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+The Project Gutenberg EBook of La sirène, by Gustave Toudouze
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La sirène
+ Souvenir de Capri
+
+Author: Gustave Toudouze
+
+Release Date: December 9, 2005 [EBook #17264]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRÈNE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+GUSTAVE TOUDOUZE
+
+
+LA SIRÈNE
+
+SOUVENIR DE CAPRI
+
+
+
+Paris
+
+E. Dentu, Éditeur
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+Palais-Royal, 17 et 19, Galerie d'Orléans.
+
+
+MDCCCLXXV
+
+
+* * * * *
+
+
+A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUŸ
+
+_Souvenir reconnaissant_.
+
+GUSTAVE TOUDOUZE.
+
+Octobre 1874.
+
+
+* * * * *
+
+
+LA SIRÈNE
+
+
+
+
+I
+
+
+C'est le matin: Naples s'éveille sous les premiers baisers du soleil.
+Mille cris se heurtent et se croisent déjà, les gestes le disputant en
+vivacité aux paroles.
+
+Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un
+fruit, s'arrachant un jouet, courant après le sou du passant généreux ou
+du _forestiere_ charmé de leur bonne mine. Sales, la figure barbouillée
+et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton
+et la forme des enfants peints par Raphaël. A quelques pas, leurs mères
+et leurs sœurs, assises auprès d'un panier de fruits ou surveillant un
+fourneau allumé pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air,
+faisant gravement la chasse à un insecte importun, lissant leurs cheveux
+et n'interrompant la natte commencée que pour crier leur marchandise,
+invectiver une voisine ou administrer une taloche à un marmot
+récalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adossées au parapet qui
+borde le golfe, du Fort de l'Œuf au Palais du Roi, se dressent les
+légères boutiques à claire-voie où l'on débite les _fiori_ et les
+_frutti di mare_, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui
+grouillent pêle-mêle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la
+foule des marchands, des flâneurs napolitains et des étrangers, les
+cochers lancent à toutes brides leurs chevaux sans écraser un enfant ni
+renverser un étalage, et ne se font pas faute d'interpeller les
+passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une
+voiture de légumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les
+cuivres étincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement
+de sa tête.
+
+Mais comment ne point pardonner à ce quai Santa-Lucia sa saleté et son
+tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en
+le voyant, exubérant de vie et de gaieté, baigné par le soleil,
+s'étendre paresseusement en face du Vésuve, s'allonger avec une sorte de
+volupté au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent?
+
+Descendants des fameux lazzaroni, peut-être même leurs fils, des
+pêcheurs, étendus à plat ventre sur la crête du parapet, dorment ou
+causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau
+à vapeur, encore amarré au quai, en partance pour Capri; de grands
+gamins, vêtus d'un lambeau de chemise ou culottés d'une loque de
+pantalon maintenue sur l'épaule par une bretelle en corde, fixent leurs
+yeux noirs du même côté.
+
+La cloche tintait à coups précipités, lançant dans la pureté de l'air sa
+note stridente, et les ondes sonores allaient, s'élargissant, porter au
+loin l'appel monotone du bateau. S'échappant avec un sifflement aigu,
+une sorte de cri déchirant et prolongé, la vapeur mêlait son nuage
+impalpable à l'épaisse fumée noire vomie par le tuyau principal, pendant
+que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trépidations à
+toute la membrure de la _Speranza_. Quelques voyageurs français, des
+touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits
+gourmés et impassibles, s'amusaient à lancer dans l'eau des pièces de
+monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans,
+complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la
+recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient
+leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces
+tritons bruns et agiles qui s'ébattaient dans l'écume de la vague,
+enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau.
+
+Ce tapage aquatique avait un indifférent: le marin en long bonnet de
+laine qui frappait sans relâche la cloche d'appel, n'écoutant rien, ni
+les réclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des
+passagères nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine.
+Celui-ci, appuyé au bastingage, fumait lentement un long cigare traversé
+d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffée odorante
+qui tourbillonnait autour de sa tête, il fixait son attention sur le
+quai inondé d'une éblouissante nappe de soleil, et alternait avec
+philosophie cette contemplation monotone.--Jetant tout à coup son
+cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernière
+vibration mourut peu à peu dans la mer.
+
+Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situées sur le quai, se
+dirigeaient vers le golfe, suivis du _facchino_ porteur de leurs sacs de
+voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la _Speranza_ que le bâtiment
+changea d'allure: les trépidations, après avoir atteint leur paroxysme,
+cessèrent subitement; le panache de fumée roula sur lui-même, plus noir,
+plus acre, plus épais, s'abattant de façon à masquer aux voyageurs une
+partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur
+décrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs
+dont il était enveloppé, et s'élança, traçant un sillon écumeux dans la
+mer étendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs,
+les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe
+s'éclaircit de minute en minute; tous abandonnèrent la poursuite: la
+_Speranza_ marchait droit sur Capri.
+
+Imprégnée de senteurs fortifiantes, la brise marine tempérait la chaleur
+naissante du jour, agitant même par moments la toile étendue au-dessus
+des voyageurs pour les protéger contre l'action trop directe de ce ciel
+de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait,
+laissant derrière lui, comme une traînée d'argent, les seules vagues qui
+parvinssent à rider la surface du golfe.
+
+Debout à l'avant, plongés dans une admiration extatique, les deux jeunes
+gens arrivés en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidité,
+avec religion, le magique spectacle qui se déroulait tout autour d'eux à
+mesure qu'ils avançaient en mer.
+
+Derrière, ils laissaient Naples et ses étages de maisons pittoresquement
+groupées, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent
+San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer
+baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vésuve
+avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur mariées
+au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravagée
+par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux
+et les terrasses, où sèchent le maïs et le blé, ont un aspect égyptien.
+Comme un défi de la civilisation, une bravade du progrès, le chemin de
+fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches
+de lave superposées, et sa ligne, moitié blanche, moitié noire, faisait
+une ceinture à la montagne. En haut, imperceptible fumée, une vapeur
+dessinait les contours du terrible cratère: le géant sommeillait,
+toujours prêt au plus effrayant des réveils. A droite se creusait le
+golfe dans sa merveilleuse beauté, montrant tour à tour, avec une espèce
+de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de
+sable fouillée par les pécheurs, les cabanes de bois, les barques sur le
+flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette
+route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour
+rejoindre Pouzzoles, Baïes, Misène: les figuiers aux larges feuilles,
+les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la
+blancheur d'un mur, l'étincellement d'un toit, à travers la verdure
+sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et
+presser le flot entre ses rochers anguleux et l'île de Nisida.
+
+Penchés en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces
+merveilles, les mains étendues comme pour les toucher et convaincre
+leurs yeux de la réalité du spectacle; parfois, las d'admirer en
+silence, ils causaient. Leurs paroles étaient graves, basses et émues
+par la vénération ressentie: un certain écrasement de cette beauté
+pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, pâles de bonheur et
+d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique
+frénésie, et des exclamations irrésistibles, ardentes de jeunesse,
+partaient de leurs lèvres, de leurs cœurs, pour ainsi dire. Isolés des
+autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs
+impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette
+contemplation: aucun bruit, aucune voix n'eût pu les arracher à leur
+extase; il leur semblait être dans un monde étranger, quelque pays de
+leur création où l'humanité ne les suivait pas. Peintre et poëte
+sentaient de la même façon, et cette admiration, sorte de magnétisme
+émané du milieu où ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y
+imprimant comme un reflet de ces mille beautés, toutes concourant à ce
+but sublime, le beau absolu.
+
+Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de
+cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse, à
+certains accents, à de belles et touchantes illusions, vainement
+cherchées plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le cœur
+sent moins vivement.
+
+Paul Maresmes, grand jeune homme blond, très-distingué d'allures sous le
+négligé de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa
+physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage
+naturellement pâle et un peu féminin dans les contours. L'œil,
+très-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matérielle, plus loin
+que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul était né poëte,
+avec ce tempérament nerveux, impressionnable, presque maladif,
+particulier à certains amants de la muse. Souvent, plongé dans ses
+réflexions ou emporté par quelque rêverie, il se laissait entraîner hors
+de toute limite matérielle, suivant son rêve au delà du possible, et
+finissant par en faire une réalité qu'il voulait adapter aux choses de
+la vie. C'est alors que son ami venait à son secours, le ramenant sur la
+terre et s'efforçant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux,
+plus petit que le poëte, brun de cheveux et de barbe, le visage coloré
+et les yeux vifs, était aussi plus réaliste, plus amoureux de la nature:
+sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait
+ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le
+faire revenir au sentiment naturel, au terre à terre prosaïque de la vie
+de chaque jour.
+
+Tous deux avaient quitté Paris pour une longue excursion en pays
+italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes
+plumes et des projets de poëmes gigantesques; Julien, muni de toiles
+blanches, de couleurs, de pinceaux, et rêvant des tableaux cyclopéens.
+S'entendant à merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour
+admirer les belles choses et maudire le laid. Ils déclarèrent Turin une
+ville assommante, malgré son musée, en voyant ses rues tirées en ligne
+droite et aboutissant toutes à un centre commun. Il fallut Milan pour
+réhabiliter l'Italie à leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise,
+Saint-Marc, les gondoles et les Paul Véronèse, s'ils n'avaient eu en
+perspective Florence, la cité des fleurs et des chefs-d'œuvre, la patrie
+des Guelfes et des Gibelins. De Florence à Rome, de Rome à Naples, ils
+avaient regardé, chanté et peint sans trêve ni repos. Leur dernier rêve
+avant le retour à Paris, passer une quinzaine de jours à Capri, allait
+se réaliser: le bateau les y conduisait.
+
+«Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour
+de nous, quel monde passé nous enveloppe de sa mémoire! jusqu'à ce ciel
+que le Vésuve a souillé de ses cendres, le jour où il a détruit Pompéi,
+jusqu'à ce rivage lointain où Pline succomba! Auguste et Tibère sont
+venus mourir ici, et leurs âmes errantes reviennent peut-être visiter
+ces rivages Là-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre
+côté, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rêveurs cette vue de la
+mer, cet aperçu sur l'étendue; et la cendre glacée du poëte ami de
+Mécène doit encore tressaillir, quand souffle la tempête, quand la vague
+vient battre le rocher où il repose, et que les hurlements de la rafale
+clament sur son mausolée! Plus loin, n'est-ce pas la petite île de
+Nisida?
+
+--Oui, Nisida, avec les débris des réservoirs du fastueux Lucullus.
+Asinius Pollion y possédait aussi des piscines, où ses voraces murenes
+étaient délicatement nourries de chair humaine.
+
+--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.
+
+--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudité!
+
+--Julien, peux-tu songer à cela au milieu de cette magie de la nature?
+
+--Magie! tu as raison: n'est-ce pas désespérant pour un peintre,
+reprenait le jeune homme désignant les silhouettes d'Ischia et de
+Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette
+incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de
+peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel
+et les tons d'outremer de ces îles!
+
+--Contente-toi d'admirer.
+
+--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.
+
+--Regarde maintenant la nouvelle figure que présente Capri.
+
+«Nous arriverons bientôt: la distance diminue à vue d'œil.»
+
+Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se
+tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se
+confondait en une longue tache blanche, couronnée par la masse vert
+sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'île de Capri,
+séparée en deux par un creux profond et dressant à une hauteur inouïe
+ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'était toujours l'île décrite
+par Suétone comme inaccessible à cause de l'élévation de ses rochers et
+de l'abîme des mers qui l'encerclaient de toutes parts.
+
+Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu à peu:
+déjà apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des
+maisonnettes se dressaient, éclatantes de blancheur sous la lumière
+vigoureuse du soleil. Une verdoyante vallée, tachée de points blancs, de
+plaques lumineuses, reliait maintenant les deux énormes blocs qui
+composent l'île. Bientôt la _Speranza_ fut en vue de la Grande Marine,
+devant son étroit rivage bordé de barques tirées à sec et de
+maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pêcheurs, de gamins et
+principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages,
+et même servent de maçons, portant le plâtre et les outils; elles sont
+grandes, fortes, parfaitement découplées, avec l'air un peu fier.
+
+A peine débarqués, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une
+de ces femmes, et dix noms d'hôtels ou de maisons meublées leur furent
+criés aux oreilles, plus peut-être qu'il n'y avait d'endroits habitables
+à Capri!
+
+_Albergo della Luna_!
+
+_Albergo di Tiberio_!
+
+_Albergo della Croce_!
+
+«_Albergo di Tiberio_! s'exclama Julien en frappant sur l'épaule de son
+ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu être l'hôte d'un
+empereur romain? et de quel prince, Tibère!
+
+--Allons chez Tibère! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant,
+puisque ses soldats le traitaient de _Biberius_, de _Caldius_ et de
+_Mero_.
+
+--Tu veux fréquenter un ivrogne, toi un poëte!
+
+--Me crois-tu incapable d'apprécier sa cave, et les poëtes n'ont-ils pas
+toujours chanté le vin?
+
+--Comment résister au désir de banqueter chez César, la coupe en main,
+le front couronné de roses et de myrtes?
+
+--Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur.
+
+--Il n'écorchera plus que notre bourse.
+
+--Va pour l'auberge de Tibère; en route!»
+
+La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant
+l'étroit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit à Capri,
+entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes épineuses
+aux feuilles épaisses.
+
+«On se croirait en Afrique, dit Julien, qui évitait les pointes
+menaçantes d'un aloès gigantesque pour aller se heurter à un cactus aux
+larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout à
+l'heure dans un douar arabe gardé par des fusils damasquinés et des
+burnous.
+
+--Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, répondit Paul, montrant les
+premières maisons de la ville; regarde plutôt ces maisons basses et
+carrées que l'œil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore
+l'Italie ou bien le Caire? Quel étrange et curieux pays!
+
+--La chaleur est également digne du climat africain!»
+
+Julien s'épongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'éventer
+en agitant son chapeau.
+
+«On ne respire pas, et je n'ai d'autre désir que de m'étendre à l'ombre,
+de boire et de dormir.
+
+--Tibère nous donnera satisfaction.
+
+--Une simple coupe de falerne.
+
+--Pourquoi pas du cécube ou du massique?
+
+--Je préférerais peut-être ce vin de Setia qui pétille dans le verre.
+
+--Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hôte baptisera son _capri
+rosso_ ou son _capri bianco_?
+
+--Tu ne le dédaignais pas à Naples, où on le fabrique.
+
+--Quel parfum peut bien avoir le cru véritable?
+
+--Un bouquet princier.
+
+--Salut à César! nous sommes arrivés.»
+
+La fameuse auberge n'était qu'une maison un peu plus grande que les
+autres. On leur apporta des rafraîchissements, et, au bout de quelques
+minutes, ils commençaient à reprendre haleine et à respirer plus
+librement.
+
+«Patron, demanda tout à coup Julien à l'hôte qui s'empressait autour
+d'eux, connaissez-vous Tibère?
+
+--_Tiberio? Sì signor_! Parfaitement.
+
+--Ah! ah! Vous en descendez peut-être?
+
+--Le _signor_ veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre
+aubergiste; du reste je ne suis pas de l'île, je suis né à Sorrente.
+
+--Pourquoi avez-vous donné ce nom de Tibère à votre auberge?
+
+--A cause de ma femme.
+
+--Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possède un
+César parmi ses ancêtres?
+
+--_Sì signor_, elle descend directement de l'une des femmes de Tibère.
+
+--Une de ses maîtresses?
+
+--C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste à ma femme
+cette illustre origine.
+
+--Où diable la vanité va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant.
+
+--Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibère dans cette
+bicoque.
+
+--Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule
+dans les veines de sa femme!
+
+--Pourquoi refuser cette joie à ce brave homme?»
+
+Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en
+temps avec impatience son ami qui, étendu sur le dos, fumait
+paisiblement une cigarette de l'air le plus béat et le plus apathique.
+
+«Nous ne sortons pas? dit-il enfin.
+
+--Attends à demain, répondit languissamment Julien, et modère
+l'agitation qui te dévore; tu tournes comme un écureuil dans sa cage. Du
+reste, le jour va tomber.
+
+--Je maudis ton indifférence.
+
+--Repose-toi aujourd'hui. Aie pitié de ton ami.
+
+--Profane! Et les ruines de Capri?
+
+--N'as-tu pas la société d'une arrière-arrière-petite-fille de Tibère?
+Tes goûts archéologiques ont là de quoi se satisfaire. Recherche son
+arbre généalogique, remonte à Tacite, à Suétone, et fais ce cadeau à
+notre hôte. Moi, je m'engage à lui peindre pour enseigne le portrait du
+second César: large d'épaules et de poitrine, teint pâle et bourgeonné,
+cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux très
+grands, air morose, la tête raide, inclinée en arrière.--Avoue que pour
+un peintre je connais bien mes auteurs.
+
+--Tu plaisantes toujours.
+
+--Je te jure que le patron aura ce portrait.
+
+--Tu veux influencer son hospitalité.
+
+--Il est même capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau
+mis en place.
+
+--Paresseux!
+
+--Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de
+rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose;
+mais demain!--Nous sommes abîmés de fatigue, et les villas de Tibère, si
+curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni
+chambres de repos, pas même un simple banc pour nous asseoir. Les
+fameuses salles de bain sont sans doute dans le même état, sans voûte et
+sans murailles; à peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe,
+un pan de mur, une mosaïque grande comme la main, asiles non contestés
+des couleuvres et des lézards!--Aie pitié de ton ami, et remets toutes
+tes promenades à demain et aux jours suivants.
+
+--Demain! soupira le jeune poëte en s'asseyant.
+
+--Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain
+matin.»
+
+Ce dernier argument parut décider Paul Maresmes.
+
+«Ah! oui, ce pêcheur de la Petite Marine, qui parle français.
+
+--Il viendra, ne désespère pas; et quant à son langage, toi qui sais
+l'italien, tu le comprendras toujours.
+
+--J'attendrai.
+
+--Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul!
+
+--Raille, faux ami!
+
+--Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibère.
+
+--Oui, si les moustiques et les puces le permettent.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain matin, bien reposés, Paul et Julien partaient sous la
+conduite du pêcheur Pagano: ce dernier avait dépassé la cinquantaine,
+mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilité
+extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide,
+plurent immédiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois
+émaillée de mots italiens et de locutions françaises, était facile à
+comprendre.
+
+Ils commencèrent leur excursion par le côté oriental. Un sentier étroit,
+passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers _il Capo_: il faut
+une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardèrent pas à voir
+l'église _Santa-Maria del Soccorso_, sur la hauteur même; puis, en face
+du cap Campanella, les restes de la plus célèbre des villas de Tibère,
+celle que l'on nomme maintenant _il Palazzo_ (le Palais), qui était
+dédiée à Jupiter, et fut commencée par l'empereur Auguste. Pagano montra
+un fragment de colonne gisant sur un des côtés du sentier:
+
+«L'entrée _del Palazzo_!
+
+--Et le palais lui-même!» ajouta Julien en désignant une longue et large
+muraille à moitié ruinée, mais dont les fragments résistaient
+victorieusement à l'action du temps et aux violences des mauvaises
+saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge
+un ermite, vivant d'aumônes et faisant la cuisine; nos visiteurs se
+débarrassèrent de lui moyennant une honnête rétribution.
+
+Paul s'était arrêté pensif devant ces débris: quelques voûtes crevées
+par places, des pierres rongées par la pluie, des fragments de mosaïque
+blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes,
+prouvaient seuls qu'un édifice avait existé en cet endroit. Le jeune
+poëte songeait alors à Tibère tout-puissant empereur; Tibère qui de ce
+rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses
+débauches; Tibère, orgueilleux César élevant douze superbes villas,
+palais dédiés aux douze grands dieux, et couvrant l'île entière de
+bosquets, de bois, de forêts; construisant des aqueducs pour distribuer
+l'eau dans toutes ces demeures luxueusement décorées; créant des bains
+magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais,
+palais de Jupiter, bravant et tenant courbés sous le joug de sa terreur,
+le peuple romain, le Sénat, le monde entier. Là, il écrivait ses ordres
+à Rome, et les sénateurs pâlissaient et tremblaient à la lecture des
+terribles lettres datées de Caprée. Peut-être ces chambres ruinées,
+dégradées et s'émiettant en poussière avaient-elles vu réunis Tibère et
+Caligula, quand l'empereur manda près de lui ce dernier, alors âgé de
+vingt ans, et dans le même jour le fit homme, le revêtant de la robe
+virile et lui faisant couper la barbe.
+
+Un monde d'idées étranges assaillaient le jeune homme emporté par la
+fièvre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos à la mer;
+il jetait les yeux sur toute l'île, y cherchant les bosquets
+d'autrefois, les asiles à Vénus abritant des couples amoureux, les
+villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il
+croyait voir la Caprée du César romain, et Tibère lui-même venait à lui,
+raide, morose, effrayant; Tibère promenant dans cette retraite son
+oisiveté malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activité et
+les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices.
+
+Un cri de Julien l'arracha à cette vision; le peintre et le guide
+venaient de s'arrêter au bord d'un effroyable précipice: la falaise
+présentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent
+vingt-cinq mètres séparant le sommet du rocher de l'anse profonde où
+bouillonnait la mer.
+
+«_Il Salto_!
+
+--Le saut de Tibère! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'où il
+faisait précipiter ses victimes!» et des yeux il mesurait le gouffre.
+
+«Suétone prétend, ajouta Julien, que des bateliers, postés en bas,
+achevaient les malheureux suppliciés. Le récit me paraît de pure
+invention, quand je vois cet abîme.
+
+--Suétone a-t-il jamais visité Caprée?
+
+--Il serait cependant curieux de contrôler ses anecdotes; et ce sentier
+à pic, qui plonge dans la mer après avoir sillonné la falaise, a
+peut-être si mal à propos servi de route à l'infortuné pêcheur dont il
+raconte la cruelle aventure.
+
+--Celui dont Tibère fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet,
+ensuite avec une langouste, pour le punir de s'être présenté trop
+subitement devant lui?--Tu as peut-être raison.
+
+--Et voici l'observatoire du tyran, la retraite où il étudiait les
+étoiles et la science chaldéenne avec l'astrologue Thrasylle.
+
+--Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutôt
+croire à un phare. Il dit en termes catégoriques:
+
+_Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis
+Lumina noctivagæ tollit pharus æmula lunæ_!
+
+«La demeure des Télébéens où le phare, émule de la lune, nocturne
+voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des
+marins.» Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir
+que Capri, possédée par les Grecs, fut aussi habitée par les Télébéens.
+
+--Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'étant pas assez
+savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que
+l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attiré; mais
+laissons là les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on découvre
+d'ici.»
+
+L'endroit était en effet merveilleux: à moins d'une lieue en face d'eux,
+le cap Campanella, autrefois dédié à Minerve, s'avançait dans la mer,
+entièrement revêtu d'arbres et de villas; à leurs pieds, les îlots et
+les rochers semés dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et
+au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vésuve. Puis, tout
+au fond du golfe de Salerne, à une très-grande distance, apparaissait
+une côte lointaine nettement découpée, et un groupe de monuments
+brillait au soleil avec une forme imposante.
+
+«_Pæstum_!» s'écria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se
+dressait sur le rivage campanien.
+
+Ils auraient voulu d'un élan traverser la mer qui les séparait de ces
+ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grèce transportée sur le
+sol italien: Pæstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois
+l'an; Pæstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de
+fièvres épouvantables, le refuge des plus dangereux bandits!
+
+«Mais qu'est-ce cela?» reprit le peintre, dont l'attention mobile
+changeait constamment d'objet; il laissait de côté Pæstum et le paysage
+pour désigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les
+rochers de la côte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du
+Saut de Tibère.
+
+«Une femme, je crois, dit Paul, quittant à regret la vue poétique où il
+planait un instant auparavant.
+
+--Diable! elle ne craint pas le vertige.
+
+--Une Capriote?
+
+--C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui
+manquer, et le gouffre est sous elle.
+
+--Elle suit le fameux sentier dont nous causions à propos de Suétone et
+de l'anecdote du pêcheur.
+
+--Hé! Pagano, ne vois-tu pas cette femme?»
+
+A peine le guide eut-il regardé dans la direction indiquée par les
+voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi.
+
+«Tu as peur!
+
+--_Santa Madonna! la Maga_!
+
+--Une magicienne! que veux-tu dire?
+
+--_Signori! signori_! c'est une sirène.
+
+--Cette fille si agile? dis plutôt une chèvre.
+
+--Chut! ne parlons pas d'elle ici.
+
+--Tu es fou, Pagano.
+
+--Cela porte malheur!
+
+--Explique-toi.
+
+--Plus tard, chez moi, à la Petite Marine, quand vous aurez vu ses
+sœurs.»
+
+Il fut impossible d'obtenir autre chose du pêcheur.
+
+Cependant la jeune fille se rapprochait; bientôt ils purent voir
+distinctement ses traits. De son côté, elle s'arrêta, fixant sans aucune
+frayeur ses yeux noirs sur les étrangers.
+
+«Par Vénus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tête
+superbe! quelle fierté d'allure!
+
+--Admirable!
+
+--Le temple d'Erechthée a-t-il laissé fuir une de ses cariatides?
+
+--Elle revient des mystères d'Éleusis, des Anthestéries ou des
+Thesmophories!
+
+--C'est peut-être une canéphore; parlons-lui.»
+
+Et, malgré les gestes terrifiés et les supplications de Pagano, Julien
+et Paul s'avancèrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie,
+ses cheveux noirs relevés en couronne sur la tête et traversés par une
+flèche d'argent, ses vêtements retombant avec une grâce sévère autour
+d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette,
+purement dessinée sur le fond clair du ciel, avait une étrange majesté,
+quelque chose d'imposant et d'enivrant à la fois par l'attraction
+bizarre de sa physionomie; les yeux, très-allongés, d'une douceur
+africaine, semblaient lancer de lumineux rayons à travers la soie des
+cils épais; la rougeur vivante des lèvres, charnues et bien coupées,
+contrastait avec le ton de la peau, pâle malgré la couleur dorée que lui
+avait donnée le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence,
+faisait voltiger quelques mèches de ses cheveux et accentuait la courbe
+onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse à
+l'épaule.
+
+Paul la regardait avec une curiosité émue, se sentant invinciblement
+attiré par cette étrange et superbe créature: il lui semblait retrouver
+quelque création de son cerveau, un rêve tout à coup évoqué par une
+puissance supérieure.
+
+«Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les
+voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison?
+C'est une sirène!
+
+--Une pareille figure, s'écria Julien avec admiration, serait un succès
+pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modèle!»
+
+Les jeunes gens s'étaient arrêtés à quelques pas, n'osant approcher
+davantage de peur de la faire fuir. Avançant un peu la tête par un
+mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement;
+puis, s'adressant particulièrement à Paul Maresmes, elle découvrit dans
+un charmant sourire l'émail de ses dents, et, appuyant les deux mains
+sur ses lèvres, lui envoya un baiser.
+
+Moitié charmé, moitié étonné, Paul resta cloué à sa place, tandis que le
+peintre riait aux éclats. Elle en profita pour s'élancer comme une folle
+dans le sentier horriblement escarpé qui conduisait à la mer et
+disparaître en quelques secondes.
+
+«La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre.
+
+--Elle t'a ensorcelé avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement
+son ami qui allait perdre l'équilibre et rouler dans le précipice.
+
+--Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'était rapproché, la Giovanna ne
+se tuera pas.» Il montra du doigt la jeune fille déjà parvenue au bord
+de la mer et se perdant derrière les rochers.
+
+«La singulière fille! reprit le poëte qui cherchait vainement à
+l'apercevoir encore.
+
+--Prends garde à la Sirène, Paul, elle te veut du bien.
+
+--Ne crains rien, je saurai résister à son charme.
+
+--Défends ton cœur contre son amour et ne sois pas aussi sensible à ses
+baisers.
+
+--Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense même plus.
+
+--Alors, en route; nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à
+la Petite Marine.»
+
+De la tour du Phare on suivait la côte baignée par le golfe de Salerne.
+Après avoir gravi la petite colline du _Tuoro piccolo_, ils se
+trouvèrent dans une sorte de vallée se dirigeant au sud vers la mer et
+conduisant à la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans
+les ruines éparses en cet endroit que fut trouvé le bas-relief
+mithriaque exposé maintenant au musée de Naples: la table de marbre, de
+quatre pieds de long sur trois de large, représente Mithra, le génie du
+soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du
+taureau. Mais ils ne s'arrêtèrent que peu de temps en cet endroit, à
+près de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie semée d'écueils et
+de rochers.
+
+De la vallée, Pagano leur fit gagner une seconde colline, dominée par le
+télégraphe et formant l'opposé du _Tuoro piccolo_, c'est le _Tuoro
+grande_. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la
+pointe de Tragara, l'écueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la
+vue était superbe. Sur la colline même on remarquait quelques restes
+antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-être s'y élevait
+autrefois une des villas de Tibère. Paul partageait également l'avis de
+ceux qui pensent que la petite île du Moine, sorte d'écueil de trois
+cents pas de périmètre, est la fameuse ville des Oisifs (Απραγόπολις)
+d'Auguste, et que les ruines éparses ça et là sont celles du tombeau de
+son favori Masgabas, mort pendant sa tournée à Caprée.
+
+Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficultés,
+à cinq cents mètres au-dessus de la mer, à la pointe de Tragara. Ils
+dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Méditerranée
+qui baigne la Sicile et va se perdre sur les côtes d'Afrique. Dans le
+bleu de la mer se détachaient trois blocs noirs, trois écueils. Pagano
+les désigna aux jeunes gens.
+
+«Les Sirènes! dit-il à voix basse, par crainte de voir ses paroles
+emportées vers elles par le vent.
+
+--Ah! oui, les sœurs de la jeune fille du Saut de Tibère!» Et Julien
+lança dans l'air un joyeux rire.
+
+«Ne riez pas, _signor_! Si elles vous entendaient!» Le pêcheur se signa
+dévotement, et montra à Paul et à Julien le chemin qu'il fallait prendre
+pour redescendre vers la Petite Marine. C'était un passage taillé dans
+le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de
+route. Le pied glissait sur les roches polies, s'écorchait contre des
+pointes, et parfois des pierres s'éboulaient tout à coup, entraînant
+dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la
+mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffées salines, et de temps
+à autre comme une rosée enlevée par le vent à la crête des vagues; puis
+retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot
+roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours.
+
+Enfin une éclaircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le
+rocher, montrant le bleu de l'eau joint à l'azur plus clair du ciel, et
+au bas du sentier une petite plage de galets où la mer venait déferler
+en petites lames courtes, garnies d'une frange d'écume: c'était la
+Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pêche. Dans la
+falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots étaient
+tirés à sec. Parfois le vent d'Afrique, le _Sirocco_, arrive terrible et
+souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers
+abritent les pêcheurs et les défendent de la mer. Là, entre deux
+immenses rochers pointant leurs têtes dans les nuages, se trouvait la
+cabane de Pagano, adossée à un bloc énorme.
+
+Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espèce d'avancée
+et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues:
+
+«Les voyez-vous?
+
+--Parfaitement, répondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton
+histoire? Nous sommes aussi désireux de l'entendre que toi de la
+raconter.»
+
+La nuit tombait, la course avait été longue et fatigante au milieu de
+ces montées, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent
+gaiement à la table du pêcheur et partagèrent le repas de sa famille.
+Quand ils eurent terminé, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec
+dans la cheminée, et les deux amis, la cigarette à la bouche, les pieds
+à la chaleur, prêtèrent l'oreille au récit du guide.
+
+«Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la
+Petite Marine un homme étendu: le corps, à moitié dans l'eau, roulait un
+peu à chaque vague nouvelle avec un mouvement régulier et lent, mais il
+était raide, glacé; autour de lui pas un débris n'expliquait sa présence
+en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux
+environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux
+reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauvé et
+recueilli. Il était Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car
+personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais à Naples.
+Embarqué très-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyagé, faisant
+plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les
+îles de l'océan Indien. Puis, un immense désir l'avait pris de revoir
+l'Italie, et il résolut de quitter à l'insu de ses camarades le navire
+sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se présenta, il s'enfuit
+sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un
+courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment
+jusqu'à son retour à la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir
+de rien. Sa barque avait échoué sur les Sirènes.
+
+--Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider
+dans notre travail, dans nos pêches. Les jours passèrent, il ne parlait
+pas de retourner à Naples. Enfin, après un séjour de deux mois, il
+déclara vouloir se fixer tout à fait à la Petite Marine. Avec l'argent
+de ses économies, qu'il avait eu la précaution de serrer dans une
+ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un
+attirail de pêche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse
+et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui
+regarde les Sirènes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois
+pendant les tempêtes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pêchant,
+amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses récits de
+voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait à
+tous.
+
+«Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque à la
+mer, malgré les menaces du temps; on chercha vainement à le dissuader de
+se mettre en route, il n'écouta personne et piqua droit sur la haute
+mer. La tempête fut affreuse, on le considéra comme perdu. Cependant le
+matin, quand la tourmente fut apaisée, nous le trouvâmes tranquillement
+assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille
+de quelques mois à peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un
+sourire de père. Nous restâmes stupéfaits; mais à toutes nos demandes il
+refusa de répondre, disant seulement que c'était sa fille, sa Giovanna
+chérie; et même, quelques-uns ayant mis de l'insistance à l'interroger,
+il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirènes,
+et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers.
+
+«C'était une impiété, un sacrilège: il en fut puni. Un matin, son corps
+fut retrouvé sur la grève, tout déchiqueté par les roches et le crâne
+brisé; il était mort, et des pêcheurs virent des fragments de sa barque
+sur les Sirènes: elles s'étaient vengées. Dans la cabane dormait la
+petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de
+faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succédèrent aux
+jours, séchant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive,
+Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait
+des journées entières accroupie en face de la mer, surtout à l'endroit
+où son père avait habité autrefois, et il fallait l'arracher à ces
+engourdissements, à cette espèce d'extase pour la faire manger. Elle
+grandit, et sa beauté tout à fait extraordinaire attira l'attention des
+jeunes gens de l'île; mais son sourire, son charme, étaient mortels.
+Malheur à ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui résister: elle
+fascine, c'est une sirène, comme ses sœurs de la pleine mer, et le vieux
+Giovanni Massa a peut-être dit vrai!
+
+--Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui écoutait de l'air le plus sérieux
+et le plus attentif le récit du guide, tandis que Julien conservait son
+air railleur et sa mine incrédule.
+
+--Rien n'est plus sérieux, _signor Francese_, et quelques-uns ont osé
+aimer la Sirène.
+
+--Eh bien?
+
+--Ils sont morts.
+
+--Bah! Ta Giovanna aurait donc la _jettatura_? dit Julien en riant.
+
+--Non, non; elle n'est pas _jettatore_, reprit vivement le pêcheur; elle
+charme par sa voix, par ses manières, et entraîne peu à peu dans la mer
+l'imprudent qui l'a écoutée et suivie.»
+
+Derrière eux, la femme de Pagano, épouvantée d'une semblable
+conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'était mise en
+prières devant une petite madone incrustée dans la muraille et éclairée
+par une veilleuse.
+
+«La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de
+pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parenté en l'unissant à
+ces trois vilains rochers.
+
+--Vous riez, _signor_: je ne vous conseillerais pas, fussé-je votre
+mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou même de la rencontrer sur la
+plage par un jour de tempête!
+
+--Un jour de tempête? interrogea Paul que le récit semblait intéresser
+vivement.
+
+--_Ma! povero signor_! Gardez-vous-en bien, _per la Madonna_!
+
+--Pourquoi?
+
+_Perchè_?» Et le pêcheur avant de répondre fit un grand double signe de
+croix, ce qui rassura un peu sa femme. «Parce que, lorsque la mer est en
+fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois
+Sirènes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se
+changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avançant
+jusqu'au rivage. Là, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec
+leur sœur Giovanna. Alors, malheur au téméraire qui les écoute, malheur
+à celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu à peu par leurs
+chants, par leur voix à laquelle on ne peut résister; puis l'une d'elles
+s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lèvres, les
+yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cède, c'est fini:
+elles l'emmènent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de
+la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-être le lendemain le flot
+roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers
+mortels, pour qu'une sépulture chrétienne puisse être donnée à cette
+dépouille inerte!
+
+--C'est épouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu,
+Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle
+m'a donné une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-même.
+
+--Comment! vous soupçonnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation.
+
+--Tout le monde l'accuse à Capri.
+
+--Pauvre fille! personne ne prend-il sa défense?
+
+--Oh! _signor_, personne n'oserait la toucher, ni même l'insulter: son
+seul charme fait sa meilleure défense.
+
+--Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirènes?
+
+--Quand ce ne serait que pour réhabiliter Giovanna, je le ferai
+certainement.
+
+--Poëte! poëte! je crois que la Sirène a trouvé un vaillant chevalier.
+
+--Mon cher, cela ne te révolte-t-il pas?
+
+--Y pouvons-nous quelque chose?
+
+--Si vous vous croyez assez forts pour résister à l'enchantement des
+Sirènes, reprit le pêcheur, je vous conduirai, un jour de tempête,
+derrière un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachés là, vous
+pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en préviens, il y va
+de la vie, il y va de l'âme peut-être, et je vous laisserai seuls, car
+rien que d'en parler porte malheur!
+
+--Accepté, digne Pagano! répondit Paul.
+
+--Maintenant, mon cher hôte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous
+servir de lit: je tombe de sommeil et nous réclamons ton hospitalité
+jusqu'à demain.» Le peintre bâillait d'une terrible façon pour prouver
+son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif à la manière
+napolitaine.
+
+Après leur avoir indiqué leur couchette, Pagano, avant de dormir à son
+tour, alla joindre ses oraisons aux prières de sa femme, toujours
+agenouillée devant la madone.
+
+«_Santa Madonna_! protège-les!» dit le brave homme en terminant, et il
+jeta un regard sympathique vers le coin où reposaient paisiblement les
+deux jeunes gens.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et
+de toucher eux-mêmes ce qui éveillait leur intérêt, les deux amis
+passèrent cinq jours à parcourir l'île. Ils escaladèrent comme de
+véritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches taillées en
+plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvèrent là
+une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du
+reste toujours exposé au vent brûlant d'Afrique; puis ils visitèrent les
+différents endroits semés de ruines où les archéologues reconstruisent
+les villas de Tibère, sans pourtant parvenir à s'accorder dans leurs
+affirmations, et crurent naïvement avoir vu les _Cubicula_ de Suétone,
+les immondes retraits du vieux César. Enfin Pagano, les prenant dans sa
+barque, leur fit visiter d'une manière moins fatigante le tour de l'île.
+Partant de la Petite Marine, ils doublèrent les pointes _Ventroso, del
+Tuoro, di Carena, di Campetiello_ et _di Vitareto_, qui accidentent le
+côté occidental de Capri, pour se rendre à la célèbre grotte d'azur.
+
+Leur première curiosité satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester
+encore une quinzaine de jours à Capri: le jeune poëte s'y sentait retenu
+par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part à son ami;
+quant à Julien, il avait découvert de superbes points de vue, des
+rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses
+pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage.
+Un endroit entre tous l'avait frappé d'admiration, c'étaient les ruines
+de ce que l'on suppose avoir été les bains de Tibère, ces fameuses
+piscines dont parle l'anecdotier latin des _Douze Césars_, et portant
+actuellement le nom de _Palazzo di Mare_.
+
+Figurez-vous, au bord de la mer, à l'ouest de la Grande Marine, une
+série de constructions en briques, à moitié encastrées dans la roche et
+baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des
+conduites brisées, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les débris
+de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronçons de colonnes
+en marbre cipolin grisâtre, une chambre, sorte de piscine carrée qui
+s'étend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un étrange
+effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchâtre des roches
+de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots
+ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, où parfois la bavure
+d'une vague s'écrase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu
+dans les ronces conduit à ces bains. Julien commença en cet endroit une
+suite d'études pour un tableau dont l'idée lui était venue.
+
+Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intéresser à ses travaux;
+il errait sur les rochers, songeant et rêvant devant ce magnifique
+spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache
+blanchâtre indiquait Naples sur le ton foncé de la côte, et une ligne
+découpait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse
+du Vésuve. Ses yeux allaient de l'exubérante verdure de Sorrente, des
+paysages touffus de Massa di Somma, à l'escarpement du Pausilippe et au
+promontoire de Misène plongé dans la poussière d'or et de feu du soleil.
+Peu à peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta
+moins longtemps près de son ami, puis l'abandonna tout à fait. Cette
+conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain à savoir ce
+que faisait Paul, et ne put, malgré l'adresse de ses questions, lui
+arracher son secret.
+
+Un matin, contre son habitude, ce fut Paul qui partit le premier après
+avoir serré la main de son ami: le poëte s'éloignait d'un pas agile,
+joyeux, la tête dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur
+la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mélancoliquement la tête;
+une ombre obscurcissait son front et une pensée nouvelle lui entrait au
+cerveau. Peut-être Paul avait-il un amour caché, quelqu'une de ces
+affections personnelles et jalouses qui éloignent de l'ami et font tout
+oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus
+confiance en son amitié? Puis, après un instant de réflexion, il sourit
+de cette hypothèse, et n'y songea pas davantage.
+
+Sa boîte à couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre,
+le jeune peintre descendait à travers les ronces jusqu'au _Palazzo di
+Mare_. Quand il fut arrivé en face du point qu'il étudiait, toutes ses
+préoccupations s'envolèrent, subitement chassées par la radieuse beauté
+de l'endroit: un flot de lumière inonda ses yeux, pénétrant en lui comme
+une vie nouvelle; il sentit son âme s'imprégner de cette nature
+merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose
+disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son œuvre, rendant les mille
+aspects du rocher, de la mer et des ruines baignées par les eaux bleues.
+
+Malgré sa sincère affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire
+qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoyé du bout des doigts
+l'avait frappé d'une étrange et douce émotion: sans l'aimer encore, il
+se laissait aller à elle, à son souvenir gracieux, et ses rêveries
+l'évoquaient souvent.
+
+Sa promenade de rêveur solitaire, de poëte à la poursuite des magies du
+vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait à
+s'en foncer dans cette ombre et à plonger ses yeux dans l'immensité
+limpide étendue devant lui. S'enveloppant de ténèbres indécises, il se
+sentait comme entouré par des divinités mystérieuses dont le pouvoir
+invisible pesait sur lui. Quelquefois le frôlement d'aile d'un oiseau
+s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une
+main de déesse, et un frisson d'inquiétude et de joie faisait battre son
+cœur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la vallée, suivant les
+détours et les replis de la nouvelle route qui conduisait à la grotte,
+l'ancienne ayant été sans doute détruite dans l'un des cataclysmes
+volcaniques dont l'île fut autrefois bouleversée, peut-être dans ce
+tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibère, quelque temps
+avant la mort du terrible César. Peu à peu il se trouvait à trois cents
+pas sous la vallée, tournait brusquement à droite et arrivait devant
+l'ouverture béante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule
+trouée dans la montagne, les ruines d'un temple.
+
+Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne, à cinq cents pieds
+au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'étend
+vers le cœur de la colline. Le temple dont elle contient les restes
+était de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable
+grandeur, ayant dû abriter des statues, et des ruines de chambres
+anciennement peintes. L'architecture en est romaine.
+
+A qui fut dédié ce temple? Certains archéologues prétendent que c'est à
+Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief
+découvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran
+solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tournée vers l'orient,
+reçoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la
+personnification dans la genèse persane.
+
+Paul Maresmes, curieux de toutes les choses étranges, avide des mystères
+religieux, toujours racontés aux peuples en langage poétique, errait
+dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant
+une poussière séculaire. Cette idée de Mithra lui plaisait: il se
+souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient
+apporté en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des
+Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil
+même, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'énergie
+guerrière. Avant d'être écrasés par Pompée, ces pirates étaient les
+maîtres de la mer; ils dominaient la Méditerranée, faisant de toutes les
+îles des repaires et des dépôts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les
+ayant attirés par sa position formidable, devenait bientôt une de leurs
+citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et
+où ils se réfugiaient après le pillage. L'île leur paraissant favorable,
+ils avaient élevé ce temple à leur dieu favori: c'est là que se
+faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles
+où se donnaient les différents grades mithriaques, _soldats, lions_ et
+_coureurs du soleil_.
+
+Avec son imagination exaltée, Paul, plongé dans une rêverie fiévreuse,
+assistait à quelqu'une de ces mystérieuses cérémonies, où brillait au
+fond de l'antre obscur le feu sacré. Le nouvel initié s'avançait vers la
+lueur rougeâtre, dont l'éclat se reflétait énergiquement dans ses yeux,
+et, repoussant d'un geste la couronne présentée par l'initiateur,
+saisissait l'épée offerte en même temps à son choix, en prononçant la
+formule mystique: «Mithra est ma couronne!» Quand il s'arrachait peu à
+peu à ces visions, Paul se trouvait avec étonnement au milieu des
+ruines, ne pouvant croire à l'évanouissement de son rêve, et certain
+d'avoir vu.
+
+Un jour, au moment où, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il
+s'arrêta frappé de surprise; une joie infinie lui emplissait le cœur:
+dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout,
+semblable à quelque chef-d'œuvre oublié là par Phidias; mais de ses yeux
+jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivré du
+poëte. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherchée le long
+des rochers et sur les plages désertes qui avoisinent la Petite Marine:
+c'était Giovanna.
+
+Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant
+les ténébreuses pensées; il voit et rassasie son âme d'un radieux
+spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magnétique, puise
+à même et se plonge dans le monde impalpable du rêve et de
+l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre
+redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacrée de Cérès, mère
+de Proserpine: n'est-ce pas également dans des grottes que les Phrygiens
+et les Crétois célébraient les mystères de la Grande Déesse? Interrogez
+les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de
+la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Pélasges prosternés
+devant Dé-Méter, agenouillés aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est
+plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirène, une des
+compagnes chéries de la malheureuse enlevée par Pluton; elle revient
+visiter cet endroit consacré à celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir
+surnaturel l'a revêtue d'une figure humaine.
+
+Mais, en même temps que cette illusion merveilleuse domine le poëte, un
+poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble
+le cerveau et frappe au cœur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux
+admirent la créature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle
+communique, infiniment séduisante; il ne résiste pas,--il aime.
+
+Quand il s'avança vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de
+l'offenser, il se heurta à son sourire, plus enchanteur encore. Avec une
+légèreté pleine de grâce, avec cette voluptueuse ondulation qui
+enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable
+attraction, elle sauta du piédestal et vint au-devant du jeune homme
+hésitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait
+sous les yeux une mortelle ou une divinité. Ce fut la jeune fille qui
+lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue
+existence. Il répondit, et peu à peu son illusion se dissipa: Giovanna
+se familiarisait rapidement, ayant des réflexions d'enfant, un mélange
+curieux de sauvagerie et de naïveté.
+
+Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante à travers les
+rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une
+caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de
+la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les
+Sirènes. Le poëte, heureux, écoutait, s'absorbant dans ces mille détails
+naïfs, comme s'il eût entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il
+ressentait les mêmes émotions, cette adorable enfant lui paraissant
+l'écho vivant de ses propres rêveries. Il avait surtout remarqué la
+mélodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une
+musique et les mots s'échappaient de son gosier en gammes étincelantes
+de vie, de gaieté et de jeunesse.
+
+Entraîné par les ardeurs qui brûlaient son cerveau, il parlait à son
+tour: la jeune fille l'écoutait, suspendue à ses lèvres, buvant
+avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la
+nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues,
+les clartés du soleil, les mirages lointains de la haute mer.
+
+Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et
+s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perlé
+frappait les échos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi
+muet, aussi éperdu que devant le baiser du premier jour de leur
+rencontre: une flamme lui brûlait le front. Il ne songea même pas à
+poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son cœur de mille
+émotions jeunes et fraîches, et une voix mystérieuse chantait en lui,
+l'enivrant de la folie délicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse
+l'écrasait de son puissant engourdissement.
+
+Telle fut la première entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlèrent
+pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le
+trahissait.
+
+Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrèrent souvent
+au même endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une
+terreur mystérieuse de ce lieu sacré qui cachait leurs amours: il y
+voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithèse d'un nid
+d'oiseaux amoureux construit dans un hypogée d'Egypte.
+
+Ils causaient, assis près l'un de l'autre en face de la vue splendide
+étendue devant eux, et toujours, à quelque moment imprévu, comme
+s'arrachant à un rêve, à un oubli engourdissant de bonheur, la jeune
+fille s'enfuyait sans permettre à Paul de la suivre.
+
+Il restait encore longtemps après elle; de grandes ombres envahissaient
+la grotte, noyant de ténèbres les angles aigus et les formes accentuées
+des ruines: des bruits étranges s'élevaient du sein de la colline,
+venant du cœur même de la terre, et se joignaient au grandiose murmure
+delà mer. Le poëte, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait
+lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque
+mystère éleusiaque, quelque fête funèbre en l'honneur de Proserpine:
+dans ces moments-là, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinité;
+à son amour se mêlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait
+battre le cœur et pâlissait ses joues.
+
+Parfois, dans les nattes tressées de sa chevelure elle portait un
+bizarre ornement, une pierre verte, très-pâle, ayant la figure d'un
+scarabée. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes
+étranges, avait immédiatement reconnu le scarabée de feldspath que les
+prêtres égyptiens plaçaient dans le sépulcre des Apis, dans les
+sarcophages royaux de Thèbes et de Memphis, ou dans les syringes
+hiératiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille à ce sujet, pour
+connaître la provenance de ce bijou, elle fronça le sourcil et supplia
+le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous
+peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant à la vie
+aventureuse du père de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni
+Massa avait rapporté cet objet d'un voyage en Egypte, et que la
+superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de
+terribles propriétés.
+
+Cependant, à chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait
+moitié heureux, moitié triste; cette conduite irritante l'énervait,
+surexcitant ses facultés: il sentait des bouillonnements de jeunesse
+enfler sa poitrine, et des désirs grondaient dans son sang. De là ses
+distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses
+besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour.
+
+Enfin, un jour, au moment où Giovanna allait le quitter, il la retint
+doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune
+fille, d'abord irritée de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul
+demandait un rendez-vous pour le soir.
+
+«Déjà! dit-elle seulement, et un soupir presque douloureux souleva son
+sein.
+
+--Giovanna! n'aurez-vous pas pitié de moi!» Il l'entourait de ses bras,
+n'osant cependant la presser sur sa poitrine.
+
+«Soit! puisque le destin le veut; mais c'est terminer bien vite un beau
+rêve!» Et l'étrange créature regarda un instant Paul Maresmes, plongeant
+ses yeux dans ceux du poëte.
+
+«Je t'aime! répéta le jeune homme avec enivrement.
+
+--Ce soir, tu liras ce billet qui t'indique l'endroit où tu me
+trouveras.» Elle traça quelques mots sur une feuille du carnet de Paul
+et la lui tendit.--Il voulut lire, mais elle lui serra impérieusement la
+main, en disant encore:
+
+«Ce soir! je t'attends!
+
+--Giovanna! Giovanna! je le jure.»
+
+Elle s'enfuit, le laissant ivre d'un bonheur immense, écrasé de cette
+complète réalisation de son rêve le plus cher.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dîner, Paul,
+absorbé dans la lecture d'un billet, ne pensait pas à toucher aux plats.
+Julien, s'éventant avec sa serviette, jetait un regard dédaigneux aux
+côtelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets préparés par la
+descendante de Tibère.
+
+«Diable de chaleur! s'écria-t-il tout à coup en vidant un second verre
+d'eau.
+
+--Oui! oui! dit Paul distraitement.
+
+--Tu ne parais pas avoir faim.
+
+--Non! cette journée m'accable trop.
+
+--Moi, je n'ai pu tenir en place; à peine avais-je essayé de peindre que
+le soleil me brûlait comme un fer rouge. Je me suis étendu à l'ombre
+d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage,
+ce soir peut-être.
+
+--Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre
+ses doigts et que ces derniers mots tirèrent de sa rêverie.
+
+--Cela semble te contrarier.
+
+--Peut-être!
+
+--Et pourrais-je savoir pourquoi?»
+
+Avec un sourire quelque peu fat, le jeune poëte tendit à son ami le
+chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui
+faire oublier le dîner: c'étaient quatre mots italiens signés d'un nom
+de femme.
+
+«Que signifie ce grimoire? demanda Julien.
+
+--Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrière les rochers, sur la
+petite plage qui fait face aux Sirènes.
+
+--Ta Capriote choisit bien son temps!
+
+--L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui.
+
+--Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous,
+au clair de lune, à un poëte?
+
+--Tu la connais bien.
+
+--Je t'assure que....
+
+--C'est notre amie du phare de Tibère.
+
+--La Sirène, la magicienne de Pagano?
+
+--Elle-même, mon cher Julien.
+
+--Tu as l'intention de te rendre à cette invitation, dans un endroit si
+mal vu des pêcheurs?
+
+--Je n'ai pas leurs superstitions.
+
+--Tu es ensorcelé, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai.
+
+--Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort,
+l'incrédule!
+
+--Suis-je ton ami, oui ou non?
+
+--Non, si tu me refuses ce bonheur.
+
+--Malheureux! en es-tu déjà là?
+
+--Julien! je l'aime.
+
+--C'est ce que je craignais: la Sirène te prend dans ses filets.
+
+--Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi!
+Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-être: eh
+bien soit! Ne t'oppose pas à cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer,
+laisse-moi être aimé!
+
+--Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais à t'abandonner.
+
+--Je préfère ma folie à ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante,
+adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcelé, si tu veux, fou comme
+moi. L'amour n'est-il pas la plus délicieuse des magies, et les yeux de
+la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres?
+Oh! je t'en supplie!»
+
+Le jeune poëte serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien
+détournait la tête, refusant de l'écouter. En ce moment un pas précipité
+se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pêcheur Pagano entra,
+ruisselant de sueur, couvert de poussière.
+
+«Voulez-vous me suivre immédiatement?»
+
+Les deux jeunes gens le regardaient, étonnés de cette brusque
+apparition.
+
+«Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?
+
+--Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire?»
+
+Le pêcheur, se tournant vers la fenêtre, désigna du doigt le ciel.
+
+«Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil éblouissant?
+
+--Eh bien?
+
+--Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempête éclatera
+avec furie.
+
+--Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps?
+
+--Vous ne voulez donc plus voir les Sirènes?
+
+--Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais complètement oublié
+ton histoire fantastique. Nous te suivrons où tu voudras, car je veux
+m'assurer du fait.
+
+--Alors, en route: il n'y a pas de temps à perdre.
+
+--Viens, Paul; tu seras en avance à ton rendez-vous; c'est exactement au
+même endroit, et au moins je serai là pour te secourir.
+
+--Paul semblait hésiter, son ami le prit par le bras:
+
+--Crains-tu les Sirènes?
+
+--Tu vois bien que non.» Il montrait le billet.
+
+«Oh! celle-là, tu ne la redoutes pas assez.
+
+--Bah! partons, et que Proserpine nous protège!
+
+--Qu'elle nous garde plutôt des embûches de ses chères compagnes!
+
+--Elles ne sont pas si redoutables.»
+
+Le pêcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le
+ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espèces de vapeurs dégagées
+de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote à
+travers les chemins rocailleux et escarpés qu'il leur faisait prendre
+pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitté la route, ils
+entrèrent dans un sentier plus désert et plus sauvage encore: déjà une
+petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de
+l'atmosphère et pénétrant dans leurs poumons avides de fraîcheur. Enfin,
+après avoir souvent manqué de tomber, après s'être déchirés à tous les
+buissons, piqués à tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taillé
+en plein roc qui conduisait à la Petite Marine, à la hutte du pêcheur.
+
+En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait à
+moitié caché par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des
+vapeurs roussâtres flottaient à l'horizon, noyant la ligne de la mer, et
+quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base
+des rochers devenait plus sombre, avec de mystérieux renfoncements, des
+trous pleins d'ombre, des cavernes béantes, que l'approche du soir
+faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au cœur des falaises.
+Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un éclat rouge, frappées
+obliquement par les dernières flèches du soleil. La mer s'étendait,
+bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards.
+
+Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'épais
+cabans de pêcheurs pour se défendre du froid et de la pluie et les
+conduisit vers le rocher où ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux,
+avançant un peu dans la mer, pouvait à la fois les abriter contre les
+vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans être vus,
+tout ce qui se passerait sur la petite plage étendue au pied des
+falaises et contiguë à cette roche.
+
+«Vous êtes bien résolus à voir et à entendre les Sirènes, leur dit
+encore le guide qui semblait hésiter à les laisser seuls avant d'avoir
+essayé une dernière fois de les détourner de leur dessein.
+
+--Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre
+demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames.
+
+--Adieu! Je retourne près de ma femme.
+
+--Au revoir, Pagano.
+
+--Au revoir, si la Madone vous protège! Personne n'en est revenu.» Et il
+fit un geste dubitatif.
+
+«Bah! tu ne parviendras pas à nous effrayer; va te coucher mon ami, et
+bonne nuit!
+
+--Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher
+et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort!
+
+--À demain.»
+
+Ils restèrent seuls.
+
+Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le
+ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempête en
+choisissant une place dans les anfractuosités de la roche. Paul, rêveur,
+immobile, regardait les trois fameux rochers, plongés à moitié dans la
+mer à une assez grande distance de la côte: sur le fond encore bleu et
+clair ils se détachaient, découpant leurs noires silhouettes.
+
+Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la
+ligne des falaises, la mer et le ciel. En même temps, du sein des
+vapeurs brumeuses où se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant
+une masse indécise et ténébreuse, s'élevait comme un rideau noir montant
+rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre
+encore.
+
+Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus
+convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et
+une pluie d'écume tombait par instants sur les jeunes gens. À mesure que
+le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait
+assourdissant, les empêchant même de s'entendre; ils se contentaient
+d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et
+qu'une poussière humide les inondait. Dans les cavernes de la côte le
+choc des vagues était terrible.
+
+De toute la nature montait un grondement sourd, égal, grossissant de
+minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien
+lui-même sentait une vague terreur secouer son cœur sceptique et, avec
+Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bouté, regardant
+éperdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement
+dans la pleine mer; seulement de noirs, ils étaient devenus gris,
+prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire
+en comparaison du ciel entièrement couvert par le nuage. Aux hurlements
+du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement
+de tonnerre caché dans ces ténèbres. La tempête arrivait de partout;
+mais on pressentait qu'avant de se ruer elle préparait son élan,
+ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa
+violence, pour se déchaîner plus impétueuse, irrésistible.
+
+Tout à coup, Paul et Julien se serrèrent la main et se regardèrent sans
+dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs
+visages: ils étaient pâles et atterrés.
+
+En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus
+rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'écume balancée sur la
+crête des vagues et s'avançant sous la folle impulsion du vent; plus de
+rochers, la mer est vide, l'horizon désert.--Par un inconcevable
+prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitté une minute les trois formes
+grisâtres, les Sirènes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer,
+et la vague se creuse en vain à l'endroit qu'elles occupaient.
+
+Le peintre ne veut cependant pas être le jouet d'une illusion; il
+s'accroche des deux mains aux aspérités du rocher, se dresse malgré la
+fureur du vent et regarde avidement. Son œil se fatigue dans une vaine
+recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les eût
+emportés. Julien reprend son poste, étrangement préoccupé de cette
+disparition.
+
+Tout est noir: la tempête se déchaîne farouche, la vague bat le rivage,
+et des colonnes d'écume rejaillissent, semblables à une fumée enlevée
+par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni éclairs; le roulement du
+tonnerre répond seul au tapage grandiose de la mer. A moitié aveuglés
+dans leur refuge, étourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus
+rien voir autour d'eux: les ténèbres sont devenues complètes.
+
+Au bout d'un instant Paul frappe sur l'épaule de Julien; de la main il
+lui montre la mer, visible de nouveau, grâce à une phosphorescence
+provenant de l'électricité répandue dans l'air, tandis que les rochers
+gardent leur obscurité profonde; leurs yeux voient alors un phénomène
+incroyable.
+
+Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres;
+elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte
+continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions:
+tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'écume
+neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent,
+disparaissent, reviennent, tantôt perdues dans les blancs flocons à la
+crête du flot, tantôt visibles dans le creux de la vague. Cependant la
+tempête n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une
+façon sauvage et désordonnée, souffle comme dans des cordes
+harmonieuses; une clarté blafarde s'élève de la mer, laissant les côtes
+dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette
+clarté, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations
+charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au
+mouvement de la marée.
+
+Ils regardent interdits, croyant à un mirage, et se frottent les yeux.
+Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lèvres
+ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie:
+
+«Les Sirènes!»
+
+Julien lui-même subit le charme et ne peut détacher ses yeux de
+l'incroyable et dangereux spectacle.
+
+Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaçant peu à peu; les vagues
+s'élèvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps
+blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus
+de grondements menaçants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus
+de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-même,
+l'écume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines
+diminuent leurs rauques mugissements, échos redoutables de la tempête.
+
+Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible
+maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble naître de leurs
+corps; en même temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une
+majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mélodieux à la fois.
+Tout se tait pour mieux écouter; un concert inouï retentit: ce sont les
+Sirènes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes
+paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans
+une double flûte; la troisième chante. C'est un air simple et
+languissant, se soutenant toujours à la dernière octave avec cinq notes
+qui reviennent régulièrement comme dans l'ancienne musique grecque,
+peut-être une cantilène, composée en l'honneur de Cérès et chantée aux
+fêtes d'Éleusis.
+
+L'étrange mélopée se traîne comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle
+comme une clameur d'épouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et
+lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et résonnent, on
+croirait entendre un gémissement; la double flûte redit une plainte. Ce
+concert, où se mêlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme,
+pénètre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible
+puissance.
+
+Comme dans le récit d'Homère, le vent s'apaise, un calme profond succède
+à la tempête, et une divinité assoupit les flots; une accalmie
+surnaturelle pèse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une
+certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement régulier
+accompagne le chant des Sirènes, et le vent, soufflant avec douceur,
+traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note éolienne.
+
+Une dernière lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au
+milieu d'une gerbe d'écume et viennent s'étendre sur la plage.
+
+Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrière le rocher qui les
+cache, regardent stupéfaits: ils sentent qu'un danger terrible est là
+tout près d'eux et que la moindre imprudence les perdrait.
+
+Quels sont les profanes qui ont donné aux Sirènes des corps d'oiseaux,
+des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de
+l'enlèvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les représentent
+terminées en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes
+charmantes, des corps d'une exquise beauté, et non des monstres.
+
+Elles s'étendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours
+parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont
+la transparence nacrée des anémones de mer, la pulpe brillante des
+méduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur
+de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables à des algues
+marines, se répandent en masses épaisses autour d'elles.--Assises, à
+moitié couchées, elles caressent de la main leurs chevelures humides
+encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis-à-vis de la
+mer: devant elles l'immensité se perdant à l'horizon dans les ténèbres;
+derrière, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et
+d'admiration, émus de curiosité et de crainte, qui osent à peine
+regarder à travers les interstices de la roche le visage des perfides
+enchanteresses.
+
+La lyre résonne, portant le frisson, éveillant la terreur dans l'âme et
+dans le corps des indiscrets aux écoutes: ils regardent avec effroi le
+terrible instrument manié par la Sirène. Les cordes rouges semblent
+saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernières
+imprécations des naufragés, les plaintes des mourants, leurs suprêmes
+adieux à la vie; puis la double flûte, débris humain longtemps roulé par
+les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de désespoir du
+malheureux qui se sent perdu; elle mêle ses sons aigus ou monotones,
+sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme
+est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout à coup la
+troisième sirène joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un
+chant alterné, où les trois charmeuses se répondent tour à tour, s'élève
+et s'abaisse, suivant les modulations de la flûte, selon les vibrations
+presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges.
+
+«Mes sœurs, mes sœurs, que venons-nous faire encore sur cette plage
+ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal où
+l'impitoyable et fallacieux Ulysse échappa à nos pièges en bravant nos
+chants? Qui peut nous écouter? Quel mortel ose nous entendre?
+Répondez-moi, Parthénope! Pisinoé, répondez-moi!
+
+PARTHÉNOPE.--Pourquoi gémir, Thelxiépie, pourquoi transformer en une
+plainte amère et désespérée nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec
+rusé a fui, et de désespoir nous nous sommes précipitées dans la mer;
+oui, il a pu revoir Ithaque et Pénélope, grâce aux conseils de la
+magicienne Circé! Mais les hommes avaient assez souffert de notre
+présence dans ces eaux charmantes et les ossements, semés sur les sables
+sous-marins marquent nos succès. Interrogez les branches brillantes du
+corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abîme! Comptez
+les crânes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets
+aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas être satisfait de
+semblables holocaustes?
+
+PISINOÉ.--Tu as lieu d'être orgueilleuse, ô Parthénope; tu es de nous
+toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perpétué ton souvenir et
+vénéré ta mémoire en te dédiant une ville, la plus gaie, la plus
+heureuse, la plus illustre de ces rivages délicieux: Parthénope, Naples,
+tu vis toujours, éternellement couchée au fond de ce golfe aimé, dont
+les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser
+doucement. En face, le Vésuve lui-même te respecte, n'osant attaquer ta
+divinité! Nous, infortunées, que sommes-nous deyenues? A peine quelques
+poëtes parlent-ils de nous!
+
+THELXIÉPIE.--Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous
+donnent une forme repoussante; est-ce là notre immortalité?
+
+PARTHÉNOPE.--Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel
+audacieux peut nous éviter s'il écoute nos voix et goûte nos chants? Pas
+un pêcheur n'ose s'aventurer du côté des Sirènes, quand gronde la
+tempête et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses
+bouillonnements!
+
+PISINOÉ.--Malheureuses filles d'Achéloüs et de Calliope! tristes
+compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues après
+l'accomplissement du terrible oracle? Hélas! hélas! à peine de temps à
+autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme
+humaine; rochers muets et éternels que bat la vague, que couvre l'écume,
+nous n'arrêtons plus les vaisseaux et les barques nous évitent!
+
+THELXIÉPIE.--Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les
+cavernes et le choc des lames irritées; notre harmonie, c'est la
+tempête!
+
+PARTHÉNOPE.--Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et
+cependant, sans la cire épaisse qui fermait les oreilles de ses
+compagnons à nos chants, sans les liens qui le retenaient au mât du
+navire, il eût succombé comme les autres, enivré par nos accents.
+
+PISINOÉ.--Hélas! en vain lui chantions-nous: «Viens à nous, glorieux
+Ulysse, honneur de la Grèce; arrête ton navire afin d'entendre notre
+voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir écoute
+les doux chants qui s'échappent de nos lèvres. Puis l'on s'éloigne
+transporté de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons
+rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes
+plaines d'Ilion; par la volonté des dieux nous sommes instruites de tout
+ce qui arrive sur la terre fertile!
+
+THELXIÉPIE.--Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles
+voix! En vain son cœur brûlait-il de nous écouter, en vain ordonnait-il
+à ses compagnons de le détacher et de rompre ses liens; ceux-ci font
+force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Périmède se
+lèvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'éloigne, le navire
+fuit, disparaît, et nous sommes condamnées à disparaître, pour accomplir
+l'oracle qui disait que nous devions périr si un seul vaisseau passait
+près de nous sans se laisser charmer!»
+
+Le chant harmonieux continuait, chaque Sirène lançant dans les airs une
+phrase mélodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irritée,
+tandis que la lyre résonnait toujours et que par moments la flûte
+reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain.
+
+Une émotion tendre baignait l'âme des jeunes gens, qui sentaient
+l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchés, pénétrés
+jusque dans les fibres les plus intimes du cœur, ils compatissaient au
+malheur des Sirènes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs
+regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y
+soustraire.
+
+Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre à
+celles des trois Sirènes.
+
+«Mes sœurs, mes sœurs, pourquoi m'avoir oubliée si longtemps? J'avais
+l'ardent désir de vous revoir, et, chaque fois que la tempête remuait
+les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prières.»
+
+Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile à sa merveilleuse nudité que
+les cheveux noirs tombant jusqu'à ses pieds. La stupéfaction ôte la voix
+aux jeunes gens et pèse de tout son poids sur eux, paralysant leurs
+langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont
+Pagano leur a raconté l'histoire.
+
+Plus belle encore débarrassée de ses grossiers vêtements, elle s'avance
+vers les Sirènes à mesure que les paroles s'échappent de sa bouche avec
+une délicieuse mélodie. Rien ne cache les formes pures de son corps,
+aussi blanc, aussi parfait que celui de ses sœurs; dans ses cheveux,
+au-dessus du front, brille d'un éclat curieux la pierre verdâtre en
+forme de scarabée, parfois vue par Paul Maresmes à cette même place sur
+la tête de Giovanna. Le poëte y voit comme une révélation de la nature
+mystérieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la
+terre, le scarabée égyptien étant, dans les croyances hiératiques, le
+symbole de la génération céleste qui fait regermer le défunt dans une
+nouvelle vie; par une secrète incubation il a été donné à la Sirène de
+revivre sous la forme de Giovanna.
+
+Toutes trois se sont levées sur la plage pour recevoir la nouvelle
+venue.
+
+«Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous!»
+
+Mais, tandis que Julien immobile, écrasé par une fascination plus
+puissante que sa volonté, ne peut rien dire et demeure incapable de
+bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de
+Paul Maresmes. Transfiguré, les yeux rayonnants d'un bonheur immense,
+soulevé par une force irrésistible, il se dresse, oublieux du danger,
+méprisant toute précaution; l'amour seul le possède et il dépasse de son
+corps entier la ligne sombre du rocher.
+
+«Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi?»
+
+La Sirène se tourne alors vers le jeune poëte, lui tendant les bras et
+l'enivrant de son plus délicieux sourire.
+
+«Viens, mon bien-aimé! Viens vite! Je suis fidèle au rendez-vous!»
+
+Julien, glacé de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade
+rapidement le rocher, saute sur la plage et court à l'enchanteresse. Le
+jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirènes l'entourent,
+leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle
+expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lèvres de Paul
+et celles de la Sirène se joignent dans un suprême et délirant baiser!
+
+* * * * *
+
+La tempête éclate furieuse; la nature est bouleversée de nouveau. Le
+vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues écument,
+s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crèvent
+les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel
+et la mer; des éclats terribles vont se heurter à tous les échos du
+rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et
+s'écrasent avec des flots d'écume sur le rocher auquel se cramponne
+désespérément Julien Danoux. Bientôt il n'a plus le sentiment de rien;
+ses ongles crispés le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont
+arc-boutés contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec
+elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et
+croit mourir, au milieu du tumulte épouvantable qui convulsionne tout
+autour de lui.
+
+Les lueurs blafardes de l'aube, après cette nuit horrible, éclairèrent
+un corps étendu sur le rocher et semblable à un cadavre, sinistre épave
+de quelque naufrage; c'était le jeune peintre. Ses membres raidis,
+glacés par l'eau, ne pouvaient se détendre; et, le cœur serré d'une
+immense épouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans
+bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien,
+les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixité devant lui.
+Sur la plage, la vague encore irritée venait seule cracher son écume au
+milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel
+sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets,
+impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un
+problème insoluble.
+
+
+Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces;
+le pêcheur parvint à le tirer de cet engourdissement et Julien fut
+bientôt en état de se tenir debout, de marcher. Sa première question fut
+pour s'informer de Paul Maresmes.
+
+«Je ne l'ai pas vu; il doit être encore avec vous», dit Pagano.
+
+Julien, désespéré, se prit la tête à deux mains comme pour faire appel à
+sa raison et à son courage.
+
+«Le malheureux! Pourquoi s'est-il levé? Pourquoi leur a-t-il parlé?
+
+--A qui?
+
+--Aux Sirènes.
+
+--Vous les avez donc vues?»
+
+Le pécheur se signa, reculant de quelques pas: «Nous les avons vues, et
+Paul a marché vers elles.
+
+--Que Dieu ait son âme!» Pagano tomba à genoux et murmura une prière.
+
+Le peintre pleurait comme un enfant, brisé par cet effroyable événement;
+anéanti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans
+penser, à la hutte du pêcheur. De temps en temps quelques mots, toujours
+les mêmes, sortaient de sa bouche:
+
+«Paul! mon pauvre et cher Paul!»
+
+Et les larmes coulaient, sans qu'il cherchât à les cacher, sur ses joues
+pâlies.
+
+Le surlendemain seulement la tempête cessa complètement: une brise tiède
+avait chassé les nuages orageux, le soleil brillait comme lavé par la
+pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se
+frangeant à peine d'une légère écume qui mourait sans murmures sur la
+plage, en caressant les galets.
+
+A la première heure du jour, dans une petite anse à sec, près de la
+hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire
+errait encore sur ses lèvres décolorées, et sa main crispée serrait
+convulsivement le scarabée de feldspath verdâtre qui se trouvait dans
+les cheveux de la jeune fille.
+
+Julien, aidé de Pagano, recueillit pieusement les restes de son
+malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage où il avait
+trouvé la mort.
+
+Giovanna ne reparut jamais à Capri: les pécheurs de la Petite Marine
+disent qu'elle a rejoint ses sœurs.
+
+En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baignée par l'écume
+marine, les Sirènes se dressent sombres et menaçantes, immuables rochers
+qui brisent éternellement la vague.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La sirène, by Gustave Toudouze
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRÈNE ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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@@ -0,0 +1,2263 @@
+The Project Gutenberg EBook of La sirne, by Gustave Toudouze
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La sirne
+ Souvenir de Capri
+
+Author: Gustave Toudouze
+
+Release Date: December 9, 2005 [EBook #17264]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRNE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+GUSTAVE TOUDOUZE
+
+
+LA SIRNE
+
+SOUVENIR DE CAPRI
+
+
+
+Paris
+
+E. Dentu, diteur
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
+Palais-Royal, 17 et 19, Galerie d'Orlans.
+
+
+MDCCCLXXV
+
+
+* * * * *
+
+
+A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUY
+
+_Souvenir reconnaissant_.
+
+GUSTAVE TOUDOUZE.
+
+Octobre 1874.
+
+
+* * * * *
+
+
+LA SIRNE
+
+
+
+
+I
+
+
+C'est le matin: Naples s'veille sous les premiers baisers du soleil.
+Mille cris se heurtent et se croisent dj, les gestes le disputant en
+vivacit aux paroles.
+
+Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un
+fruit, s'arrachant un jouet, courant aprs le sou du passant gnreux ou
+du _forestiere_ charm de leur bonne mine. Sales, la figure barbouille
+et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton
+et la forme des enfants peints par Raphal. A quelques pas, leurs mres
+et leurs soeurs, assises auprs d'un panier de fruits ou surveillant un
+fourneau allum pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air,
+faisant gravement la chasse un insecte importun, lissant leurs cheveux
+et n'interrompant la natte commence que pour crier leur marchandise,
+invectiver une voisine ou administrer une taloche un marmot
+rcalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adosses au parapet qui
+borde le golfe, du Fort de l'OEuf au Palais du Roi, se dressent les
+lgres boutiques claire-voie o l'on dbite les _fiori_ et les
+_frutti di mare_, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui
+grouillent ple-mle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la
+foule des marchands, des flneurs napolitains et des trangers, les
+cochers lancent toutes brides leurs chevaux sans craser un enfant ni
+renverser un talage, et ne se font pas faute d'interpeller les
+passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une
+voiture de lgumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les
+cuivres tincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement
+de sa tte.
+
+Mais comment ne point pardonner ce quai Santa-Lucia sa salet et son
+tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en
+le voyant, exubrant de vie et de gaiet, baign par le soleil,
+s'tendre paresseusement en face du Vsuve, s'allonger avec une sorte de
+volupt au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent?
+
+Descendants des fameux lazzaroni, peut-tre mme leurs fils, des
+pcheurs, tendus plat ventre sur la crte du parapet, dorment ou
+causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau
+ vapeur, encore amarr au quai, en partance pour Capri; de grands
+gamins, vtus d'un lambeau de chemise ou culotts d'une loque de
+pantalon maintenue sur l'paule par une bretelle en corde, fixent leurs
+yeux noirs du mme ct.
+
+La cloche tintait coups prcipits, lanant dans la puret de l'air sa
+note stridente, et les ondes sonores allaient, s'largissant, porter au
+loin l'appel monotone du bateau. S'chappant avec un sifflement aigu,
+une sorte de cri dchirant et prolong, la vapeur mlait son nuage
+impalpable l'paisse fume noire vomie par le tuyau principal, pendant
+que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trpidations
+toute la membrure de la _Speranza_. Quelques voyageurs franais, des
+touristes anglais, gouailleurs la mine panouie, farceurs aux traits
+gourms et impassibles, s'amusaient lancer dans l'eau des pices de
+monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix seize ans,
+compltement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, la
+recherche de cette manne de nouvelle espce. Les passagers joignaient
+leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces
+tritons bruns et agiles qui s'battaient dans l'cume de la vague,
+enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau.
+
+Ce tapage aquatique avait un indiffrent: le marin en long bonnet de
+laine qui frappait sans relche la cloche d'appel, n'coutant rien, ni
+les rclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des
+passagres nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine.
+Celui-ci, appuy au bastingage, fumait lentement un long cigare travers
+d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffe odorante
+qui tourbillonnait autour de sa tte, il fixait son attention sur le
+quai inond d'une blouissante nappe de soleil, et alternait avec
+philosophie cette contemplation monotone.--Jetant tout coup son
+cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernire
+vibration mourut peu peu dans la mer.
+
+Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situes sur le quai, se
+dirigeaient vers le golfe, suivis du _facchino_ porteur de leurs sacs de
+voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la _Speranza_ que le btiment
+changea d'allure: les trpidations, aprs avoir atteint leur paroxysme,
+cessrent subitement; le panache de fume roula sur lui-mme, plus noir,
+plus acre, plus pais, s'abattant de faon masquer aux voyageurs une
+partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur
+dcrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs
+dont il tait envelopp, et s'lana, traant un sillon cumeux dans la
+mer tendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs,
+les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe
+s'claircit de minute en minute; tous abandonnrent la poursuite: la
+_Speranza_ marchait droit sur Capri.
+
+Imprgne de senteurs fortifiantes, la brise marine temprait la chaleur
+naissante du jour, agitant mme par moments la toile tendue au-dessus
+des voyageurs pour les protger contre l'action trop directe de ce ciel
+de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait,
+laissant derrire lui, comme une trane d'argent, les seules vagues qui
+parvinssent rider la surface du golfe.
+
+Debout l'avant, plongs dans une admiration extatique, les deux jeunes
+gens arrivs en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidit,
+avec religion, le magique spectacle qui se droulait tout autour d'eux
+mesure qu'ils avanaient en mer.
+
+Derrire, ils laissaient Naples et ses tages de maisons pittoresquement
+groupes, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent
+San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer
+baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vsuve
+avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur maries
+au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravage
+par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux
+et les terrasses, o schent le mas et le bl, ont un aspect gyptien.
+Comme un dfi de la civilisation, une bravade du progrs, le chemin de
+fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches
+de lave superposes, et sa ligne, moiti blanche, moiti noire, faisait
+une ceinture la montagne. En haut, imperceptible fume, une vapeur
+dessinait les contours du terrible cratre: le gant sommeillait,
+toujours prt au plus effrayant des rveils. A droite se creusait le
+golfe dans sa merveilleuse beaut, montrant tour tour, avec une espce
+de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de
+sable fouille par les pcheurs, les cabanes de bois, les barques sur le
+flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette
+route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour
+rejoindre Pouzzoles, Baes, Misne: les figuiers aux larges feuilles,
+les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la
+blancheur d'un mur, l'tincellement d'un toit, travers la verdure
+sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et
+presser le flot entre ses rochers anguleux et l'le de Nisida.
+
+Penchs en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces
+merveilles, les mains tendues comme pour les toucher et convaincre
+leurs yeux de la ralit du spectacle; parfois, las d'admirer en
+silence, ils causaient. Leurs paroles taient graves, basses et mues
+par la vnration ressentie: un certain crasement de cette beaut
+pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, ples de bonheur et
+d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique
+frnsie, et des exclamations irrsistibles, ardentes de jeunesse,
+partaient de leurs lvres, de leurs coeurs, pour ainsi dire. Isols des
+autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs
+impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette
+contemplation: aucun bruit, aucune voix n'et pu les arracher leur
+extase; il leur semblait tre dans un monde tranger, quelque pays de
+leur cration o l'humanit ne les suivait pas. Peintre et pote
+sentaient de la mme faon, et cette admiration, sorte de magntisme
+man du milieu o ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y
+imprimant comme un reflet de ces mille beauts, toutes concourant ce
+but sublime, le beau absolu.
+
+Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de
+cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse,
+certains accents, de belles et touchantes illusions, vainement
+cherches plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le coeur
+sent moins vivement.
+
+Paul Maresmes, grand jeune homme blond, trs-distingu d'allures sous le
+nglig de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa
+physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage
+naturellement ple et un peu fminin dans les contours. L'oeil,
+trs-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matrielle, plus loin
+que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul tait n pote,
+avec ce temprament nerveux, impressionnable, presque maladif,
+particulier certains amants de la muse. Souvent, plong dans ses
+rflexions ou emport par quelque rverie, il se laissait entraner hors
+de toute limite matrielle, suivant son rve au del du possible, et
+finissant par en faire une ralit qu'il voulait adapter aux choses de
+la vie. C'est alors que son ami venait son secours, le ramenant sur la
+terre et s'efforant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux,
+plus petit que le pote, brun de cheveux et de barbe, le visage color
+et les yeux vifs, tait aussi plus raliste, plus amoureux de la nature:
+sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait
+ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le
+faire revenir au sentiment naturel, au terre terre prosaque de la vie
+de chaque jour.
+
+Tous deux avaient quitt Paris pour une longue excursion en pays
+italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes
+plumes et des projets de pomes gigantesques; Julien, muni de toiles
+blanches, de couleurs, de pinceaux, et rvant des tableaux cyclopens.
+S'entendant merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour
+admirer les belles choses et maudire le laid. Ils dclarrent Turin une
+ville assommante, malgr son muse, en voyant ses rues tires en ligne
+droite et aboutissant toutes un centre commun. Il fallut Milan pour
+rhabiliter l'Italie leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise,
+Saint-Marc, les gondoles et les Paul Vronse, s'ils n'avaient eu en
+perspective Florence, la cit des fleurs et des chefs-d'oeuvre, la patrie
+des Guelfes et des Gibelins. De Florence Rome, de Rome Naples, ils
+avaient regard, chant et peint sans trve ni repos. Leur dernier rve
+avant le retour Paris, passer une quinzaine de jours Capri, allait
+se raliser: le bateau les y conduisait.
+
+Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour
+de nous, quel monde pass nous enveloppe de sa mmoire! jusqu' ce ciel
+que le Vsuve a souill de ses cendres, le jour o il a dtruit Pompi,
+jusqu' ce rivage lointain o Pline succomba! Auguste et Tibre sont
+venus mourir ici, et leurs mes errantes reviennent peut-tre visiter
+ces rivages L-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre
+ct, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rveurs cette vue de la
+mer, cet aperu sur l'tendue; et la cendre glace du pote ami de
+Mcne doit encore tressaillir, quand souffle la tempte, quand la vague
+vient battre le rocher o il repose, et que les hurlements de la rafale
+clament sur son mausole! Plus loin, n'est-ce pas la petite le de
+Nisida?
+
+--Oui, Nisida, avec les dbris des rservoirs du fastueux Lucullus.
+Asinius Pollion y possdait aussi des piscines, o ses voraces murenes
+taient dlicatement nourries de chair humaine.
+
+--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.
+
+--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudit!
+
+--Julien, peux-tu songer cela au milieu de cette magie de la nature?
+
+--Magie! tu as raison: n'est-ce pas dsesprant pour un peintre,
+reprenait le jeune homme dsignant les silhouettes d'Ischia et de
+Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette
+incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de
+peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel
+et les tons d'outremer de ces les!
+
+--Contente-toi d'admirer.
+
+--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.
+
+--Regarde maintenant la nouvelle figure que prsente Capri.
+
+Nous arriverons bientt: la distance diminue vue d'oeil.
+
+Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se
+tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se
+confondait en une longue tache blanche, couronne par la masse vert
+sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'le de Capri,
+spare en deux par un creux profond et dressant une hauteur inoue
+ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'tait toujours l'le dcrite
+par Sutone comme inaccessible cause de l'lvation de ses rochers et
+de l'abme des mers qui l'encerclaient de toutes parts.
+
+Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu peu:
+dj apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des
+maisonnettes se dressaient, clatantes de blancheur sous la lumire
+vigoureuse du soleil. Une verdoyante valle, tache de points blancs, de
+plaques lumineuses, reliait maintenant les deux normes blocs qui
+composent l'le. Bientt la _Speranza_ fut en vue de la Grande Marine,
+devant son troit rivage bord de barques tires sec et de
+maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pcheurs, de gamins et
+principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages,
+et mme servent de maons, portant le pltre et les outils; elles sont
+grandes, fortes, parfaitement dcouples, avec l'air un peu fier.
+
+A peine dbarqus, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une
+de ces femmes, et dix noms d'htels ou de maisons meubles leur furent
+cris aux oreilles, plus peut-tre qu'il n'y avait d'endroits habitables
+ Capri!
+
+_Albergo della Luna_!
+
+_Albergo di Tiberio_!
+
+_Albergo della Croce_!
+
+_Albergo di Tiberio_! s'exclama Julien en frappant sur l'paule de son
+ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu tre l'hte d'un
+empereur romain? et de quel prince, Tibre!
+
+--Allons chez Tibre! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant,
+puisque ses soldats le traitaient de _Biberius_, de _Caldius_ et de
+_Mero_.
+
+--Tu veux frquenter un ivrogne, toi un pote!
+
+--Me crois-tu incapable d'apprcier sa cave, et les potes n'ont-ils pas
+toujours chant le vin?
+
+--Comment rsister au dsir de banqueter chez Csar, la coupe en main,
+le front couronn de roses et de myrtes?
+
+--Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur.
+
+--Il n'corchera plus que notre bourse.
+
+--Va pour l'auberge de Tibre; en route!
+
+La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant
+l'troit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit Capri,
+entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes pineuses
+aux feuilles paisses.
+
+On se croirait en Afrique, dit Julien, qui vitait les pointes
+menaantes d'un alos gigantesque pour aller se heurter un cactus aux
+larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout
+l'heure dans un douar arabe gard par des fusils damasquins et des
+burnous.
+
+--Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, rpondit Paul, montrant les
+premires maisons de la ville; regarde plutt ces maisons basses et
+carres que l'oeil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore
+l'Italie ou bien le Caire? Quel trange et curieux pays!
+
+--La chaleur est galement digne du climat africain!
+
+Julien s'pongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'venter
+en agitant son chapeau.
+
+On ne respire pas, et je n'ai d'autre dsir que de m'tendre l'ombre,
+de boire et de dormir.
+
+--Tibre nous donnera satisfaction.
+
+--Une simple coupe de falerne.
+
+--Pourquoi pas du ccube ou du massique?
+
+--Je prfrerais peut-tre ce vin de Setia qui ptille dans le verre.
+
+--Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hte baptisera son _capri
+rosso_ ou son _capri bianco_?
+
+--Tu ne le ddaignais pas Naples, o on le fabrique.
+
+--Quel parfum peut bien avoir le cru vritable?
+
+--Un bouquet princier.
+
+--Salut Csar! nous sommes arrivs.
+
+La fameuse auberge n'tait qu'une maison un peu plus grande que les
+autres. On leur apporta des rafrachissements, et, au bout de quelques
+minutes, ils commenaient reprendre haleine et respirer plus
+librement.
+
+Patron, demanda tout coup Julien l'hte qui s'empressait autour
+d'eux, connaissez-vous Tibre?
+
+--_Tiberio? S signor_! Parfaitement.
+
+--Ah! ah! Vous en descendez peut-tre?
+
+--Le _signor_ veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre
+aubergiste; du reste je ne suis pas de l'le, je suis n Sorrente.
+
+--Pourquoi avez-vous donn ce nom de Tibre votre auberge?
+
+--A cause de ma femme.
+
+--Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possde un
+Csar parmi ses anctres?
+
+--_S signor_, elle descend directement de l'une des femmes de Tibre.
+
+--Une de ses matresses?
+
+--C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste ma femme
+cette illustre origine.
+
+--O diable la vanit va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant.
+
+--Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibre dans cette
+bicoque.
+
+--Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule
+dans les veines de sa femme!
+
+--Pourquoi refuser cette joie ce brave homme?
+
+Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en
+temps avec impatience son ami qui, tendu sur le dos, fumait
+paisiblement une cigarette de l'air le plus bat et le plus apathique.
+
+Nous ne sortons pas? dit-il enfin.
+
+--Attends demain, rpondit languissamment Julien, et modre
+l'agitation qui te dvore; tu tournes comme un cureuil dans sa cage. Du
+reste, le jour va tomber.
+
+--Je maudis ton indiffrence.
+
+--Repose-toi aujourd'hui. Aie piti de ton ami.
+
+--Profane! Et les ruines de Capri?
+
+--N'as-tu pas la socit d'une arrire-arrire-petite-fille de Tibre?
+Tes gots archologiques ont l de quoi se satisfaire. Recherche son
+arbre gnalogique, remonte Tacite, Sutone, et fais ce cadeau
+notre hte. Moi, je m'engage lui peindre pour enseigne le portrait du
+second Csar: large d'paules et de poitrine, teint ple et bourgeonn,
+cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux trs
+grands, air morose, la tte raide, incline en arrire.--Avoue que pour
+un peintre je connais bien mes auteurs.
+
+--Tu plaisantes toujours.
+
+--Je te jure que le patron aura ce portrait.
+
+--Tu veux influencer son hospitalit.
+
+--Il est mme capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau
+mis en place.
+
+--Paresseux!
+
+--Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de
+rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose;
+mais demain!--Nous sommes abms de fatigue, et les villas de Tibre, si
+curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni
+chambres de repos, pas mme un simple banc pour nous asseoir. Les
+fameuses salles de bain sont sans doute dans le mme tat, sans vote et
+sans murailles; peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe,
+un pan de mur, une mosaque grande comme la main, asiles non contests
+des couleuvres et des lzards!--Aie piti de ton ami, et remets toutes
+tes promenades demain et aux jours suivants.
+
+--Demain! soupira le jeune pote en s'asseyant.
+
+--Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain
+matin.
+
+Ce dernier argument parut dcider Paul Maresmes.
+
+Ah! oui, ce pcheur de la Petite Marine, qui parle franais.
+
+--Il viendra, ne dsespre pas; et quant son langage, toi qui sais
+l'italien, tu le comprendras toujours.
+
+--J'attendrai.
+
+--Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul!
+
+--Raille, faux ami!
+
+--Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibre.
+
+--Oui, si les moustiques et les puces le permettent.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain matin, bien reposs, Paul et Julien partaient sous la
+conduite du pcheur Pagano: ce dernier avait dpass la cinquantaine,
+mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilit
+extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide,
+plurent immdiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois
+maille de mots italiens et de locutions franaises, tait facile
+comprendre.
+
+Ils commencrent leur excursion par le ct oriental. Un sentier troit,
+passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers _il Capo_: il faut
+une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardrent pas voir
+l'glise _Santa-Maria del Soccorso_, sur la hauteur mme; puis, en face
+du cap Campanella, les restes de la plus clbre des villas de Tibre,
+celle que l'on nomme maintenant _il Palazzo_ (le Palais), qui tait
+ddie Jupiter, et fut commence par l'empereur Auguste. Pagano montra
+un fragment de colonne gisant sur un des cts du sentier:
+
+L'entre _del Palazzo_!
+
+--Et le palais lui-mme! ajouta Julien en dsignant une longue et large
+muraille moiti ruine, mais dont les fragments rsistaient
+victorieusement l'action du temps et aux violences des mauvaises
+saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge
+un ermite, vivant d'aumnes et faisant la cuisine; nos visiteurs se
+dbarrassrent de lui moyennant une honnte rtribution.
+
+Paul s'tait arrt pensif devant ces dbris: quelques votes creves
+par places, des pierres ronges par la pluie, des fragments de mosaque
+blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes,
+prouvaient seuls qu'un difice avait exist en cet endroit. Le jeune
+pote songeait alors Tibre tout-puissant empereur; Tibre qui de ce
+rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses
+dbauches; Tibre, orgueilleux Csar levant douze superbes villas,
+palais ddis aux douze grands dieux, et couvrant l'le entire de
+bosquets, de bois, de forts; construisant des aqueducs pour distribuer
+l'eau dans toutes ces demeures luxueusement dcores; crant des bains
+magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais,
+palais de Jupiter, bravant et tenant courbs sous le joug de sa terreur,
+le peuple romain, le Snat, le monde entier. L, il crivait ses ordres
+ Rome, et les snateurs plissaient et tremblaient la lecture des
+terribles lettres dates de Capre. Peut-tre ces chambres ruines,
+dgrades et s'miettant en poussire avaient-elles vu runis Tibre et
+Caligula, quand l'empereur manda prs de lui ce dernier, alors g de
+vingt ans, et dans le mme jour le fit homme, le revtant de la robe
+virile et lui faisant couper la barbe.
+
+Un monde d'ides tranges assaillaient le jeune homme emport par la
+fivre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos la mer;
+il jetait les yeux sur toute l'le, y cherchant les bosquets
+d'autrefois, les asiles Vnus abritant des couples amoureux, les
+villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il
+croyait voir la Capre du Csar romain, et Tibre lui-mme venait lui,
+raide, morose, effrayant; Tibre promenant dans cette retraite son
+oisivet malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activit et
+les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices.
+
+Un cri de Julien l'arracha cette vision; le peintre et le guide
+venaient de s'arrter au bord d'un effroyable prcipice: la falaise
+prsentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent
+vingt-cinq mtres sparant le sommet du rocher de l'anse profonde o
+bouillonnait la mer.
+
+_Il Salto_!
+
+--Le saut de Tibre! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'o il
+faisait prcipiter ses victimes! et des yeux il mesurait le gouffre.
+
+Sutone prtend, ajouta Julien, que des bateliers, posts en bas,
+achevaient les malheureux supplicis. Le rcit me parat de pure
+invention, quand je vois cet abme.
+
+--Sutone a-t-il jamais visit Capre?
+
+--Il serait cependant curieux de contrler ses anecdotes; et ce sentier
+ pic, qui plonge dans la mer aprs avoir sillonn la falaise, a
+peut-tre si mal propos servi de route l'infortun pcheur dont il
+raconte la cruelle aventure.
+
+--Celui dont Tibre fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet,
+ensuite avec une langouste, pour le punir de s'tre prsent trop
+subitement devant lui?--Tu as peut-tre raison.
+
+--Et voici l'observatoire du tyran, la retraite o il tudiait les
+toiles et la science chaldenne avec l'astrologue Thrasylle.
+
+--Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutt
+croire un phare. Il dit en termes catgoriques:
+
+_Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis
+Lumina noctivag tollit pharus mula lun_!
+
+La demeure des Tlbens o le phare, mule de la lune, nocturne
+voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des
+marins. Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir
+que Capri, possde par les Grecs, fut aussi habite par les Tlbens.
+
+--Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'tant pas assez
+savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que
+l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attir; mais
+laissons l les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on dcouvre
+d'ici.
+
+L'endroit tait en effet merveilleux: moins d'une lieue en face d'eux,
+le cap Campanella, autrefois ddi Minerve, s'avanait dans la mer,
+entirement revtu d'arbres et de villas; leurs pieds, les lots et
+les rochers sems dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et
+au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vsuve. Puis, tout
+au fond du golfe de Salerne, une trs-grande distance, apparaissait
+une cte lointaine nettement dcoupe, et un groupe de monuments
+brillait au soleil avec une forme imposante.
+
+_Pstum_! s'cria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se
+dressait sur le rivage campanien.
+
+Ils auraient voulu d'un lan traverser la mer qui les sparait de ces
+ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grce transporte sur le
+sol italien: Pstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois
+l'an; Pstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de
+fivres pouvantables, le refuge des plus dangereux bandits!
+
+Mais qu'est-ce cela? reprit le peintre, dont l'attention mobile
+changeait constamment d'objet; il laissait de ct Pstum et le paysage
+pour dsigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les
+rochers de la cte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du
+Saut de Tibre.
+
+Une femme, je crois, dit Paul, quittant regret la vue potique o il
+planait un instant auparavant.
+
+--Diable! elle ne craint pas le vertige.
+
+--Une Capriote?
+
+--C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui
+manquer, et le gouffre est sous elle.
+
+--Elle suit le fameux sentier dont nous causions propos de Sutone et
+de l'anecdote du pcheur.
+
+--H! Pagano, ne vois-tu pas cette femme?
+
+A peine le guide eut-il regard dans la direction indique par les
+voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi.
+
+Tu as peur!
+
+--_Santa Madonna! la Maga_!
+
+--Une magicienne! que veux-tu dire?
+
+--_Signori! signori_! c'est une sirne.
+
+--Cette fille si agile? dis plutt une chvre.
+
+--Chut! ne parlons pas d'elle ici.
+
+--Tu es fou, Pagano.
+
+--Cela porte malheur!
+
+--Explique-toi.
+
+--Plus tard, chez moi, la Petite Marine, quand vous aurez vu ses
+soeurs.
+
+Il fut impossible d'obtenir autre chose du pcheur.
+
+Cependant la jeune fille se rapprochait; bientt ils purent voir
+distinctement ses traits. De son ct, elle s'arrta, fixant sans aucune
+frayeur ses yeux noirs sur les trangers.
+
+Par Vnus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tte
+superbe! quelle fiert d'allure!
+
+--Admirable!
+
+--Le temple d'Erechthe a-t-il laiss fuir une de ses cariatides?
+
+--Elle revient des mystres d'leusis, des Anthestries ou des
+Thesmophories!
+
+--C'est peut-tre une canphore; parlons-lui.
+
+Et, malgr les gestes terrifis et les supplications de Pagano, Julien
+et Paul s'avancrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie,
+ses cheveux noirs relevs en couronne sur la tte et traverss par une
+flche d'argent, ses vtements retombant avec une grce svre autour
+d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette,
+purement dessine sur le fond clair du ciel, avait une trange majest,
+quelque chose d'imposant et d'enivrant la fois par l'attraction
+bizarre de sa physionomie; les yeux, trs-allongs, d'une douceur
+africaine, semblaient lancer de lumineux rayons travers la soie des
+cils pais; la rougeur vivante des lvres, charnues et bien coupes,
+contrastait avec le ton de la peau, ple malgr la couleur dore que lui
+avait donne le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence,
+faisait voltiger quelques mches de ses cheveux et accentuait la courbe
+onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse
+l'paule.
+
+Paul la regardait avec une curiosit mue, se sentant invinciblement
+attir par cette trange et superbe crature: il lui semblait retrouver
+quelque cration de son cerveau, un rve tout coup voqu par une
+puissance suprieure.
+
+Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les
+voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison?
+C'est une sirne!
+
+--Une pareille figure, s'cria Julien avec admiration, serait un succs
+pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modle!
+
+Les jeunes gens s'taient arrts quelques pas, n'osant approcher
+davantage de peur de la faire fuir. Avanant un peu la tte par un
+mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement;
+puis, s'adressant particulirement Paul Maresmes, elle dcouvrit dans
+un charmant sourire l'mail de ses dents, et, appuyant les deux mains
+sur ses lvres, lui envoya un baiser.
+
+Moiti charm, moiti tonn, Paul resta clou sa place, tandis que le
+peintre riait aux clats. Elle en profita pour s'lancer comme une folle
+dans le sentier horriblement escarp qui conduisait la mer et
+disparatre en quelques secondes.
+
+La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre.
+
+--Elle t'a ensorcel avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement
+son ami qui allait perdre l'quilibre et rouler dans le prcipice.
+
+--Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'tait rapproch, la Giovanna ne
+se tuera pas. Il montra du doigt la jeune fille dj parvenue au bord
+de la mer et se perdant derrire les rochers.
+
+La singulire fille! reprit le pote qui cherchait vainement
+l'apercevoir encore.
+
+--Prends garde la Sirne, Paul, elle te veut du bien.
+
+--Ne crains rien, je saurai rsister son charme.
+
+--Dfends ton coeur contre son amour et ne sois pas aussi sensible ses
+baisers.
+
+--Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense mme plus.
+
+--Alors, en route; nous avons encore du chemin faire avant d'arriver
+la Petite Marine.
+
+De la tour du Phare on suivait la cte baigne par le golfe de Salerne.
+Aprs avoir gravi la petite colline du _Tuoro piccolo_, ils se
+trouvrent dans une sorte de valle se dirigeant au sud vers la mer et
+conduisant la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans
+les ruines parses en cet endroit que fut trouv le bas-relief
+mithriaque expos maintenant au muse de Naples: la table de marbre, de
+quatre pieds de long sur trois de large, reprsente Mithra, le gnie du
+soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du
+taureau. Mais ils ne s'arrtrent que peu de temps en cet endroit,
+prs de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie seme d'cueils et
+de rochers.
+
+De la valle, Pagano leur fit gagner une seconde colline, domine par le
+tlgraphe et formant l'oppos du _Tuoro piccolo_, c'est le _Tuoro
+grande_. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la
+pointe de Tragara, l'cueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la
+vue tait superbe. Sur la colline mme on remarquait quelques restes
+antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-tre s'y levait
+autrefois une des villas de Tibre. Paul partageait galement l'avis de
+ceux qui pensent que la petite le du Moine, sorte d'cueil de trois
+cents pas de primtre, est la fameuse ville des Oisifs ({~GREEK CAPITAL
+LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
+SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER
+OMICRON WITH OXIA~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
+OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK
+SMALL LETTER FINAL SIGMA~}) d'Auguste, et que les ruines parses a et
+l sont celles du tombeau de son favori Masgabas, mort pendant sa
+tourne Capre.
+
+Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficults,
+ cinq cents mtres au-dessus de la mer, la pointe de Tragara. Ils
+dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Mditerrane
+qui baigne la Sicile et va se perdre sur les ctes d'Afrique. Dans le
+bleu de la mer se dtachaient trois blocs noirs, trois cueils. Pagano
+les dsigna aux jeunes gens.
+
+Les Sirnes! dit-il voix basse, par crainte de voir ses paroles
+emportes vers elles par le vent.
+
+--Ah! oui, les soeurs de la jeune fille du Saut de Tibre! Et Julien
+lana dans l'air un joyeux rire.
+
+Ne riez pas, _signor_! Si elles vous entendaient! Le pcheur se signa
+dvotement, et montra Paul et Julien le chemin qu'il fallait prendre
+pour redescendre vers la Petite Marine. C'tait un passage taill dans
+le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de
+route. Le pied glissait sur les roches polies, s'corchait contre des
+pointes, et parfois des pierres s'boulaient tout coup, entranant
+dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la
+mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffes salines, et de temps
+ autre comme une rose enleve par le vent la crte des vagues; puis
+retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot
+roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours.
+
+Enfin une claircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le
+rocher, montrant le bleu de l'eau joint l'azur plus clair du ciel, et
+au bas du sentier une petite plage de galets o la mer venait dferler
+en petites lames courtes, garnies d'une frange d'cume: c'tait la
+Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pche. Dans la
+falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots taient
+tirs sec. Parfois le vent d'Afrique, le _Sirocco_, arrive terrible et
+souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers
+abritent les pcheurs et les dfendent de la mer. L, entre deux
+immenses rochers pointant leurs ttes dans les nuages, se trouvait la
+cabane de Pagano, adosse un bloc norme.
+
+Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espce d'avance
+et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues:
+
+Les voyez-vous?
+
+--Parfaitement, rpondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton
+histoire? Nous sommes aussi dsireux de l'entendre que toi de la
+raconter.
+
+La nuit tombait, la course avait t longue et fatigante au milieu de
+ces montes, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent
+gaiement la table du pcheur et partagrent le repas de sa famille.
+Quand ils eurent termin, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec
+dans la chemine, et les deux amis, la cigarette la bouche, les pieds
+ la chaleur, prtrent l'oreille au rcit du guide.
+
+Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la
+Petite Marine un homme tendu: le corps, moiti dans l'eau, roulait un
+peu chaque vague nouvelle avec un mouvement rgulier et lent, mais il
+tait raide, glac; autour de lui pas un dbris n'expliquait sa prsence
+en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux
+environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux
+reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauv et
+recueilli. Il tait Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car
+personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais Naples.
+Embarqu trs-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyag, faisant
+plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les
+les de l'ocan Indien. Puis, un immense dsir l'avait pris de revoir
+l'Italie, et il rsolut de quitter l'insu de ses camarades le navire
+sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se prsenta, il s'enfuit
+sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un
+courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment
+jusqu' son retour la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir
+de rien. Sa barque avait chou sur les Sirnes.
+
+--Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider
+dans notre travail, dans nos pches. Les jours passrent, il ne parlait
+pas de retourner Naples. Enfin, aprs un sjour de deux mois, il
+dclara vouloir se fixer tout fait la Petite Marine. Avec l'argent
+de ses conomies, qu'il avait eu la prcaution de serrer dans une
+ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un
+attirail de pche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse
+et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui
+regarde les Sirnes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois
+pendant les temptes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pchant,
+amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses rcits de
+voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait
+tous.
+
+Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque la
+mer, malgr les menaces du temps; on chercha vainement le dissuader de
+se mettre en route, il n'couta personne et piqua droit sur la haute
+mer. La tempte fut affreuse, on le considra comme perdu. Cependant le
+matin, quand la tourmente fut apaise, nous le trouvmes tranquillement
+assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille
+de quelques mois peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un
+sourire de pre. Nous restmes stupfaits; mais toutes nos demandes il
+refusa de rpondre, disant seulement que c'tait sa fille, sa Giovanna
+chrie; et mme, quelques-uns ayant mis de l'insistance l'interroger,
+il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirnes,
+et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers.
+
+C'tait une impit, un sacrilge: il en fut puni. Un matin, son corps
+fut retrouv sur la grve, tout dchiquet par les roches et le crne
+bris; il tait mort, et des pcheurs virent des fragments de sa barque
+sur les Sirnes: elles s'taient venges. Dans la cabane dormait la
+petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de
+faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succdrent aux
+jours, schant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive,
+Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait
+des journes entires accroupie en face de la mer, surtout l'endroit
+o son pre avait habit autrefois, et il fallait l'arracher ces
+engourdissements, cette espce d'extase pour la faire manger. Elle
+grandit, et sa beaut tout fait extraordinaire attira l'attention des
+jeunes gens de l'le; mais son sourire, son charme, taient mortels.
+Malheur ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui rsister: elle
+fascine, c'est une sirne, comme ses soeurs de la pleine mer, et le vieux
+Giovanni Massa a peut-tre dit vrai!
+
+--Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui coutait de l'air le plus srieux
+et le plus attentif le rcit du guide, tandis que Julien conservait son
+air railleur et sa mine incrdule.
+
+--Rien n'est plus srieux, _signor Francese_, et quelques-uns ont os
+aimer la Sirne.
+
+--Eh bien?
+
+--Ils sont morts.
+
+--Bah! Ta Giovanna aurait donc la _jettatura_? dit Julien en riant.
+
+--Non, non; elle n'est pas _jettatore_, reprit vivement le pcheur; elle
+charme par sa voix, par ses manires, et entrane peu peu dans la mer
+l'imprudent qui l'a coute et suivie.
+
+Derrire eux, la femme de Pagano, pouvante d'une semblable
+conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'tait mise en
+prires devant une petite madone incruste dans la muraille et claire
+par une veilleuse.
+
+La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de
+pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parent en l'unissant
+ces trois vilains rochers.
+
+--Vous riez, _signor_: je ne vous conseillerais pas, fuss-je votre
+mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou mme de la rencontrer sur la
+plage par un jour de tempte!
+
+--Un jour de tempte? interrogea Paul que le rcit semblait intresser
+vivement.
+
+--_Ma! povero signor_! Gardez-vous-en bien, _per la Madonna_!
+
+--Pourquoi?
+
+_Perch_? Et le pcheur avant de rpondre fit un grand double signe de
+croix, ce qui rassura un peu sa femme. Parce que, lorsque la mer est en
+fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois
+Sirnes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se
+changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avanant
+jusqu'au rivage. L, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec
+leur soeur Giovanna. Alors, malheur au tmraire qui les coute, malheur
+ celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu peu par leurs
+chants, par leur voix laquelle on ne peut rsister; puis l'une d'elles
+s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lvres, les
+yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cde, c'est fini:
+elles l'emmnent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de
+la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-tre le lendemain le flot
+roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers
+mortels, pour qu'une spulture chrtienne puisse tre donne cette
+dpouille inerte!
+
+--C'est pouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu,
+Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle
+m'a donn une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-mme.
+
+--Comment! vous souponnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation.
+
+--Tout le monde l'accuse Capri.
+
+--Pauvre fille! personne ne prend-il sa dfense?
+
+--Oh! _signor_, personne n'oserait la toucher, ni mme l'insulter: son
+seul charme fait sa meilleure dfense.
+
+--Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirnes?
+
+--Quand ce ne serait que pour rhabiliter Giovanna, je le ferai
+certainement.
+
+--Pote! pote! je crois que la Sirne a trouv un vaillant chevalier.
+
+--Mon cher, cela ne te rvolte-t-il pas?
+
+--Y pouvons-nous quelque chose?
+
+--Si vous vous croyez assez forts pour rsister l'enchantement des
+Sirnes, reprit le pcheur, je vous conduirai, un jour de tempte,
+derrire un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachs l, vous
+pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en prviens, il y va
+de la vie, il y va de l'me peut-tre, et je vous laisserai seuls, car
+rien que d'en parler porte malheur!
+
+--Accept, digne Pagano! rpondit Paul.
+
+--Maintenant, mon cher hte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous
+servir de lit: je tombe de sommeil et nous rclamons ton hospitalit
+jusqu' demain. Le peintre billait d'une terrible faon pour prouver
+son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif la manire
+napolitaine.
+
+Aprs leur avoir indiqu leur couchette, Pagano, avant de dormir son
+tour, alla joindre ses oraisons aux prires de sa femme, toujours
+agenouille devant la madone.
+
+_Santa Madonna_! protge-les! dit le brave homme en terminant, et il
+jeta un regard sympathique vers le coin o reposaient paisiblement les
+deux jeunes gens.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et
+de toucher eux-mmes ce qui veillait leur intrt, les deux amis
+passrent cinq jours parcourir l'le. Ils escaladrent comme de
+vritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches tailles en
+plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvrent l
+une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du
+reste toujours expos au vent brlant d'Afrique; puis ils visitrent les
+diffrents endroits sems de ruines o les archologues reconstruisent
+les villas de Tibre, sans pourtant parvenir s'accorder dans leurs
+affirmations, et crurent navement avoir vu les _Cubicula_ de Sutone,
+les immondes retraits du vieux Csar. Enfin Pagano, les prenant dans sa
+barque, leur fit visiter d'une manire moins fatigante le tour de l'le.
+Partant de la Petite Marine, ils doublrent les pointes _Ventroso, del
+Tuoro, di Carena, di Campetiello_ et _di Vitareto_, qui accidentent le
+ct occidental de Capri, pour se rendre la clbre grotte d'azur.
+
+Leur premire curiosit satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester
+encore une quinzaine de jours Capri: le jeune pote s'y sentait retenu
+par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part son ami;
+quant Julien, il avait dcouvert de superbes points de vue, des
+rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses
+pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage.
+Un endroit entre tous l'avait frapp d'admiration, c'taient les ruines
+de ce que l'on suppose avoir t les bains de Tibre, ces fameuses
+piscines dont parle l'anecdotier latin des _Douze Csars_, et portant
+actuellement le nom de _Palazzo di Mare_.
+
+Figurez-vous, au bord de la mer, l'ouest de la Grande Marine, une
+srie de constructions en briques, moiti encastres dans la roche et
+baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des
+conduites brises, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les dbris
+de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronons de colonnes
+en marbre cipolin gristre, une chambre, sorte de piscine carre qui
+s'tend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un trange
+effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchtre des roches
+de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots
+ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, o parfois la bavure
+d'une vague s'crase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu
+dans les ronces conduit ces bains. Julien commena en cet endroit une
+suite d'tudes pour un tableau dont l'ide lui tait venue.
+
+Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intresser ses travaux;
+il errait sur les rochers, songeant et rvant devant ce magnifique
+spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache
+blanchtre indiquait Naples sur le ton fonc de la cte, et une ligne
+dcoupait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse
+du Vsuve. Ses yeux allaient de l'exubrante verdure de Sorrente, des
+paysages touffus de Massa di Somma, l'escarpement du Pausilippe et au
+promontoire de Misne plong dans la poussire d'or et de feu du soleil.
+Peu peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta
+moins longtemps prs de son ami, puis l'abandonna tout fait. Cette
+conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain savoir ce
+que faisait Paul, et ne put, malgr l'adresse de ses questions, lui
+arracher son secret.
+
+Un matin, contre son habitude, ce fut Paul qui partit le premier aprs
+avoir serr la main de son ami: le pote s'loignait d'un pas agile,
+joyeux, la tte dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur
+la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mlancoliquement la tte;
+une ombre obscurcissait son front et une pense nouvelle lui entrait au
+cerveau. Peut-tre Paul avait-il un amour cach, quelqu'une de ces
+affections personnelles et jalouses qui loignent de l'ami et font tout
+oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus
+confiance en son amiti? Puis, aprs un instant de rflexion, il sourit
+de cette hypothse, et n'y songea pas davantage.
+
+Sa bote couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre,
+le jeune peintre descendait travers les ronces jusqu'au _Palazzo di
+Mare_. Quand il fut arriv en face du point qu'il tudiait, toutes ses
+proccupations s'envolrent, subitement chasses par la radieuse beaut
+de l'endroit: un flot de lumire inonda ses yeux, pntrant en lui comme
+une vie nouvelle; il sentit son me s'imprgner de cette nature
+merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose
+disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son oeuvre, rendant les mille
+aspects du rocher, de la mer et des ruines baignes par les eaux bleues.
+
+Malgr sa sincre affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire
+qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoy du bout des doigts
+l'avait frapp d'une trange et douce motion: sans l'aimer encore, il
+se laissait aller elle, son souvenir gracieux, et ses rveries
+l'voquaient souvent.
+
+Sa promenade de rveur solitaire, de pote la poursuite des magies du
+vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait
+s'en foncer dans cette ombre et plonger ses yeux dans l'immensit
+limpide tendue devant lui. S'enveloppant de tnbres indcises, il se
+sentait comme entour par des divinits mystrieuses dont le pouvoir
+invisible pesait sur lui. Quelquefois le frlement d'aile d'un oiseau
+s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une
+main de desse, et un frisson d'inquitude et de joie faisait battre son
+coeur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la valle, suivant les
+dtours et les replis de la nouvelle route qui conduisait la grotte,
+l'ancienne ayant t sans doute dtruite dans l'un des cataclysmes
+volcaniques dont l'le fut autrefois bouleverse, peut-tre dans ce
+tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibre, quelque temps
+avant la mort du terrible Csar. Peu peu il se trouvait trois cents
+pas sous la valle, tournait brusquement droite et arrivait devant
+l'ouverture bante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule
+troue dans la montagne, les ruines d'un temple.
+
+Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne, cinq cents pieds
+au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'tend
+vers le coeur de la colline. Le temple dont elle contient les restes
+tait de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable
+grandeur, ayant d abriter des statues, et des ruines de chambres
+anciennement peintes. L'architecture en est romaine.
+
+A qui fut ddi ce temple? Certains archologues prtendent que c'est
+Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief
+dcouvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran
+solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tourne vers l'orient,
+reoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la
+personnification dans la gense persane.
+
+Paul Maresmes, curieux de toutes les choses tranges, avide des mystres
+religieux, toujours raconts aux peuples en langage potique, errait
+dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant
+une poussire sculaire. Cette ide de Mithra lui plaisait: il se
+souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient
+apport en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des
+Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil
+mme, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'nergie
+guerrire. Avant d'tre crass par Pompe, ces pirates taient les
+matres de la mer; ils dominaient la Mditerrane, faisant de toutes les
+les des repaires et des dpts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les
+ayant attirs par sa position formidable, devenait bientt une de leurs
+citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et
+o ils se rfugiaient aprs le pillage. L'le leur paraissant favorable,
+ils avaient lev ce temple leur dieu favori: c'est l que se
+faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles
+o se donnaient les diffrents grades mithriaques, _soldats, lions_ et
+_coureurs du soleil_.
+
+Avec son imagination exalte, Paul, plong dans une rverie fivreuse,
+assistait quelqu'une de ces mystrieuses crmonies, o brillait au
+fond de l'antre obscur le feu sacr. Le nouvel initi s'avanait vers la
+lueur rougetre, dont l'clat se refltait nergiquement dans ses yeux,
+et, repoussant d'un geste la couronne prsente par l'initiateur,
+saisissait l'pe offerte en mme temps son choix, en prononant la
+formule mystique: Mithra est ma couronne! Quand il s'arrachait peu
+peu ces visions, Paul se trouvait avec tonnement au milieu des
+ruines, ne pouvant croire l'vanouissement de son rve, et certain
+d'avoir vu.
+
+Un jour, au moment o, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il
+s'arrta frapp de surprise; une joie infinie lui emplissait le coeur:
+dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout,
+semblable quelque chef-d'oeuvre oubli l par Phidias; mais de ses yeux
+jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivr du
+pote. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherche le long
+des rochers et sur les plages dsertes qui avoisinent la Petite Marine:
+c'tait Giovanna.
+
+Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant
+les tnbreuses penses; il voit et rassasie son me d'un radieux
+spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magntique, puise
+ mme et se plonge dans le monde impalpable du rve et de
+l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre
+redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacre de Crs, mre
+de Proserpine: n'est-ce pas galement dans des grottes que les Phrygiens
+et les Crtois clbraient les mystres de la Grande Desse? Interrogez
+les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de
+la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Plasges prosterns
+devant D-Mter, agenouills aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est
+plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirne, une des
+compagnes chries de la malheureuse enleve par Pluton; elle revient
+visiter cet endroit consacr celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir
+surnaturel l'a revtue d'une figure humaine.
+
+Mais, en mme temps que cette illusion merveilleuse domine le pote, un
+poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble
+le cerveau et frappe au coeur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux
+admirent la crature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle
+communique, infiniment sduisante; il ne rsiste pas,--il aime.
+
+Quand il s'avana vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de
+l'offenser, il se heurta son sourire, plus enchanteur encore. Avec une
+lgret pleine de grce, avec cette voluptueuse ondulation qui
+enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable
+attraction, elle sauta du pidestal et vint au-devant du jeune homme
+hsitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait
+sous les yeux une mortelle ou une divinit. Ce fut la jeune fille qui
+lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue
+existence. Il rpondit, et peu peu son illusion se dissipa: Giovanna
+se familiarisait rapidement, ayant des rflexions d'enfant, un mlange
+curieux de sauvagerie et de navet.
+
+Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante travers les
+rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une
+caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de
+la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les
+Sirnes. Le pote, heureux, coutait, s'absorbant dans ces mille dtails
+nafs, comme s'il et entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il
+ressentait les mmes motions, cette adorable enfant lui paraissant
+l'cho vivant de ses propres rveries. Il avait surtout remarqu la
+mlodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une
+musique et les mots s'chappaient de son gosier en gammes tincelantes
+de vie, de gaiet et de jeunesse.
+
+Entran par les ardeurs qui brlaient son cerveau, il parlait son
+tour: la jeune fille l'coutait, suspendue ses lvres, buvant
+avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la
+nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues,
+les clarts du soleil, les mirages lointains de la haute mer.
+
+Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et
+s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perl
+frappait les chos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi
+muet, aussi perdu que devant le baiser du premier jour de leur
+rencontre: une flamme lui brlait le front. Il ne songea mme pas
+poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son coeur de mille
+motions jeunes et fraches, et une voix mystrieuse chantait en lui,
+l'enivrant de la folie dlicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse
+l'crasait de son puissant engourdissement.
+
+Telle fut la premire entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlrent
+pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le
+trahissait.
+
+Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrrent souvent
+au mme endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une
+terreur mystrieuse de ce lieu sacr qui cachait leurs amours: il y
+voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithse d'un nid
+d'oiseaux amoureux construit dans un hypoge d'Egypte.
+
+Ils causaient, assis prs l'un de l'autre en face de la vue splendide
+tendue devant eux, et toujours, quelque moment imprvu, comme
+s'arrachant un rve, un oubli engourdissant de bonheur, la jeune
+fille s'enfuyait sans permettre Paul de la suivre.
+
+Il restait encore longtemps aprs elle; de grandes ombres envahissaient
+la grotte, noyant de tnbres les angles aigus et les formes accentues
+des ruines: des bruits tranges s'levaient du sein de la colline,
+venant du coeur mme de la terre, et se joignaient au grandiose murmure
+del mer. Le pote, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait
+lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque
+mystre leusiaque, quelque fte funbre en l'honneur de Proserpine:
+dans ces moments-l, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinit;
+ son amour se mlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait
+battre le coeur et plissait ses joues.
+
+Parfois, dans les nattes tresses de sa chevelure elle portait un
+bizarre ornement, une pierre verte, trs-ple, ayant la figure d'un
+scarabe. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes
+tranges, avait immdiatement reconnu le scarabe de feldspath que les
+prtres gyptiens plaaient dans le spulcre des Apis, dans les
+sarcophages royaux de Thbes et de Memphis, ou dans les syringes
+hiratiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille ce sujet, pour
+connatre la provenance de ce bijou, elle frona le sourcil et supplia
+le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous
+peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant la vie
+aventureuse du pre de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni
+Massa avait rapport cet objet d'un voyage en Egypte, et que la
+superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de
+terribles proprits.
+
+Cependant, chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait
+moiti heureux, moiti triste; cette conduite irritante l'nervait,
+surexcitant ses facults: il sentait des bouillonnements de jeunesse
+enfler sa poitrine, et des dsirs grondaient dans son sang. De l ses
+distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses
+besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour.
+
+Enfin, un jour, au moment o Giovanna allait le quitter, il la retint
+doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune
+fille, d'abord irrite de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul
+demandait un rendez-vous pour le soir.
+
+Dj! dit-elle seulement, et un soupir presque douloureux souleva son
+sein.
+
+--Giovanna! n'aurez-vous pas piti de moi! Il l'entourait de ses bras,
+n'osant cependant la presser sur sa poitrine.
+
+Soit! puisque le destin le veut; mais c'est terminer bien vite un beau
+rve! Et l'trange crature regarda un instant Paul Maresmes, plongeant
+ses yeux dans ceux du pote.
+
+Je t'aime! rpta le jeune homme avec enivrement.
+
+--Ce soir, tu liras ce billet qui t'indique l'endroit o tu me
+trouveras. Elle traa quelques mots sur une feuille du carnet de Paul
+et la lui tendit.--Il voulut lire, mais elle lui serra imprieusement la
+main, en disant encore:
+
+Ce soir! je t'attends!
+
+--Giovanna! Giovanna! je le jure.
+
+Elle s'enfuit, le laissant ivre d'un bonheur immense, cras de cette
+complte ralisation de son rve le plus cher.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dner, Paul,
+absorb dans la lecture d'un billet, ne pensait pas toucher aux plats.
+Julien, s'ventant avec sa serviette, jetait un regard ddaigneux aux
+ctelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets prpars par la
+descendante de Tibre.
+
+Diable de chaleur! s'cria-t-il tout coup en vidant un second verre
+d'eau.
+
+--Oui! oui! dit Paul distraitement.
+
+--Tu ne parais pas avoir faim.
+
+--Non! cette journe m'accable trop.
+
+--Moi, je n'ai pu tenir en place; peine avais-je essay de peindre que
+le soleil me brlait comme un fer rouge. Je me suis tendu l'ombre
+d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage,
+ce soir peut-tre.
+
+--Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre
+ses doigts et que ces derniers mots tirrent de sa rverie.
+
+--Cela semble te contrarier.
+
+--Peut-tre!
+
+--Et pourrais-je savoir pourquoi?
+
+Avec un sourire quelque peu fat, le jeune pote tendit son ami le
+chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui
+faire oublier le dner: c'taient quatre mots italiens signs d'un nom
+de femme.
+
+Que signifie ce grimoire? demanda Julien.
+
+--Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrire les rochers, sur la
+petite plage qui fait face aux Sirnes.
+
+--Ta Capriote choisit bien son temps!
+
+--L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui.
+
+--Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous,
+au clair de lune, un pote?
+
+--Tu la connais bien.
+
+--Je t'assure que....
+
+--C'est notre amie du phare de Tibre.
+
+--La Sirne, la magicienne de Pagano?
+
+--Elle-mme, mon cher Julien.
+
+--Tu as l'intention de te rendre cette invitation, dans un endroit si
+mal vu des pcheurs?
+
+--Je n'ai pas leurs superstitions.
+
+--Tu es ensorcel, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai.
+
+--Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort,
+l'incrdule!
+
+--Suis-je ton ami, oui ou non?
+
+--Non, si tu me refuses ce bonheur.
+
+--Malheureux! en es-tu dj l?
+
+--Julien! je l'aime.
+
+--C'est ce que je craignais: la Sirne te prend dans ses filets.
+
+--Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi!
+Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-tre: eh
+bien soit! Ne t'oppose pas cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer,
+laisse-moi tre aim!
+
+--Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais t'abandonner.
+
+--Je prfre ma folie ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante,
+adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcel, si tu veux, fou comme
+moi. L'amour n'est-il pas la plus dlicieuse des magies, et les yeux de
+la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres?
+Oh! je t'en supplie!
+
+Le jeune pote serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien
+dtournait la tte, refusant de l'couter. En ce moment un pas prcipit
+se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pcheur Pagano entra,
+ruisselant de sueur, couvert de poussire.
+
+Voulez-vous me suivre immdiatement?
+
+Les deux jeunes gens le regardaient, tonns de cette brusque
+apparition.
+
+Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?
+
+--Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire?
+
+Le pcheur, se tournant vers la fentre, dsigna du doigt le ciel.
+
+Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil blouissant?
+
+--Eh bien?
+
+--Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempte clatera
+avec furie.
+
+--Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps?
+
+--Vous ne voulez donc plus voir les Sirnes?
+
+--Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais compltement oubli
+ton histoire fantastique. Nous te suivrons o tu voudras, car je veux
+m'assurer du fait.
+
+--Alors, en route: il n'y a pas de temps perdre.
+
+--Viens, Paul; tu seras en avance ton rendez-vous; c'est exactement au
+mme endroit, et au moins je serai l pour te secourir.
+
+--Paul semblait hsiter, son ami le prit par le bras:
+
+--Crains-tu les Sirnes?
+
+--Tu vois bien que non. Il montrait le billet.
+
+Oh! celle-l, tu ne la redoutes pas assez.
+
+--Bah! partons, et que Proserpine nous protge!
+
+--Qu'elle nous garde plutt des embches de ses chres compagnes!
+
+--Elles ne sont pas si redoutables.
+
+Le pcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le
+ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espces de vapeurs dgages
+de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote
+travers les chemins rocailleux et escarps qu'il leur faisait prendre
+pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitt la route, ils
+entrrent dans un sentier plus dsert et plus sauvage encore: dj une
+petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de
+l'atmosphre et pntrant dans leurs poumons avides de fracheur. Enfin,
+aprs avoir souvent manqu de tomber, aprs s'tre dchirs tous les
+buissons, piqus tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taill
+en plein roc qui conduisait la Petite Marine, la hutte du pcheur.
+
+En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait
+moiti cach par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des
+vapeurs rousstres flottaient l'horizon, noyant la ligne de la mer, et
+quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base
+des rochers devenait plus sombre, avec de mystrieux renfoncements, des
+trous pleins d'ombre, des cavernes bantes, que l'approche du soir
+faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au coeur des falaises.
+Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un clat rouge, frappes
+obliquement par les dernires flches du soleil. La mer s'tendait,
+bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards.
+
+Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'pais
+cabans de pcheurs pour se dfendre du froid et de la pluie et les
+conduisit vers le rocher o ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux,
+avanant un peu dans la mer, pouvait la fois les abriter contre les
+vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans tre vus,
+tout ce qui se passerait sur la petite plage tendue au pied des
+falaises et contigu cette roche.
+
+Vous tes bien rsolus voir et entendre les Sirnes, leur dit
+encore le guide qui semblait hsiter les laisser seuls avant d'avoir
+essay une dernire fois de les dtourner de leur dessein.
+
+--Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre
+demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames.
+
+--Adieu! Je retourne prs de ma femme.
+
+--Au revoir, Pagano.
+
+--Au revoir, si la Madone vous protge! Personne n'en est revenu. Et il
+fit un geste dubitatif.
+
+Bah! tu ne parviendras pas nous effrayer; va te coucher mon ami, et
+bonne nuit!
+
+--Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher
+et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort!
+
+-- demain.
+
+Ils restrent seuls.
+
+Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le
+ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempte en
+choisissant une place dans les anfractuosits de la roche. Paul, rveur,
+immobile, regardait les trois fameux rochers, plongs moiti dans la
+mer une assez grande distance de la cte: sur le fond encore bleu et
+clair ils se dtachaient, dcoupant leurs noires silhouettes.
+
+Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la
+ligne des falaises, la mer et le ciel. En mme temps, du sein des
+vapeurs brumeuses o se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant
+une masse indcise et tnbreuse, s'levait comme un rideau noir montant
+rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre
+encore.
+
+Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus
+convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et
+une pluie d'cume tombait par instants sur les jeunes gens. mesure que
+le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait
+assourdissant, les empchant mme de s'entendre; ils se contentaient
+d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et
+qu'une poussire humide les inondait. Dans les cavernes de la cte le
+choc des vagues tait terrible.
+
+De toute la nature montait un grondement sourd, gal, grossissant de
+minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien
+lui-mme sentait une vague terreur secouer son coeur sceptique et, avec
+Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bout, regardant
+perdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement
+dans la pleine mer; seulement de noirs, ils taient devenus gris,
+prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire
+en comparaison du ciel entirement couvert par le nuage. Aux hurlements
+du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement
+de tonnerre cach dans ces tnbres. La tempte arrivait de partout;
+mais on pressentait qu'avant de se ruer elle prparait son lan,
+ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa
+violence, pour se dchaner plus imptueuse, irrsistible.
+
+Tout coup, Paul et Julien se serrrent la main et se regardrent sans
+dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs
+visages: ils taient ples et atterrs.
+
+En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus
+rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'cume balance sur la
+crte des vagues et s'avanant sous la folle impulsion du vent; plus de
+rochers, la mer est vide, l'horizon dsert.--Par un inconcevable
+prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitt une minute les trois formes
+gristres, les Sirnes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer,
+et la vague se creuse en vain l'endroit qu'elles occupaient.
+
+Le peintre ne veut cependant pas tre le jouet d'une illusion; il
+s'accroche des deux mains aux asprits du rocher, se dresse malgr la
+fureur du vent et regarde avidement. Son oeil se fatigue dans une vaine
+recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les et
+emports. Julien reprend son poste, trangement proccup de cette
+disparition.
+
+Tout est noir: la tempte se dchane farouche, la vague bat le rivage,
+et des colonnes d'cume rejaillissent, semblables une fume enleve
+par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni clairs; le roulement du
+tonnerre rpond seul au tapage grandiose de la mer. A moiti aveugls
+dans leur refuge, tourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus
+rien voir autour d'eux: les tnbres sont devenues compltes.
+
+Au bout d'un instant Paul frappe sur l'paule de Julien; de la main il
+lui montre la mer, visible de nouveau, grce une phosphorescence
+provenant de l'lectricit rpandue dans l'air, tandis que les rochers
+gardent leur obscurit profonde; leurs yeux voient alors un phnomne
+incroyable.
+
+Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres;
+elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte
+continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions:
+tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'cume
+neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent,
+disparaissent, reviennent, tantt perdues dans les blancs flocons la
+crte du flot, tantt visibles dans le creux de la vague. Cependant la
+tempte n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une
+faon sauvage et dsordonne, souffle comme dans des cordes
+harmonieuses; une clart blafarde s'lve de la mer, laissant les ctes
+dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette
+clart, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations
+charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au
+mouvement de la mare.
+
+Ils regardent interdits, croyant un mirage, et se frottent les yeux.
+Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lvres
+ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie:
+
+Les Sirnes!
+
+Julien lui-mme subit le charme et ne peut dtacher ses yeux de
+l'incroyable et dangereux spectacle.
+
+Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaant peu peu; les vagues
+s'lvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps
+blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus
+de grondements menaants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus
+de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-mme,
+l'cume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines
+diminuent leurs rauques mugissements, chos redoutables de la tempte.
+
+Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible
+maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble natre de leurs
+corps; en mme temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une
+majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mlodieux la fois.
+Tout se tait pour mieux couter; un concert inou retentit: ce sont les
+Sirnes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes
+paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans
+une double flte; la troisime chante. C'est un air simple et
+languissant, se soutenant toujours la dernire octave avec cinq notes
+qui reviennent rgulirement comme dans l'ancienne musique grecque,
+peut-tre une cantilne, compose en l'honneur de Crs et chante aux
+ftes d'leusis.
+
+L'trange mlope se trane comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle
+comme une clameur d'pouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et
+lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et rsonnent, on
+croirait entendre un gmissement; la double flte redit une plainte. Ce
+concert, o se mlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme,
+pntre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible
+puissance.
+
+Comme dans le rcit d'Homre, le vent s'apaise, un calme profond succde
+ la tempte, et une divinit assoupit les flots; une accalmie
+surnaturelle pse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une
+certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement rgulier
+accompagne le chant des Sirnes, et le vent, soufflant avec douceur,
+traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note olienne.
+
+Une dernire lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au
+milieu d'une gerbe d'cume et viennent s'tendre sur la plage.
+
+Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrire le rocher qui les
+cache, regardent stupfaits: ils sentent qu'un danger terrible est l
+tout prs d'eux et que la moindre imprudence les perdrait.
+
+Quels sont les profanes qui ont donn aux Sirnes des corps d'oiseaux,
+des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de
+l'enlvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les reprsentent
+termines en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes
+charmantes, des corps d'une exquise beaut, et non des monstres.
+
+Elles s'tendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours
+parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont
+la transparence nacre des anmones de mer, la pulpe brillante des
+mduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur
+de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables des algues
+marines, se rpandent en masses paisses autour d'elles.--Assises,
+moiti couches, elles caressent de la main leurs chevelures humides
+encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis--vis de la
+mer: devant elles l'immensit se perdant l'horizon dans les tnbres;
+derrire, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et
+d'admiration, mus de curiosit et de crainte, qui osent peine
+regarder travers les interstices de la roche le visage des perfides
+enchanteresses.
+
+La lyre rsonne, portant le frisson, veillant la terreur dans l'me et
+dans le corps des indiscrets aux coutes: ils regardent avec effroi le
+terrible instrument mani par la Sirne. Les cordes rouges semblent
+saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernires
+imprcations des naufrags, les plaintes des mourants, leurs suprmes
+adieux la vie; puis la double flte, dbris humain longtemps roul par
+les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de dsespoir du
+malheureux qui se sent perdu; elle mle ses sons aigus ou monotones,
+sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme
+est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout coup la
+troisime sirne joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un
+chant altern, o les trois charmeuses se rpondent tour tour, s'lve
+et s'abaisse, suivant les modulations de la flte, selon les vibrations
+presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges.
+
+Mes soeurs, mes soeurs, que venons-nous faire encore sur cette plage
+ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal o
+l'impitoyable et fallacieux Ulysse chappa nos piges en bravant nos
+chants? Qui peut nous couter? Quel mortel ose nous entendre?
+Rpondez-moi, Parthnope! Pisino, rpondez-moi!
+
+PARTHNOPE.--Pourquoi gmir, Thelxipie, pourquoi transformer en une
+plainte amre et dsespre nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec
+rus a fui, et de dsespoir nous nous sommes prcipites dans la mer;
+oui, il a pu revoir Ithaque et Pnlope, grce aux conseils de la
+magicienne Circ! Mais les hommes avaient assez souffert de notre
+prsence dans ces eaux charmantes et les ossements, sems sur les sables
+sous-marins marquent nos succs. Interrogez les branches brillantes du
+corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abme! Comptez
+les crnes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets
+aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas tre satisfait de
+semblables holocaustes?
+
+PISINO.--Tu as lieu d'tre orgueilleuse, Parthnope; tu es de nous
+toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perptu ton souvenir et
+vnr ta mmoire en te ddiant une ville, la plus gaie, la plus
+heureuse, la plus illustre de ces rivages dlicieux: Parthnope, Naples,
+tu vis toujours, ternellement couche au fond de ce golfe aim, dont
+les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser
+doucement. En face, le Vsuve lui-mme te respecte, n'osant attaquer ta
+divinit! Nous, infortunes, que sommes-nous deyenues? A peine quelques
+potes parlent-ils de nous!
+
+THELXIPIE.--Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous
+donnent une forme repoussante; est-ce l notre immortalit?
+
+PARTHNOPE.--Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel
+audacieux peut nous viter s'il coute nos voix et gote nos chants? Pas
+un pcheur n'ose s'aventurer du ct des Sirnes, quand gronde la
+tempte et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses
+bouillonnements!
+
+PISINO.--Malheureuses filles d'Achlos et de Calliope! tristes
+compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues aprs
+l'accomplissement du terrible oracle? Hlas! hlas! peine de temps
+autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme
+humaine; rochers muets et ternels que bat la vague, que couvre l'cume,
+nous n'arrtons plus les vaisseaux et les barques nous vitent!
+
+THELXIPIE.--Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les
+cavernes et le choc des lames irrites; notre harmonie, c'est la
+tempte!
+
+PARTHNOPE.--Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et
+cependant, sans la cire paisse qui fermait les oreilles de ses
+compagnons nos chants, sans les liens qui le retenaient au mt du
+navire, il et succomb comme les autres, enivr par nos accents.
+
+PISINO.--Hlas! en vain lui chantions-nous: Viens nous, glorieux
+Ulysse, honneur de la Grce; arrte ton navire afin d'entendre notre
+voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir coute
+les doux chants qui s'chappent de nos lvres. Puis l'on s'loigne
+transport de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons
+rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes
+plaines d'Ilion; par la volont des dieux nous sommes instruites de tout
+ce qui arrive sur la terre fertile!
+
+THELXIPIE.--Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles
+voix! En vain son coeur brlait-il de nous couter, en vain ordonnait-il
+ ses compagnons de le dtacher et de rompre ses liens; ceux-ci font
+force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Primde se
+lvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'loigne, le navire
+fuit, disparat, et nous sommes condamnes disparatre, pour accomplir
+l'oracle qui disait que nous devions prir si un seul vaisseau passait
+prs de nous sans se laisser charmer!
+
+Le chant harmonieux continuait, chaque Sirne lanant dans les airs une
+phrase mlodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irrite,
+tandis que la lyre rsonnait toujours et que par moments la flte
+reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain.
+
+Une motion tendre baignait l'me des jeunes gens, qui sentaient
+l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchs, pntrs
+jusque dans les fibres les plus intimes du coeur, ils compatissaient au
+malheur des Sirnes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs
+regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y
+soustraire.
+
+Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre
+celles des trois Sirnes.
+
+Mes soeurs, mes soeurs, pourquoi m'avoir oublie si longtemps? J'avais
+l'ardent dsir de vous revoir, et, chaque fois que la tempte remuait
+les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prires.
+
+Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile sa merveilleuse nudit que
+les cheveux noirs tombant jusqu' ses pieds. La stupfaction te la voix
+aux jeunes gens et pse de tout son poids sur eux, paralysant leurs
+langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont
+Pagano leur a racont l'histoire.
+
+Plus belle encore dbarrasse de ses grossiers vtements, elle s'avance
+vers les Sirnes mesure que les paroles s'chappent de sa bouche avec
+une dlicieuse mlodie. Rien ne cache les formes pures de son corps,
+aussi blanc, aussi parfait que celui de ses soeurs; dans ses cheveux,
+au-dessus du front, brille d'un clat curieux la pierre verdtre en
+forme de scarabe, parfois vue par Paul Maresmes cette mme place sur
+la tte de Giovanna. Le pote y voit comme une rvlation de la nature
+mystrieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la
+terre, le scarabe gyptien tant, dans les croyances hiratiques, le
+symbole de la gnration cleste qui fait regermer le dfunt dans une
+nouvelle vie; par une secrte incubation il a t donn la Sirne de
+revivre sous la forme de Giovanna.
+
+Toutes trois se sont leves sur la plage pour recevoir la nouvelle
+venue.
+
+Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous!
+
+Mais, tandis que Julien immobile, cras par une fascination plus
+puissante que sa volont, ne peut rien dire et demeure incapable de
+bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de
+Paul Maresmes. Transfigur, les yeux rayonnants d'un bonheur immense,
+soulev par une force irrsistible, il se dresse, oublieux du danger,
+mprisant toute prcaution; l'amour seul le possde et il dpasse de son
+corps entier la ligne sombre du rocher.
+
+Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi?
+
+La Sirne se tourne alors vers le jeune pote, lui tendant les bras et
+l'enivrant de son plus dlicieux sourire.
+
+Viens, mon bien-aim! Viens vite! Je suis fidle au rendez-vous!
+
+Julien, glac de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade
+rapidement le rocher, saute sur la plage et court l'enchanteresse. Le
+jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirnes l'entourent,
+leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle
+expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lvres de Paul
+et celles de la Sirne se joignent dans un suprme et dlirant baiser!
+
+* * * * *
+
+La tempte clate furieuse; la nature est bouleverse de nouveau. Le
+vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues cument,
+s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crvent
+les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel
+et la mer; des clats terribles vont se heurter tous les chos du
+rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et
+s'crasent avec des flots d'cume sur le rocher auquel se cramponne
+dsesprment Julien Danoux. Bientt il n'a plus le sentiment de rien;
+ses ongles crisps le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont
+arc-bouts contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec
+elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et
+croit mourir, au milieu du tumulte pouvantable qui convulsionne tout
+autour de lui.
+
+Les lueurs blafardes de l'aube, aprs cette nuit horrible, clairrent
+un corps tendu sur le rocher et semblable un cadavre, sinistre pave
+de quelque naufrage; c'tait le jeune peintre. Ses membres raidis,
+glacs par l'eau, ne pouvaient se dtendre; et, le coeur serr d'une
+immense pouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans
+bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien,
+les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixit devant lui.
+Sur la plage, la vague encore irrite venait seule cracher son cume au
+milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel
+sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets,
+impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un
+problme insoluble.
+
+
+Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces;
+le pcheur parvint le tirer de cet engourdissement et Julien fut
+bientt en tat de se tenir debout, de marcher. Sa premire question fut
+pour s'informer de Paul Maresmes.
+
+Je ne l'ai pas vu; il doit tre encore avec vous, dit Pagano.
+
+Julien, dsespr, se prit la tte deux mains comme pour faire appel
+sa raison et son courage.
+
+Le malheureux! Pourquoi s'est-il lev? Pourquoi leur a-t-il parl?
+
+--A qui?
+
+--Aux Sirnes.
+
+--Vous les avez donc vues?
+
+Le pcheur se signa, reculant de quelques pas: Nous les avons vues, et
+Paul a march vers elles.
+
+--Que Dieu ait son me! Pagano tomba genoux et murmura une prire.
+
+Le peintre pleurait comme un enfant, bris par cet effroyable vnement;
+ananti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans
+penser, la hutte du pcheur. De temps en temps quelques mots, toujours
+les mmes, sortaient de sa bouche:
+
+Paul! mon pauvre et cher Paul!
+
+Et les larmes coulaient, sans qu'il chercht les cacher, sur ses joues
+plies.
+
+Le surlendemain seulement la tempte cessa compltement: une brise tide
+avait chass les nuages orageux, le soleil brillait comme lav par la
+pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se
+frangeant peine d'une lgre cume qui mourait sans murmures sur la
+plage, en caressant les galets.
+
+A la premire heure du jour, dans une petite anse sec, prs de la
+hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire
+errait encore sur ses lvres dcolores, et sa main crispe serrait
+convulsivement le scarabe de feldspath verdtre qui se trouvait dans
+les cheveux de la jeune fille.
+
+Julien, aid de Pagano, recueillit pieusement les restes de son
+malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage o il avait
+trouv la mort.
+
+Giovanna ne reparut jamais Capri: les pcheurs de la Petite Marine
+disent qu'elle a rejoint ses soeurs.
+
+En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baigne par l'cume
+marine, les Sirnes se dressent sombres et menaantes, immuables rochers
+qui brisent ternellement la vague.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La sirne, by Gustave Toudouze
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRNE ***
+
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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