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+Project Gutenberg's Histoire de deux enfants d'ouvrier, by Hendrik Conscience
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de deux enfants d'ouvrier
+
+Author: Hendrik Conscience
+
+Release Date: December 7, 2005 [EBook #17248]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreading Team Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE HENRI CONSCIENCE
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS
+
+PAR
+
+HENRI CONSCIENCE
+
+
+NOUVELLE ÉDITION, PARIS, CALMANN LÉVY, ÉDITEUR,
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES,
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1879
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS
+
+
+
+
+I.
+
+
+Cette grande maison, avec ses cent fenêtres que l'on voit sur le pont du
+Moulin, à Gand, est la fabrique de coton de M. Raemdonck. Quoique le jour
+baisse, tout y est encore en pleine activité. La lourde bâtisse tremble
+jusque dans ses fondements, sous le mouvement des mécaniques que fait
+marcher la vapeur.
+
+C'est d'abord le _diable_, cette puissante machine dans laquelle le
+coton est battu, secoué et foulé jusqu'à ce qu'il soit expurgé de tout
+corps étranger. Puis les cordes, les instruments de tension et les
+lanternes ou pots tournants qui, tous ensemble, changent la laine végétale
+en flocons de neige, la mêlent, la divisent et la préparent, pour être
+convertie par les machines à filer en un fil mince comme un cheveu. Puis
+les cardeuses, et enfin les métiers des tisserands et les barres des
+fileurs avec leurs broches et leurs bobines innombrables. Tout, du haut en
+bas, se meut, court et s'agite avec une rapidité fiévreuse. C'est une
+infinité d'essieux qui pivotent, de roues qui tournent, d'engrenages qui
+grincent, de courroies qui se déroulent, de métiers qui s'agitent et de
+fuseaux qui ronflent. Chaque mouvement produit un bruit qui se mêle
+aux autres bruits pour former une espèce de roulement de tonnerre, un
+grondement énervant si intense et si continu, qu'il absorbe toute la
+pensée du visiteur que le hasard amène en ces lieux, et l'étourdit comme
+le sifflement des vents déchaînés sur une mer furieuse.
+
+Tandis que le fer et le feu y remplissent tout de leur vie et de leur voix,
+l'homme erre comme un muet fantôme parmi les gigantesques machines que
+son génie a créées. Il y a là des hommes, des femmes, des enfants en masse;
+ils surveillent la marche des rouages, ils rattachent les fils rompus,
+ils placent du coton sur les bobines et fournissent sans cesse des
+aliments au monstre à cent bras qui semble dévorer la matière avec une
+avidité insatiable.
+
+Voyez comme tous, hommes et femmes, vont et viennent entre les rouages
+presque sans précaution! comme les enfants passent en rampant sous les
+moulins à filer! Et cependant qu'une courroie, une dent, une de toutes ces
+choses qui pivotent touche leur blouse... et le fer impitoyable arrachera
+leurs membres ou broiera leur corps, et ne le lâchera que pour le rejeter
+plus loin comme une masse informe. Ah! combien d'imprudents ouvriers
+ont été dévorés par cette force brutale et aveugle, qui ne fait pas de
+différence entre le coton et la chair humaine!
+
+Mais un coup de cloche a retenti! Le chauffeur arrête la machine, il ôte
+aux mécaniques la respiration et la vie... et au bruit formidable, au
+grondement assourdissant, succède le silence de la solitude et du repos...
+
+C'était par une soirée de l'été de 1832; les ouvriers de la fabrique de M.
+Raemdonck, avertis par le son de la cloche, cessèrent leur travail et se
+réunirent dans une cour intérieure, pour y attendre, devant le guichet
+pratiqué dans l'une des fenêtres du bureau, le payement des salaires de la
+semaine qui venait de finir.
+
+Bien qu'entremêlés, ils formaient toutefois quelques groupes. On pouvait
+voir que les femmes, les enfants et les hommes étaient portés à former des
+groupes séparés; même les tisserands et les fileurs se trouvaient à des
+côtés différents de la cour.
+
+Les femmes furent payées d'abord; car, parmi elles, il y avait beaucoup de
+mères dont les nourrissons attendaient peut-être depuis des heures leur
+nourriture. Pauvres petits, confiés pendant des jours entiers à des mains
+étrangères; vivant depuis leur naissance dans la détresse et le besoin;
+victimes d'un vice social qui, contre la nature et la volonté de Dieu,
+arrache la femme à l'accomplissement de ses devoirs de mère, suprême loi
+de son existence sur la terre!
+
+Une certaine animation régnait parmi les ouvriers; ils paraissaient joyeux
+parce que la longue semaine était écoulée et que le repos du lendemain
+leur souriait.
+
+Un gaillard solidement bâti, qui se tenait parmi les fileurs, se
+distinguait par ses propos bruyants. Des mots plaisants et de grossiers
+lazzis tombaient de sa bouche, au point que plus d'une fois il avait
+provoqué les éclats de rire de ses camarades.
+
+À ce moment, il aperçut un ouvrier qui sortait de la fabrique et
+s'approchait de l'extrémité du groupe des rieurs; il se dirigea vers lui,
+fit signe qu'il avait à lui parler, l'entraîna à quelques pas de ses
+camarades et dit:
+
+--Ah çà! Adrien, ce soir, tu es des nôtres, n'est-ce pas? Comme nous
+rirons! comme nous nous amuserons!
+
+--Des vôtres, Jean? Je ne sais rien, répondit-il.
+
+--Comment! tu ne sais pas que Léon Leroux célèbre ce soir son jubilé?
+
+--Quel jubilé?
+
+--Il y a vingt-cinq ans qu'il est fileur!
+
+--Léon travaille-t-il déjà depuis si longtemps? Impossible! cet homme
+n'est pas encore assez vieux.
+
+--Pas assez vieux, Adrien? Il était rattacheur de fils dans la filature de
+Liévin Bauwens, dans la toute première fabrique qui fut établie à Gand.
+C'était en 1800, et Léon avait alors quinze ans. Il le sait encore au bout
+du doigt comme s'il avait un almanach dans la tête. Il est devenu fileur
+en 1807, chez M. Devos. Compte donc sur tes doigts; sept de trente-deux,
+reste vingt-cinq.
+
+--En effet, on ne le dirait pas: Léon ne paraît pas avoir quarante ans.
+
+--C'est qu'il comprend la vie et prend le temps comme il vient. S'il
+avait été un ronge-l'âme, il y a longtemps qu'il serait couché dans le
+cimetière. Une bonne pinte de bière, une tranche de lard et, de temps en
+temps un coup de genièvre, cela rajeunit le sang, mon garçon. Eh bien,
+en es-tu? Un demi-franc de mise; nous chantons, nous buvons, nous rions
+jusqu'à minuit. D'ailleurs, c'est demain dimanche. En outre, il y aura
+quatre lapins gras à croquer: un festin extra à la _Chèvre bleue_, chez
+notre camarade Pierre Lambin.
+
+L'autre réfléchit un moment, secoua la tête et répondit:
+
+--Je n'en ai pas envie, Jean.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria son camarade stupéfait.
+Refuseras-tu cinquante centimes pour célébrer le jubilé d'un vieil ami?
+
+--Ce n'est pas à cause des cinquante centimes, Jean. Je connais à peine
+Jean Leroux, et, je le dis ouvertement, boire pendant la moitié de la nuit,
+cela ne me tente plus; je ne le supporte plus, j'en deviens malade.
+
+Ces paroles, prononcées d'un ton quelque peu craintif, firent éclater Jean
+d'un fou rire; il prit les deux mains de son ami et dit:
+
+--Damhout, Damhout, mon garçon, j'ai pitié de toi. Jadis tu étais toujours
+le boute-en-train, et il n'était jamais trop tard pour toi de retourner à
+la maison; mais, depuis que tu es marié, je l'ai observé dès la première
+année, depuis que tu es marié, tu te retires peu à peu derrière les jupons
+de ta femme; tu n'oses plus bouger, tu deviens un radoteur, un avare, un
+capucin. Fi! tu oublies que tu es un homme, et tu es comme un enfant sous
+le joug de ta femme. Tu serais bien des nôtres, je le sais, cela te ferait
+plaisir; mais tu dois d'abord avoir la permission de madame Damhout, et
+Dieu sait si tu oses seulement la lui demander!
+
+--Wildenslag, je ne veux pas me fâcher, balbutia Damhout. Je sais que tu
+n'as pas de mauvaises intentions, bien que tu sois injuste envers moi.
+
+--Eh bien, nie alors que tu refuses à cause de ta femme!
+
+--Au contraire, je le reconnais; mais si c'était par égard pour elle et
+par amour pour mes enfants?
+
+--Oui, Damhout, tes enfants; tu en feras de beaux merles, de tes enfants!
+Habille-les seulement comme de petits rentiers; laisse-les aller à
+l'école: aussi longtemps qu'ils sont jeunes, ils te coûteront plus que tu
+ne peux gagner. Ils feront les beaux messieurs et les paresseux, tandis
+que, toi, pauvre diable, après avoir travaillé toute la semaine comme un
+esclave, tu ne pourras seulement pas boire une pinte de bière avec tes
+amis. Donne-leur tes sueurs et ton sang, abîme ta santé et abrège ta vie:
+et, lorsqu'ils seront devenus grands, il ne voudront plus reconnaître ni
+regarder leur père, le pauvre ouvrier usé.
+
+Ces paroles n'étaient pas sans faire impression sur l'esprit d'Adrien
+Damhout. Il parut triste et réfléchit un moment. Puis il dit en hésitant:
+
+--Cependant, Wildenslag, l'instruction est un trésor, une puissance qui
+rend l'homme propre à tout; et puisque nous ne pouvons laisser d'autre
+héritage à nos enfants...
+
+--Des contes, des rêves de ta femme! reprit l'autre. Que veux-tu donc,
+pour l'amour du ciel, qu'un fileur ou un tisserand fasse de l'instruction?
+Que nous servirait maintenant de savoir lire et écrire? As-tu gagné moins,
+parce que, toi, aussi bien que moi, tu ne distingues pas un A d'un B?
+Allons, allons, ce n'est qu'orgueil et radotage. Nos parents ont travaillé
+dès leur plus tendre jeunesse, nous avons travaillé comme eux, et nos
+enfants n'ont qu'à travailler aussi; alors, il n'y a rien à dire. Crois-tu
+que j'élèverai mon petit bétail de ma sueur jusqu'à ce qu'il soit habitué
+à l'oisiveté? Halte-là! Il y en a déjà un à la fabrique, et les autres
+suivront. Cela met du beurre dans les épinards de tous côtés, mon ami, et
+alors on peut boire une pinte de bière et faire de temps en temps une
+partie de plaisir... Eh bien, que dis-tu? Célèbres-tu avec nous le jubilé
+de Léon Leroux? Allons, tu ne dois pas avoir si grand'peur de ta femme;
+laisse-la grogner un peu; et, si la chose va trop loin, montre que tu es
+homme et que tu as du cœur au ventre.
+
+Adrien Damhout mit la main dans sa poche, en tira une pièce de cinquante
+centimes et la donna à son camarade.
+
+--Ainsi, ce soir, à neuf heures précises, à la _Chèvre bleue_, chez Pierre
+Lambin, dit Wildenslag. Ça chauffera, et on y mènera une vie dont tu
+parleras encore dans tes vieux jours!
+
+--Je tâcherai de venir, mais je n'en suis pas certain, bégaya l'autre.
+
+--Oui! tu ne seras pourtant pas assez bête pour laisser boire ton argent
+par d'autres. Alors, je dirais certainement que tu as changé de vêtements
+avec ta femme... Impossible, Adrien, tu n'en es pas encore là.
+
+À ce moment, on appela du bureau quelques numéros, et les deux amis
+comprirent que leur tour pour recevoir leur salaire de la semaine était
+arrivé.
+
+Jean Wildenslag reçut le premier son argent; mais il attendit encore pour
+s'en retourner avec son camarade. Lorsque Adrien Damhout vint au guichet,
+on lui dit qu'il devait rester avec quelques autres, afin de prêter un
+coup de main pour lever un essieu.
+
+Wildenslag lui pressa encore la main et dit en partant:
+
+--À ce soir donc. Si tu ne viens pas, je fais une croix sur ton dos.
+Prends garde, prends garde, ami! chacun doit avoir sa part de la vie en ce
+monde. Sacrifie-toi pour ta femme et tes enfants, ils te dépouilleront et
+t'épuiseront sans pitié, jusqu'à ce que ta santé soit entièrement altérée.
+Mets la voile au vent, après nous la fin du monde! Hourra! vive la joie!
+
+Il poussa un éclat de rire, battit un entrechat et s'élança dans la rue,
+suivi des jeunes fileurs, auxquels il devait distribuer leur salaire, sous
+le premier bec de gaz.
+
+
+
+
+II
+
+
+À l'extrémité d'une étroite ruelle, dans le quartier au delà du pont Neuf,
+s'élevaient une trentaine de petites maisons de forme semblable et bâties
+évidemment pour être louées à des ouvriers ou à d'autres petites gens.
+
+Dans une de ces petites maisons, une femme était occupée à laver du linge
+et des habillements d'enfants dans une cuvette.
+
+Elle semblait être encore dans toute la force de l'âge. Sans doute elle
+avait été belle; peut-être l'était-elle encore; mais la malpropreté de ses
+vêtements, le manque de soin et la négligence dont tout, sur elle et
+autour d'elle, portait les traces flagrantes, ne pouvaient éveiller
+d'autres sentiments que la tristesse et le dégoût. Elle travaillait avec
+grande hâte, plongeait ses bras nus dans la cuvette, secouait et tordait
+le linge avec tant de brusquerie et de rudesse, que l'eau se répandait à
+flots sur le sol et formait comme une mare autour d'elle.
+
+Toute la chambre était remplie de la vapeur fétide de la lessive, et la
+lampe qui était pendue contre la cheminée ne répandait qu'une lumière
+faible et presque maladive.
+
+À côté d'elle, sur le poêle, le souper cuisait dans une casserole de
+terre. De temps en temps, elle ôtait ses mains de la cuvette, prenait une
+cuiller de bois et remuait dans la casserole pour que le souper ne brûlât
+pas au fond.
+
+Quatre enfants, garçons et filles, malpropres, négligés et les habits
+déchirés, étaient assis ou couchés sur le plancher dans un coin. Ils
+s'amusaient à jouer. Souvent, ils se tiraient par les cheveux, se
+battaient, criaient, ou prononçaient des paroles grossières qu'on était
+tout étonné d'entendre sortir de la bouche de jeunes enfants.
+
+Jusqu'ici, la femme n'y avait pas prêté beaucoup d'attention; mais il vint
+un moment où le tapage insupportable des enfants et les cris: «Mère, au
+secours! au secours!» lui firent perdre patience. Elle s'élança vers eux,
+donna au premier venu un coup de pied, au second un coup de poing, et aux
+autres quelques soufflets retentissants.
+
+Alors, elle retourna vers le poêle, remua encore une fois les pommes de
+terre et éclata indignée contre les enfants, dans un langage si grossier,
+que les pauvres petits n'y pouvaient puiser qu'une leçon de brutalité.
+
+--Maintenant, vous voilà bien avancés, méchants vauriens! cria-t-elle. Les
+pommes de terre sont brûlées. Le père va encore faire le diable à quatre
+et me jeter un tas de paroles aigres à la tête. Vous et lui, vous croyez
+que je suis votre esclave, et ne vis que pour travailler et être injuriée
+du matin au soir. Ah bien, oui! s'il n'est pas content, il n'a qu'à aller
+se faire pendre ailleurs. Où reste-t-il, votre fameux père? À la _Chèvre
+bleue_, chez Pierre Lambin assurément. Il a reçu sa paye et l'ivrogne est
+déjà en train de se verser l'argent dans le gosier. Attendez un peu, je
+vais le traîner jusqu'ici. Ne touchez pas à la casserole pendant mon
+absence, ou je vous casse le cou à tous, tourments de vos parents que vous
+êtes!
+
+À peine la mère avait-elle quitté la maison, que les enfants commencèrent
+à danser à pieds nus dans la lessive répandue à terre, de sorte que le mur
+et les meubles furent entièrement remplis de taches bourbeuses.
+
+Ils se séparèrent effrayés lorsque leur père se montra soudain sur le
+seuil. L'odeur des aliments brûlés lui fit pousser un grognement de
+mécontentement; la vapeur de la lessive et l'eau fangeuse répandue sur le
+sol le firent frémir, et son visage prit une expression de dégoût et de
+tristesse.
+
+--Où est la mère? demanda-t-il.
+
+À la _Chèvre bleue_, chez Pierre Lambin, répondirent les enfants.
+
+--Chez Pierre Lambin?
+
+--Pour vous chercher, papa.
+
+--Ah! vous voilà, sale charogne! dit-il, lorsqu'il vit sa femme entrer.
+Qu'est-ce que cette écurie-ci? Pourquoi lavez-vous ces linges sales le
+soir lorsque je reviens à la maison? Vous avez sans doute couru toute la
+journée et été bavarder près des voisines comme toujours?
+
+--Tiste, va appeler ta sœur Godelive, dit la femme à un des enfants, sans
+paraître faire attention aux reproches de son mari.
+
+--La fièvre me prend dès que je mets un pied dans ton étable à porcs,
+reprit celui-ci. J'ai envie de m'enfuir et de ne plus jamais revenir.
+Travaillez donc toute la semaine, échinez-vous et suez sang et eau pour
+apporter quelque argent dans le ménage: puis, le samedi, vous trouvez des
+pommes de terre brûlées et un bazar infect qui vous fait tourner le cœur
+de dégoût. Vas-tu répondre!
+
+--Bah! répondre, reprit la femme d'un ton railleur; je ris de tout ce que
+tu dis. Crois-tu que tu m'aies prise à ton service et que je sois ta
+servante? Si la chère te déplaît, n'y touche pas; si la maison n'est pas
+assez propre à ta guise, nettoie-la toi-même, si tu en as l'envie, stupide
+radoteur!
+
+L'homme leva la main et fit un geste menaçant.
+
+--Tiens, tiens! dit-elle, le poing te démange. Allons, cher Wildenslag,
+calme-toi un peu... As-tu envie de retourner encore une fois à la fabrique
+avec la figure pleine d'égratignures? Tu n'as qu'à le dire; je suis prête,
+si une petite peignée peut te faire plaisir. Tais-toi et mange en paix:
+les pommes de terre ne sont qu'un peu brûlées; d'ailleurs, les cris, les
+injures et les coups ne les rendront pas meilleures.
+
+En ce moment, une jeune fille de sept ans entra lentement et doucement
+dans la chambre. Elle était maigre et paraissait maladive; mais ses yeux
+bleus brillaient comme des perles, et sa fine petite bouche avait une
+expression étrange: quelque chose de souffrant et de suppliant, comme si
+l'enfant était une vivante prière. Quoique de forme ordinaire et d'étoffe
+commune, ses vêtements étaient d'une grande propreté, et, dans cette sale
+maison, elle répandait comme un parfum d'innocence et de pureté virginale.
+
+Elle alla vers l'homme, mit d'un geste carressant sa main dans la sienne,
+le regarda avec un sourire muet mais profond, et murmura:
+
+--Bonjour, cher père!
+
+Le son argentin de cette petite voix et le regard d'amour de son enfant
+mélancolique touchèrent l'ouvrier.
+
+--Bonjour, ma bonne Godelive! répondit-il en pressant sa fille contre son
+cœur. Vas-tu un peu mieux? Es-tu encore malade?
+
+--Encore un peu, papa, répondit-elle. Madame Damhout m'a fait boire de la
+tisane, et cela m'a rafraîchie.
+
+--M. Damhout est-il déjà de retour de la fabrique? demanda Wildenslag.
+
+--Non, papa, pas encore.
+
+--Viens, assieds-toi, Godelive, et mange, mon enfant; car ces gloutons
+sont déjà en train. Ils ne laisseraient rien pour toi.
+
+La petite fille se mit à table, fit le signe de la croix et pria en
+silence; après quoi, elle commença à manger avec une réserve remarquable
+et d'excellentes manières.
+
+Wildenslag trouva les pommes de terre extrêmement mauvaises; il mangea
+sans appétit, grommela à voix basse et fit la mine; mais il comprima son
+dépit et n'éclata plus en insultes, comme si la présence de son enfant
+avait éveillé en lui l'instinct des convenances. Enfin, il dit avec un
+soupir:
+
+--Mais, Lina, sans nous disputer, ne pourrais-tu pas tenir ta maison un
+peu plus propre, et donner à tes enfants de meilleurs exemples? Vois comme
+madame Damhout sait s'arranger. Son mari est un ouvrier comme moi; il n'a
+rien de plus que son salaire journalier, et cependant, dans sa maison, on
+mangerait sur le carreau, tellement tout y est propre.
+
+--Que parles-tu de madame Damhout? répondit-elle d'un ton aigre. C'est une
+bonne et brave femme, je ne le nierai pas; mais les Damhout ne sont pas
+des gens comme nous. Sois-en certain, Wildenslag, ils ont des biens ou de
+l'argent placé, quoiqu'ils le cachent.
+
+--Non, non, ils n'ont rien de côté. Il n'entre pas dans la maison un
+centime qu'Adrien Damhout n'ait gagné à la fabrique. Ils ont, au contraire,
+moins que nous, puisque notre garçon gagne déjà quatre francs par semaine.
+
+--Joli sujet! Il reste sans doute dans l'un ou l'autre bouchon. C'est le
+digne fils de son père; il ira loin, je te le promets.
+
+--Non, non, il a suivi la retraite... Sois-en sûre, Lina, madame Damhout
+fait son ménage avec moins que toi. Et, comme elle l'arrange, tu peux le
+faire aussi.
+
+--Allons, allons, Wildenslag, chacun se chausse à son pied, et il est
+difficile d'apprendre à un vieux singe de nouvelles grimaces. Assez
+là-dessus, ça ne sert de rien. Sais-tu ce que le propriétaire de la maison
+dit de madame Damhout? Quelle est soigneuse et propre, parce qu'elle sait
+lire.
+
+--Le propriétaire dit cela pour rire. Madame Damhout ne sait lire que dans
+un almanach et dans son livre de prières. Elle n'apprendra certainement
+pas le ménage dans ces livres-là.
+
+--C'est donc parce que Damhout dépense moins d'argent et reste à la maison,
+tandis que tu passes des nuits entières au cabaret à boire et à jouer?
+
+--Cela est bien possible, répondit Wildenslag en secouant la tête avec
+impatience. Qui te dit que je ne resterais pas à la maison, du moins
+pendant la semaine, si tout ici n'était pas dégoûtant comme dans une
+écurie, et si je pouvais seulement y trouver une figure amicale; mais, toi,
+avec ta brutalité et ton manque de soin, tu chasserais un ange d'ici.
+
+La femme, offensée, mit les poings sur les hanches et se disposait à faire
+une sortie furieuse; mais la porte s'ouvrit avec fracas et un garçon de
+quatorze ans, dont les vêtements étaient remplis de flocons de coton,
+entra en dansant; il achevait le refrain d'une chanson obscène, quoiqu'il
+tînt une pipe allumée entre ses lèvres.
+
+Il se mit immédiatement à table et commença à manger des pommes de terre
+brûlées; mais, après la première bouchée, il jeta la fourchette sur le
+plat en grommelant et éclata en aigres reproches contre sa mère.
+
+Au lieu de le corriger, le père lui donna raison.
+
+--Voilà ma paye, dit le garçon en jetant trois francs sur la table. Les
+pommes de terre sont brûlées et sentent la lessive. Je m'en vais; j'irai
+manger ailleurs, là où l'on ne risque pas d'être empoisonné.
+
+On se disputa violemment parce que le fils avait retenu un franc de sa
+paye; cette scène se renouvela lorsque le père remit également son argent.
+Néanmoins, après beaucoup de dures et grossières paroles, la tempête se
+calma.
+
+--Bonsoir, dit le garçon avec joie, je vais à la _Chèvre bleue_, manger
+une tranche de jambon.
+
+--Attends, Alexandre, je t'accompagne, dit le père. Il ne fait pas bon
+ici. Après toute une semaine de travail, nous pouvons bien un peu nous
+divertir.
+
+--Ah! ils s'imaginent que je vais m'embêter toute la soirée à la maison,
+tandis qu'il vont s'amuser à la _Chèvre bleue_ et s'en donner à cœur
+joie? murmura la femme lorsque son fils et son mari furent partis. Il faut
+que j'en aie ma part; j'aime aussi le jambon. Godelive, va pour une heure
+chez madame Damhout. Je te ferai appeler.
+
+Elle fouilla violemment dans le poêle avec le crochet pour étouffer le feu;
+mais, comme cela n'allait pas assez vite à son gré, elle versa un bassin
+de lessive sur les charbons ardents, de sorte que la chambre fut remplie
+d'une fumée infecte.
+
+--Eh! vous, là-bas, polissons! cria-t-elle-aux enfants, prenez garde de ne
+pas toucher à la lampe et de ne pas jouer avec le feu, ou je vous casse le
+balai sur les os!
+
+À ce moment, elle vit que l'aîné des garçons tirait l'une de ses sœurs
+par les cheveux, et elle entendit un bruit pareil à celui d'une étoffe
+qu'on déchire.
+
+--Finis donc, bourreau! grommela-t-elle. Attends un peu, vilain fainéant,
+tu n'auras plus longtemps à paresser ici. La semaine prochaine, tu vas à
+la fabrique. Quand je rentrerai, je te ficherai une petite raclée qui ne
+sera pas pour rire; ça t'apprendra à déchirer encore une fois la robe de
+ta sœur.
+
+--Ce n'est pas vrai, cria le garçon.
+
+--Je l'ai vu! riposta la mère.
+
+--Vous mentez! beugla l'enfant.
+
+Et, comme si cette monstrueuse insolence n'avait eu rien d'insolite, la
+femme ne parut point y faire attention ou ne pas l'entendre; car elle
+sortit en courant de la maison et ferma bruyamment la porte derrière elle.
+
+Pauvres enfants! que pouvaient-ils devenir sous la conduite d'une telle
+mère? Rien, assurément, que des êtres sauvages et incultes dépourvus de
+tout sentiment de dignité humaine. Ce n'était par leur faute; mais
+était-ce bien la faute de leur mère?
+
+Cette femme, lorsqu'elle était enfant elle-même, avait passé ses premières
+années sous la surveillance d'une vieille femme ignorante et grossière, au
+milieu d'enfants abandonnés, dont les mères, ainsi que la sienne, devaient
+travailler toute la journée à la fabrique. Là, elle n'avait appris qu'un
+langage brutal et impoli; elle avait grandi sans la moindre notion des
+devoirs que l'homme a à remplir en cette vie envers Dieu, envers la
+société et surtout envers lui-même. Comme elle n'avait atteint alors que
+l'âge de neuf ans, il y avait encore de l'espoir qu'elle recevrait
+quelques reflets des lumières de la civilisation; qu'avant de devenir
+femme, elle sentirait naître en elle l'instinct de la dignité personnelle
+et de la modestie virginale. Mais, avant que le dixième printemps
+commençât pour elle, elle était déjà à la fabrique, attachée à une machine
+tournant éternellement, livrée à la compagnie de femmes et d'hommes encore
+plus grossiers et plus ignorants qu'elle. Plus tard, elle s'est mariée;
+après la naissance de son troisième enfant, elle resta à la maison et
+donna là, à ses enfants, la seule instruction qu'elle eût reçue: ignorance,
+grossièreté, abaissement et abâtardissement de la nature.
+
+Et nous qui parlons du perfectionnement moral de l'ouvrier, nous donnons à
+ses enfants une pareille mère! Et nous qui blâmons l'ouvrier parce qu'il
+fuit sa demeure, parce qu'il boit et court les cabarets, nous lui donnons
+une pareille compagne!
+
+Oui, le progrès gigantesque de l'industrie est un des phénomènes les plus
+surprenants et les plus salutaires de notre siècle; mais le penseur, le
+philanthrope, ne verra pas ce progrès irrésistible sans une terreur
+secrète, aussi longtemps qu'il arrache la femme, la mère du sein de la
+famille, et fait de l'enfant l'esclave de la matière, dans un âge qui est
+destiné à son développement moral et intellectuel.
+
+Si l'on veut civiliser et perfectionner la classe ouvrière, il faut
+commencer par la femme. Cette loi est impitoyable. Si l'homme règne sur le
+monde matériel, l'éducation morale dépend uniquement de la mère, et elle
+règne sur le cœur et l'esprit de la génération naissante avec toute la
+puissance de l'ange ou du démon, selon l'élévation ou la bassesse de son
+âme.
+
+L'humanité commence à le comprendre. Du fond des consciences s'élève un
+cri de détresse, une voix prophétique qui dit: «Sauvez le monde de
+l'abaissement moral par la femme! Instruction pour la femme! Éducation
+pour la femme! Lumière, dignité et notion du devoir dans le cœur des
+mères du peuple! Sinon, ténèbres, abaissement, injustice et sanglante
+vengeance sur le monde à venir.»
+
+
+
+
+III
+
+
+Beaucoup plus loin, dans la rangée des maisons d'ouvriers, il y avait une
+maisonnette qui se distinguait par sa propreté.
+
+Le sol était semé de sable blanc jusqu'à la rue. Trois ou quatre pots de
+fleurs répandaient leur parfum sur les fenêtres, derrière des rideaux
+blancs comme la neige. La cheminée était ornée d'une image de la sainte
+Vierge entre deux perroquets de plâtre, dont le plumage rouge, jaune et
+vert flattait agréablement le regard. Les petits ustensiles du ménage,
+les plats et les tasses étaient étalés sur une armoire et brillaient et
+étincelaient comme s'ils étaient fiers de leur propreté. Les grossières
+chaises de jonc n'avaient pas une tache; la table de bois blanc était
+lavée, le poêle frotté à la mine de plomb.
+
+Cette habitation d'ouvrier était aussi pauvre que les autres; les objets
+les plus étincelants n'avaient coûté que quelques centimes... et cependant
+il y régnait une apparence de paix, de contentement et de bien-être; l'air
+y était si pur, tout y était si souriant, que l'aspect de cette humble
+maisonnette suffisait pour faire comprendre comment un ouvrier peut aimer
+sa demeure tout aussi bien qu'un richard qui s'enorgueillit de son palais.
+
+Dans une des chambres du rez-de-chaussée, une femme était occupée à
+travailler près d'une lampe. Elle cousait à une blouse bleue, et, comme
+il y avait encore beaucoup de ces blouses pliées sur une chaise, il
+était à supposer qu'elle travaillait pour un magasin. Elle pouvait avoir
+vingt-huit ou trente ans; ses vêtements de coton, communs et pâlis par le
+lavage, étaient d'une grande propreté et même arrangés avec une simplicité
+qui ne manquait pas d'une certaine élégance.
+
+À côté d'elle, près de la table, était assis un petit garçon de huit ans
+avec des cheveux bruns et de grands yeux vifs. Il avait devant lui un
+livre ouvert et remuait les lèvres, en même temps que, du bout d'un petit
+bâton, il montrait les lettres qu'il s'efforçait de lire.
+
+Dans un coin, sur des tabourets de bois, étaient assises deux petites
+filles de trois à quatre ans. Elles jouaient avec des poupées et
+s'amusaient en silence, élevant de temps en temps la voix pour gronder
+les poupées en riant doucement entre elles.
+
+Depuis un instant, le petit garçon paraissait embarrassé, son petit bâton
+ne remuait plus et il secouait la tête avec impatience.
+
+--Qu'est-ce, Bavon? demanda la femme. Cela ne va-t-il pas, mon enfant?
+
+--Ah! mère, dit-il, le maître m'a donné à apprendre une leçon dans
+laquelle il y a un mot si difficile, si difficile! J'en ai chaud, mais
+je n'en sors pas. Lis-le donc, toi, mère!
+
+Il se rapprocha, lui mit le livre sous les yeux et montra le mot qui
+l'arrêtait.
+
+Mais la femme, après un long effort, bégaya avec découragement:
+
+--Ab... be... né... abné... ga... Je ne sors pas du reste, Bavon. Sont-ce
+là aussi des mots pour un enfant comme toi? Tu n'as qu'à le passer et à le
+demander demain à ton maître.
+
+L'enfant tenait le regard attaché sur le livre; ses traits se
+contractaient, ses yeux étaient fixes et il tendait évidemment toutes
+les forces de son esprit.
+
+--Non, laisse, mon enfant, dit la femme, ne te casse pas inutilement la
+tête: le mot est trop difficile.
+
+--Trop difficile? balbutia le petit. Il faut que je le lise, je le veux...
+Ah! mère, paix, paix! tu m'as aidé, cela ira... Abe... né... ga... ga...
+abnéga... ti... o... tion! Tiens, tiens, chère mère, le mot est abnégation.
+
+Un cri d'admiration échappa à la femme; elle prit son fils dans ses bras
+et déposa un long baiser sur son front. Ce qui la touchait ainsi, c'était
+la persévérance précoce et la volonté presque virile qu'elle croyait
+découvrir dans son fils. Que rêvait-elle en lui donnant ce baiser? Elle ne
+le savait pas, et néanmoins elle remerciait Dieu du fond du cœur.
+
+L'enfant, encouragé par la tendre approbation de sa mère, avait repris son
+livre; mais la femme, encore émue, lui dit:
+
+--Cher Bavon, il faut bien t'instruire; plus tard dans la vie, tu
+commenceras à comprendre comme il est beau et utile de savoir lire et
+écrire. Celui qui ne sait pas lire n'est un homme qu'à demi, et il est
+condamné, fût-il même né avec de l'esprit, à rester toujours ignorant. Tu
+seras mieux et plus instruit que moi, Bavon, et tu en seras plus heureux
+sur la terre. Ah! pourquoi mon parrain est-il mort sitôt! Sans cela, je
+saurais très-bien lire et écrire; mais il n'y avait personne qui pût me
+protéger, il me fallait aller à la fabrique. Je me suis encore un peu
+instruite par moi-même; mais, lorsqu'on a travaillé toute la journée, cela
+ne va pas bien le soir. Oui, Bavon, si chacun savait lire, il n'y aurait
+pas tant de mauvaises gens; car quiconque sait lire sait qu'il est homme
+et se respecte soi-même. Malheureusement, il n'y a que peu d'enfants
+d'ouvriers qui aient l'occasion ou les moyens de s'instruire; les parents,
+qui sont eux-mêmes ignorants, ne comprennent pas combien il est beau et
+utile d'être instruit. Toi, mon enfant, si Dieu continue à accorder la
+santé à ton père, tu pourras apprendre beaucoup de choses. Bavon, n'oublie
+jamais que tu devras ce bonheur à ton père, qui travaille du matin au soir
+pour élever honorablement ses enfants, qui ne va pas au cabaret et qui,
+pour ainsi dire, se retient de manger pour que tu puisses aller à l'école.
+N'est-ce pas, Bavon, tu ne l'oublieras jamais? Quoi qu'il t'arrive dans la
+vie, tu continueras toujours à respecter et à aimer ton père?
+
+--Toujours! toujours! et toi aussi, chère mère! dit le petit garçon en lui
+caressant les joues.
+
+À ce moment, la porte s'ouvrit et un homme entra. Ses vêtements, couverts
+de coton et de poussière, étaient usés et paraissaient sales dans un lieu
+aussi propre. L'expression de son visage trahissait une sorte de regret et
+il semblait être de mauvaise humeur.
+
+Mais voilà que le mot «Père! père!» résonna sur tous les tons à ses
+oreilles, et, avant qu'il eût fait deux pas dans la chambre, on lui saisit
+les mains, et de douces voix d'enfants lui souhaitèrent la bienvenue avec
+les plus tendres paroles. Bavon courut à sa rencontre en agitant un petit
+morceau de papier au-dessus de sa tête:
+
+--Cher père! cher père! cria-t-il, vingt bons points! Deux baisers pour
+moi et deux sous pour ma tirelire!
+
+Et, en disant ces paroles, le jeune garçon avait fait un bond, et s'était
+suspendu au cou de son père pour recevoir la récompense de son application.
+
+Pendant ce temps, la femme était occupée à étendre la nappe sur la table
+et à servir le souper. Elle sourit amicalement à son mari et lui adressa
+également quelques joyeuses paroles.
+
+--Asseyez-vous, asseyez-vous, Damhout, dit-elle. Vous devez avoir faim,
+et les pommes de terre seraient bientôt refroidies. J'ai acheté une
+excellente sole pour vous, à bon marché, et toute vivante. Allons, mes
+enfants, à table, à table!
+
+Adrien Damhout ne fut pas insensible aux témoignages d'affection de ses
+enfants; les rides disparurent de son front et un tranquille sourire
+illumina son visage. Il donna à son fils les deux sous promis et tendit
+sa paye à sa femme, qui, sans la compter, laissa glisser l'argent dans sa
+poche.
+
+Alors, tous prirent place à la table, couverte avec autant de propreté et
+de coquetterie que si ces pauvres gens allaient manger des mets exquis sur
+des assiettes de porcelaine et avec des cuillers en argent. Et cependant
+ils n'allaient manger que des pommes de terre étuvées, dans des assiettes
+grossières, avec des fourchettes de fer; sans compter la petite sole frite,
+qui répandait un fumet appétissant et qui occupait le milieu de la table
+comme une pièce d'honneur ou plutôt comme un cadeau d'amitié.
+
+Tous ensemble firent le signe de la croix et remercièrent Dieu en silence;
+après quoi, ils se mirent à manger avec appétit. Seulement, lorsque le
+poisson allait être entamé, le silence fut un peu troublé. Damhout ne
+pouvait pas se décider à manger à lui seul la sole, si petite qu'elle fût;
+il voulait partager la friture avec sa femme et ses enfants; mais la femme
+prétendait qu'elle l'avait achetée pour lui seul et qu'il lui ferait de la
+peine en insistant plus longtemps. Quoique les enfants, prévenus par la
+mère, insistassent avec elle, la discussion se termina à l'amiable par le
+partage du poisson entre tous les membres de la famille.
+
+Immédiatement après le souper, la nappe fut pliée et tout disparut en un
+clin d'œil de la table.
+
+La femme s'assit à la droite de son mari et commença à parler avec lui
+du travail et de la fabrique; les deux petites filles grimpèrent sur les
+genoux du père. Bavon se tenait à sa gauche, le livre à la main, et
+attendait que ses parents eussent fini de causer.
+
+C'était un spectacle simple et émouvant que de voir cet ouvrier, dans ses
+vêtements usés et souillés par le travail, tenant sur ses genoux deux
+petits anges si propres et si souriants, entre une femme chérie et un fils
+studieux qui levait vers lui un regard respectueux et suppliant.
+
+--Chère père, puis-je lire? demanda enfin le petit garçon. Nous avons reçu
+aujourd'hui une si belle leçon! Je ne sais pas si je la sais bien, mais je
+ferai de mon mieux.
+
+--Oui, Bavon, lis ta leçon devant ton père, dit la femme.
+
+Le fils ouvrit son livre et lut avec une certaine difficulté et quelques
+interruptions, mais assez distinctement pour être compris:
+
+«Mes enfants, voulez-vous être bénis de Dieu sur la terre, honorez votre
+père et votre mère. Ils vous chérissent comme la lumière de leurs yeux;
+ils travaillent pour vous du matin au soir; le seul but de leurs efforts,
+de leurs soins et de leurs prières n'est que votre bonheur. Aimez-les
+tendrement, soyez-leur soumis et restez-leur reconnaissants; devenez le
+soutien et la joie de leurs vieux jours, et récompensez ainsi l'amour
+paternel, cette abnégation pure et presque divine.»
+
+Cette lecture parut faire une mauvaise impression sur l'esprit de Damhout;
+elle lui rappelait ce que Wildenslag lui avait dit et donnait de nouvelles
+forces à la crainte que son ami avait, pour la vingtième fois, réveillée
+en lui. Son visage devint sérieux et il secoua la tête d'un air pensif.
+
+--Bavon, comprends-tu ce que tu viens de lire? demanda-t-il après un
+instant de réflexion.
+
+--Oui, cher père, répondit l'enfant. Cela veut dire que vous travaillez
+pour moi, et que je dois toujours vous aimer, vous et ma mère.
+
+--Jusque dans nos vieux jours, Bavon.
+
+--Oui, père, jusque dans vos vieux jours, aussi longtemps que je vivrai.
+
+--Et le feras-tu, mon enfant?
+
+Le petit garçon regarda son père d'un air étonné, mais ne répondit pas,
+comme s'il ne concevait pas son doute.
+
+--C'est bien, Bavon, dit Damhout; tu es sage. Reste toujours ainsi et
+n'oublie jamais ce qui est écrit dans ton livre; sinon, Dieu te punira.
+
+Il y eut un moment de silence; la femme épiait la physionomie de son mari,
+qui semblait absorbé dans de sombres pensées.
+
+--Adrien, murmura-t-elle, qu'as-tu donc, cher homme? Tu parais si pensif!
+Je l'ai remarqué dès que tu es entré. Tu as quelque chose en tête. As-tu
+du chagrin?
+
+--Je n'ai pas de chagrin, Christine, répondit-il; mais il y a pourtant
+quelque chose qui me chiffonne. Les camarades vont quelquefois boire
+ensemble une pinte de bière; ils rient, causent et s'amusent un peu après
+le long travail de la semaine. Je suis toujours à la maison comme si
+j'étais d'un autre monde, et les amis se moquent de moi. Peut-être est-ce
+insensé de sacrifier ainsi toute sa vie, sans savoir ce qu'il en adviendra
+par la suite.
+
+Quoique ces paroles l'étonnassent, la femme prit une pièce d'argent de sa
+poche et la tendit à son mari en souriant amicalement.
+
+--Mon cher Damhout, dit-elle, tu ne dois pas te priver pour moi: voici
+de l'argent. Si tu désires passer quelques heures avec tes camarades,
+satisfais ton envie. Va, cela me fera plaisir, de savoir que tu t'amuses.
+
+Mais l'homme, comme honteux de son murmure, repoussa doucement sa main.
+
+--Non, garde l'argent, dit-il, mon envie est passée... Cependant,
+Christine, ce soir, les amis célèbrent le jubilé de Léon Leroux, parce
+qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est fileur. Wildenslag m'a prié
+d'y être présent; je lui ai promis de venir, si c'était possible.
+
+--Eh bien, Damhout, c'est possible: tu dois tenir ta promesse.
+
+--Oui, mais je ne sais pas, il me semble que je préférerais rester à la
+maison avec les enfants.
+
+--Non, non, Damhout, c'est demain dimanche, jour où nous sommes ensemble
+du matin au soir. Fais-moi ce plaisir et prends cet argent; va à la
+_Chèvre bleue_ et divertis-toi avec les amis. Je t'attendrai contente et
+de bonne humeur; reste aussi longtemps que tu le voudras. Va, je t'en prie.
+
+Elle le pria encore pendant quelques instants et lui fit en quelque sorte
+violence pour l'obliger à se lever. Alors, elle l'accompagna jusqu'à la
+porte et lui souhaita une joyeuse soirée. Elle retourna à la table et
+reprit sa couture.
+
+Quelques instants après, la porte s'ouvrit doucement, et une petite fille
+entra.
+
+--Bavon, voici Godelive, dit la mère.
+
+Le petit garçon se leva d'un bond, courut à la petite fille, lui prit la
+main et la conduisit près de la table, disant avec une grande joie:
+
+--Ah! Godelive, c'est bien, de venir encore! Je suis las d'étudier; jouons
+un peu. Veux-tu jouer à la boutique comme hier? C'est si amusant!
+
+--Oh! non, Bavon, tenons une école! demanda la petite fille.
+
+--Oui, oui, une école! reprirent les deux petites sœurs en battant des
+mains.
+
+Bavon alla chercher quelques livres qu'il avait conservés des premiers
+mois qu'il allait à l'école; il plaça Godelive sur l'un des bancs et ses
+petites sœurs sur l'autre, prit la petite canne des dimanches de son père,
+et commença à aller et venir, la tête droite et avec un sérieux comique
+en criant de temps en temps d'un ton courroucé:
+
+--Silence dans la classe, ou je vous mets dans le coin. Quiconque ne
+connaît pas sa leçon, devra manger le pain sec. Godelive Weldenslag,
+attention! Quelle lettre est celle-ci?--Bon! Et celle-ci? Et
+celle-là?--Vous savez votre leçon. Vous avancerez d'une classe. Tournez
+la page de votre livre. Qu'est-ce qui est écrit sur la deuxième ligne?
+
+--Da, de, di, do, du, dit Godelive à haute voix.
+
+--Oui, vous connaissez cela par cœur, je le sais bien; mais là, sur
+l'autre page, là?
+
+La petite fille fit un violent effort pour épeler la syllabe qu'on lui
+montrait, mais elle ne put y parvenir.
+
+--Courage, faites bien attention, dit Bavon. Ces deux voyelles O et U
+forment le son...
+
+--Ou, ou! dit Godelive avec une joie triomphante.
+
+--Très-bien, mon enfant, vous y êtes! dit le jeune instituteur avec joie.
+Godelive Wildenslag reçoit dix bons points.
+
+La mère avait vu cette scène en souriant et avec plaisir.
+
+--Chers enfants, dit-elle avec émotion, vous jouez là un jeu sérieux.
+Croiriez-vous que Godelive finira par apprendre à lire sans aller à
+l'école?
+
+Le petit garçon et la petite fille la regardèrent avec étonnement.
+
+--C'est comme je vous le dis. Pourquoi cela vous étonne-t-il? Tenez,
+Godelive, sans le savoir, connaît toutes ses lettres et elle commence
+déjà à épeler. Si Bavon voulait se donner un peu de peine, sois certaine
+Godelive, que tu saurais bien vite lire.
+
+--Vous dites cela pour rire, n'est-ce pas, madame Damhout? murmura la
+petite fille d'un air de doute.
+
+--Serait-il possible, chère mère? demanda Bavon, dans l'œil duquel
+brillait une étincelle de résolution.
+
+--Possible? Mais, mon enfant, c'est presque fait, tu le vois bien!
+
+--Ah! ah! Godelive, nous jouerons toujours au jeu de l'école! Tu apprendras
+à lire!
+
+--J'apprendrai à lire! reprit Godelive avec une joie contenue.
+
+--Tu l'apprendras, s'écria Bavon. Dieu que ça sera amusant, lorsque
+nous pourrons lire à deux dans le même livre.--Allons, mademoiselle,
+rasseyez-vous sur le banc, et faites attention... ou je vous fais
+apprendre par cœur deux grandes leçons de catéchisme!
+
+Bavon continua à jouer son rôle de maître d'école avec un redoublement de
+zèle. Bien qu'en même temps il montrât les lettres à ses petites sœurs et
+les leur nommât avec une impatience simulée, il s'occupait le plus souvent
+de Godelive. Il lui adressait de si douces paroles d'encouragement et
+faisait de si grands efforts pour l'instruire, que ce naïf jeu d'enfant
+devenait un travail sérieux, un véritable bienfait.
+
+Cela dura si longtemps qu'enfin les deux petites sœurs, tête contre tête,
+s'étaient endormies sur le banc.
+
+Alors, la classe fut finie. La mère déshabilla les deux petites endormies
+et les mit dans leur lit.
+
+Bavon et Godelive retournèrent à la table et feuilletèrent un livre plein
+d'images.
+
+Pendant que madame Damhout continuait son ouvrage, les deux enfants
+causaient ensemble à voix basse de l'espoir que Godelive apprendrait à
+lire, quoiqu'elle ne pût aller à l'école; puis encore d'autres belles
+choses. Un doux sourire était pour ainsi dire en permanence sur leurs
+lèvres; leurs yeux étincelaient d'amitié et de contentement, et
+quelquefois ils se serraient affectueusement la main.
+
+Enfin on entendit au dehors une voix d'enfant crier le nom de Godelive, et
+la petite fille, après avoir souhaité le bonsoir à Bavon et à sa mère, se
+disposait à s'en aller; mais madame Damhout prit un seau et dit:
+
+--Viens, Godelive; je dois aller chercher de l'eau à la pompe; j'irai avec
+toi.
+
+Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle trouva Bavon endormi et déposa
+enfin un long et ardent baiser sur ce front uni, comme si la bonne femme
+croyait qu'un baiser maternel pouvait réchauffer et faire fructifier les
+germes de l'intelligence dans le cerveau de son enfant.
+
+À peine avait-elle repris sa couture, que son mari entra dans la chambre.
+
+--Déjà de retour? si vite? demanda-t-elle avec étonnement. Ce n'est pas
+pour moi, n'est-ce pas, Adrien? J'en serais au regret.
+
+--Non, Christine, répondit-il pendant qu'il s'asseyait près de la table.
+Je ne puis plus me plaire à ces amusements bruyants. Les amis sont de
+braves garçons, je ne veux pas le méconnaître; mais ces manières brutales
+et ces paroles grossières ne me vont plus. Il fait meilleur ici, à la
+maison, entre toi et mes enfants. Pense un peu, à la _Chèvre bleue_, ils
+sont maintenant tous en train de se disputer. Assurément Léon Leroux se
+battra encore ce soir avec Jacob le marchand de sable. Ils se reprochent
+des choses telles, que les cheveux s'en dresseraient sur la tête. Je
+regrette infiniment d'avoir été aujourd'hui à la _Chèvre bleue_.
+
+--Je le crois, Adrien; mais tu ne pouvais pas savoir qu'on s'y disputerait
+et s'y insulterait.
+
+--Ce n'est pas pour cela; mon cœur est triste.
+
+--Comment cela? T'est-il arrivé quelque chose?
+
+--Wildenslag m'a fait peur; il me fait toujours peur... Et peut-être
+a-t-il raison; peut-être ne faisons-nous pas bien en voulant élever notre
+Bavon au-dessus de ses parents.
+
+--Encore cette mauvaise idée!
+
+--Mauvaise idée, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille
+pendant des années entières à l'école communale, et qu'il devienne
+instruit, il nous coûtera bien plus d'argent qu'un autre enfant et en
+outre il ne nous apportera jamais un centime dans le ménage; et, lorsqu'il
+sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dépensera à s'acheter de
+beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donné sa sueur
+pour faire de lui un monsieur.
+
+--Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixés sur ton innocent
+enfant? soupira la mère. Bavon deviendrait ingrat et méconnaîtrait ses
+parents? Jamais, jamais! son cœur n'est qu'amour et reconnaissance.
+
+--C'est un bon enfant, je le sais, répliqua Damhout. Ils sont tous bons,
+Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitôt qu'ils
+deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquiètent plus de leurs
+parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu élevés dans le monde, ils
+abaissent quelquefois leur regard avec dédain sur ceux qui se sont
+imprudemment sacrifiés pour eux.
+
+--Cela n'arrivera pas à notre Bavon, Damhout, répondit la femme en
+comprimant sa douleur. Son cœur est pur, j'y veillerai. Tu crains que,
+plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destinée que nous? Mais, si
+cela arrivait, ton cœur de père ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu
+pas avec orgueil: «C'est mon fils, pour lui j'ai travaillé avec plaisir;
+son bonheur est mon ouvrage?»
+
+--De belles choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je
+le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne fût honteux de son
+père.
+
+--Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des
+ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire?
+
+--Pas beaucoup de fileurs, du moins.
+
+--Mais il y a d'autres métiers, Adrien. Ceux de mécanicien, de charpentier,
+de menuisier et cent autres, où, avec de l'instruction et de la bonne
+conduite, on peut faire son chemin.
+
+--Vois-tu bien, Christine, que tu as résolu de ne pas laisser aller notre
+Bavon à la fabrique!
+
+--Il ira où il voudra ou bien où il pourra, dit la femme avec une énergie
+croissante. Nous ne pouvons rien en décider d'avance. Cela dépend de son
+application, de notre amour et de la volonté de Dieu. Tes amis t'effrayent,
+parce qu'ils disent que je veux faire de Bavon un monsieur. Ce que je
+veux, c'est que mon enfant devienne un homme et ne soit pas condamné par
+l'ignorance à l'impuissance et à l'esclavage éternel. S'il devient un
+monsieur, tant mieux!
+
+--Christine, Christine, soupira l'ouvrier, si tu savais combien tes
+paroles m'attristent! L'orgueil est un mauvais conseiller.
+
+--L'orgueil? s'écria la femme indignée. Crois-tu donc que le bonheur de
+mes enfants m'effraye? Je ne devrais pas avoir de cœur. Ah! peut-être ne
+me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos
+enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de
+les avoir élevés dans le monde. Ne secoue pas la tête. Si, au prix de ma
+vie, je pouvais faire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie
+devant le trône de mon enfant!
+
+Elle était très-émue et semblait trembler; il y avait quelque chose
+d'inexprimable dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel
+avait rendu cette humble femme imposante et belle.
+
+Adrien Damhout subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba
+la tête comme vaincu, et se tut un moment. Puis il reprit:
+
+--Au fond, tu as peut-être raison, Christine; mais réfléchis avec calme.
+Maintenant, cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon
+ouvrage. Nos autres enfants sont encore petits. Plus tard, tu voudras
+peut-être aussi que les filles aillent également à l'école?
+
+La femme fit un signe affirmatif.
+
+--Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, à
+supporter cette charge? Cela me paraît impossible.
+
+--Je travaillerai un peu plus, Adrien.
+
+--Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entièrement pendant
+toute sa vie!
+
+--Ah! c'est seulement alors que je sens que je suis mère, quand je sais
+que je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants.
+
+--Bon! mais, si un jour l'ouvrage venait à manquer pour longtemps; si l'un
+de nous devenait sérieusement malade, que ferions-nous alors?
+
+--Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volonté de Dieu. Nous
+ne pouvons faire l'impossible.
+
+--Et s'il devenait nécessaire que Bavon gagnât quelque argent, le
+laisserais-tu aller à la fabrique?
+
+--Pourquoi pas si le besoin l'exige?
+
+--Et à quoi lui servirait alors l'instruction?
+
+--À quoi elle lui servirait? Comment peut-tu demander cela, Adrien? Il
+serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre à tout, et, avec un
+peu de chance, il serait certain de devenir contre-maître.
+
+--Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, dès que
+tu me dis que tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je
+suis tranquille.
+
+--Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre idée; mais, si c'est son sort de
+faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur par
+égoïsme.
+
+Après un moment de silence, elle reprit avec une douce amitié:
+
+--Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous
+attristerions-nous par une crainte prématurée, tant que nous nous portons
+bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversité nous frappe, nous
+nous arrangerons selon la nécessité. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive,
+si nos enfants savent lire et écrire, nous leur laisserons un précieux
+héritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te
+blâment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience,
+Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu
+et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et
+n'écoute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami,
+je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher.
+
+Et Adrien Damhout prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière
+lui l'escalier avec son fils entre ses bras.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à
+lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer
+à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant
+dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait
+tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait
+grâce.
+
+Outre la bonté du cœur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux
+bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un
+véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale
+qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne
+de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle
+n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus
+jouer que très-rarement ensemble.
+
+En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son
+opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les
+enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage
+pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a
+moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses
+autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un
+livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses
+manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage
+où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau
+jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.
+
+Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique;
+mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites
+filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques
+sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle
+comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la
+paresse, _la demoisellerie_, comme il disait, n'aurait pas le temps de
+grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa
+femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder
+l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible
+et souffrante.
+
+Cependant, ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godelive
+paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée
+en peu de temps.
+
+Une après-midi, la décision lui fut signifiée et on lui dit qu'elle irait
+le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles.
+
+La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne
+savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le père
+lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit:
+
+--Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu en sais déjà trop
+pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon, tu pourrais
+plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route.
+Plus de livres dans la maison: ne songe qu'à travailler.
+
+Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête
+courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire!
+Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme
+égarée vers la demeure de madame Damhout.
+
+Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout
+était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de
+congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère.
+
+Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui
+demanda:
+
+--Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal?
+
+Mais Godelive se mit à pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable.
+
+--Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arrivé? Ce ne doit pas être grave,
+dit madame Damhout.
+
+--Ah! je ne peux plus apprendre à lire! soupira l'enfant.
+
+--Comment? Pourquoi? Ça ne se peut! balbutia Bavon avec une expression
+d'incrédulité et en même temps de révolte.
+
+--Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire,
+et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier!
+
+--Qui dit cela? s'écria le jeune garçon.
+
+--C'est mon père qui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit Godelive
+avec tristesse.
+
+--Ton père? reprit Bavon avec épouvante.
+
+--Oui, et demain, à six heures, je dois aller à la fabrique de dentelles,
+et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le
+voie. Dieu, que je suis malheureuse!
+
+Elle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses
+doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et
+se mit également à pleurer.
+
+Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les
+deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour leur donner un peu de
+courage, elle promit d'aller parler à madame Wildenslag, et exprima
+l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution.
+
+Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite fille:
+
+--Es-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer
+dans une fabrique de dentelles?
+
+--Certes, madame Damhout, dès demain matin.
+
+--Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles?
+
+--Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux
+bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne
+plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'attriste.
+
+--Eh bien, reste ici; je vais chez ta mère. Ne pleure plus; peut-être
+reviendrai-je avec de bonnes nouvelles.
+
+Quelques moments après, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag.
+
+--Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mère de
+Godelive. Êtes-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai
+justement versé le café, parce que le feu était allumé! Nous allons en
+boire une excellente tasse ensemble... Et vous, là-bas, sales vauriens,
+hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts
+sur vos épaules!... Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes
+seules et nous pouvons causer à notre aise.
+
+--C'est pour causer avec vous que je suis venue, répondit madame Damhout
+en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez résolu de placer votre Godelive
+dans une fabrique de dentelles?
+
+--C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la
+maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de
+gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les
+enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt quelque chose dans le
+ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous étonne-t-il
+que nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles?
+
+--Cela m'attriste.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous
+avez un bon cœur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne
+savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais,
+moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais
+peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son
+âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène,
+dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées,
+depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur
+permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne
+jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine
+écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en
+deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en
+leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les
+germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de
+jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de
+dentelles!
+
+--Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout
+ce que vous dites là?
+
+--Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes
+qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de
+dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne
+risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort.
+Je suis mère...
+
+--Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag.
+
+--Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de
+votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui.
+Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la
+fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais
+vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si
+intelligente, et elle a un cœur si bon et si pur! Cela me fait peine,
+de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et
+qu'elle en mourra.
+
+--Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame
+Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je
+le reconnais; mais j'ai aussi un cœur de mère. Je ne laisserais pas
+ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.
+
+--Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez
+véritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari?
+
+--Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant
+aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de
+garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait
+le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de
+dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison;
+mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même
+devant le roi.
+
+Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait
+très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec
+une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café.
+
+Enfin elle dit d'un air pensif:
+
+--Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut
+pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de
+cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller à la
+fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine?
+
+--Si je pouvais vous donner un bon conseil...
+
+--C'est un bon conseil que je vous demande.
+
+--A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple
+d'années.
+
+--Aller à l'école? notre Godelive à l'école? Où sont donc vos sens,
+Christine? s'écria madame Wildenslag comme stupéfaite. Avons-nous, pauvres
+ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle
+qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler.
+
+--Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait,
+pour ainsi dire, déjà lire; si elle allait encore pendant deux années à
+l'école, elle serait instruite et saurait très-bien écrire et calculer.
+Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle
+apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas
+irrévocablement condamnée à rester simple ouvrière et servante des autres.
+Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et,
+plus tard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et
+devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend
+l'homme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus
+d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à
+la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur
+ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite,
+qui les condamnait à une vie sans espoir.
+
+Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne
+pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.
+
+--Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique
+et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle
+soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la
+peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie
+d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience,
+que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous
+rendrait-il pas fière?
+
+--Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres?
+
+--Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au
+contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce
+bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à
+ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle
+bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne
+dans son paradis la récompense de votre bonté.
+
+Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion.
+
+--Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous
+estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau
+magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme
+d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et
+assuré son bonheur.»
+
+--C'est bien beau, ce que vous dites là, répondit avec un soupir la mère
+de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi.
+
+--Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour
+cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen
+de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction
+d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière?
+
+--Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en
+secouant la tête; mais l'argent, les frais?
+
+--Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les sœurs de Nonnenbosch,
+derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on
+l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces
+deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois
+instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez
+certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard.
+
+Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas.
+
+--Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.
+
+--Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère,
+et le bonheur de mon enfant...
+
+Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et
+jeta un manteau sur ses épaules.
+
+--Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.
+
+--Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée.
+
+--Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur
+qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon
+cela ne se fait plus. Nous allons chez les sœurs, pour voir si elles
+veulent recevoir ma Godelive dans leur école.
+
+--Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet?
+
+--Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me
+rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée,
+j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas
+de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole
+chez les sœurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible.
+
+Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle
+de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une
+impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient
+soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la
+mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage.
+
+Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit
+tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout
+tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux.
+
+--Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à
+la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les sœurs de
+Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon.
+
+L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame
+Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour
+de la chambre.
+
+--Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle
+en battant des mains. Quel bonheur!
+
+Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux
+mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:
+
+--Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre
+Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!
+
+Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière,
+jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui
+semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du
+moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la
+première récompense du devoir accompli.
+
+--Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine
+tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers.
+À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y
+ait quelque chose à dire sur toi.
+
+En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant
+pour tout salut:
+
+--Merci! merci!
+
+Godelive fut mise à l'école chez les sœurs. Comme la pauvre enfant se
+sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits
+livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction
+et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants
+d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle
+était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle
+extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme
+elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un
+an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées.
+En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que
+les sœurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des
+fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre
+enfant d'ouvriers.
+
+Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille
+aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il
+appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme,
+il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez
+lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant
+d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la
+toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal
+était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient
+leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne
+rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire
+de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le
+demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient
+comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de
+faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa
+femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur
+elle.
+
+Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en
+discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la
+défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer
+à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes
+et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa
+reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag
+pressait souvent contre son cœur sa chère Godelive et l'embrassait avec
+attendrissement.
+
+Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se
+rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et
+récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un
+aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle
+apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que
+les sœurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter,
+l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de
+lumière qui y eussent jamais pénétré.
+
+Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon
+cœur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle
+entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui
+étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se
+sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait
+que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.
+
+Aussi disait-elle souvent à sa voisine:
+
+--Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que
+nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est
+en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux
+élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme;
+car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je
+le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard,
+voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera
+instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire
+peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que
+de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères
+et sœurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se
+regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai
+fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à
+l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.
+
+Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre
+cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sœurs l'avaient reçue
+avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée
+des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait
+prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais
+ce qui la flattait surtout, c'est que les sœurs l'avaient invitée à
+prendre le café avec elles.
+
+Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête,
+et elle était sortie de chez les sœurs avec le ferme dessein de laisser
+Godelive chez elles aussi longtemps que possible.
+
+Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens
+détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût
+aller à l'école quelques mois de plus.
+
+Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et
+sœurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une
+espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice
+que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne
+rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait
+instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la
+sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient
+ironiquement _mamselle_, la traitaient de fainéante et de pique-assiette,
+la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient
+avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.
+
+Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand
+on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce
+qu'elle craignait d'être grondée par les sœurs.
+
+Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison
+de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle
+recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante;
+puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait
+avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et
+de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.
+
+Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou
+d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait
+également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent,
+pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique
+gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.
+
+Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean
+Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui
+échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude
+qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.
+
+Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte
+ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive,
+sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la
+reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des
+devoirs.
+
+Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction
+seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus
+tendre sollicitude, dans les cœurs de Bavon et de Godelive, les germes
+des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.
+
+Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive;
+elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour
+l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi
+dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à
+elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas
+le droit de l'aimer comme sa fille?
+
+Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive
+gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle
+reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa
+sœur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui
+accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne.
+
+Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère
+ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au
+commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait
+l'institution des sœurs.
+
+Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où
+elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui
+apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle
+rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus
+clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de
+moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé
+d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et
+n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents.
+
+Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme,
+l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui
+avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin
+maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et
+pester tant qu'il voudrait.
+
+Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça
+qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur,
+suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y
+opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se
+rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros
+soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les
+sœurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses
+maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur
+et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre
+un métier; elle le savait bien.
+
+Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser
+d'aller prévenir les sœurs de sa résolution, et, par la même occasion,
+de les remercier mille fois du fond du cœur de leur bonté.
+
+Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité
+toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine.
+
+Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette
+nouvelle inattendue, ce furent les sœurs.
+
+Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui
+portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite
+et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante
+reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait
+déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles.
+
+Après que les sœurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag,
+elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix
+basse.
+
+Alors, la plus âgée dit:
+
+--Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure
+élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore
+un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent
+sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans
+notre école?
+
+--Impossible, mes sœurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le
+voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à
+l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le
+pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons
+pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que
+six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos.
+Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands,
+les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.
+
+--Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière,
+puisse commencer à gagner sa nourriture?
+
+--Pas bien vite, mes sœurs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à
+petit.
+
+--Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive
+continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même
+elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui
+apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et
+qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier,
+chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera
+ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle?
+
+--Ah! chères sœurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant!
+s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre
+bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon cœur votre offre
+généreuse.
+
+C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à
+l'école des sœurs.
+
+Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples
+de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait
+une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait
+déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient
+plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et
+étaient fiers de ses progrès rapides.
+
+Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier,
+il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et
+tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle
+branche.
+
+Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à
+huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en
+jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait
+commencé à apprendre à l'école.
+
+Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler
+le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul
+événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était
+de nature à se graver dans leur souvenir.
+
+Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la
+solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le
+prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul
+à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever.
+Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une
+précipitation inquiète.
+
+Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il
+évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans
+inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait.
+
+Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il
+courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en
+répétant:
+
+--Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne
+venait pas ce soir!
+
+Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il
+répondit en riant:
+
+--Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te
+cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il.
+
+La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour
+deviner ce qui le rendait si joyeux.
+
+--Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il.
+
+--Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.
+
+--Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?
+
+--Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise.
+
+--Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau
+pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas
+en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.
+
+Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la
+table et dit:
+
+--Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau!
+
+Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un
+jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun,
+dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint
+un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat.
+Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de
+Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était
+une œuvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de
+deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en
+grandes lettres: _Bavon et Godelive_. Surpris et presque triste, parce que
+la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il
+dit d'un ton confus:
+
+--Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait
+pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble.
+
+Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes
+tombaient de ses yeux comme des perles.
+
+--Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi
+pleures-tu?
+
+--Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi!
+
+--Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la
+petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux.
+
+--Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela!
+Donne-la-moi, s'il te plaît.
+
+--Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive.
+
+--Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié.
+
+Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui
+fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la
+montrer à sa mère.
+
+
+
+
+V
+
+
+Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé
+comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze
+ans et son éducation était terminée.
+
+Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint
+lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son
+élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la
+prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât
+tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école
+serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la
+protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon
+cœur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à
+voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.
+
+Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école.
+
+Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par
+ses institutrices. Comme protégée des sœurs, elle gagnait dès le
+commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire,
+Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir
+d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas
+passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement
+beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne
+cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait
+pas en entendre parler.
+
+Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout.
+Elle avait trop à souffrir de ses frères et sœurs à la maison, et sa
+mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille
+qu'elle ne pouvait trouver chez elle.
+
+Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de
+Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui
+l'attendaient à la prochaine distribution des prix.
+
+Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et
+par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de
+questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les
+journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les
+négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution,
+quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes.
+Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent
+avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique
+générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude,
+les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe
+dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris,
+l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption
+dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants
+ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent
+leur fabrique.
+
+À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan,
+même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense
+ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup
+du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent
+encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers;
+mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la
+faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers
+avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur
+les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint,
+murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère
+par la violence.
+
+Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait
+pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec
+une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des
+établissements industriels se rouvrirent.
+
+Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec
+indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de
+vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire
+du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés
+par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers
+les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à
+l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du
+pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils
+endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de
+violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes
+de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond
+regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages
+d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère.
+
+C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin
+et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait
+l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout
+ce que l'on gagnait.
+
+Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute
+la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle,
+et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures,
+comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le
+mécontentement de tous les autres.
+
+Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et
+sœurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant,
+du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa
+poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.
+
+Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite.
+Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un
+plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes.
+D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut,
+travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche.
+Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son
+désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction
+donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose
+de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne
+manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive,
+qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois,
+la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en
+tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la
+frappait de honte et d'effroi.
+
+Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués
+dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et
+limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne
+leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim
+avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une
+autre occupation.
+
+La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi
+le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner
+par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer
+le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on
+commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.
+
+Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même,
+travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail
+en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit
+pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie,
+et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage
+et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec
+quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.
+
+Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage
+et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils
+trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque
+chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne
+voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les
+charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si
+mauvais pour lui.
+
+Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste
+au fond du cœur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en
+laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de
+bonne humeur.
+
+Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force
+sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il
+était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent
+parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération
+de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame
+Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie.
+Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se
+coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une
+guérison rapide.
+
+Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand
+mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent
+point de côté.
+
+La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari
+seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant
+et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame
+Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la
+porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était
+rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle
+eût prévenu le médecin.
+
+Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir;
+elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement.
+Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une
+pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas
+immédiatement.
+
+Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une
+inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut
+d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande
+quantité qu'il tomba en défaillance.
+
+À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur;
+elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans
+les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son
+ministère.
+
+Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une
+ordonnance et dit:
+
+--Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne
+toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi,
+femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous
+avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis
+presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des
+semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie
+de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a
+besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose.
+Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel
+pour lui.
+
+Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de
+partir:
+
+--Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.
+
+Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à
+chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots:
+
+--Mon malheureux mari! mes pauvres enfants!
+
+Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle
+y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse
+rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de
+pleurer.
+
+--Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à
+la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon
+pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père?
+Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà
+l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté
+d'aller chercher la petite bouteille?
+
+--Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on
+gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous
+rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas
+demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être
+plus utile qu'une servante à gages.
+
+Madame Damhout, restée seule, écouta, le cœur palpitant, au bas de
+l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude.
+Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le
+malade ne remuait pas et paraissait dormir.
+
+Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise,
+joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel.
+
+Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille
+qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout,
+l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine.
+
+La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à
+madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur
+le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda:
+
+--Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher
+la bouteille?
+
+--Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec
+mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai,
+fût-ce pendant plus d'une semaine.
+
+--Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à
+soupçonner la vérité.
+
+--Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour
+faire vos commissions.
+
+--Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester
+Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela
+pourrait te faire du tort.
+
+La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:
+
+--Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous
+que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas
+mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près
+de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son
+école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour
+vous et pour son père un nouveau et grand chagrin.
+
+Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit
+un balai pour nettoyer la chambre.
+
+Madame Damhout la regarda un moment le cœur battant, alla à elle et
+l'embrassa en murmurant:
+
+--Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de
+jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera
+pour ta gratitude et ton bon cœur.
+
+Le soir, lorsque Bavon et sa sœur Amélie revinrent à la maison, on leur
+dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son
+repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au
+silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des
+larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter
+encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux:
+
+--Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses;
+mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu.
+--Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas.
+
+Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors
+leur chagrin et leur anxiété diminuèrent.
+
+Bavon et sa petite sœur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive
+travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame
+Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait
+chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de
+telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul
+gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari.
+
+En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout;
+mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient
+vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère
+croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses
+extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles
+d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait
+pas eu le temps de travailler du tout!
+
+Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle
+travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait
+plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le
+plus gros ouvrage.
+
+En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré,
+mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le
+premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait
+défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le
+pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible
+qu'il pouvait à peine parler.
+
+Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout
+et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le
+consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès
+du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée.
+
+Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était
+sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait,
+montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun
+sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque
+chose lui pesait sur le cœur.
+
+Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en
+une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher,
+continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit.
+
+Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque
+le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque
+chose pour lutter contre le besoin.
+
+Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et
+murmurant.
+
+Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui,
+maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait
+à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait
+réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces
+suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable.
+
+Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea
+qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il
+dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de bœuf, et
+en faire boire de temps en temps une tasse à son mari.
+
+Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en
+arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger
+son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y
+avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en
+gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de bœuf, pour
+rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans
+argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la
+charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de
+l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait
+trembler.
+
+En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir
+de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de
+l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir
+était vide... et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses
+yeux.
+
+Comment cette pièce était-elle venue là? Était-ce Dieu lui-même qui avait
+eu pitié de sa détresse?
+
+Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle.
+
+Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans
+le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur
+leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag
+ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger.
+Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le
+salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance,
+Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère
+la forçait d'oublier qu'elle avait un cœur.
+
+D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs?
+
+Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne
+pouvait trouver, se dit à elle-même:
+
+--Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle
+bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon
+pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une
+façon si généreuse et si mystérieuse à la fois.
+
+Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison
+était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se
+réjouissait du régal qui lui était annoncé.
+
+Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette
+pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y
+était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée;
+personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le
+bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva
+rien.
+
+Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état
+politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et
+l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler.
+
+Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à
+la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son
+tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des
+autres en évidence, quatre pièces d'un franc.
+
+Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques
+instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête.
+
+Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit:
+
+--Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela
+changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on
+ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il
+sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose,
+c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant
+la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu
+beaucoup d'honneur.
+
+--Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école.
+
+--Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines.
+
+--Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout
+avec un grand étonnement.
+
+--Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière.
+Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon
+frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son
+école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride,
+ils s'écarteraient encore du bon chemin!
+
+Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le cœur brisé et devait
+se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine
+oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses
+parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il
+engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela
+lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette
+inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle?
+L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle
+désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari!
+
+Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra.
+La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de
+cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant
+d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite.
+
+Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et,
+lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut
+plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.
+
+Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque
+chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui
+l'attristait.
+
+Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où
+Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main
+de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans
+un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix
+tremblante:
+
+--Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école?
+
+L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête.
+
+--Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon.
+
+--Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux
+semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as
+passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu!
+il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon
+fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?
+
+Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil:
+
+--Mère, je travaille dans une fabrique.
+
+--Tu travailles dans une fabrique?
+
+--Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours.
+
+Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux
+étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et
+demanda:
+
+--Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?...
+
+--C'est mon salaire, balbutia-t-il.
+
+Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils,
+le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.
+
+L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si
+grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret
+était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa
+pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.
+
+Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur
+une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout.
+
+--Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive,
+répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi
+jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre.
+Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi
+seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas
+tranquille, mon cœur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques
+jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon
+maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison,
+et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu
+d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère.
+Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma
+résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu
+m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait
+mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il
+appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je
+ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même
+à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait
+trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose
+à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des
+caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres
+sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la
+semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait
+de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon
+travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler
+dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je
+vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je
+l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et
+je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser
+couler les larmes de joie qui gonflaient mon cœur. Le premier argent que
+j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père!
+Cette idée me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mère chérie, je
+suis assez récompensé...
+
+Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta
+précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui
+étendait les mains pour la retenir.
+
+Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de
+l'escalier.
+
+--Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.
+
+Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en
+hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il
+embrassa son père avec une joyeuse effusion.
+
+Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action;
+sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre
+mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son
+fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas
+précisément le meilleur état.
+
+À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de
+l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de
+M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en
+séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première
+machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.
+
+Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le
+meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon
+deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas.
+
+Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes,
+on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier.
+En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce
+jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre
+ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait
+possible d'attendre des jours meilleurs.
+
+L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à
+Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son
+mari, et dit d'un air triomphant:
+
+--Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants
+d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre
+ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et
+Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent
+discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.
+
+Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes.
+
+--Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est
+pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton cœur, ton bon et
+noble cœur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la
+bénédiction de Dieu dans un ménage.
+
+Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent;
+mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne,
+elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers.
+
+Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant
+ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail,
+il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à
+beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet
+de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se
+moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en
+fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose
+et de pouvoir venir en aide à ses parents.
+
+Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde
+était heureux dans cette maison. Le cœur de la mère surtout était rempli
+d'un sentiment d'orgueil et de béatitude.
+
+Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte
+de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi
+à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par
+leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne
+choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir
+dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques.
+
+Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de
+puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher
+de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.
+
+Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable
+d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait
+leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé
+qu'en Belgique.
+
+Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale
+aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se
+réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle
+sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le
+travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait
+donc tout au plus pendant quelques mois.
+
+Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à
+toutes ses voisines.
+
+Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée
+de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du
+salaire élevé qu'on gagnait en France.
+
+--Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit
+de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une
+vie amusante et une éternelle bombance!
+
+Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que
+Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps
+l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de
+Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper
+à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait
+Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et
+où elle pouvait espérer un prompt avancement.
+
+Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était
+possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.
+
+Là-dessus, Wildenslag répondit:
+
+--Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte.
+Lorsqu'elle verra comment ses frères et sœurs gagnent de l'argent, elle
+voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.
+
+Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps
+sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que
+Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait
+rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne
+travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même
+chose: Bavon pouvait devenir contre-maître.
+
+Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait
+probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière;
+l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait
+supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y
+avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie
+la planche de salut qui leur était tendue.
+
+Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les
+Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour
+pour la France.
+
+Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa
+les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui
+demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un
+bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné:
+
+--En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à
+trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul
+avec toi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive réussit et est
+heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as
+raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait
+si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?
+
+Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes
+réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir,
+comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.
+
+Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son
+tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son
+prochain départ pour la France.
+
+Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les
+peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille.
+Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.
+
+Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles
+intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ
+l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté
+infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que
+Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié
+pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne
+mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le
+perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait
+aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.
+
+La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si
+attendrissantes; l'amour de son cœur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si
+ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme.
+
+Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la
+consoler par des marques de vive affection.
+
+Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur
+était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait
+qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité.
+
+On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa
+fille.
+
+Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée
+et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon,
+Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de
+désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec
+ses parents.
+
+Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un
+paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur
+voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.
+
+Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient
+pas et parlaient peu, ils avaient le cœur gros; ils n'ouvraient la bouche
+que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux
+que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans
+leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au
+plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble
+pendant les beaux jours de leur enfance.
+
+On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon
+d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les
+Wildenslag.
+
+Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains,
+échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la
+signification, et murmurèrent d'une voix étranglée:
+
+--Adieu, Bavon!--Adieu, Godelive!--Au revoir!
+
+Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir
+son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents,
+qui étaient déjà plus avant sur la route.
+
+Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se
+traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait
+qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs
+arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon.
+
+Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son
+cœur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de
+lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait
+l'explication du trouble de ses sens.
+
+Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le
+suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le
+mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un
+puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre
+les fantômes qui le poursuivent.
+
+Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et,
+quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix
+étaient rentrés dans son âme.
+
+Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme
+d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la
+tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait
+quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la
+porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le
+fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.
+
+Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de
+parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que
+possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner
+d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à
+Godelive que son fils lui-même.
+
+Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de
+l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et
+avec raison.
+
+Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la
+fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il
+reprendrait son métier de fileur.
+
+Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter
+tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée
+au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à
+fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs
+avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite,
+méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix
+extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger
+d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient
+sans aucun doute contents et fiers à la maison.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir
+lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et
+mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des
+artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et
+quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer
+par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite.
+
+Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième
+banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers,
+à la place que les instituteurs lui avaient assignée.
+
+Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure
+depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le
+bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra
+et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient
+réservés aux autorités.
+
+Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme:
+
+--N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le
+bourgmestre?
+
+--M. Raemdonck, le maître de la fabrique?
+
+--Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à
+sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même.
+
+--Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le
+conseil de la ville.
+
+--Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se
+mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque
+tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir,
+de voir M. Raemdonck ici.
+
+--Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon
+père et que tu as fait instruire tes enfants.
+
+Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le
+début de la solennité.
+
+Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours
+d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les
+classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser
+leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance.
+
+Il dit en terminant sa harangue:
+
+--Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à
+ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour
+chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie.
+N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une
+situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent
+pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer
+l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à
+observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force
+pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades,
+l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles
+améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre
+le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si
+les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus
+lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement,
+mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa
+nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui
+développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien
+plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la
+fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui
+lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques;
+la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut
+contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves
+insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat
+le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme
+artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la
+plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque
+école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe
+ouvrière!»--Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées
+par un de vos camarades. Gravez-les dans votre cœur et suivez le sage
+conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos
+forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et
+d'ennoblir le travail et l'ouvrier.
+
+Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde
+impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du
+plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui
+applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout
+madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa
+façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un
+éloge de sa propre conduite envers ses enfants.
+
+--Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison,
+oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et
+tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi
+sur l'instruction des enfants?
+
+Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps
+de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement
+et furent prolongés sans relâche.
+
+On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante
+comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient
+stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.
+
+Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de
+tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou
+plusieurs livres.
+
+Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil;
+quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur cœur et
+firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les
+applaudissements des spectateurs émus.
+
+Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les
+livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de
+lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la
+plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant
+à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe
+public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu
+sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait
+qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur
+la table.
+
+Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier
+prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de
+l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public.
+
+L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et
+imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui
+faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants
+comme une sorte de sacerdoce.
+
+Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses
+premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement
+l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère
+qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils,
+et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse,
+avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école.
+Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et
+les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient.
+
+Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part;
+mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent
+néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.
+
+Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son
+cœur battait violemment et elle paraissait honteuse.
+
+--Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et,
+dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que
+l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le cœur de l'homme
+et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la
+force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il
+était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait
+remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni
+nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après
+le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père
+et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la
+stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère
+et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon?
+Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un
+devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents,
+chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son
+salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un
+bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère... En quittant l'école
+avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous,
+ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours
+d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de
+reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une
+récompense particulière.
+
+Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne
+de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche.
+L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il
+portait pour titre: _la Mécanique appliquée à l'industrie_.
+
+Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour
+deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné.
+
+L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une
+profonde émotion:
+
+--Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos
+maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour
+continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes
+ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous.
+Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie,
+dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de
+l'instruction!
+
+Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de
+gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence
+de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur
+l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers
+sur la tête et lui remit le grand livre.
+
+La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs
+essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs
+yeux.
+
+Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats,
+prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter
+attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna,
+éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec
+exaltation:
+
+--Mère! mère! mère!
+
+Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le
+public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta
+au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et
+ardemment son père.
+
+--Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père,
+père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez,
+vous le verrez!
+
+Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le
+monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les
+larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient
+et contemplaient l'épanchement de leur allégresse.
+
+Damhout se leva le premier et dit à sa femme:
+
+--Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est
+déjà parti. Allons-nous-en à la maison.
+
+À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père
+Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait
+tout à fait trompé. Son cœur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut
+sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts
+pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père
+de ce jeune homme.
+
+Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il
+tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents.
+
+Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son
+fils:
+
+--Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête,
+on voudrait te voir en face, c'est par amitié...
+
+Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et
+murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère:
+
+--Ah! si Godelive avait pu voir cela!
+
+Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se
+trouvèrent dans la rue.
+
+--Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous
+regarde et semble vouloir me parler.
+
+--En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur,
+n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de
+bonheur? Ce bon et cher Bavon!
+
+M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère
+restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien
+alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la
+main et lui dit:
+
+--Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie.
+Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais
+avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce
+qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous
+honore grandement à mes yeux.
+
+--Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému.
+
+--Votre femme?
+
+--Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la
+femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre.
+
+--Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai
+promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si
+c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils?
+
+--Il est à la fabrique de M. Verbeeck.
+
+---Qu'y fait-il?
+
+--La semaine prochaine, il sera placé au premier _diable_, monsieur.
+
+--Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître
+ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck.
+Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau.
+Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre
+et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi,
+je l'attendrai.
+
+Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce
+que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même
+serré la main!
+
+Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent
+enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient
+demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement
+involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une
+créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans
+leur demeure.
+
+Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se
+diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un
+nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose!
+
+Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau.
+Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant
+amicalement.
+
+--Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a
+fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti
+profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.
+
+Bavon prononça le nom de M. Raemdonck.
+
+--Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est
+dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu.
+Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est
+possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point
+vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y
+consentez.
+
+--Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira,
+répondit Bavon.
+
+--Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre,
+écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé.
+Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce
+temps, je continuerai mon propre travail.
+
+Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en
+levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était
+écrite.
+
+Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement:
+
+--Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!... et pas
+de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M.
+Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le
+fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous
+bien calculer aussi?
+
+--J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du
+moins au dire de mes maîtres.
+
+--Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord,
+multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514.
+
+En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une
+satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé.
+
+--Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M.
+Raemdonck de votre arrivée.
+
+Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout
+d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était
+assis devant une table et feuilletait des papiers.
+
+--Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il.
+Pourriez-vous l'employer?
+
+--C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a
+une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il
+sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de
+tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma
+surveillance.
+
+--Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis
+que vous avez renvoyé avant-hier?
+
+--Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que
+cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il
+est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des
+appointements trop élevés.
+
+--En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner
+au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents.
+
+--Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant
+pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant.
+S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses
+appointements.
+
+--C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais
+ne lui dites rien.
+
+Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la
+main, devant M. Raemdonck.
+
+Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance,
+lui dit:
+
+--Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup
+de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent,
+vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive,
+n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont
+sacrifiés pour vous donner de l'éducation.
+
+--Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais
+avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck.
+
+--Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos
+parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est
+rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller
+à l'école.
+
+--Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans
+leurs vieux jours?
+
+--Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai.
+
+--Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine
+prochaine, on vous placera au _diable_ en qualité d'aide. C'est un bon
+moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon.
+Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court.
+
+--Je deviendrai contre-maître, monsieur.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus.
+
+--Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à
+présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas
+assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre cœur vous
+montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre
+bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de
+vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à
+votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être
+commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes,
+je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils.
+
+--Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui.
+Que ma mère sera contente!
+
+--Vous acceptez donc la place?
+
+--Je puis à peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.
+
+--Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez
+utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements,
+cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre
+cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.
+
+Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son
+bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému
+pour prononcer des phrases suivies.
+
+M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose,
+s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit:
+
+--Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme
+et un noble cœur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux
+vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père
+avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous
+assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu,
+mon garçon, et à demain.
+
+Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans
+le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs!
+Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à
+cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non,
+c'était bien vrai!
+
+Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux
+pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux.
+
+Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le
+regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces
+jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa
+tête.
+
+--Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M.
+Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage.
+Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans
+travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de
+suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je
+succomber à la peine.
+
+Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et
+pleurant à la fois.
+
+Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur
+fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.
+
+Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son cœur et
+bégaya les larmes aux yeux:
+
+--Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que
+nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes
+enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien.
+
+Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte:
+
+--Ô Godelive, Godelive!
+
+Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse.
+
+--Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle.
+
+Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit:
+
+--Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein
+d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail.
+Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la
+main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps
+d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il
+avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.
+
+Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit.
+Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force
+qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La
+pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une
+consolation à ses chagrins.
+
+Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique
+Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre
+cœur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à
+M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait
+été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui
+l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas,
+lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait
+répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes
+les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle
+devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient
+désolés de ne plus la voir.
+
+La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse
+avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois
+entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il
+courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était:
+
+--Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?
+
+--Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.
+
+Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le
+soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait
+avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle
+malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant
+l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive
+elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.
+
+Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes
+pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant
+qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et
+luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et
+l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le
+tourmentaient sans cesse.
+
+Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:
+
+--Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts;
+vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que
+vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et
+plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content,
+vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement
+son devoir, on doit avoir le cœur léger et joyeux; sans cela, le travail
+devient ennuyeux et pénible.
+
+Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette
+exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le
+premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit,
+et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs,
+Godelive ne répondait pas... Déjà six longues semaines s'étaient écoulées.
+Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-être était-elle dangereusement
+malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il
+n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.
+
+Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à
+coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la
+porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui
+montrer.
+
+Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria:
+
+--Une lettre de Godelive?
+
+--Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.
+
+--Et que renferme-t-elle, mère?
+
+--Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture.
+
+--Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive même. Écoute,
+mère. Ah! je tremble d'impatience.
+
+«Bonne madame Damhout...»
+
+--Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine
+étonnée.
+
+--Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle
+toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas,
+je te prie.
+
+«Bonne madame Damhout,
+
+»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père
+l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère
+voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée... Je vous remercie, ainsi
+que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon cœur, pour l'amitié que
+vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus
+si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu
+de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin,
+car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois
+plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon
+père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici
+du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas
+encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique
+et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un
+atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et
+si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me
+répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue
+presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste
+a perdu l'œil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des
+ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera
+son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce
+dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais,
+dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive,
+n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière,
+je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de
+respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle
+prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à
+lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère,
+l'a conduite à l'école.
+
+»Votre humble servante,
+
+»GODELIVE WILDENSLAG.»
+
+Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame
+Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de
+faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y
+avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste
+parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis.
+Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain
+que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand.
+
+Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui
+l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique,
+au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était
+inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens
+ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son cœur; ce qui serait,
+d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation
+renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la
+compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec
+un profond désespoir:
+
+--Pauvre Godelive! pauvre Godelive!
+
+Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en
+présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de
+son cœur.
+
+Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on
+résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner
+du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une
+autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de
+chercher un atelier pour sa fille.
+
+Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus
+tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive;
+c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve
+de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce
+amitié, lui faisait du bien au cœur. Avec ces pensées consolantes, le
+jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé.
+
+Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive,
+mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une
+troisième, mais ce fut en vain.
+
+Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on
+les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse
+des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre
+dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait
+probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et
+les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive
+était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence
+pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle
+oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!
+
+Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles
+tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit
+pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il
+balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit
+un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa
+mère le regardait avec attention.
+
+De l'amour?... Sa pitié serait de l'amour?... Il aimerait Godelive,
+autrement que comme une compagne de jeu, comme une sœur? Sa mère ne
+l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant
+du cœur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?
+
+Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui
+concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune
+fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation.
+Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât
+son amie absente.
+
+Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui
+montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus
+parler de Godelive.
+
+Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de
+France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses
+paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son
+dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent
+même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus
+grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec
+tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les
+querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils
+avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il
+ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et
+enfants, travaillaient à la fabrique.
+
+Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon
+accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus
+en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà
+élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait
+à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses,
+il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter
+la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.
+
+Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de
+retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec
+regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les
+beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui
+répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien
+elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les
+souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre?
+
+Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie
+petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles.
+
+On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à
+table entre ses deux petites sœurs, en face de ses parents. Il ne parlait
+pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la
+chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu
+les voix joyeuses des enfants.
+
+Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se
+trouvait au dehors:
+
+--Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la _Chèvre bleue_,
+chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là.
+
+Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit:
+
+--Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu
+as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme.
+
+--Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que
+je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté?
+
+--Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail.
+
+--De France?
+
+--Oui, de Wazemmes, près de Lille.
+
+--De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise.
+
+--Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne.
+
+--Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce
+pas? demanda madame Damhout.
+
+--C'est-à-dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après
+ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les
+ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à
+Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis
+subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville
+du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien.
+
+--Et les Wildenslag étaient toujours bien?
+
+--Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un
+peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces
+Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que
+boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis
+les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que
+chercher noise à tout le monde.
+
+Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire.
+Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame
+Damhout demanda:
+
+--Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag?
+Vous ne la connaissez peut-être pas?
+
+--N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et
+des yeux bleus vifs?
+
+--Oui.
+
+--Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est
+encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont
+des gens grossiers.
+
+--Que voulez-vous dire, ô ciel?
+
+--Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas
+pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces
+brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles
+se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout
+à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met
+à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la
+saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle
+prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite
+querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au
+visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de
+donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.
+
+--Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un
+profond soupir. L'avez-vous vue réellement?
+
+--De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on
+attaquait sa mère... Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi,
+madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand.
+
+L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les
+Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse
+stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses
+yeux et ses lèvres tremblaient.
+
+Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le
+consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:
+
+--Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux
+l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une
+personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se
+comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous,
+mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits,
+notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh!
+j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cœur. Mère, fais venir des
+ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure.
+Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la
+ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la
+maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis
+plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre
+rue.
+
+Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et
+voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue:
+
+--Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne
+penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je
+suis guéri, guéri pour toujours.
+
+Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.
+
+Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une
+préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement
+fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il
+y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il
+prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne
+s'occupe que de choses utiles.
+
+Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses
+efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la
+fabrique.
+
+M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire
+avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui
+d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de
+tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention
+particulière.
+
+--Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une
+autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune,
+et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de
+me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez
+âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.
+
+Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement
+de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia
+la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il
+avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la
+fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices.
+
+Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il
+atteignit sa dix-neuvième année.
+
+Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus
+attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments
+où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait
+avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive,
+l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et
+à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille
+petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et
+qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son
+travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore
+une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des
+yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il
+l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là
+que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le
+savait bien.
+
+Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des
+renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier
+commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère
+lui avait donné raison.
+
+En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et
+Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à
+vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand,
+ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui
+méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait
+plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité
+et il était aigri contre eux.
+
+C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à
+étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait
+bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à
+être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose
+possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et
+Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte,
+à l'intimité passée avec les Wildenslag.
+
+On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le
+cœur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse
+renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.
+
+Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec
+tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le
+consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans
+la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail,
+mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de
+M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et
+d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait
+parfois à M. Raemdonck:
+
+--Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour
+plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et
+l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement
+pour lui faire plaisir.
+
+En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et
+son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la
+considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de
+leur affection pour lui.
+
+Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et
+le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres
+ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux
+tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son
+jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte,
+lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui
+serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés.
+Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait
+acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la
+respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour
+son vieux père.
+
+Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans
+la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât
+aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il
+suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur
+cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les
+meilleures fabriques de Gand.
+
+Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui
+concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements.
+
+Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le
+chérissait... Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son
+père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était
+donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver
+atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses
+parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à
+un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour
+reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient
+pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient
+quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre,
+lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le
+ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans
+son cœur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait
+doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.
+
+Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en
+l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck
+désirait lui parler et l'attendait au salon.
+
+Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le
+fit asseoir et lui dit:
+
+--Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et
+d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais
+que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre
+application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous
+m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands
+avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en
+outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot,
+vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je
+sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer
+votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices
+passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce
+but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore,
+je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience.
+L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission
+et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon
+premier commis?
+
+--Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le
+deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté.
+
+--C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq
+cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs
+avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux
+ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous
+êtes dans l'âge le plus dangereux.
+
+--Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière,
+dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour
+mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité,
+chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si
+c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces.
+
+--Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez
+donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint.
+Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres
+jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer.
+
+M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant:
+
+--Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique,
+maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette
+bonne nouvelle à votre père.
+
+Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître.
+
+--Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci.
+
+--Monsieur, je voudrais vous adresser une prière.
+
+--Parlez, mon ami.
+
+--Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!... Je désire
+que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas
+même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant
+n'est pas augmenté.
+
+--Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement.
+Pourquoi ce mystère?
+
+--C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents,
+et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans
+qu'ils le sachent.
+
+--Quelle surprise?
+
+--Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les
+rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai
+votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet... Et, si
+j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements...?
+
+--Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse
+vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites
+raisonnables.
+
+Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du
+salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et
+le mit immédiatement à l'œuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit
+à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses
+parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais
+il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt
+encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista
+cependant dans sa première résolution.
+
+Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sœurs, il
+raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que
+son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession.
+M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause
+de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques
+mois.
+
+Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir
+bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce
+bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père
+continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses
+appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible
+et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si
+content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.
+
+Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné
+longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer
+à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne
+devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de
+beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et
+de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de
+chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son
+neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa
+mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la
+fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.
+
+Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait
+de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue
+Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon.
+Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de
+construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin.
+
+Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck,
+qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près
+de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée.
+
+Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le
+luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de
+goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui
+faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition
+du jardin.
+
+Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa
+mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à
+l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais
+il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure
+des nouveaux mariés fût entièrement en ordre.
+
+Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça
+que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et
+même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait
+une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses
+parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné,
+on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une
+heure ou deux. Ce serait une véritable fête.
+
+En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement
+les sœurs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce
+qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue
+de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade.
+Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs
+s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les
+fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait
+toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de
+corail.
+
+Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses sœurs, qui voulaient ouvrir
+tout de suite les portes des chambres:
+
+--Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas
+grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime
+tant les fleurs!
+
+--Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes
+parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel
+j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche,
+j'étais à l'œuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux
+œillets de tout le voisinage.
+
+Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les
+sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons
+caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de
+fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues,
+et se mirent à crier:
+
+--Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur!
+
+Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans
+les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui
+répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de
+verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la
+vue du jardin.
+
+Là, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté
+quatre ou cinq longues pipes hollandaises.
+
+--Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume
+quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup
+de messieurs fument la pipe chez eux.
+
+--Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre
+là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré.
+
+--Impossible, Bavon.
+
+--Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir.
+
+--Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou
+trois bouffées... rien que pour contenter notre généreux maître.
+
+Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure
+de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux:
+
+--Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela,
+sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche,
+je voudrais passer ma vie.
+
+--Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque
+chose que vous feriez.
+
+--Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet;
+cela me servirait à varier un peu mes amusements.
+
+Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs
+entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum.
+
+Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard;
+car sa femme était impatiente de visiter la maison.
+
+Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient
+très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la
+cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons
+étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des
+murs.
+
+Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac
+maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y
+trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision
+de beurre.
+
+Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son
+neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la
+maison depuis longtemps.
+
+Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de
+pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin.
+Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la
+solidité du fil et murmura en lui-même:
+
+--Heureuses gens, ils ont tout ce que leur cœur peut désirer!
+
+--Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là, vous
+verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de
+M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous.
+
+Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri
+d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les
+gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un mœlleux tapis à
+fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres
+assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à
+dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis
+si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites
+filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras
+et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous
+cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité
+d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent
+les yeux de madame Damhout et de ses petites filles.
+
+--Maintenant, le verre de vin à la santé de... de... nous allons voir...
+À table!
+
+Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin.
+Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck;
+mais Bavon les retint.
+
+--Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà
+un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non
+plus à sa santé que nous allons boire d'abord...
+
+--Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre
+sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit?
+
+--Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son
+verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!
+
+Et tous les autres répétèrent en chœur:
+
+--Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!
+
+--Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria
+Amélie. C'est bien drôle!
+
+--Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux
+pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout,
+son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel
+il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui
+a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison,
+ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué
+la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne
+travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher.
+Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs!
+Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère,
+mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous!
+
+Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la
+table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et
+le pressa sur son cœur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout,
+muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient
+des mains et dansaient avec ivresse.
+
+Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il
+lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il
+avait autre chose dans l'esprit.
+
+Elle murmura enfin d'une voix contenue:
+
+--Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux,
+n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi?
+
+--Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées;
+mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon
+cœur malgré moi.
+
+Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille
+sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs
+vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible,
+tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi
+d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la
+tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de
+honte ou de frayeur secrète.
+
+Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis
+que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté,
+était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement
+fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes
+extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une
+extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi
+blanc que la neige.
+
+Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la
+regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils
+traits sous ces misérables habillements.
+
+En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique
+maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence
+et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc
+de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans
+l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose
+de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût
+reçu une bonne éducation.
+
+Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une
+position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre,
+elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône.
+
+Sans échanger une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et
+s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée:
+
+--Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur?
+
+--Oui, mère, je ne sais pas, mon cœur bat avec angoisse, soupira la jeune
+fille.
+
+--Ô ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me
+fait trembler. Hélas! qu'adviendrait-il donc de nous?
+
+--Madame Damhout nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un cœur
+comme le sien ne peut pas rester insensible à notre malheur; et, lorsque,
+les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre
+Godelive...
+
+--Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait
+dit à Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien
+pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable
+nécessité.
+
+--Les Damhout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix
+sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère.
+
+--Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir
+donné les moyens de nous venir en aide!
+
+--Aller demander l'aumône, mère! aux Damhout! moi, la petite Godelive
+qu'ils ont aimée si tendrement, qui osait faire avec eux des rêves
+d'avenir! Ô ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez
+devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante!
+
+--Non, mon enfant, ne sois pas si sévère pour toi-même. Nous venons
+demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des
+mendiantes.
+
+Elles passèrent devant l'église Saint-Bavon. La jeune fille paraissait
+poussée par une force secrète vers la petite porte du temple, et s'était
+retournée à moitié, peut-être sans le savoir.
+
+La femme la retint et dit:
+
+--Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la
+Croix est là-bas.
+
+--La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces;
+car, maintenant que nous approchons de l'endroit où je tendrai ma main
+suppliante à... à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne.
+
+--La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il
+fasse tout à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénible, en
+effet; mais il sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint
+sépulcre remercier Dieu de sa miséricorde, ou... ou verser des larmes de
+désespoir sur le même banc où nous nous sommes agenouillées tant de fois.
+Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps.
+
+Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles
+se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on leur
+avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obscur, elles ne
+parvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la
+femme dit:
+
+--C'est là, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle
+maison! Que les Damhout doivent être heureux! Ils le méritent aussi,
+n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prière! Il y a déjà de la
+lumière dans la chambre du rez-de-chaussée. Godelive, prends courage, mon
+enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bontés
+qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sûre.
+
+--Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force.
+
+Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit, à travers les
+carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé.
+Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une
+incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur fit un
+mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon que la jeune fille put
+reconnaître son visage.
+
+Elle poussa un cri étouffé, se mit à trembler sur ses jambes et s'appuya
+contre la muraille pour ne point tomber.
+
+Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant,
+écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de
+violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en pleurant son
+visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait:
+
+--Mère, mère, il est là!
+
+--Qui?
+
+--Bavon.
+
+--Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers
+nous. Viens, surmonte la honte...
+
+--Impossible, ma mère, sanglota la jeune fille. Oh! épargne-moi cette
+souffrance, cette humiliation, ce désespoir; demander l'aumône en sa
+présence, à lui, hélas! mon cœur se brise, je m'évanouirais à ses pieds,
+peut-être j'en mourrais!
+
+--Veux-tu donc que j'aille seule?
+
+--Je te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère.
+L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle.
+
+--Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prière parce que
+tu n'es plus avec moi?
+
+--Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors,
+j'étoufferai toute honte et toute sensibilité dans mon cœur. J'irai à
+lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les
+arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut,
+mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me soumettrai, je me
+sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur.
+
+--Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai.
+
+Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant:
+
+--Ô ma mère! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence,
+cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je
+vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans l'église Saint-Bavon.
+Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie,
+il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien
+dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter
+contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse
+devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas!
+
+En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la
+direction de Saint-Bavon.
+
+La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tête et se dit à voix
+basse, en traversant la rue:
+
+--Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse.
+Je comprends que son cœur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me
+laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait
+sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien,
+j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui
+m'attend là dedans, ô ciel?
+
+Elle sonna, et dit à la servante qui vint lui ouvrir qu'elle désirait
+parler à M. Damhout.
+
+La servante, qui était dans la demi-obscurité, ne remarqua sans doute pas
+ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue,
+et l'introduisit auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une
+table.
+
+Il leva la tête et considéra avec une surprise désagréable cette femme mal
+vêtue. Il lui dit sans se lever:
+
+--Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame?
+Présentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour
+vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer.
+
+--Je voudrais parler à M. Damhout, balbutia la femme.
+
+--M. Damhout, c'est moi-même.
+
+--Non, à votre père ou à votre mère, monsieur.
+
+--Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la
+ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant
+midi.
+
+--Hélas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir
+demain de bon matin!
+
+--De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en
+plein visage avec une agitation croissante.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous étiez encore jeune,
+et la longue adversité vieillit les gens avant le temps.
+
+--Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de...? la femme de Jean...? Lina
+Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade?
+
+--Malade et malheureuse, monsieur.
+
+Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait
+un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jeté sur
+ses misérables vêtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le
+retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise.
+
+--Vous devrez attendre jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez me
+confier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il.
+
+--Je venais me jeter à leurs pieds et implorer leur secours, monsieur.
+Nous sommes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre
+ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère,
+nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié qu'ils nous ont
+accordée autrefois, et que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à
+des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la charité de
+votre bonne mère.
+
+--Une aumône! s'écria Bavon comme terrifié.
+
+--Plus qu'une aumône, monsieur, nous sauver de la honte.
+
+--Je ne vous comprends pas, dit-il avec méfiance. Où sont donc vos fils,
+vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent.
+
+--Mon mari est mort, monsieur. Mes fils... l'un est soldat en Afrique, un
+autre demeure à Rouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne
+pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous...
+avec moi, à Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le
+secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une
+fabrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le
+malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec
+des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confié. Le maître de
+la fabrique prétend que mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il veut le
+faire arrêter par les gendarmes, et condamner comme voleur à cinq années
+de galères. Ah! monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une
+vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous
+restons honnêtes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que
+d'une grande négligence. Au fond, c'est un bon garçon; il a un cœur
+sensible, il respecte sa mère. Que la pauvreté reste notre lot, je la
+supporterai patiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une
+condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à
+un pareil coup, et mon.... Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si
+peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui êtes riche! Le
+maître de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification,
+si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous,
+ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous
+toucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignement et
+l'adversité, n'ont pas passé un seul jour sans songer avec reconnaissance
+à vos parents.
+
+Elle tomba à genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme
+ses mains tremblantes.
+
+Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques efforts qu'il
+fît pour y parvenir. Il alla à elle et la releva en disant:
+
+--Calmez-vous, madame; je comprends votre anxiété et votre malheur.
+Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous
+les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous
+demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles?
+
+--Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras.
+
+--Oui, vos filles, que leur est-il arrivé?
+
+--Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées.
+
+--Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.
+
+Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme
+effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole.
+
+--Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma
+compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais
+resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur
+vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame,
+vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur.
+
+--Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément.
+
+--Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le cœur de votre
+Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant
+encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de
+l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement
+moral et de la perversité du cœur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de
+votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour
+qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au
+rude contact de gens grossiers...
+
+--Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en
+frémissant.
+
+Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua:
+
+--Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom
+sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de
+votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de
+deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se
+battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût
+un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre
+Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en
+elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a
+vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme.
+
+--Oh! non, non, monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes
+enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le malheur!
+
+--Soit, madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle;
+peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi,
+je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez,
+voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu
+ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'égard de votre
+enfant.
+
+En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son
+pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table.
+
+Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres
+tremblantes murmurèrent:
+
+--Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon
+fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme
+une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de
+perversité du cœur, mon angélique enfant... Ah! le courage me manque.
+Je succombe...
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement.
+
+--Une criante injustice? répéta Bavon étonné de ces exclamations. Mes
+reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés?
+
+--Ils sont faux, entièrement faux! s'écria madame Wildenslag à travers ses
+larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive
+se battre et proférer de grossières injures?
+
+--C'est Étienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots
+qu'elle tenait à la main.
+
+--Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'était pas Godelive,
+c'était sa sœur Thérèse, qui lui ressemble en effet, du moins par les
+traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est
+tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit,
+elle est bonne comme un ange, et son cœur est encore aussi pur que
+lorsque vous lui appreniez à lire.
+
+--Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle
+est mariée?
+
+--Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardât sans
+respect. Et elle n'est pas mariée.
+
+--Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je
+vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces
+huit longues années?
+
+--Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la
+tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du
+courage et des forces. Écoutez, monsieur, vous apprendrez quel a été notre
+sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la
+porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes
+beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire
+recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père
+la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et
+tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques
+forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commença chez nous une
+petite école pour apprendre à lire aux enfants des Flamands nos voisins.
+
+--Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laissées sans réponse?
+
+--Vos lettres? Nous n'en avons reçu qu'une, et Godelive y a répondu.
+
+--Nous en avons encore écrit trois autres.
+
+--Je ne sais rien de cela, monsieur.
+
+--Votre mari les recevait à la fabrique. Les aurait-il gardées ou
+détruites?
+
+--C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive
+n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre état;
+car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis
+chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas
+de devenir riche.
+
+--Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos
+nouvelles?
+
+--Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai
+souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait
+trop de distance entre vos parents et nous.
+
+--Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.
+
+--Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon
+mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la
+moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire
+l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen.
+Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants
+des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle
+avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à
+souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses sœurs,
+parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde
+l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes
+manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de
+sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta
+deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était
+absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin
+pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous
+donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu
+malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient
+allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous
+nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de
+leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une
+maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait
+craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait
+nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis
+s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini,
+avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à
+la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait
+fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour
+Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils,
+ aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à
+force d'injures et de menaces, veut contraindre sa sœur à lui donner une
+grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux
+élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à
+la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait
+bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour
+prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le
+courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à
+chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle
+n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous
+étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre
+mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car
+un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui.
+Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait,
+je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand.
+Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes
+larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la
+Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles
+et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre
+pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la
+seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il
+menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque
+nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin
+et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait
+déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous
+restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources
+tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison
+d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre
+pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et
+deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier
+franc, tout ce que nous possédions.... Écoutez maintenant, monsieur, je
+vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme
+et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins
+presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours
+pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une
+mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de
+Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et
+paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les
+moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis
+sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements
+disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans
+valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je
+parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce
+en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous
+écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune
+fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était
+grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à
+ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois
+durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du
+lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde
+de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une
+plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous
+donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire
+tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en.
+Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les
+tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un
+ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour
+adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas
+parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa
+mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses
+sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et
+d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image
+la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari,
+contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en
+signe d'adieu, la main de son ange de consolation!
+
+Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
+
+Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante;
+l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et
+de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié
+pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de
+silencieuses larmes coulaient sur ses joues.
+
+Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit:
+
+--Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh!
+pardonnez-le-moi!... Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles,
+à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre
+Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient.
+Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous
+aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus.
+
+--Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de
+nouvelles larmes. Ah! vous avez le cœur de votre mère... un cœur
+généreux comme celui de Godelive!
+
+Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.
+
+--Avec les cent francs qui sont là, dit-il, vous pouvez payer le prix du
+paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici
+encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai
+avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous
+pouvions procurer à Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre
+fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un cœur sensible, je le
+ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez
+pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez
+délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me
+rongeaient le cœur depuis des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la
+bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit
+de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma
+compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis
+tranquille là-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre
+la pureté, la noblesse et la bonté de son cœur.
+
+Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains
+et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs:
+
+--Oh! monsieur, votre bonté, votre générosité me confond. Je ne sais
+comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ,
+nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux.
+
+--Godelive! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc
+Godelive?
+
+--Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans
+l'église Saint-Bavon, à prier devant le saint sépulcre.
+
+--Et pourquoi n'est-elle pas avec vous?
+
+--La pauvre fille a eu peur, monsieur,
+
+--Peur? de moi?
+
+--Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage à Gand,
+nous avons été obligées de vendre les seuls vêtements qui avaient encore
+quelque valeur. Godelive craignait de se présenter devant vous...
+
+--Et pourtant, je voudrais la voir! s'écria Bavon avec agitation. Après
+huit années d'absence! Que font les habits? Ne témoignent-ils pas de son
+dévouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une
+récompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage.
+
+--J'irai la chercher, monsieur... Moi aussi, j'étais honteuse de la
+tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des
+nobles cœurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai
+comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier.
+
+À ces mots, madame Wildenslag sortit.
+
+Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une
+chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie
+trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient
+malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de
+la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la
+tête et se dit avec un sourire un peu ironique:
+
+--Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles!
+Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne
+petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la
+laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre
+devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et
+nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer
+avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle
+ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur
+eux de manière à les préserver du malheur.
+
+Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un
+moment d'immobilité, il reprit avec un soupir:
+
+--C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double
+créature... Mais non; son cœur et sa volonté ne sont pas toujours
+d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle
+et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon
+enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son cœur
+sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon cœur bat! Il faut que je
+reste maître de moi... Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je
+devais te revoir!
+
+Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille.
+
+Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait
+pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa
+mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre.
+
+Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour
+s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et
+dit:
+
+--Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne
+soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez
+fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux,
+et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un
+sentiment de profond respect pour le noble cœur qu'ils couvrent.
+
+La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent
+solennel:
+
+--Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes
+paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une
+crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes
+prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous
+rende aussi heureux que vous le méritez.
+
+Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard.
+Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin
+d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de
+reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où
+la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!... oh! elle était
+plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat
+violent il livrait contre son cœur! Mais il fallait maîtriser ses sens
+égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le
+lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se
+laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent:
+
+--Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une
+grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de
+l'enfance vivent dans le cœur de l'homme et s'y réveillent toujours avec
+une nouvelle force!... Ah! je vous laisse là debout au milieu de la
+chambre. Excusez-moi; prenez un siège.
+
+--Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune
+fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes
+forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grâce de quitter cette
+maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai
+exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes.
+
+--Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh!
+non, je vous en prie, encore un instant.
+
+Poussée par sa mère et pour déférer à ce vœu, la jeune fille s'assit et
+baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait
+de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle
+avait tressailli.
+
+--Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois
+pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon.
+
+--Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le
+souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade.
+
+--Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de
+penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et
+malheureuse par le monde.
+
+Il y eut un court silence.
+
+--Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une
+émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avez-vous
+conservé?
+
+Il n'obtint pas de réponse.
+
+--L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il;
+naïf dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous
+m'aviez promis de le conserver.
+
+--Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse?
+s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conservé... Ne me
+retiens pas, Godelive... Si bien conservé, monsieur, que, depuis des
+années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a
+l'habitude de prier.
+
+--Ah! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon.
+
+--Pourquoi cela vous étonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec
+dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a
+appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit
+où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu?
+
+Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue:
+
+--Toujours le même ange!... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez
+courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous
+chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira
+de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous
+étions encore enfants... c'est-à-dire, je ne sais pas, mon agitation me
+trouble l'esprit; mes sens sont égarés...
+
+La jeune fille, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si
+fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond du cœur de ce mouvement, et
+qu'il recula d'un pas avec stupeur.
+
+Godelive releva lentement la tête; quoiqu'on vît briller des larmes dans
+ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans
+l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considéra
+avec respect.
+
+--Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez pitié de moi. La mort même
+ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais
+enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car,
+dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté.
+Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain,
+je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de
+votre cœur. Vous me comprenez, j'en suis sûre.
+
+--Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon.
+
+--Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une
+position en France?... reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre
+vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais par
+reconnaissance devenir la servante de votre mère et votre propre esclave.
+Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait
+d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert,
+amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un
+instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de
+la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa
+reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur; à demain.
+
+Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte.
+Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles
+solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au
+sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme
+cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se
+fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en
+murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées
+étaient confuses.
+
+Enfin, après un moment de repos, il se dit:
+
+--Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait
+fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la
+délicatesse de son cœur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgré
+le besoin, la faim et la misère! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai
+donné à cette âme la lumière, la force de résister à la corruption, à
+l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la vertu
+et du devoir. Rose au milieu des épines, lis fleurissant sur un fumier! Et
+le lis est resté pur, et la rose a répandu son parfum comme un baume sur
+les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble
+parmi les plus nobles pour ne pas avoir succombé sous de pareilles
+épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes
+déposés dans son cœur et dans son esprit par un enfant comme elle!
+
+Il s'essuya le front et se mit à marcher autour de la chambre pour se
+soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à coup il s'écria:
+
+--Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frères, ses
+sœurs... le seul bonheur qui doit m'être refusé sur terre.... Mais est-ce
+sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en
+mourra peut-être! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur
+alarmée, ses dernières paroles... Elle aussi a souffert; elle aussi porte
+dans son cœur un ver qui la ronge cruellement.
+
+Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura
+avec désespoir:
+
+--Hélas! hélas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la
+voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir
+de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a
+désormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du passé,
+le bienfait et la reconnaissance.
+
+Après un moment de silence, il se leva de nouveau.
+
+--Je la perdrais pour toujours? s'écria-t-il. Cette belle âme, ce cœur
+aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un
+lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son chagrin et pour ma
+tristesse... Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle à mon père, à ma
+mère, à mon maître. Le monde entier me condamnât-il, le bonheur de ma vie
+est à ce prix. À moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure
+Godelive!
+
+Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Il y a une couple d'années, il me vint à l'idée d'écrire un récit tiré de
+la vie des ouvriers de Gand. Dans le but de rassembler quelques premiers
+renseignements à ce sujet, je sonnai une après-midi à la grille d'une des
+grandes fabriques de Gand.
+
+J'avais une lettre de recommandation, je la remis aux mains du directeur
+de l'établissement, un homme d'environ trente-cinq ans, dont les habits,
+quoique indiquant l'aisance, étaient couverts de flocons de coton.
+
+À peine eut-il lu mon nom dans la lettre, qu'il se montra tout joyeux de
+ma visite, me dit qu'il était grand ami de la littérature flamande et se
+mit entièrement à mon service.
+
+Il me conduisit pendant des heures à travers les vastes salles et les
+ateliers de la fabrique, me montrant et m'expliquant tout et répondant à
+mes questions avec une si rare obligeance, que je ne savais comment le
+remercier de son cordial accueil.
+
+Ce n'était certes pas un homme ordinaire. Il parla de l'industrie, de
+ses progrès et de l'organisation du travail, non-seulement avec une
+connaissance approfondie, mais même avec une sorte d'enthousiasme poétique
+qui m'étonna.
+
+J'avais déjà, auparavant, sans autre mobile que la curiosité, visité
+quelques autres établissements du même genre; mais nulle part je n'avais
+trouvé autant d'ordre ni de propreté. Les salles et les ateliers étaient
+larges et hauts; on avait établi en nombre suffisant de puissants
+ventilateurs pour chasser la poussière; partout où les rouages, où les
+courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imprudent, il y
+avait des plaques de zinc pour le préserver de ces malheurs; partout il y
+avait de l'espace et de l'air en abondance, et l'on s'apercevait qu'on
+avait veillé avec une sollicitude toute paternelle à la santé et au
+bien-être des ouvriers. Les femmes, les hommes et les enfants, que je vis
+au travail en grand nombre, étaient tout autres que je ne me l'étais
+figuré. Pas de vêtements malpropres ou déchirés; de la gravité et de
+la retenue; quelque chose de digne dans le regard; et, quand on leur
+adressait la parole, de la politesse et de la convenance.
+
+Je félicitai sincèrement le directeur et lui dis qu'il pouvait être fier
+du bel établissement dont il avait la conduite.
+
+--En effet, répondit-il, j'en suis déjà un peu fier; mais j'espère qu'avec
+le temps j'introduirai encore d'autres améliorations, surtout en ce
+qui concerne le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus
+orgueilleux...
+
+Il regarda sa montre et dit:
+
+--Encore quelques minutes et je vous le montrerai. Voyez-vous, monsieur,
+on peut faire du travailleur tout ce que l'on veut; mais il faut
+naturellement un peu de patience, car on doit d'abord triompher de
+l'ignorance, qui, tant qu'elle subsiste, est un obstacle invincible au
+perfectionnement des classes ouvrières.
+
+Un instant après, une cloche sonna. Je vis çà et là des enfants et de
+jeunes garçons quitter les moulins à filer et sortir de l'atelier.
+
+--L'heure du repas est-elle venue pour eux? demandai-je.
+
+--Non, ils vont à l'école, répondit le directeur. De deux fileurs, l'un
+quitte le travail pour une heure. Pendant ce temps, l'autre servira seul
+le moulin, ce qui ne lui est pas difficile, attendu que son camarade,
+avant de partir, a tout préparé autant que possible. Il en est de même
+des enfants qui sont occupés à d'autres travaux. Chacun a son tour, et
+celui qui ne peut pas quitter son travail pendant la semaine reçoit
+l'instruction le dimanche et le lundi, pendant le temps où les travaux
+cessent. C'est seulement depuis huit ans que j'ai fondé cette école avec
+l'autorisation des propriétaires de la fabrique, et maintenant je puis me
+vanter que plus de la moitié de nos ouvriers, tant hommes que femmes,
+savent lire et écrire. On s'aperçoit bien, n'est-ce pas, que l'instruction
+leur a inspiré un sentiment de dignité personnelle? C'est mon rêve de voir,
+avant que je meure, qu'il n'y a plus un seul ouvrier illettré dans toute
+la fabrique. Vous pourriez croire, monsieur, que des enfants d'ouvriers
+n'ont pas l'esprit subtil et qu'une heure de classe ne peut pas produire
+en eux des fruits appréciables; veuillez me suivre, je suis sûr que ce que
+vous entendrez vous étonnera et vous fera plaisir.
+
+En disant ces dernières paroles, il se dirigea vers une porte qui donnait
+sur la cour intérieure, et me conduisit un peu plus loin dans une grande
+salle remplie de rangées de pupitres, derrière lesquels étaient assis une
+soixantaine de garçons de huit à quinze ans.
+
+Le directeur dit quelques mots à l'instituteur, et celui-ci me pria,
+puisque les écoliers avaient précisément commencé à écrire, de vouloir
+bien jeter un coup d'œil sur leur écriture.
+
+Il y en avait beaucoup, en effet, qui avaient une belle main. J'en
+entendis quelques-uns lire avec une pureté de prononciation que j'avais
+rarement rencontrée dans d'autres écoles.
+
+Alors suivirent une foule d'exercices conduits, cette fois, par le
+directeur lui-même, pour me faire juger du développement de l'intelligence
+de ces pauvres enfants d'ouvriers.
+
+On posa des questions sur l'industrie et la division du travail, sur la
+tisseranderie en général et le coton en particulier; sur les principes
+de la mécanique et la nature des forces physiques que l'homme emploie à
+faciliter son travail; sur les caisses d'épargne et les associations
+de secours mutuels, et enfin sur les devoirs de l'homme envers Dieu,
+envers lui-même et envers son prochain; en un mot, sur tout ce dont la
+connaissance pouvait faire de ces enfants d'habiles ouvriers, de bons
+pères de famille et des citoyens éclairés d'une patrie libre.
+
+Mon étonnement fut grand lorsque j'entendis répondre à ces questions sans
+hésiter, et avec une remarquable clarté, par beaucoup d'enfants; mais je
+fus encore plus surpris de les entendre résoudre pendant une demi-heure,
+sur une ardoise ou simplement de tête, les problèmes les plus compliqués
+de l'arithmétique.
+
+À peine pouvais-je croire que j'avais vu ces mêmes garçons rattacher des
+fils derrière le métier à filer. Le directeur et l'instituteur étaient
+fiers de ma stupéfaction et des louanges que je leur adressai, ainsi qu'à
+leurs élèves.
+
+Après que j'eus pressé cordialement et avec reconnaissance la main de
+l'instituteur, je suivis le directeur, qui me pria de me hâter, parce que,
+autrement, il n'aurait pas le temps de me montrer encore une autre école.
+
+Lorsque nous eûmes traversé la cour, il ouvrit une petite porte. Nous
+passâmes dans un jardin rempli de fleurs et entouré de murs. Au loin, près
+d'un berceau de verdure, je vis trois ou quatre enfants, dont les deux
+plus petits étaient assis dans un petit chariot. À cette jolie voiture on
+avait attelé deux agneaux. Le conducteur était un petit garçon d'environ
+dix ans. Des deux côtés de la petite voiture marchait une vieille dame,
+pour préserver les enfants de tout accident.
+
+Dans le berceau de verdure était assis un vieillard qui ne pouvait avoir
+plus de soixante ans. Il fumait une pipe et était occupé à filocher un
+filet à pêcher.
+
+Tout le monde riait et prenait plaisir à l'amusement des enfants.
+
+Le directeur jeta, avec un sourire de bonheur, un regard sur cette scène,
+sans toutefois interrompre sa marche.
+
+Mais à peine l'eut-on aperçu de loin, que les enfants assis dans la
+voiture tendirent les mains, tandis que les cris de «Père! père!»
+résonnaient dans le jardin. Le petit garçon abandonna les agneaux,
+accourut en bondissant et sauta au cou du directeur. Il baisa l'enfant et
+le renvoya, avec la promesse de revenir bientôt, ajoutant qu'il devait
+montrer la fabrique à l'étranger.
+
+--Tenez, monsieur, me dit le directeur avec une certaine émotion, tout ce
+que j'aime le plus au monde est là. Ce vieillard est mon père; de ces deux
+dames, l'une est ma mère, et l'autre la mère de ma femme. Ces petits anges
+sont mes enfants. Dieu m'a comblé de bonheur. Seulement, ma femme n'est
+pas ici; je sais où elle est, vous allez la voir.
+
+Il se dirigea vers une autre issue et ouvrit bientôt la porte d'une salle,
+où une cinquantaine de petites filles étaient assises devant des pupitres,
+comme dans l'autre école.
+
+Outre l'institutrice, qui se tenait entre les pupitres, il y avait à
+l'extrémité supérieure de la classe une dame richement vêtue, qui semblait
+occupée à donner une leçon particulière à quatre ou cinq des plus grandes
+filles. Le directeur me conduisit près d'elle et me la présenta comme sa
+femme.
+
+--Live, dit-il, ce monsieur est une de nos bonnes vieilles connaissances.
+Cent fois, dans les longues soirées d'hiver, il nous a fait passer des
+heures rapides et agréables. Il n'y a pas huit jours qu'il nous a fait
+verser des larmes de compassion sur le sort des pauvres conscrits.
+
+La dame prononça mon nom avec surprise; ses grands yeux bleus étincelaient
+de joie; elle me combla de témoignages d'amitié et me toucha profondément
+par la douceur extrême de sa voix et l'affabilité de ses paroles.
+
+À la demande de son mari, elle fit faire aux petites filles des exercices
+pour me montrer que, là aussi, l'instruction était convenablement
+organisée et portait des fruits. Après quoi, je continuai à suivre le
+directeur. Chemin faisant, je lui dis:
+
+--Ah! monsieur, à quel noble but vous avez, vous et votre charmante femme,
+consacré vos efforts! Pourquoi toutes les personnes qui ont de l'autorité
+sur l'ouvrier ne comprennent-elles pas leur mission comme vous?
+
+--Sans doute, répondit-il, l'instruction est le seul moyen de tirer les
+classes laborieuses de l'abaissement moral. L'intérêt bien entendu des
+patrons exige qu'on ne laisse pas plus longtemps la partie la plus
+utile et la plus nombreuse de la société plongée dans les ténèbres de
+l'ignorance. Mais ce ne sont pas là les seuls mobiles qui nous poussent,
+ma femme et moi, à répandre parmi les ouvriers, dans la mesure de nos
+forces, l'instruction, la notion du devoir et le sentiment de la dignité
+personnelle. Non, monsieur, nous payons une dette, une dette sacrée à
+l'instruction populaire. Nous sommes enfants de pauvres ouvriers de
+fabrique. L'instruction dont nous avons pu profiter fut le premier lien
+entre nos cœurs, et, pendant que, encore enfant, j'apprenais à lire à
+celle qui est aujourd'hui la mère de mes fils, le germe d'une affection
+pure et durable est né dans son cœur. Mes bons parents m'ont donné
+l'instruction au prix de nombreux et amers sacrifices. C'était mon plus
+beau rêve de les récompenser de leur amour en leur apportant le bonheur
+dans leurs vieux jours. Grâce à l'éducation qu'ils m'ont donnée, j'y suis
+parvenu. Dans sa jeunesse, ma femme a été éprouvée par le malheur et
+l'adversité; si elle avait été ignorante, elle eût perdu assurément, au
+milieu des gens grossiers et vils parmi lesquels elle était obligée de
+vivre, la noblesse de son cœur et la délicatesse de son esprit; mais
+l'instruction l'a préservée de la corruption morale, et me l'a rendue
+pure, noble et dévouée comme un ange d'amour et de bonté. L'instruction
+populaire nous a donc faits ce que nous sommes; et, si du fond de notre
+cœur nous rendons grâce à Dieu pour tout le bonheur dont il nous
+a comblés, nous devons reconnaître que le Seigneur s'est servi de
+l'instruction pour nous en gratifier. Ne vous étonnez donc pas davantage,
+si nous nous consacrons à l'instruction des pauvres enfants de la
+fabrique. Comme je vous le disais, nous payons une dette, une dette
+sacrée.
+
+J'avais écouté cette longue explication avec une sorte de distraction.
+J'étais obsédé de l'idée que la vie du directeur de cette fabrique
+renfermait peut-être le sujet d'un récit intéressant et instructif; et
+j'étais déjà occupé en imagination à le composer et à l'écrire. Mais mon
+guide, tout en continuant de parler, m'avait conduit dans un salon de sa
+demeure, et il me dit en me présentant un siége:
+
+--Veuillez vous asseoir, je veux boire un verre de vin avec vous. Ne me
+refusez pas, je vous en prie... Je vous offrirai ce que j'ai de meilleur
+dans ma cave.
+
+Il tira un cordon de sonnette et dit à la servante, qui parut à la porte:
+
+--Apportez deux verres et quelques biscuits... Je vais moi-même à la cave,
+car elle ne trouverait pas le vin que je veux vous faire goûter.
+
+Depuis que j'étais entré dans ce salon, un certain objet avait attiré mes
+regards. Outre quelques tableaux, on voyait, suspendue à la muraille, une
+espèce d'estampe coloriée, qui me paraissait grossière et enfantine comme
+ces images dont s'amusent les enfants. Cependant, les maîtres du logis
+devaient y attacher un grand prix, car le cadre doré dont on l'avait
+entourée était extrêmement riche et avait coûté beaucoup plus évidemment
+que les cadres des autres tableaux.
+
+Un sentiment de curiosité me fit me lever. Je m'approchai de l'estampe et
+vis, mieux qu'auparavant, qu'elle ne pouvait être que l'œuvre d'un enfant
+qui s'était donné beaucoup de peine pour dessiner les figures d'un petit
+garçon et d'une petite fille se tenant par la main, et portant chacun un
+livre ouvert. Sous les figures, on lisait en lettres ornées ces deux noms:
+
+_Bavon et Godelive_.
+
+--Cette image vous fait sourire, n'est-ce pas? dit le directeur, qui
+rentrait avec un bouteille de vin.
+
+--Sourire? répondis-je très-gravement. Non pas; il me semble que cette
+esquisse enfantine cache toute une histoire.
+
+--En effet, lorsque j'étais petit garçon, j'essayai un jour de dessiner
+les figures de deux enfants dont les cœurs naïfs avaient conçu une
+profonde et durable affection, en même temps que leurs esprits recevaient
+les premières leçons. Aujourd'hui, ils sont unis par le mariage et leur
+plus beau, leur plus précieux souvenir, c'est cette grossière image.
+
+--Quel beau récit on pourrait en faire! m'écriai-je en acceptant un verre
+de vin. Oh! je vous en prie, monsieur, racontez-moi votre histoire.
+
+--Mais je ne désire pas que ma vie soit rendue publique.
+
+--On peut l'écrire avec des changements de détail et de noms, de façon
+qu'on ne reconnaisse pas les personnages.
+
+Mon interlocuteur hésitait. Je fis un dernier effort en lui disant que
+l'histoire de sa vie serait une force et un exemple, un encouragement pour
+les uns, un stimulant pour les autres, et qu'elle aiderait peut-être
+puissamment à la fondation de nouvelles écoles.
+
+--C'est une affaire grave, dit-il; j'en veux causer d'abord avec ma femme.
+Il n'y a qu'un moyen, c'est que vous soupiez avec nous. Ne me refusez pas,
+sinon vous ne connaîtrez certainement pas notre histoire.
+
+Je me laissai persuader; je passai cette soirée entre Bavon et Godelive.
+En face de moi étaient assis le vieux Damhout, Christine, sa femme, et la
+mère Wildenslag; à l'autre bout de la table se tenaient quatre charmants
+enfants: deux garçons et deux filles.
+
+Je quittai cette maison, la tête remplie de doux rêves, le cœur plein de
+paroles d'amitié, de bonheur et d'amour, et la mémoire pleine de la simple
+et touchante histoire que j'ai racontée dans ce livre.
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+Imprimerie D. BARDIN, à Saint-Germain.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de deux enfants d'ouvrier
+by Hendrik Conscience
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER ***
+
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+Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the
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+de France (BnF/Gallica)
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+Project Gutenberg's Histoire de deux enfants d'ouvrier, by Hendrik Conscience
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de deux enfants d'ouvrier
+
+Author: Hendrik Conscience
+
+Release Date: December 7, 2005 [EBook #17248]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreading Team Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE HENRI CONSCIENCE
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS
+
+PAR
+
+HENRI CONSCIENCE
+
+
+NOUVELLE ÉDITION, PARIS, CALMANN LÉVY, ÉDITEUR,
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES,
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1879
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS
+
+
+
+
+I.
+
+
+Cette grande maison, avec ses cent fenêtres que l'on voit sur le pont du
+Moulin, à Gand, est la fabrique de coton de M. Raemdonck. Quoique le jour
+baisse, tout y est encore en pleine activité. La lourde bâtisse tremble
+jusque dans ses fondements, sous le mouvement des mécaniques que fait
+marcher la vapeur.
+
+C'est d'abord le _diable_, cette puissante machine dans laquelle le
+coton est battu, secoué et foulé jusqu'à ce qu'il soit expurgé de tout
+corps étranger. Puis les cordes, les instruments de tension et les
+lanternes ou pots tournants qui, tous ensemble, changent la laine végétale
+en flocons de neige, la mêlent, la divisent et la préparent, pour être
+convertie par les machines à filer en un fil mince comme un cheveu. Puis
+les cardeuses, et enfin les métiers des tisserands et les barres des
+fileurs avec leurs broches et leurs bobines innombrables. Tout, du haut en
+bas, se meut, court et s'agite avec une rapidité fiévreuse. C'est une
+infinité d'essieux qui pivotent, de roues qui tournent, d'engrenages qui
+grincent, de courroies qui se déroulent, de métiers qui s'agitent et de
+fuseaux qui ronflent. Chaque mouvement produit un bruit qui se mêle
+aux autres bruits pour former une espèce de roulement de tonnerre, un
+grondement énervant si intense et si continu, qu'il absorbe toute la
+pensée du visiteur que le hasard amène en ces lieux, et l'étourdit comme
+le sifflement des vents déchaînés sur une mer furieuse.
+
+Tandis que le fer et le feu y remplissent tout de leur vie et de leur voix,
+l'homme erre comme un muet fantôme parmi les gigantesques machines que
+son génie a créées. Il y a là des hommes, des femmes, des enfants en masse;
+ils surveillent la marche des rouages, ils rattachent les fils rompus,
+ils placent du coton sur les bobines et fournissent sans cesse des
+aliments au monstre à cent bras qui semble dévorer la matière avec une
+avidité insatiable.
+
+Voyez comme tous, hommes et femmes, vont et viennent entre les rouages
+presque sans précaution! comme les enfants passent en rampant sous les
+moulins à filer! Et cependant qu'une courroie, une dent, une de toutes ces
+choses qui pivotent touche leur blouse... et le fer impitoyable arrachera
+leurs membres ou broiera leur corps, et ne le lâchera que pour le rejeter
+plus loin comme une masse informe. Ah! combien d'imprudents ouvriers
+ont été dévorés par cette force brutale et aveugle, qui ne fait pas de
+différence entre le coton et la chair humaine!
+
+Mais un coup de cloche a retenti! Le chauffeur arrête la machine, il ôte
+aux mécaniques la respiration et la vie... et au bruit formidable, au
+grondement assourdissant, succède le silence de la solitude et du repos...
+
+C'était par une soirée de l'été de 1832; les ouvriers de la fabrique de M.
+Raemdonck, avertis par le son de la cloche, cessèrent leur travail et se
+réunirent dans une cour intérieure, pour y attendre, devant le guichet
+pratiqué dans l'une des fenêtres du bureau, le payement des salaires de la
+semaine qui venait de finir.
+
+Bien qu'entremêlés, ils formaient toutefois quelques groupes. On pouvait
+voir que les femmes, les enfants et les hommes étaient portés à former des
+groupes séparés; même les tisserands et les fileurs se trouvaient à des
+côtés différents de la cour.
+
+Les femmes furent payées d'abord; car, parmi elles, il y avait beaucoup de
+mères dont les nourrissons attendaient peut-être depuis des heures leur
+nourriture. Pauvres petits, confiés pendant des jours entiers à des mains
+étrangères; vivant depuis leur naissance dans la détresse et le besoin;
+victimes d'un vice social qui, contre la nature et la volonté de Dieu,
+arrache la femme à l'accomplissement de ses devoirs de mère, suprême loi
+de son existence sur la terre!
+
+Une certaine animation régnait parmi les ouvriers; ils paraissaient joyeux
+parce que la longue semaine était écoulée et que le repos du lendemain
+leur souriait.
+
+Un gaillard solidement bâti, qui se tenait parmi les fileurs, se
+distinguait par ses propos bruyants. Des mots plaisants et de grossiers
+lazzis tombaient de sa bouche, au point que plus d'une fois il avait
+provoqué les éclats de rire de ses camarades.
+
+À ce moment, il aperçut un ouvrier qui sortait de la fabrique et
+s'approchait de l'extrémité du groupe des rieurs; il se dirigea vers lui,
+fit signe qu'il avait à lui parler, l'entraîna à quelques pas de ses
+camarades et dit:
+
+--Ah çà! Adrien, ce soir, tu es des nôtres, n'est-ce pas? Comme nous
+rirons! comme nous nous amuserons!
+
+--Des vôtres, Jean? Je ne sais rien, répondit-il.
+
+--Comment! tu ne sais pas que Léon Leroux célèbre ce soir son jubilé?
+
+--Quel jubilé?
+
+--Il y a vingt-cinq ans qu'il est fileur!
+
+--Léon travaille-t-il déjà depuis si longtemps? Impossible! cet homme
+n'est pas encore assez vieux.
+
+--Pas assez vieux, Adrien? Il était rattacheur de fils dans la filature de
+Liévin Bauwens, dans la toute première fabrique qui fut établie à Gand.
+C'était en 1800, et Léon avait alors quinze ans. Il le sait encore au bout
+du doigt comme s'il avait un almanach dans la tête. Il est devenu fileur
+en 1807, chez M. Devos. Compte donc sur tes doigts; sept de trente-deux,
+reste vingt-cinq.
+
+--En effet, on ne le dirait pas: Léon ne paraît pas avoir quarante ans.
+
+--C'est qu'il comprend la vie et prend le temps comme il vient. S'il
+avait été un ronge-l'âme, il y a longtemps qu'il serait couché dans le
+cimetière. Une bonne pinte de bière, une tranche de lard et, de temps en
+temps un coup de genièvre, cela rajeunit le sang, mon garçon. Eh bien,
+en es-tu? Un demi-franc de mise; nous chantons, nous buvons, nous rions
+jusqu'à minuit. D'ailleurs, c'est demain dimanche. En outre, il y aura
+quatre lapins gras à croquer: un festin extra à la _Chèvre bleue_, chez
+notre camarade Pierre Lambin.
+
+L'autre réfléchit un moment, secoua la tête et répondit:
+
+--Je n'en ai pas envie, Jean.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria son camarade stupéfait.
+Refuseras-tu cinquante centimes pour célébrer le jubilé d'un vieil ami?
+
+--Ce n'est pas à cause des cinquante centimes, Jean. Je connais à peine
+Jean Leroux, et, je le dis ouvertement, boire pendant la moitié de la nuit,
+cela ne me tente plus; je ne le supporte plus, j'en deviens malade.
+
+Ces paroles, prononcées d'un ton quelque peu craintif, firent éclater Jean
+d'un fou rire; il prit les deux mains de son ami et dit:
+
+--Damhout, Damhout, mon garçon, j'ai pitié de toi. Jadis tu étais toujours
+le boute-en-train, et il n'était jamais trop tard pour toi de retourner à
+la maison; mais, depuis que tu es marié, je l'ai observé dès la première
+année, depuis que tu es marié, tu te retires peu à peu derrière les jupons
+de ta femme; tu n'oses plus bouger, tu deviens un radoteur, un avare, un
+capucin. Fi! tu oublies que tu es un homme, et tu es comme un enfant sous
+le joug de ta femme. Tu serais bien des nôtres, je le sais, cela te ferait
+plaisir; mais tu dois d'abord avoir la permission de madame Damhout, et
+Dieu sait si tu oses seulement la lui demander!
+
+--Wildenslag, je ne veux pas me fâcher, balbutia Damhout. Je sais que tu
+n'as pas de mauvaises intentions, bien que tu sois injuste envers moi.
+
+--Eh bien, nie alors que tu refuses à cause de ta femme!
+
+--Au contraire, je le reconnais; mais si c'était par égard pour elle et
+par amour pour mes enfants?
+
+--Oui, Damhout, tes enfants; tu en feras de beaux merles, de tes enfants!
+Habille-les seulement comme de petits rentiers; laisse-les aller à
+l'école: aussi longtemps qu'ils sont jeunes, ils te coûteront plus que tu
+ne peux gagner. Ils feront les beaux messieurs et les paresseux, tandis
+que, toi, pauvre diable, après avoir travaillé toute la semaine comme un
+esclave, tu ne pourras seulement pas boire une pinte de bière avec tes
+amis. Donne-leur tes sueurs et ton sang, abîme ta santé et abrège ta vie:
+et, lorsqu'ils seront devenus grands, il ne voudront plus reconnaître ni
+regarder leur père, le pauvre ouvrier usé.
+
+Ces paroles n'étaient pas sans faire impression sur l'esprit d'Adrien
+Damhout. Il parut triste et réfléchit un moment. Puis il dit en hésitant:
+
+--Cependant, Wildenslag, l'instruction est un trésor, une puissance qui
+rend l'homme propre à tout; et puisque nous ne pouvons laisser d'autre
+héritage à nos enfants...
+
+--Des contes, des rêves de ta femme! reprit l'autre. Que veux-tu donc,
+pour l'amour du ciel, qu'un fileur ou un tisserand fasse de l'instruction?
+Que nous servirait maintenant de savoir lire et écrire? As-tu gagné moins,
+parce que, toi, aussi bien que moi, tu ne distingues pas un A d'un B?
+Allons, allons, ce n'est qu'orgueil et radotage. Nos parents ont travaillé
+dès leur plus tendre jeunesse, nous avons travaillé comme eux, et nos
+enfants n'ont qu'à travailler aussi; alors, il n'y a rien à dire. Crois-tu
+que j'élèverai mon petit bétail de ma sueur jusqu'à ce qu'il soit habitué
+à l'oisiveté? Halte-là! Il y en a déjà un à la fabrique, et les autres
+suivront. Cela met du beurre dans les épinards de tous côtés, mon ami, et
+alors on peut boire une pinte de bière et faire de temps en temps une
+partie de plaisir... Eh bien, que dis-tu? Célèbres-tu avec nous le jubilé
+de Léon Leroux? Allons, tu ne dois pas avoir si grand'peur de ta femme;
+laisse-la grogner un peu; et, si la chose va trop loin, montre que tu es
+homme et que tu as du coeur au ventre.
+
+Adrien Damhout mit la main dans sa poche, en tira une pièce de cinquante
+centimes et la donna à son camarade.
+
+--Ainsi, ce soir, à neuf heures précises, à la _Chèvre bleue_, chez Pierre
+Lambin, dit Wildenslag. Ça chauffera, et on y mènera une vie dont tu
+parleras encore dans tes vieux jours!
+
+--Je tâcherai de venir, mais je n'en suis pas certain, bégaya l'autre.
+
+--Oui! tu ne seras pourtant pas assez bête pour laisser boire ton argent
+par d'autres. Alors, je dirais certainement que tu as changé de vêtements
+avec ta femme... Impossible, Adrien, tu n'en es pas encore là.
+
+À ce moment, on appela du bureau quelques numéros, et les deux amis
+comprirent que leur tour pour recevoir leur salaire de la semaine était
+arrivé.
+
+Jean Wildenslag reçut le premier son argent; mais il attendit encore pour
+s'en retourner avec son camarade. Lorsque Adrien Damhout vint au guichet,
+on lui dit qu'il devait rester avec quelques autres, afin de prêter un
+coup de main pour lever un essieu.
+
+Wildenslag lui pressa encore la main et dit en partant:
+
+--À ce soir donc. Si tu ne viens pas, je fais une croix sur ton dos.
+Prends garde, prends garde, ami! chacun doit avoir sa part de la vie en ce
+monde. Sacrifie-toi pour ta femme et tes enfants, ils te dépouilleront et
+t'épuiseront sans pitié, jusqu'à ce que ta santé soit entièrement altérée.
+Mets la voile au vent, après nous la fin du monde! Hourra! vive la joie!
+
+Il poussa un éclat de rire, battit un entrechat et s'élança dans la rue,
+suivi des jeunes fileurs, auxquels il devait distribuer leur salaire, sous
+le premier bec de gaz.
+
+
+
+
+II
+
+
+À l'extrémité d'une étroite ruelle, dans le quartier au delà du pont Neuf,
+s'élevaient une trentaine de petites maisons de forme semblable et bâties
+évidemment pour être louées à des ouvriers ou à d'autres petites gens.
+
+Dans une de ces petites maisons, une femme était occupée à laver du linge
+et des habillements d'enfants dans une cuvette.
+
+Elle semblait être encore dans toute la force de l'âge. Sans doute elle
+avait été belle; peut-être l'était-elle encore; mais la malpropreté de ses
+vêtements, le manque de soin et la négligence dont tout, sur elle et
+autour d'elle, portait les traces flagrantes, ne pouvaient éveiller
+d'autres sentiments que la tristesse et le dégoût. Elle travaillait avec
+grande hâte, plongeait ses bras nus dans la cuvette, secouait et tordait
+le linge avec tant de brusquerie et de rudesse, que l'eau se répandait à
+flots sur le sol et formait comme une mare autour d'elle.
+
+Toute la chambre était remplie de la vapeur fétide de la lessive, et la
+lampe qui était pendue contre la cheminée ne répandait qu'une lumière
+faible et presque maladive.
+
+À côté d'elle, sur le poêle, le souper cuisait dans une casserole de
+terre. De temps en temps, elle ôtait ses mains de la cuvette, prenait une
+cuiller de bois et remuait dans la casserole pour que le souper ne brûlât
+pas au fond.
+
+Quatre enfants, garçons et filles, malpropres, négligés et les habits
+déchirés, étaient assis ou couchés sur le plancher dans un coin. Ils
+s'amusaient à jouer. Souvent, ils se tiraient par les cheveux, se
+battaient, criaient, ou prononçaient des paroles grossières qu'on était
+tout étonné d'entendre sortir de la bouche de jeunes enfants.
+
+Jusqu'ici, la femme n'y avait pas prêté beaucoup d'attention; mais il vint
+un moment où le tapage insupportable des enfants et les cris: «Mère, au
+secours! au secours!» lui firent perdre patience. Elle s'élança vers eux,
+donna au premier venu un coup de pied, au second un coup de poing, et aux
+autres quelques soufflets retentissants.
+
+Alors, elle retourna vers le poêle, remua encore une fois les pommes de
+terre et éclata indignée contre les enfants, dans un langage si grossier,
+que les pauvres petits n'y pouvaient puiser qu'une leçon de brutalité.
+
+--Maintenant, vous voilà bien avancés, méchants vauriens! cria-t-elle. Les
+pommes de terre sont brûlées. Le père va encore faire le diable à quatre
+et me jeter un tas de paroles aigres à la tête. Vous et lui, vous croyez
+que je suis votre esclave, et ne vis que pour travailler et être injuriée
+du matin au soir. Ah bien, oui! s'il n'est pas content, il n'a qu'à aller
+se faire pendre ailleurs. Où reste-t-il, votre fameux père? À la _Chèvre
+bleue_, chez Pierre Lambin assurément. Il a reçu sa paye et l'ivrogne est
+déjà en train de se verser l'argent dans le gosier. Attendez un peu, je
+vais le traîner jusqu'ici. Ne touchez pas à la casserole pendant mon
+absence, ou je vous casse le cou à tous, tourments de vos parents que vous
+êtes!
+
+À peine la mère avait-elle quitté la maison, que les enfants commencèrent
+à danser à pieds nus dans la lessive répandue à terre, de sorte que le mur
+et les meubles furent entièrement remplis de taches bourbeuses.
+
+Ils se séparèrent effrayés lorsque leur père se montra soudain sur le
+seuil. L'odeur des aliments brûlés lui fit pousser un grognement de
+mécontentement; la vapeur de la lessive et l'eau fangeuse répandue sur le
+sol le firent frémir, et son visage prit une expression de dégoût et de
+tristesse.
+
+--Où est la mère? demanda-t-il.
+
+À la _Chèvre bleue_, chez Pierre Lambin, répondirent les enfants.
+
+--Chez Pierre Lambin?
+
+--Pour vous chercher, papa.
+
+--Ah! vous voilà, sale charogne! dit-il, lorsqu'il vit sa femme entrer.
+Qu'est-ce que cette écurie-ci? Pourquoi lavez-vous ces linges sales le
+soir lorsque je reviens à la maison? Vous avez sans doute couru toute la
+journée et été bavarder près des voisines comme toujours?
+
+--Tiste, va appeler ta soeur Godelive, dit la femme à un des enfants, sans
+paraître faire attention aux reproches de son mari.
+
+--La fièvre me prend dès que je mets un pied dans ton étable à porcs,
+reprit celui-ci. J'ai envie de m'enfuir et de ne plus jamais revenir.
+Travaillez donc toute la semaine, échinez-vous et suez sang et eau pour
+apporter quelque argent dans le ménage: puis, le samedi, vous trouvez des
+pommes de terre brûlées et un bazar infect qui vous fait tourner le coeur
+de dégoût. Vas-tu répondre!
+
+--Bah! répondre, reprit la femme d'un ton railleur; je ris de tout ce que
+tu dis. Crois-tu que tu m'aies prise à ton service et que je sois ta
+servante? Si la chère te déplaît, n'y touche pas; si la maison n'est pas
+assez propre à ta guise, nettoie-la toi-même, si tu en as l'envie, stupide
+radoteur!
+
+L'homme leva la main et fit un geste menaçant.
+
+--Tiens, tiens! dit-elle, le poing te démange. Allons, cher Wildenslag,
+calme-toi un peu... As-tu envie de retourner encore une fois à la fabrique
+avec la figure pleine d'égratignures? Tu n'as qu'à le dire; je suis prête,
+si une petite peignée peut te faire plaisir. Tais-toi et mange en paix:
+les pommes de terre ne sont qu'un peu brûlées; d'ailleurs, les cris, les
+injures et les coups ne les rendront pas meilleures.
+
+En ce moment, une jeune fille de sept ans entra lentement et doucement
+dans la chambre. Elle était maigre et paraissait maladive; mais ses yeux
+bleus brillaient comme des perles, et sa fine petite bouche avait une
+expression étrange: quelque chose de souffrant et de suppliant, comme si
+l'enfant était une vivante prière. Quoique de forme ordinaire et d'étoffe
+commune, ses vêtements étaient d'une grande propreté, et, dans cette sale
+maison, elle répandait comme un parfum d'innocence et de pureté virginale.
+
+Elle alla vers l'homme, mit d'un geste carressant sa main dans la sienne,
+le regarda avec un sourire muet mais profond, et murmura:
+
+--Bonjour, cher père!
+
+Le son argentin de cette petite voix et le regard d'amour de son enfant
+mélancolique touchèrent l'ouvrier.
+
+--Bonjour, ma bonne Godelive! répondit-il en pressant sa fille contre son
+coeur. Vas-tu un peu mieux? Es-tu encore malade?
+
+--Encore un peu, papa, répondit-elle. Madame Damhout m'a fait boire de la
+tisane, et cela m'a rafraîchie.
+
+--M. Damhout est-il déjà de retour de la fabrique? demanda Wildenslag.
+
+--Non, papa, pas encore.
+
+--Viens, assieds-toi, Godelive, et mange, mon enfant; car ces gloutons
+sont déjà en train. Ils ne laisseraient rien pour toi.
+
+La petite fille se mit à table, fit le signe de la croix et pria en
+silence; après quoi, elle commença à manger avec une réserve remarquable
+et d'excellentes manières.
+
+Wildenslag trouva les pommes de terre extrêmement mauvaises; il mangea
+sans appétit, grommela à voix basse et fit la mine; mais il comprima son
+dépit et n'éclata plus en insultes, comme si la présence de son enfant
+avait éveillé en lui l'instinct des convenances. Enfin, il dit avec un
+soupir:
+
+--Mais, Lina, sans nous disputer, ne pourrais-tu pas tenir ta maison un
+peu plus propre, et donner à tes enfants de meilleurs exemples? Vois comme
+madame Damhout sait s'arranger. Son mari est un ouvrier comme moi; il n'a
+rien de plus que son salaire journalier, et cependant, dans sa maison, on
+mangerait sur le carreau, tellement tout y est propre.
+
+--Que parles-tu de madame Damhout? répondit-elle d'un ton aigre. C'est une
+bonne et brave femme, je ne le nierai pas; mais les Damhout ne sont pas
+des gens comme nous. Sois-en certain, Wildenslag, ils ont des biens ou de
+l'argent placé, quoiqu'ils le cachent.
+
+--Non, non, ils n'ont rien de côté. Il n'entre pas dans la maison un
+centime qu'Adrien Damhout n'ait gagné à la fabrique. Ils ont, au contraire,
+moins que nous, puisque notre garçon gagne déjà quatre francs par semaine.
+
+--Joli sujet! Il reste sans doute dans l'un ou l'autre bouchon. C'est le
+digne fils de son père; il ira loin, je te le promets.
+
+--Non, non, il a suivi la retraite... Sois-en sûre, Lina, madame Damhout
+fait son ménage avec moins que toi. Et, comme elle l'arrange, tu peux le
+faire aussi.
+
+--Allons, allons, Wildenslag, chacun se chausse à son pied, et il est
+difficile d'apprendre à un vieux singe de nouvelles grimaces. Assez
+là-dessus, ça ne sert de rien. Sais-tu ce que le propriétaire de la maison
+dit de madame Damhout? Quelle est soigneuse et propre, parce qu'elle sait
+lire.
+
+--Le propriétaire dit cela pour rire. Madame Damhout ne sait lire que dans
+un almanach et dans son livre de prières. Elle n'apprendra certainement
+pas le ménage dans ces livres-là.
+
+--C'est donc parce que Damhout dépense moins d'argent et reste à la maison,
+tandis que tu passes des nuits entières au cabaret à boire et à jouer?
+
+--Cela est bien possible, répondit Wildenslag en secouant la tête avec
+impatience. Qui te dit que je ne resterais pas à la maison, du moins
+pendant la semaine, si tout ici n'était pas dégoûtant comme dans une
+écurie, et si je pouvais seulement y trouver une figure amicale; mais, toi,
+avec ta brutalité et ton manque de soin, tu chasserais un ange d'ici.
+
+La femme, offensée, mit les poings sur les hanches et se disposait à faire
+une sortie furieuse; mais la porte s'ouvrit avec fracas et un garçon de
+quatorze ans, dont les vêtements étaient remplis de flocons de coton,
+entra en dansant; il achevait le refrain d'une chanson obscène, quoiqu'il
+tînt une pipe allumée entre ses lèvres.
+
+Il se mit immédiatement à table et commença à manger des pommes de terre
+brûlées; mais, après la première bouchée, il jeta la fourchette sur le
+plat en grommelant et éclata en aigres reproches contre sa mère.
+
+Au lieu de le corriger, le père lui donna raison.
+
+--Voilà ma paye, dit le garçon en jetant trois francs sur la table. Les
+pommes de terre sont brûlées et sentent la lessive. Je m'en vais; j'irai
+manger ailleurs, là où l'on ne risque pas d'être empoisonné.
+
+On se disputa violemment parce que le fils avait retenu un franc de sa
+paye; cette scène se renouvela lorsque le père remit également son argent.
+Néanmoins, après beaucoup de dures et grossières paroles, la tempête se
+calma.
+
+--Bonsoir, dit le garçon avec joie, je vais à la _Chèvre bleue_, manger
+une tranche de jambon.
+
+--Attends, Alexandre, je t'accompagne, dit le père. Il ne fait pas bon
+ici. Après toute une semaine de travail, nous pouvons bien un peu nous
+divertir.
+
+--Ah! ils s'imaginent que je vais m'embêter toute la soirée à la maison,
+tandis qu'il vont s'amuser à la _Chèvre bleue_ et s'en donner à coeur
+joie? murmura la femme lorsque son fils et son mari furent partis. Il faut
+que j'en aie ma part; j'aime aussi le jambon. Godelive, va pour une heure
+chez madame Damhout. Je te ferai appeler.
+
+Elle fouilla violemment dans le poêle avec le crochet pour étouffer le feu;
+mais, comme cela n'allait pas assez vite à son gré, elle versa un bassin
+de lessive sur les charbons ardents, de sorte que la chambre fut remplie
+d'une fumée infecte.
+
+--Eh! vous, là-bas, polissons! cria-t-elle-aux enfants, prenez garde de ne
+pas toucher à la lampe et de ne pas jouer avec le feu, ou je vous casse le
+balai sur les os!
+
+À ce moment, elle vit que l'aîné des garçons tirait l'une de ses soeurs
+par les cheveux, et elle entendit un bruit pareil à celui d'une étoffe
+qu'on déchire.
+
+--Finis donc, bourreau! grommela-t-elle. Attends un peu, vilain fainéant,
+tu n'auras plus longtemps à paresser ici. La semaine prochaine, tu vas à
+la fabrique. Quand je rentrerai, je te ficherai une petite raclée qui ne
+sera pas pour rire; ça t'apprendra à déchirer encore une fois la robe de
+ta soeur.
+
+--Ce n'est pas vrai, cria le garçon.
+
+--Je l'ai vu! riposta la mère.
+
+--Vous mentez! beugla l'enfant.
+
+Et, comme si cette monstrueuse insolence n'avait eu rien d'insolite, la
+femme ne parut point y faire attention ou ne pas l'entendre; car elle
+sortit en courant de la maison et ferma bruyamment la porte derrière elle.
+
+Pauvres enfants! que pouvaient-ils devenir sous la conduite d'une telle
+mère? Rien, assurément, que des êtres sauvages et incultes dépourvus de
+tout sentiment de dignité humaine. Ce n'était par leur faute; mais
+était-ce bien la faute de leur mère?
+
+Cette femme, lorsqu'elle était enfant elle-même, avait passé ses premières
+années sous la surveillance d'une vieille femme ignorante et grossière, au
+milieu d'enfants abandonnés, dont les mères, ainsi que la sienne, devaient
+travailler toute la journée à la fabrique. Là, elle n'avait appris qu'un
+langage brutal et impoli; elle avait grandi sans la moindre notion des
+devoirs que l'homme a à remplir en cette vie envers Dieu, envers la
+société et surtout envers lui-même. Comme elle n'avait atteint alors que
+l'âge de neuf ans, il y avait encore de l'espoir qu'elle recevrait
+quelques reflets des lumières de la civilisation; qu'avant de devenir
+femme, elle sentirait naître en elle l'instinct de la dignité personnelle
+et de la modestie virginale. Mais, avant que le dixième printemps
+commençât pour elle, elle était déjà à la fabrique, attachée à une machine
+tournant éternellement, livrée à la compagnie de femmes et d'hommes encore
+plus grossiers et plus ignorants qu'elle. Plus tard, elle s'est mariée;
+après la naissance de son troisième enfant, elle resta à la maison et
+donna là, à ses enfants, la seule instruction qu'elle eût reçue: ignorance,
+grossièreté, abaissement et abâtardissement de la nature.
+
+Et nous qui parlons du perfectionnement moral de l'ouvrier, nous donnons à
+ses enfants une pareille mère! Et nous qui blâmons l'ouvrier parce qu'il
+fuit sa demeure, parce qu'il boit et court les cabarets, nous lui donnons
+une pareille compagne!
+
+Oui, le progrès gigantesque de l'industrie est un des phénomènes les plus
+surprenants et les plus salutaires de notre siècle; mais le penseur, le
+philanthrope, ne verra pas ce progrès irrésistible sans une terreur
+secrète, aussi longtemps qu'il arrache la femme, la mère du sein de la
+famille, et fait de l'enfant l'esclave de la matière, dans un âge qui est
+destiné à son développement moral et intellectuel.
+
+Si l'on veut civiliser et perfectionner la classe ouvrière, il faut
+commencer par la femme. Cette loi est impitoyable. Si l'homme règne sur le
+monde matériel, l'éducation morale dépend uniquement de la mère, et elle
+règne sur le coeur et l'esprit de la génération naissante avec toute la
+puissance de l'ange ou du démon, selon l'élévation ou la bassesse de son
+âme.
+
+L'humanité commence à le comprendre. Du fond des consciences s'élève un
+cri de détresse, une voix prophétique qui dit: «Sauvez le monde de
+l'abaissement moral par la femme! Instruction pour la femme! Éducation
+pour la femme! Lumière, dignité et notion du devoir dans le coeur des
+mères du peuple! Sinon, ténèbres, abaissement, injustice et sanglante
+vengeance sur le monde à venir.»
+
+
+
+
+III
+
+
+Beaucoup plus loin, dans la rangée des maisons d'ouvriers, il y avait une
+maisonnette qui se distinguait par sa propreté.
+
+Le sol était semé de sable blanc jusqu'à la rue. Trois ou quatre pots de
+fleurs répandaient leur parfum sur les fenêtres, derrière des rideaux
+blancs comme la neige. La cheminée était ornée d'une image de la sainte
+Vierge entre deux perroquets de plâtre, dont le plumage rouge, jaune et
+vert flattait agréablement le regard. Les petits ustensiles du ménage,
+les plats et les tasses étaient étalés sur une armoire et brillaient et
+étincelaient comme s'ils étaient fiers de leur propreté. Les grossières
+chaises de jonc n'avaient pas une tache; la table de bois blanc était
+lavée, le poêle frotté à la mine de plomb.
+
+Cette habitation d'ouvrier était aussi pauvre que les autres; les objets
+les plus étincelants n'avaient coûté que quelques centimes... et cependant
+il y régnait une apparence de paix, de contentement et de bien-être; l'air
+y était si pur, tout y était si souriant, que l'aspect de cette humble
+maisonnette suffisait pour faire comprendre comment un ouvrier peut aimer
+sa demeure tout aussi bien qu'un richard qui s'enorgueillit de son palais.
+
+Dans une des chambres du rez-de-chaussée, une femme était occupée à
+travailler près d'une lampe. Elle cousait à une blouse bleue, et, comme
+il y avait encore beaucoup de ces blouses pliées sur une chaise, il
+était à supposer qu'elle travaillait pour un magasin. Elle pouvait avoir
+vingt-huit ou trente ans; ses vêtements de coton, communs et pâlis par le
+lavage, étaient d'une grande propreté et même arrangés avec une simplicité
+qui ne manquait pas d'une certaine élégance.
+
+À côté d'elle, près de la table, était assis un petit garçon de huit ans
+avec des cheveux bruns et de grands yeux vifs. Il avait devant lui un
+livre ouvert et remuait les lèvres, en même temps que, du bout d'un petit
+bâton, il montrait les lettres qu'il s'efforçait de lire.
+
+Dans un coin, sur des tabourets de bois, étaient assises deux petites
+filles de trois à quatre ans. Elles jouaient avec des poupées et
+s'amusaient en silence, élevant de temps en temps la voix pour gronder
+les poupées en riant doucement entre elles.
+
+Depuis un instant, le petit garçon paraissait embarrassé, son petit bâton
+ne remuait plus et il secouait la tête avec impatience.
+
+--Qu'est-ce, Bavon? demanda la femme. Cela ne va-t-il pas, mon enfant?
+
+--Ah! mère, dit-il, le maître m'a donné à apprendre une leçon dans
+laquelle il y a un mot si difficile, si difficile! J'en ai chaud, mais
+je n'en sors pas. Lis-le donc, toi, mère!
+
+Il se rapprocha, lui mit le livre sous les yeux et montra le mot qui
+l'arrêtait.
+
+Mais la femme, après un long effort, bégaya avec découragement:
+
+--Ab... be... né... abné... ga... Je ne sors pas du reste, Bavon. Sont-ce
+là aussi des mots pour un enfant comme toi? Tu n'as qu'à le passer et à le
+demander demain à ton maître.
+
+L'enfant tenait le regard attaché sur le livre; ses traits se
+contractaient, ses yeux étaient fixes et il tendait évidemment toutes
+les forces de son esprit.
+
+--Non, laisse, mon enfant, dit la femme, ne te casse pas inutilement la
+tête: le mot est trop difficile.
+
+--Trop difficile? balbutia le petit. Il faut que je le lise, je le veux...
+Ah! mère, paix, paix! tu m'as aidé, cela ira... Abe... né... ga... ga...
+abnéga... ti... o... tion! Tiens, tiens, chère mère, le mot est abnégation.
+
+Un cri d'admiration échappa à la femme; elle prit son fils dans ses bras
+et déposa un long baiser sur son front. Ce qui la touchait ainsi, c'était
+la persévérance précoce et la volonté presque virile qu'elle croyait
+découvrir dans son fils. Que rêvait-elle en lui donnant ce baiser? Elle ne
+le savait pas, et néanmoins elle remerciait Dieu du fond du coeur.
+
+L'enfant, encouragé par la tendre approbation de sa mère, avait repris son
+livre; mais la femme, encore émue, lui dit:
+
+--Cher Bavon, il faut bien t'instruire; plus tard dans la vie, tu
+commenceras à comprendre comme il est beau et utile de savoir lire et
+écrire. Celui qui ne sait pas lire n'est un homme qu'à demi, et il est
+condamné, fût-il même né avec de l'esprit, à rester toujours ignorant. Tu
+seras mieux et plus instruit que moi, Bavon, et tu en seras plus heureux
+sur la terre. Ah! pourquoi mon parrain est-il mort sitôt! Sans cela, je
+saurais très-bien lire et écrire; mais il n'y avait personne qui pût me
+protéger, il me fallait aller à la fabrique. Je me suis encore un peu
+instruite par moi-même; mais, lorsqu'on a travaillé toute la journée, cela
+ne va pas bien le soir. Oui, Bavon, si chacun savait lire, il n'y aurait
+pas tant de mauvaises gens; car quiconque sait lire sait qu'il est homme
+et se respecte soi-même. Malheureusement, il n'y a que peu d'enfants
+d'ouvriers qui aient l'occasion ou les moyens de s'instruire; les parents,
+qui sont eux-mêmes ignorants, ne comprennent pas combien il est beau et
+utile d'être instruit. Toi, mon enfant, si Dieu continue à accorder la
+santé à ton père, tu pourras apprendre beaucoup de choses. Bavon, n'oublie
+jamais que tu devras ce bonheur à ton père, qui travaille du matin au soir
+pour élever honorablement ses enfants, qui ne va pas au cabaret et qui,
+pour ainsi dire, se retient de manger pour que tu puisses aller à l'école.
+N'est-ce pas, Bavon, tu ne l'oublieras jamais? Quoi qu'il t'arrive dans la
+vie, tu continueras toujours à respecter et à aimer ton père?
+
+--Toujours! toujours! et toi aussi, chère mère! dit le petit garçon en lui
+caressant les joues.
+
+À ce moment, la porte s'ouvrit et un homme entra. Ses vêtements, couverts
+de coton et de poussière, étaient usés et paraissaient sales dans un lieu
+aussi propre. L'expression de son visage trahissait une sorte de regret et
+il semblait être de mauvaise humeur.
+
+Mais voilà que le mot «Père! père!» résonna sur tous les tons à ses
+oreilles, et, avant qu'il eût fait deux pas dans la chambre, on lui saisit
+les mains, et de douces voix d'enfants lui souhaitèrent la bienvenue avec
+les plus tendres paroles. Bavon courut à sa rencontre en agitant un petit
+morceau de papier au-dessus de sa tête:
+
+--Cher père! cher père! cria-t-il, vingt bons points! Deux baisers pour
+moi et deux sous pour ma tirelire!
+
+Et, en disant ces paroles, le jeune garçon avait fait un bond, et s'était
+suspendu au cou de son père pour recevoir la récompense de son application.
+
+Pendant ce temps, la femme était occupée à étendre la nappe sur la table
+et à servir le souper. Elle sourit amicalement à son mari et lui adressa
+également quelques joyeuses paroles.
+
+--Asseyez-vous, asseyez-vous, Damhout, dit-elle. Vous devez avoir faim,
+et les pommes de terre seraient bientôt refroidies. J'ai acheté une
+excellente sole pour vous, à bon marché, et toute vivante. Allons, mes
+enfants, à table, à table!
+
+Adrien Damhout ne fut pas insensible aux témoignages d'affection de ses
+enfants; les rides disparurent de son front et un tranquille sourire
+illumina son visage. Il donna à son fils les deux sous promis et tendit
+sa paye à sa femme, qui, sans la compter, laissa glisser l'argent dans sa
+poche.
+
+Alors, tous prirent place à la table, couverte avec autant de propreté et
+de coquetterie que si ces pauvres gens allaient manger des mets exquis sur
+des assiettes de porcelaine et avec des cuillers en argent. Et cependant
+ils n'allaient manger que des pommes de terre étuvées, dans des assiettes
+grossières, avec des fourchettes de fer; sans compter la petite sole frite,
+qui répandait un fumet appétissant et qui occupait le milieu de la table
+comme une pièce d'honneur ou plutôt comme un cadeau d'amitié.
+
+Tous ensemble firent le signe de la croix et remercièrent Dieu en silence;
+après quoi, ils se mirent à manger avec appétit. Seulement, lorsque le
+poisson allait être entamé, le silence fut un peu troublé. Damhout ne
+pouvait pas se décider à manger à lui seul la sole, si petite qu'elle fût;
+il voulait partager la friture avec sa femme et ses enfants; mais la femme
+prétendait qu'elle l'avait achetée pour lui seul et qu'il lui ferait de la
+peine en insistant plus longtemps. Quoique les enfants, prévenus par la
+mère, insistassent avec elle, la discussion se termina à l'amiable par le
+partage du poisson entre tous les membres de la famille.
+
+Immédiatement après le souper, la nappe fut pliée et tout disparut en un
+clin d'oeil de la table.
+
+La femme s'assit à la droite de son mari et commença à parler avec lui
+du travail et de la fabrique; les deux petites filles grimpèrent sur les
+genoux du père. Bavon se tenait à sa gauche, le livre à la main, et
+attendait que ses parents eussent fini de causer.
+
+C'était un spectacle simple et émouvant que de voir cet ouvrier, dans ses
+vêtements usés et souillés par le travail, tenant sur ses genoux deux
+petits anges si propres et si souriants, entre une femme chérie et un fils
+studieux qui levait vers lui un regard respectueux et suppliant.
+
+--Chère père, puis-je lire? demanda enfin le petit garçon. Nous avons reçu
+aujourd'hui une si belle leçon! Je ne sais pas si je la sais bien, mais je
+ferai de mon mieux.
+
+--Oui, Bavon, lis ta leçon devant ton père, dit la femme.
+
+Le fils ouvrit son livre et lut avec une certaine difficulté et quelques
+interruptions, mais assez distinctement pour être compris:
+
+«Mes enfants, voulez-vous être bénis de Dieu sur la terre, honorez votre
+père et votre mère. Ils vous chérissent comme la lumière de leurs yeux;
+ils travaillent pour vous du matin au soir; le seul but de leurs efforts,
+de leurs soins et de leurs prières n'est que votre bonheur. Aimez-les
+tendrement, soyez-leur soumis et restez-leur reconnaissants; devenez le
+soutien et la joie de leurs vieux jours, et récompensez ainsi l'amour
+paternel, cette abnégation pure et presque divine.»
+
+Cette lecture parut faire une mauvaise impression sur l'esprit de Damhout;
+elle lui rappelait ce que Wildenslag lui avait dit et donnait de nouvelles
+forces à la crainte que son ami avait, pour la vingtième fois, réveillée
+en lui. Son visage devint sérieux et il secoua la tête d'un air pensif.
+
+--Bavon, comprends-tu ce que tu viens de lire? demanda-t-il après un
+instant de réflexion.
+
+--Oui, cher père, répondit l'enfant. Cela veut dire que vous travaillez
+pour moi, et que je dois toujours vous aimer, vous et ma mère.
+
+--Jusque dans nos vieux jours, Bavon.
+
+--Oui, père, jusque dans vos vieux jours, aussi longtemps que je vivrai.
+
+--Et le feras-tu, mon enfant?
+
+Le petit garçon regarda son père d'un air étonné, mais ne répondit pas,
+comme s'il ne concevait pas son doute.
+
+--C'est bien, Bavon, dit Damhout; tu es sage. Reste toujours ainsi et
+n'oublie jamais ce qui est écrit dans ton livre; sinon, Dieu te punira.
+
+Il y eut un moment de silence; la femme épiait la physionomie de son mari,
+qui semblait absorbé dans de sombres pensées.
+
+--Adrien, murmura-t-elle, qu'as-tu donc, cher homme? Tu parais si pensif!
+Je l'ai remarqué dès que tu es entré. Tu as quelque chose en tête. As-tu
+du chagrin?
+
+--Je n'ai pas de chagrin, Christine, répondit-il; mais il y a pourtant
+quelque chose qui me chiffonne. Les camarades vont quelquefois boire
+ensemble une pinte de bière; ils rient, causent et s'amusent un peu après
+le long travail de la semaine. Je suis toujours à la maison comme si
+j'étais d'un autre monde, et les amis se moquent de moi. Peut-être est-ce
+insensé de sacrifier ainsi toute sa vie, sans savoir ce qu'il en adviendra
+par la suite.
+
+Quoique ces paroles l'étonnassent, la femme prit une pièce d'argent de sa
+poche et la tendit à son mari en souriant amicalement.
+
+--Mon cher Damhout, dit-elle, tu ne dois pas te priver pour moi: voici
+de l'argent. Si tu désires passer quelques heures avec tes camarades,
+satisfais ton envie. Va, cela me fera plaisir, de savoir que tu t'amuses.
+
+Mais l'homme, comme honteux de son murmure, repoussa doucement sa main.
+
+--Non, garde l'argent, dit-il, mon envie est passée... Cependant,
+Christine, ce soir, les amis célèbrent le jubilé de Léon Leroux, parce
+qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est fileur. Wildenslag m'a prié
+d'y être présent; je lui ai promis de venir, si c'était possible.
+
+--Eh bien, Damhout, c'est possible: tu dois tenir ta promesse.
+
+--Oui, mais je ne sais pas, il me semble que je préférerais rester à la
+maison avec les enfants.
+
+--Non, non, Damhout, c'est demain dimanche, jour où nous sommes ensemble
+du matin au soir. Fais-moi ce plaisir et prends cet argent; va à la
+_Chèvre bleue_ et divertis-toi avec les amis. Je t'attendrai contente et
+de bonne humeur; reste aussi longtemps que tu le voudras. Va, je t'en prie.
+
+Elle le pria encore pendant quelques instants et lui fit en quelque sorte
+violence pour l'obliger à se lever. Alors, elle l'accompagna jusqu'à la
+porte et lui souhaita une joyeuse soirée. Elle retourna à la table et
+reprit sa couture.
+
+Quelques instants après, la porte s'ouvrit doucement, et une petite fille
+entra.
+
+--Bavon, voici Godelive, dit la mère.
+
+Le petit garçon se leva d'un bond, courut à la petite fille, lui prit la
+main et la conduisit près de la table, disant avec une grande joie:
+
+--Ah! Godelive, c'est bien, de venir encore! Je suis las d'étudier; jouons
+un peu. Veux-tu jouer à la boutique comme hier? C'est si amusant!
+
+--Oh! non, Bavon, tenons une école! demanda la petite fille.
+
+--Oui, oui, une école! reprirent les deux petites soeurs en battant des
+mains.
+
+Bavon alla chercher quelques livres qu'il avait conservés des premiers
+mois qu'il allait à l'école; il plaça Godelive sur l'un des bancs et ses
+petites soeurs sur l'autre, prit la petite canne des dimanches de son père,
+et commença à aller et venir, la tête droite et avec un sérieux comique
+en criant de temps en temps d'un ton courroucé:
+
+--Silence dans la classe, ou je vous mets dans le coin. Quiconque ne
+connaît pas sa leçon, devra manger le pain sec. Godelive Weldenslag,
+attention! Quelle lettre est celle-ci?--Bon! Et celle-ci? Et
+celle-là?--Vous savez votre leçon. Vous avancerez d'une classe. Tournez
+la page de votre livre. Qu'est-ce qui est écrit sur la deuxième ligne?
+
+--Da, de, di, do, du, dit Godelive à haute voix.
+
+--Oui, vous connaissez cela par coeur, je le sais bien; mais là, sur
+l'autre page, là?
+
+La petite fille fit un violent effort pour épeler la syllabe qu'on lui
+montrait, mais elle ne put y parvenir.
+
+--Courage, faites bien attention, dit Bavon. Ces deux voyelles O et U
+forment le son...
+
+--Ou, ou! dit Godelive avec une joie triomphante.
+
+--Très-bien, mon enfant, vous y êtes! dit le jeune instituteur avec joie.
+Godelive Wildenslag reçoit dix bons points.
+
+La mère avait vu cette scène en souriant et avec plaisir.
+
+--Chers enfants, dit-elle avec émotion, vous jouez là un jeu sérieux.
+Croiriez-vous que Godelive finira par apprendre à lire sans aller à
+l'école?
+
+Le petit garçon et la petite fille la regardèrent avec étonnement.
+
+--C'est comme je vous le dis. Pourquoi cela vous étonne-t-il? Tenez,
+Godelive, sans le savoir, connaît toutes ses lettres et elle commence
+déjà à épeler. Si Bavon voulait se donner un peu de peine, sois certaine
+Godelive, que tu saurais bien vite lire.
+
+--Vous dites cela pour rire, n'est-ce pas, madame Damhout? murmura la
+petite fille d'un air de doute.
+
+--Serait-il possible, chère mère? demanda Bavon, dans l'oeil duquel
+brillait une étincelle de résolution.
+
+--Possible? Mais, mon enfant, c'est presque fait, tu le vois bien!
+
+--Ah! ah! Godelive, nous jouerons toujours au jeu de l'école! Tu apprendras
+à lire!
+
+--J'apprendrai à lire! reprit Godelive avec une joie contenue.
+
+--Tu l'apprendras, s'écria Bavon. Dieu que ça sera amusant, lorsque
+nous pourrons lire à deux dans le même livre.--Allons, mademoiselle,
+rasseyez-vous sur le banc, et faites attention... ou je vous fais
+apprendre par coeur deux grandes leçons de catéchisme!
+
+Bavon continua à jouer son rôle de maître d'école avec un redoublement de
+zèle. Bien qu'en même temps il montrât les lettres à ses petites soeurs et
+les leur nommât avec une impatience simulée, il s'occupait le plus souvent
+de Godelive. Il lui adressait de si douces paroles d'encouragement et
+faisait de si grands efforts pour l'instruire, que ce naïf jeu d'enfant
+devenait un travail sérieux, un véritable bienfait.
+
+Cela dura si longtemps qu'enfin les deux petites soeurs, tête contre tête,
+s'étaient endormies sur le banc.
+
+Alors, la classe fut finie. La mère déshabilla les deux petites endormies
+et les mit dans leur lit.
+
+Bavon et Godelive retournèrent à la table et feuilletèrent un livre plein
+d'images.
+
+Pendant que madame Damhout continuait son ouvrage, les deux enfants
+causaient ensemble à voix basse de l'espoir que Godelive apprendrait à
+lire, quoiqu'elle ne pût aller à l'école; puis encore d'autres belles
+choses. Un doux sourire était pour ainsi dire en permanence sur leurs
+lèvres; leurs yeux étincelaient d'amitié et de contentement, et
+quelquefois ils se serraient affectueusement la main.
+
+Enfin on entendit au dehors une voix d'enfant crier le nom de Godelive, et
+la petite fille, après avoir souhaité le bonsoir à Bavon et à sa mère, se
+disposait à s'en aller; mais madame Damhout prit un seau et dit:
+
+--Viens, Godelive; je dois aller chercher de l'eau à la pompe; j'irai avec
+toi.
+
+Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle trouva Bavon endormi et déposa
+enfin un long et ardent baiser sur ce front uni, comme si la bonne femme
+croyait qu'un baiser maternel pouvait réchauffer et faire fructifier les
+germes de l'intelligence dans le cerveau de son enfant.
+
+À peine avait-elle repris sa couture, que son mari entra dans la chambre.
+
+--Déjà de retour? si vite? demanda-t-elle avec étonnement. Ce n'est pas
+pour moi, n'est-ce pas, Adrien? J'en serais au regret.
+
+--Non, Christine, répondit-il pendant qu'il s'asseyait près de la table.
+Je ne puis plus me plaire à ces amusements bruyants. Les amis sont de
+braves garçons, je ne veux pas le méconnaître; mais ces manières brutales
+et ces paroles grossières ne me vont plus. Il fait meilleur ici, à la
+maison, entre toi et mes enfants. Pense un peu, à la _Chèvre bleue_, ils
+sont maintenant tous en train de se disputer. Assurément Léon Leroux se
+battra encore ce soir avec Jacob le marchand de sable. Ils se reprochent
+des choses telles, que les cheveux s'en dresseraient sur la tête. Je
+regrette infiniment d'avoir été aujourd'hui à la _Chèvre bleue_.
+
+--Je le crois, Adrien; mais tu ne pouvais pas savoir qu'on s'y disputerait
+et s'y insulterait.
+
+--Ce n'est pas pour cela; mon coeur est triste.
+
+--Comment cela? T'est-il arrivé quelque chose?
+
+--Wildenslag m'a fait peur; il me fait toujours peur... Et peut-être
+a-t-il raison; peut-être ne faisons-nous pas bien en voulant élever notre
+Bavon au-dessus de ses parents.
+
+--Encore cette mauvaise idée!
+
+--Mauvaise idée, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille
+pendant des années entières à l'école communale, et qu'il devienne
+instruit, il nous coûtera bien plus d'argent qu'un autre enfant et en
+outre il ne nous apportera jamais un centime dans le ménage; et, lorsqu'il
+sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dépensera à s'acheter de
+beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donné sa sueur
+pour faire de lui un monsieur.
+
+--Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixés sur ton innocent
+enfant? soupira la mère. Bavon deviendrait ingrat et méconnaîtrait ses
+parents? Jamais, jamais! son coeur n'est qu'amour et reconnaissance.
+
+--C'est un bon enfant, je le sais, répliqua Damhout. Ils sont tous bons,
+Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitôt qu'ils
+deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquiètent plus de leurs
+parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu élevés dans le monde, ils
+abaissent quelquefois leur regard avec dédain sur ceux qui se sont
+imprudemment sacrifiés pour eux.
+
+--Cela n'arrivera pas à notre Bavon, Damhout, répondit la femme en
+comprimant sa douleur. Son coeur est pur, j'y veillerai. Tu crains que,
+plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destinée que nous? Mais, si
+cela arrivait, ton coeur de père ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu
+pas avec orgueil: «C'est mon fils, pour lui j'ai travaillé avec plaisir;
+son bonheur est mon ouvrage?»
+
+--De belles choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je
+le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne fût honteux de son
+père.
+
+--Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des
+ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire?
+
+--Pas beaucoup de fileurs, du moins.
+
+--Mais il y a d'autres métiers, Adrien. Ceux de mécanicien, de charpentier,
+de menuisier et cent autres, où, avec de l'instruction et de la bonne
+conduite, on peut faire son chemin.
+
+--Vois-tu bien, Christine, que tu as résolu de ne pas laisser aller notre
+Bavon à la fabrique!
+
+--Il ira où il voudra ou bien où il pourra, dit la femme avec une énergie
+croissante. Nous ne pouvons rien en décider d'avance. Cela dépend de son
+application, de notre amour et de la volonté de Dieu. Tes amis t'effrayent,
+parce qu'ils disent que je veux faire de Bavon un monsieur. Ce que je
+veux, c'est que mon enfant devienne un homme et ne soit pas condamné par
+l'ignorance à l'impuissance et à l'esclavage éternel. S'il devient un
+monsieur, tant mieux!
+
+--Christine, Christine, soupira l'ouvrier, si tu savais combien tes
+paroles m'attristent! L'orgueil est un mauvais conseiller.
+
+--L'orgueil? s'écria la femme indignée. Crois-tu donc que le bonheur de
+mes enfants m'effraye? Je ne devrais pas avoir de coeur. Ah! peut-être ne
+me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos
+enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de
+les avoir élevés dans le monde. Ne secoue pas la tête. Si, au prix de ma
+vie, je pouvais faire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie
+devant le trône de mon enfant!
+
+Elle était très-émue et semblait trembler; il y avait quelque chose
+d'inexprimable dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel
+avait rendu cette humble femme imposante et belle.
+
+Adrien Damhout subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba
+la tête comme vaincu, et se tut un moment. Puis il reprit:
+
+--Au fond, tu as peut-être raison, Christine; mais réfléchis avec calme.
+Maintenant, cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon
+ouvrage. Nos autres enfants sont encore petits. Plus tard, tu voudras
+peut-être aussi que les filles aillent également à l'école?
+
+La femme fit un signe affirmatif.
+
+--Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, à
+supporter cette charge? Cela me paraît impossible.
+
+--Je travaillerai un peu plus, Adrien.
+
+--Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entièrement pendant
+toute sa vie!
+
+--Ah! c'est seulement alors que je sens que je suis mère, quand je sais
+que je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants.
+
+--Bon! mais, si un jour l'ouvrage venait à manquer pour longtemps; si l'un
+de nous devenait sérieusement malade, que ferions-nous alors?
+
+--Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volonté de Dieu. Nous
+ne pouvons faire l'impossible.
+
+--Et s'il devenait nécessaire que Bavon gagnât quelque argent, le
+laisserais-tu aller à la fabrique?
+
+--Pourquoi pas si le besoin l'exige?
+
+--Et à quoi lui servirait alors l'instruction?
+
+--À quoi elle lui servirait? Comment peut-tu demander cela, Adrien? Il
+serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre à tout, et, avec un
+peu de chance, il serait certain de devenir contre-maître.
+
+--Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, dès que
+tu me dis que tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je
+suis tranquille.
+
+--Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre idée; mais, si c'est son sort de
+faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur par
+égoïsme.
+
+Après un moment de silence, elle reprit avec une douce amitié:
+
+--Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous
+attristerions-nous par une crainte prématurée, tant que nous nous portons
+bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversité nous frappe, nous
+nous arrangerons selon la nécessité. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive,
+si nos enfants savent lire et écrire, nous leur laisserons un précieux
+héritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te
+blâment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience,
+Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu
+et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et
+n'écoute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami,
+je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher.
+
+Et Adrien Damhout prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière
+lui l'escalier avec son fils entre ses bras.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à
+lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer
+à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant
+dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait
+tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait
+grâce.
+
+Outre la bonté du coeur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux
+bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un
+véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale
+qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne
+de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle
+n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus
+jouer que très-rarement ensemble.
+
+En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son
+opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les
+enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage
+pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a
+moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses
+autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un
+livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses
+manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage
+où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau
+jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.
+
+Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique;
+mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites
+filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques
+sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle
+comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la
+paresse, _la demoisellerie_, comme il disait, n'aurait pas le temps de
+grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa
+femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder
+l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible
+et souffrante.
+
+Cependant, ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godelive
+paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée
+en peu de temps.
+
+Une après-midi, la décision lui fut signifiée et on lui dit qu'elle irait
+le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles.
+
+La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne
+savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le père
+lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit:
+
+--Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu en sais déjà trop
+pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon, tu pourrais
+plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route.
+Plus de livres dans la maison: ne songe qu'à travailler.
+
+Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête
+courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire!
+Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme
+égarée vers la demeure de madame Damhout.
+
+Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout
+était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de
+congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère.
+
+Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui
+demanda:
+
+--Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal?
+
+Mais Godelive se mit à pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable.
+
+--Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arrivé? Ce ne doit pas être grave,
+dit madame Damhout.
+
+--Ah! je ne peux plus apprendre à lire! soupira l'enfant.
+
+--Comment? Pourquoi? Ça ne se peut! balbutia Bavon avec une expression
+d'incrédulité et en même temps de révolte.
+
+--Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire,
+et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier!
+
+--Qui dit cela? s'écria le jeune garçon.
+
+--C'est mon père qui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit Godelive
+avec tristesse.
+
+--Ton père? reprit Bavon avec épouvante.
+
+--Oui, et demain, à six heures, je dois aller à la fabrique de dentelles,
+et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le
+voie. Dieu, que je suis malheureuse!
+
+Elle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses
+doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et
+se mit également à pleurer.
+
+Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les
+deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour leur donner un peu de
+courage, elle promit d'aller parler à madame Wildenslag, et exprima
+l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution.
+
+Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite fille:
+
+--Es-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer
+dans une fabrique de dentelles?
+
+--Certes, madame Damhout, dès demain matin.
+
+--Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles?
+
+--Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux
+bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne
+plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'attriste.
+
+--Eh bien, reste ici; je vais chez ta mère. Ne pleure plus; peut-être
+reviendrai-je avec de bonnes nouvelles.
+
+Quelques moments après, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag.
+
+--Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mère de
+Godelive. Êtes-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai
+justement versé le café, parce que le feu était allumé! Nous allons en
+boire une excellente tasse ensemble... Et vous, là-bas, sales vauriens,
+hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts
+sur vos épaules!... Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes
+seules et nous pouvons causer à notre aise.
+
+--C'est pour causer avec vous que je suis venue, répondit madame Damhout
+en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez résolu de placer votre Godelive
+dans une fabrique de dentelles?
+
+--C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la
+maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de
+gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les
+enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt quelque chose dans le
+ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous étonne-t-il
+que nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles?
+
+--Cela m'attriste.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous
+avez un bon coeur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne
+savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais,
+moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais
+peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son
+âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène,
+dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées,
+depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur
+permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne
+jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine
+écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en
+deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en
+leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les
+germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de
+jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de
+dentelles!
+
+--Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout
+ce que vous dites là?
+
+--Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes
+qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de
+dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne
+risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort.
+Je suis mère...
+
+--Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag.
+
+--Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de
+votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui.
+Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la
+fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais
+vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si
+intelligente, et elle a un coeur si bon et si pur! Cela me fait peine,
+de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et
+qu'elle en mourra.
+
+--Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame
+Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je
+le reconnais; mais j'ai aussi un coeur de mère. Je ne laisserais pas
+ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.
+
+--Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez
+véritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari?
+
+--Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant
+aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de
+garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait
+le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de
+dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison;
+mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même
+devant le roi.
+
+Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait
+très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec
+une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café.
+
+Enfin elle dit d'un air pensif:
+
+--Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut
+pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de
+cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller à la
+fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine?
+
+--Si je pouvais vous donner un bon conseil...
+
+--C'est un bon conseil que je vous demande.
+
+--A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple
+d'années.
+
+--Aller à l'école? notre Godelive à l'école? Où sont donc vos sens,
+Christine? s'écria madame Wildenslag comme stupéfaite. Avons-nous, pauvres
+ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle
+qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler.
+
+--Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait,
+pour ainsi dire, déjà lire; si elle allait encore pendant deux années à
+l'école, elle serait instruite et saurait très-bien écrire et calculer.
+Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle
+apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas
+irrévocablement condamnée à rester simple ouvrière et servante des autres.
+Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et,
+plus tard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et
+devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend
+l'homme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus
+d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à
+la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur
+ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite,
+qui les condamnait à une vie sans espoir.
+
+Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne
+pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.
+
+--Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique
+et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle
+soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la
+peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie
+d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience,
+que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous
+rendrait-il pas fière?
+
+--Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres?
+
+--Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au
+contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce
+bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à
+ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle
+bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne
+dans son paradis la récompense de votre bonté.
+
+Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion.
+
+--Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous
+estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau
+magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme
+d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et
+assuré son bonheur.»
+
+--C'est bien beau, ce que vous dites là, répondit avec un soupir la mère
+de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi.
+
+--Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour
+cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen
+de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction
+d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière?
+
+--Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en
+secouant la tête; mais l'argent, les frais?
+
+--Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les soeurs de Nonnenbosch,
+derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on
+l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces
+deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois
+instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez
+certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard.
+
+Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas.
+
+--Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.
+
+--Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère,
+et le bonheur de mon enfant...
+
+Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et
+jeta un manteau sur ses épaules.
+
+--Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.
+
+--Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée.
+
+--Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur
+qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon
+cela ne se fait plus. Nous allons chez les soeurs, pour voir si elles
+veulent recevoir ma Godelive dans leur école.
+
+--Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet?
+
+--Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me
+rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée,
+j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas
+de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole
+chez les soeurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible.
+
+Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle
+de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une
+impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient
+soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la
+mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage.
+
+Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit
+tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout
+tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux.
+
+--Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à
+la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les soeurs de
+Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon.
+
+L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame
+Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour
+de la chambre.
+
+--Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle
+en battant des mains. Quel bonheur!
+
+Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux
+mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:
+
+--Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre
+Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!
+
+Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière,
+jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui
+semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du
+moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la
+première récompense du devoir accompli.
+
+--Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine
+tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers.
+À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y
+ait quelque chose à dire sur toi.
+
+En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant
+pour tout salut:
+
+--Merci! merci!
+
+Godelive fut mise à l'école chez les soeurs. Comme la pauvre enfant se
+sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits
+livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction
+et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants
+d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle
+était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle
+extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme
+elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un
+an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées.
+En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que
+les soeurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des
+fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre
+enfant d'ouvriers.
+
+Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille
+aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il
+appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme,
+il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez
+lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant
+d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la
+toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal
+était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient
+leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne
+rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire
+de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le
+demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient
+comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de
+faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa
+femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur
+elle.
+
+Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en
+discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la
+défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer
+à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes
+et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa
+reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag
+pressait souvent contre son coeur sa chère Godelive et l'embrassait avec
+attendrissement.
+
+Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se
+rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et
+récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un
+aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle
+apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que
+les soeurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter,
+l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de
+lumière qui y eussent jamais pénétré.
+
+Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon
+coeur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle
+entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui
+étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se
+sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait
+que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.
+
+Aussi disait-elle souvent à sa voisine:
+
+--Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que
+nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est
+en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux
+élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme;
+car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je
+le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard,
+voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera
+instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire
+peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que
+de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères
+et soeurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se
+regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai
+fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à
+l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.
+
+Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre
+cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les soeurs l'avaient reçue
+avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée
+des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait
+prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais
+ce qui la flattait surtout, c'est que les soeurs l'avaient invitée à
+prendre le café avec elles.
+
+Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête,
+et elle était sortie de chez les soeurs avec le ferme dessein de laisser
+Godelive chez elles aussi longtemps que possible.
+
+Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens
+détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût
+aller à l'école quelques mois de plus.
+
+Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et
+soeurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une
+espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice
+que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne
+rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait
+instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la
+sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient
+ironiquement _mamselle_, la traitaient de fainéante et de pique-assiette,
+la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient
+avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.
+
+Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand
+on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce
+qu'elle craignait d'être grondée par les soeurs.
+
+Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison
+de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle
+recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante;
+puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait
+avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et
+de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.
+
+Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou
+d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait
+également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent,
+pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique
+gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.
+
+Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean
+Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui
+échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude
+qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.
+
+Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte
+ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive,
+sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la
+reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des
+devoirs.
+
+Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction
+seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus
+tendre sollicitude, dans les coeurs de Bavon et de Godelive, les germes
+des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.
+
+Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive;
+elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour
+l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi
+dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à
+elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas
+le droit de l'aimer comme sa fille?
+
+Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive
+gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle
+reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa
+soeur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui
+accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne.
+
+Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère
+ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au
+commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait
+l'institution des soeurs.
+
+Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où
+elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui
+apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle
+rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus
+clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de
+moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé
+d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et
+n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents.
+
+Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme,
+l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui
+avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin
+maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et
+pester tant qu'il voudrait.
+
+Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça
+qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur,
+suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y
+opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se
+rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros
+soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les
+soeurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses
+maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur
+et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre
+un métier; elle le savait bien.
+
+Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser
+d'aller prévenir les soeurs de sa résolution, et, par la même occasion,
+de les remercier mille fois du fond du coeur de leur bonté.
+
+Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité
+toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine.
+
+Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette
+nouvelle inattendue, ce furent les soeurs.
+
+Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui
+portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite
+et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante
+reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait
+déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles.
+
+Après que les soeurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag,
+elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix
+basse.
+
+Alors, la plus âgée dit:
+
+--Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure
+élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore
+un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent
+sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans
+notre école?
+
+--Impossible, mes soeurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le
+voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à
+l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le
+pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons
+pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que
+six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos.
+Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands,
+les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.
+
+--Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière,
+puisse commencer à gagner sa nourriture?
+
+--Pas bien vite, mes soeurs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à
+petit.
+
+--Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive
+continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même
+elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui
+apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et
+qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier,
+chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera
+ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle?
+
+--Ah! chères soeurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant!
+s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre
+bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon coeur votre offre
+généreuse.
+
+C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à
+l'école des soeurs.
+
+Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples
+de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait
+une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait
+déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient
+plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et
+étaient fiers de ses progrès rapides.
+
+Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier,
+il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et
+tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle
+branche.
+
+Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à
+huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en
+jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait
+commencé à apprendre à l'école.
+
+Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler
+le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul
+événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était
+de nature à se graver dans leur souvenir.
+
+Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la
+solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le
+prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul
+à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever.
+Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une
+précipitation inquiète.
+
+Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il
+évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans
+inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait.
+
+Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il
+courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en
+répétant:
+
+--Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne
+venait pas ce soir!
+
+Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il
+répondit en riant:
+
+--Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te
+cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il.
+
+La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour
+deviner ce qui le rendait si joyeux.
+
+--Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il.
+
+--Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.
+
+--Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?
+
+--Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise.
+
+--Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau
+pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas
+en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.
+
+Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la
+table et dit:
+
+--Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau!
+
+Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un
+jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun,
+dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint
+un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat.
+Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de
+Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était
+une oeuvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de
+deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en
+grandes lettres: _Bavon et Godelive_. Surpris et presque triste, parce que
+la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il
+dit d'un ton confus:
+
+--Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait
+pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble.
+
+Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes
+tombaient de ses yeux comme des perles.
+
+--Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi
+pleures-tu?
+
+--Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi!
+
+--Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la
+petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux.
+
+--Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela!
+Donne-la-moi, s'il te plaît.
+
+--Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive.
+
+--Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié.
+
+Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui
+fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la
+montrer à sa mère.
+
+
+
+
+V
+
+
+Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé
+comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze
+ans et son éducation était terminée.
+
+Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint
+lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son
+élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la
+prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât
+tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école
+serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la
+protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon
+coeur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à
+voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.
+
+Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école.
+
+Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par
+ses institutrices. Comme protégée des soeurs, elle gagnait dès le
+commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire,
+Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir
+d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas
+passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement
+beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne
+cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait
+pas en entendre parler.
+
+Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout.
+Elle avait trop à souffrir de ses frères et soeurs à la maison, et sa
+mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille
+qu'elle ne pouvait trouver chez elle.
+
+Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de
+Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui
+l'attendaient à la prochaine distribution des prix.
+
+Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et
+par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de
+questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les
+journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les
+négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution,
+quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes.
+Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent
+avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique
+générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude,
+les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe
+dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris,
+l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption
+dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants
+ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent
+leur fabrique.
+
+À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan,
+même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense
+ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup
+du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent
+encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers;
+mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la
+faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers
+avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur
+les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint,
+murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère
+par la violence.
+
+Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait
+pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec
+une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des
+établissements industriels se rouvrirent.
+
+Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec
+indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de
+vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire
+du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés
+par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers
+les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à
+l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du
+pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils
+endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de
+violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes
+de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond
+regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages
+d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère.
+
+C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin
+et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait
+l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout
+ce que l'on gagnait.
+
+Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute
+la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle,
+et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures,
+comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le
+mécontentement de tous les autres.
+
+Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et
+soeurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant,
+du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa
+poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.
+
+Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite.
+Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un
+plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes.
+D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut,
+travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche.
+Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son
+désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction
+donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose
+de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne
+manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive,
+qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois,
+la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en
+tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la
+frappait de honte et d'effroi.
+
+Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués
+dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et
+limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne
+leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim
+avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une
+autre occupation.
+
+La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi
+le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner
+par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer
+le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on
+commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.
+
+Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même,
+travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail
+en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit
+pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie,
+et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage
+et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec
+quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.
+
+Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage
+et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils
+trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque
+chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne
+voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les
+charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si
+mauvais pour lui.
+
+Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste
+au fond du coeur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en
+laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de
+bonne humeur.
+
+Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force
+sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il
+était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent
+parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération
+de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame
+Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie.
+Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se
+coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une
+guérison rapide.
+
+Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand
+mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent
+point de côté.
+
+La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari
+seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant
+et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame
+Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la
+porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était
+rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle
+eût prévenu le médecin.
+
+Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir;
+elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement.
+Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une
+pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas
+immédiatement.
+
+Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une
+inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut
+d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande
+quantité qu'il tomba en défaillance.
+
+À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur;
+elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans
+les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son
+ministère.
+
+Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une
+ordonnance et dit:
+
+--Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne
+toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi,
+femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous
+avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis
+presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des
+semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie
+de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a
+besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose.
+Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel
+pour lui.
+
+Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de
+partir:
+
+--Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.
+
+Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à
+chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots:
+
+--Mon malheureux mari! mes pauvres enfants!
+
+Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle
+y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse
+rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de
+pleurer.
+
+--Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à
+la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon
+pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père?
+Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà
+l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté
+d'aller chercher la petite bouteille?
+
+--Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on
+gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous
+rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas
+demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être
+plus utile qu'une servante à gages.
+
+Madame Damhout, restée seule, écouta, le coeur palpitant, au bas de
+l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude.
+Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le
+malade ne remuait pas et paraissait dormir.
+
+Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise,
+joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel.
+
+Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille
+qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout,
+l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine.
+
+La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à
+madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur
+le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda:
+
+--Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher
+la bouteille?
+
+--Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec
+mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai,
+fût-ce pendant plus d'une semaine.
+
+--Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à
+soupçonner la vérité.
+
+--Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour
+faire vos commissions.
+
+--Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester
+Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela
+pourrait te faire du tort.
+
+La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:
+
+--Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous
+que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas
+mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près
+de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son
+école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour
+vous et pour son père un nouveau et grand chagrin.
+
+Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit
+un balai pour nettoyer la chambre.
+
+Madame Damhout la regarda un moment le coeur battant, alla à elle et
+l'embrassa en murmurant:
+
+--Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de
+jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera
+pour ta gratitude et ton bon coeur.
+
+Le soir, lorsque Bavon et sa soeur Amélie revinrent à la maison, on leur
+dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son
+repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au
+silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des
+larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter
+encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux:
+
+--Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses;
+mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu.
+--Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas.
+
+Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors
+leur chagrin et leur anxiété diminuèrent.
+
+Bavon et sa petite soeur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive
+travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame
+Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait
+chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de
+telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul
+gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari.
+
+En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout;
+mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient
+vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère
+croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses
+extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles
+d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait
+pas eu le temps de travailler du tout!
+
+Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle
+travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait
+plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le
+plus gros ouvrage.
+
+En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré,
+mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le
+premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait
+défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le
+pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible
+qu'il pouvait à peine parler.
+
+Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout
+et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le
+consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès
+du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée.
+
+Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était
+sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait,
+montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun
+sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque
+chose lui pesait sur le coeur.
+
+Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en
+une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher,
+continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit.
+
+Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque
+le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque
+chose pour lutter contre le besoin.
+
+Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et
+murmurant.
+
+Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui,
+maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait
+à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait
+réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces
+suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable.
+
+Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea
+qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il
+dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de boeuf, et
+en faire boire de temps en temps une tasse à son mari.
+
+Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en
+arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger
+son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y
+avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en
+gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de boeuf, pour
+rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans
+argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la
+charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de
+l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait
+trembler.
+
+En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir
+de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de
+l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir
+était vide... et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses
+yeux.
+
+Comment cette pièce était-elle venue là? Était-ce Dieu lui-même qui avait
+eu pitié de sa détresse?
+
+Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle.
+
+Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans
+le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur
+leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag
+ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger.
+Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le
+salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance,
+Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère
+la forçait d'oublier qu'elle avait un coeur.
+
+D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs?
+
+Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne
+pouvait trouver, se dit à elle-même:
+
+--Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle
+bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon
+pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une
+façon si généreuse et si mystérieuse à la fois.
+
+Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison
+était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se
+réjouissait du régal qui lui était annoncé.
+
+Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette
+pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y
+était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée;
+personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le
+bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva
+rien.
+
+Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état
+politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et
+l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler.
+
+Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à
+la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son
+tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des
+autres en évidence, quatre pièces d'un franc.
+
+Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques
+instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête.
+
+Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit:
+
+--Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela
+changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on
+ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il
+sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose,
+c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant
+la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu
+beaucoup d'honneur.
+
+--Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école.
+
+--Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines.
+
+--Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout
+avec un grand étonnement.
+
+--Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière.
+Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon
+frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son
+école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride,
+ils s'écarteraient encore du bon chemin!
+
+Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le coeur brisé et devait
+se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine
+oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses
+parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il
+engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela
+lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette
+inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle?
+L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle
+désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari!
+
+Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra.
+La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de
+cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant
+d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite.
+
+Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et,
+lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut
+plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.
+
+Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque
+chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui
+l'attristait.
+
+Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où
+Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main
+de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans
+un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix
+tremblante:
+
+--Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école?
+
+L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête.
+
+--Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon.
+
+--Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux
+semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as
+passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu!
+il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon
+fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?
+
+Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil:
+
+--Mère, je travaille dans une fabrique.
+
+--Tu travailles dans une fabrique?
+
+--Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours.
+
+Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux
+étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et
+demanda:
+
+--Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?...
+
+--C'est mon salaire, balbutia-t-il.
+
+Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils,
+le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.
+
+L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si
+grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret
+était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa
+pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.
+
+Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur
+une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout.
+
+--Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive,
+répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi
+jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre.
+Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi
+seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas
+tranquille, mon coeur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques
+jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon
+maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison,
+et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu
+d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère.
+Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma
+résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu
+m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait
+mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il
+appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je
+ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même
+à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait
+trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose
+à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des
+caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres
+sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la
+semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait
+de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon
+travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler
+dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je
+vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je
+l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et
+je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser
+couler les larmes de joie qui gonflaient mon coeur. Le premier argent que
+j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père!
+Cette idée me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mère chérie, je
+suis assez récompensé...
+
+Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta
+précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui
+étendait les mains pour la retenir.
+
+Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de
+l'escalier.
+
+--Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.
+
+Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en
+hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il
+embrassa son père avec une joyeuse effusion.
+
+Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action;
+sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre
+mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son
+fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas
+précisément le meilleur état.
+
+À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de
+l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de
+M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en
+séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première
+machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.
+
+Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le
+meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon
+deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas.
+
+Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes,
+on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier.
+En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce
+jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre
+ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait
+possible d'attendre des jours meilleurs.
+
+L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à
+Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son
+mari, et dit d'un air triomphant:
+
+--Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants
+d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre
+ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et
+Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent
+discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.
+
+Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes.
+
+--Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est
+pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton coeur, ton bon et
+noble coeur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la
+bénédiction de Dieu dans un ménage.
+
+Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent;
+mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne,
+elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers.
+
+Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant
+ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail,
+il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à
+beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet
+de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se
+moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en
+fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose
+et de pouvoir venir en aide à ses parents.
+
+Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde
+était heureux dans cette maison. Le coeur de la mère surtout était rempli
+d'un sentiment d'orgueil et de béatitude.
+
+Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte
+de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi
+à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par
+leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne
+choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir
+dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques.
+
+Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de
+puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher
+de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.
+
+Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable
+d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait
+leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé
+qu'en Belgique.
+
+Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale
+aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se
+réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle
+sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le
+travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait
+donc tout au plus pendant quelques mois.
+
+Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à
+toutes ses voisines.
+
+Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée
+de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du
+salaire élevé qu'on gagnait en France.
+
+--Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit
+de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une
+vie amusante et une éternelle bombance!
+
+Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que
+Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps
+l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de
+Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper
+à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait
+Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et
+où elle pouvait espérer un prompt avancement.
+
+Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était
+possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.
+
+Là-dessus, Wildenslag répondit:
+
+--Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte.
+Lorsqu'elle verra comment ses frères et soeurs gagnent de l'argent, elle
+voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.
+
+Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps
+sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que
+Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait
+rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne
+travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même
+chose: Bavon pouvait devenir contre-maître.
+
+Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait
+probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière;
+l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait
+supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y
+avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie
+la planche de salut qui leur était tendue.
+
+Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les
+Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour
+pour la France.
+
+Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa
+les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui
+demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un
+bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné:
+
+--En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à
+trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul
+avec toi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive réussit et est
+heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as
+raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait
+si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?
+
+Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes
+réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir,
+comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.
+
+Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son
+tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son
+prochain départ pour la France.
+
+Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les
+peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille.
+Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.
+
+Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles
+intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ
+l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté
+infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que
+Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié
+pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne
+mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le
+perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait
+aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.
+
+La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si
+attendrissantes; l'amour de son coeur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si
+ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme.
+
+Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la
+consoler par des marques de vive affection.
+
+Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur
+était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait
+qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité.
+
+On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa
+fille.
+
+Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée
+et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon,
+Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de
+désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec
+ses parents.
+
+Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un
+paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur
+voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.
+
+Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient
+pas et parlaient peu, ils avaient le coeur gros; ils n'ouvraient la bouche
+que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux
+que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans
+leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au
+plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble
+pendant les beaux jours de leur enfance.
+
+On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon
+d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les
+Wildenslag.
+
+Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains,
+échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la
+signification, et murmurèrent d'une voix étranglée:
+
+--Adieu, Bavon!--Adieu, Godelive!--Au revoir!
+
+Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir
+son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents,
+qui étaient déjà plus avant sur la route.
+
+Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se
+traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait
+qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs
+arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon.
+
+Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son
+coeur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de
+lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait
+l'explication du trouble de ses sens.
+
+Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le
+suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le
+mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un
+puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre
+les fantômes qui le poursuivent.
+
+Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et,
+quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix
+étaient rentrés dans son âme.
+
+Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme
+d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la
+tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait
+quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la
+porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le
+fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.
+
+Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de
+parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que
+possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner
+d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à
+Godelive que son fils lui-même.
+
+Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de
+l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et
+avec raison.
+
+Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la
+fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il
+reprendrait son métier de fileur.
+
+Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter
+tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée
+au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à
+fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs
+avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite,
+méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix
+extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger
+d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient
+sans aucun doute contents et fiers à la maison.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir
+lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et
+mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des
+artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et
+quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer
+par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite.
+
+Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième
+banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers,
+à la place que les instituteurs lui avaient assignée.
+
+Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure
+depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le
+bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra
+et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient
+réservés aux autorités.
+
+Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme:
+
+--N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le
+bourgmestre?
+
+--M. Raemdonck, le maître de la fabrique?
+
+--Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à
+sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même.
+
+--Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le
+conseil de la ville.
+
+--Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se
+mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque
+tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir,
+de voir M. Raemdonck ici.
+
+--Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon
+père et que tu as fait instruire tes enfants.
+
+Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le
+début de la solennité.
+
+Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours
+d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les
+classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser
+leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance.
+
+Il dit en terminant sa harangue:
+
+--Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à
+ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour
+chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie.
+N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une
+situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent
+pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer
+l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à
+observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force
+pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades,
+l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles
+améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre
+le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si
+les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus
+lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement,
+mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa
+nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui
+développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien
+plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la
+fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui
+lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques;
+la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut
+contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves
+insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat
+le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme
+artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la
+plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque
+école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe
+ouvrière!»--Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées
+par un de vos camarades. Gravez-les dans votre coeur et suivez le sage
+conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos
+forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et
+d'ennoblir le travail et l'ouvrier.
+
+Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde
+impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du
+plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui
+applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout
+madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa
+façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un
+éloge de sa propre conduite envers ses enfants.
+
+--Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison,
+oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et
+tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi
+sur l'instruction des enfants?
+
+Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps
+de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement
+et furent prolongés sans relâche.
+
+On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante
+comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient
+stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.
+
+Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de
+tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou
+plusieurs livres.
+
+Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil;
+quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur coeur et
+firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les
+applaudissements des spectateurs émus.
+
+Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les
+livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de
+lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la
+plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant
+à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe
+public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu
+sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait
+qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur
+la table.
+
+Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier
+prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de
+l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public.
+
+L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et
+imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui
+faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants
+comme une sorte de sacerdoce.
+
+Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses
+premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement
+l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère
+qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils,
+et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse,
+avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école.
+Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et
+les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient.
+
+Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part;
+mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent
+néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.
+
+Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son
+coeur battait violemment et elle paraissait honteuse.
+
+--Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et,
+dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que
+l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le coeur de l'homme
+et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la
+force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il
+était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait
+remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni
+nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après
+le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père
+et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la
+stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère
+et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon?
+Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un
+devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents,
+chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son
+salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un
+bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère... En quittant l'école
+avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous,
+ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours
+d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de
+reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une
+récompense particulière.
+
+Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne
+de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche.
+L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il
+portait pour titre: _la Mécanique appliquée à l'industrie_.
+
+Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour
+deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné.
+
+L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une
+profonde émotion:
+
+--Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos
+maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour
+continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes
+ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous.
+Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie,
+dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de
+l'instruction!
+
+Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de
+gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence
+de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur
+l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers
+sur la tête et lui remit le grand livre.
+
+La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs
+essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs
+yeux.
+
+Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats,
+prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter
+attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna,
+éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec
+exaltation:
+
+--Mère! mère! mère!
+
+Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le
+public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta
+au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et
+ardemment son père.
+
+--Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père,
+père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez,
+vous le verrez!
+
+Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le
+monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les
+larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient
+et contemplaient l'épanchement de leur allégresse.
+
+Damhout se leva le premier et dit à sa femme:
+
+--Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est
+déjà parti. Allons-nous-en à la maison.
+
+À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père
+Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait
+tout à fait trompé. Son coeur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut
+sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts
+pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père
+de ce jeune homme.
+
+Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il
+tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents.
+
+Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son
+fils:
+
+--Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête,
+on voudrait te voir en face, c'est par amitié...
+
+Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et
+murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère:
+
+--Ah! si Godelive avait pu voir cela!
+
+Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se
+trouvèrent dans la rue.
+
+--Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous
+regarde et semble vouloir me parler.
+
+--En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur,
+n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de
+bonheur? Ce bon et cher Bavon!
+
+M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère
+restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien
+alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la
+main et lui dit:
+
+--Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie.
+Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais
+avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce
+qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous
+honore grandement à mes yeux.
+
+--Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému.
+
+--Votre femme?
+
+--Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la
+femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre.
+
+--Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai
+promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si
+c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils?
+
+--Il est à la fabrique de M. Verbeeck.
+
+---Qu'y fait-il?
+
+--La semaine prochaine, il sera placé au premier _diable_, monsieur.
+
+--Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître
+ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck.
+Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau.
+Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre
+et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi,
+je l'attendrai.
+
+Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce
+que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même
+serré la main!
+
+Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent
+enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient
+demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement
+involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une
+créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans
+leur demeure.
+
+Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se
+diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un
+nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose!
+
+Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau.
+Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant
+amicalement.
+
+--Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a
+fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti
+profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.
+
+Bavon prononça le nom de M. Raemdonck.
+
+--Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est
+dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu.
+Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est
+possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point
+vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y
+consentez.
+
+--Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira,
+répondit Bavon.
+
+--Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre,
+écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé.
+Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce
+temps, je continuerai mon propre travail.
+
+Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en
+levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était
+écrite.
+
+Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement:
+
+--Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!... et pas
+de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M.
+Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le
+fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous
+bien calculer aussi?
+
+--J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du
+moins au dire de mes maîtres.
+
+--Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord,
+multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514.
+
+En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une
+satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé.
+
+--Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M.
+Raemdonck de votre arrivée.
+
+Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout
+d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était
+assis devant une table et feuilletait des papiers.
+
+--Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il.
+Pourriez-vous l'employer?
+
+--C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a
+une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il
+sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de
+tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma
+surveillance.
+
+--Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis
+que vous avez renvoyé avant-hier?
+
+--Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que
+cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il
+est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des
+appointements trop élevés.
+
+--En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner
+au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents.
+
+--Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant
+pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant.
+S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses
+appointements.
+
+--C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais
+ne lui dites rien.
+
+Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la
+main, devant M. Raemdonck.
+
+Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance,
+lui dit:
+
+--Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup
+de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent,
+vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive,
+n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont
+sacrifiés pour vous donner de l'éducation.
+
+--Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais
+avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck.
+
+--Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos
+parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est
+rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller
+à l'école.
+
+--Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans
+leurs vieux jours?
+
+--Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai.
+
+--Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine
+prochaine, on vous placera au _diable_ en qualité d'aide. C'est un bon
+moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon.
+Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court.
+
+--Je deviendrai contre-maître, monsieur.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus.
+
+--Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à
+présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas
+assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre coeur vous
+montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre
+bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de
+vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à
+votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être
+commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes,
+je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils.
+
+--Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui.
+Que ma mère sera contente!
+
+--Vous acceptez donc la place?
+
+--Je puis à peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.
+
+--Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez
+utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements,
+cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre
+cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.
+
+Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son
+bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému
+pour prononcer des phrases suivies.
+
+M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose,
+s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit:
+
+--Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme
+et un noble coeur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux
+vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père
+avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous
+assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu,
+mon garçon, et à demain.
+
+Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans
+le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs!
+Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à
+cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non,
+c'était bien vrai!
+
+Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux
+pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux.
+
+Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le
+regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces
+jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa
+tête.
+
+--Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M.
+Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage.
+Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans
+travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de
+suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je
+succomber à la peine.
+
+Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et
+pleurant à la fois.
+
+Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur
+fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.
+
+Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son coeur et
+bégaya les larmes aux yeux:
+
+--Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que
+nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes
+enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien.
+
+Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte:
+
+--Ô Godelive, Godelive!
+
+Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse.
+
+--Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle.
+
+Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit:
+
+--Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein
+d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail.
+Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la
+main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps
+d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il
+avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.
+
+Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit.
+Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force
+qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La
+pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une
+consolation à ses chagrins.
+
+Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique
+Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre
+coeur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à
+M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait
+été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui
+l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas,
+lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait
+répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes
+les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle
+devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient
+désolés de ne plus la voir.
+
+La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse
+avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois
+entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il
+courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était:
+
+--Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?
+
+--Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.
+
+Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le
+soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait
+avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle
+malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant
+l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive
+elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.
+
+Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes
+pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant
+qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et
+luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et
+l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le
+tourmentaient sans cesse.
+
+Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:
+
+--Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts;
+vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que
+vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et
+plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content,
+vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement
+son devoir, on doit avoir le coeur léger et joyeux; sans cela, le travail
+devient ennuyeux et pénible.
+
+Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette
+exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le
+premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit,
+et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs,
+Godelive ne répondait pas... Déjà six longues semaines s'étaient écoulées.
+Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-être était-elle dangereusement
+malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il
+n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.
+
+Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à
+coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la
+porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui
+montrer.
+
+Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria:
+
+--Une lettre de Godelive?
+
+--Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.
+
+--Et que renferme-t-elle, mère?
+
+--Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture.
+
+--Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive même. Écoute,
+mère. Ah! je tremble d'impatience.
+
+«Bonne madame Damhout...»
+
+--Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine
+étonnée.
+
+--Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle
+toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas,
+je te prie.
+
+«Bonne madame Damhout,
+
+»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père
+l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère
+voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée... Je vous remercie, ainsi
+que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon coeur, pour l'amitié que
+vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus
+si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu
+de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin,
+car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois
+plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon
+père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici
+du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas
+encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique
+et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un
+atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et
+si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me
+répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue
+presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste
+a perdu l'oeil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des
+ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera
+son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce
+dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais,
+dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive,
+n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière,
+je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de
+respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle
+prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à
+lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère,
+l'a conduite à l'école.
+
+»Votre humble servante,
+
+»GODELIVE WILDENSLAG.»
+
+Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame
+Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de
+faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y
+avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste
+parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis.
+Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain
+que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand.
+
+Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui
+l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique,
+au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était
+inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens
+ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son coeur; ce qui serait,
+d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation
+renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la
+compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec
+un profond désespoir:
+
+--Pauvre Godelive! pauvre Godelive!
+
+Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en
+présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de
+son coeur.
+
+Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on
+résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner
+du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une
+autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de
+chercher un atelier pour sa fille.
+
+Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus
+tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive;
+c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve
+de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce
+amitié, lui faisait du bien au coeur. Avec ces pensées consolantes, le
+jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé.
+
+Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive,
+mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une
+troisième, mais ce fut en vain.
+
+Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on
+les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse
+des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre
+dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait
+probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et
+les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive
+était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence
+pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle
+oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!
+
+Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles
+tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit
+pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il
+balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit
+un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa
+mère le regardait avec attention.
+
+De l'amour?... Sa pitié serait de l'amour?... Il aimerait Godelive,
+autrement que comme une compagne de jeu, comme une soeur? Sa mère ne
+l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant
+du coeur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?
+
+Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui
+concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune
+fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation.
+Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât
+son amie absente.
+
+Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui
+montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus
+parler de Godelive.
+
+Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de
+France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses
+paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son
+dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent
+même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus
+grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec
+tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les
+querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils
+avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il
+ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et
+enfants, travaillaient à la fabrique.
+
+Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon
+accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus
+en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà
+élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait
+à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses,
+il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter
+la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.
+
+Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de
+retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec
+regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les
+beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui
+répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien
+elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les
+souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre?
+
+Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie
+petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles.
+
+On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à
+table entre ses deux petites soeurs, en face de ses parents. Il ne parlait
+pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la
+chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu
+les voix joyeuses des enfants.
+
+Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se
+trouvait au dehors:
+
+--Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la _Chèvre bleue_,
+chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là.
+
+Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit:
+
+--Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu
+as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme.
+
+--Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que
+je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté?
+
+--Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail.
+
+--De France?
+
+--Oui, de Wazemmes, près de Lille.
+
+--De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise.
+
+--Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne.
+
+--Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce
+pas? demanda madame Damhout.
+
+--C'est-à-dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après
+ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les
+ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à
+Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis
+subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville
+du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien.
+
+--Et les Wildenslag étaient toujours bien?
+
+--Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un
+peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces
+Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que
+boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis
+les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que
+chercher noise à tout le monde.
+
+Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire.
+Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame
+Damhout demanda:
+
+--Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag?
+Vous ne la connaissez peut-être pas?
+
+--N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et
+des yeux bleus vifs?
+
+--Oui.
+
+--Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est
+encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont
+des gens grossiers.
+
+--Que voulez-vous dire, ô ciel?
+
+--Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas
+pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces
+brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles
+se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout
+à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met
+à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la
+saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle
+prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite
+querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au
+visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de
+donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.
+
+--Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un
+profond soupir. L'avez-vous vue réellement?
+
+--De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on
+attaquait sa mère... Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi,
+madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand.
+
+L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les
+Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse
+stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses
+yeux et ses lèvres tremblaient.
+
+Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le
+consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:
+
+--Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux
+l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une
+personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se
+comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous,
+mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits,
+notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh!
+j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon coeur. Mère, fais venir des
+ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure.
+Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la
+ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la
+maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis
+plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre
+rue.
+
+Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et
+voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue:
+
+--Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne
+penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je
+suis guéri, guéri pour toujours.
+
+Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.
+
+Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une
+préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement
+fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il
+y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il
+prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne
+s'occupe que de choses utiles.
+
+Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses
+efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la
+fabrique.
+
+M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire
+avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui
+d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de
+tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention
+particulière.
+
+--Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une
+autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune,
+et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de
+me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez
+âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.
+
+Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement
+de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia
+la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il
+avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la
+fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices.
+
+Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il
+atteignit sa dix-neuvième année.
+
+Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus
+attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments
+où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait
+avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive,
+l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et
+à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille
+petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et
+qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son
+travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore
+une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des
+yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il
+l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là
+que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le
+savait bien.
+
+Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des
+renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier
+commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère
+lui avait donné raison.
+
+En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et
+Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à
+vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand,
+ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui
+méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait
+plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité
+et il était aigri contre eux.
+
+C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à
+étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait
+bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à
+être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose
+possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et
+Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte,
+à l'intimité passée avec les Wildenslag.
+
+On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le
+coeur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse
+renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.
+
+Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec
+tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le
+consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans
+la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail,
+mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de
+M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et
+d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait
+parfois à M. Raemdonck:
+
+--Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour
+plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et
+l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement
+pour lui faire plaisir.
+
+En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et
+son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la
+considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de
+leur affection pour lui.
+
+Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et
+le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres
+ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux
+tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son
+jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte,
+lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui
+serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés.
+Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait
+acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la
+respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour
+son vieux père.
+
+Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans
+la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât
+aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il
+suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur
+cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les
+meilleures fabriques de Gand.
+
+Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui
+concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements.
+
+Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le
+chérissait... Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son
+père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était
+donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver
+atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses
+parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à
+un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour
+reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient
+pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient
+quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre,
+lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le
+ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans
+son coeur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait
+doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.
+
+Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en
+l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck
+désirait lui parler et l'attendait au salon.
+
+Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le
+fit asseoir et lui dit:
+
+--Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et
+d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais
+que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre
+application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous
+m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands
+avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en
+outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot,
+vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je
+sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer
+votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices
+passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce
+but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore,
+je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience.
+L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission
+et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon
+premier commis?
+
+--Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le
+deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté.
+
+--C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq
+cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs
+avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux
+ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous
+êtes dans l'âge le plus dangereux.
+
+--Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière,
+dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour
+mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité,
+chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si
+c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces.
+
+--Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez
+donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint.
+Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres
+jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer.
+
+M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant:
+
+--Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique,
+maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette
+bonne nouvelle à votre père.
+
+Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître.
+
+--Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci.
+
+--Monsieur, je voudrais vous adresser une prière.
+
+--Parlez, mon ami.
+
+--Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!... Je désire
+que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas
+même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant
+n'est pas augmenté.
+
+--Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement.
+Pourquoi ce mystère?
+
+--C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents,
+et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans
+qu'ils le sachent.
+
+--Quelle surprise?
+
+--Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les
+rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai
+votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet... Et, si
+j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements...?
+
+--Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse
+vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites
+raisonnables.
+
+Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du
+salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et
+le mit immédiatement à l'oeuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit
+à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses
+parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais
+il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt
+encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista
+cependant dans sa première résolution.
+
+Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses soeurs, il
+raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que
+son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession.
+M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause
+de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques
+mois.
+
+Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir
+bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce
+bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père
+continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses
+appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible
+et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si
+content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.
+
+Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné
+longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer
+à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne
+devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de
+beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et
+de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de
+chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son
+neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa
+mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la
+fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.
+
+Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait
+de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue
+Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon.
+Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de
+construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin.
+
+Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck,
+qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près
+de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée.
+
+Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le
+luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de
+goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui
+faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition
+du jardin.
+
+Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa
+mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à
+l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais
+il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure
+des nouveaux mariés fût entièrement en ordre.
+
+Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça
+que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et
+même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait
+une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses
+parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné,
+on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une
+heure ou deux. Ce serait une véritable fête.
+
+En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement
+les soeurs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce
+qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue
+de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade.
+Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs
+s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les
+fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait
+toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de
+corail.
+
+Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses soeurs, qui voulaient ouvrir
+tout de suite les portes des chambres:
+
+--Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas
+grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime
+tant les fleurs!
+
+--Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes
+parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel
+j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche,
+j'étais à l'oeuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux
+oeillets de tout le voisinage.
+
+Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les
+sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons
+caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de
+fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues,
+et se mirent à crier:
+
+--Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur!
+
+Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans
+les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui
+répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de
+verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la
+vue du jardin.
+
+Là, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté
+quatre ou cinq longues pipes hollandaises.
+
+--Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume
+quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup
+de messieurs fument la pipe chez eux.
+
+--Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre
+là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré.
+
+--Impossible, Bavon.
+
+--Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir.
+
+--Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou
+trois bouffées... rien que pour contenter notre généreux maître.
+
+Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure
+de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux:
+
+--Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela,
+sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche,
+je voudrais passer ma vie.
+
+--Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque
+chose que vous feriez.
+
+--Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet;
+cela me servirait à varier un peu mes amusements.
+
+Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs
+entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum.
+
+Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard;
+car sa femme était impatiente de visiter la maison.
+
+Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient
+très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la
+cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons
+étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des
+murs.
+
+Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac
+maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y
+trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision
+de beurre.
+
+Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son
+neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la
+maison depuis longtemps.
+
+Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de
+pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin.
+Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la
+solidité du fil et murmura en lui-même:
+
+--Heureuses gens, ils ont tout ce que leur coeur peut désirer!
+
+--Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là, vous
+verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de
+M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous.
+
+Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri
+d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les
+gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un moelleux tapis à
+fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres
+assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à
+dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis
+si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites
+filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras
+et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous
+cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité
+d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent
+les yeux de madame Damhout et de ses petites filles.
+
+--Maintenant, le verre de vin à la santé de... de... nous allons voir...
+À table!
+
+Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin.
+Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck;
+mais Bavon les retint.
+
+--Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà
+un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non
+plus à sa santé que nous allons boire d'abord...
+
+--Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre
+sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit?
+
+--Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son
+verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!
+
+Et tous les autres répétèrent en choeur:
+
+--Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!
+
+--Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria
+Amélie. C'est bien drôle!
+
+--Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux
+pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout,
+son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel
+il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui
+a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison,
+ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué
+la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne
+travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher.
+Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs!
+Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère,
+mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous!
+
+Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la
+table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et
+le pressa sur son coeur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout,
+muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient
+des mains et dansaient avec ivresse.
+
+Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il
+lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il
+avait autre chose dans l'esprit.
+
+Elle murmura enfin d'une voix contenue:
+
+--Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux,
+n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi?
+
+--Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées;
+mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon
+coeur malgré moi.
+
+Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille
+sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs
+vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible,
+tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi
+d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la
+tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de
+honte ou de frayeur secrète.
+
+Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis
+que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté,
+était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement
+fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes
+extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une
+extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi
+blanc que la neige.
+
+Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la
+regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils
+traits sous ces misérables habillements.
+
+En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique
+maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence
+et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc
+de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans
+l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose
+de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût
+reçu une bonne éducation.
+
+Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une
+position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre,
+elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône.
+
+Sans échanger une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et
+s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée:
+
+--Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur?
+
+--Oui, mère, je ne sais pas, mon coeur bat avec angoisse, soupira la jeune
+fille.
+
+--Ô ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me
+fait trembler. Hélas! qu'adviendrait-il donc de nous?
+
+--Madame Damhout nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un coeur
+comme le sien ne peut pas rester insensible à notre malheur; et, lorsque,
+les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre
+Godelive...
+
+--Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait
+dit à Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien
+pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable
+nécessité.
+
+--Les Damhout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix
+sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère.
+
+--Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir
+donné les moyens de nous venir en aide!
+
+--Aller demander l'aumône, mère! aux Damhout! moi, la petite Godelive
+qu'ils ont aimée si tendrement, qui osait faire avec eux des rêves
+d'avenir! Ô ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez
+devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante!
+
+--Non, mon enfant, ne sois pas si sévère pour toi-même. Nous venons
+demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des
+mendiantes.
+
+Elles passèrent devant l'église Saint-Bavon. La jeune fille paraissait
+poussée par une force secrète vers la petite porte du temple, et s'était
+retournée à moitié, peut-être sans le savoir.
+
+La femme la retint et dit:
+
+--Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la
+Croix est là-bas.
+
+--La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces;
+car, maintenant que nous approchons de l'endroit où je tendrai ma main
+suppliante à... à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne.
+
+--La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il
+fasse tout à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénible, en
+effet; mais il sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint
+sépulcre remercier Dieu de sa miséricorde, ou... ou verser des larmes de
+désespoir sur le même banc où nous nous sommes agenouillées tant de fois.
+Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps.
+
+Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles
+se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on leur
+avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obscur, elles ne
+parvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la
+femme dit:
+
+--C'est là, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle
+maison! Que les Damhout doivent être heureux! Ils le méritent aussi,
+n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prière! Il y a déjà de la
+lumière dans la chambre du rez-de-chaussée. Godelive, prends courage, mon
+enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bontés
+qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sûre.
+
+--Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force.
+
+Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit, à travers les
+carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé.
+Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une
+incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur fit un
+mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon que la jeune fille put
+reconnaître son visage.
+
+Elle poussa un cri étouffé, se mit à trembler sur ses jambes et s'appuya
+contre la muraille pour ne point tomber.
+
+Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant,
+écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de
+violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en pleurant son
+visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait:
+
+--Mère, mère, il est là!
+
+--Qui?
+
+--Bavon.
+
+--Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers
+nous. Viens, surmonte la honte...
+
+--Impossible, ma mère, sanglota la jeune fille. Oh! épargne-moi cette
+souffrance, cette humiliation, ce désespoir; demander l'aumône en sa
+présence, à lui, hélas! mon coeur se brise, je m'évanouirais à ses pieds,
+peut-être j'en mourrais!
+
+--Veux-tu donc que j'aille seule?
+
+--Je te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère.
+L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle.
+
+--Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prière parce que
+tu n'es plus avec moi?
+
+--Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors,
+j'étoufferai toute honte et toute sensibilité dans mon coeur. J'irai à
+lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les
+arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut,
+mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me soumettrai, je me
+sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur.
+
+--Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai.
+
+Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant:
+
+--Ô ma mère! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence,
+cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je
+vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans l'église Saint-Bavon.
+Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie,
+il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien
+dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter
+contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse
+devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas!
+
+En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la
+direction de Saint-Bavon.
+
+La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tête et se dit à voix
+basse, en traversant la rue:
+
+--Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse.
+Je comprends que son coeur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me
+laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait
+sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien,
+j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui
+m'attend là dedans, ô ciel?
+
+Elle sonna, et dit à la servante qui vint lui ouvrir qu'elle désirait
+parler à M. Damhout.
+
+La servante, qui était dans la demi-obscurité, ne remarqua sans doute pas
+ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue,
+et l'introduisit auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une
+table.
+
+Il leva la tête et considéra avec une surprise désagréable cette femme mal
+vêtue. Il lui dit sans se lever:
+
+--Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame?
+Présentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour
+vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer.
+
+--Je voudrais parler à M. Damhout, balbutia la femme.
+
+--M. Damhout, c'est moi-même.
+
+--Non, à votre père ou à votre mère, monsieur.
+
+--Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la
+ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant
+midi.
+
+--Hélas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir
+demain de bon matin!
+
+--De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en
+plein visage avec une agitation croissante.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous étiez encore jeune,
+et la longue adversité vieillit les gens avant le temps.
+
+--Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de...? la femme de Jean...? Lina
+Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade?
+
+--Malade et malheureuse, monsieur.
+
+Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait
+un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jeté sur
+ses misérables vêtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le
+retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise.
+
+--Vous devrez attendre jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez me
+confier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il.
+
+--Je venais me jeter à leurs pieds et implorer leur secours, monsieur.
+Nous sommes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre
+ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère,
+nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié qu'ils nous ont
+accordée autrefois, et que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à
+des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la charité de
+votre bonne mère.
+
+--Une aumône! s'écria Bavon comme terrifié.
+
+--Plus qu'une aumône, monsieur, nous sauver de la honte.
+
+--Je ne vous comprends pas, dit-il avec méfiance. Où sont donc vos fils,
+vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent.
+
+--Mon mari est mort, monsieur. Mes fils... l'un est soldat en Afrique, un
+autre demeure à Rouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne
+pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous...
+avec moi, à Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le
+secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une
+fabrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le
+malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec
+des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confié. Le maître de
+la fabrique prétend que mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il veut le
+faire arrêter par les gendarmes, et condamner comme voleur à cinq années
+de galères. Ah! monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une
+vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous
+restons honnêtes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que
+d'une grande négligence. Au fond, c'est un bon garçon; il a un coeur
+sensible, il respecte sa mère. Que la pauvreté reste notre lot, je la
+supporterai patiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une
+condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à
+un pareil coup, et mon.... Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si
+peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui êtes riche! Le
+maître de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification,
+si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous,
+ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous
+toucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignement et
+l'adversité, n'ont pas passé un seul jour sans songer avec reconnaissance
+à vos parents.
+
+Elle tomba à genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme
+ses mains tremblantes.
+
+Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques efforts qu'il
+fît pour y parvenir. Il alla à elle et la releva en disant:
+
+--Calmez-vous, madame; je comprends votre anxiété et votre malheur.
+Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous
+les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous
+demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles?
+
+--Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras.
+
+--Oui, vos filles, que leur est-il arrivé?
+
+--Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées.
+
+--Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.
+
+Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme
+effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole.
+
+--Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma
+compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais
+resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur
+vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame,
+vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur.
+
+--Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément.
+
+--Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le coeur de votre
+Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant
+encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de
+l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement
+moral et de la perversité du coeur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de
+votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour
+qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au
+rude contact de gens grossiers...
+
+--Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en
+frémissant.
+
+Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua:
+
+--Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom
+sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de
+votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de
+deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se
+battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût
+un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre
+Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en
+elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a
+vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme.
+
+--Oh! non, non, monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes
+enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le malheur!
+
+--Soit, madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle;
+peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi,
+je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez,
+voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu
+ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'égard de votre
+enfant.
+
+En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son
+pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table.
+
+Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres
+tremblantes murmurèrent:
+
+--Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon
+fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme
+une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de
+perversité du coeur, mon angélique enfant... Ah! le courage me manque.
+Je succombe...
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement.
+
+--Une criante injustice? répéta Bavon étonné de ces exclamations. Mes
+reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés?
+
+--Ils sont faux, entièrement faux! s'écria madame Wildenslag à travers ses
+larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive
+se battre et proférer de grossières injures?
+
+--C'est Étienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots
+qu'elle tenait à la main.
+
+--Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'était pas Godelive,
+c'était sa soeur Thérèse, qui lui ressemble en effet, du moins par les
+traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est
+tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit,
+elle est bonne comme un ange, et son coeur est encore aussi pur que
+lorsque vous lui appreniez à lire.
+
+--Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle
+est mariée?
+
+--Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardât sans
+respect. Et elle n'est pas mariée.
+
+--Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je
+vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces
+huit longues années?
+
+--Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la
+tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du
+courage et des forces. Écoutez, monsieur, vous apprendrez quel a été notre
+sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la
+porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes
+beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire
+recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père
+la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et
+tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques
+forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commença chez nous une
+petite école pour apprendre à lire aux enfants des Flamands nos voisins.
+
+--Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laissées sans réponse?
+
+--Vos lettres? Nous n'en avons reçu qu'une, et Godelive y a répondu.
+
+--Nous en avons encore écrit trois autres.
+
+--Je ne sais rien de cela, monsieur.
+
+--Votre mari les recevait à la fabrique. Les aurait-il gardées ou
+détruites?
+
+--C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive
+n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre état;
+car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis
+chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas
+de devenir riche.
+
+--Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos
+nouvelles?
+
+--Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai
+souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait
+trop de distance entre vos parents et nous.
+
+--Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.
+
+--Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon
+mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la
+moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire
+l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen.
+Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants
+des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle
+avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à
+souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses soeurs,
+parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde
+l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes
+manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de
+sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta
+deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était
+absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin
+pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous
+donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu
+malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient
+allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous
+nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de
+leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une
+maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait
+craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait
+nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis
+s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini,
+avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à
+la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait
+fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour
+Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils,
+ aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à
+force d'injures et de menaces, veut contraindre sa soeur à lui donner une
+grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux
+élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à
+la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait
+bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour
+prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le
+courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à
+chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle
+n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous
+étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre
+mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car
+un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui.
+Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait,
+je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand.
+Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes
+larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la
+Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles
+et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre
+pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la
+seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il
+menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque
+nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin
+et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait
+déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous
+restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources
+tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison
+d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre
+pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et
+deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier
+franc, tout ce que nous possédions.... Écoutez maintenant, monsieur, je
+vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme
+et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins
+presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours
+pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une
+mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de
+Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et
+paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les
+moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis
+sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements
+disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans
+valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je
+parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce
+en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous
+écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune
+fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était
+grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à
+ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois
+durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du
+lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde
+de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une
+plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous
+donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire
+tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en.
+Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les
+tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un
+ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour
+adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas
+parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa
+mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses
+sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et
+d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image
+la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari,
+contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en
+signe d'adieu, la main de son ange de consolation!
+
+Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
+
+Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante;
+l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et
+de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié
+pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de
+silencieuses larmes coulaient sur ses joues.
+
+Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit:
+
+--Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh!
+pardonnez-le-moi!... Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles,
+à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre
+Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient.
+Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous
+aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus.
+
+--Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de
+nouvelles larmes. Ah! vous avez le coeur de votre mère... un coeur
+généreux comme celui de Godelive!
+
+Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.
+
+--Avec les cent francs qui sont là, dit-il, vous pouvez payer le prix du
+paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici
+encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai
+avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous
+pouvions procurer à Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre
+fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un coeur sensible, je le
+ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez
+pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez
+délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me
+rongeaient le coeur depuis des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la
+bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit
+de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma
+compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis
+tranquille là-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre
+la pureté, la noblesse et la bonté de son coeur.
+
+Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains
+et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs:
+
+--Oh! monsieur, votre bonté, votre générosité me confond. Je ne sais
+comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ,
+nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux.
+
+--Godelive! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc
+Godelive?
+
+--Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans
+l'église Saint-Bavon, à prier devant le saint sépulcre.
+
+--Et pourquoi n'est-elle pas avec vous?
+
+--La pauvre fille a eu peur, monsieur,
+
+--Peur? de moi?
+
+--Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage à Gand,
+nous avons été obligées de vendre les seuls vêtements qui avaient encore
+quelque valeur. Godelive craignait de se présenter devant vous...
+
+--Et pourtant, je voudrais la voir! s'écria Bavon avec agitation. Après
+huit années d'absence! Que font les habits? Ne témoignent-ils pas de son
+dévouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une
+récompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage.
+
+--J'irai la chercher, monsieur... Moi aussi, j'étais honteuse de la
+tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des
+nobles coeurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai
+comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier.
+
+À ces mots, madame Wildenslag sortit.
+
+Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une
+chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie
+trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient
+malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de
+la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la
+tête et se dit avec un sourire un peu ironique:
+
+--Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles!
+Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne
+petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la
+laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre
+devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et
+nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer
+avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle
+ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur
+eux de manière à les préserver du malheur.
+
+Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un
+moment d'immobilité, il reprit avec un soupir:
+
+--C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double
+créature... Mais non; son coeur et sa volonté ne sont pas toujours
+d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle
+et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon
+enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son coeur
+sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon coeur bat! Il faut que je
+reste maître de moi... Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je
+devais te revoir!
+
+Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille.
+
+Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait
+pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa
+mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre.
+
+Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour
+s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et
+dit:
+
+--Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne
+soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez
+fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux,
+et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un
+sentiment de profond respect pour le noble coeur qu'ils couvrent.
+
+La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent
+solennel:
+
+--Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes
+paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une
+crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes
+prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous
+rende aussi heureux que vous le méritez.
+
+Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard.
+Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin
+d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de
+reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où
+la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!... oh! elle était
+plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat
+violent il livrait contre son coeur! Mais il fallait maîtriser ses sens
+égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le
+lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se
+laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent:
+
+--Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une
+grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de
+l'enfance vivent dans le coeur de l'homme et s'y réveillent toujours avec
+une nouvelle force!... Ah! je vous laisse là debout au milieu de la
+chambre. Excusez-moi; prenez un siège.
+
+--Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune
+fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes
+forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grâce de quitter cette
+maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai
+exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes.
+
+--Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh!
+non, je vous en prie, encore un instant.
+
+Poussée par sa mère et pour déférer à ce voeu, la jeune fille s'assit et
+baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait
+de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle
+avait tressailli.
+
+--Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois
+pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon.
+
+--Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le
+souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade.
+
+--Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de
+penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et
+malheureuse par le monde.
+
+Il y eut un court silence.
+
+--Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une
+émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avez-vous
+conservé?
+
+Il n'obtint pas de réponse.
+
+--L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il;
+naïf dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous
+m'aviez promis de le conserver.
+
+--Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse?
+s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conservé... Ne me
+retiens pas, Godelive... Si bien conservé, monsieur, que, depuis des
+années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a
+l'habitude de prier.
+
+--Ah! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon.
+
+--Pourquoi cela vous étonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec
+dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a
+appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit
+où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu?
+
+Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue:
+
+--Toujours le même ange!... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez
+courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous
+chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira
+de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous
+étions encore enfants... c'est-à-dire, je ne sais pas, mon agitation me
+trouble l'esprit; mes sens sont égarés...
+
+La jeune fille, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si
+fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond du coeur de ce mouvement, et
+qu'il recula d'un pas avec stupeur.
+
+Godelive releva lentement la tête; quoiqu'on vît briller des larmes dans
+ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans
+l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considéra
+avec respect.
+
+--Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez pitié de moi. La mort même
+ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais
+enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car,
+dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté.
+Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain,
+je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de
+votre coeur. Vous me comprenez, j'en suis sûre.
+
+--Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon.
+
+--Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une
+position en France?... reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre
+vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais par
+reconnaissance devenir la servante de votre mère et votre propre esclave.
+Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait
+d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert,
+amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un
+instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de
+la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa
+reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur; à demain.
+
+Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte.
+Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles
+solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au
+sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme
+cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se
+fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en
+murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées
+étaient confuses.
+
+Enfin, après un moment de repos, il se dit:
+
+--Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait
+fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la
+délicatesse de son coeur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgré
+le besoin, la faim et la misère! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai
+donné à cette âme la lumière, la force de résister à la corruption, à
+l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la vertu
+et du devoir. Rose au milieu des épines, lis fleurissant sur un fumier! Et
+le lis est resté pur, et la rose a répandu son parfum comme un baume sur
+les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble
+parmi les plus nobles pour ne pas avoir succombé sous de pareilles
+épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes
+déposés dans son coeur et dans son esprit par un enfant comme elle!
+
+Il s'essuya le front et se mit à marcher autour de la chambre pour se
+soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à coup il s'écria:
+
+--Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frères, ses
+soeurs... le seul bonheur qui doit m'être refusé sur terre.... Mais est-ce
+sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en
+mourra peut-être! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur
+alarmée, ses dernières paroles... Elle aussi a souffert; elle aussi porte
+dans son coeur un ver qui la ronge cruellement.
+
+Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura
+avec désespoir:
+
+--Hélas! hélas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la
+voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir
+de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a
+désormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du passé,
+le bienfait et la reconnaissance.
+
+Après un moment de silence, il se leva de nouveau.
+
+--Je la perdrais pour toujours? s'écria-t-il. Cette belle âme, ce coeur
+aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un
+lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son chagrin et pour ma
+tristesse... Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle à mon père, à ma
+mère, à mon maître. Le monde entier me condamnât-il, le bonheur de ma vie
+est à ce prix. À moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure
+Godelive!
+
+Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Il y a une couple d'années, il me vint à l'idée d'écrire un récit tiré de
+la vie des ouvriers de Gand. Dans le but de rassembler quelques premiers
+renseignements à ce sujet, je sonnai une après-midi à la grille d'une des
+grandes fabriques de Gand.
+
+J'avais une lettre de recommandation, je la remis aux mains du directeur
+de l'établissement, un homme d'environ trente-cinq ans, dont les habits,
+quoique indiquant l'aisance, étaient couverts de flocons de coton.
+
+À peine eut-il lu mon nom dans la lettre, qu'il se montra tout joyeux de
+ma visite, me dit qu'il était grand ami de la littérature flamande et se
+mit entièrement à mon service.
+
+Il me conduisit pendant des heures à travers les vastes salles et les
+ateliers de la fabrique, me montrant et m'expliquant tout et répondant à
+mes questions avec une si rare obligeance, que je ne savais comment le
+remercier de son cordial accueil.
+
+Ce n'était certes pas un homme ordinaire. Il parla de l'industrie, de
+ses progrès et de l'organisation du travail, non-seulement avec une
+connaissance approfondie, mais même avec une sorte d'enthousiasme poétique
+qui m'étonna.
+
+J'avais déjà, auparavant, sans autre mobile que la curiosité, visité
+quelques autres établissements du même genre; mais nulle part je n'avais
+trouvé autant d'ordre ni de propreté. Les salles et les ateliers étaient
+larges et hauts; on avait établi en nombre suffisant de puissants
+ventilateurs pour chasser la poussière; partout où les rouages, où les
+courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imprudent, il y
+avait des plaques de zinc pour le préserver de ces malheurs; partout il y
+avait de l'espace et de l'air en abondance, et l'on s'apercevait qu'on
+avait veillé avec une sollicitude toute paternelle à la santé et au
+bien-être des ouvriers. Les femmes, les hommes et les enfants, que je vis
+au travail en grand nombre, étaient tout autres que je ne me l'étais
+figuré. Pas de vêtements malpropres ou déchirés; de la gravité et de
+la retenue; quelque chose de digne dans le regard; et, quand on leur
+adressait la parole, de la politesse et de la convenance.
+
+Je félicitai sincèrement le directeur et lui dis qu'il pouvait être fier
+du bel établissement dont il avait la conduite.
+
+--En effet, répondit-il, j'en suis déjà un peu fier; mais j'espère qu'avec
+le temps j'introduirai encore d'autres améliorations, surtout en ce
+qui concerne le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus
+orgueilleux...
+
+Il regarda sa montre et dit:
+
+--Encore quelques minutes et je vous le montrerai. Voyez-vous, monsieur,
+on peut faire du travailleur tout ce que l'on veut; mais il faut
+naturellement un peu de patience, car on doit d'abord triompher de
+l'ignorance, qui, tant qu'elle subsiste, est un obstacle invincible au
+perfectionnement des classes ouvrières.
+
+Un instant après, une cloche sonna. Je vis çà et là des enfants et de
+jeunes garçons quitter les moulins à filer et sortir de l'atelier.
+
+--L'heure du repas est-elle venue pour eux? demandai-je.
+
+--Non, ils vont à l'école, répondit le directeur. De deux fileurs, l'un
+quitte le travail pour une heure. Pendant ce temps, l'autre servira seul
+le moulin, ce qui ne lui est pas difficile, attendu que son camarade,
+avant de partir, a tout préparé autant que possible. Il en est de même
+des enfants qui sont occupés à d'autres travaux. Chacun a son tour, et
+celui qui ne peut pas quitter son travail pendant la semaine reçoit
+l'instruction le dimanche et le lundi, pendant le temps où les travaux
+cessent. C'est seulement depuis huit ans que j'ai fondé cette école avec
+l'autorisation des propriétaires de la fabrique, et maintenant je puis me
+vanter que plus de la moitié de nos ouvriers, tant hommes que femmes,
+savent lire et écrire. On s'aperçoit bien, n'est-ce pas, que l'instruction
+leur a inspiré un sentiment de dignité personnelle? C'est mon rêve de voir,
+avant que je meure, qu'il n'y a plus un seul ouvrier illettré dans toute
+la fabrique. Vous pourriez croire, monsieur, que des enfants d'ouvriers
+n'ont pas l'esprit subtil et qu'une heure de classe ne peut pas produire
+en eux des fruits appréciables; veuillez me suivre, je suis sûr que ce que
+vous entendrez vous étonnera et vous fera plaisir.
+
+En disant ces dernières paroles, il se dirigea vers une porte qui donnait
+sur la cour intérieure, et me conduisit un peu plus loin dans une grande
+salle remplie de rangées de pupitres, derrière lesquels étaient assis une
+soixantaine de garçons de huit à quinze ans.
+
+Le directeur dit quelques mots à l'instituteur, et celui-ci me pria,
+puisque les écoliers avaient précisément commencé à écrire, de vouloir
+bien jeter un coup d'oeil sur leur écriture.
+
+Il y en avait beaucoup, en effet, qui avaient une belle main. J'en
+entendis quelques-uns lire avec une pureté de prononciation que j'avais
+rarement rencontrée dans d'autres écoles.
+
+Alors suivirent une foule d'exercices conduits, cette fois, par le
+directeur lui-même, pour me faire juger du développement de l'intelligence
+de ces pauvres enfants d'ouvriers.
+
+On posa des questions sur l'industrie et la division du travail, sur la
+tisseranderie en général et le coton en particulier; sur les principes
+de la mécanique et la nature des forces physiques que l'homme emploie à
+faciliter son travail; sur les caisses d'épargne et les associations
+de secours mutuels, et enfin sur les devoirs de l'homme envers Dieu,
+envers lui-même et envers son prochain; en un mot, sur tout ce dont la
+connaissance pouvait faire de ces enfants d'habiles ouvriers, de bons
+pères de famille et des citoyens éclairés d'une patrie libre.
+
+Mon étonnement fut grand lorsque j'entendis répondre à ces questions sans
+hésiter, et avec une remarquable clarté, par beaucoup d'enfants; mais je
+fus encore plus surpris de les entendre résoudre pendant une demi-heure,
+sur une ardoise ou simplement de tête, les problèmes les plus compliqués
+de l'arithmétique.
+
+À peine pouvais-je croire que j'avais vu ces mêmes garçons rattacher des
+fils derrière le métier à filer. Le directeur et l'instituteur étaient
+fiers de ma stupéfaction et des louanges que je leur adressai, ainsi qu'à
+leurs élèves.
+
+Après que j'eus pressé cordialement et avec reconnaissance la main de
+l'instituteur, je suivis le directeur, qui me pria de me hâter, parce que,
+autrement, il n'aurait pas le temps de me montrer encore une autre école.
+
+Lorsque nous eûmes traversé la cour, il ouvrit une petite porte. Nous
+passâmes dans un jardin rempli de fleurs et entouré de murs. Au loin, près
+d'un berceau de verdure, je vis trois ou quatre enfants, dont les deux
+plus petits étaient assis dans un petit chariot. À cette jolie voiture on
+avait attelé deux agneaux. Le conducteur était un petit garçon d'environ
+dix ans. Des deux côtés de la petite voiture marchait une vieille dame,
+pour préserver les enfants de tout accident.
+
+Dans le berceau de verdure était assis un vieillard qui ne pouvait avoir
+plus de soixante ans. Il fumait une pipe et était occupé à filocher un
+filet à pêcher.
+
+Tout le monde riait et prenait plaisir à l'amusement des enfants.
+
+Le directeur jeta, avec un sourire de bonheur, un regard sur cette scène,
+sans toutefois interrompre sa marche.
+
+Mais à peine l'eut-on aperçu de loin, que les enfants assis dans la
+voiture tendirent les mains, tandis que les cris de «Père! père!»
+résonnaient dans le jardin. Le petit garçon abandonna les agneaux,
+accourut en bondissant et sauta au cou du directeur. Il baisa l'enfant et
+le renvoya, avec la promesse de revenir bientôt, ajoutant qu'il devait
+montrer la fabrique à l'étranger.
+
+--Tenez, monsieur, me dit le directeur avec une certaine émotion, tout ce
+que j'aime le plus au monde est là. Ce vieillard est mon père; de ces deux
+dames, l'une est ma mère, et l'autre la mère de ma femme. Ces petits anges
+sont mes enfants. Dieu m'a comblé de bonheur. Seulement, ma femme n'est
+pas ici; je sais où elle est, vous allez la voir.
+
+Il se dirigea vers une autre issue et ouvrit bientôt la porte d'une salle,
+où une cinquantaine de petites filles étaient assises devant des pupitres,
+comme dans l'autre école.
+
+Outre l'institutrice, qui se tenait entre les pupitres, il y avait à
+l'extrémité supérieure de la classe une dame richement vêtue, qui semblait
+occupée à donner une leçon particulière à quatre ou cinq des plus grandes
+filles. Le directeur me conduisit près d'elle et me la présenta comme sa
+femme.
+
+--Live, dit-il, ce monsieur est une de nos bonnes vieilles connaissances.
+Cent fois, dans les longues soirées d'hiver, il nous a fait passer des
+heures rapides et agréables. Il n'y a pas huit jours qu'il nous a fait
+verser des larmes de compassion sur le sort des pauvres conscrits.
+
+La dame prononça mon nom avec surprise; ses grands yeux bleus étincelaient
+de joie; elle me combla de témoignages d'amitié et me toucha profondément
+par la douceur extrême de sa voix et l'affabilité de ses paroles.
+
+À la demande de son mari, elle fit faire aux petites filles des exercices
+pour me montrer que, là aussi, l'instruction était convenablement
+organisée et portait des fruits. Après quoi, je continuai à suivre le
+directeur. Chemin faisant, je lui dis:
+
+--Ah! monsieur, à quel noble but vous avez, vous et votre charmante femme,
+consacré vos efforts! Pourquoi toutes les personnes qui ont de l'autorité
+sur l'ouvrier ne comprennent-elles pas leur mission comme vous?
+
+--Sans doute, répondit-il, l'instruction est le seul moyen de tirer les
+classes laborieuses de l'abaissement moral. L'intérêt bien entendu des
+patrons exige qu'on ne laisse pas plus longtemps la partie la plus
+utile et la plus nombreuse de la société plongée dans les ténèbres de
+l'ignorance. Mais ce ne sont pas là les seuls mobiles qui nous poussent,
+ma femme et moi, à répandre parmi les ouvriers, dans la mesure de nos
+forces, l'instruction, la notion du devoir et le sentiment de la dignité
+personnelle. Non, monsieur, nous payons une dette, une dette sacrée à
+l'instruction populaire. Nous sommes enfants de pauvres ouvriers de
+fabrique. L'instruction dont nous avons pu profiter fut le premier lien
+entre nos coeurs, et, pendant que, encore enfant, j'apprenais à lire à
+celle qui est aujourd'hui la mère de mes fils, le germe d'une affection
+pure et durable est né dans son coeur. Mes bons parents m'ont donné
+l'instruction au prix de nombreux et amers sacrifices. C'était mon plus
+beau rêve de les récompenser de leur amour en leur apportant le bonheur
+dans leurs vieux jours. Grâce à l'éducation qu'ils m'ont donnée, j'y suis
+parvenu. Dans sa jeunesse, ma femme a été éprouvée par le malheur et
+l'adversité; si elle avait été ignorante, elle eût perdu assurément, au
+milieu des gens grossiers et vils parmi lesquels elle était obligée de
+vivre, la noblesse de son coeur et la délicatesse de son esprit; mais
+l'instruction l'a préservée de la corruption morale, et me l'a rendue
+pure, noble et dévouée comme un ange d'amour et de bonté. L'instruction
+populaire nous a donc faits ce que nous sommes; et, si du fond de notre
+coeur nous rendons grâce à Dieu pour tout le bonheur dont il nous
+a comblés, nous devons reconnaître que le Seigneur s'est servi de
+l'instruction pour nous en gratifier. Ne vous étonnez donc pas davantage,
+si nous nous consacrons à l'instruction des pauvres enfants de la
+fabrique. Comme je vous le disais, nous payons une dette, une dette
+sacrée.
+
+J'avais écouté cette longue explication avec une sorte de distraction.
+J'étais obsédé de l'idée que la vie du directeur de cette fabrique
+renfermait peut-être le sujet d'un récit intéressant et instructif; et
+j'étais déjà occupé en imagination à le composer et à l'écrire. Mais mon
+guide, tout en continuant de parler, m'avait conduit dans un salon de sa
+demeure, et il me dit en me présentant un siége:
+
+--Veuillez vous asseoir, je veux boire un verre de vin avec vous. Ne me
+refusez pas, je vous en prie... Je vous offrirai ce que j'ai de meilleur
+dans ma cave.
+
+Il tira un cordon de sonnette et dit à la servante, qui parut à la porte:
+
+--Apportez deux verres et quelques biscuits... Je vais moi-même à la cave,
+car elle ne trouverait pas le vin que je veux vous faire goûter.
+
+Depuis que j'étais entré dans ce salon, un certain objet avait attiré mes
+regards. Outre quelques tableaux, on voyait, suspendue à la muraille, une
+espèce d'estampe coloriée, qui me paraissait grossière et enfantine comme
+ces images dont s'amusent les enfants. Cependant, les maîtres du logis
+devaient y attacher un grand prix, car le cadre doré dont on l'avait
+entourée était extrêmement riche et avait coûté beaucoup plus évidemment
+que les cadres des autres tableaux.
+
+Un sentiment de curiosité me fit me lever. Je m'approchai de l'estampe et
+vis, mieux qu'auparavant, qu'elle ne pouvait être que l'oeuvre d'un enfant
+qui s'était donné beaucoup de peine pour dessiner les figures d'un petit
+garçon et d'une petite fille se tenant par la main, et portant chacun un
+livre ouvert. Sous les figures, on lisait en lettres ornées ces deux noms:
+
+_Bavon et Godelive_.
+
+--Cette image vous fait sourire, n'est-ce pas? dit le directeur, qui
+rentrait avec un bouteille de vin.
+
+--Sourire? répondis-je très-gravement. Non pas; il me semble que cette
+esquisse enfantine cache toute une histoire.
+
+--En effet, lorsque j'étais petit garçon, j'essayai un jour de dessiner
+les figures de deux enfants dont les coeurs naïfs avaient conçu une
+profonde et durable affection, en même temps que leurs esprits recevaient
+les premières leçons. Aujourd'hui, ils sont unis par le mariage et leur
+plus beau, leur plus précieux souvenir, c'est cette grossière image.
+
+--Quel beau récit on pourrait en faire! m'écriai-je en acceptant un verre
+de vin. Oh! je vous en prie, monsieur, racontez-moi votre histoire.
+
+--Mais je ne désire pas que ma vie soit rendue publique.
+
+--On peut l'écrire avec des changements de détail et de noms, de façon
+qu'on ne reconnaisse pas les personnages.
+
+Mon interlocuteur hésitait. Je fis un dernier effort en lui disant que
+l'histoire de sa vie serait une force et un exemple, un encouragement pour
+les uns, un stimulant pour les autres, et qu'elle aiderait peut-être
+puissamment à la fondation de nouvelles écoles.
+
+--C'est une affaire grave, dit-il; j'en veux causer d'abord avec ma femme.
+Il n'y a qu'un moyen, c'est que vous soupiez avec nous. Ne me refusez pas,
+sinon vous ne connaîtrez certainement pas notre histoire.
+
+Je me laissai persuader; je passai cette soirée entre Bavon et Godelive.
+En face de moi étaient assis le vieux Damhout, Christine, sa femme, et la
+mère Wildenslag; à l'autre bout de la table se tenaient quatre charmants
+enfants: deux garçons et deux filles.
+
+Je quittai cette maison, la tête remplie de doux rêves, le coeur plein de
+paroles d'amitié, de bonheur et d'amour, et la mémoire pleine de la simple
+et touchante histoire que j'ai racontée dans ce livre.
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+Imprimerie D. BARDIN, à Saint-Germain.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de deux enfants d'ouvrier
+by Hendrik Conscience
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER ***
+
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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