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+The Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le chasseur d'ours
+
+Author: Charles Buet
+
+Release Date: December 6, 2005 [EBook #17240]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR D'OURS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+[Illustration: MON ONCLE HILARION BRUNO.]
+
+
+LE CHASSEUR D'OURS
+
+PAR
+
+Ch. BUET
+
+
+
+ LIMOGES
+ EUGÈNE ARDANT ET Co.
+ ÉDITEURS
+
+
+
+LE CHASSEUR D'OURS
+
+
+
+
+I
+
+
+Mon oncle Hilarion Bruno est un personnage bien original, et je vous
+demande, ami lecteur, la permission de vous le présenter.
+
+Figurez-vous une manière de géant, que les cuirasses du moyen
+âge habilleraient mieux que nos pantalons collants et nos vestons
+étriqués; des bras musculeux capables de soulever les fardeaux
+les plus lourds; des jambes nerveuses, infatigables; une poitrine
+semblable à un soufflet de forge.
+
+Le visage de mon oncle présente le type savoyard le plus pur:
+nez gros, rond au bout, émaillé de rubis et semé de verrues
+multicolores; yeux gris, fendus en amande, ombragés de longs cils et
+surmontés de sourcils énormes qui coupent le front blanc, haut et
+large, de leur arc nettement tracé.
+
+Le visage respire la bonté, la franchise, la simplicité, j'oserai
+même dire la candeur.
+
+Tel que je le trace pour vous, ô lecteur, ce portrait n'est point
+flatté; mon oncle n'est pas beau, et, sous ce rapport, tous ses
+neveux lui ressemblent.
+
+Hilarion Bruno est rentier de son état, chasseur de profession, maire
+de son endroit, hâbleur superlatif, parce qu'il est chasseur, plein
+d'une rogue dignité, parce qu'il est maire.
+
+Il habite, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, en
+Savoie, une charmante maisonnette aux murs couleur de rose, aux
+persiennes grises, que les paysans du village appellent le château et
+les bourgeois de la ville, Maison-Rose.
+
+Cette maison possède une cave excellente, fraîche en été, chaude
+en hiver, dans laquelle vieillissent les bons vins du pays: le tonique
+Princeps, le capiteux Saint-Julien, le Bonne-Nouvelle et le vin de
+Rippes, dont le parfum se rapproche de celui de la violette.
+
+Le salon de Maison-Rose est un petit musée où sont réunis
+pêle-mêle des épées flamboyantes et des meubles sculptés; des
+tableaux de maître et des fragments de vitraux. Les merveilles de
+la céramique italienne s'y joignent aux filigranes de Gênes, aux
+verreries de Venise, aux émaux cloisonnés de la Chine, à ces mille
+objets, en un mot, que l'argot parisien nomme _bibelots_, et que leur
+propriétaire décore pompeusement du titre d'_objets d'art_.
+
+Si mes souvenirs ne me trahissent point, la salle à manger et la
+bibliothèque n'étaient point indignes du salon.
+
+La salle à manger, vaste pièce lambrissée de vieux chêne, était
+encombrée de trophées de chasse, trophées qui s'étalaient même
+sur le grand buffet de poirier sculpté, où mon oncle renfermait sa
+massive argenterie et les belles porcelaines qu'il avait rapportées
+du Japon. Il y avait là des cornes de chamois, des bois de cerf,
+des défenses de sangliers, auxquels s'accrochaient dans un ordre
+admirable toutes sortes de fusils, de poires à poudres, de flasques,
+de bidons, de carniers. Les deux objets qui excitaient le plus
+vivement mon admiration alors que j'avais douze ans,--il y a longtemps
+de cela!--étaient: 1° une gourde faite d'une noix de coco sculptée
+et 2° une paire d'ours empaillés placés en sentinelle aux deux
+côtés du buffet.
+
+Oh! que ces deux ours me faisaient peur avec leurs dents blanches et
+pointues! leurs yeux de feu, leurs poils bruns, longs et frisés!
+
+Quant à la bibliothèque, elle se composait uniquement de livres
+de voyage et de chasse. C'était encore une des manies de mon oncle,
+lequel, je vous l'ai déjà dit, était un fier original.
+
+Il avait un certain nombre de manies.
+
+D'abord, celle de la chasse; puis, celle de raconter ses chasses.
+Ensuite, celle de raconter ses voyages, en montrant ses bibelots, ou
+bien en sablant le contenu des vieilles bouteilles de sa cave.
+
+Il n'avait jamais voulu se marier et vivait comme un ours, partageant
+son temps en quatre parties égales qu'il passait dans son salon, sa
+bibliothèque et sa salle à manger; la salle à manger lui prenait
+deux parties sur quatre!
+
+Chaque mois, il partait un beau matin, après avoir endossé la veste
+de velours à côtes, les culottes grises et les guêtres de peau, qui
+composaient sou costume de chasse, et ne revenait qu'au bout de
+huit jours, amenant avec lui le cadavre d'un ours et quelques joyeux
+compagnons avec lesquels il mangeait son gibier.
+
+Un jour, comme j'étais allé rendre visite à mon oncle, je le priai
+de me conter une de ces histoires de chasse qu'il savait si bien
+conter.
+
+Hilarion Bruno me jeta un regard sournois.
+
+--Tiens! tiens! petit, ma dit-il étonné, je ne te savais pas curieux
+d'aventures.
+
+Je poussai un soupir à fendre une roche en deux.
+
+--Ah! mon oncle! m'écriai-je d'un air scandalisé, quand je ferai des
+livres il faudra bien que votre nom y figure.
+
+Il sourit paternellement et haussa les épaules.
+
+--Il faut voyager pour faire des livres, grommela-t-il; il n'y a de
+beaux livres que les histoires de voyages!
+
+C'était comme cela.
+
+Hilarion Bruno ne concevait rien au-delà! Il faisait fi des romans,
+abhorrait la philosophie, se souciait peu de l'histoire et dédaignait
+la politique.
+
+Pour en revenir à mon histoire, ou plutôt à l'histoire de mon
+oncle, il alla déboucher un flacon de vin blanc d'Hermillon, me versa
+rasade et reprit:
+
+--Tiens! neveu, je vais te raconter comme je suis devenu chasseur, et
+chasseur d'ours encore!
+
+Alléché par ce préambule, je m'assis commodément dans un grand
+fauteuil de cuir à oreillettes, et je me préparai à écouter de mon
+mieux.
+
+--Il faut te dire, commença mon oncle, que je n'ai pas toujours eu
+cinquante ans. En 1825, j'étais un garçonnet de quinze ans, fort
+et robuste, bourré de latin et de grec, mais orgueilleux comme dix
+humanistes et sot comme vingt collégiens pris collectivement. Cette
+année-la, j'étais allé passer mes vacances chez ma tante Esthénie,
+laquelle habitait le village des Hulles, au-dessus du bourg de la
+Rochette. Ma tante Esthénie avait soixante-dix ans. Elle possédait
+quatre fils et deux filles: Georges, qui avait quarante ans; André,
+qui en avait trente-cinq; Edouard, qui en avait trente-quatre, et
+Camille, mon aîné de deux ans. Les deux filles étaient mariées:
+l'une à M. Amenet, le notaire, l'autre à l'avocat Platine, le bien
+nommé.
+
+Comme bien tu le penses, mon camarade le plus intime était Camille.
+Georges me faisait peur. André m'intimidait, Edouard me semblait un
+géant. Quant à Mme Amenet, elle me bourrait de bonbons. Mme Platine
+habitait Chambéry et portait des chapeaux à plumes; elle ne venait
+jamais aux Hulles, craignant de gâter son teint.
+
+Il était impossible de voir famille plus unie et gens mieux faits
+pour vivre ensemble sous un même toit.
+
+L'oncle Hilarion Bruno fit une pause et j'en profitai pour lui dire
+que je ne voyais pas encore poindre les oreilles de l'ours.
+
+--_Esto hijo!_[1] grommela-t-il, patience! neveu, patience! j'en ai
+déjà vu pas mal, des ours, à quatre ou à deux pattes!... attends
+un peu!
+
+[Note 1: Cet enfant.]
+
+Il but un grand verre de nectar hermillonnais et continua son récit.
+
+--En ce temps-là, reprit-il, on payait 6 francs un permis de
+chasse...
+
+Il faut vous dire que mon oncle me racontait cette histoire en 1861,
+c'est-à-dire une année après l'annexion de la Savoie à la France.
+
+--On payait 6 livres un permis de chasse et l'on chassait partout.
+Les gardes étaient de bons enfants qui faisaient leur devoir, sans
+oublier les préceptes de là civilité puérile et honnête. Au jour
+d'aujourd'hui, il faut payer 25 francs, payer l'impôt des chiens,
+payer les gardes-champêtres, payer le loyer des biens communaux,
+payer encore et toujours!...
+
+Si au moins l'on pouvait parler, après avoir payé! s'écria mon
+oncle, en appuyant cette réflexion d'un grand coup de poing frappé
+sur la table.
+
+Il murmura quelques paroles qu'il ne serait point prudent de
+transcrire ici, et poursuivit:
+
+--Tous les matins, Georges, André, Edouard et quelques amis à eux
+partaient de grand matin pour chasser le lièvre.
+
+Camille, moi et un gamin de notre âge, qui répondait au nom
+d'Aurèle, nous partions aussi pour tirer les grives et les pigeons
+sauvages. Il y avait un gros renard qui, chaque nuit, venait tordre le
+cou à nos poules. Souvent nous le rencontrions, mais nous n'osions le
+tuer, tant il nous faisait peur.
+
+--Mais l'ours, mon oncle! interrompis-je.
+
+--Attends, attends un peu, neveu!... Un matin, excités par le récit
+des exploits de mes cousins, nous leur déclarâmes que nous irions
+avec eux du côté des tours de Montmayeur.
+
+Les tours de Montmayeur sont deux belles tours séparées l'une de
+l'autre par une distance de cent mètres au moins. Elles sont restées
+debout à la suite d'un crime commis dans ce château par le dernier
+baron de Montmayeur, Jacques. Ce Jacques était fils du maréchal de
+Savoie. Or, en 14...
+
+Lorsque mon oncle se lançait dans l'histoire et qu'il abordait une
+légende nationale, sa digression durait ordinairement de trois
+à quatre heures. Moi, je tenais à mon ours et je réclamais
+énergiquement l'histoire de cet ours.
+
+Hilarion Bruno eut aux lèvres un sourire de pitié et haussa les
+épaules:
+
+--Ah! petiot, me répondit-il, tu ne sais pas quel charme, quelle
+beauté, quel attrait mystérieux ont nos légendes! Si tu veux faire
+des livres, il faudra bien apprendre tout cela!
+
+Petiot!!!
+
+Dans toute cette phrase de mon oncle, je n'avais entendu que le mot
+_petiot_, et j'allais avoir quinze ans au 23 octobre prochain!
+
+Je dévorai ma rage, espérant que l'ours ne tarderait point à venir.
+
+--Un matin donc, reprit mon oncle, nous nous dirigeâmes vers les
+tours de Montmayeur. Nous étions six, en y comprenant ma petite
+chienne Blondette, qui était bien la bête la plus intelligente que
+j'aie connue. Elle me suivait pas à pas.
+
+Comme je ne pouvais point marcher aussi lestement que mes grands
+cousins, j'allai tranquillement, suivant à dix pas mon cousin
+Camille.
+
+Voilà que tout à coup...
+
+--Bon! interrompis-je encore, nous y sommes! mon oncle me jeta un
+regard sévère et reprit:
+
+--.... Blondette se fourvoie dans un buisson et lance un lièvre qui
+passe entre mes jambes. Je me serais taxé de présomptueux si l'idée
+m'était venue de tirer un lièvre à la course. Blondette détala à
+la suite de l'animal aux longues oreilles, et me voilà parti après
+ma chienne, brandissant mon fusil au-dessus de ma tête.
+
+Mes cousins s'étaient arrêtés et riaient de tout leur coeur.
+
+--Bravo, petit! me criaient-ils, bravo!
+
+Au lieu de venir à mon secours, ces _badauds_ riaient et me
+contemplaient, bouche béante.
+
+Le lièvre courait toujours, Blondette aboyait, moi, je commençais à
+perdre haleine.
+
+Enfin ce bon lièvre vint se jeter dans un champ de pommes de terre.
+Mes cousins arrivèrent; mais je réclamai l'honneur de tirer le
+premier coup, et profitant d'un moment où le lièvre laissait
+passer ses oreilles derrière les feuilles, j'envoyai ma charge tout
+entière..... dans les mollets de mon cousin André.
+
+Ma foi! je fis comme les cousins de mon oncle, j'éclatai de rire,
+tant et si fort, que mon accès d'hilarité dura cinq bonnes minutes.
+
+Il faut si peu de chose pour faire rire les enfants! Quand j'eus ri
+tout à mon aise, Hilarion Bruno recommença son récit.
+
+--Tu dois penser quels cris d'épouvante furent poussés de côté
+et d'autres. Les échos, de la montagne en retentissaient... Je
+crus avoir commis un meurtre, et je me mis à fuir. Mes cousins
+m'arrêtèrent en poussant un grand cri.
+
+[Illustration: L'OURS.]
+
+Je levai la tête...
+
+A dix pas de moi, un ours de la plus belle taille s'amusait à
+fourrager dans un magnifique champ d'avoine. A notre vue, il huma
+l'air, grogna et s'enfuit dans la direction de la montagne.
+
+Je m'élançai à sa poursuite... Un coup de feu retentit... une balle
+siffla à mon oreille et je vis l'ours s'affaisser en poussant un
+gémissement lamentable.
+
+Mes cousins m'expliquèrent alors que le champ était entouré d'une
+corde supportée par des piquets plantés de distance en distance. Un
+fusil y était adapté, disposé de manière à faire feu pour peu que
+l'on touchât la corde traîtresse.
+
+--Et le mollet du cousin! demandai-je en souriant.
+
+--Bah! répondit Hilarion Bruno, le mollet du cousin était protégé
+par de fortes guêtres, et le plomb n'avait touché que le cuir.
+
+--Et c'est votre première chasse à l'ours? mon oncle.
+
+--Oui, neveu. Mais depuis lors j'en ai vu bien d'autres!
+
+--Vraiment?
+
+--Oui! j'ai chassé le renard en Angleterre, le loup en Russie, l'ours
+blanc dans les mers du Nord, le lion en Afrique, la panthère à Java,
+le tigre dans les Indes et l'homme dans les pampas américaines!
+
+--L'homme!!!
+
+--Le Peau-Rouge, neveu. Il est certains cas où il vaut mieux chasser
+qu'être chassé!
+
+Je vous l'ai déjà dit, mon oncle Hilarion Bruno avait un faible pour
+les sentences philosophiques.
+
+--Si tu veux, Charles, me dit-il quand je le quittai, nous irons
+demain faire une partie de chasse.
+
+--Oh! merci, merci, je n'aime point les ours.
+
+Il haussa les épaules:
+
+--Comme on élève les jeunes gens aujourd'hui! murmura-t-il avec
+un sourire de piété. Eh bien! nous nous contenterons de tirer le
+renard.
+
+Cette fois, je ne pus que m'incliner.
+
+--Sais-tu au moins tenir un fusil?
+
+La modestie n'est pas mon fort:
+
+--Ah! mon oncle, répondis-je, mieux qu'une plume, à coup sûr!
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, nous partîmes à l'aube pour aller chasser le renard du
+côté d'Aiguebelle.
+
+Aiguebelle est un gros village, un petit bourg dont l'unique
+prétention a toujours été de se donner comme une ville. C'est la
+patrie par excellence du commérage et des plaisirs champêtres. On
+y décore toutes choses d'un nom pompeux: la mairie devient
+Hôtel-de-Ville, et la justice de paix est un palais-de-justice. Les
+habitants n'appelleront jamais leur pasteur: «Monsieur le curé»,
+mais bien: «Monsieur l'archiprêtre». Soyez avocat, médecin,
+notaire, professeur; ce titre suivra chaque fois le mot monsieur quand
+on s'adressera à votre personne.
+
+Aiguebelle est formé d'une seule rue qui n'est autre chose que la
+grand'route sur les deux côtés de laquelle s'alignent des maisons à
+peintures prétentieuses, à balcons ambitieux.
+
+L'Hôtel-de-Ville étale avec orgueil son pignon pointu et son
+badigeon couleur beurre frais entre deux maisons d'un gris sombre, que
+l'on m'a dit appartenir à deux notabilités du pays.
+
+La rue est pourvue de trottoirs boueux et de candélabres en
+simili-bronze dans lesquels brûle un simili-gaz obtenu à l'aide du
+pétrole.
+
+L'église menace ruine: elle était jadis assez belle, mais l'on y
+voit maintenant les traces du temps.
+
+Hâtons-nous de le dire, ce bourg, si humble et si petit en apparence,
+a son histoire que lui envieraient certaines grandes villes où
+règnent le charbon et la houille, où l'on n'entend que le bruit des
+roues et des machines.
+
+Le château de Charbonnières, qui domine Aiguebelle, fut le berceau
+de la maison de Savoie, de cette illustre famille dont le roi
+philosophe, Louis XVIII, faisait un jour l'éloge en disant qu'un
+prince de la maison de Bourbon, ne pouvait épouser sans mésalliance
+qu'une princesse de Savoie.
+
+Or, les premiers comtes de Savoie entourèrent Aiguebelle de murs et
+de fossés. Sous le règne d'Adélaïde de Suze, veuve du comte Oddon,
+on y battait une monnaie que les numismates désignent sous le nom de
+_salidi maurianenses_.
+
+En 1536, François Ier réduisit en cendres les deux tiers
+d'Aiguebelle dont le connétable de Lesdignières s'empara de nouveau
+en 1597. Trois ans plus tard, le maréchal de Créqui s'en rendit
+maître, et les Espagnols le prirent d'assaut en 1742.
+
+La petite ville dont nous parlons subit donc quatre siéges en règle,
+et l'on doit avouer que l'appellation de ville dont se servent ses
+habitants paraît moins ridicule quand on connaît cette histoire.
+
+Hilarion Bruno me racontait cela, pendant que nous volions sur les
+ailes rapides de la vapeur. Veuille le lecteur me pardonner cette
+image surannée, que je m'empresse d'attribuer à mon oncle, lequel
+affectait de parler le beau langage du siècle.
+
+J'avais revêtu, pour cette circonstance solennelle--ma première
+chasse,--un costume en _peau de diable_ qui me donnait, avec mon
+bonnet d'_higlander_, la tournure d'un _boy_ anglais en quête d'un
+remède contre le spleen. Mon oncle riait en regardant cet excentrique
+accoutrement et me décochait de temps à autre les plus mordantes
+épigrammes.
+
+Il fumait sa pipe, tout en causant avec moi et buvait de temps à
+autre une gorgée de vin blanc, son apéritif ordinaire.
+
+Vers huit heures nous arrivâmes à Aiguebelle, et la vue de cette
+ville produisit sur moi l'impression que j'exprime en termes un peu
+amers au commencement de ce récit.
+
+Notre première visite fut pour un ami, qui nous offrit un déjeuner
+des plus substantiels. Une heure après, nous étions en chasse dans
+les vignobles de Durnières. Mon oncle avait été élevé dans
+ce pays et le connaissait parfaitement. Un Aiguebellain nous avait
+accompagné et nous avait mis sur la piste d'une famille de renards
+qui causait chaque jour de grands dommages aux fermes des environs.
+
+La chasse présenta plusieurs incidents qu'il serait trop long et
+peut-être oiseux de rapporter ici. Vers quatre heures du soir, nous
+avions forcé la retraite du renard que mon oncle emportait dans son
+carnier avec une visible satisfaction.
+
+Pour moi, j'étais...
+
+ honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!
+
+c'est, ou jamais, le cas de le dire.
+
+J'avais chargé cinq ou six fois mon fusil, mais je revenais les mains
+vides et je contemplais avec envie la carnassière gonflée de mon
+oncle Hilarion.
+
+--Eh bien! mon garçon, me dit-il, te voilà tout penaud!
+
+Je poussais un soupir.
+
+--Eh! eh! continua-t-il en ricanant, tu voudrais peut-être bien être
+à ma place, hein?
+
+Nouveau soupir du neveu, nouveau ricanement de l'oncle.
+
+--Eh! eh! eh! tout le monde ne peut pas être heureux. C'est ce que
+me disait un fakir, à Lahore, en 1835. Il ajoutait que l'espérance,
+elle-même, était un leurre et ne servait qu'à rendre la vie plus
+amère!
+
+--Théorie dangereuse, affirma l'Aiguebellain.
+
+Par esprit de contradiction, mon oncle soutint le contraire, et la
+discussion s'engagea vivement entre ces deux messieurs.
+
+L'Aiguebellain n'était pas de force, Hilarion Bruno le roula
+proprement.
+
+Quand nous fûmes arrivés au pont de Randens, qui sépare
+d'Aiguebelle le hameau de ce nom, mon oncle se retourna vers moi et me
+dit:
+
+--Garçon! tiens, voici le renard. Marche en avant, je te permets de
+te dénoncer comme meurtrier de cet animal dont les Hindous ont le
+caractère, et les Chinois la couleur, mais à une condition...
+
+Mon coeur se prit à palpiter, et je hasardai timidement cette
+question:
+
+--A quelle condition, mon oncle?
+
+Un sourire effleura ses lèvres et il me répondit:
+
+--Tu porteras jusqu'à la maison tout ce qu'on te remettra.
+
+--Bien, mon oncle!
+
+Et je partis d'un pas allègre, la casquette sur l'oreille, le poing
+sur la hanche, et sifflotant, de l'air le plus dégagé du monde, une
+chanson à boire.
+
+J'avais passé le renard en bandoulière autour de mon corps, et je
+portais mon fusil sur l'épaule.
+
+Allez! j'étais bien le plus fier et le plus joyeux enfant de la
+terre.
+
+Pour ne rien perdre de l'honneur que j'allais tirer de _ma_ chasse (ô
+ironie!) je résolus de traverser Aiguebelle dans toute sa longueur,
+et je fis un détour qui me conduisit au _Paradis des Chèvres_. Là,
+je pris la grand'route, je passai sous l'arc-de-triomphe élevé au
+roi Charles-Félix, et je me trouvai à l'entrée de la ville.
+
+ * * * * *
+
+Dès que l'on m'aperçut, ce fut un véritable remue-ménage. Les
+commères s'assemblèrent sur le pas de leurs portes, les épiciers
+et les cafetiers, tout le commerce d'Aiguebelle sortirent de leurs
+boutiques, et tout ce monde se mit à m'admirer, bouche béante,
+tandis que les gamins me couraient après avec des cris de joie si
+perçants que j'en fus abasourdi.
+
+ * * * * *
+
+Bientôt je vis diverses femmes rentrer précipitamment dans leurs
+maisons. Orgueilleux! j'attribuais cette brusque retraite à l'effroi
+inspiré par le cadavre de «mon» renard, dont le museau sanglant
+pendait à quelques centimètres de ma ceinture.
+
+Je ne tardai pas à être détrompé.
+
+Les ménagères sortirent l'une après l'autre. L'une m'apporta douze
+oeufs dont j'emplis ma casquette; l'autre vint me donner une paire
+de poulets que je pendis à mon bras; la troisième me chargea d'une
+botte de carotte, la quatrième d'un lapin vivant...
+
+Je n'étais pas arrivé au milieu de la rue, que je succombai sous le
+fardeau.
+
+Un jeune homme se chargea de la moitié de ces présents, et je pus
+continuer ma route.
+
+Il eût fallu me voir, ainsi transformé en garde-manger ambulant avec
+mes poules, mes oeufs, mes carottes et surtout _mon_ renard, que je
+n'avais point voulu donner à mon complaisant _compagnon_.
+
+Je croyais d'abord que l'on voulait me mystifier, mais les sourires
+gracieux, les compliments à brûle-pourpoint et les caressantes
+flatteries que tout le monde m'adressait me tournèrent la tête.
+
+Lorsque mon oncle rentra, cinq minutes après moi, il riait à gorge
+déployée.
+
+--Eh bien, petit, me dit-il, trouves-tu que ce soit agréable
+déporter un renard?
+
+--Certes, mon oncle!
+
+Je lui montrai mon butin.
+
+--Qu'allons-nous faire de tout cela? demandai-je.
+
+--La belle question! ce sont des cadeaux qu'on te fait, petiot; une
+prime semblable est donnée à tous ceux qui tuent le renard. C'est un
+usage établi depuis des siècles et dont on trouve le premier exemple
+dans la _Chronique_ du chanoine Agrald, en 1221. Cette chronique,
+écrite sur parchemin...
+
+Je me hâtai de fuir, craignant une nouvelle averse d'érudition.
+
+
+
+
+III
+
+
+«Le moi est haïssable,» a dit Pascal.
+
+Aussi je dois cesser de parler autant de ma chétive personne. J'ai,
+du reste, entrepris un portrait, il faut que je l'achève. Je laisse
+là mon oncle, son neveu et le renard susdit, pour faire poser mon
+modèle et commencer mon esquisse.
+
+Il est inutile, je pense, de donner ici quelques détails sur le
+quadrupède auquel nous avons affaire.
+
+L'ours des Alpes est le même que celui des Pyrénées et des
+Asturies, selon le dire de la plupart des naturalistes. Cependant
+Cuvier prétend le contraire. Cet animal se tient dans les montagnes
+boisées ou dans les amas de rochers situés vers les cîmes de
+certains escarpements des Alpes; il vit de racines, de fruits acides,
+comme l'épine-vinette, la ronce et la buxerole. C'est un grand
+dévastateur de ruches et de fourmilières: il mange le miel des unes
+et les habitantes des autres. Sa vie est solitaire.
+
+Il n'attaque point l'homme, si ce n'est quand il est provoqué.
+
+Voilà, mes chers lecteurs, tout ce que mes faibles connaissances en
+histoire naturelle me permettent de vous dire sur le sauvage souverain
+de nos montagnes.
+
+Ce n'est point chose facile que de chasser l'ours.
+
+On ne le tue point avec une balle, comme le premier lièvre venu. Nos
+chasseurs chargent leurs fusils avec des chevrotines, dont la forme
+est celle des dents d'un rateau.
+
+Ces sortes de balles sont de forme conique, pointues à une
+extrémité, arrondies à l'autre; elles ne sont point de plomb, mais
+de fer. Les bourres sont des rondelles découpées dans le feutre d'un
+vieux chapeau.
+
+Ce fut à La Chambre que je vis pour la première fois un chasseur
+d'ours de profession. Puisque je dois vous instruire, tout en vous
+amusant, je puis bien vous dire en passant ce que c'est que le bourg
+de La Chambre.
+
+Il est situé dans une vallée riante et fertile, à quelques
+kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, et faisait autrefois partie
+du domaine temporel des évêques de ce diocèse. Jadis cette vallée
+inculte fut entièrement défrichée par les Bénédictins. La Chambre
+fut érigée en comté en 1456 et en marquisat en 1553, en faveur de
+la maison de Seyssel, qui fournit un nombre infini d'illustrations:
+cardinaux, évêques, maréchaux de Savoie, lieutenants-généraux du
+duché, chevaliers de l'Annonciade, etc.
+
+Ruiné en partie sous le duc Charles Ier, le château de La Chambre
+fut entièrement détruit par le roi François Ier de France, en 1536.
+
+Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la
+première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé
+Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si
+vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre!
+
+Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus;
+chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la
+dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux
+cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des
+Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave
+dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de
+la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le
+torrent de Bugeon.
+
+François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant
+à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon
+à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec
+respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles:
+Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop
+prompte.
+
+Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris,
+une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers,
+autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une
+ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre
+à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux
+bruns.
+
+--Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant
+Guigonnet.
+
+--Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence.
+
+--Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire
+connaissance avec lui, et il te contera ses histoires.
+
+La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était
+obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des
+affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants
+de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les
+détails de sa vie.
+
+C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un
+caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage,
+la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une
+teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne,
+et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole.
+
+Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent
+la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le
+courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger
+parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il
+peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond
+de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la
+profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une
+fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la
+proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir
+les tourments épouvantables de la faim et de la soif!...
+
+Rien n'y fait.
+
+Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil
+sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des
+montagnards:
+
+ Amis, que la montagne est belle!
+ Fuyons les bruits de la cité.
+ Courons gaîment fêter loin d'elle
+ Notre pays, sa liberté!
+ Le sac au dos, en main la pique,
+ Pressons le pas.
+ Faisons un effort énergique,
+ Pressons le pas.
+ Que les dangers ne nous arrêtent pas,
+ _Car les dangers pour nous n'existent pas!_
+
+Ce courage, cette exaltation leur donnent une adresse à nulle autre
+pareille. Ils luttent contre la montagne. Ils franchissent d'un pas
+ferme les passages les plus difficiles: ils mesurent, sans vertige, la
+profondeur des gouffres: ils marchent sans crainte sur les bords
+des crevasses des glaciers, ils défient l'orage et supportent avec
+indifférence les rafales du vent. Oh! ce sont des hommes forts!
+
+Et puis, sous leurs yeux se déroule un paysage immense autant que
+varié. Ils ne voient jamais deux fois la nature sous le même aspect.
+En hiver, c'est un vaste manteau de neige sur lequel tombe un maigre
+rayon de soleil qui donne à cette blancheur un chatoiement de perle;
+alors, le ciel est gris, terne, pommelé de nuages; alors, tout dort!
+Mais au printemps, le monde s'éveille; la neige a fondu et remplit
+maintenant les larges _combes_ dans lesquelles mugissent les torrents
+noirs; le mont revêt sa robe de verdure; ce sont des prairies semées
+de fleurs, des arbustes qui grimpent sur des roches, couvrant leur
+nudité d'une guipure de feuillages; des amandiers couverts de fleurs
+blanches, des sapins aux feuilles sombres qui couronnent les sommets
+altiers. Vient l'été, avec ses moissons jaunies, ses arbres chargés
+de fruits que le soleil mûrit lentement. Enfin l'automne, la plus
+belle des saisons, quoiqu'en disent les poètes! Le Savoyard comprend
+et admire toutes ces splendeurs. Il saisit toutes les beautés du
+paysage; il voit chaque jour avec un nouveau plaisir le soleil se
+lever du côté d'Italie et se coucher, là-bas, du côté de la
+France.
+
+Quand l'astre disparaît, le ciel s'empourpre comme par l'effet d'un
+gigantesque incendie: tantôt il se diapre de nuages dorés, tantôt
+il s'efface en laissant derrière lui une traînée lumineuse.
+
+Et le Savoyard contemple chaque jour un spectacle nouveau.
+
+Cette nature, si magnifiquement belle, il la peuple d'une création
+fantastique; son imagination lui montre partout un monde surnaturel
+qui l'entoure et l'enchante et qui, suivant l'expression d'un de nos
+romanciers de haut parage, Octave Feuillet, lui fait sentir la vie
+avec une intensité que nous ignorons.
+
+Enfin, il est libre, absolument libre. Il ne relève de personne que
+de lui-même. Il est souverain seigneur et maître de la montagne;
+il va où il veut, fait ce qu'il veut et ne reconnaît de volonté
+supérieure à la sienne que celle de Dieu.
+
+Que lui importent les vaines rumeurs du monde? Que lui fait cette
+fourmilière sur laquelle il jette un regard dédaigneux, fort de sa
+grandeur et de son indépendance?
+
+Voilà, cher lecteur, ce que me disait François Guigonnet; sa voix
+était émue; son regard brillait d'une éloquence naïve; son langage
+vulgaire se transformait en un parler plein d'une sauvage poésie.
+
+Moi, je l'écoutais sans oser l'interrompre. Quand il m'eut dépeint
+la montagne, il me raconta sa vie.
+
+
+
+
+IV
+
+
+François Guigonnet est né en 1810, il avait donc aujourd'hui
+cinquante-huit ans. C'était un homme d'une taille élevée, d'une
+maigreur extrême; son visage n'offrait aucun trait saillant et
+n'exprimait qu'une sorte de placidité mêlée à une certaine
+finesse. Ses cheveux étaient longs, très noirs, et le bas de son
+visage s'encadrait dans une barbe assez bien soignée.
+
+Le père de François était un honnête cultivateur qui fut pris dans
+la dernière levée que fit Napoléon avant la première Restauration
+et qui mourut à la guerre, laissant une femme jeune encore, mère de
+huit enfants. Deux ou trois ans après, la veuve se remaria.
+
+Quand François eut quinze ans, il partit pour la France, muni d'une
+boîte de colporteur. En cinq ans, il amassa l'énorme somme de mille
+francs, revint au pays, acheta un bout de terrain et se maria. Quand
+sa mère mourut, il se trouvait à la tête d'une fortune de trois
+mille francs, représentée par une chaumière, un jardinet et le
+lopin de terre, fruit de ses économies.
+
+Sa femme et ses deux enfants moururent; François, alors âgé de
+quarante ans, fut pris par le désespoir et voulut quitter le pays. Il
+vendit son bien et partit. Au bout de six mois, il revenait malade de
+nostalgie. Alors il se fit chasseur d'ours et les âpres jouissances
+de la chasse lui firent oublier ses malheurs.
+
+Aujourd'hui, il a racheté sa chaumière et vit complètement isolé.
+
+Quand il lui prend fantaisie de chasser ou bien quand on lui signale
+un ours dans la montagne, il part de grand matin, muni de sa carabine
+et cherche la piste de la bête.
+
+Sa chasse dure quelquefois trois ou quatre jours.
+
+Quand il a trouvé le repaire de l'ours, il va se poster avant l'aube
+à quelque distance de ce repaire et attend. A peine le soleil se
+lève-t-il derrière les monts de Beaune qu'un sourd grognement
+l'avertit du réveil de sa future victime.
+
+Il se place derrière un tronc d'arbre ou un rocher et lorsque l'ours
+apparaît à l'entrée de sa tanière, il vise l'oreille ou le front,
+entre les deux yeux, afin de ne point gâter la peau de son gibier.
+
+Quelquefois, il manque son coup. La bête alors se rue en avant:
+arrivée à deux pas du chasseur, elle s'élance furieuse vers son
+agresseur pour l'étouffer dans ses bras.
+
+Si le chasseur manque de sang-froid, il est perdu. Guigonnet, lui, ne
+s'effraie pas pour si peu. Il attend tranquillement, sans bouger de
+sa place; puis, quand l'ours est bien en face de lui, qu'il ouvre sa
+gueule formidable _ornée_ de dents aiguës, il ajuste et fait feu à
+bout portant, dans cette gueule rouge, fumante... L'ours tombe et tout
+est dit.
+
+Un jour, il lui advint une singulière aventure. Il chassait le
+renard en compagnie de quelques amis. Or, pendant que ses compagnons
+l'attendaient de l'autre côté de la forêt, François Guigonnet
+avait grimpé sur la montagne et guettait le renard au passage.
+
+Il se trouvait tout auprès d'une _coulée_, sorte de boyau taillé à
+pic dans le roc et par lequel on fait glisser du haut de la montagne
+en bas les fagots que l'on coupe dans les forêts et les broussailles.
+La coulée était bordée d'arbres touffus qui, réunissant leurs
+hautes branches, formaient au-dessous d'elles une voûte de verdure à
+travers laquelle le soleil ne pourrait pénétrer.
+
+Quelques instants après, le renard passa au galop, suivi de plusieurs
+chiens qui aboyaient à tue-tête. L'animal sauta d'un bond dans la
+coulée, se faufila à travers la broussaille et disparut.
+
+N'obéissant qu'à son instinct de chasseur, Guigonnet bondit... Le
+pied lui glissa... il tomba.
+
+L'instinct qui porte tout homme qui tombe à chercher un point
+d'appui, lui fit jeter les mains en avant. Une de ses mains rencontra
+un objet velu qu'il prit pour une branche moussue. Il tomba,
+entraînant avec lui ce à quoi il se retenait et, en quelques
+secondes, il fut arrivé au bas de la coulée.
+
+Un épouvantable grognement retentit aussitôt, et notre ami François
+se trouva face à face avec... un ours de la plus belle taille.
+
+Or, son fusil n'était chargé qu'à balle et la balle glisse sur
+la peau de l'ours, comme une pierre sur la glace! Il se trouvait en
+pleine forêt, seul avec cet animal féroce...
+
+Ma foi! je crois qu'il eut peur.
+
+Heureusement l'ours eut plus peur que lui. Il fit un bond de côté
+et s'enfonça sous le bois, en courant aussi vite que lui permettaient
+les obstacles semés sur sa route.
+
+
+
+
+V
+
+
+Guigonnet me raconta bien d'autres histoires, un jour que je lui avais
+offert une bouteille de bon Saint-Julien, au café G... Mais s'il
+fallait tout dire, je serais bien embarrassé, et peut-être mes
+jeunes lecteurs me traiteraient-ils de..... blagueur!!!
+
+ Cet âge est sans pitié.....
+
+Je préfère m'en tenir à l'esquisse ci-dessus.
+
+
+FIN.
+
+
+Limoges.--Imp. E. Ardant et Co.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR D'OURS ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le chasseur d'ours
+
+Author: Charles Buet
+
+Release Date: December 6, 2005 [EBook #17240]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR D'OURS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<p class="mid"><img src="images/01.png" alt="MON ONCLE HILARION BRUNO."></p>
+
+
+<h1>LE CHASSEUR D'OURS</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>Ch. BUET</h3>
+
+
+
+<p class="mid"><span class="sml">LIMOGES<br>
+ EUGÈNE ARDANT ET Co.<br>
+ ÉDITEURS</span></p>
+
+
+<h2>LE CHASSEUR D'OURS</h2>
+
+
+
+<br><br>
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Mon oncle Hilarion Bruno est un personnage bien original, et je vous
+demande, ami lecteur, la permission de vous le présenter.</p>
+
+<p>Figurez-vous une manière de géant, que les cuirasses du moyen
+âge habilleraient mieux que nos pantalons collants et nos vestons
+étriqués; des bras musculeux capables de soulever les fardeaux
+les plus lourds; des jambes nerveuses, infatigables; une poitrine
+semblable à un soufflet de forge.</p>
+
+<p>Le visage de mon oncle présente le type savoyard le plus pur:
+nez gros, rond au bout, émaillé de rubis et semé de verrues
+multicolores; yeux gris, fendus en amande, ombragés de longs cils et
+surmontés de sourcils énormes qui coupent le front blanc, haut et
+large, de leur arc nettement tracé.</p>
+
+<p>Le visage respire la bonté, la franchise, la simplicité, j'oserai
+même dire la candeur.</p>
+
+<p>Tel que je le trace pour vous, ô lecteur, ce portrait n'est point
+flatté; mon oncle n'est pas beau, et, sous ce rapport, tous ses
+neveux lui ressemblent.</p>
+
+<p>Hilarion Bruno est rentier de son état, chasseur de profession, maire
+de son endroit, hâbleur superlatif, parce qu'il est chasseur, plein
+d'une rogue dignité, parce qu'il est maire.</p>
+
+<p>Il habite, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, en
+Savoie, une charmante maisonnette aux murs couleur de rose, aux
+persiennes grises, que les paysans du village appellent le château et
+les bourgeois de la ville, Maison-Rose.</p>
+
+<p>Cette maison possède une cave excellente, fraîche en été, chaude
+en hiver, dans laquelle vieillissent les bons vins du pays: le tonique
+Princeps, le capiteux Saint-Julien, le Bonne-Nouvelle et le vin de
+Rippes, dont le parfum se rapproche de celui de la violette.</p>
+
+<p>Le salon de Maison-Rose est un petit musée où sont réunis
+pêle-mêle des épées flamboyantes et des meubles sculptés; des
+tableaux de maître et des fragments de vitraux. Les merveilles de
+la céramique italienne s'y joignent aux filigranes de Gênes, aux
+verreries de Venise, aux émaux cloisonnés de la Chine, à ces mille
+objets, en un mot, que l'argot parisien nomme <i>bibelots</i>, et que leur
+propriétaire décore pompeusement du titre d'<i>objets d'art</i>.</p>
+
+<p>Si mes souvenirs ne me trahissent point, la salle à manger et la
+bibliothèque n'étaient point indignes du salon.</p>
+
+<p>La salle à manger, vaste pièce lambrissée de vieux chêne, était
+encombrée de trophées de chasse, trophées qui s'étalaient même
+sur le grand buffet de poirier sculpté, où mon oncle renfermait sa
+massive argenterie et les belles porcelaines qu'il avait rapportées
+du Japon. Il y avait là des cornes de chamois, des bois de cerf,
+des défenses de sangliers, auxquels s'accrochaient dans un ordre
+admirable toutes sortes de fusils, de poires à poudres, de flasques,
+de bidons, de carniers. Les deux objets qui excitaient le plus
+vivement mon admiration alors que j'avais douze ans,&mdash;il y a longtemps
+de cela!&mdash;étaient: 1° une gourde faite d'une noix de coco sculptée
+et 2° une paire d'ours empaillés placés en sentinelle aux deux
+côtés du buffet.</p>
+
+<p>Oh! que ces deux ours me faisaient peur avec leurs dents blanches et
+pointues! leurs yeux de feu, leurs poils bruns, longs et frisés!</p>
+
+<p>Quant à la bibliothèque, elle se composait uniquement de livres
+de voyage et de chasse. C'était encore une des manies de mon oncle,
+lequel, je vous l'ai déjà dit, était un fier original.</p>
+
+<p>Il avait un certain nombre de manies.</p>
+
+<p>D'abord, celle de la chasse; puis, celle de raconter ses chasses.
+Ensuite, celle de raconter ses voyages, en montrant ses bibelots, ou
+bien en sablant le contenu des vieilles bouteilles de sa cave.</p>
+
+<p>Il n'avait jamais voulu se marier et vivait comme un ours, partageant
+son temps en quatre parties égales qu'il passait dans son salon, sa
+bibliothèque et sa salle à manger; la salle à manger lui prenait
+deux parties sur quatre!</p>
+
+<p>Chaque mois, il partait un beau matin, après avoir endossé la veste
+de velours à côtes, les culottes grises et les guêtres de peau, qui
+composaient sou costume de chasse, et ne revenait qu'au bout de
+huit jours, amenant avec lui le cadavre d'un ours et quelques joyeux
+compagnons avec lesquels il mangeait son gibier.</p>
+
+<p>Un jour, comme j'étais allé rendre visite à mon oncle, je le priai
+de me conter une de ces histoires de chasse qu'il savait si bien
+conter.</p>
+
+<p>Hilarion Bruno me jeta un regard sournois.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! petit, ma dit-il étonné, je ne te savais pas curieux
+d'aventures.</p>
+
+<p>Je poussai un soupir à fendre une roche en deux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle! m'écriai-je d'un air scandalisé, quand je ferai des
+livres il faudra bien que votre nom y figure.</p>
+
+<p>Il sourit paternellement et haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut voyager pour faire des livres, grommela-t-il; il n'y a de
+beaux livres que les histoires de voyages!</p>
+
+<p>C'était comme cela.</p>
+
+<p>Hilarion Bruno ne concevait rien au-delà! Il faisait fi des romans,
+abhorrait la philosophie, se souciait peu de l'histoire et dédaignait
+la politique.</p>
+
+<p>Pour en revenir à mon histoire, ou plutôt à l'histoire de mon
+oncle, il alla déboucher un flacon de vin blanc d'Hermillon, me versa
+rasade et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! neveu, je vais te raconter comme je suis devenu chasseur, et
+chasseur d'ours encore!</p>
+
+<p>Alléché par ce préambule, je m'assis commodément dans un grand
+fauteuil de cuir à oreillettes, et je me préparai à écouter de mon
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut te dire, commença mon oncle, que je n'ai pas toujours eu
+cinquante ans. En 1825, j'étais un garçonnet de quinze ans, fort
+et robuste, bourré de latin et de grec, mais orgueilleux comme dix
+humanistes et sot comme vingt collégiens pris collectivement. Cette
+année-la, j'étais allé passer mes vacances chez ma tante Esthénie,
+laquelle habitait le village des Hulles, au-dessus du bourg de la
+Rochette. Ma tante Esthénie avait soixante-dix ans. Elle possédait
+quatre fils et deux filles: Georges, qui avait quarante ans; André,
+qui en avait trente-cinq; Edouard, qui en avait trente-quatre, et
+Camille, mon aîné de deux ans. Les deux filles étaient mariées:
+l'une à M. Amenet, le notaire, l'autre à l'avocat Platine, le bien
+nommé.</p>
+
+<p>Comme bien tu le penses, mon camarade le plus intime était Camille.
+Georges me faisait peur. André m'intimidait, Edouard me semblait un
+géant. Quant à Mme Amenet, elle me bourrait de bonbons. Mme Platine
+habitait Chambéry et portait des chapeaux à plumes; elle ne venait
+jamais aux Hulles, craignant de gâter son teint.</p>
+
+<p>Il était impossible de voir famille plus unie et gens mieux faits
+pour vivre ensemble sous un même toit.</p>
+
+<p>L'oncle Hilarion Bruno fit une pause et j'en profitai pour lui dire
+que je ne voyais pas encore poindre les oreilles de l'ours.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Esto hijo!</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> grommela-t-il, patience! neveu, patience! j'en ai
+déjà vu pas mal, des ours, à quatre ou à deux pattes!... attends
+un peu!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Cet enfant.</blockquote>
+
+<p>Il but un grand verre de nectar hermillonnais et continua son récit.</p>
+
+<p>&mdash;En ce temps-là, reprit-il, on payait 6 francs un permis de
+chasse...</p>
+
+<p>Il faut vous dire que mon oncle me racontait cette histoire en 1861,
+c'est-à-dire une année après l'annexion de la Savoie à la France.</p>
+
+<p>&mdash;On payait 6 livres un permis de chasse et l'on chassait partout.
+Les gardes étaient de bons enfants qui faisaient leur devoir, sans
+oublier les préceptes de là civilité puérile et honnête. Au jour
+d'aujourd'hui, il faut payer 25 francs, payer l'impôt des chiens,
+payer les gardes-champêtres, payer le loyer des biens communaux,
+payer encore et toujours!...</p>
+
+<p>Si au moins l'on pouvait parler, après avoir payé! s'écria mon
+oncle, en appuyant cette réflexion d'un grand coup de poing frappé
+sur la table.</p>
+
+<p>Il murmura quelques paroles qu'il ne serait point prudent de
+transcrire ici, et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Tous les matins, Georges, André, Edouard et quelques amis à eux
+partaient de grand matin pour chasser le lièvre.</p>
+
+<p>Camille, moi et un gamin de notre âge, qui répondait au nom
+d'Aurèle, nous partions aussi pour tirer les grives et les pigeons
+sauvages. Il y avait un gros renard qui, chaque nuit, venait tordre le
+cou à nos poules. Souvent nous le rencontrions, mais nous n'osions le
+tuer, tant il nous faisait peur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'ours, mon oncle! interrompis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends un peu, neveu!... Un matin, excités par le récit
+des exploits de mes cousins, nous leur déclarâmes que nous irions
+avec eux du côté des tours de Montmayeur.</p>
+
+<p>Les tours de Montmayeur sont deux belles tours séparées l'une de
+l'autre par une distance de cent mètres au moins. Elles sont restées
+debout à la suite d'un crime commis dans ce château par le dernier
+baron de Montmayeur, Jacques. Ce Jacques était fils du maréchal de
+Savoie. Or, en 14...</p>
+
+<p>Lorsque mon oncle se lançait dans l'histoire et qu'il abordait une
+légende nationale, sa digression durait ordinairement de trois
+à quatre heures. Moi, je tenais à mon ours et je réclamais
+énergiquement l'histoire de cet ours.</p>
+
+<p>Hilarion Bruno eut aux lèvres un sourire de pitié et haussa les
+épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! petiot, me répondit-il, tu ne sais pas quel charme, quelle
+beauté, quel attrait mystérieux ont nos légendes! Si tu veux faire
+des livres, il faudra bien apprendre tout cela!</p>
+
+<p>Petiot!!!</p>
+
+<p>Dans toute cette phrase de mon oncle, je n'avais entendu que le mot
+<i>petiot</i>, et j'allais avoir quinze ans au 23 octobre prochain!</p>
+
+<p>Je dévorai ma rage, espérant que l'ours ne tarderait point à venir.</p>
+
+<p>&mdash;Un matin donc, reprit mon oncle, nous nous dirigeâmes vers les
+tours de Montmayeur. Nous étions six, en y comprenant ma petite
+chienne Blondette, qui était bien la bête la plus intelligente que
+j'aie connue. Elle me suivait pas à pas.</p>
+
+<p>Comme je ne pouvais point marcher aussi lestement que mes grands
+cousins, j'allai tranquillement, suivant à dix pas mon cousin
+Camille.</p>
+
+<p>Voilà que tout à coup...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! interrompis-je encore, nous y sommes! mon oncle me jeta un
+regard sévère et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;.... Blondette se fourvoie dans un buisson et lance un lièvre qui
+passe entre mes jambes. Je me serais taxé de présomptueux si l'idée
+m'était venue de tirer un lièvre à la course. Blondette détala à
+la suite de l'animal aux longues oreilles, et me voilà parti après
+ma chienne, brandissant mon fusil au-dessus de ma tête.</p>
+
+<p>Mes cousins s'étaient arrêtés et riaient de tout leur coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, petit! me criaient-ils, bravo!</p>
+
+<p>Au lieu de venir à mon secours, ces <i>badauds</i> riaient et me
+contemplaient, bouche béante.</p>
+
+<p>Le lièvre courait toujours, Blondette aboyait, moi, je commençais à
+perdre haleine.</p>
+
+<p>Enfin ce bon lièvre vint se jeter dans un champ de pommes de terre.
+Mes cousins arrivèrent; mais je réclamai l'honneur de tirer le
+premier coup, et profitant d'un moment où le lièvre laissait
+passer ses oreilles derrière les feuilles, j'envoyai ma charge tout
+entière..... dans les mollets de mon cousin André.</p>
+
+<p>Ma foi! je fis comme les cousins de mon oncle, j'éclatai de rire,
+tant et si fort, que mon accès d'hilarité dura cinq bonnes minutes.</p>
+
+<p>Il faut si peu de chose pour faire rire les enfants! Quand j'eus ri
+tout à mon aise, Hilarion Bruno recommença son récit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois penser quels cris d'épouvante furent poussés de côté
+et d'autres. Les échos, de la montagne en retentissaient... Je
+crus avoir commis un meurtre, et je me mis à fuir. Mes cousins
+m'arrêtèrent en poussant un grand cri.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/02.png" alt="L'OURS."></p>
+
+<p>Je levai la tête...</p>
+
+<p>A dix pas de moi, un ours de la plus belle taille s'amusait à
+fourrager dans un magnifique champ d'avoine. A notre vue, il huma
+l'air, grogna et s'enfuit dans la direction de la montagne.</p>
+
+<p>Je m'élançai à sa poursuite... Un coup de feu retentit... une balle
+siffla à mon oreille et je vis l'ours s'affaisser en poussant un
+gémissement lamentable.</p>
+
+<p>Mes cousins m'expliquèrent alors que le champ était entouré d'une
+corde supportée par des piquets plantés de distance en distance. Un
+fusil y était adapté, disposé de manière à faire feu pour peu que
+l'on touchât la corde traîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Et le mollet du cousin! demandai-je en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répondit Hilarion Bruno, le mollet du cousin était protégé
+par de fortes guêtres, et le plomb n'avait touché que le cuir.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est votre première chasse à l'ours? mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, neveu. Mais depuis lors j'en ai vu bien d'autres!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! j'ai chassé le renard en Angleterre, le loup en Russie, l'ours
+blanc dans les mers du Nord, le lion en Afrique, la panthère à Java,
+le tigre dans les Indes et l'homme dans les pampas américaines!</p>
+
+<p>&mdash;L'homme!!!</p>
+
+<p>&mdash;Le Peau-Rouge, neveu. Il est certains cas où il vaut mieux chasser
+qu'être chassé!</p>
+
+<p>Je vous l'ai déjà dit, mon oncle Hilarion Bruno avait un faible pour
+les sentences philosophiques.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, Charles, me dit-il quand je le quittai, nous irons
+demain faire une partie de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, merci, je n'aime point les ours.</p>
+
+<p>Il haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Comme on élève les jeunes gens aujourd'hui! murmura-t-il avec
+un sourire de piété. Eh bien! nous nous contenterons de tirer le
+renard.</p>
+
+<p>Cette fois, je ne pus que m'incliner.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu au moins tenir un fusil?</p>
+
+<p>La modestie n'est pas mon fort:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, répondis-je, mieux qu'une plume, à coup sûr!</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, nous partîmes à l'aube pour aller chasser le renard du
+côté d'Aiguebelle.</p>
+
+<p>Aiguebelle est un gros village, un petit bourg dont l'unique
+prétention a toujours été de se donner comme une ville. C'est la
+patrie par excellence du commérage et des plaisirs champêtres. On
+y décore toutes choses d'un nom pompeux: la mairie devient
+Hôtel-de-Ville, et la justice de paix est un palais-de-justice. Les
+habitants n'appelleront jamais leur pasteur: «Monsieur le curé»,
+mais bien: «Monsieur l'archiprêtre». Soyez avocat, médecin,
+notaire, professeur; ce titre suivra chaque fois le mot monsieur quand
+on s'adressera à votre personne.</p>
+
+<p>Aiguebelle est formé d'une seule rue qui n'est autre chose que la
+grand'route sur les deux côtés de laquelle s'alignent des maisons à
+peintures prétentieuses, à balcons ambitieux.</p>
+
+<p>L'Hôtel-de-Ville étale avec orgueil son pignon pointu et son
+badigeon couleur beurre frais entre deux maisons d'un gris sombre, que
+l'on m'a dit appartenir à deux notabilités du pays.</p>
+
+<p>La rue est pourvue de trottoirs boueux et de candélabres en
+simili-bronze dans lesquels brûle un simili-gaz obtenu à l'aide du
+pétrole.</p>
+
+<p>L'église menace ruine: elle était jadis assez belle, mais l'on y
+voit maintenant les traces du temps.</p>
+
+<p>Hâtons-nous de le dire, ce bourg, si humble et si petit en apparence,
+a son histoire que lui envieraient certaines grandes villes où
+règnent le charbon et la houille, où l'on n'entend que le bruit des
+roues et des machines.</p>
+
+<p>Le château de Charbonnières, qui domine Aiguebelle, fut le berceau
+de la maison de Savoie, de cette illustre famille dont le roi
+philosophe, Louis XVIII, faisait un jour l'éloge en disant qu'un
+prince de la maison de Bourbon, ne pouvait épouser sans mésalliance
+qu'une princesse de Savoie.</p>
+
+<p>Or, les premiers comtes de Savoie entourèrent Aiguebelle de murs et
+de fossés. Sous le règne d'Adélaïde de Suze, veuve du comte Oddon,
+on y battait une monnaie que les numismates désignent sous le nom de
+
+<i>salidi maurianenses</i>.</p>
+
+<p>En 1536, François Ier réduisit en cendres les deux tiers
+d'Aiguebelle dont le connétable de Lesdignières s'empara de nouveau
+en 1597. Trois ans plus tard, le maréchal de Créqui s'en rendit
+maître, et les Espagnols le prirent d'assaut en 1742.</p>
+
+<p>La petite ville dont nous parlons subit donc quatre siéges en règle,
+et l'on doit avouer que l'appellation de ville dont se servent ses
+habitants paraît moins ridicule quand on connaît cette histoire.</p>
+
+<p>Hilarion Bruno me racontait cela, pendant que nous volions sur les
+ailes rapides de la vapeur. Veuille le lecteur me pardonner cette
+image surannée, que je m'empresse d'attribuer à mon oncle, lequel
+affectait de parler le beau langage du siècle.</p>
+
+<p>J'avais revêtu, pour cette circonstance solennelle&mdash;ma première
+chasse,&mdash;un costume en <i>peau de diable</i> qui me donnait, avec mon
+bonnet d'<i>higlander</i>, la tournure d'un <i>boy</i> anglais en quête d'un
+remède contre le spleen. Mon oncle riait en regardant cet excentrique
+accoutrement et me décochait de temps à autre les plus mordantes
+épigrammes.</p>
+
+<p>Il fumait sa pipe, tout en causant avec moi et buvait de temps à
+autre une gorgée de vin blanc, son apéritif ordinaire.</p>
+
+<p>Vers huit heures nous arrivâmes à Aiguebelle, et la vue de cette
+ville produisit sur moi l'impression que j'exprime en termes un peu
+amers au commencement de ce récit.</p>
+
+<p>Notre première visite fut pour un ami, qui nous offrit un déjeuner
+des plus substantiels. Une heure après, nous étions en chasse dans
+les vignobles de Durnières. Mon oncle avait été élevé dans
+ce pays et le connaissait parfaitement. Un Aiguebellain nous avait
+accompagné et nous avait mis sur la piste d'une famille de renards
+qui causait chaque jour de grands dommages aux fermes des environs.</p>
+
+<p>La chasse présenta plusieurs incidents qu'il serait trop long et
+peut-être oiseux de rapporter ici. Vers quatre heures du soir, nous
+avions forcé la retraite du renard que mon oncle emportait dans son
+carnier avec une visible satisfaction.</p>
+
+<p>Pour moi, j'étais...</p>
+
+<p class="i4">honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!</p>
+
+<p>c'est, ou jamais, le cas de le dire.</p>
+
+<p>J'avais chargé cinq ou six fois mon fusil, mais je revenais les mains
+vides et je contemplais avec envie la carnassière gonflée de mon
+oncle Hilarion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon garçon, me dit-il, te voilà tout penaud!</p>
+
+<p>Je poussais un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! continua-t-il en ricanant, tu voudrais peut-être bien être
+à ma place, hein?</p>
+
+<p>Nouveau soupir du neveu, nouveau ricanement de l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! eh! tout le monde ne peut pas être heureux. C'est ce que
+me disait un fakir, à Lahore, en 1835. Il ajoutait que l'espérance,
+elle-même, était un leurre et ne servait qu'à rendre la vie plus
+amère!</p>
+
+<p>&mdash;Théorie dangereuse, affirma l'Aiguebellain.</p>
+
+<p>Par esprit de contradiction, mon oncle soutint le contraire, et la
+discussion s'engagea vivement entre ces deux messieurs.</p>
+
+<p>L'Aiguebellain n'était pas de force, Hilarion Bruno le roula
+proprement.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes arrivés au pont de Randens, qui sépare
+d'Aiguebelle le hameau de ce nom, mon oncle se retourna vers moi et me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Garçon! tiens, voici le renard. Marche en avant, je te permets de
+te dénoncer comme meurtrier de cet animal dont les Hindous ont le
+caractère, et les Chinois la couleur, mais à une condition...</p>
+
+<p>Mon coeur se prit à palpiter, et je hasardai timidement cette
+question:</p>
+
+<p>&mdash;A quelle condition, mon oncle?</p>
+
+<p>Un sourire effleura ses lèvres et il me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu porteras jusqu'à la maison tout ce qu'on te remettra.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon oncle!</p>
+
+<p>Et je partis d'un pas allègre, la casquette sur l'oreille, le poing
+sur la hanche, et sifflotant, de l'air le plus dégagé du monde, une
+chanson à boire.</p>
+
+<p>J'avais passé le renard en bandoulière autour de mon corps, et je
+portais mon fusil sur l'épaule.</p>
+
+<p>Allez! j'étais bien le plus fier et le plus joyeux enfant de la
+terre.</p>
+
+<p>Pour ne rien perdre de l'honneur que j'allais tirer de <i>ma</i> chasse (ô
+ironie!) je résolus de traverser Aiguebelle dans toute sa longueur,
+et je fis un détour qui me conduisit au <i>Paradis des Chèvres</i>. Là,
+je pris la grand'route, je passai sous l'arc-de-triomphe élevé au
+roi Charles-Félix, et je me trouvai à l'entrée de la ville.</p>
+
+<br>
+
+<p>Dès que l'on m'aperçut, ce fut un véritable remue-ménage. Les
+commères s'assemblèrent sur le pas de leurs portes, les épiciers
+et les cafetiers, tout le commerce d'Aiguebelle sortirent de leurs
+boutiques, et tout ce monde se mit à m'admirer, bouche béante,
+tandis que les gamins me couraient après avec des cris de joie si
+perçants que j'en fus abasourdi.</p>
+
+<br>
+
+<p>Bientôt je vis diverses femmes rentrer précipitamment dans leurs
+maisons. Orgueilleux! j'attribuais cette brusque retraite à l'effroi
+inspiré par le cadavre de «mon» renard, dont le museau sanglant
+pendait à quelques centimètres de ma ceinture.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à être détrompé.</p>
+
+<p>Les ménagères sortirent l'une après l'autre. L'une m'apporta douze
+oeufs dont j'emplis ma casquette; l'autre vint me donner une paire
+de poulets que je pendis à mon bras; la troisième me chargea d'une
+botte de carotte, la quatrième d'un lapin vivant...</p>
+
+<p>Je n'étais pas arrivé au milieu de la rue, que je succombai sous le
+fardeau.</p>
+
+<p>Un jeune homme se chargea de la moitié de ces présents, et je pus
+continuer ma route.</p>
+
+<p>Il eût fallu me voir, ainsi transformé en garde-manger ambulant avec
+mes poules, mes oeufs, mes carottes et surtout <i>mon</i> renard, que je
+n'avais point voulu donner à mon complaisant <i>compagnon</i>.</p>
+
+<p>Je croyais d'abord que l'on voulait me mystifier, mais les sourires
+gracieux, les compliments à brûle-pourpoint et les caressantes
+flatteries que tout le monde m'adressait me tournèrent la tête.</p>
+
+<p>Lorsque mon oncle rentra, cinq minutes après moi, il riait à gorge
+déployée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, petit, me dit-il, trouves-tu que ce soit agréable
+déporter un renard?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, mon oncle!</p>
+
+<p>Je lui montrai mon butin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire de tout cela? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;La belle question! ce sont des cadeaux qu'on te fait, petiot; une
+prime semblable est donnée à tous ceux qui tuent le renard. C'est un
+usage établi depuis des siècles et dont on trouve le premier exemple
+dans la <i>Chronique</i> du chanoine Agrald, en 1221. Cette chronique,
+écrite sur parchemin...</p>
+
+<p>Je me hâtai de fuir, craignant une nouvelle averse d'érudition.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>«Le moi est haïssable,» a dit Pascal.</p>
+
+<p>Aussi je dois cesser de parler autant de ma chétive personne. J'ai,
+du reste, entrepris un portrait, il faut que je l'achève. Je laisse
+là mon oncle, son neveu et le renard susdit, pour faire poser mon
+modèle et commencer mon esquisse.</p>
+
+<p>Il est inutile, je pense, de donner ici quelques détails sur le
+quadrupède auquel nous avons affaire.</p>
+
+<p>L'ours des Alpes est le même que celui des Pyrénées et des
+Asturies, selon le dire de la plupart des naturalistes. Cependant
+Cuvier prétend le contraire. Cet animal se tient dans les montagnes
+boisées ou dans les amas de rochers situés vers les cîmes de
+certains escarpements des Alpes; il vit de racines, de fruits acides,
+comme l'épine-vinette, la ronce et la buxerole. C'est un grand
+dévastateur de ruches et de fourmilières: il mange le miel des unes
+et les habitantes des autres. Sa vie est solitaire.</p>
+
+<p>Il n'attaque point l'homme, si ce n'est quand il est provoqué.</p>
+
+<p>Voilà, mes chers lecteurs, tout ce que mes faibles connaissances en
+histoire naturelle me permettent de vous dire sur le sauvage souverain
+de nos montagnes.</p>
+
+<p>Ce n'est point chose facile que de chasser l'ours.</p>
+
+<p>On ne le tue point avec une balle, comme le premier lièvre venu. Nos
+chasseurs chargent leurs fusils avec des chevrotines, dont la forme
+est celle des dents d'un rateau.</p>
+
+<p>Ces sortes de balles sont de forme conique, pointues à une
+extrémité, arrondies à l'autre; elles ne sont point de plomb, mais
+de fer. Les bourres sont des rondelles découpées dans le feutre d'un
+vieux chapeau.</p>
+
+<p>Ce fut à La Chambre que je vis pour la première fois un chasseur
+d'ours de profession. Puisque je dois vous instruire, tout en vous
+amusant, je puis bien vous dire en passant ce que c'est que le bourg
+de La Chambre.</p>
+
+<p>Il est situé dans une vallée riante et fertile, à quelques
+kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, et faisait autrefois partie
+du domaine temporel des évêques de ce diocèse. Jadis cette vallée
+inculte fut entièrement défrichée par les Bénédictins. La Chambre
+fut érigée en comté en 1456 et en marquisat en 1553, en faveur de
+la maison de Seyssel, qui fournit un nombre infini d'illustrations:
+cardinaux, évêques, maréchaux de Savoie, lieutenants-généraux du
+duché, chevaliers de l'Annonciade, etc.</p>
+
+<p>Ruiné en partie sous le duc Charles Ier, le château de La Chambre
+fut entièrement détruit par le roi François Ier de France, en 1536.</p>
+
+<p>Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la
+première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé
+Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si
+vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre!</p>
+
+<p>Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus;
+chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la
+dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux
+cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des
+Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave
+dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de
+la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le
+torrent de Bugeon.</p>
+
+<p>François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant
+à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon
+à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec
+respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles:
+Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop
+prompte.</p>
+
+<p>Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris,
+une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers,
+autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une
+ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre
+à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux
+bruns.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant
+Guigonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire
+connaissance avec lui, et il te contera ses histoires.</p>
+
+<p>La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était
+obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des
+affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants
+de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les
+détails de sa vie.</p>
+
+<p>C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un
+caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage,
+la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une
+teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne,
+et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole.</p>
+
+<p>Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent
+la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le
+courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger
+parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il
+peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond
+de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la
+profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une
+fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la
+proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir
+les tourments épouvantables de la faim et de la soif!...</p>
+
+<p>Rien n'y fait.</p>
+
+<p>Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil
+sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des
+montagnards:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Amis, que la montagne est belle!</p>
+
+<p class="i2">Fuyons les bruits de la cité.</p>
+<p class="i2">Courons gaîment fêter loin d'elle</p>
+<p class="i2">Notre pays, sa liberté!</p>
+<p class="i2">Le sac au dos, en main la pique,</p>
+<p class="i6">Pressons le pas.</p>
+<p class="i2">Faisons un effort énergique,</p>
+<p class="i6">Pressons le pas.</p>
+<p class="i2">Que les dangers ne nous arrêtent pas,</p>
+<p class="i2"><i>Car les dangers pour nous n'existent pas!</i></p>
+
+</div></div>
+
+<p>Ce courage, cette exaltation leur donnent une adresse à nulle autre
+pareille. Ils luttent contre la montagne. Ils franchissent d'un pas
+ferme les passages les plus difficiles: ils mesurent, sans vertige, la
+profondeur des gouffres: ils marchent sans crainte sur les bords
+des crevasses des glaciers, ils défient l'orage et supportent avec
+indifférence les rafales du vent. Oh! ce sont des hommes forts!</p>
+
+<p>Et puis, sous leurs yeux se déroule un paysage immense autant que
+varié. Ils ne voient jamais deux fois la nature sous le même aspect.
+En hiver, c'est un vaste manteau de neige sur lequel tombe un maigre
+rayon de soleil qui donne à cette blancheur un chatoiement de perle;
+alors, le ciel est gris, terne, pommelé de nuages; alors, tout dort!
+Mais au printemps, le monde s'éveille; la neige a fondu et remplit
+maintenant les larges <i>combes</i> dans lesquelles mugissent les torrents
+noirs; le mont revêt sa robe de verdure; ce sont des prairies semées
+de fleurs, des arbustes qui grimpent sur des roches, couvrant leur
+nudité d'une guipure de feuillages; des amandiers couverts de fleurs
+blanches, des sapins aux feuilles sombres qui couronnent les sommets
+altiers. Vient l'été, avec ses moissons jaunies, ses arbres chargés
+de fruits que le soleil mûrit lentement. Enfin l'automne, la plus
+belle des saisons, quoiqu'en disent les poètes! Le Savoyard comprend
+et admire toutes ces splendeurs. Il saisit toutes les beautés du
+paysage; il voit chaque jour avec un nouveau plaisir le soleil se
+lever du côté d'Italie et se coucher, là-bas, du côté de la
+France.</p>
+
+<p>Quand l'astre disparaît, le ciel s'empourpre comme par l'effet d'un
+gigantesque incendie: tantôt il se diapre de nuages dorés, tantôt
+il s'efface en laissant derrière lui une traînée lumineuse.</p>
+
+<p>Et le Savoyard contemple chaque jour un spectacle nouveau.</p>
+
+<p>Cette nature, si magnifiquement belle, il la peuple d'une création
+fantastique; son imagination lui montre partout un monde surnaturel
+qui l'entoure et l'enchante et qui, suivant l'expression d'un de nos
+romanciers de haut parage, Octave Feuillet, lui fait sentir la vie
+avec une intensité que nous ignorons.</p>
+
+<p>Enfin, il est libre, absolument libre. Il ne relève de personne que
+de lui-même. Il est souverain seigneur et maître de la montagne;
+il va où il veut, fait ce qu'il veut et ne reconnaît de volonté
+supérieure à la sienne que celle de Dieu.</p>
+
+<p>Que lui importent les vaines rumeurs du monde? Que lui fait cette
+fourmilière sur laquelle il jette un regard dédaigneux, fort de sa
+grandeur et de son indépendance?</p>
+
+<p>Voilà, cher lecteur, ce que me disait François Guigonnet; sa voix
+était émue; son regard brillait d'une éloquence naïve; son langage
+vulgaire se transformait en un parler plein d'une sauvage poésie.</p>
+
+<p>Moi, je l'écoutais sans oser l'interrompre. Quand il m'eut dépeint
+la montagne, il me raconta sa vie.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>François Guigonnet est né en 1810, il avait donc aujourd'hui
+cinquante-huit ans. C'était un homme d'une taille élevée, d'une
+maigreur extrême; son visage n'offrait aucun trait saillant et
+n'exprimait qu'une sorte de placidité mêlée à une certaine
+finesse. Ses cheveux étaient longs, très noirs, et le bas de son
+visage s'encadrait dans une barbe assez bien soignée.</p>
+
+<p>Le père de François était un honnête cultivateur qui fut pris dans
+la dernière levée que fit Napoléon avant la première Restauration
+et qui mourut à la guerre, laissant une femme jeune encore, mère de
+huit enfants. Deux ou trois ans après, la veuve se remaria.</p>
+
+<p>Quand François eut quinze ans, il partit pour la France, muni d'une
+boîte de colporteur. En cinq ans, il amassa l'énorme somme de mille
+francs, revint au pays, acheta un bout de terrain et se maria. Quand
+sa mère mourut, il se trouvait à la tête d'une fortune de trois
+mille francs, représentée par une chaumière, un jardinet et le
+lopin de terre, fruit de ses économies.</p>
+
+<p>Sa femme et ses deux enfants moururent; François, alors âgé de
+quarante ans, fut pris par le désespoir et voulut quitter le pays. Il
+vendit son bien et partit. Au bout de six mois, il revenait malade de
+nostalgie. Alors il se fit chasseur d'ours et les âpres jouissances
+de la chasse lui firent oublier ses malheurs.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, il a racheté sa chaumière et vit complètement isolé.</p>
+
+<p>Quand il lui prend fantaisie de chasser ou bien quand on lui signale
+un ours dans la montagne, il part de grand matin, muni de sa carabine
+et cherche la piste de la bête.</p>
+
+<p>Sa chasse dure quelquefois trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Quand il a trouvé le repaire de l'ours, il va se poster avant l'aube
+à quelque distance de ce repaire et attend. A peine le soleil se
+lève-t-il derrière les monts de Beaune qu'un sourd grognement
+l'avertit du réveil de sa future victime.</p>
+
+<p>Il se place derrière un tronc d'arbre ou un rocher et lorsque l'ours
+apparaît à l'entrée de sa tanière, il vise l'oreille ou le front,
+entre les deux yeux, afin de ne point gâter la peau de son gibier.</p>
+
+<p>Quelquefois, il manque son coup. La bête alors se rue en avant:
+arrivée à deux pas du chasseur, elle s'élance furieuse vers son
+agresseur pour l'étouffer dans ses bras.</p>
+
+<p>Si le chasseur manque de sang-froid, il est perdu. Guigonnet, lui, ne
+s'effraie pas pour si peu. Il attend tranquillement, sans bouger de
+sa place; puis, quand l'ours est bien en face de lui, qu'il ouvre sa
+gueule formidable <i>ornée</i> de dents aiguës, il ajuste et fait feu à
+bout portant, dans cette gueule rouge, fumante... L'ours tombe et tout
+est dit.</p>
+
+<p>Un jour, il lui advint une singulière aventure. Il chassait le
+renard en compagnie de quelques amis. Or, pendant que ses compagnons
+l'attendaient de l'autre côté de la forêt, François Guigonnet
+avait grimpé sur la montagne et guettait le renard au passage.</p>
+
+<p>Il se trouvait tout auprès d'une <i>coulée</i>, sorte de boyau taillé à
+pic dans le roc et par lequel on fait glisser du haut de la montagne
+en bas les fagots que l'on coupe dans les forêts et les broussailles.
+La coulée était bordée d'arbres touffus qui, réunissant leurs
+hautes branches, formaient au-dessous d'elles une voûte de verdure à
+travers laquelle le soleil ne pourrait pénétrer.</p>
+
+<p>Quelques instants après, le renard passa au galop, suivi de plusieurs
+chiens qui aboyaient à tue-tête. L'animal sauta d'un bond dans la
+coulée, se faufila à travers la broussaille et disparut.</p>
+
+<p>N'obéissant qu'à son instinct de chasseur, Guigonnet bondit... Le
+pied lui glissa... il tomba.</p>
+
+<p>L'instinct qui porte tout homme qui tombe à chercher un point
+d'appui, lui fit jeter les mains en avant. Une de ses mains rencontra
+un objet velu qu'il prit pour une branche moussue. Il tomba,
+entraînant avec lui ce à quoi il se retenait et, en quelques
+secondes, il fut arrivé au bas de la coulée.</p>
+
+<p>Un épouvantable grognement retentit aussitôt, et notre ami François
+se trouva face à face avec... un ours de la plus belle taille.</p>
+
+<p>Or, son fusil n'était chargé qu'à balle et la balle glisse sur
+la peau de l'ours, comme une pierre sur la glace! Il se trouvait en
+pleine forêt, seul avec cet animal féroce...</p>
+
+<p>Ma foi! je crois qu'il eut peur.</p>
+
+<p>Heureusement l'ours eut plus peur que lui. Il fit un bond de côté
+et s'enfonça sous le bois, en courant aussi vite que lui permettaient
+les obstacles semés sur sa route.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Guigonnet me raconta bien d'autres histoires, un jour que je lui avais
+offert une bouteille de bon Saint-Julien, au café G... Mais s'il
+fallait tout dire, je serais bien embarrassé, et peut-être mes
+jeunes lecteurs me traiteraient-ils de..... blagueur!!!</p>
+
+<p class="i4">Cet âge est sans pitié.....</p>
+
+<p>Je préfère m'en tenir à l'esquisse ci-dessus.</p>
+
+<br>
+<h3>FIN.</h3>
+<br>
+
+<p class="sml">Limoges.&mdash;Imp. E. Ardant et Co.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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