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diff --git a/17335-8.txt b/17335-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ccc263c --- /dev/null +++ b/17335-8.txt @@ -0,0 +1,7018 @@ +The Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais authentiques +du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran + Deuxième partie + +Author: Alfred Assollant + +Illustrator: A. De Neuville + +Release Date: December 17, 2005 [EBook #17335] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + + AVENTURES + MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES + DU CAPITAINE + CORCORAN + + PAR + + A. ASSOLLANT + + + OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 25 VIGNETTES + + PAR A. DE NEUVILLE + + + DEUXIÈME PARTIE + + +PARIS +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + +[Illustration: Fêtes en l'honneur de Corcoran vainqueur.] + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + +Comment fut découvert le fameux Gouroukaramta. + + +Six mois après les combats dont on a vu le récit dans la première partie +de cette véridique histoire, le capitaine Corcoran, devenu maharajah du +pays des Mahrattes, jouissait en paix du fruit de sa sagesse et de ses +victoires. Au reste, rien ne fera mieux juger de son bonheur que la +lettre suivante, qu'il écrivit vers ce temps-là à M. le secrétaire +perpétuel de l'Académie des sciences (de Lyon), pour lui rendre compte +des courses qu'il avait faites dans les montagnes des Ghâtes et dans +les vallées de la Nerbuddah et du Godavéry, à la recherche du fameux +Gouroukaramta. + + +LE MAHARAJAH CORCORAN Ier, + +_A M. le Président de l'Académie des sciences (de Lyon.)_ + + +Bhagavapour, le 11 octobre 1858. + +L'an deuxième de notre règne et le quatre cent trente-trois mil sept +cent dix-neuvième de la huitième incarnation de Vichnou. + + +«Monsieur, + +«Je prie l'illustre Académie d'excuser le retard que j'ai mis à lui +communiquer le résultat des recherches qu'elle a bien voulu me confier. +Le Gouroukaramta est enfin retrouvé, et j'ai le plaisir de vous envoyer +aujourd'hui une copie exacte de ce fameux manuscrit dont l'existence, +au dire des plus savants brahmines, remonte à vingt-cinq mille ans avant +l'ère chrétienne. Pour moi, sans vouloir imposer au public mon propre +sentiment, j'ai de fortes raisons de croire qu'il est antérieur de huit +cents ans au déluge et qu'il fut déposé par Noé, dans son tiroir, au +moment où le saint patriarche emballait à la hâte, dans l'Arche, ses +habits, sa femme, ses fils, ses filles et un couple de tous les animaux +qui vivaient en ce temps-là sur la terre. + +«Diverses circonstances ont retardé de quelques mois la découverte +et l'envoi du Gouroukaramta;--une entre autres, qui peut-être ne vous +paraîtra pas indigne d'intérêt, car elle me permet de servir désormais +plus puissamment les intérêts de la science. + +«Il a plu à l'Éternel de faire de moi un pasteur des peuples. A coup +sûr, rien n'était plus loin de moi que la pensée de gouverner qui que +ce soit, excepté mon équipage et mon brick; mais Dieu ne m'a laissé de +choix qu'entre ces deux extrémités: régner sur les Mahrattes ou me faire +fusiller par les Anglais. L'Académie comprendra que je ne pouvais pas +hésiter, et j'ai la confiance qu'elle approuvera ma conduite. De +mon côté, je mets à son service quinze mille fantassins, douze mille +cavaliers, douze cents canons et un budget qui montait à quatre cents +millions de francs sous mon prédécesseur, et que j'ai réduit à cent +vingt millions (malgré cette réduction, je fais des économies sur mon +budget, comme M. Gladstone sur le sien). + +«L'Académie, j'ose l'espérer, sera bien aise d'apprendre que mon amie +Louison, dont l'intelligence, le courage, les dents et les griffes m'ont +tiré plus d'une fois du péril, vit aujourd'hui bien portante et gaie +dans mon palais. Vous lirez dans le _Moniteur de Bhagavapour_ (dont j'ai +l'honneur de vous adresser la collection) l'histoire de ses exploits +héroïques et de l'intrépidité sans égale qu'elle montra le jour du +dernier assaut. Monsieur Horatius Coclès n'a rien fait de plus beau +lorsqu'il arrêta les Étrusques à l'entrée du pont du Tibre. + +«Je serais heureux, monsieur le président, si vous vouliez bien accepter +les insignes de l'ordre de la Tigresse, que j'ai institué pour perpétuer +la mémoire de Louison. Ces insignes sont une croix enrichie de diamants +et un ruban bleu, que je vous envoie sous ce pli. Les diamants n'ont +pas grande valeur:--sept cent mille francs tout au plus;--mais je sais, +monsieur, que vous attachez plus de prix à cette marque de l'estime de +ma chère Louison qu'à des pierreries. Un philosophe tel que vous ne doit +pas être traité comme un prince ou un banquier. + +«Le second du brick _le Fils de la Tempête_, que j'ai fait amiral de +la flotte mahratte, est chargé de vous raconter de vive voix toutes +nos aventures. Ce n'est pas un savant homme et je ne crois pas qu'il +connaisse grand'chose en dehors de la lecture, de l'écriture, du sextant +et de la boussole; mais pour la manoeuvre il n'a pas son pareil, et +si quelqu'un des membres de l'Académie voulait me faire l'honneur de +visiter mes États, Kaï Kermadeuc a ordre de le prendre à son bord et de +le traiter comme moi même. + +«Veuillez agréer, monsieur le président, et communiquer à messieurs les +académiciens l'expression de la respectueuse admiration de votre tout +dévoué, + + +CORCORAN Ier, + +«Empereur de la Confédération mahratte, + +«_P.S._ Louison, à qui je viens de lire ces quelques lignes, me charge +de la rappeler à votre souvenir.» + + +Cette lettre fut remise au président de l'Académie pendant la séance, +et il se hâta d'en donner connaissance au public et de faire appeler Kaï +Kermadeuc, le commandant du _Fils de la Tempête_. + +Celui-ci s'avança en se dandinant sur ses jambes, comme un pommier agité +par le vent. C'était un vieux marin, basané, goudronné, qui avait doublé +trois fois le cap Horn et neuf fois le cap de Bonne-Espérance, et qui +avait horreur de la terre autant que les chats ont horreur de l'eau +froide. + +Comme il roulait son chapeau dans ses doigts de l'air embarrassé d'un +écolier qui sait mal sa leçon, le président crut devoir venir à son +secours. + +«Rassurez-vous, mon brave homme, dit-il avec bonté, et expliquez-nous, +s'il vous plaît, les commissions dont Sa Majesté le maharajah des +Mahrattes vous a chargé pour l'Académie. + +--Pour lors, dit Kermadeuc d'une voix tonnante qui fit trembler les +vitres, pour lors, voici la question. Mon capitaine, qui est l'empereur +dont vous parlez, étant parti sur son brick _le Fils de la Tempête_, qui +file dix-huit noeuds à l'heure par un temps calme, arriva, cinq semaines +après, dans le pays du seigneur Holkar, un particulier fort âgé et plein +de roupies, qui avait querelle avec les Anglais pour la raison de ce +qu'il refusait de leur donner sa fille et ses roupies. Pour lors, le +capitaine Corcoran regarde la fille, qui était belle comme une sainte +vierge, et dit: Je suis français! Pour lors, il prend sa cravache et +tape sur les Anglais pendant que sa Louison (sa tigresse, messieurs, +sauf votre respect) leur tordait le cou comme à des canards. Voyant +cela, l'homme âgé meurt, laissant sa fille, son royaume, ses roupies et +ses moricauds au capitaine qui, du coup devient empereur. N'est-ce pas +ce qu'il pouvait faire de mieux?» + +Tous les assistants convinrent que Corcoran avait, en effet, pris le +meilleur parti, et le secrétaire perpétuel, qui était curieux, demanda +de quelle manière avait été conquis le fameux Gouroukaramta. + +[Illustration: Kaï Kermadeuc s'avança (Page 5.)] + +«Pour lors, répliqua Kermadeuc, c'est bien simple. Quand le capitaine +fut devenu majesté, et riche, et marié à son goût, il commença à +s'ennuyer.--Je lui dis: Capitaine, vous n'êtes pas heureux. Est-ce que +ce serait la faute à madame Sita? (Vous savez, messieurs, le mariage +ne réussit pas à tout le monde, et moi qui vous parle, quand madame +Kermadeuc n'est pas contente, j'ouvre la porte et je file vivement, +oh! mais vivement, et sans chercher mon chapeau.) Mais il paraît que je +m'étais trompé, car il me répondit: «Kermadeuc, mon vieux camarade, Sita +est une femme qui n'a pas sa pareille au monde, ni dans la lune, ni dans +le pays du Turc et du Moscovite....--C'est égal, capitaine, vous aviez +tout à l'heure votre figure _vent debout_; je m'y connais, ça n'est pas +naturel.» Il me tourna le dos sans rien dire, preuve que j'avais touché +juste. Mais dix jours plus tard tout était changé. Il me fit venir un +matin.--On vient de m'avertir que le Gouroukaramta est caché dans le +temple de Pandara. Veux-tu remonter la rivière avec moi?--Quand vous +voudrez, mon capitaine. Et, sans vous commander, aurons-nous beaucoup +de passagers sur mon brick?--Deux seulement, Louison, que tu connais, +et moi.--C'est dit. Nous partons le soir même, et nous remontons le long +des monts Vindhya. A droite et à gauche de la rivière on ne voyait plus +que de noires forêts. De temps en temps on entendait le rugissement des +tigres, le pas lourd des éléphants ou le sifflement du _cobra capello_. +Pour vous consoler, le soleil vous rôtit pendant le jour et les +moustiques vous mordent pendant la nuit. Le matin j'avais les lèvres +enflées comme des boudins, et mon nez ressemblait à une vitelotte. +Enfin, suffit; nous arrivons dans un village où l'on ne voyait que des +fakirs. Le fakir, messieurs, vous savez ce que c'est:--un particulier +qui a fait voeu de ne se laver et de ne se brosser jamais. + +«Pour lors, tous ces fakirs étaient accroupis autour de leur temple +lorsque nous arrivâmes. Pas un d'eux ne leva la tête et ne dit un mot de +politesse. Voyant ça, le capitaine siffla Louison, qui sauta légèrement +à terre, comme une jolie fille qui va au bal. Au premier bond de la +tigresse, qui pourtant ne fit de mal à personne, tous ces endormis +se réveillèrent, et furent debout en un clin d'oeil,--où je vis bien +qu'aucun d'eux n'était paralytique, car ils se sauvèrent tous ensemble +dans le temple en criant: Voici _Baber Sahib_ (voici le seigneur Tigre)! +et en implorant Siva. + +«Louison allait les suivre, mais le capitaine la retint, pour ne pas +les effrayer davantage, et alla droit au plus fakir de la bande, +c'est-à-dire au plus sale et au plus déguenillé. C'était un vieux à +barbe blanche, qui paraissait très-respecté de tous les autres. Pour +lors, le capitaine se met à lui parler dans son patois, qui est, à ce +qu'on m'a dit depuis, une très-belle langue et faite pour les savants. +Ce qu'ils se dirent, je ne l'ai pas entendu; mais j'ai vu les gestes. +Le capitaine insistait toujours pour avoir son Gouroukaramta; l'autre +refusait toujours. Tout à coup voilà Louison qui s'impatiente, se dresse +debout sur ses pattes de derrière et appuie ses pattes de devant sur les +épaules de Corcoran; histoire de se faire caresser, la câline. Voyant +ça, le fakir tombe à genoux, s'écrie que la volonté de Dieu se déclare, +que le capitaine est la dixième incarnation de Vichnou, qu'il est +prédit dans ses livres que Vichnou doit venir sur la terre avec un tigre +apprivoisé; puis il va chercher son manuscrit et le met dans les mains +du capitaine, qui le regardait sans sourciller et sans paraître étonné, +comme s'il eût fait le Vichnou toute sa vie.» + +Ce récit naïf eut le plus grand succès; le président félicita Kermadeuc +de la part qu'il avait prise à cette glorieuse expédition, et trois +jours après on lisait le récit de la séance dans tous les grands +journaux de Paris. + +En revanche, les journaux anglais déclarèrent unanimement que ce +Corcoran était un misérable aventurier, bandit de profession, qu'il +avait dérobé le précieux manuscrit du Gouroukaramta à un voyageur +anglais dans les montagnes des Ghâtes, et qu'il avait fait alliance avec +Nana-Sahib pour assassiner tous les Anglais de l'Inde. + +Les journaux allemands se partagèrent entre deux camps. Les uns +assurèrent que la découverte du Gouroukaramta n'était pas nouvelle; +à les entendre, ce livre était depuis longtemps publié; le docteur +Cornelius Gunker, de Berlin, l'avait eu dans les mains; le docteur +Hauffert, de Goettingue, en préparait depuis longtemps une traduction; +le professeur Spellart, d'Iéna, écrivait un commentaire sur son origine +probable. L'autre camp déclara nettement que le manuscrit était faux, +que la copie envoyée par Corcoran était l'oeuvre de son imagination; +qu'il n'avait lui-même jamais vu ni le Gouroukaramta, ni l'Inde; que les +philologues français étaient faits tout au plus pour nouer et dénouer +les cordons des souliers des philologues allemands; que cette +nation vaniteuse et légère qui habite entre le Rhin, les Alpes, la +Méditerranée, les Pyrénées et l'océan Atlantique, était incapable de +rien écrire ou dire qui fût utile et bon; qu'elle ne saurait jamais que +danser et faire l'exercice à feu; que si par hasard quelqu'un de ses +citoyens avait un peu plus de sens et de jugement que les autres, il le +devait à son origine germanique, étant nécessairement né en Lorraine ou +en Alsace; qu'il fallait, par conséquent, reprendra ces deux provinces +allemandes, frauduleusement détachées de la grande patrie d'Arminius, et +qu'enfin le sabre allemand, la pensée allemande, la critique allemande, +la sagesse allemande et la choucroute allemande (bien entourée de +saucisses) étaient au-dessus de tout. + +[Illustration: Découverte du Gouroukaramta. (Page 11.)] + +A quoi un journal français très-connu répliqua en prenant à témoin les +immortels principes de 1789, et un autre en profita pour réclamer la +liberté des mers et la «neutralisation des détroits,» ce qui acheva +d'éclaircir la question si vivement controversée de l'origine du +Gouroukaramta. + +Pendant ce temps, Corcoran vivait heureux à Bhagavapour et gouvernait +paisiblement ses peuples; mais un évènement imprévu troubla sa vie et, +comme on le verra dans le prochain chapitre, altéra la tendra amitié qui +l'unissait à Louison. + + + + +II + +Première escapade de Louison. + + +Un matin, Corcoran était assis dans le parc à l'ombre des palmiers. +C'est la qu'il tenait son conseil et qu'il rendait la justice aux +Mahrattes, comme saint Louis à Vincennes ou Déjocès le Mède en son +palais d'Ecbatane. Près de lui, la belle Sita lisait et commentait les +divins préceptes du Gouroukaramta. + +Tout à coup Sougriva parut. On n'a pas oublié sans doute que Sougriva +était ce courageux brahmine qui avait aidé si puissamment Corcoran +à vaincre les Anglais. En récompense, il était devenu son premier +ministre. + +Sougriva se prosterna devant son maître et devant Sita en élevant +ses mains en forme de coupe vers le ciel; puis, avec la permission +de Corcoran, il s'assit sur un tapis de Perse, attendant qu'on le +questionnât. + +«Eh bien, quelles nouvelles? demanda Corcoran. + +--Seigneur, répondit Sougriva, l'empire est tranquille. Voici les +journaux anglais de Bombay. Ils disent de vous tout le mal possible. + +--Bons Anglais! Ils veulent me faire une réputation. Voyons le _Bombay +Times_.» + +Il déplia le journal et lut ce qui suit: + +«Maintenant que la révolte des cipayes touche à sa fin, il serait +peut-être temps de rétablir l'ordre dans le pays des Mahrattes et +d'infliger à cet aventurier français le châtiment qu'il mérite. + +«On nous apprend que ce vil chef de brigands, soutenu par une bande +d'assassins de toutes les nations, l'écume de la terre habitable, +commence à s'établir solidement à Bhagavapour et aux environs. Non +content d'avoir, par un crime atroce, ôté son royaume et la vie au +vieil Holkar, il a, dit-on, eu l'effronterie d'épouser sa fille Sita, +la dernière descendante des plus anciens rois de l'Inde, et cette +malheureuse femme, qui tremble de subir un jour le funeste sort de son +père, est forcée de partager le trône avec le meurtrier d'Holkar.» + +--Bravo! très-bien! s'écria Corcoran. Cet Anglais débute d'une façon +admirable. Ah! ah! il paraît qu'en effet ils se croient déjà les plus +forts, puisqu'ils commencent à m'insulter.... Voyons la suite. + +«.... Ce n'est pas tout. Ce misérable, qui s'est échappé, dit-on, du +pénitencier de Cayenne, où il était enfermé avec quelques milliers de +ses pareils, a mis tout le pays des Mahrattes en coupe réglée. Suivi +d'une armée nombreuse, il parcourt, pille et rançonne, l'une après +l'autre, toutes les provinces du royaume d'Holkar, mettant à feu et à +sang tout ce qui ose résister....» + +Corcoran jeta le journal. + +«Voilà, dit-il, comme on écrit l'histoire. C'est par ces mensonges que +lord Braddock, le gouverneur général de l'Inde, se prépare à m'attaquer. + +--Seigneur, dit Sougriva, que comptez-vous faire? + +--Moi! rien du tout. Si lord Braddock était homme à mettre habit bas et +à s'aligner avec moi sur le terrain, l'épée à la main, je lui couperais +la gorge comme il faut; mais ce gros milord ne voudra jamais risquer +sa peau de seigneur.... Il faut le payer de même monnaie. C'est mon +_Moniteur de Bhagavapour_ qui sera chargé de répliquer. + +--Cher seigneur, interrompit Sita, voudriez-vous descendre à vous +justifier? + +--Qui? moi! Que Vichnou m'en préserve! Est-ce qu'on se justifie +lorsqu'on est accusé d'avoir tué père et mère? Mon _Moniteur_ dira +que Barclay est un âne que j'ai étrillé durement, que le gouverneur de +Bombay est un drôle et un va-nu-pieds, que lord Braddock est un bandit +qu'on devrait empaler, et que tous trois tremblent devant moi comme le +chevreuil devant le tigre. Qu'il orne ces belles choses de son style +indien et qu'il y ajoute tout ce que son imagination lui offrira de +plus mortifiant pour ces trois grands personnages. Puisque la presse +est libre dans mes États, c'est bien le moins qu'elle me serve à quelque +chose contre mes ennemis. + +--A ce propos, seigneur, reprit Sougriva, les journaux de Bhagavapour, +profitant de la liberté que vous leur laissez, crient tous les jours +contre vous. + +--Ah! ah! Et que disent-ils? + +--Que vous êtes un aventurier, capable de tous les crimes, que vous +opprimez le peuple mahratte, et qu'il faut vous jeter par terre. + +--Laisse-les dire. Puisque je suis leur maître, il faut bien qu'ils +médisent de moi. + +--Mais, seigneur, si l'on se révolte? + +--Et pourquoi se révolteraient-ils? Où trouveraient-ils un meilleur +maître? + +--Mais enfin, seigneur, insista Sougriva, s'ils prennent les armes? + +--S'ils prennent les armes, ils violent la loi. S'ils violent la loi, je +les ferai fusiller. + +--Quoi! ne ferez-vous aucune grâce? demanda Sita. + +--Aucune pour les chefs. Quand un homme libre viole la loi qui assure +sa liberté et celle d'autrui, il est sans excuse, et mérite qu'on en +finisse avec lui par la corde, la mitraille ou l'exil.» + +Tout à coup Corcoran interrompit la conversation, et, se tournant vers +Louison, qui était nonchalamment couchée sur le tapis à côté de Sita: + +«Qu'en penses-tu, ma chérie?» dit-il. + +Louison ne répondit pas. Elle ne parut même pas avoir entendu la +question. Son regard, d'ordinaire si fin, si intelligent et si gai, +errait dans le vide et paraissait distrait. + +«Louison est malade,» dit Sita. + +Corcoran frappa sur un gong. Aussitôt Ali s'avança. C'était, on s'en +souvient, le plus brave et le plus fidèle des serviteurs d'Holkar, et +c'est à lui qu'était confiée la garde de Louison. + +«Ali, demanda Corcoran, est-ce que Louison a perdu l'appétit? + +--Non, seigneur. + +--Quelqu'un l'a-t-il maltraitée. + +--Seigneur, personne n'oserait. + +--D'où vient donc sa distraction?» + +Ali répondit: + +«Seigneur, elle sort depuis trois jours du palais dès que le soleil se +couche, et elle va errer toute seule dans le parc au clair de la lune. + +--Et à quelle heure rentre-t-elle? + +--Quand le soleil se lève. Le premier soir, je voulais tenir les portes +fermées, mais elle a commencé à rugir si fortement, que j'ai eu peur +qu'elle ne voulût me dévorer, et, par Siva! je ne suis pas encore las de +vivre. + +--Au clair de la lune! dit Corcoran, tout pensif. + +--Seigneur, reprit Ali, elle n'est pas tout à fait seule. + +--Ah! ah! Est-ce que tu vas lui tenir compagnie? + +--Moi! seigneur, je m'en garderais bien. J'ai voulu la suivre hier au +soir; mais elle n'aime pas qu'on la surveille. Elle s'est retournée si +brusquement vers moi, que j'ai couru jusqu'au palais sans m'arrêter. + +--Mais enfin, comment sais-tu qu'elle n'était pas seule? + +[Illustration: Louison retrouve son frère. (Page 25.)] + +--A peine rentré dans le palais, je montai sur le toit en terrasse, et, +grâce au clair de lune, j'aperçus la tigresse qui était étendue sur le +mur du parc et qui avait l'air d'écouter un discours.... Tout à coup, +celui que je ne voyais pas prit son élan et sauta sur le mur. Je vis +sa tête et ses griffes, car c'était un grand et fort tigre d'une beauté +admirable; mais Louison fut sans doute mécontente, car d'un coup de +griffe elle le repoussa et le fit dégringoler dans le fossé. Il ne +se tint pas pour battu et continua son discours; mais il n'osa pas +renouveler l'assaut, car le mur a plus de trente pieds de haut, et il +avait dû se fouler au moins une patte. Enfin, il se retira en rugissant. + +--Ma foi, dit Corcoran, il faudra que je voie cela.» + + + + +III + +Grande bataille. + + +Dès le soir même, vers six heures Corcoran se mit à l'affût dans le +parc. Par précaution et de peur d'avoir à lutter contre le compagnon de +Louison, il prit un revolver. + +Il avait tort. Il ne faut jamais se mêler, sans nécessité, des affaires +de son prochain, et même de ses plus intimes amis; au reste, Corcoran +fut sévèrement puni de sa curiosité, ainsi qu'on le verra bientôt. + +Vers six heures un quart, assis sur le mur, à quelques pas de l'endroit +désigné, il entendit un grand bruit de feuilles froissées. C'était +l'étranger qui se rendait à son poste, dans le fossé, au pied du mur, +et qui annonça tout d'abord sa présence par un rugissement voilé, comme +s'il eût voulu (et c'était, en effet, son intention) n'être entendu que +de Louison. Celle-ci ne se fit pas attendre. Elle s'élança d'un bond sur +le mur, jeta un regard distrait dans le fossé et, sans s'émouvoir de la +présence de Corcoran, qu'elle voyait très-bien, écouta le discours du +grand tigre. + +Il a été longtemps à la mode de croire que les animaux n'avaient qu'un +vague instinct et qu'ils ne raisonnaient ni ne sentaient. Descartes +l'a dit; Malebranche l'a confirmé; tous deux se sont appuyés sur le +témoignage de plusieurs illustres philosophes:--ce qui prouve que les +savants n'ont pas le sens commun. + +Que Malebranche m'explique, si c'est possible, pourquoi le tigre venait +régulièrement tous les soirs faire visite à Louison, et quel scrupule +de délicatesse empêchait celle-ci de le suivre au fond des bois et de +reprendre sa liberté. C'était (qui pourrait en douter?) l'amitié +de Corcoran qui la retenait à Bhagavapour. Ils se connaissaient et +s'aimaient depuis si longtemps, que rien ne semblait plus pouvoir les +séparer. + +Ils se séparèrent pourtant. + +La conversation du grand tigre et de Louison devait être intéressante, +car elle était fort animée. Corcoran, qui prêtait l'oreille et qui +entendait la langue des tigres aussi bien que le japonais et le +mandchou, la traduisit à peu près ainsi: + +«O ma chère soeur aux yeux fauves, qui brillent dans la nuit sombre +comme les étoiles du ciel, disait le tigre, viens à moi et quitte cet +odieux séjour. Laisse là ces lambris dorés et ce palais magnifique. +Souviens-toi de Java, cette belle et chère patrie, où nous avons passé +ensemble notre première enfance. C'est de là que je suis venu en nageant +d'île en île jusqu'à Singapore, et redemandant ma soeur à tous les +tigres de l'Asie. J'ai parcouru depuis trois ans Java, Sumatra, Bornéo. +J'ai fouillé toute la presqu'île de Malacca, j'ai interrogé tous ceux +du royaume de Siam, dont le pelage est si soyeux et si lustré, tous ceux +d'Ava et de Rangoun, dont la voix retentit comme un éclat de tonnerre, +tous ceux de la vallée du Gange, qui règnent sur le plus beau pays de la +terre. Enfin je te retrouve! Viens au bord du fleuve limpide, au milieu +des vertes forêts. Mon palais, à moi, c'est la vallée immense, c'est +la montagne qui se perd dans les nuages, le Gaurisankar, dont nul pied +humain n'a foulé les neiges éternelles. Le monde entier est à nous, +comme il est à toutes les créatures qui veulent vivre librement sous les +regards de Dieu. Nous chasserons ensemble le daim et la gazelle, nous +étranglerons le lion orgueilleux et nous braverons le lourd éléphant, +ce misérable esclave de l'homme. Notre tapis sera l'herbe fraîche et +parfumée de la vallée, notre toit sera la voûte céleste. Viens avec +moi.» + +En même temps une mélodie étrange, qui avait l'apparence d'un +rugissement sauvage, roulait dans son gosier en escades sonores. + +Louison ne se laissa pas émouvoir. D'un coup d'oeil expressif elle lui +montra Corcoran, ce qui, dans la langue des tigres, signifiait assez +clairement: «Mon cher frère à la robe tachetée, j'écoute avec plaisir +tes discours, mais il y a des témoins.» + +Les yeux du tigre se tournèrent aussitôt vers le Malouin et exprimèrent +la plus terrible férocité, ce qui signifiait évidemment: + +«N'est-ce que cet importun qui te gêne? Sois tranquille, je vais t'en +débarrasser sur-le-champ.» + +Déjà il se ramassait pour prendre son élan et sauter sur le mur. De son +côté, Corcoran s'apprêtait à le recevoir avec son revolver.... + +Au moment même où le grand tigre s'élançait, un autre tigre, que +personne n'avait vu ni entendu jusque-là, bondit sur lui, le saisit à +la gorge et le fit rouler sur l'herbe. Le premier se releva aussitôt et, +d'un coup de sa griffe puissante, entama les entrailles de son ennemi +en poussant un rugissement de fureur. Le combat fut quelques instants +douteux. Le frère de Louison, quoique surpris, se défendait vaillamment. +Leurs forces étaient à peu près égales, et une haine pareille les +animait l'un contre l'autre. + +Louison les regardait tranquillement, quoiqu'elle ne fût pas +indifférente à la querelle; mais elle avait trop l'orgueil de sa race et +de sa famille pour craindre que son frère put être vaincu et qu'un tigre +du Bengale l'emportât sur un tigre de Java. + +Cependant la victoire parut se décider contre le frère de Louison. Il +roula sur le gazon et poussa un cri de détresse. A ce cri, les yeux de +Louison étincelèrent de mépris. Elle poussa un sourd rugissement qui +semblait dire: + +«Malheureux! tu fais honte à ta race.» + +Ce rugissement rendit la force et le courage au malheureux tigre. Il +regarda une dernière fois Louison, donna un coup de dents désespéré à +son adversaire et s'élança, en grimpant avec la rapidité de l'éclair, +sur un chêne voisin, dans les branches duquel il parut chercher un +asile. + +L'autre, se croyant maître du champ de bataille, entonna, d'une voix qui +ressemblait à un tonnerre lointain, son chant de triomphe. + +Mais ce chant fut aussi court que sa victoire. Le vaincu, se glissant +d'arbre en arbre jusqu'à un sycomore dont les branches pendaient à peu +de distance du vainqueur, bondit tout à coup sur lui et, d'un effort +désespéré, le saisit à la gorge et l'étrangla net. + +Cette fois, la bataille était terminée, et le grand tigre parut attendre +les félicitations de Louison. Celle-ci, charmée du courage de son frère, +se décida enfin à sauter à bas du mur et disparut dans les ténèbres. + +Corcoran eut d'abord envie de la suivre, mais il réfléchit que la nuit +était obscure et pleine de piéges, et qu'il valait mieux attendre le +lever du jour. Il rentra donc, très-affligé de la perte de Louison, et +s'endormit bientôt, mais d'un sommeil agité. + +Le matin, au moment où il sortait du palais, décidé à lui donner la +chasse, il la vit revenir d'un air aussi gai et d'un coeur aussi content +que si elle n'avait rien eu à se reprocher. + +A cette vue, le Malouin ne fut pas maître de sa colère, et il alla +chercher _Sifflante_, sa fameuse cravache. + +Louison demeura stupéfaite. Elle était allée se promener; quoi de plus +naturel? N'était-elle pas née dans les bois, au bord des grands fleuves? +Avait-elle perdu le droit imprescriptible, antérieur et supérieur, +d'aller et de venir? Elle avait suivi Corcoran comme un ami; devait-elle +le considérer désormais comme un maître? + +Voilà ce que disaient les yeux de la tigresse; mais le Malouin ne +réfléchissait pas que lui-même, on épousant Sita et en la préférant à +tout, avait fait quelque chose de semblable et manqué aux devoirs de +l'amitié; il ne songeait, comme c'est l'usage de tous les hommes, qu'aux +torts de son amie, et il leva _Sifflante_ sur les épaules de Louison. + +Ce geste la remplit d'indignation. Quoi! c'est ainsi qu'il la traitait! +Le coeur de Louison se gonfla, ses yeux se remplirent de larmes; elle +se rejeta en arrière par un bond si brusque, qu'il fut impossible à +Corcoran de la retenir. + +Il sentit alors sa faute et voulut la réparer. Il jeta au loin la +cravache et voulut prendre la tigresse par la douceur; il lui fit les +appels les plus touchants et protesta que jamais il ne lui infligerait +l'odieux châtiment dont elle avait été menacée un instant. + +Elle s'approcha, se laissa caresser, écouta en silence les discours de +Corcoran, alla baiser la main de Sita et parut avoir tout oublié; +mais il vit bien que quelque chose s'était rompu entre eux, et que la +première fleur de leur amitié réciproque était flétrie et desséchée. Il +résolut donc de la surveiller plus que jamais et de ne plus la laisser +sortir sans lui. + +Vers cinq heures du soir, au moment où Louison se préparait à +recommencer sa promenade, Corcoran l'enferma dans la grande salle du +palais d'Holkar, située au premier étage et qui dominait le parc d'une +hauteur de trente pieds. Pour plus de sûreté, il mit le gros éléphant +Scindiah en embuscade sous les fenêtres. La jalousie qui animait +Scindiah contre Louison (tous deux se disputaient les bonnes grâces de +Sita) répondait à Corcoran de sa fidélité. + +Rien ne saurait peindre l'indignation de Louison, quand elle se +vit enfermée et traitée en prisonnière de guerre. Elle rugissait si +terriblement, que le palais en trembla sur sa base, et que les habitants +de Bhagavapour se cachèrent dans leurs caves. + +Corcoran l'entendit et en eut pitié. Sita même implora la grâce de +Louison, et ses principaux serviteurs, qui craignaient d'être mis en +pièces par la redoutable tigresse, se jetèrent aux pieds du maître pour +demander sa liberté. + +«Maharajah, dit Ali, seigneur du Bundelkund et de Goualier, cousin +germain du soleil et de la lune, neveu des étoiles, favori du +tout-puissant Indra qui éclaire les mondes, daigne ordonner que Louison +soit relâchée, ou nous sommes perdus.» + +Mais Corcoran était de ces hommes qui ne reviennent jamais sur +leurs résolutions. Sa tête avait la solidité du fer, et sa volonté +l'inflexibilité du granit. Il refusa donc absolument de rendre la +liberté à Louison. + +[Illustration: Elle rugissait si terriblement que le palais en trembla. +(Page 34.)] + +Celle-ci, cependant, ne perdait pas courage. Voyant que personne ne +viendrait la délivrer, elle bondit tout à coup d'un élan furieux, +enfonça l'une des fenêtres de la salle et, toute sanglante, allait +prendre la fuite. + +Mais un grave accident la retint. Trop pressée de sauter par la fenêtre +pour mesurer son élan, elle était tombée, non pas sur le gazon, mais +sur le dos de l'éléphant Scindiah, qui était justement chargé d'empêcher +toute escapade. Il ne pouvait rien arriver de plus malheureux à la +pauvre Louison. + +Outre que Scindiah ne l'aimait pas, elle tomba si malencontreusement, +elle si adroite en toutes choses, qu'elle se sentit glisser du dos de +l'éléphant jusqu'à terre, et par instinct, de peur de se casser le nez, +enfonça ses griffes acérées dans les épaules de Scindiah. Par ce moyen +elle se retint en équilibre, et un autre saut l'aurait mise à terre; +mais Scindiah la guettait. + +Au moment où elle allait s'élancer, l'éléphant la saisit délicatement +par le cou avec sa trompe, l'enleva comme une plume, la balança trois +fois dans les airs, comme un habile frondeur brandit sa fronde, et la +rejeta dans la grande salle du palais. + +Corcoran, qui observait cette scène en silence, ne put s'empêcher de +rire du tour et de l'adresse de Scindiah. Mais ce rire redoubla la +rage de Louison. A peine retombée sur ses pattes, elle reprit son élan, +essayant cette fois d'éviter la dangereuse trompe de Scindiah. + +Inutile effort! Scindiah l'attrapa au passage, comme une hirondelle +attrape les mouches au vol, la posa délicatement à terre sans la lâcher +ni lui faire aucun mal, la souleva lentement pour la regarder, comme +s'il avait eu son lorgnon, et tout d'un coup, quoiqu'elle se débattit +avec une fureur indescriptible, la rejeta de nouveau dans la grande +salle du palais. + +Le jeu devenait dangereux et commençait à passer la plaisanterie. +Corcoran le sentit, et il allait intervenir pour empêcher un combat +où Louison, malgré tout son esprit et son courage, n'avait pas le beau +rôle, lorsque l'affaire changea subitement de face par l'arrivée d'un +nouveau combattant. + +Le grand tigre de la veille était arrivé au rendez-vous une demi-heure +plus tôt qu'à l'ordinaire. Il entendit tout à coup les rugissements de +Louison et les grondements moqueurs de Scindiah. Inquiet, il s'élança +d'un bond sur le mur du parc, vit de loin ce qui se passait, et s'avança +en rampant vers le gros éléphant, qui, tout occupé de son jeu, ne +s'attendait pas à livrer un nouveau combat. + +Mal lui en prit, car Louison, qui de la fenêtre guettait l'arrivée du +tigre, ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'elle se prépara de nouveau à le +rejoindre. + +Elle lui donna du regard le signal de l'attaque et tandis que Scindiah, +suivant sa tactique ordinaire, avançait sa trompe pour l'attraper au +passage, il sentit tout à coup une douleur aiguë. Le tigre, profitant +de ce que Scindiah avait le dos tourné, s'était élancé sur lui sans être +vu, et il lui déchirait la queue avec ses griffes. Scindiah se retourna +et voulut saisir son ennemi avec sa trompe; mais Louison, plus prompte +que la pensée, profitant de l'occasion, sauta légèrement sur son dos, +de là à terre et prit la fuite. Le grand tigre, content d'avoir fait +diversion, et délivré sa soeur, ne se soucia plus de la queue de +l'éléphant et, ne pensant plus qu'à éviter sa trompe, s'empressa +d'imiter l'exemple de Louison. + +Déjà tous deux avaient gagné le mur du parc et allaient sauter de +l'autre côté, quand Scindiah, honteux d'avoir été trompé, et trop lourd +pour rattraper les fugitifs, saisit avec sa trompe une grosse pierre et +la lança sur le tigre avec une telle roideur, que s'il l'avait atteint +dans le flanc il l'aurait écrasé comme un raisin. Heureusement, il +manqua son coup. La pierre ne toucha qu'à peine le tigre à la naissance +de la queue, et le culbuta dans le fossé sans lui faire d'autre mal. +Quant à Louison, dès qu'elle eut vu Scindiah ramasser la pierre, elle +devina son dessein et bondit de l'autre côté du mur avec une agilité +extraordinaire. Là, se voyant en sûreté, elle releva, plaignit et +consola son compagnon, qui léchait tristement sa blessure, et partit +avec lui, bien résolue à ne plus revoir jamais, ni le palais, ni +Corcoran, ni même la belle Sita, qui la comblait tous les jours de +caresses et de sucreries. + +Mais qu'on se rassure. Ce n'est pas ainsi que devait finir l'amitié de +Louison et de Corcoran. Le destin devait les rapprocher bientôt dans les +plus graves circonstances. + +Ce même destin combla quelques mois plus tard les voeux de Corcoran +et de Sita. Dieu leur donna un fils aussi beau que sa mère et qui fut +appelé Rama, du nom de l'illustre chef de la dynastie des Raghouides, +dont Sita était la dernière descendante. La joie des Mahrattes fut au +comble; ils voyaient renaître en lui cette race glorieuse. Pendant trois +jours toute la nation célébra par des banquets splendides cet heureux +événement. Corcoran, toujours économe pour lui-même, mais généreux pour +son peuple, fit seul les frais de ces fêtes et de ces réjouissances +publiques. Pour la première fois depuis que le monde est monde, on +vit un prince qui donnait de l'argent à ses sujets au lieu de leur en +demander. Ce fait même est si merveilleux, qu'il pourrait faire mettre +en doute l'authenticité de l'histoire du capitaine Corcoran et la +véracité de l'historien, si quinze millions de Mahrattes, témoins +oculaires, ne vivaient pour attester la générosité du maharajah, et si +l'on ne trouvait la description du banquet dans une correspondance du +_Bombay Times_ du 21 octobre 1858. Le correspondant termine son récit +par les réflexions qui suivent, et qui montrent bien toute l'inquiétude +que des maximes de gouvernement si nouvelles causaient aux journaux +anglais de l'Inde. + +«On ne peut nier que le maharajah actuel, malgré son origine étrangère, +ne soit devenu très-populaire parmi les Mahrattes. Il a diminué l'impôt +des cinq dixièmes; il a supprimé les levées d'hommes que faisaient ses +prédécesseurs; son armée, qui est peu nombreuse et composée seulement de +volontaires, manoeuvre avec un ensemble et une précision admirables; +il a fait venir de France et payé comptant cent mille carabines rayées, +pourvues de sabres-baïonnettes et semblables à celles des tirailleurs +de Vincennes; son artillerie, sans être excellente, est très-légère et +très-supérieure à celle que nous pouvons lui opposer dans l'Inde, où, +par la négligence, l'incurie et l'incapacité de lord Braddock et de +ses prédécesseurs, toutes nos institutions militaires ont misérablement +dépéri; il n'est pas seulement un général habile, ainsi que le colonel +Barclay l'a éprouvé à ses dépens, il est le premier soldat de son armée. +Ses sujets ont pour lui une sorte d'admiration superstitieuse. Les +Indous croient, et il laisse dire, que son corps est impénétrable aux +balles et aux poignards. Aussi personne ne serait assez hardi pour se +mesurer avec lui, si l'on pouvait avoir envie de conspirer contre sa +vie. Sa cravache seule ferait trembler les assassins. Du reste, il +est affable, bienveillant, doux avec tout le monde et surtout avec les +faibles et les opprimés. + +«Quiconque veut pénétrer dans son palais peut le faire à toute heure, +sans que les serviteurs repoussent ou interrogent le nouveau venu. Une +seule partie du palais est réservée, et c'est celle qu'aucun gentleman +ne voudrait montrer,--je veux dire les appartements de la reine; mais +Sita se montre elle-même tous les jours au public, et le peuple peut la +voir et lui parler. Je dois même dire que sa beauté merveilleuse et sa +bonté, dont on raconte des traits surprenants, ne sont pas les moindres +causes de la popularité du maharajah Corcoran. + +«Son essai de gouvernement représentatif a beaucoup mieux réussi qu'on +ne devait s'y attendre dans un pays habitué jusqu'ici au plus dur +esclavage; ses députés, comme il les appelle, commencent à comprendre +leurs intérêts et à les discuter très-passablement. Pour lui, il ne +cherche à influencer personne; il écoute patiemment tout le monde et +même les imbéciles, car, disait-il l'autre jour en riant à un Français +qui est venu le visiter, ceux-là aussi ont droit de donner leur avis, +d'autant mieux qu'ils forment toujours la majorité. + +«Un tel homme, devenu, si jeune encore, par un coup de fortune, par son +audace et par son génie, chef d'une nation puissante à l'âge où Napoléon +Bonaparte lui-même n'était encore qu'un simple officier d'artillerie, +est l'ennemi le plus redoutable que nous puissions rencontrer dans +l'Inde. Il a tout le génie de Robert Clive et de Dupleix sans leur +rapacité. Il n'aime pas l'argent, qui est la grande passion de tous les +maîtres de l'Inde; il sait caresser toutes les classes, flatter tous les +préjugés et parler toutes les langues de l'Inde. Ce sont là de grands +moyens de plaire à une nation incapable de se gouverner elle-même et qui +a toujours eu pour maîtres des étrangers, musulmans ou chrétiens. + +«C'est à lord Braddock de surveiller soigneusement cet homme redoutable. +S'il faisait venir d'Europe quelques aventuriers déterminés comme lui, +s'il augmentait peu à peu son armée déjà très-aguerrie, et s'il faisait +appel à tous les mécontents de l'Inde, peut-être mettrait-il en danger +notre domination plus facilement que n'ont pu le faire le sanguinaire +Nana-Sahib et la reine d'Oude. + +«On objectera qu'il aurait pu se joindre aux Cipayes révoltés et qu'il +ne l'a pas fait, ce qui est une marque de ses sentiments pacifiques. +Sa tranquillité n'était qu'apparente. Il achève ses préparatifs. +Quelques-uns de ses émissaires font courir des prophéties dans le +peuple: il est dit publiquement dans les tavernes et dans tous les lieux +publics que la délivrance de l'Inde est proche, et qu'elle sera due à un +homme au teint blanc qui aura passé la mer. + +«Si l'on pouvait conclure avec lui une alliance solide, il faudrait le +faire, car il n'y a pas d'ami plus précieux ou d'ennemi plus redoutable; +mais on s'y est mal pris: on l'a traité d'abord comme un aventurier, +comme un bandit sans feu ni lieu; on a excité en lui deux passions +redoutables: l'ambition et l'amour de la vengeance; il n'est plus temps +aujourd'hui de se fier à lui. Tôt ou tard il nous fera la guerre. Déjà, +bien loin de consentir, comme tous les princes de l'Inde, à subir la +présence et la tutelle d'un résident anglais, il n'a voulu entretenir +avec nous aucune relation d'amitié ou de bon voisinage. Il a donné asile +à tous les fugitifs qui craignaient notre vengeance, et lorsqu'on lui a +demandé de les livrer, il a répondu qu'un Français ne livrait jamais ses +hôtes. + +«Tout cela indique assez quels sont ses desseins, et le plus sage serait +de le prévenir avant qu'il ait eu le temps de se rendre redoutable. +Malgré toute son audace et ses succès, il n'est pas sans sujets +d'alarme. Les réformes qu'il a introduites dans l'administration et +les lois du peuple mahratte, bien qu'approuvées par son assemblée +législative, ont excité la haine des Zémindars, grands propriétaires +fonciers qui disposaient de tout avant son arrivée. Il ne serait +pas difficile d'exciter leur jalousie et, en leur donnant appui, de +renverser le nouveau maharajah. C'est même le seul moyen de prévenir le +danger dont nous sommes menacés, et lord Braddock aura ainsi une belle +occasion de réparer ses fautes passées et de signaler son administration +par un coup d'éclat.» + +On voit, par l'article qui précède, quelle opinion avaient de Corcoran +ses ennemis les Anglais. + +A peu de chose près, ils avaient raison, car le Malouin, sans +communiquer son dessein à personne, avait repris le plan de Dupleix et +du fameux Bussy, et se proposait de chasser les Anglais de l'Inde; mais +une si grande entreprise ne pouvait pas être exécutée avant cinq ou six +ans, et il attendait en silence. + +Malheureusement les Anglais le prévinrent, ainsi qu'on va le voir. + + + + +IV + +Le docteur Scipio Ruskaert. + + +Un matin, Corcoran avait quitté Bhagavapour, et il visitait avec +soin les frontières de ses États, rendant la justice, réformant +l'administration, faisant manoeuvrer son armée, construire des routes et +des ponts, car il était obligé de faire à lui seul tous les métiers. + +Sita se trouvait seule dans le palais d'Holkar. A ses pieds, sur le +gazon, jouait gracieusement son fils, le petit Rama, âgé de deux ans à +peine, mais qui déjà annonçait toute la force de son père et toute +la grâce de sa mère. Devant eux, le gros éléphant Scindiah agitait +doucement sa trompe pour amuser l'enfant qui riait et, prenant des +dragées dans une boite sur les genoux de sa mère, les mettait dans le +creux de la trompe. Scindiah, sans s'étonner, les portait à sa bouche et +les faisait craquer sous ses dents. + +«Scindiah, mon gros ami, dit Sita, veille bien sur mon petit Rama, et +protége-le comme tu me protégeais quand j'étais enfant comme lui.» + +L'éléphant inclina sa trompe avec gravité. + +«Rama, dit la mère, donne-lui la main.» + +Aussitôt l'enfant avança sa petite main délicate et la plaça dans le +creux de la trompe de Scindiah, qui le saisit avec précaution et le +plaça sur son dos, où le petit Rama se mit aussitôt à danser et à crier +de joie. + +Puis, sur l'ordre de Sita, il fut remis à terre avec précaution. + +«Encore! encore! criait Rama. + +L'éléphant recommença la même manoeuvre et plaça l'enfant sur son cou. +Rama, s'accrochant à ses deux longues oreilles, poussait de nouveaux +éclats de rire: + +«Scindiah! je veux que tu marches.» + +L'éléphant marchait. + +«Scindiah! je veux que tu trottes.» + +Et il trottait. + +«Scindiah! je veux que tu galopes.» + +Et il faisait au galop le tour du parc. + +«Merci, mon gros Scindiah, dit Rama, je t'aime bien. Baisse la tête +maintenant. Je veux descendre tout seul.» + +Et s'accrochant des pieds et des mains aux longues défenses d'ivoire de +l'éléphant, il se laissait glisser doucement jusqu'à terre. + +Pendant ces jeux et ces rires, on annonça Sougriva. + +«Madame, dit-il à Sita, un étranger d'Europe vient de se présenter au +palais. Il se dit Allemand, savant, photographe, et il porte lunettes. +Que faut-il en faire? Mon avis est de le renvoyer ou de le pendre. Il a +plus l'air d'un espion que d'un honnête homme. + +--Mes ancêtres, dit Sita, n'ont jamais refusé l'hospitalité à personne. +Amenez-moi cet étranger.» + +L'Allemand fut introduit dans le parc. C'était un homme de haute taille, +brun de visage et marqué de la petite vérole. Il avait des lunettes +bleues, pour le garantir de la réverbération du soleil sur le sable, +disait-il. + +«Soyez le bienvenu, dit Sita. Qui êtes-vous? + +--Madame, répondit l'Allemand, qui parlait assez purement l'hindoustani, +je m'appelle Scipio Ruskaert, je suis docteur de l'université d'Iéna, +et chargé par la Société géographique de Berlin de faire des études et +d'écrire un mémoire sur la composition géologique, la flore et la faune +des monts Vindhya. J'ai été attiré ici par la grande réputation de +science et de générosité de l'illustre maharajah Corcoran, votre époux. +Sa gloire et son génie sont déjà si connus, que....» + +L'étranger avait trouvé le côté faible de Sita. Cette femme admirable, +et presque unique en son genre, ne pouvait pas entendre de flatterie +plus douce que l'éloge de son mari. L'Allemand lui parut aussitôt le +meilleur et le plus sincère des hommes. Il admirait Corcoran; n'était-ce +pas assez pour mériter toute confiance? + +Après beaucoup de questions sur l'Europe en général, et sur l'Allemagne +et la France en particulier: + +«On m'assure, dit Sita, que vous êtes photographe. Qu'est-ce que cela?» + +L'Allemand le lui expliqua, et dit qu'il s'entendait fort bien à faire +des portraits. + +Autre piége où Sita devait tout naturellement tomber. Quelle femme +résiste au plaisir de voir sa propre image et de contempler sa beauté? +Et, d'ailleurs, quel plaisir d'offrir à Corcoran, dès son retour, son +portrait et celui de Rama! + +En un clin d'oeil, l'Allemand disposa ses instruments, sa chambre noire +et ses plaques, Sita prit Rama dans ses bras, quoiqu'il se débattit de +toutes ses forces, et l'opération commença. + +[Illustration: Soyez le bienvenu, dit Sita. (Page 49.)] + +Tout réussit à merveille, et Sita, enchantée du succès de son idée, +voulut qu'on donnât l'hospitalité à l'étranger jusqu'au retour de +Corcoran. + +L'Allemand s'inclina humblement, et allait suivre Sougriva; un incident +fâcheux augmenta les soupçons de l'Indien. + +Scindiah, témoin muet de cette scène, ne paraissait pas plus charmé que +Sougriva de l'arrivée de l'étranger. Cependant il ne grognait pas et se +contentait de lui tourner assez grossièrement le dos, lorsque le petit +Rama fut pris d'une fantaisie subite. + +«Maman, cria-t-il, je veux que tu fasses faire mon portrait en même +temps que celui de Scindiah.» + +Sita essaya de résister, mais il fallu céder. L'enfant se plaça +debout sur le cou de Scindiah, en s'appuyant sur la trompe relevée +de l'éléphant, comme un roi sur son sceptre, et l'Allemand braqua son +objectif. + +Mais, comme tous les photographes, il se croyait un fort grand artiste +et voulut donner des conseils à Scindiah, sur la manière de se poser. +Scindiah se laissa d'abord poser de face, puis de profil, puis de trois +quarts; puis il revint à sa première pose; puis voyant qu'on allait +encore le mettre de trois quarts, il regarda l'Allemand d'un air qui +n'annonçait rien de bon. Scindiah avait ses nerfs et trépignait. Rama, +tout fier de se tenir debout et sans broncher à une si grande hauteur +(car l'éléphant n'avait pas moins de dix-sept pieds de haut), chantait +de toutes ses forces une chanson dont les vers et la musique étaient de +sa composition et qui commençait ainsi: + + Mon gros bibi, + Mon gros Scindi, + Veux-tu te taire? + Veux-tu marcher, + Te promener, + Te balancer, + Te retourner + Pour être photographié? + Ran tan plan! ran tan plan! + C'est moi qui monte l'éléphant. + +Enfin l'Allemand se décida à prendre Rama de face et Scindiah de profil, +et cria le sacramentel: _Ne bougeons plus!_ Une minute après il enleva +la plaque. Par malheur, pendant qu'il la montrait à Rama enchanté de son +image, Scindiah, qui le suivait, voulut aussi regarder son portrait, +et comme l'Allemand étonné ne crut pas nécessaire de le lui montrer, le +vindicatif éléphant alla remplir d'eau sa trompe, revint sournoisement +et arrosa le photographe des pieds à la tête. + +Rama éclata de rire en voyant la bonne plaisanterie de son gros ami; +Sita, pour consoler l'Allemand, lui fit donner des habits secs et deux +mille roupies, puis gronda sévèrement Scindiah, qui paraissait enchanté +de sa belle action. Sougriva secoua lentement la tête. + +[Illustration: Ne bougeons plus. (Page 54.)] + +«Madame, dit-il, Scindiah n'a jamais fait de mal à personne, et il se +connaît en physionomie. Si le visage de cet étranger lui déplaît, il +doit avoir ses raisons pour cela. Dieu veuille que nous n'ayons pas à +nous repentir d'avoir reçu chez nous cet Allemand! Au reste, il faut +attendre le retour du maharajah.» + +Ce retour ne tarda guère. Cinq jours plus tard, Corcoran entra dans le +palais et reçut dans ses bras sa femme et son fils. + +Le petit Rama grimpa, suivant son habitude, le long de son père, +atteignit sans effort la ceinture, et se plaça enfin jambe de-ci, +jambe de-là sur le cou du capitaine, d'où, comme du haut d'un trône, il +dominait tous les assistants. + +«Papa, demanda-t-il, as-tu vu mon portrait? + +--Quel portrait? dit Corcoran étonné. + +--Le mien et celui de maman. Tu verras comme Scindiah est beau de +profil. + +--Où donc est le peintre? demanda Corcoran. + +--Cher seigneur, interrompit Sita, c'est un étranger qui est venu en ton +absence, et nous a offert ses services.» + +Le maharajah fronça légèrement les sourcils. + +«Qu'on me l'amène, dit-il.... Quant à toi, ma douce et charmante Sita, +tu ne peux rien faire que de bon; mais ton âme candide ne croit pas au +mal, et l'on peut aisément te surprendre.» + +A ce moment l'Allemand entra. Ses lunettes bleues qui cachaient son +visage ne plurent pas à Corcoran. + +«Qui êtes-vous?» demanda-t-il. + +L'autre raconta l'histoire qu'il avait déjà dite à Sita, et ajouta que +le glorieux maharajah.... + +«C'est bon! c'est bon! interrompit Corcoran avec une certaine +impatience. Je sais d'avance ce qu'on dit aux rois quand on est devant +eux, et ce qu'on en dit quand ils ont le dos tourné.... D'où vient que +vous parlez l'allemand avec un léger accent anglais? + +--Seigneur, répliqua le photographe, ma mère était Anglaise, et moi-même +j'ai passé une partie de ma vie en Angleterre. Mais je suis fort connu +des frères Schlagintweit, qui voyagent en ce moment dans l'Himalaya; du +docteur Vogel, de Berlin, et du célèbre Humboldt. + +--Vous pourriez le prouver? + +--Oui, seigneur, et j'avais même une lettre d'introduction de M. de +Humboldt auprès de Votre Majesté; mais je l'ai perdue dans un naufrage +avec beaucoup de livres et de papiers précieux, et il ne m'est resté +qu'une lettre de sir Samuel Barrowlinson, de Londres, qui a bien voulu +me recommander à vous. + +--Oui, je connais beaucoup sir Samuel, dit Corcoran avec un sourire, +et, quoique ses lettres de recommandation ne m'aient pas servi à +grand'chose, je ferai volontiers honneur à sa signature.... Voyons cette +lettre.» + +Il la prit et la lut avec attention. Sir Samuel Barrowlinson +recommandait, en effet, son protégé à Corcoran avec beaucoup de chaleur +et le désignait comme un des savants les plus illustres de toute +l'Europe, ou du moins comme un de ceux qui le deviendraient bientôt. + +«Excusez la sévérité de cet interrogatoire, dit Corcoran; j'ai le droit +de me défier des Anglais, et au premier abord j'ai cru.... mais la +lettre de sir Samuel me rassure, et je veux désormais vous considérer +comme un ami. Vous aurez une maison dans Bhagavapour. N'épargnez rien +pour vos recherches. Demandez-moi des éléphants, des voitures, des +chevaux, des serviteurs, une escorte et tout ce qu'il vous plaira. Mon +palais est le vôtre, et je serai heureux de voir à ma table un illustre +savant.» + +En même temps il le congédia sans attendre les remercîments dont l'autre +allait être prodigue. + + + +«Et toi, Sougriva, continua Corcoran quand l'Allemand fut parti, ne le +perds pas de vue. Je ne sais pourquoi. + + Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille. + +Du reste, ne lui refuse ni argent ni renseignements, de quelque nature +que ce soit. Si c'est un espion, sa trahison en sera plus noire et plus +indigne de pardon; si, au contraire, comme je le souhaite, c'est +un honnête homme, je ne veux pas qu'il puisse se plaindre de mon +hospitalité.» + +Sougriva s'inclina et dit: + +«Seigneur, votre volonté sera faite. + +--Voilà, se dit Corcoran quand il fut seul, une de ces occasions où +ma pauvre Louison aurait fait merveilles. En dix minutes elle aurait +reconnu l'espion sous la peau du savant, si c'est réellement un espion. +Par Brahma et Vichnou, elle faisait admirablement ma police; mais où +est-elle maintenant? Dans les bois sans doute, avec son grand nigaud de +tigre. Ah! Louison, Louison, vous n'êtes qu'une ingrate!» + +Il oubliait sa propre ingratitude. Au reste, il était plus près de +revoir Louison qu'il ne le croyait. + + + + +V + +La famille de Louison. + + +Quelques jours après, l'Allemand était déjà le compagnon inséparable +du maharajah. Bon convive, très-gai, plein de belle humeur, il montait +parfaitement à cheval, chassait à merveille, discutait théologie, +théogonie, cosmogonie, histoire naturelle avec une verve extraordinaire, +ne contredisant qu'avec modération,--juste assez pour animer le +discours, pas assez pour l'aigrir; enfin, il était pour le petit Rama +d'une complaisance inépuisable: il jouait avec lui à la main chaude, +il lui construisait des vaisseaux de guerre en bois et lui montrait la +lanterne magique et le diable qui tire la queue du cochon, et le pauvre +homme qui tire la queue du diable; bref, c'était un homme universel, et +personne ne pensait plus à le surveiller. + +Une occasion se présenta cependant où Corcoran conçut de nouveau +quelques soupçons; mais ce jour-là il lui arriva un événement si +heureux et si inespéré que toute inquiétude disparut dans la joie de cet +événement. + +C'était un matin du mois de janvier 1860. Corcoran partit à cheval +pour chasser le rhinocéros. Le docteur Ruskaert l'accompagnait avec une +vingtaine de serviteurs chargés de traquer l'animal. Tous deux étaient +bien armés et bons cavaliers, de sorte que la chasse du rhinocéros, qui +n'est jamais sans danger, à cause de la force prodigieuse du quadrupède, +de son aveugle impétuosité et de son impénétrable cuirasse, ne +paraissait cependant pas pouvoir mal tourner. + +Sita regarda Corcoran partir du haut du perron du palais, et retint +avec peine le petit Rama, qui criait et voulait monter sur Scindiah pour +chasser, lui aussi, le rhinocéros. + +Enfin, les chasseurs disparurent au tournant de la route, et Rama, tout +affligé, alla se consoler en montant sur les épaules de Scindiah, après +quoi il dit qu'il était plus grand que les plus grands arbres et qu'il +décrocherait la lune, s'il voulait. + +Mais il ne la décrocha pas, et sa mère l'admira pour avoir dit une si +belle chose, comme elle l'admirait quand il avait déjeuné de bon appétit +ou quand il se laissait moucher sans crier, ou quand il chantait en +criant, ou quand il criait en chantant, ou quand il avait la colique, ou +quand il buvait de l'huile de ricin, ou quand il prenait un lavement, +ou quand il ne prenait rien. Sita l'admirait toujours, et c'est une +bénédiction de Dieu que d'avoir donné aux mères une admiration si +constante et si infatigable pour ces petits morveux. + +Pour revenir à Corcoran et à son compagnon, ils s'enfoncèrent dans la +forêt et allèrent se poster à l'entrée d'un carrefour par où +devait passer nécessairement le rhinocéros. Cependant les traqueurs +s'avançaient avec de grands cris dans les jungles et jetaient de grosses +pierres pour effrayer l'animal et le faire sortir de sa retraite. Tout +à coup ces cris changèrent de nature. En cherchant le rhinocéros, ils +avaient éveillé un tigre royal de la plus grande espèce, qui dormait +tranquillement à l'ombre. + +Il se leva lentement, étira ses quatre membres et jeta autour de lui un +regard distrait. Il entendit le bruit des tam-tams et, soit qu'il fût +effrayé de cette musique étrange, soit, ce qui est probable, qu'il fût +amateur de mélodies plus douces et plus harmonieuses, il s'élança tout à +coup dans la direction du carrefour et, par bonds immenses, arriva sans +être vu jusqu'à Corcoran lui-même. Celui-ci, à cheval, le doigt sur la +détente de sa carabine, attendait le rhinocéros et regardait en face +de lui. De l'autre côté, le docteur Ruskaert voyait venir le tigre et +aurait dû avertir son compagnon; mais il n'en fit rien; était-il +troublé par la peur, ou plutôt, comme le maharajah le présuma plus tard, +aurait-il été bien aise de sa mort? + +Tout à coup un poids énorme tomba sur la croupe du cheval de Corcoran et +la fit plier jusqu'à terre. C'était le tigre qui venait l'attaquer par +derrière. Comme le Malouin avait le doigt sur la détente, le choc +du tigre fit partir en l'air le coup de sa carabine, et il se trouva +désarmé. De plus, le cheval blessé mortellement, s'abattit d'une façon +si malheureuse que le cavalier demeura immobile, ayant une jambe engagée +sous le corps de sa monture. Il s'écria aussitôt: + +«A moi! à moi! Ruskaert! Tirez donc! tirez vite!» + +Mais Ruskaert demeura immobile et attentif, quoiqu'il fût armé et qu'il +pût aisément faire feu. + +Dans cette situation désespérée, Corcoran ne perdit pas courage. Comme +il n'avait pas le temps de prendre son revolver suspendu à sa ceinture, +il donna avec la crosse de sa carabine un coup si formidable sur le +mufle du tigre, dont il sentait déjà la chaleur sur son cou, que le +tigre lâcha prise et recula de douleur. + +[Illustration: Il donna un coup de crosse sur le mufle du tigre. (Page +64.)] + +Ce ne fut qu'une seconde, mais elle suffit à Corcoran pour se dégager et +se trouver debout. De la main gauche saisissant son revolver, il allait +faire feu sur le tigre qui revenait à la charge, lorsqu'un accident +imprévu mit fin au combat. + +Tout à coup, un autre tigre, un peu moins grand, mais plus beau que le +premier, arriva en bondissant, et, au lieu de secourir son camarade, le +saisit à la gorge avec ses dents, le roula à terre et lui administra une +correction si sévère que Corcoran lui-même en demeura stupéfait, et que +le docteur Scipio Ruskaert en ouvrit des yeux plus grands que des portes +cochères. + +Ce tigre, ou plutôt cette tigresse au pelage soyeux, lustré, brillant, +tacheté, l'avez-vous deviné? c'était Louison. Quant à l'autre, c'était +son frère Garamagrif, qu'elle avait suivi au fond des bois et qu'elle +avait épousé suivant la coutume des tigres de Java. + +On a parlé beaucoup de la cruauté des tigres, et M. de Buffon, +naturaliste qui avait plus de style que de science, a écrit de fort +belles choses sur le mauvais caractère de ces animaux; mais, dites-moi, +quelle est la femme qui aurait montré plus d'honneur, plus de vertu, +de bonté, de douceur et de sensibilité véritable que Louison ne fit en +cette occasion? Pour moi, je n'en connais pas. Et ce qui n'est pas moins +admirable que la générosité de Louison, c'est l'abnégation sublime et la +soumission du pauvre tigre, son époux, qui recevait sans rien dire une +correction qu'en conscience il n'avait pas méritée; car enfin il n'avait +jamais été, lui, l'ami de Corcoran. + +Cependant le Malouin n'eut pas plus tôt reconnu la tigresse, qu'il +sentit renaître toute sa tendresse pour cette ancienne amie. Il remit +son revolver à sa ceinture et s'écria: + +«Louison! ma chère Louison! viens dans mes bras!» + +Et elle y vint, car c'était bien sa place. + +«Tu vas rentrer avec moi à Bhagavapour,» dit Corcoran. + +Cette proposition, à laquelle elle devait pourtant s'attendre, jeta +Louison dans un grand embarras. Elle regarda par-dessus son épaule le +grand tigre, qui considérait cette scène avec une morne tristesse. + +Le pauvre garçon tremblait d'être abandonné. + +Corcoran comprit le sens de ce regard. + +«Et toi aussi, tu viendras, grand nigaud, dit-il.... Allons, c'est +décidé, n'est-ce pas?» + +Mais le grand tigre demeurait immobile et morne. Alors Louison +s'approcha et miaula à son oreille quelques douces paroles, dont voici +probablement le sens: + +«Que crains-tu, ami chéri de mon coeur? Ne suis-je pas avec toi?» + +Le tigre grogna ou plutôt rugit: + +«C'est un piège. Je reconnais ce maharajah. C'est celui qui te gardait +sous son toit pendant que je m'enrhumais dans le fossé, en te suppliant +de revenir dans nos forêts. Chère Louison, crains ses discours +enchanteurs.» + +Ici Louison parut ébranlée. + +«Tu seras libre chez moi, reprit Corcoran, libre et maîtresse comme +autrefois. Laisse là ce bourru, ce rustre qui ne peut pas te comprendre, +ou, si tu ne veux pas renoncer à lui, emmène-le-moi avec toi. Je le +supporterai, je l'aimerai, je le civiliserai à cause de toi.» + +On ne sait comment aurait fini l'entretien, si l'arrivée d'un nouveau +venu n'avait résolu la question. Ce nouveau venu était un jeune tigre +d'une beauté admirable. Il était à peu près gros comme un chien de +taille moyenne et paraissait n'avoir pas plus de trois mois. Corcoran +devina qu'il était le fils de Louison, et profita de cette découverte +pour employer un argument irrésistible et décider la victoire. + +Le jeune tigre s'approcha de sa mère par bonds et par sauts, regardant +alternativement Louison et Corcoran. Il alla d'abord frotter son mufle +roux contre celui de sa mère et, sans étonnement, sans sauvagerie, il +fixa avec curiosité ses yeux sur ceux du maharajah. + +Celui-ci le prit dans ses bras, le caressa doucement. + +«Et toi, petit, dit-il, veux-tu venir avec moi?» + +Le jeune tigre consulta les yeux de sa mère, et y lisant sa tendresse +pour Corcoran, rendit au Malouin ses caresses, ce qui décida du sort de +toute la famille. Voyant que son fils acceptait la proposition, Louison +l'accepta également, et le grand tigre ne put faire autrement que de +suivre ce double exemple. + +Le Malouin, voyant l'affaire décidée et plein de joie d'avoir retrouvé +Louison, ne pensa plus au rhinocéros et donna le signal du départ. + +«La journée a mieux fini que je ne l'espérais, dit-il à Ruskaert. Un +instant j'ai cru que j'allais devenir la proie des tigres.... Mais vous, +ajouta-t-il après réflexion, pourquoi n'avez-vous pas tiré quand je vous +criais de faire feu?» + +Cette question parut déconcerter un instant Scipio Ruskaert; cependant +il se remit de son trouble. + +«J'ai craint de manquer mon coup et de vous tuer au lieu du tigre, +dit-il avec assez de sang-froid. + +«Hum! hum! c'est bien de la prudence, répliqua le Malouin.... Voilà qui +n'est pas clair, ajouta-t-il en lui-même. Au reste qui vivra verra.» + +Le retour à Bhagavapour fut une marche triomphale. Louison faisait des +bonds de joie. Le grand tigre la suivait d'un air un peu honteux, +tandis que leur jeune héritier, aussi joyeux que sa mère, ne paraissait +sensible qu'au plaisir de voir des choses nouvelles, des palais, des +rues, des places, des pagodes et les habitations des hommes. + +Cependant le Malouin remarqua que Louison, dont il connaissait le bon +sens, s'écartait de l'Allemand après l'avoir flairé, et lui paraissait +peu sympathique. Il se rappela qu'elle n'aimait pas les traîtres. + +On arriva enfin au palais. A la vue de cette famille nouvelle, tous les +serviteurs poussèrent des cris de frayeur, et Sita elle-même, à peine +rassurée par la présence de Corcoran, se rejeta du côté de Scindiah en +portant le petit Rama dans ses bras. + +Mais, contre toute attente, Rama seul ne montra aucune crainte. Il +s'avança gaiement vers Louison et la caressa de sa petite main comme +s'il l'avait connue depuis longtemps. De son côté, la tigresse lui lécha +doucement la figure et lui présenta le petit tigre qui, rentrant ses +griffes et faisant patte de velours, avait l'air d'un aîné qui caresse +son jeune frère. + +«Voici ma chère Louison, dit Corcoran, tu la reconnais, Sita? c'est à +elle que nous avons dû plus d'une fois la vie et la liberté. Son mari, +ce grand bête que voilà et qui fait une si piteuse mine, c'est le +seigneur Garamagrif; enfin, voici leur fils, ce jeune garçon joyeux que +tu vois bondir et lutter avec Rama, et que nous appellerons Moustache, +si tu le veux bien. Et maintenant le baptême est terminé, mes enfants, +allons souper.» + +La suite ne démentit pas cet heureux début. Rama et son compagnon, +le petit tigre Moustache, furent bientôt une paire d'amis. Ils se +livraient, sous la garde et la surveillance de Louison, à tous les jeux +de leur âge. Cette surveillance d'ailleurs n'était pas inutile. Rama, +peu discipliné, se sentait fils de roi et voulait commander. Moustache, +de son côté, se sentait fils de tigre et ne voulait pas obéir: Louison +avait bien de la peine à maintenir la paix. + +Elle avait encore d'autres inquiétudes. + +On se souvient de la manière dont elle avait quitté Corcoran deux +ans auparavant. Ce départ lui avait attiré une querelle violente avec +Scindiah, et elle n'avait pas oublié ses procédés un peu vifs. D'un +autre côté, Garamagrif avait emporté avec ses dents un morceau de la +queue de l'éléphant; Scindiah, à son tour, avait failli tuer Garamagrif +d'un coup de pierre. De quel oeil ces deux guerriers redoutables +allaient-ils se revoir? Toute l'autorité de Corcoran lui-même +suffirait-elle à empêcher une bataille sanglante entre ces ennemis +mortels? + +[Illustration: Moustache et Rama, sous la surveillance de Louison, se +livraient à tous les jeux. (Page 72.)] + +Si quelqu'un s'étonne que les animaux tiennent une place si honorable +dans mon histoire, tandis que je néglige les marquis, les comtes, les +ducs, les archiducs et les grands-ducs, dont le monde est rempli et +comme encombré, j'ose dire que mes héros, bien qu'ils ne marchent pas +précédés de tambours et de trompettes, ne sont pas moins intéressants +que ceux qu'on voit parader à la tête des régiments, et que leurs +passions ne sont ni moins vives ni moins violentes. J'irai plus +loin. Scindiah, avec sa gravité, son silence, son sang-froid, son +impassibilité et sa trompe immense, qui n'était au fond qu'un nez un peu +trop allongé, avait une ressemblance prodigieuse avec plusieurs de +ces grands et nobles personnages qui règlent le destin des royaumes. +Louison, si fine, si légère, si courageuse, si dévouée à ses amis, +aurait pu servir de modèle à plusieurs grandes dames, et elle avait +assurément autant d'esprit et de bon sens qu'aucun être humain ou +inhumain (le seul Corcoran excepté); par sa force et son impétuosité +sans pareilles, elle en aurait remontré à tous les généraux de cavalerie +des temps anciens et modernes; et si elle avait eu la parole, elle eût +commandé la charge et donna l'exemple aussi bien que Murat et Blücher. + +Que me reprochez-vous donc? Sommes-nous si sûrs d'être supérieurs à +tous les autres êtres de la création, que nulle histoire ne nous plaise, +excepté la nôtre? + +Oui, je préfère le tigre à l'homme. Le tigre est beau, il est fort; il +n'est pas intempérant ou dissolu, il a peu d'amis, mais il les choisit +avec soin et ne s'expose pas à les trahir ou à être trahi par eux; il +ne flatte personne; il aime la solitude, comme tous les philosophes +illustres; il a horreur de l'esclavage pour lui-même et n'a jamais +réduit personne en servitude:--enfin, c'est l'une des plus nobles +créatures de Dieu. + +De quel homme, si ce n'est de mon lecteur, pourrait-on faire le même +éloge? + + + + +VI + +Où le docteur Scipio Ruskaert se dévoile. + + +_Lettre de George-William Doubleface, esq., chef de la police secrète de +Calcutta, à lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan._ + +Bhagavapour, 15 février 1860. + +«Mylord, + +«Le courrier qui remettra ce rapport à Votre Seigneurie est un homme +sûr, et je réponds de sa fidélité. + +«Suivant les ordres de Votre Seigneurie, j'ai pris la route de +Bhagavapour, et je me suis présenté à la cour du soi-disant maharajah +Corcoran avec les lettres de créance que Votre Seigneurie a bien voulu +demander pour moi à sir Samuel Barrowlinson. Sous le nom du docteur +Scipio Ruskaert, de l'Université d'Iéna, j'ai pénétré sans peine auprès +du capitaine Corcoran, qui m'a reçu d'abord avec défiance, je dois +l'avouer; mais bientôt cette défiance, qui paraît, du reste, fort +étrangère à son caractère habituel, a fait place à des sentiments +meilleurs. Quelle que soit sa pénétration, et je dois dire qu'elle +dépasse tout ce qu'on peut imaginer, son insouciance et son intrépidité +sont encore supérieures; aussi n'ai-je rencontré aucun obstacle dans +l'accomplissement de la mission dont Votre Seigneurie a bien voulu +m'honorer. + +«D'abord, il ne m'a pas été difficile d'obtenir la confiance de la reine +Sita. La photographie, tout à fait inconnue dans ce pays reculé, m'a +servi de passe-port auprès de la fille d'Holkar, qui n'a pas résisté +au plaisir de voir son image et celle de son fils,--un marmot de deux +ans,--reproduites et tirées à vingt mille exemplaires. Dans tel cas +donné, c'est un signalement tout trouvé. Pour cette raison, j'aurais +vivement désiré joindre à ma collection le portrait du capitaine +Corcoran; mais il s'est toujours refusé à poser devant moi, et j'ai +craint, en insistant trop, de faire naître ses soupçons. + +«En revanche, aussitôt qu'il a connu la lettre de sir John Barrowlinson, +il s'est empressé de mettre à mon service ses armes, ses roupies, ses +chevaux, ses éléphants et de me donner toute facilité d'aller et de +venir dans ses États. Grâce à ma connaissance parfaite de la langue +hindoustani, j'ai déjà trouvé moyen de recueillir les informations les +plus variées et les plus sûres, et je m'empresse d'envoyer sous ce pli +à Votre Seigneurie le tableau des forces de terre et de mer du royaume +d'Holkar. Je dis: et de mer, car, malgré la répugnance des Indous pour +la marine, le capitaine a gardé son brick et l'a fait armer en guerre, +soit que, prévoyant le sort que lui réserve Votre Seigneurie, il le +garde pour protéger sa fuite, soit qu'il ait, car on doit tout +craindre d'un tel homme, quelque raison de compter sur l'appui de ses +compatriotes. Votre Seigneurie, dans sa sagesse, appréciera mieux que +moi les motifs réels de la conduite de cet aventurier. + +«Votre Seigneurie, mylord, est priée de remarquer que l'armée dont +elle verra l'énumération sur le tableau ci-joint, n'est pas, comme on +pourrait le croire d'après les usages généralement reçus en Orient et en +Occident, une armée sur le papier, et que les non-valeurs n'y tiennent +aucune place. J'ai eu plus d'une fois occasion de vérifier avec quelle +exactitude le capitaine se rend compte de l'effectif réel de ses troupes +et de leur instruction, et je dois ajouter qu'il serait fort désirable +que les cipayes où les sikhs enrôlés au service de la reine Victoria +eussent la discipline et la solidité de ces Mahrattes. + +«Une chose a rendu le maharajah très-populaire: c'est sa scrupuleuse +attention à rendre et à faire respecter la justice. Sous ce rapport, il +est inflexible, et il a fait pendre quelques centaines de brigands qui +ravageaient impunément tout le pays sous l'autorité contestée de son +prédécesseur. Plusieurs d'entre eux ont offert des sommes immenses pour +racheter leur vie: mais il n'a fait grâce à personne, et il a distribué +leurs dépouilles au petit peuple. Votre Seigneurie devinera facilement à +quel point cette générosité, qui lui coûte si peu, a fait bénir son nom. + +«Ceci me mène tout droit au sujet principal de ce rapport. J'ose +espérer que Votre Seigneurie ne me désapprouvera pas, si j'ai cru devoir +outrepasser un peu mes instructions. + +«L'exécution des principaux brigands a mis fin au brigandage, et la +plupart des pauvres diables qui faisaient ce sot métier sont rentrés +dans la vie privée. D'autres ont passé la frontière et exercent leurs +talents au Bengale, où j'ai eu le plaisir d'en saisir et d'en faire +pendre une vingtaine. Parmi ces derniers (je veux dire ceux qui sont au +Bengale, et non ceux qui ont été pendus), j'ai eu occasion de remarquer +un drôle de la pire espèce, nommé Punth-Rombhoo-Baber, ou plus +commodément Baber, ce qui signifie, en langue indoue, Votre Seigneurie +ne l'ignore pas, _le Tigre_. Baber donc, ou le Tigre, s'est signalé, +depuis sa naissance, par les exploits les plus brillants. Je n'oserais +affirmer qu'il ait tué son père ou sa mère; mais, à cela près, il a +commis toutes sortes de crimes. A quinze ans, sa réputation était faite. +Son habileté à se tirer des mains de la justice et de la police est +presque fabuleuse. Pour citer de lui un tour qui vaut tous les autres, +il a été empalé, et, profitant de l'absence des gardes, il s'est +débarrassé de son pal et a traversé le Gange à la nage pendant la nuit +pour chercher un asile dans le Goualier. Un autre jour, il fut pendu, +mais si mal, que, sans que la corde eût cassé, il continua de respirer. +Deux heures plus tard, on le dépendit pour le disséquer, et le docteur +Francis Arnolt, chirurgien du 48e de ligne cipaye, allait lui plonger le +scalpel dans la poitrine, lorsque Baber eut l'effronterie de se lever, +d'arracher le scalpel au docteur étonné, de bondir vers la porte +de l'amphithéâtre, de se glisser au travers de quatre ou cinq cents +personnes, sans qu'on osât ou qu'on voulût lui mettre la main au collet, +et de fuir jusqu'à Bénarès, où je le rencontrai, quand Votre Seigneurie +daigna m'envoyer à Bhagavapour. + +«Cette rencontre fut providentielle. Quoique j'ose me flatter de +connaître à fond ma profession, un aide tel que Baber n'est pas à +dédaigner. Par un bonheur extraordinaire, ce coquin croit avoir à se +plaindre du capitaine Corcoran, qui l'a chassé du pays des Mahrattes. +«Sans lui, dit-il, je vivrais bien tranquille au fond du royaume +d'Holkar; je jouirais paisiblement d'une fortune acquise par tant +d'honorables travaux, et je serais heureux sous ma vigne et mon figuier +avec ma femme et mes enfants, comme un patriarche.» + +«Un motif plus singulier encore, et qui fera sans doute sourire Votre +Seigneurie, l'a rendu l'ennemi irréconciliable du maharajah. + +«Baber (où l'amour-propre va-t-il se nicher?) se croit le premier homme +de son temps et tout à fait invincible dans l'exercice de sa profession. +S'il a subi quelques échecs dans le cours d'une vie déjà longue, ces +échecs ne sont pas, dit-il, un effet de la faiblesse de son génie, mais +de la sensibilité de son coeur. Deux fois les femmes l'ont trahi et +vendu; mais aujourd'hui, plein d'expérience et de jours, revenu de sa +passion aveugle pour un sexe trompeur, il se flatte de ne plus craindre +personne, et l'idée d'obtenir du gouvernement anglais sa grâce et trois +cent mille roupies (je n'ai pas cru hasarder trop en lui promettant +cette somme de la part de Votre Seigneurie), l'idée plus éblouissante +encore de prendre mort ou vif le capitaine Corcoran, que tous les +Mahrattes regardent comme invincible, et de terminer ainsi sa glorieuse +carrière par un magnifique coup d'éclat, tout cela décide Baber à tenter +la grande entreprise. + +«Quant aux moyens d'exécution, je le connais: on peut s'en fier à lui. +Dans sa première jeunesse, il était l'un des chefs les plus redoutables +des thugs, et il a commandé longtemps des bandes de cinq à six cents +hommes. C'est parmi ses anciens associés qu'il s'est chargé de recruter +trente coquins déterminés, dont le moindre a été condamné à mort deux ou +trois fois. Trente, c'est assez; car je ne dois pas dissimuler à Votre +Seigneurie que le but de Baber est bien moins de faire prisonnier +Corcoran (chose à peu près impossible), que d'en débarrasser le +gouvernement anglais, _quibuscumque viis_, c'est-à-dire n'importe +comment. + +«Je n'ai pas besoin, mylord, d'informer Votre Seigneurie que, en aucun +cas, son nom ne pourra être compromis dans une pareille entreprise, +et qu'elle pourra nier hardiment toute participation aux manoeuvres +du brave Baber. J'ai dû cependant montrer à Baber les pleins pouvoirs, +signés de la main de Votre Seigneurie, qui me furent remis au moment +de mon départ pour Bhagavapour, car ce gentleman voulait être certain +d'obtenir sa grâce et les trois cent mille roupies que je lui ai +promises; mais vous devez bien penser, mylord, que ces papiers précieux +n'ont été que montrés et non pas remis à l'honorable M. Baber. + +«Au reste, l'exécution de son projet n'est pas très-difficile. La +confiance du capitaine Corcoran dans sa popularité est si grande, qu'il +n'a pas daigné mettre garnison dans sa capitale. Toute l'armée est +distribuée sur la frontière, ainsi que Votre Seigneurie pourra s'en +assurer si elle daigne jeter les yeux sur le plan ci-annexé. Il n'y +a pas deux cents soldats à Baghavapour; encore ce sont des soldats de +police, dispersés dans les divers quartiers. Le palais est ouvert à tout +le monde et à toute heure du jour. La seule garde qui soit à craindre, +est composée d'un jeune tigre de trois mois et demi à peine, d'un grand +tigre sauvage et de sa mare, cette fameuse Louison qui a donné tant de +fil à retordre au colonel Barclay. Ces trois animaux sont doués d'un +instinct merveilleux; mais il est aisé de les surprendre à l'heure de la +sieste et de les enfermer. + +«Baber et moi, tantôt séparément, tantôt ensemble, nous avons examiné +avec soin la disposition du palais et de ses issues, et fait notre plan +de campagne. Il me paraît impossible que le soi-disant maharajah +puisse s'échapper, quelle que soit sa force physique, qui est vraiment +prodigieuse, et quel que soit son sang-froid. + +«Si j'ai pris soin, mylord, de ne pas mêler le nom de Votre Seigneurie à +ceux de M. Baber et d'autres gentlemen de même farine, je n'ai pas voulu +non plus qu'on pût m'attribuer, en cas d'insuccès, une part quelconque +de l'affaire. Ce n'est pas que je ne sois toujours prêt à exécuter, +_consilio manuque_, tout ce qu'il plaira à Votre Seigneurie de +m'ordonner dans l'intérêt du gouvernement de la Reine, notre gracieuse +souveraine; mais ici il n'est pas nécessaire de pousser si loin le zèle. +Grâce au ciel, Baber et ses complices feront tout à eux seuls, et je ne +tremperai pas les mains d'un loyal Anglais dans un meurtre que la morale +publique réprouve bien que la politique le commande. + +«En revanche, je me suis réservé la prise de possession de Bhagavapour +au nom de Votre Seigneurie. Je profiterai du trouble qui suivra la mort +de Corcoran pour annoncer l'arrivée prochaine de l'armée anglaise. Je +connais ce peuple. Corcoran mort, nul n'osera résister, et tous ses +desseins périront avec lui. Quant à la veuve et au jeune héritier +présomptif, ils seront, comme disent les Français, _expropriés pour +cause d'utilité publique_. + +«J'espère que le prochain courrier apportera de bonnes nouvelles à +Calcutta, et j'ose, mylord, supplier Votre Seigneurie de croire aux +respects les plus profonds. + + «De son très-loyal, très-obéissant + «et très-dévoué serviteur, + + «GEORGE-WILLIAM DOUBLEFACE + «(alias SCIPIO RUSKAERT).» + +«_P.S._ Votre Seigneurie ne sera pas étonnée, j'ose le croire, si j'ai +dû porter à un million de roupies le crédit qu'elle a daigné m'accorder +sur la maison Smith, Henderson and Co, de Bombay. Votre Seigneurie +n'ignore pas que les investigations de toute espèce auxquelles je me +suis livré par ses ordres coûtent fort cher, et que, de toutes les +marchandises connues, la trahison est la plus précieuse, bien qu'elle ne +soit pas la plus rare. Outre l'honorable M. Baber et ses amis, j'ai +dû acheter vingt-cinq ou trente consciences indoues, et bien que ces +consciences païennes ne soient pas tout à fait au même taux que les +consciences chrétiennes de messieurs les membres de la chambre des +communes, cependant le tarif est encore très-élevé. Du reste, le +trésor d'Holkar, auquel le soi-disant maharajah n'a fait qu'une brèche +insignifiante, remboursera amplement le gouvernement de Sa Majesté. + +«Il est même possible--mais ceci n'est qu'une conjecture dont Votre +Seigneurie fera le cas qu'elle jugera convenable--que le gouvernement +de Sa Majesté ne soit pas obligé de remplir tous ses engagements +envers Baber; car il est très-vraisemblable, ou que Corcoran surpris se +défendra vigoureusement et pourra tuer quelques-uns des assaillants et +peut-être Baber lui-même (ce qui éteindrait la créance en même temps +que le créancier), ou que le peuple, indigné de l'assassinat de son chef +bien-aimé, prendra les armes et se jettera sur les meurtriers, surtout +si, comme il est désirable, la veuve du soi-disant maharajah survit +à son époux et poursuit implacablement sa vengeance. Dans ce cas, +l'économie serait encore plus complète, car aucun de ces gentlemen +ne pourrait réclamer sa part de butin, et le gouvernement anglais ne +perdrait guère que la somme insignifiante de vingt mille roupies, arrhes +nécessaires du marché. Il pourrait même arriver que Sita, ignorant les +diverses réflexions qui ont été échangées entre Baber et moi, et se +défiant des ministres du défunt mahajarah, eût l'idée de me confier le +soin de sa vengeance. Dans ce cas, je me verrais obligé de poursuivre +les assassins et de ne faire grâce à personne. Plus j'y pense, plus +cette dernière solution me paraît la plus vraisemblable et la meilleure. + +«_2e P.S._ Au moment où j'allais terminer ce trop long rapport, un grand +tumulte s'est élevé dans Bhagavapour. J'ai mis la tête à la fenêtre pour +voir de quoi il s'agissait. J'ai même cru que Baber, par excès de zèle, +venait de commencer l'attaque. C'était une erreur. Le peuple tout entier +levait les yeux et les mains vers le ciel et poussait des cris comme à +la vue d'un animal extraordinaire. J'ai regardé en même temps que +les autres, et j'ai vu un ballon d'une forme extraordinaire descendre +lentement dans le parc du maharajah. On a jeté l'ancre. J'étais trop +loin pour rien distinguer; mais le peuple se prosterne dans les rues en +criant que c'est le resplendissant Indra, dieu du feu, qui vient rendre +visite à Vichnou, son confrère, incarnée à Bhagavapour dans la personne +de Corcoran. Je vais voir cette merveille et savoir quel est cet +aéronaute qui joue le rôle du puissant Indra. A coup sûr, cet incident +imprévu est fait pour augmenter encore le crédit et la réputation du +maharajah.» + + + + +VII + +Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut présenté à Scindiah. + + +Scipion Ruskaert ne s'était pas trompé. C'était bien un ballon +qui venait de s'abattre, comme un oiseau de proie, sur la ville de +Bhagavapour, et qui excitait la rumeur publique. En un instant, malgré +l'apathie invincible des Indous, tout le peuple, saisi de respect, +d'admiration et de curiosité, se précipita vers le parc du maharajah, +afin de contempler de plus près cet animal singulier et prodigieux. + +Mais au moment où l'on allait forcer l'entrée, Louison, qui se promenait +tranquillement, s'étonna de ce grand concours de peuple et s'avança +vers les Indous comme pour les interroger. En un clin d'oeil, la foule +disparut, refoulée par la frayeur, dans les rues environnantes, ce qui +permit aux serviteurs du palais d'avertir Corcoran. + +Celui-ci faisait tranquillement la sieste. A peine éveillé, il s'avança +sur le perron du palais en se frottant les yeux. Il voyait descendre du +ballon, qui ressemblait à une petite maison très-solide et très-légère +et à un aigle aux ailes puissantes, une jeune femme d'une rare beauté +et vêtue à la dernière mode de Paris. Un jeune homme de bonne mine +lui donnait la main, et dans ce jeune homme Corcoran reconnut avec +étonnement son cousin et son ami intime, le célèbre Yves Quaterquem[1], +de Saint-Malo, membre correspondant de l'Institut de France. + +[Note 1: Les personnes qui ont lu les _Amours de Quaterquem_, +reconnaîtront sans peine ce nouveau personnage. Les autres trouveront +sans doute que l'analyse rapide que Quaterquem lui-même fait ici de ses +aventures suffit à la clarté du récit.] + +Le premier mouvement du maharajah fut de s'élancer dans les bras de son +ami. + +«Ah! l'heureux hasard! s'écria Corcoran. + +--Hasard! répliqua le nouveau venu. Point du tout, mon cher.... Nous +faisons des visites de noces dans la famille. Voici ma femme.» + +Et de la main il désigna la jeune femme qui l'accompagnait. + +«Par la déesse Lackmi, dont vous êtes la vivante image, s'écria Corcoran +en s'inclinant avec respect, si ce n'était un sacrilége de dire qu'on +peut être aussi belle que Sita, je le dirais de vous, ma cousine. + +--Or çà, dit Quaterquem, trêve aux compliments.... Où vais-je mettre ma +voiture? car il me semble, seigneur maharajah, que tu n'as pas de remise +assez grande pour la loger. + +--Ton ballon? dit Corcoran. Eh! parbleu! nous allons le mettre dans +l'arsenal, dont j'ai seul la clef, et mon éléphant Scindiah en gardera +l'entrée. + +--Avant tout, mon cher ami, dit Quaterquem, sache bien que j'ai les +plus fortes raisons pour cacher à tout le monde la forme et le mécanisme +intérieur de mon ballon, et ne me donne que des serviteurs aveugles, +sourds et muets. + +--Par la barbe de mon grand-père! s'écria Corcoran, Scindiah est le +serviteur qu'il te faut. Viens ici, Scindiah.» + +L'éléphant, qui rôdait librement dans le parc, s'approcha d'un air +curieux, regarda attentivement le ballon, parut chercher le sens de +cette masse énorme, et, après un instant de réflexions stériles, éleva +sa trompe vers le ciel en fixant ses yeux sur Corcoran. + +«Scindiah, mon ami, dit celui-ci, tu m'écoutes, n'est-ce pas, et tu me +comprends? Ce gentleman que tu vois est monsieur Yves Quaterquem, mon +cousin et mon meilleur ami. Tu lui dois respect, affection, obéissance. +C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Oui.... Eh bien, il va te donner la +main et tu lui donneras ta trompe en signe d'amitié.» + +Scindiah obéit sans se faire prier. + +«Quant à cette dame, continua Corcoran, c'est ma cousine, et, avec Sita, +la plus belle personne de l'univers.» + +Scindiah s'agenouilla devant la dame, lui prit la main délicatement avec +sa trompe et la posa sur sa tête en signe de dévouement. + +«Maintenant que la présentation est finie, relève-toi, mon ami, prends +les cordes du ballon avec ta trompe, tire de toutes tes forces et +amène-le dans l'arsenal.» + +Ce qui fut fait en quelques minutes, car la force de l'éléphant +égalait son intelligence. Puis il fut mis en faction devant la porte de +l'arsenal, avec défense absolue de laisser entrer personne. + +«Maintenant, dit Corcoran à ses hôtes, allons voir Sita, car je suis +marié, mon cher Quaterquem, tout comme toi, et ma femme m'a apporté en +dot un royaume assez joli, comme tu vois.» + + + + +VIII + +Maëlstrom. + + +Sita s'avança au-devant de ses hôtes et leur fit l'accueil le plus +gracieux. Corcoran les présenta et expliqua en peu de mots les liens de +parenté qui l'unissaient à Quaterquem. + +«A toi maintenant de parler, dit-il en se tournant vers lui, et de nous +dire comment tu nous arrives par le chemin des airs. + +--Mon histoire est un peu longue, répliqua Quaterquem, mais je +l'abrégerai. La dernière fois que je t'ai vu, c'était à Paris, je crois, +dans la rue des Saints-Pères, il y a quatre ans. Je cherchais alors le +moyen de diriger les ballons, et j'étais un pauvre diable, vivant de +peu, mangeant du pain rassis, buvant l'eau des fontaines publiques, +chaussé de souliers percés et vêtu d'un habit dont les coudes riaient de +misère. Cependant, à force de chercher à droite, à gauche, au nord, au +sud, à l'est et à l'ouest, j'ai fini par résoudre mon fameux problème. + +--O Christophe Colomb! s'écria Corcoran, le monde t'appartient! Nul +homme n'a fait autant que toi pour ses semblables. + +--Ne te presse pas de m'applaudir, dit Quaterquem. Je ne suis pas aussi +bienfaiteur de l'humanité que tu pourrais le croire au premier abord.... +Aussitôt ma découverte faite, comme la science n'avait plus besoin +de moi, je devins amoureux d'Alice, que tu vois et qui nous écoute +en souriant.... amoureux à en perdre la raison; j'étonnai la mère, je +bravai le père, un vieil Anglais archéologue et grognon, je bousculai +le rival, un M. Harrisson ou Hérisson, qui fait le commerce du coton à +Calcutta; je troublai ce pauvre garçon au point qu'il tira un coup de +pistolet sur mon futur beau-père, qui lui servait de témoin, croyant +tirer sur moi, son adversaire; je fis tant, que miss Alice Hornsby, ici +présente, est devenue ma femme, et ne s'en repent pas, je crois. + +--Oh! cher bien-aimé, non! s'écria Mme Quaterquem en s'appuyant +doucement sur l'épaule de son mari. + +[Illustration: Je mangeais du pain rassis. (Page 93.)] + +--Je pensai d'abord, continua Quaterquem, à publier ma découverte dans +l'intérêt du genre humain, et, entre nous, c'était une sotte idée, +car le genre humain ne vaut guère qu'on s'occupe de lui; mais j'eus le +bonheur que l'Académie des sciences se moqua de ma découverte, et, sur +le rapport de je ne sais quel vieux savant qui avait longtemps cherché +la solution du problème sans la découvrir, déclara que j'étais fou à +lier. Par bonheur, j'étais déjà marié, et le vieux Cornelius Hornsby, +mon beau-père, qui ne m'avait accordé la main de sa fille qu'en échange +du brevet d'invention que je devais prendre, et qu'il devait exploiter +en France et en Angleterre, s'écria que je l'avais indignement trompé, +me rendit ma parole, me donna sa malédiction et jura de ne plus revoir +sa fille. + +--Pauvre père! dit Alice. + +--Cette fois, Alice et moi, nous avions la bride sur le cou. Alice, un +instant ébranlée, reprit bientôt confiance, je construisis mon ballon et +j'en adaptai les diverses pièces moi-même, de peur d'indiscrétion, dans +un village à cent lieues de Paris; je m'approvisionnai et je partis un +soir avec Alice, décidé à chercher asile dans un pays qui n'eût jamais +vu l'ombre d'un académicien ou d'une société savante. + +--Et tu as choisi Bhagavapour, cher ami? + +--Ni Bhagavapour, ni aucune autre capitale, ni aucun pays civilisé ou +peuplé, répliqua Quaterquem, et voici mes raisons. L'homme, mon cher +maharajah, tu le sais mieux que moi, est un vilain animal, hargneux, +envieux, gênant, avare, querelleur, poltron, gourmand, dissolu; surtout +il a grand'peine à supporter son voisin. Un sage a dit: _Homo homini +lupus_. J'ai donc cherché le moyen de n'avoir de voisin d'aucune espèce, +et pour cela j'ai fait en ballon le tour du globe terrestre. Je ne +m'arrêtai, comme tu peux penser, ni à la France, ni à l'Angleterre, ni +à l'Allemagne, ni à aucune partie du continent européen. En planant +au-dessus des villes et des campagnes, je voyais partout des soldats, +des fonctionnaires, des mendiants, des prisons, des hôpitaux, +des casernes, des arsenaux et des manufactures, et tout ce que la +civilisation traîne derrière elle. La Turquie d'Asie me convenait assez. +C'est le plus beau pays et le plus doux climat du globe. Je regardais +avec envie les pentes du mont Taurus, et j'étais tenté de construire ma +maison sur l'un de ses sommets qui ne sont accessibles qu'aux aigles. +Mais là encore j'aurais eu des voisins, et qui pis est, des Turcs. +L'Afrique me plaisait beaucoup. Là, dans ces solitudes délicieuses que +dépeint le docteur Livingstone, gardés contre toute civilisation par les +troupeaux de singes et d'éléphants qui parcourent la forêt immense et +vont se baigner dans les eaux bleues du Zambèse, nous aurions pu, comme +Adam et Ève, nous créer un paradis terrestre. Un matin, pendant que +nous roulions ces pensées en dirigeant notre ballon vers le centre de +l'Afrique, nous aperçûmes, à cinq cents pieds au-dessus de nous, la +petite ville de Ségo, capitale d'un royaume aussi étendu que la France, +et nous vîmes avec la longue-vue un spectacle étrange, épouvantable, que +je n'oublierai jamais. + +Six mille esclaves des deux sexes étaient rangés, les yeux bandés et les +mains liées derrière le dos, au pied de l'enceinte de Ségo, qui est de +forme circulaire. Derrière eux se tenait un pareil nombre de soldats, +le sabre nu. Ils attendaient les ordres du sultan de Ségo, une sorte +de nègre hideux, camard, lippu, lépreux, qui, du haut de son trône, +s'apprêtait à donner le signal. + +Enfin cet affreux nègre parla. Je n'entendis pas ses paroles, mais je +vis le geste, je le vois encore. A cette parole, à ce geste, six +mille sabres tombèrent à la fois sur le cou de six mille esclaves et +tranchèrent six mille têtes[2]. J'en frémis d'horreur. Alice voulait +partir, mais je la priai de rester, m'attendant que cette tragédie +sanglante aurait un dénoûment conforme à la justice divine (au besoin +j'aurais moi-même contribué à ce dénoûment), et je mis mon ballon en +panne au moyen d'un mécanisme du mon invention qui est assez ingénieux, +je m'en vante. + +[Note 2: Légende historique. Raffanel. _Nouveau voyage au pays des +nègres._] + +Je ne m'étais pas trompé. Après cet horrible carnage, il y eut dans la +foule qui couvrait les remparts de Ségo un instant de stupeur; puis une +rage furieuse s'empara de tous les spectateurs, on massacra les gardes +du sultan, on le saisit lui-même, on égorgea devant lui ses femmes et +ses enfants, on bâtit sur leurs cadavres une tour, au sommet de cette +tour on fixa un plancher, et l'on cloua les membres du sultan sur ce +plancher, de façon qu'il eût la tête tournée vers le ciel et qu'il fût, +vivant, la pâture des oiseaux de proie. Je t'avoue, mon cher maharajah, +qu'un tel spectacle m'ôta pour jamais l'envie de m'établir sur les +bords du Niger, du Nil ou du Zambèse, et m'aurait rendu le goût de la +solitude, si j'avais pu le perdre. + +Nous revînmes donc à ma première pensée, qui était de chercher une +île déserte. Mais où trouver cette île précieuse, à l'abri de tous les +pirates, de tous les marins, de tous les explorateurs? Excepté dans +l'océan Pacifique, il n'y a pas un pouce de terre où les Européens +n'aient planté quelque drapeau unicolore, bicolore ou tricolore. + +Nous cherchâmes longtemps. Notre ballon plana pendant huit ou dix jours +au-dessus de la mer des Indes et de l'Asie méridionale; mais nous ne +trouvions aucune île, aucun rocher assez sûr pour abriter notre bonheur. +Le continent, vu de si haut, nous paraissait une plaine immense, marquée +de quelques ondulations imperceptibles au fond desquelles coulaient +quelques ruisseaux, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutra, le Meinam. +Vos monts Vindhya, dont vous êtes si fiers, vos Ghâtes, et l'Himalaya +lui-même, nous faisaient l'effet de ces murs que le paysan élève pour +marquer la limite de son champ et qu'il franchit d'une enjambée. + +Enfin, redescendant vers le sud-est, nous contemplâmes ce merveilleux +groupe d'îles immenses et innombrables, parmi lesquelles Java, Sumatra +et Bornéo tiennent le premier rang. Là, tout nous attirait, la fertilité +du sol, la beauté du climat, et même la solitude; car les hommes, +animaux sociables et féroces, aiment à se réunir par milliers dans +quelques coins de l'univers pour se dévorer plus commodément. J'enrage +quand je vois des imbéciles qui s'appellent hommes d'État, entasser +leurs peuples dans un étroit espace où tout manque, le pain, le +vêtement, l'air et le soleil, et s'arracher à coups de canon des +lambeaux de terre, pendant que des centaines de mille lieues carrées +restent sans habitants. + +--Mon ami, interrompit Corcoran, tu as raison, mais dis-nous vite où est +ton île. Est-elle voisine de Barataria où Sancho Pança fut gouverneur? + +--Mieux encore, continua Quaterquem. Mon île est unique dans l'univers. +Cherche sur la carte de l'Océanie, à moitié chemin entre l'Australie et +la Californie, à deux cents lieues environ au sud-est des îles Sandwich. +C'est là. + +Le 15 juillet de l'année dernière (cette date m'est restée dans la +mémoire, parce que c'était le jour où j'avais coutume de ne pas payer +mon terme), nous commencions à nous sentir découragés de tant de +recherches inutiles, lorsqu'un spectacle singulier attira notre +attention. Nous appuyant tous deux sur le parapet de la nacelle, nous +vîmes, à mille pieds environ au-dessous de nous, un trois-mâts américain +en détresse. + +La surface de l'océan était calme; il n'y avait pas un nuage dans le +ciel, le navire lui-même n'avait rien perdu de sa mâture, et cependant +il tournait dans un cercle immense, avec une vitesse qui croissait à +chaque minute; en même temps il se rapprochait toujours davantage d'une +espèce de gouffre ou d'entonnoir où l'entraînait le tourbillon des +flots. L'équipage et les passagers, se voyant perdus, s'étaient +agenouillés sur le pont et adressaient à Dieu une dernière supplication. + +En effet, Dieu seul pouvait les sauver, car toute la science des marins +les plus expérimentés n'aurait pu lutter contre la force aveugle et +irrésistible de la mer. Le gouffre où le navire était entraîné, et +qui n'a pas encore été signalé sur les cartes géographiques, est plus +redoutable encore que le fameux Maëlstrom, si redouté des Norvégiens. +Son centre d'attraction était situé à quinze cents pas environ d'une +petite île que nous distinguions admirablement et qui paraissait avoir +sept ou huit lieues de tour. + +Tout à coup un dernier cri retentit sur le pont. Le trois-mâts, qui +tournait toujours avec une rapidité prodigieuse, arriva enfin au fond +du gouffre et s'engloutit. Nous regardâmes longtemps avec une émotion +profonde le lieu du désastre; aucun homme vivant ne reparut; mais, par +une horrible ironie du destin, la mer se calma aussitôt que le navire +eut fait naufrage. On eût dit qu'un monstre caché, satisfait de sa +proie, rendait le calme aux flots. Peu à peu les vagues se mirent à +tourner en sens inverse, et à ramener à la surface de l'océan tout ce +qu'elles avaient englouti. Le trois-mâts lui-même, tout démantelé, à +demi brisé, alla échouer contre les rochers. + +C'est alors que, regardant avec attention l'île au-dessus de laquelle se +trouvait notre ballon, nous vîmes qu'elle était faite à souhait, +comme dit Fénelon, pour le plaisir des yeux. Des forêts de bananiers, +d'orangers et de citronniers en couvraient la plus grande partie. Le +reste était revêtu d'un gazon plus fin et plus serré que le plus +beau gazon d'Angleterre. Au fond des vallées coulaient quatre ou cinq +ruisseaux d'une eau limpide, dans laquelle s'ébattaient gaiement des +milliers de truites. Enfin (avantage inappréciable!) aucun homme sauvage +ou civilisé ne semblait avoir mis le pied dans notre île. + +Je dis _notre_, car nous n'hésitâmes pas un instant. Dès le premier coup +d'oeil, Alice jugea qu'elle ne pouvait appartenir qu'à nous. Le gouffre +la défend contre toute attaque par mer. Quant à celles qui peuvent venir +du ciel, personne, heureusement, ne possède encore l'art de diriger les +ballons. + +Quaterquem en était là de son récit, lorsqu'un coup de feu retentit dans +l'arsenal; aussi un tumulte épouvantable s'éleva dans le palais d'Holkar +et lui coupa la parole. Louison, qui était couchée sur le tapis et qui +regardait le narrateur avec une curiosité mêlée de sympathie, se +leva toute droite et dressa les oreilles. Le petit Rama prit un air +belliqueux, comme s'il se fût préparé au combat. Moustache se hérissa et +se plaça devant Rama, terrible rempart. Corcoran se leva sans rien dire, +prit un revolver à crosse d'argent qui était suspendu à la muraille, et +voyant que Quaterquem s'armait et allait le suivre, il lui dit d'un air +calme: + +«Mon cher ami, reste avec les femmes et veille à leur sûreté. Je te +laisse Louison. Il n'y a rien à craindre: c'est une sentinelle qui aura +fait feu par mégarde. Louison, reste ici, ma chérie, je le veux!...» + + + + +IX + +Acajou, bon nègre. + + +De tous côtés les serviteurs de Corcoran couraient en désordre, les uns +armés, les autres sans armes, mais tous remplis de terreur et croyant +à une attaque imprévue. La vue de Corcoran leur rendit le courage et la +confiance. + +«Que personne ne sorte! dit-il. Sougriva, faites cerner le palais, le +parc et l'arsenal.» + +En même temps il s'avança d'un pas ferme vers la porte de l'arsenal. +C'est là qu'il avait placé Scindiah. + +Il aperçut alors, avec étonnement, un Européen que l'éléphant maintenait +avec sa trompe contre le mur, et qui essayait inutilement de s'échapper. +En regardant de plus près, il reconnut le docteur Scipio Ruskaert. + +Corcoran fronça le sourcil. Les soupçons qu'il avait conçus lui +revinrent à l'esprit sur-le-champ. + +«Que faites-vous là, docteur Scipio?» demanda-t-il. + +Ruskaert, encore serré contre le mur par la trompe de l'éléphant, fit +signe qu'il avait perdu la respiration. En réalité, il se donnait le +temps de chercher la réponse. + +«Lâche-le, mon bon Scindiah,» dit Corcoran. + +L'éléphant obéit à regret. + +«Seigneur maharajah, dit Ruskaërt, j'avoue mon tort et ma déplorable +curiosité, mais j'en suis cruellement puni.» + +En même temps il essayait de sourire et d'échapper au danger d'une +explication; mais Corcoran n'était pas d'humeur à plaisanter. + +«Maître Scipio Ruskaërt, dit-il d'une voix impérieuse, qu'alliez-vous +faire dans l'arsenal? pourquoi avez-vous violé la consigne? par quelle +porte êtes-vous entré? + +--Seigneur maharajah, dit l'espion, qui commençait à s'alarmer, il ne +faut pas attacher trop d'importance à un accident malheureux. Je vous +ai entendu parler souvent de ce merveilleux canon de bronze, d'or et +d'argent, que les jésuites ont fondu en 1644 pour l'un des ancêtres +d'Holkar, et qui représente la bataille de Rama contre Ravana et des +singes contre les Rakshasas, telle que l'a décrite le poëte Valkimi. +Je vous avoue que je n'ai pas pu résister au désir de pénétrer dans +l'arsenal pour dessiner les bas-reliefs de ce canon. Je comptais faire +une agréable surprise à toutes les sociétés savantes de l'Europe en +publiant mon dessin à cent mille exemplaires. J'aurais dû penser que +vous gardiez avec un soin jaloux un trésor si rare et si précieux.» + +Cette excuse pouvait être vraie. Corcoran reprit d'un ton plus doux: + +«Mais comment êtes-vous entré dans l'arsenal? Enfin, qui a tiré ce coup +de feu?» + +Tout à coup une figure nouvelle sortit de terre et répondit sans avoir +été interrogée: + +«C'est moi, massa, moi Acajou, bon nègre.» + +Le nouveau venu était un nègre de la plus grande espèce. Six pieds de +haut. Ses bras étaient gros comme des jambes, et ses jambes comme des +colonnes. Du reste, une figure pleine de bonhomie, qui riait en montrant +ses dents blanches. + +«Et que fais-tu là, toi aussi, Acajou, bon nègre que je n'ai jamais vu? +demanda Corcoran. + +--Moi garder le ballon en l'absence de massa Quaterquem, massa. Lui +curieux, ajouta-t-il en montrant Scipio, moi fidèle; lui bien attrapé. +Coup de revolver dans le bras.» + +Effectivement, le sang coulait du bras du docteur Scipio Ruskaërt, mais +il ne paraissait pas y faire attention; il s'apprêtait à faire face à un +danger bien autrement terrible. + +«Voyons, maître Acajou, dit Corcoran, raconte-nous comment l'affaire +s'est passée, puisqu'il n'y a pas d'autre témoin que toi et l'éléphant, +et que mon pauvre Scindiah n'a pas reçu du ciel le don de l'éloquence.» + +Acajou ne se fit pas prier. Il fit passer de sa joue droite à sa joue +gauche une chique qui le gênait un peu, et: + +«Massa Quaterquem, dit-il, avoir confié à moi la garde du ballon. Moi, +voyant ça, dormir de l'oeil droit, ouvrir l'oeil gauche de toutes mes +forces. Lui (désignant Ruskaërt) monter sur le mur de l'arsenal, +faire des signes à quelqu'un de l'autre côté du mur, sauter à bas de +l'enceinte, fureter partout, écrire notes avec crayon, compter bombes, +boulets; moi, très-étonné, ouvrir l'oeil droit et regarder avec +attention. Lui, continuer sa marche, voir le ballon, venir vers moi et +vouloir entrer et examiner ressorts mécaniques. Moi trouver lui trop +curieux, prendre pistolet à ceinture, amorcer, viser et tirer, pan! +juste quand il entrait. Lui, effrayé, vouloir se sauver par la grande +porte, mais arrêté par Scindiah. Animal, Scindiah! mais pas bête! + +[Illustration: Acajou, bon nègre, arrête le traître Ruskaert. (Page +108)] + +--C'est bien, maître Acajou! dit Corcoran. Voici vingt roupies. Massa +Quaterquem sera très-content de vous.» + +La figure du nègre rayonnait de joie. Il prit les roupies et se mit à +genoux devant le maharajah pour le remercier. + +«Pour vous, monsieur Scipio Ruskaërt, docteur de l'Université d'Iéna, +suivez-moi en lieu sûr jusqu'à ce que je sache pourquoi vous +escaladez les murs de mon arsenal au risque de recevoir les balles des +sentinelles. + +--Seigneur maharajah, dit l'espion avec une hauteur affectée, songez au +droit des gens. Vous rendrez compte de cet abus de pouvoir à la Prusse +et à l'Angleterre. Prenez garde! + +--Ami Ruskaërt, répliqua Corcoran, j'en rendrai compte à Dieu, que je +crains beaucoup plus que les Prussiens et les Anglais réunis. Si vous +êtes honnête homme, vous ne devez pas craindre qu'on examine votre +conduite; si vous ne l'êtes pas, vous ne méritez aucune pitié.» + +Et comme Sougriva arrivait, suivi de quelques soldats, et conduisant un +Indou prisonnier qui avait les mains liées derrière le dos, Corcoran lui +dit: + +«Assurez-vous du docteur Ruskaërt. Qu'on l'enferme dans une salle +du palais. Que deux sentinelles en gardent la porte.... Pour plus de +sûreté, Louison se mettra en faction avec les deux sentinelles.» + +Sougriva éleva les mains en forme de coupe et répondit: + +«Seigneur Maharajah, faudra-t-il séparer l'un de l'autre ces deux +prisonniers?» + +Ruskaërt, qui avait gardé tout son sang-froid jusqu'à l'arrivée de +l'Indou, parut alors troublé pour la première fois. Il fit signe +des yeux à l'Indou, sans doute pour lui recommander le silence; mais +celui-ci demeura immobile et impassible comme s'il le voyait pour la +première fois. + +Corcoran surprit ce signe. + +«Où as-tu saisi cet homme? demanda-t-il à Sougriva. + +--Seigneur maharajah, ce n'est pas moi qui l'ai saisi; c'est Louison. +Tout à l'heure, suivant vos ordres, j'avais fait cerner par les soldats +le parc, le palais de l'arsenal, lorsque j'ai vu de loin un homme à +cheval qui galopait sur la route de Bombay. Cette précipitation m'a +donné l'éveil. Ce n'est pas l'usage de courir quand on a la conscience +nette. J'ai crié à cet homme de s'arrêter. Il a galopé de plus belle, +et comme j'étais à pied, nous aurions sûrement perdu sa trace, lorsque +Louison a paru tout à coup. + +--Comment donc! mademoiselle Louison! interrompit Corcoran avec une +feinte sévérité. Je vous avais pourtant bien dit de rester au palais!» + +La tigresse ne se trompa point sur le sens de cette mercuriale. Elle se +dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya celles de devant sur +les épaules de son maître et frotta joyeusement sa belle tête fine et +tachetée comme celle du maharajah. + +«Seigneur, continua Sougriva, Louison n'a pas plus tôt vu de quoi il +s'agissait, qu'en trente ou quarante bonds elle a dépassé le cavalier et +s'est plantée au milieu du chemin pour l'empêcher de passer. Le cheval +s'est cabré et a renversé l'homme sous lui. Alors Louison a mis +sa griffe sur les épaules de l'homme et l'a maintenu jusqu'à notre +arrivée.» + +Le docteur Ruskaërt et le prisonnier indou, qui écoutaient ce récit +avec beaucoup d'attention, parurent rassurés en voyant que Sougriva n'en +savait pas davantage. + +«Mais enfin, dit Corcoran, quelle raison as-tu de soupçonner cet homme? +Il est à cheval et il galope; ce n'est pas un crime. + +--Seigneur maharajah, image de Brahma sur la terre, céleste incarnation +de Vichnou, dit le prisonnier d'une voix suppliante, grâces soient +rendues à votre générosité. Ce n'est pas vous qui soupçonnez les +malheureux et qui maltraitez les faibles! Par le divin Siva, seigneur, +je suis innocent. + +--Qui es-tu? demanda Corcoran. + +--Seigneur, je m'appelle Vibishana et je suis un pauvre marchand parsi +de Bombay. Un mauvais sort m'a poussé vers Bhagavapour, où je venais +acheter du coton pour mes correspondants anglais. Maudit soit le jour +où je suis venu dans vos États, puisque je devais être l'objet de cet +odieux soupçon!» + +La figure douce et résignée de ce pauvre homme inspirait la compassion. + +«A-t-on trouvé quelque chose de suspect sur lui? demanda Corcoran. + +--Non, seigneur. Rien que des habits et quelque argent. + +--Eh bien, qu'on le délie et qu'on lui rende son cheval.» + +Sougriva et les soldats se mirent en devoir d'obéir. + + + + +X + +Des moyens d'avoir un bon domestique. + + +Un éclair de joie illumina les yeux de l'Indou prisonnier. Ruskaërt +lui-même, quoiqu'il eût protesté qu'il ne le connaissait pas, parut +content de sa délivrance. + +Tout à coup un incident nouveau changea la décision de Corcoran. + +Le petit Moustache arrivait, tenant à sa gueule une lettre cachetée à +la mode européenne. Ces sortes de lettres sont rares à Bhagavapour, de +sorte que le maharajah fut étonné. Il prit la lettre, caressa Moustache, +regarda l'adresse, reconnut une écriture anglaise et lut avec étonnement +ces mots: + +_A lord Henry Braddock, gouverneur général de l'Indoustan._ + +«Eh bien, seigneur maharajah, que vous disais-je? s'écria Sougriva. +Ce papier a dû être jeté derrière un buisson de la route au moment +où Louison arrêtait cet homme, et Moustache, qui suivait sa mère, l'a +ramassé en jouant. + +--Voilà qui est étrange!» s'écria Corcoran. + +Il regarda la signature:--Doubleface (_alias_ Ruskaert)--et le docteur, +qui avait reconnu sa lettre, réfléchit un instant, et commença sa +lecture. C'était la lettre dont nous avons donné plus haut le texte. + +Pendant cette lecture, Doubleface pâlissait à vue d'oeil. + +Quand elle fut terminée, Corcoran dit: + +«Mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. Jetez-le dans le premier +cachot venu. Pour le reste, qu'il attende. + +--Que faut-il faire du messager? demanda Sougriva. + +--C'est toi qui es ce fameux Baber dont il parle? demanda Corcoran. + +--Eh bien oui, seigneur, répondit effrontément le prisonnier, je suis +Baber. Mais souvenez-vous que le lion généreux ne doit pas écraser la +fourmi parce qu'elle l'a piqué au talon. Si vous daignez me faire grâce, +je puis vous servir. + +--C'est bien, dit Corcoran. Tu peux trahir encore deux ou trois maîtres, +n'est-ce pas? Je m'en souviendrai.» + +On emmena les deux prisonniers, et Corcoran rentra tout pensif dans le +palais. + +--Eh bien, demanda Quaterquem, quel est donc ce grand événement qui t'a +fait sortir le pistolet au poing? + +--Ce n'est rien, dit Corcoran, qui ne voulait pas inquiéter les deux +femmes: une fausse alerte donnée par une sentinelle ivre d'opium. Mais +toi, continua-t-il, d'où te vient cet ami Acajou dont tu ne nous avais +pas encore parlé, et que je viens d'apercevoir tout à l'heure? + +--C'est la fin de mon histoire, répondit Quaterquem, et j'allais vous +l'expliquer lorsque le coup de fusil nous a interrompus. + +Vous vous souvenez du naufrage dont Alice et moi nous avions été +témoins. Ce naufrage nous parut un avis du ciel qu'il ne fallait pas +négliger. Nous jetâmes l'ancre dans l'île, je dégonflai mon ballon, je +le mis à l'abri sous un châtaignier énorme, et nous nous avançâmes vers +la plage, où le vaisseau naufragé était couché sur le flanc comme une +baleine échouée. + +Tout l'équipage avait péri, mais nous trouvâmes une grande quantité de +provisions de toute espèce si soigneusement enfermées dans des caisses, +que l'eau de mer n'avait pu les gâter, et cinq cents barriques de vin +de Bordeaux. A cette vue, je ne doutai plus que la Providence ne nous +invitât à planter notre tente dans l'ile, et, avec le consentement +d'Alice, qui eut la modestie de ne pas vouloir lui donner son propre +nom, je la baptisai île Quaterquem. + +Par un rare bonheur, non-seulement la cargaison qui nous tombait du ciel +était la plus précieuse que nous puissions désirer, mais encore il +nous était impossible d'en retrouver le propriétaire, car la mer avait +emporté le bordage sur lequel était écrit le nom du vaisseau, et tous +les papiers du bord. J'étais donc occupé à faire l'inventaire de notre +trésor, lorsque j'entendis tout à coup Alice pousser un cri de surprise +et une voix d'homme lui dire gravement en anglais: + +--Comment vous portez-vous, madame? + +Jamais on ne fut plus étonné. Je me retourne, et je vois un homme d'âge +mûr, fait, taillé, sculpté, habillé, rasé comme un ministre protestant, +et suivi d'une femme encore belle, mais d'âge assorti au sien, et +habillée avec le soin le plus scrupuleux, à la mode de 1840. Derrière +eux venaient, par rang de taille, neuf enfants de quinze à trois ans: +six filles et trois garçons. + +C'était toute la population de l'île. + +A parler franchement, je ne fus pas très-heureux de la rencontre. +Comment! j'avais fait le tour du monde pour trouver une île +inaccessible; j'y entre, et du premier coup j'y rencontre onze Anglais +grands et petits: vraiment, c'était jouer de malheur. Alice riait de ma +mésaventure: au fond, elle n'était pas fâchée de voir des compatriotes. + +--Monsieur, dis-je à l'Anglais, par quel chemin êtes-vous arrivé ici? + +--Par mer. Nous avons fait naufrage, ma chère Cecily et moi, le 15 juin +1840, six mois après que Dieu m'eut fait la grâce de m'accorder sa main +en légitime mariage. Nous étions venus dans l'Océanie pour évangéliser +les sauvages des îles Viti; j'avais même un chargement de bibles à cette +intention. Mais notre vaisseau, _le Star of Sea_, se perdit dans le +gouffre que vous voyez, et nous échappâmes seuls à la mort, Cecily et +moi. Heureusement nous n'avons pas perdu courage; nous avons défriché +deux ou trois cents acres de terre, nous avons bâti une maison à +laquelle j'ajoute un pavillon tous les deux ans, lorsque par la +bénédiction du Très-Haut je vois ma famille s'augmenter d'un nouveau +rejeton. Enfin, si je pouvais donner des maris à mes filles et des +épouses à mes fils, je n'envierais rien aux plus fortunés patriarches. +Mais vous, êtes-vous seuls échappés au naufrage? + +--Nous sommes venus par le chemin des airs, répondit Alice. + +Et elle expliqua qui nous étions et ce que nous cherchions. Le ministre +se jeta à genoux avec toute sa famille, en remerciant le ciel. + +--Mais nous allons repartir, lui dis-je. Je veux que mon île soit +déserte. + +--C'est bien ainsi que je l'entends, répliqua l'Anglais. Combien +estimez-vous mon île à peu près? + +--Je ne veux pas l'acheter. Gardez-la. Je pars. + +--Au nom de Dieu, s'écria-t-il, prenez-la pour rien si vous voulez, +mais emmenez-nous hors d'ici. Cecily, qui n'a pas pris une tasse de thé +depuis vingt ans, ne veut pas rester une minute de plus. + +Sa proposition me convenait à merveille. + +--Voyons, lui dis-je, cent mille francs, est-ce assez pour votre île? + +--Cent mille francs! s'écria-t-il. Ah! monsieur, que toutes les +bénédictions du ciel vous accompagnent! Quand partons-nous? + +--Laissez-moi le temps de visiter ma nouvelle propriété. Nous partirons +demain. Je vous déposerai à Singapore. + +--Il me tarde, dit l'Anglais, de lire le _Times_ et le _Morning-Post_. + +--Oh! s'écria Cecily, et nous aurons du thé et des sandwiches! + +A la pensée de goûter cette félicité, les six jeunes Anglaises et les +trois petits Anglais se léchèrent voluptueusement les lèvres. + +--Je serai heureux, dit le père, que vous veuillez bien accepter pour ce +soir notre modeste hospitalité. + +En même temps il nous montra le chemin. Sa maison, qui se composait +d'un simple rez-de-chaussée commodément distribué, était fort grande et +flanquée de plusieurs pavillons irréguliers, mais propres et d'un +aspect agréable. A première vue, je reconnus que je n'avais pas fait une +mauvaise affaire. + +Le dîner fut très-bon et très varié; le vin surtout était exquis, car la +mer, en jetant sur les bords de l'île des épaves de tous les naufrages, +se chargeait de garnir la cave du révérend missionnaire. La conversation +fut joyeuse et animée; nos hôtes se réjouissaient de quitter l'île, et +moi je me réjouissais encore davantage de m'y établir. Alice raconta au +révérend les nouvelles du monde entier depuis vingt ans. + +--Sa gracieuse Majesté Victoria vit-elle encore? demanda-t-il. Et Sa +Grâce l'immortel duc de Wellington? Et sir Robert Peel, baronnet? Et le +vicomte Palmerston? Les wighs sont-ils au pouvoir, ou les torys? etc., +etc. + +Enfin les questions cessèrent et nous allâmes nous coucher. Dès le +lendemain j'emmenai toute la famille à Singapore, et, tout couvert de +leurs bénédictions, je les déposai sur le quai avec un bon de cent mille +francs payable chez _MM. Cranmer, Bernus and Co_. Quelques jours après, +le révérend Smithson, suivi des neuf petits Smithson et de sa femme, +partit pour évangéliser une tribu de Papous, que les voyageurs venaient +de signaler dans la terre de Van-Diémen. + +La promptitude avec laquelle le révérend Smithson m'avait cédé son île, +dont il était pourtant seul propriétaire, n'ayant à payer d'impôts ni +pour le gouvernement, ni pour l'administration, ni pour les bureaux, ni +pour l'armée, ni pour la police, ni pour la gendarmerie, ni pour le +gaz, ni pour l'entretien des routes, ni pour le pavage des rues, ni +pour quelque objet que ce fût, utile, inutile ou nuisible,--cette +promptitude, dis-je, me suggéra quelques réflexions. + +Que manquait-il à ce brave homme? N'avait-il pas à satiété le boire +et le manger, un climat très-doux, une terre fertile, une sécurité +parfaite, une liberté sans limites, et une famille bien portante qui +s'accroissait sans fin et sans mesures? Ne pouvait-il pas jouer +au cricket dans la journée et au whist après le coucher du soleil? +Évidemment, ce qui le chassait de mon île, c'était l'ennui de ne voir +autour de lui que des petits Smithson, de n'entendre que les discours +de Mme Smithson et de n'avoir pas l'ombre d'un voisin qu'il pût aimer +ou haïr. En un mot, il subissait le supplice de ce grand prince trop +continuellement obéi, qui disait à son premier ministre: «Contredis-moi +donc une fois si tu peux, afin que nous soyons deux.» + +D'autre part, ma chère Alice, qui est une excellente musicienne, pleine +d'esprit, de grâce, de bonté, de piété, n'a pas le moindre talent pour +faire la cuisine. + +Comme elle a reçu plus d'un million en dot, elle a toujours cru que +les biftecks naissent tout cuits. (Ne dis pas non, ma chère; c'est +l'éducation qu'on donne aux plus charmantes filles de France, et Dieu +sait où cela les mène!) D'où il suit que j'avais besoin de quelqu'un +pour la servir. C'est alors qu'il me vint une idée dont vous admirerez +certainement la profondeur. + +Prendre à mon service et transporter dans mon île des domestiques +ordinaires était chose impossible. Personne n'aurait voulu s'enfermer +là, à la condition de n'en sortir qu'avec ma permission. J'avais besoin +d'une famille assez persécutée pour que cette réclusion lui parût un +bienfait, et assez honnête pour ne pas oublier le bienfaiteur. C'est +parmi les condamnés à mort que je cherchai le phénix dont j'avais +besoin. + +En moyenne, on peut compter que le bourreau abat légalement environ cinq +cents têtes par jour, sur toute la surface du globe. Il y a du plus ou +du moins, selon les jours, mais enfin c'est la moyenne. Naturellement, +ceux qu'on pend, qu'on roue, qu'on écartelle, qu'on empale et qu'on met +à la broche sont compris dans ce chiffre, mais non pas ceux qu'on tue +à coups de fusil sur le champ de bataille au son des tambours et des +trompettes, et en criant: Vive le roi! ou Vive l'archiduc! + +Or, de cinq cents pauvres diables, vous m'accorderez bien qu'un dixième +au moins n'a rien fait pour mériter la corde, le pal ou la guillotine. +C'est même bien peu, si l'on considère que la justice française est la +seule qui (de son propre aveu) ne se trompe jamais. Il s'agissait donc +de mettre la main sur un de ces cinquante innocents et de lui sauver la +vie. Je remontai en ballon avec ma chère Alice, et nous recommençâmes +notre voyage de circumnavigation autour du globe. + +Mais, dit Quaterquem en s'interrompant, si vous voulez savoir le reste +de l'histoire, faites venir Acajou. + +Le nègre ne tarda pas à paraître et, sur l'invitation de Quaterquem, +continua en ces termes: + +«Moi nègre, fils de nègre. Grand-père roi du Congo. Père enlevé par les +blancs et fouetté, ce qui fait pousser le coton et le café. Moi, Acajou, +bon nègre, né au Bayou Lafourche en Louisiane. Content de vivre. Poisson +salé pendant la semaine, petit-salé le dimanche. Coups de fouet trois +fois par mois: moi rire du fouet, avoir bon dos, peau dure, patience, et +danser la bamboula tous les soirs dans la belle saison. + +«A seize ans, moi très-content. Voir Nini. Aimer Nini. Porter la hotte +de Nini, le seau de Nini, le balai de Nini. Obtenir la permission de +balayer la maison pour Nini. Moi danser tout seul avec Nini, chercher +querelle à mes amis pour Nini, boxer pour Nini, avoir l'oeil poché pour +Nini, prendre du sucre et du café dans le buffet pour Nini en l'absence +des maîtres, danser sur la tête et les mains pour amuser Nini, et +demander à Dieu de m'accorder Nini. + +«De son côté, Nini coquette. Nini dire à moi que je l'ennuie. Nini rire +avec Sambo, vanter Sambo, bambouler avec Sambo, accepter le collier de +Sambo. Moi très en colère. Offrir belle robe à Nini, et Nini abandonner +Sambo. Moi demander Nini en mariage et obtenir. Mariage fait. Moi +très-heureux. Nini petite femme à moi, Nini caresser le menton d'Acajou, +aimer Acajou, faire le bonheur d'Acajou. Moi remercier bon Dieu et faire +la nique à Sambo. + +«Sambo, lui, très-sombre, rien dire. Penser beaucoup. Préparer trahison. +Dénoncer Acajou au maître, faire fouetter Acajou trois fois par semaine. +Peau d'Acajou tigrée comme peau de zèbre. Acajou accusé de tout. Cheval +boiteux, Acajou; chien de chasse perdu, Acajou; argenterie volée, encore +Acajou, et toujours Acajou. + +«Grand malheur. Maître assassiné dans un bois, près de sa maison. Qui a +fait le coup? Sambo accuser Acajou. Acajou bon nègre, pas savant, ne pas +savoir se défendre. Blancs arriver par troupes,--deux ou trois cents à +cheval, revolver à la ceinture. Écouter Sambo. Croire Sambo, appeler le +juge Lynch. Saisir Acajou, lier les pieds et les mains, apprêter corde +avec noeud coulant, et engager Acajou à plaider sa cause. Acajou bon +nègre, plus bête que méchant, rien dire, être condamné à mort, avoir +grand'peine, pleurer beaucoup, implorer bon Dieu, penser à Nini qui +nourrit petit enfant d'Acajou, embrasser Nini, dire adieu à toute la +terre, maudire perfide Sambo, réciter dernière prière, et s'apprêter à +faire _couic! couic!_ pendu par le cou et remuant les jambes. + +«Tout à coup, entendre crier: Au feu! au feu! blancs se disperser pour +voir ce que c'est, et l'ange du bon Dieu, massa Quaterquem, descendre +du ciel, couper liens, faire monter Acajou en ballon, et rire du juge +Lynch, à cinq cents pieds en l'air. Pas plus de feu que sur la main. +Blancs revenir furieux, voir la corde d'Acajou coupée, tirer des coups +de fusil sur le ballon. Acajou rire de tout son coeur. Acajou sauvé, +massa Quaterquem revenir la nuit suivante, emmener Nini et Zozo, +l'enfant de Nini. Acajou baiser les pieds de massa Quaterquem, et offrir +de le suivre au bout du monde. Nini suivre Acajou et Zozo suivra Nini. +Massa Quaterquem alors transporter Acajou, Nini et Zozo dans son île. +Acajou très-content. Travailler, bêcher, labourer la terre, panser +les petits poneys de massa Quaterquem. Nini faire la cuisine,--bonne +cuisine; Nini très-friande. Zozo tremper ses petits doigts dans la sauce +et barbouiller ses joues de confitures. Nini très-contente, appeler +Zozo polisson et admirer Zozo. Acajou et Nini travailler trois ou quatre +heures par jour, pas davantage. Jamais fouetté. Massa Quaterquem emmener +Acajou dans ses voyages. Acajou garder ballon. Acajou donner sa vie pour +massa Quaterquem.» + + + + +XI + +Deux chenapans. + + +Après ce récit naïf, qui fit rire plus d'une fois les assistants, Alice +et Sita se retirèrent chacune de son côté. Corcoran avait fait préparer +le plus bel appartement du palais d'Holkar pour son ami. Au moment où +Quaterquem se levait, le maharajah le retint par le bras et lui dit: + +«Reste, j'ai besoin de toi. Prends ce cigare et écoute-moi.» + +Il lui fit alors le récit de ce qui s'était passé dans la journée et lui +montra la lettre de Doubleface à lord Henri Braddock. + +«Que ferais-tu à ma place? demanda-t-il enfin. + +--Si j'étais à ta place, répliqua son ami, je renoncerais au bonheur +de gouverner les hommes; je placerais les cinquante millions de roupies +(c'est la somme que t'a léguée, je crois, ton défunt beau-père Holkar) +sur le trois pour cent français; je garderais, comme argent de poche, +cinq ou six cent mille roupies en bonnes quadruples d'Espagne bien +sonnantes et trébuchantes; je prierais mon ami et cousin Quaterquem de +me céder la moitié de son île et trois places dans son ballon, l'une +pour Mme Sita, l'autre pour moi, la troisième pour le jeune Rama; je +ferais mes adieux à mes loyaux et fidèles sujets en termes nobles et +attendris, enfin je proclamerais la république avant mon départ afin de +laisser aux mains des Anglais un chat aux griffes puissantes, dont on ne +se rend pas maître comme on veut. + +--C'est ce que je ferais, dit le maharajah en secouant la tête, si +j'étais Quaterquem; mais étant Corcoran.... + +--Oui, étant Corcoran et Breton, tu t'entêtes et tu veux jouer un +mauvais tour aux Anglais. Je comprends cette idée, oh! oui.... mais +alors si tu as pris ton parti, pourquoi me demandes-tu conseil? + +--As-tu jamais lu, demanda Corcoran, l'histoire d'Alexandre le +Macédonien? + +--Un conquérant dont tous les historiens parleront, que tous les +imbéciles admireront, que tous les voleurs de grands chemins copieront, +et qui rayonne comme un phare dans les ténèbres de l'antiquité. + +--Et celle de Gengis Khan et de Tamerlan? + +--Deux braves qui ont fait couper plus de têtes qu'un évêque n'en +pourrait bénir en trois mille ans, et qui ont acquis une gloire +immortelle. + +--Parfait. Eh bien, moi, Corcoran, Malouin de naissance, Français de +nation, marin de profession, échoué par hasard sur la côte de Malabar et +devenu, je ne sais comment, propriétaire de douze millions d'hommes, +je veux imiter et surpasser Alexandre, Gengis Khan et Tamerlan; je veux +qu'il soit parlé de mon sabre aussi bien que de leur cimeterre; je veux +rendre la liberté à cent millions d'Indiens, et s'il m'en coûte la vie, +eh bien, je serai heureux de mourir glorieusement, tandis que tant de +créatures humaines meurent de faim, de soif, de fièvre, de misère, de +choléra, de goutte ou d'indigestion. + +«Et pour commencer, que dois-je faire de M. George-William Doubleface, +esq., qui m'espionne pour le compte du gouvernement anglais, et qui veut +me faire assassiner par son digne ami Baber? + +--Avant tout, il faut les confronter l'un avec l'autre, et si la +confrontation amène la conviction, eh bien, cher ami, la potence n'est +pas faite pour les chiens. + +--Tu as raison.» + +Corcoran frappa sur un gong. + +«Ali, dis à Sougriva d'amener les prisonniers.» + +Ali obéit. Doubleface et Baber entrèrent l'un après l'autre dans la +salle, les mains liées derrière le dos et suivis de douze soldats. +Doubleface gardait sa contenance impassible; Baber, plus humble en +apparence, paraissait néanmoins avoir fait d'avance le sacrifice de sa +vie. + +«Monsieur Doubleface, dit le maharajah, vous connaissez le sort qui vous +attend? + +--Je sais, dit l'Anglais, que je suis dans vos mains. + +--Vous connaissez cette écriture? + +--Pourquoi le nier? la lettre est de moi. + +--Vous savez, je suppose, quel est le châtiment des traîtres, des +espions et des assassins?» + +L'Anglais ne sourcilla pas. + +«Avec la lettre que voilà, continua Corcoran, je pourrais vous faire +empaler et jeter à la voirie, comme un chien, cependant je vous offre +votre grâce.... à une condition, bien entendu. + +--J'espère, dit Doubleface en se redressant, que cette condition ne sera +pas indigne d'un gentleman. + +--J'ignore, répliqua le maharajah, ce qui peut être digne ou indigne +d'un gentleman tel que vous; mais enfin voici ma condition. Vous me +donnerez l'original des instructions de lord Henry Braddock, ou si cet +original n'existe plus, vous m'en donnerez une copie exacte, certifiée +par votre témoignage et votre signature. + +--C'est-à-dire que vous m'offrez la vie à condition que je déshonorerai +mon gouvernement? Je refuse. + +--Vous êtes libre. Sougriva, fais préparer la potence.» + +Sougriva sortit avec empressement. + +«A nous deux maintenant, mon cher monsieur Baber, continua Corcoran. Tu +vois qu'il s'agit de choses sérieuses. Sois sincère si tu veux que je te +pardonne. + +--Seigneur, dit Baber, qui se prosterna contre terre, la sincérité est +ma vertu principale. + +--Cela donne une fameuse idée de tes vertus secondaires, continua +Corcoran; mais, avant tout, il faut que tu saches ce que l'Anglais, ton +complice, préparait contre toi, si tu avais réussi à m'assassiner.» + +Et il lut à haute voix le passage de la lettre de Doubleface, où +celui-ci se déclarait prêt, aussitôt que Corcoran aurait été tué, à +faire exécuter Baber, si c'était nécessaire. + +Cette lecture remplit de rage le coeur de l'Indou. Ses yeux étincelants +semblaient vouloir dévorer l'Anglais. + +«Tu vois, reprit Corcoran, quels ménagements tu dois à ce gentleman. +Parle maintenant. + +--Seigneur, s'écria Baber, lumière incréée de l'Éternel, image du +resplendissant Indra, cet homme m'a tenté. Par ses conseils, j'ai réuni +trente de mes anciens compagnons d'infortune, obligés, comme moi, de +fuir, dans les bois et dans les déserts, la justice toujours incertaine +des hommes. C'est dans douze jours que nous devions pénétrer dans le +palais. Un corps d'armée commandé par le major général Barclay et réuni, +sous prétexte de grandes manoeuvres militaires, à quinze lieues de +la frontière, devait faire son entrée aussitôt après votre mort. En +attendant, plusieurs zémindars, liés par un traité secret avec les +Anglais, se tenaient prêts à saisir Bhagavapour, la reine Sita, votre +fils et vos trésors. Vous savez tout. Je ne vous demande qu'une grâce, +seigneur maharajah, c'est, avant d'être pendu moi-même, de voir pendre +cet Anglais doublement traître envers vous et envers moi. + +--Tu le détestes donc bien? demanda Corcoran. + +--Ordonnez qu'on me délie les mains, s'écria Baber, et qu'on me permette +de l'étrangler moi-même. + +[Illustration: Interrogatoire de monsieur Baber. (Page 133.)] + +--C'est une idée, cela, dit Quaterquem. + +--Et même une assez bonne, continua le maharajah en riant, et qui m'en +suggéra une autre. Monsieur Doubleface, connaissez-vous le maniement du +sabre? + +--Oui, dit amèrement l'Anglais, et si j'étais libre et armé.... + +--Oui, oui, j'entends, dit Corcoran en riant, vous êtes de ceux qu'il +n'est pas bon de rencontrer au coin d'un bois. Eh bien, nous verrons +demain ce que vous savez faire ainsi que Baber. Les conditions ne sont +pas tout à fait égales, car vous me paraissez bien supérieur à ce pauvre +diable; mais j'aurai soin d'égaliser les chances. Le combat ne pourra +pas durer plus d'une heure. Aussitôt l'un des deux tué, je ferai +grâce au survivant. Si personne n'est tué, vous serez empalés tous +les deux.--Et maintenant, mes bons amis, allez dormir, si vous +pouvez.--Sougriva, tu me réponds de ces deux chenapans sur ta tête.» + +Sougriva éleva les mains en forme de coupe, et sortit emmenant ses +prisonniers. + +«Maintenant, mon cher ami, dit Corcoran à Quaterquem, nous sommes seuls. +Toute l'Inde est endormie ou va dormir. J'en ai fini avec les traîtres +et les espions, causons librement.» + + + + +XII + +Révélation inattendue. + + +«Il me tardait, dit Quarterquem, d'être seul avec toi.... Qu'as-tu donc +pu faire aux Anglais pour exciter leur bile à ce point? Partout où je +vais, leurs journaux te traitent comme un successeur de Cartouche et +de Mandrin, leurs espions surveillent tes actions, leurs soldats vont +marcher contre toi. Ce matin, en passant au-dessus de Bombay, j'ai vu +des préparatifs immenses. Les canons se comptaient par centaines, les +voitures de toute espèce par dizaines de mille, et, ce qui est plus +significatif encore, l'armée qu'on réunit contre toi n'est composée, +sauf sept régiments sikhs et gourkhas, que de troupes européennes, +c'est-à-dire de l'élite de l'armée anglo-indienne. Assurément, je n'ai +pas de passion pour ce peuple orgueilleux et renfrogné; mais il faut se +supporter entre voisins.... Tiens, permets-moi de me citer pour exemple. +J'avais autrefois, rue Mazarine, un portier de la pire espèce, bourru, +grognon, malfaisant. Passé dix heures du soir il fermait sa.... +c'est-à-dire ma porte. Il ne l'ouvrait pas avant sept heures du matin. +Dans l'intervalle, s'il m'arrivait d'aller au spectacle ou de m'attarder +dans les rues, j'étais forcé de coucher chez mes amis, et un soir, moins +heureux, j'ai couché au violon.... + +--Mon ami, interrompit Corcoran, tu termineras demain l'histoire de +ton portier. Écoute les choses sérieuses que je veux te dire et qui +t'expliqueront la haine des Anglais. Tu sais ou tu dois savoir que +je suis arrivé à l'empire, comme Saül, fils de Kis, qui cherchait des +ânesses et qui trouva un royaume. Mes ânesses, à moi, c'était le +fameux manuscrit du Gourou-Karamta, soupçonné par Wilson, signalé par +Colebrooke, inutilement cherché par vingt orientalistes anglais. Sur +la route j'ai rencontré Holkar et j'ai sauvé sa fille et son royaume. +Jusque-là, rien que de fort ordinaire; mais voici un secret que je n'ai +encore dit à personne, secret terrible, secret redoutable qui peut me +coûter la vie ou me donner le plus beau trône de l'Asie. C'est Holkar +mourant qui me l'a confié, en me faisant jurer que je vengerais sa mort. + +«Au temps où Bonaparte, général en chef de l'armée d'Égypte, méditait la +conquête de l'Inde, il fit alliance avec Tippoo-Sahib, sultan de Mysore. +Celui-ci crut qu'il allait être secouru par la France; ce qui précipita +sa perte. Les Anglais, avertis par leurs espions, se hâtèrent de +l'attaquer dans Seringapatam, sa capitale. Il fut tué pendant l'assaut. + +«Tippoo-Sahib, quoique musulman, était un esprit fort, et mettait toutes +les religions au service de sa politique. Il avait eu l'adresse de créer +une immense société secrète qui s'étendait dans tout l'Indoustan, et qui +regardait l'extermination des Anglais comme une oeuvre divine. Sa +mort arrêta une révolte générale qui était près d'éclater, et pendant +quelques années l'association dont il était l'âme parut dissoute; mais +un de ses serviteurs fidèles, qui voulait le venger, révéla le secret au +père d'Holkar, qui dès lors devint le chef réel et l'espoir des Indous. + +«Les Anglais, toujours sur leurs gardes, devinèrent ses desseins et +l'attaquèrent avant qu'il fût prêt au moment où il allait conclure une +alliance avec le fameux Runjeet-Sing, qui devait les aborder par le +nord-ouest, pendant qu'il ferait révolter le centre et le sud de l'Inde. +Le grand malheur de ce pauvre pays, c'est que, grâce à la variété des +races et des religions, qui se détestent mutuellement, on y trouve +facilement des traîtres. Holkar trahi fut vaincu et tué avec deux de +ses fils. Runjeet-Sing reçut dix millions de roupies pour rester neutre. +Mais les Indous, indignés, ne voulurent pas reconnaître d'autre chef que +le jeune Holkar, troisième fils du défunt, et les Anglais, contents de +ce premier succès, n'osèrent pas pousser leur ennemi au désespoir. On +lui prit la moitié de ses États, cinquante millions de roupies, et on +lui donna pour surveillant le colonel Barclay, celui qui vient de se +signaler dans la révolte des cipayes et qu'on a fait major général. + +--Oui, dit Quaterquem, et la révolte a éclaté, et les cipayes ont été +pendus, et Holkar a été tué, comme l'avaient été avant lui son père et +Tippoo-Sahib; et toi, Corcoran, natif de Saint-Malo, tu vas te faire +trahir et tuer comme tes prédécesseurs. Mon ami, tu es fou. Viens dans +mon île; il y a place pour deux. Nous y vivrons tranquillement en jouant +aux quilles en été et au billard en hiver, ce qui est le vrai but de +la vie. Et si mon île te déplaît, j'en ai découvert une autre dans le +voisinage, presque aussi inaccessible et aussi belle que la mienne. Je +te l'offre.» + +Corcoran regarda quelque temps son ami sans rien dire. Puis il haussa +doucement les épaules: + +«Mon cher Quaterquem, quand je serais certain d'échouer et d'être +fusillé dans dix jours, je n'en ferais pas moins ce que je fais. Mais ne +me prends pas pour un rêveur. Connais-tu cet autographe? + +--C'est la signature de Napoléon lui-même! s'écria Quaterquem étonné. + +--Lis maintenant le titre de ce manuscrit. + +--«Liste des étapes de l'armée française, de Strasbourg à Calcutta +par voie de terre, écrite sous la dictée de Sa Majesté Napoléon Ier, +Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la confédération du +Rhin, Médiateur de la confédération Helvétique, et signée de la propre +main de Sa Majesté. Paris, 15 avril 1812.» + +--Cette note, mon ami, est écrite de la main de M. Daru, intendant +général de l'armée. Les agents de Napoléon, Lascaris[3] entre autres, +qui parcourait la Syrie et le désert sous le nom de Scheik Ibrahim, +avaient d'avance éclairé la route et préparé les peuples à de grands +événements. Dans les vastes plaines de la Mésopotamie, chez les +Wahabites, dans les montagnes de la Perse, du Khoraçan et du Mazanderan, +on savait que l'invincible sultan Bounaberdi, le bras droit d'Allah, +allait jeter les Anglais à la mer, et tout le monde était prêt à lui +fournir des vivres, des bêtes de somme et même des renforts, soit par +obéissance aux décrets d'Allah, soit par haine contre les Anglais; car, +il faut leur rendre cette justice, que s'ils cessaient un instant d'être +les plus forts dans l'Inde, on les hacherait menu comme chair à pâté.» + +[Note 3: Tous ceux qui ont lu le _Voyage en Orient_ de M. de +Lamartine savent que Lascaris, ancien chevalier de Malte, attaché à +la personne de Napoléon et envoyé par lui en Orient après le traité +de Tilsit, est un personnage historique. Si Napoléon avait vaincu les +Russes et les Anglais, Lascaris serait aujourd'hui plus célèbre que +Talleyrand et Metternich.] + +Voici en résumé quel était le plan de Napoléon, dont une copie fut +remise au père d'Holkar par un agent secret qui traversa toute l'Inde +déguisé en fakir: + +«Napoléon, partant de Dresde, alla rejoindre son armée sur le Niémen. +De là, pénétrant en Lithuanie, il coupait en deux et prenait la grande +armée russe. (Il s'en fallut de quelques heures de marche, comme tu +sais, que ce plan ne réussît, ce qui aurait mis Pétersbourg, Moscou et +le czar même à la discrétion de Napoléon). Ce premier point obtenu, le +reste était facile. Le czar rendait sa part de Pologne, et l'Autriche +la Gallicie. La Pologne entière, remise sur ses pieds, montait à cheval +pour suivre Napoléon. Mais ne crois pas qu'on laissât le czar sans +compensation. Tu vas voir quel présent on lui faisait! La Chine! Tu +ouvres de grands yeux. Mon ami, rien n'était plus facile. La Chine est +à qui veut la prendre. C'est un grand corps sans âme. J'ai vu et je sais +des choses.... J'ai des projets pour l'avenir.... Napoléon avait fort +bien discerné, malgré la distance, qu'un empire immense où tout est +classé, étiqueté, parafé, enregistré, où toutes les actions de la vie +sont prévues et toutes les heures du jour employées par les rites, où +cent mille Tartares à cheval montent la garde autour du souverain +et suffisent pour épouvanter trois cent cinquante millions +d'hommes,--Napoléon, dis-je, savait bien qu'un tel empire est la proie +du premier venu. C'est pourquoi il en offrait la moitié à son compère +Alexandre, mais la moitié seulement, et encore était-ce le nord de +l'empire, qui est froid et rempli de steppes. Sans le dire, il se +réservait le reste, c'est-à-dire tout ce qui est au sud du fleuve +Hoang-Ho. A la Chine méridionale il ajoutait la Cochinchine et l'Inde, +de façon que tout le continent de l'Asie eût été partagé entre ces deux +maîtres, Alexandre et Napoléon. + +«Naturellement, les Turcs, étant sur son passage, auraient été les +premiers sacrifiés. Pour apaiser l'Autriche, qui devenait vassale, et +surtout pour l'opposer à la Russie, on lui faisait aussi sa part, qui +était la vallée du Danube, de la source à son embouchure. Puis Napoléon, +entraînant sur ses pas la cavalerie hongroise et polonaise, entrait dans +Constantinople comme dans un moulin. Tu sais qu'il a rêvé toute sa vie +d'être empereur de Constantinople. C'est ce qui l'a brouillé avec le +czar, qui faisait juste le même rêve. + +«Il avait déjà la France et l'Italie; par son frère Joseph il espérait +avoir l'Espagne. Tanger, Oran, Alger et Tripoli n'auraient fait qu'une +bouchée. L'Égypte l'attendait, le connaissant déjà, et l'isthme de Suez, +que M. de Lesseps perce aujourd'hui avec tant de peine, eût été coupé +en six mois. Déjà ses ingénieurs avaient retrouvé les traces d'un vieux +canal maintenant ensablé et qui date sans doute du feu roi Sésostris. +Enfin, de gré ou de force, la mer Méditerranée était à lui, et du haut +de Gibraltar les Anglais auraient vu passer ses flottes sans pouvoir les +arrêter au passage. + +--Qui t'a révélé tous ces beaux projets de Napoléon? demanda Quaterquem, +et de qui tiens-tu ces confidences, qu'il n'a sans doute faites à +personne? + +--Me prends-tu pour un romancier? répliqua le maharajah. T'imagines-tu +que je m'amuserais à prêter à ce grand homme des idées de mon cru? Sache +d'abord que Napoléon a toujours été fort mal connu jusqu'ici. Cet homme, +qu'on a toujours cru si positif, n'était au fond qu'un grand poëte et +un mathématicien distingué. Comme poëte, il avait des fantaisies sans +limites; comme mathématicien, il enveloppait ses fantaisies d'une +apparence de précision et de calcul qui éblouissait le sens commun des +imbéciles. + +--Tu as probablement raison, dit Quaterquem; mais encore une fois, qui +t'a révélé les projets de Napoléon? + +--Lui-même, mon cher ami; oui, lui-même, car, outre la note que tu viens +de voir, et qui fut écrite par Daru sous la dictée du maître, il en est +une plus complète encore et plus secrète, pour laquelle il n'a pas voulu +emprunter la main d'un secrétaire. Tiens, lis toi-même. Voici la dépêche +à Lascaris, son seul confident. M. de Lamartine, mal informé, a cru +que les Anglais avaient saisi les papiers de Lascaris au Caire après +sa mort. C'est le consul anglais qui répandit ce bruit à dessein, pour +arrêter les recherches; mais ces papiers précieux existent encore. +Les voici. Lascaris mourant avait chargé un ami de les porter au +gouvernement français; mais cet ami se voyant surveillé et craignant les +piéges de Mehemet-Ali, alors pacha d'Égypte, s'enfuit à Suez, s'embarqua +sur un bateau ponté et, ne sachant à qui confier ce précieux dépôt, fit +voile vers l'Inde et le remit aux mains d'Holkar lui-même.» + +La dépêche de Napoléon est si claire, si ferme, si précise, a si bien +prévu tous les incidents qui pouvaient survenir, qu'on la reconnaîtrait +au style, quand la signature et l'écriture même n'indiqueraient pas le +véritable auteur. + +«Mais quel usage veux-tu faire des plans de Napoléon? + +--Les exécuter, mon cher ami. + +--As-tu comme lui douze cent mille hommes à ta disposition? + +--J'ai l'Inde, qui semble assoupie, mais qui veille comme un boa +constrictor, nonchalamment étendue au soleil et prête à se jeter sur +sa proie. Songe que je suis aux yeux de ces pauvres gens la onzième +incarnation de Vichnou. Depuis deux ans, des milliers de brahmines et +de fakirs de toute espèce annoncent sous main aux Indous que Vichnou +lui-même s'est incarné pour les délivrer. On fait sur moi des légendes. +On dit, et je laisse croire, qu'il n'y a rien de plus utile, que les +balles s'aplatissent et que les sabres s'émoussent en me touchant. Deux +ou trois affaires, où j'ai payé de ma personne et dont je me suis tiré +avec bonheur, m'ont fait une réputation incroyable. Tu trouveras dans +Bhagavapour cent personnes qui jurent m'avoir vu, de leurs yeux vu, +jeter des flammes par la bouche et brûler le camp des Anglais. D'autres +m'ont vu mettre en fuite, à coups de cravache, toute la cavalerie +anglaise. Plus ces histoires sont absurdes, plus on s'empresse d'y +croire. Ces pauvres Indous, en quête d'un héros et d'un vengeur, se sont +précipités sur moi. Enfin si les Anglais avaient attendu encore trois +ou quatre ans, leur ruine était certaine, car toute l'Inde aurait été en +armes et sous mes ordres. + +--Oui, mais ils connaissent tes desseins, et ils vont te prévenir. Tu as +vu la lettre de ce coquin de Doubleface? + +--Celui-là du moins payera pour tous, dit Corcoran. Demain matin, après +déjeuner, je te promets un spectacle amusant.» + + + + +XIII + +De l'éducation et des manières de M. William Doubleface, esq. + + +Le lendemain, dès huit heures du matin, Quaterquem fut éveillé par un +bruit de tambours et de trompettes. Tout le peuple remplissait les rues +et les places de Bhagavapour. En même temps, dans la grande cour du +palais, piaffaient d'impatience les chevaux arabes et turcs de Corcoran. + +Quaterquem interrogea l'un des serviteurs. + +«Seigneur, dit l'Indou, c'est le maharajah qui donne une grande fête à +son peuple. + +--De quelle fête veux-tu parler? + +--C'est aujourd'hui que nous allons voir pendre l'Anglais. + +--Pauvre Doubleface!» dit Quaterquem. + +Il s'habilla en toute hâte, pour ne rien perdre du spectacle qui se +préparait. Corcoran l'attendait déjà et le déjeuner était servi. Alice +et Sita s'assirent en face des deux amis. + +«Ne pourriez-vous pas, en ma faveur, lui faire grâce et le renvoyer à +Calcutta? dit Alice. C'est un compatriote, après tout. Et vous, ma chère +Sita, ne ferez-vous rien pour ce malheureux qui va périr? + +--Vichnou m'est témoin, dit la douce et charmante fille d'Holkar, que +j'ai le sang versé en horreur; mais je croirais trahir Corcoran lui-même +si je lui demandais la vie de cet assassin. + +--Pour moi, dit Quaterquem, qui voudrais voir pendre tous les traîtres +de la création, je ne suis pas fâché qu'on commence par celui-là. + +--Au reste, ajouta Corcoran qui s'était tu jusque-là, il lui reste +encore une planche de salut. Qu'il s'y accroche, s'il le veut. Qu'il +trahisse son gouvernement après m'avoir trahi; une trahison de plus ou +de moins, pour un Doubleface, ce n'est rien.» + +En même temps il ordonna qu'on fît venir le prisonnier. + +Doubleface se présenta d'un air fier. Il était suivi de Baber. Tous deux +avaient les fers aux pieds et aux mains. + +«Vous savez ce qui vous attend? demanda Corcoran. + +--Je m'en doute, répondit l'autre. + +--Vous savez à quel prix vous pouvez sauver votre vie et même votre +liberté? + +--Je le sais. Pendez-moi. + +--Je suis fâché, dit Corcoran, que vous ayez consenti à faire un pareil +métier, car vous êtes un brave. + +--Peuh! dit Doubleface, on fait le métier qu'on peut. Si j'étais né +fils aîné de lord, je serais général d'armée, gouverneur de l'Inde, de +Gibraltar ou du Canada; je dirais en public des choses dénuées de sens, +et je serais applaudi comme un politique de la plus haute volée; je +chasserais le renard avec tous les gentlemen du comté; je présiderais +tous les banquets, je porterais des toasts à toutes les dames. Mais le +sort ne l'a pas voulu. Personne n'a connu mon père. Ma mère m'a élevé, +Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A dix ans, j'ai été +embarqué comme mousse sur un navire qui allait chercher du café et du +sucre à l'île Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du monde, +j'ai appris sept ou huit langues sauvages, et enfin, à bout de tout, ne +sachant que faire pour devenir un gentleman, je suis devenu chef de +la police à Calcutta. Lord Braddock m'a offert cette mission, je l'ai +acceptée. Je savais que je courais le risque d'être pendu; j'ai joué +la partie, je l'ai perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant à trahir +celui qui m'emploie, non! Il faut avoir la probité de son métier. + +--Bien! dit Corcoran. Je suis fixé. Pour toi, ami Baber, je vais +t'offrir, aussi bien qu'à cet Anglais, un moyen de n'être pas pendu. A +toi d'en profiter.» + +Et, se tournant vers l'escorte: + +«Qu'on les conduise tous deux dans le cirque des Éléphants,» dit-il. + +Cet ordre fut promptement exécuté. + +Tout le monde sait que le cirque des Éléphants, de Bhagavapour, si +célèbre dans tout l'Indoustan, a été construit par les ordres et sur +les plans du célèbre poëte Valmiki, auteur du Ramayana, et architecte +distingué. + +C'est une enceinte en briques, parfaitement lisse à l'extérieur, mais +qui enferme à l'intérieur un vaste amphithéâtre, assez semblable à ceux +des cirques romains. Les places les plus basses et en même temps les +plus recherchées du public sont élevées de dix-huit pieds au-dessus de +l'arène, qui en est séparée par une seconde enceinte de poteaux énormes +et si rapprochés l'un de l'autre, qu'aucun homme, si mince qu'il soit, +ne pourrait se glisser dans les interstices. + +C'est là que devait avoir lieu, à la grande joie du peuple de +Bhagavapour, le combat de Baber et de Doubleface. Le vainqueur, suivant +l'arrêt de Corcoran, devait avoir la vie sauve. + +Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, éclairait cette scène +imposante. Tout le peuple de Bhagavapour, assis sur les gradins de +l'amphithéâtre, attendait avec curiosité l'ouverture de la fête qui lui +avait été promise. Hommes et enfants mangeaient, buvaient et riaient +en pensant à la grimace que le malheureux Anglais ne pouvait manquer de +faire à son dernier soupir. + +Pour calmer un peu l'impatience de la foule, on lâcha d'abord un +éléphant sauvage, pris l'avant-veille dans la forêt, et on le plaça +entre trois éléphants apprivoisés, dont l'un à sa droite, le second à +sa gauche et le troisième par derrière, le poussaient et le frappaient à +coups de trompe pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. La mine piteuse +du pauvre sauvage, ainsi malmené et dressé sous les yeux de quarante +mille personnes, était un spectacle étrange et réjouissant. Hélas! +pauvre éléphant! il avait été, lui aussi, victime d'une trahison. Une +jeune éléphante apprivoisée l'avait, par ses coquetteries, amené dans le +piége, et maintenant il excitait la risée des hommes. + +Mais on se lassa bientôt de ce vaudeville, et l'on commença à réclamer +le drame. + +«L'Anglais! l'Anglais! le traître! Baber! Baber!» demandèrent mille +voix. + +Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran entra dans l'amphithéâtre +à cheval. A sa droite s'avançait son ami Quaterquem. A sa gauche Louison +et Moustache, Alice et Sita n'avaient pas voulu assister au combat et +étaient demeurées dans le palais d'Holkar. Garamagrif, trop sauvage +encore pour être lâché en public, les gardait. + +Corcoran monta d'un pas lent et majestueux les trois marches qui +le séparaient du trône et fit asseoir près de lui son ami. Louison +s'étendit à ses pieds d'un air gracieux et ennuyé. Le jeune Moustache se +coucha entre les pattes de sa mère. + +Au même instant, le maharajah fit un signe, et l'on amena les deux +prisonniers devant lui. + +«Vous connaissez les conditions du combat, dit-il. Vous n'avez que le +choix de les accepter ou d'être empalés. + +--Lumière incréée des mondes, s'écria Baber en élevant vers le ciel ses +mains chargées de chaînes, sublime incarnation de Vichnou, tout ce que +ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig-Véda.» + +Doubleface ne dit rien, mais fit signe qu'il consentait à tout plutôt +que d'être empalé. + + + + +XIV + +La mort d'un coquin. + + +«Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous avez le poignet solide?» + +L'Anglais fit un signe affirmatif. + +«Vous avez les reins solides?» + +Même signe. + +«Vous connaissez le maniement du sabre? + +--Oui, dit encore Doubleface. + +--Très-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, quelle est l'arme que tu +préfères? + +--Seigneur, répliqua Baber, ma religion me défend de verser le sang des +hommes, mais elle me permet de les étrangler. + +--Eh bien, homme pieux, tes désirs et ceux de ce gentleman vont être +satisfait. Qu'on donne à Doubleface un sabre de Damas de la plus fine +trempe, et à Baber une corde terminée par un noeud coulant, et que +chacun des deux s'escrime aux dépens de son voisin! Surtout, qu'ils +n'oublient pas qu'il est maintenant neuf heures du matin, et qu'à dix +heures l'un des deux doit être tué, sans quoi ils seront tous deux +empalés.» + +Ce n'est pas sans motifs que Corcoran faisait donner aux deux +combattants des armes si différentes. Si le sabre était une arme +terrible dans la main de l'Anglais, le noeud coulant n'était pas moins +dangereux dans les mains de l'agile et souple Baber, ancien chef des +Étrangleurs de Goualior. La lutte était donc incertaine. + +Enfin on mit les deux combattants en liberté. + +A première vue, on aurait eu peine à deviner quel serait le vainqueur. +L'Anglais, haut de cinq pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement +campé sur ses reins, ressemblait à une tour inébranlable. On lisait dans +ses yeux le calme de la force et le mépris absolu de son adversaire. +Évidemment il s'attendait à le couper en deux du premier coup de +sabre. Ce fut l'opinion de Corcoran lui-même, et tous les Indous, +qui haïssaient profondément l'Anglais, furent alarmés en voyant sa +contenance impassible et pleine de confiance. + +De son côté, Baber n'était pas un homme à dédaigner. Moins grand +que Doubleface et plus mince, il paraissait et il était réellement +très-inférieur en force physique. Ses bras et ses jambes étaient +maigres, sa poitrine étroite et osseuse. Ses yeux mêmes, fauves comme +ceux du léopard, exprimaient la ruse plus que le courage; sa ressource +principale était une agilité prodigieuse. Il se couchait, se relevait, +bondissait comme le tigre, dont on lui avait donné le nom. + +Enfin Corcoran regarda sa montre et dit: + +«Allez.» + +A ce signal, les deux adversaires, éloignés environ de cinquante pas, +s'avancèrent l'un sur l'autre. + +Baber commença l'attaque. Il partit en bondissant et s'élança sur son +adversaire, comme s'il eût voulu le prendre corps à corps; mais ce +n'était qu'une feinte. Au moment de lancer un noeud coulant, il fit un +bond de côté. + +Doubleface reçut cette attaque avec sang-froid. Il pivota brusquement +sur lui-même, évita le noeud coulant et assena un coup de sabre +épouvantable sur la tête de l'Indou. S'il l'eût atteint, le crâne du +malheureux Baber aurait été fendu en deux et, avec le crâne, le nez et +le menton; mais Baber n'était pas homme à se laisser surprendre. + +D'un saut en arrière il se mit hors de portée, puis il s'enfuit avec la +vitesse d'un cerf poursuivi par le chasseur, et fit le tour de l'arène. + +Doubleface ne douta plus de sa victoire. Il le suivait de près et allait +l'atteindre, lorsqu'un obstacle imprévu l'arrêta dans sa course. + +Baber, tout en feignant de fuir et de se laisser atteindre, calculait +soigneusement la distance qui le séparait de son adversaire et le +regardait par-dessus l'épaule. + +Quand il crut le moment venu, il se retourna et lança son noeud coulant. + +Doubleface vit venir le noeud et l'évita fort adroitement. La corde, qui +devait le saisir et l'étrangler, manqua le but et vint s'enrouler autour +de son pied droit. + +Il tomba. + +Aussitôt Baber s'arrêta pour dégager sa corde et la mettre autour du +cou de l'Anglais; mais Doubleface se releva promptement et lui lança un +second coup de sabre, aussi inutile que le premier. + +L'Indou s'était déjà mis hors de portée. + +Le combat dura quelque temps sans succès marqué de part et d'autre. +L'Anglais, dans un combat corps à corps, eût été d'une supériorité +éclatante; mais Baber était insaisissable. + +Cependant une demi-heure s'était écoulée déjà. Le soleil montait +rapidement sur l'horizon, et la chaleur devenait insupportable. Baber, +accoutumé dès sa naissance au climat brûlant de l'Inde, ne paraissait +pas en souffrir; mais Doubleface ruisselait de sueur. Évidemment, si le +combat se prolongeait encore pendant un quart d'heure, il était certain +de sa défaite. Il résolut donc de faire un effort suprême. + +«Lâche coquin! cria-t-il, tu n'oses pas m'attendre!» + +Mais cette insulte ne parut pas émouvoir beaucoup Baber. + +«Qui t'empêche de courir?» répliqua-t-il. + +Au même instant, Doubleface s'élança le sabre nu, l'accula, par deux ou +trois feintes bien ménagées, dans un coin de l'enceinte et lui assena +un tel coup de sabre, que tous les spectateurs crurent que la dernière +heure de l'Indou avait sonné. + +Mais le jongleur était déjà hors d'atteinte; avec la prestesse et +l'agilité d'un singe, il avait grimpé le long d'un des poteaux de +l'enceinte et, assis à son sommet, regardait tranquillement son +adversaire. + +Tous les spectateurs applaudirent à ce brillant tour de force. +Doubleface, irrité et pressé de décider l'affaire, essaya d'imiter et de +poursuivre Baber. + +Il prit donc son sabre avec les dents et commença à grimper lui-même le +long du poteau. + +Mais cette idée lui fut fatale. + +Baber, qui l'observait, lança, tout à coup le noeud coulant sur le +malheureux Doubleface, puis tirant brusquement la corde à lui, il lui +causa une si vive douleur, que l'Anglais lâcha prise et resta suspendu +en l'air et étranglé. + +Ce fut la fin du combat. Tout le peuple de Bhagavapour battit des mains +à ce trait d'adresse et de sang-froid, et Baber, triomphant, traîna son +ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait traîné Hector autour +des remparts de Troie. + +«C'est bien, dit Corcoran. Tu vas avoir ta grâce, ami Baber. Et +maintenant, Sougriva, fais enterrer ce pauvre Doubleface. De son vivant, +c'était un misérable traître, un espion, le rebut de l'espèce humaine. +Il est mort, paix à ses cendres!» + +Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations du peuple de +Bhagavapour, qui admirait sa justice et sa clémence. + +[Illustration: Baber, triomphant, traîna Doubleface. (Page 162.)] + +Là, sans délai, il écrivit la dépêche suivante: + + +_A lord Henri Braddock, +gouverneur général de l'Indoustan, à Calcutta._ + +Bhagavapour, 16 février 1860. + +«Les relations de bon voisinage et d'amitié qui ont toujours subsisté et +qui, je l'espère, subsisteront toujours entre mon gouvernement et celui +de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous avertir d'un incident +fâcheux qui aurait pu exciter des susceptibilités réciproques; Votre +Seigneurie me rendra cette justice, que je n'ai pas ajouté foi à de +misérables calomnies, et que j'ai puni le calomniateur comme il le +méritait. + +«Un certain Scipio Ruskaërt, se disant sujet prussien et protégé +anglais, muni d'une lettre de recommandation (fabriquée sans doute +par un faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander aide et +protection, sous prétexte d'études scientifiques sur la flore et la +faune des monts Vindhya. + +«Sur la foi de sir John Barrowlinson, à qui le monde savant doit, je le +sais, tant de reconnaissance, mais qui a été en cette occasion la +dupe d'un scélérat insigne, j'ai fait à ce Ruskaërt l'accueil le +plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a payé de la plus noire +ingratitude. + +«Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe de la lettre que ce +Ruskaërt, dont le véritable nom est, paraît-il, Doubleface, Votre +Seigneurie, dis-je, sera sans doute indignée de l'abus qu'un tel +misérable a prétendu faire de son nom, et des instructions déshonorantes +qu'il a osé prêter à Votre Seigneurie. Je me hâte de dire que mon +indignation d'une si lâche calomnie a prévenu le mépris de Votre +Seigneurie, et que ce Doubleface qui, d'ailleurs, n'a pas nié son +titre de chef de la police politique de Calcutta, vient de recevoir +le châtiment que méritaient son crime et l'usage qu'il faisait du nom +respecté de Votre Seigneurie. En d'autres termes, il a été pendu. + +«Votre Seigneurie, mylord, pourra lire dans le _Moniteur de +Bhagavapour_, que je prends soin de lui faire adresser moi-même, tous +les détails de la pendaison. La trahison de Doubleface était si odieuse, +et d'ailleurs si bien prouvée par son propre aveu, que je n'ai pas cru +nécessaire de suivre en cette affaire les règles ordinaires d'une lente +procédure. + +«Je dois prévenir Votre Seigneurie qu'on a saisi dans les papiers +de Doubleface une liste fort exacte et fort bien faite de toutes les +ressources financières et militaires de mon royaume. + +«Naturellement je n'ai pas cru nécessaire de joindre cette note si +précieuse à la présente dépêche, et je crois que Votre Seigneurie +approuvera ma réserve et ma discrétion. + +«Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait en sa sainte garde. + +«CORCORAN, maharajah. + +«Donné en mon palais de Bhagavapour, ce jourd'hui, 5 février 1860 de +l'ère chrétienne, l'an trois cent trente-trois mille six cent neuvième +de la dixième incarnation de Vichnou, et de notre règne, la troisième.» + +«C'est une déclaration de guerre, dit Quaterquem après avoir lu la +dépêche, et tes préparatifs ne sont pas faits. + +--De toute façon la guerre était inévitable, répliqua Corcoran. Tu l'as +vu toi-même, leur armée est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra. +Pardonner à ce coquin, c'était reculer. Je ne me suis soutenu jusqu'ici +qu'à force d'audace; eh bien, je continuerai. + +--As-tu des alliés? + +--J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux ou trois ans. A présent, +rien n'est prêt. La dernière révolte des cipayes a fait fusiller tout ce +qu'il y avait de plus énergique et de plus résolu. Il faut attendre une +génération nouvelle, ou que ce peuple amolli et épouvanté ait oublié les +vieux massacres.» + +Quaterquem se frappa le front. + +«J'ai une idée, dit-il, qui peut te donner avant trois mois un puissant +et redoutable allié. Dans ce cas, non-seulement tu seras sauvé, mais tu +seras maître de l'Inde. + +--Quel est cet allié? + +--Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; on pourrait nous entendre.» + +Et il dit tout bas un nom à l'oreille de Corcoran, qui tressaillit. + +«J'y ai bien pensé, répliqua le maharajah après un instant de silence; +mais il y a si loin! La traversée, aller et retour, durera au moins +quatre mois. Et qui envoyer d'ailleurs? + +--Tu oublies mon ballon, dit Quaterquem, qui fait trois cents lieues à +l'heure, et qui va tout droit comme une flèche, sans connaître les +mers, les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons représenter +_Guillaume Tell_. Demain, tu auras une audience. Après-demain, nous +serons de retour. Sougriva et Louison gouverneront le royaume en ton +absence. + +--Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux me rendre un service +signalé. Emmène-moi dans ton ballon, et montre-moi le camp anglais et +le mien. Fais tes adieux à Sita; je vais faire les miens à Alice. Nous +partirons dans une heure.... Qu'on appelle Acajou. + +--Bien,» répondit Quaterquem. + +Le grand nègre parut. + +«Acajou,» dit Quaterquem, prépare le ballon. + +Le nègre fit un saut de joie. + +«Moi voir Nini et Zozo! Bon maître, massa Quaterquem! + +--Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et Zozo à la fin de la semaine; +aujourd'hui, nous avons d'autres affaires.» + + + + +XV + +Une plaisanterie d'Acajou. + + +Les préparatifs du long voyage que Corcoran allait entreprendre avec son +ami Quaterquem durèrent toute la journée. Il ne s'agissait pas, on se +l'imagine de reste, d'emballer des vêtements ou des vivres, mais de +cacher aux Mahrattes le départ du maharajah. Il fut donc résolu qu'on +attendrait la nuit pour partir et que Sougriva seul en serait informé. +Corcoran ne voulut pas même faire ses adieux à Sita, de peur de lui +causer quelque inquiétude. Par bonheur, la nuit était fort sombre, et +les deux amis, aidés du nègre Acajou, purent s'élever dans les airs sans +être aperçus de personne. + +Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra connaître sans doute la +forme et le moteur de ce ballon merveilleux. + +Je suis forcé d'avouer (et, quelque question qu'on fasse, je ne +pousserai pas l'indiscrétion plus loin) qu'il ne m'est pas permis de +révéler le secret de cette admirable machine. Je puis dire seulement +qu'après avoir longtemps étudié le secret du vol des oiseaux, +l'inventeur reconnut, comme l'a fait plus tard le célèbre M. Nadar, +la justesse du principe: _Plus lourd que l'air_, et qu'il abandonna +complétement l'usage du gaz hydrogène et de ces immenses enveloppes +qui offrent tant de prise au vent. En deux mots, la forme de son ballon +(j'emploie ce mot impropre) n'est pas autre chose que celle de la +frégate, le plus rapide de tous les oiseaux, qui franchit en quelques +heures quinze cents lieues de mer. Quant au moteur, je dois à mon ami +Quaterquem de garder le secret aussi longtemps qu'il jugera nécessaire +de le garder lui-même[4]. + +[Note 4: Le Mémoire adressé par Quaterquem à l'illustre Académie des +sciences subsiste encore à l'Institut dans les cartons de l'Académie. +Il porte le numéro 719, et le rapporteur, le savant et célèbre M. +Bernardet, a daigné écrire de sa main l'apostille suivante: «_L'auteur +devrait être envoyé à Charenton._»] + +Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphère transparente +permettaient de voir et d'admirer jusqu'aux moindres détails du paysage. +Quaterquem, assis au gouvernail à côté de son ami, se guidait au moyen +des étoiles, aussi sûrement qu'un marin sur l'océan au moyen de la +boussole, et désignait de la main les fleuves et les vallées. + +«Tu entends le bruit de la rivière qui coule entre ces deux chaînes de +montagnes? La reconnais-tu? C'est la Nerbuddah. La montagne de droite +est l'une des Ghâtes. Celle de gauche, qui s'élève vers nous toute +couverte de forêts sombres, appartient à la chaîne des monts Vindhya.... +Entends-tu ce murmure, composé de vingt millions de voix d'hommes, +de quadrupèdes, d'oiseaux et d'insectes? C'est l'harmonie du globe +terrestre qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement +sourd qui domine toutes les autres voix, c'est le rugissement rauque du +tigre. Cette masse sombre que l'on distingue à peine, et qui paraît se +remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau d'éléphants qui galopent +dans une rizière, écrasant tout sous leurs pieds. + +--Il s'agit bien d'éléphants, interrompit Corcoran; j'ai hâte d'arriver +au camp. + +--Rien de plus facile.» + +Quaterquem fit mouvoir un léger ressort. Le gouvernail obéit à sa main +comme un enfant docile à la voix de son maître. En cinq minutes, le +ballon plana au-dessus d'un camp retranché, entouré de fortes palissades +et garni de cent cinquante canons. + +La Frégate s'abattit aussitôt. Quaterquem jeta l'ancre dans un palmier +gigantesque, et Corcoran descendit avec une échelle de cordes jusqu'à +terre. + +«Attends-moi, dit le maharajah.... Je serai de retour dans une heure.» + +En même temps il s'avança sans être remarqué des sentinelles (car il +était descendu dans l'enceinte même du camp) et se dirigea vers la tente +du général Bondocdar-Akbar, communément appelé Akbar, c'est-à-dire le +Victorieux, à cause de ses anciennes défaites. + +Akbar était assis sur un tapis. Autour de lui ses principaux officiers +fumaient en silence. + +«Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez-vous reçu des nouvelles du +maharajah? + +--Non, dit Akbar. + +--Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour. + +--Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar. + +--Cependant les Anglais s'avancent et vont nous attaquer avant trois +jours. Le maharajah le sait-il? + +--Le maharajah sait tout, dit encore Akbar. + +--S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous?» + +A ces mots Corcoran entra. + +«Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder?» demanda-t-il d'une voix +forte. + +Aussitôt tous les assistants se prosternèrent, la paume des mains élevée +vers le ciel. + +«Le maharajah est partout et voit tout, dit Corcoran. Il est l'oeil +droit de Brahma sur la terre. Il punit la lâcheté. Il devine la +trahison. + +--Grâce! grâce! seigneur! s'écria Hayder, qui s'attendait à être empalé. + +--Qui doute de moi a mérité de périr, dit Corcoran. Mais je te fais +grâce, Hayder. Tu vas quitter l'armée. Je ne veux avec moi que des +hommes qui sachent bien que Brahma m'a donné sa force et sa puissance.» + +Hayder sortit tout tremblant et reprit dès le soir même la route de +Bhagavapour. + +Après cet exemple qu'il jugea nécessaire, Corcoran se fit rendre compte +de la situation de l'armée et des approvisionnements; il se montra aux +soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il était au camp, toute +l'armée poussa de longs cris de joie et alluma des torches pour éclairer +sa marche. + +«Longue vie au maharajah! Longue vie au successeur d'Holkar, au dernier +des Raghouides! + +--C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux s'éteignent. Que tout le +monde rentre sous les tentes!» + +Il fut obéi sur-le-champ. Son apparition qui tenait du miracle, +car aucune sentinelle ne l'avait vu pénétrer dans le camp, fortifia +l'opinion déjà répandue qu'il était la dixième incarnation de Vichnou +sur la terre. + +Dès que le silence et l'obscurité eurent succédé de nouveau au tumulte +et à l'éclat des torches, le maharajah alla rejoindre ses compagnons, +et, grâce à l'échelle de cordes, remonta aisément dans le palmier +d'abord, puis dans la Frégate. + +«Je viens de faire une belle peur à un pauvre diable, dit le maharajah, +et il raconta la scène qui s'était passée dans la tente. + +--Quel singulier plaisir peux-tu trouver à gouverner des traîtres et des +poltrons? demanda Quaterquem. Quelque jour ces gens-là te tireront des +coups de fusil par derrière. + +--Ah! mon cher ami, dit Corcoran, c'est un dur métier que de gouverner +les hommes; mais je ne connais personne qui s'en soit dégoûté. + +--Et Charles-Quint? + +--Bah! un pauvre diable d'empereur qui mangeait trop, qui avait la +goutte et des indigestions continuelles. + +--Et Dioclétien? + +--Il avait peur d'être étranglé ou empoisonné par son gendre +Galérius,--un beau nom de coquin.... Mais c'est assez causé des anciens +et des modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur camp ne doit +pas être éloigné d'ici. Au rapport de mon fidèle Akbar, ils sont à +vingt-trois lieues au sud-est, sur une petite colline qui s'avance en +forme de presqu'île dans la vallée du Kérar.» + +Quaterquem obéissait, lorsqu'un grand éclat de rire, parti de l'arrière +de la Frégate, attira leur attention. + +Acajou riait de toutes ses forces en contemplant un objet caché dans +l'ombre. + +«Qu'est-ce donc? demanda sévèrement Quaterquem. + +--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou en continuant de rire, vous pas +fâché; vous bien rire. Acajou bon nègre, joué bon tour.» + +Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il l'apporta, malgré tous +ses efforts, sous les yeux de son maître. A la clarté de la lampe on +reconnut Baber. + +L'Indou avait la bouche bâillonnée et les mains liées derrière le dos. +Quant aux jambes, qui avaient été serrées aussi par une forte corde, +l'Indou, jongleur et funambule de son métier, était parvenu à les +dégager. + +«Quel vilain gibier as-tu apporté là? dit Quaterquem. + +--Vous comprendre, massa Quaterquem. Si vilain gibier embarrasser bon +maître, Acajou jeter vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon +gibier, pas méchant du tout. + +--Est-ce qu'il a voulu s'introduire encore dans la Frégate? demanda +Corcoran. En ce cas, jette-le par-dessus le parapet. Je ne fais grâce +qu'une fois. + +--Non, non, massa, interrompit vivement Acajou. Moi l'avoir vu battre +avec Doubleface. Baber étrangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou +content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre Baber sur la +route, demander la recette pour étrangler les Anglais. Baber impoli pas +vouloir donner. Moi, bon nègre, pas méchant du tout, abattre Baber +d'un coup de poing; Baber vouloir mordre et égratigner Acajou, arracher +cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou très-bon. Acajou +retourner Baber, arracher la corde à Baber, attacher les mains de Baber, +les pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans un coin de la +Frégate, vouloir apporter Baber à Nini pour amuser Zozo. + +--Que le diable t'emporte avec ton Baber et ton Zozo, dit Quaterquem +impatienté. Qu'allons-nous faire de ce mauvais drôle? On ne peut pas le +jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma Frégate malgré lui. Le +garder n'est pas sûr. Le déposer nous retardera. Au diable le Baber!» + +Ces réflexions étaient faites en français, langue inconnue à Baber, mais +il voyait assez sur le visage de Quaterquem que sa présence gênait fort +les voyageurs. + +Quant à Corcoran, le coude appuyé sur son genou, le menton dans la main, +les yeux fixés à l'horizon, il réfléchissait. Tout à coup il prit son +parti. + +«Délie-moi ce Baber,» dit-il. + +Acajou hésita. + +«Massa, dit-il, mauvais, délier Baber. Mauvais, très-mauvais. Chien +galeux, Baber! Baber poignarder Acajou, quand Acajou aura dos tourné. + +--Obéis, dit le maharajah. Cela t'apprendra à ne plus recueillir les +chiens galeux dans ta Frégate et à ne plus chercher des joujoux pour +monsieur Zozo.» + +Acajou obéit. Baber, délié, se jeta aussitôt aux pieds de Corcoran. Le +maharajah le regarda d'un air sévère. + +«Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai?» demanda-t-il. + +Baber, qui n'avait pas compris un mot du récit d'Acajou, raconta de la +même façon que le nègre ce qui était arrivé. + +«C'est bien, dit le maharajah. Si je te dépose à terre, quel métier +vas-tu faire pour vivre? + +--Seigneur, répliqua Baber sans s'émouvoir, quel métier pourrais-je +faire, excepté celui que j'ai déjà fait? + +--C'est-à-dire que tu vas encore attendre les voyageurs au coin des +bois.» + +Baber fit un signe affirmatif. + +«Tu sais, continua Corcoran, que si je te reprends dans l'exercice de ta +profession, je te ferai pendre. + +--Seigneur, on ne change pas de profession à mon âge. J'ai +cinquante-cinq ans passés. Mais je ne demeurerai pas dans vos États, +j'irai à Bombay, où je suis encore peu connu. + +--As-tu peur de la mort? + +--Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le sein de Brahma, père de +toutes les créatures! C'est bien mal me connaître.» + +Baber sourit d'un air superbe, et, saisissant un couteau que le nègre +portait à la ceinture, il l'enfonça froidement dans sa propre cuisse. Le +sang jaillit à flots. + +«Malheureux! s'écria Corcoran en lui arrachant le couteau. + +--Seigneur maharajah, dit Baber, ceci n'est rien. Vingt fois, à la foire +de Bénarès, pour acquérir une réputation de piété et gagner une douzaine +de roupies, je me suis fait enfoncer un crochet de fer dans le flanc. +Voyez mon corps couvert de plus de cinquante cicatrices. Il n'y a +peut-être pas six de ces blessures qui n'aient été volontaires[5].» + +[Note 5: Tout le monde sait que ces exemples de courage et de +patience sont assez communs parmi les fakirs de l'Inde.] + +Tout en parlant, il étanchait le sang et bandait sa blessure avec une +serviette que le nègre épouvanté lui donna. + +«Massa, dit Acajou, mettre à terre ce scélérat. Moi pas vouloir +l'emmener dans notre île. Baber manger Nini et Zozo! + +--Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veux-tu gagner cent mille roupies +et te venger des Anglais?» + +A cette question, l'Indou sourit à la façon des tigres. + +«Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. Les roupies sont de +trop. + +--Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance +comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sûreté, je +veux y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en contient deux +mille. + +--Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, cette confiance m'honore; +mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service. +Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou est sorti du lotus de +Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus généreux que vous +n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui, +j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il +n'en faudrait faire pour que la voûte du ciel se brisât en éclats et +m'écrasât sous ses débris; mais je suis à vous désormais tout entier +et pour votre vie entière. Baber n'a jamais eu de maître. Il en aura un +désormais. + +--D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui +n'entendait pas l'hindoustani, mais qui regardait avec étonnement les +gestes passionnés de Baber. + +--De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran en français, pour +n'être pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi. +Désormais il me sera dévoué; je m'y connais. + +--A peu près comme ta Louison. + +--Oh! répliqua Corcoran, peux-tu comparer ma charmante Louison au +terrible et féroce babouin que voilà? C'est une véritable impiété.... +Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière dont +Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers, +à six cents pas des sentinelles.» + +Puis, se tournant vers Baber: + +«Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.» + +Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le +maharajah, il attendit ses ordres. + + + + +XVI + +Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre agréable. + + +Le camp anglais couvrait presque toute la colline. + +Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée. +Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes, +patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commandés, +occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au +centre. On n'avait pas voulu employer contre Corcoran les régiments +cipayes, dont on soupçonnait la fidélité. + +Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands +de toute espèce au service de l'armée. Ces marchands emmenaient avec eux +leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois étaient eux-mêmes suivis +de serviteurs. Une innombrable quantité de voitures, groupées dans un +désordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu'on fût très-loin +de l'ennemi, et que la guerre ne fût même pas encore déclarée, le major +Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses +gardes. + +Car c'était notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major général +à la suite de la révolte des cipayes, qui commandait de nouveau l'armée +dirigée contre Corcoran. + +Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d'éclatants exploits. +Personne, après le général Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus +contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer, +n'avait plus durement traité les vaincus. _Il les pend aussi vite qu'il +le peut_, écrivait à lord Henri Braddock son chef d'état-major, _et +les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus_. En somme, +c'était un brave, honnête et solide gentleman, très-persuadé que le +monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine +est fait pour cirer les bottes des gentlemen. + +Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait +se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il +venait d'écrire de son plus beau style hindoustani une proclamation +destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes +que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les +délivrer du joug d'un scélérat du nom de Corcoran, qui s'était emparé +par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayant écrit ce morceau +d'éloquence, il s'assoupit. + +Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà. + +Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de Westminster. Rêves +délicieux! + +Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l'armée la plus +redoutable qui eût jamais fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran, +tout défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait envahir +son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être même,--car Barclay +n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas +complice,--peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la +frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on? + +Donc, la victoire n'était pas douteuse. + +Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour. + +Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive, +Hastings et Wellesley. + +Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois +millions de roupies. + +Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de +Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siège +à la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le +marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté de Kent. + +Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un +château tout neuf, _Oak-Castle_, construit par un marchand de la Cité, +qui s'est ruiné au moment de se retirer à l'ombre des chênes et des +hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de +bois, de terre et de prairies. + +John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle. +Grâce au ciel, lady Andover (récemment mistress Barclay) a reçu du ciel +en partage une admirable fécondité,--quatre fils et six filles. + +L'aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les +horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà +fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres.... + + +Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de ses autres fils, il fut +tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques +pas de sa tente. + +«Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au +général. + +--Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp d'une voix brutale. + +--Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence du général. + +--Tu reviendras demain. + +--Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.» + +Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit le bruit d'une +lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de +camp cria: + +«Holà! Deux hommes! Qu'on emmène ce drôle, et qu'on le tienne sous bonne +garde jusqu'à demain. + +--Demain! s'écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts.» + +A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, chaussa précipitamment ses +pantoufles et frappa sur un gong. + +Aussitôt le valet de chambre indou parut. + +«Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit? + +--Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu +interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre +Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major +Richardson n'a pas voulu qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou +à terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque +évanoui. + +--Appelez Richardson.» + +L'aide de camp entra. + +«Où est l'homme que j'entendais tout à l'heure? demanda Barclay. + +--Général, dit Richardson, il est sous bonne garde. + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa présence? + +--Général, j'ai cru qu'on devait respecter votre sommeil. + +--Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet +homme.» + +Richardson sortit de fort mauvaise humeur. + +Cinq minutes après, l'Indou paraissait devant le général. C'était un +homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue +toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus, +une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la +cuisse. + +En deux mots, c'était notre ami Baber. + +A la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et +attendit, les yeux baissés, que Barclay voulût bien l'interroger. + +«Qui es-tu? demanda le général. + +--Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux +soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons. + +--Ton nom? + +--Baber. + +--Que me veux-tu? + +--Général, dit l'Indou, je venais vous sauver; mais on m'a repoussé à +coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cassé deux +dents.» + +Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche +un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis. + +«C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que +veux-tu dire? + +--Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi. + +--Par qui? + +--Par vos régiments sikhs. + +--En vérité! et comment le sais-tu? + +--J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous +les sous-officiers sont gagnés. + +--Par qui? + +--Par le maharajah Corcoran.» + +Ce nom fit réfléchir Barclay. + +«Où est le maharajah? + +--Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux +soubadards sikhs dire qu'il doit être à présent sur la route de Bombay, +à trois lieues d'ici, avec sa cavalerie.» + +Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure +rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner. + +«Nomme-moi les traîtres, dit Barclay. + +--Seigneur, s'écria Baber, je suis prêt à le faire. Mais vous n'avez +que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte +éclatera. + +--Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les +régiments anglais. S'il y a trahison, nous surprendrons les traîtres +et nous leur donnerons une leçon qui laissera dans l'Inde un souvenir +ineffaçable.» + +On emmena Baber; mais, au moment où Richardson allait exécuter l'ordre +qu'il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris: + +«Au feu! au feu!» + +Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis, +sans qu'on s'en aperçût, à quatre ou cinq places différentes. + +Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant +tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés +tout à coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant quel ennemi ils +avaient à combattre. + +[Illustration: Les caissons commencent à éclater. (Page 188.)] + +Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandières +qui suivaient l'armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme +s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui +commencèrent à éclater en l'air. Déjà tous les hommes attachés au +service des équipages de l'armée se répandaient au bas de la colline, +fuyant les détonations de toute espèce; les femmes et les enfants les +avaient précédés et couraient au hasard en criant: + +«Trahison! trahison!» + +Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s'inquiétait que +de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il +y réussit; mais l'artillerie était déjà hors de service. Les caissons +prenaient feu l'un après l'autre, la moitié du camp était déjà brûlée, +et l'on n'espérait plus sauver le reste. + +Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le +bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la +mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent +feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une +fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres +jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il avait affaire à des traîtres, +ordonna d'en finir par une charge à la baïonnette. + +A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se +répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et +les sabra sans pitié. + +Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de l'armée +de Barclay étaient étendus sur la colline et dans les prairies +environnantes; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les +bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs +munitions; enfin, Barclay reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay, +où il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et +marquis. + +Il avait en même temps la douleur de ne pas même pouvoir deviner la +cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait +maintenant, étaient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi, +excepta le maudit Baber. Pour celui-là, si Barclay avait su où le +prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en +doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en +allait d'un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que +lui devait le trésorier du maharajah. + + + + +XVII + +L'Asie à vol d'oiseau. + + +Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu +l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient +un profond silence. + +«C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir +ou détromper ces malheureux. Quinze cents morts! Deux ou trois mille +blessés! + +--Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que +d'être tué par lui. + +--Oui, sans doute. + +--Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur marché? Ce Baber, il faut +l'avouer, est un précieux coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans +être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse +et quelle subtilité, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux +sentinelles! Avec quelle constance il a supporté les coups de poing +et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Caton +d'Utique. Mon ami, Caton n'était qu'un efféminé auprès de cet Indou. +S'il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante +de son caractère, ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des +hommes. + +--Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra +dans quinze jours avec une armée nouvelle. + +--Bah! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en +campagne avant un mois. C'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se peut, +d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d'un si triste début, ne +pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi; +car, enfin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans +autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un +mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est +tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait +ce qui peut en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour +en fabriquer la légende.... Mais voici le soleil qui se lève derrière +l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage.... + +--Veux-tu revenir à ton camp? + +--Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, je ne serais pas +fâché de voir à vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant +parlé au collège, et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les +préceptes du Vendidad. + +--Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la +frégate. + +--Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend +de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de +rivières? + +--Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. C'est l'Indus. Les +rivières que tu as vues il n'y a qu'un instant sont celles du Pendjab, +l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à +l'horizon, ce désert immense et sablonneux, d'un gris jaunâtre, borné au +nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l'océan Indien, +c'est l'Arachosie et la Gédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine +faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent +à la chaîne de l'Hindou-Koch, que les Grecs, qui n'avaient que deux +ou trois noms à leur service, ont appelé le Caucase indien ou le +Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route +de Paris à Saint-Cloud, te raconteront qu'il y avait là autrefois des +nations puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même; ce que tu +as vu au sud, c'est la Béloutchistan; ce que tu vois au nord, c'est +le Kaboulistan, l'Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que les Grecs +disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou +de villages? Où sont même les rivières et les routes? Çà et là, dans +quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à +grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une +fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes villes des Perses et des +Mèdes. + +--Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran. + +--Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple, +que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne +perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne +des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec +trois millions d'hommes n'a pu conquérir leur pays, qui est à peu près +aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que +cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l'Ogre, +qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des +autres. + +--Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les +feux du soleil? + +--C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de +nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh, +la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces +cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance, +derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la +caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier +les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du +Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu'il peut,--témoin +ton ami Baber. + +--Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles. + +--Horribles! mais tous les jours l'homme le plus civilisé, celui que +tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait +très-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de +mille francs et qui causeront peut-être la mort de plusieurs milliers +d'hommes. Je connais à Bombay trois braves négociants--deux parsis et un +Anglais,--qui craignent Dieu, qui font leur prière en famille matin et +soir, et qui se sont associés l'an dernier pour avoir le monopole du riz +dans la présidence de Bombay. En quinze jours, leurs habiles manoeuvres +ont doublé le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions +d'hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim; le reste se serrait +le ventre; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse. +Est-ce que tu refuseras de serrer la main à ces braves gens? Ils +n'ont violé aucune loi. Rien ne défend d'acheter du riz et de faire du +bénéfice en le revendant. + +--Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île comme Robinson Crusoé? + +--Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres hommes. Et, tiens, +il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu'à deux mille lieues de +Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous +arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper, +et nous passerons la soirée ensemble en causant _de omni re scibili et +quibusdam aliis_. Tu verras si ma solitude, où j'ai toutes les roses de +la civilisation,--mais les roses sans les épines,--ne vaut pas bien ton +royaume, ta couronne et ton espérance d'être un jour empereur de l'Inde. + +--Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus +à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la +cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre.» + +A ces mots la frégate reçut un choc inattendu. C'était Acajou qui +sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même. + +«Oh! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme +gâteau de riz qui sort du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir +Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d'Acajou. Nini +rebrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler +pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son +pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses +genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile +qui avait perdu ses lunettes: + + Lunette à Croco + Sur nez à Zozo.» + +En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile, +et riait de tout son coeur. + +«Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami. +Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni +intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins +encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo, +Alice et moi, voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont on peut +faire le tour en trois heures, voilà son univers; eh bien, il est mille +fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver à +un but chimérique, et qui mourras d'une balle tirée par derrière dans +quelque combat d'avant-garde, au moment où tu te croiras près de rendre +la liberté à cent millions d'esclaves. + +--Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux +d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des +prunes. Aujourd'hui le vin est tiré, il faut le boire.» + +Pendant cette conversation, la frégate, dirigée par une main habile +et sûre, fendait l'air avec une vitesse que rien ne peut égaler sur la +terre, si ce n'est la lumière ou l'électricité. + +Des bords de la mer Caspienne où elle était parvenue, elle rebroussa +chemin vers l'Orient, atteignit en une heure les premières pentes +des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du +Thibet, couvertes de neiges éternelles. + +Là, comme la réverbération de la neige fatiguait les yeux des voyageurs +en même temps que le froid commençait à les gagner, malgré les +couvertures et les épais vêtements de laine dont le prévoyant Quaterquem +avait eu soin de se pourvoir, la frégate inclina vers le sud et déploya +bientôt ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée du Gange, la +plus fertile de l'univers. + +On voyait le fleuve sillonné dans son cours d'une immense quantité de +bateaux à voiles de toutes grandeurs. + +Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta. + +Il était déjà midi, et un soleil brûlant faisait rentrer les animaux +et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque +déserte. Çà et là quelques groupes d'Indiens couchés à l'ombre des +portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Européen ne traversait les +rues. Les magasins étaient déserts, et la nature entière semblait goûter +le repos. + +«Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est là que sont nos plus +redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de +ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour +un palais magnifique et coûteux, que de masures dans cette immense +capitale! + +--Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mêmes +contrastes.» + +Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frégate, poursuivant +son vol dans l'espace, s'élançait à tire d'aile vers l'Indo-Chine. En +moins de deux heures elle dépassa l'empire Birman, Siam, le pays des +Annamites et l'île sombre et volcanique de Sumatra. + +«Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au maharajah, ce qu'aucun oeil +humain n'avait vu avant moi. Dans ces vallées immenses où coulent des +fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin ne sont que des ruisseaux, +l'Européen est un être inconnu. A peine çà et là quelques pieux +missionnaires s'engagent dans ces forêts inextricables où les Siamois +eux-mêmes et les Annamites n'ont pas osé tracer des routes.» + +Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles. +On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse +effrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être mouillé par +leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'élevait +tout à coup à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait +pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre. + +Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Déjà l'atmosphère +s'imprégnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d'arrêter, +tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement +toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants. + +«Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence à sentir que +j'approche de mes États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon +seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) soit maître Acajou +que voilà. Écoute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l'Océan qui +se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, mais +le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair +fraîche et ne ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie nous +prenait d'aborder dans ses États. + +--J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M. +Brooke, qui est venu s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans +la gueule du monstre, à Sarawak. + +--Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme +qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya. +C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l'Inde, +l'Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste +à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'être riche et confortable; or +la fortune de celui-là n'était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur +de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour +chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine. +Regarde au-dessous de toi.... + +«Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, ce n'est qu'un +immense archipel. Il y a là plus d'îles que de cheveux sur ma tête. Or, +les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans son île au sultan de +Bornéo, ont des milliers de barques pontées qui s'embusquent dans tous +les coins de l'archipel, et qui attendent au passage les marchands de +la Chine, de l'Angleterre et des États-Unis. Ils n'attendent +malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante +vaisseaux français, par an, dans ces parages. + +«Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, offrit aux +marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à +condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate +malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts. + +«Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit +commerce. Sa renommée s'étendit dans l'archipel, et le sultan de Bornéo, +qui craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion de gagner une prime +de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke +vit comme un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions des +peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse, +entourée d'un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous +irons lui demander à déjeuner.» + +Cependant le jour commençait à baisser. + +«Quelle heure est-il? demanda Corcoran. + +--Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. Nini, si nous +tardions davantage, serait capable d'aller se coucher avec monsieur +Zozo, et nous souperions mal.... Hop! la frégate! hop! la belle! En +avant!» + +A ces mots, la frégate, qui semblait comprendre les intentions de son +guide, bondit d'un élan nouveau dans l'espace. + +«Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante +lieues à l'heure, dit Quaterquem. Si nous rencontrions le sommet de +quelque montagne, nous serions brisés comme un verre de Bohême.... Ah! +enfin! nous touchons au but.» + +Au même instant, la frégate s'arrêta si brusquement, que les trois +voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet. + +«C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par trop d'impatience de +revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrêté tout à coup la machine, +et nous avons failli vider les étriers.... Patience, maître Acajou. Il +s'agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes.» + +Au même instant, deux cris se firent entendre: + +«Acajou, massa Quaterquem!... Papa!» + +C'étaient Nini et Zozo qui accouraient. + + + + +XVIII + +L'île de Quaterquem. + + +Je ne dirai pas que Nini était la plus belle personne de l'île +Quaterquem; ce ne serait pas assez dire, puisqu'elle était seule en +l'absence d'Alice. J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini était +d'une beauté admirable. Il est vrai qu'elle avait la peau noire, mais +d'un si beau noir! et les dents étaient si blanches! Le nez était un peu +camard, il faut l'avouer, mais si peu! et les yeux étaient si beaux, si +noirs, si pleins de tendresse et de douceur! Les lèvres étaient un peu +épaisses. Pourquoi non? Aimez-vous mieux les lèvres pincées et serrées +qu'on voit sous le nez de tant de Françaises et qui n'indiquent pas, je +le crains, une grande bonté de caractère? + +Naturellement, tout le reste de la personne était admirablement moulé. +Phidias lui-même, qui était, dit-on, un connaisseur, n'aurait pas trouvé +mieux. + +La beauté de Nini était d'autant plus frappante, qu'elle n'avait pas +surchargé sa personne d'ornements superflus. + +Si l'on excepte un collier de corail, des pendants d'oreilles d'un grand +prix, une dizaine de bagues placées indifféremment aux pieds et aux +mains, et quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient voir +au-dessus des chevilles, Nini n'avait rien sacrifié à la vaine gloire. +Elle n'avait ni corset, ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni +souliers, ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle était vêtue d'une +robe de soie rouge qui faisait son orgueil et le bonheur d'Acajou. + +Une seule chose lui manquait: c'était un anneau d'or dans son nez, et +Acajou déplorait, comme elle, que massa Quaterquem et maîtresse Alice +n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable à la beauté. + +Monsieur Zozo, âgé de deux ans à peu près, avait la couleur et la grâce +de sa mère, à qui il ressemblait trait pour trait. C'était déjà un +luron, fort hardi, qui criait comme un homme et plus qu'un homme, +qui mangeait comme un loup, qui faisait claquer son fouet comme un +postillon, qui léchait toutes les casseroles, et qui se rendait utile +autant que possible en cassant les plats, les verres et les assiettes. + +[Illustration: Nini et Zozo. (Page 208.)] + +Du reste, un charmant enfant. + +Ses vêtements, moins compliqués que ceux de sa mère, consistaient en +une chemise courte qui laissait à nu ses jambes et ses épaules,--et +un mouchoir de poche cousu par Mme Nini à la chemise de son fils, afin +qu'il ne pût pas perdre l'un sans l'autre. + +Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec la manche de sa chemise +qu'avec son mouchoir; mais enfin, le mouchoir étant là, le principe +était sauvé. + +Nini et Zozo firent aux voyageurs l'accueil le plus joyeux et le plus +empressé. Nini se jeta dans les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de +Quaterquem. + +«Oh! massa Quaterquem! s'écria Nini, nous bien heureux de vous revoir. +Nini s'ennuyer beaucoup loin de maîtresse Alice. + +--Et de moi? demanda le pauvre Acajou. + +--Oh! toi parti, bon débarras,» dit Nini en riant de toutes ses forces. + +Mais sa figure joyeuse démentait ses paroles. + +«Maîtresse Alice ne reviendra pas avant huit jours, dit Quaterquem. +Nini, prépare-nous le souper, et fais de ton mieux pour contenter le +maharajah.» + +En même temps Quaterquem emmena son ami dans le jardin, pour lui montrer +les arbres qu'il avait plantés. + +«Acajou, dit Nini, qu'est-ce que maharajah? + +--Maharajah? répondit Acajou en se grattant la tête; maharajah? Acajou +bien embarrassé. Maharajah, grand prince, riche, puissant, faire couper +têtes à volonté et empaler tout le monde.» + +A cette description terrible du maharajah, Nini commença à trembler de +frayeur. + +«Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?» + +Ici Acajou fit le geste d'asseoir un homme sur un pieu pointu, ce qui +fit beaucoup rire Zozo et calma un peu la frayeur que lui causait déjà +le mot de maharajah. + +Cependant Quaterquem et Corcoran visitaient la maison du haut en bas, +ce qui n'était pas bien difficile, car elle ne se composait que d'un +rez-de-chaussée flanqué de deux pavillons à ses extrémités, et d'un +grenier. + +«La cuisine est commode et vaste, comme tu vois, disait Quaterquem. Ce +n'est pas moi qui l'ai établie, c'est le révérend Smithson. Aux nombreux +fourneaux dont elle est pourvue, on devine que mon vendeur et sa famille +étaient doués d'un vaste appétit. Ceci est la chambre d'Alice. Comme +le révérend n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la peine de +construire un salon, quoique, Dieu merci, la place ne manquât pas. Si tu +viens t'établir ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise +de la tête aux pieds, ne me pardonnerait pas d'introduire, même en +son absence, un gentleman, fût-ce mon meilleur ami, dans sa chambre à +coucher. + +«De l'autre côté de la cuisine est la salle à manger. Vois ces dressoirs +et ce buffet: ne dirait-on pas qu'ils ont été sculptés pour Catherine de +Médicis par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont coûté au révérend, +mon prédécesseur, que la peine de les ramasser sur la plage. Ils +proviennent de quelque navire inconnu qui les portait sans doute à +Melbourne ou dans quelque autre ville australienne. + +«Dans le pavillon de droite est ma bibliothèque. Viens voir cela. C'est +un magnifique fouillis de volumes de tous les temps, de toutes les +langues et de toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui serais +bibliophile si tu n'étais maharajah, des découvertes précieuses. + +--Voyons cela,» dit Corcoran avec empressement. + +La pièce qui servait de bibliothèque était de beaucoup la plus grande de +toute la maison. + +Cinquante mille volumes environ garnissaient les rayons de bois de +chêne. Naturellement, ces livres de toute origine étaient écrits dans +toutes les langues; mais le français et l'anglais dominaient. On voyait +là, rangés dans un ordre parfait: + +Dix-huit exemplaires de Shakspeare; + +Douze exemplaires d'Homère (deux en grec, trois traductions anglaises, +cinq traductions françaises et deux allemandes); + +Soixante-quinze volumes du _Musée des Familles_; + +Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la Manche; + +Puis des romans sans nombre de Walter Scott, d'Alexandre Dumas, de Paul +de Kock, de George Sand, et de quelques contemporains plus jeunes que je +ne nommerai pas ici, afin d'épargner leur modestie. + +Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui qui paraissait obtenir +le plus grand et le plus incontestable succès, c'était (pourquoi le +nier, puisque les lecteurs de toutes les nations le proclament?) M. +le vicomte Ponson du Terrail. La Bible seule le dépassait. Encore +fallait-il remarquer que presque tous les exemplaires de la Bible +étaient anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne voyage guère sans +sa Bible. + +«A parler franchement, dit Quaterquem, mon mobilier est un vrai +bric-à-brac amassé à force de patience par mon prédécesseur. La seule +chose qui soit vraiment à moi dans ce mélange singulier d'objets de +toute espèce et de toute origine, c'est ce que je vais te montrer.... +Acajou!» + +Le nègre accourut. + +«Laisse là Nini et Zozo, qui goûteront bien les sauces sans toi. Va +seller Plick et Plock. Le maharajah veut faire un tour de promenade +avant le coucher du soleil.» + +Acajou disparut et reparut presque aussitôt. + +«Plick et Plock attendent massa Quaterquem,» dit-il. + +C'étaient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, un peu moins +grands que des ânes, mais d'une vitesse, d'une vivacité et d'une beauté +de formes vraiment admirables. + +Corcoran félicita son ami. + +«J'aurais volontiers apporté dans l'île des chevaux arabes ou turcomans, +répliqua Quaterquem, mais ma frégate n'est pas encore assez bien +aménagée pour cela. Ç'aurait été trop d'embarras.» + +Malgré leur petite taille, Plick et Plock étaient de vaillants coureurs, +et sur la pelouse de Chantilly on aurait eu peine à trouver leurs +égaux, aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivèrent à la pointe +méridionale de l'île, et les deux promeneurs mirent pied à terre auprès +d'un belvédère, situé sur une colline très-élevée qui dominait l'île +tout entière. + +Ils montèrent au sommet du belvédère, et Quaterquem montrant la mer qui +paraissait paisible: + +«Tu vois, dit-il, ce léger remous qui va doucement languir et expirer +sur le sable au pied de la falaise; c'est le gouffre dont je t'ai parlé. +Ce soir, on dirait un lac d'huile; c'est que nous sommes au moment où la +tempête est apaisée. Dans une demi-heure elle va recommencer. Les vagues +reflueront vers la haute mer et s'engouffreront dans un vaste entonnoir +que tu pourrais distinguer parfaitement d'ici. + +«Tourne-toi maintenant, et regarde à ta gauche. Voici mes orangers, mes +bananiers et mes citronniers. Voici mes champs et mes prairies, car +j'ai de tout dans mes étables, des moutons, des boeufs, des vaches, des +poules, des dindons, des cochons surtout; c'est le fruit principal du +pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah! à quoi rêves-tu? + +--Je rêve, dit Corcoran, au dîner que Mme Nini doit être en train +de nous préparer. Cette vallée que tu me montres est délicieuse. Le +ruisseau qui coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, est +limpide et profond. La colline boisée l'abrite contre le vent qui vient +de la mer; ta maison complète admirablement le paysage; enfin tu dois +être heureux ici, et je sens que je serais heureux avec ma chère Sita +sous ces ombrages; mais le moment n'est pas encore venu. Se reposer +avant la fin du jour est une lâcheté. Par un rare bonheur j'ai peut-être +entre les mains le moyen de délivrer cent millions d'hommes, et j'irais +m'enfermer dans ta joyeuse abbaye de Thélème! Non, par Brahma et +Vichnou, ou je vaincrai ou je périrai, et si la Providence me +refuse également la mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non: +peut-être... En attendant, allons dîner, car le rôti brûle et la nuit +tombe.» + +Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il aperçut Acajou qui rôdait +d'un air inquiet pour avertir que le dîner était servi et que Nini +commençait à s'impatienter. + +En un clin d'oeil Plick et Plock, dessellés, débridés, s'échappèrent +au galop dans la prairie. La beauté du ciel, la douceur du climat, +l'absence des voleurs et des bêtes féroces ôtaient tout danger à cette +liberté. + +En entrant dans la salle à manger, le maharajah fut étonné de l'élégance +et de la beauté du service. On ne voyait partout que vermeil, or, +argent, ivoire et vieux Sèvres. Tout cela était marqué des initiales les +plus diverses. On y trouvait de tout,--jusqu'à des couronnes de comte, +de duc et de marquis. + +Le dîner était abondant et varié, les sauces exquises. Corcoran en fit +la remarque et félicita Nini. + +«Ceci n'est rien auprès des conserves, dit Quaterquem. Tout ce que +l'univers produit de plus exquis arrive en abondance sur nos côtes par +l'invariable chemin du naufrage. J'ai des montagnes de jambons de Reims +et de viandes de toute espèce. J'ai fini par ne plus même ramasser ce +butin encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire collection que de vin +et de livres. Ma cave et ma bibliothèque sont, grâce à l'Océan, les plus +belles de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu comprends bien +qu'on ne se donne pas la peine d'envoyer de la piquette en Australie; la +marchandise ne vaudrait pas le prix du transport. Quant à rapporter +tout cela aux propriétaires, outre que je ne sais à qui ces trésors +appartiennent, ma frégate n'est pas assez bien outillée pour me +permettre de me montrer si généreux. Tout ce qu'elle peut transporter +ne va pas au delà du poids de deux mille cinq cents ou trois mille +kilogrammes de _poids utile_. Le _poids mort_ est de quinze cents +kilogrammes. C'est te dire que mon outillage sera perfectionné avant +peu.... Comment trouves-tu ce vin-là? + +--Excellent. + +--Mon ami, c'est du vin de Constance de l'année 1811. Je n'en ai que +vingt-cinq bouteilles, mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se +coaliseraient inutilement pour t'en faire boire de pareil. Il y a quinze +ans qu'il est dans l'île, étant arrivé en même temps et par la même voie +que le révérend Smithson. Mais ce constance n'est rien encore auprès +d'un certain vin de Champagne dont je ne connais pas l'origine, mais +dont j'ai, Dieu merci, abondante provision. A coup sûr, Jupiter et +Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient sur la terre pour +trinquer avec moi.» + +[Illustration: Comment trouves-tu le vin? (Page 218.)] + + + +Ainsi buvant, fumant et causant librement, fenêtres ouvertes, doucement +caressés par la brise et par le bruit des vagues, les deux amis +sentirent enfin leurs paupières s'appesantir. Voyant que Corcoran +ne l'écoutait plus qu'à peine, Quaterquem le conduisit lui-même à la +chambre qui lui était destinée. + +«Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu veux lire. Voici de la +limonade, si tu veux boire. Voici de l'encre et du papier, si tu veux +écrire un poëme épique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, tes +projets, ta diplomatie et tout ce qui te donne l'air si préoccupé. Tu es +sous le toit d'un ami. Dors en paix.» + +Et il sortit sans fermer la porte. + +A quoi bon? Quel ennemi avait-il à craindre? + +Puis il se coucha lui-même et s'endormit du plus profond sommeil. + +Acajou, Nini et Zozo ronflaient de toutes leurs forces. Dans cette île +bienheureuse personne n'avait d'insomnie. + + + + +XIX + +Rêve du maharajah. + + +Vers trois heures du matin, Corcoran fut tiré de son sommeil par un rêve +épouvantable.... + +Comme il n'en a donné les détails à personne, pas même à Quaterquem, son +plus intime ami, nous serons forcé de garder le secret comme lui-même; +mais il fallait que ce rêve fût bien rempli de funestes pressentiments, +car, dès le point du jour, le maharajah se leva et alla éveiller son +ami. + +Quaterquem ouvrit un oeil, étendit les bras en bâillant et dit: + +«Eh bien, qu'est-ce? + +--Partons. + +--Comment! partir? Tout le monde dort, Acajou ronfle, et moi-même, +je.... + +--Alors je vais partir seul. + +--Sans déjeuner?... Nini ne te le pardonnerait pas. + +--Déjeunons, s'il le faut, pour obéir à Nini; mais souviens-toi que je +dois être à Bhagavapour dans l'après-midi. J'ai le pressentiment qu'un +affreux danger nous menace. Que le déjeuner soit prêt dans cinq minutes +et la frégate dans un quart d'heure.» + +Ce qui fut fait. + +Mme Nini, très-satisfaite des présents que Corcoran lui faisait (deux +châles du cachemire le plus pure, qui avaient appartenu à la sultane +favorite de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, qui monta +dans la frégate en grognant de toutes ses forces, non sans avoir +embrassé Zozo, qui se frottait les yeux avec ses deux poings, et qui +sanglotait comme si son père avait dû être fusillé cinq minutes plus +tard. + + + + +XX + +Grande conversation de Louison et de Garamagrif avec le puissant +Scindiah. + + +Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais à la +belle Alice. + +Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la garde d'Ali et suivies +d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la forêt. Comme par +bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était blonde, et comme aussi +il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que +des moricauds), elles n'étaient point rivales, et la beauté de l'une +faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De là, en quelques +heures, une amitié touchante et cordiale. + +Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence du maharajah, s'acquittait +très-bien de ses fonctions difficiles. Déjà, suivant l'ordre de son +maître, il venait d'envoyer l'ordre à tous les zémindars et à tous les +députés de se réunir à Bhagavapour. Comme il s'attendait chaque jour +à recevoir la nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait voulu +convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la +guerre qu'il allait soutenir. + +A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son +parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui était utile (à ce +qu'il croyait) pour intimider les traîtres, car il se souvenait toujours +des révélations qu'il avait lues dans la dépêche adressée par Doubleface +à lord Henri Braddock. + +Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait presque +engagée à égales forces. Louison valait une armée. Malheureusement +Louison était mariée au seigneur Garamagrif. Louison avait un fils, +le jeune Moustache. Louison, devenue mère de famille, avait d'autres +intérêts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran. +Grave sujet d'inquiétude. + +On se souvient aussi que la paix avait toujours été fort chancelante +entre Louison, Garamagrif et Scindiah. + +Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours le tigre orgueilleux, +sauvage et redoutable que nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses +anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait +laissé sur sa queue une si désagréable cicatrice. Or Garamagrif était +très-justement fier de sa beauté; et bien que Louison eût essayé de +le consoler en attestant qu'il était plus beau que jamais, il ne s'en +faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger. + +L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait +par-dessus tout la colère de Corcoran, résolut de satisfaire sa +vengeance pendant que le maître et _Sifflante_, sa bonne cravache, +n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière comme toutes les +personnes de son sexe, ne jugea pas à propos de l'en détourner. + +Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et réservé dans ses actions, +comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions +de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, regardant du coin de +l'oeil, s'attendant à tout, et se préparant à leur donner une leçon dont +ils se souviendraient longtemps. + +Les coeurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crédit et +d'autorité pour imposer aux deux tigres et à l'éléphant, la querelle +éclata de la manière suivante. + +Le jour même où Corcoran et Quaterquem quittaient leur île par le +chemin des airs, vers quatre heures et demie du soir,--ou peut-être cinq +heures,--Alice et Sita revinrent de la promenade portées par le puissant +Scindiah, qui marchait d'un pas lent et lourd, mais sûr et majestueux, +et qui les déposa dans la grande cour intérieure, au pied de l'escalier +du palais d'Holkar. + +A peine étaient-elles rentrées, lorsqu'un rugissement, qui ressemblait +à un éclat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les +lions), éclata derrière Scindiah. + +Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux, +l'un à droite, l'autre à gauche, regardaient le bon éléphant avec une +curiosité maligne et méprisante. + +Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger par le +peu qu'on connaît de la langue des tigres) signifiait à peu près ceci: + +«Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu rien vu de plus laid, de +plus bête et de plus mal bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui +met sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes eux-mêmes, qui +n'ont pas une grande réputation d'intelligence, refusent quelquefois +d'obéir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, et +il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bête!» + +A quoi Louison répondit dans sa langue: + +«Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait peu flatteur ton esprit +mordant et juste. Tu as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est +fait comme un bloc taillé à coups de hache. Sa peau est sale comme +celle du crapaud. Sa tête est lourde, son ventre énorme comme celui +d'un banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont si courtes, qu'on +croirait qu'il les a changées au vestiaire et qu'à la place de celles +que la nature lui a données, il a emprunté celles d'un cochon siamois; +il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin; ma foi, je +ne sais pas quelle est l'éléphante en peine de placer ses affections qui +voudra jamais de lui.» + +Scindiah, voyant que la conversation commençait ainsi, s'étendit à terre +sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux, +prêta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son épouse +lui prodiguaient. + +«Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encouragé par le calme +apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement +idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lâche. Regarde-le: il +entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage +comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'épée et défendre +son honneur. + +--Mais, dit Louison, de quelle épée veux-tu qu'il se serve? à moins que +par son épée tu n'entendes ce nez prodigieux qui est si long, si long, +qu'on pourrait en faire un pont pour passer le Gange. + +--Pour conclure, Scindiah n'est qu'un pleutre. + +--Un lâche, ajouta Louison. Et pour preuve, je vais sauter par-dessus, +et je parie qu'il n'osera rien dire. + +--Bravo! saute.» + +Louison fit le saut, comme elle l'avait dit. + +Scindiah ne remua pas plus que s'il avait été de granit ou de marbre. + +«Parbleu! rugit Garamagrif, il ne sera pas dit que tu auras fait mieux +que moi. Tu as franchi Scindiah en large; moi, je vais le franchir en +long.» + +Et, prenant son élan, il sauta de la queue à la tête. + +Mais cette idée ne fut pas aussi heureuse que celle de Louison, car +Scindiah, voyant le tigre bondir en l'air, allongea sa trompe par un +mouvement si prompt et si adroit, qu'il le saisit au passage, l'enleva +malgré ses griffes et le lança sans effort jusqu'à la hauteur du second +étage du palais. + +A cette vue, Louison poussa un rugissement si terrible, que Sita et +Alice, en l'entendant, frémirent de frayeur. + +«Séparez-les!» s'écria Sita. + +Mais personne n'osait s'approcher. + +Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait sur le tapis avec +son ami Moustache, voulut descendre et rétablir la paix; mais Sita le +retint. + +Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient de tous leurs membres et +fermaient soigneusement les portes. + +Le premier rugissement de Louison fut suivi d'un second, plus formidable +encore. Garamagrif, enlevé par la trompe de Scindiah jusqu'à la hauteur +du second étage, avait espéré du moins mettre enfin pied à terre et +prendre sa revanche; mais Scindiah ne le permit pas. + +A peine fut-il revenu à portée de sa trompe, que l'éléphant le rattrapa +et le lança en l'air une seconde fois; puis, s'adossant au mur du +palais, pour que Louison ne pût pas l'attaquer par derrière, il continua +de jongler avec le malheureux tigre, dont les rugissements furieux +fendaient l'âme des personnes sensibles et déchiraient les oreilles des +spectateurs les plus indifférents. + +Louison ne resta pas inactive, et, comme font les grands capitaines, +essaya de tourner l'ennemi. + +Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait soigneusement sur ses +flancs; et quant à ses derrières, grâce au mur auquel il était adossé, +il se croyait en sûreté. + +Pendant que Louison faisait son plan de bataille, les rugissements de +Garamagrif redoublaient. Il semblait dire: + +«Vas-tu me laisser périr?» + +Enfin elle se décida, prit son élan, fit une feinte sur la gauche; puis, +d'un bond, elle tomba sur le cou de Scindiah et commença à lui déchirer +l'oreille droite. + +Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. Il laissa tomber +Garamagrif à terre et voulut saisir Louison, mais Louison ne lâchait pas +prise, et Garamagrif, redevenu libre de ses mouvements, quoique un peu +écloppé par sa chute, saisit à son tour l'autre oreille et commença à la +mordre à belles dents. + +Scindiah, fou de douleur et de rage, aveuglé par le sang qui coulait +jusque sur ses yeux, étourdi par les rugissements féroces des deux +tigres, perdant même la conscience de ses actions, galopait au hasard +dans la cour. C'était un spectacle effrayant. + +Enfin, ne pouvant avec sa trompe les saisir tous les deux à la fois et +ne sachant par qui commencer, il se roula par terre et chercha à les +écraser sous son poids. + +Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser prendre à ce piége, +abandonna sa proie, et Garamagrif lui-même, quoique plus acharné, +sentant craquer ses os à chaque mouvement de l'éléphant, lâcha prise. + +Il y eut alors une courte trêve. + +Chacun avait de nouvelles injures à venger et voulait porter le dernier +coup. + +Scindiah reprit promptement son poste de bataille et s'adossa encore +au mur; mais un nouvel ennemi se présenta, qui vint aggraver sa triste +situation. + +C'était le tigrillon de Rama, le jeune Moustache qui, de la fenêtre du +premier étage, voyait tout le combat et qui, retenu à grand'peine par +Rama, avait cru le moment venu de secourir son père et sa mère. + +Au moment où Scindiah s'attendait le moins à recommencer la lutte +et essuyait en silence, avec sa trompe, le sang qui coulait de ses +oreilles, Moustache sauta sur le derrière de l'éléphant et essaya +d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la cuirasse épaisse qui +protégeait son ennemi. + +Cette tentative ralluma la fureur de l'éléphant, qui saisit le +malheureux Moustache et le lança contre le mur avec une telle force, +que si Louison, toujours attentive, n'eût pas été là pour ressaisir à la +volée son nourrisson, c'en était fait, hélas! de sa postérité. + +Le combat recommença, furieux; mais Louison, occupée de modérer +l'impétuosité du jeune Moustache, ne montrait plus le même acharnement. + +Quant à Scindiah, sa colère était au comble. + +Il y avait dans la cour une énorme barre de fer qui fermait la porte +extérieure du palais. Scindiah, négligeant le soin de sa sûreté et ne +pensant qu'à sa vengeance, arracha cette barre d'un puissant effort et +en porta un coup terrible à Garamagrif, qui lui rongeait en ce moment le +dos avec ses dents et ses griffes. + +Le coup fut tel, que le tigre eut la queue écrasée et presque séparée +du corps. Cette belle queue, alternativement blanche et noire, dont +il était si justement fier, pendait désormais comme un poids inerte. +Louison en poussa un rugissement de colère et recommença le combat pour +son compte. + +Mais, au moment où la fureur des deux partis semblait ne pouvoir +s'éteindre que dans le sang de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient +les combattants avec une frayeur facile à comprendre, poussèrent un cri +de joie: + +«Les voila! les voila!» + +Presque au même instant la Frégate s'abattit dans la cour avec une +promptitude effrayante. Corcoran mit pied à terre, devina tout, saisit +_Sifflante_, sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, son +_juge de paix_, et en cingla un coup sur le dos de Garamagrif, qui avait +ressaisi Scindiah par l'oreille. + +Garamagrif lâcha aussitôt son adversaire, et, poussant un rugissement, +il regarda Corcoran avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait +voulu le dévorer. + +Mais le maharajah le regarda à son tour d'un air qui fit rentrer en +terre le pauvre Garamagrif. Épuisé, couvert de sueur, tout sanglant, il +vint se rouler sur le sol aux pieds de Corcoran. + +Celui-ci chercha Louison, et s'il l'avait aperçue, il est probable +qu'elle aurait eu, elle aussi, une petite conversation avec Sifflante; +mais elle avait eu le bonheur de voir venir Corcoran et l'esprit de +sauter aussitôt à terre; de sorte qu'elle s'avança d'un air modeste +et doux, comme une jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa au +parloir. + +Mais il lui jeta un regard sévère: + +«A bas, Louison! à bas! Vous êtes indigne de ma confiance! Comment! je +vous laisse la garde de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, de mes +trésors, de tout ce que j'ai de plus précieux au monde, et le premier +usage que vous faites de votre liberté est d'étrangler Scindiah!» + +Louison, honteuse d'une réprimande si bien méritée, baissa les yeux. + +«C'est elle qui t'a cherché querelle, mon pauvre Scindiah, n'est-ce +pas?» dit Corcoran. + +Scindiah abaissa sa trompe affirmativement. + +«Console-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... Et comment a +commencé la querelle?» + +Ici Scindiah fit avec sa trompe divers mouvements pour indiquer +qu'on avait voulu se moquer de lui et qu'il n'était pas éléphant à le +souffrir. + +«C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera deux jours au cachot. Toi, +Louison, tu seras aux arrêts pour cinq jours.» + +Garamagrif essaya d'abord de résister, mais la vue de Sifflante le +réduisit bientôt à l'obéissance, et on l'emmena sans tarder dans les +cachots de la citadelle, comme un prisonnier de guerre. + +Cette affaire importante réglée, le maharajah et son ami montèrent au +premier étage du palais et rendirent compte à la belle Sita et à son +amie des incidents du voyage. Comme il achevait son récit, on annonça +l'arrivée de Sougriva. Il était fort ému. + +«Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur nous arrive. + +--Qu'est-ce que je te disais? s'écria Corcoran en se retournant vers son +ami.... Oh! mon pressentiment de ce matin!» + +Puis, prenant à part Sougriva: + +«Qu'est-ce? dit-il. + +--Seigneur, répliqua Sougriva, nous sommes trahis. La flottille anglaise +remonte la Nerbuddah soutenue par un corps de quinze mille Anglais et +Cipayes. Le général Barclay doit, avec son armée, se joindre à celle-ci +sous les murs de Bhagavapour. + +--Oh! pour Barclay, il y a peu de chose à craindre. Quant à l'autre, +rien n'est perdu. On l'a donc laissé avancer sans le combattre? + +--Seigneur maharajah, le zémindar Uzbek et une partie du corps qu'il +commandait ont passé du côté des Anglais. + +--Par le Dieu vivant! s'écria Corcoran après un moment de réflexion, +je les tiens. Garde ces nouvelles pour toi. Je veux que Bhagavapour +apprenne en même temps la trahison et le châtiment. Fais seller mon +cheval et préparer mon escorte. Toi, reste ici. Je pars. J'ai assez +fait le maharajah; je vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et +j'espère que tout le monde,--amis et ennemis,--me reconnaîtra.» + + + + +XXI + +Départ. + + +Quand Sougriva fut parti: + +«Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquem, que s'est-il passé? As-tu +quelque nouveau Barclay à combattre? Le premier me semble assez +vigoureusement éconduit pour ne pas revenir de sitôt à la charge. + +--Comment! vous avez battu le fameux général Barclay, le héros de +Lucknow? demanda Alice. + +--Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit galoper en ce moment sur +la route de Bombay.» + +Et il raconta l'incendie du camp anglais. + +Mais il ne reçut pas de sa femme les applaudissements qu'il croyait +avoir mérités. Alice se montra même très-offensée qu'il eût pris part à +cette affaire. + +«Ma foi, reprit Quaterquem, je suis resté neutre. C'est Corcoran et ce +démon de Baber qui ont tout fait. Je me suis contenté de leur prêter ma +voiture. + +--Eh bien, cher bien-aimé, dit Alice, s'il vous arrive encore de prêter +votre voiture comme vous dites, je vous laisserai seul dans votre île et +je retournerai en Angleterre par le plus prochain steamer. + +--Diable! fit Quaterquem, on ne peut même pas rendre le plus petit +service à un ami sans que les femmes s'en mêlent. Je te promets de ne +plus me mêler de rien.» + +Moyennant cette promesse, il eut sa grâce; et Corcoran, toujours +hospitalier, malgré la sortie qu'Alice venait de faire, lui fit ses +adieux avec autant de cordialité que si elle eût poussé Quaterquem à le +secourir. + +Sita offrit à sa nouvelle amie un collier de diamants d'un prix +inestimable. Il avait appartenu à la célèbre Nourmahar, qui fut pendant +trois générations la plus belle femme de tout l'Hindoustan, et il avait +été conquis par le bisaïeul d'Holkar sur le petit-fils de Nourmahar. + +Alice se défendit quelque temps de l'accepter, quoiqu'elle en brûlât +d'envie; mais la générosité de Sita lui faisait sentir bien délicatement +la dureté qu'elle venait de montrer. + +[Illustration: Elle embrassa Sita avec une tendresse véritable. (Page +243.)] + +«C'est le souvenir d'une amie, dit Sita. Si mon cher et bien-aimé +Corcoran est vainqueur, je n'aurai pas besoin de ces trésors. +L'Hindoustan est à nous. S'il est vaincu, il se fera tuer, et moi je ne +lui survivrai pas. Je monterai sur le bûcher, comme ma grand'mère Sita +la Videhaine; et, ayant eu le plaisir d'appartenir au plus glorieux des +hommes, je me poignarderai moi-même pour le retrouver plus tôt et me +confondre avec lui dans le sein de Brahma!» + +Sita parlait avec tant de simplicité, qu'Alice vit bien que sa +résolution était prise. Elle accepta en fin ce don inestimable et +embrassa Sita avec une tendresse véritable. Elle pensait ne la revoir +jamais; car, en bonne Anglaise qu'elle était, il lui semblait impossible +que Corcoran fût vainqueur. Pour lui, avec une douce et cordiale +gravité, il fit ses adieux à Quaterquem et à sa femme et embrassa ses +amis en homme résolu à vaincre ou à mourir. + +«Mon cher Quaterquem, dit-il au Malouin, je ne sais si je te reverrai. +Garde-moi cette caisse en dépôt dans ton île. Si tu apprends qu'il nous +soit arrivé malheur, ouvre-la. Ce qu'elle contient est à toi. Si je suis +vainqueur, je te la redemanderai.» + +Et se penchant à son oreille: + +«Ce sont les pierreries du vieil Holkar, dit-il à voix basse. Elles +valent plus de quinze millions de roupies. Ce sera, quoi qu'il arrive, +l'héritage de Rama. Adieu. + +Ils s'embrassèrent encore, et Quaterquem monta dans la frégate avec sa +femme. Avant de prendre son essor: + +«Madame, dit-il à Sita, je viendrai le 15 mars à Bhagavapour vous +chercher, et je vous emmènerai dans mon île, que vous ne connaissez pas. +Corcoran, qui sera, je l'espère, débarrassé de toute inquiétude, et +qui aura fait sa paix avec lord Braddock, nous accompagnera. Alice va +organiser sa maison en conséquence et chercher une femme de chambre. +Adieu, cher et ambitieux maharajah. Tu as pris un chemin de traverse +pour arriver au bonheur; mais l'expérience te rendra sage. Adieu.» + +La frégate s'enleva dans les airs et se dirigea vers l'Orient. + +Corcoran, tout pensif, serra sa femme et Rama sur son coeur, monta à +cheval avec son escorte et courut au galop dans la direction de l'armée +anglaise. + + + + +XXII + +A cheval! Mac Farlane! à cheval! + + +Pendant deux jours et deux nuits, il galopa presque sans relâche, grâce +aux relais qu'il avait fait disposer sur toutes les routes. Son escorte +harassée l'avait abandonné tout entière après dix-huit heures d'une +course effrénée. Corcoran, sans s'étonner, galopait toujours, ne +s'arrêtant que pour changer de cheval, manger un morceau de pain et +repartant tout de suite. + +Vers le matin du troisième jour, il rencontra enfin les fuyards de +sa propre armée. Tout couvert de sueur et de poussière, mais fier et +intrépide comme on l'avait toujours vu, il les rallia dès les premiers +mots. + +Un officier supérieur galopait sans l'écouter. Corcoran le saisit au +collet, et le retournant de l'autre côté: + +«Où vas-tu? dit-il: c'est là qu'est l'ennemi.» + +Et comme l'autre, ne le reconnaissant pas, cherchait encore à fuir: + +«Si tu fais un pas de plus, je te brûle la cervelle.» + +A ce geste, à ce mot, tout le monde s'arrêta épouvanté. On avait reconnu +le maître. + +«Seigneur, dit l'officier, nous sommes trahis. Pourquoi n'êtes-vous pas +venu plus tôt? + +--Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le maharajah. Qu'on me donne un +cheval, et en avant!» + +A peine obéi, sans s'inquiéter s'il était suivi, il courut à +l'avant-garde. + +L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte était dans le plus +affreux désordre. L'armée commandée par des traîtres que payait l'or +des Anglais, avait été mise en déroute cinq jours auparavant. Trois +zémindars avaient donné le signal de la fuite. Deux autres, dont l'un +était un Afghan, Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient passé du +côté des Anglais. Le reste, ébranlé par ces fuites et ces défections, +avait tourné le dos dès les premières décharges de l'artillerie +anglaise. + +Enfin tout paraissait perdu. + +Mais la vue de Corcoran ranima les courages et fit tourner bride aux +fuyards. + +[Illustration: Les fuyards. (Page 246.)] + +«Halte!» cria-t-il d'une voix retentissante. + +Tout le monde obéit à cette voix si connue. Les soldats crièrent: + +«Vive le maharajah!» + +Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre du fameux Timour, qui +avait passé par héritage à l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. Ce +sabre, dont la poignée était enrichie de diamants d'un prix inestimable, +avait autrefois donné le signal de la mort de plusieurs millions +d'hommes. Il avait été forgé, à Samarkhand, par un armurier de Damas, le +célèbre Mohammed-el-Din, qui grava sur sa lame ce verset du Coran: + + Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur! + +Sa trempe était telle, que Timour, au passage de l'Indus, se levant +debout sur sa selle, avait fendu depuis le crâne jusqu'à la ceinture un +cavalier afghan, coiffé d'un casque en acier damasquiné. + +Quand l'armée le vit resplendir au soleil, personne ne douta plus de +la victoire. Les rangs se reformèrent rapidement et l'on suivit le +maharajah, qui précédait de vingt pas toute son armée. + +La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite et de faire halte +pendant la grande chaleur du jour. Croyant n'avoir plus qu'à poursuivre +des gens sans armes et sans courage, les Anglais n'avaient pris aucune +précaution contre un retour offensif. Ils avaient débridé leurs chevaux +et s'étaient assis à l'ombre dans une forêt que traversait la grande +route. Bien plus, pour ne pas partager le butin avec leurs camarades, +les cavaliers anglais n'avaient pas attendu l'arrivée de l'infanterie. +Ils étaient à dix lieues en avant, et croyaient prendre l'armée mahratte +jusqu'au dernier homme. + +Déjà le second déjeuner était prêt. Les domestiques hindous et parsis +déballaient avec soin les provisions de bouche, les pâtés de Strasbourg, +les jambons d'York, les bouteilles de claret et de champagne mousseux, +les puddings froids. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes et +le joyeux tintement des verres. + +«Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, eh bien, capitaine +Wodsworth, que dites-vous de notre expédition? Ce fameux Corcoran, qu'on +disait si redoutable, n'a pas tenu un instant devant nous. + +--Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui donnait le change, nous +avons eu assez de bonheur pour ne rencontrer presque aucune résistance. +Mais cela même, mon cher Churchill, me fait douter que nous ayons +battu Corcoran. Je le connais. J'étais, il y a trois ans, dans le corps +d'armée de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit passer un mauvais +quart d'heure. Ici, au contraire, grâce à ce brave Afghan.... + +--Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons à la santé de l'honnête +Usbeck, notre ami, et que Dieu donne toujours de pareils lieutenants à +nos ennemis. + +--Combien a-t-on payé ce coquin? + +--C'est une question que le général même ne pourrait pas résoudre. Je +crois que lord Henri Braddock et sa police connaissent seuls le prix de +cette marchandise. + +--Quel jour pourrons-nous dîner à Bhagavapour? + +--Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas marcher trop vite et +d'attendre un peu l'infanterie et le général sir John Spalding. + +--Bah! dit Churchill, Spalding est un vieil avare qui craint qu'on ne +veuille pas partager avec lui le trésor d'Holkar. Avec trois régiments +de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas de force à culbuter la +nation mahratte et le maharajah par-dessus le marché?» + +A ce moment la trompette retentit. + +«Que veut dire ceci? s'écria Mac Farlane. + +«A cheval, messieurs, à cheval!» s'écria Wodsworth. + +En un clin d'oeil, tous les officiers se levèrent, bouclèrent leurs +ceinturons, remirent leurs revolvers à la ceinture et sortirent de leurs +tentes. + +On commençait à voir des flots de poussière, soulevés par une foule +nombreuse qui accourait tout affolée de terreur. C'étaient les valets +et les marchands du camp. Tous levaient les bras en l'air en poussant de +grands cris: + +«Le maharajah! Voilà le maharajah!» + +A ce nom, à ce cri redoutable, les officiers anglais eux-mêmes se +sentirent émus, et chacun courut à son poste. + +Mais avant que les soldats eussent repris leurs armes, et que les rangs +fussent reformés, Corcoran arriva comme la foudre sur la cavalerie +anglaise. Derrière lui, à vingt pas, ses cavaliers s'avançaient au +galop, tenant le sabre d'une main, le revolver de l'autre, et la bride +dans les dents. + +Sans prendre le temps de décharger son revolver, Corcoran passa au +travers des Anglais, pointant à coups de sabre tout ce qui était sur son +passage. + +Animés par son exemple, les Mahrattes montrèrent un courage dont on les +aurait crus incapables le matin. L'arme blanche elle-même, qui produit +ordinairement sur les Hindous une frayeur si grande, leur semblait +familière, tant l'exemple d'un homme de coeur est puissant sur les +autres hommes. + +[Illustration: Corcoran passa au travers des Anglais. (Page 252.)] + +Cependant le combat resta quelque temps incertain. Les Anglais, étonnés +d'abord de l'impétuosité de Corcoran, mais bientôt rassurés par le +mépris que leur inspirait l'armée mahratte, se rallièrent promptement, +et, malgré la chaleur du soleil, firent preuve d'une rare intrépidité. +En peu d'instants, ils sabrèrent les premiers rangs de la cavalerie +hindoue, et Corcoran, emporté par son ardeur, se trouva enfermé dans +leurs rangs. Déjà il se croyait abandonné et ne pensait plus qu'à vendre +chèrement sa vie, lorsqu'un secours imprévu lui rendit la victoire. + +Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperçut tout à coup que les +rangs de l'armée anglaise s'ouvraient pour livrer passage à des amis +inconnus. + +A coup sûr, ce n'étaient pas ses Mahrattes; il les voyait déjà reculer, +pas à pas, il est vrai, mais continuellement. Qu'était-ce donc? Et qui +pouvait-ce être, sinon sa plus chère et sa plus fidèle amie, la tendre, +la bonne, la courageuse Louison? + +C'était elle en effet. Aussitôt qu'elle s'était aperçue du départ de +Corcoran, elle avait résolu de le suivre, oubliant ses arrêts. Elle +avait gratté à la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun effort, ils +avaient renversé cet obstacle impuissant et s'étaient précipités à la +suite du maharajah, Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne voulant pas +se séparer de Louison. + +Grâce à son merveilleux instinct elle avait retrouvé sans peine la trace +de son maître, et arrivait à propos pour le sauver--l'ingrat!--des mains +de ses ennemis. + +A dire vrai, dès qu'elle parut, suivie du formidable Garamagrif, +les Mahrattes ne lui disputèrent pas le passage. Les Anglais étonnés +essayèrent inutilement de serrer leurs rangs et lui tirèrent quelques +coups de revolver. + +D'un bond Louison sauta à la gorge du colonel Robertson, du 13° +hussards, et l'étendit mort sur le terrain. C'est dommage, car Robertson +était un officier de grande espérance. Garamagrif, de son côté, tomba +sur le major Wodsworth, qui criait à ses hommes: + +«Avancez donc, damnés fils de...!» + +Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car le premier coup de dents +de Garamagrif lui donna la mort. + +Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et qui laissait à Bénarès une +veuve et six orphelins bien intéressants; mais que voulez-vous? C'est la +guerre. + +Quelle que fût la pensée des hussards anglais (s'ils avaient une pensée, +ce que j'ignore), leurs chevaux commencèrent à se cabrer si violemment +que les cavaliers n'en étaient plus maîtres et que le désordre se mit +dans les rangs. Louison et Garamagrif, bondissant toujours, arrivèrent +enfin jusqu'au maharajah, qui se défendait seul, adossé à un bananier, +et parait de son mieux les coups de pointe. + +Il était blessé de deux balles et perdait beaucoup de sang. Une dizaine +de cavaliers l'entouraient, cherchant à le prendre plutôt qu'à le tuer. + +«Rendez-vous, maharajah, dit l'un d'eux. Vous en serez quitte pour payer +rançon.» + +En même temps il cherchait à le désarmer, mais Corcoran, d'un coup de +son terrible cimeterre, lui abattit le bras droit, et se retournant +contre un autre cavalier, il fendit la tête à ce second adversaire. + +Cependant il allait succomber, lorsque Louison arriva. Garamagrif la +suivait à trois pas de distance, n'osant sans doute se montrer devant +son maître après la réprimande qu'il avait reçue l'avant-veille. + +A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du maharajah, les cavaliers +anglais tournèrent bride en un clin d'oeil et rejoignirent leur régiment +qui déjà s'ébranlait. Corcoran les poursuivit, traversa les rangs des +hussards anglais entre ses deux tigres et rejoignit son armée. + +Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussèrent un long cri de joie +et revinrent à la charge. Corcoran, plus prudent cette fois, envoya +sur sa droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la gauche des +Anglais, pendant que son artillerie, placée en potence, les prenait de +flanc et de face, et que le gros de l'armée s'avançait sur le centre. + +Le général anglais, qui n'avait ni artillerie, ni infanterie pour se +soutenir, ordonna la retraite, qui se fit d'abord avec beaucoup d'ordre. +Mais les valets du camp, les vivandières, les femmes et tout ce peuple +qui suit les armées anglaises dans l'Inde, craignant d'être abandonnés, +se précipitèrent dans les rangs de la cavalerie pour se mettre à +l'avant-garde des fuyards et rejoindre plus tôt l'infanterie laissée en +arrière avec Spalding. + +En quelques instants, le désordre fut au comble. + +A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers eux-mêmes ne +cherchèrent plus qu'à devancer leurs camarades. Heureux ceux qui étaient +bien montés! Ils rejoignirent le général Spalding dès le soir même. + +Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant lui, fit faire halte à +son armée, et laissa à la cavalerie le soin de poursuivre les fuyards. + +«Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voilà comment il faut battre les +Anglais. Courez sur eux, sabre ou baïonnette en avant, sans tirer, et +Vichnou et Siva vous donneront la victoire... Au reste, tout n'est pas +fini; mais c'est assez pour aujourd'hui.» + +[Illustration: En quelques instants le désordre fut au comble. (Page +258.)] + +Il eut soin de placer lui-même les postes avancés. Puis, se tournant +vers Louison qui le regardait fixement et qui attendait un mot d'amitié: + +«Entre nous, ma belle, dit-il, c'est à la vie et à la mort. Et toi +aussi, Garamagrif, grand batailleur, tu seras mon ami, si tu veux; mais +ne va plus chercher querelle à Scindiah.» + +Il rentra alors dans sa tente, où d'autres soins l'appelaient. Louison +et Garamagrif s'étendirent à l'entrée comme deux factionnaires chargés +de veiller à la sûreté du maharajah, et personne assurément ne fut tenté +de violer la consigne sans nécessité. + + + + +XXIII + +Sir John Spalding. + + +Le lendemain, dès trois heures du matin, Corcoran fit reprendre les +armes à ses troupes et continua la poursuite. + +La route était jonchée d'armes, de chevaux et de cavaliers tués et +dépouillés. Presque toute la cavalerie anglaise était détruite ou +dispersée. Un petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui +accourait à marches forcées pour recueillir les fuyards. + +Corcoran, apprenant par ses éclaireurs que les Anglais s'avançaient, +se porta sur une colline assez élevée qui dominait la plaine, car il +n'avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il +voulait s'assurer au moins l'avantage du terrain. Il fit même creuser +à la hâte un fossé de dix pieds de large et de trois pieds de +profondeur,--non que cette précaution lui parût très-utile, puisque +les Anglais n'avaient plus de cavalerie,--mais parce qu'il voulait leur +faire croire qu'il se tenait sur la défensive, et les engager eux-mêmes +à prendre l'offensive. Son intérêt était, au contraire, d'en finir +promptement avec ce corps d'armée, pour courir ensuite sur Barclay et +l'accabler à son tour. + +La ruse réussit admirablement. + +Sir John Spalding était un gros gentleman, gras et bien nourri, +très-brave sans doute, mais qui n'avait jamais fait la guerre, et +qui n'avait aucune expérience de l'Inde. Sa vie s'était passée en +Angleterre, au camp d'Aldershot, à Gibraltar, à Malte, à la Jamaïque; il +avait vu le feu, pour la première fois, trois jours auparavant. Toute +sa tactique consistait en trois points: ébranler l'ennemi avec +l'artillerie, le renverser à coups de baïonnette, et le faire sabrer par +la cavalerie. + +Par hasard, sa première expérience avait fort bien réussi, de sorte +qu'il se regardait comme un Wellington ou un Marlborough. L'ardeur +désordonnée de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour sans +l'attendre, ne lui causait aucune inquiétude. + +A chaque pas, on lui amenait des prisonniers. Toute l'armée du maharajah +lui paraissait dispersée sans retour, et l'aurait été en effet sans +l'arrivée imprévue et l'attaque impétueuse de Corcoran. + +Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le +bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans +Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c'était une course au clocher. (Il +ignorait encore le désastre de son rival et l'incendie de son camp.) + +C'est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait +la funeste nouvelle de l'échec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en +voulut rien croire, et comme le messager était Indou, il le fit arrêter, +se proposant de le faire fusiller aussitôt que le mensonge serait +évident. Puis, quelques cavaliers arrivèrent, et racontèrent la +destruction complète de trois régiments de cavalerie européenne. + +«Trois régiments! s'écria Spalding, au comble de la fureur. Où est l'âne +bâté qui les commandait? Où est le colonel Robertson? + +--Mort, général. + +--Où est le major Mac Farlane? + +--Tué d'une balle dans la tête.» + +Spalding se sentait gagner par la consternation générale. + +«Vous êtes donc tombés dans une embuscade? demanda-t-il. Il n'y a pas +d'exemple d'un désastre pareil.» + +Le lieutenant Churchill fit le récit de l'action. + +«Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une +volée de perdreaux. Mais tout à coup le maharajah est arrivé.... + +--Le maharajah! dit Spalding, toujours à cheval sur l'étiquette. Sachez, +monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n'a +pas reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et qu'il est, par +conséquent, souverainement impropre d'appeler de ce nom un aventurier +quelconque.» + +Churchill baissa la tête, puis il acheva son récit. + +Quand il fut terminé: + +«Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche à deux heures du +matin. Nous rencontrerons l'ennemi à six, nous le battrons à sept, et +nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour.» + +La nuit suivante, à l'heure indiquée, l'infanterie anglaise se remit +en marche. Vingt-cinq ou trente hussards, qui avaient à grand'peine +conservé leurs chevaux, servaient d'éclaireurs. + +Vers six heures du matin, on arriva à cinq cents pas environ de l'armée +mahratte, dont une partie était rangée en bataille, et l'autre dispersée +en tirailleurs. + +Sir John Spalding, toujours ferme dans ses idées de tactique militaire, +commença le feu en lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie +de Corcoran, qui se retira en bon ordre à l'abri d'un petit bois et +attendit là l'ordre de charger. L'artillerie mahratte répondit à peine +au feu des Anglais et, dès le début de l'engagement, se retira dans +un pli de terrain comme découragée. Cette artillerie, peu nombreuse +d'ailleurs en égard au nombre des troupes, paraissait facile à enlever, +malgré les broussailles et les obstacles naturels qui défendaient la +position. + +«C'est le moment d'aborder cette canaille à la baïonnette, dit sir John +Spalding. + +--Prenez garde! s'écria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le +maharajah.» + +Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, regarda l'Afghan avec +un mépris inexprimable et dit: + +«Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux +Highlanders d'avancer.» + +Churchill obéit. + +Aussitôt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des +pibrochs d'Écosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s'avancèrent +lentement et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent à escalader +la colline où les attendait le gros de l'armée mahratte. + +Un silence terrible régnait sur la champ de bataille. Les deux +artilleries se taisaient; l'anglaise ayant fait place à l'infanterie, +et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On voyait +les sous-officiers anglais maintenir l'alignement avec les crosses de +leurs fusils. Quant aux Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles +et les fourrés, ils attendaient le choc avec une terrible anxiété. + +Déjà les Highlanders n'étaient plus qu'à dix pas du fossé creusé sur +le penchant de la colline, quand tout à coup Corcoran tira son sabre et +s'écria: + +«En joue! feu!» + +Au même instant, quinze cents Mahrattes, couchés à plat ventre, se +levèrent à demi et fusillèrent à bout portant les assaillants. Deux +batteries masquées, de vingt canons chacune, firent feu en même temps +à cinquante pas de distance sur les flancs et les derrières des +Highlanders. + +En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts détruite. Cependant +ceux qui survivaient s'avancèrent avec une intrépidité admirable +jusqu'au fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes qui +l'occupaient, et continuèrent leur marche vers le haut de la colline. + +Mais, là, un nouvel ennemi les attendait. Les artilleurs mahrattes, qui +s'étaient repliés au commencement de la bataille, reprenaient leur poste +sur l'ordre de Corcoran; et de deux régiments de Highlanders fusillés +et mitraillés en face, par derrière et sur les flancs, il ne resta pas +cinquante hommes valides; encore furent-ils forcés de se rendre. + +Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec désespoir la destruction +de son infanterie d'élite; mais l'ouragan de mitraille qui balayait +la plaine et le pied de la colline, rendait tout secours impossible. +Bientôt même il dut songer à couvrir la retraite, menacée par Corcoran. + +Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au centre, donna ordre à la +cavalerie de se déployer sur le flanc de l'infanterie anglaise et +de couper ses lignes de communications. Spalding effrayé commanda la +retraite, et les Mahrattes saluèrent cet ordre par de longs cris de +joie. + +C'était la première fois qu'une armée indienne, commandée il est vrai +par un Français, voyait fuir une armée anglaise à forces égales. Aussi +l'enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes. + +«C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. C'est Rama lui-même qui +s'est incarné de nouveau pour défendre son peuple contre ces barbares au +teint blanc et à la barbe rouge.» + +Corcoran ne s'arrêta pas à écouter son éloge Toujours pressé d'en finir +avec Spalding pour revenir vers Barclay, il lança sa cavalerie sur +toutes les routes, avec ordre de dépasser l'armée anglaise, d'entasser +toutes sortes d'obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de +l'éloigner de la Nerbuddah pendant qu'il suivait Spalding de près avec +son infanterie et le harcelait avec son artillerie légère. + +Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d'échapper que +son ennemi n'en a de la lui donner; car l'un pense toujours à se sauver, +tandis que l'autre ne pense pas toujours à le poursuivre. + +C'est ce qui arriva dans le cas présent. + +La cavalerie mahratte s'arrêta pour faire reposer ses chevaux, tandis +que les Anglais marchèrent toute la nuit dans la direction de la +Nerbuddah, où les attendait la flottille qui devait combiner ses +opérations avec celles de l'armée. + +Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la nécessité de tout +ordonner et de tout exécuter par lui-même retardait souvent, reprit +lui-même la poursuite, et courut sur les traces de l'ennemi. + +[Illustration: C'était un brave homme. (Page 273.)] + +Peine inutile. Spalding avait rejoint la flottille et l'embarquement +commençait au moment où le maharajah recommença l'attaque. Les Anglais +effrayés abandonnèrent sur le rivage un immense butin, presque tous +leurs blessés, quinze cents prisonniers et tous les traîtres qui +s'étaient joints à eux quelques jours auparavant, entre autres l'Afghan +Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, laissant leur général blessé +à mort sur le champ de bataille au moment même où il allait s'embarquer. +Un boulet de canon lui avait emporté la tête. + +«Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant son corps mutilé, ce +n'était ni un César ni un Annibal, mais c'était un brave homme, et il a +bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se faire tuer lui-même; +car il n'y a rien d'aussi piteux et d'aussi déshonorant que de perdre la +bataille de Cannes et de survivre.» + +Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec +beaucoup de générosité. Quant aux traîtres qui l'avaient abandonné, il +ne voulut pas leur faire grâce. + +«Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il à Usbeck. + +--Grâce, seigneur maharajah! s'écria l'Afghan. + +--Qu'on le fusille,» dit Corcoran. + +Et il traita de la même manière neuf autres zémindars qui avaient suivi +l'exemple d'Usbeck. + +«Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la rigueur est +nécessaire.» + +Ces exemples donnés, il laissa le commandement de l'armée à l'un de +ses lieutenants et reprit en toute hâte le chemin de Bhagavapour, car +partout où il n'était pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison +et Garamagrif, qui l'avaient si bien servi, obtinrent la permission de +le suivre. + + + + +XXIV + +Discours du trône. Sita prisonnière. + + +Corcoran arriva à Bhagavapour la veille du jour où s'ouvrit la session +de son Corps législatif. Par un rare bonheur, il n'avait que des +victoires à raconter à son peuple, et quoique le danger fût encore +très-grand, cependant les victoires passées et présentes répondaient de +l'avenir. + +Dès le lendemain, à sept heures du matin (car, à cause du climat et de +l'ardeur du soleil, les séances devaient être terminées chaque jour +à dix heures), il s'avança, monté sur Scindiah, avec Sita et Rama, et +ouvrit la session suivant le cérémonial accoutumé. + +Voici quelques passages de son discours: + +«Citoyens libres du pays mahratte, + +«C'est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve au milieu de +vous. + +«Depuis la dernière session, Brahma a daigné bénir nos efforts et +notre prospérité n'a fait que s'accroître. Le commerce, l'agriculture, +l'industrie ont fait des progrès prodigieux, dus surtout, nous devons le +reconnaître, à l'initiative individuelle et à la liberté d'action dont +vous jouissez. + +«Mais un peuple n'est pas digne de la liberté lorsqu'il ne sait pas +la défendre par les armes. J'ai dû repousser l'invasion d'un voisin +ambitieux et perfide. Avec la permission et la protection de Brahma, +j'ai su punir les traîtres et repousser l'ennemi. Il dépend encore de +lui de faire la paix à des conditions honorables; mais s'il persiste +dans son dessein, il subira la peine de son iniquité. + +«Mon ministre de l'intérieur, Sougriva Sahib, est chargé de vous +proposer un plan de budget. Vous remarquerez qu'il n'est question ni +d'augmenter les impôts, ni d'en créer de nouveaux, ni d'émettre un +emprunt. Grâce à Vichnou, malgré les charges que la guerre nous impose, +le Trésor est encore rempli, et Sougriva Sahib est chargé de l'agréable +mission de vous proposer la suppression de tous les impôts indirects +dont la perception est si coûteuse. + +«Citoyens libres du pays mahratte, que la sagesse du divin Vichnou +préside à vos délibérations!» + +Puis il présenta la belle Sita et le petit Rama à son peuple. Tout le +monde cria: + +«Longue vie au maharajah! Qu'il soit béni, lui et toute sa postérité!» + +Et Corcoran rentra dans son palais. + +Ces acclamations étaient sincère, et cependant l'orage grondait sur sa +tête. Les zémindars qui l'avaient trahi comptaient plus d'un complice +dans l'assemblée. L'inflexible justice de Corcoran lui faisait, parmi +les grands seigneurs, des ennemis redoutables. + +Au moindre revers on était prêt à proclamer sa déchéance. Heureusement +la victoire récente qu'il avait remportée sur les Anglais intimidait ses +adversaires. + +Cependant les succès passés n'éblouissaient pas le maharajah. Il voyait +fort bien que le peuple indou n'était pas encore prêt à la révolte, et, +quoique incapable de craindre pour lui-même, il tremblait quelquefois +pour sa femme et son fils. + +Un matin, Baber vint lui faire sa cour. + +Baber enrichi était maintenant un seigneur. + +Il se présenta, la tête haute, le regard content, sincère, doux et +calme, comme il convient à un honnête homme qui a fait fortune sur la +grande route et au coin des bois. + +«D'où sors-tu, chenapan? demanda le maharajah. + +--Seigneur, dit Baber d'un ton modeste, j'ai reçu hier les cent mille +roupies que vous avez daigné m'assigner sur le trésor de Votre Majesté. + +--Et où vas-tu? + +--Où Votre Majesté daignera m'envoyer. + +--Ah! ah! Tu prends goût aux missions diplomatiques?... Eh bien, te +sens-tu le courage de retourner au camp des Anglais? + +--Pourquoi non, seigneur? Parce que je suis devenu riche, croyez-vous +que je sois devenu poltron? + +--Et tu me rapporteras des nouvelles de ton ami Barclay? + +--Autant qu'il vous plaira, seigneur maharajah. Est-ce tout? + +--Va, pars. Voici un bon de vingt mille roupies sur mon trésorier. + +--Ah! seigneur maharajah, s'écria Baber avec un enthousiasme qui n'était +pas feint, vous serez toujours le plus généreux des hommes, et il y a +plaisir à se faire tuer à votre service.» + +L'Indou se prosterna de nouveau, élevant vers le ciel les paumes de ses +mains, et partit. + +Le lundi suivant il était de retour. + +«Seigneur maharajah, dit-il, tenez-vous sur vos gardes. Barclay a reçu +des renforts, des chevaux, des vivres, des munitions et de l'artillerie. +Son armée est augmentée d'un tiers; on veut vous porter un coup décisif +avant que l'Europe apprenne la défaite et la mort de sir John Spalding. +Barclay va franchir la frontière demain ou après demain. Vos généraux +ont perdu la tête. Le vieil Akbar ne répond rien quand on l'interroge et +ne donne aucun ordre....» + +Aussitôt Corcoran fit préparer ses chevaux. Il allait partir et +rejoindre l'armée. + +Sita voulut le suivre. + +«Je veux vivre ou mourir avec toi, dit-elle. Ne m'envie pas le bonheur +de t'accompagner. + +--Qui prendra soin de Rama?» demanda Corcoran. + +Mais Rama voulut à son tour suivre sa mère. + +«Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage est décisive. Si je +laisse Sita et Rama à Bhagavapour, je craindrai toujours pour eux +quelque trahison. Autant vaut les emmener avec moi.» + +Naturellement Scindiah était aussi du voyage, ainsi que Garamagrif et +Louison, car Rama voulut tout emmener, même son ami Moustache. Après +quelques objections, le maharajah se laissa fléchir, et, précédant +lui-même de cinq jours le reste de la caravane, il leur donna +rendez-vous au camp et partit seul pour prendre le commandement de +l'armée. Sougriva fut chargé, comme à l'ordinaire, de le remplacer en +son absence. + +Il était temps que Corcoran arrivât, car les renseignements de Baber +n'étaient que trop vrais. Barclay avançait à grands pas dans le pays +mahratte, et l'armée de Corcoran reculait toujours sans livrer une seule +bataille. Les soldats se décourageaient, murmuraient et commençaient à +déserter. + +C'est alors que le maharajah se présenta seul, à cheval, suivant sa +coutume, à l'entrée du camp. + +C'était le matin, et toute l'armée, ranimée par sa présence, ne demanda +plus qu'à se battre. + +Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats n'étaient pas encore +assez exercés et assez aguerris pour aborder sans frémir la redoutable +et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant tout, en harcelant +l'ennemi par de fréquentes escarmouches, donner aux Mahrattes plus de +confiance en eux-mêmes. Plus tard il serait toujours temps de livrer une +bataille décisive. + +[Illustration: Il fortifia son camp. (Page 280.)] + +Corcoran suivit ce plan avec une persévérance extraordinaire. Il creusa +des retranchements, construisit des redoutes, entoura son camp d'un +fossé profond, le garnit de palissades au travers desquelles se +montraient les gueules de deux cents canons. Puis, à la tête de sa +cavalerie montée sur des chevaux berbères et turcomans, sobres, prompts, +légers et durs à la fatigue, il battit tout le pays, enleva les convois +qui approvisionnaient le camp anglais, et réduisit Barclay presque à la +famine. + +Celui-ci, éloigné de Bombay, sa base d'opérations, était fort inquiet. +Les vivres manquaient. Il recevait tous les jours de lord Braddock +des dépêches qui l'avertissaient de se hâter, afin que le bruit de sa +victoire couvrît l'échec désastreux de sir John Spalding. Cependant il +n'osait pas donner l'assaut au camp retranché, et sa cavalerie, privée +de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran, qui se montrait chaque +jour en vingt endroits différents. + +Un funeste incident, qui devait amener le dénoûment de cette longue +histoire, tira enfin Barclay d'embarras. + +Un soir, comme Corcoran rentrait au camp après une escarmouche assez +vive, Baber se présenta et annonça que Sita, Rama, Scindiah, Louison et +Garamagrif venaient de tomber au pouvoir de l'armée anglaise. + +A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un désespoir si profond, +qu'on craignit un instant qu'il ne voulût se brûler la cervelle. Quoi! +Tant de travaux perdus! tant de sang versé inutilement! tant de grands +projets renversés en un jour! + +Cependant telle était la force d'âme du maharajah, qu'il ne perdit pas +une minute à se plaindre du sort. + +«D'où tiens-tu cette nouvelle? demanda-t-il à Baber. + +--Hélas! seigneur maharajah, j'ai été témoin de tout. Vous étiez parti +depuis une heure avec la cavalerie. La reine, justement impatiente +de vous revoir, sortit du camp pour aller à votre rencontre. +Malheureusement, nous tombâmes dans un parti de cavalerie anglaise. +Notre escorte prit la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre les +jambes des chevaux et je revins ici sous une pluie de balles.» + +Corcoran réfléchit un instant. + +«Qu'est devenue Louison? demanda-t-il. + +--Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah n'ont pas quitté un instant +Sa Gracieuse Majesté. + +--Si Louison est vivante, tout est sauvé.» + +Cependant, avant d'essayer de délivrer par la force sa femme et son +fils, Corcoran écrivit et envoya par un parlementaire au général Barclay +la lettre qui suit: + + +Au camp, devant Kharpour. + +«Monsieur, + +«Un gentleman anglais ne fait pas la guerre à des femmes et à des +enfants. On me dit qu'un hasard déplorable a mis aujourd'hui dans vos +mains ma femme et mon fils. J'espère que vous ne refuserez pas de leur +rendre la liberté, ou tout au moins de traiter avec moi d'une rançon +convenable. + +«Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération +distinguée, + +MAHARAJAH CORCORAN Ier. + + +«Donné l'an troisième de notre règne et le quatre cent trente-trois +mille six cent-unième de la neuvième incarnation de Vichnou.» + +Une heure plus tard, Corcoran reçut la réponse suivante: + +_Le général Barclay à M. Corcoran, se disant maharajah + de l'empire mahratte._ + +«Monsieur, + +«Comme vous le dites avec raison, un gentleman anglais ne fait pas la +guerre aux femmes et aux enfants; mais je croirais manquer à tous mes +devoirs envers mon pays et le gouvernement de ma gracieuse souveraine, +si je rendais la liberté à la fille d'Holkar, à votre femme, +monsieur,--à moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions +suivantes: + +«1º L'armée mahratte sera licenciée aujourd'hui même et renvoyée dans +ses foyers; + +«2º Le soi-disant maharajah abdiquera immédiatement entre les mains du +gouverneur anglais; + +«3º Le soi-disant maharajah remettra au général Barclay une liste, +certifiée véritable et sous serment, de tous les biens, meubles et +immeubles composant la succession d'Holkar, pour, desdits biens meubles +et immeubles, être disposé ainsi qu'il conviendra audit général; + +«4º La citadelle de Bhagavapour et toutes les forteresses du royaume +seront remises à l'armée anglaise avec les arsenaux, les armes, les +vivres et les munitions de toute espèce qui s'y trouvent actuellement; + +«5º Enfin, en échange de toutes les conditions ci-dessus, le soi-disant +maharajah recevra du gouvernement anglais une pension annuelle de mille +livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant (bien entendu) +ledit soi-disant maharajah à ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni +sa femme, ni son fils, avant une période qui ne pourra être moindre de +cinquante ans. + +«Si ces conditions paraissent convenables (comme je l'espère) à monsieur +Corcoran, j'oserai le prier de faire un double du traité dans les deux +langues et je m'offre à signer avant la fin du jour. + +«Le traité conclu sur ces bases, je serai heureux de faire plus ample +connaissance avec monsieur Corcoran et de serrer la main à un gentleman +pour lequel j'ai toujours professé la plus profonde estime. + +«John Barclay, + +«Major général des armées de Sa Majesté Britannique, +«Au camp, 14 mars 1860.» + + +Corcoran froissa le billet avec indignation. + +«Abdiquer! trahir les Mahrattes! me laisser dépouiller! accepter une +pension du spoliateur! et il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir +son estime! Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque chose à quoi il ne +s'attend pas.» + +Et il renvoya sans réponse le parlementaire anglais. + +Le soir, dès que la nuit fut tombée, Corcoran réunit cinq cents +cavaliers d'élite, fit envelopper les pieds des chevaux avec du feutre +et de la laine, afin d'étouffer le bruit de leur marche, et partit au +pas avec son escorte. + +Baber servait de guide. + +Quoique la nuit fût très-sombre, l'armée anglaise était sur ses +gardes et s'attendait à une attaque. Barclay ne tenait qu'à moitié +ses prisonniers, car bien qu'ils fussent au milieu du camp anglais, +la présence des deux grands tigres et de l'éléphant effrayait les plus +intrépides. On avait bien pensé à leur livrer bataille; mais, dans la +mêlée, les balles, qui ne connaissent personne, pouvaient frapper Sita +ou Rama, ce qui aurait rendu la guerre inexpiable, car Corcoran ne +pouvait plus pardonner, et Barclay n'était pas assez sûr de la victoire +pour s'exposer à une chance si dangereuse. + +Au «Qui vive?» des sentinelles anglaises, Corcoran répondit par son cri +de guerre: «En avant!» et s'élança au grand trot dans le camp ennemi. Il +apercevait de loin la masse énorme de Scindiah, qui se détachait sur la +lumière projetée par les feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que +Sita devait être là, et il y courut. + +Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de résolution; mais les +Anglais ayant fait une décharge générale qui abattit une cinquantaine +d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant mille pièges, +commencèrent leur retraite et abandonnèrent leur chef. + +Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval venait de tomber, +frappa d'une balle à la tempe. Le maharajah fut précipité à terre, et +sa tête rencontra un piquet de bois qui servait à tendre la toile des +tentes. Le choc fut si rude et si douloureux, qu'il s'évanouit. + + + + +XXV + +Corcoran et Louison forcent le blocus. + + +Dix minutes après, Corcoran reprit ses sens. Il sentit une chaude +haleine sur son visage; il se souleva un peu sur un bras, mais avec +précaution, de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et +reconnut Louison. + +C'était elle, en effet. + +La tigresse avait deviné tout ce qui venait de se passer. Elle avait +entendu le cri de guerre de Corcoran; elle avait vu la tentative des +Mahrattes pour pénétrer dans le camp anglais, et leur fuite; elle +connaissait trop Corcoran pour croire qu'il pouvait reculer. Elle avait +donc cherché son ami, et l'avait trouvé évanoui à côté de son cheval +mort. + +Elle aurait pu appeler au secours; elle avait bien trop d'esprit pour +cela: elle se voyait entourée d'ennemis. Elle se contenta de lécher +Corcoran jusqu'à ce qu'il revînt à lui; puis, lorsqu'il eut répondu à +ses caresses, elle le prit avec ses dents au collet, le jeta sur son +dos, comme une mère fait de son enfant, et, en trois ou quatre bonds, +l'apporta aux pieds de Sita. + +Dire l'étonnement et la joie de la belle Sita serait impossible: elle se +jeta dans les bras de son époux sans pouvoir parler. + +Malheureusement l'arrivée de Corcoran ne diminuait pas le danger, au +contraire. A la tête de son armée, il pouvait peut-être dicter la loi; +prisonnier dans le camp ennemi, il devait la subir. + +Quand il eut raconté tous ses efforts pour délivrer Sita, elle lui +reprocha doucement son entreprise si téméraire. + +«Elle n'a été téméraire, dit-il, que parce que cette lâche canaille +n'a pas voulu me suivre.... Au reste, nous voilà ensemble. Je suis +très-fatigué, les blessures que j'ai reçues en combattant contre sir +John Spalding ne sont pas encore guéries. Je vais dormir... Louison, ma +bonne amie, fais le guet avec Garamagrif.» + +Rama s'endormit dans les bras de son père aussi paisiblement que dans le +palais d'Holkar. + +[Illustration: Elle l'avait trouvé évanoui. (Page 289.)] + +Mais peu d'heures après, au point du jour, la diane réveilla tout le +camp, et l'on aperçut alors les traces sanglantes du combat de la nuit. + +Barclay, qui se doutait bien que le maharajah était, suivant sa coutume, +à l'avant-garde, s'étonna que l'attaque n'eût pas été conduite avec +plus de vigueur; mais ce qui l'étonna encore davantage, ce fut un grand +tumulte qui paraissait régner dans l'armée des Mahrattes, ordinairement +silencieuse et bien disciplinée. + +Il en eut bientôt l'explication. Un soldat mahratte déserta, courut au +camp des Anglais, et leur annonça que Corcoran avait été tué pendant +l'attaque de la nuit. + +«Cette fois, pensa Barclay, je suis sûr de devenir lord, et mistress +Barclay sera lady Andover.» + +En même temps il donna ses ordres pour l'assaut. + +Mais, au moment où la première colonne commençait l'attaque, un officier +s'avança, chapeau bas, vers le général, et le prévint qu'on venait de +retrouver le cheval mort de Corcoran, mais non le maharajah lui-même. + +«Qu'importe, s'il est mort?» dit Barclay. + +Cependant, et par réflexion, il ordonna de doubler la garde qui veillait +autour du palanquin de Sita, pour empêcher sa fuite. Puis il fit avancer +la seconde colonne avec ordre de soutenir la première pendant l'assaut. + +Tout à coup il entendit des cris et une décharge de coups de fusil dans +l'intérieur de son propre camp. + +C'était Corcoran qui forçait la ligne de blocus formée par les Anglais +autour du palanquin de Sita. + +En un clin d'oeil il sauta sur un cheval sans maître, se plaça dans +une sorte de carré formé par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et +Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp. + +Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp mahratte; mais il +fallait franchir, sous le feu de l'armée anglaise, une plaine d'un quart +de lieue, et le précieux bagage qu'il traînait à sa suite ne pouvait +pas, comme lui, s'exposer de gaieté de coeur aux balles et aux boulets. + +Il le sentit, et, apercevant à quelque distance un rocher isolé où l'on +montait par une pente douce, il y courut avec sa petite caravane. + +L'ennemi allait s'élancer à sa poursuite; mais Louison et Garamagrif, +qui formaient l'arrière-garde, grincèrent des dents d'une façon si +menaçante, que les Anglais attendirent les ordres de leur chef. + +Barclay, en ce moment-là même, aperçut ce qui se passait et la fuite de +Corcoran. Aussi sans se préoccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en +déroute au premier choc, il jugea que l'essentiel était de s'emparer de +leur chef, et fit sommer Corcoran de se rendre. + +Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et trois pièces +de canon entourèrent de tous côtés le rocher sur lequel Corcoran s'était +réfugié. + +«Prisonnier des Anglais, jamais! s'écria Corcoran. + +--Eh bien, feu!» commanda Barclay. + +Mais le maharajah, Sita et Rama étaient à l'abri derrière un rempart de +pierres énormes. Le seul intervalle qu'il y eût entre les blocs était +rempli par la carapace immense et invulnérable du bon Scindiah. Les +balles glissèrent sur cette cuirasse naturelle, et s'aplatirent contre +les roches. Scindiah ne prit d'autre précaution que de cacher ses +oreilles à l'ennemi. + +Une seconde décharge n'eut pas plus de succès. + +«A l'assaut! commanda Barclay, furieux. Qu'on le prenne ou qu'on le tue! + +--Je ne serai ni pris, ni tué, général,» dit la voix railleuse de +Corcoran. + +En effet, les assaillants ne pouvaient monter que par un sentier +très-commode, mais étroit, ce qui donnait un grand avantage à la +défensive. + +Le premier qui parut sur la plate-forme était un sergent du pays +de Galles, nommé James Bosworth. En arrivant, il fit feu trop +précipitamment, et à bout portant, sur le maharajah qui releva le canon +du fusil: la balle se perdit en l'air; mais, en même temps, Corcoran fit +sauter la cervelle au Gallois d'un coup de revolver. + +Un second assaillant eut le même sort. Un troisième grimpait sans être +aperçu, lorsqu'un coup de griffe de Louison lui brisa les vertèbres +cervicales et l'envoya en purgatoire. + +Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un coup, un seul, mais +infaillible: d'un coup de dents il tranchait l'artère carotide de son +ennemi. Quant à Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser entre le +rocher et lui pour frapper Corcoran par derrière, il s'appuya doucement +sur les soldats et les aplatit net contre le mur. + +«Après tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine de sacrifier tant de +braves gens pour venir à bout d'un entêté. Qu'on le garde à vue: il n'a +pas de vivres, il sera bientôt forcé de se rendre.» + +En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris un à-compte sur les +soldats, Scindiah, habitué à manger chaque jour cent vingt ou cent +trente livres d'herbes et de racines commençait à bâiller terriblement. +Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, ni Sita, ni même Rama, +n'avaient mangé. Grave sujet d'inquiétude! + +Ce supplice dura jusqu'à la nuit. Corcoran, à bout de ressources, ne +savait plus à quel saint se vouer. Devait-il se rendre? Cette idée +révoltait son orgueil. Devait-il périr? Que deviendraient Sita et +Rama? Devait-il les abandonner à la merci de l'ennemi, bien certain, +d'ailleurs, que les Anglais ne leur feraient aucun mal! Mais que dire +d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax en servitude? + +Comme il se livrait à ces pensées, il leva les yeux vers le ciel pour +demander conseil à Dieu, et vit quelque chose de fort extraordinaire. + + + + +XXVI + +Secours imprévu. La mort de deux héros. + + +C'était, à ce qu'il lui sembla d'abord, un objet de dimension +extraordinaire et d'une extrême mobilité. Puis, l'objet se rapprochant +toujours, il crut voir un oiseau gigantesque qui descendait rapidement +sur sa tête. Puis, enfin, il reconnut la Frégate et la voix joyeuse de +son ami Quaterquem. Jamais les naufragés de la Méduse, apercevant enfin +une voile sur le désert immense de l'Océan, ne ressentirent une joie +pareille. + +«Dis-moi donc, cher ami, s'écria Quaterquem, que fais-tu là avec tes +tigres, ton éléphant, ta femme, ton fils et quinze cents badauds anglais +qui dorment autour de toi avec des mines de gendarmes? + +--Mon bon Quaterquem, dit Corcoran en l'embrassant, commence par prendre +Rama et Sita dans ta Frégate et fais-les souper tout de suite, car ils +n'ont rien mangé depuis trente-six heures. + +--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou, pas mangé, petit blanc! Tranche +de pâté, bon vin, faire plaisir à petit blanc.» + +Ces deux mots divins: «tranche de pâté,» éveillèrent tout d'un coup +Rama, qui se mit à souper de très-bon appétit. Sita elle-même ne fit pas +de cérémonie, non plus que Corcoran, qui, la bouche pleine, raconta ses +aventures à son ami. + +«Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout cela finirait mal. +Cependant je ne croyais pas que mes pressentiments se réaliseraient si +tôt. Ce matin, j'ai quitté mon île, avec Acajou, pour venir chercher +Sita et toi. Alice vous attend. Je descends à Bhagavapour. Sougriva +m'apprend que tu es à l'armée et que tu as déjà vaincu un général +qui s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, je l'en +félicite, et je viens te chercher ici. Point du tout: je vois ton armée +toute débandée; on me dit que tu as été tué hier dans une échauffourée; +j'accours pour te donner au moins la sépulture. Je m'informe: on me +dit que tu vis encore. Je remonte dans les airs, je cherche et enfin je +t'aperçois perché sur ton rocher. Allons, viens avec nous; je vais te +ramener où tu voudras, dans mon île ou même à Bhagavapour, si cela te +convient mieux. + +--Non, je n'en aurai pas le démenti! s'écria Corcoran. Tu emmèneras Sita +et Rama; mais moi, je veux sortir d'ici par mes seules forces, et défier +cet insupportable Anglais. + +--Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore plus Breton, +c'est-à-dire entêté.... Le voilà qui veut traverser l'armée anglaise! Y +songes-tu? + +--J'y songe si bien, que si tu veux planer un instant au-dessus de ma +tête, tu me le verras faire avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu +que je veuille abandonner à l'ennemi Louison et Scindiah? Ce serait une +noire ingratitude.» + +Les prières et les embrassements de Sita ne purent fléchir la résolution +de Maharajah. Il attendit patiemment que Quaterquem fût parti avec la +Frégate, et, resté seul sur le rocher, il éveilla doucement Scindiah, +qui dormait en rêvant au bonheur de manger de la paille de riz ou de la +canne à sucre. + +Louison descendit la première pour éclairer la route. Corcoran venait +après elle, ayant Scindiah à sa droite et Moustache à sa gauche. Le +terrible Garamagrif fermait la marche. + +Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer inaperçue au milieu de +l'armée anglaise. Une sentinelle donna l'alarme et fit feu. + +La balle atteignit Garamagrif dans le flanc gauche. Il fit un bond +terrible, poussa un rugissement, et, saisissant le soldat à la gorge, il +l'étrangla net. + +Mais, au bruit, à la lueur du coup de feu, tout le bataillon s'éveillait +et reconnaissait Corcoran. + +Celui-ci prit résolûment son parti, et, tenant son sabre d'une main, +son revolver de l'autre, tantôt faisant feu, tantôt sabrant, précédé et +suivi de ses trois tigres, il arriva jusqu'à la ligne anglaise; là, il +se crut en sûreté. + +Malheureusement les feux qu'on allumait de tous côtés éclairaient sa +course, et les Anglais le saluèrent d'une décharge d'artillerie mêlée de +coups de fusil. + +Il se retourna: Garamagrif et Scindiah venaient d'être frappés à mort, +l'un d'une balle qui l'atteignit au coeur, et l'autre d'un boulet de +canon. La mort réconcilia les deux adversaires. L'intrépide Garamagrif +jeta un dernier regard de mépris sur le lâche ennemi qui l'attaquait +par derrière, et mourut. On peut dire de lui ce que le poète a dit des +braves tombés au champ d'honneur: + + L'ennemi, l'oeil fixé sur leur face guerrière, + Les regarda sans peur pour la première fois. + +Louison, immobile et consternée, les yeux pleins de larmes, contempla +quelques instants en silence ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa +vie. Elle se rappela les joies du passé, et parut vouloir ne pas +l'abandonner; mais, sur un geste attendri de Corcoran, qui l'embrassa et +lui montra le pauvre Moustache devenu orphelin, elle résolut de vivre. + +L'approche de la mort n'ébranla pas la belle âme de Scindiah. Comme il +avait toujours cherché la justice et fui l'iniquité, il attendit sans +inquiétude la fin de ses souffrances. Modeste autant que bon, aimable, +doux et sincère, il a laissé dans le coeur de ses amis une mémoire qui +ne périra jamais. + + + + +XXVII + +Des traîtres! Toujours des traîtres! + + +La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant +quelque piége, n'osa les poursuivre hors de l'enceinte de son propre +camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui était attaché à un piquet +des grand'gardes. En un clin d'oeil il se mit en selle, et partit au +galop. + +Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait venger son cher +Garamagrif, elle voulait suivre Corcoran. + +«Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un +monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l'armée. Cette nuit le +salut, et demain la vengeance.» + +Tout en galopant, son cheval fit un écart qui faillit le désarçonner. Un +objet informe s'élevait dans l'ombre et semblait demander grâce. + +Corcoran arma son revolver. + +A ce bruit sec et inquiétant, l'objet informe s'aplatit sur le sol en +poussant un cri de frayeur: + +«Seigneur! Grâce! Pardon! Grâce!» + +Corcoran mit pied à terre. + +«Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue.» + +Déjà même, sans qu'il eût la peine de s'en mêler, Louison, enragée +contre toute l'espèce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait +mettre le pauvre diable en pièces. + +«Hélas! seigneur maharajah, s'écria l'autre, car à la voix impérieuse +et brève de Corcoran il avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je +suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami. + +--Baber! Que fais-tu là? Où est mon armée? + +--Ah! seigneur, dès qu'ils ont vu les Anglais s'avancer, la frayeur +s'est répandue dans le camp. + +--Et mon général Akbar? + +--Akbar a essayé pendant cinq minutes de les rallier; mais on ne +l'écoutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp +des Anglais a crié que vous étiez mort. A ce cri, toute la cavalerie +a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L'infanterie a suivi +et Akbar n'a pas voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent à +trois ou quatre lieues d'ici. + +--Et toi? + +--Moi, seigneur!... j'ai crié de tous les côtés qu'on mentait, que vous +étiez vivant, plus vivant que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux +jours. + +--Bien! Et d'où vient que je te trouve ici sur le grand chemin, à trois +lieues en arrière des fuyards? + +--Ah! seigneur maharajah, ces misérables étaient si pressés de fuir +qu'ils ont passé sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter. + +Baber poussa un grand soupir. + +«Le fait est, dit Corcoran en l'examinant, que tu es cruellement +meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher? + +--Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je marcherais sur la tête et +sur les mains.» + +Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse de ses membres, Baber +parvint à se lever, et à courir pendant un quart de lieue à côté du +cheval de Corcoran; mais là les forces lui manquèrent. + +Corcoran se désespérait, Baber était pour lui l'allié le plus précieux, +après sa chère Louison. + +«Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J'entends le galop de deux +chevaux attelés à une voiture. Ce doit être un des fourgons de l'armée. +Laissezmoi faire. Mettez-vous en embuscade derrière la haie et ne venez +que quand je vous appellerai.» + +Le bruit se rapprochait. + +Quand la voiture ne fut plus qu'à cinquante pas de l'Hindou, il éleva la +voix tout en gémissant, et cria de toutes ses forces: + +«Qui veut gagner deux mille roupies?» + +Aussitôt la voiture s'arrêta, et deux hommes descendirent armés +jusqu'aux dents. + +«Qui parle de gagner deux mille roupies? demanda l'un d'eux, qui tenait +à la main un long pistolet. + +--Seigneur, dit Baber, je suis blessé à mort. Relevez-moi, portez-moi +en lieu de sûreté, et je vous donnerai les deux mille roupies quand nous +serons au camp. + +--Où sont-elles? dit l'homme. + +--Dans ma tente, au camp du maharajah. + +--Ce coquin se moque de nous et nous fait perdre un temps précieux.» + +En même temps l'homme voulut remonter dans la voiture avec son camarade. + +«A moi, seigneur maharajah!» cria Baber. + +En même temps, il s'élança à la tête des chevaux et se suspendit au mors +pour les empêcher de partir. + +L'homme qui avait parlé tira un coup de pistolet à bout portant. + +Baber baissa la tête et évita la balle, mais sans lâcher prise. + +En même temps Corcoran parut. + +«Halte! canaille!» cria-t-il d'une voix tonnante. + +A cette voix si connue, à la vue du maharajah, les deux hommes se +prosternèrent. + +«Seigneur, notre vie est en tes mains, qu'ordonnes-tu? + +--Déposez vos armes!» dit Corcoran. + +Ils obéirent avec empressement. + +Corcoran prit la lanterne et l'élevant à la hauteur du visage des +prisonniers, il reconnut avec étonnement son général Akbar. + +«Où vas-tu?» dit-il. + +Akbar garda le silence. + +«Je vais vous le dire, répliqua Baber. Akbar désertait. Il allait au +camp des Anglais. + +--C'est faux, s'écria Akbar en balbutiant. + +--Traître! dit Corcoran. Et toi?» + +Le compagnon d'Akbar n'était pas moins effrayé que son chef. + +«Seigneur, je ne suis qu'un simple officier. J'obéissais à mon général. + +--Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et les mains, jette-les +dans l'intérieur de la voiture, et tourne la bride des chevaux vers le +camp. C'est le conseil de guerre qui décidera de leur sort.» + +Baber obéit, sans qu'aucun des deux misérables osât lui résister. La vue +de Corcoran et de Louison leur glaçait le sang dans les veines. + +«Et maintenant, en avant, et au galop! s'écria le maharajah. Il faut +que nous soyons au camp avant une heure, qu'à midi nous commencions la +bataille avec les Anglais, et qu'à six heures du soir nous ayons vengé +Garamagrif et Scindiah. N'est-ce pas, Louison?» + + + + +XXVIII + +Dernière et épouvantable bataille. + + +Je ne crois pas nécessaire de dire avec quelle joie le camp mahratte +tout entier accueillit le maharajah. Si les officiers tremblaient à la +pensée des périls auxquels son courage pouvait les exposer, les soldats +vénéraient franchement en lui la dixième incarnation de Vichnou, et se +croyaient invincibles pourvu qu'il fut à leur tête. + +Corcoran fit faire le cercle, et dit: + + «Soldats, + +«Des traîtres et des lâches ont répandu le bruit de ma mort. Je suis +vivant, avec la protection divine de Vichnou, pour vaincre et punir. + +«Vous ne demandiez qu'à combattre. On vous a donné l'exemple de la +fuite. Désormais, vous n'aurez d'autre chef que moi. + +«Nous allons recommencer la bataille. Je jure par le resplendissant +Indra, que le premier qui prendra la fuite sera fusillé. + +«Je jure aussi que tout officier ou soldat qui aura pris de sa main +un drapeau ou un canon sera fait zémindar dès ce soir, et recevra cent +mille roupies. + +«Pour moi, couvert de la protection toute-puissante de Siva, j'entrerai +parmi les barbares comme la faux dans les rizières, et je répandrai sur +eux la terreur et la mort.» + +On cria de toutes parts: + +«Vive le maharajah!» + +Et l'on se crut sûr de vaincre. + +Vers huit heures du matin, on aperçut l'avant-garde de l'armée anglaise +qui avançait en bon ordre. Corcoran parcourut au galop les rangs des +Mahrattes. + +«Que chacun de vous fasse son devoir, dit-il, et je réponds de tout.» + +Les Anglais s'avançaient en bon ordre, mais sur un terrain +désavantageux. A droite et à gauche de la grande route s'étendaient de +vastes marais. Corcoran, qui avait d'avance étudié le champ de bataille, +profita de cette disposition du terrain. + +Son artillerie enfilait la chaussée. Derrière l'artillerie, on +apercevait une nombreuse infanterie destinée à la soutenir. + +[Illustration: Son artillerie barrait la route aux Anglais. (Page 315.)] + +Pour lui, à la tête de six régiments de cavalerie et de huit régiments +d'infanterie (car il n'avait laissé derrière ses canons qu'une faible +partie de son corps d'armée, afin de faire prendre le change à l'ennemi +sur ses desseins), il fit secrètement le tour des marais, s'engagea dans +les jungles et tomba tout à coup sur les derrières des Anglais. + +On ne croira pas sans doute qu'il soit nécessaire de donner une +description de la bataille. Corcoran, qui aurait pu être à volonté +Alexandre, Annibal ou César, mais qui préférait être Corcoran, remporta +une victoire complète. Pendant que son artillerie barrait la route aux +Anglais et, à chaque décharge, emportait des files entières, il entrait +avec sa cavalerie parmi eux comme le couteau dans le beurre, et les +Mahrattes, excités par son exemple, firent des merveilles. + +Mais rien n'approchait de Louison. + +Elle s'avançait lentement à la droite de Corcoran, comme un bon colonel +qui va passer en revue son régiment; mais aussitôt qu'elle aperçut +les habits rouges, elle bondit de fureur, et, sans que personne pût la +retenir, elle s'élança sur eux. + +En un clin d'oeil, elle eut étranglé quatre ou cinq officiers de marque. +En vain Corcoran voulait la rappeler. Elle n'écoutait plus rien. + +Cependant, les Anglais, mis d'abord en désordre par cette attaque +imprévue, reprenaient lentement leur sang-froid. + +Barclay, sans s'étonner, reçut intrépidement la charge impétueuse de +Corcoran, et, reconnaissant le maharajah dans la mêlée, donna ordre à +cinquante cavaliers bien montés de s'attacher à ses pas et de faire tous +leurs efforts pour le tuer. Lui-même se mit à leur tête, jugeant avec +raison que la mort du maharajah terminerait promptement la guerre. + +Il s'en fallut de peu que le calcul de Barclay ne réussît; mais il avait +compté sans Louison. + +La tigresse s'aperçut bientôt qu'on cherchait à envelopper Corcoran. A +cette vue, elle fit un bond formidable qui la porta au milieu d'un gros +de cavaliers, parmi lesquels le Malouin entouré s'ouvrait à grand'peine +un passage à coups de pointe. + +«Un million de roupies à celui qui tuera le maharajah!» cria Barclay. + +Au même instant, Louison lui sauta à la gorge. + +Barclay, blessé à mort, s'affaissa sur sa selle. Les Mahrattes, +rassurés, s'élancèrent de nouveau en avant et dégagèrent le maharajah. +L'armée anglaise commença à plier. + +Une heure plus tard, la bataille était terminée, et les Anglais, +reconduits à coups de sabre sur la route de Bombay, ne pensaient plus +qu'à rendre leur retraite moins désastreuse. + +[Illustration: Louison lui sauta à la gorge. (Page 346.)] + +Lord Henri Braddock, qui était venu à Bombay pour décider lui-même +du sort du royaume d'Holkar, et qui avait appris le premier succès +de Barclay, jugea qu'il était prudent d'arrêter le vainqueur, et fit +proposer une entrevue au maharajah. + +«Qu'il vienne dans mon camp!» répliqua le Malouin. + +Mais il ne se montra pas exigeant sur les conditions de la paix, et, +connaissant trop la lâcheté naturelle des pauvres Hindous pour avoir +confiance dans l'avenir, il consentit à recevoir le titre d'allié de Sa +Majesté Victoria, reine d'Angleterre, impératrice de l'Hindoustan, et +se contenta d'une indemnité de vingt-cinq millions de roupies pour les +frais de la guerre. + +Après quoi, les deux armées étant revenues dans leurs quartiers, il fit +son entrée dans Bhagavapour. + + + + +XXIX + +Conclusion. + + +Je passe sous silence les fêtes et les réjouissances qui suivirent. +Corcoran qui ne se faisait illusion sur rien, était dégoûté du pouvoir. +Il n'avait vu autour de lui que trahison et lâcheté. Il résolut +d'abdiquer. + +«Seigneur maharajah, lui dit le fidèle Sougriva, ne nous abandonnez pas +aux Anglais. On ne régénère pas un peuple en trois ou quatre ans. + +--Mon ami, dit Corcoran, je suis venu aux Indes pour chercher le +Gouroukaramta, et je l'ai trouvé. Je ne cherchais pas une bonne femme +et une grande fortune, et je les ai trouvées aussi. Je vous ai montré +comment il fallait faire pour être libre. Profitez de la leçon si vous +pouvez, et faites-vous tuer plutôt que de vous laisser donner des coups +de bâton. Pour moi, j'ai rempli ma tâche, et je peux désormais disposer +de moi-même. J'en profite pour abdiquer et rejoindre mon ami Quaterquem. +Mais auparavant, je veux faire un legs aux Mahrattes. Avertis mon Corps +législatif que j'aurai demain une communication importante à lui faire.» + +Le lendemain, il entra dans la salle des séances, et prononça le +discours suivant: + +«REPRÉSENTANTS DU PEUPLE MAHRATTE, + +«Je vous remercie de la fidélité que vous m'avez toujours montrée. + +«Nous avons combattu et vaincu ensemble l'ennemi de la patrie. + +«Il ne vous reste plus qu'à terminer l'oeuvre commencée,--l'oeuvre de +votre délivrance. + +«Vous avez conquis la liberté, apprenez à la défendre. + +«J'abdique en vos mains, et, dès aujourd'hui, je proclame la République +fédérale des États-Unis mahrattes. + +«Je remets, pour trois mois, la présidence de la République nouvelle +à mon fidèle et intrépide Sougriva. Passé ce temps, vous chercherez +vous-mêmes un chef. Puissiez-vous trouver le plus digne! + +«Je pars; mais si jamais l'indépendance de la République mahratte +est menacée, avertissez-moi. Je reprendrai mes armes et je viendrai +combattre dans vos rangs. + +«Adieu!» + +A ces mots, l'enthousiasme éclata de toutes parts. On voulut retenir le +maharajah; mais sa résolution était prise. Il partit le soir même avec +son ami, Quaterquem, qui était venu le chercher avec la Frégate. + +Louison et Moustache l'accompagnèrent dans son île, qui n'était qu'à +trois lieues de l'île Quaterquem. + +C'est là que Corcoran vit heureux depuis quatre ans. Un fil +télégraphique joint son ile à celle de son ami, et ils peuvent causer +tous deux au coin du feu sans se déranger. Alice et Sita se visitent +souvent, et les deux familles sont aujourd'hui très-nombreuses, car +Corcoran n'a pas moins de trois garçons outre le jeune Rama, et trois +filles jouent déjà sur les genoux d'Alice. Ils doivent tous venir à +l'Exposition de 1867, vers le 15 ou le 20 juillet. + + +_P.S._ On prétend (mais je n'ose affirmer ou contredire ce bruit) que +Corcoran n'a pas perdu de vue son ancien projet de délivrer l'Hindoustan +de la domination anglaise. On m'a même communiqué tout récemment +de nombreux détails sur les intelligences qu'il entretient avec les +brahmines des diverses parties de la Péninsule, depuis l'Himalaya +jusqu'au cap Comorin; mais je me garderai bien de commettre une +indiscrétion. Au reste, qui vivra verra. + + + +TABLE. + + Chapitres. + + I. Comment fut découvert la fameux Gouroukaramta + + II. Première escapade de Louison + + III. Au plus brave! + + IV. Le docteur Scipio Ruskaërt + + V. La famille de Louison + + VI. Où le docteur Scipio Ruskaërt sa dévoile + + VII. Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut + présenté à Scindiah + + VIII. Le Maëlstrom + + IX. Acajou, bon nègre + + X. Des moyens d'avoir un bon domestique + + XI. Deux chenapans + + XII. Révélation inattendue + + XIII. De l'éducation et des manières de M. William + Doubleface, esq. + + XIV. La mort d'un coquin + + XV. Une plaisanterie d'Acajou + + XVI. Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se + rendre agréable + + XVII. L'Asie à vol d'oiseau + + XVIII L'île de Quaterquem + + XIX. Rêve du Maharajah + + XX. Grande conversation de Louison et de Garamagrif + avec le puissant Scindiah. + + XXI. Départ + + XXII. A cheval, Mac Farlane! à cheval! + + XXIII. Sir John Spalding + + XXIV. Discours du trône. Sita prisonnière + + XXV. Corcoran et Louison forcent le blocus + + XXVI. Secours imprévu. La mort de deux héros + + XXVII. Des traîtres! toujours des traîtres + + XXVIII. Dernière et épouvantable bataille + + XXIX. Conclusion + + +8604-97.--Corbeil. Imprimerie Év. Crété. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais +authentiques du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + +***** This file should be named 17335-8.txt or 17335-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/3/17335/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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