diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:38 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:38 -0700 |
| commit | 2e08aef5b0a5fc40b464ae71b7b56794ef2857d8 (patch) | |
| tree | 5be8bbf1b2c2e437b08d76ea666aac8e8c92c92b | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 17238-0.txt | 10351 | ||||
| -rw-r--r-- | 17238-0.zip | bin | 0 -> 213477 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 17238-8.txt | 10351 | ||||
| -rw-r--r-- | 17238-8.zip | bin | 0 -> 211468 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 20718 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17238-0.txt b/17238-0.txt new file mode 100644 index 0000000..78efad1 --- /dev/null +++ b/17238-0.txt @@ -0,0 +1,10351 @@ +The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxième série, +premier volume), by Edmond de Goncourt + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) + Mémoires de la vie littéraire + +Author: Edmond de Goncourt + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17238] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +JOURNAL DES GONCOURT + +--MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE-- + + +DEUXIÈME SÉRIE + +PREMIER VOLUME +1870-1871 + + +PARIS, BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER, 11, RUE DE GRENELLE. + +SIXIÈME MILLE + +1890 + + * * * * * + +PRÉFACE + + +La vérité, que personne ne veut ou n'ose dire, je cherche, de mon vivant, +à la dire un rien, en attendant que, vingt ans après ma mort, ce journal +la dise tout entière. + +Voici donc un premier volume d'une seconde série du JOURNAL DES GONCOURT +(1870-1890) racontant le Siège et la Commune. Il sera suivi, si Dieu me +prête vie, de deux autres. + +EDMOND DE GONCOURT. + +Auteuil, juin 1890. + + + + +JOURNAL DES GONCOURT + + + + +ANNÉE 1870 + + +_Dimanche 26 juin_[1].--Bar-sur-Seine. Les endroits, où il y a de ma +vie d'autrefois, ne me parlent plus, ne me disent plus rien de neuf +aujourd'hui,--ils ne font que me faire ressouvenir. + +[Note 1: Mon frère était mort à Auteuil, le 20 juin.] + +Dans cette maison, où nous avons été toujours deux, par moments, je me +surprends à penser à lui, ainsi que s'il était vivant, ou du moins +j'oublie qu'il est mort; et il y a certains coups de sonnette, qui me +remuent sur ma chaise, comme si la sonnette était agitée par les retours +hâtés de Jules, jetant, dès la porte, à la domestique: «Où est Edmond?» + + * * * * * + +_Jeudi 30 juin_.--Je suis si malheureux, qu'il y a comme une émotion de la +sensibilité de la femme autour de moi. L'aimable lettre que celle de +Mme***... et l'ineffable tendresse qu'elle m'apporte à travers la personne +de Jésus-Christ. + +J'ai un souvenir que je ne peux chasser. J'avais un moment imaginé de le +faire jouer au billard. Je voulais le distraire, et ne faisais que le +supplicier. Un jour, où la souffrance sans doute l'empêchait de +s'appliquer, et qu'il ne faisait que _queuter_, je lui donnai un petit +coup de queue sur les doigts: «Comme tu es brutal avec moi!» me dit-il. +Oh! la note à la fois douce et triste de ce reproche, je l'ai toujours +dans l'oreille. + + * * * * * + +_3 juillet_.--Un récit de guerre. Le capitaine de vaisseau Bourbonne +contait, hier, que dans une batterie de Sébastopol, un canon ayant une +roue qui tournait mal, par suite du recul de la pièce à chaque tir, il +avait commandé à un soldat de marine qui desservait la pièce, de graisser +la roue. Il n'y avait pas de graisse là , il fallait en aller chercher. Le +soldat de marine, sans dire un mot, s'empara d'une hache, fendit le crâne +d'un mort encore chaud, prit sa cervelle dans ses mains, et plaqua +simplement la cervelle du mort sur le moyeu de la roue. + + * * * * * + +_10 juillet_.--Nous allons à Juilly pour une adjudication, et nous dînons +chez le curé. + +Un logis de curé joliment documentaire. + +Une petite cour resserrée par un bûcher, aux bûches disparaissant sous les +porte-bougies et les dais en feuilles de chêne artificielles, qui servent +aux grandes cérémonies de l'église. Une salle à manger, où se voient la +lithographie de l'Assomption de Murillo, des vases à fleurs, tout cassés, +vieux rebuts de l'autel, une cafetière en plaqué, don des paroissiens. Un +cabinet de travail, entouré de planches peintes en noir, chargées de +_gradus_ de collège, de livres de théologie poudreux, avec, sur une chaise, +un tableau de mathématique, avec, au mur, une chronologie: une grande +image, où du sein d'une femme sort un arbre, dont les rameaux portent, au +milieu de guirlandes de lauriers, les médaillons des rois de France,--le +tout encadré dans une bande d'étoffe à losanges rouges et blancs. + +La chambre à coucher a des rideaux de cotonnade jaune, d'affreux rideaux +_Å“illet d'Inde_. Il se trouve dans un coin un orgue mélodium; une +lithographie coloriée de la «Vierge à la chaise» remplace la glace; sur +une table est posée la calotte du curé, entre des petits morceaux de +papier bleu, des étoiles d'argent, des paquets de ficelle rose, et sur la +table de nuit, sont ouverts les CHANTS DE MARIE avec la musique de l'abbé +Lambilotte. + +Un pauvre logis qui sent la misère, la sainteté, l'humidité, la maladie, +et dont toute la joie est le bondissement mêlé au jappement d'un chien, de +la race des chiens de conducteur de diligence, baptisé _Paturot_ par le +curé. + +Là dedans, tombe gras et fleuri, le sénateur Maupas, en jaquette à petites +raies bleues, culotté de blanc, guêtré de ventre de biche, un vrai +sénateur d'opéra-comique, qui a l'amabilité de pacotille des gens +officiels de tous les gouvernements. + + * * * * * + +_14 juillet_.--J'ai mis en vente la maison où il est mort, et dans +laquelle je ne veux pas rentrer. Aujourd'hui j'ai reçu de très convenables +propositions de location pour six ans. Eh bien! c'est illogique et +déraisonnable, ces propositions me jettent dans une profonde tristesse. +Oui, cette maison, où j'ai tant souffert, j'y suis attaché par un lien que +je ne soupçonnais pas. + + * * * * * + +_18 juillet_.--Je ne suis pas malade, mais mon corps ne veut ni marcher ni +agir, il a horreur de tout mouvement, et serait heureux d'une immobilité +de fakir; avec cela, j'éprouve à l'état continu, au creux de l'estomac, ce +sentiment nerveux du vide que donnent les profondes émotions, et que fait +plus douloureux encore l'anxiété de cette grande guerre qui va s'ouvrir. + + * * * * * + +_Samedi 23 juillet_.--Je voudrais rêver de lui; ma pensée, toute la +journée occupée de lui, l'espère la nuit, appelle, sollicite sa douce +résurrection dans la trompeuse réalité du songe. Mais, j'ai beau l'évoquer, +les nuits sont vides de lui, de son souvenir, de son image. + +Je n'ai de cÅ“ur à rien, de courage à rien. Mon jeune cousin Labille, que +dans son enfance sa destination à la marine a fait familièrement appeler +_Marin_, voulait m'entraîner avec lui à la frontière; j'ai hésité... J'ai +pu louer ma maison, je ne me suis pas décidé... La force qui fait prendre +une résolution, je ne l'ai plus. + + * * * * * + +_27 juillet_.--J'ai rêvé cette nuit de Jules, pour la première fois. Il +était comme je le suis, en grand deuil de lui--et il était avec moi. Nous +marchions dans une rue, ayant une vague ressemblance avec la rue Richelieu, +et j'avais le sentiment que nous portions une pièce chez un directeur de +théâtre quelconque. En chemin, nous rencontrions des amis, parmi lesquels +se trouvait Théophile Gautier. Le premier mouvement des uns et des autres +était de venir me faire un compliment de condoléance, tout à coup +interrompu par la vue inattendue de mon frère, qui, selon son habitude, +marchait dans mon rêve, derrière moi... Et j'étais dans un doute déchirant, +entre la certitude de sa vie, affirmée par sa présence à côté de moi, et +la certitude de sa mort, que me rappelait, dans le moment, le souvenir +très net de lettres de faire part de son décès, encore étalées sur le +billard. + +Il est ici une ruelle qui n'a pas plus de deux pieds de largeur. Dans +cette ruelle se rencontre une mauvaise petite maison. Cette maison a une +fenêtre sans rideaux, où, à travers la vitre, on voit une tête d'Antinoüs +en plâtre, et un chandelier représentant un gendarme en carton-pierre +colorié, avec une chandelle fichée dans la tête. + +Sur la porte un morceau de papier porte, écrit à la main: _Pour les petits +voyageurs_ MADAME BONDIEU. + + * * * * * + +_30 juillet_.--Dans cette ville, dans cette maison, où depuis vingt-deux +ans, nous venions tous les ans, tous les deux, chaque pas remue du passé +qui fait lever des souvenirs. + +Ç'a été notre refuge après la mort de notre mère, notre refuge après la +mort de la vieille Rose, ç'a été le lieu de nos vacances de chaque été, +après le travail de l'hiver, après le volume publié au printemps. Dans les +sentiers odorants de lavande, côtoyant la Seine, sur les _rapides_ de la +rivière, franchis avec les grandes perches, nous composions ensemble les +descriptions de CHARLES DEMAILLY. Dans l'église, nous dessinions ensemble +le vitrail représentant la moyennageuse «Promenade du BÅ“uf gras». Là , +dans la vinée, est l'endroit où nous avons appris la mort de notre cher +Gavarni. Sur ce lit, qui est resté tel qu'il était, quand Jules couchait à +côté de moi, a été jetée, au grand matin, la lettre de Thierry, qui nous +pressait de revenir, pour mettre HENRIETTE MARÉCHAL en répétition. + +Et remontant au bout, tout au bout de ces années, c'est de cette porte que +je nous vois sortir, en blouse blanche, le sac au dos, pour notre voyage +de France, en 1849, lui avec sa mine si jolie, si rose, si imberbe, qu'il +passait, dans les villages que nous traversions, pour une femme que +j'avais enlevée. + + * * * * * + +_5 août_.--Auteuil. Des journées à aller, à venir dans cette maison, comme +une âme en peine. C'est bien le mot. + + * * * * * + +_Samedi 6 août_.--Du cabinet des Estampes de la Bibliothèque, je vois des +gens courir dans la rue Vivienne. Instinctivement je repousse le volume +d'images, et dehors aussitôt, je me mets à courir derrière ceux qui +courent. + +A la Bourse, du haut en bas, ce ne sont que des têtes nues, chapeau en +l'air, et dans toutes les bouches une formidable Marseillaise, dont les +rafales assourdissantes éteignent à l'intérieur le bourdonnement de la +_corbeille_. Jamais je n'ai vu un enthousiasme pareil. On marche à travers +des hommes pâles d'émotion, des bambins sautillants, des femmes aux gestes +grisés. Capoul chante cette Marseillaise sur le haut d'un omnibus, place +de la Bourse, et sur le boulevard, Marie Sasse la chante debout dans sa +voiture, sa voiture presque soulevée par le délire d'un peuple. + +Mais la dépêche qui annonce la défaite du prince de Prusse, et la prise de +25000 prisonniers, cette dépêche, dit-on, affichée dans l'intérieur de la +Bourse, cette dépêche, que me déclarent avoir lue des gens, au milieu +desquels je la cherche dans l'intérieur, cette dépêche que--dans une +étrange hallucination--des gens croient voir, en me faisant d'un doigt +indicateur: «Tenez, la voilà , là !»... et me montrant au fond un mur où il +n'y a rien,--cette affiche, je ne peux la découvrir, la cherchant et la +recherchant dans tous les coins de la Bourse. + + * * * * * + +_Dimanche 7 août_.--Un silence effrayant sur le boulevard. Pas une voiture +qui roule, dans la villa pas un cri qui annonce de la joie d'enfant, et à +l'horizon un Paris, où le bruit semble mort. + + * * * * * + +_Lundi 8 août_.--Je sens moins ma solitude, en ces grandes foules +émotionnées, et je m'y traîne toute la journée, fatigué à ne plus pouvoir +aller, mais marchant toujours mécaniquement. + + * * * * * + +_Mercredi 10 août_.--Toute la journée, je vis dans la douloureuse émotion +de la grande bataille, qui va décider des destinées de la France. + + * * * * * + +_Dimanche 14 août_.--Triste de la mort de mon frère, triste du sort de la +patrie, je ne puis tenir chez moi, j'ai besoin de dîner dans une maison +amie, et je vais un peu à l'aventure, demander à dîner chez Charles Edmond. + +Je trouve dans la maison de Bellevue, prêts à se mettre à table, Berthelot +et Nubar Pacha, un Européen, auquel le long séjour en Égypte a donné comme +une conformation de tête orientale, et dans le masque fin et diplomatique +duquel le rire montre quelquefois les dents blanches d'un sauvage. On +cause de nos revers, et Berthelot, que notre humiliation vis-à -vis de +l'Europe a rendu malade et éloquent, véritablement éloquent, parle, +avec une voix éteinte, de l'impéritie générale, du favoritisme, de la +diminution des hommes par le pouvoir personnel. + +Nubar Pacha, lui, nous entretient de l'impitoyabilité du gouvernement avec +les faibles. Il dit les larmes, les vraies larmes qu'il a versées à +trente-neuf ans, à la suite d'une entrevue avec notre ministre des +Affaires étrangères, à propos des exigences de la France, exigences, +affirme-t-il, qui ont fait toute la dette de l'Egypte. + +Puis il interroge Berthelot sur la race égyptienne, et il lui demande de +quelle malédiction elle est frappée? Pourquoi elle n'est pas perfectible? +Pourquoi les fils de fellahs sont inférieurs aux fellahs? Pourquoi le +jeune Égyptien, qui apprend avec plus de rapidité que le jeune Européen, +est arrêté, à quatorze ans, dans son développement intellectuel? Pourquoi, +dans tous les Égyptiens de talent qu'il a étudiés de près, depuis le +gouvernement de Mehemet-Ali, il a toujours remarqué chez eux, l'absence de +l'_esprit juste_! + +En chemin, dans le galop de sa rapide voiture, courant chercher à Paris +des nouvelles, des renseignements, Nubar me raconte qu'en Abyssinie, quand +un meurtre a été commis, la famille de l'assassiné passe sept jours et +sept nuits à remplir de malédictions les entours de la maison du +meurtrier. Il est bien rare, ajoute-t-il, que le meurtrier ne finisse pas +misérablement: «Pour moi, c'est le concert de malédictions qui s'est élevé +après le 2 décembre, qui a son effet aujourd'hui!» + + * * * * * + +_Lundi 15 août_.--Huit heures. A l'heure de la nuit tombante, à l'heure de +la _fumerie_ et de la formation rêveuse des idées, n'avoir plus à côté de +moi, dans la pénombre du crépuscule, sa pensée originale, sa parole si +joliment paradoxale, oui, c'est l'heure où je me sens le plus seul. + + * * * * * + +_Vendredi 19 août_.--L'émotion de ces huit jours a donné à la population +parisienne la figure d'un malade. On voit sur ces faces jaunes, tiraillées, +crispées, tous les hauts et les bas de l'espérance, par lesquels les +nerfs de Paris ont passé, depuis le 6 août. + +Je suis frappé, en lisant les lettres du paysagiste Théodore Rousseau, du +côté sophiste, rhéteur, du côté alambiqué, qu'il y a dans toutes les +grandes intelligences du dessin et de la peinture, à commencer par Gavarni, +à finir par Rousseau. + + * * * * * + +_21 août_.--Au bois de Boulogne. A voir sous la cognée tomber ces grands +arbres, avec des vacillements de blessés à mort, à voir là , où c'était un +rideau de verdure, ce champ de pieux aigus, luisant blanc, cette herse +sinistre, il vous monte de la haine au cÅ“ur pour ces Prussiens, qui sont +cause de ces assassinats de la nature. + +Je reviens, tous les soirs, en chemin de fer, avec un vieillard dont je ne +connais pas le nom, un vieillard intelligent et bavard, qui semble avoir +vécu dans tous les mondes, et en posséder la chronique secrète. Il parlait +hier de l'Empereur, et racontait son mariage au compartiment, dans lequel +j'étais. L'anecdote, prétendait-il, lui avait été contée par Morny, qui +disait la tenir de la bouche de l'Empereur. Un jour, l'Empereur demandait +à Mlle de Montijo, avec une certaine insistance, et faisant appel à sa +parole, comme on en appellerait à l'honneur d'un homme, lui demandait si +elle avait jamais eu un attachement sérieux? Mlle de Montijo aurait +répondu: «Je vous tromperais, Sire, si je ne vous avouais pas que mon +cÅ“ur a parlé, et même plusieurs fois, mais ce que je puis vous assurer, +c'est que je suis toujours Mlle de Montijo!» Sur cette affirmation, +l'Empereur lui disait: «Eh bien, mademoiselle, vous serez impératrice!» + +Saint-Victor me disait ces jours-ci,--et il est tout là :--«Quel temps, où +l'on ne peut plus lire un livre!» + + * * * * * + +_22 août_.--Je vais voir Théophile Gautier, qui pleure avec moi, la maison +qu'il a arrangée, l'_angulus ridens_ et artistique de sa vieillesse. + +Sur les boulevards, tous,--hommes et femmes,--interrogent de l'Å“il la +figure qui passe, tendent l'oreille à la bouche qui parle, inquiets, +anxieux, effarés. + + * * * * * + +_Mardi 23 août_.--Je trouve, à la gare du chemin de fer de Saint-Lazare, +un groupe d'une vingtaine de zouaves, débris d'un bataillon qui a donné +sous Mac-Mahon. Rien n'est beau, rien n'a du style, rien n'est sculptural, +rien n'est pictural comme ces éreintés d'une bataille. Ils portent sur eux +une lassitude en rien comparable à aucune lassitude, et leurs uniformes +sont usés, déteints, délavés, ainsi que s'ils avaient bu le soleil et la +pluie d'années entières. + +Ce soir, chez Brébant, on se met à la fenêtre, attirés par les +acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en +retire vite, avec un mouvement de mépris, et cette parole: «Dans tout cela, +il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu!» + +Comment, d'un acte de vertu? lui crie-t-on, ce n'est pas un acte de vertu, +l'acte de dévouement qui fait donner leur vie à ces privés de gloire, à +ces innommés, à ces anonymes de la mort! + + * * * * * + +_25 août_.--Je regarde cette maison bourrée de livres, de gravures, de +dessins, d'objets d'art, qui feront des trous dans l'histoire de l'art de +l'Ecole française, si tout cela brûle,--et ces choses, mes amours +d'autrefois,--je n'ai pas l'énergique désir de les sauver. + + * * * * * + +_26 août_.--Au chemin de fer de l'Est. Au milieu de caisses, de paniers, +de paquets de vieux linge, de corbillons, de bouteilles, de matelas, +d'édredons, liés ensemble avec de grosses cordes, maintenant un peu +l'assemblage branlant et dégringolant de toutes ces choses disparates, les +yeux vifs de petits paysans, enfouis, calés, dans les trous et les +interstices. Et devant, avec un chien de chasse sur ses pieds, et une +béquille posée à côté d'elle, une vieille lorraine, en bonnet brun piqué, +qui tire de temps en temps, d'un cabas, le raisin noir de la vigne de +là -bas, qu'elle passe à ses petits-enfants. + + * * * * * + +_Samedi 27 août_.--Zola vient déjeuner chez moi. + +Il m'entretient d'une série de romans qu'il veut faire, d'une épopée en +dix volumes, de l'histoire naturelle et sociale d'une famille, qu'il a +l'ambition de tenter, avec l'exposition des tempéraments, des caractères, +des vices, des vertus, développés par les milieux, et différenciés, comme +les parties d'un jardin, «où il y a de l'ombre ici, du soleil là ». + +Il me dit: après les analyses des infiniment petits du sentiment, comme +cette analyse a été exécutée par Flaubert, dans MADAME BOVARY, après +l'analyse des choses artistiques, plastiques et nerveuses, ainsi que vous +l'avez faite, après ces _Å“uvres-bijoux_, ces volumes ciselés, il n'y a +plus de place pour les jeunes; plus rien à faire; plus à constituer, à +construire un personnage, une figure: ce n'est que par la quantité des +volumes, la puissance de la création, qu'on peut parler au public. + + * * * * * + +_Dimanche 28 août_.--Dans le bois de Boulogne, là , où on n'avait guère vu +que de la soie ou du drap riche, entre le vert des arbres, j'aperçois un +grand morceau de blouse bleue: le dos d'un berger, près d'une petite +colonne de fumée blanchâtre, et tout autour de lui des moutons broutant, à +défaut d'herbe, le feuillage de fascines oubliées. Partout des moutons, et +dans le creux d'un sentier, couché sur le côté, un bélier mort, la tête +aux cornes recourbées, toute aplatie, et d'où suinte un peu d'eau +sanguinolente, élargissant, petit à petit, une tache rouge dans le +sable--tête que flaire, comme dans un baiser, toute brebis qui passe. + +En les allées des calèches, des grands bÅ“ufs hagards et désorientés +vaguent par troupes. Un moment c'est un affolement. Par toutes les percées, +par tous les trous de la feuillée, l'on entrevoit un troupeau de cent +mille bêtes éperdues, se ruer vers une porte, une sortie, une ouverture, +semblable à l'avalanche d'un fougueux dessin de Bénedette Castiglione. + +Et la mare d'Auteuil est à moitié tarie par les bestiaux, buvant +agenouillés, parmi ses roseaux. + + * * * * * + +_30 août_.--Du haut de l'omnibus d'Auteuil, en la descente du Trocadéro, +j'aperçois, sur la grande étendue grise du Champ-de-Mars, dans de la +clarté ensoleillée, un fourmillement de petits points rouges, de petits +points bleus: des lignards. + +Je dégringole, et me voici au milieu des faisceaux brillants, au milieu +des petites cuisines, où bout la marmite de fer-blanc sur des trous de +feu, au milieu des toilettes en plein air que font des manches de chemises +d'un si beau blanc rouillé, au milieu des tentes, au triangle d'ombre, +dans lequel s'aperçoit, prés de sa gourde, la tête tannée d'un fantassin +dans de la paille. Des soldats emplissent leurs bidons aux bouteilles, +promenées par un marchand de vin sur une voiture à bras, d'autres +embrassent une marchande de pommes vertes, qui rit... Je me promène dans +ce mouvement, cette animation, cette gaieté du soldat français prêt à +partir pour la mort, quand la voix cassée d'un vieux petit bonhomme +bancroche et hoffmannesque jette ce cri: «Des plumes, du papier à +lettres!» Un cri poussé sur une note étrange et qu'on dirait un _memento_ +funèbre, une espèce d'avis discrètement formulé, mais voulant dire: +«Messieurs les militaires, si on songeait un peu à son testament?» + + * * * * * + +_31 août_.--Ce matin, au point du jour, commence la démolition des maisons +de la zone militaire, au milieu du défilé des déménagements de la banlieue, +qui ressemble à la migration d'un ancien peuple. Des coins étranges de +maisons à moitié démolies, avec des restants de mobiliers hétéroclites: +ainsi une boutique de coiffeur, dont la façade béante montre, oubliée, la +chaise curule, où les blanchisseurs se faisaient faire la barbe, le +dimanche. + + * * * * * + +_2 septembre_.--J'accroche, au sortir du Louvre, Chennevières qui me dit +partir demain pour Brest, afin d'escorter le troisième convoi des tableaux +du Louvre, qu'on a enlevés des cadres, qu'on a roulés, et qu'on envoie, +pour les sauver des Prussiens, dans l'arsenal ou le bagne de Brest. Il me +peint le triste et humiliant spectacle de cet emballage, et Reiset, +pleurant à chaudes larmes, devant «La Belle Jardinière» au fond de sa +caisse, ainsi que devant un mort chéri, tout près d'être cloué dans le +cercueil. + +Le soir, après dîner, nous allons au chemin de fer de la rue d'Enfer, et +je vois les dix-sept caisses, contenant l'Antiope, les plus beaux +Vénitiens, etc.;--ces tableaux qui se croyaient attachés aux murs du +Louvre pour l'éternité, et qui ne sont plus que des colis, protégés +seulement contre les aventures de déplacement, par le mot: _Fragile_. + + * * * * * + +_3 septembre_.--Ce n'est pas vivre, que de vivre dans ce grand et +effrayant inconnu, qui vous entoure et vous étreint. + +... Quel aspect que celui de Paris, ce soir, sous le coup de la nouvelle +de la défaite de Mac-Mahon et de la captivité de l'Empereur! Qui pourra +peindre l'abattement des visages, les allées et venues des pas +inconscients battant l'asphalte au hasard, le noir de la foule aux +alentours des mairies, l'assaut des kiosques, la triple ligne de liseurs +de journaux devant tout bec de gaz, les _à parte_ anxieux des concierges +et des boutiquiers, sur le pas des portes--et dessus les chaises des +arrière-boutiques, les poses anéanties des femmes, qu'on entrevoit seules, +et sans leurs hommes... + +Puis la clameur grondante de la multitude, en qui succède la colère à la +stupéfaction, et des bandes parcourant le boulevard en criant: _La +déchéance! Vive Trochu!_ Enfin le spectacle tumultueux et désordonné +d'une nation, résolue à se sauver par l'_impossible_ des époques +révolutionnaires. + + * * * * * + +_4 septembre_.--Ici, ce matin, sous un ciel gris qui rend tout triste, un +silence de la terre, qui fait peur. + +Vers les quatre heures, voici l'aspect extérieur de la Chambre. Se +détachant du grisâtre de la façade, au-devant et autour des colonnes, sur +les marches de l'escalier, le tassement d'une multitude, d'un monde +d'hommes, où les blouses font des taches blanches et bleues dans le noir +du drap, d'hommes, dont la plupart ont des branchages à la main, ou des +bouquets de feuilles vertes, attachés à leurs chapeaux noirs. + +Soudain, une main se lève au-dessus de toutes les têtes, et écrit sur une +colonne, en grandes lettres rouges, la liste des membres du gouvernement +provisoire, pendant qu'en même temps apparaît, charbonné sur une autre +colonne: _La République est proclamée_. Alors des acclamations, des cris, +des chapeaux en l'air, des gens escaladant les piédestaux des statues, un +homme en blouse se mettant tranquillement à fumer sa pipe, sur les genoux +de pierre du chancelier de L'Hôpital, et des grappes de femmes se tenant +appendues à la grille, qui fait face au pont de la Concorde. + +Partout on entend, autour de soi, des gens s'abordant avec cette parole: +«Ça y est!» et au haut du fronton, un homme enlève au drapeau tricolore +son bleu et son blanc, et ne laisse flotter que le rouge. + +A la terrasse donnant sur le quai d'Orsay, les lignards offrent, +par-dessus le parapet, aux femmes qui se les arrachent, des rameaux verts. + +A la grille des Tuileries, près du grand bassin, les N dorés, sont +dissimulés sous de vieux journaux, et des couronnes d'immortelles pendent +à la place des aigles absentes. + +A la grande porte du palais, je vois écrit, à la craie, sur les deux +tablettes de marbre noir: _A la garde des citoyens_. D'un côté est grimpé +un mobile, son mouchoir encadrant sa tête à l'arabe sous son képi, de +l'autre côté un jeune soldat de ligne tend son shako à la foule: _Pour les +blessés de l'armée française_. Et des hommes en blouse blanche, d'un bras +entourant les colonnes du péristyle, et une main appuyée sur un fusil, +vocifèrent: _Entrée libre du bazar_, pendant que la foule fait irruption, +et qu'une immense clameur s'engouffre dans l'escalier du palais envahi. + +Sur les bancs, contre les cuisines, des femmes sont assises, une cocarde +piquée dans les cheveux, et une jeune mère allaite tranquillement un tout +petit enfant, dans ses langes blancs. + +Le long de la rue de Rivoli, on lit sur la vieillesse noirâtre de la +pierre: _Logement à louer_, et des affiches écrites à la main portent: +_Mort aux voleurs. Respect à la propriété_. + +Trottoirs, chaussées, tout est plein, tout est couvert d'hommes et de +femmes, semblant s'être répandus de leur _chez soi_, sur le pavé; un jour +de fête de la grande ville, oui, un million d'êtres qui paraissent avoir +oublié que les Prussiens sont à trois ou quatre marches de Paris, et qui, +dans la journée chaude et grisante, vont à l'aventure, poussés par la +curiosité fiévreuse du grand drame historique qui se joue. + +Et c'est, tout le long de la rue de Rivoli, des passages de troupes +chantant la Marseillaise. Rien ne manque à la journée, pas même les +chienlits des révolutions, et une voiture découverte charrie, porteurs de +grands drapeaux, des hommes à barbiches et à œillets rouges, au milieu +desquels un turco saoûl embrasse une femme ivre. + +Il est cinq heures à l'Hôtel de Ville. Le monument de la cité libre, les +pieds dans l'ombre, rayonne en haut d'un soleil qui fait aveuglant +l'horloge. Aux fenêtres du premier étage, des blouses et des redingotes +s'étagent jusqu'aux meneaux supérieurs: le premier rang, assis les jambes +pendantes en dehors de l'édifice, et semblable à un gigantesque paradis de +titis, dans un décor de la Renaissance. + +La place fourmille de monde. Des voitures, où se hissent des curieux, +stationnent arrêtées, des gamins sont accrochés à des candélabres, et de +toute cette agglomération de créatures enfiévrées, monte une sourde +rumeur. + +De temps en temps, tombent des fenêtres de petits papiers, que la foule +ramasse et rejette, en l'air, et qui font au-dessus des têtes, comme une +giboulée de flocons de neige. «Les chiffonniers vont faire leur beurre!» +dit un homme du peuple, de ces papiers: les bulletins du plébiscite du +8 mai, portant les _oui_, imprimés d'avance. + +De temps en temps, des figures de l'extrême gauche, qu'on nomme à côté de +moi, viennent cueillir les vivats de la foule, et Rochefort montrant, une +minute, sous sa tignasse révoltée, sa figure nerveuse, est acclamé comme +le futur sauveur de la France. + +En revenant par la rue Saint-Honoré, on marche, par les trottoirs, sur des +morceaux de plâtre doré, qui étaient, il y a deux heures, les écussons aux +armes impériales de fournisseurs de la ci-devant Majesté, et l'on +rencontre des bandes où, tête nue, des hommes chauves, cherchent à +exprimer, avec des gestes épileptiques, ce que ne peut plus crier leur +voix enrouée, leur gosier aphone. + +Je ne sais pas, mais je n'ai pas confiance, il ne me paraît pas retrouver +dans cette plèbe braillarde les premiers bonshommes de l'ancienne +Marseillaise: ça me semble simplement des voyous d'âge, en joie et en +esbaudissement, des voyous sceptiques, faisant de la casse politique, et +n'ayant rien, sous la mamelle gauche, pour les grands sacrifices à la +patrie. + +... Oui, la République! Dans ces circonstances, je crois qu'il n'y a que +la République pour nous sauver, mais une République, où on aurait en haut +un Gambetta pour la couleur, et où on appellerait les vraies et rares +capacités du pays, et non une République, composée presque exclusivement +de tous les médiocrates et de toutes les ganaches, vieilles et jeunes, de +l'extrême gauche. + +... Ce soir, les bouquetières ne vendent plus, sur toute la ligne des +boulevards, que des Å“illets rouges. + + * * * * * + +_Mardi 6 septembre_.--Au dîner de Brébant, je trouve Renan, assis tout +seul, à la grande table du salon rouge, et lisant un journal, avec des +mouvements de bras désespérés. + +Arrive Saint-Victor, qui se laisse tomber sur une chaise, et s'exclame, +comme sous le coup d'une vision terrifiante: L'_Apocalypse... les chevaux +pâles!_ + +Nefftzer, du Mesnil, Berthelot, etc., etc., se succèdent, et l'on dîne +dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la +grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des +hommes de la Défense nationale, de leur désolant manque d'influence près +du corps diplomatique, près des gouvernements neutres. On stigmatise cette +sauvagerie prussienne qui recommence Genseric. + +Sur ce, Renan dit: «Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus +grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la +pensée et la perpétration de la vengeance.» Et l'on remémore toute cette +haine vivace, qui s'est accumulée depuis Davout, en Allemagne s'ajoutant à +la haine léguée par la guerre du Palatinat, et dont la colère expression +survivait dans la bouche de la vieille femme, me montrant, il y a quelques +années, le château d'Heidelberg. + +Et voici que l'un de nous dit qu'hier, pas plus tard qu'hier, un +administrateur de chemin de fer lui contait ceci. Il se trouvait, il y a +quelques années, à Carlsruhe, chez le ministre plénipotentiaire, et +l'entendait dire à un de ses amis, très galantin, très friand de femmes: +«Ici, mon cher, vous ne ferez rien, les femmes sont cependant très faciles, +mais elles n'aiment pas les Français!» + +Quelqu'un jette dans la conversation: «Les armes de précision, c'est +contraire au tempérament français;--tirer vite, se jeter à la baïonnette, +voilà ce qu'il faut à notre soldat; si cela ne lui est pas possible, il +est paralysé.--La _mécanisation_ de l'individu n'est pas son fait. C'est +la supériorité du Prussien dans ce moment.» + +Renan, relevant la tête de son assiette: «Dans toutes les choses que j'ai +étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et +du travail allemand. Il n'est pas étonnant que, dans l'art de la guerre, +qui est après tout un art inférieur, mais compliqué, ils aient atteint à +cette supériorité, que je constate dans toutes les choses, je vous le +répète, que j'ai étudiées, que je sais... Oui, messieurs, les Allemands +sont une race supérieure!» + +--Oh! oh! crie-t-on de toutes parts. + +«Oui, très supérieure à nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme +est une crétinisation de l'individu: l'éducation par les Jésuites ou les +frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu _summative_, +tandis que le protestantisme la développe.» + +La douce et maladive voix de Berthelot rappelle les esprits des hauteurs +sophistiques aux menaçantes réalités: «Messieurs, vous ne savez peut-être +pas, que nous sommes entourés de quantités énormes de pétrole, déposées +aux portes de Paris, et qui n'entrent pas à cause de l'octroi, que les +Prussiens s'en emparent et les jettent dans la Seine, ils en feront un +fleuve de feu qui brûlera les deux rives! C'est comme cela que les Grecs +ont brûlé la flotte arabe...--Mais pourquoi ne pas avertir +Trochu?--«Est-ce qu'il a le temps de s'occuper de n'importe quoi!» +Berthelot continue: «Si l'on ne fait pas sauter les écluses du canal de la +Marne, toute la grosse artillerie de siège des Prussiens arrivera, comme +sur des roulettes, sous les murs de Paris, mais songera-t-on à les faire +sauter... Je pourrais vous raconter des choses comme cela jusqu'à demain +matin.» + +Et comme je lui demande s'il espère faire sortir, du comité qu'il préside, +quelque engin de destruction: «Non, non, on ne m'a donné ni argent, ni +hommes, et je reçois 250 lettres, par jour, qui ne me donnent le temps de +faire aucune expérience. Ce n'est pas qu'il n'y aurait pas quelque chose à +tenter, à trouver peut-être, mais le temps manque, le temps manque pour +faire l'expérience en grand... et la faire accepter donc! Il y a un gros +bonnet de l'artillerie que j'entretenais du pétrole: Oui, m'a-t-il dit, on +s'en servait au IXe siècle.--Mais les Américains, lui ai-je répondu, dans +leur dernière guerre...--C'est vrai, a-t-il repris, mais c'est dangereux à +manier, et nous ne voulons pas nous faire sauter. Voyez-vous, ajoute +Berthelot, tout est comme cela!» + +Et toute la conversation de la table va aux conditions présumables, que +fait le roi de Prusse: à une cession d'une partie de la flotte cuirassée, +à la délimitation nouvelle que l'on a vue, sur une carte appartenant à +Hetzel, et qui enlèverait des départements à la France. + +On interroge Nefftzer qui ne répond pas directement à la question, et avec +son scepticisme finement blagueur sous son gros rire, et avec sa parole +malignement mordante sous son épais accent alsacien, se moque de Gambetta +venant d'envoyer, comme maire de Strasbourg, un maire, qui, d'après lui, +se serait sauvé, et remplacerait un maire qui se battrait courageusement, +et il accuse X... d'avoir fait sa fortune dans les travaux des +fortifications, et encore des officiers du génie, de faire inscrire, sur +les feuilles des entrepreneurs, trois cents ouvriers, là , où un atelier de +cinquante travaille seulement. + +Renan, obstinément attaché à sa thèse sur la supériorité du peuple +allemand, continue à la développer entre ses deux voisins, lorsque du +Mesnil l'interrompt par cette sortie: «Quant au sentiment d'indépendance +de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assisté à des +chasses dans le pays de Bade, on les envoie ramasser le gibier, avec des +coups de pied dans le cul!» + +«Eh bien, dit Renan, dérayant complètement de sa thèse, j'aime mieux les +paysans à qui l'on donne des coups de pied dans le cul, que des paysans, +comme les nôtres, dont le suffrage universel a fait nos maîtres, des +paysans, quoi, l'élément inférieur de la civilisation, qui nous ont imposé, +nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement.» + +Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je +m'écrie: + +--«Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération +pour la vengeance!» + +--«Non, non, crie Renan qui s'est levé, la figure toute rouge, non pas +la vengeance, périsse la France, périsse la Patrie, il y a au-dessus le +royaume du Devoir, de la Raison...» + +Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie. +«Non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout à fait en colère: +n'esthétisons pas, ne _byzantinons_ plus, f..., il n'y a pas de chose +au-dessus de la Patrie!» + +Renan s'est levé, et se promène autour de la table, la marche mal +équilibrée, ses petits bras battant l'air, citant à haute voix des +fragments d'Écriture sainte, en disant que tout est là . + +Puis il se rapproche de la fenêtre, sous laquelle passe le va-et-vient +insouciant de Paris, et me dit: «Voilà ce qui nous sauvera, c'est la +mollesse de cette population!» + + * * * * * + +_7 septembre_.--De la barrière de l'Étoile à Neuilly. Il a plu toute la +nuit. Les tentes ont des flaques d'eau dans leurs plis, et de la paille +humide s'en échappe, de la paille laissant voir, dans l'intérieur des +tentes, des morceaux de rouge, qui sont des soldats pelotonnés dormant. Au +dehors sèchent, accrochés, çà et là , des chaussons, des caleçons, des +clairons vertdegrisés, et, entre deux pavés, de pauvres petits feux +grésillent sur du bois pourri de démolitions. Des sentinelles, semblables +à des malades d'hôpital, montent la garde, empaquetées dans une couverture, +et la tête serrée dans un mouchoir à carreaux bleus. + +Tous ces soldats portent sur leurs visages, et dans l'engourdissement +paresseux de leurs mouvements, le malaise de la nuit froide. Ils ne sont +pas tristes, mais ils ont en eux une sorte de passivité, de résignation à +la fois mélancolique, et un peu stupide. Ça semble des soldats pour mourir, +non pour vaincre, des soldats prédestinés à la défaite par la désertion +du moral, et dont le cerveau trouble, est hanté par le grand dissolvant +des armées: la Trahison. + +Dans le nombre, quelques belles insouciances ou quelques gaietés +résistantes: un groupe mangeant gaillardement, sur une table, fabriquée +d'une planche posée sur deux tronçons de poêle, et derrière la table, un +troupier, au geste vainqueur, batifolant avec une cantinière du 93e, au +petit tablier de soie bleue, envolé de sa jupe de drap. + +Sur le mur des fortifications pèse un ciel bas, à travers lequel le vent +chasse des nuées grises, au-dessus d'une ligne jaune: le ciel que Decamps +met au-dessus de ses combats de Cimbres et de Teutons, et où, dans le +moment, luit le bronze luisant de pluie, d'une pièce de 24, dont un gamin +tourmente la manivelle. + +Je monte sur le rempart. C'est comme l'écroulement de l'horizon, de ses +arbres, de ses maisons, tombant à terre, dans un grand bruit étouffé, +tandis que des pans de mur restent debout ainsi que des décors de +dévastation, où se voient les poutres de toits à jour, enfermant du bleu +du ciel, et des recoins rouges de marchands de vin effondrés. Dans la +verdure seule, est encore debout la chapelle du duc d'Orléans. + +Sur le pont-levis dans le chemin tournant, un désordre, une bousculade. +Déjà le _moi_ des hommes et des femmes s'est fait brutal, presque féroce. +On se pousse les uns les autres, sous tous ces déménagements, sous toutes +ces fuites, on se pousse sous les roues de toutes ces charrettes, de tous +ces omnibus, de tous ces transports militaires, de tous ces haquets, +enchevêtrés l'un dans l'autre, embourbés dans le chemin défoncé. Et l'on +ne gagne l'avenue de Neuilly qu'un peu frôlé par le moyeu des roues, qu'un +peu souffleté par les planches et les morceaux de bois portés par les +ouvriers. + +Jusqu'au pont, des deux côtés, les effets militaires séchant aux portes, +aux fenêtres, font comme un immense Temple du haillon, et l'on marche, +tout le temps, dans le bruit sec des batteries de fusil, que les soldats +nettoient. + + * * * * * + +_8 septembre_.--De la porte de Point-du-Jour jusqu'à mi-chemin de +Saint-Cloud, se disputant l'entrée de Paris, trois et quatre rangées de +voitures de toutes sortes, de toutes espèces, de toutes dimensions, +voitures citadines et rustiques, au milieu desquelles s'élèvent, comme des +maisons, les grandes voitures de foin, traînées par des bÅ“ufs roux. Et +fiacres et charrettes, tour à tour fouettés de coups de soleil et de +giboulées de pluie, montrent des mobiliers ruisselants d'eau, les +mobiliers misérables de la banlieue de Paris, en haut desquels sont +juchées, toutes branlantes, de vieilles femmes tenant sur leurs genoux des +cages, où volètent de pauvres oiseaux affolés. + +Autour, tombent toujours les grands arbres avec le frôlement sourd des +branchages, tombent toujours les maisons avec le bruit de casse strident +des vitres, se brisant sur le pavé. + +La Seine emporte, sur ses eaux, le bruit des sonneries de clairons et des +batteries de tambours des deux rives, desquelles se détache, çà et là , le +sabot grisâtre d'une canonnière, que surmonte son énorme canon. + +Les pelouses du parc de Saint-Cloud disparaissent sous les pantalons +rouges de la ligne qui s'exerce, et l'on peut se croire au milieu de la +guerre, à se voir entouré de ces hommes répandus sous les grands arbres, +courant au pas gymnastique, agenouillés sur l'herbe, et faisant _à blanc_ +aujourd'hui, le simulacre de la fusillade qu'ils auront à faire demain. + +Au petit café, où, il n'y a pas encore trois mois, j'étais assis à côté de +celui qui est mort, je vois passer devant moi, sur des chevaux fourbus, +des fantômes de dragons tout loqueteux, avec des casques bosselés, des +tronçons de carabine, et des poules de la maraude, se débattant dans les +filets, attachés à leurs selles. + +Je monte au fort en terre, que l'on construit à Montretout. Au milieu de +ceps, tout chargés de raisins noirs, j'aperçois la cravate blanche du +vieux Blaisot, du doyen des marchands d'estampes, du descendant du +libraire ayant son étalage, pendant le XVIIIe siècle, au bas du grand +escalier de Versailles, du dénicheur de goût, auquel mon frère et moi, +avons acheté de si beaux dessins de l'école française. Il est en train +d'inspecter son petit carré de vigne, en regardant de travers le fort qui +l'empêchera de bâtir la maison, où le vieillard qui a passé tant d'heures +dans l'air vicié des salles de vente, espérait faire respirer à sa +vieillesse l'air vivifiant de la haute colline. + +Le fort, il est encore dans la tête de l'officier du génie chargé de le +construire. On entend des manÅ“uvriers gouailleurs dire: «Le fort, il sera +fini dans trois mois!» Quant aux vingt mille ouvriers, qui, dans les +journaux, sont censés y travailler, un curieux me dit qu'ils étaient à +peine quelques centaines ces jours-ci, et qu'aujourd'hui ils sont en tout +mille, et encore les trois quarts sont-ils des soldats de la ligne. Empire, +République, c'est toujours la même chose. + +... C'est agaçant tout de même d'entendre à tout, propos: C'est la faute +de l'Empereur! et il y a de la générosité à moi d'écrire cela, à moi qui, +pour la citation de quatre vers, cités dans le cours de littérature de +Sainte-Beuve, couronné par l'Académie, ai été poursuivi en police +correctionnelle par le gouvernement impérial,--et ce qui ne s'était jamais +vu dans aucun procès de presse, placé entre des gendarmes,--oui, c'est +agaçant. Car si les généraux ont été incapables, si les officiers n'ont +pas été à la hauteur des circonstances, si... si..., ce n'est pas la faute +de l'Empereur. Un homme n'a pas cette influence sur un peuple, et si le +peuple français n'avait pas été très mal portant, très malade, la +médiocrité de l'Empereur n'eut pas empêché la victoire. + +Soyons bien persuadés que les souverains ne sont absolument que les +représentants de l'état moral de la majorité de la nation qu'ils +gouvernent, et qu'ils ne resteraient pas, trois jours, sur leurs trônes, +s'ils étaient en contradiction avec cet état moral. + + * * * * * + +_Samedi 10 septembre_.--Catulle Mendès, en uniforme de volontaire, vient +me donner la main chez Péters. + +Un garçon que j'ai connu à l'hydrothérapie dîne à côté de moi. Il hèle un +monsieur au passage:--«Combien vous reste-t-il de fusils?--Mon Dieu, à peu +près 330 000, mais j'ai peur que le gouvernement ne me les reprenne!» Et +mon voisin me raconte que l'homme aux fusils, est un génie dans son genre, +un _voyant_, qui a gagné six millions dans des affaires, que personne ne +soupçonnait, qu'il achète d'un coup 600 000 fusils de rebut, à 7 francs +pièce, et qu'il les revend près de 100 francs au Congo, au roi du Dahomey, +et encore gagne-t-il sur l'ivoire et la poudre d'or avec lesquels on le +rembourse. C'est chez lui une série d'affaires extraordinaires, toujours +faites dans ces proportions: un jour l'achat de toutes les démolitions de +Versailles; un autre jour l'envoi en Chine de 100 000 systèmes de lieux à +l'anglaise. + + * * * * * + +_Dimanche 11 septembre_.--Tout le long du boulevard Suchet, tout le long +du chemin intérieur des fortifications, l'animation allègre et grandiose +du mouvement de la Défense nationale. Tout le long du chemin, la +fabrication des fascines, des gabions, des sacs de terre, le creusage dans +les tranchées des poudrières et des caves à pétrole, et sur le pavé des +anciennes casernes de gabelous, l'écroulement sourdement retentissant des +boulets dégringolant des camions! En haut sur le couronnement, l'exercice +du canon par des pékins, en bas l'exercice des fusils à tabatière par des +gardes nationaux. A tout moment, le passage des blouses bleues, noires et +blanches des mobiles, et dans l'espèce de canal de verdure du chemin de +fer, l'éclair rapide des trains, dont on ne voit que le dessus tout rouge +de pantalons, d'épaulettes, de képis de cette population militaire, +improvisée dans la population bourgeoise. + +Le Champ-de-Mars est toujours un camp, où la gaudriole soldatesque a +fusiné, sur la toile grise des tentes: «_On demande des bonnes pour tout +faire!_» Des files interminables de chevaux descendent boire à la Seine, +et longent le quai, où des barrières de grosses cordes enferment des +trains d'artillerie et des équipages de pontonniers. + +Les Champs-Elysées qui ne sont plus arrosés: une tourmente de poussière, à +travers laquelle apparaît une multitude armée, et de temps en temps, +l'éclair du casque d'une estafette, se détachant, au bas de l'avenue, sur +le ciel violet, sur l'obélisque tout blanc. + +A la place de la Concorde, un rassemblement aux pieds de la statue de +Strasbourg. Une échelle humaine est faite d'hommes en blouse, qui, grimpés +après sa pierre blanche, et accrochés au geste canaillement puissant du +poing de la statue sur sa hanche, fleurissent la ville héroïque, de +branchages, de fleurs, de drapeaux, d'oripeaux patriotiques, tandis +qu'au-dessous, des ronds de chapeaux noirs, s'abaissant devant la porte, +toute verte de couronnes d'immortelles, piquées de cocardes, me font +deviner des signataires du registre d'indignation. + +A l'entrée de la rue de Rivoli, des charrettes passent, laissant voir les +quatre pieds de grands bÅ“ufs morts, étendus sur le dos, et couverts d'une +serge verte. + +La grande allée des Tuileries est jonchée de paille. Sur la litière de +cette gigantesque écurie, et semblant poser pour les études aimées de +Géricault, se développent, s'allongent, se ramassent, dans le chatoiement +du plein air, les croupes blanches, alezanes, pommelées de milliers de +chevaux. Derrière eux, la ligne sévère des caissons avec leur roue de +rechange, et au plus loin que l'Å“il va sous les arbres, dans ces jeux +d'ombre et de lumière, encore des croupes de chevaux, des fumées de forges +de campagne, des montagnes de foin et de paille. Le grandiose et excitant +spectacle, que cette image de la guerre, étalée dans ce jardin de +plaisance, au milieu de ces parterres, au milieu de ces orangers, au +milieu de ces statues de marbre, aux piédestaux desquels s'accrochent +aujourd'hui des sabres et des manteaux d'ordonnance. + +... Ce soir, quelle insouciance, quelle belle non-conscience du lendemain, +de ce lendemain, où la ville sera peut-être à feu et à sang! Le même +enjouement, la même futilité de paroles, le même bruit léger et ironique +des conversations, dans les restaurants, dans les cafés. Femmes, et hommes +sont les mêmes êtres de frivolité qu'avant l'invasion, seulement quelques +femmes grinchues trouvent que leurs maris ou leurs amants lisent trop +longtemps le journal. + +... Je repasse cette nuit le long des Tuileries, et je retrouve le +spectacle de la journée, baigné de la laiteuse clarté d'une lune, levée au +haut de la rue de Rivoli, et qu'écorne la haute cheminée du pavillon de +Flore. Sous l'électrique clarté, bleuissant et glaçant le vert du +feuillage, à travers ces arbres, qui prennent des apparences d'arbres de +mythologie, parmi le silence du parc endormi, où ne s'entend que la +cantilène d'un artilleur qui veille, toutes ces croupes, dans leur +immobilité blanche, font rêver à des chevaux de pierre,--à un haras de +marbre, retiré d'un Parthénon, découvert dans un bois sacré. + + * * * * * + +_Mardi 13 septembre_.--C'est le jour de la grande revue, de la _monstre_ +de la population en armes. + +Au chemin de fer, les wagons sont escaladés par les lignards, leurs pains +ronds fichés dans les baïonnettes. A Paris, dans toutes les rues et les +boulevards nouveaux de la Chaussée-d'Antin, les trottoirs ne se voient +plus, sous les masses grises de vivants qui les recouvrent: une première +ligne de mobiles, en blouse blanche, assis les pieds dans le ruisseau, une +seconde ligne adossée ou couchée contre les maisons. Entre une double haie +de citoyens armés, remontent le boulevard, les baïonnettes des gardes +nationaux allant à la Bastille; descendent le boulevard, les baïonnettes +des mobiles allant à la Madeleine:--un double courant étincelant sous le +soleil d'éclairs d'acier, et qui ne cesse pas. + +De toutes les rues débouchent des gardes nationaux en redingote, en +vareuse, en bourgeron, avec au-dessus de leurs têtes, des chants qui n'ont +plus rien de la note gamine ou crapuleuse de ces jours derniers, mais où +semble aujourd'hui se recueillir le dévouement, et où paraît monter +l'enthousiasme de cÅ“urs héroïques. + +Tout à coup, dans le bruit des tambours, un grand silence ému, des regards +d'homme se rencontrant, comme dans un serment de mourir, puis de cet +enthousiasme concentré sort un grand cri, un cri du fond de la poitrine, +qui salue avec: Vive la France! Vive la République! Vive Trochu! le galop +rapide du général et de son escorte. + +Le défilé commence de cette garde nationale, aux fusils fleuris de dahlias, +de roses, de floquets de rubans rouges, défilé interminable, où le chant +d'une Marseillaise, plutôt murmuré que crié, laisse au loin derrière la +marche lente des hommes, comme les ondes sonores et pieuses d'une mâle +prière. + +Et à voir dans les rangs, ces redingotes, côte à côte, avec les blouses, +ces barbes grises mêlées aux mentons imberbes, à voir ces pères, dont +quelques-uns tiennent par la main leurs petites filles, glissées dans les +rangs, à voir ces hommes du peuple et ces bourgeois faits soudainement +soldats, et prêts à mourir ensemble, on se demande s'il ne se fera pas un +de ces miracles qui viennent en aide aux nations qui ont la foi. + +Je monte à Montmartre, au MOULIN DE LA GALETTE, et aux pieds du +pittoresque moulin, enguirlandé de lierre courant au travers des têtes +antiques de plâtre, je trouve la curiosité de Paris qui se repaît de la +batterie de marine, installée dans le sable jaune. + +Des hommes, des femmes regardent au loin les grandes fumées blanches, +s'élevant du vert des forêts de Bondy, de Montmorency, et au milieu +desquelles un village qui brûle, flambe comme le feu d'une cheminée de +forge. Pendant que je regarde au loin, une vieille femme qui a conservé un +accent de province, me dit: «Est-il possible qu'on brûle tout ça!» On sent +chez cette vieille femme un sentiment manquant absolument à la population +féminine parisienne m'entourant: l'attachement à la nature, aux arbres, à +tout ce qui a été son berceau. + +Je pousse jusqu'à La Chapelle. Sur les sales coloriages des maisons du +faubourg Saint-Denis, ce ne sont que des fusils déposés contre les murs; +sous les voûtes moisies et rustiques des grandes portes cochères, ce ne +sont encore que des fusils. Tout le monde qui mange ou boit à la porte des +cabarets, a un fusil entre les jambes. Des ouvriers, le tablier de cuir au +ventre, font jouer devant leurs femmes la batterie d'une tabatière, +pendant que, par la petite porte de la mairie, jaillit un flot de +populaire en blouse, brandissant des fusils. + +Sur la chaussée se presse et se hâte la fin des déménagements +retardataires, que traîne dans des voitures à bras le mâle attelé, que +pousse par derrière la femelle. Au milieu s'élèvent d'immenses chariots, +avec les tonneaux en avant, les paniers à volaille au milieu, et à +l'arrière la literie et les matelas sous une couverture tendue, où sont +pelotonnés les femmes et les enfants. + +Puis c'est la rentrée verte de tout ce que les champs maraîchers ne +doivent pas garder pour l'ennemi: des charrettes de choux, des charrettes +de potirons, des charrettes de poireaux, marchant lentement sous un ciel +gris, traversé d'un grand zigzag orange; et sur les trottoirs, et entre +les roues des voitures, toute une population de déménageurs et de +déménageuses, portant suspendus à leurs personnes les dépouilles du champ +ou les baroques débris du logis hors barrière. Je remarque une toute +petite fille ayant une paire de bottes à l'écuyère accrochée par une +ficelle à une épaule, et portant, de sa main libre, un vieux baromètre +doré. + +Le soir, je retourne à Montmartre. Je grimpe par ces montées et ces +escaliers de ville arabe; par ces rues étranges, et que la nuit fait +presque fantastiques. Cet incendie, ces cieux réverbérés, cet horizon de +flammes, tout ce que l'imagination attendait de cet incendie des forêts, +tout ce que cherche, à voir, près de l'abreuvoir, la foule piétinante dans +l'ombre; rien, rien qu'une ligne qui semble fermer la vue avec un mauvais +cordon de réverbères mi-éteints. + + * * * * * + +_15 septembre_.--Rue de Vannes, et dans tout le quartier haillonneux, +marmiteux, marmailleux, aux portes des allées, des conciliabules de femmes +coléreuses ou dolentes, s'entretenant de l'appel fait par toutes les +mairies aux hommes libres. + +Devant une maison en construction, les maçons rentrent les plâtras, en +disant que demain ils ne travailleront plus. + +Le palais du Sénat, les portes grandes ouvertes, montre aux yeux de qui y +pénètre, son raide et solennel mobilier rouge au bois blanc et or, +semblable à une salle de spectacle du premier Empire, retrouvé dans le +vide d'un palais abandonné, après une représentation de Talma. + +Sous les galeries du Luxembourg, bourdonne l'impatience des étudiants, +attendant les journaux du soir. + +Sur les boulevards extérieurs, la rencontre des mobiles, revenant avec des +souliers jaunes et les couvertures de la distribution, et des deux côtés, +entre des murs de planches, le parquage de grands bÅ“ufs étonnés. + +Sur le chemin qui passe derrière le Marché aux chevaux, des blouses lisent +le journal au gaz des réverbères, et le gaz des arrière-boutiques des +marchands de vin, montre les consommateurs faisant l'exercice, commandés +par le gros homme du comptoir. + +Chez Burty, un jeune journaliste raconte qu'il vient de voir vendre, rue +de Turenne, des lapins au boisseau, et bientôt se met joliment et +spirituellement à blaguer l'héroïsme à venir,--et lui, qui est tout prêt à +se faire tuer,--à blaguer même le patriotisme de ses propres articles. + +La blague, toujours la blague! c'est de cela que nous mourrons, plus que +de toute chose, et je suis flatté d'avoir été le premier à l'écrire. + + * * * * * + +_Vendredi 16 septembre_.--Aujourd'hui je m'amuse à faire le tour de Paris +par le chemin de fer de ceinture. + +C'est un curieux spectacle que celui de cette vision, rapide comme la +vapeur, saisissant, au sortir de la nuit d'un tunnel, des lignes de tentes +blanches, des chemins creux où passent des canons, des berges de fleuves +aux petits parapets crénelés d'hier, des _débits_ avec leurs tables et +leurs verres sous le ciel, et dont les cantinières improvisées, se sont +cousu des galons au bas de leurs caracos et de leurs jupes: vision, à tout +moment, interrompue et barrée par l'obstacle d'un haut talus, au bout +duquel se retrouve l'éternel horizon du rempart jaune, surmonté de petites +silhouettes de gardes nationaux. Partout la guerre... Et à chaque instant +les plus charmants motifs pour la peinture. Ici, dans une cépée d'arbres, +un atelier de gabions et de fascines, et la note bleue des blouses dans +l'abatis lilas et vert des arbres; là , accrochée à un petit monticule, +entre des troncs d'arbres, l'installation presque aérienne de la cuisine +et des lits à la Robinson, de soldats du génie. + +A la station de Bel-Air, grande émotion. Les employés, avec des gestes +fiévreux, me racontent qu'on vient d'arrêter le maréchal Vaillant, qui +indiquait à un Prussien les endroits faibles des fortifications, et +s'indignent qu'on n'ait pas fusillé le traître sur place. Toujours Pitt +et Cobourg! Dans les grands dangers, la bêtise augmente d'une manière +formidable. + +Je descends au boulevard d'Ornano. Il passe au même instant, armé de +pelles et précédé de clairons, un bataillon de marine, qui, dans un +instant, a pris possession de la caserne des douaniers, et j'ai le plaisir +de voir, à toutes les fenêtres, les intrépides figures, à la gaîté grave, +aux yeux de la couleur d'une vague dans du soleil. + + * * * * * + +_Samedi 17 septembre_.--A Boulogne, il n'y a plus d'ouvert que le +charcutier, le marchand de vin, le coiffeur. Dans le village abandonné, +des voitures de déménagement stationnent, sans chevaux, devant des matelas +et des objets de literie jetés sur le trottoir, et çà et là , quelques +vieilles femmes assises au soleil, devant la porte d'une allée obscure +s'obstinent à rester, à vouloir mourir, là où elles ont vécu. Dans les +ruelles latérales, désertes et inanimées, les pigeons piétinent le pavé, +sur lequel aucun vivant ne les dérange. Et en cette absence de vie humaine, +les fleurs éclatantes et les coins de jardins fleuris et tout gais sous +le soleil, font un contraste étrange. + +La route jusqu'à Saint-Cloud continue entre la rangée des maisons aux +persiennes fermées, aux boutiques closes, intriguant l'Å“il du promeneur, +par la multitude de choses perdues, dans la précipitation de la rentrée à +Paris, et semées sur le pavé. Un petit chausson d'un enfant, chausson tout +neuf, me raconte toute une histoire. + +Saint-Cloud, avec ses étages de maisons dans la verdure, sous le +rayonnement du plus beau jour, fait peur avec son silence: on dirait une +ville morte, sous l'azur implacable d'un beau ciel de choléra. + +Sur la place, d'ordinaire si peuplée, quelques rares passants, et au plus +loin, dans le fin fond des rues, deux ou trois groupes s'entretenant avec +des gestes désolés. Les pierres ont, aujourd'hui, ici, comme le +recueillement humain des grandes catastrophes. + +Dans le parc, le reste de la paille jaune, qui a servi de litière aux +chevaux, pourrit autour des grosses pierres, noircies par les feux de la +cuisine en plein air des soldats. Des enfants sont en train de casser la +barrière verte de la machine à se faire peser, dont les fauteuils ont été +enlevés. + +Deux ou trois femmes, restées dans les boutiques de la grande allée, +frissonnent aux coups de canon de l'exercice. Une d'elles, au visage jeune, +aux cheveux gris, aux yeux rouges de larmes, m'interpelle, poussée par +l'expansion bavarde du chagrin chez la femme: «N'est-ce pas que c'est +triste, monsieur, moi, j'ai un fils blessé et prisonnier à Dantzig... Il +m'écrit qu'il est bien mal, qu'il fait froid là , comme au cÅ“ur de +l'hiver... Je lui ai envoyé 40 francs, il ne les a pas reçus... Je ne puis +lui en envoyer, je n'ai plus rien... Mon mari part ce soir... et j'ai une +fille qui est toujours malade.» + +Je m'enfonce un peu dans le parc: personne, sauf un zouave qui se lave +mélancoliquement les pieds, au milieu des gigantesques grenouilles de +pierre de la cascade, et dans le lointain le passage de voyous, armés de +fusils et de pistolets, partant braconner, et dont j'entends bientôt les +coups de feu. + +Sur le boulevard des Italiens, dans la fermeture de tous les magasins, à +l'exception des deux boutiques de l'armurier Marquis, et de l'arquebusier, +son voisin, il fait presque nuit noire. Dans cette obscurité, quelques +promeneurs vaguent à petits pas, avec des regards ennuyés qui s'arrêtent, +un moment, sur les nouvelles industries en plein air du jour: les +marchands de cannes à épée, les marchands de gourdes, les marchands de +plastrons de cuir à l'épreuve de la baïonnette. Sur une petite table, +un juif vend des numéros de képis, et des aiguilles à nettoyer les +chassepots. + +Il y a toujours l'éternel rassemblement au coin de la rue Drouot, et dans +le foyer de lumière que fait le gaz des cafés à l'entrée du passage +Jouffroy, au-dessus des képis qui coiffent toutes les têtes, se balancent +à une ficelle, tendue entre deux arbres, des caricatures bêtes contre +l'Empereur et l'Impératrice. + + * * * * * + +_Dimanche 18 septembre_.--Pélagie n'a trouvé ce matin, chez les boulangers +d'Auteuil, qu'un sou de pain. + + * * * * * + +_Lundi 19 septembre_.--Le canon tonne toute la matinée. Je suis à onze +heures à la porte du Point-du-Jour. Sous le pont du chemin de fer, +suspendues à des saillies de la muraille crénelée qui n'est pas terminée, +montées sur des tas de plâtre et de moellons, grimpées sur des échelles, +des femmes écoutent anxieuses, du côté du pont de Sèvres, pendant que +défilent, sous elles, des bataillons qui vont au feu, et s'ouvrent +difficilement un passage dans la rentrée des derniers habitants _extra +muros_, poussant devant eux leurs brouettes chargées,--mêlés qu'ils sont à +des bandes de fuyards. + +On interroge ces hommes, où il y a des lignards du 46e ayant de la boue +jusqu'aux genoux, et quatre ou cinq zouaves, dont l'un a une égratignure à +la figure: ces hommes qui semblent chercher à jeter le découragement, avec +leurs paroles, leurs têtes épouvantées, leurs mines de lâches. + +En dépit de cet aspect de retraite, de débandade, de panique, les mobiles, +qui attendent des ordres, et sont dans le désarroi de corps non commandés, +sont un peu pâles, mais avec un air de décision. + +En ce moment défile, avec la tenue martiale de vieilles troupes, un +bataillon de garde municipale, dont un officier, en tournant le pont, et +apercevant le zouave à l'égratignure, crie à la foule: «Qu'on arrête ce +zouave, ils se sont sauvés ce matin!» et bientôt je vois le zouave arrêté +et ramené au feu. + +Rentre un bataillon de mobiles, dont un moblot a une épaule prussienne au +bout de sa baïonnette. + +Puis, c'est une tapissière, où il y a trois zouaves blessés, et dont on ne +voit passer que le haut des trois fusils, et des têtes jaunes sous des +calottes rouges. + +Les mobiles s'agitent autour de moi, fiévreux, impatients, demandant à +aller au feu, chantant la Marseillaise, et commencent un feu roulant avec +leurs cartouches à balles qu'ils essayent. + +Je retourne au Point-du-Jour, au moment où rentre un petit peloton de +zouaves. Ils disent que c'est tout ce qui reste du corps de deux mille +hommes dont ils faisaient partie. Ils racontent que les Prussiens sont au +nombre de cent mille dans le bois de Meudon, que le corps de Vinoy a été +dispersé comme les _grains de plomb_ d'un coup de fusil... On sent dans +ces récits la démence de la peur, les hallucinations de la panique. + +... Un joli tableautin, à la porte de Neuilly. Dans l'encombrement des +voitures et des déménagements, une brouette arrêtée, dont le brouetteur +reprend haleine. Sur la brouette un sommier élastique, en travers, de +chaque côté, un accumulis de chaises, et au milieu, tout de son long +innocemment étalée sur une couverture piquée, une petite fille déjà +grandelette, la robe relevée au-dessus de ses longs bas, où il y a des +jambes de biche,--dormant fatiguée et sereine, la bouche aux petits dents +blanches, ouverte dans un sourire. + +... Encore un peloton de zouaves près de la Madeleine. L'un d'eux, riant +d'un rire nerveux, me dit qu'il «n'y a pas eu bataille... que ç'a été de +suite un _sauve qui peut_... qu'il n'a pas tiré une cartouche». Je suis +frappé par le regard de ces hommes: le regard du fuyard est diffus, +trouble, glauque, il ne s'arrête, ne se fixe sur rien. + +Sur la place Vendôme, près de l'état-major de la place, où l'on amène, à +tout moment, des gens quelconques, que l'on accuse d'être des espions, je +rencontre, dans la foule, Pierre Gavarni, qui est capitaine d'état-major +de la garde nationale. Nous allons dîner ensemble, et à table il me confie +que depuis les premières défaites--il a été à Metz et à Chalons, comme +secrétaire de Ferri-Pisani--il est frappé de l'agitation dans le vide de +tout le monde, du manque d'attention du cerveau français, au sujet de ses +plus grands intérêts. Voilà plusieurs fois qu'il va chercher, sans pouvoir +l'obtenir, un état des fusils du Mont-Valérien. + +Ce soir, sur les boulevards, la foule des jours mauvais, une foule agitée, +houleuse, cherchant du désordre et des victimes, et d'où sort, à tout +moment, le cri: «Arrêtez-le!» et aussitôt sur la piste d'un pauvre diable +se sauvant, la ruée brutale d'un groupe d'hommes qui se précipite à +travers les promeneurs, avec des violences prêtes à le déchirer. + + * * * * * + +_Mardi 20 septembre_.--Je descends à Batignolles, et au milieu des +boutiques, pleines de produits et de choses de commerces bizarres, mon +Å“il s'arrête sur une boutique aux volets fermés, et à la porte ouverte, +sur laquelle il y a écrit, en grosses lettres: AMBULANCE, entre deux croix +rouges. + +Dans l'intérieur de la boutique, un homme range des bandes sur une petite +table, et aux pieds des lits, des femmes font de la charpie. Cet homme, +ces femmes, ces lits vides, attendant l'amputation, la mort, enfin cette +mise en scène et cette répétition des choses douloureuses qui vont se +passer demain, dans ce local, cela frappe plus que s'il y avait des +blessés dans ces lits. + +Me voilà devant sa tombe. Il y a aujourd'hui trois mois, trois mois qu'il +est mort. Accoudé sur la grille, pendant que je m'enfonce dans le passé à +deux, déjà si lointain, pendant qu'en toussant, je pense que cette +bronchite dont je souffre, pourrait bien nous faire retrouver assez vite, +l'entretien de ma pensée avec ce qui reste de lui sous la pierre est, à +chaque minute, interrompu et dérangé par les commandements de l'exercice, +fait tout autour du cimetière par la mobile. + +Nous sommes, ce soir, en petit nombre chez Brébant. Il y dîne Saint-Victor, +Charles Blanc, Nefftzer, Charles Edmond. On cause de la lettre de Renan à +Strauss. Saint-Victor nous entretient de la correspondance de l'Empereur, +qu'on va publier, et sur laquelle Mario Proth, le secrétaire de la +commission, lui a donné quelques renseignements. Il existe, à ce qu'il +paraît, une lettre d'un nom connu de l'opposition, qui demande à +l'Empereur de lui payer 100 000 francs de dettes...--«Très bien, dis-je, +si on publie toutes les lettres, et si des connaissances, des relations, +des amitiés, n'exemptent pas les uns du déshonneur, infligé aux +autres!»--«Vous concevez, c'est bien difficile, me répond-on. Il y a déjà +le dossier Bazaine, qu'a fait enlever le parrain des enfants du +maréchal...» Je pense en moi-même à la justice de l'Histoire. + +La conversation retombe sur la défense de Paris, et tous les convives +montrent un grand scepticisme à l'endroit de la solidité de la défense, +de l'héroïsme de la mobile, du succès des barricades. + +--«Oh! oh! fait la grosse voix raillarde de Nefftzer: de l'héroïsme +patriotique, il y en aura à revendre... Vous ne savez donc pas qu'il y a +des gens qui veulent faire sauter Paris, j'en connais un, je vous en +préviens, oui, un rédacteur du RÉVEIL doit faire sauter Paris avec +soixante tonneaux de pétrole... Il dit que cela suffit.» + +Et l'ironie de Nefftzer gagnant la table, prise comme d'un besoin de se +soulager dans des paroles amères, blasphématrices, quelqu'un jette: «Tiens, +si on brûle Paris, faudra le rebâtir en chalets... en chalets... le Paris +d'Haussmann.» + +Oui, répond en chÅ“ur la table: «Nous allons être forcés de nous faire +sages, sérieux, raisonnables... L'Opéra, il est urgent de lui chercher une +autre destination, il n'est plus en rapport avec nos moyens, nous n'allons +plus être assez riches pour nous payer des ténors... nous aurons un Opéra, +comme en ont les sous-préfectures... Oui, oui, nous allons être condamnés +à devenir un peuple vertueux!» + +Nous ne croyions pas si bien dire, lorsque montent à nos fenêtres des +clameurs menaçantes, avec le cri: «A bas le lupanar! Éteignez le gaz!» Et +nous sommes forcés de faire éteindre les lustres, dans les vociférations +d'un _populo_, qui, sous le prétexte qu'il a vu une lorette dans un +cabinet, prend un plaisir de basse envie et d'émeute jalouse, à empêcher +les bourgeois de dîner, tandis que, lui, il garde ouverts, ses b... et ses +guinguettes. + + * * * * * + +_Mercredi 21 septembre_.--Aujourd'hui, anniversaire de la proclamation de +la République, une manifestation de vieux voyous et de jeunes titis, +portant devant eux une grande toile, sur laquelle est peinte une figure de +la Liberté, transpercée de la lumière des torches qu'ils portent derrière +la toile--un vrai transparent de l'Ambigu qui vous dégoûte de la liberté +et de ce peuple de cabotins. + + * * * * * + +_Jeudi 22 septembre_.--Sur les hauteurs du Trocadéro; dans l'air ventilant, +et tout sonore de l'incessant tambourinement du Champ-de-Mars, des +groupes de curieux, au milieu desquels des Anglais corrects, l'étui des +courses au dos, tiennent avec des gants glacés, d'énormes jumelles. On +voit des jeunes filles, d'une main maigrelette, soulevant avec de jolies +maladresses une longue lunette d'approche, tandis qu'elles se bouchent +enfantinement un Å“il, de l'autre main. De distance en distance, les +télescopes, qui, pendant la paix, regardent le soleil et la lune, sont +braqués sur Vanves, Issy, Meudon, et au milieu des curieux, pyramide sur +une petite échelle, un mobile, le fusil au dos, et l'Å“il au verre +grossissant. L'horizon n'est que brouillard et poussière, avec quelques +fumées blanches, qu'on suppose des fumées de coups de canon. + +En arrière des lorgnettes et des télescopes, éclate la bruyance de +garçonnets de quatorze ans, formés en compagnies, et portant, comme +drapeaux, des planchettes fixées sur de longues lattes, où se trouve +écrit: «_Aides d'ambulance, Aides de génie, Aides pompiers_: bataillons de +gavroches, qui, la cigarette au coin de la bouche, s'improvisent acteurs +de la révolution dans du tapage, et quelque chose qui ressemble à une +émeute de momaques. Il y a là des frimousses de toutes sortes et des +blouses de toutes couleurs, au milieu desquelles sont embrigadés de pâles +enfants de troupe, et de roses petits mitrons, à la toque blanche. + +Ce soir, en descendant du chemin de fer, tous les voyageurs d'Auteuil +regardent, avec un certain sérieux, l'espèce d'armoire blindée, dans +laquelle se tiennent à partir d'aujourd'hui les chauffeurs. + + * * * * * + +_Vendredi 23 septembre_.--Pélagie se vante de n'avoir aucune peur, déclare +que cela lui semble de la guerre pour rire. En effet, la terrible +canonnade de ce matin, ce n'est guère, comme elle le disait, que le bruit +de tapis qu'on secoue. Mais attendons. + +Au Palais de l'Industrie, un cercle de femmes et d'hommes, rangés autour +de la petite porte de gauche, attendant, dans l'attente d'un cÅ“ur serré, +les voitures qui doivent ramener les blessés. + +Toujours sur le pavé de la place Vendôme, en face de l'Etat-major de la +place, des groupes expectants, agités par tout ce qui y vient, tout ce qui +y entre; tout ce qu'on y amène, tout ce qui en sort. J'en vois sortir, +entre deux mobiles, un homme pâle, à casquette blanche. On me dit que +c'est un maraudeur, qu'on fusillera demain. Dans les vivats de la foule, +j'y vois entrer un vieux curé, gaillardement en selle sur un cheval, qu'on +reconnaît pour un cheval prussien. Les grandes bottes montant aux cuisses, +le brassard à la croix rouge au bras, il apporte, à franc étrier, des +renseignements sur le combat, dont il sort. + +C'est terrible pour le détraquage de la machine, ces hauts et ces bas de +l'espérance; c'est mortel, ces illusions que les plus sceptiques acceptent +au contact de la foule, à toutes les fausses bonnes nouvelles volant sur +toutes les bouches, à la contagion du _gobage_ des multitudes +crédules:--illusions que détruit tout d'un coup la rédaction sèche du +rapport officiel. + +Et toujours la porte des cafés que l'on pousse, et toujours le tapage des +conversations rieuses, et toujours la vie insouciante de la capitale, +subsistant avec toute l'horreur de la guerre à la cantonade. + + * * * * * + +_Samedi 24 septembre_.--Dans la capitale du manger frais et des primeurs, +il est vraiment ironique de voir les Parisiens se consulter devant les +boîtes de fer-blanc des marchands de comestible et des épiciers +cosmopolites. Enfin ils se décident à entrer, et sortent, emportant sous +le bras, le BOILLED MUTTON ou le BOILLED BEEF, etc., toutes les conserves +possibles et impossibles de viandes, de légumes, de choses qu'on n'aurait +jamais pensé devoir devenir la nourriture du Paris riche. + +Les industries sont toutes transformées; des vareuses et des tuniques de +gardes nationaux remplissent la devanture des magasins de blanc; des +plastrons Disderi sont étalés au milieu des fleurs exotiques; et par les +soupiraux des sous-sols, l'on entend le martèlement du fer, et à travers +les barreaux s'aperçoivent des ouvriers qui forgent des cuirasses. + +La carte des restaurants se reserre. On a mangé les dernières huîtres hier, +et il n'y a plus en fait de poisson que de l'anguille et des goujons. + +En sortant du PIED DE MOUTON, je traverse les Halles, toutes +retentissantes du bruit tonnant du déchargement des provisions, mêlé au +bruit grêle des baguettes tombant dans les fusils à pistons des gardes +nationaux, et je rencontre Charles Blanc en compagnie de Chenavard, qui me +rappelle Rome, et me fait revoir le dos mélancolique, qu'il promenait +parmi ses ruines. + +Charles Blanc, s'étant présenté à la mairie pour se faire inscrire avec +son frère, est très animé contre le maire, qui, dans l'ignorance du nom +des illustres enrôlés, lui a demandé bêtement s'ils étaient armés. + +Partout sont appliquées aux murs de grandes bandes de toile blanche, aux +croix rouges des ambulances, que quelquefois surmonte à une fenêtre une +tête de militaire, enveloppée d'un linge taché de sang. + + * * * * * + +_Dimanche 25 septembre_.--Les deux berges de la Seine pleines de chevaux +de cavalerie, et de jambes nues de mobiles se lavant dans les remous, +faits par le passage incessant des _mouches_.--Toujours de placides +pêcheurs à la ligne, mais aujourd'hui coiffés d'un képi de garde +national.--Les fenêtres des galeries du Louvre sont blindées avec des sacs +de sable.--Dans la rue Saint-Jacques, les femmes, par groupes de deux ou +trois, causent, avec des voix plaintives, du renchérissement des +denrées.--Le Collège de France, tout couvert d'affiches blanches +superposées, d'affiches du PAPIER PAGLIARI pour les blessures, d'affiches +du PHÉNOL BOBÅ’UF, d'affiches annonçant la mise en vente des PAPIERS ET +CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR.--Une affiche sur papier violet, tout +fraîchement posée, annonce la formation de la Commune, demande la +suppression de la Préfecture de Police, demande la levée en masse.--Passe +sur une civière un blessé ou un mort, escorté par un peloton de +mobiles.--Un fond de cour de revendeur montre, à vendre, des tas de +comptoirs de marchands de vin: tous les comptoirs de la banlieue _extra +muros_.--Au Luxembourg, des milliers de moutons, serrés et remuants, ont, +dans leur étroit grillage, quelque chose du grouillement des asticots dans +une boîte.--Place du Panthéon, des endroits dépavés, où de petites filles +qui commencent à marcher, s'exercent, trébuchantes, à des exercices +acrobatiques.--Dans la cour de la bibliothèque Sainte-Geneviève, une +montagne de sable.--Aux colonnes de l'École de Droit, placardée la +formation d'un Comité de femmes, portant en tête, le nom de Louise +Collet.--Chez un marchand de vin, qui a pour enseigne: AU GRAND ARAGO, des +femmes à soldats, accrochant le regard avec le rouge sang de bÅ“uf des +bandelettes, entremêlées dans leurs cheveux noirs, tandis que plus loin, +assis par terre, dans un grand enclos, au milieu de ses bêtes, un berger +lit le PETIT JOURNAL. + +Tout le long des boulevards, et des deux côtés, des bestiaux inquiets et +menaçants; bousculant les pissotières renfermées dans l'enceinte du +parquage, s'acculant dans un coin, puis se précipitant en une masse +brouillée et confuse, que surmonte un grand bÅ“uf cavalant une vache, par +laquelle il se fait porter presque debout. + + * * * * * + +_Lundi 26 septembre_.--Toute la route du Point-du-Jour jusqu'au Rempart: +ça semble les fortifications du corps de génie des barricades. Il y a la +barricade classique en pavés, la barricade en sacs de terre; il en est de +pittoresques formées de troncs d'arbres--de vraies lisières de forêts +poussées dans un mur ruiné. C'est comme un immense Clos Saint-Lazare, +élevé par les descendants de 48, contre les Prussiens. Tous les murs sont +crénelés et percés de meurtrières, et le terrain creusé de trous ronds qui +se touchent, ressemble assez bien à ces plats de fer-blanc, où l'on fait +cuire des escargots en Bourgogne. + +Dans le jardin de Gavarni, des ouvriers s'apprêtent à jeter à bas le +quinconce. + +Les arches du Pont-Viaduc, barricadées et fermées de grosses traverses de +bois, sont remplies d'une foule d'hommes et de femmes regardant, à travers +les fentes, le fleuve rayonnant, et les coteaux verts, où les lunettes +cherchent des Prussiens. + +Les gâcheurs de plâtre qui travaillent aux barricades, causent du coup de +carabine qu'ils viennent de tirer au tir, dont on entend les coups +stridents sur la plaque, contre laquelle des femmes d'une certaine +élégance mangent bravement des pommes de terre frites, dans un restaurant +improvisé sous une tente. + +La nature semble se complaire dans le contraste qu'affectionnent les +romanciers pour leurs catastrophes intimes. Jamais le décor de septembre +ne fut si riant, jamais bleu du ciel ne fut si pur, jamais beau temps ne +fut aussi beau. + + * * * * * + +_Mardi 27 septembre_.--Hier, grande animation dans les groupes du +boulevard des Italiens, contre les bouchers. On demande que le +gouvernement vende lui-même ses bestiaux, sans l'intermédiaire de ces +spéculateurs sur la misère générale. Devant la mairie de la rue Drouot, +une femme pérore sur le manque et la cherté des choses les plus +nécessaires à la vie, et elle accuse les épiciers de dissimuler une partie +de leurs approvisionnements, pour doubler le prix dans huit jours. Elle +termine en disant, avec raison et d'une voix colère, que le peuple n'a pas +d'argent pour faire des provisions, qu'il a besoin d'acheter, au jour le +jour, et que toujours, toujours, les choses sont arrangées pour que le +pauvre pâtisse, et que le riche soit épargné. + +Au bout du Point-du-Jour, sur le quai de Javelle, au-dessus d'une +palissade à meurtrières, au delà du barrage, le paysage, ciel et fleuve, +tout à la fois lumineux et gris. A gauche, un grand peuplier, faisant un +cône noir de cyprès; en face et à droite, des cheminées de fabriques, des +coteaux, comme lavés d'une blanche eau de gouache. Des ombres aux tons +violets de plombagine, des lumières d'argent. Un morceau de nature qui se +détache sur les couleurs crues du drapeau tricolore, flottant sur la +barrière de bois, ainsi qu'un paysage, dessiné dans un métal en fusion, et +me rappelant ce que je voyais dans une pelle rouge, quand tout gamin, j'y +faisais fondre un morceau de plomb. + +Je regagne Paris sur l'impériale de l'omnibus américain, obligé de +s'arrêter et de longtemps stationner devant la manutention, tant le quai +est encombré de camions, chargés de caisses de biscuits, d'omnibus bondés +de pains jusqu'au toit et qu'on voit par les vitres fermés, de chariots de +toutes sortes écrasés de tonneaux de farine, se pressant à l'entrée de la +gigantesque _usine du manger_ de nos soldats. + +Rue de Rivoli, un joli détail: dans le bruit fracassant du passage d'une +batterie d'artillerie, un artilleur caressant le bronze d'un canon, d'une +main amoureuse, qui semble peloter de la chair aimée. + +Paris est agité, Paris est inquiet de sa pitance ordinaire. Çà et là des +petits groupes féminins très gesticulants, et je tombe rue Saint-Honoré, +au coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, dans un rassemblement furieux qui +heurte les volets d'un épicier. Une femme me conte que c'est un épicier +ayant vendu un hareng saur, 50 centimes, à un mobile, qui l'a fiché au +bout d'un bâton, avec cette inscription: «_Vendu 50 centimes par un +officier de garde national à un pauvre mobile_.» + +J'entends deux femmes se disant derrière moi, dans un double soupir: «Il +n'y a déjà plus rien à manger!» En effet, je remarque la pauvreté des +devantures de charcuterie, où ne se voient plus que quelques saucissons à +l'enveloppe d'argent, et des bocaux de conserves de +truffes. + +Je reviens de la Halle par la rue Montmartre: les planches de marbre blanc +de la maison Lambert, à cette époque si chargées de quartiers de chevreuil, +de faisans, de gibier, sont nues, les bassins aux poissons sont vides, et +dans ce petit temple de la gueule, se promène mélancoliquement un homme +très maigre; en revanche, à quelques pas de là , dans l'éclat du gaz, +faisant étinceler un mur de boîtes de fer-blanc, une grosse fille joviale +débite du Liebig. + +Il vient du sérieux sur le visage des promeneurs, qui s'approchent +d'affiches blanches luisant au gaz; je les vois les lire lentement, puis +s'en aller, à petits pas, pensifs et recueillis. Ces affiches, ce sont les +statuts des cours martiales, établies à Vincennes et à Saint-Denis. On +s'arrête à cette phrase: «La condamnation sera exécutée, séance tenante, +par le piquet commandé pour garder le lieu de la séance.» Et on songe avec +un petit frisson qu'on entre dans le dramatique et le sommaire du siège. + + * * * * * + +_Mercredi 28 septembre_.--Les vifs et colorés tableaux, composés, à tout +coin de Paris, par le siège: tableaux que la peinture oubliera de peindre, +ou qui seront sentimentalisés par quelque Millevoye du pinceau, comme +Protais. Les éclatantes taches et les piquants réveillons, que font sous +les arbres des Champs-Élysées, les pantalons rouges, les chemises bises, +les croupes luisantes des chevaux, les casques de cuivre aux crins épandus, +les faisceaux de sabres accrochés dans les arbres, et, au milieu de cela, +un officier habillé de pourpre, flottant dans une grande flanelle rouge, +assis sur une chaise, dans une pose à la fois crâne et indolente. + +Aux Tuileries, tout le long de la terrasse de l'Orangerie, au bout de +ficelles, la montée et la descente de gourdes de fer-blanc, que +remplissent, sur le quai, des garçons de marchand de vin, attelés à des +haquets, et, dans les arbres poudreux et grillés, des chemises séchant sur +les plus hautes branches, avec les apparences, dans ces ramures superbes, +d'épouvantails à oiseaux. + +... Par toute la longue et infinie rue de Vaugirard, par toute cette rue à +la fois champêtre et industrieuse; rien du caractère guerrier des autres +quartiers, devenus tout militaires. Les poules picorent en pleine rue, les +chèvres se promènent sur le trottoir, et l'on se croirait dans le Paris +d'hier, si un futur prix de Rome n'esquissait pas dans un faux +Å“il-de-bÅ“uf une grande tête de la République, coiffée du bonnet phrygien, +et si, de temps en temps, un tape-cul rapide ne montrait, à côté du garçon +boucher qui le mène, un mobile regagnant son poste. + + * * * * * + +_Jeudi 29 septembre_.--Je cherche dans la journée une boutique vide à +louer, pour y emménager mes bibelots. + +En allant, ce soir, chez Burty, dans les endroits ombreux, mon regard est +attiré par les caractères de feu, avec lesquels le gaz écrit dans la +découpure du zinc des colonnes: SPECTACLES. Annonces flamboyantes, +au-dessous desquelles volettent dans la nuit, pareils à des ailes grises +de chauve-souris, les lambeaux de papier poudreux et pourri des affiches +des dernières représentations, qui furent. + +Burty est de la commission des PAPIERS ET DE LA CORRESPONDANCE DE +L'EMPEREUR; il est heureux comme un pêcheur à la ligne, à qui l'on +permettrait de pêcher dans la pièce d'eau de Fontainebleau. Il parle de +mannes de papiers, de papiers à remplir une cour des comptes; mais dans +tout ce qu'il dit, dans tout ce qu'il annonce, dans tout ce qu'il a +découvert, je ne vois rien de bien curieux, de bien neuf. Des quittances +de sommes payées par des hommes que tout le monde soupçonnait de les +recevoir, des preuves de dilapidations qui ne sont un secret pour personne, +des dépêches brèves comme des télégrammes qu'elles sont... J'espère que +les mémoires, un jour, nous en diront plus. + + * * * * * + +_Vendredi 30 septembre_.--Réveillé par le canon. Une aurore toute rouge. +Au loin le grondement sourd du brutal. + +J'arrive au bout de la rue d'Enfer, à cette église fraîchement bâtie à +l'angle de cette rue et du boulevard Saint-Jacques. + +Là , près de voitures vides, rangées des deux côtés de la chaussée, une +populace d'attendants, une populace silencieuse d'hommes et de femmes. Les +femmes, coiffées de madras ou de petits bonnets de linge, sont assises, au +bord de la chaussée, ayant près d'elles leurs petites filles, qui ouvrent +sur leurs têtes leurs mouchoirs contre le soleil, et fixent, sans jouer, +la figure sérieuse de leurs mères. Les hommes, les mains dans leurs poches +ou les bras croisés, regardent au loin devant eux, leurs pipes éteintes à +la bouche. On ne boit pas dans les cabarets, on ne cause même pas. Un +blousier seul, au milieu d'un groupe, raconte des choses qu'il a vues, en +affirmant chacun de ses dires, d'un mouvement qui lui fait passer, à tout +moment, un gros doigt devant le nez. + +On dirait une population figée, et il y a une si sévère gravité en ces +hommes, en ces femmes, qu'en dépit de ce perpétuel beau soleil et de cet +éternel azur du ciel, le décor semble prendre quelque chose de la +tristesse de cette silencieuse attente. + +Tous les yeux, tous les regards sont tournés vers la rue de Châtillon. De +temps en temps, de la poussière de la route, jaillissent au galop, des +estafettes parmi lesquelles il y a des gamins, à la blouse enflée derrière +eux; de temps en temps, jaillit la croix rouge d'un drapeau blanc. Alors, +un grand murmure qui dit tout bas, qui dit à chaque oreille: «Des +blessés!»--et aussitôt, des deux côtés de la voiture, la bousculade +brutale de la foule qui veut voir. + +A côté de moi, d'un remise descend un lignard, le visage terreux, le +regard étonné, et que deux gardes nationaux portent sous les bras à +l'église-ambulance, où se lit en lettres gothiques, tout fraîchement +peintes: _Liberté, Égalité, Fraternité_. J'en vois passer un autre, son +pauvre mouchoir noué sur la tête, un édredon vert sur les jambes. Et +toutes sortes de voitures font défiler devant vos yeux de pâles figures, +ou laissent entrevoir des pantalons rouges, où le sang fait de grandes +taches noires. + + * * * * * + +_Samedi 1er octobre_.--La viande de cheval se glisse sournoisement dans +l'alimentation parisienne. Avant-hier, Pélagie avait rapporté un morceau +de filet que, sur sa mine douteuse, je n'ai pas mangé. Hier, chez Péters, +on m'apporte un rosbif, dont mes yeux de peintre suspectent le rouge +noirâtre, si différent du rouge rose du bÅ“uf. Le garçon ne m'affirme que +bien mollement que ce cheval est du bÅ“uf. + + * * * * * + +_Dimanche 2 octobre_.--Aujourd'hui, rien de l'émoi douloureux, de la +tristesse de ces deux derniers jours, rien du souvenir des blessés qu'on a +vus passer. Le soleil d'un dimanche a tout emporté, et Paris, en gaieté et +en joie, se presse à toutes ses portes, dans un Longchamps étourdi. Les +toilettes d'été, les gros nÅ“uds sur les reins et les chapeaux minuscules, +toujours à la mode, trottinent sur les chemins de ronde, ou se faufilent +entre les gros attelages de camions, par les ouvertures du chemin de +ceinture. + +On voit des jeunes filles grimpées, comme des chèvres, sur le talus de +sable, l'Å“il aux meurtrières. Des américaines emportent sous la conduite +d'un garde national, galonné d'argent, des élégantes, qui, un pince-nez à +la main, parlent _bastions, gabions, cavaliers_. Les industries à voitures +se font voir, remplies de membres endimanchés de la famille, dont +quelques-uns tressautent sur des chaises. Enfin les routes sont pleines +d'enfants qui jouent et gaminent, encouragés par le sourire tranquille de +leurs parents. + +Je reviens à pied, le long des quais, dans le léger crépuscule de six +heures. Le Paris, dans la vapeur chaude qu'il garde du jour brûlant, dans +la poussière, soulevée toute la journée, par ces pieds d'hommes, de femmes, +de chevaux, par toutes ces roues de voitures, est noyé dans un gris +d'Afrique, ce gris qu'a si bien peint Fromentin, et dans lequel les +maisons mettent des carrés blanchâtres, et les arbres quelques rondeurs +violettes. + +Je continue à marcher en ce gris, qui se fonce et se bleuit de la nuit qui +vient, et dans lequel s'allume tout à coup la lanterne rouge d'un +bateau-mouche, je continue à marcher, perdu dans les rêves bêtes que fait +l'imagination, aux mots vagues des passants, quand j'entends un homme +arrêté sur le quai dire, à un autre: «Alors, ceux-ci vont encore nous +tomber sur le dos!» Cette phrase me réveille, et me donne immédiatement le +soupçon que Strasbourg s'est rendu: pressentiment dont j'ai la +confirmation, en achetant un journal sur le boulevard. + + * * * * * + +_Mardi 3 octobre_.--A travers le grillage du fond de mon jardin, je vois, +ce matin, les mobiles bretons, campés dans une allée de la villa, lire +leurs prières, dans les petites Semaines saintes, qu'ils tirent de leurs +sacs. + +... Depuis deux jours, je ne sais, le souvenir de mon frère se réempare de +mon esprit, un peu distrait de lui par l'horreur du moment, la menace de +l'avenir,--et ce souvenir m'est présent et cruel comme aux premiers jours. + +... Cette beauté particulière d'un bel automne, ces arbres carminés, cette +gaze bleu du ciel, ces grandes ombres, molles et noyées, ce brouillard +laiteux, épandu et flottant sur tous les lointains, ces vapeurs reflétées +de soleil, ce chatoiement dans l'air de tons neutres, cette lumière même +un peu violette, et assez semblable à la couleur de l'eau dans un verre de +cabaret, tout ce doux milieu de nature, fait ressortir, dans une harmonie +de coloriste blond, les choses luisantes de la guerre et les +fourmillements multicolores des foules. + +... Les hommes qui nous gouvernent sont médiocres, par cela même +raisonnables. Ils n'ont pas assez le sentiment du _téméraire_, et ne se +doutent pas de la _possibilité de l'impossible_, dans des temps comme +ceux-ci. Qu'est-ce, au fond, que nos sauveurs, un général beau parleur, un +littérateur distingué, un procureur onctueux, enfin une copie bourgeoise +de Danton? + +... Jamais Paris n'a eu un mois d'octobre pareil. La nuit claire, semée +d'étoiles, est pareille à une nuit du Midi. + + * * * * * + +_Mardi 4 octobre_.--Le bombardement s'annonce. Hier on est venu s'informer, +chez moi, si j'avais de l'eau à tous les étages. + +Contre le trottoir, les pieds dans le ruisseau, debout, immobile, ne +voyant rien, n'entendant rien, inattentive aux voitures qui la frôlent, +une vieille femme de la campagne, sous son bonnet de linge en forme de +tuile, est enveloppée, en sa rigidité de pierre, de plis semblables aux +dalles tumulaires de Bruges. Elle porte en elle une si grande douleur +stupéfiée, que je m'approche d'elle, et lui parle. Alors, cette femme, +lente à revenir de sa rêvasserie à la réalité, d'une voix, qui est comme +une plainte de malade, me dit: «Je vous remercie de votre bon cÅ“ur; je +n'ai pas besoin, je suis seulement chagrine!» Et ces douces et tristes +paroles me font chercher l'inconnu tragique, qu'enferme silencieusement, +en elle, cette vieille exilée des champs. + +Nous sommes seulement cinq chez Brébant. Il est question de l'intérieur +aristophanesque du gouvernement de la Défense nationale, d'Arago que +Saint-Victor appelle un vrai Pantalon de la Comédie italienne, de Mahias, +de Gagneur, de... On parle de la publication de la CORRESPONDANCE DE +L'EMPEREUR. On est froissé du peu de gravité, du peu de tenue, du peu +comme il faut, qui préside à ce travail, et qu'on fait avec des titres +spirituels, comme si on voulait faire de la copie pour le FIGARO... +Nefftzer apporte toujours le même noir ironique, le même doute à l'endroit +de ce qu'on pourra faire pour se sauver. Par moments, au rire +méphistophélique par lequel il a l'habitude d'annoncer les plus rares +désastres, on se demande quel diable d'homme c'est, tant il parle de ces +choses avec une indifférence sceptique, gouailleuse. + + * * * * * + +_Mercredi 5 octobre_.--Aux environs du boulevard Exelmans, en ces petits +bouquets de bois, soudainement nés et sortis de l'abatage des palissades +de séparation, brûlées par les mobiles, dans un vif coup de soleil, c'est +charmant, ces restaurants en plein air, sous les noisetiers roux. Les +détails sont d'un pittoresque à enchanter un Knaus, avec les tables et les +bancs dans le bois à peine équarri, les barillets, mis en chantier, sur un +tabouret renversé, les cafetières baroques bouillant sur de petits +fourneaux de terre cuite, avec le désordre des bouteilles et des pots de +grès aux dessins bleus, au-dessus desquels voltigent des têtes de femmes, +au teint de brugnon, aux cheveux couleur de chanvre. + +Un moment, ce soir, le soleil couchant remplit complètement la baie du +pont-levis du Bois de Boulogne, et les êtres et les choses qui passent sur +ce carré de feu, s'y détachent d'une manière un peu surnaturelle, comme +sur la plaque d'or d'un émail. + + * * * * * + +_Jeudi 6 octobre_.--Ce matin, le jour se lève, pour la première fois, dans +la brume de l'automne. Il y a de l'hiver aujourd'hui dans le temps. L'on +se sent pénétré de la rosée froide, qui mouille les feuilles des arbres. +Le réveil des mobiles a lieu sans chansons. Ils font leur toilette sans +gaieté, sans bruyance. + +De petites voitures de bonneterie, comme on en rencontre parmi les bourgs +sauvages de la France la plus reculée, leur offrent des tricots, des +bonnets de coton, dans lesquels quelques-uns enfournent leurs oreilles. +Ils sont campés tout le long du boulevard Exelmans; les uns sous les +arcades du chemin de fer, les autres dans les déblais du nouveau chemin de +fer en construction. Peu à peu, ils secouent leur engourdissement, et, +assis sur les traverses du chemin de fer dont ils ont fait des bancs, ils +plongent leurs cuillers dans la gamelle, posée sur une table improvisée +avec une porte arrachée à une clôture. Avec la soupe et le ventre chaud, +la gaieté vient, et le rire gamin de la première jeunesse court, de table +en table. + +Sous une arcade qui porte écrit sur un morceau de bois: _État-Major_, des +officiers font, sur un coin de buffet, leur correspondance, pendant qu'au +milieu d'eux, un long et maigre curé, en chapeau rond, fume une courte +pipe de bois. + + * * * * * + +_Vendredi 7 octobre_.--Au moment où je passe la Seine sur le viaduc, la +canonnière s'enveloppe d'un nuage blanc et son terrible coup de canon +retentit, répété par les échos des coteaux de Sèvres et de Meudon. + +... Me voici dans l'avenue de Vincennes. L'avenue est fermée, en arrière +du rempart, par une formidable barricade, bâtie de dalles de pierres +cyclopéennes, et, en avant du rempart, se dresse une enceinte palissadée +formée d'arbres tout entiers, avec l'artichaut menaçant de leurs branches +épointées. La défense est ici sur une proportion gigantesque, et digne de +ce faubourg d'émeute, de ce faubourg Saint-Antoine qui semble avoir mêlé +le génie militaire au génie de la guerre des rues. + +Passé le rempart, passé l'enceinte palissadée, on marche entre des troncs +d'arbres, rognés à ras de terre, qui étaient les beaux arbres ombreux de +l'avenue, et à droite et à gauche s'étend un immense vide, où les maisons +démolies ont laissé, dans l'herbe vilainement verte, une tache blanche que +surmonte quelques gravats. + +Puis les maisons recommencent, des maisons fermées. Une seule est ouverte, +la maison d'un forgeron, dont le bruit du marteau est l'unique vie de +l'avenue silencieuse... Tout à coup au loin une masse noire et un +roulement sourd. Portée sur les épaules de huit gardes nationaux, s'avance +une bière, sur laquelle est posé un képi de garde national; un tambour la +précède, et de minute en minute, fait résonner sur la caisse voilée de +crêpe, le glas funèbre. + +Pauvre Bois de Vincennes avec ses arbres coupés, ses chalets, dont on a +enlevé les portes et les fenêtres, un peuple de pauvresses le remplit, +armées de hachettes, faisant des ételles qu'elles traînent sur des +brouettes et de petits chariots. Et l'on rencontre des _rouleuses_ qui +balayent les sentiers perdus, d'une jupe lâche, qu'en remontant, à tout +moment, leur main montre attachée, sous le casaquin, par une ceinture +rouge. Et comme antithèse à ces amoureuses de grand chemin, deux +charmantes femmes assises par terre, à côté d'un élégant officier, jouant +avec la marquise de l'une d'elles. + +En montant dans l'omnibus de Paris, une jeune fille vient prendre place à +côté de moi, elle tient sur son épaule un panache d'argentéa, et remporte +entre deux crachoirs, liés avec une ficelle,--c'est elle qui nous le +dit,--les dernières fraises de son jardinet de Nogent. + +Ce soir, une voix dans l'ombre m'appelle. C'est Pouthier (l'Anatole de +MANETTE SALOMON) que je n'ai pas vu depuis bien des mois. Nous entrons +dans un café, pour parler de mon frère, dont il a appris la mort en +province. Il est toujours aussi misérable, et le pauvre diable sollicite +son admission dans la garde nationale, pour gagner 30 sous par jour. + + * * * * * + +_Samedi 8 octobre_.--Dans les rues, on rencontre, avec une croix rouge sur +le cÅ“ur, de grasses lorettes hors d'âge, qui se préparent, toutes éjouies, +à tripoter des blessés avec des mains sensuelles, et à ramasser de +l'amour parmi les amputations. + +J'entrevois, ce soir, pour la première fois, Louis Blanc, que son frère +amène dîner à ma table, chez Péters. Une tête qui est un mélange de +cabotin et de séminariste méridional, au-dessus d'une taille d'une +petitesse ridicule. Chez cet homme glabre, il y a quelque chose +d'horrible: l'association sur sa face de l'enfance et de la sénilité. Ce +sont les joues roses d'un bébé, avec le charbonné de l'intérieur des +narines, du tour de la bouche des sexagénaires. + + * * * * * + +_Lundi 10 octobre_.--Ce matin, je vais chercher une carte pour le +rationnement de la viande. Il me semble revoir, telle que me les +dépeignait ma pauvre vieille cousine Cornélie de Courmont, une de ces +queues de la grande Révolution, en cette attente de gens mêlés de vieilles +haillonneuses, de bizets à képis, de petits bourgeois à la Henri Monnier, +parqués en ces locaux improvisés, dans ces pièces blanchies à la chaux, où +vous reconnaissez, assis autour d'une table, tout-puissants dans leurs +uniformes d'officiers de la garde nationale, et suprêmes dispensateurs de +votre nourriture, vos peu honnêtes fournisseurs. + +Je rapporte un papier bleu, curiosité typographique des temps à venir et +des Goncourt futurs, qui me donne le droit, pour moi et ma domestique, +d'acheter, chaque jour, deux rations de viande crue, ou quatre portions +d'aliments, préparés dans les cantines nationales. Il y a des coupons +jusqu'au 14 novembre. + + * * * * * + +_Mardi 11 octobre_.--Aux portes des maisons neuves, où sont installées les +mairies de la banlieue envahie, des femmes pâles s'entretiennent entre +elles, avec des voix éteintes, de l'impossibilité de trouver du travail. + +Dans les rues, des sÅ“urs, marchant deux à deux, examinent un moment, dans +le creux de leurs mains grassouillettes, le riz des sacs placés à la porte +des épiciers. + +Des marchands de bric-à -brac, accoudés sur des crédences gothiques, +exposées sur le trottoir, personnifient la mélancolie des commerces de +luxe dans la débine. + +Devant le chemin de fer du Nord, je m'embarque pour Saint-Denis, dans la +tapissière classique des environs de Paris, une tapissière recouverte des +lambeaux d'une ancienne verdure, et qui a pour conducteur un enfant, tombé +la figure dans le feu. Quand nous sommes dix, nous partons. Il y a de gras +marchands à chevalière au doigt, des vieillards en cravate rouge et à la +culotte déboutonnée, un modèle de l'École des Beaux-Arts, le brûle-gueule +aux dents, une fringante maîtresse d'officier, emportant dans une valise +la cuisine suave d'une nuit d'amour. + +Nous arrivons au petit pont sur le canal, mais il ne nous est donné de +voir que de loin Saint-Denis. Des zouaves et des mobiles ferment l'entrée +de la ville, et retiennent en deçà du pont, mères, sÅ“urs, parents, amis, +maîtresses. Un espion prussien, nous est-il dit, s'est introduit dans la +ville, et pour s'en saisir, on a coupé toute communication avec le dehors. +Et au bout d'une heure, tout le monde désappointé se décide à regagner +Paris, après une sieste sur le talus. + +Partout la même destruction de la zone militaire, d'où se lèvent, de +champs de gravats, çà et là , des pans de mur, montrant des échantillons de +papier peint,--et devant soi, le plus loin que va la vue, des champs +ponctués de points de toutes les couleurs: des hommes, des femmes, +ramassant les glanures de la terre. + + * * * * * + +_Mercredi 12 octobre_.--Par ces jours tragiques, en l'élévation du pouls +et la griserie de tête, qu'amène le bruit grondant de la bataille continue, +qui vous entoure de tous côtés, on a besoin de sortir de son être réel, +de dépouiller l'individu inutile qu'on se sent, de mettre sa vie éveillée +dans un rêve, de _s'inventer_ chef de partisans, surprenant des convois, +décimant l'ennemi, débloquant Paris,--vivant ainsi de longs moments, +transporté dans une existence imaginative par une sorte d'hallucination du +cerveau. + +C'est la trouvaille de quelque moyen de voler qui vous fait voir et +découvrir les positions de l'ennemi, c'est la trouvaille de quelque engin +meurtrier qui tue des bataillons, met à mort tout entiers des morceaux +d'armée. Et l'on va dans une absence de soi-même, semblable à celle de +l'enfant, à la lecture de ses premiers livres, l'on va par les grands +espaces et les grandes aventures de l'impossible, héros d'une fiction +d'une heure. + +Que de tours dans ce jardin, où je n'appartenais plus à la petite +promenade, que mon corps faisait dans la petite allée tournante, mais où +parcourant l'air sur un escabeau volant, j'étais l'inventeur d'une +substance, décomposant, au-dessous de moi, l'oxygène ou l'hydrogène de +l'air respirable, et le rendant mortel aux poumons prussiens de toute une +armée! + + * * * * * + +_Jeudi 13 octobre_.--C'est un sentiment singulier, et bien plutôt +d'humiliation douloureuse que de crainte, de savoir ces collines, si +rapprochées de vous, n'être plus françaises, ces bois, n'avoir plus de +promeneurs de Gavarni, ces maisons, si joliment ensoleillées, ne plus +abriter vos amis et connaissances, et de chercher avec une lunette, sur +cette terre parisienne, des hommes à colback et un drapeau noir et blanc, +et de sentir enfin à 4 000 mètres, tapis dans le verdoyant horizon, les +vaincus d'Iéna. + +... Les ruines, les déchiquetures de murs de la descente de Passy au +Trocadéro, escaladées par des hommes, par des gamins, qui, étagés dans la +pierraille croulante, suivent de l'Å“il la canonnade... + +Sur le pont de la Concorde, précédés d'une troupe d'enfants, criant, +chantant, dansant au milieu d'un peloton de mobiles, j'aperçois du haut de +l'omnibus, deux têtes de mauvais roux, dans des uniformes bleuâtres: des +prisonniers bavarois. + +Du Panthéon, je me rends à la place d'Italie par la rue Mouffetard. Entre +des boutiques nécessiteuses et semblables à des boutiques de village, à +travers les petites voitures à bras d'oignons rouges, un va-et-vient +brutal, une circulation tumultueuse de femmes en cornettes à carreaux, aux +bras nus, au tablier d'indienne bleu; de vieillards cacochymes médaillés +de Sainte-Hélène; de gras vagabonds aux faux-cols du docteur Véron: foule +grouillante, grossie, à tout moment, de gardes nationaux se rendant à +l'exercice en pantoufles. + +De la place d'Italie jusqu'au Jardin des Plantes, partout on revêt de +toile cirée les étables à bestiaux, partout on travaille à des +baraquements, dont les traverses servent de trapèzes à des enfants, et +partout des évolutions militaires de blousiers, que des essaims de petites +filles dépenaillées, aux cheveux frisottés, aux yeux brillants de +bohémiennes, imitent, armées d'échalas. + +La nuit est venue, de petites chauves-souris zigzaguent sur le violet +dense des tours de Notre-Dame, sur la pâleur du ciel, que lignent en bas, +comme, des épingles noires, les baïonnettes de la multitude armée, +défilant toute sombre, sur les quais. + + * * * * * + +_Vendredi 14 octobre_.--C'est étonnant, comme on se fait à cette vie +scandée de coups de canon, à ce beau ronflement lointain, à ce claquement +formidable, à cette vibration de l'air; et ces énergiques ondes sonores +vous manquent, et vous font tendre l'oreille vers l'horizon, une minute +silencieux. + +Je vais prendre Burty aux Tuileries... Sous ces vieux plafonds noircis par +les fêtes et les soupers de l'Empire, sous ce bel or bruni qui me rappelle +l'or des plafonds de Venise, au milieu de ces bronzes, de ces marbres, qui +émergent de l'emballage encore incomplet du mobilier, dans le tain de ces +glaces splendides, se voient des figures rébarbatives de plumitifs, des +têtes aux longs cheveux socialistes, des crânes avec une couronne de +cheveux d'un roux grisonnant:--les _facies_ maussades des purs et des +vertueux. + +Des casiers de bois blanc, appliqués contre les murailles, montent +jusqu'au plafond, bondés de cartons; et des tables à tréteaux font le +ventre, sous la montagne en désordre de liasses de papier, de lettres, de +quittances, de factures. Au bout d'un clou enfoncé dans l'or du cadre +d'une glace, se balancent les: _Instructions pour le dépouillement de la +Correspondance_. + +J'ai la sensation d'être entré dans le cabinet noir de l'inquisition de la +Révolution, et ce décachetage haineux de l'Histoire me répugne. C'est dans +la salle Louis XIV, que se tiennent les membres de la commission: c'est là +où s'élabore le grand tri. Parmi les papiers qui sont là , j'en prends un +au hasard. C'est un compte, où le grand dépensier, Napoléon III, fait +repriser ses chaussettes, à raison de vingt-cinq centimes, le reprisage. + + * * * * * + +_Samedi 15 octobre_.--A vivre sur soi-même, à n'avoir que l'échange +d'idées, aussi peu diverses que les vôtres autour d'une pensée fixe; à ne +lire que les nouvelles, sans inattendu, d'une guerre misérable, à ne +trouver dans les journaux que le rabâchage de ces défaites, décorées du +nom de _reconnaissances offensives_; à être chassé du boulevard par +l'économie forcée du gaz; à ne plus jouir de la vie nocturne, dans cette +ville de _couche-tôt_; à ne plus pouvoir lire; à ne plus pouvoir s'élever +dans le pur domaine de la pensée, par le rabaissement de cette pensée aux +misères de la nourriture; à être privé de tout ce qui était la récréation +de l'intelligence du Parisien; à manquer du _nouveau_ et du _renouveau_; à +végéter enfin dans cette chose brutale et monotone: la guerre,--le +Parisien est pris dans Paris, d'un ennui semblable à l'ennui d'une ville +de province. + +Ce soir, dans la rue, un homme marchait devant moi, les mains dans ses +poches, chantonnant presque gaiement. Tout à coup il s'est arrêté, et +s'est écrié, comme s'il se réveillait: «Ça va bien mal, nom de Dieu!» Ce +passant vague exprimait le fond des idées de tout le monde. + +Sur le boulevard de Clichy les baraquements des mobiles qui se couchent, +sont pleins d'un bourdonnement _patoisant_, et à travers la toile, là , où +elle n'est pas doublée de planches, transperce, presque fantastique, la +gigantesque ombre chinoise d'un profil de moblot, coiffé de son bonnet de +coton. A tous les coins de rue, de la prostitution d'occasion, racolée par +la misère, raccroche le Breton en retard. + +Au fond d'un petit passage étranglé, qu'éclaire un soleil de gaz, s'ouvre +à la foule qui s'y glisse, la porte de la salle de la Reine-Blanche. Une +salle de danse, à la décoration pareille à celle de toutes les salles de +danse de ce boulevard: une salle aux peintures du plafond, arrêtées dans +des lambrequins de papier rouge velouté, aux petites glaces étroites +filant le long des colonnes, aux lustres de zinc et de verre, dont trois +becs sont seulement allumés pour la circonstance. + +Les gens, qui dansaient là , dans les temps calmes, y légifèrent +aujourd'hui. L'orchestre aux musiciens est la tribune, qu'occupent, de +noir habillés, les austères membres du bureau et les orateurs inscrits, +ayant devant eux, sur le bois de la balustrade, où hier reposaient les +manches des basses, la carafe parlementaire. + +Dans le nuage bleuâtre fait par les pipes, sur les banquettes, ou placés +face à face sur les petites tables de la consommation, sont assis des +gardes nationaux, des mobiles, des philosophes de banlieue, roux depuis le +dessus de leurs chapeaux jusqu'à l'empeigne de leurs souliers, des +ouvriers en veste bleu et en képi. Il y a des femmes du peuple, des filles, +des jeunesses en capuchon rouge, et même des petites bourgeoises, ne +sachant en ce temps où passer la soirée. + +Soudain un coup de sonnette, cette sonnette avec laquelle le peuple aime à +jouer, comme un enfant, à la Chambre des députés. Tony Révillon se lève, +annonce la fondation du club de Montmartre, destiné à fonder la liberté, +et logiquement, ainsi qu'il le déclare, à détruire la monarchie, la +noblesse, le clergé. Puis il propose à la salle de lui lire le numéro du +JOURNAL DE ROUEN, paru dans la VÉRITÉ de ce soir. C'est touchant de voir +combien ces troupeaux d'hommes sont dupes de l'imprimé et de la parole, +combien le sentiment critique leur fait merveilleusement défaut. La +sacro-sainte démocratie peut fabriquer un catéchisme, encore plus riche en +bourdes miraculeuses que l'ancien: ces gens sont tout prêts à le gober +dévotieusement. + +Et cependant, au fond de cette bêtise, de cet avalement tout cru de choses +incroyables, perce, à un moment donné, un souffle généreux, un chaud +dévouement, une ardente fraternité. C'est ainsi que, dans cette séance, à +la nouvelle que nous avions 123 000 prisonniers en Allemagne, un cri parti +de toutes les poitrines s'est brisé dans un murmure de douleur, au milieu +duquel toute la salle s'est regardée d'un regard indicible. + +Tony Révillon rassis, le citoyen Quentin a pris la parole, et a démontré, +avec des mots pathétiques, que tous nos malheurs, depuis Sedan, ne +seraient pas arrivés, si l'on avait nommé une Commune, et la +_providentialité_ d'une Commune bien prouvée et bien établie, tout le +monde est sorti signer dans l'antichambre, au contrôle des contredanses, +une pétition pour la nomination immédiate d'une Commune. + + * * * * * + +_Dimanche 16 octobre_.--En pénétrant dans le bois de Boulogne, parmi cette +coupe sombre qui a déblayé la vue jusqu'à Boulogne d'un côté, et de +l'autre jusqu'aux lacs, l'Å“il est étonné, il ne se reconnaît plus, il n'a +plus le sentiment des distances. Des lieux éloignés lui paraissent tout +proches, et la blanche église de Saint-Cloud semble couronner Boulogne. + +Le ciel est cendré de pluie, les coteaux carminés et verts apparaissent, +peints de couleurs dures, avec des effacements aux endroits de brouillard, +ressemblant aux gouaches de Houel, qui ont eu le frottement des cartons +des quais, et la salpêtrisation de l'exposition en plein air. La masse +grise du château de Saint-Cloud transparaît à travers le voile blanchâtre +de fumées légères. Je marche dans le merveilleux paysage qu'a fait +l'abatis. Qu'on se figure un immense champ de broussailles rouillées, au +milieu desquelles les troncs et les ramures survivantes ont la couleur +d'arbres de bronze vert. + +Là -dessous, le fouillis et le pittoresque architectural de cabanes en +terre moussue, de huttes en rameaux de sapins encore verts, d'abris de +branchages desséchés de la couleur du raisin de Corinthe, de tentes de +toile grise, surmontées de fumées azurées, de loques de toutes les nuances +séchant sur des ficelles, de pantalons rouges de troupiers, éclatant dans +cette harmonie nuée, comme des coups de pistolet de vermillon. + +Sur la route, il passe toutes sortes de véhicules: des trains d'artillerie +portant debout sur leur tapage, de crânes hommes, et des voitures, où l'on +voit un monsieur qui emporte, sur son poing, une chouette empaillée. + +Je gagne Boulogne. La rue est encombrée de soldats de ligne, qui, assis +sur des caisses de biscuit, barrent la rue. Il pleut. Des soldats se sont +fait avec la toile de leurs tentes des burnous arabes. + +Des sacs de riz sont à terre; la distribution se fait aux hommes dans des +mouchoirs et des coins de couvertures. Des moitiés de porc, enfourchés +dans de petits arbres, font danser, sous leur balancement, la marche de +porteurs. Des troupiers enguirlandés de sacs, d'où sortent des touffes +d'herbes potagères qui les habillent de verdure, vont aux marmites de +fer-blanc. + +La population civile de Boulogne semble réduite à deux ou trois vieilles +femmes boitaillant sur la chaussée, et presque seule la boutique du +charcutier Rabat-joie est ouverte. + +A la sortie de Boulogne, entre les maisons emballées, où rien ne bruit, ne +remue, j'avance au milieu de détonations intermittentes de coups de fusil, +éclatant tout près. J'arrive ainsi au rond-point, où je me mets à la queue +de gardes nationaux, de lignards, de mobiles, un peu abrités par l'angle +d'une boutique, qui a l'encoche toute fraîche d'une balle prussienne. Et +c'est un amusement, en avançant un peu la tête, de voir, sous les balles +des francs-tireurs embusqués au bord de la Seine, de voir, avec une +lorgnette, les Prussiens de Saint-Cloud traverser, rapides et effacés, une +petite ruelle au-dessus d'un réservoir vert. Les souris ne disparaissent +pas plus vite. On les a vus plutôt qu'on ne les voit. Et comme il faut que +tous les spectacles aient leur côté parisien, un gamin qui est à +l'extrémité de la queue, crie: «A bas les parapluies!» + +En revenant, les vêpres sonnent à Boulogne, et le tintement de la cloche +se tait, à toute minute, sous la voix tonnante du Mont-Valérien. + +J'entre dans l'église, et je vois dans une chapelle, une réunion de +capotes grises, dont quelques-uns de ceux qui les portent, ont à la main +un pauvre petit livre de prières, au cartonnage des classiques de +Delalain. Au milieu d'eux, un jeune soldat de ligne touche de l'orgue +mélodium, ayant près de lui un camarade au pantalon garance, accoudé au +buffet et penché sur la musique; De ce groupe, qui vous fait revenir dans +les yeux la lithographie de Lemud: MAÃŽTRE WOLFRAMSS, et transfigure ce +groupe vulgaire de pioupious, s'élève une musique douce et pénétrante, et +qui, dans l'ébranlement des nerfs par le canon et le voisinage de la mort, +apporte je ne sais quelle grande émotion triste. Et quand je sors, les +voix de ces _morituri_ chantant dans le chÅ“ur, me poursuivent au milieu +des «nom de Dieu» de leurs camarades, sur la place. + +Je suis curieux de reconnaître les endroits de nos tristes promenades de +tout le printemps dernier. La mare d'Auteuil a son petit monticule défoncé +par les charrettes, et ses ombrages gisent dans une eau souillée. +J'espérais qu'on aurait épargné les trois chênes centenaires: où ils se +dressaient, coupés au raz de terre, sont leurs chicots gigantesques, et +autour d'eux s'élève un chantier de bûches, que n'aurait pas brûlé, +pendant tout un hiver sibérien, la cheminée d'un burgrave. + + * * * * * + +_Lundi 17 octobre_.--Toute la journée le bruit tonnant du Mont-Valérien, +l'écho roulant et prolongé de la canonnière dans les coteaux de Sèvres et +de Meudon, l'ébranlant claquement de la batterie Mortemart. + + * * * * * + +_Mardi 18 octobre_.--La canonnade m'attire au bois de Boulogne, à la +batterie Mortemart. Il y a quelque chose de solennel dans la gravité +sérieuse et la lenteur réfléchie, avec lesquelles les hommes chargés du +service d'une pièce, exécutent les opérations de la charge. Enfin le coup +est chargé; les artilleurs se tiennent immobiles de chaque côté, +quelques-uns, appuyés en de beaux mouvements sculpturaux sur les palans, +avec lesquels ils ont recalé la pièce. Un artilleur en manches de chemise, +placé à droite, tient la ficelle. + +Quelques instants d'immobilité, de silence, je dirai presque d'émotion; +puis, sous le tirage de la ficelle, un tonnerre, une flamme, un nuage de +fumée, dans lequel disparaît le bouquet d'arbres qui masque la batterie. +Longtemps un nuage tout blanc, qui a peine à se dissiper, et qui fait +ressortir le jaune de l'embrasure de sable, fouettée par le coup, le gris +des sacs de terre, dont deux ou trois sont éventrés par le recul de côté +de la pièce, le rouge du bonnet des artilleurs, le blanc même de la +chemise de celui qui a tiré la ficelle. + +Cette chose qui tue au loin, est un vrai spectacle pour Paris, qui, comme +aux beaux jours du lac, a des calèches, des landaus arrêtés autour de la +butte, et dont les femmes se mêlent aux mobiles, et se pressent le plus +près du bruit formidable. Aujourd'hui, parmi les spectateurs, ce sont +Jules Ferry, Rochefort qui parle et rit fébrilement, Pelletan, dont la +tête de philosophe antique s'accommode mal du képi. + +Le canon tire six coups, puis le commandant enlève de son trépied le petit +instrument de cuivre à prendre les hauteurs, le met précieusement dans une +boîte de fer-blanc, le fourre dans sa poche et s'en va, tandis que sur la +pièce s'assied un jeune artilleur, un blond à la figure féminine, empreint +de ce quelque chose d'héroïque que le peintre Gros donne à ses figures +militaires, et qui, le bonnet de police de travers sur la tête, une +ceinture algérienne aux rayures éclatantes lui serrant les reins, la +cartouchière au ventre, tout débraillé, et charmant de désordre +pittoresque, se repose de la fatigue de cet exercice de mort. + +La représentation est finie, le monde se disperse. + +La conversation chez Brébant, ce soir, va de «l'inconsistance politique» +de Gambetta à _l'homme blond_, à cette race, venue dans les temps les +plus anciens, de la Baltique, et éparpillée en France, en Espagne, en +Afrique, et que ni les latitudes, les mélanges avec les races brunes, +n'ont modifiée, n'ont brunie. + +Puis ce qu'on mange d'anormal, fait raconter à chacun ce qu'il a mangé +d'extraordinaire, et Charles-Edmond nous conte avoir goûté du fameux +mammouth, retrouvé en Sibérie, et dont Saint-Pétersbourg fit la +gracieuseté d'envoyer un morceau aux autorités de Varsovie. + + * * * * * + +_Jeudi 20 octobre_.--A Batignolles, des queues interminables à la porte +des bouchers, des queues composées de vieux bonshommes tout cassés; de +rubiconds gardes nationaux; de vieilles femmes ayant des petits bancs sous +le bras pour s'asseoir; de petites filles assez fortes pour rapporter, +dans le grand panier du marché, l'avare ration; de grisettes, le nez en +l'air, les cheveux au vent, et l'Å“il tout plein de coquetteries pour les +vétérans chargés de faire faire la queue. + +De Montmartre à la rue Watteau, où je dîne, on ne voit que des colleurs en +blouse blanche, couvrant les murs d'affiches relatives à la fabrication +des canons. + +Les marchandises de tous les magasins s'ingénient à se convertir en +_objets de rempart_; il n'y a plus que des couvertures de rempart, des +fourrures de rempart, des lits de rempart, des couvre-chefs de rempart, +des gants de rempart. + +En même temps la devanture des marchands et des fournisseurs de +victuailles prend quelque chose de sinistre, par le néant de l'exposition. +Les serviettes sales des habitués: c'est toute celle des gargotes; deux +aucubas malades, au milieu de terrines vides: c'est toute celle des +charcutiers. En revanche, des voitures à bras promènent sur le pavé de +petites fabriques roulantes de crêpes. + +La Halle est curieuse. Là , où se vendait la marée, tous les étaux vendent +de la viande de cheval, et au lieu de beurre, l'on débite de la graisse +d'animaux inconnus, en forme de grands carrés de savon blanc. + +Mais l'animation, le mouvement sont au marché aux légumes, que le +maraudage fait encore abondants; et il y a foule autour de ces petites +tables, chargées de choux, de céleris, de choux-fleurs, qu'on se dispute, +et que des bourgeoises emportent dans des serviettes. Dans ce bruit +d'offres, de paroles, de plaisanteries, d'injures, soudain de gros: «Hélas, +mon Dieu!» bruyamment soupirés par les vendeuses, devant la bière d'un +franc-tireur, qu'on entrevoit entre les rideaux entr'ouverts d'une civière, +le transportant à son domicile. + + * * * * * + +_Vendredi 2 octobre_.--De ma fenêtre, voici ce que je vois,--la couleur +d'une canonnade. + +Au-dessus de Meudon, un haut de ciel, auréolé de grands rayons blancs, +semblable à ces effets de lumière électrique, avec lesquels Gudin aime à +éclairer l'orage de ses mers. Au-dessous, le coteau et son fourré vert +apparaissant, un moment, à travers la déchirure des vapeurs, presque +aussitôt refermée, et vous mettant dans les yeux le paysage, avec les +intermittences de vision brouillée et de claire vision, données par une +lunette, dont on cherche le point. + +Par ici, par là , des scintillements de vitres de villas, toutes lointaines, +pareils à des scintillements de lustres de cristal. Plus proche, les +maisons du Parc des Princes, de Billancourt, toute la bâtisse jusqu'à la +Seine, détachée en violet sur des bouquets d'arbres pâles, et qu'on dirait +sillonnée, là où le soleil frappe les ardoises, de petits cours d'eau +brillantée. A partir de là , un second plan de brume azurée, que, depuis le +Point-du-Jour jusqu'à Auteuil, raye sans interruption une perspective de +coups de canon, crachant de gros nuages concrétionnés, ressemblant à des +déroulements d'entrailles. Partout la fumée emplissant le creux des +terrains, et faisant comme une assise de brouillard à la pierre des +maisons. + +Sur le boulevard Montmorency, des gens regardant debout dans des voitures. +Voitures et gens, en la transparence froide d'un coin de jour, sans soleil; +et en le reflètement gris du pavé, n'ont pas de couleur: ils font presque +les taches, au noir neutralisé d'une photographie de la _high life_, +mangée par la lumière. + +Un peu à droite est la pièce de marine du rempart. A chaque coup de canon, +les artilleurs disparaissent au milieu d'un tourbillon de fumées ardentes, +que le vent emporte vers le Point-du-Jour dans un grand nuage montant de +travers par le ciel blanc, puis les artilleurs reparaissent tout +enguirlandés d'écharpes de fumée, longues à se détacher de leurs vêtements, +et reparaissent encore dans une espèce de lumière d'apothéose--la lumière +du jour, transpercée et reflétée de la pourpre des feuilles d'automne. + +Sur les coteaux d'en face, des apparences presque consistantes de +constructions, comme pourrait en bâtir un caprice de l'imagination, et des +nuages qui se lignent et s'architecturent presque solidement, à chaque +envoi d'obus. Je vois longtemps, détachée, sur la verdure d'un petit bois, +une blanche grotte de stalactites, et sur le peu de bleu qu'il y a dans le +haut du ciel, demeurent, de longs moments, de petits morceaux de fumée +résistants à se dissiper, et qu'on prendrait pour des aérostats. + +Le plein air sent la poudre, ainsi que la vieille salle du théâtre du +Cirque Franconi, les lointains s'effacent, et il monte, peu à peu, dans le +paysage qui sombre lentement, un ensevelissement blanc, semblable à un +gigantesque blutage de farine, que rosoient de petits incendies, allumés +dans le bois. + + * * * * * + +_Samedi 22 octobre_.--Ce soir Chennevières me parlait d'efforts, tentés +sans succès près de Simon, pour révolutionner le gouvernement de l'art. +Nieuwerkerke, Maurice Richard, Jules Simon sont des conservateurs +absolument identiques. + + * * * * * + +_Dimanche 23 octobre_.--Un dimanche de pluie et de vent qui se lamente. +Pourquoi cet engourdissement qui m'empêche d'agir, de sortir, qui me +retient à _coupailler_ stupidement, à nettoyer avec un sécateur les +arbustes de mon jardin: cela quand le dehors est si grandement curieux. + +Ce soir, je vais au Luxembourg. Dans l'obscurité de sa noire grandeur, +avec l'unique réverbère qui éclaire sa cour d'honneur, je ne sais quel air +de vétusté prend le palais de Rouher: il semble le domicile non de choses +d'hier, mais de très vieilles choses mortes. Il n'y a pas jusqu'aux +rangées de baquets, déposés contre ses murs, qui ne lui donne le +pittoresque ruineux d'un _casino_ romain, dessiné par Hubert Robert. + +En la rue de Tournon, toute obscurée, un trou de lumière sous un auvent, +où pendent des choux-fleurs et des paquets d'aulx. Un rassemblement +d'affamés devant... C'est une fruitière dont l'étal, à moitié répandu sur +le trottoir, montre, dans une mare de sang, deux grands cerfs, le cou +entaillé, et les entrailles jetées dehors, comme pour une curée. Dans une +petite baignoire d'enfant, à la surface de l'eau vagueuse, d'énormes +carpes pressent leurs museaux bleuâtres. Et à la lueur d'une chandelle +mourante, dans un vieux chandelier de cuivre, se voit le fauve du cou d'un +jeune ours, percé d'un trou rond, et ses larges pattes recourbées par la +mort--des pensionnaires du Jardin d'Acclimatation, que la faim de Paris va +se disputer demain. + +Sous le ciel sans lune et sans gaz, la Seine roule une eau sombre, une eau +de Phlégéton. + +Le noir de cette ville, dont je retrouvais, à plus de dix lieues, +l'emplacement par la réverbération qu'elle mettait dans la partie du ciel +qui lui servait de plafond, de cette ville qui gardait presque le jour, +dans la nuit, avec le flamboiement de ses boutiques, de ses cafés, de ses +cent milliers de becs de lumière: ce noir, ces ténèbres toutes nouvelles, +changent Paris, impriment à ses quartiers les plus neufs un caractère de +vieillesse, les reculent, les enfoncent dans le passé. On vague à travers +des pierres obscures, sans les reconnaître, étonné, même un peu inquiet de +sa direction. + +Ainsi déambulant, un peu de lumière me fait tomber en arrêt sur une +affiche rose, où le moi sempiternel de Legouvé se promet au public dans +une matinée littéraire. Les empires peuvent succéder aux gouvernements +constitutionnels, les républiques aux empires, nous aurons toujours M. +Ernest Legouvé,--qui parlera, dimanche, de l'_Alimentation morale_. + + * * * * * + +_Lundi 24 octobre_.--Je sors aujourd'hui par la porte Maillot, dont le +pont-levis et la partie garnie de meurtrières ont été peintes en vert, +pour figurer la continuation du talus gazonné. Cela me semble assez +chinois. + +Le restaurateur Gillet est devenu un état-major, à la porte duquel on a +improvisé deux guérites avec des planches de la démolition. Une foule fait +queue, demandant des _laisser-passer_. + +Toute l'avenue de Neuilly semble avoir été abandonnée de sa population +civile; seul Gamache, le maître d'armes à la triomphante enseigne, possède +encore des rideaux à son rez-de-chaussée. Partout l'envahissement des +soldats, et les nombreux pensionnats de demoiselles et les établissements +pour les _young ladies_, ont des mobiles roux en faction à leurs portes. + +Un passage incessant, une allée, une venue, un croisement continu de +lignards, de mobiles, de francs-tireurs, à tout moment, traversant les +trois barricades, de retour de reconnaissances dont ils reviennent, pliant +sous la charge de la verdure et des légumes ramassés. Un défilé sans cesse +recommençant, où la fatigue est pleine d'entrain, de gaieté. + +Le pont de Neuilly a sa mine toute prête sous la seconde arche. Et les +jolies îles feuillues de la Seine, coupées à blanc, laissent voir, entre +les troncs de peupliers, des capotes grises, manÅ“uvrant sous la pluie. + +Bientôt la pluie devient une trombe, à travers laquelle s'emportent des +cavaliers dans des couvertures, qui en font des espèces de spectres +équestres, trottent des chariots pittoresques, à la grosse toile bleue +voletant dans le ciel, galopent des fourgons d'artillerie, où, bravant +l'ondée, une svelte cantinière, la jupe à la bordure tricolore, un petit +tablier blanc aux pochés festonnées de rouge, et coiffée de plumes de coq, +apparaît une seconde, toute claquante de couleur, dans le paysage haché +par la pluie, en même temps qu'ensoleillé du coup de soleil d'une giboulée +de mars. + +... On a enfermé les bas-reliefs de la barrière de l'Étoile dans de +grandes boîtes de bois. + +Je regarde, en descendant les Champs-Elysées, cet hôtel fermé de la Païva, +et je me demande si ce n'a pas été le grand bureau de l'espionnage +prussien, à Paris. + +Ce soir, au-dessus de la rue Saint-Lazare, au-dessus de la blanche bâtisse +de la gare du chemin de fer, un ciel de sang, une lueur cerise teignant +jusqu'au bleu noir de la nuit, un spectacle étrange de la nature, un de +ces prodiges qui troublaient l'antiquité. L'un dit: «C'est la forêt de +Bondy qui brûle!» Un autre: «C'est une expérience de lumière à +Montmartre!» Un troisième: «C'est une aurore boréale!» + + * * * * * + +_Mardi 25 octobre_.--Du phénomène d'hier soir, je ne sais quelle magie le +ciel avait gardée aujourd'hui, quelle coloration électrique! C'était dans +les tons mordorés de l'arbre et dans les tons gorge-de-pigeon de la pierre, +je ne sais quoi de théâtral, et l'infini du détail des constructions +lointaines, de la bâtisse reculée, apparaissait dessiné, ligné, découpé +comme dans la clarté lucide d'un ciel d'Italie. La construction, la +stratification des nuages était aussi surprenante, et toute pleine de +mirages singuliers. C'est ainsi qu'au delà de Grenelle, Paris se terminait +par une chaîne de montagnes avec l'apparence d'un vrai lac à ses pieds: +montagnes et eaux faites d'une grande nuée violette aux crêtes d'argent. + +L'Å“il du Parisien, aujourd'hui, n'est plus qu'aux étalages des choses +susceptibles d'être mangées, aux étalages des produits avec lesquels on +triche avec l'alimentation des jours ordinaires. Et devant l'annonce d'un +de ces produits, c'est un curieux spectacle que l'étude d'un passant, en +son indécision, en ses combats intérieurs, qui se témoignent par le +déplacement d'un parapluie d'un bras sous l'autre, ses en allées et ses +retours. J'étudiais au passage Choiseul ce manège d'un assiégé devant un +tout nouveau produit, dont l'usage connu, et peut-être des souvenirs +personnels, l'arrêtaient dans son désir de le faire servir à sa cuisine. +Un moment le préjugé l'avait emporté, il était parti, il avait vingt +pas... puis tout à coup, une volte, et revenant sur ses pas, il est entré +fiévreusement dans la boutique de pâtisserie acheter du _beurre de cacao_. + + * * * * * + +_Mercredi 26 octobre_.--Je vais, voir à l'_Officiel_ Théophile Gautier, +qu'on me dit revenu de Suisse. + +--«Pourquoi diable, ô Théo! êtes-vous rentré dans cette sinistre +pétaudière?» + +--«Je vais vous expliquer cela, me répondit-il, en descendant l'escalier +du journal «Le manque de monnaie, mon cher Goncourt... oui, cette chose +bête qu'on appelle _faulte d'argent_... Vous savez comment file un billet +de douze cents... c'était tout ce que j'avais... puis mes sÅ“urs étaient à +Paris, au bout de leur rouleau... et voilà pourquoi je suis revenu. + +«Au fond, cette révolution c'est ma fin, c'est mon _coup du lapin_... du +reste je suis une victime des révolutions... sans blague. Lors des +glorieuses de Juillet, mon père était très légitimiste, et il a joué à la +hausse sur les Ordonnances!... Vous pensez comme ça a réussi... nous avons +tout perdu: quinze mille livres de rente... J'étais destiné à entrer dans +la vie en homme heureux, en homme de loisir; il a fallu gagner sa vie... +Enfin, après des années, j'avais assez bien arrangé mon affaire, j'avais +une petite maison, j'avais une petite voiture, j'avais même deux petits +chevaux... Février met tout à bas... A la suite de beaucoup d'autres +années, je retrouve l'équilibre, j'allais être nommé à l'Académie... au +Sénat. Sainte-Beuve mort, Mérimée crevard, il n'était pas tout à fait +improbable que l'Empereur voulût y mettre un homme de lettres, n'est-ce +pas?... Je finissais par me caser... Paf! tout fout le camp avec la +République... Vous pensez bien que maintenant je ne puis recommencer à +faire ma vie... Je redeviens un manÅ“uvre à mon âge... Un mur pour fumer +ma pipe au soleil, et deux fois, la soupe par semaine, c'est tout ce que +je demande... Ce qu'il y a de plus horrible, c'est l'espèce d'hypocrisie +qu'il faut maintenant que je mette dans les choses que je fabrique... vous +comprenez, il faut que mes descriptions soient _tricolores_!» + +«Pas mal tragique toute cette ferblanterie!» fait-il, en passant devant la +devanture de Chevet, n'ayant plus sur les marbres, hier garnis de toutes +les succulences solides de la gueule, que le zinc de rares conserves de +légumes. Puis après quelques secondes de silence, où sa méditation +s'appuie lourdement sur mon bras, il dit soudain: «Est-ce bien un +désastre? Est-il concret! D'abord la capitulation, aujourd'hui la famine, +demain le bombardement... Hein! est-il composé d'une manière artistique, +ce désastre?» + +Il reprend: «Mais est-ce curieux que le courage, la valeur, cette chose +qui semblait un produit si français, n'est-ce pas?--c'était la conviction +de tout le monde que nous étions héroïques de naissance,--eh bien, ça +n'existerait plus?... N'avez-vous pas vu ces matassins auxquels on a +retourné leurs habits... et à la figure desquels, on a convié la +population de cracher?...» + +«Mon cher Théo, lui dis-je, en le quittant, mon avis est que la blague a +tué toutes les imbécillités héroïques, et les nations qui n'ont plus de +ça... sont des nations condamnées à mourir.» + + * * * * * + +_Jeudi 27 octobre_.--Au viaduc du Point-du-Jour, des accumulations de +sable, de chaux, des montagnes de moellons. Un sol défoncé par les +charrois, et où les pieds butent dans la boue, contre les rails du nouveau +chemin de fer, destiné à doubler l'ancien. Partout des maçons sur des +échafaudages, des seaux d'eau montant de la Seine, au bout d'une poulie +pittoresque, du mortier qu'on gâche, des pierres volant de main en main, +des contreforts qui s'arc-boutent aux murs, de pleines assises qui montent +soutenir et étayer l'arcature légère, des machines à vapeur toutes +sifflantes. Une presse, une hâte, un travail enfiévré, tel que je n'en ai +pas vu encore, et dans lequel semble haleter le patriotisme:--le tableau +de l'activité nationale en action, au bruit du canon tonnant sur toute la +ligne. + +Et à travers les jours et les manques du travail non fini, dans la +trajectoire des obus français, un admirable coucher de soleil. On dirait +un léger lavis de nuages violets sur une feuille de papier d'or rouge, au +milieu de laquelle s'ouvrirait, en éventail, un grand rayon d'or vert, +mettant un ton d'aurore pâle sur Saint-Cloud, et parmi les coteaux, déjà +endormis et éteints dans le neutralteinte du crépuscule. + + * * * * * + +_Vendredi 28 octobre_.--L'étonnant, le merveilleux, l'invraisemblable: +c'est l'absence de toute communication avec le dehors. Pas un habitant qui, +depuis quarante jours, vous dise avoir reçu quelques nouvelles des siens. +Entre-t-il par le plus grand des hasards un journal de Rouen, on le donne, +en fac-similé, ainsi que la plus inestimable des raretés. Jamais deux +millions d'hommes n'ont été enfermés dans un si parfait Mazas. Pas une +invention, pas une trouvaille, pas une audace heureuse. Il n'y a plus +d'imagination en France. + +Peu à peu, on commence à toucher le vilain de la guerre. Dans la grande +rue d'Auteuil, précédés d'un soldat tenant le cheval par la bride, je vois +passer, à cacolet, deux lignards, le teint terreux, et leurs pauvres reins +fléchissant à chaque cahot, et leurs pieds débiles s'efforçant de +s'arc-bouter à la petite planchette de l'étrier. Cela fait mal. Des +blessés, c'est la guerre, mais des gens que tuent le froid, la pluie, le +manque de nourriture, c'est plus horrible que les blessures de la +bataille. «Ils sont de mon régiment, dit une cantinière,--voyageant avec +moi dans l'omnibus,--de mon régiment, le 24e de marche; tous les jours, on +en emmène comme ça.» Et dans son accent perce comme le découragement de +ceux à qui elle verse à boire. + +Sur la pierre grise du Panthéon, au-dessous de l'or de sa croix, se +détache une immense tribune, aux draperies rouges des escaliers de +marchands de vin. Une grande bande porte: _Citoyens, la Patrie est en +danger. Enrôlements volontaires des gardes nationaux_. Au-dessus, un +écusson représentant le navire d'argent de la ville de Paris, est surmonté +d'un faisceau de drapeaux, que couronne un drapeau noir, où flottent dans +ses plis funèbres, les noms de Strasbourg, Toul, Châteaudun. Les dates de +1792, 1870, sont inscrites aux deux extrémités, sous des oriflammes +tricolores. Aux piliers sont accrochés des boucliers de carton sur +lesquels se lisent les deux lettres: R.F. + +La tribune immense est toute pleine de képis galonnés d'argent, d'épaules +luisantes sous le caoutchouc des manteaux mouillés, entre lesquelles passe +et se déverse la foule montant l'escalier, la foule qui fait des étages de +dos, en blouse blanche, en blouse bleue; cela au milieu des roulements de +tambour et des sonneries de clairon. Un spectacle, où il y a un rappel de +la foire, et cependant qui remue, par les électricités qui se dégagent des +grandes choses généreuses, et des multitudes qui se dévouent. + +Un monde immense couvre la place, surplombée par des groupes pyramidaux de +femmes et d'enfants, grimpés entre les colonnes de la mairie du cinquième +arrondissement, de l'École de Droit. + +Les faces sont hâves, elles ont le jaune qu'y met la nourriture du siège, +et qu'y apporte encore l'émotion du spectacle, traversé du chantonnement +grave de la Marseillaise. + +Enfin a lieu le défilé interminable des gardes nationaux enrôlés, passant +devant le bureau, placé au milieu de la tribune. + +Et avec l'heure tardive, avec le ciel pluvieux, dans lequel s'éparpillent, +comme des feuilles sèches, des nuées de sansonnets, avec le crépuscule qui +fait plus blafardes les figures, ces milliers de pâles soldats traversant +les grandes ombres de la tribune, où leurs visages apparaissent comme +voilés de crêpe, font un peu l'effet de la revue fantastique d'une armée +de fantômes, sortie d'une lithographie de minuit de Raffet. + +Certes, il y a là un motif pour la peinture, mais, de bonne foi, c'est +trop une répétition de 92, de 93. On est humilié de trouver une copie si +plate du passé, si servile, qu'on a été jusqu'à inscrire au fronton de +l'École de Droit: INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. _Liberté, +Egalité, Fraternité ou la Mort_. + + * * * * * + +_Samedi 29 octobre_.--Dans la salle d'attente du chemin de fer, au milieu +des soldats, sur les bancs, des files de sÅ“urs appuyées sur des +parapluies, font, sous l'ondoiement de leurs voiles noirs, des +perspectives de doux profils, embéguinés de blanc. + +Je tombe à Belleville dans une sortie d'école de gamins, chantant la +Marseillaise, en brandissant leurs paniers au-dessus de leurs têtes, et +follement dansant, une jambe en l'air, ainsi que ce petit Japonais que je +possède, sculpté dans un ivoire, laqué d'or de diverses couleurs. + +Romainville! ses guinguettes, ses jeux de boules sont fermés, et sur cette +route, aimée du Parisien, ne se rencontrent que des chiens errants de +toute race, lamentablement maigres, et tournoyant comme affolés, à la +queue les uns des autres. + +Il pleut, et au delà de la bande verte du champ que je traverse, +j'aperçois ce qui est devant moi, dans les couleurs noyées et +l'incertitude d'un paysage, vu à travers la buée d'un carreau. + +Bientôt cependant, sortant de la brume lointaine, à travers les hachures +de la pluie, se dessinent des silhouettes étranges d'hommes et de femmes, +qui, en se rapprochant de moi, me semblent le défilé d'une cour des +Miracles. C'est la rentrée des maraudeurs. Figurez-vous toutes les +laideurs, habillées de toutes les fantaisies de la loque. On y voit des +attelées d'hommes poussant de lourds chariots, chargés de pommes de terre, +à côté de petits enfants traînant quelque chose de vert, dans une boîte à +cigares, attachée au bout d'une ficelle. On y voit, marchant courbées, +ployées en deux, des femmes aux robes luisantes de pluie, les bas +jambardés de boue jusqu'au derrière. On y voit d'autres femmes, lesquelles, +des retroussis de leurs cotillons, s'étant fait des poches tout autour +d'elles, mettent au jour de grands morceaux impudiques de chair. On y voit +encore des fillettes qui, dans l'effort de porter un petit sac sur leurs +têtes, montrent tendu en avant, sous le placage de la robe mouillée, le +dessin menu de leur petit ventre, de leurs cuisses grêles. + +Et un voyou, qu'on dirait avoir posé pour Gavarni, dans une planche de +Vireloque, ferme la marche, brandissant au bout de son bras, levé en l'air, +un long chat noir fraîchement écorché. + +Une voiture trouvée par hasard, me ramène le long de chemins inconnus, à +la porte du rempart de la Chapelle. + +Je passe entre des coins de champs bouleversés, des clôtures arrachées, +des abatis de grands arbres, des amoncellements de pierres, entre des +maisons sans portes ni fenêtres, où s'accroche encore le squelette d'un +arbuste, à demi déraciné, entre les murs de rues entières, sans une +lumière, sans un passant, sans un vivant. Et je vais toujours par le ciel +qui fond, sur le chemin qui s'effondre, à travers toutes ces choses, +ruinées, abandonnées et reflétées, avec la nuit noire, dans les flaques +d'eau, si bien qu'à la fin il me vient l'impression d'être emporté, à +bride abattue, dans un cataclysme. + + * * * * * + +_Dimanche 30 octobre_.--Devant mon fiacre, une file de petites voitures +d'ambulance de l'armée, aux rideaux gris, surmontées du volètement des +petits drapeaux à croix rouge. + +J'entre une minute au concert Pasdeloup. La salle est comble, mais la +musique n'a pas, dans le moment, le pouvoir de me faire oublier, le +pouvoir d'apporter à ma pensée la rêverie. Je ne me sens point transporté +dans la pastorale de Mozart, et je vais jouir du spectacle de la +rue. + +Le boulevard entier est une foire. On vend de tout sur le bitume du +trottoir: des tricots de laine, du chocolat, des tranches de coco, des +pastilles du sultan, des piles de CHATIMENTS de Victor Hugo, des armes qui +semblent provenir des accessoires d'un théâtre, des boîtes à surprise où +l'on voit _celui ou celle qu'on aime_. + +Sur le banc en face des Variétés, des pêcheurs improvisés débitent, à 2 +francs pièce, des brochetons gros comme des goujons, péchés on ne sait +où. + +Là dedans, la foule insouciante d'un dimanche des temps ordinaires, qui +marche à petits pas, musant et s'arrêtant à chaque étalage, au milieu des +glapissements d'affreux marmousets, criant d'une voix déjà cassée par +l'eau-de-vie: MADAME BADINGUET _ou la femme Bonaparte, ses amants, ses +orgies_. + + * * * * * + +_Lundi 31 octobre_.--Sur les visages, dans l'attitude des gens, on sent le +contre-coup de grandes et terribles choses qui sont dans l'air. Derrière +le dos de questionneurs, groupés autour d'un garde national, j'entends les +mots: «coups de revolver... feu de peloton... blessés.» Sur le seuil du +Théâtre-Français, Lafontaine m'apprend la nouvelle officielle de la +capitulation de Metz. + +La rue de Rivoli est tumultueuse, et la foule en parapluie grossit, à +mesure qu'on approche de l'Hôtel de Ville. + +Là , c'est un encombrement, une mêlée, une confusion de gens de toutes +sortes, que trouent, à tout moment, des gardes nationaux, la crosse en +l'air, et criant: «Vive la Commune!» L'édifice tout noir, avec l'heure, +qui marche insouciante sur son cadran déjà allumé, à ses fenêtres grandes +ouvertes, avec au dehors les jambes ballantes des blousiers, qui y +figuraient le 4 septembre. La place: une forêt de crosses de fusils +relevées, aux plaques brillantes sous la pluie! + +Sur les visages, on sent la douleur de la capitulation de Bazaine, une +espèce de fureur de l'échec d'hier au Bourget, en même temps qu'une +volonté colère et héroïquement irréfléchie de ne pas faire la paix. + +Des ouvriers, en chapeau rond, écrivent, au crayon, sur des portefeuilles +crasseux, une liste que leur dicte un monsieur. J'entends parmi les noms, +ceux de Blanqui, de Flourens, de Ledru-Rollin, de Mottu. «Ça va aller +maintenant,» s'écrie un blousier, au milieu du silence consterné de mes +voisins, et je tombe dans un groupe de femmes, parlant déjà peureusement +du partage des biens. + +A ce qu'il paraît, ainsi que me l'indiquaient les jambes sortant par les +fenêtres de l'Hôtel de Ville, le gouvernement est renversé, la Commune +établie, et la liste du monsieur de la place va être confirmée par le +suffrage universel. + +C'en est fait. On peut écrire à cette date: _Finis Franciae_... Les cris: +«Vive la Commune!» éclatent sur toute la place, et de nouveaux bataillons +se précipitent par la rue de Rivoli, suivis d'une voyoucratie vociférante +et gesticulante... Dans ce moment une vieille dame qui me voit achever le +journal du soir, me demande, ô ironie, si le cours des fonds publics est +dans mon journal. + +Après dîner, j'entends un homme du peuple dire à une marchande de tabac, +chez laquelle je m'allume: «Est-il possible de se laisser rouler comme ça? +Vous allez voir un 93, qu'on va se pendre les uns les autres!» + +Le boulevard est tout noir. Les boutiques sont fermées. Le passant +n'existe plus. Quelques rares groupes de gens, le doigt coupé par une +ficelle au bout de laquelle il y a quelque mangeaille empaquetée, se +tiennent dans la projection du gaz des kiosques, des cafés, dont les +maîtres vont et viennent sur la porte, incertains s'ils doivent fermer. Le +rappel bat, la générale bat, un vieux garde national apoplectique passe +son képi à la main, criant: «Les canailles!» un officier de garde +nationale appelle à la porte du Café Riche les hommes de son bataillon. Il +circule le bruit que le général Tamisier est prisonnier de la Commune. + +Le rappel continue avec fureur; pendant qu'un jeune garde national prend +sa course au milieu de la chaussée du boulevard, criant à tue-tête: «Aux +armes, nom de Dieu!» + +La guerre civile, avec la famine et le bombardement; est-ce notre lot de +demain? + + * * * * * + +_Mardi 1er novembre_.--De la place de la Concorde, des pelotons de garde +nationale s'avancent au petit pas vers l'Hôtel de Ville, regardés, +derrière les fenêtres des Tuileries, par les bonnets de coton des blessés, +mêlés aux voiles des sÅ“urs. C'est la contre-manifestation de la journée +d'hier, au milieu d'une foule, comme les journées de fête en jettent sur +le pavé de Paris. + +Par extraordinaire, on est très nombreux ce soir, chez Brébant. Il y a +Théophile Gautier, Bertrand, Saint-Victor, Berthelot, etc., etc. Louis +Blanc y fait sa première apparition avec son physique ecclésiastique, et +dans une redingote qui joue la lévite. + +Nécessairement la révolution d'hier est le sujet de la conversation. +Hébrard, qui y a assisté dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, déclare +qu'on ne peut avoir une idée de la crapuleuse imbécillité dont il a été +témoin. Il a vu un groupe voulant porter Barbès: les bonnes gens +ignoraient encore qu'il fût mort. «Pour moi, dit Berthelot, de très bonne +heure, voulant savoir où nous en étions, j'ai été demander à une +sentinelle de l'Hôtel de Ville:--Qui est là ? qui gardez-vous?--Parbleu, +m'a-t-il répondu, je garde le gouvernement de Flourens! Elle ne savait pas, +cette sentinelle, que le gouvernement qu'elle gardait, avait été changé. +Que voulez-vous, si la France en est là !...» + +Louis Blanc reprend avec une parole douceâtre, lente à sortir, et qu'il +retient, un moment, dans sa bouche, comme si c'était un bonbon délicieux: +«Tous ces hommes d'hier se nommaient eux-mêmes, et à leurs noms, pour les +faire passer, ils ajoutaient quelque nom connu, quelque nom illustre, +ainsi qu'on met une plume à un chapeau.» Il dit cela, de son ton mi-pincé, +mi-sucré, avec au fond l'amertume secrète du peu que son nom, si populaire +en 1848, pèse sur les masses, et, il faut bien le reconnaître, du peu que +les illustrations et les célébrités pèsent, aujourd'hui, sur une populace +amoureuse du néant chez ses maîtres. + +Et le petit Louis Blanc, à l'appui de son dire, tire de la petite poche de +sa petite culotte une liste imprimée de vingt noms, soumise au suffrage +des citoyens du cinquième arrondissement, pour la formation d'une Commune, +qui est bien la réunion des inconnus les plus célèbres, avec lesquels +aurait été jamais fabriqué un gouvernement, en aucun pays du monde. + +A ce moment, Saint-Victor affirme tenir d'un ami de Trochu que le général +se vante d'obtenir le débloquement de Paris dans quatorze jours. + +Tout le monde de rire, et ceux qui connaissent la personne du gouverneur +de Paris, de le peindre, comme une petite intelligence, appartenant aux +idées étroites du militarisme, fermée à toute invention qui vient à se +produire, à toute idée nouvelle, apportant aussi bien son _veto_ à une +chose sérieuse qu'à une chose chimérique. Car le chimérique abonde, et il +se trouve des gens qui veulent défendre Paris au moyen de chiens, auxquels +on donnerait la rage, et qu'on lâcherait sur les Prussiens. + +Alors Louis Blanc parle de l'idée d'un homme dont il s'est fait le +promoteur, et qui voulait priver les Prussiens d'eau à Versailles, par la +destruction de la machine de Marly et le dessèchement des étangs. Trochu a +coupé la proposition par le mot: «Absurde.» Dorian, lui, était émerveillé +de la conception. + +Puis, entre un fabricant d'engins militaires, qui se trouve là , un +officier d'artillerie, et Berthelot, c'est l'exposé d'une kyrielle +d'inventions ou de produits, refusés par une raison, par une autre, le +plus souvent sans aucune raison, de premier coup, par légèreté, par +incompréhension. Il est question de fusées au carbone, d'un ballon devant +rapporter par une _Correspondance-Journal_ avec la province, 600 000 fr. +et dont le lancement attend encore l'autorisation. Louis Blanc dit: «A +propos de l'absence de nouvelles, comme je m'en étonnais, Trochu m'a dit: +Mais le gouvernement fait tout son possible, savez-vous qu'il dépense, par +mois, 10 000 francs. Cela m'a stupéfait, 10 000 francs, pour une chose +d'une si capitale importance, quand il faudrait en dépenser 100 000, +200 000, que sais-je, un million!» + +De Trochu on passe au général Guiod, que Berthelot rend responsable de nos +désastres, cet homme qui, non content de s'être opposé à la fabrication +des chassepots, a refusé le canon du commandant Potier: «C'est bien simple, +ajoute-t-il, depuis le commencement de la guerre, c'est une bataille +d'artillerie, les canons prussiens portent à six ou huit cents mètres plus +loin que les nôtres, ils se mettent à cent, deux cents mètres de notre +portée, et nous démolissent tout à leur aise: les canons Potier rendaient +la partie égale...» «Vous savez, dit le fabricateur d'engins, que pendant +les huit jours d'arrêts, que le général Guiod a infligés au capitaine +Potier, les deux mille hommes, dont il a la direction, n'ont pas travaillé, +et, dans ce moment-ci...» Le fabricateur d'engins est interrompu par +l'officier d'artillerie: «C'est comme pour les artilleurs, on dit qu'il +n'y en a pas, dites donc qu'on n'en veut pas. Un de mes amis a présenté au +général Guiod un ancien officier très capable. Savez-vous comment le +général l'a reçu: «Monsieur, je n'aime pas le zèle intempestif!» + +Berthelot reprend: «Oui, tout est comme cela, Nefftzer ne comprend pas mon +exaspération, quand je vais le trouver, il ne voit pas ça dans le détail, +comme moi, il ne touche pas, toute la journée, leur stupide entêtement. Et +puis, qu'est-ce que ce décret qui rappelle les vieux retraités, quand on a +besoin de jeunes, de capacités qui se développent, d'un général qui se +révèle? Il fallait faire de petites sorties, des sorties commandées par +des capitaines. Celui qui aurait fait le mieux, aurait été nommé colonel; +et s'il s'était distingué plusieurs fois, général. Comme cela nous +reformions nos cadres, nous établissions une pépinière d'officiers... Mais +l'on garde l'avancement pour l'armée de Sedan, oui ce n'est pas une +plaisanterie, pour l'armée de Sedan!» + +Bah! lance un sceptique, on aura beau changer les officiers, ce seront +toujours les mêmes... et l'on parle du prochain décès de la France, de son +épuisement en cerveaux de valeur, de son état convulsif par lequel elle va, +soubresautante, à la mort. + +Pendant ce, Renan affaissé, les mains canoniquement croisées sur l'estomac, +jette de temps en temps dans l'oreille de Saint-Victor, jubilant +d'entendre du latin, des versets de la Bible. + +Puis, au milieu du rabâchage à nouveau sur les causes de notre ruine, +Nefftzer crie: + +--«Ce qui a perdu la France, c'est la routine et la rhétorique!» + +--«Oui, c'est le classicisme!»--soupire Théophile Gautier,--interrompant +l'analyse, qu'il fait dans un coin, des QUATRAINS de Khèyam, au bon +Chennevières. + + * * * * * + +_Mercredi 2 novembre_.--Toute la journée j'ai été poursuivi par la mémoire +obstinée d'un autre Jour des Morts. + +Nous étions à la Comerie. De Behaine nous avait emmenés nous promener sur +les hauteurs qui dominent le cours de l'Oise. Nous marchions sous la bise, +par le paysage désolé, entourés du vol circulaire des corbeaux. Jules +souffrait du foie, et nous étions tristes, comme ce triste jour. + +Il y a aujourd'hui au cimetière, pour entrer, pour sortir, la queue qui se +fait à la porte d'un endroit de plaisir. Je ne sais, pour moi, je suis +reconnaissant à toute cette foule qui se presse là . J'ai du bonheur à voir +bien peu de tombes, sans une couronne fraîche, et je me penche à regarder +les formes noires et les mains pieuses, penchées sur les pierres +funéraires. Les morts, si oubliés le restant de l'année, ont autour d'eux +un murmure de prières, de paroles... Pauvre tombe! elle n'a que les +couronnes que j'y apporte. Quand je n'y serai plus, personne n'y viendra, +personne n'y apportera un brin d'immortelle. Cette tombe deviendra la +pierre abandonnée des morts sans famille. Cette idée m'est douloureuse non +pour moi, mais pour lui. + +A l'entrée du cimetière, des bières de petits enfants se succèdent, +faisant dire aux femmes: «Encore un petit!» A ce qu'il paraît, le siège +est meurtrier à ces innocents, privés de lait. + + * * * * * + +_Jeudi 3 novembre_.--On vit dans la permanence du rappel. + +Quel est l'inconnu destiné à sortir de ces jours-ci! Quel est l'imprévu +que nous garde l'avenir! L'appoint courageux apporté par l'Ouest avec sa +mobile, avec ses marins, au milieu de la mollesse du reste de la France, +ne doit-il pas entrer pour quelque chose dans la formation du gouvernement, +ne doit-il pas amener la restauration du principe monarchique et +religieux? D'un autre côté, la prétention de Belleville de vouloir +despotiser la France, ne pourrait-elle pas amener une résurrection des +anciennes provinces, déjà blessées de la centralisation des derniers +règnes, amener un démembrement de la France, dont la pensée existe ce +matin dans l'affiche de la Bretagne? + + * * * * * + +_Vendredi 4 novembre_.--La place de l'Hôtel-de-Ville est calme, abandonnée +de la multitude de ces jours derniers. Quelques curieux seulement. Tout à +coup jambes en l'air, et le monde de courir sur le quai, où je vois passer, +dans les acclamations de la foule et un cortège de gamins, le gouverneur +de Paris. Une figure jeune, douce, plaisante avec une grande barbiche +d'officier d'Afrique: le général distingué, tel que l'inventerait un roman +sans talent ou une pièce du Gymnase. + +Je traversais ce soir le passage des Panoramas, et dans ce passage +autrefois aveuglant de clarté, je me demandais si je n'étais pas dans le +tunnel qui passe sous la Tamise. + + * * * * * + +_Samedi 5 novembre_.--A dîner, Clément de Rïs me conte qu'aux DÉBATS, en +ce journal peu utopique, on a de l'inquiétude pour la cervelle d'un de nos +amis, pris de la monomanie de sauver la France avec une combinaison qui ne +me paraît pas si bête: le rétablissement d'Henri V, adoptant le comte de +Paris. + + * * * * * + +_Dimanche 6 novembre_.--L'armistice est repoussé par les Prussiens. Je +crois qu'il n'existe pas, dans l'histoire diplomatique du monde, un +document plus féroce que le Mémorandum de M. de Bismarck. Son apitoiement +sur les centaines de milliers de Français qui vont mourir de faim: ça +ressemble au jésuitisme d'un Attila. + + * * * * * + +_Lundi 7 novembre_.--A déjeuner, ce matin, à la taverne de Lucas, sur +l'addition je trouve ma serviette, marquée 15 centimes. La blanchisserie +est, à ce qu'il paraît, en désarroi, par la rentrée dans Paris des +blanchisseurs de Boulogne, de Neuilly, etc., et encore à la suite de la +réquisition de la potasse et des autres matières par le gouvernement, pour +la confection de la poudre. + +Je vais faire visite à Victor Hugo, pour le remercier de la sympathique +lettre, que l'illustre maître a bien voulu m'écrire, lors de la mort de +mon frère. + +C'est à l'avenue Frochot--chez Meurice, je crois. On me fait attendre dans +une salle à manger, où sont les restes d'un déjeuner, servi dans un +bric-à -brac de verreries et de porcelaines. + +Je suis introduit dans un petit salon, au plafond et aux murs recouverts +de vieilles tapisseries. Il y a deux femmes en noir, au coin de la +cheminée, dont on voit vaguement les traits à contre-jour. Autour du poète, +à demi couchés sur un divan, des amis, parmi lesquels je reconnais +Vacquerie. Dans un coin, le gras fils de Victor Hugo, en costume de garde +national, fait jouer sur un tabouret, avec des dames, un petit enfant, aux +cheveux blonds, à la ceinture rouge. + +Hugo, après m'avoir donné la main, est venu se replacer devant la +cheminée. Dans la pénombre de l'antiquaillerie meublante, sous ce jour +d'automne, assombri par la vétusté des couleurs des murs, et tout +bleuissant de la fumée des cigares, au milieu de ce décor d'un autre temps, +où tout est un peu effacé, incertain, les choses comme les figures, la +tête d'Hugo, en pleine lumière, se trouve dans son cadre, et a grand air. +Il est dans ses cheveux, de belles mèches blanches révoltées, comme il y +en a sur la tête des prophètes de Michel-Ange, et sur sa figure une +placidité singulière, une placidité presque extatique. Oui, de l'extatisme, +mais où, de temps en temps, il y a des éveils, presque aussitôt éteints, +d'un Å“il noir, noir, noir. + +Comme je lui demande s'il se retrouve, à Paris, il me dit à peu près ceci: +«Oui, j'aime le Paris actuel, je n'aurais pas voulu voir le bois de +Boulogne, dans son temps de voitures, de calèches, de landaus, il me plaît +maintenant qu'il est une fondrière, une ruine... c'est beau, c'est grand! +Ne croyez pas cependant que je condamne tout ce qui a été fait à Paris. Je +suis le premier à reconnaître l'intelligente restauration de +Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-Chapelle, et incontestablement on a +élevé de belles maisons neuves...» Et sur ce que je lui dis, que le +Parisien se trouve dépaysé dans ce Paris qui n'est plus parisien, il me +répond: «Oui, c'est vrai, c'est un Paris anglaisé, mais qui possède, Dieu +merci, pour ne pas ressembler à Londres, deux choses: la beauté +comparative de son climat, et l'absence du charbon de terre. Pour moi, +quant à mon goût personnel, je suis comme vous, j'aime mieux nos vieilles +rues...» Quelqu'un ayant prononcé le mot de «grandes artères». «C'est vrai, +jette-t-il au divan, ce gouvernement n'avait rien fait pour la défense +contre les étrangers, tout avait été fait pour la défense contre la +population!» + +Hugo vient s'asseoir à côté de moi, et m'entretient de mes livres, qu'il +veut bien me dire avoir été des distractions de son exil. Il ajoute: «Vous +avez créé des types, c'est une puissance que n'ont pas toujours les gens +de très grand talent!» Puis, me parlant de mon isolement sur cette terre, +qu'il compare au sien, lorsqu'il était là -bas, il me prêche le travail +pour y échapper, me berce d'une espèce de collaboration avec celui qui +n'est plus, finissant par cette phrase: «Pour moi, je crois à la présence +des morts, je les appelle _les invisibles_.» + +Dans le salon, le découragement est complet. Même ceux qui envoient des +articles de vaillance au RAPPEL, avouent tout haut leur peu de confiance +dans la possibilité de la défense. Hugo dit: «Nous nous relèverons un +jour. Nous ne devons pas périr. Le monde ne peut subir l'abominable +germanisme. Il y aura une revanche dans quatre ou cinq ans!» + +Victor Hugo, dans cette visite, se montre aimable, simple, bonhomme, pas +le moins du monde grandiloque ou sibyllin. Sa grande personnalité ne se +fait sentir que dans de délicats sous-entendus, comme lorsqu'il parle des +embellissements de Paris, et qu'il cite Notre-Dame. On lui est +reconnaissant de sa politesse, un peu froide, un peu hautaine, mais qu'on +aime à rencontrer dans ce temps d'effusions banales, où les grandes +célébrités vous reçoivent, à la première entrevue, avec un: «Tiens, c'est +toi, ma vieille!» + +La curieuse transformation des commerces du moment.... Les chapeliers +tentent le collectionneur militaire, avec le casque classique prussien, +dit paratonnerre, avec le casque chocolat d'un Bavarois _ramassé à +Châtillon_. Les marchands de couleurs et de tableaux vendent des +couvre-képis en toile cirée. Les officines de Paris pour les courses, +actuellement sans ouvrage, sont devenues des bazars de siège: on y expose +des revolvers, des lorgnettes de marine, des couteaux, des couverts pour +bastions, des tire-douilles pour fusils à tabatière, des tasses à filtre, +etc. + +Une boucherie de la rue Neuve-des-Petits-Champs a changé son nom en +HIPPOPHAGIE, et étale, dans le flamboiement du gaz, un écorché élégant, au +péritoine découpé en festons et en dentelles, un écorché tout enguirlandé +de feuillages et de roses: un écorché qui est un âne. + + * * * * * + +_Mardi 8 novembre_.--Une foire aux légumes, le long de l'avenue de Clichy, +depuis la statue du maréchal Moncey jusqu'à la porte du rempart, avec tout +son petit monde de mioches vendeurs: de petits ébouriffés, dont le pan de +chemise passe à travers la charpagne sur laquelle ils sont assis, de +petites encapuchonnées qui ont trois navets devant elles. Dans ce +gigantesque étalage de verdure, glissent, coulent, se répandent les +étalages d'autres commerces: de vieux pantalons, des morceaux de tuyaux de +poêle, des abat-jour, des peintures à l'huile de maisons de campagne par +des propriétaires amateurs, des tableaux de mâchoires, qui s'ouvrent et se +referment, achetés à la faillite d'un dentiste. + +Je passe le pont-levis. Le soleil fondu dans le brouillard fait ressembler +le ciel à une fumée d'incendie, et derrière moi, les grandes lignes des +fortifications, dégagées de toute construction, apparaissent comme des +falaises noyées dans la brume du matin, avec leurs silhouettes de +douaniers. + +Toutes les maisons abandonnées, gardent des écriteaux de location, ô +ironie! Dans ces maisons fermées et vides, une fenêtre devenue un atelier +de choumaques, de _rapetasseurs_ de chaussures humaines; une autre fenêtre, +tout encombrée de viande de cheval, de boudin de cheval, de tripes de +cheval, d'où se détache de la cheminée flambante une mégère horrible, qui +vend par la baie ouverte, aux soldats de la ligne, quelque chose sans nom +et qui pue. + +On traverse, tous les cent pas, des barricades, et alors des rencontres +sur la route d'hommes et de femmes, portant, tous à la main, quelque chose, +ne fût-ce qu'un bout de planche arrachée; des rencontres d'affreux gamins, +culottés de la mise bas d'un pioupiou, et coiffés jusqu'aux yeux du +bonnet de police impérial; des rencontres de figures de misère qui donnent +froid; des rencontres de vieilles haillonneuses, dont la clef rouillée de +leur taudis, leur bat dans les jambes, avec un bruit de fer contre du bois. + +Passé l'église de Clichy, me voici au milieu de jardins de maraîchers, +n'ayant plus de palissades, d'appentis, où toutes les lattes à la hauteur +de la main ont été arrachées, entre des pieux qui sont tout ce qui reste +des toits de planches qu'ils soutenaient. + +Cette dévastation a pour horizon des squelettes de grands peupliers +détachés dans le ciel, sur une nuée rose autour d'un soleil cerise, au +milieu de ramures ressemblant aux arborisations d'une agate. + +La route continue, continue, continue, pour cesser tout à coup, comme si +le paysage était coupé net, entre une usine lézardée, étayée par des +poutrelles, et un restaurant en planches peintes couleur de brique, et où +se lit: ÉCOLE DE NATATION DU PONT. + +Là , la vue s'arrête devant un grand brouillard jaune, s'élevant de la +Seine qu'on ne voit pas, et dont se détache une sentinelle, qui vous crie: +«On ne passe pas!» + +Je prends à droite un chemin noir de charbon de terre, et je flâne sous +des arbres rabougris de vergers, où des hommes lèvent des carrés de gazon, +qu'ils chargent sur des charrettes. Dans les terrains vagues, au delà , +semblables à des bataillons de petits soldats de plomb, des gardes +nationaux exécutent des marches et des contre-marches. De tous côtés, +au-dessus des clôtures, des képis et des baïonnettes de sentinelles; de +tous côtés, des murs percés de trous meurtriers, laissant passer de petits +morceaux de ciel; et tout au loin, par un sentier qui chemine entre des +pans de murailles, glissées à terre, se traîne lentement une vieille femme, +accablée sous le poids du bois qu'elle porte, comme une fourmi sous un +fétu. + +A la recherche de la Seine, je prends un chemin contournant des usines, +des fabriques silencieuses et noirâtres, de ce ton des choses +éternellement enveloppées de fumée, et parmi lesquelles une seule a un +grondement, avec jet de vapeur par un soupirail de cave. J'arrive enfin à +une amidonnerie, dont je vois, par le battant de la grande porte, des +hommes abattre des grands arbres, et j'ai devant moi une redoute qui a des +embrasures pour trois canons, et la Seine, comme Corot pourrait la peindre, +à la fin d'une journée d'hiver. + +Toujours un ciel rose, et les maisons serrées de l'autre rive de la Seine, +pareilles à des blancs de dominos, dans les masses violettes des arbres, +et l'eau jaune avec un reflet du ciel qui la _saumone_, et l'île en face, +complètement rasée, avec un peu de bleuâtre dans la forêt de rejets de ses +broussailles. + +D'un côté, le pont du chemin de fer d'Asnières, un fil noir dans l'air, de +l'autre le pont de Clichy, le tablier d'une de ses arches tombé dans l'eau. + +Sur la route dévastée, sous ce ciel fantastique, dans ce paysage aux +couleurs, qui ne sont pas les couleurs d'un jour réel, mais des couleurs, +qui semblent des colorations d'opale, vues au crépuscule, la prostitution +se promène beaucoup. + +Il y a de la fille à soldat de toutes les catégories, et je marche +derrière une créature, à laquelle un jeune lignard donne le bras. Elle est +en cheveux, les cheveux tignonnés en couronne ou plutôt en moule de +pâtisserie, au haut de la tête. Elle porte une robe de laine noire à +longue queue, dont la taille est sous les seins, avec une pèlerine à la +ruche qui lui remonte sur les épaules. Elle a un foulard blanc au col, et +un panier de paille noire à la main. + +C'est la toilette distinguée de la fille de maison, à l'usage des +militaires, en l'an de grâce 1870. + + * * * * * + +_Mercredi 9 novembre_.--Ce soir, je me cogne contre Nefftzer, qui m'emmène +boire un verre d'_aff-aff_ chez Frontin. Nous descendons dans la cave, +hantée par les démocrates. Nefftzer a déjà l'animation, l'expansion de +quelques chopes, et son rire de la Souabe est formidable. + +Sur un mot que je dis de Victor Hugo, le voici à se débonder sur l'homme, +qu'il a beaucoup pratiqué à la Conciergerie, du temps qu'Hugo venait, tous +les jours, dîner avec ses fils et Vacquerie. Il me parle de sa complète +inconscience en fait de nourriture: «Proudhon, dit-il, et un autre de mes +amis, s'étaient rationnés à des dîners qui coûtaient dix sous. Notez que +pour ces dix sous, on avait trois plats; mais quels plats! On avait du vin, +mais quel vin! Moi je fais la distinction des bonnes et des mauvaises +choses, mais je me résigne aux mauvaises. Lui, Hugo, rien! Je me rappelle, +un jour, où il était en retard, et où nous ne l'attendions plus. Nos +restes avaient été jetés dans un coin: un infâme _arlequin_, un mélange de +choses, comme de la blanquette de veau et de la raie au beurre noir... Eh +bien, Hugo s'est jeté là -dessus. Nous le regardions avec stupéfaction... +et vous savez qu'il mange comme Polyphème.» + +«Très amusant, alors Hugo, c'était au moment de l'élection du Président, +j'occupais la meilleure chambre, la chambre arrangée pour Beauvallon. On +se tenait chez moi. Hugo venait y caresser de paroles Proudhon, mais au +fond, Proudhon avait pour lui le mépris qu'il aurait eu pour un musicien.» + +«Ma chambre là , ça servait à tout. Un jour il y eut un fort dîner. +Crémieux avait apporté du vin de Constance, qu'il tenait de Rothschild, en +qualité de juif. Mme Hugo se mit à parler, à parler un peu trop, je +n'oublierai jamais le regard impossible à rendre, par lequel Hugo l'a tout +à coup foudroyée, l'a réduite au silence.» + +«Autrefois, quand Hugo venait à LA PRESSE, je ne le reconnaissais jamais à +première vue: l'idée que j'avais du grand poète ne concordait pas, dans le +premier moment, avec le monsieur que j'avais sous les yeux!... Oui, +figurez-vous l'aspect d'un _fricoteur_, d'un étudiant de trentième +année... il n'était pas soigné... et puis sa manie de porter des +sous-de-pied étroits, et des pantalons gris-perle, remplis de taches, avec +toujours un habit noir.» + +«Quand je l'ai revu en Belgique, c'était un autre homme, on aurait dit un +vieux capitaine de cavalerie... Mais, il faut le reconnaître, qu'il +s'agisse de l'ancien ou du nouvel Hugo, il a toujours eu une séduction +dans l'accueil, une grâce de politesse charmante... Je me rappelle que +quand nous allions chez lui, avec nos femmes, il n'en laissait pas partir +une, sans lui mettre sur le dos son châle ou sa capeline. Chez un autre, +c'eût été ridicule: chez lui, c'était si bien fait!» + +Il est dix heures et demie, et selon l'ordonnance de la Défense nationale, +un garçon éteint le gaz, et apporte une chandelle sur la table. Le +sous-sol a pris la physionomie d'un de ces cafés souterrains, où j'ai +soupé à Berlin. + +Alors la pensée et la parole de Nefftzer montant et s'élevant, il reprend: +«Moi je suis germain, complètement germain, je défends seulement la France +par devoir, mais je ne m'abuse pas... Le jour n'est peut-être pas loin, où +vous reverrez une République phocéenne, un grand-duché d'Aquitaine, un +grand-duché de Bretagne... C'est la Saint-Barthélemy, soyez-en persuadés, +qui amène, en ce moment, la fin de la France... si la France était devenue +protestante, c'eût été à tout jamais la grande nation de l'Europe... +Voyez-vous, dans les pays protestants, il y a une gradation entre la +philosophie des classes supérieures et le libre examen des classes +inférieures... en France, entre le scepticisme du haut et l'idolâtrie du +bas, il y a un trou, un abîme... croyez que c'est cela qui tue la France.» + +Dans le café devenu obscur, envahi par les ténèbres, de cette grosse face +jordanesque, rougeoyante sous la lumière crue de la chandelle, qui en fait +saillir la chair épaisse et verruqueuse, de ce baragouin, par moments, +incompréhensible, de cette parole rétive, qui sort comme d'éructations, +s'échappent des pensées pleines de profondeur, des ironies, des paradoxes, +presque de génie. + +Il finit, en déclarant tout haut, que M. de Bismark est le premier des +hommes d'État de tous les temps, se demandant toutefois, s'il eût fait de +si grandes choses, ayant rencontré les difficultés et les circonstances +contraires, que trouva Pitt. + +Et il se fait rapporter de l'ale et du porter, disant que c'est à la bière +qu'il doit son sommeil de toutes les nuits. + + * * * * * + +_Jeudi 10 novembre.--C'est général, comme dans ces temps-ci, tout le monde +que je vois, a un besoin instant de tranquillité d'âme, de repos d'esprit, +de fuite de Paris. Tous disent: «Aussitôt ce que ça va être fini, je pars» +et l'on désigne un coin de France, un morceau de campagne vague, où loin +de Paris et de tout ce qui le rappelle, l'on pourra, de longues heures, ne +plus penser, ne plus réfléchir, ne plus se souvenir. + +Il se pourrait bien que ce grand 89, que personne, même parmi ses +adversaires, n'aborde dans un livre, qu'avec toutes sortes de salamalecs, +ait été moins providentiel pour les destinées de la France qu'on ne l'a +supposé jusqu'ici. Peut-être va-t-on s'apercevoir que, depuis cette date, +notre existence n'a été qu'une suite de hauts et de bas, une suite de +raccommodages de l'ordre social, forcé de demander à chaque génération un +nouveau _sauveur_. Au fond, la Révolution française a tué la discipline de +la nation, a tué l'abnégation de l'individu, entretenues par la religion +et quelques autres sentiments idéaux. Et ce qui avait survécu de ces +sentiments idéaux, notre premier sauveur, Louis-Philippe l'a achevé avec +la phrase de son premier ministre: «Enrichissez-vous»; et notre second +sauveur, Napoléon III, avec son exemple et celui de sa cour, qui disait: +«Jouissez.» Puis, quand toutes les religions désintéressées des âmes +étaient mortes, on faisait, par le suffrage universel, du vote destructif +et désorganisateur du bas de notre société, la véritable souveraineté +française. + +89 eût pu inaugurer le gouvernement d'un autre peuple, d'un peuple aimant +sérieusement la liberté et l'égalité, d'un peuple instruit, _jugeur_, de +libre examen, mais pour le tempérament sceptique, blagueur et _gogo_ de la +France, 89 me semble destiné à devenir le régime mortel. + + * * * * * + +_Vendredi 11 novembre_.--Le blessé est en faveur. Je vois, passant le long +du boulevard Montmorency, une dame promener, dans sa voiture découverte, +un blessé en capote grise, en bonnet de police. Elle est tout yeux pour +lui, elle remonte à chaque instant la fourrure sur ses jambes; des mains +de mère et d'épouse se promènent, le temps entier de la promenade, sur sa +personne. + +Le blessé est devenu un objet de mode. Il est pour d'autres un objet +d'utilité, un paratonnerre. Il défend votre immeuble de l'invasion des +populations suburbaines; il vous sauve, dans l'avenir, de l'incendie, du +pillage, de la réquisition prussienne. Quelqu'un me racontait qu'une +personne de sa connaissance avait monté une ambulance--huit lits, deux +sÅ“urs, et charpie, et bandes, et tout l'et caetera pour les +pansements--rien n'y manquait. Malgré cela, aucun blessé ne pointait à +l'horizon. L'homme de l'ambulance restait plein d'inquiétude pour son +immeuble. Que fit-il, il alla à une ambulance, favorisée de blessés, et +versa 3000 francs, oui 3000 francs, pour qu'on lui en cédât un. + +Je désire vivement la paix, je désire bien égoïstement qu'il ne tombe pas +d'obus dans ma maison et mes bibelots, et cependant je marchais triste, +comme la mort, le long des fortifications. Je regardais tous ces travaux +qui ne devaient pas protester contre la victoire allemande, je sentais à +l'attitude des ouvriers, des gardes nationaux, des soldats, à ce que l'âme +des gens confesse d'eux, autour d'eux, je sentais que la paix était signée +d'avance, et telle que l'exigerait M. de Bismarck, et je souffrais +bêtement comme d'une déception, d'une désillusion sur le compte d'un être +aimé! Quelqu'un me disait, ce soir: «Les gardes nationaux, nous n'en +parlons pas, n'est-ce pas? La ligne lèvera la crosse en l'air. La mobile +tiendra un petit peu. Les marins tireront sans conviction. Voilà comme on +se battra si on se bat.» + + * * * * * + +_Samedi 12 novembre_.--Que la postérité ne s'avise pas d'en conter aux +générations futures, sur l'héroïsme du Parisien en 1870. Tout son héroïsme +aura consisté à manger du beurre fort dans ses haricots, et du rosbif de +cheval au lieu de bÅ“uf, et cela sans trop s'en apercevoir: le Parisien +n'ayant guère le discernement de ce qu'il mange. + + * * * * * + +_Dimanche 13 novembre_.--Au milieu de tout ce qui resserre et menace la +vie, dans ce moment, il y a une chose qui la soutient, la fouette, la fait +presque aimer: c'est l'émotion. Passer sous ces coups de canon, se risquer +au bout du bois de Boulogne, voir comme aujourd'hui la flamme sortir des +maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel émoi d'une guerre vous +entourant, vous touchant presque, frôler le danger, être toujours le cÅ“ur +un peu battant vite: cela a sa douceur, et je sens, lorsque ce sera fini, +qu'il succédera, à cette jouissance fiévreuse, de l'ennui bien plat, bien +plat, bien plat. + +... Ce soir, dans la sonorité d'une nuit de gelée, s'entend sur tout le +rempart, à chaque instant répété, en sa mélopée saisissante: «Sentinelles, +prenez garde à vous!» dans le bruit continu de coups de canon, pareils à +des fracas et des écroulements de foudre en des montagnes lointaines. + + * * * * * + +_Lundi 14 novembre_.--Me promenant dans la ruine du bois de Boulogne, j'ai +la curiosité de voir les maisons du Parc des Princes. + +Toutes ont été abandonnées par les propriétaires, et les jolis jardins +sont émaillés de pioupious, et dans la verdure des arbres verts, le rouge +garance contraste avec la blancheur des marbres de l'habitation de la +Tourbey, que j'ai dû acheter... Je pousse devant moi, et vais à l'aventure, +à travers les terrains vagues qui commencent la campagne de la banlieue. +Ce ne sont que maisons, à la grille laissée grande ouverte par la visite +d'un franc-tireur; maisons aux carreaux cassés, d'où volettent, au dehors, +des lambeaux de petits rideaux, tout grippés par la pluie. Ici, pendent +sur le trou d'une porte absente, les brindilles d'une plante grimpante; là , +le vide de la niche d'un chien garde le vide d'une vacherie délaissée. + +Mais parmi ces bâtisses, il en est une qui me parle, je ne sais pourquoi. +Une bâtisse fabriquée avec des démolitions de toutes les sortes et de +toutes les époques, une bâtisse où l'on sent qu'un étrange et cocasse +Parisien, après en avoir été l'architecte, y a pris ses invalides. Je +pénètre dans la cour, toute encombrée de choses hétéroclites, parmi +lesquelles je distingue une baignoire d'enfant, et un immense chapeau de +paille: un chapeau de philosophe champêtre, un chapeau d'inventeur. Une +moitié de vieille porte Louis XV m'introduit dans l'unique pièce du +rez-de-chaussée. Les meubles sont en marmelade, un buffet, éventré, n'a +plus des panneaux qui le fermaient que des filandres de bois, pendant +comme des ficelles. + +Chose surprenante! au milieu de la dévastation qui a fait rage en ce +pauvre logis, dans un coin, sur une chaise, la seule restée intacte, est +posé à plat, entr'ouvert, un vieux livre à tranche rouge, le livre tel +qu'il a été laissé par le propriétaire, après sa dernière lecture. + +Le ciel est gris de gros nuages qui semblent des tourbillons de cendre, +les coteaux de Saint-Cloud sont d'un bleu noirâtre, et la ruine du château +paraît déjà une ruine de cent ans. Cela, au milieu des fumées rousses de +quatre ou cinq incendies autour de l'église, je le regarde, par dessus les +blancheurs des tombes d'un cimetière, dont le mur, déchaperonné, a été +converti en barricade et garni de sacs de terre, tandis que les rafales de +vent font claquer les persiennes de fenêtres ouvertes des maisons +désertes. J'ai un âpre, presque un cruel plaisir, à me promener dans cette +désolation, dans cette mort des choses, à travers une bise qui vous +remplit les yeux de larmes. + +... Il y a je ne sais quoi de réconfortant à battre le pavé, dans cet +aboiement, faisant retentir le boulevard, sous les voix de crieurs: «La +Reprise d'Orléans par l'Armée de la Loire», oui, je ne sais quoi de +réconfortant, à marcher comme dans une résurrection de Paris. + + * * * * * + +_Mercredi 16 novembre_.--Le plaisir chez les femmes maigres se traduit par +un spasme nerveux; chez les femmes grasses, par une espèce de convulsion. +Chez les premières c'est plutôt un allongement, un étirement, chez les +secondes un resserrement, une contraction. + +La _petite mort_ met sur la figure des unes de l'extatisme, sur celle des +autres de l'apoplexie. + + * * * * * + +_Vendredi 18 novembre_.--Une nuit de cauchemar passée avec les absents, +avec ceux que la mort ou l'exil a retranchés de ma vie. Mon frère était +condamné à mort, pour une cause dont je n'avais pas la conscience bien +exacte dans mon rêve. J'allais trouver Sainte-Beuve, pour qu'il me donnât +une lettre de recommandation. Je l'attendais longtemps dans une immense +pièce, remplie de porcelaines de Saxe. Cela m'intriguait de trouver une si +grande pièce dans sa petite maison, et encore de découvrir au critique un +goût que je ne lui connaissais pas. Enfin je le voyais arriver avec ce +petit pas _trotte-menu_, ce sourire finement spirituel, avec lesquels il +faisait son entrée dans un salon, et il passait près de moi, en me jetant +un regard, où je ne voyais pas d'yeux, et il ressortait par une autre +porte. Alors je songeais à m'adresser à la princesse Mathilde, que je ne +rencontrais pas chez elle, mais dans un bâtiment ressemblant à un Hôtel de +ville de l'étranger. C'était sans doute le ressouvenir dans mon sommeil, +qu'elle était à Mons. Elle m'accueillait avec ce doux sourire triste du +regard, que sa figure, un peu rude, prend à certaines heures... C'est +étonnant, comme parfois la vision spirituelle du rêve vous donne le +délicat portrait de la physionomie des gens! La princesse me disait que +l'Empereur n'était plus empereur, qu'il ne pouvait rien pour mon frère... +et mon rêve finissait dans l'incohérence bête des rêves, et une anxiété +que le réveil ne dissipait pas tout de suite. + +... Les canons ont chacun leur son, leur timbre, leur résonnement, leur +_boum_ ronflant, ou strident, ou sec, ou fracassant. Je suis arrivé à +reconnaître avec certitude le canon du Mont-Valérien, d'Issy, de la +canonnière du Point-du-Jour, de la batterie Mortemart. Je ne parle pas de +la pièce marine de mon rempart, parce que, le jour, elle remue toutes les +portes, comme si un coup de vent s'engouffrait dans la maison, parce que, +la nuit, elle me secoue dans mon lit, comme un léger tremblement de terre. + + * * * * * + +_Samedi 19 novembre_.--Ici on gonfle un ballon captif, et j'aperçois Nadar, +se remuant, se démenant, sous une casquette d'officier de marine, dans un +raglan à l'enveloppement militaire. + + * * * * * + +_Dimanche 20 novembre_.--Du haut de la butte Mortemart, j'entendais une +fillette dire à ses petites amies, en montrant Saint-Cloud: «Elle y est +toujours, notre maison... la dernière près de ces arbres... la voyez-vous?» + +C'est la consolation du moment. Petits et grands viennent, de temps en +temps, donner un coup d'Å“il à leur immeuble aimé. L'autre jour, un +monsieur, que je ne connaissais pas, me demandait la permission de voir, +d'une de mes fenêtres, la baie de son atelier, situé à Sèvres. + +Ce soir, je rencontre le jeune Frédéric Masson, enterré dans sa capote de +mobile. Lui, qui datait les lettres qu'il m'écrivait du collège, des +brumaire et des messidor du calendrier républicain, je le trouve fort +dégrisé de la république, des républicains, des soldats démocrates. Il se +plaint que, lorsqu'il marchait avec Goubie en avant, ses frères +n'emboîtaient point le pas. Et de sa mauvaise humeur contre le présent, un +peu remonte à 89, et amène une baisse sensible de son lyrique enthousiasme +d'autrefois pour la première république. Il est un symptôme. Je suis +persuadé que beaucoup de jeunes gens ayant en eux-mêmes semblablement à +Masson un grain d'exaltation révolutionnaire, sont en train de devenir des +réactionnaires. + + * * * * * + +_Mardi 22 novembre_.--Dans le grand bois, où les tristesses de l'automne +se mêlent aujourd'hui aux tristesses de la guerre: pas un promeneur, pas +un errant, pas même un volètement de petit oiseau, seulement la plainte +des vents, dans laquelle résonnent les répercussions des chassepots de la +rive droite. + +Je suis seul, et j'ai dans la mémoire et dans les yeux, la pâleur des +nombreux soldats malades, que je viens de voir passer sur des cacolets. Je +vais, à travers le triste abatis, à des arbres, sous lesquels je me suis +assis avec mon frère, sous lesquels je l'ai vu si triste. Ils sont morts +aussi, les arbres... Des coupes de bouleaux s'étendent devant moi, et font, +avec leurs troncs blancs, comme des coins de cimetière... Sur la route +abandonnée, les semelles de vieux souliers se mêlent, dans la boue, aux +branchages desséchés. + +Près de la cascade, je côtoie un campement sous bois, une agglomération de +masures, de cabanes, de huttes, fabriquées pittoresquement de fragments de +planches, de morceaux de zinc, de terre battue, avec leurs portes de +branches tournant sur des gonds de lianes, et avec leurs fenêtres faites +d'un morceau de vitre trouvé par aventure. Le café de la Cascade, le café +des noces parisiennes, est une ambulance. Le lac supérieur a été mis à sec, +et mon pas fait envoler des nuées d'oiseaux, cherchant des vers dans la +vase. Plus d'eau cascadante, et dans l'espèce de boue restée dans le +bassin, des soldats, encastrés dans les anfractuosités du rocher, lavent +leurs chemises sales. + +La pluie a cessé, un jour net, clair, cristallin, nettoyé de toute vapeur, +dessine d'une manière presque aiguë les petites villas étagées sur les +collines, et la masse rectiligne du Mont-Valérien, derrière lequel se +couche le soleil dans un admirable effet. Le ciel pâlement bleu et +pâlement jaune semble le lit d'un grand fleuve desséché, dont les langues +bleues sont de l'eau, les langues jaunes du sable, ayant, à la marge, de +gros et lourds nuages blancs, crêtés d'or en fusion. + +Spectacle militaire de la fermeture:--sonneries de clairons,--essoufflement +des attardés,--gros souliers des soldats flaquant dans la +boue,--chevaux que les conducteurs des voitures prennent par la +bride,--bousculades d'entrants et de sortants, déjà vagues dans la nuit +qui commence. + +Et bientôt le noir des deux portes fermées, sur un morceau de ciel roux, +zébré de nuages violets, et dans l'air les quatre grands bras détachés du +pont-levis remonté sur le bleu nocturne du crépuscule. + + * * * * * + +_Mercredi 23 novembre_.--En ce siège, on éprouve de l'ennui, comme dans du +tragique qui n'aboutirait pas. + +Veuillot, il a ce que peu d'écrivains possèdent! La lecture de ses +articles donne à ses lecteurs une espèce d'alacrité. Du reste, l'ironie de +son talent n'a jamais étalé un plus grandiose, un plus dédaigneux mépris +pour les hommes et les choses du présent. + + * * * * * + +_Jeudi 24 novembre_.--Mme Burty me disait, aujourd'hui, que sa +blanchisseuse lui avait affirmé que la nourriture de son cheval lui +coûtait 13 francs par jour. + +Le chiffonnier de notre boulevard, qui, dans le moment, fait queue à la +halle pour un gargotier, racontait à Pélagie qu'il achetait, pour son +gargotier, les chats à raison de six francs, les rats à raison d'un franc, +la chair de chien à raison d'un franc cinquante, la livre. + + * * * * * + +_Vendredi 25 novembre_.--Jamais, il me semble, les effets de l'automne +n'ont été aussi beaux que cette année: cela tient, peut-être, à ce que je +les regarde plus qu'en aucun temps, et que j'ai toujours les yeux fixés +sur l'horizon prussien. + +Ce soir, je ne pouvais me lasser de regarder cette broussaille à perte de +vue, teintée en ces tortils morts, de la couleur rose des bruyères, et les +coteaux d'un âpre violet, et les maisons de Saint-Cloud, au blanc bleuâtre +indescriptible, fait par les fumées de l'éternel incendie, qui couve +depuis un mois. Et ce paysage de coloriste avait, pour ciel, un ciel de +feu rouge cerise, enfermant dans des cernées, deux ou trois taches +étranges de bleu pâle, du bleu que Lessore jette sur la faïence de ses +assiettes. + + * * * * * + +_Samedi 26 novembre_.--Aujourd'hui, c'est le dernier jour des portes +ouvertes. Demain, Paris finit aux remparts, et le bois de Boulogne ne +sera plus parisien. + +Je veux, avant qu'il ne disparaisse, peut-être, m'y promener toute la +journée, et me voici ce matin, dans le chemin tournant, surmonté de +l'homme à la lunette, jetant aux passants: «Qui veut voir les Prussiens, +on les voit très bien, messieurs, rendez-vous compte?» A tout moment il +faut sauter des grands fossés, des remblais garnis de fascines... La porte +du Pré Catelan est ouverte, des canons sont rangés sur sa pelouse, et les +artilleurs font signe de passer au large. Du Pré Catelan, je pousse au +Jardin d'Acclimatation, par ce joli chemin côtoyant un ruisseau sous des +arbres verts. Là , une bande d'enfants, de femmes, brise, casse ces pauvres +arbres, qui restent, après leur passage, avec des arrachis blancs, des +branches pendantes à terre, des tortils de bois révolté: un saccagement +qui dévoile l'amour de la destruction de la population parisienne. Un +vieil homme de la campagne qui passe par là , et qui aime les arbres, comme +la vieillesse, lève les yeux au ciel, douloureusement. + +Dans la dévastation générale, la grande île seule, préservée par l'eau qui +l'entoure, garde intacte et sans blessures, ses arbres, ses arbrisseaux, +sa propreté anglaise. Au bord du lac, près de ce bord si couru, se promène +seul, un long prêtre maigre, lisant son bréviaire. + +Je me hâte pour l'heure de cinq heures, pour l'heure de la rentrée. + +La pelouse, qui va de la butte Mortemart à la porte de Boulogne, est toute +couverte de mobiles, qui vont y camper la nuit. C'est pittoresque, toute +cette multitude bleuâtre, toutes ces petites tentes blanches, soldats et +tentes se dégradant jusqu'en bas, en homuncules et en petits carrés +microscopiques, au milieu de fumées de _popotes_, qui font un vrai nuage à +l'horizon, et d'où se détachent les grands arbres des côtés, avec des +tournures d'arbres de portants de coulisses, et où perce, tout au fond, un +rien de l'architecture de Saint-Cloud, lumineusement diffuse, comme un +édifice d'apothéose, au moment de la tombée de la toile. + +Cinq heures sonnent. On se presse. On se bouscule. Il y a un encombrement +de caissons d'artillerie. Un pauvre vieil homme prend peur, à côté de moi, +sur le pont-levis, et tombe dans le fossé. Je le vois remonter sur les +épaules de quatre hommes, inerte; la tête bringue-ballante. Il s'est cassé +la colonne vertébrale. + + * * * * * + +_Lundi 28 novembre_.--Cette nuit je suis réveillé par la canonnade. Je +monte dans une chambre d'en haut. + +En le ciel sans étoiles, coupé par les ramures des grands arbres, c'est +une succession, depuis le fort de Bicêtre jusqu'au fort d'Issy, dans toute +l'étendue de cette grande ligne hémicyclaire, c'est une succession de +petits points de feu, s'allumant comme des becs de gaz, suivis de +retentissements sonores. Ces grandes voix de la mort au milieu du silence +de la nuit: ça remue... Au bout de quelque temps, des hurlements de chiens +se sont joints aux bronzes tonnants; des voix peureuses de gens réveillés +se sont mises à chuchoter; des coqs ont lancé leurs notes claires. Puis +canons, chiens, coqs, hommes et femmes, tout est rentré dans le silence, +et mon oreille, tendue au dehors de la fenêtre, n'a plus perçu, au loin, +tout au loin, qu'un bruit de fusillade,--ressemblant au bruit mat que fait +une rame, en touchant le bois du bateau. + +L'étrange rassemblement aujourd'hui, que la composition d'un omnibus! que +d'hommes de guerre de toutes les espèces et de toutes les façons! Je suis +à côté d'un aumônier du Midi, aux yeux à la fois vifs et doux, qui me dit +que depuis la fermeture des portes, le moral de l'armée et de la mobile +est complètement changé, que le découragement et la démoralisation étaient +à tout moment apportés par les maraudeurs et les filles, allant des +Français aux Prussiens, et des Prussiens revenant aux Français, mais +qu'aujourd'hui ils ont confiance, qu'ils sont disposés à bien se battre. + +Je traverse le Luxembourg. Près du grand bassin se voit une voiture +chargée de tonneaux, et à la margelle de pierre, un rassemblement de gens +en manches de chemise, et d'enfants penchés sur l'eau. Je m'approche. Des +hommes agenouillés tirent une immense _seine_, dont les lièges frôlent les +cygnes, qui s'élèvent sur l'eau, en ébats effarouchés et en demi-envolées +colères. On pêche le bassin pour nourrir Paris, et bientôt apparaît, au +fond du filet, à la surface de l'eau clapotante, des carpes et de +monstrueux cyprins, qu'on porte dans les tonneaux de la voiture attelée. + +En face du bal Bullier, et masquant la décoration orientale de sa porte, +sur laquelle est écrit: _Ambulance, succursale du Val-de-Grâce_, stationne +une immense charrette, d'où un homme lance dans l'intérieur des matelas, +comme on jette des bottes de foin... + +Le boulevard Montparnasse est sillonné de canons et de caissons, qui +rentrent dans Paris, tandis que des femmes maladives, ayant des figures de +province, sont assises sur des bancs, frileusement encapuchonnées. Au +milieu d'elles, une vieille édentée, dont le menton est plus saillant que +le nez, et toute pareille à la sculpture en buis d'une marotte d'un Roi +des Fous, que j'ai vue dans une vente, semble promener une folie agitée. + +Sur le boulevard d'Enfer, à de maigres arbres, écorcés jusqu'à cinq ou six +pieds, sont attachés des chevaux, des ânes, et derrière ces rosses, se +tient une population finaude et rougeaude, le fouet passé autour du cou. +Maquignons octogénaires et maquignons adolescents: c'est une tourbe, où se +mêlent et se marient tous les types des vendeurs et courtiers de chevaux: +le vieux Normand avec son bonnet de coton à raies bleues et son collier de +barbe blanche; le berger au chapeau rond, au col nu, au sarrau sur lequel +passe une grande corde en bandoulière; ceux-ci, les richards, avec leurs +bonnets aux oreilles de laine noire frisée, leurs favoris carrés, leur +foulard rouge noué autour du cou; ceux-là , des jockeys en disponibilité, +avec le long gilet à manches, et le cache-nez de laine écossaise; puis +sous des casquettes aplaties, couvrant l'occiput, toute une population de +jeunes voyous retors et madrés, à la frimousse de vieux diplomates. + +Une grande fillette, à l'Å“il impudique et au madras placé en haut de +cheveux rêches, m'offre, pour 350 francs, un âne qui m'a tout l'air d'un +âne de Montmorency. + +C'est l'avenue du marché aux chevaux--le Poissy du Paris du jour--et +j'entre dans le vrai marché, où les chevaux sont tellement affamés, qu'ils +mangent le bois de la traverse, dans laquelle est fixé leur licol, +s'efforçant, les pauvres bêtes, de ramasser à terre la sciure que leurs +dents ont faite. + +On les amène sur un pont-balance, devant lequel est agenouillé, sur un sac, +le soldat de ligne qui les pèse. On voit des mains se promener sur leurs +flancs, on entend des paroles dont on ne comprend pas le sens, dites par +des figures pleines de sourires malicieux, et de clignements d'yeux +diaboliques,--bourse mystérieuse, entre ces hommes tout rubiconds de +_coups de soleil_, et qui ne dure qu'un instant. Le marché est conclu. + +Le cheval est amené dans un coin, où un petit homme rabougri abaisse la +poignée de fer d'un soufflet, maintenant rouge du charbon de terre allumé, +et passe, à une espèce de monsieur en chapeau à haute forme, un fer qu'il +tire du feu, et que celui-ci applique sur la fesse du cheval, toute +fumante. Alors un autre homme en bonnet de laine, aux grandes bottes à +entonnoir, un paletot passé sur sa blouse, fait très artistiquement, avec +de grands ciseaux, deux ou trois tailles dans le poil du poitrail: des +marques symboliques. + +Après quoi, c'est de la viande de boucherie, qui a reçu son passeport pour +l'abattoir. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--La viande salée, délivrée par le gouvernement, est +_indessalable_, immangeable. J'en suis réduit à couper le cou à une de mes +dernières petites poules, avec un sabre japonais. Ça a été abominable, +cette pauvre petite poule voletant, un moment, dans le jardin, sans tête. + +Aujourd'hui, c'est chez tous un recueillement concentré. Dans les voitures +publiques, personne ne parle, tout le monde s'enferme en lui-même, et les +femmes du peuple ont comme un regard d'aveugle, pour ce qui se passe +autour d'elle. + +La Seine est couverte de _mouches_ qui chauffent, pavoisées du drapeau des +ambulances, et toutes prêtes à aller chercher des blessés. + +Au Champ-de-Mars, défilent de petites voitures de l'ambulance de l'armée, +précédées d'une ligne interminable de mulets, chargés de l'attirail de +campagne. D'autres voitures d'ambulance descendent au pas la barrière +d'Italie, cortégées de femmes, parmi lesquelles il en est qui parfois se +hasardent à ouvrir la portière du fond, pour regarder les blessés. + +L'angoisse de l'attente est dans les rues. Il y a des groupes qui +stationnent sur les places. Tout homme qui parle, tout homme dont on +espère un renseignement est entouré, et avec la nuit tombante, les groupes +deviennent énormes, débordant les trottoirs, les refuges, et coulant sur +la chaussée. + +Chez Brébant, on cause de la misère noire, dans laquelle sont tombés +soudainement des gens qui avaient hier l'aisance de la vie. Charles Edmond +raconte que sa femme, se trouvant chez leur boucher, avait vu une femme +proprement vêtue, vêtue comme une femme de la société, entrer et demander +un sou de _râclures de cheval_. Et Mme Charles Edmond lui ayant mis une +pièce blanche dans la main, la femme, comme remerciement, s'était mise à +fondre en larmes. + +On parle ensuite de la surexcitation nerveuse de la femme, de l'affolement +produit par les événements, de la crainte que l'on a d'avoir à réprimer +des émeutes de femmes. + +Puis les menaces de l'avenir amènent la conversation sur l'exil, qui +pourrait être le lot de beaucoup de dîneurs d'ici. + +Et cette perspective fait dire aux uns que l'exil, c'est la condamnation à +mort, ainsi que le comprenaient les Romains, fait dire au cosmopolite +Nefftzer que l'exil n'existe pas. + +C'est vraiment curieux comme le sentiment _patrie_ manque chez certains +hommes, et surtout chez les penseurs, les idéalistes. A ce propos, Renan +dit que le sentiment de la patrie était très naturel dans l'antiquité, +mais que le catholicisme a déplacé la patrie, et comme l'idéalisme est +l'héritier du catholicisme, les idéalistes ne doivent pas avoir des +attaches aussi étroites pour le sol, des liens si misérablement +ethnographiques que la patrie. «La patrie des idéalistes, s'écrie-t-il, +est celle où on leur permet de penser,» et au milieu des interruptions +nerveuses de Berthelot, emporté par la logique de sa thèse, il ne sent +dans le fait de la domination étrangère rien de ce qui indigne, soulève, +enrage les cÅ“urs patriotiques. + +Décidément, je trouve mes amis trop supérieurs à l'humanité, et je sors de +chez Brébant, presque colère! + + * * * * * + +_Mercredi 30 novembre_.--Depuis une heure du matin, jusqu'à onze heures, +la canonnade sans interruption, une canonnade si pressée, que le coup de +canon n'est plus perceptible, et qu'il semble que c'est l'interminable +grondement d'un orage, qui ne se décide pas à éclater. Cela a aussi +quelque chose d'un déménagement céleste, où des Titans remueraient sur +votre tête les commodes du ciel. + +Je suis dans le jardin de Gavarni, devenu une espèce d'observatoire pour +le passant, qui y entre par la brèche du mur, jouissant avec mes voisins, +gardes nationaux et blousiers, de cet ébranlement du ciel, paraissant par +moments se communiquer au sol, que j'ai sous les pieds. + +La canonnade dure toute la journée: toute la journée ces roulements et ces +grondements de la mort; pas une seconde, sans une succession de ces +foudres, et qui, à la distance où elles sont, mettent à l'horizon, comme +les coups de ressac d'une grande mer. + +Je suis un peu souffrant. Je n'ai pu aller cet après-midi à Paris. Je +prête l'oreille au bruit de la rue, qui vous raconte le bon ou le mauvais +des choses publiques, avec le pas du passant, avec le son de sa voix: +rien. Ce soir, la rue ne dit rien. + + * * * * * + +_Jeudi 1er décembre_.--Rue de Tournon, à la clarté des bougies, courant +sous une porte cochère, et éclairant de leurs lueurs voltigeantes la +lividité d'une face, coiffée d'un mouchoir à carreaux, je vois descendre +d'une tapissière, un corps raidi dans une immobilité de cadavre, et dont +s'échappe un cri, à chaque tâtonnement des mains, qui le portent à +l'ambulance. C'est un mobile qui a eu la cuisse cassée, hier à onze heures +du matin, et qu'on vient de ramasser sur le champ de bataille, aujourd'hui +à la nuit. + +Dans l'omnibus, j'ai à côté de moi un carabinier parisien, tenant sur les +genoux un casque prussien de la garde royale. Il parle de l'élan des +troupes, des zouaves qui, à l'attaque de Villiers, ont été admirables, et +d'une compagnie, dont quatre hommes seuls, n'ont pas été touchés. + + * * * * * + +_Vendredi 2 décembre_.--Tout Paris est aujourd'hui dans l'avenue du Trône. +Et le spectacle vous est donné de la grande émotion de la capitale, se +tenant près de ses portes, raccourcissant la distance, rapprochant d'elle +les nouvelles. + +Des deux côtés de la chaussée, gardée libre par la garde nationale, +jusqu'à la barrière aux colonnes bleuissantes dans un coup de soleil +d'hiver, deux foules s'étageant et formant, çà et là , sur les tas de +pierrailles:--des monticules d'hommes et des femmes. La chaussée toute +pleine de l'allée et du retour des voitures d'ambulance, des chariots +d'obus, des camions de cartouches, des caissons de munitions, des +transports de toutes sortes, que fait refluer et cogne, à chaque quart +d'heure, dans un encombrement strident de ferraille, la fermeture de la +barrière du chemin de fer. + +Et les yeux de la foule, tournés vers le point culminant de l'avenue, où +l'on voit déboucher les voitures d'ambulance qui reviennent, et les +regards, cherchant le chapeau d'un prêtre sur le siège, la coiffe blanche +d'une sÅ“ur sur la banquette. Chez tous, il y a un frisson douloureux, +mêlé à une curiosité avide des pâleurs, des taches de sang, des +souffrances contenues et mangées par ces mutilés, qui se savent regardés, +et font effort pour être à la hauteur du spectacle. + +Il passe des blessés, assis sur le cul d'une charrette, les jambes +pendantes et mortes, ayant, sur leur figure décolorée, des sourires vagues, +adressés aux passants--des sourires qui donnent envie de pleurer... + +Il passe des blessés, qui portent sur l'inquiétude de leur visage, le +non-savoir de l'amputation, le non-savoir de la vie ou de la mort. + +Il passe des blessés, qui posent, dans des attitudes arrangées et +théâtrales, sur une botte de paille, et jettent au public, du haut de la +voiture, où ils sont juchés: «Allez, il y a de _la viande de Prussien_, +là -bas.» + +Un blessé tient, d'un air farouche, serré contre lui, son fusil, dont la +baïonnette cassée n'a plus la longueur que d'un pouce de fer. + +Au fond des coupés, on entrevoit des officiers, à la tête ensanglantée, +dont la manche galonnée d'or et la main molle, reposent sur le pommeau de +leur sabre. + +Le froid est vif, mais la foule ne peut s'arracher à l'émotionnante +vision. On entend des bottines de femmes battre la semelle de leur petit +talon, craquant sur la terre gelée. + +L'on veut voir, l'on veut savoir, et l'on ne sait pas, et les bruits les +plus contradictoires circulent et se répandent, à chaque minute. Les +figures s'éclairent ou s'attristent à un mot de celui-ci, à un mot de +celui-là . La remarque est faite que le bruit des canons des forts ne +s'entend plus, que c'est bon signe, que l'armée avance! Dans un groupe +j'entends: «Ça allait mal ce matin, à ce qu'il paraît, les mobiles avaient +lâché pied... Ça va bien maintenant.» + +Et les yeux et les regards continuent à aller aux blessés, aux estafettes, +aux aides de camp, à tout ce qui galope, venant de là -bas. «Tiens, +Ricord!» fait quelqu'un qui se souvient, en voyant passer le chirurgien +dans une voiture. Un garde national lance, du haut de son cheval, aux +groupes: «Une demi-lieue en avant de Chennevières, et à la baïonnette +maintenant!». + +Et toujours l'on attend, l'on interroge, l'on se fait dire par tous: Tout +va bien,--ce «tout va bien»--que chaque cavalier est obligé de répéter, +pour qu'on le laisse passer. + +On n'a pas de nouvelles positives, mais je ne sais quoi dit à la foule, +que les choses ne vont pas trop mal. Alors, une joie fiévreuse monte à +toutes les figures, pâlies par le froid, et femmes et hommes, pris d'une +sorte de gaminerie, se jettent au-devant du galop des chevaux, cherchant +à arracher aux estafettes, avec des rires, des plaisanteries, des +coquetteries, de douces violences, les nouvelles qu'ils ne portent pas. + + * * * * * + +_Dimanche 4 décembre_.--En dépit du froid, d'une gelée piquante, d'un vent +flagellant, je ne peux m'empêcher d'aller voir le spectacle de la barrière +du Trône. Par le chemin de ronde, qui va de la Râpée à l'avenue de +Vincennes, des bourgeois emmitouflés, des femmes au nez rouge sous +leurs voiles, traînant des enfants renifleurs: hommes, femmes, enfants +interrogeant l'horizon. + +Au haut des fortifications, se détache, dans le jour aigu, la silhouette +ridicule d'un garde national, encapuchonné, à défaut de capot, dans le +tartan de sa femme. + +A la porte de Vincennes, étagée sur les traverses de bois, une population +de mioches, battant la semelle de ses sabots, et annonçant d'avance à la +foule, tout ce qu'ils aperçoivent par les meurtrières. Ils savent, ils +connaissent tout, ces enfantins gamins, et l'un qui me rappelle le titi de +l'exécution d'Henry Monnier, jette à un autre: «Ça, plus souvent un +drapeau d'ambulance... c'est _le drapeau blanc pour enlever les morts!_» + +Je reviens en chemin de fer avec deux soldats de ligne. Ils se plaignent +de n'avoir point dormi depuis cinq jours: «On nous a repris nos +couvertures, dit l'un, il faut nous coucher, comme nous sommes là , sur la +terre. Pas de tente! Pas de paille! rien. Vous concevez, ça n'est pas +possible, on allume du feu, on se chauffe, on bat la semelle.» «J'ai mal +aux yeux, ajoute l'autre, j'ai mal aux yeux comme tout, aujourd'hui, c'est +du bois vert qu'on brûle, le vent vous chasse la fumée dans les yeux; si +ça dure un mois, il me semble que je serai tout à fait aveugle.» + + * * * * * + +_Lundi 5 décembre_.--Saint-Victor, dans son feuilleton d'hier, disait, +d'une manière brillante, que la France devait perdre la conception que +jusqu'ici elle s'était faite de l'Allemagne, de ce pays qu'elle s'était +habituée à considérer, sur la foi des poètes, comme la patrie de la +bonhomie et de l'innocence, comme le nid sentimental des amours +platoniques. Il rappelait que le monde idéal et fictif des Werther et des +Charlotte, des Hermann et des Dorothée, avait produit les soldats les plus +durs, les diplomates les plus perfides, les banquiers les plus retors; il +aurait pu ajouter les courtisanes les plus dévoratrices. Il faut nous +mettre en garde contre cette race, éveillant en nous l'idée de la candeur +de nos enfants: leur blondeur à eux, c'est l'hypocrisie et l'implacabilité +sournoises des races slaves. + +Des hauts, et des bas d'espérance qui vous tuent. On se croit sauvé! Puis +on se sent perdu! Ces jours-ci, nous avions traversé les lignes ennemies, +l'armée de Paris donnait la main à l'armée de la Loire. Aujourd'hui, le +repassage de la Marne, par Ducrot, vous rejette dans le noir de l'insuccès +et de la désespérance. + +A tout coin de rue, d'affreux tableaux: des voitures d'où l'on tire des +hommes, la tête voilée d'une serviette, tachée de sang. + +Aux Halles, disette même d'herbes et de légumes. Les petites tables, +qu'ont devant elles les marchandes, sont nettes de toute verdure. Par-ci, +par-là , une marchande tire, parcimonieusement, d'un panier, deux ou trois +feuilles d'oseille ou de choux, qu'elle partage entre des femmes, se les +disputant, et l'on voit de larges mains de militaires refermées sur deux +ou trois petites échalotes que la marchande y a déposées. + +Dans la rue Montmartre, devant la fenêtre d'un marchand de vin, où a pris +domicile un friturier, des hommes, des femmes, des enfants dînent à la +chaleur du petit trou flambant, dînent d'une crêpe qu'ils dévorent toute +chaude, dans un morceau de journal. + + * * * * * + +_Mardi 6 décembre_.--Aujourd'hui nous avons, sur la carte des restaurants, +du buffle, de l'antilope, du kanguroo, authentiques. + +... En plein air, ce soir, à toute lueur, à toute réverbération de +luminaires improvisés, des figures consternées sur des carrés de journaux. +C'est l'annonce de la défaite de l'armée de la Loire et de la reprise +d'Orléans. + + * * * * * + +_Jeudi 8 décembre_.--Si la République sauve la France,--je ne veux pas +encore désespérer de mon pays,--il faut bien qu'on le sache, la France +sera sauvée, non par la République, mais malgré elle. La République n'aura +apporté que l'insuffisance de ses hommes, les proclamations fanfaronnes de +Gambetta, la mollesse des bataillons de Belleville. Elle aura mis la +désorganisation dans l'armée par ses nominations à la Garibaldi, tué la +résistance nationale par l'effroi de son nom,--et pas un de ses noms +populaires ne sera tombé sur un champ de bataille, entre un Baroche et un +Dampierre, pour la délivrance de la Patrie. + +Maintenant les hommes d'en haut sont des avocats pleurards, les hommes +d'en bas des casse-cou politiques, brisant tout dans un gouvernement comme +dans la maison où ils entrent, costumés en gardes nationaux. Non, non, il +n'y a plus, derrière ce mot République, une religion, un sentiment faux, +si vous voulez, mais un sentiment idéal qui transporte l'humanité +au-dessus d'elle et la fait capable de grandeur et de dévouement. + + * * * * * + +_Jeudi 8 décembre_.--On ne parle que de ce qui se mange, peut se manger, +se trouve à manger. + +--Vous savez, un Å“uf frais: ça coûte vingt-cinq sous! + +--A ce qu'il paraît, il y a un individu qui achète toutes les chandelles +de Paris, avec lesquelles, en mettant un peu de couleur, il fait cette +graisse qu'on vend si cher! + +--Oh! gardez-vous du beurre de coco; ça infecte une maison, au moins +pendant trois jours. + +--J'ai vu des côtelettes de chien, c'est vraiment appétissant: ça a tout à +fait l'air de côtelettes de mouton! + +--N'oubliez pas, il y a encore chez Corcelet des conserves de tomates! + +--Que je vous indique une très bonne chose. Vous faites du macaroni, et +vous l'accommodez en salade, avec beaucoup d'herbes. Que voulez-vous dans +ce moment! + +La famine est à l'horizon, et les Parisiennes élégantes commencent à +transformer leurs cabinets de toilette en poulaillers. + +Ce n'est pas seulement le manger, c'est l'éclairage qui va manquer. +L'huile à brûler devient rare, les bougies sont à leur fin. Et pis que +tout cela, par le froid qu'il fait, on est tout proche du moment où l'on +ne trouvera plus ni charbon de terre, ni coke, ni bois. Nous allons entrer +dans la famine, la congélation, la nuit, et l'avenir semble promettre des +souffrances et des horreurs, telles que n'en a vu aucun siège. + + * * * * * + +_Vendredi 9 décembre_.--Quel temps pour la guerre que ce temps de gelée et +de neige! On pense aux souffrances des hommes, condamnés à coucher dans +cette humidité glacée, on pense aux blessés, achevés par le froid. + +Aujourd'hui le rempart, avec ses lignes blanches des fortifications, où se +promène la faction ankylosée des gardes nationaux, avec ses lointains +noirs, saupoudrés de blanc, avec les glacis micacés de ses forts, avec son +ciel tout bas qui a la couleur d'un verre dépoli, et en haut duquel se +balance un ballon captif, le rempart rappelle un coin de la campagne de +Russie. + + * * * * * + +_Samedi 10 décembre_.--Rien de plus énervant que cet état, où votre +espérance se met bêtement à croire, un moment, aux bourdes, aux mensonges, +aux contre-vérités du journalisme, puis retombe aussitôt dans le doute, +dans la non-croyance à quoi que ce soit. + +Rien de plus pénible que cet état, où vous ne savez pas si les armées de +province sont à Corbeil ou à Bordeaux, et si même ces armées sont ou ne +sont pas: rien de plus cruel de vivre dans l'obscurité, dans la nuit, +dans l'inscience du tragique qui vous menace. Il semble vraiment que +M. de Bismarck ait enfermé, au secret, tout Paris, dans la cellule d'une +prison pénitentiaire. + +Pour la première fois, je remarque, à la porte des épiciers, des queues, +des queues inquiétantes de gens, se jetant indistinctement sur tout ce qui +reste de boîtes de fer-blanc dans leurs boutiques. + +Dans les rues, la quête pour les blessés a lieu au milieu des convois +de morts, et de grandes aumônières en calicot, semblables à celles que +l'Italie arbore pour ses carnavals, montent, jusqu'au second, solliciter +la charité des gens, qui sont aux fenêtres. + +On ne se figure pas, à l'heure présente, l'aspect provincial d'un grand +café de Paris. A quoi cela tient-il? Peut-être à la rareté des garçons, à +cette lecture éternelle du même journal, à ces groupes qui se forment au +milieu du café, et causent de ce qu'ils savent, comme on cause des choses +de la ville dans une petite ville, enfin à cet enracinement hébété, en ce +lieu, où autrefois posaient, avec la légèreté d'oiseaux de passage, des +gens distraits par de légères pensées, et qu'attendaient, dehors, le +plaisir et les mille distractions de Paris. + +Tout le monde fond, tout le monde maigrit. On n'entend que gens, se +plaignant d'être réduits à faire resserrer leurs culottes, et Théophile +Gautier se lamente de porter des bretelles, pour la première fois: son +abdomen ne soutenant plus son pantalon. + +Tous deux, nous allons ensemble voir Victor Hugo, au pavillon de Rohan. +Nous le trouvons dans une pièce d'hôtel, à la destination vague, meublée +d'un buffet de bois jaune de salle à manger, et qui a pour décoration de +cheminée deux lampes en fausse porcelaine de Chine, et pour milieu une +bouteille d'eau-de-vie oubliée. Le dieu est entouré d'êtres féminins. Il y +a tout un canapé de femmes, dont l'une qui fait les honneurs du salon, est +une vieille femme, aux cheveux d'argent, dans une robe feuille morte, et +qui montre, par un cÅ“ur très évasé, un grand morceau de sa vieille peau: +une femme qui a de la marquise d'autrefois et de la cabotine d'aujourd'hui. + +Lui, le dieu, je le trouve vieux: ce soir, il a les paupières rouges, le +teint briqueté que j'ai vu à Roqueplan, la barbe et les cheveux en +broussailles. Une vareuse rouge dépasse les manches de son veston, un +foulard blanc se chiffonne à son cou. + +Après toutes sortes d'allées et de venues, de portes qui s'ouvrent et se +ferment, de gens qui entrent et sortent, d'actrices qui viennent pour une +pièce des CHATIMENTS à dire au théâtre, après des choses mystérieuses qui +se passent dans l'antichambre, Hugo se laisse tomber sur une chauffeuse, +et, avec une parole lente, et qui semble sortir d'un long travail de +réflexion, à propos de la photographie microscopique, il se met à parler +de la Lune, de la curiosité grande qu'il a toujours eue d'être fixé sur le +dessin de ses détails. + +Il rappelle une nuit, tout entière, passée avec Arago à l'Observatoire. Il +décrit les lunettes de cette époque, rapprochant la planète de l'Å“il, à +une distance guère plus grande que la distance de quatre-vingt-dix lieues, +«en sorte, dit-il, que s'il y avait eu un monument,--et il cite toujours, +quand il parle d'un monument, Notre-Dame de Paris--on aurait dû +l'apercevoir comme un point. Maintenant, ajoute-t-il, avec les +perfectionnements, avec les lentilles d'un mètre, la vue doit s'approcher +bien plus près de l'astre. Il est vrai que les grandissements excessifs +développent l'accident chromatique, la diffusion, le contour irisé de +l'objet, mais cela ne fait rien, la photographie devrait nous donner mieux +que ces _cartes montagneuses_.» + +Puis, je ne sais comment la conversation tombe de la Lune à Dumas père. Et +Hugo dit à Théophile Gautier: «Vous savez, on a dit que j'avais été à +l'Académie... j'y avais été pour faire nommer Dumas. Je l'aurais fait +nommer, car, au fond, j'ai une autorité sur mes collègues... mais ils ne +sont dans ce moment à Paris que treize, et pour une élection, il faut +vingt et un membres.» + +Je reviens cette nuit de Passy à Auteuil, à pied. Le chemin est tout +couvert de neige. Le ciel fond dans un brouillard aqueux, transpercé de la +clarté diffuse d'un clair de lune. Chaque branche est comme enduite d'une +mousse de neige, qu'on dirait _passée au candi_; chaque ramure apparaît, +ainsi qu'une végétation de nacre. Il semble qu'on marche dans les lueurs +troubles, vitreuses, électriques, d'un aquarium, au milieu de grands +madrépores blancs. C'est mélancoliquement fantastique, et l'idée de la +mort, dans ce paysage de lune et de neige, vous vient presque douce. On +s'endormirait sans regret dans sa froideur poétique. + + * * * * * + +_Lundi 12 décembre_.--Cette nuit, il y a eu de la gelée, puis du dégel, +puis encore de la gelée, et je remarque, pour la première fois, un petit +phénomène de nature, qui tient de la féerie. Chaque feuille d'arbre est +revêtue d'une autre feuille de glace; si bien que lorsque vous voulez +relever un arbuste, écrasé sous le poids de ce cristal, il sonne comme un +lustre, et à vos pieds toute cette flore de verglas fait un bruit de verre +cassé. Je m'amuse à regarder, aussi longtemps que dure la matière +périssable et fondante de ces feuilles de houx, de ces feuilles, semblant +surmoulées avec leurs boursouflures et leurs turgescences épineuses, dans +du diamant. + + * * * * * +_Lundi 12 décembre_.--Pélagie a reçu aujourd'hui la visite d'un neveu, +d'un mobile de Paris, campé dans ce moment, au plateau d'Avron. Il lui +racontait, le plus naïvement du monde, ses pillages dans les maisons et +les châteaux, lui faisant part de la connivence des officiers, à la +condition qu'on leur attribuât le meilleur. Elle était restée presque +effrayée de l'air _chenapan_ qu'il avait pris là , et me donnait ce curieux +détail, qu'ils avaient tous des sondes pour sonder les faux murs et les +cachettes faites à l'encontre des Prussiens. Nos soldats ont des sondes +pour mieux voler les maisons qu'ils sont chargés de défendre et de +protéger! + +Cela avait soulevé l'indignation de cette fille des Vosges, qui avait +comme une horreur de cette visite, et ne pouvait comprendre cette +insouciance de la patrie, de ses montagnes envahies, chez cet homme, +déclarant le métier très bon, sauf une grandissime peur d'être tué. + +Des nuits insomnieuses, produites par la canonnade continue du +Mont-Valérien, qui, tout à coup, a des tirs précipités, ressemblant aux +coups de revolver, lâché par un homme, attaqué à l'improviste. + + * * * * * + +_Mardi 13 décembre_.--On parle, chez Brébant, des populations +dévastatrices de la banlieue, campées dans les maisons. Du Mesnil raconte +qu'un de ces réfugiés a fait de la maison qu'il habite, une resserre à +chiffons. Un second a fait d'une autre maison une maison de prostitution, +non clandestine, mais ignoblement publique, comme un gros 8 de l'avenue de +Vincennes... Puis Renan se met à prédire de l'impossible, à prophétiser du +chimérique. + + * * * * * + +_Jeudi 15 décembre_.--Je dînais, ce soir, chez Voisin. En mangeant, +j'entends un monsieur, qui dit à l'attablé à côté de moi: «Je voudrais +bien cependant avoir des nouvelles de ma pauvre femme? Concevez-vous, +depuis septembre dernier...» Puis, le monsieur à la pauvre femme, qui a +fini de dîner, s'en va. Au bout de quelques instants, un dîneur rentre; et +s'attable à la table de mon voisin, qu'il connaît. Ils causent: +«Figurez-vous, dit mon voisin au nouvel arrivant, que X*** vient à +l'instant de se plaindre à moi de n'avoir pas de nouvelles de sa femme, je +ne savais que lui répondre. + +--Oui,--répond l'autre, entre deux bouchées,--elle est morte... à Arcachon. + +--Parfaitement; mais il n'en sait rien.» + +N'est-ce pas affreux, dans ce moment, cette ignorance de la vie ou de la +mort des gens qu'on aime? + + * * * * * + +_Vendredi 16 décembre_.--Aujourd'hui la nouvelle officielle de la prise de +Rouen. + +Être pris d'un amour stupide pour des arbustes, passer des heures, un +sécateur à la main, à nettoyer de vieux lierres de leurs brindilles, à +sarcler des plans de violettes, à leur composer un mélange de terreau et +de fumier... cela au moment où les canons Krupp menacent de faire une +ruine de ma maison et de mon jardin! C'est trop imbécile! Le chagrin m'a +abêti, m'a donné la manie d'un vieux boutiquier, retiré des affaires. Je +crains qu'il n'y ait plus, dans ma peau de littérateur, qu'un jardinier. + + * * * * * + +_Dimanche 18 décembre_.--Aujourd'hui, concert à l'Opéra, et je fais la +remarque que tous les marchands de contre-marques sont costumés en gardes +nationaux. + + * * * * * + +_Mardi 20 décembre_.--Je ne sais, l'absence de viande rouge, l'absence de +principe nutritif dans toute cette carne bouillie des conserves, le manque +d'azote, le mauvais, le délétère, le sophistiqué, de tout ce que les +restaurants vous font manger, depuis six mois, vous laissent dans un état +permanent d'incomplète satisfaction de l'appétit. On a toujours une sourde +faim, quoi qu'on mange. + +En allant au cimetière, je trouve, place Clichy, autour de la statue du +maréchal Moncey, les gardes nationaux mobilisés, faisant leurs préparatifs +de départ. Ils sont en capote grise, ayant, au dos, le sac surmonté des +piquets de la tente. Des femmes, des enfants les entourent, leur tenant +compagnie jusqu'à la dernière heure. Une petite fille, qui a un minuscule +sac au dos, avec un biscuit de mer, en guise de pain de munition, joue +entre les jambes de son père. Des jeunes filles, à la fois embarrassées et +un peu effrayées, tiennent le fusil d'un frère ou d'un amant, entré chez +le marchand de tabac. Et dans les rangs, voletant sur l'épaule, passent +rapides les revers rouges du manteau de la cantinière, qui verse à boire, +çà et là . + +Des sacs arrivent, ce sont des paquets de cartouches, qu'on verse sur le +pavé, bientôt tout couvert des débris de leurs enveloppes grises. Et les +uns, agenouillés sur le pavé, les autres assis sur le rebord du piédestal +de la statue du maréchal, font entrer dans leur sac débouclé, les cent +cartouches qu'ils viennent de recevoir, pendant que des corbillards +défilent entre des gardes nationaux, le fusil abaissé à terre. + +J'ai en face de moi, au restaurant, cette bonne bête du monde des lettres +qu'on appelle X***, expliquant un plan de campagne de sa composition au +premier venu, qui a le malheur de se trouver à côté de lui. + +Depuis le siège, la marche du Parisien me semble toute changée. Elle était +bien, cette marche, toujours un peu hâtive, mais on la sentait badaudante, +musarde, et ne menant nulle part. Aujourd'hui, tout le monde marche comme +un homme pressé de rentrer chez lui. + + * * * * * + +_Mercredi 21 décembre_.--En allant au rempart, je passe par des campements +de mobiles, où, sous des cèdres du Liban ébranchés, et qui n'ont plus, à +leur cime, qu'un bouquet de verdure, pareil au bouquet des maçons posé en +haut de la cheminée d'une maison neuve, se voient des débris de faïence, +des fragments de papier goudronné et des peaux de chats, raidis par la +gelée dans leur dépiotage. + + * * * * * + +_Jeudi 22 décembre_.--Paris tout entier est une foire, et l'on vend de +tout sur tous les trottoirs de Paris. On y vend des légumes, on y vend des +manchons, on y vend des paquets de lavande, on y vend de la graisse de +cheval. + +Le siège prête à l'imagination des filous. Aujourd'hui Magny attendait un +officier, qui lui avait commandé un dîner pour douze camarades. Il avait +exigé du poisson, de la volaille et des truffes. Toute cette commande +n'avait été faite que pour escroquer 5 francs au cocher qui avait mené +l'officier chez Magny. + + * * * * * + +_Samedi 24 décembre_.--Je trouve, en descendant du chemin de fer, un +paysan tenant amoureusement entre ses bras, ainsi qu'on tient un enfant, +un lapin de choux, dont il demande 45 francs aux passants. + +En dépit des Prussiens, Paris commence à élever ses baraques du jour de +l'an. Quelques-unes sont déjà presque achevées, en face du passage de +l'Opéra, pauvrettes boutiques, bâties avec le rebut des planches des +baraquements de mobiles, et maigrement garnies de misérables joujoux! + +J'entre chez un cordonnier de la place de la Bourse. La femme du marchand +parle, avec une voix où il y a des larmes et de petits rires nerveux, d'un +mobile caserné au fort de l'Est, qui est son fils. Tout à coup la mère, +s'adressant à moi, se révèle dans cette phrase: «Quand il y a de la +canonnade, vous ne me croirez peut-être pas, monsieur, mais au son, c'est +singulier, n'est-ce pas? mais c'est comme ça... je distingue de suite le +canon du fort de l'Est.» + +Dans cette sale et étroite rue du Croissant, devant ces boutiques qui +portent: _Vente des journaux en gros_, le curieux spectacle de toute cette +marmaille coassante, de ces petits stentors de la criée des journaux de +Paris, qui, tout en gaminant, font le compte des exemplaires vendus, sur +le tonneau d'un marchand de vin. Le quartier général est devant +l'imprimerie Vallée, le palais lépreux du SIÈCLE. Là , ils se chauffent à +la vapeur d'un ruisseau, coulant de l'eau chaude, dans la rue tumultueuse; +là ils font leurs repas, à ces éventaires de juifs, qui se promènent au +milieu d'eux, et leur offrent des morceaux de pain, des tablettes de +chocolat, de gros cornichons, et des sucres d'orge de toutes couleurs. + +On me contait ceci. Une pauvre vieille femme avait toute sa vie et toute +son âme concentrées sur un fils qui, d'employé de la banque, est devenu, à +l'heure présente, soldat. Tous les jours, la pauvre femme va recevoir, à +la queue, sa maigre provision de cheval, prépare son petit repas, met deux +couverts, partage la viande entre l'assiette de son fils et la sienne, +divise le pain en deux morceaux. Et, le repas vite achevé, la vieille +femme court donner à un pauvre la portion de son fils. + +J'ai à côté de moi, dans un café, le caquetage vide et bruyant d'une femme +en velours, attablé avec une apparence de polytechnicien transformé en +canonnier. Ce caquetage qui m'insupportait autrefois, m'est agréable: il +me rejette à hier. + + * * * * * + +_Dimanche 25 décembre_.--C'est Noël. J'entends un soldat dire: «En fait de +_réveillon_, nous avons eu cinq hommes gelés sous la toile!» + +Quelle singulière transmutation des commerces, et quelle bizarre +transfiguration des boutiques! Un bijoutier de la rue de Clichy expose +maintenant dans des boîtes à bijoux, des Å“ufs frais enveloppés de ouate. + +En ce moment une grande mortalité à Paris. Elle n'est pas absolument +produite par la faim. Et les morts ne se composent pas uniquement des +malades et des maladifs, achevés par le régime, les privations +continuelles. Cette mortalité est faite beaucoup par le chagrin, le +déplacement, la nostalgie du _chez soi_, du coin de soleil que possédaient +les gens des environs de Paris. Dans la petite émigration de +Croissy-Beaubourg (vingt-cinq personnes au plus), il y a déjà cinq morts. + + * * * * * + +_Lundi 26 décembre_.--On a découvert, pour l'appétit mal satisfait des +Parisiens, un nouveau comestible: c'est de l'arsenic. Les journaux parlent, +avec complaisance, de l'élasticité que donne ce poison aux chasseurs de +chamois de la Styrie, et vous offrent, comme déjeuner, un globule +arsenieux d'un docteur quelconque. + +Par les rues qui avoisinent l'avenue de l'Impératrice, je tombe dans une +foule menaçante, au milieu d'affreuses têtes de vieilles femmes, +embéguinées de madras, et qui ont l'air de Furies de la canaille. Elles +menacent de _dépioter_ les gardes nationaux qu'on voit, en sentinelles, +fermer la rue des Belles-Feuilles. + +Il s'agit d'un dépôt de bois, avec lequel on fait du charbon, et qu'on +avait commencé à piller. Ce froid, cette gelée, le manque de combustible +pour faire chauffer la maigre ration de viande qu'on délivre, a mis en +fureur cette population féminine, qui se jette sur les treillages, les +fermetures de planches, et arrache tout ce qui vient à ses mains colères. +Elles sont aidées, dans leur Å“uvre de destruction, ces femmes, par +d'affreux mioches qui se font la courte échelle contre les arbustes de +l'avenue de l'Impératrice, cassant ce qu'ils peuvent atteindre, et +traînant derrière eux un petit fagot, attaché à une ficelle que tient leur +main enfoncée dans leur poche. + +Si ce terrible hiver continue, tous les arbres de Paris tomberont, sous le +besoin urgent de calorique. + + * * * * * + +_Mardi 27 décembre_.--En montant la rue d'Amsterdam, j'ai devant moi un +corbillard, dont le drap noir est couvert d'une veste aux broderies d'or à +la place des épaulettes. Le mort est suivi d'un garde national et d'un +membre du comité des ambulances. Autour de moi, on dit que c'est la bière +d'un officier saxon. + +A la porte des chantiers de bois, des queues menaçantes. + +Malgré l'étoupage de la neige qui tombe rare, floconneuse, cristallisée, +on entend partout là une canonnade lointaine et sans interruption, dans la +direction de Saint-Denis et de Vincennes. + +Devant le cimetière Montmartre, des files de corbillards dont les chevaux +soufflent, dont les cochers, noires silhouettes sur la neige blanche, +battent la semelle. + +Je m'arrête quelques instants à la porte de la Chapelle, et m'amuse à +regarder à la lumière des lanternes qui s'allument, cette incessante +entrée et sortie de soldats, de voitures, de fourgons, ce va-et-vient de +la guerre dans cette apparence de bivouac de Russie. + +Le premier journal que j'achète, m'apprend que le bombardement est +commencé. + +On ne sait, chez Brébant, ce soir, que ce qui est au rapport militaire des +journaux du soir. On parle du bombardement, qu'on croit plutôt, dans le +moment, de nature à agacer qu'à terrifier la population parisienne--cela +contrairement à la pensée d'un journal allemand, trouvant que le moment +psychologique du bombardement est arrivé. Le _moment psychologique_ d'un +bombardement, n'est-ce pas que c'est bien férocement allemand? + +On cause de l'inertie du gouvernement, du mécontentement produit dans la +population par l'absence de l'action du général Trochu, par ses +atermoiements sans fin, par le néant de ses tentatives et de ses efforts. + +Un convive dit que le général n'a aucun talent militaire, mais des côtés +d'homme politique et d'orateur. Ici Nefftzer interrompt, pour déclarer que +c'est le jugement qu'en porte Rochefort, qui l'a beaucoup pratiqué et +l'admire un peu. Cette éloquence du général, qui débuterait un peu à la +façon de l'éloquence de M. Prudhomme, s'échaufferait, se métamorphoserait, +au bout de quelques instants, en une parole entraînante et persuasive. + +De Trochu on saute à l'honnêteté politique, et à ce propos Nefftzer se +montre très dur pour Jules Simon, dont il raconte ce qu'il appelle sa +_volte-face_ du serment, et moque le grossier charlatanisme de ses +conférences, me demandant, du coin de l'Å“il, mon sentiment. Et je lui +réponds que je ne connais pas Jules Simon, que j'ignore absolument sa vie, +et que cependant j'ai bêtement de la défiance, rien qu'à cause de tous les +livres moraux qu'il a écrits: LE DEVOIR, L'OUVRIÈRE, etc. Pour moi, c'est +l'exploitation visible de l'honnêteté sentimentale du public, et j'ajoute +que parmi les gens littéraires auxquels j'ai été mêlé dans la vie, je ne +connais qu'un homme tout à fait pur, dans le sens le plus élevé du mot, +c'est Flaubert,--qui, on le sait, a l'habitude d'écrire des livres +prétendus immoraux. + +Là -dessus, quelqu'un compare Jules Simon à Cousin, et c'est l'occasion +pour Renan de faire l'éloge du ministre--très bien,--du philosophe--je +m'abstiens pour cause,--mais encore du littérateur et de le proclamer le +premier écrivain du siècle.--Nom de Dieu! + +Cette opinion nous insurge, Saint-Victor et moi, et cela amène une +discussion et la remise sur le tapis de la thèse favorite de Renan, qu'on +n'écrit plus, que la langue doit se renfermer dans le vocabulaire du XVIIe +siècle, que lorsqu'on a le bonheur d'avoir une langue classique, il faut +s'y tenir, que justement dans l'instant présent, il faut se rattacher à la +langue qui a fait la conquête de l'Europe,--qu'il faut là , et seulement là , +chercher le prototype de notre style. + +On lui crie, mais de quelle langue du XVIIe siècle parlez-vous? Est-ce de +la langue de Massillon? de la langue de Saint-Simon? de la langue de +Bossuet? Est-ce de la langue de Mme de Sévigné? est-ce de la langue de La +Bruyère? Les langues de ce siècle sont si diverses et si contraires. + +Moi je lui jette: «Tout très grand écrivain de tous les temps ne se +reconnaît absolument qu'à cela, c'est qu'il a une langue personnelle, une +langue dont chaque page, chaque ligne est signée, pour le lecteur lettré, +comme si son nom était au bas de cette page, de cette ligne, et avec votre +théorie vous condamnez le XIXe siècle, et les siècles qui vont suivre, à +n'avoir plus de grands écrivains.» + +Renan se dérobe, ainsi qu'il en a l'habitude dans les discussions, se +rejette sur l'éloge de l'Université, qui a refait le style, qui, selon +son expression, a opéré le _castoiement_ de la langue, gâtée par la +Restauration, déclarant que Chateaubriand écrit mal. + +Des cris, des vociférations enterrent cette phrase bourgeoise du critique, +qui trouve un bon écrivain dans le père Mainbourg, et déclare détestable +la prose des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. + +Renan revient de Chateaubriand à son idée fixe, que le vocabulaire du +XVIIe siècle contient toutes les expressions dont on a besoin en ce temps, +les expressions même de la politique, et il se propose de faire, pour la +REVUE DES DEUX MONDES, un article dont il veut tirer tous les vocables du +cardinal de Retz, attardant longtemps sa pensée et sa parole autour de +cette misérable chinoiserie. + +Pendant ce, je ne pouvais m'empêcher de rire en moi-même, pensant au +vocable XVIIe siècle, au vocable _gentleman_, avec lequel Renan a cherché +à caractériser le _chic_ sacro-saint de Jésus-Christ. + +Et la discussion est interrompue par le récit d'un déjeuner de Bertrand, +le mathématicien, au plateau d'Avron, au moment où l'on donnait l'ordre de +détruire le mur crénelé de la Maison-Blanche, et où l'on supputait que +l'opération coûterait une douzaine d'hommes. Voici l'occasion, disait +Bertrand, d'employer la dynamite, c'est un moyen d'économiser vos hommes. + +--«En avez-vous dans votre poche?» + +--«Non, mais si vous voulez me donner un cheval, dans deux heures vous +aurez votre affaire.» + +On était pressé. La proposition en resta là . + +Le chemin de fer a son dernier départ à 8 heures et demie; l'omnibus à 9 +heures et demie. Je suis obligé de revenir à pied, en une nuit noire, où +ne s'élèvent dans le sommeil de mort de Paris que deux bruits: le +geignement lointain de la Manutention de Chaillot, et le bourdonnement +éolien d'un télégraphe, qui transporte les ordres bêtes de la Défense +nationale. + + * * * * * + +_Mercredi 28 décembre_.--La triste vie dans ce déménagement, où l'Å“il n'a +plus la jouissance de tout ce qu'il aimait, où tout ce qui était suspendu +aux murs a été décroché, à cause des ébranlements du canon, où les dessins +désencadrés sont dans les cartons, où les cadres, avec leurs réjouissantes +sculptures et leurs éclairs de vieil or, sont cachés dans des enveloppes +de sales journaux, où les livres, ficelés en paquets, sont étalés à terre, +où la pièce d'artiste que l'on habite, présente l'aspect d'un arrière-fond +d'épicerie. + +Aux jours où nous sommes, beaucoup de petits bourgeois se couchent à sept +heures et se lèvent à neuf. On a moins faim au lit, et on n'y a pas froid. + +Une expression et une image, nées du siège. J'entends un militaire dire +à un autre: «Pour moi, ce qui m'attend là , c'est une _fricassée de pain +sec_!» + + * * * * * + +_Jeudi 29 décembre_.--On a beaucoup écrit sur la démoralisation produite +dans les hautes classes par le régime dernier. Moi, je suis surtout frappé +de la démoralisation de la classe ouvrière par le luxe de bien-être que +lui a donné l'Empereur. Cette classe, je la vois complètement avachie. De +virile, de martiale, de hasardeuse qu'elle était, elle est devenue loquace, +et très économe de sa peau. Cet aveugle amour des coups, qui, du temps de +Louis-Philippe, faisait compter pour toute émeute, en faveur de n'importe +quelle opinion, sur cinq cents Parisiens prêts à se faire casser la gueule, +pour le plaisir de se battre, pour l'émotion héroïque du coup de fusil, +cet amour des coups a disparu, ainsi qu'a pu s'en apercevoir le +gouvernement de quelques heures du 31 octobre; et la Défense nationale n'a +rencontré que des hommes bien mous dans les bataillons de la Villette. + +La crapulerie de la garde nationale dépasse tout ce que l'imagination d'un +homme bien élevé peut inventer. Je suis en chemin de fer entre trois +gardes nationaux, dont chaque geste aviné est presque un coup pour leurs +voisins, dont chaque phrase ne peut sortir de leurs bouches qu'accompagnée +du mot: «merde.» L'un représente l'ivresse imbécile; l'autre, l'ivresse +gouailleuse et scélérate; le dernier, l'ivresse brutale. L'ivresse +scélérate dit à l'ivresse brutale, pendant le parcours, que le chef de +gare vient de donner l'ordre de l'arrêter, quand il descendra, pour le +boucan qu'il a fait en montant. Je vois l'homme tirer son couteau, +l'ouvrir, et le remettre tout ouvert dans sa poche. Je descends à la +première station, peu désireux d'assister à la sortie de wagon de mes +voisins. + +Aujourd'hui, il y a foule, en haut de Belleville, pour chercher à voir +quelque chose de la canonnade, qui ne décesse pas. Les tertres, les +monticules des montagnes d'Amérique, blancs de neige, portent de petites +foules, se détachant toutes noires sur le ciel. + +Je prends un sentier côtoyant des briqueteries en planches, que +démolissent les propriétaires, craignant que la besogne ne soit faite par +les maraudeurs. Je chemine, non sans m'aider des mains, sur la terre +glacée, par cette route de chèvre, entre des excavations de petits +précipices, aux flancs verts de glaise, au fond desquels les voyous ont +fait des glissades, et j'atteins un de ces minuscules pitons déchiquetés, +qui donnent dans toute cette neige, à ce paysage parisien tourmenté, +l'aspect d'une réduction d'une contrée volcanique. Au-dessus de ma tête +tournoie un oiseau de proie, peut-être un des faucons de Bismarck, dépêché +contre nos pigeons. On ne voit rien du terrain canonné. La curiosité +dépitée se rabat sur le Bourget, éclairé d'un pâle rayon de soleil, sur +des feux prussiens, sur un casque allemand, qu'on croit voir luire. + +Dans les groupes commence à circuler, contredite par l'indignation de +quelques-uns, par l'incrédulité du plus grand nombre, l'annonce de +l'évacuation du plateau d'Avron, et commence, visible pour tout le monde, +la naissance d'un découragement, que la défaite de l'armée de la Loire, de +l'armée du Nord, n'avait point encore amené. + +Burty me dit aujourd'hui qu'un général, dont j'ai oublié le nom, avait +laissé échapper devant lui: «C'est le premier acte de notre agonie!» + +Aux heures avancées de la nuit, quand maintenant on frôle les murailles +de Paris, on est surpris d'y entendre, enfermé comme derrière un mur de +village, le chant des coqs, et l'on ne voit plus de lumières qu'aux +fenêtres des maisons, qui ont inscrit au-dessus de leurs portes: AMBULANCE. + + * * * * * + +_Vendredi 30 décembre_.--Aujourd'hui seulement l'abandon du plateau +d'Avron est officiel, et les ineptes rapports qui l'accompagnent ont tué +la résolution énergique de la résistance. L'idée d'une capitulation avant +que la dernière bouchée de pain ait été mangée,--idée qui n'existait pas +hier,--est entrée dans la cervelle du peuple, annonçant aujourd'hui +d'avance l'entrée des Prussiens pour un de ces jours. + +Les choses qui se passent accusent en haut une telle incapacité, que le +peuple peut bien s'y tromper, et prendre cette incapacité pour de la +trahison. Si cependant cela arrive, quelle responsabilité devant +l'histoire pour ce gouvernement, pour ce Trochu, qui, avec des moyens de +résistance aussi complets, avec cette foule armée de 500 000 hommes, aura, +sans une bataille, sans un avantage, sans une petite action d'éclat, même +sans une grande action malheureuse, enfin sans rien d'intelligent, +d'audacieux ou d'imbécillement héroïque, fait de cette défense, la plus +honteuse défense des temps historiques, celle qui témoigne le plus +hautement du néant militaire de la France actuelle! + +Vraiment, la France est maudite! Tout est contre nous; si le froid et +le bombardement continuent, il n'y aura pas d'eau pour éteindre les +incendies. Toute l'eau, dans les maisons, est presque de la glace, +jusqu'au coin de la cheminée. + + * * * * * + +_Samedi 31 décembre_.--La viande de cheval, une viande de mauvais rêves et +de cauchemars. Depuis que je m'en nourris, c'est une suite de nuits +insomnieuses. + +Cette nuit, à l'approche de l'année 1871, de cette année que je vais +commencer seul, les tristes pensées ont amené, dans le malaise de mes +rêves, mon frère bien-aimé. Je le voyais tel qu'il était dans les derniers +mois de sa vie, tel qu'il était il y a un an, et j'ai eu à nouveau, tout +le temps qu'a duré la tromperie du sommeil, la cruelle souffrance morale +que j'ai éprouvée, tout le long de sa maladie. Je ne sais pourquoi et +comment, nous étions en visite chez Janin. Tout le temps de la longue +visite que je voulais et ne pouvais abréger, j'avais au-dedans de moi la +souffrance d'amour-propre, de ses inattentions, de ses absences, de ses +maladresses, de son entrée d'avance dans la mort, étudiant sur le visage +des gens qui étaient là , s'ils s'apercevaient de tout ce qui me +désespérait. Et j'avais dans mon rêve, à l'état aigu, toutes ces +perceptions douloureuses, absolument comme si je les revivais. Enfin, +étant parvenu à abréger la visite, et tout heureux de l'entraîner, avant +qu'on pût se rendre compte de ce qu'il était devenu, il arrivait qu'au +moment de passer la porte,--son adieu, le malheureux enfant se mettait à +le bégayer. La douleur que j'en ressentais me réveillait. + +Dans les rues de Paris, la mort croise la mort: le fourgon des pompes +funèbres croise le corbillard. A la grille de la Madeleine, j'aperçois +trois bières recouvertes d'une capote de mobile, surmontée d'une couronne +d'immortelles. + +J'ai la curiosité d'entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard +Haussmann. Je vois toutes sortes de dépouilles bizarres. Il y a au mur, +accrochée à une place d'honneur, la trompe écorchée du jeune _Pollux_, +l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, et au milieu de viandes anonymes et +de cornes excentriques, un garçon offre des rognons de chameau. + +Le maître boucher pérore, au milieu d'un cercle de femmes: «C'est 40 +francs la livre, pour le filet et pour la trompe... Oui, 40 francs... Vous +trouvez cela cher... Eh bien! vraiment, je ne sais pas comment je vais +m'en tirer... Je comptais sur trois mille livres, et il n'a produit que +deux mille trois cents... Les pieds, vous me demandez le prix des pieds, +c'est vingt francs; les autres morceaux, ça va de huit à quarante +francs... Ah! permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de +l'éléphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le sang le plus généreux... son +cÅ“ur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres... et il y a de l'oignon, +mesdames, dans mon boudin...» + +Je me rabats sur deux alouettes que j'emporte pour mon déjeuner de demain. + +En sortant, j'aperçois une barbe qui marchande l'unique caneton qu'on voit +à un étalage de fruitier de la rue du Faubourg Saint-Honoré. C'est Arsène +Houssaye. + +Il se plaint drolatiquement du peu de connaissance des hommes, qu'ont les +membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, embêté par les +prétentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes, disant: «Vos +journalistes, mais ils n'ont pas été seulement ministres!» + +Puis le poète parle de la ruine financière de la France, répétant une +phrase de Rouland, toute chaude de ce matin: «Si l'on peut estimer la +fortune de la France à quinze cents milliards, il faut la considérer comme +tombée, dès aujourd'hui, à neuf cents milliards.» + +Le jour de l'an de Paris de cette année, il réside dans une douzaine de +misérables petites boutiques, semées, çà et là , sur le boulevard, où des +marchands grelottants offrent des Bismarck, caricaturés en pantins, aux +passants gelés. + +Ce soir, je retrouve, chez Voisin, le fameux boudin d'éléphant, et j'en +dîne. + + * * * * * + + + + +ANNÉE 1871 + + +_Dimanche 1er janvier_.--Quel triste jour pour moi, que ce premier jour +des années que je vais être condamné à vivre seul! + +La nourriture actuelle, les interruptions perpétuelles du sommeil par la +canonnade, me donnent aujourd'hui une migraine qui me force à passer la +journée au lit. + +Le bombardement, la famine, un froid exceptionnel: voici les étrennes de +1871. Jamais, depuis que Paris est Paris, Paris n'a eu un pareil jour +de l'an, et malgré cela, ce soir, la saoulerie jette dans les rues sa +bestiale joie. + +Ce jour me fait penser qu'au point de vue de l'histoire de l'humanité, il +est très intéressant et presque amusant pour un sceptique à l'endroit du +progrès, de constater, cette année 1871, que la force brute, malgré tant +d'années de civilisation, malgré tant de prêcheries sur la fraternité des +peuples, et même en dépit de tant de traités pour la fondation d'un +équilibre européen, la force brute, dis-je, peut s'exercer et _primer_, +comme au temps d'Attila, sans plus d'empêchements. + + * * * * * + +_Lundi 2 janvier_.--Tous les jours, de pauvres femmes se trouvent mal, +soit de froid, soit de fatigue, soit d'inanition, pendant les heures de +queue, qu'on leur fait faire pour la distribution de la viande. + +Un sujet de méditation. Nous aurions été les plus forts, et nous aurions +voulu nous donner les frontières du Rhin, qui sont, au fond, notre +délimitation ethnographique: toute l'Europe s'y serait opposée. Les +Allemands s'apprêtent à prendre l'Alsace et la Lorraine, se disposent +par cette amputation à annihiler la France, toute l'Europe applaudit! +Pourquoi? Les nations seraient-elles comme les individus, +n'aimeraient-elles pas les aristocraties? + + * * * * * + +_Mercredi 4 janvier_.--Encore souffrant, je passe toute ma journée au lit, +dans un état vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des idées +informulées, à tout moment, prêtes à devenir des rêves, mais arrêtées, au +bord du sommeil, par une détonation du Mont-Valérien, ou par la piaillerie +pondeuse des trois petites poules, que j'ai dans une cage, contre mon +petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernière ressource que +j'ai gardée contre la viande des _tire-fiacres_ d'aujourd'hui, contre la +faim de demain. + + * * * * * + +_Jeudi 5 janvier_.--Aujourd'hui le bombardement est commencé de notre +côté. On ne voit rien, la vue est arrêtée, au delà du rempart, par un +épais brouillard, dans l'opacité blanche duquel s'entendent de formidables +détonations. + +Je retourne dans l'après-midi vaguer autour du cimetière d'Auteuil. De +temps en temps des sifflements d'obus, et tout à coup, deux hommes se +trouvant à une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi: +l'un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui +vient de les effleurer. + +On parle de blessés à Javel, à Billancourt. Cependant tout le monde qui +est là ,--tout le monde, hommes et femmes,--ne veulent pas s'en aller, et +font preuve d'une curiosité sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du +rempart a habitué la population parisienne au canon, et le bombardement, +loin de l'effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au dédain du danger. + + * * * * * + +_Vendredi 6 janvier_.--En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre, +sous la tiédeur du dégel, commence à percer le blanc de la neige et du +givre, j'entends, à tous moments, des sifflements d'obus, semblables aux +hurlements d'un grand vent d'automne. Cela, depuis hier, paraît si naturel +à la population, que pas un ne s'en occupe, et que, dans le jardin à côté +du mien, deux petits enfants jouent, s'arrêtant à chaque éclat, et disant +de leur voix, encore à demi bégayante: «Elle éclate!» puis reprennent +tranquillement leurs jeux. + +Les obus commencent à tomber, rue Boileau, rue La Fontaine. + +Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moitié atterrées, +moitié curieuses, les ambulanciers à la blouse blanche, à la croix rouge +sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers. + + * * * * * + +_Samedi 7 janvier_.--Les souffrances de Paris pendant le siège: une +plaisanterie pendant deux mois. Au troisième, la plaisanterie a tourné au +sérieux, à la privation. Aujourd'hui c'est fini de rire, et l'on marche à +grands pas à la famine, ou tout au moins pour le moment à une gastrite +générale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y +compris les os, donnée pour la nourriture de deux personnes, pendant trois +jours, c'est le déjeuner d'un appétit ordinaire. A défaut de viande, pas +possible de se rejeter sur les légumes: un petit navet se vend huit sous +et il faut donner sept francs d'un litre d'oignons. Du beurre, on n'en +parle plus, et même la graisse qui n'est pas de la chandelle ou du +cambouis à graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se +soutiennent, s'alimentent, vivent les populations malaisées, les pommes de +terre et le fromage: le fromage, il est à l'état de souvenir, et les +pommes de terre, on a besoin de protection pour s'en procurer à vingt +francs le boisseau. Du café, du vin, du pain: c'est la nourriture de la +plus grande partie de Paris. + +Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La +buraliste me dit que le chemin de fer, à partir d'aujourd'hui, ne va plus +qu'à Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris. + + * * * * * + +_Dimanche 8 janvier_.--Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s'il +faisait un ouragan. Je me suis levé, j'ai ouvert ma fenêtre. L'ouragan +était l'incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma +maison. + +Je vais un moment étudier la physionomie d'Auteuil. Devant la gare, des +gamins en képi militaire vendent à des gardes nationaux des fragments +d'obus, qu'ils vont, à tout moment, ramasser près du cimetière. Dans les +rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de +forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs +qui déménagent, un sac de voyage à la main. Je vois une toute vieille dame, +aux blanches anglaises, appuyée sur le bras d'un homme en blouse, qui +porte son sac de nuit à la main. On stationne devant la maison du +pâtissier Mongelard, dont un obus a enlevé hier la cheminée, et qui +_repâtisse_ héroïquement aujourd'hui. + +Tout le monde est sur le pas de ses portes, en même temps que sur le +qui-vive d'un obus: les femmes ayant oublié de faire leur toilette, et +quelques-unes se montrant en bonnet de nuit. + +Sur la petite place, à l'aspect italien, des gamines regardent, masquées +par le porche de l'église, les obus tomber au fond du boulevard, et la +grande caserne de Sainte-Périne, toutes ses fenêtres fermées, et sans un +vivant derrière ses carreaux, semble évacuée de toutes ses vieillesses, +descendues à la cave. + +Je suis las, brisé... On mange si mal et l'on dort si peu. Rien ne +ressemble plus à ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu'à la +nuit passée à bord d'un bâtiment, pendant un combat naval. + + * * * * * + +_Lundi 9 janvier_.--Absence d'allants et de venants sur notre boulevard; +seuls, des gardes nationaux se rendant à leur poste, et des brancardiers +se dirigeant vers le Point-du-Jour. + +L'omnibus est en train de se replier en arrière, et je vois le +déménagement du dépôt, où un obus de cette nuit a tué huit chevaux, et +blessé sept autres, dont il a fallu abattre cinq. + +À la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d'hommes qui causent +éclats d'obus; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes +culinaires pour faire, avec rien, quelque chose; un jeune soldat de ligne +qui montre, sur son bras, un prétendu ricochet de balle. Au bureau de la +vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale +feuilletant les imageries de l'OMNIBUS, le coude posé sur deux pains de +munition, attachés par une sangle. Sur une banquette, un aumônier +divisionnaire, à la croix blanche sur la poitrine, attachée par un large +ruban en sautoir, liséré de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes, +coquette près d'une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais +de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN. + + * * * * * + +_Mardi 10 janvier_.--Le tir de la matinée est si précipité, qu'il semble +avoir la régularité du battement d'un piston de machine à vapeur. Je fais +le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il +raconte qu'hier, il y a eu une telle grêle d'obus, qu'ils ont été obligés +de subir dix-sept décharges, couchés à terre, sans pouvoir riposter, après +quoi, par exemple, ils ont envoyé une bordée qui a fait sauter une +poudrière. En dépit de cet épouvantable feu, ils n'ont encore que trois +blessés: un amputé de la cuisse qui est mort, un autre, blessé gravement, +un manÅ“uvrier devant la figure duquel a éclaté un obus, et qui a eu la +barbe, les cils et les sourcils brûlés. + +On est très nombreux, ce soir, chez Brébant. Tous les bombardés ont été +curieux d'avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des +descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg. +Saint-Victor, pour un obus tombé place Saint-Sulpice, déserte, la nuit, +son logement de la rue de Furstemberg. Renan a émigré aussi sur la rive +droite. + +La conversation est toute sur la désespérance des hauts bonnets de l'armée, +sur leur manque de vouloir énergique, sur le découragement qu'ils +propagent parmi les soldats. On parle d'une séance, où devant l'attitude +molle ou indisciplinée des vieux généraux, le pauvre Trochu a menacé de se +brûler la cervelle. Louis Blanc résume la chose en disant: «L'armée a +perdu la France, elle ne veut pas qu'elle soit sauvée par les pékins!» + +Tessié du Motay raconte les âneries de nos généraux, dont il prétend avoir +été le témoin oculaire. Lors de l'affaire de décembre, il a vu arriver à +deux heures, sur le terrain, le général Vinoy, qui avait reçu l'ordre +d'enlever Chelles à onze heures: il l'a donc vu arriver à deux heures, +entouré d'un état-major un peu aviné, et demandant où se trouvait Chelles. +Du Motay assistait, je crois, le même jour, à l'arrivée du général Leflô +qui, lui aussi, demandait si c'était bien là le plateau d'Avron. + +Le même du Motay affirme qu'après notre complète réussite du 2 décembre, +l'armée avait reçu l'ordre de marcher en avant, quand on vint dire à +Trochu qu'on manquait complètement de munitions. Ceci fait proclamer assez +verbeusement à Saint-Victor la nécessité d'un Saint-Just. + +Et pendant que l'on parle de la menace, qui serait arrivée aujourd'hui au +ministère de brûler Paris, s'il ne capitulait pas, quelqu'un, dans un coin, +fait un réquisitoire contre Alphand, un réquisitoire comique à force +d'exagération, en l'accusant, d'être l'auteur de tout ce qui a été fait de +fatal--et cela par un moyen assez original--en ne refusant rien de ce +qu'on proposait à Ferry, mais en l'exécutant lui-même, et le plus mal +qu'il pouvait. Il cite la salaison des viandes qui sont perdues, +l'établissement des ambulances du Luxembourg, où les blessés gelaient, les +travaux des retranchements d'Avron, qui lui vaudront, dit l'orateur, dans +son antipathie férocement injuste contre l'homme, de devenir l'Haussmann +de Guillaume de Prusse. + +Ces tristes paroles sont scandées des _han_ douloureux de Renan, nous +prédisant que nous allons assister aux scènes de l'Apocalypse. + + * * * * * + +_Mercredi 11 janvier_.--Fuyant le bombardement, des populations effarées +de femmes et d'enfants, chargées de paquets, traversent Auteuil et Passy, +avec leurs ombres courant derrière elles, le long des murs, sur des +affiches annonçant la reprise des concessions temporaires des cimetières. + + * * * * * + +_Jeudi 12 décembre_.--Je vais faire un tour dans les quartiers bombardés +de Paris. Ni terreur, ni effroi. Tout le monde a l'air de vivre de sa vie +ordinaire, et des cafetiers font remettre, avec le plus admirable +sang-froid, les glaces cassées par les détonations d'obus. Seulement, au +milieu des allants et venants, l'on rencontre, par-ci, par-là , un monsieur +emportant sa pendule entre ses bras, et les rues sont pleines de voitures +à bras, traînant vers le centre de la ville, de pauvres mobiliers, dans le +pêle-mêle desquels se trouve quelquefois un vieil impotent, qui ne peut +marcher. + +Les soupiraux des caves sont bouchés. Un boutiquier s'est fait un +ingénieux blindage avec un étagement de planches, garnies de sacs de terre, +qui va jusqu'au premier étage de la maison. On dépave la place du +Panthéon. Un obus a enlevé le chapiteau ionien d'une des colonnes de +l'École de Droit. Dans la rue Saint-Jacques, des murs troués, percés, d'où +se détachent, à tout moment, des morceaux de plâtre. D'énormes blocs de +pierre, un morceau de l'entablement de la Sorbonne fait contre le vieil +édifice une barricade. Mais où le bombardement parle vraiment aux yeux, +c'est sur le boulevard Saint-Michel, où toutes les maisons faisant angle +avec les rues parallèles aux Thermes de Julien, ont été écornées par les +éclats. Au coin de la rue Soufflot, le balcon de l'appartement du premier, +arraché de la pierre, pend dans le vide, menaçant. + +... De Passy à Auteuil, la route neigeuse est rosée du reflet des +incendies de Saint-Cloud. + + + * * * * * + +_Vendredi 13 janvier_.--Il faut vraiment rendre justice à cette population +parisienne, et l'admirer. Que devant l'insolent étalage de ces marchands +de comestibles, rappelant maladroitement, à la population _meure-de-faim_, +que les riches avec de l'argent peuvent toujours, toujours, se procurer de +la volaille, du gibier, les délicatesses de la table, cette population ne +casse pas les devantures, ne bouscule pas les marchands et les +marchandises,--cela a lieu d'étonner. + +Je n'ai rencontré un peu d'indignation que devant la façade du boulanger +Hédé, rue Montmartre, le seul boulanger qui, à l'heure qu'il est, fasse +encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc, +condamné au _pain de chien_, semblait souffrir seulement de cette faveur, +achetée du reste par des heures de queue. + +Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dénonciations furibondes, +de l'ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des épiciers, je croyais à de +l'exagération maniaque. Aujourd'hui, je m'aperçois que Marat était dans le +vrai... Ce commerce, tout _gardenationalisé_, est un vrai commerce +d'accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce que l'on +accrochât, à la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs +sournois, bien persuadé que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas +de deux sous par heure. + +Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les +temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans +des limites raisonnables. + +Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le découpoir du maître d'hôtel +faire à peu près 200 tranches dans un cuissot de veau, d'un veau découvert +à un quatrième étage, peut-être du dernier veau existant à Paris. Deux +cents tranches, à 6 francs, de la grandeur et de l'épaisseur d'une carte +de visite, ça fait 1 200 francs. + +Un dialogue à côté de moi. + +--«Nos femmes nous ont abandonnés, ce soir.» + +--«Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthéon, le bombardement!» + +La visite aux quartiers bombardés a remplacé le théâtre. + +Cette nuit, je passe une partie de la nuit à ma fenêtre, empêché de dormir +par la canonnade et la fusillade autour d'Issy. Dans le silence de la nuit, +cela paraissait proche, proche, et, avec l'imagination des heures de peur +et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris +le fort qui ne tirait plus, et qu'ils attaquaient le rempart. + + * * * * * + +_Samedi 14 janvier_.--Le suffrage universel, pour l'élection des officiers +de la mobile, a été déplorable. Il a fait nommer les _bons enfants_: +c'est-à -dire des officiers qui, lorsqu'ils n'encouragent pas tout, +n'empêchent rien. + +M. Dumas, l'industriel, me contait ce matin de tristes détails sur la +conduite d'officiers de mobiles. Il a un beau-frère qui possède une très +belle propriété à Neuilly. Il tomba dans cette propriété des soldats et +des officiers, parmi lesquels était M. X***. Ces messieurs ne se +contentèrent pas de faire du feu au milieu des chambres, ils emportèrent, +en partant, vingt-cinq paires de drap qui leur avaient été prêtés, et M. +X*** fit enlever dans la serre quinze palmiers, qu'il envoya, pour son +jour de l'an, à une cocotte. Sur la plainte de M. Dumas, un ordre de +l'État-Major vient de faire rendre draps et palmiers. + +N'ayant pas le courage d'aller à Paris, et n'ayant rien à manger, je tue +un merle dans le jardin pour mon dîner. + +Le merle jeté, les ailes raides, sur ma table--je ne suis pourtant pas +métempsycosiste--il me vient, je ne sais pourquoi et comment, la pensée de +mon frère; et l'association de son souvenir avec l'oiseau mort. + +Je me rappelle l'arrivée de l'oiseau, tous les soirs, au jour tombant, et +le sifflement aigu par lequel il semblait vouloir s'annoncer, et les deux +ou trois traversées qu'il faisait du jardin, de son joli vol rapide et +balancé. Je me rappelle sa pause de quelques secondes sur une branche, +toujours la même, une branche d'un sycomore, tout proche de la maison, et +du haut de laquelle il la regardait, immobile et énigmatique... puis tout +à coup son évanouissement dans l'ombre et la nuit. + +Il s'est glissé en moi, alors, comme une croyance superstitieuse, qu'un +peu de mon frère avait passé en cette petite bête ailée, en cet oiseau de +deuil de l'air, et j'ai eu le vague effroi d'avoir détruit, avec mon coup +de fusil, quelque chose d'au delà de ce monde et d'ami, qui veillait sur +la conservation de ma personne et de ma maison. + +C'est bête, c'est bête, c'est absurde, c'est fou, mais ç'a été une +obsession toute la soirée. + + * * * * * + +_Dimanche 15 janvier_.--La canonnade la plus effroyable qu'ait encore +entendue le rempart Sud-Est. «Cela rigole durement!» dit un homme du +peuple, en courant. La maison, secouée sur ses fondations, déverse toute +la vieille poussière de ses corniches et de ses plafonds. + +Malgré la gelée et le vent glacé, toujours sur le Trocadéro, une foule de +curieux. + +Dans les Champs-Elysées, abatis de grands arbres, sur lesquels, avant +qu'ils ne soient hissés dans les camions, se précipite une nuée d'enfants, +armés de hachettes, de couteaux, de n'importe quoi de coupant, qui +tailladent des morceaux, dont ils emplissent leurs mains, leurs poches, +leurs tabliers, pendant que, dans le trou de l'arbre abattu, se voient des +têtes de vieilles femmes occupées à déterrer, avec des pics, ce qui reste +des racines. + +Au milieu de cette dévastation, quelques promeneurs et promeneuses, ayant +l'air de faire insouciamment, et tout comme autrefois, leur promenade +d'avant-dîner, sur l'asphalte. + +A la porte d'un café du boulevard, sept ou huit jeunes officiers de +mobiles paradent et coquettent autour d'une lorette, aux cheveux +flamboyants, arrêtant, pour l'éplafourdissement des passants, le menu d'un +dîner de haute fantaisie et de spirituelle imagination: le menu de leur +prétendu dîner du soir. + +Comme propriétaire, ma position est singulière. Tous les soirs, en +revenant à pied, mes yeux cherchent, du plus loin qu'il leur est donné de +voir, si ma maison est debout. Puis, quand j'ai cette certitude, c'est, à +mesure que je me rapproche, au milieu, des sifflements d'obus, un examen +de détail et une stupéfaction de ne trouver encore ni trou, ni écorniflure +à mon immeuble,--dont, toutefois, on laisse la porte entre-bâillée, pour +que je n'aie pas trop longtemps à y attendre. + + * * * * * + +_Lundi 16 janvier_.--Fête du roi Guillaume. Le canon m'avait empêché de +dormir toute la nuit, et j'étais encore sous mes draps, dans un +engourdissement de fatigue. Au milieu des tonnerres de la batterie de +Mortemart, j'avais perçu un bruit au-dessus de ma tête, et je croyais +qu'on avait remué un meuble. Quelques minutes après, Pélagie entrait dans +ma chambre et m'annonçait gaillardement qu'il venait de tomber un obus +chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen. +L'obus, ou plutôt deux fragments d'obus, ont percé le toit, et sont tombés +dans une chambre, où était couché un petit garçon, que ses engelures +empêchent de marcher. L'enfant n'a rien eu que la peur du plâtre tombé du +plafond. + +Aujourd'hui commence la distribution d'un pain, dont un morceau sera une +vraie curiosité pour les collections futures, un pain où l'on trouve des +fétus de paille. + + * * * * * + +_Mardi 17 janvier_.--L'on parle d'une batterie prussienne élevée à la +Porte Jaune, près Saint-Cloud, qui, sous peu de jours, doit rendre Auteuil +intenable. + + * * * * * + +_Mercredi 18 janvier_.--Aujourd'hui, c'est le rationnement à raison de 400 +grammes par individu. Songe-t-on qu'il y a des gens condamnés à se nourrir +de si peu? Des femmes pleuraient, à la queue du boulanger d'Auteuil. + +Ce ne sont plus quelques obus égarés, comme les jours précédents, c'est +une pluie de fonte qui, peu à peu, m'enveloppe et m'enserre. Tout autour +de moi des détonations à cent, à cinquante pas, à la gare du chemin de fer, +rue Poussin, où une femme vient d'avoir le pied emporté. Et pendant que +de la fenêtre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon, +un éclat me frôle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma +maison. + +Je passais, à trois heures, à la barrière de l'Étoile. Les troupes +défilaient. Je m'arrêtai. + +Le monument de nos victoires, illuminé de soleil, la canonnade lointaine, +le défilé immense, dont les dernières baïonnettes jetaient des éclairs +sous l'obélisque: c'était quelque chose de théâtral, de lyrique, d'épique. + +Un grand et fier spectacle que cette armée, allant à ce canon qu'on +entendait, et ayant, au milieu d'elle, des pékins en barbe blanche qui +étaient des pères, des figures imberbes qui étaient des fils, et encore, +dans les rangs entr'ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs +maris. + +Et l'on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette +multitude citoyenne, convoyée de fiacres, d'omnibus non encore peints, de +fourgons à transporter les pianos d'Erard, transformés en voitures +d'intendance militaire. + +Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de _gobichonneurs_, +détonnant un peu avec l'hymne national, et toujours un peu de cette +gaminerie, dont l'héroïsme français ne peut se défaire, mais l'ensemble du +spectacle était émotionnant et grandiose. + + * * * * * + +_Jeudi 19 janvier_.--Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promène +dans l'attente des nouvelles. Des rangées de gens à la porte garnie de +paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si +pressée que, selon une expression d'un homme du peuple, «on ne pourrait +pas y jeter une noisette». Le gros peintre Marchal, que le siège n'a pas +fondu, empêche, costumé en garde national, les voitures de passer. + +De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonçant +la prise de Montretout. C'est une allégresse. Les gens qui ont pu se +procurer des journaux, les lisent aux groupes formés autour d'eux. Le +monde va dîner joyeusement, et tout autour de soi, l'on perçoit le +bavardage sur les heureux détails du combat d'aujourd'hui. + +Je monte chez Burty, chassé par les obus de la rue Watteau, et qui est +provisoirement emménagé sur le boulevard, au-dessus de la librairie +Lacroix. Vers les quatre heures, il a vu Rochefort qui lui a donné de +bonnes nouvelles, avec un mot spirituel. Pendant le brouillard, Trochu se +plaignant de ne pas voir ses divisions: «Dieu merci, s'est écrié Rochefort, +s'il les voyait, il les rappellerait!» + +D'Hervilly, qui est présent, a toujours son esprit drolatique, et fait un +fantastique tableau du pont d'Asnières, traversé, sous un ciel d'automne, +couleur vert de Véronèse, par Hyacinthe, dont on ne voyait que le nez +vermillonné, et les goulots de deux bouteilles d'eau-de-vie, gonflant ses +poches, et qu'il rapportait de sa maison de campagne. Puis il nous conte +sa visite au vieux bonhomme de la MAMMOLOGIE du Jardin des Plantes, dans +son cabinet aux oiseaux desséchés et garnis de bandages, et qui passe +amoureusement, de temps en temps, la main sur le cou d'un chevreuil +empaillé:--un charmant _racontar_ hoffmannesque. + +Burty me fait voir un rouleau de peintures japonaises du plus haut +intérêt. C'est une étude, en plusieurs planches, de la décomposition d'un +corps, après la mort. C'est d'un macabre allemand, que je ne croyais pas +pouvoir se retrouver dans l'art de l'Extrême-Orient. + +Je retombe sur le boulevard à dix heures. La même foule qu'avant dîner. +Des groupes, tout noirs, dans la nuit sans gaz. Tout ce monde faisant +faction devant les kiosques, et attendant, dans une espérance qui est +devenue un peu anxieuse, la troisième édition du journal: LE SOIR, tardant +à paraître. + +Mme Masson me racontait, ces jours-ci, la visite qu'elle avait faite, à +l'ambulance des Affaires Etrangères, au jeune Philippe Chevalier avant sa +mort. Les salles ont, jusqu'à ce jour, gardé les glaces, les lustres, le +décor doré des fêtes du Corps Législatif, et le mourant, qui se souvenait, +dit à Mme Masson: «Là , à la place même où je suis, c'était le buffet!». + + * * * * * + +_Vendredi 20 janvier_.--La dépêche de Trochu, d'hier soir, me semble le +commencement de la fin: elle me tue l'estomac. + +J'envoie une portion de mon pain à un voisin, un pauvre garde national qui +relève de maladie, et que Pélagie a trouvé déjeunant avec deux sous de +cornichons. + +A la Porte-Maillot, une foule moins nombreuse toutefois, que celle qui +attendait à la barrière du Trône, après l'affaire de Champigny. Tout le +monde regardant avec un pressentiment triste, mais sans avoir encore la +conscience du lamentable _fiasco_. Pêle-mêle, avec les voitures +d'ambulance, avec les cacolets, défilent, un peu à la débandade, sans +musique, moroses, abattus, harassés, et tout couverts de boue, les hommes +des compagnies de marche de la garde nationale. + +D'une de ces compagnies sort la voix stridemment ironique d'un rentrant, +qui jette à l'hébétement général: «Eh bien! vous ne chantez pas victoire!» + +Je suis hélé du haut d'une voiture qui rentre. C'est le nommé Hirsch, ce +peintre de malheur, qui m'avait déjà annoncé, à la porte de La Chapelle, +le désastre du Bourget. Il me crie d'un ton léger: «Tout est fini, l'armée +rentre!» Et sur une note gouailleuse, il me conte ce qu'il a vu, ce qu'il +a entendu: des choses semblant dépasser les bornes de l'ineptie humaine. + +La foule devient sérieuse, se recueille dans sa tristesse. Des femmes de +gardes nationaux attendent, en des poses désespérées, sur des bancs. + +Dans ce monde attaché au triste spectacle, qui ne s'en va pas, qui attend +toujours, sautillent deux amputés d'une jambe, promenant, sur leurs +béquilles, leurs croix toutes fraîches, et qu'on regarde longtemps par +derrière, avec émotion. + +Je passe devant l'hôtel de la Princesse, à la grille ouverte, comme les +jours où nos fiacres y venaient chercher du plaisir intelligent. De là je +vais au cimetière. Il y a aujourd'hui sept mois qu'il est mort. + +Je retrouve dans Paris, sur le boulevard, le découragement navré d'une +grande nation, qui, par ses efforts, sa résignation, son moral, a beaucoup +fait pour se sauver, et se sent perdue par l'inintelligence militaire. + +Je dîne chez Péters, à côté de trois éclaireurs de Franchetti. C'est la +désespérance la plus complète, sous la forme ironique, la forme +particulière au désespoir français. «Nous y sommes! nous y sommes!» Et ils +parlent de l'armée de Paris, ne voulant plus se battre, du noyau héroïque +qui la soutenait, tombé à Champigny, à Montretout... et toujours et +toujours de l'incapacité des chefs. + + * * * * * + +_Samedi 21 janvier_.--Je suis frappé, frappé plus que jamais, du silence +de mort, que fait un désastre dans une grande ville. Aujourd'hui on +n'entend plus vivre Paris. + +Toutes les figures ont l'air de figures de malades, de convalescents. On +n'aperçoit que des visages maigres, tirés, hâves, on ne voit que des +pâleurs jaunes, semblables à de la graisse de cheval. + +En omnibus, j'ai devant moi deux femmes en grand deuil: la mère et la +fille. A toute minute, les gants de laine noire de la mère ont des +crispations nerveuses, et se portent machinalement à ses yeux rouges, qui +ne peuvent plus pleurer, tandis qu'une larme, lente à couler, se sèche, de +temps en temps, sur la cernée de l'Å“il levé au ciel, de la fille. + +Sur la place de la Concorde, près des drapeaux fripés et des immortelles +déjà pourries de la ville de Strasbourg, une compagnie campe, noircissant +de ses feux, les murs du jardin des Tuileries, et de ses lourds sacs, +faisant comme un blindage à la balustrade. En passant au milieu d'eux, +l'on entend des phrases comme celle-ci: «Oui, notre pauvre petit adjudant, +on l'enterre demain!» + +Nous avons vu, successivement, les boutiques des charcutiers devenir des +endroits vides, ornés de faïences jaunes et d'aucubas à la feuille marbrée +de blanc; les boutiques de bouchers, des locaux aux rideaux clos derrière +les grilles cadenassées; aujourd'hui c'est le tour des boutiques de +boulangers, qui sont des trous noirs, aux devantures hermétiquement +fermées. + +Burty tenait de Rochefort que, lorsque Chanzy avait vu ses troupes fuir, +il les avait chargées, l'épée à la main, mais voyant que coups et injures +ne faisaient rien, il avait donné l'ordre à l'artillerie de les canonner. + +Une phrase bien symptomatique. Une fille, me marchant dans le dos, rue +Saint-Nicolas, me jette à l'oreille: «Monsieur, voulez-vous monter chez +moi... pour un morceau de pain?» + + * * * * * + +_Dimanche 22 janvier_.--Ce matin, je déménage ce que j'ai de plus précieux, +au milieu des éclats d'obus, tombant à droite et à gauche, anxieux qu'un +éclat ne tue l'unique cheval de la voiture de déménagement, anxieux qu'un +éclat ne blesse ou ne tue un de ces pauvres diables de déménageurs, +blaguant bravement les détonations les plus rapprochées. + +J'emménage mes bibelots dans une partie de l'appartement, que Burty occupe +sur le boulevard, au coin de la rue Vivienne, et qu'il met très gentiment +à ma disposition. + +Tout à coup un rappel forcené. Nous sortons. On nous dit qu'on se bat à +l'Hôtel de Ville. Sur notre chemin, c'est une effervescence, une agitation, +au milieu de laquelle, toutefois, je vois des gardiens de Paris regarder +tranquillement des photographies, dans des stéréoscopes. Rue de Rivoli, +nous apprenons que tout est fini, et nous voyons passer, rapide dans une +escorte de dragons et de chasseurs, le général Vinoy. Et tandis que des +lignards de Puteaux, tout enguirlandés de morceaux de treillages de +jardins, remontent la rue de Rivoli, des canons défilent sur le quai, se +dirigeant vers l'Hôtel de Ville. + +Le soir, le boulevard présente l'aspect des plus mauvais jours +révolutionnaires. Des discussions toutes prêtes à en venir aux coups. Des +mobiles parisiens accusant les _gens à Trochu_, d'avoir tiré sans +provocation; des femmes criant qu'on assassine le peuple. Nous voici aux +dernières convulsions de l'agonie. + + * * * * * + +_Lundi 23 janvier_.--Un curieux tableau! Dans les restaurants encore +ouverts, les dîneurs apportent leur pain, sous le bras, par suite de la +pancarte affichée hier, et qui annonçait que les restaurateurs ne +pouvaient plus fournir le pain aux consommateurs. + +Par les rues, ici et là , une vieille affiche pourrissante parlant du +Bourget, parlant du plateau d'Avron: c'est sur les murs comme une histoire +successive de nos revers. + +Je vais voir Duplessis, à la Bibliothèque, et dans l'obscurité de cette +Salle des Estampes, où mon frère et moi avons passé tant d'heures d'études, +un employé est obligé de m'indiquer qu'il faut me garer d'une cuve d'eau +ou d'une pile de cartons. C'est aujourd'hui une cave, où toutes les +richesses uniques, qui font l'envie de l'Europe, sont empilées comme pour +un déménagement--et j'ai peur d'avoir dit le mot. + + * * * * * + +_Mardi 24 janvier_.--Vinoy remplaçant Trochu, c'est le changement des +médecins près d'un malade, à l'article de la mort. + +Plus de canonnade! Pourquoi? Cette interruption du bruit tonnant à +l'horizon me semble d'un mauvais augure. + +Le pain actuel est d'une qualité telle, que la dernière survivante de mes +poules, une petite poule cailloutée, toute drolette, lorsqu'on lui en +donne, gémit, pleure, rognonne, et ne se décide à le manger que tout à +fait le soir. + +Sur le boulevard, en face de l'Opéra-Comique, je tombe dans une foule, +interceptant la chaussée, et barrant le chemin aux omnibus. Je me +demandais si c'était une nouvelle émeute. Non, toutes ces têtes en l'air, +tous ces bras qui désignent quelque chose, toutes ces ombrelles de femmes, +qui s'agitent, toute cette attente à la fois anxieuse et espérante, c'est +à propos d'un pigeon--peut-être porteur de dépêches,--qui se repose sur le +tuyau d'une des cheminées du théâtre. + +Dans cette foule, je rencontre le sculpteur Christophe, il m'apprend qu'il +y a des pourparlers entamés pour la capitulation. + +Chez Brébant, dans la petite antichambre qui précède le grand cabinet, +où l'on dîne, tout le monde comme brisé, épars sur le canapé, sur les +fauteuils, parle à voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade, des +tristes choses du jour, et du lendemain qui nous attend. + +On se demande si Trochu n'est pas un fou. A ce propos, quelqu'un dit avoir +eu communication d'une affiche imprimée, mais non affichée, destinée à la +mobile, où le dit Trochu parle de Dieu et de la Vierge, comme en parlerait +un mystique. + +Dans un coin, un autre de nous fait remarquer que ce qu'il y a surtout de +criminel, chez deux hommes, comme Trochu et comme Favre, c'est d'avoir été +dans l'intimité des _désespérateurs_, dès le principe, et cependant +d'avoir, par leurs discours, leurs proclamations, donné à la multitude la +croyance, la certitude d'une délivrance, certitude qu'ils lui ont laissée +jusqu'au dernier moment, «et il y a là , reprend du Mesnil, un danger: +c'est qu'on ne sait pas, la capitulation signée, si elle ne sera pas +rejetée par la portion virile de Paris?» + +Renan et Nefftzer font des signes de dénégation. + +«Prenez garde, continue du Mesnil, on ne vous parle pas de l'élément +révolutionnaire, on vous parle de l'élément énergique bourgeois, de la +partie des compagnies de marche qui s'est battue, et veut se battre, et ne +peut accepter comme ça, tout à coup, cette livraison de ses fusils et de +ses canons.» + +Deux fois on a annoncé le dîner, mais personne n'a entendu. + +On se met enfin à table. + +Chacun tire son morceau de pain. + +--Au fait, dit je ne sais plus qui, vous savez comment Bauer a baptisé +Trochu: «un Ollivier à cheval!» + +La soupe est mangée. Ici Berthelot donne l'explication vraie de nos +revers: «Non, ce n'est pas tant la supériorité de l'artillerie, c'est cela +seulement que je vais vous dire. Oui, le voici, c'est quand un chef +d'état-major prussien a l'ordre de faire avancer un corps d'armée sur un +tel point, pour une telle heure: il prend ses cartes, étudie le pays, le +terrain, suppute le temps que chaque corps mettra à faire certaine partie +du chemin. S'il voit une pente, il prend son... (un instrument dont j'ai +oublié le nom) et il se rend compte du retard. Enfin, avant de se coucher, +il a trouvé les dix routes par lesquelles déboucheront, à l'heure voulue, +les troupes. Notre officier d'état-major, à nous, ne fait rien de cela, il +va le soir à ses plaisirs, et le lendemain, en arrivant sur le terrain, +demande si ses troupes sont arrivées, et où est l'endroit à attaquer. +Depuis le commencement de la campagne, et je le répète, c'est la cause de +nos revers, depuis Wissembourg jusqu'à Montretout, nous n'avons jamais pu +masser des troupes sur un point choisi, dans un temps donné.» + +On apporte une selle de mouton. + +--«Oh! dit Hébrard, on nous servira le berger à notre prochain dîner!» + +En effet, c'est une très belle selle de chien. + +--«Du chien, vous dites que c'est du chien, s'écrie Saint-Victor, de la +voix pleurarde d'un enfant en colère, n'est-ce pas, garçon, que ce n'est +pas du chien?» + +--«Mais c'est la troisième fois que vous en mangez, du chien, ici!» + +--«Non, ce n'est pas vrai... M. Brébant est un honnête homme, il nous +préviendrait... mais le chien est une viande impure,--fait-il avec une +horreur comique,--du cheval, oui, mais pas du chien.» + +--«Chien ou mouton, bredouille Nefftzer, la bouche pleine, je n'ai jamais +mangé un si bon rôti... mais si Brébant vous donnait du rat... moi je +connais ça... C'est très bon... le goût en est comme un mélange de porc et +de perdreau!» + +Pendant cette dissertation, Renan qui paraissait préoccupé, soucieux, +pâlit, verdit, jette sa cotisation sur la table et disparaît. + + * * * * * + +--«Vous connaissez Vinoy, dit quelqu'un à du Mesnil: Quel est l'homme, et +qu'est-ce qu'il va faire?» + +--«Vinoy, répond du Mesnil, c'est un madré, je crois qu'il ne va rien +faire... qu'il va faire le gendarme.» + +Là -dessus une sortie de Nefftzer contre le journalisme et les +journalistes. Il est devenu complètement apoplectique, et sa parole +tudesque, comme étranglée d'enragement, par moments, aboie contre +l'ineptie, l'ignorance, les bourdes de ses confrères, qu'il accuse d'avoir +fait la guerre, et qu'il accuse de l'avoir rendue si fatale. + +Ici Hébrard réclame le silence, et tirant de sa poche un papier: «Écoutez, +messieurs, ceci est une lettre du mari d'une femme connue, demandant la +croix, lettre dans laquelle il invoque comme titre, son _cocuage_, oui, +messieurs, «son cocuage et des malheurs domestiques qui appartiennent à +l'histoire.» + +Un rire homérique accueille la lecture de cette supplique bouffonne. + +Mais aussitôt le sérieux de la situation ramène les dîneurs à se demander, +comment vont se conduire les Prussiens à notre égard. Il y a ceux qui +croient qu'ils déménageront les musées. Berthelot a peur qu'ils emportent +le matériel de notre industrie. Ce dire conduit, je ne sais par quel +chemin, la conversation à une grande discussion sur les matières +colorantes, et sur le _rose turc_, d'où elle revient au point de départ. +Nefftzer, contrairement à tout le monde, prétend que les Prussiens +voudront nous étonner par leur générosité, leur magnanimité. Amen! + +En sortant de chez Brébant, sur le boulevard, le mot capitulation, qu'il +eût peut-être été dangereux de prononcer il y a quelques jours, est dans +toutes les bouches. + + * * * * * + +_Mercredi 25 janvier_.--Plus rien de ce ressort, de cette agitation +fébrile qu'avaient, ces jours-ci, les allants et les venants. Une +population, lasse et battue de l'oiseau, qui se traîne sous un ciel gris, +où tombe, de seconde en seconde, un lourd flocon de neige. + +Il n'y a plus de place pour les absurdités de l'espérance. + +Des queues s'allongent à la porte des marchands, de la seule chose qui +reste à manger, à la porte des chocolatiers. Et l'on voit des soldats, +tout glorieux d'avoir conquis une livre de chocolat. + + * * * * * + +_Jeudi 26 janvier_.--Ça se rapproche. De nouvelles batteries semblent +démasquées. Il éclate des obus, à toute minute, sur la voie du chemin de +fer, et notre boulevard Montmorency est traversé par des gens marchant à +quatre pattes. + +On assiste chez tous, à l'opération d'esprit douloureuse, qui amène la +pensée à la honte d'une capitulation. Cependant il est des énergies +féminines qui résistent encore. On parlait de pauvres femmes qui, ce matin +même, criaient aux queues des boulangers: «Qu'on diminue encore notre +ration, nous sommes prêtes à tout souffrir, mais qu'on ne capitule pas!» + + * * * * * + +_Vendredi 27 janvier_.--Je vais ce matin à l'enterrement de Regnault. + +Il y a une foule énorme. On pleure, sur ce jeune cadavre de talent, +l'enterrement de la France. C'est horrible, cette égalité devant la mort +brutale du canon ou du fusil, qui frappe le génie ou l'imbécillité, +l'existence précieuse comme l'existence inutile. + +J'avais rêvé de faire faire par lui un portrait de mon frère, dans le +format du portrait en pied de la comtesse de Nils Barck. Mon frère ne +revivra pas par ce talent de coloriste, dont j'entends le _De Profundis_, +dans une sonnerie de clairon et un roulement de tambour. J'ai vu passer +derrière sa bière une jeune fille, ainsi qu'une ombre, en habit de veuve. +On m'a dit que c'était sa fiancée. + +J'entre, en sortant de là , dans la boutique de Goupil, où est exposée, non +encore encadrée, une aquarelle du mort, vous montrant le Maroc comme dans +une vision des Mille et une Nuits. + +... Le feu a cessé. Je vais faire un tour aux environs d'Auteuil. + +Une femme crie à un voisin: «Nous sommes encore dans la cave, mais nous +allons remonter!» + +Des trous dans des toits, des écorniflures à des façades, mais vraiment +bien peu de dégât matériel, causé par cet ouragan de fer qui nous a passé +sur la tête. Seule, une langue de terre entre le viaduc et le cimetière +d'Auteuil, toute trouée de grands trous de trois mètres, où les obus sont +tombés si rapprochés qu'ils ont fait, sur une échelle géante, le travail +régulier des trous faits par la commission des barricades, au +Point-du-Jour. + +Près la porte Michel-Ange, je monte sur le viaduc. Cent maisons brûlent à +Saint-Cloud: le feu de joie que se payent les Prussiens pour leur +triomphe! Un soldat malade, accoudé au parapet, laisse échapper: «C'est +pitié de voir cela!» + + * * * * * + +_Samedi 28 janvier_.--Ils sont heureux les journalistes, qui se trouvent +presque fiers de ce que la République a fait pour la défense nationale. +Ils vous citent avec orgueil l'hommage rendu à notre héroïsme par les +Prussiens, et espèrent presque que Trochu va être reconnu comme un grand +homme de guerre. + +Au milieu de l'aspect hilare du soldat, c'est beau le navrement qu'emporte +sur toute sa personne, le marin qui passe, avec son paquet, sous le bras. + +On ne tarit pas sur l'incapacité du gouvernement en général, l'on ne tarit +pas sur l'inintelligence de chaque membre de ce gouvernement. Un convive +de Brébant me racontait avoir entendu ceci de la bouche d'Emmanuel Arago: +«Nous ménageons une jolie surprise aux Prussiens, ils ne s'y attendent +guère, ils seront joliment attrapés quand ils voudront entrer à Paris.» +Mon ami s'attendait à l'annonce de feu grégeois ou de quelque chose +semblable. Non, il se trompait. Emmanuel, après avoir fait un moment +désirer sa réponse, accoucha de cette phrase: «Les Prussiens ne trouveront +pas de gouvernement avec lequel ils puissent traiter, car nous nous serons +retirés!» + +Je parcours les quartiers bombardés: des balafres, des trous, mais sauf un +pilier emporté au magasin de la BALAYEUSE, place Mouffetard, rien de bien +effrayant. Une population qui se déterminerait à se _terrer_ dans ses +caves, pourrait très bien, et sans grand péril, supporter un mois de +bombardement à toute volée. Dans ces quartiers, on rencontre des petites +voitures à bras ramenant les mobiliers, et la circulation de la vie semble +y renaître. + +Un militaire, en manteau blanc, tendant un obus au conducteur de +l'omnibus: «Prenez-moi cela, pendant que je monte, et faites attention... +sacredié, faites attention!» + +Burty me confirme l'affiche mystique de Trochu, dont on avait parlé au +dîner de Brébant: la célébration, par ordre, d'une neuvaine à la Vierge, +que devait suivre un miracle. Est-ce ironique, si c'est vrai que la France +avait remis son salut entre les mains d'un homme, dont la place était aux +Petites-Maisons? + + * * * * * + +_Dimanche 29 janvier_.--Les mobiles rentrent et passent sous les fenêtres, +engueulés par les gardes nationaux répandus sur le boulevard. + +En allant voir la batterie de marine du Point-du-Jour, j'entre dans le +jardin de Gavarni, que je trouve éventré par des tranchées, percées de +trous ronds, au fond desquels sont enfouis des obus qui n'ont pas éclaté. +Un garde national, armé d'un pic et escorté de sa femme, ployant sous le +poids d'un grand sac, déterre un obus, qui a disparu dans la terre gelée. +Pauvre jardin! Le chalet du marchand de tripes a son toit percé d'un obus, +qui semble avoir mis intérieurement en capilolade la fragile construction. +Le petit vallon vert montre ses derniers sapins couchés sur le flanc, et +sa voûte enguirlandée de lierre,--son _salon des fraîcheurs_, ainsi que +l'appelait Gavarni, a été converti en casemate, d'où sort un tuyau de +poêle. + +Je reprends la route de Versailles. Des maisons à jour. Au n° 222, un obus +traversant la boutique d'un nommé Praisidial--un joli nom de +révolutionnaire, au théâtre--a éclaté dans une pièce où l'on vous montre +l'endroit où il a coupé la tête d'un homme, comme avec un couteau. En face, +sur une maison croulée à terre, un toit s'est abaissé, tout semblable à +une toile goudronnée, jetée sur un entresol qu'on bâtit. + +Mais rien n'est comparable, comme destruction, à ce coin du chemin de +ronde, qui porte le nom de boulevard Murat. Là ce ne sont plus des +maisons. Ce sont des pans de mur, des morceaux de façade, où colle encore +un bout d'escalier, des débris, où reste, on ne sait comment, suspendue en +l'air, une fenêtre sans carreaux, des éboulements informes de brique, de +moellons, d'ardoises: de la bouillie de maisons, fouettée au milieu d'une +grande tache de sang, autour d'un paquet de cheveux,--le sang d'un mobile, +qui avait mis, là , culotte bas. + + * * * * * + +_Lundi 30 janvier_.--Oh! la dure extrémité, que cette capitulation +transformant la prochaine assemblée en ces bourgeois de Calais, qui, la +corde au cou, ont été subir les conditions d'Edouard VI. Mais ce qui +m'indigne le plus, c'est le jésuitisme de ces gouvernants, qui, pour avoir +obtenu le mot de _convention_ au lieu de capitulation, en face de ce +traité déshonorant, espèrent, comme de sinistres fourbes, cacher à la +France toute l'étendue de ses malheurs et de sa honte. Bourbaki laissé en +dehors de l'armistice, qui est un armistice général! La convention des +lettres décachetées! Et tout le honteux secret de ce que les négociateurs +nous cachent, nous dérobent encore, et que peu à peu l'avenir nous +dévoilera! Ah! une main française a-t-elle pu signer cela! + +Que vraiment ils soient fiers d'avoir été les geôliers et les nourrisseurs +de leur armée, cela est trop bête! Ils n'ont donc pas compris que cette +apparente mansuétude était un piège de Bismarck! Enfermer dans Paris cent +mille hommes indisciplinés et démoralisés par leurs défaites, en ces jours +de famine, qui vont précéder le ravitaillement, n'est-ce point enfermer la +rébellion, l'émeute, le pillage? N'est-ce pas se donner presque +certainement un prétexte pour entrer à Paris? + +Dans un journal qui contient la capitulation, je lis l'intronisation du +roi Guillaume, comme Empereur d'Allemagne à Versailles, dans la Galerie +des glaces, à la barbe du Louis XIV de pierre, qui est dans la cour. Ça, +là ... c'est bien la fin des grandeurs de la France. + + * * * * * + +_Mardi 31 janvier_.--Ce soir, je dînais au restaurant, à côté d'un avocat +à la cour de cassation, M. P... Je lui disais qu'il serait bien heureux +que la prochaine assemblée se rationnât d'avocats, de marchands de verbe +et de mots creux. J'ajoutais que, pour mon compte, j'étais persuadé que si +la France pouvait se priver d'éloquence parlementaire, pendant une +vingtaine d'années, la France se sauverait, mais que c'était là la +condition _sine quâ non_ de son salut. + +Tout avocat qu'il était, mon interlocuteur partageait mon avis, et partait +de là pour me signaler le _chapardage_--c'était le mot dont il se +servait--le chapardage de toute la basse gent du palais. Il me montrait +tous les avocats de deux sous, tous les avocats sans cause, tous les +avocats sans talent et sans honorabilité, aidés, poussés par Crémieux, +dans la curée des places de la haute administration. + +Et dans le moment où la pensée de la France était, tout entière, tournée +contre les Prussiens, dans ce moment même--ah! je n'oublierai jamais le +tableau qu'il me faisait de ce cabinet, occupé seulement et uniquement de +destitutions, de ce cabinet où la porte, à tout moment violemment poussée, +livrait passage à un intrus, qui, sans dire gare ni bonjour, jetait à +pleine gueule: «Crémieux, délivre-nous de Robinet, de Chabouillot... nous +n'en voulons plus.» Et après cet intrus, un autre intrus, demandant la +démission d'un autre procureur impérial, aussitôt obtenue de la +bienveillance gâteuse du ministre. + +La jolie scène de comédie, que cette scène qu'il me racontait, et où il +avait été acteur. M. P... avait un beau-frère, procureur impérial à Blois. +La sÅ“ur de M. P..., qui tenait à la position de son mari, lui écrivait, +lui demandant d'user de son influence, de ses relations avec les hommes du +gouvernement, pour le faire maintenir. Il était contraire à la démarche, +pensant qu'une destitution serait plus tard un titre pour son beau-frère; +cependant, sur l'insistance de sa sÅ“ur, il se décidait à aller trouver +Crémieux. + +Il lui expose la chose, les désirs de sa sÅ“ur, et fait appel à la +bienveillance que le ministre lui a toujours témoignée. Le ministre ne le +laisse pas finir, lui dit: «Mon cher enfant, vous savez combien je vous +aime!» et là -dessus, il l'embrasse. Crémieux, pendant son ministère, a +toujours embrassé tout le monde. «Il suffit, continue-t-il, que vous +manifestiez ce désir, votre beau-frère ne sera pas destitué, vous pouvez +être tranquille.» Sur cette assurance, M. P... gagne la porte. Crémieux le +rappelle: + +--«Vous dites que votre beau-frère s'appelle P..., qu'il est à Blois. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! je vous promets qu'il ne sera pas destitué aujourd'hui, mais +dans quelques jours, je ne suis pas sûr que ça n'arrive pas. Tenez, il y a +peut-être un moyen d'arranger cela. Qu'est-ce que désire votre beau-frère? + +--Mais, il a sa famille, ses intérêts à Orléans. Il y a une place de +conseiller vacante, je crois que cette nomination le rendrait très heureux. + +--Très bien, très bien! reprend Crémieux, je vais le destituer à Blois, et +du même coup le nommer à Orléans, et l'ayant ainsi nommé moi-même, vous +concevez, je ne pourrai plus le destituer.» + +On demande le chef du cabinet:--«Préparez la nomination de P... à +Orléans.--Mais, monsieur le ministre, le mouvement est fait.--Ah! c'est +très contrariant, très contrariant... ça ne fait rien... j'ai un autre +mouvement en tête, je vais arranger les choses de manière à ce que vous +soyez contents, tous les deux. Je vous ferai écrire demain ou après +demain: regardez la chose comme faite.» + +Là -dessus réembrassade. + +Et la chose se termina par la destitution pure et simple du beau-frère, +avec toutefois une lettre de regret du ministre, obligé de se rendre aux +vÅ“ux de la population blésoise. + +Ce qui a amené l'anéantissement de l'armée, est en train de tuer la +société française. C'est l'indiscipline. Le régime républicain est-il +capable de lui rendre cette discipline, sans laquelle les sociétés ne +peuvent vivre? Et cependant il serait désirable de garder cette enseigne: +LA RÉPUBLIQUE, et de grouper sous ce nom les capacités de tous les partis, +noyant dans leur tout l'infini rien du parti républicain. + + * * * * * + +_Mardi 7 février_.--Un curieux défilé, que celui de tous les gens, hommes +et femmes, revenant du pont de Neuilly. Tout le monde est bardé de sacs, +de nécessaires, de poches gonflées de quelque chose qui se mange. + +Des bourgeois portent sur l'épaule cinq à six poulets, faisant contrepoids +à deux ou trois lapins. J'aperçois une élégante petite femme, rapportant +des pommes de terre, dans un mouchoir de dentelle. Et rien n'est plus +éloquent que le bonheur, la tendresse, dirai-je presque, avec laquelle des +gens tiennent, dans leurs bras, des pains de quatre livres, ces beaux +pains blancs, dont Paris a été privé si longtemps. + +Ce soir, chez Brébant, la conversation abandonne la politique pour aller à +l'art, et Renan part de là , pour trouver la place Saint-Marc une horreur. +Comme Gautier, et nous tous, nous nous récrions, Renan proclame que l'art +doit se juger avec l'_élément rationnel_, qu'il n'y a pas besoin d'autre +chose, et le voici délirant publiquement. Ah! la drolatique cervelle, +quand elle émet des idées sur les choses qu'elle ne connaît pas!. + +Tout en aimant beaucoup l'homme, impatienté par ce blasphème, je +l'interromps soudain, et lui demande, à brûle-pourpoint, la couleur du +papier de son salon. L'apostrophe le trouble, le démonte, il ne peut +répondre... Et je persiste à croire que pour parler art, il est nécessaire +de connaître les couleurs des murs, entre lesquels on vit tous les jours, +et que les yeux sont encore de meilleurs instruments de perception +artistique que «l'élément rationnel». + +Tous ces jours-ci, pris d'une espèce de rage contre mon pays, contre ce +gouvernement, je m'enferme, je me claustre dans mon jardin, tâchant de +tuer ma pensée, mes souvenirs, mes appréhensions de l'avenir dans un +travail abêtissant--ne lisant plus de journaux, et fuyant les gens à +renseignements. + +Un écÅ“urant spectacle, que ce Paris avec tous ces mobiles, qui y traînent +leur oisiveté et leur dépaysement, semblables à ces bestiaux stupides et +effarés, qu'on voyait errer, au commencement de la guerre, dans le bois de +Boulogne: plus écÅ“urant encore, le spectacle de ces officiers gandins, +garnissant les tables des cafés des boulevards, tout occupés de la canne, +achetée le matin, pour parader sur l'asphalte. + +Ces uniformes si peu héroïques se font trop voir, ils manquent de +discrétion. + + * * * * * + +_Samedi 11 février_.--Paris commence à avoir de la viande et des choses à +manger, seulement les Parisiens manquent complètement de charbon, pour les +faire cuire. + + * * * * * + +_Dimanche 12 février_.--Je monte chez Théophile Gautier, qui s'est réfugié +de Neuilly, à Paris, rue de Beaune, au cinquième, dans un logement +d'ouvrier. + +Je traverse une petite pièce, où je trouve assises sur le rebord de la +fenêtre, ses deux sÅ“urs, dans de misérables robes, avec leurs couettes de +cheveux blancs, sous une fanchon faite d'un madras. + +La mansarde, où se tient Théo, et qu'il remplit tout entière de la fumée +de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un +vieux fauteuil en bois de chêne, une chaise de paille, sur laquelle +passent et s'étirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de +chats. Deux ou trois esquisses se voient accrochées de travers aux murs, +et une trentaine de volumes sont culbutés sur des planches en bois blanc, +posées à la hâte. + +Théo est là , en bonnet rouge, à cornes vénitiennes, dans un veston de +velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais +aujourd'hui si taché, si graisseux, qu'il semble la veste d'un cuisinier +napolitain. Et le maître opulent de l'écriture et du dire vous apparaît, +comme un doge dans la débine, comme un pauvre et mélancolique Marino +Faliero, joué au théâtre Saint-Marcel. + +Pendant qu'il parlait, qu'il parlait, comme devait parler Rabelais, je +songeais à l'injustice de la rémunération dans l'art. Je pensais au +somptueux et abominable mobilier de Ponson du Terrail, que j'avais vu +déménager ce matin, de la rue Vivienne, par suite du décès de ce gagneur +de 70 000 francs par an, dans un endroit quelconque, durant le siège. + + * * * * * + +_Jeudi 23 février_.--Bien des mois se sont passés, sans que mes doigts +aient dérangé de sa case, un bouquin des quais. Ces jours-ci, pour la +première fois, j'ai acheté un volume avec l'intention, et je crois, la +force d'intention nécessaire pour le lire. + + * * * * * + +_Vendredi 24 février_.--Aujourd'hui m'est revenu comme un goût de +littérature. J'ai été mordu, ce matin, de l'envie d'écrire: LA FILLE ÉLISA, +ce livre que nous devions écrire, lui et moi, après MADAME GERVAISAIS. +J'ai jeté quatre ou cinq lignes sur un morceau de papier. Cela deviendra +peut-être le premier chapitre. + + * * * * * + +_Dimanche 26 février_.--Pourquoi ces nuits tressautantes? Pourquoi +toujours ces douloureux cauchemars? Pourquoi, dans mes rêves, toujours +recommence la maladie de mon frère? Recommencement impitoyable et tuant, +qui, dans mon sommeil, s'accidente de toute l'horreur des cas, que nous +avions lus ensemble, dans les traités de médecine, pour nos +livres. + +On annonce que les Prussiens nous occuperont demain. Demain nous aurons +l'ennemi chez nous. Dieu préserve à jamais la France des traités +diplomatiques, rédigés par des avocats. + + * * * * * + +_Lundi 27 février_.--Quelque chose de sombre, d'inquiet, est sur la +physionomie parisienne; on y sent la préoccupation anxieuse, douloureuse +de l'occupation. + +Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, au fond, près la rivière, tambour en +tête, et des bouquets d'immortelles à la boutonnière, défilent des gardes +nationaux avinés qui saluent le vieux monument du cri: Vive la République! + +La rue de Rivoli, une foire de tous les produits, imaginables, étalés sur +le trottoir, pendant que les voitures de la mort et du ravitaillement se +croisent sur la chaussée:--les corbillards et les camions de morue séchée. + +Il y a une grande ironie, une ironie divine, qui semble se plaire à faire +mentir les programmes humains. En ce temps de suffrage universel, de +conduite des affaires et de gouvernement du pays par tous les citoyens, +jamais, jamais, la volonté d'un seul, qu'il soit Fayre ou Thiers, n'aura +disposé plus despotiquement des destinées de la France, et dans une +ignorance plus entière de tous ses citoyens, sur tout ce qui se passe, sur +tout ce qui se fait en leur nom. + + * * * * * + +_Mardi 28 février_.--Impossible de rendre la tristesse ambiante, qui vous +entoure. Paris est sous la plus terrible des appréhensions, l'appréhension +de l'inconnu. + +Mes yeux aperçoivent des faces pâles dans des voitures d'ambulance: ce +sont les blessés du pavillon de Flore, qu'on déménage à la hâte, pour que +le Roi Guillaume puisse déjeuner aux Tuileries. + +Sur la place Louis XV, les villes de France ont la figure voilée de crêpe. +Ces femmes de pierre, avec la nuit de leur visage, dans le soleil et le +clair jour, font une protestation étrange, lugubre, fantastiquement +alarmante. + + * * * * * + +_Mercredi 1er mars_.--Maudit Auteuil! Cette banlieue aura été privée de +communication avec le reste de Paris, saccagée par les mobiles, affamée, +bombardée, et elle aura encore la malechance de l'occupation prussienne. + +Ce matin, Paris n'a plus sa grande voix bourdonnante, et le silence +inquiétant des heures mauvaises est tel, que nous entendons sonner onze +heures, à l'église de Boulogne. + +L'horizon est comme vide, comme inhabité. On n'a encore vu que quelques +ulhans, fouillant, avec toutes sortes de précautions, le bois de Boulogne. + +Puis, dans ce grand silence de tout l'espace, commence à s'élever +sourdement le bruit mat et lointain des tambours prussiens, qui se +rapprochent. Je ne sais, mais ma porte s'ouvrant et donnant passage à ces +Allemands, les maîtres de mon foyer pour quelques jours, cette perspective +me fait souffrir, ainsi que d'un mal physique. + +C'est maintenant comme un tonnerre, le roulement des voitures et des +équipages militaires prussiens. De mon jardin, à travers la grille, +j'aperçois deux casques dorés s'arrêter devant ma maison, et en la +regardant, un moment _hacher de la paille_... ils passent. + +Jamais les heures ne m'ont paru si longues, des heures où il est +impossible de fixer sa pensée sur quoi que ce soit, des heures où il n'est +pas possible de rester, une minute, en place. La retraite prussienne a +sonné, et il n'est apparu encore aucun Prussien,--nous n'en aurons sans +doute que demain. + +Je me glisse, dans la nuit, à Auteuil, où il n'y a pas un vivant dans la +rue, pas une lumière aux fenêtres, et par les rues à l'aspect morne, je +vois passer des Bavarois, qui se promènent, quatre par quatre, mal à +l'aise dans cette mort de la ville. + + * * * * * + +_Jeudi 2 mars_.--Il est neuf heures du matin et rien encore. J'ai en moi +un singulier sentiment d'allègement. Nous échapperons peut-être aux +Prussiens. Je descends au jardin. Il fait un beau ciel de printemps, plein +d'un jeune soleil, et tout caquetant du gazouillement des oiseaux. La +nature dont j'ai dit tant de mal, se venge, hélas! cruellement de moi. Je +suis pris, enlacé, abêti par elle. Mon jardin devient toute l'occupation, +toute l'ambition de ma pensée. + +Je veux tenter d'aller à Paris, et malgré mon désir de ne pas voir de +Prussiens, je pousse jusqu'à Passy. A la Muette, à l'état-major du secteur, +des sentinelles bavaroises. Dans la rue, des groupes calmes et non +provocateurs de soldats, qui se promènent ou considèrent niaisement des +manches sculptés de parapluie. Sur le pas de toutes les portes, un béret +bavarois. En dépit d'une affiche jaune, invitant les boutiquiers à fermer, +toutes les boutiques sont ouvertes. Et au milieu de bourgeois et +d'ouvriers, regardant indifféremment l'étranger, seulement quelques +vieilles femmes, dont l'exaltation se traduit par le courroux des yeux, et +le marmottage d'injures, qu'elles crachent de leurs bouches édentées, en +marchant. + +On m'avait dit, lorsque je sortais de chez moi, que la paix était +signée... qu'ils partaient aujourd'hui à midi. A Passy, on m'annonce que +de nouveaux corps arrivent, et que les maisons d'Auteuil vont être +occupées. Je retourne, et toute la journée j'attends, cruellement +émotionné d'avoir mon foyer occupé par ces vainqueurs, chez lesquels mon +père et mes oncles paternels et maternels ont si longtemps marqué le leur, +à la craie. + + * * * * * + +_Vendredi 3 mars_.--Je suis réveillé par la musique, leur musique à eux. +Un matin magnifique, avec ces beaux soleils indifférents aux catastrophes +humaines, qu'elles s'appellent la victoire d'Austerlitz ou la prise de +Paris. Un temps splendide, mais sous un ciel, tout plein de cris de +corbeaux, qu'on n'entend jamais ici à cette époque, et qu'ils traînent à +leur suite, comme les noirs convoyeurs de leurs armées. Ils s'en vont, ils +nous quittent enfin!... On ne peut croire à sa délivrance, et sous le coup +d'un hébétement brisé, l'on regarde les choses amies et chères de son +foyer, non déménagées par l'Allemagne. + +La délivrance m'est apparue, sous la forme de deux gendarmes, reprenant au +galop, possession du boulevard Montmorency. + +Les gens que je côtoie, marchent au petit pas, heureux et semblables à des +convalescents, qui marchent pour la première fois. + +Passy n'a gardé des traces de l'occupation que les inscriptions à la craie, +indiquant, sur les portes cochères et les volets de boutiques, le nombre +de soldats que les habitants ont été tenus de loger. + +Les Champs-Elysées sont pleins d'un monde alerte et bavard, prenant l'air, +sans témoigner s'apercevoir de la démolition vengeresse d'un café, resté +ouvert aux Prussiens, toutes les nuits de leur occupation. + + * * * * * + +_Dimanche 5 mars_.--Sur toute la route de Boulogne à Saint-Cloud, les +matelas que les mobiles ont bien voulu laisser aux habitants, prennent +l'air par les fenêtres ouvertes. Saint-Cloud avec ses maisons écroulées, +ses fenêtres noires de flammes de l'incendie, présente de loin l'aspect +gris et fruste d'une carrière de pierre. + +Les conditions de la paix me semblent si pesantes, si écrasantes, si +mortelles à la France, que j'ai la terreur que la guerre ne recommence, +avant que nous ne soyons prêts à la faire. + + * * * * * + +_Vendredi 10 mars_.--Un pamphlétaire scatologique aurait à fabriquer une +spirituelle et féroce brochure, sous ce titre: LA M... ET LES PRUSSIENS. +Ces dégoûtants vainqueurs ont _embrené_ la France, avec tant de recherches, +d'inventions, d'imaginations dans ce genre, qu'elles méritent vraiment +une étude psychlogique, sur le goût de ces peuples pour la chose +excrémentielle. N'ont-ils pas, chez un de mes amis, décroché le portrait +de son père, ne lui ont-ils pas fait un trou à la place de la bouche...! +Vous devinez le reste. + + * * * * * + +_Mercredi 15 mars_.--J'allume une cigarette à LA CIVETTE. Un garçon de +banque entre, et tend un billet à la dame du comptoir. Elle répond: +_Prisonnier en Allemagne_. + +En bouquinant chez Beauvais, je tombe sur Bocher, l'officier d'état-major, +qui a fait avec Maherault le catalogue de l'Å“uvre de Gavarni. Il revient +d'Allemagne, où il est prisonnier depuis le commencement de la campagne. +Il me conte ceci, qu'il tient d'une de ses parentes, qui le tenait de la +bouche même de l'archevêque de Reims. Le Roi-Empereur, arrivé à Reims, fut +logé par l'archevêque dans la plus belle pièce de l'Archevêché, que le Roi +ne trouva d'abord pas digne de sa grandeur. L'archevêque lui fit observer +que c'était la chambre, où avait couché Charles X, quand il était venu se +faire sacrer. Sur cette affirmation, le Roi se décida à l'occuper, et +voici la carte de visite qu'il y laissa. Le lendemain, le Roi-Caporal chia +dans l'encoignure de la croisée, et se torcha le derrière avec les +rideaux. + + * * * * * + +_Vendredi 17 mars_.--Saint-Cloud n'existe plus. C'est un champ de pierres, +de moellons, de platras, d'où se lèvent sur des caves effondrées, des pans +de murs calcinés, garnis encore, à des hauteurs inaccessibles, de +fragments de mobiliers: ici c'est une niche de poêle, là un portrait au +daguerréotype, plus loin une table des règles du billard avec les tableaux +à marquer, plus loin encore, dans un placard, dont le vent bat la porte, +un bidet égueulé. + +Partout des maisons, aux fenêtres léchées de flammes, par le trou vide +desquelles s'entrevoit le bleu du ciel. Sur l'emplacement du petit hôtel +Saint-Nicolas, cet hôtel, où mon frère et moi avons passé huit gais jours +avec Marie, une femme est assise dans la pose d'accablement d'une statue, +qui pleure sur des ruines. De la gargote historique, où tout Paris a dîné, +il ne reste guère qu'un bout de mur du rez-de-chaussée, sur lequel ne se +lit plus, de l'enseigne écornée, que ... DE LA TÊTE NOIRE. + +La grande rue de Saint-Cloud, un sentier de décombres, entre deux rangées +de maisons aux façades dégringolantes, et dont se détache, à tout moment, +quelque pierre. On dirait qu'on marche dans la secousse d'un tremblement +de terre. + +Au milieu de ces restes croulants, et qui sentent encore le feu, en ces +trous de portes et de fenêtres, étayés par de grands madriers, un +misérable commerce renaissant. Ici, un débit où se voit attablée la +chemise rouge d'un garibaldien; là une mauvaise petite laiterie, où, au +milieu des harengs saurs se dresse, sur le rebord de la fenêtre, un obus +gigantesque. Sur des volets réduits en charbon, et où la trace du pétrole +est encore visible, on lit écrit à la craie: _Français, souvenez-vous! +Vengeance!_ + +L'hôpital fondé par Marie-Antoinette n'a plus de toit. A côté, dans un +pensionnat de jeunes demoiselles, les lits du dortoir, déjetés, disloqués, +et recroquevillés par le feu, ressemblent à une broussaille de fer. + +Tout en haut de Saint-Cloud, près de l'église, un vieillard, la tête nue, +les cheveux blancs au vent, l'air délirant, crie à ceux qui passent: +«_Vous pouvez dire, que c'est les Prussiens qui ont mis le feu avec de +l'huile de pétrole et des torches... Ah! ce n'est pas à moi qu'on peut +dire non!_» + +Le palais, avec ses pauvres statues de femmes qui ont servi de cible, ses +pauvres femmes blessées aux seins par les balles prussiennes, n'est plus +que la façade meurtrie d'une ruine: une ruine à conserver, comme +l'Allemagne a conservé Heidelberg, une ruine à entourer de lierre et de +plantes grimpantes, montant le long de ses pilastres, de ses bas-reliefs, +de ses marbres recuits et éclatés,--une ruine dont la vue et la légende +entretiendront, comme la ruine du Palatinat, la juste haine et le désir +enragé de la vengeance. + + * * * * * + +_Samedi 18 mars_.--Ce matin, la porteuse de pain annonce qu'on se bat à +Montmartre. + +Je sors et ne rencontre qu'une indifférence singulière pour ce qui se +passe là -bas. La population en a tant vu depuis six mois, que rien ne +semble plus l'émouvoir. + +J'arrive à la gare d'Orléans, où est déposé le corps du fils Hugo. Le +vieux Hugo reçoit dans le cabinet du chef de gare. Il me dit: «Vous avez +été frappé, moi aussi... mais moi, ce n'est pas ordinaire, deux coups de +foudre dans une seule vie!» + +Et le convoi se met en marche. Une foule étrange, dans laquelle je +reconnais à peine deux ou trois hommes de lettres, mais où il y a un grand +nombre de chapeaux mous, au milieu desquels s'infiltrent, à mesure qu'on +avance et qu'on traverse les quartiers à cabarets, des soulards, qui +prennent la queue en titubant. La tête blanche de Hugo, dans un capuchon, +domine derrière le cercueil ce monde mêlé, semblable à une tête de moine +batailleur du temps de la Ligue. + +Tout autour de moi, on parle de provocation, on plaisante Thiers, et Burty +m'agace horriblement avec ses ricanements et son apparente incompréhension +du mouvement révolutionnaire, qui se prépare autour de nous. Je suis très +triste et plein des plus douloureux pressentiments. + +Les gardes nationaux armés, parmi lesquels le convoi s'ouvre un chemin, +présentent les armes à Hugo, et nous arrivons au cimetière. + +La bière ne peut entrer dans le caveau... Vacquerie prononce un long +discours. + +Nous revenons. L'insurrection triomphante prend possession de Paris. Les +gardes nationaux foisonnent, et partout s'élèvent des barricades, +couronnées de méchants gamins. Les voitures ne circulent plus. Les +boutiques se ferment. + +La curiosité me mène à l'Hôtel de Ville, où, sur la place et au milieu de +petits groupes, des orateurs parlent de mettre à mort les traîtres. Au +loin, sur les quais, dans un brouillard de poussière, des charges +inoffensives de municipaux, pendant que des gardes nationaux chargent +leurs fusils, rue de Rivoli, et que des voyous donnent l'assaut, avec des +cris, des huées, des pierres, aux deux casernes derrière l'Hôtel de +Ville. + +En revenant, sur les trottoirs, des badauds causant de la fusillade de +Clément Thomas et de Lecomte. + + * * * * * + +_Dimanche 19 mars_.--Les journaux de ce matin confirment la fusillade de +Clément Thomas et du général Lecomte. + +Un sentiment de fatigue d'être Français, et le désir vague d'aller +chercher une patrie, là , où l'artiste ait sa pensée tranquille, et non à +tout moment troublée par les stupides agitations, les convulsions bêtes +d'une tourbe destructive. + +En chemin de fer, on dit, autour de moi, l'armée en pleine retraite sur +Versailles, et Paris au pouvoir de l'insurrection. + +Rue Caumartin, Nefftzer, auquel je demande quel est le nouveau +gouvernement, me jette de sa grosse face, que semblent réjouir nos +désastres: «Vous avez Assi!» + +Il y a de l'hébétement sur les physionomies parisiennes, et de petites +foules, le nez en l'air, regardent idiotement Montmartre et ses canons, +par les percées des rues Lepeletier et Laffitte. + +Victor Hugo que je rencontre, tenant son petit-fils à la main, est en +train de dire à un ami: «Je crois qu'il sera prudent de songer à un petit +ravitaillement.» + +Enfin, au boulevard Montmartre, je trouve affichés les noms du nouveau +gouvernement, des noms si inconnus, que cela ressemble à une +mystification. Après le nom d'Assi, le nom le moins inconnu est celui de +Lullier. + +Cette affiche est pour moi la mort à jamais de la République. L'expérience +de 1870, faite avec le dessus du panier, à été déplorable. Cette dernière, +faite avec l'extrême dessous, sera la fin de cette forme de gouvernement. +Bien décidément la République est une belle chimère de cervelles +grandement pensantes, généreuses, désintéressées; elle n'est pas +praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace +française. Chez elle: Liberté, Égalité, Fraternité, ne veulent dire +qu'asservissement ou mort des classes supérieures. + +Je tombe sur Berthelot, que les événements de ce temps ont affaissé, ont +rendu comme bossu. Il m'entraîne au TEMPS, où, dans l'absence de la +rédaction, nous nous désespérons sur cette France à l'agonie. Nous voyons +presque dans ce qui se passe, dans les violences du jour, une chance +donnée à l'extrême de ce qui triomphe aujourd'hui, une chance donnée au +comte de Chambord. Berthelot craint, pour son compte, par là -dessus la +famine. Il vient de traverser la Beauce, que le manque de chevaux a fait +ensemencer d'orge. + +Je prends ma course vers l'Hôtel de Ville. Un homme, une brochure à la +main, crie: _Trochu découvert et mis à nu_. Un aboyeur de l'AVENIR +NATIONAL vocifère: _Arrestation du général Chanzy_. + +Le quai et les grandes rues qui mènent à l'Hôtel de Ville, sont fermés par +des barricades, avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris +de dégoût, en voyant leurs faces stupides et abjectes; où le triomphe et +l'ivresse mettent une crapulerie rayonnante. A tout moment, on les voit, +le képi de travers, ressortir de la porte entre-bâillée des boutiques de +marchands de vin, les seules ouvertes aujourd'hui. Autour de ces +barricades, un ramassis de Diogènes de carrefours, et de gras bourgeois, +aux professions douteuses, fumant une pipe de terre, leurs épouses sous le +bras. + +Au campanile de l'Hôtel de Ville, un drapeau rouge, et au-dessous le +grouillement d'une plèbe armée, derrière trois canons. + +En revenant, je trouve une indifférence ahurie, quelquefois une ironie +triste, le plus souvent un consternement, au-dessus duquel se lèvent les +bras désespérés de vieux messieurs, avec un regard prudemment circulaire +autour d'eux. + + * * * * * + +_Lundi 20 mars_.--Trois heures du matin. Je suis réveillé par le tocsin, +le tintement lugubre, que j'ai entendu dans les nuits de juin 1848. La +grande lamentation du bourdon de Notre-Dame plane sur les sonneries de +toutes les cloches de la ville, dominant le bruit de la générale, dominant +les clameurs humaines qui semblent appeler aux armes. + +Quel renversement de toute prévision humaine! Et comme Dieu semble rire et +se moquer, dans sa grande barbe blanche de vieux sceptique, des opérations +de la logique d'ici-bas! Comment s'est-il fait que les bataillons de +Belleville, si mous devant l'ennemi, si mous devant les bataillons de +l'ordre du 30 octobre, ont-ils pu s'emparer de Paris? Comment la garde +nationale de la bourgeoisie, si décidée à se battre, il y a quelques jours, +s'est-elle dissoute, sans tirer un coup de fusil? Tout, dans ces jours, +semble arriver à plaisir pour montrer le néant de l'expérience humaine. +Les conséquences des choses et des événements mentent. Enfin, pour le +moment, la France et Paris sont sous la main et la coupe de la populace, +qui nous a donné un gouvernement, uniquement fabriqué avec ses hommes. +Combien cela durera-t-il? On ne sait. L'invraisemblable règne. + +Il y a au chemin de fer beaucoup de partants pour la province, et la rue +du Havre est pleine de bagages, apportés par des voitures à bras, à défaut +de chevaux. + +De temps en temps, passe un officier d'état-major fantaisiste du nouveau +gouvernement, emporté par le galop de son cheval, dans une vareuse rouge, +qui fait retourner les passants. Et les cohortes de Belleville, en face de +Tortoni, foulent notre boulevard, passant au milieu d'un étonnement un peu +narquois, qui semble les gêner et leur faire regarder, de leurs yeux +vainqueurs, le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares. + +Vraiment oui, il semble que ce qui est, en dépit de la blancheur +gouvernementale des affiches l'attestant sur tous les murs, n'est pas +arrivé. Et tout éveillé, l'on marche avec le sentiment d'un dormeur en +proie à un mauvais rêve, et qui sent qu'il rêve. + + * * * * * + +_Mardi 21 mars_.--A tout moment le battement précipité du rappel. L'aspect +des groupes a changé! L'irritation fermente. La parole s'exalte, les coups +de fusil sont proches. Les bataillons bellevillais commencent à être +engueulés sur le boulevard. On est entouré comme du clapotement d'une +grande mer soulevée, qui va se déchaîner dans une tempête. + +D'une fenêtre, je vois le passage d'une imposante manifestation, précédée +d'un drapeau portant: _Vive la République! Les Hommes d'ordre_. + +Dîner chez Brébant. Quelqu'un raconte quelque chose de bien +caractéristique, à l'endroit du nouveau gouvernement. Après la destruction +des dossiers de la police, la première occupation de ces messieurs a été +d'anéantir le registre de l'inscription des filles. + +Saint-Victor donne les bribes d'une conversation d'Ernest Picard. Le +spirituel avocat aurait ainsi fait le portrait de Trochu: «Il est honnête +et faux!» Sur Gambetta, il aurait conté cette anecdote, joliment imaginée, +si elle n'est pas vraie. L'ancien habitué du café de Madrid, en nommant à +des emplois, près de sa personne, Pipe-en-Bois et les autres, en +s'entourant de tout son personnel de videurs de chopes, ne se trouvait pas +encore satisfait. Le café de Madrid n'était pas, pour le dictateur, +complètement réalisé à Bordeaux. Il faisait alors venir le garçon de café +qui servait sa table, et l'élevait à la dignité d'huissier de son cabinet, +avec la chaîne d'acier au cou. + +De ces anecdotes, la conversation s'envole bientôt plus haut. C'est à la +fois merveilleux et triste, le despotisme qu'exerce sur la pensée de Renan +tout ce qui se dit, s'écrit, s'imprime en Allemagne. J'entends, +aujourd'hui, ce juste adoptant la criminelle formule de Bismarck: _La +force prime le droit_; je l'entends déclarer que les nations et les +individus qui ne peuvent pas défendre leurs propriétés, ne sont pas dignes +de les conserver. + +Comme je me révolte, il me répond que ça a été, tout le temps, la loi et +le droit. Seul le christianisme, il est forcé de l'avouer, a cherché une +atténuation de cette doctrine, avec sa protection du faible, du _pauvre +homme_. Et après une verbeuse dissertation, sur les livres de Job, +d'Esther, de Judith, des Machabées, sur les facultés d'assimilation des +races judaïques, sur la philosophie de Spinoza, il revient au Christ, +qu'il déclare un plagiaire, et n'ayant d'original et de bien à lui, que le +_sentiment_. Et à l'appui de sa thèse, il cite les paroles que prononçait +Isaïe, huit cents ans avant le Christ: «Que me font vos sacrifices!... +Améliorez-vous!»,--le thème paraphrasé par Racine, dans ATHALIE. + +J'écoute tout cela, un peu en l'air, l'oreille au bruit de la rue qui +monte, et que n'entendent pas les controversistes bibliques. + +Pendant ce, le tumulte redouble, la foule devient plus grondante et plus +menaçante, les gardes nationaux de la mairie Drouot sont assaillis de +sifflets et de huées. Tout à coup, deux coups de fusil partent. Je suis +bousculé dans une foule, qui m'emporte dans sa terreur, et le cri: Aux +armes! retentit sur tout le boulevard. + + * * * * * + +_Mercredi 22 mars_.--Toute la matinée, canonnade incessante et redoublée. +Vers une heure, silence de l'air, dans lequel montent aussitôt le chant +des coqs et le bruit des industries de fer. Je ne sais ce que c'est que +cette canonnade, et n'ai point le courage d'aller aux renseignements. Bon! +j'en suis pour mon émotion, toute cette terrible canonnade est la +célébration par les Prussiens d'un anniversaire. Je respire. + +Et en ce moment même, Pélagie rentre de Paris, et m'annonce qu'on s'y bat. +Le rappel, un rappel furieux, toute la fin de la journée. Le soir, pas de +journaux. Je vais à Passy, aux nouvelles. Passy a l'aspect d'une +sous-préfecture, à cent lieues de Paris, dans l'émotion d'une révolution +de la capitale, dont elle ne sait rien. + +Je pousse au Trocadéro. Là , un monsieur désignant, dans la nuit, trois +silhouettes lointaines, me dit que l'un de ces hommes l'a pris par la main, +et a cherché à l'entraîner: «Vous concevez, me dit-il, ce sont de mauvais +soldats débandés, ils savent qu'il n'y a plus de punition, ils sont +capables de vous assommer pour attraper quelque chose.» + +Je retourne à Passy, où retentit l'appel prolongé du clairon avec le +tapotement pressé de la générale. Un jeune homme raconte, dans un groupe, +qu'à la place de la Concorde, les bataillons du Comité ont tiré sur une +manifestation de l'Ordre, sans armes, qu'il y a une dizaine de tués et de +blessés, qu'il a relevé lui-même de Pène, blessé à la cuisse. + + * * * * * + +_Jeudi 23 mars_.--La générale, toute la journée. Je trouve le second +arrondissement en armes. Chaque rue est gardée par les hommes du quartier. +Le chef d'une forte reconnaissance qui va prendre position, place de la +Bourse, jette en passant: «Nous venons de désarmer un poste.» + +J'entre un moment chez Burty. Un officier de garde nationale examine +l'appartement, le balcon dominant le boulevard. Il demande qu'on laisse +ouvertes toutes les portes de l'appartement, pour qu'à la première +apparition de l'armée du Comité, des hommes puissent y prendre position. +Je regarde mes meubles de marqueterie, mes bibelots, mes porcelaines, mes +livres qui se trouvent à demi mis en place, à demi étalés à terre, et je +pense qu'ils vont passer un mauvais quart d'heure, à l'assaut de la +maison. + +A la gare Saint-Lazare, une garde nationale effarée me ferme sur le nez +une barrière en bois, et me crie que le chemin de fer ne va plus. + + * * * * * + +_Vendredi 24 mars_.--En dépit des barricades que je vois faire et +perfectionner, place Vendôme, un apaisement, une détente. Il ne faut qu'un +coup de fusil pour tout changer, mais à l'heure qu'il est, la situation +perd de sa gravité par le fait que les uns ne sont pas fixés sur ce qu'ils +veulent obtenir, les autres sur ce qu'ils veulent accorder. + + * * * * * + +_Lundi 27 mars_.--Ces jours-ci, j'ai eu, croyant à tout jamais en être +débarrassé, une crise de foie qui a duré quatorze heures. Quatorze heures +à me tortiller comme un ver coupé. Je crois que, de ma vie, je n'ai encore +autant souffert. J'en sors brisé, avec la viduité de tête et la faiblesse +d'un homme qui a fait une maladie de quinze jours. C'est la liquidation du +siège et de ses suites. Fait curieux: cette maladie de foie qui a tué mon +frère et qui me tuera sans doute, n'est pas du tout une maladie +héréditaire, mais une acquisition de la littérature. + + * * * * * + +_Mardi 28 mars_.--Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu'une +question de décentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conquête +de la France par la population ouvrière, et l'asservissement, sous son +despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. Le gouvernement quitte les +mains de ceux qui possèdent, pour aller aux mains de ceux qui ne possèdent +pas, de ceux qui ont un intérêt matériel à la conservation de la société, +à ceux qui sont complètement désintéressés d'ordre, de stabilité, de +conservation. + +Après tout, peut-être dans la grande loi du changement des choses +d'ici-bas, pour les sociétés modernes, les ouvriers sont-ils, comme je +l'ai déjà dit, dans IDÉES ET SENSATIONS, ce qu'ont été les barbares, pour +les sociétés anciennes, de convulsifs agents de destruction et de +dissolution. + + * * * * * + +_Mercredi 29 mars_.--L'atticisme d'Athènes et l'atticisme du grand siècle +se révèlent, d'une manière bien ironique, en deux monuments littéraires +contemporains, dans Aristophane et dans Molière. Chez Aristophane, le rire +d'Athènes se gaudit de la m... du pet, des équivoques sur le c.., la q..., +les c... Chez Molière, que la décence chrétienne prive des plaisanteries +sur les parties génitales, le fin sourire de la France s'amuse +superlativement de la perspective d'un trou de c.., dans lequel un +apothicaire introduit une canule de seringue. + +... Les triomphes désastreux de la République tiennent à ceci, à ceci +seul: c'est qu'à chacun de ces avènements, la République présente à la +société rebellée et prête à en venir aux coups, un rideau de messieurs, +presque lavés, presque peignés, presque costumés en gens du monde. Il est +vrai que ces messieurs rassurants, ces messieurs du nouveau pouvoir, ne +gardent le pouvoir que juste le temps nécessaire pour livrer la société, +désarmée par leurs bonnes mines, leurs douces paroles et leurs blanches +cravates, à la bêtise et à la férocité des gens groupés derrière eux. +Alors, il se trouve que les hommes, pour lesquels les gens du premier plan +ont obtenu de la conciliation idiote, de la sensiblerie humanitaire, avec +le respect religieux de leur sale peau, ces hommes épargnés, pardonnés, +amnistiés, ne parlent que de fusiller et de guillotiner. + +Ces messieurs qui nous la font, avec des programmes à la Platon, des +blagues philanthropiques, des thèses de gouvernement idéal: voilà le grand +danger. Ça n'est pas Assi et consorts qui ont vaincu, ces jours-ci, c'est +Louis Blanc et les maires capitulards, venant, au nom de la fraternité, +faire tomber les chassepots des mains des bataillons de l'Ordre... + + * * * * * + +_Jeudi 30 mars_.--Il y a chez moi une faculté tyrannique: l'enfantement +continu, perpétuel, d'une conception portant le cachet de ma personnalité. +Si, comme dans ce moment-ci, ce n'est pas un livre que je roule dans ma +tête, ma pensée s'amuse, jour et nuit, de la plantation d'un jardin, de la +formation d'un coin de verdure et de feuillée particulier. A défaut de la +création d'un jardin, ma cervelle s'occupera de la création d'une pièce, +de l'arrangement et de l'ameublement d'une chambre, réalisés dans les +conditions d'un idéal artistique, que d'autres achètent chez leur +tapissier. + +Et il en a été toujours ainsi, toute ma vie. Je me reposais de la +composition d'un bouquin, par la composition originale d'une collection +particulière, d'un meuble, d'une reliure. + + * * * * * + +_Vendredi 31 mars_.--_Risum teneatis!_--Jules Vallès est ministre de +l'instruction publique. Le bohème des brasseries occupe le fauteuil de +Villemain. Et, il faut le dire cependant, dans la bande d'Assi, c'est +l'homme qui a le plus de talent et le moins de méchanceté. Mais la France +est classique de telle sorte que les théories littéraires de cet homme de +lettres font déjà plus de mal au nouveau gouvernement, que les théories +sociales de ses confrères. Un gouvernement, dont un membre a osé écrire +qu'Homère était à mettre au rancart, et que le MISANTHROPE de Molière +manquait de gaieté, apparaît au bourgeois, plus épouvantant, plus +subversif, plus anti-social, que si ce gouvernement décrétait, le même +jour, l'abolition de l'hérédité, et le remplacement du mariage par +l'_union libre_. + + * * * * * + +_Samedi 1er avril_.--Quelque chose me révolte dans ce gouvernement de la +violence et de toutes les extrémités: c'est sa débonnaire résignation au +traité de paix, c'est sa lâche soumission aux conditions déshonorantes, +c'est, le dirai-je, son amicalité presque, pour les Prussiens. + +Les préliminaires de la paix, voilà le seul fait accompli trouvant grâce +devant ces hommes, en train de jeter tout à bas, et cela, sans qu'une voix +proteste. A Dieu ne plaise que je ne le demande, mais je m'étonne, et je +ne puis comprendre, que dans ce moment d'effervescence, de bouillonnement, +de furie, il n'y ait pas un peu de l'emportement des esprits, qui ne se +tourne irraisonnablement contre les Allemands. + +Je constate tristement, que dans les révolutions actuelles, le peuple ne +se bat plus pour un mot, un drapeau, un principe, une foi quelconque, +faisant de la mort des hommes un sacrifice désintéressé. Je constate que +l'amour de la patrie est un sentiment démodé. Je constate que les +générations contemporaines ne s'insurrectionnent que pour la satisfaction +d'intérêts matériels tout bruts, et que la ripaille et la gogaille ont +seules, aujourd'hui, la puissance de leur faire donner héroïquement leur +sang. + + * * * * * + +_Dimanche 2 avril_.--Canonnade, vers les dix heures, dans la direction de +Courbevoie. Bon, la guerre civile est commencée! Ma foi, quand les choses +en sont là , c'est préférable aux égorgements hypocrites... La canonnade +s'éteint... Versailles est-il battu?... Hélas! si Versailles éprouve le +plus petit échec, Versailles est perdu! Quelqu'un qui vient me voir, me +dit que d'après des paroles qu'il a saisies dans les groupes, il craint +une défaite. + +Je pars de suite pour Paris. J'étudie la physionomie des gens, qui est +comme le baromètre des événements dans les révolutions; j'y trouve comme +un contentement caché, une joie sournoise. Enfin un journal m'apprend que +les Bellevillais ont été battus. + +Un de mes amis, de couleur très rouge, voit dans ce qui se passe, _une ère +nouvelle_. Moi j'en ai assez des ères nouvelles, dirigées et menées par +des hommes, avec lesquels mon ami ne consentirait pas à monter une faction. + +J'entends un jeune Bellevillais s'exclamer ainsi, en s'adressant à ses +camarades: «C'est dégoûtant, dans les compagnies, c'est à celui qui +mangera le plus et boira davantage!» + + * * * * * + +_Lundi 3 avril_.--La canonnade comme au temps des Prussiens. La canonnade +tonnant, au petit jour, au Mont-Valérien, puis s'étendant dans la journée +autour de Meudon, où Versailles a placé ses canons, dans les travaux de +fortifications des Prussiens. Un tir incessant, dont la fumée se rabattant +sur les maisons de la plaine, et les montrant toutes grises, fait du +coteau, dans l'indécision et le vague, comme l'étagement d'une ville +d'ardoise, d'où s'élanceraient des feux et des détonations de +cratères... + +Au milieu de cette rage de l'artillerie, l'habitude est tellement prise de +vivre au bruit du canon, parmi les crachats de la fonte, et chacun a fait +conquête d'une telle insouciance, que je vois des jardiniers gazonner +tranquillement, à côté d'ouvriers reposant des grillages, avec la quiétude +des printemps passés. + +C'est insupportable, cette incertitude, devant une action que vous avez +sous les yeux, que vous suivez avec une longue-vue, et dont vous ne pouvez +vous rendre compte. + +La réquisition est en train de passer des caisses publiques aux caisses +des marchands. Cela a commencé hier à Passy. + +Dehors, sur mon chemin, un tel abandon heureux des allants et des venants, +qu'on doute de tout ce canon entendu... Devant la Manutention, je vois +rentrer le 181e bataillon de la garde nationale. Les hommes sont pâles, +sérieux. + +On ne sait rien, à Paris, de l'issue de la journée. Les connaissances, les +groupes, les journaux sont dans l'ignorance de la vérité. Soudain, le +boulevard retentit de cette nouvelle à sensation, jetée à tous les échos +de Paris, par les aboyeurs du «JOURNAL DE LA MONTAGNE»: _Prise du +Mont-Valérien_. Je flaire un canard, et une manÅ“uvre, pour décider les +indécis à aller se faire tuer. + + * * * * * + +_Mardi 4 avril_.--Je me réveille tout triste. L'horizon est muet. Est-ce +que Versailles serait battu, et serions-nous à la discrétion des hommes de +la Commune? Heureusement que j'entends bientôt un bruit de mitrailleuses, +bruit lointain, si lointain, que je ne sais pas bien si ce n'est pas un +charroiement de rails de chemins de fer. Ce bruit devient plus distinct, +et c'est bien vite comme un déchaînement du pétillement homicide. + +Sur le boulevard, la soûlerie des gardes nationaux devient agressive aux +passants. + +Pourquoi, dans les guerres civiles, les courages grandissent-ils, et +pourquoi des gens qui n'auraient pas tenu devant les Prussiens, se +font-ils tuer héroïquement par leurs concitoyens? + +Toute la journée le bruit de ces mécaniques de mort qui, par moment, +semblent avoir des colères humaines. + +Les omnibus ont retourné en dedans le rouge de leurs lanternes, pour +n'être pas happés au passage, dans les environs de la Manutention. + + * * * * * + +_Mercredi 5 avril_.--D'après le dire des journaux de ce matin, le +gouvernement du Comité semble à sa fin, et cependant la canonnade dure +toute la journée autour du fort d'Issy, dont on aperçoit, flottant au vent, +le grand drapeau rouge. + +La menace de faire marcher de force contre Versailles, les bataillons +favorables à l'Assemblée de Versailles, fait sauver, d'ici, les quelques +bourgeois valides, qui y sont encore. + +Vraiment, si les Prussiens n'étaient pas à la cantonade, il serait +désirable que l'expérience du gouvernement du Comité fût complète. Oui, il +serait désirable qu'il eût deux ou trois mois de victoire, pendant +lesquels il aurait le loisir d'appliquer son programme secret, et de +réaliser tout ce qu'il a d'anarchique et d'antisocial dans le ventre. A ce +prix est peut-être le salut de la France. Cela seul donnerait à la +génération actuelle l'audace de détruire le suffrage universel et la +liberté de la Presse: deux suppressions déclarées impossibles par le bon +sens de la médiocratie. Oui, la liberté de la Presse, car je n'ai pas plus +de respect pour cette puissance sacro-sainte que n'en eurent Balzac et +Gavarni. Pour moi, le journal politique n'est qu'un instrument de mensonges +et d'excitation; pour moi, le journal littéraire, le petit journal, ainsi +que j'ai cherché à le démontrer dans les HOMMES DE LETTRES, n'est qu'un +instrument d'abaissement intellectuel. J'aurais, je ne le cache pas, +quelque curiosité de voir pratiquer ce régime. Je ne prétends pas que la +France serait à jamais sauvée de la démagogie, mais mon régime à reculons +pourrait bien donner à la société plus d'années de paix que ne lui ont +donné, depuis soixante-dix ans, les impuissants essais de conciliation +entre l'autorité et la liberté. + +Je lis aux rayons de la lune une affiche de cannibale, qui, parlant «des +assassinats des bandits de Versailles», proclame une loi de représailles, +annoncée dans cette ligne significative: «œil pour Å“il, dent pour dent.» +Si Versailles ne se dépêche pas, nous verrons la rage de la défaite se +tourner en massacres, fusillades et autres gentillesses de ces doux amis +de l'humanité. + + * * * * * + +_Jeudi 6 avril_.--Un jeune garde national passe sur notre boulevard, +pleurant, pleurant comme un enfant. Est-ce un père? est-ce un frère qu'il +pleure? + +Toute la matinée, canonnade autour d'Issy, autour de Neuilly. Feu +foudroyant de canons, de mitrailleuses, de mousqueterie, un feu comme je +n'en ai jamais entendu du temps des Prussiens. + +Une douzaine de voitures d'ambulances remonte avec moi l'avenue des +Champs-Elysées. A la barrière de l'Étoile, une foule énorme regarde trois +batteries versaillaises établies au-dessus du pont de Neuilly, et tirant +contre la barricade du pont et le rempart. + +Des groupes d'ouvriers sont juchés sur deux guérites. Des jeunes filles se +tiennent en équilibre sur les chaînes de fer, en s'appuyant sur une épaule +amie. Des Anglaises sont debout dans des mylords, stationnant en avant de +la barrière, au-dessus d'une multitude noire, sur laquelle s'élève, çà et +là , le cuivre brillant d'une grande lunette. + +C'est au fond une curiosité indifférente de tous: bourgeois et ouvriers, +femmes du monde et du peuple. Par acquit de conscience, et comme dans le +jeu d'un rôle, une de ces femmes laisse-t-elle échapper: «C'est bien +triste!» presque aussitôt cela dit, elle retrouve son petit rire fou, à +propos de rien. + +Dans le ciel brillant passent, à tire-d'aile, en coassant, des volées de +corbeaux, que les coups de canon chassent de leur pâture! + +Précédés d'un officier, le sabre au poing, dans les cris de Vive la +République! poussés par des artilleurs ivres, trois canons défilent au +grand galop, et détournent, un moment, l'attention, braquée sur la route +montante et la barricade éventrée. Les obus commencent à tomber sur le +rempart, et, peu à peu, la foule recule devant les éclatements d'obus dans +l'air, laissant longtemps, dans le bleu du ciel, un petit nuage immobile. + +Versailles met de l'imprudence à ne pas frapper un grand coup. Les +Parisiens, tenus dans l'ignorance de l'étendue de leurs défaites, par les +mensonges officiels et semi-officiels, ne sont pas découragés. Ils +commencent même, il faut l'avouer, à être pris par l'amusant de cette +guerre; derrière des remparts, comme à Issy, de cette guerre dans des +maisons, comme à Neuilly. + +Les aberrations et les inventions de la cervelle de cette plèbe armée +dépassent tout ce qu'on peut imaginer. En veut-on un exemple? Ce matin, un +innocent communard disait dans la villa: «A Versailles, ils fusillent tous +les gardes nationaux, mais aujourd'hui, on change notre costume, on va +nous donner l'uniforme de la troupe, et alors si les Versaillais +continuaient, les puissances étrangères interviendraient!» + +Une bonne affiche est celle qui met au compte de la société actuelle: la +prostitution des femmes et l'inscription à la police des hommes. S'il y a +des p... et même des mouchards, c'est la faute à la bourgeoisie! + + * * * * * + +_Vendredi 7 avril_.--La sixième journée, qu'on se canonne, qu'on se +fusille, qu'on se tue. + +A l'Arc de l'Étoile, toujours de la foule, des voitures d'ambulance, des +estafettes galopantes, des bataillons de gardes nationaux se succédant au +feu. La canonnade est incessante, et couvre d'obus Neuilly. + +Dans un coin, des groupes de femmes immobiles et idiotisées, disant +qu'elles attendent, là , leurs maris, qu'on a forcé de marcher. En tout ce +bas monde, un sentiment irraisonné rend Versailles responsable de tout le +mal qu'a fait le Comité,--un sentiment très difficile à détruire, et qui +fait regarder les Versaillais comme des Prussiens. + +On entoure des gardes nationaux isolés, qui rentrent. Un franc-tireur, à +la figure énergique et noire de poudre, raconte, avec un navrement sauvage, +que Neuilly est intenable sous les obus, tombant comme la grêle. Par le +rideau entr'ouvert des voitures d'ambulance, je vois des têtes mortes ou +vivantes de blessés, les yeux fixes. + +Quatre ou cinq canons arrivent, et le rempart se met à répondre +frénétiquement. Dans le soleil, et sur cette avenue qui semble, en sa +montée toute droite, un praticable du vieux cirque de Franconi, au delà +des bras levés de la porte du rempart, c'est un chaud brouillard sillonné +d'éclairs, noyant, dans une vapeur azurée et mordorée, les arbres de +l'avenue, les maisons des deux côtés, la barricade: un brouillard dans +lequel s'étagent les bâtisses et la colonne de l'horizon, ainsi +qu'apparaîtrait une Acropole. Un véritable effet d'apothéose, avec ces +jeux de lumière, cette transfiguration lumineuse des choses, cette gloire +du couchant, ce ciel d'or, tout craquant d'artifices. + +Au milieu de ma contemplation: pif, paf, crac, c'est un obus qui frappe, +au-dessus de nos têtes, la corniche de gauche de l'Arc de l'Étoile. A +l'instant, tout le monde à plat ventre, pendant qu'un éclat rebondit à +côté de moi, avec son vilain bruit sec. Là -dessus, tout le monde de se +relever et de se sauver. J'en fais autant. + +Une affiche annonce que tout citoyen qui ne se sera pas fait inscrire, +dans les vingt-quatre heures, sur les registres de la garde nationale, +sera désarmé et arrêté, s'il y a lieu. Cette loi, jointe à celle sur les +propriétaires, me semble un joli préambule de la Terreur. + +Quelqu'un vivant en contact avec les gouvernants de l'heure présente, et +que je rencontre, me dit négligemment: «Il se pourrait bien que, cette +nuit, on fusillât l'archevêque!» + + * * * * * + +_Samedi 10 avril_.--Chez Voisin, je demande le plat du jour: «Il n'y en a +pas, il n'y a plus personne à Paris,» me répond-on. Il ne dîne aujourd'hui +qu'une vieille habituée, que j'y ai vue, pendant tout le temps du siège. + +En sortant de là , je suis frappé du peu de monde qu'on rencontre. Paris a +l'air d'une ville où il y a la peste. Il n'y a vraiment plus de matière +masculine pour faire des groupes, et les quelques figures de jeunes gens +qu'on rencontre, appartiennent à des étrangers. + +Le seul mouvement, la seule vie de Paris: ce sont de petits déménagements, +entre chien et loup, sur des voitures à bras, traînées par des gardes +nationaux: les locataires démocrates se hâtant de profiter du décret de la +Commune sur les loyers. + +Pas de groupe sous le lampadaire de l'Opéra, pas de groupe au coin de la +rue Drouot, je rencontre seulement quelques gens ramassés à l'entrée de la +rue Montmartre. + +Une chose curieuse dans les petits rassemblements, où je me fourre, on ne +cause pas des événements de la journée, et je n'entends parler que du +passé, du siège de Paris, des incidents de ce siège et de l'ineptie de la +défense. L'on sent très bien que la principale force de l'insurrection +vient, non de ce que Versailles fait de bête ou de maladroit, mais de ce +qu'ont manqué d'entreprendre les Trochu et les Favre. Et la grande faute +de Thiers, est d'avoir admis dans son ministère, les hommes dont +l'incapacité semble au peuple une trahison. + +Ce soir, sur le boulevard, les glapissements de la vente du SOIR, de LA +COMMUNE, de LA SOCIALE, enfin de LA MONTAGNE, qui annonce la proclamation +de la République en Russie. + +A Auteuil, il y a en ce moment des gens qui achètent des cordes, pour se +faire descendre, par les amis, le long des fortifications, et se sauver de +la réquisition nationale. + + * * * * * + +_Dimanche de Pâques, 9 avril_.--Un sommeil, à tout moment, interrompu par +des coups de canon. + +Le concierge de la villa me prévient qu'on doit venir faire des visites +domiciliaires, à midi. Il m'engage, si j'ai des armes, à les cacher. Ces +messieurs prennent tout: armes de luxe, de collection. Il a vu emporter +des arcs et des flèches de sauvages. + +En allant à Paris, je vois passer, entre cinq gardes nationaux, un pauvre +diable de savetier, que j'ai aperçu souvent travailler dans une échoppe, +près du marché, et que, tout malade, on a fait lever de son lit. On +l'entraîne au secteur. Sa femme le suit, en poussant des cris terribles. +Pourquoi est-il arrêté? on ne sait. + +A onze heures, je suis seul, tout seul, dans la grande salle de Péters, où, +symptôme de la terreur qui règne, les garçons ne parlent qu'à voix, tout +à fait basse. + +Chez Burty, je rencontre Bracquemond, que ses trente-huit ans mettent sous +le coup de la loi de la garde nationale. Il sort pour aller demander à un +ambulancier de ses amis, de le faire inscrire comme aide, et de lui +permettre de coucher dans son baraquement, pour n'être pas pincé. + +Burty et moi, nous l'accompagnons à l'ambulance, établie dans le jardin du +concert Musard. + +En entrant à l'ambulance, c'est le spectacle de blessés, se traînant avec +des béquilles, un X en bandoulière, de blessés qu'on promène en petites +voitures, de blessés parmi lesquels un adolescent, le bras en écharpe, +tire le sabre avec un bâton. + +Nous entrons dans une chambre de baraquement, où se trouve le pittoresque +de la guerre, mêlé au désordre d'une chambre d'étudiant. Quatre ou cinq +jeunes ambulanciers mangent dans des gamelles, au milieu de livres. L'ami +de Bracquemond nous entraîne bientôt sous une tente, où la croix rouge de +l'_Internationale_ traverse le gris de la toile. On nous sert de +l'eau-de-vie, dans des verres à poser des ventouses. + +La conversation est naturellement épouvantable, avec le tour gai, habituel +à la parole des internes: «Les blessures sont terribles, dit l'un des +jeunes gens, qui a des ciseaux et une pince, passés dans la première +boutonnière de sa vareuse. Nous avons dix-huit _étripés_ dans le petit +pavillon là -bas... c'est de la bouillie humaine... Il y en a qui ont le +devant tout entier de leur capote, dans le ventre... d'autres ont les +jambes broyées et enflées, qu'on dirait de _vraies tulipes_... L'autre +jour, on en a apporté un, qui avait la mâchoire descendue au milieu de +l'estomac... un masque antique... et l'infirmier, concevez-vous, qui +s'échignait à lui demander son nom!» + +Un second ambulancier parle d'un blessé qu'on a retourné, et ouvert par +derrière, comme une armoire, à l'effet d'étudier le curieux trajet d'une +balle de chassepot. + +«Tenez, un intéressant bonhomme qui passe là , avec sa calotte noire,--nous +dit l'ami de Bracquemond,--c'est l'homme qui a quarante sous, pour +déshabiller les morts... Chez lui, c'est une vraie passion... il ne couche +dans le pavillon que lorsqu'il y a l'espérance d'en _racoler_... il faut +voir de quel Å“il amoureux il vient regarder, épier ceux qui vont +_claquer_... Ah! une voiture, voici des blessés!» + +Il disparaît et reparaît, ramenant bientôt un homme qu'il soutient, un +homme, la tête entortillée de bandes, le visage plaqué de plâtre, comme un +gâcheur: «En voilà un, qui a de la chance,--s'écrie l'ami de Bracquemond, +rentrant quelques minutes après,--il était dans le poste de la porte +Maillot, quand un obus à éclaté, et tout effondré. Eh bien, mon homme est +contusionné partout, et n'a pas une blessure... A ce qu'il paraît, +ajouta-t-il, les Versaillais sont entièrement maîtres de Neuilly, et le +rempart commence à devenir un endroit d'écrabouillement... Puis on dit que +les fédérés commencent à manquer de projectiles.» + +Bracquemond est allé faire un tour dans une salle de blessés. Il rentre +très pâle. Il vient de voir des tronçons d'hommes, dont la vie n'est plus +qu'un battement de paupières. + +Dans ce moment apparaissent quatre corbillards, flanqués de drapeaux +rouges, et des délégués de la Commune entrent réclamer des cadavres, pour +servir d'escorte au mort Bourgoin. On se dépêche de leur clouer, dans des +bières, les premiers venus. Les délégués sont pressés. Ils ne les prennent +pas tous. L'interne nous en découvre un, resté là . Un homme dont un obus a +enlevé la moitié de la figure, et presque tout le cou, avec le bleu et le +blanc d'un de ses yeux coulé sur une de ses joues. Il a encore la main +noire de poudre, levée en l'air, et contractée, comme si elle serrait une +arme. + +Là -dessus, nous partons. Au moment où l'on nous ouvre la barrière, une +femme dit au gardien, d'une voix dolente: «--Monsieur, vous avez mon mari, +parmi les morts?--Comment s'appelle-t-il?--Chevalier.--On ne connaît pas +ça... Allez à Beaujon, à Necker.» + +J'entre dans un café, au bas des Champs-Elysées, et pendant que les obus +tuent à la hauteur de l'Arc de l'Etoile, de l'air le plus tranquille, le +plus heureux du monde, des hommes, des femmes boivent des bocks, en +entendant chanter des chansons de Thérésa, par une vieille violoniste. + +Alors défilent, précédés de nombreux nationaux, les corbillards aux +drapeaux rouges, et derrière eux, marche en grandes bottes, en vareuse +noire, en écharpe sang de bÅ“uf, Vallès, que j'avais reconnu à l'ambulance, +et dont j'avais évité, dans le moment, la poignée de main, dissimulé +derrière un lit,--Vallès, soucieux, engraissé, jaune comme un morceau de +lard rance. + +Rentré, un instant, à Auteuil, la furie de la canonnade qui continue, me +jette, à la sortie du spectacle d'horreur de la journée, dans une profonde +tristesse, sur le sort de ces brutes. + +Ce soir des ébauches de barricades sur la place de la Concorde. + +Rue neuve du Luxembourg, un garde national disant à une portière: «Mais si +cet homme est suspect, il faut l'emballer, et je vais le faire emballer, +moi!». + +Sur le boulevard, du monde, quelques jeunes gens. Il semble que l'insuccès +de la journée fasse ressortir des cachettes, un peu de Paris. + + * * * * * + +_Lundi 10 avril_.--En cette durée de la lutte, et dans le rien, qui peut +donner la victoire à l'un ou à l'autre parti, on passe par des +alternatives terribles de crainte ou d'espérance, avec tout ce qui +s'annonce, tout ce qui se dit, tout ce qui s'imprime, tout ce qui ment. + +Vers les cinq heures du soir, est arrivée, ventre à terre, une estafette, +qui, dit-on, a donné l'ordre de basculer les pièces sur les remparts. En +même temps débouchait, à la porte d'Auteuil, un renfort de trois cents +hommes. + +La conciliation entre Versailles et la Commune, une conception de benêt! + + * * * * * + +_Mardi 11 avril_.--Un garde national de Passy, que je rencontre sur le +haut de l'omnibus, se met à causer avec moi: «J'y ai été de confiance, me +dit-il, mais je m'en vais... Il n'y a pas d'ordre... Les officiers sont si +_chose_... Enfin, à voir ça, on se demande s'il n'y a pas des gens payés +pour un _micmac_... J'en suis parce que je n'ai pas de travail... que +c'est trente sous... que je ne peux pas me mettre voleur... Mais si je +trouvais à m'employer à n'importe quoi, à traîner la charrue... je ne +serais plus de la _nationale_.» + +Depuis la Madeleine jusqu'à l'Opéra, le boulevard est vide. On semble +s'être recaché, et c'est pitié de voir dans quelle triste solitude boivent +leur bock les filles qui _font le quart_, dans les cafés, près de +l'Opéra. + +Il semble planer sur Paris de mauvaises nouvelles. Les journaux annoncent +un échec des Versaillais à Asnières. Un rien d'animation seulement autour +du passage Jouffroy. + +Je reviens, voyant aux portes et aux fenêtres, tous les habitants des +quais, les yeux dirigés vers Issy. La canonnade est effroyable. Un bruit +comme si le ciel s'écroulait. De la fenêtre de la chambre de mon frère, de +Bicêtre au plateau de Châtillon, c'est une ligne d'éclairs, et comme le +tir régulier et mécanique d'une mitrailleuse de canons, large comme +l'horizon. Cela dure deux heures, mêlé au crépitement de la fusillade, et +coupé à la fin d'effrayants silences, au milieu desquels s'élève le +gémissement d'un petit chien de la maison voisine, épouvanté de ce long +tonnerre. + + * * * * * + +_Mercredi 12 avril_.--En me réveillant ce matin, je vois le fort d'Issy, +que je croyais pris, je le vois avec son drapeau rouge. Les troupes de +Versailles ont donc été repoussées? + +Pourquoi cet acharnement dans la défense, que n'ont pas rencontré des +Prussiens? Parce que l'idée de la Patrie est en train de mourir! Parce que +la formule «les peuples sont des frères», a fait son chemin, même en ce +temps d'invasion et de cruelle défaite. Parce que les doctrines +d'indifférence de l'Internationale, au point de vue de la nationalité, ont +filtré dans les masses. + +Pourquoi encore cet acharnement dans la défense? C'est que, dans cette +guerre, le peuple fait, lui-même, la cuisine de sa guerre, la mène +lui-même, n'est pas sous le joug du militarisme. Cela amuse ces hommes, +les intéresse. Alors, rien ne les fatigue, rien ne les décourage, rien ne +les rebute. On obtient tout d'eux,--même d'être héroïques. + +Toujours, dans les Champs-Elysées, des obus jusqu'à la hauteur de l'avenue +de l'Alma, et tout autour de l'Obélisque, des curieux que traverse à tout +moment le galop d'une estafette, couchée sur son cheval, absolument comme +un singe de Cirque. + +Aux barricades de la place Vendôme, un va-et-vient de sales capotes marron, +dont quelques-uns ont des casseroles, au bout de leurs fusils. Ces hommes +ont l'air de promener des taches dans le quartier. + +Le conducteur de l'omnibus, en passant devant la Manutention, d'où sortent +à chaque instant des tonneaux de vin, me conte l'effrayant gaspillage qui +s'y fait: les doubles rations exigées par les officiers pour leurs hommes, +et les quatre ou cinq pains qu'emportent, chaque jour, dans leurs tabliers, +les femmes de Belleville. + + * * * * * + +_Jeudi 13 avril_.--On commence à entendre le _houhou_ plaintif des obus, +tombant sur la batterie du Trocadéro, qui se bat, au-dessus de notre tête, +avec le Mont-Valérien. + +Je passe devant le café du Helder, où mes yeux cherchent naturellement une +figure militaire. Le café est vide. Deux étrangères seules sont assises à +la porte. + +Vraiment, la cervelle humaine est dans ce moment détraquée, comme le +reste. Il y a entre autres de prétendues idées fortes, qui font dire aux +plus intelligents des bêtises grosses comme des maisons. Mon ami, aux +opinions sang de bÅ“uf, soutenait, ce soir, que tout doit s'incliner +devant l'instinct des masses. Les _instinctifs_,--c'est ainsi qu'il les +appelle,--sans conscience du sentiment qui les mène, doivent commander une +obéissance, qui n'est pas due à la science, à la connaissance, à l'étude, +à la réflexion. C'est vraiment une déclaration de droits en faveur de +l'inintelligence, un peu trop énorme. + + * * * * * + +_Vendredi 14 avril_.--Je suis réveillé par cette nouvelle, que me donne, +ce matin, Pélagie. Une affiche force tous les hommes, quelque âge qu'ils +aient, à marcher contre les Versaillais, et l'on parle avec terreur, à +Auteuil, de la chasse, qui va être faite dans les maisons, aux +réfractaires. + +Au fond, il n'y a pas à se le dissimuler, les choses vont bien lentement, +si elles ne vont pas mal. Voici deux ou trois tentatives qui n'ont pas +réussi contre Vanves et Issy, et les fédérés semblent passer de la +défensive à l'offensive, du côté d'Asnières. + + * * * * * + +_Samedi 15 avril_.--Je jardinais ce matin. J'entends le sifflement de +plusieurs obus. Deux ou trois éclats très rapprochés. Un cri s'élève dans +la villa: «Tout le monde dans les caves!» Et nous voilà , comme nos voisins, +dans la cave. Des détonations effroyables. C'est le Mont-Valérien qui +nous lance un obus par minute. Un désagréable sentiment d'anxiété, qui, à +chaque coup de canon, vous tient pendant les quelques secondes du trajet, +dans la crainte de le sentir sur sa maison, sur soi. + +Tout à coup une explosion terrible. Pélagie, qui est en train de fagoter, +dans l'autre cave, un genou en terre, dans l'ébranlement de la maison +tombe par terre. Nous attendons peureusement une chute, une dégringolade +de pierres. Rien. J'aventure le nez par une porte entre-bâillée... Rien... +Et cela reprend, et continue à peu près deux heures, autour de nous, en +nous enveloppant du frôlement des éclats. Encore un éclat qui entre-choque +le zinc du toit. Un sentiment de lâcheté, que je ne me suis jamais senti, +du temps des Prussiens. Le physique est tout à fait bas chez moi. J'ai +pris le parti de faire mettre à terre un matelas, et là -dessus couché, je +demeure dans un état d'engourdissement ensommeillé, qui ne perçoit que +très vaguement la canonnade et la mort. Bientôt un orage terrible se mêle +au bombardement, et les déchirements de la foudre et des obus, me donnent, +au fond de ma cave, la sensation d'une fin du monde. Enfin, vers trois +heures, l'orage se dissipe et le tir commence à se régler, et les obus à +tomber, en avant de moi, sur le rempart, où les fédérés réinstallent des +pièces de siège. + +Dans une interruption de la canonnade, je fais le tour de la maison. +Vraiment on dirait que ma maison a été l'objectif du Mont-Valérien. Les +trois maisons qui sont derrière moi, dans l'avenue des Sycomores, le 12, +le 16, le 18, ont reçu chacune un obus. La maison Courasse, attenant à la +mienne, et déjà touchée deux fois par les obus prussiens, a une fente +comme la tête, du toit aux fondations. L'obus qui a jeté à terre Pélagie, +a coupé l'aiguille du chemin de fer, et enlevé un morceau de rail de 500 +livres, dont il a souffleté la façade de la maison, qui a tout un grand +panneau de rocaille, écroulé sur le trottoir. + +On parle des menaces de la nuit. Nous nous installons dans la cave. On +bouche le soupirail avec de la terre de bruyère. On fait une flambée dans +le calorifère, et Pélagie me dresse un lit dans un dessous d'escalier. + + * * * * * + +_Dimanche 16 avril_.--Contrairement à toute prévision, une nuit tranquille, +bien qu'un grand combat d'artillerie ait lieu dans la pluie et le vent, +du côté de Neuilly. + +La journée d'hier m'a fait faire des études très sérieuses d'acoustique. +Je ne savais pas par quoi était produite l'espèce de plainte déchirée, +qu'il m'était arrivée, une fois, de prendre pour le cri gémissant d'un +homme. J'avais lu dans un journal que c'était le bruit particulier des +boulets pleins. Maintenant je sais que cette plainte est le résultat de la +projection d'un gros fragment concave d'obus. J'ai remarqué aussi que dans +le bruit du coup de canon à boulet plein, il y a comme un bruit de +rebondissement de tremplin, le faisant très bien distinguer de l'explosion +de l'obus, même quand cette explosion est obtuse. + +Une affiche blanche appelle les citoyens à faire des barricades dans le +premier et le vingtième arrondissement. On offre quatre francs de paye par +jour aux barricadeurs... + +Une affiche rose invite les citoyens à s'emparer des quarante milliards, +appartenant aux impérialistes. Et comme si le signataire de cette affiche +trouvait cette somme assez minime pour les appétits de la populace, il +établit qu'il y a un groupe de 7 500 000 ménages, ne possédant que dix +milliards, tandis qu'il y a un autre groupe de 450 000 ménages de +financiers et de gros industriels possédant quatre cents milliards, acquis +bien certainement par de la canaillerie. Cette affiche, c'est le fin fond +du programme secret de la Commune! + +Et ne vois-je pas déjà ses hommes assis, avec leurs épouses, sur mon +boulevard, et disant tout haut, en regardant nos villas: «Quand la Commune +sera fondée, nous serons joliment bien, là dedans!» + +Un tragique épisode de ces temps-ci. + +Il y a quelques jours, on a sonné, le soir, chez Charles Edmond. Il a +ouvert à une femme, aux cheveux presque blancs, qu'il ne reconnaissait pas, +tout d'abord, dans l'ombre. C'était Julie; c'était sa femme. + +Partie quelques jours avant l'insurrection pour Bellevue, elle avait +emmené sa mère mourante et une bonne. On se bat au Bas-Meudon. Quatre +gendarmes tombent devant son jardin. Voilà des blessés qu'il faut +recueillir, qu'il faut soigner! Le sous-sol devient une ambulance, dans +laquelle meurt la vieille mère. Pas de mairie, et pas moyen d'obtenir un +permis d'inhumer. + +Enfin, au bout de deux jours, une petite fille court jusqu'à Meudon, et +revient avec le permis, une bière et un prêtre. Mais ni porteurs, ni +fossoyeurs. On se met en marche à la nuit, le prêtre et les deux femmes +portant la bière. Un obus arrive, éclate. La bière est jetée à terre, et +les trois porteurs se couchent à plat ventre. Un autre obus, un autre +encore, et, à chaque obus, la même cérémonie. + +Au cimetière, on comptait sur la pioche des fossoyeurs. Pas de pioche. Les +femmes sont obligées de déposer la bière dans un coin, et avec ce qu'elles +ont de pointu, de coupant sur elles, et avec leurs doigts, ramassent de la +terre, dont elles la recouvrent un peu. + +Cela se passait, au milieu des canonnades et des fusillades effroyables de +ces jours-ci. + +En descendant de chez Charles Edmond, j'entends dans un trou, comme une +voix de prédicateur, j'entrevois un bout de mur peint, je descends un +petit escalier, je me trouve dans la chapelle du palais du Luxembourg, où +à l'orgue se mêlent les voix des petites filles des employés, confondues +avec les voix d'une centaine de blessés, dans leurs capotes grises, et +dont le languissant défilé serre le cÅ“ur. + +Dans tout le quartier, dans toutes ces officines de travail, dans tous ces +cabinets de lecture, je ne vois, aujourd'hui, qu'un jeune front sur une +main, au-dessus d'un livre. + +La fermeture des boutiques a pris de si grandes proportions, +qu'aujourd'hui le pâtissier Guerre, le pâtissier de la porte des Tuileries, +est fermé. + +La vie se vit, ces jours-ci, dans un état extraordinaire d'absence de +l'esprit et de fatigue du corps. + + * * * * * + +_Lundi 17 avril_.--Un énervement tel que, quoique le bombardement soit +assez bonhomme, et qu'il soit tombé aujourd'hui seulement trois obus dans +mon jardin, j'en ai assez des obus. Puis j'ai besoin de quelques bonnes +nuits, de nuits où je puisse dormir, et le coucher à la cave est une chose +abominable: quelque couvert qu'on soit, on a toujours froid, et il semble +qu'on vous souffle sur la figure un air ayant passé sur de la neige. + +Je me réfugie dans un grand appartement, laissé vacant par un de mes +cousins, rue de l'Arcade. + +Les affaires de la Commune vont-elles mal? Je suis étonné d'assister +aujourd'hui, comme à un redressement de la population. Le boulevard est +bouillonnant. Devant le passage Jouffroy, je suis surpris d'entendre des +cris: A bas la Commune! Les gardes nationaux interviennent. Une voix de +stentor leur crie dans la figure: Vive la République et à bas la Commune! +Et du balcon de Burty, j'entrevois une rixe, aux cris de: A mort! une rixe +d'où sort, énergique et menaçant, un homme en paletot, qui remonte le +boulevard, défiant la colère des voyous, et se retournant pour lancer, +tout haut, son mépris aux communards. + +Mme Burty me confirme une débandade des gardes nationaux. Bracquemond +aurait vu le matin, à l'ambulance, un blessé, qui, pendant tout le temps +qu'on lui déboîtait l'épaule, murmurait mourant: «Les gardes nationaux y +nous ont lâché... y nous ont lâché!» + + * * * * * + +_Mardi 18 avril_.--A la place Vendôme, l'échafaud se dresse pour la +démolition de la colonne. La place est le centre d'un hourvari terrible, +et d'une fantasia de costumes impossibles. L'on y voit des gardes +nationaux extraordinaires, un entre autres, qui semble un des nains de +Vélasquez, affublé d'une capote civique, de dessous laquelle sortent des +jambes torses de basset. + +Toujours la foire du trottoir, où se mêlent aujourd'hui, les lilas aux +herbages. + +Sur le mur de Saint-Roch aux portes closes, une lettre de faire part d'un +décès est affichée, annonçant que le service ne pouvant avoir lieu à cause +de la fermeture de l'église, se fera aux Petits-Pères. + +Un signe du temps. Je vois un homme en coupé, qui se mouche avec ses +doigts, par la portière. + +Des affiches, toujours des affiches, et encore des affiches. Le papier +blanc du gouvernement fait de véritables épaisseurs sur les murs. +L'affiche toute nouvelle, l'affiche du dernier quart d'heure, est +l'affiche sur les cours martiales. Cette affiche étale sous les yeux de +tous, la peine de mort, les travaux forcés, la détention, la réclusion, +tout le barbare code pénal qui sert aux démocrates à fonder la liberté. + +Devant le Gymnase, sur une chaise, une somnambule, les yeux bandés, et +assistée de son magnétiseur, sibyllisant en plein boulevard. + +Place de la Concorde, en tête de la rue de Rivoli, des ouvriers +travaillent à une tranchée, large comme un fossé de rempart. + +Un travail du même genre se fait à la naissance de la rue Castiglione, où +les sacs de terre, à mesure qu'on les emplit, s'entassent sous les +arcades. + +A tout coin de rue, on rencontre des gens, hommes et femmes, portant à la +main le sac de nuit, le sac de voyage, le petit paquet, avec lequel il est +seulement possible de fuir Paris. + +A ce qu'il paraît, les employés du Musée du Louvre sont très anxieux. La +Vénus de Milo est cachée, devinez où? A la préfecture de police! Elle est +même très profondément cachée, et dissimulée sous une première cachette, +remplie de dossiers et de papiers de police, propres à arrêter les +chercheurs dans leurs fouilles. On craint toutefois que Courbet ne soit +sur la voie, et les peureux employés du Musée, bien à tort, je crois, +craignent tout du farouche moderne contre le chef-d'Å“uvre classique. + +Renan nous raconte cela, chez Brébant, où le dîner est aujourd'hui réduit +à quatre convives, et il se plaint, avec justice et éloquence, du manque +de courage des députés de Paris. Il dit qu'ils auraient dû parcourir la +ville, et, parlant aux groupes, en faire sortir une résistance. Il dit que +s'il avait été honoré du mandat de ses concitoyens, il n'aurait pas manqué +à ce qu'il appelle un devoir. J'aurais voulu, ajoute-t-il, m'y faire voir, +portant sur mon dos, quelque chose parlant aux yeux, quelque chose qui fût +une marque, un signe, un langage, quelque chose pareil au joug, dont le +prophète Isaïe ou Ezéchiel avait chargé ses épaules. + +Puis, par ces zigzags, particuliers aux conversations vagabondes, la +parole de Renan va au prince Napoléon, et à son voyage dans les mers du +Nord. Il nous raconte que, l'abordant tout heureux, le matin où le +bâtiment appareillait pour le Spielberg, l'abordant avec:--«Un beau temps, +monseigneur?»--«Oui, un beau temps pour retourner en France.» + +Le prince avait reçu dans la nuit une dépêche, lui apprenant la +déclaration de guerre à la Prusse, et le rappelant en France. Le prince +ajouta: «Encore une folie, mais c'est la dernière qu'ils feront!» + +Et là -dessus, Renan s'étend longuement sur la justesse des prévisions du +prince, sur sa perspicacité de Cassandre, et il nous parle de toute une +nuit, passée à l'ambassade de Londres, pendant laquelle il avait entendu +le prince prédire à Lavalette et à Tissot, prédire tout ce qui est arrivé. + + * * * * * + +_Mercredi 19 avril_.--Quelqu'un affirmait hier qu'on évaluait à 700 000 le +nombre des personnes parties de Paris, depuis les élections. + +Sur le quai Voltaire, une odeur de poudre, apportée par le vent, et +remontant la Seine sur le cours de l'eau. + +Une partie de la journée, je reste à entendre la canonnade, au bout de la +terrasse du bord de l'eau, derrière la Renommée, jetée en amazone sur son +cheval de pierre, et s'enlevant toute blanche; sur un ciel gris d'ondées +et de fumées, où courent de grands nuages violets. + + * * * * * + +_Jeudi 20 avril_.--A onze heures du matin, le boulevard, de la rue +Montmartre à la Bastille, présente l'aspect d'une grande rue d'une ville +de province mal éveillée, dans laquelle on se promenait autrefois, pendant +le relais de la diligence. + +Calme et vacuité de la place de la Bastille. Au haut de la colonne, le +Génie brandit son drapeau rouge; à son pied des marchandes débitent des +pommes de terre frites et du café au lait, au milieu d'un étal de vieille +ferraille. + +En tête de la rue Saint-Antoine, ébauches de barricades, ancien système. +Et à tout moment, le retour d'une garde nationale harassée, ou le départ +des compagnies, portant leurs victuailles dans des mouchoirs, attachés à +leurs baïonnettes. Des compagnies composées de vieillards en cheveux +blancs, et de garçonnets qui semblent des enfants. J'en vois un, porteur +d'un long fusil, dont la mine gamine fait retourner les passants, dans un +mouvement de pitié. + +Devant l'Hôtel de Ville, le cuivre luisant neuf d'une trentaine de canons. + +Toujours des mensonges et des nouvelles de victoires signées de tous ces +noms étrangers, qui me sont suspects comme des généraux de la Prusse, +donnés à la France, pour s'entre-déchirer et s'achever. + +Hommes s'approchant mystérieusement de vous, avec quelque chose de caché +contre la poitrine, sous le croisement du paletot, et vous offrant le BIEN +PUBLIC, qui se vend depuis deux jours sous le manteau. + +On me raconte, ce soir, l'originale campagne d'un sexagénaire, engagé +pendant le siège, dans une compagnie de francs-tireurs. Il ne s'agissait +pas du tout, pour lui, de sauver la France, mon savant voulait seulement +étudier les cryptogames qui se développent sur les cadavres. Et cette +campagne lui a fourni les observations les plus curieuses sur les +cryptogames français et prussiens. + + * * * * * + +_Vendredi 21 avril_.--Groupe d'ouvriers qui causent en tête des +Champs-Elysées. + +Toute la causerie est sur la cherté de la vie, et l'orateur du groupe +conte qu'il a eu un père qui tournait la meule: «Il ne gagnait que +cinquante sous par jour, dit-il, et cependant il a pu nourrir trois +enfants, tandis que moi qui gagnais cinq francs sous l'Empire, j'ai eu +toutes les peines à en nourrir deux.» La hausse des salaires ne +correspondant pas au surenchérissement de la vie; voilà au fond le grand +et le juste grief de l'ouvrier contre la société actuelle... Ici je me +rappelle que mon frère et moi, avons écrit quelque part que la +disproportion entre le salaire et la cherté de la vie tuerait l'Empire... +Et l'ouvrier ajoute: «Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'il y ait des +monuments, des opéras, des cafés-concerts, où je n'ai jamais mis le pied, +parce que je n'avais pas d'argent.» Et il se réjouit de ce qu'il n'y aura +plus, dorénavant, de gens riches à Paris, persuadé qu'il est, que la +réunion des gens riches, en un endroit, y fait monter la vie. + +Cet ouvrier est à la fois stupide et plein de bon sens. + +La VÉRITÉ annonce, que demain ou après-demain, doit paraître à l'OFFICIEL, +une loi en vertu de laquelle sera enrôlé et condamné à marcher contre les +Versaillais, tout homme marié, ou non marié, de dix-neuf à cinquante-cinq +ans. Me voilà sous la menace de cette loi. Me voilà , dans quelques jours, +obligé de me cacher, comme au temps de la Terreur. Le passage est encore +libre, à la rigueur, mais je n'ai pas la volonté de m'en aller. + +Quelle partialité dans les hommes de parti! Dire que j'entendais, ces +jours-ci, des Français déclarer qu'ils préféreraient l'occupation +prussienne à l'occupation versaillaise! Ce sont les mêmes hommes qui +s'indignent contre les émigrés. Ceux-ci, cependant, avaient, pour appeler +l'étranger à leur aide, les circonstances atténuantes de la confiscation +de leurs propriétés, et du cou coupé de leurs femmes, de leurs sÅ“urs, de +leurs filles. + +Des corbillards qui vont chercher des morts, parcourent le boulevard, +ornés de leurs huit drapeaux rouges flottant au vent, et enveloppant dans +leurs plis sinistres, les trognes macabres des cochers. + +A la tombe de mon frère, à Montmartre, la fusillade et la canonnade +semblent toutes proches et comme dans l'intérieur de Paris. Sur les +hauteurs du cimetière, que les morts russes et polonais ont choisi pour +lieu de leur sépulture, des femmes, couchées sur les pierres des tombes, +écoutent, se soulevant pour voir. + +Je retrouve la canonnade--elle est terrible aujourd'hui--sur la terrasse +des Tuileries, au bord de l'eau. De temps en temps y monte, dérangé de son +bain de soleil par le bruit, un rentier en casquette, que fait redescendre +presque aussitôt à la «Petite Provence» l'éloquence _guillotineuse_ d'un +garde national aviné. + +On ne peut pourtant pas s'en aller dans ce moment, où nos amis les ennemis, +semblent se rapprocher tellement, qu'on se demande s'ils ne sont pas +entrés, et qu'on s'attend à voir, dans la débandade des gardes nationaux, +apparaître sous l'Arc de l'Étoile, au milieu des coups de fusil, les têtes +des colonnes versaillaises. Mais au bout de tout ce bruit effroyable rien +ne paraît, et l'on s'en va en disant: «Allons, ce sera pour demain.» Et ce +demain n'arrive jamais! + + * * * * * + +_Samedi 22 avril_.--Ici à Paris, je me sens vivre, comme par un voyage, +dans une grande ville de l'étranger, où je serais arrêté par un +contretemps quelconque. J'ai les heures vides, ennuyeuses, inoccupées, du +séjour en camp volant. + +Quelques misérables petits pots de verdure, au Marché aux Fleurs, que des +ouvriers emportent en mordant dans leur pain. + +Je vais au Jardin des Plantes avec l'idée d'une reconnaissance des lieux. +Je veux voir s'il n'y aurait pas une cabane de cerf ou de gazelle vacante, +et si je ne pourrais pas corrompre un gardien, pour y venir coucher la +nuit, dans le cas où la réquisition militaire ou l'inimitié du +tout-puissant Pipe-en-Bois, viendraient à me rechercher et à me découvrir +rue de l'Arcade. + +Le Jardin des Plantes a la tristesse de Paris. Les animaux sont +silencieux. L'éléphant, abandonné de son public, indolemment appuyé à un +pan de mur, mange son foin, comme un homme tout à coup condamné à dîner +seul. L'ennui des féroces s'y étale dans des poses lasses. + +Par les allées défoncées flânent une dizaine de gardes nationaux, dont +l'un fait des phrases attendries sur la maternité d'une kanguroo, opposant +la poche toujours ouverte de la bête au délaissement dans lequel les +femmes _aristo_ laissent leurs enfants. + +Je monte le chemin du cèdre et du belvédère, le chemin gravi plusieurs +fois par mon frère et par moi, pour le premier et le dernier chapitre de +MANETTE SALOMON. Ah! si l'on m'avait dit alors: «Dans quelques années tu +repasseras par ce chemin, tout seul, tout seul à jamais... et les coups de +canon que tu entendras seront des coups de canon prussiens, en train de +démolir peut-être ta maison!» + +Je ne vois, autour de moi, que des biches, qui fuient épouvantées, ou des +buffles écoutant, dans leur immobilité stupéfaite, cet orage et ce +tonnerre,--qui durent depuis cinq mois. + +Tout le long de la rue de Rivoli, c'est le défilé des malles des derniers +bourgeois, gagnant le chemin de fer de Lyon. + +Place de l'Hôtel-de-Ville, on crie la biographie de Jules Vallès, et +j'achète le canard, où mon confrère est présenté comme le type et le +parangon de l'homme né «entre la réaction +_Orléano-clérico-légitimo-bonapartiste_ et la restauration de l'Empire, +entre une intrigue ténébreuse et un crime tel qu'aucun qualificatif ne +saurait le caractériser». + + * * * * * + +_Dimanche 23 avril_.--Je passe une partie de la journée au TEMPS. Nefftzer +ne veut plus y écrire. Scherer en fabrique un à Saint-Germain, avec +Hébrard. Dans cette dislocation, Charles Edmond retient celui-ci, qui veut +émigrer à Saint-Germain, modère celui-là , qui a des tendances communardes, +arrête ce dernier, qui a des principes versaillais. J'entends tout cela +par le vitrage ouvert d'un grand cabinet, où, couché sur un divan, dans +l'ébranlement de la maison par la presse qui tire, j'ai le sentiment et le +vague malaise du roulis, dans une cabine. + +Le soir, dans le quartier du Luxembourg, la générale à tout coin de rue. +J'entre chez un marchand de tabac. Des gardes nationaux déclarent dans une +grande animation qu'ils marcheront contre les Versaillais, sans fusils. Et +l'un s'écrie: «Contre ces cochons,--il parle des communards,--j'aurai +toujours avec moi la force de mes bras!» Je demande à la marchande de +tabac ce que c'est? Elle me répond qu'il y a des émeutes à la mairie... et +la femme se met à pleurer. + +Sous les arcades Rivoli, une jolie scène. Une fille, un peu tutoyée des +deux mains par un garde national, se dérobe avec les fuites de corps et +les révérences d'une soubrette se défendant contre le désir d'un grand +seigneur. Puis le garde national, à une vingtaine de pas de là , dans un +dandinement charmant et gouailleur, elle laisse siffler de sa bouche, avec +un mépris intraduisible: «De la câanaille!» + + * * * * * + +_Lundi 24 avril_.--Quel appoint et quel _chauffage_ apporte dans cette +insurrection, le vin aux sentiments, patriotiques, libéraux, communards! +La redoutable statistique qu'il y aurait à faire de tout le vin, bu dans +ce temps, et pour combien il entre dans l'héroïsme national. On ne voit +que barriques, roulées par des gardes nationaux vers leurs postes, et les +bataillons qui partent pour la gloire, ne partent qu'escortés de chariots, +effondrés sous les tonneaux. + +Je reparcours, ce soir, la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, dont j'ai +trouvé l'édition originale. J'ai déjà l'édition originale de VOLUPTÉ; Je +voudrais avoir celles de MADEMOISELLE DE MAUPIN et de LELIA. Ces livres +pour moi sont des plus curieux: ce sont des analyses de +l'inassouvissement,--la maladie de l'intelligence du temps. + + * * * * * + +_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui c'est la trêve pour l'évacuation des +habitants de Neuilly. + +Je pousse au rempart. Jusqu'à la barrière de l'Étoile, rien que des +lampadaires cassés, et des écorniflures dans la pierre des maisons. Au +delà , c'est autre chose. La barrière de l'Étoile est tout étoilée d'éclats +aux creux noirâtres, et dans le bas-relief de l'INVASION, un obus a enlevé +le bras de l'enfant, porté sur l'épaule de sa mère. En bas, il y a des +bornes de granit, brisées en fragments de la grosseur d'un morceau de +sucre. + +La vraie dévastation commence à l'Avenue de la GRANDE ARMÉE, et suit tout +le long jusqu'au rempart du côté des rues de Presbourg, des rues Rude, des +rues Pergolèse, etc. Ce ne sont que des trous béants, balcons arrachés, +tuyaux de conduite coupés en cinq ou six endroits, devantures au fer tordu +et recroquevillé. On marche sur du _poussier_ de verre, de brique, +d'ardoise, recouvrant le trottoir. + +Entre-t-on dans les maisons, on passe devant la loge du concierge, +casematée avec des matelas, posés sur des échelles, et on trouve le +quatrième étage, gisant dans la cour. + +L'anéantissement que produit un obus dans un intérieur, j'en trouve deux +épouvantables exemples. L'un chez un perruquier: de tout le mobilier de la +boutique, il ne reste qu'une scorie d'un poêle en fonte, et la moitié d'un +cadran d'horloge sans aiguille. L'autre chez un boulanger: un obus qui a +labouré une cloison de bois, en a fait un semblant de natte, dont les fils +seraient cassés. + +Tout le monde déménage. Une femme éperdue jette sur une voiture les +tiroirs d'un négoce quelconque; et le pas de la porte cochère est garni de +tous les bouquets de mariées sous verre de la maison, prêts à partir pour +Paris. + +Les survivants au bombardement, à la menace de la mort à toute minute, ont +quelque chose de l'apparence des somnambules, faisant des actions dans le +sommeil et la nuit. Il y en a qui portent sur eux la résignation du +fatalisme. + +La foule, qui vague dans cette destruction, est coléreuse. Et devant le +spectacle de cette dévastation, un petit vieux, dont les yeux semblent +deux jets de gaz, parle de supplices effroyables à infliger à Thiers, avec +des mouvements de mains assassines, qui ont devant lui des contractions +d'étrangleur. + + * * * * * + +Dans ce moment-ci, le café Voisin est l'endroit où l'Etat-major de la +place Vendôme vient prendre le café, avec quelques frères et amis. Il est +curieux d'entendre ces messieurs, et d'assister, de son coin d'ombre, à +cette sauvage parlotte. Aujourd'hui la destruction de la colonne Vendôme +les amène à parler du Musée de Cluny. L'un d'eux, déblatérant contre ces +_fausses anticailles_, émet l'idée que l'argent consacré à ces achats +stupides, est détourné d'une destination utilitaire et profitable au +peuple, et conclut à la vente de ces bibelots au profit de la nation. + +Burty, qui a passé la journée avec les gens de LA LIGUE, me confirme cet +hébétement, ce fatalisme résigné des gens qu'il a vus, et dont beaucoup +n'ont pas voulu rentrer à Paris. Il me raconte que passant avec une +voiture d'ambulance, devant un groupe de femmes ramassées sous une porte +cochère, comme il leur avait crié, si elles voulaient rentrer à Paris, sa +demande avait été accueillie par une espèce de rire:--un refus à la fois +triste et moqueur. + + * * * * * + +_Mercredi 26 avril_.--Oui, je persiste à le croire, la Commune périra, +pour n'avoir pas donné satisfaction au sentiment qui fait sa puissance +incontestable. Les franchises municipales, l'autonomie de la Commune, etc., +etc.: tout le nuage métaphysique dans lequel elle se tient, propre à +satisfaire quelques idéologues de cabaret, n'est pas cela qui lui donne +une action sur les masses. Sa force lui vient absolument de la conscience, +que le peuple a d'avoir été incomplètement et incapablement défendu par le +gouvernement de la Défense nationale. Si donc la Commune, au lieu de se +montrer plus complaisante aux exigences prussiennes que Versailles +lui-même, avait rompu le traité qu'elle reproche à l'Assemblée, si elle +avait déclaré la guerre à la Prusse, dans une folie furieuse de l'héroïsme, +M. Thiers était dans l'impossibilité de commencer son attaque, il ne +pouvait travailler à la reddition de Paris avec le concours de l'étranger. + +Maintenant, si la résistance avait été énergique, si deux ou trois petits +succès de rien avaient inauguré cette tentative--dira-t-on +impossible--savez-vous ce qui serait arrivé? M. Thiers, pas plus que ses +généraux, n'eût été maître de ce mouvement, et tout le pays aurait été +entraîné dans une reprise à outrance de la guerre. En tous cas, la mort de +la Commune, dans ces conditions, eût été une grande mort, une mort qui eût +fait faire un rude chemin aux idées, qu'elle abritait sous son drapeau. + +Mme Burty, que je trouve seule, occupée nerveusement à faire briller les +bronzes japonais de la petite vitrine, m'entretient tristement de la +surexcitation maladive que fait la politique chez son mari. Puis elle me +raconte une scène brutale et stupide faite à Mme Bracquemond, qui est +professeur dans une école de dessin, une scène faite, en présence de ses +élèves, par un délégué et une déléguée de la Commune. Or, le délégué est +un peintre en bâtiment, et la déléguée sa femme. + +Dans les cafés, les rares gandins qui sont restés à Paris, enseignent, le +soir, aux lorettes, à calculer la distance des canons qui tirent, d'après +le nombre de secondes, qui s'écoulent entre l'éclair et la détonation. + +_A huit francs la dépêche de Thiers!_ + +C'est un homme en blouse, assis sur un banc des boulevards, qui vend un +énorme obus, posé à terre devant lui. + + * * * * * + +_Vendredi 28 avril_.--En lisant la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, je +suis frappé de l'action que certains livres exercent sur certains hommes, +et comme ces hommes, chez lesquels le père n'a pas imprimé une marque de +fabrique, sortent tout entiers des entrailles d'un bouquin. Toute la +méchanceté trouble de ce livre, je l'ai sentie, je l'ai touchée chez +quelques jeunes gens, mais encore accrue, développée, mise en pratique +fielleuse par une basse naissance. Alors je me demandais curieusement, si +ces jeunes tiraient tout cela de leur propre fonds. Aujourd'hui je +m'aperçois que cette méchanceté n'était qu'un plagiat, un plagiat +littéraire, qui, avec l'aide de détestables instincts, est devenu à la fin +un tempérament. En sorte que l'Octave de la fiction a vraiment fait, comme +dans une matrice humaine, des tas de petits Octaves, en chair et en os. + +Fatigué du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours +saouls, de la canaille en plein épanouissement, je me sauve au Jardin des +Plantes. J'ai besoin de voir des fleurs et d'élégantes bêtes. +L'aide-jardinier, qui m'introduit dans les serres, me dit: «Vous venez +voir nos malades?» Il fait allusion à tous ces arbres frileux, qu'a tués +le froid, entré par les vitrages, avec les obus prussiens. + + * * * * * + +_Samedi 29 avril_.--Deux histoires vraies de l'ambulance des +Champs-Elysées. + +Un garde national est apporté blessé. La blessure est intéressante. C'est +un bouton d'obus, un morceau de fonte, gros comme une pièce de quarante +sous, qui est entré à la tête du fémur, est descendu le long de la cuisse, +a contourné le mollet et s'est logé près de la cheville. Il agonise au +bout de trois jours. Sa femme a été prévenue. Elle est là , le regardant +mourir, muette, sans une parole. Une femme de l'Å“uvre qui passe, +entreprend de la consoler: «Ma pauvre femme...» L'épouse l'interrompt: «Il +y a dix-huit ans que nous étions ensemble, et nous ne pouvions pas nous +souffrir,» et la voici qui entame un chapitre de griefs interminables +contre l'agonisant. La dame de l'Å“uvre s'esquive... Le dénouement se +précipite. Un quart d'heure n'était pas passé, qu'un garçon de salle +murmure à l'oreille de la femme: «--Votre mari est mort!--Il faut qu'un +chirurgien le dise!» reprend la femme. On va chercher un interne qui tâte +le cadavre, et dit: «--Oui, il est bien mort!» A quoi la veuve riposte +aussitôt: «--Eh bien, la pension?--Je ne l'ai pas sur moi!» fait l'interne, +qui l'expédie à Chenu, qui la réexpédie à un délégué. + +Autre histoire. Un jeune garde national meurt d'une blessure presque +imperceptible à la poitrine, mais que l'on suppose avoir amené les plus +graves désordres à l'intérieur. Il y a une grande curiosité chez les +médecins, pour étudier le cas. Le père, qui était au chevet de son fils, a +disparu. On ne sait ce qu'il est devenu. Le cadavre est transporté dans le +petit chalet, au fond. Trois médecins s'y glissent. L'autopsie commence, +est commencée... quand, tout à coup, le père se précipite dans le chalet, +avec des cris de nature à ameuter les passants. Le garçon d'amphithéâtre +n'a que le temps d'enfermer les médecins dans une autre salle, et il a à +peine tourné la clef, qu'il retrouve le père sur le cadavre de son fils, +ouvert. Le père crie, menace, parle de faire monter le peuple dans le +chalet.--«Veux-tu vingt francs, lui dit froidement le garçon +d'amphithéâtre?--Vingt francs! un fils unique! reprend le père. Vous +entendez la scène.--Allons, vingt-cinq.» Le père se calme, tend la main, +et file. + +Le père, on l'a su depuis, était un ancien garçon d'amphithéâtre qui avait +flairé le désir d'autopsie, s'était caché dans l'ambulance, avait assisté +aux allées et venues de son confrère, avait donné le temps aux chirurgiens +de commencer, puis avait bondi de son embuscade. + + * * * * * + +_Dimanche 30 avril_.--Thiers et Dufaure, en repoussant la conciliation, +sont parfaitement logiques. Que dire des journalistes demandant, dans une +colonne, la conciliation avec des gens, contre lesquels, dans une autre +colonne, ils réclament l'application de tel ou tel article du Code pénal. + +Ce soir, le Paris du dimanche qui ne possède plus de banlieue; qui n'a +plus de cafés-concerts en plein air, passe sa soirée au bas de l'avenue +des Champs-Elysées, assistant à la canonnade, comme à un feu d'artifice. + +Du reste, la guerre civile fait grandement les choses. Ce soir, canons et +mitrailleuses ne s'interrompent pas une minute. Dans le ciel pluvieux, +au-dessus des ormes sans feuilles des Champs-Elysées, dans la direction +des Ternes, se déroule un grand nuage rouge, que colorent, d'un feu +renaissant, trois incendies dévorant des maisons. Sous l'impression +lugubre, dans les groupes noirs, les femmes maudissent les Prussiens de +Versailles; des orateurs parlent, avec des cuirs et des larmes dans la +voix, de l'_exploitation_ de l'ouvrier; et des ivrognes crient: _A bas les +voleurs!_ en regardant les bourgeois dans le nez. + + * * * * * + +_Lundi 1er mai_.--Des bataillons revenant d'Issy et traversant le +boulevard, précédés d'une joyeuse musique, d'un tapage de gaieté, qui fait +contraste avec la mine piteuse des hommes, et la prostration dans laquelle +ils marchent. Au milieu d'eux marque le pas une femme, le fusil sur +l'épaule. Derrière suivent deux voitures pleines de fusils. On dit, dans +la foule, que ce sont les fusils des morts et des blessés. + + * * * * * + +_Mardi 2 mai_.--Depuis le 18 mars, je n'ai pas vu à l'étalage d'un seul +changeur un billet, un louis, une pièce de cinq francs. C'est peut-être le +plus topique témoignage de la confiance qu'inspire à l'Argent, la Commune. + + * * * * * + +_Mercredi 3 mai_.--Des femmes de coiffeurs, il y en a encore à Paris, mais +des coiffeurs peu, et des garçons coiffeurs, pas du tout, en sorte que, +pour se faire couper les cheveux, on est obligé de faire cinq ou six +boutiques. + +Un frêle échafaudage commence à monter le long de la colonne Vendôme et à +étreindre son bronze glorieux. + +Une circulaire de la guerre fait assavoir aux gardes nationaux: que, comme +l'envoi d'un parlementaire peut être une ruse de guerre, il faut continuer +à tirer, quand même l'ennemi a cessé le feu... Et en même temps une +affiche du citoyen Rossel, en réponse à la sommation de rendre le fort +d'Issy, menace, sous le prétexte d'insolence--il est bien difficile à une +sommation de ne l'être point un peu--menace de faire fusiller le premier +parlementaire qui en apportera une seconde. + +Cela me semble la suppression du dialogue entre les deux armées. + +Huit heures. Aux Champs-Elysées un ciel d'or pâle, teinté de rose. Les +arbres violacés, avec dessous des silhouettes noires s'avançant ou +reculant, à mesure que les détonations d'obus se rapprochent ou +s'éloignent. Des groupes aux discussions colères, où tout homme qui +discute les actes de la Commune, est traité de _mouchard_--un mot qui fait +assassiner par les foules. + +Parmi les orateurs, un ouvrier à la figure rageuse des politiqueurs de +Gavarni. Après une terrible sortie contre Versailles, il termine par cette +phrase significative. «Et puis dans dix ans, sous prétexte d'une revanche, +ils nous feront marcher contre les Prussiens, c'est ce qu'il ne faut pas!» +Du groupe se détachent trois soldats, dont l'un dit à ses camarades: m... +pour les discours _libéraliques_; la chose: c'est que nous avons huit +litres de vin dans notre bidon, un pain de quatre, et un gros morceau +de... de quelque chose que je n'entends plus. + + * * * * * + +_Jeudi 4 mai_.--Mauvaises nouvelles d'Auteuil et du boulevard Montmorency. +Les obus pleuvent autour de ma maison. La grille de la porte de la villa +vient d'être défoncée. + +J'accompagne Burty à l'Hôtel de Ville, où il va essayer d'attraper un +laissez-passer en blanc, pour un pauvre diable qui veut s'enfuir. Il +s'agit de découvrir le poète Verlaine, nommé chef de bureau de la Presse. + +Le concierge ne sait pas quel est le numéro du bureau de la Presse, et les +employés s'ignorent absolument entre eux. + +Dans un salon, les gardes nationaux, inoccupés, tracassent de leurs +baïonnettes la serge verte, qui enveloppe les lustres. Dans un corridor, +un soldat engueule furibondement son officier. Sur tous les escaliers +battent, entr'ouvertes, les portes des lieux, et cela sent très mauvais +partout. + +Après avoir vagué dans le palais, où les statues de bronze de François Ier +et de Louis XIV détonnent dans toute la _garde-nationalité_ de l'édifice +actuel, après avoir été renvoyés de droite à gauche, nous nous présentons +au Comité. Quatre ou cinq matelas sont jetés en travers de la porte, et +dans la grande salle vide, errent quelques sales gens affolés. On dirait +le campement d'une insurrection. Ce n'est pas un pouvoir, c'est un corps +de garde mal balayé. + +De l'Hôtel de Ville, nous allons, dans des quartiers perdus, voir Jonckind. + +J'ai été un des premiers à apprécier le peintre, mais je ne connais pas le +bonhomme. Figurez-vous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu +de la faïence de Delft, à la bouche aux coins tombants, peignant en gilet +de tricot, et coiffé d'un chapeau de marin hollandais. + +Il a, sur son chevalet, un tableau de la banlieue de Paris avec une berge +glaiseuse d'un tripotis délicieux. Il nous fait voir des esquisses des +rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Médard, où +l'enchantement des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris +semble avoir été surpris par un magicien, dans un rayonnement aqueux. + +Puis ce sont, dans les cartons, des barbouillages de papier, des +fantasmagories de ciel et d'eau, le feu d'artifice des colorations de +l'éther. + +Il nous montre tout cela, bonifacement, en patoisant un hollande-français, +où perce parfois l'amertume d'un grand talent, d'un très grand talent, qui +demande 3000 francs pour vivre par an, et ne les a pas toujours gagnés, +même dans les années où il voyait vendre un Bonington, 80 000 francs. Mais +aussitôt, se radoucissant, il parle sur une note de tristesse, de son art, +de sa lutte, de sa recherche, qui le rend, dit-il, le plus malheureux des +hommes. + +Pendant ce, tourne autour de lui, avec les caresses de la voix qu'ont les +mères pour les enfants, une courte femme, aux cheveux argentés, aux +moustaches drues, un ange de dévouement, ayant l'aspect d'une vivandière +de la vieille garde impériale. + +La séance a été longue. La revue des cartons a duré plusieurs heures. +Jonckind a beaucoup parlé. Il s'est animé au sujet de la politique de la +Commune. Tout à coup son langage se brouille et se _hollandise_, ses +paroles deviennent bizarres, incohérentes... Il y est question d'agents de +Louis XVII, de choses horribles dont le peintre aurait été témoin... Il se +lève, comme mû par un ressort: «Voyez-vous, une électricité vient de +passer à côté de moi,»--et il fait, avec sa bouche, l'imitation d'une +balle qui siffle... + +Le soir, Verlaine confesse une chose incroyable. Il déclare qu'il a dû +combattre et empêcher une proposition qui voulait se produire:--une +proposition demandant la destruction de Notre-Dame-de-Paris. + + * * * * * + +_Vendredi 5 mai_.--Je vois un magasin de la rue Saint-Honoré, qui commence +à couvrir ses glaces de bandes de papier collé. Cela m'est expliqué par le +voisinage de deux canons... Il me semble apercevoir une partie de la +grille de la colonne Vendôme déjà détruite. + +L'avachissement, l'indifférence de cette population vivant sous la main de +cette canaille triomphante, m'exaspère. Je ne puis, sans entrer en rage, +la voir continuer, sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d'hommes et +de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colère qui atteste le sens +dessus dessous des choses humaines et divines! Non, Paris a tout +simplement l'aspect d'un Paris, au mois d'août, par une année très chaude. +Oh! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les +bras... on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche, +qu'ils seraient ce qu'ils sont, les plus lâches êtres moraux que j'aie vus. + +Ce soir, dans les groupes, les communards se montrent pleins d'ironie à +l'endroit de la charité. Ils rejettent théoriquement, avec dédain, les +secours des bureaux de bienfaisance. L'un proclame que la société doit des +rentes à tous les hommes, en vertu de l'aphorisme: «Je vis, donc je dois +exister!» Et le refrain général est: «_Nous ne voulons plus de riches_!» + + * * * * * + +_Dimanche 7 mai_.--Aujourd'hui, dans ces cruels jours, je repasse ma +triste vie et les jours de douleur qui la composent. Je pense à ce temps +de collège plus dur pour moi, que pour d'autres, par un sentiment +d'indépendance qui, toutes ces années, m'a fait battre avec de plus forts +que moi, ou m'a fait vivre dans cette espèce de quarantaine qu'impose la +tyrannie des tyrans en herbe aux lâchetés des hommes-enfants. Je songe à +ma vocation de peintre, à ma vocation d'élève de l'école des chartes, +brisées plus tard par la volonté de ma mère. Je me retrouve dans une vie +d'étudiant, de clerc d'avoué sans le sou, condamné à de basses amours, mal +à l'aise dans un milieu de camarades et d'amis, bas, vulgaires, bourgeois, +ne comprenant rien aux aspirations artistiques et littéraires qui me +tourmentaient, et m'en plaisantant avec la raison mûre de vieux parents. + +Enfin me voilà , moi qui n'ai jamais su bien exactement combien font deux +et deux, et qui ai eu toujours l'horreur des chiffres, me voilà à la +Caisse du Trésor, condamné à faire des additions du matin au soir: deux +années où le suicide a approché sa tentation bien près de moi. + +Ai-je enfin acquis l'indépendance? Ai-je touché à la vie libre et occupée +de ce que j'aime? Ai-je commencé la douce existence avec mon frère, six +mois ne sont pas écoulés, qu'à mon retour d'Afrique, une dyssenterie me +met, pendant près de deux ans, entre la vie et la mort, et me laisse une +santé, où il n'y a jamais une journée tout à fait bonne. + +J'ai cette grande jouissance de pouvoir donner ma vie au travail pour +lequel j'étais né, mais c'est au milieu d'attaques, de haines, de fureurs, +je puis le dire, comme aucun écrivain de notre époque n'en a rencontrées. +Quelques années se passent ainsi dans la lutte, au bout desquelles mon +frère est gravement attaqué du foie, pendant que chez moi se déclare une +maladie des yeux menaçante. Puis mon frère tombe malade, très malade, est +malade, tout un an de la plus effroyable maladie qui puisse affliger un +cÅ“ur et une intelligence, noués au cÅ“ur et à l'intelligence d'un malade. + +Il meurt. Et aussitôt sa mort, pour moi, accablé et sans ressort, +commencent la guerre, l'invasion, le siège, la famine, le bombardement, la +guerre civile; tout cela frappant plus durement sur Auteuil que sur tout +autre point de Paris. Je n'ai vraiment pas été heureux jusqu'à ce jour. +Aujourd'hui je me demande si c'est bien tout, je me demande si j'ai +longtemps encore à voir, si je suis condamné à devenir bientôt aveugle, à +être privé du seul sens qui me continue encore les uniques jouissances de +ma vie. + +Il y a incontestablement un enragement parmi la population parisienne. Je +vois aujourd'hui une femme, qui n'est pas du peuple, qui a un âge +vénérable, une bourgeoise mûre enfin, je la vois donner, sans provocation, +un soufflet à un homme qui se permettait de lui dire: «de laisser en paix +les Versaillais.» + +On crie un nouveau journal de M. de Girardin: LA RÉUNION LIBÉRALE. +_Conciliation sans transaction_. Faut-il que la France soit un peuple de +gogos, pour avoir gobé cet homme à idées sans idées, ce puffiste +d'antithèses! + +Je pénètre, ce soir, à Saint-Eustache, où a lieu l'ouverture d'un club. + +Au banc d'Å“uvre, entre deux lampes est un verre d'eau sucré, entouré de +quatre ou cinq silhouettes d'avocats. Dans les bas côtés, debout ou sur +des chaises, un public de curieux amenés, par la nouveauté du spectacle. +Rien de sacrilège dans l'attitude de ces hommes, dont beaucoup, en entrant, +portent instinctivement la main à leur casquette, et ne la laissent qu'à +la vue des chapeaux qui sont sur les têtes. Non, ce n'est point la +profanation de Notre-Dame, en 93, ce ne sont point encore les harengs, +grillés sur les patènes, seulement une forte odeur d'ail monte sous les +voûtes sacrées. + +La sonnette, la sonnette au tintement argentin de la messe, annonce que la +séance est ouverte. + +A ce moment surgit dans la chaire, une barbe blanche, qui, après s'être +gargarisé avec quelques phrases puritaines, demande à l'assemblée de voter +la proposition suivante: «Les membres de l'Assemblée nationale, et aussi +bien Louis Blanc, SchÅ“lcher, que les autres, les membres de l'Assemblée +nationale, ainsi que les autres fonctionnaires, sont déclarés responsables, +sur leur fortune privée, de tous les malheurs de cette guerre, et tout +autant pour ceux qui périssent du côté de Versailles, que du côté de +Paris. En sorte, dit-il, en entrant dans des explications, qu'un +représentant de province sera très désagréablement surpris, quand le +paysan, chez lequel on aura rapporté le corps de son fils, viendra lui +réclamer, sur sa fortune, la pension qui lui est due.» La proposition mise +aux voix n'est pas votée, je ne sais par quel empêchement. + +A la barbe blanche succède un pantalon gris-perle qui déclare d'une voix +rageuse, que pour vaincre, il n'y a que la terreur. Il réclame, celui-là , +l'installation d'un troisième pouvoir, d'un tribunal révolutionnaire, avec +la _roulée_ immédiate sur la place publique de la tête des traîtres. La +proposition est frénétiquement applaudie par une claque, groupée sur les +chaises autour de la chaire. + +Un troisième prédicateur, qui a toute la phraséologie de 93, apprend qu'on +a trouvé 10 000 bouteilles de vin chez les calotins du séminaire de +Saint-Sulpice, et demande que des perquisitions soient faites chez les +bourgeois, où doivent être cachés de grands approvisionnements. + +Ici--je veux être impartial--monte à la tribune un membre de la Commune, +en costume de la garde nationale, et qui parle bonhommement, carrément. +Tout d'abord, il affiche son mépris pour les _phrases ronflantes_, avec +lesquelles on se fait une popularité facile, et déclare que le décret du +Mont-de-Piété, dont le précédent orateur avait demandé l'extension, n'a +pas été étendu au delà des objets de 20 francs, parce qu'il ne s'agit pas +de prendre, sans savoir comment on payera. + +Il ajoute que le Mont-de-Piété est une propriété privée; qu'il faut +pouvoir être sûr de lui rembourser, ce dont on le dépossède, que la +Commune n'est pas un gouvernement de spoliation, qu'il est nécessaire +qu'on le sache bien, et que ce sont les maladresses d'orateurs pareils à +celui qui l'a précédé, qui répandent dans le public l'idée, que les hommes +de la Commune sont des _partageux_, et que tout individu qui a quatre sous, +sera obligé d'en donner deux. + +Puis parlant des hommes de 93, que, selon son expression, on leur jette +sans cesse _entre les jambes_, il déclare que ces hommes n'ont trouvé +devant eux que _l'action militaire_, mais que s'ils avaient eu à résoudre +les énormes et difficiles problèmes du temps présent, ces fameux hommes de +93 n'auraient peut-être pas été plus adroits, que les hommes de 1871. Et +là -dessus il lance un assez beau et assez brave: «Qu'est-ce ça me fait que +nous soyons victorieux de Versailles, si nous ne trouvons pas la solution +du problème social, si l'ouvrier demeure dans les mêmes conditions!» + +On dit, autour de moi, que l'orateur s'appelle Jacques Durand. + + * * * * * + +_Lundi 8 mai._--En entrant ce matin chez Burty, je vois, sur sa cheminée, +un magnifique bouquet de tamaris, de lilas, d'épines. + +Il me raconte qu'il l'a cueilli, hier, sous les obus de Courbevoie. Et +petit à petit, se lève pour moi, de son récit, de la mémoire de la journée, +un paysage tout original et tout charmant, pour un roman de guerre. +Jardins de Neuilly et de Clichy ne font plus aujourd'hui, par la percée +des murs, qu'un seul jardin, tout blanc, tout rose, tout mauve, des +floraisons des lilas et des épines à fleurs doubles: un jardin aux allées, +qu'on dirait macadamisées avec des éclats d'obus, tant il en est tombé, +tant il en tombe tous les jours. Dans la jeune verdure et la flore des +arbustes printaniers, ici des gardes nationaux couchés à côté de leurs +armes, brillant au soleil, là une blonde cantinière versant à boire à un +soldat, avec sa grâce parisienne, et à tout coin, et sous tout abri de +feuillage, sur le drap militaire, des filtrées, des zigzags de couleur à +la Diaz. + +Au-dessus des têtes, à tout moment, le beau bruit à la fois sonore et mat +des boîtes à mitraille, en même temps que sur le bleu du ciel ensoleillé, +l'éclosion, la formation, le grossissement lent de nuages, semblables à +ces nuages de féerie, d'où sort un génie ou une fée, habillée de papier +d'or, crachant aujourd'hui des morceaux de fonte. + +Et l'horrible mêlé à cela. Un cadavre qu'on hisse dans un fourgon, et dont +un homme retient, à deux mains, la cervelle prête à s'échapper du crâne, +presque décalotté. + + * * * * * + +_Mardi 9 mai._--Des gardes nationaux! des gardes nationaux! des drapeaux +rouges tout neufs! des cantinières en grand costume! des ambulancières, la +couverture au dos, le sac à pansement au ventre! une multitude armée se +massant sur la place Louis XV. Un moment, j'ai cru que tout ce +rassemblement soldatesque partait pour le rempart. Ce n'est qu'une revue, +où le nombre des gamins a quelque chose d'odieux, de révoltant. + + * * * * * + +_Mercredi 10 mai._--La proclamation de Thiers est vieillotte comme +l'homme. Sur un tel thème, pas une belle phrase, ou simple, ou éloquente, +ou indignée. + +Ces jours-ci, à la Commune, Lefrançais demandait que les secrétaires +voulussent bien faire parler français aux membres du gouvernement. On lui +a répondu qu'on n'en avait pas le temps. + + * * * * * + +_Jeudi 11 mai._--Tous les magasins des rues avoisinant la place Vendôme +ont leurs glaces treillagées de bandes de papier. + +C'est singulier, comme il faut aux documents historiques un enfoncement +dans le passé, pour me toucher. Ai-je, des fois, envié le bonheur, +qu'avait eu Manuel, à mettre la main sur les papiers, avec lesquels il a +fait la BASTILLE DÉVOILÉE. Peut-être, si j'avais été son contemporain, la +trouvaille ne m'eût été de rien. Je le sens à vivre, à peu près tous les +soirs, à côté de Burty, entouré, barricadé de papiers, de notes, de +dépêches, de carnets, trouvés aux Tuileries, et qui m'en lit, à tout bout +de champ, des fragments qui m'assomment. Dans son enthousiasme, sa +jubilation de _trouveur_, va-t-il jusqu'à vouloir me faire toucher du +doigt, les précieux autographes, mes mains les repoussent machinalement. +Après tout, la cause de mon peu de curiosité est-elle due à l'abondance de +la télégraphie, qui donne aux épanchements impériaux un style trop nègre? + +Très souvent, le soir, je rencontre, chez Burty, Asselineau. Je ne connais +pas un bavardage qui produise un ennui plus semblable à celui de la pluie, +que le bavardage dudit. Pour n'être pas ennuyeux, à défaut d'autre chose, +il n'est que besoin d'être tout simplement un peu passionné. Lui, c'est la +melliflue et froide expansion de l'égoïsme d'un vieux garçon, doublée du +rabâchage d'un bibliophile. + + * * * * * + +_Vendredi 12 mai._--La terrasse des Tuileries est couverte de balles de +chiffons, destinées à barricader le jardin, sur toute la face de la place +de la Concorde. + +La maison de Thiers n'est pas encore démolie, mais déjà le drapeau rouge +flotte au-dessus du petit cadre bleu, où se trouve le fameux numéro 27. La +place est occupée militairement par des _Vengeurs de la Patrie_, de blêmes +voyous, un ramassis de cette crapuleuse enfance de Paris, dont le métier +est d'ouvrir les portières aux théâtres du boulevard du Crime. + +A un: Diable! que je pousse à la lecture d'un journal du soir, m'apprenant +que les Versaillais ont ouvert la tranchée à la batterie Mortemart, un +voisin de café me demande s'il y a quelque chose de grave, aux dernières +nouvelles! Je lui montre le journal, en lui disant que mon exclamation +vient de ce que j'ai une maison à Auteuil, placée juste en face de la +batterie. «Moi aussi, dit-il, j'en ai une!» Et nous causons. + +Mon voisin a, dans ce moment-ci, un enfant opéré du croup, que soigne une +sÅ“ur. La sÅ“ur est obligée de venir, en bourgeoise, pour n'être pas +insultée dans la rue. Maintenant le chirurgien qui a opéré son enfant, et +qui est le chirurgien de l'hôpital Necker, lui contait qu'avant-hier, un +blessé, à qui il avait à faire une amputation le matin, était encore si +saoûl de la veille, qu'il avait été obligé d'attendre à quatre heures. + + * * * * * + +_Samedi 13 mai_.--Je tombe ce matin dans la destitution en masse des +employés de la bibliothèque, et dans la fuite de ceux qui n'ont pas +quarante ans: une débâcle qui serait grotesque, si elle n'était +lugubre. + +La démolition de l'hôtel Thiers est commencée, et le toit mis à jour +laisse voir les voliges de bois blanc d'une économique construction. Au +fond, cette attaque à la propriété, la plus significative qui soit, fait +un excellent mauvais effet. + +Lamentable, le spectacle de tout ce quartier, où l'on traque les +réfractaires, et où l'on voit les sbires nationaux se lancer, la +baïonnette en avant, sur les pas d'un adolescent, qui fuit, et cherche à +leur échapper avec ses jeunes jambes. + + * * * * * + +_Dimanche 14 mai_.--Si jamais je fais ce roman sur la vie de théâtre, dont +mon frère et moi avions eu l'idée, si jamais je fais la psychologie d'une +actrice, il faut que l'idée dominante, la pensée-mère de ce livre, soit le +combat des instincts peuple, des goûts canaille, venant de la procréation, +de la nature, de l'éducation, avec les aspirations à l'élégance, à la +distinction, à la beauté morale: qualités congéniales d'un grand talent. + +Il y aurait peut-être une forme originale pour ce livre. + +Une première partie, dont voici à peu près le canevas.--Un soir je causais +de cette femme, que je n'avais fait qu'entrevoir, mais qui avait éveillé +en moi une espèce de curiosité amoureuse. Peut-être l'histoire du baiser +de Rachel, donné à Saint-Victor, par dessus un paravent, pendant qu'elle +s'habillait dans sa loge. La causerie avait lieu au bord de la mer, avec +un ancien amant, un homme pratique, un homme d'affaires matiné de +_politiqueur_, une espèce de Montguyon. Moment d'expansion de cet homme +fort et fermé, produit par la beauté et la grandeur de la nuit. Récit très +passionné, très sensuel, très matériel, très crû. Un long silence. Puis +tout à coup il me prend le bras, monte chez moi, allume un cigare, ôte son +habit, et se promène furieusement dans une chambre, en me reparlant +d'elle. Et il raconte l'horreur soudaine qu'il a prise, tout à coup, pour +cette femme, en ayant été témoin de l'étude impie qu'elle avait fait du +rire _sardonique_, dans l'agonie de sa mère, et développe l'idée que le +jeune homme est porté à aimer une femme qui a l'air d'une mauvaise +bougresse, mais que, plus tard, en vieillissant, il veut trouver l'image +de la bonté chez la femme. + +Donc un récit parlé pour la première partie. + +Deuxième partie.--Un séjour chez un cousin, second secrétaire d'ambassade +dans une résidence d'Allemagne, une résidence comme Hesse-Darmstadt. Un +déjeuner de garçons (peinture de diplomates français et étrangers) où l'on +ne parle que de Paris, et où il est beaucoup question de l'actrice. Les +invités partis, mon cousin me fait lire un paquet de lettres écrites sur +elle, pendant qu'elle a été sa maîtresse, et adressées à un ami mort. +Correspondance d'un enthousiasme tout jeune, qui souffre quelquefois des +_revenez-y_ canaille de la nature primitive de la femme. Intercaler là +dedans le souvenir angélique de nuits d'amour, passées à l'hôtel de +Flandres, à Bruxelles, nuits semblant bercées par l'orgue de l'église +mitoyenne. + +Donc la deuxième partie tout épistolaire. + +Troisième partie.--Un jour d'hiver, un jour d'inoccupation, sur les cinq +heures, la montée chez un marchand d'autographes qui a de la lumière à sa +fenêtre. Un type à la façon de Laverdet, un cerveau d'ancien +Saint-Simonien, légèrement malade, dont le possesseur porte son chapeau à +la main, dans les rues. Peut-être fait-il son travail de dépouillement, à +la clarté d'un nouvel appareil au _magnésium_, qui donne à son Å“il clair +une clarté un peu aiguë, un peu surnaturelle... Il range des petits +cahiers, un journal, qui lui a été vendu, après sa mort, par une sÅ“ur +crapule de l'actrice, qui a passé sa vie à l'exploiter, et à vendre des +autographes d'elle. Ces petits carnets, c'est la confession amoureuse de +l'actrice, pendant ses amours avec les deux hommes. + +Donc, la troisième partie, une autobiographie[1]. + +[Note 1: Cette étude d'actrice parue, sous le titre de LA FAUSTIN, n'a été +publiée qu'en 1882, et dans une forme différente de celle indiquée ici.] + +Tout ce qui reste encore à Paris de population, se tient au bas des +Champs-Elysées, où le rire joliment bruyant des enfants, assis devant le +guignol, monte parfois sur le grondement de la canonnade lointaine. + +La brute nationale commence à entrer en fureur. Je vois un de ces ignobles +gardes nationaux, faisant d'office le métier d'agent de police, vouloir +entraîner de force un homme qui n'est pas de son avis. Il ne parle rien +moins que de «l'emballer pour l'École-Militaire et de le faire fusiller». + +Il faut entendre les gens des groupes pour avoir une idée de la bêtise +incommensurable du peuple le plus intelligent de la terre. Et il y a +encore une chose plus triste que la bêtise: c'est que dans tout ce qui se +dit, tout ce qui se crie, tout ce qui se gueule, vous ne touchez qu'une +idiote envie, un désir homicide de ravalement. + + * * * * * + +_Lundi 15 mai_.--Toujours l'attente de l'assaut, de la délivrance qui ne +vient pas. + +On ne peut se figurer la souffrance qu'on éprouve, au milieu du despotisme +sur le pavé, de cette racaille déguisée en soldats. + + * * * * * + +_Mardi 16 mai_.--Aux Tuileries, dans l'allée qui regarde la place Vendôme, +des chaises jusqu'au milieu du jardin, et sur ces chaises des hommes et +des femmes qui attendent tomber la colonne de la Grande Armée... Je m'en +vais. + +Cette garde nationale! elle ne mérite vraiment ni clémence ni merci. +Aujourd'hui, ce qui reste de la Commune, du Comité de Salut Public, serait +remplacé par dix forçats bien avérés, bien connus d'elle, qu'elle +exécuterait servilement, et sans une protestation, leurs décrets de bagne. + +... Quand je repasse, à six heures, dans les Tuileries, là où fut le +bronze, autour duquel s'enroulait notre gloire militaire, il y a un vide +dans le ciel, et le piédestal tout plâtreux montre, à la place de ses +aigles, quatre loques rouges flottantes. + +Sur les visages, comme l'annonce d'un événement heureux. On murmure chez +les marchands de tabac que le drapeau tricolore flotte sur la porte +Maillot. + +Je regarde, à la lueur du gaz, de magnifiques photographies, représentant +les ruines des maisons de Saint-Cloud, me demandant si la mienne ne +figurera pas dans la suite de cette galerie. + + * * * * * + +_Mardi 17 mai_.--Je suis réveillé par une voisine d'Auteuil, venant +m'apprendre qu'un obus a démoli, hier, une fenêtre de ma maison. Le +bombardement redouble. Aujourd'hui, dans Paris, grand mouvement +d'artillerie et de camions de vin, annonçant une action prochaine. + +Les boutiques se ferment, l'une après l'autre, et par les vitres de la +porte sans volets de celles qui ne sont pas fermées, vous apercevez, sur +une chaise, l'affaissement et les bras tristement pendants du boutiquier +désÅ“uvré. + +Devant le rapprochement des obus, les Guignols réfugiés au bas des +Champs-Elysées ont décampé, emportant, avec Polichinelle, le joli rire des +enfants, qui vous distrayait de la canonnade. + +Je vague sur les quais. Tout à coup, derrière moi, une formidable et +continue détonation. C'est un grondement de cratère, un craquement +crépitant de bouquet de feu d'artifice, qui jaillit dans l'air. Je me +retourne: au-dessus des maisons, un nuage blanc solide, dont les +concrétions semblent du marbre sculpté. On crie autour de moi: «C'est à +Saint-Thomas-d'Aquin, au Musée d'artillerie.» Je me jette dans la rue du +Bac: «C'est le fort d'Issy qui a sauté!» entends-je répéter aux +boutiquiers, encore tout épeurés de la danse de leurs vitres. + +Je redescends la rue du Bac et me cogne à Bracquemond, qui me dit, en me +montrant la direction de la fumée: «C'est la manufacture des tabacs ou +l'École-Militaire!» + +Nous remontons les Champs-Elysées. Une vieille femme, à la main bandée, et +comme folle, s'exclame: «C'est la cartoucherie du Champ-de-Mars, mais n'y +allez pas... ce n'est pas fini... il va y avoir une seconde explosion.» + +Nous sommes devant l'ambulance, d'où Guichard nous jette, en nous ouvrant: +«Si vous avez le cÅ“ur solide, entrez, mais si vous ne l'avez pas, +allez-vous-en... Il y a des maisons qui ont dégringolé... vous allez voir +des morceaux de femmes et d'enfants écrasés en tétant!» + + * * * * * + +_Jeudi 18 mai_.--Les grands événements tragiques donnent le courage à la +femme, à la femme qui en manque le plus, et dans le dramatique, son +dévouement s'exalte à un point digne de l'admiration. Je pensais cela, en +écoutant le récit du déménagement héroïque, qu'a fait une bonne de la +maison voisine de la mienne, et aussi en songeant à ma pauvre Pélagie, +s'exposant à être tuée, à toute minute, pour chercher à sauver ma maison +du pillage et de l'incendie. + +Nous sommes perdus, du moment où l'OFFICIEL, écrit si révolutionnairement +mal, a des phrases comme celle-ci: «Une rétrogradation effroyable dans +toutes les orgies du royalisme.» Cette littérature m'annonce que nous +sommes au bord des massacres. + +Je suis entraîné par la foule, au spectacle du jour, à la poudrière du +Champ-de-Mars. Les rues par lesquelles je passe, n'ont plus un seul +carreau. On marche sur de la poussière de vitre, et je vois une marchande +de verre cassé, remplir, en un instant, sa voiture, du verre qu'elle +ramasse à pleine main de fer. + +Le choc a été si violent qu'il y a des devantures de boutiques, des portes +cochères jetées tout de travers, et je n'ai vu rien de pareil au méli-mélo, +produit dans les denrées coloniales d'un épicier. Les tuiles de l'hôpital +du Gros-Caillou semblent avoir été mises en danse par un tremblement de +terre. + +Le Champ-de-Mars, le lieu du sinistre, dont la garde nationale vous tient +à distance, présente un vague et confus tas de plâtre et de débris +calcinés. Dans les détritus, à la porte des baraquements, les femmes +cherchent, avec le bout de leurs ombrelles, des balles, qui étaient hier +si nombreuses, que, selon l'expression d'un passant, la terre du +Champ-de-Mars ressemblait à un champ, «où auraient pâturé des moutons». + +Comme si tout ce que nous souffrons n'était pas suffisant, voici qu'il +apparaît, dans les journaux, la perspective d'une occupation prussienne. + + * * * * * + +_Vendredi 19 mai_.--Des journées interminables, que je promène çà et là : +le trouble et la fatigue de ma vue ne me permettant pas la distraction +d'un livre. + +On ne rencontre dans les rues que des gens qui monologuent tout haut, +semblables à des fous, des gens de la bouche desquels sortent des mots: +désolation, malheur, mort, ruine,--tous les vocables de la désespérance. + + * * * * * + +_Dimanche 21 mai_.--Dans mon désÅ“uvrement, mes pas me portent à +l'ambulance des Champs-Élysées. + +L'ambulance s'est agrandie de tout le concert Musart, dont l'orchestre est +devenu une lingerie, et dont l'allée tournante a disparu sous des tentes, +où s'aperçoivent des figures hâves dans des lits. Beaucoup de malades, de +mourants, ont été transportés au plein air du jardin, et dans le soleil et +la verdure tendre, s'agitent des mains jaunes, et des yeux, au grand blanc, +qui interrogent le regard du passant. Presque tous ont une femme près de +leur lit de souffrance, et quelquefois de petits enfants jouent sur leurs +draps. + +Guichard fait le pansement d'un jeune homme, qui a eu la cuisse emportée +par un éclat d'obus. Je lui demande machinalement, où il a été blessé: «A +Auteuil, dans sa maison, où sa mère l'a retenu!» Cette réponse me jette +dans une inquiétude mortelle. Je me reproche la férocité de mon égoïsme et +veux, dès le lendemain, aller chercher la pauvre fille restée dans ma +maison, tout décidé à abandonner les choses à la grâce de Dieu. + +Toute la journée, je l'avais passée dans la crainte d'un échec de +Versailles, et dans l'agacement de cette phrase, plusieurs fois répétée +par Burty, rencontré à l'ambulance: «Les Versaillais ont été sept fois +repoussés!» + +Sous ces diverses impressions de tristesse, d'inquiétude, je m'en vais, ce +soir, à mon observatoire ordinaire: la place de la Concorde. + +Lorsque j'arrive sur la place, une foule énorme entoure un fiacre, escorté +par des gardes nationaux. + +--«Qu'est-ce que c'est?» + +--C'est, me répond une femme, un monsieur qu'on vient d'arrêter... il +criait par la portière que les Versaillais venaient d'entrer.» + +Je me rappelle, dans le moment, les petits groupes de gardes nationaux, +que je viens de rencontrer, rue Saint-Honoré, défilant comme à la +débandade. Mais, l'on a été si souvent trompé, si souvent déçu, que je +n'accorde aucune confiance à la bonne nouvelle, et cependant je suis remué +au fond de moi, et agité comme par un rien d'espérance. Je me promène +longtemps, en quête de renseignements, d'éclaircissements... rien, rien, +rien. Les gens, qui sont encore dans les rues, ressemblent aux gens +d'hier. Ils sont aussi tranquillement consternés. Aucun ne semble informé +du cri jeté sur la place de la Concorde. C'est encore un canard. + +Je rentre enfin... Je me couche désespéré. Je ne puis dormir. Il me semble +entendre, à travers mes rideaux hermétiquement fermés, une rumeur +lointaine. Je me lève... J'ouvre la fenêtre. Non, c'est sur le pavé de +rues éloignées le pas régulier de compagnies qui vont en relever d'autres, +ainsi que cela se passe toutes les nuits. Allons, c'est un effet de mon +imagination. Je me recouche... Ah! mais cette fois c'est bien le tambour, +c'est bien le clairon! Je ressaute à la fenêtre... Le rappel bat dans tout +Paris, et bientôt sur le tambour, sur le clairon, sur les clameurs, sur +les cris: «Aux armes!» montent les grandes ondes tragiquement sonores du +tocsin, qui se met à sonner à toutes les églises--bruit lugubre qui me +remplit de joie, et sonne pour Paris l'agonie de l'odieuse tyrannie. + + * * * * * + +_Lundi 22 mai_.--Je ne puis rester chez moi. J'ai besoin de voir, de +savoir. + +A ma sortie, je trouve tout le monde rassemblé sous les portes cochères: +un monde agité, grondant, espérant, et déjà s'enhardissant à huer les +estafettes. + +Sur la place de l'Opéra, dans des groupes très clairsemés, on dit que les +Versaillais sont au Palais de l'Industrie. + +La démoralisation et le découragement sont visibles chez les gardes +nationaux, qui reviennent par petites bandes, tristes, éreintés. + +Je monte chez Burty, et nous ressortons aussitôt pour nous rendre compte +de la physionomie de Paris. + +Il y a un rassemblement devant la devanture du pâtissier de la place de la +Bourse, qui vient d'être déchirée par un obus. Sur le boulevard, devant le +nouvel Opéra, s'élève une barricade, faite avec des tonneaux remplis de +terre, une barricade défendue par quelques hommes, à l'aspect peu +énergique. + +Dans le moment, arrive en courant un jeune homme, qui nous annonce que les +Versaillais sont à la caserne de la Pépinière. Il s'est sauvé, voyant des +hommes tomber à côté de lui, à la gare Saint-Lazare. + +Nous remontons le boulevard. Des ébauches de barricades devant l'ancien +Opéra, devant la porte Saint-Martin, où une femme, en ceinture rouge, +remue des pavés. + +Partout des altercations entre les bourgeois et les gardes nationaux. + +Du feu, revient un petit peloton de gardes nationaux, parmi lesquels est +un enfant, aux doux yeux, qui a une loque passée en travers de sa +baïonnette--un chapeau de gendarme. + +Toujours par groupes, le lamentable défilé de gardes nationaux graves, qui +abandonnent la bataille. Un désarroi complet. Pas un officier supérieur +donnant des ordres. Pas, sur toute la ligne des boulevards, un membre de +la Commune ceint de son écharpe. + +Un artilleur ahuri promène à lui tout seul un gros canon, qu'il ne sait où +mener. + +Soudain, au milieu du désordre, au milieu de l'effarement, au milieu de +l'hostilité de la foule, passe à cheval, la tunique déboutonnée, la +chemise au vent, la figure apoplectique de colère et frappant de son poing +fermé, le cou de son cheval, un gros et commun officier de la garde +nationale, superbe dans son débraillement héroïque. + +Nous rentrons. A tout moment, montent jusqu'à nous, du boulevard, de +grandes clameurs: des disputes et des batailles de bourgeois commençant à +se rebeller contre les gardes nationaux, qui finissent par les arrêter, au +milieu des huées. Nous montons dans le belvédère de verre dominant la +maison. Un grand nuage de fumée blanche prend tout le ciel, dans la +direction du Louvre. A cette heure quelque chose d'effrayant et de +mystérieux dans cette bataille qui nous entoure, dans cette occupation qui +se rapproche sans bruit, et qui semble sans combats. + +Je suis venu faire une visite à Burty, et me voici prisonnier jusqu'à +quand? Je ne sais! On ne peut plus sortir. On enrégimente, on fait +travailler aux barricades, les gens que la garde nationale trouve dans les +rues. Burty se met à copier des extraits de la CORRESPONDANCE TROUVÉE AUX +TUILERIES, et moi je me plonge dans son Å“uvre de Delacroix, au bruit des +obus qui se rapprochent. + +Bientôt, ça éclate de tous côtés; bientôt, ça éclate tout près. La maison +de la rue Vivienne, située de l'autre côté de la rue, a son kiosque brisé; +un autre obus casse le réverbère en face de nous; un dernier, enfin, +pendant le dîner, éclate au pied de la maison, et nous secoue sur nos +chaises, comme par un fort tremblement de terre. + +On m'a fait un lit. Je me jette dessus tout habillé. Sous les fenêtres, +toute la nuit, les voix des gardes nationaux ivres, jetant, à chaque +minute, un qui-vive enroué à tout ce qui passe. Au jour, je m'endors d'un +sommeil traversé de cauchemars et de détonations. + + * * * * * + +_Mardi 23 mai_.--Au réveil, aucune nouvelle certaine. Personne ne sait +rien de positif. Alors le travail de l'imagination dans le noir. A la fin, +un journal inespéré, enlevé du kiosque qui est au bas de la maison, nous +apprend que les Versaillais occupent une partie du faubourg Saint-Germain, +Monceau, les Batignolles. + +Nous montons au belvédère, où par le clair soleil qui illumine l'immense +bataille, la fumée des canons, des mitrailleuses, des chassepots, nous +fait voir une série d'engagements s'étendant depuis le Jardin des Plantes +jusqu'à Montmartre. A l'heure qu'il est, c'est à Montmartre que semble se +concentrer le gros de l'action. Au milieu du grondement lointain de +l'artillerie et de la mousqueterie, des coups de fusil à la détonation +très rapprochée nous font supposer que l'on se bat rue Lafayette et rue +Saint-Lazare. + +Un sinistre caractère, que le caractère de ce boulevard désert, avec ses +boutiques fermées, avec les grandes ombres immobiles de ses kiosques et de +ses arbres, avec son silence de mort, coupé de temps en temps par une +sourde et fracassante détonation... Quelqu'un croit apercevoir, avec une +lorgnette de spectacle, le drapeau tricolore flottant sur Montmartre. A +cet instant, nous sommes chassés de notre observatoire de verre, par le +sifflement des balles qui passent à côté de nous, faisant, dans l'air, +comme des miaulements de petit chat. + +Quand nous descendons, et que nous regardons au balcon, une voiture +d'ambulance est sous nos fenêtres. L'on y monte un blessé qui se débat, +répétant:--«Je ne veux pas aller à l'ambulance.» Une voix brutale lui +répond:--«Vous irez tout de même.» Et nous voyons le blessé se soulever, +ramasser ses forces défaillantes, lutter une seconde contre deux ou trois +hommes, et retomber dans la voiture en criant d'une voix désespérée et +expirante:--«C'est à se faire sauter la cervelle!» + +La voiture part. Le boulevard redevient vide, et l'on entend pendant +longtemps une canonnade rapprochée, qui semble éclater à la hauteur du +nouvel Opéra. + +Puis le trot lourd d'un omnibus, à l'impériale chargée de gardes nationaux, +penchés sur leurs fusils. + +Puis les galopades d'officiers d'état-major jetant aux gardes nationaux, +ramassés sous nos fenêtres, la recommandation de prendre garde d'être +cernés. + +Puis l'arrivée de brancardiers remontant le boulevard, dans la direction +de la Madeleine. + +Pendant ce, la petite Renée pleure, parce qu'on ne veut pas la laisser +jouer dans la cour. Madeleine, sérieuse et pâle, a des tressautements à +chaque détonation. Mme Burty déménage fiévreusement des tableaux, des +bronzes, des livres, cherchant et recherchant un coin reculé, où ses +filles puissent être à l'abri des obus et des balles. + +La fusillade se rapproche de plus en plus. Nous percevons distinctement +les coups de fusil, tirés rue Drouot. + +En ce moment apparaît une escouade d'ouvriers, qui ont reçu l'ordre de +barrer le boulevard à la hauteur de la rue Vivienne, et de faire une +barricade sous nos fenêtres. Ils n'ont pas grand cÅ“ur à la chose. Les uns +dérangent deux ou trois pavés de la chaussée, les autres donnent, comme +par acquit de conscience, une dizaine de coups de pioche dans l'asphalte +du trottoir. Mais presque aussitôt, devant les balles qui enfilent le +boulevard, et leur passent sur la tête, ils abandonnent l'ouvrage. Nous +les voyons, Burty et moi, disparaître par la rue Vivienne avec un soupir +de soulagement. Nous pensions tous deux aux gardes nationaux, qui allaient +monter dans la maison et tirailler aux fenêtres, au milieu de nos +collections, mêlées et confondues, sous leurs pieds. + +Alors une troupe nombreuse de gardes nationaux se repliant avec leurs +officiers, lentement et en bon ordre. D'autres venant après, qui marchent +d'un pas plus pressé. D'autres, enfin, se bousculant dans une débandade, +au milieu de laquelle on voit un mort, à la tête ensanglantée, que quatre +hommes portent par les bras et les jambes, à la façon d'un paquet de linge +sale, le menant de porte en porte, qui ne s'ouvrent pas. + +Malgré cette retraite, ces abandons, ces fuites, la résistance est encore +très longue à la barricade Drouot. La fusillade n'y décesse pas. Peu à peu, +cependant, le feu baisse d'intensité. Ce ne sont bientôt plus que des +coups isolés. Enfin, deux ou trois derniers crépitements, et presque +aussitôt nous voyons fuir la dernière bande des défenseurs de la barricade, +quatre ou cinq garçonnets d'une quinzaine d'années, dont j'entends l'un +dire: «Je rentrerai un des derniers!» + +La barricade est prise. Les Versaillais se répandent en ligne sur la +chaussée, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard +Montmartre. Dans l'encaissement des deux hautes façades de pierre +enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les +balles éraflent la maison, et ce ne sont aux fenêtres que sifflements, +ressemblant au bruit que fait de la soie qu'on déchire. + +Un instant, nous nous étions retirés dans les pièces du fond. Je reviens +dans la salle à manger, et là , agenouillé, et paré aussi bien que possible, +voici le spectacle que j'ai par le rideau entr'ouvert de la fenêtre. + +De l'autre côté du boulevard, il y a étendu à terre un homme, dont je ne +vois que les semelles de bottes, et un bout de galon doré. Près du cadavre, +se tiennent debout deux hommes: un garde national et un lieutenant. Les +balles font pleuvoir sur eux les feuilles d'un petit arbre, qui étend ses +branches au-dessus de leurs têtes. Un détail dramatique que j'oubliais. +Derrière eux, dans un renfoncement, devant une porte cochère fermée, +aplatie tout de son long, et comme rasée sur le trottoir, une femme tient +dans une de ses mains un képi,--peut-être le képi du tué. + +Le garde national, avec des gestes violents, indignés, parlant à la +cantonade, indique aux Versaillais qu'il veut enlever le mort. Des balles +continuent à faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le +garde national, dont j'aperçois la figure rouge de colère, jette son +chassepot sur son épaule, la crosse en l'air, et marche sur les coups de +fusil, l'injure à la bouche. Soudain, je le vois s'arrêter, porter la main +à sa tête, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit +arbre, puis tourner sur lui-même, et tomber sur le dos, les bras en croix. + +Le lieutenant, lui, était resté immobile à côté du premier mort, +tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui +avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une +branchette près de sa tête, et qu'il avait rejetée avec une chiquenaude, +ne l'avait pas tiré de son immobilité. Alors, il eut un long regard jeté +sur le camarade tué, et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme +avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se +baissa et s'efforça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort, +et, ainsi qu'une chose inerte, échappait à ses efforts, et s'en allait à +droite et à gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa +poitrine, il l'emportait, quand une balle fit tournoyer, dans une hideuse +pirouette, le mort et le blessé qui tombèrent l'un sur l'autre. + +Je crois qu'il a été donné à peu de personnes d'être, à deux fois, témoin +d'un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort. + +Notre boulevard est enfin au pouvoir des Versaillais. Nous nous risquons à +les regarder de notre balcon, quand une balle vient frapper au-dessus de +nos têtes. C'est le locataire de dessus, qui s'est avisé bêtement +d'allumer sa pipe à la fenêtre. + +Bon! voici des obus qui recommencent, des obus, cette fois-ci, tirés par +les fédérés sur les positions conquises par les Versaillais. On campe dans +l'antichambre donnant sur la cour. Le petit lit de fer de Renée est traîné +dans un coin protecteur. Madeleine s'allonge près de son père, sur un +canapé, son clair visage se détachant illuminé par la lampe, sur le blanc +d'un oreiller, son petit corps perdu dans les plis et l'ombre d'un châle. +Mme Burty s'affaisse anxieuse dans un fauteuil. Et moi j'ai une partie de +la nuit, dans l'oreille, la plainte déchirante d'un soldat de ligne blessé, +qui s'est traîné à notre porte, et que la portière, par une lâche peur de +se compromettre, n'a pas voulu recevoir. + +De temps en temps, je vais regarder, par les fenêtres du boulevard, cette +nuit noire de Paris, sans une lueur de gaz dans les rues, sans une lueur +de lampe dans les maisons, et dont l'ombre épaisse et redoutable garde les +morts de la journée, qu'on n'a pas relevés. + + * * * * * + +_Mercredi 24 mai_.--A mon réveil, mes yeux retrouvent le cadavre du garde +national, tué hier. On ne l'a pas enlevé, on l'a seulement un peu +recouvert avec les branches de l'arbre, sous lequel il a été tué. + +L'incendie de Paris fait un jour qui ressemble à un jour d'éclipse. + +Un moment d'interruption dans le bombardement. J'en profite pour quitter +Burty et gagner la rue de l'Arcade. J'y trouve Pélagie, qui a eu la +témérité de traverser toute la bataille, à la main un gros bouquet de +roses de mon grand rosier _gloire de Dijon_; aidée et protégée par les +soldats, admirant cette femme s'avançant, sans peur, avec des fleurs, au +milieu de la fusillade, et la faisant passer dans les environs de la +Chapelle Expiatoire, par des cours percées par le génie. + +Nous nous mettons en marche pour Auteuil, avec la curiosité de voir de +près les Tuileries. Un obus qui éclate presque à nos pieds, place de la +Madeleine, nous force à nous rejeter dans le faubourg Saint-Honoré, où +nous sommes poursuivis par des éclats frappant au-dessus de nos têtes, à +droite, à gauche. + +Les projectiles ne dépassent pas la barrière de l'Étoile. De là , on voit +Paris dans l'enveloppement de la dense fumée, qui couronne la cheminée +d'une usine à gaz. Et tout autour de nous, et sur nous, du ciel obscurci +tombe continuellement une pluie noire de petits morceaux de papier brûlé: +la Comptabilité de la France, l'État civil de Paris... Je ne sais quelle +analogie me vient à la pensée, de cette pluie de papier calciné avec de la +pluie de cendre, sous laquelle a été ensevelie Pompéi. + +Passy n'a pas souffert, c'est au boulevard Montmorency que commencent les +ruines: les maisons dont il ne reste que les quatre murs noircis; les +maisons effondrées et couchées à terre. + +Elle est encore debout, la mienne, avec un grand trou dans le second +étage. Mais de combien d'éclats d'obus a-t-elle été souffletée! Des +monceaux de rocaille jonchent le trottoir. Il y a dans les moellons, des +encoches comme la tête d'un enfant. La porte est percée de vingt petits +ronds de balles, du gros rond d'un biscaïen, et un morceau manque, arraché +par le pic d'un fédéré, qui s'essayait à la forcer. + +Dans la maison, on marche sur les plâtras et les fragments de glaces mêlés +aux éclats d'obus et aux balles, recroquevillées comme des sangsues, qu'on +a fait dégorger dans du sel. Au premier une balle de chassepot,--je crois +le cas extraordinaire,--a enfilé la maison, traversant une persienne, un +matelas, une cloison, une portière flottante, une porte couverte d'une +natte de Chine. Mais le vrai dégât est au second. Un obus, un tout petit +obus, l'un des derniers tirés par les Versaillais, dans la nuit de +dimanche, lorsqu'ils étaient déjà maîtres du Point-du-Jour, a brisé la +poutre d'angle de la maison, passé par le pied du lit de Pélagie, traversé +la porte de sa chambre, éclaté dans le parquet du palier, en mettant en +charpie toutes les portes du second. Enfin, on pouvait être plus +malheureux. Tout ce qui m'est précieux a été épargné, et le désastre de +mes voisins a de quoi me consoler de mes pertes. + +Pauvre jardin, avec son gazon, semblable à la grande herbe d'un cimetière +abandonné, avec ses arbustes à feuilles luisantes, tout poussiéreux de +plâtre, tout noirs de papier brûlé, avec ses grands arbres aux branches +brisées, mettant leur feuillage de papier brouillard dans la verdure d'un +arbre vivant, avec cette excavation au milieu de la pelouse faite par une +bombe, cette excavation où l'on pourrait enterrer un éléphant. + +Et pendant que nous faisons la visite de la maison, et qu'elle me sert à +dîner, Pélagie me conte l'installation de mon voisin César, qui n'avait +pas de cave voûtée, l'installation dans l'une des miennes, pendant qu'elle +prenait possession de l'autre avec la domestique dudit César, et comme +quoi n'ayant rien à faire, toutes deux passaient les journées à jouer aux +cartes, leurs yeux s'étant habitués à voir dans l'obscurité. + +Elle me conte, lorsque la bombe est tombée dans le jardin, la crainte que +le monde de la cave a eue, que la maison ne s'écroulât, tant il s'était +fait une écrasante projection de terre sur le toit. Elle me conte ses +chamaillades avec les fédérés, voulant enfoncer la porte, voulant +s'introduire, sous le prétexte de recherches d'armes et d'hommes, et un +jour après une dispute terrible, et même des pierres jetées, un dialogue +s'engageant entre elles et ces hommes, qui lui donnaient un pain, dont +elle manquait, en lui disant: «Vous pouvez le manger, il n'est pas volé!» +Elle me conte que, dans les derniers temps, les balles traversaient +tellement la maison, que lorsque l'on voulait boire, on montait à quatre +pattes l'escalier, on plaçait l'arrosoir sous le robinet de la cuisine, et +tant pis pour l'eau qui se répandait, on attendait une embellie dans la +fusillade, pour reprendre l'arrosoir. + +Elle me conte que, tout le temps, elle a couché habillée, ayant pour le +moment où le feu prendrait à la maison, un paquet de ses hardes les plus +précieuses, l'argenterie de la maison, disposée pour la mettre dans ses +poches, et un matelas pour se mettre sur le dos, à l'effet de se préserver +de tout ce qui vous tombait dehors sur la tête. + +Toute la soirée, vu par la trouée des arbres, l'incendie de Paris: un +incendie ressemblant, sur l'obscurité de la nuit, à ces gouaches +napolitaines d'une éruption du Vésuve sur une feuille de papier noir. + + * * * * * + +_Jeudi 25 mai_.--Pendant la journée entière, le canon et le roulement des +mitrailleuses. Je passe cette journée à me promener dans les ruines +d'Auteuil. C'est du saccagement et de la destruction, comme en pourrait +faire une trombe. + +On voit d'énormes arbres brisés, dont le tronc haché semble un paquet de +cotterets, des tronçons de rail pesant mille livres, transportés sur le +boulevard, des écrous d'égout, des plaques de fonte de quatre pouces +d'épaisseur, réduites en fragments de la grosseur d'une boîte de plumes de +fer, des barreaux de grilles, noués, tortillés autour l'un de l'autre, +comme une attache d'osier. + +Parfois au milieu de cette dévastation, la surprise de rencontrer, attaché +à une maison demi-écroulée, un grand rosier grimpant, qui bouche du +fleurissement de ses roses, de la gaieté fraîche de ses couleurs, les +fissures béantes et les débris pendants. + +Le numéro 75, une maison de cinq étages, toute neuve, n'a plus de façade, +n'a plus de bas côtés, et vous montre, les planchers des cinq étages, +comme les planches du fond des tiroirs d'une commode, qui n'aurait plus de +devant, qui n'aurait plus de côtés, et dont, minute par minute, les +planchers s'abaissant, laissent dégringoler, à chaque instant, dans la rue, +un secrétaire, une table de nuit. + +L'entrée de la grande rue d'Auteuil peut rivaliser avec Saint-Cloud. Les +deux lignes de maisons ne sont que des décombres fumants ou des pans de +murs qui ont les larges lézardes de ruines anciennes. Le dessin des +arcades du viaduc a disparu, le pont rompu fait ventre au milieu, et ne +vous laisse passer qu'en vous baissant. Quelques piliers de fer, quelques +morceaux de zinc, épars çà et là , vous indiquent seuls la place de la +gare. La maison du garde, un tas de brique, de ferraille, de bois +charbonné. + +Sous les pieds, l'on a des obus qui n'ont pas éclaté, des morceaux +d'affûts de canons, des boîtes cassées d'artillerie portant 4 _de M._, des +débris et des scories de toutes sortes, au milieu desquelles sourcillent, +comme des sources, les eaux des conduites d'eau coupées. + +Sur la ligne des fortifications toute écrêtée, un homme me montre une +casemate: «C'est là , me dit-il, où se tenait le chef des Bellevillais, +avec ses hommes et ses maîtresses. Là , tous les jours, des voitures à bras +déménageaient les maisons voisines, apportaient linge, meubles, effets +d'habillement, que le nouveau sultan partageait entre ses femmes.» + +Pendant que je regarde, le feu reprend à une maison d'Auteuil, sans que +personne se soucie de l'éteindre. + +Paris est décidément maudit! Au bout de cette sécheresse de tout un mois, +sur Paris qui brûle, voici un vent qui est comme un vent +d'ouragan. + +... Des voitures passent faisant le trajet de Saint-Denis à Versailles, +et ramenant sur leurs banquettes, à Paris, des personnages, que le séjour +en province a faits archaïques. On dirait des guimbardes, revenant de +Coblentz. + + * * * * * + +_Vendredi 26 mai_.--Je longeais le chemin de fer, près la gare de Passy, +quand j'aperçois, entre des soldats, des hommes, des femmes. + +Je franchis la clôture brisée, et me voici sur le bord de l'allée, où sont +prêts à partir pour Versailles les prisonniers. Ils sont nombreux les +prisonniers! car j'entends un officier, en remettant un papier au colonel, +murmurer à demi-voix: 407, _dont 66 femmes_. + +Les hommes ont été distribués par rang de huit, et attachés l'un à l'autre +avec une ficelle, qui leur serre le poignet. Ils sont là , tels qu'on les a +surpris, la plupart sans chapeaux, sans casquettes, les cheveux collés sur +le front et la figure, par la pluie fine qui tombe depuis ce matin. Il y +en a qui se sont fait une coiffure de leurs mouchoirs à carreaux bleus. + +D'autres, tout pénétrés de pluie, croisent contre leur poitrine un maigre +paletot, où un morceau de pain fait une bosse. C'est du monde de tous les +mondes, des blousiers aux dures figures, des artisans en vareuses, des +bourgeois aux chapeaux socialistes, des gardes nationaux qui n'ont pas eu +le temps de quitter leurs pantalons, deux lignards à la pâleur +cadavéreuse: des figures stupides, féroces, indifférentes, muettes. + +Chez les femmes, c'est la même confusion. Il y a aux côtés de la femme en +marmotte, la femme en robe de soie. On entrevoit des bourgeoises, des +ouvrières, des filles, dont l'une est costumée en garde national. Et au +milieu de tous ces visages, se détache la tête bestiale d'une créature, +dont la moitié de la figure est une meurtrissure. Aucune de ces femmes n'a +la résignation apathique des hommes. Sur leurs figures est la colère, +persiste l'ironie. Beaucoup ont l'Å“il comme fou. + +Parmi ces femmes, il en est une singulièrement belle, belle de la beauté +implacable d'une jeune Parque. C'est une fille brune, aux cheveux crêpés +et bouffants, aux yeux d'acier, aux pommettes rougies de larmes séchées. +Elle est piétée dans une pose de défi, agonisant officiers et soldats +d'injures, d'injures qui sortent de lèvres et d'un gosier si contractés +par la colère, qu'elles ne peuvent se traduire par des sons, dans des +paroles. Sa bouche, à la fois rageuse et muette, mâche l'insulte, sans +pouvoir la faire entendre. + +«C'est comme celle qui a tué Barbier d'un coup de couteau», dit un jeune +officier à un de ses amis. + +Les moins courageuses de ces femmes avouent seulement leur faiblesse, par +un petit penchement de la tête de côté, qu'ont les femmes, quand elles ont +longtemps prié à l'église. Une ou deux se cachaient dans leurs voiles, +quand un sous-officier, faisant de la cruauté, touche un de ces voiles +avec sa cravache: «Allons, bas les voiles, qu'on voie vos visages de +coquines!» + +La pluie redouble. Quelques femmes se couvrent la tête de leurs jupons +relevés. Une ligne de cavaliers en manteaux blancs a doublé la ligne des +fantassins. Le colonel, une de ces figures olivâtres, commande: «Garde à +vous!» et les chasseurs d'Afrique arment leurs mousquetons. A ce moment, +des femmes croient qu'on va les fusiller, et l'une se renverse dans une +crise de nerfs. Mais la terreur ne dure qu'un moment, et aussitôt elles +reprennent leurs figures moqueuses, quelques-unes leurs coquetteries avec +les soldats. + +Les chasseurs ont passé leurs carabines armées au dos, ont tiré leurs +sabres. Le colonel s'est porté sur le flanc de la colonne, jetant à haute +voix avec une brutalité que je sens affectée, et à l'effet de faire peur: +«Tout homme qui quittera le bras de son voisin: _c'est la mort_.» Et ce +terrible «c'est la mort» revient quatre ou cinq fois dans son court speach, +pendant lequel s'entend le bruit sec des fusils, que charge l'escorte à +pied. + +Tout est prêt pour le départ; quand la pitié qui ne peut jamais abandonner +l'homme, pousse quelques soldats de ligne, à promener leurs bidons au +milieu des têtes de ces femmes, qui tendent une bouche altérée, dans des +mouvements de grâce, et avec un Å“il espionnant le visage rébarbatif d'un +vieux gendarme, qui ne leur dit rien de bon. + +Le signal du départ est donné, et la lamentable colonne s'ébranle pour +Versailles, sous le ciel qui fond. + +... Les Finances croulantes emplissent la rue de Rivoli de décombres, au +milieu desquelles s'agitent des légions ridicules de pompiers de province, +réalisant le type de Clodoche. + +D'Auteuil, ce soir, Paris semble tout entier la proie d'un incendie, avec, +à toute minute, ces élancements de flammes, que fait un soufflet de forge +dans un foyer incandescent. + + * * * * * + +_Dimanche 28 mai_.--Je passe en voiture dans les Champs-Elysées. Au loin, +des jambes, des jambes, qui courent dans la direction de la grande avenue. +Je me penche à la portière. Toute l'avenue est remplie d'une foule confuse, +entre deux lignes de cavaliers. Aussitôt descendu, je suis avec les gens +qui courent. Ce sont les prisonniers qui viennent d'être faits aux Buttes +Chaumont, et qui marchent, cinq par cinq, avec quelques rares femmes au +milieu d'eux. «Ils sont six mille; cinq cents ont été fusillés dans le +premier moment!» me dit un cavalier de l'escorte. + +Malgré l'horreur qu'on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de +ce lugubre défilé, au milieu duquel, on entrevoit des déserteurs, portant +leurs tuniques retournées, avec leurs poches de toiles grises ballantes +autour d'eux, et qui semblent déjà à demi déshabillés pour la fusillade. + +Je rencontre Burty sur la place de la Madeleine. Nous nous promenons dans +ces rues, sur ces boulevards, tout à coup inondés d'une population, sortie +de ses caves, de ses cachettes. Pendant que Burty, accosté à l'improviste +par Mme Verlaine, cause avec elle, des moyens de faire cacher son mari, +Mme Burty me confie un secret que m'avait gardé Burty. Un des amis de +Burty faisant partie du Comité public lui avait annoncé, trois ou quatre +jours avant l'entrée des troupes, que le gouvernement n'était plus maître +de rien, qu'on devait se rendre dans les maisons, les déménager, et +fusiller les propriétaires. + +Je quitte le ménage, et vais à la découverte du Paris brûlé! Le +Palais-Royal est incendié, mais ses jolis frontons des deux pavillons sur +la place sont intacts. Les Tuileries sont à rebâtir sur le jardin et sur +la rue de Rivoli. + +On marche dans la fumée, on respire un air qui sent la fois le brûlé et le +vernis d'appartement, et de tous côtés on entend le _pschit_ des pompes. +Il est encore, dans des endroits, des traces, des restes horribles de la +bataille. Ici c'est un cheval mort, là , près des pavés d'une barricade, à +moitié démolie, des képis baignent dans une mare de sang. + +La grande destruction commence, se suivant d'une manière continue au +Châtelet. Derrière le théâtre brûlé, sont étalés sur le pavé, les +costumes: de la soie carbonisée, où éclatent, çà et là , des paillettes +d'or, des scintillements d'argent. De l'autre côté du quai, le Palais de +Justice a le toit de sa tour ronde décapité. Les bâtiments neufs n'ont +plus que le squelette de fer de leur toiture. La Préfecture de police est +un éboulement brûlant, dans les fumées bleuâtres duquel brille l'or tout +neuf de la Sainte-Chapelle. + +Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas +encore démolies, j'arrive à l'Hôtel de Ville. + +La ruine est magnifique, splendide, inimaginable: c'est une ruine, une +ruine couleur de saphir, de rubis, d'émeraude, une ruine aveuglante par +l'agatisation qu'a prise la pierre cuite par le pétrole. Elle ressemble, +cette ruine, à la ruine d'un palais magique, illuminé, dans un opéra, de +lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes +fracassées ou tronçonnées, son restant d'horloge, ses découpures de hautes +fenêtres et de cheminées restées, je ne sais par quelle puissance +d'équilibre, debout dans le vide, avec sa déchiqueture effritée sur le +ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque à garder, si le +pays n'était pas condamné sans appel aux restaurations de M. +Viollet-le-Duc. Ironie du hasard! Dans la dégradation du monument, brille +sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveauté de sa dorure, la +légende menteuse: _Liberté, Égalité, Fraternité_. + +Soudain, je vois la foule se mettre à courir, comme une foule chargée, un +jour d'émeute. Des cavaliers apparaissent, menaçants, le sabre au poing, +faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de +la chaussée sur les trottoirs. Au milieu d'eux s'avance une troupe +d'hommes, en tête desquels marche un individu à la barbe noire, au front +bandé d'un mouchoir. J'en remarque un autre, que ses deux voisins +soutiennent sous les bras, comme s'il n'avait pas la force de marcher. Ces +hommes ont une pâleur particulière, avec un regard vague qui m'est resté +dans la mémoire. + +J'entends une femme s'écrier, en se sauvant: «Quel malheur pour moi d'être +venue jusqu'ici!» A côté de moi, un placide bourgeois compte un, deux, +trois... Ils sont vingt-six. L'escorte fait marcher ces hommes au pas de +course, jusqu'à la caserne Lobau, où la porte se renferme sur tous, avec +une violence, une précipitation étranges. + +Je ne comprenais pas encore, mais j'avais en moi une anxiété +indéfinissable. Mon bourgeois, qui venait de compter, dit alors à son +voisin: + +--Ça ne va pas être long, vous allez bientôt entendre le premier +roulement. + +--Quel roulement? + +--Eh bien, on va les fusiller! + +Presque au même instant, fait explosion, comme un bruit violent enfermé +dans des murs, une fusillade ayant quelque chose de la mécanique réglée +d'une mitrailleuse. Il y a un premier, un second, un troisième, un +quatrième, un cinquième _rrara_ homicide--puis un grand intervalle--et +encore un sixième, et encore deux roulements précipités l'un sur l'autre. + +Ce bruit ne semble jamais finir. Enfin ça se tait. Chez tous, il y a un +soulagement, et l'on respire, quand éclate un coup fracassant qui remue, +sur ses gonds ébranlés, la porte disjointe de la caserne, puis un autre, +puis enfin le dernier. Ce sont, dit-on, les coups de grâce donnés par un +sergent de ville à ceux qui ne sont pas morts. + +A ce moment, ainsi qu'une troupe d'hommes ivres, sort de la porte le +peloton d'exécution, avec du sang au bout de quelques-unes de ses +baïonnettes. Et pendant que deux fourgons fermés entrent dans la cour, se +glisse dehors un ecclésiastique, dont on voit, un certain temps, le long +du mur extérieur de la caserne, le dos maigre, le parapluie, les jambes +molles à marcher. + + * * * * * + +_Lundi 29 mai_.--Je lis, affichée sur les murs, la proclamation de +Mac-Mahon, annonçant que tout était fini hier, à quatre heures. + +Ce soir, on commence à entendre le mouvement de la vie parisienne qui +renaît, et son murmure ressemblant à une grande marée lointaine. Les +heures ne tombent plus dans le silence d'un lieu désert. + + * * * * * + +_Mardi 30 mai_.--De temps en temps des bruits redoutables: des +écroulements de maisons et des fusillades. + + * * * * * + +_Jeudi 1er juin_.--Immense course en voiture avec mon jeune cousin +_Marin_. + +La rue de Rivoli, encore toute fumante. La rue Saint-Antoine, sans trace +de bataille, sauf aux alentours de la Bastille. Le boulevard, quelques +maisons brûlées, çà et là . La dévastation circonscrite autour du +Château-d'Eau. La caserne, les magasins effondrés, le Château-d'Eau, sens +dessus dessous, avec un lion resté debout, et dont un boulet, passant +entre ses crocs, a fait un lion rugissant. + +Nous remontons Belleville. Dans le bas de la grande rue, la trace d'un +chaud combat, trace qui s'efface et disparaît dans la partie élevée, où +apparaît seulement, par-ci par-là , une éraflure blanche sur un mur. Mais +dans toute la montée, des restes de barricades sur lesquelles passe, en +nous cahotant, notre coupé. Des rues vides. Des gens qui boivent dans des +cabarets, avec des visages mauvaisement muets. Un quartier qui a +l'apparence d'un quartier vaincu, mais non soumis. + +Des groupes de lignards se promènent le fusil à l'épaule, s'appuyant sur +des cannes qu'ils se sont faites avec des baguettes de fusils d'insurgés, +et à presque tous les détours de ces rues faubouriennes, des campements de +pantalons rouges, au pied de petits arbres écorchés par les balles, et +portant, dans leur branchage, le pittoresque accumulis de leurs sacs et de +leurs gibernes. + +Nous traversons Charonne, l'avenue du Trône. Nous passons devant le +Grenier d'abondance, qui remplit tout le quartier d'une odeur de +raffinerie. Nous poussons jusqu'au pont d'Austerlitz, où je m'arrête à +voir les maisons incendiées, le restaurant bouleversé, le bouquet d'arbres +haché par Bourbonne, que nous allons voir sur sa canonnière. + +Sa canonnière est amarrée à l'endroit, où il a fait taire sept canons et +deux mitrailleuses. Sur trente hommes, il a eu trois tués et sept blessés; +tous ont des contusions. Il croit que sans la précaution qu'il avait eue +de garnir son avant de sacs de terre, personne n'aurait survécu. Il a une +très médiocre estime pour l'armée de terre, et il nous affirme qu'à tout +moment, pendant l'action, on demandait 40 matelots pour enlever les +hommes. + +Ce qu'il nous dit de très curieux, c'est que trois jours avant l'entrée +des troupes, les batteries de Montretout où il avait un commandement, +faisaient dire à Versailles d'entrer. Les longues-vues leur montraient le +Point-du-Jour complètement abandonné, et sans le capitaine Trêves, +l'entrée eût été encore retardée. + +Un colonel de cavalerie qui dîne à côté de nous, au café d'Orsay, parle +d'une razzia et d'une large exécution faite, pendant la nuit dernière, +dans la presqu'île de Gennevilliers. + +Par le vent de ce soir, les affiches de la Commune, qu'on vient d'arracher +des murs, font sur le pavé le bruit de feuilles mortes, chassées par une +tourmente d'automne, et l'on entend le flottement rêche des tout neufs +drapeaux tricolores. + + * * * * * + +_Vendredi 2 juin_.--Ce matin, un spéculateur sur une grande échelle se +présente chez moi, pour acheter des éclats d'obus. Il vient d'en acheter, +d'un seul coup, mille kilogrammes chez mon voisin. + +En rentrant, je trouve une lettre qui m'apprend la mort de mon cousin +Philippe de Courmont, tué au Trocadéro, le 22 mai. + + * * * * * + +_Lundi 5 juin_.--Je suis frappé du provincialisme de tous ces Parisiens +rentrant, un petit sac à la main. Je n'aurais jamais pu croire que huit +mois d'absence, du centre du _chic_ enlevassent ainsi à des individus le +caractère, la marque, dite indélébile, du _parisianisme_. + + * * * * * + +_Mardi 6 juin_.--Réapparition de la foule sur l'asphalte désert, il y a +quelques jours, du boulevard des Italiens. Ce soir, pour la première fois, +on commence à avoir peine à se frayer un chemin entre la badauderie des +hommes et la prostitution des femmes. + + * * * * * + +_Samedi 10 juin_.--Je vais à l'enterrement de Philippe de Courmont, le +seul officier de cavalerie tué pendant les journées de mai. Il y a +quelques années, nous avions dîné avec lui gaiement au _mess_ de +Fontainebleau, et des liens de famille, un peu dénoués, s'étaient renoués. +Le pauvre garçon! il avait un tel pressentiment qu'il serait tué, ce +jour-là , que deux heures avant qu'un obus lui enlevât une jambe et une +partie du crâne, il avait remis à son brosseur sa montre et son +portefeuille. + +Dîner ce soir avec Flaubert, que je n'ai pas revu depuis la mort de mon +frère. Il est venu chercher à Paris un renseignement pour sa TENTATION DE +SAINT ANTOINE. Il est resté le même:--littérateur avant tout. Ce +cataclysme semble avoir passé sur lui, sans le détacher en rien, de la +fabrication impassible du bouquin. + + * * * * * + +_Lundi 12 juin_.--Burty me montre, ce soir, des fragments ramassés à +l'Hôtel de Ville, des tessons, des morceaux de matière calcinés, pareils à +des scories de pierres précieuses. De la cloche, de la cloche historique, +qui a fondu goutte à goutte, comme une bougie, il y a un bout de métal qui +ressemble à ces surfaces de bronze ondulées, avec lesquelles les Japonais +représentent des flots. Il me fait voir encore un morceau de vase en grès +liquéfié, en me disant qu'il faut 1 500 degrés de chaleur, dans un four à +potier, pour obtenir ce résultat. + +On cause de la triste actualité, et on ne voit de résurrection pour la +France, que grâce à cette admirable faculté de travail qu'elle possède, +cette faculté de travail diurne et nocturne, que n'ont pas les autres pays, +que n'a pas l'Angleterre, où il est presque impossible d'obtenir un +travail de nuit: une faculté peut-être due à la supériorité de la _force +nerveuse_ des Français, attestée par les travaux de Dumont d'Urville. + + * * * * * + +_Jeudi 15 juin_.--Lefebvre de Behaine, qui a pris un congé, me parle avec +un grand découragement de Versailles, disant: «C'est toujours le mensonge, +comme sous l'Empire, comme sous le Quatre-Septembre.» + + * * * * * + +_Mardi 20 juin_.--Un triste anniversaire. Il y a aujourd'hui un an qu'il +est mort. Je passe la journée à réunir les articles nécrologiques qui lui +ont été consacrés. + + * * * * * + +_Vendredi 23 juin_.--Mlle Eudoxe Marcille me racontait aujourd'hui que sa +charmante tante, Mme Camille Marcille, lors de l'entrée des Prussiens à +Chartres, avait passé, avec ses trois filles et deux nièces, deux jours +dans la cathédrale. Tout ce petit monde féminin y mangeait, y couchait. + + * * * * * + +_Samedi 24 juin_.--Départ pour la Comerie avec Lefebvre de Behaine. En +chemin, revue des morts de notre connaissance... Un aimable type de +vieil homme distingué. Un vieillard, vivant au milieu de deux corps de +bibliothèque, renfermant deux cent mille francs de plaquettes reliées par +Bauzonnet, avec toujours sous les yeux, quelque mois de l'année qu'il fût, +un bouquet de roses, avec toujours à la portée de la main une boîte de +porcelaine de Saxe, contenant du tabac, comme lui seul avait le secret +d'en avoir à Paris. Ce vieil homme distingué était le comte de Lurde. + + * * * * * + +_Lundi 26 juin_.--... Au château de Sancy, la première chose qui me saute +aux yeux, est le cadre vide de la Parabère, du beau portrait de la célèbre +maîtresse du Régent, peinte par Rigaud. On a craint la passion +déménageante des Prussiens. + +Mme de Sancy-Parabère nous parle de l'Empereur, de l'Impératrice, de leur +résidence, où ils sont obligés de faire faire un lit pour le visiteur qui +s'attarde. Elle nous dit l'impénétrabilité flegmatique de l'Empereur, les +fluctuations d'espérance et de désespérance de l'Impératrice. Elle nous +peint le flot des visiteurs, trompant les exilés avec des promesses +fallacieuses, avec des assurances de retour dans la quinzaine. + + * * * * * + +_Mardi 27 juin_.--En nous promenant avec de Behaine dans la forêt de +Carnel, nous causons tristement des destinées de la France, de sa +dissolution, de sa mort, ou tout au moins de la mort de la société dans +laquelle nous avons été élevés. + + * * * * * + +_Samedi 1er juillet_.--Au chemin de fer du Nord, débarquement des +prisonniers revenant d'Allemagne. Des visages pâles et de la maigreur +flottante dans des capotes trop larges, et la déteinte du drap rouge, et +le passé du drap gris qui habille ces hommes: enfin la misère douloureuse +des mines et des vêtements: c'est le spectacle que les trains d'Allemagne +donnent, tous les jours, aux Parisiens. + +Ils marchent, de petites cannes à la main, courbés sous des bissacs de +toile grise; quelques-uns une culotte allemande au derrière, d'autres sur +la tête une casquette, en place du képi resté sur le champ de bataille. +Pauvres gens, quand on les lâche, c'est plaisir de les voir se redresser; +c'est plaisir d'entendre le pas allègre, avec lequel ils touchent, de +leurs semelles usées, le pavé de Paris. + +A Saint-Denis, des casques prussiens, et tout le long du chemin de +Saint-Gratien, à tout coin, la vue de l'envahisseur. On aperçoit partout +des soldats, habillés de toile blanche, promener leur balourde gaieté, des +domestiques mener à la main des chevaux battant la terre française de +leurs ruades, et partout dans les maisons, dans les jardins résonne le +_ia_ vainqueur. + +Enfin, me voici à Saint-Gratien. Le pavillon, de Catinat, où nous +habitions, semble une caserne. Des têtes, coiffées de bérets, sont à +toutes les fenêtres; une guérite noire et blanche se dresse contre la +porte, et dans la grande allée qui mène au château, sont rangés des +fourgons d'ambulance. + + * * * * * + +La princesse me reçoit avec cette animation qui lui est particulière, et +qui se traduit dans l'action qu'elle met dans son serrement de main. Elle +m'entraîne dans une allée du parc, et se met à me parler d'elle, de son +séjour en Belgique, de sa souffrance dans l'exil. Elle me dit qu'elle a +été longtemps, sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait en elle, +là -bas, mais qu'elle le sait maintenant: elle y était présente de corps, +mais tout à fait absente d'esprit, et si bien, ajoute-t-elle, qu'elle +croyait se réveiller, tous les matins, dans son hôtel de Paris. Comme je +la félicite sur la gaieté de son moral: «Ah! ça n'a pas toujours été comme +ça, il y a eu un mauvais moment, un moment bizarre pendant lequel, c'est +singulier, j'avais les mâchoires si serrées par tout ce qui s'était passé +en moi, que vraiment j'avais parfois comme de la peine à parler.» Alors, +elle s'étend sur les petites misères de la vie de là -bas, me parlant du +froid de l'hiver, pendant lequel elle avait pris le parti de se coucher, +et de laisser sa porte ouverte, conversant avec ses amis, du fond d'un lit +bien chaud. + +En ce moment, Couchaud vient lui parler, et il y a un ennui sur son front. +«Concevez-vous, me dit-elle, au bout de quelques instants, que le bruit +court à Saint-Gratien que l'Impératrice est cachée ici... Comme les gens +vous connaissent! Moi conspirer et venir conspirer ici?... Ils ne savent +donc pas que je ne demande que la conservation de ma personne et de +Saint-Gratien, _ma liberté individuelle_, comme je l'ai écrit à M. +Thiers... Sur le reste, je suis blasée, je n'aime au fond que les choses +vraies..., les autres choses, ça n'existe pas, ce n'est que de la +convention.» + + * * * * * + +_Mercredi 5 juillet_.--Chez Brébant. Berthelot affirme que les +thermomètres de Regnault de Sèvres, ces thermomètres à la réputation +européenne, ont été brisés méthodiquement par les Prussiens. + +Renan annonce qu'il vient de recevoir une lettre de Mommsen, déclarant +qu'il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de +l'intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase, +dans laquelle il dit qu'il trouverait digne de l'Académie, de continuer +l'Empereur, c'est-à -dire de continuer les pensions aux étrangers. Ils sont +merveilleux d'impudence, ces savants allemands, et tout semblables à ces +commis, qui, un sourire humble sur les lèvres, et roulant leurs chapeaux +entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu'ils +ont ruiné, pillé, brûlé. + +Puis la conversation s'emporte, et c'est chez tout le monde de la fureur +contre Trochu. On s'étonne que la reconnaissance de son incapacité, si +universelle à Paris, ne soit pas encore vulgarisée dans toute la France. +On cherche à expliquer l'énigme de ce personnage mi-charlatan, +mi-mystique. Là -dessus, quelqu'un raconte, que se trouvant au ministère de +l'Intérieur, le jour où devaient être signées les conditions de la +capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrères, à l'effet +d'avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces +messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une +intonation comique inconsciente: «Je suis d'un quart d'heure en avance, +voulez-vous que je vous fasse une conférence politique?» Tel est le +sérieux de l'homme--et le jour où Paris subissait une capitulation comme +il n'en existe pas dans l'histoire de l'Europe. + + * * * * * + +_Lundi 10 juillet_.--Départ pour Bar-sur-Seine. Je l'avais pressenti. Le +vide de ma vie se fait aujourd'hui cruellement sentir. La guerre, le siège, +la famine, la Commune: tout cela avait été une féroce et impérieuse +distraction de mon chagrin, mais ça avait été une distraction. + + * * * * * + +_Mardi 11 juillet_.--Quelle imprévoyance! Quel ganachisme! La société se +meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal +de sa ruine prochaine. Par lui, l'ignorance de la vile multitude, gouverne; +par lui, l'armée est enlevée à la soumission, au devoir. Dire qu'au +lendemain de l'entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait +l'impossible, et l'on n'a pas touché à ce suffrage mortel. Ah! ce +monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société, à bien courte +échéance. Il s'imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la +temporisation, de l'habileté, de la filouterie politique, de petits moyens +pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c'est avec l'audace des +grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si +elle ne doit pas mourir, pourra vivre. + +Quel malheur que ce petit homme se soit trouvé là ! Si nous n'avions pas eu +la providence de l'avoir, la société se serait sauvée toute seule, avec un +principe quelconque, un principe qui manque complètement à l'éclectisme +sceptique du chef du pouvoir exécutif. + + * * * * * + +_Jeudi 13 juillet_.--Aujourd'hui je vais avec _Marin_ à Mussy,--Mussy, la +première étape de notre voyage en 1849,--Mussy, où nous sommes arrivés si +fatigués, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je +retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l'église, cette +vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessinée ensemble, et +que je ne croyais jamais revoir--tout seul. + + * * * * * + +_Mercredi 19 juillet_.--Toujours des nuits pleines de cauchemars. C'est +d'abord sur moi l'étreinte de deux mains d'assassins, qui me font +réveiller avec le cri: Au secours! Puis je me rendors, et lui entre dans +mon rêve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous +trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne édition de +la Comédie du Dante, une édition merveilleuse. + +Dans mes rêves, il est toujours malade de sa dernière maladie: c'est ainsi +seulement qu'il m'est donné de le revoir. Et je m'aperçois tout à coup que, +dans un moment de distraction, il a déchiré toutes les marges des +premières pages. Et je suis dans d'horribles transes que Nadar ne s'en +aperçoive, que Nadar ne découvre l'état du malheureux. + +C'est maintenant perpétuellement une suite de rêves anxieux et biscornus, +où continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernière année +de sa maladie. + + * * * * * + +_Vendredi 21 juillet_.--Nous pêchons, toute la nuit, avec _Grou-Grou_ et +son porte-hotte, deux Mohicans de l'Aube, à la figure ridée, à l'Å“il +perçant et aiguisé par la contemplation _braconnière_ des choses de la +nature. + +C'est toute la nuit, dans les ténèbres que font les arbres, sous un ciel +sans lune, dans l'apparence trouble des paysages endormis, à la marge +d'une eau à peine distincte de la terre, une promenade aventureuse et +tâtonnante, à travers les saules et les troncs d'arbres contre lesquels on +butte, au milieu de fossés ou l'on dégringole,--soutenus dans notre +fatigue, par la passion de la pêche et l'attrait de la contravention. + +Il y a, dans le noir de cette nuit, un mystère des choses qui vous fait +cheminer, comme dans du vague, avec autour de vous un doux silence, dans +lequel on perçoit le clapotement de l'eau, le _flafla_ mouillé du filet +qu'on ramasse, les querelles à voix basse des deux pêcheurs, le bruit +englobant de l'épervier dans l'eau, qui s'argente un moment. Du vague dont +le mot de _Grou-Grou_: «Ça toque!» vous sort soudain. + + * * * * * + +_Jeudi 27 juillet_.--La supérieure de l'hôpital disait à ma cousine, que +les officiers prussiens avaient pour leurs soldats malades, pour leurs +soldats blessés, des soins de femme, des soins de mère. + +Les paysans à nombreuse famille, ont de leurs enfants la notion diffuse, +qu'un lapin peut avoir de sa portée. L'un disait: Est-ce bien six ou sept +que nous ayons? Un autre, s'embarrassant dans les morts et les vivants, ne +pouvait se rappeler s'il en avait eu quinze ou dix-huit. + + * * * * * + +_6 août_.--C'est particulier comme dans les actes de la vie, que je rêve +la nuit, notre fraternité ne s'est pas dissoute! Il est toujours là , +prenant la moitié dans les faits de mon existence imaginative, comme s'il +vivait toujours. + +Je remarque à propos de l'absinthe bue hier soir,--j'avais déjà fait la +même observation à l'occasion du Porto,--je remarque quelle réalité aiguë +ces liqueurs opiacées mettent aux créations fantaisistes du sommeil, et +comme les bizarreries qu'elles enfantent, se passent au milieu +d'impressions, d'émotions d'une vie presque plus vivante, d'une vie +presque plus _sensibilisée_, que celles de la vie éveillée. + + * * * * * + +_Jeudi 10 août_.--Retour de Bar-sur-Seine à Paris. + + * * * * * + +_Mardi 15 août_.--Dîner chez Brébant. + +Quelqu'un parle des nationalités, déplore cette invention qui sort la +guerre de son caractère courtois, de son caractère de duel entre les +souverains. A l'instar des guerres d'animaux, cette invention doit amener +la mangerie d'une race par l'autre, et cela condamne, dans un avenir +prochain; les Français ou les Allemands à disparaître de l'Europe. C'est +le sujet pour Berthelot, d'exécuter, ainsi qu'il en a l'habitude, un +historique ingénieux, un historique de la disparition du rat primitif de +l'Europe, entièrement dévoré au XVe et au XVIe siècles par le surmulot, +qui lui-même est en train d'être mangé, à l'heure présente, par le rat +Scandinave. + +... «Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions,--c'est la voix +de Renan,--des fonctions que nous accomplissons, sans le savoir, à peu +près comme des ouvriers des Gobelins, qui travaillent à rebours et font un +ouvrage qu'ils ne voient pas... L'Honnêteté, la Sagesse, qu'est-ce que ça, +quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain? Cependant soyons +honnêtes et sages. C'est un rôle que Celui de là -haut nous donne. Mais il +ne faut pas qu'il s'imagine qu'il nous trompe, que nous sommes ses dupes!» + +Et l'ancien séminariste dit cela, à voix basse, d'un ton presque peureux, +avec la tête, penchée de côté sur son assiette, la tête d'un écolier qui +sent une main de pion dans l'air,--absolument comme s'il redoutait une +gifle du Tout-Puissant. + + * * * * * + +_Jeudi 17 août_.--Mon état est un grand déliement des personnes et des +choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis plus +sûr de les aimer; quant aux choses, elles ont perdu pour moi leur +attractivité. L'autre jour, sur le quai, un libraire m'a offert de voir un +ballot de brochures sur la Révolution. Autrefois, la nuit eût eu de la +peine à me chasser de chez lui; aujourd'hui, après avoir regardé deux ou +trois de ces brochures, j'ai dit au libraire que j'avais des courses à +faire, que je reviendrais un autre jour. + +La princesse est dans une grande irrésolution sur le parti à prendre, en +l'incertitude des choses, et cette irrésolution, pour un esprit si décidé, +une volonté si arrêtée, c'est presque de la souffrance. + +Je retrouve chez elle Théophile Gautier, que je n'avais pas revu depuis le +siège. + +Je le retrouve avec sa mélancolie sereine, faisant le triste tableau du +triste état de l'OFFICIEL d'à présent. Il peint, avec cette charge comique +qui est à lui, ce local qui se trouve être l'ancienne cuisine de +Louis-Philippe. Il montre la table de rédaction: une planche basculante +sous la trouvaille d'une épithète colorée. Il décrit enfin la caisse, +qu'il nous dit se promener dans le gousset de Francis. Triste! triste! +triste! + + * * * * * + +_27 août_.--J'ai couché hier, et je passe aujourd'hui la journée à +Saint-Gratien. Maintenant, ici, la conversation se traîne, coupée par de +longs silences. Dans sa position actuelle, la princesse n'a plus sa +liberté de parole, ces emportements éloquents, ces rudes coups de boutoir, +ces portraits griffés d'une griffe originale. Près d'elle, on sent bien, à +un froissement de robe, à un mouvement des pieds, à une révolte du corps, +que l'indignation lui monte à la gorge et est prête à jaillir, mais +aussitôt elle ferme les yeux, et semble endormir dans de la somnolence ses +colères. + +Dans la journée arrivent quelques amis, les Benedetti, Dumas fils, etc., +etc. L'on va sans but à travers le parc, dans une promenade qui conduit à +la fin sous un plein soleil, à la ferme, où l'on cause de la Commune. + +Eudore Soulié, le dévot de Louis XIV, nous fait, indigné, le tableau de +Versailles, ainsi qu'il est habité à l'heure présente. Dans les +appartements du Grand Dauphin, de Louis XV, de Marie-Antoinette, logent un +Dufaure, un Larcy, souillant ces domiciles historiques de leurs +bourgeoises tables de nuit et de leurs bidets égueulés, Quant aux petits +appartements de Mme du Barry, ils servent à Mme Simon, pour repriser ses +bas. + + * * * * * + +_15 septembre_.--Bar-sur-Seine. Une douzaine de jours de chasse. Des coups +de soleil, des courbatures, et un très médiocre plaisir. + +A garder pour une étude provinciale, le souvenir du _Pinchinat_. C'est une +ruelle bordée de grands murs, où s'ouvrent des portes de granges; au +milieu, un bâtiment a l'aspect d'une vieille geôle, avec sa porte couverte +de gros clous, avec sa baie fermée d'épais barreaux. C'est l'ancien +Grenier à sel, dont le crépi, encore imprégné de filtrations salines, est +becqueté, toute la journée, de pigeons voletants. + + * * * * * + +_Jeudi 21 septembre_.--Brisé de fatigue, et accablé par un temps d'orage, +j'avais jeté mon fusil, et je m'étais couché au pied d'un bouquet d'épines, +se tordant au haut d'une petite montagne. + +Je regardais, les yeux demi-fermés, le ciel noir, et l'horizon cahoteux, +déjà sombré dans la pluie. Les engouffrements du vent rabattaient le +bouquet d'épines sur ma tête, et la lumière écliptique, et le paysage ardu, +et l'électricité de l'air, et la tourmente de ces branches égratignantes, +me donnaient comme la sensation d'un monde inconnu, d'un monde primitif, +d'un monde, semblable à ce monde d'avant le déluge, dont les lectures de +ces jours-ci m'avaient rempli la tête. + + * * * * * + +_Jeudi 28 septembre_.--Il arrive aujourd'hui dans la maison une sÅ“ur de +Troyes, qui vient soigner ma vieille cousine, attaquée de l'épidémie qui +court la ville. C'est une sÅ“ur qui a la tête d'un chancelier d'Angleterre, +une sÅ“ur aux manières hommasses, au langage peuple, avec de la douceur +au milieu de tout cela. Il est curieux d'entendre son rude mépris à +l'endroit des misérables pratiques de la religion, et des vieilles filles +qui deviennent bigotes: on sent que la grandeur de ses devoirs l'a élevé +naturellement, au-dessus des petitesses de la religiosité. + +A ce sentiment se joint, chez cette _travailleuse_, qui passe trente-six +heures d'une traite près d'une malade, un dédain, quelquefois colère, +contre les fainéants du métier, contre les ordres qui ne travaillent pas, +contre les ordres qui ne passent pas la nuit, et même contre les curés, +que la sainte fille regarde comme des paresseux. + +Et ce dédain de la communauté tout entière, se traduit singulièrement: la +communauté a un chien qui mord spécialement les mollets des curés. Et, +lorsque je lui dis:--Mais ce n'est pas naturel, il faut qu'on l'ait dressé +à cela? La sÅ“ur a un charmant gros rire, avec un «Faut le croire!» +adorable. + +Elle ne se plaint de rien, trouve son sort le plus heureux du monde, ne le +changerait pas, selon son expression, contre celui de Badinguet. Il n'y a +qu'une seule chose à laquelle elle n'est pas encore accoutumée, et qui lui +coûte, chaque nuit, un nouvel effort: c'est le manque de sommeil. Et c'est +vraiment joli d'entendre dire à cette grosse femme, d'une voix doucement +dolente: «Oh! chaque nuit que je passe, il faut que je renouvelle mon +sacrifice!» + + * * * * * + +_Samedi 30 septembre_.--Dans les maladies, les symptômes physiques, +quelque graves qu'ils soient, je ne les redoute pas beaucoup, ce sont les +symptômes moraux dont j'ai peur. + +Ces jours-ci, je pensais, avec une certaine inquiétude, au caprice +qu'avait eu ma cousine, de vouloir boire dans la timbale d'argent, dans +laquelle buvait son fils à la pension, et aujourd'hui l'on m'apprenait, +qu'elle avait recommandé qu'on lui fît son bouillon dans le petit pot de +terre qui servait à lui faire cuire la soupe, quand il était tout petit. +Ce retour tendre à notre enfance, ou à l'enfance des êtres que nous aimons, +je me rappelais combien son obstination chez mon frère, m'avait été +douloureuse, lorsqu'il avait commencé à être bien malade, et j'étais tout +triste de cela, quand la sÅ“ur est entrée dans ma chambre et m'a dit de la +part du médecin, d'écrire à la fille de ma cousine, de se rendre près de +sa mère. + +Hélas! la dernière personne aimante de ma famille, la femme à la jeunesse, +à la vieillesse mêlées à mon enfance, à mon âge mûr, va-t-elle mourir; et +le dernier refuge ami et familial, où j'aimais à entendre parler, rabâcher +de ma mère, de mon père, de mon frère, va-t-il devenir vide? + + * * * * * + +_Dimanche 1er octobre_.--Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes +avec des dents absentes, la sÅ“ur nous raconte un peu son histoire: c'est +vingt-quatre années de garde-malade dans la maison Saint-Augustin de +Troyes. + +La maison avait abandonné l'hôpital, à cause du frère de Monseigneur ***, +un pas grand'chose... + +--Qu'est-ce qu'il faisait donc, ma sÅ“ur? + +--«Eh bien, il _coursait_ les jeunes sÅ“urs!»--Et en disant cela, sa +grosse gaîté la fait ressembler au diable d'une boîte à surprise. «Mais, +Dieu merci, reprend-elle, notre ordre a été toujours intact et le +restera... Alors nous nous sommes trouvées sur le pavé, mais là , si bien +sur le pavé, que les gens de Troyes nous ont apporté des matelas, des +meubles...» + +Oui, il arrivait que la population ne voulait pas les laisser partir. A +quelques années de là , les sÅ“urs trouvaient des fonds, avec lesquelles +elles achetaient un terrain, où elles faisaient bâtir une maison de 90 000 +francs. Elles s'y logeaient, et recevaient vingt-quatre vieilles +pensionnaires, dont l'utilité pour la communauté était surtout de faire +l'apprentissage de gardes-malades des jeunes sÅ“urs. Et c'est pour elle +une occasion de tomber à bras raccourcis sur ces vieilles filles, sur ces +vieilles dévotes, qui, dit-elle, prient tant Dieu de _tuer le diable_, et +font pleurer, toute la journée, la sÅ“ur chargée de la cuisine. + + * * * * * + +_Lundi 2 octobre_.--Dans sa lenteur sourde, dans sa gravité recueillie, +dans la solennité de ces pauses, où le regard appuie la parole dite, +quelle grande voix dramatisée que celle des mourants! C'était, ce matin, +la voix de ma pauvre cousine. + + * * * * * + +_Samedi 7 octobre_.--Paris. Je reçois, ce soir, la nouvelle de la mort de +ma chère cousine. Cette nouvelle me renfonce, toute la soirée, dans le +passé de la famille, dans le souvenir de notre jeunesse, écoulée ensemble. +Je me rappelle quand la _nourrice_, ma vieille nourrice, venait nous +chercher le dimanche, elle chez Cousinot, moi chez M. Goubaux, je me +rappelle quelles promenades mes retenues lui faisaient faire sur la butte +Montmartre, et j'ai souvenir comme toujours la nourrice, pour m'éviter une +gronderie de mon père, mettait le retard sur le compte de la pauvre fille. +Je la retrouve, quand nous allions en soirée chez les rigides demoiselles +de Villedeuil, sévèrement passée en revue par mon père, dans sa toilette, +qui fut toujours un peu à la diable. Je nous revois, la première année de +son mariage, nous battant, comme des enfants que nous étions, aussitôt que +son mari avait le dos tourné. Et toute cette évocation me fait penser à +tous ceux qu'elle me rappelle, et qui ne sont plus. + + * * * * * + +_Lundi 9 octobre_.--Les cérémonies mortuaires des gens que j'aime, me +donnent une absence de l'existence qui n'est pas sans charme. Il me semble +que le restant de ma vie demi-morte se perd et s'efface dans des bruits de +cloche, des psalmodies, des murmures d'orgue, des pleurs de femmes, des +bruits douloureux et doux à la fois. + +Pauvre salle à manger, si riante, si proprette, et dont ma cousine voulait +le parquet si luisant; aujourd'hui elle était toute boueuse des semelles +des porteurs de sa bière. + + * * * * * + +_17 octobre_.--Notre dîner de Brébant commence à être complètement abêti +par l'élément grammairien, qui y a trop de coudes à table. + +Un joli mot de Saint-Victor à propos de l'éducation universelle: «F... +pour moi, j'aime mieux un homme élevé par une ballade que par la prose de +Timothée Trimm!» + +Quelqu'un fait la remarque que les Allemands contemporains qui ont toutes +les sciences, manquent absolument de celle de l'humanité, qu'ils n'ont pas, +à l'heure qu'il est, un roman, une pièce de théâtre. + + * * * * * + +_18 octobre_.--L'affusion froide a un effet instantané sur le moral. Elle +le relève et le décide à l'activité, quand il se sent vaincu par le manque +de vouloir. Après la pluie, on fait ce qu'on a à faire. + +Je tombe sur Flaubert, au moment où il part pour Rouen: il a sous le bras, +fermé à triple serrure, un portefeuille de ministre, dans lequel est +enfermée sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. En fiacre, il me parle de son +livre; de toutes les épreuves qu'il fait subir au solitaire de la Thébaïde, +et dont il sort victorieux. Puis, au moment de la séparation, à la rue +d'Amsterdam, il me confie que la défaite finale du saint est due à la +_cellule_, la cellule scientifique. Le curieux, c'est qu'il semble +s'étonner de mon étonnement. + + * * * * * + +_Dimanche 22 octobre_.--Saint-Gratien. Théo se plaint drolatiquement de +n'avoir plus les privilèges de la jeunesse près des femmes, et de se voir +en même temps refuser le privilège des vieux. Il demande à être +officiellement déclaré un individu sans conséquence, et de jouir de toutes +les immunités attachées à cet état. + +Quelqu'un causant des derniers événements, et à propos de ces événements +de la dernière Exposition et de la réunion de tous les souverains de +l'Europe qui auraient dû empêcher ces désastres, la princesse +l'interrompt: «Oh! il n'y en avait qu'un qui le voulût, qui le désirât, +c'était l'empereur de Russie. Et je le sais bien. Le jour du dîner de gala, +la grande-duchesse de Russie vint à moi, me dit que l'Empereur voulait +causer avec mon cousin, avant le dîner, et me demanda de le faire +prévenir. Je lui répondis que c'était très facile, et j'allai trouver +l'Empereur, qui vint aussitôt. Le tête-à -tête commença dans un petit salon, +mais il fut malheureusement interrompu, ce tête-à -tête! et je vis presque +aussitôt l'Empereur ressortir avec une figure, longue comme tout.» + + * * * * * + +_1er novembre_.--Le vieux Giraud racontait ces jours-ci, à Saint-Gratien, +qu'une nuit, un chiffonnier vint s'asseoir à côté de lui. La conversation +s'engagea, et le chiffonnier s'écria: «Mon métier, c'est le plus beau des +métiers, le roi des métiers!»--«Tiens! je croyais que c'était le mien!» fit +ironiquement le peintre.--«Monsieur n'est pas chasseur; s'il l'était, ce +que je lui dis, ce ne l'étonnerait pas... quand nous _attaquons un tas_, +nous croyons notre fortune faite... et ça recommence comme ça, à chaque +nouveau tas!» + + * * * * * + +_Dimanche 9 novembre_.--Je trouve, chez Flaubert, Ramelli qu'il veut faire +engager par l'Odéon pour la pièce de Bouilhet. Elle est là , se plaignant, +avec des éclats de voix, du théâtre qui a pris l'habitude de ne plus payer +que les premiers rôles, du théâtre qui donnait à Berton 300 francs par +soirée dans LE MARQUIS DE VILLEMER... Je n'ai pas vu de corps d'état où la +revendication de l'argent se fasse avec plus de violence que chez les +acteurs et les actrices. Dans les lamentations de Ramelli, il y a de la +colère sanguine avec des feux au visage, qui forcent l'actrice à se tenir +dans une pièce où il n'y a pas de cheminée allumée, et d'où nous +parviennent, par la porte ouverte, ses doléances furibondes. + +Enfin elle part, et nous voilà seuls. Flaubert me conte l'inespérée +fortune de la Présidente (Mme Sabatier, la femme au petit chien dont +Ricard a fait un si beau portrait) qui a reçu un titre de 50 000 livres de +rente, deux jours avant l'investissement de Paris, un envoi de Richard +Wallace, qui avait couché avec elle dans le passé, et lui avait dit: «Tu +verras, si je deviens jamais riche, je penserai à toi!» + +Flaubert me parle encore de cette ambassade chinoise, tombée au milieu de +notre siège et de notre Commune, dans notre cataclysme, et à laquelle on +disait, en s'excusant: + +--«Ça doit bien vous étonner ce qui se passe ici dans le moment?» + +--«Mais non, mais non... vous êtes jeunes, vous les Occidentaux... vous +n'avez presque pas d'histoire... mais c'est toujours comme ça... et le +siège et la Commune: c'est l'histoire normale de l'humanité.» + +Il me retient à dîner, et me lit, le soir, de sa TENTATION DE SAINT +ANTOINE. + + * * * * * + +_14 novembre_.--Au dîner de Brébant, Robin établit que la pesanteur du +cerveau est un symptôme de la valeur de l'intelligence, que la moyenne +d'un cerveau bien constitué se trouve entre 1350 et 1400 grammes, que le +cerveau de 1100 grammes est presque toujours un cerveau d'idiot. Et comme +il cite le cerveau de Morny pesant 1600 grammes, Saint-Victor s'indigne et +demande avec colère ce que devait peser le cerveau d'un Goethe. Moi, je me +demande si le cerveau d'un Rothschild n'est pas aussi pesant que le +cerveau d'un Alexandre, et si des capacités d'un ordre différent, d'un +ordre jugé inférieur comme celui d'un financier comparé à un conquérant ou +à un littérateur, ne sont pas produits par des organes semblables de même +valeur. + +Robin est toujours le causeur substantiel qui vous suspend à ses lèvres. +Il parle du besoin pour le travail de l'homme, de la science de la cuisine, +de la séparation et de la division des aliments, sans quoi l'homme se +nourrissant comme les animaux de viandes crues, sa digestion serait aussi +longue que la leur, et il ne lui resterait pas de temps pour le travail. +Il croit aussi que le perfectionnement du manger amène un allongement de +la vie. Selon lui, il y avait très peu de centenaires dans les races +primitives, et à l'appui de sa thèse, il cite des momies égyptiennes, où +les dents sont comme rasées et où la denture a été absolument détruite par +l'imperfection des moulins qui broyaient le blé--et il n'y avait pas +encore de Fattet. + + * * * * * + +_21 novembre_.--Dîner des Spartiates. Aimable dîner de spirituels +potiniers vous introduisant dans les coulisses du journalisme, de la +Chambre, de la Bourse, et dans les bidets du monde galant de Paris... On +s'élève assez verveusement contre cette blague consacrée par le théâtre: +le déshonneur de la fille du peuple par les riches bourgeois, tandis qu'en +réalité le déshonneur commence presque toujours avec les cousins et les +mâles de la famille. Aubryet raconte qu'au début de sa carrière libertine, +il était très troublé, le matin, par l'entrée du frère disant à sa sÅ“ur +couchée avec lui: «C'est-y aujourd'hui, qu'on pose les rideaux?» +Maintenant, ajouta-t-il, rien ne me gêne, on assemblerait le conseil de +famille au pied du lit, que je serais plus à l'aise! + +Puis c'est une improvisation charmante de Banville, sur l'imagination de +la rime, qu'a au plus haut degré Hugo; puis c'est la nouvelle donnée par +Houssaye, que la Païva s'est mariée avec le comte Henkel, le diadème de +l'Impératrice sur la tête. + + * * * * * + +_25 novembre_.--Ce qui me semble annoncer la fin de la bourgeoisie, c'est +l'apothéose présidentielle de M. Thiers: le représentant le plus complet +de la caste. Pour moi, c'est comme si la bourgeoisie, avant de mourir, se +couronnait de ses mains. + +Attraper un peu, dans mon roman de la prostitution, un peu du caractère +macabre qu'ont les crayons de Guys et de Rops. + + * * * * * + +_28 novembre_.--Dans l'impossibilité où je suis de travailler, je dérange +et j'arrange ma maison pour occuper l'activité qui est en moi. Je fais +tout cela sans illusion, bien persuadé, que le jour, où mon intérieur sera +créé, de suite la mort me déménagera et que si par hasard la mort est +moins pressée que je ne le suppose, il surgira un inconvénient terrible +qui me chassera de la maison. + + * * * * * + +_29 novembre_.--Aujourd'hui tombe chez moi un jeune ami qui m'écrivait il +y a quelque temps, qu'il avait été très éprouvé. Il me dit qu'il a passé +par de dures choses, qu'il avait été au moment de se marier avec une +charmante jeune personne de la société, dont il était très épris, qu'il a +dû rompre parce que cette charmante jeune fille cachait le _monstrum +horrendum_. Ça avait été, ajoute-t-il, une tentative d'attraper le bonheur +domestique, et la chose relative à la femme étant réglée, on pouvait se +donner une bosse de travail, mais il faut _faire encore de la putain_, et +je n'ai pour ces dames qu'un goût médiocre.» + +Puis il me parle d'une pointe qu'il a poussée en Italie, de la belle pâte, +de la belle matière que les Vénitiens mettaient si facilement sur leurs +toiles, et il est à la recherche de cette _confiture_ qu'il veut appliquer +à la vie moderne. + + * * * * * + +_30 novembre_.--Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON), le bohème +original et fantasque, l'homme aux avatars si multiples d'une vie de +misère, vient me voir. C'est toujours le même. Sa tête n'a pas un cheveu +blanc de plus, son paletot une tache de moins. + +Voici son histoire. Pendant le siège, pour manger, il s'est fait +incorporer dans le 99e bataillon de la garde nationale; il y est resté +pendant la Commune, a eu le bonheur d'être envoyé à Vincennes, n'a donc +pas tiré un coup de fusil. Pourquoi donc cinq mois de ponton? Nul ne le +sait, et lui encore moins que tout autre. + +Le bataillon fait prisonnier, sans aucune résistance, est fourré dans les +cellules de Mazas, le 29 mai. Le second jour de son emprisonnement, entre +dans sa cellule un brigadier, qui lui dit:--«Écrivez votre nom sur cette +feuille de papier, écrivez que vous êtes entré, le 29 mai, à Mazas.» Il +écrit: le brigadier qui regarde par dessus son épaule, l'interrompt en lui +disant: + +--«Vous avez écrit à l'archevêque?» + +--«Non.» + +--«Pour vos travaux.» + +--«Non, je n'ai jamais eu affaire qu'au ministère des Beaux-Arts.» + +--«Vous connaissez l'archevêque au moins de vue.» + +--«Non, j'ai vu des photographies de lui, mais sans y faire attention.» + +Et l'interrogatoire se termine là . + +Il ignorait absolument l'assassinat de l'archevêque, et n'attachait pas +d'importance à l'interrogatoire; cependant le mot «le malheureux», +prononcé dans la cellule voisine, par un Irlandais, un ami de captivité, +pendant qu'on l'interrogeait, l'intriguait un peu, quand la porte s'ouvrit +pour donner passage au commissaire de police, suivi de deux hommes. «Au +fait, dit le commissaire de police à un de ces hommes, il me semble qu'il +était plus grand?» Sur ce, l'homme passant les mains dans les cheveux de +Pouthier: + +--«Vous êtes brun, vous?» + +--«Un brun qui grisonne.» + +--«Montrez votre poitrine, vos bras.» Et sur toutes ces parties mises à nu, +l'Å“il du commissaire semblait chercher les marques d'un tatouage. Enfin +il remonta à son visage qu'il fixa longtemps, et il finit par dire:--«Non, +non, l'autre était plus grêlé!» + +Était-ce une ressemblance physique avec un des assassins? Était-ce une +ressemblance d'écriture avec des papiers compromettants? Était-ce enfin la +ressemblance de son nom, avec un nommé Outhier, un membre de la Commune de +Lyon? + +Le troisième jour, au soir, dans un rang de cinq prisonniers, et le bras +ficelé au bras de l'Irlandais Olready, il partait pour l'Orangerie de +Versailles. En route, ayant parlé un peu haut, dans une petite altercation +avec Olready, un officier les faisait sortir des rangs, et marcher vers un +mur, où il s'attendait à être fusillé, quand le commandant criait: «Faites +rentrer ces hommes, nous n'avons pas le temps de nous amuser ici, on les +fusillera à la gare!» A la gare, on les oubliait, et ils montaient en +chemin de fer. + +Un type singulier et bizarre, cet Olready, un commis voyageur en +révolution, un apôtre de fénianisme, un agent de l'Internationale, un +misérable, être maladroit, laid, _avortonné_, mais possesseur d'un flegme +merveilleux, d'une imperturbabilité héroïque, et répétant, avec un accent +anglais tout à fait comique: «Très _curious_! très _curious_!» aux moments +les plus critiques, à l'instant où il croyait qu'on allait le fusiller. + +Les deux amis étaient jetés dans l'Orangerie, au milieu des milliers de +prisonniers remplissant l'immense cave, toute pleine d'une poussière +blanche, que le pas de chacun soulevait, faisant des _nuages d'albâtre_, +dans lesquels tout le monde toussait à cracher ses poumons. + +Les jours passés là , s'écoulaient dans une vague inquiétude d'être +fusillés, d'un moment à l'autre, crainte à laquelle succédait, dans les +esprits, la menace moins terrible de la déportation. Et là , je retrouvais +tout à fait mon Anatole. L'idée de la déportation fut accueillie par sa +cervelle amoureuse de voyage, comme un des moyens les plus simples pour +faire des milliers de lieues sans payer, et de réaliser enfin ses rêves de +pays exotiques. + +Aussi, quand, au bout de deux ou trois jours, on demanda ceux qui +voulaient partir, se fit-il inscrire de suite avec Olready. L'innocent +croyait être transporté immédiatement en Calédonie... Il part, parqué avec +ses compagnons, dans des wagons à bestiaux, si bien calfeutrés contre les +évasions, que, vers la fin des quarante-huit heures que dura le voyage de +Cherbourg, le pain s'aigrissant dans la fermentation de l'humanité, +entassée là , ils étouffaient et étaient forcés, de se coucher, tour à tour, +par terre, et de chercher un peu d'air respirable par les fentes du +plancher. + +Aussitôt arrivés, on les menait à bord du BAYARD, où, avant d'entrer, on +les dépouillait de tout, ne leur laissant que leurs chemises et des +souliers. + +Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, on leur criait de rouler +leurs couvertures, et d'ôter leurs souliers, et alors une inondation +générale, qui laissait le plancher mouillé jusqu'à dix heures. + +--«Diable, lui dis-je, que vous avez dû souffrir!» + +--«Eh bien, non, répond-il, je ne connais plus le froid aux pieds. Des +asthmatiques se sont guéris, et Olready qui crachait le sang, en arrivant, +va beaucoup mieux. Il y a eu des morts par la dyssenterie, par +l'albuminurie, par le scorbut, mais personne n'est mort de la poitrine.» + +«Mon cher, reprend-il, le curieux, c'est qu'au bout de trois jours, au +milieu de ces hommes _dépiotés_ de tout en entrant, il y avait des jeux de +dames faits avec des mouchoirs, où l'on avait noirci des carreaux noirs, +et avec des rondelles de drap de deux couleurs; il y avait des jeux de +jonchets, faits avec des brindilles de balais; il y avait des jeux de +jacquet, avec des dés en savon; il y avait des jeux de dominos, faits avec +je ne sais quoi, et quand on nous a donné de la viande, il s'est trouvé +des artistes qui ont fabriqué, avec les os, des couteaux, des couteaux qui +se fermaient avec un système de ressort, en ficelle tressée, qui était un +chef-d'Å“uvre... enfin, figure-toi qu'à la fin, de ces cordes avec +lesquelles on essuie le pont, et qu'on volait, tout le monde avait des +pantoufles, des calottes en ficelle.» + +«Nous avons passé trois mois dans la batterie, sans monter sur le pont, +trois mois, où, sauf la première semaine, où l'on nous a donné deux fois +du lard, nous n'avons pas eu de viande, et avons été nourris seulement de +pois et de haricots, ce qui, par parenthèse, vous procurait des +inflammations buccales bien désagréables.» + +«Par exemple, au bout de trois mois, la première fois qu'on est monté +là -haut, et qu'on a respiré de l'air vrai, on est monté à quatre pattes, +et l'on étouffait, comme si tu te trouvais en ballon, à 6000 pieds, +au-dessus de la terre.» + +«Il existait toutes sortes de sociétés: la société des _grinches_ avec la +Volige, le garçon le plus facétieux de la terre; la société des +_maquereaux_, présidée par Victor, l'imagination la plus cocasse. Il avait +inventé un jeu de main chaude des plus spirituels, et dans le jeu de +_Monsieur le Président_, il y mettait quelque chose tenant de +l'improvisation des pièces italiennes, et de ce que j'ai lu dans un de tes +livres sur Nicholson. Il était épatant d'invention... Moi, je faisais +partie d'une société honnête, qui habitait la rue _Tribordaise_, et qui +avait son plat,--tu sais le baquet dans lequel nous +mangions:--_Cailleboutis de l'Avent_.» + +«Il faut te dire que, lorsque j'avais été amené à l'Orangerie de +Versailles, j'avais huit sous sur moi. On me les avait pris. Ça fait que +je me trouvais absolument sans un _patard_. Alors, ô fortune, Signeux +m'envoya dix francs en timbres-poste, parce qu'on ne nous laissait pas +d'argent! Oh! la première tablette de chocolat que j'ai pu acheter, que +cela m'a paru bon!... Mais qu'est ceci à côté de cela! Avec mes timbres +j'ai pu acheter une feuille de papier, qu'on m'a vendue quinze sous, et un +crayon Cacheux d'un sou, payé vingt-deux sous... et avec cela j'ai exécuté +mon premier portrait qui a eu un succès énorme, en sorte que j'en ai +fabriqué soixante-sept à deux francs,--ce qui a fait de moi, de moi, c'est +risible, une espèce de banquier pour tout le monde.» + +«Le dur, je te l'ai dit, a duré trois mois, trois mois où il y avait une +telle vermine dans le trou où nous étions quatre cent trente, que nous +étions obligés d'_épouiller_ les vieux, pour qu'ils ne soient pas +complètement mangés.» + +«Donc, au bout des trois mois, on nous a permis de nous promener sur le +pont, on nous a donné de la viande, on nous a même donné du vin, et +quoiqu'on ne nous en donnât qu'un décilitre, cela grisait tout le monde, +ce qui était parfois embêtant, vu les quatre bouches de mitrailleuses, que +nous avions à l'avant et à l'arrière, et qu'on avait la galanterie de +nettoyer devant nous et de recharger tous les dimanches.» + +«Mes portraits faisaient rage. Ne voilà -t-il pas le commandant qui a envie +d'avoir le sien! Je fais son portrait. Je fais le portrait de sa femme, +d'après un daguerréotype. Ma position change. On me donne une cabine sur +le pont. J'ai la permission de travailler. Les sergents me traitent avec +respect. Enfin, un jour, mon brave homme de commandant, qui, je crois, +avait manigancé en dessous, me dit: «Ça y est!» et me tend mon +_fiche-mon-camp_.» + +«J'étais entré le 5 juin, je sortais le 21 octobre, le jour de ma +naissance. J'étais resté le dernier du _plat_... Olready, lui, quand je +suis sorti, faisait vingt-deux jours de _cale_.» + +«C'est drôle, au premier repas que j'ai fait dehors, quand j'ai trouvé une +fourchette à côté de mon assiette, il m'a fallu un petit effort de mémoire +pour savoir à quoi ça servait...» + + * * * * * + +_3 décembre_.--La composition, la fabulation, l'écriture d'un roman: belle +affaire! Le dur, le pénible, c'est le métier d'agent de police et de +mouchard qu'il faut faire, pour ramasser,--et cela la plupart du temps +dans des milieux répugnants,--pour ramasser la vérité vraie, avec laquelle +se compose le roman contemporain. Mais pourquoi, me dira-t-on, choisir ces +milieux? Parce que c'est dans le bas, que dans l'effacement d'une +civilisation, se conserve le caractère des choses, des personnes, de la +langue, de tout, et qu'un peintre a mille fois plus de chance de faire une +Å“uvre ayant du _style_, d'une fille crottée de la rue Saint-Honoré que +d'une lorette de Bréda. Pourquoi encore? peut-être parce que je suis un +littérateur bien né, et que le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour +moi l'attrait de populations inconnues, et non découvertes, quelque chose +de l'_exotique_, que les voyageurs vont chercher, avec mille souffrances +dans les pays lointains. + + * * * * * + +_5 décembre_.--Enfermé chez moi par le rhume, dans la bibliothèque toute +nouvellement faite, et où je viens de ranger mes livres, je sens rentrer +en moi le désir et la volonté du travail. + + * * * * * + +_11 décembre_.--Bar-sur-Seine. Les pieds dans la neige, j'attends depuis +neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, le débuché d'un +sanglier, qui se refuse à quitter sa bauge, enviant la peau de ces gens du +Châtillonnais qui vont tuer les sangliers, tout nus, pour ne pas en être +éventés. + + * * * * * + +_17 décembre_.--La propriété de l'argent n'a absolument rien pour moi, de +ce que je lui vois avoir pour les autres. L'argent pour moi, ce sont des +rondelles de métal ou des carrés de papier à filigrane, où je lis: Bon +pour une jouissance de cinquante centimes, de cinq francs, de vingt francs, +de cent francs, de mille francs. + + * * * * * + +_26 décembre_.--Bar-sur-Seine. En descendant du bois dans le village de +Plaines, mes yeux sont attirés par deux ou trois écorniflures bleuâtres +dans la pierre d'un mur. «C'est un ouvrier de la fabrique, me dit mon +compagnon de chasse, que les Prussiens ont mis contre le mur, et fusillé +en entrant ici. A la maison où l'on garde les chiens, nous avons trouvé la +femme de l'ouvrier, une jeune paysanne ayant dans son tablier une petite +fille de quatre ans. + +On l'avait fait venir pour tâcher de lui obtenir un secours. On lui a +demandé son nom. Elle s'appelle Divine: n'est-ce pas un joli nom de +baptême pour un romancier? + +FIN + + * * * * * + +TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS + + +A + +Alphand, 187. +Aristophane, 239. +Arago (François), 155. +Arago (Emmanuel), 68, 210. +Asselineau, 296. +Assi, 231, 240. +Attila, 113, 180. +Aubryet. 356. + + +B + +Banville (de), 357. +Barbier, 324. +Baroche, 151. +Barry (Mme du), 346. +Bauer, 204. +Bazaine, 104. +Beauvais, 226. +Beauvallon, 122. +Behaine (le comte de), 111, 334, 335, 336. +Berthelot, 11, 24, 26, 27, 106, 107, 110, 143, 204, 206, 231, 338, +344. +Bertrand (le mathématicien), 106, 169. +Bismarck, 113, 124, 126, 172, 213, 235. +Blanc (Louis), 72, 106, 107, 108, 109, 186, 240, 292. +Blanc (Charles), 50, 55. +Blanqui, 105. +Bocher (Emmanuel), 226. +Bondieu (Mme), 8. +Bonington, 287, +Bourbaki, 212. +Bourbonne, 4, 331. +Bourgoin, 255. +Bracquemond (Mme), 280, 303. +Bracquemond, 253, 254, 255, 266. +Brébant, 14, 24, 50, 68, 86. 106, 142, 143, 166, 185, 203, 205, 207, +217, 234, 268, 338, 343, 352, 355. +Burty, 42, 62, 77, 172, 196, 200, 201, 210, 229, 237, 253, 206, 278, +286, 296, 306, 308, 310, 313, 316, 326, 333. +Burty (Mme), 134, 279, 312, 316, 326. +Burty (Madeleine), 312, 316. + + +C + +Capoul, 9. +Chanzy, 200, 232. +Charles X, 226. +Charles Edmond, 11, 50, 86, 142, 185, 263, 264, 275. +Charles Edmond (Mme), 142, 263. +Chateaubriand, 168. +Chenavard, 55. +Chennevières, 18, 90, 111. +Chenu, 282. +Chevalier (Philippe), 197. +Chevalier, 255. +Chevet, 96. +Clément de Ris, 113. +Clément Thomas, 230. +Cobourg, 43. +Collet (Louise), 56. +Corcelet, 152. +Couchaud, 338. +Courasse, 262. +Courbet, 267. +Courmont (Cornélie de), 73. +Courmont (Philippe de), 332, 333. +Cousin, 167. +Cousinot (Mlle), 351. +Crémieux, 122, 214, 215. + + +D + +Dampierre, 151. +Dante, 341. +Diaz, 294. +Divine, 367. +Ducrot, 149. +Dufaure, 283, 346. +Dumas père, 155, 156. +Dumas fils, 316. +Dumas (l'industriel), 190. +Du Mesnil, 24, 27, 158, 204, 206. +Duplessis (Georges), 202. +Durand (Jacques), 294. + + +E + +Edouard VI, 212. +Esther, 235. +Eugénie (l'Impératrice), 13, 14, 336, 338, 357. +Ezéchiel, 268. + + +F + +Favre (Jules), 203, 221. +Fattet, 356. +Ferri-Pisani, 48. +Ferry (Jules), 86, 187. +Flaubert, 16, 167, 333, 352, 354. +Flourens, 105. +Franchetti, 199. +Fromentin, 65. +Frontin, 121. + + +G + +Gagneur, 68. +Gamache, 93. +Gambetta, 27, 86, 151, 235. +Garibaldi, 151. +Gautier (Théophile), 7, 14, 95, 96, 97, 106, 111, 154, 156, 217, 218, +219, 345, 353. +Gavarni, 13, 57, 76, 102, 143, 211, 226, 285. +Gavarni (Pierre), 48. +Gillet, 92. +Girardin (Emile de), 291. +Giraud (Eugène), 353. +Goethe, 355. +Goubaux, 351. +Goubie, 132. +Goupil, 208. +Gros (le peintre), 86. +_Grou-Grou_, 342. +Gudin (le peintre), 88. +Guichard, 303, 306. +Guillaume (le roi), 193, 213, 221, 226. +Guiod, 109. +Guys (le dessinateur), 357. + + +H + +Haussmann, 51. +Hébrard, 107, 205, 206. +Hédé, 189. +Henkel (le comte), 357. +Henri V, 113, 232. +Hervilly (d'), 196. +Hetzel, 27. +Hirsch (le peintre), 198. +Homère, 241. +Houel, 82. +Houssaye (Arsène), 175, 357. +Hubert-Robert, 91. +Hugo (Victor), 103, 114, 115, 116, 121, 122, 154, 155, 229, 231, 357. +Hugo (Charles), 114, 229. + + +I + +Isaïe, 236. + + +J + +Job, 235. +Jonckind, 286, 287. +Judith, 235. + + +K + +Knaus, 69. +Krupp, 159. + + +L + +La Bruyère, 168. +Lafontaine, 104. +Lambillotte (l'abbé), 5. +Larcy (de), 346. +La Valette, 269. +Laverdet, 300. +Lecointe (le général), 230. +Ledru-Rollin, 105. +Le Flô, 186. +Lefrançais, 295. +Legouvé, 92. +Lemud, 84. +Lessore, 135. +Louis XV, 346. +Louis XVIII, 288. +Louis-Philippe, 125, 170. +Lullier, 231. +Lurde (le comte de), 335. + + +M + +Mac-Mahon, 14, l9, 329. +Magny, 161. +Maherault, 926. +Mahias, 68. +Mainbourg (le père), 168. +Manuel, 295. +Marat, 189. +Marchal (le peintre), 195. +Marcille (Mme Camille), 335. +Marcille(Mlle Eudoxe), 334. +Marie-Antoinette, 228, 346. +_Marin_ (Eugène-Labille), 7, 330. +Massillon, 168. +Masson (Mme), 197. +Masson (Frédéric), 132. +Mathilde (la princesse), 130, 337, 345, 353. +Maupas, 6. +Mendès (Catulle), 33. +Mérimée, 96. +Meurice, 114. +Michel-Ange, 115. +Millevoye, 61. +Molière, 239, 241. +Moncey, 117, 159. +Montguyon, 299. +Mommsen, 338. +Monnier (Henri), 73, 148. +Morny, 13, 175, 355. +Mottu, 105. +Mozart, 103. + + +N + +Nadar, 131, 341. +Napoléon III, 78, 125, 335. +Napoléon (le prince), 268. +Nefftzer, 24, 27, 50, 68, 110, 121, 122, 123, 124, 142, 166, 204, +205, 206, 207, 236, 275. +Nils Barck (la comtesse), 208. +Nieuwerkerke, 90. +Nubar Pacha, 11, 12. + + +O + +Ollivier, 204. +Olready, 360, 362, 305. +Outhier, 360. + + +P + +Païva (Mme de), 94, 357. +Pasdeloup, 103. +Pélagie, 53, 64, 135, 157, 197, 236. 260, 261, 316. 319. +Pelletan, 86. +Pêne (de), 237. +_Pipe-en-Bois_ (Georges Cavalier), 235, 273. +Picard (Ernest), 235. +Pitt, 43. +Platon, 240. +Potier (le capitaine), 109. +Pouthier, 358. +Praisidial, 211. +Proth (Mario), 50. +Protais, 61. +Proudhon, 122. + + +Q + +Quentin, 81. + + +R + +Rachel, 299. +Racine, 236. +Ramelli, 354. +Regnault (le savant), 338. +Regnault (Henri), 208. +Renan, 14, 24, 25, 26, 27, 28, 50, 110, 143, 158, 167, 168, 169, 186, +187, 204, 205, 217, 235, 268, 338, 341. +Retz (le cardinal), 168. +Richard (Maurice), 90. +Ricord, 147. +Robin (le docteur), 355. +Rochefort, 23, 86, 166, 196, 200. +Roos, 175. +Rops (l'aqua-fortiste), 357. +Rothschild, 122, 355. +Rouher, 91. +Rouland, 176. +Rousseau (Théodore), 13. + + +S + +Sabatier (Mme), 354. +Sasse (Marie), 10. +Saint-Just, 186. +Saint-Simon, 168. +Saint-Victor, 14, 24, 28, 50, 68, 106,108, 149, 167, 186, 205, 235, +299, 352. +Sainte-Beuve, 33, 96, 130. +Sancy-Parabère (Mme de), 335. +Schérer, 275. +Schoelcher, 292. +Sévigné (Mme de), 168. +Signoux, 363. +Simon (Jules), 90, 167. +Simon (Mme), 346. +Soulié (Eudore), 346. +Spinoza, 236. +Strauss, 50. + + +T + +Talma, 41. +Tamisier, 106. +Tessié du Motay, 186. +Thierry (Edouard), 9. +Thiers, 22l, 229, 278, 279, 280, 283, 295, 297, 298, 338, 340, 357. +Tissot, 269. +Tony Révillon, 80, 81. +Tourbey (Mme de), 128. +Trimm (Timothée), 352. +Trêves (le capitaine), 331. +Trochu, 20, 26, 38, 108, 109, 112, 166, 173, 186, 196, 197, 201, 203, +204, 210, 232, 338. + + +V + +Vacquerie, 114, 122, 229. +Vaillant (le maréchal), 43. +Vallès, 241, 256, 271. +Vélasquez, 266. +Verlaine, 286, 288. +Verlaine (Mme), 326. +Véron (le docteur), 76. +Veuillot, 134. +Victor, 363. +Vinoy, 47, 186, 201, 202, 206. +Voisin, 176, 251, 278. +Volige (la), 363. + + +W + +Wallace (Richard), 354. + + +Z + +Zola, 15. + + * * * * * + +TABLE DES MATIÈRES + +ANNÉE 1870. +ANNÉE 1871. + + * * * * * + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxième série, +premier volume), by Edmond de Goncourt + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT *** + +***** This file should be named 17238-0.txt or 17238-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/3/17238/ + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17238-0.zip b/17238-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0b0b17a --- /dev/null +++ b/17238-0.zip diff --git a/17238-8.txt b/17238-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c286ba4 --- /dev/null +++ b/17238-8.txt @@ -0,0 +1,10351 @@ +The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxième série, +premier volume), by Edmond de Goncourt + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) + Mémoires de la vie littéraire + +Author: Edmond de Goncourt + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17238] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +JOURNAL DES GONCOURT + +--MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE-- + + +DEUXIÈME SÉRIE + +PREMIER VOLUME +1870-1871 + + +PARIS, BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER, 11, RUE DE GRENELLE. + +SIXIÈME MILLE + +1890 + + * * * * * + +PRÉFACE + + +La vérité, que personne ne veut ou n'ose dire, je cherche, de mon vivant, +à la dire un rien, en attendant que, vingt ans après ma mort, ce journal +la dise tout entière. + +Voici donc un premier volume d'une seconde série du JOURNAL DES GONCOURT +(1870-1890) racontant le Siège et la Commune. Il sera suivi, si Dieu me +prête vie, de deux autres. + +EDMOND DE GONCOURT. + +Auteuil, juin 1890. + + + + +JOURNAL DES GONCOURT + + + + +ANNÉE 1870 + + +_Dimanche 26 juin_[1].--Bar-sur-Seine. Les endroits, où il y a de ma +vie d'autrefois, ne me parlent plus, ne me disent plus rien de neuf +aujourd'hui,--ils ne font que me faire ressouvenir. + +[Note 1: Mon frère était mort à Auteuil, le 20 juin.] + +Dans cette maison, où nous avons été toujours deux, par moments, je me +surprends à penser à lui, ainsi que s'il était vivant, ou du moins +j'oublie qu'il est mort; et il y a certains coups de sonnette, qui me +remuent sur ma chaise, comme si la sonnette était agitée par les retours +hâtés de Jules, jetant, dès la porte, à la domestique: «Où est Edmond?» + + * * * * * + +_Jeudi 30 juin_.--Je suis si malheureux, qu'il y a comme une émotion de la +sensibilité de la femme autour de moi. L'aimable lettre que celle de +Mme***... et l'ineffable tendresse qu'elle m'apporte à travers la personne +de Jésus-Christ. + +J'ai un souvenir que je ne peux chasser. J'avais un moment imaginé de le +faire jouer au billard. Je voulais le distraire, et ne faisais que le +supplicier. Un jour, où la souffrance sans doute l'empêchait de +s'appliquer, et qu'il ne faisait que _queuter_, je lui donnai un petit +coup de queue sur les doigts: «Comme tu es brutal avec moi!» me dit-il. +Oh! la note à la fois douce et triste de ce reproche, je l'ai toujours +dans l'oreille. + + * * * * * + +_3 juillet_.--Un récit de guerre. Le capitaine de vaisseau Bourbonne +contait, hier, que dans une batterie de Sébastopol, un canon ayant une +roue qui tournait mal, par suite du recul de la pièce à chaque tir, il +avait commandé à un soldat de marine qui desservait la pièce, de graisser +la roue. Il n'y avait pas de graisse là, il fallait en aller chercher. Le +soldat de marine, sans dire un mot, s'empara d'une hache, fendit le crâne +d'un mort encore chaud, prit sa cervelle dans ses mains, et plaqua +simplement la cervelle du mort sur le moyeu de la roue. + + * * * * * + +_10 juillet_.--Nous allons à Juilly pour une adjudication, et nous dînons +chez le curé. + +Un logis de curé joliment documentaire. + +Une petite cour resserrée par un bûcher, aux bûches disparaissant sous les +porte-bougies et les dais en feuilles de chêne artificielles, qui servent +aux grandes cérémonies de l'église. Une salle à manger, où se voient la +lithographie de l'Assomption de Murillo, des vases à fleurs, tout cassés, +vieux rebuts de l'autel, une cafetière en plaqué, don des paroissiens. Un +cabinet de travail, entouré de planches peintes en noir, chargées de +_gradus_ de collège, de livres de théologie poudreux, avec, sur une chaise, +un tableau de mathématique, avec, au mur, une chronologie: une grande +image, où du sein d'une femme sort un arbre, dont les rameaux portent, au +milieu de guirlandes de lauriers, les médaillons des rois de France,--le +tout encadré dans une bande d'étoffe à losanges rouges et blancs. + +La chambre à coucher a des rideaux de cotonnade jaune, d'affreux rideaux +_oeillet d'Inde_. Il se trouve dans un coin un orgue mélodium; une +lithographie coloriée de la «Vierge à la chaise» remplace la glace; sur +une table est posée la calotte du curé, entre des petits morceaux de +papier bleu, des étoiles d'argent, des paquets de ficelle rose, et sur la +table de nuit, sont ouverts les CHANTS DE MARIE avec la musique de l'abbé +Lambilotte. + +Un pauvre logis qui sent la misère, la sainteté, l'humidité, la maladie, +et dont toute la joie est le bondissement mêlé au jappement d'un chien, de +la race des chiens de conducteur de diligence, baptisé _Paturot_ par le +curé. + +Là dedans, tombe gras et fleuri, le sénateur Maupas, en jaquette à petites +raies bleues, culotté de blanc, guêtré de ventre de biche, un vrai +sénateur d'opéra-comique, qui a l'amabilité de pacotille des gens +officiels de tous les gouvernements. + + * * * * * + +_14 juillet_.--J'ai mis en vente la maison où il est mort, et dans +laquelle je ne veux pas rentrer. Aujourd'hui j'ai reçu de très convenables +propositions de location pour six ans. Eh bien! c'est illogique et +déraisonnable, ces propositions me jettent dans une profonde tristesse. +Oui, cette maison, où j'ai tant souffert, j'y suis attaché par un lien que +je ne soupçonnais pas. + + * * * * * + +_18 juillet_.--Je ne suis pas malade, mais mon corps ne veut ni marcher ni +agir, il a horreur de tout mouvement, et serait heureux d'une immobilité +de fakir; avec cela, j'éprouve à l'état continu, au creux de l'estomac, ce +sentiment nerveux du vide que donnent les profondes émotions, et que fait +plus douloureux encore l'anxiété de cette grande guerre qui va s'ouvrir. + + * * * * * + +_Samedi 23 juillet_.--Je voudrais rêver de lui; ma pensée, toute la +journée occupée de lui, l'espère la nuit, appelle, sollicite sa douce +résurrection dans la trompeuse réalité du songe. Mais, j'ai beau l'évoquer, +les nuits sont vides de lui, de son souvenir, de son image. + +Je n'ai de coeur à rien, de courage à rien. Mon jeune cousin Labille, que +dans son enfance sa destination à la marine a fait familièrement appeler +_Marin_, voulait m'entraîner avec lui à la frontière; j'ai hésité... J'ai +pu louer ma maison, je ne me suis pas décidé... La force qui fait prendre +une résolution, je ne l'ai plus. + + * * * * * + +_27 juillet_.--J'ai rêvé cette nuit de Jules, pour la première fois. Il +était comme je le suis, en grand deuil de lui--et il était avec moi. Nous +marchions dans une rue, ayant une vague ressemblance avec la rue Richelieu, +et j'avais le sentiment que nous portions une pièce chez un directeur de +théâtre quelconque. En chemin, nous rencontrions des amis, parmi lesquels +se trouvait Théophile Gautier. Le premier mouvement des uns et des autres +était de venir me faire un compliment de condoléance, tout à coup +interrompu par la vue inattendue de mon frère, qui, selon son habitude, +marchait dans mon rêve, derrière moi... Et j'étais dans un doute déchirant, +entre la certitude de sa vie, affirmée par sa présence à côté de moi, et +la certitude de sa mort, que me rappelait, dans le moment, le souvenir +très net de lettres de faire part de son décès, encore étalées sur le +billard. + +Il est ici une ruelle qui n'a pas plus de deux pieds de largeur. Dans +cette ruelle se rencontre une mauvaise petite maison. Cette maison a une +fenêtre sans rideaux, où, à travers la vitre, on voit une tête d'Antinoüs +en plâtre, et un chandelier représentant un gendarme en carton-pierre +colorié, avec une chandelle fichée dans la tête. + +Sur la porte un morceau de papier porte, écrit à la main: _Pour les petits +voyageurs_ MADAME BONDIEU. + + * * * * * + +_30 juillet_.--Dans cette ville, dans cette maison, où depuis vingt-deux +ans, nous venions tous les ans, tous les deux, chaque pas remue du passé +qui fait lever des souvenirs. + +Ç'a été notre refuge après la mort de notre mère, notre refuge après la +mort de la vieille Rose, ç'a été le lieu de nos vacances de chaque été, +après le travail de l'hiver, après le volume publié au printemps. Dans les +sentiers odorants de lavande, côtoyant la Seine, sur les _rapides_ de la +rivière, franchis avec les grandes perches, nous composions ensemble les +descriptions de CHARLES DEMAILLY. Dans l'église, nous dessinions ensemble +le vitrail représentant la moyennageuse «Promenade du Boeuf gras». Là, +dans la vinée, est l'endroit où nous avons appris la mort de notre cher +Gavarni. Sur ce lit, qui est resté tel qu'il était, quand Jules couchait à +côté de moi, a été jetée, au grand matin, la lettre de Thierry, qui nous +pressait de revenir, pour mettre HENRIETTE MARÉCHAL en répétition. + +Et remontant au bout, tout au bout de ces années, c'est de cette porte que +je nous vois sortir, en blouse blanche, le sac au dos, pour notre voyage +de France, en 1849, lui avec sa mine si jolie, si rose, si imberbe, qu'il +passait, dans les villages que nous traversions, pour une femme que +j'avais enlevée. + + * * * * * + +_5 août_.--Auteuil. Des journées à aller, à venir dans cette maison, comme +une âme en peine. C'est bien le mot. + + * * * * * + +_Samedi 6 août_.--Du cabinet des Estampes de la Bibliothèque, je vois des +gens courir dans la rue Vivienne. Instinctivement je repousse le volume +d'images, et dehors aussitôt, je me mets à courir derrière ceux qui +courent. + +A la Bourse, du haut en bas, ce ne sont que des têtes nues, chapeau en +l'air, et dans toutes les bouches une formidable Marseillaise, dont les +rafales assourdissantes éteignent à l'intérieur le bourdonnement de la +_corbeille_. Jamais je n'ai vu un enthousiasme pareil. On marche à travers +des hommes pâles d'émotion, des bambins sautillants, des femmes aux gestes +grisés. Capoul chante cette Marseillaise sur le haut d'un omnibus, place +de la Bourse, et sur le boulevard, Marie Sasse la chante debout dans sa +voiture, sa voiture presque soulevée par le délire d'un peuple. + +Mais la dépêche qui annonce la défaite du prince de Prusse, et la prise de +25000 prisonniers, cette dépêche, dit-on, affichée dans l'intérieur de la +Bourse, cette dépêche, que me déclarent avoir lue des gens, au milieu +desquels je la cherche dans l'intérieur, cette dépêche que--dans une +étrange hallucination--des gens croient voir, en me faisant d'un doigt +indicateur: «Tenez, la voilà, là!»... et me montrant au fond un mur où il +n'y a rien,--cette affiche, je ne peux la découvrir, la cherchant et la +recherchant dans tous les coins de la Bourse. + + * * * * * + +_Dimanche 7 août_.--Un silence effrayant sur le boulevard. Pas une voiture +qui roule, dans la villa pas un cri qui annonce de la joie d'enfant, et à +l'horizon un Paris, où le bruit semble mort. + + * * * * * + +_Lundi 8 août_.--Je sens moins ma solitude, en ces grandes foules +émotionnées, et je m'y traîne toute la journée, fatigué à ne plus pouvoir +aller, mais marchant toujours mécaniquement. + + * * * * * + +_Mercredi 10 août_.--Toute la journée, je vis dans la douloureuse émotion +de la grande bataille, qui va décider des destinées de la France. + + * * * * * + +_Dimanche 14 août_.--Triste de la mort de mon frère, triste du sort de la +patrie, je ne puis tenir chez moi, j'ai besoin de dîner dans une maison +amie, et je vais un peu à l'aventure, demander à dîner chez Charles Edmond. + +Je trouve dans la maison de Bellevue, prêts à se mettre à table, Berthelot +et Nubar Pacha, un Européen, auquel le long séjour en Égypte a donné comme +une conformation de tête orientale, et dans le masque fin et diplomatique +duquel le rire montre quelquefois les dents blanches d'un sauvage. On +cause de nos revers, et Berthelot, que notre humiliation vis-à-vis de +l'Europe a rendu malade et éloquent, véritablement éloquent, parle, +avec une voix éteinte, de l'impéritie générale, du favoritisme, de la +diminution des hommes par le pouvoir personnel. + +Nubar Pacha, lui, nous entretient de l'impitoyabilité du gouvernement avec +les faibles. Il dit les larmes, les vraies larmes qu'il a versées à +trente-neuf ans, à la suite d'une entrevue avec notre ministre des +Affaires étrangères, à propos des exigences de la France, exigences, +affirme-t-il, qui ont fait toute la dette de l'Egypte. + +Puis il interroge Berthelot sur la race égyptienne, et il lui demande de +quelle malédiction elle est frappée? Pourquoi elle n'est pas perfectible? +Pourquoi les fils de fellahs sont inférieurs aux fellahs? Pourquoi le +jeune Égyptien, qui apprend avec plus de rapidité que le jeune Européen, +est arrêté, à quatorze ans, dans son développement intellectuel? Pourquoi, +dans tous les Égyptiens de talent qu'il a étudiés de près, depuis le +gouvernement de Mehemet-Ali, il a toujours remarqué chez eux, l'absence de +l'_esprit juste_! + +En chemin, dans le galop de sa rapide voiture, courant chercher à Paris +des nouvelles, des renseignements, Nubar me raconte qu'en Abyssinie, quand +un meurtre a été commis, la famille de l'assassiné passe sept jours et +sept nuits à remplir de malédictions les entours de la maison du +meurtrier. Il est bien rare, ajoute-t-il, que le meurtrier ne finisse pas +misérablement: «Pour moi, c'est le concert de malédictions qui s'est élevé +après le 2 décembre, qui a son effet aujourd'hui!» + + * * * * * + +_Lundi 15 août_.--Huit heures. A l'heure de la nuit tombante, à l'heure de +la _fumerie_ et de la formation rêveuse des idées, n'avoir plus à côté de +moi, dans la pénombre du crépuscule, sa pensée originale, sa parole si +joliment paradoxale, oui, c'est l'heure où je me sens le plus seul. + + * * * * * + +_Vendredi 19 août_.--L'émotion de ces huit jours a donné à la population +parisienne la figure d'un malade. On voit sur ces faces jaunes, tiraillées, +crispées, tous les hauts et les bas de l'espérance, par lesquels les +nerfs de Paris ont passé, depuis le 6 août. + +Je suis frappé, en lisant les lettres du paysagiste Théodore Rousseau, du +côté sophiste, rhéteur, du côté alambiqué, qu'il y a dans toutes les +grandes intelligences du dessin et de la peinture, à commencer par Gavarni, +à finir par Rousseau. + + * * * * * + +_21 août_.--Au bois de Boulogne. A voir sous la cognée tomber ces grands +arbres, avec des vacillements de blessés à mort, à voir là, où c'était un +rideau de verdure, ce champ de pieux aigus, luisant blanc, cette herse +sinistre, il vous monte de la haine au coeur pour ces Prussiens, qui sont +cause de ces assassinats de la nature. + +Je reviens, tous les soirs, en chemin de fer, avec un vieillard dont je ne +connais pas le nom, un vieillard intelligent et bavard, qui semble avoir +vécu dans tous les mondes, et en posséder la chronique secrète. Il parlait +hier de l'Empereur, et racontait son mariage au compartiment, dans lequel +j'étais. L'anecdote, prétendait-il, lui avait été contée par Morny, qui +disait la tenir de la bouche de l'Empereur. Un jour, l'Empereur demandait +à Mlle de Montijo, avec une certaine insistance, et faisant appel à sa +parole, comme on en appellerait à l'honneur d'un homme, lui demandait si +elle avait jamais eu un attachement sérieux? Mlle de Montijo aurait +répondu: «Je vous tromperais, Sire, si je ne vous avouais pas que mon +coeur a parlé, et même plusieurs fois, mais ce que je puis vous assurer, +c'est que je suis toujours Mlle de Montijo!» Sur cette affirmation, +l'Empereur lui disait: «Eh bien, mademoiselle, vous serez impératrice!» + +Saint-Victor me disait ces jours-ci,--et il est tout là:--«Quel temps, où +l'on ne peut plus lire un livre!» + + * * * * * + +_22 août_.--Je vais voir Théophile Gautier, qui pleure avec moi, la maison +qu'il a arrangée, l'_angulus ridens_ et artistique de sa vieillesse. + +Sur les boulevards, tous,--hommes et femmes,--interrogent de l'oeil la +figure qui passe, tendent l'oreille à la bouche qui parle, inquiets, +anxieux, effarés. + + * * * * * + +_Mardi 23 août_.--Je trouve, à la gare du chemin de fer de Saint-Lazare, +un groupe d'une vingtaine de zouaves, débris d'un bataillon qui a donné +sous Mac-Mahon. Rien n'est beau, rien n'a du style, rien n'est sculptural, +rien n'est pictural comme ces éreintés d'une bataille. Ils portent sur eux +une lassitude en rien comparable à aucune lassitude, et leurs uniformes +sont usés, déteints, délavés, ainsi que s'ils avaient bu le soleil et la +pluie d'années entières. + +Ce soir, chez Brébant, on se met à la fenêtre, attirés par les +acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en +retire vite, avec un mouvement de mépris, et cette parole: «Dans tout cela, +il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu!» + +Comment, d'un acte de vertu? lui crie-t-on, ce n'est pas un acte de vertu, +l'acte de dévouement qui fait donner leur vie à ces privés de gloire, à +ces innommés, à ces anonymes de la mort! + + * * * * * + +_25 août_.--Je regarde cette maison bourrée de livres, de gravures, de +dessins, d'objets d'art, qui feront des trous dans l'histoire de l'art de +l'Ecole française, si tout cela brûle,--et ces choses, mes amours +d'autrefois,--je n'ai pas l'énergique désir de les sauver. + + * * * * * + +_26 août_.--Au chemin de fer de l'Est. Au milieu de caisses, de paniers, +de paquets de vieux linge, de corbillons, de bouteilles, de matelas, +d'édredons, liés ensemble avec de grosses cordes, maintenant un peu +l'assemblage branlant et dégringolant de toutes ces choses disparates, les +yeux vifs de petits paysans, enfouis, calés, dans les trous et les +interstices. Et devant, avec un chien de chasse sur ses pieds, et une +béquille posée à côté d'elle, une vieille lorraine, en bonnet brun piqué, +qui tire de temps en temps, d'un cabas, le raisin noir de la vigne de +là-bas, qu'elle passe à ses petits-enfants. + + * * * * * + +_Samedi 27 août_.--Zola vient déjeuner chez moi. + +Il m'entretient d'une série de romans qu'il veut faire, d'une épopée en +dix volumes, de l'histoire naturelle et sociale d'une famille, qu'il a +l'ambition de tenter, avec l'exposition des tempéraments, des caractères, +des vices, des vertus, développés par les milieux, et différenciés, comme +les parties d'un jardin, «où il y a de l'ombre ici, du soleil là». + +Il me dit: après les analyses des infiniment petits du sentiment, comme +cette analyse a été exécutée par Flaubert, dans MADAME BOVARY, après +l'analyse des choses artistiques, plastiques et nerveuses, ainsi que vous +l'avez faite, après ces _oeuvres-bijoux_, ces volumes ciselés, il n'y a +plus de place pour les jeunes; plus rien à faire; plus à constituer, à +construire un personnage, une figure: ce n'est que par la quantité des +volumes, la puissance de la création, qu'on peut parler au public. + + * * * * * + +_Dimanche 28 août_.--Dans le bois de Boulogne, là, où on n'avait guère vu +que de la soie ou du drap riche, entre le vert des arbres, j'aperçois un +grand morceau de blouse bleue: le dos d'un berger, près d'une petite +colonne de fumée blanchâtre, et tout autour de lui des moutons broutant, à +défaut d'herbe, le feuillage de fascines oubliées. Partout des moutons, et +dans le creux d'un sentier, couché sur le côté, un bélier mort, la tête +aux cornes recourbées, toute aplatie, et d'où suinte un peu d'eau +sanguinolente, élargissant, petit à petit, une tache rouge dans le +sable--tête que flaire, comme dans un baiser, toute brebis qui passe. + +En les allées des calèches, des grands boeufs hagards et désorientés +vaguent par troupes. Un moment c'est un affolement. Par toutes les percées, +par tous les trous de la feuillée, l'on entrevoit un troupeau de cent +mille bêtes éperdues, se ruer vers une porte, une sortie, une ouverture, +semblable à l'avalanche d'un fougueux dessin de Bénedette Castiglione. + +Et la mare d'Auteuil est à moitié tarie par les bestiaux, buvant +agenouillés, parmi ses roseaux. + + * * * * * + +_30 août_.--Du haut de l'omnibus d'Auteuil, en la descente du Trocadéro, +j'aperçois, sur la grande étendue grise du Champ-de-Mars, dans de la +clarté ensoleillée, un fourmillement de petits points rouges, de petits +points bleus: des lignards. + +Je dégringole, et me voici au milieu des faisceaux brillants, au milieu +des petites cuisines, où bout la marmite de fer-blanc sur des trous de +feu, au milieu des toilettes en plein air que font des manches de chemises +d'un si beau blanc rouillé, au milieu des tentes, au triangle d'ombre, +dans lequel s'aperçoit, prés de sa gourde, la tête tannée d'un fantassin +dans de la paille. Des soldats emplissent leurs bidons aux bouteilles, +promenées par un marchand de vin sur une voiture à bras, d'autres +embrassent une marchande de pommes vertes, qui rit... Je me promène dans +ce mouvement, cette animation, cette gaieté du soldat français prêt à +partir pour la mort, quand la voix cassée d'un vieux petit bonhomme +bancroche et hoffmannesque jette ce cri: «Des plumes, du papier à +lettres!» Un cri poussé sur une note étrange et qu'on dirait un _memento_ +funèbre, une espèce d'avis discrètement formulé, mais voulant dire: +«Messieurs les militaires, si on songeait un peu à son testament?» + + * * * * * + +_31 août_.--Ce matin, au point du jour, commence la démolition des maisons +de la zone militaire, au milieu du défilé des déménagements de la banlieue, +qui ressemble à la migration d'un ancien peuple. Des coins étranges de +maisons à moitié démolies, avec des restants de mobiliers hétéroclites: +ainsi une boutique de coiffeur, dont la façade béante montre, oubliée, la +chaise curule, où les blanchisseurs se faisaient faire la barbe, le +dimanche. + + * * * * * + +_2 septembre_.--J'accroche, au sortir du Louvre, Chennevières qui me dit +partir demain pour Brest, afin d'escorter le troisième convoi des tableaux +du Louvre, qu'on a enlevés des cadres, qu'on a roulés, et qu'on envoie, +pour les sauver des Prussiens, dans l'arsenal ou le bagne de Brest. Il me +peint le triste et humiliant spectacle de cet emballage, et Reiset, +pleurant à chaudes larmes, devant «La Belle Jardinière» au fond de sa +caisse, ainsi que devant un mort chéri, tout près d'être cloué dans le +cercueil. + +Le soir, après dîner, nous allons au chemin de fer de la rue d'Enfer, et +je vois les dix-sept caisses, contenant l'Antiope, les plus beaux +Vénitiens, etc.;--ces tableaux qui se croyaient attachés aux murs du +Louvre pour l'éternité, et qui ne sont plus que des colis, protégés +seulement contre les aventures de déplacement, par le mot: _Fragile_. + + * * * * * + +_3 septembre_.--Ce n'est pas vivre, que de vivre dans ce grand et +effrayant inconnu, qui vous entoure et vous étreint. + +... Quel aspect que celui de Paris, ce soir, sous le coup de la nouvelle +de la défaite de Mac-Mahon et de la captivité de l'Empereur! Qui pourra +peindre l'abattement des visages, les allées et venues des pas +inconscients battant l'asphalte au hasard, le noir de la foule aux +alentours des mairies, l'assaut des kiosques, la triple ligne de liseurs +de journaux devant tout bec de gaz, les _à parte_ anxieux des concierges +et des boutiquiers, sur le pas des portes--et dessus les chaises des +arrière-boutiques, les poses anéanties des femmes, qu'on entrevoit seules, +et sans leurs hommes... + +Puis la clameur grondante de la multitude, en qui succède la colère à la +stupéfaction, et des bandes parcourant le boulevard en criant: _La +déchéance! Vive Trochu!_ Enfin le spectacle tumultueux et désordonné +d'une nation, résolue à se sauver par l'_impossible_ des époques +révolutionnaires. + + * * * * * + +_4 septembre_.--Ici, ce matin, sous un ciel gris qui rend tout triste, un +silence de la terre, qui fait peur. + +Vers les quatre heures, voici l'aspect extérieur de la Chambre. Se +détachant du grisâtre de la façade, au-devant et autour des colonnes, sur +les marches de l'escalier, le tassement d'une multitude, d'un monde +d'hommes, où les blouses font des taches blanches et bleues dans le noir +du drap, d'hommes, dont la plupart ont des branchages à la main, ou des +bouquets de feuilles vertes, attachés à leurs chapeaux noirs. + +Soudain, une main se lève au-dessus de toutes les têtes, et écrit sur une +colonne, en grandes lettres rouges, la liste des membres du gouvernement +provisoire, pendant qu'en même temps apparaît, charbonné sur une autre +colonne: _La République est proclamée_. Alors des acclamations, des cris, +des chapeaux en l'air, des gens escaladant les piédestaux des statues, un +homme en blouse se mettant tranquillement à fumer sa pipe, sur les genoux +de pierre du chancelier de L'Hôpital, et des grappes de femmes se tenant +appendues à la grille, qui fait face au pont de la Concorde. + +Partout on entend, autour de soi, des gens s'abordant avec cette parole: +«Ça y est!» et au haut du fronton, un homme enlève au drapeau tricolore +son bleu et son blanc, et ne laisse flotter que le rouge. + +A la terrasse donnant sur le quai d'Orsay, les lignards offrent, +par-dessus le parapet, aux femmes qui se les arrachent, des rameaux verts. + +A la grille des Tuileries, près du grand bassin, les N dorés, sont +dissimulés sous de vieux journaux, et des couronnes d'immortelles pendent +à la place des aigles absentes. + +A la grande porte du palais, je vois écrit, à la craie, sur les deux +tablettes de marbre noir: _A la garde des citoyens_. D'un côté est grimpé +un mobile, son mouchoir encadrant sa tête à l'arabe sous son képi, de +l'autre côté un jeune soldat de ligne tend son shako à la foule: _Pour les +blessés de l'armée française_. Et des hommes en blouse blanche, d'un bras +entourant les colonnes du péristyle, et une main appuyée sur un fusil, +vocifèrent: _Entrée libre du bazar_, pendant que la foule fait irruption, +et qu'une immense clameur s'engouffre dans l'escalier du palais envahi. + +Sur les bancs, contre les cuisines, des femmes sont assises, une cocarde +piquée dans les cheveux, et une jeune mère allaite tranquillement un tout +petit enfant, dans ses langes blancs. + +Le long de la rue de Rivoli, on lit sur la vieillesse noirâtre de la +pierre: _Logement à louer_, et des affiches écrites à la main portent: +_Mort aux voleurs. Respect à la propriété_. + +Trottoirs, chaussées, tout est plein, tout est couvert d'hommes et de +femmes, semblant s'être répandus de leur _chez soi_, sur le pavé; un jour +de fête de la grande ville, oui, un million d'êtres qui paraissent avoir +oublié que les Prussiens sont à trois ou quatre marches de Paris, et qui, +dans la journée chaude et grisante, vont à l'aventure, poussés par la +curiosité fiévreuse du grand drame historique qui se joue. + +Et c'est, tout le long de la rue de Rivoli, des passages de troupes +chantant la Marseillaise. Rien ne manque à la journée, pas même les +chienlits des révolutions, et une voiture découverte charrie, porteurs de +grands drapeaux, des hommes à barbiches et à oeillets rouges, au milieu +desquels un turco saoûl embrasse une femme ivre. + +Il est cinq heures à l'Hôtel de Ville. Le monument de la cité libre, les +pieds dans l'ombre, rayonne en haut d'un soleil qui fait aveuglant +l'horloge. Aux fenêtres du premier étage, des blouses et des redingotes +s'étagent jusqu'aux meneaux supérieurs: le premier rang, assis les jambes +pendantes en dehors de l'édifice, et semblable à un gigantesque paradis de +titis, dans un décor de la Renaissance. + +La place fourmille de monde. Des voitures, où se hissent des curieux, +stationnent arrêtées, des gamins sont accrochés à des candélabres, et de +toute cette agglomération de créatures enfiévrées, monte une sourde +rumeur. + +De temps en temps, tombent des fenêtres de petits papiers, que la foule +ramasse et rejette, en l'air, et qui font au-dessus des têtes, comme une +giboulée de flocons de neige. «Les chiffonniers vont faire leur beurre!» +dit un homme du peuple, de ces papiers: les bulletins du plébiscite du +8 mai, portant les _oui_, imprimés d'avance. + +De temps en temps, des figures de l'extrême gauche, qu'on nomme à côté de +moi, viennent cueillir les vivats de la foule, et Rochefort montrant, une +minute, sous sa tignasse révoltée, sa figure nerveuse, est acclamé comme +le futur sauveur de la France. + +En revenant par la rue Saint-Honoré, on marche, par les trottoirs, sur des +morceaux de plâtre doré, qui étaient, il y a deux heures, les écussons aux +armes impériales de fournisseurs de la ci-devant Majesté, et l'on +rencontre des bandes où, tête nue, des hommes chauves, cherchent à +exprimer, avec des gestes épileptiques, ce que ne peut plus crier leur +voix enrouée, leur gosier aphone. + +Je ne sais pas, mais je n'ai pas confiance, il ne me paraît pas retrouver +dans cette plèbe braillarde les premiers bonshommes de l'ancienne +Marseillaise: ça me semble simplement des voyous d'âge, en joie et en +esbaudissement, des voyous sceptiques, faisant de la casse politique, et +n'ayant rien, sous la mamelle gauche, pour les grands sacrifices à la +patrie. + +... Oui, la République! Dans ces circonstances, je crois qu'il n'y a que +la République pour nous sauver, mais une République, où on aurait en haut +un Gambetta pour la couleur, et où on appellerait les vraies et rares +capacités du pays, et non une République, composée presque exclusivement +de tous les médiocrates et de toutes les ganaches, vieilles et jeunes, de +l'extrême gauche. + +... Ce soir, les bouquetières ne vendent plus, sur toute la ligne des +boulevards, que des oeillets rouges. + + * * * * * + +_Mardi 6 septembre_.--Au dîner de Brébant, je trouve Renan, assis tout +seul, à la grande table du salon rouge, et lisant un journal, avec des +mouvements de bras désespérés. + +Arrive Saint-Victor, qui se laisse tomber sur une chaise, et s'exclame, +comme sous le coup d'une vision terrifiante: L'_Apocalypse... les chevaux +pâles!_ + +Nefftzer, du Mesnil, Berthelot, etc., etc., se succèdent, et l'on dîne +dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la +grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des +hommes de la Défense nationale, de leur désolant manque d'influence près +du corps diplomatique, près des gouvernements neutres. On stigmatise cette +sauvagerie prussienne qui recommence Genseric. + +Sur ce, Renan dit: «Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus +grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la +pensée et la perpétration de la vengeance.» Et l'on remémore toute cette +haine vivace, qui s'est accumulée depuis Davout, en Allemagne s'ajoutant à +la haine léguée par la guerre du Palatinat, et dont la colère expression +survivait dans la bouche de la vieille femme, me montrant, il y a quelques +années, le château d'Heidelberg. + +Et voici que l'un de nous dit qu'hier, pas plus tard qu'hier, un +administrateur de chemin de fer lui contait ceci. Il se trouvait, il y a +quelques années, à Carlsruhe, chez le ministre plénipotentiaire, et +l'entendait dire à un de ses amis, très galantin, très friand de femmes: +«Ici, mon cher, vous ne ferez rien, les femmes sont cependant très faciles, +mais elles n'aiment pas les Français!» + +Quelqu'un jette dans la conversation: «Les armes de précision, c'est +contraire au tempérament français;--tirer vite, se jeter à la baïonnette, +voilà ce qu'il faut à notre soldat; si cela ne lui est pas possible, il +est paralysé.--La _mécanisation_ de l'individu n'est pas son fait. C'est +la supériorité du Prussien dans ce moment.» + +Renan, relevant la tête de son assiette: «Dans toutes les choses que j'ai +étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et +du travail allemand. Il n'est pas étonnant que, dans l'art de la guerre, +qui est après tout un art inférieur, mais compliqué, ils aient atteint à +cette supériorité, que je constate dans toutes les choses, je vous le +répète, que j'ai étudiées, que je sais... Oui, messieurs, les Allemands +sont une race supérieure!» + +--Oh! oh! crie-t-on de toutes parts. + +«Oui, très supérieure à nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme +est une crétinisation de l'individu: l'éducation par les Jésuites ou les +frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu _summative_, +tandis que le protestantisme la développe.» + +La douce et maladive voix de Berthelot rappelle les esprits des hauteurs +sophistiques aux menaçantes réalités: «Messieurs, vous ne savez peut-être +pas, que nous sommes entourés de quantités énormes de pétrole, déposées +aux portes de Paris, et qui n'entrent pas à cause de l'octroi, que les +Prussiens s'en emparent et les jettent dans la Seine, ils en feront un +fleuve de feu qui brûlera les deux rives! C'est comme cela que les Grecs +ont brûlé la flotte arabe...--Mais pourquoi ne pas avertir +Trochu?--«Est-ce qu'il a le temps de s'occuper de n'importe quoi!» +Berthelot continue: «Si l'on ne fait pas sauter les écluses du canal de la +Marne, toute la grosse artillerie de siège des Prussiens arrivera, comme +sur des roulettes, sous les murs de Paris, mais songera-t-on à les faire +sauter... Je pourrais vous raconter des choses comme cela jusqu'à demain +matin.» + +Et comme je lui demande s'il espère faire sortir, du comité qu'il préside, +quelque engin de destruction: «Non, non, on ne m'a donné ni argent, ni +hommes, et je reçois 250 lettres, par jour, qui ne me donnent le temps de +faire aucune expérience. Ce n'est pas qu'il n'y aurait pas quelque chose à +tenter, à trouver peut-être, mais le temps manque, le temps manque pour +faire l'expérience en grand... et la faire accepter donc! Il y a un gros +bonnet de l'artillerie que j'entretenais du pétrole: Oui, m'a-t-il dit, on +s'en servait au IXe siècle.--Mais les Américains, lui ai-je répondu, dans +leur dernière guerre...--C'est vrai, a-t-il repris, mais c'est dangereux à +manier, et nous ne voulons pas nous faire sauter. Voyez-vous, ajoute +Berthelot, tout est comme cela!» + +Et toute la conversation de la table va aux conditions présumables, que +fait le roi de Prusse: à une cession d'une partie de la flotte cuirassée, +à la délimitation nouvelle que l'on a vue, sur une carte appartenant à +Hetzel, et qui enlèverait des départements à la France. + +On interroge Nefftzer qui ne répond pas directement à la question, et avec +son scepticisme finement blagueur sous son gros rire, et avec sa parole +malignement mordante sous son épais accent alsacien, se moque de Gambetta +venant d'envoyer, comme maire de Strasbourg, un maire, qui, d'après lui, +se serait sauvé, et remplacerait un maire qui se battrait courageusement, +et il accuse X... d'avoir fait sa fortune dans les travaux des +fortifications, et encore des officiers du génie, de faire inscrire, sur +les feuilles des entrepreneurs, trois cents ouvriers, là, où un atelier de +cinquante travaille seulement. + +Renan, obstinément attaché à sa thèse sur la supériorité du peuple +allemand, continue à la développer entre ses deux voisins, lorsque du +Mesnil l'interrompt par cette sortie: «Quant au sentiment d'indépendance +de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assisté à des +chasses dans le pays de Bade, on les envoie ramasser le gibier, avec des +coups de pied dans le cul!» + +«Eh bien, dit Renan, dérayant complètement de sa thèse, j'aime mieux les +paysans à qui l'on donne des coups de pied dans le cul, que des paysans, +comme les nôtres, dont le suffrage universel a fait nos maîtres, des +paysans, quoi, l'élément inférieur de la civilisation, qui nous ont imposé, +nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement.» + +Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je +m'écrie: + +--«Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération +pour la vengeance!» + +--«Non, non, crie Renan qui s'est levé, la figure toute rouge, non pas +la vengeance, périsse la France, périsse la Patrie, il y a au-dessus le +royaume du Devoir, de la Raison...» + +Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie. +«Non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout à fait en colère: +n'esthétisons pas, ne _byzantinons_ plus, f..., il n'y a pas de chose +au-dessus de la Patrie!» + +Renan s'est levé, et se promène autour de la table, la marche mal +équilibrée, ses petits bras battant l'air, citant à haute voix des +fragments d'Écriture sainte, en disant que tout est là. + +Puis il se rapproche de la fenêtre, sous laquelle passe le va-et-vient +insouciant de Paris, et me dit: «Voilà ce qui nous sauvera, c'est la +mollesse de cette population!» + + * * * * * + +_7 septembre_.--De la barrière de l'Étoile à Neuilly. Il a plu toute la +nuit. Les tentes ont des flaques d'eau dans leurs plis, et de la paille +humide s'en échappe, de la paille laissant voir, dans l'intérieur des +tentes, des morceaux de rouge, qui sont des soldats pelotonnés dormant. Au +dehors sèchent, accrochés, çà et là, des chaussons, des caleçons, des +clairons vertdegrisés, et, entre deux pavés, de pauvres petits feux +grésillent sur du bois pourri de démolitions. Des sentinelles, semblables +à des malades d'hôpital, montent la garde, empaquetées dans une couverture, +et la tête serrée dans un mouchoir à carreaux bleus. + +Tous ces soldats portent sur leurs visages, et dans l'engourdissement +paresseux de leurs mouvements, le malaise de la nuit froide. Ils ne sont +pas tristes, mais ils ont en eux une sorte de passivité, de résignation à +la fois mélancolique, et un peu stupide. Ça semble des soldats pour mourir, +non pour vaincre, des soldats prédestinés à la défaite par la désertion +du moral, et dont le cerveau trouble, est hanté par le grand dissolvant +des armées: la Trahison. + +Dans le nombre, quelques belles insouciances ou quelques gaietés +résistantes: un groupe mangeant gaillardement, sur une table, fabriquée +d'une planche posée sur deux tronçons de poêle, et derrière la table, un +troupier, au geste vainqueur, batifolant avec une cantinière du 93e, au +petit tablier de soie bleue, envolé de sa jupe de drap. + +Sur le mur des fortifications pèse un ciel bas, à travers lequel le vent +chasse des nuées grises, au-dessus d'une ligne jaune: le ciel que Decamps +met au-dessus de ses combats de Cimbres et de Teutons, et où, dans le +moment, luit le bronze luisant de pluie, d'une pièce de 24, dont un gamin +tourmente la manivelle. + +Je monte sur le rempart. C'est comme l'écroulement de l'horizon, de ses +arbres, de ses maisons, tombant à terre, dans un grand bruit étouffé, +tandis que des pans de mur restent debout ainsi que des décors de +dévastation, où se voient les poutres de toits à jour, enfermant du bleu +du ciel, et des recoins rouges de marchands de vin effondrés. Dans la +verdure seule, est encore debout la chapelle du duc d'Orléans. + +Sur le pont-levis dans le chemin tournant, un désordre, une bousculade. +Déjà le _moi_ des hommes et des femmes s'est fait brutal, presque féroce. +On se pousse les uns les autres, sous tous ces déménagements, sous toutes +ces fuites, on se pousse sous les roues de toutes ces charrettes, de tous +ces omnibus, de tous ces transports militaires, de tous ces haquets, +enchevêtrés l'un dans l'autre, embourbés dans le chemin défoncé. Et l'on +ne gagne l'avenue de Neuilly qu'un peu frôlé par le moyeu des roues, qu'un +peu souffleté par les planches et les morceaux de bois portés par les +ouvriers. + +Jusqu'au pont, des deux côtés, les effets militaires séchant aux portes, +aux fenêtres, font comme un immense Temple du haillon, et l'on marche, +tout le temps, dans le bruit sec des batteries de fusil, que les soldats +nettoient. + + * * * * * + +_8 septembre_.--De la porte de Point-du-Jour jusqu'à mi-chemin de +Saint-Cloud, se disputant l'entrée de Paris, trois et quatre rangées de +voitures de toutes sortes, de toutes espèces, de toutes dimensions, +voitures citadines et rustiques, au milieu desquelles s'élèvent, comme des +maisons, les grandes voitures de foin, traînées par des boeufs roux. Et +fiacres et charrettes, tour à tour fouettés de coups de soleil et de +giboulées de pluie, montrent des mobiliers ruisselants d'eau, les +mobiliers misérables de la banlieue de Paris, en haut desquels sont +juchées, toutes branlantes, de vieilles femmes tenant sur leurs genoux des +cages, où volètent de pauvres oiseaux affolés. + +Autour, tombent toujours les grands arbres avec le frôlement sourd des +branchages, tombent toujours les maisons avec le bruit de casse strident +des vitres, se brisant sur le pavé. + +La Seine emporte, sur ses eaux, le bruit des sonneries de clairons et des +batteries de tambours des deux rives, desquelles se détache, çà et là, le +sabot grisâtre d'une canonnière, que surmonte son énorme canon. + +Les pelouses du parc de Saint-Cloud disparaissent sous les pantalons +rouges de la ligne qui s'exerce, et l'on peut se croire au milieu de la +guerre, à se voir entouré de ces hommes répandus sous les grands arbres, +courant au pas gymnastique, agenouillés sur l'herbe, et faisant _à blanc_ +aujourd'hui, le simulacre de la fusillade qu'ils auront à faire demain. + +Au petit café, où, il n'y a pas encore trois mois, j'étais assis à côté de +celui qui est mort, je vois passer devant moi, sur des chevaux fourbus, +des fantômes de dragons tout loqueteux, avec des casques bosselés, des +tronçons de carabine, et des poules de la maraude, se débattant dans les +filets, attachés à leurs selles. + +Je monte au fort en terre, que l'on construit à Montretout. Au milieu de +ceps, tout chargés de raisins noirs, j'aperçois la cravate blanche du +vieux Blaisot, du doyen des marchands d'estampes, du descendant du +libraire ayant son étalage, pendant le XVIIIe siècle, au bas du grand +escalier de Versailles, du dénicheur de goût, auquel mon frère et moi, +avons acheté de si beaux dessins de l'école française. Il est en train +d'inspecter son petit carré de vigne, en regardant de travers le fort qui +l'empêchera de bâtir la maison, où le vieillard qui a passé tant d'heures +dans l'air vicié des salles de vente, espérait faire respirer à sa +vieillesse l'air vivifiant de la haute colline. + +Le fort, il est encore dans la tête de l'officier du génie chargé de le +construire. On entend des manoeuvriers gouailleurs dire: «Le fort, il sera +fini dans trois mois!» Quant aux vingt mille ouvriers, qui, dans les +journaux, sont censés y travailler, un curieux me dit qu'ils étaient à +peine quelques centaines ces jours-ci, et qu'aujourd'hui ils sont en tout +mille, et encore les trois quarts sont-ils des soldats de la ligne. Empire, +République, c'est toujours la même chose. + +... C'est agaçant tout de même d'entendre à tout, propos: C'est la faute +de l'Empereur! et il y a de la générosité à moi d'écrire cela, à moi qui, +pour la citation de quatre vers, cités dans le cours de littérature de +Sainte-Beuve, couronné par l'Académie, ai été poursuivi en police +correctionnelle par le gouvernement impérial,--et ce qui ne s'était jamais +vu dans aucun procès de presse, placé entre des gendarmes,--oui, c'est +agaçant. Car si les généraux ont été incapables, si les officiers n'ont +pas été à la hauteur des circonstances, si... si..., ce n'est pas la faute +de l'Empereur. Un homme n'a pas cette influence sur un peuple, et si le +peuple français n'avait pas été très mal portant, très malade, la +médiocrité de l'Empereur n'eut pas empêché la victoire. + +Soyons bien persuadés que les souverains ne sont absolument que les +représentants de l'état moral de la majorité de la nation qu'ils +gouvernent, et qu'ils ne resteraient pas, trois jours, sur leurs trônes, +s'ils étaient en contradiction avec cet état moral. + + * * * * * + +_Samedi 10 septembre_.--Catulle Mendès, en uniforme de volontaire, vient +me donner la main chez Péters. + +Un garçon que j'ai connu à l'hydrothérapie dîne à côté de moi. Il hèle un +monsieur au passage:--«Combien vous reste-t-il de fusils?--Mon Dieu, à peu +près 330 000, mais j'ai peur que le gouvernement ne me les reprenne!» Et +mon voisin me raconte que l'homme aux fusils, est un génie dans son genre, +un _voyant_, qui a gagné six millions dans des affaires, que personne ne +soupçonnait, qu'il achète d'un coup 600 000 fusils de rebut, à 7 francs +pièce, et qu'il les revend près de 100 francs au Congo, au roi du Dahomey, +et encore gagne-t-il sur l'ivoire et la poudre d'or avec lesquels on le +rembourse. C'est chez lui une série d'affaires extraordinaires, toujours +faites dans ces proportions: un jour l'achat de toutes les démolitions de +Versailles; un autre jour l'envoi en Chine de 100 000 systèmes de lieux à +l'anglaise. + + * * * * * + +_Dimanche 11 septembre_.--Tout le long du boulevard Suchet, tout le long +du chemin intérieur des fortifications, l'animation allègre et grandiose +du mouvement de la Défense nationale. Tout le long du chemin, la +fabrication des fascines, des gabions, des sacs de terre, le creusage dans +les tranchées des poudrières et des caves à pétrole, et sur le pavé des +anciennes casernes de gabelous, l'écroulement sourdement retentissant des +boulets dégringolant des camions! En haut sur le couronnement, l'exercice +du canon par des pékins, en bas l'exercice des fusils à tabatière par des +gardes nationaux. A tout moment, le passage des blouses bleues, noires et +blanches des mobiles, et dans l'espèce de canal de verdure du chemin de +fer, l'éclair rapide des trains, dont on ne voit que le dessus tout rouge +de pantalons, d'épaulettes, de képis de cette population militaire, +improvisée dans la population bourgeoise. + +Le Champ-de-Mars est toujours un camp, où la gaudriole soldatesque a +fusiné, sur la toile grise des tentes: «_On demande des bonnes pour tout +faire!_» Des files interminables de chevaux descendent boire à la Seine, +et longent le quai, où des barrières de grosses cordes enferment des +trains d'artillerie et des équipages de pontonniers. + +Les Champs-Elysées qui ne sont plus arrosés: une tourmente de poussière, à +travers laquelle apparaît une multitude armée, et de temps en temps, +l'éclair du casque d'une estafette, se détachant, au bas de l'avenue, sur +le ciel violet, sur l'obélisque tout blanc. + +A la place de la Concorde, un rassemblement aux pieds de la statue de +Strasbourg. Une échelle humaine est faite d'hommes en blouse, qui, grimpés +après sa pierre blanche, et accrochés au geste canaillement puissant du +poing de la statue sur sa hanche, fleurissent la ville héroïque, de +branchages, de fleurs, de drapeaux, d'oripeaux patriotiques, tandis +qu'au-dessous, des ronds de chapeaux noirs, s'abaissant devant la porte, +toute verte de couronnes d'immortelles, piquées de cocardes, me font +deviner des signataires du registre d'indignation. + +A l'entrée de la rue de Rivoli, des charrettes passent, laissant voir les +quatre pieds de grands boeufs morts, étendus sur le dos, et couverts d'une +serge verte. + +La grande allée des Tuileries est jonchée de paille. Sur la litière de +cette gigantesque écurie, et semblant poser pour les études aimées de +Géricault, se développent, s'allongent, se ramassent, dans le chatoiement +du plein air, les croupes blanches, alezanes, pommelées de milliers de +chevaux. Derrière eux, la ligne sévère des caissons avec leur roue de +rechange, et au plus loin que l'oeil va sous les arbres, dans ces jeux +d'ombre et de lumière, encore des croupes de chevaux, des fumées de forges +de campagne, des montagnes de foin et de paille. Le grandiose et excitant +spectacle, que cette image de la guerre, étalée dans ce jardin de +plaisance, au milieu de ces parterres, au milieu de ces orangers, au +milieu de ces statues de marbre, aux piédestaux desquels s'accrochent +aujourd'hui des sabres et des manteaux d'ordonnance. + +... Ce soir, quelle insouciance, quelle belle non-conscience du lendemain, +de ce lendemain, où la ville sera peut-être à feu et à sang! Le même +enjouement, la même futilité de paroles, le même bruit léger et ironique +des conversations, dans les restaurants, dans les cafés. Femmes, et hommes +sont les mêmes êtres de frivolité qu'avant l'invasion, seulement quelques +femmes grinchues trouvent que leurs maris ou leurs amants lisent trop +longtemps le journal. + +... Je repasse cette nuit le long des Tuileries, et je retrouve le +spectacle de la journée, baigné de la laiteuse clarté d'une lune, levée au +haut de la rue de Rivoli, et qu'écorne la haute cheminée du pavillon de +Flore. Sous l'électrique clarté, bleuissant et glaçant le vert du +feuillage, à travers ces arbres, qui prennent des apparences d'arbres de +mythologie, parmi le silence du parc endormi, où ne s'entend que la +cantilène d'un artilleur qui veille, toutes ces croupes, dans leur +immobilité blanche, font rêver à des chevaux de pierre,--à un haras de +marbre, retiré d'un Parthénon, découvert dans un bois sacré. + + * * * * * + +_Mardi 13 septembre_.--C'est le jour de la grande revue, de la _monstre_ +de la population en armes. + +Au chemin de fer, les wagons sont escaladés par les lignards, leurs pains +ronds fichés dans les baïonnettes. A Paris, dans toutes les rues et les +boulevards nouveaux de la Chaussée-d'Antin, les trottoirs ne se voient +plus, sous les masses grises de vivants qui les recouvrent: une première +ligne de mobiles, en blouse blanche, assis les pieds dans le ruisseau, une +seconde ligne adossée ou couchée contre les maisons. Entre une double haie +de citoyens armés, remontent le boulevard, les baïonnettes des gardes +nationaux allant à la Bastille; descendent le boulevard, les baïonnettes +des mobiles allant à la Madeleine:--un double courant étincelant sous le +soleil d'éclairs d'acier, et qui ne cesse pas. + +De toutes les rues débouchent des gardes nationaux en redingote, en +vareuse, en bourgeron, avec au-dessus de leurs têtes, des chants qui n'ont +plus rien de la note gamine ou crapuleuse de ces jours derniers, mais où +semble aujourd'hui se recueillir le dévouement, et où paraît monter +l'enthousiasme de coeurs héroïques. + +Tout à coup, dans le bruit des tambours, un grand silence ému, des regards +d'homme se rencontrant, comme dans un serment de mourir, puis de cet +enthousiasme concentré sort un grand cri, un cri du fond de la poitrine, +qui salue avec: Vive la France! Vive la République! Vive Trochu! le galop +rapide du général et de son escorte. + +Le défilé commence de cette garde nationale, aux fusils fleuris de dahlias, +de roses, de floquets de rubans rouges, défilé interminable, où le chant +d'une Marseillaise, plutôt murmuré que crié, laisse au loin derrière la +marche lente des hommes, comme les ondes sonores et pieuses d'une mâle +prière. + +Et à voir dans les rangs, ces redingotes, côte à côte, avec les blouses, +ces barbes grises mêlées aux mentons imberbes, à voir ces pères, dont +quelques-uns tiennent par la main leurs petites filles, glissées dans les +rangs, à voir ces hommes du peuple et ces bourgeois faits soudainement +soldats, et prêts à mourir ensemble, on se demande s'il ne se fera pas un +de ces miracles qui viennent en aide aux nations qui ont la foi. + +Je monte à Montmartre, au MOULIN DE LA GALETTE, et aux pieds du +pittoresque moulin, enguirlandé de lierre courant au travers des têtes +antiques de plâtre, je trouve la curiosité de Paris qui se repaît de la +batterie de marine, installée dans le sable jaune. + +Des hommes, des femmes regardent au loin les grandes fumées blanches, +s'élevant du vert des forêts de Bondy, de Montmorency, et au milieu +desquelles un village qui brûle, flambe comme le feu d'une cheminée de +forge. Pendant que je regarde au loin, une vieille femme qui a conservé un +accent de province, me dit: «Est-il possible qu'on brûle tout ça!» On sent +chez cette vieille femme un sentiment manquant absolument à la population +féminine parisienne m'entourant: l'attachement à la nature, aux arbres, à +tout ce qui a été son berceau. + +Je pousse jusqu'à La Chapelle. Sur les sales coloriages des maisons du +faubourg Saint-Denis, ce ne sont que des fusils déposés contre les murs; +sous les voûtes moisies et rustiques des grandes portes cochères, ce ne +sont encore que des fusils. Tout le monde qui mange ou boit à la porte des +cabarets, a un fusil entre les jambes. Des ouvriers, le tablier de cuir au +ventre, font jouer devant leurs femmes la batterie d'une tabatière, +pendant que, par la petite porte de la mairie, jaillit un flot de +populaire en blouse, brandissant des fusils. + +Sur la chaussée se presse et se hâte la fin des déménagements +retardataires, que traîne dans des voitures à bras le mâle attelé, que +pousse par derrière la femelle. Au milieu s'élèvent d'immenses chariots, +avec les tonneaux en avant, les paniers à volaille au milieu, et à +l'arrière la literie et les matelas sous une couverture tendue, où sont +pelotonnés les femmes et les enfants. + +Puis c'est la rentrée verte de tout ce que les champs maraîchers ne +doivent pas garder pour l'ennemi: des charrettes de choux, des charrettes +de potirons, des charrettes de poireaux, marchant lentement sous un ciel +gris, traversé d'un grand zigzag orange; et sur les trottoirs, et entre +les roues des voitures, toute une population de déménageurs et de +déménageuses, portant suspendus à leurs personnes les dépouilles du champ +ou les baroques débris du logis hors barrière. Je remarque une toute +petite fille ayant une paire de bottes à l'écuyère accrochée par une +ficelle à une épaule, et portant, de sa main libre, un vieux baromètre +doré. + +Le soir, je retourne à Montmartre. Je grimpe par ces montées et ces +escaliers de ville arabe; par ces rues étranges, et que la nuit fait +presque fantastiques. Cet incendie, ces cieux réverbérés, cet horizon de +flammes, tout ce que l'imagination attendait de cet incendie des forêts, +tout ce que cherche, à voir, près de l'abreuvoir, la foule piétinante dans +l'ombre; rien, rien qu'une ligne qui semble fermer la vue avec un mauvais +cordon de réverbères mi-éteints. + + * * * * * + +_15 septembre_.--Rue de Vannes, et dans tout le quartier haillonneux, +marmiteux, marmailleux, aux portes des allées, des conciliabules de femmes +coléreuses ou dolentes, s'entretenant de l'appel fait par toutes les +mairies aux hommes libres. + +Devant une maison en construction, les maçons rentrent les plâtras, en +disant que demain ils ne travailleront plus. + +Le palais du Sénat, les portes grandes ouvertes, montre aux yeux de qui y +pénètre, son raide et solennel mobilier rouge au bois blanc et or, +semblable à une salle de spectacle du premier Empire, retrouvé dans le +vide d'un palais abandonné, après une représentation de Talma. + +Sous les galeries du Luxembourg, bourdonne l'impatience des étudiants, +attendant les journaux du soir. + +Sur les boulevards extérieurs, la rencontre des mobiles, revenant avec des +souliers jaunes et les couvertures de la distribution, et des deux côtés, +entre des murs de planches, le parquage de grands boeufs étonnés. + +Sur le chemin qui passe derrière le Marché aux chevaux, des blouses lisent +le journal au gaz des réverbères, et le gaz des arrière-boutiques des +marchands de vin, montre les consommateurs faisant l'exercice, commandés +par le gros homme du comptoir. + +Chez Burty, un jeune journaliste raconte qu'il vient de voir vendre, rue +de Turenne, des lapins au boisseau, et bientôt se met joliment et +spirituellement à blaguer l'héroïsme à venir,--et lui, qui est tout prêt à +se faire tuer,--à blaguer même le patriotisme de ses propres articles. + +La blague, toujours la blague! c'est de cela que nous mourrons, plus que +de toute chose, et je suis flatté d'avoir été le premier à l'écrire. + + * * * * * + +_Vendredi 16 septembre_.--Aujourd'hui je m'amuse à faire le tour de Paris +par le chemin de fer de ceinture. + +C'est un curieux spectacle que celui de cette vision, rapide comme la +vapeur, saisissant, au sortir de la nuit d'un tunnel, des lignes de tentes +blanches, des chemins creux où passent des canons, des berges de fleuves +aux petits parapets crénelés d'hier, des _débits_ avec leurs tables et +leurs verres sous le ciel, et dont les cantinières improvisées, se sont +cousu des galons au bas de leurs caracos et de leurs jupes: vision, à tout +moment, interrompue et barrée par l'obstacle d'un haut talus, au bout +duquel se retrouve l'éternel horizon du rempart jaune, surmonté de petites +silhouettes de gardes nationaux. Partout la guerre... Et à chaque instant +les plus charmants motifs pour la peinture. Ici, dans une cépée d'arbres, +un atelier de gabions et de fascines, et la note bleue des blouses dans +l'abatis lilas et vert des arbres; là, accrochée à un petit monticule, +entre des troncs d'arbres, l'installation presque aérienne de la cuisine +et des lits à la Robinson, de soldats du génie. + +A la station de Bel-Air, grande émotion. Les employés, avec des gestes +fiévreux, me racontent qu'on vient d'arrêter le maréchal Vaillant, qui +indiquait à un Prussien les endroits faibles des fortifications, et +s'indignent qu'on n'ait pas fusillé le traître sur place. Toujours Pitt +et Cobourg! Dans les grands dangers, la bêtise augmente d'une manière +formidable. + +Je descends au boulevard d'Ornano. Il passe au même instant, armé de +pelles et précédé de clairons, un bataillon de marine, qui, dans un +instant, a pris possession de la caserne des douaniers, et j'ai le plaisir +de voir, à toutes les fenêtres, les intrépides figures, à la gaîté grave, +aux yeux de la couleur d'une vague dans du soleil. + + * * * * * + +_Samedi 17 septembre_.--A Boulogne, il n'y a plus d'ouvert que le +charcutier, le marchand de vin, le coiffeur. Dans le village abandonné, +des voitures de déménagement stationnent, sans chevaux, devant des matelas +et des objets de literie jetés sur le trottoir, et çà et là, quelques +vieilles femmes assises au soleil, devant la porte d'une allée obscure +s'obstinent à rester, à vouloir mourir, là où elles ont vécu. Dans les +ruelles latérales, désertes et inanimées, les pigeons piétinent le pavé, +sur lequel aucun vivant ne les dérange. Et en cette absence de vie humaine, +les fleurs éclatantes et les coins de jardins fleuris et tout gais sous +le soleil, font un contraste étrange. + +La route jusqu'à Saint-Cloud continue entre la rangée des maisons aux +persiennes fermées, aux boutiques closes, intriguant l'oeil du promeneur, +par la multitude de choses perdues, dans la précipitation de la rentrée à +Paris, et semées sur le pavé. Un petit chausson d'un enfant, chausson tout +neuf, me raconte toute une histoire. + +Saint-Cloud, avec ses étages de maisons dans la verdure, sous le +rayonnement du plus beau jour, fait peur avec son silence: on dirait une +ville morte, sous l'azur implacable d'un beau ciel de choléra. + +Sur la place, d'ordinaire si peuplée, quelques rares passants, et au plus +loin, dans le fin fond des rues, deux ou trois groupes s'entretenant avec +des gestes désolés. Les pierres ont, aujourd'hui, ici, comme le +recueillement humain des grandes catastrophes. + +Dans le parc, le reste de la paille jaune, qui a servi de litière aux +chevaux, pourrit autour des grosses pierres, noircies par les feux de la +cuisine en plein air des soldats. Des enfants sont en train de casser la +barrière verte de la machine à se faire peser, dont les fauteuils ont été +enlevés. + +Deux ou trois femmes, restées dans les boutiques de la grande allée, +frissonnent aux coups de canon de l'exercice. Une d'elles, au visage jeune, +aux cheveux gris, aux yeux rouges de larmes, m'interpelle, poussée par +l'expansion bavarde du chagrin chez la femme: «N'est-ce pas que c'est +triste, monsieur, moi, j'ai un fils blessé et prisonnier à Dantzig... Il +m'écrit qu'il est bien mal, qu'il fait froid là, comme au coeur de +l'hiver... Je lui ai envoyé 40 francs, il ne les a pas reçus... Je ne puis +lui en envoyer, je n'ai plus rien... Mon mari part ce soir... et j'ai une +fille qui est toujours malade.» + +Je m'enfonce un peu dans le parc: personne, sauf un zouave qui se lave +mélancoliquement les pieds, au milieu des gigantesques grenouilles de +pierre de la cascade, et dans le lointain le passage de voyous, armés de +fusils et de pistolets, partant braconner, et dont j'entends bientôt les +coups de feu. + +Sur le boulevard des Italiens, dans la fermeture de tous les magasins, à +l'exception des deux boutiques de l'armurier Marquis, et de l'arquebusier, +son voisin, il fait presque nuit noire. Dans cette obscurité, quelques +promeneurs vaguent à petits pas, avec des regards ennuyés qui s'arrêtent, +un moment, sur les nouvelles industries en plein air du jour: les +marchands de cannes à épée, les marchands de gourdes, les marchands de +plastrons de cuir à l'épreuve de la baïonnette. Sur une petite table, +un juif vend des numéros de képis, et des aiguilles à nettoyer les +chassepots. + +Il y a toujours l'éternel rassemblement au coin de la rue Drouot, et dans +le foyer de lumière que fait le gaz des cafés à l'entrée du passage +Jouffroy, au-dessus des képis qui coiffent toutes les têtes, se balancent +à une ficelle, tendue entre deux arbres, des caricatures bêtes contre +l'Empereur et l'Impératrice. + + * * * * * + +_Dimanche 18 septembre_.--Pélagie n'a trouvé ce matin, chez les boulangers +d'Auteuil, qu'un sou de pain. + + * * * * * + +_Lundi 19 septembre_.--Le canon tonne toute la matinée. Je suis à onze +heures à la porte du Point-du-Jour. Sous le pont du chemin de fer, +suspendues à des saillies de la muraille crénelée qui n'est pas terminée, +montées sur des tas de plâtre et de moellons, grimpées sur des échelles, +des femmes écoutent anxieuses, du côté du pont de Sèvres, pendant que +défilent, sous elles, des bataillons qui vont au feu, et s'ouvrent +difficilement un passage dans la rentrée des derniers habitants _extra +muros_, poussant devant eux leurs brouettes chargées,--mêlés qu'ils sont à +des bandes de fuyards. + +On interroge ces hommes, où il y a des lignards du 46e ayant de la boue +jusqu'aux genoux, et quatre ou cinq zouaves, dont l'un a une égratignure à +la figure: ces hommes qui semblent chercher à jeter le découragement, avec +leurs paroles, leurs têtes épouvantées, leurs mines de lâches. + +En dépit de cet aspect de retraite, de débandade, de panique, les mobiles, +qui attendent des ordres, et sont dans le désarroi de corps non commandés, +sont un peu pâles, mais avec un air de décision. + +En ce moment défile, avec la tenue martiale de vieilles troupes, un +bataillon de garde municipale, dont un officier, en tournant le pont, et +apercevant le zouave à l'égratignure, crie à la foule: «Qu'on arrête ce +zouave, ils se sont sauvés ce matin!» et bientôt je vois le zouave arrêté +et ramené au feu. + +Rentre un bataillon de mobiles, dont un moblot a une épaule prussienne au +bout de sa baïonnette. + +Puis, c'est une tapissière, où il y a trois zouaves blessés, et dont on ne +voit passer que le haut des trois fusils, et des têtes jaunes sous des +calottes rouges. + +Les mobiles s'agitent autour de moi, fiévreux, impatients, demandant à +aller au feu, chantant la Marseillaise, et commencent un feu roulant avec +leurs cartouches à balles qu'ils essayent. + +Je retourne au Point-du-Jour, au moment où rentre un petit peloton de +zouaves. Ils disent que c'est tout ce qui reste du corps de deux mille +hommes dont ils faisaient partie. Ils racontent que les Prussiens sont au +nombre de cent mille dans le bois de Meudon, que le corps de Vinoy a été +dispersé comme les _grains de plomb_ d'un coup de fusil... On sent dans +ces récits la démence de la peur, les hallucinations de la panique. + +... Un joli tableautin, à la porte de Neuilly. Dans l'encombrement des +voitures et des déménagements, une brouette arrêtée, dont le brouetteur +reprend haleine. Sur la brouette un sommier élastique, en travers, de +chaque côté, un accumulis de chaises, et au milieu, tout de son long +innocemment étalée sur une couverture piquée, une petite fille déjà +grandelette, la robe relevée au-dessus de ses longs bas, où il y a des +jambes de biche,--dormant fatiguée et sereine, la bouche aux petits dents +blanches, ouverte dans un sourire. + +... Encore un peloton de zouaves près de la Madeleine. L'un d'eux, riant +d'un rire nerveux, me dit qu'il «n'y a pas eu bataille... que ç'a été de +suite un _sauve qui peut_... qu'il n'a pas tiré une cartouche». Je suis +frappé par le regard de ces hommes: le regard du fuyard est diffus, +trouble, glauque, il ne s'arrête, ne se fixe sur rien. + +Sur la place Vendôme, près de l'état-major de la place, où l'on amène, à +tout moment, des gens quelconques, que l'on accuse d'être des espions, je +rencontre, dans la foule, Pierre Gavarni, qui est capitaine d'état-major +de la garde nationale. Nous allons dîner ensemble, et à table il me confie +que depuis les premières défaites--il a été à Metz et à Chalons, comme +secrétaire de Ferri-Pisani--il est frappé de l'agitation dans le vide de +tout le monde, du manque d'attention du cerveau français, au sujet de ses +plus grands intérêts. Voilà plusieurs fois qu'il va chercher, sans pouvoir +l'obtenir, un état des fusils du Mont-Valérien. + +Ce soir, sur les boulevards, la foule des jours mauvais, une foule agitée, +houleuse, cherchant du désordre et des victimes, et d'où sort, à tout +moment, le cri: «Arrêtez-le!» et aussitôt sur la piste d'un pauvre diable +se sauvant, la ruée brutale d'un groupe d'hommes qui se précipite à +travers les promeneurs, avec des violences prêtes à le déchirer. + + * * * * * + +_Mardi 20 septembre_.--Je descends à Batignolles, et au milieu des +boutiques, pleines de produits et de choses de commerces bizarres, mon +oeil s'arrête sur une boutique aux volets fermés, et à la porte ouverte, +sur laquelle il y a écrit, en grosses lettres: AMBULANCE, entre deux croix +rouges. + +Dans l'intérieur de la boutique, un homme range des bandes sur une petite +table, et aux pieds des lits, des femmes font de la charpie. Cet homme, +ces femmes, ces lits vides, attendant l'amputation, la mort, enfin cette +mise en scène et cette répétition des choses douloureuses qui vont se +passer demain, dans ce local, cela frappe plus que s'il y avait des +blessés dans ces lits. + +Me voilà devant sa tombe. Il y a aujourd'hui trois mois, trois mois qu'il +est mort. Accoudé sur la grille, pendant que je m'enfonce dans le passé à +deux, déjà si lointain, pendant qu'en toussant, je pense que cette +bronchite dont je souffre, pourrait bien nous faire retrouver assez vite, +l'entretien de ma pensée avec ce qui reste de lui sous la pierre est, à +chaque minute, interrompu et dérangé par les commandements de l'exercice, +fait tout autour du cimetière par la mobile. + +Nous sommes, ce soir, en petit nombre chez Brébant. Il y dîne Saint-Victor, +Charles Blanc, Nefftzer, Charles Edmond. On cause de la lettre de Renan à +Strauss. Saint-Victor nous entretient de la correspondance de l'Empereur, +qu'on va publier, et sur laquelle Mario Proth, le secrétaire de la +commission, lui a donné quelques renseignements. Il existe, à ce qu'il +paraît, une lettre d'un nom connu de l'opposition, qui demande à +l'Empereur de lui payer 100 000 francs de dettes...--«Très bien, dis-je, +si on publie toutes les lettres, et si des connaissances, des relations, +des amitiés, n'exemptent pas les uns du déshonneur, infligé aux +autres!»--«Vous concevez, c'est bien difficile, me répond-on. Il y a déjà +le dossier Bazaine, qu'a fait enlever le parrain des enfants du +maréchal...» Je pense en moi-même à la justice de l'Histoire. + +La conversation retombe sur la défense de Paris, et tous les convives +montrent un grand scepticisme à l'endroit de la solidité de la défense, +de l'héroïsme de la mobile, du succès des barricades. + +--«Oh! oh! fait la grosse voix raillarde de Nefftzer: de l'héroïsme +patriotique, il y en aura à revendre... Vous ne savez donc pas qu'il y a +des gens qui veulent faire sauter Paris, j'en connais un, je vous en +préviens, oui, un rédacteur du RÉVEIL doit faire sauter Paris avec +soixante tonneaux de pétrole... Il dit que cela suffit.» + +Et l'ironie de Nefftzer gagnant la table, prise comme d'un besoin de se +soulager dans des paroles amères, blasphématrices, quelqu'un jette: «Tiens, +si on brûle Paris, faudra le rebâtir en chalets... en chalets... le Paris +d'Haussmann.» + +Oui, répond en choeur la table: «Nous allons être forcés de nous faire +sages, sérieux, raisonnables... L'Opéra, il est urgent de lui chercher une +autre destination, il n'est plus en rapport avec nos moyens, nous n'allons +plus être assez riches pour nous payer des ténors... nous aurons un Opéra, +comme en ont les sous-préfectures... Oui, oui, nous allons être condamnés +à devenir un peuple vertueux!» + +Nous ne croyions pas si bien dire, lorsque montent à nos fenêtres des +clameurs menaçantes, avec le cri: «A bas le lupanar! Éteignez le gaz!» Et +nous sommes forcés de faire éteindre les lustres, dans les vociférations +d'un _populo_, qui, sous le prétexte qu'il a vu une lorette dans un +cabinet, prend un plaisir de basse envie et d'émeute jalouse, à empêcher +les bourgeois de dîner, tandis que, lui, il garde ouverts, ses b... et ses +guinguettes. + + * * * * * + +_Mercredi 21 septembre_.--Aujourd'hui, anniversaire de la proclamation de +la République, une manifestation de vieux voyous et de jeunes titis, +portant devant eux une grande toile, sur laquelle est peinte une figure de +la Liberté, transpercée de la lumière des torches qu'ils portent derrière +la toile--un vrai transparent de l'Ambigu qui vous dégoûte de la liberté +et de ce peuple de cabotins. + + * * * * * + +_Jeudi 22 septembre_.--Sur les hauteurs du Trocadéro; dans l'air ventilant, +et tout sonore de l'incessant tambourinement du Champ-de-Mars, des +groupes de curieux, au milieu desquels des Anglais corrects, l'étui des +courses au dos, tiennent avec des gants glacés, d'énormes jumelles. On +voit des jeunes filles, d'une main maigrelette, soulevant avec de jolies +maladresses une longue lunette d'approche, tandis qu'elles se bouchent +enfantinement un oeil, de l'autre main. De distance en distance, les +télescopes, qui, pendant la paix, regardent le soleil et la lune, sont +braqués sur Vanves, Issy, Meudon, et au milieu des curieux, pyramide sur +une petite échelle, un mobile, le fusil au dos, et l'oeil au verre +grossissant. L'horizon n'est que brouillard et poussière, avec quelques +fumées blanches, qu'on suppose des fumées de coups de canon. + +En arrière des lorgnettes et des télescopes, éclate la bruyance de +garçonnets de quatorze ans, formés en compagnies, et portant, comme +drapeaux, des planchettes fixées sur de longues lattes, où se trouve +écrit: «_Aides d'ambulance, Aides de génie, Aides pompiers_: bataillons de +gavroches, qui, la cigarette au coin de la bouche, s'improvisent acteurs +de la révolution dans du tapage, et quelque chose qui ressemble à une +émeute de momaques. Il y a là des frimousses de toutes sortes et des +blouses de toutes couleurs, au milieu desquelles sont embrigadés de pâles +enfants de troupe, et de roses petits mitrons, à la toque blanche. + +Ce soir, en descendant du chemin de fer, tous les voyageurs d'Auteuil +regardent, avec un certain sérieux, l'espèce d'armoire blindée, dans +laquelle se tiennent à partir d'aujourd'hui les chauffeurs. + + * * * * * + +_Vendredi 23 septembre_.--Pélagie se vante de n'avoir aucune peur, déclare +que cela lui semble de la guerre pour rire. En effet, la terrible +canonnade de ce matin, ce n'est guère, comme elle le disait, que le bruit +de tapis qu'on secoue. Mais attendons. + +Au Palais de l'Industrie, un cercle de femmes et d'hommes, rangés autour +de la petite porte de gauche, attendant, dans l'attente d'un coeur serré, +les voitures qui doivent ramener les blessés. + +Toujours sur le pavé de la place Vendôme, en face de l'Etat-major de la +place, des groupes expectants, agités par tout ce qui y vient, tout ce qui +y entre; tout ce qu'on y amène, tout ce qui en sort. J'en vois sortir, +entre deux mobiles, un homme pâle, à casquette blanche. On me dit que +c'est un maraudeur, qu'on fusillera demain. Dans les vivats de la foule, +j'y vois entrer un vieux curé, gaillardement en selle sur un cheval, qu'on +reconnaît pour un cheval prussien. Les grandes bottes montant aux cuisses, +le brassard à la croix rouge au bras, il apporte, à franc étrier, des +renseignements sur le combat, dont il sort. + +C'est terrible pour le détraquage de la machine, ces hauts et ces bas de +l'espérance; c'est mortel, ces illusions que les plus sceptiques acceptent +au contact de la foule, à toutes les fausses bonnes nouvelles volant sur +toutes les bouches, à la contagion du _gobage_ des multitudes +crédules:--illusions que détruit tout d'un coup la rédaction sèche du +rapport officiel. + +Et toujours la porte des cafés que l'on pousse, et toujours le tapage des +conversations rieuses, et toujours la vie insouciante de la capitale, +subsistant avec toute l'horreur de la guerre à la cantonade. + + * * * * * + +_Samedi 24 septembre_.--Dans la capitale du manger frais et des primeurs, +il est vraiment ironique de voir les Parisiens se consulter devant les +boîtes de fer-blanc des marchands de comestible et des épiciers +cosmopolites. Enfin ils se décident à entrer, et sortent, emportant sous +le bras, le BOILLED MUTTON ou le BOILLED BEEF, etc., toutes les conserves +possibles et impossibles de viandes, de légumes, de choses qu'on n'aurait +jamais pensé devoir devenir la nourriture du Paris riche. + +Les industries sont toutes transformées; des vareuses et des tuniques de +gardes nationaux remplissent la devanture des magasins de blanc; des +plastrons Disderi sont étalés au milieu des fleurs exotiques; et par les +soupiraux des sous-sols, l'on entend le martèlement du fer, et à travers +les barreaux s'aperçoivent des ouvriers qui forgent des cuirasses. + +La carte des restaurants se reserre. On a mangé les dernières huîtres hier, +et il n'y a plus en fait de poisson que de l'anguille et des goujons. + +En sortant du PIED DE MOUTON, je traverse les Halles, toutes +retentissantes du bruit tonnant du déchargement des provisions, mêlé au +bruit grêle des baguettes tombant dans les fusils à pistons des gardes +nationaux, et je rencontre Charles Blanc en compagnie de Chenavard, qui me +rappelle Rome, et me fait revoir le dos mélancolique, qu'il promenait +parmi ses ruines. + +Charles Blanc, s'étant présenté à la mairie pour se faire inscrire avec +son frère, est très animé contre le maire, qui, dans l'ignorance du nom +des illustres enrôlés, lui a demandé bêtement s'ils étaient armés. + +Partout sont appliquées aux murs de grandes bandes de toile blanche, aux +croix rouges des ambulances, que quelquefois surmonte à une fenêtre une +tête de militaire, enveloppée d'un linge taché de sang. + + * * * * * + +_Dimanche 25 septembre_.--Les deux berges de la Seine pleines de chevaux +de cavalerie, et de jambes nues de mobiles se lavant dans les remous, +faits par le passage incessant des _mouches_.--Toujours de placides +pêcheurs à la ligne, mais aujourd'hui coiffés d'un képi de garde +national.--Les fenêtres des galeries du Louvre sont blindées avec des sacs +de sable.--Dans la rue Saint-Jacques, les femmes, par groupes de deux ou +trois, causent, avec des voix plaintives, du renchérissement des +denrées.--Le Collège de France, tout couvert d'affiches blanches +superposées, d'affiches du PAPIER PAGLIARI pour les blessures, d'affiches +du PHÉNOL BOBOEUF, d'affiches annonçant la mise en vente des PAPIERS ET +CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR.--Une affiche sur papier violet, tout +fraîchement posée, annonce la formation de la Commune, demande la +suppression de la Préfecture de Police, demande la levée en masse.--Passe +sur une civière un blessé ou un mort, escorté par un peloton de +mobiles.--Un fond de cour de revendeur montre, à vendre, des tas de +comptoirs de marchands de vin: tous les comptoirs de la banlieue _extra +muros_.--Au Luxembourg, des milliers de moutons, serrés et remuants, ont, +dans leur étroit grillage, quelque chose du grouillement des asticots dans +une boîte.--Place du Panthéon, des endroits dépavés, où de petites filles +qui commencent à marcher, s'exercent, trébuchantes, à des exercices +acrobatiques.--Dans la cour de la bibliothèque Sainte-Geneviève, une +montagne de sable.--Aux colonnes de l'École de Droit, placardée la +formation d'un Comité de femmes, portant en tête, le nom de Louise +Collet.--Chez un marchand de vin, qui a pour enseigne: AU GRAND ARAGO, des +femmes à soldats, accrochant le regard avec le rouge sang de boeuf des +bandelettes, entremêlées dans leurs cheveux noirs, tandis que plus loin, +assis par terre, dans un grand enclos, au milieu de ses bêtes, un berger +lit le PETIT JOURNAL. + +Tout le long des boulevards, et des deux côtés, des bestiaux inquiets et +menaçants; bousculant les pissotières renfermées dans l'enceinte du +parquage, s'acculant dans un coin, puis se précipitant en une masse +brouillée et confuse, que surmonte un grand boeuf cavalant une vache, par +laquelle il se fait porter presque debout. + + * * * * * + +_Lundi 26 septembre_.--Toute la route du Point-du-Jour jusqu'au Rempart: +ça semble les fortifications du corps de génie des barricades. Il y a la +barricade classique en pavés, la barricade en sacs de terre; il en est de +pittoresques formées de troncs d'arbres--de vraies lisières de forêts +poussées dans un mur ruiné. C'est comme un immense Clos Saint-Lazare, +élevé par les descendants de 48, contre les Prussiens. Tous les murs sont +crénelés et percés de meurtrières, et le terrain creusé de trous ronds qui +se touchent, ressemble assez bien à ces plats de fer-blanc, où l'on fait +cuire des escargots en Bourgogne. + +Dans le jardin de Gavarni, des ouvriers s'apprêtent à jeter à bas le +quinconce. + +Les arches du Pont-Viaduc, barricadées et fermées de grosses traverses de +bois, sont remplies d'une foule d'hommes et de femmes regardant, à travers +les fentes, le fleuve rayonnant, et les coteaux verts, où les lunettes +cherchent des Prussiens. + +Les gâcheurs de plâtre qui travaillent aux barricades, causent du coup de +carabine qu'ils viennent de tirer au tir, dont on entend les coups +stridents sur la plaque, contre laquelle des femmes d'une certaine +élégance mangent bravement des pommes de terre frites, dans un restaurant +improvisé sous une tente. + +La nature semble se complaire dans le contraste qu'affectionnent les +romanciers pour leurs catastrophes intimes. Jamais le décor de septembre +ne fut si riant, jamais bleu du ciel ne fut si pur, jamais beau temps ne +fut aussi beau. + + * * * * * + +_Mardi 27 septembre_.--Hier, grande animation dans les groupes du +boulevard des Italiens, contre les bouchers. On demande que le +gouvernement vende lui-même ses bestiaux, sans l'intermédiaire de ces +spéculateurs sur la misère générale. Devant la mairie de la rue Drouot, +une femme pérore sur le manque et la cherté des choses les plus +nécessaires à la vie, et elle accuse les épiciers de dissimuler une partie +de leurs approvisionnements, pour doubler le prix dans huit jours. Elle +termine en disant, avec raison et d'une voix colère, que le peuple n'a pas +d'argent pour faire des provisions, qu'il a besoin d'acheter, au jour le +jour, et que toujours, toujours, les choses sont arrangées pour que le +pauvre pâtisse, et que le riche soit épargné. + +Au bout du Point-du-Jour, sur le quai de Javelle, au-dessus d'une +palissade à meurtrières, au delà du barrage, le paysage, ciel et fleuve, +tout à la fois lumineux et gris. A gauche, un grand peuplier, faisant un +cône noir de cyprès; en face et à droite, des cheminées de fabriques, des +coteaux, comme lavés d'une blanche eau de gouache. Des ombres aux tons +violets de plombagine, des lumières d'argent. Un morceau de nature qui se +détache sur les couleurs crues du drapeau tricolore, flottant sur la +barrière de bois, ainsi qu'un paysage, dessiné dans un métal en fusion, et +me rappelant ce que je voyais dans une pelle rouge, quand tout gamin, j'y +faisais fondre un morceau de plomb. + +Je regagne Paris sur l'impériale de l'omnibus américain, obligé de +s'arrêter et de longtemps stationner devant la manutention, tant le quai +est encombré de camions, chargés de caisses de biscuits, d'omnibus bondés +de pains jusqu'au toit et qu'on voit par les vitres fermés, de chariots de +toutes sortes écrasés de tonneaux de farine, se pressant à l'entrée de la +gigantesque _usine du manger_ de nos soldats. + +Rue de Rivoli, un joli détail: dans le bruit fracassant du passage d'une +batterie d'artillerie, un artilleur caressant le bronze d'un canon, d'une +main amoureuse, qui semble peloter de la chair aimée. + +Paris est agité, Paris est inquiet de sa pitance ordinaire. Çà et là des +petits groupes féminins très gesticulants, et je tombe rue Saint-Honoré, +au coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, dans un rassemblement furieux qui +heurte les volets d'un épicier. Une femme me conte que c'est un épicier +ayant vendu un hareng saur, 50 centimes, à un mobile, qui l'a fiché au +bout d'un bâton, avec cette inscription: «_Vendu 50 centimes par un +officier de garde national à un pauvre mobile_.» + +J'entends deux femmes se disant derrière moi, dans un double soupir: «Il +n'y a déjà plus rien à manger!» En effet, je remarque la pauvreté des +devantures de charcuterie, où ne se voient plus que quelques saucissons à +l'enveloppe d'argent, et des bocaux de conserves de +truffes. + +Je reviens de la Halle par la rue Montmartre: les planches de marbre blanc +de la maison Lambert, à cette époque si chargées de quartiers de chevreuil, +de faisans, de gibier, sont nues, les bassins aux poissons sont vides, et +dans ce petit temple de la gueule, se promène mélancoliquement un homme +très maigre; en revanche, à quelques pas de là, dans l'éclat du gaz, +faisant étinceler un mur de boîtes de fer-blanc, une grosse fille joviale +débite du Liebig. + +Il vient du sérieux sur le visage des promeneurs, qui s'approchent +d'affiches blanches luisant au gaz; je les vois les lire lentement, puis +s'en aller, à petits pas, pensifs et recueillis. Ces affiches, ce sont les +statuts des cours martiales, établies à Vincennes et à Saint-Denis. On +s'arrête à cette phrase: «La condamnation sera exécutée, séance tenante, +par le piquet commandé pour garder le lieu de la séance.» Et on songe avec +un petit frisson qu'on entre dans le dramatique et le sommaire du siège. + + * * * * * + +_Mercredi 28 septembre_.--Les vifs et colorés tableaux, composés, à tout +coin de Paris, par le siège: tableaux que la peinture oubliera de peindre, +ou qui seront sentimentalisés par quelque Millevoye du pinceau, comme +Protais. Les éclatantes taches et les piquants réveillons, que font sous +les arbres des Champs-Élysées, les pantalons rouges, les chemises bises, +les croupes luisantes des chevaux, les casques de cuivre aux crins épandus, +les faisceaux de sabres accrochés dans les arbres, et, au milieu de cela, +un officier habillé de pourpre, flottant dans une grande flanelle rouge, +assis sur une chaise, dans une pose à la fois crâne et indolente. + +Aux Tuileries, tout le long de la terrasse de l'Orangerie, au bout de +ficelles, la montée et la descente de gourdes de fer-blanc, que +remplissent, sur le quai, des garçons de marchand de vin, attelés à des +haquets, et, dans les arbres poudreux et grillés, des chemises séchant sur +les plus hautes branches, avec les apparences, dans ces ramures superbes, +d'épouvantails à oiseaux. + +... Par toute la longue et infinie rue de Vaugirard, par toute cette rue à +la fois champêtre et industrieuse; rien du caractère guerrier des autres +quartiers, devenus tout militaires. Les poules picorent en pleine rue, les +chèvres se promènent sur le trottoir, et l'on se croirait dans le Paris +d'hier, si un futur prix de Rome n'esquissait pas dans un faux +oeil-de-boeuf une grande tête de la République, coiffée du bonnet phrygien, +et si, de temps en temps, un tape-cul rapide ne montrait, à côté du garçon +boucher qui le mène, un mobile regagnant son poste. + + * * * * * + +_Jeudi 29 septembre_.--Je cherche dans la journée une boutique vide à +louer, pour y emménager mes bibelots. + +En allant, ce soir, chez Burty, dans les endroits ombreux, mon regard est +attiré par les caractères de feu, avec lesquels le gaz écrit dans la +découpure du zinc des colonnes: SPECTACLES. Annonces flamboyantes, +au-dessous desquelles volettent dans la nuit, pareils à des ailes grises +de chauve-souris, les lambeaux de papier poudreux et pourri des affiches +des dernières représentations, qui furent. + +Burty est de la commission des PAPIERS ET DE LA CORRESPONDANCE DE +L'EMPEREUR; il est heureux comme un pêcheur à la ligne, à qui l'on +permettrait de pêcher dans la pièce d'eau de Fontainebleau. Il parle de +mannes de papiers, de papiers à remplir une cour des comptes; mais dans +tout ce qu'il dit, dans tout ce qu'il annonce, dans tout ce qu'il a +découvert, je ne vois rien de bien curieux, de bien neuf. Des quittances +de sommes payées par des hommes que tout le monde soupçonnait de les +recevoir, des preuves de dilapidations qui ne sont un secret pour personne, +des dépêches brèves comme des télégrammes qu'elles sont... J'espère que +les mémoires, un jour, nous en diront plus. + + * * * * * + +_Vendredi 30 septembre_.--Réveillé par le canon. Une aurore toute rouge. +Au loin le grondement sourd du brutal. + +J'arrive au bout de la rue d'Enfer, à cette église fraîchement bâtie à +l'angle de cette rue et du boulevard Saint-Jacques. + +Là, près de voitures vides, rangées des deux côtés de la chaussée, une +populace d'attendants, une populace silencieuse d'hommes et de femmes. Les +femmes, coiffées de madras ou de petits bonnets de linge, sont assises, au +bord de la chaussée, ayant près d'elles leurs petites filles, qui ouvrent +sur leurs têtes leurs mouchoirs contre le soleil, et fixent, sans jouer, +la figure sérieuse de leurs mères. Les hommes, les mains dans leurs poches +ou les bras croisés, regardent au loin devant eux, leurs pipes éteintes à +la bouche. On ne boit pas dans les cabarets, on ne cause même pas. Un +blousier seul, au milieu d'un groupe, raconte des choses qu'il a vues, en +affirmant chacun de ses dires, d'un mouvement qui lui fait passer, à tout +moment, un gros doigt devant le nez. + +On dirait une population figée, et il y a une si sévère gravité en ces +hommes, en ces femmes, qu'en dépit de ce perpétuel beau soleil et de cet +éternel azur du ciel, le décor semble prendre quelque chose de la +tristesse de cette silencieuse attente. + +Tous les yeux, tous les regards sont tournés vers la rue de Châtillon. De +temps en temps, de la poussière de la route, jaillissent au galop, des +estafettes parmi lesquelles il y a des gamins, à la blouse enflée derrière +eux; de temps en temps, jaillit la croix rouge d'un drapeau blanc. Alors, +un grand murmure qui dit tout bas, qui dit à chaque oreille: «Des +blessés!»--et aussitôt, des deux côtés de la voiture, la bousculade +brutale de la foule qui veut voir. + +A côté de moi, d'un remise descend un lignard, le visage terreux, le +regard étonné, et que deux gardes nationaux portent sous les bras à +l'église-ambulance, où se lit en lettres gothiques, tout fraîchement +peintes: _Liberté, Égalité, Fraternité_. J'en vois passer un autre, son +pauvre mouchoir noué sur la tête, un édredon vert sur les jambes. Et +toutes sortes de voitures font défiler devant vos yeux de pâles figures, +ou laissent entrevoir des pantalons rouges, où le sang fait de grandes +taches noires. + + * * * * * + +_Samedi 1er octobre_.--La viande de cheval se glisse sournoisement dans +l'alimentation parisienne. Avant-hier, Pélagie avait rapporté un morceau +de filet que, sur sa mine douteuse, je n'ai pas mangé. Hier, chez Péters, +on m'apporte un rosbif, dont mes yeux de peintre suspectent le rouge +noirâtre, si différent du rouge rose du boeuf. Le garçon ne m'affirme que +bien mollement que ce cheval est du boeuf. + + * * * * * + +_Dimanche 2 octobre_.--Aujourd'hui, rien de l'émoi douloureux, de la +tristesse de ces deux derniers jours, rien du souvenir des blessés qu'on a +vus passer. Le soleil d'un dimanche a tout emporté, et Paris, en gaieté et +en joie, se presse à toutes ses portes, dans un Longchamps étourdi. Les +toilettes d'été, les gros noeuds sur les reins et les chapeaux minuscules, +toujours à la mode, trottinent sur les chemins de ronde, ou se faufilent +entre les gros attelages de camions, par les ouvertures du chemin de +ceinture. + +On voit des jeunes filles grimpées, comme des chèvres, sur le talus de +sable, l'oeil aux meurtrières. Des américaines emportent sous la conduite +d'un garde national, galonné d'argent, des élégantes, qui, un pince-nez à +la main, parlent _bastions, gabions, cavaliers_. Les industries à voitures +se font voir, remplies de membres endimanchés de la famille, dont +quelques-uns tressautent sur des chaises. Enfin les routes sont pleines +d'enfants qui jouent et gaminent, encouragés par le sourire tranquille de +leurs parents. + +Je reviens à pied, le long des quais, dans le léger crépuscule de six +heures. Le Paris, dans la vapeur chaude qu'il garde du jour brûlant, dans +la poussière, soulevée toute la journée, par ces pieds d'hommes, de femmes, +de chevaux, par toutes ces roues de voitures, est noyé dans un gris +d'Afrique, ce gris qu'a si bien peint Fromentin, et dans lequel les +maisons mettent des carrés blanchâtres, et les arbres quelques rondeurs +violettes. + +Je continue à marcher en ce gris, qui se fonce et se bleuit de la nuit qui +vient, et dans lequel s'allume tout à coup la lanterne rouge d'un +bateau-mouche, je continue à marcher, perdu dans les rêves bêtes que fait +l'imagination, aux mots vagues des passants, quand j'entends un homme +arrêté sur le quai dire, à un autre: «Alors, ceux-ci vont encore nous +tomber sur le dos!» Cette phrase me réveille, et me donne immédiatement le +soupçon que Strasbourg s'est rendu: pressentiment dont j'ai la +confirmation, en achetant un journal sur le boulevard. + + * * * * * + +_Mardi 3 octobre_.--A travers le grillage du fond de mon jardin, je vois, +ce matin, les mobiles bretons, campés dans une allée de la villa, lire +leurs prières, dans les petites Semaines saintes, qu'ils tirent de leurs +sacs. + +... Depuis deux jours, je ne sais, le souvenir de mon frère se réempare de +mon esprit, un peu distrait de lui par l'horreur du moment, la menace de +l'avenir,--et ce souvenir m'est présent et cruel comme aux premiers jours. + +... Cette beauté particulière d'un bel automne, ces arbres carminés, cette +gaze bleu du ciel, ces grandes ombres, molles et noyées, ce brouillard +laiteux, épandu et flottant sur tous les lointains, ces vapeurs reflétées +de soleil, ce chatoiement dans l'air de tons neutres, cette lumière même +un peu violette, et assez semblable à la couleur de l'eau dans un verre de +cabaret, tout ce doux milieu de nature, fait ressortir, dans une harmonie +de coloriste blond, les choses luisantes de la guerre et les +fourmillements multicolores des foules. + +... Les hommes qui nous gouvernent sont médiocres, par cela même +raisonnables. Ils n'ont pas assez le sentiment du _téméraire_, et ne se +doutent pas de la _possibilité de l'impossible_, dans des temps comme +ceux-ci. Qu'est-ce, au fond, que nos sauveurs, un général beau parleur, un +littérateur distingué, un procureur onctueux, enfin une copie bourgeoise +de Danton? + +... Jamais Paris n'a eu un mois d'octobre pareil. La nuit claire, semée +d'étoiles, est pareille à une nuit du Midi. + + * * * * * + +_Mardi 4 octobre_.--Le bombardement s'annonce. Hier on est venu s'informer, +chez moi, si j'avais de l'eau à tous les étages. + +Contre le trottoir, les pieds dans le ruisseau, debout, immobile, ne +voyant rien, n'entendant rien, inattentive aux voitures qui la frôlent, +une vieille femme de la campagne, sous son bonnet de linge en forme de +tuile, est enveloppée, en sa rigidité de pierre, de plis semblables aux +dalles tumulaires de Bruges. Elle porte en elle une si grande douleur +stupéfiée, que je m'approche d'elle, et lui parle. Alors, cette femme, +lente à revenir de sa rêvasserie à la réalité, d'une voix, qui est comme +une plainte de malade, me dit: «Je vous remercie de votre bon coeur; je +n'ai pas besoin, je suis seulement chagrine!» Et ces douces et tristes +paroles me font chercher l'inconnu tragique, qu'enferme silencieusement, +en elle, cette vieille exilée des champs. + +Nous sommes seulement cinq chez Brébant. Il est question de l'intérieur +aristophanesque du gouvernement de la Défense nationale, d'Arago que +Saint-Victor appelle un vrai Pantalon de la Comédie italienne, de Mahias, +de Gagneur, de... On parle de la publication de la CORRESPONDANCE DE +L'EMPEREUR. On est froissé du peu de gravité, du peu de tenue, du peu +comme il faut, qui préside à ce travail, et qu'on fait avec des titres +spirituels, comme si on voulait faire de la copie pour le FIGARO... +Nefftzer apporte toujours le même noir ironique, le même doute à l'endroit +de ce qu'on pourra faire pour se sauver. Par moments, au rire +méphistophélique par lequel il a l'habitude d'annoncer les plus rares +désastres, on se demande quel diable d'homme c'est, tant il parle de ces +choses avec une indifférence sceptique, gouailleuse. + + * * * * * + +_Mercredi 5 octobre_.--Aux environs du boulevard Exelmans, en ces petits +bouquets de bois, soudainement nés et sortis de l'abatage des palissades +de séparation, brûlées par les mobiles, dans un vif coup de soleil, c'est +charmant, ces restaurants en plein air, sous les noisetiers roux. Les +détails sont d'un pittoresque à enchanter un Knaus, avec les tables et les +bancs dans le bois à peine équarri, les barillets, mis en chantier, sur un +tabouret renversé, les cafetières baroques bouillant sur de petits +fourneaux de terre cuite, avec le désordre des bouteilles et des pots de +grès aux dessins bleus, au-dessus desquels voltigent des têtes de femmes, +au teint de brugnon, aux cheveux couleur de chanvre. + +Un moment, ce soir, le soleil couchant remplit complètement la baie du +pont-levis du Bois de Boulogne, et les êtres et les choses qui passent sur +ce carré de feu, s'y détachent d'une manière un peu surnaturelle, comme +sur la plaque d'or d'un émail. + + * * * * * + +_Jeudi 6 octobre_.--Ce matin, le jour se lève, pour la première fois, dans +la brume de l'automne. Il y a de l'hiver aujourd'hui dans le temps. L'on +se sent pénétré de la rosée froide, qui mouille les feuilles des arbres. +Le réveil des mobiles a lieu sans chansons. Ils font leur toilette sans +gaieté, sans bruyance. + +De petites voitures de bonneterie, comme on en rencontre parmi les bourgs +sauvages de la France la plus reculée, leur offrent des tricots, des +bonnets de coton, dans lesquels quelques-uns enfournent leurs oreilles. +Ils sont campés tout le long du boulevard Exelmans; les uns sous les +arcades du chemin de fer, les autres dans les déblais du nouveau chemin de +fer en construction. Peu à peu, ils secouent leur engourdissement, et, +assis sur les traverses du chemin de fer dont ils ont fait des bancs, ils +plongent leurs cuillers dans la gamelle, posée sur une table improvisée +avec une porte arrachée à une clôture. Avec la soupe et le ventre chaud, +la gaieté vient, et le rire gamin de la première jeunesse court, de table +en table. + +Sous une arcade qui porte écrit sur un morceau de bois: _État-Major_, des +officiers font, sur un coin de buffet, leur correspondance, pendant qu'au +milieu d'eux, un long et maigre curé, en chapeau rond, fume une courte +pipe de bois. + + * * * * * + +_Vendredi 7 octobre_.--Au moment où je passe la Seine sur le viaduc, la +canonnière s'enveloppe d'un nuage blanc et son terrible coup de canon +retentit, répété par les échos des coteaux de Sèvres et de Meudon. + +... Me voici dans l'avenue de Vincennes. L'avenue est fermée, en arrière +du rempart, par une formidable barricade, bâtie de dalles de pierres +cyclopéennes, et, en avant du rempart, se dresse une enceinte palissadée +formée d'arbres tout entiers, avec l'artichaut menaçant de leurs branches +épointées. La défense est ici sur une proportion gigantesque, et digne de +ce faubourg d'émeute, de ce faubourg Saint-Antoine qui semble avoir mêlé +le génie militaire au génie de la guerre des rues. + +Passé le rempart, passé l'enceinte palissadée, on marche entre des troncs +d'arbres, rognés à ras de terre, qui étaient les beaux arbres ombreux de +l'avenue, et à droite et à gauche s'étend un immense vide, où les maisons +démolies ont laissé, dans l'herbe vilainement verte, une tache blanche que +surmonte quelques gravats. + +Puis les maisons recommencent, des maisons fermées. Une seule est ouverte, +la maison d'un forgeron, dont le bruit du marteau est l'unique vie de +l'avenue silencieuse... Tout à coup au loin une masse noire et un +roulement sourd. Portée sur les épaules de huit gardes nationaux, s'avance +une bière, sur laquelle est posé un képi de garde national; un tambour la +précède, et de minute en minute, fait résonner sur la caisse voilée de +crêpe, le glas funèbre. + +Pauvre Bois de Vincennes avec ses arbres coupés, ses chalets, dont on a +enlevé les portes et les fenêtres, un peuple de pauvresses le remplit, +armées de hachettes, faisant des ételles qu'elles traînent sur des +brouettes et de petits chariots. Et l'on rencontre des _rouleuses_ qui +balayent les sentiers perdus, d'une jupe lâche, qu'en remontant, à tout +moment, leur main montre attachée, sous le casaquin, par une ceinture +rouge. Et comme antithèse à ces amoureuses de grand chemin, deux +charmantes femmes assises par terre, à côté d'un élégant officier, jouant +avec la marquise de l'une d'elles. + +En montant dans l'omnibus de Paris, une jeune fille vient prendre place à +côté de moi, elle tient sur son épaule un panache d'argentéa, et remporte +entre deux crachoirs, liés avec une ficelle,--c'est elle qui nous le +dit,--les dernières fraises de son jardinet de Nogent. + +Ce soir, une voix dans l'ombre m'appelle. C'est Pouthier (l'Anatole de +MANETTE SALOMON) que je n'ai pas vu depuis bien des mois. Nous entrons +dans un café, pour parler de mon frère, dont il a appris la mort en +province. Il est toujours aussi misérable, et le pauvre diable sollicite +son admission dans la garde nationale, pour gagner 30 sous par jour. + + * * * * * + +_Samedi 8 octobre_.--Dans les rues, on rencontre, avec une croix rouge sur +le coeur, de grasses lorettes hors d'âge, qui se préparent, toutes éjouies, +à tripoter des blessés avec des mains sensuelles, et à ramasser de +l'amour parmi les amputations. + +J'entrevois, ce soir, pour la première fois, Louis Blanc, que son frère +amène dîner à ma table, chez Péters. Une tête qui est un mélange de +cabotin et de séminariste méridional, au-dessus d'une taille d'une +petitesse ridicule. Chez cet homme glabre, il y a quelque chose +d'horrible: l'association sur sa face de l'enfance et de la sénilité. Ce +sont les joues roses d'un bébé, avec le charbonné de l'intérieur des +narines, du tour de la bouche des sexagénaires. + + * * * * * + +_Lundi 10 octobre_.--Ce matin, je vais chercher une carte pour le +rationnement de la viande. Il me semble revoir, telle que me les +dépeignait ma pauvre vieille cousine Cornélie de Courmont, une de ces +queues de la grande Révolution, en cette attente de gens mêlés de vieilles +haillonneuses, de bizets à képis, de petits bourgeois à la Henri Monnier, +parqués en ces locaux improvisés, dans ces pièces blanchies à la chaux, où +vous reconnaissez, assis autour d'une table, tout-puissants dans leurs +uniformes d'officiers de la garde nationale, et suprêmes dispensateurs de +votre nourriture, vos peu honnêtes fournisseurs. + +Je rapporte un papier bleu, curiosité typographique des temps à venir et +des Goncourt futurs, qui me donne le droit, pour moi et ma domestique, +d'acheter, chaque jour, deux rations de viande crue, ou quatre portions +d'aliments, préparés dans les cantines nationales. Il y a des coupons +jusqu'au 14 novembre. + + * * * * * + +_Mardi 11 octobre_.--Aux portes des maisons neuves, où sont installées les +mairies de la banlieue envahie, des femmes pâles s'entretiennent entre +elles, avec des voix éteintes, de l'impossibilité de trouver du travail. + +Dans les rues, des soeurs, marchant deux à deux, examinent un moment, dans +le creux de leurs mains grassouillettes, le riz des sacs placés à la porte +des épiciers. + +Des marchands de bric-à-brac, accoudés sur des crédences gothiques, +exposées sur le trottoir, personnifient la mélancolie des commerces de +luxe dans la débine. + +Devant le chemin de fer du Nord, je m'embarque pour Saint-Denis, dans la +tapissière classique des environs de Paris, une tapissière recouverte des +lambeaux d'une ancienne verdure, et qui a pour conducteur un enfant, tombé +la figure dans le feu. Quand nous sommes dix, nous partons. Il y a de gras +marchands à chevalière au doigt, des vieillards en cravate rouge et à la +culotte déboutonnée, un modèle de l'École des Beaux-Arts, le brûle-gueule +aux dents, une fringante maîtresse d'officier, emportant dans une valise +la cuisine suave d'une nuit d'amour. + +Nous arrivons au petit pont sur le canal, mais il ne nous est donné de +voir que de loin Saint-Denis. Des zouaves et des mobiles ferment l'entrée +de la ville, et retiennent en deçà du pont, mères, soeurs, parents, amis, +maîtresses. Un espion prussien, nous est-il dit, s'est introduit dans la +ville, et pour s'en saisir, on a coupé toute communication avec le dehors. +Et au bout d'une heure, tout le monde désappointé se décide à regagner +Paris, après une sieste sur le talus. + +Partout la même destruction de la zone militaire, d'où se lèvent, de +champs de gravats, çà et là, des pans de mur, montrant des échantillons de +papier peint,--et devant soi, le plus loin que va la vue, des champs +ponctués de points de toutes les couleurs: des hommes, des femmes, +ramassant les glanures de la terre. + + * * * * * + +_Mercredi 12 octobre_.--Par ces jours tragiques, en l'élévation du pouls +et la griserie de tête, qu'amène le bruit grondant de la bataille continue, +qui vous entoure de tous côtés, on a besoin de sortir de son être réel, +de dépouiller l'individu inutile qu'on se sent, de mettre sa vie éveillée +dans un rêve, de _s'inventer_ chef de partisans, surprenant des convois, +décimant l'ennemi, débloquant Paris,--vivant ainsi de longs moments, +transporté dans une existence imaginative par une sorte d'hallucination du +cerveau. + +C'est la trouvaille de quelque moyen de voler qui vous fait voir et +découvrir les positions de l'ennemi, c'est la trouvaille de quelque engin +meurtrier qui tue des bataillons, met à mort tout entiers des morceaux +d'armée. Et l'on va dans une absence de soi-même, semblable à celle de +l'enfant, à la lecture de ses premiers livres, l'on va par les grands +espaces et les grandes aventures de l'impossible, héros d'une fiction +d'une heure. + +Que de tours dans ce jardin, où je n'appartenais plus à la petite +promenade, que mon corps faisait dans la petite allée tournante, mais où +parcourant l'air sur un escabeau volant, j'étais l'inventeur d'une +substance, décomposant, au-dessous de moi, l'oxygène ou l'hydrogène de +l'air respirable, et le rendant mortel aux poumons prussiens de toute une +armée! + + * * * * * + +_Jeudi 13 octobre_.--C'est un sentiment singulier, et bien plutôt +d'humiliation douloureuse que de crainte, de savoir ces collines, si +rapprochées de vous, n'être plus françaises, ces bois, n'avoir plus de +promeneurs de Gavarni, ces maisons, si joliment ensoleillées, ne plus +abriter vos amis et connaissances, et de chercher avec une lunette, sur +cette terre parisienne, des hommes à colback et un drapeau noir et blanc, +et de sentir enfin à 4 000 mètres, tapis dans le verdoyant horizon, les +vaincus d'Iéna. + +... Les ruines, les déchiquetures de murs de la descente de Passy au +Trocadéro, escaladées par des hommes, par des gamins, qui, étagés dans la +pierraille croulante, suivent de l'oeil la canonnade... + +Sur le pont de la Concorde, précédés d'une troupe d'enfants, criant, +chantant, dansant au milieu d'un peloton de mobiles, j'aperçois du haut de +l'omnibus, deux têtes de mauvais roux, dans des uniformes bleuâtres: des +prisonniers bavarois. + +Du Panthéon, je me rends à la place d'Italie par la rue Mouffetard. Entre +des boutiques nécessiteuses et semblables à des boutiques de village, à +travers les petites voitures à bras d'oignons rouges, un va-et-vient +brutal, une circulation tumultueuse de femmes en cornettes à carreaux, aux +bras nus, au tablier d'indienne bleu; de vieillards cacochymes médaillés +de Sainte-Hélène; de gras vagabonds aux faux-cols du docteur Véron: foule +grouillante, grossie, à tout moment, de gardes nationaux se rendant à +l'exercice en pantoufles. + +De la place d'Italie jusqu'au Jardin des Plantes, partout on revêt de +toile cirée les étables à bestiaux, partout on travaille à des +baraquements, dont les traverses servent de trapèzes à des enfants, et +partout des évolutions militaires de blousiers, que des essaims de petites +filles dépenaillées, aux cheveux frisottés, aux yeux brillants de +bohémiennes, imitent, armées d'échalas. + +La nuit est venue, de petites chauves-souris zigzaguent sur le violet +dense des tours de Notre-Dame, sur la pâleur du ciel, que lignent en bas, +comme, des épingles noires, les baïonnettes de la multitude armée, +défilant toute sombre, sur les quais. + + * * * * * + +_Vendredi 14 octobre_.--C'est étonnant, comme on se fait à cette vie +scandée de coups de canon, à ce beau ronflement lointain, à ce claquement +formidable, à cette vibration de l'air; et ces énergiques ondes sonores +vous manquent, et vous font tendre l'oreille vers l'horizon, une minute +silencieux. + +Je vais prendre Burty aux Tuileries... Sous ces vieux plafonds noircis par +les fêtes et les soupers de l'Empire, sous ce bel or bruni qui me rappelle +l'or des plafonds de Venise, au milieu de ces bronzes, de ces marbres, qui +émergent de l'emballage encore incomplet du mobilier, dans le tain de ces +glaces splendides, se voient des figures rébarbatives de plumitifs, des +têtes aux longs cheveux socialistes, des crânes avec une couronne de +cheveux d'un roux grisonnant:--les _facies_ maussades des purs et des +vertueux. + +Des casiers de bois blanc, appliqués contre les murailles, montent +jusqu'au plafond, bondés de cartons; et des tables à tréteaux font le +ventre, sous la montagne en désordre de liasses de papier, de lettres, de +quittances, de factures. Au bout d'un clou enfoncé dans l'or du cadre +d'une glace, se balancent les: _Instructions pour le dépouillement de la +Correspondance_. + +J'ai la sensation d'être entré dans le cabinet noir de l'inquisition de la +Révolution, et ce décachetage haineux de l'Histoire me répugne. C'est dans +la salle Louis XIV, que se tiennent les membres de la commission: c'est là +où s'élabore le grand tri. Parmi les papiers qui sont là, j'en prends un +au hasard. C'est un compte, où le grand dépensier, Napoléon III, fait +repriser ses chaussettes, à raison de vingt-cinq centimes, le reprisage. + + * * * * * + +_Samedi 15 octobre_.--A vivre sur soi-même, à n'avoir que l'échange +d'idées, aussi peu diverses que les vôtres autour d'une pensée fixe; à ne +lire que les nouvelles, sans inattendu, d'une guerre misérable, à ne +trouver dans les journaux que le rabâchage de ces défaites, décorées du +nom de _reconnaissances offensives_; à être chassé du boulevard par +l'économie forcée du gaz; à ne plus jouir de la vie nocturne, dans cette +ville de _couche-tôt_; à ne plus pouvoir lire; à ne plus pouvoir s'élever +dans le pur domaine de la pensée, par le rabaissement de cette pensée aux +misères de la nourriture; à être privé de tout ce qui était la récréation +de l'intelligence du Parisien; à manquer du _nouveau_ et du _renouveau_; à +végéter enfin dans cette chose brutale et monotone: la guerre,--le +Parisien est pris dans Paris, d'un ennui semblable à l'ennui d'une ville +de province. + +Ce soir, dans la rue, un homme marchait devant moi, les mains dans ses +poches, chantonnant presque gaiement. Tout à coup il s'est arrêté, et +s'est écrié, comme s'il se réveillait: «Ça va bien mal, nom de Dieu!» Ce +passant vague exprimait le fond des idées de tout le monde. + +Sur le boulevard de Clichy les baraquements des mobiles qui se couchent, +sont pleins d'un bourdonnement _patoisant_, et à travers la toile, là, où +elle n'est pas doublée de planches, transperce, presque fantastique, la +gigantesque ombre chinoise d'un profil de moblot, coiffé de son bonnet de +coton. A tous les coins de rue, de la prostitution d'occasion, racolée par +la misère, raccroche le Breton en retard. + +Au fond d'un petit passage étranglé, qu'éclaire un soleil de gaz, s'ouvre +à la foule qui s'y glisse, la porte de la salle de la Reine-Blanche. Une +salle de danse, à la décoration pareille à celle de toutes les salles de +danse de ce boulevard: une salle aux peintures du plafond, arrêtées dans +des lambrequins de papier rouge velouté, aux petites glaces étroites +filant le long des colonnes, aux lustres de zinc et de verre, dont trois +becs sont seulement allumés pour la circonstance. + +Les gens, qui dansaient là, dans les temps calmes, y légifèrent +aujourd'hui. L'orchestre aux musiciens est la tribune, qu'occupent, de +noir habillés, les austères membres du bureau et les orateurs inscrits, +ayant devant eux, sur le bois de la balustrade, où hier reposaient les +manches des basses, la carafe parlementaire. + +Dans le nuage bleuâtre fait par les pipes, sur les banquettes, ou placés +face à face sur les petites tables de la consommation, sont assis des +gardes nationaux, des mobiles, des philosophes de banlieue, roux depuis le +dessus de leurs chapeaux jusqu'à l'empeigne de leurs souliers, des +ouvriers en veste bleu et en képi. Il y a des femmes du peuple, des filles, +des jeunesses en capuchon rouge, et même des petites bourgeoises, ne +sachant en ce temps où passer la soirée. + +Soudain un coup de sonnette, cette sonnette avec laquelle le peuple aime à +jouer, comme un enfant, à la Chambre des députés. Tony Révillon se lève, +annonce la fondation du club de Montmartre, destiné à fonder la liberté, +et logiquement, ainsi qu'il le déclare, à détruire la monarchie, la +noblesse, le clergé. Puis il propose à la salle de lui lire le numéro du +JOURNAL DE ROUEN, paru dans la VÉRITÉ de ce soir. C'est touchant de voir +combien ces troupeaux d'hommes sont dupes de l'imprimé et de la parole, +combien le sentiment critique leur fait merveilleusement défaut. La +sacro-sainte démocratie peut fabriquer un catéchisme, encore plus riche en +bourdes miraculeuses que l'ancien: ces gens sont tout prêts à le gober +dévotieusement. + +Et cependant, au fond de cette bêtise, de cet avalement tout cru de choses +incroyables, perce, à un moment donné, un souffle généreux, un chaud +dévouement, une ardente fraternité. C'est ainsi que, dans cette séance, à +la nouvelle que nous avions 123 000 prisonniers en Allemagne, un cri parti +de toutes les poitrines s'est brisé dans un murmure de douleur, au milieu +duquel toute la salle s'est regardée d'un regard indicible. + +Tony Révillon rassis, le citoyen Quentin a pris la parole, et a démontré, +avec des mots pathétiques, que tous nos malheurs, depuis Sedan, ne +seraient pas arrivés, si l'on avait nommé une Commune, et la +_providentialité_ d'une Commune bien prouvée et bien établie, tout le +monde est sorti signer dans l'antichambre, au contrôle des contredanses, +une pétition pour la nomination immédiate d'une Commune. + + * * * * * + +_Dimanche 16 octobre_.--En pénétrant dans le bois de Boulogne, parmi cette +coupe sombre qui a déblayé la vue jusqu'à Boulogne d'un côté, et de +l'autre jusqu'aux lacs, l'oeil est étonné, il ne se reconnaît plus, il n'a +plus le sentiment des distances. Des lieux éloignés lui paraissent tout +proches, et la blanche église de Saint-Cloud semble couronner Boulogne. + +Le ciel est cendré de pluie, les coteaux carminés et verts apparaissent, +peints de couleurs dures, avec des effacements aux endroits de brouillard, +ressemblant aux gouaches de Houel, qui ont eu le frottement des cartons +des quais, et la salpêtrisation de l'exposition en plein air. La masse +grise du château de Saint-Cloud transparaît à travers le voile blanchâtre +de fumées légères. Je marche dans le merveilleux paysage qu'a fait +l'abatis. Qu'on se figure un immense champ de broussailles rouillées, au +milieu desquelles les troncs et les ramures survivantes ont la couleur +d'arbres de bronze vert. + +Là-dessous, le fouillis et le pittoresque architectural de cabanes en +terre moussue, de huttes en rameaux de sapins encore verts, d'abris de +branchages desséchés de la couleur du raisin de Corinthe, de tentes de +toile grise, surmontées de fumées azurées, de loques de toutes les nuances +séchant sur des ficelles, de pantalons rouges de troupiers, éclatant dans +cette harmonie nuée, comme des coups de pistolet de vermillon. + +Sur la route, il passe toutes sortes de véhicules: des trains d'artillerie +portant debout sur leur tapage, de crânes hommes, et des voitures, où l'on +voit un monsieur qui emporte, sur son poing, une chouette empaillée. + +Je gagne Boulogne. La rue est encombrée de soldats de ligne, qui, assis +sur des caisses de biscuit, barrent la rue. Il pleut. Des soldats se sont +fait avec la toile de leurs tentes des burnous arabes. + +Des sacs de riz sont à terre; la distribution se fait aux hommes dans des +mouchoirs et des coins de couvertures. Des moitiés de porc, enfourchés +dans de petits arbres, font danser, sous leur balancement, la marche de +porteurs. Des troupiers enguirlandés de sacs, d'où sortent des touffes +d'herbes potagères qui les habillent de verdure, vont aux marmites de +fer-blanc. + +La population civile de Boulogne semble réduite à deux ou trois vieilles +femmes boitaillant sur la chaussée, et presque seule la boutique du +charcutier Rabat-joie est ouverte. + +A la sortie de Boulogne, entre les maisons emballées, où rien ne bruit, ne +remue, j'avance au milieu de détonations intermittentes de coups de fusil, +éclatant tout près. J'arrive ainsi au rond-point, où je me mets à la queue +de gardes nationaux, de lignards, de mobiles, un peu abrités par l'angle +d'une boutique, qui a l'encoche toute fraîche d'une balle prussienne. Et +c'est un amusement, en avançant un peu la tête, de voir, sous les balles +des francs-tireurs embusqués au bord de la Seine, de voir, avec une +lorgnette, les Prussiens de Saint-Cloud traverser, rapides et effacés, une +petite ruelle au-dessus d'un réservoir vert. Les souris ne disparaissent +pas plus vite. On les a vus plutôt qu'on ne les voit. Et comme il faut que +tous les spectacles aient leur côté parisien, un gamin qui est à +l'extrémité de la queue, crie: «A bas les parapluies!» + +En revenant, les vêpres sonnent à Boulogne, et le tintement de la cloche +se tait, à toute minute, sous la voix tonnante du Mont-Valérien. + +J'entre dans l'église, et je vois dans une chapelle, une réunion de +capotes grises, dont quelques-uns de ceux qui les portent, ont à la main +un pauvre petit livre de prières, au cartonnage des classiques de +Delalain. Au milieu d'eux, un jeune soldat de ligne touche de l'orgue +mélodium, ayant près de lui un camarade au pantalon garance, accoudé au +buffet et penché sur la musique; De ce groupe, qui vous fait revenir dans +les yeux la lithographie de Lemud: MAÎTRE WOLFRAMSS, et transfigure ce +groupe vulgaire de pioupious, s'élève une musique douce et pénétrante, et +qui, dans l'ébranlement des nerfs par le canon et le voisinage de la mort, +apporte je ne sais quelle grande émotion triste. Et quand je sors, les +voix de ces _morituri_ chantant dans le choeur, me poursuivent au milieu +des «nom de Dieu» de leurs camarades, sur la place. + +Je suis curieux de reconnaître les endroits de nos tristes promenades de +tout le printemps dernier. La mare d'Auteuil a son petit monticule défoncé +par les charrettes, et ses ombrages gisent dans une eau souillée. +J'espérais qu'on aurait épargné les trois chênes centenaires: où ils se +dressaient, coupés au raz de terre, sont leurs chicots gigantesques, et +autour d'eux s'élève un chantier de bûches, que n'aurait pas brûlé, +pendant tout un hiver sibérien, la cheminée d'un burgrave. + + * * * * * + +_Lundi 17 octobre_.--Toute la journée le bruit tonnant du Mont-Valérien, +l'écho roulant et prolongé de la canonnière dans les coteaux de Sèvres et +de Meudon, l'ébranlant claquement de la batterie Mortemart. + + * * * * * + +_Mardi 18 octobre_.--La canonnade m'attire au bois de Boulogne, à la +batterie Mortemart. Il y a quelque chose de solennel dans la gravité +sérieuse et la lenteur réfléchie, avec lesquelles les hommes chargés du +service d'une pièce, exécutent les opérations de la charge. Enfin le coup +est chargé; les artilleurs se tiennent immobiles de chaque côté, +quelques-uns, appuyés en de beaux mouvements sculpturaux sur les palans, +avec lesquels ils ont recalé la pièce. Un artilleur en manches de chemise, +placé à droite, tient la ficelle. + +Quelques instants d'immobilité, de silence, je dirai presque d'émotion; +puis, sous le tirage de la ficelle, un tonnerre, une flamme, un nuage de +fumée, dans lequel disparaît le bouquet d'arbres qui masque la batterie. +Longtemps un nuage tout blanc, qui a peine à se dissiper, et qui fait +ressortir le jaune de l'embrasure de sable, fouettée par le coup, le gris +des sacs de terre, dont deux ou trois sont éventrés par le recul de côté +de la pièce, le rouge du bonnet des artilleurs, le blanc même de la +chemise de celui qui a tiré la ficelle. + +Cette chose qui tue au loin, est un vrai spectacle pour Paris, qui, comme +aux beaux jours du lac, a des calèches, des landaus arrêtés autour de la +butte, et dont les femmes se mêlent aux mobiles, et se pressent le plus +près du bruit formidable. Aujourd'hui, parmi les spectateurs, ce sont +Jules Ferry, Rochefort qui parle et rit fébrilement, Pelletan, dont la +tête de philosophe antique s'accommode mal du képi. + +Le canon tire six coups, puis le commandant enlève de son trépied le petit +instrument de cuivre à prendre les hauteurs, le met précieusement dans une +boîte de fer-blanc, le fourre dans sa poche et s'en va, tandis que sur la +pièce s'assied un jeune artilleur, un blond à la figure féminine, empreint +de ce quelque chose d'héroïque que le peintre Gros donne à ses figures +militaires, et qui, le bonnet de police de travers sur la tête, une +ceinture algérienne aux rayures éclatantes lui serrant les reins, la +cartouchière au ventre, tout débraillé, et charmant de désordre +pittoresque, se repose de la fatigue de cet exercice de mort. + +La représentation est finie, le monde se disperse. + +La conversation chez Brébant, ce soir, va de «l'inconsistance politique» +de Gambetta à _l'homme blond_, à cette race, venue dans les temps les +plus anciens, de la Baltique, et éparpillée en France, en Espagne, en +Afrique, et que ni les latitudes, les mélanges avec les races brunes, +n'ont modifiée, n'ont brunie. + +Puis ce qu'on mange d'anormal, fait raconter à chacun ce qu'il a mangé +d'extraordinaire, et Charles-Edmond nous conte avoir goûté du fameux +mammouth, retrouvé en Sibérie, et dont Saint-Pétersbourg fit la +gracieuseté d'envoyer un morceau aux autorités de Varsovie. + + * * * * * + +_Jeudi 20 octobre_.--A Batignolles, des queues interminables à la porte +des bouchers, des queues composées de vieux bonshommes tout cassés; de +rubiconds gardes nationaux; de vieilles femmes ayant des petits bancs sous +le bras pour s'asseoir; de petites filles assez fortes pour rapporter, +dans le grand panier du marché, l'avare ration; de grisettes, le nez en +l'air, les cheveux au vent, et l'oeil tout plein de coquetteries pour les +vétérans chargés de faire faire la queue. + +De Montmartre à la rue Watteau, où je dîne, on ne voit que des colleurs en +blouse blanche, couvrant les murs d'affiches relatives à la fabrication +des canons. + +Les marchandises de tous les magasins s'ingénient à se convertir en +_objets de rempart_; il n'y a plus que des couvertures de rempart, des +fourrures de rempart, des lits de rempart, des couvre-chefs de rempart, +des gants de rempart. + +En même temps la devanture des marchands et des fournisseurs de +victuailles prend quelque chose de sinistre, par le néant de l'exposition. +Les serviettes sales des habitués: c'est toute celle des gargotes; deux +aucubas malades, au milieu de terrines vides: c'est toute celle des +charcutiers. En revanche, des voitures à bras promènent sur le pavé de +petites fabriques roulantes de crêpes. + +La Halle est curieuse. Là, où se vendait la marée, tous les étaux vendent +de la viande de cheval, et au lieu de beurre, l'on débite de la graisse +d'animaux inconnus, en forme de grands carrés de savon blanc. + +Mais l'animation, le mouvement sont au marché aux légumes, que le +maraudage fait encore abondants; et il y a foule autour de ces petites +tables, chargées de choux, de céleris, de choux-fleurs, qu'on se dispute, +et que des bourgeoises emportent dans des serviettes. Dans ce bruit +d'offres, de paroles, de plaisanteries, d'injures, soudain de gros: «Hélas, +mon Dieu!» bruyamment soupirés par les vendeuses, devant la bière d'un +franc-tireur, qu'on entrevoit entre les rideaux entr'ouverts d'une civière, +le transportant à son domicile. + + * * * * * + +_Vendredi 2 octobre_.--De ma fenêtre, voici ce que je vois,--la couleur +d'une canonnade. + +Au-dessus de Meudon, un haut de ciel, auréolé de grands rayons blancs, +semblable à ces effets de lumière électrique, avec lesquels Gudin aime à +éclairer l'orage de ses mers. Au-dessous, le coteau et son fourré vert +apparaissant, un moment, à travers la déchirure des vapeurs, presque +aussitôt refermée, et vous mettant dans les yeux le paysage, avec les +intermittences de vision brouillée et de claire vision, données par une +lunette, dont on cherche le point. + +Par ici, par là, des scintillements de vitres de villas, toutes lointaines, +pareils à des scintillements de lustres de cristal. Plus proche, les +maisons du Parc des Princes, de Billancourt, toute la bâtisse jusqu'à la +Seine, détachée en violet sur des bouquets d'arbres pâles, et qu'on dirait +sillonnée, là où le soleil frappe les ardoises, de petits cours d'eau +brillantée. A partir de là, un second plan de brume azurée, que, depuis le +Point-du-Jour jusqu'à Auteuil, raye sans interruption une perspective de +coups de canon, crachant de gros nuages concrétionnés, ressemblant à des +déroulements d'entrailles. Partout la fumée emplissant le creux des +terrains, et faisant comme une assise de brouillard à la pierre des +maisons. + +Sur le boulevard Montmorency, des gens regardant debout dans des voitures. +Voitures et gens, en la transparence froide d'un coin de jour, sans soleil; +et en le reflètement gris du pavé, n'ont pas de couleur: ils font presque +les taches, au noir neutralisé d'une photographie de la _high life_, +mangée par la lumière. + +Un peu à droite est la pièce de marine du rempart. A chaque coup de canon, +les artilleurs disparaissent au milieu d'un tourbillon de fumées ardentes, +que le vent emporte vers le Point-du-Jour dans un grand nuage montant de +travers par le ciel blanc, puis les artilleurs reparaissent tout +enguirlandés d'écharpes de fumée, longues à se détacher de leurs vêtements, +et reparaissent encore dans une espèce de lumière d'apothéose--la lumière +du jour, transpercée et reflétée de la pourpre des feuilles d'automne. + +Sur les coteaux d'en face, des apparences presque consistantes de +constructions, comme pourrait en bâtir un caprice de l'imagination, et des +nuages qui se lignent et s'architecturent presque solidement, à chaque +envoi d'obus. Je vois longtemps, détachée, sur la verdure d'un petit bois, +une blanche grotte de stalactites, et sur le peu de bleu qu'il y a dans le +haut du ciel, demeurent, de longs moments, de petits morceaux de fumée +résistants à se dissiper, et qu'on prendrait pour des aérostats. + +Le plein air sent la poudre, ainsi que la vieille salle du théâtre du +Cirque Franconi, les lointains s'effacent, et il monte, peu à peu, dans le +paysage qui sombre lentement, un ensevelissement blanc, semblable à un +gigantesque blutage de farine, que rosoient de petits incendies, allumés +dans le bois. + + * * * * * + +_Samedi 22 octobre_.--Ce soir Chennevières me parlait d'efforts, tentés +sans succès près de Simon, pour révolutionner le gouvernement de l'art. +Nieuwerkerke, Maurice Richard, Jules Simon sont des conservateurs +absolument identiques. + + * * * * * + +_Dimanche 23 octobre_.--Un dimanche de pluie et de vent qui se lamente. +Pourquoi cet engourdissement qui m'empêche d'agir, de sortir, qui me +retient à _coupailler_ stupidement, à nettoyer avec un sécateur les +arbustes de mon jardin: cela quand le dehors est si grandement curieux. + +Ce soir, je vais au Luxembourg. Dans l'obscurité de sa noire grandeur, +avec l'unique réverbère qui éclaire sa cour d'honneur, je ne sais quel air +de vétusté prend le palais de Rouher: il semble le domicile non de choses +d'hier, mais de très vieilles choses mortes. Il n'y a pas jusqu'aux +rangées de baquets, déposés contre ses murs, qui ne lui donne le +pittoresque ruineux d'un _casino_ romain, dessiné par Hubert Robert. + +En la rue de Tournon, toute obscurée, un trou de lumière sous un auvent, +où pendent des choux-fleurs et des paquets d'aulx. Un rassemblement +d'affamés devant... C'est une fruitière dont l'étal, à moitié répandu sur +le trottoir, montre, dans une mare de sang, deux grands cerfs, le cou +entaillé, et les entrailles jetées dehors, comme pour une curée. Dans une +petite baignoire d'enfant, à la surface de l'eau vagueuse, d'énormes +carpes pressent leurs museaux bleuâtres. Et à la lueur d'une chandelle +mourante, dans un vieux chandelier de cuivre, se voit le fauve du cou d'un +jeune ours, percé d'un trou rond, et ses larges pattes recourbées par la +mort--des pensionnaires du Jardin d'Acclimatation, que la faim de Paris va +se disputer demain. + +Sous le ciel sans lune et sans gaz, la Seine roule une eau sombre, une eau +de Phlégéton. + +Le noir de cette ville, dont je retrouvais, à plus de dix lieues, +l'emplacement par la réverbération qu'elle mettait dans la partie du ciel +qui lui servait de plafond, de cette ville qui gardait presque le jour, +dans la nuit, avec le flamboiement de ses boutiques, de ses cafés, de ses +cent milliers de becs de lumière: ce noir, ces ténèbres toutes nouvelles, +changent Paris, impriment à ses quartiers les plus neufs un caractère de +vieillesse, les reculent, les enfoncent dans le passé. On vague à travers +des pierres obscures, sans les reconnaître, étonné, même un peu inquiet de +sa direction. + +Ainsi déambulant, un peu de lumière me fait tomber en arrêt sur une +affiche rose, où le moi sempiternel de Legouvé se promet au public dans +une matinée littéraire. Les empires peuvent succéder aux gouvernements +constitutionnels, les républiques aux empires, nous aurons toujours M. +Ernest Legouvé,--qui parlera, dimanche, de l'_Alimentation morale_. + + * * * * * + +_Lundi 24 octobre_.--Je sors aujourd'hui par la porte Maillot, dont le +pont-levis et la partie garnie de meurtrières ont été peintes en vert, +pour figurer la continuation du talus gazonné. Cela me semble assez +chinois. + +Le restaurateur Gillet est devenu un état-major, à la porte duquel on a +improvisé deux guérites avec des planches de la démolition. Une foule fait +queue, demandant des _laisser-passer_. + +Toute l'avenue de Neuilly semble avoir été abandonnée de sa population +civile; seul Gamache, le maître d'armes à la triomphante enseigne, possède +encore des rideaux à son rez-de-chaussée. Partout l'envahissement des +soldats, et les nombreux pensionnats de demoiselles et les établissements +pour les _young ladies_, ont des mobiles roux en faction à leurs portes. + +Un passage incessant, une allée, une venue, un croisement continu de +lignards, de mobiles, de francs-tireurs, à tout moment, traversant les +trois barricades, de retour de reconnaissances dont ils reviennent, pliant +sous la charge de la verdure et des légumes ramassés. Un défilé sans cesse +recommençant, où la fatigue est pleine d'entrain, de gaieté. + +Le pont de Neuilly a sa mine toute prête sous la seconde arche. Et les +jolies îles feuillues de la Seine, coupées à blanc, laissent voir, entre +les troncs de peupliers, des capotes grises, manoeuvrant sous la pluie. + +Bientôt la pluie devient une trombe, à travers laquelle s'emportent des +cavaliers dans des couvertures, qui en font des espèces de spectres +équestres, trottent des chariots pittoresques, à la grosse toile bleue +voletant dans le ciel, galopent des fourgons d'artillerie, où, bravant +l'ondée, une svelte cantinière, la jupe à la bordure tricolore, un petit +tablier blanc aux pochés festonnées de rouge, et coiffée de plumes de coq, +apparaît une seconde, toute claquante de couleur, dans le paysage haché +par la pluie, en même temps qu'ensoleillé du coup de soleil d'une giboulée +de mars. + +... On a enfermé les bas-reliefs de la barrière de l'Étoile dans de +grandes boîtes de bois. + +Je regarde, en descendant les Champs-Elysées, cet hôtel fermé de la Païva, +et je me demande si ce n'a pas été le grand bureau de l'espionnage +prussien, à Paris. + +Ce soir, au-dessus de la rue Saint-Lazare, au-dessus de la blanche bâtisse +de la gare du chemin de fer, un ciel de sang, une lueur cerise teignant +jusqu'au bleu noir de la nuit, un spectacle étrange de la nature, un de +ces prodiges qui troublaient l'antiquité. L'un dit: «C'est la forêt de +Bondy qui brûle!» Un autre: «C'est une expérience de lumière à +Montmartre!» Un troisième: «C'est une aurore boréale!» + + * * * * * + +_Mardi 25 octobre_.--Du phénomène d'hier soir, je ne sais quelle magie le +ciel avait gardée aujourd'hui, quelle coloration électrique! C'était dans +les tons mordorés de l'arbre et dans les tons gorge-de-pigeon de la pierre, +je ne sais quoi de théâtral, et l'infini du détail des constructions +lointaines, de la bâtisse reculée, apparaissait dessiné, ligné, découpé +comme dans la clarté lucide d'un ciel d'Italie. La construction, la +stratification des nuages était aussi surprenante, et toute pleine de +mirages singuliers. C'est ainsi qu'au delà de Grenelle, Paris se terminait +par une chaîne de montagnes avec l'apparence d'un vrai lac à ses pieds: +montagnes et eaux faites d'une grande nuée violette aux crêtes d'argent. + +L'oeil du Parisien, aujourd'hui, n'est plus qu'aux étalages des choses +susceptibles d'être mangées, aux étalages des produits avec lesquels on +triche avec l'alimentation des jours ordinaires. Et devant l'annonce d'un +de ces produits, c'est un curieux spectacle que l'étude d'un passant, en +son indécision, en ses combats intérieurs, qui se témoignent par le +déplacement d'un parapluie d'un bras sous l'autre, ses en allées et ses +retours. J'étudiais au passage Choiseul ce manège d'un assiégé devant un +tout nouveau produit, dont l'usage connu, et peut-être des souvenirs +personnels, l'arrêtaient dans son désir de le faire servir à sa cuisine. +Un moment le préjugé l'avait emporté, il était parti, il avait vingt +pas... puis tout à coup, une volte, et revenant sur ses pas, il est entré +fiévreusement dans la boutique de pâtisserie acheter du _beurre de cacao_. + + * * * * * + +_Mercredi 26 octobre_.--Je vais, voir à l'_Officiel_ Théophile Gautier, +qu'on me dit revenu de Suisse. + +--«Pourquoi diable, ô Théo! êtes-vous rentré dans cette sinistre +pétaudière?» + +--«Je vais vous expliquer cela, me répondit-il, en descendant l'escalier +du journal «Le manque de monnaie, mon cher Goncourt... oui, cette chose +bête qu'on appelle _faulte d'argent_... Vous savez comment file un billet +de douze cents... c'était tout ce que j'avais... puis mes soeurs étaient à +Paris, au bout de leur rouleau... et voilà pourquoi je suis revenu. + +«Au fond, cette révolution c'est ma fin, c'est mon _coup du lapin_... du +reste je suis une victime des révolutions... sans blague. Lors des +glorieuses de Juillet, mon père était très légitimiste, et il a joué à la +hausse sur les Ordonnances!... Vous pensez comme ça a réussi... nous avons +tout perdu: quinze mille livres de rente... J'étais destiné à entrer dans +la vie en homme heureux, en homme de loisir; il a fallu gagner sa vie... +Enfin, après des années, j'avais assez bien arrangé mon affaire, j'avais +une petite maison, j'avais une petite voiture, j'avais même deux petits +chevaux... Février met tout à bas... A la suite de beaucoup d'autres +années, je retrouve l'équilibre, j'allais être nommé à l'Académie... au +Sénat. Sainte-Beuve mort, Mérimée crevard, il n'était pas tout à fait +improbable que l'Empereur voulût y mettre un homme de lettres, n'est-ce +pas?... Je finissais par me caser... Paf! tout fout le camp avec la +République... Vous pensez bien que maintenant je ne puis recommencer à +faire ma vie... Je redeviens un manoeuvre à mon âge... Un mur pour fumer +ma pipe au soleil, et deux fois, la soupe par semaine, c'est tout ce que +je demande... Ce qu'il y a de plus horrible, c'est l'espèce d'hypocrisie +qu'il faut maintenant que je mette dans les choses que je fabrique... vous +comprenez, il faut que mes descriptions soient _tricolores_!» + +«Pas mal tragique toute cette ferblanterie!» fait-il, en passant devant la +devanture de Chevet, n'ayant plus sur les marbres, hier garnis de toutes +les succulences solides de la gueule, que le zinc de rares conserves de +légumes. Puis après quelques secondes de silence, où sa méditation +s'appuie lourdement sur mon bras, il dit soudain: «Est-ce bien un +désastre? Est-il concret! D'abord la capitulation, aujourd'hui la famine, +demain le bombardement... Hein! est-il composé d'une manière artistique, +ce désastre?» + +Il reprend: «Mais est-ce curieux que le courage, la valeur, cette chose +qui semblait un produit si français, n'est-ce pas?--c'était la conviction +de tout le monde que nous étions héroïques de naissance,--eh bien, ça +n'existerait plus?... N'avez-vous pas vu ces matassins auxquels on a +retourné leurs habits... et à la figure desquels, on a convié la +population de cracher?...» + +«Mon cher Théo, lui dis-je, en le quittant, mon avis est que la blague a +tué toutes les imbécillités héroïques, et les nations qui n'ont plus de +ça... sont des nations condamnées à mourir.» + + * * * * * + +_Jeudi 27 octobre_.--Au viaduc du Point-du-Jour, des accumulations de +sable, de chaux, des montagnes de moellons. Un sol défoncé par les +charrois, et où les pieds butent dans la boue, contre les rails du nouveau +chemin de fer, destiné à doubler l'ancien. Partout des maçons sur des +échafaudages, des seaux d'eau montant de la Seine, au bout d'une poulie +pittoresque, du mortier qu'on gâche, des pierres volant de main en main, +des contreforts qui s'arc-boutent aux murs, de pleines assises qui montent +soutenir et étayer l'arcature légère, des machines à vapeur toutes +sifflantes. Une presse, une hâte, un travail enfiévré, tel que je n'en ai +pas vu encore, et dans lequel semble haleter le patriotisme:--le tableau +de l'activité nationale en action, au bruit du canon tonnant sur toute la +ligne. + +Et à travers les jours et les manques du travail non fini, dans la +trajectoire des obus français, un admirable coucher de soleil. On dirait +un léger lavis de nuages violets sur une feuille de papier d'or rouge, au +milieu de laquelle s'ouvrirait, en éventail, un grand rayon d'or vert, +mettant un ton d'aurore pâle sur Saint-Cloud, et parmi les coteaux, déjà +endormis et éteints dans le neutralteinte du crépuscule. + + * * * * * + +_Vendredi 28 octobre_.--L'étonnant, le merveilleux, l'invraisemblable: +c'est l'absence de toute communication avec le dehors. Pas un habitant qui, +depuis quarante jours, vous dise avoir reçu quelques nouvelles des siens. +Entre-t-il par le plus grand des hasards un journal de Rouen, on le donne, +en fac-similé, ainsi que la plus inestimable des raretés. Jamais deux +millions d'hommes n'ont été enfermés dans un si parfait Mazas. Pas une +invention, pas une trouvaille, pas une audace heureuse. Il n'y a plus +d'imagination en France. + +Peu à peu, on commence à toucher le vilain de la guerre. Dans la grande +rue d'Auteuil, précédés d'un soldat tenant le cheval par la bride, je vois +passer, à cacolet, deux lignards, le teint terreux, et leurs pauvres reins +fléchissant à chaque cahot, et leurs pieds débiles s'efforçant de +s'arc-bouter à la petite planchette de l'étrier. Cela fait mal. Des +blessés, c'est la guerre, mais des gens que tuent le froid, la pluie, le +manque de nourriture, c'est plus horrible que les blessures de la +bataille. «Ils sont de mon régiment, dit une cantinière,--voyageant avec +moi dans l'omnibus,--de mon régiment, le 24e de marche; tous les jours, on +en emmène comme ça.» Et dans son accent perce comme le découragement de +ceux à qui elle verse à boire. + +Sur la pierre grise du Panthéon, au-dessous de l'or de sa croix, se +détache une immense tribune, aux draperies rouges des escaliers de +marchands de vin. Une grande bande porte: _Citoyens, la Patrie est en +danger. Enrôlements volontaires des gardes nationaux_. Au-dessus, un +écusson représentant le navire d'argent de la ville de Paris, est surmonté +d'un faisceau de drapeaux, que couronne un drapeau noir, où flottent dans +ses plis funèbres, les noms de Strasbourg, Toul, Châteaudun. Les dates de +1792, 1870, sont inscrites aux deux extrémités, sous des oriflammes +tricolores. Aux piliers sont accrochés des boucliers de carton sur +lesquels se lisent les deux lettres: R.F. + +La tribune immense est toute pleine de képis galonnés d'argent, d'épaules +luisantes sous le caoutchouc des manteaux mouillés, entre lesquelles passe +et se déverse la foule montant l'escalier, la foule qui fait des étages de +dos, en blouse blanche, en blouse bleue; cela au milieu des roulements de +tambour et des sonneries de clairon. Un spectacle, où il y a un rappel de +la foire, et cependant qui remue, par les électricités qui se dégagent des +grandes choses généreuses, et des multitudes qui se dévouent. + +Un monde immense couvre la place, surplombée par des groupes pyramidaux de +femmes et d'enfants, grimpés entre les colonnes de la mairie du cinquième +arrondissement, de l'École de Droit. + +Les faces sont hâves, elles ont le jaune qu'y met la nourriture du siège, +et qu'y apporte encore l'émotion du spectacle, traversé du chantonnement +grave de la Marseillaise. + +Enfin a lieu le défilé interminable des gardes nationaux enrôlés, passant +devant le bureau, placé au milieu de la tribune. + +Et avec l'heure tardive, avec le ciel pluvieux, dans lequel s'éparpillent, +comme des feuilles sèches, des nuées de sansonnets, avec le crépuscule qui +fait plus blafardes les figures, ces milliers de pâles soldats traversant +les grandes ombres de la tribune, où leurs visages apparaissent comme +voilés de crêpe, font un peu l'effet de la revue fantastique d'une armée +de fantômes, sortie d'une lithographie de minuit de Raffet. + +Certes, il y a là un motif pour la peinture, mais, de bonne foi, c'est +trop une répétition de 92, de 93. On est humilié de trouver une copie si +plate du passé, si servile, qu'on a été jusqu'à inscrire au fronton de +l'École de Droit: INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. _Liberté, +Egalité, Fraternité ou la Mort_. + + * * * * * + +_Samedi 29 octobre_.--Dans la salle d'attente du chemin de fer, au milieu +des soldats, sur les bancs, des files de soeurs appuyées sur des +parapluies, font, sous l'ondoiement de leurs voiles noirs, des +perspectives de doux profils, embéguinés de blanc. + +Je tombe à Belleville dans une sortie d'école de gamins, chantant la +Marseillaise, en brandissant leurs paniers au-dessus de leurs têtes, et +follement dansant, une jambe en l'air, ainsi que ce petit Japonais que je +possède, sculpté dans un ivoire, laqué d'or de diverses couleurs. + +Romainville! ses guinguettes, ses jeux de boules sont fermés, et sur cette +route, aimée du Parisien, ne se rencontrent que des chiens errants de +toute race, lamentablement maigres, et tournoyant comme affolés, à la +queue les uns des autres. + +Il pleut, et au delà de la bande verte du champ que je traverse, +j'aperçois ce qui est devant moi, dans les couleurs noyées et +l'incertitude d'un paysage, vu à travers la buée d'un carreau. + +Bientôt cependant, sortant de la brume lointaine, à travers les hachures +de la pluie, se dessinent des silhouettes étranges d'hommes et de femmes, +qui, en se rapprochant de moi, me semblent le défilé d'une cour des +Miracles. C'est la rentrée des maraudeurs. Figurez-vous toutes les +laideurs, habillées de toutes les fantaisies de la loque. On y voit des +attelées d'hommes poussant de lourds chariots, chargés de pommes de terre, +à côté de petits enfants traînant quelque chose de vert, dans une boîte à +cigares, attachée au bout d'une ficelle. On y voit, marchant courbées, +ployées en deux, des femmes aux robes luisantes de pluie, les bas +jambardés de boue jusqu'au derrière. On y voit d'autres femmes, lesquelles, +des retroussis de leurs cotillons, s'étant fait des poches tout autour +d'elles, mettent au jour de grands morceaux impudiques de chair. On y voit +encore des fillettes qui, dans l'effort de porter un petit sac sur leurs +têtes, montrent tendu en avant, sous le placage de la robe mouillée, le +dessin menu de leur petit ventre, de leurs cuisses grêles. + +Et un voyou, qu'on dirait avoir posé pour Gavarni, dans une planche de +Vireloque, ferme la marche, brandissant au bout de son bras, levé en l'air, +un long chat noir fraîchement écorché. + +Une voiture trouvée par hasard, me ramène le long de chemins inconnus, à +la porte du rempart de la Chapelle. + +Je passe entre des coins de champs bouleversés, des clôtures arrachées, +des abatis de grands arbres, des amoncellements de pierres, entre des +maisons sans portes ni fenêtres, où s'accroche encore le squelette d'un +arbuste, à demi déraciné, entre les murs de rues entières, sans une +lumière, sans un passant, sans un vivant. Et je vais toujours par le ciel +qui fond, sur le chemin qui s'effondre, à travers toutes ces choses, +ruinées, abandonnées et reflétées, avec la nuit noire, dans les flaques +d'eau, si bien qu'à la fin il me vient l'impression d'être emporté, à +bride abattue, dans un cataclysme. + + * * * * * + +_Dimanche 30 octobre_.--Devant mon fiacre, une file de petites voitures +d'ambulance de l'armée, aux rideaux gris, surmontées du volètement des +petits drapeaux à croix rouge. + +J'entre une minute au concert Pasdeloup. La salle est comble, mais la +musique n'a pas, dans le moment, le pouvoir de me faire oublier, le +pouvoir d'apporter à ma pensée la rêverie. Je ne me sens point transporté +dans la pastorale de Mozart, et je vais jouir du spectacle de la +rue. + +Le boulevard entier est une foire. On vend de tout sur le bitume du +trottoir: des tricots de laine, du chocolat, des tranches de coco, des +pastilles du sultan, des piles de CHATIMENTS de Victor Hugo, des armes qui +semblent provenir des accessoires d'un théâtre, des boîtes à surprise où +l'on voit _celui ou celle qu'on aime_. + +Sur le banc en face des Variétés, des pêcheurs improvisés débitent, à 2 +francs pièce, des brochetons gros comme des goujons, péchés on ne sait +où. + +Là dedans, la foule insouciante d'un dimanche des temps ordinaires, qui +marche à petits pas, musant et s'arrêtant à chaque étalage, au milieu des +glapissements d'affreux marmousets, criant d'une voix déjà cassée par +l'eau-de-vie: MADAME BADINGUET _ou la femme Bonaparte, ses amants, ses +orgies_. + + * * * * * + +_Lundi 31 octobre_.--Sur les visages, dans l'attitude des gens, on sent le +contre-coup de grandes et terribles choses qui sont dans l'air. Derrière +le dos de questionneurs, groupés autour d'un garde national, j'entends les +mots: «coups de revolver... feu de peloton... blessés.» Sur le seuil du +Théâtre-Français, Lafontaine m'apprend la nouvelle officielle de la +capitulation de Metz. + +La rue de Rivoli est tumultueuse, et la foule en parapluie grossit, à +mesure qu'on approche de l'Hôtel de Ville. + +Là, c'est un encombrement, une mêlée, une confusion de gens de toutes +sortes, que trouent, à tout moment, des gardes nationaux, la crosse en +l'air, et criant: «Vive la Commune!» L'édifice tout noir, avec l'heure, +qui marche insouciante sur son cadran déjà allumé, à ses fenêtres grandes +ouvertes, avec au dehors les jambes ballantes des blousiers, qui y +figuraient le 4 septembre. La place: une forêt de crosses de fusils +relevées, aux plaques brillantes sous la pluie! + +Sur les visages, on sent la douleur de la capitulation de Bazaine, une +espèce de fureur de l'échec d'hier au Bourget, en même temps qu'une +volonté colère et héroïquement irréfléchie de ne pas faire la paix. + +Des ouvriers, en chapeau rond, écrivent, au crayon, sur des portefeuilles +crasseux, une liste que leur dicte un monsieur. J'entends parmi les noms, +ceux de Blanqui, de Flourens, de Ledru-Rollin, de Mottu. «Ça va aller +maintenant,» s'écrie un blousier, au milieu du silence consterné de mes +voisins, et je tombe dans un groupe de femmes, parlant déjà peureusement +du partage des biens. + +A ce qu'il paraît, ainsi que me l'indiquaient les jambes sortant par les +fenêtres de l'Hôtel de Ville, le gouvernement est renversé, la Commune +établie, et la liste du monsieur de la place va être confirmée par le +suffrage universel. + +C'en est fait. On peut écrire à cette date: _Finis Franciae_... Les cris: +«Vive la Commune!» éclatent sur toute la place, et de nouveaux bataillons +se précipitent par la rue de Rivoli, suivis d'une voyoucratie vociférante +et gesticulante... Dans ce moment une vieille dame qui me voit achever le +journal du soir, me demande, ô ironie, si le cours des fonds publics est +dans mon journal. + +Après dîner, j'entends un homme du peuple dire à une marchande de tabac, +chez laquelle je m'allume: «Est-il possible de se laisser rouler comme ça? +Vous allez voir un 93, qu'on va se pendre les uns les autres!» + +Le boulevard est tout noir. Les boutiques sont fermées. Le passant +n'existe plus. Quelques rares groupes de gens, le doigt coupé par une +ficelle au bout de laquelle il y a quelque mangeaille empaquetée, se +tiennent dans la projection du gaz des kiosques, des cafés, dont les +maîtres vont et viennent sur la porte, incertains s'ils doivent fermer. Le +rappel bat, la générale bat, un vieux garde national apoplectique passe +son képi à la main, criant: «Les canailles!» un officier de garde +nationale appelle à la porte du Café Riche les hommes de son bataillon. Il +circule le bruit que le général Tamisier est prisonnier de la Commune. + +Le rappel continue avec fureur; pendant qu'un jeune garde national prend +sa course au milieu de la chaussée du boulevard, criant à tue-tête: «Aux +armes, nom de Dieu!» + +La guerre civile, avec la famine et le bombardement; est-ce notre lot de +demain? + + * * * * * + +_Mardi 1er novembre_.--De la place de la Concorde, des pelotons de garde +nationale s'avancent au petit pas vers l'Hôtel de Ville, regardés, +derrière les fenêtres des Tuileries, par les bonnets de coton des blessés, +mêlés aux voiles des soeurs. C'est la contre-manifestation de la journée +d'hier, au milieu d'une foule, comme les journées de fête en jettent sur +le pavé de Paris. + +Par extraordinaire, on est très nombreux ce soir, chez Brébant. Il y a +Théophile Gautier, Bertrand, Saint-Victor, Berthelot, etc., etc. Louis +Blanc y fait sa première apparition avec son physique ecclésiastique, et +dans une redingote qui joue la lévite. + +Nécessairement la révolution d'hier est le sujet de la conversation. +Hébrard, qui y a assisté dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, déclare +qu'on ne peut avoir une idée de la crapuleuse imbécillité dont il a été +témoin. Il a vu un groupe voulant porter Barbès: les bonnes gens +ignoraient encore qu'il fût mort. «Pour moi, dit Berthelot, de très bonne +heure, voulant savoir où nous en étions, j'ai été demander à une +sentinelle de l'Hôtel de Ville:--Qui est là? qui gardez-vous?--Parbleu, +m'a-t-il répondu, je garde le gouvernement de Flourens! Elle ne savait pas, +cette sentinelle, que le gouvernement qu'elle gardait, avait été changé. +Que voulez-vous, si la France en est là!...» + +Louis Blanc reprend avec une parole douceâtre, lente à sortir, et qu'il +retient, un moment, dans sa bouche, comme si c'était un bonbon délicieux: +«Tous ces hommes d'hier se nommaient eux-mêmes, et à leurs noms, pour les +faire passer, ils ajoutaient quelque nom connu, quelque nom illustre, +ainsi qu'on met une plume à un chapeau.» Il dit cela, de son ton mi-pincé, +mi-sucré, avec au fond l'amertume secrète du peu que son nom, si populaire +en 1848, pèse sur les masses, et, il faut bien le reconnaître, du peu que +les illustrations et les célébrités pèsent, aujourd'hui, sur une populace +amoureuse du néant chez ses maîtres. + +Et le petit Louis Blanc, à l'appui de son dire, tire de la petite poche de +sa petite culotte une liste imprimée de vingt noms, soumise au suffrage +des citoyens du cinquième arrondissement, pour la formation d'une Commune, +qui est bien la réunion des inconnus les plus célèbres, avec lesquels +aurait été jamais fabriqué un gouvernement, en aucun pays du monde. + +A ce moment, Saint-Victor affirme tenir d'un ami de Trochu que le général +se vante d'obtenir le débloquement de Paris dans quatorze jours. + +Tout le monde de rire, et ceux qui connaissent la personne du gouverneur +de Paris, de le peindre, comme une petite intelligence, appartenant aux +idées étroites du militarisme, fermée à toute invention qui vient à se +produire, à toute idée nouvelle, apportant aussi bien son _veto_ à une +chose sérieuse qu'à une chose chimérique. Car le chimérique abonde, et il +se trouve des gens qui veulent défendre Paris au moyen de chiens, auxquels +on donnerait la rage, et qu'on lâcherait sur les Prussiens. + +Alors Louis Blanc parle de l'idée d'un homme dont il s'est fait le +promoteur, et qui voulait priver les Prussiens d'eau à Versailles, par la +destruction de la machine de Marly et le dessèchement des étangs. Trochu a +coupé la proposition par le mot: «Absurde.» Dorian, lui, était émerveillé +de la conception. + +Puis, entre un fabricant d'engins militaires, qui se trouve là, un +officier d'artillerie, et Berthelot, c'est l'exposé d'une kyrielle +d'inventions ou de produits, refusés par une raison, par une autre, le +plus souvent sans aucune raison, de premier coup, par légèreté, par +incompréhension. Il est question de fusées au carbone, d'un ballon devant +rapporter par une _Correspondance-Journal_ avec la province, 600 000 fr. +et dont le lancement attend encore l'autorisation. Louis Blanc dit: «A +propos de l'absence de nouvelles, comme je m'en étonnais, Trochu m'a dit: +Mais le gouvernement fait tout son possible, savez-vous qu'il dépense, par +mois, 10 000 francs. Cela m'a stupéfait, 10 000 francs, pour une chose +d'une si capitale importance, quand il faudrait en dépenser 100 000, +200 000, que sais-je, un million!» + +De Trochu on passe au général Guiod, que Berthelot rend responsable de nos +désastres, cet homme qui, non content de s'être opposé à la fabrication +des chassepots, a refusé le canon du commandant Potier: «C'est bien simple, +ajoute-t-il, depuis le commencement de la guerre, c'est une bataille +d'artillerie, les canons prussiens portent à six ou huit cents mètres plus +loin que les nôtres, ils se mettent à cent, deux cents mètres de notre +portée, et nous démolissent tout à leur aise: les canons Potier rendaient +la partie égale...» «Vous savez, dit le fabricateur d'engins, que pendant +les huit jours d'arrêts, que le général Guiod a infligés au capitaine +Potier, les deux mille hommes, dont il a la direction, n'ont pas travaillé, +et, dans ce moment-ci...» Le fabricateur d'engins est interrompu par +l'officier d'artillerie: «C'est comme pour les artilleurs, on dit qu'il +n'y en a pas, dites donc qu'on n'en veut pas. Un de mes amis a présenté au +général Guiod un ancien officier très capable. Savez-vous comment le +général l'a reçu: «Monsieur, je n'aime pas le zèle intempestif!» + +Berthelot reprend: «Oui, tout est comme cela, Nefftzer ne comprend pas mon +exaspération, quand je vais le trouver, il ne voit pas ça dans le détail, +comme moi, il ne touche pas, toute la journée, leur stupide entêtement. Et +puis, qu'est-ce que ce décret qui rappelle les vieux retraités, quand on a +besoin de jeunes, de capacités qui se développent, d'un général qui se +révèle? Il fallait faire de petites sorties, des sorties commandées par +des capitaines. Celui qui aurait fait le mieux, aurait été nommé colonel; +et s'il s'était distingué plusieurs fois, général. Comme cela nous +reformions nos cadres, nous établissions une pépinière d'officiers... Mais +l'on garde l'avancement pour l'armée de Sedan, oui ce n'est pas une +plaisanterie, pour l'armée de Sedan!» + +Bah! lance un sceptique, on aura beau changer les officiers, ce seront +toujours les mêmes... et l'on parle du prochain décès de la France, de son +épuisement en cerveaux de valeur, de son état convulsif par lequel elle va, +soubresautante, à la mort. + +Pendant ce, Renan affaissé, les mains canoniquement croisées sur l'estomac, +jette de temps en temps dans l'oreille de Saint-Victor, jubilant +d'entendre du latin, des versets de la Bible. + +Puis, au milieu du rabâchage à nouveau sur les causes de notre ruine, +Nefftzer crie: + +--«Ce qui a perdu la France, c'est la routine et la rhétorique!» + +--«Oui, c'est le classicisme!»--soupire Théophile Gautier,--interrompant +l'analyse, qu'il fait dans un coin, des QUATRAINS de Khèyam, au bon +Chennevières. + + * * * * * + +_Mercredi 2 novembre_.--Toute la journée j'ai été poursuivi par la mémoire +obstinée d'un autre Jour des Morts. + +Nous étions à la Comerie. De Behaine nous avait emmenés nous promener sur +les hauteurs qui dominent le cours de l'Oise. Nous marchions sous la bise, +par le paysage désolé, entourés du vol circulaire des corbeaux. Jules +souffrait du foie, et nous étions tristes, comme ce triste jour. + +Il y a aujourd'hui au cimetière, pour entrer, pour sortir, la queue qui se +fait à la porte d'un endroit de plaisir. Je ne sais, pour moi, je suis +reconnaissant à toute cette foule qui se presse là. J'ai du bonheur à voir +bien peu de tombes, sans une couronne fraîche, et je me penche à regarder +les formes noires et les mains pieuses, penchées sur les pierres +funéraires. Les morts, si oubliés le restant de l'année, ont autour d'eux +un murmure de prières, de paroles... Pauvre tombe! elle n'a que les +couronnes que j'y apporte. Quand je n'y serai plus, personne n'y viendra, +personne n'y apportera un brin d'immortelle. Cette tombe deviendra la +pierre abandonnée des morts sans famille. Cette idée m'est douloureuse non +pour moi, mais pour lui. + +A l'entrée du cimetière, des bières de petits enfants se succèdent, +faisant dire aux femmes: «Encore un petit!» A ce qu'il paraît, le siège +est meurtrier à ces innocents, privés de lait. + + * * * * * + +_Jeudi 3 novembre_.--On vit dans la permanence du rappel. + +Quel est l'inconnu destiné à sortir de ces jours-ci! Quel est l'imprévu +que nous garde l'avenir! L'appoint courageux apporté par l'Ouest avec sa +mobile, avec ses marins, au milieu de la mollesse du reste de la France, +ne doit-il pas entrer pour quelque chose dans la formation du gouvernement, +ne doit-il pas amener la restauration du principe monarchique et +religieux? D'un autre côté, la prétention de Belleville de vouloir +despotiser la France, ne pourrait-elle pas amener une résurrection des +anciennes provinces, déjà blessées de la centralisation des derniers +règnes, amener un démembrement de la France, dont la pensée existe ce +matin dans l'affiche de la Bretagne? + + * * * * * + +_Vendredi 4 novembre_.--La place de l'Hôtel-de-Ville est calme, abandonnée +de la multitude de ces jours derniers. Quelques curieux seulement. Tout à +coup jambes en l'air, et le monde de courir sur le quai, où je vois passer, +dans les acclamations de la foule et un cortège de gamins, le gouverneur +de Paris. Une figure jeune, douce, plaisante avec une grande barbiche +d'officier d'Afrique: le général distingué, tel que l'inventerait un roman +sans talent ou une pièce du Gymnase. + +Je traversais ce soir le passage des Panoramas, et dans ce passage +autrefois aveuglant de clarté, je me demandais si je n'étais pas dans le +tunnel qui passe sous la Tamise. + + * * * * * + +_Samedi 5 novembre_.--A dîner, Clément de Rïs me conte qu'aux DÉBATS, en +ce journal peu utopique, on a de l'inquiétude pour la cervelle d'un de nos +amis, pris de la monomanie de sauver la France avec une combinaison qui ne +me paraît pas si bête: le rétablissement d'Henri V, adoptant le comte de +Paris. + + * * * * * + +_Dimanche 6 novembre_.--L'armistice est repoussé par les Prussiens. Je +crois qu'il n'existe pas, dans l'histoire diplomatique du monde, un +document plus féroce que le Mémorandum de M. de Bismarck. Son apitoiement +sur les centaines de milliers de Français qui vont mourir de faim: ça +ressemble au jésuitisme d'un Attila. + + * * * * * + +_Lundi 7 novembre_.--A déjeuner, ce matin, à la taverne de Lucas, sur +l'addition je trouve ma serviette, marquée 15 centimes. La blanchisserie +est, à ce qu'il paraît, en désarroi, par la rentrée dans Paris des +blanchisseurs de Boulogne, de Neuilly, etc., et encore à la suite de la +réquisition de la potasse et des autres matières par le gouvernement, pour +la confection de la poudre. + +Je vais faire visite à Victor Hugo, pour le remercier de la sympathique +lettre, que l'illustre maître a bien voulu m'écrire, lors de la mort de +mon frère. + +C'est à l'avenue Frochot--chez Meurice, je crois. On me fait attendre dans +une salle à manger, où sont les restes d'un déjeuner, servi dans un +bric-à-brac de verreries et de porcelaines. + +Je suis introduit dans un petit salon, au plafond et aux murs recouverts +de vieilles tapisseries. Il y a deux femmes en noir, au coin de la +cheminée, dont on voit vaguement les traits à contre-jour. Autour du poète, +à demi couchés sur un divan, des amis, parmi lesquels je reconnais +Vacquerie. Dans un coin, le gras fils de Victor Hugo, en costume de garde +national, fait jouer sur un tabouret, avec des dames, un petit enfant, aux +cheveux blonds, à la ceinture rouge. + +Hugo, après m'avoir donné la main, est venu se replacer devant la +cheminée. Dans la pénombre de l'antiquaillerie meublante, sous ce jour +d'automne, assombri par la vétusté des couleurs des murs, et tout +bleuissant de la fumée des cigares, au milieu de ce décor d'un autre temps, +où tout est un peu effacé, incertain, les choses comme les figures, la +tête d'Hugo, en pleine lumière, se trouve dans son cadre, et a grand air. +Il est dans ses cheveux, de belles mèches blanches révoltées, comme il y +en a sur la tête des prophètes de Michel-Ange, et sur sa figure une +placidité singulière, une placidité presque extatique. Oui, de l'extatisme, +mais où, de temps en temps, il y a des éveils, presque aussitôt éteints, +d'un oeil noir, noir, noir. + +Comme je lui demande s'il se retrouve, à Paris, il me dit à peu près ceci: +«Oui, j'aime le Paris actuel, je n'aurais pas voulu voir le bois de +Boulogne, dans son temps de voitures, de calèches, de landaus, il me plaît +maintenant qu'il est une fondrière, une ruine... c'est beau, c'est grand! +Ne croyez pas cependant que je condamne tout ce qui a été fait à Paris. Je +suis le premier à reconnaître l'intelligente restauration de +Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-Chapelle, et incontestablement on a +élevé de belles maisons neuves...» Et sur ce que je lui dis, que le +Parisien se trouve dépaysé dans ce Paris qui n'est plus parisien, il me +répond: «Oui, c'est vrai, c'est un Paris anglaisé, mais qui possède, Dieu +merci, pour ne pas ressembler à Londres, deux choses: la beauté +comparative de son climat, et l'absence du charbon de terre. Pour moi, +quant à mon goût personnel, je suis comme vous, j'aime mieux nos vieilles +rues...» Quelqu'un ayant prononcé le mot de «grandes artères». «C'est vrai, +jette-t-il au divan, ce gouvernement n'avait rien fait pour la défense +contre les étrangers, tout avait été fait pour la défense contre la +population!» + +Hugo vient s'asseoir à côté de moi, et m'entretient de mes livres, qu'il +veut bien me dire avoir été des distractions de son exil. Il ajoute: «Vous +avez créé des types, c'est une puissance que n'ont pas toujours les gens +de très grand talent!» Puis, me parlant de mon isolement sur cette terre, +qu'il compare au sien, lorsqu'il était là-bas, il me prêche le travail +pour y échapper, me berce d'une espèce de collaboration avec celui qui +n'est plus, finissant par cette phrase: «Pour moi, je crois à la présence +des morts, je les appelle _les invisibles_.» + +Dans le salon, le découragement est complet. Même ceux qui envoient des +articles de vaillance au RAPPEL, avouent tout haut leur peu de confiance +dans la possibilité de la défense. Hugo dit: «Nous nous relèverons un +jour. Nous ne devons pas périr. Le monde ne peut subir l'abominable +germanisme. Il y aura une revanche dans quatre ou cinq ans!» + +Victor Hugo, dans cette visite, se montre aimable, simple, bonhomme, pas +le moins du monde grandiloque ou sibyllin. Sa grande personnalité ne se +fait sentir que dans de délicats sous-entendus, comme lorsqu'il parle des +embellissements de Paris, et qu'il cite Notre-Dame. On lui est +reconnaissant de sa politesse, un peu froide, un peu hautaine, mais qu'on +aime à rencontrer dans ce temps d'effusions banales, où les grandes +célébrités vous reçoivent, à la première entrevue, avec un: «Tiens, c'est +toi, ma vieille!» + +La curieuse transformation des commerces du moment.... Les chapeliers +tentent le collectionneur militaire, avec le casque classique prussien, +dit paratonnerre, avec le casque chocolat d'un Bavarois _ramassé à +Châtillon_. Les marchands de couleurs et de tableaux vendent des +couvre-képis en toile cirée. Les officines de Paris pour les courses, +actuellement sans ouvrage, sont devenues des bazars de siège: on y expose +des revolvers, des lorgnettes de marine, des couteaux, des couverts pour +bastions, des tire-douilles pour fusils à tabatière, des tasses à filtre, +etc. + +Une boucherie de la rue Neuve-des-Petits-Champs a changé son nom en +HIPPOPHAGIE, et étale, dans le flamboiement du gaz, un écorché élégant, au +péritoine découpé en festons et en dentelles, un écorché tout enguirlandé +de feuillages et de roses: un écorché qui est un âne. + + * * * * * + +_Mardi 8 novembre_.--Une foire aux légumes, le long de l'avenue de Clichy, +depuis la statue du maréchal Moncey jusqu'à la porte du rempart, avec tout +son petit monde de mioches vendeurs: de petits ébouriffés, dont le pan de +chemise passe à travers la charpagne sur laquelle ils sont assis, de +petites encapuchonnées qui ont trois navets devant elles. Dans ce +gigantesque étalage de verdure, glissent, coulent, se répandent les +étalages d'autres commerces: de vieux pantalons, des morceaux de tuyaux de +poêle, des abat-jour, des peintures à l'huile de maisons de campagne par +des propriétaires amateurs, des tableaux de mâchoires, qui s'ouvrent et se +referment, achetés à la faillite d'un dentiste. + +Je passe le pont-levis. Le soleil fondu dans le brouillard fait ressembler +le ciel à une fumée d'incendie, et derrière moi, les grandes lignes des +fortifications, dégagées de toute construction, apparaissent comme des +falaises noyées dans la brume du matin, avec leurs silhouettes de +douaniers. + +Toutes les maisons abandonnées, gardent des écriteaux de location, ô +ironie! Dans ces maisons fermées et vides, une fenêtre devenue un atelier +de choumaques, de _rapetasseurs_ de chaussures humaines; une autre fenêtre, +tout encombrée de viande de cheval, de boudin de cheval, de tripes de +cheval, d'où se détache de la cheminée flambante une mégère horrible, qui +vend par la baie ouverte, aux soldats de la ligne, quelque chose sans nom +et qui pue. + +On traverse, tous les cent pas, des barricades, et alors des rencontres +sur la route d'hommes et de femmes, portant, tous à la main, quelque chose, +ne fût-ce qu'un bout de planche arrachée; des rencontres d'affreux gamins, +culottés de la mise bas d'un pioupiou, et coiffés jusqu'aux yeux du +bonnet de police impérial; des rencontres de figures de misère qui donnent +froid; des rencontres de vieilles haillonneuses, dont la clef rouillée de +leur taudis, leur bat dans les jambes, avec un bruit de fer contre du bois. + +Passé l'église de Clichy, me voici au milieu de jardins de maraîchers, +n'ayant plus de palissades, d'appentis, où toutes les lattes à la hauteur +de la main ont été arrachées, entre des pieux qui sont tout ce qui reste +des toits de planches qu'ils soutenaient. + +Cette dévastation a pour horizon des squelettes de grands peupliers +détachés dans le ciel, sur une nuée rose autour d'un soleil cerise, au +milieu de ramures ressemblant aux arborisations d'une agate. + +La route continue, continue, continue, pour cesser tout à coup, comme si +le paysage était coupé net, entre une usine lézardée, étayée par des +poutrelles, et un restaurant en planches peintes couleur de brique, et où +se lit: ÉCOLE DE NATATION DU PONT. + +Là, la vue s'arrête devant un grand brouillard jaune, s'élevant de la +Seine qu'on ne voit pas, et dont se détache une sentinelle, qui vous crie: +«On ne passe pas!» + +Je prends à droite un chemin noir de charbon de terre, et je flâne sous +des arbres rabougris de vergers, où des hommes lèvent des carrés de gazon, +qu'ils chargent sur des charrettes. Dans les terrains vagues, au delà, +semblables à des bataillons de petits soldats de plomb, des gardes +nationaux exécutent des marches et des contre-marches. De tous côtés, +au-dessus des clôtures, des képis et des baïonnettes de sentinelles; de +tous côtés, des murs percés de trous meurtriers, laissant passer de petits +morceaux de ciel; et tout au loin, par un sentier qui chemine entre des +pans de murailles, glissées à terre, se traîne lentement une vieille femme, +accablée sous le poids du bois qu'elle porte, comme une fourmi sous un +fétu. + +A la recherche de la Seine, je prends un chemin contournant des usines, +des fabriques silencieuses et noirâtres, de ce ton des choses +éternellement enveloppées de fumée, et parmi lesquelles une seule a un +grondement, avec jet de vapeur par un soupirail de cave. J'arrive enfin à +une amidonnerie, dont je vois, par le battant de la grande porte, des +hommes abattre des grands arbres, et j'ai devant moi une redoute qui a des +embrasures pour trois canons, et la Seine, comme Corot pourrait la peindre, +à la fin d'une journée d'hiver. + +Toujours un ciel rose, et les maisons serrées de l'autre rive de la Seine, +pareilles à des blancs de dominos, dans les masses violettes des arbres, +et l'eau jaune avec un reflet du ciel qui la _saumone_, et l'île en face, +complètement rasée, avec un peu de bleuâtre dans la forêt de rejets de ses +broussailles. + +D'un côté, le pont du chemin de fer d'Asnières, un fil noir dans l'air, de +l'autre le pont de Clichy, le tablier d'une de ses arches tombé dans l'eau. + +Sur la route dévastée, sous ce ciel fantastique, dans ce paysage aux +couleurs, qui ne sont pas les couleurs d'un jour réel, mais des couleurs, +qui semblent des colorations d'opale, vues au crépuscule, la prostitution +se promène beaucoup. + +Il y a de la fille à soldat de toutes les catégories, et je marche +derrière une créature, à laquelle un jeune lignard donne le bras. Elle est +en cheveux, les cheveux tignonnés en couronne ou plutôt en moule de +pâtisserie, au haut de la tête. Elle porte une robe de laine noire à +longue queue, dont la taille est sous les seins, avec une pèlerine à la +ruche qui lui remonte sur les épaules. Elle a un foulard blanc au col, et +un panier de paille noire à la main. + +C'est la toilette distinguée de la fille de maison, à l'usage des +militaires, en l'an de grâce 1870. + + * * * * * + +_Mercredi 9 novembre_.--Ce soir, je me cogne contre Nefftzer, qui m'emmène +boire un verre d'_aff-aff_ chez Frontin. Nous descendons dans la cave, +hantée par les démocrates. Nefftzer a déjà l'animation, l'expansion de +quelques chopes, et son rire de la Souabe est formidable. + +Sur un mot que je dis de Victor Hugo, le voici à se débonder sur l'homme, +qu'il a beaucoup pratiqué à la Conciergerie, du temps qu'Hugo venait, tous +les jours, dîner avec ses fils et Vacquerie. Il me parle de sa complète +inconscience en fait de nourriture: «Proudhon, dit-il, et un autre de mes +amis, s'étaient rationnés à des dîners qui coûtaient dix sous. Notez que +pour ces dix sous, on avait trois plats; mais quels plats! On avait du vin, +mais quel vin! Moi je fais la distinction des bonnes et des mauvaises +choses, mais je me résigne aux mauvaises. Lui, Hugo, rien! Je me rappelle, +un jour, où il était en retard, et où nous ne l'attendions plus. Nos +restes avaient été jetés dans un coin: un infâme _arlequin_, un mélange de +choses, comme de la blanquette de veau et de la raie au beurre noir... Eh +bien, Hugo s'est jeté là-dessus. Nous le regardions avec stupéfaction... +et vous savez qu'il mange comme Polyphème.» + +«Très amusant, alors Hugo, c'était au moment de l'élection du Président, +j'occupais la meilleure chambre, la chambre arrangée pour Beauvallon. On +se tenait chez moi. Hugo venait y caresser de paroles Proudhon, mais au +fond, Proudhon avait pour lui le mépris qu'il aurait eu pour un musicien.» + +«Ma chambre là, ça servait à tout. Un jour il y eut un fort dîner. +Crémieux avait apporté du vin de Constance, qu'il tenait de Rothschild, en +qualité de juif. Mme Hugo se mit à parler, à parler un peu trop, je +n'oublierai jamais le regard impossible à rendre, par lequel Hugo l'a tout +à coup foudroyée, l'a réduite au silence.» + +«Autrefois, quand Hugo venait à LA PRESSE, je ne le reconnaissais jamais à +première vue: l'idée que j'avais du grand poète ne concordait pas, dans le +premier moment, avec le monsieur que j'avais sous les yeux!... Oui, +figurez-vous l'aspect d'un _fricoteur_, d'un étudiant de trentième +année... il n'était pas soigné... et puis sa manie de porter des +sous-de-pied étroits, et des pantalons gris-perle, remplis de taches, avec +toujours un habit noir.» + +«Quand je l'ai revu en Belgique, c'était un autre homme, on aurait dit un +vieux capitaine de cavalerie... Mais, il faut le reconnaître, qu'il +s'agisse de l'ancien ou du nouvel Hugo, il a toujours eu une séduction +dans l'accueil, une grâce de politesse charmante... Je me rappelle que +quand nous allions chez lui, avec nos femmes, il n'en laissait pas partir +une, sans lui mettre sur le dos son châle ou sa capeline. Chez un autre, +c'eût été ridicule: chez lui, c'était si bien fait!» + +Il est dix heures et demie, et selon l'ordonnance de la Défense nationale, +un garçon éteint le gaz, et apporte une chandelle sur la table. Le +sous-sol a pris la physionomie d'un de ces cafés souterrains, où j'ai +soupé à Berlin. + +Alors la pensée et la parole de Nefftzer montant et s'élevant, il reprend: +«Moi je suis germain, complètement germain, je défends seulement la France +par devoir, mais je ne m'abuse pas... Le jour n'est peut-être pas loin, où +vous reverrez une République phocéenne, un grand-duché d'Aquitaine, un +grand-duché de Bretagne... C'est la Saint-Barthélemy, soyez-en persuadés, +qui amène, en ce moment, la fin de la France... si la France était devenue +protestante, c'eût été à tout jamais la grande nation de l'Europe... +Voyez-vous, dans les pays protestants, il y a une gradation entre la +philosophie des classes supérieures et le libre examen des classes +inférieures... en France, entre le scepticisme du haut et l'idolâtrie du +bas, il y a un trou, un abîme... croyez que c'est cela qui tue la France.» + +Dans le café devenu obscur, envahi par les ténèbres, de cette grosse face +jordanesque, rougeoyante sous la lumière crue de la chandelle, qui en fait +saillir la chair épaisse et verruqueuse, de ce baragouin, par moments, +incompréhensible, de cette parole rétive, qui sort comme d'éructations, +s'échappent des pensées pleines de profondeur, des ironies, des paradoxes, +presque de génie. + +Il finit, en déclarant tout haut, que M. de Bismark est le premier des +hommes d'État de tous les temps, se demandant toutefois, s'il eût fait de +si grandes choses, ayant rencontré les difficultés et les circonstances +contraires, que trouva Pitt. + +Et il se fait rapporter de l'ale et du porter, disant que c'est à la bière +qu'il doit son sommeil de toutes les nuits. + + * * * * * + +_Jeudi 10 novembre.--C'est général, comme dans ces temps-ci, tout le monde +que je vois, a un besoin instant de tranquillité d'âme, de repos d'esprit, +de fuite de Paris. Tous disent: «Aussitôt ce que ça va être fini, je pars» +et l'on désigne un coin de France, un morceau de campagne vague, où loin +de Paris et de tout ce qui le rappelle, l'on pourra, de longues heures, ne +plus penser, ne plus réfléchir, ne plus se souvenir. + +Il se pourrait bien que ce grand 89, que personne, même parmi ses +adversaires, n'aborde dans un livre, qu'avec toutes sortes de salamalecs, +ait été moins providentiel pour les destinées de la France qu'on ne l'a +supposé jusqu'ici. Peut-être va-t-on s'apercevoir que, depuis cette date, +notre existence n'a été qu'une suite de hauts et de bas, une suite de +raccommodages de l'ordre social, forcé de demander à chaque génération un +nouveau _sauveur_. Au fond, la Révolution française a tué la discipline de +la nation, a tué l'abnégation de l'individu, entretenues par la religion +et quelques autres sentiments idéaux. Et ce qui avait survécu de ces +sentiments idéaux, notre premier sauveur, Louis-Philippe l'a achevé avec +la phrase de son premier ministre: «Enrichissez-vous»; et notre second +sauveur, Napoléon III, avec son exemple et celui de sa cour, qui disait: +«Jouissez.» Puis, quand toutes les religions désintéressées des âmes +étaient mortes, on faisait, par le suffrage universel, du vote destructif +et désorganisateur du bas de notre société, la véritable souveraineté +française. + +89 eût pu inaugurer le gouvernement d'un autre peuple, d'un peuple aimant +sérieusement la liberté et l'égalité, d'un peuple instruit, _jugeur_, de +libre examen, mais pour le tempérament sceptique, blagueur et _gogo_ de la +France, 89 me semble destiné à devenir le régime mortel. + + * * * * * + +_Vendredi 11 novembre_.--Le blessé est en faveur. Je vois, passant le long +du boulevard Montmorency, une dame promener, dans sa voiture découverte, +un blessé en capote grise, en bonnet de police. Elle est tout yeux pour +lui, elle remonte à chaque instant la fourrure sur ses jambes; des mains +de mère et d'épouse se promènent, le temps entier de la promenade, sur sa +personne. + +Le blessé est devenu un objet de mode. Il est pour d'autres un objet +d'utilité, un paratonnerre. Il défend votre immeuble de l'invasion des +populations suburbaines; il vous sauve, dans l'avenir, de l'incendie, du +pillage, de la réquisition prussienne. Quelqu'un me racontait qu'une +personne de sa connaissance avait monté une ambulance--huit lits, deux +soeurs, et charpie, et bandes, et tout l'et caetera pour les +pansements--rien n'y manquait. Malgré cela, aucun blessé ne pointait à +l'horizon. L'homme de l'ambulance restait plein d'inquiétude pour son +immeuble. Que fit-il, il alla à une ambulance, favorisée de blessés, et +versa 3000 francs, oui 3000 francs, pour qu'on lui en cédât un. + +Je désire vivement la paix, je désire bien égoïstement qu'il ne tombe pas +d'obus dans ma maison et mes bibelots, et cependant je marchais triste, +comme la mort, le long des fortifications. Je regardais tous ces travaux +qui ne devaient pas protester contre la victoire allemande, je sentais à +l'attitude des ouvriers, des gardes nationaux, des soldats, à ce que l'âme +des gens confesse d'eux, autour d'eux, je sentais que la paix était signée +d'avance, et telle que l'exigerait M. de Bismarck, et je souffrais +bêtement comme d'une déception, d'une désillusion sur le compte d'un être +aimé! Quelqu'un me disait, ce soir: «Les gardes nationaux, nous n'en +parlons pas, n'est-ce pas? La ligne lèvera la crosse en l'air. La mobile +tiendra un petit peu. Les marins tireront sans conviction. Voilà comme on +se battra si on se bat.» + + * * * * * + +_Samedi 12 novembre_.--Que la postérité ne s'avise pas d'en conter aux +générations futures, sur l'héroïsme du Parisien en 1870. Tout son héroïsme +aura consisté à manger du beurre fort dans ses haricots, et du rosbif de +cheval au lieu de boeuf, et cela sans trop s'en apercevoir: le Parisien +n'ayant guère le discernement de ce qu'il mange. + + * * * * * + +_Dimanche 13 novembre_.--Au milieu de tout ce qui resserre et menace la +vie, dans ce moment, il y a une chose qui la soutient, la fouette, la fait +presque aimer: c'est l'émotion. Passer sous ces coups de canon, se risquer +au bout du bois de Boulogne, voir comme aujourd'hui la flamme sortir des +maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel émoi d'une guerre vous +entourant, vous touchant presque, frôler le danger, être toujours le coeur +un peu battant vite: cela a sa douceur, et je sens, lorsque ce sera fini, +qu'il succédera, à cette jouissance fiévreuse, de l'ennui bien plat, bien +plat, bien plat. + +... Ce soir, dans la sonorité d'une nuit de gelée, s'entend sur tout le +rempart, à chaque instant répété, en sa mélopée saisissante: «Sentinelles, +prenez garde à vous!» dans le bruit continu de coups de canon, pareils à +des fracas et des écroulements de foudre en des montagnes lointaines. + + * * * * * + +_Lundi 14 novembre_.--Me promenant dans la ruine du bois de Boulogne, j'ai +la curiosité de voir les maisons du Parc des Princes. + +Toutes ont été abandonnées par les propriétaires, et les jolis jardins +sont émaillés de pioupious, et dans la verdure des arbres verts, le rouge +garance contraste avec la blancheur des marbres de l'habitation de la +Tourbey, que j'ai dû acheter... Je pousse devant moi, et vais à l'aventure, +à travers les terrains vagues qui commencent la campagne de la banlieue. +Ce ne sont que maisons, à la grille laissée grande ouverte par la visite +d'un franc-tireur; maisons aux carreaux cassés, d'où volettent, au dehors, +des lambeaux de petits rideaux, tout grippés par la pluie. Ici, pendent +sur le trou d'une porte absente, les brindilles d'une plante grimpante; là, +le vide de la niche d'un chien garde le vide d'une vacherie délaissée. + +Mais parmi ces bâtisses, il en est une qui me parle, je ne sais pourquoi. +Une bâtisse fabriquée avec des démolitions de toutes les sortes et de +toutes les époques, une bâtisse où l'on sent qu'un étrange et cocasse +Parisien, après en avoir été l'architecte, y a pris ses invalides. Je +pénètre dans la cour, toute encombrée de choses hétéroclites, parmi +lesquelles je distingue une baignoire d'enfant, et un immense chapeau de +paille: un chapeau de philosophe champêtre, un chapeau d'inventeur. Une +moitié de vieille porte Louis XV m'introduit dans l'unique pièce du +rez-de-chaussée. Les meubles sont en marmelade, un buffet, éventré, n'a +plus des panneaux qui le fermaient que des filandres de bois, pendant +comme des ficelles. + +Chose surprenante! au milieu de la dévastation qui a fait rage en ce +pauvre logis, dans un coin, sur une chaise, la seule restée intacte, est +posé à plat, entr'ouvert, un vieux livre à tranche rouge, le livre tel +qu'il a été laissé par le propriétaire, après sa dernière lecture. + +Le ciel est gris de gros nuages qui semblent des tourbillons de cendre, +les coteaux de Saint-Cloud sont d'un bleu noirâtre, et la ruine du château +paraît déjà une ruine de cent ans. Cela, au milieu des fumées rousses de +quatre ou cinq incendies autour de l'église, je le regarde, par dessus les +blancheurs des tombes d'un cimetière, dont le mur, déchaperonné, a été +converti en barricade et garni de sacs de terre, tandis que les rafales de +vent font claquer les persiennes de fenêtres ouvertes des maisons +désertes. J'ai un âpre, presque un cruel plaisir, à me promener dans cette +désolation, dans cette mort des choses, à travers une bise qui vous +remplit les yeux de larmes. + +... Il y a je ne sais quoi de réconfortant à battre le pavé, dans cet +aboiement, faisant retentir le boulevard, sous les voix de crieurs: «La +Reprise d'Orléans par l'Armée de la Loire», oui, je ne sais quoi de +réconfortant, à marcher comme dans une résurrection de Paris. + + * * * * * + +_Mercredi 16 novembre_.--Le plaisir chez les femmes maigres se traduit par +un spasme nerveux; chez les femmes grasses, par une espèce de convulsion. +Chez les premières c'est plutôt un allongement, un étirement, chez les +secondes un resserrement, une contraction. + +La _petite mort_ met sur la figure des unes de l'extatisme, sur celle des +autres de l'apoplexie. + + * * * * * + +_Vendredi 18 novembre_.--Une nuit de cauchemar passée avec les absents, +avec ceux que la mort ou l'exil a retranchés de ma vie. Mon frère était +condamné à mort, pour une cause dont je n'avais pas la conscience bien +exacte dans mon rêve. J'allais trouver Sainte-Beuve, pour qu'il me donnât +une lettre de recommandation. Je l'attendais longtemps dans une immense +pièce, remplie de porcelaines de Saxe. Cela m'intriguait de trouver une si +grande pièce dans sa petite maison, et encore de découvrir au critique un +goût que je ne lui connaissais pas. Enfin je le voyais arriver avec ce +petit pas _trotte-menu_, ce sourire finement spirituel, avec lesquels il +faisait son entrée dans un salon, et il passait près de moi, en me jetant +un regard, où je ne voyais pas d'yeux, et il ressortait par une autre +porte. Alors je songeais à m'adresser à la princesse Mathilde, que je ne +rencontrais pas chez elle, mais dans un bâtiment ressemblant à un Hôtel de +ville de l'étranger. C'était sans doute le ressouvenir dans mon sommeil, +qu'elle était à Mons. Elle m'accueillait avec ce doux sourire triste du +regard, que sa figure, un peu rude, prend à certaines heures... C'est +étonnant, comme parfois la vision spirituelle du rêve vous donne le +délicat portrait de la physionomie des gens! La princesse me disait que +l'Empereur n'était plus empereur, qu'il ne pouvait rien pour mon frère... +et mon rêve finissait dans l'incohérence bête des rêves, et une anxiété +que le réveil ne dissipait pas tout de suite. + +... Les canons ont chacun leur son, leur timbre, leur résonnement, leur +_boum_ ronflant, ou strident, ou sec, ou fracassant. Je suis arrivé à +reconnaître avec certitude le canon du Mont-Valérien, d'Issy, de la +canonnière du Point-du-Jour, de la batterie Mortemart. Je ne parle pas de +la pièce marine de mon rempart, parce que, le jour, elle remue toutes les +portes, comme si un coup de vent s'engouffrait dans la maison, parce que, +la nuit, elle me secoue dans mon lit, comme un léger tremblement de terre. + + * * * * * + +_Samedi 19 novembre_.--Ici on gonfle un ballon captif, et j'aperçois Nadar, +se remuant, se démenant, sous une casquette d'officier de marine, dans un +raglan à l'enveloppement militaire. + + * * * * * + +_Dimanche 20 novembre_.--Du haut de la butte Mortemart, j'entendais une +fillette dire à ses petites amies, en montrant Saint-Cloud: «Elle y est +toujours, notre maison... la dernière près de ces arbres... la voyez-vous?» + +C'est la consolation du moment. Petits et grands viennent, de temps en +temps, donner un coup d'oeil à leur immeuble aimé. L'autre jour, un +monsieur, que je ne connaissais pas, me demandait la permission de voir, +d'une de mes fenêtres, la baie de son atelier, situé à Sèvres. + +Ce soir, je rencontre le jeune Frédéric Masson, enterré dans sa capote de +mobile. Lui, qui datait les lettres qu'il m'écrivait du collège, des +brumaire et des messidor du calendrier républicain, je le trouve fort +dégrisé de la république, des républicains, des soldats démocrates. Il se +plaint que, lorsqu'il marchait avec Goubie en avant, ses frères +n'emboîtaient point le pas. Et de sa mauvaise humeur contre le présent, un +peu remonte à 89, et amène une baisse sensible de son lyrique enthousiasme +d'autrefois pour la première république. Il est un symptôme. Je suis +persuadé que beaucoup de jeunes gens ayant en eux-mêmes semblablement à +Masson un grain d'exaltation révolutionnaire, sont en train de devenir des +réactionnaires. + + * * * * * + +_Mardi 22 novembre_.--Dans le grand bois, où les tristesses de l'automne +se mêlent aujourd'hui aux tristesses de la guerre: pas un promeneur, pas +un errant, pas même un volètement de petit oiseau, seulement la plainte +des vents, dans laquelle résonnent les répercussions des chassepots de la +rive droite. + +Je suis seul, et j'ai dans la mémoire et dans les yeux, la pâleur des +nombreux soldats malades, que je viens de voir passer sur des cacolets. Je +vais, à travers le triste abatis, à des arbres, sous lesquels je me suis +assis avec mon frère, sous lesquels je l'ai vu si triste. Ils sont morts +aussi, les arbres... Des coupes de bouleaux s'étendent devant moi, et font, +avec leurs troncs blancs, comme des coins de cimetière... Sur la route +abandonnée, les semelles de vieux souliers se mêlent, dans la boue, aux +branchages desséchés. + +Près de la cascade, je côtoie un campement sous bois, une agglomération de +masures, de cabanes, de huttes, fabriquées pittoresquement de fragments de +planches, de morceaux de zinc, de terre battue, avec leurs portes de +branches tournant sur des gonds de lianes, et avec leurs fenêtres faites +d'un morceau de vitre trouvé par aventure. Le café de la Cascade, le café +des noces parisiennes, est une ambulance. Le lac supérieur a été mis à sec, +et mon pas fait envoler des nuées d'oiseaux, cherchant des vers dans la +vase. Plus d'eau cascadante, et dans l'espèce de boue restée dans le +bassin, des soldats, encastrés dans les anfractuosités du rocher, lavent +leurs chemises sales. + +La pluie a cessé, un jour net, clair, cristallin, nettoyé de toute vapeur, +dessine d'une manière presque aiguë les petites villas étagées sur les +collines, et la masse rectiligne du Mont-Valérien, derrière lequel se +couche le soleil dans un admirable effet. Le ciel pâlement bleu et +pâlement jaune semble le lit d'un grand fleuve desséché, dont les langues +bleues sont de l'eau, les langues jaunes du sable, ayant, à la marge, de +gros et lourds nuages blancs, crêtés d'or en fusion. + +Spectacle militaire de la fermeture:--sonneries de clairons,--essoufflement +des attardés,--gros souliers des soldats flaquant dans la +boue,--chevaux que les conducteurs des voitures prennent par la +bride,--bousculades d'entrants et de sortants, déjà vagues dans la nuit +qui commence. + +Et bientôt le noir des deux portes fermées, sur un morceau de ciel roux, +zébré de nuages violets, et dans l'air les quatre grands bras détachés du +pont-levis remonté sur le bleu nocturne du crépuscule. + + * * * * * + +_Mercredi 23 novembre_.--En ce siège, on éprouve de l'ennui, comme dans du +tragique qui n'aboutirait pas. + +Veuillot, il a ce que peu d'écrivains possèdent! La lecture de ses +articles donne à ses lecteurs une espèce d'alacrité. Du reste, l'ironie de +son talent n'a jamais étalé un plus grandiose, un plus dédaigneux mépris +pour les hommes et les choses du présent. + + * * * * * + +_Jeudi 24 novembre_.--Mme Burty me disait, aujourd'hui, que sa +blanchisseuse lui avait affirmé que la nourriture de son cheval lui +coûtait 13 francs par jour. + +Le chiffonnier de notre boulevard, qui, dans le moment, fait queue à la +halle pour un gargotier, racontait à Pélagie qu'il achetait, pour son +gargotier, les chats à raison de six francs, les rats à raison d'un franc, +la chair de chien à raison d'un franc cinquante, la livre. + + * * * * * + +_Vendredi 25 novembre_.--Jamais, il me semble, les effets de l'automne +n'ont été aussi beaux que cette année: cela tient, peut-être, à ce que je +les regarde plus qu'en aucun temps, et que j'ai toujours les yeux fixés +sur l'horizon prussien. + +Ce soir, je ne pouvais me lasser de regarder cette broussaille à perte de +vue, teintée en ces tortils morts, de la couleur rose des bruyères, et les +coteaux d'un âpre violet, et les maisons de Saint-Cloud, au blanc bleuâtre +indescriptible, fait par les fumées de l'éternel incendie, qui couve +depuis un mois. Et ce paysage de coloriste avait, pour ciel, un ciel de +feu rouge cerise, enfermant dans des cernées, deux ou trois taches +étranges de bleu pâle, du bleu que Lessore jette sur la faïence de ses +assiettes. + + * * * * * + +_Samedi 26 novembre_.--Aujourd'hui, c'est le dernier jour des portes +ouvertes. Demain, Paris finit aux remparts, et le bois de Boulogne ne +sera plus parisien. + +Je veux, avant qu'il ne disparaisse, peut-être, m'y promener toute la +journée, et me voici ce matin, dans le chemin tournant, surmonté de +l'homme à la lunette, jetant aux passants: «Qui veut voir les Prussiens, +on les voit très bien, messieurs, rendez-vous compte?» A tout moment il +faut sauter des grands fossés, des remblais garnis de fascines... La porte +du Pré Catelan est ouverte, des canons sont rangés sur sa pelouse, et les +artilleurs font signe de passer au large. Du Pré Catelan, je pousse au +Jardin d'Acclimatation, par ce joli chemin côtoyant un ruisseau sous des +arbres verts. Là, une bande d'enfants, de femmes, brise, casse ces pauvres +arbres, qui restent, après leur passage, avec des arrachis blancs, des +branches pendantes à terre, des tortils de bois révolté: un saccagement +qui dévoile l'amour de la destruction de la population parisienne. Un +vieil homme de la campagne qui passe par là, et qui aime les arbres, comme +la vieillesse, lève les yeux au ciel, douloureusement. + +Dans la dévastation générale, la grande île seule, préservée par l'eau qui +l'entoure, garde intacte et sans blessures, ses arbres, ses arbrisseaux, +sa propreté anglaise. Au bord du lac, près de ce bord si couru, se promène +seul, un long prêtre maigre, lisant son bréviaire. + +Je me hâte pour l'heure de cinq heures, pour l'heure de la rentrée. + +La pelouse, qui va de la butte Mortemart à la porte de Boulogne, est toute +couverte de mobiles, qui vont y camper la nuit. C'est pittoresque, toute +cette multitude bleuâtre, toutes ces petites tentes blanches, soldats et +tentes se dégradant jusqu'en bas, en homuncules et en petits carrés +microscopiques, au milieu de fumées de _popotes_, qui font un vrai nuage à +l'horizon, et d'où se détachent les grands arbres des côtés, avec des +tournures d'arbres de portants de coulisses, et où perce, tout au fond, un +rien de l'architecture de Saint-Cloud, lumineusement diffuse, comme un +édifice d'apothéose, au moment de la tombée de la toile. + +Cinq heures sonnent. On se presse. On se bouscule. Il y a un encombrement +de caissons d'artillerie. Un pauvre vieil homme prend peur, à côté de moi, +sur le pont-levis, et tombe dans le fossé. Je le vois remonter sur les +épaules de quatre hommes, inerte; la tête bringue-ballante. Il s'est cassé +la colonne vertébrale. + + * * * * * + +_Lundi 28 novembre_.--Cette nuit je suis réveillé par la canonnade. Je +monte dans une chambre d'en haut. + +En le ciel sans étoiles, coupé par les ramures des grands arbres, c'est +une succession, depuis le fort de Bicêtre jusqu'au fort d'Issy, dans toute +l'étendue de cette grande ligne hémicyclaire, c'est une succession de +petits points de feu, s'allumant comme des becs de gaz, suivis de +retentissements sonores. Ces grandes voix de la mort au milieu du silence +de la nuit: ça remue... Au bout de quelque temps, des hurlements de chiens +se sont joints aux bronzes tonnants; des voix peureuses de gens réveillés +se sont mises à chuchoter; des coqs ont lancé leurs notes claires. Puis +canons, chiens, coqs, hommes et femmes, tout est rentré dans le silence, +et mon oreille, tendue au dehors de la fenêtre, n'a plus perçu, au loin, +tout au loin, qu'un bruit de fusillade,--ressemblant au bruit mat que fait +une rame, en touchant le bois du bateau. + +L'étrange rassemblement aujourd'hui, que la composition d'un omnibus! que +d'hommes de guerre de toutes les espèces et de toutes les façons! Je suis +à côté d'un aumônier du Midi, aux yeux à la fois vifs et doux, qui me dit +que depuis la fermeture des portes, le moral de l'armée et de la mobile +est complètement changé, que le découragement et la démoralisation étaient +à tout moment apportés par les maraudeurs et les filles, allant des +Français aux Prussiens, et des Prussiens revenant aux Français, mais +qu'aujourd'hui ils ont confiance, qu'ils sont disposés à bien se battre. + +Je traverse le Luxembourg. Près du grand bassin se voit une voiture +chargée de tonneaux, et à la margelle de pierre, un rassemblement de gens +en manches de chemise, et d'enfants penchés sur l'eau. Je m'approche. Des +hommes agenouillés tirent une immense _seine_, dont les lièges frôlent les +cygnes, qui s'élèvent sur l'eau, en ébats effarouchés et en demi-envolées +colères. On pêche le bassin pour nourrir Paris, et bientôt apparaît, au +fond du filet, à la surface de l'eau clapotante, des carpes et de +monstrueux cyprins, qu'on porte dans les tonneaux de la voiture attelée. + +En face du bal Bullier, et masquant la décoration orientale de sa porte, +sur laquelle est écrit: _Ambulance, succursale du Val-de-Grâce_, stationne +une immense charrette, d'où un homme lance dans l'intérieur des matelas, +comme on jette des bottes de foin... + +Le boulevard Montparnasse est sillonné de canons et de caissons, qui +rentrent dans Paris, tandis que des femmes maladives, ayant des figures de +province, sont assises sur des bancs, frileusement encapuchonnées. Au +milieu d'elles, une vieille édentée, dont le menton est plus saillant que +le nez, et toute pareille à la sculpture en buis d'une marotte d'un Roi +des Fous, que j'ai vue dans une vente, semble promener une folie agitée. + +Sur le boulevard d'Enfer, à de maigres arbres, écorcés jusqu'à cinq ou six +pieds, sont attachés des chevaux, des ânes, et derrière ces rosses, se +tient une population finaude et rougeaude, le fouet passé autour du cou. +Maquignons octogénaires et maquignons adolescents: c'est une tourbe, où se +mêlent et se marient tous les types des vendeurs et courtiers de chevaux: +le vieux Normand avec son bonnet de coton à raies bleues et son collier de +barbe blanche; le berger au chapeau rond, au col nu, au sarrau sur lequel +passe une grande corde en bandoulière; ceux-ci, les richards, avec leurs +bonnets aux oreilles de laine noire frisée, leurs favoris carrés, leur +foulard rouge noué autour du cou; ceux-là, des jockeys en disponibilité, +avec le long gilet à manches, et le cache-nez de laine écossaise; puis +sous des casquettes aplaties, couvrant l'occiput, toute une population de +jeunes voyous retors et madrés, à la frimousse de vieux diplomates. + +Une grande fillette, à l'oeil impudique et au madras placé en haut de +cheveux rêches, m'offre, pour 350 francs, un âne qui m'a tout l'air d'un +âne de Montmorency. + +C'est l'avenue du marché aux chevaux--le Poissy du Paris du jour--et +j'entre dans le vrai marché, où les chevaux sont tellement affamés, qu'ils +mangent le bois de la traverse, dans laquelle est fixé leur licol, +s'efforçant, les pauvres bêtes, de ramasser à terre la sciure que leurs +dents ont faite. + +On les amène sur un pont-balance, devant lequel est agenouillé, sur un sac, +le soldat de ligne qui les pèse. On voit des mains se promener sur leurs +flancs, on entend des paroles dont on ne comprend pas le sens, dites par +des figures pleines de sourires malicieux, et de clignements d'yeux +diaboliques,--bourse mystérieuse, entre ces hommes tout rubiconds de +_coups de soleil_, et qui ne dure qu'un instant. Le marché est conclu. + +Le cheval est amené dans un coin, où un petit homme rabougri abaisse la +poignée de fer d'un soufflet, maintenant rouge du charbon de terre allumé, +et passe, à une espèce de monsieur en chapeau à haute forme, un fer qu'il +tire du feu, et que celui-ci applique sur la fesse du cheval, toute +fumante. Alors un autre homme en bonnet de laine, aux grandes bottes à +entonnoir, un paletot passé sur sa blouse, fait très artistiquement, avec +de grands ciseaux, deux ou trois tailles dans le poil du poitrail: des +marques symboliques. + +Après quoi, c'est de la viande de boucherie, qui a reçu son passeport pour +l'abattoir. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--La viande salée, délivrée par le gouvernement, est +_indessalable_, immangeable. J'en suis réduit à couper le cou à une de mes +dernières petites poules, avec un sabre japonais. Ça a été abominable, +cette pauvre petite poule voletant, un moment, dans le jardin, sans tête. + +Aujourd'hui, c'est chez tous un recueillement concentré. Dans les voitures +publiques, personne ne parle, tout le monde s'enferme en lui-même, et les +femmes du peuple ont comme un regard d'aveugle, pour ce qui se passe +autour d'elle. + +La Seine est couverte de _mouches_ qui chauffent, pavoisées du drapeau des +ambulances, et toutes prêtes à aller chercher des blessés. + +Au Champ-de-Mars, défilent de petites voitures de l'ambulance de l'armée, +précédées d'une ligne interminable de mulets, chargés de l'attirail de +campagne. D'autres voitures d'ambulance descendent au pas la barrière +d'Italie, cortégées de femmes, parmi lesquelles il en est qui parfois se +hasardent à ouvrir la portière du fond, pour regarder les blessés. + +L'angoisse de l'attente est dans les rues. Il y a des groupes qui +stationnent sur les places. Tout homme qui parle, tout homme dont on +espère un renseignement est entouré, et avec la nuit tombante, les groupes +deviennent énormes, débordant les trottoirs, les refuges, et coulant sur +la chaussée. + +Chez Brébant, on cause de la misère noire, dans laquelle sont tombés +soudainement des gens qui avaient hier l'aisance de la vie. Charles Edmond +raconte que sa femme, se trouvant chez leur boucher, avait vu une femme +proprement vêtue, vêtue comme une femme de la société, entrer et demander +un sou de _râclures de cheval_. Et Mme Charles Edmond lui ayant mis une +pièce blanche dans la main, la femme, comme remerciement, s'était mise à +fondre en larmes. + +On parle ensuite de la surexcitation nerveuse de la femme, de l'affolement +produit par les événements, de la crainte que l'on a d'avoir à réprimer +des émeutes de femmes. + +Puis les menaces de l'avenir amènent la conversation sur l'exil, qui +pourrait être le lot de beaucoup de dîneurs d'ici. + +Et cette perspective fait dire aux uns que l'exil, c'est la condamnation à +mort, ainsi que le comprenaient les Romains, fait dire au cosmopolite +Nefftzer que l'exil n'existe pas. + +C'est vraiment curieux comme le sentiment _patrie_ manque chez certains +hommes, et surtout chez les penseurs, les idéalistes. A ce propos, Renan +dit que le sentiment de la patrie était très naturel dans l'antiquité, +mais que le catholicisme a déplacé la patrie, et comme l'idéalisme est +l'héritier du catholicisme, les idéalistes ne doivent pas avoir des +attaches aussi étroites pour le sol, des liens si misérablement +ethnographiques que la patrie. «La patrie des idéalistes, s'écrie-t-il, +est celle où on leur permet de penser,» et au milieu des interruptions +nerveuses de Berthelot, emporté par la logique de sa thèse, il ne sent +dans le fait de la domination étrangère rien de ce qui indigne, soulève, +enrage les coeurs patriotiques. + +Décidément, je trouve mes amis trop supérieurs à l'humanité, et je sors de +chez Brébant, presque colère! + + * * * * * + +_Mercredi 30 novembre_.--Depuis une heure du matin, jusqu'à onze heures, +la canonnade sans interruption, une canonnade si pressée, que le coup de +canon n'est plus perceptible, et qu'il semble que c'est l'interminable +grondement d'un orage, qui ne se décide pas à éclater. Cela a aussi +quelque chose d'un déménagement céleste, où des Titans remueraient sur +votre tête les commodes du ciel. + +Je suis dans le jardin de Gavarni, devenu une espèce d'observatoire pour +le passant, qui y entre par la brèche du mur, jouissant avec mes voisins, +gardes nationaux et blousiers, de cet ébranlement du ciel, paraissant par +moments se communiquer au sol, que j'ai sous les pieds. + +La canonnade dure toute la journée: toute la journée ces roulements et ces +grondements de la mort; pas une seconde, sans une succession de ces +foudres, et qui, à la distance où elles sont, mettent à l'horizon, comme +les coups de ressac d'une grande mer. + +Je suis un peu souffrant. Je n'ai pu aller cet après-midi à Paris. Je +prête l'oreille au bruit de la rue, qui vous raconte le bon ou le mauvais +des choses publiques, avec le pas du passant, avec le son de sa voix: +rien. Ce soir, la rue ne dit rien. + + * * * * * + +_Jeudi 1er décembre_.--Rue de Tournon, à la clarté des bougies, courant +sous une porte cochère, et éclairant de leurs lueurs voltigeantes la +lividité d'une face, coiffée d'un mouchoir à carreaux, je vois descendre +d'une tapissière, un corps raidi dans une immobilité de cadavre, et dont +s'échappe un cri, à chaque tâtonnement des mains, qui le portent à +l'ambulance. C'est un mobile qui a eu la cuisse cassée, hier à onze heures +du matin, et qu'on vient de ramasser sur le champ de bataille, aujourd'hui +à la nuit. + +Dans l'omnibus, j'ai à côté de moi un carabinier parisien, tenant sur les +genoux un casque prussien de la garde royale. Il parle de l'élan des +troupes, des zouaves qui, à l'attaque de Villiers, ont été admirables, et +d'une compagnie, dont quatre hommes seuls, n'ont pas été touchés. + + * * * * * + +_Vendredi 2 décembre_.--Tout Paris est aujourd'hui dans l'avenue du Trône. +Et le spectacle vous est donné de la grande émotion de la capitale, se +tenant près de ses portes, raccourcissant la distance, rapprochant d'elle +les nouvelles. + +Des deux côtés de la chaussée, gardée libre par la garde nationale, +jusqu'à la barrière aux colonnes bleuissantes dans un coup de soleil +d'hiver, deux foules s'étageant et formant, çà et là, sur les tas de +pierrailles:--des monticules d'hommes et des femmes. La chaussée toute +pleine de l'allée et du retour des voitures d'ambulance, des chariots +d'obus, des camions de cartouches, des caissons de munitions, des +transports de toutes sortes, que fait refluer et cogne, à chaque quart +d'heure, dans un encombrement strident de ferraille, la fermeture de la +barrière du chemin de fer. + +Et les yeux de la foule, tournés vers le point culminant de l'avenue, où +l'on voit déboucher les voitures d'ambulance qui reviennent, et les +regards, cherchant le chapeau d'un prêtre sur le siège, la coiffe blanche +d'une soeur sur la banquette. Chez tous, il y a un frisson douloureux, +mêlé à une curiosité avide des pâleurs, des taches de sang, des +souffrances contenues et mangées par ces mutilés, qui se savent regardés, +et font effort pour être à la hauteur du spectacle. + +Il passe des blessés, assis sur le cul d'une charrette, les jambes +pendantes et mortes, ayant, sur leur figure décolorée, des sourires vagues, +adressés aux passants--des sourires qui donnent envie de pleurer... + +Il passe des blessés, qui portent sur l'inquiétude de leur visage, le +non-savoir de l'amputation, le non-savoir de la vie ou de la mort. + +Il passe des blessés, qui posent, dans des attitudes arrangées et +théâtrales, sur une botte de paille, et jettent au public, du haut de la +voiture, où ils sont juchés: «Allez, il y a de _la viande de Prussien_, +là-bas.» + +Un blessé tient, d'un air farouche, serré contre lui, son fusil, dont la +baïonnette cassée n'a plus la longueur que d'un pouce de fer. + +Au fond des coupés, on entrevoit des officiers, à la tête ensanglantée, +dont la manche galonnée d'or et la main molle, reposent sur le pommeau de +leur sabre. + +Le froid est vif, mais la foule ne peut s'arracher à l'émotionnante +vision. On entend des bottines de femmes battre la semelle de leur petit +talon, craquant sur la terre gelée. + +L'on veut voir, l'on veut savoir, et l'on ne sait pas, et les bruits les +plus contradictoires circulent et se répandent, à chaque minute. Les +figures s'éclairent ou s'attristent à un mot de celui-ci, à un mot de +celui-là. La remarque est faite que le bruit des canons des forts ne +s'entend plus, que c'est bon signe, que l'armée avance! Dans un groupe +j'entends: «Ça allait mal ce matin, à ce qu'il paraît, les mobiles avaient +lâché pied... Ça va bien maintenant.» + +Et les yeux et les regards continuent à aller aux blessés, aux estafettes, +aux aides de camp, à tout ce qui galope, venant de là-bas. «Tiens, +Ricord!» fait quelqu'un qui se souvient, en voyant passer le chirurgien +dans une voiture. Un garde national lance, du haut de son cheval, aux +groupes: «Une demi-lieue en avant de Chennevières, et à la baïonnette +maintenant!». + +Et toujours l'on attend, l'on interroge, l'on se fait dire par tous: Tout +va bien,--ce «tout va bien»--que chaque cavalier est obligé de répéter, +pour qu'on le laisse passer. + +On n'a pas de nouvelles positives, mais je ne sais quoi dit à la foule, +que les choses ne vont pas trop mal. Alors, une joie fiévreuse monte à +toutes les figures, pâlies par le froid, et femmes et hommes, pris d'une +sorte de gaminerie, se jettent au-devant du galop des chevaux, cherchant +à arracher aux estafettes, avec des rires, des plaisanteries, des +coquetteries, de douces violences, les nouvelles qu'ils ne portent pas. + + * * * * * + +_Dimanche 4 décembre_.--En dépit du froid, d'une gelée piquante, d'un vent +flagellant, je ne peux m'empêcher d'aller voir le spectacle de la barrière +du Trône. Par le chemin de ronde, qui va de la Râpée à l'avenue de +Vincennes, des bourgeois emmitouflés, des femmes au nez rouge sous +leurs voiles, traînant des enfants renifleurs: hommes, femmes, enfants +interrogeant l'horizon. + +Au haut des fortifications, se détache, dans le jour aigu, la silhouette +ridicule d'un garde national, encapuchonné, à défaut de capot, dans le +tartan de sa femme. + +A la porte de Vincennes, étagée sur les traverses de bois, une population +de mioches, battant la semelle de ses sabots, et annonçant d'avance à la +foule, tout ce qu'ils aperçoivent par les meurtrières. Ils savent, ils +connaissent tout, ces enfantins gamins, et l'un qui me rappelle le titi de +l'exécution d'Henry Monnier, jette à un autre: «Ça, plus souvent un +drapeau d'ambulance... c'est _le drapeau blanc pour enlever les morts!_» + +Je reviens en chemin de fer avec deux soldats de ligne. Ils se plaignent +de n'avoir point dormi depuis cinq jours: «On nous a repris nos +couvertures, dit l'un, il faut nous coucher, comme nous sommes là, sur la +terre. Pas de tente! Pas de paille! rien. Vous concevez, ça n'est pas +possible, on allume du feu, on se chauffe, on bat la semelle.» «J'ai mal +aux yeux, ajoute l'autre, j'ai mal aux yeux comme tout, aujourd'hui, c'est +du bois vert qu'on brûle, le vent vous chasse la fumée dans les yeux; si +ça dure un mois, il me semble que je serai tout à fait aveugle.» + + * * * * * + +_Lundi 5 décembre_.--Saint-Victor, dans son feuilleton d'hier, disait, +d'une manière brillante, que la France devait perdre la conception que +jusqu'ici elle s'était faite de l'Allemagne, de ce pays qu'elle s'était +habituée à considérer, sur la foi des poètes, comme la patrie de la +bonhomie et de l'innocence, comme le nid sentimental des amours +platoniques. Il rappelait que le monde idéal et fictif des Werther et des +Charlotte, des Hermann et des Dorothée, avait produit les soldats les plus +durs, les diplomates les plus perfides, les banquiers les plus retors; il +aurait pu ajouter les courtisanes les plus dévoratrices. Il faut nous +mettre en garde contre cette race, éveillant en nous l'idée de la candeur +de nos enfants: leur blondeur à eux, c'est l'hypocrisie et l'implacabilité +sournoises des races slaves. + +Des hauts, et des bas d'espérance qui vous tuent. On se croit sauvé! Puis +on se sent perdu! Ces jours-ci, nous avions traversé les lignes ennemies, +l'armée de Paris donnait la main à l'armée de la Loire. Aujourd'hui, le +repassage de la Marne, par Ducrot, vous rejette dans le noir de l'insuccès +et de la désespérance. + +A tout coin de rue, d'affreux tableaux: des voitures d'où l'on tire des +hommes, la tête voilée d'une serviette, tachée de sang. + +Aux Halles, disette même d'herbes et de légumes. Les petites tables, +qu'ont devant elles les marchandes, sont nettes de toute verdure. Par-ci, +par-là, une marchande tire, parcimonieusement, d'un panier, deux ou trois +feuilles d'oseille ou de choux, qu'elle partage entre des femmes, se les +disputant, et l'on voit de larges mains de militaires refermées sur deux +ou trois petites échalotes que la marchande y a déposées. + +Dans la rue Montmartre, devant la fenêtre d'un marchand de vin, où a pris +domicile un friturier, des hommes, des femmes, des enfants dînent à la +chaleur du petit trou flambant, dînent d'une crêpe qu'ils dévorent toute +chaude, dans un morceau de journal. + + * * * * * + +_Mardi 6 décembre_.--Aujourd'hui nous avons, sur la carte des restaurants, +du buffle, de l'antilope, du kanguroo, authentiques. + +... En plein air, ce soir, à toute lueur, à toute réverbération de +luminaires improvisés, des figures consternées sur des carrés de journaux. +C'est l'annonce de la défaite de l'armée de la Loire et de la reprise +d'Orléans. + + * * * * * + +_Jeudi 8 décembre_.--Si la République sauve la France,--je ne veux pas +encore désespérer de mon pays,--il faut bien qu'on le sache, la France +sera sauvée, non par la République, mais malgré elle. La République n'aura +apporté que l'insuffisance de ses hommes, les proclamations fanfaronnes de +Gambetta, la mollesse des bataillons de Belleville. Elle aura mis la +désorganisation dans l'armée par ses nominations à la Garibaldi, tué la +résistance nationale par l'effroi de son nom,--et pas un de ses noms +populaires ne sera tombé sur un champ de bataille, entre un Baroche et un +Dampierre, pour la délivrance de la Patrie. + +Maintenant les hommes d'en haut sont des avocats pleurards, les hommes +d'en bas des casse-cou politiques, brisant tout dans un gouvernement comme +dans la maison où ils entrent, costumés en gardes nationaux. Non, non, il +n'y a plus, derrière ce mot République, une religion, un sentiment faux, +si vous voulez, mais un sentiment idéal qui transporte l'humanité +au-dessus d'elle et la fait capable de grandeur et de dévouement. + + * * * * * + +_Jeudi 8 décembre_.--On ne parle que de ce qui se mange, peut se manger, +se trouve à manger. + +--Vous savez, un oeuf frais: ça coûte vingt-cinq sous! + +--A ce qu'il paraît, il y a un individu qui achète toutes les chandelles +de Paris, avec lesquelles, en mettant un peu de couleur, il fait cette +graisse qu'on vend si cher! + +--Oh! gardez-vous du beurre de coco; ça infecte une maison, au moins +pendant trois jours. + +--J'ai vu des côtelettes de chien, c'est vraiment appétissant: ça a tout à +fait l'air de côtelettes de mouton! + +--N'oubliez pas, il y a encore chez Corcelet des conserves de tomates! + +--Que je vous indique une très bonne chose. Vous faites du macaroni, et +vous l'accommodez en salade, avec beaucoup d'herbes. Que voulez-vous dans +ce moment! + +La famine est à l'horizon, et les Parisiennes élégantes commencent à +transformer leurs cabinets de toilette en poulaillers. + +Ce n'est pas seulement le manger, c'est l'éclairage qui va manquer. +L'huile à brûler devient rare, les bougies sont à leur fin. Et pis que +tout cela, par le froid qu'il fait, on est tout proche du moment où l'on +ne trouvera plus ni charbon de terre, ni coke, ni bois. Nous allons entrer +dans la famine, la congélation, la nuit, et l'avenir semble promettre des +souffrances et des horreurs, telles que n'en a vu aucun siège. + + * * * * * + +_Vendredi 9 décembre_.--Quel temps pour la guerre que ce temps de gelée et +de neige! On pense aux souffrances des hommes, condamnés à coucher dans +cette humidité glacée, on pense aux blessés, achevés par le froid. + +Aujourd'hui le rempart, avec ses lignes blanches des fortifications, où se +promène la faction ankylosée des gardes nationaux, avec ses lointains +noirs, saupoudrés de blanc, avec les glacis micacés de ses forts, avec son +ciel tout bas qui a la couleur d'un verre dépoli, et en haut duquel se +balance un ballon captif, le rempart rappelle un coin de la campagne de +Russie. + + * * * * * + +_Samedi 10 décembre_.--Rien de plus énervant que cet état, où votre +espérance se met bêtement à croire, un moment, aux bourdes, aux mensonges, +aux contre-vérités du journalisme, puis retombe aussitôt dans le doute, +dans la non-croyance à quoi que ce soit. + +Rien de plus pénible que cet état, où vous ne savez pas si les armées de +province sont à Corbeil ou à Bordeaux, et si même ces armées sont ou ne +sont pas: rien de plus cruel de vivre dans l'obscurité, dans la nuit, +dans l'inscience du tragique qui vous menace. Il semble vraiment que +M. de Bismarck ait enfermé, au secret, tout Paris, dans la cellule d'une +prison pénitentiaire. + +Pour la première fois, je remarque, à la porte des épiciers, des queues, +des queues inquiétantes de gens, se jetant indistinctement sur tout ce qui +reste de boîtes de fer-blanc dans leurs boutiques. + +Dans les rues, la quête pour les blessés a lieu au milieu des convois +de morts, et de grandes aumônières en calicot, semblables à celles que +l'Italie arbore pour ses carnavals, montent, jusqu'au second, solliciter +la charité des gens, qui sont aux fenêtres. + +On ne se figure pas, à l'heure présente, l'aspect provincial d'un grand +café de Paris. A quoi cela tient-il? Peut-être à la rareté des garçons, à +cette lecture éternelle du même journal, à ces groupes qui se forment au +milieu du café, et causent de ce qu'ils savent, comme on cause des choses +de la ville dans une petite ville, enfin à cet enracinement hébété, en ce +lieu, où autrefois posaient, avec la légèreté d'oiseaux de passage, des +gens distraits par de légères pensées, et qu'attendaient, dehors, le +plaisir et les mille distractions de Paris. + +Tout le monde fond, tout le monde maigrit. On n'entend que gens, se +plaignant d'être réduits à faire resserrer leurs culottes, et Théophile +Gautier se lamente de porter des bretelles, pour la première fois: son +abdomen ne soutenant plus son pantalon. + +Tous deux, nous allons ensemble voir Victor Hugo, au pavillon de Rohan. +Nous le trouvons dans une pièce d'hôtel, à la destination vague, meublée +d'un buffet de bois jaune de salle à manger, et qui a pour décoration de +cheminée deux lampes en fausse porcelaine de Chine, et pour milieu une +bouteille d'eau-de-vie oubliée. Le dieu est entouré d'êtres féminins. Il y +a tout un canapé de femmes, dont l'une qui fait les honneurs du salon, est +une vieille femme, aux cheveux d'argent, dans une robe feuille morte, et +qui montre, par un coeur très évasé, un grand morceau de sa vieille peau: +une femme qui a de la marquise d'autrefois et de la cabotine d'aujourd'hui. + +Lui, le dieu, je le trouve vieux: ce soir, il a les paupières rouges, le +teint briqueté que j'ai vu à Roqueplan, la barbe et les cheveux en +broussailles. Une vareuse rouge dépasse les manches de son veston, un +foulard blanc se chiffonne à son cou. + +Après toutes sortes d'allées et de venues, de portes qui s'ouvrent et se +ferment, de gens qui entrent et sortent, d'actrices qui viennent pour une +pièce des CHATIMENTS à dire au théâtre, après des choses mystérieuses qui +se passent dans l'antichambre, Hugo se laisse tomber sur une chauffeuse, +et, avec une parole lente, et qui semble sortir d'un long travail de +réflexion, à propos de la photographie microscopique, il se met à parler +de la Lune, de la curiosité grande qu'il a toujours eue d'être fixé sur le +dessin de ses détails. + +Il rappelle une nuit, tout entière, passée avec Arago à l'Observatoire. Il +décrit les lunettes de cette époque, rapprochant la planète de l'oeil, à +une distance guère plus grande que la distance de quatre-vingt-dix lieues, +«en sorte, dit-il, que s'il y avait eu un monument,--et il cite toujours, +quand il parle d'un monument, Notre-Dame de Paris--on aurait dû +l'apercevoir comme un point. Maintenant, ajoute-t-il, avec les +perfectionnements, avec les lentilles d'un mètre, la vue doit s'approcher +bien plus près de l'astre. Il est vrai que les grandissements excessifs +développent l'accident chromatique, la diffusion, le contour irisé de +l'objet, mais cela ne fait rien, la photographie devrait nous donner mieux +que ces _cartes montagneuses_.» + +Puis, je ne sais comment la conversation tombe de la Lune à Dumas père. Et +Hugo dit à Théophile Gautier: «Vous savez, on a dit que j'avais été à +l'Académie... j'y avais été pour faire nommer Dumas. Je l'aurais fait +nommer, car, au fond, j'ai une autorité sur mes collègues... mais ils ne +sont dans ce moment à Paris que treize, et pour une élection, il faut +vingt et un membres.» + +Je reviens cette nuit de Passy à Auteuil, à pied. Le chemin est tout +couvert de neige. Le ciel fond dans un brouillard aqueux, transpercé de la +clarté diffuse d'un clair de lune. Chaque branche est comme enduite d'une +mousse de neige, qu'on dirait _passée au candi_; chaque ramure apparaît, +ainsi qu'une végétation de nacre. Il semble qu'on marche dans les lueurs +troubles, vitreuses, électriques, d'un aquarium, au milieu de grands +madrépores blancs. C'est mélancoliquement fantastique, et l'idée de la +mort, dans ce paysage de lune et de neige, vous vient presque douce. On +s'endormirait sans regret dans sa froideur poétique. + + * * * * * + +_Lundi 12 décembre_.--Cette nuit, il y a eu de la gelée, puis du dégel, +puis encore de la gelée, et je remarque, pour la première fois, un petit +phénomène de nature, qui tient de la féerie. Chaque feuille d'arbre est +revêtue d'une autre feuille de glace; si bien que lorsque vous voulez +relever un arbuste, écrasé sous le poids de ce cristal, il sonne comme un +lustre, et à vos pieds toute cette flore de verglas fait un bruit de verre +cassé. Je m'amuse à regarder, aussi longtemps que dure la matière +périssable et fondante de ces feuilles de houx, de ces feuilles, semblant +surmoulées avec leurs boursouflures et leurs turgescences épineuses, dans +du diamant. + + * * * * * +_Lundi 12 décembre_.--Pélagie a reçu aujourd'hui la visite d'un neveu, +d'un mobile de Paris, campé dans ce moment, au plateau d'Avron. Il lui +racontait, le plus naïvement du monde, ses pillages dans les maisons et +les châteaux, lui faisant part de la connivence des officiers, à la +condition qu'on leur attribuât le meilleur. Elle était restée presque +effrayée de l'air _chenapan_ qu'il avait pris là, et me donnait ce curieux +détail, qu'ils avaient tous des sondes pour sonder les faux murs et les +cachettes faites à l'encontre des Prussiens. Nos soldats ont des sondes +pour mieux voler les maisons qu'ils sont chargés de défendre et de +protéger! + +Cela avait soulevé l'indignation de cette fille des Vosges, qui avait +comme une horreur de cette visite, et ne pouvait comprendre cette +insouciance de la patrie, de ses montagnes envahies, chez cet homme, +déclarant le métier très bon, sauf une grandissime peur d'être tué. + +Des nuits insomnieuses, produites par la canonnade continue du +Mont-Valérien, qui, tout à coup, a des tirs précipités, ressemblant aux +coups de revolver, lâché par un homme, attaqué à l'improviste. + + * * * * * + +_Mardi 13 décembre_.--On parle, chez Brébant, des populations +dévastatrices de la banlieue, campées dans les maisons. Du Mesnil raconte +qu'un de ces réfugiés a fait de la maison qu'il habite, une resserre à +chiffons. Un second a fait d'une autre maison une maison de prostitution, +non clandestine, mais ignoblement publique, comme un gros 8 de l'avenue de +Vincennes... Puis Renan se met à prédire de l'impossible, à prophétiser du +chimérique. + + * * * * * + +_Jeudi 15 décembre_.--Je dînais, ce soir, chez Voisin. En mangeant, +j'entends un monsieur, qui dit à l'attablé à côté de moi: «Je voudrais +bien cependant avoir des nouvelles de ma pauvre femme? Concevez-vous, +depuis septembre dernier...» Puis, le monsieur à la pauvre femme, qui a +fini de dîner, s'en va. Au bout de quelques instants, un dîneur rentre; et +s'attable à la table de mon voisin, qu'il connaît. Ils causent: +«Figurez-vous, dit mon voisin au nouvel arrivant, que X*** vient à +l'instant de se plaindre à moi de n'avoir pas de nouvelles de sa femme, je +ne savais que lui répondre. + +--Oui,--répond l'autre, entre deux bouchées,--elle est morte... à Arcachon. + +--Parfaitement; mais il n'en sait rien.» + +N'est-ce pas affreux, dans ce moment, cette ignorance de la vie ou de la +mort des gens qu'on aime? + + * * * * * + +_Vendredi 16 décembre_.--Aujourd'hui la nouvelle officielle de la prise de +Rouen. + +Être pris d'un amour stupide pour des arbustes, passer des heures, un +sécateur à la main, à nettoyer de vieux lierres de leurs brindilles, à +sarcler des plans de violettes, à leur composer un mélange de terreau et +de fumier... cela au moment où les canons Krupp menacent de faire une +ruine de ma maison et de mon jardin! C'est trop imbécile! Le chagrin m'a +abêti, m'a donné la manie d'un vieux boutiquier, retiré des affaires. Je +crains qu'il n'y ait plus, dans ma peau de littérateur, qu'un jardinier. + + * * * * * + +_Dimanche 18 décembre_.--Aujourd'hui, concert à l'Opéra, et je fais la +remarque que tous les marchands de contre-marques sont costumés en gardes +nationaux. + + * * * * * + +_Mardi 20 décembre_.--Je ne sais, l'absence de viande rouge, l'absence de +principe nutritif dans toute cette carne bouillie des conserves, le manque +d'azote, le mauvais, le délétère, le sophistiqué, de tout ce que les +restaurants vous font manger, depuis six mois, vous laissent dans un état +permanent d'incomplète satisfaction de l'appétit. On a toujours une sourde +faim, quoi qu'on mange. + +En allant au cimetière, je trouve, place Clichy, autour de la statue du +maréchal Moncey, les gardes nationaux mobilisés, faisant leurs préparatifs +de départ. Ils sont en capote grise, ayant, au dos, le sac surmonté des +piquets de la tente. Des femmes, des enfants les entourent, leur tenant +compagnie jusqu'à la dernière heure. Une petite fille, qui a un minuscule +sac au dos, avec un biscuit de mer, en guise de pain de munition, joue +entre les jambes de son père. Des jeunes filles, à la fois embarrassées et +un peu effrayées, tiennent le fusil d'un frère ou d'un amant, entré chez +le marchand de tabac. Et dans les rangs, voletant sur l'épaule, passent +rapides les revers rouges du manteau de la cantinière, qui verse à boire, +çà et là. + +Des sacs arrivent, ce sont des paquets de cartouches, qu'on verse sur le +pavé, bientôt tout couvert des débris de leurs enveloppes grises. Et les +uns, agenouillés sur le pavé, les autres assis sur le rebord du piédestal +de la statue du maréchal, font entrer dans leur sac débouclé, les cent +cartouches qu'ils viennent de recevoir, pendant que des corbillards +défilent entre des gardes nationaux, le fusil abaissé à terre. + +J'ai en face de moi, au restaurant, cette bonne bête du monde des lettres +qu'on appelle X***, expliquant un plan de campagne de sa composition au +premier venu, qui a le malheur de se trouver à côté de lui. + +Depuis le siège, la marche du Parisien me semble toute changée. Elle était +bien, cette marche, toujours un peu hâtive, mais on la sentait badaudante, +musarde, et ne menant nulle part. Aujourd'hui, tout le monde marche comme +un homme pressé de rentrer chez lui. + + * * * * * + +_Mercredi 21 décembre_.--En allant au rempart, je passe par des campements +de mobiles, où, sous des cèdres du Liban ébranchés, et qui n'ont plus, à +leur cime, qu'un bouquet de verdure, pareil au bouquet des maçons posé en +haut de la cheminée d'une maison neuve, se voient des débris de faïence, +des fragments de papier goudronné et des peaux de chats, raidis par la +gelée dans leur dépiotage. + + * * * * * + +_Jeudi 22 décembre_.--Paris tout entier est une foire, et l'on vend de +tout sur tous les trottoirs de Paris. On y vend des légumes, on y vend des +manchons, on y vend des paquets de lavande, on y vend de la graisse de +cheval. + +Le siège prête à l'imagination des filous. Aujourd'hui Magny attendait un +officier, qui lui avait commandé un dîner pour douze camarades. Il avait +exigé du poisson, de la volaille et des truffes. Toute cette commande +n'avait été faite que pour escroquer 5 francs au cocher qui avait mené +l'officier chez Magny. + + * * * * * + +_Samedi 24 décembre_.--Je trouve, en descendant du chemin de fer, un +paysan tenant amoureusement entre ses bras, ainsi qu'on tient un enfant, +un lapin de choux, dont il demande 45 francs aux passants. + +En dépit des Prussiens, Paris commence à élever ses baraques du jour de +l'an. Quelques-unes sont déjà presque achevées, en face du passage de +l'Opéra, pauvrettes boutiques, bâties avec le rebut des planches des +baraquements de mobiles, et maigrement garnies de misérables joujoux! + +J'entre chez un cordonnier de la place de la Bourse. La femme du marchand +parle, avec une voix où il y a des larmes et de petits rires nerveux, d'un +mobile caserné au fort de l'Est, qui est son fils. Tout à coup la mère, +s'adressant à moi, se révèle dans cette phrase: «Quand il y a de la +canonnade, vous ne me croirez peut-être pas, monsieur, mais au son, c'est +singulier, n'est-ce pas? mais c'est comme ça... je distingue de suite le +canon du fort de l'Est.» + +Dans cette sale et étroite rue du Croissant, devant ces boutiques qui +portent: _Vente des journaux en gros_, le curieux spectacle de toute cette +marmaille coassante, de ces petits stentors de la criée des journaux de +Paris, qui, tout en gaminant, font le compte des exemplaires vendus, sur +le tonneau d'un marchand de vin. Le quartier général est devant +l'imprimerie Vallée, le palais lépreux du SIÈCLE. Là, ils se chauffent à +la vapeur d'un ruisseau, coulant de l'eau chaude, dans la rue tumultueuse; +là ils font leurs repas, à ces éventaires de juifs, qui se promènent au +milieu d'eux, et leur offrent des morceaux de pain, des tablettes de +chocolat, de gros cornichons, et des sucres d'orge de toutes couleurs. + +On me contait ceci. Une pauvre vieille femme avait toute sa vie et toute +son âme concentrées sur un fils qui, d'employé de la banque, est devenu, à +l'heure présente, soldat. Tous les jours, la pauvre femme va recevoir, à +la queue, sa maigre provision de cheval, prépare son petit repas, met deux +couverts, partage la viande entre l'assiette de son fils et la sienne, +divise le pain en deux morceaux. Et, le repas vite achevé, la vieille +femme court donner à un pauvre la portion de son fils. + +J'ai à côté de moi, dans un café, le caquetage vide et bruyant d'une femme +en velours, attablé avec une apparence de polytechnicien transformé en +canonnier. Ce caquetage qui m'insupportait autrefois, m'est agréable: il +me rejette à hier. + + * * * * * + +_Dimanche 25 décembre_.--C'est Noël. J'entends un soldat dire: «En fait de +_réveillon_, nous avons eu cinq hommes gelés sous la toile!» + +Quelle singulière transmutation des commerces, et quelle bizarre +transfiguration des boutiques! Un bijoutier de la rue de Clichy expose +maintenant dans des boîtes à bijoux, des oeufs frais enveloppés de ouate. + +En ce moment une grande mortalité à Paris. Elle n'est pas absolument +produite par la faim. Et les morts ne se composent pas uniquement des +malades et des maladifs, achevés par le régime, les privations +continuelles. Cette mortalité est faite beaucoup par le chagrin, le +déplacement, la nostalgie du _chez soi_, du coin de soleil que possédaient +les gens des environs de Paris. Dans la petite émigration de +Croissy-Beaubourg (vingt-cinq personnes au plus), il y a déjà cinq morts. + + * * * * * + +_Lundi 26 décembre_.--On a découvert, pour l'appétit mal satisfait des +Parisiens, un nouveau comestible: c'est de l'arsenic. Les journaux parlent, +avec complaisance, de l'élasticité que donne ce poison aux chasseurs de +chamois de la Styrie, et vous offrent, comme déjeuner, un globule +arsenieux d'un docteur quelconque. + +Par les rues qui avoisinent l'avenue de l'Impératrice, je tombe dans une +foule menaçante, au milieu d'affreuses têtes de vieilles femmes, +embéguinées de madras, et qui ont l'air de Furies de la canaille. Elles +menacent de _dépioter_ les gardes nationaux qu'on voit, en sentinelles, +fermer la rue des Belles-Feuilles. + +Il s'agit d'un dépôt de bois, avec lequel on fait du charbon, et qu'on +avait commencé à piller. Ce froid, cette gelée, le manque de combustible +pour faire chauffer la maigre ration de viande qu'on délivre, a mis en +fureur cette population féminine, qui se jette sur les treillages, les +fermetures de planches, et arrache tout ce qui vient à ses mains colères. +Elles sont aidées, dans leur oeuvre de destruction, ces femmes, par +d'affreux mioches qui se font la courte échelle contre les arbustes de +l'avenue de l'Impératrice, cassant ce qu'ils peuvent atteindre, et +traînant derrière eux un petit fagot, attaché à une ficelle que tient leur +main enfoncée dans leur poche. + +Si ce terrible hiver continue, tous les arbres de Paris tomberont, sous le +besoin urgent de calorique. + + * * * * * + +_Mardi 27 décembre_.--En montant la rue d'Amsterdam, j'ai devant moi un +corbillard, dont le drap noir est couvert d'une veste aux broderies d'or à +la place des épaulettes. Le mort est suivi d'un garde national et d'un +membre du comité des ambulances. Autour de moi, on dit que c'est la bière +d'un officier saxon. + +A la porte des chantiers de bois, des queues menaçantes. + +Malgré l'étoupage de la neige qui tombe rare, floconneuse, cristallisée, +on entend partout là une canonnade lointaine et sans interruption, dans la +direction de Saint-Denis et de Vincennes. + +Devant le cimetière Montmartre, des files de corbillards dont les chevaux +soufflent, dont les cochers, noires silhouettes sur la neige blanche, +battent la semelle. + +Je m'arrête quelques instants à la porte de la Chapelle, et m'amuse à +regarder à la lumière des lanternes qui s'allument, cette incessante +entrée et sortie de soldats, de voitures, de fourgons, ce va-et-vient de +la guerre dans cette apparence de bivouac de Russie. + +Le premier journal que j'achète, m'apprend que le bombardement est +commencé. + +On ne sait, chez Brébant, ce soir, que ce qui est au rapport militaire des +journaux du soir. On parle du bombardement, qu'on croit plutôt, dans le +moment, de nature à agacer qu'à terrifier la population parisienne--cela +contrairement à la pensée d'un journal allemand, trouvant que le moment +psychologique du bombardement est arrivé. Le _moment psychologique_ d'un +bombardement, n'est-ce pas que c'est bien férocement allemand? + +On cause de l'inertie du gouvernement, du mécontentement produit dans la +population par l'absence de l'action du général Trochu, par ses +atermoiements sans fin, par le néant de ses tentatives et de ses efforts. + +Un convive dit que le général n'a aucun talent militaire, mais des côtés +d'homme politique et d'orateur. Ici Nefftzer interrompt, pour déclarer que +c'est le jugement qu'en porte Rochefort, qui l'a beaucoup pratiqué et +l'admire un peu. Cette éloquence du général, qui débuterait un peu à la +façon de l'éloquence de M. Prudhomme, s'échaufferait, se métamorphoserait, +au bout de quelques instants, en une parole entraînante et persuasive. + +De Trochu on saute à l'honnêteté politique, et à ce propos Nefftzer se +montre très dur pour Jules Simon, dont il raconte ce qu'il appelle sa +_volte-face_ du serment, et moque le grossier charlatanisme de ses +conférences, me demandant, du coin de l'oeil, mon sentiment. Et je lui +réponds que je ne connais pas Jules Simon, que j'ignore absolument sa vie, +et que cependant j'ai bêtement de la défiance, rien qu'à cause de tous les +livres moraux qu'il a écrits: LE DEVOIR, L'OUVRIÈRE, etc. Pour moi, c'est +l'exploitation visible de l'honnêteté sentimentale du public, et j'ajoute +que parmi les gens littéraires auxquels j'ai été mêlé dans la vie, je ne +connais qu'un homme tout à fait pur, dans le sens le plus élevé du mot, +c'est Flaubert,--qui, on le sait, a l'habitude d'écrire des livres +prétendus immoraux. + +Là-dessus, quelqu'un compare Jules Simon à Cousin, et c'est l'occasion +pour Renan de faire l'éloge du ministre--très bien,--du philosophe--je +m'abstiens pour cause,--mais encore du littérateur et de le proclamer le +premier écrivain du siècle.--Nom de Dieu! + +Cette opinion nous insurge, Saint-Victor et moi, et cela amène une +discussion et la remise sur le tapis de la thèse favorite de Renan, qu'on +n'écrit plus, que la langue doit se renfermer dans le vocabulaire du XVIIe +siècle, que lorsqu'on a le bonheur d'avoir une langue classique, il faut +s'y tenir, que justement dans l'instant présent, il faut se rattacher à la +langue qui a fait la conquête de l'Europe,--qu'il faut là, et seulement là, +chercher le prototype de notre style. + +On lui crie, mais de quelle langue du XVIIe siècle parlez-vous? Est-ce de +la langue de Massillon? de la langue de Saint-Simon? de la langue de +Bossuet? Est-ce de la langue de Mme de Sévigné? est-ce de la langue de La +Bruyère? Les langues de ce siècle sont si diverses et si contraires. + +Moi je lui jette: «Tout très grand écrivain de tous les temps ne se +reconnaît absolument qu'à cela, c'est qu'il a une langue personnelle, une +langue dont chaque page, chaque ligne est signée, pour le lecteur lettré, +comme si son nom était au bas de cette page, de cette ligne, et avec votre +théorie vous condamnez le XIXe siècle, et les siècles qui vont suivre, à +n'avoir plus de grands écrivains.» + +Renan se dérobe, ainsi qu'il en a l'habitude dans les discussions, se +rejette sur l'éloge de l'Université, qui a refait le style, qui, selon +son expression, a opéré le _castoiement_ de la langue, gâtée par la +Restauration, déclarant que Chateaubriand écrit mal. + +Des cris, des vociférations enterrent cette phrase bourgeoise du critique, +qui trouve un bon écrivain dans le père Mainbourg, et déclare détestable +la prose des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE. + +Renan revient de Chateaubriand à son idée fixe, que le vocabulaire du +XVIIe siècle contient toutes les expressions dont on a besoin en ce temps, +les expressions même de la politique, et il se propose de faire, pour la +REVUE DES DEUX MONDES, un article dont il veut tirer tous les vocables du +cardinal de Retz, attardant longtemps sa pensée et sa parole autour de +cette misérable chinoiserie. + +Pendant ce, je ne pouvais m'empêcher de rire en moi-même, pensant au +vocable XVIIe siècle, au vocable _gentleman_, avec lequel Renan a cherché +à caractériser le _chic_ sacro-saint de Jésus-Christ. + +Et la discussion est interrompue par le récit d'un déjeuner de Bertrand, +le mathématicien, au plateau d'Avron, au moment où l'on donnait l'ordre de +détruire le mur crénelé de la Maison-Blanche, et où l'on supputait que +l'opération coûterait une douzaine d'hommes. Voici l'occasion, disait +Bertrand, d'employer la dynamite, c'est un moyen d'économiser vos hommes. + +--«En avez-vous dans votre poche?» + +--«Non, mais si vous voulez me donner un cheval, dans deux heures vous +aurez votre affaire.» + +On était pressé. La proposition en resta là. + +Le chemin de fer a son dernier départ à 8 heures et demie; l'omnibus à 9 +heures et demie. Je suis obligé de revenir à pied, en une nuit noire, où +ne s'élèvent dans le sommeil de mort de Paris que deux bruits: le +geignement lointain de la Manutention de Chaillot, et le bourdonnement +éolien d'un télégraphe, qui transporte les ordres bêtes de la Défense +nationale. + + * * * * * + +_Mercredi 28 décembre_.--La triste vie dans ce déménagement, où l'oeil n'a +plus la jouissance de tout ce qu'il aimait, où tout ce qui était suspendu +aux murs a été décroché, à cause des ébranlements du canon, où les dessins +désencadrés sont dans les cartons, où les cadres, avec leurs réjouissantes +sculptures et leurs éclairs de vieil or, sont cachés dans des enveloppes +de sales journaux, où les livres, ficelés en paquets, sont étalés à terre, +où la pièce d'artiste que l'on habite, présente l'aspect d'un arrière-fond +d'épicerie. + +Aux jours où nous sommes, beaucoup de petits bourgeois se couchent à sept +heures et se lèvent à neuf. On a moins faim au lit, et on n'y a pas froid. + +Une expression et une image, nées du siège. J'entends un militaire dire +à un autre: «Pour moi, ce qui m'attend là, c'est une _fricassée de pain +sec_!» + + * * * * * + +_Jeudi 29 décembre_.--On a beaucoup écrit sur la démoralisation produite +dans les hautes classes par le régime dernier. Moi, je suis surtout frappé +de la démoralisation de la classe ouvrière par le luxe de bien-être que +lui a donné l'Empereur. Cette classe, je la vois complètement avachie. De +virile, de martiale, de hasardeuse qu'elle était, elle est devenue loquace, +et très économe de sa peau. Cet aveugle amour des coups, qui, du temps de +Louis-Philippe, faisait compter pour toute émeute, en faveur de n'importe +quelle opinion, sur cinq cents Parisiens prêts à se faire casser la gueule, +pour le plaisir de se battre, pour l'émotion héroïque du coup de fusil, +cet amour des coups a disparu, ainsi qu'a pu s'en apercevoir le +gouvernement de quelques heures du 31 octobre; et la Défense nationale n'a +rencontré que des hommes bien mous dans les bataillons de la Villette. + +La crapulerie de la garde nationale dépasse tout ce que l'imagination d'un +homme bien élevé peut inventer. Je suis en chemin de fer entre trois +gardes nationaux, dont chaque geste aviné est presque un coup pour leurs +voisins, dont chaque phrase ne peut sortir de leurs bouches qu'accompagnée +du mot: «merde.» L'un représente l'ivresse imbécile; l'autre, l'ivresse +gouailleuse et scélérate; le dernier, l'ivresse brutale. L'ivresse +scélérate dit à l'ivresse brutale, pendant le parcours, que le chef de +gare vient de donner l'ordre de l'arrêter, quand il descendra, pour le +boucan qu'il a fait en montant. Je vois l'homme tirer son couteau, +l'ouvrir, et le remettre tout ouvert dans sa poche. Je descends à la +première station, peu désireux d'assister à la sortie de wagon de mes +voisins. + +Aujourd'hui, il y a foule, en haut de Belleville, pour chercher à voir +quelque chose de la canonnade, qui ne décesse pas. Les tertres, les +monticules des montagnes d'Amérique, blancs de neige, portent de petites +foules, se détachant toutes noires sur le ciel. + +Je prends un sentier côtoyant des briqueteries en planches, que +démolissent les propriétaires, craignant que la besogne ne soit faite par +les maraudeurs. Je chemine, non sans m'aider des mains, sur la terre +glacée, par cette route de chèvre, entre des excavations de petits +précipices, aux flancs verts de glaise, au fond desquels les voyous ont +fait des glissades, et j'atteins un de ces minuscules pitons déchiquetés, +qui donnent dans toute cette neige, à ce paysage parisien tourmenté, +l'aspect d'une réduction d'une contrée volcanique. Au-dessus de ma tête +tournoie un oiseau de proie, peut-être un des faucons de Bismarck, dépêché +contre nos pigeons. On ne voit rien du terrain canonné. La curiosité +dépitée se rabat sur le Bourget, éclairé d'un pâle rayon de soleil, sur +des feux prussiens, sur un casque allemand, qu'on croit voir luire. + +Dans les groupes commence à circuler, contredite par l'indignation de +quelques-uns, par l'incrédulité du plus grand nombre, l'annonce de +l'évacuation du plateau d'Avron, et commence, visible pour tout le monde, +la naissance d'un découragement, que la défaite de l'armée de la Loire, de +l'armée du Nord, n'avait point encore amené. + +Burty me dit aujourd'hui qu'un général, dont j'ai oublié le nom, avait +laissé échapper devant lui: «C'est le premier acte de notre agonie!» + +Aux heures avancées de la nuit, quand maintenant on frôle les murailles +de Paris, on est surpris d'y entendre, enfermé comme derrière un mur de +village, le chant des coqs, et l'on ne voit plus de lumières qu'aux +fenêtres des maisons, qui ont inscrit au-dessus de leurs portes: AMBULANCE. + + * * * * * + +_Vendredi 30 décembre_.--Aujourd'hui seulement l'abandon du plateau +d'Avron est officiel, et les ineptes rapports qui l'accompagnent ont tué +la résolution énergique de la résistance. L'idée d'une capitulation avant +que la dernière bouchée de pain ait été mangée,--idée qui n'existait pas +hier,--est entrée dans la cervelle du peuple, annonçant aujourd'hui +d'avance l'entrée des Prussiens pour un de ces jours. + +Les choses qui se passent accusent en haut une telle incapacité, que le +peuple peut bien s'y tromper, et prendre cette incapacité pour de la +trahison. Si cependant cela arrive, quelle responsabilité devant +l'histoire pour ce gouvernement, pour ce Trochu, qui, avec des moyens de +résistance aussi complets, avec cette foule armée de 500 000 hommes, aura, +sans une bataille, sans un avantage, sans une petite action d'éclat, même +sans une grande action malheureuse, enfin sans rien d'intelligent, +d'audacieux ou d'imbécillement héroïque, fait de cette défense, la plus +honteuse défense des temps historiques, celle qui témoigne le plus +hautement du néant militaire de la France actuelle! + +Vraiment, la France est maudite! Tout est contre nous; si le froid et +le bombardement continuent, il n'y aura pas d'eau pour éteindre les +incendies. Toute l'eau, dans les maisons, est presque de la glace, +jusqu'au coin de la cheminée. + + * * * * * + +_Samedi 31 décembre_.--La viande de cheval, une viande de mauvais rêves et +de cauchemars. Depuis que je m'en nourris, c'est une suite de nuits +insomnieuses. + +Cette nuit, à l'approche de l'année 1871, de cette année que je vais +commencer seul, les tristes pensées ont amené, dans le malaise de mes +rêves, mon frère bien-aimé. Je le voyais tel qu'il était dans les derniers +mois de sa vie, tel qu'il était il y a un an, et j'ai eu à nouveau, tout +le temps qu'a duré la tromperie du sommeil, la cruelle souffrance morale +que j'ai éprouvée, tout le long de sa maladie. Je ne sais pourquoi et +comment, nous étions en visite chez Janin. Tout le temps de la longue +visite que je voulais et ne pouvais abréger, j'avais au-dedans de moi la +souffrance d'amour-propre, de ses inattentions, de ses absences, de ses +maladresses, de son entrée d'avance dans la mort, étudiant sur le visage +des gens qui étaient là, s'ils s'apercevaient de tout ce qui me +désespérait. Et j'avais dans mon rêve, à l'état aigu, toutes ces +perceptions douloureuses, absolument comme si je les revivais. Enfin, +étant parvenu à abréger la visite, et tout heureux de l'entraîner, avant +qu'on pût se rendre compte de ce qu'il était devenu, il arrivait qu'au +moment de passer la porte,--son adieu, le malheureux enfant se mettait à +le bégayer. La douleur que j'en ressentais me réveillait. + +Dans les rues de Paris, la mort croise la mort: le fourgon des pompes +funèbres croise le corbillard. A la grille de la Madeleine, j'aperçois +trois bières recouvertes d'une capote de mobile, surmontée d'une couronne +d'immortelles. + +J'ai la curiosité d'entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard +Haussmann. Je vois toutes sortes de dépouilles bizarres. Il y a au mur, +accrochée à une place d'honneur, la trompe écorchée du jeune _Pollux_, +l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, et au milieu de viandes anonymes et +de cornes excentriques, un garçon offre des rognons de chameau. + +Le maître boucher pérore, au milieu d'un cercle de femmes: «C'est 40 +francs la livre, pour le filet et pour la trompe... Oui, 40 francs... Vous +trouvez cela cher... Eh bien! vraiment, je ne sais pas comment je vais +m'en tirer... Je comptais sur trois mille livres, et il n'a produit que +deux mille trois cents... Les pieds, vous me demandez le prix des pieds, +c'est vingt francs; les autres morceaux, ça va de huit à quarante +francs... Ah! permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de +l'éléphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le sang le plus généreux... son +coeur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres... et il y a de l'oignon, +mesdames, dans mon boudin...» + +Je me rabats sur deux alouettes que j'emporte pour mon déjeuner de demain. + +En sortant, j'aperçois une barbe qui marchande l'unique caneton qu'on voit +à un étalage de fruitier de la rue du Faubourg Saint-Honoré. C'est Arsène +Houssaye. + +Il se plaint drolatiquement du peu de connaissance des hommes, qu'ont les +membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, embêté par les +prétentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes, disant: «Vos +journalistes, mais ils n'ont pas été seulement ministres!» + +Puis le poète parle de la ruine financière de la France, répétant une +phrase de Rouland, toute chaude de ce matin: «Si l'on peut estimer la +fortune de la France à quinze cents milliards, il faut la considérer comme +tombée, dès aujourd'hui, à neuf cents milliards.» + +Le jour de l'an de Paris de cette année, il réside dans une douzaine de +misérables petites boutiques, semées, çà et là, sur le boulevard, où des +marchands grelottants offrent des Bismarck, caricaturés en pantins, aux +passants gelés. + +Ce soir, je retrouve, chez Voisin, le fameux boudin d'éléphant, et j'en +dîne. + + * * * * * + + + + +ANNÉE 1871 + + +_Dimanche 1er janvier_.--Quel triste jour pour moi, que ce premier jour +des années que je vais être condamné à vivre seul! + +La nourriture actuelle, les interruptions perpétuelles du sommeil par la +canonnade, me donnent aujourd'hui une migraine qui me force à passer la +journée au lit. + +Le bombardement, la famine, un froid exceptionnel: voici les étrennes de +1871. Jamais, depuis que Paris est Paris, Paris n'a eu un pareil jour +de l'an, et malgré cela, ce soir, la saoulerie jette dans les rues sa +bestiale joie. + +Ce jour me fait penser qu'au point de vue de l'histoire de l'humanité, il +est très intéressant et presque amusant pour un sceptique à l'endroit du +progrès, de constater, cette année 1871, que la force brute, malgré tant +d'années de civilisation, malgré tant de prêcheries sur la fraternité des +peuples, et même en dépit de tant de traités pour la fondation d'un +équilibre européen, la force brute, dis-je, peut s'exercer et _primer_, +comme au temps d'Attila, sans plus d'empêchements. + + * * * * * + +_Lundi 2 janvier_.--Tous les jours, de pauvres femmes se trouvent mal, +soit de froid, soit de fatigue, soit d'inanition, pendant les heures de +queue, qu'on leur fait faire pour la distribution de la viande. + +Un sujet de méditation. Nous aurions été les plus forts, et nous aurions +voulu nous donner les frontières du Rhin, qui sont, au fond, notre +délimitation ethnographique: toute l'Europe s'y serait opposée. Les +Allemands s'apprêtent à prendre l'Alsace et la Lorraine, se disposent +par cette amputation à annihiler la France, toute l'Europe applaudit! +Pourquoi? Les nations seraient-elles comme les individus, +n'aimeraient-elles pas les aristocraties? + + * * * * * + +_Mercredi 4 janvier_.--Encore souffrant, je passe toute ma journée au lit, +dans un état vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des idées +informulées, à tout moment, prêtes à devenir des rêves, mais arrêtées, au +bord du sommeil, par une détonation du Mont-Valérien, ou par la piaillerie +pondeuse des trois petites poules, que j'ai dans une cage, contre mon +petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernière ressource que +j'ai gardée contre la viande des _tire-fiacres_ d'aujourd'hui, contre la +faim de demain. + + * * * * * + +_Jeudi 5 janvier_.--Aujourd'hui le bombardement est commencé de notre +côté. On ne voit rien, la vue est arrêtée, au delà du rempart, par un +épais brouillard, dans l'opacité blanche duquel s'entendent de formidables +détonations. + +Je retourne dans l'après-midi vaguer autour du cimetière d'Auteuil. De +temps en temps des sifflements d'obus, et tout à coup, deux hommes se +trouvant à une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi: +l'un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui +vient de les effleurer. + +On parle de blessés à Javel, à Billancourt. Cependant tout le monde qui +est là,--tout le monde, hommes et femmes,--ne veulent pas s'en aller, et +font preuve d'une curiosité sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du +rempart a habitué la population parisienne au canon, et le bombardement, +loin de l'effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au dédain du danger. + + * * * * * + +_Vendredi 6 janvier_.--En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre, +sous la tiédeur du dégel, commence à percer le blanc de la neige et du +givre, j'entends, à tous moments, des sifflements d'obus, semblables aux +hurlements d'un grand vent d'automne. Cela, depuis hier, paraît si naturel +à la population, que pas un ne s'en occupe, et que, dans le jardin à côté +du mien, deux petits enfants jouent, s'arrêtant à chaque éclat, et disant +de leur voix, encore à demi bégayante: «Elle éclate!» puis reprennent +tranquillement leurs jeux. + +Les obus commencent à tomber, rue Boileau, rue La Fontaine. + +Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moitié atterrées, +moitié curieuses, les ambulanciers à la blouse blanche, à la croix rouge +sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers. + + * * * * * + +_Samedi 7 janvier_.--Les souffrances de Paris pendant le siège: une +plaisanterie pendant deux mois. Au troisième, la plaisanterie a tourné au +sérieux, à la privation. Aujourd'hui c'est fini de rire, et l'on marche à +grands pas à la famine, ou tout au moins pour le moment à une gastrite +générale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y +compris les os, donnée pour la nourriture de deux personnes, pendant trois +jours, c'est le déjeuner d'un appétit ordinaire. A défaut de viande, pas +possible de se rejeter sur les légumes: un petit navet se vend huit sous +et il faut donner sept francs d'un litre d'oignons. Du beurre, on n'en +parle plus, et même la graisse qui n'est pas de la chandelle ou du +cambouis à graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se +soutiennent, s'alimentent, vivent les populations malaisées, les pommes de +terre et le fromage: le fromage, il est à l'état de souvenir, et les +pommes de terre, on a besoin de protection pour s'en procurer à vingt +francs le boisseau. Du café, du vin, du pain: c'est la nourriture de la +plus grande partie de Paris. + +Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La +buraliste me dit que le chemin de fer, à partir d'aujourd'hui, ne va plus +qu'à Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris. + + * * * * * + +_Dimanche 8 janvier_.--Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s'il +faisait un ouragan. Je me suis levé, j'ai ouvert ma fenêtre. L'ouragan +était l'incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma +maison. + +Je vais un moment étudier la physionomie d'Auteuil. Devant la gare, des +gamins en képi militaire vendent à des gardes nationaux des fragments +d'obus, qu'ils vont, à tout moment, ramasser près du cimetière. Dans les +rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de +forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs +qui déménagent, un sac de voyage à la main. Je vois une toute vieille dame, +aux blanches anglaises, appuyée sur le bras d'un homme en blouse, qui +porte son sac de nuit à la main. On stationne devant la maison du +pâtissier Mongelard, dont un obus a enlevé hier la cheminée, et qui +_repâtisse_ héroïquement aujourd'hui. + +Tout le monde est sur le pas de ses portes, en même temps que sur le +qui-vive d'un obus: les femmes ayant oublié de faire leur toilette, et +quelques-unes se montrant en bonnet de nuit. + +Sur la petite place, à l'aspect italien, des gamines regardent, masquées +par le porche de l'église, les obus tomber au fond du boulevard, et la +grande caserne de Sainte-Périne, toutes ses fenêtres fermées, et sans un +vivant derrière ses carreaux, semble évacuée de toutes ses vieillesses, +descendues à la cave. + +Je suis las, brisé... On mange si mal et l'on dort si peu. Rien ne +ressemble plus à ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu'à la +nuit passée à bord d'un bâtiment, pendant un combat naval. + + * * * * * + +_Lundi 9 janvier_.--Absence d'allants et de venants sur notre boulevard; +seuls, des gardes nationaux se rendant à leur poste, et des brancardiers +se dirigeant vers le Point-du-Jour. + +L'omnibus est en train de se replier en arrière, et je vois le +déménagement du dépôt, où un obus de cette nuit a tué huit chevaux, et +blessé sept autres, dont il a fallu abattre cinq. + +À la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d'hommes qui causent +éclats d'obus; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes +culinaires pour faire, avec rien, quelque chose; un jeune soldat de ligne +qui montre, sur son bras, un prétendu ricochet de balle. Au bureau de la +vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale +feuilletant les imageries de l'OMNIBUS, le coude posé sur deux pains de +munition, attachés par une sangle. Sur une banquette, un aumônier +divisionnaire, à la croix blanche sur la poitrine, attachée par un large +ruban en sautoir, liséré de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes, +coquette près d'une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais +de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN. + + * * * * * + +_Mardi 10 janvier_.--Le tir de la matinée est si précipité, qu'il semble +avoir la régularité du battement d'un piston de machine à vapeur. Je fais +le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il +raconte qu'hier, il y a eu une telle grêle d'obus, qu'ils ont été obligés +de subir dix-sept décharges, couchés à terre, sans pouvoir riposter, après +quoi, par exemple, ils ont envoyé une bordée qui a fait sauter une +poudrière. En dépit de cet épouvantable feu, ils n'ont encore que trois +blessés: un amputé de la cuisse qui est mort, un autre, blessé gravement, +un manoeuvrier devant la figure duquel a éclaté un obus, et qui a eu la +barbe, les cils et les sourcils brûlés. + +On est très nombreux, ce soir, chez Brébant. Tous les bombardés ont été +curieux d'avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des +descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg. +Saint-Victor, pour un obus tombé place Saint-Sulpice, déserte, la nuit, +son logement de la rue de Furstemberg. Renan a émigré aussi sur la rive +droite. + +La conversation est toute sur la désespérance des hauts bonnets de l'armée, +sur leur manque de vouloir énergique, sur le découragement qu'ils +propagent parmi les soldats. On parle d'une séance, où devant l'attitude +molle ou indisciplinée des vieux généraux, le pauvre Trochu a menacé de se +brûler la cervelle. Louis Blanc résume la chose en disant: «L'armée a +perdu la France, elle ne veut pas qu'elle soit sauvée par les pékins!» + +Tessié du Motay raconte les âneries de nos généraux, dont il prétend avoir +été le témoin oculaire. Lors de l'affaire de décembre, il a vu arriver à +deux heures, sur le terrain, le général Vinoy, qui avait reçu l'ordre +d'enlever Chelles à onze heures: il l'a donc vu arriver à deux heures, +entouré d'un état-major un peu aviné, et demandant où se trouvait Chelles. +Du Motay assistait, je crois, le même jour, à l'arrivée du général Leflô +qui, lui aussi, demandait si c'était bien là le plateau d'Avron. + +Le même du Motay affirme qu'après notre complète réussite du 2 décembre, +l'armée avait reçu l'ordre de marcher en avant, quand on vint dire à +Trochu qu'on manquait complètement de munitions. Ceci fait proclamer assez +verbeusement à Saint-Victor la nécessité d'un Saint-Just. + +Et pendant que l'on parle de la menace, qui serait arrivée aujourd'hui au +ministère de brûler Paris, s'il ne capitulait pas, quelqu'un, dans un coin, +fait un réquisitoire contre Alphand, un réquisitoire comique à force +d'exagération, en l'accusant, d'être l'auteur de tout ce qui a été fait de +fatal--et cela par un moyen assez original--en ne refusant rien de ce +qu'on proposait à Ferry, mais en l'exécutant lui-même, et le plus mal +qu'il pouvait. Il cite la salaison des viandes qui sont perdues, +l'établissement des ambulances du Luxembourg, où les blessés gelaient, les +travaux des retranchements d'Avron, qui lui vaudront, dit l'orateur, dans +son antipathie férocement injuste contre l'homme, de devenir l'Haussmann +de Guillaume de Prusse. + +Ces tristes paroles sont scandées des _han_ douloureux de Renan, nous +prédisant que nous allons assister aux scènes de l'Apocalypse. + + * * * * * + +_Mercredi 11 janvier_.--Fuyant le bombardement, des populations effarées +de femmes et d'enfants, chargées de paquets, traversent Auteuil et Passy, +avec leurs ombres courant derrière elles, le long des murs, sur des +affiches annonçant la reprise des concessions temporaires des cimetières. + + * * * * * + +_Jeudi 12 décembre_.--Je vais faire un tour dans les quartiers bombardés +de Paris. Ni terreur, ni effroi. Tout le monde a l'air de vivre de sa vie +ordinaire, et des cafetiers font remettre, avec le plus admirable +sang-froid, les glaces cassées par les détonations d'obus. Seulement, au +milieu des allants et venants, l'on rencontre, par-ci, par-là, un monsieur +emportant sa pendule entre ses bras, et les rues sont pleines de voitures +à bras, traînant vers le centre de la ville, de pauvres mobiliers, dans le +pêle-mêle desquels se trouve quelquefois un vieil impotent, qui ne peut +marcher. + +Les soupiraux des caves sont bouchés. Un boutiquier s'est fait un +ingénieux blindage avec un étagement de planches, garnies de sacs de terre, +qui va jusqu'au premier étage de la maison. On dépave la place du +Panthéon. Un obus a enlevé le chapiteau ionien d'une des colonnes de +l'École de Droit. Dans la rue Saint-Jacques, des murs troués, percés, d'où +se détachent, à tout moment, des morceaux de plâtre. D'énormes blocs de +pierre, un morceau de l'entablement de la Sorbonne fait contre le vieil +édifice une barricade. Mais où le bombardement parle vraiment aux yeux, +c'est sur le boulevard Saint-Michel, où toutes les maisons faisant angle +avec les rues parallèles aux Thermes de Julien, ont été écornées par les +éclats. Au coin de la rue Soufflot, le balcon de l'appartement du premier, +arraché de la pierre, pend dans le vide, menaçant. + +... De Passy à Auteuil, la route neigeuse est rosée du reflet des +incendies de Saint-Cloud. + + + * * * * * + +_Vendredi 13 janvier_.--Il faut vraiment rendre justice à cette population +parisienne, et l'admirer. Que devant l'insolent étalage de ces marchands +de comestibles, rappelant maladroitement, à la population _meure-de-faim_, +que les riches avec de l'argent peuvent toujours, toujours, se procurer de +la volaille, du gibier, les délicatesses de la table, cette population ne +casse pas les devantures, ne bouscule pas les marchands et les +marchandises,--cela a lieu d'étonner. + +Je n'ai rencontré un peu d'indignation que devant la façade du boulanger +Hédé, rue Montmartre, le seul boulanger qui, à l'heure qu'il est, fasse +encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc, +condamné au _pain de chien_, semblait souffrir seulement de cette faveur, +achetée du reste par des heures de queue. + +Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dénonciations furibondes, +de l'ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des épiciers, je croyais à de +l'exagération maniaque. Aujourd'hui, je m'aperçois que Marat était dans le +vrai... Ce commerce, tout _gardenationalisé_, est un vrai commerce +d'accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce que l'on +accrochât, à la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs +sournois, bien persuadé que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas +de deux sous par heure. + +Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les +temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans +des limites raisonnables. + +Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le découpoir du maître d'hôtel +faire à peu près 200 tranches dans un cuissot de veau, d'un veau découvert +à un quatrième étage, peut-être du dernier veau existant à Paris. Deux +cents tranches, à 6 francs, de la grandeur et de l'épaisseur d'une carte +de visite, ça fait 1 200 francs. + +Un dialogue à côté de moi. + +--«Nos femmes nous ont abandonnés, ce soir.» + +--«Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthéon, le bombardement!» + +La visite aux quartiers bombardés a remplacé le théâtre. + +Cette nuit, je passe une partie de la nuit à ma fenêtre, empêché de dormir +par la canonnade et la fusillade autour d'Issy. Dans le silence de la nuit, +cela paraissait proche, proche, et, avec l'imagination des heures de peur +et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris +le fort qui ne tirait plus, et qu'ils attaquaient le rempart. + + * * * * * + +_Samedi 14 janvier_.--Le suffrage universel, pour l'élection des officiers +de la mobile, a été déplorable. Il a fait nommer les _bons enfants_: +c'est-à-dire des officiers qui, lorsqu'ils n'encouragent pas tout, +n'empêchent rien. + +M. Dumas, l'industriel, me contait ce matin de tristes détails sur la +conduite d'officiers de mobiles. Il a un beau-frère qui possède une très +belle propriété à Neuilly. Il tomba dans cette propriété des soldats et +des officiers, parmi lesquels était M. X***. Ces messieurs ne se +contentèrent pas de faire du feu au milieu des chambres, ils emportèrent, +en partant, vingt-cinq paires de drap qui leur avaient été prêtés, et M. +X*** fit enlever dans la serre quinze palmiers, qu'il envoya, pour son +jour de l'an, à une cocotte. Sur la plainte de M. Dumas, un ordre de +l'État-Major vient de faire rendre draps et palmiers. + +N'ayant pas le courage d'aller à Paris, et n'ayant rien à manger, je tue +un merle dans le jardin pour mon dîner. + +Le merle jeté, les ailes raides, sur ma table--je ne suis pourtant pas +métempsycosiste--il me vient, je ne sais pourquoi et comment, la pensée de +mon frère; et l'association de son souvenir avec l'oiseau mort. + +Je me rappelle l'arrivée de l'oiseau, tous les soirs, au jour tombant, et +le sifflement aigu par lequel il semblait vouloir s'annoncer, et les deux +ou trois traversées qu'il faisait du jardin, de son joli vol rapide et +balancé. Je me rappelle sa pause de quelques secondes sur une branche, +toujours la même, une branche d'un sycomore, tout proche de la maison, et +du haut de laquelle il la regardait, immobile et énigmatique... puis tout +à coup son évanouissement dans l'ombre et la nuit. + +Il s'est glissé en moi, alors, comme une croyance superstitieuse, qu'un +peu de mon frère avait passé en cette petite bête ailée, en cet oiseau de +deuil de l'air, et j'ai eu le vague effroi d'avoir détruit, avec mon coup +de fusil, quelque chose d'au delà de ce monde et d'ami, qui veillait sur +la conservation de ma personne et de ma maison. + +C'est bête, c'est bête, c'est absurde, c'est fou, mais ç'a été une +obsession toute la soirée. + + * * * * * + +_Dimanche 15 janvier_.--La canonnade la plus effroyable qu'ait encore +entendue le rempart Sud-Est. «Cela rigole durement!» dit un homme du +peuple, en courant. La maison, secouée sur ses fondations, déverse toute +la vieille poussière de ses corniches et de ses plafonds. + +Malgré la gelée et le vent glacé, toujours sur le Trocadéro, une foule de +curieux. + +Dans les Champs-Elysées, abatis de grands arbres, sur lesquels, avant +qu'ils ne soient hissés dans les camions, se précipite une nuée d'enfants, +armés de hachettes, de couteaux, de n'importe quoi de coupant, qui +tailladent des morceaux, dont ils emplissent leurs mains, leurs poches, +leurs tabliers, pendant que, dans le trou de l'arbre abattu, se voient des +têtes de vieilles femmes occupées à déterrer, avec des pics, ce qui reste +des racines. + +Au milieu de cette dévastation, quelques promeneurs et promeneuses, ayant +l'air de faire insouciamment, et tout comme autrefois, leur promenade +d'avant-dîner, sur l'asphalte. + +A la porte d'un café du boulevard, sept ou huit jeunes officiers de +mobiles paradent et coquettent autour d'une lorette, aux cheveux +flamboyants, arrêtant, pour l'éplafourdissement des passants, le menu d'un +dîner de haute fantaisie et de spirituelle imagination: le menu de leur +prétendu dîner du soir. + +Comme propriétaire, ma position est singulière. Tous les soirs, en +revenant à pied, mes yeux cherchent, du plus loin qu'il leur est donné de +voir, si ma maison est debout. Puis, quand j'ai cette certitude, c'est, à +mesure que je me rapproche, au milieu, des sifflements d'obus, un examen +de détail et une stupéfaction de ne trouver encore ni trou, ni écorniflure +à mon immeuble,--dont, toutefois, on laisse la porte entre-bâillée, pour +que je n'aie pas trop longtemps à y attendre. + + * * * * * + +_Lundi 16 janvier_.--Fête du roi Guillaume. Le canon m'avait empêché de +dormir toute la nuit, et j'étais encore sous mes draps, dans un +engourdissement de fatigue. Au milieu des tonnerres de la batterie de +Mortemart, j'avais perçu un bruit au-dessus de ma tête, et je croyais +qu'on avait remué un meuble. Quelques minutes après, Pélagie entrait dans +ma chambre et m'annonçait gaillardement qu'il venait de tomber un obus +chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen. +L'obus, ou plutôt deux fragments d'obus, ont percé le toit, et sont tombés +dans une chambre, où était couché un petit garçon, que ses engelures +empêchent de marcher. L'enfant n'a rien eu que la peur du plâtre tombé du +plafond. + +Aujourd'hui commence la distribution d'un pain, dont un morceau sera une +vraie curiosité pour les collections futures, un pain où l'on trouve des +fétus de paille. + + * * * * * + +_Mardi 17 janvier_.--L'on parle d'une batterie prussienne élevée à la +Porte Jaune, près Saint-Cloud, qui, sous peu de jours, doit rendre Auteuil +intenable. + + * * * * * + +_Mercredi 18 janvier_.--Aujourd'hui, c'est le rationnement à raison de 400 +grammes par individu. Songe-t-on qu'il y a des gens condamnés à se nourrir +de si peu? Des femmes pleuraient, à la queue du boulanger d'Auteuil. + +Ce ne sont plus quelques obus égarés, comme les jours précédents, c'est +une pluie de fonte qui, peu à peu, m'enveloppe et m'enserre. Tout autour +de moi des détonations à cent, à cinquante pas, à la gare du chemin de fer, +rue Poussin, où une femme vient d'avoir le pied emporté. Et pendant que +de la fenêtre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon, +un éclat me frôle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma +maison. + +Je passais, à trois heures, à la barrière de l'Étoile. Les troupes +défilaient. Je m'arrêtai. + +Le monument de nos victoires, illuminé de soleil, la canonnade lointaine, +le défilé immense, dont les dernières baïonnettes jetaient des éclairs +sous l'obélisque: c'était quelque chose de théâtral, de lyrique, d'épique. + +Un grand et fier spectacle que cette armée, allant à ce canon qu'on +entendait, et ayant, au milieu d'elle, des pékins en barbe blanche qui +étaient des pères, des figures imberbes qui étaient des fils, et encore, +dans les rangs entr'ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs +maris. + +Et l'on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette +multitude citoyenne, convoyée de fiacres, d'omnibus non encore peints, de +fourgons à transporter les pianos d'Erard, transformés en voitures +d'intendance militaire. + +Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de _gobichonneurs_, +détonnant un peu avec l'hymne national, et toujours un peu de cette +gaminerie, dont l'héroïsme français ne peut se défaire, mais l'ensemble du +spectacle était émotionnant et grandiose. + + * * * * * + +_Jeudi 19 janvier_.--Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promène +dans l'attente des nouvelles. Des rangées de gens à la porte garnie de +paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si +pressée que, selon une expression d'un homme du peuple, «on ne pourrait +pas y jeter une noisette». Le gros peintre Marchal, que le siège n'a pas +fondu, empêche, costumé en garde national, les voitures de passer. + +De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonçant +la prise de Montretout. C'est une allégresse. Les gens qui ont pu se +procurer des journaux, les lisent aux groupes formés autour d'eux. Le +monde va dîner joyeusement, et tout autour de soi, l'on perçoit le +bavardage sur les heureux détails du combat d'aujourd'hui. + +Je monte chez Burty, chassé par les obus de la rue Watteau, et qui est +provisoirement emménagé sur le boulevard, au-dessus de la librairie +Lacroix. Vers les quatre heures, il a vu Rochefort qui lui a donné de +bonnes nouvelles, avec un mot spirituel. Pendant le brouillard, Trochu se +plaignant de ne pas voir ses divisions: «Dieu merci, s'est écrié Rochefort, +s'il les voyait, il les rappellerait!» + +D'Hervilly, qui est présent, a toujours son esprit drolatique, et fait un +fantastique tableau du pont d'Asnières, traversé, sous un ciel d'automne, +couleur vert de Véronèse, par Hyacinthe, dont on ne voyait que le nez +vermillonné, et les goulots de deux bouteilles d'eau-de-vie, gonflant ses +poches, et qu'il rapportait de sa maison de campagne. Puis il nous conte +sa visite au vieux bonhomme de la MAMMOLOGIE du Jardin des Plantes, dans +son cabinet aux oiseaux desséchés et garnis de bandages, et qui passe +amoureusement, de temps en temps, la main sur le cou d'un chevreuil +empaillé:--un charmant _racontar_ hoffmannesque. + +Burty me fait voir un rouleau de peintures japonaises du plus haut +intérêt. C'est une étude, en plusieurs planches, de la décomposition d'un +corps, après la mort. C'est d'un macabre allemand, que je ne croyais pas +pouvoir se retrouver dans l'art de l'Extrême-Orient. + +Je retombe sur le boulevard à dix heures. La même foule qu'avant dîner. +Des groupes, tout noirs, dans la nuit sans gaz. Tout ce monde faisant +faction devant les kiosques, et attendant, dans une espérance qui est +devenue un peu anxieuse, la troisième édition du journal: LE SOIR, tardant +à paraître. + +Mme Masson me racontait, ces jours-ci, la visite qu'elle avait faite, à +l'ambulance des Affaires Etrangères, au jeune Philippe Chevalier avant sa +mort. Les salles ont, jusqu'à ce jour, gardé les glaces, les lustres, le +décor doré des fêtes du Corps Législatif, et le mourant, qui se souvenait, +dit à Mme Masson: «Là, à la place même où je suis, c'était le buffet!». + + * * * * * + +_Vendredi 20 janvier_.--La dépêche de Trochu, d'hier soir, me semble le +commencement de la fin: elle me tue l'estomac. + +J'envoie une portion de mon pain à un voisin, un pauvre garde national qui +relève de maladie, et que Pélagie a trouvé déjeunant avec deux sous de +cornichons. + +A la Porte-Maillot, une foule moins nombreuse toutefois, que celle qui +attendait à la barrière du Trône, après l'affaire de Champigny. Tout le +monde regardant avec un pressentiment triste, mais sans avoir encore la +conscience du lamentable _fiasco_. Pêle-mêle, avec les voitures +d'ambulance, avec les cacolets, défilent, un peu à la débandade, sans +musique, moroses, abattus, harassés, et tout couverts de boue, les hommes +des compagnies de marche de la garde nationale. + +D'une de ces compagnies sort la voix stridemment ironique d'un rentrant, +qui jette à l'hébétement général: «Eh bien! vous ne chantez pas victoire!» + +Je suis hélé du haut d'une voiture qui rentre. C'est le nommé Hirsch, ce +peintre de malheur, qui m'avait déjà annoncé, à la porte de La Chapelle, +le désastre du Bourget. Il me crie d'un ton léger: «Tout est fini, l'armée +rentre!» Et sur une note gouailleuse, il me conte ce qu'il a vu, ce qu'il +a entendu: des choses semblant dépasser les bornes de l'ineptie humaine. + +La foule devient sérieuse, se recueille dans sa tristesse. Des femmes de +gardes nationaux attendent, en des poses désespérées, sur des bancs. + +Dans ce monde attaché au triste spectacle, qui ne s'en va pas, qui attend +toujours, sautillent deux amputés d'une jambe, promenant, sur leurs +béquilles, leurs croix toutes fraîches, et qu'on regarde longtemps par +derrière, avec émotion. + +Je passe devant l'hôtel de la Princesse, à la grille ouverte, comme les +jours où nos fiacres y venaient chercher du plaisir intelligent. De là je +vais au cimetière. Il y a aujourd'hui sept mois qu'il est mort. + +Je retrouve dans Paris, sur le boulevard, le découragement navré d'une +grande nation, qui, par ses efforts, sa résignation, son moral, a beaucoup +fait pour se sauver, et se sent perdue par l'inintelligence militaire. + +Je dîne chez Péters, à côté de trois éclaireurs de Franchetti. C'est la +désespérance la plus complète, sous la forme ironique, la forme +particulière au désespoir français. «Nous y sommes! nous y sommes!» Et ils +parlent de l'armée de Paris, ne voulant plus se battre, du noyau héroïque +qui la soutenait, tombé à Champigny, à Montretout... et toujours et +toujours de l'incapacité des chefs. + + * * * * * + +_Samedi 21 janvier_.--Je suis frappé, frappé plus que jamais, du silence +de mort, que fait un désastre dans une grande ville. Aujourd'hui on +n'entend plus vivre Paris. + +Toutes les figures ont l'air de figures de malades, de convalescents. On +n'aperçoit que des visages maigres, tirés, hâves, on ne voit que des +pâleurs jaunes, semblables à de la graisse de cheval. + +En omnibus, j'ai devant moi deux femmes en grand deuil: la mère et la +fille. A toute minute, les gants de laine noire de la mère ont des +crispations nerveuses, et se portent machinalement à ses yeux rouges, qui +ne peuvent plus pleurer, tandis qu'une larme, lente à couler, se sèche, de +temps en temps, sur la cernée de l'oeil levé au ciel, de la fille. + +Sur la place de la Concorde, près des drapeaux fripés et des immortelles +déjà pourries de la ville de Strasbourg, une compagnie campe, noircissant +de ses feux, les murs du jardin des Tuileries, et de ses lourds sacs, +faisant comme un blindage à la balustrade. En passant au milieu d'eux, +l'on entend des phrases comme celle-ci: «Oui, notre pauvre petit adjudant, +on l'enterre demain!» + +Nous avons vu, successivement, les boutiques des charcutiers devenir des +endroits vides, ornés de faïences jaunes et d'aucubas à la feuille marbrée +de blanc; les boutiques de bouchers, des locaux aux rideaux clos derrière +les grilles cadenassées; aujourd'hui c'est le tour des boutiques de +boulangers, qui sont des trous noirs, aux devantures hermétiquement +fermées. + +Burty tenait de Rochefort que, lorsque Chanzy avait vu ses troupes fuir, +il les avait chargées, l'épée à la main, mais voyant que coups et injures +ne faisaient rien, il avait donné l'ordre à l'artillerie de les canonner. + +Une phrase bien symptomatique. Une fille, me marchant dans le dos, rue +Saint-Nicolas, me jette à l'oreille: «Monsieur, voulez-vous monter chez +moi... pour un morceau de pain?» + + * * * * * + +_Dimanche 22 janvier_.--Ce matin, je déménage ce que j'ai de plus précieux, +au milieu des éclats d'obus, tombant à droite et à gauche, anxieux qu'un +éclat ne tue l'unique cheval de la voiture de déménagement, anxieux qu'un +éclat ne blesse ou ne tue un de ces pauvres diables de déménageurs, +blaguant bravement les détonations les plus rapprochées. + +J'emménage mes bibelots dans une partie de l'appartement, que Burty occupe +sur le boulevard, au coin de la rue Vivienne, et qu'il met très gentiment +à ma disposition. + +Tout à coup un rappel forcené. Nous sortons. On nous dit qu'on se bat à +l'Hôtel de Ville. Sur notre chemin, c'est une effervescence, une agitation, +au milieu de laquelle, toutefois, je vois des gardiens de Paris regarder +tranquillement des photographies, dans des stéréoscopes. Rue de Rivoli, +nous apprenons que tout est fini, et nous voyons passer, rapide dans une +escorte de dragons et de chasseurs, le général Vinoy. Et tandis que des +lignards de Puteaux, tout enguirlandés de morceaux de treillages de +jardins, remontent la rue de Rivoli, des canons défilent sur le quai, se +dirigeant vers l'Hôtel de Ville. + +Le soir, le boulevard présente l'aspect des plus mauvais jours +révolutionnaires. Des discussions toutes prêtes à en venir aux coups. Des +mobiles parisiens accusant les _gens à Trochu_, d'avoir tiré sans +provocation; des femmes criant qu'on assassine le peuple. Nous voici aux +dernières convulsions de l'agonie. + + * * * * * + +_Lundi 23 janvier_.--Un curieux tableau! Dans les restaurants encore +ouverts, les dîneurs apportent leur pain, sous le bras, par suite de la +pancarte affichée hier, et qui annonçait que les restaurateurs ne +pouvaient plus fournir le pain aux consommateurs. + +Par les rues, ici et là, une vieille affiche pourrissante parlant du +Bourget, parlant du plateau d'Avron: c'est sur les murs comme une histoire +successive de nos revers. + +Je vais voir Duplessis, à la Bibliothèque, et dans l'obscurité de cette +Salle des Estampes, où mon frère et moi avons passé tant d'heures d'études, +un employé est obligé de m'indiquer qu'il faut me garer d'une cuve d'eau +ou d'une pile de cartons. C'est aujourd'hui une cave, où toutes les +richesses uniques, qui font l'envie de l'Europe, sont empilées comme pour +un déménagement--et j'ai peur d'avoir dit le mot. + + * * * * * + +_Mardi 24 janvier_.--Vinoy remplaçant Trochu, c'est le changement des +médecins près d'un malade, à l'article de la mort. + +Plus de canonnade! Pourquoi? Cette interruption du bruit tonnant à +l'horizon me semble d'un mauvais augure. + +Le pain actuel est d'une qualité telle, que la dernière survivante de mes +poules, une petite poule cailloutée, toute drolette, lorsqu'on lui en +donne, gémit, pleure, rognonne, et ne se décide à le manger que tout à +fait le soir. + +Sur le boulevard, en face de l'Opéra-Comique, je tombe dans une foule, +interceptant la chaussée, et barrant le chemin aux omnibus. Je me +demandais si c'était une nouvelle émeute. Non, toutes ces têtes en l'air, +tous ces bras qui désignent quelque chose, toutes ces ombrelles de femmes, +qui s'agitent, toute cette attente à la fois anxieuse et espérante, c'est +à propos d'un pigeon--peut-être porteur de dépêches,--qui se repose sur le +tuyau d'une des cheminées du théâtre. + +Dans cette foule, je rencontre le sculpteur Christophe, il m'apprend qu'il +y a des pourparlers entamés pour la capitulation. + +Chez Brébant, dans la petite antichambre qui précède le grand cabinet, +où l'on dîne, tout le monde comme brisé, épars sur le canapé, sur les +fauteuils, parle à voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade, des +tristes choses du jour, et du lendemain qui nous attend. + +On se demande si Trochu n'est pas un fou. A ce propos, quelqu'un dit avoir +eu communication d'une affiche imprimée, mais non affichée, destinée à la +mobile, où le dit Trochu parle de Dieu et de la Vierge, comme en parlerait +un mystique. + +Dans un coin, un autre de nous fait remarquer que ce qu'il y a surtout de +criminel, chez deux hommes, comme Trochu et comme Favre, c'est d'avoir été +dans l'intimité des _désespérateurs_, dès le principe, et cependant +d'avoir, par leurs discours, leurs proclamations, donné à la multitude la +croyance, la certitude d'une délivrance, certitude qu'ils lui ont laissée +jusqu'au dernier moment, «et il y a là, reprend du Mesnil, un danger: +c'est qu'on ne sait pas, la capitulation signée, si elle ne sera pas +rejetée par la portion virile de Paris?» + +Renan et Nefftzer font des signes de dénégation. + +«Prenez garde, continue du Mesnil, on ne vous parle pas de l'élément +révolutionnaire, on vous parle de l'élément énergique bourgeois, de la +partie des compagnies de marche qui s'est battue, et veut se battre, et ne +peut accepter comme ça, tout à coup, cette livraison de ses fusils et de +ses canons.» + +Deux fois on a annoncé le dîner, mais personne n'a entendu. + +On se met enfin à table. + +Chacun tire son morceau de pain. + +--Au fait, dit je ne sais plus qui, vous savez comment Bauer a baptisé +Trochu: «un Ollivier à cheval!» + +La soupe est mangée. Ici Berthelot donne l'explication vraie de nos +revers: «Non, ce n'est pas tant la supériorité de l'artillerie, c'est cela +seulement que je vais vous dire. Oui, le voici, c'est quand un chef +d'état-major prussien a l'ordre de faire avancer un corps d'armée sur un +tel point, pour une telle heure: il prend ses cartes, étudie le pays, le +terrain, suppute le temps que chaque corps mettra à faire certaine partie +du chemin. S'il voit une pente, il prend son... (un instrument dont j'ai +oublié le nom) et il se rend compte du retard. Enfin, avant de se coucher, +il a trouvé les dix routes par lesquelles déboucheront, à l'heure voulue, +les troupes. Notre officier d'état-major, à nous, ne fait rien de cela, il +va le soir à ses plaisirs, et le lendemain, en arrivant sur le terrain, +demande si ses troupes sont arrivées, et où est l'endroit à attaquer. +Depuis le commencement de la campagne, et je le répète, c'est la cause de +nos revers, depuis Wissembourg jusqu'à Montretout, nous n'avons jamais pu +masser des troupes sur un point choisi, dans un temps donné.» + +On apporte une selle de mouton. + +--«Oh! dit Hébrard, on nous servira le berger à notre prochain dîner!» + +En effet, c'est une très belle selle de chien. + +--«Du chien, vous dites que c'est du chien, s'écrie Saint-Victor, de la +voix pleurarde d'un enfant en colère, n'est-ce pas, garçon, que ce n'est +pas du chien?» + +--«Mais c'est la troisième fois que vous en mangez, du chien, ici!» + +--«Non, ce n'est pas vrai... M. Brébant est un honnête homme, il nous +préviendrait... mais le chien est une viande impure,--fait-il avec une +horreur comique,--du cheval, oui, mais pas du chien.» + +--«Chien ou mouton, bredouille Nefftzer, la bouche pleine, je n'ai jamais +mangé un si bon rôti... mais si Brébant vous donnait du rat... moi je +connais ça... C'est très bon... le goût en est comme un mélange de porc et +de perdreau!» + +Pendant cette dissertation, Renan qui paraissait préoccupé, soucieux, +pâlit, verdit, jette sa cotisation sur la table et disparaît. + + * * * * * + +--«Vous connaissez Vinoy, dit quelqu'un à du Mesnil: Quel est l'homme, et +qu'est-ce qu'il va faire?» + +--«Vinoy, répond du Mesnil, c'est un madré, je crois qu'il ne va rien +faire... qu'il va faire le gendarme.» + +Là-dessus une sortie de Nefftzer contre le journalisme et les +journalistes. Il est devenu complètement apoplectique, et sa parole +tudesque, comme étranglée d'enragement, par moments, aboie contre +l'ineptie, l'ignorance, les bourdes de ses confrères, qu'il accuse d'avoir +fait la guerre, et qu'il accuse de l'avoir rendue si fatale. + +Ici Hébrard réclame le silence, et tirant de sa poche un papier: «Écoutez, +messieurs, ceci est une lettre du mari d'une femme connue, demandant la +croix, lettre dans laquelle il invoque comme titre, son _cocuage_, oui, +messieurs, «son cocuage et des malheurs domestiques qui appartiennent à +l'histoire.» + +Un rire homérique accueille la lecture de cette supplique bouffonne. + +Mais aussitôt le sérieux de la situation ramène les dîneurs à se demander, +comment vont se conduire les Prussiens à notre égard. Il y a ceux qui +croient qu'ils déménageront les musées. Berthelot a peur qu'ils emportent +le matériel de notre industrie. Ce dire conduit, je ne sais par quel +chemin, la conversation à une grande discussion sur les matières +colorantes, et sur le _rose turc_, d'où elle revient au point de départ. +Nefftzer, contrairement à tout le monde, prétend que les Prussiens +voudront nous étonner par leur générosité, leur magnanimité. Amen! + +En sortant de chez Brébant, sur le boulevard, le mot capitulation, qu'il +eût peut-être été dangereux de prononcer il y a quelques jours, est dans +toutes les bouches. + + * * * * * + +_Mercredi 25 janvier_.--Plus rien de ce ressort, de cette agitation +fébrile qu'avaient, ces jours-ci, les allants et les venants. Une +population, lasse et battue de l'oiseau, qui se traîne sous un ciel gris, +où tombe, de seconde en seconde, un lourd flocon de neige. + +Il n'y a plus de place pour les absurdités de l'espérance. + +Des queues s'allongent à la porte des marchands, de la seule chose qui +reste à manger, à la porte des chocolatiers. Et l'on voit des soldats, +tout glorieux d'avoir conquis une livre de chocolat. + + * * * * * + +_Jeudi 26 janvier_.--Ça se rapproche. De nouvelles batteries semblent +démasquées. Il éclate des obus, à toute minute, sur la voie du chemin de +fer, et notre boulevard Montmorency est traversé par des gens marchant à +quatre pattes. + +On assiste chez tous, à l'opération d'esprit douloureuse, qui amène la +pensée à la honte d'une capitulation. Cependant il est des énergies +féminines qui résistent encore. On parlait de pauvres femmes qui, ce matin +même, criaient aux queues des boulangers: «Qu'on diminue encore notre +ration, nous sommes prêtes à tout souffrir, mais qu'on ne capitule pas!» + + * * * * * + +_Vendredi 27 janvier_.--Je vais ce matin à l'enterrement de Regnault. + +Il y a une foule énorme. On pleure, sur ce jeune cadavre de talent, +l'enterrement de la France. C'est horrible, cette égalité devant la mort +brutale du canon ou du fusil, qui frappe le génie ou l'imbécillité, +l'existence précieuse comme l'existence inutile. + +J'avais rêvé de faire faire par lui un portrait de mon frère, dans le +format du portrait en pied de la comtesse de Nils Barck. Mon frère ne +revivra pas par ce talent de coloriste, dont j'entends le _De Profundis_, +dans une sonnerie de clairon et un roulement de tambour. J'ai vu passer +derrière sa bière une jeune fille, ainsi qu'une ombre, en habit de veuve. +On m'a dit que c'était sa fiancée. + +J'entre, en sortant de là, dans la boutique de Goupil, où est exposée, non +encore encadrée, une aquarelle du mort, vous montrant le Maroc comme dans +une vision des Mille et une Nuits. + +... Le feu a cessé. Je vais faire un tour aux environs d'Auteuil. + +Une femme crie à un voisin: «Nous sommes encore dans la cave, mais nous +allons remonter!» + +Des trous dans des toits, des écorniflures à des façades, mais vraiment +bien peu de dégât matériel, causé par cet ouragan de fer qui nous a passé +sur la tête. Seule, une langue de terre entre le viaduc et le cimetière +d'Auteuil, toute trouée de grands trous de trois mètres, où les obus sont +tombés si rapprochés qu'ils ont fait, sur une échelle géante, le travail +régulier des trous faits par la commission des barricades, au +Point-du-Jour. + +Près la porte Michel-Ange, je monte sur le viaduc. Cent maisons brûlent à +Saint-Cloud: le feu de joie que se payent les Prussiens pour leur +triomphe! Un soldat malade, accoudé au parapet, laisse échapper: «C'est +pitié de voir cela!» + + * * * * * + +_Samedi 28 janvier_.--Ils sont heureux les journalistes, qui se trouvent +presque fiers de ce que la République a fait pour la défense nationale. +Ils vous citent avec orgueil l'hommage rendu à notre héroïsme par les +Prussiens, et espèrent presque que Trochu va être reconnu comme un grand +homme de guerre. + +Au milieu de l'aspect hilare du soldat, c'est beau le navrement qu'emporte +sur toute sa personne, le marin qui passe, avec son paquet, sous le bras. + +On ne tarit pas sur l'incapacité du gouvernement en général, l'on ne tarit +pas sur l'inintelligence de chaque membre de ce gouvernement. Un convive +de Brébant me racontait avoir entendu ceci de la bouche d'Emmanuel Arago: +«Nous ménageons une jolie surprise aux Prussiens, ils ne s'y attendent +guère, ils seront joliment attrapés quand ils voudront entrer à Paris.» +Mon ami s'attendait à l'annonce de feu grégeois ou de quelque chose +semblable. Non, il se trompait. Emmanuel, après avoir fait un moment +désirer sa réponse, accoucha de cette phrase: «Les Prussiens ne trouveront +pas de gouvernement avec lequel ils puissent traiter, car nous nous serons +retirés!» + +Je parcours les quartiers bombardés: des balafres, des trous, mais sauf un +pilier emporté au magasin de la BALAYEUSE, place Mouffetard, rien de bien +effrayant. Une population qui se déterminerait à se _terrer_ dans ses +caves, pourrait très bien, et sans grand péril, supporter un mois de +bombardement à toute volée. Dans ces quartiers, on rencontre des petites +voitures à bras ramenant les mobiliers, et la circulation de la vie semble +y renaître. + +Un militaire, en manteau blanc, tendant un obus au conducteur de +l'omnibus: «Prenez-moi cela, pendant que je monte, et faites attention... +sacredié, faites attention!» + +Burty me confirme l'affiche mystique de Trochu, dont on avait parlé au +dîner de Brébant: la célébration, par ordre, d'une neuvaine à la Vierge, +que devait suivre un miracle. Est-ce ironique, si c'est vrai que la France +avait remis son salut entre les mains d'un homme, dont la place était aux +Petites-Maisons? + + * * * * * + +_Dimanche 29 janvier_.--Les mobiles rentrent et passent sous les fenêtres, +engueulés par les gardes nationaux répandus sur le boulevard. + +En allant voir la batterie de marine du Point-du-Jour, j'entre dans le +jardin de Gavarni, que je trouve éventré par des tranchées, percées de +trous ronds, au fond desquels sont enfouis des obus qui n'ont pas éclaté. +Un garde national, armé d'un pic et escorté de sa femme, ployant sous le +poids d'un grand sac, déterre un obus, qui a disparu dans la terre gelée. +Pauvre jardin! Le chalet du marchand de tripes a son toit percé d'un obus, +qui semble avoir mis intérieurement en capilolade la fragile construction. +Le petit vallon vert montre ses derniers sapins couchés sur le flanc, et +sa voûte enguirlandée de lierre,--son _salon des fraîcheurs_, ainsi que +l'appelait Gavarni, a été converti en casemate, d'où sort un tuyau de +poêle. + +Je reprends la route de Versailles. Des maisons à jour. Au n° 222, un obus +traversant la boutique d'un nommé Praisidial--un joli nom de +révolutionnaire, au théâtre--a éclaté dans une pièce où l'on vous montre +l'endroit où il a coupé la tête d'un homme, comme avec un couteau. En face, +sur une maison croulée à terre, un toit s'est abaissé, tout semblable à +une toile goudronnée, jetée sur un entresol qu'on bâtit. + +Mais rien n'est comparable, comme destruction, à ce coin du chemin de +ronde, qui porte le nom de boulevard Murat. Là ce ne sont plus des +maisons. Ce sont des pans de mur, des morceaux de façade, où colle encore +un bout d'escalier, des débris, où reste, on ne sait comment, suspendue en +l'air, une fenêtre sans carreaux, des éboulements informes de brique, de +moellons, d'ardoises: de la bouillie de maisons, fouettée au milieu d'une +grande tache de sang, autour d'un paquet de cheveux,--le sang d'un mobile, +qui avait mis, là, culotte bas. + + * * * * * + +_Lundi 30 janvier_.--Oh! la dure extrémité, que cette capitulation +transformant la prochaine assemblée en ces bourgeois de Calais, qui, la +corde au cou, ont été subir les conditions d'Edouard VI. Mais ce qui +m'indigne le plus, c'est le jésuitisme de ces gouvernants, qui, pour avoir +obtenu le mot de _convention_ au lieu de capitulation, en face de ce +traité déshonorant, espèrent, comme de sinistres fourbes, cacher à la +France toute l'étendue de ses malheurs et de sa honte. Bourbaki laissé en +dehors de l'armistice, qui est un armistice général! La convention des +lettres décachetées! Et tout le honteux secret de ce que les négociateurs +nous cachent, nous dérobent encore, et que peu à peu l'avenir nous +dévoilera! Ah! une main française a-t-elle pu signer cela! + +Que vraiment ils soient fiers d'avoir été les geôliers et les nourrisseurs +de leur armée, cela est trop bête! Ils n'ont donc pas compris que cette +apparente mansuétude était un piège de Bismarck! Enfermer dans Paris cent +mille hommes indisciplinés et démoralisés par leurs défaites, en ces jours +de famine, qui vont précéder le ravitaillement, n'est-ce point enfermer la +rébellion, l'émeute, le pillage? N'est-ce pas se donner presque +certainement un prétexte pour entrer à Paris? + +Dans un journal qui contient la capitulation, je lis l'intronisation du +roi Guillaume, comme Empereur d'Allemagne à Versailles, dans la Galerie +des glaces, à la barbe du Louis XIV de pierre, qui est dans la cour. Ça, +là... c'est bien la fin des grandeurs de la France. + + * * * * * + +_Mardi 31 janvier_.--Ce soir, je dînais au restaurant, à côté d'un avocat +à la cour de cassation, M. P... Je lui disais qu'il serait bien heureux +que la prochaine assemblée se rationnât d'avocats, de marchands de verbe +et de mots creux. J'ajoutais que, pour mon compte, j'étais persuadé que si +la France pouvait se priver d'éloquence parlementaire, pendant une +vingtaine d'années, la France se sauverait, mais que c'était là la +condition _sine quâ non_ de son salut. + +Tout avocat qu'il était, mon interlocuteur partageait mon avis, et partait +de là pour me signaler le _chapardage_--c'était le mot dont il se +servait--le chapardage de toute la basse gent du palais. Il me montrait +tous les avocats de deux sous, tous les avocats sans cause, tous les +avocats sans talent et sans honorabilité, aidés, poussés par Crémieux, +dans la curée des places de la haute administration. + +Et dans le moment où la pensée de la France était, tout entière, tournée +contre les Prussiens, dans ce moment même--ah! je n'oublierai jamais le +tableau qu'il me faisait de ce cabinet, occupé seulement et uniquement de +destitutions, de ce cabinet où la porte, à tout moment violemment poussée, +livrait passage à un intrus, qui, sans dire gare ni bonjour, jetait à +pleine gueule: «Crémieux, délivre-nous de Robinet, de Chabouillot... nous +n'en voulons plus.» Et après cet intrus, un autre intrus, demandant la +démission d'un autre procureur impérial, aussitôt obtenue de la +bienveillance gâteuse du ministre. + +La jolie scène de comédie, que cette scène qu'il me racontait, et où il +avait été acteur. M. P... avait un beau-frère, procureur impérial à Blois. +La soeur de M. P..., qui tenait à la position de son mari, lui écrivait, +lui demandant d'user de son influence, de ses relations avec les hommes du +gouvernement, pour le faire maintenir. Il était contraire à la démarche, +pensant qu'une destitution serait plus tard un titre pour son beau-frère; +cependant, sur l'insistance de sa soeur, il se décidait à aller trouver +Crémieux. + +Il lui expose la chose, les désirs de sa soeur, et fait appel à la +bienveillance que le ministre lui a toujours témoignée. Le ministre ne le +laisse pas finir, lui dit: «Mon cher enfant, vous savez combien je vous +aime!» et là-dessus, il l'embrasse. Crémieux, pendant son ministère, a +toujours embrassé tout le monde. «Il suffit, continue-t-il, que vous +manifestiez ce désir, votre beau-frère ne sera pas destitué, vous pouvez +être tranquille.» Sur cette assurance, M. P... gagne la porte. Crémieux le +rappelle: + +--«Vous dites que votre beau-frère s'appelle P..., qu'il est à Blois. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! je vous promets qu'il ne sera pas destitué aujourd'hui, mais +dans quelques jours, je ne suis pas sûr que ça n'arrive pas. Tenez, il y a +peut-être un moyen d'arranger cela. Qu'est-ce que désire votre beau-frère? + +--Mais, il a sa famille, ses intérêts à Orléans. Il y a une place de +conseiller vacante, je crois que cette nomination le rendrait très heureux. + +--Très bien, très bien! reprend Crémieux, je vais le destituer à Blois, et +du même coup le nommer à Orléans, et l'ayant ainsi nommé moi-même, vous +concevez, je ne pourrai plus le destituer.» + +On demande le chef du cabinet:--«Préparez la nomination de P... à +Orléans.--Mais, monsieur le ministre, le mouvement est fait.--Ah! c'est +très contrariant, très contrariant... ça ne fait rien... j'ai un autre +mouvement en tête, je vais arranger les choses de manière à ce que vous +soyez contents, tous les deux. Je vous ferai écrire demain ou après +demain: regardez la chose comme faite.» + +Là-dessus réembrassade. + +Et la chose se termina par la destitution pure et simple du beau-frère, +avec toutefois une lettre de regret du ministre, obligé de se rendre aux +voeux de la population blésoise. + +Ce qui a amené l'anéantissement de l'armée, est en train de tuer la +société française. C'est l'indiscipline. Le régime républicain est-il +capable de lui rendre cette discipline, sans laquelle les sociétés ne +peuvent vivre? Et cependant il serait désirable de garder cette enseigne: +LA RÉPUBLIQUE, et de grouper sous ce nom les capacités de tous les partis, +noyant dans leur tout l'infini rien du parti républicain. + + * * * * * + +_Mardi 7 février_.--Un curieux défilé, que celui de tous les gens, hommes +et femmes, revenant du pont de Neuilly. Tout le monde est bardé de sacs, +de nécessaires, de poches gonflées de quelque chose qui se mange. + +Des bourgeois portent sur l'épaule cinq à six poulets, faisant contrepoids +à deux ou trois lapins. J'aperçois une élégante petite femme, rapportant +des pommes de terre, dans un mouchoir de dentelle. Et rien n'est plus +éloquent que le bonheur, la tendresse, dirai-je presque, avec laquelle des +gens tiennent, dans leurs bras, des pains de quatre livres, ces beaux +pains blancs, dont Paris a été privé si longtemps. + +Ce soir, chez Brébant, la conversation abandonne la politique pour aller à +l'art, et Renan part de là, pour trouver la place Saint-Marc une horreur. +Comme Gautier, et nous tous, nous nous récrions, Renan proclame que l'art +doit se juger avec l'_élément rationnel_, qu'il n'y a pas besoin d'autre +chose, et le voici délirant publiquement. Ah! la drolatique cervelle, +quand elle émet des idées sur les choses qu'elle ne connaît pas!. + +Tout en aimant beaucoup l'homme, impatienté par ce blasphème, je +l'interromps soudain, et lui demande, à brûle-pourpoint, la couleur du +papier de son salon. L'apostrophe le trouble, le démonte, il ne peut +répondre... Et je persiste à croire que pour parler art, il est nécessaire +de connaître les couleurs des murs, entre lesquels on vit tous les jours, +et que les yeux sont encore de meilleurs instruments de perception +artistique que «l'élément rationnel». + +Tous ces jours-ci, pris d'une espèce de rage contre mon pays, contre ce +gouvernement, je m'enferme, je me claustre dans mon jardin, tâchant de +tuer ma pensée, mes souvenirs, mes appréhensions de l'avenir dans un +travail abêtissant--ne lisant plus de journaux, et fuyant les gens à +renseignements. + +Un écoeurant spectacle, que ce Paris avec tous ces mobiles, qui y traînent +leur oisiveté et leur dépaysement, semblables à ces bestiaux stupides et +effarés, qu'on voyait errer, au commencement de la guerre, dans le bois de +Boulogne: plus écoeurant encore, le spectacle de ces officiers gandins, +garnissant les tables des cafés des boulevards, tout occupés de la canne, +achetée le matin, pour parader sur l'asphalte. + +Ces uniformes si peu héroïques se font trop voir, ils manquent de +discrétion. + + * * * * * + +_Samedi 11 février_.--Paris commence à avoir de la viande et des choses à +manger, seulement les Parisiens manquent complètement de charbon, pour les +faire cuire. + + * * * * * + +_Dimanche 12 février_.--Je monte chez Théophile Gautier, qui s'est réfugié +de Neuilly, à Paris, rue de Beaune, au cinquième, dans un logement +d'ouvrier. + +Je traverse une petite pièce, où je trouve assises sur le rebord de la +fenêtre, ses deux soeurs, dans de misérables robes, avec leurs couettes de +cheveux blancs, sous une fanchon faite d'un madras. + +La mansarde, où se tient Théo, et qu'il remplit tout entière de la fumée +de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un +vieux fauteuil en bois de chêne, une chaise de paille, sur laquelle +passent et s'étirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de +chats. Deux ou trois esquisses se voient accrochées de travers aux murs, +et une trentaine de volumes sont culbutés sur des planches en bois blanc, +posées à la hâte. + +Théo est là, en bonnet rouge, à cornes vénitiennes, dans un veston de +velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais +aujourd'hui si taché, si graisseux, qu'il semble la veste d'un cuisinier +napolitain. Et le maître opulent de l'écriture et du dire vous apparaît, +comme un doge dans la débine, comme un pauvre et mélancolique Marino +Faliero, joué au théâtre Saint-Marcel. + +Pendant qu'il parlait, qu'il parlait, comme devait parler Rabelais, je +songeais à l'injustice de la rémunération dans l'art. Je pensais au +somptueux et abominable mobilier de Ponson du Terrail, que j'avais vu +déménager ce matin, de la rue Vivienne, par suite du décès de ce gagneur +de 70 000 francs par an, dans un endroit quelconque, durant le siège. + + * * * * * + +_Jeudi 23 février_.--Bien des mois se sont passés, sans que mes doigts +aient dérangé de sa case, un bouquin des quais. Ces jours-ci, pour la +première fois, j'ai acheté un volume avec l'intention, et je crois, la +force d'intention nécessaire pour le lire. + + * * * * * + +_Vendredi 24 février_.--Aujourd'hui m'est revenu comme un goût de +littérature. J'ai été mordu, ce matin, de l'envie d'écrire: LA FILLE ÉLISA, +ce livre que nous devions écrire, lui et moi, après MADAME GERVAISAIS. +J'ai jeté quatre ou cinq lignes sur un morceau de papier. Cela deviendra +peut-être le premier chapitre. + + * * * * * + +_Dimanche 26 février_.--Pourquoi ces nuits tressautantes? Pourquoi +toujours ces douloureux cauchemars? Pourquoi, dans mes rêves, toujours +recommence la maladie de mon frère? Recommencement impitoyable et tuant, +qui, dans mon sommeil, s'accidente de toute l'horreur des cas, que nous +avions lus ensemble, dans les traités de médecine, pour nos +livres. + +On annonce que les Prussiens nous occuperont demain. Demain nous aurons +l'ennemi chez nous. Dieu préserve à jamais la France des traités +diplomatiques, rédigés par des avocats. + + * * * * * + +_Lundi 27 février_.--Quelque chose de sombre, d'inquiet, est sur la +physionomie parisienne; on y sent la préoccupation anxieuse, douloureuse +de l'occupation. + +Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, au fond, près la rivière, tambour en +tête, et des bouquets d'immortelles à la boutonnière, défilent des gardes +nationaux avinés qui saluent le vieux monument du cri: Vive la République! + +La rue de Rivoli, une foire de tous les produits, imaginables, étalés sur +le trottoir, pendant que les voitures de la mort et du ravitaillement se +croisent sur la chaussée:--les corbillards et les camions de morue séchée. + +Il y a une grande ironie, une ironie divine, qui semble se plaire à faire +mentir les programmes humains. En ce temps de suffrage universel, de +conduite des affaires et de gouvernement du pays par tous les citoyens, +jamais, jamais, la volonté d'un seul, qu'il soit Fayre ou Thiers, n'aura +disposé plus despotiquement des destinées de la France, et dans une +ignorance plus entière de tous ses citoyens, sur tout ce qui se passe, sur +tout ce qui se fait en leur nom. + + * * * * * + +_Mardi 28 février_.--Impossible de rendre la tristesse ambiante, qui vous +entoure. Paris est sous la plus terrible des appréhensions, l'appréhension +de l'inconnu. + +Mes yeux aperçoivent des faces pâles dans des voitures d'ambulance: ce +sont les blessés du pavillon de Flore, qu'on déménage à la hâte, pour que +le Roi Guillaume puisse déjeuner aux Tuileries. + +Sur la place Louis XV, les villes de France ont la figure voilée de crêpe. +Ces femmes de pierre, avec la nuit de leur visage, dans le soleil et le +clair jour, font une protestation étrange, lugubre, fantastiquement +alarmante. + + * * * * * + +_Mercredi 1er mars_.--Maudit Auteuil! Cette banlieue aura été privée de +communication avec le reste de Paris, saccagée par les mobiles, affamée, +bombardée, et elle aura encore la malechance de l'occupation prussienne. + +Ce matin, Paris n'a plus sa grande voix bourdonnante, et le silence +inquiétant des heures mauvaises est tel, que nous entendons sonner onze +heures, à l'église de Boulogne. + +L'horizon est comme vide, comme inhabité. On n'a encore vu que quelques +ulhans, fouillant, avec toutes sortes de précautions, le bois de Boulogne. + +Puis, dans ce grand silence de tout l'espace, commence à s'élever +sourdement le bruit mat et lointain des tambours prussiens, qui se +rapprochent. Je ne sais, mais ma porte s'ouvrant et donnant passage à ces +Allemands, les maîtres de mon foyer pour quelques jours, cette perspective +me fait souffrir, ainsi que d'un mal physique. + +C'est maintenant comme un tonnerre, le roulement des voitures et des +équipages militaires prussiens. De mon jardin, à travers la grille, +j'aperçois deux casques dorés s'arrêter devant ma maison, et en la +regardant, un moment _hacher de la paille_... ils passent. + +Jamais les heures ne m'ont paru si longues, des heures où il est +impossible de fixer sa pensée sur quoi que ce soit, des heures où il n'est +pas possible de rester, une minute, en place. La retraite prussienne a +sonné, et il n'est apparu encore aucun Prussien,--nous n'en aurons sans +doute que demain. + +Je me glisse, dans la nuit, à Auteuil, où il n'y a pas un vivant dans la +rue, pas une lumière aux fenêtres, et par les rues à l'aspect morne, je +vois passer des Bavarois, qui se promènent, quatre par quatre, mal à +l'aise dans cette mort de la ville. + + * * * * * + +_Jeudi 2 mars_.--Il est neuf heures du matin et rien encore. J'ai en moi +un singulier sentiment d'allègement. Nous échapperons peut-être aux +Prussiens. Je descends au jardin. Il fait un beau ciel de printemps, plein +d'un jeune soleil, et tout caquetant du gazouillement des oiseaux. La +nature dont j'ai dit tant de mal, se venge, hélas! cruellement de moi. Je +suis pris, enlacé, abêti par elle. Mon jardin devient toute l'occupation, +toute l'ambition de ma pensée. + +Je veux tenter d'aller à Paris, et malgré mon désir de ne pas voir de +Prussiens, je pousse jusqu'à Passy. A la Muette, à l'état-major du secteur, +des sentinelles bavaroises. Dans la rue, des groupes calmes et non +provocateurs de soldats, qui se promènent ou considèrent niaisement des +manches sculptés de parapluie. Sur le pas de toutes les portes, un béret +bavarois. En dépit d'une affiche jaune, invitant les boutiquiers à fermer, +toutes les boutiques sont ouvertes. Et au milieu de bourgeois et +d'ouvriers, regardant indifféremment l'étranger, seulement quelques +vieilles femmes, dont l'exaltation se traduit par le courroux des yeux, et +le marmottage d'injures, qu'elles crachent de leurs bouches édentées, en +marchant. + +On m'avait dit, lorsque je sortais de chez moi, que la paix était +signée... qu'ils partaient aujourd'hui à midi. A Passy, on m'annonce que +de nouveaux corps arrivent, et que les maisons d'Auteuil vont être +occupées. Je retourne, et toute la journée j'attends, cruellement +émotionné d'avoir mon foyer occupé par ces vainqueurs, chez lesquels mon +père et mes oncles paternels et maternels ont si longtemps marqué le leur, +à la craie. + + * * * * * + +_Vendredi 3 mars_.--Je suis réveillé par la musique, leur musique à eux. +Un matin magnifique, avec ces beaux soleils indifférents aux catastrophes +humaines, qu'elles s'appellent la victoire d'Austerlitz ou la prise de +Paris. Un temps splendide, mais sous un ciel, tout plein de cris de +corbeaux, qu'on n'entend jamais ici à cette époque, et qu'ils traînent à +leur suite, comme les noirs convoyeurs de leurs armées. Ils s'en vont, ils +nous quittent enfin!... On ne peut croire à sa délivrance, et sous le coup +d'un hébétement brisé, l'on regarde les choses amies et chères de son +foyer, non déménagées par l'Allemagne. + +La délivrance m'est apparue, sous la forme de deux gendarmes, reprenant au +galop, possession du boulevard Montmorency. + +Les gens que je côtoie, marchent au petit pas, heureux et semblables à des +convalescents, qui marchent pour la première fois. + +Passy n'a gardé des traces de l'occupation que les inscriptions à la craie, +indiquant, sur les portes cochères et les volets de boutiques, le nombre +de soldats que les habitants ont été tenus de loger. + +Les Champs-Elysées sont pleins d'un monde alerte et bavard, prenant l'air, +sans témoigner s'apercevoir de la démolition vengeresse d'un café, resté +ouvert aux Prussiens, toutes les nuits de leur occupation. + + * * * * * + +_Dimanche 5 mars_.--Sur toute la route de Boulogne à Saint-Cloud, les +matelas que les mobiles ont bien voulu laisser aux habitants, prennent +l'air par les fenêtres ouvertes. Saint-Cloud avec ses maisons écroulées, +ses fenêtres noires de flammes de l'incendie, présente de loin l'aspect +gris et fruste d'une carrière de pierre. + +Les conditions de la paix me semblent si pesantes, si écrasantes, si +mortelles à la France, que j'ai la terreur que la guerre ne recommence, +avant que nous ne soyons prêts à la faire. + + * * * * * + +_Vendredi 10 mars_.--Un pamphlétaire scatologique aurait à fabriquer une +spirituelle et féroce brochure, sous ce titre: LA M... ET LES PRUSSIENS. +Ces dégoûtants vainqueurs ont _embrené_ la France, avec tant de recherches, +d'inventions, d'imaginations dans ce genre, qu'elles méritent vraiment +une étude psychlogique, sur le goût de ces peuples pour la chose +excrémentielle. N'ont-ils pas, chez un de mes amis, décroché le portrait +de son père, ne lui ont-ils pas fait un trou à la place de la bouche...! +Vous devinez le reste. + + * * * * * + +_Mercredi 15 mars_.--J'allume une cigarette à LA CIVETTE. Un garçon de +banque entre, et tend un billet à la dame du comptoir. Elle répond: +_Prisonnier en Allemagne_. + +En bouquinant chez Beauvais, je tombe sur Bocher, l'officier d'état-major, +qui a fait avec Maherault le catalogue de l'oeuvre de Gavarni. Il revient +d'Allemagne, où il est prisonnier depuis le commencement de la campagne. +Il me conte ceci, qu'il tient d'une de ses parentes, qui le tenait de la +bouche même de l'archevêque de Reims. Le Roi-Empereur, arrivé à Reims, fut +logé par l'archevêque dans la plus belle pièce de l'Archevêché, que le Roi +ne trouva d'abord pas digne de sa grandeur. L'archevêque lui fit observer +que c'était la chambre, où avait couché Charles X, quand il était venu se +faire sacrer. Sur cette affirmation, le Roi se décida à l'occuper, et +voici la carte de visite qu'il y laissa. Le lendemain, le Roi-Caporal chia +dans l'encoignure de la croisée, et se torcha le derrière avec les +rideaux. + + * * * * * + +_Vendredi 17 mars_.--Saint-Cloud n'existe plus. C'est un champ de pierres, +de moellons, de platras, d'où se lèvent sur des caves effondrées, des pans +de murs calcinés, garnis encore, à des hauteurs inaccessibles, de +fragments de mobiliers: ici c'est une niche de poêle, là un portrait au +daguerréotype, plus loin une table des règles du billard avec les tableaux +à marquer, plus loin encore, dans un placard, dont le vent bat la porte, +un bidet égueulé. + +Partout des maisons, aux fenêtres léchées de flammes, par le trou vide +desquelles s'entrevoit le bleu du ciel. Sur l'emplacement du petit hôtel +Saint-Nicolas, cet hôtel, où mon frère et moi avons passé huit gais jours +avec Marie, une femme est assise dans la pose d'accablement d'une statue, +qui pleure sur des ruines. De la gargote historique, où tout Paris a dîné, +il ne reste guère qu'un bout de mur du rez-de-chaussée, sur lequel ne se +lit plus, de l'enseigne écornée, que ... DE LA TÊTE NOIRE. + +La grande rue de Saint-Cloud, un sentier de décombres, entre deux rangées +de maisons aux façades dégringolantes, et dont se détache, à tout moment, +quelque pierre. On dirait qu'on marche dans la secousse d'un tremblement +de terre. + +Au milieu de ces restes croulants, et qui sentent encore le feu, en ces +trous de portes et de fenêtres, étayés par de grands madriers, un +misérable commerce renaissant. Ici, un débit où se voit attablée la +chemise rouge d'un garibaldien; là une mauvaise petite laiterie, où, au +milieu des harengs saurs se dresse, sur le rebord de la fenêtre, un obus +gigantesque. Sur des volets réduits en charbon, et où la trace du pétrole +est encore visible, on lit écrit à la craie: _Français, souvenez-vous! +Vengeance!_ + +L'hôpital fondé par Marie-Antoinette n'a plus de toit. A côté, dans un +pensionnat de jeunes demoiselles, les lits du dortoir, déjetés, disloqués, +et recroquevillés par le feu, ressemblent à une broussaille de fer. + +Tout en haut de Saint-Cloud, près de l'église, un vieillard, la tête nue, +les cheveux blancs au vent, l'air délirant, crie à ceux qui passent: +«_Vous pouvez dire, que c'est les Prussiens qui ont mis le feu avec de +l'huile de pétrole et des torches... Ah! ce n'est pas à moi qu'on peut +dire non!_» + +Le palais, avec ses pauvres statues de femmes qui ont servi de cible, ses +pauvres femmes blessées aux seins par les balles prussiennes, n'est plus +que la façade meurtrie d'une ruine: une ruine à conserver, comme +l'Allemagne a conservé Heidelberg, une ruine à entourer de lierre et de +plantes grimpantes, montant le long de ses pilastres, de ses bas-reliefs, +de ses marbres recuits et éclatés,--une ruine dont la vue et la légende +entretiendront, comme la ruine du Palatinat, la juste haine et le désir +enragé de la vengeance. + + * * * * * + +_Samedi 18 mars_.--Ce matin, la porteuse de pain annonce qu'on se bat à +Montmartre. + +Je sors et ne rencontre qu'une indifférence singulière pour ce qui se +passe là-bas. La population en a tant vu depuis six mois, que rien ne +semble plus l'émouvoir. + +J'arrive à la gare d'Orléans, où est déposé le corps du fils Hugo. Le +vieux Hugo reçoit dans le cabinet du chef de gare. Il me dit: «Vous avez +été frappé, moi aussi... mais moi, ce n'est pas ordinaire, deux coups de +foudre dans une seule vie!» + +Et le convoi se met en marche. Une foule étrange, dans laquelle je +reconnais à peine deux ou trois hommes de lettres, mais où il y a un grand +nombre de chapeaux mous, au milieu desquels s'infiltrent, à mesure qu'on +avance et qu'on traverse les quartiers à cabarets, des soulards, qui +prennent la queue en titubant. La tête blanche de Hugo, dans un capuchon, +domine derrière le cercueil ce monde mêlé, semblable à une tête de moine +batailleur du temps de la Ligue. + +Tout autour de moi, on parle de provocation, on plaisante Thiers, et Burty +m'agace horriblement avec ses ricanements et son apparente incompréhension +du mouvement révolutionnaire, qui se prépare autour de nous. Je suis très +triste et plein des plus douloureux pressentiments. + +Les gardes nationaux armés, parmi lesquels le convoi s'ouvre un chemin, +présentent les armes à Hugo, et nous arrivons au cimetière. + +La bière ne peut entrer dans le caveau... Vacquerie prononce un long +discours. + +Nous revenons. L'insurrection triomphante prend possession de Paris. Les +gardes nationaux foisonnent, et partout s'élèvent des barricades, +couronnées de méchants gamins. Les voitures ne circulent plus. Les +boutiques se ferment. + +La curiosité me mène à l'Hôtel de Ville, où, sur la place et au milieu de +petits groupes, des orateurs parlent de mettre à mort les traîtres. Au +loin, sur les quais, dans un brouillard de poussière, des charges +inoffensives de municipaux, pendant que des gardes nationaux chargent +leurs fusils, rue de Rivoli, et que des voyous donnent l'assaut, avec des +cris, des huées, des pierres, aux deux casernes derrière l'Hôtel de +Ville. + +En revenant, sur les trottoirs, des badauds causant de la fusillade de +Clément Thomas et de Lecomte. + + * * * * * + +_Dimanche 19 mars_.--Les journaux de ce matin confirment la fusillade de +Clément Thomas et du général Lecomte. + +Un sentiment de fatigue d'être Français, et le désir vague d'aller +chercher une patrie, là, où l'artiste ait sa pensée tranquille, et non à +tout moment troublée par les stupides agitations, les convulsions bêtes +d'une tourbe destructive. + +En chemin de fer, on dit, autour de moi, l'armée en pleine retraite sur +Versailles, et Paris au pouvoir de l'insurrection. + +Rue Caumartin, Nefftzer, auquel je demande quel est le nouveau +gouvernement, me jette de sa grosse face, que semblent réjouir nos +désastres: «Vous avez Assi!» + +Il y a de l'hébétement sur les physionomies parisiennes, et de petites +foules, le nez en l'air, regardent idiotement Montmartre et ses canons, +par les percées des rues Lepeletier et Laffitte. + +Victor Hugo que je rencontre, tenant son petit-fils à la main, est en +train de dire à un ami: «Je crois qu'il sera prudent de songer à un petit +ravitaillement.» + +Enfin, au boulevard Montmartre, je trouve affichés les noms du nouveau +gouvernement, des noms si inconnus, que cela ressemble à une +mystification. Après le nom d'Assi, le nom le moins inconnu est celui de +Lullier. + +Cette affiche est pour moi la mort à jamais de la République. L'expérience +de 1870, faite avec le dessus du panier, à été déplorable. Cette dernière, +faite avec l'extrême dessous, sera la fin de cette forme de gouvernement. +Bien décidément la République est une belle chimère de cervelles +grandement pensantes, généreuses, désintéressées; elle n'est pas +praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace +française. Chez elle: Liberté, Égalité, Fraternité, ne veulent dire +qu'asservissement ou mort des classes supérieures. + +Je tombe sur Berthelot, que les événements de ce temps ont affaissé, ont +rendu comme bossu. Il m'entraîne au TEMPS, où, dans l'absence de la +rédaction, nous nous désespérons sur cette France à l'agonie. Nous voyons +presque dans ce qui se passe, dans les violences du jour, une chance +donnée à l'extrême de ce qui triomphe aujourd'hui, une chance donnée au +comte de Chambord. Berthelot craint, pour son compte, par là-dessus la +famine. Il vient de traverser la Beauce, que le manque de chevaux a fait +ensemencer d'orge. + +Je prends ma course vers l'Hôtel de Ville. Un homme, une brochure à la +main, crie: _Trochu découvert et mis à nu_. Un aboyeur de l'AVENIR +NATIONAL vocifère: _Arrestation du général Chanzy_. + +Le quai et les grandes rues qui mènent à l'Hôtel de Ville, sont fermés par +des barricades, avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris +de dégoût, en voyant leurs faces stupides et abjectes; où le triomphe et +l'ivresse mettent une crapulerie rayonnante. A tout moment, on les voit, +le képi de travers, ressortir de la porte entre-bâillée des boutiques de +marchands de vin, les seules ouvertes aujourd'hui. Autour de ces +barricades, un ramassis de Diogènes de carrefours, et de gras bourgeois, +aux professions douteuses, fumant une pipe de terre, leurs épouses sous le +bras. + +Au campanile de l'Hôtel de Ville, un drapeau rouge, et au-dessous le +grouillement d'une plèbe armée, derrière trois canons. + +En revenant, je trouve une indifférence ahurie, quelquefois une ironie +triste, le plus souvent un consternement, au-dessus duquel se lèvent les +bras désespérés de vieux messieurs, avec un regard prudemment circulaire +autour d'eux. + + * * * * * + +_Lundi 20 mars_.--Trois heures du matin. Je suis réveillé par le tocsin, +le tintement lugubre, que j'ai entendu dans les nuits de juin 1848. La +grande lamentation du bourdon de Notre-Dame plane sur les sonneries de +toutes les cloches de la ville, dominant le bruit de la générale, dominant +les clameurs humaines qui semblent appeler aux armes. + +Quel renversement de toute prévision humaine! Et comme Dieu semble rire et +se moquer, dans sa grande barbe blanche de vieux sceptique, des opérations +de la logique d'ici-bas! Comment s'est-il fait que les bataillons de +Belleville, si mous devant l'ennemi, si mous devant les bataillons de +l'ordre du 30 octobre, ont-ils pu s'emparer de Paris? Comment la garde +nationale de la bourgeoisie, si décidée à se battre, il y a quelques jours, +s'est-elle dissoute, sans tirer un coup de fusil? Tout, dans ces jours, +semble arriver à plaisir pour montrer le néant de l'expérience humaine. +Les conséquences des choses et des événements mentent. Enfin, pour le +moment, la France et Paris sont sous la main et la coupe de la populace, +qui nous a donné un gouvernement, uniquement fabriqué avec ses hommes. +Combien cela durera-t-il? On ne sait. L'invraisemblable règne. + +Il y a au chemin de fer beaucoup de partants pour la province, et la rue +du Havre est pleine de bagages, apportés par des voitures à bras, à défaut +de chevaux. + +De temps en temps, passe un officier d'état-major fantaisiste du nouveau +gouvernement, emporté par le galop de son cheval, dans une vareuse rouge, +qui fait retourner les passants. Et les cohortes de Belleville, en face de +Tortoni, foulent notre boulevard, passant au milieu d'un étonnement un peu +narquois, qui semble les gêner et leur faire regarder, de leurs yeux +vainqueurs, le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares. + +Vraiment oui, il semble que ce qui est, en dépit de la blancheur +gouvernementale des affiches l'attestant sur tous les murs, n'est pas +arrivé. Et tout éveillé, l'on marche avec le sentiment d'un dormeur en +proie à un mauvais rêve, et qui sent qu'il rêve. + + * * * * * + +_Mardi 21 mars_.--A tout moment le battement précipité du rappel. L'aspect +des groupes a changé! L'irritation fermente. La parole s'exalte, les coups +de fusil sont proches. Les bataillons bellevillais commencent à être +engueulés sur le boulevard. On est entouré comme du clapotement d'une +grande mer soulevée, qui va se déchaîner dans une tempête. + +D'une fenêtre, je vois le passage d'une imposante manifestation, précédée +d'un drapeau portant: _Vive la République! Les Hommes d'ordre_. + +Dîner chez Brébant. Quelqu'un raconte quelque chose de bien +caractéristique, à l'endroit du nouveau gouvernement. Après la destruction +des dossiers de la police, la première occupation de ces messieurs a été +d'anéantir le registre de l'inscription des filles. + +Saint-Victor donne les bribes d'une conversation d'Ernest Picard. Le +spirituel avocat aurait ainsi fait le portrait de Trochu: «Il est honnête +et faux!» Sur Gambetta, il aurait conté cette anecdote, joliment imaginée, +si elle n'est pas vraie. L'ancien habitué du café de Madrid, en nommant à +des emplois, près de sa personne, Pipe-en-Bois et les autres, en +s'entourant de tout son personnel de videurs de chopes, ne se trouvait pas +encore satisfait. Le café de Madrid n'était pas, pour le dictateur, +complètement réalisé à Bordeaux. Il faisait alors venir le garçon de café +qui servait sa table, et l'élevait à la dignité d'huissier de son cabinet, +avec la chaîne d'acier au cou. + +De ces anecdotes, la conversation s'envole bientôt plus haut. C'est à la +fois merveilleux et triste, le despotisme qu'exerce sur la pensée de Renan +tout ce qui se dit, s'écrit, s'imprime en Allemagne. J'entends, +aujourd'hui, ce juste adoptant la criminelle formule de Bismarck: _La +force prime le droit_; je l'entends déclarer que les nations et les +individus qui ne peuvent pas défendre leurs propriétés, ne sont pas dignes +de les conserver. + +Comme je me révolte, il me répond que ça a été, tout le temps, la loi et +le droit. Seul le christianisme, il est forcé de l'avouer, a cherché une +atténuation de cette doctrine, avec sa protection du faible, du _pauvre +homme_. Et après une verbeuse dissertation, sur les livres de Job, +d'Esther, de Judith, des Machabées, sur les facultés d'assimilation des +races judaïques, sur la philosophie de Spinoza, il revient au Christ, +qu'il déclare un plagiaire, et n'ayant d'original et de bien à lui, que le +_sentiment_. Et à l'appui de sa thèse, il cite les paroles que prononçait +Isaïe, huit cents ans avant le Christ: «Que me font vos sacrifices!... +Améliorez-vous!»,--le thème paraphrasé par Racine, dans ATHALIE. + +J'écoute tout cela, un peu en l'air, l'oreille au bruit de la rue qui +monte, et que n'entendent pas les controversistes bibliques. + +Pendant ce, le tumulte redouble, la foule devient plus grondante et plus +menaçante, les gardes nationaux de la mairie Drouot sont assaillis de +sifflets et de huées. Tout à coup, deux coups de fusil partent. Je suis +bousculé dans une foule, qui m'emporte dans sa terreur, et le cri: Aux +armes! retentit sur tout le boulevard. + + * * * * * + +_Mercredi 22 mars_.--Toute la matinée, canonnade incessante et redoublée. +Vers une heure, silence de l'air, dans lequel montent aussitôt le chant +des coqs et le bruit des industries de fer. Je ne sais ce que c'est que +cette canonnade, et n'ai point le courage d'aller aux renseignements. Bon! +j'en suis pour mon émotion, toute cette terrible canonnade est la +célébration par les Prussiens d'un anniversaire. Je respire. + +Et en ce moment même, Pélagie rentre de Paris, et m'annonce qu'on s'y bat. +Le rappel, un rappel furieux, toute la fin de la journée. Le soir, pas de +journaux. Je vais à Passy, aux nouvelles. Passy a l'aspect d'une +sous-préfecture, à cent lieues de Paris, dans l'émotion d'une révolution +de la capitale, dont elle ne sait rien. + +Je pousse au Trocadéro. Là, un monsieur désignant, dans la nuit, trois +silhouettes lointaines, me dit que l'un de ces hommes l'a pris par la main, +et a cherché à l'entraîner: «Vous concevez, me dit-il, ce sont de mauvais +soldats débandés, ils savent qu'il n'y a plus de punition, ils sont +capables de vous assommer pour attraper quelque chose.» + +Je retourne à Passy, où retentit l'appel prolongé du clairon avec le +tapotement pressé de la générale. Un jeune homme raconte, dans un groupe, +qu'à la place de la Concorde, les bataillons du Comité ont tiré sur une +manifestation de l'Ordre, sans armes, qu'il y a une dizaine de tués et de +blessés, qu'il a relevé lui-même de Pène, blessé à la cuisse. + + * * * * * + +_Jeudi 23 mars_.--La générale, toute la journée. Je trouve le second +arrondissement en armes. Chaque rue est gardée par les hommes du quartier. +Le chef d'une forte reconnaissance qui va prendre position, place de la +Bourse, jette en passant: «Nous venons de désarmer un poste.» + +J'entre un moment chez Burty. Un officier de garde nationale examine +l'appartement, le balcon dominant le boulevard. Il demande qu'on laisse +ouvertes toutes les portes de l'appartement, pour qu'à la première +apparition de l'armée du Comité, des hommes puissent y prendre position. +Je regarde mes meubles de marqueterie, mes bibelots, mes porcelaines, mes +livres qui se trouvent à demi mis en place, à demi étalés à terre, et je +pense qu'ils vont passer un mauvais quart d'heure, à l'assaut de la +maison. + +A la gare Saint-Lazare, une garde nationale effarée me ferme sur le nez +une barrière en bois, et me crie que le chemin de fer ne va plus. + + * * * * * + +_Vendredi 24 mars_.--En dépit des barricades que je vois faire et +perfectionner, place Vendôme, un apaisement, une détente. Il ne faut qu'un +coup de fusil pour tout changer, mais à l'heure qu'il est, la situation +perd de sa gravité par le fait que les uns ne sont pas fixés sur ce qu'ils +veulent obtenir, les autres sur ce qu'ils veulent accorder. + + * * * * * + +_Lundi 27 mars_.--Ces jours-ci, j'ai eu, croyant à tout jamais en être +débarrassé, une crise de foie qui a duré quatorze heures. Quatorze heures +à me tortiller comme un ver coupé. Je crois que, de ma vie, je n'ai encore +autant souffert. J'en sors brisé, avec la viduité de tête et la faiblesse +d'un homme qui a fait une maladie de quinze jours. C'est la liquidation du +siège et de ses suites. Fait curieux: cette maladie de foie qui a tué mon +frère et qui me tuera sans doute, n'est pas du tout une maladie +héréditaire, mais une acquisition de la littérature. + + * * * * * + +_Mardi 28 mars_.--Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu'une +question de décentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conquête +de la France par la population ouvrière, et l'asservissement, sous son +despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. Le gouvernement quitte les +mains de ceux qui possèdent, pour aller aux mains de ceux qui ne possèdent +pas, de ceux qui ont un intérêt matériel à la conservation de la société, +à ceux qui sont complètement désintéressés d'ordre, de stabilité, de +conservation. + +Après tout, peut-être dans la grande loi du changement des choses +d'ici-bas, pour les sociétés modernes, les ouvriers sont-ils, comme je +l'ai déjà dit, dans IDÉES ET SENSATIONS, ce qu'ont été les barbares, pour +les sociétés anciennes, de convulsifs agents de destruction et de +dissolution. + + * * * * * + +_Mercredi 29 mars_.--L'atticisme d'Athènes et l'atticisme du grand siècle +se révèlent, d'une manière bien ironique, en deux monuments littéraires +contemporains, dans Aristophane et dans Molière. Chez Aristophane, le rire +d'Athènes se gaudit de la m... du pet, des équivoques sur le c.., la q..., +les c... Chez Molière, que la décence chrétienne prive des plaisanteries +sur les parties génitales, le fin sourire de la France s'amuse +superlativement de la perspective d'un trou de c.., dans lequel un +apothicaire introduit une canule de seringue. + +... Les triomphes désastreux de la République tiennent à ceci, à ceci +seul: c'est qu'à chacun de ces avènements, la République présente à la +société rebellée et prête à en venir aux coups, un rideau de messieurs, +presque lavés, presque peignés, presque costumés en gens du monde. Il est +vrai que ces messieurs rassurants, ces messieurs du nouveau pouvoir, ne +gardent le pouvoir que juste le temps nécessaire pour livrer la société, +désarmée par leurs bonnes mines, leurs douces paroles et leurs blanches +cravates, à la bêtise et à la férocité des gens groupés derrière eux. +Alors, il se trouve que les hommes, pour lesquels les gens du premier plan +ont obtenu de la conciliation idiote, de la sensiblerie humanitaire, avec +le respect religieux de leur sale peau, ces hommes épargnés, pardonnés, +amnistiés, ne parlent que de fusiller et de guillotiner. + +Ces messieurs qui nous la font, avec des programmes à la Platon, des +blagues philanthropiques, des thèses de gouvernement idéal: voilà le grand +danger. Ça n'est pas Assi et consorts qui ont vaincu, ces jours-ci, c'est +Louis Blanc et les maires capitulards, venant, au nom de la fraternité, +faire tomber les chassepots des mains des bataillons de l'Ordre... + + * * * * * + +_Jeudi 30 mars_.--Il y a chez moi une faculté tyrannique: l'enfantement +continu, perpétuel, d'une conception portant le cachet de ma personnalité. +Si, comme dans ce moment-ci, ce n'est pas un livre que je roule dans ma +tête, ma pensée s'amuse, jour et nuit, de la plantation d'un jardin, de la +formation d'un coin de verdure et de feuillée particulier. A défaut de la +création d'un jardin, ma cervelle s'occupera de la création d'une pièce, +de l'arrangement et de l'ameublement d'une chambre, réalisés dans les +conditions d'un idéal artistique, que d'autres achètent chez leur +tapissier. + +Et il en a été toujours ainsi, toute ma vie. Je me reposais de la +composition d'un bouquin, par la composition originale d'une collection +particulière, d'un meuble, d'une reliure. + + * * * * * + +_Vendredi 31 mars_.--_Risum teneatis!_--Jules Vallès est ministre de +l'instruction publique. Le bohème des brasseries occupe le fauteuil de +Villemain. Et, il faut le dire cependant, dans la bande d'Assi, c'est +l'homme qui a le plus de talent et le moins de méchanceté. Mais la France +est classique de telle sorte que les théories littéraires de cet homme de +lettres font déjà plus de mal au nouveau gouvernement, que les théories +sociales de ses confrères. Un gouvernement, dont un membre a osé écrire +qu'Homère était à mettre au rancart, et que le MISANTHROPE de Molière +manquait de gaieté, apparaît au bourgeois, plus épouvantant, plus +subversif, plus anti-social, que si ce gouvernement décrétait, le même +jour, l'abolition de l'hérédité, et le remplacement du mariage par +l'_union libre_. + + * * * * * + +_Samedi 1er avril_.--Quelque chose me révolte dans ce gouvernement de la +violence et de toutes les extrémités: c'est sa débonnaire résignation au +traité de paix, c'est sa lâche soumission aux conditions déshonorantes, +c'est, le dirai-je, son amicalité presque, pour les Prussiens. + +Les préliminaires de la paix, voilà le seul fait accompli trouvant grâce +devant ces hommes, en train de jeter tout à bas, et cela, sans qu'une voix +proteste. A Dieu ne plaise que je ne le demande, mais je m'étonne, et je +ne puis comprendre, que dans ce moment d'effervescence, de bouillonnement, +de furie, il n'y ait pas un peu de l'emportement des esprits, qui ne se +tourne irraisonnablement contre les Allemands. + +Je constate tristement, que dans les révolutions actuelles, le peuple ne +se bat plus pour un mot, un drapeau, un principe, une foi quelconque, +faisant de la mort des hommes un sacrifice désintéressé. Je constate que +l'amour de la patrie est un sentiment démodé. Je constate que les +générations contemporaines ne s'insurrectionnent que pour la satisfaction +d'intérêts matériels tout bruts, et que la ripaille et la gogaille ont +seules, aujourd'hui, la puissance de leur faire donner héroïquement leur +sang. + + * * * * * + +_Dimanche 2 avril_.--Canonnade, vers les dix heures, dans la direction de +Courbevoie. Bon, la guerre civile est commencée! Ma foi, quand les choses +en sont là, c'est préférable aux égorgements hypocrites... La canonnade +s'éteint... Versailles est-il battu?... Hélas! si Versailles éprouve le +plus petit échec, Versailles est perdu! Quelqu'un qui vient me voir, me +dit que d'après des paroles qu'il a saisies dans les groupes, il craint +une défaite. + +Je pars de suite pour Paris. J'étudie la physionomie des gens, qui est +comme le baromètre des événements dans les révolutions; j'y trouve comme +un contentement caché, une joie sournoise. Enfin un journal m'apprend que +les Bellevillais ont été battus. + +Un de mes amis, de couleur très rouge, voit dans ce qui se passe, _une ère +nouvelle_. Moi j'en ai assez des ères nouvelles, dirigées et menées par +des hommes, avec lesquels mon ami ne consentirait pas à monter une faction. + +J'entends un jeune Bellevillais s'exclamer ainsi, en s'adressant à ses +camarades: «C'est dégoûtant, dans les compagnies, c'est à celui qui +mangera le plus et boira davantage!» + + * * * * * + +_Lundi 3 avril_.--La canonnade comme au temps des Prussiens. La canonnade +tonnant, au petit jour, au Mont-Valérien, puis s'étendant dans la journée +autour de Meudon, où Versailles a placé ses canons, dans les travaux de +fortifications des Prussiens. Un tir incessant, dont la fumée se rabattant +sur les maisons de la plaine, et les montrant toutes grises, fait du +coteau, dans l'indécision et le vague, comme l'étagement d'une ville +d'ardoise, d'où s'élanceraient des feux et des détonations de +cratères... + +Au milieu de cette rage de l'artillerie, l'habitude est tellement prise de +vivre au bruit du canon, parmi les crachats de la fonte, et chacun a fait +conquête d'une telle insouciance, que je vois des jardiniers gazonner +tranquillement, à côté d'ouvriers reposant des grillages, avec la quiétude +des printemps passés. + +C'est insupportable, cette incertitude, devant une action que vous avez +sous les yeux, que vous suivez avec une longue-vue, et dont vous ne pouvez +vous rendre compte. + +La réquisition est en train de passer des caisses publiques aux caisses +des marchands. Cela a commencé hier à Passy. + +Dehors, sur mon chemin, un tel abandon heureux des allants et des venants, +qu'on doute de tout ce canon entendu... Devant la Manutention, je vois +rentrer le 181e bataillon de la garde nationale. Les hommes sont pâles, +sérieux. + +On ne sait rien, à Paris, de l'issue de la journée. Les connaissances, les +groupes, les journaux sont dans l'ignorance de la vérité. Soudain, le +boulevard retentit de cette nouvelle à sensation, jetée à tous les échos +de Paris, par les aboyeurs du «JOURNAL DE LA MONTAGNE»: _Prise du +Mont-Valérien_. Je flaire un canard, et une manoeuvre, pour décider les +indécis à aller se faire tuer. + + * * * * * + +_Mardi 4 avril_.--Je me réveille tout triste. L'horizon est muet. Est-ce +que Versailles serait battu, et serions-nous à la discrétion des hommes de +la Commune? Heureusement que j'entends bientôt un bruit de mitrailleuses, +bruit lointain, si lointain, que je ne sais pas bien si ce n'est pas un +charroiement de rails de chemins de fer. Ce bruit devient plus distinct, +et c'est bien vite comme un déchaînement du pétillement homicide. + +Sur le boulevard, la soûlerie des gardes nationaux devient agressive aux +passants. + +Pourquoi, dans les guerres civiles, les courages grandissent-ils, et +pourquoi des gens qui n'auraient pas tenu devant les Prussiens, se +font-ils tuer héroïquement par leurs concitoyens? + +Toute la journée le bruit de ces mécaniques de mort qui, par moment, +semblent avoir des colères humaines. + +Les omnibus ont retourné en dedans le rouge de leurs lanternes, pour +n'être pas happés au passage, dans les environs de la Manutention. + + * * * * * + +_Mercredi 5 avril_.--D'après le dire des journaux de ce matin, le +gouvernement du Comité semble à sa fin, et cependant la canonnade dure +toute la journée autour du fort d'Issy, dont on aperçoit, flottant au vent, +le grand drapeau rouge. + +La menace de faire marcher de force contre Versailles, les bataillons +favorables à l'Assemblée de Versailles, fait sauver, d'ici, les quelques +bourgeois valides, qui y sont encore. + +Vraiment, si les Prussiens n'étaient pas à la cantonade, il serait +désirable que l'expérience du gouvernement du Comité fût complète. Oui, il +serait désirable qu'il eût deux ou trois mois de victoire, pendant +lesquels il aurait le loisir d'appliquer son programme secret, et de +réaliser tout ce qu'il a d'anarchique et d'antisocial dans le ventre. A ce +prix est peut-être le salut de la France. Cela seul donnerait à la +génération actuelle l'audace de détruire le suffrage universel et la +liberté de la Presse: deux suppressions déclarées impossibles par le bon +sens de la médiocratie. Oui, la liberté de la Presse, car je n'ai pas plus +de respect pour cette puissance sacro-sainte que n'en eurent Balzac et +Gavarni. Pour moi, le journal politique n'est qu'un instrument de mensonges +et d'excitation; pour moi, le journal littéraire, le petit journal, ainsi +que j'ai cherché à le démontrer dans les HOMMES DE LETTRES, n'est qu'un +instrument d'abaissement intellectuel. J'aurais, je ne le cache pas, +quelque curiosité de voir pratiquer ce régime. Je ne prétends pas que la +France serait à jamais sauvée de la démagogie, mais mon régime à reculons +pourrait bien donner à la société plus d'années de paix que ne lui ont +donné, depuis soixante-dix ans, les impuissants essais de conciliation +entre l'autorité et la liberté. + +Je lis aux rayons de la lune une affiche de cannibale, qui, parlant «des +assassinats des bandits de Versailles», proclame une loi de représailles, +annoncée dans cette ligne significative: «oeil pour oeil, dent pour dent.» +Si Versailles ne se dépêche pas, nous verrons la rage de la défaite se +tourner en massacres, fusillades et autres gentillesses de ces doux amis +de l'humanité. + + * * * * * + +_Jeudi 6 avril_.--Un jeune garde national passe sur notre boulevard, +pleurant, pleurant comme un enfant. Est-ce un père? est-ce un frère qu'il +pleure? + +Toute la matinée, canonnade autour d'Issy, autour de Neuilly. Feu +foudroyant de canons, de mitrailleuses, de mousqueterie, un feu comme je +n'en ai jamais entendu du temps des Prussiens. + +Une douzaine de voitures d'ambulances remonte avec moi l'avenue des +Champs-Elysées. A la barrière de l'Étoile, une foule énorme regarde trois +batteries versaillaises établies au-dessus du pont de Neuilly, et tirant +contre la barricade du pont et le rempart. + +Des groupes d'ouvriers sont juchés sur deux guérites. Des jeunes filles se +tiennent en équilibre sur les chaînes de fer, en s'appuyant sur une épaule +amie. Des Anglaises sont debout dans des mylords, stationnant en avant de +la barrière, au-dessus d'une multitude noire, sur laquelle s'élève, çà et +là, le cuivre brillant d'une grande lunette. + +C'est au fond une curiosité indifférente de tous: bourgeois et ouvriers, +femmes du monde et du peuple. Par acquit de conscience, et comme dans le +jeu d'un rôle, une de ces femmes laisse-t-elle échapper: «C'est bien +triste!» presque aussitôt cela dit, elle retrouve son petit rire fou, à +propos de rien. + +Dans le ciel brillant passent, à tire-d'aile, en coassant, des volées de +corbeaux, que les coups de canon chassent de leur pâture! + +Précédés d'un officier, le sabre au poing, dans les cris de Vive la +République! poussés par des artilleurs ivres, trois canons défilent au +grand galop, et détournent, un moment, l'attention, braquée sur la route +montante et la barricade éventrée. Les obus commencent à tomber sur le +rempart, et, peu à peu, la foule recule devant les éclatements d'obus dans +l'air, laissant longtemps, dans le bleu du ciel, un petit nuage immobile. + +Versailles met de l'imprudence à ne pas frapper un grand coup. Les +Parisiens, tenus dans l'ignorance de l'étendue de leurs défaites, par les +mensonges officiels et semi-officiels, ne sont pas découragés. Ils +commencent même, il faut l'avouer, à être pris par l'amusant de cette +guerre; derrière des remparts, comme à Issy, de cette guerre dans des +maisons, comme à Neuilly. + +Les aberrations et les inventions de la cervelle de cette plèbe armée +dépassent tout ce qu'on peut imaginer. En veut-on un exemple? Ce matin, un +innocent communard disait dans la villa: «A Versailles, ils fusillent tous +les gardes nationaux, mais aujourd'hui, on change notre costume, on va +nous donner l'uniforme de la troupe, et alors si les Versaillais +continuaient, les puissances étrangères interviendraient!» + +Une bonne affiche est celle qui met au compte de la société actuelle: la +prostitution des femmes et l'inscription à la police des hommes. S'il y a +des p... et même des mouchards, c'est la faute à la bourgeoisie! + + * * * * * + +_Vendredi 7 avril_.--La sixième journée, qu'on se canonne, qu'on se +fusille, qu'on se tue. + +A l'Arc de l'Étoile, toujours de la foule, des voitures d'ambulance, des +estafettes galopantes, des bataillons de gardes nationaux se succédant au +feu. La canonnade est incessante, et couvre d'obus Neuilly. + +Dans un coin, des groupes de femmes immobiles et idiotisées, disant +qu'elles attendent, là, leurs maris, qu'on a forcé de marcher. En tout ce +bas monde, un sentiment irraisonné rend Versailles responsable de tout le +mal qu'a fait le Comité,--un sentiment très difficile à détruire, et qui +fait regarder les Versaillais comme des Prussiens. + +On entoure des gardes nationaux isolés, qui rentrent. Un franc-tireur, à +la figure énergique et noire de poudre, raconte, avec un navrement sauvage, +que Neuilly est intenable sous les obus, tombant comme la grêle. Par le +rideau entr'ouvert des voitures d'ambulance, je vois des têtes mortes ou +vivantes de blessés, les yeux fixes. + +Quatre ou cinq canons arrivent, et le rempart se met à répondre +frénétiquement. Dans le soleil, et sur cette avenue qui semble, en sa +montée toute droite, un praticable du vieux cirque de Franconi, au delà +des bras levés de la porte du rempart, c'est un chaud brouillard sillonné +d'éclairs, noyant, dans une vapeur azurée et mordorée, les arbres de +l'avenue, les maisons des deux côtés, la barricade: un brouillard dans +lequel s'étagent les bâtisses et la colonne de l'horizon, ainsi +qu'apparaîtrait une Acropole. Un véritable effet d'apothéose, avec ces +jeux de lumière, cette transfiguration lumineuse des choses, cette gloire +du couchant, ce ciel d'or, tout craquant d'artifices. + +Au milieu de ma contemplation: pif, paf, crac, c'est un obus qui frappe, +au-dessus de nos têtes, la corniche de gauche de l'Arc de l'Étoile. A +l'instant, tout le monde à plat ventre, pendant qu'un éclat rebondit à +côté de moi, avec son vilain bruit sec. Là-dessus, tout le monde de se +relever et de se sauver. J'en fais autant. + +Une affiche annonce que tout citoyen qui ne se sera pas fait inscrire, +dans les vingt-quatre heures, sur les registres de la garde nationale, +sera désarmé et arrêté, s'il y a lieu. Cette loi, jointe à celle sur les +propriétaires, me semble un joli préambule de la Terreur. + +Quelqu'un vivant en contact avec les gouvernants de l'heure présente, et +que je rencontre, me dit négligemment: «Il se pourrait bien que, cette +nuit, on fusillât l'archevêque!» + + * * * * * + +_Samedi 10 avril_.--Chez Voisin, je demande le plat du jour: «Il n'y en a +pas, il n'y a plus personne à Paris,» me répond-on. Il ne dîne aujourd'hui +qu'une vieille habituée, que j'y ai vue, pendant tout le temps du siège. + +En sortant de là, je suis frappé du peu de monde qu'on rencontre. Paris a +l'air d'une ville où il y a la peste. Il n'y a vraiment plus de matière +masculine pour faire des groupes, et les quelques figures de jeunes gens +qu'on rencontre, appartiennent à des étrangers. + +Le seul mouvement, la seule vie de Paris: ce sont de petits déménagements, +entre chien et loup, sur des voitures à bras, traînées par des gardes +nationaux: les locataires démocrates se hâtant de profiter du décret de la +Commune sur les loyers. + +Pas de groupe sous le lampadaire de l'Opéra, pas de groupe au coin de la +rue Drouot, je rencontre seulement quelques gens ramassés à l'entrée de la +rue Montmartre. + +Une chose curieuse dans les petits rassemblements, où je me fourre, on ne +cause pas des événements de la journée, et je n'entends parler que du +passé, du siège de Paris, des incidents de ce siège et de l'ineptie de la +défense. L'on sent très bien que la principale force de l'insurrection +vient, non de ce que Versailles fait de bête ou de maladroit, mais de ce +qu'ont manqué d'entreprendre les Trochu et les Favre. Et la grande faute +de Thiers, est d'avoir admis dans son ministère, les hommes dont +l'incapacité semble au peuple une trahison. + +Ce soir, sur le boulevard, les glapissements de la vente du SOIR, de LA +COMMUNE, de LA SOCIALE, enfin de LA MONTAGNE, qui annonce la proclamation +de la République en Russie. + +A Auteuil, il y a en ce moment des gens qui achètent des cordes, pour se +faire descendre, par les amis, le long des fortifications, et se sauver de +la réquisition nationale. + + * * * * * + +_Dimanche de Pâques, 9 avril_.--Un sommeil, à tout moment, interrompu par +des coups de canon. + +Le concierge de la villa me prévient qu'on doit venir faire des visites +domiciliaires, à midi. Il m'engage, si j'ai des armes, à les cacher. Ces +messieurs prennent tout: armes de luxe, de collection. Il a vu emporter +des arcs et des flèches de sauvages. + +En allant à Paris, je vois passer, entre cinq gardes nationaux, un pauvre +diable de savetier, que j'ai aperçu souvent travailler dans une échoppe, +près du marché, et que, tout malade, on a fait lever de son lit. On +l'entraîne au secteur. Sa femme le suit, en poussant des cris terribles. +Pourquoi est-il arrêté? on ne sait. + +A onze heures, je suis seul, tout seul, dans la grande salle de Péters, où, +symptôme de la terreur qui règne, les garçons ne parlent qu'à voix, tout +à fait basse. + +Chez Burty, je rencontre Bracquemond, que ses trente-huit ans mettent sous +le coup de la loi de la garde nationale. Il sort pour aller demander à un +ambulancier de ses amis, de le faire inscrire comme aide, et de lui +permettre de coucher dans son baraquement, pour n'être pas pincé. + +Burty et moi, nous l'accompagnons à l'ambulance, établie dans le jardin du +concert Musard. + +En entrant à l'ambulance, c'est le spectacle de blessés, se traînant avec +des béquilles, un X en bandoulière, de blessés qu'on promène en petites +voitures, de blessés parmi lesquels un adolescent, le bras en écharpe, +tire le sabre avec un bâton. + +Nous entrons dans une chambre de baraquement, où se trouve le pittoresque +de la guerre, mêlé au désordre d'une chambre d'étudiant. Quatre ou cinq +jeunes ambulanciers mangent dans des gamelles, au milieu de livres. L'ami +de Bracquemond nous entraîne bientôt sous une tente, où la croix rouge de +l'_Internationale_ traverse le gris de la toile. On nous sert de +l'eau-de-vie, dans des verres à poser des ventouses. + +La conversation est naturellement épouvantable, avec le tour gai, habituel +à la parole des internes: «Les blessures sont terribles, dit l'un des +jeunes gens, qui a des ciseaux et une pince, passés dans la première +boutonnière de sa vareuse. Nous avons dix-huit _étripés_ dans le petit +pavillon là-bas... c'est de la bouillie humaine... Il y en a qui ont le +devant tout entier de leur capote, dans le ventre... d'autres ont les +jambes broyées et enflées, qu'on dirait de _vraies tulipes_... L'autre +jour, on en a apporté un, qui avait la mâchoire descendue au milieu de +l'estomac... un masque antique... et l'infirmier, concevez-vous, qui +s'échignait à lui demander son nom!» + +Un second ambulancier parle d'un blessé qu'on a retourné, et ouvert par +derrière, comme une armoire, à l'effet d'étudier le curieux trajet d'une +balle de chassepot. + +«Tenez, un intéressant bonhomme qui passe là, avec sa calotte noire,--nous +dit l'ami de Bracquemond,--c'est l'homme qui a quarante sous, pour +déshabiller les morts... Chez lui, c'est une vraie passion... il ne couche +dans le pavillon que lorsqu'il y a l'espérance d'en _racoler_... il faut +voir de quel oeil amoureux il vient regarder, épier ceux qui vont +_claquer_... Ah! une voiture, voici des blessés!» + +Il disparaît et reparaît, ramenant bientôt un homme qu'il soutient, un +homme, la tête entortillée de bandes, le visage plaqué de plâtre, comme un +gâcheur: «En voilà un, qui a de la chance,--s'écrie l'ami de Bracquemond, +rentrant quelques minutes après,--il était dans le poste de la porte +Maillot, quand un obus à éclaté, et tout effondré. Eh bien, mon homme est +contusionné partout, et n'a pas une blessure... A ce qu'il paraît, +ajouta-t-il, les Versaillais sont entièrement maîtres de Neuilly, et le +rempart commence à devenir un endroit d'écrabouillement... Puis on dit que +les fédérés commencent à manquer de projectiles.» + +Bracquemond est allé faire un tour dans une salle de blessés. Il rentre +très pâle. Il vient de voir des tronçons d'hommes, dont la vie n'est plus +qu'un battement de paupières. + +Dans ce moment apparaissent quatre corbillards, flanqués de drapeaux +rouges, et des délégués de la Commune entrent réclamer des cadavres, pour +servir d'escorte au mort Bourgoin. On se dépêche de leur clouer, dans des +bières, les premiers venus. Les délégués sont pressés. Ils ne les prennent +pas tous. L'interne nous en découvre un, resté là. Un homme dont un obus a +enlevé la moitié de la figure, et presque tout le cou, avec le bleu et le +blanc d'un de ses yeux coulé sur une de ses joues. Il a encore la main +noire de poudre, levée en l'air, et contractée, comme si elle serrait une +arme. + +Là-dessus, nous partons. Au moment où l'on nous ouvre la barrière, une +femme dit au gardien, d'une voix dolente: «--Monsieur, vous avez mon mari, +parmi les morts?--Comment s'appelle-t-il?--Chevalier.--On ne connaît pas +ça... Allez à Beaujon, à Necker.» + +J'entre dans un café, au bas des Champs-Elysées, et pendant que les obus +tuent à la hauteur de l'Arc de l'Etoile, de l'air le plus tranquille, le +plus heureux du monde, des hommes, des femmes boivent des bocks, en +entendant chanter des chansons de Thérésa, par une vieille violoniste. + +Alors défilent, précédés de nombreux nationaux, les corbillards aux +drapeaux rouges, et derrière eux, marche en grandes bottes, en vareuse +noire, en écharpe sang de boeuf, Vallès, que j'avais reconnu à l'ambulance, +et dont j'avais évité, dans le moment, la poignée de main, dissimulé +derrière un lit,--Vallès, soucieux, engraissé, jaune comme un morceau de +lard rance. + +Rentré, un instant, à Auteuil, la furie de la canonnade qui continue, me +jette, à la sortie du spectacle d'horreur de la journée, dans une profonde +tristesse, sur le sort de ces brutes. + +Ce soir des ébauches de barricades sur la place de la Concorde. + +Rue neuve du Luxembourg, un garde national disant à une portière: «Mais si +cet homme est suspect, il faut l'emballer, et je vais le faire emballer, +moi!». + +Sur le boulevard, du monde, quelques jeunes gens. Il semble que l'insuccès +de la journée fasse ressortir des cachettes, un peu de Paris. + + * * * * * + +_Lundi 10 avril_.--En cette durée de la lutte, et dans le rien, qui peut +donner la victoire à l'un ou à l'autre parti, on passe par des +alternatives terribles de crainte ou d'espérance, avec tout ce qui +s'annonce, tout ce qui se dit, tout ce qui s'imprime, tout ce qui ment. + +Vers les cinq heures du soir, est arrivée, ventre à terre, une estafette, +qui, dit-on, a donné l'ordre de basculer les pièces sur les remparts. En +même temps débouchait, à la porte d'Auteuil, un renfort de trois cents +hommes. + +La conciliation entre Versailles et la Commune, une conception de benêt! + + * * * * * + +_Mardi 11 avril_.--Un garde national de Passy, que je rencontre sur le +haut de l'omnibus, se met à causer avec moi: «J'y ai été de confiance, me +dit-il, mais je m'en vais... Il n'y a pas d'ordre... Les officiers sont si +_chose_... Enfin, à voir ça, on se demande s'il n'y a pas des gens payés +pour un _micmac_... J'en suis parce que je n'ai pas de travail... que +c'est trente sous... que je ne peux pas me mettre voleur... Mais si je +trouvais à m'employer à n'importe quoi, à traîner la charrue... je ne +serais plus de la _nationale_.» + +Depuis la Madeleine jusqu'à l'Opéra, le boulevard est vide. On semble +s'être recaché, et c'est pitié de voir dans quelle triste solitude boivent +leur bock les filles qui _font le quart_, dans les cafés, près de +l'Opéra. + +Il semble planer sur Paris de mauvaises nouvelles. Les journaux annoncent +un échec des Versaillais à Asnières. Un rien d'animation seulement autour +du passage Jouffroy. + +Je reviens, voyant aux portes et aux fenêtres, tous les habitants des +quais, les yeux dirigés vers Issy. La canonnade est effroyable. Un bruit +comme si le ciel s'écroulait. De la fenêtre de la chambre de mon frère, de +Bicêtre au plateau de Châtillon, c'est une ligne d'éclairs, et comme le +tir régulier et mécanique d'une mitrailleuse de canons, large comme +l'horizon. Cela dure deux heures, mêlé au crépitement de la fusillade, et +coupé à la fin d'effrayants silences, au milieu desquels s'élève le +gémissement d'un petit chien de la maison voisine, épouvanté de ce long +tonnerre. + + * * * * * + +_Mercredi 12 avril_.--En me réveillant ce matin, je vois le fort d'Issy, +que je croyais pris, je le vois avec son drapeau rouge. Les troupes de +Versailles ont donc été repoussées? + +Pourquoi cet acharnement dans la défense, que n'ont pas rencontré des +Prussiens? Parce que l'idée de la Patrie est en train de mourir! Parce que +la formule «les peuples sont des frères», a fait son chemin, même en ce +temps d'invasion et de cruelle défaite. Parce que les doctrines +d'indifférence de l'Internationale, au point de vue de la nationalité, ont +filtré dans les masses. + +Pourquoi encore cet acharnement dans la défense? C'est que, dans cette +guerre, le peuple fait, lui-même, la cuisine de sa guerre, la mène +lui-même, n'est pas sous le joug du militarisme. Cela amuse ces hommes, +les intéresse. Alors, rien ne les fatigue, rien ne les décourage, rien ne +les rebute. On obtient tout d'eux,--même d'être héroïques. + +Toujours, dans les Champs-Elysées, des obus jusqu'à la hauteur de l'avenue +de l'Alma, et tout autour de l'Obélisque, des curieux que traverse à tout +moment le galop d'une estafette, couchée sur son cheval, absolument comme +un singe de Cirque. + +Aux barricades de la place Vendôme, un va-et-vient de sales capotes marron, +dont quelques-uns ont des casseroles, au bout de leurs fusils. Ces hommes +ont l'air de promener des taches dans le quartier. + +Le conducteur de l'omnibus, en passant devant la Manutention, d'où sortent +à chaque instant des tonneaux de vin, me conte l'effrayant gaspillage qui +s'y fait: les doubles rations exigées par les officiers pour leurs hommes, +et les quatre ou cinq pains qu'emportent, chaque jour, dans leurs tabliers, +les femmes de Belleville. + + * * * * * + +_Jeudi 13 avril_.--On commence à entendre le _houhou_ plaintif des obus, +tombant sur la batterie du Trocadéro, qui se bat, au-dessus de notre tête, +avec le Mont-Valérien. + +Je passe devant le café du Helder, où mes yeux cherchent naturellement une +figure militaire. Le café est vide. Deux étrangères seules sont assises à +la porte. + +Vraiment, la cervelle humaine est dans ce moment détraquée, comme le +reste. Il y a entre autres de prétendues idées fortes, qui font dire aux +plus intelligents des bêtises grosses comme des maisons. Mon ami, aux +opinions sang de boeuf, soutenait, ce soir, que tout doit s'incliner +devant l'instinct des masses. Les _instinctifs_,--c'est ainsi qu'il les +appelle,--sans conscience du sentiment qui les mène, doivent commander une +obéissance, qui n'est pas due à la science, à la connaissance, à l'étude, +à la réflexion. C'est vraiment une déclaration de droits en faveur de +l'inintelligence, un peu trop énorme. + + * * * * * + +_Vendredi 14 avril_.--Je suis réveillé par cette nouvelle, que me donne, +ce matin, Pélagie. Une affiche force tous les hommes, quelque âge qu'ils +aient, à marcher contre les Versaillais, et l'on parle avec terreur, à +Auteuil, de la chasse, qui va être faite dans les maisons, aux +réfractaires. + +Au fond, il n'y a pas à se le dissimuler, les choses vont bien lentement, +si elles ne vont pas mal. Voici deux ou trois tentatives qui n'ont pas +réussi contre Vanves et Issy, et les fédérés semblent passer de la +défensive à l'offensive, du côté d'Asnières. + + * * * * * + +_Samedi 15 avril_.--Je jardinais ce matin. J'entends le sifflement de +plusieurs obus. Deux ou trois éclats très rapprochés. Un cri s'élève dans +la villa: «Tout le monde dans les caves!» Et nous voilà, comme nos voisins, +dans la cave. Des détonations effroyables. C'est le Mont-Valérien qui +nous lance un obus par minute. Un désagréable sentiment d'anxiété, qui, à +chaque coup de canon, vous tient pendant les quelques secondes du trajet, +dans la crainte de le sentir sur sa maison, sur soi. + +Tout à coup une explosion terrible. Pélagie, qui est en train de fagoter, +dans l'autre cave, un genou en terre, dans l'ébranlement de la maison +tombe par terre. Nous attendons peureusement une chute, une dégringolade +de pierres. Rien. J'aventure le nez par une porte entre-bâillée... Rien... +Et cela reprend, et continue à peu près deux heures, autour de nous, en +nous enveloppant du frôlement des éclats. Encore un éclat qui entre-choque +le zinc du toit. Un sentiment de lâcheté, que je ne me suis jamais senti, +du temps des Prussiens. Le physique est tout à fait bas chez moi. J'ai +pris le parti de faire mettre à terre un matelas, et là-dessus couché, je +demeure dans un état d'engourdissement ensommeillé, qui ne perçoit que +très vaguement la canonnade et la mort. Bientôt un orage terrible se mêle +au bombardement, et les déchirements de la foudre et des obus, me donnent, +au fond de ma cave, la sensation d'une fin du monde. Enfin, vers trois +heures, l'orage se dissipe et le tir commence à se régler, et les obus à +tomber, en avant de moi, sur le rempart, où les fédérés réinstallent des +pièces de siège. + +Dans une interruption de la canonnade, je fais le tour de la maison. +Vraiment on dirait que ma maison a été l'objectif du Mont-Valérien. Les +trois maisons qui sont derrière moi, dans l'avenue des Sycomores, le 12, +le 16, le 18, ont reçu chacune un obus. La maison Courasse, attenant à la +mienne, et déjà touchée deux fois par les obus prussiens, a une fente +comme la tête, du toit aux fondations. L'obus qui a jeté à terre Pélagie, +a coupé l'aiguille du chemin de fer, et enlevé un morceau de rail de 500 +livres, dont il a souffleté la façade de la maison, qui a tout un grand +panneau de rocaille, écroulé sur le trottoir. + +On parle des menaces de la nuit. Nous nous installons dans la cave. On +bouche le soupirail avec de la terre de bruyère. On fait une flambée dans +le calorifère, et Pélagie me dresse un lit dans un dessous d'escalier. + + * * * * * + +_Dimanche 16 avril_.--Contrairement à toute prévision, une nuit tranquille, +bien qu'un grand combat d'artillerie ait lieu dans la pluie et le vent, +du côté de Neuilly. + +La journée d'hier m'a fait faire des études très sérieuses d'acoustique. +Je ne savais pas par quoi était produite l'espèce de plainte déchirée, +qu'il m'était arrivée, une fois, de prendre pour le cri gémissant d'un +homme. J'avais lu dans un journal que c'était le bruit particulier des +boulets pleins. Maintenant je sais que cette plainte est le résultat de la +projection d'un gros fragment concave d'obus. J'ai remarqué aussi que dans +le bruit du coup de canon à boulet plein, il y a comme un bruit de +rebondissement de tremplin, le faisant très bien distinguer de l'explosion +de l'obus, même quand cette explosion est obtuse. + +Une affiche blanche appelle les citoyens à faire des barricades dans le +premier et le vingtième arrondissement. On offre quatre francs de paye par +jour aux barricadeurs... + +Une affiche rose invite les citoyens à s'emparer des quarante milliards, +appartenant aux impérialistes. Et comme si le signataire de cette affiche +trouvait cette somme assez minime pour les appétits de la populace, il +établit qu'il y a un groupe de 7 500 000 ménages, ne possédant que dix +milliards, tandis qu'il y a un autre groupe de 450 000 ménages de +financiers et de gros industriels possédant quatre cents milliards, acquis +bien certainement par de la canaillerie. Cette affiche, c'est le fin fond +du programme secret de la Commune! + +Et ne vois-je pas déjà ses hommes assis, avec leurs épouses, sur mon +boulevard, et disant tout haut, en regardant nos villas: «Quand la Commune +sera fondée, nous serons joliment bien, là dedans!» + +Un tragique épisode de ces temps-ci. + +Il y a quelques jours, on a sonné, le soir, chez Charles Edmond. Il a +ouvert à une femme, aux cheveux presque blancs, qu'il ne reconnaissait pas, +tout d'abord, dans l'ombre. C'était Julie; c'était sa femme. + +Partie quelques jours avant l'insurrection pour Bellevue, elle avait +emmené sa mère mourante et une bonne. On se bat au Bas-Meudon. Quatre +gendarmes tombent devant son jardin. Voilà des blessés qu'il faut +recueillir, qu'il faut soigner! Le sous-sol devient une ambulance, dans +laquelle meurt la vieille mère. Pas de mairie, et pas moyen d'obtenir un +permis d'inhumer. + +Enfin, au bout de deux jours, une petite fille court jusqu'à Meudon, et +revient avec le permis, une bière et un prêtre. Mais ni porteurs, ni +fossoyeurs. On se met en marche à la nuit, le prêtre et les deux femmes +portant la bière. Un obus arrive, éclate. La bière est jetée à terre, et +les trois porteurs se couchent à plat ventre. Un autre obus, un autre +encore, et, à chaque obus, la même cérémonie. + +Au cimetière, on comptait sur la pioche des fossoyeurs. Pas de pioche. Les +femmes sont obligées de déposer la bière dans un coin, et avec ce qu'elles +ont de pointu, de coupant sur elles, et avec leurs doigts, ramassent de la +terre, dont elles la recouvrent un peu. + +Cela se passait, au milieu des canonnades et des fusillades effroyables de +ces jours-ci. + +En descendant de chez Charles Edmond, j'entends dans un trou, comme une +voix de prédicateur, j'entrevois un bout de mur peint, je descends un +petit escalier, je me trouve dans la chapelle du palais du Luxembourg, où +à l'orgue se mêlent les voix des petites filles des employés, confondues +avec les voix d'une centaine de blessés, dans leurs capotes grises, et +dont le languissant défilé serre le coeur. + +Dans tout le quartier, dans toutes ces officines de travail, dans tous ces +cabinets de lecture, je ne vois, aujourd'hui, qu'un jeune front sur une +main, au-dessus d'un livre. + +La fermeture des boutiques a pris de si grandes proportions, +qu'aujourd'hui le pâtissier Guerre, le pâtissier de la porte des Tuileries, +est fermé. + +La vie se vit, ces jours-ci, dans un état extraordinaire d'absence de +l'esprit et de fatigue du corps. + + * * * * * + +_Lundi 17 avril_.--Un énervement tel que, quoique le bombardement soit +assez bonhomme, et qu'il soit tombé aujourd'hui seulement trois obus dans +mon jardin, j'en ai assez des obus. Puis j'ai besoin de quelques bonnes +nuits, de nuits où je puisse dormir, et le coucher à la cave est une chose +abominable: quelque couvert qu'on soit, on a toujours froid, et il semble +qu'on vous souffle sur la figure un air ayant passé sur de la neige. + +Je me réfugie dans un grand appartement, laissé vacant par un de mes +cousins, rue de l'Arcade. + +Les affaires de la Commune vont-elles mal? Je suis étonné d'assister +aujourd'hui, comme à un redressement de la population. Le boulevard est +bouillonnant. Devant le passage Jouffroy, je suis surpris d'entendre des +cris: A bas la Commune! Les gardes nationaux interviennent. Une voix de +stentor leur crie dans la figure: Vive la République et à bas la Commune! +Et du balcon de Burty, j'entrevois une rixe, aux cris de: A mort! une rixe +d'où sort, énergique et menaçant, un homme en paletot, qui remonte le +boulevard, défiant la colère des voyous, et se retournant pour lancer, +tout haut, son mépris aux communards. + +Mme Burty me confirme une débandade des gardes nationaux. Bracquemond +aurait vu le matin, à l'ambulance, un blessé, qui, pendant tout le temps +qu'on lui déboîtait l'épaule, murmurait mourant: «Les gardes nationaux y +nous ont lâché... y nous ont lâché!» + + * * * * * + +_Mardi 18 avril_.--A la place Vendôme, l'échafaud se dresse pour la +démolition de la colonne. La place est le centre d'un hourvari terrible, +et d'une fantasia de costumes impossibles. L'on y voit des gardes +nationaux extraordinaires, un entre autres, qui semble un des nains de +Vélasquez, affublé d'une capote civique, de dessous laquelle sortent des +jambes torses de basset. + +Toujours la foire du trottoir, où se mêlent aujourd'hui, les lilas aux +herbages. + +Sur le mur de Saint-Roch aux portes closes, une lettre de faire part d'un +décès est affichée, annonçant que le service ne pouvant avoir lieu à cause +de la fermeture de l'église, se fera aux Petits-Pères. + +Un signe du temps. Je vois un homme en coupé, qui se mouche avec ses +doigts, par la portière. + +Des affiches, toujours des affiches, et encore des affiches. Le papier +blanc du gouvernement fait de véritables épaisseurs sur les murs. +L'affiche toute nouvelle, l'affiche du dernier quart d'heure, est +l'affiche sur les cours martiales. Cette affiche étale sous les yeux de +tous, la peine de mort, les travaux forcés, la détention, la réclusion, +tout le barbare code pénal qui sert aux démocrates à fonder la liberté. + +Devant le Gymnase, sur une chaise, une somnambule, les yeux bandés, et +assistée de son magnétiseur, sibyllisant en plein boulevard. + +Place de la Concorde, en tête de la rue de Rivoli, des ouvriers +travaillent à une tranchée, large comme un fossé de rempart. + +Un travail du même genre se fait à la naissance de la rue Castiglione, où +les sacs de terre, à mesure qu'on les emplit, s'entassent sous les +arcades. + +A tout coin de rue, on rencontre des gens, hommes et femmes, portant à la +main le sac de nuit, le sac de voyage, le petit paquet, avec lequel il est +seulement possible de fuir Paris. + +A ce qu'il paraît, les employés du Musée du Louvre sont très anxieux. La +Vénus de Milo est cachée, devinez où? A la préfecture de police! Elle est +même très profondément cachée, et dissimulée sous une première cachette, +remplie de dossiers et de papiers de police, propres à arrêter les +chercheurs dans leurs fouilles. On craint toutefois que Courbet ne soit +sur la voie, et les peureux employés du Musée, bien à tort, je crois, +craignent tout du farouche moderne contre le chef-d'oeuvre classique. + +Renan nous raconte cela, chez Brébant, où le dîner est aujourd'hui réduit +à quatre convives, et il se plaint, avec justice et éloquence, du manque +de courage des députés de Paris. Il dit qu'ils auraient dû parcourir la +ville, et, parlant aux groupes, en faire sortir une résistance. Il dit que +s'il avait été honoré du mandat de ses concitoyens, il n'aurait pas manqué +à ce qu'il appelle un devoir. J'aurais voulu, ajoute-t-il, m'y faire voir, +portant sur mon dos, quelque chose parlant aux yeux, quelque chose qui fût +une marque, un signe, un langage, quelque chose pareil au joug, dont le +prophète Isaïe ou Ezéchiel avait chargé ses épaules. + +Puis, par ces zigzags, particuliers aux conversations vagabondes, la +parole de Renan va au prince Napoléon, et à son voyage dans les mers du +Nord. Il nous raconte que, l'abordant tout heureux, le matin où le +bâtiment appareillait pour le Spielberg, l'abordant avec:--«Un beau temps, +monseigneur?»--«Oui, un beau temps pour retourner en France.» + +Le prince avait reçu dans la nuit une dépêche, lui apprenant la +déclaration de guerre à la Prusse, et le rappelant en France. Le prince +ajouta: «Encore une folie, mais c'est la dernière qu'ils feront!» + +Et là-dessus, Renan s'étend longuement sur la justesse des prévisions du +prince, sur sa perspicacité de Cassandre, et il nous parle de toute une +nuit, passée à l'ambassade de Londres, pendant laquelle il avait entendu +le prince prédire à Lavalette et à Tissot, prédire tout ce qui est arrivé. + + * * * * * + +_Mercredi 19 avril_.--Quelqu'un affirmait hier qu'on évaluait à 700 000 le +nombre des personnes parties de Paris, depuis les élections. + +Sur le quai Voltaire, une odeur de poudre, apportée par le vent, et +remontant la Seine sur le cours de l'eau. + +Une partie de la journée, je reste à entendre la canonnade, au bout de la +terrasse du bord de l'eau, derrière la Renommée, jetée en amazone sur son +cheval de pierre, et s'enlevant toute blanche; sur un ciel gris d'ondées +et de fumées, où courent de grands nuages violets. + + * * * * * + +_Jeudi 20 avril_.--A onze heures du matin, le boulevard, de la rue +Montmartre à la Bastille, présente l'aspect d'une grande rue d'une ville +de province mal éveillée, dans laquelle on se promenait autrefois, pendant +le relais de la diligence. + +Calme et vacuité de la place de la Bastille. Au haut de la colonne, le +Génie brandit son drapeau rouge; à son pied des marchandes débitent des +pommes de terre frites et du café au lait, au milieu d'un étal de vieille +ferraille. + +En tête de la rue Saint-Antoine, ébauches de barricades, ancien système. +Et à tout moment, le retour d'une garde nationale harassée, ou le départ +des compagnies, portant leurs victuailles dans des mouchoirs, attachés à +leurs baïonnettes. Des compagnies composées de vieillards en cheveux +blancs, et de garçonnets qui semblent des enfants. J'en vois un, porteur +d'un long fusil, dont la mine gamine fait retourner les passants, dans un +mouvement de pitié. + +Devant l'Hôtel de Ville, le cuivre luisant neuf d'une trentaine de canons. + +Toujours des mensonges et des nouvelles de victoires signées de tous ces +noms étrangers, qui me sont suspects comme des généraux de la Prusse, +donnés à la France, pour s'entre-déchirer et s'achever. + +Hommes s'approchant mystérieusement de vous, avec quelque chose de caché +contre la poitrine, sous le croisement du paletot, et vous offrant le BIEN +PUBLIC, qui se vend depuis deux jours sous le manteau. + +On me raconte, ce soir, l'originale campagne d'un sexagénaire, engagé +pendant le siège, dans une compagnie de francs-tireurs. Il ne s'agissait +pas du tout, pour lui, de sauver la France, mon savant voulait seulement +étudier les cryptogames qui se développent sur les cadavres. Et cette +campagne lui a fourni les observations les plus curieuses sur les +cryptogames français et prussiens. + + * * * * * + +_Vendredi 21 avril_.--Groupe d'ouvriers qui causent en tête des +Champs-Elysées. + +Toute la causerie est sur la cherté de la vie, et l'orateur du groupe +conte qu'il a eu un père qui tournait la meule: «Il ne gagnait que +cinquante sous par jour, dit-il, et cependant il a pu nourrir trois +enfants, tandis que moi qui gagnais cinq francs sous l'Empire, j'ai eu +toutes les peines à en nourrir deux.» La hausse des salaires ne +correspondant pas au surenchérissement de la vie; voilà au fond le grand +et le juste grief de l'ouvrier contre la société actuelle... Ici je me +rappelle que mon frère et moi, avons écrit quelque part que la +disproportion entre le salaire et la cherté de la vie tuerait l'Empire... +Et l'ouvrier ajoute: «Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'il y ait des +monuments, des opéras, des cafés-concerts, où je n'ai jamais mis le pied, +parce que je n'avais pas d'argent.» Et il se réjouit de ce qu'il n'y aura +plus, dorénavant, de gens riches à Paris, persuadé qu'il est, que la +réunion des gens riches, en un endroit, y fait monter la vie. + +Cet ouvrier est à la fois stupide et plein de bon sens. + +La VÉRITÉ annonce, que demain ou après-demain, doit paraître à l'OFFICIEL, +une loi en vertu de laquelle sera enrôlé et condamné à marcher contre les +Versaillais, tout homme marié, ou non marié, de dix-neuf à cinquante-cinq +ans. Me voilà sous la menace de cette loi. Me voilà, dans quelques jours, +obligé de me cacher, comme au temps de la Terreur. Le passage est encore +libre, à la rigueur, mais je n'ai pas la volonté de m'en aller. + +Quelle partialité dans les hommes de parti! Dire que j'entendais, ces +jours-ci, des Français déclarer qu'ils préféreraient l'occupation +prussienne à l'occupation versaillaise! Ce sont les mêmes hommes qui +s'indignent contre les émigrés. Ceux-ci, cependant, avaient, pour appeler +l'étranger à leur aide, les circonstances atténuantes de la confiscation +de leurs propriétés, et du cou coupé de leurs femmes, de leurs soeurs, de +leurs filles. + +Des corbillards qui vont chercher des morts, parcourent le boulevard, +ornés de leurs huit drapeaux rouges flottant au vent, et enveloppant dans +leurs plis sinistres, les trognes macabres des cochers. + +A la tombe de mon frère, à Montmartre, la fusillade et la canonnade +semblent toutes proches et comme dans l'intérieur de Paris. Sur les +hauteurs du cimetière, que les morts russes et polonais ont choisi pour +lieu de leur sépulture, des femmes, couchées sur les pierres des tombes, +écoutent, se soulevant pour voir. + +Je retrouve la canonnade--elle est terrible aujourd'hui--sur la terrasse +des Tuileries, au bord de l'eau. De temps en temps y monte, dérangé de son +bain de soleil par le bruit, un rentier en casquette, que fait redescendre +presque aussitôt à la «Petite Provence» l'éloquence _guillotineuse_ d'un +garde national aviné. + +On ne peut pourtant pas s'en aller dans ce moment, où nos amis les ennemis, +semblent se rapprocher tellement, qu'on se demande s'ils ne sont pas +entrés, et qu'on s'attend à voir, dans la débandade des gardes nationaux, +apparaître sous l'Arc de l'Étoile, au milieu des coups de fusil, les têtes +des colonnes versaillaises. Mais au bout de tout ce bruit effroyable rien +ne paraît, et l'on s'en va en disant: «Allons, ce sera pour demain.» Et ce +demain n'arrive jamais! + + * * * * * + +_Samedi 22 avril_.--Ici à Paris, je me sens vivre, comme par un voyage, +dans une grande ville de l'étranger, où je serais arrêté par un +contretemps quelconque. J'ai les heures vides, ennuyeuses, inoccupées, du +séjour en camp volant. + +Quelques misérables petits pots de verdure, au Marché aux Fleurs, que des +ouvriers emportent en mordant dans leur pain. + +Je vais au Jardin des Plantes avec l'idée d'une reconnaissance des lieux. +Je veux voir s'il n'y aurait pas une cabane de cerf ou de gazelle vacante, +et si je ne pourrais pas corrompre un gardien, pour y venir coucher la +nuit, dans le cas où la réquisition militaire ou l'inimitié du +tout-puissant Pipe-en-Bois, viendraient à me rechercher et à me découvrir +rue de l'Arcade. + +Le Jardin des Plantes a la tristesse de Paris. Les animaux sont +silencieux. L'éléphant, abandonné de son public, indolemment appuyé à un +pan de mur, mange son foin, comme un homme tout à coup condamné à dîner +seul. L'ennui des féroces s'y étale dans des poses lasses. + +Par les allées défoncées flânent une dizaine de gardes nationaux, dont +l'un fait des phrases attendries sur la maternité d'une kanguroo, opposant +la poche toujours ouverte de la bête au délaissement dans lequel les +femmes _aristo_ laissent leurs enfants. + +Je monte le chemin du cèdre et du belvédère, le chemin gravi plusieurs +fois par mon frère et par moi, pour le premier et le dernier chapitre de +MANETTE SALOMON. Ah! si l'on m'avait dit alors: «Dans quelques années tu +repasseras par ce chemin, tout seul, tout seul à jamais... et les coups de +canon que tu entendras seront des coups de canon prussiens, en train de +démolir peut-être ta maison!» + +Je ne vois, autour de moi, que des biches, qui fuient épouvantées, ou des +buffles écoutant, dans leur immobilité stupéfaite, cet orage et ce +tonnerre,--qui durent depuis cinq mois. + +Tout le long de la rue de Rivoli, c'est le défilé des malles des derniers +bourgeois, gagnant le chemin de fer de Lyon. + +Place de l'Hôtel-de-Ville, on crie la biographie de Jules Vallès, et +j'achète le canard, où mon confrère est présenté comme le type et le +parangon de l'homme né «entre la réaction +_Orléano-clérico-légitimo-bonapartiste_ et la restauration de l'Empire, +entre une intrigue ténébreuse et un crime tel qu'aucun qualificatif ne +saurait le caractériser». + + * * * * * + +_Dimanche 23 avril_.--Je passe une partie de la journée au TEMPS. Nefftzer +ne veut plus y écrire. Scherer en fabrique un à Saint-Germain, avec +Hébrard. Dans cette dislocation, Charles Edmond retient celui-ci, qui veut +émigrer à Saint-Germain, modère celui-là, qui a des tendances communardes, +arrête ce dernier, qui a des principes versaillais. J'entends tout cela +par le vitrage ouvert d'un grand cabinet, où, couché sur un divan, dans +l'ébranlement de la maison par la presse qui tire, j'ai le sentiment et le +vague malaise du roulis, dans une cabine. + +Le soir, dans le quartier du Luxembourg, la générale à tout coin de rue. +J'entre chez un marchand de tabac. Des gardes nationaux déclarent dans une +grande animation qu'ils marcheront contre les Versaillais, sans fusils. Et +l'un s'écrie: «Contre ces cochons,--il parle des communards,--j'aurai +toujours avec moi la force de mes bras!» Je demande à la marchande de +tabac ce que c'est? Elle me répond qu'il y a des émeutes à la mairie... et +la femme se met à pleurer. + +Sous les arcades Rivoli, une jolie scène. Une fille, un peu tutoyée des +deux mains par un garde national, se dérobe avec les fuites de corps et +les révérences d'une soubrette se défendant contre le désir d'un grand +seigneur. Puis le garde national, à une vingtaine de pas de là, dans un +dandinement charmant et gouailleur, elle laisse siffler de sa bouche, avec +un mépris intraduisible: «De la câanaille!» + + * * * * * + +_Lundi 24 avril_.--Quel appoint et quel _chauffage_ apporte dans cette +insurrection, le vin aux sentiments, patriotiques, libéraux, communards! +La redoutable statistique qu'il y aurait à faire de tout le vin, bu dans +ce temps, et pour combien il entre dans l'héroïsme national. On ne voit +que barriques, roulées par des gardes nationaux vers leurs postes, et les +bataillons qui partent pour la gloire, ne partent qu'escortés de chariots, +effondrés sous les tonneaux. + +Je reparcours, ce soir, la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, dont j'ai +trouvé l'édition originale. J'ai déjà l'édition originale de VOLUPTÉ; Je +voudrais avoir celles de MADEMOISELLE DE MAUPIN et de LELIA. Ces livres +pour moi sont des plus curieux: ce sont des analyses de +l'inassouvissement,--la maladie de l'intelligence du temps. + + * * * * * + +_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui c'est la trêve pour l'évacuation des +habitants de Neuilly. + +Je pousse au rempart. Jusqu'à la barrière de l'Étoile, rien que des +lampadaires cassés, et des écorniflures dans la pierre des maisons. Au +delà, c'est autre chose. La barrière de l'Étoile est tout étoilée d'éclats +aux creux noirâtres, et dans le bas-relief de l'INVASION, un obus a enlevé +le bras de l'enfant, porté sur l'épaule de sa mère. En bas, il y a des +bornes de granit, brisées en fragments de la grosseur d'un morceau de +sucre. + +La vraie dévastation commence à l'Avenue de la GRANDE ARMÉE, et suit tout +le long jusqu'au rempart du côté des rues de Presbourg, des rues Rude, des +rues Pergolèse, etc. Ce ne sont que des trous béants, balcons arrachés, +tuyaux de conduite coupés en cinq ou six endroits, devantures au fer tordu +et recroquevillé. On marche sur du _poussier_ de verre, de brique, +d'ardoise, recouvrant le trottoir. + +Entre-t-on dans les maisons, on passe devant la loge du concierge, +casematée avec des matelas, posés sur des échelles, et on trouve le +quatrième étage, gisant dans la cour. + +L'anéantissement que produit un obus dans un intérieur, j'en trouve deux +épouvantables exemples. L'un chez un perruquier: de tout le mobilier de la +boutique, il ne reste qu'une scorie d'un poêle en fonte, et la moitié d'un +cadran d'horloge sans aiguille. L'autre chez un boulanger: un obus qui a +labouré une cloison de bois, en a fait un semblant de natte, dont les fils +seraient cassés. + +Tout le monde déménage. Une femme éperdue jette sur une voiture les +tiroirs d'un négoce quelconque; et le pas de la porte cochère est garni de +tous les bouquets de mariées sous verre de la maison, prêts à partir pour +Paris. + +Les survivants au bombardement, à la menace de la mort à toute minute, ont +quelque chose de l'apparence des somnambules, faisant des actions dans le +sommeil et la nuit. Il y en a qui portent sur eux la résignation du +fatalisme. + +La foule, qui vague dans cette destruction, est coléreuse. Et devant le +spectacle de cette dévastation, un petit vieux, dont les yeux semblent +deux jets de gaz, parle de supplices effroyables à infliger à Thiers, avec +des mouvements de mains assassines, qui ont devant lui des contractions +d'étrangleur. + + * * * * * + +Dans ce moment-ci, le café Voisin est l'endroit où l'Etat-major de la +place Vendôme vient prendre le café, avec quelques frères et amis. Il est +curieux d'entendre ces messieurs, et d'assister, de son coin d'ombre, à +cette sauvage parlotte. Aujourd'hui la destruction de la colonne Vendôme +les amène à parler du Musée de Cluny. L'un d'eux, déblatérant contre ces +_fausses anticailles_, émet l'idée que l'argent consacré à ces achats +stupides, est détourné d'une destination utilitaire et profitable au +peuple, et conclut à la vente de ces bibelots au profit de la nation. + +Burty, qui a passé la journée avec les gens de LA LIGUE, me confirme cet +hébétement, ce fatalisme résigné des gens qu'il a vus, et dont beaucoup +n'ont pas voulu rentrer à Paris. Il me raconte que passant avec une +voiture d'ambulance, devant un groupe de femmes ramassées sous une porte +cochère, comme il leur avait crié, si elles voulaient rentrer à Paris, sa +demande avait été accueillie par une espèce de rire:--un refus à la fois +triste et moqueur. + + * * * * * + +_Mercredi 26 avril_.--Oui, je persiste à le croire, la Commune périra, +pour n'avoir pas donné satisfaction au sentiment qui fait sa puissance +incontestable. Les franchises municipales, l'autonomie de la Commune, etc., +etc.: tout le nuage métaphysique dans lequel elle se tient, propre à +satisfaire quelques idéologues de cabaret, n'est pas cela qui lui donne +une action sur les masses. Sa force lui vient absolument de la conscience, +que le peuple a d'avoir été incomplètement et incapablement défendu par le +gouvernement de la Défense nationale. Si donc la Commune, au lieu de se +montrer plus complaisante aux exigences prussiennes que Versailles +lui-même, avait rompu le traité qu'elle reproche à l'Assemblée, si elle +avait déclaré la guerre à la Prusse, dans une folie furieuse de l'héroïsme, +M. Thiers était dans l'impossibilité de commencer son attaque, il ne +pouvait travailler à la reddition de Paris avec le concours de l'étranger. + +Maintenant, si la résistance avait été énergique, si deux ou trois petits +succès de rien avaient inauguré cette tentative--dira-t-on +impossible--savez-vous ce qui serait arrivé? M. Thiers, pas plus que ses +généraux, n'eût été maître de ce mouvement, et tout le pays aurait été +entraîné dans une reprise à outrance de la guerre. En tous cas, la mort de +la Commune, dans ces conditions, eût été une grande mort, une mort qui eût +fait faire un rude chemin aux idées, qu'elle abritait sous son drapeau. + +Mme Burty, que je trouve seule, occupée nerveusement à faire briller les +bronzes japonais de la petite vitrine, m'entretient tristement de la +surexcitation maladive que fait la politique chez son mari. Puis elle me +raconte une scène brutale et stupide faite à Mme Bracquemond, qui est +professeur dans une école de dessin, une scène faite, en présence de ses +élèves, par un délégué et une déléguée de la Commune. Or, le délégué est +un peintre en bâtiment, et la déléguée sa femme. + +Dans les cafés, les rares gandins qui sont restés à Paris, enseignent, le +soir, aux lorettes, à calculer la distance des canons qui tirent, d'après +le nombre de secondes, qui s'écoulent entre l'éclair et la détonation. + +_A huit francs la dépêche de Thiers!_ + +C'est un homme en blouse, assis sur un banc des boulevards, qui vend un +énorme obus, posé à terre devant lui. + + * * * * * + +_Vendredi 28 avril_.--En lisant la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, je +suis frappé de l'action que certains livres exercent sur certains hommes, +et comme ces hommes, chez lesquels le père n'a pas imprimé une marque de +fabrique, sortent tout entiers des entrailles d'un bouquin. Toute la +méchanceté trouble de ce livre, je l'ai sentie, je l'ai touchée chez +quelques jeunes gens, mais encore accrue, développée, mise en pratique +fielleuse par une basse naissance. Alors je me demandais curieusement, si +ces jeunes tiraient tout cela de leur propre fonds. Aujourd'hui je +m'aperçois que cette méchanceté n'était qu'un plagiat, un plagiat +littéraire, qui, avec l'aide de détestables instincts, est devenu à la fin +un tempérament. En sorte que l'Octave de la fiction a vraiment fait, comme +dans une matrice humaine, des tas de petits Octaves, en chair et en os. + +Fatigué du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours +saouls, de la canaille en plein épanouissement, je me sauve au Jardin des +Plantes. J'ai besoin de voir des fleurs et d'élégantes bêtes. +L'aide-jardinier, qui m'introduit dans les serres, me dit: «Vous venez +voir nos malades?» Il fait allusion à tous ces arbres frileux, qu'a tués +le froid, entré par les vitrages, avec les obus prussiens. + + * * * * * + +_Samedi 29 avril_.--Deux histoires vraies de l'ambulance des +Champs-Elysées. + +Un garde national est apporté blessé. La blessure est intéressante. C'est +un bouton d'obus, un morceau de fonte, gros comme une pièce de quarante +sous, qui est entré à la tête du fémur, est descendu le long de la cuisse, +a contourné le mollet et s'est logé près de la cheville. Il agonise au +bout de trois jours. Sa femme a été prévenue. Elle est là, le regardant +mourir, muette, sans une parole. Une femme de l'oeuvre qui passe, +entreprend de la consoler: «Ma pauvre femme...» L'épouse l'interrompt: «Il +y a dix-huit ans que nous étions ensemble, et nous ne pouvions pas nous +souffrir,» et la voici qui entame un chapitre de griefs interminables +contre l'agonisant. La dame de l'oeuvre s'esquive... Le dénouement se +précipite. Un quart d'heure n'était pas passé, qu'un garçon de salle +murmure à l'oreille de la femme: «--Votre mari est mort!--Il faut qu'un +chirurgien le dise!» reprend la femme. On va chercher un interne qui tâte +le cadavre, et dit: «--Oui, il est bien mort!» A quoi la veuve riposte +aussitôt: «--Eh bien, la pension?--Je ne l'ai pas sur moi!» fait l'interne, +qui l'expédie à Chenu, qui la réexpédie à un délégué. + +Autre histoire. Un jeune garde national meurt d'une blessure presque +imperceptible à la poitrine, mais que l'on suppose avoir amené les plus +graves désordres à l'intérieur. Il y a une grande curiosité chez les +médecins, pour étudier le cas. Le père, qui était au chevet de son fils, a +disparu. On ne sait ce qu'il est devenu. Le cadavre est transporté dans le +petit chalet, au fond. Trois médecins s'y glissent. L'autopsie commence, +est commencée... quand, tout à coup, le père se précipite dans le chalet, +avec des cris de nature à ameuter les passants. Le garçon d'amphithéâtre +n'a que le temps d'enfermer les médecins dans une autre salle, et il a à +peine tourné la clef, qu'il retrouve le père sur le cadavre de son fils, +ouvert. Le père crie, menace, parle de faire monter le peuple dans le +chalet.--«Veux-tu vingt francs, lui dit froidement le garçon +d'amphithéâtre?--Vingt francs! un fils unique! reprend le père. Vous +entendez la scène.--Allons, vingt-cinq.» Le père se calme, tend la main, +et file. + +Le père, on l'a su depuis, était un ancien garçon d'amphithéâtre qui avait +flairé le désir d'autopsie, s'était caché dans l'ambulance, avait assisté +aux allées et venues de son confrère, avait donné le temps aux chirurgiens +de commencer, puis avait bondi de son embuscade. + + * * * * * + +_Dimanche 30 avril_.--Thiers et Dufaure, en repoussant la conciliation, +sont parfaitement logiques. Que dire des journalistes demandant, dans une +colonne, la conciliation avec des gens, contre lesquels, dans une autre +colonne, ils réclament l'application de tel ou tel article du Code pénal. + +Ce soir, le Paris du dimanche qui ne possède plus de banlieue; qui n'a +plus de cafés-concerts en plein air, passe sa soirée au bas de l'avenue +des Champs-Elysées, assistant à la canonnade, comme à un feu d'artifice. + +Du reste, la guerre civile fait grandement les choses. Ce soir, canons et +mitrailleuses ne s'interrompent pas une minute. Dans le ciel pluvieux, +au-dessus des ormes sans feuilles des Champs-Elysées, dans la direction +des Ternes, se déroule un grand nuage rouge, que colorent, d'un feu +renaissant, trois incendies dévorant des maisons. Sous l'impression +lugubre, dans les groupes noirs, les femmes maudissent les Prussiens de +Versailles; des orateurs parlent, avec des cuirs et des larmes dans la +voix, de l'_exploitation_ de l'ouvrier; et des ivrognes crient: _A bas les +voleurs!_ en regardant les bourgeois dans le nez. + + * * * * * + +_Lundi 1er mai_.--Des bataillons revenant d'Issy et traversant le +boulevard, précédés d'une joyeuse musique, d'un tapage de gaieté, qui fait +contraste avec la mine piteuse des hommes, et la prostration dans laquelle +ils marchent. Au milieu d'eux marque le pas une femme, le fusil sur +l'épaule. Derrière suivent deux voitures pleines de fusils. On dit, dans +la foule, que ce sont les fusils des morts et des blessés. + + * * * * * + +_Mardi 2 mai_.--Depuis le 18 mars, je n'ai pas vu à l'étalage d'un seul +changeur un billet, un louis, une pièce de cinq francs. C'est peut-être le +plus topique témoignage de la confiance qu'inspire à l'Argent, la Commune. + + * * * * * + +_Mercredi 3 mai_.--Des femmes de coiffeurs, il y en a encore à Paris, mais +des coiffeurs peu, et des garçons coiffeurs, pas du tout, en sorte que, +pour se faire couper les cheveux, on est obligé de faire cinq ou six +boutiques. + +Un frêle échafaudage commence à monter le long de la colonne Vendôme et à +étreindre son bronze glorieux. + +Une circulaire de la guerre fait assavoir aux gardes nationaux: que, comme +l'envoi d'un parlementaire peut être une ruse de guerre, il faut continuer +à tirer, quand même l'ennemi a cessé le feu... Et en même temps une +affiche du citoyen Rossel, en réponse à la sommation de rendre le fort +d'Issy, menace, sous le prétexte d'insolence--il est bien difficile à une +sommation de ne l'être point un peu--menace de faire fusiller le premier +parlementaire qui en apportera une seconde. + +Cela me semble la suppression du dialogue entre les deux armées. + +Huit heures. Aux Champs-Elysées un ciel d'or pâle, teinté de rose. Les +arbres violacés, avec dessous des silhouettes noires s'avançant ou +reculant, à mesure que les détonations d'obus se rapprochent ou +s'éloignent. Des groupes aux discussions colères, où tout homme qui +discute les actes de la Commune, est traité de _mouchard_--un mot qui fait +assassiner par les foules. + +Parmi les orateurs, un ouvrier à la figure rageuse des politiqueurs de +Gavarni. Après une terrible sortie contre Versailles, il termine par cette +phrase significative. «Et puis dans dix ans, sous prétexte d'une revanche, +ils nous feront marcher contre les Prussiens, c'est ce qu'il ne faut pas!» +Du groupe se détachent trois soldats, dont l'un dit à ses camarades: m... +pour les discours _libéraliques_; la chose: c'est que nous avons huit +litres de vin dans notre bidon, un pain de quatre, et un gros morceau +de... de quelque chose que je n'entends plus. + + * * * * * + +_Jeudi 4 mai_.--Mauvaises nouvelles d'Auteuil et du boulevard Montmorency. +Les obus pleuvent autour de ma maison. La grille de la porte de la villa +vient d'être défoncée. + +J'accompagne Burty à l'Hôtel de Ville, où il va essayer d'attraper un +laissez-passer en blanc, pour un pauvre diable qui veut s'enfuir. Il +s'agit de découvrir le poète Verlaine, nommé chef de bureau de la Presse. + +Le concierge ne sait pas quel est le numéro du bureau de la Presse, et les +employés s'ignorent absolument entre eux. + +Dans un salon, les gardes nationaux, inoccupés, tracassent de leurs +baïonnettes la serge verte, qui enveloppe les lustres. Dans un corridor, +un soldat engueule furibondement son officier. Sur tous les escaliers +battent, entr'ouvertes, les portes des lieux, et cela sent très mauvais +partout. + +Après avoir vagué dans le palais, où les statues de bronze de François Ier +et de Louis XIV détonnent dans toute la _garde-nationalité_ de l'édifice +actuel, après avoir été renvoyés de droite à gauche, nous nous présentons +au Comité. Quatre ou cinq matelas sont jetés en travers de la porte, et +dans la grande salle vide, errent quelques sales gens affolés. On dirait +le campement d'une insurrection. Ce n'est pas un pouvoir, c'est un corps +de garde mal balayé. + +De l'Hôtel de Ville, nous allons, dans des quartiers perdus, voir Jonckind. + +J'ai été un des premiers à apprécier le peintre, mais je ne connais pas le +bonhomme. Figurez-vous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu +de la faïence de Delft, à la bouche aux coins tombants, peignant en gilet +de tricot, et coiffé d'un chapeau de marin hollandais. + +Il a, sur son chevalet, un tableau de la banlieue de Paris avec une berge +glaiseuse d'un tripotis délicieux. Il nous fait voir des esquisses des +rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Médard, où +l'enchantement des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris +semble avoir été surpris par un magicien, dans un rayonnement aqueux. + +Puis ce sont, dans les cartons, des barbouillages de papier, des +fantasmagories de ciel et d'eau, le feu d'artifice des colorations de +l'éther. + +Il nous montre tout cela, bonifacement, en patoisant un hollande-français, +où perce parfois l'amertume d'un grand talent, d'un très grand talent, qui +demande 3000 francs pour vivre par an, et ne les a pas toujours gagnés, +même dans les années où il voyait vendre un Bonington, 80 000 francs. Mais +aussitôt, se radoucissant, il parle sur une note de tristesse, de son art, +de sa lutte, de sa recherche, qui le rend, dit-il, le plus malheureux des +hommes. + +Pendant ce, tourne autour de lui, avec les caresses de la voix qu'ont les +mères pour les enfants, une courte femme, aux cheveux argentés, aux +moustaches drues, un ange de dévouement, ayant l'aspect d'une vivandière +de la vieille garde impériale. + +La séance a été longue. La revue des cartons a duré plusieurs heures. +Jonckind a beaucoup parlé. Il s'est animé au sujet de la politique de la +Commune. Tout à coup son langage se brouille et se _hollandise_, ses +paroles deviennent bizarres, incohérentes... Il y est question d'agents de +Louis XVII, de choses horribles dont le peintre aurait été témoin... Il se +lève, comme mû par un ressort: «Voyez-vous, une électricité vient de +passer à côté de moi,»--et il fait, avec sa bouche, l'imitation d'une +balle qui siffle... + +Le soir, Verlaine confesse une chose incroyable. Il déclare qu'il a dû +combattre et empêcher une proposition qui voulait se produire:--une +proposition demandant la destruction de Notre-Dame-de-Paris. + + * * * * * + +_Vendredi 5 mai_.--Je vois un magasin de la rue Saint-Honoré, qui commence +à couvrir ses glaces de bandes de papier collé. Cela m'est expliqué par le +voisinage de deux canons... Il me semble apercevoir une partie de la +grille de la colonne Vendôme déjà détruite. + +L'avachissement, l'indifférence de cette population vivant sous la main de +cette canaille triomphante, m'exaspère. Je ne puis, sans entrer en rage, +la voir continuer, sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d'hommes et +de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colère qui atteste le sens +dessus dessous des choses humaines et divines! Non, Paris a tout +simplement l'aspect d'un Paris, au mois d'août, par une année très chaude. +Oh! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les +bras... on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche, +qu'ils seraient ce qu'ils sont, les plus lâches êtres moraux que j'aie vus. + +Ce soir, dans les groupes, les communards se montrent pleins d'ironie à +l'endroit de la charité. Ils rejettent théoriquement, avec dédain, les +secours des bureaux de bienfaisance. L'un proclame que la société doit des +rentes à tous les hommes, en vertu de l'aphorisme: «Je vis, donc je dois +exister!» Et le refrain général est: «_Nous ne voulons plus de riches_!» + + * * * * * + +_Dimanche 7 mai_.--Aujourd'hui, dans ces cruels jours, je repasse ma +triste vie et les jours de douleur qui la composent. Je pense à ce temps +de collège plus dur pour moi, que pour d'autres, par un sentiment +d'indépendance qui, toutes ces années, m'a fait battre avec de plus forts +que moi, ou m'a fait vivre dans cette espèce de quarantaine qu'impose la +tyrannie des tyrans en herbe aux lâchetés des hommes-enfants. Je songe à +ma vocation de peintre, à ma vocation d'élève de l'école des chartes, +brisées plus tard par la volonté de ma mère. Je me retrouve dans une vie +d'étudiant, de clerc d'avoué sans le sou, condamné à de basses amours, mal +à l'aise dans un milieu de camarades et d'amis, bas, vulgaires, bourgeois, +ne comprenant rien aux aspirations artistiques et littéraires qui me +tourmentaient, et m'en plaisantant avec la raison mûre de vieux parents. + +Enfin me voilà, moi qui n'ai jamais su bien exactement combien font deux +et deux, et qui ai eu toujours l'horreur des chiffres, me voilà à la +Caisse du Trésor, condamné à faire des additions du matin au soir: deux +années où le suicide a approché sa tentation bien près de moi. + +Ai-je enfin acquis l'indépendance? Ai-je touché à la vie libre et occupée +de ce que j'aime? Ai-je commencé la douce existence avec mon frère, six +mois ne sont pas écoulés, qu'à mon retour d'Afrique, une dyssenterie me +met, pendant près de deux ans, entre la vie et la mort, et me laisse une +santé, où il n'y a jamais une journée tout à fait bonne. + +J'ai cette grande jouissance de pouvoir donner ma vie au travail pour +lequel j'étais né, mais c'est au milieu d'attaques, de haines, de fureurs, +je puis le dire, comme aucun écrivain de notre époque n'en a rencontrées. +Quelques années se passent ainsi dans la lutte, au bout desquelles mon +frère est gravement attaqué du foie, pendant que chez moi se déclare une +maladie des yeux menaçante. Puis mon frère tombe malade, très malade, est +malade, tout un an de la plus effroyable maladie qui puisse affliger un +coeur et une intelligence, noués au coeur et à l'intelligence d'un malade. + +Il meurt. Et aussitôt sa mort, pour moi, accablé et sans ressort, +commencent la guerre, l'invasion, le siège, la famine, le bombardement, la +guerre civile; tout cela frappant plus durement sur Auteuil que sur tout +autre point de Paris. Je n'ai vraiment pas été heureux jusqu'à ce jour. +Aujourd'hui je me demande si c'est bien tout, je me demande si j'ai +longtemps encore à voir, si je suis condamné à devenir bientôt aveugle, à +être privé du seul sens qui me continue encore les uniques jouissances de +ma vie. + +Il y a incontestablement un enragement parmi la population parisienne. Je +vois aujourd'hui une femme, qui n'est pas du peuple, qui a un âge +vénérable, une bourgeoise mûre enfin, je la vois donner, sans provocation, +un soufflet à un homme qui se permettait de lui dire: «de laisser en paix +les Versaillais.» + +On crie un nouveau journal de M. de Girardin: LA RÉUNION LIBÉRALE. +_Conciliation sans transaction_. Faut-il que la France soit un peuple de +gogos, pour avoir gobé cet homme à idées sans idées, ce puffiste +d'antithèses! + +Je pénètre, ce soir, à Saint-Eustache, où a lieu l'ouverture d'un club. + +Au banc d'oeuvre, entre deux lampes est un verre d'eau sucré, entouré de +quatre ou cinq silhouettes d'avocats. Dans les bas côtés, debout ou sur +des chaises, un public de curieux amenés, par la nouveauté du spectacle. +Rien de sacrilège dans l'attitude de ces hommes, dont beaucoup, en entrant, +portent instinctivement la main à leur casquette, et ne la laissent qu'à +la vue des chapeaux qui sont sur les têtes. Non, ce n'est point la +profanation de Notre-Dame, en 93, ce ne sont point encore les harengs, +grillés sur les patènes, seulement une forte odeur d'ail monte sous les +voûtes sacrées. + +La sonnette, la sonnette au tintement argentin de la messe, annonce que la +séance est ouverte. + +A ce moment surgit dans la chaire, une barbe blanche, qui, après s'être +gargarisé avec quelques phrases puritaines, demande à l'assemblée de voter +la proposition suivante: «Les membres de l'Assemblée nationale, et aussi +bien Louis Blanc, Schoelcher, que les autres, les membres de l'Assemblée +nationale, ainsi que les autres fonctionnaires, sont déclarés responsables, +sur leur fortune privée, de tous les malheurs de cette guerre, et tout +autant pour ceux qui périssent du côté de Versailles, que du côté de +Paris. En sorte, dit-il, en entrant dans des explications, qu'un +représentant de province sera très désagréablement surpris, quand le +paysan, chez lequel on aura rapporté le corps de son fils, viendra lui +réclamer, sur sa fortune, la pension qui lui est due.» La proposition mise +aux voix n'est pas votée, je ne sais par quel empêchement. + +A la barbe blanche succède un pantalon gris-perle qui déclare d'une voix +rageuse, que pour vaincre, il n'y a que la terreur. Il réclame, celui-là, +l'installation d'un troisième pouvoir, d'un tribunal révolutionnaire, avec +la _roulée_ immédiate sur la place publique de la tête des traîtres. La +proposition est frénétiquement applaudie par une claque, groupée sur les +chaises autour de la chaire. + +Un troisième prédicateur, qui a toute la phraséologie de 93, apprend qu'on +a trouvé 10 000 bouteilles de vin chez les calotins du séminaire de +Saint-Sulpice, et demande que des perquisitions soient faites chez les +bourgeois, où doivent être cachés de grands approvisionnements. + +Ici--je veux être impartial--monte à la tribune un membre de la Commune, +en costume de la garde nationale, et qui parle bonhommement, carrément. +Tout d'abord, il affiche son mépris pour les _phrases ronflantes_, avec +lesquelles on se fait une popularité facile, et déclare que le décret du +Mont-de-Piété, dont le précédent orateur avait demandé l'extension, n'a +pas été étendu au delà des objets de 20 francs, parce qu'il ne s'agit pas +de prendre, sans savoir comment on payera. + +Il ajoute que le Mont-de-Piété est une propriété privée; qu'il faut +pouvoir être sûr de lui rembourser, ce dont on le dépossède, que la +Commune n'est pas un gouvernement de spoliation, qu'il est nécessaire +qu'on le sache bien, et que ce sont les maladresses d'orateurs pareils à +celui qui l'a précédé, qui répandent dans le public l'idée, que les hommes +de la Commune sont des _partageux_, et que tout individu qui a quatre sous, +sera obligé d'en donner deux. + +Puis parlant des hommes de 93, que, selon son expression, on leur jette +sans cesse _entre les jambes_, il déclare que ces hommes n'ont trouvé +devant eux que _l'action militaire_, mais que s'ils avaient eu à résoudre +les énormes et difficiles problèmes du temps présent, ces fameux hommes de +93 n'auraient peut-être pas été plus adroits, que les hommes de 1871. Et +là-dessus il lance un assez beau et assez brave: «Qu'est-ce ça me fait que +nous soyons victorieux de Versailles, si nous ne trouvons pas la solution +du problème social, si l'ouvrier demeure dans les mêmes conditions!» + +On dit, autour de moi, que l'orateur s'appelle Jacques Durand. + + * * * * * + +_Lundi 8 mai._--En entrant ce matin chez Burty, je vois, sur sa cheminée, +un magnifique bouquet de tamaris, de lilas, d'épines. + +Il me raconte qu'il l'a cueilli, hier, sous les obus de Courbevoie. Et +petit à petit, se lève pour moi, de son récit, de la mémoire de la journée, +un paysage tout original et tout charmant, pour un roman de guerre. +Jardins de Neuilly et de Clichy ne font plus aujourd'hui, par la percée +des murs, qu'un seul jardin, tout blanc, tout rose, tout mauve, des +floraisons des lilas et des épines à fleurs doubles: un jardin aux allées, +qu'on dirait macadamisées avec des éclats d'obus, tant il en est tombé, +tant il en tombe tous les jours. Dans la jeune verdure et la flore des +arbustes printaniers, ici des gardes nationaux couchés à côté de leurs +armes, brillant au soleil, là une blonde cantinière versant à boire à un +soldat, avec sa grâce parisienne, et à tout coin, et sous tout abri de +feuillage, sur le drap militaire, des filtrées, des zigzags de couleur à +la Diaz. + +Au-dessus des têtes, à tout moment, le beau bruit à la fois sonore et mat +des boîtes à mitraille, en même temps que sur le bleu du ciel ensoleillé, +l'éclosion, la formation, le grossissement lent de nuages, semblables à +ces nuages de féerie, d'où sort un génie ou une fée, habillée de papier +d'or, crachant aujourd'hui des morceaux de fonte. + +Et l'horrible mêlé à cela. Un cadavre qu'on hisse dans un fourgon, et dont +un homme retient, à deux mains, la cervelle prête à s'échapper du crâne, +presque décalotté. + + * * * * * + +_Mardi 9 mai._--Des gardes nationaux! des gardes nationaux! des drapeaux +rouges tout neufs! des cantinières en grand costume! des ambulancières, la +couverture au dos, le sac à pansement au ventre! une multitude armée se +massant sur la place Louis XV. Un moment, j'ai cru que tout ce +rassemblement soldatesque partait pour le rempart. Ce n'est qu'une revue, +où le nombre des gamins a quelque chose d'odieux, de révoltant. + + * * * * * + +_Mercredi 10 mai._--La proclamation de Thiers est vieillotte comme +l'homme. Sur un tel thème, pas une belle phrase, ou simple, ou éloquente, +ou indignée. + +Ces jours-ci, à la Commune, Lefrançais demandait que les secrétaires +voulussent bien faire parler français aux membres du gouvernement. On lui +a répondu qu'on n'en avait pas le temps. + + * * * * * + +_Jeudi 11 mai._--Tous les magasins des rues avoisinant la place Vendôme +ont leurs glaces treillagées de bandes de papier. + +C'est singulier, comme il faut aux documents historiques un enfoncement +dans le passé, pour me toucher. Ai-je, des fois, envié le bonheur, +qu'avait eu Manuel, à mettre la main sur les papiers, avec lesquels il a +fait la BASTILLE DÉVOILÉE. Peut-être, si j'avais été son contemporain, la +trouvaille ne m'eût été de rien. Je le sens à vivre, à peu près tous les +soirs, à côté de Burty, entouré, barricadé de papiers, de notes, de +dépêches, de carnets, trouvés aux Tuileries, et qui m'en lit, à tout bout +de champ, des fragments qui m'assomment. Dans son enthousiasme, sa +jubilation de _trouveur_, va-t-il jusqu'à vouloir me faire toucher du +doigt, les précieux autographes, mes mains les repoussent machinalement. +Après tout, la cause de mon peu de curiosité est-elle due à l'abondance de +la télégraphie, qui donne aux épanchements impériaux un style trop nègre? + +Très souvent, le soir, je rencontre, chez Burty, Asselineau. Je ne connais +pas un bavardage qui produise un ennui plus semblable à celui de la pluie, +que le bavardage dudit. Pour n'être pas ennuyeux, à défaut d'autre chose, +il n'est que besoin d'être tout simplement un peu passionné. Lui, c'est la +melliflue et froide expansion de l'égoïsme d'un vieux garçon, doublée du +rabâchage d'un bibliophile. + + * * * * * + +_Vendredi 12 mai._--La terrasse des Tuileries est couverte de balles de +chiffons, destinées à barricader le jardin, sur toute la face de la place +de la Concorde. + +La maison de Thiers n'est pas encore démolie, mais déjà le drapeau rouge +flotte au-dessus du petit cadre bleu, où se trouve le fameux numéro 27. La +place est occupée militairement par des _Vengeurs de la Patrie_, de blêmes +voyous, un ramassis de cette crapuleuse enfance de Paris, dont le métier +est d'ouvrir les portières aux théâtres du boulevard du Crime. + +A un: Diable! que je pousse à la lecture d'un journal du soir, m'apprenant +que les Versaillais ont ouvert la tranchée à la batterie Mortemart, un +voisin de café me demande s'il y a quelque chose de grave, aux dernières +nouvelles! Je lui montre le journal, en lui disant que mon exclamation +vient de ce que j'ai une maison à Auteuil, placée juste en face de la +batterie. «Moi aussi, dit-il, j'en ai une!» Et nous causons. + +Mon voisin a, dans ce moment-ci, un enfant opéré du croup, que soigne une +soeur. La soeur est obligée de venir, en bourgeoise, pour n'être pas +insultée dans la rue. Maintenant le chirurgien qui a opéré son enfant, et +qui est le chirurgien de l'hôpital Necker, lui contait qu'avant-hier, un +blessé, à qui il avait à faire une amputation le matin, était encore si +saoûl de la veille, qu'il avait été obligé d'attendre à quatre heures. + + * * * * * + +_Samedi 13 mai_.--Je tombe ce matin dans la destitution en masse des +employés de la bibliothèque, et dans la fuite de ceux qui n'ont pas +quarante ans: une débâcle qui serait grotesque, si elle n'était +lugubre. + +La démolition de l'hôtel Thiers est commencée, et le toit mis à jour +laisse voir les voliges de bois blanc d'une économique construction. Au +fond, cette attaque à la propriété, la plus significative qui soit, fait +un excellent mauvais effet. + +Lamentable, le spectacle de tout ce quartier, où l'on traque les +réfractaires, et où l'on voit les sbires nationaux se lancer, la +baïonnette en avant, sur les pas d'un adolescent, qui fuit, et cherche à +leur échapper avec ses jeunes jambes. + + * * * * * + +_Dimanche 14 mai_.--Si jamais je fais ce roman sur la vie de théâtre, dont +mon frère et moi avions eu l'idée, si jamais je fais la psychologie d'une +actrice, il faut que l'idée dominante, la pensée-mère de ce livre, soit le +combat des instincts peuple, des goûts canaille, venant de la procréation, +de la nature, de l'éducation, avec les aspirations à l'élégance, à la +distinction, à la beauté morale: qualités congéniales d'un grand talent. + +Il y aurait peut-être une forme originale pour ce livre. + +Une première partie, dont voici à peu près le canevas.--Un soir je causais +de cette femme, que je n'avais fait qu'entrevoir, mais qui avait éveillé +en moi une espèce de curiosité amoureuse. Peut-être l'histoire du baiser +de Rachel, donné à Saint-Victor, par dessus un paravent, pendant qu'elle +s'habillait dans sa loge. La causerie avait lieu au bord de la mer, avec +un ancien amant, un homme pratique, un homme d'affaires matiné de +_politiqueur_, une espèce de Montguyon. Moment d'expansion de cet homme +fort et fermé, produit par la beauté et la grandeur de la nuit. Récit très +passionné, très sensuel, très matériel, très crû. Un long silence. Puis +tout à coup il me prend le bras, monte chez moi, allume un cigare, ôte son +habit, et se promène furieusement dans une chambre, en me reparlant +d'elle. Et il raconte l'horreur soudaine qu'il a prise, tout à coup, pour +cette femme, en ayant été témoin de l'étude impie qu'elle avait fait du +rire _sardonique_, dans l'agonie de sa mère, et développe l'idée que le +jeune homme est porté à aimer une femme qui a l'air d'une mauvaise +bougresse, mais que, plus tard, en vieillissant, il veut trouver l'image +de la bonté chez la femme. + +Donc un récit parlé pour la première partie. + +Deuxième partie.--Un séjour chez un cousin, second secrétaire d'ambassade +dans une résidence d'Allemagne, une résidence comme Hesse-Darmstadt. Un +déjeuner de garçons (peinture de diplomates français et étrangers) où l'on +ne parle que de Paris, et où il est beaucoup question de l'actrice. Les +invités partis, mon cousin me fait lire un paquet de lettres écrites sur +elle, pendant qu'elle a été sa maîtresse, et adressées à un ami mort. +Correspondance d'un enthousiasme tout jeune, qui souffre quelquefois des +_revenez-y_ canaille de la nature primitive de la femme. Intercaler là +dedans le souvenir angélique de nuits d'amour, passées à l'hôtel de +Flandres, à Bruxelles, nuits semblant bercées par l'orgue de l'église +mitoyenne. + +Donc la deuxième partie tout épistolaire. + +Troisième partie.--Un jour d'hiver, un jour d'inoccupation, sur les cinq +heures, la montée chez un marchand d'autographes qui a de la lumière à sa +fenêtre. Un type à la façon de Laverdet, un cerveau d'ancien +Saint-Simonien, légèrement malade, dont le possesseur porte son chapeau à +la main, dans les rues. Peut-être fait-il son travail de dépouillement, à +la clarté d'un nouvel appareil au _magnésium_, qui donne à son oeil clair +une clarté un peu aiguë, un peu surnaturelle... Il range des petits +cahiers, un journal, qui lui a été vendu, après sa mort, par une soeur +crapule de l'actrice, qui a passé sa vie à l'exploiter, et à vendre des +autographes d'elle. Ces petits carnets, c'est la confession amoureuse de +l'actrice, pendant ses amours avec les deux hommes. + +Donc, la troisième partie, une autobiographie[1]. + +[Note 1: Cette étude d'actrice parue, sous le titre de LA FAUSTIN, n'a été +publiée qu'en 1882, et dans une forme différente de celle indiquée ici.] + +Tout ce qui reste encore à Paris de population, se tient au bas des +Champs-Elysées, où le rire joliment bruyant des enfants, assis devant le +guignol, monte parfois sur le grondement de la canonnade lointaine. + +La brute nationale commence à entrer en fureur. Je vois un de ces ignobles +gardes nationaux, faisant d'office le métier d'agent de police, vouloir +entraîner de force un homme qui n'est pas de son avis. Il ne parle rien +moins que de «l'emballer pour l'École-Militaire et de le faire fusiller». + +Il faut entendre les gens des groupes pour avoir une idée de la bêtise +incommensurable du peuple le plus intelligent de la terre. Et il y a +encore une chose plus triste que la bêtise: c'est que dans tout ce qui se +dit, tout ce qui se crie, tout ce qui se gueule, vous ne touchez qu'une +idiote envie, un désir homicide de ravalement. + + * * * * * + +_Lundi 15 mai_.--Toujours l'attente de l'assaut, de la délivrance qui ne +vient pas. + +On ne peut se figurer la souffrance qu'on éprouve, au milieu du despotisme +sur le pavé, de cette racaille déguisée en soldats. + + * * * * * + +_Mardi 16 mai_.--Aux Tuileries, dans l'allée qui regarde la place Vendôme, +des chaises jusqu'au milieu du jardin, et sur ces chaises des hommes et +des femmes qui attendent tomber la colonne de la Grande Armée... Je m'en +vais. + +Cette garde nationale! elle ne mérite vraiment ni clémence ni merci. +Aujourd'hui, ce qui reste de la Commune, du Comité de Salut Public, serait +remplacé par dix forçats bien avérés, bien connus d'elle, qu'elle +exécuterait servilement, et sans une protestation, leurs décrets de bagne. + +... Quand je repasse, à six heures, dans les Tuileries, là où fut le +bronze, autour duquel s'enroulait notre gloire militaire, il y a un vide +dans le ciel, et le piédestal tout plâtreux montre, à la place de ses +aigles, quatre loques rouges flottantes. + +Sur les visages, comme l'annonce d'un événement heureux. On murmure chez +les marchands de tabac que le drapeau tricolore flotte sur la porte +Maillot. + +Je regarde, à la lueur du gaz, de magnifiques photographies, représentant +les ruines des maisons de Saint-Cloud, me demandant si la mienne ne +figurera pas dans la suite de cette galerie. + + * * * * * + +_Mardi 17 mai_.--Je suis réveillé par une voisine d'Auteuil, venant +m'apprendre qu'un obus a démoli, hier, une fenêtre de ma maison. Le +bombardement redouble. Aujourd'hui, dans Paris, grand mouvement +d'artillerie et de camions de vin, annonçant une action prochaine. + +Les boutiques se ferment, l'une après l'autre, et par les vitres de la +porte sans volets de celles qui ne sont pas fermées, vous apercevez, sur +une chaise, l'affaissement et les bras tristement pendants du boutiquier +désoeuvré. + +Devant le rapprochement des obus, les Guignols réfugiés au bas des +Champs-Elysées ont décampé, emportant, avec Polichinelle, le joli rire des +enfants, qui vous distrayait de la canonnade. + +Je vague sur les quais. Tout à coup, derrière moi, une formidable et +continue détonation. C'est un grondement de cratère, un craquement +crépitant de bouquet de feu d'artifice, qui jaillit dans l'air. Je me +retourne: au-dessus des maisons, un nuage blanc solide, dont les +concrétions semblent du marbre sculpté. On crie autour de moi: «C'est à +Saint-Thomas-d'Aquin, au Musée d'artillerie.» Je me jette dans la rue du +Bac: «C'est le fort d'Issy qui a sauté!» entends-je répéter aux +boutiquiers, encore tout épeurés de la danse de leurs vitres. + +Je redescends la rue du Bac et me cogne à Bracquemond, qui me dit, en me +montrant la direction de la fumée: «C'est la manufacture des tabacs ou +l'École-Militaire!» + +Nous remontons les Champs-Elysées. Une vieille femme, à la main bandée, et +comme folle, s'exclame: «C'est la cartoucherie du Champ-de-Mars, mais n'y +allez pas... ce n'est pas fini... il va y avoir une seconde explosion.» + +Nous sommes devant l'ambulance, d'où Guichard nous jette, en nous ouvrant: +«Si vous avez le coeur solide, entrez, mais si vous ne l'avez pas, +allez-vous-en... Il y a des maisons qui ont dégringolé... vous allez voir +des morceaux de femmes et d'enfants écrasés en tétant!» + + * * * * * + +_Jeudi 18 mai_.--Les grands événements tragiques donnent le courage à la +femme, à la femme qui en manque le plus, et dans le dramatique, son +dévouement s'exalte à un point digne de l'admiration. Je pensais cela, en +écoutant le récit du déménagement héroïque, qu'a fait une bonne de la +maison voisine de la mienne, et aussi en songeant à ma pauvre Pélagie, +s'exposant à être tuée, à toute minute, pour chercher à sauver ma maison +du pillage et de l'incendie. + +Nous sommes perdus, du moment où l'OFFICIEL, écrit si révolutionnairement +mal, a des phrases comme celle-ci: «Une rétrogradation effroyable dans +toutes les orgies du royalisme.» Cette littérature m'annonce que nous +sommes au bord des massacres. + +Je suis entraîné par la foule, au spectacle du jour, à la poudrière du +Champ-de-Mars. Les rues par lesquelles je passe, n'ont plus un seul +carreau. On marche sur de la poussière de vitre, et je vois une marchande +de verre cassé, remplir, en un instant, sa voiture, du verre qu'elle +ramasse à pleine main de fer. + +Le choc a été si violent qu'il y a des devantures de boutiques, des portes +cochères jetées tout de travers, et je n'ai vu rien de pareil au méli-mélo, +produit dans les denrées coloniales d'un épicier. Les tuiles de l'hôpital +du Gros-Caillou semblent avoir été mises en danse par un tremblement de +terre. + +Le Champ-de-Mars, le lieu du sinistre, dont la garde nationale vous tient +à distance, présente un vague et confus tas de plâtre et de débris +calcinés. Dans les détritus, à la porte des baraquements, les femmes +cherchent, avec le bout de leurs ombrelles, des balles, qui étaient hier +si nombreuses, que, selon l'expression d'un passant, la terre du +Champ-de-Mars ressemblait à un champ, «où auraient pâturé des moutons». + +Comme si tout ce que nous souffrons n'était pas suffisant, voici qu'il +apparaît, dans les journaux, la perspective d'une occupation prussienne. + + * * * * * + +_Vendredi 19 mai_.--Des journées interminables, que je promène çà et là: +le trouble et la fatigue de ma vue ne me permettant pas la distraction +d'un livre. + +On ne rencontre dans les rues que des gens qui monologuent tout haut, +semblables à des fous, des gens de la bouche desquels sortent des mots: +désolation, malheur, mort, ruine,--tous les vocables de la désespérance. + + * * * * * + +_Dimanche 21 mai_.--Dans mon désoeuvrement, mes pas me portent à +l'ambulance des Champs-Élysées. + +L'ambulance s'est agrandie de tout le concert Musart, dont l'orchestre est +devenu une lingerie, et dont l'allée tournante a disparu sous des tentes, +où s'aperçoivent des figures hâves dans des lits. Beaucoup de malades, de +mourants, ont été transportés au plein air du jardin, et dans le soleil et +la verdure tendre, s'agitent des mains jaunes, et des yeux, au grand blanc, +qui interrogent le regard du passant. Presque tous ont une femme près de +leur lit de souffrance, et quelquefois de petits enfants jouent sur leurs +draps. + +Guichard fait le pansement d'un jeune homme, qui a eu la cuisse emportée +par un éclat d'obus. Je lui demande machinalement, où il a été blessé: «A +Auteuil, dans sa maison, où sa mère l'a retenu!» Cette réponse me jette +dans une inquiétude mortelle. Je me reproche la férocité de mon égoïsme et +veux, dès le lendemain, aller chercher la pauvre fille restée dans ma +maison, tout décidé à abandonner les choses à la grâce de Dieu. + +Toute la journée, je l'avais passée dans la crainte d'un échec de +Versailles, et dans l'agacement de cette phrase, plusieurs fois répétée +par Burty, rencontré à l'ambulance: «Les Versaillais ont été sept fois +repoussés!» + +Sous ces diverses impressions de tristesse, d'inquiétude, je m'en vais, ce +soir, à mon observatoire ordinaire: la place de la Concorde. + +Lorsque j'arrive sur la place, une foule énorme entoure un fiacre, escorté +par des gardes nationaux. + +--«Qu'est-ce que c'est?» + +--C'est, me répond une femme, un monsieur qu'on vient d'arrêter... il +criait par la portière que les Versaillais venaient d'entrer.» + +Je me rappelle, dans le moment, les petits groupes de gardes nationaux, +que je viens de rencontrer, rue Saint-Honoré, défilant comme à la +débandade. Mais, l'on a été si souvent trompé, si souvent déçu, que je +n'accorde aucune confiance à la bonne nouvelle, et cependant je suis remué +au fond de moi, et agité comme par un rien d'espérance. Je me promène +longtemps, en quête de renseignements, d'éclaircissements... rien, rien, +rien. Les gens, qui sont encore dans les rues, ressemblent aux gens +d'hier. Ils sont aussi tranquillement consternés. Aucun ne semble informé +du cri jeté sur la place de la Concorde. C'est encore un canard. + +Je rentre enfin... Je me couche désespéré. Je ne puis dormir. Il me semble +entendre, à travers mes rideaux hermétiquement fermés, une rumeur +lointaine. Je me lève... J'ouvre la fenêtre. Non, c'est sur le pavé de +rues éloignées le pas régulier de compagnies qui vont en relever d'autres, +ainsi que cela se passe toutes les nuits. Allons, c'est un effet de mon +imagination. Je me recouche... Ah! mais cette fois c'est bien le tambour, +c'est bien le clairon! Je ressaute à la fenêtre... Le rappel bat dans tout +Paris, et bientôt sur le tambour, sur le clairon, sur les clameurs, sur +les cris: «Aux armes!» montent les grandes ondes tragiquement sonores du +tocsin, qui se met à sonner à toutes les églises--bruit lugubre qui me +remplit de joie, et sonne pour Paris l'agonie de l'odieuse tyrannie. + + * * * * * + +_Lundi 22 mai_.--Je ne puis rester chez moi. J'ai besoin de voir, de +savoir. + +A ma sortie, je trouve tout le monde rassemblé sous les portes cochères: +un monde agité, grondant, espérant, et déjà s'enhardissant à huer les +estafettes. + +Sur la place de l'Opéra, dans des groupes très clairsemés, on dit que les +Versaillais sont au Palais de l'Industrie. + +La démoralisation et le découragement sont visibles chez les gardes +nationaux, qui reviennent par petites bandes, tristes, éreintés. + +Je monte chez Burty, et nous ressortons aussitôt pour nous rendre compte +de la physionomie de Paris. + +Il y a un rassemblement devant la devanture du pâtissier de la place de la +Bourse, qui vient d'être déchirée par un obus. Sur le boulevard, devant le +nouvel Opéra, s'élève une barricade, faite avec des tonneaux remplis de +terre, une barricade défendue par quelques hommes, à l'aspect peu +énergique. + +Dans le moment, arrive en courant un jeune homme, qui nous annonce que les +Versaillais sont à la caserne de la Pépinière. Il s'est sauvé, voyant des +hommes tomber à côté de lui, à la gare Saint-Lazare. + +Nous remontons le boulevard. Des ébauches de barricades devant l'ancien +Opéra, devant la porte Saint-Martin, où une femme, en ceinture rouge, +remue des pavés. + +Partout des altercations entre les bourgeois et les gardes nationaux. + +Du feu, revient un petit peloton de gardes nationaux, parmi lesquels est +un enfant, aux doux yeux, qui a une loque passée en travers de sa +baïonnette--un chapeau de gendarme. + +Toujours par groupes, le lamentable défilé de gardes nationaux graves, qui +abandonnent la bataille. Un désarroi complet. Pas un officier supérieur +donnant des ordres. Pas, sur toute la ligne des boulevards, un membre de +la Commune ceint de son écharpe. + +Un artilleur ahuri promène à lui tout seul un gros canon, qu'il ne sait où +mener. + +Soudain, au milieu du désordre, au milieu de l'effarement, au milieu de +l'hostilité de la foule, passe à cheval, la tunique déboutonnée, la +chemise au vent, la figure apoplectique de colère et frappant de son poing +fermé, le cou de son cheval, un gros et commun officier de la garde +nationale, superbe dans son débraillement héroïque. + +Nous rentrons. A tout moment, montent jusqu'à nous, du boulevard, de +grandes clameurs: des disputes et des batailles de bourgeois commençant à +se rebeller contre les gardes nationaux, qui finissent par les arrêter, au +milieu des huées. Nous montons dans le belvédère de verre dominant la +maison. Un grand nuage de fumée blanche prend tout le ciel, dans la +direction du Louvre. A cette heure quelque chose d'effrayant et de +mystérieux dans cette bataille qui nous entoure, dans cette occupation qui +se rapproche sans bruit, et qui semble sans combats. + +Je suis venu faire une visite à Burty, et me voici prisonnier jusqu'à +quand? Je ne sais! On ne peut plus sortir. On enrégimente, on fait +travailler aux barricades, les gens que la garde nationale trouve dans les +rues. Burty se met à copier des extraits de la CORRESPONDANCE TROUVÉE AUX +TUILERIES, et moi je me plonge dans son oeuvre de Delacroix, au bruit des +obus qui se rapprochent. + +Bientôt, ça éclate de tous côtés; bientôt, ça éclate tout près. La maison +de la rue Vivienne, située de l'autre côté de la rue, a son kiosque brisé; +un autre obus casse le réverbère en face de nous; un dernier, enfin, +pendant le dîner, éclate au pied de la maison, et nous secoue sur nos +chaises, comme par un fort tremblement de terre. + +On m'a fait un lit. Je me jette dessus tout habillé. Sous les fenêtres, +toute la nuit, les voix des gardes nationaux ivres, jetant, à chaque +minute, un qui-vive enroué à tout ce qui passe. Au jour, je m'endors d'un +sommeil traversé de cauchemars et de détonations. + + * * * * * + +_Mardi 23 mai_.--Au réveil, aucune nouvelle certaine. Personne ne sait +rien de positif. Alors le travail de l'imagination dans le noir. A la fin, +un journal inespéré, enlevé du kiosque qui est au bas de la maison, nous +apprend que les Versaillais occupent une partie du faubourg Saint-Germain, +Monceau, les Batignolles. + +Nous montons au belvédère, où par le clair soleil qui illumine l'immense +bataille, la fumée des canons, des mitrailleuses, des chassepots, nous +fait voir une série d'engagements s'étendant depuis le Jardin des Plantes +jusqu'à Montmartre. A l'heure qu'il est, c'est à Montmartre que semble se +concentrer le gros de l'action. Au milieu du grondement lointain de +l'artillerie et de la mousqueterie, des coups de fusil à la détonation +très rapprochée nous font supposer que l'on se bat rue Lafayette et rue +Saint-Lazare. + +Un sinistre caractère, que le caractère de ce boulevard désert, avec ses +boutiques fermées, avec les grandes ombres immobiles de ses kiosques et de +ses arbres, avec son silence de mort, coupé de temps en temps par une +sourde et fracassante détonation... Quelqu'un croit apercevoir, avec une +lorgnette de spectacle, le drapeau tricolore flottant sur Montmartre. A +cet instant, nous sommes chassés de notre observatoire de verre, par le +sifflement des balles qui passent à côté de nous, faisant, dans l'air, +comme des miaulements de petit chat. + +Quand nous descendons, et que nous regardons au balcon, une voiture +d'ambulance est sous nos fenêtres. L'on y monte un blessé qui se débat, +répétant:--«Je ne veux pas aller à l'ambulance.» Une voix brutale lui +répond:--«Vous irez tout de même.» Et nous voyons le blessé se soulever, +ramasser ses forces défaillantes, lutter une seconde contre deux ou trois +hommes, et retomber dans la voiture en criant d'une voix désespérée et +expirante:--«C'est à se faire sauter la cervelle!» + +La voiture part. Le boulevard redevient vide, et l'on entend pendant +longtemps une canonnade rapprochée, qui semble éclater à la hauteur du +nouvel Opéra. + +Puis le trot lourd d'un omnibus, à l'impériale chargée de gardes nationaux, +penchés sur leurs fusils. + +Puis les galopades d'officiers d'état-major jetant aux gardes nationaux, +ramassés sous nos fenêtres, la recommandation de prendre garde d'être +cernés. + +Puis l'arrivée de brancardiers remontant le boulevard, dans la direction +de la Madeleine. + +Pendant ce, la petite Renée pleure, parce qu'on ne veut pas la laisser +jouer dans la cour. Madeleine, sérieuse et pâle, a des tressautements à +chaque détonation. Mme Burty déménage fiévreusement des tableaux, des +bronzes, des livres, cherchant et recherchant un coin reculé, où ses +filles puissent être à l'abri des obus et des balles. + +La fusillade se rapproche de plus en plus. Nous percevons distinctement +les coups de fusil, tirés rue Drouot. + +En ce moment apparaît une escouade d'ouvriers, qui ont reçu l'ordre de +barrer le boulevard à la hauteur de la rue Vivienne, et de faire une +barricade sous nos fenêtres. Ils n'ont pas grand coeur à la chose. Les uns +dérangent deux ou trois pavés de la chaussée, les autres donnent, comme +par acquit de conscience, une dizaine de coups de pioche dans l'asphalte +du trottoir. Mais presque aussitôt, devant les balles qui enfilent le +boulevard, et leur passent sur la tête, ils abandonnent l'ouvrage. Nous +les voyons, Burty et moi, disparaître par la rue Vivienne avec un soupir +de soulagement. Nous pensions tous deux aux gardes nationaux, qui allaient +monter dans la maison et tirailler aux fenêtres, au milieu de nos +collections, mêlées et confondues, sous leurs pieds. + +Alors une troupe nombreuse de gardes nationaux se repliant avec leurs +officiers, lentement et en bon ordre. D'autres venant après, qui marchent +d'un pas plus pressé. D'autres, enfin, se bousculant dans une débandade, +au milieu de laquelle on voit un mort, à la tête ensanglantée, que quatre +hommes portent par les bras et les jambes, à la façon d'un paquet de linge +sale, le menant de porte en porte, qui ne s'ouvrent pas. + +Malgré cette retraite, ces abandons, ces fuites, la résistance est encore +très longue à la barricade Drouot. La fusillade n'y décesse pas. Peu à peu, +cependant, le feu baisse d'intensité. Ce ne sont bientôt plus que des +coups isolés. Enfin, deux ou trois derniers crépitements, et presque +aussitôt nous voyons fuir la dernière bande des défenseurs de la barricade, +quatre ou cinq garçonnets d'une quinzaine d'années, dont j'entends l'un +dire: «Je rentrerai un des derniers!» + +La barricade est prise. Les Versaillais se répandent en ligne sur la +chaussée, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard +Montmartre. Dans l'encaissement des deux hautes façades de pierre +enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les +balles éraflent la maison, et ce ne sont aux fenêtres que sifflements, +ressemblant au bruit que fait de la soie qu'on déchire. + +Un instant, nous nous étions retirés dans les pièces du fond. Je reviens +dans la salle à manger, et là, agenouillé, et paré aussi bien que possible, +voici le spectacle que j'ai par le rideau entr'ouvert de la fenêtre. + +De l'autre côté du boulevard, il y a étendu à terre un homme, dont je ne +vois que les semelles de bottes, et un bout de galon doré. Près du cadavre, +se tiennent debout deux hommes: un garde national et un lieutenant. Les +balles font pleuvoir sur eux les feuilles d'un petit arbre, qui étend ses +branches au-dessus de leurs têtes. Un détail dramatique que j'oubliais. +Derrière eux, dans un renfoncement, devant une porte cochère fermée, +aplatie tout de son long, et comme rasée sur le trottoir, une femme tient +dans une de ses mains un képi,--peut-être le képi du tué. + +Le garde national, avec des gestes violents, indignés, parlant à la +cantonade, indique aux Versaillais qu'il veut enlever le mort. Des balles +continuent à faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le +garde national, dont j'aperçois la figure rouge de colère, jette son +chassepot sur son épaule, la crosse en l'air, et marche sur les coups de +fusil, l'injure à la bouche. Soudain, je le vois s'arrêter, porter la main +à sa tête, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit +arbre, puis tourner sur lui-même, et tomber sur le dos, les bras en croix. + +Le lieutenant, lui, était resté immobile à côté du premier mort, +tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui +avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une +branchette près de sa tête, et qu'il avait rejetée avec une chiquenaude, +ne l'avait pas tiré de son immobilité. Alors, il eut un long regard jeté +sur le camarade tué, et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme +avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se +baissa et s'efforça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort, +et, ainsi qu'une chose inerte, échappait à ses efforts, et s'en allait à +droite et à gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa +poitrine, il l'emportait, quand une balle fit tournoyer, dans une hideuse +pirouette, le mort et le blessé qui tombèrent l'un sur l'autre. + +Je crois qu'il a été donné à peu de personnes d'être, à deux fois, témoin +d'un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort. + +Notre boulevard est enfin au pouvoir des Versaillais. Nous nous risquons à +les regarder de notre balcon, quand une balle vient frapper au-dessus de +nos têtes. C'est le locataire de dessus, qui s'est avisé bêtement +d'allumer sa pipe à la fenêtre. + +Bon! voici des obus qui recommencent, des obus, cette fois-ci, tirés par +les fédérés sur les positions conquises par les Versaillais. On campe dans +l'antichambre donnant sur la cour. Le petit lit de fer de Renée est traîné +dans un coin protecteur. Madeleine s'allonge près de son père, sur un +canapé, son clair visage se détachant illuminé par la lampe, sur le blanc +d'un oreiller, son petit corps perdu dans les plis et l'ombre d'un châle. +Mme Burty s'affaisse anxieuse dans un fauteuil. Et moi j'ai une partie de +la nuit, dans l'oreille, la plainte déchirante d'un soldat de ligne blessé, +qui s'est traîné à notre porte, et que la portière, par une lâche peur de +se compromettre, n'a pas voulu recevoir. + +De temps en temps, je vais regarder, par les fenêtres du boulevard, cette +nuit noire de Paris, sans une lueur de gaz dans les rues, sans une lueur +de lampe dans les maisons, et dont l'ombre épaisse et redoutable garde les +morts de la journée, qu'on n'a pas relevés. + + * * * * * + +_Mercredi 24 mai_.--A mon réveil, mes yeux retrouvent le cadavre du garde +national, tué hier. On ne l'a pas enlevé, on l'a seulement un peu +recouvert avec les branches de l'arbre, sous lequel il a été tué. + +L'incendie de Paris fait un jour qui ressemble à un jour d'éclipse. + +Un moment d'interruption dans le bombardement. J'en profite pour quitter +Burty et gagner la rue de l'Arcade. J'y trouve Pélagie, qui a eu la +témérité de traverser toute la bataille, à la main un gros bouquet de +roses de mon grand rosier _gloire de Dijon_; aidée et protégée par les +soldats, admirant cette femme s'avançant, sans peur, avec des fleurs, au +milieu de la fusillade, et la faisant passer dans les environs de la +Chapelle Expiatoire, par des cours percées par le génie. + +Nous nous mettons en marche pour Auteuil, avec la curiosité de voir de +près les Tuileries. Un obus qui éclate presque à nos pieds, place de la +Madeleine, nous force à nous rejeter dans le faubourg Saint-Honoré, où +nous sommes poursuivis par des éclats frappant au-dessus de nos têtes, à +droite, à gauche. + +Les projectiles ne dépassent pas la barrière de l'Étoile. De là, on voit +Paris dans l'enveloppement de la dense fumée, qui couronne la cheminée +d'une usine à gaz. Et tout autour de nous, et sur nous, du ciel obscurci +tombe continuellement une pluie noire de petits morceaux de papier brûlé: +la Comptabilité de la France, l'État civil de Paris... Je ne sais quelle +analogie me vient à la pensée, de cette pluie de papier calciné avec de la +pluie de cendre, sous laquelle a été ensevelie Pompéi. + +Passy n'a pas souffert, c'est au boulevard Montmorency que commencent les +ruines: les maisons dont il ne reste que les quatre murs noircis; les +maisons effondrées et couchées à terre. + +Elle est encore debout, la mienne, avec un grand trou dans le second +étage. Mais de combien d'éclats d'obus a-t-elle été souffletée! Des +monceaux de rocaille jonchent le trottoir. Il y a dans les moellons, des +encoches comme la tête d'un enfant. La porte est percée de vingt petits +ronds de balles, du gros rond d'un biscaïen, et un morceau manque, arraché +par le pic d'un fédéré, qui s'essayait à la forcer. + +Dans la maison, on marche sur les plâtras et les fragments de glaces mêlés +aux éclats d'obus et aux balles, recroquevillées comme des sangsues, qu'on +a fait dégorger dans du sel. Au premier une balle de chassepot,--je crois +le cas extraordinaire,--a enfilé la maison, traversant une persienne, un +matelas, une cloison, une portière flottante, une porte couverte d'une +natte de Chine. Mais le vrai dégât est au second. Un obus, un tout petit +obus, l'un des derniers tirés par les Versaillais, dans la nuit de +dimanche, lorsqu'ils étaient déjà maîtres du Point-du-Jour, a brisé la +poutre d'angle de la maison, passé par le pied du lit de Pélagie, traversé +la porte de sa chambre, éclaté dans le parquet du palier, en mettant en +charpie toutes les portes du second. Enfin, on pouvait être plus +malheureux. Tout ce qui m'est précieux a été épargné, et le désastre de +mes voisins a de quoi me consoler de mes pertes. + +Pauvre jardin, avec son gazon, semblable à la grande herbe d'un cimetière +abandonné, avec ses arbustes à feuilles luisantes, tout poussiéreux de +plâtre, tout noirs de papier brûlé, avec ses grands arbres aux branches +brisées, mettant leur feuillage de papier brouillard dans la verdure d'un +arbre vivant, avec cette excavation au milieu de la pelouse faite par une +bombe, cette excavation où l'on pourrait enterrer un éléphant. + +Et pendant que nous faisons la visite de la maison, et qu'elle me sert à +dîner, Pélagie me conte l'installation de mon voisin César, qui n'avait +pas de cave voûtée, l'installation dans l'une des miennes, pendant qu'elle +prenait possession de l'autre avec la domestique dudit César, et comme +quoi n'ayant rien à faire, toutes deux passaient les journées à jouer aux +cartes, leurs yeux s'étant habitués à voir dans l'obscurité. + +Elle me conte, lorsque la bombe est tombée dans le jardin, la crainte que +le monde de la cave a eue, que la maison ne s'écroulât, tant il s'était +fait une écrasante projection de terre sur le toit. Elle me conte ses +chamaillades avec les fédérés, voulant enfoncer la porte, voulant +s'introduire, sous le prétexte de recherches d'armes et d'hommes, et un +jour après une dispute terrible, et même des pierres jetées, un dialogue +s'engageant entre elles et ces hommes, qui lui donnaient un pain, dont +elle manquait, en lui disant: «Vous pouvez le manger, il n'est pas volé!» +Elle me conte que, dans les derniers temps, les balles traversaient +tellement la maison, que lorsque l'on voulait boire, on montait à quatre +pattes l'escalier, on plaçait l'arrosoir sous le robinet de la cuisine, et +tant pis pour l'eau qui se répandait, on attendait une embellie dans la +fusillade, pour reprendre l'arrosoir. + +Elle me conte que, tout le temps, elle a couché habillée, ayant pour le +moment où le feu prendrait à la maison, un paquet de ses hardes les plus +précieuses, l'argenterie de la maison, disposée pour la mettre dans ses +poches, et un matelas pour se mettre sur le dos, à l'effet de se préserver +de tout ce qui vous tombait dehors sur la tête. + +Toute la soirée, vu par la trouée des arbres, l'incendie de Paris: un +incendie ressemblant, sur l'obscurité de la nuit, à ces gouaches +napolitaines d'une éruption du Vésuve sur une feuille de papier noir. + + * * * * * + +_Jeudi 25 mai_.--Pendant la journée entière, le canon et le roulement des +mitrailleuses. Je passe cette journée à me promener dans les ruines +d'Auteuil. C'est du saccagement et de la destruction, comme en pourrait +faire une trombe. + +On voit d'énormes arbres brisés, dont le tronc haché semble un paquet de +cotterets, des tronçons de rail pesant mille livres, transportés sur le +boulevard, des écrous d'égout, des plaques de fonte de quatre pouces +d'épaisseur, réduites en fragments de la grosseur d'une boîte de plumes de +fer, des barreaux de grilles, noués, tortillés autour l'un de l'autre, +comme une attache d'osier. + +Parfois au milieu de cette dévastation, la surprise de rencontrer, attaché +à une maison demi-écroulée, un grand rosier grimpant, qui bouche du +fleurissement de ses roses, de la gaieté fraîche de ses couleurs, les +fissures béantes et les débris pendants. + +Le numéro 75, une maison de cinq étages, toute neuve, n'a plus de façade, +n'a plus de bas côtés, et vous montre, les planchers des cinq étages, +comme les planches du fond des tiroirs d'une commode, qui n'aurait plus de +devant, qui n'aurait plus de côtés, et dont, minute par minute, les +planchers s'abaissant, laissent dégringoler, à chaque instant, dans la rue, +un secrétaire, une table de nuit. + +L'entrée de la grande rue d'Auteuil peut rivaliser avec Saint-Cloud. Les +deux lignes de maisons ne sont que des décombres fumants ou des pans de +murs qui ont les larges lézardes de ruines anciennes. Le dessin des +arcades du viaduc a disparu, le pont rompu fait ventre au milieu, et ne +vous laisse passer qu'en vous baissant. Quelques piliers de fer, quelques +morceaux de zinc, épars çà et là, vous indiquent seuls la place de la +gare. La maison du garde, un tas de brique, de ferraille, de bois +charbonné. + +Sous les pieds, l'on a des obus qui n'ont pas éclaté, des morceaux +d'affûts de canons, des boîtes cassées d'artillerie portant 4 _de M._, des +débris et des scories de toutes sortes, au milieu desquelles sourcillent, +comme des sources, les eaux des conduites d'eau coupées. + +Sur la ligne des fortifications toute écrêtée, un homme me montre une +casemate: «C'est là, me dit-il, où se tenait le chef des Bellevillais, +avec ses hommes et ses maîtresses. Là, tous les jours, des voitures à bras +déménageaient les maisons voisines, apportaient linge, meubles, effets +d'habillement, que le nouveau sultan partageait entre ses femmes.» + +Pendant que je regarde, le feu reprend à une maison d'Auteuil, sans que +personne se soucie de l'éteindre. + +Paris est décidément maudit! Au bout de cette sécheresse de tout un mois, +sur Paris qui brûle, voici un vent qui est comme un vent +d'ouragan. + +... Des voitures passent faisant le trajet de Saint-Denis à Versailles, +et ramenant sur leurs banquettes, à Paris, des personnages, que le séjour +en province a faits archaïques. On dirait des guimbardes, revenant de +Coblentz. + + * * * * * + +_Vendredi 26 mai_.--Je longeais le chemin de fer, près la gare de Passy, +quand j'aperçois, entre des soldats, des hommes, des femmes. + +Je franchis la clôture brisée, et me voici sur le bord de l'allée, où sont +prêts à partir pour Versailles les prisonniers. Ils sont nombreux les +prisonniers! car j'entends un officier, en remettant un papier au colonel, +murmurer à demi-voix: 407, _dont 66 femmes_. + +Les hommes ont été distribués par rang de huit, et attachés l'un à l'autre +avec une ficelle, qui leur serre le poignet. Ils sont là, tels qu'on les a +surpris, la plupart sans chapeaux, sans casquettes, les cheveux collés sur +le front et la figure, par la pluie fine qui tombe depuis ce matin. Il y +en a qui se sont fait une coiffure de leurs mouchoirs à carreaux bleus. + +D'autres, tout pénétrés de pluie, croisent contre leur poitrine un maigre +paletot, où un morceau de pain fait une bosse. C'est du monde de tous les +mondes, des blousiers aux dures figures, des artisans en vareuses, des +bourgeois aux chapeaux socialistes, des gardes nationaux qui n'ont pas eu +le temps de quitter leurs pantalons, deux lignards à la pâleur +cadavéreuse: des figures stupides, féroces, indifférentes, muettes. + +Chez les femmes, c'est la même confusion. Il y a aux côtés de la femme en +marmotte, la femme en robe de soie. On entrevoit des bourgeoises, des +ouvrières, des filles, dont l'une est costumée en garde national. Et au +milieu de tous ces visages, se détache la tête bestiale d'une créature, +dont la moitié de la figure est une meurtrissure. Aucune de ces femmes n'a +la résignation apathique des hommes. Sur leurs figures est la colère, +persiste l'ironie. Beaucoup ont l'oeil comme fou. + +Parmi ces femmes, il en est une singulièrement belle, belle de la beauté +implacable d'une jeune Parque. C'est une fille brune, aux cheveux crêpés +et bouffants, aux yeux d'acier, aux pommettes rougies de larmes séchées. +Elle est piétée dans une pose de défi, agonisant officiers et soldats +d'injures, d'injures qui sortent de lèvres et d'un gosier si contractés +par la colère, qu'elles ne peuvent se traduire par des sons, dans des +paroles. Sa bouche, à la fois rageuse et muette, mâche l'insulte, sans +pouvoir la faire entendre. + +«C'est comme celle qui a tué Barbier d'un coup de couteau», dit un jeune +officier à un de ses amis. + +Les moins courageuses de ces femmes avouent seulement leur faiblesse, par +un petit penchement de la tête de côté, qu'ont les femmes, quand elles ont +longtemps prié à l'église. Une ou deux se cachaient dans leurs voiles, +quand un sous-officier, faisant de la cruauté, touche un de ces voiles +avec sa cravache: «Allons, bas les voiles, qu'on voie vos visages de +coquines!» + +La pluie redouble. Quelques femmes se couvrent la tête de leurs jupons +relevés. Une ligne de cavaliers en manteaux blancs a doublé la ligne des +fantassins. Le colonel, une de ces figures olivâtres, commande: «Garde à +vous!» et les chasseurs d'Afrique arment leurs mousquetons. A ce moment, +des femmes croient qu'on va les fusiller, et l'une se renverse dans une +crise de nerfs. Mais la terreur ne dure qu'un moment, et aussitôt elles +reprennent leurs figures moqueuses, quelques-unes leurs coquetteries avec +les soldats. + +Les chasseurs ont passé leurs carabines armées au dos, ont tiré leurs +sabres. Le colonel s'est porté sur le flanc de la colonne, jetant à haute +voix avec une brutalité que je sens affectée, et à l'effet de faire peur: +«Tout homme qui quittera le bras de son voisin: _c'est la mort_.» Et ce +terrible «c'est la mort» revient quatre ou cinq fois dans son court speach, +pendant lequel s'entend le bruit sec des fusils, que charge l'escorte à +pied. + +Tout est prêt pour le départ; quand la pitié qui ne peut jamais abandonner +l'homme, pousse quelques soldats de ligne, à promener leurs bidons au +milieu des têtes de ces femmes, qui tendent une bouche altérée, dans des +mouvements de grâce, et avec un oeil espionnant le visage rébarbatif d'un +vieux gendarme, qui ne leur dit rien de bon. + +Le signal du départ est donné, et la lamentable colonne s'ébranle pour +Versailles, sous le ciel qui fond. + +... Les Finances croulantes emplissent la rue de Rivoli de décombres, au +milieu desquelles s'agitent des légions ridicules de pompiers de province, +réalisant le type de Clodoche. + +D'Auteuil, ce soir, Paris semble tout entier la proie d'un incendie, avec, +à toute minute, ces élancements de flammes, que fait un soufflet de forge +dans un foyer incandescent. + + * * * * * + +_Dimanche 28 mai_.--Je passe en voiture dans les Champs-Elysées. Au loin, +des jambes, des jambes, qui courent dans la direction de la grande avenue. +Je me penche à la portière. Toute l'avenue est remplie d'une foule confuse, +entre deux lignes de cavaliers. Aussitôt descendu, je suis avec les gens +qui courent. Ce sont les prisonniers qui viennent d'être faits aux Buttes +Chaumont, et qui marchent, cinq par cinq, avec quelques rares femmes au +milieu d'eux. «Ils sont six mille; cinq cents ont été fusillés dans le +premier moment!» me dit un cavalier de l'escorte. + +Malgré l'horreur qu'on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de +ce lugubre défilé, au milieu duquel, on entrevoit des déserteurs, portant +leurs tuniques retournées, avec leurs poches de toiles grises ballantes +autour d'eux, et qui semblent déjà à demi déshabillés pour la fusillade. + +Je rencontre Burty sur la place de la Madeleine. Nous nous promenons dans +ces rues, sur ces boulevards, tout à coup inondés d'une population, sortie +de ses caves, de ses cachettes. Pendant que Burty, accosté à l'improviste +par Mme Verlaine, cause avec elle, des moyens de faire cacher son mari, +Mme Burty me confie un secret que m'avait gardé Burty. Un des amis de +Burty faisant partie du Comité public lui avait annoncé, trois ou quatre +jours avant l'entrée des troupes, que le gouvernement n'était plus maître +de rien, qu'on devait se rendre dans les maisons, les déménager, et +fusiller les propriétaires. + +Je quitte le ménage, et vais à la découverte du Paris brûlé! Le +Palais-Royal est incendié, mais ses jolis frontons des deux pavillons sur +la place sont intacts. Les Tuileries sont à rebâtir sur le jardin et sur +la rue de Rivoli. + +On marche dans la fumée, on respire un air qui sent la fois le brûlé et le +vernis d'appartement, et de tous côtés on entend le _pschit_ des pompes. +Il est encore, dans des endroits, des traces, des restes horribles de la +bataille. Ici c'est un cheval mort, là, près des pavés d'une barricade, à +moitié démolie, des képis baignent dans une mare de sang. + +La grande destruction commence, se suivant d'une manière continue au +Châtelet. Derrière le théâtre brûlé, sont étalés sur le pavé, les +costumes: de la soie carbonisée, où éclatent, çà et là, des paillettes +d'or, des scintillements d'argent. De l'autre côté du quai, le Palais de +Justice a le toit de sa tour ronde décapité. Les bâtiments neufs n'ont +plus que le squelette de fer de leur toiture. La Préfecture de police est +un éboulement brûlant, dans les fumées bleuâtres duquel brille l'or tout +neuf de la Sainte-Chapelle. + +Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas +encore démolies, j'arrive à l'Hôtel de Ville. + +La ruine est magnifique, splendide, inimaginable: c'est une ruine, une +ruine couleur de saphir, de rubis, d'émeraude, une ruine aveuglante par +l'agatisation qu'a prise la pierre cuite par le pétrole. Elle ressemble, +cette ruine, à la ruine d'un palais magique, illuminé, dans un opéra, de +lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes +fracassées ou tronçonnées, son restant d'horloge, ses découpures de hautes +fenêtres et de cheminées restées, je ne sais par quelle puissance +d'équilibre, debout dans le vide, avec sa déchiqueture effritée sur le +ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque à garder, si le +pays n'était pas condamné sans appel aux restaurations de M. +Viollet-le-Duc. Ironie du hasard! Dans la dégradation du monument, brille +sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveauté de sa dorure, la +légende menteuse: _Liberté, Égalité, Fraternité_. + +Soudain, je vois la foule se mettre à courir, comme une foule chargée, un +jour d'émeute. Des cavaliers apparaissent, menaçants, le sabre au poing, +faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de +la chaussée sur les trottoirs. Au milieu d'eux s'avance une troupe +d'hommes, en tête desquels marche un individu à la barbe noire, au front +bandé d'un mouchoir. J'en remarque un autre, que ses deux voisins +soutiennent sous les bras, comme s'il n'avait pas la force de marcher. Ces +hommes ont une pâleur particulière, avec un regard vague qui m'est resté +dans la mémoire. + +J'entends une femme s'écrier, en se sauvant: «Quel malheur pour moi d'être +venue jusqu'ici!» A côté de moi, un placide bourgeois compte un, deux, +trois... Ils sont vingt-six. L'escorte fait marcher ces hommes au pas de +course, jusqu'à la caserne Lobau, où la porte se renferme sur tous, avec +une violence, une précipitation étranges. + +Je ne comprenais pas encore, mais j'avais en moi une anxiété +indéfinissable. Mon bourgeois, qui venait de compter, dit alors à son +voisin: + +--Ça ne va pas être long, vous allez bientôt entendre le premier +roulement. + +--Quel roulement? + +--Eh bien, on va les fusiller! + +Presque au même instant, fait explosion, comme un bruit violent enfermé +dans des murs, une fusillade ayant quelque chose de la mécanique réglée +d'une mitrailleuse. Il y a un premier, un second, un troisième, un +quatrième, un cinquième _rrara_ homicide--puis un grand intervalle--et +encore un sixième, et encore deux roulements précipités l'un sur l'autre. + +Ce bruit ne semble jamais finir. Enfin ça se tait. Chez tous, il y a un +soulagement, et l'on respire, quand éclate un coup fracassant qui remue, +sur ses gonds ébranlés, la porte disjointe de la caserne, puis un autre, +puis enfin le dernier. Ce sont, dit-on, les coups de grâce donnés par un +sergent de ville à ceux qui ne sont pas morts. + +A ce moment, ainsi qu'une troupe d'hommes ivres, sort de la porte le +peloton d'exécution, avec du sang au bout de quelques-unes de ses +baïonnettes. Et pendant que deux fourgons fermés entrent dans la cour, se +glisse dehors un ecclésiastique, dont on voit, un certain temps, le long +du mur extérieur de la caserne, le dos maigre, le parapluie, les jambes +molles à marcher. + + * * * * * + +_Lundi 29 mai_.--Je lis, affichée sur les murs, la proclamation de +Mac-Mahon, annonçant que tout était fini hier, à quatre heures. + +Ce soir, on commence à entendre le mouvement de la vie parisienne qui +renaît, et son murmure ressemblant à une grande marée lointaine. Les +heures ne tombent plus dans le silence d'un lieu désert. + + * * * * * + +_Mardi 30 mai_.--De temps en temps des bruits redoutables: des +écroulements de maisons et des fusillades. + + * * * * * + +_Jeudi 1er juin_.--Immense course en voiture avec mon jeune cousin +_Marin_. + +La rue de Rivoli, encore toute fumante. La rue Saint-Antoine, sans trace +de bataille, sauf aux alentours de la Bastille. Le boulevard, quelques +maisons brûlées, çà et là. La dévastation circonscrite autour du +Château-d'Eau. La caserne, les magasins effondrés, le Château-d'Eau, sens +dessus dessous, avec un lion resté debout, et dont un boulet, passant +entre ses crocs, a fait un lion rugissant. + +Nous remontons Belleville. Dans le bas de la grande rue, la trace d'un +chaud combat, trace qui s'efface et disparaît dans la partie élevée, où +apparaît seulement, par-ci par-là, une éraflure blanche sur un mur. Mais +dans toute la montée, des restes de barricades sur lesquelles passe, en +nous cahotant, notre coupé. Des rues vides. Des gens qui boivent dans des +cabarets, avec des visages mauvaisement muets. Un quartier qui a +l'apparence d'un quartier vaincu, mais non soumis. + +Des groupes de lignards se promènent le fusil à l'épaule, s'appuyant sur +des cannes qu'ils se sont faites avec des baguettes de fusils d'insurgés, +et à presque tous les détours de ces rues faubouriennes, des campements de +pantalons rouges, au pied de petits arbres écorchés par les balles, et +portant, dans leur branchage, le pittoresque accumulis de leurs sacs et de +leurs gibernes. + +Nous traversons Charonne, l'avenue du Trône. Nous passons devant le +Grenier d'abondance, qui remplit tout le quartier d'une odeur de +raffinerie. Nous poussons jusqu'au pont d'Austerlitz, où je m'arrête à +voir les maisons incendiées, le restaurant bouleversé, le bouquet d'arbres +haché par Bourbonne, que nous allons voir sur sa canonnière. + +Sa canonnière est amarrée à l'endroit, où il a fait taire sept canons et +deux mitrailleuses. Sur trente hommes, il a eu trois tués et sept blessés; +tous ont des contusions. Il croit que sans la précaution qu'il avait eue +de garnir son avant de sacs de terre, personne n'aurait survécu. Il a une +très médiocre estime pour l'armée de terre, et il nous affirme qu'à tout +moment, pendant l'action, on demandait 40 matelots pour enlever les +hommes. + +Ce qu'il nous dit de très curieux, c'est que trois jours avant l'entrée +des troupes, les batteries de Montretout où il avait un commandement, +faisaient dire à Versailles d'entrer. Les longues-vues leur montraient le +Point-du-Jour complètement abandonné, et sans le capitaine Trêves, +l'entrée eût été encore retardée. + +Un colonel de cavalerie qui dîne à côté de nous, au café d'Orsay, parle +d'une razzia et d'une large exécution faite, pendant la nuit dernière, +dans la presqu'île de Gennevilliers. + +Par le vent de ce soir, les affiches de la Commune, qu'on vient d'arracher +des murs, font sur le pavé le bruit de feuilles mortes, chassées par une +tourmente d'automne, et l'on entend le flottement rêche des tout neufs +drapeaux tricolores. + + * * * * * + +_Vendredi 2 juin_.--Ce matin, un spéculateur sur une grande échelle se +présente chez moi, pour acheter des éclats d'obus. Il vient d'en acheter, +d'un seul coup, mille kilogrammes chez mon voisin. + +En rentrant, je trouve une lettre qui m'apprend la mort de mon cousin +Philippe de Courmont, tué au Trocadéro, le 22 mai. + + * * * * * + +_Lundi 5 juin_.--Je suis frappé du provincialisme de tous ces Parisiens +rentrant, un petit sac à la main. Je n'aurais jamais pu croire que huit +mois d'absence, du centre du _chic_ enlevassent ainsi à des individus le +caractère, la marque, dite indélébile, du _parisianisme_. + + * * * * * + +_Mardi 6 juin_.--Réapparition de la foule sur l'asphalte désert, il y a +quelques jours, du boulevard des Italiens. Ce soir, pour la première fois, +on commence à avoir peine à se frayer un chemin entre la badauderie des +hommes et la prostitution des femmes. + + * * * * * + +_Samedi 10 juin_.--Je vais à l'enterrement de Philippe de Courmont, le +seul officier de cavalerie tué pendant les journées de mai. Il y a +quelques années, nous avions dîné avec lui gaiement au _mess_ de +Fontainebleau, et des liens de famille, un peu dénoués, s'étaient renoués. +Le pauvre garçon! il avait un tel pressentiment qu'il serait tué, ce +jour-là, que deux heures avant qu'un obus lui enlevât une jambe et une +partie du crâne, il avait remis à son brosseur sa montre et son +portefeuille. + +Dîner ce soir avec Flaubert, que je n'ai pas revu depuis la mort de mon +frère. Il est venu chercher à Paris un renseignement pour sa TENTATION DE +SAINT ANTOINE. Il est resté le même:--littérateur avant tout. Ce +cataclysme semble avoir passé sur lui, sans le détacher en rien, de la +fabrication impassible du bouquin. + + * * * * * + +_Lundi 12 juin_.--Burty me montre, ce soir, des fragments ramassés à +l'Hôtel de Ville, des tessons, des morceaux de matière calcinés, pareils à +des scories de pierres précieuses. De la cloche, de la cloche historique, +qui a fondu goutte à goutte, comme une bougie, il y a un bout de métal qui +ressemble à ces surfaces de bronze ondulées, avec lesquelles les Japonais +représentent des flots. Il me fait voir encore un morceau de vase en grès +liquéfié, en me disant qu'il faut 1 500 degrés de chaleur, dans un four à +potier, pour obtenir ce résultat. + +On cause de la triste actualité, et on ne voit de résurrection pour la +France, que grâce à cette admirable faculté de travail qu'elle possède, +cette faculté de travail diurne et nocturne, que n'ont pas les autres pays, +que n'a pas l'Angleterre, où il est presque impossible d'obtenir un +travail de nuit: une faculté peut-être due à la supériorité de la _force +nerveuse_ des Français, attestée par les travaux de Dumont d'Urville. + + * * * * * + +_Jeudi 15 juin_.--Lefebvre de Behaine, qui a pris un congé, me parle avec +un grand découragement de Versailles, disant: «C'est toujours le mensonge, +comme sous l'Empire, comme sous le Quatre-Septembre.» + + * * * * * + +_Mardi 20 juin_.--Un triste anniversaire. Il y a aujourd'hui un an qu'il +est mort. Je passe la journée à réunir les articles nécrologiques qui lui +ont été consacrés. + + * * * * * + +_Vendredi 23 juin_.--Mlle Eudoxe Marcille me racontait aujourd'hui que sa +charmante tante, Mme Camille Marcille, lors de l'entrée des Prussiens à +Chartres, avait passé, avec ses trois filles et deux nièces, deux jours +dans la cathédrale. Tout ce petit monde féminin y mangeait, y couchait. + + * * * * * + +_Samedi 24 juin_.--Départ pour la Comerie avec Lefebvre de Behaine. En +chemin, revue des morts de notre connaissance... Un aimable type de +vieil homme distingué. Un vieillard, vivant au milieu de deux corps de +bibliothèque, renfermant deux cent mille francs de plaquettes reliées par +Bauzonnet, avec toujours sous les yeux, quelque mois de l'année qu'il fût, +un bouquet de roses, avec toujours à la portée de la main une boîte de +porcelaine de Saxe, contenant du tabac, comme lui seul avait le secret +d'en avoir à Paris. Ce vieil homme distingué était le comte de Lurde. + + * * * * * + +_Lundi 26 juin_.--... Au château de Sancy, la première chose qui me saute +aux yeux, est le cadre vide de la Parabère, du beau portrait de la célèbre +maîtresse du Régent, peinte par Rigaud. On a craint la passion +déménageante des Prussiens. + +Mme de Sancy-Parabère nous parle de l'Empereur, de l'Impératrice, de leur +résidence, où ils sont obligés de faire faire un lit pour le visiteur qui +s'attarde. Elle nous dit l'impénétrabilité flegmatique de l'Empereur, les +fluctuations d'espérance et de désespérance de l'Impératrice. Elle nous +peint le flot des visiteurs, trompant les exilés avec des promesses +fallacieuses, avec des assurances de retour dans la quinzaine. + + * * * * * + +_Mardi 27 juin_.--En nous promenant avec de Behaine dans la forêt de +Carnel, nous causons tristement des destinées de la France, de sa +dissolution, de sa mort, ou tout au moins de la mort de la société dans +laquelle nous avons été élevés. + + * * * * * + +_Samedi 1er juillet_.--Au chemin de fer du Nord, débarquement des +prisonniers revenant d'Allemagne. Des visages pâles et de la maigreur +flottante dans des capotes trop larges, et la déteinte du drap rouge, et +le passé du drap gris qui habille ces hommes: enfin la misère douloureuse +des mines et des vêtements: c'est le spectacle que les trains d'Allemagne +donnent, tous les jours, aux Parisiens. + +Ils marchent, de petites cannes à la main, courbés sous des bissacs de +toile grise; quelques-uns une culotte allemande au derrière, d'autres sur +la tête une casquette, en place du képi resté sur le champ de bataille. +Pauvres gens, quand on les lâche, c'est plaisir de les voir se redresser; +c'est plaisir d'entendre le pas allègre, avec lequel ils touchent, de +leurs semelles usées, le pavé de Paris. + +A Saint-Denis, des casques prussiens, et tout le long du chemin de +Saint-Gratien, à tout coin, la vue de l'envahisseur. On aperçoit partout +des soldats, habillés de toile blanche, promener leur balourde gaieté, des +domestiques mener à la main des chevaux battant la terre française de +leurs ruades, et partout dans les maisons, dans les jardins résonne le +_ia_ vainqueur. + +Enfin, me voici à Saint-Gratien. Le pavillon, de Catinat, où nous +habitions, semble une caserne. Des têtes, coiffées de bérets, sont à +toutes les fenêtres; une guérite noire et blanche se dresse contre la +porte, et dans la grande allée qui mène au château, sont rangés des +fourgons d'ambulance. + + * * * * * + +La princesse me reçoit avec cette animation qui lui est particulière, et +qui se traduit dans l'action qu'elle met dans son serrement de main. Elle +m'entraîne dans une allée du parc, et se met à me parler d'elle, de son +séjour en Belgique, de sa souffrance dans l'exil. Elle me dit qu'elle a +été longtemps, sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait en elle, +là-bas, mais qu'elle le sait maintenant: elle y était présente de corps, +mais tout à fait absente d'esprit, et si bien, ajoute-t-elle, qu'elle +croyait se réveiller, tous les matins, dans son hôtel de Paris. Comme je +la félicite sur la gaieté de son moral: «Ah! ça n'a pas toujours été comme +ça, il y a eu un mauvais moment, un moment bizarre pendant lequel, c'est +singulier, j'avais les mâchoires si serrées par tout ce qui s'était passé +en moi, que vraiment j'avais parfois comme de la peine à parler.» Alors, +elle s'étend sur les petites misères de la vie de là-bas, me parlant du +froid de l'hiver, pendant lequel elle avait pris le parti de se coucher, +et de laisser sa porte ouverte, conversant avec ses amis, du fond d'un lit +bien chaud. + +En ce moment, Couchaud vient lui parler, et il y a un ennui sur son front. +«Concevez-vous, me dit-elle, au bout de quelques instants, que le bruit +court à Saint-Gratien que l'Impératrice est cachée ici... Comme les gens +vous connaissent! Moi conspirer et venir conspirer ici?... Ils ne savent +donc pas que je ne demande que la conservation de ma personne et de +Saint-Gratien, _ma liberté individuelle_, comme je l'ai écrit à M. +Thiers... Sur le reste, je suis blasée, je n'aime au fond que les choses +vraies..., les autres choses, ça n'existe pas, ce n'est que de la +convention.» + + * * * * * + +_Mercredi 5 juillet_.--Chez Brébant. Berthelot affirme que les +thermomètres de Regnault de Sèvres, ces thermomètres à la réputation +européenne, ont été brisés méthodiquement par les Prussiens. + +Renan annonce qu'il vient de recevoir une lettre de Mommsen, déclarant +qu'il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de +l'intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase, +dans laquelle il dit qu'il trouverait digne de l'Académie, de continuer +l'Empereur, c'est-à-dire de continuer les pensions aux étrangers. Ils sont +merveilleux d'impudence, ces savants allemands, et tout semblables à ces +commis, qui, un sourire humble sur les lèvres, et roulant leurs chapeaux +entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu'ils +ont ruiné, pillé, brûlé. + +Puis la conversation s'emporte, et c'est chez tout le monde de la fureur +contre Trochu. On s'étonne que la reconnaissance de son incapacité, si +universelle à Paris, ne soit pas encore vulgarisée dans toute la France. +On cherche à expliquer l'énigme de ce personnage mi-charlatan, +mi-mystique. Là-dessus, quelqu'un raconte, que se trouvant au ministère de +l'Intérieur, le jour où devaient être signées les conditions de la +capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrères, à l'effet +d'avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces +messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une +intonation comique inconsciente: «Je suis d'un quart d'heure en avance, +voulez-vous que je vous fasse une conférence politique?» Tel est le +sérieux de l'homme--et le jour où Paris subissait une capitulation comme +il n'en existe pas dans l'histoire de l'Europe. + + * * * * * + +_Lundi 10 juillet_.--Départ pour Bar-sur-Seine. Je l'avais pressenti. Le +vide de ma vie se fait aujourd'hui cruellement sentir. La guerre, le siège, +la famine, la Commune: tout cela avait été une féroce et impérieuse +distraction de mon chagrin, mais ça avait été une distraction. + + * * * * * + +_Mardi 11 juillet_.--Quelle imprévoyance! Quel ganachisme! La société se +meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal +de sa ruine prochaine. Par lui, l'ignorance de la vile multitude, gouverne; +par lui, l'armée est enlevée à la soumission, au devoir. Dire qu'au +lendemain de l'entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait +l'impossible, et l'on n'a pas touché à ce suffrage mortel. Ah! ce +monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société, à bien courte +échéance. Il s'imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la +temporisation, de l'habileté, de la filouterie politique, de petits moyens +pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c'est avec l'audace des +grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si +elle ne doit pas mourir, pourra vivre. + +Quel malheur que ce petit homme se soit trouvé là! Si nous n'avions pas eu +la providence de l'avoir, la société se serait sauvée toute seule, avec un +principe quelconque, un principe qui manque complètement à l'éclectisme +sceptique du chef du pouvoir exécutif. + + * * * * * + +_Jeudi 13 juillet_.--Aujourd'hui je vais avec _Marin_ à Mussy,--Mussy, la +première étape de notre voyage en 1849,--Mussy, où nous sommes arrivés si +fatigués, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je +retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l'église, cette +vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessinée ensemble, et +que je ne croyais jamais revoir--tout seul. + + * * * * * + +_Mercredi 19 juillet_.--Toujours des nuits pleines de cauchemars. C'est +d'abord sur moi l'étreinte de deux mains d'assassins, qui me font +réveiller avec le cri: Au secours! Puis je me rendors, et lui entre dans +mon rêve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous +trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne édition de +la Comédie du Dante, une édition merveilleuse. + +Dans mes rêves, il est toujours malade de sa dernière maladie: c'est ainsi +seulement qu'il m'est donné de le revoir. Et je m'aperçois tout à coup que, +dans un moment de distraction, il a déchiré toutes les marges des +premières pages. Et je suis dans d'horribles transes que Nadar ne s'en +aperçoive, que Nadar ne découvre l'état du malheureux. + +C'est maintenant perpétuellement une suite de rêves anxieux et biscornus, +où continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernière année +de sa maladie. + + * * * * * + +_Vendredi 21 juillet_.--Nous pêchons, toute la nuit, avec _Grou-Grou_ et +son porte-hotte, deux Mohicans de l'Aube, à la figure ridée, à l'oeil +perçant et aiguisé par la contemplation _braconnière_ des choses de la +nature. + +C'est toute la nuit, dans les ténèbres que font les arbres, sous un ciel +sans lune, dans l'apparence trouble des paysages endormis, à la marge +d'une eau à peine distincte de la terre, une promenade aventureuse et +tâtonnante, à travers les saules et les troncs d'arbres contre lesquels on +butte, au milieu de fossés ou l'on dégringole,--soutenus dans notre +fatigue, par la passion de la pêche et l'attrait de la contravention. + +Il y a, dans le noir de cette nuit, un mystère des choses qui vous fait +cheminer, comme dans du vague, avec autour de vous un doux silence, dans +lequel on perçoit le clapotement de l'eau, le _flafla_ mouillé du filet +qu'on ramasse, les querelles à voix basse des deux pêcheurs, le bruit +englobant de l'épervier dans l'eau, qui s'argente un moment. Du vague dont +le mot de _Grou-Grou_: «Ça toque!» vous sort soudain. + + * * * * * + +_Jeudi 27 juillet_.--La supérieure de l'hôpital disait à ma cousine, que +les officiers prussiens avaient pour leurs soldats malades, pour leurs +soldats blessés, des soins de femme, des soins de mère. + +Les paysans à nombreuse famille, ont de leurs enfants la notion diffuse, +qu'un lapin peut avoir de sa portée. L'un disait: Est-ce bien six ou sept +que nous ayons? Un autre, s'embarrassant dans les morts et les vivants, ne +pouvait se rappeler s'il en avait eu quinze ou dix-huit. + + * * * * * + +_6 août_.--C'est particulier comme dans les actes de la vie, que je rêve +la nuit, notre fraternité ne s'est pas dissoute! Il est toujours là, +prenant la moitié dans les faits de mon existence imaginative, comme s'il +vivait toujours. + +Je remarque à propos de l'absinthe bue hier soir,--j'avais déjà fait la +même observation à l'occasion du Porto,--je remarque quelle réalité aiguë +ces liqueurs opiacées mettent aux créations fantaisistes du sommeil, et +comme les bizarreries qu'elles enfantent, se passent au milieu +d'impressions, d'émotions d'une vie presque plus vivante, d'une vie +presque plus _sensibilisée_, que celles de la vie éveillée. + + * * * * * + +_Jeudi 10 août_.--Retour de Bar-sur-Seine à Paris. + + * * * * * + +_Mardi 15 août_.--Dîner chez Brébant. + +Quelqu'un parle des nationalités, déplore cette invention qui sort la +guerre de son caractère courtois, de son caractère de duel entre les +souverains. A l'instar des guerres d'animaux, cette invention doit amener +la mangerie d'une race par l'autre, et cela condamne, dans un avenir +prochain; les Français ou les Allemands à disparaître de l'Europe. C'est +le sujet pour Berthelot, d'exécuter, ainsi qu'il en a l'habitude, un +historique ingénieux, un historique de la disparition du rat primitif de +l'Europe, entièrement dévoré au XVe et au XVIe siècles par le surmulot, +qui lui-même est en train d'être mangé, à l'heure présente, par le rat +Scandinave. + +... «Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions,--c'est la voix +de Renan,--des fonctions que nous accomplissons, sans le savoir, à peu +près comme des ouvriers des Gobelins, qui travaillent à rebours et font un +ouvrage qu'ils ne voient pas... L'Honnêteté, la Sagesse, qu'est-ce que ça, +quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain? Cependant soyons +honnêtes et sages. C'est un rôle que Celui de là-haut nous donne. Mais il +ne faut pas qu'il s'imagine qu'il nous trompe, que nous sommes ses dupes!» + +Et l'ancien séminariste dit cela, à voix basse, d'un ton presque peureux, +avec la tête, penchée de côté sur son assiette, la tête d'un écolier qui +sent une main de pion dans l'air,--absolument comme s'il redoutait une +gifle du Tout-Puissant. + + * * * * * + +_Jeudi 17 août_.--Mon état est un grand déliement des personnes et des +choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis plus +sûr de les aimer; quant aux choses, elles ont perdu pour moi leur +attractivité. L'autre jour, sur le quai, un libraire m'a offert de voir un +ballot de brochures sur la Révolution. Autrefois, la nuit eût eu de la +peine à me chasser de chez lui; aujourd'hui, après avoir regardé deux ou +trois de ces brochures, j'ai dit au libraire que j'avais des courses à +faire, que je reviendrais un autre jour. + +La princesse est dans une grande irrésolution sur le parti à prendre, en +l'incertitude des choses, et cette irrésolution, pour un esprit si décidé, +une volonté si arrêtée, c'est presque de la souffrance. + +Je retrouve chez elle Théophile Gautier, que je n'avais pas revu depuis le +siège. + +Je le retrouve avec sa mélancolie sereine, faisant le triste tableau du +triste état de l'OFFICIEL d'à présent. Il peint, avec cette charge comique +qui est à lui, ce local qui se trouve être l'ancienne cuisine de +Louis-Philippe. Il montre la table de rédaction: une planche basculante +sous la trouvaille d'une épithète colorée. Il décrit enfin la caisse, +qu'il nous dit se promener dans le gousset de Francis. Triste! triste! +triste! + + * * * * * + +_27 août_.--J'ai couché hier, et je passe aujourd'hui la journée à +Saint-Gratien. Maintenant, ici, la conversation se traîne, coupée par de +longs silences. Dans sa position actuelle, la princesse n'a plus sa +liberté de parole, ces emportements éloquents, ces rudes coups de boutoir, +ces portraits griffés d'une griffe originale. Près d'elle, on sent bien, à +un froissement de robe, à un mouvement des pieds, à une révolte du corps, +que l'indignation lui monte à la gorge et est prête à jaillir, mais +aussitôt elle ferme les yeux, et semble endormir dans de la somnolence ses +colères. + +Dans la journée arrivent quelques amis, les Benedetti, Dumas fils, etc., +etc. L'on va sans but à travers le parc, dans une promenade qui conduit à +la fin sous un plein soleil, à la ferme, où l'on cause de la Commune. + +Eudore Soulié, le dévot de Louis XIV, nous fait, indigné, le tableau de +Versailles, ainsi qu'il est habité à l'heure présente. Dans les +appartements du Grand Dauphin, de Louis XV, de Marie-Antoinette, logent un +Dufaure, un Larcy, souillant ces domiciles historiques de leurs +bourgeoises tables de nuit et de leurs bidets égueulés, Quant aux petits +appartements de Mme du Barry, ils servent à Mme Simon, pour repriser ses +bas. + + * * * * * + +_15 septembre_.--Bar-sur-Seine. Une douzaine de jours de chasse. Des coups +de soleil, des courbatures, et un très médiocre plaisir. + +A garder pour une étude provinciale, le souvenir du _Pinchinat_. C'est une +ruelle bordée de grands murs, où s'ouvrent des portes de granges; au +milieu, un bâtiment a l'aspect d'une vieille geôle, avec sa porte couverte +de gros clous, avec sa baie fermée d'épais barreaux. C'est l'ancien +Grenier à sel, dont le crépi, encore imprégné de filtrations salines, est +becqueté, toute la journée, de pigeons voletants. + + * * * * * + +_Jeudi 21 septembre_.--Brisé de fatigue, et accablé par un temps d'orage, +j'avais jeté mon fusil, et je m'étais couché au pied d'un bouquet d'épines, +se tordant au haut d'une petite montagne. + +Je regardais, les yeux demi-fermés, le ciel noir, et l'horizon cahoteux, +déjà sombré dans la pluie. Les engouffrements du vent rabattaient le +bouquet d'épines sur ma tête, et la lumière écliptique, et le paysage ardu, +et l'électricité de l'air, et la tourmente de ces branches égratignantes, +me donnaient comme la sensation d'un monde inconnu, d'un monde primitif, +d'un monde, semblable à ce monde d'avant le déluge, dont les lectures de +ces jours-ci m'avaient rempli la tête. + + * * * * * + +_Jeudi 28 septembre_.--Il arrive aujourd'hui dans la maison une soeur de +Troyes, qui vient soigner ma vieille cousine, attaquée de l'épidémie qui +court la ville. C'est une soeur qui a la tête d'un chancelier d'Angleterre, +une soeur aux manières hommasses, au langage peuple, avec de la douceur +au milieu de tout cela. Il est curieux d'entendre son rude mépris à +l'endroit des misérables pratiques de la religion, et des vieilles filles +qui deviennent bigotes: on sent que la grandeur de ses devoirs l'a élevé +naturellement, au-dessus des petitesses de la religiosité. + +A ce sentiment se joint, chez cette _travailleuse_, qui passe trente-six +heures d'une traite près d'une malade, un dédain, quelquefois colère, +contre les fainéants du métier, contre les ordres qui ne travaillent pas, +contre les ordres qui ne passent pas la nuit, et même contre les curés, +que la sainte fille regarde comme des paresseux. + +Et ce dédain de la communauté tout entière, se traduit singulièrement: la +communauté a un chien qui mord spécialement les mollets des curés. Et, +lorsque je lui dis:--Mais ce n'est pas naturel, il faut qu'on l'ait dressé +à cela? La soeur a un charmant gros rire, avec un «Faut le croire!» +adorable. + +Elle ne se plaint de rien, trouve son sort le plus heureux du monde, ne le +changerait pas, selon son expression, contre celui de Badinguet. Il n'y a +qu'une seule chose à laquelle elle n'est pas encore accoutumée, et qui lui +coûte, chaque nuit, un nouvel effort: c'est le manque de sommeil. Et c'est +vraiment joli d'entendre dire à cette grosse femme, d'une voix doucement +dolente: «Oh! chaque nuit que je passe, il faut que je renouvelle mon +sacrifice!» + + * * * * * + +_Samedi 30 septembre_.--Dans les maladies, les symptômes physiques, +quelque graves qu'ils soient, je ne les redoute pas beaucoup, ce sont les +symptômes moraux dont j'ai peur. + +Ces jours-ci, je pensais, avec une certaine inquiétude, au caprice +qu'avait eu ma cousine, de vouloir boire dans la timbale d'argent, dans +laquelle buvait son fils à la pension, et aujourd'hui l'on m'apprenait, +qu'elle avait recommandé qu'on lui fît son bouillon dans le petit pot de +terre qui servait à lui faire cuire la soupe, quand il était tout petit. +Ce retour tendre à notre enfance, ou à l'enfance des êtres que nous aimons, +je me rappelais combien son obstination chez mon frère, m'avait été +douloureuse, lorsqu'il avait commencé à être bien malade, et j'étais tout +triste de cela, quand la soeur est entrée dans ma chambre et m'a dit de la +part du médecin, d'écrire à la fille de ma cousine, de se rendre près de +sa mère. + +Hélas! la dernière personne aimante de ma famille, la femme à la jeunesse, +à la vieillesse mêlées à mon enfance, à mon âge mûr, va-t-elle mourir; et +le dernier refuge ami et familial, où j'aimais à entendre parler, rabâcher +de ma mère, de mon père, de mon frère, va-t-il devenir vide? + + * * * * * + +_Dimanche 1er octobre_.--Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes +avec des dents absentes, la soeur nous raconte un peu son histoire: c'est +vingt-quatre années de garde-malade dans la maison Saint-Augustin de +Troyes. + +La maison avait abandonné l'hôpital, à cause du frère de Monseigneur ***, +un pas grand'chose... + +--Qu'est-ce qu'il faisait donc, ma soeur? + +--«Eh bien, il _coursait_ les jeunes soeurs!»--Et en disant cela, sa +grosse gaîté la fait ressembler au diable d'une boîte à surprise. «Mais, +Dieu merci, reprend-elle, notre ordre a été toujours intact et le +restera... Alors nous nous sommes trouvées sur le pavé, mais là, si bien +sur le pavé, que les gens de Troyes nous ont apporté des matelas, des +meubles...» + +Oui, il arrivait que la population ne voulait pas les laisser partir. A +quelques années de là, les soeurs trouvaient des fonds, avec lesquelles +elles achetaient un terrain, où elles faisaient bâtir une maison de 90 000 +francs. Elles s'y logeaient, et recevaient vingt-quatre vieilles +pensionnaires, dont l'utilité pour la communauté était surtout de faire +l'apprentissage de gardes-malades des jeunes soeurs. Et c'est pour elle +une occasion de tomber à bras raccourcis sur ces vieilles filles, sur ces +vieilles dévotes, qui, dit-elle, prient tant Dieu de _tuer le diable_, et +font pleurer, toute la journée, la soeur chargée de la cuisine. + + * * * * * + +_Lundi 2 octobre_.--Dans sa lenteur sourde, dans sa gravité recueillie, +dans la solennité de ces pauses, où le regard appuie la parole dite, +quelle grande voix dramatisée que celle des mourants! C'était, ce matin, +la voix de ma pauvre cousine. + + * * * * * + +_Samedi 7 octobre_.--Paris. Je reçois, ce soir, la nouvelle de la mort de +ma chère cousine. Cette nouvelle me renfonce, toute la soirée, dans le +passé de la famille, dans le souvenir de notre jeunesse, écoulée ensemble. +Je me rappelle quand la _nourrice_, ma vieille nourrice, venait nous +chercher le dimanche, elle chez Cousinot, moi chez M. Goubaux, je me +rappelle quelles promenades mes retenues lui faisaient faire sur la butte +Montmartre, et j'ai souvenir comme toujours la nourrice, pour m'éviter une +gronderie de mon père, mettait le retard sur le compte de la pauvre fille. +Je la retrouve, quand nous allions en soirée chez les rigides demoiselles +de Villedeuil, sévèrement passée en revue par mon père, dans sa toilette, +qui fut toujours un peu à la diable. Je nous revois, la première année de +son mariage, nous battant, comme des enfants que nous étions, aussitôt que +son mari avait le dos tourné. Et toute cette évocation me fait penser à +tous ceux qu'elle me rappelle, et qui ne sont plus. + + * * * * * + +_Lundi 9 octobre_.--Les cérémonies mortuaires des gens que j'aime, me +donnent une absence de l'existence qui n'est pas sans charme. Il me semble +que le restant de ma vie demi-morte se perd et s'efface dans des bruits de +cloche, des psalmodies, des murmures d'orgue, des pleurs de femmes, des +bruits douloureux et doux à la fois. + +Pauvre salle à manger, si riante, si proprette, et dont ma cousine voulait +le parquet si luisant; aujourd'hui elle était toute boueuse des semelles +des porteurs de sa bière. + + * * * * * + +_17 octobre_.--Notre dîner de Brébant commence à être complètement abêti +par l'élément grammairien, qui y a trop de coudes à table. + +Un joli mot de Saint-Victor à propos de l'éducation universelle: «F... +pour moi, j'aime mieux un homme élevé par une ballade que par la prose de +Timothée Trimm!» + +Quelqu'un fait la remarque que les Allemands contemporains qui ont toutes +les sciences, manquent absolument de celle de l'humanité, qu'ils n'ont pas, +à l'heure qu'il est, un roman, une pièce de théâtre. + + * * * * * + +_18 octobre_.--L'affusion froide a un effet instantané sur le moral. Elle +le relève et le décide à l'activité, quand il se sent vaincu par le manque +de vouloir. Après la pluie, on fait ce qu'on a à faire. + +Je tombe sur Flaubert, au moment où il part pour Rouen: il a sous le bras, +fermé à triple serrure, un portefeuille de ministre, dans lequel est +enfermée sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. En fiacre, il me parle de son +livre; de toutes les épreuves qu'il fait subir au solitaire de la Thébaïde, +et dont il sort victorieux. Puis, au moment de la séparation, à la rue +d'Amsterdam, il me confie que la défaite finale du saint est due à la +_cellule_, la cellule scientifique. Le curieux, c'est qu'il semble +s'étonner de mon étonnement. + + * * * * * + +_Dimanche 22 octobre_.--Saint-Gratien. Théo se plaint drolatiquement de +n'avoir plus les privilèges de la jeunesse près des femmes, et de se voir +en même temps refuser le privilège des vieux. Il demande à être +officiellement déclaré un individu sans conséquence, et de jouir de toutes +les immunités attachées à cet état. + +Quelqu'un causant des derniers événements, et à propos de ces événements +de la dernière Exposition et de la réunion de tous les souverains de +l'Europe qui auraient dû empêcher ces désastres, la princesse +l'interrompt: «Oh! il n'y en avait qu'un qui le voulût, qui le désirât, +c'était l'empereur de Russie. Et je le sais bien. Le jour du dîner de gala, +la grande-duchesse de Russie vint à moi, me dit que l'Empereur voulait +causer avec mon cousin, avant le dîner, et me demanda de le faire +prévenir. Je lui répondis que c'était très facile, et j'allai trouver +l'Empereur, qui vint aussitôt. Le tête-à-tête commença dans un petit salon, +mais il fut malheureusement interrompu, ce tête-à-tête! et je vis presque +aussitôt l'Empereur ressortir avec une figure, longue comme tout.» + + * * * * * + +_1er novembre_.--Le vieux Giraud racontait ces jours-ci, à Saint-Gratien, +qu'une nuit, un chiffonnier vint s'asseoir à côté de lui. La conversation +s'engagea, et le chiffonnier s'écria: «Mon métier, c'est le plus beau des +métiers, le roi des métiers!»--«Tiens! je croyais que c'était le mien!» fit +ironiquement le peintre.--«Monsieur n'est pas chasseur; s'il l'était, ce +que je lui dis, ce ne l'étonnerait pas... quand nous _attaquons un tas_, +nous croyons notre fortune faite... et ça recommence comme ça, à chaque +nouveau tas!» + + * * * * * + +_Dimanche 9 novembre_.--Je trouve, chez Flaubert, Ramelli qu'il veut faire +engager par l'Odéon pour la pièce de Bouilhet. Elle est là, se plaignant, +avec des éclats de voix, du théâtre qui a pris l'habitude de ne plus payer +que les premiers rôles, du théâtre qui donnait à Berton 300 francs par +soirée dans LE MARQUIS DE VILLEMER... Je n'ai pas vu de corps d'état où la +revendication de l'argent se fasse avec plus de violence que chez les +acteurs et les actrices. Dans les lamentations de Ramelli, il y a de la +colère sanguine avec des feux au visage, qui forcent l'actrice à se tenir +dans une pièce où il n'y a pas de cheminée allumée, et d'où nous +parviennent, par la porte ouverte, ses doléances furibondes. + +Enfin elle part, et nous voilà seuls. Flaubert me conte l'inespérée +fortune de la Présidente (Mme Sabatier, la femme au petit chien dont +Ricard a fait un si beau portrait) qui a reçu un titre de 50 000 livres de +rente, deux jours avant l'investissement de Paris, un envoi de Richard +Wallace, qui avait couché avec elle dans le passé, et lui avait dit: «Tu +verras, si je deviens jamais riche, je penserai à toi!» + +Flaubert me parle encore de cette ambassade chinoise, tombée au milieu de +notre siège et de notre Commune, dans notre cataclysme, et à laquelle on +disait, en s'excusant: + +--«Ça doit bien vous étonner ce qui se passe ici dans le moment?» + +--«Mais non, mais non... vous êtes jeunes, vous les Occidentaux... vous +n'avez presque pas d'histoire... mais c'est toujours comme ça... et le +siège et la Commune: c'est l'histoire normale de l'humanité.» + +Il me retient à dîner, et me lit, le soir, de sa TENTATION DE SAINT +ANTOINE. + + * * * * * + +_14 novembre_.--Au dîner de Brébant, Robin établit que la pesanteur du +cerveau est un symptôme de la valeur de l'intelligence, que la moyenne +d'un cerveau bien constitué se trouve entre 1350 et 1400 grammes, que le +cerveau de 1100 grammes est presque toujours un cerveau d'idiot. Et comme +il cite le cerveau de Morny pesant 1600 grammes, Saint-Victor s'indigne et +demande avec colère ce que devait peser le cerveau d'un Goethe. Moi, je me +demande si le cerveau d'un Rothschild n'est pas aussi pesant que le +cerveau d'un Alexandre, et si des capacités d'un ordre différent, d'un +ordre jugé inférieur comme celui d'un financier comparé à un conquérant ou +à un littérateur, ne sont pas produits par des organes semblables de même +valeur. + +Robin est toujours le causeur substantiel qui vous suspend à ses lèvres. +Il parle du besoin pour le travail de l'homme, de la science de la cuisine, +de la séparation et de la division des aliments, sans quoi l'homme se +nourrissant comme les animaux de viandes crues, sa digestion serait aussi +longue que la leur, et il ne lui resterait pas de temps pour le travail. +Il croit aussi que le perfectionnement du manger amène un allongement de +la vie. Selon lui, il y avait très peu de centenaires dans les races +primitives, et à l'appui de sa thèse, il cite des momies égyptiennes, où +les dents sont comme rasées et où la denture a été absolument détruite par +l'imperfection des moulins qui broyaient le blé--et il n'y avait pas +encore de Fattet. + + * * * * * + +_21 novembre_.--Dîner des Spartiates. Aimable dîner de spirituels +potiniers vous introduisant dans les coulisses du journalisme, de la +Chambre, de la Bourse, et dans les bidets du monde galant de Paris... On +s'élève assez verveusement contre cette blague consacrée par le théâtre: +le déshonneur de la fille du peuple par les riches bourgeois, tandis qu'en +réalité le déshonneur commence presque toujours avec les cousins et les +mâles de la famille. Aubryet raconte qu'au début de sa carrière libertine, +il était très troublé, le matin, par l'entrée du frère disant à sa soeur +couchée avec lui: «C'est-y aujourd'hui, qu'on pose les rideaux?» +Maintenant, ajouta-t-il, rien ne me gêne, on assemblerait le conseil de +famille au pied du lit, que je serais plus à l'aise! + +Puis c'est une improvisation charmante de Banville, sur l'imagination de +la rime, qu'a au plus haut degré Hugo; puis c'est la nouvelle donnée par +Houssaye, que la Païva s'est mariée avec le comte Henkel, le diadème de +l'Impératrice sur la tête. + + * * * * * + +_25 novembre_.--Ce qui me semble annoncer la fin de la bourgeoisie, c'est +l'apothéose présidentielle de M. Thiers: le représentant le plus complet +de la caste. Pour moi, c'est comme si la bourgeoisie, avant de mourir, se +couronnait de ses mains. + +Attraper un peu, dans mon roman de la prostitution, un peu du caractère +macabre qu'ont les crayons de Guys et de Rops. + + * * * * * + +_28 novembre_.--Dans l'impossibilité où je suis de travailler, je dérange +et j'arrange ma maison pour occuper l'activité qui est en moi. Je fais +tout cela sans illusion, bien persuadé, que le jour, où mon intérieur sera +créé, de suite la mort me déménagera et que si par hasard la mort est +moins pressée que je ne le suppose, il surgira un inconvénient terrible +qui me chassera de la maison. + + * * * * * + +_29 novembre_.--Aujourd'hui tombe chez moi un jeune ami qui m'écrivait il +y a quelque temps, qu'il avait été très éprouvé. Il me dit qu'il a passé +par de dures choses, qu'il avait été au moment de se marier avec une +charmante jeune personne de la société, dont il était très épris, qu'il a +dû rompre parce que cette charmante jeune fille cachait le _monstrum +horrendum_. Ça avait été, ajoute-t-il, une tentative d'attraper le bonheur +domestique, et la chose relative à la femme étant réglée, on pouvait se +donner une bosse de travail, mais il faut _faire encore de la putain_, et +je n'ai pour ces dames qu'un goût médiocre.» + +Puis il me parle d'une pointe qu'il a poussée en Italie, de la belle pâte, +de la belle matière que les Vénitiens mettaient si facilement sur leurs +toiles, et il est à la recherche de cette _confiture_ qu'il veut appliquer +à la vie moderne. + + * * * * * + +_30 novembre_.--Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON), le bohème +original et fantasque, l'homme aux avatars si multiples d'une vie de +misère, vient me voir. C'est toujours le même. Sa tête n'a pas un cheveu +blanc de plus, son paletot une tache de moins. + +Voici son histoire. Pendant le siège, pour manger, il s'est fait +incorporer dans le 99e bataillon de la garde nationale; il y est resté +pendant la Commune, a eu le bonheur d'être envoyé à Vincennes, n'a donc +pas tiré un coup de fusil. Pourquoi donc cinq mois de ponton? Nul ne le +sait, et lui encore moins que tout autre. + +Le bataillon fait prisonnier, sans aucune résistance, est fourré dans les +cellules de Mazas, le 29 mai. Le second jour de son emprisonnement, entre +dans sa cellule un brigadier, qui lui dit:--«Écrivez votre nom sur cette +feuille de papier, écrivez que vous êtes entré, le 29 mai, à Mazas.» Il +écrit: le brigadier qui regarde par dessus son épaule, l'interrompt en lui +disant: + +--«Vous avez écrit à l'archevêque?» + +--«Non.» + +--«Pour vos travaux.» + +--«Non, je n'ai jamais eu affaire qu'au ministère des Beaux-Arts.» + +--«Vous connaissez l'archevêque au moins de vue.» + +--«Non, j'ai vu des photographies de lui, mais sans y faire attention.» + +Et l'interrogatoire se termine là. + +Il ignorait absolument l'assassinat de l'archevêque, et n'attachait pas +d'importance à l'interrogatoire; cependant le mot «le malheureux», +prononcé dans la cellule voisine, par un Irlandais, un ami de captivité, +pendant qu'on l'interrogeait, l'intriguait un peu, quand la porte s'ouvrit +pour donner passage au commissaire de police, suivi de deux hommes. «Au +fait, dit le commissaire de police à un de ces hommes, il me semble qu'il +était plus grand?» Sur ce, l'homme passant les mains dans les cheveux de +Pouthier: + +--«Vous êtes brun, vous?» + +--«Un brun qui grisonne.» + +--«Montrez votre poitrine, vos bras.» Et sur toutes ces parties mises à nu, +l'oeil du commissaire semblait chercher les marques d'un tatouage. Enfin +il remonta à son visage qu'il fixa longtemps, et il finit par dire:--«Non, +non, l'autre était plus grêlé!» + +Était-ce une ressemblance physique avec un des assassins? Était-ce une +ressemblance d'écriture avec des papiers compromettants? Était-ce enfin la +ressemblance de son nom, avec un nommé Outhier, un membre de la Commune de +Lyon? + +Le troisième jour, au soir, dans un rang de cinq prisonniers, et le bras +ficelé au bras de l'Irlandais Olready, il partait pour l'Orangerie de +Versailles. En route, ayant parlé un peu haut, dans une petite altercation +avec Olready, un officier les faisait sortir des rangs, et marcher vers un +mur, où il s'attendait à être fusillé, quand le commandant criait: «Faites +rentrer ces hommes, nous n'avons pas le temps de nous amuser ici, on les +fusillera à la gare!» A la gare, on les oubliait, et ils montaient en +chemin de fer. + +Un type singulier et bizarre, cet Olready, un commis voyageur en +révolution, un apôtre de fénianisme, un agent de l'Internationale, un +misérable, être maladroit, laid, _avortonné_, mais possesseur d'un flegme +merveilleux, d'une imperturbabilité héroïque, et répétant, avec un accent +anglais tout à fait comique: «Très _curious_! très _curious_!» aux moments +les plus critiques, à l'instant où il croyait qu'on allait le fusiller. + +Les deux amis étaient jetés dans l'Orangerie, au milieu des milliers de +prisonniers remplissant l'immense cave, toute pleine d'une poussière +blanche, que le pas de chacun soulevait, faisant des _nuages d'albâtre_, +dans lesquels tout le monde toussait à cracher ses poumons. + +Les jours passés là, s'écoulaient dans une vague inquiétude d'être +fusillés, d'un moment à l'autre, crainte à laquelle succédait, dans les +esprits, la menace moins terrible de la déportation. Et là, je retrouvais +tout à fait mon Anatole. L'idée de la déportation fut accueillie par sa +cervelle amoureuse de voyage, comme un des moyens les plus simples pour +faire des milliers de lieues sans payer, et de réaliser enfin ses rêves de +pays exotiques. + +Aussi, quand, au bout de deux ou trois jours, on demanda ceux qui +voulaient partir, se fit-il inscrire de suite avec Olready. L'innocent +croyait être transporté immédiatement en Calédonie... Il part, parqué avec +ses compagnons, dans des wagons à bestiaux, si bien calfeutrés contre les +évasions, que, vers la fin des quarante-huit heures que dura le voyage de +Cherbourg, le pain s'aigrissant dans la fermentation de l'humanité, +entassée là, ils étouffaient et étaient forcés, de se coucher, tour à tour, +par terre, et de chercher un peu d'air respirable par les fentes du +plancher. + +Aussitôt arrivés, on les menait à bord du BAYARD, où, avant d'entrer, on +les dépouillait de tout, ne leur laissant que leurs chemises et des +souliers. + +Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, on leur criait de rouler +leurs couvertures, et d'ôter leurs souliers, et alors une inondation +générale, qui laissait le plancher mouillé jusqu'à dix heures. + +--«Diable, lui dis-je, que vous avez dû souffrir!» + +--«Eh bien, non, répond-il, je ne connais plus le froid aux pieds. Des +asthmatiques se sont guéris, et Olready qui crachait le sang, en arrivant, +va beaucoup mieux. Il y a eu des morts par la dyssenterie, par +l'albuminurie, par le scorbut, mais personne n'est mort de la poitrine.» + +«Mon cher, reprend-il, le curieux, c'est qu'au bout de trois jours, au +milieu de ces hommes _dépiotés_ de tout en entrant, il y avait des jeux de +dames faits avec des mouchoirs, où l'on avait noirci des carreaux noirs, +et avec des rondelles de drap de deux couleurs; il y avait des jeux de +jonchets, faits avec des brindilles de balais; il y avait des jeux de +jacquet, avec des dés en savon; il y avait des jeux de dominos, faits avec +je ne sais quoi, et quand on nous a donné de la viande, il s'est trouvé +des artistes qui ont fabriqué, avec les os, des couteaux, des couteaux qui +se fermaient avec un système de ressort, en ficelle tressée, qui était un +chef-d'oeuvre... enfin, figure-toi qu'à la fin, de ces cordes avec +lesquelles on essuie le pont, et qu'on volait, tout le monde avait des +pantoufles, des calottes en ficelle.» + +«Nous avons passé trois mois dans la batterie, sans monter sur le pont, +trois mois, où, sauf la première semaine, où l'on nous a donné deux fois +du lard, nous n'avons pas eu de viande, et avons été nourris seulement de +pois et de haricots, ce qui, par parenthèse, vous procurait des +inflammations buccales bien désagréables.» + +«Par exemple, au bout de trois mois, la première fois qu'on est monté +là-haut, et qu'on a respiré de l'air vrai, on est monté à quatre pattes, +et l'on étouffait, comme si tu te trouvais en ballon, à 6000 pieds, +au-dessus de la terre.» + +«Il existait toutes sortes de sociétés: la société des _grinches_ avec la +Volige, le garçon le plus facétieux de la terre; la société des +_maquereaux_, présidée par Victor, l'imagination la plus cocasse. Il avait +inventé un jeu de main chaude des plus spirituels, et dans le jeu de +_Monsieur le Président_, il y mettait quelque chose tenant de +l'improvisation des pièces italiennes, et de ce que j'ai lu dans un de tes +livres sur Nicholson. Il était épatant d'invention... Moi, je faisais +partie d'une société honnête, qui habitait la rue _Tribordaise_, et qui +avait son plat,--tu sais le baquet dans lequel nous +mangions:--_Cailleboutis de l'Avent_.» + +«Il faut te dire que, lorsque j'avais été amené à l'Orangerie de +Versailles, j'avais huit sous sur moi. On me les avait pris. Ça fait que +je me trouvais absolument sans un _patard_. Alors, ô fortune, Signeux +m'envoya dix francs en timbres-poste, parce qu'on ne nous laissait pas +d'argent! Oh! la première tablette de chocolat que j'ai pu acheter, que +cela m'a paru bon!... Mais qu'est ceci à côté de cela! Avec mes timbres +j'ai pu acheter une feuille de papier, qu'on m'a vendue quinze sous, et un +crayon Cacheux d'un sou, payé vingt-deux sous... et avec cela j'ai exécuté +mon premier portrait qui a eu un succès énorme, en sorte que j'en ai +fabriqué soixante-sept à deux francs,--ce qui a fait de moi, de moi, c'est +risible, une espèce de banquier pour tout le monde.» + +«Le dur, je te l'ai dit, a duré trois mois, trois mois où il y avait une +telle vermine dans le trou où nous étions quatre cent trente, que nous +étions obligés d'_épouiller_ les vieux, pour qu'ils ne soient pas +complètement mangés.» + +«Donc, au bout des trois mois, on nous a permis de nous promener sur le +pont, on nous a donné de la viande, on nous a même donné du vin, et +quoiqu'on ne nous en donnât qu'un décilitre, cela grisait tout le monde, +ce qui était parfois embêtant, vu les quatre bouches de mitrailleuses, que +nous avions à l'avant et à l'arrière, et qu'on avait la galanterie de +nettoyer devant nous et de recharger tous les dimanches.» + +«Mes portraits faisaient rage. Ne voilà-t-il pas le commandant qui a envie +d'avoir le sien! Je fais son portrait. Je fais le portrait de sa femme, +d'après un daguerréotype. Ma position change. On me donne une cabine sur +le pont. J'ai la permission de travailler. Les sergents me traitent avec +respect. Enfin, un jour, mon brave homme de commandant, qui, je crois, +avait manigancé en dessous, me dit: «Ça y est!» et me tend mon +_fiche-mon-camp_.» + +«J'étais entré le 5 juin, je sortais le 21 octobre, le jour de ma +naissance. J'étais resté le dernier du _plat_... Olready, lui, quand je +suis sorti, faisait vingt-deux jours de _cale_.» + +«C'est drôle, au premier repas que j'ai fait dehors, quand j'ai trouvé une +fourchette à côté de mon assiette, il m'a fallu un petit effort de mémoire +pour savoir à quoi ça servait...» + + * * * * * + +_3 décembre_.--La composition, la fabulation, l'écriture d'un roman: belle +affaire! Le dur, le pénible, c'est le métier d'agent de police et de +mouchard qu'il faut faire, pour ramasser,--et cela la plupart du temps +dans des milieux répugnants,--pour ramasser la vérité vraie, avec laquelle +se compose le roman contemporain. Mais pourquoi, me dira-t-on, choisir ces +milieux? Parce que c'est dans le bas, que dans l'effacement d'une +civilisation, se conserve le caractère des choses, des personnes, de la +langue, de tout, et qu'un peintre a mille fois plus de chance de faire une +oeuvre ayant du _style_, d'une fille crottée de la rue Saint-Honoré que +d'une lorette de Bréda. Pourquoi encore? peut-être parce que je suis un +littérateur bien né, et que le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour +moi l'attrait de populations inconnues, et non découvertes, quelque chose +de l'_exotique_, que les voyageurs vont chercher, avec mille souffrances +dans les pays lointains. + + * * * * * + +_5 décembre_.--Enfermé chez moi par le rhume, dans la bibliothèque toute +nouvellement faite, et où je viens de ranger mes livres, je sens rentrer +en moi le désir et la volonté du travail. + + * * * * * + +_11 décembre_.--Bar-sur-Seine. Les pieds dans la neige, j'attends depuis +neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, le débuché d'un +sanglier, qui se refuse à quitter sa bauge, enviant la peau de ces gens du +Châtillonnais qui vont tuer les sangliers, tout nus, pour ne pas en être +éventés. + + * * * * * + +_17 décembre_.--La propriété de l'argent n'a absolument rien pour moi, de +ce que je lui vois avoir pour les autres. L'argent pour moi, ce sont des +rondelles de métal ou des carrés de papier à filigrane, où je lis: Bon +pour une jouissance de cinquante centimes, de cinq francs, de vingt francs, +de cent francs, de mille francs. + + * * * * * + +_26 décembre_.--Bar-sur-Seine. En descendant du bois dans le village de +Plaines, mes yeux sont attirés par deux ou trois écorniflures bleuâtres +dans la pierre d'un mur. «C'est un ouvrier de la fabrique, me dit mon +compagnon de chasse, que les Prussiens ont mis contre le mur, et fusillé +en entrant ici. A la maison où l'on garde les chiens, nous avons trouvé la +femme de l'ouvrier, une jeune paysanne ayant dans son tablier une petite +fille de quatre ans. + +On l'avait fait venir pour tâcher de lui obtenir un secours. On lui a +demandé son nom. Elle s'appelle Divine: n'est-ce pas un joli nom de +baptême pour un romancier? + +FIN + + * * * * * + +TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS + + +A + +Alphand, 187. +Aristophane, 239. +Arago (François), 155. +Arago (Emmanuel), 68, 210. +Asselineau, 296. +Assi, 231, 240. +Attila, 113, 180. +Aubryet. 356. + + +B + +Banville (de), 357. +Barbier, 324. +Baroche, 151. +Barry (Mme du), 346. +Bauer, 204. +Bazaine, 104. +Beauvais, 226. +Beauvallon, 122. +Behaine (le comte de), 111, 334, 335, 336. +Berthelot, 11, 24, 26, 27, 106, 107, 110, 143, 204, 206, 231, 338, +344. +Bertrand (le mathématicien), 106, 169. +Bismarck, 113, 124, 126, 172, 213, 235. +Blanc (Louis), 72, 106, 107, 108, 109, 186, 240, 292. +Blanc (Charles), 50, 55. +Blanqui, 105. +Bocher (Emmanuel), 226. +Bondieu (Mme), 8. +Bonington, 287, +Bourbaki, 212. +Bourbonne, 4, 331. +Bourgoin, 255. +Bracquemond (Mme), 280, 303. +Bracquemond, 253, 254, 255, 266. +Brébant, 14, 24, 50, 68, 86. 106, 142, 143, 166, 185, 203, 205, 207, +217, 234, 268, 338, 343, 352, 355. +Burty, 42, 62, 77, 172, 196, 200, 201, 210, 229, 237, 253, 206, 278, +286, 296, 306, 308, 310, 313, 316, 326, 333. +Burty (Mme), 134, 279, 312, 316, 326. +Burty (Madeleine), 312, 316. + + +C + +Capoul, 9. +Chanzy, 200, 232. +Charles X, 226. +Charles Edmond, 11, 50, 86, 142, 185, 263, 264, 275. +Charles Edmond (Mme), 142, 263. +Chateaubriand, 168. +Chenavard, 55. +Chennevières, 18, 90, 111. +Chenu, 282. +Chevalier (Philippe), 197. +Chevalier, 255. +Chevet, 96. +Clément de Ris, 113. +Clément Thomas, 230. +Cobourg, 43. +Collet (Louise), 56. +Corcelet, 152. +Couchaud, 338. +Courasse, 262. +Courbet, 267. +Courmont (Cornélie de), 73. +Courmont (Philippe de), 332, 333. +Cousin, 167. +Cousinot (Mlle), 351. +Crémieux, 122, 214, 215. + + +D + +Dampierre, 151. +Dante, 341. +Diaz, 294. +Divine, 367. +Ducrot, 149. +Dufaure, 283, 346. +Dumas père, 155, 156. +Dumas fils, 316. +Dumas (l'industriel), 190. +Du Mesnil, 24, 27, 158, 204, 206. +Duplessis (Georges), 202. +Durand (Jacques), 294. + + +E + +Edouard VI, 212. +Esther, 235. +Eugénie (l'Impératrice), 13, 14, 336, 338, 357. +Ezéchiel, 268. + + +F + +Favre (Jules), 203, 221. +Fattet, 356. +Ferri-Pisani, 48. +Ferry (Jules), 86, 187. +Flaubert, 16, 167, 333, 352, 354. +Flourens, 105. +Franchetti, 199. +Fromentin, 65. +Frontin, 121. + + +G + +Gagneur, 68. +Gamache, 93. +Gambetta, 27, 86, 151, 235. +Garibaldi, 151. +Gautier (Théophile), 7, 14, 95, 96, 97, 106, 111, 154, 156, 217, 218, +219, 345, 353. +Gavarni, 13, 57, 76, 102, 143, 211, 226, 285. +Gavarni (Pierre), 48. +Gillet, 92. +Girardin (Emile de), 291. +Giraud (Eugène), 353. +Goethe, 355. +Goubaux, 351. +Goubie, 132. +Goupil, 208. +Gros (le peintre), 86. +_Grou-Grou_, 342. +Gudin (le peintre), 88. +Guichard, 303, 306. +Guillaume (le roi), 193, 213, 221, 226. +Guiod, 109. +Guys (le dessinateur), 357. + + +H + +Haussmann, 51. +Hébrard, 107, 205, 206. +Hédé, 189. +Henkel (le comte), 357. +Henri V, 113, 232. +Hervilly (d'), 196. +Hetzel, 27. +Hirsch (le peintre), 198. +Homère, 241. +Houel, 82. +Houssaye (Arsène), 175, 357. +Hubert-Robert, 91. +Hugo (Victor), 103, 114, 115, 116, 121, 122, 154, 155, 229, 231, 357. +Hugo (Charles), 114, 229. + + +I + +Isaïe, 236. + + +J + +Job, 235. +Jonckind, 286, 287. +Judith, 235. + + +K + +Knaus, 69. +Krupp, 159. + + +L + +La Bruyère, 168. +Lafontaine, 104. +Lambillotte (l'abbé), 5. +Larcy (de), 346. +La Valette, 269. +Laverdet, 300. +Lecointe (le général), 230. +Ledru-Rollin, 105. +Le Flô, 186. +Lefrançais, 295. +Legouvé, 92. +Lemud, 84. +Lessore, 135. +Louis XV, 346. +Louis XVIII, 288. +Louis-Philippe, 125, 170. +Lullier, 231. +Lurde (le comte de), 335. + + +M + +Mac-Mahon, 14, l9, 329. +Magny, 161. +Maherault, 926. +Mahias, 68. +Mainbourg (le père), 168. +Manuel, 295. +Marat, 189. +Marchal (le peintre), 195. +Marcille (Mme Camille), 335. +Marcille(Mlle Eudoxe), 334. +Marie-Antoinette, 228, 346. +_Marin_ (Eugène-Labille), 7, 330. +Massillon, 168. +Masson (Mme), 197. +Masson (Frédéric), 132. +Mathilde (la princesse), 130, 337, 345, 353. +Maupas, 6. +Mendès (Catulle), 33. +Mérimée, 96. +Meurice, 114. +Michel-Ange, 115. +Millevoye, 61. +Molière, 239, 241. +Moncey, 117, 159. +Montguyon, 299. +Mommsen, 338. +Monnier (Henri), 73, 148. +Morny, 13, 175, 355. +Mottu, 105. +Mozart, 103. + + +N + +Nadar, 131, 341. +Napoléon III, 78, 125, 335. +Napoléon (le prince), 268. +Nefftzer, 24, 27, 50, 68, 110, 121, 122, 123, 124, 142, 166, 204, +205, 206, 207, 236, 275. +Nils Barck (la comtesse), 208. +Nieuwerkerke, 90. +Nubar Pacha, 11, 12. + + +O + +Ollivier, 204. +Olready, 360, 362, 305. +Outhier, 360. + + +P + +Païva (Mme de), 94, 357. +Pasdeloup, 103. +Pélagie, 53, 64, 135, 157, 197, 236. 260, 261, 316. 319. +Pelletan, 86. +Pêne (de), 237. +_Pipe-en-Bois_ (Georges Cavalier), 235, 273. +Picard (Ernest), 235. +Pitt, 43. +Platon, 240. +Potier (le capitaine), 109. +Pouthier, 358. +Praisidial, 211. +Proth (Mario), 50. +Protais, 61. +Proudhon, 122. + + +Q + +Quentin, 81. + + +R + +Rachel, 299. +Racine, 236. +Ramelli, 354. +Regnault (le savant), 338. +Regnault (Henri), 208. +Renan, 14, 24, 25, 26, 27, 28, 50, 110, 143, 158, 167, 168, 169, 186, +187, 204, 205, 217, 235, 268, 338, 341. +Retz (le cardinal), 168. +Richard (Maurice), 90. +Ricord, 147. +Robin (le docteur), 355. +Rochefort, 23, 86, 166, 196, 200. +Roos, 175. +Rops (l'aqua-fortiste), 357. +Rothschild, 122, 355. +Rouher, 91. +Rouland, 176. +Rousseau (Théodore), 13. + + +S + +Sabatier (Mme), 354. +Sasse (Marie), 10. +Saint-Just, 186. +Saint-Simon, 168. +Saint-Victor, 14, 24, 28, 50, 68, 106,108, 149, 167, 186, 205, 235, +299, 352. +Sainte-Beuve, 33, 96, 130. +Sancy-Parabère (Mme de), 335. +Schérer, 275. +Schoelcher, 292. +Sévigné (Mme de), 168. +Signoux, 363. +Simon (Jules), 90, 167. +Simon (Mme), 346. +Soulié (Eudore), 346. +Spinoza, 236. +Strauss, 50. + + +T + +Talma, 41. +Tamisier, 106. +Tessié du Motay, 186. +Thierry (Edouard), 9. +Thiers, 22l, 229, 278, 279, 280, 283, 295, 297, 298, 338, 340, 357. +Tissot, 269. +Tony Révillon, 80, 81. +Tourbey (Mme de), 128. +Trimm (Timothée), 352. +Trêves (le capitaine), 331. +Trochu, 20, 26, 38, 108, 109, 112, 166, 173, 186, 196, 197, 201, 203, +204, 210, 232, 338. + + +V + +Vacquerie, 114, 122, 229. +Vaillant (le maréchal), 43. +Vallès, 241, 256, 271. +Vélasquez, 266. +Verlaine, 286, 288. +Verlaine (Mme), 326. +Véron (le docteur), 76. +Veuillot, 134. +Victor, 363. +Vinoy, 47, 186, 201, 202, 206. +Voisin, 176, 251, 278. +Volige (la), 363. + + +W + +Wallace (Richard), 354. + + +Z + +Zola, 15. + + * * * * * + +TABLE DES MATIÈRES + +ANNÉE 1870. +ANNÉE 1871. + + * * * * * + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxième série, +premier volume), by Edmond de Goncourt + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT *** + +***** This file should be named 17238-8.txt or 17238-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/3/17238/ + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17238-8.zip b/17238-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..84f823d --- /dev/null +++ b/17238-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..d6592f2 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #17238 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17238) |
