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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17264-0.txt b/17264-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2846e7e --- /dev/null +++ b/17264-0.txt @@ -0,0 +1,2258 @@ +The Project Gutenberg EBook of La sirène, by Gustave Toudouze + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La sirène + Souvenir de Capri + +Author: Gustave Toudouze + +Release Date: December 9, 2005 [EBook #17264] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRÈNE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +GUSTAVE TOUDOUZE + + +LA SIRÈNE + +SOUVENIR DE CAPRI + + + +Paris + +E. Dentu, Éditeur + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES +Palais-Royal, 17 et 19, Galerie d'Orléans. + + +MDCCCLXXV + + +* * * * * + + +A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUŸ + +_Souvenir reconnaissant_. + +GUSTAVE TOUDOUZE. + +Octobre 1874. + + +* * * * * + + +LA SIRÈNE + + + + +I + + +C'est le matin: Naples s'éveille sous les premiers baisers du soleil. +Mille cris se heurtent et se croisent déjà, les gestes le disputant en +vivacité aux paroles. + +Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un +fruit, s'arrachant un jouet, courant après le sou du passant généreux ou +du _forestiere_ charmé de leur bonne mine. Sales, la figure barbouillée +et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton +et la forme des enfants peints par Raphaël. A quelques pas, leurs mères +et leurs sœurs, assises auprès d'un panier de fruits ou surveillant un +fourneau allumé pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air, +faisant gravement la chasse à un insecte importun, lissant leurs cheveux +et n'interrompant la natte commencée que pour crier leur marchandise, +invectiver une voisine ou administrer une taloche à un marmot +récalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adossées au parapet qui +borde le golfe, du Fort de l'Œuf au Palais du Roi, se dressent les +légères boutiques à claire-voie où l'on débite les _fiori_ et les +_frutti di mare_, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui +grouillent pêle-mêle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la +foule des marchands, des flâneurs napolitains et des étrangers, les +cochers lancent à toutes brides leurs chevaux sans écraser un enfant ni +renverser un étalage, et ne se font pas faute d'interpeller les +passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une +voiture de légumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les +cuivres étincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement +de sa tête. + +Mais comment ne point pardonner à ce quai Santa-Lucia sa saleté et son +tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en +le voyant, exubérant de vie et de gaieté, baigné par le soleil, +s'étendre paresseusement en face du Vésuve, s'allonger avec une sorte de +volupté au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent? + +Descendants des fameux lazzaroni, peut-être même leurs fils, des +pêcheurs, étendus à plat ventre sur la crête du parapet, dorment ou +causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau +à vapeur, encore amarré au quai, en partance pour Capri; de grands +gamins, vêtus d'un lambeau de chemise ou culottés d'une loque de +pantalon maintenue sur l'épaule par une bretelle en corde, fixent leurs +yeux noirs du même côté. + +La cloche tintait à coups précipités, lançant dans la pureté de l'air sa +note stridente, et les ondes sonores allaient, s'élargissant, porter au +loin l'appel monotone du bateau. S'échappant avec un sifflement aigu, +une sorte de cri déchirant et prolongé, la vapeur mêlait son nuage +impalpable à l'épaisse fumée noire vomie par le tuyau principal, pendant +que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trépidations à +toute la membrure de la _Speranza_. Quelques voyageurs français, des +touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits +gourmés et impassibles, s'amusaient à lancer dans l'eau des pièces de +monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans, +complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la +recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient +leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces +tritons bruns et agiles qui s'ébattaient dans l'écume de la vague, +enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau. + +Ce tapage aquatique avait un indifférent: le marin en long bonnet de +laine qui frappait sans relâche la cloche d'appel, n'écoutant rien, ni +les réclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des +passagères nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine. +Celui-ci, appuyé au bastingage, fumait lentement un long cigare traversé +d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffée odorante +qui tourbillonnait autour de sa tête, il fixait son attention sur le +quai inondé d'une éblouissante nappe de soleil, et alternait avec +philosophie cette contemplation monotone.--Jetant tout à coup son +cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernière +vibration mourut peu à peu dans la mer. + +Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situées sur le quai, se +dirigeaient vers le golfe, suivis du _facchino_ porteur de leurs sacs de +voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la _Speranza_ que le bâtiment +changea d'allure: les trépidations, après avoir atteint leur paroxysme, +cessèrent subitement; le panache de fumée roula sur lui-même, plus noir, +plus acre, plus épais, s'abattant de façon à masquer aux voyageurs une +partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur +décrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs +dont il était enveloppé, et s'élança, traçant un sillon écumeux dans la +mer étendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs, +les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe +s'éclaircit de minute en minute; tous abandonnèrent la poursuite: la +_Speranza_ marchait droit sur Capri. + +Imprégnée de senteurs fortifiantes, la brise marine tempérait la chaleur +naissante du jour, agitant même par moments la toile étendue au-dessus +des voyageurs pour les protéger contre l'action trop directe de ce ciel +de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait, +laissant derrière lui, comme une traînée d'argent, les seules vagues qui +parvinssent à rider la surface du golfe. + +Debout à l'avant, plongés dans une admiration extatique, les deux jeunes +gens arrivés en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidité, +avec religion, le magique spectacle qui se déroulait tout autour d'eux à +mesure qu'ils avançaient en mer. + +Derrière, ils laissaient Naples et ses étages de maisons pittoresquement +groupées, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent +San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer +baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vésuve +avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur mariées +au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravagée +par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux +et les terrasses, où sèchent le maïs et le blé, ont un aspect égyptien. +Comme un défi de la civilisation, une bravade du progrès, le chemin de +fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches +de lave superposées, et sa ligne, moitié blanche, moitié noire, faisait +une ceinture à la montagne. En haut, imperceptible fumée, une vapeur +dessinait les contours du terrible cratère: le géant sommeillait, +toujours prêt au plus effrayant des réveils. A droite se creusait le +golfe dans sa merveilleuse beauté, montrant tour à tour, avec une espèce +de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de +sable fouillée par les pécheurs, les cabanes de bois, les barques sur le +flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette +route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour +rejoindre Pouzzoles, Baïes, Misène: les figuiers aux larges feuilles, +les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la +blancheur d'un mur, l'étincellement d'un toit, à travers la verdure +sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et +presser le flot entre ses rochers anguleux et l'île de Nisida. + +Penchés en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces +merveilles, les mains étendues comme pour les toucher et convaincre +leurs yeux de la réalité du spectacle; parfois, las d'admirer en +silence, ils causaient. Leurs paroles étaient graves, basses et émues +par la vénération ressentie: un certain écrasement de cette beauté +pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, pâles de bonheur et +d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique +frénésie, et des exclamations irrésistibles, ardentes de jeunesse, +partaient de leurs lèvres, de leurs cœurs, pour ainsi dire. Isolés des +autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs +impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette +contemplation: aucun bruit, aucune voix n'eût pu les arracher à leur +extase; il leur semblait être dans un monde étranger, quelque pays de +leur création où l'humanité ne les suivait pas. Peintre et poëte +sentaient de la même façon, et cette admiration, sorte de magnétisme +émané du milieu où ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y +imprimant comme un reflet de ces mille beautés, toutes concourant à ce +but sublime, le beau absolu. + +Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de +cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse, à +certains accents, à de belles et touchantes illusions, vainement +cherchées plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le cœur +sent moins vivement. + +Paul Maresmes, grand jeune homme blond, très-distingué d'allures sous le +négligé de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa +physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage +naturellement pâle et un peu féminin dans les contours. L'œil, +très-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matérielle, plus loin +que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul était né poëte, +avec ce tempérament nerveux, impressionnable, presque maladif, +particulier à certains amants de la muse. Souvent, plongé dans ses +réflexions ou emporté par quelque rêverie, il se laissait entraîner hors +de toute limite matérielle, suivant son rêve au delà du possible, et +finissant par en faire une réalité qu'il voulait adapter aux choses de +la vie. C'est alors que son ami venait à son secours, le ramenant sur la +terre et s'efforçant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux, +plus petit que le poëte, brun de cheveux et de barbe, le visage coloré +et les yeux vifs, était aussi plus réaliste, plus amoureux de la nature: +sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait +ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le +faire revenir au sentiment naturel, au terre à terre prosaïque de la vie +de chaque jour. + +Tous deux avaient quitté Paris pour une longue excursion en pays +italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes +plumes et des projets de poëmes gigantesques; Julien, muni de toiles +blanches, de couleurs, de pinceaux, et rêvant des tableaux cyclopéens. +S'entendant à merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour +admirer les belles choses et maudire le laid. Ils déclarèrent Turin une +ville assommante, malgré son musée, en voyant ses rues tirées en ligne +droite et aboutissant toutes à un centre commun. Il fallut Milan pour +réhabiliter l'Italie à leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise, +Saint-Marc, les gondoles et les Paul Véronèse, s'ils n'avaient eu en +perspective Florence, la cité des fleurs et des chefs-d'œuvre, la patrie +des Guelfes et des Gibelins. De Florence à Rome, de Rome à Naples, ils +avaient regardé, chanté et peint sans trêve ni repos. Leur dernier rêve +avant le retour à Paris, passer une quinzaine de jours à Capri, allait +se réaliser: le bateau les y conduisait. + +«Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour +de nous, quel monde passé nous enveloppe de sa mémoire! jusqu'à ce ciel +que le Vésuve a souillé de ses cendres, le jour où il a détruit Pompéi, +jusqu'à ce rivage lointain où Pline succomba! Auguste et Tibère sont +venus mourir ici, et leurs âmes errantes reviennent peut-être visiter +ces rivages Là-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre +côté, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rêveurs cette vue de la +mer, cet aperçu sur l'étendue; et la cendre glacée du poëte ami de +Mécène doit encore tressaillir, quand souffle la tempête, quand la vague +vient battre le rocher où il repose, et que les hurlements de la rafale +clament sur son mausolée! Plus loin, n'est-ce pas la petite île de +Nisida? + +--Oui, Nisida, avec les débris des réservoirs du fastueux Lucullus. +Asinius Pollion y possédait aussi des piscines, où ses voraces murenes +étaient délicatement nourries de chair humaine. + +--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs. + +--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudité! + +--Julien, peux-tu songer à cela au milieu de cette magie de la nature? + +--Magie! tu as raison: n'est-ce pas désespérant pour un peintre, +reprenait le jeune homme désignant les silhouettes d'Ischia et de +Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette +incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de +peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel +et les tons d'outremer de ces îles! + +--Contente-toi d'admirer. + +--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant. + +--Regarde maintenant la nouvelle figure que présente Capri. + +«Nous arriverons bientôt: la distance diminue à vue d'œil.» + +Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se +tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se +confondait en une longue tache blanche, couronnée par la masse vert +sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'île de Capri, +séparée en deux par un creux profond et dressant à une hauteur inouïe +ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'était toujours l'île décrite +par Suétone comme inaccessible à cause de l'élévation de ses rochers et +de l'abîme des mers qui l'encerclaient de toutes parts. + +Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu à peu: +déjà apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des +maisonnettes se dressaient, éclatantes de blancheur sous la lumière +vigoureuse du soleil. Une verdoyante vallée, tachée de points blancs, de +plaques lumineuses, reliait maintenant les deux énormes blocs qui +composent l'île. Bientôt la _Speranza_ fut en vue de la Grande Marine, +devant son étroit rivage bordé de barques tirées à sec et de +maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pêcheurs, de gamins et +principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages, +et même servent de maçons, portant le plâtre et les outils; elles sont +grandes, fortes, parfaitement découplées, avec l'air un peu fier. + +A peine débarqués, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une +de ces femmes, et dix noms d'hôtels ou de maisons meublées leur furent +criés aux oreilles, plus peut-être qu'il n'y avait d'endroits habitables +à Capri! + +_Albergo della Luna_! + +_Albergo di Tiberio_! + +_Albergo della Croce_! + +«_Albergo di Tiberio_! s'exclama Julien en frappant sur l'épaule de son +ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu être l'hôte d'un +empereur romain? et de quel prince, Tibère! + +--Allons chez Tibère! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant, +puisque ses soldats le traitaient de _Biberius_, de _Caldius_ et de +_Mero_. + +--Tu veux fréquenter un ivrogne, toi un poëte! + +--Me crois-tu incapable d'apprécier sa cave, et les poëtes n'ont-ils pas +toujours chanté le vin? + +--Comment résister au désir de banqueter chez César, la coupe en main, +le front couronné de roses et de myrtes? + +--Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur. + +--Il n'écorchera plus que notre bourse. + +--Va pour l'auberge de Tibère; en route!» + +La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant +l'étroit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit à Capri, +entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes épineuses +aux feuilles épaisses. + +«On se croirait en Afrique, dit Julien, qui évitait les pointes +menaçantes d'un aloès gigantesque pour aller se heurter à un cactus aux +larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout à +l'heure dans un douar arabe gardé par des fusils damasquinés et des +burnous. + +--Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, répondit Paul, montrant les +premières maisons de la ville; regarde plutôt ces maisons basses et +carrées que l'œil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore +l'Italie ou bien le Caire? Quel étrange et curieux pays! + +--La chaleur est également digne du climat africain!» + +Julien s'épongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'éventer +en agitant son chapeau. + +«On ne respire pas, et je n'ai d'autre désir que de m'étendre à l'ombre, +de boire et de dormir. + +--Tibère nous donnera satisfaction. + +--Une simple coupe de falerne. + +--Pourquoi pas du cécube ou du massique? + +--Je préférerais peut-être ce vin de Setia qui pétille dans le verre. + +--Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hôte baptisera son _capri +rosso_ ou son _capri bianco_? + +--Tu ne le dédaignais pas à Naples, où on le fabrique. + +--Quel parfum peut bien avoir le cru véritable? + +--Un bouquet princier. + +--Salut à César! nous sommes arrivés.» + +La fameuse auberge n'était qu'une maison un peu plus grande que les +autres. On leur apporta des rafraîchissements, et, au bout de quelques +minutes, ils commençaient à reprendre haleine et à respirer plus +librement. + +«Patron, demanda tout à coup Julien à l'hôte qui s'empressait autour +d'eux, connaissez-vous Tibère? + +--_Tiberio? Sì signor_! Parfaitement. + +--Ah! ah! Vous en descendez peut-être? + +--Le _signor_ veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre +aubergiste; du reste je ne suis pas de l'île, je suis né à Sorrente. + +--Pourquoi avez-vous donné ce nom de Tibère à votre auberge? + +--A cause de ma femme. + +--Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possède un +César parmi ses ancêtres? + +--_Sì signor_, elle descend directement de l'une des femmes de Tibère. + +--Une de ses maîtresses? + +--C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste à ma femme +cette illustre origine. + +--Où diable la vanité va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant. + +--Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibère dans cette +bicoque. + +--Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule +dans les veines de sa femme! + +--Pourquoi refuser cette joie à ce brave homme?» + +Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en +temps avec impatience son ami qui, étendu sur le dos, fumait +paisiblement une cigarette de l'air le plus béat et le plus apathique. + +«Nous ne sortons pas? dit-il enfin. + +--Attends à demain, répondit languissamment Julien, et modère +l'agitation qui te dévore; tu tournes comme un écureuil dans sa cage. Du +reste, le jour va tomber. + +--Je maudis ton indifférence. + +--Repose-toi aujourd'hui. Aie pitié de ton ami. + +--Profane! Et les ruines de Capri? + +--N'as-tu pas la société d'une arrière-arrière-petite-fille de Tibère? +Tes goûts archéologiques ont là de quoi se satisfaire. Recherche son +arbre généalogique, remonte à Tacite, à Suétone, et fais ce cadeau à +notre hôte. Moi, je m'engage à lui peindre pour enseigne le portrait du +second César: large d'épaules et de poitrine, teint pâle et bourgeonné, +cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux très +grands, air morose, la tête raide, inclinée en arrière.--Avoue que pour +un peintre je connais bien mes auteurs. + +--Tu plaisantes toujours. + +--Je te jure que le patron aura ce portrait. + +--Tu veux influencer son hospitalité. + +--Il est même capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau +mis en place. + +--Paresseux! + +--Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de +rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose; +mais demain!--Nous sommes abîmés de fatigue, et les villas de Tibère, si +curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni +chambres de repos, pas même un simple banc pour nous asseoir. Les +fameuses salles de bain sont sans doute dans le même état, sans voûte et +sans murailles; à peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe, +un pan de mur, une mosaïque grande comme la main, asiles non contestés +des couleuvres et des lézards!--Aie pitié de ton ami, et remets toutes +tes promenades à demain et aux jours suivants. + +--Demain! soupira le jeune poëte en s'asseyant. + +--Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain +matin.» + +Ce dernier argument parut décider Paul Maresmes. + +«Ah! oui, ce pêcheur de la Petite Marine, qui parle français. + +--Il viendra, ne désespère pas; et quant à son langage, toi qui sais +l'italien, tu le comprendras toujours. + +--J'attendrai. + +--Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul! + +--Raille, faux ami! + +--Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibère. + +--Oui, si les moustiques et les puces le permettent. + + + + +II + + +Le lendemain matin, bien reposés, Paul et Julien partaient sous la +conduite du pêcheur Pagano: ce dernier avait dépassé la cinquantaine, +mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilité +extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide, +plurent immédiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois +émaillée de mots italiens et de locutions françaises, était facile à +comprendre. + +Ils commencèrent leur excursion par le côté oriental. Un sentier étroit, +passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers _il Capo_: il faut +une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardèrent pas à voir +l'église _Santa-Maria del Soccorso_, sur la hauteur même; puis, en face +du cap Campanella, les restes de la plus célèbre des villas de Tibère, +celle que l'on nomme maintenant _il Palazzo_ (le Palais), qui était +dédiée à Jupiter, et fut commencée par l'empereur Auguste. Pagano montra +un fragment de colonne gisant sur un des côtés du sentier: + +«L'entrée _del Palazzo_! + +--Et le palais lui-même!» ajouta Julien en désignant une longue et large +muraille à moitié ruinée, mais dont les fragments résistaient +victorieusement à l'action du temps et aux violences des mauvaises +saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge +un ermite, vivant d'aumônes et faisant la cuisine; nos visiteurs se +débarrassèrent de lui moyennant une honnête rétribution. + +Paul s'était arrêté pensif devant ces débris: quelques voûtes crevées +par places, des pierres rongées par la pluie, des fragments de mosaïque +blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes, +prouvaient seuls qu'un édifice avait existé en cet endroit. Le jeune +poëte songeait alors à Tibère tout-puissant empereur; Tibère qui de ce +rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses +débauches; Tibère, orgueilleux César élevant douze superbes villas, +palais dédiés aux douze grands dieux, et couvrant l'île entière de +bosquets, de bois, de forêts; construisant des aqueducs pour distribuer +l'eau dans toutes ces demeures luxueusement décorées; créant des bains +magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais, +palais de Jupiter, bravant et tenant courbés sous le joug de sa terreur, +le peuple romain, le Sénat, le monde entier. Là, il écrivait ses ordres +à Rome, et les sénateurs pâlissaient et tremblaient à la lecture des +terribles lettres datées de Caprée. Peut-être ces chambres ruinées, +dégradées et s'émiettant en poussière avaient-elles vu réunis Tibère et +Caligula, quand l'empereur manda près de lui ce dernier, alors âgé de +vingt ans, et dans le même jour le fit homme, le revêtant de la robe +virile et lui faisant couper la barbe. + +Un monde d'idées étranges assaillaient le jeune homme emporté par la +fièvre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos à la mer; +il jetait les yeux sur toute l'île, y cherchant les bosquets +d'autrefois, les asiles à Vénus abritant des couples amoureux, les +villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il +croyait voir la Caprée du César romain, et Tibère lui-même venait à lui, +raide, morose, effrayant; Tibère promenant dans cette retraite son +oisiveté malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activité et +les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices. + +Un cri de Julien l'arracha à cette vision; le peintre et le guide +venaient de s'arrêter au bord d'un effroyable précipice: la falaise +présentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent +vingt-cinq mètres séparant le sommet du rocher de l'anse profonde où +bouillonnait la mer. + +«_Il Salto_! + +--Le saut de Tibère! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'où il +faisait précipiter ses victimes!» et des yeux il mesurait le gouffre. + +«Suétone prétend, ajouta Julien, que des bateliers, postés en bas, +achevaient les malheureux suppliciés. Le récit me paraît de pure +invention, quand je vois cet abîme. + +--Suétone a-t-il jamais visité Caprée? + +--Il serait cependant curieux de contrôler ses anecdotes; et ce sentier +à pic, qui plonge dans la mer après avoir sillonné la falaise, a +peut-être si mal à propos servi de route à l'infortuné pêcheur dont il +raconte la cruelle aventure. + +--Celui dont Tibère fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet, +ensuite avec une langouste, pour le punir de s'être présenté trop +subitement devant lui?--Tu as peut-être raison. + +--Et voici l'observatoire du tyran, la retraite où il étudiait les +étoiles et la science chaldéenne avec l'astrologue Thrasylle. + +--Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutôt +croire à un phare. Il dit en termes catégoriques: + +_Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis +Lumina noctivagæ tollit pharus æmula lunæ_! + +«La demeure des Télébéens où le phare, émule de la lune, nocturne +voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des +marins.» Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir +que Capri, possédée par les Grecs, fut aussi habitée par les Télébéens. + +--Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'étant pas assez +savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que +l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attiré; mais +laissons là les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on découvre +d'ici.» + +L'endroit était en effet merveilleux: à moins d'une lieue en face d'eux, +le cap Campanella, autrefois dédié à Minerve, s'avançait dans la mer, +entièrement revêtu d'arbres et de villas; à leurs pieds, les îlots et +les rochers semés dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et +au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vésuve. Puis, tout +au fond du golfe de Salerne, à une très-grande distance, apparaissait +une côte lointaine nettement découpée, et un groupe de monuments +brillait au soleil avec une forme imposante. + +«_Pæstum_!» s'écria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se +dressait sur le rivage campanien. + +Ils auraient voulu d'un élan traverser la mer qui les séparait de ces +ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grèce transportée sur le +sol italien: Pæstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois +l'an; Pæstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de +fièvres épouvantables, le refuge des plus dangereux bandits! + +«Mais qu'est-ce cela?» reprit le peintre, dont l'attention mobile +changeait constamment d'objet; il laissait de côté Pæstum et le paysage +pour désigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les +rochers de la côte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du +Saut de Tibère. + +«Une femme, je crois, dit Paul, quittant à regret la vue poétique où il +planait un instant auparavant. + +--Diable! elle ne craint pas le vertige. + +--Une Capriote? + +--C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui +manquer, et le gouffre est sous elle. + +--Elle suit le fameux sentier dont nous causions à propos de Suétone et +de l'anecdote du pêcheur. + +--Hé! Pagano, ne vois-tu pas cette femme?» + +A peine le guide eut-il regardé dans la direction indiquée par les +voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi. + +«Tu as peur! + +--_Santa Madonna! la Maga_! + +--Une magicienne! que veux-tu dire? + +--_Signori! signori_! c'est une sirène. + +--Cette fille si agile? dis plutôt une chèvre. + +--Chut! ne parlons pas d'elle ici. + +--Tu es fou, Pagano. + +--Cela porte malheur! + +--Explique-toi. + +--Plus tard, chez moi, à la Petite Marine, quand vous aurez vu ses +sœurs.» + +Il fut impossible d'obtenir autre chose du pêcheur. + +Cependant la jeune fille se rapprochait; bientôt ils purent voir +distinctement ses traits. De son côté, elle s'arrêta, fixant sans aucune +frayeur ses yeux noirs sur les étrangers. + +«Par Vénus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tête +superbe! quelle fierté d'allure! + +--Admirable! + +--Le temple d'Erechthée a-t-il laissé fuir une de ses cariatides? + +--Elle revient des mystères d'Éleusis, des Anthestéries ou des +Thesmophories! + +--C'est peut-être une canéphore; parlons-lui.» + +Et, malgré les gestes terrifiés et les supplications de Pagano, Julien +et Paul s'avancèrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie, +ses cheveux noirs relevés en couronne sur la tête et traversés par une +flèche d'argent, ses vêtements retombant avec une grâce sévère autour +d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette, +purement dessinée sur le fond clair du ciel, avait une étrange majesté, +quelque chose d'imposant et d'enivrant à la fois par l'attraction +bizarre de sa physionomie; les yeux, très-allongés, d'une douceur +africaine, semblaient lancer de lumineux rayons à travers la soie des +cils épais; la rougeur vivante des lèvres, charnues et bien coupées, +contrastait avec le ton de la peau, pâle malgré la couleur dorée que lui +avait donnée le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence, +faisait voltiger quelques mèches de ses cheveux et accentuait la courbe +onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse à +l'épaule. + +Paul la regardait avec une curiosité émue, se sentant invinciblement +attiré par cette étrange et superbe créature: il lui semblait retrouver +quelque création de son cerveau, un rêve tout à coup évoqué par une +puissance supérieure. + +«Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les +voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison? +C'est une sirène! + +--Une pareille figure, s'écria Julien avec admiration, serait un succès +pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modèle!» + +Les jeunes gens s'étaient arrêtés à quelques pas, n'osant approcher +davantage de peur de la faire fuir. Avançant un peu la tête par un +mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement; +puis, s'adressant particulièrement à Paul Maresmes, elle découvrit dans +un charmant sourire l'émail de ses dents, et, appuyant les deux mains +sur ses lèvres, lui envoya un baiser. + +Moitié charmé, moitié étonné, Paul resta cloué à sa place, tandis que le +peintre riait aux éclats. Elle en profita pour s'élancer comme une folle +dans le sentier horriblement escarpé qui conduisait à la mer et +disparaître en quelques secondes. + +«La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre. + +--Elle t'a ensorcelé avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement +son ami qui allait perdre l'équilibre et rouler dans le précipice. + +--Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'était rapproché, la Giovanna ne +se tuera pas.» Il montra du doigt la jeune fille déjà parvenue au bord +de la mer et se perdant derrière les rochers. + +«La singulière fille! reprit le poëte qui cherchait vainement à +l'apercevoir encore. + +--Prends garde à la Sirène, Paul, elle te veut du bien. + +--Ne crains rien, je saurai résister à son charme. + +--Défends ton cœur contre son amour et ne sois pas aussi sensible à ses +baisers. + +--Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense même plus. + +--Alors, en route; nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à +la Petite Marine.» + +De la tour du Phare on suivait la côte baignée par le golfe de Salerne. +Après avoir gravi la petite colline du _Tuoro piccolo_, ils se +trouvèrent dans une sorte de vallée se dirigeant au sud vers la mer et +conduisant à la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans +les ruines éparses en cet endroit que fut trouvé le bas-relief +mithriaque exposé maintenant au musée de Naples: la table de marbre, de +quatre pieds de long sur trois de large, représente Mithra, le génie du +soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du +taureau. Mais ils ne s'arrêtèrent que peu de temps en cet endroit, à +près de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie semée d'écueils et +de rochers. + +De la vallée, Pagano leur fit gagner une seconde colline, dominée par le +télégraphe et formant l'opposé du _Tuoro piccolo_, c'est le _Tuoro +grande_. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la +pointe de Tragara, l'écueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la +vue était superbe. Sur la colline même on remarquait quelques restes +antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-être s'y élevait +autrefois une des villas de Tibère. Paul partageait également l'avis de +ceux qui pensent que la petite île du Moine, sorte d'écueil de trois +cents pas de périmètre, est la fameuse ville des Oisifs (Απραγόπολις) +d'Auguste, et que les ruines éparses ça et là sont celles du tombeau de +son favori Masgabas, mort pendant sa tournée à Caprée. + +Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficultés, +à cinq cents mètres au-dessus de la mer, à la pointe de Tragara. Ils +dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Méditerranée +qui baigne la Sicile et va se perdre sur les côtes d'Afrique. Dans le +bleu de la mer se détachaient trois blocs noirs, trois écueils. Pagano +les désigna aux jeunes gens. + +«Les Sirènes! dit-il à voix basse, par crainte de voir ses paroles +emportées vers elles par le vent. + +--Ah! oui, les sœurs de la jeune fille du Saut de Tibère!» Et Julien +lança dans l'air un joyeux rire. + +«Ne riez pas, _signor_! Si elles vous entendaient!» Le pêcheur se signa +dévotement, et montra à Paul et à Julien le chemin qu'il fallait prendre +pour redescendre vers la Petite Marine. C'était un passage taillé dans +le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de +route. Le pied glissait sur les roches polies, s'écorchait contre des +pointes, et parfois des pierres s'éboulaient tout à coup, entraînant +dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la +mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffées salines, et de temps +à autre comme une rosée enlevée par le vent à la crête des vagues; puis +retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot +roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours. + +Enfin une éclaircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le +rocher, montrant le bleu de l'eau joint à l'azur plus clair du ciel, et +au bas du sentier une petite plage de galets où la mer venait déferler +en petites lames courtes, garnies d'une frange d'écume: c'était la +Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pêche. Dans la +falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots étaient +tirés à sec. Parfois le vent d'Afrique, le _Sirocco_, arrive terrible et +souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers +abritent les pêcheurs et les défendent de la mer. Là, entre deux +immenses rochers pointant leurs têtes dans les nuages, se trouvait la +cabane de Pagano, adossée à un bloc énorme. + +Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espèce d'avancée +et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues: + +«Les voyez-vous? + +--Parfaitement, répondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton +histoire? Nous sommes aussi désireux de l'entendre que toi de la +raconter.» + +La nuit tombait, la course avait été longue et fatigante au milieu de +ces montées, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent +gaiement à la table du pêcheur et partagèrent le repas de sa famille. +Quand ils eurent terminé, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec +dans la cheminée, et les deux amis, la cigarette à la bouche, les pieds +à la chaleur, prêtèrent l'oreille au récit du guide. + +«Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la +Petite Marine un homme étendu: le corps, à moitié dans l'eau, roulait un +peu à chaque vague nouvelle avec un mouvement régulier et lent, mais il +était raide, glacé; autour de lui pas un débris n'expliquait sa présence +en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux +environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux +reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauvé et +recueilli. Il était Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car +personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais à Naples. +Embarqué très-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyagé, faisant +plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les +îles de l'océan Indien. Puis, un immense désir l'avait pris de revoir +l'Italie, et il résolut de quitter à l'insu de ses camarades le navire +sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se présenta, il s'enfuit +sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un +courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment +jusqu'à son retour à la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir +de rien. Sa barque avait échoué sur les Sirènes. + +--Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider +dans notre travail, dans nos pêches. Les jours passèrent, il ne parlait +pas de retourner à Naples. Enfin, après un séjour de deux mois, il +déclara vouloir se fixer tout à fait à la Petite Marine. Avec l'argent +de ses économies, qu'il avait eu la précaution de serrer dans une +ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un +attirail de pêche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse +et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui +regarde les Sirènes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois +pendant les tempêtes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pêchant, +amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses récits de +voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait à +tous. + +«Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque à la +mer, malgré les menaces du temps; on chercha vainement à le dissuader de +se mettre en route, il n'écouta personne et piqua droit sur la haute +mer. La tempête fut affreuse, on le considéra comme perdu. Cependant le +matin, quand la tourmente fut apaisée, nous le trouvâmes tranquillement +assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille +de quelques mois à peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un +sourire de père. Nous restâmes stupéfaits; mais à toutes nos demandes il +refusa de répondre, disant seulement que c'était sa fille, sa Giovanna +chérie; et même, quelques-uns ayant mis de l'insistance à l'interroger, +il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirènes, +et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers. + +«C'était une impiété, un sacrilège: il en fut puni. Un matin, son corps +fut retrouvé sur la grève, tout déchiqueté par les roches et le crâne +brisé; il était mort, et des pêcheurs virent des fragments de sa barque +sur les Sirènes: elles s'étaient vengées. Dans la cabane dormait la +petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de +faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succédèrent aux +jours, séchant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive, +Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait +des journées entières accroupie en face de la mer, surtout à l'endroit +où son père avait habité autrefois, et il fallait l'arracher à ces +engourdissements, à cette espèce d'extase pour la faire manger. Elle +grandit, et sa beauté tout à fait extraordinaire attira l'attention des +jeunes gens de l'île; mais son sourire, son charme, étaient mortels. +Malheur à ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui résister: elle +fascine, c'est une sirène, comme ses sœurs de la pleine mer, et le vieux +Giovanni Massa a peut-être dit vrai! + +--Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui écoutait de l'air le plus sérieux +et le plus attentif le récit du guide, tandis que Julien conservait son +air railleur et sa mine incrédule. + +--Rien n'est plus sérieux, _signor Francese_, et quelques-uns ont osé +aimer la Sirène. + +--Eh bien? + +--Ils sont morts. + +--Bah! Ta Giovanna aurait donc la _jettatura_? dit Julien en riant. + +--Non, non; elle n'est pas _jettatore_, reprit vivement le pêcheur; elle +charme par sa voix, par ses manières, et entraîne peu à peu dans la mer +l'imprudent qui l'a écoutée et suivie.» + +Derrière eux, la femme de Pagano, épouvantée d'une semblable +conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'était mise en +prières devant une petite madone incrustée dans la muraille et éclairée +par une veilleuse. + +«La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de +pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parenté en l'unissant à +ces trois vilains rochers. + +--Vous riez, _signor_: je ne vous conseillerais pas, fussé-je votre +mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou même de la rencontrer sur la +plage par un jour de tempête! + +--Un jour de tempête? interrogea Paul que le récit semblait intéresser +vivement. + +--_Ma! povero signor_! Gardez-vous-en bien, _per la Madonna_! + +--Pourquoi? + +_Perchè_?» Et le pêcheur avant de répondre fit un grand double signe de +croix, ce qui rassura un peu sa femme. «Parce que, lorsque la mer est en +fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois +Sirènes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se +changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avançant +jusqu'au rivage. Là, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec +leur sœur Giovanna. Alors, malheur au téméraire qui les écoute, malheur +à celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu à peu par leurs +chants, par leur voix à laquelle on ne peut résister; puis l'une d'elles +s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lèvres, les +yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cède, c'est fini: +elles l'emmènent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de +la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-être le lendemain le flot +roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers +mortels, pour qu'une sépulture chrétienne puisse être donnée à cette +dépouille inerte! + +--C'est épouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu, +Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle +m'a donné une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-même. + +--Comment! vous soupçonnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation. + +--Tout le monde l'accuse à Capri. + +--Pauvre fille! personne ne prend-il sa défense? + +--Oh! _signor_, personne n'oserait la toucher, ni même l'insulter: son +seul charme fait sa meilleure défense. + +--Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirènes? + +--Quand ce ne serait que pour réhabiliter Giovanna, je le ferai +certainement. + +--Poëte! poëte! je crois que la Sirène a trouvé un vaillant chevalier. + +--Mon cher, cela ne te révolte-t-il pas? + +--Y pouvons-nous quelque chose? + +--Si vous vous croyez assez forts pour résister à l'enchantement des +Sirènes, reprit le pêcheur, je vous conduirai, un jour de tempête, +derrière un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachés là, vous +pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en préviens, il y va +de la vie, il y va de l'âme peut-être, et je vous laisserai seuls, car +rien que d'en parler porte malheur! + +--Accepté, digne Pagano! répondit Paul. + +--Maintenant, mon cher hôte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous +servir de lit: je tombe de sommeil et nous réclamons ton hospitalité +jusqu'à demain.» Le peintre bâillait d'une terrible façon pour prouver +son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif à la manière +napolitaine. + +Après leur avoir indiqué leur couchette, Pagano, avant de dormir à son +tour, alla joindre ses oraisons aux prières de sa femme, toujours +agenouillée devant la madone. + +«_Santa Madonna_! protège-les!» dit le brave homme en terminant, et il +jeta un regard sympathique vers le coin où reposaient paisiblement les +deux jeunes gens. + + + + +III + + +Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et +de toucher eux-mêmes ce qui éveillait leur intérêt, les deux amis +passèrent cinq jours à parcourir l'île. Ils escaladèrent comme de +véritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches taillées en +plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvèrent là +une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du +reste toujours exposé au vent brûlant d'Afrique; puis ils visitèrent les +différents endroits semés de ruines où les archéologues reconstruisent +les villas de Tibère, sans pourtant parvenir à s'accorder dans leurs +affirmations, et crurent naïvement avoir vu les _Cubicula_ de Suétone, +les immondes retraits du vieux César. Enfin Pagano, les prenant dans sa +barque, leur fit visiter d'une manière moins fatigante le tour de l'île. +Partant de la Petite Marine, ils doublèrent les pointes _Ventroso, del +Tuoro, di Carena, di Campetiello_ et _di Vitareto_, qui accidentent le +côté occidental de Capri, pour se rendre à la célèbre grotte d'azur. + +Leur première curiosité satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester +encore une quinzaine de jours à Capri: le jeune poëte s'y sentait retenu +par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part à son ami; +quant à Julien, il avait découvert de superbes points de vue, des +rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses +pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage. +Un endroit entre tous l'avait frappé d'admiration, c'étaient les ruines +de ce que l'on suppose avoir été les bains de Tibère, ces fameuses +piscines dont parle l'anecdotier latin des _Douze Césars_, et portant +actuellement le nom de _Palazzo di Mare_. + +Figurez-vous, au bord de la mer, à l'ouest de la Grande Marine, une +série de constructions en briques, à moitié encastrées dans la roche et +baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des +conduites brisées, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les débris +de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronçons de colonnes +en marbre cipolin grisâtre, une chambre, sorte de piscine carrée qui +s'étend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un étrange +effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchâtre des roches +de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots +ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, où parfois la bavure +d'une vague s'écrase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu +dans les ronces conduit à ces bains. Julien commença en cet endroit une +suite d'études pour un tableau dont l'idée lui était venue. + +Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intéresser à ses travaux; +il errait sur les rochers, songeant et rêvant devant ce magnifique +spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache +blanchâtre indiquait Naples sur le ton foncé de la côte, et une ligne +découpait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse +du Vésuve. Ses yeux allaient de l'exubérante verdure de Sorrente, des +paysages touffus de Massa di Somma, à l'escarpement du Pausilippe et au +promontoire de Misène plongé dans la poussière d'or et de feu du soleil. +Peu à peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta +moins longtemps près de son ami, puis l'abandonna tout à fait. Cette +conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain à savoir ce +que faisait Paul, et ne put, malgré l'adresse de ses questions, lui +arracher son secret. + +Un matin, contre son habitude, ce fut Paul qui partit le premier après +avoir serré la main de son ami: le poëte s'éloignait d'un pas agile, +joyeux, la tête dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur +la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mélancoliquement la tête; +une ombre obscurcissait son front et une pensée nouvelle lui entrait au +cerveau. Peut-être Paul avait-il un amour caché, quelqu'une de ces +affections personnelles et jalouses qui éloignent de l'ami et font tout +oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus +confiance en son amitié? Puis, après un instant de réflexion, il sourit +de cette hypothèse, et n'y songea pas davantage. + +Sa boîte à couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre, +le jeune peintre descendait à travers les ronces jusqu'au _Palazzo di +Mare_. Quand il fut arrivé en face du point qu'il étudiait, toutes ses +préoccupations s'envolèrent, subitement chassées par la radieuse beauté +de l'endroit: un flot de lumière inonda ses yeux, pénétrant en lui comme +une vie nouvelle; il sentit son âme s'imprégner de cette nature +merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose +disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son œuvre, rendant les mille +aspects du rocher, de la mer et des ruines baignées par les eaux bleues. + +Malgré sa sincère affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire +qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoyé du bout des doigts +l'avait frappé d'une étrange et douce émotion: sans l'aimer encore, il +se laissait aller à elle, à son souvenir gracieux, et ses rêveries +l'évoquaient souvent. + +Sa promenade de rêveur solitaire, de poëte à la poursuite des magies du +vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait à +s'en foncer dans cette ombre et à plonger ses yeux dans l'immensité +limpide étendue devant lui. S'enveloppant de ténèbres indécises, il se +sentait comme entouré par des divinités mystérieuses dont le pouvoir +invisible pesait sur lui. Quelquefois le frôlement d'aile d'un oiseau +s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une +main de déesse, et un frisson d'inquiétude et de joie faisait battre son +cœur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la vallée, suivant les +détours et les replis de la nouvelle route qui conduisait à la grotte, +l'ancienne ayant été sans doute détruite dans l'un des cataclysmes +volcaniques dont l'île fut autrefois bouleversée, peut-être dans ce +tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibère, quelque temps +avant la mort du terrible César. Peu à peu il se trouvait à trois cents +pas sous la vallée, tournait brusquement à droite et arrivait devant +l'ouverture béante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule +trouée dans la montagne, les ruines d'un temple. + +Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne, à cinq cents pieds +au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'étend +vers le cœur de la colline. Le temple dont elle contient les restes +était de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable +grandeur, ayant dû abriter des statues, et des ruines de chambres +anciennement peintes. L'architecture en est romaine. + +A qui fut dédié ce temple? Certains archéologues prétendent que c'est à +Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief +découvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran +solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tournée vers l'orient, +reçoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la +personnification dans la genèse persane. + +Paul Maresmes, curieux de toutes les choses étranges, avide des mystères +religieux, toujours racontés aux peuples en langage poétique, errait +dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant +une poussière séculaire. Cette idée de Mithra lui plaisait: il se +souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient +apporté en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des +Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil +même, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'énergie +guerrière. Avant d'être écrasés par Pompée, ces pirates étaient les +maîtres de la mer; ils dominaient la Méditerranée, faisant de toutes les +îles des repaires et des dépôts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les +ayant attirés par sa position formidable, devenait bientôt une de leurs +citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et +où ils se réfugiaient après le pillage. L'île leur paraissant favorable, +ils avaient élevé ce temple à leur dieu favori: c'est là que se +faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles +où se donnaient les différents grades mithriaques, _soldats, lions_ et +_coureurs du soleil_. + +Avec son imagination exaltée, Paul, plongé dans une rêverie fiévreuse, +assistait à quelqu'une de ces mystérieuses cérémonies, où brillait au +fond de l'antre obscur le feu sacré. Le nouvel initié s'avançait vers la +lueur rougeâtre, dont l'éclat se reflétait énergiquement dans ses yeux, +et, repoussant d'un geste la couronne présentée par l'initiateur, +saisissait l'épée offerte en même temps à son choix, en prononçant la +formule mystique: «Mithra est ma couronne!» Quand il s'arrachait peu à +peu à ces visions, Paul se trouvait avec étonnement au milieu des +ruines, ne pouvant croire à l'évanouissement de son rêve, et certain +d'avoir vu. + +Un jour, au moment où, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il +s'arrêta frappé de surprise; une joie infinie lui emplissait le cœur: +dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout, +semblable à quelque chef-d'œuvre oublié là par Phidias; mais de ses yeux +jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivré du +poëte. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherchée le long +des rochers et sur les plages désertes qui avoisinent la Petite Marine: +c'était Giovanna. + +Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant +les ténébreuses pensées; il voit et rassasie son âme d'un radieux +spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magnétique, puise +à même et se plonge dans le monde impalpable du rêve et de +l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre +redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacrée de Cérès, mère +de Proserpine: n'est-ce pas également dans des grottes que les Phrygiens +et les Crétois célébraient les mystères de la Grande Déesse? Interrogez +les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de +la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Pélasges prosternés +devant Dé-Méter, agenouillés aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est +plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirène, une des +compagnes chéries de la malheureuse enlevée par Pluton; elle revient +visiter cet endroit consacré à celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir +surnaturel l'a revêtue d'une figure humaine. + +Mais, en même temps que cette illusion merveilleuse domine le poëte, un +poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble +le cerveau et frappe au cœur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux +admirent la créature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle +communique, infiniment séduisante; il ne résiste pas,--il aime. + +Quand il s'avança vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de +l'offenser, il se heurta à son sourire, plus enchanteur encore. Avec une +légèreté pleine de grâce, avec cette voluptueuse ondulation qui +enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable +attraction, elle sauta du piédestal et vint au-devant du jeune homme +hésitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait +sous les yeux une mortelle ou une divinité. Ce fut la jeune fille qui +lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue +existence. Il répondit, et peu à peu son illusion se dissipa: Giovanna +se familiarisait rapidement, ayant des réflexions d'enfant, un mélange +curieux de sauvagerie et de naïveté. + +Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante à travers les +rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une +caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de +la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les +Sirènes. Le poëte, heureux, écoutait, s'absorbant dans ces mille détails +naïfs, comme s'il eût entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il +ressentait les mêmes émotions, cette adorable enfant lui paraissant +l'écho vivant de ses propres rêveries. Il avait surtout remarqué la +mélodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une +musique et les mots s'échappaient de son gosier en gammes étincelantes +de vie, de gaieté et de jeunesse. + +Entraîné par les ardeurs qui brûlaient son cerveau, il parlait à son +tour: la jeune fille l'écoutait, suspendue à ses lèvres, buvant +avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la +nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues, +les clartés du soleil, les mirages lointains de la haute mer. + +Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et +s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perlé +frappait les échos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi +muet, aussi éperdu que devant le baiser du premier jour de leur +rencontre: une flamme lui brûlait le front. Il ne songea même pas à +poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son cœur de mille +émotions jeunes et fraîches, et une voix mystérieuse chantait en lui, +l'enivrant de la folie délicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse +l'écrasait de son puissant engourdissement. + +Telle fut la première entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlèrent +pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le +trahissait. + +Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrèrent souvent +au même endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une +terreur mystérieuse de ce lieu sacré qui cachait leurs amours: il y +voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithèse d'un nid +d'oiseaux amoureux construit dans un hypogée d'Egypte. + +Ils causaient, assis près l'un de l'autre en face de la vue splendide +étendue devant eux, et toujours, à quelque moment imprévu, comme +s'arrachant à un rêve, à un oubli engourdissant de bonheur, la jeune +fille s'enfuyait sans permettre à Paul de la suivre. + +Il restait encore longtemps après elle; de grandes ombres envahissaient +la grotte, noyant de ténèbres les angles aigus et les formes accentuées +des ruines: des bruits étranges s'élevaient du sein de la colline, +venant du cœur même de la terre, et se joignaient au grandiose murmure +delà mer. Le poëte, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait +lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque +mystère éleusiaque, quelque fête funèbre en l'honneur de Proserpine: +dans ces moments-là, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinité; +à son amour se mêlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait +battre le cœur et pâlissait ses joues. + +Parfois, dans les nattes tressées de sa chevelure elle portait un +bizarre ornement, une pierre verte, très-pâle, ayant la figure d'un +scarabée. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes +étranges, avait immédiatement reconnu le scarabée de feldspath que les +prêtres égyptiens plaçaient dans le sépulcre des Apis, dans les +sarcophages royaux de Thèbes et de Memphis, ou dans les syringes +hiératiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille à ce sujet, pour +connaître la provenance de ce bijou, elle fronça le sourcil et supplia +le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous +peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant à la vie +aventureuse du père de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni +Massa avait rapporté cet objet d'un voyage en Egypte, et que la +superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de +terribles propriétés. + +Cependant, à chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait +moitié heureux, moitié triste; cette conduite irritante l'énervait, +surexcitant ses facultés: il sentait des bouillonnements de jeunesse +enfler sa poitrine, et des désirs grondaient dans son sang. De là ses +distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses +besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour. + +Enfin, un jour, au moment où Giovanna allait le quitter, il la retint +doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune +fille, d'abord irritée de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul +demandait un rendez-vous pour le soir. + +«Déjà! dit-elle seulement, et un soupir presque douloureux souleva son +sein. + +--Giovanna! n'aurez-vous pas pitié de moi!» Il l'entourait de ses bras, +n'osant cependant la presser sur sa poitrine. + +«Soit! puisque le destin le veut; mais c'est terminer bien vite un beau +rêve!» Et l'étrange créature regarda un instant Paul Maresmes, plongeant +ses yeux dans ceux du poëte. + +«Je t'aime! répéta le jeune homme avec enivrement. + +--Ce soir, tu liras ce billet qui t'indique l'endroit où tu me +trouveras.» Elle traça quelques mots sur une feuille du carnet de Paul +et la lui tendit.--Il voulut lire, mais elle lui serra impérieusement la +main, en disant encore: + +«Ce soir! je t'attends! + +--Giovanna! Giovanna! je le jure.» + +Elle s'enfuit, le laissant ivre d'un bonheur immense, écrasé de cette +complète réalisation de son rêve le plus cher. + + + + +IV + + +Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dîner, Paul, +absorbé dans la lecture d'un billet, ne pensait pas à toucher aux plats. +Julien, s'éventant avec sa serviette, jetait un regard dédaigneux aux +côtelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets préparés par la +descendante de Tibère. + +«Diable de chaleur! s'écria-t-il tout à coup en vidant un second verre +d'eau. + +--Oui! oui! dit Paul distraitement. + +--Tu ne parais pas avoir faim. + +--Non! cette journée m'accable trop. + +--Moi, je n'ai pu tenir en place; à peine avais-je essayé de peindre que +le soleil me brûlait comme un fer rouge. Je me suis étendu à l'ombre +d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage, +ce soir peut-être. + +--Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre +ses doigts et que ces derniers mots tirèrent de sa rêverie. + +--Cela semble te contrarier. + +--Peut-être! + +--Et pourrais-je savoir pourquoi?» + +Avec un sourire quelque peu fat, le jeune poëte tendit à son ami le +chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui +faire oublier le dîner: c'étaient quatre mots italiens signés d'un nom +de femme. + +«Que signifie ce grimoire? demanda Julien. + +--Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrière les rochers, sur la +petite plage qui fait face aux Sirènes. + +--Ta Capriote choisit bien son temps! + +--L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui. + +--Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous, +au clair de lune, à un poëte? + +--Tu la connais bien. + +--Je t'assure que.... + +--C'est notre amie du phare de Tibère. + +--La Sirène, la magicienne de Pagano? + +--Elle-même, mon cher Julien. + +--Tu as l'intention de te rendre à cette invitation, dans un endroit si +mal vu des pêcheurs? + +--Je n'ai pas leurs superstitions. + +--Tu es ensorcelé, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai. + +--Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort, +l'incrédule! + +--Suis-je ton ami, oui ou non? + +--Non, si tu me refuses ce bonheur. + +--Malheureux! en es-tu déjà là? + +--Julien! je l'aime. + +--C'est ce que je craignais: la Sirène te prend dans ses filets. + +--Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi! +Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-être: eh +bien soit! Ne t'oppose pas à cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer, +laisse-moi être aimé! + +--Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais à t'abandonner. + +--Je préfère ma folie à ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante, +adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcelé, si tu veux, fou comme +moi. L'amour n'est-il pas la plus délicieuse des magies, et les yeux de +la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres? +Oh! je t'en supplie!» + +Le jeune poëte serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien +détournait la tête, refusant de l'écouter. En ce moment un pas précipité +se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pêcheur Pagano entra, +ruisselant de sueur, couvert de poussière. + +«Voulez-vous me suivre immédiatement?» + +Les deux jeunes gens le regardaient, étonnés de cette brusque +apparition. + +«Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas? + +--Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire?» + +Le pêcheur, se tournant vers la fenêtre, désigna du doigt le ciel. + +«Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil éblouissant? + +--Eh bien? + +--Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempête éclatera +avec furie. + +--Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps? + +--Vous ne voulez donc plus voir les Sirènes? + +--Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais complètement oublié +ton histoire fantastique. Nous te suivrons où tu voudras, car je veux +m'assurer du fait. + +--Alors, en route: il n'y a pas de temps à perdre. + +--Viens, Paul; tu seras en avance à ton rendez-vous; c'est exactement au +même endroit, et au moins je serai là pour te secourir. + +--Paul semblait hésiter, son ami le prit par le bras: + +--Crains-tu les Sirènes? + +--Tu vois bien que non.» Il montrait le billet. + +«Oh! celle-là, tu ne la redoutes pas assez. + +--Bah! partons, et que Proserpine nous protège! + +--Qu'elle nous garde plutôt des embûches de ses chères compagnes! + +--Elles ne sont pas si redoutables.» + +Le pêcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le +ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espèces de vapeurs dégagées +de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote à +travers les chemins rocailleux et escarpés qu'il leur faisait prendre +pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitté la route, ils +entrèrent dans un sentier plus désert et plus sauvage encore: déjà une +petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de +l'atmosphère et pénétrant dans leurs poumons avides de fraîcheur. Enfin, +après avoir souvent manqué de tomber, après s'être déchirés à tous les +buissons, piqués à tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taillé +en plein roc qui conduisait à la Petite Marine, à la hutte du pêcheur. + +En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait à +moitié caché par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des +vapeurs roussâtres flottaient à l'horizon, noyant la ligne de la mer, et +quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base +des rochers devenait plus sombre, avec de mystérieux renfoncements, des +trous pleins d'ombre, des cavernes béantes, que l'approche du soir +faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au cœur des falaises. +Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un éclat rouge, frappées +obliquement par les dernières flèches du soleil. La mer s'étendait, +bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards. + +Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'épais +cabans de pêcheurs pour se défendre du froid et de la pluie et les +conduisit vers le rocher où ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux, +avançant un peu dans la mer, pouvait à la fois les abriter contre les +vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans être vus, +tout ce qui se passerait sur la petite plage étendue au pied des +falaises et contiguë à cette roche. + +«Vous êtes bien résolus à voir et à entendre les Sirènes, leur dit +encore le guide qui semblait hésiter à les laisser seuls avant d'avoir +essayé une dernière fois de les détourner de leur dessein. + +--Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre +demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames. + +--Adieu! Je retourne près de ma femme. + +--Au revoir, Pagano. + +--Au revoir, si la Madone vous protège! Personne n'en est revenu.» Et il +fit un geste dubitatif. + +«Bah! tu ne parviendras pas à nous effrayer; va te coucher mon ami, et +bonne nuit! + +--Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher +et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort! + +--À demain.» + +Ils restèrent seuls. + +Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le +ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempête en +choisissant une place dans les anfractuosités de la roche. Paul, rêveur, +immobile, regardait les trois fameux rochers, plongés à moitié dans la +mer à une assez grande distance de la côte: sur le fond encore bleu et +clair ils se détachaient, découpant leurs noires silhouettes. + +Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la +ligne des falaises, la mer et le ciel. En même temps, du sein des +vapeurs brumeuses où se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant +une masse indécise et ténébreuse, s'élevait comme un rideau noir montant +rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre +encore. + +Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus +convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et +une pluie d'écume tombait par instants sur les jeunes gens. À mesure que +le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait +assourdissant, les empêchant même de s'entendre; ils se contentaient +d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et +qu'une poussière humide les inondait. Dans les cavernes de la côte le +choc des vagues était terrible. + +De toute la nature montait un grondement sourd, égal, grossissant de +minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien +lui-même sentait une vague terreur secouer son cœur sceptique et, avec +Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bouté, regardant +éperdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement +dans la pleine mer; seulement de noirs, ils étaient devenus gris, +prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire +en comparaison du ciel entièrement couvert par le nuage. Aux hurlements +du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement +de tonnerre caché dans ces ténèbres. La tempête arrivait de partout; +mais on pressentait qu'avant de se ruer elle préparait son élan, +ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa +violence, pour se déchaîner plus impétueuse, irrésistible. + +Tout à coup, Paul et Julien se serrèrent la main et se regardèrent sans +dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs +visages: ils étaient pâles et atterrés. + +En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus +rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'écume balancée sur la +crête des vagues et s'avançant sous la folle impulsion du vent; plus de +rochers, la mer est vide, l'horizon désert.--Par un inconcevable +prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitté une minute les trois formes +grisâtres, les Sirènes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer, +et la vague se creuse en vain à l'endroit qu'elles occupaient. + +Le peintre ne veut cependant pas être le jouet d'une illusion; il +s'accroche des deux mains aux aspérités du rocher, se dresse malgré la +fureur du vent et regarde avidement. Son œil se fatigue dans une vaine +recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les eût +emportés. Julien reprend son poste, étrangement préoccupé de cette +disparition. + +Tout est noir: la tempête se déchaîne farouche, la vague bat le rivage, +et des colonnes d'écume rejaillissent, semblables à une fumée enlevée +par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni éclairs; le roulement du +tonnerre répond seul au tapage grandiose de la mer. A moitié aveuglés +dans leur refuge, étourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus +rien voir autour d'eux: les ténèbres sont devenues complètes. + +Au bout d'un instant Paul frappe sur l'épaule de Julien; de la main il +lui montre la mer, visible de nouveau, grâce à une phosphorescence +provenant de l'électricité répandue dans l'air, tandis que les rochers +gardent leur obscurité profonde; leurs yeux voient alors un phénomène +incroyable. + +Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres; +elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte +continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions: +tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'écume +neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent, +disparaissent, reviennent, tantôt perdues dans les blancs flocons à la +crête du flot, tantôt visibles dans le creux de la vague. Cependant la +tempête n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une +façon sauvage et désordonnée, souffle comme dans des cordes +harmonieuses; une clarté blafarde s'élève de la mer, laissant les côtes +dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette +clarté, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations +charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au +mouvement de la marée. + +Ils regardent interdits, croyant à un mirage, et se frottent les yeux. +Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lèvres +ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie: + +«Les Sirènes!» + +Julien lui-même subit le charme et ne peut détacher ses yeux de +l'incroyable et dangereux spectacle. + +Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaçant peu à peu; les vagues +s'élèvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps +blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus +de grondements menaçants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus +de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-même, +l'écume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines +diminuent leurs rauques mugissements, échos redoutables de la tempête. + +Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible +maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble naître de leurs +corps; en même temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une +majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mélodieux à la fois. +Tout se tait pour mieux écouter; un concert inouï retentit: ce sont les +Sirènes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes +paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans +une double flûte; la troisième chante. C'est un air simple et +languissant, se soutenant toujours à la dernière octave avec cinq notes +qui reviennent régulièrement comme dans l'ancienne musique grecque, +peut-être une cantilène, composée en l'honneur de Cérès et chantée aux +fêtes d'Éleusis. + +L'étrange mélopée se traîne comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle +comme une clameur d'épouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et +lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et résonnent, on +croirait entendre un gémissement; la double flûte redit une plainte. Ce +concert, où se mêlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme, +pénètre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible +puissance. + +Comme dans le récit d'Homère, le vent s'apaise, un calme profond succède +à la tempête, et une divinité assoupit les flots; une accalmie +surnaturelle pèse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une +certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement régulier +accompagne le chant des Sirènes, et le vent, soufflant avec douceur, +traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note éolienne. + +Une dernière lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au +milieu d'une gerbe d'écume et viennent s'étendre sur la plage. + +Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrière le rocher qui les +cache, regardent stupéfaits: ils sentent qu'un danger terrible est là +tout près d'eux et que la moindre imprudence les perdrait. + +Quels sont les profanes qui ont donné aux Sirènes des corps d'oiseaux, +des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de +l'enlèvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les représentent +terminées en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes +charmantes, des corps d'une exquise beauté, et non des monstres. + +Elles s'étendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours +parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont +la transparence nacrée des anémones de mer, la pulpe brillante des +méduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur +de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables à des algues +marines, se répandent en masses épaisses autour d'elles.--Assises, à +moitié couchées, elles caressent de la main leurs chevelures humides +encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis-à-vis de la +mer: devant elles l'immensité se perdant à l'horizon dans les ténèbres; +derrière, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et +d'admiration, émus de curiosité et de crainte, qui osent à peine +regarder à travers les interstices de la roche le visage des perfides +enchanteresses. + +La lyre résonne, portant le frisson, éveillant la terreur dans l'âme et +dans le corps des indiscrets aux écoutes: ils regardent avec effroi le +terrible instrument manié par la Sirène. Les cordes rouges semblent +saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernières +imprécations des naufragés, les plaintes des mourants, leurs suprêmes +adieux à la vie; puis la double flûte, débris humain longtemps roulé par +les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de désespoir du +malheureux qui se sent perdu; elle mêle ses sons aigus ou monotones, +sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme +est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout à coup la +troisième sirène joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un +chant alterné, où les trois charmeuses se répondent tour à tour, s'élève +et s'abaisse, suivant les modulations de la flûte, selon les vibrations +presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges. + +«Mes sœurs, mes sœurs, que venons-nous faire encore sur cette plage +ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal où +l'impitoyable et fallacieux Ulysse échappa à nos pièges en bravant nos +chants? Qui peut nous écouter? Quel mortel ose nous entendre? +Répondez-moi, Parthénope! Pisinoé, répondez-moi! + +PARTHÉNOPE.--Pourquoi gémir, Thelxiépie, pourquoi transformer en une +plainte amère et désespérée nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec +rusé a fui, et de désespoir nous nous sommes précipitées dans la mer; +oui, il a pu revoir Ithaque et Pénélope, grâce aux conseils de la +magicienne Circé! Mais les hommes avaient assez souffert de notre +présence dans ces eaux charmantes et les ossements, semés sur les sables +sous-marins marquent nos succès. Interrogez les branches brillantes du +corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abîme! Comptez +les crânes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets +aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas être satisfait de +semblables holocaustes? + +PISINOÉ.--Tu as lieu d'être orgueilleuse, ô Parthénope; tu es de nous +toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perpétué ton souvenir et +vénéré ta mémoire en te dédiant une ville, la plus gaie, la plus +heureuse, la plus illustre de ces rivages délicieux: Parthénope, Naples, +tu vis toujours, éternellement couchée au fond de ce golfe aimé, dont +les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser +doucement. En face, le Vésuve lui-même te respecte, n'osant attaquer ta +divinité! Nous, infortunées, que sommes-nous deyenues? A peine quelques +poëtes parlent-ils de nous! + +THELXIÉPIE.--Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous +donnent une forme repoussante; est-ce là notre immortalité? + +PARTHÉNOPE.--Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel +audacieux peut nous éviter s'il écoute nos voix et goûte nos chants? Pas +un pêcheur n'ose s'aventurer du côté des Sirènes, quand gronde la +tempête et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses +bouillonnements! + +PISINOÉ.--Malheureuses filles d'Achéloüs et de Calliope! tristes +compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues après +l'accomplissement du terrible oracle? Hélas! hélas! à peine de temps à +autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme +humaine; rochers muets et éternels que bat la vague, que couvre l'écume, +nous n'arrêtons plus les vaisseaux et les barques nous évitent! + +THELXIÉPIE.--Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les +cavernes et le choc des lames irritées; notre harmonie, c'est la +tempête! + +PARTHÉNOPE.--Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et +cependant, sans la cire épaisse qui fermait les oreilles de ses +compagnons à nos chants, sans les liens qui le retenaient au mât du +navire, il eût succombé comme les autres, enivré par nos accents. + +PISINOÉ.--Hélas! en vain lui chantions-nous: «Viens à nous, glorieux +Ulysse, honneur de la Grèce; arrête ton navire afin d'entendre notre +voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir écoute +les doux chants qui s'échappent de nos lèvres. Puis l'on s'éloigne +transporté de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons +rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes +plaines d'Ilion; par la volonté des dieux nous sommes instruites de tout +ce qui arrive sur la terre fertile! + +THELXIÉPIE.--Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles +voix! En vain son cœur brûlait-il de nous écouter, en vain ordonnait-il +à ses compagnons de le détacher et de rompre ses liens; ceux-ci font +force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Périmède se +lèvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'éloigne, le navire +fuit, disparaît, et nous sommes condamnées à disparaître, pour accomplir +l'oracle qui disait que nous devions périr si un seul vaisseau passait +près de nous sans se laisser charmer!» + +Le chant harmonieux continuait, chaque Sirène lançant dans les airs une +phrase mélodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irritée, +tandis que la lyre résonnait toujours et que par moments la flûte +reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain. + +Une émotion tendre baignait l'âme des jeunes gens, qui sentaient +l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchés, pénétrés +jusque dans les fibres les plus intimes du cœur, ils compatissaient au +malheur des Sirènes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs +regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y +soustraire. + +Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre à +celles des trois Sirènes. + +«Mes sœurs, mes sœurs, pourquoi m'avoir oubliée si longtemps? J'avais +l'ardent désir de vous revoir, et, chaque fois que la tempête remuait +les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prières.» + +Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile à sa merveilleuse nudité que +les cheveux noirs tombant jusqu'à ses pieds. La stupéfaction ôte la voix +aux jeunes gens et pèse de tout son poids sur eux, paralysant leurs +langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont +Pagano leur a raconté l'histoire. + +Plus belle encore débarrassée de ses grossiers vêtements, elle s'avance +vers les Sirènes à mesure que les paroles s'échappent de sa bouche avec +une délicieuse mélodie. Rien ne cache les formes pures de son corps, +aussi blanc, aussi parfait que celui de ses sœurs; dans ses cheveux, +au-dessus du front, brille d'un éclat curieux la pierre verdâtre en +forme de scarabée, parfois vue par Paul Maresmes à cette même place sur +la tête de Giovanna. Le poëte y voit comme une révélation de la nature +mystérieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la +terre, le scarabée égyptien étant, dans les croyances hiératiques, le +symbole de la génération céleste qui fait regermer le défunt dans une +nouvelle vie; par une secrète incubation il a été donné à la Sirène de +revivre sous la forme de Giovanna. + +Toutes trois se sont levées sur la plage pour recevoir la nouvelle +venue. + +«Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous!» + +Mais, tandis que Julien immobile, écrasé par une fascination plus +puissante que sa volonté, ne peut rien dire et demeure incapable de +bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de +Paul Maresmes. Transfiguré, les yeux rayonnants d'un bonheur immense, +soulevé par une force irrésistible, il se dresse, oublieux du danger, +méprisant toute précaution; l'amour seul le possède et il dépasse de son +corps entier la ligne sombre du rocher. + +«Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi?» + +La Sirène se tourne alors vers le jeune poëte, lui tendant les bras et +l'enivrant de son plus délicieux sourire. + +«Viens, mon bien-aimé! Viens vite! Je suis fidèle au rendez-vous!» + +Julien, glacé de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade +rapidement le rocher, saute sur la plage et court à l'enchanteresse. Le +jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirènes l'entourent, +leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle +expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lèvres de Paul +et celles de la Sirène se joignent dans un suprême et délirant baiser! + +* * * * * + +La tempête éclate furieuse; la nature est bouleversée de nouveau. Le +vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues écument, +s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crèvent +les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel +et la mer; des éclats terribles vont se heurter à tous les échos du +rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et +s'écrasent avec des flots d'écume sur le rocher auquel se cramponne +désespérément Julien Danoux. Bientôt il n'a plus le sentiment de rien; +ses ongles crispés le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont +arc-boutés contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec +elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et +croit mourir, au milieu du tumulte épouvantable qui convulsionne tout +autour de lui. + +Les lueurs blafardes de l'aube, après cette nuit horrible, éclairèrent +un corps étendu sur le rocher et semblable à un cadavre, sinistre épave +de quelque naufrage; c'était le jeune peintre. Ses membres raidis, +glacés par l'eau, ne pouvaient se détendre; et, le cœur serré d'une +immense épouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans +bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien, +les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixité devant lui. +Sur la plage, la vague encore irritée venait seule cracher son écume au +milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel +sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets, +impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un +problème insoluble. + + +Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces; +le pêcheur parvint à le tirer de cet engourdissement et Julien fut +bientôt en état de se tenir debout, de marcher. Sa première question fut +pour s'informer de Paul Maresmes. + +«Je ne l'ai pas vu; il doit être encore avec vous», dit Pagano. + +Julien, désespéré, se prit la tête à deux mains comme pour faire appel à +sa raison et à son courage. + +«Le malheureux! Pourquoi s'est-il levé? Pourquoi leur a-t-il parlé? + +--A qui? + +--Aux Sirènes. + +--Vous les avez donc vues?» + +Le pécheur se signa, reculant de quelques pas: «Nous les avons vues, et +Paul a marché vers elles. + +--Que Dieu ait son âme!» Pagano tomba à genoux et murmura une prière. + +Le peintre pleurait comme un enfant, brisé par cet effroyable événement; +anéanti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans +penser, à la hutte du pêcheur. De temps en temps quelques mots, toujours +les mêmes, sortaient de sa bouche: + +«Paul! mon pauvre et cher Paul!» + +Et les larmes coulaient, sans qu'il cherchât à les cacher, sur ses joues +pâlies. + +Le surlendemain seulement la tempête cessa complètement: une brise tiède +avait chassé les nuages orageux, le soleil brillait comme lavé par la +pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se +frangeant à peine d'une légère écume qui mourait sans murmures sur la +plage, en caressant les galets. + +A la première heure du jour, dans une petite anse à sec, près de la +hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire +errait encore sur ses lèvres décolorées, et sa main crispée serrait +convulsivement le scarabée de feldspath verdâtre qui se trouvait dans +les cheveux de la jeune fille. + +Julien, aidé de Pagano, recueillit pieusement les restes de son +malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage où il avait +trouvé la mort. + +Giovanna ne reparut jamais à Capri: les pécheurs de la Petite Marine +disent qu'elle a rejoint ses sœurs. + +En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baignée par l'écume +marine, les Sirènes se dressent sombres et menaçantes, immuables rochers +qui brisent éternellement la vague. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La sirène, by Gustave Toudouze + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRÈNE *** + +***** This file should be named 17264-0.txt or 17264-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17264/ + +Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17264-0.zip b/17264-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2882878 --- /dev/null +++ b/17264-0.zip diff --git a/17264-8.txt b/17264-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d2911e3 --- /dev/null +++ b/17264-8.txt @@ -0,0 +1,2263 @@ +The Project Gutenberg EBook of La sirne, by Gustave Toudouze + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La sirne + Souvenir de Capri + +Author: Gustave Toudouze + +Release Date: December 9, 2005 [EBook #17264] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRNE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +GUSTAVE TOUDOUZE + + +LA SIRNE + +SOUVENIR DE CAPRI + + + +Paris + +E. Dentu, diteur + +LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES +Palais-Royal, 17 et 19, Galerie d'Orlans. + + +MDCCCLXXV + + +* * * * * + + +A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUY + +_Souvenir reconnaissant_. + +GUSTAVE TOUDOUZE. + +Octobre 1874. + + +* * * * * + + +LA SIRNE + + + + +I + + +C'est le matin: Naples s'veille sous les premiers baisers du soleil. +Mille cris se heurtent et se croisent dj, les gestes le disputant en +vivacit aux paroles. + +Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un +fruit, s'arrachant un jouet, courant aprs le sou du passant gnreux ou +du _forestiere_ charm de leur bonne mine. Sales, la figure barbouille +et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton +et la forme des enfants peints par Raphal. A quelques pas, leurs mres +et leurs soeurs, assises auprs d'un panier de fruits ou surveillant un +fourneau allum pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air, +faisant gravement la chasse un insecte importun, lissant leurs cheveux +et n'interrompant la natte commence que pour crier leur marchandise, +invectiver une voisine ou administrer une taloche un marmot +rcalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adosses au parapet qui +borde le golfe, du Fort de l'OEuf au Palais du Roi, se dressent les +lgres boutiques claire-voie o l'on dbite les _fiori_ et les +_frutti di mare_, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui +grouillent ple-mle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la +foule des marchands, des flneurs napolitains et des trangers, les +cochers lancent toutes brides leurs chevaux sans craser un enfant ni +renverser un talage, et ne se font pas faute d'interpeller les +passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une +voiture de lgumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les +cuivres tincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement +de sa tte. + +Mais comment ne point pardonner ce quai Santa-Lucia sa salet et son +tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en +le voyant, exubrant de vie et de gaiet, baign par le soleil, +s'tendre paresseusement en face du Vsuve, s'allonger avec une sorte de +volupt au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent? + +Descendants des fameux lazzaroni, peut-tre mme leurs fils, des +pcheurs, tendus plat ventre sur la crte du parapet, dorment ou +causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau + vapeur, encore amarr au quai, en partance pour Capri; de grands +gamins, vtus d'un lambeau de chemise ou culotts d'une loque de +pantalon maintenue sur l'paule par une bretelle en corde, fixent leurs +yeux noirs du mme ct. + +La cloche tintait coups prcipits, lanant dans la puret de l'air sa +note stridente, et les ondes sonores allaient, s'largissant, porter au +loin l'appel monotone du bateau. S'chappant avec un sifflement aigu, +une sorte de cri dchirant et prolong, la vapeur mlait son nuage +impalpable l'paisse fume noire vomie par le tuyau principal, pendant +que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trpidations +toute la membrure de la _Speranza_. Quelques voyageurs franais, des +touristes anglais, gouailleurs la mine panouie, farceurs aux traits +gourms et impassibles, s'amusaient lancer dans l'eau des pices de +monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix seize ans, +compltement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, la +recherche de cette manne de nouvelle espce. Les passagers joignaient +leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces +tritons bruns et agiles qui s'battaient dans l'cume de la vague, +enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau. + +Ce tapage aquatique avait un indiffrent: le marin en long bonnet de +laine qui frappait sans relche la cloche d'appel, n'coutant rien, ni +les rclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des +passagres nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine. +Celui-ci, appuy au bastingage, fumait lentement un long cigare travers +d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffe odorante +qui tourbillonnait autour de sa tte, il fixait son attention sur le +quai inond d'une blouissante nappe de soleil, et alternait avec +philosophie cette contemplation monotone.--Jetant tout coup son +cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernire +vibration mourut peu peu dans la mer. + +Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situes sur le quai, se +dirigeaient vers le golfe, suivis du _facchino_ porteur de leurs sacs de +voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la _Speranza_ que le btiment +changea d'allure: les trpidations, aprs avoir atteint leur paroxysme, +cessrent subitement; le panache de fume roula sur lui-mme, plus noir, +plus acre, plus pais, s'abattant de faon masquer aux voyageurs une +partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur +dcrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs +dont il tait envelopp, et s'lana, traant un sillon cumeux dans la +mer tendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs, +les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe +s'claircit de minute en minute; tous abandonnrent la poursuite: la +_Speranza_ marchait droit sur Capri. + +Imprgne de senteurs fortifiantes, la brise marine temprait la chaleur +naissante du jour, agitant mme par moments la toile tendue au-dessus +des voyageurs pour les protger contre l'action trop directe de ce ciel +de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait, +laissant derrire lui, comme une trane d'argent, les seules vagues qui +parvinssent rider la surface du golfe. + +Debout l'avant, plongs dans une admiration extatique, les deux jeunes +gens arrivs en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidit, +avec religion, le magique spectacle qui se droulait tout autour d'eux +mesure qu'ils avanaient en mer. + +Derrire, ils laissaient Naples et ses tages de maisons pittoresquement +groupes, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent +San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer +baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vsuve +avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur maries +au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravage +par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux +et les terrasses, o schent le mas et le bl, ont un aspect gyptien. +Comme un dfi de la civilisation, une bravade du progrs, le chemin de +fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches +de lave superposes, et sa ligne, moiti blanche, moiti noire, faisait +une ceinture la montagne. En haut, imperceptible fume, une vapeur +dessinait les contours du terrible cratre: le gant sommeillait, +toujours prt au plus effrayant des rveils. A droite se creusait le +golfe dans sa merveilleuse beaut, montrant tour tour, avec une espce +de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de +sable fouille par les pcheurs, les cabanes de bois, les barques sur le +flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette +route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour +rejoindre Pouzzoles, Baes, Misne: les figuiers aux larges feuilles, +les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la +blancheur d'un mur, l'tincellement d'un toit, travers la verdure +sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et +presser le flot entre ses rochers anguleux et l'le de Nisida. + +Penchs en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces +merveilles, les mains tendues comme pour les toucher et convaincre +leurs yeux de la ralit du spectacle; parfois, las d'admirer en +silence, ils causaient. Leurs paroles taient graves, basses et mues +par la vnration ressentie: un certain crasement de cette beaut +pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, ples de bonheur et +d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique +frnsie, et des exclamations irrsistibles, ardentes de jeunesse, +partaient de leurs lvres, de leurs coeurs, pour ainsi dire. Isols des +autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs +impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette +contemplation: aucun bruit, aucune voix n'et pu les arracher leur +extase; il leur semblait tre dans un monde tranger, quelque pays de +leur cration o l'humanit ne les suivait pas. Peintre et pote +sentaient de la mme faon, et cette admiration, sorte de magntisme +man du milieu o ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y +imprimant comme un reflet de ces mille beauts, toutes concourant ce +but sublime, le beau absolu. + +Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de +cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse, +certains accents, de belles et touchantes illusions, vainement +cherches plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le coeur +sent moins vivement. + +Paul Maresmes, grand jeune homme blond, trs-distingu d'allures sous le +nglig de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa +physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage +naturellement ple et un peu fminin dans les contours. L'oeil, +trs-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matrielle, plus loin +que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul tait n pote, +avec ce temprament nerveux, impressionnable, presque maladif, +particulier certains amants de la muse. Souvent, plong dans ses +rflexions ou emport par quelque rverie, il se laissait entraner hors +de toute limite matrielle, suivant son rve au del du possible, et +finissant par en faire une ralit qu'il voulait adapter aux choses de +la vie. C'est alors que son ami venait son secours, le ramenant sur la +terre et s'efforant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux, +plus petit que le pote, brun de cheveux et de barbe, le visage color +et les yeux vifs, tait aussi plus raliste, plus amoureux de la nature: +sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait +ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le +faire revenir au sentiment naturel, au terre terre prosaque de la vie +de chaque jour. + +Tous deux avaient quitt Paris pour une longue excursion en pays +italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes +plumes et des projets de pomes gigantesques; Julien, muni de toiles +blanches, de couleurs, de pinceaux, et rvant des tableaux cyclopens. +S'entendant merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour +admirer les belles choses et maudire le laid. Ils dclarrent Turin une +ville assommante, malgr son muse, en voyant ses rues tires en ligne +droite et aboutissant toutes un centre commun. Il fallut Milan pour +rhabiliter l'Italie leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise, +Saint-Marc, les gondoles et les Paul Vronse, s'ils n'avaient eu en +perspective Florence, la cit des fleurs et des chefs-d'oeuvre, la patrie +des Guelfes et des Gibelins. De Florence Rome, de Rome Naples, ils +avaient regard, chant et peint sans trve ni repos. Leur dernier rve +avant le retour Paris, passer une quinzaine de jours Capri, allait +se raliser: le bateau les y conduisait. + +Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour +de nous, quel monde pass nous enveloppe de sa mmoire! jusqu' ce ciel +que le Vsuve a souill de ses cendres, le jour o il a dtruit Pompi, +jusqu' ce rivage lointain o Pline succomba! Auguste et Tibre sont +venus mourir ici, et leurs mes errantes reviennent peut-tre visiter +ces rivages L-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre +ct, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rveurs cette vue de la +mer, cet aperu sur l'tendue; et la cendre glace du pote ami de +Mcne doit encore tressaillir, quand souffle la tempte, quand la vague +vient battre le rocher o il repose, et que les hurlements de la rafale +clament sur son mausole! Plus loin, n'est-ce pas la petite le de +Nisida? + +--Oui, Nisida, avec les dbris des rservoirs du fastueux Lucullus. +Asinius Pollion y possdait aussi des piscines, o ses voraces murenes +taient dlicatement nourries de chair humaine. + +--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs. + +--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudit! + +--Julien, peux-tu songer cela au milieu de cette magie de la nature? + +--Magie! tu as raison: n'est-ce pas dsesprant pour un peintre, +reprenait le jeune homme dsignant les silhouettes d'Ischia et de +Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette +incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de +peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel +et les tons d'outremer de ces les! + +--Contente-toi d'admirer. + +--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant. + +--Regarde maintenant la nouvelle figure que prsente Capri. + +Nous arriverons bientt: la distance diminue vue d'oeil. + +Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se +tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se +confondait en une longue tache blanche, couronne par la masse vert +sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'le de Capri, +spare en deux par un creux profond et dressant une hauteur inoue +ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'tait toujours l'le dcrite +par Sutone comme inaccessible cause de l'lvation de ses rochers et +de l'abme des mers qui l'encerclaient de toutes parts. + +Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu peu: +dj apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des +maisonnettes se dressaient, clatantes de blancheur sous la lumire +vigoureuse du soleil. Une verdoyante valle, tache de points blancs, de +plaques lumineuses, reliait maintenant les deux normes blocs qui +composent l'le. Bientt la _Speranza_ fut en vue de la Grande Marine, +devant son troit rivage bord de barques tires sec et de +maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pcheurs, de gamins et +principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages, +et mme servent de maons, portant le pltre et les outils; elles sont +grandes, fortes, parfaitement dcouples, avec l'air un peu fier. + +A peine dbarqus, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une +de ces femmes, et dix noms d'htels ou de maisons meubles leur furent +cris aux oreilles, plus peut-tre qu'il n'y avait d'endroits habitables + Capri! + +_Albergo della Luna_! + +_Albergo di Tiberio_! + +_Albergo della Croce_! + +_Albergo di Tiberio_! s'exclama Julien en frappant sur l'paule de son +ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu tre l'hte d'un +empereur romain? et de quel prince, Tibre! + +--Allons chez Tibre! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant, +puisque ses soldats le traitaient de _Biberius_, de _Caldius_ et de +_Mero_. + +--Tu veux frquenter un ivrogne, toi un pote! + +--Me crois-tu incapable d'apprcier sa cave, et les potes n'ont-ils pas +toujours chant le vin? + +--Comment rsister au dsir de banqueter chez Csar, la coupe en main, +le front couronn de roses et de myrtes? + +--Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur. + +--Il n'corchera plus que notre bourse. + +--Va pour l'auberge de Tibre; en route! + +La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant +l'troit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit Capri, +entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes pineuses +aux feuilles paisses. + +On se croirait en Afrique, dit Julien, qui vitait les pointes +menaantes d'un alos gigantesque pour aller se heurter un cactus aux +larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout +l'heure dans un douar arabe gard par des fusils damasquins et des +burnous. + +--Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, rpondit Paul, montrant les +premires maisons de la ville; regarde plutt ces maisons basses et +carres que l'oeil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore +l'Italie ou bien le Caire? Quel trange et curieux pays! + +--La chaleur est galement digne du climat africain! + +Julien s'pongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'venter +en agitant son chapeau. + +On ne respire pas, et je n'ai d'autre dsir que de m'tendre l'ombre, +de boire et de dormir. + +--Tibre nous donnera satisfaction. + +--Une simple coupe de falerne. + +--Pourquoi pas du ccube ou du massique? + +--Je prfrerais peut-tre ce vin de Setia qui ptille dans le verre. + +--Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hte baptisera son _capri +rosso_ ou son _capri bianco_? + +--Tu ne le ddaignais pas Naples, o on le fabrique. + +--Quel parfum peut bien avoir le cru vritable? + +--Un bouquet princier. + +--Salut Csar! nous sommes arrivs. + +La fameuse auberge n'tait qu'une maison un peu plus grande que les +autres. On leur apporta des rafrachissements, et, au bout de quelques +minutes, ils commenaient reprendre haleine et respirer plus +librement. + +Patron, demanda tout coup Julien l'hte qui s'empressait autour +d'eux, connaissez-vous Tibre? + +--_Tiberio? S signor_! Parfaitement. + +--Ah! ah! Vous en descendez peut-tre? + +--Le _signor_ veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre +aubergiste; du reste je ne suis pas de l'le, je suis n Sorrente. + +--Pourquoi avez-vous donn ce nom de Tibre votre auberge? + +--A cause de ma femme. + +--Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possde un +Csar parmi ses anctres? + +--_S signor_, elle descend directement de l'une des femmes de Tibre. + +--Une de ses matresses? + +--C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste ma femme +cette illustre origine. + +--O diable la vanit va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant. + +--Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibre dans cette +bicoque. + +--Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule +dans les veines de sa femme! + +--Pourquoi refuser cette joie ce brave homme? + +Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en +temps avec impatience son ami qui, tendu sur le dos, fumait +paisiblement une cigarette de l'air le plus bat et le plus apathique. + +Nous ne sortons pas? dit-il enfin. + +--Attends demain, rpondit languissamment Julien, et modre +l'agitation qui te dvore; tu tournes comme un cureuil dans sa cage. Du +reste, le jour va tomber. + +--Je maudis ton indiffrence. + +--Repose-toi aujourd'hui. Aie piti de ton ami. + +--Profane! Et les ruines de Capri? + +--N'as-tu pas la socit d'une arrire-arrire-petite-fille de Tibre? +Tes gots archologiques ont l de quoi se satisfaire. Recherche son +arbre gnalogique, remonte Tacite, Sutone, et fais ce cadeau +notre hte. Moi, je m'engage lui peindre pour enseigne le portrait du +second Csar: large d'paules et de poitrine, teint ple et bourgeonn, +cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux trs +grands, air morose, la tte raide, incline en arrire.--Avoue que pour +un peintre je connais bien mes auteurs. + +--Tu plaisantes toujours. + +--Je te jure que le patron aura ce portrait. + +--Tu veux influencer son hospitalit. + +--Il est mme capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau +mis en place. + +--Paresseux! + +--Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de +rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose; +mais demain!--Nous sommes abms de fatigue, et les villas de Tibre, si +curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni +chambres de repos, pas mme un simple banc pour nous asseoir. Les +fameuses salles de bain sont sans doute dans le mme tat, sans vote et +sans murailles; peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe, +un pan de mur, une mosaque grande comme la main, asiles non contests +des couleuvres et des lzards!--Aie piti de ton ami, et remets toutes +tes promenades demain et aux jours suivants. + +--Demain! soupira le jeune pote en s'asseyant. + +--Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain +matin. + +Ce dernier argument parut dcider Paul Maresmes. + +Ah! oui, ce pcheur de la Petite Marine, qui parle franais. + +--Il viendra, ne dsespre pas; et quant son langage, toi qui sais +l'italien, tu le comprendras toujours. + +--J'attendrai. + +--Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul! + +--Raille, faux ami! + +--Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibre. + +--Oui, si les moustiques et les puces le permettent. + + + + +II + + +Le lendemain matin, bien reposs, Paul et Julien partaient sous la +conduite du pcheur Pagano: ce dernier avait dpass la cinquantaine, +mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilit +extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide, +plurent immdiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois +maille de mots italiens et de locutions franaises, tait facile +comprendre. + +Ils commencrent leur excursion par le ct oriental. Un sentier troit, +passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers _il Capo_: il faut +une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardrent pas voir +l'glise _Santa-Maria del Soccorso_, sur la hauteur mme; puis, en face +du cap Campanella, les restes de la plus clbre des villas de Tibre, +celle que l'on nomme maintenant _il Palazzo_ (le Palais), qui tait +ddie Jupiter, et fut commence par l'empereur Auguste. Pagano montra +un fragment de colonne gisant sur un des cts du sentier: + +L'entre _del Palazzo_! + +--Et le palais lui-mme! ajouta Julien en dsignant une longue et large +muraille moiti ruine, mais dont les fragments rsistaient +victorieusement l'action du temps et aux violences des mauvaises +saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge +un ermite, vivant d'aumnes et faisant la cuisine; nos visiteurs se +dbarrassrent de lui moyennant une honnte rtribution. + +Paul s'tait arrt pensif devant ces dbris: quelques votes creves +par places, des pierres ronges par la pluie, des fragments de mosaque +blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes, +prouvaient seuls qu'un difice avait exist en cet endroit. Le jeune +pote songeait alors Tibre tout-puissant empereur; Tibre qui de ce +rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses +dbauches; Tibre, orgueilleux Csar levant douze superbes villas, +palais ddis aux douze grands dieux, et couvrant l'le entire de +bosquets, de bois, de forts; construisant des aqueducs pour distribuer +l'eau dans toutes ces demeures luxueusement dcores; crant des bains +magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais, +palais de Jupiter, bravant et tenant courbs sous le joug de sa terreur, +le peuple romain, le Snat, le monde entier. L, il crivait ses ordres + Rome, et les snateurs plissaient et tremblaient la lecture des +terribles lettres dates de Capre. Peut-tre ces chambres ruines, +dgrades et s'miettant en poussire avaient-elles vu runis Tibre et +Caligula, quand l'empereur manda prs de lui ce dernier, alors g de +vingt ans, et dans le mme jour le fit homme, le revtant de la robe +virile et lui faisant couper la barbe. + +Un monde d'ides tranges assaillaient le jeune homme emport par la +fivre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos la mer; +il jetait les yeux sur toute l'le, y cherchant les bosquets +d'autrefois, les asiles Vnus abritant des couples amoureux, les +villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il +croyait voir la Capre du Csar romain, et Tibre lui-mme venait lui, +raide, morose, effrayant; Tibre promenant dans cette retraite son +oisivet malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activit et +les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices. + +Un cri de Julien l'arracha cette vision; le peintre et le guide +venaient de s'arrter au bord d'un effroyable prcipice: la falaise +prsentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent +vingt-cinq mtres sparant le sommet du rocher de l'anse profonde o +bouillonnait la mer. + +_Il Salto_! + +--Le saut de Tibre! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'o il +faisait prcipiter ses victimes! et des yeux il mesurait le gouffre. + +Sutone prtend, ajouta Julien, que des bateliers, posts en bas, +achevaient les malheureux supplicis. Le rcit me parat de pure +invention, quand je vois cet abme. + +--Sutone a-t-il jamais visit Capre? + +--Il serait cependant curieux de contrler ses anecdotes; et ce sentier + pic, qui plonge dans la mer aprs avoir sillonn la falaise, a +peut-tre si mal propos servi de route l'infortun pcheur dont il +raconte la cruelle aventure. + +--Celui dont Tibre fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet, +ensuite avec une langouste, pour le punir de s'tre prsent trop +subitement devant lui?--Tu as peut-tre raison. + +--Et voici l'observatoire du tyran, la retraite o il tudiait les +toiles et la science chaldenne avec l'astrologue Thrasylle. + +--Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutt +croire un phare. Il dit en termes catgoriques: + +_Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis +Lumina noctivag tollit pharus mula lun_! + +La demeure des Tlbens o le phare, mule de la lune, nocturne +voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des +marins. Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir +que Capri, possde par les Grecs, fut aussi habite par les Tlbens. + +--Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'tant pas assez +savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que +l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attir; mais +laissons l les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on dcouvre +d'ici. + +L'endroit tait en effet merveilleux: moins d'une lieue en face d'eux, +le cap Campanella, autrefois ddi Minerve, s'avanait dans la mer, +entirement revtu d'arbres et de villas; leurs pieds, les lots et +les rochers sems dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et +au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vsuve. Puis, tout +au fond du golfe de Salerne, une trs-grande distance, apparaissait +une cte lointaine nettement dcoupe, et un groupe de monuments +brillait au soleil avec une forme imposante. + +_Pstum_! s'cria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se +dressait sur le rivage campanien. + +Ils auraient voulu d'un lan traverser la mer qui les sparait de ces +ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grce transporte sur le +sol italien: Pstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois +l'an; Pstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de +fivres pouvantables, le refuge des plus dangereux bandits! + +Mais qu'est-ce cela? reprit le peintre, dont l'attention mobile +changeait constamment d'objet; il laissait de ct Pstum et le paysage +pour dsigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les +rochers de la cte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du +Saut de Tibre. + +Une femme, je crois, dit Paul, quittant regret la vue potique o il +planait un instant auparavant. + +--Diable! elle ne craint pas le vertige. + +--Une Capriote? + +--C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui +manquer, et le gouffre est sous elle. + +--Elle suit le fameux sentier dont nous causions propos de Sutone et +de l'anecdote du pcheur. + +--H! Pagano, ne vois-tu pas cette femme? + +A peine le guide eut-il regard dans la direction indique par les +voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi. + +Tu as peur! + +--_Santa Madonna! la Maga_! + +--Une magicienne! que veux-tu dire? + +--_Signori! signori_! c'est une sirne. + +--Cette fille si agile? dis plutt une chvre. + +--Chut! ne parlons pas d'elle ici. + +--Tu es fou, Pagano. + +--Cela porte malheur! + +--Explique-toi. + +--Plus tard, chez moi, la Petite Marine, quand vous aurez vu ses +soeurs. + +Il fut impossible d'obtenir autre chose du pcheur. + +Cependant la jeune fille se rapprochait; bientt ils purent voir +distinctement ses traits. De son ct, elle s'arrta, fixant sans aucune +frayeur ses yeux noirs sur les trangers. + +Par Vnus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tte +superbe! quelle fiert d'allure! + +--Admirable! + +--Le temple d'Erechthe a-t-il laiss fuir une de ses cariatides? + +--Elle revient des mystres d'leusis, des Anthestries ou des +Thesmophories! + +--C'est peut-tre une canphore; parlons-lui. + +Et, malgr les gestes terrifis et les supplications de Pagano, Julien +et Paul s'avancrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie, +ses cheveux noirs relevs en couronne sur la tte et traverss par une +flche d'argent, ses vtements retombant avec une grce svre autour +d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette, +purement dessine sur le fond clair du ciel, avait une trange majest, +quelque chose d'imposant et d'enivrant la fois par l'attraction +bizarre de sa physionomie; les yeux, trs-allongs, d'une douceur +africaine, semblaient lancer de lumineux rayons travers la soie des +cils pais; la rougeur vivante des lvres, charnues et bien coupes, +contrastait avec le ton de la peau, ple malgr la couleur dore que lui +avait donne le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence, +faisait voltiger quelques mches de ses cheveux et accentuait la courbe +onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse +l'paule. + +Paul la regardait avec une curiosit mue, se sentant invinciblement +attir par cette trange et superbe crature: il lui semblait retrouver +quelque cration de son cerveau, un rve tout coup voqu par une +puissance suprieure. + +Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les +voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison? +C'est une sirne! + +--Une pareille figure, s'cria Julien avec admiration, serait un succs +pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modle! + +Les jeunes gens s'taient arrts quelques pas, n'osant approcher +davantage de peur de la faire fuir. Avanant un peu la tte par un +mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement; +puis, s'adressant particulirement Paul Maresmes, elle dcouvrit dans +un charmant sourire l'mail de ses dents, et, appuyant les deux mains +sur ses lvres, lui envoya un baiser. + +Moiti charm, moiti tonn, Paul resta clou sa place, tandis que le +peintre riait aux clats. Elle en profita pour s'lancer comme une folle +dans le sentier horriblement escarp qui conduisait la mer et +disparatre en quelques secondes. + +La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre. + +--Elle t'a ensorcel avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement +son ami qui allait perdre l'quilibre et rouler dans le prcipice. + +--Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'tait rapproch, la Giovanna ne +se tuera pas. Il montra du doigt la jeune fille dj parvenue au bord +de la mer et se perdant derrire les rochers. + +La singulire fille! reprit le pote qui cherchait vainement +l'apercevoir encore. + +--Prends garde la Sirne, Paul, elle te veut du bien. + +--Ne crains rien, je saurai rsister son charme. + +--Dfends ton coeur contre son amour et ne sois pas aussi sensible ses +baisers. + +--Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense mme plus. + +--Alors, en route; nous avons encore du chemin faire avant d'arriver +la Petite Marine. + +De la tour du Phare on suivait la cte baigne par le golfe de Salerne. +Aprs avoir gravi la petite colline du _Tuoro piccolo_, ils se +trouvrent dans une sorte de valle se dirigeant au sud vers la mer et +conduisant la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans +les ruines parses en cet endroit que fut trouv le bas-relief +mithriaque expos maintenant au muse de Naples: la table de marbre, de +quatre pieds de long sur trois de large, reprsente Mithra, le gnie du +soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du +taureau. Mais ils ne s'arrtrent que peu de temps en cet endroit, +prs de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie seme d'cueils et +de rochers. + +De la valle, Pagano leur fit gagner une seconde colline, domine par le +tlgraphe et formant l'oppos du _Tuoro piccolo_, c'est le _Tuoro +grande_. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la +pointe de Tragara, l'cueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la +vue tait superbe. Sur la colline mme on remarquait quelques restes +antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-tre s'y levait +autrefois une des villas de Tibre. Paul partageait galement l'avis de +ceux qui pensent que la petite le du Moine, sorte d'cueil de trois +cents pas de primtre, est la fameuse ville des Oisifs ({~GREEK CAPITAL +LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK +SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER +OMICRON WITH OXIA~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER +OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK +SMALL LETTER FINAL SIGMA~}) d'Auguste, et que les ruines parses a et +l sont celles du tombeau de son favori Masgabas, mort pendant sa +tourne Capre. + +Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficults, + cinq cents mtres au-dessus de la mer, la pointe de Tragara. Ils +dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Mditerrane +qui baigne la Sicile et va se perdre sur les ctes d'Afrique. Dans le +bleu de la mer se dtachaient trois blocs noirs, trois cueils. Pagano +les dsigna aux jeunes gens. + +Les Sirnes! dit-il voix basse, par crainte de voir ses paroles +emportes vers elles par le vent. + +--Ah! oui, les soeurs de la jeune fille du Saut de Tibre! Et Julien +lana dans l'air un joyeux rire. + +Ne riez pas, _signor_! Si elles vous entendaient! Le pcheur se signa +dvotement, et montra Paul et Julien le chemin qu'il fallait prendre +pour redescendre vers la Petite Marine. C'tait un passage taill dans +le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de +route. Le pied glissait sur les roches polies, s'corchait contre des +pointes, et parfois des pierres s'boulaient tout coup, entranant +dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la +mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffes salines, et de temps + autre comme une rose enleve par le vent la crte des vagues; puis +retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot +roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours. + +Enfin une claircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le +rocher, montrant le bleu de l'eau joint l'azur plus clair du ciel, et +au bas du sentier une petite plage de galets o la mer venait dferler +en petites lames courtes, garnies d'une frange d'cume: c'tait la +Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pche. Dans la +falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots taient +tirs sec. Parfois le vent d'Afrique, le _Sirocco_, arrive terrible et +souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers +abritent les pcheurs et les dfendent de la mer. L, entre deux +immenses rochers pointant leurs ttes dans les nuages, se trouvait la +cabane de Pagano, adosse un bloc norme. + +Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espce d'avance +et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues: + +Les voyez-vous? + +--Parfaitement, rpondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton +histoire? Nous sommes aussi dsireux de l'entendre que toi de la +raconter. + +La nuit tombait, la course avait t longue et fatigante au milieu de +ces montes, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent +gaiement la table du pcheur et partagrent le repas de sa famille. +Quand ils eurent termin, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec +dans la chemine, et les deux amis, la cigarette la bouche, les pieds + la chaleur, prtrent l'oreille au rcit du guide. + +Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la +Petite Marine un homme tendu: le corps, moiti dans l'eau, roulait un +peu chaque vague nouvelle avec un mouvement rgulier et lent, mais il +tait raide, glac; autour de lui pas un dbris n'expliquait sa prsence +en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux +environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux +reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauv et +recueilli. Il tait Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car +personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais Naples. +Embarqu trs-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyag, faisant +plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les +les de l'ocan Indien. Puis, un immense dsir l'avait pris de revoir +l'Italie, et il rsolut de quitter l'insu de ses camarades le navire +sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se prsenta, il s'enfuit +sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un +courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment +jusqu' son retour la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir +de rien. Sa barque avait chou sur les Sirnes. + +--Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider +dans notre travail, dans nos pches. Les jours passrent, il ne parlait +pas de retourner Naples. Enfin, aprs un sjour de deux mois, il +dclara vouloir se fixer tout fait la Petite Marine. Avec l'argent +de ses conomies, qu'il avait eu la prcaution de serrer dans une +ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un +attirail de pche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse +et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui +regarde les Sirnes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois +pendant les temptes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pchant, +amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses rcits de +voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait +tous. + +Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque la +mer, malgr les menaces du temps; on chercha vainement le dissuader de +se mettre en route, il n'couta personne et piqua droit sur la haute +mer. La tempte fut affreuse, on le considra comme perdu. Cependant le +matin, quand la tourmente fut apaise, nous le trouvmes tranquillement +assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille +de quelques mois peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un +sourire de pre. Nous restmes stupfaits; mais toutes nos demandes il +refusa de rpondre, disant seulement que c'tait sa fille, sa Giovanna +chrie; et mme, quelques-uns ayant mis de l'insistance l'interroger, +il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirnes, +et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers. + +C'tait une impit, un sacrilge: il en fut puni. Un matin, son corps +fut retrouv sur la grve, tout dchiquet par les roches et le crne +bris; il tait mort, et des pcheurs virent des fragments de sa barque +sur les Sirnes: elles s'taient venges. Dans la cabane dormait la +petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de +faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succdrent aux +jours, schant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive, +Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait +des journes entires accroupie en face de la mer, surtout l'endroit +o son pre avait habit autrefois, et il fallait l'arracher ces +engourdissements, cette espce d'extase pour la faire manger. Elle +grandit, et sa beaut tout fait extraordinaire attira l'attention des +jeunes gens de l'le; mais son sourire, son charme, taient mortels. +Malheur ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui rsister: elle +fascine, c'est une sirne, comme ses soeurs de la pleine mer, et le vieux +Giovanni Massa a peut-tre dit vrai! + +--Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui coutait de l'air le plus srieux +et le plus attentif le rcit du guide, tandis que Julien conservait son +air railleur et sa mine incrdule. + +--Rien n'est plus srieux, _signor Francese_, et quelques-uns ont os +aimer la Sirne. + +--Eh bien? + +--Ils sont morts. + +--Bah! Ta Giovanna aurait donc la _jettatura_? dit Julien en riant. + +--Non, non; elle n'est pas _jettatore_, reprit vivement le pcheur; elle +charme par sa voix, par ses manires, et entrane peu peu dans la mer +l'imprudent qui l'a coute et suivie. + +Derrire eux, la femme de Pagano, pouvante d'une semblable +conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'tait mise en +prires devant une petite madone incruste dans la muraille et claire +par une veilleuse. + +La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de +pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parent en l'unissant +ces trois vilains rochers. + +--Vous riez, _signor_: je ne vous conseillerais pas, fuss-je votre +mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou mme de la rencontrer sur la +plage par un jour de tempte! + +--Un jour de tempte? interrogea Paul que le rcit semblait intresser +vivement. + +--_Ma! povero signor_! Gardez-vous-en bien, _per la Madonna_! + +--Pourquoi? + +_Perch_? Et le pcheur avant de rpondre fit un grand double signe de +croix, ce qui rassura un peu sa femme. Parce que, lorsque la mer est en +fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois +Sirnes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se +changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avanant +jusqu'au rivage. L, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec +leur soeur Giovanna. Alors, malheur au tmraire qui les coute, malheur + celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu peu par leurs +chants, par leur voix laquelle on ne peut rsister; puis l'une d'elles +s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lvres, les +yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cde, c'est fini: +elles l'emmnent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de +la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-tre le lendemain le flot +roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers +mortels, pour qu'une spulture chrtienne puisse tre donne cette +dpouille inerte! + +--C'est pouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu, +Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle +m'a donn une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-mme. + +--Comment! vous souponnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation. + +--Tout le monde l'accuse Capri. + +--Pauvre fille! personne ne prend-il sa dfense? + +--Oh! _signor_, personne n'oserait la toucher, ni mme l'insulter: son +seul charme fait sa meilleure dfense. + +--Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirnes? + +--Quand ce ne serait que pour rhabiliter Giovanna, je le ferai +certainement. + +--Pote! pote! je crois que la Sirne a trouv un vaillant chevalier. + +--Mon cher, cela ne te rvolte-t-il pas? + +--Y pouvons-nous quelque chose? + +--Si vous vous croyez assez forts pour rsister l'enchantement des +Sirnes, reprit le pcheur, je vous conduirai, un jour de tempte, +derrire un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachs l, vous +pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en prviens, il y va +de la vie, il y va de l'me peut-tre, et je vous laisserai seuls, car +rien que d'en parler porte malheur! + +--Accept, digne Pagano! rpondit Paul. + +--Maintenant, mon cher hte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous +servir de lit: je tombe de sommeil et nous rclamons ton hospitalit +jusqu' demain. Le peintre billait d'une terrible faon pour prouver +son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif la manire +napolitaine. + +Aprs leur avoir indiqu leur couchette, Pagano, avant de dormir son +tour, alla joindre ses oraisons aux prires de sa femme, toujours +agenouille devant la madone. + +_Santa Madonna_! protge-les! dit le brave homme en terminant, et il +jeta un regard sympathique vers le coin o reposaient paisiblement les +deux jeunes gens. + + + + +III + + +Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et +de toucher eux-mmes ce qui veillait leur intrt, les deux amis +passrent cinq jours parcourir l'le. Ils escaladrent comme de +vritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches tailles en +plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvrent l +une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du +reste toujours expos au vent brlant d'Afrique; puis ils visitrent les +diffrents endroits sems de ruines o les archologues reconstruisent +les villas de Tibre, sans pourtant parvenir s'accorder dans leurs +affirmations, et crurent navement avoir vu les _Cubicula_ de Sutone, +les immondes retraits du vieux Csar. Enfin Pagano, les prenant dans sa +barque, leur fit visiter d'une manire moins fatigante le tour de l'le. +Partant de la Petite Marine, ils doublrent les pointes _Ventroso, del +Tuoro, di Carena, di Campetiello_ et _di Vitareto_, qui accidentent le +ct occidental de Capri, pour se rendre la clbre grotte d'azur. + +Leur premire curiosit satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester +encore une quinzaine de jours Capri: le jeune pote s'y sentait retenu +par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part son ami; +quant Julien, il avait dcouvert de superbes points de vue, des +rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses +pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage. +Un endroit entre tous l'avait frapp d'admiration, c'taient les ruines +de ce que l'on suppose avoir t les bains de Tibre, ces fameuses +piscines dont parle l'anecdotier latin des _Douze Csars_, et portant +actuellement le nom de _Palazzo di Mare_. + +Figurez-vous, au bord de la mer, l'ouest de la Grande Marine, une +srie de constructions en briques, moiti encastres dans la roche et +baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des +conduites brises, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les dbris +de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronons de colonnes +en marbre cipolin gristre, une chambre, sorte de piscine carre qui +s'tend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un trange +effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchtre des roches +de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots +ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, o parfois la bavure +d'une vague s'crase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu +dans les ronces conduit ces bains. Julien commena en cet endroit une +suite d'tudes pour un tableau dont l'ide lui tait venue. + +Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intresser ses travaux; +il errait sur les rochers, songeant et rvant devant ce magnifique +spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache +blanchtre indiquait Naples sur le ton fonc de la cte, et une ligne +dcoupait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse +du Vsuve. Ses yeux allaient de l'exubrante verdure de Sorrente, des +paysages touffus de Massa di Somma, l'escarpement du Pausilippe et au +promontoire de Misne plong dans la poussire d'or et de feu du soleil. +Peu peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta +moins longtemps prs de son ami, puis l'abandonna tout fait. Cette +conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain savoir ce +que faisait Paul, et ne put, malgr l'adresse de ses questions, lui +arracher son secret. + +Un matin, contre son habitude, ce fut Paul qui partit le premier aprs +avoir serr la main de son ami: le pote s'loignait d'un pas agile, +joyeux, la tte dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur +la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mlancoliquement la tte; +une ombre obscurcissait son front et une pense nouvelle lui entrait au +cerveau. Peut-tre Paul avait-il un amour cach, quelqu'une de ces +affections personnelles et jalouses qui loignent de l'ami et font tout +oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus +confiance en son amiti? Puis, aprs un instant de rflexion, il sourit +de cette hypothse, et n'y songea pas davantage. + +Sa bote couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre, +le jeune peintre descendait travers les ronces jusqu'au _Palazzo di +Mare_. Quand il fut arriv en face du point qu'il tudiait, toutes ses +proccupations s'envolrent, subitement chasses par la radieuse beaut +de l'endroit: un flot de lumire inonda ses yeux, pntrant en lui comme +une vie nouvelle; il sentit son me s'imprgner de cette nature +merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose +disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son oeuvre, rendant les mille +aspects du rocher, de la mer et des ruines baignes par les eaux bleues. + +Malgr sa sincre affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire +qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoy du bout des doigts +l'avait frapp d'une trange et douce motion: sans l'aimer encore, il +se laissait aller elle, son souvenir gracieux, et ses rveries +l'voquaient souvent. + +Sa promenade de rveur solitaire, de pote la poursuite des magies du +vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait +s'en foncer dans cette ombre et plonger ses yeux dans l'immensit +limpide tendue devant lui. S'enveloppant de tnbres indcises, il se +sentait comme entour par des divinits mystrieuses dont le pouvoir +invisible pesait sur lui. Quelquefois le frlement d'aile d'un oiseau +s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une +main de desse, et un frisson d'inquitude et de joie faisait battre son +coeur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la valle, suivant les +dtours et les replis de la nouvelle route qui conduisait la grotte, +l'ancienne ayant t sans doute dtruite dans l'un des cataclysmes +volcaniques dont l'le fut autrefois bouleverse, peut-tre dans ce +tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibre, quelque temps +avant la mort du terrible Csar. Peu peu il se trouvait trois cents +pas sous la valle, tournait brusquement droite et arrivait devant +l'ouverture bante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule +troue dans la montagne, les ruines d'un temple. + +Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne, cinq cents pieds +au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'tend +vers le coeur de la colline. Le temple dont elle contient les restes +tait de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable +grandeur, ayant d abriter des statues, et des ruines de chambres +anciennement peintes. L'architecture en est romaine. + +A qui fut ddi ce temple? Certains archologues prtendent que c'est +Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief +dcouvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran +solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tourne vers l'orient, +reoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la +personnification dans la gense persane. + +Paul Maresmes, curieux de toutes les choses tranges, avide des mystres +religieux, toujours raconts aux peuples en langage potique, errait +dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant +une poussire sculaire. Cette ide de Mithra lui plaisait: il se +souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient +apport en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des +Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil +mme, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'nergie +guerrire. Avant d'tre crass par Pompe, ces pirates taient les +matres de la mer; ils dominaient la Mditerrane, faisant de toutes les +les des repaires et des dpts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les +ayant attirs par sa position formidable, devenait bientt une de leurs +citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et +o ils se rfugiaient aprs le pillage. L'le leur paraissant favorable, +ils avaient lev ce temple leur dieu favori: c'est l que se +faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles +o se donnaient les diffrents grades mithriaques, _soldats, lions_ et +_coureurs du soleil_. + +Avec son imagination exalte, Paul, plong dans une rverie fivreuse, +assistait quelqu'une de ces mystrieuses crmonies, o brillait au +fond de l'antre obscur le feu sacr. Le nouvel initi s'avanait vers la +lueur rougetre, dont l'clat se refltait nergiquement dans ses yeux, +et, repoussant d'un geste la couronne prsente par l'initiateur, +saisissait l'pe offerte en mme temps son choix, en prononant la +formule mystique: Mithra est ma couronne! Quand il s'arrachait peu +peu ces visions, Paul se trouvait avec tonnement au milieu des +ruines, ne pouvant croire l'vanouissement de son rve, et certain +d'avoir vu. + +Un jour, au moment o, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il +s'arrta frapp de surprise; une joie infinie lui emplissait le coeur: +dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout, +semblable quelque chef-d'oeuvre oubli l par Phidias; mais de ses yeux +jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivr du +pote. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherche le long +des rochers et sur les plages dsertes qui avoisinent la Petite Marine: +c'tait Giovanna. + +Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant +les tnbreuses penses; il voit et rassasie son me d'un radieux +spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magntique, puise + mme et se plonge dans le monde impalpable du rve et de +l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre +redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacre de Crs, mre +de Proserpine: n'est-ce pas galement dans des grottes que les Phrygiens +et les Crtois clbraient les mystres de la Grande Desse? Interrogez +les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de +la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Plasges prosterns +devant D-Mter, agenouills aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est +plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirne, une des +compagnes chries de la malheureuse enleve par Pluton; elle revient +visiter cet endroit consacr celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir +surnaturel l'a revtue d'une figure humaine. + +Mais, en mme temps que cette illusion merveilleuse domine le pote, un +poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble +le cerveau et frappe au coeur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux +admirent la crature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle +communique, infiniment sduisante; il ne rsiste pas,--il aime. + +Quand il s'avana vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de +l'offenser, il se heurta son sourire, plus enchanteur encore. Avec une +lgret pleine de grce, avec cette voluptueuse ondulation qui +enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable +attraction, elle sauta du pidestal et vint au-devant du jeune homme +hsitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait +sous les yeux une mortelle ou une divinit. Ce fut la jeune fille qui +lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue +existence. Il rpondit, et peu peu son illusion se dissipa: Giovanna +se familiarisait rapidement, ayant des rflexions d'enfant, un mlange +curieux de sauvagerie et de navet. + +Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante travers les +rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une +caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de +la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les +Sirnes. Le pote, heureux, coutait, s'absorbant dans ces mille dtails +nafs, comme s'il et entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il +ressentait les mmes motions, cette adorable enfant lui paraissant +l'cho vivant de ses propres rveries. Il avait surtout remarqu la +mlodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une +musique et les mots s'chappaient de son gosier en gammes tincelantes +de vie, de gaiet et de jeunesse. + +Entran par les ardeurs qui brlaient son cerveau, il parlait son +tour: la jeune fille l'coutait, suspendue ses lvres, buvant +avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la +nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues, +les clarts du soleil, les mirages lointains de la haute mer. + +Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et +s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perl +frappait les chos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi +muet, aussi perdu que devant le baiser du premier jour de leur +rencontre: une flamme lui brlait le front. Il ne songea mme pas +poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son coeur de mille +motions jeunes et fraches, et une voix mystrieuse chantait en lui, +l'enivrant de la folie dlicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse +l'crasait de son puissant engourdissement. + +Telle fut la premire entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlrent +pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le +trahissait. + +Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrrent souvent +au mme endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une +terreur mystrieuse de ce lieu sacr qui cachait leurs amours: il y +voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithse d'un nid +d'oiseaux amoureux construit dans un hypoge d'Egypte. + +Ils causaient, assis prs l'un de l'autre en face de la vue splendide +tendue devant eux, et toujours, quelque moment imprvu, comme +s'arrachant un rve, un oubli engourdissant de bonheur, la jeune +fille s'enfuyait sans permettre Paul de la suivre. + +Il restait encore longtemps aprs elle; de grandes ombres envahissaient +la grotte, noyant de tnbres les angles aigus et les formes accentues +des ruines: des bruits tranges s'levaient du sein de la colline, +venant du coeur mme de la terre, et se joignaient au grandiose murmure +del mer. Le pote, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait +lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque +mystre leusiaque, quelque fte funbre en l'honneur de Proserpine: +dans ces moments-l, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinit; + son amour se mlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait +battre le coeur et plissait ses joues. + +Parfois, dans les nattes tresses de sa chevelure elle portait un +bizarre ornement, une pierre verte, trs-ple, ayant la figure d'un +scarabe. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes +tranges, avait immdiatement reconnu le scarabe de feldspath que les +prtres gyptiens plaaient dans le spulcre des Apis, dans les +sarcophages royaux de Thbes et de Memphis, ou dans les syringes +hiratiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille ce sujet, pour +connatre la provenance de ce bijou, elle frona le sourcil et supplia +le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous +peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant la vie +aventureuse du pre de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni +Massa avait rapport cet objet d'un voyage en Egypte, et que la +superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de +terribles proprits. + +Cependant, chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait +moiti heureux, moiti triste; cette conduite irritante l'nervait, +surexcitant ses facults: il sentait des bouillonnements de jeunesse +enfler sa poitrine, et des dsirs grondaient dans son sang. De l ses +distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses +besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour. + +Enfin, un jour, au moment o Giovanna allait le quitter, il la retint +doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune +fille, d'abord irrite de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul +demandait un rendez-vous pour le soir. + +Dj! dit-elle seulement, et un soupir presque douloureux souleva son +sein. + +--Giovanna! n'aurez-vous pas piti de moi! Il l'entourait de ses bras, +n'osant cependant la presser sur sa poitrine. + +Soit! puisque le destin le veut; mais c'est terminer bien vite un beau +rve! Et l'trange crature regarda un instant Paul Maresmes, plongeant +ses yeux dans ceux du pote. + +Je t'aime! rpta le jeune homme avec enivrement. + +--Ce soir, tu liras ce billet qui t'indique l'endroit o tu me +trouveras. Elle traa quelques mots sur une feuille du carnet de Paul +et la lui tendit.--Il voulut lire, mais elle lui serra imprieusement la +main, en disant encore: + +Ce soir! je t'attends! + +--Giovanna! Giovanna! je le jure. + +Elle s'enfuit, le laissant ivre d'un bonheur immense, cras de cette +complte ralisation de son rve le plus cher. + + + + +IV + + +Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dner, Paul, +absorb dans la lecture d'un billet, ne pensait pas toucher aux plats. +Julien, s'ventant avec sa serviette, jetait un regard ddaigneux aux +ctelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets prpars par la +descendante de Tibre. + +Diable de chaleur! s'cria-t-il tout coup en vidant un second verre +d'eau. + +--Oui! oui! dit Paul distraitement. + +--Tu ne parais pas avoir faim. + +--Non! cette journe m'accable trop. + +--Moi, je n'ai pu tenir en place; peine avais-je essay de peindre que +le soleil me brlait comme un fer rouge. Je me suis tendu l'ombre +d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage, +ce soir peut-tre. + +--Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre +ses doigts et que ces derniers mots tirrent de sa rverie. + +--Cela semble te contrarier. + +--Peut-tre! + +--Et pourrais-je savoir pourquoi? + +Avec un sourire quelque peu fat, le jeune pote tendit son ami le +chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui +faire oublier le dner: c'taient quatre mots italiens signs d'un nom +de femme. + +Que signifie ce grimoire? demanda Julien. + +--Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrire les rochers, sur la +petite plage qui fait face aux Sirnes. + +--Ta Capriote choisit bien son temps! + +--L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui. + +--Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous, +au clair de lune, un pote? + +--Tu la connais bien. + +--Je t'assure que.... + +--C'est notre amie du phare de Tibre. + +--La Sirne, la magicienne de Pagano? + +--Elle-mme, mon cher Julien. + +--Tu as l'intention de te rendre cette invitation, dans un endroit si +mal vu des pcheurs? + +--Je n'ai pas leurs superstitions. + +--Tu es ensorcel, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai. + +--Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort, +l'incrdule! + +--Suis-je ton ami, oui ou non? + +--Non, si tu me refuses ce bonheur. + +--Malheureux! en es-tu dj l? + +--Julien! je l'aime. + +--C'est ce que je craignais: la Sirne te prend dans ses filets. + +--Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi! +Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-tre: eh +bien soit! Ne t'oppose pas cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer, +laisse-moi tre aim! + +--Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais t'abandonner. + +--Je prfre ma folie ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante, +adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcel, si tu veux, fou comme +moi. L'amour n'est-il pas la plus dlicieuse des magies, et les yeux de +la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres? +Oh! je t'en supplie! + +Le jeune pote serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien +dtournait la tte, refusant de l'couter. En ce moment un pas prcipit +se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pcheur Pagano entra, +ruisselant de sueur, couvert de poussire. + +Voulez-vous me suivre immdiatement? + +Les deux jeunes gens le regardaient, tonns de cette brusque +apparition. + +Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas? + +--Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire? + +Le pcheur, se tournant vers la fentre, dsigna du doigt le ciel. + +Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil blouissant? + +--Eh bien? + +--Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempte clatera +avec furie. + +--Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps? + +--Vous ne voulez donc plus voir les Sirnes? + +--Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais compltement oubli +ton histoire fantastique. Nous te suivrons o tu voudras, car je veux +m'assurer du fait. + +--Alors, en route: il n'y a pas de temps perdre. + +--Viens, Paul; tu seras en avance ton rendez-vous; c'est exactement au +mme endroit, et au moins je serai l pour te secourir. + +--Paul semblait hsiter, son ami le prit par le bras: + +--Crains-tu les Sirnes? + +--Tu vois bien que non. Il montrait le billet. + +Oh! celle-l, tu ne la redoutes pas assez. + +--Bah! partons, et que Proserpine nous protge! + +--Qu'elle nous garde plutt des embches de ses chres compagnes! + +--Elles ne sont pas si redoutables. + +Le pcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le +ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espces de vapeurs dgages +de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote +travers les chemins rocailleux et escarps qu'il leur faisait prendre +pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitt la route, ils +entrrent dans un sentier plus dsert et plus sauvage encore: dj une +petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de +l'atmosphre et pntrant dans leurs poumons avides de fracheur. Enfin, +aprs avoir souvent manqu de tomber, aprs s'tre dchirs tous les +buissons, piqus tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taill +en plein roc qui conduisait la Petite Marine, la hutte du pcheur. + +En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait +moiti cach par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des +vapeurs rousstres flottaient l'horizon, noyant la ligne de la mer, et +quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base +des rochers devenait plus sombre, avec de mystrieux renfoncements, des +trous pleins d'ombre, des cavernes bantes, que l'approche du soir +faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au coeur des falaises. +Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un clat rouge, frappes +obliquement par les dernires flches du soleil. La mer s'tendait, +bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards. + +Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'pais +cabans de pcheurs pour se dfendre du froid et de la pluie et les +conduisit vers le rocher o ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux, +avanant un peu dans la mer, pouvait la fois les abriter contre les +vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans tre vus, +tout ce qui se passerait sur la petite plage tendue au pied des +falaises et contigu cette roche. + +Vous tes bien rsolus voir et entendre les Sirnes, leur dit +encore le guide qui semblait hsiter les laisser seuls avant d'avoir +essay une dernire fois de les dtourner de leur dessein. + +--Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre +demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames. + +--Adieu! Je retourne prs de ma femme. + +--Au revoir, Pagano. + +--Au revoir, si la Madone vous protge! Personne n'en est revenu. Et il +fit un geste dubitatif. + +Bah! tu ne parviendras pas nous effrayer; va te coucher mon ami, et +bonne nuit! + +--Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher +et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort! + +-- demain. + +Ils restrent seuls. + +Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le +ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempte en +choisissant une place dans les anfractuosits de la roche. Paul, rveur, +immobile, regardait les trois fameux rochers, plongs moiti dans la +mer une assez grande distance de la cte: sur le fond encore bleu et +clair ils se dtachaient, dcoupant leurs noires silhouettes. + +Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la +ligne des falaises, la mer et le ciel. En mme temps, du sein des +vapeurs brumeuses o se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant +une masse indcise et tnbreuse, s'levait comme un rideau noir montant +rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre +encore. + +Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus +convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et +une pluie d'cume tombait par instants sur les jeunes gens. mesure que +le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait +assourdissant, les empchant mme de s'entendre; ils se contentaient +d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et +qu'une poussire humide les inondait. Dans les cavernes de la cte le +choc des vagues tait terrible. + +De toute la nature montait un grondement sourd, gal, grossissant de +minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien +lui-mme sentait une vague terreur secouer son coeur sceptique et, avec +Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bout, regardant +perdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement +dans la pleine mer; seulement de noirs, ils taient devenus gris, +prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire +en comparaison du ciel entirement couvert par le nuage. Aux hurlements +du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement +de tonnerre cach dans ces tnbres. La tempte arrivait de partout; +mais on pressentait qu'avant de se ruer elle prparait son lan, +ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa +violence, pour se dchaner plus imptueuse, irrsistible. + +Tout coup, Paul et Julien se serrrent la main et se regardrent sans +dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs +visages: ils taient ples et atterrs. + +En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus +rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'cume balance sur la +crte des vagues et s'avanant sous la folle impulsion du vent; plus de +rochers, la mer est vide, l'horizon dsert.--Par un inconcevable +prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitt une minute les trois formes +gristres, les Sirnes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer, +et la vague se creuse en vain l'endroit qu'elles occupaient. + +Le peintre ne veut cependant pas tre le jouet d'une illusion; il +s'accroche des deux mains aux asprits du rocher, se dresse malgr la +fureur du vent et regarde avidement. Son oeil se fatigue dans une vaine +recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les et +emports. Julien reprend son poste, trangement proccup de cette +disparition. + +Tout est noir: la tempte se dchane farouche, la vague bat le rivage, +et des colonnes d'cume rejaillissent, semblables une fume enleve +par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni clairs; le roulement du +tonnerre rpond seul au tapage grandiose de la mer. A moiti aveugls +dans leur refuge, tourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus +rien voir autour d'eux: les tnbres sont devenues compltes. + +Au bout d'un instant Paul frappe sur l'paule de Julien; de la main il +lui montre la mer, visible de nouveau, grce une phosphorescence +provenant de l'lectricit rpandue dans l'air, tandis que les rochers +gardent leur obscurit profonde; leurs yeux voient alors un phnomne +incroyable. + +Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres; +elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte +continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions: +tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'cume +neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent, +disparaissent, reviennent, tantt perdues dans les blancs flocons la +crte du flot, tantt visibles dans le creux de la vague. Cependant la +tempte n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une +faon sauvage et dsordonne, souffle comme dans des cordes +harmonieuses; une clart blafarde s'lve de la mer, laissant les ctes +dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette +clart, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations +charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au +mouvement de la mare. + +Ils regardent interdits, croyant un mirage, et se frottent les yeux. +Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lvres +ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie: + +Les Sirnes! + +Julien lui-mme subit le charme et ne peut dtacher ses yeux de +l'incroyable et dangereux spectacle. + +Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaant peu peu; les vagues +s'lvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps +blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus +de grondements menaants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus +de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-mme, +l'cume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines +diminuent leurs rauques mugissements, chos redoutables de la tempte. + +Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible +maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble natre de leurs +corps; en mme temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une +majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mlodieux la fois. +Tout se tait pour mieux couter; un concert inou retentit: ce sont les +Sirnes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes +paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans +une double flte; la troisime chante. C'est un air simple et +languissant, se soutenant toujours la dernire octave avec cinq notes +qui reviennent rgulirement comme dans l'ancienne musique grecque, +peut-tre une cantilne, compose en l'honneur de Crs et chante aux +ftes d'leusis. + +L'trange mlope se trane comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle +comme une clameur d'pouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et +lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et rsonnent, on +croirait entendre un gmissement; la double flte redit une plainte. Ce +concert, o se mlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme, +pntre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible +puissance. + +Comme dans le rcit d'Homre, le vent s'apaise, un calme profond succde + la tempte, et une divinit assoupit les flots; une accalmie +surnaturelle pse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une +certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement rgulier +accompagne le chant des Sirnes, et le vent, soufflant avec douceur, +traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note olienne. + +Une dernire lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au +milieu d'une gerbe d'cume et viennent s'tendre sur la plage. + +Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrire le rocher qui les +cache, regardent stupfaits: ils sentent qu'un danger terrible est l +tout prs d'eux et que la moindre imprudence les perdrait. + +Quels sont les profanes qui ont donn aux Sirnes des corps d'oiseaux, +des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de +l'enlvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les reprsentent +termines en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes +charmantes, des corps d'une exquise beaut, et non des monstres. + +Elles s'tendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours +parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont +la transparence nacre des anmones de mer, la pulpe brillante des +mduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur +de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables des algues +marines, se rpandent en masses paisses autour d'elles.--Assises, +moiti couches, elles caressent de la main leurs chevelures humides +encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis--vis de la +mer: devant elles l'immensit se perdant l'horizon dans les tnbres; +derrire, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et +d'admiration, mus de curiosit et de crainte, qui osent peine +regarder travers les interstices de la roche le visage des perfides +enchanteresses. + +La lyre rsonne, portant le frisson, veillant la terreur dans l'me et +dans le corps des indiscrets aux coutes: ils regardent avec effroi le +terrible instrument mani par la Sirne. Les cordes rouges semblent +saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernires +imprcations des naufrags, les plaintes des mourants, leurs suprmes +adieux la vie; puis la double flte, dbris humain longtemps roul par +les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de dsespoir du +malheureux qui se sent perdu; elle mle ses sons aigus ou monotones, +sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme +est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout coup la +troisime sirne joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un +chant altern, o les trois charmeuses se rpondent tour tour, s'lve +et s'abaisse, suivant les modulations de la flte, selon les vibrations +presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges. + +Mes soeurs, mes soeurs, que venons-nous faire encore sur cette plage +ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal o +l'impitoyable et fallacieux Ulysse chappa nos piges en bravant nos +chants? Qui peut nous couter? Quel mortel ose nous entendre? +Rpondez-moi, Parthnope! Pisino, rpondez-moi! + +PARTHNOPE.--Pourquoi gmir, Thelxipie, pourquoi transformer en une +plainte amre et dsespre nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec +rus a fui, et de dsespoir nous nous sommes prcipites dans la mer; +oui, il a pu revoir Ithaque et Pnlope, grce aux conseils de la +magicienne Circ! Mais les hommes avaient assez souffert de notre +prsence dans ces eaux charmantes et les ossements, sems sur les sables +sous-marins marquent nos succs. Interrogez les branches brillantes du +corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abme! Comptez +les crnes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets +aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas tre satisfait de +semblables holocaustes? + +PISINO.--Tu as lieu d'tre orgueilleuse, Parthnope; tu es de nous +toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perptu ton souvenir et +vnr ta mmoire en te ddiant une ville, la plus gaie, la plus +heureuse, la plus illustre de ces rivages dlicieux: Parthnope, Naples, +tu vis toujours, ternellement couche au fond de ce golfe aim, dont +les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser +doucement. En face, le Vsuve lui-mme te respecte, n'osant attaquer ta +divinit! Nous, infortunes, que sommes-nous deyenues? A peine quelques +potes parlent-ils de nous! + +THELXIPIE.--Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous +donnent une forme repoussante; est-ce l notre immortalit? + +PARTHNOPE.--Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel +audacieux peut nous viter s'il coute nos voix et gote nos chants? Pas +un pcheur n'ose s'aventurer du ct des Sirnes, quand gronde la +tempte et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses +bouillonnements! + +PISINO.--Malheureuses filles d'Achlos et de Calliope! tristes +compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues aprs +l'accomplissement du terrible oracle? Hlas! hlas! peine de temps +autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme +humaine; rochers muets et ternels que bat la vague, que couvre l'cume, +nous n'arrtons plus les vaisseaux et les barques nous vitent! + +THELXIPIE.--Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les +cavernes et le choc des lames irrites; notre harmonie, c'est la +tempte! + +PARTHNOPE.--Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et +cependant, sans la cire paisse qui fermait les oreilles de ses +compagnons nos chants, sans les liens qui le retenaient au mt du +navire, il et succomb comme les autres, enivr par nos accents. + +PISINO.--Hlas! en vain lui chantions-nous: Viens nous, glorieux +Ulysse, honneur de la Grce; arrte ton navire afin d'entendre notre +voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir coute +les doux chants qui s'chappent de nos lvres. Puis l'on s'loigne +transport de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons +rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes +plaines d'Ilion; par la volont des dieux nous sommes instruites de tout +ce qui arrive sur la terre fertile! + +THELXIPIE.--Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles +voix! En vain son coeur brlait-il de nous couter, en vain ordonnait-il + ses compagnons de le dtacher et de rompre ses liens; ceux-ci font +force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Primde se +lvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'loigne, le navire +fuit, disparat, et nous sommes condamnes disparatre, pour accomplir +l'oracle qui disait que nous devions prir si un seul vaisseau passait +prs de nous sans se laisser charmer! + +Le chant harmonieux continuait, chaque Sirne lanant dans les airs une +phrase mlodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irrite, +tandis que la lyre rsonnait toujours et que par moments la flte +reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain. + +Une motion tendre baignait l'me des jeunes gens, qui sentaient +l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchs, pntrs +jusque dans les fibres les plus intimes du coeur, ils compatissaient au +malheur des Sirnes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs +regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y +soustraire. + +Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre +celles des trois Sirnes. + +Mes soeurs, mes soeurs, pourquoi m'avoir oublie si longtemps? J'avais +l'ardent dsir de vous revoir, et, chaque fois que la tempte remuait +les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prires. + +Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile sa merveilleuse nudit que +les cheveux noirs tombant jusqu' ses pieds. La stupfaction te la voix +aux jeunes gens et pse de tout son poids sur eux, paralysant leurs +langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont +Pagano leur a racont l'histoire. + +Plus belle encore dbarrasse de ses grossiers vtements, elle s'avance +vers les Sirnes mesure que les paroles s'chappent de sa bouche avec +une dlicieuse mlodie. Rien ne cache les formes pures de son corps, +aussi blanc, aussi parfait que celui de ses soeurs; dans ses cheveux, +au-dessus du front, brille d'un clat curieux la pierre verdtre en +forme de scarabe, parfois vue par Paul Maresmes cette mme place sur +la tte de Giovanna. Le pote y voit comme une rvlation de la nature +mystrieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la +terre, le scarabe gyptien tant, dans les croyances hiratiques, le +symbole de la gnration cleste qui fait regermer le dfunt dans une +nouvelle vie; par une secrte incubation il a t donn la Sirne de +revivre sous la forme de Giovanna. + +Toutes trois se sont leves sur la plage pour recevoir la nouvelle +venue. + +Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous! + +Mais, tandis que Julien immobile, cras par une fascination plus +puissante que sa volont, ne peut rien dire et demeure incapable de +bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de +Paul Maresmes. Transfigur, les yeux rayonnants d'un bonheur immense, +soulev par une force irrsistible, il se dresse, oublieux du danger, +mprisant toute prcaution; l'amour seul le possde et il dpasse de son +corps entier la ligne sombre du rocher. + +Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi? + +La Sirne se tourne alors vers le jeune pote, lui tendant les bras et +l'enivrant de son plus dlicieux sourire. + +Viens, mon bien-aim! Viens vite! Je suis fidle au rendez-vous! + +Julien, glac de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade +rapidement le rocher, saute sur la plage et court l'enchanteresse. Le +jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirnes l'entourent, +leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle +expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lvres de Paul +et celles de la Sirne se joignent dans un suprme et dlirant baiser! + +* * * * * + +La tempte clate furieuse; la nature est bouleverse de nouveau. Le +vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues cument, +s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crvent +les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel +et la mer; des clats terribles vont se heurter tous les chos du +rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et +s'crasent avec des flots d'cume sur le rocher auquel se cramponne +dsesprment Julien Danoux. Bientt il n'a plus le sentiment de rien; +ses ongles crisps le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont +arc-bouts contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec +elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et +croit mourir, au milieu du tumulte pouvantable qui convulsionne tout +autour de lui. + +Les lueurs blafardes de l'aube, aprs cette nuit horrible, clairrent +un corps tendu sur le rocher et semblable un cadavre, sinistre pave +de quelque naufrage; c'tait le jeune peintre. Ses membres raidis, +glacs par l'eau, ne pouvaient se dtendre; et, le coeur serr d'une +immense pouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans +bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien, +les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixit devant lui. +Sur la plage, la vague encore irrite venait seule cracher son cume au +milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel +sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets, +impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un +problme insoluble. + + +Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces; +le pcheur parvint le tirer de cet engourdissement et Julien fut +bientt en tat de se tenir debout, de marcher. Sa premire question fut +pour s'informer de Paul Maresmes. + +Je ne l'ai pas vu; il doit tre encore avec vous, dit Pagano. + +Julien, dsespr, se prit la tte deux mains comme pour faire appel +sa raison et son courage. + +Le malheureux! Pourquoi s'est-il lev? Pourquoi leur a-t-il parl? + +--A qui? + +--Aux Sirnes. + +--Vous les avez donc vues? + +Le pcheur se signa, reculant de quelques pas: Nous les avons vues, et +Paul a march vers elles. + +--Que Dieu ait son me! Pagano tomba genoux et murmura une prire. + +Le peintre pleurait comme un enfant, bris par cet effroyable vnement; +ananti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans +penser, la hutte du pcheur. De temps en temps quelques mots, toujours +les mmes, sortaient de sa bouche: + +Paul! mon pauvre et cher Paul! + +Et les larmes coulaient, sans qu'il chercht les cacher, sur ses joues +plies. + +Le surlendemain seulement la tempte cessa compltement: une brise tide +avait chass les nuages orageux, le soleil brillait comme lav par la +pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se +frangeant peine d'une lgre cume qui mourait sans murmures sur la +plage, en caressant les galets. + +A la premire heure du jour, dans une petite anse sec, prs de la +hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire +errait encore sur ses lvres dcolores, et sa main crispe serrait +convulsivement le scarabe de feldspath verdtre qui se trouvait dans +les cheveux de la jeune fille. + +Julien, aid de Pagano, recueillit pieusement les restes de son +malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage o il avait +trouv la mort. + +Giovanna ne reparut jamais Capri: les pcheurs de la Petite Marine +disent qu'elle a rejoint ses soeurs. + +En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baigne par l'cume +marine, les Sirnes se dressent sombres et menaantes, immuables rochers +qui brisent ternellement la vague. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La sirne, by Gustave Toudouze + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRNE *** + +***** This file should be named 17264-8.txt or 17264-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17264/ + +Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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