièrement le +dos, lorsque le petit Rama fut pris d'une fantaisie +subite.</p> + +<p>«Maman, cria-t-il, je veux que tu fasses faire +mon portrait en même temps que celui de Scindiah.»</p> + +<p>Sita essaya de résister, mais il fallu céder. L'enfant +se plaça debout sur le cou de Scindiah, en +s'appuyant sur la trompe relevée de l'éléphant, +comme un roi sur son sceptre, et l'Allemand braqua +son objectif.</p> + +<p>Mais, comme tous les photographes, il se croyait +un fort grand artiste et voulut donner des conseils +à Scindiah, sur la manière de se poser. Scindiah +se laissa d'abord poser de face, puis de +profil, puis de trois quarts; puis il revint à sa +première pose; puis voyant qu'on allait encore le +mettre de trois quarts, il regarda l'Allemand d'un +air qui n'annonçait rien de bon. Scindiah avait +ses nerfs et trépignait. Rama, tout fier de se tenir +debout et sans broncher à une si grande hauteur +(car l'éléphant n'avait pas moins de dix-sept pieds +de haut), chantait de toutes ses forces une chanson +dont les vers et la musique étaient de sa +composition et qui commençait ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Mon gros bibi,</p> +<p class="i4">Mon gros Scindi,</p> +<p class="i4">Veux-tu te taire?</p> +<p class="i4">Veux-tu marcher,</p> +<p class="i4">Te promener,</p> +<p class="i4">Te balancer,</p> +<p class="i4">Te retourner</p> +<p>Pour être photographié?</p> +<p>Ran tan plan! ran tan plan!</p> +<p>C'est moi qui monte l'éléphant.</p> + </div> </div> + +<p>Enfin l'Allemand se décida à prendre Rama de +face et Scindiah de profil, et cria le sacramentel: +<i>Ne bougeons plus!</i> Une minute après il enleva la +plaque. Par malheur, pendant qu'il la montrait à +Rama enchanté de son image, Scindiah, qui le suivait, +voulut aussi regarder son portrait, et comme +l'Allemand étonné ne crut pas nécessaire de le lui +montrer, le vindicatif éléphant alla remplir d'eau +sa trompe, revint sournoisement et arrosa le photographe +des pieds à la tête.</p> + +<p>Rama éclata de rire en voyant la bonne plaisanterie +de son gros ami; Sita, pour consoler +l'Allemand, lui fit donner des habits secs et deux +mille roupies, puis gronda sévèrement Scindiah, +qui paraissait enchanté de sa belle action. Sougriva +secoua lentement la tête.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/7-061.png"></p> + + +<p>«Madame, dit-il, Scindiah n'a jamais fait de +mal à personne, et il se connaît en physionomie. +Si le visage de cet étranger lui déplaît, il doit +avoir ses raisons pour cela. Dieu veuille que nous +n'ayons pas à nous repentir d'avoir reçu chez +nous cet Allemand! Au reste, il faut attendre le +retour du maharajah.»</p> + +<p>Ce retour ne tarda guère. Cinq jours plus tard, +Corcoran entra dans le palais et reçut dans ses +bras sa femme et son fils.</p> + +<p>Le petit Rama grimpa, suivant son habitude, le +long de son père, atteignit sans effort la ceinture, +et se plaça enfin jambe de-ci, jambe de-là sur le +cou du capitaine, d'où, comme du haut d'un +trône, il dominait tous les assistants.</p> + +<p>«Papa, demanda-t-il, as-tu vu mon portrait?</p> + +<p>—Quel portrait? dit Corcoran étonné.</p> + +<p>—Le mien et celui de maman. Tu verras +comme Scindiah est beau de profil.</p> + +<p>—Où donc est le peintre? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Cher seigneur, interrompit Sita, c'est un +étranger qui est venu en ton absence, et nous a +offert ses services.»</p> + +<p>Le maharajah fronça légèrement les sourcils.</p> + +<p>«Qu'on me l'amène, dit-il.... Quant à toi, ma +douce et charmante Sita, tu ne peux rien faire +que de bon; mais ton âme candide ne croit pas au +mal, et l'on peut aisément te surprendre.»</p> + +<p>A ce moment l'Allemand entra. Ses lunettes +bleues qui cachaient son visage ne plurent pas à +Corcoran.</p> + +<p>«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.</p> + +<p>L'autre raconta l'histoire qu'il avait déjà dite à +Sita, et ajouta que le glorieux maharajah....</p> + +<p>«C'est bon! c'est bon! interrompit Corcoran +avec une certaine impatience. Je sais d'avance ce +qu'on dit aux rois quand on est devant eux, et ce +qu'on en dit quand ils ont le dos tourné.... D'où +vient que vous parlez l'allemand avec un léger +accent anglais?</p> + +<p>—Seigneur, répliqua le photographe, ma mère +était Anglaise, et moi-même j'ai passé une partie +de ma vie en Angleterre. Mais je suis fort connu +des frères Schlagintweit, qui voyagent en ce moment +dans l'Himalaya; du docteur Vogel, de Berlin, +et du célèbre Humboldt.</p> + +<p>—Vous pourriez le prouver?</p> + +<p>—Oui, seigneur, et j'avais même une lettre +d'introduction de M. de Humboldt auprès de Votre +Majesté; mais je l'ai perdue dans un naufrage +avec beaucoup de livres et de papiers précieux, et +il ne m'est resté qu'une lettre de sir Samuel Barrowlinson, +de Londres, qui a bien voulu me recommander +à vous.</p> + +<p>—Oui, je connais beaucoup sir Samuel, dit +Corcoran avec un sourire, et, quoique ses lettres +de recommandation ne m'aient pas servi à grand'chose, +je ferai volontiers honneur à sa signature.... +Voyons cette lettre.»</p> + +<p>Il la prit et la lut avec attention. Sir Samuel +Barrowlinson recommandait, en effet, son protégé +à Corcoran avec beaucoup de chaleur et le désignait +comme un des savants les plus illustres de +toute l'Europe, ou du moins comme un de ceux +qui le deviendraient bientôt.</p> + +<p>«Excusez la sévérité de cet interrogatoire, dit +Corcoran; j'ai le droit de me défier des Anglais, +et au premier abord j'ai cru.... mais la lettre de +sir Samuel me rassure, et je veux désormais vous +considérer comme un ami. Vous aurez une maison +dans Bhagavapour. N'épargnez rien pour vos +recherches. Demandez-moi des éléphants, des voitures, +des chevaux, des serviteurs, une escorte et +tout ce qu'il vous plaira. Mon palais est le vôtre, +et je serai heureux de voir à ma table un illustre +savant.»</p> + +<p>En même temps il le congédia sans attendre les +remercîments dont l'autre allait être prodigue.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + +<p>«Et toi, Sougriva, continua Corcoran quand +l'Allemand fut parti, ne le perds pas de vue. Je +ne sais pourquoi.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.</p> + </div> </div> + +<p>Du reste, ne lui refuse ni argent ni renseignements, +de quelque nature que ce soit. Si c'est un +espion, sa trahison en sera plus noire et plus indigne +de pardon; si, au contraire, comme je le +souhaite, c'est un honnête homme, je ne veux pas +qu'il puisse se plaindre de mon hospitalité.»</p> + +<p>Sougriva s'inclina et dit:</p> + +<p>«Seigneur, votre volonté sera faite.</p> + +<p>—Voilà, se dit Corcoran quand il fut seul, une +de ces occasions où ma pauvre Louison aurait fait +merveilles. En dix minutes elle aurait reconnu +l'espion sous la peau du savant, si c'est réellement +un espion. Par Brahma et Vichnou, elle faisait +admirablement ma police; mais où est-elle +maintenant? Dans les bois sans doute, avec son +grand nigaud de tigre. Ah! Louison, Louison, +vous n'êtes qu'une ingrate!»</p> + +<p>Il oubliait sa propre ingratitude. Au reste, il était +plus près de revoir Louison qu'il ne le croyait.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>V</h3> + +<h4>La famille de Louison.</h4> + + +<p>Quelques jours après, l'Allemand était déjà le +compagnon inséparable du maharajah. Bon convive, +très-gai, plein de belle humeur, il montait +parfaitement à cheval, chassait à merveille, discutait +théologie, théogonie, cosmogonie, histoire +naturelle avec une verve extraordinaire, ne contredisant +qu'avec modération,—juste assez pour +animer le discours, pas assez pour l'aigrir; enfin, +il était pour le petit Rama d'une complaisance +inépuisable: il jouait avec lui à la main chaude, +il lui construisait des vaisseaux de guerre en bois +et lui montrait la lanterne magique et le diable +qui tire la queue du cochon, et le pauvre homme +qui tire la queue du diable; bref, c'était un +homme universel, et personne ne pensait plus à +le surveiller.</p> + +<p>Une occasion se présenta cependant où Corcoran +conçut de nouveau quelques soupçons; mais ce +jour-là il lui arriva un événement si heureux et +si inespéré que toute inquiétude disparut dans la +joie de cet événement.</p> + +<p>C'était un matin du mois de janvier 1860. Corcoran +partit à cheval pour chasser le rhinocéros. +Le docteur Ruskaert l'accompagnait avec une +vingtaine de serviteurs chargés de traquer l'animal. +Tous deux étaient bien armés et bons cavaliers, +de sorte que la chasse du rhinocéros, qui +n'est jamais sans danger, à cause de la force prodigieuse +du quadrupède, de son aveugle impétuosité +et de son impénétrable cuirasse, ne paraissait +cependant pas pouvoir mal tourner.</p> + +<p>Sita regarda Corcoran partir du haut du perron +du palais, et retint avec peine le petit Rama, qui +criait et voulait monter sur Scindiah pour chasser, +lui aussi, le rhinocéros.</p> + +<p>Enfin, les chasseurs disparurent au tournant +de la route, et Rama, tout affligé, alla se consoler +en montant sur les épaules de Scindiah, après +quoi il dit qu'il était plus grand que les plus +grands arbres et qu'il décrocherait la lune, s'il +voulait.</p> + +<p>Mais il ne la décrocha pas, et sa mère l'admira +pour avoir dit une si belle chose, comme elle +l'admirait quand il avait déjeuné de bon appétit +ou quand il se laissait moucher sans crier, ou +quand il chantait en criant, ou quand il criait en +chantant, ou quand il avait la colique, ou quand +il buvait de l'huile de ricin, ou quand il prenait +un lavement, ou quand il ne prenait rien. Sita +l'admirait toujours, et c'est une bénédiction de +Dieu que d'avoir donné aux mères une admiration +si constante et si infatigable pour ces petits +morveux.</p> + +<p>Pour revenir à Corcoran et à son compagnon, +ils s'enfoncèrent dans la forêt et allèrent se poster +à l'entrée d'un carrefour par où devait passer nécessairement +le rhinocéros. Cependant les traqueurs +s'avançaient avec de grands cris dans les +jungles et jetaient de grosses pierres pour effrayer +l'animal et le faire sortir de sa retraite. Tout à +coup ces cris changèrent de nature. En cherchant +le rhinocéros, ils avaient éveillé un tigre royal +de la plus grande espèce, qui dormait tranquillement +à l'ombre.</p> + +<p>Il se leva lentement, étira ses quatre membres +et jeta autour de lui un regard distrait. Il entendit +le bruit des tam-tams et, soit qu'il fût effrayé +de cette musique étrange, soit, ce qui est probable, +qu'il fût amateur de mélodies plus douces et +plus harmonieuses, il s'élança tout à coup dans +la direction du carrefour et, par bonds immenses, +arriva sans être vu jusqu'à Corcoran lui-même. +Celui-ci, à cheval, le doigt sur la détente de sa +carabine, attendait le rhinocéros et regardait en +face de lui. De l'autre côté, le docteur Ruskaert +voyait venir le tigre et aurait dû avertir son compagnon; +mais il n'en fit rien; était-il troublé par +la peur, ou plutôt, comme le maharajah le présuma +plus tard, aurait-il été bien aise de sa +mort?</p> + +<p>Tout à coup un poids énorme tomba sur la +croupe du cheval de Corcoran et la fit plier jusqu'à +terre. C'était le tigre qui venait l'attaquer +par derrière. Comme le Malouin avait le doigt sur +la détente, le choc du tigre fit partir en l'air le +coup de sa carabine, et il se trouva désarmé. De +plus, le cheval blessé mortellement, s'abattit d'une +façon si malheureuse que le cavalier demeura +immobile, ayant une jambe engagée sous le corps +de sa monture. Il s'écria aussitôt:</p> + +<p>«A moi! à moi! Ruskaert! Tirez donc! tirez +vite!»</p> + +<p>Mais Ruskaert demeura immobile et attentif, +quoiqu'il fût armé et qu'il pût aisément faire feu.</p> + +<p>Dans cette situation désespérée, Corcoran ne +perdit pas courage. Comme il n'avait pas le temps +de prendre son revolver suspendu à sa ceinture, +il donna avec la crosse de sa carabine un coup si +formidable sur le mufle du tigre, dont il sentait +déjà la chaleur sur son cou, que le tigre lâcha +prise et recula de douleur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/8-071.png"></p> + + +<p>Ce ne fut qu'une seconde, mais elle suffit à +Corcoran pour se dégager et se trouver debout. +De la main gauche saisissant son revolver, il allait +faire feu sur le tigre qui revenait à la charge, +lorsqu'un accident imprévu mit fin au combat.</p> + +<p>Tout à coup, un autre tigre, un peu moins +grand, mais plus beau que le premier, arriva en +bondissant, et, au lieu de secourir son camarade, +le saisit à la gorge avec ses dents, le roula à terre +et lui administra une correction si sévère que +Corcoran lui-même en demeura stupéfait, et que +le docteur Scipio Ruskaert en ouvrit des yeux +plus grands que des portes cochères.</p> + +<p>Ce tigre, ou plutôt cette tigresse au pelage +soyeux, lustré, brillant, tacheté, l'avez-vous deviné? +c'était Louison. Quant à l'autre, c'était son +frère Garamagrif, qu'elle avait suivi au fond des +bois et qu'elle avait épousé suivant la coutume +des tigres de Java.</p> + +<p>On a parlé beaucoup de la cruauté des tigres, +et M. de Buffon, naturaliste qui avait plus de style +que de science, a écrit de fort belles choses sur +le mauvais caractère de ces animaux; mais, dites-moi, +quelle est la femme qui aurait montré plus +d'honneur, plus de vertu, de bonté, de douceur +et de sensibilité véritable que Louison ne fit en +cette occasion? Pour moi, je n'en connais pas. Et +ce qui n'est pas moins admirable que la générosité +de Louison, c'est l'abnégation sublime et la +soumission du pauvre tigre, son époux, qui recevait +sans rien dire une correction qu'en conscience +il n'avait pas méritée; car enfin il n'avait jamais +été, lui, l'ami de Corcoran.</p> + +<p>Cependant le Malouin n'eut pas plus tôt reconnu +la tigresse, qu'il sentit renaître toute sa tendresse +pour cette ancienne amie. Il remit son revolver +à sa ceinture et s'écria:</p> + +<p>«Louison! ma chère Louison! viens dans mes +bras!»</p> + +<p>Et elle y vint, car c'était bien sa place.</p> + +<p>«Tu vas rentrer avec moi à Bhagavapour,» dit +Corcoran.</p> + +<p>Cette proposition, à laquelle elle devait pourtant +s'attendre, jeta Louison dans un grand embarras. +Elle regarda par-dessus son épaule le grand +tigre, qui considérait cette scène avec une morne +tristesse.</p> + +<p>Le pauvre garçon tremblait d'être abandonné.</p> + +<p>Corcoran comprit le sens de ce regard.</p> + +<p>«Et toi aussi, tu viendras, grand nigaud, dit-il.... +Allons, c'est décidé, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Mais le grand tigre demeurait immobile et +morne. Alors Louison s'approcha et miaula à son +oreille quelques douces paroles, dont voici probablement +le sens:</p> + +<p>«Que crains-tu, ami chéri de mon coeur? Ne +suis-je pas avec toi?»</p> + +<p>Le tigre grogna ou plutôt rugit:</p> + +<p>«C'est un piège. Je reconnais ce maharajah. +C'est celui qui te gardait sous son toit pendant +que je m'enrhumais dans le fossé, en te suppliant +de revenir dans nos forêts. Chère Louison, crains +ses discours enchanteurs.»</p> + +<p>Ici Louison parut ébranlée.</p> + +<p>«Tu seras libre chez moi, reprit Corcoran, libre +et maîtresse comme autrefois. Laisse là ce +bourru, ce rustre qui ne peut pas te comprendre, +ou, si tu ne veux pas renoncer à lui, emmène-le-moi +avec toi. Je le supporterai, je l'aimerai, je le +civiliserai à cause de toi.»</p> + +<p>On ne sait comment aurait fini l'entretien, si +l'arrivée d'un nouveau venu n'avait résolu la +question. Ce nouveau venu était un jeune tigre +d'une beauté admirable. Il était à peu près gros +comme un chien de taille moyenne et paraissait +n'avoir pas plus de trois mois. Corcoran devina +qu'il était le fils de Louison, et profita de cette +découverte pour employer un argument irrésistible +et décider la victoire.</p> + +<p>Le jeune tigre s'approcha de sa mère par bonds +et par sauts, regardant alternativement Louison +et Corcoran. Il alla d'abord frotter son mufle roux +contre celui de sa mère et, sans étonnement, sans +sauvagerie, il fixa avec curiosité ses yeux sur ceux +du maharajah.</p> + +<p>Celui-ci le prit dans ses bras, le caressa doucement.</p> + +<p>«Et toi, petit, dit-il, veux-tu venir avec moi?»</p> + +<p>Le jeune tigre consulta les yeux de sa mère, et +y lisant sa tendresse pour Corcoran, rendit au Malouin +ses caresses, ce qui décida du sort de toute +la famille. Voyant que son fils acceptait la proposition, +Louison l'accepta également, et le grand +tigre ne put faire autrement que de suivre ce double +exemple.</p> + +<p>Le Malouin, voyant l'affaire décidée et plein de +joie d'avoir retrouvé Louison, ne pensa plus au +rhinocéros et donna le signal du départ.</p> + +<p>«La journée a mieux fini que je ne l'espérais, +dit-il à Ruskaert. Un instant j'ai cru que j'allais +devenir la proie des tigres.... Mais vous, ajouta-t-il +après réflexion, pourquoi n'avez-vous pas tiré +quand je vous criais de faire feu?»</p> + +<p>Cette question parut déconcerter un instant +Scipio Ruskaert; cependant il se remit de son +trouble.</p> + +<p>«J'ai craint de manquer mon coup et de vous +tuer au lieu du tigre, dit-il avec assez de sang-froid.</p> + +<p>«Hum! hum! c'est bien de la prudence, répliqua +le Malouin.... Voilà qui n'est pas clair, ajouta-t-il +en lui-même. Au reste qui vivra verra.»</p> + +<p>Le retour à Bhagavapour fut une marche triomphale. +Louison faisait des bonds de joie. Le grand +tigre la suivait d'un air un peu honteux, tandis +que leur jeune héritier, aussi joyeux que sa +mère, ne paraissait sensible qu'au plaisir de voir +des choses nouvelles, des palais, des rues, des +places, des pagodes et les habitations des hommes.</p> + +<p>Cependant le Malouin remarqua que Louison, +dont il connaissait le bon sens, s'écartait de l'Allemand +après l'avoir flairé, et lui paraissait peu +sympathique. Il se rappela qu'elle n'aimait pas +les traîtres.</p> + +<p>On arriva enfin au palais. A la vue de cette famille +nouvelle, tous les serviteurs poussèrent des +cris de frayeur, et Sita elle-même, à peine rassurée +par la présence de Corcoran, se rejeta du +côté de Scindiah en portant le petit Rama dans +ses bras.</p> + +<p>Mais, contre toute attente, Rama seul ne montra +aucune crainte. Il s'avança gaiement vers +Louison et la caressa de sa petite main comme s'il +l'avait connue depuis longtemps. De son côté, la +tigresse lui lécha doucement la figure et lui présenta +le petit tigre qui, rentrant ses griffes et faisant +patte de velours, avait l'air d'un aîné qui caresse +son jeune frère.</p> + +<p>«Voici ma chère Louison, dit Corcoran, tu la +reconnais, Sita? c'est à elle que nous avons dû +plus d'une fois la vie et la liberté. Son mari, ce +grand bête que voilà et qui fait une si piteuse mine, +c'est le seigneur Garamagrif; enfin, voici leur +fils, ce jeune garçon joyeux que tu vois bondir et +lutter avec Rama, et que nous appellerons Moustache, +si tu le veux bien. Et maintenant le baptême +est terminé, mes enfants, allons souper.»</p> + +<p>La suite ne démentit pas cet heureux début. +Rama et son compagnon, le petit tigre Moustache, +furent bientôt une paire d'amis. Ils se livraient, +sous la garde et la surveillance de Louison, à tous +les jeux de leur âge. Cette surveillance d'ailleurs +n'était pas inutile. Rama, peu discipliné, se sentait +fils de roi et voulait commander. Moustache, de son +côté, se sentait fils de tigre et ne voulait pas obéir: +Louison avait bien de la peine à maintenir la paix.</p> + +<p>Elle avait encore d'autres inquiétudes.</p> + +<p>On se souvient de la manière dont elle avait +quitté Corcoran deux ans auparavant. Ce départ +lui avait attiré une querelle violente avec Scindiah, +et elle n'avait pas oublié ses procédés un peu +vifs. D'un autre côté, Garamagrif avait emporté +avec ses dents un morceau de la queue de l'éléphant; +Scindiah, à son tour, avait failli tuer Garamagrif +d'un coup de pierre. De quel oeil ces +deux guerriers redoutables allaient-ils se revoir? +Toute l'autorité de Corcoran lui-même suffirait-elle +à empêcher une bataille sanglante entre ces +ennemis mortels?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/9-079.png"></p> + + +<p>Si quelqu'un s'étonne que les animaux tiennent +une place si honorable dans mon histoire, tandis +que je néglige les marquis, les comtes, les ducs, +les archiducs et les grands-ducs, dont le monde +est rempli et comme encombré, j'ose dire que mes +héros, bien qu'ils ne marchent pas précédés de +tambours et de trompettes, ne sont pas moins intéressants +que ceux qu'on voit parader à la tête +des régiments, et que leurs passions ne sont ni +moins vives ni moins violentes. J'irai plus loin. +Scindiah, avec sa gravité, son silence, son sang-froid, +son impassibilité et sa trompe immense, qui +n'était au fond qu'un nez un peu trop allongé, +avait une ressemblance prodigieuse avec plusieurs +de ces grands et nobles personnages qui règlent le +destin des royaumes. Louison, si fine, si légère, si +courageuse, si dévouée à ses amis, aurait pu servir +de modèle à plusieurs grandes dames, et elle +avait assurément autant d'esprit et de bon sens +qu'aucun être humain ou inhumain (le seul Corcoran +excepté); par sa force et son impétuosité +sans pareilles, elle en aurait remontré à tous les +généraux de cavalerie des temps anciens et modernes; +et si elle avait eu la parole, elle eût commandé +la charge et donna l'exemple aussi bien +que Murat et Blücher.</p> + +<p>Que me reprochez-vous donc? Sommes-nous si +sûrs d'être supérieurs à tous les autres êtres de la +création, que nulle histoire ne nous plaise, +excepté la nôtre?</p> + +<p>Oui, je préfère le tigre à l'homme. Le tigre est +beau, il est fort; il n'est pas intempérant ou dissolu, +il a peu d'amis, mais il les choisit avec soin +et ne s'expose pas à les trahir ou à être trahi par +eux; il ne flatte personne; il aime la solitude, +comme tous les philosophes illustres; il a horreur +de l'esclavage pour lui-même et n'a jamais réduit +personne en servitude:—enfin, c'est l'une des +plus nobles créatures de Dieu.</p> + +<p>De quel homme, si ce n'est de mon lecteur, pourrait-on +faire le même éloge?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>VI</h3> + +<h4>Où le docteur Scipio Ruskaert se dévoile.</h4> + + + +<p><i>Lettre de George-William Doubleface, esq., chef de la +police secrète de Calcutta, à lord Henri Braddock, +gouverneur général de l'Indoustan.</i></p> + +<p>Bhagavapour, 15 février 1860.</p> + + +<p>«Mylord,</p> + +<p>«Le courrier qui remettra ce rapport à Votre +Seigneurie est un homme sûr, et je réponds de sa +fidélité.</p> + +<p>«Suivant les ordres de Votre Seigneurie, j'ai +pris la route de Bhagavapour, et je me suis présenté +à la cour du soi-disant maharajah Corcoran +avec les lettres de créance que Votre Seigneurie a +bien voulu demander pour moi à sir Samuel Barrowlinson. +Sous le nom du docteur Scipio Ruskaert, +de l'Université d'Iéna, j'ai pénétré sans +peine auprès du capitaine Corcoran, qui m'a reçu +d'abord avec défiance, je dois l'avouer; mais bientôt +cette défiance, qui paraît, du reste, fort étrangère +à son caractère habituel, a fait place à des +sentiments meilleurs. Quelle que soit sa pénétration, +et je dois dire qu'elle dépasse tout ce qu'on +peut imaginer, son insouciance et son intrépidité +sont encore supérieures; aussi n'ai-je rencontré +aucun obstacle dans l'accomplissement de la mission +dont Votre Seigneurie a bien voulu m'honorer.</p> + +<p>«D'abord, il ne m'a pas été difficile d'obtenir la +confiance de la reine Sita. La photographie, tout +à fait inconnue dans ce pays reculé, m'a servi de +passe-port auprès de la fille d'Holkar, qui n'a pas +résisté au plaisir de voir son image et celle de son +fils,—un marmot de deux ans,—reproduites et +tirées à vingt mille exemplaires. Dans tel cas +donné, c'est un signalement tout trouvé. Pour +cette raison, j'aurais vivement désiré joindre à +ma collection le portrait du capitaine Corcoran; +mais il s'est toujours refusé à poser devant moi, +et j'ai craint, en insistant trop, de faire naître ses +soupçons.</p> + +<p>«En revanche, aussitôt qu'il a connu la lettre +de sir John Barrowlinson, il s'est empressé de +mettre à mon service ses armes, ses roupies, ses +chevaux, ses éléphants et de me donner toute facilité +d'aller et de venir dans ses États. Grâce à +ma connaissance parfaite de la langue hindoustani, +j'ai déjà trouvé moyen de recueillir les informations +les plus variées et les plus sûres, et je +m'empresse d'envoyer sous ce pli à Votre Seigneurie +le tableau des forces de terre et de mer du +royaume d'Holkar. Je dis: et de mer, car, malgré +la répugnance des Indous pour la marine, le capitaine +a gardé son brick et l'a fait armer en guerre, +soit que, prévoyant le sort que lui réserve Votre +Seigneurie, il le garde pour protéger sa fuite, soit +qu'il ait, car on doit tout craindre d'un tel homme, +quelque raison de compter sur l'appui de ses +compatriotes. Votre Seigneurie, dans sa sagesse, +appréciera mieux que moi les motifs réels de la +conduite de cet aventurier.</p> + +<p>«Votre Seigneurie, mylord, est priée de remarquer +que l'armée dont elle verra l'énumération +sur le tableau ci-joint, n'est pas, comme on +pourrait le croire d'après les usages généralement +reçus en Orient et en Occident, une armée sur le +papier, et que les non-valeurs n'y tiennent aucune +place. J'ai eu plus d'une fois occasion de vérifier +avec quelle exactitude le capitaine se rend compte +de l'effectif réel de ses troupes et de leur instruction, +et je dois ajouter qu'il serait fort désirable +que les cipayes où les sikhs enrôlés au service de +la reine Victoria eussent la discipline et la solidité +de ces Mahrattes.</p> + +<p>«Une chose a rendu le maharajah très-populaire: +c'est sa scrupuleuse attention à rendre et à +faire respecter la justice. Sous ce rapport, il est +inflexible, et il a fait pendre quelques centaines +de brigands qui ravageaient impunément tout le +pays sous l'autorité contestée de son prédécesseur. +Plusieurs d'entre eux ont offert des sommes immenses +pour racheter leur vie: mais il n'a fait +grâce à personne, et il a distribué leurs dépouilles +au petit peuple. Votre Seigneurie devinera facilement +à quel point cette générosité, qui lui coûte +si peu, a fait bénir son nom.</p> + +<p>«Ceci me mène tout droit au sujet principal de +ce rapport. J'ose espérer que Votre Seigneurie +ne me désapprouvera pas, si j'ai cru devoir outrepasser +un peu mes instructions.</p> + +<p>«L'exécution des principaux brigands a mis fin +au brigandage, et la plupart des pauvres diables +qui faisaient ce sot métier sont rentrés dans la vie +privée. D'autres ont passé la frontière et exercent +leurs talents au Bengale, où j'ai eu le plaisir d'en +saisir et d'en faire pendre une vingtaine. Parmi +ces derniers (je veux dire ceux qui sont au Bengale, +et non ceux qui ont été pendus), j'ai eu occasion +de remarquer un drôle de la pire espèce, +nommé Punth-Rombhoo-Baber, ou plus commodément +Baber, ce qui signifie, en langue indoue, +Votre Seigneurie ne l'ignore pas, <i>le Tigre</i>. Baber +donc, ou le Tigre, s'est signalé, depuis sa naissance, +par les exploits les plus brillants. Je n'oserais +affirmer qu'il ait tué son père ou sa mère; mais, +à cela près, il a commis toutes sortes de crimes. +A quinze ans, sa réputation était faite. Son habileté +à se tirer des mains de la justice et de la police +est presque fabuleuse. Pour citer de lui un +tour qui vaut tous les autres, il a été empalé, et, +profitant de l'absence des gardes, il s'est débarrassé +de son pal et a traversé le Gange à la nage +pendant la nuit pour chercher un asile dans le +Goualier. Un autre jour, il fut pendu, mais si mal, +que, sans que la corde eût cassé, il continua de +respirer. Deux heures plus tard, on le dépendit +pour le disséquer, et le docteur Francis Arnolt, +chirurgien du 48e de ligne cipaye, allait lui plonger +le scalpel dans la poitrine, lorsque Baber eut +l'effronterie de se lever, d'arracher le scalpel au +docteur étonné, de bondir vers la porte de l'amphithéâtre, +de se glisser au travers de quatre ou +cinq cents personnes, sans qu'on osât ou qu'on +voulût lui mettre la main au collet, et de fuir jusqu'à +Bénarès, où je le rencontrai, quand Votre +Seigneurie daigna m'envoyer à Bhagavapour.</p> + +<p>«Cette rencontre fut providentielle. Quoique +j'ose me flatter de connaître à fond ma profession, +un aide tel que Baber n'est pas à dédaigner. Par +un bonheur extraordinaire, ce coquin croit avoir +à se plaindre du capitaine Corcoran, qui l'a chassé +du pays des Mahrattes. «Sans lui, dit-il, je vivrais +bien tranquille au fond du royaume d'Holkar; +je jouirais paisiblement d'une fortune acquise +par tant d'honorables travaux, et je serais heureux +sous ma vigne et mon figuier avec ma +femme et mes enfants, comme un patriarche.»</p> + +<p>«Un motif plus singulier encore, et qui fera +sans doute sourire Votre Seigneurie, l'a rendu +l'ennemi irréconciliable du maharajah.</p> + +<p>«Baber (où l'amour-propre va-t-il se nicher?) +se croit le premier homme de son temps et tout à +fait invincible dans l'exercice de sa profession. +S'il a subi quelques échecs dans le cours d'une vie +déjà longue, ces échecs ne sont pas, dit-il, un effet +de la faiblesse de son génie, mais de la sensibilité +de son coeur. Deux fois les femmes l'ont +trahi et vendu; mais aujourd'hui, plein d'expérience +et de jours, revenu de sa passion aveugle +pour un sexe trompeur, il se flatte de ne plus +craindre personne, et l'idée d'obtenir du gouvernement +anglais sa grâce et trois cent mille roupies +(je n'ai pas cru hasarder trop en lui promettant +cette somme de la part de Votre Seigneurie), +l'idée plus éblouissante encore de prendre mort +ou vif le capitaine Corcoran, que tous les Mahrattes +regardent comme invincible, et de terminer +ainsi sa glorieuse carrière par un magnifique coup +d'éclat, tout cela décide Baber à tenter la grande +entreprise.</p> + +<p>«Quant aux moyens d'exécution, je le connais: +on peut s'en fier à lui. Dans sa première jeunesse, +il était l'un des chefs les plus redoutables des +thugs, et il a commandé longtemps des bandes +de cinq à six cents hommes. C'est parmi ses anciens +associés qu'il s'est chargé de recruter trente +coquins déterminés, dont le moindre a été condamné +à mort deux ou trois fois. Trente, c'est +assez; car je ne dois pas dissimuler à Votre Seigneurie +que le but de Baber est bien moins de +faire prisonnier Corcoran (chose à peu près impossible), +que d'en débarrasser le gouvernement +anglais, <i>quibuscumque viis</i>, c'est-à-dire n'importe +comment.</p> + +<p>«Je n'ai pas besoin, mylord, d'informer Votre +Seigneurie que, en aucun cas, son nom ne pourra +être compromis dans une pareille entreprise, et +qu'elle pourra nier hardiment toute participation +aux manoeuvres du brave Baber. J'ai dû cependant +montrer à Baber les pleins pouvoirs, signés +de la main de Votre Seigneurie, qui me furent remis +au moment de mon départ pour Bhagavapour, +car ce gentleman voulait être certain d'obtenir sa +grâce et les trois cent mille roupies que je lui ai +promises; mais vous devez bien penser, mylord, +que ces papiers précieux n'ont été que montrés et +non pas remis à l'honorable M. Baber.</p> + +<p>«Au reste, l'exécution de son projet n'est pas +très-difficile. La confiance du capitaine Corcoran +dans sa popularité est si grande, qu'il n'a pas daigné +mettre garnison dans sa capitale. Toute l'armée +est distribuée sur la frontière, ainsi que Votre +Seigneurie pourra s'en assurer si elle daigne jeter +les yeux sur le plan ci-annexé. Il n'y a pas deux +cents soldats à Baghavapour; encore ce sont des +soldats de police, dispersés dans les divers quartiers. +Le palais est ouvert à tout le monde et à +toute heure du jour. La seule garde qui soit à +craindre, est composée d'un jeune tigre de trois +mois et demi à peine, d'un grand tigre sauvage +et de sa mare, cette fameuse Louison qui a donné +tant de fil à retordre au colonel Barclay. Ces trois +animaux sont doués d'un instinct merveilleux; +mais il est aisé de les surprendre à l'heure de +la sieste et de les enfermer.</p> + +<p>«Baber et moi, tantôt séparément, tantôt ensemble, +nous avons examiné avec soin la disposition +du palais et de ses issues, et fait notre +plan de campagne. Il me paraît impossible +que le soi-disant maharajah puisse s'échapper, +quelle que soit sa force physique, qui est vraiment +prodigieuse, et quel que soit son sang-froid.</p> + +<p>«Si j'ai pris soin, mylord, de ne pas mêler le +nom de Votre Seigneurie à ceux de M. Baber et +d'autres gentlemen de même farine, je n'ai pas +voulu non plus qu'on pût m'attribuer, en cas d'insuccès, +une part quelconque de l'affaire. Ce n'est +pas que je ne sois toujours prêt à exécuter, <i>consilio +manuque</i>, tout ce qu'il plaira à Votre Seigneurie +de m'ordonner dans l'intérêt du gouvernement +de la Reine, notre gracieuse souveraine; mais ici +il n'est pas nécessaire de pousser si loin le zèle. +Grâce au ciel, Baber et ses complices feront tout +à eux seuls, et je ne tremperai pas les mains d'un +loyal Anglais dans un meurtre que la morale publique +réprouve bien que la politique le commande.</p> + +<p>«En revanche, je me suis réservé la prise de +possession de Bhagavapour au nom de Votre Seigneurie. +Je profiterai du trouble qui suivra la +mort de Corcoran pour annoncer l'arrivée prochaine +de l'armée anglaise. Je connais ce peuple. +Corcoran mort, nul n'osera résister, et tous ses +desseins périront avec lui. Quant à la veuve et au +jeune héritier présomptif, ils seront, comme disent +les Français, <i>expropriés pour cause d'utilité publique</i>.</p> + +<p>«J'espère que le prochain courrier apportera +de bonnes nouvelles à Calcutta, et j'ose, mylord, +supplier Votre Seigneurie de croire aux respects +les plus profonds.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«De son très-loyal, très-obéissant</p> +<p class="i2">«et très-dévoué serviteur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«GEORGE-WILLIAM DOUBLEFACE</p> +<p class="i2">«(alias SCIPIO RUSKAERT).»</p> + </div> </div> + +<p>«<i>P.S.</i> Votre Seigneurie ne sera pas étonnée, +j'ose le croire, si j'ai dû porter à un million de +roupies le crédit qu'elle a daigné m'accorder sur +la maison Smith, Henderson and Co, de Bombay. +Votre Seigneurie n'ignore pas que les investigations +de toute espèce auxquelles je me suis livré +par ses ordres coûtent fort cher, et que, de toutes +les marchandises connues, la trahison est la plus +précieuse, bien qu'elle ne soit pas la plus rare. +Outre l'honorable M. Baber et ses amis, j'ai dû +acheter vingt-cinq ou trente consciences indoues, +et bien que ces consciences païennes ne soient pas +tout à fait au même taux que les consciences chrétiennes +de messieurs les membres de la chambre +des communes, cependant le tarif est encore très-élevé. +Du reste, le trésor d'Holkar, auquel le soi-disant +maharajah n'a fait qu'une brèche insignifiante, +remboursera amplement le gouvernement +de Sa Majesté.</p> + +<p>«Il est même possible—mais ceci n'est qu'une +conjecture dont Votre Seigneurie fera le cas qu'elle +jugera convenable—que le gouvernement de Sa +Majesté ne soit pas obligé de remplir tous ses engagements +envers Baber; car il est très-vraisemblable, +ou que Corcoran surpris se défendra vigoureusement +et pourra tuer quelques-uns des assaillants +et peut-être Baber lui-même (ce qui +éteindrait la créance en même temps que le créancier), +ou que le peuple, indigné de l'assassinat de +son chef bien-aimé, prendra les armes et se jettera +sur les meurtriers, surtout si, comme il est +désirable, la veuve du soi-disant maharajah survit +à son époux et poursuit implacablement sa vengeance. +Dans ce cas, l'économie serait encore plus +complète, car aucun de ces gentlemen ne pourrait +réclamer sa part de butin, et le gouvernement anglais +ne perdrait guère que la somme insignifiante +de vingt mille roupies, arrhes nécessaires du +marché. Il pourrait même arriver que Sita, ignorant +les diverses réflexions qui ont été échangées +entre Baber et moi, et se défiant des ministres du +défunt mahajarah, eût l'idée de me confier le soin +de sa vengeance. Dans ce cas, je me verrais obligé +de poursuivre les assassins et de ne faire grâce à +personne. Plus j'y pense, plus cette dernière solution +me paraît la plus vraisemblable et la meilleure.</p> + +<p>«<i>2e P.S.</i> Au moment où j'allais terminer ce trop +long rapport, un grand tumulte s'est élevé dans +Bhagavapour. J'ai mis la tête à la fenêtre pour voir +de quoi il s'agissait. J'ai même cru que Baber, par +excès de zèle, venait de commencer l'attaque. C'était +une erreur. Le peuple tout entier levait les +yeux et les mains vers le ciel et poussait des cris +comme à la vue d'un animal extraordinaire. J'ai +regardé en même temps que les autres, et j'ai vu +un ballon d'une forme extraordinaire descendre +lentement dans le parc du maharajah. On a jeté +l'ancre. J'étais trop loin pour rien distinguer; +mais le peuple se prosterne dans les rues en +criant que c'est le resplendissant Indra, dieu du +feu, qui vient rendre visite à Vichnou, son confrère, +incarnée à Bhagavapour dans la personne de +Corcoran. Je vais voir cette merveille et savoir +quel est cet aéronaute qui joue le rôle du puissant +Indra. A coup sûr, cet incident imprévu est +fait pour augmenter encore le crédit et la réputation +du maharajah.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>VII</h3> + +<h4>Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo,<br> +fut présenté à Scindiah.</h4> + + +<p>Scipion Ruskaert ne s'était pas trompé. C'était +bien un ballon qui venait de s'abattre, comme un +oiseau de proie, sur la ville de Bhagavapour, et +qui excitait la rumeur publique. En un instant, +malgré l'apathie invincible des Indous, tout le +peuple, saisi de respect, d'admiration et de curiosité, +se précipita vers le parc du maharajah, afin +de contempler de plus près cet animal singulier +et prodigieux.</p> + +<p>Mais au moment où l'on allait forcer l'entrée, +Louison, qui se promenait tranquillement, s'étonna +de ce grand concours de peuple et s'avança +vers les Indous comme pour les interroger. En +un clin d'oeil, la foule disparut, refoulée par la +frayeur, dans les rues environnantes, ce qui permit +aux serviteurs du palais d'avertir Corcoran.</p> + +<p>Celui-ci faisait tranquillement la sieste. A peine +éveillé, il s'avança sur le perron du palais en se +frottant les yeux. Il voyait descendre du ballon, +qui ressemblait à une petite maison très-solide +et très-légère et à un aigle aux ailes puissantes, +une jeune femme d'une rare beauté et vêtue à la +dernière mode de Paris. Un jeune homme de +bonne mine lui donnait la main, et dans ce jeune +homme Corcoran reconnut avec étonnement son +cousin et son ami intime, le célèbre Yves Quaterquem<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, +de Saint-Malo, membre correspondant de +l'Institut de France.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Les personnes qui ont lu les <i>Amours de Quaterquem</i>, reconnaîtront +sans peine ce nouveau personnage. Les autres trouveront +sans doute que l'analyse rapide que Quaterquem lui-même +fait ici de ses aventures suffit à la clarté du récit.</p></blockquote> + +<p>Le premier mouvement du maharajah fut de +s'élancer dans les bras de son ami.</p> + +<p>«Ah! l'heureux hasard! s'écria Corcoran.</p> + +<p>—Hasard! répliqua le nouveau venu. Point du +tout, mon cher.... Nous faisons des visites de noces +dans la famille. Voici ma femme.»</p> + +<p>Et de la main il désigna la jeune femme qui +l'accompagnait.</p> + +<p>«Par la déesse Lackmi, dont vous êtes la vivante +image, s'écria Corcoran en s'inclinant avec +respect, si ce n'était un sacrilége de dire qu'on +peut être aussi belle que Sita, je le dirais de vous, +ma cousine.</p> + +<p>—Or çà, dit Quaterquem, trêve aux compliments.... +Où vais-je mettre ma voiture? car il me +semble, seigneur maharajah, que tu n'as pas de +remise assez grande pour la loger.</p> + +<p>—Ton ballon? dit Corcoran. Eh! parbleu! nous +allons le mettre dans l'arsenal, dont j'ai seul la +clef, et mon éléphant Scindiah en gardera l'entrée.</p> + +<p>—Avant tout, mon cher ami, dit Quaterquem, +sache bien que j'ai les plus fortes raisons pour +cacher à tout le monde la forme et le mécanisme +intérieur de mon ballon, et ne me donne que des +serviteurs aveugles, sourds et muets.</p> + +<p>—Par la barbe de mon grand-père! s'écria +Corcoran, Scindiah est le serviteur qu'il te faut. +Viens ici, Scindiah.»</p> + +<p>L'éléphant, qui rôdait librement dans le parc, +s'approcha d'un air curieux, regarda attentivement +le ballon, parut chercher le sens de cette masse +énorme, et, après un instant de réflexions stériles, +éleva sa trompe vers le ciel en fixant ses yeux +sur Corcoran.</p> + +<p>«Scindiah, mon ami, dit celui-ci, tu m'écoutes, +n'est-ce pas, et tu me comprends? Ce gentleman +que tu vois est monsieur Yves Quaterquem, mon +cousin et mon meilleur ami. Tu lui dois respect, +affection, obéissance. C'est bien entendu, n'est-ce +pas?... Oui.... Eh bien, il va te donner la main +et tu lui donneras ta trompe en signe d'amitié.»</p> + +<p>Scindiah obéit sans se faire prier.</p> + +<p>«Quant à cette dame, continua Corcoran, c'est +ma cousine, et, avec Sita, la plus belle personne +de l'univers.»</p> + +<p>Scindiah s'agenouilla devant la dame, lui prit +la main délicatement avec sa trompe et la posa +sur sa tête en signe de dévouement.</p> + +<p>«Maintenant que la présentation est finie, relève-toi, +mon ami, prends les cordes du ballon avec +ta trompe, tire de toutes tes forces et amène-le +dans l'arsenal.»</p> + +<p>Ce qui fut fait en quelques minutes, car la force +de l'éléphant égalait son intelligence. Puis il fut +mis en faction devant la porte de l'arsenal, avec +défense absolue de laisser entrer personne.</p> + +<p>«Maintenant, dit Corcoran à ses hôtes, allons +voir Sita, car je suis marié, mon cher Quaterquem, +tout comme toi, et ma femme m'a apporté en dot +un royaume assez joli, comme tu vois.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> + +<h4>Maëlstrom.</h4> + + +<p>Sita s'avança au-devant de ses hôtes et leur fit +l'accueil le plus gracieux. Corcoran les présenta et +expliqua en peu de mots les liens de parenté qui +l'unissaient à Quaterquem.</p> + +<p>«A toi maintenant de parler, dit-il en se tournant +vers lui, et de nous dire comment tu nous +arrives par le chemin des airs.</p> + +<p>—Mon histoire est un peu longue, répliqua +Quaterquem, mais je l'abrégerai. La dernière fois +que je t'ai vu, c'était à Paris, je crois, dans la rue +des Saints-Pères, il y a quatre ans. Je cherchais +alors le moyen de diriger les ballons, et j'étais un +pauvre diable, vivant de peu, mangeant du pain +rassis, buvant l'eau des fontaines publiques, +chaussé de souliers percés et vêtu d'un habit dont +les coudes riaient de misère. Cependant, à force de +chercher à droite, à gauche, au nord, au sud, à +l'est et à l'ouest, j'ai fini par résoudre mon fameux +problème.</p> + +<p>—O Christophe Colomb! s'écria Corcoran, le +monde t'appartient! Nul homme n'a fait autant que +toi pour ses semblables.</p> + +<p>—Ne te presse pas de m'applaudir, dit Quaterquem. +Je ne suis pas aussi bienfaiteur de l'humanité +que tu pourrais le croire au premier abord.... +Aussitôt ma découverte faite, comme la science +n'avait plus besoin de moi, je devins amoureux +d'Alice, que tu vois et qui nous écoute en souriant.... +amoureux à en perdre la raison; j'étonnai +la mère, je bravai le père, un vieil Anglais archéologue +et grognon, je bousculai le rival, un M. Harrisson +ou Hérisson, qui fait le commerce du coton +à Calcutta; je troublai ce pauvre garçon au point +qu'il tira un coup de pistolet sur mon futur beau-père, +qui lui servait de témoin, croyant tirer sur +moi, son adversaire; je fis tant, que miss Alice +Hornsby, ici présente, est devenue ma femme, et +ne s'en repent pas, je crois.</p> + +<p>—Oh! cher bien-aimé, non! s'écria Mme Quaterquem +en s'appuyant doucement sur l'épaule de +son mari.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10-101.png"></p> + + +<p>—Je pensai d'abord, continua Quaterquem, à +publier ma découverte dans l'intérêt du genre humain, +et, entre nous, c'était une sotte idée, car le +genre humain ne vaut guère qu'on s'occupe de lui; +mais j'eus le bonheur que l'Académie des sciences +se moqua de ma découverte, et, sur le rapport de +je ne sais quel vieux savant qui avait longtemps +cherché la solution du problème sans la découvrir, +déclara que j'étais fou à lier. Par bonheur, j'étais +déjà marié, et le vieux Cornelius Hornsby, mon +beau-père, qui ne m'avait accordé la main de sa +fille qu'en échange du brevet d'invention que je +devais prendre, et qu'il devait exploiter en France +et en Angleterre, s'écria que je l'avais indignement +trompé, me rendit ma parole, me donna sa malédiction +et jura de ne plus revoir sa fille.</p> + +<p>—Pauvre père! dit Alice.</p> + +<p>—Cette fois, Alice et moi, nous avions la bride +sur le cou. Alice, un instant ébranlée, reprit bientôt +confiance, je construisis mon ballon et j'en +adaptai les diverses pièces moi-même, de peur +d'indiscrétion, dans un village à cent lieues de +Paris; je m'approvisionnai et je partis un soir avec +Alice, décidé à chercher asile dans un pays qui +n'eût jamais vu l'ombre d'un académicien ou d'une +société savante.</p> + +<p>—Et tu as choisi Bhagavapour, cher ami?</p> + +<p>—Ni Bhagavapour, ni aucune autre capitale, ni +aucun pays civilisé ou peuplé, répliqua Quaterquem, +et voici mes raisons. L'homme, mon cher +maharajah, tu le sais mieux que moi, est un +vilain animal, hargneux, envieux, gênant, avare, +querelleur, poltron, gourmand, dissolu; surtout +il a grand'peine à supporter son voisin. Un sage a +dit: <i>Homo homini lupus</i>. J'ai donc cherché le moyen +de n'avoir de voisin d'aucune espèce, et pour cela +j'ai fait en ballon le tour du globe terrestre. Je ne +m'arrêtai, comme tu peux penser, ni à la France, +ni à l'Angleterre, ni à l'Allemagne, ni à aucune +partie du continent européen. En planant au-dessus +des villes et des campagnes, je voyais partout des +soldats, des fonctionnaires, des mendiants, des +prisons, des hôpitaux, des casernes, des arsenaux +et des manufactures, et tout ce que la civilisation +traîne derrière elle. La Turquie d'Asie me convenait +assez. C'est le plus beau pays et le plus doux climat +du globe. Je regardais avec envie les pentes du mont +Taurus, et j'étais tenté de construire ma maison +sur l'un de ses sommets qui ne sont accessibles +qu'aux aigles. Mais là encore j'aurais eu des voisins, +et qui pis est, des Turcs. L'Afrique me plaisait +beaucoup. Là, dans ces solitudes délicieuses que +dépeint le docteur Livingstone, gardés contre toute +civilisation par les troupeaux de singes et d'éléphants +qui parcourent la forêt immense et vont se +baigner dans les eaux bleues du Zambèse, nous +aurions pu, comme Adam et Ève, nous créer un +paradis terrestre. Un matin, pendant que nous roulions +ces pensées en dirigeant notre ballon vers +le centre de l'Afrique, nous aperçûmes, à cinq +cents pieds au-dessus de nous, la petite ville de +Ségo, capitale d'un royaume aussi étendu que la +France, et nous vîmes avec la longue-vue un spectacle +étrange, épouvantable, que je n'oublierai jamais.</p> + +<p>Six mille esclaves des deux sexes étaient rangés, +les yeux bandés et les mains liées derrière le dos, +au pied de l'enceinte de Ségo, qui est de forme +circulaire. Derrière eux se tenait un pareil nombre +de soldats, le sabre nu. Ils attendaient les ordres +du sultan de Ségo, une sorte de nègre hideux, camard, +lippu, lépreux, qui, du haut de son trône, +s'apprêtait à donner le signal.</p> + +<p>Enfin cet affreux nègre parla. Je n'entendis pas +ses paroles, mais je vis le geste, je le vois encore. +A cette parole, à ce geste, six mille sabres tombèrent +à la fois sur le cou de six mille esclaves et +tranchèrent six mille têtes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. J'en frémis d'horreur. +Alice voulait partir, mais je la priai de rester, +m'attendant que cette tragédie sanglante aurait un +dénoûment conforme à la justice divine (au besoin +j'aurais moi-même contribué à ce dénoûment), et +je mis mon ballon en panne au moyen d'un mécanisme +du mon invention qui est assez ingénieux, je m'en vante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Légende historique. Raffanel. <i>Nouveau voyage au pays des +nègres.</i></p></blockquote> + +<p>Je ne m'étais pas trompé. Après cet horrible +carnage, il y eut dans la foule qui couvrait les +remparts de Ségo un instant de stupeur; puis une +rage furieuse s'empara de tous les spectateurs, on +massacra les gardes du sultan, on le saisit lui-même, +on égorgea devant lui ses femmes et ses +enfants, on bâtit sur leurs cadavres une tour, au +sommet de cette tour on fixa un plancher, et l'on +cloua les membres du sultan sur ce plancher, de +façon qu'il eût la tête tournée vers le ciel et qu'il +fût, vivant, la pâture des oiseaux de proie. Je t'avoue, +mon cher maharajah, qu'un tel spectacle +m'ôta pour jamais l'envie de m'établir sur les bords +du Niger, du Nil ou du Zambèse, et m'aurait rendu +le goût de la solitude, si j'avais pu le perdre.</p> + +<p>Nous revînmes donc à ma première pensée, qui +était de chercher une île déserte. Mais où trouver +cette île précieuse, à l'abri de tous les pirates, de +tous les marins, de tous les explorateurs? Excepté +dans l'océan Pacifique, il n'y a pas un pouce de +terre où les Européens n'aient planté quelque +drapeau unicolore, bicolore ou tricolore.</p> + +<p>Nous cherchâmes longtemps. Notre ballon plana +pendant huit ou dix jours au-dessus de la mer des +Indes et de l'Asie méridionale; mais nous ne trouvions +aucune île, aucun rocher assez sûr pour +abriter notre bonheur. Le continent, vu de si haut, +nous paraissait une plaine immense, marquée de +quelques ondulations imperceptibles au fond desquelles +coulaient quelques ruisseaux, l'Indus, le +Gange, le Brahmapoutra, le Meinam. Vos monts +Vindhya, dont vous êtes si fiers, vos Ghâtes, et +l'Himalaya lui-même, nous faisaient l'effet de ces +murs que le paysan élève pour marquer la limite +de son champ et qu'il franchit d'une enjambée.</p> + +<p>Enfin, redescendant vers le sud-est, nous contemplâmes +ce merveilleux groupe d'îles immenses +et innombrables, parmi lesquelles Java, Sumatra et +Bornéo tiennent le premier rang. Là, tout nous +attirait, la fertilité du sol, la beauté du climat, et +même la solitude; car les hommes, animaux sociables +et féroces, aiment à se réunir par milliers +dans quelques coins de l'univers pour se dévorer +plus commodément. J'enrage quand je vois des imbéciles +qui s'appellent hommes d'État, entasser +leurs peuples dans un étroit espace où tout manque, +le pain, le vêtement, l'air et le soleil, et s'arracher +à coups de canon des lambeaux de terre, +pendant que des centaines de mille lieues carrées +restent sans habitants.</p> + +<p>—Mon ami, interrompit Corcoran, tu as raison, +mais dis-nous vite où est ton île. Est-elle voisine +de Barataria où Sancho Pança fut gouverneur?</p> + +<p>—Mieux encore, continua Quaterquem. Mon île +est unique dans l'univers. Cherche sur la carte de +l'Océanie, à moitié chemin entre l'Australie et la +Californie, à deux cents lieues environ au sud-est +des îles Sandwich. C'est là.</p> + +<p>Le 15 juillet de l'année dernière (cette date m'est +restée dans la mémoire, parce que c'était le jour +où j'avais coutume de ne pas payer mon terme), +nous commencions à nous sentir découragés de +tant de recherches inutiles, lorsqu'un spectacle +singulier attira notre attention. Nous appuyant tous +deux sur le parapet de la nacelle, nous vîmes, à +mille pieds environ au-dessous de nous, un trois-mâts +américain en détresse.</p> + +<p>La surface de l'océan était calme; il n'y avait pas +un nuage dans le ciel, le navire lui-même n'avait +rien perdu de sa mâture, et cependant il tournait +dans un cercle immense, avec une vitesse qui croissait +à chaque minute; en même temps il se rapprochait +toujours davantage d'une espèce de gouffre +ou d'entonnoir où l'entraînait le tourbillon des +flots. L'équipage et les passagers, se voyant perdus, +s'étaient agenouillés sur le pont et adressaient à +Dieu une dernière supplication.</p> + +<p>En effet, Dieu seul pouvait les sauver, car toute +la science des marins les plus expérimentés n'aurait +pu lutter contre la force aveugle et irrésistible +de la mer. Le gouffre où le navire était entraîné, et +qui n'a pas encore été signalé sur les cartes géographiques, +est plus redoutable encore que le fameux +Maëlstrom, si redouté des Norvégiens. Son +centre d'attraction était situé à quinze cents pas +environ d'une petite île que nous distinguions admirablement +et qui paraissait avoir sept ou huit +lieues de tour.</p> + +<p>Tout à coup un dernier cri retentit sur le pont. +Le trois-mâts, qui tournait toujours avec une rapidité +prodigieuse, arriva enfin au fond du gouffre +et s'engloutit. Nous regardâmes longtemps avec +une émotion profonde le lieu du désastre; aucun +homme vivant ne reparut; mais, par une horrible +ironie du destin, la mer se calma aussitôt que le +navire eut fait naufrage. On eût dit qu'un monstre +caché, satisfait de sa proie, rendait le calme aux +flots. Peu à peu les vagues se mirent à tourner en +sens inverse, et à ramener à la surface de l'océan +tout ce qu'elles avaient englouti. Le trois-mâts +lui-même, tout démantelé, à demi brisé, alla +échouer contre les rochers.</p> + +<p>C'est alors que, regardant avec attention l'île au-dessus +de laquelle se trouvait notre ballon, nous +vîmes qu'elle était faite à souhait, comme dit Fénelon, +pour le plaisir des yeux. Des forêts de bananiers, +d'orangers et de citronniers en couvraient la +plus grande partie. Le reste était revêtu d'un gazon +plus fin et plus serré que le plus beau gazon d'Angleterre. +Au fond des vallées coulaient quatre ou +cinq ruisseaux d'une eau limpide, dans laquelle +s'ébattaient gaiement des milliers de truites. Enfin +(avantage inappréciable!) aucun homme sauvage +ou civilisé ne semblait avoir mis le pied +dans notre île.</p> + +<p>Je dis <i>notre</i>, car nous n'hésitâmes pas un instant. +Dès le premier coup d'oeil, Alice jugea qu'elle ne +pouvait appartenir qu'à nous. Le gouffre la défend +contre toute attaque par mer. Quant à celles qui +peuvent venir du ciel, personne, heureusement, ne +possède encore l'art de diriger les ballons.</p> + +<p>Quaterquem en était là de son récit, lorsqu'un +coup de feu retentit dans l'arsenal; aussi un tumulte +épouvantable s'éleva dans le palais d'Holkar +et lui coupa la parole. Louison, qui était couchée +sur le tapis et qui regardait le narrateur avec une +curiosité mêlée de sympathie, se leva toute droite +et dressa les oreilles. Le petit Rama prit un air belliqueux, +comme s'il se fût préparé au combat. +Moustache se hérissa et se plaça devant Rama, terrible +rempart. Corcoran se leva sans rien dire, prit +un revolver à crosse d'argent qui était suspendu à +la muraille, et voyant que Quaterquem s'armait et +allait le suivre, il lui dit d'un air calme:</p> + +<p>«Mon cher ami, reste avec les femmes et veille +à leur sûreté. Je te laisse Louison. Il n'y a rien à +craindre: c'est une sentinelle qui aura fait feu +par mégarde. Louison, reste ici, ma chérie, je le +veux!...»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>IX</h3> + +<h4>Acajou, bon nègre.</h4> + + +<p>De tous côtés les serviteurs de Corcoran couraient +en désordre, les uns armés, les autres sans +armes, mais tous remplis de terreur et croyant à +une attaque imprévue. La vue de Corcoran leur +rendit le courage et la confiance.</p> + +<p>«Que personne ne sorte! dit-il. Sougriva, faites +cerner le palais, le parc et l'arsenal.»</p> + +<p>En même temps il s'avança d'un pas ferme vers +la porte de l'arsenal. C'est là qu'il avait placé +Scindiah.</p> + +<p>Il aperçut alors, avec étonnement, un Européen +que l'éléphant maintenait avec sa trompe contre +le mur, et qui essayait inutilement de s'échapper. +En regardant de plus près, il reconnut le docteur +Scipio Ruskaert.</p> + +<p>Corcoran fronça le sourcil. Les soupçons qu'il +avait conçus lui revinrent à l'esprit sur-le-champ.</p> + +<p>«Que faites-vous là, docteur Scipio?» demanda-t-il.</p> + +<p>Ruskaert, encore serré contre le mur par la +trompe de l'éléphant, fit signe qu'il avait perdu +la respiration. En réalité, il se donnait le temps +de chercher la réponse.</p> + +<p>«Lâche-le, mon bon Scindiah,» dit Corcoran.</p> + +<p>L'éléphant obéit à regret.</p> + +<p>«Seigneur maharajah, dit Ruskaërt, j'avoue +mon tort et ma déplorable curiosité, mais j'en +suis cruellement puni.»</p> + +<p>En même temps il essayait de sourire et d'échapper +au danger d'une explication; mais Corcoran +n'était pas d'humeur à plaisanter.</p> + +<p>«Maître Scipio Ruskaërt, dit-il d'une voix impérieuse, +qu'alliez-vous faire dans l'arsenal? pourquoi +avez-vous violé la consigne? par quelle porte +êtes-vous entré?</p> + +<p>—Seigneur maharajah, dit l'espion, qui commençait +à s'alarmer, il ne faut pas attacher trop +d'importance à un accident malheureux. Je vous +ai entendu parler souvent de ce merveilleux canon +de bronze, d'or et d'argent, que les jésuites +ont fondu en 1644 pour l'un des ancêtres d'Holkar, +et qui représente la bataille de Rama contre +Ravana et des singes contre les Rakshasas, telle +que l'a décrite le poëte Valkimi. Je vous avoue +que je n'ai pas pu résister au désir de pénétrer +dans l'arsenal pour dessiner les bas-reliefs de ce +canon. Je comptais faire une agréable surprise à +toutes les sociétés savantes de l'Europe en publiant +mon dessin à cent mille exemplaires. J'aurais +dû penser que vous gardiez avec un soin jaloux +un trésor si rare et si précieux.»</p> + +<p>Cette excuse pouvait être vraie. Corcoran reprit +d'un ton plus doux:</p> + +<p>«Mais comment êtes-vous entré dans l'arsenal? +Enfin, qui a tiré ce coup de feu?»</p> + +<p>Tout à coup une figure nouvelle sortit de terre +et répondit sans avoir été interrogée:</p> + +<p>«C'est moi, massa, moi Acajou, bon nègre.»</p> + +<p>Le nouveau venu était un nègre de la plus +grande espèce. Six pieds de haut. Ses bras étaient +gros comme des jambes, et ses jambes comme +des colonnes. Du reste, une figure pleine de bonhomie, +qui riait en montrant ses dents blanches.</p> + +<p>«Et que fais-tu là, toi aussi, Acajou, bon nègre +que je n'ai jamais vu? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Moi garder le ballon en l'absence de massa +Quaterquem, massa. Lui curieux, ajouta-t-il en +montrant Scipio, moi fidèle; lui bien attrapé. Coup +de revolver dans le bras.»</p> + +<p>Effectivement, le sang coulait du bras du docteur +Scipio Ruskaërt, mais il ne paraissait pas y +faire attention; il s'apprêtait à faire face à un +danger bien autrement terrible.</p> + +<p>«Voyons, maître Acajou, dit Corcoran, raconte-nous +comment l'affaire s'est passée, puisqu'il n'y +a pas d'autre témoin que toi et l'éléphant, et que +mon pauvre Scindiah n'a pas reçu du ciel le don +de l'éloquence.»</p> + +<p>Acajou ne se fit pas prier. Il fit passer de sa +joue droite à sa joue gauche une chique qui le +gênait un peu, et:</p> + +<p>«Massa Quaterquem, dit-il, avoir confié à moi +la garde du ballon. Moi, voyant ça, dormir de l'oeil +droit, ouvrir l'oeil gauche de toutes mes forces. +Lui (désignant Ruskaërt) monter sur le mur de +l'arsenal, faire des signes à quelqu'un de l'autre +côté du mur, sauter à bas de l'enceinte, fureter +partout, écrire notes avec crayon, compter bombes, +boulets; moi, très-étonné, ouvrir l'oeil droit +et regarder avec attention. Lui, continuer sa marche, +voir le ballon, venir vers moi et vouloir entrer +et examiner ressorts mécaniques. Moi trouver +lui trop curieux, prendre pistolet à ceinture, +amorcer, viser et tirer, pan! juste quand il entrait. +Lui, effrayé, vouloir se sauver par la grande +porte, mais arrêté par Scindiah. Animal, Scindiah! +mais pas bête!</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11-115.png"></p> + + +<p>—C'est bien, maître Acajou! dit Corcoran. Voici +vingt roupies. Massa Quaterquem sera très-content +de vous.»</p> + +<p>La figure du nègre rayonnait de joie. Il prit les +roupies et se mit à genoux devant le maharajah +pour le remercier.</p> + +<p>«Pour vous, monsieur Scipio Ruskaërt, docteur +de l'Université d'Iéna, suivez-moi en lieu sûr jusqu'à +ce que je sache pourquoi vous escaladez les +murs de mon arsenal au risque de recevoir les +balles des sentinelles.</p> + +<p>—Seigneur maharajah, dit l'espion avec une +hauteur affectée, songez au droit des gens. Vous +rendrez compte de cet abus de pouvoir à la Prusse +et à l'Angleterre. Prenez garde!</p> + +<p>—Ami Ruskaërt, répliqua Corcoran, j'en rendrai +compte à Dieu, que je crains beaucoup plus +que les Prussiens et les Anglais réunis. Si vous +êtes honnête homme, vous ne devez pas craindre +qu'on examine votre conduite; si vous ne l'êtes +pas, vous ne méritez aucune pitié.»</p> + +<p>Et comme Sougriva arrivait, suivi de quelques +soldats, et conduisant un Indou prisonnier qui +avait les mains liées derrière le dos, Corcoran +lui dit:</p> + +<p>«Assurez-vous du docteur Ruskaërt. Qu'on l'enferme +dans une salle du palais. Que deux sentinelles +en gardent la porte.... Pour plus de sûreté, +Louison se mettra en faction avec les deux sentinelles.»</p> + +<p>Sougriva éleva les mains en forme de coupe et +répondit:</p> + +<p>«Seigneur Maharajah, faudra-t-il séparer l'un +de l'autre ces deux prisonniers?»</p> + +<p>Ruskaërt, qui avait gardé tout son sang-froid +jusqu'à l'arrivée de l'Indou, parut alors troublé +pour la première fois. Il fit signe des yeux à l'Indou, +sans doute pour lui recommander le silence; +mais celui-ci demeura immobile et impassible +comme s'il le voyait pour la première fois.</p> + +<p>Corcoran surprit ce signe.</p> + +<p>«Où as-tu saisi cet homme? demanda-t-il à +Sougriva.</p> + +<p>—Seigneur maharajah, ce n'est pas moi qui +l'ai saisi; c'est Louison. Tout à l'heure, suivant +vos ordres, j'avais fait cerner par les soldats le +parc, le palais de l'arsenal, lorsque j'ai vu de loin +un homme à cheval qui galopait sur la route de +Bombay. Cette précipitation m'a donné l'éveil. Ce +n'est pas l'usage de courir quand on a la conscience +nette. J'ai crié à cet homme de s'arrêter. +Il a galopé de plus belle, et comme j'étais à pied, +nous aurions sûrement perdu sa trace, lorsque +Louison a paru tout à coup.</p> + +<p>—Comment donc! mademoiselle Louison! interrompit +Corcoran avec une feinte sévérité. Je +vous avais pourtant bien dit de rester au palais!»</p> + +<p>La tigresse ne se trompa point sur le sens de +cette mercuriale. Elle se dressa debout sur ses +pattes de derrière, appuya celles de devant sur +les épaules de son maître et frotta joyeusement sa +belle tête fine et tachetée comme celle du maharajah.</p> + +<p>«Seigneur, continua Sougriva, Louison n'a pas +plus tôt vu de quoi il s'agissait, qu'en trente ou +quarante bonds elle a dépassé le cavalier et s'est +plantée au milieu du chemin pour l'empêcher de +passer. Le cheval s'est cabré et a renversé l'homme +sous lui. Alors Louison a mis sa griffe sur les +épaules de l'homme et l'a maintenu jusqu'à notre +arrivée.»</p> + +<p>Le docteur Ruskaërt et le prisonnier indou, qui +écoutaient ce récit avec beaucoup d'attention, parurent +rassurés en voyant que Sougriva n'en savait +pas davantage.</p> + +<p>«Mais enfin, dit Corcoran, quelle raison as-tu +de soupçonner cet homme? Il est à cheval et il +galope; ce n'est pas un crime.</p> + +<p>—Seigneur maharajah, image de Brahma sur +la terre, céleste incarnation de Vichnou, dit le +prisonnier d'une voix suppliante, grâces soient +rendues à votre générosité. Ce n'est pas vous qui +soupçonnez les malheureux et qui maltraitez les +faibles! Par le divin Siva, seigneur, je suis innocent.</p> + +<p>—Qui es-tu? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Seigneur, je m'appelle Vibishana et je suis +un pauvre marchand parsi de Bombay. Un mauvais +sort m'a poussé vers Bhagavapour, où je venais +acheter du coton pour mes correspondants +anglais. Maudit soit le jour où je suis venu dans +vos États, puisque je devais être l'objet de cet +odieux soupçon!»</p> + +<p>La figure douce et résignée de ce pauvre homme +inspirait la compassion.</p> + +<p>«A-t-on trouvé quelque chose de suspect sur +lui? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Non, seigneur. Rien que des habits et quelque +argent.</p> + +<p>—Eh bien, qu'on le délie et qu'on lui rende +son cheval.»</p> + +<p>Sougriva et les soldats se mirent en devoir d'obéir.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>X</h3> + +<h4>Des moyens d'avoir un bon domestique.</h4> + + +<p>Un éclair de joie illumina les yeux de l'Indou +prisonnier. Ruskaërt lui-même, quoiqu'il eût protesté +qu'il ne le connaissait pas, parut content de +sa délivrance.</p> + +<p>Tout à coup un incident nouveau changea la +décision de Corcoran.</p> + +<p>Le petit Moustache arrivait, tenant à sa gueule +une lettre cachetée à la mode européenne. Ces +sortes de lettres sont rares à Bhagavapour, de +sorte que le maharajah fut étonné. Il prit la lettre, +caressa Moustache, regarda l'adresse, reconnut une +écriture anglaise et lut avec étonnement ces mots:</p> + + +<p><i>A lord Henry Braddock, gouverneur général de +l'Indoustan.</i></p> + + +<p>«Eh bien, seigneur maharajah, que vous disais-je? +s'écria Sougriva. Ce papier a dû être jeté derrière +un buisson de la route au moment où +Louison arrêtait cet homme, et Moustache, qui +suivait sa mère, l'a ramassé en jouant.</p> + +<p>—Voilà qui est étrange!» s'écria Corcoran.</p> + +<p>Il regarda la signature:—Doubleface (<i>alias</i> +Ruskaert)—et le docteur, qui avait reconnu sa +lettre, réfléchit un instant, et commença sa lecture. +C'était la lettre dont nous avons donné plus +haut le texte.</p> + +<p>Pendant cette lecture, Doubleface pâlissait à vue +d'oeil.</p> + +<p>Quand elle fut terminée, Corcoran dit:</p> + +<p>«Mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. +Jetez-le dans le premier cachot venu. Pour le +reste, qu'il attende.</p> + +<p>—Que faut-il faire du messager? demanda +Sougriva.</p> + +<p>—C'est toi qui es ce fameux Baber dont il parle? +demanda Corcoran.</p> + +<p>—Eh bien oui, seigneur, répondit effrontément +le prisonnier, je suis Baber. Mais souvenez-vous +que le lion généreux ne doit pas écraser +la fourmi parce qu'elle l'a piqué au talon. Si +vous daignez me faire grâce, je puis vous servir.</p> + +<p>—C'est bien, dit Corcoran. Tu peux trahir encore +deux ou trois maîtres, n'est-ce pas? Je m'en +souviendrai.»</p> + +<p>On emmena les deux prisonniers, et Corcoran +rentra tout pensif dans le palais.</p> + +<p>—Eh bien, demanda Quaterquem, quel est donc +ce grand événement qui t'a fait sortir le pistolet +au poing?</p> + +<p>—Ce n'est rien, dit Corcoran, qui ne voulait +pas inquiéter les deux femmes: une fausse alerte +donnée par une sentinelle ivre d'opium. Mais toi, +continua-t-il, d'où te vient cet ami Acajou dont tu +ne nous avais pas encore parlé, et que je viens d'apercevoir +tout à l'heure?</p> + +<p>—C'est la fin de mon histoire, répondit Quaterquem, +et j'allais vous l'expliquer lorsque le coup +de fusil nous a interrompus.</p> + +<p>Vous vous souvenez du naufrage dont Alice et +moi nous avions été témoins. Ce naufrage nous +parut un avis du ciel qu'il ne fallait pas négliger. +Nous jetâmes l'ancre dans l'île, je dégonflai mon +ballon, je le mis à l'abri sous un châtaignier énorme, +et nous nous avançâmes vers la plage, où le +vaisseau naufragé était couché sur le flanc comme +une baleine échouée.</p> + +<p>Tout l'équipage avait péri, mais nous trouvâmes +une grande quantité de provisions de toute espèce +si soigneusement enfermées dans des caisses, que +l'eau de mer n'avait pu les gâter, et cinq cents barriques +de vin de Bordeaux. A cette vue, je ne doutai +plus que la Providence ne nous invitât à planter +notre tente dans l'ile, et, avec le consentement +d'Alice, qui eut la modestie de ne pas vouloir lui +donner son propre nom, je la baptisai île Quaterquem.</p> + +<p>Par un rare bonheur, non-seulement la cargaison +qui nous tombait du ciel était la plus précieuse +que nous puissions désirer, mais encore il +nous était impossible d'en retrouver le propriétaire, +car la mer avait emporté le bordage sur +lequel était écrit le nom du vaisseau, et tous +les papiers du bord. J'étais donc occupé à faire +l'inventaire de notre trésor, lorsque j'entendis +tout à coup Alice pousser un cri de surprise et +une voix d'homme lui dire gravement en anglais:</p> + +<p>—Comment vous portez-vous, madame?</p> + +<p>Jamais on ne fut plus étonné. Je me retourne, +et je vois un homme d'âge mûr, fait, taillé, sculpté, +habillé, rasé comme un ministre protestant, et +suivi d'une femme encore belle, mais d'âge assorti +au sien, et habillée avec le soin le plus scrupuleux, +à la mode de 1840. Derrière eux venaient, +par rang de taille, neuf enfants de quinze à trois +ans: six filles et trois garçons.</p> + +<p>C'était toute la population de l'île.</p> + +<p>A parler franchement, je ne fus pas très-heureux +de la rencontre. Comment! j'avais fait le tour du +monde pour trouver une île inaccessible; j'y entre, +et du premier coup j'y rencontre onze Anglais +grands et petits: vraiment, c'était jouer de malheur. +Alice riait de ma mésaventure: au fond, elle +n'était pas fâchée de voir des compatriotes.</p> + +<p>—Monsieur, dis-je à l'Anglais, par quel chemin +êtes-vous arrivé ici?</p> + +<p>—Par mer. Nous avons fait naufrage, ma chère +Cecily et moi, le 15 juin 1840, six mois après que +Dieu m'eut fait la grâce de m'accorder sa main en +légitime mariage. Nous étions venus dans l'Océanie +pour évangéliser les sauvages des îles Viti; j'avais +même un chargement de bibles à cette intention. +Mais notre vaisseau, <i>le Star of Sea</i>, se perdit dans +le gouffre que vous voyez, et nous échappâmes +seuls à la mort, Cecily et moi. Heureusement nous +n'avons pas perdu courage; nous avons défriché +deux ou trois cents acres de terre, nous avons +bâti une maison à laquelle j'ajoute un pavillon +tous les deux ans, lorsque par la bénédiction du +Très-Haut je vois ma famille s'augmenter d'un +nouveau rejeton. Enfin, si je pouvais donner des +maris à mes filles et des épouses à mes fils, je +n'envierais rien aux plus fortunés patriarches. +Mais vous, êtes-vous seuls échappés au naufrage?</p> + +<p>—Nous sommes venus par le chemin des airs, +répondit Alice.</p> + +<p>Et elle expliqua qui nous étions et ce que nous +cherchions. Le ministre se jeta à genoux avec +toute sa famille, en remerciant le ciel.</p> + +<p>—Mais nous allons repartir, lui dis-je. Je veux +que mon île soit déserte.</p> + +<p>—C'est bien ainsi que je l'entends, répliqua +l'Anglais. Combien estimez-vous mon île à peu près?</p> + +<p>—Je ne veux pas l'acheter. Gardez-la. Je pars.</p> + +<p>—Au nom de Dieu, s'écria-t-il, prenez-la pour +rien si vous voulez, mais emmenez-nous hors +d'ici. Cecily, qui n'a pas pris une tasse de thé +depuis vingt ans, ne veut pas rester une minute +de plus.</p> + +<p>Sa proposition me convenait à merveille.</p> + +<p>—Voyons, lui dis-je, cent mille francs, est-ce +assez pour votre île?</p> + +<p>—Cent mille francs! s'écria-t-il. Ah! monsieur, +que toutes les bénédictions du ciel vous accompagnent! +Quand partons-nous?</p> + +<p>—Laissez-moi le temps de visiter ma nouvelle +propriété. Nous partirons demain. Je vous déposerai +à Singapore.</p> + +<p>—Il me tarde, dit l'Anglais, de lire le <i>Times</i> et +le <i>Morning-Post</i>.</p> + +<p>—Oh! s'écria Cecily, et nous aurons du thé et +des sandwiches!</p> + +<p>A la pensée de goûter cette félicité, les six jeunes +Anglaises et les trois petits Anglais se léchèrent +voluptueusement les lèvres.</p> + +<p>—Je serai heureux, dit le père, que vous veuillez +bien accepter pour ce soir notre modeste hospitalité.</p> + +<p>En même temps il nous montra le chemin. Sa +maison, qui se composait d'un simple rez-de-chaussée +commodément distribué, était fort grande et +flanquée de plusieurs pavillons irréguliers, mais +propres et d'un aspect agréable. A première vue, +je reconnus que je n'avais pas fait une mauvaise +affaire.</p> + +<p>Le dîner fut très-bon et très varié; le vin surtout +était exquis, car la mer, en jetant sur les bords +de l'île des épaves de tous les naufrages, se chargeait +de garnir la cave du révérend missionnaire. +La conversation fut joyeuse et animée; nos hôtes +se réjouissaient de quitter l'île, et moi je me réjouissais +encore davantage de m'y établir. Alice +raconta au révérend les nouvelles du monde entier +depuis vingt ans.</p> + +<p>—Sa gracieuse Majesté Victoria vit-elle encore? +demanda-t-il. Et Sa Grâce l'immortel duc de Wellington? +Et sir Robert Peel, baronnet? Et le vicomte +Palmerston? Les wighs sont-ils au pouvoir, +ou les torys? etc., etc.</p> + +<p>Enfin les questions cessèrent et nous allâmes +nous coucher. Dès le lendemain j'emmenai toute +la famille à Singapore, et, tout couvert de leurs +bénédictions, je les déposai sur le quai avec un +bon de cent mille francs payable chez <i>MM. Cranmer, +Bernus and Co</i>. Quelques jours après, le révérend +Smithson, suivi des neuf petits Smithson et +de sa femme, partit pour évangéliser une tribu de +Papous, que les voyageurs venaient de signaler +dans la terre de Van-Diémen.</p> + +<p>La promptitude avec laquelle le révérend Smithson +m'avait cédé son île, dont il était pourtant +seul propriétaire, n'ayant à payer d'impôts ni pour +le gouvernement, ni pour l'administration, ni +pour les bureaux, ni pour l'armée, ni pour la police, +ni pour la gendarmerie, ni pour le gaz, ni +pour l'entretien des routes, ni pour le pavage des +rues, ni pour quelque objet que ce fût, utile, inutile +ou nuisible,—cette promptitude, dis-je, me suggéra +quelques réflexions.</p> + +<p>Que manquait-il à ce brave homme? N'avait-il +pas à satiété le boire et le manger, un climat très-doux, +une terre fertile, une sécurité parfaite, une +liberté sans limites, et une famille bien portante +qui s'accroissait sans fin et sans mesures? Ne pouvait-il +pas jouer au cricket dans la journée et au +whist après le coucher du soleil? Évidemment, ce +qui le chassait de mon île, c'était l'ennui de ne +voir autour de lui que des petits Smithson, de +n'entendre que les discours de Mme Smithson et +de n'avoir pas l'ombre d'un voisin qu'il pût aimer +ou haïr. En un mot, il subissait le supplice de ce +grand prince trop continuellement obéi, qui disait +à son premier ministre: «Contredis-moi donc +une fois si tu peux, afin que nous soyons deux.»</p> + +<p>D'autre part, ma chère Alice, qui est une excellente +musicienne, pleine d'esprit, de grâce, de +bonté, de piété, n'a pas le moindre talent pour +faire la cuisine.</p> + +<p>Comme elle a reçu plus d'un million en dot, elle +a toujours cru que les biftecks naissent tout cuits. +(Ne dis pas non, ma chère; c'est l'éducation qu'on +donne aux plus charmantes filles de France, et +Dieu sait où cela les mène!) D'où il suit que j'avais +besoin de quelqu'un pour la servir. C'est alors +qu'il me vint une idée dont vous admirerez certainement +la profondeur.</p> + +<p>Prendre à mon service et transporter dans mon +île des domestiques ordinaires était chose impossible. +Personne n'aurait voulu s'enfermer là, à la +condition de n'en sortir qu'avec ma permission. +J'avais besoin d'une famille assez persécutée pour +que cette réclusion lui parût un bienfait, et assez +honnête pour ne pas oublier le bienfaiteur. C'est +parmi les condamnés à mort que je cherchai le +phénix dont j'avais besoin.</p> + +<p>En moyenne, on peut compter que le bourreau +abat légalement environ cinq cents têtes par jour, +sur toute la surface du globe. Il y a du plus ou +du moins, selon les jours, mais enfin c'est la +moyenne. Naturellement, ceux qu'on pend, qu'on +roue, qu'on écartelle, qu'on empale et qu'on met +à la broche sont compris dans ce chiffre, mais non +pas ceux qu'on tue à coups de fusil sur le champ +de bataille au son des tambours et des trompettes, +et en criant: Vive le roi! ou Vive l'archiduc!</p> + +<p>Or, de cinq cents pauvres diables, vous m'accorderez +bien qu'un dixième au moins n'a rien fait +pour mériter la corde, le pal ou la guillotine. C'est +même bien peu, si l'on considère que la justice +française est la seule qui (de son propre aveu) ne +se trompe jamais. Il s'agissait donc de mettre la +main sur un de ces cinquante innocents et de lui +sauver la vie. Je remontai en ballon avec ma chère +Alice, et nous recommençâmes notre voyage de +circumnavigation autour du globe.</p> + +<p>Mais, dit Quaterquem en s'interrompant, si vous +voulez savoir le reste de l'histoire, faites venir +Acajou.</p> + +<p>Le nègre ne tarda pas à paraître et, sur l'invitation +de Quaterquem, continua en ces termes:</p> + +<p>«Moi nègre, fils de nègre. Grand-père roi du +Congo. Père enlevé par les blancs et fouetté, ce +qui fait pousser le coton et le café. Moi, Acajou, +bon nègre, né au Bayou Lafourche en Louisiane. +Content de vivre. Poisson salé pendant la semaine, +petit-salé le dimanche. Coups de fouet trois +fois par mois: moi rire du fouet, avoir bon dos, +peau dure, patience, et danser la bamboula tous +les soirs dans la belle saison.</p> + +<p>«A seize ans, moi très-content. Voir Nini. Aimer +Nini. Porter la hotte de Nini, le seau de Nini, le +balai de Nini. Obtenir la permission de balayer la +maison pour Nini. Moi danser tout seul avec Nini, +chercher querelle à mes amis pour Nini, boxer +pour Nini, avoir l'oeil poché pour Nini, prendre +du sucre et du café dans le buffet pour Nini en +l'absence des maîtres, danser sur la tête et les +mains pour amuser Nini, et demander à Dieu de +m'accorder Nini.</p> + +<p>«De son côté, Nini coquette. Nini dire à moi +que je l'ennuie. Nini rire avec Sambo, vanter Sambo, +bambouler avec Sambo, accepter le collier de +Sambo. Moi très en colère. Offrir belle robe à Nini, +et Nini abandonner Sambo. Moi demander Nini en +mariage et obtenir. Mariage fait. Moi très-heureux. +Nini petite femme à moi, Nini caresser le menton +d'Acajou, aimer Acajou, faire le bonheur d'Acajou. +Moi remercier bon Dieu et faire la nique à Sambo.</p> + +<p>«Sambo, lui, très-sombre, rien dire. Penser +beaucoup. Préparer trahison. Dénoncer Acajou au +maître, faire fouetter Acajou trois fois par semaine. +Peau d'Acajou tigrée comme peau de zèbre. Acajou +accusé de tout. Cheval boiteux, Acajou; chien de +chasse perdu, Acajou; argenterie volée, encore +Acajou, et toujours Acajou.</p> + +<p>«Grand malheur. Maître assassiné dans un bois, +près de sa maison. Qui a fait le coup? Sambo accuser +Acajou. Acajou bon nègre, pas savant, ne +pas savoir se défendre. Blancs arriver par troupes,—deux +ou trois cents à cheval, revolver à la ceinture. +Écouter Sambo. Croire Sambo, appeler le +juge Lynch. Saisir Acajou, lier les pieds et les +mains, apprêter corde avec noeud coulant, et engager +Acajou à plaider sa cause. Acajou bon nègre, +plus bête que méchant, rien dire, être condamné +à mort, avoir grand'peine, pleurer beaucoup, implorer +bon Dieu, penser à Nini qui nourrit petit +enfant d'Acajou, embrasser Nini, dire adieu à toute +la terre, maudire perfide Sambo, réciter dernière +prière, et s'apprêter à faire <i>couic! couic!</i> pendu par +le cou et remuant les jambes.</p> + +<p>«Tout à coup, entendre crier: Au feu! au feu! +blancs se disperser pour voir ce que c'est, et l'ange +du bon Dieu, massa Quaterquem, descendre du +ciel, couper liens, faire monter Acajou en ballon, +et rire du juge Lynch, à cinq cents pieds en l'air. +Pas plus de feu que sur la main. Blancs revenir +furieux, voir la corde d'Acajou coupée, tirer des +coups de fusil sur le ballon. Acajou rire de tout +son coeur. Acajou sauvé, massa Quaterquem revenir +la nuit suivante, emmener Nini et Zozo, l'enfant +de Nini. Acajou baiser les pieds de massa Quaterquem, +et offrir de le suivre au bout du monde. +Nini suivre Acajou et Zozo suivra Nini. Massa Quaterquem +alors transporter Acajou, Nini et Zozo +dans son île. Acajou très-content. Travailler, bêcher, +labourer la terre, panser les petits poneys +de massa Quaterquem. Nini faire la cuisine,—bonne +cuisine; Nini très-friande. Zozo tremper ses +petits doigts dans la sauce et barbouiller ses joues +de confitures. Nini très-contente, appeler Zozo polisson +et admirer Zozo. Acajou et Nini travailler +trois ou quatre heures par jour, pas davantage. +Jamais fouetté. Massa Quaterquem emmener Acajou +dans ses voyages. Acajou garder ballon. Acajou +donner sa vie pour massa Quaterquem.»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XI</h3> + +<h4>Deux chenapans.</h4> + + +<p>Après ce récit naïf, qui fit rire plus d'une fois +les assistants, Alice et Sita se retirèrent chacune +de son côté. Corcoran avait fait préparer le plus +bel appartement du palais d'Holkar pour son ami. +Au moment où Quaterquem se levait, le maharajah +le retint par le bras et lui dit:</p> + +<p>«Reste, j'ai besoin de toi. Prends ce cigare et +écoute-moi.»</p> + +<p>Il lui fit alors le récit de ce qui s'était passé dans +la journée et lui montra la lettre de Doubleface à +lord Henri Braddock.</p> + +<p>«Que ferais-tu à ma place? demanda-t-il enfin.</p> + +<p>—Si j'étais à ta place, répliqua son ami, je renoncerais +au bonheur de gouverner les hommes; +je placerais les cinquante millions de roupies (c'est +la somme que t'a léguée, je crois, ton défunt beau-père +Holkar) sur le trois pour cent français; je +garderais, comme argent de poche, cinq ou six +cent mille roupies en bonnes quadruples d'Espagne +bien sonnantes et trébuchantes; je prierais mon +ami et cousin Quaterquem de me céder la moitié +de son île et trois places dans son ballon, l'une +pour Mme Sita, l'autre pour moi, la troisième pour +le jeune Rama; je ferais mes adieux à mes loyaux +et fidèles sujets en termes nobles et attendris, enfin +je proclamerais la république avant mon départ +afin de laisser aux mains des Anglais un chat +aux griffes puissantes, dont on ne se rend pas +maître comme on veut.</p> + +<p>—C'est ce que je ferais, dit le maharajah en +secouant la tête, si j'étais Quaterquem; mais étant +Corcoran....</p> + +<p>—Oui, étant Corcoran et Breton, tu t'entêtes et +tu veux jouer un mauvais tour aux Anglais. Je +comprends cette idée, oh! oui.... mais alors si tu +as pris ton parti, pourquoi me demandes-tu conseil?</p> + +<p>—As-tu jamais lu, demanda Corcoran, l'histoire +d'Alexandre le Macédonien?</p> + +<p>—Un conquérant dont tous les historiens parleront, +que tous les imbéciles admireront, que +tous les voleurs de grands chemins copieront, et +qui rayonne comme un phare dans les ténèbres +de l'antiquité.</p> + +<p>—Et celle de Gengis Khan et de Tamerlan?</p> + +<p>—Deux braves qui ont fait couper plus de têtes +qu'un évêque n'en pourrait bénir en trois mille +ans, et qui ont acquis une gloire immortelle.</p> + +<p>—Parfait. Eh bien, moi, Corcoran, Malouin de +naissance, Français de nation, marin de profession, +échoué par hasard sur la côte de Malabar et devenu, +je ne sais comment, propriétaire de douze +millions d'hommes, je veux imiter et surpasser +Alexandre, Gengis Khan et Tamerlan; je veux +qu'il soit parlé de mon sabre aussi bien que de +leur cimeterre; je veux rendre la liberté à cent +millions d'Indiens, et s'il m'en coûte la vie, eh +bien, je serai heureux de mourir glorieusement, +tandis que tant de créatures humaines meurent +de faim, de soif, de fièvre, de misère, de choléra, +de goutte ou d'indigestion.</p> + +<p>«Et pour commencer, que dois-je faire de +M. George-William Doubleface, esq., qui m'espionne +pour le compte du gouvernement anglais, +et qui veut me faire assassiner par son digne ami +Baber?</p> + +<p>—Avant tout, il faut les confronter l'un avec +l'autre, et si la confrontation amène la conviction, +eh bien, cher ami, la potence n'est pas faite pour +les chiens.</p> + +<p>—Tu as raison.»</p> + +<p>Corcoran frappa sur un gong.</p> + +<p>«Ali, dis à Sougriva d'amener les prisonniers.»</p> + +<p>Ali obéit. Doubleface et Baber entrèrent l'un +après l'autre dans la salle, les mains liées derrière +le dos et suivis de douze soldats. Doubleface gardait +sa contenance impassible; Baber, plus humble +en apparence, paraissait néanmoins avoir fait +d'avance le sacrifice de sa vie.</p> + +<p>«Monsieur Doubleface, dit le maharajah, vous +connaissez le sort qui vous attend?</p> + +<p>—Je sais, dit l'Anglais, que je suis dans vos +mains.</p> + +<p>—Vous connaissez cette écriture?</p> + +<p>—Pourquoi le nier? la lettre est de moi.</p> + +<p>—Vous savez, je suppose, quel est le châtiment +des traîtres, des espions et des assassins?»</p> + +<p>L'Anglais ne sourcilla pas.</p> + +<p>«Avec la lettre que voilà, continua Corcoran, je +pourrais vous faire empaler et jeter à la voirie, +comme un chien, cependant je vous offre votre +grâce.... à une condition, bien entendu.</p> + +<p>—J'espère, dit Doubleface en se redressant, +que cette condition ne sera pas indigne d'un gentleman.</p> + +<p>—J'ignore, répliqua le maharajah, ce qui peut +être digne ou indigne d'un gentleman tel que vous; +mais enfin voici ma condition. Vous me donnerez +l'original des instructions de lord Henry Braddock, +ou si cet original n'existe plus, vous m'en donnerez +une copie exacte, certifiée par votre témoignage +et votre signature.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous m'offrez la vie à condition +que je déshonorerai mon gouvernement? Je +refuse.</p> + +<p>—Vous êtes libre. Sougriva, fais préparer la +potence.»</p> + +<p>Sougriva sortit avec empressement.</p> + +<p>«A nous deux maintenant, mon cher monsieur +Baber, continua Corcoran. Tu vois qu'il s'agit de +choses sérieuses. Sois sincère si tu veux que je te +pardonne.</p> + +<p>—Seigneur, dit Baber, qui se prosterna contre +terre, la sincérité est ma vertu principale.</p> + +<p>—Cela donne une fameuse idée de tes vertus +secondaires, continua Corcoran; mais, avant tout, +il faut que tu saches ce que l'Anglais, ton complice, +préparait contre toi, si tu avais réussi à +m'assassiner.»</p> + +<p>Et il lut à haute voix le passage de la lettre de +Doubleface, où celui-ci se déclarait prêt, aussitôt +que Corcoran aurait été tué, à faire exécuter Baber, +si c'était nécessaire.</p> + +<p>Cette lecture remplit de rage le coeur de l'Indou. +Ses yeux étincelants semblaient vouloir dévorer +l'Anglais.</p> + +<p>«Tu vois, reprit Corcoran, quels ménagements +tu dois à ce gentleman. Parle maintenant.</p> + +<p>—Seigneur, s'écria Baber, lumière incréée de +l'Éternel, image du resplendissant Indra, cet +homme m'a tenté. Par ses conseils, j'ai réuni +trente de mes anciens compagnons d'infortune, +obligés, comme moi, de fuir, dans les bois et +dans les déserts, la justice toujours incertaine des +hommes. C'est dans douze jours que nous devions +pénétrer dans le palais. Un corps d'armée commandé +par le major général Barclay et réuni, sous +prétexte de grandes manoeuvres militaires, à +quinze lieues de la frontière, devait faire son entrée +aussitôt après votre mort. En attendant, plusieurs +zémindars, liés par un traité secret avec les +Anglais, se tenaient prêts à saisir Bhagavapour, +la reine Sita, votre fils et vos trésors. Vous savez +tout. Je ne vous demande qu'une grâce, seigneur +maharajah, c'est, avant d'être pendu moi-même, +de voir pendre cet Anglais doublement traître envers +vous et envers moi.</p> + +<p>—Tu le détestes donc bien? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Ordonnez qu'on me délie les mains, s'écria +Baber, et qu'on me permette de l'étrangler moi-même.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12-141.png"></p> + + + + +<p>—C'est une idée, cela, dit Quaterquem.</p> + +<p>—Et même une assez bonne, continua le maharajah +en riant, et qui m'en suggéra une autre. +Monsieur Doubleface, connaissez-vous le maniement +du sabre?</p> + +<p>—Oui, dit amèrement l'Anglais, et si j'étais libre +et armé....</p> + +<p>—Oui, oui, j'entends, dit Corcoran en riant, +vous êtes de ceux qu'il n'est pas bon de rencontrer +au coin d'un bois. Eh bien, nous verrons demain +ce que vous savez faire ainsi que Baber. Les +conditions ne sont pas tout à fait égales, car vous +me paraissez bien supérieur à ce pauvre diable; +mais j'aurai soin d'égaliser les chances. Le combat +ne pourra pas durer plus d'une heure. Aussitôt +l'un des deux tué, je ferai grâce au survivant. +Si personne n'est tué, vous serez empalés +tous les deux.—Et maintenant, mes bons amis, +allez dormir, si vous pouvez.—Sougriva, tu me +réponds de ces deux chenapans sur ta tête.»</p> + +<p>Sougriva éleva les mains en forme de coupe, et +sortit emmenant ses prisonniers.</p> + +<p>«Maintenant, mon cher ami, dit Corcoran à +Quaterquem, nous sommes seuls. Toute l'Inde est +endormie ou va dormir. J'en ai fini avec les traîtres +et les espions, causons librement.»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XII</h3> + +<h4>Révélation inattendue.</h4> + + +<p>«Il me tardait, dit Quarterquem, d'être seul avec +toi.... Qu'as-tu donc pu faire aux Anglais pour exciter +leur bile à ce point? Partout où je vais, leurs +journaux te traitent comme un successeur de Cartouche +et de Mandrin, leurs espions surveillent +tes actions, leurs soldats vont marcher contre toi. +Ce matin, en passant au-dessus de Bombay, j'ai +vu des préparatifs immenses. Les canons se comptaient +par centaines, les voitures de toute espèce +par dizaines de mille, et, ce qui est plus significatif +encore, l'armée qu'on réunit contre toi n'est +composée, sauf sept régiments sikhs et gourkhas, +que de troupes européennes, c'est-à-dire de l'élite +de l'armée anglo-indienne. Assurément, je n'ai +pas de passion pour ce peuple orgueilleux et renfrogné; +mais il faut se supporter entre voisins.... +Tiens, permets-moi de me citer pour exemple. +J'avais autrefois, rue Mazarine, un portier de la +pire espèce, bourru, grognon, malfaisant. Passé +dix heures du soir il fermait sa.... c'est-à-dire ma +porte. Il ne l'ouvrait pas avant sept heures du matin. +Dans l'intervalle, s'il m'arrivait d'aller au +spectacle ou de m'attarder dans les rues, j'étais +forcé de coucher chez mes amis, et un soir, moins +heureux, j'ai couché au violon....</p> + +<p>—Mon ami, interrompit Corcoran, tu termineras +demain l'histoire de ton portier. Écoute les choses +sérieuses que je veux te dire et qui t'expliqueront +la haine des Anglais. Tu sais ou tu dois savoir +que je suis arrivé à l'empire, comme Saül, fils de +Kis, qui cherchait des ânesses et qui trouva un +royaume. Mes ânesses, à moi, c'était le fameux +manuscrit du Gourou-Karamta, soupçonné par +Wilson, signalé par Colebrooke, inutilement cherché +par vingt orientalistes anglais. Sur la route +j'ai rencontré Holkar et j'ai sauvé sa fille et son +royaume. Jusque-là, rien que de fort ordinaire; +mais voici un secret que je n'ai encore dit à personne, +secret terrible, secret redoutable qui peut +me coûter la vie ou me donner le plus beau trône +de l'Asie. C'est Holkar mourant qui me l'a confié, +en me faisant jurer que je vengerais sa mort.</p> + +<p>«Au temps où Bonaparte, général en chef de +l'armée d'Égypte, méditait la conquête de l'Inde, +il fit alliance avec Tippoo-Sahib, sultan de Mysore. +Celui-ci crut qu'il allait être secouru par la France; +ce qui précipita sa perte. Les Anglais, avertis par +leurs espions, se hâtèrent de l'attaquer dans Seringapatam, +sa capitale. Il fut tué pendant l'assaut.</p> + +<p>«Tippoo-Sahib, quoique musulman, était un +esprit fort, et mettait toutes les religions au service +de sa politique. Il avait eu l'adresse de créer +une immense société secrète qui s'étendait dans +tout l'Indoustan, et qui regardait l'extermination +des Anglais comme une oeuvre divine. Sa mort arrêta +une révolte générale qui était près d'éclater, +et pendant quelques années l'association dont il +était l'âme parut dissoute; mais un de ses serviteurs +fidèles, qui voulait le venger, révéla le secret +au père d'Holkar, qui dès lors devint le chef +réel et l'espoir des Indous.</p> + +<p>«Les Anglais, toujours sur leurs gardes, devinèrent +ses desseins et l'attaquèrent avant qu'il fût +prêt au moment où il allait conclure une alliance +avec le fameux Runjeet-Sing, qui devait les aborder +par le nord-ouest, pendant qu'il ferait révolter +le centre et le sud de l'Inde. Le grand malheur +de ce pauvre pays, c'est que, grâce à la variété +des races et des religions, qui se détestent mutuellement, +on y trouve facilement des traîtres. +Holkar trahi fut vaincu et tué avec deux de ses +fils. Runjeet-Sing reçut dix millions de roupies +pour rester neutre. Mais les Indous, indignés, ne +voulurent pas reconnaître d'autre chef que le +jeune Holkar, troisième fils du défunt, et les Anglais, +contents de ce premier succès, n'osèrent pas +pousser leur ennemi au désespoir. On lui prit la +moitié de ses États, cinquante millions de roupies, +et on lui donna pour surveillant le colonel Barclay, +celui qui vient de se signaler dans la révolte +des cipayes et qu'on a fait major général.</p> + +<p>—Oui, dit Quaterquem, et la révolte a éclaté, +et les cipayes ont été pendus, et Holkar a été tué, +comme l'avaient été avant lui son père et Tippoo-Sahib; +et toi, Corcoran, natif de Saint-Malo, tu +vas te faire trahir et tuer comme tes prédécesseurs. +Mon ami, tu es fou. Viens dans mon île; il +y a place pour deux. Nous y vivrons tranquillement +en jouant aux quilles en été et au billard en +hiver, ce qui est le vrai but de la vie. Et si mon +île te déplaît, j'en ai découvert une autre dans le +voisinage, presque aussi inaccessible et aussi belle +que la mienne. Je te l'offre.»</p> + +<p>Corcoran regarda quelque temps son ami sans +rien dire. Puis il haussa doucement les épaules:</p> + +<p>«Mon cher Quaterquem, quand je serais certain +d'échouer et d'être fusillé dans dix jours, je n'en +ferais pas moins ce que je fais. Mais ne me +prends pas pour un rêveur. Connais-tu cet autographe?</p> + +<p>—C'est la signature de Napoléon lui-même! +s'écria Quaterquem étonné.</p> + +<p>—Lis maintenant le titre de ce manuscrit.</p> + +<p>—«Liste des étapes de l'armée française, de +Strasbourg à Calcutta par voie de terre, écrite +sous la dictée de Sa Majesté Napoléon Ier, Empereur +des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la +confédération du Rhin, Médiateur de la confédération +Helvétique, et signée de la propre main de +Sa Majesté. Paris, 15 avril 1812.»</p> + +<p>—Cette note, mon ami, est écrite de la main +de M. Daru, intendant général de l'armée. Les +agents de Napoléon, Lascaris<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> entre autres, qui +parcourait la Syrie et le désert sous le nom de +Scheik Ibrahim, avaient d'avance éclairé la route +et préparé les peuples à de grands événements. +Dans les vastes plaines de la Mésopotamie, chez +les Wahabites, dans les montagnes de la Perse, du +Khoraçan et du Mazanderan, on savait que l'invincible +sultan Bounaberdi, le bras droit d'Allah, +allait jeter les Anglais à la mer, et tout le monde +était prêt à lui fournir des vivres, des bêtes de +somme et même des renforts, soit par obéissance +aux décrets d'Allah, soit par haine contre les Anglais; +car, il faut leur rendre cette justice, que +s'ils cessaient un instant d'être les plus forts dans +l'Inde, on les hacherait menu comme chair à +pâté.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Tous ceux qui ont lu le <i>Voyage en Orient</i> de M. de Lamartine +savent que Lascaris, ancien chevalier de Malte, attaché à +la personne de Napoléon et envoyé par lui en Orient après le +traité de Tilsit, est un personnage historique. Si Napoléon avait +vaincu les Russes et les Anglais, Lascaris serait aujourd'hui plus +célèbre que Talleyrand et Metternich.</p></blockquote> + +<p>Voici en résumé quel était le plan de Napoléon, +dont une copie fut remise au père d'Holkar par +un agent secret qui traversa toute l'Inde déguisé +en fakir:</p> + +<p>«Napoléon, partant de Dresde, alla rejoindre +son armée sur le Niémen. De là, pénétrant en Lithuanie, +il coupait en deux et prenait la grande +armée russe. (Il s'en fallut de quelques heures de +marche, comme tu sais, que ce plan ne réussît, +ce qui aurait mis Pétersbourg, Moscou et le czar +même à la discrétion de Napoléon). Ce premier +point obtenu, le reste était facile. Le czar rendait +sa part de Pologne, et l'Autriche la Gallicie. La +Pologne entière, remise sur ses pieds, montait à +cheval pour suivre Napoléon. Mais ne crois pas +qu'on laissât le czar sans compensation. Tu vas +voir quel présent on lui faisait! La Chine! Tu ouvres +de grands yeux. Mon ami, rien n'était plus +facile. La Chine est à qui veut la prendre. C'est +un grand corps sans âme. J'ai vu et je sais des +choses.... J'ai des projets pour l'avenir.... Napoléon +avait fort bien discerné, malgré la distance, +qu'un empire immense où tout est classé, étiqueté, +parafé, enregistré, où toutes les actions de +la vie sont prévues et toutes les heures du jour +employées par les rites, où cent mille Tartares à +cheval montent la garde autour du souverain et +suffisent pour épouvanter trois cent cinquante millions +d'hommes,—Napoléon, dis-je, savait bien +qu'un tel empire est la proie du premier venu. +C'est pourquoi il en offrait la moitié à son compère +Alexandre, mais la moitié seulement, et encore +était-ce le nord de l'empire, qui est froid et +rempli de steppes. Sans le dire, il se réservait le +reste, c'est-à-dire tout ce qui est au sud du fleuve +Hoang-Ho. A la Chine méridionale il ajoutait la +Cochinchine et l'Inde, de façon que tout le continent +de l'Asie eût été partagé entre ces deux maîtres, +Alexandre et Napoléon.</p> + +<p>«Naturellement, les Turcs, étant sur son passage, +auraient été les premiers sacrifiés. Pour +apaiser l'Autriche, qui devenait vassale, et surtout +pour l'opposer à la Russie, on lui faisait +aussi sa part, qui était la vallée du Danube, de la +source à son embouchure. Puis Napoléon, entraînant +sur ses pas la cavalerie hongroise et polonaise, +entrait dans Constantinople comme dans +un moulin. Tu sais qu'il a rêvé toute sa vie d'être +empereur de Constantinople. C'est ce qui l'a +brouillé avec le czar, qui faisait juste le même +rêve.</p> + +<p>«Il avait déjà la France et l'Italie; par son frère +Joseph il espérait avoir l'Espagne. Tanger, Oran, +Alger et Tripoli n'auraient fait qu'une bouchée. +L'Égypte l'attendait, le connaissant déjà, et l'isthme +de Suez, que M. de Lesseps perce aujourd'hui avec +tant de peine, eût été coupé en six mois. Déjà ses +ingénieurs avaient retrouvé les traces d'un vieux +canal maintenant ensablé et qui date sans doute +du feu roi Sésostris. Enfin, de gré ou de force, la +mer Méditerranée était à lui, et du haut de Gibraltar +les Anglais auraient vu passer ses flottes +sans pouvoir les arrêter au passage.</p> + +<p>—Qui t'a révélé tous ces beaux projets de Napoléon? +demanda Quaterquem, et de qui tiens-tu ces +confidences, qu'il n'a sans doute faites à personne?</p> + +<p>—Me prends-tu pour un romancier? répliqua +le maharajah. T'imagines-tu que je m'amuserais à +prêter à ce grand homme des idées de mon cru? +Sache d'abord que Napoléon a toujours été fort +mal connu jusqu'ici. Cet homme, qu'on a toujours +cru si positif, n'était au fond qu'un grand poëte +et un mathématicien distingué. Comme poëte, il +avait des fantaisies sans limites; comme mathématicien, +il enveloppait ses fantaisies d'une apparence +de précision et de calcul qui éblouissait +le sens commun des imbéciles.</p> + +<p>—Tu as probablement raison, dit Quaterquem; +mais encore une fois, qui t'a révélé les projets de +Napoléon?</p> + +<p>—Lui-même, mon cher ami; oui, lui-même, +car, outre la note que tu viens de voir, et qui fut +écrite par Daru sous la dictée du maître, il en est +une plus complète encore et plus secrète, pour +laquelle il n'a pas voulu emprunter la main d'un +secrétaire. Tiens, lis toi-même. Voici la dépêche à +Lascaris, son seul confident. M. de Lamartine, mal +informé, a cru que les Anglais avaient saisi les +papiers de Lascaris au Caire après sa mort. C'est +le consul anglais qui répandit ce bruit à dessein, +pour arrêter les recherches; mais ces papiers précieux +existent encore. Les voici. Lascaris mourant +avait chargé un ami de les porter au gouvernement +français; mais cet ami se voyant surveillé +et craignant les piéges de Mehemet-Ali, alors pacha +d'Égypte, s'enfuit à Suez, s'embarqua sur un bateau +ponté et, ne sachant à qui confier ce précieux +dépôt, fit voile vers l'Inde et le remit aux mains +d'Holkar lui-même.»</p> + +<p>La dépêche de Napoléon est si claire, si ferme, +si précise, a si bien prévu tous les incidents +qui pouvaient survenir, qu'on la reconnaîtrait +au style, quand la signature et l'écriture +même n'indiqueraient pas le véritable auteur.</p> + +<p>«Mais quel usage veux-tu faire des plans de +Napoléon?</p> + +<p>—Les exécuter, mon cher ami.</p> + +<p>—As-tu comme lui douze cent mille hommes +à ta disposition?</p> + +<p>—J'ai l'Inde, qui semble assoupie, mais qui +veille comme un boa constrictor, nonchalamment +étendue au soleil et prête à se jeter sur sa proie. +Songe que je suis aux yeux de ces pauvres gens +la onzième incarnation de Vichnou. Depuis deux +ans, des milliers de brahmines et de fakirs de +toute espèce annoncent sous main aux Indous que +Vichnou lui-même s'est incarné pour les délivrer. +On fait sur moi des légendes. On dit, et je +laisse croire, qu'il n'y a rien de plus utile, que +les balles s'aplatissent et que les sabres s'émoussent +en me touchant. Deux ou trois affaires, où +j'ai payé de ma personne et dont je me suis tiré +avec bonheur, m'ont fait une réputation incroyable. +Tu trouveras dans Bhagavapour cent personnes +qui jurent m'avoir vu, de leurs yeux vu, +jeter des flammes par la bouche et brûler le camp +des Anglais. D'autres m'ont vu mettre en fuite, à +coups de cravache, toute la cavalerie anglaise. +Plus ces histoires sont absurdes, plus on s'empresse +d'y croire. Ces pauvres Indous, en quête +d'un héros et d'un vengeur, se sont précipités +sur moi. Enfin si les Anglais avaient attendu encore +trois ou quatre ans, leur ruine était certaine, +car toute l'Inde aurait été en armes et sous +mes ordres.</p> + +<p>—Oui, mais ils connaissent tes desseins, et ils +vont te prévenir. Tu as vu la lettre de ce coquin +de Doubleface?</p> + +<p>—Celui-là du moins payera pour tous, dit Corcoran. +Demain matin, après déjeuner, je te promets +un spectacle amusant.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> + +<h4>De l'éducation et des manières de M. William<br> +Doubleface, esq.</h4> + + +<p>Le lendemain, dès huit heures du matin, Quaterquem +fut éveillé par un bruit de tambours et +de trompettes. Tout le peuple remplissait les rues +et les places de Bhagavapour. En même temps, +dans la grande cour du palais, piaffaient d'impatience +les chevaux arabes et turcs de Corcoran.</p> + +<p>Quaterquem interrogea l'un des serviteurs.</p> + +<p>«Seigneur, dit l'Indou, c'est le maharajah qui +donne une grande fête à son peuple.</p> + +<p>—De quelle fête veux-tu parler?</p> + +<p>—C'est aujourd'hui que nous allons voir pendre +l'Anglais.</p> + +<p>—Pauvre Doubleface!» dit Quaterquem.</p> + +<p>Il s'habilla en toute hâte, pour ne rien perdre +du spectacle qui se préparait. Corcoran l'attendait +déjà et le déjeuner était servi. Alice et Sita s'assirent +en face des deux amis.</p> + +<p>«Ne pourriez-vous pas, en ma faveur, lui faire +grâce et le renvoyer à Calcutta? dit Alice. C'est +un compatriote, après tout. Et vous, ma chère +Sita, ne ferez-vous rien pour ce malheureux qui +va périr?</p> + +<p>—Vichnou m'est témoin, dit la douce et charmante +fille d'Holkar, que j'ai le sang versé en +horreur; mais je croirais trahir Corcoran lui-même +si je lui demandais la vie de cet assassin.</p> + +<p>—Pour moi, dit Quaterquem, qui voudrais voir +pendre tous les traîtres de la création, je ne suis +pas fâché qu'on commence par celui-là.</p> + +<p>—Au reste, ajouta Corcoran qui s'était tu jusque-là, +il lui reste encore une planche de salut. +Qu'il s'y accroche, s'il le veut. Qu'il trahisse son +gouvernement après m'avoir trahi; une trahison +de plus ou de moins, pour un Doubleface, ce n'est +rien.»</p> + +<p>En même temps il ordonna qu'on fît venir le +prisonnier.</p> + +<p>Doubleface se présenta d'un air fier. Il était +suivi de Baber. Tous deux avaient les fers aux pieds +et aux mains.</p> + +<p>«Vous savez ce qui vous attend? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Je m'en doute, répondit l'autre.</p> + +<p>—Vous savez à quel prix vous pouvez sauver +votre vie et même votre liberté?</p> + +<p>—Je le sais. Pendez-moi.</p> + +<p>—Je suis fâché, dit Corcoran, que vous ayez +consenti à faire un pareil métier, car vous êtes un +brave.</p> + +<p>—Peuh! dit Doubleface, on fait le métier qu'on +peut. Si j'étais né fils aîné de lord, je serais général +d'armée, gouverneur de l'Inde, de Gibraltar +ou du Canada; je dirais en public des choses dénuées +de sens, et je serais applaudi comme un +politique de la plus haute volée; je chasserais le +renard avec tous les gentlemen du comté; je présiderais +tous les banquets, je porterais des toasts +à toutes les dames. Mais le sort ne l'a pas voulu. +Personne n'a connu mon père. Ma mère m'a élevé, +Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A +dix ans, j'ai été embarqué comme mousse sur un +navire qui allait chercher du café et du sucre à +l'île Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du +monde, j'ai appris sept ou huit langues sauvages, +et enfin, à bout de tout, ne sachant que faire pour +devenir un gentleman, je suis devenu chef de la +police à Calcutta. Lord Braddock m'a offert cette +mission, je l'ai acceptée. Je savais que je courais +le risque d'être pendu; j'ai joué la partie, je l'ai +perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant à trahir +celui qui m'emploie, non! Il faut avoir la probité +de son métier.</p> + +<p>—Bien! dit Corcoran. Je suis fixé. Pour toi, ami +Baber, je vais t'offrir, aussi bien qu'à cet Anglais, +un moyen de n'être pas pendu. A toi d'en profiter.»</p> + +<p>Et, se tournant vers l'escorte:</p> + +<p>«Qu'on les conduise tous deux dans le cirque +des Éléphants,» dit-il.</p> + +<p>Cet ordre fut promptement exécuté.</p> + +<p>Tout le monde sait que le cirque des Éléphants, +de Bhagavapour, si célèbre dans tout l'Indoustan, +a été construit par les ordres et sur les plans du +célèbre poëte Valmiki, auteur du Ramayana, et +architecte distingué.</p> + +<p>C'est une enceinte en briques, parfaitement +lisse à l'extérieur, mais qui enferme à l'intérieur +un vaste amphithéâtre, assez semblable à ceux des +cirques romains. Les places les plus basses et en +même temps les plus recherchées du public sont +élevées de dix-huit pieds au-dessus de l'arène, +qui en est séparée par une seconde enceinte de +poteaux énormes et si rapprochés l'un de l'autre, +qu'aucun homme, si mince qu'il soit, ne pourrait +se glisser dans les interstices.</p> + +<p>C'est là que devait avoir lieu, à la grande joie +du peuple de Bhagavapour, le combat de Baber +et de Doubleface. Le vainqueur, suivant l'arrêt de +Corcoran, devait avoir la vie sauve.</p> + +<p>Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, éclairait +cette scène imposante. Tout le peuple de +Bhagavapour, assis sur les gradins de l'amphithéâtre, +attendait avec curiosité l'ouverture de la +fête qui lui avait été promise. Hommes et enfants +mangeaient, buvaient et riaient en pensant à la +grimace que le malheureux Anglais ne pouvait +manquer de faire à son dernier soupir.</p> + +<p>Pour calmer un peu l'impatience de la foule, +on lâcha d'abord un éléphant sauvage, pris l'avant-veille +dans la forêt, et on le plaça entre trois +éléphants apprivoisés, dont l'un à sa droite, le +second à sa gauche et le troisième par derrière, +le poussaient et le frappaient à coups de trompe +pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. La mine +piteuse du pauvre sauvage, ainsi malmené et +dressé sous les yeux de quarante mille personnes, +était un spectacle étrange et réjouissant. Hélas! +pauvre éléphant! il avait été, lui aussi, victime +d'une trahison. Une jeune éléphante apprivoisée +l'avait, par ses coquetteries, amené dans le piége, +et maintenant il excitait la risée des hommes.</p> + +<p>Mais on se lassa bientôt de ce vaudeville, et l'on +commença à réclamer le drame.</p> + +<p>«L'Anglais! l'Anglais! le traître! Baber! Baber!» +demandèrent mille voix.</p> + +<p>Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran +entra dans l'amphithéâtre à cheval. A sa droite +s'avançait son ami Quaterquem. A sa gauche +Louison et Moustache, Alice et Sita n'avaient pas +voulu assister au combat et étaient demeurées +dans le palais d'Holkar. Garamagrif, trop sauvage +encore pour être lâché en public, les gardait.</p> + +<p>Corcoran monta d'un pas lent et majestueux les +trois marches qui le séparaient du trône et fit asseoir +près de lui son ami. Louison s'étendit à ses +pieds d'un air gracieux et ennuyé. Le jeune Moustache +se coucha entre les pattes de sa mère.</p> + +<p>Au même instant, le maharajah fit un signe, +et l'on amena les deux prisonniers devant lui.</p> + +<p>«Vous connaissez les conditions du combat, +dit-il. Vous n'avez que le choix de les accepter +ou d'être empalés.</p> + +<p>—Lumière incréée des mondes, s'écria Baber +en élevant vers le ciel ses mains chargées de chaînes, +sublime incarnation de Vichnou, tout ce que +ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig-Véda.»</p> + +<p>Doubleface ne dit rien, mais fit signe qu'il consentait +à tout plutôt que d'être empalé.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> + +<h4>La mort d'un coquin.</h4> + + +<p>«Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous +avez le poignet solide?»</p> + +<p>L'Anglais fit un signe affirmatif.</p> + +<p>«Vous avez les reins solides?»</p> + +<p>Même signe.</p> + +<p>«Vous connaissez le maniement du sabre?</p> + +<p>—Oui, dit encore Doubleface.</p> + +<p>—Très-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, +quelle est l'arme que tu préfères?</p> + +<p>—Seigneur, répliqua Baber, ma religion me +défend de verser le sang des hommes, mais elle +me permet de les étrangler.</p> + +<p>—Eh bien, homme pieux, tes désirs et ceux +de ce gentleman vont être satisfait. Qu'on donne +à Doubleface un sabre de Damas de la plus fine +trempe, et à Baber une corde terminée par un +noeud coulant, et que chacun des deux s'escrime +aux dépens de son voisin! Surtout, qu'ils n'oublient +pas qu'il est maintenant neuf heures du +matin, et qu'à dix heures l'un des deux doit être +tué, sans quoi ils seront tous deux empalés.»</p> + +<p>Ce n'est pas sans motifs que Corcoran faisait +donner aux deux combattants des armes si différentes. +Si le sabre était une arme terrible dans la +main de l'Anglais, le noeud coulant n'était pas +moins dangereux dans les mains de l'agile et souple +Baber, ancien chef des Étrangleurs de Goualior. +La lutte était donc incertaine.</p> + +<p>Enfin on mit les deux combattants en liberté.</p> + +<p>A première vue, on aurait eu peine à deviner +quel serait le vainqueur. L'Anglais, haut de cinq +pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement +campé sur ses reins, ressemblait à une tour inébranlable. +On lisait dans ses yeux le calme de la +force et le mépris absolu de son adversaire. Évidemment +il s'attendait à le couper en deux du +premier coup de sabre. Ce fut l'opinion de Corcoran +lui-même, et tous les Indous, qui haïssaient +profondément l'Anglais, furent alarmés en voyant +sa contenance impassible et pleine de confiance.</p> + +<p>De son côté, Baber n'était pas un homme à dédaigner. +Moins grand que Doubleface et plus mince, +il paraissait et il était réellement très-inférieur en +force physique. Ses bras et ses jambes étaient +maigres, sa poitrine étroite et osseuse. Ses yeux +mêmes, fauves comme ceux du léopard, exprimaient +la ruse plus que le courage; sa ressource +principale était une agilité prodigieuse. Il se couchait, +se relevait, bondissait comme le tigre, dont +on lui avait donné le nom.</p> + +<p>Enfin Corcoran regarda sa montre et dit:</p> + +<p>«Allez.»</p> + +<p>A ce signal, les deux adversaires, éloignés environ +de cinquante pas, s'avancèrent l'un sur +l'autre.</p> + +<p>Baber commença l'attaque. Il partit en bondissant +et s'élança sur son adversaire, comme s'il +eût voulu le prendre corps à corps; mais ce n'était +qu'une feinte. Au moment de lancer un noeud +coulant, il fit un bond de côté.</p> + +<p>Doubleface reçut cette attaque avec sang-froid. +Il pivota brusquement sur lui-même, évita le +noeud coulant et assena un coup de sabre épouvantable +sur la tête de l'Indou. S'il l'eût atteint, +le crâne du malheureux Baber aurait été fendu en +deux et, avec le crâne, le nez et le menton; mais +Baber n'était pas homme à se laisser surprendre.</p> + +<p>D'un saut en arrière il se mit hors de portée, +puis il s'enfuit avec la vitesse d'un cerf poursuivi +par le chasseur, et fit le tour de l'arène.</p> + +<p>Doubleface ne douta plus de sa victoire. Il le +suivait de près et allait l'atteindre, lorsqu'un obstacle +imprévu l'arrêta dans sa course.</p> + +<p>Baber, tout en feignant de fuir et de se laisser +atteindre, calculait soigneusement la distance qui +le séparait de son adversaire et le regardait par-dessus +l'épaule.</p> + +<p>Quand il crut le moment venu, il se retourna +et lança son noeud coulant.</p> + +<p>Doubleface vit venir le noeud et l'évita fort +adroitement. La corde, qui devait le saisir et l'étrangler, +manqua le but et vint s'enrouler autour +de son pied droit.</p> + +<p>Il tomba.</p> + +<p>Aussitôt Baber s'arrêta pour dégager sa corde +et la mettre autour du cou de l'Anglais; mais +Doubleface se releva promptement et lui lança un +second coup de sabre, aussi inutile que le premier.</p> + +<p>L'Indou s'était déjà mis hors de portée.</p> + +<p>Le combat dura quelque temps sans succès marqué +de part et d'autre. L'Anglais, dans un combat +corps à corps, eût été d'une supériorité éclatante; +mais Baber était insaisissable.</p> + +<p>Cependant une demi-heure s'était écoulée déjà. +Le soleil montait rapidement sur l'horizon, et la +chaleur devenait insupportable. Baber, accoutumé +dès sa naissance au climat brûlant de l'Inde, ne +paraissait pas en souffrir; mais Doubleface ruisselait +de sueur. Évidemment, si le combat se prolongeait +encore pendant un quart d'heure, il était +certain de sa défaite. Il résolut donc de faire un +effort suprême.</p> + +<p>«Lâche coquin! cria-t-il, tu n'oses pas m'attendre!»</p> + +<p>Mais cette insulte ne parut pas émouvoir beaucoup +Baber.</p> + +<p>«Qui t'empêche de courir?» répliqua-t-il.</p> + +<p>Au même instant, Doubleface s'élança le sabre +nu, l'accula, par deux ou trois feintes bien ménagées, +dans un coin de l'enceinte et lui assena +un tel coup de sabre, que tous les spectateurs +crurent que la dernière heure de l'Indou avait +sonné.</p> + +<p>Mais le jongleur était déjà hors d'atteinte; avec +la prestesse et l'agilité d'un singe, il avait grimpé +le long d'un des poteaux de l'enceinte et, assis à +son sommet, regardait tranquillement son adversaire.</p> + +<p>Tous les spectateurs applaudirent à ce brillant +tour de force. Doubleface, irrité et pressé de décider +l'affaire, essaya d'imiter et de poursuivre +Baber.</p> + +<p>Il prit donc son sabre avec les dents et commença +à grimper lui-même le long du poteau.</p> + +<p>Mais cette idée lui fut fatale.</p> + +<p>Baber, qui l'observait, lança, tout à coup le noeud +coulant sur le malheureux Doubleface, puis tirant +brusquement la corde à lui, il lui causa une si +vive douleur, que l'Anglais lâcha prise et resta +suspendu en l'air et étranglé.</p> + +<p>Ce fut la fin du combat. Tout le peuple de Bhagavapour +battit des mains à ce trait d'adresse et +de sang-froid, et Baber, triomphant, traîna son +ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait +traîné Hector autour des remparts de Troie.</p> + +<p>«C'est bien, dit Corcoran. Tu vas avoir ta +grâce, ami Baber. Et maintenant, Sougriva, fais +enterrer ce pauvre Doubleface. De son vivant, +c'était un misérable traître, un espion, le rebut de +l'espèce humaine. Il est mort, paix à ses cendres!»</p> + +<p>Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations +du peuple de Bhagavapour, qui admirait +sa justice et sa clémence.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13-169.png"></p> + + + +<p>Là, sans délai, il écrivit la dépêche suivante:</p> + + +<p><i>A lord Henri Braddock, gouverneur général de +l'Indoustan, à Calcutta.</i></p> + +<p>Bhagavapour, 16 février 1860.</p> + +<p>«Les relations de bon voisinage et d'amitié qui +ont toujours subsisté et qui, je l'espère, subsisteront +toujours entre mon gouvernement et celui +de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous +avertir d'un incident fâcheux qui aurait pu exciter +des susceptibilités réciproques; Votre Seigneurie +me rendra cette justice, que je n'ai pas ajouté +foi à de misérables calomnies, et que j'ai puni le +calomniateur comme il le méritait.</p> + +<p>«Un certain Scipio Ruskaërt, se disant sujet +prussien et protégé anglais, muni d'une lettre de +recommandation (fabriquée sans doute par un +faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander +aide et protection, sous prétexte d'études +scientifiques sur la flore et la faune des monts +Vindhya.</p> + +<p>«Sur la foi de sir John Barrowlinson, à qui le +monde savant doit, je le sais, tant de reconnaissance, +mais qui a été en cette occasion la dupe +d'un scélérat insigne, j'ai fait à ce Ruskaërt l'accueil +le plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a +payé de la plus noire ingratitude.</p> + +<p>«Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe +de la lettre que ce Ruskaërt, dont le véritable +nom est, paraît-il, Doubleface, Votre Seigneurie, +dis-je, sera sans doute indignée de l'abus qu'un +tel misérable a prétendu faire de son nom, et des +instructions déshonorantes qu'il a osé prêter à +Votre Seigneurie. Je me hâte de dire que mon indignation +d'une si lâche calomnie a prévenu le +mépris de Votre Seigneurie, et que ce Doubleface +qui, d'ailleurs, n'a pas nié son titre de chef de la +police politique de Calcutta, vient de recevoir le +châtiment que méritaient son crime et l'usage +qu'il faisait du nom respecté de Votre Seigneurie. +En d'autres termes, il a été pendu.</p> + +<p>«Votre Seigneurie, mylord, pourra lire dans le +<i>Moniteur de Bhagavapour</i>, que je prends soin de lui +faire adresser moi-même, tous les détails de la +pendaison. La trahison de Doubleface était si +odieuse, et d'ailleurs si bien prouvée par son propre +aveu, que je n'ai pas cru nécessaire de suivre +en cette affaire les règles ordinaires d'une lente +procédure.</p> + +<p>«Je dois prévenir Votre Seigneurie qu'on a saisi +dans les papiers de Doubleface une liste fort exacte +et fort bien faite de toutes les ressources financières +et militaires de mon royaume.</p> + +<p>«Naturellement je n'ai pas cru nécessaire de +joindre cette note si précieuse à la présente dépêche, +et je crois que Votre Seigneurie approuvera +ma réserve et ma discrétion.</p> + +<p>«Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait +en sa sainte garde.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«<span class="sc">Corcoran</span>, maharajah.</p> + </div> </div> + +<p>«Donné en mon palais de Bhagavapour, ce jourd'hui, +5 février 1860 de l'ère chrétienne, l'an trois +cent trente-trois mille six cent neuvième de la +dixième incarnation de Vichnou, et de notre règne, +la troisième.»</p> + +<p>«C'est une déclaration de guerre, dit Quaterquem +après avoir lu la dépêche, et tes préparatifs +ne sont pas faits.</p> + +<p>—De toute façon la guerre était inévitable, répliqua +Corcoran. Tu l'as vu toi-même, leur armée +est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra. Pardonner +à ce coquin, c'était reculer. Je ne me suis +soutenu jusqu'ici qu'à force d'audace; eh bien, je +continuerai.</p> + +<p>—As-tu des alliés?</p> + +<p>—J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux +ou trois ans. A présent, rien n'est prêt. La dernière +révolte des cipayes a fait fusiller tout ce +qu'il y avait de plus énergique et de plus résolu. +Il faut attendre une génération nouvelle, ou que +ce peuple amolli et épouvanté ait oublié les vieux +massacres.»</p> + +<p>Quaterquem se frappa le front.</p> + +<p>«J'ai une idée, dit-il, qui peut te donner avant +trois mois un puissant et redoutable allié. Dans ce +cas, non-seulement tu seras sauvé, mais tu seras +maître de l'Inde.</p> + +<p>—Quel est cet allié?</p> + +<p>—Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; +on pourrait nous entendre.»</p> + +<p>Et il dit tout bas un nom à l'oreille de Corcoran, +qui tressaillit.</p> + +<p>«J'y ai bien pensé, répliqua le maharajah après +un instant de silence; mais il y a si loin! La traversée, +aller et retour, durera au moins quatre +mois. Et qui envoyer d'ailleurs?</p> + +<p>—Tu oublies mon ballon, dit Quaterquem, qui +fait trois cents lieues à l'heure, et qui va tout +droit comme une flèche, sans connaître les mers, +les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons +représenter <i>Guillaume Tell</i>. Demain, tu auras +une audience. Après-demain, nous serons de retour. +Sougriva et Louison gouverneront le royaume +en ton absence.</p> + +<p>—Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux +me rendre un service signalé. Emmène-moi dans +ton ballon, et montre-moi le camp anglais et le +mien. Fais tes adieux à Sita; je vais faire les miens +à Alice. Nous partirons dans une heure.... Qu'on +appelle Acajou.</p> + +<p>—Bien,» répondit Quaterquem.</p> + +<p>Le grand nègre parut.</p> + +<p>«Acajou,» dit Quaterquem, prépare le ballon.</p> + +<p>Le nègre fit un saut de joie.</p> + +<p>«Moi voir Nini et Zozo! Bon maître, massa Quaterquem!</p> + +<p>—Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et +Zozo à la fin de la semaine; aujourd'hui, nous +avons d'autres affaires.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XV</h3> + +<h4>Une plaisanterie d'Acajou.</h4> + + +<p>Les préparatifs du long voyage que Corcoran allait +entreprendre avec son ami Quaterquem durèrent +toute la journée. Il ne s'agissait pas, on se +l'imagine de reste, d'emballer des vêtements ou +des vivres, mais de cacher aux Mahrattes le départ +du maharajah. Il fut donc résolu qu'on attendrait +la nuit pour partir et que Sougriva seul +en serait informé. Corcoran ne voulut pas même +faire ses adieux à Sita, de peur de lui causer quelque +inquiétude. Par bonheur, la nuit était fort +sombre, et les deux amis, aidés du nègre Acajou, +purent s'élever dans les airs sans être aperçus de +personne.</p> + +<p>Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra +connaître sans doute la forme et le moteur de ce +ballon merveilleux.</p> + +<p>Je suis forcé d'avouer (et, quelque question +qu'on fasse, je ne pousserai pas l'indiscrétion plus +loin) qu'il ne m'est pas permis de révéler le secret +de cette admirable machine. Je puis dire seulement +qu'après avoir longtemps étudié le secret +du vol des oiseaux, l'inventeur reconnut, comme +l'a fait plus tard le célèbre M. Nadar, la justesse +du principe: <i>Plus lourd que l'air</i>, et qu'il abandonna +complétement l'usage du gaz hydrogène et +de ces immenses enveloppes qui offrent tant de +prise au vent. En deux mots, la forme de son ballon +(j'emploie ce mot impropre) n'est pas autre +chose que celle de la frégate, le plus rapide de +tous les oiseaux, qui franchit en quelques heures +quinze cents lieues de mer. Quant au moteur, je +dois à mon ami Quaterquem de garder le secret +aussi longtemps qu'il jugera nécessaire de le garder +lui-même<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Le Mémoire adressé par Quaterquem à l'illustre Académie +des sciences subsiste encore à l'Institut dans les cartons de l'Académie. +Il porte le numéro 719, et le rapporteur, le savant et +célèbre M. Bernardet, a daigné écrire de sa main l'apostille suivante: +«<i>L'auteur devrait être envoyé à Charenton.</i>»</p></blockquote> + +<p>Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphère +transparente permettaient de voir et d'admirer +jusqu'aux moindres détails du paysage. +Quaterquem, assis au gouvernail à côté de son +ami, se guidait au moyen des étoiles, aussi sûrement +qu'un marin sur l'océan au moyen de la +boussole, et désignait de la main les fleuves et les +vallées.</p> + +<p>«Tu entends le bruit de la rivière qui coule +entre ces deux chaînes de montagnes? La reconnais-tu? +C'est la Nerbuddah. La montagne de +droite est l'une des Ghâtes. Celle de gauche, qui +s'élève vers nous toute couverte de forêts sombres, +appartient à la chaîne des monts Vindhya.... +Entends-tu ce murmure, composé de vingt millions +de voix d'hommes, de quadrupèdes, d'oiseaux +et d'insectes? C'est l'harmonie du globe terrestre +qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement +sourd qui domine toutes les autres voix, +c'est le rugissement rauque du tigre. Cette masse +sombre que l'on distingue à peine, et qui paraît se +remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau +d'éléphants qui galopent dans une rizière, écrasant +tout sous leurs pieds.</p> + +<p>—Il s'agit bien d'éléphants, interrompit Corcoran; +j'ai hâte d'arriver au camp.</p> + +<p>—Rien de plus facile.»</p> + +<p>Quaterquem fit mouvoir un léger ressort. Le gouvernail +obéit à sa main comme un enfant docile +à la voix de son maître. En cinq minutes, le ballon +plana au-dessus d'un camp retranché, entouré de +fortes palissades et garni de cent cinquante canons.</p> + +<p>La Frégate s'abattit aussitôt. Quaterquem jeta +l'ancre dans un palmier gigantesque, et Corcoran +descendit avec une échelle de cordes jusqu'à terre.</p> + +<p>«Attends-moi, dit le maharajah.... Je serai de +retour dans une heure.»</p> + +<p>En même temps il s'avança sans être remarqué +des sentinelles (car il était descendu dans l'enceinte +même du camp) et se dirigea vers la tente +du général Bondocdar-Akbar, communément appelé +Akbar, c'est-à-dire le Victorieux, à cause de +ses anciennes défaites.</p> + +<p>Akbar était assis sur un tapis. Autour de lui ses +principaux officiers fumaient en silence.</p> + +<p>«Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez-vous reçu +des nouvelles du maharajah?</p> + +<p>—Non, dit Akbar.</p> + +<p>—Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour.</p> + +<p>—Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar.</p> + +<p>—Cependant les Anglais s'avancent et vont nous +attaquer avant trois jours. Le maharajah le sait-il?</p> + +<p>—Le maharajah sait tout, dit encore Akbar.</p> + +<p>—S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous?»</p> + +<p>A ces mots Corcoran entra.</p> + +<p>«Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder?» demanda-t-il +d'une voix forte.</p> + +<p>Aussitôt tous les assistants se prosternèrent, la +paume des mains élevée vers le ciel.</p> + +<p>«Le maharajah est partout et voit tout, dit +Corcoran. Il est l'oeil droit de Brahma sur la terre. +Il punit la lâcheté. Il devine la trahison.</p> + +<p>—Grâce! grâce! seigneur! s'écria Hayder, qui +s'attendait à être empalé.</p> + +<p>—Qui doute de moi a mérité de périr, dit Corcoran. +Mais je te fais grâce, Hayder. Tu vas quitter +l'armée. Je ne veux avec moi que des hommes qui +sachent bien que Brahma m'a donné sa force et sa +puissance.»</p> + +<p>Hayder sortit tout tremblant et reprit dès le soir +même la route de Bhagavapour.</p> + +<p>Après cet exemple qu'il jugea nécessaire, Corcoran +se fit rendre compte de la situation de l'armée +et des approvisionnements; il se montra aux +soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il +était au camp, toute l'armée poussa de longs cris +de joie et alluma des torches pour éclairer sa +marche.</p> + +<p>«Longue vie au maharajah! Longue vie au +successeur d'Holkar, au dernier des Raghouides!</p> + +<p>—C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux +s'éteignent. Que tout le monde rentre sous les +tentes!»</p> + +<p>Il fut obéi sur-le-champ. Son apparition qui tenait +du miracle, car aucune sentinelle ne l'avait +vu pénétrer dans le camp, fortifia l'opinion déjà +répandue qu'il était la dixième incarnation de +Vichnou sur la terre.</p> + +<p>Dès que le silence et l'obscurité eurent succédé +de nouveau au tumulte et à l'éclat des torches, le +maharajah alla rejoindre ses compagnons, et, +grâce à l'échelle de cordes, remonta aisément dans +le palmier d'abord, puis dans la Frégate.</p> + +<p>«Je viens de faire une belle peur à un pauvre +diable, dit le maharajah, et il raconta la scène qui +s'était passée dans la tente.</p> + +<p>—Quel singulier plaisir peux-tu trouver à gouverner +des traîtres et des poltrons? demanda Quaterquem. +Quelque jour ces gens-là te tireront des +coups de fusil par derrière.</p> + +<p>—Ah! mon cher ami, dit Corcoran, c'est un dur +métier que de gouverner les hommes; mais je ne +connais personne qui s'en soit dégoûté.</p> + +<p>—Et Charles-Quint?</p> + +<p>—Bah! un pauvre diable d'empereur qui mangeait +trop, qui avait la goutte et des indigestions +continuelles.</p> + +<p>—Et Dioclétien?</p> + +<p>—Il avait peur d'être étranglé ou empoisonné +par son gendre Galérius,—un beau nom de coquin.... +Mais c'est assez causé des anciens et des +modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur +camp ne doit pas être éloigné d'ici. Au rapport de +mon fidèle Akbar, ils sont à vingt-trois lieues au +sud-est, sur une petite colline qui s'avance en +forme de presqu'île dans la vallée du Kérar.»</p> + +<p>Quaterquem obéissait, lorsqu'un grand éclat de +rire, parti de l'arrière de la Frégate, attira leur +attention.</p> + +<p>Acajou riait de toutes ses forces en contemplant +un objet caché dans l'ombre.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? demanda sévèrement Quaterquem.</p> + +<p>—Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou en +continuant de rire, vous pas fâché; vous bien +rire. Acajou bon nègre, joué bon tour.»</p> + +<p>Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il +l'apporta, malgré tous ses efforts, sous les yeux +de son maître. A la clarté de la lampe on reconnut +Baber.</p> + +<p>L'Indou avait la bouche bâillonnée et les mains +liées derrière le dos. Quant aux jambes, qui avaient +été serrées aussi par une forte corde, l'Indou, +jongleur et funambule de son métier, était parvenu +à les dégager.</p> + +<p>«Quel vilain gibier as-tu apporté là? dit Quaterquem.</p> + +<p>—Vous comprendre, massa Quaterquem. Si +vilain gibier embarrasser bon maître, Acajou jeter +vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon gibier, +pas méchant du tout.</p> + +<p>—Est-ce qu'il a voulu s'introduire encore dans +la Frégate? demanda Corcoran. En ce cas, jette-le +par-dessus le parapet. Je ne fais grâce qu'une fois.</p> + +<p>—Non, non, massa, interrompit vivement Acajou. +Moi l'avoir vu battre avec Doubleface. Baber +étrangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou +content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre +Baber sur la route, demander la recette +pour étrangler les Anglais. Baber impoli pas vouloir +donner. Moi, bon nègre, pas méchant du +tout, abattre Baber d'un coup de poing; Baber +vouloir mordre et égratigner Acajou, arracher +cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou +très-bon. Acajou retourner Baber, arracher la +corde à Baber, attacher les mains de Baber, les +pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans +un coin de la Frégate, vouloir apporter Baber à +Nini pour amuser Zozo.</p> + +<p>—Que le diable t'emporte avec ton Baber et +ton Zozo, dit Quaterquem impatienté. Qu'allons-nous +faire de ce mauvais drôle? On ne peut pas +le jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma +Frégate malgré lui. Le garder n'est pas sûr. Le +déposer nous retardera. Au diable le Baber!»</p> + +<p>Ces réflexions étaient faites en français, langue +inconnue à Baber, mais il voyait assez sur le visage +de Quaterquem que sa présence gênait fort +les voyageurs.</p> + +<p>Quant à Corcoran, le coude appuyé sur son genou, +le menton dans la main, les yeux fixés à l'horizon, +il réfléchissait. Tout à coup il prit son +parti.</p> + +<p>«Délie-moi ce Baber,» dit-il.</p> + +<p>Acajou hésita.</p> + +<p>«Massa, dit-il, mauvais, délier Baber. Mauvais, +très-mauvais. Chien galeux, Baber! Baber poignarder +Acajou, quand Acajou aura dos tourné.</p> + +<p>—Obéis, dit le maharajah. Cela t'apprendra à +ne plus recueillir les chiens galeux dans ta Frégate +et à ne plus chercher des joujoux pour monsieur +Zozo.»</p> + +<p>Acajou obéit. Baber, délié, se jeta aussitôt aux +pieds de Corcoran. Le maharajah le regarda d'un +air sévère.</p> + +<p>«Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai?» demanda-t-il.</p> + +<p>Baber, qui n'avait pas compris un mot du récit +d'Acajou, raconta de la même façon que le nègre +ce qui était arrivé.</p> + +<p>«C'est bien, dit le maharajah. Si je te dépose à +terre, quel métier vas-tu faire pour vivre?</p> + +<p>—Seigneur, répliqua Baber sans s'émouvoir, +quel métier pourrais-je faire, excepté celui que +j'ai déjà fait?</p> + +<p>—C'est-à-dire que tu vas encore attendre les +voyageurs au coin des bois.»</p> + +<p>Baber fit un signe affirmatif.</p> + +<p>«Tu sais, continua Corcoran, que si je te reprends +dans l'exercice de ta profession, je te ferai +pendre.</p> + +<p>—Seigneur, on ne change pas de profession à +mon âge. J'ai cinquante-cinq ans passés. Mais je +ne demeurerai pas dans vos États, j'irai à Bombay, +où je suis encore peu connu.</p> + +<p>—As-tu peur de la mort?</p> + +<p>—Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le +sein de Brahma, père de toutes les créatures! C'est +bien mal me connaître.»</p> + +<p>Baber sourit d'un air superbe, et, saisissant un +couteau que le nègre portait à la ceinture, il l'enfonça +froidement dans sa propre cuisse. Le sang +jaillit à flots.</p> + +<p>«Malheureux! s'écria Corcoran en lui arrachant +le couteau.</p> + +<p>—Seigneur maharajah, dit Baber, ceci n'est +rien. Vingt fois, à la foire de Bénarès, pour acquérir +une réputation de piété et gagner une douzaine +de roupies, je me suis fait enfoncer un crochet de +fer dans le flanc. Voyez mon corps couvert de plus +de cinquante cicatrices. Il n'y a peut-être pas six +de ces blessures qui n'aient été volontaires<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Tout le monde sait que ces exemples de courage et de patience +sont assez communs parmi les fakirs de l'Inde.</p></blockquote> +<p>Tout en parlant, il étanchait le sang et bandait +sa blessure avec une serviette que le nègre épouvanté +lui donna.</p> + +<p>«Massa, dit Acajou, mettre à terre ce scélérat. +Moi pas vouloir l'emmener dans notre île. Baber +manger Nini et Zozo!</p> + +<p>—Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veux-tu +gagner cent mille roupies et te venger des Anglais?»</p> + +<p>A cette question, l'Indou sourit à la façon des +tigres.</p> + +<p>«Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. +Les roupies sont de trop.</p> + +<p>—Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air +d'aimer la vengeance comme mon petit Rama aime +les confitures. Mais pour plus de sûreté, je veux +y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en +contient deux mille.</p> + +<p>—Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, +cette confiance m'honore; mais je ne veux rien recevoir +de vous avant de vous avoir rendu service. +Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou +est sorti du lotus de Brahma, et Siva du lotus +de Vichnou, jamais homme plus généreux que +vous n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice +et vous pardonnez. Oui, j'ai menti, j'ai volé, +j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il n'en +faudrait faire pour que la voûte du ciel se brisât +en éclats et m'écrasât sous ses débris; mais je suis +à vous désormais tout entier et pour votre vie +entière. Baber n'a jamais eu de maître. Il en aura +un désormais.</p> + +<p>—D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda +Quaterquem, qui n'entendait pas l'hindoustani, +mais qui regardait avec étonnement les gestes +passionnés de Baber.</p> + +<p>—De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran +en français, pour n'être pas compris de l'Indou. +Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi. Désormais +il me sera dévoué; je m'y connais.</p> + +<p>—A peu près comme ta Louison.</p> + +<p>—Oh! répliqua Corcoran, peux-tu comparer ma +charmante Louison au terrible et féroce babouin +que voilà? C'est une véritable impiété.... Mais voici +le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière +dont Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon +cher ami, dans ce bois de palmiers, à six cents pas +des sentinelles.»</p> + +<p>Puis, se tournant vers Baber:</p> + +<p>«Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.»</p> + +<p>Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout +devant le maharajah, il attendit ses ordres.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> + +<h4>Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre<br> +agréable.</h4> + + +<p>Le camp anglais couvrait presque toute la colline.</p> + +<p>Dix-huit mille Européens faisaient la principale +force de cette armée. Six mille sikhs et quatre +mille gourkhas du Népaul, soldats robustes, patients, +courageux et redoutables lorsqu'ils sont +bien commandés, occupaient la droite et la gauche +du camp. Les Anglais étaient au centre. On n'avait +pas voulu employer contre Corcoran les régiments +cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.</p> + +<p>Outre les soldats, le camp renfermait une foule +nombreuse de marchands de toute espèce au service +de l'armée. Ces marchands emmenaient avec +eux leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois +étaient eux-mêmes suivis de serviteurs. Une innombrable +quantité de voitures, groupées dans un +désordre apparent, encombraient les avenues. +Quoiqu'on fût très-loin de l'ennemi, et que la +guerre ne fût même pas encore déclarée, le major +Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas +se tenir sur ses gardes.</p> + +<p>Car c'était notre ancien ami le colonel Barclay, +devenu major général à la suite de la révolte des +cipayes, qui commandait de nouveau l'armée dirigée +contre Corcoran.</p> + +<p>Barclay avait mérité cet honneur dangereux par +d'éclatants exploits. Personne, après le général +Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus contribué +à la défaite des cipayes. Personne aussi, il +faut l'avouer, n'avait plus durement traité les +vaincus. <i>Il les pend aussi vite qu'il le peut</i>, écrivait à +lord Henri Braddock son chef d'état-major, <i>et les +arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus</i>. +En somme, c'était un brave, honnête et solide +gentleman, très-persuadé que le monde est fait +pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine +est fait pour cirer les bottes des gentlemen.</p> + +<p>Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans +sa tente, allait se coucher sur son lit de camp. Il +était fort content de lui-même. Il venait d'écrire +de son plus beau style hindoustani une proclamation +destinée à voir le jour cinq jours plus tard et +à prévenir les Mahrattes que le gouvernement anglais, +dans sa haute sagesse, avait résolu de les +délivrer du joug d'un scélérat du nom de Corcoran, +qui s'était emparé par vol, fraude et meurtre +du royaume d'Holkar. Ayant écrit ce morceau d'éloquence, +il s'assoupit.</p> + +<p>Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.</p> + +<p>Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de +Westminster. Rêves délicieux!</p> + +<p>Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses +ordres l'armée la plus redoutable qui eût jamais +fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran, tout +défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait +envahir son royaume sans déclaration de guerre. +Peut-être même,—car Barclay n'ignorait pas la +conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas +complice,—peut-être serait-il mort avant que +Barclay eût passé la frontière, et alors quel adversaire +rencontrerait-on?</p> + +<p>Donc, la victoire n'était pas douteuse.</p> + +<p>Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.</p> + +<p>Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de +plus, comme Clive, Hastings et Wellesley.</p> + +<p>Donc, sa part de butin ne pouvait guère être +évaluée à moins de trois millions de roupies.</p> + +<p>Or, avec douze millions de francs et le titre de +vainqueur de Bhagavapour, le major général devait +nécessairement obtenir un siège à la Chambre +des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, +le marquisat serait acheté en Angleterre, dans +le comté de Kent.</p> + +<p>Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord +de la mer, est un château tout neuf, <i>Oak-Castle</i>, +construit par un marchand de la Cité, qui s'est +ruiné au moment de se retirer à l'ombre des chênes +et des hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout +autour, trois mille hectares de bois, de terre et de +prairies.</p> + +<p>John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine +de meubler Oak-Castle. Grâce au ciel, lady Andover +(récemment mistress Barclay) a reçu du ciel +en partage une admirable fécondité,—quatre fils +et six filles.</p> + +<p>L'aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est +enseigne dans les horse-guards, et donne de grandes +espérances à sa mère, car il a déjà fait deux mille +livres sterling de dettes. Les trois autres....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + +<p>Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de +ses autres fils, il fut tiré de son rêve par un grand +bruit qui se faisait entendre à quelques pas de sa +tente.</p> + +<p>«Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, +je veux parler au général.</p> + +<p>—Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp +d'une voix brutale.</p> + +<p>—Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence +du général.</p> + +<p>—Tu reviendras demain.</p> + +<p>—Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.»</p> + +<p>Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit +le bruit d'une lutte nouvelle et d'un poing +qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de camp +cria:</p> + +<p>«Holà! Deux hommes! Qu'on emmène ce drôle, +et qu'on le tienne sous bonne garde jusqu'à demain.</p> + +<p>—Demain! s'écria le malheureux Indou. Demain, +vous serez tous morts.»</p> + +<p>A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, +chaussa précipitamment ses pantoufles et frappa +sur un gong.</p> + +<p>Aussitôt le valet de chambre indou parut.</p> + +<p>«Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit?</p> + +<p>—Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux +qui a voulu interrompre le sommeil de +Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre +Honneur une communication très-importante, disait-il. +Mais le major Richardson n'a pas voulu +qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou à +terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever +presque évanoui.</p> + +<p>—Appelez Richardson.»</p> + +<p>L'aide de camp entra.</p> + +<p>«Où est l'homme que j'entendais tout à l'heure? +demanda Barclay.</p> + +<p>—Général, dit Richardson, il est sous bonne +garde.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa +présence?</p> + +<p>—Général, j'ai cru qu'on devait respecter votre +sommeil.</p> + +<p>—Vous avez eu tort de croire, dit sèchement +Barclay. Amenez-moi cet homme.»</p> + +<p>Richardson sortit de fort mauvaise humeur.</p> + +<p>Cinq minutes après, l'Indou paraissait devant le +général. C'était un homme de cinquante ans environ, +long, maigre, mal vêtu, et dont la joue +toute meurtrie attestait la vigueur du poing de +Richardson. De plus, une serviette ensanglantée +couvrait mal une blessure assez grave à la cuisse.</p> + +<p>En deux mots, c'était notre ami Baber.</p> + +<p>A la vue du général, il se prosterna dans une +attitude suppliante, et attendit, les yeux baissés, +que Barclay voulût bien l'interroger.</p> + +<p>«Qui es-tu? demanda le général.</p> + +<p>—Un pauvre marchand parsi, général, qui suit +le camp et qui vend aux soldats du riz, du sel, du +beurre et des oignons.</p> + +<p>—Ton nom?</p> + +<p>—Baber.</p> + +<p>—Que me veux-tu?</p> + +<p>—Général, dit l'Indou, je venais vous sauver; +mais on m'a repoussé à coups de poing et de crosse +de fusil. Le major que voici m'a cassé deux dents.»</p> + +<p>Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, +et tira de sa poche un mouchoir au fond duquel +les dents se faisaient vis-à-vis.</p> + +<p>«C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu +venais nous sauver?... Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par vos régiments sikhs.</p> + +<p>—En vérité! et comment le sais-tu?</p> + +<p>—J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix +basse dans le camp. Tous les sous-officiers sont +gagnés.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par le maharajah Corcoran.»</p> + +<p>Ce nom fit réfléchir Barclay.</p> + +<p>«Où est le maharajah?</p> + +<p>—Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y +a qu'un instant, deux soubadards sikhs dire qu'il +doit être à présent sur la route de Bombay, à trois +lieues d'ici, avec sa cavalerie.»</p> + +<p>Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda +l'Indou. Sa figure rusée, mais impassible, +ne laissait rien deviner.</p> + +<p>«Nomme-moi les traîtres, dit Barclay.</p> + +<p>—Seigneur, s'écria Baber, je suis prêt à le faire. +Mais vous n'avez que le temps de vous mettre sur +vos gardes. Dans un instant la révolte éclatera.</p> + +<p>—Richardson, faites garder cet homme et éveiller +sans bruit tous les régiments anglais. S'il y a +trahison, nous surprendrons les traîtres et nous +leur donnerons une leçon qui laissera dans l'Inde +un souvenir ineffaçable.»</p> + +<p>On emmena Baber; mais, au moment où Richardson +allait exécuter l'ordre qu'il avait reçu, +on entendit tout à coup un grand bruit, et les +cris:</p> + +<p>«Au feu! au feu!»</p> + +<p>Au même instant, le camp parut tout en flammes. +Le feu avait été mis, sans qu'on s'en aperçût, +à quatre ou cinq places différentes.</p> + +<p>Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes +sonnèrent, appelant tous les soldats aux armes. +Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés tout à +coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant +quel ennemi ils avaient à combattre.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14-195.png"></p> + + +<p>Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands +et des vivandières qui suivaient l'armée. +En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme +s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de +cartouches, qui commencèrent à éclater en l'air. +Déjà tous les hommes attachés au service des équipages +de l'armée se répandaient au bas de la colline, +fuyant les détonations de toute espèce; les +femmes et les enfants les avaient précédés et couraient +au hasard en criant:</p> + +<p>«Trahison! trahison!»</p> + +<p>Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, +ne s'inquiétait que de rallier ses régiments +anglais, et, malgré le bruit et les cris, il y réussit; +mais l'artillerie était déjà hors de service. Les +caissons prenaient feu l'un après l'autre, la moitié +du camp était déjà brûlée, et l'on n'espérait +plus sauver le reste.</p> + +<p>Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, +éveillés par le bruit et par les détonations, +atteints par les boulets, les balles et la mitraille, +crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, +et firent feu à leur tour sur les régiments +anglais, qui ripostèrent par une fusillade bien +nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres +jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il +avait affaire à des traîtres, ordonna d'en finir par +une charge à la baïonnette.</p> + +<p>A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, +prirent la fuite et se répandirent dans la campagne. +La cavalerie anglaise les poursuivit et les +sabra sans pitié.</p> + +<p>Au point du jour, tout était fini. Quinze cents +soldats de l'armée de Barclay étaient étendus sur +la colline et dans les prairies environnantes; les +sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans +les bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, +leurs vivres et leurs munitions; enfin, Barclay +reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay, où +il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, +lord Andover et marquis.</p> + +<p>Il avait en même temps la douleur de ne pas +même pouvoir deviner la cause de son désastre, +car les sikhs et les gourkhas, il le voyait maintenant, +étaient victimes d'une erreur, et personne +n'avait trahi, excepta le maudit Baber. Pour celui-là, +si Barclay avait su où le prendre, son compte +eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en doutait, +avait pris la clef des champs pendant l'incendie, +et s'en allait d'un pied léger à Bhagavapour +toucher les cent mille roupies que lui devait +le trésorier du maharajah.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> + +<h4>L'Asie à vol d'oiseau.</h4> + + +<p>Du haut de la frégate, Corcoran et son ami +Quaterquem avaient eu l'imposant spectacle de +l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient +un profond silence.</p> + +<p>«C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais +voulu pouvoir secourir ou détromper ces malheureux. +Quinze cents morts! Deux ou trois mille +blessés!</p> + +<p>—Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut +mieux tuer le diable que d'être tué par lui.</p> + +<p>—Oui, sans doute.</p> + +<p>—Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur +marché? Ce Baber, il faut l'avouer, est un précieux +coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans +être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et +avec quelle adresse et quelle subtilité, rampant +dans les broussailles, il a su échapper aux sentinelles! +Avec quelle constance il a supporté les +coups de poing et les coups de crosse! On parle +du courage et de la patience de Caton d'Utique. +Mon ami, Caton n'était qu'un efféminé auprès de +cet Indou. S'il avait, dès sa naissance, appliqué à +bien faire, la force étonnante de son caractère, +ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des +hommes.</p> + +<p>—Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? +Barclay reviendra dans quinze jours avec +une armée nouvelle.</p> + +<p>—Bah! cette armée ne sera pas reconstituée, +approvisionnée et remise en campagne avant un +mois. C'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se +peut, d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé +d'un si triste début, ne pousse pas plus loin les +choses et veuille vivre en paix avec moi; car, +enfin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, +peut-être sans autorisation du gouvernement de +Londres. Enfin, comptes-tu comme un mince avantage +le bruit qui va se répandre, que le feu de +Vichnou est tombé du ciel à ma voix tout exprès +pour consumer les Anglais. Qui sait ce qui peut +en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber +pour en fabriquer la légende.... Mais voici le +soleil qui se lève derrière l'Himalaya; il est temps +de continuer notre voyage....</p> + +<p>—Veux-tu revenir à ton camp?</p> + +<p>—Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, +je ne serais pas fâché de voir à vol d'oiseau +cette Perse fameuse dont on nous a tant parlé au +collège, et où le divin Zoroastre enseignait au +roi Gustap les préceptes du Vendidad.</p> + +<p>—Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui +changea la direction de la frégate.</p> + +<p>—Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand +fleuve qui descend de l'Himalaya dans la mer des +Indes et qui reçoit une multitude de rivières?</p> + +<p>—Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. +C'est l'Indus. Les rivières que tu as vues il n'y a +qu'un instant sont celles du Pendjab, l'ancien +royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. +Devant toi, à l'horizon, ce désert immense et sablonneux, +d'un gris jaunâtre, borné au nord par +une chaîne de hautes montagnes et au midi par +l'océan Indien, c'est l'Arachosie et la Gédrosie où +le fameux Alexandre de Macédoine faillit périr de +soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent +à la chaîne de l'Hindou-Koch, que les +Grecs, qui n'avaient que deux ou trois noms à +leur service, ont appelé le Caucase indien ou le +Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n'ont +jamais vu que la route de Paris à Saint-Cloud, te +raconteront qu'il y avait là autrefois des nations +puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même; +ce que tu as vu au sud, c'est la Béloutchistan; +ce que tu vois au nord, c'est le Kaboulistan, +l'Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que +les Grecs disaient si fertiles et si peuplés, combien +aperçois-tu de villes ou de villages? Où sont +même les rivières et les routes? Çà et là, dans +quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, +tu distingues à grand'peine quelques arbres, +et au milieu de ces arbres une mosquée, +une fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes +villes des Perses et des Mèdes.</p> + +<p>—Est-ce que les historiens anciens auraient +menti? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. +Quand tu lis, par exemple, que Lucullus en une +seule bataille tua trois cent mille barbares et ne +perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais +la vantardise fanfaronne des matamores du vieux +temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès +avec trois millions d'hommes n'a pu conquérir +leur pays, qui est à peu près aussi grand que trois +départements français, tu penses évidemment que +cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit +Poucet et de l'Ogre, qui faisaient à chaque pas +des enjambées de sept lieues. Et ainsi des autres.</p> + +<p>—Quel est ce grand lac qui étincelle à notre +droite et réfléchit les feux du soleil?</p> + +<p>—C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui +fait halte au-dessous de nous, au milieu de la +plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh, +la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la +Bactriane. Ces cavaliers que tu vois embusqués à +sept ou huit lieues de distance, derrière ces ruines, +sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent +la caravane au passage, comme feu Mandrin +attendait au siècle dernier les employés de +la régie sur les grands chemins de la Bourgogne +et du Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le +métier qu'il peut,—témoin ton ami Baber.</p> + +<p>—Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers +horribles.</p> + +<p>—Horribles! mais tous les jours l'homme le +plus civilisé, celui que tu rencontres dans tous les +salons de Paris et de Londres, fait très-tranquillement +des calculs qui lui donneront quelques centaines +de mille francs et qui causeront peut-être +la mort de plusieurs milliers d'hommes. Je connais +à Bombay trois braves négociants—deux +parsis et un Anglais,—qui craignent Dieu, qui +font leur prière en famille matin et soir, et qui +se sont associés l'an dernier pour avoir le monopole +du riz dans la présidence de Bombay. En +quinze jours, leurs habiles manoeuvres ont doublé +le prix de cette marchandise, qui fait vivre +trente millions d'hommes. Quarante mille Hindous +sont morts de faim; le reste se serrait le +ventre; les trois pieux marchands ont fait une +fortune prodigieuse. Est-ce que tu refuseras de +serrer la main à ces braves gens? Ils n'ont violé +aucune loi. Rien ne défend d'acheter du riz et de +faire du bénéfice en le revendant.</p> + +<p>—Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île +comme Robinson Crusoé?</p> + +<p>—Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres +hommes. Et, tiens, il est huit heures du matin. +Nous ne sommes qu'à deux mille lieues de Quaterquem. +Viens visiter mon île. En ne nous pressant +pas trop, nous arriverons vers six heures du +soir. Nini nous fera un excellent souper, et nous +passerons la soirée ensemble en causant <i>de omni +re scibili et quibusdam aliis</i>. Tu verras si ma solitude, +où j'ai toutes les roses de la civilisation,—mais +les roses sans les épines,—ne vaut pas bien +ton royaume, ta couronne et ton espérance d'être +un jour empereur de l'Inde.</p> + +<p>—Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au +reste, ne pensons plus à cela, et voyons ton île. +Je me fais une fête de goûter ce soir la cuisine de +Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien +propre.»</p> + +<p>A ces mots la frégate reçut un choc inattendu. +C'était Acajou qui sautait de joie à la pensée de +dîner avec Nini ce jour-là même.</p> + +<p>«Oh! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme +pain chaud; tendre comme gâteau de riz qui sort +du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir +Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux +d'Acajou. Nini rebrousser manches, pétrir +farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler pommes +à côté de Nini, tourner broche pour Nini. +Acajou tremper son pain dans lèchefrite quand +Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses +genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo +la chanson du crocodile qui avait perdu ses lunettes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Lunette à Croco</p> +<p>Sur nez à Zozo.»</p> + </div> </div> + +<p>En même temps, le nègre imitait successivement +Nini, Zozo, le crocodile, et riait de tout son +coeur.</p> + +<p>«Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas +Quaterquem à son ami. Il n'est pas savant, lui, +ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni intelligent, +ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et +bien moins encore songe-t-il à devenir empereur +des Indes orientales. Nini et Zozo, Alice et moi, +voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont +on peut faire le tour en trois heures, voilà son +univers; eh bien, il est mille fois plus heureux +que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver +à un but chimérique, et qui mourras d'une +balle tirée par derrière dans quelque combat d'avant-garde, +au moment où tu te croiras près de +rendre la liberté à cent millions d'esclaves.</p> + +<p>—Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, +que je ferais mieux d'imiter Acajou? Mon cher +ami, c'est demander au pommier de donner des +prunes. Aujourd'hui le vin est tiré, il faut le boire.»</p> + +<p>Pendant cette conversation, la frégate, dirigée +par une main habile et sûre, fendait l'air avec +une vitesse que rien ne peut égaler sur la terre, +si ce n'est la lumière ou l'électricité.</p> + +<p>Des bords de la mer Caspienne où elle était +parvenue, elle rebroussa chemin vers l'Orient, +atteignit en une heure les premières pentes des +monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus +des montagnes du Thibet, couvertes de neiges +éternelles.</p> + +<p>Là, comme la réverbération de la neige fatiguait +les yeux des voyageurs en même temps que le +froid commençait à les gagner, malgré les couvertures +et les épais vêtements de laine dont le prévoyant +Quaterquem avait eu soin de se pourvoir, +la frégate inclina vers le sud et déploya bientôt +ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée +du Gange, la plus fertile de l'univers.</p> + +<p>On voyait le fleuve sillonné dans son cours +d'une immense quantité de bateaux à voiles de +toutes grandeurs.</p> + +<p>Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta.</p> + +<p>Il était déjà midi, et un soleil brûlant faisait +rentrer les animaux et les hommes dans leurs +habitations. La ville immense semblait presque +déserte. Çà et là quelques groupes d'Indiens couchés +à l'ombre des portiques dormaient paisiblement. +Mais pas un Européen ne traversait les +rues. Les magasins étaient déserts, et la nature +entière semblait goûter le repos.</p> + +<p>«Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est +là que sont nos plus redoutables ennemis. Vois +le drapeau anglais qui flotte au-dessus de ce palais. +Ce drapeau indique le palais de sir Henry +Braddock. Pour un palais magnifique et coûteux, +que de masures dans cette immense capitale!</p> + +<p>—Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu +rencontreras les mêmes contrastes.»</p> + +<p>Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, +la frégate, poursuivant son vol dans l'espace, s'élançait +à tire d'aile vers l'Indo-Chine. En moins +de deux heures elle dépassa l'empire Birman, +Siam, le pays des Annamites et l'île sombre et volcanique +de Sumatra.</p> + +<p>«Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au maharajah, +ce qu'aucun oeil humain n'avait vu avant +moi. Dans ces vallées immenses où coulent des +fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin ne +sont que des ruisseaux, l'Européen est un être +inconnu. A peine çà et là quelques pieux missionnaires +s'engagent dans ces forêts inextricables où +les Siamois eux-mêmes et les Annamites n'ont +pas osé tracer des routes.»</p> + +<p>Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous +les voyageurs immobiles. On aurait cru que les +nuages se précipitaient avec une vitesse effrayante +sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être +mouillé par leur contact, Quaterquem faisait +mouvoir un secret ressort et s'élevait tout à coup +à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel +redevenait pur, il redescendait à quatre ou cinq +cents pieds de terre.</p> + +<p>Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. +Déjà l'atmosphère s'imprégnait d'odeurs salines, +et les vents essayaient tantôt d'arrêter, tantôt de +précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement +toujours égal et sûr, fendait sans peine +ces obstacles impuissants.</p> + +<p>«Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. +Je commence à sentir que j'approche de mes +États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon +seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) +soit maître Acajou que voilà. Écoute, maharajah +que tu es. Ceci est le bruit de l'Océan qui se brise +contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, +mais le sultan qui la gouverne a de mauvaises +habitudes; il aime la chair fraîche et ne +ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie +nous prenait d'aborder dans ses États.</p> + +<p>—J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit +Corcoran, un Anglais, M. Brooke, qui est venu +s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans +la gueule du monstre, à Sarawak.</p> + +<p>—Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est +un très-galant homme qui avait servi la Compagnie +des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya. +C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il +voulait fuir l'Inde, l'Angleterre et tous les pays +civilisés. Idée assez naturelle du reste à un Anglais. +Mais tout Anglais a besoin d'être riche et +confortable; or la fortune de celui-là n'était pas +inépuisable. Il fréta un petit vapeur de guerre, le +munit de vingt canons, comme on prend son fusil +pour chasser le lièvre, et vint chasser le Malais +dans les mers de la Chine. Regarde au-dessous de +toi....</p> + +<p>«Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, +ce n'est qu'un immense archipel. Il y a là +plus d'îles que de cheveux sur ma tête. Or, les +Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans +son île au sultan de Bornéo, ont des milliers de +barques pontées qui s'embusquent dans tous les +coins de l'archipel, et qui attendent au passage +les marchands de la Chine, de l'Angleterre et des +États-Unis. Ils n'attendent malheureusement pas +les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante +vaisseaux français, par an, dans ces parages.</p> + +<p>«Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, +offrit aux marchands de Singapore de +faire pour eux la police de la mer, à condition +qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête +de pirate malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement +rempli des deux parts.</p> + +<p>«Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille +francs dans ce petit commerce. Sa renommée s'étendit +dans l'archipel, et le sultan de Bornéo, qui +craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion +de gagner une prime de plus, lui offrit son alliance +et la petite île de Sarawak, où Brooke vit comme +un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions +des peuples. Vois son île et sa maison, +qui ressemble à une forteresse, entourée d'un +fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces +jours nous irons lui demander à déjeuner.»</p> + +<p>Cependant le jour commençait à baisser.</p> + +<p>«Quelle heure est-il? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. +Nini, si nous tardions davantage, serait capable +d'aller se coucher avec monsieur Zozo, et +nous souperions mal.... Hop! la frégate! hop! la +belle! En avant!»</p> + +<p>A ces mots, la frégate, qui semblait comprendre +les intentions de son guide, bondit d'un élan +nouveau dans l'espace.</p> + +<p>«Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse +de trois cent cinquante lieues à l'heure, dit Quaterquem. +Si nous rencontrions le sommet de quelque +montagne, nous serions brisés comme un +verre de Bohême.... Ah! enfin! nous touchons au +but.»</p> + +<p>Au même instant, la frégate s'arrêta si brusquement, +que les trois voyageurs faillirent passer +par-dessus le parapet.</p> + +<p>«C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par +trop d'impatience de revoir Mme Nini et le jeune +M. Zozo, il a arrêté tout à coup la machine, et +nous avons failli vider les étriers.... Patience, +maître Acajou. Il s'agit, avant tout, de ne pas se +casser les jambes.»</p> + +<p>Au même instant, deux cris se firent entendre:</p> + +<p>«Acajou, massa Quaterquem!... Papa!»</p> + +<p>C'étaient Nini et Zozo qui accouraient.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XVIII</h3> + +<h4>L'île de Quaterquem.</h4> + + +<p>Je ne dirai pas que Nini était la plus belle personne +de l'île Quaterquem; ce ne serait pas assez +dire, puisqu'elle était seule en l'absence d'Alice. +J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini était +d'une beauté admirable. Il est vrai qu'elle avait la +peau noire, mais d'un si beau noir! et les dents +étaient si blanches! Le nez était un peu camard, +il faut l'avouer, mais si peu! et les yeux étaient si +beaux, si noirs, si pleins de tendresse et de douceur! +Les lèvres étaient un peu épaisses. Pourquoi +non? Aimez-vous mieux les lèvres pincées et serrées +qu'on voit sous le nez de tant de Françaises et +qui n'indiquent pas, je le crains, une grande bonté +de caractère?</p> + +<p>Naturellement, tout le reste de la personne était +admirablement moulé. Phidias lui-même, qui était, +dit-on, un connaisseur, n'aurait pas trouvé mieux.</p> + +<p>La beauté de Nini était d'autant plus frappante, +qu'elle n'avait pas surchargé sa personne d'ornements +superflus.</p> + +<p>Si l'on excepte un collier de corail, des pendants +d'oreilles d'un grand prix, une dizaine de bagues +placées indifféremment aux pieds et aux mains, et +quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient +voir au-dessus des chevilles, Nini n'avait +rien sacrifié à la vaine gloire. Elle n'avait ni corset, +ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni souliers, +ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle était +vêtue d'une robe de soie rouge qui faisait son orgueil +et le bonheur d'Acajou.</p> + +<p>Une seule chose lui manquait: c'était un anneau +d'or dans son nez, et Acajou déplorait, comme +elle, que massa Quaterquem et maîtresse Alice +n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable +à la beauté.</p> + +<p>Monsieur Zozo, âgé de deux ans à peu près, +avait la couleur et la grâce de sa mère, à qui il +ressemblait trait pour trait. C'était déjà un luron, +fort hardi, qui criait comme un homme et plus +qu'un homme, qui mangeait comme un loup, qui +faisait claquer son fouet comme un postillon, +qui léchait toutes les casseroles, et qui se rendait +utile autant que possible en cassant les plats, les +verres et les assiettes.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15-215.png"></p> + + +<p>Du reste, un charmant enfant.</p> + +<p>Ses vêtements, moins compliqués que ceux de sa +mère, consistaient en une chemise courte qui laissait +à nu ses jambes et ses épaules,—et un mouchoir +de poche cousu par Mme Nini à la chemise +de son fils, afin qu'il ne pût pas perdre l'un sans +l'autre.</p> + +<p>Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec +la manche de sa chemise qu'avec son mouchoir; +mais enfin, le mouchoir étant là, le principe était +sauvé.</p> + +<p>Nini et Zozo firent aux voyageurs l'accueil le +plus joyeux et le plus empressé. Nini se jeta dans +les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de Quaterquem.</p> + +<p>«Oh! massa Quaterquem! s'écria Nini, nous +bien heureux de vous revoir. Nini s'ennuyer beaucoup +loin de maîtresse Alice.</p> + +<p>—Et de moi? demanda le pauvre Acajou.</p> + +<p>—Oh! toi parti, bon débarras,» dit Nini en +riant de toutes ses forces.</p> + +<p>Mais sa figure joyeuse démentait ses paroles.</p> + +<p>«Maîtresse Alice ne reviendra pas avant huit +jours, dit Quaterquem. Nini, prépare-nous le souper, +et fais de ton mieux pour contenter le maharajah.»</p> + +<p>En même temps Quaterquem emmena son ami +dans le jardin, pour lui montrer les arbres qu'il +avait plantés.</p> + +<p>«Acajou, dit Nini, qu'est-ce que maharajah?</p> + +<p>—Maharajah? répondit Acajou en se grattant +la tête; maharajah? Acajou bien embarrassé. Maharajah, +grand prince, riche, puissant, faire couper +têtes à volonté et empaler tout le monde.»</p> + +<p>A cette description terrible du maharajah, Nini +commença à trembler de frayeur.</p> + +<p>«Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?»</p> + +<p>Ici Acajou fit le geste d'asseoir un homme sur +un pieu pointu, ce qui fit beaucoup rire Zozo et +calma un peu la frayeur que lui causait déjà le +mot de maharajah.</p> + +<p>Cependant Quaterquem et Corcoran visitaient la +maison du haut en bas, ce qui n'était pas bien +difficile, car elle ne se composait que d'un rez-de-chaussée +flanqué de deux pavillons à ses extrémités, +et d'un grenier.</p> + +<p>«La cuisine est commode et vaste, comme tu +vois, disait Quaterquem. Ce n'est pas moi qui l'ai +établie, c'est le révérend Smithson. Aux nombreux +fourneaux dont elle est pourvue, on devine que +mon vendeur et sa famille étaient doués d'un vaste +appétit. Ceci est la chambre d'Alice. Comme le révérend +n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la +peine de construire un salon, quoique, Dieu merci, +la place ne manquât pas. Si tu viens t'établir +ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise +de la tête aux pieds, ne me pardonnerait pas +d'introduire, même en son absence, un gentleman, +fût-ce mon meilleur ami, dans sa chambre à coucher.</p> + +<p>«De l'autre côté de la cuisine est la salle à manger. +Vois ces dressoirs et ce buffet: ne dirait-on +pas qu'ils ont été sculptés pour Catherine de Médicis +par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont +coûté au révérend, mon prédécesseur, que la +peine de les ramasser sur la plage. Ils proviennent +de quelque navire inconnu qui les portait sans +doute à Melbourne ou dans quelque autre ville +australienne.</p> + +<p>«Dans le pavillon de droite est ma bibliothèque. +Viens voir cela. C'est un magnifique fouillis de volumes +de tous les temps, de toutes les langues et de +toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui +serais bibliophile si tu n'étais maharajah, des découvertes +précieuses.</p> + +<p>—Voyons cela,» dit Corcoran avec empressement.</p> + +<p>La pièce qui servait de bibliothèque était de +beaucoup la plus grande de toute la maison.</p> + +<p>Cinquante mille volumes environ garnissaient +les rayons de bois de chêne. Naturellement, ces +livres de toute origine étaient écrits dans toutes +les langues; mais le français et l'anglais dominaient. +On voyait là, rangés dans un ordre parfait:</p> + +<p>Dix-huit exemplaires de Shakspeare;</p> + +<p>Douze exemplaires d'Homère (deux en grec, trois +traductions anglaises, cinq traductions françaises +et deux allemandes);</p> + +<p>Soixante-quinze volumes du <i>Musée des Familles</i>;</p> + +<p>Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la +Manche;</p> + +<p>Puis des romans sans nombre de Walter Scott, +d'Alexandre Dumas, de Paul de Kock, de George +Sand, et de quelques contemporains plus jeunes +que je ne nommerai pas ici, afin d'épargner leur +modestie.</p> + +<p>Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui +qui paraissait obtenir le plus grand et le plus incontestable +succès, c'était (pourquoi le nier, puisque +les lecteurs de toutes les nations le proclament?) +M. le vicomte Ponson du Terrail. La Bible +seule le dépassait. Encore fallait-il remarquer que +presque tous les exemplaires de la Bible étaient +anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne +voyage guère sans sa Bible.</p> + +<p>«A parler franchement, dit Quaterquem, mon +mobilier est un vrai bric-à-brac amassé à force de +patience par mon prédécesseur. La seule chose +qui soit vraiment à moi dans ce mélange singulier +d'objets de toute espèce et de toute origine, c'est +ce que je vais te montrer.... Acajou!»</p> + +<p>Le nègre accourut.</p> + +<p>«Laisse là Nini et Zozo, qui goûteront bien les +sauces sans toi. Va seller Plick et Plock. Le maharajah +veut faire un tour de promenade avant le +coucher du soleil.»</p> + +<p>Acajou disparut et reparut presque aussitôt.</p> + +<p>«Plick et Plock attendent massa Quaterquem,» +dit-il.</p> + +<p>C'étaient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, +un peu moins grands que des ânes, mais +d'une vitesse, d'une vivacité et d'une beauté de +formes vraiment admirables.</p> + +<p>Corcoran félicita son ami.</p> + +<p>«J'aurais volontiers apporté dans l'île des chevaux +arabes ou turcomans, répliqua Quaterquem, +mais ma frégate n'est pas encore assez bien aménagée +pour cela. Ç'aurait été trop d'embarras.»</p> + +<p>Malgré leur petite taille, Plick et Plock étaient +de vaillants coureurs, et sur la pelouse de Chantilly +on aurait eu peine à trouver leurs égaux, +aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivèrent +à la pointe méridionale de l'île, et les deux promeneurs +mirent pied à terre auprès d'un belvédère, +situé sur une colline très-élevée qui dominait +l'île tout entière.</p> + +<p>Ils montèrent au sommet du belvédère, et Quaterquem +montrant la mer qui paraissait paisible:</p> + +<p>«Tu vois, dit-il, ce léger remous qui va doucement +languir et expirer sur le sable au pied de +la falaise; c'est le gouffre dont je t'ai parlé. Ce +soir, on dirait un lac d'huile; c'est que nous +sommes au moment où la tempête est apaisée. +Dans une demi-heure elle va recommencer. Les +vagues reflueront vers la haute mer et s'engouffreront +dans un vaste entonnoir que tu pourrais +distinguer parfaitement d'ici.</p> + +<p>«Tourne-toi maintenant, et regarde à ta gauche. +Voici mes orangers, mes bananiers et mes +citronniers. Voici mes champs et mes prairies, +car j'ai de tout dans mes étables, des moutons, +des boeufs, des vaches, des poules, des dindons, +des cochons surtout; c'est le fruit principal du +pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah! +à quoi rêves-tu?</p> + +<p>—Je rêve, dit Corcoran, au dîner que Mme Nini +doit être en train de nous préparer. Cette vallée +que tu me montres est délicieuse. Le ruisseau qui +coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, +est limpide et profond. La colline boisée l'abrite +contre le vent qui vient de la mer; ta maison +complète admirablement le paysage; enfin tu dois +être heureux ici, et je sens que je serais heureux +avec ma chère Sita sous ces ombrages; mais le +moment n'est pas encore venu. Se reposer avant +la fin du jour est une lâcheté. Par un rare bonheur +j'ai peut-être entre les mains le moyen de +délivrer cent millions d'hommes, et j'irais m'enfermer +dans ta joyeuse abbaye de Thélème! Non, +par Brahma et Vichnou, ou je vaincrai ou je périrai, +et si la Providence me refuse également la +mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non: +peut-être... En attendant, allons dîner, car le rôti +brûle et la nuit tombe.»</p> + +<p>Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il +aperçut Acajou qui rôdait d'un air inquiet pour +avertir que le dîner était servi et que Nini commençait +à s'impatienter.</p> + +<p>En un clin d'oeil Plick et Plock, dessellés, débridés, +s'échappèrent au galop dans la prairie. La +beauté du ciel, la douceur du climat, l'absence +des voleurs et des bêtes féroces ôtaient tout danger +à cette liberté.</p> + +<p>En entrant dans la salle à manger, le maharajah +fut étonné de l'élégance et de la beauté du service. +On ne voyait partout que vermeil, or, argent, +ivoire et vieux Sèvres. Tout cela était marqué des +initiales les plus diverses. On y trouvait de tout,—jusqu'à +des couronnes de comte, de duc et de +marquis.</p> + +<p>Le dîner était abondant et varié, les sauces exquises. +Corcoran en fit la remarque et félicita Nini.</p> + +<p>«Ceci n'est rien auprès des conserves, dit Quaterquem. +Tout ce que l'univers produit de plus +exquis arrive en abondance sur nos côtes par l'invariable +chemin du naufrage. J'ai des montagnes +de jambons de Reims et de viandes de toute espèce. +J'ai fini par ne plus même ramasser ce butin +encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire +collection que de vin et de livres. Ma cave et ma +bibliothèque sont, grâce à l'Océan, les plus belles +de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu +comprends bien qu'on ne se donne pas la peine +d'envoyer de la piquette en Australie; la marchandise +ne vaudrait pas le prix du transport. +Quant à rapporter tout cela aux propriétaires, +outre que je ne sais à qui ces trésors appartiennent, +ma frégate n'est pas assez bien outillée pour +me permettre de me montrer si généreux. Tout +ce qu'elle peut transporter ne va pas au delà du +poids de deux mille cinq cents ou trois mille +kilogrammes de <i>poids utile</i>. Le <i>poids mort</i> est de +quinze cents kilogrammes. C'est te dire que mon +outillage sera perfectionné avant peu.... Comment +trouves-tu ce vin-là?</p> + +<p>—Excellent.</p> + +<p>—Mon ami, c'est du vin de Constance de l'année +1811. Je n'en ai que vingt-cinq bouteilles, +mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se +coaliseraient inutilement pour t'en faire boire de +pareil. Il y a quinze ans qu'il est dans l'île, +étant arrivé en même temps et par la même voie +que le révérend Smithson. Mais ce constance n'est +rien encore auprès d'un certain vin de Champagne +dont je ne connais pas l'origine, mais dont j'ai, +Dieu merci, abondante provision. A coup sûr, Jupiter +et Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient +sur la terre pour trinquer avec moi.»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16-225.png"></p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + +<p>Ainsi buvant, fumant et causant librement, fenêtres +ouvertes, doucement caressés par la brise +et par le bruit des vagues, les deux amis sentirent +enfin leurs paupières s'appesantir. Voyant +que Corcoran ne l'écoutait plus qu'à peine, Quaterquem +le conduisit lui-même à la chambre qui +lui était destinée.</p> + +<p>«Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu +veux lire. Voici de la limonade, si tu veux boire. +Voici de l'encre et du papier, si tu veux écrire un +poëme épique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, +tes projets, ta diplomatie et tout ce qui te +donne l'air si préoccupé. Tu es sous le toit d'un +ami. Dors en paix.»</p> + +<p>Et il sortit sans fermer la porte.</p> + +<p>A quoi bon? Quel ennemi avait-il à craindre?</p> + +<p>Puis il se coucha lui-même et s'endormit du +plus profond sommeil.</p> + +<p>Acajou, Nini et Zozo ronflaient de toutes leurs +forces. Dans cette île bienheureuse personne n'avait +d'insomnie.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XIX</h3> + +<h4>Rêve du maharajah.</h4> + + +<p>Vers trois heures du matin, Corcoran fut tiré +de son sommeil par un rêve épouvantable....</p> + +<p>Comme il n'en a donné les détails à personne, +pas même à Quaterquem, son plus intime ami, +nous serons forcé de garder le secret comme lui-même; +mais il fallait que ce rêve fût bien rempli +de funestes pressentiments, car, dès le point du +jour, le maharajah se leva et alla éveiller son ami.</p> + +<p>Quaterquem ouvrit un oeil, étendit les bras en +bâillant et dit:</p> + +<p>«Eh bien, qu'est-ce?</p> + +<p>—Partons.</p> + +<p>—Comment! partir? Tout le monde dort, Acajou +ronfle, et moi-même, je....</p> + +<p>—Alors je vais partir seul.</p> + +<p>—Sans déjeuner?... Nini ne te le pardonnerait pas.</p> + +<p>—Déjeunons, s'il le faut, pour obéir à Nini; +mais souviens-toi que je dois être à Bhagavapour +dans l'après-midi. J'ai le pressentiment qu'un affreux +danger nous menace. Que le déjeuner soit +prêt dans cinq minutes et la frégate dans un +quart d'heure.»</p> + +<p>Ce qui fut fait.</p> + +<p>Mme Nini, très-satisfaite des présents que Corcoran +lui faisait (deux châles du cachemire le +plus pure, qui avaient appartenu à la sultane favorite +de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, +qui monta dans la frégate en grognant de +toutes ses forces, non sans avoir embrassé Zozo, +qui se frottait les yeux avec ses deux poings, et +qui sanglotait comme si son père avait dû être +fusillé cinq minutes plus tard.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XX</h3> + +<h4>Grande conversation de Louison et de Garamagrif<br> +avec le puissant Scindiah.</h4> + + +<p>Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs +de son palais à la belle Alice.</p> + +<p>Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la +garde d'Ali et suivies d'une nombreuse escorte, +chasser et se promener dans la forêt. Comme par +bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était +blonde, et comme aussi il n'y avait personne pour +les regarder (j'entends qu'il n'y avait que des +moricauds), elles n'étaient point rivales, et la +beauté de l'une faisait merveilleusement valoir +celle de l'autre. De là, en quelques heures, une +amitié touchante et cordiale.</p> + +<p>Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence +du maharajah, s'acquittait très-bien de ses fonctions +difficiles. Déjà, suivant l'ordre de son maître, +il venait d'envoyer l'ordre à tous les zémindars +et à tous les députés de se réunir à Bhagavapour. +Comme il s'attendait chaque jour à recevoir la +nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait +voulu convoquer son parlement mahratte, afin de +lui demander son appui dans la guerre qu'il allait +soutenir.</p> + +<p>A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup +sur le courage de son parlement ou de ses +soldats; mais le parlement lui était utile (à ce +qu'il croyait) pour intimider les traîtres, car il se +souvenait toujours des révélations qu'il avait lues +dans la dépêche adressée par Doubleface à lord +Henri Braddock.</p> + +<p>Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait +presque engagée à égales forces. Louison +valait une armée. Malheureusement Louison était +mariée au seigneur Garamagrif. Louison avait un +fils, le jeune Moustache. Louison, devenue mère +de famille, avait d'autres intérêts dans la vie, +d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran. +Grave sujet d'inquiétude.</p> + +<p>On se souvient aussi que la paix avait toujours +été fort chancelante entre Louison, Garamagrif et +Scindiah.</p> + +<p>Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours +le tigre orgueilleux, sauvage et redoutable que +nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses anciennes +querelles avec Scindiah et ce fameux caillou +qui avait laissé sur sa queue une si désagréable +cicatrice. Or Garamagrif était très-justement +fier de sa beauté; et bien que Louison eût essayé +de le consoler en attestant qu'il était plus beau +que jamais, il ne s'en faisait accroire et ne cherchait +qu'une occasion de se venger.</p> + +<p>L'absence du maharajah fut cette occasion, et +Garamagrif, qui craignait par-dessus tout la colère +de Corcoran, résolut de satisfaire sa vengeance +pendant que le maître et <i>Sifflante</i>, sa bonne cravache, +n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière +comme toutes les personnes de son sexe, +ne jugea pas à propos de l'en détourner.</p> + +<p>Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et +réservé dans ses actions, comme dans ses discours, +il s'apercevait bien des mauvaises dispositions +de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, +regardant du coin de l'oeil, s'attendant à tout, et +se préparant à leur donner une leçon dont ils se +souviendraient longtemps.</p> + +<p>Les coeurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant +assez de crédit et d'autorité pour imposer aux +deux tigres et à l'éléphant, la querelle éclata de +la manière suivante.</p> + +<p>Le jour même où Corcoran et Quaterquem quittaient +leur île par le chemin des airs, vers quatre +heures et demie du soir,—ou peut-être cinq +heures,—Alice et Sita revinrent de la promenade +portées par le puissant Scindiah, qui marchait +d'un pas lent et lourd, mais sûr et majestueux, +et qui les déposa dans la grande cour intérieure, +au pied de l'escalier du palais d'Holkar.</p> + +<p>A peine étaient-elles rentrées, lorsqu'un rugissement, +qui ressemblait à un éclat de rire (mais +rire de tigre, ce rire qui fait trembler les lions), +éclata derrière Scindiah.</p> + +<p>Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de +Louison, et tous deux, l'un à droite, l'autre à +gauche, regardaient le bon éléphant avec une curiosité +maligne et méprisante.</p> + +<p>Le rugissement de Garamagrif (autant du moins +qu'on peut en juger par le peu qu'on connaît de +la langue des tigres) signifiait à peu près ceci:</p> + +<p>«Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu +rien vu de plus laid, de plus bête et de plus mal +bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui met +sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes +eux-mêmes, qui n'ont pas une grande réputation +d'intelligence, refusent quelquefois d'obéir; mais +celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un +marquis, et il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. +Pouah! la vilaine bête!»</p> + +<p>A quoi Louison répondit dans sa langue:</p> + +<p>«Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait +peu flatteur ton esprit mordant et juste. Tu +as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est +fait comme un bloc taillé à coups de hache. Sa +peau est sale comme celle du crapaud. Sa tête +est lourde, son ventre énorme comme celui d'un +banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont +si courtes, qu'on croirait qu'il les a changées au +vestiaire et qu'à la place de celles que la nature +lui a données, il a emprunté celles d'un cochon +siamois; il ne se lave jamais, aussi est-il plus +sale qu'un babouin; ma foi, je ne sais pas quelle +est l'éléphante en peine de placer ses affections +qui voudra jamais de lui.»</p> + +<p>Scindiah, voyant que la conversation commençait +ainsi, s'étendit à terre sur ses quatre pattes, +et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux, +prêta l'oreille aux compliments que le seigneur +Garamagrif et son épouse lui prodiguaient.</p> + +<p>«Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, +encouragé par le calme apparent de son ennemi, +c'est que ce gros butor n'est pas seulement idiot, +hideux et gourmand, il est encore plus lâche. +Regarde-le: il entend bien tout ce que nous disons. +Vois s'il ressentira l'outrage comme un gentilhomme +de bonne race, qui sait tirer l'épée et +défendre son honneur.</p> + +<p>—Mais, dit Louison, de quelle épée veux-tu +qu'il se serve? à moins que par son épée tu n'entendes +ce nez prodigieux qui est si long, si long, +qu'on pourrait en faire un pont pour passer le +Gange.</p> + +<p>—Pour conclure, Scindiah n'est qu'un pleutre.</p> + +<p>—Un lâche, ajouta Louison. Et pour preuve, +je vais sauter par-dessus, et je parie qu'il n'osera +rien dire.</p> + +<p>—Bravo! saute.»</p> + +<p>Louison fit le saut, comme elle l'avait dit.</p> + +<p>Scindiah ne remua pas plus que s'il avait été de +granit ou de marbre.</p> + +<p>«Parbleu! rugit Garamagrif, il ne sera pas dit +que tu auras fait mieux que moi. Tu as franchi +Scindiah en large; moi, je vais le franchir en +long.»</p> + +<p>Et, prenant son élan, il sauta de la queue à la +tête.</p> + +<p>Mais cette idée ne fut pas aussi heureuse que +celle de Louison, car Scindiah, voyant le tigre +bondir en l'air, allongea sa trompe par un mouvement +si prompt et si adroit, qu'il le saisit au +passage, l'enleva malgré ses griffes et le lança +sans effort jusqu'à la hauteur du second étage du +palais.</p> + +<p>A cette vue, Louison poussa un rugissement si +terrible, que Sita et Alice, en l'entendant, frémirent +de frayeur.</p> + +<p>«Séparez-les!» s'écria Sita.</p> + +<p>Mais personne n'osait s'approcher.</p> + +<p>Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait +sur le tapis avec son ami Moustache, voulut descendre +et rétablir la paix; mais Sita le retint.</p> + +<p>Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient +de tous leurs membres et fermaient soigneusement +les portes.</p> + +<p>Le premier rugissement de Louison fut suivi +d'un second, plus formidable encore. Garamagrif, +enlevé par la trompe de Scindiah jusqu'à la hauteur +du second étage, avait espéré du moins mettre +enfin pied à terre et prendre sa revanche; +mais Scindiah ne le permit pas.</p> + +<p>A peine fut-il revenu à portée de sa trompe, +que l'éléphant le rattrapa et le lança en l'air une +seconde fois; puis, s'adossant au mur du palais, +pour que Louison ne pût pas l'attaquer par derrière, +il continua de jongler avec le malheureux +tigre, dont les rugissements furieux fendaient +l'âme des personnes sensibles et déchiraient les +oreilles des spectateurs les plus indifférents.</p> + +<p>Louison ne resta pas inactive, et, comme font les +grands capitaines, essaya de tourner l'ennemi.</p> + +<p>Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait +soigneusement sur ses flancs; et quant à ses +derrières, grâce au mur auquel il était adossé, +il se croyait en sûreté.</p> + +<p>Pendant que Louison faisait son plan de bataille, +les rugissements de Garamagrif redoublaient. +Il semblait dire:</p> + +<p>«Vas-tu me laisser périr?»</p> + +<p>Enfin elle se décida, prit son élan, fit une feinte +sur la gauche; puis, d'un bond, elle tomba sur le +cou de Scindiah et commença à lui déchirer l'oreille +droite.</p> + +<p>Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. +Il laissa tomber Garamagrif à terre et +voulut saisir Louison, mais Louison ne lâchait +pas prise, et Garamagrif, redevenu libre de ses +mouvements, quoique un peu écloppé par sa +chute, saisit à son tour l'autre oreille et commença +à la mordre à belles dents.</p> + +<p>Scindiah, fou de douleur et de rage, aveuglé par +le sang qui coulait jusque sur ses yeux, étourdi +par les rugissements féroces des deux tigres, perdant +même la conscience de ses actions, galopait +au hasard dans la cour. C'était un spectacle effrayant.</p> + +<p>Enfin, ne pouvant avec sa trompe les saisir +tous les deux à la fois et ne sachant par qui commencer, +il se roula par terre et chercha à les +écraser sous son poids.</p> + +<p>Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser +prendre à ce piége, abandonna sa proie, et Garamagrif +lui-même, quoique plus acharné, sentant +craquer ses os à chaque mouvement de +l'éléphant, lâcha prise.</p> + +<p>Il y eut alors une courte trêve.</p> + +<p>Chacun avait de nouvelles injures à venger et +voulait porter le dernier coup.</p> + +<p>Scindiah reprit promptement son poste de bataille +et s'adossa encore au mur; mais un nouvel +ennemi se présenta, qui vint aggraver sa triste situation.</p> + +<p>C'était le tigrillon de Rama, le jeune Moustache +qui, de la fenêtre du premier étage, voyait tout le +combat et qui, retenu à grand'peine par Rama, +avait cru le moment venu de secourir son père et +sa mère.</p> + +<p>Au moment où Scindiah s'attendait le moins à +recommencer la lutte et essuyait en silence, avec +sa trompe, le sang qui coulait de ses oreilles, +Moustache sauta sur le derrière de l'éléphant et +essaya d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la +cuirasse épaisse qui protégeait son ennemi.</p> + +<p>Cette tentative ralluma la fureur de l'éléphant, +qui saisit le malheureux Moustache et le lança +contre le mur avec une telle force, que si Louison, +toujours attentive, n'eût pas été là pour ressaisir +à la volée son nourrisson, c'en était fait, hélas! +de sa postérité.</p> + +<p>Le combat recommença, furieux; mais Louison, +occupée de modérer l'impétuosité du jeune +Moustache, ne montrait plus le même acharnement.</p> + +<p>Quant à Scindiah, sa colère était au comble.</p> + +<p>Il y avait dans la cour une énorme barre de fer +qui fermait la porte extérieure du palais. Scindiah, +négligeant le soin de sa sûreté et ne pensant +qu'à sa vengeance, arracha cette barre d'un +puissant effort et en porta un coup terrible à Garamagrif, +qui lui rongeait en ce moment le dos +avec ses dents et ses griffes.</p> + +<p>Le coup fut tel, que le tigre eut la queue écrasée +et presque séparée du corps. Cette belle +queue, alternativement blanche et noire, dont il +était si justement fier, pendait désormais comme +un poids inerte. Louison en poussa un rugissement +de colère et recommença le combat pour son +compte.</p> + +<p>Mais, au moment où la fureur des deux partis +semblait ne pouvoir s'éteindre que dans le sang +de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient les +combattants avec une frayeur facile à comprendre, +poussèrent un cri de joie:</p> + +<p>«Les voila! les voila!»</p> + +<p>Presque au même instant la Frégate s'abattit +dans la cour avec une promptitude effrayante. +Corcoran mit pied à terre, devina tout, saisit <i>Sifflante</i>, +sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, +son <i>juge de paix</i>, et en cingla un coup +sur le dos de Garamagrif, qui avait ressaisi Scindiah +par l'oreille.</p> + +<p>Garamagrif lâcha aussitôt son adversaire, et, +poussant un rugissement, il regarda Corcoran +avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait +voulu le dévorer.</p> + +<p>Mais le maharajah le regarda à son tour d'un +air qui fit rentrer en terre le pauvre Garamagrif. +Épuisé, couvert de sueur, tout sanglant, il vint se +rouler sur le sol aux pieds de Corcoran.</p> + +<p>Celui-ci chercha Louison, et s'il l'avait aperçue, +il est probable qu'elle aurait eu, elle aussi, une +petite conversation avec Sifflante; mais elle avait +eu le bonheur de voir venir Corcoran et l'esprit +de sauter aussitôt à terre; de sorte qu'elle s'avança +d'un air modeste et doux, comme une +jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa +au parloir.</p> + +<p>Mais il lui jeta un regard sévère:</p> + +<p>«A bas, Louison! à bas! Vous êtes indigne de +ma confiance! Comment! je vous laisse la garde +de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, +de mes trésors, de tout ce que j'ai de plus précieux +au monde, et le premier usage que vous +faites de votre liberté est d'étrangler Scindiah!»</p> + +<p>Louison, honteuse d'une réprimande si bien +méritée, baissa les yeux.</p> + +<p>«C'est elle qui t'a cherché querelle, mon pauvre +Scindiah, n'est-ce pas?» dit Corcoran.</p> + +<p>Scindiah abaissa sa trompe affirmativement.</p> + +<p>«Console-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... +Et comment a commencé la querelle?»</p> + +<p>Ici Scindiah fit avec sa trompe divers mouvements +pour indiquer qu'on avait voulu se moquer +de lui et qu'il n'était pas éléphant à le souffrir.</p> + +<p>«C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera +deux jours au cachot. Toi, Louison, tu seras aux +arrêts pour cinq jours.»</p> + +<p>Garamagrif essaya d'abord de résister, mais la +vue de Sifflante le réduisit bientôt à l'obéissance, +et on l'emmena sans tarder dans les cachots de +la citadelle, comme un prisonnier de guerre.</p> + +<p>Cette affaire importante réglée, le maharajah et +son ami montèrent au premier étage du palais et +rendirent compte à la belle Sita et à son amie des +incidents du voyage. Comme il achevait son récit, +on annonça l'arrivée de Sougriva. Il était fort +ému.</p> + +<p>«Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur +nous arrive.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je te disais? s'écria Corcoran +en se retournant vers son ami.... Oh! mon pressentiment +de ce matin!»</p> + +<p>Puis, prenant à part Sougriva:</p> + +<p>«Qu'est-ce? dit-il.</p> + +<p>—Seigneur, répliqua Sougriva, nous sommes +trahis. La flottille anglaise remonte la Nerbuddah +soutenue par un corps de quinze mille Anglais et +Cipayes. Le général Barclay doit, avec son armée, +se joindre à celle-ci sous les murs de Bhagavapour.</p> + +<p>—Oh! pour Barclay, il y a peu de chose à +craindre. Quant à l'autre, rien n'est perdu. On l'a +donc laissé avancer sans le combattre?</p> + +<p>—Seigneur maharajah, le zémindar Uzbek et +une partie du corps qu'il commandait ont passé +du côté des Anglais.</p> + +<p>—Par le Dieu vivant! s'écria Corcoran après un +moment de réflexion, je les tiens. Garde ces nouvelles +pour toi. Je veux que Bhagavapour apprenne +en même temps la trahison et le châtiment. Fais +seller mon cheval et préparer mon escorte. Toi, +reste ici. Je pars. J'ai assez fait le maharajah; je +vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et +j'espère que tout le monde,—amis et ennemis,—me +reconnaîtra.»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXI</h3> + +<h4>Départ.</h4> + + +<p>Quand Sougriva fut parti:</p> + +<p>«Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquem, que +s'est-il passé? As-tu quelque nouveau Barclay à +combattre? Le premier me semble assez vigoureusement +éconduit pour ne pas revenir de sitôt à +la charge.</p> + +<p>—Comment! vous avez battu le fameux général +Barclay, le héros de Lucknow? demanda +Alice.</p> + +<p>—Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit +galoper en ce moment sur la route de Bombay.»</p> + +<p>Et il raconta l'incendie du camp anglais.</p> + +<p>Mais il ne reçut pas de sa femme les applaudissements +qu'il croyait avoir mérités. Alice se montra +même très-offensée qu'il eût pris part à cette +affaire.</p> + +<p>«Ma foi, reprit Quaterquem, je suis resté neutre. +C'est Corcoran et ce démon de Baber qui ont +tout fait. Je me suis contenté de leur prêter ma +voiture.</p> + +<p>—Eh bien, cher bien-aimé, dit Alice, s'il vous +arrive encore de prêter votre voiture comme vous +dites, je vous laisserai seul dans votre île et je retournerai +en Angleterre par le plus prochain steamer.</p> + +<p>—Diable! fit Quaterquem, on ne peut même pas +rendre le plus petit service à un ami sans que les +femmes s'en mêlent. Je te promets de ne plus me +mêler de rien.»</p> + +<p>Moyennant cette promesse, il eut sa grâce; et +Corcoran, toujours hospitalier, malgré la sortie +qu'Alice venait de faire, lui fit ses adieux avec autant +de cordialité que si elle eût poussé Quaterquem +à le secourir.</p> + +<p>Sita offrit à sa nouvelle amie un collier de diamants +d'un prix inestimable. Il avait appartenu à +la célèbre Nourmahar, qui fut pendant trois générations +la plus belle femme de tout l'Hindoustan, +et il avait été conquis par le bisaïeul d'Holkar sur +le petit-fils de Nourmahar.</p> + +<p>Alice se défendit quelque temps de l'accepter, +quoiqu'elle en brûlât d'envie; mais la générosité +de Sita lui faisait sentir bien délicatement la dureté +qu'elle venait de montrer.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17-247.png"></p> + + + +<p>«C'est le souvenir d'une amie, dit Sita. Si mon +cher et bien-aimé Corcoran est vainqueur, je n'aurai +pas besoin de ces trésors. L'Hindoustan est à +nous. S'il est vaincu, il se fera tuer, et moi je ne +lui survivrai pas. Je monterai sur le bûcher, comme +ma grand'mère Sita la Videhaine; et, ayant eu le +plaisir d'appartenir au plus glorieux des hommes, +je me poignarderai moi-même pour le retrouver +plus tôt et me confondre avec lui dans le sein de +Brahma!»</p> + +<p>Sita parlait avec tant de simplicité, qu'Alice vit +bien que sa résolution était prise. Elle accepta en +fin ce don inestimable et embrassa Sita avec une +tendresse véritable. Elle pensait ne la revoir jamais; +car, en bonne Anglaise qu'elle était, il lui +semblait impossible que Corcoran fût vainqueur. +Pour lui, avec une douce et cordiale gravité, il fit +ses adieux à Quaterquem et à sa femme et embrassa +ses amis en homme résolu à vaincre ou à +mourir.</p> + +<p>«Mon cher Quaterquem, dit-il au Malouin, je +ne sais si je te reverrai. Garde-moi cette caisse en +dépôt dans ton île. Si tu apprends qu'il nous soit +arrivé malheur, ouvre-la. Ce qu'elle contient est +à toi. Si je suis vainqueur, je te la redemanderai.»</p> + +<p>Et se penchant à son oreille:</p> + +<p>«Ce sont les pierreries du vieil Holkar, dit-il à +voix basse. Elles valent plus de quinze millions de +roupies. Ce sera, quoi qu'il arrive, l'héritage de +Rama. Adieu.</p> + +<p>Ils s'embrassèrent encore, et Quaterquem monta +dans la frégate avec sa femme. Avant de prendre +son essor:</p> + +<p>«Madame, dit-il à Sita, je viendrai le 15 mars à +Bhagavapour vous chercher, et je vous emmènerai +dans mon île, que vous ne connaissez pas. Corcoran, +qui sera, je l'espère, débarrassé de toute inquiétude, +et qui aura fait sa paix avec lord Braddock, +nous accompagnera. Alice va organiser sa +maison en conséquence et chercher une femme +de chambre. Adieu, cher et ambitieux maharajah. +Tu as pris un chemin de traverse pour arriver +au bonheur; mais l'expérience te rendra sage. +Adieu.»</p> + +<p>La frégate s'enleva dans les airs et se dirigea +vers l'Orient.</p> + +<p>Corcoran, tout pensif, serra sa femme et Rama +sur son coeur, monta à cheval avec son escorte et +courut au galop dans la direction de l'armée anglaise.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXII</h3> + +<h4>A cheval! Mac Farlane! à cheval!</h4> + + +<p>Pendant deux jours et deux nuits, il galopa +presque sans relâche, grâce aux relais qu'il avait +fait disposer sur toutes les routes. Son escorte +harassée l'avait abandonné tout entière après dix-huit +heures d'une course effrénée. Corcoran, sans +s'étonner, galopait toujours, ne s'arrêtant que +pour changer de cheval, manger un morceau de +pain et repartant tout de suite.</p> + +<p>Vers le matin du troisième jour, il rencontra +enfin les fuyards de sa propre armée. Tout couvert +de sueur et de poussière, mais fier et intrépide +comme on l'avait toujours vu, il les rallia +dès les premiers mots.</p> + +<p>Un officier supérieur galopait sans l'écouter. +Corcoran le saisit au collet, et le retournant de +l'autre côté:</p> + +<p>«Où vas-tu? dit-il: c'est là qu'est l'ennemi.»</p> + +<p>Et comme l'autre, ne le reconnaissant pas, +cherchait encore à fuir:</p> + +<p>«Si tu fais un pas de plus, je te brûle la cervelle.»</p> + +<p>A ce geste, à ce mot, tout le monde s'arrêta +épouvanté. On avait reconnu le maître.</p> + +<p>«Seigneur, dit l'officier, nous sommes trahis. +Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt?</p> + +<p>—Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le +maharajah. Qu'on me donne un cheval, et en +avant!»</p> + +<p>A peine obéi, sans s'inquiéter s'il était suivi, il +courut à l'avant-garde.</p> + +<p>L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte +était dans le plus affreux désordre. L'armée commandée +par des traîtres que payait l'or des Anglais, +avait été mise en déroute cinq jours auparavant. +Trois zémindars avaient donné le signal +de la fuite. Deux autres, dont l'un était un Afghan, +Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient passé +du côté des Anglais. Le reste, ébranlé par ces fuites +et ces défections, avait tourné le dos dès les +premières décharges de l'artillerie anglaise.</p> + +<p>Enfin tout paraissait perdu.</p> + +<p>Mais la vue de Corcoran ranima les courages et +fit tourner bride aux fuyards.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/18-253.png"></p> + + + +<p>«Halte!» cria-t-il d'une voix retentissante.</p> + +<p>Tout le monde obéit à cette voix si connue. Les +soldats crièrent:</p> + +<p>«Vive le maharajah!»</p> + +<p>Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre +du fameux Timour, qui avait passé par héritage +à l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. +Ce sabre, dont la poignée était enrichie de diamants +d'un prix inestimable, avait autrefois donné +le signal de la mort de plusieurs millions d'hommes. +Il avait été forgé, à Samarkhand, par un armurier +de Damas, le célèbre Mohammed-el-Din, +qui grava sur sa lame ce verset du Coran:</p> + +<blockquote><p> +Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur! +</p></blockquote> + +<p>Sa trempe était telle, que Timour, au passage +de l'Indus, se levant debout sur sa selle, avait +fendu depuis le crâne jusqu'à la ceinture un cavalier +afghan, coiffé d'un casque en acier damasquiné.</p> + +<p>Quand l'armée le vit resplendir au soleil, personne +ne douta plus de la victoire. Les rangs se +reformèrent rapidement et l'on suivit le maharajah, +qui précédait de vingt pas toute son armée.</p> + +<p>La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite +et de faire halte pendant la grande chaleur +du jour. Croyant n'avoir plus qu'à poursuivre des +gens sans armes et sans courage, les Anglais n'avaient +pris aucune précaution contre un retour +offensif. Ils avaient débridé leurs chevaux et s'étaient +assis à l'ombre dans une forêt que traversait +la grande route. Bien plus, pour ne pas partager +le butin avec leurs camarades, les cavaliers +anglais n'avaient pas attendu l'arrivée de l'infanterie. +Ils étaient à dix lieues en avant, et croyaient +prendre l'armée mahratte jusqu'au dernier homme.</p> + +<p>Déjà le second déjeuner était prêt. Les domestiques +hindous et parsis déballaient avec soin les +provisions de bouche, les pâtés de Strasbourg, +les jambons d'York, les bouteilles de claret et de +champagne mousseux, les puddings froids. On +n'entendait plus que le bruit des fourchettes et le +joyeux tintement des verres.</p> + +<p>«Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, +eh bien, capitaine Wodsworth, que dites-vous de +notre expédition? Ce fameux Corcoran, qu'on disait +si redoutable, n'a pas tenu un instant devant nous.</p> + +<p>—Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui +donnait le change, nous avons eu assez de bonheur +pour ne rencontrer presque aucune résistance. +Mais cela même, mon cher Churchill, me +fait douter que nous ayons battu Corcoran. Je le +connais. J'étais, il y a trois ans, dans le corps +d'armée de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit +passer un mauvais quart d'heure. Ici, au contraire, +grâce à ce brave Afghan....</p> + +<p>—Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons +à la santé de l'honnête Usbeck, notre ami, et que +Dieu donne toujours de pareils lieutenants à nos +ennemis.</p> + +<p>—Combien a-t-on payé ce coquin?</p> + +<p>—C'est une question que le général même ne +pourrait pas résoudre. Je crois que lord Henri +Braddock et sa police connaissent seuls le prix de +cette marchandise.</p> + +<p>—Quel jour pourrons-nous dîner à Bhagavapour?</p> + +<p>—Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas +marcher trop vite et d'attendre un peu l'infanterie +et le général sir John Spalding.</p> + +<p>—Bah! dit Churchill, Spalding est un vieil +avare qui craint qu'on ne veuille pas partager +avec lui le trésor d'Holkar. Avec trois régiments +de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas +de force à culbuter la nation mahratte et le maharajah +par-dessus le marché?»</p> + +<p>A ce moment la trompette retentit.</p> + +<p>«Que veut dire ceci? s'écria Mac Farlane.</p> + +<p>«A cheval, messieurs, à cheval!» s'écria Wodsworth.</p> + +<p>En un clin d'oeil, tous les officiers se levèrent, +bouclèrent leurs ceinturons, remirent leurs revolvers +à la ceinture et sortirent de leurs tentes.</p> + +<p>On commençait à voir des flots de poussière, +soulevés par une foule nombreuse qui accourait +tout affolée de terreur. C'étaient les valets et les +marchands du camp. Tous levaient les bras en +l'air en poussant de grands cris:</p> + +<p>«Le maharajah! Voilà le maharajah!»</p> + +<p>A ce nom, à ce cri redoutable, les officiers anglais +eux-mêmes se sentirent émus, et chacun +courut à son poste.</p> + +<p>Mais avant que les soldats eussent repris leurs +armes, et que les rangs fussent reformés, Corcoran +arriva comme la foudre sur la cavalerie anglaise. +Derrière lui, à vingt pas, ses cavaliers s'avançaient +au galop, tenant le sabre d'une main, +le revolver de l'autre, et la bride dans les dents.</p> + +<p>Sans prendre le temps de décharger son revolver, +Corcoran passa au travers des Anglais, pointant +à coups de sabre tout ce qui était sur son +passage.</p> + +<p>Animés par son exemple, les Mahrattes montrèrent +un courage dont on les aurait crus incapables +le matin. L'arme blanche elle-même, qui +produit ordinairement sur les Hindous une frayeur +si grande, leur semblait familière, tant l'exemple +d'un homme de coeur est puissant sur les autres +hommes.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/19-259.png"></p> + + +<p>Cependant le combat resta quelque temps incertain. +Les Anglais, étonnés d'abord de l'impétuosité +de Corcoran, mais bientôt rassurés par le +mépris que leur inspirait l'armée mahratte, se +rallièrent promptement, et, malgré la chaleur du +soleil, firent preuve d'une rare intrépidité. En peu +d'instants, ils sabrèrent les premiers rangs de la +cavalerie hindoue, et Corcoran, emporté par son +ardeur, se trouva enfermé dans leurs rangs. Déjà +il se croyait abandonné et ne pensait plus qu'à +vendre chèrement sa vie, lorsqu'un secours imprévu +lui rendit la victoire.</p> + +<p>Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperçut +tout à coup que les rangs de l'armée anglaise +s'ouvraient pour livrer passage à des amis inconnus.</p> + +<p>A coup sûr, ce n'étaient pas ses Mahrattes; il +les voyait déjà reculer, pas à pas, il est vrai, mais +continuellement. Qu'était-ce donc? Et qui pouvait-ce +être, sinon sa plus chère et sa plus fidèle amie, +la tendre, la bonne, la courageuse Louison?</p> + +<p>C'était elle en effet. Aussitôt qu'elle s'était aperçue +du départ de Corcoran, elle avait résolu de +le suivre, oubliant ses arrêts. Elle avait gratté à +la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun +effort, ils avaient renversé cet obstacle impuissant +et s'étaient précipités à la suite du maharajah, +Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne +voulant pas se séparer de Louison.</p> + +<p>Grâce à son merveilleux instinct elle avait retrouvé +sans peine la trace de son maître, et arrivait +à propos pour le sauver—l'ingrat!—des +mains de ses ennemis.</p> + +<p>A dire vrai, dès qu'elle parut, suivie du formidable +Garamagrif, les Mahrattes ne lui disputèrent +pas le passage. Les Anglais étonnés essayèrent +inutilement de serrer leurs rangs et lui +tirèrent quelques coups de revolver.</p> + +<p>D'un bond Louison sauta à la gorge du colonel +Robertson, du 13° hussards, et l'étendit mort sur +le terrain. C'est dommage, car Robertson était un +officier de grande espérance. Garamagrif, de son +côté, tomba sur le major Wodsworth, qui criait à +ses hommes:</p> + +<p>«Avancez donc, damnés fils de...!»</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car +le premier coup de dents de Garamagrif lui donna +la mort.</p> + +<p>Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et +qui laissait à Bénarès une veuve et six orphelins +bien intéressants; mais que voulez-vous? C'est la +guerre.</p> + +<p>Quelle que fût la pensée des hussards anglais +(s'ils avaient une pensée, ce que j'ignore), leurs +chevaux commencèrent à se cabrer si violemment +que les cavaliers n'en étaient plus maîtres et que +le désordre se mit dans les rangs. Louison et Garamagrif, +bondissant toujours, arrivèrent enfin jusqu'au +maharajah, qui se défendait seul, adossé à +un bananier, et parait de son mieux les coups de +pointe.</p> + +<p>Il était blessé de deux balles et perdait beaucoup +de sang. Une dizaine de cavaliers l'entouraient, +cherchant à le prendre plutôt qu'à le tuer.</p> + +<p>«Rendez-vous, maharajah, dit l'un d'eux. Vous +en serez quitte pour payer rançon.»</p> + +<p>En même temps il cherchait à le désarmer, +mais Corcoran, d'un coup de son terrible cimeterre, +lui abattit le bras droit, et se retournant +contre un autre cavalier, il fendit la tête à ce second +adversaire.</p> + +<p>Cependant il allait succomber, lorsque Louison +arriva. Garamagrif la suivait à trois pas de distance, +n'osant sans doute se montrer devant son +maître après la réprimande qu'il avait reçue +l'avant-veille.</p> + +<p>A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du +maharajah, les cavaliers anglais tournèrent bride +en un clin d'oeil et rejoignirent leur régiment qui +déjà s'ébranlait. Corcoran les poursuivit, traversa +les rangs des hussards anglais entre ses deux +tigres et rejoignit son armée.</p> + +<p>Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussèrent +un long cri de joie et revinrent à la charge. +Corcoran, plus prudent cette fois, envoya sur sa +droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la +gauche des Anglais, pendant que son artillerie, +placée en potence, les prenait de flanc et de face, +et que le gros de l'armée s'avançait sur le centre.</p> + +<p>Le général anglais, qui n'avait ni artillerie, ni +infanterie pour se soutenir, ordonna la retraite, +qui se fit d'abord avec beaucoup d'ordre. Mais les +valets du camp, les vivandières, les femmes et tout +ce peuple qui suit les armées anglaises dans l'Inde, +craignant d'être abandonnés, se précipitèrent dans +les rangs de la cavalerie pour se mettre à l'avant-garde +des fuyards et rejoindre plus tôt l'infanterie +laissée en arrière avec Spalding.</p> + +<p>En quelques instants, le désordre fut au comble.</p> + +<p>A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers +eux-mêmes ne cherchèrent plus qu'à devancer +leurs camarades. Heureux ceux qui étaient bien +montés! Ils rejoignirent le général Spalding dès le +soir même.</p> + +<p>Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant +lui, fit faire halte à son armée, et laissa à la +cavalerie le soin de poursuivre les fuyards.</p> + +<p>«Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voilà comment +il faut battre les Anglais. Courez sur eux, +sabre ou baïonnette en avant, sans tirer, et Vichnou +et Siva vous donneront la victoire... Au +reste, tout n'est pas fini; mais c'est assez pour +aujourd'hui.»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/20-265.png"></p> + + +<p>Il eut soin de placer lui-même les postes avancés. +Puis, se tournant vers Louison qui le regardait +fixement et qui attendait un mot d'amitié:</p> + +<p>«Entre nous, ma belle, dit-il, c'est à la vie et à +la mort. Et toi aussi, Garamagrif, grand batailleur, +tu seras mon ami, si tu veux; mais ne va +plus chercher querelle à Scindiah.»</p> + +<p>Il rentra alors dans sa tente, où d'autres soins +l'appelaient. Louison et Garamagrif s'étendirent +à l'entrée comme deux factionnaires chargés de +veiller à la sûreté du maharajah, et personne +assurément ne fut tenté de violer la consigne +sans nécessité.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXIII</h3> + +<h4>Sir John Spalding.</h4> + + +<p>Le lendemain, dès trois heures du matin, Corcoran +fit reprendre les armes à ses troupes et continua +la poursuite.</p> + +<p>La route était jonchée d'armes, de chevaux et +de cavaliers tués et dépouillés. Presque toute la +cavalerie anglaise était détruite ou dispersée. Un +petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, +qui accourait à marches forcées pour recueillir +les fuyards.</p> + +<p>Corcoran, apprenant par ses éclaireurs que les +Anglais s'avançaient, se porta sur une colline assez +élevée qui dominait la plaine, car il n'avait +pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, +et il voulait s'assurer au moins l'avantage +du terrain. Il fit même creuser à la hâte un fossé +de dix pieds de large et de trois pieds de profondeur,—non +que cette précaution lui parût très-utile, +puisque les Anglais n'avaient plus de cavalerie,—mais +parce qu'il voulait leur faire croire +qu'il se tenait sur la défensive, et les engager +eux-mêmes à prendre l'offensive. Son intérêt +était, au contraire, d'en finir promptement avec +ce corps d'armée, pour courir ensuite sur Barclay +et l'accabler à son tour.</p> + +<p>La ruse réussit admirablement.</p> + +<p>Sir John Spalding était un gros gentleman, gras +et bien nourri, très-brave sans doute, mais qui +n'avait jamais fait la guerre, et qui n'avait aucune +expérience de l'Inde. Sa vie s'était passée en +Angleterre, au camp d'Aldershot, à Gibraltar, à +Malte, à la Jamaïque; il avait vu le feu, pour la +première fois, trois jours auparavant. Toute sa +tactique consistait en trois points: ébranler l'ennemi +avec l'artillerie, le renverser à coups de +baïonnette, et le faire sabrer par la cavalerie.</p> + +<p>Par hasard, sa première expérience avait fort +bien réussi, de sorte qu'il se regardait comme un +Wellington ou un Marlborough. L'ardeur désordonnée +de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour +sans l'attendre, ne lui causait aucune +inquiétude.</p> + +<p>A chaque pas, on lui amenait des prisonniers. +Toute l'armée du maharajah lui paraissait dispersée +sans retour, et l'aurait été en effet sans +l'arrivée imprévue et l'attaque impétueuse de +Corcoran.</p> + +<p>Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient +fait un instant le bonheur de Barclay. Mais, avant +tout, il fallait entrer le premier dans Bhagavapour. +Entre lui et Barclay, c'était une course au +clocher. (Il ignorait encore le désastre de son +rival et l'incendie de son camp.)</p> + +<p>C'est dans ces dispositions que le rencontra le +messager qui apportait la funeste nouvelle de +l'échec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en voulut +rien croire, et comme le messager était Indou, +il le fit arrêter, se proposant de le faire fusiller +aussitôt que le mensonge serait évident. Puis, +quelques cavaliers arrivèrent, et racontèrent la +destruction complète de trois régiments de cavalerie +européenne.</p> + +<p>«Trois régiments! s'écria Spalding, au comble +de la fureur. Où est l'âne bâté qui les commandait? +Où est le colonel Robertson?</p> + +<p>—Mort, général.</p> + +<p>—Où est le major Mac Farlane?</p> + +<p>—Tué d'une balle dans la tête.»</p> + +<p>Spalding se sentait gagner par la consternation +générale.</p> + +<p>«Vous êtes donc tombés dans une embuscade? +demanda-t-il. Il n'y a pas d'exemple d'un désastre +pareil.»</p> + +<p>Le lieutenant Churchill fit le récit de l'action.</p> + +<p>«Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient +devant nous comme une volée de perdreaux. Mais +tout à coup le maharajah est arrivé....</p> + +<p>—Le maharajah! dit Spalding, toujours à cheval +sur l'étiquette. Sachez, monsieur, que le gouvernement +de la gracieuse reine Victoria n'a pas +reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et +qu'il est, par conséquent, souverainement impropre +d'appeler de ce nom un aventurier quelconque.»</p> + +<p>Churchill baissa la tête, puis il acheva son récit.</p> + +<p>Quand il fut terminé:</p> + +<p>«Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en +marche à deux heures du matin. Nous rencontrerons +l'ennemi à six, nous le battrons à sept, et +nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour.»</p> + +<p>La nuit suivante, à l'heure indiquée, l'infanterie +anglaise se remit en marche. Vingt-cinq ou +trente hussards, qui avaient à grand'peine conservé +leurs chevaux, servaient d'éclaireurs.</p> + +<p>Vers six heures du matin, on arriva à cinq +cents pas environ de l'armée mahratte, dont une +partie était rangée en bataille, et l'autre dispersée +en tirailleurs.</p> + +<p>Sir John Spalding, toujours ferme dans ses +idées de tactique militaire, commença le feu en +lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie +de Corcoran, qui se retira en bon ordre à +l'abri d'un petit bois et attendit là l'ordre de +charger. L'artillerie mahratte répondit à peine au +feu des Anglais et, dès le début de l'engagement, +se retira dans un pli de terrain comme découragée. +Cette artillerie, peu nombreuse d'ailleurs en +égard au nombre des troupes, paraissait facile à +enlever, malgré les broussailles et les obstacles +naturels qui défendaient la position.</p> + +<p>«C'est le moment d'aborder cette canaille à la +baïonnette, dit sir John Spalding.</p> + +<p>—Prenez garde! s'écria le transfuge Usbeck, +vous ne connaissez pas le maharajah.»</p> + +<p>Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, +regarda l'Afghan avec un mépris inexprimable +et dit:</p> + +<p>«Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. +Churchill, dites aux Highlanders d'avancer.»</p> + +<p>Churchill obéit.</p> + +<p>Aussitôt on entendit dans la plaine le son des +cornemuses et des pibrochs d'Écosse. Les robustes +Highlanders aux jambes nues s'avancèrent lentement +et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent +à escalader la colline où les attendait +le gros de l'armée mahratte.</p> + +<p>Un silence terrible régnait sur la champ de bataille. +Les deux artilleries se taisaient; l'anglaise +ayant fait place à l'infanterie, et la mahratte ne +paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On +voyait les sous-officiers anglais maintenir l'alignement +avec les crosses de leurs fusils. Quant aux +Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles et +les fourrés, ils attendaient le choc avec une terrible +anxiété.</p> + +<p>Déjà les Highlanders n'étaient plus qu'à dix pas +du fossé creusé sur le penchant de la colline, +quand tout à coup Corcoran tira son sabre et +s'écria:</p> + +<p>«En joue! feu!»</p> + +<p>Au même instant, quinze cents Mahrattes, couchés +à plat ventre, se levèrent à demi et fusillèrent +à bout portant les assaillants. Deux batteries +masquées, de vingt canons chacune, firent feu en +même temps à cinquante pas de distance sur les +flancs et les derrières des Highlanders.</p> + +<p>En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts +détruite. Cependant ceux qui survivaient s'avancèrent +avec une intrépidité admirable jusqu'au +fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes +qui l'occupaient, et continuèrent leur marche vers +le haut de la colline.</p> + +<p>Mais, là, un nouvel ennemi les attendait. Les +artilleurs mahrattes, qui s'étaient repliés au commencement +de la bataille, reprenaient leur poste +sur l'ordre de Corcoran; et de deux régiments de +Highlanders fusillés et mitraillés en face, par derrière +et sur les flancs, il ne resta pas cinquante +hommes valides; encore furent-ils forcés de se +rendre.</p> + +<p>Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec +désespoir la destruction de son infanterie d'élite; +mais l'ouragan de mitraille qui balayait la plaine +et le pied de la colline, rendait tout secours impossible. +Bientôt même il dut songer à couvrir la +retraite, menacée par Corcoran.</p> + +<p>Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au +centre, donna ordre à la cavalerie de se déployer +sur le flanc de l'infanterie anglaise et de couper +ses lignes de communications. Spalding effrayé +commanda la retraite, et les Mahrattes saluèrent +cet ordre par de longs cris de joie.</p> + +<p>C'était la première fois qu'une armée indienne, +commandée il est vrai par un Français, voyait fuir +une armée anglaise à forces égales. Aussi l'enthousiasme +des soldats de Corcoran ne connaissait +plus de bornes.</p> + +<p>«C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. +C'est Rama lui-même qui s'est incarné de nouveau +pour défendre son peuple contre ces barbares au +teint blanc et à la barbe rouge.»</p> + +<p>Corcoran ne s'arrêta pas à écouter son éloge +Toujours pressé d'en finir avec Spalding pour revenir +vers Barclay, il lança sa cavalerie sur toutes +les routes, avec ordre de dépasser l'armée anglaise, +d'entasser toutes sortes d'obstacles, pour +lui rendre la fuite impossible, et de l'éloigner de +la Nerbuddah pendant qu'il suivait Spalding de +près avec son infanterie et le harcelait avec son +artillerie légère.</p> + +<p>Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de +chances d'échapper que son ennemi n'en a de la +lui donner; car l'un pense toujours à se sauver, +tandis que l'autre ne pense pas toujours à le poursuivre.</p> + +<p>C'est ce qui arriva dans le cas présent.</p> + +<p>La cavalerie mahratte s'arrêta pour faire reposer +ses chevaux, tandis que les Anglais marchèrent +toute la nuit dans la direction de la Nerbuddah, +où les attendait la flottille qui devait combiner ses +opérations avec celles de l'armée.</p> + +<p>Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que +la nécessité de tout ordonner et de tout exécuter +par lui-même retardait souvent, reprit lui-même +la poursuite, et courut sur les traces de +l'ennemi.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/21-277.png"></p> + + + +<p>Peine inutile. Spalding avait rejoint la flottille +et l'embarquement commençait au moment où le +maharajah recommença l'attaque. Les Anglais +effrayés abandonnèrent sur le rivage un immense +butin, presque tous leurs blessés, quinze cents +prisonniers et tous les traîtres qui s'étaient joints +à eux quelques jours auparavant, entre autres +l'Afghan Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, +laissant leur général blessé à mort sur le +champ de bataille au moment même où il allait +s'embarquer. Un boulet de canon lui avait emporté +la tête.</p> + +<p>«Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant +son corps mutilé, ce n'était ni un César ni +un Annibal, mais c'était un brave homme, et il a +bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se +faire tuer lui-même; car il n'y a rien d'aussi piteux +et d'aussi déshonorant que de perdre la bataille +de Cannes et de survivre.»</p> + +<p>Puis il se fit amener les prisonniers et traita +les Anglais avec beaucoup de générosité. Quant +aux traîtres qui l'avaient abandonné, il ne voulut +pas leur faire grâce.</p> + +<p>«Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il à Usbeck.</p> + +<p>—Grâce, seigneur maharajah! s'écria l'Afghan.</p> + +<p>—Qu'on le fusille,» dit Corcoran.</p> + +<p>Et il traita de la même manière neuf autres zémindars +qui avaient suivi l'exemple d'Usbeck.</p> + +<p>«Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la +rigueur est nécessaire.»</p> + +<p>Ces exemples donnés, il laissa le commandement +de l'armée à l'un de ses lieutenants et reprit +en toute hâte le chemin de Bhagavapour, car +partout où il n'était pas, ses affaires allaient toujours +mal. Louison et Garamagrif, qui l'avaient si +bien servi, obtinrent la permission de le suivre.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXIV</h3> + +<h4>Discours du trône. Sita prisonnière.</h4> + + +<p>Corcoran arriva à Bhagavapour la veille du jour +où s'ouvrit la session de son Corps législatif. Par +un rare bonheur, il n'avait que des victoires à raconter +à son peuple, et quoique le danger fût encore +très-grand, cependant les victoires passées et +présentes répondaient de l'avenir.</p> + +<p>Dès le lendemain, à sept heures du matin (car, +à cause du climat et de l'ardeur du soleil, les +séances devaient être terminées chaque jour à dix +heures), il s'avança, monté sur Scindiah, avec Sita +et Rama, et ouvrit la session suivant le cérémonial +accoutumé.</p> + +<p>Voici quelques passages de son discours:</p> + +<p>«Citoyens libres du pays mahratte,</p> + +<p>«C'est toujours avec un nouveau plaisir que je +me retrouve au milieu de vous.</p> + +<p>«Depuis la dernière session, Brahma a daigné +bénir nos efforts et notre prospérité n'a fait que +s'accroître. Le commerce, l'agriculture, l'industrie +ont fait des progrès prodigieux, dus surtout, +nous devons le reconnaître, à l'initiative +individuelle et à la liberté d'action dont vous +jouissez.</p> + +<p>«Mais un peuple n'est pas digne de la liberté +lorsqu'il ne sait pas la défendre par les armes. J'ai +dû repousser l'invasion d'un voisin ambitieux et +perfide. Avec la permission et la protection de +Brahma, j'ai su punir les traîtres et repousser +l'ennemi. Il dépend encore de lui de faire la paix +à des conditions honorables; mais s'il persiste dans +son dessein, il subira la peine de son iniquité.</p> + +<p>«Mon ministre de l'intérieur, Sougriva Sahib, +est chargé de vous proposer un plan de budget. +Vous remarquerez qu'il n'est question ni d'augmenter +les impôts, ni d'en créer de nouveaux, ni +d'émettre un emprunt. Grâce à Vichnou, malgré +les charges que la guerre nous impose, le Trésor +est encore rempli, et Sougriva Sahib est chargé +de l'agréable mission de vous proposer la suppression +de tous les impôts indirects dont la perception +est si coûteuse.</p> + +<p>«Citoyens libres du pays mahratte, que la sagesse +du divin Vichnou préside à vos délibérations!»</p> + +<p>Puis il présenta la belle Sita et le petit Rama à +son peuple. Tout le monde cria:</p> + +<p>«Longue vie au maharajah! Qu'il soit béni, lui +et toute sa postérité!»</p> + +<p>Et Corcoran rentra dans son palais.</p> + +<p>Ces acclamations étaient sincère, et cependant +l'orage grondait sur sa tête. Les zémindars qui +l'avaient trahi comptaient plus d'un complice dans +l'assemblée. L'inflexible justice de Corcoran lui +faisait, parmi les grands seigneurs, des ennemis +redoutables.</p> + +<p>Au moindre revers on était prêt à proclamer sa +déchéance. Heureusement la victoire récente qu'il +avait remportée sur les Anglais intimidait ses adversaires.</p> + +<p>Cependant les succès passés n'éblouissaient pas +le maharajah. Il voyait fort bien que le peuple +indou n'était pas encore prêt à la révolte, et, quoique +incapable de craindre pour lui-même, il +tremblait quelquefois pour sa femme et son fils.</p> + +<p>Un matin, Baber vint lui faire sa cour.</p> + +<p>Baber enrichi était maintenant un seigneur.</p> + +<p>Il se présenta, la tête haute, le regard content, +sincère, doux et calme, comme il convient à un +honnête homme qui a fait fortune sur la grande +route et au coin des bois.</p> + +<p>«D'où sors-tu, chenapan? demanda le maharajah.</p> + +<p>—Seigneur, dit Baber d'un ton modeste, j'ai +reçu hier les cent mille roupies que vous avez +daigné m'assigner sur le trésor de Votre Majesté.</p> + +<p>—Et où vas-tu?</p> + +<p>—Où Votre Majesté daignera m'envoyer.</p> + +<p>—Ah! ah! Tu prends goût aux missions diplomatiques?... +Eh bien, te sens-tu le courage de +retourner au camp des Anglais?</p> + +<p>—Pourquoi non, seigneur? Parce que je suis +devenu riche, croyez-vous que je sois devenu poltron?</p> + +<p>—Et tu me rapporteras des nouvelles de ton +ami Barclay?</p> + +<p>—Autant qu'il vous plaira, seigneur maharajah. +Est-ce tout?</p> + +<p>—Va, pars. Voici un bon de vingt mille roupies +sur mon trésorier.</p> + +<p>—Ah! seigneur maharajah, s'écria Baber avec +un enthousiasme qui n'était pas feint, vous serez +toujours le plus généreux des hommes, et il y a +plaisir à se faire tuer à votre service.»</p> + +<p>L'Indou se prosterna de nouveau, élevant vers +le ciel les paumes de ses mains, et partit.</p> + +<p>Le lundi suivant il était de retour.</p> + +<p>«Seigneur maharajah, dit-il, tenez-vous sur +vos gardes. Barclay a reçu des renforts, des chevaux, +des vivres, des munitions et de l'artillerie. +Son armée est augmentée d'un tiers; on veut vous +porter un coup décisif avant que l'Europe apprenne +la défaite et la mort de sir John Spalding. +Barclay va franchir la frontière demain ou après +demain. Vos généraux ont perdu la tête. Le vieil +Akbar ne répond rien quand on l'interroge et ne +donne aucun ordre....»</p> + +<p>Aussitôt Corcoran fit préparer ses chevaux. Il +allait partir et rejoindre l'armée.</p> + +<p>Sita voulut le suivre.</p> + +<p>«Je veux vivre ou mourir avec toi, dit-elle. Ne +m'envie pas le bonheur de t'accompagner.</p> + +<p>—Qui prendra soin de Rama?» demanda Corcoran.</p> + +<p>Mais Rama voulut à son tour suivre sa +mère.</p> + +<p>«Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage +est décisive. Si je laisse Sita et Rama à Bhagavapour, +je craindrai toujours pour eux quelque trahison. +Autant vaut les emmener avec moi.»</p> + +<p>Naturellement Scindiah était aussi du voyage, +ainsi que Garamagrif et Louison, car Rama voulut +tout emmener, même son ami Moustache. Après +quelques objections, le maharajah se laissa fléchir, +et, précédant lui-même de cinq jours le reste +de la caravane, il leur donna rendez-vous au +camp et partit seul pour prendre le commandement +de l'armée. Sougriva fut chargé, comme à +l'ordinaire, de le remplacer en son absence.</p> + +<p>Il était temps que Corcoran arrivât, car les renseignements +de Baber n'étaient que trop vrais. +Barclay avançait à grands pas dans le pays mahratte, +et l'armée de Corcoran reculait toujours +sans livrer une seule bataille. Les soldats se décourageaient, +murmuraient et commençaient à +déserter.</p> + +<p>C'est alors que le maharajah se présenta seul, +à cheval, suivant sa coutume, à l'entrée du camp.</p> + +<p>C'était le matin, et toute l'armée, ranimée par +sa présence, ne demanda plus qu'à se battre.</p> + +<p>Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats +n'étaient pas encore assez exercés et assez +aguerris pour aborder sans frémir la redoutable +et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant +tout, en harcelant l'ennemi par de fréquentes escarmouches, +donner aux Mahrattes plus de confiance +en eux-mêmes. Plus tard il serait toujours +temps de livrer une bataille décisive.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/22-287.png"></p> + + + +<p>Corcoran suivit ce plan avec une persévérance +extraordinaire. Il creusa des retranchements, construisit +des redoutes, entoura son camp d'un fossé +profond, le garnit de palissades au travers desquelles +se montraient les gueules de deux cents +canons. Puis, à la tête de sa cavalerie montée +sur des chevaux berbères et turcomans, sobres, +prompts, légers et durs à la fatigue, il battit tout +le pays, enleva les convois qui approvisionnaient +le camp anglais, et réduisit Barclay presque à la +famine.</p> + +<p>Celui-ci, éloigné de Bombay, sa base d'opérations, +était fort inquiet. Les vivres manquaient. Il +recevait tous les jours de lord Braddock des dépêches +qui l'avertissaient de se hâter, afin que le +bruit de sa victoire couvrît l'échec désastreux de +sir John Spalding. Cependant il n'osait pas donner +l'assaut au camp retranché, et sa cavalerie, +privée de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran, +qui se montrait chaque jour en vingt endroits +différents.</p> + +<p>Un funeste incident, qui devait amener le dénoûment +de cette longue histoire, tira enfin Barclay +d'embarras.</p> + +<p>Un soir, comme Corcoran rentrait au camp +après une escarmouche assez vive, Baber se présenta +et annonça que Sita, Rama, Scindiah, Louison +et Garamagrif venaient de tomber au pouvoir +de l'armée anglaise.</p> + +<p>A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un +désespoir si profond, qu'on craignit un instant +qu'il ne voulût se brûler la cervelle. Quoi! Tant +de travaux perdus! tant de sang versé inutilement! +tant de grands projets renversés en un +jour!</p> + +<p>Cependant telle était la force d'âme du maharajah, +qu'il ne perdit pas une minute à se plaindre +du sort.</p> + +<p>«D'où tiens-tu cette nouvelle? demanda-t-il à +Baber.</p> + +<p>—Hélas! seigneur maharajah, j'ai été témoin +de tout. Vous étiez parti depuis une heure avec +la cavalerie. La reine, justement impatiente de +vous revoir, sortit du camp pour aller à votre +rencontre. Malheureusement, nous tombâmes dans +un parti de cavalerie anglaise. Notre escorte prit +la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre +les jambes des chevaux et je revins ici sous une +pluie de balles.»</p> + +<p>Corcoran réfléchit un instant.</p> + +<p>«Qu'est devenue Louison? demanda-t-il.</p> + +<p>—Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah +n'ont pas quitté un instant Sa Gracieuse Majesté.</p> + +<p>—Si Louison est vivante, tout est sauvé.»</p> + +<p>Cependant, avant d'essayer de délivrer par la +force sa femme et son fils, Corcoran écrivit et envoya +par un parlementaire au général Barclay la +lettre qui suit:</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Au camp, devant Kharpour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Monsieur,</p> + </div> </div> + +<p>«Un gentleman anglais ne fait pas la guerre à +des femmes et à des enfants. On me dit qu'un hasard +déplorable a mis aujourd'hui dans vos mains +ma femme et mon fils. J'espère que vous ne refuserez +pas de leur rendre la liberté, ou tout au +moins de traiter avec moi d'une rançon convenable.</p> + +<p>«Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance +de ma considération distinguée,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> <span class="sc">Maharajah Corcoran</span> I<sup class="sml">er</sup>.</p> + </div> </div> + + +<p>«Donné l'an troisième de notre règne et le +quatre cent trente-trois mille six cent-unième de +la neuvième incarnation de Vichnou.»</p> + +<p>Une heure plus tard, Corcoran reçut la réponse +suivante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Le général Barclay à M. Corcoran, se disant maharajah</i></p> +<p class="i10"> <i>de l'empire mahratte.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">«Monsieur,</p> + </div> </div> + +<p>«Comme vous le dites avec raison, un gentleman +anglais ne fait pas la guerre aux femmes et aux +enfants; mais je croirais manquer à tous mes devoirs +envers mon pays et le gouvernement de ma +gracieuse souveraine, si je rendais la liberté à la +fille d'Holkar, à votre femme, monsieur,—à +moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions +suivantes:</p> + +<p>«1º L'armée mahratte sera licenciée aujourd'hui +même et renvoyée dans ses foyers;</p> + +<p>«2º Le soi-disant maharajah abdiquera immédiatement +entre les mains du gouverneur anglais;</p> + +<p>«3º Le soi-disant maharajah remettra au général +Barclay une liste, certifiée véritable et sous +serment, de tous les biens, meubles et immeubles +composant la succession d'Holkar, pour, desdits +biens meubles et immeubles, être disposé +ainsi qu'il conviendra audit général;</p> + +<p>«4º La citadelle de Bhagavapour et toutes les +forteresses du royaume seront remises à l'armée +anglaise avec les arsenaux, les armes, les vivres +et les munitions de toute espèce qui s'y trouvent +actuellement;</p> + +<p>«5º Enfin, en échange de toutes les conditions +ci-dessus, le soi-disant maharajah recevra du gouvernement +anglais une pension annuelle de mille +livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant +(bien entendu) ledit soi-disant maharajah à +ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni sa femme, +ni son fils, avant une période qui ne pourra être +moindre de cinquante ans.</p> + +<p>«Si ces conditions paraissent convenables (comme +je l'espère) à monsieur Corcoran, j'oserai le prier +de faire un double du traité dans les deux langues +et je m'offre à signer avant la fin du jour.</p> + +<p>«Le traité conclu sur ces bases, je serai heureux +de faire plus ample connaissance avec monsieur +Corcoran et de serrer la main à un gentleman +pour lequel j'ai toujours professé la plus +profonde estime.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> «John Barclay,</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">«Major général des armées de Sa Majesté Britannique,</p> +<p class="i10"> «Au camp, 14 mars 1860.»</p> + </div> </div> + + +<p>Corcoran froissa le billet avec indignation.</p> + +<p>«Abdiquer! trahir les Mahrattes! me laisser dépouiller! +accepter une pension du spoliateur! et +il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir son estime! +Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque +chose à quoi il ne s'attend pas.»</p> + +<p>Et il renvoya sans réponse le parlementaire anglais.</p> + +<p>Le soir, dès que la nuit fut tombée, Corcoran +réunit cinq cents cavaliers d'élite, fit envelopper +les pieds des chevaux avec du feutre et de la laine, +afin d'étouffer le bruit de leur marche, et partit +au pas avec son escorte.</p> + +<p>Baber servait de guide.</p> + +<p>Quoique la nuit fût très-sombre, l'armée anglaise +était sur ses gardes et s'attendait à une attaque. +Barclay ne tenait qu'à moitié ses prisonniers, +car bien qu'ils fussent au milieu du camp +anglais, la présence des deux grands tigres et de +l'éléphant effrayait les plus intrépides. On avait +bien pensé à leur livrer bataille; mais, dans la +mêlée, les balles, qui ne connaissent personne, +pouvaient frapper Sita ou Rama, ce qui aurait +rendu la guerre inexpiable, car Corcoran ne pouvait +plus pardonner, et Barclay n'était pas assez +sûr de la victoire pour s'exposer à une chance si +dangereuse.</p> + +<p>Au «Qui vive?» des sentinelles anglaises, Corcoran +répondit par son cri de guerre: «En avant!» +et s'élança au grand trot dans le camp ennemi. Il +apercevait de loin la masse énorme de Scindiah, +qui se détachait sur la lumière projetée par les +feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que Sita +devait être là, et il y courut.</p> + +<p>Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de +résolution; mais les Anglais ayant fait une décharge +générale qui abattit une cinquantaine +d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant +mille pièges, commencèrent leur retraite et abandonnèrent +leur chef.</p> + +<p>Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval +venait de tomber, frappa d'une balle à la +tempe. Le maharajah fut précipité à terre, et sa +tête rencontra un piquet de bois qui servait à tendre +la toile des tentes. Le choc fut si rude et si +douloureux, qu'il s'évanouit.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXV</h3> + +<h4>Corcoran et Louison forcent le blocus.</h4> + + +<p>Dix minutes après, Corcoran reprit ses sens. Il +sentit une chaude haleine sur son visage; il se +souleva un peu sur un bras, mais avec précaution, +de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et +reconnut Louison.</p> + +<p>C'était elle, en effet.</p> + +<p>La tigresse avait deviné tout ce qui venait de se +passer. Elle avait entendu le cri de guerre de Corcoran; +elle avait vu la tentative des Mahrattes +pour pénétrer dans le camp anglais, et leur fuite; +elle connaissait trop Corcoran pour croire qu'il +pouvait reculer. Elle avait donc cherché son ami, +et l'avait trouvé évanoui à côté de son cheval +mort.</p> + +<p>Elle aurait pu appeler au secours; elle avait +bien trop d'esprit pour cela: elle se voyait entourée +d'ennemis. Elle se contenta de lécher Corcoran +jusqu'à ce qu'il revînt à lui; puis, lorsqu'il +eut répondu à ses caresses, elle le prit avec ses +dents au collet, le jeta sur son dos, comme une +mère fait de son enfant, et, en trois ou quatre +bonds, l'apporta aux pieds de Sita.</p> + +<p>Dire l'étonnement et la joie de la belle Sita serait +impossible: elle se jeta dans les bras de son +époux sans pouvoir parler.</p> + +<p>Malheureusement l'arrivée de Corcoran ne diminuait +pas le danger, au contraire. A la tête de +son armée, il pouvait peut-être dicter la loi; prisonnier +dans le camp ennemi, il devait la subir.</p> + +<p>Quand il eut raconté tous ses efforts pour délivrer +Sita, elle lui reprocha doucement son entreprise +si téméraire.</p> + +<p>«Elle n'a été téméraire, dit-il, que parce que +cette lâche canaille n'a pas voulu me suivre.... Au +reste, nous voilà ensemble. Je suis très-fatigué, +les blessures que j'ai reçues en combattant contre +sir John Spalding ne sont pas encore guéries. Je +vais dormir... Louison, ma bonne amie, fais le +guet avec Garamagrif.»</p> + +<p>Rama s'endormit dans les bras de son père aussi +paisiblement que dans le palais d'Holkar.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/23-297.png"></p> + + + +<p>Mais peu d'heures après, au point du jour, la +diane réveilla tout le camp, et l'on aperçut alors +les traces sanglantes du combat de la nuit.</p> + +<p>Barclay, qui se doutait bien que le maharajah +était, suivant sa coutume, à l'avant-garde, s'étonna +que l'attaque n'eût pas été conduite avec plus de +vigueur; mais ce qui l'étonna encore davantage, +ce fut un grand tumulte qui paraissait régner +dans l'armée des Mahrattes, ordinairement silencieuse +et bien disciplinée.</p> + +<p>Il en eut bientôt l'explication. Un soldat mahratte +déserta, courut au camp des Anglais, et leur annonça +que Corcoran avait été tué pendant l'attaque +de la nuit.</p> + +<p>«Cette fois, pensa Barclay, je suis sûr de devenir +lord, et mistress Barclay sera lady Andover.»</p> + +<p>En même temps il donna ses ordres pour l'assaut.</p> + +<p>Mais, au moment où la première colonne commençait +l'attaque, un officier s'avança, chapeau +bas, vers le général, et le prévint qu'on venait de +retrouver le cheval mort de Corcoran, mais non +le maharajah lui-même.</p> + +<p>«Qu'importe, s'il est mort?» dit Barclay.</p> + +<p>Cependant, et par réflexion, il ordonna de doubler +la garde qui veillait autour du palanquin de +Sita, pour empêcher sa fuite. Puis il fit avancer +la seconde colonne avec ordre de soutenir la première +pendant l'assaut.</p> + +<p>Tout à coup il entendit des cris et une décharge +de coups de fusil dans l'intérieur de son propre +camp.</p> + +<p>C'était Corcoran qui forçait la ligne de blocus +formée par les Anglais autour du palanquin de +Sita.</p> + +<p>En un clin d'oeil il sauta sur un cheval sans +maître, se plaça dans une sorte de carré formé +par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et +Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp.</p> + +<p>Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp +mahratte; mais il fallait franchir, sous le feu de +l'armée anglaise, une plaine d'un quart de lieue, +et le précieux bagage qu'il traînait à sa suite ne +pouvait pas, comme lui, s'exposer de gaieté de coeur +aux balles et aux boulets.</p> + +<p>Il le sentit, et, apercevant à quelque distance un +rocher isolé où l'on montait par une pente douce, +il y courut avec sa petite caravane.</p> + +<p>L'ennemi allait s'élancer à sa poursuite; mais +Louison et Garamagrif, qui formaient l'arrière-garde, +grincèrent des dents d'une façon si menaçante, +que les Anglais attendirent les ordres de +leur chef.</p> + +<p>Barclay, en ce moment-là même, aperçut ce qui +se passait et la fuite de Corcoran. Aussi sans se +préoccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en +déroute au premier choc, il jugea que l'essentiel était +de s'emparer de leur chef, et fit sommer Corcoran +de se rendre.</p> + +<p>Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie +et trois pièces de canon entourèrent de +tous côtés le rocher sur lequel Corcoran s'était +réfugié.</p> + +<p>«Prisonnier des Anglais, jamais! s'écria Corcoran.</p> + +<p>—Eh bien, feu!» commanda Barclay.</p> + +<p>Mais le maharajah, Sita et Rama étaient à l'abri +derrière un rempart de pierres énormes. Le seul +intervalle qu'il y eût entre les blocs était rempli +par la carapace immense et invulnérable du +bon Scindiah. Les balles glissèrent sur cette cuirasse +naturelle, et s'aplatirent contre les roches. +Scindiah ne prit d'autre précaution que de cacher +ses oreilles à l'ennemi.</p> + +<p>Une seconde décharge n'eut pas plus de succès.</p> + +<p>«A l'assaut! commanda Barclay, furieux. Qu'on +le prenne ou qu'on le tue!</p> + +<p>—Je ne serai ni pris, ni tué, général,» dit la +voix railleuse de Corcoran.</p> + +<p>En effet, les assaillants ne pouvaient monter +que par un sentier très-commode, mais étroit, ce +qui donnait un grand avantage à la défensive.</p> + +<p>Le premier qui parut sur la plate-forme était +un sergent du pays de Galles, nommé James Bosworth. +En arrivant, il fit feu trop précipitamment, +et à bout portant, sur le maharajah qui releva le +canon du fusil: la balle se perdit en l'air; mais, +en même temps, Corcoran fit sauter la cervelle au +Gallois d'un coup de revolver.</p> + +<p>Un second assaillant eut le même sort. Un troisième +grimpait sans être aperçu, lorsqu'un coup +de griffe de Louison lui brisa les vertèbres cervicales +et l'envoya en purgatoire.</p> + +<p>Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un +coup, un seul, mais infaillible: d'un coup de dents +il tranchait l'artère carotide de son ennemi. Quant +à Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser +entre le rocher et lui pour frapper Corcoran par +derrière, il s'appuya doucement sur les soldats et +les aplatit net contre le mur.</p> + +<p>«Après tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine +de sacrifier tant de braves gens pour venir à bout +d'un entêté. Qu'on le garde à vue: il n'a pas de +vivres, il sera bientôt forcé de se rendre.»</p> + +<p>En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris +un à-compte sur les soldats, Scindiah, habitué à +manger chaque jour cent vingt ou cent trente livres +d'herbes et de racines commençait à bâiller +terriblement. Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, +ni Sita, ni même Rama, n'avaient mangé. +Grave sujet d'inquiétude!</p> + +<p>Ce supplice dura jusqu'à la nuit. Corcoran, à +bout de ressources, ne savait plus à quel saint se +vouer. Devait-il se rendre? Cette idée révoltait +son orgueil. Devait-il périr? Que deviendraient +Sita et Rama? Devait-il les abandonner à la merci +de l'ennemi, bien certain, d'ailleurs, que les Anglais +ne leur feraient aucun mal! Mais que dire +d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax +en servitude?</p> + +<p>Comme il se livrait à ces pensées, il leva les +yeux vers le ciel pour demander conseil à Dieu, +et vit quelque chose de fort extraordinaire.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXVI</h3> + +<h4>Secours imprévu. La mort de deux héros.</h4> + + +<p>C'était, à ce qu'il lui sembla d'abord, un objet +de dimension extraordinaire et d'une extrême mobilité. +Puis, l'objet se rapprochant toujours, il +crut voir un oiseau gigantesque qui descendait +rapidement sur sa tête. Puis, enfin, il reconnut +la Frégate et la voix joyeuse de son ami Quaterquem. +Jamais les naufragés de la Méduse, apercevant +enfin une voile sur le désert immense de +l'Océan, ne ressentirent une joie pareille.</p> + +<p>«Dis-moi donc, cher ami, s'écria Quaterquem, +que fais-tu là avec tes tigres, ton éléphant, ta +femme, ton fils et quinze cents badauds anglais +qui dorment autour de toi avec des mines de +gendarmes?</p> + +<p>—Mon bon Quaterquem, dit Corcoran en l'embrassant, +commence par prendre Rama et Sita +dans ta Frégate et fais-les souper tout de suite, +car ils n'ont rien mangé depuis trente-six heures.</p> + +<p>—Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou, pas +mangé, petit blanc! Tranche de pâté, bon vin, +faire plaisir à petit blanc.»</p> + +<p>Ces deux mots divins: «tranche de pâté,» +éveillèrent tout d'un coup Rama, qui se mit à +souper de très-bon appétit. Sita elle-même ne fit +pas de cérémonie, non plus que Corcoran, qui, la +bouche pleine, raconta ses aventures à son ami.</p> + +<p>«Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout +cela finirait mal. Cependant je ne croyais pas que +mes pressentiments se réaliseraient si tôt. Ce matin, +j'ai quitté mon île, avec Acajou, pour venir +chercher Sita et toi. Alice vous attend. Je descends +à Bhagavapour. Sougriva m'apprend que tu es à +l'armée et que tu as déjà vaincu un général qui +s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, +je l'en félicite, et je viens te chercher ici. +Point du tout: je vois ton armée toute débandée; +on me dit que tu as été tué hier dans une échauffourée; +j'accours pour te donner au moins la sépulture. +Je m'informe: on me dit que tu vis encore. +Je remonte dans les airs, je cherche et enfin +je t'aperçois perché sur ton rocher. Allons, viens +avec nous; je vais te ramener où tu voudras, +dans mon île ou même à Bhagavapour, si cela te +convient mieux.</p> + +<p>—Non, je n'en aurai pas le démenti! s'écria +Corcoran. Tu emmèneras Sita et Rama; mais moi, +je veux sortir d'ici par mes seules forces, et défier +cet insupportable Anglais.</p> + +<p>—Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore +plus Breton, c'est-à-dire entêté.... Le voilà +qui veut traverser l'armée anglaise! Y songes-tu?</p> + +<p>—J'y songe si bien, que si tu veux planer un +instant au-dessus de ma tête, tu me le verras faire +avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu que je +veuille abandonner à l'ennemi Louison et Scindiah? +Ce serait une noire ingratitude.»</p> + +<p>Les prières et les embrassements de Sita ne purent +fléchir la résolution de Maharajah. Il attendit +patiemment que Quaterquem fût parti avec la +Frégate, et, resté seul sur le rocher, il éveilla +doucement Scindiah, qui dormait en rêvant au +bonheur de manger de la paille de riz ou de la +canne à sucre.</p> + +<p>Louison descendit la première pour éclairer la +route. Corcoran venait après elle, ayant Scindiah +à sa droite et Moustache à sa gauche. Le terrible +Garamagrif fermait la marche.</p> + +<p>Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer +inaperçue au milieu de l'armée anglaise. Une +sentinelle donna l'alarme et fit feu.</p> + +<p>La balle atteignit Garamagrif dans le flanc +gauche. Il fit un bond terrible, poussa un rugissement, +et, saisissant le soldat à la gorge, il l'étrangla +net.</p> + +<p>Mais, au bruit, à la lueur du coup de feu, tout +le bataillon s'éveillait et reconnaissait Corcoran.</p> + +<p>Celui-ci prit résolûment son parti, et, tenant +son sabre d'une main, son revolver de l'autre, +tantôt faisant feu, tantôt sabrant, précédé et suivi +de ses trois tigres, il arriva jusqu'à la ligne anglaise; +là, il se crut en sûreté.</p> + +<p>Malheureusement les feux qu'on allumait de +tous côtés éclairaient sa course, et les Anglais le +saluèrent d'une décharge d'artillerie mêlée de +coups de fusil.</p> + +<p>Il se retourna: Garamagrif et Scindiah venaient +d'être frappés à mort, l'un d'une balle qui l'atteignit +au coeur, et l'autre d'un boulet de canon. La +mort réconcilia les deux adversaires. L'intrépide +Garamagrif jeta un dernier regard de mépris sur +le lâche ennemi qui l'attaquait par derrière, et +mourut. On peut dire de lui ce que le poète a dit +des braves tombés au champ d'honneur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'ennemi, l'oeil fixé sur leur face guerrière,</p> +<p>Les regarda sans peur pour la première fois.</p> + </div> </div> + +<p>Louison, immobile et consternée, les yeux pleins +de larmes, contempla quelques instants en silence +ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa vie. Elle +se rappela les joies du passé, et parut vouloir ne +pas l'abandonner; mais, sur un geste attendri de +Corcoran, qui l'embrassa et lui montra le pauvre +Moustache devenu orphelin, elle résolut de vivre.</p> + +<p>L'approche de la mort n'ébranla pas la belle +âme de Scindiah. Comme il avait toujours cherché +la justice et fui l'iniquité, il attendit sans inquiétude +la fin de ses souffrances. Modeste autant +que bon, aimable, doux et sincère, il a laissé +dans le coeur de ses amis une mémoire qui ne périra +jamais.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXVII</h3> + +<h4>Des traîtres! Toujours des traîtres!</h4> + + +<p>La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie +anglaise, craignant quelque piége, n'osa les +poursuivre hors de l'enceinte de son propre +camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui +était attaché à un piquet des grand'gardes. En un +clin d'oeil il se mit en selle, et partit au galop.</p> + +<p>Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait +venger son cher Garamagrif, elle voulait +suivre Corcoran.</p> + +<p>«Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu +le retrouveras dans un monde meilleur. Avant +tout, il faut rejoindre l'armée. Cette nuit le salut, +et demain la vengeance.»</p> + +<p>Tout en galopant, son cheval fit un écart qui +faillit le désarçonner. Un objet informe s'élevait +dans l'ombre et semblait demander grâce.</p> + +<p>Corcoran arma son revolver.</p> + +<p>A ce bruit sec et inquiétant, l'objet informe +s'aplatit sur le sol en poussant un cri de frayeur:</p> + +<p>«Seigneur! Grâce! Pardon! Grâce!»</p> + +<p>Corcoran mit pied à terre.</p> + +<p>«Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue.»</p> + +<p>Déjà même, sans qu'il eût la peine de s'en mêler, +Louison, enragée contre toute l'espèce humaine +depuis la mort de Garamagrif, allait mettre +le pauvre diable en pièces.</p> + +<p>«Hélas! seigneur maharajah, s'écria l'autre, +car à la voix impérieuse et brève de Corcoran il +avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je +suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur +ami.</p> + +<p>—Baber! Que fais-tu là? Où est mon armée?</p> + +<p>—Ah! seigneur, dès qu'ils ont vu les Anglais +s'avancer, la frayeur s'est répandue dans le +camp.</p> + +<p>—Et mon général Akbar?</p> + +<p>—Akbar a essayé pendant cinq minutes de les +rallier; mais on ne l'écoutait pas. Un des cavaliers +qui vous accompagnaient hier au camp des Anglais +a crié que vous étiez mort. A ce cri, toute +la cavalerie a pris au grand trot le chemin de +Bhagavapour. L'infanterie a suivi et Akbar n'a pas +voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent +à trois ou quatre lieues d'ici.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi, seigneur!... j'ai crié de tous les côtés +qu'on mentait, que vous étiez vivant, plus vivant +que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux +jours.</p> + +<p>—Bien! Et d'où vient que je te trouve ici sur +le grand chemin, à trois lieues en arrière des +fuyards?</p> + +<p>—Ah! seigneur maharajah, ces misérables +étaient si pressés de fuir qu'ils ont passé sur le +corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter.</p> + +<p>Baber poussa un grand soupir.</p> + +<p>«Le fait est, dit Corcoran en l'examinant, que +tu es cruellement meurtri, mon pauvre Baber. +As-tu cependant la force de marcher?</p> + +<p>—Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je +marcherais sur la tête et sur les mains.»</p> + +<p>Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse +de ses membres, Baber parvint à se lever, et à +courir pendant un quart de lieue à côté du cheval +de Corcoran; mais là les forces lui manquèrent.</p> + +<p>Corcoran se désespérait, Baber était pour lui +l'allié le plus précieux, après sa chère Louison.</p> + +<p>«Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J'entends +le galop de deux chevaux attelés à une voiture. +Ce doit être un des fourgons de l'armée. Laissezmoi +faire. Mettez-vous en embuscade derrière la +haie et ne venez que quand je vous appellerai.»</p> + +<p>Le bruit se rapprochait.</p> + +<p>Quand la voiture ne fut plus qu'à cinquante pas +de l'Hindou, il éleva la voix tout en gémissant, et +cria de toutes ses forces:</p> + +<p>«Qui veut gagner deux mille roupies?»</p> + +<p>Aussitôt la voiture s'arrêta, et deux hommes +descendirent armés jusqu'aux dents.</p> + +<p>«Qui parle de gagner deux mille roupies? demanda +l'un d'eux, qui tenait à la main un long +pistolet.</p> + +<p>—Seigneur, dit Baber, je suis blessé à mort. +Relevez-moi, portez-moi en lieu de sûreté, et je +vous donnerai les deux mille roupies quand nous +serons au camp.</p> + +<p>—Où sont-elles? dit l'homme.</p> + +<p>—Dans ma tente, au camp du maharajah.</p> + +<p>—Ce coquin se moque de nous et nous fait +perdre un temps précieux.»</p> + +<p>En même temps l'homme voulut remonter dans +la voiture avec son camarade.</p> + +<p>«A moi, seigneur maharajah!» cria Baber.</p> + +<p>En même temps, il s'élança à la tête des chevaux +et se suspendit au mors pour les empêcher +de partir.</p> + +<p>L'homme qui avait parlé tira un coup de pistolet +à bout portant.</p> + +<p>Baber baissa la tête et évita la balle, mais sans +lâcher prise.</p> + +<p>En même temps Corcoran parut.</p> + +<p>«Halte! canaille!» cria-t-il d'une voix tonnante.</p> + +<p>A cette voix si connue, à la vue du maharajah, +les deux hommes se prosternèrent.</p> + +<p>«Seigneur, notre vie est en tes mains, qu'ordonnes-tu?</p> + +<p>—Déposez vos armes!» dit Corcoran.</p> + +<p>Ils obéirent avec empressement.</p> + +<p>Corcoran prit la lanterne et l'élevant à la hauteur +du visage des prisonniers, il reconnut avec +étonnement son général Akbar.</p> + +<p>«Où vas-tu?» dit-il.</p> + +<p>Akbar garda le silence.</p> + +<p>«Je vais vous le dire, répliqua Baber. Akbar +désertait. Il allait au camp des Anglais.</p> + +<p>—C'est faux, s'écria Akbar en balbutiant.</p> + +<p>—Traître! dit Corcoran. Et toi?»</p> + +<p>Le compagnon d'Akbar n'était pas moins effrayé +que son chef.</p> + +<p>«Seigneur, je ne suis qu'un simple officier. +J'obéissais à mon général.</p> + +<p>—Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et +les mains, jette-les dans l'intérieur de la voiture, +et tourne la bride des chevaux vers le camp. C'est +le conseil de guerre qui décidera de leur sort.»</p> + +<p>Baber obéit, sans qu'aucun des deux misérables +osât lui résister. La vue de Corcoran et de +Louison leur glaçait le sang dans les veines.</p> + +<p>«Et maintenant, en avant, et au galop! s'écria +le maharajah. Il faut que nous soyons au camp +avant une heure, qu'à midi nous commencions la +bataille avec les Anglais, et qu'à six heures du soir +nous ayons vengé Garamagrif et Scindiah. N'est-ce +pas, Louison?»</p> +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + + +<br><br><br> +<h3>XXVIII</h3> + +<h4>Dernière et épouvantable bataille.</h4> + + +<p>Je ne crois pas nécessaire de dire avec quelle +joie le camp mahratte tout entier accueillit le maharajah. +Si les officiers tremblaient à la pensée +des périls auxquels son courage pouvait les exposer, +les soldats vénéraient franchement en lui la +dixième incarnation de Vichnou, et se croyaient +invincibles pourvu qu'il fut à leur tête.</p> + +<p>Corcoran fit faire le cercle, et dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8">«Soldats,</p> + </div> </div> + +<p>«Des traîtres et des lâches ont répandu le bruit +de ma mort. Je suis vivant, avec la protection divine +de Vichnou, pour vaincre et punir.</p> + +<p>«Vous ne demandiez qu'à combattre. On vous +a donné l'exemple de la fuite. Désormais, vous +n'aurez d'autre chef que moi.</p> + +<p>«Nous allons recommencer la bataille. Je jure +par le resplendissant Indra, que le premier qui +prendra la fuite sera fusillé.</p> + +<p>«Je jure aussi que tout officier ou soldat qui +aura pris de sa main un drapeau ou un canon sera +fait zémindar dès ce soir, et recevra cent mille +roupies.</p> + +<p>«Pour moi, couvert de la protection toute-puissante +de Siva, j'entrerai parmi les barbares +comme la faux dans les rizières, et je répandrai +sur eux la terreur et la mort.»</p> + +<p>On cria de toutes parts:</p> + +<p>«Vive le maharajah!»</p> + +<p>Et l'on se crut sûr de vaincre.</p> + +<p>Vers huit heures du matin, on aperçut l'avant-garde +de l'armée anglaise qui avançait en bon +ordre. Corcoran parcourut au galop les rangs des +Mahrattes.</p> + +<p>«Que chacun de vous fasse son devoir, dit-il, et +je réponds de tout.»</p> + +<p>Les Anglais s'avançaient en bon ordre, mais sur +un terrain désavantageux. A droite et à gauche de +la grande route s'étendaient de vastes marais. +Corcoran, qui avait d'avance étudié le champ de +bataille, profita de cette disposition du terrain.</p> + +<p>Son artillerie enfilait la chaussée. Derrière l'artillerie, +on apercevait une nombreuse infanterie +destinée à la soutenir.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/24-319.png"></p> + + + + + +<p>Pour lui, à la tête de six régiments de cavalerie +et de huit régiments d'infanterie (car il n'avait laissé +derrière ses canons qu'une faible partie de son +corps d'armée, afin de faire prendre le change à +l'ennemi sur ses desseins), il fit secrètement le +tour des marais, s'engagea dans les jungles et +tomba tout à coup sur les derrières des Anglais.</p> + +<p>On ne croira pas sans doute qu'il soit nécessaire +de donner une description de la bataille. +Corcoran, qui aurait pu être à volonté Alexandre, +Annibal ou César, mais qui préférait être Corcoran, +remporta une victoire complète. Pendant que +son artillerie barrait la route aux Anglais et, à +chaque décharge, emportait des files entières, il +entrait avec sa cavalerie parmi eux comme le +couteau dans le beurre, et les Mahrattes, excités +par son exemple, firent des merveilles.</p> + +<p>Mais rien n'approchait de Louison.</p> + +<p>Elle s'avançait lentement à la droite de Corcoran, +comme un bon colonel qui va passer en revue +son régiment; mais aussitôt qu'elle aperçut +les habits rouges, elle bondit de fureur, et, sans +que personne pût la retenir, elle s'élança sur eux.</p> + +<p>En un clin d'oeil, elle eut étranglé quatre ou +cinq officiers de marque. En vain Corcoran voulait +la rappeler. Elle n'écoutait plus rien.</p> + +<p>Cependant, les Anglais, mis d'abord en désordre +par cette attaque imprévue, reprenaient lentement +leur sang-froid.</p> + +<p>Barclay, sans s'étonner, reçut intrépidement la +charge impétueuse de Corcoran, et, reconnaissant +le maharajah dans la mêlée, donna ordre à cinquante +cavaliers bien montés de s'attacher à ses +pas et de faire tous leurs efforts pour le tuer. Lui-même +se mit à leur tête, jugeant avec raison que +la mort du maharajah terminerait promptement la +guerre.</p> + +<p>Il s'en fallut de peu que le calcul de Barclay ne +réussît; mais il avait compté sans Louison.</p> + +<p>La tigresse s'aperçut bientôt qu'on cherchait à +envelopper Corcoran. A cette vue, elle fit un bond +formidable qui la porta au milieu d'un gros de +cavaliers, parmi lesquels le Malouin entouré s'ouvrait +à grand'peine un passage à coups de pointe.</p> + +<p>«Un million de roupies à celui qui tuera le +maharajah!» cria Barclay.</p> + +<p>Au même instant, Louison lui sauta à la gorge.</p> + +<p>Barclay, blessé à mort, s'affaissa sur sa selle. +Les Mahrattes, rassurés, s'élancèrent de nouveau +en avant et dégagèrent le maharajah. L'armée +anglaise commença à plier.</p> + +<p>Une heure plus tard, la bataille était terminée, +et les Anglais, reconduits à coups de sabre sur la +route de Bombay, ne pensaient plus qu'à rendre +leur retraite moins désastreuse.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/25-323.png"></p> + + + + + +<p>Lord Henri Braddock, qui était venu à Bombay +pour décider lui-même du sort du royaume d'Holkar, +et qui avait appris le premier succès de +Barclay, jugea qu'il était prudent d'arrêter le +vainqueur, et fit proposer une entrevue au maharajah.</p> + +<p>«Qu'il vienne dans mon camp!» répliqua le +Malouin.</p> + +<p>Mais il ne se montra pas exigeant sur les conditions +de la paix, et, connaissant trop la lâcheté +naturelle des pauvres Hindous pour avoir confiance +dans l'avenir, il consentit à recevoir le titre +d'allié de Sa Majesté Victoria, reine d'Angleterre, +impératrice de l'Hindoustan, et se contenta d'une +indemnité de vingt-cinq millions de roupies pour +les frais de la guerre.</p> + +<p>Après quoi, les deux armées étant revenues +dans leurs quartiers, il fit son entrée dans Bhagavapour.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> +<br><br><br> +<h3>XXIX</h3> + +<h4>Conclusion.</h4> + + +<p>Je passe sous silence les fêtes et les réjouissances +qui suivirent. Corcoran qui ne se faisait illusion +sur rien, était dégoûté du pouvoir. Il n'avait +vu autour de lui que trahison et lâcheté. Il résolut +d'abdiquer.</p> + +<p>«Seigneur maharajah, lui dit le fidèle Sougriva, +ne nous abandonnez pas aux Anglais. On ne régénère +pas un peuple en trois ou quatre ans.</p> + +<p>—Mon ami, dit Corcoran, je suis venu aux Indes +pour chercher le Gouroukaramta, et je l'ai trouvé. +Je ne cherchais pas une bonne femme et une +grande fortune, et je les ai trouvées aussi. Je vous +ai montré comment il fallait faire pour être libre. +Profitez de la leçon si vous pouvez, et faites-vous +tuer plutôt que de vous laisser donner des coups +de bâton. Pour moi, j'ai rempli ma tâche, et je peux +désormais disposer de moi-même. J'en profite pour +abdiquer et rejoindre mon ami Quaterquem. Mais +auparavant, je veux faire un legs aux Mahrattes. +Avertis mon Corps législatif que j'aurai demain +une communication importante à lui faire.»</p> + +<p>Le lendemain, il entra dans la salle des séances, +et prononça le discours suivant:</p> + + +<p>«REPRÉSENTANTS DU PEUPLE MAHRATTE,</p> + + +<p>«Je vous remercie de la fidélité que vous m'avez +toujours montrée.</p> + +<p>«Nous avons combattu et vaincu ensemble l'ennemi +de la patrie.</p> + +<p>«Il ne vous reste plus qu'à terminer l'oeuvre +commencée,—l'oeuvre de votre délivrance.</p> + +<p>«Vous avez conquis la liberté, apprenez à la +défendre.</p> + +<p>«J'abdique en vos mains, et, dès aujourd'hui, +je proclame la République fédérale des États-Unis +mahrattes.</p> + +<p>«Je remets, pour trois mois, la présidence de +la République nouvelle à mon fidèle et intrépide +Sougriva. Passé ce temps, vous chercherez vous-mêmes +un chef. Puissiez-vous trouver le plus digne!</p> + +<p>«Je pars; mais si jamais l'indépendance de la +République mahratte est menacée, avertissez-moi. +Je reprendrai mes armes et je viendrai combattre +dans vos rangs.</p> + +<p>«Adieu!»</p> + +<p>A ces mots, l'enthousiasme éclata de toutes +parts. On voulut retenir le maharajah; mais sa +résolution était prise. Il partit le soir même avec +son ami, Quaterquem, qui était venu le chercher +avec la Frégate.</p> + +<p>Louison et Moustache l'accompagnèrent dans son +île, qui n'était qu'à trois lieues de l'île Quaterquem.</p> + +<p>C'est là que Corcoran vit heureux depuis quatre +ans. Un fil télégraphique joint son ile à celle de +son ami, et ils peuvent causer tous deux au coin +du feu sans se déranger. Alice et Sita se visitent +souvent, et les deux familles sont aujourd'hui très-nombreuses, +car Corcoran n'a pas moins de trois +garçons outre le jeune Rama, et trois filles jouent +déjà sur les genoux d'Alice. Ils doivent tous venir +à l'Exposition de 1867, vers le 15 ou le 20 juillet.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + +<p><i>P.S.</i> On prétend (mais je n'ose affirmer ou contredire +ce bruit) que Corcoran n'a pas perdu de +vue son ancien projet de délivrer l'Hindoustan de +la domination anglaise. On m'a même communiqué +tout récemment de nombreux détails sur les +intelligences qu'il entretient avec les brahmines +des diverses parties de la Péninsule, depuis l'Himalaya +jusqu'au cap Comorin; mais je me garderai +bien de commettre une indiscrétion. Au reste, +qui vivra verra.</p> + +<br><br><br> +<h3>TABLE.</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chapitres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I. Comment fut découvert la fameux Gouroukaramta</p> + </div><div class="stanza"> +<p>II. Première escapade de Louison</p> + </div><div class="stanza"> +<p>III. Au plus brave!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>IV. Le docteur Scipio Ruskaërt</p> + </div><div class="stanza"> +<p>V. La famille de Louison</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VI. Où le docteur Scipio Ruskaërt sa dévoile</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VII. Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut</p> +<p class="i6">présenté à Scindiah</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VIII. Le Maëlstrom</p> + </div><div class="stanza"> +<p>IX. Acajou, bon nègre</p> + </div><div class="stanza"> +<p>X. Des moyens d'avoir un bon domestique</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XI. Deux chenapans</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XII. Révélation inattendue</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XIII. De l'éducation et des manières de M. William</p> +<p class="i6">Doubleface, esq.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XIV. La mort d'un coquin</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XV. Une plaisanterie d'Acajou</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XVI. Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se</p> +<p class="i6">rendre agréable</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XVII. L'Asie à vol d'oiseau</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XVIII L'île de Quaterquem</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XIX. Rêve du Maharajah</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XX. Grande conversation de Louison et de Garamagrif</p> +<p class="i6">avec le puissant Scindiah.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXI. Départ</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXII. A cheval, Mac Farlane! à cheval!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXIII. Sir John Spalding</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXIV. Discours du trône. Sita prisonnière</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXV. Corcoran et Louison forcent le blocus</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXVI. Secours imprévu. La mort de deux héros</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXVII. Des traîtres! toujours des traîtres</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXVIII. Dernière et épouvantable bataille</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XXIX. Conclusion</p> + </div> </div> + + +<p>8604-97.—<span class="sc">Corbeil</span>. Imprimerie Év. <span class="sc">Crété</span>.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/tb.png"></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais +authentiques du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + +***** This file should be named 17335-h.htm or 17335-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/3/17335/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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