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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17248-0.txt b/17248-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0373d25 --- /dev/null +++ b/17248-0.txt @@ -0,0 +1,5366 @@ +Project Gutenberg's Histoire de deux enfants d'ouvrier, by Hendrik Conscience + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de deux enfants d'ouvrier + +Author: Hendrik Conscience + +Release Date: December 7, 2005 [EBook #17248] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER *** + + + + +Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreading Team Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + +COLLECTION MICHEL LÉVY + +OEUVRES COMPLÈTES DE HENRI CONSCIENCE + + + * * * * * + + + + +HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS + +PAR + +HENRI CONSCIENCE + + +NOUVELLE ÉDITION, PARIS, CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES, +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15, +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1879 + + * * * * * + + + + +HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS + + + + +I. + + +Cette grande maison, avec ses cent fenêtres que l'on voit sur le pont du +Moulin, à Gand, est la fabrique de coton de M. Raemdonck. Quoique le jour +baisse, tout y est encore en pleine activité. La lourde bâtisse tremble +jusque dans ses fondements, sous le mouvement des mécaniques que fait +marcher la vapeur. + +C'est d'abord le _diable_, cette puissante machine dans laquelle le +coton est battu, secoué et foulé jusqu'à ce qu'il soit expurgé de tout +corps étranger. Puis les cordes, les instruments de tension et les +lanternes ou pots tournants qui, tous ensemble, changent la laine végétale +en flocons de neige, la mêlent, la divisent et la préparent, pour être +convertie par les machines à filer en un fil mince comme un cheveu. Puis +les cardeuses, et enfin les métiers des tisserands et les barres des +fileurs avec leurs broches et leurs bobines innombrables. Tout, du haut en +bas, se meut, court et s'agite avec une rapidité fiévreuse. C'est une +infinité d'essieux qui pivotent, de roues qui tournent, d'engrenages qui +grincent, de courroies qui se déroulent, de métiers qui s'agitent et de +fuseaux qui ronflent. Chaque mouvement produit un bruit qui se mêle +aux autres bruits pour former une espèce de roulement de tonnerre, un +grondement énervant si intense et si continu, qu'il absorbe toute la +pensée du visiteur que le hasard amène en ces lieux, et l'étourdit comme +le sifflement des vents déchaînés sur une mer furieuse. + +Tandis que le fer et le feu y remplissent tout de leur vie et de leur voix, +l'homme erre comme un muet fantôme parmi les gigantesques machines que +son génie a créées. Il y a là des hommes, des femmes, des enfants en masse; +ils surveillent la marche des rouages, ils rattachent les fils rompus, +ils placent du coton sur les bobines et fournissent sans cesse des +aliments au monstre à cent bras qui semble dévorer la matière avec une +avidité insatiable. + +Voyez comme tous, hommes et femmes, vont et viennent entre les rouages +presque sans précaution! comme les enfants passent en rampant sous les +moulins à filer! Et cependant qu'une courroie, une dent, une de toutes ces +choses qui pivotent touche leur blouse... et le fer impitoyable arrachera +leurs membres ou broiera leur corps, et ne le lâchera que pour le rejeter +plus loin comme une masse informe. Ah! combien d'imprudents ouvriers +ont été dévorés par cette force brutale et aveugle, qui ne fait pas de +différence entre le coton et la chair humaine! + +Mais un coup de cloche a retenti! Le chauffeur arrête la machine, il ôte +aux mécaniques la respiration et la vie... et au bruit formidable, au +grondement assourdissant, succède le silence de la solitude et du repos... + +C'était par une soirée de l'été de 1832; les ouvriers de la fabrique de M. +Raemdonck, avertis par le son de la cloche, cessèrent leur travail et se +réunirent dans une cour intérieure, pour y attendre, devant le guichet +pratiqué dans l'une des fenêtres du bureau, le payement des salaires de la +semaine qui venait de finir. + +Bien qu'entremêlés, ils formaient toutefois quelques groupes. On pouvait +voir que les femmes, les enfants et les hommes étaient portés à former des +groupes séparés; même les tisserands et les fileurs se trouvaient à des +côtés différents de la cour. + +Les femmes furent payées d'abord; car, parmi elles, il y avait beaucoup de +mères dont les nourrissons attendaient peut-être depuis des heures leur +nourriture. Pauvres petits, confiés pendant des jours entiers à des mains +étrangères; vivant depuis leur naissance dans la détresse et le besoin; +victimes d'un vice social qui, contre la nature et la volonté de Dieu, +arrache la femme à l'accomplissement de ses devoirs de mère, suprême loi +de son existence sur la terre! + +Une certaine animation régnait parmi les ouvriers; ils paraissaient joyeux +parce que la longue semaine était écoulée et que le repos du lendemain +leur souriait. + +Un gaillard solidement bâti, qui se tenait parmi les fileurs, se +distinguait par ses propos bruyants. Des mots plaisants et de grossiers +lazzis tombaient de sa bouche, au point que plus d'une fois il avait +provoqué les éclats de rire de ses camarades. + +À ce moment, il aperçut un ouvrier qui sortait de la fabrique et +s'approchait de l'extrémité du groupe des rieurs; il se dirigea vers lui, +fit signe qu'il avait à lui parler, l'entraîna à quelques pas de ses +camarades et dit: + +--Ah çà ! Adrien, ce soir, tu es des nôtres, n'est-ce pas? Comme nous +rirons! comme nous nous amuserons! + +--Des vôtres, Jean? Je ne sais rien, répondit-il. + +--Comment! tu ne sais pas que Léon Leroux célèbre ce soir son jubilé? + +--Quel jubilé? + +--Il y a vingt-cinq ans qu'il est fileur! + +--Léon travaille-t-il déjà depuis si longtemps? Impossible! cet homme +n'est pas encore assez vieux. + +--Pas assez vieux, Adrien? Il était rattacheur de fils dans la filature de +Liévin Bauwens, dans la toute première fabrique qui fut établie à Gand. +C'était en 1800, et Léon avait alors quinze ans. Il le sait encore au bout +du doigt comme s'il avait un almanach dans la tête. Il est devenu fileur +en 1807, chez M. Devos. Compte donc sur tes doigts; sept de trente-deux, +reste vingt-cinq. + +--En effet, on ne le dirait pas: Léon ne paraît pas avoir quarante ans. + +--C'est qu'il comprend la vie et prend le temps comme il vient. S'il +avait été un ronge-l'âme, il y a longtemps qu'il serait couché dans le +cimetière. Une bonne pinte de bière, une tranche de lard et, de temps en +temps un coup de genièvre, cela rajeunit le sang, mon garçon. Eh bien, +en es-tu? Un demi-franc de mise; nous chantons, nous buvons, nous rions +jusqu'à minuit. D'ailleurs, c'est demain dimanche. En outre, il y aura +quatre lapins gras à croquer: un festin extra à la _Chèvre bleue_, chez +notre camarade Pierre Lambin. + +L'autre réfléchit un moment, secoua la tête et répondit: + +--Je n'en ai pas envie, Jean. + +--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria son camarade stupéfait. +Refuseras-tu cinquante centimes pour célébrer le jubilé d'un vieil ami? + +--Ce n'est pas à cause des cinquante centimes, Jean. Je connais à peine +Jean Leroux, et, je le dis ouvertement, boire pendant la moitié de la nuit, +cela ne me tente plus; je ne le supporte plus, j'en deviens malade. + +Ces paroles, prononcées d'un ton quelque peu craintif, firent éclater Jean +d'un fou rire; il prit les deux mains de son ami et dit: + +--Damhout, Damhout, mon garçon, j'ai pitié de toi. Jadis tu étais toujours +le boute-en-train, et il n'était jamais trop tard pour toi de retourner à +la maison; mais, depuis que tu es marié, je l'ai observé dès la première +année, depuis que tu es marié, tu te retires peu à peu derrière les jupons +de ta femme; tu n'oses plus bouger, tu deviens un radoteur, un avare, un +capucin. Fi! tu oublies que tu es un homme, et tu es comme un enfant sous +le joug de ta femme. Tu serais bien des nôtres, je le sais, cela te ferait +plaisir; mais tu dois d'abord avoir la permission de madame Damhout, et +Dieu sait si tu oses seulement la lui demander! + +--Wildenslag, je ne veux pas me fâcher, balbutia Damhout. Je sais que tu +n'as pas de mauvaises intentions, bien que tu sois injuste envers moi. + +--Eh bien, nie alors que tu refuses à cause de ta femme! + +--Au contraire, je le reconnais; mais si c'était par égard pour elle et +par amour pour mes enfants? + +--Oui, Damhout, tes enfants; tu en feras de beaux merles, de tes enfants! +Habille-les seulement comme de petits rentiers; laisse-les aller à +l'école: aussi longtemps qu'ils sont jeunes, ils te coûteront plus que tu +ne peux gagner. Ils feront les beaux messieurs et les paresseux, tandis +que, toi, pauvre diable, après avoir travaillé toute la semaine comme un +esclave, tu ne pourras seulement pas boire une pinte de bière avec tes +amis. Donne-leur tes sueurs et ton sang, abîme ta santé et abrège ta vie: +et, lorsqu'ils seront devenus grands, il ne voudront plus reconnaître ni +regarder leur père, le pauvre ouvrier usé. + +Ces paroles n'étaient pas sans faire impression sur l'esprit d'Adrien +Damhout. Il parut triste et réfléchit un moment. Puis il dit en hésitant: + +--Cependant, Wildenslag, l'instruction est un trésor, une puissance qui +rend l'homme propre à tout; et puisque nous ne pouvons laisser d'autre +héritage à nos enfants... + +--Des contes, des rêves de ta femme! reprit l'autre. Que veux-tu donc, +pour l'amour du ciel, qu'un fileur ou un tisserand fasse de l'instruction? +Que nous servirait maintenant de savoir lire et écrire? As-tu gagné moins, +parce que, toi, aussi bien que moi, tu ne distingues pas un A d'un B? +Allons, allons, ce n'est qu'orgueil et radotage. Nos parents ont travaillé +dès leur plus tendre jeunesse, nous avons travaillé comme eux, et nos +enfants n'ont qu'à travailler aussi; alors, il n'y a rien à dire. Crois-tu +que j'élèverai mon petit bétail de ma sueur jusqu'à ce qu'il soit habitué +à l'oisiveté? Halte-là ! Il y en a déjà un à la fabrique, et les autres +suivront. Cela met du beurre dans les épinards de tous côtés, mon ami, et +alors on peut boire une pinte de bière et faire de temps en temps une +partie de plaisir... Eh bien, que dis-tu? Célèbres-tu avec nous le jubilé +de Léon Leroux? Allons, tu ne dois pas avoir si grand'peur de ta femme; +laisse-la grogner un peu; et, si la chose va trop loin, montre que tu es +homme et que tu as du cÅ“ur au ventre. + +Adrien Damhout mit la main dans sa poche, en tira une pièce de cinquante +centimes et la donna à son camarade. + +--Ainsi, ce soir, à neuf heures précises, à la _Chèvre bleue_, chez Pierre +Lambin, dit Wildenslag. Ça chauffera, et on y mènera une vie dont tu +parleras encore dans tes vieux jours! + +--Je tâcherai de venir, mais je n'en suis pas certain, bégaya l'autre. + +--Oui! tu ne seras pourtant pas assez bête pour laisser boire ton argent +par d'autres. Alors, je dirais certainement que tu as changé de vêtements +avec ta femme... Impossible, Adrien, tu n'en es pas encore là . + +À ce moment, on appela du bureau quelques numéros, et les deux amis +comprirent que leur tour pour recevoir leur salaire de la semaine était +arrivé. + +Jean Wildenslag reçut le premier son argent; mais il attendit encore pour +s'en retourner avec son camarade. Lorsque Adrien Damhout vint au guichet, +on lui dit qu'il devait rester avec quelques autres, afin de prêter un +coup de main pour lever un essieu. + +Wildenslag lui pressa encore la main et dit en partant: + +--À ce soir donc. Si tu ne viens pas, je fais une croix sur ton dos. +Prends garde, prends garde, ami! chacun doit avoir sa part de la vie en ce +monde. Sacrifie-toi pour ta femme et tes enfants, ils te dépouilleront et +t'épuiseront sans pitié, jusqu'à ce que ta santé soit entièrement altérée. +Mets la voile au vent, après nous la fin du monde! Hourra! vive la joie! + +Il poussa un éclat de rire, battit un entrechat et s'élança dans la rue, +suivi des jeunes fileurs, auxquels il devait distribuer leur salaire, sous +le premier bec de gaz. + + + + +II + + +À l'extrémité d'une étroite ruelle, dans le quartier au delà du pont Neuf, +s'élevaient une trentaine de petites maisons de forme semblable et bâties +évidemment pour être louées à des ouvriers ou à d'autres petites gens. + +Dans une de ces petites maisons, une femme était occupée à laver du linge +et des habillements d'enfants dans une cuvette. + +Elle semblait être encore dans toute la force de l'âge. Sans doute elle +avait été belle; peut-être l'était-elle encore; mais la malpropreté de ses +vêtements, le manque de soin et la négligence dont tout, sur elle et +autour d'elle, portait les traces flagrantes, ne pouvaient éveiller +d'autres sentiments que la tristesse et le dégoût. Elle travaillait avec +grande hâte, plongeait ses bras nus dans la cuvette, secouait et tordait +le linge avec tant de brusquerie et de rudesse, que l'eau se répandait à +flots sur le sol et formait comme une mare autour d'elle. + +Toute la chambre était remplie de la vapeur fétide de la lessive, et la +lampe qui était pendue contre la cheminée ne répandait qu'une lumière +faible et presque maladive. + +À côté d'elle, sur le poêle, le souper cuisait dans une casserole de +terre. De temps en temps, elle ôtait ses mains de la cuvette, prenait une +cuiller de bois et remuait dans la casserole pour que le souper ne brûlât +pas au fond. + +Quatre enfants, garçons et filles, malpropres, négligés et les habits +déchirés, étaient assis ou couchés sur le plancher dans un coin. Ils +s'amusaient à jouer. Souvent, ils se tiraient par les cheveux, se +battaient, criaient, ou prononçaient des paroles grossières qu'on était +tout étonné d'entendre sortir de la bouche de jeunes enfants. + +Jusqu'ici, la femme n'y avait pas prêté beaucoup d'attention; mais il vint +un moment où le tapage insupportable des enfants et les cris: «Mère, au +secours! au secours!» lui firent perdre patience. Elle s'élança vers eux, +donna au premier venu un coup de pied, au second un coup de poing, et aux +autres quelques soufflets retentissants. + +Alors, elle retourna vers le poêle, remua encore une fois les pommes de +terre et éclata indignée contre les enfants, dans un langage si grossier, +que les pauvres petits n'y pouvaient puiser qu'une leçon de brutalité. + +--Maintenant, vous voilà bien avancés, méchants vauriens! cria-t-elle. Les +pommes de terre sont brûlées. Le père va encore faire le diable à quatre +et me jeter un tas de paroles aigres à la tête. Vous et lui, vous croyez +que je suis votre esclave, et ne vis que pour travailler et être injuriée +du matin au soir. Ah bien, oui! s'il n'est pas content, il n'a qu'à aller +se faire pendre ailleurs. Où reste-t-il, votre fameux père? À la _Chèvre +bleue_, chez Pierre Lambin assurément. Il a reçu sa paye et l'ivrogne est +déjà en train de se verser l'argent dans le gosier. Attendez un peu, je +vais le traîner jusqu'ici. Ne touchez pas à la casserole pendant mon +absence, ou je vous casse le cou à tous, tourments de vos parents que vous +êtes! + +À peine la mère avait-elle quitté la maison, que les enfants commencèrent +à danser à pieds nus dans la lessive répandue à terre, de sorte que le mur +et les meubles furent entièrement remplis de taches bourbeuses. + +Ils se séparèrent effrayés lorsque leur père se montra soudain sur le +seuil. L'odeur des aliments brûlés lui fit pousser un grognement de +mécontentement; la vapeur de la lessive et l'eau fangeuse répandue sur le +sol le firent frémir, et son visage prit une expression de dégoût et de +tristesse. + +--Où est la mère? demanda-t-il. + +À la _Chèvre bleue_, chez Pierre Lambin, répondirent les enfants. + +--Chez Pierre Lambin? + +--Pour vous chercher, papa. + +--Ah! vous voilà , sale charogne! dit-il, lorsqu'il vit sa femme entrer. +Qu'est-ce que cette écurie-ci? Pourquoi lavez-vous ces linges sales le +soir lorsque je reviens à la maison? Vous avez sans doute couru toute la +journée et été bavarder près des voisines comme toujours? + +--Tiste, va appeler ta sÅ“ur Godelive, dit la femme à un des enfants, sans +paraître faire attention aux reproches de son mari. + +--La fièvre me prend dès que je mets un pied dans ton étable à porcs, +reprit celui-ci. J'ai envie de m'enfuir et de ne plus jamais revenir. +Travaillez donc toute la semaine, échinez-vous et suez sang et eau pour +apporter quelque argent dans le ménage: puis, le samedi, vous trouvez des +pommes de terre brûlées et un bazar infect qui vous fait tourner le cÅ“ur +de dégoût. Vas-tu répondre! + +--Bah! répondre, reprit la femme d'un ton railleur; je ris de tout ce que +tu dis. Crois-tu que tu m'aies prise à ton service et que je sois ta +servante? Si la chère te déplaît, n'y touche pas; si la maison n'est pas +assez propre à ta guise, nettoie-la toi-même, si tu en as l'envie, stupide +radoteur! + +L'homme leva la main et fit un geste menaçant. + +--Tiens, tiens! dit-elle, le poing te démange. Allons, cher Wildenslag, +calme-toi un peu... As-tu envie de retourner encore une fois à la fabrique +avec la figure pleine d'égratignures? Tu n'as qu'à le dire; je suis prête, +si une petite peignée peut te faire plaisir. Tais-toi et mange en paix: +les pommes de terre ne sont qu'un peu brûlées; d'ailleurs, les cris, les +injures et les coups ne les rendront pas meilleures. + +En ce moment, une jeune fille de sept ans entra lentement et doucement +dans la chambre. Elle était maigre et paraissait maladive; mais ses yeux +bleus brillaient comme des perles, et sa fine petite bouche avait une +expression étrange: quelque chose de souffrant et de suppliant, comme si +l'enfant était une vivante prière. Quoique de forme ordinaire et d'étoffe +commune, ses vêtements étaient d'une grande propreté, et, dans cette sale +maison, elle répandait comme un parfum d'innocence et de pureté virginale. + +Elle alla vers l'homme, mit d'un geste carressant sa main dans la sienne, +le regarda avec un sourire muet mais profond, et murmura: + +--Bonjour, cher père! + +Le son argentin de cette petite voix et le regard d'amour de son enfant +mélancolique touchèrent l'ouvrier. + +--Bonjour, ma bonne Godelive! répondit-il en pressant sa fille contre son +cÅ“ur. Vas-tu un peu mieux? Es-tu encore malade? + +--Encore un peu, papa, répondit-elle. Madame Damhout m'a fait boire de la +tisane, et cela m'a rafraîchie. + +--M. Damhout est-il déjà de retour de la fabrique? demanda Wildenslag. + +--Non, papa, pas encore. + +--Viens, assieds-toi, Godelive, et mange, mon enfant; car ces gloutons +sont déjà en train. Ils ne laisseraient rien pour toi. + +La petite fille se mit à table, fit le signe de la croix et pria en +silence; après quoi, elle commença à manger avec une réserve remarquable +et d'excellentes manières. + +Wildenslag trouva les pommes de terre extrêmement mauvaises; il mangea +sans appétit, grommela à voix basse et fit la mine; mais il comprima son +dépit et n'éclata plus en insultes, comme si la présence de son enfant +avait éveillé en lui l'instinct des convenances. Enfin, il dit avec un +soupir: + +--Mais, Lina, sans nous disputer, ne pourrais-tu pas tenir ta maison un +peu plus propre, et donner à tes enfants de meilleurs exemples? Vois comme +madame Damhout sait s'arranger. Son mari est un ouvrier comme moi; il n'a +rien de plus que son salaire journalier, et cependant, dans sa maison, on +mangerait sur le carreau, tellement tout y est propre. + +--Que parles-tu de madame Damhout? répondit-elle d'un ton aigre. C'est une +bonne et brave femme, je ne le nierai pas; mais les Damhout ne sont pas +des gens comme nous. Sois-en certain, Wildenslag, ils ont des biens ou de +l'argent placé, quoiqu'ils le cachent. + +--Non, non, ils n'ont rien de côté. Il n'entre pas dans la maison un +centime qu'Adrien Damhout n'ait gagné à la fabrique. Ils ont, au contraire, +moins que nous, puisque notre garçon gagne déjà quatre francs par semaine. + +--Joli sujet! Il reste sans doute dans l'un ou l'autre bouchon. C'est le +digne fils de son père; il ira loin, je te le promets. + +--Non, non, il a suivi la retraite... Sois-en sûre, Lina, madame Damhout +fait son ménage avec moins que toi. Et, comme elle l'arrange, tu peux le +faire aussi. + +--Allons, allons, Wildenslag, chacun se chausse à son pied, et il est +difficile d'apprendre à un vieux singe de nouvelles grimaces. Assez +là -dessus, ça ne sert de rien. Sais-tu ce que le propriétaire de la maison +dit de madame Damhout? Quelle est soigneuse et propre, parce qu'elle sait +lire. + +--Le propriétaire dit cela pour rire. Madame Damhout ne sait lire que dans +un almanach et dans son livre de prières. Elle n'apprendra certainement +pas le ménage dans ces livres-là . + +--C'est donc parce que Damhout dépense moins d'argent et reste à la maison, +tandis que tu passes des nuits entières au cabaret à boire et à jouer? + +--Cela est bien possible, répondit Wildenslag en secouant la tête avec +impatience. Qui te dit que je ne resterais pas à la maison, du moins +pendant la semaine, si tout ici n'était pas dégoûtant comme dans une +écurie, et si je pouvais seulement y trouver une figure amicale; mais, toi, +avec ta brutalité et ton manque de soin, tu chasserais un ange d'ici. + +La femme, offensée, mit les poings sur les hanches et se disposait à faire +une sortie furieuse; mais la porte s'ouvrit avec fracas et un garçon de +quatorze ans, dont les vêtements étaient remplis de flocons de coton, +entra en dansant; il achevait le refrain d'une chanson obscène, quoiqu'il +tînt une pipe allumée entre ses lèvres. + +Il se mit immédiatement à table et commença à manger des pommes de terre +brûlées; mais, après la première bouchée, il jeta la fourchette sur le +plat en grommelant et éclata en aigres reproches contre sa mère. + +Au lieu de le corriger, le père lui donna raison. + +--Voilà ma paye, dit le garçon en jetant trois francs sur la table. Les +pommes de terre sont brûlées et sentent la lessive. Je m'en vais; j'irai +manger ailleurs, là où l'on ne risque pas d'être empoisonné. + +On se disputa violemment parce que le fils avait retenu un franc de sa +paye; cette scène se renouvela lorsque le père remit également son argent. +Néanmoins, après beaucoup de dures et grossières paroles, la tempête se +calma. + +--Bonsoir, dit le garçon avec joie, je vais à la _Chèvre bleue_, manger +une tranche de jambon. + +--Attends, Alexandre, je t'accompagne, dit le père. Il ne fait pas bon +ici. Après toute une semaine de travail, nous pouvons bien un peu nous +divertir. + +--Ah! ils s'imaginent que je vais m'embêter toute la soirée à la maison, +tandis qu'il vont s'amuser à la _Chèvre bleue_ et s'en donner à cÅ“ur +joie? murmura la femme lorsque son fils et son mari furent partis. Il faut +que j'en aie ma part; j'aime aussi le jambon. Godelive, va pour une heure +chez madame Damhout. Je te ferai appeler. + +Elle fouilla violemment dans le poêle avec le crochet pour étouffer le feu; +mais, comme cela n'allait pas assez vite à son gré, elle versa un bassin +de lessive sur les charbons ardents, de sorte que la chambre fut remplie +d'une fumée infecte. + +--Eh! vous, là -bas, polissons! cria-t-elle-aux enfants, prenez garde de ne +pas toucher à la lampe et de ne pas jouer avec le feu, ou je vous casse le +balai sur les os! + +À ce moment, elle vit que l'aîné des garçons tirait l'une de ses sÅ“urs +par les cheveux, et elle entendit un bruit pareil à celui d'une étoffe +qu'on déchire. + +--Finis donc, bourreau! grommela-t-elle. Attends un peu, vilain fainéant, +tu n'auras plus longtemps à paresser ici. La semaine prochaine, tu vas à +la fabrique. Quand je rentrerai, je te ficherai une petite raclée qui ne +sera pas pour rire; ça t'apprendra à déchirer encore une fois la robe de +ta sÅ“ur. + +--Ce n'est pas vrai, cria le garçon. + +--Je l'ai vu! riposta la mère. + +--Vous mentez! beugla l'enfant. + +Et, comme si cette monstrueuse insolence n'avait eu rien d'insolite, la +femme ne parut point y faire attention ou ne pas l'entendre; car elle +sortit en courant de la maison et ferma bruyamment la porte derrière elle. + +Pauvres enfants! que pouvaient-ils devenir sous la conduite d'une telle +mère? Rien, assurément, que des êtres sauvages et incultes dépourvus de +tout sentiment de dignité humaine. Ce n'était par leur faute; mais +était-ce bien la faute de leur mère? + +Cette femme, lorsqu'elle était enfant elle-même, avait passé ses premières +années sous la surveillance d'une vieille femme ignorante et grossière, au +milieu d'enfants abandonnés, dont les mères, ainsi que la sienne, devaient +travailler toute la journée à la fabrique. Là , elle n'avait appris qu'un +langage brutal et impoli; elle avait grandi sans la moindre notion des +devoirs que l'homme a à remplir en cette vie envers Dieu, envers la +société et surtout envers lui-même. Comme elle n'avait atteint alors que +l'âge de neuf ans, il y avait encore de l'espoir qu'elle recevrait +quelques reflets des lumières de la civilisation; qu'avant de devenir +femme, elle sentirait naître en elle l'instinct de la dignité personnelle +et de la modestie virginale. Mais, avant que le dixième printemps +commençât pour elle, elle était déjà à la fabrique, attachée à une machine +tournant éternellement, livrée à la compagnie de femmes et d'hommes encore +plus grossiers et plus ignorants qu'elle. Plus tard, elle s'est mariée; +après la naissance de son troisième enfant, elle resta à la maison et +donna là , à ses enfants, la seule instruction qu'elle eût reçue: ignorance, +grossièreté, abaissement et abâtardissement de la nature. + +Et nous qui parlons du perfectionnement moral de l'ouvrier, nous donnons à +ses enfants une pareille mère! Et nous qui blâmons l'ouvrier parce qu'il +fuit sa demeure, parce qu'il boit et court les cabarets, nous lui donnons +une pareille compagne! + +Oui, le progrès gigantesque de l'industrie est un des phénomènes les plus +surprenants et les plus salutaires de notre siècle; mais le penseur, le +philanthrope, ne verra pas ce progrès irrésistible sans une terreur +secrète, aussi longtemps qu'il arrache la femme, la mère du sein de la +famille, et fait de l'enfant l'esclave de la matière, dans un âge qui est +destiné à son développement moral et intellectuel. + +Si l'on veut civiliser et perfectionner la classe ouvrière, il faut +commencer par la femme. Cette loi est impitoyable. Si l'homme règne sur le +monde matériel, l'éducation morale dépend uniquement de la mère, et elle +règne sur le cÅ“ur et l'esprit de la génération naissante avec toute la +puissance de l'ange ou du démon, selon l'élévation ou la bassesse de son +âme. + +L'humanité commence à le comprendre. Du fond des consciences s'élève un +cri de détresse, une voix prophétique qui dit: «Sauvez le monde de +l'abaissement moral par la femme! Instruction pour la femme! Éducation +pour la femme! Lumière, dignité et notion du devoir dans le cÅ“ur des +mères du peuple! Sinon, ténèbres, abaissement, injustice et sanglante +vengeance sur le monde à venir.» + + + + +III + + +Beaucoup plus loin, dans la rangée des maisons d'ouvriers, il y avait une +maisonnette qui se distinguait par sa propreté. + +Le sol était semé de sable blanc jusqu'à la rue. Trois ou quatre pots de +fleurs répandaient leur parfum sur les fenêtres, derrière des rideaux +blancs comme la neige. La cheminée était ornée d'une image de la sainte +Vierge entre deux perroquets de plâtre, dont le plumage rouge, jaune et +vert flattait agréablement le regard. Les petits ustensiles du ménage, +les plats et les tasses étaient étalés sur une armoire et brillaient et +étincelaient comme s'ils étaient fiers de leur propreté. Les grossières +chaises de jonc n'avaient pas une tache; la table de bois blanc était +lavée, le poêle frotté à la mine de plomb. + +Cette habitation d'ouvrier était aussi pauvre que les autres; les objets +les plus étincelants n'avaient coûté que quelques centimes... et cependant +il y régnait une apparence de paix, de contentement et de bien-être; l'air +y était si pur, tout y était si souriant, que l'aspect de cette humble +maisonnette suffisait pour faire comprendre comment un ouvrier peut aimer +sa demeure tout aussi bien qu'un richard qui s'enorgueillit de son palais. + +Dans une des chambres du rez-de-chaussée, une femme était occupée à +travailler près d'une lampe. Elle cousait à une blouse bleue, et, comme +il y avait encore beaucoup de ces blouses pliées sur une chaise, il +était à supposer qu'elle travaillait pour un magasin. Elle pouvait avoir +vingt-huit ou trente ans; ses vêtements de coton, communs et pâlis par le +lavage, étaient d'une grande propreté et même arrangés avec une simplicité +qui ne manquait pas d'une certaine élégance. + +À côté d'elle, près de la table, était assis un petit garçon de huit ans +avec des cheveux bruns et de grands yeux vifs. Il avait devant lui un +livre ouvert et remuait les lèvres, en même temps que, du bout d'un petit +bâton, il montrait les lettres qu'il s'efforçait de lire. + +Dans un coin, sur des tabourets de bois, étaient assises deux petites +filles de trois à quatre ans. Elles jouaient avec des poupées et +s'amusaient en silence, élevant de temps en temps la voix pour gronder +les poupées en riant doucement entre elles. + +Depuis un instant, le petit garçon paraissait embarrassé, son petit bâton +ne remuait plus et il secouait la tête avec impatience. + +--Qu'est-ce, Bavon? demanda la femme. Cela ne va-t-il pas, mon enfant? + +--Ah! mère, dit-il, le maître m'a donné à apprendre une leçon dans +laquelle il y a un mot si difficile, si difficile! J'en ai chaud, mais +je n'en sors pas. Lis-le donc, toi, mère! + +Il se rapprocha, lui mit le livre sous les yeux et montra le mot qui +l'arrêtait. + +Mais la femme, après un long effort, bégaya avec découragement: + +--Ab... be... né... abné... ga... Je ne sors pas du reste, Bavon. Sont-ce +là aussi des mots pour un enfant comme toi? Tu n'as qu'à le passer et à le +demander demain à ton maître. + +L'enfant tenait le regard attaché sur le livre; ses traits se +contractaient, ses yeux étaient fixes et il tendait évidemment toutes +les forces de son esprit. + +--Non, laisse, mon enfant, dit la femme, ne te casse pas inutilement la +tête: le mot est trop difficile. + +--Trop difficile? balbutia le petit. Il faut que je le lise, je le veux... +Ah! mère, paix, paix! tu m'as aidé, cela ira... Abe... né... ga... ga... +abnéga... ti... o... tion! Tiens, tiens, chère mère, le mot est abnégation. + +Un cri d'admiration échappa à la femme; elle prit son fils dans ses bras +et déposa un long baiser sur son front. Ce qui la touchait ainsi, c'était +la persévérance précoce et la volonté presque virile qu'elle croyait +découvrir dans son fils. Que rêvait-elle en lui donnant ce baiser? Elle ne +le savait pas, et néanmoins elle remerciait Dieu du fond du cÅ“ur. + +L'enfant, encouragé par la tendre approbation de sa mère, avait repris son +livre; mais la femme, encore émue, lui dit: + +--Cher Bavon, il faut bien t'instruire; plus tard dans la vie, tu +commenceras à comprendre comme il est beau et utile de savoir lire et +écrire. Celui qui ne sait pas lire n'est un homme qu'à demi, et il est +condamné, fût-il même né avec de l'esprit, à rester toujours ignorant. Tu +seras mieux et plus instruit que moi, Bavon, et tu en seras plus heureux +sur la terre. Ah! pourquoi mon parrain est-il mort sitôt! Sans cela, je +saurais très-bien lire et écrire; mais il n'y avait personne qui pût me +protéger, il me fallait aller à la fabrique. Je me suis encore un peu +instruite par moi-même; mais, lorsqu'on a travaillé toute la journée, cela +ne va pas bien le soir. Oui, Bavon, si chacun savait lire, il n'y aurait +pas tant de mauvaises gens; car quiconque sait lire sait qu'il est homme +et se respecte soi-même. Malheureusement, il n'y a que peu d'enfants +d'ouvriers qui aient l'occasion ou les moyens de s'instruire; les parents, +qui sont eux-mêmes ignorants, ne comprennent pas combien il est beau et +utile d'être instruit. Toi, mon enfant, si Dieu continue à accorder la +santé à ton père, tu pourras apprendre beaucoup de choses. Bavon, n'oublie +jamais que tu devras ce bonheur à ton père, qui travaille du matin au soir +pour élever honorablement ses enfants, qui ne va pas au cabaret et qui, +pour ainsi dire, se retient de manger pour que tu puisses aller à l'école. +N'est-ce pas, Bavon, tu ne l'oublieras jamais? Quoi qu'il t'arrive dans la +vie, tu continueras toujours à respecter et à aimer ton père? + +--Toujours! toujours! et toi aussi, chère mère! dit le petit garçon en lui +caressant les joues. + +À ce moment, la porte s'ouvrit et un homme entra. Ses vêtements, couverts +de coton et de poussière, étaient usés et paraissaient sales dans un lieu +aussi propre. L'expression de son visage trahissait une sorte de regret et +il semblait être de mauvaise humeur. + +Mais voilà que le mot «Père! père!» résonna sur tous les tons à ses +oreilles, et, avant qu'il eût fait deux pas dans la chambre, on lui saisit +les mains, et de douces voix d'enfants lui souhaitèrent la bienvenue avec +les plus tendres paroles. Bavon courut à sa rencontre en agitant un petit +morceau de papier au-dessus de sa tête: + +--Cher père! cher père! cria-t-il, vingt bons points! Deux baisers pour +moi et deux sous pour ma tirelire! + +Et, en disant ces paroles, le jeune garçon avait fait un bond, et s'était +suspendu au cou de son père pour recevoir la récompense de son application. + +Pendant ce temps, la femme était occupée à étendre la nappe sur la table +et à servir le souper. Elle sourit amicalement à son mari et lui adressa +également quelques joyeuses paroles. + +--Asseyez-vous, asseyez-vous, Damhout, dit-elle. Vous devez avoir faim, +et les pommes de terre seraient bientôt refroidies. J'ai acheté une +excellente sole pour vous, à bon marché, et toute vivante. Allons, mes +enfants, à table, à table! + +Adrien Damhout ne fut pas insensible aux témoignages d'affection de ses +enfants; les rides disparurent de son front et un tranquille sourire +illumina son visage. Il donna à son fils les deux sous promis et tendit +sa paye à sa femme, qui, sans la compter, laissa glisser l'argent dans sa +poche. + +Alors, tous prirent place à la table, couverte avec autant de propreté et +de coquetterie que si ces pauvres gens allaient manger des mets exquis sur +des assiettes de porcelaine et avec des cuillers en argent. Et cependant +ils n'allaient manger que des pommes de terre étuvées, dans des assiettes +grossières, avec des fourchettes de fer; sans compter la petite sole frite, +qui répandait un fumet appétissant et qui occupait le milieu de la table +comme une pièce d'honneur ou plutôt comme un cadeau d'amitié. + +Tous ensemble firent le signe de la croix et remercièrent Dieu en silence; +après quoi, ils se mirent à manger avec appétit. Seulement, lorsque le +poisson allait être entamé, le silence fut un peu troublé. Damhout ne +pouvait pas se décider à manger à lui seul la sole, si petite qu'elle fût; +il voulait partager la friture avec sa femme et ses enfants; mais la femme +prétendait qu'elle l'avait achetée pour lui seul et qu'il lui ferait de la +peine en insistant plus longtemps. Quoique les enfants, prévenus par la +mère, insistassent avec elle, la discussion se termina à l'amiable par le +partage du poisson entre tous les membres de la famille. + +Immédiatement après le souper, la nappe fut pliée et tout disparut en un +clin d'Å“il de la table. + +La femme s'assit à la droite de son mari et commença à parler avec lui +du travail et de la fabrique; les deux petites filles grimpèrent sur les +genoux du père. Bavon se tenait à sa gauche, le livre à la main, et +attendait que ses parents eussent fini de causer. + +C'était un spectacle simple et émouvant que de voir cet ouvrier, dans ses +vêtements usés et souillés par le travail, tenant sur ses genoux deux +petits anges si propres et si souriants, entre une femme chérie et un fils +studieux qui levait vers lui un regard respectueux et suppliant. + +--Chère père, puis-je lire? demanda enfin le petit garçon. Nous avons reçu +aujourd'hui une si belle leçon! Je ne sais pas si je la sais bien, mais je +ferai de mon mieux. + +--Oui, Bavon, lis ta leçon devant ton père, dit la femme. + +Le fils ouvrit son livre et lut avec une certaine difficulté et quelques +interruptions, mais assez distinctement pour être compris: + +«Mes enfants, voulez-vous être bénis de Dieu sur la terre, honorez votre +père et votre mère. Ils vous chérissent comme la lumière de leurs yeux; +ils travaillent pour vous du matin au soir; le seul but de leurs efforts, +de leurs soins et de leurs prières n'est que votre bonheur. Aimez-les +tendrement, soyez-leur soumis et restez-leur reconnaissants; devenez le +soutien et la joie de leurs vieux jours, et récompensez ainsi l'amour +paternel, cette abnégation pure et presque divine.» + +Cette lecture parut faire une mauvaise impression sur l'esprit de Damhout; +elle lui rappelait ce que Wildenslag lui avait dit et donnait de nouvelles +forces à la crainte que son ami avait, pour la vingtième fois, réveillée +en lui. Son visage devint sérieux et il secoua la tête d'un air pensif. + +--Bavon, comprends-tu ce que tu viens de lire? demanda-t-il après un +instant de réflexion. + +--Oui, cher père, répondit l'enfant. Cela veut dire que vous travaillez +pour moi, et que je dois toujours vous aimer, vous et ma mère. + +--Jusque dans nos vieux jours, Bavon. + +--Oui, père, jusque dans vos vieux jours, aussi longtemps que je vivrai. + +--Et le feras-tu, mon enfant? + +Le petit garçon regarda son père d'un air étonné, mais ne répondit pas, +comme s'il ne concevait pas son doute. + +--C'est bien, Bavon, dit Damhout; tu es sage. Reste toujours ainsi et +n'oublie jamais ce qui est écrit dans ton livre; sinon, Dieu te punira. + +Il y eut un moment de silence; la femme épiait la physionomie de son mari, +qui semblait absorbé dans de sombres pensées. + +--Adrien, murmura-t-elle, qu'as-tu donc, cher homme? Tu parais si pensif! +Je l'ai remarqué dès que tu es entré. Tu as quelque chose en tête. As-tu +du chagrin? + +--Je n'ai pas de chagrin, Christine, répondit-il; mais il y a pourtant +quelque chose qui me chiffonne. Les camarades vont quelquefois boire +ensemble une pinte de bière; ils rient, causent et s'amusent un peu après +le long travail de la semaine. Je suis toujours à la maison comme si +j'étais d'un autre monde, et les amis se moquent de moi. Peut-être est-ce +insensé de sacrifier ainsi toute sa vie, sans savoir ce qu'il en adviendra +par la suite. + +Quoique ces paroles l'étonnassent, la femme prit une pièce d'argent de sa +poche et la tendit à son mari en souriant amicalement. + +--Mon cher Damhout, dit-elle, tu ne dois pas te priver pour moi: voici +de l'argent. Si tu désires passer quelques heures avec tes camarades, +satisfais ton envie. Va, cela me fera plaisir, de savoir que tu t'amuses. + +Mais l'homme, comme honteux de son murmure, repoussa doucement sa main. + +--Non, garde l'argent, dit-il, mon envie est passée... Cependant, +Christine, ce soir, les amis célèbrent le jubilé de Léon Leroux, parce +qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est fileur. Wildenslag m'a prié +d'y être présent; je lui ai promis de venir, si c'était possible. + +--Eh bien, Damhout, c'est possible: tu dois tenir ta promesse. + +--Oui, mais je ne sais pas, il me semble que je préférerais rester à la +maison avec les enfants. + +--Non, non, Damhout, c'est demain dimanche, jour où nous sommes ensemble +du matin au soir. Fais-moi ce plaisir et prends cet argent; va à la +_Chèvre bleue_ et divertis-toi avec les amis. Je t'attendrai contente et +de bonne humeur; reste aussi longtemps que tu le voudras. Va, je t'en prie. + +Elle le pria encore pendant quelques instants et lui fit en quelque sorte +violence pour l'obliger à se lever. Alors, elle l'accompagna jusqu'à la +porte et lui souhaita une joyeuse soirée. Elle retourna à la table et +reprit sa couture. + +Quelques instants après, la porte s'ouvrit doucement, et une petite fille +entra. + +--Bavon, voici Godelive, dit la mère. + +Le petit garçon se leva d'un bond, courut à la petite fille, lui prit la +main et la conduisit près de la table, disant avec une grande joie: + +--Ah! Godelive, c'est bien, de venir encore! Je suis las d'étudier; jouons +un peu. Veux-tu jouer à la boutique comme hier? C'est si amusant! + +--Oh! non, Bavon, tenons une école! demanda la petite fille. + +--Oui, oui, une école! reprirent les deux petites sÅ“urs en battant des +mains. + +Bavon alla chercher quelques livres qu'il avait conservés des premiers +mois qu'il allait à l'école; il plaça Godelive sur l'un des bancs et ses +petites sÅ“urs sur l'autre, prit la petite canne des dimanches de son père, +et commença à aller et venir, la tête droite et avec un sérieux comique +en criant de temps en temps d'un ton courroucé: + +--Silence dans la classe, ou je vous mets dans le coin. Quiconque ne +connaît pas sa leçon, devra manger le pain sec. Godelive Weldenslag, +attention! Quelle lettre est celle-ci?--Bon! Et celle-ci? Et +celle-là ?--Vous savez votre leçon. Vous avancerez d'une classe. Tournez +la page de votre livre. Qu'est-ce qui est écrit sur la deuxième ligne? + +--Da, de, di, do, du, dit Godelive à haute voix. + +--Oui, vous connaissez cela par cÅ“ur, je le sais bien; mais là , sur +l'autre page, là ? + +La petite fille fit un violent effort pour épeler la syllabe qu'on lui +montrait, mais elle ne put y parvenir. + +--Courage, faites bien attention, dit Bavon. Ces deux voyelles O et U +forment le son... + +--Ou, ou! dit Godelive avec une joie triomphante. + +--Très-bien, mon enfant, vous y êtes! dit le jeune instituteur avec joie. +Godelive Wildenslag reçoit dix bons points. + +La mère avait vu cette scène en souriant et avec plaisir. + +--Chers enfants, dit-elle avec émotion, vous jouez là un jeu sérieux. +Croiriez-vous que Godelive finira par apprendre à lire sans aller à +l'école? + +Le petit garçon et la petite fille la regardèrent avec étonnement. + +--C'est comme je vous le dis. Pourquoi cela vous étonne-t-il? Tenez, +Godelive, sans le savoir, connaît toutes ses lettres et elle commence +déjà à épeler. Si Bavon voulait se donner un peu de peine, sois certaine +Godelive, que tu saurais bien vite lire. + +--Vous dites cela pour rire, n'est-ce pas, madame Damhout? murmura la +petite fille d'un air de doute. + +--Serait-il possible, chère mère? demanda Bavon, dans l'Å“il duquel +brillait une étincelle de résolution. + +--Possible? Mais, mon enfant, c'est presque fait, tu le vois bien! + +--Ah! ah! Godelive, nous jouerons toujours au jeu de l'école! Tu apprendras +à lire! + +--J'apprendrai à lire! reprit Godelive avec une joie contenue. + +--Tu l'apprendras, s'écria Bavon. Dieu que ça sera amusant, lorsque +nous pourrons lire à deux dans le même livre.--Allons, mademoiselle, +rasseyez-vous sur le banc, et faites attention... ou je vous fais +apprendre par cÅ“ur deux grandes leçons de catéchisme! + +Bavon continua à jouer son rôle de maître d'école avec un redoublement de +zèle. Bien qu'en même temps il montrât les lettres à ses petites sÅ“urs et +les leur nommât avec une impatience simulée, il s'occupait le plus souvent +de Godelive. Il lui adressait de si douces paroles d'encouragement et +faisait de si grands efforts pour l'instruire, que ce naïf jeu d'enfant +devenait un travail sérieux, un véritable bienfait. + +Cela dura si longtemps qu'enfin les deux petites sÅ“urs, tête contre tête, +s'étaient endormies sur le banc. + +Alors, la classe fut finie. La mère déshabilla les deux petites endormies +et les mit dans leur lit. + +Bavon et Godelive retournèrent à la table et feuilletèrent un livre plein +d'images. + +Pendant que madame Damhout continuait son ouvrage, les deux enfants +causaient ensemble à voix basse de l'espoir que Godelive apprendrait à +lire, quoiqu'elle ne pût aller à l'école; puis encore d'autres belles +choses. Un doux sourire était pour ainsi dire en permanence sur leurs +lèvres; leurs yeux étincelaient d'amitié et de contentement, et +quelquefois ils se serraient affectueusement la main. + +Enfin on entendit au dehors une voix d'enfant crier le nom de Godelive, et +la petite fille, après avoir souhaité le bonsoir à Bavon et à sa mère, se +disposait à s'en aller; mais madame Damhout prit un seau et dit: + +--Viens, Godelive; je dois aller chercher de l'eau à la pompe; j'irai avec +toi. + +Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle trouva Bavon endormi et déposa +enfin un long et ardent baiser sur ce front uni, comme si la bonne femme +croyait qu'un baiser maternel pouvait réchauffer et faire fructifier les +germes de l'intelligence dans le cerveau de son enfant. + +À peine avait-elle repris sa couture, que son mari entra dans la chambre. + +--Déjà de retour? si vite? demanda-t-elle avec étonnement. Ce n'est pas +pour moi, n'est-ce pas, Adrien? J'en serais au regret. + +--Non, Christine, répondit-il pendant qu'il s'asseyait près de la table. +Je ne puis plus me plaire à ces amusements bruyants. Les amis sont de +braves garçons, je ne veux pas le méconnaître; mais ces manières brutales +et ces paroles grossières ne me vont plus. Il fait meilleur ici, à la +maison, entre toi et mes enfants. Pense un peu, à la _Chèvre bleue_, ils +sont maintenant tous en train de se disputer. Assurément Léon Leroux se +battra encore ce soir avec Jacob le marchand de sable. Ils se reprochent +des choses telles, que les cheveux s'en dresseraient sur la tête. Je +regrette infiniment d'avoir été aujourd'hui à la _Chèvre bleue_. + +--Je le crois, Adrien; mais tu ne pouvais pas savoir qu'on s'y disputerait +et s'y insulterait. + +--Ce n'est pas pour cela; mon cÅ“ur est triste. + +--Comment cela? T'est-il arrivé quelque chose? + +--Wildenslag m'a fait peur; il me fait toujours peur... Et peut-être +a-t-il raison; peut-être ne faisons-nous pas bien en voulant élever notre +Bavon au-dessus de ses parents. + +--Encore cette mauvaise idée! + +--Mauvaise idée, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille +pendant des années entières à l'école communale, et qu'il devienne +instruit, il nous coûtera bien plus d'argent qu'un autre enfant et en +outre il ne nous apportera jamais un centime dans le ménage; et, lorsqu'il +sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dépensera à s'acheter de +beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donné sa sueur +pour faire de lui un monsieur. + +--Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixés sur ton innocent +enfant? soupira la mère. Bavon deviendrait ingrat et méconnaîtrait ses +parents? Jamais, jamais! son cÅ“ur n'est qu'amour et reconnaissance. + +--C'est un bon enfant, je le sais, répliqua Damhout. Ils sont tous bons, +Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitôt qu'ils +deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquiètent plus de leurs +parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu élevés dans le monde, ils +abaissent quelquefois leur regard avec dédain sur ceux qui se sont +imprudemment sacrifiés pour eux. + +--Cela n'arrivera pas à notre Bavon, Damhout, répondit la femme en +comprimant sa douleur. Son cÅ“ur est pur, j'y veillerai. Tu crains que, +plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destinée que nous? Mais, si +cela arrivait, ton cÅ“ur de père ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu +pas avec orgueil: «C'est mon fils, pour lui j'ai travaillé avec plaisir; +son bonheur est mon ouvrage?» + +--De belles choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je +le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne fût honteux de son +père. + +--Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des +ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire? + +--Pas beaucoup de fileurs, du moins. + +--Mais il y a d'autres métiers, Adrien. Ceux de mécanicien, de charpentier, +de menuisier et cent autres, où, avec de l'instruction et de la bonne +conduite, on peut faire son chemin. + +--Vois-tu bien, Christine, que tu as résolu de ne pas laisser aller notre +Bavon à la fabrique! + +--Il ira où il voudra ou bien où il pourra, dit la femme avec une énergie +croissante. Nous ne pouvons rien en décider d'avance. Cela dépend de son +application, de notre amour et de la volonté de Dieu. Tes amis t'effrayent, +parce qu'ils disent que je veux faire de Bavon un monsieur. Ce que je +veux, c'est que mon enfant devienne un homme et ne soit pas condamné par +l'ignorance à l'impuissance et à l'esclavage éternel. S'il devient un +monsieur, tant mieux! + +--Christine, Christine, soupira l'ouvrier, si tu savais combien tes +paroles m'attristent! L'orgueil est un mauvais conseiller. + +--L'orgueil? s'écria la femme indignée. Crois-tu donc que le bonheur de +mes enfants m'effraye? Je ne devrais pas avoir de cÅ“ur. Ah! peut-être ne +me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos +enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de +les avoir élevés dans le monde. Ne secoue pas la tête. Si, au prix de ma +vie, je pouvais faire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie +devant le trône de mon enfant! + +Elle était très-émue et semblait trembler; il y avait quelque chose +d'inexprimable dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel +avait rendu cette humble femme imposante et belle. + +Adrien Damhout subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba +la tête comme vaincu, et se tut un moment. Puis il reprit: + +--Au fond, tu as peut-être raison, Christine; mais réfléchis avec calme. +Maintenant, cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon +ouvrage. Nos autres enfants sont encore petits. Plus tard, tu voudras +peut-être aussi que les filles aillent également à l'école? + +La femme fit un signe affirmatif. + +--Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, à +supporter cette charge? Cela me paraît impossible. + +--Je travaillerai un peu plus, Adrien. + +--Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entièrement pendant +toute sa vie! + +--Ah! c'est seulement alors que je sens que je suis mère, quand je sais +que je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants. + +--Bon! mais, si un jour l'ouvrage venait à manquer pour longtemps; si l'un +de nous devenait sérieusement malade, que ferions-nous alors? + +--Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volonté de Dieu. Nous +ne pouvons faire l'impossible. + +--Et s'il devenait nécessaire que Bavon gagnât quelque argent, le +laisserais-tu aller à la fabrique? + +--Pourquoi pas si le besoin l'exige? + +--Et à quoi lui servirait alors l'instruction? + +--À quoi elle lui servirait? Comment peut-tu demander cela, Adrien? Il +serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre à tout, et, avec un +peu de chance, il serait certain de devenir contre-maître. + +--Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, dès que +tu me dis que tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je +suis tranquille. + +--Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre idée; mais, si c'est son sort de +faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur par +égoïsme. + +Après un moment de silence, elle reprit avec une douce amitié: + +--Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous +attristerions-nous par une crainte prématurée, tant que nous nous portons +bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversité nous frappe, nous +nous arrangerons selon la nécessité. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, +si nos enfants savent lire et écrire, nous leur laisserons un précieux +héritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te +blâment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience, +Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu +et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et +n'écoute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami, +je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher. + +Et Adrien Damhout prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière +lui l'escalier avec son fils entre ses bras. + + + + +IV + + +Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à +lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer +à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant +dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait +tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait +grâce. + +Outre la bonté du cÅ“ur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux +bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un +véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale +qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne +de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle +n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus +jouer que très-rarement ensemble. + +En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son +opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les +enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage +pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a +moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses +autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un +livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses +manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage +où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau +jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur. + +Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique; +mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites +filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques +sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle +comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la +paresse, _la demoisellerie_, comme il disait, n'aurait pas le temps de +grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa +femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder +l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible +et souffrante. + +Cependant, ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godelive +paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée +en peu de temps. + +Une après-midi, la décision lui fut signifiée et on lui dit qu'elle irait +le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles. + +La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne +savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le père +lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit: + +--Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu en sais déjà trop +pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon, tu pourrais +plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route. +Plus de livres dans la maison: ne songe qu'à travailler. + +Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête +courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire! +Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme +égarée vers la demeure de madame Damhout. + +Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout +était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de +congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère. + +Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui +demanda: + +--Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal? + +Mais Godelive se mit à pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable. + +--Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arrivé? Ce ne doit pas être grave, +dit madame Damhout. + +--Ah! je ne peux plus apprendre à lire! soupira l'enfant. + +--Comment? Pourquoi? Ça ne se peut! balbutia Bavon avec une expression +d'incrédulité et en même temps de révolte. + +--Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire, +et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier! + +--Qui dit cela? s'écria le jeune garçon. + +--C'est mon père qui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit Godelive +avec tristesse. + +--Ton père? reprit Bavon avec épouvante. + +--Oui, et demain, à six heures, je dois aller à la fabrique de dentelles, +et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le +voie. Dieu, que je suis malheureuse! + +Elle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses +doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et +se mit également à pleurer. + +Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les +deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour leur donner un peu de +courage, elle promit d'aller parler à madame Wildenslag, et exprima +l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution. + +Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite fille: + +--Es-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer +dans une fabrique de dentelles? + +--Certes, madame Damhout, dès demain matin. + +--Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? + +--Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux +bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne +plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'attriste. + +--Eh bien, reste ici; je vais chez ta mère. Ne pleure plus; peut-être +reviendrai-je avec de bonnes nouvelles. + +Quelques moments après, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag. + +--Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mère de +Godelive. Êtes-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai +justement versé le café, parce que le feu était allumé! Nous allons en +boire une excellente tasse ensemble... Et vous, là -bas, sales vauriens, +hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts +sur vos épaules!... Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes +seules et nous pouvons causer à notre aise. + +--C'est pour causer avec vous que je suis venue, répondit madame Damhout +en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez résolu de placer votre Godelive +dans une fabrique de dentelles? + +--C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la +maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de +gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les +enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt quelque chose dans le +ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous étonne-t-il +que nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles? + +--Cela m'attriste. + +--Pourquoi donc? + +--Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous +avez un bon cÅ“ur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne +savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais, +moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais +peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son +âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène, +dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées, +depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur +permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne +jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine +écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en +deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en +leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les +germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de +jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de +dentelles! + +--Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout +ce que vous dites là ? + +--Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes +qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de +dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne +risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort. +Je suis mère... + +--Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag. + +--Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de +votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui. +Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la +fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais +vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si +intelligente, et elle a un cÅ“ur si bon et si pur! Cela me fait peine, +de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et +qu'elle en mourra. + +--Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame +Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je +le reconnais; mais j'ai aussi un cÅ“ur de mère. Je ne laisserais pas +ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or. + +--Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez +véritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari? + +--Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant +aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de +garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait +le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de +dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison; +mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même +devant le roi. + +Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait +très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec +une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café. + +Enfin elle dit d'un air pensif: + +--Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut +pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de +cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller à la +fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine? + +--Si je pouvais vous donner un bon conseil... + +--C'est un bon conseil que je vous demande. + +--A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple +d'années. + +--Aller à l'école? notre Godelive à l'école? Où sont donc vos sens, +Christine? s'écria madame Wildenslag comme stupéfaite. Avons-nous, pauvres +ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle +qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler. + +--Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait, +pour ainsi dire, déjà lire; si elle allait encore pendant deux années à +l'école, elle serait instruite et saurait très-bien écrire et calculer. +Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle +apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas +irrévocablement condamnée à rester simple ouvrière et servante des autres. +Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et, +plus tard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et +devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend +l'homme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus +d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à +la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur +ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite, +qui les condamnait à une vie sans espoir. + +Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne +pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait. + +--Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique +et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle +soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la +peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie +d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience, +que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous +rendrait-il pas fière? + +--Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres? + +--Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au +contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce +bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à +ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle +bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne +dans son paradis la récompense de votre bonté. + +Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion. + +--Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous +estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau +magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme +d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et +assuré son bonheur.» + +--C'est bien beau, ce que vous dites là , répondit avec un soupir la mère +de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi. + +--Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour +cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen +de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction +d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière? + +--Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en +secouant la tête; mais l'argent, les frais? + +--Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les sÅ“urs de Nonnenbosch, +derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on +l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces +deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois +instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez +certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard. + +Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas. + +--Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine. + +--Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère, +et le bonheur de mon enfant... + +Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et +jeta un manteau sur ses épaules. + +--Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi. + +--Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée. + +--Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur +qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon +cela ne se fait plus. Nous allons chez les sÅ“urs, pour voir si elles +veulent recevoir ma Godelive dans leur école. + +--Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet? + +--Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me +rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée, +j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas +de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole +chez les sÅ“urs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible. + +Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle +de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une +impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient +soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la +mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage. + +Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit +tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout +tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux. + +--Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à +la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les sÅ“urs de +Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon. + +L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame +Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour +de la chambre. + +--Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle +en battant des mains. Quel bonheur! + +Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux +mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance: + +--Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre +Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours! + +Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière, +jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui +semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du +moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la +première récompense du devoir accompli. + +--Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine +tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers. +À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y +ait quelque chose à dire sur toi. + +En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant +pour tout salut: + +--Merci! merci! + +Godelive fut mise à l'école chez les sÅ“urs. Comme la pauvre enfant se +sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits +livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction +et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants +d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle +était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle +extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme +elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un +an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées. +En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que +les sÅ“urs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des +fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre +enfant d'ouvriers. + +Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille +aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il +appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme, +il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez +lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant +d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la +toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal +était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient +leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne +rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire +de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le +demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient +comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de +faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa +femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur +elle. + +Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en +discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la +défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer +à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes +et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa +reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag +pressait souvent contre son cÅ“ur sa chère Godelive et l'embrassait avec +attendrissement. + +Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se +rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et +récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un +aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle +apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que +les sÅ“urs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter, +l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de +lumière qui y eussent jamais pénétré. + +Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon +cÅ“ur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle +entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui +étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se +sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait +que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant. + +Aussi disait-elle souvent à sa voisine: + +--Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que +nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est +en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux +élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme; +car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je +le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard, +voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera +instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire +peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que +de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères +et sÅ“urs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se +regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai +fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à +l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle. + +Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre +cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sÅ“urs l'avaient reçue +avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée +des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait +prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais +ce qui la flattait surtout, c'est que les sÅ“urs l'avaient invitée à +prendre le café avec elles. + +Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête, +et elle était sortie de chez les sÅ“urs avec le ferme dessein de laisser +Godelive chez elles aussi longtemps que possible. + +Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens +détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût +aller à l'école quelques mois de plus. + +Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et +sÅ“urs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une +espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice +que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne +rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait +instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la +sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient +ironiquement _mamselle_, la traitaient de fainéante et de pique-assiette, +la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient +avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant. + +Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand +on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce +qu'elle craignait d'être grondée par les sÅ“urs. + +Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison +de la femme Damhout. Là , elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle +recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante; +puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait +avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et +de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir. + +Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou +d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait +également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent, +pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique +gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices. + +Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean +Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui +échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude +qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants. + +Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte +ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive, +sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la +reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des +devoirs. + +Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction +seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus +tendre sollicitude, dans les cÅ“urs de Bavon et de Godelive, les germes +des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir. + +Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive; +elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour +l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi +dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à +elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas +le droit de l'aimer comme sa fille? + +Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive +gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle +reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa +sÅ“ur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui +accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne. + +Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère +ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au +commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait +l'institution des sÅ“urs. + +Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où +elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui +apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle +rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus +clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de +moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé +d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et +n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents. + +Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme, +l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui +avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin +maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et +pester tant qu'il voudrait. + +Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça +qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur, +suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y +opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se +rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros +soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les +sÅ“urs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses +maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur +et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre +un métier; elle le savait bien. + +Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser +d'aller prévenir les sÅ“urs de sa résolution, et, par la même occasion, +de les remercier mille fois du fond du cÅ“ur de leur bonté. + +Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité +toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine. + +Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette +nouvelle inattendue, ce furent les sÅ“urs. + +Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui +portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite +et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante +reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait +déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles. + +Après que les sÅ“urs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag, +elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix +basse. + +Alors, la plus âgée dit: + +--Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure +élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore +un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent +sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans +notre école? + +--Impossible, mes sÅ“urs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le +voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à +l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le +pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons +pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que +six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos. +Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands, +les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres. + +--Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière, +puisse commencer à gagner sa nourriture? + +--Pas bien vite, mes sÅ“urs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à +petit. + +--Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive +continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même +elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui +apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et +qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier, +chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera +ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle? + +--Ah! chères sÅ“urs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant! +s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre +bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon cÅ“ur votre offre +généreuse. + +C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à +l'école des sÅ“urs. + +Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples +de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait +une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait +déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient +plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et +étaient fiers de ses progrès rapides. + +Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier, +il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et +tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle +branche. + +Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à +huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en +jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait +commencé à apprendre à l'école. + +Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler +le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul +événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était +de nature à se graver dans leur souvenir. + +Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la +solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le +prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul +à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever. +Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une +précipitation inquiète. + +Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il +évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans +inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait. + +Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il +courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en +répétant: + +--Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne +venait pas ce soir! + +Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il +répondit en riant: + +--Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te +cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il. + +La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour +deviner ce qui le rendait si joyeux. + +--Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il. + +--Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet. + +--Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce? + +--Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise. + +--Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau +pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas +en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu. + +Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la +table et dit: + +--Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau! + +Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un +jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun, +dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint +un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat. +Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de +Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était +une Å“uvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de +deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en +grandes lettres: _Bavon et Godelive_. Surpris et presque triste, parce que +la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il +dit d'un ton confus: + +--Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait +pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble. + +Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes +tombaient de ses yeux comme des perles. + +--Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi +pleures-tu? + +--Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi! + +--Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la +petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux. + +--Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela! +Donne-la-moi, s'il te plaît. + +--Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive. + +--Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié. + +Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui +fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la +montrer à sa mère. + + + + +V + + +Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé +comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze +ans et son éducation était terminée. + +Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint +lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son +élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la +prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât +tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école +serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la +protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon +cÅ“ur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à +voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe. + +Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école. + +Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par +ses institutrices. Comme protégée des sÅ“urs, elle gagnait dès le +commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire, +Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir +d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là , les enfants ne doivent pas +passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement +beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne +cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait +pas en entendre parler. + +Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout. +Elle avait trop à souffrir de ses frères et sÅ“urs à la maison, et sa +mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille +qu'elle ne pouvait trouver chez elle. + +Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de +Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui +l'attendaient à la prochaine distribution des prix. + +Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et +par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de +questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les +journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les +négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution, +quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes. +Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent +avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique +générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude, +les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe +dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris, +l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption +dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants +ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent +leur fabrique. + +À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan, +même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense +ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup +du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent +encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers; +mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la +faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers +avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur +les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint, +murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère +par la violence. + +Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait +pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec +une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des +établissements industriels se rouvrirent. + +Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec +indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de +vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire +du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés +par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers +les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à +l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du +pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils +endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de +violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes +de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond +regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages +d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère. + +C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin +et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait +l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout +ce que l'on gagnait. + +Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute +la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle, +et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures, +comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le +mécontentement de tous les autres. + +Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et +sÅ“urs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant, +du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa +poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée. + +Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite. +Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un +plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes. +D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut, +travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche. +Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son +désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction +donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose +de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne +manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive, +qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois, +la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en +tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la +frappait de honte et d'effroi. + +Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués +dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et +limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne +leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim +avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une +autre occupation. + +La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi +le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner +par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer +le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on +commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit. + +Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même, +travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail +en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit +pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie, +et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage +et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec +quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux. + +Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage +et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils +trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque +chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne +voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les +charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si +mauvais pour lui. + +Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste +au fond du cÅ“ur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en +laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de +bonne humeur. + +Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force +sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il +était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent +parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération +de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame +Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie. +Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se +coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une +guérison rapide. + +Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand +mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent +point de côté. + +La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari +seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant +et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame +Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la +porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était +rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle +eût prévenu le médecin. + +Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir; +elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement. +Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une +pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas +immédiatement. + +Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une +inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut +d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande +quantité qu'il tomba en défaillance. + +À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur; +elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans +les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son +ministère. + +Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une +ordonnance et dit: + +--Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne +toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi, +femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous +avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis +presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des +semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie +de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a +besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose. +Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel +pour lui. + +Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de +partir: + +--Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade. + +Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à +chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots: + +--Mon malheureux mari! mes pauvres enfants! + +Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle +y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse +rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de +pleurer. + +--Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à +la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon +pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père? +Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà +l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté +d'aller chercher la petite bouteille? + +--Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on +gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous +rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas +demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être +plus utile qu'une servante à gages. + +Madame Damhout, restée seule, écouta, le cÅ“ur palpitant, au bas de +l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude. +Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le +malade ne remuait pas et paraissait dormir. + +Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise, +joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel. + +Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille +qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout, +l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine. + +La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à +madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur +le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda: + +--Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher +la bouteille? + +--Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec +mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai, +fût-ce pendant plus d'une semaine. + +--Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à +soupçonner la vérité. + +--Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour +faire vos commissions. + +--Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester +Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela +pourrait te faire du tort. + +La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit: + +--Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous +que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas +mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près +de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son +école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour +vous et pour son père un nouveau et grand chagrin. + +Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit +un balai pour nettoyer la chambre. + +Madame Damhout la regarda un moment le cÅ“ur battant, alla à elle et +l'embrassa en murmurant: + +--Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de +jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera +pour ta gratitude et ton bon cÅ“ur. + +Le soir, lorsque Bavon et sa sÅ“ur Amélie revinrent à la maison, on leur +dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son +repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au +silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des +larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter +encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux: + +--Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses; +mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu. +--Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas. + +Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors +leur chagrin et leur anxiété diminuèrent. + +Bavon et sa petite sÅ“ur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive +travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame +Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait +chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de +telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul +gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari. + +En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout; +mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient +vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère +croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses +extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles +d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait +pas eu le temps de travailler du tout! + +Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle +travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait +plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le +plus gros ouvrage. + +En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré, +mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le +premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait +défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le +pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible +qu'il pouvait à peine parler. + +Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout +et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le +consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès +du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée. + +Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était +sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait, +montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun +sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque +chose lui pesait sur le cÅ“ur. + +Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en +une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher, +continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit. + +Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque +le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque +chose pour lutter contre le besoin. + +Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et +murmurant. + +Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui, +maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait +à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait +réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces +suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable. + +Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea +qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il +dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de bÅ“uf, et +en faire boire de temps en temps une tasse à son mari. + +Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en +arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger +son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y +avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en +gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de bÅ“uf, pour +rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans +argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la +charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de +l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait +trembler. + +En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir +de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de +l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir +était vide... et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses +yeux. + +Comment cette pièce était-elle venue là ? Était-ce Dieu lui-même qui avait +eu pitié de sa détresse? + +Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle. + +Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans +le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur +leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag +ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger. +Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le +salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance, +Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère +la forçait d'oublier qu'elle avait un cÅ“ur. + +D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs? + +Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne +pouvait trouver, se dit à elle-même: + +--Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle +bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon +pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une +façon si généreuse et si mystérieuse à la fois. + +Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison +était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se +réjouissait du régal qui lui était annoncé. + +Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette +pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y +était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée; +personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le +bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva +rien. + +Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état +politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et +l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler. + +Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à +la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son +tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des +autres en évidence, quatre pièces d'un franc. + +Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques +instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête. + +Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit: + +--Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela +changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on +ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il +sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose, +c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant +la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu +beaucoup d'honneur. + +--Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école. + +--Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines. + +--Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout +avec un grand étonnement. + +--Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière. +Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon +frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son +école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride, +ils s'écarteraient encore du bon chemin! + +Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le cÅ“ur brisé et devait +se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine +oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses +parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il +engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela +lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette +inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle? +L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle +désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari! + +Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra. +La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de +cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant +d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite. + +Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et, +lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut +plus que penser et n'osa pas s'informer davantage. + +Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque +chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui +l'attristait. + +Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où +Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main +de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans +un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix +tremblante: + +--Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école? + +L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête. + +--Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai? + +--C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon. + +--Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux +semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as +passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu! +il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon +fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps? + +Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil: + +--Mère, je travaille dans une fabrique. + +--Tu travailles dans une fabrique? + +--Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours. + +Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux +étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et +demanda: + +--Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?... + +--C'est mon salaire, balbutia-t-il. + +Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils, +le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes. + +L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si +grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret +était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa +pauvre mère la fatigue de travailler la nuit. + +Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur +une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout. + +--Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive, +répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi +jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre. +Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi +seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas +tranquille, mon cÅ“ur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques +jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon +maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison, +et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu +d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère. +Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma +résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu +m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait +mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il +appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je +ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même +à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait +trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose +à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des +caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres +sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la +semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait +de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon +travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler +dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je +vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je +l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et +je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser +couler les larmes de joie qui gonflaient mon cÅ“ur. Le premier argent que +j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père! +Cette idée me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mère chérie, je +suis assez récompensé... + +Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta +précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui +étendait les mains pour la retenir. + +Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de +l'escalier. + +--Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens. + +Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en +hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il +embrassa son père avec une joyeuse effusion. + +Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action; +sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre +mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son +fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas +précisément le meilleur état. + +À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de +l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de +M. Verbeeck. Là , il éplucherait pendant quelque temps le coton et en +séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première +machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit. + +Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le +meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon +deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas. + +Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes, +on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier. +En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce +jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre +ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait +possible d'attendre des jours meilleurs. + +L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à +Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son +mari, et dit d'un air triomphant: + +--Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants +d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre +ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et +Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent +discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais. + +Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes. + +--Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est +pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton cÅ“ur, ton bon et +noble cÅ“ur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la +bénédiction de Dieu dans un ménage. + +Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent; +mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne, +elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers. + +Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant +ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail, +il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à +beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet +de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se +moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en +fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose +et de pouvoir venir en aide à ses parents. + +Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde +était heureux dans cette maison. Le cÅ“ur de la mère surtout était rempli +d'un sentiment d'orgueil et de béatitude. + +Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte +de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi +à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par +leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne +choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir +dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques. + +Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de +puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher +de bons ouvriers pour les villes du département du Nord. + +Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable +d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait +leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé +qu'en Belgique. + +Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale +aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se +réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle +sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le +travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait +donc tout au plus pendant quelques mois. + +Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à +toutes ses voisines. + +Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée +de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du +salaire élevé qu'on gagnait en France. + +--Là , disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit +de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une +vie amusante et une éternelle bombance! + +Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que +Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps +l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de +Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper +à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait +Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et +où elle pouvait espérer un prompt avancement. + +Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était +possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive. + +Là -dessus, Wildenslag répondit: + +--Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte. +Lorsqu'elle verra comment ses frères et sÅ“urs gagnent de l'argent, elle +voudra d'elle-même travailler dans une fabrique. + +Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps +sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que +Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait +rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne +travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même +chose: Bavon pouvait devenir contre-maître. + +Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait +probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière; +l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait +supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y +avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie +la planche de salut qui leur était tendue. + +Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les +Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour +pour la France. + +Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa +les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui +demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un +bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné: + +--En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à +trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul +avec toi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive réussit et est +heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as +raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait +si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois? + +Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes +réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir, +comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine. + +Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son +tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son +prochain départ pour la France. + +Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les +peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille. +Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable. + +Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles +intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ +l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté +infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que +Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié +pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne +mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le +perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait +aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours. + +La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si +attendrissantes; l'amour de son cÅ“ur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si +ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme. + +Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la +consoler par des marques de vive affection. + +Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur +était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait +qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité. + +On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa +fille. + +Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée +et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon, +Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de +désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec +ses parents. + +Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un +paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur +voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie. + +Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient +pas et parlaient peu, ils avaient le cÅ“ur gros; ils n'ouvraient la bouche +que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux +que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans +leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au +plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble +pendant les beaux jours de leur enfance. + +On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon +d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les +Wildenslag. + +Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains, +échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la +signification, et murmurèrent d'une voix étranglée: + +--Adieu, Bavon!--Adieu, Godelive!--Au revoir! + +Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir +son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents, +qui étaient déjà plus avant sur la route. + +Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se +traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait +qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs +arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon. + +Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son +cÅ“ur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de +lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait +l'explication du trouble de ses sens. + +Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le +suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le +mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un +puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre +les fantômes qui le poursuivent. + +Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et, +quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix +étaient rentrés dans son âme. + +Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme +d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la +tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait +quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la +porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le +fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils. + +Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de +parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que +possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner +d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à +Godelive que son fils lui-même. + +Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de +l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et +avec raison. + +Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la +fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il +reprendrait son métier de fileur. + +Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter +tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée +au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à +fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs +avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite, +méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix +extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger +d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient +sans aucun doute contents et fiers à la maison. + + + + +VI + + +La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir +lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et +mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des +artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et +quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer +par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite. + +Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième +banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers, +à la place que les instituteurs lui avaient assignée. + +Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure +depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le +bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra +et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient +réservés aux autorités. + +Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme: + +--N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le +bourgmestre? + +--M. Raemdonck, le maître de la fabrique? + +--Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à +sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même. + +--Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le +conseil de la ville. + +--Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se +mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque +tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir, +de voir M. Raemdonck ici. + +--Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon +père et que tu as fait instruire tes enfants. + +Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le +début de la solennité. + +Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours +d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les +classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser +leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance. + +Il dit en terminant sa harangue: + +--Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à +ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour +chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie. +N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une +situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent +pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer +l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à +observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force +pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades, +l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles +améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre +le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si +les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus +lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement, +mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa +nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui +développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien +plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la +fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui +lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques; +la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut +contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves +insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat +le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme +artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la +plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque +école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe +ouvrière!»--Voilà , mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées +par un de vos camarades. Gravez-les dans votre cÅ“ur et suivez le sage +conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos +forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et +d'ennoblir le travail et l'ouvrier. + +Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde +impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du +plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui +applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout +madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa +façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un +éloge de sa propre conduite envers ses enfants. + +--Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison, +oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et +tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi +sur l'instruction des enfants? + +Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps +de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement +et furent prolongés sans relâche. + +On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante +comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient +stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants. + +Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de +tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou +plusieurs livres. + +Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil; +quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur cÅ“ur et +firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les +applaudissements des spectateurs émus. + +Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les +livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de +lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la +plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant +à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe +public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu +sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait +qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur +la table. + +Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier +prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de +l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public. + +L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et +imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui +faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants +comme une sorte de sacerdoce. + +Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses +premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement +l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère +qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils, +et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse, +avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école. +Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et +les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient. + +Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part; +mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent +néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants. + +Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son +cÅ“ur battait violemment et elle paraissait honteuse. + +--Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et, +dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que +l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le cÅ“ur de l'homme +et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la +force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il +était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait +remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni +nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après +le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père +et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la +stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère +et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon? +Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un +devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents, +chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son +salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un +bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère... En quittant l'école +avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous, +ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours +d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de +reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une +récompense particulière. + +Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne +de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche. +L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il +portait pour titre: _la Mécanique appliquée à l'industrie_. + +Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour +deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné. + +L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une +profonde émotion: + +--Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos +maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour +continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes +ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous. +Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie, +dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de +l'instruction! + +Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de +gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence +de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur +l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers +sur la tête et lui remit le grand livre. + +La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs +essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs +yeux. + +Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats, +prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter +attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna, +éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec +exaltation: + +--Mère! mère! mère! + +Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le +public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta +au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et +ardemment son père. + +--Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père, +père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez, +vous le verrez! + +Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le +monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les +larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient +et contemplaient l'épanchement de leur allégresse. + +Damhout se leva le premier et dit à sa femme: + +--Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est +déjà parti. Allons-nous-en à la maison. + +À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père +Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait +tout à fait trompé. Son cÅ“ur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut +sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts +pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père +de ce jeune homme. + +Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il +tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents. + +Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son +fils: + +--Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête, +on voudrait te voir en face, c'est par amitié... + +Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et +murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère: + +--Ah! si Godelive avait pu voir cela! + +Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se +trouvèrent dans la rue. + +--Christine, dit le père Damhout, là -bas se trouve M. Raemdonck; il nous +regarde et semble vouloir me parler. + +--En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur, +n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de +bonheur? Ce bon et cher Bavon! + +M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère +restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien +alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la +main et lui dit: + +--Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie. +Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais +avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce +qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous +honore grandement à mes yeux. + +--Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému. + +--Votre femme? + +--Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la +femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre. + +--Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai +promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si +c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils? + +--Il est à la fabrique de M. Verbeeck. + +---Qu'y fait-il? + +--La semaine prochaine, il sera placé au premier _diable_, monsieur. + +--Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître +ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck. +Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau. +Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre +et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi, +je l'attendrai. + +Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce +que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même +serré la main! + +Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent +enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient +demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement +involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une +créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans +leur demeure. + +Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se +diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un +nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose! + +Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau. +Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant +amicalement. + +--Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a +fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti +profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents. + +Bavon prononça le nom de M. Raemdonck. + +--Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est +dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu. +Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est +possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point +vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y +consentez. + +--Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira, +répondit Bavon. + +--Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre, +écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé. +Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce +temps, je continuerai mon propre travail. + +Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en +levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était +écrite. + +Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement: + +--Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!... et pas +de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M. +Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le +fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous +bien calculer aussi? + +--J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du +moins au dire de mes maîtres. + +--Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord, +multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514. + +En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une +satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé. + +--Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M. +Raemdonck de votre arrivée. + +Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout +d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était +assis devant une table et feuilletait des papiers. + +--Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il. +Pourriez-vous l'employer? + +--C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a +une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il +sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de +tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma +surveillance. + +--Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis +que vous avez renvoyé avant-hier? + +--Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que +cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il +est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des +appointements trop élevés. + +--En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner +au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents. + +--Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant +pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant. +S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses +appointements. + +--C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais +ne lui dites rien. + +Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la +main, devant M. Raemdonck. + +Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance, +lui dit: + +--Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup +de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, +vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive, +n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont +sacrifiés pour vous donner de l'éducation. + +--Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais +avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck. + +--Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos +parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est +rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller +à l'école. + +--Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans +leurs vieux jours? + +--Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai. + +--Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine +prochaine, on vous placera au _diable_ en qualité d'aide. C'est un bon +moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon. +Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court. + +--Je deviendrai contre-maître, monsieur. + +--Et alors? + +--Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus. + +--Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à +présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas +assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre cÅ“ur vous +montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre +bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de +vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à +votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être +commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes, +je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils. + +--Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui. +Que ma mère sera contente! + +--Vous acceptez donc la place? + +--Je puis à peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux. + +--Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez +utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements, +cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre +cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel. + +Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son +bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému +pour prononcer des phrases suivies. + +M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose, +s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit: + +--Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme +et un noble cÅ“ur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux +vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père +avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous +assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu, +mon garçon, et à demain. + +Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans +le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs! +Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à +cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non, +c'était bien vrai! + +Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux +pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux. + +Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le +regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces +jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa +tête. + +--Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M. +Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage. +Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans +travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de +suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je +succomber à la peine. + +Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et +pleurant à la fois. + +Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur +fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire. + +Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son cÅ“ur et +bégaya les larmes aux yeux: + +--Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que +nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes +enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien. + +Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte: + +--Ô Godelive, Godelive! + +Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse. + +--Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle. + +Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit: + +--Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête. + + + + +VII + + +Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein +d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail. +Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la +main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps +d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il +avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe. + +Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit. +Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force +qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La +pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une +consolation à ses chagrins. + +Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique +Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre +cÅ“ur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à +M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait +été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui +l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas, +lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait +répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes +les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle +devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient +désolés de ne plus la voir. + +La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse +avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois +entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il +courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était: + +--Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé? + +--Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir. + +Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le +soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait +avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle +malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant +l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive +elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse. + +Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes +pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant +qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et +luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et +l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le +tourmentaient sans cesse. + +Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle: + +--Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts; +vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que +vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et +plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content, +vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement +son devoir, on doit avoir le cÅ“ur léger et joyeux; sans cela, le travail +devient ennuyeux et pénible. + +Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette +exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le +premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit, +et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs, +Godelive ne répondait pas... Déjà six longues semaines s'étaient écoulées. +Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-être était-elle dangereusement +malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il +n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir. + +Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à +coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la +porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui +montrer. + +Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria: + +--Une lettre de Godelive? + +--Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France. + +--Et que renferme-t-elle, mère? + +--Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture. + +--Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive même. Écoute, +mère. Ah! je tremble d'impatience. + +«Bonne madame Damhout...» + +--Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine +étonnée. + +--Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle +toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas, +je te prie. + +«Bonne madame Damhout, + +»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père +l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère +voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée... Je vous remercie, ainsi +que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon cÅ“ur, pour l'amitié que +vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus +si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu +de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin, +car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois +plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon +père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici +du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas +encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique +et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un +atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et +si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me +répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue +presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste +a perdu l'Å“il gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des +ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera +son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce +dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais, +dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive, +n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière, +je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de +respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle +prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à +lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère, +l'a conduite à l'école. + +»Votre humble servante, + +»GODELIVE WILDENSLAG.» + +Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame +Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de +faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y +avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste +parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis. +Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain +que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand. + +Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui +l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique, +au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était +inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens +ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son cÅ“ur; ce qui serait, +d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation +renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la +compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec +un profond désespoir: + +--Pauvre Godelive! pauvre Godelive! + +Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en +présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de +son cÅ“ur. + +Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on +résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner +du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une +autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de +chercher un atelier pour sa fille. + +Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus +tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive; +c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve +de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce +amitié, lui faisait du bien au cÅ“ur. Avec ces pensées consolantes, le +jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé. + +Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive, +mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une +troisième, mais ce fut en vain. + +Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on +les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse +des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre +dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait +probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et +les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive +était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence +pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle +oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite! + +Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles +tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit +pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il +balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit +un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa +mère le regardait avec attention. + +De l'amour?... Sa pitié serait de l'amour?... Il aimerait Godelive, +autrement que comme une compagne de jeu, comme une sÅ“ur? Sa mère ne +l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant +du cÅ“ur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre? + +Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui +concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune +fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation. +Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât +son amie absente. + +Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui +montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus +parler de Godelive. + +Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de +France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses +paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son +dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent +même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus +grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec +tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les +querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils +avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il +ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et +enfants, travaillaient à la fabrique. + +Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon +accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus +en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà +élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait +à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses, +il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter +la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure. + +Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de +retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec +regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les +beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui +répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien +elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les +souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre? + +Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie +petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles. + +On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à +table entre ses deux petites sÅ“urs, en face de ses parents. Il ne parlait +pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la +chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu +les voix joyeuses des enfants. + +Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se +trouvait au dehors: + +--Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la _Chèvre bleue_, +chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là . + +Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit: + +--Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu +as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme. + +--Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que +je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté? + +--Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail. + +--De France? + +--Oui, de Wazemmes, près de Lille. + +--De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise. + +--Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne. + +--Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce +pas? demanda madame Damhout. + +--C'est-à -dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après +ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les +ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à +Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis +subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville +du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien. + +--Et les Wildenslag étaient toujours bien? + +--Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un +peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces +Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que +boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis +les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que +chercher noise à tout le monde. + +Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire. +Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame +Damhout demanda: + +--Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag? +Vous ne la connaissez peut-être pas? + +--N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et +des yeux bleus vifs? + +--Oui. + +--Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est +encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont +des gens grossiers. + +--Que voulez-vous dire, ô ciel? + +--Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas +pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces +brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles +se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout +à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met +à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la +saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle +prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite +querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au +visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de +donner quelques taloches à cette fille mal embouchée. + +--Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un +profond soupir. L'avez-vous vue réellement? + +--De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on +attaquait sa mère... Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi, +madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand. + +L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les +Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse +stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses +yeux et ses lèvres tremblaient. + +Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le +consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force: + +--Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux +l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une +personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se +comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous, +mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits, +notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh! +j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cÅ“ur. Mère, fais venir des +ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure. +Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la +ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la +maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis +plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre +rue. + +Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et +voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue: + +--Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne +penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je +suis guéri, guéri pour toujours. + +Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison. + +Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une +préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement +fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il +y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il +prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne +s'occupe que de choses utiles. + +Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses +efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la +fabrique. + +M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire +avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui +d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de +tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention +particulière. + +--Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une +autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune, +et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de +me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez +âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck. + +Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement +de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia +la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il +avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la +fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices. + +Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il +atteignit sa dix-neuvième année. + +Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus +attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments +où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait +avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive, +l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et +à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille +petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et +qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son +travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore +une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des +yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il +l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là +que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le +savait bien. + +Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des +renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier +commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère +lui avait donné raison. + +En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et +Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à +vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand, +ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui +méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait +plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité +et il était aigri contre eux. + +C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à +étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait +bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à +être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose +possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et +Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte, +à l'intimité passée avec les Wildenslag. + +On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le +cÅ“ur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse +renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant. + +Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec +tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le +consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans +la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail, +mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de +M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et +d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait +parfois à M. Raemdonck: + +--Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour +plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et +l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement +pour lui faire plaisir. + +En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et +son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la +considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de +leur affection pour lui. + +Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et +le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres +ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux +tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son +jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte, +lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui +serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés. +Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait +acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la +respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour +son vieux père. + +Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans +la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât +aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il +suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur +cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les +meilleures fabriques de Gand. + +Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui +concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements. + +Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le +chérissait... Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son +père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était +donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver +atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses +parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à +un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour +reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient +pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient +quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre, +lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le +ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans +son cÅ“ur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait +doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir. + +Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en +l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck +désirait lui parler et l'attendait au salon. + +Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le +fit asseoir et lui dit: + +--Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et +d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais +que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre +application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous +m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands +avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en +outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot, +vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je +sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer +votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices +passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce +but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore, +je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience. +L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission +et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon +premier commis? + +--Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le +deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté. + +--C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq +cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs +avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux +ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous +êtes dans l'âge le plus dangereux. + +--Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière, +dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour +mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité, +chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si +c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces. + +--Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez +donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint. +Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres +jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer. + +M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant: + +--Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique, +maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette +bonne nouvelle à votre père. + +Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître. + +--Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci. + +--Monsieur, je voudrais vous adresser une prière. + +--Parlez, mon ami. + +--Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!... Je désire +que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas +même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant +n'est pas augmenté. + +--Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement. +Pourquoi ce mystère? + +--C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents, +et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans +qu'ils le sachent. + +--Quelle surprise? + +--Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les +rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai +votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet... Et, si +j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements...? + +--Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse +vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites +raisonnables. + +Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du +salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et +le mit immédiatement à l'Å“uvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit +à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses +parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais +il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt +encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista +cependant dans sa première résolution. + +Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sÅ“urs, il +raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que +son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession. +M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause +de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques +mois. + +Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir +bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce +bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père +continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses +appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible +et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si +content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur. + +Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné +longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer +à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne +devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de +beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et +de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de +chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son +neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa +mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la +fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer. + +Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait +de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue +Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon. +Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de +construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin. + +Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck, +qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près +de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée. + +Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le +luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de +goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui +faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition +du jardin. + +Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa +mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à +l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais +il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure +des nouveaux mariés fût entièrement en ordre. + +Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça +que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et +même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait +une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses +parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné, +on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une +heure ou deux. Ce serait une véritable fête. + +En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement +les sÅ“urs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce +qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue +de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade. +Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs +s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les +fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait +toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de +corail. + +Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses sÅ“urs, qui voulaient ouvrir +tout de suite les portes des chambres: + +--Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas +grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime +tant les fleurs! + +--Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes +parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel +j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche, +j'étais à l'Å“uvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux +Å“illets de tout le voisinage. + +Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les +sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons +caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de +fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues, +et se mirent à crier: + +--Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur! + +Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans +les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui +répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de +verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la +vue du jardin. + +Là , il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté +quatre ou cinq longues pipes hollandaises. + +--Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume +quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup +de messieurs fument la pipe chez eux. + +--Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre +là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré. + +--Impossible, Bavon. + +--Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir. + +--Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou +trois bouffées... rien que pour contenter notre généreux maître. + +Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure +de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux: + +--Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela, +sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche, +je voudrais passer ma vie. + +--Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque +chose que vous feriez. + +--Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet; +cela me servirait à varier un peu mes amusements. + +Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs +entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum. + +Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard; +car sa femme était impatiente de visiter la maison. + +Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient +très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la +cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons +étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des +murs. + +Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac +maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y +trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision +de beurre. + +Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son +neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la +maison depuis longtemps. + +Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de +pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin. +Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la +solidité du fil et murmura en lui-même: + +--Heureuses gens, ils ont tout ce que leur cÅ“ur peut désirer! + +--Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là , vous +verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de +M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous. + +Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri +d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les +gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un mÅ“lleux tapis à +fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres +assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à +dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis +si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites +filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras +et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous +cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité +d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent +les yeux de madame Damhout et de ses petites filles. + +--Maintenant, le verre de vin à la santé de... de... nous allons voir... +À table! + +Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin. +Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck; +mais Bavon les retint. + +--Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà +un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non +plus à sa santé que nous allons boire d'abord... + +--Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre +sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit? + +--Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son +verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps! + +Et tous les autres répétèrent en chÅ“ur: + +--Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps! + +--Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria +Amélie. C'est bien drôle! + +--Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux +pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout, +son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel +il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui +a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison, +ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué +la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne +travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher. +Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs! +Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère, +mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous! + +Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la +table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et +le pressa sur son cÅ“ur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout, +muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient +des mains et dansaient avec ivresse. + +Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il +lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il +avait autre chose dans l'esprit. + +Elle murmura enfin d'une voix contenue: + +--Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux, +n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi? + +--Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées; +mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon +cÅ“ur malgré moi. + +Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille +sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs +vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible, +tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi +d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la +tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de +honte ou de frayeur secrète. + +Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis +que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté, +était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement +fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes +extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une +extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi +blanc que la neige. + +Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la +regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils +traits sous ces misérables habillements. + +En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique +maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence +et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc +de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans +l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose +de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût +reçu une bonne éducation. + +Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une +position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre, +elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône. + +Sans échanger une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et +s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée: + +--Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur? + +--Oui, mère, je ne sais pas, mon cÅ“ur bat avec angoisse, soupira la jeune +fille. + +--Ô ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me +fait trembler. Hélas! qu'adviendrait-il donc de nous? + +--Madame Damhout nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un cÅ“ur +comme le sien ne peut pas rester insensible à notre malheur; et, lorsque, +les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre +Godelive... + +--Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait +dit à Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien +pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable +nécessité. + +--Les Damhout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix +sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère. + +--Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir +donné les moyens de nous venir en aide! + +--Aller demander l'aumône, mère! aux Damhout! moi, la petite Godelive +qu'ils ont aimée si tendrement, qui osait faire avec eux des rêves +d'avenir! Ô ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez +devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante! + +--Non, mon enfant, ne sois pas si sévère pour toi-même. Nous venons +demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des +mendiantes. + +Elles passèrent devant l'église Saint-Bavon. La jeune fille paraissait +poussée par une force secrète vers la petite porte du temple, et s'était +retournée à moitié, peut-être sans le savoir. + +La femme la retint et dit: + +--Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la +Croix est là -bas. + +--La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces; +car, maintenant que nous approchons de l'endroit où je tendrai ma main +suppliante à ... à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne. + +--La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il +fasse tout à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénible, en +effet; mais il sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint +sépulcre remercier Dieu de sa miséricorde, ou... ou verser des larmes de +désespoir sur le même banc où nous nous sommes agenouillées tant de fois. +Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps. + +Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles +se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on leur +avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obscur, elles ne +parvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la +femme dit: + +--C'est là , Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle +maison! Que les Damhout doivent être heureux! Ils le méritent aussi, +n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prière! Il y a déjà de la +lumière dans la chambre du rez-de-chaussée. Godelive, prends courage, mon +enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bontés +qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sûre. + +--Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force. + +Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit, à travers les +carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé. +Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une +incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur fit un +mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon que la jeune fille put +reconnaître son visage. + +Elle poussa un cri étouffé, se mit à trembler sur ses jambes et s'appuya +contre la muraille pour ne point tomber. + +Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant, +écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de +violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en pleurant son +visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait: + +--Mère, mère, il est là ! + +--Qui? + +--Bavon. + +--Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers +nous. Viens, surmonte la honte... + +--Impossible, ma mère, sanglota la jeune fille. Oh! épargne-moi cette +souffrance, cette humiliation, ce désespoir; demander l'aumône en sa +présence, à lui, hélas! mon cÅ“ur se brise, je m'évanouirais à ses pieds, +peut-être j'en mourrais! + +--Veux-tu donc que j'aille seule? + +--Je te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère. +L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle. + +--Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prière parce que +tu n'es plus avec moi? + +--Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors, +j'étoufferai toute honte et toute sensibilité dans mon cÅ“ur. J'irai à +lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les +arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut, +mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me soumettrai, je me +sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur. + +--Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai. + +Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant: + +--Ô ma mère! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence, +cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je +vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans l'église Saint-Bavon. +Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie, +il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien +dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter +contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse +devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas! + +En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la +direction de Saint-Bavon. + +La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tête et se dit à voix +basse, en traversant la rue: + +--Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse. +Je comprends que son cÅ“ur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me +laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait +sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien, +j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui +m'attend là dedans, ô ciel? + +Elle sonna, et dit à la servante qui vint lui ouvrir qu'elle désirait +parler à M. Damhout. + +La servante, qui était dans la demi-obscurité, ne remarqua sans doute pas +ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue, +et l'introduisit auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une +table. + +Il leva la tête et considéra avec une surprise désagréable cette femme mal +vêtue. Il lui dit sans se lever: + +--Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame? +Présentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour +vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer. + +--Je voudrais parler à M. Damhout, balbutia la femme. + +--M. Damhout, c'est moi-même. + +--Non, à votre père ou à votre mère, monsieur. + +--Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la +ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant +midi. + +--Hélas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir +demain de bon matin! + +--De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en +plein visage avec une agitation croissante. + +--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous étiez encore jeune, +et la longue adversité vieillit les gens avant le temps. + +--Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de...? la femme de Jean...? Lina +Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade? + +--Malade et malheureuse, monsieur. + +Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait +un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jeté sur +ses misérables vêtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le +retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise. + +--Vous devrez attendre jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez me +confier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il. + +--Je venais me jeter à leurs pieds et implorer leur secours, monsieur. +Nous sommes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre +ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère, +nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié qu'ils nous ont +accordée autrefois, et que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à +des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la charité de +votre bonne mère. + +--Une aumône! s'écria Bavon comme terrifié. + +--Plus qu'une aumône, monsieur, nous sauver de la honte. + +--Je ne vous comprends pas, dit-il avec méfiance. Où sont donc vos fils, +vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent. + +--Mon mari est mort, monsieur. Mes fils... l'un est soldat en Afrique, un +autre demeure à Rouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne +pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous... +avec moi, à Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le +secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une +fabrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le +malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec +des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confié. Le maître de +la fabrique prétend que mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il veut le +faire arrêter par les gendarmes, et condamner comme voleur à cinq années +de galères. Ah! monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une +vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous +restons honnêtes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que +d'une grande négligence. Au fond, c'est un bon garçon; il a un cÅ“ur +sensible, il respecte sa mère. Que la pauvreté reste notre lot, je la +supporterai patiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une +condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à +un pareil coup, et mon.... Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si +peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui êtes riche! Le +maître de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification, +si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous, +ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous +toucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignement et +l'adversité, n'ont pas passé un seul jour sans songer avec reconnaissance +à vos parents. + +Elle tomba à genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme +ses mains tremblantes. + +Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques efforts qu'il +fît pour y parvenir. Il alla à elle et la releva en disant: + +--Calmez-vous, madame; je comprends votre anxiété et votre malheur. +Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous +les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous +demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles? + +--Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras. + +--Oui, vos filles, que leur est-il arrivé? + +--Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées. + +--Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard. + +Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme +effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole. + +--Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma +compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais +resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur +vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame, +vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur. + +--Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément. + +--Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le cÅ“ur de votre +Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant +encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de +l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement +moral et de la perversité du cÅ“ur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de +votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour +qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au +rude contact de gens grossiers... + +--Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en +frémissant. + +Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua: + +--Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom +sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de +votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de +deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se +battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût +un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre +Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en +elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a +vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme. + +--Oh! non, non, monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes +enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le malheur! + +--Soit, madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle; +peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi, +je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez, +voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu +ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'égard de votre +enfant. + +En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son +pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table. + +Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres +tremblantes murmurèrent: + +--Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon +fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme +une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de +perversité du cÅ“ur, mon angélique enfant... Ah! le courage me manque. +Je succombe... + +Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement. + +--Une criante injustice? répéta Bavon étonné de ces exclamations. Mes +reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés? + +--Ils sont faux, entièrement faux! s'écria madame Wildenslag à travers ses +larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive +se battre et proférer de grossières injures? + +--C'est Étienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots +qu'elle tenait à la main. + +--Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'était pas Godelive, +c'était sa sÅ“ur Thérèse, qui lui ressemble en effet, du moins par les +traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est +tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit, +elle est bonne comme un ange, et son cÅ“ur est encore aussi pur que +lorsque vous lui appreniez à lire. + +--Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle +est mariée? + +--Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardât sans +respect. Et elle n'est pas mariée. + +--Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je +vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces +huit longues années? + +--Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la +tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du +courage et des forces. Écoutez, monsieur, vous apprendrez quel a été notre +sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la +porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes +beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire +recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père +la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et +tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques +forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commença chez nous une +petite école pour apprendre à lire aux enfants des Flamands nos voisins. + +--Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laissées sans réponse? + +--Vos lettres? Nous n'en avons reçu qu'une, et Godelive y a répondu. + +--Nous en avons encore écrit trois autres. + +--Je ne sais rien de cela, monsieur. + +--Votre mari les recevait à la fabrique. Les aurait-il gardées ou +détruites? + +--C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive +n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre état; +car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis +chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas +de devenir riche. + +--Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos +nouvelles? + +--Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai +souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait +trop de distance entre vos parents et nous. + +--Continuez, madame, je ne vous interromprai plus. + +--Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon +mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la +moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire +l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen. +Là , Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants +des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle +avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à +souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses sÅ“urs, +parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde +l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes +manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de +sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta +deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était +absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin +pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous +donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu +malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient +allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous +nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de +leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une +maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait +craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait +nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis +s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini, +avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à +la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait +fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour +Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils, + aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là , à +force d'injures et de menaces, veut contraindre sa sÅ“ur à lui donner une +grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux +élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à +la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait +bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour +prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le +courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à +chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle +n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous +étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre +mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car +un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui. +Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait, +je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand. +Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes +larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la +Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles +et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre +pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la +seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il +menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque +nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin +et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait +déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous +restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources +tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là , une petite maison +d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre +pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et +deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier +franc, tout ce que nous possédions.... Écoutez maintenant, monsieur, je +vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme +et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins +presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours +pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une +mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de +Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et +paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les +moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis +sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements +disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans +valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je +parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce +en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous +écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune +fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était +grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à +ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois +durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du +lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde +de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une +plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous +donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire +tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en. +Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les +tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un +ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour +adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas +parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa +mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses +sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et +d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image +la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari, +contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en +signe d'adieu, la main de son ange de consolation! + +Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. + +Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante; +l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et +de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié +pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de +silencieuses larmes coulaient sur ses joues. + +Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit: + +--Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh! +pardonnez-le-moi!... Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles, +à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre +Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient. +Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous +aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus. + +--Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de +nouvelles larmes. Ah! vous avez le cÅ“ur de votre mère... un cÅ“ur +généreux comme celui de Godelive! + +Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent. + +--Avec les cent francs qui sont là , dit-il, vous pouvez payer le prix du +paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici +encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai +avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous +pouvions procurer à Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre +fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un cÅ“ur sensible, je le +ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez +pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez +délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me +rongeaient le cÅ“ur depuis des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la +bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit +de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma +compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis +tranquille là -dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre +la pureté, la noblesse et la bonté de son cÅ“ur. + +Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains +et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs: + +--Oh! monsieur, votre bonté, votre générosité me confond. Je ne sais +comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ, +nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux. + +--Godelive! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc +Godelive? + +--Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans +l'église Saint-Bavon, à prier devant le saint sépulcre. + +--Et pourquoi n'est-elle pas avec vous? + +--La pauvre fille a eu peur, monsieur, + +--Peur? de moi? + +--Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage à Gand, +nous avons été obligées de vendre les seuls vêtements qui avaient encore +quelque valeur. Godelive craignait de se présenter devant vous... + +--Et pourtant, je voudrais la voir! s'écria Bavon avec agitation. Après +huit années d'absence! Que font les habits? Ne témoignent-ils pas de son +dévouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une +récompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage. + +--J'irai la chercher, monsieur... Moi aussi, j'étais honteuse de la +tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des +nobles cÅ“urs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai +comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier. + +À ces mots, madame Wildenslag sortit. + +Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une +chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie +trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient +malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de +la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la +tête et se dit avec un sourire un peu ironique: + +--Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles! +Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne +petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la +laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre +devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et +nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer +avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle +ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur +eux de manière à les préserver du malheur. + +Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un +moment d'immobilité, il reprit avec un soupir: + +--C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double +créature... Mais non; son cÅ“ur et sa volonté ne sont pas toujours +d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle +et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon +enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son cÅ“ur +sensible. Ah! l'on sonne. La voilà ! Comme mon cÅ“ur bat! Il faut que je +reste maître de moi... Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je +devais te revoir! + +Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille. + +Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait +pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa +mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre. + +Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour +s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et +dit: + +--Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne +soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez +fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux, +et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un +sentiment de profond respect pour le noble cÅ“ur qu'ils couvrent. + +La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent +solennel: + +--Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes +paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une +crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes +prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous +rende aussi heureux que vous le méritez. + +Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard. +Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin +d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de +reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où +la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!... oh! elle était +plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat +violent il livrait contre son cÅ“ur! Mais il fallait maîtriser ses sens +égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le +lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se +laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent: + +--Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une +grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de +l'enfance vivent dans le cÅ“ur de l'homme et s'y réveillent toujours avec +une nouvelle force!... Ah! je vous laisse là debout au milieu de la +chambre. Excusez-moi; prenez un siège. + +--Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune +fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes +forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grâce de quitter cette +maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai +exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes. + +--Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh! +non, je vous en prie, encore un instant. + +Poussée par sa mère et pour déférer à ce vÅ“u, la jeune fille s'assit et +baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait +de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle +avait tressailli. + +--Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois +pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon. + +--Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le +souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade. + +--Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de +penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et +malheureuse par le monde. + +Il y eut un court silence. + +--Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une +émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avez-vous +conservé? + +Il n'obtint pas de réponse. + +--L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il; +naïf dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous +m'aviez promis de le conserver. + +--Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse? +s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conservé... Ne me +retiens pas, Godelive... Si bien conservé, monsieur, que, depuis des +années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a +l'habitude de prier. + +--Ah! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon. + +--Pourquoi cela vous étonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec +dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a +appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit +où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu? + +Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue: + +--Toujours le même ange!... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez +courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous +chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira +de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous +étions encore enfants... c'est-à -dire, je ne sais pas, mon agitation me +trouble l'esprit; mes sens sont égarés... + +La jeune fille, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si +fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond du cÅ“ur de ce mouvement, et +qu'il recula d'un pas avec stupeur. + +Godelive releva lentement la tête; quoiqu'on vît briller des larmes dans +ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans +l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considéra +avec respect. + +--Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez pitié de moi. La mort même +ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais +enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car, +dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté. +Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain, +je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de +votre cÅ“ur. Vous me comprenez, j'en suis sûre. + +--Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon. + +--Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une +position en France?... reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre +vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais par +reconnaissance devenir la servante de votre mère et votre propre esclave. +Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait +d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert, +amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un +instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de +la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa +reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur; à demain. + +Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte. +Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles +solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au +sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme +cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se +fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en +murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées +étaient confuses. + +Enfin, après un moment de repos, il se dit: + +--Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait +fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la +délicatesse de son cÅ“ur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgré +le besoin, la faim et la misère! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai +donné à cette âme la lumière, la force de résister à la corruption, à +l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la vertu +et du devoir. Rose au milieu des épines, lis fleurissant sur un fumier! Et +le lis est resté pur, et la rose a répandu son parfum comme un baume sur +les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble +parmi les plus nobles pour ne pas avoir succombé sous de pareilles +épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes +déposés dans son cÅ“ur et dans son esprit par un enfant comme elle! + +Il s'essuya le front et se mit à marcher autour de la chambre pour se +soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à coup il s'écria: + +--Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frères, ses +sÅ“urs... le seul bonheur qui doit m'être refusé sur terre.... Mais est-ce +sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en +mourra peut-être! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur +alarmée, ses dernières paroles... Elle aussi a souffert; elle aussi porte +dans son cÅ“ur un ver qui la ronge cruellement. + +Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura +avec désespoir: + +--Hélas! hélas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la +voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir +de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a +désormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du passé, +le bienfait et la reconnaissance. + +Après un moment de silence, il se leva de nouveau. + +--Je la perdrais pour toujours? s'écria-t-il. Cette belle âme, ce cÅ“ur +aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un +lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son chagrin et pour ma +tristesse... Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle à mon père, à ma +mère, à mon maître. Le monde entier me condamnât-il, le bonheur de ma vie +est à ce prix. À moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure +Godelive! + +Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou. + + + + +CONCLUSION + + +Il y a une couple d'années, il me vint à l'idée d'écrire un récit tiré de +la vie des ouvriers de Gand. Dans le but de rassembler quelques premiers +renseignements à ce sujet, je sonnai une après-midi à la grille d'une des +grandes fabriques de Gand. + +J'avais une lettre de recommandation, je la remis aux mains du directeur +de l'établissement, un homme d'environ trente-cinq ans, dont les habits, +quoique indiquant l'aisance, étaient couverts de flocons de coton. + +À peine eut-il lu mon nom dans la lettre, qu'il se montra tout joyeux de +ma visite, me dit qu'il était grand ami de la littérature flamande et se +mit entièrement à mon service. + +Il me conduisit pendant des heures à travers les vastes salles et les +ateliers de la fabrique, me montrant et m'expliquant tout et répondant à +mes questions avec une si rare obligeance, que je ne savais comment le +remercier de son cordial accueil. + +Ce n'était certes pas un homme ordinaire. Il parla de l'industrie, de +ses progrès et de l'organisation du travail, non-seulement avec une +connaissance approfondie, mais même avec une sorte d'enthousiasme poétique +qui m'étonna. + +J'avais déjà , auparavant, sans autre mobile que la curiosité, visité +quelques autres établissements du même genre; mais nulle part je n'avais +trouvé autant d'ordre ni de propreté. Les salles et les ateliers étaient +larges et hauts; on avait établi en nombre suffisant de puissants +ventilateurs pour chasser la poussière; partout où les rouages, où les +courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imprudent, il y +avait des plaques de zinc pour le préserver de ces malheurs; partout il y +avait de l'espace et de l'air en abondance, et l'on s'apercevait qu'on +avait veillé avec une sollicitude toute paternelle à la santé et au +bien-être des ouvriers. Les femmes, les hommes et les enfants, que je vis +au travail en grand nombre, étaient tout autres que je ne me l'étais +figuré. Pas de vêtements malpropres ou déchirés; de la gravité et de +la retenue; quelque chose de digne dans le regard; et, quand on leur +adressait la parole, de la politesse et de la convenance. + +Je félicitai sincèrement le directeur et lui dis qu'il pouvait être fier +du bel établissement dont il avait la conduite. + +--En effet, répondit-il, j'en suis déjà un peu fier; mais j'espère qu'avec +le temps j'introduirai encore d'autres améliorations, surtout en ce +qui concerne le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus +orgueilleux... + +Il regarda sa montre et dit: + +--Encore quelques minutes et je vous le montrerai. Voyez-vous, monsieur, +on peut faire du travailleur tout ce que l'on veut; mais il faut +naturellement un peu de patience, car on doit d'abord triompher de +l'ignorance, qui, tant qu'elle subsiste, est un obstacle invincible au +perfectionnement des classes ouvrières. + +Un instant après, une cloche sonna. Je vis çà et là des enfants et de +jeunes garçons quitter les moulins à filer et sortir de l'atelier. + +--L'heure du repas est-elle venue pour eux? demandai-je. + +--Non, ils vont à l'école, répondit le directeur. De deux fileurs, l'un +quitte le travail pour une heure. Pendant ce temps, l'autre servira seul +le moulin, ce qui ne lui est pas difficile, attendu que son camarade, +avant de partir, a tout préparé autant que possible. Il en est de même +des enfants qui sont occupés à d'autres travaux. Chacun a son tour, et +celui qui ne peut pas quitter son travail pendant la semaine reçoit +l'instruction le dimanche et le lundi, pendant le temps où les travaux +cessent. C'est seulement depuis huit ans que j'ai fondé cette école avec +l'autorisation des propriétaires de la fabrique, et maintenant je puis me +vanter que plus de la moitié de nos ouvriers, tant hommes que femmes, +savent lire et écrire. On s'aperçoit bien, n'est-ce pas, que l'instruction +leur a inspiré un sentiment de dignité personnelle? C'est mon rêve de voir, +avant que je meure, qu'il n'y a plus un seul ouvrier illettré dans toute +la fabrique. Vous pourriez croire, monsieur, que des enfants d'ouvriers +n'ont pas l'esprit subtil et qu'une heure de classe ne peut pas produire +en eux des fruits appréciables; veuillez me suivre, je suis sûr que ce que +vous entendrez vous étonnera et vous fera plaisir. + +En disant ces dernières paroles, il se dirigea vers une porte qui donnait +sur la cour intérieure, et me conduisit un peu plus loin dans une grande +salle remplie de rangées de pupitres, derrière lesquels étaient assis une +soixantaine de garçons de huit à quinze ans. + +Le directeur dit quelques mots à l'instituteur, et celui-ci me pria, +puisque les écoliers avaient précisément commencé à écrire, de vouloir +bien jeter un coup d'Å“il sur leur écriture. + +Il y en avait beaucoup, en effet, qui avaient une belle main. J'en +entendis quelques-uns lire avec une pureté de prononciation que j'avais +rarement rencontrée dans d'autres écoles. + +Alors suivirent une foule d'exercices conduits, cette fois, par le +directeur lui-même, pour me faire juger du développement de l'intelligence +de ces pauvres enfants d'ouvriers. + +On posa des questions sur l'industrie et la division du travail, sur la +tisseranderie en général et le coton en particulier; sur les principes +de la mécanique et la nature des forces physiques que l'homme emploie à +faciliter son travail; sur les caisses d'épargne et les associations +de secours mutuels, et enfin sur les devoirs de l'homme envers Dieu, +envers lui-même et envers son prochain; en un mot, sur tout ce dont la +connaissance pouvait faire de ces enfants d'habiles ouvriers, de bons +pères de famille et des citoyens éclairés d'une patrie libre. + +Mon étonnement fut grand lorsque j'entendis répondre à ces questions sans +hésiter, et avec une remarquable clarté, par beaucoup d'enfants; mais je +fus encore plus surpris de les entendre résoudre pendant une demi-heure, +sur une ardoise ou simplement de tête, les problèmes les plus compliqués +de l'arithmétique. + +À peine pouvais-je croire que j'avais vu ces mêmes garçons rattacher des +fils derrière le métier à filer. Le directeur et l'instituteur étaient +fiers de ma stupéfaction et des louanges que je leur adressai, ainsi qu'à +leurs élèves. + +Après que j'eus pressé cordialement et avec reconnaissance la main de +l'instituteur, je suivis le directeur, qui me pria de me hâter, parce que, +autrement, il n'aurait pas le temps de me montrer encore une autre école. + +Lorsque nous eûmes traversé la cour, il ouvrit une petite porte. Nous +passâmes dans un jardin rempli de fleurs et entouré de murs. Au loin, près +d'un berceau de verdure, je vis trois ou quatre enfants, dont les deux +plus petits étaient assis dans un petit chariot. À cette jolie voiture on +avait attelé deux agneaux. Le conducteur était un petit garçon d'environ +dix ans. Des deux côtés de la petite voiture marchait une vieille dame, +pour préserver les enfants de tout accident. + +Dans le berceau de verdure était assis un vieillard qui ne pouvait avoir +plus de soixante ans. Il fumait une pipe et était occupé à filocher un +filet à pêcher. + +Tout le monde riait et prenait plaisir à l'amusement des enfants. + +Le directeur jeta, avec un sourire de bonheur, un regard sur cette scène, +sans toutefois interrompre sa marche. + +Mais à peine l'eut-on aperçu de loin, que les enfants assis dans la +voiture tendirent les mains, tandis que les cris de «Père! père!» +résonnaient dans le jardin. Le petit garçon abandonna les agneaux, +accourut en bondissant et sauta au cou du directeur. Il baisa l'enfant et +le renvoya, avec la promesse de revenir bientôt, ajoutant qu'il devait +montrer la fabrique à l'étranger. + +--Tenez, monsieur, me dit le directeur avec une certaine émotion, tout ce +que j'aime le plus au monde est là . Ce vieillard est mon père; de ces deux +dames, l'une est ma mère, et l'autre la mère de ma femme. Ces petits anges +sont mes enfants. Dieu m'a comblé de bonheur. Seulement, ma femme n'est +pas ici; je sais où elle est, vous allez la voir. + +Il se dirigea vers une autre issue et ouvrit bientôt la porte d'une salle, +où une cinquantaine de petites filles étaient assises devant des pupitres, +comme dans l'autre école. + +Outre l'institutrice, qui se tenait entre les pupitres, il y avait à +l'extrémité supérieure de la classe une dame richement vêtue, qui semblait +occupée à donner une leçon particulière à quatre ou cinq des plus grandes +filles. Le directeur me conduisit près d'elle et me la présenta comme sa +femme. + +--Live, dit-il, ce monsieur est une de nos bonnes vieilles connaissances. +Cent fois, dans les longues soirées d'hiver, il nous a fait passer des +heures rapides et agréables. Il n'y a pas huit jours qu'il nous a fait +verser des larmes de compassion sur le sort des pauvres conscrits. + +La dame prononça mon nom avec surprise; ses grands yeux bleus étincelaient +de joie; elle me combla de témoignages d'amitié et me toucha profondément +par la douceur extrême de sa voix et l'affabilité de ses paroles. + +À la demande de son mari, elle fit faire aux petites filles des exercices +pour me montrer que, là aussi, l'instruction était convenablement +organisée et portait des fruits. Après quoi, je continuai à suivre le +directeur. Chemin faisant, je lui dis: + +--Ah! monsieur, à quel noble but vous avez, vous et votre charmante femme, +consacré vos efforts! Pourquoi toutes les personnes qui ont de l'autorité +sur l'ouvrier ne comprennent-elles pas leur mission comme vous? + +--Sans doute, répondit-il, l'instruction est le seul moyen de tirer les +classes laborieuses de l'abaissement moral. L'intérêt bien entendu des +patrons exige qu'on ne laisse pas plus longtemps la partie la plus +utile et la plus nombreuse de la société plongée dans les ténèbres de +l'ignorance. Mais ce ne sont pas là les seuls mobiles qui nous poussent, +ma femme et moi, à répandre parmi les ouvriers, dans la mesure de nos +forces, l'instruction, la notion du devoir et le sentiment de la dignité +personnelle. Non, monsieur, nous payons une dette, une dette sacrée à +l'instruction populaire. Nous sommes enfants de pauvres ouvriers de +fabrique. L'instruction dont nous avons pu profiter fut le premier lien +entre nos cÅ“urs, et, pendant que, encore enfant, j'apprenais à lire à +celle qui est aujourd'hui la mère de mes fils, le germe d'une affection +pure et durable est né dans son cÅ“ur. Mes bons parents m'ont donné +l'instruction au prix de nombreux et amers sacrifices. C'était mon plus +beau rêve de les récompenser de leur amour en leur apportant le bonheur +dans leurs vieux jours. Grâce à l'éducation qu'ils m'ont donnée, j'y suis +parvenu. Dans sa jeunesse, ma femme a été éprouvée par le malheur et +l'adversité; si elle avait été ignorante, elle eût perdu assurément, au +milieu des gens grossiers et vils parmi lesquels elle était obligée de +vivre, la noblesse de son cÅ“ur et la délicatesse de son esprit; mais +l'instruction l'a préservée de la corruption morale, et me l'a rendue +pure, noble et dévouée comme un ange d'amour et de bonté. L'instruction +populaire nous a donc faits ce que nous sommes; et, si du fond de notre +cÅ“ur nous rendons grâce à Dieu pour tout le bonheur dont il nous +a comblés, nous devons reconnaître que le Seigneur s'est servi de +l'instruction pour nous en gratifier. Ne vous étonnez donc pas davantage, +si nous nous consacrons à l'instruction des pauvres enfants de la +fabrique. Comme je vous le disais, nous payons une dette, une dette +sacrée. + +J'avais écouté cette longue explication avec une sorte de distraction. +J'étais obsédé de l'idée que la vie du directeur de cette fabrique +renfermait peut-être le sujet d'un récit intéressant et instructif; et +j'étais déjà occupé en imagination à le composer et à l'écrire. Mais mon +guide, tout en continuant de parler, m'avait conduit dans un salon de sa +demeure, et il me dit en me présentant un siége: + +--Veuillez vous asseoir, je veux boire un verre de vin avec vous. Ne me +refusez pas, je vous en prie... Je vous offrirai ce que j'ai de meilleur +dans ma cave. + +Il tira un cordon de sonnette et dit à la servante, qui parut à la porte: + +--Apportez deux verres et quelques biscuits... Je vais moi-même à la cave, +car elle ne trouverait pas le vin que je veux vous faire goûter. + +Depuis que j'étais entré dans ce salon, un certain objet avait attiré mes +regards. Outre quelques tableaux, on voyait, suspendue à la muraille, une +espèce d'estampe coloriée, qui me paraissait grossière et enfantine comme +ces images dont s'amusent les enfants. Cependant, les maîtres du logis +devaient y attacher un grand prix, car le cadre doré dont on l'avait +entourée était extrêmement riche et avait coûté beaucoup plus évidemment +que les cadres des autres tableaux. + +Un sentiment de curiosité me fit me lever. Je m'approchai de l'estampe et +vis, mieux qu'auparavant, qu'elle ne pouvait être que l'Å“uvre d'un enfant +qui s'était donné beaucoup de peine pour dessiner les figures d'un petit +garçon et d'une petite fille se tenant par la main, et portant chacun un +livre ouvert. Sous les figures, on lisait en lettres ornées ces deux noms: + +_Bavon et Godelive_. + +--Cette image vous fait sourire, n'est-ce pas? dit le directeur, qui +rentrait avec un bouteille de vin. + +--Sourire? répondis-je très-gravement. Non pas; il me semble que cette +esquisse enfantine cache toute une histoire. + +--En effet, lorsque j'étais petit garçon, j'essayai un jour de dessiner +les figures de deux enfants dont les cÅ“urs naïfs avaient conçu une +profonde et durable affection, en même temps que leurs esprits recevaient +les premières leçons. Aujourd'hui, ils sont unis par le mariage et leur +plus beau, leur plus précieux souvenir, c'est cette grossière image. + +--Quel beau récit on pourrait en faire! m'écriai-je en acceptant un verre +de vin. Oh! je vous en prie, monsieur, racontez-moi votre histoire. + +--Mais je ne désire pas que ma vie soit rendue publique. + +--On peut l'écrire avec des changements de détail et de noms, de façon +qu'on ne reconnaisse pas les personnages. + +Mon interlocuteur hésitait. Je fis un dernier effort en lui disant que +l'histoire de sa vie serait une force et un exemple, un encouragement pour +les uns, un stimulant pour les autres, et qu'elle aiderait peut-être +puissamment à la fondation de nouvelles écoles. + +--C'est une affaire grave, dit-il; j'en veux causer d'abord avec ma femme. +Il n'y a qu'un moyen, c'est que vous soupiez avec nous. Ne me refusez pas, +sinon vous ne connaîtrez certainement pas notre histoire. + +Je me laissai persuader; je passai cette soirée entre Bavon et Godelive. +En face de moi étaient assis le vieux Damhout, Christine, sa femme, et la +mère Wildenslag; à l'autre bout de la table se tenaient quatre charmants +enfants: deux garçons et deux filles. + +Je quittai cette maison, la tête remplie de doux rêves, le cÅ“ur plein de +paroles d'amitié, de bonheur et d'amour, et la mémoire pleine de la simple +et touchante histoire que j'ai racontée dans ce livre. + +FIN + + * * * * * + +Imprimerie D. BARDIN, à Saint-Germain. + + * * * * * + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de deux enfants d'ouvrier +by Hendrik Conscience + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER *** + +***** This file should be named 17248-0.txt or 17248-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/4/17248/ + +Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreading Team Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17248-0.zip b/17248-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f594616 --- /dev/null +++ b/17248-0.zip diff --git a/17248-8.txt b/17248-8.txt new file mode 100644 index 0000000..281b81c --- /dev/null +++ b/17248-8.txt @@ -0,0 +1,5365 @@ +Project Gutenberg's Histoire de deux enfants d'ouvrier, by Hendrik Conscience + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de deux enfants d'ouvrier + +Author: Hendrik Conscience + +Release Date: December 7, 2005 [EBook #17248] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER *** + + + + +Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreading Team Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES DE HENRI CONSCIENCE + + + * * * * * + + + + +HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS + +PAR + +HENRI CONSCIENCE + + +NOUVELLE ÉDITION, PARIS, CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES, +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15, +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1879 + + * * * * * + + + + +HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS + + + + +I. + + +Cette grande maison, avec ses cent fenêtres que l'on voit sur le pont du +Moulin, à Gand, est la fabrique de coton de M. Raemdonck. Quoique le jour +baisse, tout y est encore en pleine activité. La lourde bâtisse tremble +jusque dans ses fondements, sous le mouvement des mécaniques que fait +marcher la vapeur. + +C'est d'abord le _diable_, cette puissante machine dans laquelle le +coton est battu, secoué et foulé jusqu'à ce qu'il soit expurgé de tout +corps étranger. Puis les cordes, les instruments de tension et les +lanternes ou pots tournants qui, tous ensemble, changent la laine végétale +en flocons de neige, la mêlent, la divisent et la préparent, pour être +convertie par les machines à filer en un fil mince comme un cheveu. Puis +les cardeuses, et enfin les métiers des tisserands et les barres des +fileurs avec leurs broches et leurs bobines innombrables. Tout, du haut en +bas, se meut, court et s'agite avec une rapidité fiévreuse. C'est une +infinité d'essieux qui pivotent, de roues qui tournent, d'engrenages qui +grincent, de courroies qui se déroulent, de métiers qui s'agitent et de +fuseaux qui ronflent. Chaque mouvement produit un bruit qui se mêle +aux autres bruits pour former une espèce de roulement de tonnerre, un +grondement énervant si intense et si continu, qu'il absorbe toute la +pensée du visiteur que le hasard amène en ces lieux, et l'étourdit comme +le sifflement des vents déchaînés sur une mer furieuse. + +Tandis que le fer et le feu y remplissent tout de leur vie et de leur voix, +l'homme erre comme un muet fantôme parmi les gigantesques machines que +son génie a créées. Il y a là des hommes, des femmes, des enfants en masse; +ils surveillent la marche des rouages, ils rattachent les fils rompus, +ils placent du coton sur les bobines et fournissent sans cesse des +aliments au monstre à cent bras qui semble dévorer la matière avec une +avidité insatiable. + +Voyez comme tous, hommes et femmes, vont et viennent entre les rouages +presque sans précaution! comme les enfants passent en rampant sous les +moulins à filer! Et cependant qu'une courroie, une dent, une de toutes ces +choses qui pivotent touche leur blouse... et le fer impitoyable arrachera +leurs membres ou broiera leur corps, et ne le lâchera que pour le rejeter +plus loin comme une masse informe. Ah! combien d'imprudents ouvriers +ont été dévorés par cette force brutale et aveugle, qui ne fait pas de +différence entre le coton et la chair humaine! + +Mais un coup de cloche a retenti! Le chauffeur arrête la machine, il ôte +aux mécaniques la respiration et la vie... et au bruit formidable, au +grondement assourdissant, succède le silence de la solitude et du repos... + +C'était par une soirée de l'été de 1832; les ouvriers de la fabrique de M. +Raemdonck, avertis par le son de la cloche, cessèrent leur travail et se +réunirent dans une cour intérieure, pour y attendre, devant le guichet +pratiqué dans l'une des fenêtres du bureau, le payement des salaires de la +semaine qui venait de finir. + +Bien qu'entremêlés, ils formaient toutefois quelques groupes. On pouvait +voir que les femmes, les enfants et les hommes étaient portés à former des +groupes séparés; même les tisserands et les fileurs se trouvaient à des +côtés différents de la cour. + +Les femmes furent payées d'abord; car, parmi elles, il y avait beaucoup de +mères dont les nourrissons attendaient peut-être depuis des heures leur +nourriture. Pauvres petits, confiés pendant des jours entiers à des mains +étrangères; vivant depuis leur naissance dans la détresse et le besoin; +victimes d'un vice social qui, contre la nature et la volonté de Dieu, +arrache la femme à l'accomplissement de ses devoirs de mère, suprême loi +de son existence sur la terre! + +Une certaine animation régnait parmi les ouvriers; ils paraissaient joyeux +parce que la longue semaine était écoulée et que le repos du lendemain +leur souriait. + +Un gaillard solidement bâti, qui se tenait parmi les fileurs, se +distinguait par ses propos bruyants. Des mots plaisants et de grossiers +lazzis tombaient de sa bouche, au point que plus d'une fois il avait +provoqué les éclats de rire de ses camarades. + +À ce moment, il aperçut un ouvrier qui sortait de la fabrique et +s'approchait de l'extrémité du groupe des rieurs; il se dirigea vers lui, +fit signe qu'il avait à lui parler, l'entraîna à quelques pas de ses +camarades et dit: + +--Ah çà! Adrien, ce soir, tu es des nôtres, n'est-ce pas? Comme nous +rirons! comme nous nous amuserons! + +--Des vôtres, Jean? Je ne sais rien, répondit-il. + +--Comment! tu ne sais pas que Léon Leroux célèbre ce soir son jubilé? + +--Quel jubilé? + +--Il y a vingt-cinq ans qu'il est fileur! + +--Léon travaille-t-il déjà depuis si longtemps? Impossible! cet homme +n'est pas encore assez vieux. + +--Pas assez vieux, Adrien? Il était rattacheur de fils dans la filature de +Liévin Bauwens, dans la toute première fabrique qui fut établie à Gand. +C'était en 1800, et Léon avait alors quinze ans. Il le sait encore au bout +du doigt comme s'il avait un almanach dans la tête. Il est devenu fileur +en 1807, chez M. Devos. Compte donc sur tes doigts; sept de trente-deux, +reste vingt-cinq. + +--En effet, on ne le dirait pas: Léon ne paraît pas avoir quarante ans. + +--C'est qu'il comprend la vie et prend le temps comme il vient. S'il +avait été un ronge-l'âme, il y a longtemps qu'il serait couché dans le +cimetière. Une bonne pinte de bière, une tranche de lard et, de temps en +temps un coup de genièvre, cela rajeunit le sang, mon garçon. Eh bien, +en es-tu? Un demi-franc de mise; nous chantons, nous buvons, nous rions +jusqu'à minuit. D'ailleurs, c'est demain dimanche. En outre, il y aura +quatre lapins gras à croquer: un festin extra à la _Chèvre bleue_, chez +notre camarade Pierre Lambin. + +L'autre réfléchit un moment, secoua la tête et répondit: + +--Je n'en ai pas envie, Jean. + +--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria son camarade stupéfait. +Refuseras-tu cinquante centimes pour célébrer le jubilé d'un vieil ami? + +--Ce n'est pas à cause des cinquante centimes, Jean. Je connais à peine +Jean Leroux, et, je le dis ouvertement, boire pendant la moitié de la nuit, +cela ne me tente plus; je ne le supporte plus, j'en deviens malade. + +Ces paroles, prononcées d'un ton quelque peu craintif, firent éclater Jean +d'un fou rire; il prit les deux mains de son ami et dit: + +--Damhout, Damhout, mon garçon, j'ai pitié de toi. Jadis tu étais toujours +le boute-en-train, et il n'était jamais trop tard pour toi de retourner à +la maison; mais, depuis que tu es marié, je l'ai observé dès la première +année, depuis que tu es marié, tu te retires peu à peu derrière les jupons +de ta femme; tu n'oses plus bouger, tu deviens un radoteur, un avare, un +capucin. Fi! tu oublies que tu es un homme, et tu es comme un enfant sous +le joug de ta femme. Tu serais bien des nôtres, je le sais, cela te ferait +plaisir; mais tu dois d'abord avoir la permission de madame Damhout, et +Dieu sait si tu oses seulement la lui demander! + +--Wildenslag, je ne veux pas me fâcher, balbutia Damhout. Je sais que tu +n'as pas de mauvaises intentions, bien que tu sois injuste envers moi. + +--Eh bien, nie alors que tu refuses à cause de ta femme! + +--Au contraire, je le reconnais; mais si c'était par égard pour elle et +par amour pour mes enfants? + +--Oui, Damhout, tes enfants; tu en feras de beaux merles, de tes enfants! +Habille-les seulement comme de petits rentiers; laisse-les aller à +l'école: aussi longtemps qu'ils sont jeunes, ils te coûteront plus que tu +ne peux gagner. Ils feront les beaux messieurs et les paresseux, tandis +que, toi, pauvre diable, après avoir travaillé toute la semaine comme un +esclave, tu ne pourras seulement pas boire une pinte de bière avec tes +amis. Donne-leur tes sueurs et ton sang, abîme ta santé et abrège ta vie: +et, lorsqu'ils seront devenus grands, il ne voudront plus reconnaître ni +regarder leur père, le pauvre ouvrier usé. + +Ces paroles n'étaient pas sans faire impression sur l'esprit d'Adrien +Damhout. Il parut triste et réfléchit un moment. Puis il dit en hésitant: + +--Cependant, Wildenslag, l'instruction est un trésor, une puissance qui +rend l'homme propre à tout; et puisque nous ne pouvons laisser d'autre +héritage à nos enfants... + +--Des contes, des rêves de ta femme! reprit l'autre. Que veux-tu donc, +pour l'amour du ciel, qu'un fileur ou un tisserand fasse de l'instruction? +Que nous servirait maintenant de savoir lire et écrire? As-tu gagné moins, +parce que, toi, aussi bien que moi, tu ne distingues pas un A d'un B? +Allons, allons, ce n'est qu'orgueil et radotage. Nos parents ont travaillé +dès leur plus tendre jeunesse, nous avons travaillé comme eux, et nos +enfants n'ont qu'à travailler aussi; alors, il n'y a rien à dire. Crois-tu +que j'élèverai mon petit bétail de ma sueur jusqu'à ce qu'il soit habitué +à l'oisiveté? Halte-là! Il y en a déjà un à la fabrique, et les autres +suivront. Cela met du beurre dans les épinards de tous côtés, mon ami, et +alors on peut boire une pinte de bière et faire de temps en temps une +partie de plaisir... Eh bien, que dis-tu? Célèbres-tu avec nous le jubilé +de Léon Leroux? Allons, tu ne dois pas avoir si grand'peur de ta femme; +laisse-la grogner un peu; et, si la chose va trop loin, montre que tu es +homme et que tu as du coeur au ventre. + +Adrien Damhout mit la main dans sa poche, en tira une pièce de cinquante +centimes et la donna à son camarade. + +--Ainsi, ce soir, à neuf heures précises, à la _Chèvre bleue_, chez Pierre +Lambin, dit Wildenslag. Ça chauffera, et on y mènera une vie dont tu +parleras encore dans tes vieux jours! + +--Je tâcherai de venir, mais je n'en suis pas certain, bégaya l'autre. + +--Oui! tu ne seras pourtant pas assez bête pour laisser boire ton argent +par d'autres. Alors, je dirais certainement que tu as changé de vêtements +avec ta femme... Impossible, Adrien, tu n'en es pas encore là. + +À ce moment, on appela du bureau quelques numéros, et les deux amis +comprirent que leur tour pour recevoir leur salaire de la semaine était +arrivé. + +Jean Wildenslag reçut le premier son argent; mais il attendit encore pour +s'en retourner avec son camarade. Lorsque Adrien Damhout vint au guichet, +on lui dit qu'il devait rester avec quelques autres, afin de prêter un +coup de main pour lever un essieu. + +Wildenslag lui pressa encore la main et dit en partant: + +--À ce soir donc. Si tu ne viens pas, je fais une croix sur ton dos. +Prends garde, prends garde, ami! chacun doit avoir sa part de la vie en ce +monde. Sacrifie-toi pour ta femme et tes enfants, ils te dépouilleront et +t'épuiseront sans pitié, jusqu'à ce que ta santé soit entièrement altérée. +Mets la voile au vent, après nous la fin du monde! Hourra! vive la joie! + +Il poussa un éclat de rire, battit un entrechat et s'élança dans la rue, +suivi des jeunes fileurs, auxquels il devait distribuer leur salaire, sous +le premier bec de gaz. + + + + +II + + +À l'extrémité d'une étroite ruelle, dans le quartier au delà du pont Neuf, +s'élevaient une trentaine de petites maisons de forme semblable et bâties +évidemment pour être louées à des ouvriers ou à d'autres petites gens. + +Dans une de ces petites maisons, une femme était occupée à laver du linge +et des habillements d'enfants dans une cuvette. + +Elle semblait être encore dans toute la force de l'âge. Sans doute elle +avait été belle; peut-être l'était-elle encore; mais la malpropreté de ses +vêtements, le manque de soin et la négligence dont tout, sur elle et +autour d'elle, portait les traces flagrantes, ne pouvaient éveiller +d'autres sentiments que la tristesse et le dégoût. Elle travaillait avec +grande hâte, plongeait ses bras nus dans la cuvette, secouait et tordait +le linge avec tant de brusquerie et de rudesse, que l'eau se répandait à +flots sur le sol et formait comme une mare autour d'elle. + +Toute la chambre était remplie de la vapeur fétide de la lessive, et la +lampe qui était pendue contre la cheminée ne répandait qu'une lumière +faible et presque maladive. + +À côté d'elle, sur le poêle, le souper cuisait dans une casserole de +terre. De temps en temps, elle ôtait ses mains de la cuvette, prenait une +cuiller de bois et remuait dans la casserole pour que le souper ne brûlât +pas au fond. + +Quatre enfants, garçons et filles, malpropres, négligés et les habits +déchirés, étaient assis ou couchés sur le plancher dans un coin. Ils +s'amusaient à jouer. Souvent, ils se tiraient par les cheveux, se +battaient, criaient, ou prononçaient des paroles grossières qu'on était +tout étonné d'entendre sortir de la bouche de jeunes enfants. + +Jusqu'ici, la femme n'y avait pas prêté beaucoup d'attention; mais il vint +un moment où le tapage insupportable des enfants et les cris: «Mère, au +secours! au secours!» lui firent perdre patience. Elle s'élança vers eux, +donna au premier venu un coup de pied, au second un coup de poing, et aux +autres quelques soufflets retentissants. + +Alors, elle retourna vers le poêle, remua encore une fois les pommes de +terre et éclata indignée contre les enfants, dans un langage si grossier, +que les pauvres petits n'y pouvaient puiser qu'une leçon de brutalité. + +--Maintenant, vous voilà bien avancés, méchants vauriens! cria-t-elle. Les +pommes de terre sont brûlées. Le père va encore faire le diable à quatre +et me jeter un tas de paroles aigres à la tête. Vous et lui, vous croyez +que je suis votre esclave, et ne vis que pour travailler et être injuriée +du matin au soir. Ah bien, oui! s'il n'est pas content, il n'a qu'à aller +se faire pendre ailleurs. Où reste-t-il, votre fameux père? À la _Chèvre +bleue_, chez Pierre Lambin assurément. Il a reçu sa paye et l'ivrogne est +déjà en train de se verser l'argent dans le gosier. Attendez un peu, je +vais le traîner jusqu'ici. Ne touchez pas à la casserole pendant mon +absence, ou je vous casse le cou à tous, tourments de vos parents que vous +êtes! + +À peine la mère avait-elle quitté la maison, que les enfants commencèrent +à danser à pieds nus dans la lessive répandue à terre, de sorte que le mur +et les meubles furent entièrement remplis de taches bourbeuses. + +Ils se séparèrent effrayés lorsque leur père se montra soudain sur le +seuil. L'odeur des aliments brûlés lui fit pousser un grognement de +mécontentement; la vapeur de la lessive et l'eau fangeuse répandue sur le +sol le firent frémir, et son visage prit une expression de dégoût et de +tristesse. + +--Où est la mère? demanda-t-il. + +À la _Chèvre bleue_, chez Pierre Lambin, répondirent les enfants. + +--Chez Pierre Lambin? + +--Pour vous chercher, papa. + +--Ah! vous voilà, sale charogne! dit-il, lorsqu'il vit sa femme entrer. +Qu'est-ce que cette écurie-ci? Pourquoi lavez-vous ces linges sales le +soir lorsque je reviens à la maison? Vous avez sans doute couru toute la +journée et été bavarder près des voisines comme toujours? + +--Tiste, va appeler ta soeur Godelive, dit la femme à un des enfants, sans +paraître faire attention aux reproches de son mari. + +--La fièvre me prend dès que je mets un pied dans ton étable à porcs, +reprit celui-ci. J'ai envie de m'enfuir et de ne plus jamais revenir. +Travaillez donc toute la semaine, échinez-vous et suez sang et eau pour +apporter quelque argent dans le ménage: puis, le samedi, vous trouvez des +pommes de terre brûlées et un bazar infect qui vous fait tourner le coeur +de dégoût. Vas-tu répondre! + +--Bah! répondre, reprit la femme d'un ton railleur; je ris de tout ce que +tu dis. Crois-tu que tu m'aies prise à ton service et que je sois ta +servante? Si la chère te déplaît, n'y touche pas; si la maison n'est pas +assez propre à ta guise, nettoie-la toi-même, si tu en as l'envie, stupide +radoteur! + +L'homme leva la main et fit un geste menaçant. + +--Tiens, tiens! dit-elle, le poing te démange. Allons, cher Wildenslag, +calme-toi un peu... As-tu envie de retourner encore une fois à la fabrique +avec la figure pleine d'égratignures? Tu n'as qu'à le dire; je suis prête, +si une petite peignée peut te faire plaisir. Tais-toi et mange en paix: +les pommes de terre ne sont qu'un peu brûlées; d'ailleurs, les cris, les +injures et les coups ne les rendront pas meilleures. + +En ce moment, une jeune fille de sept ans entra lentement et doucement +dans la chambre. Elle était maigre et paraissait maladive; mais ses yeux +bleus brillaient comme des perles, et sa fine petite bouche avait une +expression étrange: quelque chose de souffrant et de suppliant, comme si +l'enfant était une vivante prière. Quoique de forme ordinaire et d'étoffe +commune, ses vêtements étaient d'une grande propreté, et, dans cette sale +maison, elle répandait comme un parfum d'innocence et de pureté virginale. + +Elle alla vers l'homme, mit d'un geste carressant sa main dans la sienne, +le regarda avec un sourire muet mais profond, et murmura: + +--Bonjour, cher père! + +Le son argentin de cette petite voix et le regard d'amour de son enfant +mélancolique touchèrent l'ouvrier. + +--Bonjour, ma bonne Godelive! répondit-il en pressant sa fille contre son +coeur. Vas-tu un peu mieux? Es-tu encore malade? + +--Encore un peu, papa, répondit-elle. Madame Damhout m'a fait boire de la +tisane, et cela m'a rafraîchie. + +--M. Damhout est-il déjà de retour de la fabrique? demanda Wildenslag. + +--Non, papa, pas encore. + +--Viens, assieds-toi, Godelive, et mange, mon enfant; car ces gloutons +sont déjà en train. Ils ne laisseraient rien pour toi. + +La petite fille se mit à table, fit le signe de la croix et pria en +silence; après quoi, elle commença à manger avec une réserve remarquable +et d'excellentes manières. + +Wildenslag trouva les pommes de terre extrêmement mauvaises; il mangea +sans appétit, grommela à voix basse et fit la mine; mais il comprima son +dépit et n'éclata plus en insultes, comme si la présence de son enfant +avait éveillé en lui l'instinct des convenances. Enfin, il dit avec un +soupir: + +--Mais, Lina, sans nous disputer, ne pourrais-tu pas tenir ta maison un +peu plus propre, et donner à tes enfants de meilleurs exemples? Vois comme +madame Damhout sait s'arranger. Son mari est un ouvrier comme moi; il n'a +rien de plus que son salaire journalier, et cependant, dans sa maison, on +mangerait sur le carreau, tellement tout y est propre. + +--Que parles-tu de madame Damhout? répondit-elle d'un ton aigre. C'est une +bonne et brave femme, je ne le nierai pas; mais les Damhout ne sont pas +des gens comme nous. Sois-en certain, Wildenslag, ils ont des biens ou de +l'argent placé, quoiqu'ils le cachent. + +--Non, non, ils n'ont rien de côté. Il n'entre pas dans la maison un +centime qu'Adrien Damhout n'ait gagné à la fabrique. Ils ont, au contraire, +moins que nous, puisque notre garçon gagne déjà quatre francs par semaine. + +--Joli sujet! Il reste sans doute dans l'un ou l'autre bouchon. C'est le +digne fils de son père; il ira loin, je te le promets. + +--Non, non, il a suivi la retraite... Sois-en sûre, Lina, madame Damhout +fait son ménage avec moins que toi. Et, comme elle l'arrange, tu peux le +faire aussi. + +--Allons, allons, Wildenslag, chacun se chausse à son pied, et il est +difficile d'apprendre à un vieux singe de nouvelles grimaces. Assez +là-dessus, ça ne sert de rien. Sais-tu ce que le propriétaire de la maison +dit de madame Damhout? Quelle est soigneuse et propre, parce qu'elle sait +lire. + +--Le propriétaire dit cela pour rire. Madame Damhout ne sait lire que dans +un almanach et dans son livre de prières. Elle n'apprendra certainement +pas le ménage dans ces livres-là. + +--C'est donc parce que Damhout dépense moins d'argent et reste à la maison, +tandis que tu passes des nuits entières au cabaret à boire et à jouer? + +--Cela est bien possible, répondit Wildenslag en secouant la tête avec +impatience. Qui te dit que je ne resterais pas à la maison, du moins +pendant la semaine, si tout ici n'était pas dégoûtant comme dans une +écurie, et si je pouvais seulement y trouver une figure amicale; mais, toi, +avec ta brutalité et ton manque de soin, tu chasserais un ange d'ici. + +La femme, offensée, mit les poings sur les hanches et se disposait à faire +une sortie furieuse; mais la porte s'ouvrit avec fracas et un garçon de +quatorze ans, dont les vêtements étaient remplis de flocons de coton, +entra en dansant; il achevait le refrain d'une chanson obscène, quoiqu'il +tînt une pipe allumée entre ses lèvres. + +Il se mit immédiatement à table et commença à manger des pommes de terre +brûlées; mais, après la première bouchée, il jeta la fourchette sur le +plat en grommelant et éclata en aigres reproches contre sa mère. + +Au lieu de le corriger, le père lui donna raison. + +--Voilà ma paye, dit le garçon en jetant trois francs sur la table. Les +pommes de terre sont brûlées et sentent la lessive. Je m'en vais; j'irai +manger ailleurs, là où l'on ne risque pas d'être empoisonné. + +On se disputa violemment parce que le fils avait retenu un franc de sa +paye; cette scène se renouvela lorsque le père remit également son argent. +Néanmoins, après beaucoup de dures et grossières paroles, la tempête se +calma. + +--Bonsoir, dit le garçon avec joie, je vais à la _Chèvre bleue_, manger +une tranche de jambon. + +--Attends, Alexandre, je t'accompagne, dit le père. Il ne fait pas bon +ici. Après toute une semaine de travail, nous pouvons bien un peu nous +divertir. + +--Ah! ils s'imaginent que je vais m'embêter toute la soirée à la maison, +tandis qu'il vont s'amuser à la _Chèvre bleue_ et s'en donner à coeur +joie? murmura la femme lorsque son fils et son mari furent partis. Il faut +que j'en aie ma part; j'aime aussi le jambon. Godelive, va pour une heure +chez madame Damhout. Je te ferai appeler. + +Elle fouilla violemment dans le poêle avec le crochet pour étouffer le feu; +mais, comme cela n'allait pas assez vite à son gré, elle versa un bassin +de lessive sur les charbons ardents, de sorte que la chambre fut remplie +d'une fumée infecte. + +--Eh! vous, là-bas, polissons! cria-t-elle-aux enfants, prenez garde de ne +pas toucher à la lampe et de ne pas jouer avec le feu, ou je vous casse le +balai sur les os! + +À ce moment, elle vit que l'aîné des garçons tirait l'une de ses soeurs +par les cheveux, et elle entendit un bruit pareil à celui d'une étoffe +qu'on déchire. + +--Finis donc, bourreau! grommela-t-elle. Attends un peu, vilain fainéant, +tu n'auras plus longtemps à paresser ici. La semaine prochaine, tu vas à +la fabrique. Quand je rentrerai, je te ficherai une petite raclée qui ne +sera pas pour rire; ça t'apprendra à déchirer encore une fois la robe de +ta soeur. + +--Ce n'est pas vrai, cria le garçon. + +--Je l'ai vu! riposta la mère. + +--Vous mentez! beugla l'enfant. + +Et, comme si cette monstrueuse insolence n'avait eu rien d'insolite, la +femme ne parut point y faire attention ou ne pas l'entendre; car elle +sortit en courant de la maison et ferma bruyamment la porte derrière elle. + +Pauvres enfants! que pouvaient-ils devenir sous la conduite d'une telle +mère? Rien, assurément, que des êtres sauvages et incultes dépourvus de +tout sentiment de dignité humaine. Ce n'était par leur faute; mais +était-ce bien la faute de leur mère? + +Cette femme, lorsqu'elle était enfant elle-même, avait passé ses premières +années sous la surveillance d'une vieille femme ignorante et grossière, au +milieu d'enfants abandonnés, dont les mères, ainsi que la sienne, devaient +travailler toute la journée à la fabrique. Là, elle n'avait appris qu'un +langage brutal et impoli; elle avait grandi sans la moindre notion des +devoirs que l'homme a à remplir en cette vie envers Dieu, envers la +société et surtout envers lui-même. Comme elle n'avait atteint alors que +l'âge de neuf ans, il y avait encore de l'espoir qu'elle recevrait +quelques reflets des lumières de la civilisation; qu'avant de devenir +femme, elle sentirait naître en elle l'instinct de la dignité personnelle +et de la modestie virginale. Mais, avant que le dixième printemps +commençât pour elle, elle était déjà à la fabrique, attachée à une machine +tournant éternellement, livrée à la compagnie de femmes et d'hommes encore +plus grossiers et plus ignorants qu'elle. Plus tard, elle s'est mariée; +après la naissance de son troisième enfant, elle resta à la maison et +donna là, à ses enfants, la seule instruction qu'elle eût reçue: ignorance, +grossièreté, abaissement et abâtardissement de la nature. + +Et nous qui parlons du perfectionnement moral de l'ouvrier, nous donnons à +ses enfants une pareille mère! Et nous qui blâmons l'ouvrier parce qu'il +fuit sa demeure, parce qu'il boit et court les cabarets, nous lui donnons +une pareille compagne! + +Oui, le progrès gigantesque de l'industrie est un des phénomènes les plus +surprenants et les plus salutaires de notre siècle; mais le penseur, le +philanthrope, ne verra pas ce progrès irrésistible sans une terreur +secrète, aussi longtemps qu'il arrache la femme, la mère du sein de la +famille, et fait de l'enfant l'esclave de la matière, dans un âge qui est +destiné à son développement moral et intellectuel. + +Si l'on veut civiliser et perfectionner la classe ouvrière, il faut +commencer par la femme. Cette loi est impitoyable. Si l'homme règne sur le +monde matériel, l'éducation morale dépend uniquement de la mère, et elle +règne sur le coeur et l'esprit de la génération naissante avec toute la +puissance de l'ange ou du démon, selon l'élévation ou la bassesse de son +âme. + +L'humanité commence à le comprendre. Du fond des consciences s'élève un +cri de détresse, une voix prophétique qui dit: «Sauvez le monde de +l'abaissement moral par la femme! Instruction pour la femme! Éducation +pour la femme! Lumière, dignité et notion du devoir dans le coeur des +mères du peuple! Sinon, ténèbres, abaissement, injustice et sanglante +vengeance sur le monde à venir.» + + + + +III + + +Beaucoup plus loin, dans la rangée des maisons d'ouvriers, il y avait une +maisonnette qui se distinguait par sa propreté. + +Le sol était semé de sable blanc jusqu'à la rue. Trois ou quatre pots de +fleurs répandaient leur parfum sur les fenêtres, derrière des rideaux +blancs comme la neige. La cheminée était ornée d'une image de la sainte +Vierge entre deux perroquets de plâtre, dont le plumage rouge, jaune et +vert flattait agréablement le regard. Les petits ustensiles du ménage, +les plats et les tasses étaient étalés sur une armoire et brillaient et +étincelaient comme s'ils étaient fiers de leur propreté. Les grossières +chaises de jonc n'avaient pas une tache; la table de bois blanc était +lavée, le poêle frotté à la mine de plomb. + +Cette habitation d'ouvrier était aussi pauvre que les autres; les objets +les plus étincelants n'avaient coûté que quelques centimes... et cependant +il y régnait une apparence de paix, de contentement et de bien-être; l'air +y était si pur, tout y était si souriant, que l'aspect de cette humble +maisonnette suffisait pour faire comprendre comment un ouvrier peut aimer +sa demeure tout aussi bien qu'un richard qui s'enorgueillit de son palais. + +Dans une des chambres du rez-de-chaussée, une femme était occupée à +travailler près d'une lampe. Elle cousait à une blouse bleue, et, comme +il y avait encore beaucoup de ces blouses pliées sur une chaise, il +était à supposer qu'elle travaillait pour un magasin. Elle pouvait avoir +vingt-huit ou trente ans; ses vêtements de coton, communs et pâlis par le +lavage, étaient d'une grande propreté et même arrangés avec une simplicité +qui ne manquait pas d'une certaine élégance. + +À côté d'elle, près de la table, était assis un petit garçon de huit ans +avec des cheveux bruns et de grands yeux vifs. Il avait devant lui un +livre ouvert et remuait les lèvres, en même temps que, du bout d'un petit +bâton, il montrait les lettres qu'il s'efforçait de lire. + +Dans un coin, sur des tabourets de bois, étaient assises deux petites +filles de trois à quatre ans. Elles jouaient avec des poupées et +s'amusaient en silence, élevant de temps en temps la voix pour gronder +les poupées en riant doucement entre elles. + +Depuis un instant, le petit garçon paraissait embarrassé, son petit bâton +ne remuait plus et il secouait la tête avec impatience. + +--Qu'est-ce, Bavon? demanda la femme. Cela ne va-t-il pas, mon enfant? + +--Ah! mère, dit-il, le maître m'a donné à apprendre une leçon dans +laquelle il y a un mot si difficile, si difficile! J'en ai chaud, mais +je n'en sors pas. Lis-le donc, toi, mère! + +Il se rapprocha, lui mit le livre sous les yeux et montra le mot qui +l'arrêtait. + +Mais la femme, après un long effort, bégaya avec découragement: + +--Ab... be... né... abné... ga... Je ne sors pas du reste, Bavon. Sont-ce +là aussi des mots pour un enfant comme toi? Tu n'as qu'à le passer et à le +demander demain à ton maître. + +L'enfant tenait le regard attaché sur le livre; ses traits se +contractaient, ses yeux étaient fixes et il tendait évidemment toutes +les forces de son esprit. + +--Non, laisse, mon enfant, dit la femme, ne te casse pas inutilement la +tête: le mot est trop difficile. + +--Trop difficile? balbutia le petit. Il faut que je le lise, je le veux... +Ah! mère, paix, paix! tu m'as aidé, cela ira... Abe... né... ga... ga... +abnéga... ti... o... tion! Tiens, tiens, chère mère, le mot est abnégation. + +Un cri d'admiration échappa à la femme; elle prit son fils dans ses bras +et déposa un long baiser sur son front. Ce qui la touchait ainsi, c'était +la persévérance précoce et la volonté presque virile qu'elle croyait +découvrir dans son fils. Que rêvait-elle en lui donnant ce baiser? Elle ne +le savait pas, et néanmoins elle remerciait Dieu du fond du coeur. + +L'enfant, encouragé par la tendre approbation de sa mère, avait repris son +livre; mais la femme, encore émue, lui dit: + +--Cher Bavon, il faut bien t'instruire; plus tard dans la vie, tu +commenceras à comprendre comme il est beau et utile de savoir lire et +écrire. Celui qui ne sait pas lire n'est un homme qu'à demi, et il est +condamné, fût-il même né avec de l'esprit, à rester toujours ignorant. Tu +seras mieux et plus instruit que moi, Bavon, et tu en seras plus heureux +sur la terre. Ah! pourquoi mon parrain est-il mort sitôt! Sans cela, je +saurais très-bien lire et écrire; mais il n'y avait personne qui pût me +protéger, il me fallait aller à la fabrique. Je me suis encore un peu +instruite par moi-même; mais, lorsqu'on a travaillé toute la journée, cela +ne va pas bien le soir. Oui, Bavon, si chacun savait lire, il n'y aurait +pas tant de mauvaises gens; car quiconque sait lire sait qu'il est homme +et se respecte soi-même. Malheureusement, il n'y a que peu d'enfants +d'ouvriers qui aient l'occasion ou les moyens de s'instruire; les parents, +qui sont eux-mêmes ignorants, ne comprennent pas combien il est beau et +utile d'être instruit. Toi, mon enfant, si Dieu continue à accorder la +santé à ton père, tu pourras apprendre beaucoup de choses. Bavon, n'oublie +jamais que tu devras ce bonheur à ton père, qui travaille du matin au soir +pour élever honorablement ses enfants, qui ne va pas au cabaret et qui, +pour ainsi dire, se retient de manger pour que tu puisses aller à l'école. +N'est-ce pas, Bavon, tu ne l'oublieras jamais? Quoi qu'il t'arrive dans la +vie, tu continueras toujours à respecter et à aimer ton père? + +--Toujours! toujours! et toi aussi, chère mère! dit le petit garçon en lui +caressant les joues. + +À ce moment, la porte s'ouvrit et un homme entra. Ses vêtements, couverts +de coton et de poussière, étaient usés et paraissaient sales dans un lieu +aussi propre. L'expression de son visage trahissait une sorte de regret et +il semblait être de mauvaise humeur. + +Mais voilà que le mot «Père! père!» résonna sur tous les tons à ses +oreilles, et, avant qu'il eût fait deux pas dans la chambre, on lui saisit +les mains, et de douces voix d'enfants lui souhaitèrent la bienvenue avec +les plus tendres paroles. Bavon courut à sa rencontre en agitant un petit +morceau de papier au-dessus de sa tête: + +--Cher père! cher père! cria-t-il, vingt bons points! Deux baisers pour +moi et deux sous pour ma tirelire! + +Et, en disant ces paroles, le jeune garçon avait fait un bond, et s'était +suspendu au cou de son père pour recevoir la récompense de son application. + +Pendant ce temps, la femme était occupée à étendre la nappe sur la table +et à servir le souper. Elle sourit amicalement à son mari et lui adressa +également quelques joyeuses paroles. + +--Asseyez-vous, asseyez-vous, Damhout, dit-elle. Vous devez avoir faim, +et les pommes de terre seraient bientôt refroidies. J'ai acheté une +excellente sole pour vous, à bon marché, et toute vivante. Allons, mes +enfants, à table, à table! + +Adrien Damhout ne fut pas insensible aux témoignages d'affection de ses +enfants; les rides disparurent de son front et un tranquille sourire +illumina son visage. Il donna à son fils les deux sous promis et tendit +sa paye à sa femme, qui, sans la compter, laissa glisser l'argent dans sa +poche. + +Alors, tous prirent place à la table, couverte avec autant de propreté et +de coquetterie que si ces pauvres gens allaient manger des mets exquis sur +des assiettes de porcelaine et avec des cuillers en argent. Et cependant +ils n'allaient manger que des pommes de terre étuvées, dans des assiettes +grossières, avec des fourchettes de fer; sans compter la petite sole frite, +qui répandait un fumet appétissant et qui occupait le milieu de la table +comme une pièce d'honneur ou plutôt comme un cadeau d'amitié. + +Tous ensemble firent le signe de la croix et remercièrent Dieu en silence; +après quoi, ils se mirent à manger avec appétit. Seulement, lorsque le +poisson allait être entamé, le silence fut un peu troublé. Damhout ne +pouvait pas se décider à manger à lui seul la sole, si petite qu'elle fût; +il voulait partager la friture avec sa femme et ses enfants; mais la femme +prétendait qu'elle l'avait achetée pour lui seul et qu'il lui ferait de la +peine en insistant plus longtemps. Quoique les enfants, prévenus par la +mère, insistassent avec elle, la discussion se termina à l'amiable par le +partage du poisson entre tous les membres de la famille. + +Immédiatement après le souper, la nappe fut pliée et tout disparut en un +clin d'oeil de la table. + +La femme s'assit à la droite de son mari et commença à parler avec lui +du travail et de la fabrique; les deux petites filles grimpèrent sur les +genoux du père. Bavon se tenait à sa gauche, le livre à la main, et +attendait que ses parents eussent fini de causer. + +C'était un spectacle simple et émouvant que de voir cet ouvrier, dans ses +vêtements usés et souillés par le travail, tenant sur ses genoux deux +petits anges si propres et si souriants, entre une femme chérie et un fils +studieux qui levait vers lui un regard respectueux et suppliant. + +--Chère père, puis-je lire? demanda enfin le petit garçon. Nous avons reçu +aujourd'hui une si belle leçon! Je ne sais pas si je la sais bien, mais je +ferai de mon mieux. + +--Oui, Bavon, lis ta leçon devant ton père, dit la femme. + +Le fils ouvrit son livre et lut avec une certaine difficulté et quelques +interruptions, mais assez distinctement pour être compris: + +«Mes enfants, voulez-vous être bénis de Dieu sur la terre, honorez votre +père et votre mère. Ils vous chérissent comme la lumière de leurs yeux; +ils travaillent pour vous du matin au soir; le seul but de leurs efforts, +de leurs soins et de leurs prières n'est que votre bonheur. Aimez-les +tendrement, soyez-leur soumis et restez-leur reconnaissants; devenez le +soutien et la joie de leurs vieux jours, et récompensez ainsi l'amour +paternel, cette abnégation pure et presque divine.» + +Cette lecture parut faire une mauvaise impression sur l'esprit de Damhout; +elle lui rappelait ce que Wildenslag lui avait dit et donnait de nouvelles +forces à la crainte que son ami avait, pour la vingtième fois, réveillée +en lui. Son visage devint sérieux et il secoua la tête d'un air pensif. + +--Bavon, comprends-tu ce que tu viens de lire? demanda-t-il après un +instant de réflexion. + +--Oui, cher père, répondit l'enfant. Cela veut dire que vous travaillez +pour moi, et que je dois toujours vous aimer, vous et ma mère. + +--Jusque dans nos vieux jours, Bavon. + +--Oui, père, jusque dans vos vieux jours, aussi longtemps que je vivrai. + +--Et le feras-tu, mon enfant? + +Le petit garçon regarda son père d'un air étonné, mais ne répondit pas, +comme s'il ne concevait pas son doute. + +--C'est bien, Bavon, dit Damhout; tu es sage. Reste toujours ainsi et +n'oublie jamais ce qui est écrit dans ton livre; sinon, Dieu te punira. + +Il y eut un moment de silence; la femme épiait la physionomie de son mari, +qui semblait absorbé dans de sombres pensées. + +--Adrien, murmura-t-elle, qu'as-tu donc, cher homme? Tu parais si pensif! +Je l'ai remarqué dès que tu es entré. Tu as quelque chose en tête. As-tu +du chagrin? + +--Je n'ai pas de chagrin, Christine, répondit-il; mais il y a pourtant +quelque chose qui me chiffonne. Les camarades vont quelquefois boire +ensemble une pinte de bière; ils rient, causent et s'amusent un peu après +le long travail de la semaine. Je suis toujours à la maison comme si +j'étais d'un autre monde, et les amis se moquent de moi. Peut-être est-ce +insensé de sacrifier ainsi toute sa vie, sans savoir ce qu'il en adviendra +par la suite. + +Quoique ces paroles l'étonnassent, la femme prit une pièce d'argent de sa +poche et la tendit à son mari en souriant amicalement. + +--Mon cher Damhout, dit-elle, tu ne dois pas te priver pour moi: voici +de l'argent. Si tu désires passer quelques heures avec tes camarades, +satisfais ton envie. Va, cela me fera plaisir, de savoir que tu t'amuses. + +Mais l'homme, comme honteux de son murmure, repoussa doucement sa main. + +--Non, garde l'argent, dit-il, mon envie est passée... Cependant, +Christine, ce soir, les amis célèbrent le jubilé de Léon Leroux, parce +qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est fileur. Wildenslag m'a prié +d'y être présent; je lui ai promis de venir, si c'était possible. + +--Eh bien, Damhout, c'est possible: tu dois tenir ta promesse. + +--Oui, mais je ne sais pas, il me semble que je préférerais rester à la +maison avec les enfants. + +--Non, non, Damhout, c'est demain dimanche, jour où nous sommes ensemble +du matin au soir. Fais-moi ce plaisir et prends cet argent; va à la +_Chèvre bleue_ et divertis-toi avec les amis. Je t'attendrai contente et +de bonne humeur; reste aussi longtemps que tu le voudras. Va, je t'en prie. + +Elle le pria encore pendant quelques instants et lui fit en quelque sorte +violence pour l'obliger à se lever. Alors, elle l'accompagna jusqu'à la +porte et lui souhaita une joyeuse soirée. Elle retourna à la table et +reprit sa couture. + +Quelques instants après, la porte s'ouvrit doucement, et une petite fille +entra. + +--Bavon, voici Godelive, dit la mère. + +Le petit garçon se leva d'un bond, courut à la petite fille, lui prit la +main et la conduisit près de la table, disant avec une grande joie: + +--Ah! Godelive, c'est bien, de venir encore! Je suis las d'étudier; jouons +un peu. Veux-tu jouer à la boutique comme hier? C'est si amusant! + +--Oh! non, Bavon, tenons une école! demanda la petite fille. + +--Oui, oui, une école! reprirent les deux petites soeurs en battant des +mains. + +Bavon alla chercher quelques livres qu'il avait conservés des premiers +mois qu'il allait à l'école; il plaça Godelive sur l'un des bancs et ses +petites soeurs sur l'autre, prit la petite canne des dimanches de son père, +et commença à aller et venir, la tête droite et avec un sérieux comique +en criant de temps en temps d'un ton courroucé: + +--Silence dans la classe, ou je vous mets dans le coin. Quiconque ne +connaît pas sa leçon, devra manger le pain sec. Godelive Weldenslag, +attention! Quelle lettre est celle-ci?--Bon! Et celle-ci? Et +celle-là?--Vous savez votre leçon. Vous avancerez d'une classe. Tournez +la page de votre livre. Qu'est-ce qui est écrit sur la deuxième ligne? + +--Da, de, di, do, du, dit Godelive à haute voix. + +--Oui, vous connaissez cela par coeur, je le sais bien; mais là, sur +l'autre page, là? + +La petite fille fit un violent effort pour épeler la syllabe qu'on lui +montrait, mais elle ne put y parvenir. + +--Courage, faites bien attention, dit Bavon. Ces deux voyelles O et U +forment le son... + +--Ou, ou! dit Godelive avec une joie triomphante. + +--Très-bien, mon enfant, vous y êtes! dit le jeune instituteur avec joie. +Godelive Wildenslag reçoit dix bons points. + +La mère avait vu cette scène en souriant et avec plaisir. + +--Chers enfants, dit-elle avec émotion, vous jouez là un jeu sérieux. +Croiriez-vous que Godelive finira par apprendre à lire sans aller à +l'école? + +Le petit garçon et la petite fille la regardèrent avec étonnement. + +--C'est comme je vous le dis. Pourquoi cela vous étonne-t-il? Tenez, +Godelive, sans le savoir, connaît toutes ses lettres et elle commence +déjà à épeler. Si Bavon voulait se donner un peu de peine, sois certaine +Godelive, que tu saurais bien vite lire. + +--Vous dites cela pour rire, n'est-ce pas, madame Damhout? murmura la +petite fille d'un air de doute. + +--Serait-il possible, chère mère? demanda Bavon, dans l'oeil duquel +brillait une étincelle de résolution. + +--Possible? Mais, mon enfant, c'est presque fait, tu le vois bien! + +--Ah! ah! Godelive, nous jouerons toujours au jeu de l'école! Tu apprendras +à lire! + +--J'apprendrai à lire! reprit Godelive avec une joie contenue. + +--Tu l'apprendras, s'écria Bavon. Dieu que ça sera amusant, lorsque +nous pourrons lire à deux dans le même livre.--Allons, mademoiselle, +rasseyez-vous sur le banc, et faites attention... ou je vous fais +apprendre par coeur deux grandes leçons de catéchisme! + +Bavon continua à jouer son rôle de maître d'école avec un redoublement de +zèle. Bien qu'en même temps il montrât les lettres à ses petites soeurs et +les leur nommât avec une impatience simulée, il s'occupait le plus souvent +de Godelive. Il lui adressait de si douces paroles d'encouragement et +faisait de si grands efforts pour l'instruire, que ce naïf jeu d'enfant +devenait un travail sérieux, un véritable bienfait. + +Cela dura si longtemps qu'enfin les deux petites soeurs, tête contre tête, +s'étaient endormies sur le banc. + +Alors, la classe fut finie. La mère déshabilla les deux petites endormies +et les mit dans leur lit. + +Bavon et Godelive retournèrent à la table et feuilletèrent un livre plein +d'images. + +Pendant que madame Damhout continuait son ouvrage, les deux enfants +causaient ensemble à voix basse de l'espoir que Godelive apprendrait à +lire, quoiqu'elle ne pût aller à l'école; puis encore d'autres belles +choses. Un doux sourire était pour ainsi dire en permanence sur leurs +lèvres; leurs yeux étincelaient d'amitié et de contentement, et +quelquefois ils se serraient affectueusement la main. + +Enfin on entendit au dehors une voix d'enfant crier le nom de Godelive, et +la petite fille, après avoir souhaité le bonsoir à Bavon et à sa mère, se +disposait à s'en aller; mais madame Damhout prit un seau et dit: + +--Viens, Godelive; je dois aller chercher de l'eau à la pompe; j'irai avec +toi. + +Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle trouva Bavon endormi et déposa +enfin un long et ardent baiser sur ce front uni, comme si la bonne femme +croyait qu'un baiser maternel pouvait réchauffer et faire fructifier les +germes de l'intelligence dans le cerveau de son enfant. + +À peine avait-elle repris sa couture, que son mari entra dans la chambre. + +--Déjà de retour? si vite? demanda-t-elle avec étonnement. Ce n'est pas +pour moi, n'est-ce pas, Adrien? J'en serais au regret. + +--Non, Christine, répondit-il pendant qu'il s'asseyait près de la table. +Je ne puis plus me plaire à ces amusements bruyants. Les amis sont de +braves garçons, je ne veux pas le méconnaître; mais ces manières brutales +et ces paroles grossières ne me vont plus. Il fait meilleur ici, à la +maison, entre toi et mes enfants. Pense un peu, à la _Chèvre bleue_, ils +sont maintenant tous en train de se disputer. Assurément Léon Leroux se +battra encore ce soir avec Jacob le marchand de sable. Ils se reprochent +des choses telles, que les cheveux s'en dresseraient sur la tête. Je +regrette infiniment d'avoir été aujourd'hui à la _Chèvre bleue_. + +--Je le crois, Adrien; mais tu ne pouvais pas savoir qu'on s'y disputerait +et s'y insulterait. + +--Ce n'est pas pour cela; mon coeur est triste. + +--Comment cela? T'est-il arrivé quelque chose? + +--Wildenslag m'a fait peur; il me fait toujours peur... Et peut-être +a-t-il raison; peut-être ne faisons-nous pas bien en voulant élever notre +Bavon au-dessus de ses parents. + +--Encore cette mauvaise idée! + +--Mauvaise idée, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille +pendant des années entières à l'école communale, et qu'il devienne +instruit, il nous coûtera bien plus d'argent qu'un autre enfant et en +outre il ne nous apportera jamais un centime dans le ménage; et, lorsqu'il +sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dépensera à s'acheter de +beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donné sa sueur +pour faire de lui un monsieur. + +--Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixés sur ton innocent +enfant? soupira la mère. Bavon deviendrait ingrat et méconnaîtrait ses +parents? Jamais, jamais! son coeur n'est qu'amour et reconnaissance. + +--C'est un bon enfant, je le sais, répliqua Damhout. Ils sont tous bons, +Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitôt qu'ils +deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquiètent plus de leurs +parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu élevés dans le monde, ils +abaissent quelquefois leur regard avec dédain sur ceux qui se sont +imprudemment sacrifiés pour eux. + +--Cela n'arrivera pas à notre Bavon, Damhout, répondit la femme en +comprimant sa douleur. Son coeur est pur, j'y veillerai. Tu crains que, +plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destinée que nous? Mais, si +cela arrivait, ton coeur de père ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu +pas avec orgueil: «C'est mon fils, pour lui j'ai travaillé avec plaisir; +son bonheur est mon ouvrage?» + +--De belles choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je +le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne fût honteux de son +père. + +--Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des +ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire? + +--Pas beaucoup de fileurs, du moins. + +--Mais il y a d'autres métiers, Adrien. Ceux de mécanicien, de charpentier, +de menuisier et cent autres, où, avec de l'instruction et de la bonne +conduite, on peut faire son chemin. + +--Vois-tu bien, Christine, que tu as résolu de ne pas laisser aller notre +Bavon à la fabrique! + +--Il ira où il voudra ou bien où il pourra, dit la femme avec une énergie +croissante. Nous ne pouvons rien en décider d'avance. Cela dépend de son +application, de notre amour et de la volonté de Dieu. Tes amis t'effrayent, +parce qu'ils disent que je veux faire de Bavon un monsieur. Ce que je +veux, c'est que mon enfant devienne un homme et ne soit pas condamné par +l'ignorance à l'impuissance et à l'esclavage éternel. S'il devient un +monsieur, tant mieux! + +--Christine, Christine, soupira l'ouvrier, si tu savais combien tes +paroles m'attristent! L'orgueil est un mauvais conseiller. + +--L'orgueil? s'écria la femme indignée. Crois-tu donc que le bonheur de +mes enfants m'effraye? Je ne devrais pas avoir de coeur. Ah! peut-être ne +me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos +enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de +les avoir élevés dans le monde. Ne secoue pas la tête. Si, au prix de ma +vie, je pouvais faire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie +devant le trône de mon enfant! + +Elle était très-émue et semblait trembler; il y avait quelque chose +d'inexprimable dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel +avait rendu cette humble femme imposante et belle. + +Adrien Damhout subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba +la tête comme vaincu, et se tut un moment. Puis il reprit: + +--Au fond, tu as peut-être raison, Christine; mais réfléchis avec calme. +Maintenant, cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon +ouvrage. Nos autres enfants sont encore petits. Plus tard, tu voudras +peut-être aussi que les filles aillent également à l'école? + +La femme fit un signe affirmatif. + +--Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, à +supporter cette charge? Cela me paraît impossible. + +--Je travaillerai un peu plus, Adrien. + +--Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entièrement pendant +toute sa vie! + +--Ah! c'est seulement alors que je sens que je suis mère, quand je sais +que je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants. + +--Bon! mais, si un jour l'ouvrage venait à manquer pour longtemps; si l'un +de nous devenait sérieusement malade, que ferions-nous alors? + +--Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volonté de Dieu. Nous +ne pouvons faire l'impossible. + +--Et s'il devenait nécessaire que Bavon gagnât quelque argent, le +laisserais-tu aller à la fabrique? + +--Pourquoi pas si le besoin l'exige? + +--Et à quoi lui servirait alors l'instruction? + +--À quoi elle lui servirait? Comment peut-tu demander cela, Adrien? Il +serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre à tout, et, avec un +peu de chance, il serait certain de devenir contre-maître. + +--Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, dès que +tu me dis que tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je +suis tranquille. + +--Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre idée; mais, si c'est son sort de +faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur par +égoïsme. + +Après un moment de silence, elle reprit avec une douce amitié: + +--Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous +attristerions-nous par une crainte prématurée, tant que nous nous portons +bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversité nous frappe, nous +nous arrangerons selon la nécessité. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, +si nos enfants savent lire et écrire, nous leur laisserons un précieux +héritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te +blâment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience, +Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu +et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et +n'écoute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami, +je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher. + +Et Adrien Damhout prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière +lui l'escalier avec son fils entre ses bras. + + + + +IV + + +Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à +lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer +à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant +dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait +tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait +grâce. + +Outre la bonté du coeur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux +bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un +véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale +qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne +de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle +n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus +jouer que très-rarement ensemble. + +En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son +opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les +enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage +pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a +moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses +autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un +livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses +manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage +où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau +jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur. + +Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique; +mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites +filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques +sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle +comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la +paresse, _la demoisellerie_, comme il disait, n'aurait pas le temps de +grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa +femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder +l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible +et souffrante. + +Cependant, ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godelive +paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée +en peu de temps. + +Une après-midi, la décision lui fut signifiée et on lui dit qu'elle irait +le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles. + +La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne +savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le père +lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit: + +--Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu en sais déjà trop +pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon, tu pourrais +plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route. +Plus de livres dans la maison: ne songe qu'à travailler. + +Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête +courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire! +Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme +égarée vers la demeure de madame Damhout. + +Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout +était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de +congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère. + +Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui +demanda: + +--Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal? + +Mais Godelive se mit à pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable. + +--Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arrivé? Ce ne doit pas être grave, +dit madame Damhout. + +--Ah! je ne peux plus apprendre à lire! soupira l'enfant. + +--Comment? Pourquoi? Ça ne se peut! balbutia Bavon avec une expression +d'incrédulité et en même temps de révolte. + +--Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire, +et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier! + +--Qui dit cela? s'écria le jeune garçon. + +--C'est mon père qui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit Godelive +avec tristesse. + +--Ton père? reprit Bavon avec épouvante. + +--Oui, et demain, à six heures, je dois aller à la fabrique de dentelles, +et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le +voie. Dieu, que je suis malheureuse! + +Elle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses +doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et +se mit également à pleurer. + +Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les +deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour leur donner un peu de +courage, elle promit d'aller parler à madame Wildenslag, et exprima +l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution. + +Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite fille: + +--Es-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer +dans une fabrique de dentelles? + +--Certes, madame Damhout, dès demain matin. + +--Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? + +--Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux +bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne +plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'attriste. + +--Eh bien, reste ici; je vais chez ta mère. Ne pleure plus; peut-être +reviendrai-je avec de bonnes nouvelles. + +Quelques moments après, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag. + +--Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mère de +Godelive. Êtes-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai +justement versé le café, parce que le feu était allumé! Nous allons en +boire une excellente tasse ensemble... Et vous, là-bas, sales vauriens, +hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts +sur vos épaules!... Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes +seules et nous pouvons causer à notre aise. + +--C'est pour causer avec vous que je suis venue, répondit madame Damhout +en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez résolu de placer votre Godelive +dans une fabrique de dentelles? + +--C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la +maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de +gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les +enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt quelque chose dans le +ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous étonne-t-il +que nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles? + +--Cela m'attriste. + +--Pourquoi donc? + +--Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous +avez un bon coeur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne +savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais, +moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais +peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son +âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène, +dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées, +depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur +permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne +jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine +écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en +deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en +leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les +germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de +jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de +dentelles! + +--Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout +ce que vous dites là? + +--Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes +qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de +dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne +risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort. +Je suis mère... + +--Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag. + +--Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de +votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui. +Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la +fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais +vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si +intelligente, et elle a un coeur si bon et si pur! Cela me fait peine, +de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et +qu'elle en mourra. + +--Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame +Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je +le reconnais; mais j'ai aussi un coeur de mère. Je ne laisserais pas +ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or. + +--Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez +véritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari? + +--Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant +aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de +garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait +le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de +dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison; +mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même +devant le roi. + +Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait +très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec +une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café. + +Enfin elle dit d'un air pensif: + +--Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut +pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de +cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller à la +fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine? + +--Si je pouvais vous donner un bon conseil... + +--C'est un bon conseil que je vous demande. + +--A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple +d'années. + +--Aller à l'école? notre Godelive à l'école? Où sont donc vos sens, +Christine? s'écria madame Wildenslag comme stupéfaite. Avons-nous, pauvres +ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle +qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler. + +--Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait, +pour ainsi dire, déjà lire; si elle allait encore pendant deux années à +l'école, elle serait instruite et saurait très-bien écrire et calculer. +Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle +apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas +irrévocablement condamnée à rester simple ouvrière et servante des autres. +Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et, +plus tard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et +devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend +l'homme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus +d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à +la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur +ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite, +qui les condamnait à une vie sans espoir. + +Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne +pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait. + +--Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique +et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle +soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la +peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie +d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience, +que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous +rendrait-il pas fière? + +--Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres? + +--Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au +contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce +bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à +ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle +bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne +dans son paradis la récompense de votre bonté. + +Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion. + +--Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous +estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau +magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme +d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et +assuré son bonheur.» + +--C'est bien beau, ce que vous dites là, répondit avec un soupir la mère +de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi. + +--Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour +cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen +de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction +d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière? + +--Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en +secouant la tête; mais l'argent, les frais? + +--Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les soeurs de Nonnenbosch, +derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on +l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces +deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois +instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez +certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard. + +Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas. + +--Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine. + +--Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère, +et le bonheur de mon enfant... + +Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et +jeta un manteau sur ses épaules. + +--Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi. + +--Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée. + +--Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur +qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon +cela ne se fait plus. Nous allons chez les soeurs, pour voir si elles +veulent recevoir ma Godelive dans leur école. + +--Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet? + +--Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me +rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée, +j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas +de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole +chez les soeurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible. + +Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle +de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une +impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient +soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la +mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage. + +Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit +tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout +tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux. + +--Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à +la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les soeurs de +Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon. + +L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame +Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour +de la chambre. + +--Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle +en battant des mains. Quel bonheur! + +Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux +mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance: + +--Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre +Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours! + +Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière, +jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui +semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du +moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la +première récompense du devoir accompli. + +--Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine +tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers. +À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y +ait quelque chose à dire sur toi. + +En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant +pour tout salut: + +--Merci! merci! + +Godelive fut mise à l'école chez les soeurs. Comme la pauvre enfant se +sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits +livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction +et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants +d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle +était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle +extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme +elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un +an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées. +En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que +les soeurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des +fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre +enfant d'ouvriers. + +Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille +aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il +appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme, +il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez +lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant +d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la +toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal +était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient +leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne +rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire +de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le +demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient +comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de +faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa +femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur +elle. + +Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en +discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la +défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer +à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes +et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa +reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag +pressait souvent contre son coeur sa chère Godelive et l'embrassait avec +attendrissement. + +Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se +rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et +récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un +aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle +apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que +les soeurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter, +l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de +lumière qui y eussent jamais pénétré. + +Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon +coeur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle +entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui +étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se +sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait +que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant. + +Aussi disait-elle souvent à sa voisine: + +--Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que +nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est +en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux +élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme; +car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je +le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard, +voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera +instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire +peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que +de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères +et soeurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se +regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai +fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à +l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle. + +Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre +cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les soeurs l'avaient reçue +avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée +des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait +prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais +ce qui la flattait surtout, c'est que les soeurs l'avaient invitée à +prendre le café avec elles. + +Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête, +et elle était sortie de chez les soeurs avec le ferme dessein de laisser +Godelive chez elles aussi longtemps que possible. + +Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens +détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût +aller à l'école quelques mois de plus. + +Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et +soeurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une +espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice +que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne +rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait +instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la +sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient +ironiquement _mamselle_, la traitaient de fainéante et de pique-assiette, +la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient +avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant. + +Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand +on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce +qu'elle craignait d'être grondée par les soeurs. + +Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison +de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle +recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante; +puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait +avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et +de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir. + +Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou +d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait +également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent, +pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique +gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices. + +Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean +Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui +échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude +qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants. + +Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte +ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive, +sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la +reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des +devoirs. + +Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction +seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus +tendre sollicitude, dans les coeurs de Bavon et de Godelive, les germes +des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir. + +Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive; +elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour +l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi +dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à +elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas +le droit de l'aimer comme sa fille? + +Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive +gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle +reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa +soeur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui +accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne. + +Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère +ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au +commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait +l'institution des soeurs. + +Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où +elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui +apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle +rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus +clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de +moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé +d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et +n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents. + +Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme, +l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui +avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin +maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et +pester tant qu'il voudrait. + +Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça +qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur, +suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y +opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se +rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros +soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les +soeurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses +maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur +et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre +un métier; elle le savait bien. + +Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser +d'aller prévenir les soeurs de sa résolution, et, par la même occasion, +de les remercier mille fois du fond du coeur de leur bonté. + +Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité +toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine. + +Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette +nouvelle inattendue, ce furent les soeurs. + +Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui +portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite +et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante +reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait +déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles. + +Après que les soeurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag, +elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix +basse. + +Alors, la plus âgée dit: + +--Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure +élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore +un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent +sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans +notre école? + +--Impossible, mes soeurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le +voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à +l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le +pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons +pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que +six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos. +Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands, +les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres. + +--Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière, +puisse commencer à gagner sa nourriture? + +--Pas bien vite, mes soeurs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à +petit. + +--Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive +continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même +elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui +apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et +qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier, +chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera +ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle? + +--Ah! chères soeurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant! +s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre +bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon coeur votre offre +généreuse. + +C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à +l'école des soeurs. + +Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples +de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait +une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait +déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient +plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et +étaient fiers de ses progrès rapides. + +Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier, +il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et +tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle +branche. + +Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à +huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en +jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait +commencé à apprendre à l'école. + +Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler +le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul +événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était +de nature à se graver dans leur souvenir. + +Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la +solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le +prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul +à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever. +Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une +précipitation inquiète. + +Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il +évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans +inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait. + +Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il +courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en +répétant: + +--Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne +venait pas ce soir! + +Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il +répondit en riant: + +--Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te +cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il. + +La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour +deviner ce qui le rendait si joyeux. + +--Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il. + +--Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet. + +--Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce? + +--Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise. + +--Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau +pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas +en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu. + +Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la +table et dit: + +--Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau! + +Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un +jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun, +dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint +un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat. +Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de +Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était +une oeuvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de +deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en +grandes lettres: _Bavon et Godelive_. Surpris et presque triste, parce que +la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il +dit d'un ton confus: + +--Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait +pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble. + +Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes +tombaient de ses yeux comme des perles. + +--Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi +pleures-tu? + +--Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi! + +--Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la +petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux. + +--Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela! +Donne-la-moi, s'il te plaît. + +--Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive. + +--Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié. + +Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui +fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la +montrer à sa mère. + + + + +V + + +Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé +comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze +ans et son éducation était terminée. + +Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint +lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son +élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la +prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât +tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école +serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la +protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon +coeur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à +voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe. + +Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école. + +Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par +ses institutrices. Comme protégée des soeurs, elle gagnait dès le +commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire, +Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir +d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas +passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement +beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne +cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait +pas en entendre parler. + +Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout. +Elle avait trop à souffrir de ses frères et soeurs à la maison, et sa +mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille +qu'elle ne pouvait trouver chez elle. + +Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de +Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui +l'attendaient à la prochaine distribution des prix. + +Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et +par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de +questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les +journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les +négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution, +quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes. +Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent +avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique +générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude, +les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe +dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris, +l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption +dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants +ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent +leur fabrique. + +À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan, +même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense +ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup +du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent +encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers; +mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la +faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers +avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur +les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint, +murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère +par la violence. + +Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait +pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec +une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des +établissements industriels se rouvrirent. + +Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec +indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de +vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire +du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés +par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers +les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à +l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du +pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils +endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de +violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes +de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond +regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages +d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère. + +C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin +et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait +l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout +ce que l'on gagnait. + +Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute +la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle, +et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures, +comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le +mécontentement de tous les autres. + +Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et +soeurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant, +du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa +poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée. + +Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite. +Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un +plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes. +D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut, +travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche. +Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son +désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction +donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose +de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne +manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive, +qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois, +la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en +tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la +frappait de honte et d'effroi. + +Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués +dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et +limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne +leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim +avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une +autre occupation. + +La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi +le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner +par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer +le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on +commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit. + +Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même, +travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail +en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit +pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie, +et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage +et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec +quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux. + +Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage +et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils +trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque +chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne +voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les +charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si +mauvais pour lui. + +Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste +au fond du coeur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en +laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de +bonne humeur. + +Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force +sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il +était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent +parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération +de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame +Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie. +Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se +coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une +guérison rapide. + +Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand +mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent +point de côté. + +La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari +seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant +et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame +Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la +porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était +rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle +eût prévenu le médecin. + +Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir; +elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement. +Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une +pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas +immédiatement. + +Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une +inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut +d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande +quantité qu'il tomba en défaillance. + +À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur; +elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans +les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son +ministère. + +Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une +ordonnance et dit: + +--Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne +toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi, +femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous +avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis +presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des +semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie +de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a +besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose. +Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel +pour lui. + +Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de +partir: + +--Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade. + +Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à +chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots: + +--Mon malheureux mari! mes pauvres enfants! + +Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle +y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse +rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de +pleurer. + +--Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à +la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon +pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père? +Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà +l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté +d'aller chercher la petite bouteille? + +--Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on +gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous +rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas +demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être +plus utile qu'une servante à gages. + +Madame Damhout, restée seule, écouta, le coeur palpitant, au bas de +l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude. +Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le +malade ne remuait pas et paraissait dormir. + +Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise, +joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel. + +Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille +qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout, +l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine. + +La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à +madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur +le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda: + +--Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher +la bouteille? + +--Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec +mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai, +fût-ce pendant plus d'une semaine. + +--Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à +soupçonner la vérité. + +--Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour +faire vos commissions. + +--Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester +Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela +pourrait te faire du tort. + +La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit: + +--Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous +que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas +mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près +de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son +école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour +vous et pour son père un nouveau et grand chagrin. + +Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit +un balai pour nettoyer la chambre. + +Madame Damhout la regarda un moment le coeur battant, alla à elle et +l'embrassa en murmurant: + +--Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de +jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera +pour ta gratitude et ton bon coeur. + +Le soir, lorsque Bavon et sa soeur Amélie revinrent à la maison, on leur +dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son +repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au +silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des +larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter +encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux: + +--Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses; +mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu. +--Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas. + +Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors +leur chagrin et leur anxiété diminuèrent. + +Bavon et sa petite soeur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive +travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame +Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait +chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de +telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul +gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari. + +En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout; +mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient +vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère +croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses +extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles +d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait +pas eu le temps de travailler du tout! + +Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle +travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait +plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le +plus gros ouvrage. + +En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré, +mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le +premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait +défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le +pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible +qu'il pouvait à peine parler. + +Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout +et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le +consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès +du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée. + +Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était +sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait, +montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun +sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque +chose lui pesait sur le coeur. + +Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en +une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher, +continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit. + +Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque +le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque +chose pour lutter contre le besoin. + +Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et +murmurant. + +Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui, +maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait +à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait +réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces +suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable. + +Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea +qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il +dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de boeuf, et +en faire boire de temps en temps une tasse à son mari. + +Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en +arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger +son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y +avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en +gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de boeuf, pour +rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans +argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la +charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de +l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait +trembler. + +En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir +de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de +l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir +était vide... et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses +yeux. + +Comment cette pièce était-elle venue là? Était-ce Dieu lui-même qui avait +eu pitié de sa détresse? + +Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle. + +Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans +le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur +leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag +ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger. +Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le +salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance, +Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère +la forçait d'oublier qu'elle avait un coeur. + +D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs? + +Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne +pouvait trouver, se dit à elle-même: + +--Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle +bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon +pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une +façon si généreuse et si mystérieuse à la fois. + +Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison +était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se +réjouissait du régal qui lui était annoncé. + +Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette +pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y +était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée; +personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le +bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva +rien. + +Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état +politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et +l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler. + +Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à +la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son +tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des +autres en évidence, quatre pièces d'un franc. + +Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques +instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête. + +Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit: + +--Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela +changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on +ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il +sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose, +c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant +la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu +beaucoup d'honneur. + +--Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école. + +--Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines. + +--Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout +avec un grand étonnement. + +--Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière. +Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon +frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son +école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride, +ils s'écarteraient encore du bon chemin! + +Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le coeur brisé et devait +se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine +oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses +parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il +engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela +lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette +inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle? +L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle +désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari! + +Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra. +La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de +cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant +d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite. + +Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et, +lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut +plus que penser et n'osa pas s'informer davantage. + +Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque +chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui +l'attristait. + +Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où +Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main +de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans +un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix +tremblante: + +--Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école? + +L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête. + +--Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai? + +--C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon. + +--Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux +semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as +passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu! +il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon +fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps? + +Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil: + +--Mère, je travaille dans une fabrique. + +--Tu travailles dans une fabrique? + +--Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours. + +Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux +étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et +demanda: + +--Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?... + +--C'est mon salaire, balbutia-t-il. + +Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils, +le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes. + +L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si +grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret +était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa +pauvre mère la fatigue de travailler la nuit. + +Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur +une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout. + +--Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive, +répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi +jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre. +Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi +seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas +tranquille, mon coeur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques +jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon +maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison, +et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu +d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère. +Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma +résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu +m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait +mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il +appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je +ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même +à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait +trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose +à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des +caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres +sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la +semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait +de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon +travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler +dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je +vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je +l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et +je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser +couler les larmes de joie qui gonflaient mon coeur. Le premier argent que +j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père! +Cette idée me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mère chérie, je +suis assez récompensé... + +Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta +précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui +étendait les mains pour la retenir. + +Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de +l'escalier. + +--Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens. + +Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en +hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il +embrassa son père avec une joyeuse effusion. + +Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action; +sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre +mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son +fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas +précisément le meilleur état. + +À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de +l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de +M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en +séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première +machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit. + +Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le +meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon +deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas. + +Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes, +on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier. +En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce +jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre +ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait +possible d'attendre des jours meilleurs. + +L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à +Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son +mari, et dit d'un air triomphant: + +--Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants +d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre +ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et +Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent +discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais. + +Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes. + +--Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est +pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton coeur, ton bon et +noble coeur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la +bénédiction de Dieu dans un ménage. + +Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent; +mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne, +elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers. + +Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant +ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail, +il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à +beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet +de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se +moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en +fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose +et de pouvoir venir en aide à ses parents. + +Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde +était heureux dans cette maison. Le coeur de la mère surtout était rempli +d'un sentiment d'orgueil et de béatitude. + +Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte +de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi +à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par +leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne +choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir +dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques. + +Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de +puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher +de bons ouvriers pour les villes du département du Nord. + +Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable +d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait +leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé +qu'en Belgique. + +Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale +aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se +réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle +sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le +travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait +donc tout au plus pendant quelques mois. + +Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à +toutes ses voisines. + +Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée +de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du +salaire élevé qu'on gagnait en France. + +--Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit +de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une +vie amusante et une éternelle bombance! + +Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que +Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps +l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de +Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper +à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait +Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et +où elle pouvait espérer un prompt avancement. + +Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était +possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive. + +Là-dessus, Wildenslag répondit: + +--Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte. +Lorsqu'elle verra comment ses frères et soeurs gagnent de l'argent, elle +voudra d'elle-même travailler dans une fabrique. + +Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps +sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que +Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait +rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne +travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même +chose: Bavon pouvait devenir contre-maître. + +Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait +probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière; +l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait +supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y +avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie +la planche de salut qui leur était tendue. + +Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les +Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour +pour la France. + +Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa +les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui +demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un +bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné: + +--En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à +trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul +avec toi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive réussit et est +heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as +raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait +si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois? + +Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes +réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir, +comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine. + +Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son +tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son +prochain départ pour la France. + +Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les +peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille. +Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable. + +Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles +intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ +l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté +infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que +Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié +pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne +mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le +perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait +aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours. + +La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si +attendrissantes; l'amour de son coeur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si +ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme. + +Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la +consoler par des marques de vive affection. + +Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur +était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait +qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité. + +On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa +fille. + +Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée +et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon, +Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de +désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec +ses parents. + +Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un +paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur +voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie. + +Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient +pas et parlaient peu, ils avaient le coeur gros; ils n'ouvraient la bouche +que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux +que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans +leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au +plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble +pendant les beaux jours de leur enfance. + +On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon +d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les +Wildenslag. + +Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains, +échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la +signification, et murmurèrent d'une voix étranglée: + +--Adieu, Bavon!--Adieu, Godelive!--Au revoir! + +Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir +son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents, +qui étaient déjà plus avant sur la route. + +Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se +traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait +qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs +arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon. + +Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son +coeur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de +lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait +l'explication du trouble de ses sens. + +Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le +suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le +mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un +puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre +les fantômes qui le poursuivent. + +Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et, +quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix +étaient rentrés dans son âme. + +Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme +d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la +tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait +quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la +porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le +fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils. + +Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de +parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que +possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner +d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à +Godelive que son fils lui-même. + +Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de +l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et +avec raison. + +Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la +fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il +reprendrait son métier de fileur. + +Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter +tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée +au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à +fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs +avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite, +méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix +extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger +d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient +sans aucun doute contents et fiers à la maison. + + + + +VI + + +La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir +lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et +mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des +artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et +quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer +par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite. + +Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième +banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers, +à la place que les instituteurs lui avaient assignée. + +Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure +depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le +bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra +et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient +réservés aux autorités. + +Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme: + +--N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le +bourgmestre? + +--M. Raemdonck, le maître de la fabrique? + +--Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à +sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même. + +--Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le +conseil de la ville. + +--Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se +mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque +tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir, +de voir M. Raemdonck ici. + +--Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon +père et que tu as fait instruire tes enfants. + +Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le +début de la solennité. + +Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours +d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les +classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser +leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance. + +Il dit en terminant sa harangue: + +--Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à +ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour +chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie. +N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une +situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent +pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer +l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à +observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force +pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades, +l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles +améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre +le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si +les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus +lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement, +mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa +nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui +développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien +plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la +fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui +lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques; +la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut +contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves +insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat +le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme +artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la +plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque +école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe +ouvrière!»--Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées +par un de vos camarades. Gravez-les dans votre coeur et suivez le sage +conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos +forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et +d'ennoblir le travail et l'ouvrier. + +Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde +impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du +plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui +applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout +madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa +façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un +éloge de sa propre conduite envers ses enfants. + +--Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison, +oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et +tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi +sur l'instruction des enfants? + +Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps +de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement +et furent prolongés sans relâche. + +On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante +comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient +stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants. + +Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de +tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou +plusieurs livres. + +Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil; +quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur coeur et +firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les +applaudissements des spectateurs émus. + +Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les +livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de +lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la +plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant +à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe +public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu +sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait +qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur +la table. + +Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier +prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de +l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public. + +L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et +imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui +faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants +comme une sorte de sacerdoce. + +Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses +premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement +l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère +qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils, +et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse, +avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école. +Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et +les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient. + +Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part; +mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent +néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants. + +Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son +coeur battait violemment et elle paraissait honteuse. + +--Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et, +dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que +l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le coeur de l'homme +et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la +force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il +était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait +remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni +nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après +le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père +et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la +stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère +et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon? +Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un +devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents, +chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son +salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un +bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère... En quittant l'école +avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous, +ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours +d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de +reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une +récompense particulière. + +Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne +de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche. +L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il +portait pour titre: _la Mécanique appliquée à l'industrie_. + +Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour +deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné. + +L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une +profonde émotion: + +--Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos +maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour +continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes +ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous. +Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie, +dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de +l'instruction! + +Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de +gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence +de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur +l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers +sur la tête et lui remit le grand livre. + +La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs +essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs +yeux. + +Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats, +prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter +attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna, +éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec +exaltation: + +--Mère! mère! mère! + +Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le +public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta +au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et +ardemment son père. + +--Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père, +père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez, +vous le verrez! + +Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le +monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les +larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient +et contemplaient l'épanchement de leur allégresse. + +Damhout se leva le premier et dit à sa femme: + +--Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est +déjà parti. Allons-nous-en à la maison. + +À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père +Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait +tout à fait trompé. Son coeur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut +sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts +pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père +de ce jeune homme. + +Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il +tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents. + +Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son +fils: + +--Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête, +on voudrait te voir en face, c'est par amitié... + +Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et +murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère: + +--Ah! si Godelive avait pu voir cela! + +Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se +trouvèrent dans la rue. + +--Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous +regarde et semble vouloir me parler. + +--En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur, +n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de +bonheur? Ce bon et cher Bavon! + +M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère +restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien +alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la +main et lui dit: + +--Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie. +Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais +avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce +qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous +honore grandement à mes yeux. + +--Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému. + +--Votre femme? + +--Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la +femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre. + +--Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai +promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si +c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils? + +--Il est à la fabrique de M. Verbeeck. + +---Qu'y fait-il? + +--La semaine prochaine, il sera placé au premier _diable_, monsieur. + +--Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître +ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck. +Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau. +Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre +et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi, +je l'attendrai. + +Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce +que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même +serré la main! + +Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent +enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient +demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement +involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une +créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans +leur demeure. + +Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se +diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un +nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose! + +Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau. +Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant +amicalement. + +--Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a +fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti +profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents. + +Bavon prononça le nom de M. Raemdonck. + +--Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est +dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu. +Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est +possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point +vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y +consentez. + +--Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira, +répondit Bavon. + +--Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre, +écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé. +Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce +temps, je continuerai mon propre travail. + +Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en +levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était +écrite. + +Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement: + +--Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!... et pas +de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M. +Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le +fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous +bien calculer aussi? + +--J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du +moins au dire de mes maîtres. + +--Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord, +multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514. + +En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une +satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé. + +--Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M. +Raemdonck de votre arrivée. + +Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout +d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était +assis devant une table et feuilletait des papiers. + +--Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il. +Pourriez-vous l'employer? + +--C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a +une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il +sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de +tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma +surveillance. + +--Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis +que vous avez renvoyé avant-hier? + +--Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que +cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il +est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des +appointements trop élevés. + +--En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner +au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents. + +--Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant +pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant. +S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses +appointements. + +--C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais +ne lui dites rien. + +Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la +main, devant M. Raemdonck. + +Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance, +lui dit: + +--Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup +de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, +vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive, +n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont +sacrifiés pour vous donner de l'éducation. + +--Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais +avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck. + +--Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos +parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est +rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller +à l'école. + +--Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans +leurs vieux jours? + +--Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai. + +--Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine +prochaine, on vous placera au _diable_ en qualité d'aide. C'est un bon +moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon. +Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court. + +--Je deviendrai contre-maître, monsieur. + +--Et alors? + +--Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus. + +--Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à +présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas +assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre coeur vous +montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre +bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de +vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à +votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être +commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes, +je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils. + +--Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui. +Que ma mère sera contente! + +--Vous acceptez donc la place? + +--Je puis à peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux. + +--Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez +utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements, +cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre +cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel. + +Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son +bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému +pour prononcer des phrases suivies. + +M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose, +s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit: + +--Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme +et un noble coeur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux +vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père +avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous +assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu, +mon garçon, et à demain. + +Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans +le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs! +Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à +cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non, +c'était bien vrai! + +Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux +pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux. + +Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le +regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces +jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa +tête. + +--Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M. +Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage. +Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans +travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de +suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je +succomber à la peine. + +Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et +pleurant à la fois. + +Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur +fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire. + +Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son coeur et +bégaya les larmes aux yeux: + +--Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que +nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes +enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien. + +Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte: + +--Ô Godelive, Godelive! + +Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse. + +--Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle. + +Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit: + +--Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête. + + + + +VII + + +Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein +d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail. +Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la +main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps +d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il +avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe. + +Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit. +Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force +qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La +pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une +consolation à ses chagrins. + +Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique +Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre +coeur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à +M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait +été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui +l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas, +lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait +répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes +les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle +devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient +désolés de ne plus la voir. + +La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse +avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois +entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il +courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était: + +--Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé? + +--Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir. + +Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le +soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait +avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle +malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant +l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive +elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse. + +Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes +pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant +qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et +luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et +l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le +tourmentaient sans cesse. + +Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle: + +--Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts; +vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que +vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et +plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content, +vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement +son devoir, on doit avoir le coeur léger et joyeux; sans cela, le travail +devient ennuyeux et pénible. + +Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette +exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le +premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit, +et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs, +Godelive ne répondait pas... Déjà six longues semaines s'étaient écoulées. +Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-être était-elle dangereusement +malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il +n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir. + +Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à +coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la +porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui +montrer. + +Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria: + +--Une lettre de Godelive? + +--Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France. + +--Et que renferme-t-elle, mère? + +--Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture. + +--Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive même. Écoute, +mère. Ah! je tremble d'impatience. + +«Bonne madame Damhout...» + +--Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine +étonnée. + +--Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle +toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas, +je te prie. + +«Bonne madame Damhout, + +»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père +l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère +voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée... Je vous remercie, ainsi +que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon coeur, pour l'amitié que +vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus +si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu +de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin, +car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois +plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon +père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici +du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas +encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique +et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un +atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et +si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me +répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue +presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste +a perdu l'oeil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des +ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera +son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce +dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais, +dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive, +n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière, +je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de +respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle +prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à +lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère, +l'a conduite à l'école. + +»Votre humble servante, + +»GODELIVE WILDENSLAG.» + +Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame +Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de +faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y +avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste +parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis. +Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain +que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand. + +Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui +l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique, +au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était +inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens +ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son coeur; ce qui serait, +d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation +renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la +compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec +un profond désespoir: + +--Pauvre Godelive! pauvre Godelive! + +Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en +présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de +son coeur. + +Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on +résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner +du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une +autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de +chercher un atelier pour sa fille. + +Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus +tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive; +c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve +de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce +amitié, lui faisait du bien au coeur. Avec ces pensées consolantes, le +jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé. + +Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive, +mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une +troisième, mais ce fut en vain. + +Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on +les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse +des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre +dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait +probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et +les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive +était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence +pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle +oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite! + +Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles +tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit +pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il +balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit +un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa +mère le regardait avec attention. + +De l'amour?... Sa pitié serait de l'amour?... Il aimerait Godelive, +autrement que comme une compagne de jeu, comme une soeur? Sa mère ne +l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant +du coeur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre? + +Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui +concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune +fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation. +Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât +son amie absente. + +Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui +montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus +parler de Godelive. + +Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de +France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses +paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son +dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent +même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus +grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec +tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les +querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils +avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il +ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et +enfants, travaillaient à la fabrique. + +Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon +accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus +en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà +élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait +à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses, +il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter +la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure. + +Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de +retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec +regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les +beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui +répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien +elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les +souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre? + +Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie +petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles. + +On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à +table entre ses deux petites soeurs, en face de ses parents. Il ne parlait +pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la +chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu +les voix joyeuses des enfants. + +Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se +trouvait au dehors: + +--Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la _Chèvre bleue_, +chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là. + +Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit: + +--Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu +as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme. + +--Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que +je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté? + +--Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail. + +--De France? + +--Oui, de Wazemmes, près de Lille. + +--De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise. + +--Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne. + +--Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce +pas? demanda madame Damhout. + +--C'est-à-dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après +ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les +ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à +Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis +subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville +du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien. + +--Et les Wildenslag étaient toujours bien? + +--Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un +peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces +Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que +boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis +les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que +chercher noise à tout le monde. + +Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire. +Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame +Damhout demanda: + +--Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag? +Vous ne la connaissez peut-être pas? + +--N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et +des yeux bleus vifs? + +--Oui. + +--Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est +encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont +des gens grossiers. + +--Que voulez-vous dire, ô ciel? + +--Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas +pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces +brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles +se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout +à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met +à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la +saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle +prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite +querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au +visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de +donner quelques taloches à cette fille mal embouchée. + +--Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un +profond soupir. L'avez-vous vue réellement? + +--De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on +attaquait sa mère... Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi, +madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand. + +L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les +Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse +stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses +yeux et ses lèvres tremblaient. + +Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le +consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force: + +--Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux +l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une +personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se +comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous, +mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits, +notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh! +j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon coeur. Mère, fais venir des +ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure. +Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la +ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la +maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis +plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre +rue. + +Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et +voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue: + +--Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne +penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je +suis guéri, guéri pour toujours. + +Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison. + +Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une +préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement +fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il +y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il +prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne +s'occupe que de choses utiles. + +Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses +efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la +fabrique. + +M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire +avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui +d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de +tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention +particulière. + +--Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une +autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune, +et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de +me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez +âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck. + +Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement +de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia +la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il +avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la +fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices. + +Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il +atteignit sa dix-neuvième année. + +Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus +attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments +où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait +avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive, +l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et +à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille +petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et +qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son +travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore +une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des +yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il +l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là +que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le +savait bien. + +Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des +renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier +commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère +lui avait donné raison. + +En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et +Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à +vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand, +ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui +méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait +plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité +et il était aigri contre eux. + +C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à +étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait +bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à +être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose +possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et +Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte, +à l'intimité passée avec les Wildenslag. + +On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le +coeur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse +renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant. + +Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec +tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le +consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans +la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail, +mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de +M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et +d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait +parfois à M. Raemdonck: + +--Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour +plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et +l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement +pour lui faire plaisir. + +En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et +son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la +considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de +leur affection pour lui. + +Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et +le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres +ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux +tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son +jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte, +lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui +serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés. +Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait +acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la +respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour +son vieux père. + +Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans +la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât +aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il +suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur +cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les +meilleures fabriques de Gand. + +Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui +concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements. + +Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le +chérissait... Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son +père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était +donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver +atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses +parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à +un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour +reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient +pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient +quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre, +lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le +ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans +son coeur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait +doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir. + +Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en +l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck +désirait lui parler et l'attendait au salon. + +Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le +fit asseoir et lui dit: + +--Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et +d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais +que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre +application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous +m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands +avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en +outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot, +vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je +sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer +votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices +passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce +but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore, +je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience. +L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission +et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon +premier commis? + +--Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le +deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté. + +--C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq +cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs +avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux +ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous +êtes dans l'âge le plus dangereux. + +--Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière, +dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour +mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité, +chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si +c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces. + +--Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez +donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint. +Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres +jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer. + +M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant: + +--Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique, +maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette +bonne nouvelle à votre père. + +Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître. + +--Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci. + +--Monsieur, je voudrais vous adresser une prière. + +--Parlez, mon ami. + +--Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!... Je désire +que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas +même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant +n'est pas augmenté. + +--Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement. +Pourquoi ce mystère? + +--C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents, +et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans +qu'ils le sachent. + +--Quelle surprise? + +--Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les +rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai +votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet... Et, si +j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements...? + +--Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse +vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites +raisonnables. + +Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du +salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et +le mit immédiatement à l'oeuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit +à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses +parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais +il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt +encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista +cependant dans sa première résolution. + +Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses soeurs, il +raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que +son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession. +M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause +de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques +mois. + +Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir +bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce +bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père +continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses +appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible +et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si +content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur. + +Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné +longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer +à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne +devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de +beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et +de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de +chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son +neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa +mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la +fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer. + +Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait +de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue +Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon. +Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de +construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin. + +Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck, +qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près +de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée. + +Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le +luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de +goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui +faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition +du jardin. + +Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa +mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à +l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais +il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure +des nouveaux mariés fût entièrement en ordre. + +Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça +que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et +même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait +une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses +parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné, +on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une +heure ou deux. Ce serait une véritable fête. + +En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement +les soeurs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce +qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue +de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade. +Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs +s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les +fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait +toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de +corail. + +Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses soeurs, qui voulaient ouvrir +tout de suite les portes des chambres: + +--Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas +grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime +tant les fleurs! + +--Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes +parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel +j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche, +j'étais à l'oeuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux +oeillets de tout le voisinage. + +Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les +sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons +caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de +fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues, +et se mirent à crier: + +--Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur! + +Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans +les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui +répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de +verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la +vue du jardin. + +Là, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté +quatre ou cinq longues pipes hollandaises. + +--Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume +quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup +de messieurs fument la pipe chez eux. + +--Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre +là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré. + +--Impossible, Bavon. + +--Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir. + +--Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou +trois bouffées... rien que pour contenter notre généreux maître. + +Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure +de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux: + +--Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela, +sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche, +je voudrais passer ma vie. + +--Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque +chose que vous feriez. + +--Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet; +cela me servirait à varier un peu mes amusements. + +Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs +entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum. + +Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard; +car sa femme était impatiente de visiter la maison. + +Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient +très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la +cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons +étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des +murs. + +Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac +maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y +trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision +de beurre. + +Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son +neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la +maison depuis longtemps. + +Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de +pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin. +Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la +solidité du fil et murmura en lui-même: + +--Heureuses gens, ils ont tout ce que leur coeur peut désirer! + +--Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là, vous +verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de +M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous. + +Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri +d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les +gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un moelleux tapis à +fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres +assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à +dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis +si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites +filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras +et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous +cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité +d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent +les yeux de madame Damhout et de ses petites filles. + +--Maintenant, le verre de vin à la santé de... de... nous allons voir... +À table! + +Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin. +Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck; +mais Bavon les retint. + +--Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà +un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non +plus à sa santé que nous allons boire d'abord... + +--Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre +sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit? + +--Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son +verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps! + +Et tous les autres répétèrent en choeur: + +--Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps! + +--Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria +Amélie. C'est bien drôle! + +--Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux +pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout, +son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel +il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui +a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison, +ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué +la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne +travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher. +Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs! +Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère, +mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous! + +Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la +table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et +le pressa sur son coeur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout, +muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient +des mains et dansaient avec ivresse. + +Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il +lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il +avait autre chose dans l'esprit. + +Elle murmura enfin d'une voix contenue: + +--Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux, +n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi? + +--Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées; +mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon +coeur malgré moi. + +Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille +sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs +vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible, +tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi +d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la +tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de +honte ou de frayeur secrète. + +Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis +que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté, +était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement +fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes +extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une +extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi +blanc que la neige. + +Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la +regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils +traits sous ces misérables habillements. + +En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique +maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence +et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc +de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans +l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose +de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût +reçu une bonne éducation. + +Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une +position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre, +elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône. + +Sans échanger une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et +s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée: + +--Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur? + +--Oui, mère, je ne sais pas, mon coeur bat avec angoisse, soupira la jeune +fille. + +--Ô ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me +fait trembler. Hélas! qu'adviendrait-il donc de nous? + +--Madame Damhout nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un coeur +comme le sien ne peut pas rester insensible à notre malheur; et, lorsque, +les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre +Godelive... + +--Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait +dit à Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien +pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable +nécessité. + +--Les Damhout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix +sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère. + +--Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir +donné les moyens de nous venir en aide! + +--Aller demander l'aumône, mère! aux Damhout! moi, la petite Godelive +qu'ils ont aimée si tendrement, qui osait faire avec eux des rêves +d'avenir! Ô ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez +devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante! + +--Non, mon enfant, ne sois pas si sévère pour toi-même. Nous venons +demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des +mendiantes. + +Elles passèrent devant l'église Saint-Bavon. La jeune fille paraissait +poussée par une force secrète vers la petite porte du temple, et s'était +retournée à moitié, peut-être sans le savoir. + +La femme la retint et dit: + +--Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la +Croix est là-bas. + +--La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces; +car, maintenant que nous approchons de l'endroit où je tendrai ma main +suppliante à... à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne. + +--La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il +fasse tout à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénible, en +effet; mais il sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint +sépulcre remercier Dieu de sa miséricorde, ou... ou verser des larmes de +désespoir sur le même banc où nous nous sommes agenouillées tant de fois. +Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps. + +Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles +se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on leur +avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obscur, elles ne +parvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la +femme dit: + +--C'est là, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle +maison! Que les Damhout doivent être heureux! Ils le méritent aussi, +n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prière! Il y a déjà de la +lumière dans la chambre du rez-de-chaussée. Godelive, prends courage, mon +enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bontés +qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sûre. + +--Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force. + +Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit, à travers les +carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé. +Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une +incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur fit un +mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon que la jeune fille put +reconnaître son visage. + +Elle poussa un cri étouffé, se mit à trembler sur ses jambes et s'appuya +contre la muraille pour ne point tomber. + +Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant, +écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de +violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en pleurant son +visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait: + +--Mère, mère, il est là! + +--Qui? + +--Bavon. + +--Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers +nous. Viens, surmonte la honte... + +--Impossible, ma mère, sanglota la jeune fille. Oh! épargne-moi cette +souffrance, cette humiliation, ce désespoir; demander l'aumône en sa +présence, à lui, hélas! mon coeur se brise, je m'évanouirais à ses pieds, +peut-être j'en mourrais! + +--Veux-tu donc que j'aille seule? + +--Je te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère. +L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle. + +--Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prière parce que +tu n'es plus avec moi? + +--Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors, +j'étoufferai toute honte et toute sensibilité dans mon coeur. J'irai à +lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les +arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut, +mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me soumettrai, je me +sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur. + +--Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai. + +Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant: + +--Ô ma mère! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence, +cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je +vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans l'église Saint-Bavon. +Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie, +il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien +dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter +contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse +devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas! + +En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la +direction de Saint-Bavon. + +La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tête et se dit à voix +basse, en traversant la rue: + +--Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse. +Je comprends que son coeur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me +laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait +sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien, +j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui +m'attend là dedans, ô ciel? + +Elle sonna, et dit à la servante qui vint lui ouvrir qu'elle désirait +parler à M. Damhout. + +La servante, qui était dans la demi-obscurité, ne remarqua sans doute pas +ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue, +et l'introduisit auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une +table. + +Il leva la tête et considéra avec une surprise désagréable cette femme mal +vêtue. Il lui dit sans se lever: + +--Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame? +Présentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour +vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer. + +--Je voudrais parler à M. Damhout, balbutia la femme. + +--M. Damhout, c'est moi-même. + +--Non, à votre père ou à votre mère, monsieur. + +--Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la +ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant +midi. + +--Hélas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir +demain de bon matin! + +--De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en +plein visage avec une agitation croissante. + +--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous étiez encore jeune, +et la longue adversité vieillit les gens avant le temps. + +--Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de...? la femme de Jean...? Lina +Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade? + +--Malade et malheureuse, monsieur. + +Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait +un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jeté sur +ses misérables vêtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le +retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise. + +--Vous devrez attendre jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez me +confier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il. + +--Je venais me jeter à leurs pieds et implorer leur secours, monsieur. +Nous sommes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre +ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère, +nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié qu'ils nous ont +accordée autrefois, et que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à +des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la charité de +votre bonne mère. + +--Une aumône! s'écria Bavon comme terrifié. + +--Plus qu'une aumône, monsieur, nous sauver de la honte. + +--Je ne vous comprends pas, dit-il avec méfiance. Où sont donc vos fils, +vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent. + +--Mon mari est mort, monsieur. Mes fils... l'un est soldat en Afrique, un +autre demeure à Rouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne +pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous... +avec moi, à Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le +secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une +fabrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le +malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec +des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confié. Le maître de +la fabrique prétend que mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il veut le +faire arrêter par les gendarmes, et condamner comme voleur à cinq années +de galères. Ah! monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une +vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous +restons honnêtes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que +d'une grande négligence. Au fond, c'est un bon garçon; il a un coeur +sensible, il respecte sa mère. Que la pauvreté reste notre lot, je la +supporterai patiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une +condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à +un pareil coup, et mon.... Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si +peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui êtes riche! Le +maître de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification, +si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous, +ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous +toucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignement et +l'adversité, n'ont pas passé un seul jour sans songer avec reconnaissance +à vos parents. + +Elle tomba à genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme +ses mains tremblantes. + +Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques efforts qu'il +fît pour y parvenir. Il alla à elle et la releva en disant: + +--Calmez-vous, madame; je comprends votre anxiété et votre malheur. +Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous +les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous +demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles? + +--Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras. + +--Oui, vos filles, que leur est-il arrivé? + +--Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées. + +--Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard. + +Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme +effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole. + +--Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma +compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais +resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur +vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame, +vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur. + +--Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément. + +--Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le coeur de votre +Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant +encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de +l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement +moral et de la perversité du coeur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de +votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour +qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au +rude contact de gens grossiers... + +--Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en +frémissant. + +Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua: + +--Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom +sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de +votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de +deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se +battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût +un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre +Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en +elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a +vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme. + +--Oh! non, non, monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes +enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le malheur! + +--Soit, madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle; +peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi, +je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez, +voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu +ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'égard de votre +enfant. + +En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son +pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table. + +Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres +tremblantes murmurèrent: + +--Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon +fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme +une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de +perversité du coeur, mon angélique enfant... Ah! le courage me manque. +Je succombe... + +Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement. + +--Une criante injustice? répéta Bavon étonné de ces exclamations. Mes +reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés? + +--Ils sont faux, entièrement faux! s'écria madame Wildenslag à travers ses +larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive +se battre et proférer de grossières injures? + +--C'est Étienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots +qu'elle tenait à la main. + +--Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'était pas Godelive, +c'était sa soeur Thérèse, qui lui ressemble en effet, du moins par les +traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est +tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit, +elle est bonne comme un ange, et son coeur est encore aussi pur que +lorsque vous lui appreniez à lire. + +--Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle +est mariée? + +--Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardât sans +respect. Et elle n'est pas mariée. + +--Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je +vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces +huit longues années? + +--Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la +tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du +courage et des forces. Écoutez, monsieur, vous apprendrez quel a été notre +sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la +porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes +beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire +recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père +la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et +tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques +forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commença chez nous une +petite école pour apprendre à lire aux enfants des Flamands nos voisins. + +--Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laissées sans réponse? + +--Vos lettres? Nous n'en avons reçu qu'une, et Godelive y a répondu. + +--Nous en avons encore écrit trois autres. + +--Je ne sais rien de cela, monsieur. + +--Votre mari les recevait à la fabrique. Les aurait-il gardées ou +détruites? + +--C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive +n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre état; +car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis +chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas +de devenir riche. + +--Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos +nouvelles? + +--Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai +souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait +trop de distance entre vos parents et nous. + +--Continuez, madame, je ne vous interromprai plus. + +--Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon +mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la +moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire +l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen. +Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants +des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle +avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à +souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses soeurs, +parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde +l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes +manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de +sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta +deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était +absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin +pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous +donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu +malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient +allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous +nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de +leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une +maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait +craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait +nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis +s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini, +avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à +la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait +fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour +Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils, + aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à +force d'injures et de menaces, veut contraindre sa soeur à lui donner une +grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux +élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à +la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait +bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour +prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le +courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à +chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle +n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous +étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre +mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car +un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui. +Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait, +je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand. +Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes +larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la +Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles +et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre +pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la +seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il +menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque +nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin +et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait +déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous +restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources +tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison +d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre +pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et +deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier +franc, tout ce que nous possédions.... Écoutez maintenant, monsieur, je +vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme +et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins +presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours +pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une +mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de +Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et +paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les +moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis +sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements +disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans +valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je +parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce +en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous +écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune +fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était +grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à +ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois +durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du +lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde +de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une +plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous +donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire +tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en. +Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les +tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un +ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour +adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas +parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa +mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses +sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et +d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image +la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari, +contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en +signe d'adieu, la main de son ange de consolation! + +Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. + +Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante; +l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et +de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié +pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de +silencieuses larmes coulaient sur ses joues. + +Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit: + +--Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh! +pardonnez-le-moi!... Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles, +à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre +Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient. +Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous +aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus. + +--Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de +nouvelles larmes. Ah! vous avez le coeur de votre mère... un coeur +généreux comme celui de Godelive! + +Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent. + +--Avec les cent francs qui sont là, dit-il, vous pouvez payer le prix du +paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici +encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai +avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous +pouvions procurer à Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre +fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un coeur sensible, je le +ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez +pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez +délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me +rongeaient le coeur depuis des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la +bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit +de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma +compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis +tranquille là-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre +la pureté, la noblesse et la bonté de son coeur. + +Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains +et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs: + +--Oh! monsieur, votre bonté, votre générosité me confond. Je ne sais +comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ, +nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux. + +--Godelive! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc +Godelive? + +--Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans +l'église Saint-Bavon, à prier devant le saint sépulcre. + +--Et pourquoi n'est-elle pas avec vous? + +--La pauvre fille a eu peur, monsieur, + +--Peur? de moi? + +--Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage à Gand, +nous avons été obligées de vendre les seuls vêtements qui avaient encore +quelque valeur. Godelive craignait de se présenter devant vous... + +--Et pourtant, je voudrais la voir! s'écria Bavon avec agitation. Après +huit années d'absence! Que font les habits? Ne témoignent-ils pas de son +dévouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une +récompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage. + +--J'irai la chercher, monsieur... Moi aussi, j'étais honteuse de la +tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des +nobles coeurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai +comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier. + +À ces mots, madame Wildenslag sortit. + +Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une +chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie +trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient +malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de +la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la +tête et se dit avec un sourire un peu ironique: + +--Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles! +Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne +petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la +laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre +devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et +nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer +avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle +ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur +eux de manière à les préserver du malheur. + +Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un +moment d'immobilité, il reprit avec un soupir: + +--C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double +créature... Mais non; son coeur et sa volonté ne sont pas toujours +d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle +et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon +enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son coeur +sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon coeur bat! Il faut que je +reste maître de moi... Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je +devais te revoir! + +Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille. + +Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait +pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa +mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre. + +Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour +s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et +dit: + +--Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne +soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez +fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux, +et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un +sentiment de profond respect pour le noble coeur qu'ils couvrent. + +La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent +solennel: + +--Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes +paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une +crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes +prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous +rende aussi heureux que vous le méritez. + +Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard. +Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin +d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de +reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où +la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!... oh! elle était +plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat +violent il livrait contre son coeur! Mais il fallait maîtriser ses sens +égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le +lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se +laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent: + +--Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une +grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de +l'enfance vivent dans le coeur de l'homme et s'y réveillent toujours avec +une nouvelle force!... Ah! je vous laisse là debout au milieu de la +chambre. Excusez-moi; prenez un siège. + +--Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune +fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes +forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grâce de quitter cette +maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai +exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes. + +--Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh! +non, je vous en prie, encore un instant. + +Poussée par sa mère et pour déférer à ce voeu, la jeune fille s'assit et +baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait +de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle +avait tressailli. + +--Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois +pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon. + +--Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le +souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade. + +--Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de +penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et +malheureuse par le monde. + +Il y eut un court silence. + +--Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une +émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avez-vous +conservé? + +Il n'obtint pas de réponse. + +--L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il; +naïf dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous +m'aviez promis de le conserver. + +--Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse? +s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conservé... Ne me +retiens pas, Godelive... Si bien conservé, monsieur, que, depuis des +années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a +l'habitude de prier. + +--Ah! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon. + +--Pourquoi cela vous étonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec +dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a +appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit +où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu? + +Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue: + +--Toujours le même ange!... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez +courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous +chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira +de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous +étions encore enfants... c'est-à-dire, je ne sais pas, mon agitation me +trouble l'esprit; mes sens sont égarés... + +La jeune fille, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si +fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond du coeur de ce mouvement, et +qu'il recula d'un pas avec stupeur. + +Godelive releva lentement la tête; quoiqu'on vît briller des larmes dans +ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans +l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considéra +avec respect. + +--Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez pitié de moi. La mort même +ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais +enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car, +dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté. +Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain, +je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de +votre coeur. Vous me comprenez, j'en suis sûre. + +--Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon. + +--Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une +position en France?... reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre +vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais par +reconnaissance devenir la servante de votre mère et votre propre esclave. +Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait +d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert, +amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un +instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de +la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa +reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur; à demain. + +Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte. +Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles +solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au +sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme +cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se +fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en +murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées +étaient confuses. + +Enfin, après un moment de repos, il se dit: + +--Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait +fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la +délicatesse de son coeur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgré +le besoin, la faim et la misère! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai +donné à cette âme la lumière, la force de résister à la corruption, à +l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la vertu +et du devoir. Rose au milieu des épines, lis fleurissant sur un fumier! Et +le lis est resté pur, et la rose a répandu son parfum comme un baume sur +les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble +parmi les plus nobles pour ne pas avoir succombé sous de pareilles +épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes +déposés dans son coeur et dans son esprit par un enfant comme elle! + +Il s'essuya le front et se mit à marcher autour de la chambre pour se +soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à coup il s'écria: + +--Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frères, ses +soeurs... le seul bonheur qui doit m'être refusé sur terre.... Mais est-ce +sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en +mourra peut-être! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur +alarmée, ses dernières paroles... Elle aussi a souffert; elle aussi porte +dans son coeur un ver qui la ronge cruellement. + +Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura +avec désespoir: + +--Hélas! hélas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la +voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir +de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a +désormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du passé, +le bienfait et la reconnaissance. + +Après un moment de silence, il se leva de nouveau. + +--Je la perdrais pour toujours? s'écria-t-il. Cette belle âme, ce coeur +aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un +lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son chagrin et pour ma +tristesse... Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle à mon père, à ma +mère, à mon maître. Le monde entier me condamnât-il, le bonheur de ma vie +est à ce prix. À moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure +Godelive! + +Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou. + + + + +CONCLUSION + + +Il y a une couple d'années, il me vint à l'idée d'écrire un récit tiré de +la vie des ouvriers de Gand. Dans le but de rassembler quelques premiers +renseignements à ce sujet, je sonnai une après-midi à la grille d'une des +grandes fabriques de Gand. + +J'avais une lettre de recommandation, je la remis aux mains du directeur +de l'établissement, un homme d'environ trente-cinq ans, dont les habits, +quoique indiquant l'aisance, étaient couverts de flocons de coton. + +À peine eut-il lu mon nom dans la lettre, qu'il se montra tout joyeux de +ma visite, me dit qu'il était grand ami de la littérature flamande et se +mit entièrement à mon service. + +Il me conduisit pendant des heures à travers les vastes salles et les +ateliers de la fabrique, me montrant et m'expliquant tout et répondant à +mes questions avec une si rare obligeance, que je ne savais comment le +remercier de son cordial accueil. + +Ce n'était certes pas un homme ordinaire. Il parla de l'industrie, de +ses progrès et de l'organisation du travail, non-seulement avec une +connaissance approfondie, mais même avec une sorte d'enthousiasme poétique +qui m'étonna. + +J'avais déjà, auparavant, sans autre mobile que la curiosité, visité +quelques autres établissements du même genre; mais nulle part je n'avais +trouvé autant d'ordre ni de propreté. Les salles et les ateliers étaient +larges et hauts; on avait établi en nombre suffisant de puissants +ventilateurs pour chasser la poussière; partout où les rouages, où les +courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imprudent, il y +avait des plaques de zinc pour le préserver de ces malheurs; partout il y +avait de l'espace et de l'air en abondance, et l'on s'apercevait qu'on +avait veillé avec une sollicitude toute paternelle à la santé et au +bien-être des ouvriers. Les femmes, les hommes et les enfants, que je vis +au travail en grand nombre, étaient tout autres que je ne me l'étais +figuré. Pas de vêtements malpropres ou déchirés; de la gravité et de +la retenue; quelque chose de digne dans le regard; et, quand on leur +adressait la parole, de la politesse et de la convenance. + +Je félicitai sincèrement le directeur et lui dis qu'il pouvait être fier +du bel établissement dont il avait la conduite. + +--En effet, répondit-il, j'en suis déjà un peu fier; mais j'espère qu'avec +le temps j'introduirai encore d'autres améliorations, surtout en ce +qui concerne le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus +orgueilleux... + +Il regarda sa montre et dit: + +--Encore quelques minutes et je vous le montrerai. Voyez-vous, monsieur, +on peut faire du travailleur tout ce que l'on veut; mais il faut +naturellement un peu de patience, car on doit d'abord triompher de +l'ignorance, qui, tant qu'elle subsiste, est un obstacle invincible au +perfectionnement des classes ouvrières. + +Un instant après, une cloche sonna. Je vis çà et là des enfants et de +jeunes garçons quitter les moulins à filer et sortir de l'atelier. + +--L'heure du repas est-elle venue pour eux? demandai-je. + +--Non, ils vont à l'école, répondit le directeur. De deux fileurs, l'un +quitte le travail pour une heure. Pendant ce temps, l'autre servira seul +le moulin, ce qui ne lui est pas difficile, attendu que son camarade, +avant de partir, a tout préparé autant que possible. Il en est de même +des enfants qui sont occupés à d'autres travaux. Chacun a son tour, et +celui qui ne peut pas quitter son travail pendant la semaine reçoit +l'instruction le dimanche et le lundi, pendant le temps où les travaux +cessent. C'est seulement depuis huit ans que j'ai fondé cette école avec +l'autorisation des propriétaires de la fabrique, et maintenant je puis me +vanter que plus de la moitié de nos ouvriers, tant hommes que femmes, +savent lire et écrire. On s'aperçoit bien, n'est-ce pas, que l'instruction +leur a inspiré un sentiment de dignité personnelle? C'est mon rêve de voir, +avant que je meure, qu'il n'y a plus un seul ouvrier illettré dans toute +la fabrique. Vous pourriez croire, monsieur, que des enfants d'ouvriers +n'ont pas l'esprit subtil et qu'une heure de classe ne peut pas produire +en eux des fruits appréciables; veuillez me suivre, je suis sûr que ce que +vous entendrez vous étonnera et vous fera plaisir. + +En disant ces dernières paroles, il se dirigea vers une porte qui donnait +sur la cour intérieure, et me conduisit un peu plus loin dans une grande +salle remplie de rangées de pupitres, derrière lesquels étaient assis une +soixantaine de garçons de huit à quinze ans. + +Le directeur dit quelques mots à l'instituteur, et celui-ci me pria, +puisque les écoliers avaient précisément commencé à écrire, de vouloir +bien jeter un coup d'oeil sur leur écriture. + +Il y en avait beaucoup, en effet, qui avaient une belle main. J'en +entendis quelques-uns lire avec une pureté de prononciation que j'avais +rarement rencontrée dans d'autres écoles. + +Alors suivirent une foule d'exercices conduits, cette fois, par le +directeur lui-même, pour me faire juger du développement de l'intelligence +de ces pauvres enfants d'ouvriers. + +On posa des questions sur l'industrie et la division du travail, sur la +tisseranderie en général et le coton en particulier; sur les principes +de la mécanique et la nature des forces physiques que l'homme emploie à +faciliter son travail; sur les caisses d'épargne et les associations +de secours mutuels, et enfin sur les devoirs de l'homme envers Dieu, +envers lui-même et envers son prochain; en un mot, sur tout ce dont la +connaissance pouvait faire de ces enfants d'habiles ouvriers, de bons +pères de famille et des citoyens éclairés d'une patrie libre. + +Mon étonnement fut grand lorsque j'entendis répondre à ces questions sans +hésiter, et avec une remarquable clarté, par beaucoup d'enfants; mais je +fus encore plus surpris de les entendre résoudre pendant une demi-heure, +sur une ardoise ou simplement de tête, les problèmes les plus compliqués +de l'arithmétique. + +À peine pouvais-je croire que j'avais vu ces mêmes garçons rattacher des +fils derrière le métier à filer. Le directeur et l'instituteur étaient +fiers de ma stupéfaction et des louanges que je leur adressai, ainsi qu'à +leurs élèves. + +Après que j'eus pressé cordialement et avec reconnaissance la main de +l'instituteur, je suivis le directeur, qui me pria de me hâter, parce que, +autrement, il n'aurait pas le temps de me montrer encore une autre école. + +Lorsque nous eûmes traversé la cour, il ouvrit une petite porte. Nous +passâmes dans un jardin rempli de fleurs et entouré de murs. Au loin, près +d'un berceau de verdure, je vis trois ou quatre enfants, dont les deux +plus petits étaient assis dans un petit chariot. À cette jolie voiture on +avait attelé deux agneaux. Le conducteur était un petit garçon d'environ +dix ans. Des deux côtés de la petite voiture marchait une vieille dame, +pour préserver les enfants de tout accident. + +Dans le berceau de verdure était assis un vieillard qui ne pouvait avoir +plus de soixante ans. Il fumait une pipe et était occupé à filocher un +filet à pêcher. + +Tout le monde riait et prenait plaisir à l'amusement des enfants. + +Le directeur jeta, avec un sourire de bonheur, un regard sur cette scène, +sans toutefois interrompre sa marche. + +Mais à peine l'eut-on aperçu de loin, que les enfants assis dans la +voiture tendirent les mains, tandis que les cris de «Père! père!» +résonnaient dans le jardin. Le petit garçon abandonna les agneaux, +accourut en bondissant et sauta au cou du directeur. Il baisa l'enfant et +le renvoya, avec la promesse de revenir bientôt, ajoutant qu'il devait +montrer la fabrique à l'étranger. + +--Tenez, monsieur, me dit le directeur avec une certaine émotion, tout ce +que j'aime le plus au monde est là. Ce vieillard est mon père; de ces deux +dames, l'une est ma mère, et l'autre la mère de ma femme. Ces petits anges +sont mes enfants. Dieu m'a comblé de bonheur. Seulement, ma femme n'est +pas ici; je sais où elle est, vous allez la voir. + +Il se dirigea vers une autre issue et ouvrit bientôt la porte d'une salle, +où une cinquantaine de petites filles étaient assises devant des pupitres, +comme dans l'autre école. + +Outre l'institutrice, qui se tenait entre les pupitres, il y avait à +l'extrémité supérieure de la classe une dame richement vêtue, qui semblait +occupée à donner une leçon particulière à quatre ou cinq des plus grandes +filles. Le directeur me conduisit près d'elle et me la présenta comme sa +femme. + +--Live, dit-il, ce monsieur est une de nos bonnes vieilles connaissances. +Cent fois, dans les longues soirées d'hiver, il nous a fait passer des +heures rapides et agréables. Il n'y a pas huit jours qu'il nous a fait +verser des larmes de compassion sur le sort des pauvres conscrits. + +La dame prononça mon nom avec surprise; ses grands yeux bleus étincelaient +de joie; elle me combla de témoignages d'amitié et me toucha profondément +par la douceur extrême de sa voix et l'affabilité de ses paroles. + +À la demande de son mari, elle fit faire aux petites filles des exercices +pour me montrer que, là aussi, l'instruction était convenablement +organisée et portait des fruits. Après quoi, je continuai à suivre le +directeur. Chemin faisant, je lui dis: + +--Ah! monsieur, à quel noble but vous avez, vous et votre charmante femme, +consacré vos efforts! Pourquoi toutes les personnes qui ont de l'autorité +sur l'ouvrier ne comprennent-elles pas leur mission comme vous? + +--Sans doute, répondit-il, l'instruction est le seul moyen de tirer les +classes laborieuses de l'abaissement moral. L'intérêt bien entendu des +patrons exige qu'on ne laisse pas plus longtemps la partie la plus +utile et la plus nombreuse de la société plongée dans les ténèbres de +l'ignorance. Mais ce ne sont pas là les seuls mobiles qui nous poussent, +ma femme et moi, à répandre parmi les ouvriers, dans la mesure de nos +forces, l'instruction, la notion du devoir et le sentiment de la dignité +personnelle. Non, monsieur, nous payons une dette, une dette sacrée à +l'instruction populaire. Nous sommes enfants de pauvres ouvriers de +fabrique. L'instruction dont nous avons pu profiter fut le premier lien +entre nos coeurs, et, pendant que, encore enfant, j'apprenais à lire à +celle qui est aujourd'hui la mère de mes fils, le germe d'une affection +pure et durable est né dans son coeur. Mes bons parents m'ont donné +l'instruction au prix de nombreux et amers sacrifices. C'était mon plus +beau rêve de les récompenser de leur amour en leur apportant le bonheur +dans leurs vieux jours. Grâce à l'éducation qu'ils m'ont donnée, j'y suis +parvenu. Dans sa jeunesse, ma femme a été éprouvée par le malheur et +l'adversité; si elle avait été ignorante, elle eût perdu assurément, au +milieu des gens grossiers et vils parmi lesquels elle était obligée de +vivre, la noblesse de son coeur et la délicatesse de son esprit; mais +l'instruction l'a préservée de la corruption morale, et me l'a rendue +pure, noble et dévouée comme un ange d'amour et de bonté. L'instruction +populaire nous a donc faits ce que nous sommes; et, si du fond de notre +coeur nous rendons grâce à Dieu pour tout le bonheur dont il nous +a comblés, nous devons reconnaître que le Seigneur s'est servi de +l'instruction pour nous en gratifier. Ne vous étonnez donc pas davantage, +si nous nous consacrons à l'instruction des pauvres enfants de la +fabrique. Comme je vous le disais, nous payons une dette, une dette +sacrée. + +J'avais écouté cette longue explication avec une sorte de distraction. +J'étais obsédé de l'idée que la vie du directeur de cette fabrique +renfermait peut-être le sujet d'un récit intéressant et instructif; et +j'étais déjà occupé en imagination à le composer et à l'écrire. Mais mon +guide, tout en continuant de parler, m'avait conduit dans un salon de sa +demeure, et il me dit en me présentant un siége: + +--Veuillez vous asseoir, je veux boire un verre de vin avec vous. Ne me +refusez pas, je vous en prie... Je vous offrirai ce que j'ai de meilleur +dans ma cave. + +Il tira un cordon de sonnette et dit à la servante, qui parut à la porte: + +--Apportez deux verres et quelques biscuits... Je vais moi-même à la cave, +car elle ne trouverait pas le vin que je veux vous faire goûter. + +Depuis que j'étais entré dans ce salon, un certain objet avait attiré mes +regards. Outre quelques tableaux, on voyait, suspendue à la muraille, une +espèce d'estampe coloriée, qui me paraissait grossière et enfantine comme +ces images dont s'amusent les enfants. Cependant, les maîtres du logis +devaient y attacher un grand prix, car le cadre doré dont on l'avait +entourée était extrêmement riche et avait coûté beaucoup plus évidemment +que les cadres des autres tableaux. + +Un sentiment de curiosité me fit me lever. Je m'approchai de l'estampe et +vis, mieux qu'auparavant, qu'elle ne pouvait être que l'oeuvre d'un enfant +qui s'était donné beaucoup de peine pour dessiner les figures d'un petit +garçon et d'une petite fille se tenant par la main, et portant chacun un +livre ouvert. Sous les figures, on lisait en lettres ornées ces deux noms: + +_Bavon et Godelive_. + +--Cette image vous fait sourire, n'est-ce pas? dit le directeur, qui +rentrait avec un bouteille de vin. + +--Sourire? répondis-je très-gravement. Non pas; il me semble que cette +esquisse enfantine cache toute une histoire. + +--En effet, lorsque j'étais petit garçon, j'essayai un jour de dessiner +les figures de deux enfants dont les coeurs naïfs avaient conçu une +profonde et durable affection, en même temps que leurs esprits recevaient +les premières leçons. Aujourd'hui, ils sont unis par le mariage et leur +plus beau, leur plus précieux souvenir, c'est cette grossière image. + +--Quel beau récit on pourrait en faire! m'écriai-je en acceptant un verre +de vin. Oh! je vous en prie, monsieur, racontez-moi votre histoire. + +--Mais je ne désire pas que ma vie soit rendue publique. + +--On peut l'écrire avec des changements de détail et de noms, de façon +qu'on ne reconnaisse pas les personnages. + +Mon interlocuteur hésitait. Je fis un dernier effort en lui disant que +l'histoire de sa vie serait une force et un exemple, un encouragement pour +les uns, un stimulant pour les autres, et qu'elle aiderait peut-être +puissamment à la fondation de nouvelles écoles. + +--C'est une affaire grave, dit-il; j'en veux causer d'abord avec ma femme. +Il n'y a qu'un moyen, c'est que vous soupiez avec nous. Ne me refusez pas, +sinon vous ne connaîtrez certainement pas notre histoire. + +Je me laissai persuader; je passai cette soirée entre Bavon et Godelive. +En face de moi étaient assis le vieux Damhout, Christine, sa femme, et la +mère Wildenslag; à l'autre bout de la table se tenaient quatre charmants +enfants: deux garçons et deux filles. + +Je quittai cette maison, la tête remplie de doux rêves, le coeur plein de +paroles d'amitié, de bonheur et d'amour, et la mémoire pleine de la simple +et touchante histoire que j'ai racontée dans ce livre. + +FIN + + * * * * * + +Imprimerie D. BARDIN, à Saint-Germain. + + * * * * * + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de deux enfants d'ouvrier +by Hendrik Conscience + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER *** + +***** This file should be named 17248-8.txt or 17248-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/4/17248/ + +Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreading Team Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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