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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17240-8.txt b/17240-8.txt new file mode 100644 index 0000000..718d091 --- /dev/null +++ b/17240-8.txt @@ -0,0 +1,1273 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le chasseur d'ours + +Author: Charles Buet + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17240] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR D'OURS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +[Illustration: MON ONCLE HILARION BRUNO.] + + +LE CHASSEUR D'OURS + +PAR + +Ch. BUET + + + + LIMOGES + EUGÈNE ARDANT ET Co. + ÉDITEURS + + + +LE CHASSEUR D'OURS + + + + +I + + +Mon oncle Hilarion Bruno est un personnage bien original, et je vous +demande, ami lecteur, la permission de vous le présenter. + +Figurez-vous une manière de géant, que les cuirasses du moyen +âge habilleraient mieux que nos pantalons collants et nos vestons +étriqués; des bras musculeux capables de soulever les fardeaux +les plus lourds; des jambes nerveuses, infatigables; une poitrine +semblable à un soufflet de forge. + +Le visage de mon oncle présente le type savoyard le plus pur: +nez gros, rond au bout, émaillé de rubis et semé de verrues +multicolores; yeux gris, fendus en amande, ombragés de longs cils et +surmontés de sourcils énormes qui coupent le front blanc, haut et +large, de leur arc nettement tracé. + +Le visage respire la bonté, la franchise, la simplicité, j'oserai +même dire la candeur. + +Tel que je le trace pour vous, ô lecteur, ce portrait n'est point +flatté; mon oncle n'est pas beau, et, sous ce rapport, tous ses +neveux lui ressemblent. + +Hilarion Bruno est rentier de son état, chasseur de profession, maire +de son endroit, hâbleur superlatif, parce qu'il est chasseur, plein +d'une rogue dignité, parce qu'il est maire. + +Il habite, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, en +Savoie, une charmante maisonnette aux murs couleur de rose, aux +persiennes grises, que les paysans du village appellent le château et +les bourgeois de la ville, Maison-Rose. + +Cette maison possède une cave excellente, fraîche en été, chaude +en hiver, dans laquelle vieillissent les bons vins du pays: le tonique +Princeps, le capiteux Saint-Julien, le Bonne-Nouvelle et le vin de +Rippes, dont le parfum se rapproche de celui de la violette. + +Le salon de Maison-Rose est un petit musée où sont réunis +pêle-mêle des épées flamboyantes et des meubles sculptés; des +tableaux de maître et des fragments de vitraux. Les merveilles de +la céramique italienne s'y joignent aux filigranes de Gênes, aux +verreries de Venise, aux émaux cloisonnés de la Chine, à ces mille +objets, en un mot, que l'argot parisien nomme _bibelots_, et que leur +propriétaire décore pompeusement du titre d'_objets d'art_. + +Si mes souvenirs ne me trahissent point, la salle à manger et la +bibliothèque n'étaient point indignes du salon. + +La salle à manger, vaste pièce lambrissée de vieux chêne, était +encombrée de trophées de chasse, trophées qui s'étalaient même +sur le grand buffet de poirier sculpté, où mon oncle renfermait sa +massive argenterie et les belles porcelaines qu'il avait rapportées +du Japon. Il y avait là des cornes de chamois, des bois de cerf, +des défenses de sangliers, auxquels s'accrochaient dans un ordre +admirable toutes sortes de fusils, de poires à poudres, de flasques, +de bidons, de carniers. Les deux objets qui excitaient le plus +vivement mon admiration alors que j'avais douze ans,--il y a longtemps +de cela!--étaient: 1° une gourde faite d'une noix de coco sculptée +et 2° une paire d'ours empaillés placés en sentinelle aux deux +côtés du buffet. + +Oh! que ces deux ours me faisaient peur avec leurs dents blanches et +pointues! leurs yeux de feu, leurs poils bruns, longs et frisés! + +Quant à la bibliothèque, elle se composait uniquement de livres +de voyage et de chasse. C'était encore une des manies de mon oncle, +lequel, je vous l'ai déjà dit, était un fier original. + +Il avait un certain nombre de manies. + +D'abord, celle de la chasse; puis, celle de raconter ses chasses. +Ensuite, celle de raconter ses voyages, en montrant ses bibelots, ou +bien en sablant le contenu des vieilles bouteilles de sa cave. + +Il n'avait jamais voulu se marier et vivait comme un ours, partageant +son temps en quatre parties égales qu'il passait dans son salon, sa +bibliothèque et sa salle à manger; la salle à manger lui prenait +deux parties sur quatre! + +Chaque mois, il partait un beau matin, après avoir endossé la veste +de velours à côtes, les culottes grises et les guêtres de peau, qui +composaient sou costume de chasse, et ne revenait qu'au bout de +huit jours, amenant avec lui le cadavre d'un ours et quelques joyeux +compagnons avec lesquels il mangeait son gibier. + +Un jour, comme j'étais allé rendre visite à mon oncle, je le priai +de me conter une de ces histoires de chasse qu'il savait si bien +conter. + +Hilarion Bruno me jeta un regard sournois. + +--Tiens! tiens! petit, ma dit-il étonné, je ne te savais pas curieux +d'aventures. + +Je poussai un soupir à fendre une roche en deux. + +--Ah! mon oncle! m'écriai-je d'un air scandalisé, quand je ferai des +livres il faudra bien que votre nom y figure. + +Il sourit paternellement et haussa les épaules. + +--Il faut voyager pour faire des livres, grommela-t-il; il n'y a de +beaux livres que les histoires de voyages! + +C'était comme cela. + +Hilarion Bruno ne concevait rien au-delà! Il faisait fi des romans, +abhorrait la philosophie, se souciait peu de l'histoire et dédaignait +la politique. + +Pour en revenir à mon histoire, ou plutôt à l'histoire de mon +oncle, il alla déboucher un flacon de vin blanc d'Hermillon, me versa +rasade et reprit: + +--Tiens! neveu, je vais te raconter comme je suis devenu chasseur, et +chasseur d'ours encore! + +Alléché par ce préambule, je m'assis commodément dans un grand +fauteuil de cuir à oreillettes, et je me préparai à écouter de mon +mieux. + +--Il faut te dire, commença mon oncle, que je n'ai pas toujours eu +cinquante ans. En 1825, j'étais un garçonnet de quinze ans, fort +et robuste, bourré de latin et de grec, mais orgueilleux comme dix +humanistes et sot comme vingt collégiens pris collectivement. Cette +année-la, j'étais allé passer mes vacances chez ma tante Esthénie, +laquelle habitait le village des Hulles, au-dessus du bourg de la +Rochette. Ma tante Esthénie avait soixante-dix ans. Elle possédait +quatre fils et deux filles: Georges, qui avait quarante ans; André, +qui en avait trente-cinq; Edouard, qui en avait trente-quatre, et +Camille, mon aîné de deux ans. Les deux filles étaient mariées: +l'une à M. Amenet, le notaire, l'autre à l'avocat Platine, le bien +nommé. + +Comme bien tu le penses, mon camarade le plus intime était Camille. +Georges me faisait peur. André m'intimidait, Edouard me semblait un +géant. Quant à Mme Amenet, elle me bourrait de bonbons. Mme Platine +habitait Chambéry et portait des chapeaux à plumes; elle ne venait +jamais aux Hulles, craignant de gâter son teint. + +Il était impossible de voir famille plus unie et gens mieux faits +pour vivre ensemble sous un même toit. + +L'oncle Hilarion Bruno fit une pause et j'en profitai pour lui dire +que je ne voyais pas encore poindre les oreilles de l'ours. + +--_Esto hijo!_[1] grommela-t-il, patience! neveu, patience! j'en ai +déjà vu pas mal, des ours, à quatre ou à deux pattes!... attends +un peu! + +[Note 1: Cet enfant.] + +Il but un grand verre de nectar hermillonnais et continua son récit. + +--En ce temps-là, reprit-il, on payait 6 francs un permis de +chasse... + +Il faut vous dire que mon oncle me racontait cette histoire en 1861, +c'est-à-dire une année après l'annexion de la Savoie à la France. + +--On payait 6 livres un permis de chasse et l'on chassait partout. +Les gardes étaient de bons enfants qui faisaient leur devoir, sans +oublier les préceptes de là civilité puérile et honnête. Au jour +d'aujourd'hui, il faut payer 25 francs, payer l'impôt des chiens, +payer les gardes-champêtres, payer le loyer des biens communaux, +payer encore et toujours!... + +Si au moins l'on pouvait parler, après avoir payé! s'écria mon +oncle, en appuyant cette réflexion d'un grand coup de poing frappé +sur la table. + +Il murmura quelques paroles qu'il ne serait point prudent de +transcrire ici, et poursuivit: + +--Tous les matins, Georges, André, Edouard et quelques amis à eux +partaient de grand matin pour chasser le lièvre. + +Camille, moi et un gamin de notre âge, qui répondait au nom +d'Aurèle, nous partions aussi pour tirer les grives et les pigeons +sauvages. Il y avait un gros renard qui, chaque nuit, venait tordre le +cou à nos poules. Souvent nous le rencontrions, mais nous n'osions le +tuer, tant il nous faisait peur. + +--Mais l'ours, mon oncle! interrompis-je. + +--Attends, attends un peu, neveu!... Un matin, excités par le récit +des exploits de mes cousins, nous leur déclarâmes que nous irions +avec eux du côté des tours de Montmayeur. + +Les tours de Montmayeur sont deux belles tours séparées l'une de +l'autre par une distance de cent mètres au moins. Elles sont restées +debout à la suite d'un crime commis dans ce château par le dernier +baron de Montmayeur, Jacques. Ce Jacques était fils du maréchal de +Savoie. Or, en 14... + +Lorsque mon oncle se lançait dans l'histoire et qu'il abordait une +légende nationale, sa digression durait ordinairement de trois +à quatre heures. Moi, je tenais à mon ours et je réclamais +énergiquement l'histoire de cet ours. + +Hilarion Bruno eut aux lèvres un sourire de pitié et haussa les +épaules: + +--Ah! petiot, me répondit-il, tu ne sais pas quel charme, quelle +beauté, quel attrait mystérieux ont nos légendes! Si tu veux faire +des livres, il faudra bien apprendre tout cela! + +Petiot!!! + +Dans toute cette phrase de mon oncle, je n'avais entendu que le mot +_petiot_, et j'allais avoir quinze ans au 23 octobre prochain! + +Je dévorai ma rage, espérant que l'ours ne tarderait point à venir. + +--Un matin donc, reprit mon oncle, nous nous dirigeâmes vers les +tours de Montmayeur. Nous étions six, en y comprenant ma petite +chienne Blondette, qui était bien la bête la plus intelligente que +j'aie connue. Elle me suivait pas à pas. + +Comme je ne pouvais point marcher aussi lestement que mes grands +cousins, j'allai tranquillement, suivant à dix pas mon cousin +Camille. + +Voilà que tout à coup... + +--Bon! interrompis-je encore, nous y sommes! mon oncle me jeta un +regard sévère et reprit: + +--.... Blondette se fourvoie dans un buisson et lance un lièvre qui +passe entre mes jambes. Je me serais taxé de présomptueux si l'idée +m'était venue de tirer un lièvre à la course. Blondette détala à +la suite de l'animal aux longues oreilles, et me voilà parti après +ma chienne, brandissant mon fusil au-dessus de ma tête. + +Mes cousins s'étaient arrêtés et riaient de tout leur coeur. + +--Bravo, petit! me criaient-ils, bravo! + +Au lieu de venir à mon secours, ces _badauds_ riaient et me +contemplaient, bouche béante. + +Le lièvre courait toujours, Blondette aboyait, moi, je commençais à +perdre haleine. + +Enfin ce bon lièvre vint se jeter dans un champ de pommes de terre. +Mes cousins arrivèrent; mais je réclamai l'honneur de tirer le +premier coup, et profitant d'un moment où le lièvre laissait +passer ses oreilles derrière les feuilles, j'envoyai ma charge tout +entière..... dans les mollets de mon cousin André. + +Ma foi! je fis comme les cousins de mon oncle, j'éclatai de rire, +tant et si fort, que mon accès d'hilarité dura cinq bonnes minutes. + +Il faut si peu de chose pour faire rire les enfants! Quand j'eus ri +tout à mon aise, Hilarion Bruno recommença son récit. + +--Tu dois penser quels cris d'épouvante furent poussés de côté +et d'autres. Les échos, de la montagne en retentissaient... Je +crus avoir commis un meurtre, et je me mis à fuir. Mes cousins +m'arrêtèrent en poussant un grand cri. + +[Illustration: L'OURS.] + +Je levai la tête... + +A dix pas de moi, un ours de la plus belle taille s'amusait à +fourrager dans un magnifique champ d'avoine. A notre vue, il huma +l'air, grogna et s'enfuit dans la direction de la montagne. + +Je m'élançai à sa poursuite... Un coup de feu retentit... une balle +siffla à mon oreille et je vis l'ours s'affaisser en poussant un +gémissement lamentable. + +Mes cousins m'expliquèrent alors que le champ était entouré d'une +corde supportée par des piquets plantés de distance en distance. Un +fusil y était adapté, disposé de manière à faire feu pour peu que +l'on touchât la corde traîtresse. + +--Et le mollet du cousin! demandai-je en souriant. + +--Bah! répondit Hilarion Bruno, le mollet du cousin était protégé +par de fortes guêtres, et le plomb n'avait touché que le cuir. + +--Et c'est votre première chasse à l'ours? mon oncle. + +--Oui, neveu. Mais depuis lors j'en ai vu bien d'autres! + +--Vraiment? + +--Oui! j'ai chassé le renard en Angleterre, le loup en Russie, l'ours +blanc dans les mers du Nord, le lion en Afrique, la panthère à Java, +le tigre dans les Indes et l'homme dans les pampas américaines! + +--L'homme!!! + +--Le Peau-Rouge, neveu. Il est certains cas où il vaut mieux chasser +qu'être chassé! + +Je vous l'ai déjà dit, mon oncle Hilarion Bruno avait un faible pour +les sentences philosophiques. + +--Si tu veux, Charles, me dit-il quand je le quittai, nous irons +demain faire une partie de chasse. + +--Oh! merci, merci, je n'aime point les ours. + +Il haussa les épaules: + +--Comme on élève les jeunes gens aujourd'hui! murmura-t-il avec +un sourire de piété. Eh bien! nous nous contenterons de tirer le +renard. + +Cette fois, je ne pus que m'incliner. + +--Sais-tu au moins tenir un fusil? + +La modestie n'est pas mon fort: + +--Ah! mon oncle, répondis-je, mieux qu'une plume, à coup sûr! + + + + +II + + +Le lendemain, nous partîmes à l'aube pour aller chasser le renard du +côté d'Aiguebelle. + +Aiguebelle est un gros village, un petit bourg dont l'unique +prétention a toujours été de se donner comme une ville. C'est la +patrie par excellence du commérage et des plaisirs champêtres. On +y décore toutes choses d'un nom pompeux: la mairie devient +Hôtel-de-Ville, et la justice de paix est un palais-de-justice. Les +habitants n'appelleront jamais leur pasteur: «Monsieur le curé», +mais bien: «Monsieur l'archiprêtre». Soyez avocat, médecin, +notaire, professeur; ce titre suivra chaque fois le mot monsieur quand +on s'adressera à votre personne. + +Aiguebelle est formé d'une seule rue qui n'est autre chose que la +grand'route sur les deux côtés de laquelle s'alignent des maisons à +peintures prétentieuses, à balcons ambitieux. + +L'Hôtel-de-Ville étale avec orgueil son pignon pointu et son +badigeon couleur beurre frais entre deux maisons d'un gris sombre, que +l'on m'a dit appartenir à deux notabilités du pays. + +La rue est pourvue de trottoirs boueux et de candélabres en +simili-bronze dans lesquels brûle un simili-gaz obtenu à l'aide du +pétrole. + +L'église menace ruine: elle était jadis assez belle, mais l'on y +voit maintenant les traces du temps. + +Hâtons-nous de le dire, ce bourg, si humble et si petit en apparence, +a son histoire que lui envieraient certaines grandes villes où +règnent le charbon et la houille, où l'on n'entend que le bruit des +roues et des machines. + +Le château de Charbonnières, qui domine Aiguebelle, fut le berceau +de la maison de Savoie, de cette illustre famille dont le roi +philosophe, Louis XVIII, faisait un jour l'éloge en disant qu'un +prince de la maison de Bourbon, ne pouvait épouser sans mésalliance +qu'une princesse de Savoie. + +Or, les premiers comtes de Savoie entourèrent Aiguebelle de murs et +de fossés. Sous le règne d'Adélaïde de Suze, veuve du comte Oddon, +on y battait une monnaie que les numismates désignent sous le nom de +_salidi maurianenses_. + +En 1536, François Ier réduisit en cendres les deux tiers +d'Aiguebelle dont le connétable de Lesdignières s'empara de nouveau +en 1597. Trois ans plus tard, le maréchal de Créqui s'en rendit +maître, et les Espagnols le prirent d'assaut en 1742. + +La petite ville dont nous parlons subit donc quatre siéges en règle, +et l'on doit avouer que l'appellation de ville dont se servent ses +habitants paraît moins ridicule quand on connaît cette histoire. + +Hilarion Bruno me racontait cela, pendant que nous volions sur les +ailes rapides de la vapeur. Veuille le lecteur me pardonner cette +image surannée, que je m'empresse d'attribuer à mon oncle, lequel +affectait de parler le beau langage du siècle. + +J'avais revêtu, pour cette circonstance solennelle--ma première +chasse,--un costume en _peau de diable_ qui me donnait, avec mon +bonnet d'_higlander_, la tournure d'un _boy_ anglais en quête d'un +remède contre le spleen. Mon oncle riait en regardant cet excentrique +accoutrement et me décochait de temps à autre les plus mordantes +épigrammes. + +Il fumait sa pipe, tout en causant avec moi et buvait de temps à +autre une gorgée de vin blanc, son apéritif ordinaire. + +Vers huit heures nous arrivâmes à Aiguebelle, et la vue de cette +ville produisit sur moi l'impression que j'exprime en termes un peu +amers au commencement de ce récit. + +Notre première visite fut pour un ami, qui nous offrit un déjeuner +des plus substantiels. Une heure après, nous étions en chasse dans +les vignobles de Durnières. Mon oncle avait été élevé dans +ce pays et le connaissait parfaitement. Un Aiguebellain nous avait +accompagné et nous avait mis sur la piste d'une famille de renards +qui causait chaque jour de grands dommages aux fermes des environs. + +La chasse présenta plusieurs incidents qu'il serait trop long et +peut-être oiseux de rapporter ici. Vers quatre heures du soir, nous +avions forcé la retraite du renard que mon oncle emportait dans son +carnier avec une visible satisfaction. + +Pour moi, j'étais... + + honteux comme un renard qu'une poule aurait pris! + +c'est, ou jamais, le cas de le dire. + +J'avais chargé cinq ou six fois mon fusil, mais je revenais les mains +vides et je contemplais avec envie la carnassière gonflée de mon +oncle Hilarion. + +--Eh bien! mon garçon, me dit-il, te voilà tout penaud! + +Je poussais un soupir. + +--Eh! eh! continua-t-il en ricanant, tu voudrais peut-être bien être +à ma place, hein? + +Nouveau soupir du neveu, nouveau ricanement de l'oncle. + +--Eh! eh! eh! tout le monde ne peut pas être heureux. C'est ce que +me disait un fakir, à Lahore, en 1835. Il ajoutait que l'espérance, +elle-même, était un leurre et ne servait qu'à rendre la vie plus +amère! + +--Théorie dangereuse, affirma l'Aiguebellain. + +Par esprit de contradiction, mon oncle soutint le contraire, et la +discussion s'engagea vivement entre ces deux messieurs. + +L'Aiguebellain n'était pas de force, Hilarion Bruno le roula +proprement. + +Quand nous fûmes arrivés au pont de Randens, qui sépare +d'Aiguebelle le hameau de ce nom, mon oncle se retourna vers moi et me +dit: + +--Garçon! tiens, voici le renard. Marche en avant, je te permets de +te dénoncer comme meurtrier de cet animal dont les Hindous ont le +caractère, et les Chinois la couleur, mais à une condition... + +Mon coeur se prit à palpiter, et je hasardai timidement cette +question: + +--A quelle condition, mon oncle? + +Un sourire effleura ses lèvres et il me répondit: + +--Tu porteras jusqu'à la maison tout ce qu'on te remettra. + +--Bien, mon oncle! + +Et je partis d'un pas allègre, la casquette sur l'oreille, le poing +sur la hanche, et sifflotant, de l'air le plus dégagé du monde, une +chanson à boire. + +J'avais passé le renard en bandoulière autour de mon corps, et je +portais mon fusil sur l'épaule. + +Allez! j'étais bien le plus fier et le plus joyeux enfant de la +terre. + +Pour ne rien perdre de l'honneur que j'allais tirer de _ma_ chasse (ô +ironie!) je résolus de traverser Aiguebelle dans toute sa longueur, +et je fis un détour qui me conduisit au _Paradis des Chèvres_. Là, +je pris la grand'route, je passai sous l'arc-de-triomphe élevé au +roi Charles-Félix, et je me trouvai à l'entrée de la ville. + + * * * * * + +Dès que l'on m'aperçut, ce fut un véritable remue-ménage. Les +commères s'assemblèrent sur le pas de leurs portes, les épiciers +et les cafetiers, tout le commerce d'Aiguebelle sortirent de leurs +boutiques, et tout ce monde se mit à m'admirer, bouche béante, +tandis que les gamins me couraient après avec des cris de joie si +perçants que j'en fus abasourdi. + + * * * * * + +Bientôt je vis diverses femmes rentrer précipitamment dans leurs +maisons. Orgueilleux! j'attribuais cette brusque retraite à l'effroi +inspiré par le cadavre de «mon» renard, dont le museau sanglant +pendait à quelques centimètres de ma ceinture. + +Je ne tardai pas à être détrompé. + +Les ménagères sortirent l'une après l'autre. L'une m'apporta douze +oeufs dont j'emplis ma casquette; l'autre vint me donner une paire +de poulets que je pendis à mon bras; la troisième me chargea d'une +botte de carotte, la quatrième d'un lapin vivant... + +Je n'étais pas arrivé au milieu de la rue, que je succombai sous le +fardeau. + +Un jeune homme se chargea de la moitié de ces présents, et je pus +continuer ma route. + +Il eût fallu me voir, ainsi transformé en garde-manger ambulant avec +mes poules, mes oeufs, mes carottes et surtout _mon_ renard, que je +n'avais point voulu donner à mon complaisant _compagnon_. + +Je croyais d'abord que l'on voulait me mystifier, mais les sourires +gracieux, les compliments à brûle-pourpoint et les caressantes +flatteries que tout le monde m'adressait me tournèrent la tête. + +Lorsque mon oncle rentra, cinq minutes après moi, il riait à gorge +déployée. + +--Eh bien, petit, me dit-il, trouves-tu que ce soit agréable +déporter un renard? + +--Certes, mon oncle! + +Je lui montrai mon butin. + +--Qu'allons-nous faire de tout cela? demandai-je. + +--La belle question! ce sont des cadeaux qu'on te fait, petiot; une +prime semblable est donnée à tous ceux qui tuent le renard. C'est un +usage établi depuis des siècles et dont on trouve le premier exemple +dans la _Chronique_ du chanoine Agrald, en 1221. Cette chronique, +écrite sur parchemin... + +Je me hâtai de fuir, craignant une nouvelle averse d'érudition. + + + + +III + + +«Le moi est haïssable,» a dit Pascal. + +Aussi je dois cesser de parler autant de ma chétive personne. J'ai, +du reste, entrepris un portrait, il faut que je l'achève. Je laisse +là mon oncle, son neveu et le renard susdit, pour faire poser mon +modèle et commencer mon esquisse. + +Il est inutile, je pense, de donner ici quelques détails sur le +quadrupède auquel nous avons affaire. + +L'ours des Alpes est le même que celui des Pyrénées et des +Asturies, selon le dire de la plupart des naturalistes. Cependant +Cuvier prétend le contraire. Cet animal se tient dans les montagnes +boisées ou dans les amas de rochers situés vers les cîmes de +certains escarpements des Alpes; il vit de racines, de fruits acides, +comme l'épine-vinette, la ronce et la buxerole. C'est un grand +dévastateur de ruches et de fourmilières: il mange le miel des unes +et les habitantes des autres. Sa vie est solitaire. + +Il n'attaque point l'homme, si ce n'est quand il est provoqué. + +Voilà, mes chers lecteurs, tout ce que mes faibles connaissances en +histoire naturelle me permettent de vous dire sur le sauvage souverain +de nos montagnes. + +Ce n'est point chose facile que de chasser l'ours. + +On ne le tue point avec une balle, comme le premier lièvre venu. Nos +chasseurs chargent leurs fusils avec des chevrotines, dont la forme +est celle des dents d'un rateau. + +Ces sortes de balles sont de forme conique, pointues à une +extrémité, arrondies à l'autre; elles ne sont point de plomb, mais +de fer. Les bourres sont des rondelles découpées dans le feutre d'un +vieux chapeau. + +Ce fut à La Chambre que je vis pour la première fois un chasseur +d'ours de profession. Puisque je dois vous instruire, tout en vous +amusant, je puis bien vous dire en passant ce que c'est que le bourg +de La Chambre. + +Il est situé dans une vallée riante et fertile, à quelques +kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, et faisait autrefois partie +du domaine temporel des évêques de ce diocèse. Jadis cette vallée +inculte fut entièrement défrichée par les Bénédictins. La Chambre +fut érigée en comté en 1456 et en marquisat en 1553, en faveur de +la maison de Seyssel, qui fournit un nombre infini d'illustrations: +cardinaux, évêques, maréchaux de Savoie, lieutenants-généraux du +duché, chevaliers de l'Annonciade, etc. + +Ruiné en partie sous le duc Charles Ier, le château de La Chambre +fut entièrement détruit par le roi François Ier de France, en 1536. + +Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la +première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé +Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si +vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre! + +Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus; +chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la +dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux +cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des +Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave +dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de +la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le +torrent de Bugeon. + +François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant +à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon +à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec +respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles: +Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop +prompte. + +Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris, +une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers, +autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une +ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre +à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux +bruns. + +--Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant +Guigonnet. + +--Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence. + +--Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire +connaissance avec lui, et il te contera ses histoires. + +La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était +obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des +affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants +de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les +détails de sa vie. + +C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un +caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage, +la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une +teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne, +et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole. + +Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent +la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le +courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger +parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il +peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond +de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la +profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une +fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la +proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir +les tourments épouvantables de la faim et de la soif!... + +Rien n'y fait. + +Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil +sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des +montagnards: + + Amis, que la montagne est belle! + Fuyons les bruits de la cité. + Courons gaîment fêter loin d'elle + Notre pays, sa liberté! + Le sac au dos, en main la pique, + Pressons le pas. + Faisons un effort énergique, + Pressons le pas. + Que les dangers ne nous arrêtent pas, + _Car les dangers pour nous n'existent pas!_ + +Ce courage, cette exaltation leur donnent une adresse à nulle autre +pareille. Ils luttent contre la montagne. Ils franchissent d'un pas +ferme les passages les plus difficiles: ils mesurent, sans vertige, la +profondeur des gouffres: ils marchent sans crainte sur les bords +des crevasses des glaciers, ils défient l'orage et supportent avec +indifférence les rafales du vent. Oh! ce sont des hommes forts! + +Et puis, sous leurs yeux se déroule un paysage immense autant que +varié. Ils ne voient jamais deux fois la nature sous le même aspect. +En hiver, c'est un vaste manteau de neige sur lequel tombe un maigre +rayon de soleil qui donne à cette blancheur un chatoiement de perle; +alors, le ciel est gris, terne, pommelé de nuages; alors, tout dort! +Mais au printemps, le monde s'éveille; la neige a fondu et remplit +maintenant les larges _combes_ dans lesquelles mugissent les torrents +noirs; le mont revêt sa robe de verdure; ce sont des prairies semées +de fleurs, des arbustes qui grimpent sur des roches, couvrant leur +nudité d'une guipure de feuillages; des amandiers couverts de fleurs +blanches, des sapins aux feuilles sombres qui couronnent les sommets +altiers. Vient l'été, avec ses moissons jaunies, ses arbres chargés +de fruits que le soleil mûrit lentement. Enfin l'automne, la plus +belle des saisons, quoiqu'en disent les poètes! Le Savoyard comprend +et admire toutes ces splendeurs. Il saisit toutes les beautés du +paysage; il voit chaque jour avec un nouveau plaisir le soleil se +lever du côté d'Italie et se coucher, là-bas, du côté de la +France. + +Quand l'astre disparaît, le ciel s'empourpre comme par l'effet d'un +gigantesque incendie: tantôt il se diapre de nuages dorés, tantôt +il s'efface en laissant derrière lui une traînée lumineuse. + +Et le Savoyard contemple chaque jour un spectacle nouveau. + +Cette nature, si magnifiquement belle, il la peuple d'une création +fantastique; son imagination lui montre partout un monde surnaturel +qui l'entoure et l'enchante et qui, suivant l'expression d'un de nos +romanciers de haut parage, Octave Feuillet, lui fait sentir la vie +avec une intensité que nous ignorons. + +Enfin, il est libre, absolument libre. Il ne relève de personne que +de lui-même. Il est souverain seigneur et maître de la montagne; +il va où il veut, fait ce qu'il veut et ne reconnaît de volonté +supérieure à la sienne que celle de Dieu. + +Que lui importent les vaines rumeurs du monde? Que lui fait cette +fourmilière sur laquelle il jette un regard dédaigneux, fort de sa +grandeur et de son indépendance? + +Voilà, cher lecteur, ce que me disait François Guigonnet; sa voix +était émue; son regard brillait d'une éloquence naïve; son langage +vulgaire se transformait en un parler plein d'une sauvage poésie. + +Moi, je l'écoutais sans oser l'interrompre. Quand il m'eut dépeint +la montagne, il me raconta sa vie. + + + + +IV + + +François Guigonnet est né en 1810, il avait donc aujourd'hui +cinquante-huit ans. C'était un homme d'une taille élevée, d'une +maigreur extrême; son visage n'offrait aucun trait saillant et +n'exprimait qu'une sorte de placidité mêlée à une certaine +finesse. Ses cheveux étaient longs, très noirs, et le bas de son +visage s'encadrait dans une barbe assez bien soignée. + +Le père de François était un honnête cultivateur qui fut pris dans +la dernière levée que fit Napoléon avant la première Restauration +et qui mourut à la guerre, laissant une femme jeune encore, mère de +huit enfants. Deux ou trois ans après, la veuve se remaria. + +Quand François eut quinze ans, il partit pour la France, muni d'une +boîte de colporteur. En cinq ans, il amassa l'énorme somme de mille +francs, revint au pays, acheta un bout de terrain et se maria. Quand +sa mère mourut, il se trouvait à la tête d'une fortune de trois +mille francs, représentée par une chaumière, un jardinet et le +lopin de terre, fruit de ses économies. + +Sa femme et ses deux enfants moururent; François, alors âgé de +quarante ans, fut pris par le désespoir et voulut quitter le pays. Il +vendit son bien et partit. Au bout de six mois, il revenait malade de +nostalgie. Alors il se fit chasseur d'ours et les âpres jouissances +de la chasse lui firent oublier ses malheurs. + +Aujourd'hui, il a racheté sa chaumière et vit complètement isolé. + +Quand il lui prend fantaisie de chasser ou bien quand on lui signale +un ours dans la montagne, il part de grand matin, muni de sa carabine +et cherche la piste de la bête. + +Sa chasse dure quelquefois trois ou quatre jours. + +Quand il a trouvé le repaire de l'ours, il va se poster avant l'aube +à quelque distance de ce repaire et attend. A peine le soleil se +lève-t-il derrière les monts de Beaune qu'un sourd grognement +l'avertit du réveil de sa future victime. + +Il se place derrière un tronc d'arbre ou un rocher et lorsque l'ours +apparaît à l'entrée de sa tanière, il vise l'oreille ou le front, +entre les deux yeux, afin de ne point gâter la peau de son gibier. + +Quelquefois, il manque son coup. La bête alors se rue en avant: +arrivée à deux pas du chasseur, elle s'élance furieuse vers son +agresseur pour l'étouffer dans ses bras. + +Si le chasseur manque de sang-froid, il est perdu. Guigonnet, lui, ne +s'effraie pas pour si peu. Il attend tranquillement, sans bouger de +sa place; puis, quand l'ours est bien en face de lui, qu'il ouvre sa +gueule formidable _ornée_ de dents aiguës, il ajuste et fait feu à +bout portant, dans cette gueule rouge, fumante... L'ours tombe et tout +est dit. + +Un jour, il lui advint une singulière aventure. Il chassait le +renard en compagnie de quelques amis. Or, pendant que ses compagnons +l'attendaient de l'autre côté de la forêt, François Guigonnet +avait grimpé sur la montagne et guettait le renard au passage. + +Il se trouvait tout auprès d'une _coulée_, sorte de boyau taillé à +pic dans le roc et par lequel on fait glisser du haut de la montagne +en bas les fagots que l'on coupe dans les forêts et les broussailles. +La coulée était bordée d'arbres touffus qui, réunissant leurs +hautes branches, formaient au-dessous d'elles une voûte de verdure à +travers laquelle le soleil ne pourrait pénétrer. + +Quelques instants après, le renard passa au galop, suivi de plusieurs +chiens qui aboyaient à tue-tête. L'animal sauta d'un bond dans la +coulée, se faufila à travers la broussaille et disparut. + +N'obéissant qu'à son instinct de chasseur, Guigonnet bondit... Le +pied lui glissa... il tomba. + +L'instinct qui porte tout homme qui tombe à chercher un point +d'appui, lui fit jeter les mains en avant. Une de ses mains rencontra +un objet velu qu'il prit pour une branche moussue. Il tomba, +entraînant avec lui ce à quoi il se retenait et, en quelques +secondes, il fut arrivé au bas de la coulée. + +Un épouvantable grognement retentit aussitôt, et notre ami François +se trouva face à face avec... un ours de la plus belle taille. + +Or, son fusil n'était chargé qu'à balle et la balle glisse sur +la peau de l'ours, comme une pierre sur la glace! Il se trouvait en +pleine forêt, seul avec cet animal féroce... + +Ma foi! je crois qu'il eut peur. + +Heureusement l'ours eut plus peur que lui. Il fit un bond de côté +et s'enfonça sous le bois, en courant aussi vite que lui permettaient +les obstacles semés sur sa route. + + + + +V + + +Guigonnet me raconta bien d'autres histoires, un jour que je lui avais +offert une bouteille de bon Saint-Julien, au café G... Mais s'il +fallait tout dire, je serais bien embarrassé, et peut-être mes +jeunes lecteurs me traiteraient-ils de..... blagueur!!! + + Cet âge est sans pitié..... + +Je préfère m'en tenir à l'esquisse ci-dessus. + + +FIN. + + +Limoges.--Imp. E. Ardant et Co. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR D'OURS *** + +***** This file should be named 17240-8.txt or 17240-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/4/17240/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Buet</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le chasseur d'ours + +Author: Charles Buet + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17240] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR D'OURS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="mid"><img src="images/01.png" alt="MON ONCLE HILARION BRUNO."></p> + + +<h1>LE CHASSEUR D'OURS</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>Ch. BUET</h3> + + + +<p class="mid"><span class="sml">LIMOGES<br> + EUGÈNE ARDANT ET Co.<br> + ÉDITEURS</span></p> + + +<h2>LE CHASSEUR D'OURS</h2> + + + +<br><br> +<h3>I</h3> + + +<p>Mon oncle Hilarion Bruno est un personnage bien original, et je vous +demande, ami lecteur, la permission de vous le présenter.</p> + +<p>Figurez-vous une manière de géant, que les cuirasses du moyen +âge habilleraient mieux que nos pantalons collants et nos vestons +étriqués; des bras musculeux capables de soulever les fardeaux +les plus lourds; des jambes nerveuses, infatigables; une poitrine +semblable à un soufflet de forge.</p> + +<p>Le visage de mon oncle présente le type savoyard le plus pur: +nez gros, rond au bout, émaillé de rubis et semé de verrues +multicolores; yeux gris, fendus en amande, ombragés de longs cils et +surmontés de sourcils énormes qui coupent le front blanc, haut et +large, de leur arc nettement tracé.</p> + +<p>Le visage respire la bonté, la franchise, la simplicité, j'oserai +même dire la candeur.</p> + +<p>Tel que je le trace pour vous, ô lecteur, ce portrait n'est point +flatté; mon oncle n'est pas beau, et, sous ce rapport, tous ses +neveux lui ressemblent.</p> + +<p>Hilarion Bruno est rentier de son état, chasseur de profession, maire +de son endroit, hâbleur superlatif, parce qu'il est chasseur, plein +d'une rogue dignité, parce qu'il est maire.</p> + +<p>Il habite, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, en +Savoie, une charmante maisonnette aux murs couleur de rose, aux +persiennes grises, que les paysans du village appellent le château et +les bourgeois de la ville, Maison-Rose.</p> + +<p>Cette maison possède une cave excellente, fraîche en été, chaude +en hiver, dans laquelle vieillissent les bons vins du pays: le tonique +Princeps, le capiteux Saint-Julien, le Bonne-Nouvelle et le vin de +Rippes, dont le parfum se rapproche de celui de la violette.</p> + +<p>Le salon de Maison-Rose est un petit musée où sont réunis +pêle-mêle des épées flamboyantes et des meubles sculptés; des +tableaux de maître et des fragments de vitraux. Les merveilles de +la céramique italienne s'y joignent aux filigranes de Gênes, aux +verreries de Venise, aux émaux cloisonnés de la Chine, à ces mille +objets, en un mot, que l'argot parisien nomme <i>bibelots</i>, et que leur +propriétaire décore pompeusement du titre d'<i>objets d'art</i>.</p> + +<p>Si mes souvenirs ne me trahissent point, la salle à manger et la +bibliothèque n'étaient point indignes du salon.</p> + +<p>La salle à manger, vaste pièce lambrissée de vieux chêne, était +encombrée de trophées de chasse, trophées qui s'étalaient même +sur le grand buffet de poirier sculpté, où mon oncle renfermait sa +massive argenterie et les belles porcelaines qu'il avait rapportées +du Japon. Il y avait là des cornes de chamois, des bois de cerf, +des défenses de sangliers, auxquels s'accrochaient dans un ordre +admirable toutes sortes de fusils, de poires à poudres, de flasques, +de bidons, de carniers. Les deux objets qui excitaient le plus +vivement mon admiration alors que j'avais douze ans,—il y a longtemps +de cela!—étaient: 1° une gourde faite d'une noix de coco sculptée +et 2° une paire d'ours empaillés placés en sentinelle aux deux +côtés du buffet.</p> + +<p>Oh! que ces deux ours me faisaient peur avec leurs dents blanches et +pointues! leurs yeux de feu, leurs poils bruns, longs et frisés!</p> + +<p>Quant à la bibliothèque, elle se composait uniquement de livres +de voyage et de chasse. C'était encore une des manies de mon oncle, +lequel, je vous l'ai déjà dit, était un fier original.</p> + +<p>Il avait un certain nombre de manies.</p> + +<p>D'abord, celle de la chasse; puis, celle de raconter ses chasses. +Ensuite, celle de raconter ses voyages, en montrant ses bibelots, ou +bien en sablant le contenu des vieilles bouteilles de sa cave.</p> + +<p>Il n'avait jamais voulu se marier et vivait comme un ours, partageant +son temps en quatre parties égales qu'il passait dans son salon, sa +bibliothèque et sa salle à manger; la salle à manger lui prenait +deux parties sur quatre!</p> + +<p>Chaque mois, il partait un beau matin, après avoir endossé la veste +de velours à côtes, les culottes grises et les guêtres de peau, qui +composaient sou costume de chasse, et ne revenait qu'au bout de +huit jours, amenant avec lui le cadavre d'un ours et quelques joyeux +compagnons avec lesquels il mangeait son gibier.</p> + +<p>Un jour, comme j'étais allé rendre visite à mon oncle, je le priai +de me conter une de ces histoires de chasse qu'il savait si bien +conter.</p> + +<p>Hilarion Bruno me jeta un regard sournois.</p> + +<p>—Tiens! tiens! petit, ma dit-il étonné, je ne te savais pas curieux +d'aventures.</p> + +<p>Je poussai un soupir à fendre une roche en deux.</p> + +<p>—Ah! mon oncle! m'écriai-je d'un air scandalisé, quand je ferai des +livres il faudra bien que votre nom y figure.</p> + +<p>Il sourit paternellement et haussa les épaules.</p> + +<p>—Il faut voyager pour faire des livres, grommela-t-il; il n'y a de +beaux livres que les histoires de voyages!</p> + +<p>C'était comme cela.</p> + +<p>Hilarion Bruno ne concevait rien au-delà! Il faisait fi des romans, +abhorrait la philosophie, se souciait peu de l'histoire et dédaignait +la politique.</p> + +<p>Pour en revenir à mon histoire, ou plutôt à l'histoire de mon +oncle, il alla déboucher un flacon de vin blanc d'Hermillon, me versa +rasade et reprit:</p> + +<p>—Tiens! neveu, je vais te raconter comme je suis devenu chasseur, et +chasseur d'ours encore!</p> + +<p>Alléché par ce préambule, je m'assis commodément dans un grand +fauteuil de cuir à oreillettes, et je me préparai à écouter de mon +mieux.</p> + +<p>—Il faut te dire, commença mon oncle, que je n'ai pas toujours eu +cinquante ans. En 1825, j'étais un garçonnet de quinze ans, fort +et robuste, bourré de latin et de grec, mais orgueilleux comme dix +humanistes et sot comme vingt collégiens pris collectivement. Cette +année-la, j'étais allé passer mes vacances chez ma tante Esthénie, +laquelle habitait le village des Hulles, au-dessus du bourg de la +Rochette. Ma tante Esthénie avait soixante-dix ans. Elle possédait +quatre fils et deux filles: Georges, qui avait quarante ans; André, +qui en avait trente-cinq; Edouard, qui en avait trente-quatre, et +Camille, mon aîné de deux ans. Les deux filles étaient mariées: +l'une à M. Amenet, le notaire, l'autre à l'avocat Platine, le bien +nommé.</p> + +<p>Comme bien tu le penses, mon camarade le plus intime était Camille. +Georges me faisait peur. André m'intimidait, Edouard me semblait un +géant. Quant à Mme Amenet, elle me bourrait de bonbons. Mme Platine +habitait Chambéry et portait des chapeaux à plumes; elle ne venait +jamais aux Hulles, craignant de gâter son teint.</p> + +<p>Il était impossible de voir famille plus unie et gens mieux faits +pour vivre ensemble sous un même toit.</p> + +<p>L'oncle Hilarion Bruno fit une pause et j'en profitai pour lui dire +que je ne voyais pas encore poindre les oreilles de l'ours.</p> + +<p>—<i>Esto hijo!</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> grommela-t-il, patience! neveu, patience! j'en ai +déjà vu pas mal, des ours, à quatre ou à deux pattes!... attends +un peu!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Cet enfant.</blockquote> + +<p>Il but un grand verre de nectar hermillonnais et continua son récit.</p> + +<p>—En ce temps-là, reprit-il, on payait 6 francs un permis de +chasse...</p> + +<p>Il faut vous dire que mon oncle me racontait cette histoire en 1861, +c'est-à-dire une année après l'annexion de la Savoie à la France.</p> + +<p>—On payait 6 livres un permis de chasse et l'on chassait partout. +Les gardes étaient de bons enfants qui faisaient leur devoir, sans +oublier les préceptes de là civilité puérile et honnête. Au jour +d'aujourd'hui, il faut payer 25 francs, payer l'impôt des chiens, +payer les gardes-champêtres, payer le loyer des biens communaux, +payer encore et toujours!...</p> + +<p>Si au moins l'on pouvait parler, après avoir payé! s'écria mon +oncle, en appuyant cette réflexion d'un grand coup de poing frappé +sur la table.</p> + +<p>Il murmura quelques paroles qu'il ne serait point prudent de +transcrire ici, et poursuivit:</p> + +<p>—Tous les matins, Georges, André, Edouard et quelques amis à eux +partaient de grand matin pour chasser le lièvre.</p> + +<p>Camille, moi et un gamin de notre âge, qui répondait au nom +d'Aurèle, nous partions aussi pour tirer les grives et les pigeons +sauvages. Il y avait un gros renard qui, chaque nuit, venait tordre le +cou à nos poules. Souvent nous le rencontrions, mais nous n'osions le +tuer, tant il nous faisait peur.</p> + +<p>—Mais l'ours, mon oncle! interrompis-je.</p> + +<p>—Attends, attends un peu, neveu!... Un matin, excités par le récit +des exploits de mes cousins, nous leur déclarâmes que nous irions +avec eux du côté des tours de Montmayeur.</p> + +<p>Les tours de Montmayeur sont deux belles tours séparées l'une de +l'autre par une distance de cent mètres au moins. Elles sont restées +debout à la suite d'un crime commis dans ce château par le dernier +baron de Montmayeur, Jacques. Ce Jacques était fils du maréchal de +Savoie. Or, en 14...</p> + +<p>Lorsque mon oncle se lançait dans l'histoire et qu'il abordait une +légende nationale, sa digression durait ordinairement de trois +à quatre heures. Moi, je tenais à mon ours et je réclamais +énergiquement l'histoire de cet ours.</p> + +<p>Hilarion Bruno eut aux lèvres un sourire de pitié et haussa les +épaules:</p> + +<p>—Ah! petiot, me répondit-il, tu ne sais pas quel charme, quelle +beauté, quel attrait mystérieux ont nos légendes! Si tu veux faire +des livres, il faudra bien apprendre tout cela!</p> + +<p>Petiot!!!</p> + +<p>Dans toute cette phrase de mon oncle, je n'avais entendu que le mot +<i>petiot</i>, et j'allais avoir quinze ans au 23 octobre prochain!</p> + +<p>Je dévorai ma rage, espérant que l'ours ne tarderait point à venir.</p> + +<p>—Un matin donc, reprit mon oncle, nous nous dirigeâmes vers les +tours de Montmayeur. Nous étions six, en y comprenant ma petite +chienne Blondette, qui était bien la bête la plus intelligente que +j'aie connue. Elle me suivait pas à pas.</p> + +<p>Comme je ne pouvais point marcher aussi lestement que mes grands +cousins, j'allai tranquillement, suivant à dix pas mon cousin +Camille.</p> + +<p>Voilà que tout à coup...</p> + +<p>—Bon! interrompis-je encore, nous y sommes! mon oncle me jeta un +regard sévère et reprit:</p> + +<p>—.... Blondette se fourvoie dans un buisson et lance un lièvre qui +passe entre mes jambes. Je me serais taxé de présomptueux si l'idée +m'était venue de tirer un lièvre à la course. Blondette détala à +la suite de l'animal aux longues oreilles, et me voilà parti après +ma chienne, brandissant mon fusil au-dessus de ma tête.</p> + +<p>Mes cousins s'étaient arrêtés et riaient de tout leur coeur.</p> + +<p>—Bravo, petit! me criaient-ils, bravo!</p> + +<p>Au lieu de venir à mon secours, ces <i>badauds</i> riaient et me +contemplaient, bouche béante.</p> + +<p>Le lièvre courait toujours, Blondette aboyait, moi, je commençais à +perdre haleine.</p> + +<p>Enfin ce bon lièvre vint se jeter dans un champ de pommes de terre. +Mes cousins arrivèrent; mais je réclamai l'honneur de tirer le +premier coup, et profitant d'un moment où le lièvre laissait +passer ses oreilles derrière les feuilles, j'envoyai ma charge tout +entière..... dans les mollets de mon cousin André.</p> + +<p>Ma foi! je fis comme les cousins de mon oncle, j'éclatai de rire, +tant et si fort, que mon accès d'hilarité dura cinq bonnes minutes.</p> + +<p>Il faut si peu de chose pour faire rire les enfants! Quand j'eus ri +tout à mon aise, Hilarion Bruno recommença son récit.</p> + +<p>—Tu dois penser quels cris d'épouvante furent poussés de côté +et d'autres. Les échos, de la montagne en retentissaient... Je +crus avoir commis un meurtre, et je me mis à fuir. Mes cousins +m'arrêtèrent en poussant un grand cri.</p> + +<p class="mid"><img src="images/02.png" alt="L'OURS."></p> + +<p>Je levai la tête...</p> + +<p>A dix pas de moi, un ours de la plus belle taille s'amusait à +fourrager dans un magnifique champ d'avoine. A notre vue, il huma +l'air, grogna et s'enfuit dans la direction de la montagne.</p> + +<p>Je m'élançai à sa poursuite... Un coup de feu retentit... une balle +siffla à mon oreille et je vis l'ours s'affaisser en poussant un +gémissement lamentable.</p> + +<p>Mes cousins m'expliquèrent alors que le champ était entouré d'une +corde supportée par des piquets plantés de distance en distance. Un +fusil y était adapté, disposé de manière à faire feu pour peu que +l'on touchât la corde traîtresse.</p> + +<p>—Et le mollet du cousin! demandai-je en souriant.</p> + +<p>—Bah! répondit Hilarion Bruno, le mollet du cousin était protégé +par de fortes guêtres, et le plomb n'avait touché que le cuir.</p> + +<p>—Et c'est votre première chasse à l'ours? mon oncle.</p> + +<p>—Oui, neveu. Mais depuis lors j'en ai vu bien d'autres!</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Oui! j'ai chassé le renard en Angleterre, le loup en Russie, l'ours +blanc dans les mers du Nord, le lion en Afrique, la panthère à Java, +le tigre dans les Indes et l'homme dans les pampas américaines!</p> + +<p>—L'homme!!!</p> + +<p>—Le Peau-Rouge, neveu. Il est certains cas où il vaut mieux chasser +qu'être chassé!</p> + +<p>Je vous l'ai déjà dit, mon oncle Hilarion Bruno avait un faible pour +les sentences philosophiques.</p> + +<p>—Si tu veux, Charles, me dit-il quand je le quittai, nous irons +demain faire une partie de chasse.</p> + +<p>—Oh! merci, merci, je n'aime point les ours.</p> + +<p>Il haussa les épaules:</p> + +<p>—Comme on élève les jeunes gens aujourd'hui! murmura-t-il avec +un sourire de piété. Eh bien! nous nous contenterons de tirer le +renard.</p> + +<p>Cette fois, je ne pus que m'incliner.</p> + +<p>—Sais-tu au moins tenir un fusil?</p> + +<p>La modestie n'est pas mon fort:</p> + +<p>—Ah! mon oncle, répondis-je, mieux qu'une plume, à coup sûr!</p> + + + + +<br><br> +<h3>II</h3> + + +<p>Le lendemain, nous partîmes à l'aube pour aller chasser le renard du +côté d'Aiguebelle.</p> + +<p>Aiguebelle est un gros village, un petit bourg dont l'unique +prétention a toujours été de se donner comme une ville. C'est la +patrie par excellence du commérage et des plaisirs champêtres. On +y décore toutes choses d'un nom pompeux: la mairie devient +Hôtel-de-Ville, et la justice de paix est un palais-de-justice. Les +habitants n'appelleront jamais leur pasteur: «Monsieur le curé», +mais bien: «Monsieur l'archiprêtre». Soyez avocat, médecin, +notaire, professeur; ce titre suivra chaque fois le mot monsieur quand +on s'adressera à votre personne.</p> + +<p>Aiguebelle est formé d'une seule rue qui n'est autre chose que la +grand'route sur les deux côtés de laquelle s'alignent des maisons à +peintures prétentieuses, à balcons ambitieux.</p> + +<p>L'Hôtel-de-Ville étale avec orgueil son pignon pointu et son +badigeon couleur beurre frais entre deux maisons d'un gris sombre, que +l'on m'a dit appartenir à deux notabilités du pays.</p> + +<p>La rue est pourvue de trottoirs boueux et de candélabres en +simili-bronze dans lesquels brûle un simili-gaz obtenu à l'aide du +pétrole.</p> + +<p>L'église menace ruine: elle était jadis assez belle, mais l'on y +voit maintenant les traces du temps.</p> + +<p>Hâtons-nous de le dire, ce bourg, si humble et si petit en apparence, +a son histoire que lui envieraient certaines grandes villes où +règnent le charbon et la houille, où l'on n'entend que le bruit des +roues et des machines.</p> + +<p>Le château de Charbonnières, qui domine Aiguebelle, fut le berceau +de la maison de Savoie, de cette illustre famille dont le roi +philosophe, Louis XVIII, faisait un jour l'éloge en disant qu'un +prince de la maison de Bourbon, ne pouvait épouser sans mésalliance +qu'une princesse de Savoie.</p> + +<p>Or, les premiers comtes de Savoie entourèrent Aiguebelle de murs et +de fossés. Sous le règne d'Adélaïde de Suze, veuve du comte Oddon, +on y battait une monnaie que les numismates désignent sous le nom de + +<i>salidi maurianenses</i>.</p> + +<p>En 1536, François Ier réduisit en cendres les deux tiers +d'Aiguebelle dont le connétable de Lesdignières s'empara de nouveau +en 1597. Trois ans plus tard, le maréchal de Créqui s'en rendit +maître, et les Espagnols le prirent d'assaut en 1742.</p> + +<p>La petite ville dont nous parlons subit donc quatre siéges en règle, +et l'on doit avouer que l'appellation de ville dont se servent ses +habitants paraît moins ridicule quand on connaît cette histoire.</p> + +<p>Hilarion Bruno me racontait cela, pendant que nous volions sur les +ailes rapides de la vapeur. Veuille le lecteur me pardonner cette +image surannée, que je m'empresse d'attribuer à mon oncle, lequel +affectait de parler le beau langage du siècle.</p> + +<p>J'avais revêtu, pour cette circonstance solennelle—ma première +chasse,—un costume en <i>peau de diable</i> qui me donnait, avec mon +bonnet d'<i>higlander</i>, la tournure d'un <i>boy</i> anglais en quête d'un +remède contre le spleen. Mon oncle riait en regardant cet excentrique +accoutrement et me décochait de temps à autre les plus mordantes +épigrammes.</p> + +<p>Il fumait sa pipe, tout en causant avec moi et buvait de temps à +autre une gorgée de vin blanc, son apéritif ordinaire.</p> + +<p>Vers huit heures nous arrivâmes à Aiguebelle, et la vue de cette +ville produisit sur moi l'impression que j'exprime en termes un peu +amers au commencement de ce récit.</p> + +<p>Notre première visite fut pour un ami, qui nous offrit un déjeuner +des plus substantiels. Une heure après, nous étions en chasse dans +les vignobles de Durnières. Mon oncle avait été élevé dans +ce pays et le connaissait parfaitement. Un Aiguebellain nous avait +accompagné et nous avait mis sur la piste d'une famille de renards +qui causait chaque jour de grands dommages aux fermes des environs.</p> + +<p>La chasse présenta plusieurs incidents qu'il serait trop long et +peut-être oiseux de rapporter ici. Vers quatre heures du soir, nous +avions forcé la retraite du renard que mon oncle emportait dans son +carnier avec une visible satisfaction.</p> + +<p>Pour moi, j'étais...</p> + +<p class="i4">honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!</p> + +<p>c'est, ou jamais, le cas de le dire.</p> + +<p>J'avais chargé cinq ou six fois mon fusil, mais je revenais les mains +vides et je contemplais avec envie la carnassière gonflée de mon +oncle Hilarion.</p> + +<p>—Eh bien! mon garçon, me dit-il, te voilà tout penaud!</p> + +<p>Je poussais un soupir.</p> + +<p>—Eh! eh! continua-t-il en ricanant, tu voudrais peut-être bien être +à ma place, hein?</p> + +<p>Nouveau soupir du neveu, nouveau ricanement de l'oncle.</p> + +<p>—Eh! eh! eh! tout le monde ne peut pas être heureux. C'est ce que +me disait un fakir, à Lahore, en 1835. Il ajoutait que l'espérance, +elle-même, était un leurre et ne servait qu'à rendre la vie plus +amère!</p> + +<p>—Théorie dangereuse, affirma l'Aiguebellain.</p> + +<p>Par esprit de contradiction, mon oncle soutint le contraire, et la +discussion s'engagea vivement entre ces deux messieurs.</p> + +<p>L'Aiguebellain n'était pas de force, Hilarion Bruno le roula +proprement.</p> + +<p>Quand nous fûmes arrivés au pont de Randens, qui sépare +d'Aiguebelle le hameau de ce nom, mon oncle se retourna vers moi et me +dit:</p> + +<p>—Garçon! tiens, voici le renard. Marche en avant, je te permets de +te dénoncer comme meurtrier de cet animal dont les Hindous ont le +caractère, et les Chinois la couleur, mais à une condition...</p> + +<p>Mon coeur se prit à palpiter, et je hasardai timidement cette +question:</p> + +<p>—A quelle condition, mon oncle?</p> + +<p>Un sourire effleura ses lèvres et il me répondit:</p> + +<p>—Tu porteras jusqu'à la maison tout ce qu'on te remettra.</p> + +<p>—Bien, mon oncle!</p> + +<p>Et je partis d'un pas allègre, la casquette sur l'oreille, le poing +sur la hanche, et sifflotant, de l'air le plus dégagé du monde, une +chanson à boire.</p> + +<p>J'avais passé le renard en bandoulière autour de mon corps, et je +portais mon fusil sur l'épaule.</p> + +<p>Allez! j'étais bien le plus fier et le plus joyeux enfant de la +terre.</p> + +<p>Pour ne rien perdre de l'honneur que j'allais tirer de <i>ma</i> chasse (ô +ironie!) je résolus de traverser Aiguebelle dans toute sa longueur, +et je fis un détour qui me conduisit au <i>Paradis des Chèvres</i>. Là, +je pris la grand'route, je passai sous l'arc-de-triomphe élevé au +roi Charles-Félix, et je me trouvai à l'entrée de la ville.</p> + +<br> + +<p>Dès que l'on m'aperçut, ce fut un véritable remue-ménage. Les +commères s'assemblèrent sur le pas de leurs portes, les épiciers +et les cafetiers, tout le commerce d'Aiguebelle sortirent de leurs +boutiques, et tout ce monde se mit à m'admirer, bouche béante, +tandis que les gamins me couraient après avec des cris de joie si +perçants que j'en fus abasourdi.</p> + +<br> + +<p>Bientôt je vis diverses femmes rentrer précipitamment dans leurs +maisons. Orgueilleux! j'attribuais cette brusque retraite à l'effroi +inspiré par le cadavre de «mon» renard, dont le museau sanglant +pendait à quelques centimètres de ma ceinture.</p> + +<p>Je ne tardai pas à être détrompé.</p> + +<p>Les ménagères sortirent l'une après l'autre. L'une m'apporta douze +oeufs dont j'emplis ma casquette; l'autre vint me donner une paire +de poulets que je pendis à mon bras; la troisième me chargea d'une +botte de carotte, la quatrième d'un lapin vivant...</p> + +<p>Je n'étais pas arrivé au milieu de la rue, que je succombai sous le +fardeau.</p> + +<p>Un jeune homme se chargea de la moitié de ces présents, et je pus +continuer ma route.</p> + +<p>Il eût fallu me voir, ainsi transformé en garde-manger ambulant avec +mes poules, mes oeufs, mes carottes et surtout <i>mon</i> renard, que je +n'avais point voulu donner à mon complaisant <i>compagnon</i>.</p> + +<p>Je croyais d'abord que l'on voulait me mystifier, mais les sourires +gracieux, les compliments à brûle-pourpoint et les caressantes +flatteries que tout le monde m'adressait me tournèrent la tête.</p> + +<p>Lorsque mon oncle rentra, cinq minutes après moi, il riait à gorge +déployée.</p> + +<p>—Eh bien, petit, me dit-il, trouves-tu que ce soit agréable +déporter un renard?</p> + +<p>—Certes, mon oncle!</p> + +<p>Je lui montrai mon butin.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire de tout cela? demandai-je.</p> + +<p>—La belle question! ce sont des cadeaux qu'on te fait, petiot; une +prime semblable est donnée à tous ceux qui tuent le renard. C'est un +usage établi depuis des siècles et dont on trouve le premier exemple +dans la <i>Chronique</i> du chanoine Agrald, en 1221. Cette chronique, +écrite sur parchemin...</p> + +<p>Je me hâtai de fuir, craignant une nouvelle averse d'érudition.</p> + + + + +<br><br> +<h3>III</h3> + + +<p>«Le moi est haïssable,» a dit Pascal.</p> + +<p>Aussi je dois cesser de parler autant de ma chétive personne. J'ai, +du reste, entrepris un portrait, il faut que je l'achève. Je laisse +là mon oncle, son neveu et le renard susdit, pour faire poser mon +modèle et commencer mon esquisse.</p> + +<p>Il est inutile, je pense, de donner ici quelques détails sur le +quadrupède auquel nous avons affaire.</p> + +<p>L'ours des Alpes est le même que celui des Pyrénées et des +Asturies, selon le dire de la plupart des naturalistes. Cependant +Cuvier prétend le contraire. Cet animal se tient dans les montagnes +boisées ou dans les amas de rochers situés vers les cîmes de +certains escarpements des Alpes; il vit de racines, de fruits acides, +comme l'épine-vinette, la ronce et la buxerole. C'est un grand +dévastateur de ruches et de fourmilières: il mange le miel des unes +et les habitantes des autres. Sa vie est solitaire.</p> + +<p>Il n'attaque point l'homme, si ce n'est quand il est provoqué.</p> + +<p>Voilà, mes chers lecteurs, tout ce que mes faibles connaissances en +histoire naturelle me permettent de vous dire sur le sauvage souverain +de nos montagnes.</p> + +<p>Ce n'est point chose facile que de chasser l'ours.</p> + +<p>On ne le tue point avec une balle, comme le premier lièvre venu. Nos +chasseurs chargent leurs fusils avec des chevrotines, dont la forme +est celle des dents d'un rateau.</p> + +<p>Ces sortes de balles sont de forme conique, pointues à une +extrémité, arrondies à l'autre; elles ne sont point de plomb, mais +de fer. Les bourres sont des rondelles découpées dans le feutre d'un +vieux chapeau.</p> + +<p>Ce fut à La Chambre que je vis pour la première fois un chasseur +d'ours de profession. Puisque je dois vous instruire, tout en vous +amusant, je puis bien vous dire en passant ce que c'est que le bourg +de La Chambre.</p> + +<p>Il est situé dans une vallée riante et fertile, à quelques +kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, et faisait autrefois partie +du domaine temporel des évêques de ce diocèse. Jadis cette vallée +inculte fut entièrement défrichée par les Bénédictins. La Chambre +fut érigée en comté en 1456 et en marquisat en 1553, en faveur de +la maison de Seyssel, qui fournit un nombre infini d'illustrations: +cardinaux, évêques, maréchaux de Savoie, lieutenants-généraux du +duché, chevaliers de l'Annonciade, etc.</p> + +<p>Ruiné en partie sous le duc Charles Ier, le château de La Chambre +fut entièrement détruit par le roi François Ier de France, en 1536.</p> + +<p>Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la +première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé +Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si +vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre!</p> + +<p>Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus; +chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la +dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux +cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des +Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave +dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de +la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le +torrent de Bugeon.</p> + +<p>François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant +à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon +à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec +respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles: +Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop +prompte.</p> + +<p>Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris, +une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers, +autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une +ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre +à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux +bruns.</p> + +<p>—Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant +Guigonnet.</p> + +<p>—Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence.</p> + +<p>—Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire +connaissance avec lui, et il te contera ses histoires.</p> + +<p>La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était +obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des +affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants +de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les +détails de sa vie.</p> + +<p>C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un +caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage, +la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une +teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne, +et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole.</p> + +<p>Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent +la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le +courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger +parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il +peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond +de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la +profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une +fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la +proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir +les tourments épouvantables de la faim et de la soif!...</p> + +<p>Rien n'y fait.</p> + +<p>Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil +sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des +montagnards:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Amis, que la montagne est belle!</p> + +<p class="i2">Fuyons les bruits de la cité.</p> +<p class="i2">Courons gaîment fêter loin d'elle</p> +<p class="i2">Notre pays, sa liberté!</p> +<p class="i2">Le sac au dos, en main la pique,</p> +<p class="i6">Pressons le pas.</p> +<p class="i2">Faisons un effort énergique,</p> +<p class="i6">Pressons le pas.</p> +<p class="i2">Que les dangers ne nous arrêtent pas,</p> +<p class="i2"><i>Car les dangers pour nous n'existent pas!</i></p> + +</div></div> + +<p>Ce courage, cette exaltation leur donnent une adresse à nulle autre +pareille. Ils luttent contre la montagne. Ils franchissent d'un pas +ferme les passages les plus difficiles: ils mesurent, sans vertige, la +profondeur des gouffres: ils marchent sans crainte sur les bords +des crevasses des glaciers, ils défient l'orage et supportent avec +indifférence les rafales du vent. Oh! ce sont des hommes forts!</p> + +<p>Et puis, sous leurs yeux se déroule un paysage immense autant que +varié. Ils ne voient jamais deux fois la nature sous le même aspect. +En hiver, c'est un vaste manteau de neige sur lequel tombe un maigre +rayon de soleil qui donne à cette blancheur un chatoiement de perle; +alors, le ciel est gris, terne, pommelé de nuages; alors, tout dort! +Mais au printemps, le monde s'éveille; la neige a fondu et remplit +maintenant les larges <i>combes</i> dans lesquelles mugissent les torrents +noirs; le mont revêt sa robe de verdure; ce sont des prairies semées +de fleurs, des arbustes qui grimpent sur des roches, couvrant leur +nudité d'une guipure de feuillages; des amandiers couverts de fleurs +blanches, des sapins aux feuilles sombres qui couronnent les sommets +altiers. Vient l'été, avec ses moissons jaunies, ses arbres chargés +de fruits que le soleil mûrit lentement. Enfin l'automne, la plus +belle des saisons, quoiqu'en disent les poètes! Le Savoyard comprend +et admire toutes ces splendeurs. Il saisit toutes les beautés du +paysage; il voit chaque jour avec un nouveau plaisir le soleil se +lever du côté d'Italie et se coucher, là-bas, du côté de la +France.</p> + +<p>Quand l'astre disparaît, le ciel s'empourpre comme par l'effet d'un +gigantesque incendie: tantôt il se diapre de nuages dorés, tantôt +il s'efface en laissant derrière lui une traînée lumineuse.</p> + +<p>Et le Savoyard contemple chaque jour un spectacle nouveau.</p> + +<p>Cette nature, si magnifiquement belle, il la peuple d'une création +fantastique; son imagination lui montre partout un monde surnaturel +qui l'entoure et l'enchante et qui, suivant l'expression d'un de nos +romanciers de haut parage, Octave Feuillet, lui fait sentir la vie +avec une intensité que nous ignorons.</p> + +<p>Enfin, il est libre, absolument libre. Il ne relève de personne que +de lui-même. Il est souverain seigneur et maître de la montagne; +il va où il veut, fait ce qu'il veut et ne reconnaît de volonté +supérieure à la sienne que celle de Dieu.</p> + +<p>Que lui importent les vaines rumeurs du monde? Que lui fait cette +fourmilière sur laquelle il jette un regard dédaigneux, fort de sa +grandeur et de son indépendance?</p> + +<p>Voilà, cher lecteur, ce que me disait François Guigonnet; sa voix +était émue; son regard brillait d'une éloquence naïve; son langage +vulgaire se transformait en un parler plein d'une sauvage poésie.</p> + +<p>Moi, je l'écoutais sans oser l'interrompre. Quand il m'eut dépeint +la montagne, il me raconta sa vie.</p> + + + +<br><br> +<h3>IV</h3> + + +<p>François Guigonnet est né en 1810, il avait donc aujourd'hui +cinquante-huit ans. C'était un homme d'une taille élevée, d'une +maigreur extrême; son visage n'offrait aucun trait saillant et +n'exprimait qu'une sorte de placidité mêlée à une certaine +finesse. Ses cheveux étaient longs, très noirs, et le bas de son +visage s'encadrait dans une barbe assez bien soignée.</p> + +<p>Le père de François était un honnête cultivateur qui fut pris dans +la dernière levée que fit Napoléon avant la première Restauration +et qui mourut à la guerre, laissant une femme jeune encore, mère de +huit enfants. Deux ou trois ans après, la veuve se remaria.</p> + +<p>Quand François eut quinze ans, il partit pour la France, muni d'une +boîte de colporteur. En cinq ans, il amassa l'énorme somme de mille +francs, revint au pays, acheta un bout de terrain et se maria. Quand +sa mère mourut, il se trouvait à la tête d'une fortune de trois +mille francs, représentée par une chaumière, un jardinet et le +lopin de terre, fruit de ses économies.</p> + +<p>Sa femme et ses deux enfants moururent; François, alors âgé de +quarante ans, fut pris par le désespoir et voulut quitter le pays. Il +vendit son bien et partit. Au bout de six mois, il revenait malade de +nostalgie. Alors il se fit chasseur d'ours et les âpres jouissances +de la chasse lui firent oublier ses malheurs.</p> + +<p>Aujourd'hui, il a racheté sa chaumière et vit complètement isolé.</p> + +<p>Quand il lui prend fantaisie de chasser ou bien quand on lui signale +un ours dans la montagne, il part de grand matin, muni de sa carabine +et cherche la piste de la bête.</p> + +<p>Sa chasse dure quelquefois trois ou quatre jours.</p> + +<p>Quand il a trouvé le repaire de l'ours, il va se poster avant l'aube +à quelque distance de ce repaire et attend. A peine le soleil se +lève-t-il derrière les monts de Beaune qu'un sourd grognement +l'avertit du réveil de sa future victime.</p> + +<p>Il se place derrière un tronc d'arbre ou un rocher et lorsque l'ours +apparaît à l'entrée de sa tanière, il vise l'oreille ou le front, +entre les deux yeux, afin de ne point gâter la peau de son gibier.</p> + +<p>Quelquefois, il manque son coup. La bête alors se rue en avant: +arrivée à deux pas du chasseur, elle s'élance furieuse vers son +agresseur pour l'étouffer dans ses bras.</p> + +<p>Si le chasseur manque de sang-froid, il est perdu. Guigonnet, lui, ne +s'effraie pas pour si peu. Il attend tranquillement, sans bouger de +sa place; puis, quand l'ours est bien en face de lui, qu'il ouvre sa +gueule formidable <i>ornée</i> de dents aiguës, il ajuste et fait feu à +bout portant, dans cette gueule rouge, fumante... L'ours tombe et tout +est dit.</p> + +<p>Un jour, il lui advint une singulière aventure. Il chassait le +renard en compagnie de quelques amis. Or, pendant que ses compagnons +l'attendaient de l'autre côté de la forêt, François Guigonnet +avait grimpé sur la montagne et guettait le renard au passage.</p> + +<p>Il se trouvait tout auprès d'une <i>coulée</i>, sorte de boyau taillé à +pic dans le roc et par lequel on fait glisser du haut de la montagne +en bas les fagots que l'on coupe dans les forêts et les broussailles. +La coulée était bordée d'arbres touffus qui, réunissant leurs +hautes branches, formaient au-dessous d'elles une voûte de verdure à +travers laquelle le soleil ne pourrait pénétrer.</p> + +<p>Quelques instants après, le renard passa au galop, suivi de plusieurs +chiens qui aboyaient à tue-tête. L'animal sauta d'un bond dans la +coulée, se faufila à travers la broussaille et disparut.</p> + +<p>N'obéissant qu'à son instinct de chasseur, Guigonnet bondit... Le +pied lui glissa... il tomba.</p> + +<p>L'instinct qui porte tout homme qui tombe à chercher un point +d'appui, lui fit jeter les mains en avant. Une de ses mains rencontra +un objet velu qu'il prit pour une branche moussue. Il tomba, +entraînant avec lui ce à quoi il se retenait et, en quelques +secondes, il fut arrivé au bas de la coulée.</p> + +<p>Un épouvantable grognement retentit aussitôt, et notre ami François +se trouva face à face avec... un ours de la plus belle taille.</p> + +<p>Or, son fusil n'était chargé qu'à balle et la balle glisse sur +la peau de l'ours, comme une pierre sur la glace! Il se trouvait en +pleine forêt, seul avec cet animal féroce...</p> + +<p>Ma foi! je crois qu'il eut peur.</p> + +<p>Heureusement l'ours eut plus peur que lui. Il fit un bond de côté +et s'enfonça sous le bois, en courant aussi vite que lui permettaient +les obstacles semés sur sa route.</p> + + + + +<br><br> +<h3>V</h3> + + +<p>Guigonnet me raconta bien d'autres histoires, un jour que je lui avais +offert une bouteille de bon Saint-Julien, au café G... Mais s'il +fallait tout dire, je serais bien embarrassé, et peut-être mes +jeunes lecteurs me traiteraient-ils de..... blagueur!!!</p> + +<p class="i4">Cet âge est sans pitié.....</p> + +<p>Je préfère m'en tenir à l'esquisse ci-dessus.</p> + +<br> +<h3>FIN.</h3> +<br> + +<p class="sml">Limoges.—Imp. E. Ardant et Co.</p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le chasseur d'ours, by Charles Buet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR D'OURS *** + +***** This file should be named 17240-h.htm or 17240-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/4/17240/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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