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+The Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais authentiques
+du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran
+ Deuxième partie
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Illustrator: A. De Neuville
+
+Release Date: December 17, 2005 [EBook #17335]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
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+
+
+
+
+
+ AVENTURES
+ MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES
+ DU CAPITAINE
+ CORCORAN
+
+ PAR
+
+ A. ASSOLLANT
+
+
+ OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 25 VIGNETTES
+
+ PAR A. DE NEUVILLE
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+PARIS
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+
+[Illustration: Fêtes en l'honneur de Corcoran vainqueur.]
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Comment fut découvert le fameux Gouroukaramta.
+
+
+Six mois après les combats dont on a vu le récit dans la première partie
+de cette véridique histoire, le capitaine Corcoran, devenu maharajah du
+pays des Mahrattes, jouissait en paix du fruit de sa sagesse et de ses
+victoires. Au reste, rien ne fera mieux juger de son bonheur que la
+lettre suivante, qu'il écrivit vers ce temps-là à M. le secrétaire
+perpétuel de l'Académie des sciences (de Lyon), pour lui rendre compte
+des courses qu'il avait faites dans les montagnes des Ghâtes et dans
+les vallées de la Nerbuddah et du Godavéry, à la recherche du fameux
+Gouroukaramta.
+
+
+LE MAHARAJAH CORCORAN Ier,
+
+_A M. le Président de l'Académie des sciences (de Lyon.)_
+
+
+Bhagavapour, le 11 octobre 1858.
+
+L'an deuxième de notre règne et le quatre cent trente-trois mil sept
+cent dix-neuvième de la huitième incarnation de Vichnou.
+
+
+«Monsieur,
+
+«Je prie l'illustre Académie d'excuser le retard que j'ai mis à lui
+communiquer le résultat des recherches qu'elle a bien voulu me confier.
+Le Gouroukaramta est enfin retrouvé, et j'ai le plaisir de vous envoyer
+aujourd'hui une copie exacte de ce fameux manuscrit dont l'existence,
+au dire des plus savants brahmines, remonte à vingt-cinq mille ans avant
+l'ère chrétienne. Pour moi, sans vouloir imposer au public mon propre
+sentiment, j'ai de fortes raisons de croire qu'il est antérieur de huit
+cents ans au déluge et qu'il fut déposé par Noé, dans son tiroir, au
+moment où le saint patriarche emballait à la hâte, dans l'Arche, ses
+habits, sa femme, ses fils, ses filles et un couple de tous les animaux
+qui vivaient en ce temps-là sur la terre.
+
+«Diverses circonstances ont retardé de quelques mois la découverte
+et l'envoi du Gouroukaramta;--une entre autres, qui peut-être ne vous
+paraîtra pas indigne d'intérêt, car elle me permet de servir désormais
+plus puissamment les intérêts de la science.
+
+«Il a plu à l'Éternel de faire de moi un pasteur des peuples. A coup
+sûr, rien n'était plus loin de moi que la pensée de gouverner qui que
+ce soit, excepté mon équipage et mon brick; mais Dieu ne m'a laissé de
+choix qu'entre ces deux extrémités: régner sur les Mahrattes ou me faire
+fusiller par les Anglais. L'Académie comprendra que je ne pouvais pas
+hésiter, et j'ai la confiance qu'elle approuvera ma conduite. De
+mon côté, je mets à son service quinze mille fantassins, douze mille
+cavaliers, douze cents canons et un budget qui montait à quatre cents
+millions de francs sous mon prédécesseur, et que j'ai réduit à cent
+vingt millions (malgré cette réduction, je fais des économies sur mon
+budget, comme M. Gladstone sur le sien).
+
+«L'Académie, j'ose l'espérer, sera bien aise d'apprendre que mon amie
+Louison, dont l'intelligence, le courage, les dents et les griffes m'ont
+tiré plus d'une fois du péril, vit aujourd'hui bien portante et gaie
+dans mon palais. Vous lirez dans le _Moniteur de Bhagavapour_ (dont j'ai
+l'honneur de vous adresser la collection) l'histoire de ses exploits
+héroïques et de l'intrépidité sans égale qu'elle montra le jour du
+dernier assaut. Monsieur Horatius Coclès n'a rien fait de plus beau
+lorsqu'il arrêta les Étrusques à l'entrée du pont du Tibre.
+
+«Je serais heureux, monsieur le président, si vous vouliez bien accepter
+les insignes de l'ordre de la Tigresse, que j'ai institué pour perpétuer
+la mémoire de Louison. Ces insignes sont une croix enrichie de diamants
+et un ruban bleu, que je vous envoie sous ce pli. Les diamants n'ont
+pas grande valeur:--sept cent mille francs tout au plus;--mais je sais,
+monsieur, que vous attachez plus de prix à cette marque de l'estime de
+ma chère Louison qu'à des pierreries. Un philosophe tel que vous ne doit
+pas être traité comme un prince ou un banquier.
+
+«Le second du brick _le Fils de la Tempête_, que j'ai fait amiral de
+la flotte mahratte, est chargé de vous raconter de vive voix toutes
+nos aventures. Ce n'est pas un savant homme et je ne crois pas qu'il
+connaisse grand'chose en dehors de la lecture, de l'écriture, du sextant
+et de la boussole; mais pour la manoeuvre il n'a pas son pareil, et
+si quelqu'un des membres de l'Académie voulait me faire l'honneur de
+visiter mes États, Kaï Kermadeuc a ordre de le prendre à son bord et de
+le traiter comme moi même.
+
+«Veuillez agréer, monsieur le président, et communiquer à messieurs les
+académiciens l'expression de la respectueuse admiration de votre tout
+dévoué,
+
+
+CORCORAN Ier,
+
+«Empereur de la Confédération mahratte,
+
+«_P.S._ Louison, à qui je viens de lire ces quelques lignes, me charge
+de la rappeler à votre souvenir.»
+
+
+Cette lettre fut remise au président de l'Académie pendant la séance,
+et il se hâta d'en donner connaissance au public et de faire appeler Kaï
+Kermadeuc, le commandant du _Fils de la Tempête_.
+
+Celui-ci s'avança en se dandinant sur ses jambes, comme un pommier agité
+par le vent. C'était un vieux marin, basané, goudronné, qui avait doublé
+trois fois le cap Horn et neuf fois le cap de Bonne-Espérance, et qui
+avait horreur de la terre autant que les chats ont horreur de l'eau
+froide.
+
+Comme il roulait son chapeau dans ses doigts de l'air embarrassé d'un
+écolier qui sait mal sa leçon, le président crut devoir venir à son
+secours.
+
+«Rassurez-vous, mon brave homme, dit-il avec bonté, et expliquez-nous,
+s'il vous plaît, les commissions dont Sa Majesté le maharajah des
+Mahrattes vous a chargé pour l'Académie.
+
+--Pour lors, dit Kermadeuc d'une voix tonnante qui fit trembler les
+vitres, pour lors, voici la question. Mon capitaine, qui est l'empereur
+dont vous parlez, étant parti sur son brick _le Fils de la Tempête_, qui
+file dix-huit noeuds à l'heure par un temps calme, arriva, cinq semaines
+après, dans le pays du seigneur Holkar, un particulier fort âgé et plein
+de roupies, qui avait querelle avec les Anglais pour la raison de ce
+qu'il refusait de leur donner sa fille et ses roupies. Pour lors, le
+capitaine Corcoran regarde la fille, qui était belle comme une sainte
+vierge, et dit: Je suis français! Pour lors, il prend sa cravache et
+tape sur les Anglais pendant que sa Louison (sa tigresse, messieurs,
+sauf votre respect) leur tordait le cou comme à des canards. Voyant
+cela, l'homme âgé meurt, laissant sa fille, son royaume, ses roupies et
+ses moricauds au capitaine qui, du coup devient empereur. N'est-ce pas
+ce qu'il pouvait faire de mieux?»
+
+Tous les assistants convinrent que Corcoran avait, en effet, pris le
+meilleur parti, et le secrétaire perpétuel, qui était curieux, demanda
+de quelle manière avait été conquis le fameux Gouroukaramta.
+
+[Illustration: Kaï Kermadeuc s'avança (Page 5.)]
+
+«Pour lors, répliqua Kermadeuc, c'est bien simple. Quand le capitaine
+fut devenu majesté, et riche, et marié à son goût, il commença à
+s'ennuyer.--Je lui dis: Capitaine, vous n'êtes pas heureux. Est-ce que
+ce serait la faute à madame Sita? (Vous savez, messieurs, le mariage
+ne réussit pas à tout le monde, et moi qui vous parle, quand madame
+Kermadeuc n'est pas contente, j'ouvre la porte et je file vivement,
+oh! mais vivement, et sans chercher mon chapeau.) Mais il paraît que je
+m'étais trompé, car il me répondit: «Kermadeuc, mon vieux camarade, Sita
+est une femme qui n'a pas sa pareille au monde, ni dans la lune, ni dans
+le pays du Turc et du Moscovite....--C'est égal, capitaine, vous aviez
+tout à l'heure votre figure _vent debout_; je m'y connais, ça n'est pas
+naturel.» Il me tourna le dos sans rien dire, preuve que j'avais touché
+juste. Mais dix jours plus tard tout était changé. Il me fit venir un
+matin.--On vient de m'avertir que le Gouroukaramta est caché dans le
+temple de Pandara. Veux-tu remonter la rivière avec moi?--Quand vous
+voudrez, mon capitaine. Et, sans vous commander, aurons-nous beaucoup
+de passagers sur mon brick?--Deux seulement, Louison, que tu connais,
+et moi.--C'est dit. Nous partons le soir même, et nous remontons le long
+des monts Vindhya. A droite et à gauche de la rivière on ne voyait plus
+que de noires forêts. De temps en temps on entendait le rugissement des
+tigres, le pas lourd des éléphants ou le sifflement du _cobra capello_.
+Pour vous consoler, le soleil vous rôtit pendant le jour et les
+moustiques vous mordent pendant la nuit. Le matin j'avais les lèvres
+enflées comme des boudins, et mon nez ressemblait à une vitelotte.
+Enfin, suffit; nous arrivons dans un village où l'on ne voyait que des
+fakirs. Le fakir, messieurs, vous savez ce que c'est:--un particulier
+qui a fait voeu de ne se laver et de ne se brosser jamais.
+
+«Pour lors, tous ces fakirs étaient accroupis autour de leur temple
+lorsque nous arrivâmes. Pas un d'eux ne leva la tête et ne dit un mot de
+politesse. Voyant ça, le capitaine siffla Louison, qui sauta légèrement
+à terre, comme une jolie fille qui va au bal. Au premier bond de la
+tigresse, qui pourtant ne fit de mal à personne, tous ces endormis
+se réveillèrent, et furent debout en un clin d'oeil,--où je vis bien
+qu'aucun d'eux n'était paralytique, car ils se sauvèrent tous ensemble
+dans le temple en criant: Voici _Baber Sahib_ (voici le seigneur Tigre)!
+et en implorant Siva.
+
+«Louison allait les suivre, mais le capitaine la retint, pour ne pas
+les effrayer davantage, et alla droit au plus fakir de la bande,
+c'est-à-dire au plus sale et au plus déguenillé. C'était un vieux à
+barbe blanche, qui paraissait très-respecté de tous les autres. Pour
+lors, le capitaine se met à lui parler dans son patois, qui est, à ce
+qu'on m'a dit depuis, une très-belle langue et faite pour les savants.
+Ce qu'ils se dirent, je ne l'ai pas entendu; mais j'ai vu les gestes.
+Le capitaine insistait toujours pour avoir son Gouroukaramta; l'autre
+refusait toujours. Tout à coup voilà Louison qui s'impatiente, se dresse
+debout sur ses pattes de derrière et appuie ses pattes de devant sur les
+épaules de Corcoran; histoire de se faire caresser, la câline. Voyant
+ça, le fakir tombe à genoux, s'écrie que la volonté de Dieu se déclare,
+que le capitaine est la dixième incarnation de Vichnou, qu'il est
+prédit dans ses livres que Vichnou doit venir sur la terre avec un tigre
+apprivoisé; puis il va chercher son manuscrit et le met dans les mains
+du capitaine, qui le regardait sans sourciller et sans paraître étonné,
+comme s'il eût fait le Vichnou toute sa vie.»
+
+Ce récit naïf eut le plus grand succès; le président félicita Kermadeuc
+de la part qu'il avait prise à cette glorieuse expédition, et trois
+jours après on lisait le récit de la séance dans tous les grands
+journaux de Paris.
+
+En revanche, les journaux anglais déclarèrent unanimement que ce
+Corcoran était un misérable aventurier, bandit de profession, qu'il
+avait dérobé le précieux manuscrit du Gouroukaramta à un voyageur
+anglais dans les montagnes des Ghâtes, et qu'il avait fait alliance avec
+Nana-Sahib pour assassiner tous les Anglais de l'Inde.
+
+Les journaux allemands se partagèrent entre deux camps. Les uns
+assurèrent que la découverte du Gouroukaramta n'était pas nouvelle;
+à les entendre, ce livre était depuis longtemps publié; le docteur
+Cornelius Gunker, de Berlin, l'avait eu dans les mains; le docteur
+Hauffert, de Goettingue, en préparait depuis longtemps une traduction;
+le professeur Spellart, d'Iéna, écrivait un commentaire sur son origine
+probable. L'autre camp déclara nettement que le manuscrit était faux,
+que la copie envoyée par Corcoran était l'oeuvre de son imagination;
+qu'il n'avait lui-même jamais vu ni le Gouroukaramta, ni l'Inde; que les
+philologues français étaient faits tout au plus pour nouer et dénouer
+les cordons des souliers des philologues allemands; que cette
+nation vaniteuse et légère qui habite entre le Rhin, les Alpes, la
+Méditerranée, les Pyrénées et l'océan Atlantique, était incapable de
+rien écrire ou dire qui fût utile et bon; qu'elle ne saurait jamais que
+danser et faire l'exercice à feu; que si par hasard quelqu'un de ses
+citoyens avait un peu plus de sens et de jugement que les autres, il le
+devait à son origine germanique, étant nécessairement né en Lorraine ou
+en Alsace; qu'il fallait, par conséquent, reprendra ces deux provinces
+allemandes, frauduleusement détachées de la grande patrie d'Arminius, et
+qu'enfin le sabre allemand, la pensée allemande, la critique allemande,
+la sagesse allemande et la choucroute allemande (bien entourée de
+saucisses) étaient au-dessus de tout.
+
+[Illustration: Découverte du Gouroukaramta. (Page 11.)]
+
+A quoi un journal français très-connu répliqua en prenant à témoin les
+immortels principes de 1789, et un autre en profita pour réclamer la
+liberté des mers et la «neutralisation des détroits,» ce qui acheva
+d'éclaircir la question si vivement controversée de l'origine du
+Gouroukaramta.
+
+Pendant ce temps, Corcoran vivait heureux à Bhagavapour et gouvernait
+paisiblement ses peuples; mais un évènement imprévu troubla sa vie et,
+comme on le verra dans le prochain chapitre, altéra la tendra amitié qui
+l'unissait à Louison.
+
+
+
+
+II
+
+Première escapade de Louison.
+
+
+Un matin, Corcoran était assis dans le parc à l'ombre des palmiers.
+C'est la qu'il tenait son conseil et qu'il rendait la justice aux
+Mahrattes, comme saint Louis à Vincennes ou Déjocès le Mède en son
+palais d'Ecbatane. Près de lui, la belle Sita lisait et commentait les
+divins préceptes du Gouroukaramta.
+
+Tout à coup Sougriva parut. On n'a pas oublié sans doute que Sougriva
+était ce courageux brahmine qui avait aidé si puissamment Corcoran
+à vaincre les Anglais. En récompense, il était devenu son premier
+ministre.
+
+Sougriva se prosterna devant son maître et devant Sita en élevant
+ses mains en forme de coupe vers le ciel; puis, avec la permission
+de Corcoran, il s'assit sur un tapis de Perse, attendant qu'on le
+questionnât.
+
+«Eh bien, quelles nouvelles? demanda Corcoran.
+
+--Seigneur, répondit Sougriva, l'empire est tranquille. Voici les
+journaux anglais de Bombay. Ils disent de vous tout le mal possible.
+
+--Bons Anglais! Ils veulent me faire une réputation. Voyons le _Bombay
+Times_.»
+
+Il déplia le journal et lut ce qui suit:
+
+«Maintenant que la révolte des cipayes touche à sa fin, il serait
+peut-être temps de rétablir l'ordre dans le pays des Mahrattes et
+d'infliger à cet aventurier français le châtiment qu'il mérite.
+
+«On nous apprend que ce vil chef de brigands, soutenu par une bande
+d'assassins de toutes les nations, l'écume de la terre habitable,
+commence à s'établir solidement à Bhagavapour et aux environs. Non
+content d'avoir, par un crime atroce, ôté son royaume et la vie au
+vieil Holkar, il a, dit-on, eu l'effronterie d'épouser sa fille Sita,
+la dernière descendante des plus anciens rois de l'Inde, et cette
+malheureuse femme, qui tremble de subir un jour le funeste sort de son
+père, est forcée de partager le trône avec le meurtrier d'Holkar.»
+
+--Bravo! très-bien! s'écria Corcoran. Cet Anglais débute d'une façon
+admirable. Ah! ah! il paraît qu'en effet ils se croient déjà les plus
+forts, puisqu'ils commencent à m'insulter.... Voyons la suite.
+
+«.... Ce n'est pas tout. Ce misérable, qui s'est échappé, dit-on, du
+pénitencier de Cayenne, où il était enfermé avec quelques milliers de
+ses pareils, a mis tout le pays des Mahrattes en coupe réglée. Suivi
+d'une armée nombreuse, il parcourt, pille et rançonne, l'une après
+l'autre, toutes les provinces du royaume d'Holkar, mettant à feu et à
+sang tout ce qui ose résister....»
+
+Corcoran jeta le journal.
+
+«Voilà, dit-il, comme on écrit l'histoire. C'est par ces mensonges que
+lord Braddock, le gouverneur général de l'Inde, se prépare à m'attaquer.
+
+--Seigneur, dit Sougriva, que comptez-vous faire?
+
+--Moi! rien du tout. Si lord Braddock était homme à mettre habit bas et
+à s'aligner avec moi sur le terrain, l'épée à la main, je lui couperais
+la gorge comme il faut; mais ce gros milord ne voudra jamais risquer
+sa peau de seigneur.... Il faut le payer de même monnaie. C'est mon
+_Moniteur de Bhagavapour_ qui sera chargé de répliquer.
+
+--Cher seigneur, interrompit Sita, voudriez-vous descendre à vous
+justifier?
+
+--Qui? moi! Que Vichnou m'en préserve! Est-ce qu'on se justifie
+lorsqu'on est accusé d'avoir tué père et mère? Mon _Moniteur_ dira
+que Barclay est un âne que j'ai étrillé durement, que le gouverneur de
+Bombay est un drôle et un va-nu-pieds, que lord Braddock est un bandit
+qu'on devrait empaler, et que tous trois tremblent devant moi comme le
+chevreuil devant le tigre. Qu'il orne ces belles choses de son style
+indien et qu'il y ajoute tout ce que son imagination lui offrira de
+plus mortifiant pour ces trois grands personnages. Puisque la presse
+est libre dans mes États, c'est bien le moins qu'elle me serve à quelque
+chose contre mes ennemis.
+
+--A ce propos, seigneur, reprit Sougriva, les journaux de Bhagavapour,
+profitant de la liberté que vous leur laissez, crient tous les jours
+contre vous.
+
+--Ah! ah! Et que disent-ils?
+
+--Que vous êtes un aventurier, capable de tous les crimes, que vous
+opprimez le peuple mahratte, et qu'il faut vous jeter par terre.
+
+--Laisse-les dire. Puisque je suis leur maître, il faut bien qu'ils
+médisent de moi.
+
+--Mais, seigneur, si l'on se révolte?
+
+--Et pourquoi se révolteraient-ils? Où trouveraient-ils un meilleur
+maître?
+
+--Mais enfin, seigneur, insista Sougriva, s'ils prennent les armes?
+
+--S'ils prennent les armes, ils violent la loi. S'ils violent la loi, je
+les ferai fusiller.
+
+--Quoi! ne ferez-vous aucune grâce? demanda Sita.
+
+--Aucune pour les chefs. Quand un homme libre viole la loi qui assure
+sa liberté et celle d'autrui, il est sans excuse, et mérite qu'on en
+finisse avec lui par la corde, la mitraille ou l'exil.»
+
+Tout à coup Corcoran interrompit la conversation, et, se tournant vers
+Louison, qui était nonchalamment couchée sur le tapis à côté de Sita:
+
+«Qu'en penses-tu, ma chérie?» dit-il.
+
+Louison ne répondit pas. Elle ne parut même pas avoir entendu la
+question. Son regard, d'ordinaire si fin, si intelligent et si gai,
+errait dans le vide et paraissait distrait.
+
+«Louison est malade,» dit Sita.
+
+Corcoran frappa sur un gong. Aussitôt Ali s'avança. C'était, on s'en
+souvient, le plus brave et le plus fidèle des serviteurs d'Holkar, et
+c'est à lui qu'était confiée la garde de Louison.
+
+«Ali, demanda Corcoran, est-ce que Louison a perdu l'appétit?
+
+--Non, seigneur.
+
+--Quelqu'un l'a-t-il maltraitée.
+
+--Seigneur, personne n'oserait.
+
+--D'où vient donc sa distraction?»
+
+Ali répondit:
+
+«Seigneur, elle sort depuis trois jours du palais dès que le soleil se
+couche, et elle va errer toute seule dans le parc au clair de la lune.
+
+--Et à quelle heure rentre-t-elle?
+
+--Quand le soleil se lève. Le premier soir, je voulais tenir les portes
+fermées, mais elle a commencé à rugir si fortement, que j'ai eu peur
+qu'elle ne voulût me dévorer, et, par Siva! je ne suis pas encore las de
+vivre.
+
+--Au clair de la lune! dit Corcoran, tout pensif.
+
+--Seigneur, reprit Ali, elle n'est pas tout à fait seule.
+
+--Ah! ah! Est-ce que tu vas lui tenir compagnie?
+
+--Moi! seigneur, je m'en garderais bien. J'ai voulu la suivre hier au
+soir; mais elle n'aime pas qu'on la surveille. Elle s'est retournée si
+brusquement vers moi, que j'ai couru jusqu'au palais sans m'arrêter.
+
+--Mais enfin, comment sais-tu qu'elle n'était pas seule?
+
+[Illustration: Louison retrouve son frère. (Page 25.)]
+
+--A peine rentré dans le palais, je montai sur le toit en terrasse, et,
+grâce au clair de lune, j'aperçus la tigresse qui était étendue sur le
+mur du parc et qui avait l'air d'écouter un discours.... Tout à coup,
+celui que je ne voyais pas prit son élan et sauta sur le mur. Je vis
+sa tête et ses griffes, car c'était un grand et fort tigre d'une beauté
+admirable; mais Louison fut sans doute mécontente, car d'un coup de
+griffe elle le repoussa et le fit dégringoler dans le fossé. Il ne
+se tint pas pour battu et continua son discours; mais il n'osa pas
+renouveler l'assaut, car le mur a plus de trente pieds de haut, et il
+avait dû se fouler au moins une patte. Enfin, il se retira en rugissant.
+
+--Ma foi, dit Corcoran, il faudra que je voie cela.»
+
+
+
+
+III
+
+Grande bataille.
+
+
+Dès le soir même, vers six heures Corcoran se mit à l'affût dans le
+parc. Par précaution et de peur d'avoir à lutter contre le compagnon de
+Louison, il prit un revolver.
+
+Il avait tort. Il ne faut jamais se mêler, sans nécessité, des affaires
+de son prochain, et même de ses plus intimes amis; au reste, Corcoran
+fut sévèrement puni de sa curiosité, ainsi qu'on le verra bientôt.
+
+Vers six heures un quart, assis sur le mur, à quelques pas de l'endroit
+désigné, il entendit un grand bruit de feuilles froissées. C'était
+l'étranger qui se rendait à son poste, dans le fossé, au pied du mur,
+et qui annonça tout d'abord sa présence par un rugissement voilé, comme
+s'il eût voulu (et c'était, en effet, son intention) n'être entendu que
+de Louison. Celle-ci ne se fit pas attendre. Elle s'élança d'un bond sur
+le mur, jeta un regard distrait dans le fossé et, sans s'émouvoir de la
+présence de Corcoran, qu'elle voyait très-bien, écouta le discours du
+grand tigre.
+
+Il a été longtemps à la mode de croire que les animaux n'avaient qu'un
+vague instinct et qu'ils ne raisonnaient ni ne sentaient. Descartes
+l'a dit; Malebranche l'a confirmé; tous deux se sont appuyés sur le
+témoignage de plusieurs illustres philosophes:--ce qui prouve que les
+savants n'ont pas le sens commun.
+
+Que Malebranche m'explique, si c'est possible, pourquoi le tigre venait
+régulièrement tous les soirs faire visite à Louison, et quel scrupule
+de délicatesse empêchait celle-ci de le suivre au fond des bois et de
+reprendre sa liberté. C'était (qui pourrait en douter?) l'amitié
+de Corcoran qui la retenait à Bhagavapour. Ils se connaissaient et
+s'aimaient depuis si longtemps, que rien ne semblait plus pouvoir les
+séparer.
+
+Ils se séparèrent pourtant.
+
+La conversation du grand tigre et de Louison devait être intéressante,
+car elle était fort animée. Corcoran, qui prêtait l'oreille et qui
+entendait la langue des tigres aussi bien que le japonais et le
+mandchou, la traduisit à peu près ainsi:
+
+«O ma chère soeur aux yeux fauves, qui brillent dans la nuit sombre
+comme les étoiles du ciel, disait le tigre, viens à moi et quitte cet
+odieux séjour. Laisse là ces lambris dorés et ce palais magnifique.
+Souviens-toi de Java, cette belle et chère patrie, où nous avons passé
+ensemble notre première enfance. C'est de là que je suis venu en nageant
+d'île en île jusqu'à Singapore, et redemandant ma soeur à tous les
+tigres de l'Asie. J'ai parcouru depuis trois ans Java, Sumatra, Bornéo.
+J'ai fouillé toute la presqu'île de Malacca, j'ai interrogé tous ceux
+du royaume de Siam, dont le pelage est si soyeux et si lustré, tous ceux
+d'Ava et de Rangoun, dont la voix retentit comme un éclat de tonnerre,
+tous ceux de la vallée du Gange, qui règnent sur le plus beau pays de la
+terre. Enfin je te retrouve! Viens au bord du fleuve limpide, au milieu
+des vertes forêts. Mon palais, à moi, c'est la vallée immense, c'est
+la montagne qui se perd dans les nuages, le Gaurisankar, dont nul pied
+humain n'a foulé les neiges éternelles. Le monde entier est à nous,
+comme il est à toutes les créatures qui veulent vivre librement sous les
+regards de Dieu. Nous chasserons ensemble le daim et la gazelle, nous
+étranglerons le lion orgueilleux et nous braverons le lourd éléphant,
+ce misérable esclave de l'homme. Notre tapis sera l'herbe fraîche et
+parfumée de la vallée, notre toit sera la voûte céleste. Viens avec
+moi.»
+
+En même temps une mélodie étrange, qui avait l'apparence d'un
+rugissement sauvage, roulait dans son gosier en escades sonores.
+
+Louison ne se laissa pas émouvoir. D'un coup d'oeil expressif elle lui
+montra Corcoran, ce qui, dans la langue des tigres, signifiait assez
+clairement: «Mon cher frère à la robe tachetée, j'écoute avec plaisir
+tes discours, mais il y a des témoins.»
+
+Les yeux du tigre se tournèrent aussitôt vers le Malouin et exprimèrent
+la plus terrible férocité, ce qui signifiait évidemment:
+
+«N'est-ce que cet importun qui te gêne? Sois tranquille, je vais t'en
+débarrasser sur-le-champ.»
+
+Déjà il se ramassait pour prendre son élan et sauter sur le mur. De son
+côté, Corcoran s'apprêtait à le recevoir avec son revolver....
+
+Au moment même où le grand tigre s'élançait, un autre tigre, que
+personne n'avait vu ni entendu jusque-là, bondit sur lui, le saisit à
+la gorge et le fit rouler sur l'herbe. Le premier se releva aussitôt et,
+d'un coup de sa griffe puissante, entama les entrailles de son ennemi
+en poussant un rugissement de fureur. Le combat fut quelques instants
+douteux. Le frère de Louison, quoique surpris, se défendait vaillamment.
+Leurs forces étaient à peu près égales, et une haine pareille les
+animait l'un contre l'autre.
+
+Louison les regardait tranquillement, quoiqu'elle ne fût pas
+indifférente à la querelle; mais elle avait trop l'orgueil de sa race et
+de sa famille pour craindre que son frère put être vaincu et qu'un tigre
+du Bengale l'emportât sur un tigre de Java.
+
+Cependant la victoire parut se décider contre le frère de Louison. Il
+roula sur le gazon et poussa un cri de détresse. A ce cri, les yeux de
+Louison étincelèrent de mépris. Elle poussa un sourd rugissement qui
+semblait dire:
+
+«Malheureux! tu fais honte à ta race.»
+
+Ce rugissement rendit la force et le courage au malheureux tigre. Il
+regarda une dernière fois Louison, donna un coup de dents désespéré à
+son adversaire et s'élança, en grimpant avec la rapidité de l'éclair,
+sur un chêne voisin, dans les branches duquel il parut chercher un
+asile.
+
+L'autre, se croyant maître du champ de bataille, entonna, d'une voix qui
+ressemblait à un tonnerre lointain, son chant de triomphe.
+
+Mais ce chant fut aussi court que sa victoire. Le vaincu, se glissant
+d'arbre en arbre jusqu'à un sycomore dont les branches pendaient à peu
+de distance du vainqueur, bondit tout à coup sur lui et, d'un effort
+désespéré, le saisit à la gorge et l'étrangla net.
+
+Cette fois, la bataille était terminée, et le grand tigre parut attendre
+les félicitations de Louison. Celle-ci, charmée du courage de son frère,
+se décida enfin à sauter à bas du mur et disparut dans les ténèbres.
+
+Corcoran eut d'abord envie de la suivre, mais il réfléchit que la nuit
+était obscure et pleine de piéges, et qu'il valait mieux attendre le
+lever du jour. Il rentra donc, très-affligé de la perte de Louison, et
+s'endormit bientôt, mais d'un sommeil agité.
+
+Le matin, au moment où il sortait du palais, décidé à lui donner la
+chasse, il la vit revenir d'un air aussi gai et d'un coeur aussi content
+que si elle n'avait rien eu à se reprocher.
+
+A cette vue, le Malouin ne fut pas maître de sa colère, et il alla
+chercher _Sifflante_, sa fameuse cravache.
+
+Louison demeura stupéfaite. Elle était allée se promener; quoi de plus
+naturel? N'était-elle pas née dans les bois, au bord des grands fleuves?
+Avait-elle perdu le droit imprescriptible, antérieur et supérieur,
+d'aller et de venir? Elle avait suivi Corcoran comme un ami; devait-elle
+le considérer désormais comme un maître?
+
+Voilà ce que disaient les yeux de la tigresse; mais le Malouin ne
+réfléchissait pas que lui-même, on épousant Sita et en la préférant à
+tout, avait fait quelque chose de semblable et manqué aux devoirs de
+l'amitié; il ne songeait, comme c'est l'usage de tous les hommes, qu'aux
+torts de son amie, et il leva _Sifflante_ sur les épaules de Louison.
+
+Ce geste la remplit d'indignation. Quoi! c'est ainsi qu'il la traitait!
+Le coeur de Louison se gonfla, ses yeux se remplirent de larmes; elle
+se rejeta en arrière par un bond si brusque, qu'il fut impossible à
+Corcoran de la retenir.
+
+Il sentit alors sa faute et voulut la réparer. Il jeta au loin la
+cravache et voulut prendre la tigresse par la douceur; il lui fit les
+appels les plus touchants et protesta que jamais il ne lui infligerait
+l'odieux châtiment dont elle avait été menacée un instant.
+
+Elle s'approcha, se laissa caresser, écouta en silence les discours de
+Corcoran, alla baiser la main de Sita et parut avoir tout oublié;
+mais il vit bien que quelque chose s'était rompu entre eux, et que la
+première fleur de leur amitié réciproque était flétrie et desséchée. Il
+résolut donc de la surveiller plus que jamais et de ne plus la laisser
+sortir sans lui.
+
+Vers cinq heures du soir, au moment où Louison se préparait à
+recommencer sa promenade, Corcoran l'enferma dans la grande salle du
+palais d'Holkar, située au premier étage et qui dominait le parc d'une
+hauteur de trente pieds. Pour plus de sûreté, il mit le gros éléphant
+Scindiah en embuscade sous les fenêtres. La jalousie qui animait
+Scindiah contre Louison (tous deux se disputaient les bonnes grâces de
+Sita) répondait à Corcoran de sa fidélité.
+
+Rien ne saurait peindre l'indignation de Louison, quand elle se
+vit enfermée et traitée en prisonnière de guerre. Elle rugissait si
+terriblement, que le palais en trembla sur sa base, et que les habitants
+de Bhagavapour se cachèrent dans leurs caves.
+
+Corcoran l'entendit et en eut pitié. Sita même implora la grâce de
+Louison, et ses principaux serviteurs, qui craignaient d'être mis en
+pièces par la redoutable tigresse, se jetèrent aux pieds du maître pour
+demander sa liberté.
+
+«Maharajah, dit Ali, seigneur du Bundelkund et de Goualier, cousin
+germain du soleil et de la lune, neveu des étoiles, favori du
+tout-puissant Indra qui éclaire les mondes, daigne ordonner que Louison
+soit relâchée, ou nous sommes perdus.»
+
+Mais Corcoran était de ces hommes qui ne reviennent jamais sur
+leurs résolutions. Sa tête avait la solidité du fer, et sa volonté
+l'inflexibilité du granit. Il refusa donc absolument de rendre la
+liberté à Louison.
+
+[Illustration: Elle rugissait si terriblement que le palais en trembla.
+(Page 34.)]
+
+Celle-ci, cependant, ne perdait pas courage. Voyant que personne ne
+viendrait la délivrer, elle bondit tout à coup d'un élan furieux,
+enfonça l'une des fenêtres de la salle et, toute sanglante, allait
+prendre la fuite.
+
+Mais un grave accident la retint. Trop pressée de sauter par la fenêtre
+pour mesurer son élan, elle était tombée, non pas sur le gazon, mais
+sur le dos de l'éléphant Scindiah, qui était justement chargé d'empêcher
+toute escapade. Il ne pouvait rien arriver de plus malheureux à la
+pauvre Louison.
+
+Outre que Scindiah ne l'aimait pas, elle tomba si malencontreusement,
+elle si adroite en toutes choses, qu'elle se sentit glisser du dos de
+l'éléphant jusqu'à terre, et par instinct, de peur de se casser le nez,
+enfonça ses griffes acérées dans les épaules de Scindiah. Par ce moyen
+elle se retint en équilibre, et un autre saut l'aurait mise à terre;
+mais Scindiah la guettait.
+
+Au moment où elle allait s'élancer, l'éléphant la saisit délicatement
+par le cou avec sa trompe, l'enleva comme une plume, la balança trois
+fois dans les airs, comme un habile frondeur brandit sa fronde, et la
+rejeta dans la grande salle du palais.
+
+Corcoran, qui observait cette scène en silence, ne put s'empêcher de
+rire du tour et de l'adresse de Scindiah. Mais ce rire redoubla la
+rage de Louison. A peine retombée sur ses pattes, elle reprit son élan,
+essayant cette fois d'éviter la dangereuse trompe de Scindiah.
+
+Inutile effort! Scindiah l'attrapa au passage, comme une hirondelle
+attrape les mouches au vol, la posa délicatement à terre sans la lâcher
+ni lui faire aucun mal, la souleva lentement pour la regarder, comme
+s'il avait eu son lorgnon, et tout d'un coup, quoiqu'elle se débattit
+avec une fureur indescriptible, la rejeta de nouveau dans la grande
+salle du palais.
+
+Le jeu devenait dangereux et commençait à passer la plaisanterie.
+Corcoran le sentit, et il allait intervenir pour empêcher un combat
+où Louison, malgré tout son esprit et son courage, n'avait pas le beau
+rôle, lorsque l'affaire changea subitement de face par l'arrivée d'un
+nouveau combattant.
+
+Le grand tigre de la veille était arrivé au rendez-vous une demi-heure
+plus tôt qu'à l'ordinaire. Il entendit tout à coup les rugissements de
+Louison et les grondements moqueurs de Scindiah. Inquiet, il s'élança
+d'un bond sur le mur du parc, vit de loin ce qui se passait, et s'avança
+en rampant vers le gros éléphant, qui, tout occupé de son jeu, ne
+s'attendait pas à livrer un nouveau combat.
+
+Mal lui en prit, car Louison, qui de la fenêtre guettait l'arrivée du
+tigre, ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'elle se prépara de nouveau à le
+rejoindre.
+
+Elle lui donna du regard le signal de l'attaque et tandis que Scindiah,
+suivant sa tactique ordinaire, avançait sa trompe pour l'attraper au
+passage, il sentit tout à coup une douleur aiguë. Le tigre, profitant
+de ce que Scindiah avait le dos tourné, s'était élancé sur lui sans être
+vu, et il lui déchirait la queue avec ses griffes. Scindiah se retourna
+et voulut saisir son ennemi avec sa trompe; mais Louison, plus prompte
+que la pensée, profitant de l'occasion, sauta légèrement sur son dos,
+de là à terre et prit la fuite. Le grand tigre, content d'avoir fait
+diversion, et délivré sa soeur, ne se soucia plus de la queue de
+l'éléphant et, ne pensant plus qu'à éviter sa trompe, s'empressa
+d'imiter l'exemple de Louison.
+
+Déjà tous deux avaient gagné le mur du parc et allaient sauter de
+l'autre côté, quand Scindiah, honteux d'avoir été trompé, et trop lourd
+pour rattraper les fugitifs, saisit avec sa trompe une grosse pierre et
+la lança sur le tigre avec une telle roideur, que s'il l'avait atteint
+dans le flanc il l'aurait écrasé comme un raisin. Heureusement, il
+manqua son coup. La pierre ne toucha qu'à peine le tigre à la naissance
+de la queue, et le culbuta dans le fossé sans lui faire d'autre mal.
+Quant à Louison, dès qu'elle eut vu Scindiah ramasser la pierre, elle
+devina son dessein et bondit de l'autre côté du mur avec une agilité
+extraordinaire. Là, se voyant en sûreté, elle releva, plaignit et
+consola son compagnon, qui léchait tristement sa blessure, et partit
+avec lui, bien résolue à ne plus revoir jamais, ni le palais, ni
+Corcoran, ni même la belle Sita, qui la comblait tous les jours de
+caresses et de sucreries.
+
+Mais qu'on se rassure. Ce n'est pas ainsi que devait finir l'amitié de
+Louison et de Corcoran. Le destin devait les rapprocher bientôt dans les
+plus graves circonstances.
+
+Ce même destin combla quelques mois plus tard les voeux de Corcoran
+et de Sita. Dieu leur donna un fils aussi beau que sa mère et qui fut
+appelé Rama, du nom de l'illustre chef de la dynastie des Raghouides,
+dont Sita était la dernière descendante. La joie des Mahrattes fut au
+comble; ils voyaient renaître en lui cette race glorieuse. Pendant trois
+jours toute la nation célébra par des banquets splendides cet heureux
+événement. Corcoran, toujours économe pour lui-même, mais généreux pour
+son peuple, fit seul les frais de ces fêtes et de ces réjouissances
+publiques. Pour la première fois depuis que le monde est monde, on
+vit un prince qui donnait de l'argent à ses sujets au lieu de leur en
+demander. Ce fait même est si merveilleux, qu'il pourrait faire mettre
+en doute l'authenticité de l'histoire du capitaine Corcoran et la
+véracité de l'historien, si quinze millions de Mahrattes, témoins
+oculaires, ne vivaient pour attester la générosité du maharajah, et si
+l'on ne trouvait la description du banquet dans une correspondance du
+_Bombay Times_ du 21 octobre 1858. Le correspondant termine son récit
+par les réflexions qui suivent, et qui montrent bien toute l'inquiétude
+que des maximes de gouvernement si nouvelles causaient aux journaux
+anglais de l'Inde.
+
+«On ne peut nier que le maharajah actuel, malgré son origine étrangère,
+ne soit devenu très-populaire parmi les Mahrattes. Il a diminué l'impôt
+des cinq dixièmes; il a supprimé les levées d'hommes que faisaient ses
+prédécesseurs; son armée, qui est peu nombreuse et composée seulement de
+volontaires, manoeuvre avec un ensemble et une précision admirables;
+il a fait venir de France et payé comptant cent mille carabines rayées,
+pourvues de sabres-baïonnettes et semblables à celles des tirailleurs
+de Vincennes; son artillerie, sans être excellente, est très-légère et
+très-supérieure à celle que nous pouvons lui opposer dans l'Inde, où,
+par la négligence, l'incurie et l'incapacité de lord Braddock et de
+ses prédécesseurs, toutes nos institutions militaires ont misérablement
+dépéri; il n'est pas seulement un général habile, ainsi que le colonel
+Barclay l'a éprouvé à ses dépens, il est le premier soldat de son armée.
+Ses sujets ont pour lui une sorte d'admiration superstitieuse. Les
+Indous croient, et il laisse dire, que son corps est impénétrable aux
+balles et aux poignards. Aussi personne ne serait assez hardi pour se
+mesurer avec lui, si l'on pouvait avoir envie de conspirer contre sa
+vie. Sa cravache seule ferait trembler les assassins. Du reste, il
+est affable, bienveillant, doux avec tout le monde et surtout avec les
+faibles et les opprimés.
+
+«Quiconque veut pénétrer dans son palais peut le faire à toute heure,
+sans que les serviteurs repoussent ou interrogent le nouveau venu. Une
+seule partie du palais est réservée, et c'est celle qu'aucun gentleman
+ne voudrait montrer,--je veux dire les appartements de la reine; mais
+Sita se montre elle-même tous les jours au public, et le peuple peut la
+voir et lui parler. Je dois même dire que sa beauté merveilleuse et sa
+bonté, dont on raconte des traits surprenants, ne sont pas les moindres
+causes de la popularité du maharajah Corcoran.
+
+«Son essai de gouvernement représentatif a beaucoup mieux réussi qu'on
+ne devait s'y attendre dans un pays habitué jusqu'ici au plus dur
+esclavage; ses députés, comme il les appelle, commencent à comprendre
+leurs intérêts et à les discuter très-passablement. Pour lui, il ne
+cherche à influencer personne; il écoute patiemment tout le monde et
+même les imbéciles, car, disait-il l'autre jour en riant à un Français
+qui est venu le visiter, ceux-là aussi ont droit de donner leur avis,
+d'autant mieux qu'ils forment toujours la majorité.
+
+«Un tel homme, devenu, si jeune encore, par un coup de fortune, par son
+audace et par son génie, chef d'une nation puissante à l'âge où Napoléon
+Bonaparte lui-même n'était encore qu'un simple officier d'artillerie,
+est l'ennemi le plus redoutable que nous puissions rencontrer dans
+l'Inde. Il a tout le génie de Robert Clive et de Dupleix sans leur
+rapacité. Il n'aime pas l'argent, qui est la grande passion de tous les
+maîtres de l'Inde; il sait caresser toutes les classes, flatter tous les
+préjugés et parler toutes les langues de l'Inde. Ce sont là de grands
+moyens de plaire à une nation incapable de se gouverner elle-même et qui
+a toujours eu pour maîtres des étrangers, musulmans ou chrétiens.
+
+«C'est à lord Braddock de surveiller soigneusement cet homme redoutable.
+S'il faisait venir d'Europe quelques aventuriers déterminés comme lui,
+s'il augmentait peu à peu son armée déjà très-aguerrie, et s'il faisait
+appel à tous les mécontents de l'Inde, peut-être mettrait-il en danger
+notre domination plus facilement que n'ont pu le faire le sanguinaire
+Nana-Sahib et la reine d'Oude.
+
+«On objectera qu'il aurait pu se joindre aux Cipayes révoltés et qu'il
+ne l'a pas fait, ce qui est une marque de ses sentiments pacifiques.
+Sa tranquillité n'était qu'apparente. Il achève ses préparatifs.
+Quelques-uns de ses émissaires font courir des prophéties dans le
+peuple: il est dit publiquement dans les tavernes et dans tous les lieux
+publics que la délivrance de l'Inde est proche, et qu'elle sera due à un
+homme au teint blanc qui aura passé la mer.
+
+«Si l'on pouvait conclure avec lui une alliance solide, il faudrait le
+faire, car il n'y a pas d'ami plus précieux ou d'ennemi plus redoutable;
+mais on s'y est mal pris: on l'a traité d'abord comme un aventurier,
+comme un bandit sans feu ni lieu; on a excité en lui deux passions
+redoutables: l'ambition et l'amour de la vengeance; il n'est plus temps
+aujourd'hui de se fier à lui. Tôt ou tard il nous fera la guerre. Déjà,
+bien loin de consentir, comme tous les princes de l'Inde, à subir la
+présence et la tutelle d'un résident anglais, il n'a voulu entretenir
+avec nous aucune relation d'amitié ou de bon voisinage. Il a donné asile
+à tous les fugitifs qui craignaient notre vengeance, et lorsqu'on lui a
+demandé de les livrer, il a répondu qu'un Français ne livrait jamais ses
+hôtes.
+
+«Tout cela indique assez quels sont ses desseins, et le plus sage serait
+de le prévenir avant qu'il ait eu le temps de se rendre redoutable.
+Malgré toute son audace et ses succès, il n'est pas sans sujets
+d'alarme. Les réformes qu'il a introduites dans l'administration et
+les lois du peuple mahratte, bien qu'approuvées par son assemblée
+législative, ont excité la haine des Zémindars, grands propriétaires
+fonciers qui disposaient de tout avant son arrivée. Il ne serait
+pas difficile d'exciter leur jalousie et, en leur donnant appui, de
+renverser le nouveau maharajah. C'est même le seul moyen de prévenir le
+danger dont nous sommes menacés, et lord Braddock aura ainsi une belle
+occasion de réparer ses fautes passées et de signaler son administration
+par un coup d'éclat.»
+
+On voit, par l'article qui précède, quelle opinion avaient de Corcoran
+ses ennemis les Anglais.
+
+A peu de chose près, ils avaient raison, car le Malouin, sans
+communiquer son dessein à personne, avait repris le plan de Dupleix et
+du fameux Bussy, et se proposait de chasser les Anglais de l'Inde; mais
+une si grande entreprise ne pouvait pas être exécutée avant cinq ou six
+ans, et il attendait en silence.
+
+Malheureusement les Anglais le prévinrent, ainsi qu'on va le voir.
+
+
+
+
+IV
+
+Le docteur Scipio Ruskaert.
+
+
+Un matin, Corcoran avait quitté Bhagavapour, et il visitait avec
+soin les frontières de ses États, rendant la justice, réformant
+l'administration, faisant manoeuvrer son armée, construire des routes et
+des ponts, car il était obligé de faire à lui seul tous les métiers.
+
+Sita se trouvait seule dans le palais d'Holkar. A ses pieds, sur le
+gazon, jouait gracieusement son fils, le petit Rama, âgé de deux ans à
+peine, mais qui déjà annonçait toute la force de son père et toute
+la grâce de sa mère. Devant eux, le gros éléphant Scindiah agitait
+doucement sa trompe pour amuser l'enfant qui riait et, prenant des
+dragées dans une boite sur les genoux de sa mère, les mettait dans le
+creux de la trompe. Scindiah, sans s'étonner, les portait à sa bouche et
+les faisait craquer sous ses dents.
+
+«Scindiah, mon gros ami, dit Sita, veille bien sur mon petit Rama, et
+protége-le comme tu me protégeais quand j'étais enfant comme lui.»
+
+L'éléphant inclina sa trompe avec gravité.
+
+«Rama, dit la mère, donne-lui la main.»
+
+Aussitôt l'enfant avança sa petite main délicate et la plaça dans le
+creux de la trompe de Scindiah, qui le saisit avec précaution et le
+plaça sur son dos, où le petit Rama se mit aussitôt à danser et à crier
+de joie.
+
+Puis, sur l'ordre de Sita, il fut remis à terre avec précaution.
+
+«Encore! encore! criait Rama.
+
+L'éléphant recommença la même manoeuvre et plaça l'enfant sur son cou.
+Rama, s'accrochant à ses deux longues oreilles, poussait de nouveaux
+éclats de rire:
+
+«Scindiah! je veux que tu marches.»
+
+L'éléphant marchait.
+
+«Scindiah! je veux que tu trottes.»
+
+Et il trottait.
+
+«Scindiah! je veux que tu galopes.»
+
+Et il faisait au galop le tour du parc.
+
+«Merci, mon gros Scindiah, dit Rama, je t'aime bien. Baisse la tête
+maintenant. Je veux descendre tout seul.»
+
+Et s'accrochant des pieds et des mains aux longues défenses d'ivoire de
+l'éléphant, il se laissait glisser doucement jusqu'à terre.
+
+Pendant ces jeux et ces rires, on annonça Sougriva.
+
+«Madame, dit-il à Sita, un étranger d'Europe vient de se présenter au
+palais. Il se dit Allemand, savant, photographe, et il porte lunettes.
+Que faut-il en faire? Mon avis est de le renvoyer ou de le pendre. Il a
+plus l'air d'un espion que d'un honnête homme.
+
+--Mes ancêtres, dit Sita, n'ont jamais refusé l'hospitalité à personne.
+Amenez-moi cet étranger.»
+
+L'Allemand fut introduit dans le parc. C'était un homme de haute taille,
+brun de visage et marqué de la petite vérole. Il avait des lunettes
+bleues, pour le garantir de la réverbération du soleil sur le sable,
+disait-il.
+
+«Soyez le bienvenu, dit Sita. Qui êtes-vous?
+
+--Madame, répondit l'Allemand, qui parlait assez purement l'hindoustani,
+je m'appelle Scipio Ruskaert, je suis docteur de l'université d'Iéna,
+et chargé par la Société géographique de Berlin de faire des études et
+d'écrire un mémoire sur la composition géologique, la flore et la faune
+des monts Vindhya. J'ai été attiré ici par la grande réputation de
+science et de générosité de l'illustre maharajah Corcoran, votre époux.
+Sa gloire et son génie sont déjà si connus, que....»
+
+L'étranger avait trouvé le côté faible de Sita. Cette femme admirable,
+et presque unique en son genre, ne pouvait pas entendre de flatterie
+plus douce que l'éloge de son mari. L'Allemand lui parut aussitôt le
+meilleur et le plus sincère des hommes. Il admirait Corcoran; n'était-ce
+pas assez pour mériter toute confiance?
+
+Après beaucoup de questions sur l'Europe en général, et sur l'Allemagne
+et la France en particulier:
+
+«On m'assure, dit Sita, que vous êtes photographe. Qu'est-ce que cela?»
+
+L'Allemand le lui expliqua, et dit qu'il s'entendait fort bien à faire
+des portraits.
+
+Autre piége où Sita devait tout naturellement tomber. Quelle femme
+résiste au plaisir de voir sa propre image et de contempler sa beauté?
+Et, d'ailleurs, quel plaisir d'offrir à Corcoran, dès son retour, son
+portrait et celui de Rama!
+
+En un clin d'oeil, l'Allemand disposa ses instruments, sa chambre noire
+et ses plaques, Sita prit Rama dans ses bras, quoiqu'il se débattit de
+toutes ses forces, et l'opération commença.
+
+[Illustration: Soyez le bienvenu, dit Sita. (Page 49.)]
+
+Tout réussit à merveille, et Sita, enchantée du succès de son idée,
+voulut qu'on donnât l'hospitalité à l'étranger jusqu'au retour de
+Corcoran.
+
+L'Allemand s'inclina humblement, et allait suivre Sougriva; un incident
+fâcheux augmenta les soupçons de l'Indien.
+
+Scindiah, témoin muet de cette scène, ne paraissait pas plus charmé que
+Sougriva de l'arrivée de l'étranger. Cependant il ne grognait pas et se
+contentait de lui tourner assez grossièrement le dos, lorsque le petit
+Rama fut pris d'une fantaisie subite.
+
+«Maman, cria-t-il, je veux que tu fasses faire mon portrait en même
+temps que celui de Scindiah.»
+
+Sita essaya de résister, mais il fallu céder. L'enfant se plaça
+debout sur le cou de Scindiah, en s'appuyant sur la trompe relevée
+de l'éléphant, comme un roi sur son sceptre, et l'Allemand braqua son
+objectif.
+
+Mais, comme tous les photographes, il se croyait un fort grand artiste
+et voulut donner des conseils à Scindiah, sur la manière de se poser.
+Scindiah se laissa d'abord poser de face, puis de profil, puis de trois
+quarts; puis il revint à sa première pose; puis voyant qu'on allait
+encore le mettre de trois quarts, il regarda l'Allemand d'un air qui
+n'annonçait rien de bon. Scindiah avait ses nerfs et trépignait. Rama,
+tout fier de se tenir debout et sans broncher à une si grande hauteur
+(car l'éléphant n'avait pas moins de dix-sept pieds de haut), chantait
+de toutes ses forces une chanson dont les vers et la musique étaient de
+sa composition et qui commençait ainsi:
+
+ Mon gros bibi,
+ Mon gros Scindi,
+ Veux-tu te taire?
+ Veux-tu marcher,
+ Te promener,
+ Te balancer,
+ Te retourner
+ Pour être photographié?
+ Ran tan plan! ran tan plan!
+ C'est moi qui monte l'éléphant.
+
+Enfin l'Allemand se décida à prendre Rama de face et Scindiah de profil,
+et cria le sacramentel: _Ne bougeons plus!_ Une minute après il enleva
+la plaque. Par malheur, pendant qu'il la montrait à Rama enchanté de son
+image, Scindiah, qui le suivait, voulut aussi regarder son portrait,
+et comme l'Allemand étonné ne crut pas nécessaire de le lui montrer, le
+vindicatif éléphant alla remplir d'eau sa trompe, revint sournoisement
+et arrosa le photographe des pieds à la tête.
+
+Rama éclata de rire en voyant la bonne plaisanterie de son gros ami;
+Sita, pour consoler l'Allemand, lui fit donner des habits secs et deux
+mille roupies, puis gronda sévèrement Scindiah, qui paraissait enchanté
+de sa belle action. Sougriva secoua lentement la tête.
+
+[Illustration: Ne bougeons plus. (Page 54.)]
+
+«Madame, dit-il, Scindiah n'a jamais fait de mal à personne, et il se
+connaît en physionomie. Si le visage de cet étranger lui déplaît, il
+doit avoir ses raisons pour cela. Dieu veuille que nous n'ayons pas à
+nous repentir d'avoir reçu chez nous cet Allemand! Au reste, il faut
+attendre le retour du maharajah.»
+
+Ce retour ne tarda guère. Cinq jours plus tard, Corcoran entra dans le
+palais et reçut dans ses bras sa femme et son fils.
+
+Le petit Rama grimpa, suivant son habitude, le long de son père,
+atteignit sans effort la ceinture, et se plaça enfin jambe de-ci,
+jambe de-là sur le cou du capitaine, d'où, comme du haut d'un trône, il
+dominait tous les assistants.
+
+«Papa, demanda-t-il, as-tu vu mon portrait?
+
+--Quel portrait? dit Corcoran étonné.
+
+--Le mien et celui de maman. Tu verras comme Scindiah est beau de
+profil.
+
+--Où donc est le peintre? demanda Corcoran.
+
+--Cher seigneur, interrompit Sita, c'est un étranger qui est venu en ton
+absence, et nous a offert ses services.»
+
+Le maharajah fronça légèrement les sourcils.
+
+«Qu'on me l'amène, dit-il.... Quant à toi, ma douce et charmante Sita,
+tu ne peux rien faire que de bon; mais ton âme candide ne croit pas au
+mal, et l'on peut aisément te surprendre.»
+
+A ce moment l'Allemand entra. Ses lunettes bleues qui cachaient son
+visage ne plurent pas à Corcoran.
+
+«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.
+
+L'autre raconta l'histoire qu'il avait déjà dite à Sita, et ajouta que
+le glorieux maharajah....
+
+«C'est bon! c'est bon! interrompit Corcoran avec une certaine
+impatience. Je sais d'avance ce qu'on dit aux rois quand on est devant
+eux, et ce qu'on en dit quand ils ont le dos tourné.... D'où vient que
+vous parlez l'allemand avec un léger accent anglais?
+
+--Seigneur, répliqua le photographe, ma mère était Anglaise, et moi-même
+j'ai passé une partie de ma vie en Angleterre. Mais je suis fort connu
+des frères Schlagintweit, qui voyagent en ce moment dans l'Himalaya; du
+docteur Vogel, de Berlin, et du célèbre Humboldt.
+
+--Vous pourriez le prouver?
+
+--Oui, seigneur, et j'avais même une lettre d'introduction de M. de
+Humboldt auprès de Votre Majesté; mais je l'ai perdue dans un naufrage
+avec beaucoup de livres et de papiers précieux, et il ne m'est resté
+qu'une lettre de sir Samuel Barrowlinson, de Londres, qui a bien voulu
+me recommander à vous.
+
+--Oui, je connais beaucoup sir Samuel, dit Corcoran avec un sourire,
+et, quoique ses lettres de recommandation ne m'aient pas servi à
+grand'chose, je ferai volontiers honneur à sa signature.... Voyons cette
+lettre.»
+
+Il la prit et la lut avec attention. Sir Samuel Barrowlinson
+recommandait, en effet, son protégé à Corcoran avec beaucoup de chaleur
+et le désignait comme un des savants les plus illustres de toute
+l'Europe, ou du moins comme un de ceux qui le deviendraient bientôt.
+
+«Excusez la sévérité de cet interrogatoire, dit Corcoran; j'ai le droit
+de me défier des Anglais, et au premier abord j'ai cru.... mais la
+lettre de sir Samuel me rassure, et je veux désormais vous considérer
+comme un ami. Vous aurez une maison dans Bhagavapour. N'épargnez rien
+pour vos recherches. Demandez-moi des éléphants, des voitures, des
+chevaux, des serviteurs, une escorte et tout ce qu'il vous plaira. Mon
+palais est le vôtre, et je serai heureux de voir à ma table un illustre
+savant.»
+
+En même temps il le congédia sans attendre les remercîments dont l'autre
+allait être prodigue.
+
+
+
+«Et toi, Sougriva, continua Corcoran quand l'Allemand fut parti, ne le
+perds pas de vue. Je ne sais pourquoi.
+
+ Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
+
+Du reste, ne lui refuse ni argent ni renseignements, de quelque nature
+que ce soit. Si c'est un espion, sa trahison en sera plus noire et plus
+indigne de pardon; si, au contraire, comme je le souhaite, c'est
+un honnête homme, je ne veux pas qu'il puisse se plaindre de mon
+hospitalité.»
+
+Sougriva s'inclina et dit:
+
+«Seigneur, votre volonté sera faite.
+
+--Voilà, se dit Corcoran quand il fut seul, une de ces occasions où
+ma pauvre Louison aurait fait merveilles. En dix minutes elle aurait
+reconnu l'espion sous la peau du savant, si c'est réellement un espion.
+Par Brahma et Vichnou, elle faisait admirablement ma police; mais où
+est-elle maintenant? Dans les bois sans doute, avec son grand nigaud de
+tigre. Ah! Louison, Louison, vous n'êtes qu'une ingrate!»
+
+Il oubliait sa propre ingratitude. Au reste, il était plus près de
+revoir Louison qu'il ne le croyait.
+
+
+
+
+V
+
+La famille de Louison.
+
+
+Quelques jours après, l'Allemand était déjà le compagnon inséparable
+du maharajah. Bon convive, très-gai, plein de belle humeur, il montait
+parfaitement à cheval, chassait à merveille, discutait théologie,
+théogonie, cosmogonie, histoire naturelle avec une verve extraordinaire,
+ne contredisant qu'avec modération,--juste assez pour animer le
+discours, pas assez pour l'aigrir; enfin, il était pour le petit Rama
+d'une complaisance inépuisable: il jouait avec lui à la main chaude,
+il lui construisait des vaisseaux de guerre en bois et lui montrait la
+lanterne magique et le diable qui tire la queue du cochon, et le pauvre
+homme qui tire la queue du diable; bref, c'était un homme universel, et
+personne ne pensait plus à le surveiller.
+
+Une occasion se présenta cependant où Corcoran conçut de nouveau
+quelques soupçons; mais ce jour-là il lui arriva un événement si
+heureux et si inespéré que toute inquiétude disparut dans la joie de cet
+événement.
+
+C'était un matin du mois de janvier 1860. Corcoran partit à cheval
+pour chasser le rhinocéros. Le docteur Ruskaert l'accompagnait avec une
+vingtaine de serviteurs chargés de traquer l'animal. Tous deux étaient
+bien armés et bons cavaliers, de sorte que la chasse du rhinocéros, qui
+n'est jamais sans danger, à cause de la force prodigieuse du quadrupède,
+de son aveugle impétuosité et de son impénétrable cuirasse, ne
+paraissait cependant pas pouvoir mal tourner.
+
+Sita regarda Corcoran partir du haut du perron du palais, et retint
+avec peine le petit Rama, qui criait et voulait monter sur Scindiah pour
+chasser, lui aussi, le rhinocéros.
+
+Enfin, les chasseurs disparurent au tournant de la route, et Rama, tout
+affligé, alla se consoler en montant sur les épaules de Scindiah, après
+quoi il dit qu'il était plus grand que les plus grands arbres et qu'il
+décrocherait la lune, s'il voulait.
+
+Mais il ne la décrocha pas, et sa mère l'admira pour avoir dit une si
+belle chose, comme elle l'admirait quand il avait déjeuné de bon appétit
+ou quand il se laissait moucher sans crier, ou quand il chantait en
+criant, ou quand il criait en chantant, ou quand il avait la colique, ou
+quand il buvait de l'huile de ricin, ou quand il prenait un lavement,
+ou quand il ne prenait rien. Sita l'admirait toujours, et c'est une
+bénédiction de Dieu que d'avoir donné aux mères une admiration si
+constante et si infatigable pour ces petits morveux.
+
+Pour revenir à Corcoran et à son compagnon, ils s'enfoncèrent dans la
+forêt et allèrent se poster à l'entrée d'un carrefour par où
+devait passer nécessairement le rhinocéros. Cependant les traqueurs
+s'avançaient avec de grands cris dans les jungles et jetaient de grosses
+pierres pour effrayer l'animal et le faire sortir de sa retraite. Tout
+à coup ces cris changèrent de nature. En cherchant le rhinocéros, ils
+avaient éveillé un tigre royal de la plus grande espèce, qui dormait
+tranquillement à l'ombre.
+
+Il se leva lentement, étira ses quatre membres et jeta autour de lui un
+regard distrait. Il entendit le bruit des tam-tams et, soit qu'il fût
+effrayé de cette musique étrange, soit, ce qui est probable, qu'il fût
+amateur de mélodies plus douces et plus harmonieuses, il s'élança tout à
+coup dans la direction du carrefour et, par bonds immenses, arriva sans
+être vu jusqu'à Corcoran lui-même. Celui-ci, à cheval, le doigt sur la
+détente de sa carabine, attendait le rhinocéros et regardait en face
+de lui. De l'autre côté, le docteur Ruskaert voyait venir le tigre et
+aurait dû avertir son compagnon; mais il n'en fit rien; était-il
+troublé par la peur, ou plutôt, comme le maharajah le présuma plus tard,
+aurait-il été bien aise de sa mort?
+
+Tout à coup un poids énorme tomba sur la croupe du cheval de Corcoran et
+la fit plier jusqu'à terre. C'était le tigre qui venait l'attaquer par
+derrière. Comme le Malouin avait le doigt sur la détente, le choc
+du tigre fit partir en l'air le coup de sa carabine, et il se trouva
+désarmé. De plus, le cheval blessé mortellement, s'abattit d'une façon
+si malheureuse que le cavalier demeura immobile, ayant une jambe engagée
+sous le corps de sa monture. Il s'écria aussitôt:
+
+«A moi! à moi! Ruskaert! Tirez donc! tirez vite!»
+
+Mais Ruskaert demeura immobile et attentif, quoiqu'il fût armé et qu'il
+pût aisément faire feu.
+
+Dans cette situation désespérée, Corcoran ne perdit pas courage. Comme
+il n'avait pas le temps de prendre son revolver suspendu à sa ceinture,
+il donna avec la crosse de sa carabine un coup si formidable sur le
+mufle du tigre, dont il sentait déjà la chaleur sur son cou, que le
+tigre lâcha prise et recula de douleur.
+
+[Illustration: Il donna un coup de crosse sur le mufle du tigre. (Page
+64.)]
+
+Ce ne fut qu'une seconde, mais elle suffit à Corcoran pour se dégager et
+se trouver debout. De la main gauche saisissant son revolver, il allait
+faire feu sur le tigre qui revenait à la charge, lorsqu'un accident
+imprévu mit fin au combat.
+
+Tout à coup, un autre tigre, un peu moins grand, mais plus beau que le
+premier, arriva en bondissant, et, au lieu de secourir son camarade, le
+saisit à la gorge avec ses dents, le roula à terre et lui administra une
+correction si sévère que Corcoran lui-même en demeura stupéfait, et que
+le docteur Scipio Ruskaert en ouvrit des yeux plus grands que des portes
+cochères.
+
+Ce tigre, ou plutôt cette tigresse au pelage soyeux, lustré, brillant,
+tacheté, l'avez-vous deviné? c'était Louison. Quant à l'autre, c'était
+son frère Garamagrif, qu'elle avait suivi au fond des bois et qu'elle
+avait épousé suivant la coutume des tigres de Java.
+
+On a parlé beaucoup de la cruauté des tigres, et M. de Buffon,
+naturaliste qui avait plus de style que de science, a écrit de fort
+belles choses sur le mauvais caractère de ces animaux; mais, dites-moi,
+quelle est la femme qui aurait montré plus d'honneur, plus de vertu,
+de bonté, de douceur et de sensibilité véritable que Louison ne fit en
+cette occasion? Pour moi, je n'en connais pas. Et ce qui n'est pas moins
+admirable que la générosité de Louison, c'est l'abnégation sublime et la
+soumission du pauvre tigre, son époux, qui recevait sans rien dire une
+correction qu'en conscience il n'avait pas méritée; car enfin il n'avait
+jamais été, lui, l'ami de Corcoran.
+
+Cependant le Malouin n'eut pas plus tôt reconnu la tigresse, qu'il
+sentit renaître toute sa tendresse pour cette ancienne amie. Il remit
+son revolver à sa ceinture et s'écria:
+
+«Louison! ma chère Louison! viens dans mes bras!»
+
+Et elle y vint, car c'était bien sa place.
+
+«Tu vas rentrer avec moi à Bhagavapour,» dit Corcoran.
+
+Cette proposition, à laquelle elle devait pourtant s'attendre, jeta
+Louison dans un grand embarras. Elle regarda par-dessus son épaule le
+grand tigre, qui considérait cette scène avec une morne tristesse.
+
+Le pauvre garçon tremblait d'être abandonné.
+
+Corcoran comprit le sens de ce regard.
+
+«Et toi aussi, tu viendras, grand nigaud, dit-il.... Allons, c'est
+décidé, n'est-ce pas?»
+
+Mais le grand tigre demeurait immobile et morne. Alors Louison
+s'approcha et miaula à son oreille quelques douces paroles, dont voici
+probablement le sens:
+
+«Que crains-tu, ami chéri de mon coeur? Ne suis-je pas avec toi?»
+
+Le tigre grogna ou plutôt rugit:
+
+«C'est un piège. Je reconnais ce maharajah. C'est celui qui te gardait
+sous son toit pendant que je m'enrhumais dans le fossé, en te suppliant
+de revenir dans nos forêts. Chère Louison, crains ses discours
+enchanteurs.»
+
+Ici Louison parut ébranlée.
+
+«Tu seras libre chez moi, reprit Corcoran, libre et maîtresse comme
+autrefois. Laisse là ce bourru, ce rustre qui ne peut pas te comprendre,
+ou, si tu ne veux pas renoncer à lui, emmène-le-moi avec toi. Je le
+supporterai, je l'aimerai, je le civiliserai à cause de toi.»
+
+On ne sait comment aurait fini l'entretien, si l'arrivée d'un nouveau
+venu n'avait résolu la question. Ce nouveau venu était un jeune tigre
+d'une beauté admirable. Il était à peu près gros comme un chien de
+taille moyenne et paraissait n'avoir pas plus de trois mois. Corcoran
+devina qu'il était le fils de Louison, et profita de cette découverte
+pour employer un argument irrésistible et décider la victoire.
+
+Le jeune tigre s'approcha de sa mère par bonds et par sauts, regardant
+alternativement Louison et Corcoran. Il alla d'abord frotter son mufle
+roux contre celui de sa mère et, sans étonnement, sans sauvagerie, il
+fixa avec curiosité ses yeux sur ceux du maharajah.
+
+Celui-ci le prit dans ses bras, le caressa doucement.
+
+«Et toi, petit, dit-il, veux-tu venir avec moi?»
+
+Le jeune tigre consulta les yeux de sa mère, et y lisant sa tendresse
+pour Corcoran, rendit au Malouin ses caresses, ce qui décida du sort de
+toute la famille. Voyant que son fils acceptait la proposition, Louison
+l'accepta également, et le grand tigre ne put faire autrement que de
+suivre ce double exemple.
+
+Le Malouin, voyant l'affaire décidée et plein de joie d'avoir retrouvé
+Louison, ne pensa plus au rhinocéros et donna le signal du départ.
+
+«La journée a mieux fini que je ne l'espérais, dit-il à Ruskaert. Un
+instant j'ai cru que j'allais devenir la proie des tigres.... Mais vous,
+ajouta-t-il après réflexion, pourquoi n'avez-vous pas tiré quand je vous
+criais de faire feu?»
+
+Cette question parut déconcerter un instant Scipio Ruskaert; cependant
+il se remit de son trouble.
+
+«J'ai craint de manquer mon coup et de vous tuer au lieu du tigre,
+dit-il avec assez de sang-froid.
+
+«Hum! hum! c'est bien de la prudence, répliqua le Malouin.... Voilà qui
+n'est pas clair, ajouta-t-il en lui-même. Au reste qui vivra verra.»
+
+Le retour à Bhagavapour fut une marche triomphale. Louison faisait des
+bonds de joie. Le grand tigre la suivait d'un air un peu honteux,
+tandis que leur jeune héritier, aussi joyeux que sa mère, ne paraissait
+sensible qu'au plaisir de voir des choses nouvelles, des palais, des
+rues, des places, des pagodes et les habitations des hommes.
+
+Cependant le Malouin remarqua que Louison, dont il connaissait le bon
+sens, s'écartait de l'Allemand après l'avoir flairé, et lui paraissait
+peu sympathique. Il se rappela qu'elle n'aimait pas les traîtres.
+
+On arriva enfin au palais. A la vue de cette famille nouvelle, tous les
+serviteurs poussèrent des cris de frayeur, et Sita elle-même, à peine
+rassurée par la présence de Corcoran, se rejeta du côté de Scindiah en
+portant le petit Rama dans ses bras.
+
+Mais, contre toute attente, Rama seul ne montra aucune crainte. Il
+s'avança gaiement vers Louison et la caressa de sa petite main comme
+s'il l'avait connue depuis longtemps. De son côté, la tigresse lui lécha
+doucement la figure et lui présenta le petit tigre qui, rentrant ses
+griffes et faisant patte de velours, avait l'air d'un aîné qui caresse
+son jeune frère.
+
+«Voici ma chère Louison, dit Corcoran, tu la reconnais, Sita? c'est à
+elle que nous avons dû plus d'une fois la vie et la liberté. Son mari,
+ce grand bête que voilà et qui fait une si piteuse mine, c'est le
+seigneur Garamagrif; enfin, voici leur fils, ce jeune garçon joyeux que
+tu vois bondir et lutter avec Rama, et que nous appellerons Moustache,
+si tu le veux bien. Et maintenant le baptême est terminé, mes enfants,
+allons souper.»
+
+La suite ne démentit pas cet heureux début. Rama et son compagnon,
+le petit tigre Moustache, furent bientôt une paire d'amis. Ils se
+livraient, sous la garde et la surveillance de Louison, à tous les jeux
+de leur âge. Cette surveillance d'ailleurs n'était pas inutile. Rama,
+peu discipliné, se sentait fils de roi et voulait commander. Moustache,
+de son côté, se sentait fils de tigre et ne voulait pas obéir: Louison
+avait bien de la peine à maintenir la paix.
+
+Elle avait encore d'autres inquiétudes.
+
+On se souvient de la manière dont elle avait quitté Corcoran deux
+ans auparavant. Ce départ lui avait attiré une querelle violente avec
+Scindiah, et elle n'avait pas oublié ses procédés un peu vifs. D'un
+autre côté, Garamagrif avait emporté avec ses dents un morceau de la
+queue de l'éléphant; Scindiah, à son tour, avait failli tuer Garamagrif
+d'un coup de pierre. De quel oeil ces deux guerriers redoutables
+allaient-ils se revoir? Toute l'autorité de Corcoran lui-même
+suffirait-elle à empêcher une bataille sanglante entre ces ennemis
+mortels?
+
+[Illustration: Moustache et Rama, sous la surveillance de Louison, se
+livraient à tous les jeux. (Page 72.)]
+
+Si quelqu'un s'étonne que les animaux tiennent une place si honorable
+dans mon histoire, tandis que je néglige les marquis, les comtes, les
+ducs, les archiducs et les grands-ducs, dont le monde est rempli et
+comme encombré, j'ose dire que mes héros, bien qu'ils ne marchent pas
+précédés de tambours et de trompettes, ne sont pas moins intéressants
+que ceux qu'on voit parader à la tête des régiments, et que leurs
+passions ne sont ni moins vives ni moins violentes. J'irai plus
+loin. Scindiah, avec sa gravité, son silence, son sang-froid, son
+impassibilité et sa trompe immense, qui n'était au fond qu'un nez un peu
+trop allongé, avait une ressemblance prodigieuse avec plusieurs de
+ces grands et nobles personnages qui règlent le destin des royaumes.
+Louison, si fine, si légère, si courageuse, si dévouée à ses amis,
+aurait pu servir de modèle à plusieurs grandes dames, et elle avait
+assurément autant d'esprit et de bon sens qu'aucun être humain ou
+inhumain (le seul Corcoran excepté); par sa force et son impétuosité
+sans pareilles, elle en aurait remontré à tous les généraux de cavalerie
+des temps anciens et modernes; et si elle avait eu la parole, elle eût
+commandé la charge et donna l'exemple aussi bien que Murat et Blücher.
+
+Que me reprochez-vous donc? Sommes-nous si sûrs d'être supérieurs à
+tous les autres êtres de la création, que nulle histoire ne nous plaise,
+excepté la nôtre?
+
+Oui, je préfère le tigre à l'homme. Le tigre est beau, il est fort; il
+n'est pas intempérant ou dissolu, il a peu d'amis, mais il les choisit
+avec soin et ne s'expose pas à les trahir ou à être trahi par eux; il
+ne flatte personne; il aime la solitude, comme tous les philosophes
+illustres; il a horreur de l'esclavage pour lui-même et n'a jamais
+réduit personne en servitude:--enfin, c'est l'une des plus nobles
+créatures de Dieu.
+
+De quel homme, si ce n'est de mon lecteur, pourrait-on faire le même
+éloge?
+
+
+
+
+VI
+
+Où le docteur Scipio Ruskaert se dévoile.
+
+
+_Lettre de George-William Doubleface, esq., chef de la police secrète de
+Calcutta, à lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan._
+
+Bhagavapour, 15 février 1860.
+
+«Mylord,
+
+«Le courrier qui remettra ce rapport à Votre Seigneurie est un homme
+sûr, et je réponds de sa fidélité.
+
+«Suivant les ordres de Votre Seigneurie, j'ai pris la route de
+Bhagavapour, et je me suis présenté à la cour du soi-disant maharajah
+Corcoran avec les lettres de créance que Votre Seigneurie a bien voulu
+demander pour moi à sir Samuel Barrowlinson. Sous le nom du docteur
+Scipio Ruskaert, de l'Université d'Iéna, j'ai pénétré sans peine auprès
+du capitaine Corcoran, qui m'a reçu d'abord avec défiance, je dois
+l'avouer; mais bientôt cette défiance, qui paraît, du reste, fort
+étrangère à son caractère habituel, a fait place à des sentiments
+meilleurs. Quelle que soit sa pénétration, et je dois dire qu'elle
+dépasse tout ce qu'on peut imaginer, son insouciance et son intrépidité
+sont encore supérieures; aussi n'ai-je rencontré aucun obstacle dans
+l'accomplissement de la mission dont Votre Seigneurie a bien voulu
+m'honorer.
+
+«D'abord, il ne m'a pas été difficile d'obtenir la confiance de la reine
+Sita. La photographie, tout à fait inconnue dans ce pays reculé, m'a
+servi de passe-port auprès de la fille d'Holkar, qui n'a pas résisté
+au plaisir de voir son image et celle de son fils,--un marmot de deux
+ans,--reproduites et tirées à vingt mille exemplaires. Dans tel cas
+donné, c'est un signalement tout trouvé. Pour cette raison, j'aurais
+vivement désiré joindre à ma collection le portrait du capitaine
+Corcoran; mais il s'est toujours refusé à poser devant moi, et j'ai
+craint, en insistant trop, de faire naître ses soupçons.
+
+«En revanche, aussitôt qu'il a connu la lettre de sir John Barrowlinson,
+il s'est empressé de mettre à mon service ses armes, ses roupies, ses
+chevaux, ses éléphants et de me donner toute facilité d'aller et de
+venir dans ses États. Grâce à ma connaissance parfaite de la langue
+hindoustani, j'ai déjà trouvé moyen de recueillir les informations les
+plus variées et les plus sûres, et je m'empresse d'envoyer sous ce pli
+à Votre Seigneurie le tableau des forces de terre et de mer du royaume
+d'Holkar. Je dis: et de mer, car, malgré la répugnance des Indous pour
+la marine, le capitaine a gardé son brick et l'a fait armer en guerre,
+soit que, prévoyant le sort que lui réserve Votre Seigneurie, il le
+garde pour protéger sa fuite, soit qu'il ait, car on doit tout
+craindre d'un tel homme, quelque raison de compter sur l'appui de ses
+compatriotes. Votre Seigneurie, dans sa sagesse, appréciera mieux que
+moi les motifs réels de la conduite de cet aventurier.
+
+«Votre Seigneurie, mylord, est priée de remarquer que l'armée dont
+elle verra l'énumération sur le tableau ci-joint, n'est pas, comme on
+pourrait le croire d'après les usages généralement reçus en Orient et en
+Occident, une armée sur le papier, et que les non-valeurs n'y tiennent
+aucune place. J'ai eu plus d'une fois occasion de vérifier avec quelle
+exactitude le capitaine se rend compte de l'effectif réel de ses troupes
+et de leur instruction, et je dois ajouter qu'il serait fort désirable
+que les cipayes où les sikhs enrôlés au service de la reine Victoria
+eussent la discipline et la solidité de ces Mahrattes.
+
+«Une chose a rendu le maharajah très-populaire: c'est sa scrupuleuse
+attention à rendre et à faire respecter la justice. Sous ce rapport, il
+est inflexible, et il a fait pendre quelques centaines de brigands qui
+ravageaient impunément tout le pays sous l'autorité contestée de son
+prédécesseur. Plusieurs d'entre eux ont offert des sommes immenses pour
+racheter leur vie: mais il n'a fait grâce à personne, et il a distribué
+leurs dépouilles au petit peuple. Votre Seigneurie devinera facilement à
+quel point cette générosité, qui lui coûte si peu, a fait bénir son nom.
+
+«Ceci me mène tout droit au sujet principal de ce rapport. J'ose
+espérer que Votre Seigneurie ne me désapprouvera pas, si j'ai cru devoir
+outrepasser un peu mes instructions.
+
+«L'exécution des principaux brigands a mis fin au brigandage, et la
+plupart des pauvres diables qui faisaient ce sot métier sont rentrés
+dans la vie privée. D'autres ont passé la frontière et exercent leurs
+talents au Bengale, où j'ai eu le plaisir d'en saisir et d'en faire
+pendre une vingtaine. Parmi ces derniers (je veux dire ceux qui sont au
+Bengale, et non ceux qui ont été pendus), j'ai eu occasion de remarquer
+un drôle de la pire espèce, nommé Punth-Rombhoo-Baber, ou plus
+commodément Baber, ce qui signifie, en langue indoue, Votre Seigneurie
+ne l'ignore pas, _le Tigre_. Baber donc, ou le Tigre, s'est signalé,
+depuis sa naissance, par les exploits les plus brillants. Je n'oserais
+affirmer qu'il ait tué son père ou sa mère; mais, à cela près, il a
+commis toutes sortes de crimes. A quinze ans, sa réputation était faite.
+Son habileté à se tirer des mains de la justice et de la police est
+presque fabuleuse. Pour citer de lui un tour qui vaut tous les autres,
+il a été empalé, et, profitant de l'absence des gardes, il s'est
+débarrassé de son pal et a traversé le Gange à la nage pendant la nuit
+pour chercher un asile dans le Goualier. Un autre jour, il fut pendu,
+mais si mal, que, sans que la corde eût cassé, il continua de respirer.
+Deux heures plus tard, on le dépendit pour le disséquer, et le docteur
+Francis Arnolt, chirurgien du 48e de ligne cipaye, allait lui plonger le
+scalpel dans la poitrine, lorsque Baber eut l'effronterie de se lever,
+d'arracher le scalpel au docteur étonné, de bondir vers la porte
+de l'amphithéâtre, de se glisser au travers de quatre ou cinq cents
+personnes, sans qu'on osât ou qu'on voulût lui mettre la main au collet,
+et de fuir jusqu'à Bénarès, où je le rencontrai, quand Votre Seigneurie
+daigna m'envoyer à Bhagavapour.
+
+«Cette rencontre fut providentielle. Quoique j'ose me flatter de
+connaître à fond ma profession, un aide tel que Baber n'est pas à
+dédaigner. Par un bonheur extraordinaire, ce coquin croit avoir à se
+plaindre du capitaine Corcoran, qui l'a chassé du pays des Mahrattes.
+«Sans lui, dit-il, je vivrais bien tranquille au fond du royaume
+d'Holkar; je jouirais paisiblement d'une fortune acquise par tant
+d'honorables travaux, et je serais heureux sous ma vigne et mon figuier
+avec ma femme et mes enfants, comme un patriarche.»
+
+«Un motif plus singulier encore, et qui fera sans doute sourire Votre
+Seigneurie, l'a rendu l'ennemi irréconciliable du maharajah.
+
+«Baber (où l'amour-propre va-t-il se nicher?) se croit le premier homme
+de son temps et tout à fait invincible dans l'exercice de sa profession.
+S'il a subi quelques échecs dans le cours d'une vie déjà longue, ces
+échecs ne sont pas, dit-il, un effet de la faiblesse de son génie, mais
+de la sensibilité de son coeur. Deux fois les femmes l'ont trahi et
+vendu; mais aujourd'hui, plein d'expérience et de jours, revenu de sa
+passion aveugle pour un sexe trompeur, il se flatte de ne plus craindre
+personne, et l'idée d'obtenir du gouvernement anglais sa grâce et trois
+cent mille roupies (je n'ai pas cru hasarder trop en lui promettant
+cette somme de la part de Votre Seigneurie), l'idée plus éblouissante
+encore de prendre mort ou vif le capitaine Corcoran, que tous les
+Mahrattes regardent comme invincible, et de terminer ainsi sa glorieuse
+carrière par un magnifique coup d'éclat, tout cela décide Baber à tenter
+la grande entreprise.
+
+«Quant aux moyens d'exécution, je le connais: on peut s'en fier à lui.
+Dans sa première jeunesse, il était l'un des chefs les plus redoutables
+des thugs, et il a commandé longtemps des bandes de cinq à six cents
+hommes. C'est parmi ses anciens associés qu'il s'est chargé de recruter
+trente coquins déterminés, dont le moindre a été condamné à mort deux ou
+trois fois. Trente, c'est assez; car je ne dois pas dissimuler à Votre
+Seigneurie que le but de Baber est bien moins de faire prisonnier
+Corcoran (chose à peu près impossible), que d'en débarrasser le
+gouvernement anglais, _quibuscumque viis_, c'est-à-dire n'importe
+comment.
+
+«Je n'ai pas besoin, mylord, d'informer Votre Seigneurie que, en aucun
+cas, son nom ne pourra être compromis dans une pareille entreprise,
+et qu'elle pourra nier hardiment toute participation aux manoeuvres
+du brave Baber. J'ai dû cependant montrer à Baber les pleins pouvoirs,
+signés de la main de Votre Seigneurie, qui me furent remis au moment
+de mon départ pour Bhagavapour, car ce gentleman voulait être certain
+d'obtenir sa grâce et les trois cent mille roupies que je lui ai
+promises; mais vous devez bien penser, mylord, que ces papiers précieux
+n'ont été que montrés et non pas remis à l'honorable M. Baber.
+
+«Au reste, l'exécution de son projet n'est pas très-difficile. La
+confiance du capitaine Corcoran dans sa popularité est si grande, qu'il
+n'a pas daigné mettre garnison dans sa capitale. Toute l'armée est
+distribuée sur la frontière, ainsi que Votre Seigneurie pourra s'en
+assurer si elle daigne jeter les yeux sur le plan ci-annexé. Il n'y
+a pas deux cents soldats à Baghavapour; encore ce sont des soldats de
+police, dispersés dans les divers quartiers. Le palais est ouvert à tout
+le monde et à toute heure du jour. La seule garde qui soit à craindre,
+est composée d'un jeune tigre de trois mois et demi à peine, d'un grand
+tigre sauvage et de sa mare, cette fameuse Louison qui a donné tant de
+fil à retordre au colonel Barclay. Ces trois animaux sont doués d'un
+instinct merveilleux; mais il est aisé de les surprendre à l'heure de la
+sieste et de les enfermer.
+
+«Baber et moi, tantôt séparément, tantôt ensemble, nous avons examiné
+avec soin la disposition du palais et de ses issues, et fait notre plan
+de campagne. Il me paraît impossible que le soi-disant maharajah
+puisse s'échapper, quelle que soit sa force physique, qui est vraiment
+prodigieuse, et quel que soit son sang-froid.
+
+«Si j'ai pris soin, mylord, de ne pas mêler le nom de Votre Seigneurie à
+ceux de M. Baber et d'autres gentlemen de même farine, je n'ai pas voulu
+non plus qu'on pût m'attribuer, en cas d'insuccès, une part quelconque
+de l'affaire. Ce n'est pas que je ne sois toujours prêt à exécuter,
+_consilio manuque_, tout ce qu'il plaira à Votre Seigneurie de
+m'ordonner dans l'intérêt du gouvernement de la Reine, notre gracieuse
+souveraine; mais ici il n'est pas nécessaire de pousser si loin le zèle.
+Grâce au ciel, Baber et ses complices feront tout à eux seuls, et je ne
+tremperai pas les mains d'un loyal Anglais dans un meurtre que la morale
+publique réprouve bien que la politique le commande.
+
+«En revanche, je me suis réservé la prise de possession de Bhagavapour
+au nom de Votre Seigneurie. Je profiterai du trouble qui suivra la mort
+de Corcoran pour annoncer l'arrivée prochaine de l'armée anglaise. Je
+connais ce peuple. Corcoran mort, nul n'osera résister, et tous ses
+desseins périront avec lui. Quant à la veuve et au jeune héritier
+présomptif, ils seront, comme disent les Français, _expropriés pour
+cause d'utilité publique_.
+
+«J'espère que le prochain courrier apportera de bonnes nouvelles à
+Calcutta, et j'ose, mylord, supplier Votre Seigneurie de croire aux
+respects les plus profonds.
+
+ «De son très-loyal, très-obéissant
+ «et très-dévoué serviteur,
+
+ «GEORGE-WILLIAM DOUBLEFACE
+ «(alias SCIPIO RUSKAERT).»
+
+«_P.S._ Votre Seigneurie ne sera pas étonnée, j'ose le croire, si j'ai
+dû porter à un million de roupies le crédit qu'elle a daigné m'accorder
+sur la maison Smith, Henderson and Co, de Bombay. Votre Seigneurie
+n'ignore pas que les investigations de toute espèce auxquelles je me
+suis livré par ses ordres coûtent fort cher, et que, de toutes les
+marchandises connues, la trahison est la plus précieuse, bien qu'elle ne
+soit pas la plus rare. Outre l'honorable M. Baber et ses amis, j'ai
+dû acheter vingt-cinq ou trente consciences indoues, et bien que ces
+consciences païennes ne soient pas tout à fait au même taux que les
+consciences chrétiennes de messieurs les membres de la chambre des
+communes, cependant le tarif est encore très-élevé. Du reste, le
+trésor d'Holkar, auquel le soi-disant maharajah n'a fait qu'une brèche
+insignifiante, remboursera amplement le gouvernement de Sa Majesté.
+
+«Il est même possible--mais ceci n'est qu'une conjecture dont Votre
+Seigneurie fera le cas qu'elle jugera convenable--que le gouvernement
+de Sa Majesté ne soit pas obligé de remplir tous ses engagements
+envers Baber; car il est très-vraisemblable, ou que Corcoran surpris se
+défendra vigoureusement et pourra tuer quelques-uns des assaillants et
+peut-être Baber lui-même (ce qui éteindrait la créance en même temps
+que le créancier), ou que le peuple, indigné de l'assassinat de son chef
+bien-aimé, prendra les armes et se jettera sur les meurtriers, surtout
+si, comme il est désirable, la veuve du soi-disant maharajah survit
+à son époux et poursuit implacablement sa vengeance. Dans ce cas,
+l'économie serait encore plus complète, car aucun de ces gentlemen
+ne pourrait réclamer sa part de butin, et le gouvernement anglais ne
+perdrait guère que la somme insignifiante de vingt mille roupies, arrhes
+nécessaires du marché. Il pourrait même arriver que Sita, ignorant les
+diverses réflexions qui ont été échangées entre Baber et moi, et se
+défiant des ministres du défunt mahajarah, eût l'idée de me confier le
+soin de sa vengeance. Dans ce cas, je me verrais obligé de poursuivre
+les assassins et de ne faire grâce à personne. Plus j'y pense, plus
+cette dernière solution me paraît la plus vraisemblable et la meilleure.
+
+«_2e P.S._ Au moment où j'allais terminer ce trop long rapport, un grand
+tumulte s'est élevé dans Bhagavapour. J'ai mis la tête à la fenêtre pour
+voir de quoi il s'agissait. J'ai même cru que Baber, par excès de zèle,
+venait de commencer l'attaque. C'était une erreur. Le peuple tout entier
+levait les yeux et les mains vers le ciel et poussait des cris comme à
+la vue d'un animal extraordinaire. J'ai regardé en même temps que
+les autres, et j'ai vu un ballon d'une forme extraordinaire descendre
+lentement dans le parc du maharajah. On a jeté l'ancre. J'étais trop
+loin pour rien distinguer; mais le peuple se prosterne dans les rues en
+criant que c'est le resplendissant Indra, dieu du feu, qui vient rendre
+visite à Vichnou, son confrère, incarnée à Bhagavapour dans la personne
+de Corcoran. Je vais voir cette merveille et savoir quel est cet
+aéronaute qui joue le rôle du puissant Indra. A coup sûr, cet incident
+imprévu est fait pour augmenter encore le crédit et la réputation du
+maharajah.»
+
+
+
+
+VII
+
+Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut présenté à Scindiah.
+
+
+Scipion Ruskaert ne s'était pas trompé. C'était bien un ballon
+qui venait de s'abattre, comme un oiseau de proie, sur la ville de
+Bhagavapour, et qui excitait la rumeur publique. En un instant, malgré
+l'apathie invincible des Indous, tout le peuple, saisi de respect,
+d'admiration et de curiosité, se précipita vers le parc du maharajah,
+afin de contempler de plus près cet animal singulier et prodigieux.
+
+Mais au moment où l'on allait forcer l'entrée, Louison, qui se promenait
+tranquillement, s'étonna de ce grand concours de peuple et s'avança
+vers les Indous comme pour les interroger. En un clin d'oeil, la foule
+disparut, refoulée par la frayeur, dans les rues environnantes, ce qui
+permit aux serviteurs du palais d'avertir Corcoran.
+
+Celui-ci faisait tranquillement la sieste. A peine éveillé, il s'avança
+sur le perron du palais en se frottant les yeux. Il voyait descendre du
+ballon, qui ressemblait à une petite maison très-solide et très-légère
+et à un aigle aux ailes puissantes, une jeune femme d'une rare beauté
+et vêtue à la dernière mode de Paris. Un jeune homme de bonne mine
+lui donnait la main, et dans ce jeune homme Corcoran reconnut avec
+étonnement son cousin et son ami intime, le célèbre Yves Quaterquem[1],
+de Saint-Malo, membre correspondant de l'Institut de France.
+
+[Note 1: Les personnes qui ont lu les _Amours de Quaterquem_,
+reconnaîtront sans peine ce nouveau personnage. Les autres trouveront
+sans doute que l'analyse rapide que Quaterquem lui-même fait ici de ses
+aventures suffit à la clarté du récit.]
+
+Le premier mouvement du maharajah fut de s'élancer dans les bras de son
+ami.
+
+«Ah! l'heureux hasard! s'écria Corcoran.
+
+--Hasard! répliqua le nouveau venu. Point du tout, mon cher.... Nous
+faisons des visites de noces dans la famille. Voici ma femme.»
+
+Et de la main il désigna la jeune femme qui l'accompagnait.
+
+«Par la déesse Lackmi, dont vous êtes la vivante image, s'écria Corcoran
+en s'inclinant avec respect, si ce n'était un sacrilége de dire qu'on
+peut être aussi belle que Sita, je le dirais de vous, ma cousine.
+
+--Or çà, dit Quaterquem, trêve aux compliments.... Où vais-je mettre ma
+voiture? car il me semble, seigneur maharajah, que tu n'as pas de remise
+assez grande pour la loger.
+
+--Ton ballon? dit Corcoran. Eh! parbleu! nous allons le mettre dans
+l'arsenal, dont j'ai seul la clef, et mon éléphant Scindiah en gardera
+l'entrée.
+
+--Avant tout, mon cher ami, dit Quaterquem, sache bien que j'ai les
+plus fortes raisons pour cacher à tout le monde la forme et le mécanisme
+intérieur de mon ballon, et ne me donne que des serviteurs aveugles,
+sourds et muets.
+
+--Par la barbe de mon grand-père! s'écria Corcoran, Scindiah est le
+serviteur qu'il te faut. Viens ici, Scindiah.»
+
+L'éléphant, qui rôdait librement dans le parc, s'approcha d'un air
+curieux, regarda attentivement le ballon, parut chercher le sens de
+cette masse énorme, et, après un instant de réflexions stériles, éleva
+sa trompe vers le ciel en fixant ses yeux sur Corcoran.
+
+«Scindiah, mon ami, dit celui-ci, tu m'écoutes, n'est-ce pas, et tu me
+comprends? Ce gentleman que tu vois est monsieur Yves Quaterquem, mon
+cousin et mon meilleur ami. Tu lui dois respect, affection, obéissance.
+C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Oui.... Eh bien, il va te donner la
+main et tu lui donneras ta trompe en signe d'amitié.»
+
+Scindiah obéit sans se faire prier.
+
+«Quant à cette dame, continua Corcoran, c'est ma cousine, et, avec Sita,
+la plus belle personne de l'univers.»
+
+Scindiah s'agenouilla devant la dame, lui prit la main délicatement avec
+sa trompe et la posa sur sa tête en signe de dévouement.
+
+«Maintenant que la présentation est finie, relève-toi, mon ami, prends
+les cordes du ballon avec ta trompe, tire de toutes tes forces et
+amène-le dans l'arsenal.»
+
+Ce qui fut fait en quelques minutes, car la force de l'éléphant
+égalait son intelligence. Puis il fut mis en faction devant la porte de
+l'arsenal, avec défense absolue de laisser entrer personne.
+
+«Maintenant, dit Corcoran à ses hôtes, allons voir Sita, car je suis
+marié, mon cher Quaterquem, tout comme toi, et ma femme m'a apporté en
+dot un royaume assez joli, comme tu vois.»
+
+
+
+
+VIII
+
+Maëlstrom.
+
+
+Sita s'avança au-devant de ses hôtes et leur fit l'accueil le plus
+gracieux. Corcoran les présenta et expliqua en peu de mots les liens de
+parenté qui l'unissaient à Quaterquem.
+
+«A toi maintenant de parler, dit-il en se tournant vers lui, et de nous
+dire comment tu nous arrives par le chemin des airs.
+
+--Mon histoire est un peu longue, répliqua Quaterquem, mais je
+l'abrégerai. La dernière fois que je t'ai vu, c'était à Paris, je crois,
+dans la rue des Saints-Pères, il y a quatre ans. Je cherchais alors le
+moyen de diriger les ballons, et j'étais un pauvre diable, vivant de
+peu, mangeant du pain rassis, buvant l'eau des fontaines publiques,
+chaussé de souliers percés et vêtu d'un habit dont les coudes riaient de
+misère. Cependant, à force de chercher à droite, à gauche, au nord, au
+sud, à l'est et à l'ouest, j'ai fini par résoudre mon fameux problème.
+
+--O Christophe Colomb! s'écria Corcoran, le monde t'appartient! Nul
+homme n'a fait autant que toi pour ses semblables.
+
+--Ne te presse pas de m'applaudir, dit Quaterquem. Je ne suis pas aussi
+bienfaiteur de l'humanité que tu pourrais le croire au premier abord....
+Aussitôt ma découverte faite, comme la science n'avait plus besoin
+de moi, je devins amoureux d'Alice, que tu vois et qui nous écoute
+en souriant.... amoureux à en perdre la raison; j'étonnai la mère, je
+bravai le père, un vieil Anglais archéologue et grognon, je bousculai
+le rival, un M. Harrisson ou Hérisson, qui fait le commerce du coton à
+Calcutta; je troublai ce pauvre garçon au point qu'il tira un coup de
+pistolet sur mon futur beau-père, qui lui servait de témoin, croyant
+tirer sur moi, son adversaire; je fis tant, que miss Alice Hornsby, ici
+présente, est devenue ma femme, et ne s'en repent pas, je crois.
+
+--Oh! cher bien-aimé, non! s'écria Mme Quaterquem en s'appuyant
+doucement sur l'épaule de son mari.
+
+[Illustration: Je mangeais du pain rassis. (Page 93.)]
+
+--Je pensai d'abord, continua Quaterquem, à publier ma découverte dans
+l'intérêt du genre humain, et, entre nous, c'était une sotte idée,
+car le genre humain ne vaut guère qu'on s'occupe de lui; mais j'eus le
+bonheur que l'Académie des sciences se moqua de ma découverte, et, sur
+le rapport de je ne sais quel vieux savant qui avait longtemps cherché
+la solution du problème sans la découvrir, déclara que j'étais fou à
+lier. Par bonheur, j'étais déjà marié, et le vieux Cornelius Hornsby,
+mon beau-père, qui ne m'avait accordé la main de sa fille qu'en échange
+du brevet d'invention que je devais prendre, et qu'il devait exploiter
+en France et en Angleterre, s'écria que je l'avais indignement trompé,
+me rendit ma parole, me donna sa malédiction et jura de ne plus revoir
+sa fille.
+
+--Pauvre père! dit Alice.
+
+--Cette fois, Alice et moi, nous avions la bride sur le cou. Alice, un
+instant ébranlée, reprit bientôt confiance, je construisis mon ballon et
+j'en adaptai les diverses pièces moi-même, de peur d'indiscrétion, dans
+un village à cent lieues de Paris; je m'approvisionnai et je partis un
+soir avec Alice, décidé à chercher asile dans un pays qui n'eût jamais
+vu l'ombre d'un académicien ou d'une société savante.
+
+--Et tu as choisi Bhagavapour, cher ami?
+
+--Ni Bhagavapour, ni aucune autre capitale, ni aucun pays civilisé ou
+peuplé, répliqua Quaterquem, et voici mes raisons. L'homme, mon cher
+maharajah, tu le sais mieux que moi, est un vilain animal, hargneux,
+envieux, gênant, avare, querelleur, poltron, gourmand, dissolu; surtout
+il a grand'peine à supporter son voisin. Un sage a dit: _Homo homini
+lupus_. J'ai donc cherché le moyen de n'avoir de voisin d'aucune espèce,
+et pour cela j'ai fait en ballon le tour du globe terrestre. Je ne
+m'arrêtai, comme tu peux penser, ni à la France, ni à l'Angleterre, ni
+à l'Allemagne, ni à aucune partie du continent européen. En planant
+au-dessus des villes et des campagnes, je voyais partout des soldats,
+des fonctionnaires, des mendiants, des prisons, des hôpitaux,
+des casernes, des arsenaux et des manufactures, et tout ce que la
+civilisation traîne derrière elle. La Turquie d'Asie me convenait assez.
+C'est le plus beau pays et le plus doux climat du globe. Je regardais
+avec envie les pentes du mont Taurus, et j'étais tenté de construire ma
+maison sur l'un de ses sommets qui ne sont accessibles qu'aux aigles.
+Mais là encore j'aurais eu des voisins, et qui pis est, des Turcs.
+L'Afrique me plaisait beaucoup. Là, dans ces solitudes délicieuses que
+dépeint le docteur Livingstone, gardés contre toute civilisation par les
+troupeaux de singes et d'éléphants qui parcourent la forêt immense et
+vont se baigner dans les eaux bleues du Zambèse, nous aurions pu, comme
+Adam et Ève, nous créer un paradis terrestre. Un matin, pendant que
+nous roulions ces pensées en dirigeant notre ballon vers le centre de
+l'Afrique, nous aperçûmes, à cinq cents pieds au-dessus de nous, la
+petite ville de Ségo, capitale d'un royaume aussi étendu que la France,
+et nous vîmes avec la longue-vue un spectacle étrange, épouvantable, que
+je n'oublierai jamais.
+
+Six mille esclaves des deux sexes étaient rangés, les yeux bandés et les
+mains liées derrière le dos, au pied de l'enceinte de Ségo, qui est de
+forme circulaire. Derrière eux se tenait un pareil nombre de soldats,
+le sabre nu. Ils attendaient les ordres du sultan de Ségo, une sorte
+de nègre hideux, camard, lippu, lépreux, qui, du haut de son trône,
+s'apprêtait à donner le signal.
+
+Enfin cet affreux nègre parla. Je n'entendis pas ses paroles, mais je
+vis le geste, je le vois encore. A cette parole, à ce geste, six
+mille sabres tombèrent à la fois sur le cou de six mille esclaves et
+tranchèrent six mille têtes[2]. J'en frémis d'horreur. Alice voulait
+partir, mais je la priai de rester, m'attendant que cette tragédie
+sanglante aurait un dénoûment conforme à la justice divine (au besoin
+j'aurais moi-même contribué à ce dénoûment), et je mis mon ballon en
+panne au moyen d'un mécanisme du mon invention qui est assez ingénieux,
+je m'en vante.
+
+[Note 2: Légende historique. Raffanel. _Nouveau voyage au pays des
+nègres._]
+
+Je ne m'étais pas trompé. Après cet horrible carnage, il y eut dans la
+foule qui couvrait les remparts de Ségo un instant de stupeur; puis une
+rage furieuse s'empara de tous les spectateurs, on massacra les gardes
+du sultan, on le saisit lui-même, on égorgea devant lui ses femmes et
+ses enfants, on bâtit sur leurs cadavres une tour, au sommet de cette
+tour on fixa un plancher, et l'on cloua les membres du sultan sur ce
+plancher, de façon qu'il eût la tête tournée vers le ciel et qu'il fût,
+vivant, la pâture des oiseaux de proie. Je t'avoue, mon cher maharajah,
+qu'un tel spectacle m'ôta pour jamais l'envie de m'établir sur les
+bords du Niger, du Nil ou du Zambèse, et m'aurait rendu le goût de la
+solitude, si j'avais pu le perdre.
+
+Nous revînmes donc à ma première pensée, qui était de chercher une
+île déserte. Mais où trouver cette île précieuse, à l'abri de tous les
+pirates, de tous les marins, de tous les explorateurs? Excepté dans
+l'océan Pacifique, il n'y a pas un pouce de terre où les Européens
+n'aient planté quelque drapeau unicolore, bicolore ou tricolore.
+
+Nous cherchâmes longtemps. Notre ballon plana pendant huit ou dix jours
+au-dessus de la mer des Indes et de l'Asie méridionale; mais nous ne
+trouvions aucune île, aucun rocher assez sûr pour abriter notre bonheur.
+Le continent, vu de si haut, nous paraissait une plaine immense, marquée
+de quelques ondulations imperceptibles au fond desquelles coulaient
+quelques ruisseaux, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutra, le Meinam.
+Vos monts Vindhya, dont vous êtes si fiers, vos Ghâtes, et l'Himalaya
+lui-même, nous faisaient l'effet de ces murs que le paysan élève pour
+marquer la limite de son champ et qu'il franchit d'une enjambée.
+
+Enfin, redescendant vers le sud-est, nous contemplâmes ce merveilleux
+groupe d'îles immenses et innombrables, parmi lesquelles Java, Sumatra
+et Bornéo tiennent le premier rang. Là, tout nous attirait, la fertilité
+du sol, la beauté du climat, et même la solitude; car les hommes,
+animaux sociables et féroces, aiment à se réunir par milliers dans
+quelques coins de l'univers pour se dévorer plus commodément. J'enrage
+quand je vois des imbéciles qui s'appellent hommes d'État, entasser
+leurs peuples dans un étroit espace où tout manque, le pain, le
+vêtement, l'air et le soleil, et s'arracher à coups de canon des
+lambeaux de terre, pendant que des centaines de mille lieues carrées
+restent sans habitants.
+
+--Mon ami, interrompit Corcoran, tu as raison, mais dis-nous vite où est
+ton île. Est-elle voisine de Barataria où Sancho Pança fut gouverneur?
+
+--Mieux encore, continua Quaterquem. Mon île est unique dans l'univers.
+Cherche sur la carte de l'Océanie, à moitié chemin entre l'Australie et
+la Californie, à deux cents lieues environ au sud-est des îles Sandwich.
+C'est là.
+
+Le 15 juillet de l'année dernière (cette date m'est restée dans la
+mémoire, parce que c'était le jour où j'avais coutume de ne pas payer
+mon terme), nous commencions à nous sentir découragés de tant de
+recherches inutiles, lorsqu'un spectacle singulier attira notre
+attention. Nous appuyant tous deux sur le parapet de la nacelle, nous
+vîmes, à mille pieds environ au-dessous de nous, un trois-mâts américain
+en détresse.
+
+La surface de l'océan était calme; il n'y avait pas un nuage dans le
+ciel, le navire lui-même n'avait rien perdu de sa mâture, et cependant
+il tournait dans un cercle immense, avec une vitesse qui croissait à
+chaque minute; en même temps il se rapprochait toujours davantage d'une
+espèce de gouffre ou d'entonnoir où l'entraînait le tourbillon des
+flots. L'équipage et les passagers, se voyant perdus, s'étaient
+agenouillés sur le pont et adressaient à Dieu une dernière supplication.
+
+En effet, Dieu seul pouvait les sauver, car toute la science des marins
+les plus expérimentés n'aurait pu lutter contre la force aveugle et
+irrésistible de la mer. Le gouffre où le navire était entraîné, et
+qui n'a pas encore été signalé sur les cartes géographiques, est plus
+redoutable encore que le fameux Maëlstrom, si redouté des Norvégiens.
+Son centre d'attraction était situé à quinze cents pas environ d'une
+petite île que nous distinguions admirablement et qui paraissait avoir
+sept ou huit lieues de tour.
+
+Tout à coup un dernier cri retentit sur le pont. Le trois-mâts, qui
+tournait toujours avec une rapidité prodigieuse, arriva enfin au fond
+du gouffre et s'engloutit. Nous regardâmes longtemps avec une émotion
+profonde le lieu du désastre; aucun homme vivant ne reparut; mais, par
+une horrible ironie du destin, la mer se calma aussitôt que le navire
+eut fait naufrage. On eût dit qu'un monstre caché, satisfait de sa
+proie, rendait le calme aux flots. Peu à peu les vagues se mirent à
+tourner en sens inverse, et à ramener à la surface de l'océan tout ce
+qu'elles avaient englouti. Le trois-mâts lui-même, tout démantelé, à
+demi brisé, alla échouer contre les rochers.
+
+C'est alors que, regardant avec attention l'île au-dessus de laquelle se
+trouvait notre ballon, nous vîmes qu'elle était faite à souhait,
+comme dit Fénelon, pour le plaisir des yeux. Des forêts de bananiers,
+d'orangers et de citronniers en couvraient la plus grande partie. Le
+reste était revêtu d'un gazon plus fin et plus serré que le plus
+beau gazon d'Angleterre. Au fond des vallées coulaient quatre ou cinq
+ruisseaux d'une eau limpide, dans laquelle s'ébattaient gaiement des
+milliers de truites. Enfin (avantage inappréciable!) aucun homme sauvage
+ou civilisé ne semblait avoir mis le pied dans notre île.
+
+Je dis _notre_, car nous n'hésitâmes pas un instant. Dès le premier coup
+d'oeil, Alice jugea qu'elle ne pouvait appartenir qu'à nous. Le gouffre
+la défend contre toute attaque par mer. Quant à celles qui peuvent venir
+du ciel, personne, heureusement, ne possède encore l'art de diriger les
+ballons.
+
+Quaterquem en était là de son récit, lorsqu'un coup de feu retentit dans
+l'arsenal; aussi un tumulte épouvantable s'éleva dans le palais d'Holkar
+et lui coupa la parole. Louison, qui était couchée sur le tapis et qui
+regardait le narrateur avec une curiosité mêlée de sympathie, se
+leva toute droite et dressa les oreilles. Le petit Rama prit un air
+belliqueux, comme s'il se fût préparé au combat. Moustache se hérissa et
+se plaça devant Rama, terrible rempart. Corcoran se leva sans rien dire,
+prit un revolver à crosse d'argent qui était suspendu à la muraille, et
+voyant que Quaterquem s'armait et allait le suivre, il lui dit d'un air
+calme:
+
+«Mon cher ami, reste avec les femmes et veille à leur sûreté. Je te
+laisse Louison. Il n'y a rien à craindre: c'est une sentinelle qui aura
+fait feu par mégarde. Louison, reste ici, ma chérie, je le veux!...»
+
+
+
+
+IX
+
+Acajou, bon nègre.
+
+
+De tous côtés les serviteurs de Corcoran couraient en désordre, les uns
+armés, les autres sans armes, mais tous remplis de terreur et croyant
+à une attaque imprévue. La vue de Corcoran leur rendit le courage et la
+confiance.
+
+«Que personne ne sorte! dit-il. Sougriva, faites cerner le palais, le
+parc et l'arsenal.»
+
+En même temps il s'avança d'un pas ferme vers la porte de l'arsenal.
+C'est là qu'il avait placé Scindiah.
+
+Il aperçut alors, avec étonnement, un Européen que l'éléphant maintenait
+avec sa trompe contre le mur, et qui essayait inutilement de s'échapper.
+En regardant de plus près, il reconnut le docteur Scipio Ruskaert.
+
+Corcoran fronça le sourcil. Les soupçons qu'il avait conçus lui
+revinrent à l'esprit sur-le-champ.
+
+«Que faites-vous là, docteur Scipio?» demanda-t-il.
+
+Ruskaert, encore serré contre le mur par la trompe de l'éléphant, fit
+signe qu'il avait perdu la respiration. En réalité, il se donnait le
+temps de chercher la réponse.
+
+«Lâche-le, mon bon Scindiah,» dit Corcoran.
+
+L'éléphant obéit à regret.
+
+«Seigneur maharajah, dit Ruskaërt, j'avoue mon tort et ma déplorable
+curiosité, mais j'en suis cruellement puni.»
+
+En même temps il essayait de sourire et d'échapper au danger d'une
+explication; mais Corcoran n'était pas d'humeur à plaisanter.
+
+«Maître Scipio Ruskaërt, dit-il d'une voix impérieuse, qu'alliez-vous
+faire dans l'arsenal? pourquoi avez-vous violé la consigne? par quelle
+porte êtes-vous entré?
+
+--Seigneur maharajah, dit l'espion, qui commençait à s'alarmer, il ne
+faut pas attacher trop d'importance à un accident malheureux. Je vous
+ai entendu parler souvent de ce merveilleux canon de bronze, d'or et
+d'argent, que les jésuites ont fondu en 1644 pour l'un des ancêtres
+d'Holkar, et qui représente la bataille de Rama contre Ravana et des
+singes contre les Rakshasas, telle que l'a décrite le poëte Valkimi.
+Je vous avoue que je n'ai pas pu résister au désir de pénétrer dans
+l'arsenal pour dessiner les bas-reliefs de ce canon. Je comptais faire
+une agréable surprise à toutes les sociétés savantes de l'Europe en
+publiant mon dessin à cent mille exemplaires. J'aurais dû penser que
+vous gardiez avec un soin jaloux un trésor si rare et si précieux.»
+
+Cette excuse pouvait être vraie. Corcoran reprit d'un ton plus doux:
+
+«Mais comment êtes-vous entré dans l'arsenal? Enfin, qui a tiré ce coup
+de feu?»
+
+Tout à coup une figure nouvelle sortit de terre et répondit sans avoir
+été interrogée:
+
+«C'est moi, massa, moi Acajou, bon nègre.»
+
+Le nouveau venu était un nègre de la plus grande espèce. Six pieds de
+haut. Ses bras étaient gros comme des jambes, et ses jambes comme des
+colonnes. Du reste, une figure pleine de bonhomie, qui riait en montrant
+ses dents blanches.
+
+«Et que fais-tu là, toi aussi, Acajou, bon nègre que je n'ai jamais vu?
+demanda Corcoran.
+
+--Moi garder le ballon en l'absence de massa Quaterquem, massa. Lui
+curieux, ajouta-t-il en montrant Scipio, moi fidèle; lui bien attrapé.
+Coup de revolver dans le bras.»
+
+Effectivement, le sang coulait du bras du docteur Scipio Ruskaërt, mais
+il ne paraissait pas y faire attention; il s'apprêtait à faire face à un
+danger bien autrement terrible.
+
+«Voyons, maître Acajou, dit Corcoran, raconte-nous comment l'affaire
+s'est passée, puisqu'il n'y a pas d'autre témoin que toi et l'éléphant,
+et que mon pauvre Scindiah n'a pas reçu du ciel le don de l'éloquence.»
+
+Acajou ne se fit pas prier. Il fit passer de sa joue droite à sa joue
+gauche une chique qui le gênait un peu, et:
+
+«Massa Quaterquem, dit-il, avoir confié à moi la garde du ballon. Moi,
+voyant ça, dormir de l'oeil droit, ouvrir l'oeil gauche de toutes mes
+forces. Lui (désignant Ruskaërt) monter sur le mur de l'arsenal,
+faire des signes à quelqu'un de l'autre côté du mur, sauter à bas de
+l'enceinte, fureter partout, écrire notes avec crayon, compter bombes,
+boulets; moi, très-étonné, ouvrir l'oeil droit et regarder avec
+attention. Lui, continuer sa marche, voir le ballon, venir vers moi et
+vouloir entrer et examiner ressorts mécaniques. Moi trouver lui trop
+curieux, prendre pistolet à ceinture, amorcer, viser et tirer, pan!
+juste quand il entrait. Lui, effrayé, vouloir se sauver par la grande
+porte, mais arrêté par Scindiah. Animal, Scindiah! mais pas bête!
+
+[Illustration: Acajou, bon nègre, arrête le traître Ruskaert. (Page
+108)]
+
+--C'est bien, maître Acajou! dit Corcoran. Voici vingt roupies. Massa
+Quaterquem sera très-content de vous.»
+
+La figure du nègre rayonnait de joie. Il prit les roupies et se mit à
+genoux devant le maharajah pour le remercier.
+
+«Pour vous, monsieur Scipio Ruskaërt, docteur de l'Université d'Iéna,
+suivez-moi en lieu sûr jusqu'à ce que je sache pourquoi vous
+escaladez les murs de mon arsenal au risque de recevoir les balles des
+sentinelles.
+
+--Seigneur maharajah, dit l'espion avec une hauteur affectée, songez au
+droit des gens. Vous rendrez compte de cet abus de pouvoir à la Prusse
+et à l'Angleterre. Prenez garde!
+
+--Ami Ruskaërt, répliqua Corcoran, j'en rendrai compte à Dieu, que je
+crains beaucoup plus que les Prussiens et les Anglais réunis. Si vous
+êtes honnête homme, vous ne devez pas craindre qu'on examine votre
+conduite; si vous ne l'êtes pas, vous ne méritez aucune pitié.»
+
+Et comme Sougriva arrivait, suivi de quelques soldats, et conduisant un
+Indou prisonnier qui avait les mains liées derrière le dos, Corcoran lui
+dit:
+
+«Assurez-vous du docteur Ruskaërt. Qu'on l'enferme dans une salle
+du palais. Que deux sentinelles en gardent la porte.... Pour plus de
+sûreté, Louison se mettra en faction avec les deux sentinelles.»
+
+Sougriva éleva les mains en forme de coupe et répondit:
+
+«Seigneur Maharajah, faudra-t-il séparer l'un de l'autre ces deux
+prisonniers?»
+
+Ruskaërt, qui avait gardé tout son sang-froid jusqu'à l'arrivée de
+l'Indou, parut alors troublé pour la première fois. Il fit signe
+des yeux à l'Indou, sans doute pour lui recommander le silence; mais
+celui-ci demeura immobile et impassible comme s'il le voyait pour la
+première fois.
+
+Corcoran surprit ce signe.
+
+«Où as-tu saisi cet homme? demanda-t-il à Sougriva.
+
+--Seigneur maharajah, ce n'est pas moi qui l'ai saisi; c'est Louison.
+Tout à l'heure, suivant vos ordres, j'avais fait cerner par les soldats
+le parc, le palais de l'arsenal, lorsque j'ai vu de loin un homme à
+cheval qui galopait sur la route de Bombay. Cette précipitation m'a
+donné l'éveil. Ce n'est pas l'usage de courir quand on a la conscience
+nette. J'ai crié à cet homme de s'arrêter. Il a galopé de plus belle,
+et comme j'étais à pied, nous aurions sûrement perdu sa trace, lorsque
+Louison a paru tout à coup.
+
+--Comment donc! mademoiselle Louison! interrompit Corcoran avec une
+feinte sévérité. Je vous avais pourtant bien dit de rester au palais!»
+
+La tigresse ne se trompa point sur le sens de cette mercuriale. Elle se
+dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya celles de devant sur
+les épaules de son maître et frotta joyeusement sa belle tête fine et
+tachetée comme celle du maharajah.
+
+«Seigneur, continua Sougriva, Louison n'a pas plus tôt vu de quoi il
+s'agissait, qu'en trente ou quarante bonds elle a dépassé le cavalier et
+s'est plantée au milieu du chemin pour l'empêcher de passer. Le cheval
+s'est cabré et a renversé l'homme sous lui. Alors Louison a mis
+sa griffe sur les épaules de l'homme et l'a maintenu jusqu'à notre
+arrivée.»
+
+Le docteur Ruskaërt et le prisonnier indou, qui écoutaient ce récit
+avec beaucoup d'attention, parurent rassurés en voyant que Sougriva n'en
+savait pas davantage.
+
+«Mais enfin, dit Corcoran, quelle raison as-tu de soupçonner cet homme?
+Il est à cheval et il galope; ce n'est pas un crime.
+
+--Seigneur maharajah, image de Brahma sur la terre, céleste incarnation
+de Vichnou, dit le prisonnier d'une voix suppliante, grâces soient
+rendues à votre générosité. Ce n'est pas vous qui soupçonnez les
+malheureux et qui maltraitez les faibles! Par le divin Siva, seigneur,
+je suis innocent.
+
+--Qui es-tu? demanda Corcoran.
+
+--Seigneur, je m'appelle Vibishana et je suis un pauvre marchand parsi
+de Bombay. Un mauvais sort m'a poussé vers Bhagavapour, où je venais
+acheter du coton pour mes correspondants anglais. Maudit soit le jour
+où je suis venu dans vos États, puisque je devais être l'objet de cet
+odieux soupçon!»
+
+La figure douce et résignée de ce pauvre homme inspirait la compassion.
+
+«A-t-on trouvé quelque chose de suspect sur lui? demanda Corcoran.
+
+--Non, seigneur. Rien que des habits et quelque argent.
+
+--Eh bien, qu'on le délie et qu'on lui rende son cheval.»
+
+Sougriva et les soldats se mirent en devoir d'obéir.
+
+
+
+
+X
+
+Des moyens d'avoir un bon domestique.
+
+
+Un éclair de joie illumina les yeux de l'Indou prisonnier. Ruskaërt
+lui-même, quoiqu'il eût protesté qu'il ne le connaissait pas, parut
+content de sa délivrance.
+
+Tout à coup un incident nouveau changea la décision de Corcoran.
+
+Le petit Moustache arrivait, tenant à sa gueule une lettre cachetée à
+la mode européenne. Ces sortes de lettres sont rares à Bhagavapour, de
+sorte que le maharajah fut étonné. Il prit la lettre, caressa Moustache,
+regarda l'adresse, reconnut une écriture anglaise et lut avec étonnement
+ces mots:
+
+_A lord Henry Braddock, gouverneur général de l'Indoustan._
+
+«Eh bien, seigneur maharajah, que vous disais-je? s'écria Sougriva.
+Ce papier a dû être jeté derrière un buisson de la route au moment
+où Louison arrêtait cet homme, et Moustache, qui suivait sa mère, l'a
+ramassé en jouant.
+
+--Voilà qui est étrange!» s'écria Corcoran.
+
+Il regarda la signature:--Doubleface (_alias_ Ruskaert)--et le docteur,
+qui avait reconnu sa lettre, réfléchit un instant, et commença sa
+lecture. C'était la lettre dont nous avons donné plus haut le texte.
+
+Pendant cette lecture, Doubleface pâlissait à vue d'oeil.
+
+Quand elle fut terminée, Corcoran dit:
+
+«Mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. Jetez-le dans le premier
+cachot venu. Pour le reste, qu'il attende.
+
+--Que faut-il faire du messager? demanda Sougriva.
+
+--C'est toi qui es ce fameux Baber dont il parle? demanda Corcoran.
+
+--Eh bien oui, seigneur, répondit effrontément le prisonnier, je suis
+Baber. Mais souvenez-vous que le lion généreux ne doit pas écraser la
+fourmi parce qu'elle l'a piqué au talon. Si vous daignez me faire grâce,
+je puis vous servir.
+
+--C'est bien, dit Corcoran. Tu peux trahir encore deux ou trois maîtres,
+n'est-ce pas? Je m'en souviendrai.»
+
+On emmena les deux prisonniers, et Corcoran rentra tout pensif dans le
+palais.
+
+--Eh bien, demanda Quaterquem, quel est donc ce grand événement qui t'a
+fait sortir le pistolet au poing?
+
+--Ce n'est rien, dit Corcoran, qui ne voulait pas inquiéter les deux
+femmes: une fausse alerte donnée par une sentinelle ivre d'opium. Mais
+toi, continua-t-il, d'où te vient cet ami Acajou dont tu ne nous avais
+pas encore parlé, et que je viens d'apercevoir tout à l'heure?
+
+--C'est la fin de mon histoire, répondit Quaterquem, et j'allais vous
+l'expliquer lorsque le coup de fusil nous a interrompus.
+
+Vous vous souvenez du naufrage dont Alice et moi nous avions été
+témoins. Ce naufrage nous parut un avis du ciel qu'il ne fallait pas
+négliger. Nous jetâmes l'ancre dans l'île, je dégonflai mon ballon, je
+le mis à l'abri sous un châtaignier énorme, et nous nous avançâmes vers
+la plage, où le vaisseau naufragé était couché sur le flanc comme une
+baleine échouée.
+
+Tout l'équipage avait péri, mais nous trouvâmes une grande quantité de
+provisions de toute espèce si soigneusement enfermées dans des caisses,
+que l'eau de mer n'avait pu les gâter, et cinq cents barriques de vin
+de Bordeaux. A cette vue, je ne doutai plus que la Providence ne nous
+invitât à planter notre tente dans l'ile, et, avec le consentement
+d'Alice, qui eut la modestie de ne pas vouloir lui donner son propre
+nom, je la baptisai île Quaterquem.
+
+Par un rare bonheur, non-seulement la cargaison qui nous tombait du ciel
+était la plus précieuse que nous puissions désirer, mais encore il
+nous était impossible d'en retrouver le propriétaire, car la mer avait
+emporté le bordage sur lequel était écrit le nom du vaisseau, et tous
+les papiers du bord. J'étais donc occupé à faire l'inventaire de notre
+trésor, lorsque j'entendis tout à coup Alice pousser un cri de surprise
+et une voix d'homme lui dire gravement en anglais:
+
+--Comment vous portez-vous, madame?
+
+Jamais on ne fut plus étonné. Je me retourne, et je vois un homme d'âge
+mûr, fait, taillé, sculpté, habillé, rasé comme un ministre protestant,
+et suivi d'une femme encore belle, mais d'âge assorti au sien, et
+habillée avec le soin le plus scrupuleux, à la mode de 1840. Derrière
+eux venaient, par rang de taille, neuf enfants de quinze à trois ans:
+six filles et trois garçons.
+
+C'était toute la population de l'île.
+
+A parler franchement, je ne fus pas très-heureux de la rencontre.
+Comment! j'avais fait le tour du monde pour trouver une île
+inaccessible; j'y entre, et du premier coup j'y rencontre onze Anglais
+grands et petits: vraiment, c'était jouer de malheur. Alice riait de ma
+mésaventure: au fond, elle n'était pas fâchée de voir des compatriotes.
+
+--Monsieur, dis-je à l'Anglais, par quel chemin êtes-vous arrivé ici?
+
+--Par mer. Nous avons fait naufrage, ma chère Cecily et moi, le 15 juin
+1840, six mois après que Dieu m'eut fait la grâce de m'accorder sa main
+en légitime mariage. Nous étions venus dans l'Océanie pour évangéliser
+les sauvages des îles Viti; j'avais même un chargement de bibles à cette
+intention. Mais notre vaisseau, _le Star of Sea_, se perdit dans le
+gouffre que vous voyez, et nous échappâmes seuls à la mort, Cecily et
+moi. Heureusement nous n'avons pas perdu courage; nous avons défriché
+deux ou trois cents acres de terre, nous avons bâti une maison à
+laquelle j'ajoute un pavillon tous les deux ans, lorsque par la
+bénédiction du Très-Haut je vois ma famille s'augmenter d'un nouveau
+rejeton. Enfin, si je pouvais donner des maris à mes filles et des
+épouses à mes fils, je n'envierais rien aux plus fortunés patriarches.
+Mais vous, êtes-vous seuls échappés au naufrage?
+
+--Nous sommes venus par le chemin des airs, répondit Alice.
+
+Et elle expliqua qui nous étions et ce que nous cherchions. Le ministre
+se jeta à genoux avec toute sa famille, en remerciant le ciel.
+
+--Mais nous allons repartir, lui dis-je. Je veux que mon île soit
+déserte.
+
+--C'est bien ainsi que je l'entends, répliqua l'Anglais. Combien
+estimez-vous mon île à peu près?
+
+--Je ne veux pas l'acheter. Gardez-la. Je pars.
+
+--Au nom de Dieu, s'écria-t-il, prenez-la pour rien si vous voulez,
+mais emmenez-nous hors d'ici. Cecily, qui n'a pas pris une tasse de thé
+depuis vingt ans, ne veut pas rester une minute de plus.
+
+Sa proposition me convenait à merveille.
+
+--Voyons, lui dis-je, cent mille francs, est-ce assez pour votre île?
+
+--Cent mille francs! s'écria-t-il. Ah! monsieur, que toutes les
+bénédictions du ciel vous accompagnent! Quand partons-nous?
+
+--Laissez-moi le temps de visiter ma nouvelle propriété. Nous partirons
+demain. Je vous déposerai à Singapore.
+
+--Il me tarde, dit l'Anglais, de lire le _Times_ et le _Morning-Post_.
+
+--Oh! s'écria Cecily, et nous aurons du thé et des sandwiches!
+
+A la pensée de goûter cette félicité, les six jeunes Anglaises et les
+trois petits Anglais se léchèrent voluptueusement les lèvres.
+
+--Je serai heureux, dit le père, que vous veuillez bien accepter pour ce
+soir notre modeste hospitalité.
+
+En même temps il nous montra le chemin. Sa maison, qui se composait
+d'un simple rez-de-chaussée commodément distribué, était fort grande et
+flanquée de plusieurs pavillons irréguliers, mais propres et d'un
+aspect agréable. A première vue, je reconnus que je n'avais pas fait une
+mauvaise affaire.
+
+Le dîner fut très-bon et très varié; le vin surtout était exquis, car la
+mer, en jetant sur les bords de l'île des épaves de tous les naufrages,
+se chargeait de garnir la cave du révérend missionnaire. La conversation
+fut joyeuse et animée; nos hôtes se réjouissaient de quitter l'île, et
+moi je me réjouissais encore davantage de m'y établir. Alice raconta au
+révérend les nouvelles du monde entier depuis vingt ans.
+
+--Sa gracieuse Majesté Victoria vit-elle encore? demanda-t-il. Et Sa
+Grâce l'immortel duc de Wellington? Et sir Robert Peel, baronnet? Et le
+vicomte Palmerston? Les wighs sont-ils au pouvoir, ou les torys? etc.,
+etc.
+
+Enfin les questions cessèrent et nous allâmes nous coucher. Dès le
+lendemain j'emmenai toute la famille à Singapore, et, tout couvert de
+leurs bénédictions, je les déposai sur le quai avec un bon de cent mille
+francs payable chez _MM. Cranmer, Bernus and Co_. Quelques jours après,
+le révérend Smithson, suivi des neuf petits Smithson et de sa femme,
+partit pour évangéliser une tribu de Papous, que les voyageurs venaient
+de signaler dans la terre de Van-Diémen.
+
+La promptitude avec laquelle le révérend Smithson m'avait cédé son île,
+dont il était pourtant seul propriétaire, n'ayant à payer d'impôts ni
+pour le gouvernement, ni pour l'administration, ni pour les bureaux, ni
+pour l'armée, ni pour la police, ni pour la gendarmerie, ni pour le
+gaz, ni pour l'entretien des routes, ni pour le pavage des rues, ni
+pour quelque objet que ce fût, utile, inutile ou nuisible,--cette
+promptitude, dis-je, me suggéra quelques réflexions.
+
+Que manquait-il à ce brave homme? N'avait-il pas à satiété le boire
+et le manger, un climat très-doux, une terre fertile, une sécurité
+parfaite, une liberté sans limites, et une famille bien portante qui
+s'accroissait sans fin et sans mesures? Ne pouvait-il pas jouer
+au cricket dans la journée et au whist après le coucher du soleil?
+Évidemment, ce qui le chassait de mon île, c'était l'ennui de ne voir
+autour de lui que des petits Smithson, de n'entendre que les discours
+de Mme Smithson et de n'avoir pas l'ombre d'un voisin qu'il pût aimer
+ou haïr. En un mot, il subissait le supplice de ce grand prince trop
+continuellement obéi, qui disait à son premier ministre: «Contredis-moi
+donc une fois si tu peux, afin que nous soyons deux.»
+
+D'autre part, ma chère Alice, qui est une excellente musicienne, pleine
+d'esprit, de grâce, de bonté, de piété, n'a pas le moindre talent pour
+faire la cuisine.
+
+Comme elle a reçu plus d'un million en dot, elle a toujours cru que
+les biftecks naissent tout cuits. (Ne dis pas non, ma chère; c'est
+l'éducation qu'on donne aux plus charmantes filles de France, et Dieu
+sait où cela les mène!) D'où il suit que j'avais besoin de quelqu'un
+pour la servir. C'est alors qu'il me vint une idée dont vous admirerez
+certainement la profondeur.
+
+Prendre à mon service et transporter dans mon île des domestiques
+ordinaires était chose impossible. Personne n'aurait voulu s'enfermer
+là, à la condition de n'en sortir qu'avec ma permission. J'avais besoin
+d'une famille assez persécutée pour que cette réclusion lui parût un
+bienfait, et assez honnête pour ne pas oublier le bienfaiteur. C'est
+parmi les condamnés à mort que je cherchai le phénix dont j'avais
+besoin.
+
+En moyenne, on peut compter que le bourreau abat légalement environ cinq
+cents têtes par jour, sur toute la surface du globe. Il y a du plus ou
+du moins, selon les jours, mais enfin c'est la moyenne. Naturellement,
+ceux qu'on pend, qu'on roue, qu'on écartelle, qu'on empale et qu'on met
+à la broche sont compris dans ce chiffre, mais non pas ceux qu'on tue
+à coups de fusil sur le champ de bataille au son des tambours et des
+trompettes, et en criant: Vive le roi! ou Vive l'archiduc!
+
+Or, de cinq cents pauvres diables, vous m'accorderez bien qu'un dixième
+au moins n'a rien fait pour mériter la corde, le pal ou la guillotine.
+C'est même bien peu, si l'on considère que la justice française est la
+seule qui (de son propre aveu) ne se trompe jamais. Il s'agissait donc
+de mettre la main sur un de ces cinquante innocents et de lui sauver la
+vie. Je remontai en ballon avec ma chère Alice, et nous recommençâmes
+notre voyage de circumnavigation autour du globe.
+
+Mais, dit Quaterquem en s'interrompant, si vous voulez savoir le reste
+de l'histoire, faites venir Acajou.
+
+Le nègre ne tarda pas à paraître et, sur l'invitation de Quaterquem,
+continua en ces termes:
+
+«Moi nègre, fils de nègre. Grand-père roi du Congo. Père enlevé par les
+blancs et fouetté, ce qui fait pousser le coton et le café. Moi, Acajou,
+bon nègre, né au Bayou Lafourche en Louisiane. Content de vivre. Poisson
+salé pendant la semaine, petit-salé le dimanche. Coups de fouet trois
+fois par mois: moi rire du fouet, avoir bon dos, peau dure, patience, et
+danser la bamboula tous les soirs dans la belle saison.
+
+«A seize ans, moi très-content. Voir Nini. Aimer Nini. Porter la hotte
+de Nini, le seau de Nini, le balai de Nini. Obtenir la permission de
+balayer la maison pour Nini. Moi danser tout seul avec Nini, chercher
+querelle à mes amis pour Nini, boxer pour Nini, avoir l'oeil poché pour
+Nini, prendre du sucre et du café dans le buffet pour Nini en l'absence
+des maîtres, danser sur la tête et les mains pour amuser Nini, et
+demander à Dieu de m'accorder Nini.
+
+«De son côté, Nini coquette. Nini dire à moi que je l'ennuie. Nini rire
+avec Sambo, vanter Sambo, bambouler avec Sambo, accepter le collier de
+Sambo. Moi très en colère. Offrir belle robe à Nini, et Nini abandonner
+Sambo. Moi demander Nini en mariage et obtenir. Mariage fait. Moi
+très-heureux. Nini petite femme à moi, Nini caresser le menton d'Acajou,
+aimer Acajou, faire le bonheur d'Acajou. Moi remercier bon Dieu et faire
+la nique à Sambo.
+
+«Sambo, lui, très-sombre, rien dire. Penser beaucoup. Préparer trahison.
+Dénoncer Acajou au maître, faire fouetter Acajou trois fois par semaine.
+Peau d'Acajou tigrée comme peau de zèbre. Acajou accusé de tout. Cheval
+boiteux, Acajou; chien de chasse perdu, Acajou; argenterie volée, encore
+Acajou, et toujours Acajou.
+
+«Grand malheur. Maître assassiné dans un bois, près de sa maison. Qui a
+fait le coup? Sambo accuser Acajou. Acajou bon nègre, pas savant, ne pas
+savoir se défendre. Blancs arriver par troupes,--deux ou trois cents à
+cheval, revolver à la ceinture. Écouter Sambo. Croire Sambo, appeler le
+juge Lynch. Saisir Acajou, lier les pieds et les mains, apprêter corde
+avec noeud coulant, et engager Acajou à plaider sa cause. Acajou bon
+nègre, plus bête que méchant, rien dire, être condamné à mort, avoir
+grand'peine, pleurer beaucoup, implorer bon Dieu, penser à Nini qui
+nourrit petit enfant d'Acajou, embrasser Nini, dire adieu à toute la
+terre, maudire perfide Sambo, réciter dernière prière, et s'apprêter à
+faire _couic! couic!_ pendu par le cou et remuant les jambes.
+
+«Tout à coup, entendre crier: Au feu! au feu! blancs se disperser pour
+voir ce que c'est, et l'ange du bon Dieu, massa Quaterquem, descendre
+du ciel, couper liens, faire monter Acajou en ballon, et rire du juge
+Lynch, à cinq cents pieds en l'air. Pas plus de feu que sur la main.
+Blancs revenir furieux, voir la corde d'Acajou coupée, tirer des coups
+de fusil sur le ballon. Acajou rire de tout son coeur. Acajou sauvé,
+massa Quaterquem revenir la nuit suivante, emmener Nini et Zozo,
+l'enfant de Nini. Acajou baiser les pieds de massa Quaterquem, et offrir
+de le suivre au bout du monde. Nini suivre Acajou et Zozo suivra Nini.
+Massa Quaterquem alors transporter Acajou, Nini et Zozo dans son île.
+Acajou très-content. Travailler, bêcher, labourer la terre, panser
+les petits poneys de massa Quaterquem. Nini faire la cuisine,--bonne
+cuisine; Nini très-friande. Zozo tremper ses petits doigts dans la sauce
+et barbouiller ses joues de confitures. Nini très-contente, appeler
+Zozo polisson et admirer Zozo. Acajou et Nini travailler trois ou quatre
+heures par jour, pas davantage. Jamais fouetté. Massa Quaterquem emmener
+Acajou dans ses voyages. Acajou garder ballon. Acajou donner sa vie pour
+massa Quaterquem.»
+
+
+
+
+XI
+
+Deux chenapans.
+
+
+Après ce récit naïf, qui fit rire plus d'une fois les assistants, Alice
+et Sita se retirèrent chacune de son côté. Corcoran avait fait préparer
+le plus bel appartement du palais d'Holkar pour son ami. Au moment où
+Quaterquem se levait, le maharajah le retint par le bras et lui dit:
+
+«Reste, j'ai besoin de toi. Prends ce cigare et écoute-moi.»
+
+Il lui fit alors le récit de ce qui s'était passé dans la journée et lui
+montra la lettre de Doubleface à lord Henri Braddock.
+
+«Que ferais-tu à ma place? demanda-t-il enfin.
+
+--Si j'étais à ta place, répliqua son ami, je renoncerais au bonheur
+de gouverner les hommes; je placerais les cinquante millions de roupies
+(c'est la somme que t'a léguée, je crois, ton défunt beau-père Holkar)
+sur le trois pour cent français; je garderais, comme argent de poche,
+cinq ou six cent mille roupies en bonnes quadruples d'Espagne bien
+sonnantes et trébuchantes; je prierais mon ami et cousin Quaterquem de
+me céder la moitié de son île et trois places dans son ballon, l'une
+pour Mme Sita, l'autre pour moi, la troisième pour le jeune Rama; je
+ferais mes adieux à mes loyaux et fidèles sujets en termes nobles et
+attendris, enfin je proclamerais la république avant mon départ afin de
+laisser aux mains des Anglais un chat aux griffes puissantes, dont on ne
+se rend pas maître comme on veut.
+
+--C'est ce que je ferais, dit le maharajah en secouant la tête, si
+j'étais Quaterquem; mais étant Corcoran....
+
+--Oui, étant Corcoran et Breton, tu t'entêtes et tu veux jouer un
+mauvais tour aux Anglais. Je comprends cette idée, oh! oui.... mais
+alors si tu as pris ton parti, pourquoi me demandes-tu conseil?
+
+--As-tu jamais lu, demanda Corcoran, l'histoire d'Alexandre le
+Macédonien?
+
+--Un conquérant dont tous les historiens parleront, que tous les
+imbéciles admireront, que tous les voleurs de grands chemins copieront,
+et qui rayonne comme un phare dans les ténèbres de l'antiquité.
+
+--Et celle de Gengis Khan et de Tamerlan?
+
+--Deux braves qui ont fait couper plus de têtes qu'un évêque n'en
+pourrait bénir en trois mille ans, et qui ont acquis une gloire
+immortelle.
+
+--Parfait. Eh bien, moi, Corcoran, Malouin de naissance, Français de
+nation, marin de profession, échoué par hasard sur la côte de Malabar et
+devenu, je ne sais comment, propriétaire de douze millions d'hommes,
+je veux imiter et surpasser Alexandre, Gengis Khan et Tamerlan; je veux
+qu'il soit parlé de mon sabre aussi bien que de leur cimeterre; je veux
+rendre la liberté à cent millions d'Indiens, et s'il m'en coûte la vie,
+eh bien, je serai heureux de mourir glorieusement, tandis que tant de
+créatures humaines meurent de faim, de soif, de fièvre, de misère, de
+choléra, de goutte ou d'indigestion.
+
+«Et pour commencer, que dois-je faire de M. George-William Doubleface,
+esq., qui m'espionne pour le compte du gouvernement anglais, et qui veut
+me faire assassiner par son digne ami Baber?
+
+--Avant tout, il faut les confronter l'un avec l'autre, et si la
+confrontation amène la conviction, eh bien, cher ami, la potence n'est
+pas faite pour les chiens.
+
+--Tu as raison.»
+
+Corcoran frappa sur un gong.
+
+«Ali, dis à Sougriva d'amener les prisonniers.»
+
+Ali obéit. Doubleface et Baber entrèrent l'un après l'autre dans la
+salle, les mains liées derrière le dos et suivis de douze soldats.
+Doubleface gardait sa contenance impassible; Baber, plus humble en
+apparence, paraissait néanmoins avoir fait d'avance le sacrifice de sa
+vie.
+
+«Monsieur Doubleface, dit le maharajah, vous connaissez le sort qui vous
+attend?
+
+--Je sais, dit l'Anglais, que je suis dans vos mains.
+
+--Vous connaissez cette écriture?
+
+--Pourquoi le nier? la lettre est de moi.
+
+--Vous savez, je suppose, quel est le châtiment des traîtres, des
+espions et des assassins?»
+
+L'Anglais ne sourcilla pas.
+
+«Avec la lettre que voilà, continua Corcoran, je pourrais vous faire
+empaler et jeter à la voirie, comme un chien, cependant je vous offre
+votre grâce.... à une condition, bien entendu.
+
+--J'espère, dit Doubleface en se redressant, que cette condition ne sera
+pas indigne d'un gentleman.
+
+--J'ignore, répliqua le maharajah, ce qui peut être digne ou indigne
+d'un gentleman tel que vous; mais enfin voici ma condition. Vous me
+donnerez l'original des instructions de lord Henry Braddock, ou si cet
+original n'existe plus, vous m'en donnerez une copie exacte, certifiée
+par votre témoignage et votre signature.
+
+--C'est-à-dire que vous m'offrez la vie à condition que je déshonorerai
+mon gouvernement? Je refuse.
+
+--Vous êtes libre. Sougriva, fais préparer la potence.»
+
+Sougriva sortit avec empressement.
+
+«A nous deux maintenant, mon cher monsieur Baber, continua Corcoran. Tu
+vois qu'il s'agit de choses sérieuses. Sois sincère si tu veux que je te
+pardonne.
+
+--Seigneur, dit Baber, qui se prosterna contre terre, la sincérité est
+ma vertu principale.
+
+--Cela donne une fameuse idée de tes vertus secondaires, continua
+Corcoran; mais, avant tout, il faut que tu saches ce que l'Anglais, ton
+complice, préparait contre toi, si tu avais réussi à m'assassiner.»
+
+Et il lut à haute voix le passage de la lettre de Doubleface, où
+celui-ci se déclarait prêt, aussitôt que Corcoran aurait été tué, à
+faire exécuter Baber, si c'était nécessaire.
+
+Cette lecture remplit de rage le coeur de l'Indou. Ses yeux étincelants
+semblaient vouloir dévorer l'Anglais.
+
+«Tu vois, reprit Corcoran, quels ménagements tu dois à ce gentleman.
+Parle maintenant.
+
+--Seigneur, s'écria Baber, lumière incréée de l'Éternel, image du
+resplendissant Indra, cet homme m'a tenté. Par ses conseils, j'ai réuni
+trente de mes anciens compagnons d'infortune, obligés, comme moi, de
+fuir, dans les bois et dans les déserts, la justice toujours incertaine
+des hommes. C'est dans douze jours que nous devions pénétrer dans le
+palais. Un corps d'armée commandé par le major général Barclay et réuni,
+sous prétexte de grandes manoeuvres militaires, à quinze lieues de
+la frontière, devait faire son entrée aussitôt après votre mort. En
+attendant, plusieurs zémindars, liés par un traité secret avec les
+Anglais, se tenaient prêts à saisir Bhagavapour, la reine Sita, votre
+fils et vos trésors. Vous savez tout. Je ne vous demande qu'une grâce,
+seigneur maharajah, c'est, avant d'être pendu moi-même, de voir pendre
+cet Anglais doublement traître envers vous et envers moi.
+
+--Tu le détestes donc bien? demanda Corcoran.
+
+--Ordonnez qu'on me délie les mains, s'écria Baber, et qu'on me permette
+de l'étrangler moi-même.
+
+[Illustration: Interrogatoire de monsieur Baber. (Page 133.)]
+
+--C'est une idée, cela, dit Quaterquem.
+
+--Et même une assez bonne, continua le maharajah en riant, et qui m'en
+suggéra une autre. Monsieur Doubleface, connaissez-vous le maniement du
+sabre?
+
+--Oui, dit amèrement l'Anglais, et si j'étais libre et armé....
+
+--Oui, oui, j'entends, dit Corcoran en riant, vous êtes de ceux qu'il
+n'est pas bon de rencontrer au coin d'un bois. Eh bien, nous verrons
+demain ce que vous savez faire ainsi que Baber. Les conditions ne sont
+pas tout à fait égales, car vous me paraissez bien supérieur à ce pauvre
+diable; mais j'aurai soin d'égaliser les chances. Le combat ne pourra
+pas durer plus d'une heure. Aussitôt l'un des deux tué, je ferai
+grâce au survivant. Si personne n'est tué, vous serez empalés tous
+les deux.--Et maintenant, mes bons amis, allez dormir, si vous
+pouvez.--Sougriva, tu me réponds de ces deux chenapans sur ta tête.»
+
+Sougriva éleva les mains en forme de coupe, et sortit emmenant ses
+prisonniers.
+
+«Maintenant, mon cher ami, dit Corcoran à Quaterquem, nous sommes seuls.
+Toute l'Inde est endormie ou va dormir. J'en ai fini avec les traîtres
+et les espions, causons librement.»
+
+
+
+
+XII
+
+Révélation inattendue.
+
+
+«Il me tardait, dit Quarterquem, d'être seul avec toi.... Qu'as-tu donc
+pu faire aux Anglais pour exciter leur bile à ce point? Partout où je
+vais, leurs journaux te traitent comme un successeur de Cartouche et
+de Mandrin, leurs espions surveillent tes actions, leurs soldats vont
+marcher contre toi. Ce matin, en passant au-dessus de Bombay, j'ai vu
+des préparatifs immenses. Les canons se comptaient par centaines, les
+voitures de toute espèce par dizaines de mille, et, ce qui est plus
+significatif encore, l'armée qu'on réunit contre toi n'est composée,
+sauf sept régiments sikhs et gourkhas, que de troupes européennes,
+c'est-à-dire de l'élite de l'armée anglo-indienne. Assurément, je n'ai
+pas de passion pour ce peuple orgueilleux et renfrogné; mais il faut se
+supporter entre voisins.... Tiens, permets-moi de me citer pour exemple.
+J'avais autrefois, rue Mazarine, un portier de la pire espèce, bourru,
+grognon, malfaisant. Passé dix heures du soir il fermait sa....
+c'est-à-dire ma porte. Il ne l'ouvrait pas avant sept heures du matin.
+Dans l'intervalle, s'il m'arrivait d'aller au spectacle ou de m'attarder
+dans les rues, j'étais forcé de coucher chez mes amis, et un soir, moins
+heureux, j'ai couché au violon....
+
+--Mon ami, interrompit Corcoran, tu termineras demain l'histoire de
+ton portier. Écoute les choses sérieuses que je veux te dire et qui
+t'expliqueront la haine des Anglais. Tu sais ou tu dois savoir que
+je suis arrivé à l'empire, comme Saül, fils de Kis, qui cherchait des
+ânesses et qui trouva un royaume. Mes ânesses, à moi, c'était le
+fameux manuscrit du Gourou-Karamta, soupçonné par Wilson, signalé par
+Colebrooke, inutilement cherché par vingt orientalistes anglais. Sur
+la route j'ai rencontré Holkar et j'ai sauvé sa fille et son royaume.
+Jusque-là, rien que de fort ordinaire; mais voici un secret que je n'ai
+encore dit à personne, secret terrible, secret redoutable qui peut me
+coûter la vie ou me donner le plus beau trône de l'Asie. C'est Holkar
+mourant qui me l'a confié, en me faisant jurer que je vengerais sa mort.
+
+«Au temps où Bonaparte, général en chef de l'armée d'Égypte, méditait la
+conquête de l'Inde, il fit alliance avec Tippoo-Sahib, sultan de Mysore.
+Celui-ci crut qu'il allait être secouru par la France; ce qui précipita
+sa perte. Les Anglais, avertis par leurs espions, se hâtèrent de
+l'attaquer dans Seringapatam, sa capitale. Il fut tué pendant l'assaut.
+
+«Tippoo-Sahib, quoique musulman, était un esprit fort, et mettait toutes
+les religions au service de sa politique. Il avait eu l'adresse de créer
+une immense société secrète qui s'étendait dans tout l'Indoustan, et qui
+regardait l'extermination des Anglais comme une oeuvre divine. Sa
+mort arrêta une révolte générale qui était près d'éclater, et pendant
+quelques années l'association dont il était l'âme parut dissoute; mais
+un de ses serviteurs fidèles, qui voulait le venger, révéla le secret au
+père d'Holkar, qui dès lors devint le chef réel et l'espoir des Indous.
+
+«Les Anglais, toujours sur leurs gardes, devinèrent ses desseins et
+l'attaquèrent avant qu'il fût prêt au moment où il allait conclure une
+alliance avec le fameux Runjeet-Sing, qui devait les aborder par le
+nord-ouest, pendant qu'il ferait révolter le centre et le sud de l'Inde.
+Le grand malheur de ce pauvre pays, c'est que, grâce à la variété des
+races et des religions, qui se détestent mutuellement, on y trouve
+facilement des traîtres. Holkar trahi fut vaincu et tué avec deux de
+ses fils. Runjeet-Sing reçut dix millions de roupies pour rester neutre.
+Mais les Indous, indignés, ne voulurent pas reconnaître d'autre chef que
+le jeune Holkar, troisième fils du défunt, et les Anglais, contents de
+ce premier succès, n'osèrent pas pousser leur ennemi au désespoir. On
+lui prit la moitié de ses États, cinquante millions de roupies, et on
+lui donna pour surveillant le colonel Barclay, celui qui vient de se
+signaler dans la révolte des cipayes et qu'on a fait major général.
+
+--Oui, dit Quaterquem, et la révolte a éclaté, et les cipayes ont été
+pendus, et Holkar a été tué, comme l'avaient été avant lui son père et
+Tippoo-Sahib; et toi, Corcoran, natif de Saint-Malo, tu vas te faire
+trahir et tuer comme tes prédécesseurs. Mon ami, tu es fou. Viens dans
+mon île; il y a place pour deux. Nous y vivrons tranquillement en jouant
+aux quilles en été et au billard en hiver, ce qui est le vrai but de
+la vie. Et si mon île te déplaît, j'en ai découvert une autre dans le
+voisinage, presque aussi inaccessible et aussi belle que la mienne. Je
+te l'offre.»
+
+Corcoran regarda quelque temps son ami sans rien dire. Puis il haussa
+doucement les épaules:
+
+«Mon cher Quaterquem, quand je serais certain d'échouer et d'être
+fusillé dans dix jours, je n'en ferais pas moins ce que je fais. Mais ne
+me prends pas pour un rêveur. Connais-tu cet autographe?
+
+--C'est la signature de Napoléon lui-même! s'écria Quaterquem étonné.
+
+--Lis maintenant le titre de ce manuscrit.
+
+--«Liste des étapes de l'armée française, de Strasbourg à Calcutta
+par voie de terre, écrite sous la dictée de Sa Majesté Napoléon Ier,
+Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la confédération du
+Rhin, Médiateur de la confédération Helvétique, et signée de la propre
+main de Sa Majesté. Paris, 15 avril 1812.»
+
+--Cette note, mon ami, est écrite de la main de M. Daru, intendant
+général de l'armée. Les agents de Napoléon, Lascaris[3] entre autres,
+qui parcourait la Syrie et le désert sous le nom de Scheik Ibrahim,
+avaient d'avance éclairé la route et préparé les peuples à de grands
+événements. Dans les vastes plaines de la Mésopotamie, chez les
+Wahabites, dans les montagnes de la Perse, du Khoraçan et du Mazanderan,
+on savait que l'invincible sultan Bounaberdi, le bras droit d'Allah,
+allait jeter les Anglais à la mer, et tout le monde était prêt à lui
+fournir des vivres, des bêtes de somme et même des renforts, soit par
+obéissance aux décrets d'Allah, soit par haine contre les Anglais; car,
+il faut leur rendre cette justice, que s'ils cessaient un instant d'être
+les plus forts dans l'Inde, on les hacherait menu comme chair à pâté.»
+
+[Note 3: Tous ceux qui ont lu le _Voyage en Orient_ de M. de
+Lamartine savent que Lascaris, ancien chevalier de Malte, attaché à
+la personne de Napoléon et envoyé par lui en Orient après le traité
+de Tilsit, est un personnage historique. Si Napoléon avait vaincu les
+Russes et les Anglais, Lascaris serait aujourd'hui plus célèbre que
+Talleyrand et Metternich.]
+
+Voici en résumé quel était le plan de Napoléon, dont une copie fut
+remise au père d'Holkar par un agent secret qui traversa toute l'Inde
+déguisé en fakir:
+
+«Napoléon, partant de Dresde, alla rejoindre son armée sur le Niémen.
+De là, pénétrant en Lithuanie, il coupait en deux et prenait la grande
+armée russe. (Il s'en fallut de quelques heures de marche, comme tu
+sais, que ce plan ne réussît, ce qui aurait mis Pétersbourg, Moscou et
+le czar même à la discrétion de Napoléon). Ce premier point obtenu, le
+reste était facile. Le czar rendait sa part de Pologne, et l'Autriche
+la Gallicie. La Pologne entière, remise sur ses pieds, montait à cheval
+pour suivre Napoléon. Mais ne crois pas qu'on laissât le czar sans
+compensation. Tu vas voir quel présent on lui faisait! La Chine! Tu
+ouvres de grands yeux. Mon ami, rien n'était plus facile. La Chine est
+à qui veut la prendre. C'est un grand corps sans âme. J'ai vu et je sais
+des choses.... J'ai des projets pour l'avenir.... Napoléon avait fort
+bien discerné, malgré la distance, qu'un empire immense où tout est
+classé, étiqueté, parafé, enregistré, où toutes les actions de la vie
+sont prévues et toutes les heures du jour employées par les rites, où
+cent mille Tartares à cheval montent la garde autour du souverain
+et suffisent pour épouvanter trois cent cinquante millions
+d'hommes,--Napoléon, dis-je, savait bien qu'un tel empire est la proie
+du premier venu. C'est pourquoi il en offrait la moitié à son compère
+Alexandre, mais la moitié seulement, et encore était-ce le nord de
+l'empire, qui est froid et rempli de steppes. Sans le dire, il se
+réservait le reste, c'est-à-dire tout ce qui est au sud du fleuve
+Hoang-Ho. A la Chine méridionale il ajoutait la Cochinchine et l'Inde,
+de façon que tout le continent de l'Asie eût été partagé entre ces deux
+maîtres, Alexandre et Napoléon.
+
+«Naturellement, les Turcs, étant sur son passage, auraient été les
+premiers sacrifiés. Pour apaiser l'Autriche, qui devenait vassale, et
+surtout pour l'opposer à la Russie, on lui faisait aussi sa part, qui
+était la vallée du Danube, de la source à son embouchure. Puis Napoléon,
+entraînant sur ses pas la cavalerie hongroise et polonaise, entrait dans
+Constantinople comme dans un moulin. Tu sais qu'il a rêvé toute sa vie
+d'être empereur de Constantinople. C'est ce qui l'a brouillé avec le
+czar, qui faisait juste le même rêve.
+
+«Il avait déjà la France et l'Italie; par son frère Joseph il espérait
+avoir l'Espagne. Tanger, Oran, Alger et Tripoli n'auraient fait qu'une
+bouchée. L'Égypte l'attendait, le connaissant déjà, et l'isthme de Suez,
+que M. de Lesseps perce aujourd'hui avec tant de peine, eût été coupé
+en six mois. Déjà ses ingénieurs avaient retrouvé les traces d'un vieux
+canal maintenant ensablé et qui date sans doute du feu roi Sésostris.
+Enfin, de gré ou de force, la mer Méditerranée était à lui, et du haut
+de Gibraltar les Anglais auraient vu passer ses flottes sans pouvoir les
+arrêter au passage.
+
+--Qui t'a révélé tous ces beaux projets de Napoléon? demanda Quaterquem,
+et de qui tiens-tu ces confidences, qu'il n'a sans doute faites à
+personne?
+
+--Me prends-tu pour un romancier? répliqua le maharajah. T'imagines-tu
+que je m'amuserais à prêter à ce grand homme des idées de mon cru? Sache
+d'abord que Napoléon a toujours été fort mal connu jusqu'ici. Cet homme,
+qu'on a toujours cru si positif, n'était au fond qu'un grand poëte et
+un mathématicien distingué. Comme poëte, il avait des fantaisies sans
+limites; comme mathématicien, il enveloppait ses fantaisies d'une
+apparence de précision et de calcul qui éblouissait le sens commun des
+imbéciles.
+
+--Tu as probablement raison, dit Quaterquem; mais encore une fois, qui
+t'a révélé les projets de Napoléon?
+
+--Lui-même, mon cher ami; oui, lui-même, car, outre la note que tu viens
+de voir, et qui fut écrite par Daru sous la dictée du maître, il en est
+une plus complète encore et plus secrète, pour laquelle il n'a pas voulu
+emprunter la main d'un secrétaire. Tiens, lis toi-même. Voici la dépêche
+à Lascaris, son seul confident. M. de Lamartine, mal informé, a cru
+que les Anglais avaient saisi les papiers de Lascaris au Caire après
+sa mort. C'est le consul anglais qui répandit ce bruit à dessein, pour
+arrêter les recherches; mais ces papiers précieux existent encore.
+Les voici. Lascaris mourant avait chargé un ami de les porter au
+gouvernement français; mais cet ami se voyant surveillé et craignant les
+piéges de Mehemet-Ali, alors pacha d'Égypte, s'enfuit à Suez, s'embarqua
+sur un bateau ponté et, ne sachant à qui confier ce précieux dépôt, fit
+voile vers l'Inde et le remit aux mains d'Holkar lui-même.»
+
+La dépêche de Napoléon est si claire, si ferme, si précise, a si bien
+prévu tous les incidents qui pouvaient survenir, qu'on la reconnaîtrait
+au style, quand la signature et l'écriture même n'indiqueraient pas le
+véritable auteur.
+
+«Mais quel usage veux-tu faire des plans de Napoléon?
+
+--Les exécuter, mon cher ami.
+
+--As-tu comme lui douze cent mille hommes à ta disposition?
+
+--J'ai l'Inde, qui semble assoupie, mais qui veille comme un boa
+constrictor, nonchalamment étendue au soleil et prête à se jeter sur
+sa proie. Songe que je suis aux yeux de ces pauvres gens la onzième
+incarnation de Vichnou. Depuis deux ans, des milliers de brahmines et
+de fakirs de toute espèce annoncent sous main aux Indous que Vichnou
+lui-même s'est incarné pour les délivrer. On fait sur moi des légendes.
+On dit, et je laisse croire, qu'il n'y a rien de plus utile, que les
+balles s'aplatissent et que les sabres s'émoussent en me touchant. Deux
+ou trois affaires, où j'ai payé de ma personne et dont je me suis tiré
+avec bonheur, m'ont fait une réputation incroyable. Tu trouveras dans
+Bhagavapour cent personnes qui jurent m'avoir vu, de leurs yeux vu,
+jeter des flammes par la bouche et brûler le camp des Anglais. D'autres
+m'ont vu mettre en fuite, à coups de cravache, toute la cavalerie
+anglaise. Plus ces histoires sont absurdes, plus on s'empresse d'y
+croire. Ces pauvres Indous, en quête d'un héros et d'un vengeur, se sont
+précipités sur moi. Enfin si les Anglais avaient attendu encore trois
+ou quatre ans, leur ruine était certaine, car toute l'Inde aurait été en
+armes et sous mes ordres.
+
+--Oui, mais ils connaissent tes desseins, et ils vont te prévenir. Tu as
+vu la lettre de ce coquin de Doubleface?
+
+--Celui-là du moins payera pour tous, dit Corcoran. Demain matin, après
+déjeuner, je te promets un spectacle amusant.»
+
+
+
+
+XIII
+
+De l'éducation et des manières de M. William Doubleface, esq.
+
+
+Le lendemain, dès huit heures du matin, Quaterquem fut éveillé par un
+bruit de tambours et de trompettes. Tout le peuple remplissait les rues
+et les places de Bhagavapour. En même temps, dans la grande cour du
+palais, piaffaient d'impatience les chevaux arabes et turcs de Corcoran.
+
+Quaterquem interrogea l'un des serviteurs.
+
+«Seigneur, dit l'Indou, c'est le maharajah qui donne une grande fête à
+son peuple.
+
+--De quelle fête veux-tu parler?
+
+--C'est aujourd'hui que nous allons voir pendre l'Anglais.
+
+--Pauvre Doubleface!» dit Quaterquem.
+
+Il s'habilla en toute hâte, pour ne rien perdre du spectacle qui se
+préparait. Corcoran l'attendait déjà et le déjeuner était servi. Alice
+et Sita s'assirent en face des deux amis.
+
+«Ne pourriez-vous pas, en ma faveur, lui faire grâce et le renvoyer à
+Calcutta? dit Alice. C'est un compatriote, après tout. Et vous, ma chère
+Sita, ne ferez-vous rien pour ce malheureux qui va périr?
+
+--Vichnou m'est témoin, dit la douce et charmante fille d'Holkar, que
+j'ai le sang versé en horreur; mais je croirais trahir Corcoran lui-même
+si je lui demandais la vie de cet assassin.
+
+--Pour moi, dit Quaterquem, qui voudrais voir pendre tous les traîtres
+de la création, je ne suis pas fâché qu'on commence par celui-là.
+
+--Au reste, ajouta Corcoran qui s'était tu jusque-là, il lui reste
+encore une planche de salut. Qu'il s'y accroche, s'il le veut. Qu'il
+trahisse son gouvernement après m'avoir trahi; une trahison de plus ou
+de moins, pour un Doubleface, ce n'est rien.»
+
+En même temps il ordonna qu'on fît venir le prisonnier.
+
+Doubleface se présenta d'un air fier. Il était suivi de Baber. Tous deux
+avaient les fers aux pieds et aux mains.
+
+«Vous savez ce qui vous attend? demanda Corcoran.
+
+--Je m'en doute, répondit l'autre.
+
+--Vous savez à quel prix vous pouvez sauver votre vie et même votre
+liberté?
+
+--Je le sais. Pendez-moi.
+
+--Je suis fâché, dit Corcoran, que vous ayez consenti à faire un pareil
+métier, car vous êtes un brave.
+
+--Peuh! dit Doubleface, on fait le métier qu'on peut. Si j'étais né
+fils aîné de lord, je serais général d'armée, gouverneur de l'Inde, de
+Gibraltar ou du Canada; je dirais en public des choses dénuées de sens,
+et je serais applaudi comme un politique de la plus haute volée; je
+chasserais le renard avec tous les gentlemen du comté; je présiderais
+tous les banquets, je porterais des toasts à toutes les dames. Mais le
+sort ne l'a pas voulu. Personne n'a connu mon père. Ma mère m'a élevé,
+Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A dix ans, j'ai été
+embarqué comme mousse sur un navire qui allait chercher du café et du
+sucre à l'île Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du monde,
+j'ai appris sept ou huit langues sauvages, et enfin, à bout de tout, ne
+sachant que faire pour devenir un gentleman, je suis devenu chef de
+la police à Calcutta. Lord Braddock m'a offert cette mission, je l'ai
+acceptée. Je savais que je courais le risque d'être pendu; j'ai joué
+la partie, je l'ai perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant à trahir
+celui qui m'emploie, non! Il faut avoir la probité de son métier.
+
+--Bien! dit Corcoran. Je suis fixé. Pour toi, ami Baber, je vais
+t'offrir, aussi bien qu'à cet Anglais, un moyen de n'être pas pendu. A
+toi d'en profiter.»
+
+Et, se tournant vers l'escorte:
+
+«Qu'on les conduise tous deux dans le cirque des Éléphants,» dit-il.
+
+Cet ordre fut promptement exécuté.
+
+Tout le monde sait que le cirque des Éléphants, de Bhagavapour, si
+célèbre dans tout l'Indoustan, a été construit par les ordres et sur
+les plans du célèbre poëte Valmiki, auteur du Ramayana, et architecte
+distingué.
+
+C'est une enceinte en briques, parfaitement lisse à l'extérieur, mais
+qui enferme à l'intérieur un vaste amphithéâtre, assez semblable à ceux
+des cirques romains. Les places les plus basses et en même temps les
+plus recherchées du public sont élevées de dix-huit pieds au-dessus de
+l'arène, qui en est séparée par une seconde enceinte de poteaux énormes
+et si rapprochés l'un de l'autre, qu'aucun homme, si mince qu'il soit,
+ne pourrait se glisser dans les interstices.
+
+C'est là que devait avoir lieu, à la grande joie du peuple de
+Bhagavapour, le combat de Baber et de Doubleface. Le vainqueur, suivant
+l'arrêt de Corcoran, devait avoir la vie sauve.
+
+Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, éclairait cette scène
+imposante. Tout le peuple de Bhagavapour, assis sur les gradins de
+l'amphithéâtre, attendait avec curiosité l'ouverture de la fête qui lui
+avait été promise. Hommes et enfants mangeaient, buvaient et riaient
+en pensant à la grimace que le malheureux Anglais ne pouvait manquer de
+faire à son dernier soupir.
+
+Pour calmer un peu l'impatience de la foule, on lâcha d'abord un
+éléphant sauvage, pris l'avant-veille dans la forêt, et on le plaça
+entre trois éléphants apprivoisés, dont l'un à sa droite, le second à
+sa gauche et le troisième par derrière, le poussaient et le frappaient à
+coups de trompe pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. La mine piteuse
+du pauvre sauvage, ainsi malmené et dressé sous les yeux de quarante
+mille personnes, était un spectacle étrange et réjouissant. Hélas!
+pauvre éléphant! il avait été, lui aussi, victime d'une trahison. Une
+jeune éléphante apprivoisée l'avait, par ses coquetteries, amené dans le
+piége, et maintenant il excitait la risée des hommes.
+
+Mais on se lassa bientôt de ce vaudeville, et l'on commença à réclamer
+le drame.
+
+«L'Anglais! l'Anglais! le traître! Baber! Baber!» demandèrent mille
+voix.
+
+Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran entra dans l'amphithéâtre
+à cheval. A sa droite s'avançait son ami Quaterquem. A sa gauche Louison
+et Moustache, Alice et Sita n'avaient pas voulu assister au combat et
+étaient demeurées dans le palais d'Holkar. Garamagrif, trop sauvage
+encore pour être lâché en public, les gardait.
+
+Corcoran monta d'un pas lent et majestueux les trois marches qui
+le séparaient du trône et fit asseoir près de lui son ami. Louison
+s'étendit à ses pieds d'un air gracieux et ennuyé. Le jeune Moustache se
+coucha entre les pattes de sa mère.
+
+Au même instant, le maharajah fit un signe, et l'on amena les deux
+prisonniers devant lui.
+
+«Vous connaissez les conditions du combat, dit-il. Vous n'avez que le
+choix de les accepter ou d'être empalés.
+
+--Lumière incréée des mondes, s'écria Baber en élevant vers le ciel ses
+mains chargées de chaînes, sublime incarnation de Vichnou, tout ce que
+ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig-Véda.»
+
+Doubleface ne dit rien, mais fit signe qu'il consentait à tout plutôt
+que d'être empalé.
+
+
+
+
+XIV
+
+La mort d'un coquin.
+
+
+«Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous avez le poignet solide?»
+
+L'Anglais fit un signe affirmatif.
+
+«Vous avez les reins solides?»
+
+Même signe.
+
+«Vous connaissez le maniement du sabre?
+
+--Oui, dit encore Doubleface.
+
+--Très-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, quelle est l'arme que tu
+préfères?
+
+--Seigneur, répliqua Baber, ma religion me défend de verser le sang des
+hommes, mais elle me permet de les étrangler.
+
+--Eh bien, homme pieux, tes désirs et ceux de ce gentleman vont être
+satisfait. Qu'on donne à Doubleface un sabre de Damas de la plus fine
+trempe, et à Baber une corde terminée par un noeud coulant, et que
+chacun des deux s'escrime aux dépens de son voisin! Surtout, qu'ils
+n'oublient pas qu'il est maintenant neuf heures du matin, et qu'à dix
+heures l'un des deux doit être tué, sans quoi ils seront tous deux
+empalés.»
+
+Ce n'est pas sans motifs que Corcoran faisait donner aux deux
+combattants des armes si différentes. Si le sabre était une arme
+terrible dans la main de l'Anglais, le noeud coulant n'était pas moins
+dangereux dans les mains de l'agile et souple Baber, ancien chef des
+Étrangleurs de Goualior. La lutte était donc incertaine.
+
+Enfin on mit les deux combattants en liberté.
+
+A première vue, on aurait eu peine à deviner quel serait le vainqueur.
+L'Anglais, haut de cinq pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement
+campé sur ses reins, ressemblait à une tour inébranlable. On lisait dans
+ses yeux le calme de la force et le mépris absolu de son adversaire.
+Évidemment il s'attendait à le couper en deux du premier coup de
+sabre. Ce fut l'opinion de Corcoran lui-même, et tous les Indous,
+qui haïssaient profondément l'Anglais, furent alarmés en voyant sa
+contenance impassible et pleine de confiance.
+
+De son côté, Baber n'était pas un homme à dédaigner. Moins grand
+que Doubleface et plus mince, il paraissait et il était réellement
+très-inférieur en force physique. Ses bras et ses jambes étaient
+maigres, sa poitrine étroite et osseuse. Ses yeux mêmes, fauves comme
+ceux du léopard, exprimaient la ruse plus que le courage; sa ressource
+principale était une agilité prodigieuse. Il se couchait, se relevait,
+bondissait comme le tigre, dont on lui avait donné le nom.
+
+Enfin Corcoran regarda sa montre et dit:
+
+«Allez.»
+
+A ce signal, les deux adversaires, éloignés environ de cinquante pas,
+s'avancèrent l'un sur l'autre.
+
+Baber commença l'attaque. Il partit en bondissant et s'élança sur son
+adversaire, comme s'il eût voulu le prendre corps à corps; mais ce
+n'était qu'une feinte. Au moment de lancer un noeud coulant, il fit un
+bond de côté.
+
+Doubleface reçut cette attaque avec sang-froid. Il pivota brusquement
+sur lui-même, évita le noeud coulant et assena un coup de sabre
+épouvantable sur la tête de l'Indou. S'il l'eût atteint, le crâne du
+malheureux Baber aurait été fendu en deux et, avec le crâne, le nez et
+le menton; mais Baber n'était pas homme à se laisser surprendre.
+
+D'un saut en arrière il se mit hors de portée, puis il s'enfuit avec la
+vitesse d'un cerf poursuivi par le chasseur, et fit le tour de l'arène.
+
+Doubleface ne douta plus de sa victoire. Il le suivait de près et allait
+l'atteindre, lorsqu'un obstacle imprévu l'arrêta dans sa course.
+
+Baber, tout en feignant de fuir et de se laisser atteindre, calculait
+soigneusement la distance qui le séparait de son adversaire et le
+regardait par-dessus l'épaule.
+
+Quand il crut le moment venu, il se retourna et lança son noeud coulant.
+
+Doubleface vit venir le noeud et l'évita fort adroitement. La corde, qui
+devait le saisir et l'étrangler, manqua le but et vint s'enrouler autour
+de son pied droit.
+
+Il tomba.
+
+Aussitôt Baber s'arrêta pour dégager sa corde et la mettre autour du
+cou de l'Anglais; mais Doubleface se releva promptement et lui lança un
+second coup de sabre, aussi inutile que le premier.
+
+L'Indou s'était déjà mis hors de portée.
+
+Le combat dura quelque temps sans succès marqué de part et d'autre.
+L'Anglais, dans un combat corps à corps, eût été d'une supériorité
+éclatante; mais Baber était insaisissable.
+
+Cependant une demi-heure s'était écoulée déjà. Le soleil montait
+rapidement sur l'horizon, et la chaleur devenait insupportable. Baber,
+accoutumé dès sa naissance au climat brûlant de l'Inde, ne paraissait
+pas en souffrir; mais Doubleface ruisselait de sueur. Évidemment, si le
+combat se prolongeait encore pendant un quart d'heure, il était certain
+de sa défaite. Il résolut donc de faire un effort suprême.
+
+«Lâche coquin! cria-t-il, tu n'oses pas m'attendre!»
+
+Mais cette insulte ne parut pas émouvoir beaucoup Baber.
+
+«Qui t'empêche de courir?» répliqua-t-il.
+
+Au même instant, Doubleface s'élança le sabre nu, l'accula, par deux ou
+trois feintes bien ménagées, dans un coin de l'enceinte et lui assena
+un tel coup de sabre, que tous les spectateurs crurent que la dernière
+heure de l'Indou avait sonné.
+
+Mais le jongleur était déjà hors d'atteinte; avec la prestesse et
+l'agilité d'un singe, il avait grimpé le long d'un des poteaux de
+l'enceinte et, assis à son sommet, regardait tranquillement son
+adversaire.
+
+Tous les spectateurs applaudirent à ce brillant tour de force.
+Doubleface, irrité et pressé de décider l'affaire, essaya d'imiter et de
+poursuivre Baber.
+
+Il prit donc son sabre avec les dents et commença à grimper lui-même le
+long du poteau.
+
+Mais cette idée lui fut fatale.
+
+Baber, qui l'observait, lança, tout à coup le noeud coulant sur le
+malheureux Doubleface, puis tirant brusquement la corde à lui, il lui
+causa une si vive douleur, que l'Anglais lâcha prise et resta suspendu
+en l'air et étranglé.
+
+Ce fut la fin du combat. Tout le peuple de Bhagavapour battit des mains
+à ce trait d'adresse et de sang-froid, et Baber, triomphant, traîna son
+ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait traîné Hector autour
+des remparts de Troie.
+
+«C'est bien, dit Corcoran. Tu vas avoir ta grâce, ami Baber. Et
+maintenant, Sougriva, fais enterrer ce pauvre Doubleface. De son vivant,
+c'était un misérable traître, un espion, le rebut de l'espèce humaine.
+Il est mort, paix à ses cendres!»
+
+Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations du peuple de
+Bhagavapour, qui admirait sa justice et sa clémence.
+
+[Illustration: Baber, triomphant, traîna Doubleface. (Page 162.)]
+
+Là, sans délai, il écrivit la dépêche suivante:
+
+
+_A lord Henri Braddock,
+gouverneur général de l'Indoustan, à Calcutta._
+
+Bhagavapour, 16 février 1860.
+
+«Les relations de bon voisinage et d'amitié qui ont toujours subsisté et
+qui, je l'espère, subsisteront toujours entre mon gouvernement et celui
+de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous avertir d'un incident
+fâcheux qui aurait pu exciter des susceptibilités réciproques; Votre
+Seigneurie me rendra cette justice, que je n'ai pas ajouté foi à de
+misérables calomnies, et que j'ai puni le calomniateur comme il le
+méritait.
+
+«Un certain Scipio Ruskaërt, se disant sujet prussien et protégé
+anglais, muni d'une lettre de recommandation (fabriquée sans doute
+par un faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander aide et
+protection, sous prétexte d'études scientifiques sur la flore et la
+faune des monts Vindhya.
+
+«Sur la foi de sir John Barrowlinson, à qui le monde savant doit, je le
+sais, tant de reconnaissance, mais qui a été en cette occasion la
+dupe d'un scélérat insigne, j'ai fait à ce Ruskaërt l'accueil le
+plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a payé de la plus noire
+ingratitude.
+
+«Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe de la lettre que ce
+Ruskaërt, dont le véritable nom est, paraît-il, Doubleface, Votre
+Seigneurie, dis-je, sera sans doute indignée de l'abus qu'un tel
+misérable a prétendu faire de son nom, et des instructions déshonorantes
+qu'il a osé prêter à Votre Seigneurie. Je me hâte de dire que mon
+indignation d'une si lâche calomnie a prévenu le mépris de Votre
+Seigneurie, et que ce Doubleface qui, d'ailleurs, n'a pas nié son
+titre de chef de la police politique de Calcutta, vient de recevoir
+le châtiment que méritaient son crime et l'usage qu'il faisait du nom
+respecté de Votre Seigneurie. En d'autres termes, il a été pendu.
+
+«Votre Seigneurie, mylord, pourra lire dans le _Moniteur de
+Bhagavapour_, que je prends soin de lui faire adresser moi-même, tous
+les détails de la pendaison. La trahison de Doubleface était si odieuse,
+et d'ailleurs si bien prouvée par son propre aveu, que je n'ai pas cru
+nécessaire de suivre en cette affaire les règles ordinaires d'une lente
+procédure.
+
+«Je dois prévenir Votre Seigneurie qu'on a saisi dans les papiers
+de Doubleface une liste fort exacte et fort bien faite de toutes les
+ressources financières et militaires de mon royaume.
+
+«Naturellement je n'ai pas cru nécessaire de joindre cette note si
+précieuse à la présente dépêche, et je crois que Votre Seigneurie
+approuvera ma réserve et ma discrétion.
+
+«Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait en sa sainte garde.
+
+«CORCORAN, maharajah.
+
+«Donné en mon palais de Bhagavapour, ce jourd'hui, 5 février 1860 de
+l'ère chrétienne, l'an trois cent trente-trois mille six cent neuvième
+de la dixième incarnation de Vichnou, et de notre règne, la troisième.»
+
+«C'est une déclaration de guerre, dit Quaterquem après avoir lu la
+dépêche, et tes préparatifs ne sont pas faits.
+
+--De toute façon la guerre était inévitable, répliqua Corcoran. Tu l'as
+vu toi-même, leur armée est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra.
+Pardonner à ce coquin, c'était reculer. Je ne me suis soutenu jusqu'ici
+qu'à force d'audace; eh bien, je continuerai.
+
+--As-tu des alliés?
+
+--J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux ou trois ans. A présent,
+rien n'est prêt. La dernière révolte des cipayes a fait fusiller tout ce
+qu'il y avait de plus énergique et de plus résolu. Il faut attendre une
+génération nouvelle, ou que ce peuple amolli et épouvanté ait oublié les
+vieux massacres.»
+
+Quaterquem se frappa le front.
+
+«J'ai une idée, dit-il, qui peut te donner avant trois mois un puissant
+et redoutable allié. Dans ce cas, non-seulement tu seras sauvé, mais tu
+seras maître de l'Inde.
+
+--Quel est cet allié?
+
+--Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; on pourrait nous entendre.»
+
+Et il dit tout bas un nom à l'oreille de Corcoran, qui tressaillit.
+
+«J'y ai bien pensé, répliqua le maharajah après un instant de silence;
+mais il y a si loin! La traversée, aller et retour, durera au moins
+quatre mois. Et qui envoyer d'ailleurs?
+
+--Tu oublies mon ballon, dit Quaterquem, qui fait trois cents lieues à
+l'heure, et qui va tout droit comme une flèche, sans connaître les
+mers, les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons représenter
+_Guillaume Tell_. Demain, tu auras une audience. Après-demain, nous
+serons de retour. Sougriva et Louison gouverneront le royaume en ton
+absence.
+
+--Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux me rendre un service
+signalé. Emmène-moi dans ton ballon, et montre-moi le camp anglais et
+le mien. Fais tes adieux à Sita; je vais faire les miens à Alice. Nous
+partirons dans une heure.... Qu'on appelle Acajou.
+
+--Bien,» répondit Quaterquem.
+
+Le grand nègre parut.
+
+«Acajou,» dit Quaterquem, prépare le ballon.
+
+Le nègre fit un saut de joie.
+
+«Moi voir Nini et Zozo! Bon maître, massa Quaterquem!
+
+--Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et Zozo à la fin de la semaine;
+aujourd'hui, nous avons d'autres affaires.»
+
+
+
+
+XV
+
+Une plaisanterie d'Acajou.
+
+
+Les préparatifs du long voyage que Corcoran allait entreprendre avec son
+ami Quaterquem durèrent toute la journée. Il ne s'agissait pas, on se
+l'imagine de reste, d'emballer des vêtements ou des vivres, mais de
+cacher aux Mahrattes le départ du maharajah. Il fut donc résolu qu'on
+attendrait la nuit pour partir et que Sougriva seul en serait informé.
+Corcoran ne voulut pas même faire ses adieux à Sita, de peur de lui
+causer quelque inquiétude. Par bonheur, la nuit était fort sombre, et
+les deux amis, aidés du nègre Acajou, purent s'élever dans les airs sans
+être aperçus de personne.
+
+Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra connaître sans doute la
+forme et le moteur de ce ballon merveilleux.
+
+Je suis forcé d'avouer (et, quelque question qu'on fasse, je ne
+pousserai pas l'indiscrétion plus loin) qu'il ne m'est pas permis de
+révéler le secret de cette admirable machine. Je puis dire seulement
+qu'après avoir longtemps étudié le secret du vol des oiseaux,
+l'inventeur reconnut, comme l'a fait plus tard le célèbre M. Nadar,
+la justesse du principe: _Plus lourd que l'air_, et qu'il abandonna
+complétement l'usage du gaz hydrogène et de ces immenses enveloppes
+qui offrent tant de prise au vent. En deux mots, la forme de son ballon
+(j'emploie ce mot impropre) n'est pas autre chose que celle de la
+frégate, le plus rapide de tous les oiseaux, qui franchit en quelques
+heures quinze cents lieues de mer. Quant au moteur, je dois à mon ami
+Quaterquem de garder le secret aussi longtemps qu'il jugera nécessaire
+de le garder lui-même[4].
+
+[Note 4: Le Mémoire adressé par Quaterquem à l'illustre Académie des
+sciences subsiste encore à l'Institut dans les cartons de l'Académie.
+Il porte le numéro 719, et le rapporteur, le savant et célèbre M.
+Bernardet, a daigné écrire de sa main l'apostille suivante: «_L'auteur
+devrait être envoyé à Charenton._»]
+
+Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphère transparente
+permettaient de voir et d'admirer jusqu'aux moindres détails du paysage.
+Quaterquem, assis au gouvernail à côté de son ami, se guidait au moyen
+des étoiles, aussi sûrement qu'un marin sur l'océan au moyen de la
+boussole, et désignait de la main les fleuves et les vallées.
+
+«Tu entends le bruit de la rivière qui coule entre ces deux chaînes de
+montagnes? La reconnais-tu? C'est la Nerbuddah. La montagne de droite
+est l'une des Ghâtes. Celle de gauche, qui s'élève vers nous toute
+couverte de forêts sombres, appartient à la chaîne des monts Vindhya....
+Entends-tu ce murmure, composé de vingt millions de voix d'hommes,
+de quadrupèdes, d'oiseaux et d'insectes? C'est l'harmonie du globe
+terrestre qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement
+sourd qui domine toutes les autres voix, c'est le rugissement rauque du
+tigre. Cette masse sombre que l'on distingue à peine, et qui paraît se
+remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau d'éléphants qui galopent
+dans une rizière, écrasant tout sous leurs pieds.
+
+--Il s'agit bien d'éléphants, interrompit Corcoran; j'ai hâte d'arriver
+au camp.
+
+--Rien de plus facile.»
+
+Quaterquem fit mouvoir un léger ressort. Le gouvernail obéit à sa main
+comme un enfant docile à la voix de son maître. En cinq minutes, le
+ballon plana au-dessus d'un camp retranché, entouré de fortes palissades
+et garni de cent cinquante canons.
+
+La Frégate s'abattit aussitôt. Quaterquem jeta l'ancre dans un palmier
+gigantesque, et Corcoran descendit avec une échelle de cordes jusqu'à
+terre.
+
+«Attends-moi, dit le maharajah.... Je serai de retour dans une heure.»
+
+En même temps il s'avança sans être remarqué des sentinelles (car il
+était descendu dans l'enceinte même du camp) et se dirigea vers la tente
+du général Bondocdar-Akbar, communément appelé Akbar, c'est-à-dire le
+Victorieux, à cause de ses anciennes défaites.
+
+Akbar était assis sur un tapis. Autour de lui ses principaux officiers
+fumaient en silence.
+
+«Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez-vous reçu des nouvelles du
+maharajah?
+
+--Non, dit Akbar.
+
+--Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour.
+
+--Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar.
+
+--Cependant les Anglais s'avancent et vont nous attaquer avant trois
+jours. Le maharajah le sait-il?
+
+--Le maharajah sait tout, dit encore Akbar.
+
+--S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous?»
+
+A ces mots Corcoran entra.
+
+«Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder?» demanda-t-il d'une voix
+forte.
+
+Aussitôt tous les assistants se prosternèrent, la paume des mains élevée
+vers le ciel.
+
+«Le maharajah est partout et voit tout, dit Corcoran. Il est l'oeil
+droit de Brahma sur la terre. Il punit la lâcheté. Il devine la
+trahison.
+
+--Grâce! grâce! seigneur! s'écria Hayder, qui s'attendait à être empalé.
+
+--Qui doute de moi a mérité de périr, dit Corcoran. Mais je te fais
+grâce, Hayder. Tu vas quitter l'armée. Je ne veux avec moi que des
+hommes qui sachent bien que Brahma m'a donné sa force et sa puissance.»
+
+Hayder sortit tout tremblant et reprit dès le soir même la route de
+Bhagavapour.
+
+Après cet exemple qu'il jugea nécessaire, Corcoran se fit rendre compte
+de la situation de l'armée et des approvisionnements; il se montra aux
+soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il était au camp, toute
+l'armée poussa de longs cris de joie et alluma des torches pour éclairer
+sa marche.
+
+«Longue vie au maharajah! Longue vie au successeur d'Holkar, au dernier
+des Raghouides!
+
+--C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux s'éteignent. Que tout le
+monde rentre sous les tentes!»
+
+Il fut obéi sur-le-champ. Son apparition qui tenait du miracle,
+car aucune sentinelle ne l'avait vu pénétrer dans le camp, fortifia
+l'opinion déjà répandue qu'il était la dixième incarnation de Vichnou
+sur la terre.
+
+Dès que le silence et l'obscurité eurent succédé de nouveau au tumulte
+et à l'éclat des torches, le maharajah alla rejoindre ses compagnons,
+et, grâce à l'échelle de cordes, remonta aisément dans le palmier
+d'abord, puis dans la Frégate.
+
+«Je viens de faire une belle peur à un pauvre diable, dit le maharajah,
+et il raconta la scène qui s'était passée dans la tente.
+
+--Quel singulier plaisir peux-tu trouver à gouverner des traîtres et des
+poltrons? demanda Quaterquem. Quelque jour ces gens-là te tireront des
+coups de fusil par derrière.
+
+--Ah! mon cher ami, dit Corcoran, c'est un dur métier que de gouverner
+les hommes; mais je ne connais personne qui s'en soit dégoûté.
+
+--Et Charles-Quint?
+
+--Bah! un pauvre diable d'empereur qui mangeait trop, qui avait la
+goutte et des indigestions continuelles.
+
+--Et Dioclétien?
+
+--Il avait peur d'être étranglé ou empoisonné par son gendre
+Galérius,--un beau nom de coquin.... Mais c'est assez causé des anciens
+et des modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur camp ne doit
+pas être éloigné d'ici. Au rapport de mon fidèle Akbar, ils sont à
+vingt-trois lieues au sud-est, sur une petite colline qui s'avance en
+forme de presqu'île dans la vallée du Kérar.»
+
+Quaterquem obéissait, lorsqu'un grand éclat de rire, parti de l'arrière
+de la Frégate, attira leur attention.
+
+Acajou riait de toutes ses forces en contemplant un objet caché dans
+l'ombre.
+
+«Qu'est-ce donc? demanda sévèrement Quaterquem.
+
+--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou en continuant de rire, vous pas
+fâché; vous bien rire. Acajou bon nègre, joué bon tour.»
+
+Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il l'apporta, malgré tous
+ses efforts, sous les yeux de son maître. A la clarté de la lampe on
+reconnut Baber.
+
+L'Indou avait la bouche bâillonnée et les mains liées derrière le dos.
+Quant aux jambes, qui avaient été serrées aussi par une forte corde,
+l'Indou, jongleur et funambule de son métier, était parvenu à les
+dégager.
+
+«Quel vilain gibier as-tu apporté là? dit Quaterquem.
+
+--Vous comprendre, massa Quaterquem. Si vilain gibier embarrasser bon
+maître, Acajou jeter vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon
+gibier, pas méchant du tout.
+
+--Est-ce qu'il a voulu s'introduire encore dans la Frégate? demanda
+Corcoran. En ce cas, jette-le par-dessus le parapet. Je ne fais grâce
+qu'une fois.
+
+--Non, non, massa, interrompit vivement Acajou. Moi l'avoir vu battre
+avec Doubleface. Baber étrangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou
+content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre Baber sur la
+route, demander la recette pour étrangler les Anglais. Baber impoli pas
+vouloir donner. Moi, bon nègre, pas méchant du tout, abattre Baber
+d'un coup de poing; Baber vouloir mordre et égratigner Acajou, arracher
+cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou très-bon. Acajou
+retourner Baber, arracher la corde à Baber, attacher les mains de Baber,
+les pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans un coin de la
+Frégate, vouloir apporter Baber à Nini pour amuser Zozo.
+
+--Que le diable t'emporte avec ton Baber et ton Zozo, dit Quaterquem
+impatienté. Qu'allons-nous faire de ce mauvais drôle? On ne peut pas le
+jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma Frégate malgré lui. Le
+garder n'est pas sûr. Le déposer nous retardera. Au diable le Baber!»
+
+Ces réflexions étaient faites en français, langue inconnue à Baber, mais
+il voyait assez sur le visage de Quaterquem que sa présence gênait fort
+les voyageurs.
+
+Quant à Corcoran, le coude appuyé sur son genou, le menton dans la main,
+les yeux fixés à l'horizon, il réfléchissait. Tout à coup il prit son
+parti.
+
+«Délie-moi ce Baber,» dit-il.
+
+Acajou hésita.
+
+«Massa, dit-il, mauvais, délier Baber. Mauvais, très-mauvais. Chien
+galeux, Baber! Baber poignarder Acajou, quand Acajou aura dos tourné.
+
+--Obéis, dit le maharajah. Cela t'apprendra à ne plus recueillir les
+chiens galeux dans ta Frégate et à ne plus chercher des joujoux pour
+monsieur Zozo.»
+
+Acajou obéit. Baber, délié, se jeta aussitôt aux pieds de Corcoran. Le
+maharajah le regarda d'un air sévère.
+
+«Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai?» demanda-t-il.
+
+Baber, qui n'avait pas compris un mot du récit d'Acajou, raconta de la
+même façon que le nègre ce qui était arrivé.
+
+«C'est bien, dit le maharajah. Si je te dépose à terre, quel métier
+vas-tu faire pour vivre?
+
+--Seigneur, répliqua Baber sans s'émouvoir, quel métier pourrais-je
+faire, excepté celui que j'ai déjà fait?
+
+--C'est-à-dire que tu vas encore attendre les voyageurs au coin des
+bois.»
+
+Baber fit un signe affirmatif.
+
+«Tu sais, continua Corcoran, que si je te reprends dans l'exercice de ta
+profession, je te ferai pendre.
+
+--Seigneur, on ne change pas de profession à mon âge. J'ai
+cinquante-cinq ans passés. Mais je ne demeurerai pas dans vos États,
+j'irai à Bombay, où je suis encore peu connu.
+
+--As-tu peur de la mort?
+
+--Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le sein de Brahma, père de
+toutes les créatures! C'est bien mal me connaître.»
+
+Baber sourit d'un air superbe, et, saisissant un couteau que le nègre
+portait à la ceinture, il l'enfonça froidement dans sa propre cuisse. Le
+sang jaillit à flots.
+
+«Malheureux! s'écria Corcoran en lui arrachant le couteau.
+
+--Seigneur maharajah, dit Baber, ceci n'est rien. Vingt fois, à la foire
+de Bénarès, pour acquérir une réputation de piété et gagner une douzaine
+de roupies, je me suis fait enfoncer un crochet de fer dans le flanc.
+Voyez mon corps couvert de plus de cinquante cicatrices. Il n'y a
+peut-être pas six de ces blessures qui n'aient été volontaires[5].»
+
+[Note 5: Tout le monde sait que ces exemples de courage et de
+patience sont assez communs parmi les fakirs de l'Inde.]
+
+Tout en parlant, il étanchait le sang et bandait sa blessure avec une
+serviette que le nègre épouvanté lui donna.
+
+«Massa, dit Acajou, mettre à terre ce scélérat. Moi pas vouloir
+l'emmener dans notre île. Baber manger Nini et Zozo!
+
+--Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veux-tu gagner cent mille roupies
+et te venger des Anglais?»
+
+A cette question, l'Indou sourit à la façon des tigres.
+
+«Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. Les roupies sont de
+trop.
+
+--Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance
+comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sûreté, je
+veux y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en contient deux
+mille.
+
+--Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, cette confiance m'honore;
+mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service.
+Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou est sorti du lotus de
+Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus généreux que vous
+n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui,
+j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il
+n'en faudrait faire pour que la voûte du ciel se brisât en éclats et
+m'écrasât sous ses débris; mais je suis à vous désormais tout entier
+et pour votre vie entière. Baber n'a jamais eu de maître. Il en aura un
+désormais.
+
+--D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui
+n'entendait pas l'hindoustani, mais qui regardait avec étonnement les
+gestes passionnés de Baber.
+
+--De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran en français, pour
+n'être pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi.
+Désormais il me sera dévoué; je m'y connais.
+
+--A peu près comme ta Louison.
+
+--Oh! répliqua Corcoran, peux-tu comparer ma charmante Louison au
+terrible et féroce babouin que voilà? C'est une véritable impiété....
+Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière dont
+Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers,
+à six cents pas des sentinelles.»
+
+Puis, se tournant vers Baber:
+
+«Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.»
+
+Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le
+maharajah, il attendit ses ordres.
+
+
+
+
+XVI
+
+Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre agréable.
+
+
+Le camp anglais couvrait presque toute la colline.
+
+Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée.
+Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes,
+patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commandés,
+occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au
+centre. On n'avait pas voulu employer contre Corcoran les régiments
+cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.
+
+Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands
+de toute espèce au service de l'armée. Ces marchands emmenaient avec eux
+leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois étaient eux-mêmes suivis
+de serviteurs. Une innombrable quantité de voitures, groupées dans un
+désordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu'on fût très-loin
+de l'ennemi, et que la guerre ne fût même pas encore déclarée, le major
+Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses
+gardes.
+
+Car c'était notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major général
+à la suite de la révolte des cipayes, qui commandait de nouveau l'armée
+dirigée contre Corcoran.
+
+Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d'éclatants exploits.
+Personne, après le général Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus
+contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer,
+n'avait plus durement traité les vaincus. _Il les pend aussi vite qu'il
+le peut_, écrivait à lord Henri Braddock son chef d'état-major, _et
+les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus_. En somme,
+c'était un brave, honnête et solide gentleman, très-persuadé que le
+monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine
+est fait pour cirer les bottes des gentlemen.
+
+Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait
+se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il
+venait d'écrire de son plus beau style hindoustani une proclamation
+destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes
+que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les
+délivrer du joug d'un scélérat du nom de Corcoran, qui s'était emparé
+par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayant écrit ce morceau
+d'éloquence, il s'assoupit.
+
+Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.
+
+Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de Westminster. Rêves
+délicieux!
+
+Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l'armée la plus
+redoutable qui eût jamais fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran,
+tout défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait envahir
+son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être même,--car Barclay
+n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas
+complice,--peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la
+frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on?
+
+Donc, la victoire n'était pas douteuse.
+
+Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.
+
+Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive,
+Hastings et Wellesley.
+
+Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois
+millions de roupies.
+
+Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de
+Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siège
+à la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le
+marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté de Kent.
+
+Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un
+château tout neuf, _Oak-Castle_, construit par un marchand de la Cité,
+qui s'est ruiné au moment de se retirer à l'ombre des chênes et des
+hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de
+bois, de terre et de prairies.
+
+John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle.
+Grâce au ciel, lady Andover (récemment mistress Barclay) a reçu du ciel
+en partage une admirable fécondité,--quatre fils et six filles.
+
+L'aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les
+horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà
+fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres....
+
+
+Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de ses autres fils, il fut
+tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques
+pas de sa tente.
+
+«Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au
+général.
+
+--Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp d'une voix brutale.
+
+--Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence du général.
+
+--Tu reviendras demain.
+
+--Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.»
+
+Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit le bruit d'une
+lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de
+camp cria:
+
+«Holà! Deux hommes! Qu'on emmène ce drôle, et qu'on le tienne sous bonne
+garde jusqu'à demain.
+
+--Demain! s'écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts.»
+
+A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, chaussa précipitamment ses
+pantoufles et frappa sur un gong.
+
+Aussitôt le valet de chambre indou parut.
+
+«Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit?
+
+--Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu
+interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre
+Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major
+Richardson n'a pas voulu qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou
+à terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque
+évanoui.
+
+--Appelez Richardson.»
+
+L'aide de camp entra.
+
+«Où est l'homme que j'entendais tout à l'heure? demanda Barclay.
+
+--Général, dit Richardson, il est sous bonne garde.
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa présence?
+
+--Général, j'ai cru qu'on devait respecter votre sommeil.
+
+--Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet
+homme.»
+
+Richardson sortit de fort mauvaise humeur.
+
+Cinq minutes après, l'Indou paraissait devant le général. C'était un
+homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue
+toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus,
+une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la
+cuisse.
+
+En deux mots, c'était notre ami Baber.
+
+A la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et
+attendit, les yeux baissés, que Barclay voulût bien l'interroger.
+
+«Qui es-tu? demanda le général.
+
+--Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux
+soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.
+
+--Ton nom?
+
+--Baber.
+
+--Que me veux-tu?
+
+--Général, dit l'Indou, je venais vous sauver; mais on m'a repoussé à
+coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cassé deux
+dents.»
+
+Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche
+un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis.
+
+«C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que
+veux-tu dire?
+
+--Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi.
+
+--Par qui?
+
+--Par vos régiments sikhs.
+
+--En vérité! et comment le sais-tu?
+
+--J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous
+les sous-officiers sont gagnés.
+
+--Par qui?
+
+--Par le maharajah Corcoran.»
+
+Ce nom fit réfléchir Barclay.
+
+«Où est le maharajah?
+
+--Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux
+soubadards sikhs dire qu'il doit être à présent sur la route de Bombay,
+à trois lieues d'ici, avec sa cavalerie.»
+
+Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure
+rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner.
+
+«Nomme-moi les traîtres, dit Barclay.
+
+--Seigneur, s'écria Baber, je suis prêt à le faire. Mais vous n'avez
+que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte
+éclatera.
+
+--Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les
+régiments anglais. S'il y a trahison, nous surprendrons les traîtres
+et nous leur donnerons une leçon qui laissera dans l'Inde un souvenir
+ineffaçable.»
+
+On emmena Baber; mais, au moment où Richardson allait exécuter l'ordre
+qu'il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris:
+
+«Au feu! au feu!»
+
+Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis,
+sans qu'on s'en aperçût, à quatre ou cinq places différentes.
+
+Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant
+tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés
+tout à coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant quel ennemi ils
+avaient à combattre.
+
+[Illustration: Les caissons commencent à éclater. (Page 188.)]
+
+Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandières
+qui suivaient l'armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme
+s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui
+commencèrent à éclater en l'air. Déjà tous les hommes attachés au
+service des équipages de l'armée se répandaient au bas de la colline,
+fuyant les détonations de toute espèce; les femmes et les enfants les
+avaient précédés et couraient au hasard en criant:
+
+«Trahison! trahison!»
+
+Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s'inquiétait que
+de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il
+y réussit; mais l'artillerie était déjà hors de service. Les caissons
+prenaient feu l'un après l'autre, la moitié du camp était déjà brûlée,
+et l'on n'espérait plus sauver le reste.
+
+Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le
+bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la
+mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent
+feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une
+fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres
+jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il avait affaire à des traîtres,
+ordonna d'en finir par une charge à la baïonnette.
+
+A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se
+répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et
+les sabra sans pitié.
+
+Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de l'armée
+de Barclay étaient étendus sur la colline et dans les prairies
+environnantes; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les
+bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs
+munitions; enfin, Barclay reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay,
+où il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et
+marquis.
+
+Il avait en même temps la douleur de ne pas même pouvoir deviner la
+cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait
+maintenant, étaient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi,
+excepta le maudit Baber. Pour celui-là, si Barclay avait su où le
+prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en
+doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en
+allait d'un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que
+lui devait le trésorier du maharajah.
+
+
+
+
+XVII
+
+L'Asie à vol d'oiseau.
+
+
+Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu
+l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient
+un profond silence.
+
+«C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir
+ou détromper ces malheureux. Quinze cents morts! Deux ou trois mille
+blessés!
+
+--Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que
+d'être tué par lui.
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur marché? Ce Baber, il faut
+l'avouer, est un précieux coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans
+être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse
+et quelle subtilité, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux
+sentinelles! Avec quelle constance il a supporté les coups de poing
+et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Caton
+d'Utique. Mon ami, Caton n'était qu'un efféminé auprès de cet Indou.
+S'il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante
+de son caractère, ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des
+hommes.
+
+--Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra
+dans quinze jours avec une armée nouvelle.
+
+--Bah! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en
+campagne avant un mois. C'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se peut,
+d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d'un si triste début, ne
+pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi;
+car, enfin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans
+autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un
+mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est
+tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait
+ce qui peut en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour
+en fabriquer la légende.... Mais voici le soleil qui se lève derrière
+l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage....
+
+--Veux-tu revenir à ton camp?
+
+--Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, je ne serais pas
+fâché de voir à vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant
+parlé au collège, et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les
+préceptes du Vendidad.
+
+--Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la
+frégate.
+
+--Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend
+de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de
+rivières?
+
+--Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. C'est l'Indus. Les
+rivières que tu as vues il n'y a qu'un instant sont celles du Pendjab,
+l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à
+l'horizon, ce désert immense et sablonneux, d'un gris jaunâtre, borné au
+nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l'océan Indien,
+c'est l'Arachosie et la Gédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine
+faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent
+à la chaîne de l'Hindou-Koch, que les Grecs, qui n'avaient que deux
+ou trois noms à leur service, ont appelé le Caucase indien ou le
+Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route
+de Paris à Saint-Cloud, te raconteront qu'il y avait là autrefois des
+nations puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même; ce que tu
+as vu au sud, c'est la Béloutchistan; ce que tu vois au nord, c'est
+le Kaboulistan, l'Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que les Grecs
+disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou
+de villages? Où sont même les rivières et les routes? Çà et là, dans
+quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à
+grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une
+fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes villes des Perses et des
+Mèdes.
+
+--Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran.
+
+--Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple,
+que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne
+perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne
+des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec
+trois millions d'hommes n'a pu conquérir leur pays, qui est à peu près
+aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que
+cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l'Ogre,
+qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des
+autres.
+
+--Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les
+feux du soleil?
+
+--C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de
+nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh,
+la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces
+cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance,
+derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la
+caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier
+les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du
+Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu'il peut,--témoin
+ton ami Baber.
+
+--Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles.
+
+--Horribles! mais tous les jours l'homme le plus civilisé, celui que
+tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait
+très-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de
+mille francs et qui causeront peut-être la mort de plusieurs milliers
+d'hommes. Je connais à Bombay trois braves négociants--deux parsis et un
+Anglais,--qui craignent Dieu, qui font leur prière en famille matin et
+soir, et qui se sont associés l'an dernier pour avoir le monopole du riz
+dans la présidence de Bombay. En quinze jours, leurs habiles manoeuvres
+ont doublé le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions
+d'hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim; le reste se serrait
+le ventre; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse.
+Est-ce que tu refuseras de serrer la main à ces braves gens? Ils
+n'ont violé aucune loi. Rien ne défend d'acheter du riz et de faire du
+bénéfice en le revendant.
+
+--Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île comme Robinson Crusoé?
+
+--Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres hommes. Et, tiens,
+il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu'à deux mille lieues de
+Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous
+arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper,
+et nous passerons la soirée ensemble en causant _de omni re scibili et
+quibusdam aliis_. Tu verras si ma solitude, où j'ai toutes les roses de
+la civilisation,--mais les roses sans les épines,--ne vaut pas bien ton
+royaume, ta couronne et ton espérance d'être un jour empereur de l'Inde.
+
+--Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus
+à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la
+cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre.»
+
+A ces mots la frégate reçut un choc inattendu. C'était Acajou qui
+sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même.
+
+«Oh! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme
+gâteau de riz qui sort du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir
+Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d'Acajou. Nini
+rebrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler
+pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son
+pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses
+genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile
+qui avait perdu ses lunettes:
+
+ Lunette à Croco
+ Sur nez à Zozo.»
+
+En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile,
+et riait de tout son coeur.
+
+«Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami.
+Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni
+intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins
+encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo,
+Alice et moi, voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont on peut
+faire le tour en trois heures, voilà son univers; eh bien, il est mille
+fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver à
+un but chimérique, et qui mourras d'une balle tirée par derrière dans
+quelque combat d'avant-garde, au moment où tu te croiras près de rendre
+la liberté à cent millions d'esclaves.
+
+--Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux
+d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des
+prunes. Aujourd'hui le vin est tiré, il faut le boire.»
+
+Pendant cette conversation, la frégate, dirigée par une main habile
+et sûre, fendait l'air avec une vitesse que rien ne peut égaler sur la
+terre, si ce n'est la lumière ou l'électricité.
+
+Des bords de la mer Caspienne où elle était parvenue, elle rebroussa
+chemin vers l'Orient, atteignit en une heure les premières pentes
+des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du
+Thibet, couvertes de neiges éternelles.
+
+Là, comme la réverbération de la neige fatiguait les yeux des voyageurs
+en même temps que le froid commençait à les gagner, malgré les
+couvertures et les épais vêtements de laine dont le prévoyant Quaterquem
+avait eu soin de se pourvoir, la frégate inclina vers le sud et déploya
+bientôt ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée du Gange, la
+plus fertile de l'univers.
+
+On voyait le fleuve sillonné dans son cours d'une immense quantité de
+bateaux à voiles de toutes grandeurs.
+
+Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta.
+
+Il était déjà midi, et un soleil brûlant faisait rentrer les animaux
+et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque
+déserte. Çà et là quelques groupes d'Indiens couchés à l'ombre des
+portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Européen ne traversait les
+rues. Les magasins étaient déserts, et la nature entière semblait goûter
+le repos.
+
+«Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est là que sont nos plus
+redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de
+ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour
+un palais magnifique et coûteux, que de masures dans cette immense
+capitale!
+
+--Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mêmes
+contrastes.»
+
+Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frégate, poursuivant
+son vol dans l'espace, s'élançait à tire d'aile vers l'Indo-Chine. En
+moins de deux heures elle dépassa l'empire Birman, Siam, le pays des
+Annamites et l'île sombre et volcanique de Sumatra.
+
+«Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au maharajah, ce qu'aucun oeil
+humain n'avait vu avant moi. Dans ces vallées immenses où coulent des
+fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin ne sont que des ruisseaux,
+l'Européen est un être inconnu. A peine çà et là quelques pieux
+missionnaires s'engagent dans ces forêts inextricables où les Siamois
+eux-mêmes et les Annamites n'ont pas osé tracer des routes.»
+
+Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles.
+On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse
+effrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être mouillé par
+leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'élevait
+tout à coup à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait
+pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre.
+
+Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Déjà l'atmosphère
+s'imprégnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d'arrêter,
+tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement
+toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.
+
+«Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence à sentir que
+j'approche de mes États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon
+seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) soit maître Acajou
+que voilà. Écoute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l'Océan qui
+se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, mais
+le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair
+fraîche et ne ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie nous
+prenait d'aborder dans ses États.
+
+--J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M.
+Brooke, qui est venu s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans
+la gueule du monstre, à Sarawak.
+
+--Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme
+qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya.
+C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l'Inde,
+l'Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste
+à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'être riche et confortable; or
+la fortune de celui-là n'était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur
+de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour
+chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine.
+Regarde au-dessous de toi....
+
+«Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, ce n'est qu'un
+immense archipel. Il y a là plus d'îles que de cheveux sur ma tête. Or,
+les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans son île au sultan de
+Bornéo, ont des milliers de barques pontées qui s'embusquent dans tous
+les coins de l'archipel, et qui attendent au passage les marchands de
+la Chine, de l'Angleterre et des États-Unis. Ils n'attendent
+malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante
+vaisseaux français, par an, dans ces parages.
+
+«Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, offrit aux
+marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à
+condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate
+malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts.
+
+«Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit
+commerce. Sa renommée s'étendit dans l'archipel, et le sultan de Bornéo,
+qui craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion de gagner une prime
+de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke
+vit comme un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions des
+peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse,
+entourée d'un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous
+irons lui demander à déjeuner.»
+
+Cependant le jour commençait à baisser.
+
+«Quelle heure est-il? demanda Corcoran.
+
+--Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. Nini, si nous
+tardions davantage, serait capable d'aller se coucher avec monsieur
+Zozo, et nous souperions mal.... Hop! la frégate! hop! la belle! En
+avant!»
+
+A ces mots, la frégate, qui semblait comprendre les intentions de son
+guide, bondit d'un élan nouveau dans l'espace.
+
+«Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante
+lieues à l'heure, dit Quaterquem. Si nous rencontrions le sommet de
+quelque montagne, nous serions brisés comme un verre de Bohême.... Ah!
+enfin! nous touchons au but.»
+
+Au même instant, la frégate s'arrêta si brusquement, que les trois
+voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet.
+
+«C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par trop d'impatience de
+revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrêté tout à coup la machine,
+et nous avons failli vider les étriers.... Patience, maître Acajou. Il
+s'agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes.»
+
+Au même instant, deux cris se firent entendre:
+
+«Acajou, massa Quaterquem!... Papa!»
+
+C'étaient Nini et Zozo qui accouraient.
+
+
+
+
+XVIII
+
+L'île de Quaterquem.
+
+
+Je ne dirai pas que Nini était la plus belle personne de l'île
+Quaterquem; ce ne serait pas assez dire, puisqu'elle était seule en
+l'absence d'Alice. J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini était
+d'une beauté admirable. Il est vrai qu'elle avait la peau noire, mais
+d'un si beau noir! et les dents étaient si blanches! Le nez était un peu
+camard, il faut l'avouer, mais si peu! et les yeux étaient si beaux, si
+noirs, si pleins de tendresse et de douceur! Les lèvres étaient un peu
+épaisses. Pourquoi non? Aimez-vous mieux les lèvres pincées et serrées
+qu'on voit sous le nez de tant de Françaises et qui n'indiquent pas, je
+le crains, une grande bonté de caractère?
+
+Naturellement, tout le reste de la personne était admirablement moulé.
+Phidias lui-même, qui était, dit-on, un connaisseur, n'aurait pas trouvé
+mieux.
+
+La beauté de Nini était d'autant plus frappante, qu'elle n'avait pas
+surchargé sa personne d'ornements superflus.
+
+Si l'on excepte un collier de corail, des pendants d'oreilles d'un grand
+prix, une dizaine de bagues placées indifféremment aux pieds et aux
+mains, et quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient voir
+au-dessus des chevilles, Nini n'avait rien sacrifié à la vaine gloire.
+Elle n'avait ni corset, ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni
+souliers, ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle était vêtue d'une
+robe de soie rouge qui faisait son orgueil et le bonheur d'Acajou.
+
+Une seule chose lui manquait: c'était un anneau d'or dans son nez, et
+Acajou déplorait, comme elle, que massa Quaterquem et maîtresse Alice
+n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable à la beauté.
+
+Monsieur Zozo, âgé de deux ans à peu près, avait la couleur et la grâce
+de sa mère, à qui il ressemblait trait pour trait. C'était déjà un
+luron, fort hardi, qui criait comme un homme et plus qu'un homme,
+qui mangeait comme un loup, qui faisait claquer son fouet comme un
+postillon, qui léchait toutes les casseroles, et qui se rendait utile
+autant que possible en cassant les plats, les verres et les assiettes.
+
+[Illustration: Nini et Zozo. (Page 208.)]
+
+Du reste, un charmant enfant.
+
+Ses vêtements, moins compliqués que ceux de sa mère, consistaient en
+une chemise courte qui laissait à nu ses jambes et ses épaules,--et
+un mouchoir de poche cousu par Mme Nini à la chemise de son fils, afin
+qu'il ne pût pas perdre l'un sans l'autre.
+
+Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec la manche de sa chemise
+qu'avec son mouchoir; mais enfin, le mouchoir étant là, le principe
+était sauvé.
+
+Nini et Zozo firent aux voyageurs l'accueil le plus joyeux et le plus
+empressé. Nini se jeta dans les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de
+Quaterquem.
+
+«Oh! massa Quaterquem! s'écria Nini, nous bien heureux de vous revoir.
+Nini s'ennuyer beaucoup loin de maîtresse Alice.
+
+--Et de moi? demanda le pauvre Acajou.
+
+--Oh! toi parti, bon débarras,» dit Nini en riant de toutes ses forces.
+
+Mais sa figure joyeuse démentait ses paroles.
+
+«Maîtresse Alice ne reviendra pas avant huit jours, dit Quaterquem.
+Nini, prépare-nous le souper, et fais de ton mieux pour contenter le
+maharajah.»
+
+En même temps Quaterquem emmena son ami dans le jardin, pour lui montrer
+les arbres qu'il avait plantés.
+
+«Acajou, dit Nini, qu'est-ce que maharajah?
+
+--Maharajah? répondit Acajou en se grattant la tête; maharajah? Acajou
+bien embarrassé. Maharajah, grand prince, riche, puissant, faire couper
+têtes à volonté et empaler tout le monde.»
+
+A cette description terrible du maharajah, Nini commença à trembler de
+frayeur.
+
+«Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?»
+
+Ici Acajou fit le geste d'asseoir un homme sur un pieu pointu, ce qui
+fit beaucoup rire Zozo et calma un peu la frayeur que lui causait déjà
+le mot de maharajah.
+
+Cependant Quaterquem et Corcoran visitaient la maison du haut en bas,
+ce qui n'était pas bien difficile, car elle ne se composait que d'un
+rez-de-chaussée flanqué de deux pavillons à ses extrémités, et d'un
+grenier.
+
+«La cuisine est commode et vaste, comme tu vois, disait Quaterquem. Ce
+n'est pas moi qui l'ai établie, c'est le révérend Smithson. Aux nombreux
+fourneaux dont elle est pourvue, on devine que mon vendeur et sa famille
+étaient doués d'un vaste appétit. Ceci est la chambre d'Alice. Comme
+le révérend n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la peine de
+construire un salon, quoique, Dieu merci, la place ne manquât pas. Si tu
+viens t'établir ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise
+de la tête aux pieds, ne me pardonnerait pas d'introduire, même en
+son absence, un gentleman, fût-ce mon meilleur ami, dans sa chambre à
+coucher.
+
+«De l'autre côté de la cuisine est la salle à manger. Vois ces dressoirs
+et ce buffet: ne dirait-on pas qu'ils ont été sculptés pour Catherine de
+Médicis par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont coûté au révérend,
+mon prédécesseur, que la peine de les ramasser sur la plage. Ils
+proviennent de quelque navire inconnu qui les portait sans doute à
+Melbourne ou dans quelque autre ville australienne.
+
+«Dans le pavillon de droite est ma bibliothèque. Viens voir cela. C'est
+un magnifique fouillis de volumes de tous les temps, de toutes les
+langues et de toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui serais
+bibliophile si tu n'étais maharajah, des découvertes précieuses.
+
+--Voyons cela,» dit Corcoran avec empressement.
+
+La pièce qui servait de bibliothèque était de beaucoup la plus grande de
+toute la maison.
+
+Cinquante mille volumes environ garnissaient les rayons de bois de
+chêne. Naturellement, ces livres de toute origine étaient écrits dans
+toutes les langues; mais le français et l'anglais dominaient. On voyait
+là, rangés dans un ordre parfait:
+
+Dix-huit exemplaires de Shakspeare;
+
+Douze exemplaires d'Homère (deux en grec, trois traductions anglaises,
+cinq traductions françaises et deux allemandes);
+
+Soixante-quinze volumes du _Musée des Familles_;
+
+Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la Manche;
+
+Puis des romans sans nombre de Walter Scott, d'Alexandre Dumas, de Paul
+de Kock, de George Sand, et de quelques contemporains plus jeunes que je
+ne nommerai pas ici, afin d'épargner leur modestie.
+
+Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui qui paraissait obtenir
+le plus grand et le plus incontestable succès, c'était (pourquoi le
+nier, puisque les lecteurs de toutes les nations le proclament?) M.
+le vicomte Ponson du Terrail. La Bible seule le dépassait. Encore
+fallait-il remarquer que presque tous les exemplaires de la Bible
+étaient anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne voyage guère sans
+sa Bible.
+
+«A parler franchement, dit Quaterquem, mon mobilier est un vrai
+bric-à-brac amassé à force de patience par mon prédécesseur. La seule
+chose qui soit vraiment à moi dans ce mélange singulier d'objets de
+toute espèce et de toute origine, c'est ce que je vais te montrer....
+Acajou!»
+
+Le nègre accourut.
+
+«Laisse là Nini et Zozo, qui goûteront bien les sauces sans toi. Va
+seller Plick et Plock. Le maharajah veut faire un tour de promenade
+avant le coucher du soleil.»
+
+Acajou disparut et reparut presque aussitôt.
+
+«Plick et Plock attendent massa Quaterquem,» dit-il.
+
+C'étaient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, un peu moins
+grands que des ânes, mais d'une vitesse, d'une vivacité et d'une beauté
+de formes vraiment admirables.
+
+Corcoran félicita son ami.
+
+«J'aurais volontiers apporté dans l'île des chevaux arabes ou turcomans,
+répliqua Quaterquem, mais ma frégate n'est pas encore assez bien
+aménagée pour cela. Ç'aurait été trop d'embarras.»
+
+Malgré leur petite taille, Plick et Plock étaient de vaillants coureurs,
+et sur la pelouse de Chantilly on aurait eu peine à trouver leurs
+égaux, aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivèrent à la pointe
+méridionale de l'île, et les deux promeneurs mirent pied à terre auprès
+d'un belvédère, situé sur une colline très-élevée qui dominait l'île
+tout entière.
+
+Ils montèrent au sommet du belvédère, et Quaterquem montrant la mer qui
+paraissait paisible:
+
+«Tu vois, dit-il, ce léger remous qui va doucement languir et expirer
+sur le sable au pied de la falaise; c'est le gouffre dont je t'ai parlé.
+Ce soir, on dirait un lac d'huile; c'est que nous sommes au moment où la
+tempête est apaisée. Dans une demi-heure elle va recommencer. Les vagues
+reflueront vers la haute mer et s'engouffreront dans un vaste entonnoir
+que tu pourrais distinguer parfaitement d'ici.
+
+«Tourne-toi maintenant, et regarde à ta gauche. Voici mes orangers, mes
+bananiers et mes citronniers. Voici mes champs et mes prairies, car
+j'ai de tout dans mes étables, des moutons, des boeufs, des vaches, des
+poules, des dindons, des cochons surtout; c'est le fruit principal du
+pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah! à quoi rêves-tu?
+
+--Je rêve, dit Corcoran, au dîner que Mme Nini doit être en train
+de nous préparer. Cette vallée que tu me montres est délicieuse. Le
+ruisseau qui coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, est
+limpide et profond. La colline boisée l'abrite contre le vent qui vient
+de la mer; ta maison complète admirablement le paysage; enfin tu dois
+être heureux ici, et je sens que je serais heureux avec ma chère Sita
+sous ces ombrages; mais le moment n'est pas encore venu. Se reposer
+avant la fin du jour est une lâcheté. Par un rare bonheur j'ai peut-être
+entre les mains le moyen de délivrer cent millions d'hommes, et j'irais
+m'enfermer dans ta joyeuse abbaye de Thélème! Non, par Brahma et
+Vichnou, ou je vaincrai ou je périrai, et si la Providence me
+refuse également la mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non:
+peut-être... En attendant, allons dîner, car le rôti brûle et la nuit
+tombe.»
+
+Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il aperçut Acajou qui rôdait
+d'un air inquiet pour avertir que le dîner était servi et que Nini
+commençait à s'impatienter.
+
+En un clin d'oeil Plick et Plock, dessellés, débridés, s'échappèrent
+au galop dans la prairie. La beauté du ciel, la douceur du climat,
+l'absence des voleurs et des bêtes féroces ôtaient tout danger à cette
+liberté.
+
+En entrant dans la salle à manger, le maharajah fut étonné de l'élégance
+et de la beauté du service. On ne voyait partout que vermeil, or,
+argent, ivoire et vieux Sèvres. Tout cela était marqué des initiales les
+plus diverses. On y trouvait de tout,--jusqu'à des couronnes de comte,
+de duc et de marquis.
+
+Le dîner était abondant et varié, les sauces exquises. Corcoran en fit
+la remarque et félicita Nini.
+
+«Ceci n'est rien auprès des conserves, dit Quaterquem. Tout ce que
+l'univers produit de plus exquis arrive en abondance sur nos côtes par
+l'invariable chemin du naufrage. J'ai des montagnes de jambons de Reims
+et de viandes de toute espèce. J'ai fini par ne plus même ramasser ce
+butin encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire collection que de vin
+et de livres. Ma cave et ma bibliothèque sont, grâce à l'Océan, les plus
+belles de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu comprends bien
+qu'on ne se donne pas la peine d'envoyer de la piquette en Australie; la
+marchandise ne vaudrait pas le prix du transport. Quant à rapporter
+tout cela aux propriétaires, outre que je ne sais à qui ces trésors
+appartiennent, ma frégate n'est pas assez bien outillée pour me
+permettre de me montrer si généreux. Tout ce qu'elle peut transporter
+ne va pas au delà du poids de deux mille cinq cents ou trois mille
+kilogrammes de _poids utile_. Le _poids mort_ est de quinze cents
+kilogrammes. C'est te dire que mon outillage sera perfectionné avant
+peu.... Comment trouves-tu ce vin-là?
+
+--Excellent.
+
+--Mon ami, c'est du vin de Constance de l'année 1811. Je n'en ai que
+vingt-cinq bouteilles, mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se
+coaliseraient inutilement pour t'en faire boire de pareil. Il y a quinze
+ans qu'il est dans l'île, étant arrivé en même temps et par la même voie
+que le révérend Smithson. Mais ce constance n'est rien encore auprès
+d'un certain vin de Champagne dont je ne connais pas l'origine, mais
+dont j'ai, Dieu merci, abondante provision. A coup sûr, Jupiter et
+Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient sur la terre pour
+trinquer avec moi.»
+
+[Illustration: Comment trouves-tu le vin? (Page 218.)]
+
+
+
+Ainsi buvant, fumant et causant librement, fenêtres ouvertes, doucement
+caressés par la brise et par le bruit des vagues, les deux amis
+sentirent enfin leurs paupières s'appesantir. Voyant que Corcoran
+ne l'écoutait plus qu'à peine, Quaterquem le conduisit lui-même à la
+chambre qui lui était destinée.
+
+«Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu veux lire. Voici de la
+limonade, si tu veux boire. Voici de l'encre et du papier, si tu veux
+écrire un poëme épique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, tes
+projets, ta diplomatie et tout ce qui te donne l'air si préoccupé. Tu es
+sous le toit d'un ami. Dors en paix.»
+
+Et il sortit sans fermer la porte.
+
+A quoi bon? Quel ennemi avait-il à craindre?
+
+Puis il se coucha lui-même et s'endormit du plus profond sommeil.
+
+Acajou, Nini et Zozo ronflaient de toutes leurs forces. Dans cette île
+bienheureuse personne n'avait d'insomnie.
+
+
+
+
+XIX
+
+Rêve du maharajah.
+
+
+Vers trois heures du matin, Corcoran fut tiré de son sommeil par un rêve
+épouvantable....
+
+Comme il n'en a donné les détails à personne, pas même à Quaterquem, son
+plus intime ami, nous serons forcé de garder le secret comme lui-même;
+mais il fallait que ce rêve fût bien rempli de funestes pressentiments,
+car, dès le point du jour, le maharajah se leva et alla éveiller son
+ami.
+
+Quaterquem ouvrit un oeil, étendit les bras en bâillant et dit:
+
+«Eh bien, qu'est-ce?
+
+--Partons.
+
+--Comment! partir? Tout le monde dort, Acajou ronfle, et moi-même,
+je....
+
+--Alors je vais partir seul.
+
+--Sans déjeuner?... Nini ne te le pardonnerait pas.
+
+--Déjeunons, s'il le faut, pour obéir à Nini; mais souviens-toi que je
+dois être à Bhagavapour dans l'après-midi. J'ai le pressentiment qu'un
+affreux danger nous menace. Que le déjeuner soit prêt dans cinq minutes
+et la frégate dans un quart d'heure.»
+
+Ce qui fut fait.
+
+Mme Nini, très-satisfaite des présents que Corcoran lui faisait (deux
+châles du cachemire le plus pure, qui avaient appartenu à la sultane
+favorite de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, qui monta
+dans la frégate en grognant de toutes ses forces, non sans avoir
+embrassé Zozo, qui se frottait les yeux avec ses deux poings, et qui
+sanglotait comme si son père avait dû être fusillé cinq minutes plus
+tard.
+
+
+
+
+XX
+
+Grande conversation de Louison et de Garamagrif avec le puissant
+Scindiah.
+
+
+Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais à la
+belle Alice.
+
+Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la garde d'Ali et suivies
+d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la forêt. Comme par
+bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était blonde, et comme aussi
+il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que
+des moricauds), elles n'étaient point rivales, et la beauté de l'une
+faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De là, en quelques
+heures, une amitié touchante et cordiale.
+
+Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence du maharajah, s'acquittait
+très-bien de ses fonctions difficiles. Déjà, suivant l'ordre de son
+maître, il venait d'envoyer l'ordre à tous les zémindars et à tous les
+députés de se réunir à Bhagavapour. Comme il s'attendait chaque jour
+à recevoir la nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait voulu
+convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la
+guerre qu'il allait soutenir.
+
+A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son
+parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui était utile (à ce
+qu'il croyait) pour intimider les traîtres, car il se souvenait toujours
+des révélations qu'il avait lues dans la dépêche adressée par Doubleface
+à lord Henri Braddock.
+
+Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait presque
+engagée à égales forces. Louison valait une armée. Malheureusement
+Louison était mariée au seigneur Garamagrif. Louison avait un fils,
+le jeune Moustache. Louison, devenue mère de famille, avait d'autres
+intérêts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran.
+Grave sujet d'inquiétude.
+
+On se souvient aussi que la paix avait toujours été fort chancelante
+entre Louison, Garamagrif et Scindiah.
+
+Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours le tigre orgueilleux,
+sauvage et redoutable que nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses
+anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait
+laissé sur sa queue une si désagréable cicatrice. Or Garamagrif était
+très-justement fier de sa beauté; et bien que Louison eût essayé de
+le consoler en attestant qu'il était plus beau que jamais, il ne s'en
+faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger.
+
+L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait
+par-dessus tout la colère de Corcoran, résolut de satisfaire sa
+vengeance pendant que le maître et _Sifflante_, sa bonne cravache,
+n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière comme toutes les
+personnes de son sexe, ne jugea pas à propos de l'en détourner.
+
+Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et réservé dans ses actions,
+comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions
+de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, regardant du coin de
+l'oeil, s'attendant à tout, et se préparant à leur donner une leçon dont
+ils se souviendraient longtemps.
+
+Les coeurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crédit et
+d'autorité pour imposer aux deux tigres et à l'éléphant, la querelle
+éclata de la manière suivante.
+
+Le jour même où Corcoran et Quaterquem quittaient leur île par le
+chemin des airs, vers quatre heures et demie du soir,--ou peut-être cinq
+heures,--Alice et Sita revinrent de la promenade portées par le puissant
+Scindiah, qui marchait d'un pas lent et lourd, mais sûr et majestueux,
+et qui les déposa dans la grande cour intérieure, au pied de l'escalier
+du palais d'Holkar.
+
+A peine étaient-elles rentrées, lorsqu'un rugissement, qui ressemblait
+à un éclat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les
+lions), éclata derrière Scindiah.
+
+Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux,
+l'un à droite, l'autre à gauche, regardaient le bon éléphant avec une
+curiosité maligne et méprisante.
+
+Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger par le
+peu qu'on connaît de la langue des tigres) signifiait à peu près ceci:
+
+«Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu rien vu de plus laid, de
+plus bête et de plus mal bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui
+met sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes eux-mêmes, qui
+n'ont pas une grande réputation d'intelligence, refusent quelquefois
+d'obéir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, et
+il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bête!»
+
+A quoi Louison répondit dans sa langue:
+
+«Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait peu flatteur ton esprit
+mordant et juste. Tu as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est
+fait comme un bloc taillé à coups de hache. Sa peau est sale comme
+celle du crapaud. Sa tête est lourde, son ventre énorme comme celui
+d'un banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont si courtes, qu'on
+croirait qu'il les a changées au vestiaire et qu'à la place de celles
+que la nature lui a données, il a emprunté celles d'un cochon siamois;
+il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin; ma foi, je
+ne sais pas quelle est l'éléphante en peine de placer ses affections qui
+voudra jamais de lui.»
+
+Scindiah, voyant que la conversation commençait ainsi, s'étendit à terre
+sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux,
+prêta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son épouse
+lui prodiguaient.
+
+«Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encouragé par le calme
+apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement
+idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lâche. Regarde-le: il
+entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage
+comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'épée et défendre
+son honneur.
+
+--Mais, dit Louison, de quelle épée veux-tu qu'il se serve? à moins que
+par son épée tu n'entendes ce nez prodigieux qui est si long, si long,
+qu'on pourrait en faire un pont pour passer le Gange.
+
+--Pour conclure, Scindiah n'est qu'un pleutre.
+
+--Un lâche, ajouta Louison. Et pour preuve, je vais sauter par-dessus,
+et je parie qu'il n'osera rien dire.
+
+--Bravo! saute.»
+
+Louison fit le saut, comme elle l'avait dit.
+
+Scindiah ne remua pas plus que s'il avait été de granit ou de marbre.
+
+«Parbleu! rugit Garamagrif, il ne sera pas dit que tu auras fait mieux
+que moi. Tu as franchi Scindiah en large; moi, je vais le franchir en
+long.»
+
+Et, prenant son élan, il sauta de la queue à la tête.
+
+Mais cette idée ne fut pas aussi heureuse que celle de Louison, car
+Scindiah, voyant le tigre bondir en l'air, allongea sa trompe par un
+mouvement si prompt et si adroit, qu'il le saisit au passage, l'enleva
+malgré ses griffes et le lança sans effort jusqu'à la hauteur du second
+étage du palais.
+
+A cette vue, Louison poussa un rugissement si terrible, que Sita et
+Alice, en l'entendant, frémirent de frayeur.
+
+«Séparez-les!» s'écria Sita.
+
+Mais personne n'osait s'approcher.
+
+Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait sur le tapis avec
+son ami Moustache, voulut descendre et rétablir la paix; mais Sita le
+retint.
+
+Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient de tous leurs membres et
+fermaient soigneusement les portes.
+
+Le premier rugissement de Louison fut suivi d'un second, plus formidable
+encore. Garamagrif, enlevé par la trompe de Scindiah jusqu'à la hauteur
+du second étage, avait espéré du moins mettre enfin pied à terre et
+prendre sa revanche; mais Scindiah ne le permit pas.
+
+A peine fut-il revenu à portée de sa trompe, que l'éléphant le rattrapa
+et le lança en l'air une seconde fois; puis, s'adossant au mur du
+palais, pour que Louison ne pût pas l'attaquer par derrière, il continua
+de jongler avec le malheureux tigre, dont les rugissements furieux
+fendaient l'âme des personnes sensibles et déchiraient les oreilles des
+spectateurs les plus indifférents.
+
+Louison ne resta pas inactive, et, comme font les grands capitaines,
+essaya de tourner l'ennemi.
+
+Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait soigneusement sur ses
+flancs; et quant à ses derrières, grâce au mur auquel il était adossé,
+il se croyait en sûreté.
+
+Pendant que Louison faisait son plan de bataille, les rugissements de
+Garamagrif redoublaient. Il semblait dire:
+
+«Vas-tu me laisser périr?»
+
+Enfin elle se décida, prit son élan, fit une feinte sur la gauche; puis,
+d'un bond, elle tomba sur le cou de Scindiah et commença à lui déchirer
+l'oreille droite.
+
+Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. Il laissa tomber
+Garamagrif à terre et voulut saisir Louison, mais Louison ne lâchait pas
+prise, et Garamagrif, redevenu libre de ses mouvements, quoique un peu
+écloppé par sa chute, saisit à son tour l'autre oreille et commença à la
+mordre à belles dents.
+
+Scindiah, fou de douleur et de rage, aveuglé par le sang qui coulait
+jusque sur ses yeux, étourdi par les rugissements féroces des deux
+tigres, perdant même la conscience de ses actions, galopait au hasard
+dans la cour. C'était un spectacle effrayant.
+
+Enfin, ne pouvant avec sa trompe les saisir tous les deux à la fois et
+ne sachant par qui commencer, il se roula par terre et chercha à les
+écraser sous son poids.
+
+Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser prendre à ce piége,
+abandonna sa proie, et Garamagrif lui-même, quoique plus acharné,
+sentant craquer ses os à chaque mouvement de l'éléphant, lâcha prise.
+
+Il y eut alors une courte trêve.
+
+Chacun avait de nouvelles injures à venger et voulait porter le dernier
+coup.
+
+Scindiah reprit promptement son poste de bataille et s'adossa encore
+au mur; mais un nouvel ennemi se présenta, qui vint aggraver sa triste
+situation.
+
+C'était le tigrillon de Rama, le jeune Moustache qui, de la fenêtre du
+premier étage, voyait tout le combat et qui, retenu à grand'peine par
+Rama, avait cru le moment venu de secourir son père et sa mère.
+
+Au moment où Scindiah s'attendait le moins à recommencer la lutte
+et essuyait en silence, avec sa trompe, le sang qui coulait de ses
+oreilles, Moustache sauta sur le derrière de l'éléphant et essaya
+d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la cuirasse épaisse qui
+protégeait son ennemi.
+
+Cette tentative ralluma la fureur de l'éléphant, qui saisit le
+malheureux Moustache et le lança contre le mur avec une telle force,
+que si Louison, toujours attentive, n'eût pas été là pour ressaisir à la
+volée son nourrisson, c'en était fait, hélas! de sa postérité.
+
+Le combat recommença, furieux; mais Louison, occupée de modérer
+l'impétuosité du jeune Moustache, ne montrait plus le même acharnement.
+
+Quant à Scindiah, sa colère était au comble.
+
+Il y avait dans la cour une énorme barre de fer qui fermait la porte
+extérieure du palais. Scindiah, négligeant le soin de sa sûreté et ne
+pensant qu'à sa vengeance, arracha cette barre d'un puissant effort et
+en porta un coup terrible à Garamagrif, qui lui rongeait en ce moment le
+dos avec ses dents et ses griffes.
+
+Le coup fut tel, que le tigre eut la queue écrasée et presque séparée
+du corps. Cette belle queue, alternativement blanche et noire, dont
+il était si justement fier, pendait désormais comme un poids inerte.
+Louison en poussa un rugissement de colère et recommença le combat pour
+son compte.
+
+Mais, au moment où la fureur des deux partis semblait ne pouvoir
+s'éteindre que dans le sang de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient
+les combattants avec une frayeur facile à comprendre, poussèrent un cri
+de joie:
+
+«Les voila! les voila!»
+
+Presque au même instant la Frégate s'abattit dans la cour avec une
+promptitude effrayante. Corcoran mit pied à terre, devina tout, saisit
+_Sifflante_, sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, son
+_juge de paix_, et en cingla un coup sur le dos de Garamagrif, qui avait
+ressaisi Scindiah par l'oreille.
+
+Garamagrif lâcha aussitôt son adversaire, et, poussant un rugissement,
+il regarda Corcoran avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait
+voulu le dévorer.
+
+Mais le maharajah le regarda à son tour d'un air qui fit rentrer en
+terre le pauvre Garamagrif. Épuisé, couvert de sueur, tout sanglant, il
+vint se rouler sur le sol aux pieds de Corcoran.
+
+Celui-ci chercha Louison, et s'il l'avait aperçue, il est probable
+qu'elle aurait eu, elle aussi, une petite conversation avec Sifflante;
+mais elle avait eu le bonheur de voir venir Corcoran et l'esprit de
+sauter aussitôt à terre; de sorte qu'elle s'avança d'un air modeste
+et doux, comme une jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa au
+parloir.
+
+Mais il lui jeta un regard sévère:
+
+«A bas, Louison! à bas! Vous êtes indigne de ma confiance! Comment! je
+vous laisse la garde de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, de mes
+trésors, de tout ce que j'ai de plus précieux au monde, et le premier
+usage que vous faites de votre liberté est d'étrangler Scindiah!»
+
+Louison, honteuse d'une réprimande si bien méritée, baissa les yeux.
+
+«C'est elle qui t'a cherché querelle, mon pauvre Scindiah, n'est-ce
+pas?» dit Corcoran.
+
+Scindiah abaissa sa trompe affirmativement.
+
+«Console-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... Et comment a
+commencé la querelle?»
+
+Ici Scindiah fit avec sa trompe divers mouvements pour indiquer
+qu'on avait voulu se moquer de lui et qu'il n'était pas éléphant à le
+souffrir.
+
+«C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera deux jours au cachot. Toi,
+Louison, tu seras aux arrêts pour cinq jours.»
+
+Garamagrif essaya d'abord de résister, mais la vue de Sifflante le
+réduisit bientôt à l'obéissance, et on l'emmena sans tarder dans les
+cachots de la citadelle, comme un prisonnier de guerre.
+
+Cette affaire importante réglée, le maharajah et son ami montèrent au
+premier étage du palais et rendirent compte à la belle Sita et à son
+amie des incidents du voyage. Comme il achevait son récit, on annonça
+l'arrivée de Sougriva. Il était fort ému.
+
+«Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur nous arrive.
+
+--Qu'est-ce que je te disais? s'écria Corcoran en se retournant vers son
+ami.... Oh! mon pressentiment de ce matin!»
+
+Puis, prenant à part Sougriva:
+
+«Qu'est-ce? dit-il.
+
+--Seigneur, répliqua Sougriva, nous sommes trahis. La flottille anglaise
+remonte la Nerbuddah soutenue par un corps de quinze mille Anglais et
+Cipayes. Le général Barclay doit, avec son armée, se joindre à celle-ci
+sous les murs de Bhagavapour.
+
+--Oh! pour Barclay, il y a peu de chose à craindre. Quant à l'autre,
+rien n'est perdu. On l'a donc laissé avancer sans le combattre?
+
+--Seigneur maharajah, le zémindar Uzbek et une partie du corps qu'il
+commandait ont passé du côté des Anglais.
+
+--Par le Dieu vivant! s'écria Corcoran après un moment de réflexion,
+je les tiens. Garde ces nouvelles pour toi. Je veux que Bhagavapour
+apprenne en même temps la trahison et le châtiment. Fais seller mon
+cheval et préparer mon escorte. Toi, reste ici. Je pars. J'ai assez
+fait le maharajah; je vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et
+j'espère que tout le monde,--amis et ennemis,--me reconnaîtra.»
+
+
+
+
+XXI
+
+Départ.
+
+
+Quand Sougriva fut parti:
+
+«Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquem, que s'est-il passé? As-tu
+quelque nouveau Barclay à combattre? Le premier me semble assez
+vigoureusement éconduit pour ne pas revenir de sitôt à la charge.
+
+--Comment! vous avez battu le fameux général Barclay, le héros de
+Lucknow? demanda Alice.
+
+--Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit galoper en ce moment sur
+la route de Bombay.»
+
+Et il raconta l'incendie du camp anglais.
+
+Mais il ne reçut pas de sa femme les applaudissements qu'il croyait
+avoir mérités. Alice se montra même très-offensée qu'il eût pris part à
+cette affaire.
+
+«Ma foi, reprit Quaterquem, je suis resté neutre. C'est Corcoran et ce
+démon de Baber qui ont tout fait. Je me suis contenté de leur prêter ma
+voiture.
+
+--Eh bien, cher bien-aimé, dit Alice, s'il vous arrive encore de prêter
+votre voiture comme vous dites, je vous laisserai seul dans votre île et
+je retournerai en Angleterre par le plus prochain steamer.
+
+--Diable! fit Quaterquem, on ne peut même pas rendre le plus petit
+service à un ami sans que les femmes s'en mêlent. Je te promets de ne
+plus me mêler de rien.»
+
+Moyennant cette promesse, il eut sa grâce; et Corcoran, toujours
+hospitalier, malgré la sortie qu'Alice venait de faire, lui fit ses
+adieux avec autant de cordialité que si elle eût poussé Quaterquem à le
+secourir.
+
+Sita offrit à sa nouvelle amie un collier de diamants d'un prix
+inestimable. Il avait appartenu à la célèbre Nourmahar, qui fut pendant
+trois générations la plus belle femme de tout l'Hindoustan, et il avait
+été conquis par le bisaïeul d'Holkar sur le petit-fils de Nourmahar.
+
+Alice se défendit quelque temps de l'accepter, quoiqu'elle en brûlât
+d'envie; mais la générosité de Sita lui faisait sentir bien délicatement
+la dureté qu'elle venait de montrer.
+
+[Illustration: Elle embrassa Sita avec une tendresse véritable. (Page
+243.)]
+
+«C'est le souvenir d'une amie, dit Sita. Si mon cher et bien-aimé
+Corcoran est vainqueur, je n'aurai pas besoin de ces trésors.
+L'Hindoustan est à nous. S'il est vaincu, il se fera tuer, et moi je ne
+lui survivrai pas. Je monterai sur le bûcher, comme ma grand'mère Sita
+la Videhaine; et, ayant eu le plaisir d'appartenir au plus glorieux des
+hommes, je me poignarderai moi-même pour le retrouver plus tôt et me
+confondre avec lui dans le sein de Brahma!»
+
+Sita parlait avec tant de simplicité, qu'Alice vit bien que sa
+résolution était prise. Elle accepta en fin ce don inestimable et
+embrassa Sita avec une tendresse véritable. Elle pensait ne la revoir
+jamais; car, en bonne Anglaise qu'elle était, il lui semblait impossible
+que Corcoran fût vainqueur. Pour lui, avec une douce et cordiale
+gravité, il fit ses adieux à Quaterquem et à sa femme et embrassa ses
+amis en homme résolu à vaincre ou à mourir.
+
+«Mon cher Quaterquem, dit-il au Malouin, je ne sais si je te reverrai.
+Garde-moi cette caisse en dépôt dans ton île. Si tu apprends qu'il nous
+soit arrivé malheur, ouvre-la. Ce qu'elle contient est à toi. Si je suis
+vainqueur, je te la redemanderai.»
+
+Et se penchant à son oreille:
+
+«Ce sont les pierreries du vieil Holkar, dit-il à voix basse. Elles
+valent plus de quinze millions de roupies. Ce sera, quoi qu'il arrive,
+l'héritage de Rama. Adieu.
+
+Ils s'embrassèrent encore, et Quaterquem monta dans la frégate avec sa
+femme. Avant de prendre son essor:
+
+«Madame, dit-il à Sita, je viendrai le 15 mars à Bhagavapour vous
+chercher, et je vous emmènerai dans mon île, que vous ne connaissez pas.
+Corcoran, qui sera, je l'espère, débarrassé de toute inquiétude, et
+qui aura fait sa paix avec lord Braddock, nous accompagnera. Alice va
+organiser sa maison en conséquence et chercher une femme de chambre.
+Adieu, cher et ambitieux maharajah. Tu as pris un chemin de traverse
+pour arriver au bonheur; mais l'expérience te rendra sage. Adieu.»
+
+La frégate s'enleva dans les airs et se dirigea vers l'Orient.
+
+Corcoran, tout pensif, serra sa femme et Rama sur son coeur, monta à
+cheval avec son escorte et courut au galop dans la direction de l'armée
+anglaise.
+
+
+
+
+XXII
+
+A cheval! Mac Farlane! à cheval!
+
+
+Pendant deux jours et deux nuits, il galopa presque sans relâche, grâce
+aux relais qu'il avait fait disposer sur toutes les routes. Son escorte
+harassée l'avait abandonné tout entière après dix-huit heures d'une
+course effrénée. Corcoran, sans s'étonner, galopait toujours, ne
+s'arrêtant que pour changer de cheval, manger un morceau de pain et
+repartant tout de suite.
+
+Vers le matin du troisième jour, il rencontra enfin les fuyards de
+sa propre armée. Tout couvert de sueur et de poussière, mais fier et
+intrépide comme on l'avait toujours vu, il les rallia dès les premiers
+mots.
+
+Un officier supérieur galopait sans l'écouter. Corcoran le saisit au
+collet, et le retournant de l'autre côté:
+
+«Où vas-tu? dit-il: c'est là qu'est l'ennemi.»
+
+Et comme l'autre, ne le reconnaissant pas, cherchait encore à fuir:
+
+«Si tu fais un pas de plus, je te brûle la cervelle.»
+
+A ce geste, à ce mot, tout le monde s'arrêta épouvanté. On avait reconnu
+le maître.
+
+«Seigneur, dit l'officier, nous sommes trahis. Pourquoi n'êtes-vous pas
+venu plus tôt?
+
+--Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le maharajah. Qu'on me donne un
+cheval, et en avant!»
+
+A peine obéi, sans s'inquiéter s'il était suivi, il courut à
+l'avant-garde.
+
+L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte était dans le plus
+affreux désordre. L'armée commandée par des traîtres que payait l'or
+des Anglais, avait été mise en déroute cinq jours auparavant. Trois
+zémindars avaient donné le signal de la fuite. Deux autres, dont l'un
+était un Afghan, Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient passé du
+côté des Anglais. Le reste, ébranlé par ces fuites et ces défections,
+avait tourné le dos dès les premières décharges de l'artillerie
+anglaise.
+
+Enfin tout paraissait perdu.
+
+Mais la vue de Corcoran ranima les courages et fit tourner bride aux
+fuyards.
+
+[Illustration: Les fuyards. (Page 246.)]
+
+«Halte!» cria-t-il d'une voix retentissante.
+
+Tout le monde obéit à cette voix si connue. Les soldats crièrent:
+
+«Vive le maharajah!»
+
+Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre du fameux Timour, qui
+avait passé par héritage à l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. Ce
+sabre, dont la poignée était enrichie de diamants d'un prix inestimable,
+avait autrefois donné le signal de la mort de plusieurs millions
+d'hommes. Il avait été forgé, à Samarkhand, par un armurier de Damas, le
+célèbre Mohammed-el-Din, qui grava sur sa lame ce verset du Coran:
+
+ Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur!
+
+Sa trempe était telle, que Timour, au passage de l'Indus, se levant
+debout sur sa selle, avait fendu depuis le crâne jusqu'à la ceinture un
+cavalier afghan, coiffé d'un casque en acier damasquiné.
+
+Quand l'armée le vit resplendir au soleil, personne ne douta plus de
+la victoire. Les rangs se reformèrent rapidement et l'on suivit le
+maharajah, qui précédait de vingt pas toute son armée.
+
+La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite et de faire halte
+pendant la grande chaleur du jour. Croyant n'avoir plus qu'à poursuivre
+des gens sans armes et sans courage, les Anglais n'avaient pris aucune
+précaution contre un retour offensif. Ils avaient débridé leurs chevaux
+et s'étaient assis à l'ombre dans une forêt que traversait la grande
+route. Bien plus, pour ne pas partager le butin avec leurs camarades,
+les cavaliers anglais n'avaient pas attendu l'arrivée de l'infanterie.
+Ils étaient à dix lieues en avant, et croyaient prendre l'armée mahratte
+jusqu'au dernier homme.
+
+Déjà le second déjeuner était prêt. Les domestiques hindous et parsis
+déballaient avec soin les provisions de bouche, les pâtés de Strasbourg,
+les jambons d'York, les bouteilles de claret et de champagne mousseux,
+les puddings froids. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes et
+le joyeux tintement des verres.
+
+«Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, eh bien, capitaine
+Wodsworth, que dites-vous de notre expédition? Ce fameux Corcoran, qu'on
+disait si redoutable, n'a pas tenu un instant devant nous.
+
+--Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui donnait le change, nous
+avons eu assez de bonheur pour ne rencontrer presque aucune résistance.
+Mais cela même, mon cher Churchill, me fait douter que nous ayons
+battu Corcoran. Je le connais. J'étais, il y a trois ans, dans le corps
+d'armée de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit passer un mauvais
+quart d'heure. Ici, au contraire, grâce à ce brave Afghan....
+
+--Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons à la santé de l'honnête
+Usbeck, notre ami, et que Dieu donne toujours de pareils lieutenants à
+nos ennemis.
+
+--Combien a-t-on payé ce coquin?
+
+--C'est une question que le général même ne pourrait pas résoudre. Je
+crois que lord Henri Braddock et sa police connaissent seuls le prix de
+cette marchandise.
+
+--Quel jour pourrons-nous dîner à Bhagavapour?
+
+--Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas marcher trop vite et
+d'attendre un peu l'infanterie et le général sir John Spalding.
+
+--Bah! dit Churchill, Spalding est un vieil avare qui craint qu'on ne
+veuille pas partager avec lui le trésor d'Holkar. Avec trois régiments
+de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas de force à culbuter la
+nation mahratte et le maharajah par-dessus le marché?»
+
+A ce moment la trompette retentit.
+
+«Que veut dire ceci? s'écria Mac Farlane.
+
+«A cheval, messieurs, à cheval!» s'écria Wodsworth.
+
+En un clin d'oeil, tous les officiers se levèrent, bouclèrent leurs
+ceinturons, remirent leurs revolvers à la ceinture et sortirent de leurs
+tentes.
+
+On commençait à voir des flots de poussière, soulevés par une foule
+nombreuse qui accourait tout affolée de terreur. C'étaient les valets
+et les marchands du camp. Tous levaient les bras en l'air en poussant de
+grands cris:
+
+«Le maharajah! Voilà le maharajah!»
+
+A ce nom, à ce cri redoutable, les officiers anglais eux-mêmes se
+sentirent émus, et chacun courut à son poste.
+
+Mais avant que les soldats eussent repris leurs armes, et que les rangs
+fussent reformés, Corcoran arriva comme la foudre sur la cavalerie
+anglaise. Derrière lui, à vingt pas, ses cavaliers s'avançaient au
+galop, tenant le sabre d'une main, le revolver de l'autre, et la bride
+dans les dents.
+
+Sans prendre le temps de décharger son revolver, Corcoran passa au
+travers des Anglais, pointant à coups de sabre tout ce qui était sur son
+passage.
+
+Animés par son exemple, les Mahrattes montrèrent un courage dont on les
+aurait crus incapables le matin. L'arme blanche elle-même, qui produit
+ordinairement sur les Hindous une frayeur si grande, leur semblait
+familière, tant l'exemple d'un homme de coeur est puissant sur les
+autres hommes.
+
+[Illustration: Corcoran passa au travers des Anglais. (Page 252.)]
+
+Cependant le combat resta quelque temps incertain. Les Anglais, étonnés
+d'abord de l'impétuosité de Corcoran, mais bientôt rassurés par le
+mépris que leur inspirait l'armée mahratte, se rallièrent promptement,
+et, malgré la chaleur du soleil, firent preuve d'une rare intrépidité.
+En peu d'instants, ils sabrèrent les premiers rangs de la cavalerie
+hindoue, et Corcoran, emporté par son ardeur, se trouva enfermé dans
+leurs rangs. Déjà il se croyait abandonné et ne pensait plus qu'à vendre
+chèrement sa vie, lorsqu'un secours imprévu lui rendit la victoire.
+
+Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperçut tout à coup que les
+rangs de l'armée anglaise s'ouvraient pour livrer passage à des amis
+inconnus.
+
+A coup sûr, ce n'étaient pas ses Mahrattes; il les voyait déjà reculer,
+pas à pas, il est vrai, mais continuellement. Qu'était-ce donc? Et qui
+pouvait-ce être, sinon sa plus chère et sa plus fidèle amie, la tendre,
+la bonne, la courageuse Louison?
+
+C'était elle en effet. Aussitôt qu'elle s'était aperçue du départ de
+Corcoran, elle avait résolu de le suivre, oubliant ses arrêts. Elle
+avait gratté à la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun effort, ils
+avaient renversé cet obstacle impuissant et s'étaient précipités à la
+suite du maharajah, Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne voulant pas
+se séparer de Louison.
+
+Grâce à son merveilleux instinct elle avait retrouvé sans peine la trace
+de son maître, et arrivait à propos pour le sauver--l'ingrat!--des mains
+de ses ennemis.
+
+A dire vrai, dès qu'elle parut, suivie du formidable Garamagrif,
+les Mahrattes ne lui disputèrent pas le passage. Les Anglais étonnés
+essayèrent inutilement de serrer leurs rangs et lui tirèrent quelques
+coups de revolver.
+
+D'un bond Louison sauta à la gorge du colonel Robertson, du 13°
+hussards, et l'étendit mort sur le terrain. C'est dommage, car Robertson
+était un officier de grande espérance. Garamagrif, de son côté, tomba
+sur le major Wodsworth, qui criait à ses hommes:
+
+«Avancez donc, damnés fils de...!»
+
+Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car le premier coup de dents
+de Garamagrif lui donna la mort.
+
+Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et qui laissait à Bénarès une
+veuve et six orphelins bien intéressants; mais que voulez-vous? C'est la
+guerre.
+
+Quelle que fût la pensée des hussards anglais (s'ils avaient une pensée,
+ce que j'ignore), leurs chevaux commencèrent à se cabrer si violemment
+que les cavaliers n'en étaient plus maîtres et que le désordre se mit
+dans les rangs. Louison et Garamagrif, bondissant toujours, arrivèrent
+enfin jusqu'au maharajah, qui se défendait seul, adossé à un bananier,
+et parait de son mieux les coups de pointe.
+
+Il était blessé de deux balles et perdait beaucoup de sang. Une dizaine
+de cavaliers l'entouraient, cherchant à le prendre plutôt qu'à le tuer.
+
+«Rendez-vous, maharajah, dit l'un d'eux. Vous en serez quitte pour payer
+rançon.»
+
+En même temps il cherchait à le désarmer, mais Corcoran, d'un coup de
+son terrible cimeterre, lui abattit le bras droit, et se retournant
+contre un autre cavalier, il fendit la tête à ce second adversaire.
+
+Cependant il allait succomber, lorsque Louison arriva. Garamagrif la
+suivait à trois pas de distance, n'osant sans doute se montrer devant
+son maître après la réprimande qu'il avait reçue l'avant-veille.
+
+A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du maharajah, les cavaliers
+anglais tournèrent bride en un clin d'oeil et rejoignirent leur régiment
+qui déjà s'ébranlait. Corcoran les poursuivit, traversa les rangs des
+hussards anglais entre ses deux tigres et rejoignit son armée.
+
+Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussèrent un long cri de joie
+et revinrent à la charge. Corcoran, plus prudent cette fois, envoya
+sur sa droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la gauche des
+Anglais, pendant que son artillerie, placée en potence, les prenait de
+flanc et de face, et que le gros de l'armée s'avançait sur le centre.
+
+Le général anglais, qui n'avait ni artillerie, ni infanterie pour se
+soutenir, ordonna la retraite, qui se fit d'abord avec beaucoup d'ordre.
+Mais les valets du camp, les vivandières, les femmes et tout ce peuple
+qui suit les armées anglaises dans l'Inde, craignant d'être abandonnés,
+se précipitèrent dans les rangs de la cavalerie pour se mettre à
+l'avant-garde des fuyards et rejoindre plus tôt l'infanterie laissée en
+arrière avec Spalding.
+
+En quelques instants, le désordre fut au comble.
+
+A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers eux-mêmes ne
+cherchèrent plus qu'à devancer leurs camarades. Heureux ceux qui étaient
+bien montés! Ils rejoignirent le général Spalding dès le soir même.
+
+Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant lui, fit faire halte à
+son armée, et laissa à la cavalerie le soin de poursuivre les fuyards.
+
+«Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voilà comment il faut battre les
+Anglais. Courez sur eux, sabre ou baïonnette en avant, sans tirer, et
+Vichnou et Siva vous donneront la victoire... Au reste, tout n'est pas
+fini; mais c'est assez pour aujourd'hui.»
+
+[Illustration: En quelques instants le désordre fut au comble. (Page
+258.)]
+
+Il eut soin de placer lui-même les postes avancés. Puis, se tournant
+vers Louison qui le regardait fixement et qui attendait un mot d'amitié:
+
+«Entre nous, ma belle, dit-il, c'est à la vie et à la mort. Et toi
+aussi, Garamagrif, grand batailleur, tu seras mon ami, si tu veux; mais
+ne va plus chercher querelle à Scindiah.»
+
+Il rentra alors dans sa tente, où d'autres soins l'appelaient. Louison
+et Garamagrif s'étendirent à l'entrée comme deux factionnaires chargés
+de veiller à la sûreté du maharajah, et personne assurément ne fut tenté
+de violer la consigne sans nécessité.
+
+
+
+
+XXIII
+
+Sir John Spalding.
+
+
+Le lendemain, dès trois heures du matin, Corcoran fit reprendre les
+armes à ses troupes et continua la poursuite.
+
+La route était jonchée d'armes, de chevaux et de cavaliers tués et
+dépouillés. Presque toute la cavalerie anglaise était détruite ou
+dispersée. Un petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui
+accourait à marches forcées pour recueillir les fuyards.
+
+Corcoran, apprenant par ses éclaireurs que les Anglais s'avançaient,
+se porta sur une colline assez élevée qui dominait la plaine, car il
+n'avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il
+voulait s'assurer au moins l'avantage du terrain. Il fit même creuser
+à la hâte un fossé de dix pieds de large et de trois pieds de
+profondeur,--non que cette précaution lui parût très-utile, puisque
+les Anglais n'avaient plus de cavalerie,--mais parce qu'il voulait leur
+faire croire qu'il se tenait sur la défensive, et les engager eux-mêmes
+à prendre l'offensive. Son intérêt était, au contraire, d'en finir
+promptement avec ce corps d'armée, pour courir ensuite sur Barclay et
+l'accabler à son tour.
+
+La ruse réussit admirablement.
+
+Sir John Spalding était un gros gentleman, gras et bien nourri,
+très-brave sans doute, mais qui n'avait jamais fait la guerre, et
+qui n'avait aucune expérience de l'Inde. Sa vie s'était passée en
+Angleterre, au camp d'Aldershot, à Gibraltar, à Malte, à la Jamaïque; il
+avait vu le feu, pour la première fois, trois jours auparavant. Toute
+sa tactique consistait en trois points: ébranler l'ennemi avec
+l'artillerie, le renverser à coups de baïonnette, et le faire sabrer par
+la cavalerie.
+
+Par hasard, sa première expérience avait fort bien réussi, de sorte
+qu'il se regardait comme un Wellington ou un Marlborough. L'ardeur
+désordonnée de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour sans
+l'attendre, ne lui causait aucune inquiétude.
+
+A chaque pas, on lui amenait des prisonniers. Toute l'armée du maharajah
+lui paraissait dispersée sans retour, et l'aurait été en effet sans
+l'arrivée imprévue et l'attaque impétueuse de Corcoran.
+
+Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le
+bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans
+Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c'était une course au clocher. (Il
+ignorait encore le désastre de son rival et l'incendie de son camp.)
+
+C'est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait
+la funeste nouvelle de l'échec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en
+voulut rien croire, et comme le messager était Indou, il le fit arrêter,
+se proposant de le faire fusiller aussitôt que le mensonge serait
+évident. Puis, quelques cavaliers arrivèrent, et racontèrent la
+destruction complète de trois régiments de cavalerie européenne.
+
+«Trois régiments! s'écria Spalding, au comble de la fureur. Où est l'âne
+bâté qui les commandait? Où est le colonel Robertson?
+
+--Mort, général.
+
+--Où est le major Mac Farlane?
+
+--Tué d'une balle dans la tête.»
+
+Spalding se sentait gagner par la consternation générale.
+
+«Vous êtes donc tombés dans une embuscade? demanda-t-il. Il n'y a pas
+d'exemple d'un désastre pareil.»
+
+Le lieutenant Churchill fit le récit de l'action.
+
+«Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une
+volée de perdreaux. Mais tout à coup le maharajah est arrivé....
+
+--Le maharajah! dit Spalding, toujours à cheval sur l'étiquette. Sachez,
+monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n'a
+pas reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et qu'il est, par
+conséquent, souverainement impropre d'appeler de ce nom un aventurier
+quelconque.»
+
+Churchill baissa la tête, puis il acheva son récit.
+
+Quand il fut terminé:
+
+«Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche à deux heures du
+matin. Nous rencontrerons l'ennemi à six, nous le battrons à sept, et
+nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour.»
+
+La nuit suivante, à l'heure indiquée, l'infanterie anglaise se remit
+en marche. Vingt-cinq ou trente hussards, qui avaient à grand'peine
+conservé leurs chevaux, servaient d'éclaireurs.
+
+Vers six heures du matin, on arriva à cinq cents pas environ de l'armée
+mahratte, dont une partie était rangée en bataille, et l'autre dispersée
+en tirailleurs.
+
+Sir John Spalding, toujours ferme dans ses idées de tactique militaire,
+commença le feu en lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie
+de Corcoran, qui se retira en bon ordre à l'abri d'un petit bois et
+attendit là l'ordre de charger. L'artillerie mahratte répondit à peine
+au feu des Anglais et, dès le début de l'engagement, se retira dans
+un pli de terrain comme découragée. Cette artillerie, peu nombreuse
+d'ailleurs en égard au nombre des troupes, paraissait facile à enlever,
+malgré les broussailles et les obstacles naturels qui défendaient la
+position.
+
+«C'est le moment d'aborder cette canaille à la baïonnette, dit sir John
+Spalding.
+
+--Prenez garde! s'écria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le
+maharajah.»
+
+Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, regarda l'Afghan avec
+un mépris inexprimable et dit:
+
+«Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux
+Highlanders d'avancer.»
+
+Churchill obéit.
+
+Aussitôt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des
+pibrochs d'Écosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s'avancèrent
+lentement et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent à escalader
+la colline où les attendait le gros de l'armée mahratte.
+
+Un silence terrible régnait sur la champ de bataille. Les deux
+artilleries se taisaient; l'anglaise ayant fait place à l'infanterie,
+et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On voyait
+les sous-officiers anglais maintenir l'alignement avec les crosses de
+leurs fusils. Quant aux Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles
+et les fourrés, ils attendaient le choc avec une terrible anxiété.
+
+Déjà les Highlanders n'étaient plus qu'à dix pas du fossé creusé sur
+le penchant de la colline, quand tout à coup Corcoran tira son sabre et
+s'écria:
+
+«En joue! feu!»
+
+Au même instant, quinze cents Mahrattes, couchés à plat ventre, se
+levèrent à demi et fusillèrent à bout portant les assaillants. Deux
+batteries masquées, de vingt canons chacune, firent feu en même temps
+à cinquante pas de distance sur les flancs et les derrières des
+Highlanders.
+
+En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts détruite. Cependant
+ceux qui survivaient s'avancèrent avec une intrépidité admirable
+jusqu'au fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes qui
+l'occupaient, et continuèrent leur marche vers le haut de la colline.
+
+Mais, là, un nouvel ennemi les attendait. Les artilleurs mahrattes, qui
+s'étaient repliés au commencement de la bataille, reprenaient leur poste
+sur l'ordre de Corcoran; et de deux régiments de Highlanders fusillés
+et mitraillés en face, par derrière et sur les flancs, il ne resta pas
+cinquante hommes valides; encore furent-ils forcés de se rendre.
+
+Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec désespoir la destruction
+de son infanterie d'élite; mais l'ouragan de mitraille qui balayait
+la plaine et le pied de la colline, rendait tout secours impossible.
+Bientôt même il dut songer à couvrir la retraite, menacée par Corcoran.
+
+Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au centre, donna ordre à la
+cavalerie de se déployer sur le flanc de l'infanterie anglaise et
+de couper ses lignes de communications. Spalding effrayé commanda la
+retraite, et les Mahrattes saluèrent cet ordre par de longs cris de
+joie.
+
+C'était la première fois qu'une armée indienne, commandée il est vrai
+par un Français, voyait fuir une armée anglaise à forces égales. Aussi
+l'enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes.
+
+«C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. C'est Rama lui-même qui
+s'est incarné de nouveau pour défendre son peuple contre ces barbares au
+teint blanc et à la barbe rouge.»
+
+Corcoran ne s'arrêta pas à écouter son éloge Toujours pressé d'en finir
+avec Spalding pour revenir vers Barclay, il lança sa cavalerie sur
+toutes les routes, avec ordre de dépasser l'armée anglaise, d'entasser
+toutes sortes d'obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de
+l'éloigner de la Nerbuddah pendant qu'il suivait Spalding de près avec
+son infanterie et le harcelait avec son artillerie légère.
+
+Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d'échapper que
+son ennemi n'en a de la lui donner; car l'un pense toujours à se sauver,
+tandis que l'autre ne pense pas toujours à le poursuivre.
+
+C'est ce qui arriva dans le cas présent.
+
+La cavalerie mahratte s'arrêta pour faire reposer ses chevaux, tandis
+que les Anglais marchèrent toute la nuit dans la direction de la
+Nerbuddah, où les attendait la flottille qui devait combiner ses
+opérations avec celles de l'armée.
+
+Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la nécessité de tout
+ordonner et de tout exécuter par lui-même retardait souvent, reprit
+lui-même la poursuite, et courut sur les traces de l'ennemi.
+
+[Illustration: C'était un brave homme. (Page 273.)]
+
+Peine inutile. Spalding avait rejoint la flottille et l'embarquement
+commençait au moment où le maharajah recommença l'attaque. Les Anglais
+effrayés abandonnèrent sur le rivage un immense butin, presque tous
+leurs blessés, quinze cents prisonniers et tous les traîtres qui
+s'étaient joints à eux quelques jours auparavant, entre autres l'Afghan
+Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, laissant leur général blessé
+à mort sur le champ de bataille au moment même où il allait s'embarquer.
+Un boulet de canon lui avait emporté la tête.
+
+«Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant son corps mutilé, ce
+n'était ni un César ni un Annibal, mais c'était un brave homme, et il a
+bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se faire tuer lui-même;
+car il n'y a rien d'aussi piteux et d'aussi déshonorant que de perdre la
+bataille de Cannes et de survivre.»
+
+Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec
+beaucoup de générosité. Quant aux traîtres qui l'avaient abandonné, il
+ne voulut pas leur faire grâce.
+
+«Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il à Usbeck.
+
+--Grâce, seigneur maharajah! s'écria l'Afghan.
+
+--Qu'on le fusille,» dit Corcoran.
+
+Et il traita de la même manière neuf autres zémindars qui avaient suivi
+l'exemple d'Usbeck.
+
+«Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la rigueur est
+nécessaire.»
+
+Ces exemples donnés, il laissa le commandement de l'armée à l'un de
+ses lieutenants et reprit en toute hâte le chemin de Bhagavapour, car
+partout où il n'était pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison
+et Garamagrif, qui l'avaient si bien servi, obtinrent la permission de
+le suivre.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Discours du trône. Sita prisonnière.
+
+
+Corcoran arriva à Bhagavapour la veille du jour où s'ouvrit la session
+de son Corps législatif. Par un rare bonheur, il n'avait que des
+victoires à raconter à son peuple, et quoique le danger fût encore
+très-grand, cependant les victoires passées et présentes répondaient de
+l'avenir.
+
+Dès le lendemain, à sept heures du matin (car, à cause du climat et de
+l'ardeur du soleil, les séances devaient être terminées chaque jour
+à dix heures), il s'avança, monté sur Scindiah, avec Sita et Rama, et
+ouvrit la session suivant le cérémonial accoutumé.
+
+Voici quelques passages de son discours:
+
+«Citoyens libres du pays mahratte,
+
+«C'est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve au milieu de
+vous.
+
+«Depuis la dernière session, Brahma a daigné bénir nos efforts et
+notre prospérité n'a fait que s'accroître. Le commerce, l'agriculture,
+l'industrie ont fait des progrès prodigieux, dus surtout, nous devons le
+reconnaître, à l'initiative individuelle et à la liberté d'action dont
+vous jouissez.
+
+«Mais un peuple n'est pas digne de la liberté lorsqu'il ne sait pas
+la défendre par les armes. J'ai dû repousser l'invasion d'un voisin
+ambitieux et perfide. Avec la permission et la protection de Brahma,
+j'ai su punir les traîtres et repousser l'ennemi. Il dépend encore de
+lui de faire la paix à des conditions honorables; mais s'il persiste
+dans son dessein, il subira la peine de son iniquité.
+
+«Mon ministre de l'intérieur, Sougriva Sahib, est chargé de vous
+proposer un plan de budget. Vous remarquerez qu'il n'est question ni
+d'augmenter les impôts, ni d'en créer de nouveaux, ni d'émettre un
+emprunt. Grâce à Vichnou, malgré les charges que la guerre nous impose,
+le Trésor est encore rempli, et Sougriva Sahib est chargé de l'agréable
+mission de vous proposer la suppression de tous les impôts indirects
+dont la perception est si coûteuse.
+
+«Citoyens libres du pays mahratte, que la sagesse du divin Vichnou
+préside à vos délibérations!»
+
+Puis il présenta la belle Sita et le petit Rama à son peuple. Tout le
+monde cria:
+
+«Longue vie au maharajah! Qu'il soit béni, lui et toute sa postérité!»
+
+Et Corcoran rentra dans son palais.
+
+Ces acclamations étaient sincère, et cependant l'orage grondait sur sa
+tête. Les zémindars qui l'avaient trahi comptaient plus d'un complice
+dans l'assemblée. L'inflexible justice de Corcoran lui faisait, parmi
+les grands seigneurs, des ennemis redoutables.
+
+Au moindre revers on était prêt à proclamer sa déchéance. Heureusement
+la victoire récente qu'il avait remportée sur les Anglais intimidait ses
+adversaires.
+
+Cependant les succès passés n'éblouissaient pas le maharajah. Il voyait
+fort bien que le peuple indou n'était pas encore prêt à la révolte, et,
+quoique incapable de craindre pour lui-même, il tremblait quelquefois
+pour sa femme et son fils.
+
+Un matin, Baber vint lui faire sa cour.
+
+Baber enrichi était maintenant un seigneur.
+
+Il se présenta, la tête haute, le regard content, sincère, doux et
+calme, comme il convient à un honnête homme qui a fait fortune sur la
+grande route et au coin des bois.
+
+«D'où sors-tu, chenapan? demanda le maharajah.
+
+--Seigneur, dit Baber d'un ton modeste, j'ai reçu hier les cent mille
+roupies que vous avez daigné m'assigner sur le trésor de Votre Majesté.
+
+--Et où vas-tu?
+
+--Où Votre Majesté daignera m'envoyer.
+
+--Ah! ah! Tu prends goût aux missions diplomatiques?... Eh bien, te
+sens-tu le courage de retourner au camp des Anglais?
+
+--Pourquoi non, seigneur? Parce que je suis devenu riche, croyez-vous
+que je sois devenu poltron?
+
+--Et tu me rapporteras des nouvelles de ton ami Barclay?
+
+--Autant qu'il vous plaira, seigneur maharajah. Est-ce tout?
+
+--Va, pars. Voici un bon de vingt mille roupies sur mon trésorier.
+
+--Ah! seigneur maharajah, s'écria Baber avec un enthousiasme qui n'était
+pas feint, vous serez toujours le plus généreux des hommes, et il y a
+plaisir à se faire tuer à votre service.»
+
+L'Indou se prosterna de nouveau, élevant vers le ciel les paumes de ses
+mains, et partit.
+
+Le lundi suivant il était de retour.
+
+«Seigneur maharajah, dit-il, tenez-vous sur vos gardes. Barclay a reçu
+des renforts, des chevaux, des vivres, des munitions et de l'artillerie.
+Son armée est augmentée d'un tiers; on veut vous porter un coup décisif
+avant que l'Europe apprenne la défaite et la mort de sir John Spalding.
+Barclay va franchir la frontière demain ou après demain. Vos généraux
+ont perdu la tête. Le vieil Akbar ne répond rien quand on l'interroge et
+ne donne aucun ordre....»
+
+Aussitôt Corcoran fit préparer ses chevaux. Il allait partir et
+rejoindre l'armée.
+
+Sita voulut le suivre.
+
+«Je veux vivre ou mourir avec toi, dit-elle. Ne m'envie pas le bonheur
+de t'accompagner.
+
+--Qui prendra soin de Rama?» demanda Corcoran.
+
+Mais Rama voulut à son tour suivre sa mère.
+
+«Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage est décisive. Si je
+laisse Sita et Rama à Bhagavapour, je craindrai toujours pour eux
+quelque trahison. Autant vaut les emmener avec moi.»
+
+Naturellement Scindiah était aussi du voyage, ainsi que Garamagrif et
+Louison, car Rama voulut tout emmener, même son ami Moustache. Après
+quelques objections, le maharajah se laissa fléchir, et, précédant
+lui-même de cinq jours le reste de la caravane, il leur donna
+rendez-vous au camp et partit seul pour prendre le commandement de
+l'armée. Sougriva fut chargé, comme à l'ordinaire, de le remplacer en
+son absence.
+
+Il était temps que Corcoran arrivât, car les renseignements de Baber
+n'étaient que trop vrais. Barclay avançait à grands pas dans le pays
+mahratte, et l'armée de Corcoran reculait toujours sans livrer une seule
+bataille. Les soldats se décourageaient, murmuraient et commençaient à
+déserter.
+
+C'est alors que le maharajah se présenta seul, à cheval, suivant sa
+coutume, à l'entrée du camp.
+
+C'était le matin, et toute l'armée, ranimée par sa présence, ne demanda
+plus qu'à se battre.
+
+Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats n'étaient pas encore
+assez exercés et assez aguerris pour aborder sans frémir la redoutable
+et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant tout, en harcelant
+l'ennemi par de fréquentes escarmouches, donner aux Mahrattes plus de
+confiance en eux-mêmes. Plus tard il serait toujours temps de livrer une
+bataille décisive.
+
+[Illustration: Il fortifia son camp. (Page 280.)]
+
+Corcoran suivit ce plan avec une persévérance extraordinaire. Il creusa
+des retranchements, construisit des redoutes, entoura son camp d'un
+fossé profond, le garnit de palissades au travers desquelles se
+montraient les gueules de deux cents canons. Puis, à la tête de sa
+cavalerie montée sur des chevaux berbères et turcomans, sobres, prompts,
+légers et durs à la fatigue, il battit tout le pays, enleva les convois
+qui approvisionnaient le camp anglais, et réduisit Barclay presque à la
+famine.
+
+Celui-ci, éloigné de Bombay, sa base d'opérations, était fort inquiet.
+Les vivres manquaient. Il recevait tous les jours de lord Braddock
+des dépêches qui l'avertissaient de se hâter, afin que le bruit de sa
+victoire couvrît l'échec désastreux de sir John Spalding. Cependant il
+n'osait pas donner l'assaut au camp retranché, et sa cavalerie, privée
+de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran, qui se montrait chaque
+jour en vingt endroits différents.
+
+Un funeste incident, qui devait amener le dénoûment de cette longue
+histoire, tira enfin Barclay d'embarras.
+
+Un soir, comme Corcoran rentrait au camp après une escarmouche assez
+vive, Baber se présenta et annonça que Sita, Rama, Scindiah, Louison et
+Garamagrif venaient de tomber au pouvoir de l'armée anglaise.
+
+A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un désespoir si profond,
+qu'on craignit un instant qu'il ne voulût se brûler la cervelle. Quoi!
+Tant de travaux perdus! tant de sang versé inutilement! tant de grands
+projets renversés en un jour!
+
+Cependant telle était la force d'âme du maharajah, qu'il ne perdit pas
+une minute à se plaindre du sort.
+
+«D'où tiens-tu cette nouvelle? demanda-t-il à Baber.
+
+--Hélas! seigneur maharajah, j'ai été témoin de tout. Vous étiez parti
+depuis une heure avec la cavalerie. La reine, justement impatiente
+de vous revoir, sortit du camp pour aller à votre rencontre.
+Malheureusement, nous tombâmes dans un parti de cavalerie anglaise.
+Notre escorte prit la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre les
+jambes des chevaux et je revins ici sous une pluie de balles.»
+
+Corcoran réfléchit un instant.
+
+«Qu'est devenue Louison? demanda-t-il.
+
+--Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah n'ont pas quitté un instant
+Sa Gracieuse Majesté.
+
+--Si Louison est vivante, tout est sauvé.»
+
+Cependant, avant d'essayer de délivrer par la force sa femme et son
+fils, Corcoran écrivit et envoya par un parlementaire au général Barclay
+la lettre qui suit:
+
+
+Au camp, devant Kharpour.
+
+«Monsieur,
+
+«Un gentleman anglais ne fait pas la guerre à des femmes et à des
+enfants. On me dit qu'un hasard déplorable a mis aujourd'hui dans vos
+mains ma femme et mon fils. J'espère que vous ne refuserez pas de leur
+rendre la liberté, ou tout au moins de traiter avec moi d'une rançon
+convenable.
+
+«Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération
+distinguée,
+
+MAHARAJAH CORCORAN Ier.
+
+
+«Donné l'an troisième de notre règne et le quatre cent trente-trois
+mille six cent-unième de la neuvième incarnation de Vichnou.»
+
+Une heure plus tard, Corcoran reçut la réponse suivante:
+
+_Le général Barclay à M. Corcoran, se disant maharajah
+ de l'empire mahratte._
+
+«Monsieur,
+
+«Comme vous le dites avec raison, un gentleman anglais ne fait pas la
+guerre aux femmes et aux enfants; mais je croirais manquer à tous mes
+devoirs envers mon pays et le gouvernement de ma gracieuse souveraine,
+si je rendais la liberté à la fille d'Holkar, à votre femme,
+monsieur,--à moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions
+suivantes:
+
+«1º L'armée mahratte sera licenciée aujourd'hui même et renvoyée dans
+ses foyers;
+
+«2º Le soi-disant maharajah abdiquera immédiatement entre les mains du
+gouverneur anglais;
+
+«3º Le soi-disant maharajah remettra au général Barclay une liste,
+certifiée véritable et sous serment, de tous les biens, meubles et
+immeubles composant la succession d'Holkar, pour, desdits biens meubles
+et immeubles, être disposé ainsi qu'il conviendra audit général;
+
+«4º La citadelle de Bhagavapour et toutes les forteresses du royaume
+seront remises à l'armée anglaise avec les arsenaux, les armes, les
+vivres et les munitions de toute espèce qui s'y trouvent actuellement;
+
+«5º Enfin, en échange de toutes les conditions ci-dessus, le soi-disant
+maharajah recevra du gouvernement anglais une pension annuelle de mille
+livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant (bien entendu)
+ledit soi-disant maharajah à ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni
+sa femme, ni son fils, avant une période qui ne pourra être moindre de
+cinquante ans.
+
+«Si ces conditions paraissent convenables (comme je l'espère) à monsieur
+Corcoran, j'oserai le prier de faire un double du traité dans les deux
+langues et je m'offre à signer avant la fin du jour.
+
+«Le traité conclu sur ces bases, je serai heureux de faire plus ample
+connaissance avec monsieur Corcoran et de serrer la main à un gentleman
+pour lequel j'ai toujours professé la plus profonde estime.
+
+«John Barclay,
+
+«Major général des armées de Sa Majesté Britannique,
+«Au camp, 14 mars 1860.»
+
+
+Corcoran froissa le billet avec indignation.
+
+«Abdiquer! trahir les Mahrattes! me laisser dépouiller! accepter une
+pension du spoliateur! et il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir
+son estime! Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque chose à quoi il ne
+s'attend pas.»
+
+Et il renvoya sans réponse le parlementaire anglais.
+
+Le soir, dès que la nuit fut tombée, Corcoran réunit cinq cents
+cavaliers d'élite, fit envelopper les pieds des chevaux avec du feutre
+et de la laine, afin d'étouffer le bruit de leur marche, et partit au
+pas avec son escorte.
+
+Baber servait de guide.
+
+Quoique la nuit fût très-sombre, l'armée anglaise était sur ses
+gardes et s'attendait à une attaque. Barclay ne tenait qu'à moitié
+ses prisonniers, car bien qu'ils fussent au milieu du camp anglais,
+la présence des deux grands tigres et de l'éléphant effrayait les plus
+intrépides. On avait bien pensé à leur livrer bataille; mais, dans la
+mêlée, les balles, qui ne connaissent personne, pouvaient frapper Sita
+ou Rama, ce qui aurait rendu la guerre inexpiable, car Corcoran ne
+pouvait plus pardonner, et Barclay n'était pas assez sûr de la victoire
+pour s'exposer à une chance si dangereuse.
+
+Au «Qui vive?» des sentinelles anglaises, Corcoran répondit par son cri
+de guerre: «En avant!» et s'élança au grand trot dans le camp ennemi. Il
+apercevait de loin la masse énorme de Scindiah, qui se détachait sur la
+lumière projetée par les feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que
+Sita devait être là, et il y courut.
+
+Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de résolution; mais les
+Anglais ayant fait une décharge générale qui abattit une cinquantaine
+d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant mille pièges,
+commencèrent leur retraite et abandonnèrent leur chef.
+
+Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval venait de tomber,
+frappa d'une balle à la tempe. Le maharajah fut précipité à terre, et
+sa tête rencontra un piquet de bois qui servait à tendre la toile des
+tentes. Le choc fut si rude et si douloureux, qu'il s'évanouit.
+
+
+
+
+XXV
+
+Corcoran et Louison forcent le blocus.
+
+
+Dix minutes après, Corcoran reprit ses sens. Il sentit une chaude
+haleine sur son visage; il se souleva un peu sur un bras, mais avec
+précaution, de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et
+reconnut Louison.
+
+C'était elle, en effet.
+
+La tigresse avait deviné tout ce qui venait de se passer. Elle avait
+entendu le cri de guerre de Corcoran; elle avait vu la tentative des
+Mahrattes pour pénétrer dans le camp anglais, et leur fuite; elle
+connaissait trop Corcoran pour croire qu'il pouvait reculer. Elle avait
+donc cherché son ami, et l'avait trouvé évanoui à côté de son cheval
+mort.
+
+Elle aurait pu appeler au secours; elle avait bien trop d'esprit pour
+cela: elle se voyait entourée d'ennemis. Elle se contenta de lécher
+Corcoran jusqu'à ce qu'il revînt à lui; puis, lorsqu'il eut répondu à
+ses caresses, elle le prit avec ses dents au collet, le jeta sur son
+dos, comme une mère fait de son enfant, et, en trois ou quatre bonds,
+l'apporta aux pieds de Sita.
+
+Dire l'étonnement et la joie de la belle Sita serait impossible: elle se
+jeta dans les bras de son époux sans pouvoir parler.
+
+Malheureusement l'arrivée de Corcoran ne diminuait pas le danger, au
+contraire. A la tête de son armée, il pouvait peut-être dicter la loi;
+prisonnier dans le camp ennemi, il devait la subir.
+
+Quand il eut raconté tous ses efforts pour délivrer Sita, elle lui
+reprocha doucement son entreprise si téméraire.
+
+«Elle n'a été téméraire, dit-il, que parce que cette lâche canaille
+n'a pas voulu me suivre.... Au reste, nous voilà ensemble. Je suis
+très-fatigué, les blessures que j'ai reçues en combattant contre sir
+John Spalding ne sont pas encore guéries. Je vais dormir... Louison, ma
+bonne amie, fais le guet avec Garamagrif.»
+
+Rama s'endormit dans les bras de son père aussi paisiblement que dans le
+palais d'Holkar.
+
+[Illustration: Elle l'avait trouvé évanoui. (Page 289.)]
+
+Mais peu d'heures après, au point du jour, la diane réveilla tout le
+camp, et l'on aperçut alors les traces sanglantes du combat de la nuit.
+
+Barclay, qui se doutait bien que le maharajah était, suivant sa coutume,
+à l'avant-garde, s'étonna que l'attaque n'eût pas été conduite avec
+plus de vigueur; mais ce qui l'étonna encore davantage, ce fut un grand
+tumulte qui paraissait régner dans l'armée des Mahrattes, ordinairement
+silencieuse et bien disciplinée.
+
+Il en eut bientôt l'explication. Un soldat mahratte déserta, courut au
+camp des Anglais, et leur annonça que Corcoran avait été tué pendant
+l'attaque de la nuit.
+
+«Cette fois, pensa Barclay, je suis sûr de devenir lord, et mistress
+Barclay sera lady Andover.»
+
+En même temps il donna ses ordres pour l'assaut.
+
+Mais, au moment où la première colonne commençait l'attaque, un officier
+s'avança, chapeau bas, vers le général, et le prévint qu'on venait de
+retrouver le cheval mort de Corcoran, mais non le maharajah lui-même.
+
+«Qu'importe, s'il est mort?» dit Barclay.
+
+Cependant, et par réflexion, il ordonna de doubler la garde qui veillait
+autour du palanquin de Sita, pour empêcher sa fuite. Puis il fit avancer
+la seconde colonne avec ordre de soutenir la première pendant l'assaut.
+
+Tout à coup il entendit des cris et une décharge de coups de fusil dans
+l'intérieur de son propre camp.
+
+C'était Corcoran qui forçait la ligne de blocus formée par les Anglais
+autour du palanquin de Sita.
+
+En un clin d'oeil il sauta sur un cheval sans maître, se plaça dans
+une sorte de carré formé par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et
+Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp.
+
+Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp mahratte; mais il
+fallait franchir, sous le feu de l'armée anglaise, une plaine d'un quart
+de lieue, et le précieux bagage qu'il traînait à sa suite ne pouvait
+pas, comme lui, s'exposer de gaieté de coeur aux balles et aux boulets.
+
+Il le sentit, et, apercevant à quelque distance un rocher isolé où l'on
+montait par une pente douce, il y courut avec sa petite caravane.
+
+L'ennemi allait s'élancer à sa poursuite; mais Louison et Garamagrif,
+qui formaient l'arrière-garde, grincèrent des dents d'une façon si
+menaçante, que les Anglais attendirent les ordres de leur chef.
+
+Barclay, en ce moment-là même, aperçut ce qui se passait et la fuite de
+Corcoran. Aussi sans se préoccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en
+déroute au premier choc, il jugea que l'essentiel était de s'emparer de
+leur chef, et fit sommer Corcoran de se rendre.
+
+Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et trois pièces
+de canon entourèrent de tous côtés le rocher sur lequel Corcoran s'était
+réfugié.
+
+«Prisonnier des Anglais, jamais! s'écria Corcoran.
+
+--Eh bien, feu!» commanda Barclay.
+
+Mais le maharajah, Sita et Rama étaient à l'abri derrière un rempart de
+pierres énormes. Le seul intervalle qu'il y eût entre les blocs était
+rempli par la carapace immense et invulnérable du bon Scindiah. Les
+balles glissèrent sur cette cuirasse naturelle, et s'aplatirent contre
+les roches. Scindiah ne prit d'autre précaution que de cacher ses
+oreilles à l'ennemi.
+
+Une seconde décharge n'eut pas plus de succès.
+
+«A l'assaut! commanda Barclay, furieux. Qu'on le prenne ou qu'on le tue!
+
+--Je ne serai ni pris, ni tué, général,» dit la voix railleuse de
+Corcoran.
+
+En effet, les assaillants ne pouvaient monter que par un sentier
+très-commode, mais étroit, ce qui donnait un grand avantage à la
+défensive.
+
+Le premier qui parut sur la plate-forme était un sergent du pays
+de Galles, nommé James Bosworth. En arrivant, il fit feu trop
+précipitamment, et à bout portant, sur le maharajah qui releva le canon
+du fusil: la balle se perdit en l'air; mais, en même temps, Corcoran fit
+sauter la cervelle au Gallois d'un coup de revolver.
+
+Un second assaillant eut le même sort. Un troisième grimpait sans être
+aperçu, lorsqu'un coup de griffe de Louison lui brisa les vertèbres
+cervicales et l'envoya en purgatoire.
+
+Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un coup, un seul, mais
+infaillible: d'un coup de dents il tranchait l'artère carotide de son
+ennemi. Quant à Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser entre le
+rocher et lui pour frapper Corcoran par derrière, il s'appuya doucement
+sur les soldats et les aplatit net contre le mur.
+
+«Après tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine de sacrifier tant de
+braves gens pour venir à bout d'un entêté. Qu'on le garde à vue: il n'a
+pas de vivres, il sera bientôt forcé de se rendre.»
+
+En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris un à-compte sur les
+soldats, Scindiah, habitué à manger chaque jour cent vingt ou cent
+trente livres d'herbes et de racines commençait à bâiller terriblement.
+Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, ni Sita, ni même Rama,
+n'avaient mangé. Grave sujet d'inquiétude!
+
+Ce supplice dura jusqu'à la nuit. Corcoran, à bout de ressources, ne
+savait plus à quel saint se vouer. Devait-il se rendre? Cette idée
+révoltait son orgueil. Devait-il périr? Que deviendraient Sita et
+Rama? Devait-il les abandonner à la merci de l'ennemi, bien certain,
+d'ailleurs, que les Anglais ne leur feraient aucun mal! Mais que dire
+d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax en servitude?
+
+Comme il se livrait à ces pensées, il leva les yeux vers le ciel pour
+demander conseil à Dieu, et vit quelque chose de fort extraordinaire.
+
+
+
+
+XXVI
+
+Secours imprévu. La mort de deux héros.
+
+
+C'était, à ce qu'il lui sembla d'abord, un objet de dimension
+extraordinaire et d'une extrême mobilité. Puis, l'objet se rapprochant
+toujours, il crut voir un oiseau gigantesque qui descendait rapidement
+sur sa tête. Puis, enfin, il reconnut la Frégate et la voix joyeuse de
+son ami Quaterquem. Jamais les naufragés de la Méduse, apercevant enfin
+une voile sur le désert immense de l'Océan, ne ressentirent une joie
+pareille.
+
+«Dis-moi donc, cher ami, s'écria Quaterquem, que fais-tu là avec tes
+tigres, ton éléphant, ta femme, ton fils et quinze cents badauds anglais
+qui dorment autour de toi avec des mines de gendarmes?
+
+--Mon bon Quaterquem, dit Corcoran en l'embrassant, commence par prendre
+Rama et Sita dans ta Frégate et fais-les souper tout de suite, car ils
+n'ont rien mangé depuis trente-six heures.
+
+--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou, pas mangé, petit blanc! Tranche
+de pâté, bon vin, faire plaisir à petit blanc.»
+
+Ces deux mots divins: «tranche de pâté,» éveillèrent tout d'un coup
+Rama, qui se mit à souper de très-bon appétit. Sita elle-même ne fit pas
+de cérémonie, non plus que Corcoran, qui, la bouche pleine, raconta ses
+aventures à son ami.
+
+«Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout cela finirait mal.
+Cependant je ne croyais pas que mes pressentiments se réaliseraient si
+tôt. Ce matin, j'ai quitté mon île, avec Acajou, pour venir chercher
+Sita et toi. Alice vous attend. Je descends à Bhagavapour. Sougriva
+m'apprend que tu es à l'armée et que tu as déjà vaincu un général
+qui s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, je l'en
+félicite, et je viens te chercher ici. Point du tout: je vois ton armée
+toute débandée; on me dit que tu as été tué hier dans une échauffourée;
+j'accours pour te donner au moins la sépulture. Je m'informe: on me
+dit que tu vis encore. Je remonte dans les airs, je cherche et enfin je
+t'aperçois perché sur ton rocher. Allons, viens avec nous; je vais te
+ramener où tu voudras, dans mon île ou même à Bhagavapour, si cela te
+convient mieux.
+
+--Non, je n'en aurai pas le démenti! s'écria Corcoran. Tu emmèneras Sita
+et Rama; mais moi, je veux sortir d'ici par mes seules forces, et défier
+cet insupportable Anglais.
+
+--Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore plus Breton,
+c'est-à-dire entêté.... Le voilà qui veut traverser l'armée anglaise! Y
+songes-tu?
+
+--J'y songe si bien, que si tu veux planer un instant au-dessus de ma
+tête, tu me le verras faire avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu
+que je veuille abandonner à l'ennemi Louison et Scindiah? Ce serait une
+noire ingratitude.»
+
+Les prières et les embrassements de Sita ne purent fléchir la résolution
+de Maharajah. Il attendit patiemment que Quaterquem fût parti avec la
+Frégate, et, resté seul sur le rocher, il éveilla doucement Scindiah,
+qui dormait en rêvant au bonheur de manger de la paille de riz ou de la
+canne à sucre.
+
+Louison descendit la première pour éclairer la route. Corcoran venait
+après elle, ayant Scindiah à sa droite et Moustache à sa gauche. Le
+terrible Garamagrif fermait la marche.
+
+Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer inaperçue au milieu de
+l'armée anglaise. Une sentinelle donna l'alarme et fit feu.
+
+La balle atteignit Garamagrif dans le flanc gauche. Il fit un bond
+terrible, poussa un rugissement, et, saisissant le soldat à la gorge, il
+l'étrangla net.
+
+Mais, au bruit, à la lueur du coup de feu, tout le bataillon s'éveillait
+et reconnaissait Corcoran.
+
+Celui-ci prit résolûment son parti, et, tenant son sabre d'une main,
+son revolver de l'autre, tantôt faisant feu, tantôt sabrant, précédé et
+suivi de ses trois tigres, il arriva jusqu'à la ligne anglaise; là, il
+se crut en sûreté.
+
+Malheureusement les feux qu'on allumait de tous côtés éclairaient sa
+course, et les Anglais le saluèrent d'une décharge d'artillerie mêlée de
+coups de fusil.
+
+Il se retourna: Garamagrif et Scindiah venaient d'être frappés à mort,
+l'un d'une balle qui l'atteignit au coeur, et l'autre d'un boulet de
+canon. La mort réconcilia les deux adversaires. L'intrépide Garamagrif
+jeta un dernier regard de mépris sur le lâche ennemi qui l'attaquait
+par derrière, et mourut. On peut dire de lui ce que le poète a dit des
+braves tombés au champ d'honneur:
+
+ L'ennemi, l'oeil fixé sur leur face guerrière,
+ Les regarda sans peur pour la première fois.
+
+Louison, immobile et consternée, les yeux pleins de larmes, contempla
+quelques instants en silence ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa
+vie. Elle se rappela les joies du passé, et parut vouloir ne pas
+l'abandonner; mais, sur un geste attendri de Corcoran, qui l'embrassa et
+lui montra le pauvre Moustache devenu orphelin, elle résolut de vivre.
+
+L'approche de la mort n'ébranla pas la belle âme de Scindiah. Comme il
+avait toujours cherché la justice et fui l'iniquité, il attendit sans
+inquiétude la fin de ses souffrances. Modeste autant que bon, aimable,
+doux et sincère, il a laissé dans le coeur de ses amis une mémoire qui
+ne périra jamais.
+
+
+
+
+XXVII
+
+Des traîtres! Toujours des traîtres!
+
+
+La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant
+quelque piége, n'osa les poursuivre hors de l'enceinte de son propre
+camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui était attaché à un piquet
+des grand'gardes. En un clin d'oeil il se mit en selle, et partit au
+galop.
+
+Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait venger son cher
+Garamagrif, elle voulait suivre Corcoran.
+
+«Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un
+monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l'armée. Cette nuit le
+salut, et demain la vengeance.»
+
+Tout en galopant, son cheval fit un écart qui faillit le désarçonner. Un
+objet informe s'élevait dans l'ombre et semblait demander grâce.
+
+Corcoran arma son revolver.
+
+A ce bruit sec et inquiétant, l'objet informe s'aplatit sur le sol en
+poussant un cri de frayeur:
+
+«Seigneur! Grâce! Pardon! Grâce!»
+
+Corcoran mit pied à terre.
+
+«Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue.»
+
+Déjà même, sans qu'il eût la peine de s'en mêler, Louison, enragée
+contre toute l'espèce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait
+mettre le pauvre diable en pièces.
+
+«Hélas! seigneur maharajah, s'écria l'autre, car à la voix impérieuse
+et brève de Corcoran il avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je
+suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami.
+
+--Baber! Que fais-tu là? Où est mon armée?
+
+--Ah! seigneur, dès qu'ils ont vu les Anglais s'avancer, la frayeur
+s'est répandue dans le camp.
+
+--Et mon général Akbar?
+
+--Akbar a essayé pendant cinq minutes de les rallier; mais on ne
+l'écoutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp
+des Anglais a crié que vous étiez mort. A ce cri, toute la cavalerie
+a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L'infanterie a suivi
+et Akbar n'a pas voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent à
+trois ou quatre lieues d'ici.
+
+--Et toi?
+
+--Moi, seigneur!... j'ai crié de tous les côtés qu'on mentait, que vous
+étiez vivant, plus vivant que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux
+jours.
+
+--Bien! Et d'où vient que je te trouve ici sur le grand chemin, à trois
+lieues en arrière des fuyards?
+
+--Ah! seigneur maharajah, ces misérables étaient si pressés de fuir
+qu'ils ont passé sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter.
+
+Baber poussa un grand soupir.
+
+«Le fait est, dit Corcoran en l'examinant, que tu es cruellement
+meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher?
+
+--Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je marcherais sur la tête et
+sur les mains.»
+
+Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse de ses membres, Baber
+parvint à se lever, et à courir pendant un quart de lieue à côté du
+cheval de Corcoran; mais là les forces lui manquèrent.
+
+Corcoran se désespérait, Baber était pour lui l'allié le plus précieux,
+après sa chère Louison.
+
+«Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J'entends le galop de deux
+chevaux attelés à une voiture. Ce doit être un des fourgons de l'armée.
+Laissezmoi faire. Mettez-vous en embuscade derrière la haie et ne venez
+que quand je vous appellerai.»
+
+Le bruit se rapprochait.
+
+Quand la voiture ne fut plus qu'à cinquante pas de l'Hindou, il éleva la
+voix tout en gémissant, et cria de toutes ses forces:
+
+«Qui veut gagner deux mille roupies?»
+
+Aussitôt la voiture s'arrêta, et deux hommes descendirent armés
+jusqu'aux dents.
+
+«Qui parle de gagner deux mille roupies? demanda l'un d'eux, qui tenait
+à la main un long pistolet.
+
+--Seigneur, dit Baber, je suis blessé à mort. Relevez-moi, portez-moi
+en lieu de sûreté, et je vous donnerai les deux mille roupies quand nous
+serons au camp.
+
+--Où sont-elles? dit l'homme.
+
+--Dans ma tente, au camp du maharajah.
+
+--Ce coquin se moque de nous et nous fait perdre un temps précieux.»
+
+En même temps l'homme voulut remonter dans la voiture avec son camarade.
+
+«A moi, seigneur maharajah!» cria Baber.
+
+En même temps, il s'élança à la tête des chevaux et se suspendit au mors
+pour les empêcher de partir.
+
+L'homme qui avait parlé tira un coup de pistolet à bout portant.
+
+Baber baissa la tête et évita la balle, mais sans lâcher prise.
+
+En même temps Corcoran parut.
+
+«Halte! canaille!» cria-t-il d'une voix tonnante.
+
+A cette voix si connue, à la vue du maharajah, les deux hommes se
+prosternèrent.
+
+«Seigneur, notre vie est en tes mains, qu'ordonnes-tu?
+
+--Déposez vos armes!» dit Corcoran.
+
+Ils obéirent avec empressement.
+
+Corcoran prit la lanterne et l'élevant à la hauteur du visage des
+prisonniers, il reconnut avec étonnement son général Akbar.
+
+«Où vas-tu?» dit-il.
+
+Akbar garda le silence.
+
+«Je vais vous le dire, répliqua Baber. Akbar désertait. Il allait au
+camp des Anglais.
+
+--C'est faux, s'écria Akbar en balbutiant.
+
+--Traître! dit Corcoran. Et toi?»
+
+Le compagnon d'Akbar n'était pas moins effrayé que son chef.
+
+«Seigneur, je ne suis qu'un simple officier. J'obéissais à mon général.
+
+--Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et les mains, jette-les
+dans l'intérieur de la voiture, et tourne la bride des chevaux vers le
+camp. C'est le conseil de guerre qui décidera de leur sort.»
+
+Baber obéit, sans qu'aucun des deux misérables osât lui résister. La vue
+de Corcoran et de Louison leur glaçait le sang dans les veines.
+
+«Et maintenant, en avant, et au galop! s'écria le maharajah. Il faut
+que nous soyons au camp avant une heure, qu'à midi nous commencions la
+bataille avec les Anglais, et qu'à six heures du soir nous ayons vengé
+Garamagrif et Scindiah. N'est-ce pas, Louison?»
+
+
+
+
+XXVIII
+
+Dernière et épouvantable bataille.
+
+
+Je ne crois pas nécessaire de dire avec quelle joie le camp mahratte
+tout entier accueillit le maharajah. Si les officiers tremblaient à la
+pensée des périls auxquels son courage pouvait les exposer, les soldats
+vénéraient franchement en lui la dixième incarnation de Vichnou, et se
+croyaient invincibles pourvu qu'il fut à leur tête.
+
+Corcoran fit faire le cercle, et dit:
+
+ «Soldats,
+
+«Des traîtres et des lâches ont répandu le bruit de ma mort. Je suis
+vivant, avec la protection divine de Vichnou, pour vaincre et punir.
+
+«Vous ne demandiez qu'à combattre. On vous a donné l'exemple de la
+fuite. Désormais, vous n'aurez d'autre chef que moi.
+
+«Nous allons recommencer la bataille. Je jure par le resplendissant
+Indra, que le premier qui prendra la fuite sera fusillé.
+
+«Je jure aussi que tout officier ou soldat qui aura pris de sa main
+un drapeau ou un canon sera fait zémindar dès ce soir, et recevra cent
+mille roupies.
+
+«Pour moi, couvert de la protection toute-puissante de Siva, j'entrerai
+parmi les barbares comme la faux dans les rizières, et je répandrai sur
+eux la terreur et la mort.»
+
+On cria de toutes parts:
+
+«Vive le maharajah!»
+
+Et l'on se crut sûr de vaincre.
+
+Vers huit heures du matin, on aperçut l'avant-garde de l'armée anglaise
+qui avançait en bon ordre. Corcoran parcourut au galop les rangs des
+Mahrattes.
+
+«Que chacun de vous fasse son devoir, dit-il, et je réponds de tout.»
+
+Les Anglais s'avançaient en bon ordre, mais sur un terrain
+désavantageux. A droite et à gauche de la grande route s'étendaient de
+vastes marais. Corcoran, qui avait d'avance étudié le champ de bataille,
+profita de cette disposition du terrain.
+
+Son artillerie enfilait la chaussée. Derrière l'artillerie, on
+apercevait une nombreuse infanterie destinée à la soutenir.
+
+[Illustration: Son artillerie barrait la route aux Anglais. (Page 315.)]
+
+Pour lui, à la tête de six régiments de cavalerie et de huit régiments
+d'infanterie (car il n'avait laissé derrière ses canons qu'une faible
+partie de son corps d'armée, afin de faire prendre le change à l'ennemi
+sur ses desseins), il fit secrètement le tour des marais, s'engagea dans
+les jungles et tomba tout à coup sur les derrières des Anglais.
+
+On ne croira pas sans doute qu'il soit nécessaire de donner une
+description de la bataille. Corcoran, qui aurait pu être à volonté
+Alexandre, Annibal ou César, mais qui préférait être Corcoran, remporta
+une victoire complète. Pendant que son artillerie barrait la route aux
+Anglais et, à chaque décharge, emportait des files entières, il entrait
+avec sa cavalerie parmi eux comme le couteau dans le beurre, et les
+Mahrattes, excités par son exemple, firent des merveilles.
+
+Mais rien n'approchait de Louison.
+
+Elle s'avançait lentement à la droite de Corcoran, comme un bon colonel
+qui va passer en revue son régiment; mais aussitôt qu'elle aperçut
+les habits rouges, elle bondit de fureur, et, sans que personne pût la
+retenir, elle s'élança sur eux.
+
+En un clin d'oeil, elle eut étranglé quatre ou cinq officiers de marque.
+En vain Corcoran voulait la rappeler. Elle n'écoutait plus rien.
+
+Cependant, les Anglais, mis d'abord en désordre par cette attaque
+imprévue, reprenaient lentement leur sang-froid.
+
+Barclay, sans s'étonner, reçut intrépidement la charge impétueuse de
+Corcoran, et, reconnaissant le maharajah dans la mêlée, donna ordre à
+cinquante cavaliers bien montés de s'attacher à ses pas et de faire tous
+leurs efforts pour le tuer. Lui-même se mit à leur tête, jugeant avec
+raison que la mort du maharajah terminerait promptement la guerre.
+
+Il s'en fallut de peu que le calcul de Barclay ne réussît; mais il avait
+compté sans Louison.
+
+La tigresse s'aperçut bientôt qu'on cherchait à envelopper Corcoran. A
+cette vue, elle fit un bond formidable qui la porta au milieu d'un gros
+de cavaliers, parmi lesquels le Malouin entouré s'ouvrait à grand'peine
+un passage à coups de pointe.
+
+«Un million de roupies à celui qui tuera le maharajah!» cria Barclay.
+
+Au même instant, Louison lui sauta à la gorge.
+
+Barclay, blessé à mort, s'affaissa sur sa selle. Les Mahrattes,
+rassurés, s'élancèrent de nouveau en avant et dégagèrent le maharajah.
+L'armée anglaise commença à plier.
+
+Une heure plus tard, la bataille était terminée, et les Anglais,
+reconduits à coups de sabre sur la route de Bombay, ne pensaient plus
+qu'à rendre leur retraite moins désastreuse.
+
+[Illustration: Louison lui sauta à la gorge. (Page 346.)]
+
+Lord Henri Braddock, qui était venu à Bombay pour décider lui-même
+du sort du royaume d'Holkar, et qui avait appris le premier succès
+de Barclay, jugea qu'il était prudent d'arrêter le vainqueur, et fit
+proposer une entrevue au maharajah.
+
+«Qu'il vienne dans mon camp!» répliqua le Malouin.
+
+Mais il ne se montra pas exigeant sur les conditions de la paix, et,
+connaissant trop la lâcheté naturelle des pauvres Hindous pour avoir
+confiance dans l'avenir, il consentit à recevoir le titre d'allié de Sa
+Majesté Victoria, reine d'Angleterre, impératrice de l'Hindoustan, et
+se contenta d'une indemnité de vingt-cinq millions de roupies pour les
+frais de la guerre.
+
+Après quoi, les deux armées étant revenues dans leurs quartiers, il fit
+son entrée dans Bhagavapour.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Conclusion.
+
+
+Je passe sous silence les fêtes et les réjouissances qui suivirent.
+Corcoran qui ne se faisait illusion sur rien, était dégoûté du pouvoir.
+Il n'avait vu autour de lui que trahison et lâcheté. Il résolut
+d'abdiquer.
+
+«Seigneur maharajah, lui dit le fidèle Sougriva, ne nous abandonnez pas
+aux Anglais. On ne régénère pas un peuple en trois ou quatre ans.
+
+--Mon ami, dit Corcoran, je suis venu aux Indes pour chercher le
+Gouroukaramta, et je l'ai trouvé. Je ne cherchais pas une bonne femme
+et une grande fortune, et je les ai trouvées aussi. Je vous ai montré
+comment il fallait faire pour être libre. Profitez de la leçon si vous
+pouvez, et faites-vous tuer plutôt que de vous laisser donner des coups
+de bâton. Pour moi, j'ai rempli ma tâche, et je peux désormais disposer
+de moi-même. J'en profite pour abdiquer et rejoindre mon ami Quaterquem.
+Mais auparavant, je veux faire un legs aux Mahrattes. Avertis mon Corps
+législatif que j'aurai demain une communication importante à lui faire.»
+
+Le lendemain, il entra dans la salle des séances, et prononça le
+discours suivant:
+
+«REPRÉSENTANTS DU PEUPLE MAHRATTE,
+
+«Je vous remercie de la fidélité que vous m'avez toujours montrée.
+
+«Nous avons combattu et vaincu ensemble l'ennemi de la patrie.
+
+«Il ne vous reste plus qu'à terminer l'oeuvre commencée,--l'oeuvre de
+votre délivrance.
+
+«Vous avez conquis la liberté, apprenez à la défendre.
+
+«J'abdique en vos mains, et, dès aujourd'hui, je proclame la République
+fédérale des États-Unis mahrattes.
+
+«Je remets, pour trois mois, la présidence de la République nouvelle
+à mon fidèle et intrépide Sougriva. Passé ce temps, vous chercherez
+vous-mêmes un chef. Puissiez-vous trouver le plus digne!
+
+«Je pars; mais si jamais l'indépendance de la République mahratte
+est menacée, avertissez-moi. Je reprendrai mes armes et je viendrai
+combattre dans vos rangs.
+
+«Adieu!»
+
+A ces mots, l'enthousiasme éclata de toutes parts. On voulut retenir le
+maharajah; mais sa résolution était prise. Il partit le soir même avec
+son ami, Quaterquem, qui était venu le chercher avec la Frégate.
+
+Louison et Moustache l'accompagnèrent dans son île, qui n'était qu'à
+trois lieues de l'île Quaterquem.
+
+C'est là que Corcoran vit heureux depuis quatre ans. Un fil
+télégraphique joint son ile à celle de son ami, et ils peuvent causer
+tous deux au coin du feu sans se déranger. Alice et Sita se visitent
+souvent, et les deux familles sont aujourd'hui très-nombreuses, car
+Corcoran n'a pas moins de trois garçons outre le jeune Rama, et trois
+filles jouent déjà sur les genoux d'Alice. Ils doivent tous venir à
+l'Exposition de 1867, vers le 15 ou le 20 juillet.
+
+
+_P.S._ On prétend (mais je n'ose affirmer ou contredire ce bruit) que
+Corcoran n'a pas perdu de vue son ancien projet de délivrer l'Hindoustan
+de la domination anglaise. On m'a même communiqué tout récemment
+de nombreux détails sur les intelligences qu'il entretient avec les
+brahmines des diverses parties de la Péninsule, depuis l'Himalaya
+jusqu'au cap Comorin; mais je me garderai bien de commettre une
+indiscrétion. Au reste, qui vivra verra.
+
+
+
+TABLE.
+
+ Chapitres.
+
+ I. Comment fut découvert la fameux Gouroukaramta
+
+ II. Première escapade de Louison
+
+ III. Au plus brave!
+
+ IV. Le docteur Scipio Ruskaërt
+
+ V. La famille de Louison
+
+ VI. Où le docteur Scipio Ruskaërt sa dévoile
+
+ VII. Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut
+ présenté à Scindiah
+
+ VIII. Le Maëlstrom
+
+ IX. Acajou, bon nègre
+
+ X. Des moyens d'avoir un bon domestique
+
+ XI. Deux chenapans
+
+ XII. Révélation inattendue
+
+ XIII. De l'éducation et des manières de M. William
+ Doubleface, esq.
+
+ XIV. La mort d'un coquin
+
+ XV. Une plaisanterie d'Acajou
+
+ XVI. Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se
+ rendre agréable
+
+ XVII. L'Asie à vol d'oiseau
+
+ XVIII L'île de Quaterquem
+
+ XIX. Rêve du Maharajah
+
+ XX. Grande conversation de Louison et de Garamagrif
+ avec le puissant Scindiah.
+
+ XXI. Départ
+
+ XXII. A cheval, Mac Farlane! à cheval!
+
+ XXIII. Sir John Spalding
+
+ XXIV. Discours du trône. Sita prisonnière
+
+ XXV. Corcoran et Louison forcent le blocus
+
+ XXVI. Secours imprévu. La mort de deux héros
+
+ XXVII. Des traîtres! toujours des traîtres
+
+ XXVIII. Dernière et épouvantable bataille
+
+ XXIX. Conclusion
+
+
+8604-97.--Corbeil. Imprimerie Év. Crété.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais
+authentiques du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+