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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:20 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire fantastique du célèbre Pierrot + Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par + Alfred Assollant + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: November 19, 2005 [EBook #17106] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT + + +SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE +Jules Bardoux directeur. + +HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT + +ÉCRITE PAR LE MAGICIEN ALCOFRIBAS + +TRADUITE DU SOGDIEN PAR ALFRED ASSOLLANT + + +TROISIÈME ÉDITION + +PARIS +LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE +15, RUE SOUFFLOT, 15 + +1885 + + + + + + +TABLE + + +HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT + + + I.--PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT + II.--DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT +III.--TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT + IV.--QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT + V.--CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT + VI.--SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT + + + + +HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT + + + + +I + +PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT + +COMMENT PIERROT DEVINT UN GRAND GUERRIER + + +Pierrot naquit enfariné: son père était meunier; sa mère était meunière. +Sa marraine était la fée Aurore, la plus jeune fille de Salomon, prince +des génies. + +Aurore était la plus charmante fée du monde: elle avait les cheveux +noirs, le front de moyenne grandeur, mais droit et arrondi, un nez +retroussé, fin et charmant, une bouche petite qui laissait voir dans ses +sourires des dents admirables. Son teint était blanc comme le lait, et +ses joues avaient cette nuance rose et transparente qui est inconnue +aux habitants de ce grossier monde sublunaire. Quant à ses yeux, ô mes +amis! jamais vous n'en avez vu, jamais vous n'en verrez de pareils. Les +étoiles du firmament ne sont auprès que des becs de gaz fumeux; la lune +n'est qu'une vieille et sale lanterne. + +Dans ces yeux si beaux, si doux, si lumineux, on voyait resplendir un +esprit extraordinaire et une bonté suprême. Oh! quelle marraine avait le +fortuné Pierrot! + +Les fées, qui sont de grandes dames, ne fréquentent guère de simples +meuniers; mais Aurore était si compatissante, qu'elle n'aimait que la +société des pauvres et des malheureux. Un jour qu'elle se promenait +seule dans la campagne, elle passa près de la maison du meunier juste au +moment où Pierrot, qui venait de naître, criait et demandait le sein de +sa mère; elle entra dans le moulin, poussée par une curiosité bien +naturelle aux dames. + +Comme elle entrait, Pierrot cessa de crier pour lui tendre les bras. +Aurore en fut si charmée qu'elle le prit sur-le-champ, l'embrassa, le +caressa, l'endormit, le replaça dans son berceau et ne voulut pas sortir +du moulin avant d'avoir obtenu la promesse qu'elle serait choisie pour +marraine de l'enfant. + +Le lendemain, elle tint Pierrot sur les fonts baptismaux et voulut lui +faire un présent, suivant la coutume. + +--Mon ami, lui dit-elle, je pourrais te rendre plus riche que tous les +rois de la terre; mais à quoi sert la richesse, si ce n'est à corrompre +et endurcir ceux qui la possèdent? Je pourrais te donner le bonheur; +mais il faut l'avoir mérité. Je veux te donner deux choses: l'esprit et +le courage, qui te défendront contre les autres hommes; et une +troisième: la bonté, qui les défendra contre toi. Ces trois choses ne +t'empêcheront pas de rencontrer beaucoup d'ennemis et d'essuyer de +grands malheurs; mais, avec le temps, elles te feront triompher de tout. +Au reste, si tu as besoin de moi, voici un anneau que je t'ordonne de ne +jamais quitter. Quand tu voudras me voir, tu le baiseras trois fois en +prononçant mon nom. En quelque lieu de la terre ou du ciel que je sois, +je t'entendrai et je viendrai à ton secours. + +Voilà comment Pierrot fut baptisé. Je passe sous silence les dragées +dont la fée Aurore répandit une si grande quantité qu'elle couvrit tout +le pays, et que les enfants du village en ramassèrent deux cent +cinquante mille boisseaux et demi, sans compter ce que croquèrent les +oiseaux du ciel, les lièvres et les écureuils. + +Quand Pierrot eut dix-huit ans, la fée Aurore le prit à part et lui dit: + +--Mon ami Pierrot, ton éducation est terminée. Tu sais tout ce qu'il +faut savoir: tu parles latin comme Cicéron et grec comme Démosthènes; tu +sais l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le cophte, l'hébreu, +le sanscrit et le chaldéen; tu connais à fond la physique, la +métaphysique, la chimie, la chiromancie, la magie, la météorologie, la +dialectique, la sophistique, la clinique et l'hydrostatique; tu as lu +tous les philosophes et tu pourrais réciter tous les poëtes; tu cours +comme une locomotive et tu as les poignets si forts et si bien attachés, +que tu pourrais porter, à bras tendu, une échelle au sommet de laquelle +serait un homme qui tiendrait lui-même la cathédrale de Strasbourg en +équilibre sur le bout de son nez. Tu as bonnes dents, bon pied, bon +oeil. Quel métier veux-tu faire? + +--Je veux être soldat, dit Pierrot; je veux aller à la guerre, tuer +beaucoup d'ennemis, devenir un grand capitaine et acquérir une gloire +immortelle qui fera parler de moi in _soecula soeculorum_. + +--_Amen_, dit la fée en riant. Tu es jeune encore, tu as du temps à +perdre. J'y consens; mais s'il t'arrive quelque accident, ne me le +reproche pas.... Ces enfants des hommes, ajouta-t-elle plus bas et comme +se parlant à elle-même, se ressemblent tous, et le plus sensé d'entre +eux mourra sans avoir eu plus de bon sens que son grand-père Adam quand +il sortit du paradis terrestre. + +Pierrot avait bien entendu l'aparté, mais il n'en fit pas semblant. «Il +n'y a pire sourd, dit le proverbe, que celui qui ne veut pas entendre.» +Ses yeux étaient éblouis des splendeurs de l'uniforme, des épaulettes +d'or, des pantalons rouges, des tuniques bleues, des croix qui brillent +sur les poitrines des officiers supérieurs. Le sabre qui pend à leur +ceinture lui parut le plus bel instrument et le plus utile qu'eût jamais +inventé le génie de l'homme. Quant au cheval, et tous mes lecteurs me +comprendront sans peine, c'était le rêve de l'ambitieux Pierrot. + +--Il est glorieux d'être fantassin, disait-il; mais il est divin d'être +cavalier. Si j'étais Dieu, je dînerais à cheval. + +Son rêve était plus près de la réalité qu'il ne le croyait. + +--Embrasse ton père et ta mère, dit la fée, et partons. + +--Où donc allons-nous? dit Pierrot. + +--A la gloire, puisque tu le veux; et prenons garde de ne pas nous +rompre le cou, la route est difficile. + +Qui pourrait dire la douleur de la pauvre meunière quand elle apprit le +projet de Pierrot? + +--Hélas! dit-elle, je t'ai nourri de mon lait, réchauffé de mes caresses +et de mes baisers, élevé, instruit, pour que tu te fasses tuer au +service du roi! Quel besoin as-tu d'être soldat, malheureux Pierrot? Te +manque-t-il quelque chose ici? Ce que tu as voulu, en tout temps, ne +l'avons-nous pas fait? Ne te l'avons-nous pas donné? Pierrot, je t'en +supplie, ne me donne pas la douleur de te voir un jour rapporté ici mort +ou estropié. Que ferions-nous alors? Que fera ton père, dont le bras se +fatigue et ne peut plus travailler? Comment et de quoi vivrons-nous? + +--Pardonne-moi, pauvre mère, dit l'entêté Pierrot, c'est ma vocation. Je +le sens, je suis né pour la guerre. + +Ici la mère se mit à pleurer. Le meunier, qui n'avait encore rien dit, +rompit le silence: + +--Tu peux t'en aller, Pierrot, si tu sens que c'est ta vocation, quoique +ce soit une vocation singulière que celle de couper la tête à un homme, +ou de lui fendre le ventre d'un coup de sabre et de répandre à terre ses +entrailles. La voix des parents n'a appris, n'apprend et n'apprendra +jamais rien aux enfants. Ils ne croient que l'expérience! Va donc, et +tâche d'acquérir cette expérience au meilleur marché possible. + +--Mais, dit Pierrot, ne faut-il pas combattre pour sa patrie? + +--Quand la patrie est attaquée, dit le meunier, il faut que les enfants +courent à l'ennemi et que les pères leur montrent le chemin; mais il n'y +a aucun danger, mon pauvre Pierrot, tu le sais bien: nous sommes en paix +avec tout le monde. + +--Mais.... + +--Encore un _mais_! Va! pars! lui dit son père en l'embrassant. + +Pierrot partit fort chagrin, mais obstiné dans sa résolution. Si la +bonne fée avait pitié de la douleur de ses parents, elle savait fort +bien qu'un peu d'expérience était nécessaire pour rabattre la +présomption de Pierrot, et elle avait confiance dans l'avenir. + +Ils marchèrent longtemps côte à côte sans rien dire. Enfin, après +plusieurs jours, ils arrivèrent dans le palais du roi. Là, Pierrot fut +si ébloui des colonnes de marbre, des grilles en fer doré, des gardes +chamarrés d'or, et des cavaliers qui couraient au galop le sabre en +main, à travers la foule, pour annoncer le passage de Sa Majesté, qu'il +oublia complétement les remontrances de ses parents. + +Comme il regardait, bouche béante, un spectacle si nouveau, le roi passa +en carrosse, précédé et suivi d'une nombreuse escorte. Il était midi +moins cinq minutes, et la famille royale, au retour de la promenade, +allait dîner. Aussi le cocher paraissait fort pressé, dans la crainte de +faire attendre Sa Majesté. Tout à coup un accident inattendu arrêta le +carrosse. Un des chevaux de l'escorte fit un écart, et le page qui le +montait, et qui était à peu près de l'âge de Pierrot, fut jeté contre +une borne et eut la tête fracassée. Tous les autres s'arrêtèrent au même +instant pour lui porter secours ou au moins pour ne pas le fouler sous +les pieds des chevaux. + +--Eh bien! qu'est-ce? dit aigrement le roi en mettant la tête à la +portière. + +--Sire, répondit un page, c'est un de mes camarades qui vient de se tuer +en tombant de cheval. + +--Le butor! dit le roi; qu'on l'enterre et qu'un autre prenne sa place. +Faut-il, parce qu'un maladroit s'est brisé la tête, m'exposer à trouver +mon potage refroidi? + +Il parlait fort bien, ce grand roi. Si chaque souverain, ayant trente +millions d'hommes à conduire, pensait à chacun d'eux successivement et +sans relâche pendant quarante ans de règne, il ne lui resterait pas une +minute pour manger, boire, dormir, se promener, chasser et penser à +lui-même. Encore ne pourrait-il, en toute sa vie, donner à chacun de ses +sujets qu'une demi-minute de réflexion. Évidemment c'est trop peu pour +chacun. C'était aussi l'opinion du grand Vantripan, empereur de Chine, +du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée, et de tous les +Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu +au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts +Himalaya. Aussi, ne pouvant penser à tous ses sujets, en gros ou en +détail, il ne pensait qu'à lui-même. + +Par l'énumération des États de ce grand roi, vous voyez, mes amis, que +la Chine fut le premier théâtre des exploits de Pierrot. Il ne faudrait +pas croire pour cela que Pierrot fût Chinois. Il était né, au contraire, +fort loin de là, dans la forêt des Ardennes; mais la fée, par un +enchantement dont elle a gardé le secret, sans quoi je vous le dirais +bien volontiers, l'avait, au bout de trois jours de marche, et pendant +son sommeil, transporté, sans qu'il s'en aperçût, sur les bords du +fleuve Jaune, où se désaltèrent, en remuant éternellement la tête, des +mandarins aux yeux de porcelaine. Mais revenons à la colère du roi quand +il craignit de trouver son potage refroidi. + +Au bruit de cette royale colère, toute l'escorte trembla. Le grand roi +était d'humeur à faire sauter comme des noisettes les têtes de trois +cents courtisans pour venger une injure si grave. Chacun cherchait des +yeux, dans la foule, un remplaçant au malheureux page. + +La fée Aurore poussa de la main le coude de Pierrot. Celui-ci, sans +balancer, saisit les rênes, met le pied à l'étrier et monte à cheval. + +--Ton nom? dit Vantripan. + +--Pierrot, sire, pour vous servir. + +--Tu es un drôle bien hardi. Qui t'a dit de monter à cheval? + +--Vous-même, sire. + +--Moi? + +--Vous, sire. N'avez-vous pas dit: Qu'on l'enterre et qu'un autre prenne +sa place!» Je prends sa place. Toute la terre ne vous doit-elle pas +obéissance? J'ai obéi. + +--Et la casaque d'uniforme? + +Ici Pierrot fut embarrassé un instant, mais la fée vint à son secours. +Elle le toucha de sa baguette: en un clin d'oeil Pierrot fut habillé +comme ses nouveaux camarades. Alors le roi, qui s'était penché vers le +fond du carrosse pour parler à la reine, se retourna brusquement. + +--Sire, dit Pierrot, je suis prêt. + +--Comment! tu es habillé? + +--Sire, ne vous ai-je pas dit que toute la terre vous doit obéissance? +Vous avez voulu que je prisse l'uniforme. Je l'ai pris. + +--Voilà un grand prodige, dit Vantripan; mais mon potage ne vaut plus +rien. Au palais, et au galop. + +En une minute le carrosse, l'escorte et Pierrot disparurent, laissant +trente mille badauds stupéfaits de la hardiesse de Pierrot, de sa +promptitude à s'habiller, et de la bonté du grand Vantripan. Dans le +même moment, la pluie qui tombait les força de rentrer dans leur +famille, où tout le reste de la journée et les trois jours suivants on +ne parla d'autre chose que du nouveau page. + +Pierrot était émerveillé de son bonheur. + +--Quoi! disait-il, en si peu de temps me voilà admis à la cour, et en +passe de faire une belle fortune. Qui sait? + +Au milieu de ces pensées ambitieuses, on arriva au palais. Pierrot +voulut descendre de cheval comme les autres et suivre le roi pour dîner, +mais le gouverneur des pages l'arrêta. + +--Montez votre garde d'abord, lui dit-il. + +--Je meurs de faim, dit Pierrot. + +--Vous répliquez? huit jours d'arrêts. Mais d'abord, sabre en main et +restez à cheval devant le vestibule; voici la consigne: Quiconque +entrera sans laisser passer, vous lui couperez le cou; et si vous y +manquez, on vous le coupera à vous-même pour vous apprendre à vivre. + +Ce disant, le gouverneur monta d'un air grave dans son appartement, où +l'attendait un bon dîner avec un bon feu et d'excellent vin. + +C'était au mois de novembre, et Pierrot, chamarré d'or, mais légèrement +vêtu, montait sa garde à cheval devant le vestibule. Devant lui, des +cuisines royales montaient à chaque instant une foule de plats +succulents, les uns pour le roi, d'autres pour les officiers de sa +maison, pour ses ministres, pour les femmes de chambre de la reine, pour +les maîtres d'hôtel, pour tout le monde enfin, excepté le désolé +Pierrot. Chaque plat laissait un parfum exquis dont étaient +douloureusement excitées les papilles nerveuses du malheureux page. + +Les marmitons riaient en passant près de lui, et se le montraient l'un à +l'autre avec des gestes moqueurs. + +--Voilà un cavalier dont la digestion sera facile, dit l'un d'eux. + +--Habit de velours, ventre de son, dit un autre. + +Pierrot, mouillé de pluie, morfondu, ne pouvant souffler dans les +doigts de sa main gauche qui tenait la bride du cheval, ni dans les +doigts de sa main droite qui tenait le sabre, affamé de plus, donnait de +bon coeur au diable le roi, la reine, la cour, les courtisans et la +maudite envie qu'il avait eue de quitter son père et sa mère, et +d'entrer au service militaire. + +Enfin la fée Aurore eut compassion de ses souffrances. + +--Pierrot, dit-elle, cherche dans la sacoche de ton cheval, et mange. + +Or dans la sacoche il n'y avait qu'un morceau de pain sec et fort dur, +que le pauvre affamé dévora en quelques minutes. Ainsi se réalisa son +rêve de dîner à cheval. + +Comme il finissait, trois heures sonnèrent. Vantripan avait dîné, lui +aussi, mais beaucoup mieux, et plus à l'aise. + +--Ventre de biche! dit-il en paraissant sur le balcon du premier étage +du palais, j'ai solidement dîné. + +Et il défit son ceinturon pour respirer plus à l'aise. + +--Quel est ce page qui monte la garde? ajouta-t-il en abaissant son +regard royal sur le pauvre Pierrot. + +--Sire, dit un officier, c'est ce jeune homme qui s'est offert si +singulièrement au service de Votre Majesté. + +--Pardieu! dit le roi, quand j'ai bien mangé et bien bu, je veux que +tous mes sujets soient heureux. Approche ici, page; et toi, dit-il au +ministre de la guerre qui avait dîné avec lui, tire ton sabre, et +découpe-moi ce chapon rôti. + +Pierrot s'approcha, et Vantripan lui lança le chapon. Pierrot le reçut +si adroitement qu'il fit l'admiration générale. + +Les gens qui ont bien dîné ne sont pas, comme on sait, difficiles sur le +choix de leurs plaisanteries, et celles des rois, quelle qu'en soit la +tournure, sont toujours excellentes. + +Après le chapon vint une bouteille de vin, puis un petit pain, puis des +gâteaux. Finalement Pierrot dîna mieux qu'il ne l'avait espéré; mais il +voyait rire toute la cour, et ce rire ne lui faisait pas plaisir. + +--Quand je dîne avec mes parents, pensait-il, le dîner n'est pas friand, +mais je ne mange les restes de personne, et personne ne se moque de moi. + +Cette pensée indigna Pierrot. Quand il eut fini, et cela dura quelques +minutes à peine, tant il montra d'activité, Vantripan le fit monter près +de lui. + +--Il est aux arrêts, dit le gouverneur des pages. + +--Est-ce ainsi qu'on m'obéit? dit le roi d'une voix tonnante. Va +toi-même prendre sa place, et garde les arrêts pendant six mois. + +Le gouverneur descendit la tête basse et prit la place de Pierrot au +milieu des rires de toute la cour. Chacun trouva la justice de Vantripan +admirable. + +Le roi, content de lui, s'assit dans un bon fauteuil et attendit +l'arrivée de Pierrot. A ses côtés, dans un autre fauteuil, près du feu, +était assise la reine, dont nous n'avons pas encore parlé, et qui était +une femme assez grande, fort blonde, fort grosse, de qui ses femmes de +chambre disaient: + +--Il est impossible de savoir si elle est plus méchante que bête ou plus +bête que méchante. + +Derrière elle se tenait debout, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, +la princesse Bandoline, sa fille, surnommée par les courtisans Reine de +Beauté; elle était fort belle en effet, mais encore plus orgueilleuse, +et regardait la race des Vantripan comme la plus illustre de toutes les +races royales, et elle-même, comme la plus illustre personne de cette +race. De l'autre côté de la cheminée se chauffait, assis, l'héritier +présomptif de la couronne, le prince Horribilis, laid et méchant comme +un singe; il faisait l'orgueil et la joie de sa mère, qui ne voyait en +lui qu'un esprit gracieux et pénétrant, et il effrayait d'avance ceux +qui craignaient de devenir ses sujets. Rangés en demi-cercle, les +courtisans se tenaient debout autour de la famille royale, et semblaient +attendre en bataille l'entrée de Pierrot. + +Celui-ci se présenta simplement et sans embarras. Il n'avait pas vu la +cour, mais l'éducation que lui avait donnée la fée Aurore le mettait dès +l'abord de plain-pied avec tous ceux qu'il voyait. Arrivé à quelques pas +du roi, il s'arrêta modestement. + +--Approche, drôle, lui dit gaiement le roi. D'où sors-tu? Je ne t'ai +jamais vu. + +--Sire, dit Pierrot, le soleil ne regarde pas les hommes, mais tous les +hommes regardent le soleil. + +Cette réponse fit le meilleur effet. Vantripan, flatté de se voir +comparé au soleil, croisa ses mains sur son ventre avec satisfaction. +Quant à Pierrot, s'il répondait par une flatterie, c'est qu'il ne se +souciait pas d'une réponse plus directe. Au milieu de tant de grands +seigneurs, il sentait qu'il n'aurait pas beau jeu à dire: Je suis +Pierrot, fils de Pierre le meunier et de Pierrette sa femme. Cette +généalogie honnête, mais modeste, aurait fait rire toute la cour. +Pierrot ne reniait pas sa famille, mais il n'en parlait pas; c'était un +commencement d'ingratitude. + +Quoi qu'il en soit, dès les premiers mots Pierrot fit merveille. La +reine lui fit quelques questions et trouva ses réponses admirables. Le +prince Horribilis lui dit des méchancetés qui furent repoussées avec +fermeté par Pierrot, mais sans qu'il osât riposter à un si dangereux +adversaire. La princesse Bandoline elle-même daigna détourner ses yeux +de la glace où elle se contemplait elle-même, et après l'avoir considéré +quelque temps au moyen d'un lorgnon à verre de vitre, elle se pencha +vers sa mère et dit assez haut pour être entendue de Pierrot: + +--Il est assez bien de sa personne, ce petit. + +Ce fut le signal des compliments. Toute la cour se jeta sur Pierrot et +voulut l'embrasser. Celui-ci ne savait comment se débarrasser de la +foule d'amis qu'il avait acquis si subitement; il s'en tira pourtant +avec assez de bonheur, grâce aux secours de la fée Aurore qui, sans se +montrer, lui soufflait toutes ses réponses. + +Pour que la leçon fût complète, elle voulut aider elle-même à sa +fortune. + +La voix de Vantripan fit cesser ce tumulte. + +--Pierrot, dit-il, tu me plais, et je t'attache à notre personne sacrée. +Je te donne une compagnie dans mes gardes. + +--Il faut convenir, pensa Pierrot, que je suis né coiffé. Qui m'aurait +dit cela dans la forêt des Ardennes? + +Il se précipita aux genoux du roi, baisa sa main royale et celles de la +reine et de la belle Bandoline; quant au prince Horribilis, au moment où +Pierrot s'avançait pour la même cérémonie, il lui appliqua sur le nez +une croquignole si vive, que le malheureux page recula de trois pas. + +--Qu'est-ce? dit Vantripan. + +--C'est votre nouveau capitaine qui vient de se heurter le nez, dit +sur-le-champ Horribilis. + +Pierrot n'osa le démentir. + +--A-t-il de l'esprit, mon bel Horribilis! dit la reine qui avait vu +donner la croquignole. + +--Assez, répondit négligemment la belle Bandoline, qui lissait ses +cheveux avec ses doigts blancs comme la neige. + +--Maintenant, dit Vantripan en se levant, nous avons assez travaillé +aujourd'hui. Si nous faisions une petite collation? + +Tout le monde le suivit, même Pierrot, qui fit collation, et soupa avec +messieurs les capitaines des gardes. + +Dès le lendemain il entra en fonction, fit l'exercice du cheval et du +sabre, et montra des dispositions admirables. + +En peu de jours il l'emporta sur tous ses camarades, ce qui lui ôta le +peu d'amis qu'aurait pu lui laisser sa rapide fortune. Si facile à +réparer que fût cette perte, Pierrot s'y montra sensible: il n'était pas +encore accoutumé au bel air de la cour et aux usages du monde. + +Un mois après l'arrivée de Pierrot, le bruit se répandit que le géant +Pantafilando, empereur des îles Inconnues, sur la réputation de beauté +de la princesse Bandoline, la faisait demander en mariage. Tout le monde +sait que les îles Inconnues, semblables à l'île de Barataria du fameux +Sancho Pança, sont situées en terre ferme à cinq cents lieues au nord +des monts Altaï, et confinent au Kamtchatka. On sait aussi que ces îles +sont appelées Inconnues à cause du grand éloignement où elles sont de la +mer et des poissons, qui jamais n'en entendirent parler. L'occasion se +présentera peut-être plus tard de donner sur cette géographie nouvelle +quelques détails que j'emprunterai aux livres magiques du magicien +Alcofribas. La description du magicien commence ainsi: + +[Illustration] + +Ce qui veut dire, dans la langue qu'emploient le diable et ses adeptes +pour communiquer ensemble: + + Hrhadhaghâ, mhushkhokhinhgûm, + Bhahrhatâ, Abbrakhadhabrâ. + +Et en français: + + Écoutez tous, petits et grands, + Celui qui mange les petits enfants. + +Revenons à la demande en mariage du géant Pantafilando. Ce grand prince +n'avait pas cru qu'elle pût être rejetée; aussi vint-il la faire +lui-même à la tête de cent mille cavaliers qui entrèrent le sabre au +poing dans la capitale de la Chine, et l'accompagnèrent à cheval +jusqu'au grand escalier du palais du roi. + +Par hasard, Pierrot était de garde ce jour-là avec sa compagnie. Il fut +un peu étonné de cet appareil, et descendit l'escalier pour tenir la +bride du cheval, pendant que le géant mettait pied à terre avec toute sa +suite. Pantafilando, remettant son cheval à un palefrenier nègre, monta +les degrés côte à côte avec Pierrot. + +Au dernier, Pierrot se retourna et vit que les cent mille Tartares +suivaient leur prince dans le palais. Il s'arrêta et dit au géant: + +--Sire, S.M. le roi de la Chine sera sans doute très-heureux de vous +donner l'hospitalité dans son palais, mais il est bien difficile de +loger tous ces braves cavaliers. + +--Eh bien, dit gaiement Pantafilando, ceux qui ne pourront pas entrer +resteront dehors. D'ailleurs, mes soldats ne sont pas difficiles. +N'est-ce pas, amis, que vous n'êtes pas difficiles? + +--Non, non, crièrent à la fois d'une voix de tonnerre les cent mille +Tartares; nous ne sommes pas difficiles. Nous coucherons un peu partout. + +--Avez-vous la gale? cria Pantafilando. + +--Non. + +--Avez-vous la teigne? + +--Non. + +--Avez-vous la peste? + +--Non. + +--Entrez donc! + +Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le +commandement était de cent hommes seulement, qui tremblaient de peur à +la vue du seul Pantafilando. Engager le combat et faire respecter la +consigne eût été folie. C'était mettre à feu et à sang la capitale de +l'empire. Manquer à sa consigne, c'était se faire couper le cou, et +Pierrot savait bien que le grand Vantripan n'y manquerait pas, ne +fût-ce que pour se venger de la frayeur que lui inspirait l'empereur des +îles Inconnues. + +--De quoi s'avise ce grand escogriffe, disait-il, de faire un pareil +esclandre? S'il veut se marier, n'y a-t-il pas des filles dans son pays? +Après tout, qu'est-ce qu'une femme? C'est un être plus petit que nous, +plus bavard, plus médisant, plus paresseux, plus joli si l'on veut, qui +porte plusieurs jupons et qui n'a pas de barbe. N'est-ce pas là de quoi +massacrer des centaines de mille hommes et brûler tout un pays? + +A ce moment de ses réflexions, il sentit une douleur assez vive, comme +si on lui tirait les oreilles. C'était la fée Aurore. Elle avait entendu +ce beau monologue. + +--Pierrot, dit-elle, j'ai bien envie de te planter là, car tu n'es pas +bon à grand'chose. Dis-moi, connais-tu ce beau vers de M. Legouvé? + + ...Parle mieux d'un sexe à qui tu dois ta mère. + +--Hélas! dit le pauvre capitaine, M. Legouvé s'est-il jamais trouvé en +face du féroce Pantafilando et de ses cent mille Tartares? + +--Laisse-moi faire et ne t'inquiète pas des Tartares. + +En même temps elle parut en costume de dame d'honneur aux yeux du géant, +qui ne l'avait pas encore vue. Vous imaginez assez ce que devait être +la fée Aurore en dame d'honneur. Les plus belles filles d'Ève n'étaient +auprès d'elle que des cailloux bruts, comparés aux purs diamants de +Golconde. C'était une grâce, une lumière, une divinité. Tout en elle +paraissait rose, transparent, diaphane, fait d'une goutte de lait dorée +par un rayon de soleil. Elle regarda les cent mille Tartares, et tous, +d'un commun accord, se prosternèrent contre terre. Pantafilando lui-même +en fut ébranlé jusqu'au fond du coeur; il se sentit subitement radouci, +ramolli, et saisi d'un transport de joie dont la cause lui était +inconnue. Quant à Pierrot, il était ravi et transporté en esprit +au-dessus des planètes. Il ne craignait plus ni le géant ni personne. Il +ne craignait que de ne pas exécuter assez vite les ordres de sa +marraine. + +--Seigneur, dit-elle à Pantafilando, la princesse Bandoline, ma +maîtresse, qui a depuis longtemps entendu parler de vos exploits, est +ravie de vous voir. Mais elle vous prie d'entrer seul dans ce palais +avec deux ou trois officiers. C'est en habit de fête et non en habit de +guerre qu'il faut venir voir sa fiancée. + +--Mon enfant, dit le gros Pantafilando, si ta maîtresse a seulement la +moitié de ta beauté, mon coeur et ma main sont à elle; mais, sans aller +plus loin, si tu veux m'épouser, je te fais dès à présent impératrice +des îles Inconnues, et pour peu que tu le désires, j'y joindrai le +royaume de la Chine, que mes Tartares et moi nous dévorerons en un +instant. N'est-ce pas, amis? dit-il en se tournant vers son escorte. + +--Oui, oui, s'écrièrent à la fois les cent mille Tartares en remuant les +mâchoires comme des castagnettes; nous mangerons la Chine et tous ses +habitants. + +Cette armée était si admirablement disciplinée, que chaque soldat +buvait, mangeait, dormait, marchait et parlait à la même heure, à la +même minute que tous ses camarades. C'était un modèle d'armée. Chaque +matin on lui disait ce qu'elle devait penser dans la journée, et, en +vérité, il n'y avait pas d'exemple de soldat qui eût pensé à droite ni à +gauche contre les ordres de son chef. + +--Seigneur, répliqua la fée en souriant, tant d'honneur ne m'appartient +pas; mais souffrez que j'annonce votre arrivée à ma maîtresse. Et elle +disparut. + +--Corbleu! dit le géant en passant sa langue sur ses lèvres, comme un +chat qui lèche ses babines après dîner, comment t'appelle-t-on, +capitaine? + +--Pierrot, seigneur. + +--Corbleu! capitaine Pierrot, par le grand Mandricard mon aïeul, premier +empereur des îles Inconnues, voilà une jolie fille, et je veux lui faire +plaisir. Holà! trois généraux! qu'on me suive, et que tous les autres +remontent à cheval et attendent mes ordres, la lance en arrêt. Toi, +Pierrot, montre-moi le chemin. + +Pierrot ne se fit pas prier. Il entra dans la salle à manger, qui était +aussi la salle d'audience du grand Vantripan. La porte n'ayant que 60 +pieds de haut, Pantafilando, qui marchait sans précaution, se cogna le +front contre le montant supérieur. Il entra en jurant horriblement. + +--Que mille millions de canonnades renversent ce palais sur la tête de +ceux qui l'ont bâti et de ceux qui l'habitent!... s'écria-t-il d'une +voix si forte que toutes les vitres de la salle se brisèrent en éclats. + +--Diable! dit Pierrot, les affaires vont mal. + +Vantripan était assis sur son trône. Sa famille était à ses côtés avec +toute la cour; mais au seul bruit de la voix de Pantafilando, toutes les +dames s'enfuirent saisies d'une terreur panique. Les courtisans auraient +bien voulu suivre cet exemple; mais les portes étaient trop étroites +pour donner passage à tout le monde, et beaucoup furent forcés, ne +pouvant fuir, de faire contre mauvaise fortune bon coeur. + +--Quel est l'officier de garde aujourd'hui! s'écria Vantripan d'une voix +mal assurée. + +--C'est moi, sire, répondit Pierrot qui avait repris tout son +sang-froid. + +--Quelle est la consigne? + +--De couper le cou à tous ceux qui entrent ici sans permission. + +--Eh bien, pourquoi n'as-tu pas coupé le cou à cet immense Tartare, et +pourquoi laisses-tu entrer ici le premier venu? + +Pierrot allait répondre, le géant l'interrompit. + +--Le premier venu! s'écria Pantafilando. Oui, certes, le premier venu de +cent mille Tartares qui n'attendent à ta porte que mon signal pour te +casser en mille morceaux, toi et ta ville de porcelaine et tes coquins +de sujets, dont aucun n'ose me regarder en face. + +--Prenez la peine de vous asseoir, monseigneur, dit alors Vantripan en +présentant lui-même son fauteuil au géant, et excusez l'incivilité de +mes officiers qui ne vous ont peut-être pas traité avec tous les égards +dus à votre rang. Et, à propos, seigneur, à qui ai-je l'honneur de +parler? + +--Ah! ah! vieux cafard, dit le bruyant Pantafilando, tu ne me connais +pas, mais à ma mine seule tu as deviné que j'étais un hôte illustre. Je +suis le géant Pantafilando, si connu dans l'histoire; Pantafilando, +empereur des îles Inconnues, souverain des mers qui entourent le pôle et +des neiges qui couvrent les monts Altaï; Pantafilando, qui a conquis le +Beloutchistan, le Mazandéran et le Mongolistan; qui fait trembler +l'Indoustan et la Cochinchine; qui rend muets comme des poissons le Turc +et le Maure, et devant qui la terre frissonne comme l'arbre sur lequel +souffle l'ouragan, pendant que l'Océan demeure immobile de frayeur; je +suis Pantafilando, l'invincible Pantafilando. + +Durant ce discours, tous les assistants mouraient de peur. Pierrot seul +regarda le géant sans pâlir. + +--Voilà, pensa-t-il, un grand fanfaron; mais sa barbe rousse, ses +moustaches retroussées en croc et sa voix de chaudron percé ne +m'effrayent pas. + +--A quel heureux événement devons-nous le plaisir de vous voir? dit +Vantripan. + +--Je viens te demander en mariage ta fille Bandoline, la Reine de +Beauté. + +--Je vous la donne avec beaucoup de plaisir, s'écria Vantripan. Elle ne +pouvait pas trouver un époux plus digne d'elle. Elle est à vous, avec la +moitié de mes États. + +--J'en suis enchanté, s'écria Pantafilando, et la dot ne me plaît pas +moins que la fiancée. Entre nous, mon vieux Vantripan, tu es un peu âgé +pour gouverner encore un si grand empire, et tu feras bien de prendre du +repos. Dans une famille bien unie, un gendre est un fils. Tout n'est-il +pas commun entre un père et ses enfants? La Chine nous est donc commune. +Or, quand un bien est commun à deux propriétaires, si l'un des deux est +paralytique, c'est à l'autre de le remplacer dans l'administration de la +propriété commune. Tu es paralytique d'esprit, impotent de corps; donc, +moi qui suis sain de corps et d'esprit, je te remplace dans le +gouvernement et dans l'administration du royaume. C'est un lourd +fardeau; mais, avec l'aide de Dieu, j'espère y suffire. + +--Mais je ne suis pas paralytique, essaya de dire Vantripan. + +--Tu n'es pas paralytique! dit Pantafilando feignant d'être étonné. On +m'avait donc trompé. Si tu n'es pas paralytique, prends ce sabre et +défends-toi. + +--Hélas! seigneur, dit tristement le pauvre Vantripan, je suis +paralytique, étique et phthisique si vous le voulez. Prenez mes États, +mais ne me faites pas de mal. + +--Vous faire du mal, dit Pantafilando, faire du mal à un beau-père si +tendrement aimé! Que le ciel m'en préserve. Vous n'avez pas d'ami plus +fidèle que moi, maintenant que mes droits au trône de la Chine sont +reconnus. Qu'est-ce que je demande, moi? la paix, la tranquillité, le +maintien de l'ordre et le bonheur des honnêtes gens. + +Le prince Horribilis, plus tremblant encore que son père, avait écouté +ce dialogue sans mot dire; mais, quand il vit l'audace et le succès de +Pantafilando, la colère lui donna du courage, et il s'avança au milieu +de la salle. + +--Tu oublies, dit-il au géant, que la loi salique règne en Chine, et que +la couronne ne peut pas tomber aux mains de ma soeur qui n'est qu'une +femme. + +--Et moi, suis-je une femme? cria Pantafilando d'une voix de tonnerre. +Viens, si tu l'oses, ver de terre, me disputer cette couronne, et je te +coupe en deux d'un seul revers. + +A ces mots, il tira son cimeterre qui avait quarante pieds de haut, et +que vingt hommes robustes n'auraient pas pu soulever. Horribilis frémit +et courut se cacher derrière le ministre de la guerre, qui se cachait +lui-même derrière le fauteuil de la princesse Bandoline. Content de +cette marque de frayeur qu'il prit pour une marque de soumission, le +géant dit d'un ton plus doux: + +--Chinois et Tartares, puisque la divine providence a bien voulu +m'appeler, quoique indigne, au gouvernement de ce beau pays, je jure de +remplir religieusement mes devoirs de souverain, et je vous demande de +me jurer à votre tour fidélité aussi bien qu'à mon auguste épouse, la +belle Bandoline. + +--Nous le jurons, s'écria toute l'assemblée avec l'enthousiasme habituel +en pareille circonstance. Pierrot seul ne dit rien. + +Le géant s'agenouilla et voulut baiser la main de sa fiancée; mais +celle-ci, effrayée de se voir unie à un pareil homme, ne put s'empêcher +de se cacher le visage dans les mains en pleurant. + +--Ne faites pas la prude ni la mijaurée, s'écria Pantafilando, ou par le +ciel! je.... + +--Que feras-tu? dit Pierrot d'un ton qui attira sur lui l'attention +générale. + +Jusqu'ici notre ami avait gardé un silence prudent. Au fond, il se +souciait fort peu que Vantripan ou Pantafilando régnât sur la Chine. Que +me font leurs affaires? pensait-il. Vantripan m'a nommé capitaine des +gardes, et je suis prêt à me battre pour lui, s'il m'en donne le +signal; mais, s'il ne réclame pas mes secours, s'il se laisse détrôner, +s'il aime mieux la paix que la guerre, est-ce à moi de me faire +estropier pour lui? Si les Chinois supportent les Tartares, est-ce à moi +de les trouver insupportables? Ces réflexions lui firent garder la +neutralité jusqu'au moment où il vit pleurer la belle Bandoline. C'est +ici le lieu de vous avouer une faiblesse de Pierrot. + +Il était amoureux de la princesse. J'en suis bien fâché, car Pierrot +n'était qu'un paysan, et si l'on voit des rois épouser des bergères, on +vit rarement des reines épouser des bergers. L'amour ne raisonne pas, et +Pierrot passait toutes les nuits où il n'était pas de garde à veiller +sur les fenêtres de la trop adorée Bandoline. Il l'aimait parce qu'elle +était belle, et aussi, sans qu'il s'en rendît compte, parce qu'elle +était fille du roi et qu'elle avait de magnifiques robes. Pierrot +disait: + +--Je suis capitaine, je serai général, je vaincrai l'ennemi, je +conquerrai un royaume, et je l'offrirai à la belle Bandoline avec ma +main. + +Il ne parla cependant pas de son projet à sa marraine, confidente +ordinaire de ses pensées, mais elle le devina. + +--Le papillon va se brûler les ailes à la chandelle, dit-elle; tant pis +pour lui! L'homme ne devient sage qu'à ses dépens. Ce n'est pas moi qui +ai fait la loi, mais je ne veux pas l'aider à la violer. + +L'amoureux Pierrot fut donc saisi d'indignation en voyant cette +princesse adorée sur le point de passer aux mains du géant. Dans un +premier mouvement dont il ne fut pas maître, il tira son sabre. + +Pantafilando fut d'abord si étonné, qu'il ne trouva pas un mot à dire. +Puis la colère et le sang lui montèrent au visage avec tant de force, +qu'il faillit succomber à une attaque d'apoplexie. Son front se plissa +et ses yeux terribles lancèrent des éclairs. Tous les assistants +frémirent; seul l'indomptable Pierrot ne fut pas ébranlé. La princesse +jeta sur lui un regard où se peignaient la reconnaissance et la frayeur +de le voir succomber dans un combat inégal. Ce regard éleva jusqu'au +ciel l'âme de Pierrot. + +--Prends le royaume de la Chine, le Tibet et la Mongolie, s'écria-t-il; +prends le royaume de Népaul où les rochers sont faits de pur diamant; +prends Lahore et Kachmyr qui est la vallée du paradis terrestre; prends +le royaume du Grand-Lama si tu veux; mais ne prends pas ma chère +princesse, ou je t'abats comme un sanglier. + +--Et toi, dit Pantafilando transporté de colère, si tu ne prends pas la +fuite, je vais te prendre les oreilles. + +A ces mots, levant son sabre, il en asséna sur Pierrot un coup furieux. + +Pierrot l'évita par un saut de côté. Le sabre frappa sur la table de la +salle à manger, la coupa en deux, entra dans le plancher avec la même +facilité qu'un couteau dans une motte de beurre, descendit dans la +cave, trancha la tête à un malheureux sommelier qui, profitant du +désordre général, buvait le vin de Schiraz de Sa Majesté, et pénétra +dans le sol à une profondeur de plus de dix pieds. + +Pendant que le géant cherchait à retirer son sabre, Pierrot saisit une +coupe de bronze qui avait été ciselée par le célèbre Li-Ki, le plus +grand sculpteur qu'ait eu la Chine, et la lança à la tête du géant avec +une roideur telle que, si au lieu de frapper le géant au front, comme +elle fit, elle eût frappé la muraille, elle y eût fait un trou pareil à +celui d'un boulet de canon lancé par une pièce de 48. Mais le front de +Pantafilando était d'un métal bien supérieur en dureté au diamant même. +A peine fut-il étourdi du coup, et, sans s'arrêter à dégager son sabre, +il saisit l'un des trois généraux qui l'avaient suivi, et qui +regardaient le combat en silence, et le jeta sur Pierrot. Le malheureux +Tartare alla frapper la muraille, et sa tête fut écrasée comme une +grappe de raisin mûr que foule le pied du vendangeur. A ce coup, la +reine et la princesse Bandoline, qui seules étaient restées dans la +salle après la fuite des dames de la cour, s'évanouirent de frayeur. + +Pierrot lui-même se sentit ému. Tous les autres spectateurs, immobiles +et blêmes, s'effaçaient le long des murailles, et mesuraient de l'oeil +la distance qui séparait les fenêtres du fleuve Jaune qui coulait au +pied du palais. Malheureusement, Pantafilando avait fait fermer les +portes dès le commencement du combat. Vantripan criait de toute sa +force: + +--C'est bien fait, seigneur Pantafilando, tuez-moi ce misérable qui ose +porter la main sur mon gendre bien-aimé, sur l'oint du Seigneur! + +Le prince Horribilis, non moins effrayé, priait Dieu à haute voix pour +qu'il lançât sa foudre sur ce téméraire, ce sacrilége Pierrot, qui osait +attaquer son beau-frère et aimer sa soeur. + +--Lâches coquins, pensa Pierrot, si je meurs ils me feront jeter à la +voirie, et si je suis vainqueur, ils recueilleront le fruit de ma +victoire! J'ai bien envie de les laisser là et de faire ma paix avec +Pantafilando. Rien n'est plus facile; mais faut-il abandonner Bandoline? + +Tout à coup il s'aperçut que sa belle princesse était évanouie. En même +temps, Pantafilando ouvrant la porte, criait à ses Tartares de venir à +son secours. Je serais bien fou de les attendre, dit Pierrot; et prenant +son élan, d'une main il saisit sa bien-aimée par le milieu du corps, de +l'autre il ouvrit la fenêtre, puis s'élança dans le fleuve Jaune avec +Bandoline. + +Son action fut si prompte et si imprévue que le géant n'eut pas le temps +de s'y opposer. Il vit avec une rage impuissante Pierrot nager jusqu'à +la rive opposée, et là, rendre grâces au ciel qui avait sauvé sa +princesse et lui d'un épouvantable malheur. + +Aux cris de Pantafilando, les cent mille Tartares mirent pied à terre en +même temps et montèrent dans le palais. On entendait sonner leurs +éperons sur les degrés. + +--Grand empereur, s'écria le premier qui parut sur le seuil de la porte, +que voulez-vous? Faut-il piller? faut-il tuer? faut-il brûler? nous +sommes prêts. + +--Tu arrives toujours trop tard, imbécile, lui cria le géant. + +En même temps d'un soufflet il le fit pirouetter sur lui-même et le jeta +sur le second, celui-ci se renversa sur le troisième, le troisième sur +le quatrième, et tous jusqu'au dernier des cent mille tombèrent les uns +sur les autres comme un château de cartes, tant ce premier soufflet +avait de force! + +Quand ils se furent relevés: + +--Prenez des barques, leur dit le géant, passez le fleuve, et courez sur +Pierrot: vous me le ramènerez mort ou vif. Si vous revenez sans lui, je +vous couperai la tête à tous. + +Ces paroles donnèrent du courage à tout le monde. On se précipita dans +des bateaux, on traversa le fleuve, on chercha la trace de Pierrot. On +ne trouva rien. + +Pierrot avait disparu ainsi que Bandoline. Les malheureux Tartares +revinrent la tête basse comme des chiens de chasse qui ont manqué le +gibier. Pantafilando leur fit couper à tous l'oreille droite, et fit +jeter ces oreilles dans les rues pour effrayer les Chinois et leur +apprendre à quel nouveau maître ils avaient affaire. + +Vantripan et Horribilis ne furent pas les derniers à féliciter le grand +Pantafilando de cet acte de justice. La reine garda le silence. Elle ne +pouvait haïr sa fille, qui avait essayé d'échapper au géant, et, d'un +autre côté, comment excuser une jeune princesse qui se jetait à l'eau +avec le fils d'un meunier? + +Pendant ce temps, qu'étaient devenus Pierrot et la belle Bandoline? Vous +le saurez, mes amis, si vous voulez lire le chapitre suivant. + + + + +II + +DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT + +PIERROT RESTAURE LES DYNASTIES + + +La fraîcheur de l'eau avait rendu à la belle Bandoline l'usage de ses +sens. Pierrot en profita pour lui expliquer rapidement par quelle +aventure il lui faisait traverser le fleuve Jaune à la nage d'une +manière si inconvenable et si inusitée pour une grande princesse; il +termina son discours par mille protestations de dévouement. + +Bandoline fit attendre sa réponse. Elle ne savait si elle devait rire ou +se fâcher, rire de la déconvenue du terrible Pantafilando qui avait cru +l'épouser, ou se fâcher de l'audace de Pierrot qui avait osé, sans la +consulter, la jeter à l'eau; qui l'en avait, il est vrai, retirée, mais +qui montrait un dévouement trop ardent pour être longtemps désintéressé. +Elle se tira d'embarras en disant que, quoiqu'il y eût dans les détails +de l'affaire quelque chose de répréhensible, cependant, en gros, elle +ne pouvait qu'être reconnaissante à Pierrot du soin qu'il avait pris +d'elle; qu'elle acceptait l'offre de son dévouement, sachant d'ailleurs +qu'il était offert non pas à elle seule, mais à toute l'illustre race +des Vantripan; que ni son père, ni sa mère, ni son frère n'oublieraient +jamais ce service, et que, suivant toute probabilité, avant peu de jours +ils seraient en état de le reconnaître dignement. + +Pierrot ne répliqua rien. Il vit bien que ce n'était pas le moment de +s'expliquer; d'ailleurs, de la rive opposée accouraient déjà les +Tartares de Pantafilando. Il baisa trois fois l'anneau magique et +invoqua la fée Aurore. + +Elle parut aussitôt: + +--Ami Pierrot, dit-elle, tu prends l'habitude d'agir sans me consulter, +et, quand tu te trouves dans l'embarras, tu m'appelles à ton secours. +Cette confiance m'honore, mais elle commence à m'ennuyer. + +--Hélas! bonne marraine, dit Pierrot se jetant à genoux et lui baisant +la main, n'êtes-vous pas mon refuge éternel? Si vous me rebutez, à qui +m'adresserai-je? N'êtes-vous pas la plus belle, la plus douce, la plus +aimable des fées? + +--Il me flatte, dit la fée, donc il a besoin de moi. Voyons, que te +faut-il? + +Ce dialogue se faisait presque à voix basse, et Bandoline, occupée près +de là à faire sécher sa robe et à gonfler sa crinoline, ne vit pas la +fée, qui était invisible pour tout autre que Pierrot, et n'entendit pas +un mot de ce qu'elle disait. + +Elle vit seulement Pierrot parler à voix basse et à genoux, et crut +qu'il priait Dieu. + +--Il faut d'abord, dit Pierrot, nous mettre en sûreté, la princesse et +moi, car voici plus de dix mille Tartares qui passent le fleuve et me +poursuivent; puis, s'il y avait un moyen de rendre un trône à cette +belle princesse persécutée? + +--On verra, dit la fée; mais toi, mon cher filleul, qui fais le +chevalier errant, ne compte pas trop sur les bonnes grâces de ta dame; +souviens-toi qu'elle sera deux fois ingrate, comme femme et comme reine, +car il n'y a rien de plus oublieux et de plus ingrat que les rois et les +femmes, et ne viens pas te plaindre auprès de moi de tes chagrins +d'amour. + +--Ne craignez rien, adorable marraine, dit Pierrot, je ne veux aucun +salaire pour mes services; elle ne pourra donc pas être ingrate. + +--Bien, bien, cela te regarde; mais défie-toi de cette petite personne. + +A ces mots, et comme les premiers Tartares allaient aborder sur la rive, +elle enleva Pierrot et Bandoline dans un nuage et les déposa à cent +cinquante lieues de là, dans un petit bois près duquel campait l'armée +du grand Vantripan. + +Cette armée se composait de cinq cent mille Chinois qui recevaient pour +solde, chaque matin, une ration de riz et la permission d'aller boire +l'eau du fleuve Jaune qui coulait près de là. Chaque soldat, comme il +est naturel, apportait au service de sa patrie une dose de courage et de +zèle patriotique équivalente à sa ration de riz: c'est-à-dire qu'il +prenait le chemin de gauche quand un Tartare prenait celui de droite. Un +malheur, disait le Chinois, est si vite fait: lorsque deux hommes +belliqueux ont les armes à la main, qu'ils sont ennemis, qu'il n'y a +personne pour les séparer, il vaut mieux qu'ils se séparent eux-mêmes +d'un commun accord que de s'exposer à couper la gorge à des gens qui +sont pères de famille ou qui peuvent le devenir. C'est pour cela qu'au +premier bruit de l'entrée de Pantafilando en Chine, le général en chef +donnant le premier l'ordre et l'exemple de la retraite, ils avaient +établi leur camp à plus de deux cents lieues de la route que devaient +suivre les Tartares. + +A peine Pierrot et la princesse eurent-ils mis le pied à terre qu'ils se +dirigèrent vers la tente du général en chef. Cet indomptable guerrier, +nommé Barakhan, était le neveu de Vantripan, et il avait plus d'une fois +jeté les yeux avec envie sur sa cousine et sur la couronne que portait +son oncle. Aussi Vantripan, avec son discernement ordinaire, l'avait, +pour l'éloigner de la cour, mis à la tête de l'armée. A peine la +princesse eut-elle fait le récit de ses malheurs et raconté les exploits +de Pierrot à son cousin, que celui-ci frappa dans ses mains. Un esclave +parut. + +--Qu'on appelle les généraux au conseil, et que toute l'armée prenne les +armes! + +En même temps il se revêtit des insignes royaux, et quand tous les +principaux officiers furent assemblés, il prit, au grand déplaisir de +Pierrot, la main de sa cousine, et dit: + +--Amis, Vantripan est détrôné; Horribilis ne vaut guère mieux. Tous deux +sont prisonniers du cruel Pantafilando. Je suis donc l'héritier légitime +de la couronne, et j'épouse ma cousine que voici, la princesse +Bandoline, Reine de Beauté. Si quelqu'un de vous s'y oppose, je vais le +faire empaler. + +--Vive le roi Barakhan Ier! cria tout d'une voix l'assemblée. + +La princesse Bandoline tourna sur Pierrot des yeux si languissants et si +beaux qu'il ne put résister à leur prière. + +--A bas Barakhan l'usurpateur! cria-t-il avec courage. Vive à jamais +Vantripan, notre roi légitime! + +--Qu'on saisisse cet homme et qu'on l'empale, dit Barakhan. + +Pierrot tira son sabre et décrivit en l'air un cercle. Trois têtes de +mandarins tombèrent comme des pommes trop mûres et roulèrent aux pieds +de l'usurpateur. Tout le monde s'écarta. Barakhan lui-même sortit de la +tente en courant et appelant ses gardes. En quelques minutes Pierrot se +vit entouré de six mille hommes. Personne n'osait l'approcher, mais on +faisait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de flèches. + +--Où me suis-je fourré? pensa ce héros. Et il se précipita au plus épais +de la foule; mais si prompt que fût son mouvement, celui des assaillants +fut plus prompt encore à l'éviter. Il se trouva le centre d'un nouveau +cercle aussi épais que le premier, aussi facile à forcer, aussi prompt à +se reformer. Heureusement il lui vint une idée. Il aperçut Barakhan qui, +monté à cheval et caché derrière ses gardes, les excitait à se jeter sur +lui. Sur-le-champ, d'un bond, il saisit, à droite et à gauche, un homme +de chaque main, et, sans faire de mal à ses deux prisonniers, il les +appliqua l'un sur sa poitrine et l'autre sur son dos pour se garantir +des flèches qu'on lui lançait. Aussitôt les gardes cessèrent de le +harceler pour ne pas frapper leurs camarades. Pierrot profita de ce +temps d'arrêt, lâcha le prisonnier qu'il tenait serré sur sa poitrine, +et faisant tournoyer son sabre autour de sa tête avec la force lente, +régulière et irrésistible d'un faucheur qui coupe l'herbe des prés, il +abattit en une minute quinze ou vingt têtes parmi les plus voisines. On +s'écarta de nouveau et si brusquement, que Pierrot se trouva en face de +Barakhan. Celui-ci voulut fuir, mais la foule était trop épaisse. Il +lança son cheval sur Pierrot, mais notre ami l'évita, prit d'une main la +bride du cheval, et de l'autre saisissant Barakhan par la jambe, il +l'enleva de la selle, le fit tourner quelque temps comme une fronde, et +le lança avec une telle force que le malheureux prince s'éleva dans les +airs jusque au-dessus des nuages. En retombant il aperçut, à droite, les +sommets neigeux du Dawâlagiri, qui réfléchissaient les rayons du soleil, +et à gauche les monts Kouen-Lun, qui dominent la Grande-Mandchourie et +qu'aucun voyageur n'a encore visités; mais il n'eut pas le temps de +faire part à l'Académie des sciences de ses découvertes, parce qu'au +bout de quelques minutes on le trouva fracassé et brisé en mille +morceaux. + +A ce spectacle, un cri unanime s'éleva dans l'assemblée: + +--Vive le roi Vantripan! Vive Pierrot, notre général! Vive la princesse +Bandoline! etc. Et tout le monde courut baiser le pan de l'habit de +Pierrot. + +--Qu'est-ce? s'écria-t-il, tout à l'heure vous m'avez voulu empaler; à +présent, vous m'adorez. Avez-vous menti? ou mentez-vous? + +--Nous ne mentons jamais, seigneur capitaine. Nous sommes toujours les +serviteurs du plus fort. Tout à l'heure nous avons cru que Barakhan +était le plus fort, nous lui avons obéi. Maintenant nous voyons que vous +l'êtes, et nous vous obéissons. Qu'il soit maudit, cet usurpateur, ce +Barakhan qui nous a trompés! + +--Si jamais je suis roi, pensa Pierrot, je me souviendrai de la leçon. +Mais hâtons-nous de rassurer cette pauvre princesse; elle a dû trembler +pour ma vie. + +Bandoline n'avait pas tremblé pour la vie de Pierrot. Elle haïssait +Barakhan; elle avait, pour s'en délivrer, demandé du secours à Pierrot; +mais elle regardait la vie de Pierrot comme lui appartenant par droit +divin, ainsi que toutes les autres choses de ce monde. C'est ce que le +pauvre Pierrot, aveuglé par son amour et son ambition, ne comprenait +pas. + +Elle le reçut avec une dignité froide, lui permit à peine de s'asseoir, +et lui commanda de mettre sur-le-champ l'armée en marche pour reprendre +la capitale de la Chine et détrôner Pantafilando. Pierrot obéit en +soupirant, mais au premier ordre qu'il donna de marcher à l'ennemi, +toute l'armée lui tourna le dos. + +--Lâches coquins! leur cria Pierrot; et, profitant de ce qu'un des +généraux avait le dos tourné, il l'enleva d'un coup de pied dans le +derrière jusqu'à la hauteur du toit du palais. Le pauvre général retomba +heureusement sur ses pieds, et ôta respectueusement son bonnet orné de +clochettes qui servaient à effrayer l'ennemi. + +--Seigneur, dit-il à Pierrot, nous vous aimons, nous vous respectons, +nous vous craignons surtout; mais, au nom du ciel! ne nous demandez pas +ce que nous ne pouvons pas faire. Le bon Dieu nous a refusé le courage; +voulez-vous que nous nous battions malgré nous? + +--Magots chinois! dit Pierrot. + +--Eh bien! oui, seigneur, nous sommes des magots; mais quoiqu'il y ait +des têtes beaucoup plus belles, quoique la vôtre, en particulier, soit +admirablement belle et pleine d'esprit et de courage, seigneur, j'ose le +dire, je préfère encore la mienne, elle va mieux à mon cou et à mes +épaules. + +--Sac à papier! dit Pierrot, comment faire? + +--Partons-nous? dit la belle Bandoline sortant de la tente, où elle +avait passé à se parfumer, habiller, peigner et pommader tout le temps +que Pierrot se battait et haranguait les Chinois. + +--Par saint Jacques de Compostelle! pensa Pierrot, il faut avouer que je +suis bien fou: j'ai failli déjà deux fois aujourd'hui me faire casser la +tête pour cette merveilleuse princesse, sans qu'elle ait seulement +daigné me remercier. + +Cette réflexion, aussi triste que sensée, ne l'empêcha pas de se +précipiter au-devant de la princesse et d'être prêt à lui faire le +sacrifice de sa vie. C'est le propre de l'amour de se suffire à lui-même +et de se dévouer sans récompense. + +Il faut tout dire: au fond de l'amour de Pierrot il y avait un peu +d'espoir et beaucoup de vanité. Je ferai, pensait-il, de si belles +actions et j'acquerrai tant de gloire, qu'elle finira par m'aimer. A mon +âge, encore inconnu, paysan il y a un mois, être aujourd'hui le seul +appui d'une si grande et si belle princesse, cela n'est arrivé qu'à moi, +Pierrot. La fortune me devait cette gloire. + +--Princesse, dit-il à Bandoline, nous partons seuls. + +L'armée a peur de Pantafilando et refuse de nous suivre. + +--Et vous l'avez souffert? dit-elle. + +Il y avait dans ce mot et dans le regard qu'elle lança sur Pierrot tant +d'estime de son courage et tant de reproche en même temps, qu'il faillit +tourner bride et massacrer les cinq cent mille Chinois pour les forcer +de marcher à l'ennemi; mais la réflexion le rendit plus sage, et il se +contenta de répondre: + +--Princesse adorable, pleine lune des pleines lunes, pour vous je +traverserais les mers à la nage, je défierais le monde; mais je ne puis +faire marcher des gens qui veulent s'asseoir. Le roi Salomon dit, «qu'il +est impossible de faire boire un âne qui n'a pas soif.» + +--Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne +vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers à la nage? +Il n'y a pas de mer d'ici à la capitale de mon père, et s'il y en avait, +je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau +monté par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous +conduisiez cette armée au secours de mon père Vantripan. + +--Eh bien! dit Pierrot découragé, parlez-leur vous-même. + +La belle Bandoline leur fit un discours magnifique où elle rappela les +exploits de leurs aïeux; elle leur parla du danger de la patrie, de +leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de rétablir sur +son trône le monarque légitime. + +Mais les Chinois firent la sourde oreille. + +--Partons seuls, dit Bandoline indignée; et, grâce à des chevaux plus +rapides que le vent, ils arrivèrent, elle et Pierrot, dix jours après +dans la capitale de la Chine, où d'abord ils descendirent de nuit dans +une hôtellerie pour prendre langue. + +Pantafilando n'avait pas perdu de temps après le départ de Pierrot. +Entre autres sages décrets, il avait ordonné que tous les Chinois se +lèveraient à six heures du matin et se coucheraient à huit heures du +soir, et qu'on raccourcirait de toute la tête tous ceux dont la taille +dépassait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi à ces +deux décrets, excepté, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six +pouces, qui se tenaient cachés dans leurs caves de peur du bourreau. + +Pierrot apprit en même temps que sa tête était mise à prix; mais cette +nouvelle ne l'inquiéta pas beaucoup. Il comptait bien la défendre +vigoureusement. Le soir même il alla, dans l'obscurité, placarder sur le +mur du palais l'affiche suivante: + + «Au nom de Sa Majesté éternelle et invincible, Vantripan IV, roi + légitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la + presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs, + jaunes, blancs ou basanés, qu'il a plu au ciel de faire naître + entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, général + en chef de Sadite Majesté, défie, dans un combat à mort, le géant + Pantafilando, empereur des îles Inconnues, soi-disant roi de la + Chine.» + +Une ancienne loi obligeait les prétendants au trône de la Chine de vider +leur querelle en combat singulier, et d'éviter ainsi d'inutiles +massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa +force et de son courage, accepterait le combat. + +Dès le matin, Pantafilando aperçut l'affiche, qui était imprimée en +lettres gigantesques, et fit annoncer à son de trompe, dans la ville, +que Pierrot pouvait se présenter sans crainte dans l'arène, et que le +combat aurait lieu à trois heures de l'après-midi. Si le géant +succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il était +vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire. + +La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais +bientôt, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien +qu'après sa mort elle serait livrée sans défense au premier venu, elle +accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique, à quelques pas +duquel devait avoir lieu le combat. + +Pierrot ne manqua pas, après avoir fait ses prières à Dieu, d'invoquer +la fée Aurore. Elle secoua la tête d'un air de mauvais augure et lui +dit: + +--Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de +ton père et laisser là ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera +très-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents +et le tien propre. Crois-moi, renonce à ce combat. Ce sera pour toi, je +le prévois, la source d'une douleur cruelle. + +--Dût-il m'en coûter la vie, dit l'héroïque Pierrot, je défendrai ma +princesse. + +--Va donc, dit la fée Aurore, et entre dans l'arène, car Pantafilando +t'attend. + +En effet, le géant provoquait déjà Pierrot. Tous deux étaient armés: le +géant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot +d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa +force. + +Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur +Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance +rencontra le manteau court de Pierrot (c'était la mode alors) et le +déchira dans toute sa longueur. Pierrot dégrafa son manteau et se trouva +en simple pourpoint. Il prit son élan, et, d'un bond impétueux, il alla +donner la tête la première, comme une catapulte, contre la poitrine du +géant. Celui-ci, étourdi du coup, chancela un instant, tourna sur +lui-même et tomba en arrière. Pierrot courut à lui sur-le-champ pour lui +mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se +relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renversé et jeté à +trois cents pas. + +Jusqu'ici le combat paraissait égal; mais Pierrot, quoique renversé une +fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le géant, ébranlé du +choc terrible qu'il avait reçu dans la poitrine, ne se soutenait plus +qu'à peine, semblable à une puissante muraille à demi renversée par la +canonnade. + +--Qu'on m'apporte à boire, dit le géant. + +Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en +loyal adversaire, il fit offrir du vin à Pierrot qui but, le remercia, +et lui cria: + +--En garde! + +Pantafilando saisit une des portes du cirque où avait lieu le combat et +la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup +et lança à son tour sa porte, qui atteignit le géant à la cuisse. Il fut +abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de +continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille à Pierrot; +mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du +géant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il +coupa la tête de Pantafilando. + +Un long cri de joie s'éleva de toutes parts. Tout le monde cria: + +--Gloire et longue vie au vaillant Pierrot! + +Et la belle Bandoline, touchée de tant d'amour et de tant de courage, se +leva elle-même pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut +plus qu'à trois pas, elle s'écria tout à coup avec horreur: + +--Ôtez-moi cet objet effroyable! + +Le malheureux Pierrot, qui s'était cru au comble du bonheur, se vit +rejeté dans les abîmes du désespoir. Il avait oublié son oreille, aux +trois quarts détachée par le sabre de Pantafilando. C'était cette pauvre +oreille, coupée à son service, qui avait fait pousser à la princesse ce +cri d'horreur, et il faut avouer qu'un héros qui n'a qu'une oreille +devrait se rendre justice et ne pas paraître devant les dames. + +Quoi qu'il en soit, à peine Bandoline eut-elle dit d'ôter cet objet +effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonné +en un instant. Les Tartares s'étaient enfuis après la mort de leur chef. +Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclamèrent roi de +nouveau, lui jurèrent fidélité, et Pierrot, tout saignant, alla se faire +panser chez le chirurgien. + +--Mort et damnation! s'écria Vantripan en se mettant à table; ma +contenance ferme a singulièrement imposé à l'ennemi! + +--Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montré +une âme vraiment royale, et César n'était qu'un pleutre auprès de vous. + +--J'aime à voir, lui dit le roi, qu'on me dit la vérité sans flatterie. +Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma +cassette privée.... Donne-moi du pâté d'anguilles! + +--Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majesté, et j'ose dire que +mon dévouement.... + +--C'est bon! c'est bon! Donne-moi du pâté, morbleu! Ton dévouement +m'ennuie et tes phrases me font bâiller. Où donc étais-tu, ajouta-t-il +au bout d'un instant, pendant le règne de Pantafilando? + +--Sire, j'imposais, comme Votre Majesté, à ces Tartares par ma +contenance. + +--Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majesté? Tu oses te +comparer à moi, bélître? + +--Sire.... + +--A moi, maroufle? + +--Sire.... + +--A moi, misérable menteur? à moi, arlequin? à moi, polichinelle? à +moi?... + +--Sire.... + +--Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voilà, ajouta Vantripan, comment +je sais punir un traître!... Horribilis! + +--Mon père? + +--Va chercher Pierrot. + +--Mon père, vous n'y songez pas. Moi, l'héritier présomptif de la +couronne, aller chercher un simple officier des gardes! + +--Héritier présomptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon +assiette à la tête! + +--J'y vais, mon père, dit Horribilis. + +Et il se disait en lui-même: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette +humiliation. + +Pierrot parut bientôt. Il était pansé, et, franchement, les linges qui +enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas. + +--C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tué Pantafilando? + +--Oui, sire, répondit modestement Pierrot. + +--Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me réservais d'essoriller ce +bandit de ma main. + +--Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant à la mine du +grand Vantripan le jour de l'entrée de Pantafilando. + +--Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de zèle. + +--Il suffit, seigneur. + +--Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgré ton +étourderie, t'attacher à ma personne. Je te fais grand connétable.... + +--Sire!... + +--Grand amiral!... + +--Sire!... + +--Grand échanson!... + +--Sire!... + +--Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu +déjeuneras, dîneras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me +conteras des histoires. + +--Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux. + +--Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage. + +--Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions à la fois. + +--Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre à tout? Crois-tu +que ceux qui t'ont précédé les remplissaient mieux? + +--Sire, dit Pierrot poussé dans ses derniers retranchements, où +prendrais-je le temps de dormir? + +--Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il +faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fidèle sujet est de veiller +sur son roi, et non de dormir. + +--J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la fée et +de retourner à la maison. + +Tant d'honneurs ne tournèrent pas la tête à Pierrot. Il aurait donné de +bon coeur l'amirauté et la connétablie pour un sourire de la dédaigneuse +Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La première fois qu'il se +présenta à la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos +avec mépris et d'un air si offensé, que le pauvre connétable en fut tout +déconcerté. + +--Hélas! disait-il, où est le temps où j'avais mes deux oreilles, où +Pantafilando régnait ici, et où mon ingrate princesse chevauchait seule +avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la défendre? + +Ces réflexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il +pâlit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bientôt plus que +l'ombre de lui-même. + +La fée Aurore s'en aperçut: c'était, comme nous l'avons dit, la plus +charitable personne qui ait jamais été au ciel ou sur la terre. Elle ne +donnait de conseil que lorsqu'elle était priée de le faire, et toujours +avant l'événement. «Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le +réparer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'éternel refrain +des pédants: _Je vous l'avais bien dit_.» + +--Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager. + +--Chère marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser +le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan +m'a confié le soin? + +--Pierrot, dit la fée, tu n'es pas sincère. Tu ne te soucies pas +beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques, +crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en +occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se +moque de toi. + +--Hélas! oui, s'écria le malheureux Pierrot, elle me méprise parce que +je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu +l'autre à son service. + +--Ami Pierrot, dit la sage fée, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que +la moitié d'un nez et qu'elle eût perdu l'autre moitié par quelque +accident? + +--Ce n'est pas possible, répondit Pierrot, elle a le plus joli nez du +monde, après le vôtre, chère marraine. C'est un nez dont la courbe +aquiline.... + +--Je ne t'en demande pas la description, dit la fée. + +Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moitié de ce nez +charmant? + +--Je... le... crois... dit Pierrot hésitant. + +--Tu le crois? tu n'en es pas sûr. Eh bien, je suis, moi, sûre du +contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu +qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus aisément +son parti de te voir essorillé? Les hommes se vantent d'être plus forts, +plus fermes, plus sensés, plus raisonnables que les femmes; et, dans la +pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermeté, de +sens et de raison. + +--Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai +rendu, et le danger que j'ai couru pour elle? + +--C'est une autre affaire, dit la fée. Mais l'amour n'est-il autre chose +que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en +va sans qu'on sache pourquoi? + +--Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout +ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me méprise. + +--Pierrot, dit la fée, je te quitte; tu n'es pas d'humeur à entendre +raison ni à causer métaphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de +moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine. + +Le lendemain, Pierrot fut appelé secrètement chez le prince Horribilis. +Il s'y rendit sur-le-champ, tout étonné d'une telle faveur, car le +prince royal ne l'y avait pas accoutumé. + +Horribilis le reçut d'une manière si aimable que Pierrot crut s'être +mépris sur son caractère. + +--Je l'ai calomnié, se dit-il, quand je le croyais méchant et stupide. +Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de +vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est très-malheureux pour un +prince, mais d'autres se chargeront d'être braves pour lui; et, qui +sait? ce sera peut-être, malgré sa poltronnerie, un très-grand prince et +un admirable conquérant. + +Après les premiers compliments, Horribilis lui dit: + +--Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours été votre +ami, et je veux contribuer à votre fortune. + +--Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de fraîche date. +(_Haut_.) Seigneur, comment pourrai-je reconnaître tant de faveur?... + +--En m'écoutant, interrompit le prince. Vous n'êtes pas riche, mon ami? + +--Va-t-il me faire l'aumône? dit Pierrot dont la fierté commençait à +s'indigner. (_Haut_.) Seigneur, les bienfaits de votre père ont comblé +mes espérances. + +--Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon père (car +il est capricieux, mon respectable père le grand Vantripan!) vous +privait aujourd'hui de toutes vos dignités, demain vous seriez aussi +pauvre que le jour de votre arrivée à la cour. + +--Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un +homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas né sujet de votre auguste +père, et je puis offrir mes services à un roi qui les appréciera mieux. + +--Et voilà justement ce que je veux éviter, s'écria Horribilis. Pierrot, +le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le +soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme +défunt Bélisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son +courage à un de nos ennemis! La Chine se déshonorerait par cette +ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas. + +Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand connétable dans ses +bras. + +--Mais comment l'éviter? dit Pierrot. + +--Ah! voilà! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout +est commun. Je veux te mettre pour toujours à l'abri des caprices de mon +père. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni. + +--Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer +aux noms chinois. + +--De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de +tour, et qui est toute fermée de hautes murailles entre lesquelles +courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de +chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne. + +--Vous me la donnez? s'écria Pierrot frémissant de joie à la pensée des +belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur, +et votre générosité... + +--Que parles-tu de générosité? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je +jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauvé ma race et mon trône? + +--C'est-à-dire, reprit Pierrot, le trône de votre auguste père, qui doit +un jour vous appartenir. + +--Nous ne nous entendons pas, à ce qu'il paraît, ami Pierrot. + +--Je le crains, pensa le grand connétable subitement refroidi. + +--Je te laisse toutes les charges que mon père t'a données; j'y ajoute +le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras +droit et mon premier ministre; mais à une condition: c'est que tu me +prêteras ton aide pour devenir roi et détrôner Vantripan. + +--Détrôner Vantripan, mon bienfaiteur! s'écria Pierrot. + +--Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est étonnant, +l'ambition de ces gens de peu. Écoute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du +don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main +de ma soeur Bandoline? + +Cette dernière offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la +belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour +l'amoureux Pierrot! Il n'hésita pas cependant. + +--Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je reçois, comme je le +dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter +dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y +précipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison.... + +--D'une trahison! s'écria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand +connétable? Suis-je un traître, moi? + +--Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que +je me retire. + +--Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret. +Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai +pas dénoncer à mon père. + +--Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites +pour de certaines gens. Quant à moi, je ne sais ni trahir ni dénoncer. + +Et il fit un pas vers la porte. + +--Pierrot! s'écria Horribilis transporté de colère, il faut me suivre ou +mourir! + +--Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai. + +Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au même moment, le prince +frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut. + +--Arrêtez-moi ce scélérat! cria Horribilis. + +--Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire. + +Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne +s'amusa pas à l'attendre. Il s'élança si brusquement vers la porte qu'il +renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui +suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince +ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les côtés, et l'invincible +Pierrot passa, jetant sur eux un regard de mépris. + +En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil. + +--Voilà donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi +est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vipère, sa fille +une.... Non, ne blasphémons pas; à quoi servent les richesses et la +puissance, grand Dieu? + +--A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la +fée Aurore, qui parut tout à coup devant lui. + +--Ah! c'est vous, chère marraine? dit Pierrot, vous venez à propos. Je +suis bien malheureux. Je souffre cruellement. + +--De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour? + +--Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien prédit, quand +j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. Hélas! +hélas! oreille infortunée! cruel Pantafilando! + +--Il ne t'a coupé qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce +donc s'il t'avait coupé la tête? + +--Je m'en consolerais plus aisément, dit le mélancolique Pierrot. + +--Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal +à propos détachée. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine +façon, et que cela doit faire un fâcheux effet au bal.... Souffres-tu +beaucoup? + +--Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade. + +--Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera. + +Tout en parlant, elle prononça deux mots magiques en touchant l'oreille +de sa baguette. + +--Tiens! dit tout à coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est +rattachée, je suis guéri. Et il se mit à gambader dans sa chambre. Quand +il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises +et renversant les tables, il se jeta à genoux devant la fée Aurore, et +lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut +touchée. + +Tout à coup Pierrot sonna. + +Un nègre parut. + +--Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle +cravate et mon grand habit de cour. + +La fée se mit à rire. + +--Où vas-tu, Pierrot? + +Pierrot rougit. + +--Tu n'as pas besoin de parler, reprit la fée, je le vois dans tes yeux. +On se moque de toi, Pierrot. + +--Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je +l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis. + +--Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse? + +Pierrot se gratta la tête. + +--Va, mon ami, lui dit la bonne fée, je ne veux pas troubler le plaisir +que tu te proposes, va où le destin t'appelle. Je t'attends ici. + +Pierrot, tout habillé de soie, de velours et d'or, fit son entrée en +grande pompe dans le palais de Vantripan. Il était monté sur un cheval +noir magnifique, cousin germain du célèbre Rabican, que montait la +duchesse Bradamante. Ce cheval était si léger à la course qu'il +s'élançait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il +avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun +sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous +n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais +c'est là justement qu'est la difficulté, car il ne faut pas demeurer à +la même place plus d'un millionième de seconde; et, lourds, épais et +lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le +moyen. + +Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait +l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une +permission de la fée Aurore, qui le lui avait donné, pouvait le monter. +Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de +Pierrot, fut envoyé d'une ruade jusqu'au premier étage du palais, où, +fort heureusement pour lui, il entra par la fenêtre ouverte et tomba sur +un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre à +mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent exécuter +cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avança d'un air si +résolu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troublé, tira +sa flèche au hasard. Cette flèche, mal dirigée, rencontra, par une +fatalité bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de +la justice qui bâillait, et le bois de la flèche s'étant cassé dans +l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fiché +entre les deux mâchoires sans qu'il pût fermer la bouche. On entendait +sortir de son gosier des cris de rage inarticulés qui se mêlaient aux +éclats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans. + +Ces éclats de rire ne durèrent pas longtemps. En lançant des ruades de +côté et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et +se trouva face à face, ou, si vous voulez, naseaux à nez avec son +ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le +saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant +douze fois autour de la grande cour du palais. + +--Sauvez mon fils! criait la reine. + +--Au secours! hurlait Horribilis. + +--A la garde! vociférait Vantripan. + +--La garde? dit Pierrot paraissant tout à coup, ah! sire, elle est loin +si elle va toujours du même pas. Ils doivent faire au moins trente +lieues à l'heure. + +--Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils. + +--Voilà une méchante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair +par la bride; mais celui-ci voyant que son maître allait lui enlever sa +proie, la lâcha lui-même en grinçant des dents et en crachant un morceau +de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis. + +--Justice! mon père! s'écria ce pauvre prince, justice! + +--Contre qui? + +--Contre Pierrot, mon père, et contre son cheval enragé, dont je +porterai toujours les marques. Voyez plutôt. + +A ces mots, tournant le dos à la compagnie, il lui montra le fond de sa +culotte emporté et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se +mit dans une colère furieuse. + +--Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot. + +--Sabre et mitraille! répondit hardiment Pierrot en criant plus fort que +le roi, qu'avez-vous à vous fâcher, Majesté, et à crier comme une oie +qu'on met à la broche? + +--Pierrot, tu es un insolent. + +--Majesté, vous êtes une bête. + +--Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en pâture à mes +chiens. + +--Majesté, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrités, je vous mettrais en +poudre avec tous vos Chinois. + +--Voyons, dit Vantripan effrayé, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi +as-tu à te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ. + +--Je me la ferai moi-même quand je voudrai, dit fièrement Pierrot. + +--Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme. + +--Que je sois calme, Majesté, quand je vois votre grand nigaud de fils, +ce grand touche-à-tout qui a failli mettre en colère mon bon cheval? + +--Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touché ce cheval, +Horribilis? + +--Mon père, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jeté au premier +étage de votre palais. + + Mon bon cheval est fort méchant, + Quand on l'attaque il se défend. + +chantonnait Pierrot dans ses dents. + +--Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgré ma défense +expresse? + +--C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu violé la défense de Pierrot? + +--Ah! mon père, s'écria douloureusement Horribilis, quel langage +tenez-vous là, vous, le roi de la Chine? + +--Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les +Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu +au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts +Himalaya, continua Pierrot de la voix aiguë et monotone d'un huissier +qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une +proclamation de monsieur le maire. + +--Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice, +sois-en sûr. + +Horribilis sortit. + +--Et toi, dit Vantripan à Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas +cru mal faire. Il est un peu étourdi, mais au fond il a bon coeur, je te +le garantis. + +--A votre sollicitation, Majesté, dit Pierrot, je lui pardonne, mais +qu'il n'y revienne pas. + +--J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apaisé son grand +connétable; et maintenant, amis, mettons-nous à table. + +Cette scène se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis +fit à Pierrot de détrôner Vantripan. Il est aisé de comprendre si +Pierrot devait se défier de ce prétendant à la couronne. On comprend +aussi la fierté de notre héros lorsqu'il entra dans la cour du palais, +monté sur Fendlair. Vingt pages le précédaient, et, comme au convoi de +Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son +bouclier, l'autre ne portait rien. + +Pierrot mit pied à terre dans la cour et monta lentement les degrés, la +tête haute, le regard assuré, comme un vrai fils de Jupiter. C'était +l'heure du dîner. Il entra dans la salle à manger sans être annoncé. A +cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de +Chio de l'année de la comète, et l'élevant au-dessus de sa tête: + +--Dieux immortels! s'écria-t-il, soyez bénis, vous qui m'avez donné à +boire du vin de Chio et à aimer un tel ami. A ma santé, Pierrot! As-tu +faim? + +--Non, Majesté. + +--As-tu soif? + +--Non, Majesté. + +--Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle? + +--J'ai à vous parler d'affaires, Majesté. + +Horribilis, qui était assis à table en face de Pierrot, pâlit en le +voyant; il crut que Pierrot allait le dénoncer, et se leva pour fuir. + +--Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question +de vous dans cet entretien. + +Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot. + +Quand le roi eut vidé ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil +brillant et plein de gaieté. + +--Comme te voilà beau, dit-il. Tu es paré comme une châsse. Vas-tu à la +noce? + +--A la mienne, dit Pierrot, oui, Majesté. + +--Et qui épouses-tu? sans indiscrétion. + +--Majesté, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscrétion. Si vous n'en aviez +parlé le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander +en mariage la princesse Bandoline, votre fille. + +--Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne. +Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai à cette noce, et nous +dînerons pendant huit jours sans nous lever de table. + +--Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui +que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince? + +--Qu'il ait pour père qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque. +Est-ce que Bandoline va épouser son père? + +--Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot, +et qui était bien aise de trouver une excuse si légitime. + +--Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan. + +--Majesté, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la +princesse. + +Bandoline était présente et se taisait pour la première fois de sa vie. +En effet, cela méritait réflexion. + +--Sire, dit-elle enfin, tous les désirs de mon père sont des lois +sacrées pour moi, mais.... + +--Bon, dit Vantripan, voilà le _mais_ éternel de toutes ces belles +capricieuses. + + Marion pleure, Marion crie, + Marion veut qu'on la marie. + +Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune, +ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop débauché, ou trop +avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces têtes de +filles, dans ces pendules détraquées? Voyons, parle franchement, que +peux-tu reprocher à Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune? +n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauvé à toi la vie et +l'honneur, à nous le trône? Que veux-tu de plus? + +--Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille. + +--Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan. + +--Au mien, je le sais bien; mais cela n'empêche pas qu'il ne lui reste +qu'une oreille, et qu'une oreille dépareillée n'est pas belle à voir. + +--Sérénissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai prévu cette +objection, et j'ai remis mon oreille à sa place légitime. Daignez vous +en assurer vous-même. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien; +maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre. + +La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri. + +--Voilà, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles +sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a +été guérie si vite. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque magie, et je +ne veux pas épouser un magicien. + +--Ta, ta, ta, voilà bien une autre histoire, s'écria Vantripan qui +craignait que Pierrot ne vînt à se fâcher; mais il se trompait. + +Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva +avec un grand sang-froid et lui dit: + +--Altesse Sérénissime, vous n'aurez pas le chagrin d'épouser un +magicien; mais je vous prédis, moi, sans être un grand prophète, que +vous épouserez un chien coiffé. Sire, ajouta-t-il en se tournant du côté +de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il +est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une +tournée sur les frontières de l'empire pour veiller à la bonne +administration de l'État, et empêcher l'invasion des Tartares du grand +Kabardantès, frère cadet de Pantafilando. + +--Grand Dieu! s'écria Vantripan, sont-ils si près de nous? + +--Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-même au-devant +d'eux. + +--Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caractère mal +fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des +étoffes de soie, tout ce que tu voudras; mais, à tout prix, empêche-les +de venir. + +--Il ne vous en coûtera que du fer, Majesté, dit Pierrot. + +--Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tués jusqu'au dernier. + +--Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti. + +--Bon débarras! dit la reine. + +--Vous êtes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans +quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti +très-mécontent; malgré sa dissimulation, je l'ai bien vu. + +--Eh! que nous fait le mécontentement de Pierrot? dit la reine d'un air +méprisant. + +--Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous, +péronnelle. + +--Mais, mon père.... + +--Ma fille, vous êtes une chipie. + +--Ma mère a raison, dit Horribilis, et.... + +--Quant à toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te +fasse tordre le cou comme à un poulet. Et nous, enfants, allons souper. + +Toute la cour le suivit. + +Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, congédia sa suite et partit +à cheval avec la fée Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis, +je vous dirai dans le chapitre suivant où il alla et quel était son +dessein. + + + + +III + +TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT + +COMMENT PIERROT RÉFORMA LES ABUS ET APPRIT A BÊCHER LES JARDINS + + +La fée Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot, +plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout à fait +oublié sa mésaventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait +l'herbe des prés, les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les +dévorent. + +--Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup dans un transport d'enthousiasme, +que toute la nature est belle et admirable! O marraine, que je vous +rends grâce de m'avoir emmené loin de cette cour, de ce gros Vantripan, +de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils! + +--Oh! oh! dit la fée en souriant, qu'est-il donc arrivé, Pierrot? +Quelque mésaventure? _Sa sotte femme! sa plus sotte fille!_ Quel langage +pour un courtisan et pour un homme amoureux! + +--Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, grâce au ciel; courtisan, +je ne l'ai jamais été. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une +antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fenêtres +de cette pimbêche, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la +terre, s'apercevoir de ma présence. + +--Tu es donc guéri, Pierrot? + +--Radicalement, marraine. Je ne tenais plus à elle que par l'habitude ou +par politesse, comme un oiseau qui a un fil à la patte. Ses mépris de ce +matin ont coupé ce fil, et maintenant je suis libre. + +--Eh bien! Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions, +veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas réussi? + +--Je ne veux pas le savoir, marraine. + +--Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas réussi, parce que tu es +ingrat. + +--Moi, envers vous, marraine! Oh! vous me calomniez. + +--Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. Réfléchis. + +--Envers ce gros roi? Il m'a comblé d'honneurs, c'est vrai; mais ne +l'ai-je pas bien servi? + +--Ce n'est pas cela. Pierrot, quel est le revenu de tes emplois? + +--Deux millions par an, à peu près, marraine. + +--C'est une jolie somme. Et depuis quel temps es-tu en charge? + +--Depuis six mois à peu près. + +--C'est-à-dire que tu as reçu un million? + +--Oui, marraine. + +--Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoyé à tes parents qui sont +pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? Réponds; deux +cent mille francs? + +Pierrot rougit et garda le silence. + +--Davantage? dit la fée. Trois cents? Non. Quatre cents? Non. Cinq +cents? Non. Six cents? Non. Aurais-tu envoyé davantage, Pierrot? Tu es +plus généreux que je ne croyais. Sept cents? huit cents? neuf cents? +Quoi! le million tout entier! Oh! oh! c'est un beau trait, Pierrot. + +--Hélas! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoyé du tout. + +--Eh bien! ami, comment appelles-tu cette conduite? Comprends-tu +maintenant pourquoi, malgré tant de succès apparents, tu n'as pas été +heureux? + +--Je le comprends, dit Pierrot. + +--Et tu profiteras de cette leçon dans l'avenir? + +--Oh! oui, marraine. + +--N'aie plus de remords, Pierrot; tes parents n'ont pas souffert de ta +négligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est nécessaire, et +je leur laisse croire que c'est toi qui l'as envoyé. + +--Oh! marraine, comment ai-je pu mériter tant de bontés? dit Pierrot en +lui baisant les mains avec tendresse. + +--Tu les mériteras un jour, dit la fée. Pékin n'a pas été construit en +une heure. Tu es né vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants +des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des +génies. + +--Grâce à vous et à votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot. + +--Grâce à ma protection, si tu veux, qui t'a été plus utile encore que +tu ne penses. + +--Comment donc? demanda Pierrot. + +--C'est à moi que tu dois les mépris de la belle Bandoline. M'en sais-tu +mauvais gré? + +--Par tous les saints du paradis! s'écria joyeusement Pierrot, je ne +sais ce que j'aurais pensé hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle +me comble de joie. + +--Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien guéri. Je lis dans +l'avenir, et je devine aisément ce que, d'après son caractère, tout +homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une +branche de ce grand art de la divination que je t'ai montré, et que tu +n'as pas compris parce qu'il exige des études profondes, un grand +dévouement à la science, une vie isolée et une grande expérience du +monde. La différence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les +génies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'après trois cent +quarante ans de travaux continuels ce que nous savons, nous, dès notre +naissance et par intuition. + +--Vous êtes bien heureuse d'être si savante, dit Pierrot en soupirant. + +--Heureuse! dit la fée. Crois-tu qu'on soit heureux de prévoir l'avenir? +Ah! malheureux enfant, que le ciel te préserve de ce bonheur et de cette +science! + +--Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'empêcher d'être aimé de la +princesse? + +--Une raison admirable, Pierrot: c'est que tu ne l'aimais pas toi-même, +et qu'après quinze jours de mariage vous auriez fait un ménage +détestable. Elle est orgueilleuse et fille de roi; elle t'aurait vanté +sa supériorité; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltraitée.... + +--Oh! dit Pierrot. + +--En paroles, ami; mais, pour les gens délicats, les paroles sont des +gestes. Elle se serait plainte à son père qui t'aurait fait couper le +cou. + +--Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demandé la permission. + +--Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu l'aurais détrôné, mis en +prison, tué peut-être; tu te serais débarrassé de ta femme et tu aurais +été roi de la Chine. + +--Ce qui n'est pas à dédaigner, dit Pierrot pensif. + +--Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta +vanité! + +--Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si +vous lisiez dans ma conscience. Mais est-ce que les choses n'auraient +pas pu se passer autrement? Ne pouvais-je être heureux avec cette belle +dédaigneuse? + +--Supposons, dit la fée, qu'il n'y eût pas de sang versé; supposons que +Bandoline eût fait de grands efforts pour te plaire et plier son humeur +à la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes +parents? Car tu pensais, sans doute, à vivre avec ton père et ta mère? + +--Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pensé. + +--Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de déférence +envers tes vieux parents, envers sa belle-mère, une meunière, et son +beau-père, le vieux meunier! Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas +vécu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire. + +--O marraine sage et charmante! s'écria Pierrot, aidez-moi toujours de +vos conseils, car désormais je ne veux rien faire de moi-même, et je me +ferai gloire de vous obéir. Mais quoi! toutes les femmes sont-elles +aussi dédaigneuses, et faut-il que j'aime une meunière si je veux vivre +heureux avec mes parents? + +--Il y a des femmes de toutes les espèces, dit la fée, comme il y a des +hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que +tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande +injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, méchantes, +médisantes, vaniteuses et occupées d'elles-mêmes et de leurs chiffons du +matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes, +discrètes, attachées à leur maison, à leur mari et à leurs enfants; ta +mère, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre? + +--Oh! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure mère? + +--Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes. +Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette espèce? + +--Si je le souhaite, grand Dieu! c'est la première chose que je demande +au ciel tous les matins. + +--Cherche et tu trouveras, dit la fée. + +Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La +conversation changea de sujet. La fée se plut à instruire Pierrot de ses +devoirs envers lui-même et envers les autres hommes, et lui dit sur ce +sujet de si belles choses, que si vous les aviez entendues, ô mes amis! +vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours. + +Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour répandre le +mensonge, est pauvre en vérités, et dans la crainte de ne pas vous +répéter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il +vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors gâté par le succès et +fort enorgueilli de son mérite, comprit pour la première fois qu'il +n'était qu'une créature faible et bornée, ignorante et portée au mal; +qu'il eut honte de lui-même et de son égoïsme, et qu'il se promit de +devenir un modèle pour tous les hommes nés ou à naître. Au reste, vous +vous imaginez assez, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail +des choses, ce que devaient être les enseignements d'une fée qui était +la propre fille du sage roi des génies, le grand Salomon. + +Pierrot était ravi de joie. + +--Ah! marraine, disait-il souvent, si tous les prédicateurs vous +ressemblaient, que la vertu serait aimable! Mais ils sont, pour la +plupart, si ennuyeux, si pédants, si gourmés, si roides! Ils mettent +tant de latin dans leurs discours, et ils s'inquiètent si peu de se +faire comprendre, qu'on ne peut pas s'empêcher de bâiller en les +écoutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon. +Vous, au contraire, chère marraine, vous causez si bien, vous contez +d'une façon si intéressante, vous avez un visage si beau et si doux, que +rien qu'à vous regarder on se sent attiré vers vous, et qu'en vous +écoutant on croit entendre la céleste musique que les anges font devant +le trône du Seigneur. + +La fée Aurore sourit. + +--Mon ami, dit-elle à Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une +perfection qui n'est pas dans la nature? S'ils étaient tous beaux et +bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu à être vertueux +parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toi-même. Par +exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en +son nom l'autorité suprême; dis-moi, je te prie, as-tu jamais songé à +faire le bonheur de tes semblables et à mettre à leur service la grande +puissance que tu as reçue de Dieu? + +--Pas trop, dit Pierrot. + +--As-tu jamais songé à autre chose qu'à réaliser tes fantaisies? + +--Je l'avoue. + +--Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici à Nankin. Commence, et +crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la +besogne. + +--J'essayerai, dit Pierrot. + +--Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout +ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui +voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos. + +A ces mots, Pierrot mit pied à terre et laissa la bride sur le cou de +son cheval. La fée en fit autant, et tous deux entrèrent dans la ville, +vêtus comme de pauvres pèlerins. + +Au détour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortége: c'était un +riche mandarin qui allait à la campagne avec sa femme et ses enfants. Il +était assis dans un palanquin porté par un éléphant. Vingt domestiques +marchaient devant lui et écartaient les passants à coups de bâton. Tout +le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot, +oubliant que rien ne distingue un grand connétable mal vêtu d'un autre +citoyen, continua son chemin sans s'inquiéter du mandarin, sans le +braver et sans l'éviter. + +--Ôte-toi de là, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un +coup de bâton. + +Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bâton des mains de son +adversaire et lui administra la volée la plus complète qui soit jamais +tombée sur les épaules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de +celui-ci, les autres accoururent et chargèrent Pierrot. Celui-ci était +si animé par leur insolence, qu'il les eût assommés tous sans +l'intervention de la bonne fée. + +--Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse? lui dit-elle tout bas. Dès le +premier accident, te voilà hors de toi-même. Souviens-toi donc que tu +n'es qu'un pauvre pèlerin, et non un grand seigneur. + +A ces mots, Pierrot jeta le bâton et se croisa les bras en regardant les +domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus +hardis. + +--Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la fée. + +Le tumulte et les cris avaient ameuté une foule nombreuse. Au fond, tout +le monde était charmé de l'action de Pierrot, mais personne n'osait +l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade. + +Le mandarin descendit de son palanquin. C'était un gros homme, fort +rouge et marqué de la petite vérole, qui était redouté de tous à cause +de sa puissance et de sa méchanceté. Il était chef du tribunal suprême +de la province, et, en cette qualité, rendait des jugements sans appel. + +--Qu'est-ce? dit-il en s'avançant d'un air assorti à sa dignité. Quel +est le coquin qui a osé frapper un de mes domestiques? + +--Ce coquin, dit fièrement Pierrot, c'est moi. Il m'a frappé le premier, +et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire. + +--Ah! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce drôle et qu'on le +fasse mourir sous le bâton pour son insolence. + +--Un moment! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous +répondre, ou pour avoir rendu des coups de bâton à votre domestique que +vous me condamnez? + +--Je crois, dit le mandarin, que cette _espèce_ ose m'interroger! Qu'on +le saisisse! + +Trois ou quatre domestiques s'élancèrent à la fois sur Pierrot. + +--Attention! dit-il, je n'ai provoqué personne et ne veux faire de mal à +qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et +numérote ses os pour les reconnaître et les remettre en place au jour du +jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur, à nous deux! + +A ces mots, malgré ses cris, il saisit le mandarin par ses longues +moustaches qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le +montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place +publique; puis, le retournant les pieds en l'air et la tête en bas, il +le lança comme une balle, le reçut dans ses mains, et le renvoya de +nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarme des +domestiques et de la joie de tous. Quand ce jeu eut duré quatre ou cinq +minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son éléphant et partit +en disant: + +--Au revoir, seigneur mandarin! + +Le pauvre justicier n'avait plus la force de répondre. La colère, +l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui si élevé en +dignité, et cela en vue de tout un peuple, le transportèrent au point +qu'il en fit une maladie de plus de six mois. + +--Par Brahma et Bouddah! disait la foule en se séparant, voilà une +prompte et bonne justice. + +Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et +allèrent se loger dans une hôtellerie d'assez pauvre apparence. Ils +soupèrent cependant avec appétit, grâce à un potage aux nids +d'hirondelle qui est si exquis que le proverbe chinois dit: «Bouddah +ayant créé le ciel et la terre, inventa le potage aux nids +d'hirondelle.» Si vous voulez en goûter, et du meilleur, vous en +trouverez chez le seigneur Ki, aubergiste à Pékin, l'un de mes bons +amis, et le plus céleste cuisinier du Céleste Empire. + +Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure et alla se promener par la +ville. Il fut bientôt accosté par un douanier, qui, d'un air très-poli, +suivant la coutume chinoise, l'invita à quitter ses habits et à laisser +regarder dans ses poches. + +--A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne. + +--A Dieu ne plaise! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous +un semblable soupçon. Mais peut-être avez-vous, sans vous en apercevoir, +introduit dans la ville quelque denrée. Dans ce cas, seigneur, vous +aurez la bonté de payer les droits d'entrée. + +--Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix! + +Cependant, se souvenant des recommandations de la fée, il se laissa +fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le +douanier, se ravisant: + +--De quelle étoffe, dit-il, est votre manteau à capuchon? + +--De grosse laine, dit Pierrot. + +--Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais deviné. + +--Et qu'as-tu deviné? + +--La laine, seigneur, est défendue dans la ville de Nankin, par égard +pour nos manufacturiers, qui fabriquent des étoffes moins commodes et +plus chères. Ayez la bonté de nous donner votre manteau et de payer +l'amende. + +--Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne veux pas +me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu +convenable. Quant à l'amende, je ne dois pas la payer, puisque +j'ignorais la loi. + +--Nul n'est censé ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier. + +--Pas même les étrangers? demanda Pierrot. + +--Ayez la bonté de me suivre, dit le douanier. + +--Où? + +--En prison. + +Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'était un +beau jeune homme, bien frisé et pommadé, qui avait un lorgnon sur +l'oeil, et qui regarda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal +très-curieux. + +--Monsieur, dit Pierrot, j'ai par mégarde, étant pauvre, acheté un +manteau de laine, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de +soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison. + +--Que voulez-vous, mon bon? dit négligemment le receveur, c'est la loi. + +--C'est la loi à Nankin, dit Pierrot, mais non dans le reste de la +Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin. + +--Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de +protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis +m'attendent en ville et veulent faire un déjeuner de garçons. + +--Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'échauffait, ne me laissez pas +aller en prison. Peut-être les cris d'un malheureux qu'on enferme +troubleraient votre digestion. + +--Rassurez-vous, mon bon, ces choses-là sont si communes que j'y suis +tout à fait habitué. + +--Monsieur, je vous en prie, écoutez-moi un instant. Peut-être un jour +vous aurez besoin de moi et vous me supplierez à votre tour. On a +souvent besoin d'un plus petit que soi. + +--Qu'est-ce à dire, mon bon? dit le beau frisé. Allez en prison, et ne +vous le faites pas répéter. Dans un mois ou deux, si j'ai du loisir, +j'écouterai vos réclamations. + +--Et moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la +justice et la vengeance du ciel! s'écria Pierrot. + +--Mon bon, vous m'excédez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au +cachot; s'il fallait écouter tous ceux qui parlent de leur innocence, on +n'en finirait pas. + +Le douanier prit Pierrot au collet. + +--Ventre-Mahom! cria Pierrot, tu iras toi-même au cachot, et tu y +resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la +liberté des hommes! Ne sais-tu pas que la liberté est plus que la vie, +et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre +quatre murailles? + +Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre, +les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du +pain et une cruche d'eau par le soupirail; puis il retourna à +l'hôtellerie. + +Elle était pleine de gens qui, sans le connaître, parlaient de lui et de +son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand +bruit. De mémoire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme +qui se fût fait justice à lui-même contre un grand seigneur. Quelque +part qu'il pût aller, Pierrot était destiné à étonner le peuple, qui ne +pouvait comprendre une fierté et un courage si peu ordinaires. + +Pierrot n'était pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut vous +dire, mes amis, que son père avait été l'un des volontaires de la grande +république; et ceux-là, voyez-vous, Dieu les a bénis, eux et leur +postérité, jusqu'à la troisième génération, parce qu'ils ont combattu +pour la patrie et pour la justice. + +Pierrot, étonné de ce bruit, se mêla parmi les groupes et eut le +plaisir, bien rare pour ceux qui écoutent aux portes, d'entendre faire +son éloge. + +--Ah! dit un vieillard, si celui-là voulait se mettre à notre tête, il +nous ferait rendre justice. + +--Et si nous prenions les armes nous-mêmes et sans l'attendre? dit un +autre. + +Jusque-là on avait parlé fort librement; mais, à cette proposition +inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de +parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays; +quand il fut question d'agir, un silence morne régna dans l'assemblée. +Pierrot, qui était resté jusque-là immobile et silencieux, éleva la +voix: + +--Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous à vous plaindre? + +On se tourna vers lui avec étonnement. + +--Je ne suis qu'un simple pèlerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un +autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous +révoltez, vous serez punis; l'impôt sera doublé, et quelques-uns d'entre +vous seront empalés; c'est inévitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos +plaintes au grand connétable qui est à Pékin? Il vous fera rendre +justice. + +--Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a été si +maltraité hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera +justement, comme vous le disiez tout à l'heure, empaler les plaignants +pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands +seigneurs! + +Pierrot fut forcé d'avouer qu'il disait vrai. + +--Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de +réputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intéressé. + +--Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe +à nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement? + +--Attrape, dit tout bas la fée Aurore qui venait de rejoindre son +filleul. + +--Puisque personne n'ose se joindre à moi, dit Pierrot, j'irai seul chez +ce gouverneur si redouté, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes? + +--Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait déjà parlé, de +recevoir trop de coups de bâton et pas assez de rations de riz. On nous +prend notre thé de force et à bas prix, et on nous le vend dix fois plus +cher. On nous fait payer un impôt sur la laine et le coton qui font nos +habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre sur les aiguilles, un +autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre. +Encore tout cela n'est rien; mais tous ces impôts réunis devraient +produire dix millions à peine, et ils en produisent trente par la +cruelle industrie des receveurs, douaniers, péagers, mandarins et +gouverneurs, dont chacun veut prélever son bénéfice proportionné à son +grade et au cas qu'il fait de son importance. + +--En effet, dit Pierrot, cela est fâcheux. + +--Fâcheux! seigneur pèlerin, dites que cela est mortel; déjà nous ne +pouvons plus nous vêtir et nous avons peine à nous nourrir. + +--Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journée vous aurez +justice. + +--Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand +seigneur? + +--Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats, +saisit Pierrot par le bras. + +--Suis-nous sur-le-champ, dit-il. + +--Où? + +--Au palais du gouverneur. + +--J'y allais. + +--Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah! coquin, tu mets un +receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te mêles +de rendre la justice!... + +A chaque mot il joignait une bourrade, et ses soldats, voyant Pierrot +sans défense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de +leurs lances. + +--Pardieu! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice +sur-le-champ; mais patience, j'ai promis à la fée Aurore d'attendre +jusqu'au bout. + +On le mena dans cet équipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule +immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un +moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre +sans forme de procès. + +Pierrot fut mis dans une cour brûlée par un soleil ardent. On lui ôta +son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot +demanda à boire. Les soldats se moquèrent de lui et lui jetèrent de la +poussière. Il avait les fers aux pieds et aux mains. + +--J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot. + +--Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est prêt. Tu +boiras dans l'autre monde. + +Enfin le gouverneur parut. + +--C'est toi, misérable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as +jeté aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui +promettais tout à l'heure à ce peuple justice contre moi? + +--Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'était +passé. + +Avant qu'il fût à la moitié de son récit: + +--C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale. + +--Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de grâce à +espérer? + +Cette fois, le gouverneur ne daigna pas même répondre et fit signe qu'on +exécutât ses ordres. + +Tout à coup, Pierrot, roidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses +fers et les jeta à la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna +abondamment. Tous les soldats se précipitèrent sur lui. Pierrot prit la +lance de l'un d'eux, l'enfonça dans le corps du premier, du second, du +troisième et du quatrième, et ficha la lance en terre. + +--Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voilà comment on s'y +prend. + +Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la +foule, qui battait des mains en reconnaissant son héros de la veille. + +Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume de cour. + +--Je suis Pierrot, le grand connétable, le vainqueur de Pantafilando, +dit-il, et voici comment je rends justice. + +--Seigneur connétable, dit le gouverneur en se mettant à genoux et +essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand connétable, ayez +pitié de moi! Hélas! si j'avais su qui j'avais la sacrilége audace de +vouloir faire empaler, croyez que mon respect.... + +--Oui, sans doute, dit Pierrot, si tu avais su que tu avais affaire à +plus fort que toi, tu aurais été aussi lâche que tu t'es montré +insolent. + +--Seigneur grand connétable, pardonnez-moi. + +--Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais +voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez! dit-il en s'adressant à +la foule. + +--Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon frère sous +le bâton, parce que mon frère, qui était fort distrait, avait oublié de +le saluer dans la rue. + +--Est-ce vrai? dit Pierrot. + +--Oui, seigneur, s'écria-t-on de toutes parts. + +--Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorité royale +dont j'étais revêtu? dit le gouverneur. + +--C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense? reprit Pierrot; à un +autre. + +--Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon père. + +--Pourquoi? + +--Parce que mon père, trop pauvre, ne pouvait payer l'impôt, ni l'amende +à laquelle il l'avait condamné. + +--Est-ce vrai? dit Pierrot. + +--Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi Vantripan avait si grand besoin +d'argent pour faire la guerre aux Tartares! + +Beaucoup d'autres se présentèrent. Les uns avaient eu les yeux crevés, +d'autres les oreilles coupées. Le front de Pierrot se rembrunit. + +--Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorité fût un acte de +clémence. C'est impossible! La clémence envers l'oppresseur est une +cruauté envers l'opprimé. Qu'on l'empale! + +Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos +devinrent éclatants et unanimes quand Pierrot ajouta: + +--A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de bâton à un Chinois +en recevra lui-même le triple, dût-il en mourir. Quiconque aura mis un +Chinois en prison, sauf le cas de condamnation légale, sera mis lui-même +en prison autant de mois que le plaignant y aura resté de jours. +Quiconque aura condamné à mort et fait exécuter un Chinois, sans ma +permission, sera lui-même empalé. + +Ayant proclamé ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les +qualifie le vieil Alcofribras, dont je traduis ici les chroniques, +Pierrot quitta Nankin en compagnie de la fée Aurore. + +--Eh bien, Pierrot, lui dit la fée quand ils furent tous deux à cheval +dans la campagne, comprends-tu maintenant pourquoi je te disais d'entrer +déguisé dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive à toi-même qui +peux te défendre, ce qui a dû arriver aux pauvres gens qui sont sans +armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage? + +--Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et +ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir +fait justice. + +--Ce n'est rien encore, dit la fée, tu en verras bien d'autres. + +--Il n'est pas si agréable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un +grand royaume. + +La fée sourit. Elle vit que Pierrot commençait à profiter des leçons de +l'expérience. + +Cependant le soleil dardait sur leurs têtes ses rayons brûlants. Un vent +léger soulevait la poussière et aveuglait les voyageurs. + +--Arrêtons-nous un instant dans ce bois, dit la fée, et laissons reposer +nos chevaux. + +Ils s'assirent au plus épais du bois, près d'un ruisseau qui longeait +une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu +d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, était construite une +petite maison très-propre et très-jolie; au-devant, dans la cour, +étaient plantés deux vieux tilleuls; derrière s'étendait en pente douce, +vers le ruisseau, un grand jardin ombragé avec art, non pas à la manière +de ces jardins anglais qui ressemblent à des taillis percés au hasard, +mais comme ceux de Le Nôtre et des jardiniers français, qui sont, mes +amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin +charmant, on voyait des arbres à fruit le long des carrés de légumes, et +le long des murailles, des vignes et des pêchers étaient couverts de +fruits. Au fond du jardin s'étendait un grand carré de verdure, et à +côté de ce carré un petit parterre planté des plus belles fleurs de la +création. Le carré de verdure était bordé de tous côtés par des +tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une +vingtaine de vaches laitières avec leurs veaux. Ces vaches, qui +n'appartenaient ni à la race durham, ni à la race schwytz, ni à aucune +race ou sous-race couronnée dans les concours agricoles, étaient +pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la +colline, on voyait paître un troupeau de moutons de la plus belle +espèce. + +Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle. + +--Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi +que je voudrais vivre toujours. + +La fée n'eut pas le temps de répondre. Ils entendirent un grand bruit +dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans, +poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds +prodigieux. + +En apercevant la fée, elle se jeta dans ses bras et lui cria: + +--Sauvez-moi! + +--Pierrot, dit la fée, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire. + +Pierrot, qui n'avait pas besoin d'être encouragé, s'élança au-devant du +tigre. C'était un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires +en face l'un de l'autre: tous deux étaient, l'homme et le tigre, d'une +proportion et d'une beauté de formes admirables; tous deux étaient d'une +force et d'une agilité incomparables; tous deux étaient puissamment +armés, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas à poignée d'or +incrustée de diamants: leurs yeux étaient étincelants. Des narines du +tigre sortaient des étincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir +quelqu'un à défendre, et de montrer à sa marraine qu'il était digne +d'elle. + +Le tigre, ramassé sur lui-même comme un chat qui va sauter sur une +table, bondit tout à coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le reçut de +pied ferme, et sur son sabre qui s'enfonça jusqu'à la garde dans le +ventre du tigre. La blessure était grave, mais non pas mortelle. Le +tigre tomba à terre sur ses pattes et voulut s'élancer de nouveau; mais +Pierrot l'avait prévenu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec +la poignée la tête de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut +assommé, et que sa tête fut aplatie comme une figue sèche. Il expira +sur-le-champ. + +Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dégouttant de sang, revint vers +la fée Aurore et la trouva occupée à tenir dans ses bras la jeune fille +qui s'était évanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort à l'aise +et sans la gêner. Nous allons en profiter pour faire la même chose. + +Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je +suis bien en peine pour vous expliquer sa beauté en détail. Il faut +l'avoir vue pour s'en faire une idée: c'était quelque chose de plus +semblable à un ange qu'à une personne humaine. Pierrot ne put remarquer +d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut +ébloui de l'ensemble. Ses cheveux étaient d'un blond cendré admirable +comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chanté la beauté et +les malheurs. Sa figure était si belle, si intelligente, si attrayante +et si douce, qu'on ne pouvait en détacher ses regards. On n'aurait pu +dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle était comme le soleil et +qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'étaient des rayons de +grâce naturelle et irrésistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il +aurait plus de plaisir à se faire tuer pour elle, même sans qu'elle le +sût et sans attendre de récompense, qu'il n'avait jamais espéré d'en +avoir en épousant Bandoline et en devenant roi de la Chine. + +Après quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuyée sur +les genoux de la fée. Elle la remercia doucement; et tournant ses +regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'où il l'avait tirée, et +lui sourit d'une manière si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour +obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas +un à un, mais tous ensemble, tous les tigres de la création. + +La fée Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille +répondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait +Rosine, qu'elle habitait avec sa mère la petite maison qu'on voyait au +bout de la prairie; que la prairie même, le bois et la colline +appartenaient à sa mère, et que cette petite fortune les faisait vivre +heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la +direction de sa mère; qu'elle avait perdu son père quelques années +auparavant, et que sa mère, désespérée de cette perte, était venue +s'établir à la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si +paisible que, depuis cinq ans, elles n'étaient pas sorties de cette +petite vallée. + +Ce récit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine. +C'est le résumé des réponses qu'elle fit successivement aux questions de +la fée Aurore. Il était aisé de voir que ces questions étaient causées +par quelque chose de plus que la curiosité. La bonne fée n'avait que +faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualité de +fée; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de +quelques instants, fut si charmé et saisi d'un si grand respect pour +elle, qu'il n'osait ni lui parler ni même la regarder. + +Elle termina son récit en disant qu'elle se promenait seule quelques +instants auparavant, lorsque le tigre s'était tout à coup précipité sur +elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle +aurait sûrement péri sans le courage héroïque de Pierrot (ledit Pierrot +se sentit plein d'une fierté sans égale); qu'il lui tardait de rassurer +sa mère, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses +remercîments. + +A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fée d'un air si +suppliant, et ses yeux la conjurèrent tellement d'accepter l'invitation, +que la bonne fée se mit à rire, et feignit d'abord d'hésiter et d'être +pressée de continuer sa route. + +--O divine marraine! s'écria Pierrot effrayé, cette vallée est si belle, +reposons-nous ici quelques instants. + +Rosine insista de son côté si gracieusement, que la fée Aurore qui, au +fond, ne demandait pas mieux, consentit à les suivre. + +La mère de Rosine, qui était loin de se douter du danger qu'avait couru +sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu étonnée de +l'arrivée des deux étrangers. Elle les reçut néanmoins avec une +politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manières de la fée, +quoique celle-ci fût vêtue d'une manière fort ordinaire, qu'elle avait +affaire à une personne de distinction. Elle-même était une femme d'un +grand mérite, âgée de quarante ans à peine, et d'une beauté qui, dans +sa jeunesse, avait dû être semblable à celle de sa fille, et qui était +encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla à +Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre, +et fit une légère réprimande à sa fille pour s'être aventurée dans le +bois toute seule. + +Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait +jamais eu de tigre dans la forêt, ni à dix lieues à la ronde, et promit +de ne plus exposer la tendresse de sa mère à de pareilles alarmes. Après +quelques discours de ce genre, la bonne dame servit à ses hôtes un repas +très-délicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les +viandes substantielles et épicées, mais où l'on trouvait tous les fruits +du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonflé de joie, +put à peine manger; quant à la fée, qui ne vivait que du parfum des +roses et de la rosée du matin, elle prit quelques fruits par politesse, +et, après quelques minutes, tout le monde alla au jardin. + +La belle veuve prit plaisir à montrer à ses hôtes ce jardin dans tous +ses détails. C'était presque entièrement son oeuvre. Quoiqu'elle ne fût +pas assez forte pour le bêcher elle-même, et que d'ailleurs ses autres +occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu +laisser à personne le soin de planter, de semer, de greffer, de +cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais déjà aussi zélée que sa +mère, ratissait elle-même les allées du jardin et s'occupait du +parterre. Un jardinier bêchait les carrés de légumes et tirait l'eau du +puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout +entier sans peine. Pierrot fut si enchanté de tout ce qu'il voyait, +qu'il voulut sur-le-champ se mettre à l'oeuvre, bêcher et arroser. Il +quitta son sabre, dont la poignée était enrichie de diamants, et se mit +au travail avec une ardeur qui fit sourire la fée Aurore. + +--Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une +vocation dont tu ne m'as jamais parlé? Tu as eu grand tort, mon ami, car +je me serais bien gardée de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'à +te battre, à te couvrir de gloire, et à gouverner les peuples et les +empires. D'où te viennent ces goûts champêtres? + +--Ah! marraine, répondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur! +que le ciel est bleu! que la vallée est verdoyante et magnifique! et +qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler +les mandarins et dépaler les pauvres diables! + +La fée Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit de Pierrot était +à cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande +connétablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse +Bandoline. On eût cru, à le voir travailler, sarcler, bêcher, tracer des +lignes et planter de la salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose. +Ceci ne doit pas vous étonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une +aptitude naturelle à tout ce qu'il faisait. Il était adroit de ses +pieds et de ses mains; de plus, il avait vu travailler son père et +travaillé souvent avec lui: bon sang ne peut mentir. A la vue d'une +pioche et d'un râteau, il se souvint de la pioche et du râteau de son +père, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se +promènent en costume de cour, et usent leur temps à faire des +révérences, puisqu'ils ne savent pas d'autre métier et que les autres +hommes veulent bien le souffrir; mais que si tout le monde voulait faire +ce métier, nous mourrions de faim avant une semaine. La jeune fille, le +voyant travailler de si grand coeur, voulut l'aider à son tour, et, en +quelques minutes, et sans y avoir songé, cette communauté d'occupations +établit entre eux une douce et intime familiarité qui fit penser à +Pierrot qu'en vérité bêcher était la plus belle et la plus agréable +chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient bêché une +fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'éternité. + +Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant et se rendre à +l'appel de la fée et de la mère de Rosine qui voulaient visiter les +étables, la prairie, les terres labourées et les troupeaux. Le jour +baissait, et Pierrot quitta sa bêche, et sa compagne l'arrosoir avec +regret; mais Pierrot fut bien consolé en voyant du coin de l'oeil que +les deux chevaux étaient débridés, dessellés et enfermés dans l'écurie, +et que la fée Aurore ne parlait plus de partir. + +Tout était à sa place et dans un ordre admirable. Les fruits étaient +rangés sur la paille dans le cellier. Trente mille de pommes faisaient +face à cinquante mille poires de la plus belle espèce et qui fondaient +sous la dent. Des millions de prunes reine-claude, jaunies par le soleil +et légèrement entamées par les abeilles, mais dont la blessure s'était +cicatrisée, se trouvaient à côté de pêches magnifiques et savoureuses. +Encore n'était-ce que la moitié de la récolte. Le reste pendait aux +arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui était fort grande, se +divisait en deux parts que séparait une magnifique haie vive. La partie +qui n'était pas réservée au pâturage était couverte de regain +fraîchement coupé, dont la délicieuse odeur parfumait au loin toute la +vallée. Des hommes et des femmes étaient occupés à retourner ce foin et +paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou +de mercenaire; car, grâce à la générosité de la mère de Rosine et au +soin qu'elle avait de fournir à chacun un travail proportionné à ses +forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la vallée. + +A quelque distance de la maison s'élevaient cinq ou six chaumières assez +bien bâties et fort propres. Dans chacune habitait une famille honnête +et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur +une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais +que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier +étendait au loin ses branches deux fois séculaires. On ne voyait pas +devant les maisons ni devant les écuries cet amas de fumier et +d'immondices qui salit et déshonore la plupart de nos villages de +France. Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des +réservoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais +qui étaient recouverts de pierre et de gazon. De ces réservoirs on le +transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de +la colline était bâtie une église très-simple, de construction récente, +dont la croix de cuivre doré se détachait sur le bleu profond du ciel et +réfléchissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes +amis, que ce village était composé de chrétiens nouvellement convertis +par un missionnaire venu de France. + +Pierrot était plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il +interrompait la conversation pour faire des questions dont il +n'attendait pas la réponse. Il marchait, il courait, allait, revenait, +sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait +par-dessus les murs et les haies comme un jeune cheval échappé, montait +dans les arbres, et, se suspendant par les mains aux branches, il se +laissait retomber à terre. La fée Aurore le regardait en souriant d'un +bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement deviné la +cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude. + +Le soir, quand ils furent seuls, elle demanda à Pierrot à quelle heure +il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en +terre, et demeura quelques instants sans répondre. Enfin il demanda +timidement si quelque affaire pressée les forçait de quitter sitôt une +dame qui les accueillait si bien. + +--Mon ami, dit la fée, il ne faut pas abuser de l'hospitalité. C'est une +vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera; +mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander +pourquoi nous ne partons pas. + +Pierrot n'osa répondre. Il lui semblait en son âme qu'il ne gênerait +personne en demeurant plus longtemps; mais il n'osait ni ne pouvait dire +pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort +habilement sa pensée véritable. + +--Peut-être, dit-il à la fée, ne sommes-nous pas des hôtes bien gênants? +Je puis travailler à la terre, et vous avez vu vous-même, marraine, que +je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles +puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus +pénible, qui les protége et les défende au besoin. + +--Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux être cet homme +de confiance? + +--Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confié +l'administration de la Chine tout entière! + +--Et il a donné là une belle preuve de sagesse! Voilà ce grand +connétable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des +opprimés, qui, pour une fantaisie, laisse là son amirauté, sa +connétablie et le reste, et qui veut semer des haricots et récolter du +foin! Voilà tout le royaume à l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a +été bien accueilli dans une ferme! + +--Eh bien, après tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'à cela, je jetterai +au vent mon amirauté et ma connétablie, et je reprendrai ma liberté. + +--Et tu viendras ici bêcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la +belle Rosine? Sais-tu, grand étourdi, si cet arrangement lui plaira +autant qu'à toi, et surtout si sa mère voudra le souffrir? + +Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot. + +La fée Aurore eut compassion de son embarras. Elle commençait toujours +par faire des objections raisonnables, et elle finissait par céder et +par chercher des moyens de satisfaire son désolé filleul. O mes amis! +vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans +trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante fée! Aussi +avait-elle été élevée par Salomon lui-même, qui l'avait faite de trois +rayons, le premier de lumière ou d'intelligence, le second de bonté, et +le dernier de grâce et de beauté. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui +entourent le trône de Dieu même, et dont les anges ne peuvent soutenir +l'éclat, se rencontraient en un centre commun qui était le coeur de la +fée. + +--J'ai ton affaire, dit-elle à Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te +faire retenir ici pendant huit jours, après lesquels tu iras reprendre +tes fonctions. + +A ces mots, Pierrot, transporté de joie, se mit à genoux devant la fée +et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de +reconnaissance. La bonne fée jouissait tranquillement du bonheur d'avoir +fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est réservé presque +entièrement, et qu'il n'en a laissé aux hommes que l'apparence. Quant à +elle, son devoir la rappelait à la cour du roi des Génies, et elle +partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfumée du +vénérable Salomon. + +Dès le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva installé et +traité comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les +champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mère, et, dans +son ardeur à labourer, à fumer, à semer, il faisait à lui seul l'ouvrage +de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de +ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens +poëtes, et avec tant de chaleur et de sensibilité que la pauvre Rosine +s'étonnait d'avoir lu vingt fois les mêmes choses sans y rien découvrir +de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la mère +racontait une de ces vieilles histoires qui sont nées avec le genre +humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'était la pauvre Geneviève de +Brabant, condamnée à mort par le traître Golo, et retrouvée dans la +forêt par son mari, le duc Sigefroi. C'était la belle Sakontala et le +roi Douchmanta égarés dans les forêts de lotus et de palmiers qui +couvrent les bords du Gange. C'était le Juif errant condamné à marcher +_pendant plus de mille ans_. Le dernier jugement finira son tourment. +C'était la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui +finit d'une façon si pathétique qu'à cet endroit tout le monde versa des +larmes: + + Exempt de blâme + Il rendit l'âme, + En bon chrétien, + Dans les bras de son chien. + +--J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de +ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et +dont il faut se défier. + +Pierrot, à son tour, prié de dire son histoire, hésita quelque temps par +modestie. Il commença enfin le récit de ses aventures, en passant sous +silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient +faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Était-ce manque de +mémoire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait complétement +oublié que la princesse fût encore de ce monde, et qu'il se souciait +d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi +qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand +il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine pâlit, et +il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du géant pour +la rassurer complétement. + +Quoique Pierrot, par le conseil de la fée, fût devenu plus modeste, il +ne put s'empêcher d'être un peu fier de lui-même et de laisser paraître +dans son récit quelque chose de cette légitime fierté; mais il fut bien +mortifié de la conclusion que la mère de la belle Rosine donna à son +discours. + +--Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec +bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous +nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais +souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir +oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a été +confiée, et que nous commettrions un crime envers l'État si nous +cherchions à vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a déjà quinze +jours que vous daignez prendre part à nos amusements et à nos travaux. +Il est temps que nous vous laissions aller où la gloire et la volonté de +Dieu vous appellent. + +Si la lune était tombée sur la tête de Pierrot, elle ne l'aurait pas +plus étonné. Il demeura quelque temps l'étourdi du coup et ne savait que +répondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un congé formel. +Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait +aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des +ministres aussi zélés que lui pour le bien de la Chine; qu'il était sans +exemple que les candidats eussent manqué à ces fonctions; que, +d'ailleurs, dût la Chine manquer de connétables et d'amiraux pendant un +siècle, il n'était pas Chinois, ni obligé de remplacer tous les +ministres qui viendraient à mourir ou à être destitués; que son unique +bonheur était de cultiver la terre dans cette vallée délicieuse, et +qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'à la +consommation des siècles. + +La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'après +de mûres réflexions, et ne se laissa fléchir ni par les supplications et +les larmes de l'infortuné Pierrot, ni par le regret trop visible que la +pauvre Rosine marquait d'un si prompt départ. Tout ce que Pierrot put +obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tournée serait +terminée, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau +roi, Kabardantès, frère cadet de Pantafilando, menaçait déjà la +frontière chinoise. + +Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair, +non sans regarder souvent derrière lui, jusqu'à ce qu'il eût perdu de +vue la maison et la vallée. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux +jours à l'embouchure du fleuve Jaune, où il devait passer la flotte +chinoise en revue. + +La simplicité de ses manières et de son équipage n'annonçaient rien +moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il +alla coucher dans une hôtellerie comme tous les voyageurs. Dès le +lendemain, sans faire annoncer sa visite à personne, il se dirigea vers +le port, et demanda à un marin, qui fumait une pipe d'opium, où se +trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit à rire, et sans +se déranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavoisée +de drapeaux, dorée par le dehors et garnie de soie et de velours à +l'intérieur. + +--Bien. Voilà la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais où est l'escadre? + +--L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin. + +Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit +conduire à cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres +étaient à terre attendant l'arrivée de Son Excellence le seigneur +amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut +introduit après trois heures d'attente. + +--Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis chargé par le roi +Vantripan de prévenir Votre Excellence qu'il faudra mettre à la voile +dès ce soir pour faire une descente sur les côtes de l'empereur du +Japon. + +--Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral. + +--Seigneur, je suis chargé de vous transmettre l'ordre et non de le +discuter. + +--Mon cher, dit l'amiral en frappant familièrement sur l'épaule de +Pierrot, tu diras au roi qu'il faut attendre une occasion plus favorable +et que l'escadre n'est pas prête. + +--Que lui manque-t-il? demanda Pierrot. + +--Oh! peu de chose, une bagatelle, en vérité, dit l'amiral en se frisant +la moustache. Il manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes +et de l'argent. + +--Ce n'est pas possible! dit Pierrot. On vous avait confié tout cela. +Qu'en avez-vous fait? + +--D'abord, mon cher, dit l'amiral en brossant sa manche au nez de +Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli, pour un officier subalterne, +d'interroger son supérieur; de plus, que si tu me fais une autre +question, je te ferai, moi, jeter à l'eau comme une carcasse vide. + +--Vous réfléchirez avant de le faire, dit résolument Pierrot. + +A ces mots, l'amiral, qui déjà lui tournait le dos et commençait à se +promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le +regardant fixement, vit dans ses yeux une fierté si peu ordinaire aux +officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ +et lui dit: + +--C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour +t'éprouver. + +--La plaisanterie est mauvaise, répliqua Pierrot, et je ne plaisante +pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des +trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on +vous a donné le commandement. + +--Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur, +et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc +l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je +vais te compter sur-le-champ, et d'aller à Pékin dire au roi que tout +est en ordre, que la flotte est bien équipée et qu'elle va partir ce +soir, ou d'être empalé sur l'heure et sans autre forme de procès. + +--Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes. + +--Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop +peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai +amassé vingt ou trente millions à peine, et que dix millions de moins +font une forte brèche. Veux-tu ou non? + +--Je veux des comptes, dit Pierrot. + +--Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent. + +Et il frappa sur un timbre. Six nègres parurent. + +--Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le bâillonne et qu'on le jette +à l'eau. Qu'on apprête ensuite la barque amirale: je veux faire une +promenade sur le fleuve. + +Il faisait chaud, et les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin. +Pierrot, sans s'émouvoir, prit un nègre de la main droite et un autre de +la main gauche et les lança dans les plates-bandes; deux autres +suivirent le même chemin de la même manière, et les deux derniers, se +voyant seuls, demandèrent à Pierrot la grâce de sauter d'eux-mêmes et +sans y être forcés, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six +nègres se relevèrent sur-le-champ et coururent vers la ville. + +Quant à l'amiral, il était muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras +et lui dit: + +--Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses +comptes au Père éternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une +dernière fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte? + +--Je l'ai vendue, dit l'amiral. + +--Et les marins? + +--Je les ai congédiés. + +--Et l'argent? + +--Il est dans mes coffres. + +--C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si +dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre. + +L'amiral ne se le fit pas répéter. Il courut vers le port, s'embarqua, +fut pris par des pirates malais, délivré par des philanthropes anglais, +et amené à Londres, où il a figuré lors de la grande exposition +universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle +Ki-Li-Tchéou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le, +c'était dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en eût +fait un pauvre sire. + +Le connétable ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il +rappela les marins congédiés, fit construire une flotte nouvelle, +l'équipa, la pourvut de vivres et de munitions, grâce à l'argent qu'il +trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tournée avec le même +succès, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il +serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanité +et de générosité qui signalèrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir +que depuis cette époque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint +ou se révolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant +Pierrot. + +Tout semblait concourir à son bonheur; mais le ciel lui réservait encore +de cruelles épreuves. Pendant qu'il faisait bénir son nom avec +l'espérance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes +actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du +véritable amour est d'élever l'âme au-dessus d'elle-même et de lui +inspirer de nobles et sublimes pensées), il apprit que Kabardantès avait +enfin terminé ses préparatifs, qu'il marchait à la tête de cinq cent +mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le +rappelait en toute hâte pour lui donner le commandement de l'armée +chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels +nouveaux exploits et par quel dévouement Pierrot mérita la protection de +la fée Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci +par une judicieuse réflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement +traduite. + +«On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans +la troisième aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni +prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille +qu'un ministre armé d'un si grand pouvoir, et qui va lui-même réformer +les abus, rendre la justice, punir les méchants et protéger les faibles? +Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni +dans Vénus, ni dans Saturne, ni dans aucune des planètes qui tournent +autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense, +sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas étranger à une vertu si +nouvelle et si extraordinaire.» + +Voilà la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne. + + + + +IV + +QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT + +PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES + + +Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot à la cour et lui donnait le +commandement de l'armée était si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se +détourner de quelques lieues pour voir, ne fût-ce qu'une heure, la belle +Rosine, qui était devenue l'étoile polaire de toutes ses pensées et le +mobile secret de toutes ses actions. La Chine était dans un danger si +grand, que le pauvre grand connétable remit sa visite à des temps plus +heureux. Autrefois, Pierrot n'eût pas hésité un instant, dût l'État être +en danger par sa négligence; mais les conseils de la fée en avaient fait +un tout autre homme. Il arriva à la cour sans être attendu ni annoncé, +suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan était à +table, il alla se promener dans le jardin, sous les fenêtres de la salle +à manger, qui étaient ouvertes à cause de la chaleur. Au bout de +quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands éclats +de voix, et sans vouloir écouter, chose dont il avait horreur, il fut +forcé d'entendre le dialogue suivant: + +C'étaient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient. + +--Sire, dit au roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait +trop attendre et qu'il devrait être ici? + +--Et comment veux-tu qu'il soit déjà de retour? Il y a cinq jours à +peine que je l'ai rappelé, et le courrier avait deux cents lieues à +faire. Si Pierrot avait des ailes.... + +--_Du zèle_, voulez-vous dire, Majesté, interrompit Horribilis. + +Tous les courtisans feignirent de trouver le calembour excellent; +c'était un vrai calembour de prince. Croyez, mes amis, que ce n'est pas +en faire l'éloge. Vantripan, jaloux du succès de son fils, voulut en +avoir un semblable et demanda: + +--Horribilis! + +--Sire? + +--Sais-tu pourquoi les marchands de tabac à priser ne font pas fortune? + +--Non, sire. + +--A cause de la descente d'_Énée_ aux enfers. + +Toute la cour se mit à rire bruyamment. Vantripan regarda autour de lui +d'un air triomphant. + +--Le vôtre est détestable, mon père, dit Horribilis; on le trouve dans +tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance. + +--Ventre-saint-Gris! s'écria Vantripan, vit-on jamais insolence +pareille? Eh bien, dis-moi, toi qui as lu tous ces recueils de +calembredaines, quelle différence y a-t-il entre Alexandre et un +tonnelier? + +--Voilà qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la +_Perse en pièces_, et le tonnelier met la _pièce en perce_. + +--Mort du diable! dit Vantripan, ce gredin ne m'en laissera pas un. + +Les courtisans, voyant le tour que prenait la conversation, s'exercèrent +à leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun +cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en réponse à celui de +son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'était un +vacarme infernal et la véritable image de la cour du roi Pétaud. Enfin, +Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal, +tout le monde se tut. + +--Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue? + +Cette question inattendue fit rêver tout le monde. La belle Bandoline +elle-même se mit à chercher avec sa mère la solution d'un problème si +haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha pareillement +et tout le monde avec lui. Après quelques instants: + +--Non, s'écria-t-on d'une voix unanime. + +--Ni moi non plus, répliqua le gros Vantripan. + +A ces mots, ce fut dans toute l'assemblée un rire inextinguible, comme à +la table des dieux d'Homère. + +Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait à dire, ramena bientôt +la conversation sur Pierrot. Après avoir fait de lui pendant quelques +minutes un éloge perfide, il ajouta: + +--Au reste, il est bien récompensé de sa justice, car on m'écrit que +partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de +lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi. + +--En vérité! dit Vantripan effrayé. + +--Oh! rassurez-vous, mon père, il a refusé le trône. + +--Tu vois bien que c'est un sujet fidèle et mon meilleur ami! + +--Vous avez raison, sire; mais qui a refusé une première fois acceptera +peut-être un jour, et ce retard calculé à se rendre à vos ordres +pourrait bien être un moyen de continuer ses intrigues dans les +provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir à la +force. + +Jusque-là Pierrot était calme, mais il ne put tenir au désir de +confondre le calomniateur; et s'élançant du jardin, au moyen des +saillies du mur, dans la salle à manger, il se trouva en face +d'Horribilis qui pâlit à cette vue. + +--Sire, dit gravement Pierrot, j'ai appris qu'on se plaint de mes +retards. En trois heures, pour vous obéir, j'ai fait deux cents lieues à +cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon zèle? + +--Non, ami Pierrot, lui cria le gros Vantripan, je suis content, +parfaitement content de toi. + +--Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en +abuserai plus désormais. Je le dépose entre les mains de Votre Majesté, +avec ce sabre dont elle m'a fait présent. Qu'on le remette à un homme +plus digne que moi d'un pareil honneur. + +Et, dégrafant son sabre, il le présenta au roi par la poignée. + +--Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies. + +--Calomnies, mon père? demanda fièrement Horribilis. + +--Oui, calomnies, Horribilis. Retire-toi d'ici, héritier présomptif, tu +m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours à me brouiller avec +mon vrai, mon seul ami. Va-t'en à cent lieues d'ici, et que je n'entende +plus parler de toi. + +--Non, sire, dit fièrement Pierrot, Votre Majesté ne doit pas envoyer +son fils en exil. Il n'est pas convenable que je sois cause d'une +querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que +j'ai reçus de vous. + +--Pierrot, dit Vantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi +que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de méchancetés que tu +seras forcé de me quitter; et que ferai-je sans toi? + +--Il n'importe, sire, je pars si vous l'exilez. + +--Que ta volonté soit faite, dit Vantripan; mais parlons d'autre chose +et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'armée et +marcher aux frontières. + +--Quand partirai-je? dit Pierrot. + +--Demain à midi. Avant ton départ, je te donnerai mes dernières +instructions. Va te reposer. + +Pierrot sortit, et fut suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul +avec la reine: + +--A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir à un +sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison. + +--Vous voilà, dit Vantripan, comme d'habitude, du même avis +qu'Horribilis. + +--Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez traité ce soir d'une +manière offensante et injuste. + +--S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai +pas courir après lui. + +--Tout cela serait fort bien, dit la reine, s'il partait seul; mais nous +sommes résolues à le suivre, ma fille et moi, et à quitter un père +dénaturé. + +--Eh bien! suivez-le si bon vous semble, dit Vantripan impatienté. + +Au fond, cependant, il se sentait ébranlé. + +--Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous +aurez la barbarie de nous sacrifier tous à un étranger. + +A ces mots, elle tira de sa poche un petit oignon fraîchement pelé, qui +lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit à pleurer +abondamment. + +Le pauvre Vantripan commença à se regarder comme un méchant mari et un +fort mauvais père. Il voulut consoler sa femme qui ne l'écouta pas. +Après avoir pleuré, elle se mit à sangloter, puis elle eut une attaque +de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes +les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutumé à des scènes +pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. En même temps +elle tournait les yeux d'une façon effrayante. + +--Faut-il sonner? faut-il appeler ses femmes? se disait le gros +Vantripan. Quel scandale! On croira que je l'ai maltraitée, battue +peut-être. + +Tout à coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur +elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux et qu'elle allait +rentrer dans son appartement. Vantripan, bénissant Dieu qui a créé +l'eau, et l'homme de génie qui a inventé les carafes, la reconduisit +doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint. + +--Vous donnerez à Horribilis le commandement de l'armée, dit-elle. + +--Il le faut bien, puisque vous le voulez; mais Pierrot sera son +lieutenant. + +--J'y consens. Vous êtes un bon père et un grand roi! + +--J'ai bien peur de n'être qu'un imbécile, pensa Vantripan: je sacrifie +Pierrot à la crainte de subir la colère de ma femme. Si du moins j'avais +la paix dans mon ménage! Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas un +mari qui ne soit aussi bête que moi en pareille occasion. + +Sur cette mélancolique réflexion, il s'endormit. Faites-en autant, mes +amis, si ce n'est déjà fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas, +est l'ami des dieux. + +Le lendemain, à midi, Pierrot se présenta au conseil. + +Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrassé. Il +roulait sa tabatière dans ses doigts en cherchant un exorde. + +--Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami? + +--Oh! sire, pouvez-vous douter de mon dévouement? + +--Eh bien! donne-m'en une preuve sur-le-champ. + +--Je suis prêt, dit Pierrot. Que faut-il faire? + +--Veux-tu partager le commandement de l'armée avec Horribilis? + +Pierrot se mit à rire. + +--Sire, dit-il, la nuit a porté conseil, à ce que je vois. Pourquoi +voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui +donner tout entier. + +--Mon ami, dit le roi, je désire qu'Horribilis fasse ses premières armes +sous ta direction; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de +sang royal obéisse à un simple sujet.... + +--Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet: je suis +venu me mettre à votre service, vous m'avez accepté, vous pouviez me +refuser; s'il vous plaît aujourd'hui de m'ôter mon commandement, +reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majesté est sujette à revenir si +souvent sur ses résolutions, que je ne puis guère compter sur la +continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gré +aujourd'hui qu'être renvoyé plus tard. + +--Bon! dit Vantripan, le voilà qui se fâche. Hélas! pourquoi ne puis-je +accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma +femme et mon fils! + +--Sire, dit Pierrot, je suis étranger, et par là suspect à tout le +monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi. + +--Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'armée? + +--Le prince Horribilis, sire. + +--Il se fera battre! + +--Cela vous regarde. + +--Il se sauvera le premier et déshonorera mon nom. + +--Que puis-je y faire? dit Pierrot. + +--Ami, reste avec nous. + +--Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me +donnez un collègue, je ne le serai plus; si vous me donnez un maître, ce +sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne à l'armée avec moi si +cela lui plaît; mais qu'il m'obéisse, ou je ne réponds de rien. + +--Je te le promets, dit Vantripan; je t'en donne ma parole royale. Voici +les pleins pouvoirs. Pars maintenant. + +--Voilà un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre +homme. + +Là-dessus il fit ses préparatifs, c'est-à-dire qu'il fit seller Fendlair +et prit un manteau de voyage. Trois jours après il était au camp. + +L'armée chinoise, composée de huit cent mille hommes, attendait +l'arrivée des Tartares à l'abri de la fameuse muraille qui sépare la +Chine du vaste empire des îles Inconnues. Vous savez, mes amis, que +cette muraille a été construite pour préserver les Chinois des attaques +de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la +plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier +rempart, vous ne saurez pas mauvais gré, je crois, au vieil Alcofribas +de vous en donner une idée. + +«Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds +de large. Elle est semée de tours qui s'élèvent de distance en distance. +Elle s'étend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de +frontière aux deux pays, tantôt bornant la plaine, tantôt surplombant +d'affreux précipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui +s'ouvre du côté de la Chine, l'autre qui fait face aux îles Inconnues.» + +Pierrot était à peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit +semblable aux grondements de la foudre, au pétillement de la grêle sur +les toits et au désordre confus d'une foire, se fit entendre et annonça +l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent +tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp, +éperdus et en désordre. Pierrot calma tout à coup cette confusion en +faisant publier que le premier qui serait trouvé hors de sa place et de +son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitôt +chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le général monta sur la +tour pour voir l'armée tartare. + +C'était un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent +mille cavaliers montés à cru sur de petits chevaux sauvages et hérissés. +Chaque cavalier était armé d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tête +s'avançait le formidable Kabardantès, le frère cadet de Pantafilando; il +était beaucoup moins grand que son frère, et mesurait vingt pieds à +peine, mais sa force était colossale. Il luttait sans arme, corps à +corps, avec les ours, et les écartelait de ses mains; il portait à +l'arçon de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres. +Il ne tuait pas, il assommait et réduisait en poussière ses ennemis. Son +cheval, d'une taille proportionnée à la sienne, et d'une vigueur +extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder +sans frémir. Kabardantès était le fils du fameux Tchitchitchatchitchof, +empereur des îles Inconnues, et de la cruelle sorcière Tautrika, dont le +nom est si célèbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa +mère quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait, à son +gré, soulever et pousser les nuages, évoquer les vents et les +brouillards, faire paraître et employer à son service les démons. Sa +férocité était sans bornes; il avait massacré plus de cent mille Chinois +du vivant de Pantafilando, et de leurs têtes il avait fait construire +une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits +sombres et étoilées, pour contempler les astres et évoquer les +puissances infernales. Une main invisible avait gravé sur son front, +pendant son sommeil, les trois lettres que voici: + +[Illustration] + +qui, dans le langage magique, signifient: + + TUE! + +Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brûler, massacrer, +exterminer. Il égorgeait, sans pitié, les femmes, les enfants, les +vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il +aimait à boire leur sang tout chaud encore et fraîchement versé. C'était +le monstre le plus effroyable qu'on eût jamais vu. + +Ce qui ajoute encore à la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il était +invulnérable, excepté au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les +sabres, les lances, les flèches, les balles, rebondissaient sur sa peau +sans l'entamer, comme si elles eussent été élastiques. + +Tel était ce guerrier épouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans +le coeur de tous les Chinois. Pierrot même, au premier abord, eut peine +à soutenir sa vue; mais quand il pensa à l'opinion que Rosine aurait de +lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait reculé devant le +danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardantès ne l'eussent +pas fait reculer d'une semelle. + +Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la +Chine. Il vit bien que son armée avait besoin de s'aguerrir, et +attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le +long des murailles et dans l'intérieur des tours, et prit soin d'exercer +ses soldats. + +Horribilis arriva au camp quelques jours après, et demanda d'un ton +hautain pourquoi l'on n'avait pas livré bataille à l'ennemi. Pierrot +exposa ses raisons avec une fermeté polie, et tout le conseil fut de son +avis. + +--Mon père, dit Horribilis, ne vous a pas envoyé pour discuter, mais +pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous êtes plus prudent +que brave. + +Pierrot se mordit les lèvres pour ne pas répondre avec sévérité; mais, +sans s'inquiéter du discours du prince, il fit continuer les exercices +militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, déplora +tout haut la lâcheté du grand connétable, qui compromettait, disait-il, +le sort de l'État. On ne l'écouta point; mais un jour, Pierrot, +impatienté, lui dit en présence de toute l'armée: + +--Seigneur, daignez vous mettre avec moi à la tête de l'avant-garde, +nous allons faire une sortie générale contre les Tartares. + +--Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignité, que j'expose +inutilement des jours qui sont précieux à l'État et à ma famille. Je +vais en demander la permission à mon père, et si Sa Majesté le permet, +vous me verrez courir le premier dans la mêlée. + +Comme on le pense bien, il se garda d'écrire, et Pierrot, content de +l'avoir réduit au silence, ne lui en parla pas davantage. + +Cependant, Kabardantès, furieux de se voir arrêté par cette muraille et +par la prudence de Pierrot, résolut de donner un assaut général. +L'embarras était grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient +escalader la muraille à cheval, et savaient mal combattre à pied. +Kabardantès, après avoir un peu rêvé à cette difficulté, fit fabriquer +une énorme quantité d'échelles d'une hauteur de plus de cent quarante +pieds chacune, et décida que l'escalade se ferait à neuf heures du +matin, après déjeuner. + +Au jour fixé, Pierrot, averti par ses éclaireurs du dessein de l'ennemi, +borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait +être de jeter des pierres sur la tête des Tartares pendant l'assaut, et +de renverser leurs échelles dans le fossé. La hauteur de la muraille +était telle qu'il n'y avait rien à craindre des assiégeants si les +assiégés faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcèrent un petit +discours que le vieil Alcofribas nous a conservé: + +«Braves Tartares, dit Kabardantès, montez à l'assaut sans peur. Si vous +mettez le pied sur ce rempart, la Chine est à vous: massacrez, pillez, +brûlez. Je me réserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt +ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.» + +--Vive le généreux Kabardantès! crièrent les Tartares. + +Ce cri fut si retentissant et poussé avec tant d'ensemble que la +muraille en fut ébranlée: quelques pierres tombèrent des créneaux. + +--Voyez, dit Kabardantès, les dieux mêmes sont pour vous: la muraille +s'écroule pour vous livrer passage. + +On applaudit de toutes parts. Le même accident avait effrayé les +Chinois. + +--Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les +écraser que ces pierres sont tombées d'elles-mêmes sur leurs têtes. + +La vérité est que les pierres n'étaient pas solidement liées avec du +ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait à des soldats +poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre. + +--Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous +attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la liberté se +souviennent qu'on ne défend qu'avec le sabre ces trois biens si +précieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi. + +A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire +de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitèrent et attendirent de pied +ferme le premier choc. + +Kabardantès dressa une échelle contre la muraille et commença +l'escalade. En un instant plus de mille échelles furent dressées et se +chargèrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrière les +autres comme des fourmis noires dans une fourmilière; ils poussaient des +cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois à +leur poste. + +Lorsque Kabardantès fut arrivé au sommet de l'échelle, il mit la main +sur le créneau et dit à Pierrot qui l'attendait: + +--Ah! chien, c'est toi qui as tué Pantafilando; tu vas mourir! + +En même temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le +leva en l'air, fit perdre l'équilibre au géant et le jeta dans le fossé, +les bras en avant et la tête la première. Dans cette chute épouvantable, +tout autre eût été réduit en miettes; le Tartare ne fut qu'étourdi du +coup. + +--Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu +dois le savoir maintenant. + +A ces mots, il prit par les deux montants l'échelle toute chargée de +Tartares qui montaient derrière leur empereur, et la balança quelque +temps dans l'air, comme s'il eût hésité sur ce qu'il devait faire. Tous +ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot +la poussa violemment sur une échelle voisine; toutes deux tombèrent sur +une troisième, qui s'écroula sur une quatrième, et celle-ci sur une +cinquième. + +A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'éleva un profond silence. +Les échelles tombaient les unes sur les autres, jusqu'à la dernière, sur +une étendue de plus d'une demi-lieue, qui était celle du champ de +bataille. + +L'une d'elles présentait un spectacle fort singulier: comme chaque +Tartare tenait sa lance haute derrière son compagnon, celui du premier +rang reçut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il +se trouva embroché tout vif comme une alouette; le second reçut à son +tour la lance du troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut +le bonheur de sauter à terre avant la chute de l'échelle et de s'enfuir. + +Plus de vingt mille Tartares périrent dans ce premier assaut, et de la +seule main de Pierrot. «On ne s'étonnera pas de ce nombre, dit le vieil +Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille échelles, et que +chacune d'elles était chargée d'hommes jusqu'au dernier échelon; qu'il y +avait plus de cent cinquante échelons, et que tout s'écroula en même +temps.» On irait même fort au delà si l'on calculait tous ceux qui +s'estropièrent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cassés, ou +les jambes rompues, ou les côtes enfoncées, ou l'oeil poché, ou le nez +en marmelade. Mais on conçoit assez que nous préférions la vérité à la +gloire même de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts. + +C'est déjà bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir, +élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et à la +dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il +sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela, +avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de +conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient +encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres +hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux +auxquels il faut des douches et des sinapismes. + +Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut +avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais +cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter +avec un sabre; c'est le devoir de tous les honnêtes gens et de tous les +gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnête homme si l'on ne +sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie +et soi-même. + +Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares, +il était forcé de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre, +dit l'Évangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements +de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour +protéger les faibles et les opprimés; mais alors il n'hésitait jamais, +eût-il dû lui en coûter la vie. + +Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air +et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on +entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se +croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence. + +Hélas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère +et des enfants, peut-être! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter +sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui +cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces +sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense, +ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si +lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe +de la justice? + +Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son +étourdissement et lui cria: + +--Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai! + +A ces mots, saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le +lança à la tête de Pierrot. Celui-ci évita le coup, et le rocher alla +tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les +autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les +ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade; mais les +Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Ils manquaient +d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts. + +En revenant dans sa tente, le grand connétable reçut les félicitations +de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient: Vive Pierrot! +L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait. +Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore, à qui il devait tant de +gloire. + +--Ah! se disait-il, il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine +près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine! + +Au moment où il formait ce voeu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à +ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse, +suivant la coutume. + +--Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences à +comprendre et à remplir tes devoirs, je veux t'en récompenser: donne-moi +la main. + +Pierrot le fit, et au même moment se trouva transporté dans une vallée +qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et +sentit son coeur battre violemment. + +--Entre hardiment, dit la fée, et ne parle à personne. Je t'ai rendu +invisible. Écoute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici. + +Le soleil venait de se coucher derrière la colline, et les travaux de la +campagne avaient cessé. On voyait de toutes parts rentrer les vaches, +les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine +on apprêtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Déjà la table +était dressée, et la mère de Rosine surveillait ces préparatifs. Quand +tout fut terminé, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la +maison, et toutes deux demeurèrent en silence, écoutant ce doux et +éternel murmure qui sort le soir, pendant l'été, des bois, des champs et +des prairies, et qui semble être une prière que la nature entière +adresse au Créateur. Bientôt la lune parut à l'orient et éclaira cette +scène paisible. + +La cloche de l'église sonna l'_Angelus_, et tous les habitants du +village élevèrent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa mère +s'agenouillèrent, et après quelques instants de méditation, se +rassirent pour regarder la voûte bleue et pure du firmament, dans lequel +on voyait à peine quelques étoiles. + +--A quoi penses-tu, Rosine? dit la mère. + +--Je pense, ma mère, au bonheur de vivre ainsi, près de toi; au calme +dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du +bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver. + +--Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il +durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis +mourir.... + +--O maman! s'écria Rosine en se jetant dans les bras de sa mère. + +--La guerre est déclarée.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas +jusqu'ici? + +--Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot +qui commande notre armée? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave? + +--Et qui t'a dit qu'il commandait l'armée? + +--Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant. + +--Tu t'occupes donc des journaux, à présent? Autrefois, tu ne pouvais +pas les souffrir. + +Ici Rosine se trouva si embarrassée pour expliquer ce que sa mère avait +déjà deviné, je veux dire qu'elle ne s'intéressait pas plus +qu'auparavant à la politique, mais qu'elle s'intéressait fort à Pierrot, +que sa mère ne poussa pas plus loin ses questions. + +Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la +fée Aurore le retint. + +--Regarde, dit-elle. + +En même temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla à Pierrot que +le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus +secrètes pensées; mais ce coeur était si pur, si noble et si doux, que +Pierrot se sentit pris d'un violent désir de se jeter à genoux devant +elle, et de l'adorer comme la plus parfaite créature de Dieu. + +--Pierrot, dit la fée, voilà celle que je te destine; mais il faut que +tu l'obtiennes par des travaux auprès desquels ce que tu as fait n'est +rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus +brave; que tu laisses de côté pour toujours tes intérêts personnels, ta +vanité et le désir même que tu as d'être applaudi des autres hommes. A +ce prix, veux-tu être un jour son mari? + +--Je le veux! s'écria Pierrot. + +--Songe bien, dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et +glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te +faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand +encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré +jusqu'ici. + +--Je le veux! dit Pierrot. + +A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en +aperçût, un anneau magique constellé tout semblable à celui qu'elle +avait autrefois donné à Pierrot. + +--Vous voilà fiancés, dit-elle. + +Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit +transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres. + +Le lendemain, ce héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit +se mouvoir toutes sortes de balistes, de béliers, de catapultes et +d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue +l'inquiéta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne +tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il +voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne +résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. Il fit +amasser une grande quantité de bois, d'huile et de rochers, pour brûler +ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et +les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le +camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un +mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut. + +Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux +traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce +que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de +Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer +un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande +muraille chinoise. A ce moment, Kabardantès donna le signal: elle partit +comme une flèche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'écroula avec +un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds. + +Aussitôt Kabardantès et les plus braves de son armée se précipitèrent +pour entrer dans la brèche. Toute l'armée chinoise poussa un cri de +terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardantès mettait le pied dans +l'intérieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute +sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que +les pierres écroulées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta +promptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d'huile bouillante +qu'il avait fait préparer. Kabardantès ferma la bouche trop tard, et, +dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile, +descendant dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit, +jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux. + +--Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome. + +Kabardantès, exaspéré, lui donna un coup de pied si violent que le +malheureux majordome fut jeté à six cents pas de là, et tomba mort sur +les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient +à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son appel. Pendant ce +temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans +des convulsions désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et, +ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre et voulut lui +tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche et fit signe que de là +venait son mal. + +--Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indigestion. + +Et il fit préparer un lavement; mais le malheureux prince, indigné de +n'être pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes, +et le cassa en deux sur son genou. Après cet exploit, tout le monde +s'enfuit, et il resta seul, maugréant, pestant contre Pierrot, +maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal à propos de +crier victoire, et ne parlant que d'écorcher son ennemi. Mais laissons +ce féroce empereur, et revenons à notre ami. + +Il n'eut pas le temps de se réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès +et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le +suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche. + +--En avant! cria Pierrot à ses soldats; et, pour leur donner l'exemple, +il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers +il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième. +Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour +son courage, s'avança sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de +lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait +devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, il +la passa au travers du corps du Tartare. + +--Voilà un dindon et une oie! dit Pierrot. + +Animés par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat +devint acharné autour de la brèche. Cependant les Tartares, toujours +renforcés, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui +lui réussit. + +Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de fagots et y fit mettre +le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun +Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot, +n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas +plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut +se rendre. + +Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle +attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois +travaillèrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille était refaite, +et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu +du combat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de +Kabardantès et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces +pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son +chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir +remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies. + +Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On +convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une +habileté dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa +gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le +perdre. + +Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivit +à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il +distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait +ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner +Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se +charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des +soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne +fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si +agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il +fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même +durant son sommeil. + +Cependant Horribilis voulait à tout prix le faire tuer, ou tout au moins +l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'âme +était noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les +méchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien +s'appelait Tristemplète. Il était petit, avait les yeux enfoncés sous +des sourcils grisonnants, le nez busqué et touchant presque au menton, +les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un féroce gredin. Ses +yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce +coquin, qui plusieurs fois déjà avait mérité la potence, et n'échappait +à la mort que par les intelligences qu'il avait avec les démons, plut +tout d'abord à Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux +cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot. + +--Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable! + +Tristemplète sourit. + +--Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est +par là qu'il faut le prendre. + +Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il prononça les mots +sacramentels: + +[Illustration] + +qui signifient, dans la langue magique: _kara, brankara_, et en +français: _approche, esclave_. C'est la formule usitée pour évoquer le +démon. + +Celui-ci parut. + +--Maître, dit-il, tu m'as appelé; que me veux-tu? + +Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable +et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout +entière avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les +enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de +l'enfer. + +Le résultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait +éperdument la fille d'une fermière, et qu'ils avaient été fiancés par la +fée Aurore. Hélas! tremblez et soupirez, âmes sensibles, car de ce jour +datent les premiers malheurs de notre ami. + +A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'armée avec +son confident, fit enlever Rosine et sa mère dans un nuage, par le moyen +des démons qui obéissaient à Tristemplète, et les renferma dans un +château revêtu à l'extérieur de plaques d'acier travaillé par les +esprits infernaux, et qui avait la propriété d'être invisible. + +Au moment même où Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de +Pierrot lui serra le doigt comme s'il eût été vivant, et son coeur +battit violemment sans qu'il sût pourquoi. C'était un de ces +pressentiments que Dieu envoie aux âmes tendres, et qui ne leur font pas +éviter le malheur. Pierrot, attristé et plein de pensées lugubres, eut +recours à la fée Aurore. + +La bonne fée lui apprit ce qui s'était passé, et cherchait à le +consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de désespoir. + +--Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quittées? quel besoin +avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste +absence qui les a perdues! Qui sait où elles sont maintenant? qui sait +entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir? +Périsse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma +Rosine chérie. Je pars. + +--Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fée avec une douce sévérité. +Tu as des devoirs plus importants à remplir. + +Et comme elle vit qu'il ne l'écoutait pas: + +--Je sais où est ta fiancée, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne +crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois sûr qu'après la +guerre je t'aiderai moi-même à retrouver Rosine. + +--Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consolé. + +--Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, à qui tous les +génies obéissent. + +A ces mots elle disparut. + +Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la +guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fée pour craindre +qu'on fît aucun mal à sa fiancée pendant son absence; mais il avait peur +qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devînt triste, qu'elle +tombât malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il +s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu +quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil, +croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut: c'est +un petit grain de caprice; mais ce grain était si petit, si difficile à +découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de +l'apercevoir. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine +nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle +qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux +Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son +coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de +Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre. + +Cependant Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé +qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf +zygomatique s'était resserré et comme replié sur lui-même, et le +malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité, +faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les +assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était +brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud, +il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se +brûla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le +jeta la tête la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner +des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies +de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des +Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un _De profundis_ +au lieu de dire les _grâces_ comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus +question. + +Le lendemain, le nouveau maître d'hôtel, craignant le même sort, ne +servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une +colère furieuse: + +--Viens ici! lui cria-t-il. + +Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver, +mais il n'en eut pas le temps. + +L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et +s'enfonça dans la muraille, où elle resta fixée. Tout le monde applaudit +à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin +Kabardantès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare +intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée, +mais qui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra +en fonction, Kabardantès remarqua qu'il se tenait toujours derrière son +fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répondit +d'abord que c'était le devoir de sa charge; puis, comme le prince +insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait +été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à +Kabardantès pour éviter le sort de ses prédécesseurs. + +--Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dîner +en paix, il ne faut pas que j'aie derrière moi un homme toujours prêt à +me couper le cou. Laisse là tes fonctions et rentre dans l'armée. Je te +fais mon lieutenant principal. + +Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'âme de Kabardantès, +et tout bas l'heureuse hardiesse du maître d'hôtel. Celui-ci devint +aussitôt le ministre et le favori de son maître. Cette histoire, qui est +très-véridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a +suggéré à ce sage enchanteur la réflexion suivante: + +«Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise +sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais +que par lâcheté, et le lâche n'inspire à personne ni estime ni intérêt.» + +Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien; si elle vous paraît +bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier. + +Cependant ni la grandeur d'âme de Kabardantès, ni la hardiesse de son +favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et +cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient à +manger à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle +eût obtenu le moindre succès: ses provisions commençaient à s'épuiser. +Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardantès lui-même +était réduit à manger du cheval, et ce n'était pas une bonne nourriture, +croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent inventé +d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mêmes du boeuf et des +poulardes à meilleur marché. + +Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de +Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait +tous les jours plus redoutable. Les plus lâches désiraient la bataille, +se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès +rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège: il n'osait +retourner en arrière de peur d'être détrôné par ses propres sujets, +furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les +deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen +sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval, +malgré la grande muraille. + +Il fit amasser dans les îles Inconnues toutes les charrettes et tous les +tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les +fit conduire au pied de la muraille, chargés de pierres énormes. En peu +de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardantès fit +recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement +de rochers, de sables et de terre amoncelés descendait en pente douce du +sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et +permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte +jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps, +et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne +doutaient pas de la victoire. + +De son côté, Pierrot suivait de l'oeil les progrès de ce travail. Il fit +secrètement creuser le terrain sous l'immense amas de matériaux entassés +par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des voûtes en maçonnerie d'une +solidité admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans +ces caves, qui étaient creusées à une profondeur de près de cent pieds. +En même temps, à cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit +construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui +séparait les deux murailles était destiné à servir de fossé où toute la +cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forcée de sauter. En même +temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait à volonté abaisser +ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas +d'attaque. + +Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces préparatifs de part et +d'autre. Chacune des deux armées se tenait sur ses gardes, mais évitait +d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardantès crut le moment favorable. + +--A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il à Pierrot. + +--A l'huile, répondit celui-ci. + +A ce souvenir, l'empereur des îles Inconnues fut transporté de fureur et +donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares à cheval (car les +autres avaient péri de fatigue ou sous les coups de Pierrot) +s'ébranlèrent en même temps et coururent au grand galop sur l'esplanade +qu'ils avaient construite. C'était un spectacle admirable et grandiose: +tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et +ces cavaliers tenant la lance en arrêt et poussant des cris affreux, +jetèrent la terreur dans l'âme des Chinois. Pierrot s'en aperçut et +donna le signal de la retraite. Ils se retirèrent en bon ordre au moyen +des ponts-levis, poursuivis de près par la cavalerie tartare, qui, +s'échauffant à cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment +où le dernier soldat chinois ayant passé, on commençait à lever les +ponts-levis. + +Aucun Tartare ne soupçonnait le piége, Pierrot ayant caché ses travaux +au moyen de palissades qui étaient dressées sur la muraille, et qui +semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois. +Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent +jetées dans le fossé antérieur. Aussi les Tartares furent bien étonnés +lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la +voix moqueuse de Pierrot leur crier: + +--Au bout du fossé, la culbute. + +Ce fut en effet une culbute épouvantable. Les trente premiers rangs de +la cavalerie, lancés à toute bride, sautèrent dans le fossé sans pouvoir +contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis à temps, +restèrent sur le bord et regardèrent tristement le sort de leurs +camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd +de têtes brisées, de jambes cassées et de poitrines enfoncées. Les +chevaux se débattaient sur les hommes, et tous ensemble, percés de leurs +propres armes, remplissaient de sang le fossé. Les Chinois roulaient sur +eux des rochers énormes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas +tués du premier coup. + +Au milieu de ce désastre, l'âme sensible de Pierrot fut saisie de +compassion. Il arrêta ses soldats, et fit offrir à ces malheureux, qui +se débattaient contre la mort, de leur donner la liberté et la vie s'ils +voulaient se rendre. Tous acceptèrent, et Pierrot leur fit jeter des +cordes au moyen desquelles on les repêcha un à un: on les envoya dans +l'intérieur de la Chine, où ils furent employés à faire des routes, à +cultiver la terre et à mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient +mieux que personne. + +Un seul refusa de se rendre: c'était Kabardantès lui-même. Il était +tombé le premier dans le fossé avec son cheval; mais comme il était +invulnérable et que ses os étaient faits d'une manière plus dure que le +fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant +tomber successivement sur sa tête toute l'avant-garde de son armée. + +--Scélérat, cria-t-il à Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me +tends des piéges. + +--Comme à une bête féroce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi bête que +féroce. Quant à te combattre en face, j'en serais fort aise, si je +n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux à faire; mais sois sûr +que cela se retrouvera. + +Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'armée les +comprenait sans qu'il eût besoin de parler. Il ne craignait pas de +risquer sa vie; seulement il ne savait à qui laisser le commandement +après sa mort. Il n'avait que du mépris pour la lâcheté d'Horribilis, +et aucun des généraux chinois n'était assez illustre par sa naissance et +par son courage pour qu'on pût lui confier le sort de l'armée. Il aurait +donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre eût été terminée et +que l'armée tartare eût consenti à se retirer après la mort de son chef; +mais il fallait d'abord battre les Tartares si complétement qu'ils +n'osassent plus revenir en Chine. + +Ceux-ci étaient encore très-loin de se décourager. S'ils furent d'abord +étonnés de la profondeur du fossé et du triste sort de leurs camarades, +cet étonnement dura peu, et ils demeurèrent sur le bord de la muraille, +ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave +Trautmanchkof, qui avait pris le commandement après la chute de +Kabardantès, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et +ordonna de combler le fossé. En entendant donner cet ordre, Pierrot +s'avança sur le parapet du rempart, et dit: + +--Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de +faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre +courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix, +les deux nations seront amies jusqu'à la fin des temps. Croyez-moi, une +bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre. + +--Va prêcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas +avant d'avoir vengé dans le sang de tous les tiens le malheur de nos +camarades. + +En même temps il banda son arc et tira une flèche contre Pierrot. +Celui-ci fut blessé légèrement à la main. + +--Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang versé retombe sur vos têtes! + +Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers +(car, en ce temps-là, la poudre ne servait qu'à tirer des feux +d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets), +approchèrent les lances à feu de la traînée de poudre qui communiquait +avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit +entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille +intérieure elle-même, derrière laquelle se tenaient les Chinois, fut +ébranlée. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulevée par +l'explosion, fut lancée dans les airs à une hauteur extraordinaire; et, +parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares +périrent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop +jusqu'à deux lieues du camp. Kabardantès, qui attendait encore dans le +fossé entre les deux murailles qu'on vînt le tuer ou lui rendre la +liberté, fut lancé dans le camp de Pierrot, et retomba à terre sans se +faire aucun mal. Aussitôt il s'élança au travers des Chinois, qui se +gardèrent bien de l'arrêter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le +fossé et se trouva libre et du côté des Tartares. Alors, sans s'arrêter +à considérer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son armée, qui +galopait en désordre du côté des îles Inconnues. + +Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau fossé et déblayer +l'esplanade. Mais il n'avait pas à craindre de sitôt un nouvel assaut. +Dès que Kabardantès reparut dans son armée, ce fut une huée universelle. +Les uns lui faisaient compliment de son adresse à sauter, et le +comparaient à une balle élastique qui tombe à terre et rebondit dans les +airs. D'autres lui reprochaient leur défaite et lui montraient avec des +imprécations les blessures qu'ils avaient reçues à son service. Les plus +échauffés parlaient de le lapider. Le géant, effrayé de la fureur +croissante des Tartares, s'écria, d'une voix qui dominait le tumulte, +qu'il fallait attribuer la défaite à la perfidie de Pierrot, et non à sa +propre inhabileté; que personne ne pouvait prévoir l'existence du fatal +fossé; qu'il l'avait prévu moins que tout autre, puisqu'il avait sauté +dedans le premier; mais qu'il était prêt à venger son armée et lui-même +en provoquant Pierrot à un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en +terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que +moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois +je me chauffe. + +A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit +tourner en l'air comme une fronde et le lança sur une montagne voisine. +Le malheureux fut écrasé du coup. A cet acte de vigueur, l'armée +tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le +lendemain, toute l'armée retourna au camp, mais il ne restait plus que +les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la +nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue, +la consternation s'empara des Tartares, et Kabardantès lui-même commença +à désespérer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trêve de dix +jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, même du +côté des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion. + +Cependant l'empereur des îles Inconnues s'arrachait de désespoir les +cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot à haute voix, et le défiait de +descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot, +secrètement piqué, mais retenu par les raisons de prudence et de salut +public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas répondre à ces cris +furieux. Il attendait que la faim et l'ennui forçassent les Tartares à +se retirer. + +Un siége de cette espèce ne pouvait durer longtemps. + +Les assiégés, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus +aguerris et plus confiants dans leur chef, commençaient à ne plus +redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les +Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les +réduire à une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant +leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tête, ils +allèrent déclarer à Kabardantès qu'ils rentraient chez eux, et que s'il +voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'armée +était ce même Trautmanchkof qui avait été quelques jours le favori de +l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fierté, +aspirait secrètement au trône. + +Kabardantès, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se +précipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au +galop, suivis de toute l'armée, qui prit la route des îles Inconnues. +Kabardantès courut après ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui +ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes à ceux qui ne +l'étaient pas. Tout à coup il entendit un grand bruit: c'était l'armée +de Pierrot, qui, son général en tête, poursuivait les Tartares en +chantant ce refrain: + + C'est le chien de Jean de Nivelle, + Qui s'enfuit quand on l'appelle. + +Le malheureux Kabardantès eut d'abord envie de faire face comme un +sanglier acculé par des chasseurs, mais il perdit courage en voyant +Pierrot piquer des deux à sa rencontre et toute son armée le suivre. + +--Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, monté sur Fendlair et fier comme +Artaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de sa valeur. En +même temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues + + Car les Tartares + Ne sont barbares + Qu'avec leurs ennemis + +Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs. + +Kabardantès ne s'amusa pas à répondre. Il courait à pied si vite et il +avait l'haleine si longue, qu'en une heure il avait déjà fait plus de +vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il était impossible de l'atteindre, +rejoignit son armée. + +Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs +chefs, tous les soldats se précipitèrent à sa rencontre. Ils portaient +au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous +les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant d'intelligence que +d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses à droite et à gauche, comme +pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait à son cavalier. Peu +à peu l'enthousiasme devint si violent et si frénétique qu'on enleva +Pierrot et son cheval pour les porter à bras. Pierrot, ému de tant de +reconnaissance, ne savait comment les remercier et se dérober à son +triomphe. + +--Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les +partager avec Rosine! + +Horribilis seul ne prenait aucune part à la joie commune. Enfermé dans +sa tente avec son noir confident, il attendait l'effet des lettres qu'il +avait écrites à son père. Enfin ce message si désiré arriva. Au moment +même ou Pierrot rentrait dans sa tente, entouré de ses officiers, un +courrier lui remit une dépêche du roi. Pierrot la lut, et sans changer +de ton, dit à ceux qui l'entouraient: + +--Sa Majesté me rappelle à la cour et me charge de remettre au prince +Horribilis le commandement de l'armée. + +A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut consterné. + +--Qu'allons-nous faire? disaient les généraux. Si le grand connétable +nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en +une heure, tout sera fini. + +Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un +profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de +Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On +s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp; +on résolut de ne pas obéir, de garder Pierrot malgré lui, de renvoyer +Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine. +De tous côtés s'éleva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot Ier! A mort +Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie! + +A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplète et +attendit l'événement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa +tente et s'avança dans la foule. Tout le monde s'écria: Vive Pierrot! Il +fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence. + +--Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends +que quelques séditieux veulent désobéir au roi et me garder malgré moi +même! Est-ce ainsi que vous obéissez aux lois de la patrie et au grand +roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son +armée, j'ai obéi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne +l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas à un homme. +Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez +vaincu avec moi. Voulez-vous, en désobéissant au roi, allumer une guerre +civile, quand la guerre étrangère est à peine terminée? Retournez à vos +tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars. + +Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une +petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les +rats ont mangé le manuscrit, de sorte que j'ai pu à peine en déchiffrer +quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez, +mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde éloquence; car, +sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une +dernière acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans résistance +après avoir remis le commandement à Horribilis. + +--Ah! je respire enfin, s'écria celui-ci en recevant le cachet royal, +qui était le signe de l'autorité de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse +sous les yeux ce rival détesté. C'est maintenant, mon brave +Tristemplète, que je vais me couvrir de gloire à mon tour et poursuivre +l'ennemi jusque dans sa capitale. + +Laissons-le se bercer de ces espérances. Avant peu nous verrons les +tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute +l'armée par sa lâcheté. Suivons maintenant Pierrot. + +Il était partagé entre deux sentiments contraires: la tristesse d'être +enlevé à ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et +la joie de recouvrer sa liberté et de pouvoir venger et sauver Rosine de +ses ennemis. Pour dire la vérité, cette dernière impression était si +forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de Pékin, +et que les passants le croyaient à moitié fou. Ils n'avaient pas tort: +au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie? + +Voyons maintenant ce qui se passait à la cour du grand roi Vantripan. Si +vous le voulez, nous remettrons ce récit au chapitre suivant. Je me suis +un peu essoufflé en courant à la suite de Pierrot sur le grand chemin, +et je vais me reposer. Suivez mon exemple. + + + + +V + +CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT + +COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZÉBUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX + +I + + +«Il y a, dit le vieil Alcofribas en commençant le cinquième livre de +l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de +l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lancée à toute vapeur, plus +vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au même instant rase +déjà la plaine, plus vite que la lumière du soleil qui parcourt +quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pensée de l'homme. +Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole +l'hirondelle, mais sa pensée galopait encore devant lui.» + +Le sage enchanteur entend par là que notre ami Pierrot était fort pressé +d'arriver et qu'il ne s'arrêtait guère à considérer à droite ou à +gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait +bien prévu, et c'était pour forcer Pierrot de quitter le commandement de +l'armée qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa +mère dans la forteresse invisible, gardée par les esprits infernaux. +Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce délai, crut de son devoir de +se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'état des affaires sur +la frontière, et sa dernière victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi +infatigable que lui, courait comme si le salut du monde eût dépendu de +sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout botté, tout éperonné se +présenta devant Vantripan. + +Le moment n'était pas favorable. Ce grand roi, ayant mangé trop de +melon, avait mal digéré et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi +fit-il une vilaine grimace quand on annonça l'arrivée du grand +connétable. + +--Ah! ah! dit-il, le voilà donc, ce rebelle. Qu'il entre. + +--Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majesté me pardonne ma +hardiesse, je ne suis pas un rebelle. + +--Qu'es-tu donc, drôle? Tu abuses de mes bontés; tu te glisses à ma +cour; je te fais grand connétable, grand amiral, premier ministre, je te +donne mon sceau royal, je te délègue mon autorité suprême, et j'apprends +que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que +tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que +tu n'oses livrer bataille, que tu déshonores mes armes et la gloire de +mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te +révolter contre ton prince, tu payes des soldats séditieux pour qu'ils +te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidèle ou révolté? +Réponds. + +En parlant, ce grand roi s'échauffait et s'enhardissait peu à peu +jusqu'à insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractère +fier et peu endurant de celui-ci, commencèrent à trembler et à regarder +du côté de la porte, s'attendant à quelque scène violente. Ils se +trompaient. Pierrot répondit avec beaucoup de sang-froid: + +--Oserai-je demander à Votre Majesté de qui elle a reçu des +renseignements si authentiques sur mon administration? + +--Et de qui, répliqua Vantripan qui se méprit au sang-froid de Pierrot +et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets +qui soit assez fidèle et courageux pour oser te dénoncer à moi et braver +ta vengeance? + +--Quel est ce sujet si fidèle et si courageux? demanda pour la seconde +fois Pierrot. + +Vantripan s'aperçut qu'il était allé trop loin et que Pierrot commençait +à s'échauffer. Il eût bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer +au fond de son gosier; mais «une parole échappée, dit très-bien le +vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en liberté, elle +ne revient jamais vers celui qui l'a lâchée.» Enfin il répondit avec +quelque embarras: + +--C'est Horribilis qui m'a découvert tous ces abus. + +--Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grâce à l'honneur +qu'il a d'être de votre sang et l'héritier de votre couronne. Je ne +supporterais pas aussi aisément d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on +produise des témoins contre moi, et je me justifierai. + +--Des témoins, des témoins! dit Vantripan embarrassé, cela est bien +facile à dire. N'en a pas qui veut, des témoins. + +--J'en ai, moi, Majesté, dit Pierrot. + +Et il rendit compte de son administration d'une manière si claire, si +précise et si éloquente, que toute la cour était dans l'admiration, et +le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son +récit en annonçant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce +fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-même, et +l'embrassant, le fit asseoir à côté de lui. + +--Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces +mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aimé et je n'aimerai jamais +que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des +misérables que je ferai pendre ou empaler, à ton choix. + +--Majesté, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites, +mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas être plus longtemps un sujet +de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me +retire, et je désire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus +dévoués que moi à votre service (cela est impossible), mais plus +heureux. + +--Ne te retire pas, s'écria Vantripan, je te le défends. J'ai besoin de +toi; je veux t'avoir près de moi jusqu'à mon dernier jour. Que te +manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage? +Tu me l'as déjà demandée. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois +quelques difficultés, je suis sûr qu'elle sera aujourd'hui la première à +te présenter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette? + +La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agréable; mais il +était trop tard. Pierrot était cuirassé contre l'ambition, et il se +souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort +embarrassé, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la +belle Bandoline, ce qui n'était pas poli, et il voulait encore moins +laisser croire qu'il l'acceptait. + +--Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majesté veut bien +me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai désiré cette alliance; +mais depuis j'ai réfléchi qu'elle était trop au-dessus des voeux et de +la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier. + +--De quoi te mêles-tu? s'écria Vantripan, si ma fille et moi nous te +trouvons bon tel que tu es? Est-ce à toi de faire des façons? Va, va, +donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce +dans trois jours. + +Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile. + +--Majesté, reprit-il, cette alliance autrefois eût comblé tous mes +voeux; aujourd'hui je ne puis plus y prétendre. J'ai le dessein, +aussitôt que Votre Majesté voudra me le permettre, de résigner entre ses +mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me +faire fermier. J'ai des goûts rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous +étonner. Paysan je suis né, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un +séjour convenable pour une si grande princesse? + +--Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as +quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment +d'avoir vu ta demande refusée? Bandoline va te demander elle-même en +mariage. Après cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage? +ton orgueil est-il satisfait? + +--Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour +femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre +fermière? + +--Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise. + +Si jamais on voulait peindre le comble de l'étonnement, il faudrait +représenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand +Vantripan lui-même et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en +pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des +quatre-vingt-quinze dynasties qui ont régné cent cinquante mille ans sur +la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot +était devenue si délicate qu'il aurait donné beaucoup pour voir finir +cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait +seul, debout, et les yeux baissés, au milieu des regards de tous. Ses +paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan +s'écria: + +--Mille millions de cathédrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter? + +--Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermeté; je +n'ai point brigué l'honneur que Votre Majesté daigne me faire, et, comme +je ne puis l'accepter, je le déclare avec sincérité. + +A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte +et la douleur la suffoquaient. + +--O ciel! s'écriait-elle, être dédaignée par celui que j'ai dédaigné si +longtemps! + +Elle se leva, et, suivie de sa mère, alla pleurer à l'aise dans son +appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares; +Pierrot, premier ministre adoré de tout un peuple (ce qui est si rare +pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des +gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando. + +--Pourquoi, disait-elle amèrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il +deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je méprisé? + +Et son imagination s'enflammant peu à peu, elle résolut de connaître sa +rivale pour se venger d'elle, et, s'il était possible, l'enlever à +Pierrot. + +Pendant qu'elle formait des projets si funestes à la tranquillité de +notre héros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir +convenablement du mauvais pas où il était engagé; mais il ne put y +parvenir. + +--Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insulté la majesté royale, tu as +dédaigné ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il +sur-le-champ en voyant étinceler les yeux de Pierrot) je me contente de +te bannir de ma présence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand connétable, +ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court, +entends-tu bien? c'est-à-dire un homme de rien, un ingrat que j'ai +nourri de mon pain, abreuvé de mon vin, que j'ai caressé et réchauffé +dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son +bienfaiteur. Va-t'en. + +--Sire!... commença Pierrot. + +--Va-t'en, va-t'en! + +--Sire.... + +--Va-t'en! Je ne veux plus te voir. + +--Sire.... + +--Je ne veux plus entendre parler de toi. + +--Sire.... + +--Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans +ma capitale, ou je te fais empaler. + +--Halte-là, Majesté! cria Pierrot à bout de patience. Je regrette que +vous me renvoyiez après que je vous ai si bien et si fidèlement servi; +mais s'il vous est permis d'être ingrat, il ne vous est pas permis de +m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre +Majesté aurait depuis longtemps rejoint ses ancêtres dans la tombe. Je +garde un souvenir trop récent de vos bienfaits et de la confiance que +vous aviez en moi pour répondre avec colère à une menace que vous +regretterez, sans doute, que vous regrettez déjà, j'en suis sûr; mais si +quelqu'un osait mettre cette menace à exécution, sire, je tirerais du +fourreau, pour ma défense, ce sabre que j'ai si souvent tiré pour la +vôtre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impunément. + +A ces mots il sortit de la salle d'un air si intrépide que tous les +assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'écarta +avec respect, et il rentra dans sa maison. + +Quand il fut parti, Vantripan respira. La fière contenance de Pierrot +lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en +plaisanterie ses dernières paroles, les courtisans firent quelques +efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son +ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort. + +--Voilà ce que c'est, dit-il, que de mal digérer. On ne sait ce qu'on +dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parlé. + +Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne fût pas un fort habile homme, +il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou +bien digéré, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil. +«Trop gratter cuit, trop parler nuit,» dit le proverbe. + +En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus à ses emplois perdus, à la +colère du roi Vantripan, à la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni à qui +que ce soit; il ne pensait qu'à la grande expédition qu'il allait +entreprendre pour délivrer sa Rosine bien-aimée. Il donna quelques +heures à Fendlair pour se reposer, et, congédiant ses pages et ses +domestiques avec un présent proportionné aux services de chacun, il +partit dès le lendemain. Dès qu'il fut hors des portes de la ville, il +se sentit si heureux, il était si sûr de délivrer Rosine, et, après +l'avoir délivrée, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et +bâtissait mille châteaux en Espagne dont la seule idée lui promettait +plus de bonheur que la réalité peut-être n'en pouvait donner. + +--Malgré ma disgrâce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter +une ferme magnifique, toute semblable à celle de Rosine, mais beaucoup +plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai bâtir une +belle maison, à mi-côte, toute blanche, avec des volets verts, ce qui +est plus gai. Elle aura deux façades, dont l'une sera tournée à l'orient +et l'autre à l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se +lève et quand il se couche. Elle sera partagée en deux corps de logis de +grandeur égale, dont l'un pour la cuisine, la salle à manger, l'office, +le cellier et l'appartement de la fée Aurore; l'autre.... + +A ces mots, il fut interrompu dans son agréable rêverie par un coup +léger qu'une main amie lui frappa sur l'épaule. Il se retourna et +reconnut avec joie la fée Aurore. + +--Eh bien, dit-elle, où donc vas-tu ce matin? + +--Je vais chercher Rosine, dit-il. + +Et il fit à la bonne fée le récit de sa séparation d'avec le roi +Vantripan. Elle se mit à rire. + +--Console-toi, dit-elle, il aura bientôt besoin de tes services, et il +te rappellera. + +--Je suis tout consolé, répliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler +jamais. + +--C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine? + +--Oui, marraine. + +--Où? + +Pierrot se gratta le front avec embarras. + +--Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la fée. Cette audace +confiante me plaît, mais.... + +--_Audaces fortuna juvat_, dit sentencieusement Pierrot. + +--Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-mêmes un grain de +prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide +et te conduire à ce château invisible qui tient enfermée la plus belle +de toutes les Rosines de ce monde? + +--Assurément, dit Pierrot. + +--Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire. + +--O marraine! + +--Point du tout. J'ai affaire. + +--Hélas! dit le désolé Pierrot, je n'ai donc plus qu'à mourir. + +--Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avancé? Rosine en sera-elle +plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra épouser un +autre que toi. + +--Hélas! dit Pierrot, je vais donc me résigner et vivre. + +--Oui, mon garçon, résigne-toi. + +--Mais à une condition, marraine. + +--Laquelle? + +--C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu'à cette forteresse +invisible. + +--Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis pressée. + +Pierrot tira son poignard d'un air tragique. + +--Puisque le cas est si grave, dit la fée en riant, ouvre les yeux, +badaud, et regarde. + +Sans le savoir, Pierrot était juste devant le pont-levis. La fée Aurore, +en le touchant de sa baguette, lui avait donné la faculté qu'elle avait +elle-même de voir ce qui est invisible de sa nature. + +Le château devant lequel s'étaient arrêtés les deux voyageurs était +recouvert d'acier poli qui réfléchissait les feux du soleil. Son +architecture était admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure +aisément qu'elle devait être, puisque l'architecte était le démon +lui-même. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait ajouter à la hauteur +des murailles, à la solidité des grilles et des verrous, à la profondeur +des fossés, au fond desquels coulait une rivière enchantée qui faisait +le tour du château; elle coulait continuellement, quoiqu'elle fût +circulaire et qu'elle n'eût par conséquent ni source, ni embouchure. +Elle avait l'air d'un chien de garde plutôt que d'une rivière, et elle +en remplissait les fonctions. Sa profondeur était immense, sa largeur +prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il était +impossible d'y mettre le pied sans être cuit tout vif. Au-dessus de la +surface de l'eau, les murailles extérieures s'élevaient à une hauteur de +six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur à leur base. +Au sommet était un large parapet semé, de distance en distance, de tours +d'une élévation double de celle des murailles. Chaque tour servait +d'habitation et de corps de garde à cent esprits infernaux qui se +partageaient la garde par moitié, et qui se relevaient toutes les +vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette espèce. D'autres +génies malfaisants occupaient l'intérieur du château et en faisaient le +service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui +repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de +gazon, point d'animaux vivants. En face du château s'étendait une chaîne +de collines granitiques nues, sombres et stériles, sur lesquelles +soufflait sans cesse le vent du nord. Cette chaîne qui suivait presque +les contours de l'enceinte du château, avait une forme semi-circulaire, +et ses deux extrémités n'étaient séparées que par un défilé assez étroit +qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient +s'élevaient presque perpendiculairement et ne laissaient à l'homme aucun +moyen de les gravir avec les pieds et les mains. + +En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut +ébranlée. + +--Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de démons? + +--As-tu peur? lui dit la fée Aurore. + +--De ne pas réussir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir +si je ne puis la délivrer. Je ne veux vivre que pour elle. + +--Ainsi, tu es bien résolu à tout tenter? + +--Jusqu'à l'impossible, oui, marraine. + +--Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon, +mon père, m'a donné de voir, d'entendre et de lutter à forces égales +contre les mauvais génies. + +A ces mots, elle prononça des paroles magiques dont Pierrot ne comprit +pas le sens, mais dont il sentit aussitôt l'efficacité. Il lui semblait +ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espèce +humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il +était comme une des puissances de l'air. La fée Aurore jouissait de son +ouvrage. + +--Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-à-dire pour +Dieu même. Va combattre maintenant pour ta fiancée: _Dieu et ta dame_, +c'est la devise des anciens chevaliers. + +Pierrot n'eut pas le temps de répondre: elle avait disparu. + +Si l'on me demande pourquoi la fée Aurore, qui était si puissante, si +bonne et si aimée des malheureux, n'avait point délivré elle-même la +pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir à Pierrot seul les +chances d'une si périlleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je +n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait être, puisque cela était; +ensuite je vous traduirai la réponse du vieil Alcofribas à cette +objection. + + «Arrière, s'écrie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans + fatigue! Arrière ceux qui veulent que les alouettes tombent rôties + dans leur bouche! Arrière les paresseux et les lâches, car ceux-là + pourront bien goûter un instant les joies fugitives des sens, mais + ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la félicité, qui + est le partage des âmes sublimes. Qui n'a pas semé ne récoltera + pas.» + +Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour +moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre. + +Pierrot, resté seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du +château, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne +trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu +affaire qu'à des hommes, il aurait tenté l'aventure, et, grâce au +présent de la fée Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec +succès; mais il savait bien que les démons, qui disposaient d'armes +aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde, +viendraient aisément à bout de lui, grâce à leur nombre. Il résolut +d'essayer la ruse. + +Il prit un manteau de couleur sombre et percé d'autant de trous qu'une +vieille écumoire; il se coiffa d'un chapeau de pèlerin, et, s'appuyant +sur un grand bâton, il frappa à la porte du château. + +A ce bruit le portier vint à la grille, et, regardant Pierrot, qui avait +l'air d'un vieillard cassé par les années, il se mit à rire. + +--Passe ton chemin, lui cria-t-il à travers les barreaux, et ne viens +pas nous importuner. + +--Hélas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumône au +pauvre pèlerin: je n'ai plus que quelques jours à vivre. + +Le diable a des vices, comme le fait très-bien observer M. Victor Hugo, +c'est ce qui le perd. A ces mots: _Je n'ai plus que quelques jours à +vivre_, le portier crut l'occasion favorable pour entraîner en enfer +une âme de plus, et recevoir la gratification que Satan promet à ceux +qui lui amènent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de +clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra +lentement, comme s'il avait eu peine à se traîner, et demanda +l'hospitalité. Justement c'était un vendredi, et le diable, qui dînait +d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pâté froid, trouva plaisant +de faire commettre à son hôte un péché mortel dès son entrée dans le +château. Il offrit donc un siége à Pierrot et la moitié de son dîner. +Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois près +de la table (car si les portiers font bonne chère, ils sont en général +assez mal logés, même en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le +diable le regardait avec des yeux brûlants de convoitise. Il croyait +déjà tenir sa victime, mais il avait affaire à plus fort que lui. + +Au moment où Pierrot allait porter le jambon à sa bouche, il poussa +vivement du coude la bouteille de vin muscat qui était entre son hôte et +lui: elle tomba à terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier, +alarmé, se baissa pour en ramasser les précieux restes, et Pierrot, +profitant de ce qu'il était occupé et ne pouvait le voir, cacha +subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaça par un +énorme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les +joues. + +--Quel maladroit vous êtes! dit le portier en colère, voilà tout ce vin +perdu: un muscat délicieux que j'avais justement volé hier au sommelier; +je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les +chercher à la cave. + +--Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de +vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident. + +--Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soupçonna pas la ruse, +je vais chercher du vin; continuez de manger. + +Aussitôt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout +entier, le jeta au chien du portier, qui le dévora en un clin d'oeil. +Comme il finissait ce repas, le gardien rentra. + +--Eh bien! où est le jambon? dit-il. + +--Hélas! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de +manger sans vous? + +--Malepeste! mon camarade, comme vous y allez! + +A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le péché mortel de manger +de la viande le vendredi, il leva sur lui son bâton, en disant: + +--Çà, qu'on me suive! + +--Où donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant. + +--Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et +féroce. + +--Eh! mon bon seigneur, je pense être chez d'honnêtes gens et de dignes +chrétiens. + +--Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le château de Belzébuth, +mon ami, j'en suis le gardien. + +--Hélas! mon bon seigneur, que vous ai-je fait? + +--Tu as mangé du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens. + +Et il le saisit par son capuchon. + +--Où me menez-vous? dit Pierrot. + +--Dans l'antre de mon souverain maître, où tu auras le temps de pleurer +ta gourmandise pendant l'éternité. + +Il l'entraînait de force; mais Pierrot se dégagea. + +--Ah! traître, dit-il, c'est là l'hospitalité que tu m'offres! Je te +connaissais, perfide, et je me suis défié de toi. Je n'ai mangé que du +pain. + +--Pécaïre! dit le gardien. + +En même temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un +homme peut couper ou casser, mais une corde divine, bénie par la fille +du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il +l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son +anneau constellé, qui représente la figure du roi des génies, ce qui est +une barrière infranchissable pour les démons. + +--Reste là, dit-il, hôte perfide, jusqu'à ce que je vienne moi-même te +délivrer. + +Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte +dans le château. + +Personne ne s'étonna de le voir et ne lui fit de questions. Les démons, +parmi beaucoup de vices et de défauts, n'ont pas celui de la curiosité: +celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils étaient d'ailleurs +habitués à voir rentrer leurs camarades vêtus d'habits vénérables +lorsqu'ils revenaient d'expéditions lointaines. Pierrot passa donc pour +un des leurs. + +Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu. + +--D'où viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons. + +--De faire un tour de promenade, où je me suis fort amusé; mais j'ai +froid et faim. Quel est donc ce repas que tu prépares? + +--Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belzébuth et de toute sa cour, +qui dîne avec lui aujourd'hui. + +--Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien. +Qu'est-ce qui cuit là dans ce pot-au-feu? + +--C'est un gros financier, dit dédaigneusement le marmiton. + +--Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle. + +Une vapeur succulente de bouilli se répandit aussitôt dans toute la +cuisine. + +--Hélas! hélas! disait le pauvre financier, après avoir si souvent, si +longtemps et si bien dîné, je sers à mon tour de pâture à ces drôles. + +--Qu'appelles-tu ces drôles? dit le marmiton en colère. + +--Toi et les tiens, répliqua le financier. + +Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme +pour s'assurer que le bouilli était assez cuit. + +--Malheur à moi! cria le financier, il m'a percé les reins. + +--Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse là ce pauvre +homme et ne le tourmente pas inutilement. + +--Tu en as compassion? dit le marmiton étonné; tu es donc un faux frère? + +--Moi, un faux frère! dit Pierrot indigné. Tu ne me connais guère. Je +vois bien le bouilli, où sont les entrées? ajouta-t-il pour changer de +conversation. + +--Les entrées sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en +lécher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite +marquise en fricassée, tendre comme la rosée du matin, et que je vais +mettre à une sauce dont tu n'as pas d'idée, mon pauvre ami; car tu ne +parais pas avoir beaucoup fréquenté la haute société ni la haute +cuisine. + +--Hélas! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi, +d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu +dois être fort en faveur, étant si habile cuisinier? + +--Moi? dit le marmiton d'un air dégagé, je m'en soucie comme de cela, et +il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belzébuth +tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase. + +Et, tournant sur lui-même, il mit ses mains dans ses poches et fit deux +ou trois pas en levant le pied jusqu'à la hauteur de son nez. + +Pierrot paraissait ébloui et stupéfait. Il fit encore quelques questions +au marmiton, auxquelles celui-ci répondit d'un ton de protection +bienveillante. + +--Tu vois donc bien souvent Belzébuth? ajouta-t-il. + +--Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son café le matin. + +--Te parle-t-il souvent? + +--Tous les jours. + +--Mais qu'est-ce qu'il te dit? + +--Il me dit: «Ote-toi de là, imbécile!» + +--Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est guère la peine de le voir de si près, si +tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur. + +--C'est égal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les +miettes d'un roi valent mieux que le rôti d'un pauvre diable.--A +propos de rôti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit là +devant le feu? + +--Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu +pas? on l'a rapporté hier, tout saignant, du marché. Il venait d'être +fraîchement poignardé par son frère. + +--Mahomet! Mahomet! criait piteusement le rôti. + + Va-t'en voir s'ils viennent, Jean; + Va-t'en voir s'ils viennent, + +chanta le marmiton d'une voix de fausset. + +La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton +continuait sa besogne, préparant des fritures de jeunes filles, piquant +avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'épicier qui avait +vendu du sucre à faux poids et de l'ocre pour du café. Notre ami +s'introduisit peu à peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il +pourrait en tirer des renseignements précieux. + +En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa mère étaient enfermées +dans une tour située à l'angle du château, et qu'on leur portait tous +les jours de la nourriture. + +--Mais elles ne touchent à rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il +faut que le chagrin leur ait coupé l'appétit, ou que quelqu'un leur +apporte secrètement des provisions par le chemin des airs, car elles +sont déjà enfermées depuis plusieurs mois, et elles vivent encore. + +--Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot. + +--Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton. +N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corvées? Chienne +d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance là-haut, je +suis réduit à lécher le fond des casseroles. + +--Je te plains, dit Pierrot. + +--Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que, +je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrassé de ces pimbêches qui me font +la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme +les autres. Cela m'est défendu par ordre supérieur. + +--Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fée Aurore. + +--Cela fait pitié, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces +péronnelles. + +A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes, +rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brûlée et +son poil roussi. + +--Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami! + +Aussitôt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus +leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le +marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais +comme les diables entre eux n'ont point de pitié, ils éclatèrent de +rire en le voyant la tête prise sous la casserole que Pierrot maintenait +de force, tout en évitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant +désarmé, consentit à ôter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira +son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le +ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brûlant et +l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses +confrères, les avait longues et velues. Ce fut un incendie après un +déluge. Le diable jeta de désespoir son couteau sur Pierrot qui l'évita. +Le couteau alla percer le ventre du maître d'hôtel, qui regardait cette +scène en riant toujours. Aussitôt il s'affaissa sur lui-même en +retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'échappaient. Le +combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspéré, prit +le pilon de marbre qui servait à broyer les purées et se jeta tête +baissée sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'évita encore; +le pilon et celui qui le portait allèrent donner dans la poitrine du +chef des marmitons qui tomba renversé et sans connaissance. Peu à peu la +mêlée devint générale, et les coups tombèrent si dru et si menu sur tous +les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait +frapper, ami ou ennemi. + +Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi à deux mains +un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damnés, et, le +faisant tournoyer autour de sa tête, à chaque coup il abattait un des +diables. Peu à peu tous s'écartèrent de lui et allèrent plus loin +continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte, +et prenant des mains du marmiton évanoui les clefs de la tour et de +l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiéter si on le +poursuivait ou non. + +Aussitôt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui était cet +étranger, cet intrus, cause d'un si effroyable désordre. Le diable qui +commandait en chef le poste placé dans la tour la plus voisine prit des +informations, courut à la loge du portier, qui, toujours enfermé dans sa +huche, où le sceau de Salomon le tenait cloué jusqu'à la fin des temps, +conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et +l'on arriva juste au moment où il retirait en dedans la clef de la tour, +fermait la porte et montait à l'appartement qu'occupaient Rosine et sa +mère. Les diables essayèrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle +était faite d'un métal choisi par Satan lui-même, et dont la solidité +était aussi supérieure à celle du diamant que celle du diamant est +supérieure à celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les +esprits infernaux qui montaient la garde n'étaient que de pauvres +diables, peu versés dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au +secret magique dont elle était fermée. Il fallut attendre l'arrivée de +Belzébuth, qui justement, devant dîner en grande compagnie ce jour-là, +était allé à la chasse pour gagner de l'appétit. Ce fut la première +nouvelle dont on salua son arrivée. + +--Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction, +l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce +fameux Pierrot qui me brave, ce protégé de la fée Aurore, ma mortelle +ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'à demain matin. +Seulement, faites bonne garde: s'il s'échappe, vous aurez chacun trois +cents coups de fouet. A demain les affaires sérieuses. Ce soir, dînons +en paix. + +En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout +desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait à la chambre +des deux prisonnières. Il frappa précipitamment à la porte. Elles +crurent entendre un de leurs gardiens et se jetèrent dans les bras l'une +de l'autre en frémissant. + +--C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot. + +A cette voix si connue, elles coururent à la porte, et, dans le premier +transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrassèrent +tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bientôt en +tristesse. + +--Quel malheur! dit la mère, de vous voir ici prisonnier! Nous ne +comptions que sur vous et sur la bonne fée Aurore. + +--Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'étais, madame, près de vous +combien la prison serait douce! (Il parlait à la mère, et ses yeux +étaient tournés vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais +je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volonté et pour vous +délivrer. + +En même temps il leur raconta par quelle ruse il était arrivé jusqu'à +elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un +long récit, mêlé de protestations d'amitié, de dévouement, de fidélité à +toute épreuve. Il montra à Rosine l'anneau constellé qu'il portait au +doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la fée le lui avait +donné. Enfin, je ne sais s'il était éloquent, ni à quelle école il avait +appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'après-midi +jusqu'à trois heures du matin dura son discours, et après douze heures +de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonnières de +l'écouter. + +Cependant, quand trois heures sonnèrent, la mère fit signe à Pierrot +qu'il était temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta à l'étage +supérieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la +plate-forme de la tour et se mit à contempler les étoiles. + +Toute la voûte du ciel était constellée, et Pierrot se livra à de +profondes méditations. Au fond, malgré son inébranlable courage, il +n'était pas rassuré sur le succès de son expédition. + +--Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en +tirer. + +Comme il réfléchissait à la situation, il aperçut en face de lui l'un +des esprits infernaux qui étaient en sentinelle sur la muraille +extérieure du château. Ce démon, qui était d'une taille gigantesque, le +regardait d'un air moqueur. + +--Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot protége les dames +persécutées; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu. + +--Peut-être, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles. + +--Les oreilles! à moi! dit le démon furieux. + +Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de +long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui était sur ses +gardes, saisit la hampe de la lance près du fer et la tira brusquement à +lui. Du côté de l'intérieur du château, le rempart n'avait pas de +parapet. Le pauvre démon suivit malgré lui sa lance jusqu'à moitié +chemin, et là, lâcha prise. Il tomba sur le pavé de la cour et se brisa +les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le +chargèrent sur une civière et le portèrent à l'hôpital. + +Ici l'on me demandera peut-être comment il se fait que les démons, qui +sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de +lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous +avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrassé pendant +longtemps, jusqu'à ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits +de sagesse, m'ait donné l'explication suivante qu'il tenait lui-même du +vieux Milton. + +«Les coups que reçoivent les démons, dit-il, ne peuvent jamais être des +coups mortels, parce que les démons ne meurent pas; mais ils produisent +tous les effets de la mort civile: on enlève les blessés, on les porte à +l'hôpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire à leurs +adversaires.» + +Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'à ce que le ciel, blanchissant, +lui annonçât le lever du soleil; il fit sa prière à Dieu, se recommanda +à la fée Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience, +l'attaque dont il était menacé. De leur côté, Rosine et sa mère +n'avaient pu dormir. Dès que le soleil fut levé, elles allèrent +rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'était une scène +déchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de +pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour +elles l'émotion trop violente du combat qui se préparait. + +Vers huit heures du matin, Belzébuth se leva, encore fatigué de l'orgie +de la veille, car il avait passé la nuit presque entière à boire avec +ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna +enfin le signal de l'attaque. + +Les démons étaient réunis dans la cour intérieure du château et sous les +armes. L'avant-garde était armée de pics, de pioches et de haches pour +enfoncer la porte. Au signal de Belzébuth, six des plus braves +s'avancèrent et frappèrent la porte à coups redoublés. Belzébuth avait +prononcé les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola +en éclats, et les assaillants purent voir derrière ses débris Pierrot +armé d'une masse d'armes qu'il avait trouvée abandonnée dans la tour. +L'un d'eux s'avança résolûment; mais Pierrot abaissa sa masse et +l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux +démon en fut aplati, et que sa tête rentra dans son cou, son cou dans sa +poitrine, et sa poitrine dans son ventre. + +A cet aspect, les plus fiers reculèrent. Le second voulut prendre la +place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui écrasa la cervelle +contre le mur. En ce moment, il était armé de la force divine avec +laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la +porte, l'autre appuyé sur la première marche de l'escalier de la tour, +superbe, les yeux étincelants de courage et de colère, les narines +gonflées et frémissantes, il effrayait les plus braves. + +--Quoi! dit Belzébuth, un homme seul pourrait nous arrêter! + +Et il fit un pas vers Pierrot. + +--O ma marraine! s'écria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir. + +A ces mots, il porta à Belzébuth un coup si épouvantable, que si la tête +de celui-ci n'eût pas été garantie par un casque à l'épreuve de tout, +excepté de la foudre du Très-Haut, il eût été réduit en poussière. +Malgré le casque, il roula tout étourdi dans la poussière. Ses soldats +reculèrent épouvantés. La pauvre Rosine, qui de sa fenêtre regardait cet +effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot. +Celui-ci, transporté de joie et d'orgueil, s'élança hors de la tour, +renversa à ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzébuth, lui +arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tête. + +Au même moment, Belzébuth revenait à lui. Il se pelotonna sur lui-même, +et, roulant comme une boule, il échappa au coup que Pierrot lui +destinait. + +L'ennemi était en fuite. Pierrot rendit grâces au ciel, referma la porte +de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille +désormais de ce côté, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'était +point passé; il n'avait que changé de forme. + +«Qu'est-ce que nos combats d'homme à homme, dit très-bien Alcofribas en +cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme +contre les démons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant, +enseignes déployées, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se +bat pendant quelques heures, et, de quelque côté que soit la victoire, +le vainqueur fait panser les blessés et traite les prisonniers avec +humanité: l'homme a affaire à l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait +seul, abandonné, contre tout l'enfer réuni. S'il tombait entre les mains +de ses ennemis, il savait quelles tortures lui étaient destinées. Rien +ne pourrait fléchir Belzébuth, l'éternel ennemi de sa race. Il le +savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et +l'enfer eussent été ligués contre lui, seul il eût fait face à tout. +Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni +les défaillances des autres hommes. Celui qui défend la justice, +pensait-il, est invincible. Armé d'une conscience pure, il allait au +combat. Quel que fût l'ennemi, il était sûr de vaincre.» + +O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit +l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est +à vous. + +Peut-être croyez-vous que Pierrot était inquiet ou malheureux dans une +lutte si inégale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous +trompez. Pierrot était le plus heureux des hommes. Il jouissait du +bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes +choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, était un bonheur +supérieur à tout ce qu'il avait rêvé. Heureux celui qui meurt pour ce +qu'il aime! Son âme est animée d'un principe divin. Plus heureux encore +celui à qui l'amour inspire des actions héroïques. Il est comme ces +vases consacrés où le prêtre boit le sang de Dieu même, et que l'homme +pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la +Divinité. + + + +II + + +Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes. +C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le +sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine +et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel +assaut. + +Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le +mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus, +comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car +les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique, +s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées. +Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le +pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri +de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le +château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit, +eût été victime des esprits infernaux. + +Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du +nombre et non celui d'une puissance magique supérieure à toutes les +forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux échelles, fut saisi +d'un désespoir sublime. + +--Grand Dieu, s'écria-t-il, si telle est ta volonté sainte, laisse-moi +périr, mais sauve Rosine et sa mère! + +Tout à coup il reconnut le doux parfum que la fée Aurore répandait +partout autour d'elle. + +--Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec +toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de +Belzébuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe. + +--Courage, amis, Pierrot est à nous! + +Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme, +Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le précipita +dans la cour. Il eut le crâne fracassé, et sa mort rendit quelque temps +ses camarades indécis. Notre héros profita de cette hésitation pour +frapper sans relâche les plus avancés. Ses coups tombaient sur leurs +têtes comme la grêle sur les toits, et chacun d'eux froissait une +cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient +le pavé de la cour. + +Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine élevait vers le ciel ses +innocentes prières. + +--O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dévoue pour moi. + +Son coeur battait de frayeur et de joie à chaque coup que frappait +l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer à +l'enfer même! + +Enfin, les démons se lassèrent de fournir à Pierrot de nouvelles +victimes. + +--Amis, dit Belzébuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous +n'avons pas encore usé de toutes nos armes. La plus terrible nous reste. +Brûlons Pierrot dans sa tour. + +Aussitôt tous les diables entassèrent du bois et des fascines, et y +mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont +ils seront dévorés dans l'éternité. Elles environnèrent la tour et +montèrent bientôt jusqu'au sommet. Cette fois tout était fini. Le +courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien. + +Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un péril si cruel, mais il +faut que je vous dise ce qui était arrivé à l'armée chinoise depuis +qu'elle obéissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de +laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous +parle des Chinois et des Tartares, et je suis forcé d'obéir. + + + + +VI + +SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT + +OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS +PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.--FIN DE +L'HISTOIRE DE PIERROT. + + +Vous avez sans doute entendu parler de la célèbre ville de Kraktaktah. +Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la +carte des îles Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir +de guide à l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus célèbre +de toutes les villes de l'Asie. Elle est composée de sept enceintes +concentriques et parfaitement circulaires, dont voici à peu près le +plan: + +[Illustration] + +Au centre était le palais de Kabardantès, empereur des îles Inconnues, +dont Kraktaktah était la capitale. Autour du palais étaient rangés, dans +un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les +chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar était une chambre où +logeait pêle-mêle et couchait sur la paille toute la famille du +propriétaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier était +assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour +chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se +faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et +les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens +délicats et désoeuvrés, mais un homme ne doit se servir que de ses +mains; quand il a dîné, il les essuie à sa barbe, ou, s'il n'en a pas, à +celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette +avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages +dont on s'encombre aujourd'hui dès qu'on veut aller en voyage. + +Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le +désir de blâmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette +description de la capitale de l'empire des îles Inconnues n'est pas un +hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui +cherchent à plaire à leurs lecteurs plutôt qu'à les instruire. +Alcofribas, mes amis, n'était pas de ce caractère. C'était un vieux +magicien très-savant, très-austère, et qui se souciait de la vérité +beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout +de quarante ans, les plus célèbres sont oubliés; mais la vérité demeure, +elle est immortelle comme Dieu même. D'après ce principe, il ne dit que +ce qui peut contribuer à la découverte de la vérité; tout le reste lui +est tout à fait indifférent. + +Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, après avoir déjeuné et +pansé les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires +publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle +qui veillait sur le palais de Kabardantès, et qui dominait de là tout le +pays, s'écria: Voilà nos gens qui reviennent. En même temps, on +distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts. + +On fut un peu étonné de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait à +ce qu'ils ramèneraient un immense butin, la Chine étant le plus riche et +le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils +revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-mêmes perdu leurs +bagages, et l'on devina la triste vérité. Enfin, chaque soldat ayant +défilé à son tour, on vit avec épouvante que les trois quarts manquaient +à l'appel, et que ceux qui survivaient étaient en fort mauvais état. +Aussitôt il s'éleva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou +leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait +s'entendre. Kabardantès, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs +de sa défaite, déclara qu'il couperait le cou sur-le-champ à tous ceux +qui ne garderaient pas un silence absolu. + +En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des +poissons. + +Cependant l'armée chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis. +Celui-ci, persuadé que la poursuite était sans danger, vint camper sous +les murs de Kraktaktah. La campagne était déserte. Moissons, troupeaux, +chevaux, tout ce qui sert à la subsistance de l'homme était rentré dans +les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'épouvante que son nom +répandait partout, envoya sommer la place de se rendre. + +A cette sommation insolente, Kabardantès saisit l'envoyé chinois par les +deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit +sans vouloir le lâcher: + +--Va dire à ton maître que je l'appelle en combat singulier. + +--J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dégager et retomber +à terre. + +--Attends donc, tu es bien pressé... Dans quels termes lui diras-tu +cela? + +--Seigneur, au nom du ciel! lâchez-moi; je vais vous satisfaire. + +--Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rédiger mon cartel. + +--Seigneur, je vous supplie.... + +--Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardantès s'exprime +comme le premier _pékin_ venu? + +--Seigneur, je ne le crois pas, mais.... + +--Songe que j'ai fait de bonnes études aux écoles de Kraktaktah. + +--Seigneur, je le vois bien, mais.... + +--Et que j'ai eu pour maître le seigneur Poukpikpof, qui ne le cédait en +rien à Aristote. + +--Seigneur.... + +--Ni dans les lettres, + +--Seigneur.... + +--Ni dans les sciences, + +--Seigneur.... + +--Ni dans l'histoire naturelle, + +--Seigneur.... + +--Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique. + +--Majesté... + +--Et que j'ai bien profité de ses leçons. + +--Grand empereur.... + +--Eh bien, voyons, rédige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment +tu t'en tireras. + +--Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le +moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber à terre. + +--En effet, dit Kabardantès, tes oreilles tiennent à mes mains plus qu'à +ta tête. + +A ces mots, le Chinois retomba lourdement à terre. Ses oreilles étaient +restées aux mains de Kabardantès. Il se releva à moitié mort, et essaya +de s'enfuir; mais le Tartare le retint: + +--Rédige, lui dit-il. + +--Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous obéir. Daignez me +faire donner un peu d'eau fraîche pour baigner ma blessure. + +--En effet, mon pauvre ami, comme te voilà saignant. + +Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on épongea les oreilles +du Chinois, ou plutôt la place où elles avaient été. Le malheureux +poussait des cris affreux, mais il fut forcé de subir cette opération. + +--Maintenant, dit Kabardantès, as-tu l'esprit bien présent et la pleine +possession de tes facultés? + +--Assurément, seigneur, s'écria le Chinois redoutant quelque +mystification nouvelle. + +--Eh bien, écris: «Chien de Pierrot...» Qu'as-tu à me regarder comme un +imbécile? + +--Majesté, dit le Chinois, Pierrot n'est plus à l'armée. + +--Vraiment! + +--Oui, Majesté. + +--Et depuis quand? + +--Depuis le jour de votre.... + +Ici le Chinois hésita et parut chercher l'expression. + +--De ma fuite? + +--Non, seigneur, de votre concentration précipitée du côté de +Kraktaktah. + +--Est-ce qu'il est mort? + +--Non, il a été destitué. + +--Pierrot destitué! Qui le remplace? + +--Le prince Horribilis, sire. + +--Ah! bravo! dit Kabardantès. Je n'ai que faire de tes services à +présent. Va, pars, cours, vole. + +Et se tournant vers les principaux officiers: + +--Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne. + +Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et +se précipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient à rien +moins. La plupart étaient à dîner; d'autres étaient au fourrage ou +brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des +sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et +vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardantès. + +Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la +grande muraille. Les plus affamés ne se donnèrent pas le temps +d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils étaient +déjà loin. + +Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans +la plaine, tous dans la même direction. Ceux qui étaient à cheval +formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou +plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient +à peine la terre; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la +sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer +Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès. + +--Quel enragé Tartare! pensait-il; voilà trois jours que nous galopons +après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un +bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui +remonte à cheval et qui court après nous! Est-ce du bon sens? est-ce de +la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers +Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Kraktaktah, pourquoi galope-t-il +maintenant du côté de la Chine? + +Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe +sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne +l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur, +ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres +hommes, il éperonnait toujours son cheval. A une assez grande distance +derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son +état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des +Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes. +Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les +ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos. + +Le premier jour, plus de cent mille Chinois périrent ou furent fait +prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille +Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de +l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les +remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès, +voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares, +épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent +l'attaque au lendemain. + +Il y a un proverbe qui dit: «Ne remettez jamais à demain ce que vous +pouvez faire aujourd'hui.» Jamais proverbe ne fut mieux appliqué qu'en +cette occasion. + +Horribilis, désespéré, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre +le commandement. Dans les grands dangers, les âmes courageuses +reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient +fait place à la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en +Pierrot. + +--Où est-il? disait-il à Tristemplète. Dis-le-moi, toi qui es sorcier. + +--Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour le deviner, répondit +Tristemplète avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre +père, il est allé délivrer sa fiancée. + +--Eh bien, envoie sur-le-champ un exprès pour le rappeler et lui dire +que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive à l'instant, je +suis perdu, l'armée est perdue, toute la Chine est perdue. + +Aussitôt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon. + +Quatre esprits infernaux accoururent à ce signal. + +--Qu'on me transporte à la cour du roi Vantripan, dit-il. + +Une seconde après, il était au pied du grand escalier. En entrant dans +la salle, il aperçut Vantripan assis sur son trône, la couronne en tête, +les yeux rayonnant de bonheur et de fierté. Il donnait audience aux +envoyés du schah de Perse. + +--Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et +la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon +fils m'écrit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en +fera qu'une bouchée. + +--Majesté, dit l'envoyé du schah, nous vous félicitons de ce succès et +des exploits du prince Horribilis. Il paraît qu'il a été vaillamment +secondé par tous ses officiers, et surtout par le grand connétable. + +--Qui? Pierrot? interrompit dédaigneusement le roi. Vous aurez lu cela +dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges. +Tromper, mentir, prêcher le faux pour savoir le vrai, c'est le métier de +ces gens-là, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis secondé par +Pierrot! Ah! ah! ah! + +Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux éclats. + +--Majesté, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince +Horribilis. + +--Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais guère, +puisque j'ai reçu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitté l'armée depuis +six jours. Ce n'est donc pas à lui qu'on pourra attribuer le mérite des +nouvelles que je vais recevoir. + +Tristemplète s'avança d'un air modeste. + +--Eh bien! dit Vantripan, où sont tes dépêches? + +--Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'à vous seul. + +--A moi seul? Pourquoi tant de mystère? Parle devant tous. Il n'y a +personne de trop ici. + +--Sire, dit Tristemplète, puisque vous le voulez, je parlerai. Après le +départ du grand connétable, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi +jusqu'aux portes de Kraktaktah. + +--Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros +Vantripan. + +--Tout à coup, continua Tristemplète, Kabardantès et ses soldats ont +tourné bride et se sont précipités sur nous avec fureur en apprenant le +départ du grand connétable. + +--Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez étrillés, +j'imagine? + +--Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si les ordres du +prince Horribilis avaient été mieux compris et mieux exécutés. + +--Quels ordres? + +--A la vue de Kabardantès et de ses Tartares qui se précipitaient sur +nous au galop, le prince a crié: «En avant!» Malheureusement, comme, je +ne sais pour quelle raison, il était tourné du côté de la Chine au +moment où il a donné cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: «En avant! +retournons en Chine.» Tout le monde s'est précipité de ce côté-là, et le +prince, entraîné et poussé par le courant, est arrivé le premier à la +grande muraille, où il attend vos ordres souverains. + +--Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se +faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus? + +--Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et +deux cent mille le troisième. + +--En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voilà trois jours bien +employés! Quelle activité! C'était bien la peine de faire destituer ce +pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson: + + Mardi, mercredi, jeudi, + Sont trois jours de la semaine. + Je m'assemblai le mardi, + Mercredi je fus en plaine; + Je fus battu le jeudi. + +Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez +les Tartares? + +--Majesté, il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé. + +--Horribilis est un sot. + +--Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire. + +--Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui êtes +ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des +conseils. + +--Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous à la tête de +l'armée. Votre présence électrisera les Chinois, et.... + +--Va te faire électriser toi-même, interrompit le bon roi. + +--Sire, dit un autre, faites faire un recensement général de tous les +hommes en état de porter les armes. + +--Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la poêle à +frire. Imbécile, va! + +--Sire, dit un troisième, faites semer des chausse-trapes sur toutes les +routes pour arrêter la cavalerie tartare. + +--Bon! et elle passera à travers champs, et nos chevaux se prendront +dans les chausse-trapes. Triple butor! + +--Majesté, dit un quatrième, si l'on substituait des piéges à loups aux +chausse-trapes? + +--Grand innocent! dit le roi. + +--Sire, dit un cinquième, si l'on empoisonnait toutes les fontaines? + +--Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je +crois, de leur couper franchement le cou. + +Chacun proposa son moyen. + +--Vous êtes tous des ânes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il, +s'adressant à Tristemplète, qu'est-ce que tu proposes? + +--Sire, rappelez Pierrot. + +--Ah! voilà un véritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan. +Mais où est Pierrot? + +--Sire, il est parti. + +--Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous! + +--Sire, dit modestement Tristemplète, si Votre Majesté veut me donner +ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener. + +--Tu les as, dit Vantripan. + +Le lendemain matin, Tristemplète arriva au château de Belzébuth fort à +propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes +parts avec sa fiancée. + +La pauvre Rosine et sa mère se croyaient à leur dernier jour et +recommandaient leurs âmes à Dieu. Pierrot lui-même, inaccessible à la +crainte, mais désespérant de les sauver, voulait périr avec elles. Les +diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes +sortes de matières inflammables prises dans les magasins de l'enfer. +Sur ces entrefaites, Tristemplète entra dans la cour. + +--Où est Belzébuth? dit-il en descendant de cheval. + +--Me voilà! dit Belzébuth encore tout froissé de sa chute. Que me +veut-on? + +A la vue de Tristemplète, il se jeta dans ses bras. + +--Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il. + +--Oui, mes affaires.... + +--C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu +définitivement parmi nous? + +--Le plus tard possible, dit Tristemplète en faisant la grimace. + +--Tu fais le dégoûté? dit Belzébuth. Franchement tu as tort: l'enfer +n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous +menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher? + +--Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristemplète. Je viens ici pour +affaire sérieuse. Où est Pierrot? + +--Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons exécuté tes ordres! + +--Malheureux! s'écria Tristemplète, fais éteindre le feu à l'instant! + +--Ah bah! et pourquoi? + +--Éteins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard. + +--Je ne veux pas, dit fièrement Belzébuth: il m'a rossé, il a tué ou +blessé plus de soixante de mes soldats; je n'ai dû la vie qu'à mon +casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il +périra. + +--Il vivra, dit Tristemplète. + +--Il périra! + +--Il vivra!! + +--Il périra!!! + +A ces mots, les deux amis allaient se précipiter l'un sur l'autre. + +--Au nom d'Éblis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon; +au nom de la puissance que tu auras sur moi après ma mort; au nom de cet +anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'éternelle +destruction, obéis, Belzébuth; éteins ces flammes. + +Belzébuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira à +l'écart comme un chien à qui l'on vient d'enlever un os. + +--Et toi, cria Tristemplète à Pierrot, descends et ne crains rien. + +--Puis-je me fier à lui? dit Pierrot à la fée Aurore. + +--Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi. + +--Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emmènerai avec moi ma +fiancée et sa mère. + +--Emmène-les si tu veux, dit Tristemplète. + +Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut +sortir du château que le dernier, de peur que, par une perfidie +nouvelle, on fermât la porte sur elles. Il traversa les rangs des +diables la tête haute, le regard ferme et assuré. Ses ennemis, rangés +sur deux lignes, ne purent s'empêcher d'admirer son courage. Rosine +disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'être aimée d'un pareil +homme! Et la fée Aurore elle-même, qui fermait la marche, sourit en +montrant à Belzébuth son filleul: + +--Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle. + +Le farouche Belzébuth grinçait des dents en voyant sa proie lui +échapper. Un pouvoir plus fort que le sien le forçait à l'obéissance; +car vous savez, mes amis, que si le démon peut tenter l'homme et le +conduire à sa perte, l'homme, à son tour, par un privilége divin, peut +enchaîner et dompter le démon. C'est toute la science des anciens +magiciens, science aujourd'hui presque oubliée, négligée du moins, à +cause des inconvénients qu'elle aurait pour le repos public et pour la +sûreté des États, mais réelle et que cultivent encore dans la solitude +quelques sages ignorés. Un jour, peut-être, il me sera permis de vous en +dévoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystères ne +sont pas faits pour être entendus par toutes les oreilles, ni répétés +par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'étend et +pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y +a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une étoile qui ne +parle à l'esprit du philosophe et qui ne lui dévoile un des secrets de +la nature. + + + +I + +Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du château de Belzébuth, +le premier soin de Pierrot fut de demander à Tristemplète, qui les avait +suivis, où il voulait le conduire. + +--A la cour du roi, dit Tristemplète; et il lui apprit ce que vous savez +déjà, et le besoin qu'on avait de ses services. + +--Cela m'est fort égal, dit Pierrot. J'ai mieux à faire que de me battre +pour un roi ingrat et pour son scélérat de fils. Horribilis a voulu +prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit périr, qu'il périsse; ce +ne sera qu'un méchant homme de moins. + +--Pierrot, dit la fée Aurore, n'as-tu pas d'autre raison? + +--Ma vraie raison, dit Pierrot embarrassé, c'est que je ne veux plus me +séparer de Rosine. J'ai trop souffert de son éloignement et de ses +dangers. Je veux que désormais tout soit commun entre nous. + +--Voilà une raison raisonnable, dit la fée; mais rassure-toi, je me +charge de veiller sur elle et sur sa mère. Toi, va où l'honneur +t'appelle. + +--Mais... dit Pierrot. + +--Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver +ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons à être heureux. + +--Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot. + +Et, prenant congé de sa fiancée, il partit avec le magicien. Quelques +secondes plus tard, il était auprès de Vantripan. + +Le pauvre roi était bien triste et bien malheureux. Sa fille dédaignée, +son fils déshonoré par sa lâcheté, son armée taillée en pièces et son +royaume envahi lui avaient ôté l'appétit. Quand Pierrot parut, il fut +saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot, +qui avait le coeur tendre, fut si ému de cet accueil qu'il se sentait +lui-même envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer, +se mirent à sangloter d'une façon pitoyable. La reine mit son mouchoir +sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, blessée au coeur par les dédains +de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en +larmes. + +--Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau +qui a perdu sa mère, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout +va de travers. Tu sais ce qui est arrivé? + +--Je le sais, dit Pierrot. + +--Hélas! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le +commandement à un benêt qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve, +et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voilà, tout est +réparé. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en +fuite les Tartares, tu couperas le cou à Kabardantès, tu feras la +conquête de Kraktaktah et de l'empire des îles Inconnues, et.... + +--Y a-t-il encore quelque chose à faire? dit Pierrot, souriant de cette +confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habileté. + +--Non, voilà tout, pour le moment. + +--Partons, dit alors Pierrot, et il prit congé de Sa Majesté. + +Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la +princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre. + +Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et +même, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait à peine de +l'avoir aimée; mais il était trop poli et trop délicat pour lui dire une +pareille chose en face. Cela ne se dit pas à une simple paysanne, à plus +forte raison à une grande princesse, dont le principal défaut était +d'être assez vaine, ce qui est pardonnable à une fille de roi, et de ne +pas plaire à Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre à contre-coeur +et arriva dans l'appartement de Bandoline. + +Elle l'attendait, à demi couchée sur un canapé, et lui fit signe de +s'asseoir à côté d'elle. Il hésitait un peu, pressé comme il l'était de +partir et d'échapper à une corvée assez désagréable. + +--Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai à vous dire ne vous +retiendra pas longtemps. + +Il obéit. + +--Pierrot, reprit-elle, d'où vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je +moins belle qu'autrefois? + +--Vous êtes toujours la reine de Beauté, répondit Pierrot en détournant +les yeux. + +--Vous ai-je fait du tort? + +--Aucun, dit Pierrot. + +--Ou parce que je suis fille de roi? + +--Non, dit Pierrot. + +--Est-ce parce que j'ai refusé autrefois de vous épouser? + +Le pauvre Pierrot était à la torture. + +--On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut. + +Grande et triste vérité! La pauvre Bandoline rougit et pâlit. Enfin, +elle se leva et lui dit: + +--Vous aimez une autre femme? + +--Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste. + +--Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit, +ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot, +souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincère. + +A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et +se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et +alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à +cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire: _Jesu, +Maria_, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait +jamais autrement. + +Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le +combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps. + +Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux +dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de +Belzébuth; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan; +l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient, +grâce aux moyens de transport de Tristemplète, passées en moins de deux +heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes +très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure, tandis que nos pères +se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine à l'autre, et +vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents +lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de +leur père, et qui, pour cela, se croient déjà des hommes. Que de progrès +nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences +qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique +Chaldée! + +Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur +grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par +la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à +Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin, +vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans +s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la +muraille: + +--C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot +n'y est pas. + +A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa +contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent, +et en quelques minutes parurent sur le parapet. + +Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé +qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour +lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se +tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la +fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait +que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir. + +Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et +fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares +se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent +et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des +cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de +bataille. + +Je ne sais si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour +l'_Iliade_. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans +armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des +Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta +l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre +valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que +ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux. + +--En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées. + +A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent sur-le-champ, et, +voyant Pierrot, firent face à l'ennemi. + +--En avant! cria une seconde fois Pierrot. + +A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui +soutinrent le choc de pied ferme. + +--En avant! cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les +rangs des Tartares. + +A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa +attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les +fossés, ils rompirent les échelles sous leur poids, et ne se crurent en +sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni +jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et +Pierrot. + +Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient +pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les +Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes +les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée +dans le camp des Tartares. + +Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de +leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Kabardantès, entouré +de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa +masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à +lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde, +qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des +Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un +moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à +face avec Kabardantès. + +L'empereur des îles Inconnues était brave. Sa force était colossale, et +personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il +pâlit, et se sentit en présence de son maître. Ce n'est pas que Pierrot +fût à beaucoup près aussi robuste que lui: Kabardantès l'emportait par +la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un +courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme +et si sûre d'elle-même, que ses yeux mêmes jetaient des éclairs dans la +bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda +Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée. + +Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardantès allait tomber +sur sa tête; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le +tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur +la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardantès +fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le +crâne du géant était invulnérable; seulement, il fut étourdi de ces deux +coups si violents et étendit les bras en avant comme un homme qui va +tomber. + +A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles-mêmes, attendant la +fin du combat pour obéir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous préserve +d'assister à un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est +terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires +dépendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire à un +ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne se +découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et +toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme. +Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de +Kabardantès, plus impénétrable que douze écailles d'un crocodile, il +chercha quelque arme nouvelle. + +Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras, +mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et +saisissant à deux mains un rocher énorme, il voulut le lancer sur +Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser. + +Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement; il comprit le +dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce +cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa +lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que +rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot; +celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur +le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même +précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec +un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des +deux armées. + +A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux +combattants. + +Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus +robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre. + +Il prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta +de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa +base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une +chose singulière, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lèvres, +mais de sa poitrine. + +Il en conclut qu'à cet endroit Kabardantès n'était pas invulnérable, et +prit son parti sur-le-champ. + +Il arracha des mains d'un Tartare stupéfait, une longue lance, et +l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra +jusqu'au coeur, et Kabardantès tomba mort. + +Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient +tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer: quel que +fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je +n'oserais dire si la mort de Kabardantès excita de grands regrets chez +les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un +long cri de joie en voyant leur ennemi à terre. + +--Victoire et longue vie à Pierrot! s'écrièrent-ils de toutes parts. + +Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses +compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt. +Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta +gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette +courte trêve en une longue et solide paix. + +Aussitôt les deux armées se séparèrent, et chacune regagna son camp. Les +Chinois, ivres de joie, ne savaient comment témoigner leur tendresse au +bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouvé en lui un protecteur, +un père, un frère, un ami. Quand il demanda ce qu'était devenu +Horribilis, on lui répondit en riant qu'il avait pris le chemin de +Pékin, et qu'au train dont il était parti, il devait déjà être arrivé. + +L'autre armée était fort divisée. Après la mort de Kabardantès et de +Pantafilando, il n'y avait plus d'héritier du trône, la dynastie était +éteinte: perte médiocre, car il y a toujours plus de rois sans royaumes +que de royaumes sans rois. Au reste, rien n'était plus facile que de +faire un roi: on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des +principales familles étaient au camp, chacun d'eux s'offrit pour +candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et son courage. La +discussion fut très-vive: chacun des orateurs avait le sabre au poing, +et paraissait disposé à soutenir son droit de toutes les manières. Enfin +l'un des plus âgés, qui, par hasard, n'avait aucune prétention au trône, +ouvrit un avis qui fut bientôt approuvé de tous. + +--Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin +qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, après les +Français, le plus brave peuple de l'univers. Il faut qu'il n'ait point +de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun +parti au détriment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse +ces deux conditions. + +--Qui donc? cria-t-on tout d'une voix. + +--C'est Pierrot. + +Cette proposition, par un hasard singulier, réunit toutes les voix: on +offrit le trône à Pierrot, qui le refusa. + +--Je n'en suis pas digne, répondit-il modestement. + +La vérité est que Pierrot, devenu sage par l'expérience, et connaissant +la difficulté de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une +affaire si épineuse. + +--Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire; +pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma +famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de +moi, mais je ne veux pas régner. Dans ce métier-là, le plus habile fait +chaque jour cent sottises irréparables; que ferai-je, moi qui ne suis +qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, élever mes enfants, +cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois, +mais rarement, de bons conseils à ceux qui me les demanderont avec un +coeur sincère: la Providence se chargera du reste. + +Peut-être trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot était un peu +égoïste. Le vieil Alcofribas le trouve très-sage et l'approuve en tout +point. Pour moi, je ne sais qu'en dire. + +L'égoïsme de Pierrot est d'une espèce si rare, qu'il touche à la vertu +la plus pure et au désintéressement le plus extraordinaire il y touche +de si près, qu'en vérité j'aurais de la peine à l'en distinguer. + +Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont +libres. + +Les Tartares ne se laissèrent point décourager par un premier refus; au +contraire, aiguillonnés comme la plupart des hommes par cette obstacle, +ils revinrent à la charge et demandèrent enfin à Pierrot de leur +choisir un roi de sa façon. + +--Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui réunisse +toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles. + +--Eh bien, dit Pierrot, proclamez la république. + +A ces mots, tout le monde prit à la fois la parole et voulut donner son +avis. + +Le fracas devint étourdissant. + +L'un dit que la république était l'anarchie; l'autre, que c'était le +gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre, que +c'était le moins ennuyeux des gouvernements, à cause du changement +perpétuel des gouvernants et des systèmes; un quatrième dit que cela +convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux +Tartares, parce qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire +un tour de promenade. + +Quand il revint, on avait opté pour la monarchie: Trautmanchkof avait +été nommé empereur. + +Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit les prisonniers +chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconnaître. + +Pierrot, ayant accompli sa tâche, fit réparer la grande muraille, laissa +le commandement de l'armée chinoise à des officiers aguerris, et alla +retrouver Vantripan. + +Le bruit de ses exploits l'avait précédé. + +Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour +d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir à sa droite pendant le +dîner, et but à sa santé plus de six bouteilles, en le proclamant le +vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de +l'admiration du monde. + +Ce gros Vantripan était un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce +qu'il devait à Pierrot. Quant à celui-ci, toujours modeste, il ne +pensait qu'à rejoindre sa chère Rosine et à goûter un repos qu'il avait +si bien gagné. + +Enfin arriva ce jour si longtemps désiré. + +Pierrot partit seul, monté sur Fendlair qui piaffait, caracolait et +galopait comme s'il avait compris la joie de son maître. + +Il arriva à la porte de la ferme. + +Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait +pas voulu lui annoncer son arrivée; aussi était-elle en négligé du +matin; mais ce négligé, mes chers amis, eût été envié des plus grandes +et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute +la coquette simplicité. + +Écoutez la description qu'en donne le sage Alcofribas. + +«Elle était vêtue, dit-il, d'une robe blanche d'étoffe simple et unie. +Cette robe, qu'elle avait taillée elle-même, se drapait naturellement +autour de son corps comme les étoffes qui couvrent les statues des +impératrices de Rome; mais vous concevez assez la supériorité que +devait avoir la nature vivante et animée, disposant de l'une des plus +belles créatures qui depuis Ève aient enchanté les regards des hommes, +sur l'artiste qui sculpte un marbre inanimé et qui cherche, à force de +génie, à reproduire quelque faible image de l'éternelle beauté. Sa +taille souple et sans corset donnait à sa démarche une grâce +incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge noué autour de son cou +relevait l'éclat de son teint qui était blanc, rosé et presque +transparent. Ses cheveux, négligemment attachés, comme ceux de Diane +chasseresse, retombaient sur ses épaules dans un désordre charmant...» + +Peut-être trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible idée de la +beauté qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tirées de la +sculpture et de l'antiquité, sont un peu obscures pour qui n'a jamais +visité le musée du Louvre. + +Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet +en toutes choses. + +Le vieil Alcofribas avait passé sa vie entière dans l'étude des +sciences, et il avait un peu négligé les lettres. + +Le binôme de Newton lui était plus familier que l'éloquence, et les +découvertes paléontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne +sont pas la millième partie des choses que ce vieux magicien avait +inventées et publiées dans des livres mystérieux qui furent autrefois +brûlés par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier +exemplaire a été découvert il y a six mois, dans les ruines de +Samarcande, par un de mes amis, qui est allé visiter les bords de +l'Oxus. + +Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et mystérieuses +conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu'à présent +dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer +jusqu'à Strasbourg; de Strasbourg vous iriez à Vienne, en chemin de fer; +de Vienne vous iriez à Constantinople moitié en chemin de fer, moitié +par terre; de Constantinople à Scutari par mer; de Scutari à Damas avec +la caravane des pèlerins de la Mecque; de Damas à Bassorah par chameaux, +à travers les déserts de la Mésopotamie; de Bassorah, qui est sur le +Tigre, à Hérat, à pied, à cheval, en voiture ou en ballon, suivant +l'occasion; de Hérat aux Portes de fer qui gardent l'entrée du Khoraçan; +des Portes de fer à l'Oxus et à Samarcande, capitale du pays de Sogd. + +Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand +caravansérail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants +venus d'Europe, ce qui éveillerait la curiosité et le soupçon. + +Vous traverserez le caravansérail dans toute sa longueur, deux fois; +vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne +diagonale entre les deux extrémités les plus éloignées du bâtiment, car +il est de forme irrégulière. + +Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux +mots: _kara, brankara_, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule +magique consacrée; puis vous sortirez du caravansérail, vous suivrez la +première rue à gauche, qui est la rue Râhkhr (Râhkhr, en tartare, +signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards à barbe blanche +qui sont rangés en cercle et assis à terre, les jambes croisées. + +Ils cherchent sur la tête et dans les cheveux les uns des autres ce +petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains; +quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'écrasent +entre les pouces. Ne cherchez pas à leur parler ni à les aider, ce +serait inutile; suivez la seconde rue à droite, la première à gauche, la +troisième à droite, la seconde à gauche, la quatrième à gauche et à +droite. + +Là, vous prendrez la première à gauche, et vous vous arrêterez devant +une maison que rien ne distingue de toutes les autres. + +N'allez pas plus loin, c'est là. + +Vous entrerez dans une allée sombre, vous monterez un étage, vous +enfilerez un long corridor, vous monterez un autre étage, vous entrerez +dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six +marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches; +vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte +secrète dont vous n'aurez pas la clef. + +Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de +serrure. + +Vous direz: Ce n'est pas ce que je demande; vous remonterez encore trois +marches, et vous serez dans l'antichambre. + +Là, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais +vous verrez une main qui, seule en l'air et détachée de tout corps +visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre. + +Cette main est noueuse et ridée: on voit qu'elle a beaucoup souffert; +c'est celle du vieil Alcofribas. + +Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet poudreux, que le +domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par +ordre de son maître. + +Ne vous arrêtez pas à regarder les globes et les cartes astronomiques, +ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessinée sur +le mur; allez droit à la table où la main vous conduit, poussez le +ressort d'une boîte en bois de cèdre. + +La boîte s'ouvrira, et vous verrez le fameux manuscrit écrit dans la +langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le règne de +Cyrus. + +Vous ferez signe que vous ne comprenez pas. + +La main fera signe que vous êtes des imbéciles, vous prendra par le bras +et vous jettera à la porte. + +Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris, +si bon vous semble, à moins que vous ne préfériez déchiffrer les +inscriptions laissées par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, sur +les murs de son palais dont on voit les ruines à Samarcande. + +Ici vous me demanderez peut-être à quoi sert un si long voyage, puisque, +après tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Alcofribas. + +Mes enfants, vous êtes trop aimables pour que je ne vous dise pas la +vérité tout entière. + +A quoi servent toutes les choses de ce monde? A passer, ou, si vous +voulez, à tuer le temps, jusqu'à ce que nous allions tous ensemble en +paradis. + +Il y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour du monde, et qui +n'avaient pas d'autre but que de voir plus tôt le terme des soixante ans +de vie dont le ciel leur avait fait présent. + +Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne, +Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de fer, Samarcande et la +main du vieil Alcofribas? + +Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une année. + +C'est toujours une année pendant laquelle vous avez eu un désir violent, +une vraie passion, c'est-à-dire ce qui fait vivre et soutient les +hommes; car, faibles créatures que nous sommes, nous n'avons en +nous-mêmes aucun principe de vie. + +Tout nous vient du dehors, et Dieu l'a voulu ainsi, pour que nous +eussions sans cesse recours à lui. + +Il est temps de laisser ce sujet. Je commence à prêcher, je crois, et +vous, enfants, à bâiller. + +Écoutez plutôt l'histoire de notre ami Pierrot. + +Elle touche à sa fin, car le vieil Alcofribas dit très-bien: + +«Il n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du +bonheur.» + +Et Pierrot avait enfin mérité d'être heureux. + +Je ne vous ferai pas le récit de sa conversation avec la belle Rosine; +vous sentez bien qu'elle dut être très-intéressante, car tous les deux +avaient autant d'esprit que les anges, et les sujets de conversation ne +leur manquaient pas. + +Qu'il vous suffise de savoir que la mère de Rosine fut obligée de venir +les chercher elle-même et de leur rappeler que le déjeuner était servi +depuis plus d'une heure. + +Deux jours après, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait +voulu assister au mariage de Pierrot, et lui témoigner par là une amitié +sincère. + +De son côté, Pierrot dit qu'il ne désirait qu'une occasion de lui +prouver son dévouement, et cette occasion ne tarda guère à se présenter, +comme nous le dirons en son lieu. + +Le lendemain, on signa le contrat. + +Le père et la mère de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le +chemin des airs, où ils avaient suivi la fée Aurore. + +Je laisse à deviner la joie et les embrassements de cette heureuse +famille. + +Le mariage se fit dans la maison de la mère de Rosine. + +Il y avait pêle-mêle des rois, des princesses du sang, des bourgeois, +des paysans, des soldats, et un évêque, monseigneur de Bangkok, dans le +royaume de Siam, qui donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux +époux. + +La fée Aurore présidait toute l'assemblée, et après le repas, grâce à +ses soins, l'orchestre des génies, conduit par le propre chef de musique +du roi Salomon, donna un bal magnifique. + +Ainsi finissent les aventures de Pierrot. + +«Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop +longues!» + +Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut +extrêmement paisible. + +Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident +n'eut pas de suites fâcheuses. + +Le prince Horribilis, impatient de monter sur le trône, fit révolter +contre son père une partie de l'armée. + +Vantripan, effrayé, alla se réfugier chez Pierrot, qui le reçut à bras +ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta à cheval et +courut au-devant des révoltés. + +A sa vue, ceux-ci posèrent les armes et demandèrent grâce. Pierrot leur +pardonna et se fit livrer Horribilis. + +Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les +supplices, et dont le caractère, naturellement généreux, s'était encore +adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa grâce et se contenta de +le faire exiler. + +Horribilis, à quelques jours de là, fut pris par les Tartares et pendu à +un arbre avec son ami Tristemplète. + +Cet événement ne fit de peine à personne. + +Deux ans après, Vantripan mourut, laissant le trône à sa fille, qui +voulut confier le gouvernement à Pierrot; mais celui-ci la remercia et +refusa de sortir de sa retraite. + +Toutefois, elle venait souvent lui demander conseil, et Trautmanchkof, +l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au +fond de ses déserts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au +commandement de l'armée chinoise. + +Ainsi, quoiqu'il ne fût qu'un simple particulier, et qu'il ne voulût pas +être autre chose, il gouvernait en réalité l'empire par ses vertus, son +expérience et son courage. + +Il vécut fort longtemps, employant sa fortune, que les libéralités de +Vantripan avaient rendue immense, à fonder des écoles et des +bibliothèques, à construire des canaux, à réparer les grandes routes et +à faire des expériences agricoles dont il publiait le résultat, afin que +tout le monde pût en profiter. + +C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouvé, il y a +vingt ans, et dont ils se sont attribué le mérite. Il inventa encore +beaucoup d'autres choses qu'on réinventera plus tard sans aucun doute, +et que je ferai connaître au public dès que j'aurai terminé la +traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est caché dans une +vieille maison de Samarcande. + +Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'était que Pierrot, et comme +il avait bien profité des leçons de la fée Aurore. + +Son nom est resté fort célèbre à la Chine et dans le vaste empire des +îles Inconnues; de là il fut porté en Europe par Plancarpin, qui en +entendit parler, aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se +mêlèrent à l'histoire véridique que je viens de vous conter. + +«Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais +été glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le représentent +souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous +faire rire. + +«On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter +ce nom respectable. + +«Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis +que Pierrot a vécu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un +saint.» + +Je vous souhaite, mes amis, de faire la même chose! + + +FIN + + + + + + +SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE +Jules Bardoux, directeur. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du célèbre Pierrot +by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU *** + +***** This file should be named 17106-8.txt or 17106-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/1/0/17106/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17106-8.zip b/17106-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..37b8ca6 --- /dev/null +++ b/17106-8.zip diff --git a/17106-h.zip b/17106-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c576d79 --- /dev/null +++ b/17106-h.zip diff --git a/17106-h/17106-h.htm b/17106-h/17106-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e939545 --- /dev/null +++ b/17106-h/17106-h.htm @@ -0,0 +1,7256 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Histoire Du Célèbre Pierrot, Par Alfred Assollant. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + P {text-indent: 2% } + P.noindent {text-indent: 0% } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du célèbre Pierrot +by Alfred Assollant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire fantastique du célèbre Pierrot + Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par + Alfred Assollant + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: November 19, 2005 [EBook #17106] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT</h1> + +<h2>SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE</h2> + +<h2>Jules Bardoux directeur.</h2> + +<h2>ÉCRITE</h2> + +<h2>PAR LE MAGICIEN ALCOFRIBAS</h2> + +<h2>TRADUITE DU SOGDIEN PAR ALFRED ASSOLLANT</h2> + +<h2>TROISIÈME ÉDITION</h2> + +<h2>PARIS</h2> + +<h2>LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE</h2> + +<h2>15, RUE SOUFFLOT, 15</h2> +<div class="center"> + <img src="images/008.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<h2>1885</h2> + +<h2>Tous droits réservés</h2> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>TABLE:</h2> +<table summary="table"><tr><td> +<a href="#I"><b> I. PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT</b></a><br /> +<a href="#II"><b> II. DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III. TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br /> +<a href="#IV"><b> IV. QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br /> +<a href="#V"><b> V. CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br /> +<a href="#VI"><b> VI. SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br /> +</td></tr></table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT</h1> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<h3>PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT</h3> + +<h3>COMMENT PIERROT DEVINT UN GRAND GUERRIER</h3> + + +<p>Pierrot naquit enfariné: son père était meunier; sa mère était meunière. +Sa marraine était la fée Aurore, la plus jeune fille de Salomon, prince +des génies.</p> + +<p>Aurore était la plus charmante fée du monde: elle avait les cheveux +noirs, le front de moyenne grandeur, mais droit et arrondi, un nez +retroussé, fin et charmant, une bouche petite qui laissait voir dans ses +sourires des dents admirables. Son teint était blanc comme le lait, et +ses joues avaient cette nuance rose et transparente qui est inconnue +aux habitants de ce grossier monde sublunaire. Quant à ses yeux, ô mes +amis! jamais vous n'en avez vu, jamais vous n'en verrez de pareils. Les +étoiles du firmament ne sont auprès que des becs de gaz fumeux; la lune +n'est qu'une vieille et sale lanterne.</p> + +<p>Dans ces yeux si beaux, si doux, si lumineux, on voyait resplendir un +esprit extraordinaire et une bonté suprême. Oh! quelle marraine avait le +fortuné Pierrot!</p> + +<p>Les fées, qui sont de grandes dames, ne fréquentent guère de simples +meuniers; mais Aurore était si compatissante, qu'elle n'aimait que la +société des pauvres et des malheureux. Un jour qu'elle se promenait +seule dans la campagne, elle passa près de la maison du meunier juste au +moment où Pierrot, qui venait de naître, criait et demandait le sein de +sa mère; elle entra dans le moulin, poussée par une curiosité bien +naturelle aux dames.</p> + +<p>Comme elle entrait, Pierrot cessa de crier pour lui tendre les bras. +Aurore en fut si charmée qu'elle le prit sur-le-champ, l'embrassa, le +caressa, l'endormit, le replaça dans son berceau et ne voulut pas sortir +du moulin avant d'avoir obtenu la promesse qu'elle serait choisie pour +marraine de l'enfant.</p> + +<p>Le lendemain, elle tint Pierrot sur les fonts baptismaux et voulut lui +faire un présent, suivant la coutume.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-elle, je pourrais te rendre plus riche que tous les +rois de la terre; mais à quoi sert la richesse, si ce n'est à corrompre +et endurcir ceux qui la possèdent? Je pourrais te donner le bonheur; +mais il faut l'avoir mérité. Je veux te donner deux choses: l'esprit et +le courage, qui te défendront contre les autres hommes; et une +troisième: la bonté, qui les défendra contre toi. Ces trois choses ne +t'empêcheront pas de rencontrer beaucoup d'ennemis et d'essuyer de +grands malheurs; mais, avec le temps, elles te feront triompher de tout. +Au reste, si tu as besoin de moi, voici un anneau que je t'ordonne de ne +jamais quitter. Quand tu voudras me voir, tu le baiseras trois fois en +prononçant mon nom. En quelque lieu de la terre ou du ciel que je sois, +je t'entendrai et je viendrai à ton secours.</p> + +<p>Voilà comment Pierrot fut baptisé. Je passe sous silence les dragées +dont la fée Aurore répandit une si grande quantité qu'elle couvrit tout +le pays, et que les enfants du village en ramassèrent deux cent +cinquante mille boisseaux et demi, sans compter ce que croquèrent les +oiseaux du ciel, les lièvres et les écureuils.</p> + +<p>Quand Pierrot eut dix-huit ans, la fée Aurore le prit à part et lui dit:</p> + +<p>—Mon ami Pierrot, ton éducation est terminée. Tu sais tout ce qu'il +faut savoir: tu parles latin comme Cicéron et grec comme Démosthènes; tu +sais l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le cophte, l'hébreu, +le sanscrit et le chaldéen; tu connais à fond la physique, la +métaphysique, la chimie, la chiromancie, la magie, la météorologie, la +dialectique, la sophistique, la clinique et l'hydrostatique; tu as lu +tous les philosophes et tu pourrais réciter tous les poëtes; tu cours +comme une locomotive et tu as les poignets si forts et si bien attachés, +que tu pourrais porter, à bras tendu, une échelle au sommet de laquelle +serait un homme qui tiendrait lui-même la cathédrale de Strasbourg en +équilibre sur le bout de son nez. Tu as bonnes dents, bon pied, bon +oeil. Quel métier veux-tu faire?</p> + +<p>—Je veux être soldat, dit Pierrot; je veux aller à la guerre, tuer +beaucoup d'ennemis, devenir un grand capitaine et acquérir une gloire +immortelle qui fera parler de moi in <i>soecula soeculorum</i>.</p> + +<p>—<i>Amen</i>, dit la fée en riant. Tu es jeune encore, tu as du temps à +perdre. J'y consens; mais s'il t'arrive quelque accident, ne me le +reproche pas.... Ces enfants des hommes, ajouta-t-elle plus bas et comme +se parlant à elle-même, se ressemblent tous, et le plus sensé d'entre +eux mourra sans avoir eu plus de bon sens que son grand-père Adam quand +il sortit du paradis terrestre.</p> + +<p>Pierrot avait bien entendu l'aparté, mais il n'en fit pas semblant. «Il +n'y a pire sourd, dit le proverbe, que celui qui ne veut pas entendre.» +Ses yeux étaient éblouis des splendeurs de l'uniforme, des épaulettes +d'or, des pantalons rouges, des tuniques bleues, des croix qui brillent +sur les poitrines des officiers supérieurs. Le sabre qui pend à leur +ceinture lui parut le plus bel instrument et le plus utile qu'eût jamais +inventé le génie de l'homme. Quant au cheval, et tous mes lecteurs me +comprendront sans peine, c'était le rêve de l'ambitieux Pierrot.</p> + +<p>—Il est glorieux d'être fantassin, disait-il; mais il est divin d'être +cavalier. Si j'étais Dieu, je dînerais à cheval.</p> + +<p>Son rêve était plus près de la réalité qu'il ne le croyait.</p> + +<p>—Embrasse ton père et ta mère, dit la fée, et partons.</p> + +<p>—Où donc allons-nous? dit Pierrot.</p> + +<p>—A la gloire, puisque tu le veux; et prenons garde de ne pas nous +rompre le cou, la route est difficile.</p> + +<p>Qui pourrait dire la douleur de la pauvre meunière quand elle apprit le +projet de Pierrot?</p> + +<p>—Hélas! dit-elle, je t'ai nourri de mon lait, réchauffé de mes caresses +et de mes baisers, élevé, instruit, pour que tu te fasses tuer au +service du roi! Quel besoin as-tu d'être soldat, malheureux Pierrot? Te +manque-t-il quelque chose ici? Ce que tu as voulu, en tout temps, ne +l'avons-nous pas fait? Ne te l'avons-nous pas donné? Pierrot, je t'en +supplie, ne me donne pas la douleur de te voir un jour rapporté ici mort +ou estropié. Que ferions-nous alors? Que fera ton père, dont le bras se +fatigue et ne peut plus travailler? Comment et de quoi vivrons-nous?</p> + +<p>—Pardonne-moi, pauvre mère, dit l'entêté Pierrot, c'est ma vocation. Je +le sens, je suis né pour la guerre.</p> + +<p>Ici la mère se mit à pleurer. Le meunier, qui n'avait encore rien dit, +rompit le silence:</p> + +<p>—Tu peux t'en aller, Pierrot, si tu sens que c'est ta vocation, quoique +ce soit une vocation singulière que celle de couper la tête à un homme, +ou de lui fendre le ventre d'un coup de sabre et de répandre à terre ses +entrailles. La voix des parents n'a appris, n'apprend et n'apprendra +jamais rien aux enfants. Ils ne croient que l'expérience! Va donc, et +tâche d'acquérir cette expérience au meilleur marché possible.</p> + +<p>—Mais, dit Pierrot, ne faut-il pas combattre pour sa patrie?</p> + +<p>—Quand la patrie est attaquée, dit le meunier, il faut que les enfants +courent à l'ennemi et que les pères leur montrent le chemin; mais il n'y +a aucun danger, mon pauvre Pierrot, tu le sais bien: nous sommes en paix +avec tout le monde.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Encore un <i>mais</i>! Va! pars! lui dit son père en l'embrassant.</p> + +<p>Pierrot partit fort chagrin, mais obstiné dans sa résolution. Si la +bonne fée avait pitié de la douleur de ses parents, elle savait fort +bien qu'un peu d'expérience était nécessaire pour rabattre la +présomption de Pierrot, et elle avait confiance dans l'avenir.</p> + +<p>Ils marchèrent longtemps côte à côte sans rien dire. Enfin, après +plusieurs jours, ils arrivèrent dans le palais du roi. Là, Pierrot fut +si ébloui des colonnes de marbre, des grilles en fer doré, des gardes +chamarrés d'or, et des cavaliers qui couraient au galop le sabre en +main, à travers la foule, pour annoncer le passage de Sa Majesté, qu'il +oublia complétement les remontrances de ses parents.</p> + +<p>Comme il regardait, bouche béante, un spectacle si nouveau, le roi passa +en carrosse, précédé et suivi d'une nombreuse escorte. Il était midi +moins cinq minutes, et la famille royale, au retour de la promenade, +allait dîner. Aussi le cocher paraissait fort pressé, dans la crainte de +faire attendre Sa Majesté. Tout à coup un accident inattendu arrêta le +carrosse. Un des chevaux de l'escorte fit un écart, et le page qui le +montait, et qui était à peu près de l'âge de Pierrot, fut jeté contre +une borne et eut la tête fracassée. Tous les autres s'arrêtèrent au même +instant pour lui porter secours ou au moins pour ne pas le fouler sous +les pieds des chevaux.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce? dit aigrement le roi en mettant la tête à la +portière.</p> + +<p>—Sire, répondit un page, c'est un de mes camarades qui vient de se tuer +en tombant de cheval.</p> + +<p>—Le butor! dit le roi; qu'on l'enterre et qu'un autre prenne sa place. +Faut-il, parce qu'un maladroit s'est brisé la tête, m'exposer à trouver +mon potage refroidi?</p> + +<p>Il parlait fort bien, ce grand roi. Si chaque souverain, ayant trente +millions d'hommes à conduire, pensait à chacun d'eux successivement et +sans relâche pendant quarante ans de règne, il ne lui resterait pas une +minute pour manger, boire, dormir, se promener, chasser et penser à +lui-même. Encore ne pourrait-il, en toute sa vie, donner à chacun de ses +sujets qu'une demi-minute de réflexion. Évidemment c'est trop peu pour +chacun. C'était aussi l'opinion du grand Vantripan, empereur de Chine, +du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée, et de tous les +Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu +au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts +Himalaya. Aussi, ne pouvant penser à tous ses sujets, en gros ou en +détail, il ne pensait qu'à lui-même.</p> + +<p>Par l'énumération des États de ce grand roi, vous voyez, mes amis, que +la Chine fut le premier théâtre des exploits de Pierrot. Il ne faudrait +pas croire pour cela que Pierrot fût Chinois. Il était né, au contraire, +fort loin de là, dans la forêt des Ardennes; mais la fée, par un +enchantement dont elle a gardé le secret, sans quoi je vous le dirais +bien volontiers, l'avait, au bout de trois jours de marche, et pendant +son sommeil, transporté, sans qu'il s'en aperçût, sur les bords du +fleuve Jaune, où se désaltèrent, en remuant éternellement la tête, des +mandarins aux yeux de porcelaine. Mais revenons à la colère du roi quand +il craignit de trouver son potage refroidi.</p> + +<p>Au bruit de cette royale colère, toute l'escorte trembla. Le grand roi +était d'humeur à faire sauter comme des noisettes les têtes de trois +cents courtisans pour venger une injure si grave. Chacun cherchait des +yeux, dans la foule, un remplaçant au malheureux page.</p> + +<p>La fée Aurore poussa de la main le coude de Pierrot. Celui-ci, sans +balancer, saisit les rênes, met le pied à l'étrier et monte à cheval.</p> + +<p>—Ton nom? dit Vantripan.</p> + +<p>—Pierrot, sire, pour vous servir.</p> + +<p>—Tu es un drôle bien hardi. Qui t'a dit de monter à cheval?</p> + +<p>—Vous-même, sire.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Vous, sire. N'avez-vous pas dit: Qu'on l'enterre et qu'un autre prenne +sa place!» Je prends sa place. Toute la terre ne vous doit-elle pas +obéissance? J'ai obéi.</p> + +<p>—Et la casaque d'uniforme?</p> + +<p>Ici Pierrot fut embarrassé un instant, mais la fée vint à son secours. +Elle le toucha de sa baguette: en un clin d'oeil Pierrot fut habillé +comme ses nouveaux camarades. Alors le roi, qui s'était penché vers le +fond du carrosse pour parler à la reine, se retourna brusquement.</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot, je suis prêt.</p> + +<p>—Comment! tu es habillé?</p> + +<p>—Sire, ne vous ai-je pas dit que toute la terre vous doit obéissance? +Vous avez voulu que je prisse l'uniforme. Je l'ai pris.</p> + +<p>—Voilà un grand prodige, dit Vantripan; mais mon potage ne vaut plus +rien. Au palais, et au galop.</p> + +<p>En une minute le carrosse, l'escorte et Pierrot disparurent, laissant +trente mille badauds stupéfaits de la hardiesse de Pierrot, de sa +promptitude à s'habiller, et de la bonté du grand Vantripan. Dans le +même moment, la pluie qui tombait les força de rentrer dans leur +famille, où tout le reste de la journée et les trois jours suivants on +ne parla d'autre chose que du nouveau page.</p> + +<p>Pierrot était émerveillé de son bonheur.</p> + +<p>—Quoi! disait-il, en si peu de temps me voilà admis à la cour, et en +passe de faire une belle fortune. Qui sait?</p> + +<p>Au milieu de ces pensées ambitieuses, on arriva au palais. Pierrot +voulut descendre de cheval comme les autres et suivre le roi pour dîner, +mais le gouverneur des pages l'arrêta.</p> + +<p>—Montez votre garde d'abord, lui dit-il.</p> + +<p>—Je meurs de faim, dit Pierrot.</p> + +<p>—Vous répliquez? huit jours d'arrêts. Mais d'abord, sabre en main et +restez à cheval devant le vestibule; voici la consigne: Quiconque +entrera sans laisser passer, vous lui couperez le cou; et si vous y +manquez, on vous le coupera à vous-même pour vous apprendre à vivre.</p> + +<p>Ce disant, le gouverneur monta d'un air grave dans son appartement, où +l'attendait un bon dîner avec un bon feu et d'excellent vin.</p> + +<p>C'était au mois de novembre, et Pierrot, chamarré d'or, mais légèrement +vêtu, montait sa garde à cheval devant le vestibule. Devant lui, des +cuisines royales montaient à chaque instant une foule de plats +succulents, les uns pour le roi, d'autres pour les officiers de sa +maison, pour ses ministres, pour les femmes de chambre de la reine, pour +les maîtres d'hôtel, pour tout le monde enfin, excepté le désolé +Pierrot. Chaque plat laissait un parfum exquis dont étaient +douloureusement excitées les papilles nerveuses du malheureux page.</p> + +<p>Les marmitons riaient en passant près de lui, et se le montraient l'un à +l'autre avec des gestes moqueurs.</p> + +<p>—Voilà un cavalier dont la digestion sera facile, dit l'un d'eux.</p> + +<p>—Habit de velours, ventre de son, dit un autre.</p> + +<p>Pierrot, mouillé de pluie, morfondu, ne pouvant souffler dans les +doigts de sa main gauche qui tenait la bride du cheval, ni dans les +doigts de sa main droite qui tenait le sabre, affamé de plus, donnait de +bon coeur au diable le roi, la reine, la cour, les courtisans et la +maudite envie qu'il avait eue de quitter son père et sa mère, et +d'entrer au service militaire.</p> + +<p>Enfin la fée Aurore eut compassion de ses souffrances.</p> + +<p>—Pierrot, dit-elle, cherche dans la sacoche de ton cheval, et mange.</p> + +<p>Or dans la sacoche il n'y avait qu'un morceau de pain sec et fort dur, +que le pauvre affamé dévora en quelques minutes. Ainsi se réalisa son +rêve de dîner à cheval.</p> + +<p>Comme il finissait, trois heures sonnèrent. Vantripan avait dîné, lui +aussi, mais beaucoup mieux, et plus à l'aise.</p> + +<p>—Ventre de biche! dit-il en paraissant sur le balcon du premier étage +du palais, j'ai solidement dîné.</p> + +<p>Et il défit son ceinturon pour respirer plus à l'aise.</p> + +<p>—Quel est ce page qui monte la garde? ajouta-t-il en abaissant son +regard royal sur le pauvre Pierrot.</p> + +<p>—Sire, dit un officier, c'est ce jeune homme qui s'est offert si +singulièrement au service de Votre Majesté.</p> + +<p>—Pardieu! dit le roi, quand j'ai bien mangé et bien bu, je veux que +tous mes sujets soient heureux. Approche ici, page; et toi, dit-il au +ministre de la guerre qui avait dîné avec lui, tire ton sabre, et +découpe-moi ce chapon rôti.</p> + +<p>Pierrot s'approcha, et Vantripan lui lança le chapon. Pierrot le reçut +si adroitement qu'il fit l'admiration générale.</p> + +<p>Les gens qui ont bien dîné ne sont pas, comme on sait, difficiles sur le +choix de leurs plaisanteries, et celles des rois, quelle qu'en soit la +tournure, sont toujours excellentes.</p> + +<p>Après le chapon vint une bouteille de vin, puis un petit pain, puis des +gâteaux. Finalement Pierrot dîna mieux qu'il ne l'avait espéré; mais il +voyait rire toute la cour, et ce rire ne lui faisait pas plaisir.</p> + +<p>—Quand je dîne avec mes parents, pensait-il, le dîner n'est pas friand, +mais je ne mange les restes de personne, et personne ne se moque de moi.</p> + +<p>Cette pensée indigna Pierrot. Quand il eut fini, et cela dura quelques +minutes à peine, tant il montra d'activité, Vantripan le fit monter près +de lui.</p> + +<p>—Il est aux arrêts, dit le gouverneur des pages.</p> + +<p>—Est-ce ainsi qu'on m'obéit? dit le roi d'une voix tonnante. Va +toi-même prendre sa place, et garde les arrêts pendant six mois.</p> + +<p>Le gouverneur descendit la tête basse et prit la place de Pierrot au +milieu des rires de toute la cour. Chacun trouva la justice de Vantripan +admirable.</p> + +<p>Le roi, content de lui, s'assit dans un bon fauteuil et attendit +l'arrivée de Pierrot. A ses côtés, dans un autre fauteuil, près du feu, +était assise la reine, dont nous n'avons pas encore parlé, et qui était +une femme assez grande, fort blonde, fort grosse, de qui ses femmes de +chambre disaient:</p> + +<p>—Il est impossible de savoir si elle est plus méchante que bête ou plus +bête que méchante.</p> + +<p>Derrière elle se tenait debout, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, +la princesse Bandoline, sa fille, surnommée par les courtisans Reine de +Beauté; elle était fort belle en effet, mais encore plus orgueilleuse, +et regardait la race des Vantripan comme la plus illustre de toutes les +races royales, et elle-même, comme la plus illustre personne de cette +race. De l'autre côté de la cheminée se chauffait, assis, l'héritier +présomptif de la couronne, le prince Horribilis, laid et méchant comme +un singe; il faisait l'orgueil et la joie de sa mère, qui ne voyait en +lui qu'un esprit gracieux et pénétrant, et il effrayait d'avance ceux +qui craignaient de devenir ses sujets. Rangés en demi-cercle, les +courtisans se tenaient debout autour de la famille royale, et semblaient +attendre en bataille l'entrée de Pierrot.</p> + +<p>Celui-ci se présenta simplement et sans embarras. Il n'avait pas vu la +cour, mais l'éducation que lui avait donnée la fée Aurore le mettait dès +l'abord de plain-pied avec tous ceux qu'il voyait. Arrivé à quelques pas +du roi, il s'arrêta modestement.</p> + +<p>—Approche, drôle, lui dit gaiement le roi. D'où sors-tu? Je ne t'ai +jamais vu.</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot, le soleil ne regarde pas les hommes, mais tous les +hommes regardent le soleil.</p> + +<p>Cette réponse fit le meilleur effet. Vantripan, flatté de se voir +comparé au soleil, croisa ses mains sur son ventre avec satisfaction. +Quant à Pierrot, s'il répondait par une flatterie, c'est qu'il ne se +souciait pas d'une réponse plus directe. Au milieu de tant de grands +seigneurs, il sentait qu'il n'aurait pas beau jeu à dire: Je suis +Pierrot, fils de Pierre le meunier et de Pierrette sa femme. Cette +généalogie honnête, mais modeste, aurait fait rire toute la cour. +Pierrot ne reniait pas sa famille, mais il n'en parlait pas; c'était un +commencement d'ingratitude.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, dès les premiers mots Pierrot fit merveille. La +reine lui fit quelques questions et trouva ses réponses admirables. Le +prince Horribilis lui dit des méchancetés qui furent repoussées avec +fermeté par Pierrot, mais sans qu'il osât riposter à un si dangereux +adversaire. La princesse Bandoline elle-même daigna détourner ses yeux +de la glace où elle se contemplait elle-même, et après l'avoir considéré +quelque temps au moyen d'un lorgnon à verre de vitre, elle se pencha +vers sa mère et dit assez haut pour être entendue de Pierrot:</p> + +<p>—Il est assez bien de sa personne, ce petit.</p> + +<p>Ce fut le signal des compliments. Toute la cour se jeta sur Pierrot et +voulut l'embrasser. Celui-ci ne savait comment se débarrasser de la +foule d'amis qu'il avait acquis si subitement; il s'en tira pourtant +avec assez de bonheur, grâce aux secours de la fée Aurore qui, sans se +montrer, lui soufflait toutes ses réponses.</p> + +<p>Pour que la leçon fût complète, elle voulut aider elle-même à sa +fortune.</p> + +<p>La voix de Vantripan fit cesser ce tumulte.</p> + +<p>—Pierrot, dit-il, tu me plais, et je t'attache à notre personne sacrée. +Je te donne une compagnie dans mes gardes.</p> + +<p>—Il faut convenir, pensa Pierrot, que je suis né coiffé. Qui m'aurait +dit cela dans la forêt des Ardennes?</p> + +<p>Il se précipita aux genoux du roi, baisa sa main royale et celles de la +reine et de la belle Bandoline; quant au prince Horribilis, au moment où +Pierrot s'avançait pour la même cérémonie, il lui appliqua sur le nez +une croquignole si vive, que le malheureux page recula de trois pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce? dit Vantripan.</p> + +<p>—C'est votre nouveau capitaine qui vient de se heurter le nez, dit +sur-le-champ Horribilis.</p> + +<p>Pierrot n'osa le démentir.</p> + +<p>—A-t-il de l'esprit, mon bel Horribilis! dit la reine qui avait vu +donner la croquignole.</p> + +<p>—Assez, répondit négligemment la belle Bandoline, qui lissait ses +cheveux avec ses doigts blancs comme la neige.</p> + +<p>—Maintenant, dit Vantripan en se levant, nous avons assez travaillé +aujourd'hui. Si nous faisions une petite collation?</p> + +<p>Tout le monde le suivit, même Pierrot, qui fit collation, et soupa avec +messieurs les capitaines des gardes.</p> + +<p>Dès le lendemain il entra en fonction, fit l'exercice du cheval et du +sabre, et montra des dispositions admirables.</p> + +<p>En peu de jours il l'emporta sur tous ses camarades, ce qui lui ôta le +peu d'amis qu'aurait pu lui laisser sa rapide fortune. Si facile à +réparer que fût cette perte, Pierrot s'y montra sensible: il n'était pas +encore accoutumé au bel air de la cour et aux usages du monde.</p> + +<p>Un mois après l'arrivée de Pierrot, le bruit se répandit que le géant +Pantafilando, empereur des îles Inconnues, sur la réputation de beauté +de la princesse Bandoline, la faisait demander en mariage. Tout le monde +sait que les îles Inconnues, semblables à l'île de Barataria du fameux +Sancho Pança, sont situées en terre ferme à cinq cents lieues au nord +des monts Altaï, et confinent au Kamtchatka. On sait aussi que ces îles +sont appelées Inconnues à cause du grand éloignement où elles sont de la +mer et des poissons, qui jamais n'en entendirent parler. L'occasion se +présentera peut-être plus tard de donner sur cette géographie nouvelle +quelques détails que j'emprunterai aux livres magiques du magicien +Alcofribas. La description du magicien commence ainsi:</p> + +<div class="center"> + <img src="images/027.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + + +<p>Ce qui veut dire, dans la langue qu'emploient le diable et ses adeptes +pour communiquer ensemble:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Hrhadhaghâ, mhushkhokhinhgûm,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bhahrhatâ, Abbrakhadhabrâ.</span><br /> +</p> + +<p>Et en français:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Écoutez tous, petits et grands,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Celui qui mange les petits enfants.</span><br /> +</p> + +<p>Revenons à la demande en mariage du géant Pantafilando. Ce grand prince +n'avait pas cru qu'elle pût être rejetée; aussi vint-il la faire +lui-même à la tête de cent mille cavaliers qui entrèrent le sabre au +poing dans la capitale de la Chine, et l'accompagnèrent à cheval +jusqu'au grand escalier du palais du roi.</p> + +<p>Par hasard, Pierrot était de garde ce jour-là avec sa compagnie. Il fut +un peu étonné de cet appareil, et descendit l'escalier pour tenir la +bride du cheval, pendant que le géant mettait pied à terre avec toute sa +suite. Pantafilando, remettant son cheval à un palefrenier nègre, monta +les degrés côte à côte avec Pierrot.</p> + +<p>Au dernier, Pierrot se retourna et vit que les cent mille Tartares +suivaient leur prince dans le palais. Il s'arrêta et dit au géant:</p> + +<p>—Sire, S.M. le roi de la Chine sera sans doute très-heureux de vous +donner l'hospitalité dans son palais, mais il est bien difficile de +loger tous ces braves cavaliers.</p> + +<p>—Eh bien, dit gaiement Pantafilando, ceux qui ne pourront pas entrer +resteront dehors. D'ailleurs, mes soldats ne sont pas difficiles. +N'est-ce pas, amis, que vous n'êtes pas difficiles?</p> + +<p>—Non, non, crièrent à la fois d'une voix de tonnerre les cent mille +Tartares; nous ne sommes pas difficiles. Nous coucherons un peu partout.</p> + +<p>—Avez-vous la gale? cria Pantafilando.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avez-vous la teigne?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avez-vous la peste?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Entrez donc!</p> + +<p>Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le +commandement était de cent hommes seulement, qui tremblaient de peur à +la vue du seul Pantafilando. Engager le combat et faire respecter la +consigne eût été folie. C'était mettre à feu et à sang la capitale de +l'empire. Manquer à sa consigne, c'était se faire couper le cou, et +Pierrot savait bien que le grand Vantripan n'y manquerait pas, ne +fût-ce que pour se venger de la frayeur que lui inspirait l'empereur des +îles Inconnues.</p> + +<p>—De quoi s'avise ce grand escogriffe, disait-il, de faire un pareil +esclandre? S'il veut se marier, n'y a-t-il pas des filles dans son pays? +Après tout, qu'est-ce qu'une femme? C'est un être plus petit que nous, +plus bavard, plus médisant, plus paresseux, plus joli si l'on veut, qui +porte plusieurs jupons et qui n'a pas de barbe. N'est-ce pas là de quoi +massacrer des centaines de mille hommes et brûler tout un pays?</p> + +<p>A ce moment de ses réflexions, il sentit une douleur assez vive, comme +si on lui tirait les oreilles. C'était la fée Aurore. Elle avait entendu +ce beau monologue.</p> + +<p>—Pierrot, dit-elle, j'ai bien envie de te planter là, car tu n'es pas +bon à grand'chose. Dis-moi, connais-tu ce beau vers de M. Legouvé?</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">...Parle mieux d'un sexe à qui tu dois ta mère.</span><br /> +</p> + +<p>—Hélas! dit le pauvre capitaine, M. Legouvé s'est-il jamais trouvé en +face du féroce Pantafilando et de ses cent mille Tartares?</p> + +<p>—Laisse-moi faire et ne t'inquiète pas des Tartares.</p> + +<p>En même temps elle parut en costume de dame d'honneur aux yeux du géant, +qui ne l'avait pas encore vue. Vous imaginez assez ce que devait être +la fée Aurore en dame d'honneur. Les plus belles filles d'Ève n'étaient +auprès d'elle que des cailloux bruts, comparés aux purs diamants de +Golconde. C'était une grâce, une lumière, une divinité. Tout en elle +paraissait rose, transparent, diaphane, fait d'une goutte de lait dorée +par un rayon de soleil. Elle regarda les cent mille Tartares, et tous, +d'un commun accord, se prosternèrent contre terre. Pantafilando lui-même +en fut ébranlé jusqu'au fond du coeur; il se sentit subitement radouci, +ramolli, et saisi d'un transport de joie dont la cause lui était +inconnue. Quant à Pierrot, il était ravi et transporté en esprit +au-dessus des planètes. Il ne craignait plus ni le géant ni personne. Il +ne craignait que de ne pas exécuter assez vite les ordres de sa +marraine.</p> + +<p>—Seigneur, dit-elle à Pantafilando, la princesse Bandoline, ma +maîtresse, qui a depuis longtemps entendu parler de vos exploits, est +ravie de vous voir. Mais elle vous prie d'entrer seul dans ce palais +avec deux ou trois officiers. C'est en habit de fête et non en habit de +guerre qu'il faut venir voir sa fiancée.</p> + +<p>—Mon enfant, dit le gros Pantafilando, si ta maîtresse a seulement la +moitié de ta beauté, mon coeur et ma main sont à elle; mais, sans aller +plus loin, si tu veux m'épouser, je te fais dès à présent impératrice +des îles Inconnues, et pour peu que tu le désires, j'y joindrai le +royaume de la Chine, que mes Tartares et moi nous dévorerons en un +instant. N'est-ce pas, amis? dit-il en se tournant vers son escorte.</p> + +<p>—Oui, oui, s'écrièrent à la fois les cent mille Tartares en remuant les +mâchoires comme des castagnettes; nous mangerons la Chine et tous ses +habitants.</p> + +<p>Cette armée était si admirablement disciplinée, que chaque soldat +buvait, mangeait, dormait, marchait et parlait à la même heure, à la +même minute que tous ses camarades. C'était un modèle d'armée. Chaque +matin on lui disait ce qu'elle devait penser dans la journée, et, en +vérité, il n'y avait pas d'exemple de soldat qui eût pensé à droite ni à +gauche contre les ordres de son chef.</p> + +<p>—Seigneur, répliqua la fée en souriant, tant d'honneur ne m'appartient +pas; mais souffrez que j'annonce votre arrivée à ma maîtresse. Et elle +disparut.</p> + +<p>—Corbleu! dit le géant en passant sa langue sur ses lèvres, comme un +chat qui lèche ses babines après dîner, comment t'appelle-t-on, +capitaine?</p> + +<p>—Pierrot, seigneur.</p> + +<p>—Corbleu! capitaine Pierrot, par le grand Mandricard mon aïeul, premier +empereur des îles Inconnues, voilà une jolie fille, et je veux lui faire +plaisir. Holà! trois généraux! qu'on me suive, et que tous les autres +remontent à cheval et attendent mes ordres, la lance en arrêt. Toi, +Pierrot, montre-moi le chemin.</p> + +<p>Pierrot ne se fit pas prier. Il entra dans la salle à manger, qui était +aussi la salle d'audience du grand Vantripan. La porte n'ayant que 60 +pieds de haut, Pantafilando, qui marchait sans précaution, se cogna le +front contre le montant supérieur. Il entra en jurant horriblement.</p> + +<p>—Que mille millions de canonnades renversent ce palais sur la tête de +ceux qui l'ont bâti et de ceux qui l'habitent!... s'écria-t-il d'une +voix si forte que toutes les vitres de la salle se brisèrent en éclats.</p> + +<p>—Diable! dit Pierrot, les affaires vont mal.</p> + +<p>Vantripan était assis sur son trône. Sa famille était à ses côtés avec +toute la cour; mais au seul bruit de la voix de Pantafilando, toutes les +dames s'enfuirent saisies d'une terreur panique. Les courtisans auraient +bien voulu suivre cet exemple; mais les portes étaient trop étroites +pour donner passage à tout le monde, et beaucoup furent forcés, ne +pouvant fuir, de faire contre mauvaise fortune bon coeur.</p> + +<p>—Quel est l'officier de garde aujourd'hui! s'écria Vantripan d'une voix +mal assurée.</p> + +<p>—C'est moi, sire, répondit Pierrot qui avait repris tout son +sang-froid.</p> + +<p>—Quelle est la consigne?</p> + +<p>—De couper le cou à tous ceux qui entrent ici sans permission.</p> + +<p>—Eh bien, pourquoi n'as-tu pas coupé le cou à cet immense Tartare, et +pourquoi laisses-tu entrer ici le premier venu?</p> + +<p>Pierrot allait répondre, le géant l'interrompit.</p> + +<p>—Le premier venu! s'écria Pantafilando. Oui, certes, le premier venu de +cent mille Tartares qui n'attendent à ta porte que mon signal pour te +casser en mille morceaux, toi et ta ville de porcelaine et tes coquins +de sujets, dont aucun n'ose me regarder en face.</p> + +<p>—Prenez la peine de vous asseoir, monseigneur, dit alors Vantripan en +présentant lui-même son fauteuil au géant, et excusez l'incivilité de +mes officiers qui ne vous ont peut-être pas traité avec tous les égards +dus à votre rang. Et, à propos, seigneur, à qui ai-je l'honneur de +parler?</p> + +<p>—Ah! ah! vieux cafard, dit le bruyant Pantafilando, tu ne me connais +pas, mais à ma mine seule tu as deviné que j'étais un hôte illustre. Je +suis le géant Pantafilando, si connu dans l'histoire; Pantafilando, +empereur des îles Inconnues, souverain des mers qui entourent le pôle et +des neiges qui couvrent les monts Altaï; Pantafilando, qui a conquis le +Beloutchistan, le Mazandéran et le Mongolistan; qui fait trembler +l'Indoustan et la Cochinchine; qui rend muets comme des poissons le Turc +et le Maure, et devant qui la terre frissonne comme l'arbre sur lequel +souffle l'ouragan, pendant que l'Océan demeure immobile de frayeur; je +suis Pantafilando, l'invincible Pantafilando.</p> + +<p>Durant ce discours, tous les assistants mouraient de peur. Pierrot seul +regarda le géant sans pâlir.</p> + +<p>—Voilà, pensa-t-il, un grand fanfaron; mais sa barbe rousse, ses +moustaches retroussées en croc et sa voix de chaudron percé ne +m'effrayent pas.</p> + +<p>—A quel heureux événement devons-nous le plaisir de vous voir? dit +Vantripan.</p> + +<p>—Je viens te demander en mariage ta fille Bandoline, la Reine de +Beauté.</p> + +<p>—Je vous la donne avec beaucoup de plaisir, s'écria Vantripan. Elle ne +pouvait pas trouver un époux plus digne d'elle. Elle est à vous, avec la +moitié de mes États.</p> + +<p>—J'en suis enchanté, s'écria Pantafilando, et la dot ne me plaît pas +moins que la fiancée. Entre nous, mon vieux Vantripan, tu es un peu âgé +pour gouverner encore un si grand empire, et tu feras bien de prendre du +repos. Dans une famille bien unie, un gendre est un fils. Tout n'est-il +pas commun entre un père et ses enfants? La Chine nous est donc commune. +Or, quand un bien est commun à deux propriétaires, si l'un des deux est +paralytique, c'est à l'autre de le remplacer dans l'administration de la +propriété commune. Tu es paralytique d'esprit, impotent de corps; donc, +moi qui suis sain de corps et d'esprit, je te remplace dans le +gouvernement et dans l'administration du royaume. C'est un lourd +fardeau; mais, avec l'aide de Dieu, j'espère y suffire.</p> + +<p>—Mais je ne suis pas paralytique, essaya de dire Vantripan.</p> + +<p>—Tu n'es pas paralytique! dit Pantafilando feignant d'être étonné. On +m'avait donc trompé. Si tu n'es pas paralytique, prends ce sabre et +défends-toi.</p> + +<p>—Hélas! seigneur, dit tristement le pauvre Vantripan, je suis +paralytique, étique et phthisique si vous le voulez. Prenez mes États, +mais ne me faites pas de mal.</p> + +<p>—Vous faire du mal, dit Pantafilando, faire du mal à un beau-père si +tendrement aimé! Que le ciel m'en préserve. Vous n'avez pas d'ami plus +fidèle que moi, maintenant que mes droits au trône de la Chine sont +reconnus. Qu'est-ce que je demande, moi? la paix, la tranquillité, le +maintien de l'ordre et le bonheur des honnêtes gens.</p> + +<p>Le prince Horribilis, plus tremblant encore que son père, avait écouté +ce dialogue sans mot dire; mais, quand il vit l'audace et le succès de +Pantafilando, la colère lui donna du courage, et il s'avança au milieu +de la salle.</p> + +<p>—Tu oublies, dit-il au géant, que la loi salique règne en Chine, et que +la couronne ne peut pas tomber aux mains de ma soeur qui n'est qu'une +femme.</p> + +<p>—Et moi, suis-je une femme? cria Pantafilando d'une voix de tonnerre. +Viens, si tu l'oses, ver de terre, me disputer cette couronne, et je te +coupe en deux d'un seul revers.</p> + +<p>A ces mots, il tira son cimeterre qui avait quarante pieds de haut, et +que vingt hommes robustes n'auraient pas pu soulever. Horribilis frémit +et courut se cacher derrière le ministre de la guerre, qui se cachait +lui-même derrière le fauteuil de la princesse Bandoline. Content de +cette marque de frayeur qu'il prit pour une marque de soumission, le +géant dit d'un ton plus doux:</p> + +<p>—Chinois et Tartares, puisque la divine providence a bien voulu +m'appeler, quoique indigne, au gouvernement de ce beau pays, je jure de +remplir religieusement mes devoirs de souverain, et je vous demande de +me jurer à votre tour fidélité aussi bien qu'à mon auguste épouse, la +belle Bandoline.</p> + +<p>—Nous le jurons, s'écria toute l'assemblée avec l'enthousiasme habituel +en pareille circonstance. Pierrot seul ne dit rien.</p> + +<p>Le géant s'agenouilla et voulut baiser la main de sa fiancée; mais +celle-ci, effrayée de se voir unie à un pareil homme, ne put s'empêcher +de se cacher le visage dans les mains en pleurant.</p> + +<p>—Ne faites pas la prude ni la mijaurée, s'écria Pantafilando, ou par le +ciel! je....</p> + +<p>—Que feras-tu? dit Pierrot d'un ton qui attira sur lui l'attention +générale.</p> + +<p>Jusqu'ici notre ami avait gardé un silence prudent. Au fond, il se +souciait fort peu que Vantripan ou Pantafilando régnât sur la Chine. Que +me font leurs affaires? pensait-il. Vantripan m'a nommé capitaine des +gardes, et je suis prêt à me battre pour lui, s'il m'en donne le +signal; mais, s'il ne réclame pas mes secours, s'il se laisse détrôner, +s'il aime mieux la paix que la guerre, est-ce à moi de me faire +estropier pour lui? Si les Chinois supportent les Tartares, est-ce à moi +de les trouver insupportables? Ces réflexions lui firent garder la +neutralité jusqu'au moment où il vit pleurer la belle Bandoline. C'est +ici le lieu de vous avouer une faiblesse de Pierrot.</p> + +<p>Il était amoureux de la princesse. J'en suis bien fâché, car Pierrot +n'était qu'un paysan, et si l'on voit des rois épouser des bergères, on +vit rarement des reines épouser des bergers. L'amour ne raisonne pas, et +Pierrot passait toutes les nuits où il n'était pas de garde à veiller +sur les fenêtres de la trop adorée Bandoline. Il l'aimait parce qu'elle +était belle, et aussi, sans qu'il s'en rendît compte, parce qu'elle +était fille du roi et qu'elle avait de magnifiques robes. Pierrot +disait:</p> + +<p>—Je suis capitaine, je serai général, je vaincrai l'ennemi, je +conquerrai un royaume, et je l'offrirai à la belle Bandoline avec ma +main.</p> + +<p>Il ne parla cependant pas de son projet à sa marraine, confidente +ordinaire de ses pensées, mais elle le devina.</p> + +<p>—Le papillon va se brûler les ailes à la chandelle, dit-elle; tant pis +pour lui! L'homme ne devient sage qu'à ses dépens. Ce n'est pas moi qui +ai fait la loi, mais je ne veux pas l'aider à la violer.</p> + +<p>L'amoureux Pierrot fut donc saisi d'indignation en voyant cette +princesse adorée sur le point de passer aux mains du géant. Dans un +premier mouvement dont il ne fut pas maître, il tira son sabre.</p> + +<p>Pantafilando fut d'abord si étonné, qu'il ne trouva pas un mot à dire. +Puis la colère et le sang lui montèrent au visage avec tant de force, +qu'il faillit succomber à une attaque d'apoplexie. Son front se plissa +et ses yeux terribles lancèrent des éclairs. Tous les assistants +frémirent; seul l'indomptable Pierrot ne fut pas ébranlé. La princesse +jeta sur lui un regard où se peignaient la reconnaissance et la frayeur +de le voir succomber dans un combat inégal. Ce regard éleva jusqu'au +ciel l'âme de Pierrot.</p> + +<p>—Prends le royaume de la Chine, le Tibet et la Mongolie, s'écria-t-il; +prends le royaume de Népaul où les rochers sont faits de pur diamant; +prends Lahore et Kachmyr qui est la vallée du paradis terrestre; prends +le royaume du Grand-Lama si tu veux; mais ne prends pas ma chère +princesse, ou je t'abats comme un sanglier.</p> + +<p>—Et toi, dit Pantafilando transporté de colère, si tu ne prends pas la +fuite, je vais te prendre les oreilles.</p> + +<p>A ces mots, levant son sabre, il en asséna sur Pierrot un coup furieux.</p> + +<p>Pierrot l'évita par un saut de côté. Le sabre frappa sur la table de la +salle à manger, la coupa en deux, entra dans le plancher avec la même +facilité qu'un couteau dans une motte de beurre, descendit dans la +cave, trancha la tête à un malheureux sommelier qui, profitant du +désordre général, buvait le vin de Schiraz de Sa Majesté, et pénétra +dans le sol à une profondeur de plus de dix pieds.</p> + +<p>Pendant que le géant cherchait à retirer son sabre, Pierrot saisit une +coupe de bronze qui avait été ciselée par le célèbre Li-Ki, le plus +grand sculpteur qu'ait eu la Chine, et la lança à la tête du géant avec +une roideur telle que, si au lieu de frapper le géant au front, comme +elle fit, elle eût frappé la muraille, elle y eût fait un trou pareil à +celui d'un boulet de canon lancé par une pièce de 48. Mais le front de +Pantafilando était d'un métal bien supérieur en dureté au diamant même. +A peine fut-il étourdi du coup, et, sans s'arrêter à dégager son sabre, +il saisit l'un des trois généraux qui l'avaient suivi, et qui +regardaient le combat en silence, et le jeta sur Pierrot. Le malheureux +Tartare alla frapper la muraille, et sa tête fut écrasée comme une +grappe de raisin mûr que foule le pied du vendangeur. A ce coup, la +reine et la princesse Bandoline, qui seules étaient restées dans la +salle après la fuite des dames de la cour, s'évanouirent de frayeur.</p> + +<p>Pierrot lui-même se sentit ému. Tous les autres spectateurs, immobiles +et blêmes, s'effaçaient le long des murailles, et mesuraient de l'oeil +la distance qui séparait les fenêtres du fleuve Jaune qui coulait au +pied du palais. Malheureusement, Pantafilando avait fait fermer les +portes dès le commencement du combat. Vantripan criait de toute sa +force:</p> + +<p>—C'est bien fait, seigneur Pantafilando, tuez-moi ce misérable qui ose +porter la main sur mon gendre bien-aimé, sur l'oint du Seigneur!</p> + +<p>Le prince Horribilis, non moins effrayé, priait Dieu à haute voix pour +qu'il lançât sa foudre sur ce téméraire, ce sacrilége Pierrot, qui osait +attaquer son beau-frère et aimer sa soeur.</p> + +<p>—Lâches coquins, pensa Pierrot, si je meurs ils me feront jeter à la +voirie, et si je suis vainqueur, ils recueilleront le fruit de ma +victoire! J'ai bien envie de les laisser là et de faire ma paix avec +Pantafilando. Rien n'est plus facile; mais faut-il abandonner Bandoline?</p> + +<p>Tout à coup il s'aperçut que sa belle princesse était évanouie. En même +temps, Pantafilando ouvrant la porte, criait à ses Tartares de venir à +son secours. Je serais bien fou de les attendre, dit Pierrot; et prenant +son élan, d'une main il saisit sa bien-aimée par le milieu du corps, de +l'autre il ouvrit la fenêtre, puis s'élança dans le fleuve Jaune avec +Bandoline.</p> + +<p>Son action fut si prompte et si imprévue que le géant n'eut pas le temps +de s'y opposer. Il vit avec une rage impuissante Pierrot nager jusqu'à +la rive opposée, et là, rendre grâces au ciel qui avait sauvé sa +princesse et lui d'un épouvantable malheur.</p> + +<p>Aux cris de Pantafilando, les cent mille Tartares mirent pied à terre en +même temps et montèrent dans le palais. On entendait sonner leurs +éperons sur les degrés.</p> + +<p>—Grand empereur, s'écria le premier qui parut sur le seuil de la porte, +que voulez-vous? Faut-il piller? faut-il tuer? faut-il brûler? nous +sommes prêts.</p> + +<p>—Tu arrives toujours trop tard, imbécile, lui cria le géant.</p> + +<p>En même temps d'un soufflet il le fit pirouetter sur lui-même et le jeta +sur le second, celui-ci se renversa sur le troisième, le troisième sur +le quatrième, et tous jusqu'au dernier des cent mille tombèrent les uns +sur les autres comme un château de cartes, tant ce premier soufflet +avait de force!</p> + +<p>Quand ils se furent relevés:</p> + +<p>—Prenez des barques, leur dit le géant, passez le fleuve, et courez sur +Pierrot: vous me le ramènerez mort ou vif. Si vous revenez sans lui, je +vous couperai la tête à tous.</p> + +<p>Ces paroles donnèrent du courage à tout le monde. On se précipita dans +des bateaux, on traversa le fleuve, on chercha la trace de Pierrot. On +ne trouva rien.</p> + +<p>Pierrot avait disparu ainsi que Bandoline. Les malheureux Tartares +revinrent la tête basse comme des chiens de chasse qui ont manqué le +gibier. Pantafilando leur fit couper à tous l'oreille droite, et fit +jeter ces oreilles dans les rues pour effrayer les Chinois et leur +apprendre à quel nouveau maître ils avaient affaire.</p> + +<p>Vantripan et Horribilis ne furent pas les derniers à féliciter le grand +Pantafilando de cet acte de justice. La reine garda le silence. Elle ne +pouvait haïr sa fille, qui avait essayé d'échapper au géant, et, d'un +autre côté, comment excuser une jeune princesse qui se jetait à l'eau +avec le fils d'un meunier?</p> + +<p>Pendant ce temps, qu'étaient devenus Pierrot et la belle Bandoline? Vous +le saurez, mes amis, si vous voulez lire le chapitre suivant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<h3>DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT</h3> + +<h3>PIERROT RESTAURE LES DYNASTIES</h3> + + +<p>La fraîcheur de l'eau avait rendu à la belle Bandoline l'usage de ses +sens. Pierrot en profita pour lui expliquer rapidement par quelle +aventure il lui faisait traverser le fleuve Jaune à la nage d'une +manière si inconvenable et si inusitée pour une grande princesse; il +termina son discours par mille protestations de dévouement.</p> + +<p>Bandoline fit attendre sa réponse. Elle ne savait si elle devait rire ou +se fâcher, rire de la déconvenue du terrible Pantafilando qui avait cru +l'épouser, ou se fâcher de l'audace de Pierrot qui avait osé, sans la +consulter, la jeter à l'eau; qui l'en avait, il est vrai, retirée, mais +qui montrait un dévouement trop ardent pour être longtemps désintéressé. +Elle se tira d'embarras en disant que, quoiqu'il y eût dans les détails +de l'affaire quelque chose de répréhensible, cependant, en gros, elle +ne pouvait qu'être reconnaissante à Pierrot du soin qu'il avait pris +d'elle; qu'elle acceptait l'offre de son dévouement, sachant d'ailleurs +qu'il était offert non pas à elle seule, mais à toute l'illustre race +des Vantripan; que ni son père, ni sa mère, ni son frère n'oublieraient +jamais ce service, et que, suivant toute probabilité, avant peu de jours +ils seraient en état de le reconnaître dignement.</p> + +<p>Pierrot ne répliqua rien. Il vit bien que ce n'était pas le moment de +s'expliquer; d'ailleurs, de la rive opposée accouraient déjà les +Tartares de Pantafilando. Il baisa trois fois l'anneau magique et +invoqua la fée Aurore.</p> + +<p>Elle parut aussitôt:</p> + +<p>—Ami Pierrot, dit-elle, tu prends l'habitude d'agir sans me consulter, +et, quand tu te trouves dans l'embarras, tu m'appelles à ton secours. +Cette confiance m'honore, mais elle commence à m'ennuyer.</p> + +<p>—Hélas! bonne marraine, dit Pierrot se jetant à genoux et lui baisant +la main, n'êtes-vous pas mon refuge éternel? Si vous me rebutez, à qui +m'adresserai-je? N'êtes-vous pas la plus belle, la plus douce, la plus +aimable des fées?</p> + +<p>—Il me flatte, dit la fée, donc il a besoin de moi. Voyons, que te +faut-il?</p> + +<p>Ce dialogue se faisait presque à voix basse, et Bandoline, occupée près +de là à faire sécher sa robe et à gonfler sa crinoline, ne vit pas la +fée, qui était invisible pour tout autre que Pierrot, et n'entendit pas +un mot de ce qu'elle disait.</p> + +<p>Elle vit seulement Pierrot parler à voix basse et à genoux, et crut +qu'il priait Dieu.</p> + +<p>—Il faut d'abord, dit Pierrot, nous mettre en sûreté, la princesse et +moi, car voici plus de dix mille Tartares qui passent le fleuve et me +poursuivent; puis, s'il y avait un moyen de rendre un trône à cette +belle princesse persécutée?</p> + +<p>—On verra, dit la fée; mais toi, mon cher filleul, qui fais le +chevalier errant, ne compte pas trop sur les bonnes grâces de ta dame; +souviens-toi qu'elle sera deux fois ingrate, comme femme et comme reine, +car il n'y a rien de plus oublieux et de plus ingrat que les rois et les +femmes, et ne viens pas te plaindre auprès de moi de tes chagrins +d'amour.</p> + +<p>—Ne craignez rien, adorable marraine, dit Pierrot, je ne veux aucun +salaire pour mes services; elle ne pourra donc pas être ingrate.</p> + +<p>—Bien, bien, cela te regarde; mais défie-toi de cette petite personne.</p> + +<p>A ces mots, et comme les premiers Tartares allaient aborder sur la rive, +elle enleva Pierrot et Bandoline dans un nuage et les déposa à cent +cinquante lieues de là, dans un petit bois près duquel campait l'armée +du grand Vantripan.</p> + +<p>Cette armée se composait de cinq cent mille Chinois qui recevaient pour +solde, chaque matin, une ration de riz et la permission d'aller boire +l'eau du fleuve Jaune qui coulait près de là. Chaque soldat, comme il +est naturel, apportait au service de sa patrie une dose de courage et de +zèle patriotique équivalente à sa ration de riz: c'est-à-dire qu'il +prenait le chemin de gauche quand un Tartare prenait celui de droite. Un +malheur, disait le Chinois, est si vite fait: lorsque deux hommes +belliqueux ont les armes à la main, qu'ils sont ennemis, qu'il n'y a +personne pour les séparer, il vaut mieux qu'ils se séparent eux-mêmes +d'un commun accord que de s'exposer à couper la gorge à des gens qui +sont pères de famille ou qui peuvent le devenir. C'est pour cela qu'au +premier bruit de l'entrée de Pantafilando en Chine, le général en chef +donnant le premier l'ordre et l'exemple de la retraite, ils avaient +établi leur camp à plus de deux cents lieues de la route que devaient +suivre les Tartares.</p> + +<p>A peine Pierrot et la princesse eurent-ils mis le pied à terre qu'ils se +dirigèrent vers la tente du général en chef. Cet indomptable guerrier, +nommé Barakhan, était le neveu de Vantripan, et il avait plus d'une fois +jeté les yeux avec envie sur sa cousine et sur la couronne que portait +son oncle. Aussi Vantripan, avec son discernement ordinaire, l'avait, +pour l'éloigner de la cour, mis à la tête de l'armée. A peine la +princesse eut-elle fait le récit de ses malheurs et raconté les exploits +de Pierrot à son cousin, que celui-ci frappa dans ses mains. Un esclave +parut.</p> + +<p>—Qu'on appelle les généraux au conseil, et que toute l'armée prenne les +armes!</p> + +<p>En même temps il se revêtit des insignes royaux, et quand tous les +principaux officiers furent assemblés, il prit, au grand déplaisir de +Pierrot, la main de sa cousine, et dit:</p> + +<p>—Amis, Vantripan est détrôné; Horribilis ne vaut guère mieux. Tous deux +sont prisonniers du cruel Pantafilando. Je suis donc l'héritier légitime +de la couronne, et j'épouse ma cousine que voici, la princesse +Bandoline, Reine de Beauté. Si quelqu'un de vous s'y oppose, je vais le +faire empaler.</p> + +<p>—Vive le roi Barakhan I<sup>er</sup>! cria tout d'une voix l'assemblée.</p> + +<p>La princesse Bandoline tourna sur Pierrot des yeux si languissants et si +beaux qu'il ne put résister à leur prière.</p> + +<p>—A bas Barakhan l'usurpateur! cria-t-il avec courage. Vive à jamais +Vantripan, notre roi légitime!</p> + +<p>—Qu'on saisisse cet homme et qu'on l'empale, dit Barakhan.</p> + +<p>Pierrot tira son sabre et décrivit en l'air un cercle. Trois têtes de +mandarins tombèrent comme des pommes trop mûres et roulèrent aux pieds +de l'usurpateur. Tout le monde s'écarta. Barakhan lui-même sortit de la +tente en courant et appelant ses gardes. En quelques minutes Pierrot se +vit entouré de six mille hommes. Personne n'osait l'approcher, mais on +faisait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de flèches.</p> + +<p>—Où me suis-je fourré? pensa ce héros. Et il se précipita au plus épais +de la foule; mais si prompt que fût son mouvement, celui des assaillants +fut plus prompt encore à l'éviter. Il se trouva le centre d'un nouveau +cercle aussi épais que le premier, aussi facile à forcer, aussi prompt à +se reformer. Heureusement il lui vint une idée. Il aperçut Barakhan qui, +monté à cheval et caché derrière ses gardes, les excitait à se jeter sur +lui. Sur-le-champ, d'un bond, il saisit, à droite et à gauche, un homme +de chaque main, et, sans faire de mal à ses deux prisonniers, il les +appliqua l'un sur sa poitrine et l'autre sur son dos pour se garantir +des flèches qu'on lui lançait. Aussitôt les gardes cessèrent de le +harceler pour ne pas frapper leurs camarades. Pierrot profita de ce +temps d'arrêt, lâcha le prisonnier qu'il tenait serré sur sa poitrine, +et faisant tournoyer son sabre autour de sa tête avec la force lente, +régulière et irrésistible d'un faucheur qui coupe l'herbe des prés, il +abattit en une minute quinze ou vingt têtes parmi les plus voisines. On +s'écarta de nouveau et si brusquement, que Pierrot se trouva en face de +Barakhan. Celui-ci voulut fuir, mais la foule était trop épaisse. Il +lança son cheval sur Pierrot, mais notre ami l'évita, prit d'une main la +bride du cheval, et de l'autre saisissant Barakhan par la jambe, il +l'enleva de la selle, le fit tourner quelque temps comme une fronde, et +le lança avec une telle force que le malheureux prince s'éleva dans les +airs jusque au-dessus des nuages. En retombant il aperçut, à droite, les +sommets neigeux du Dawâlagiri, qui réfléchissaient les rayons du soleil, +et à gauche les monts Kouen-Lun, qui dominent la Grande-Mandchourie et +qu'aucun voyageur n'a encore visités; mais il n'eut pas le temps de +faire part à l'Académie des sciences de ses découvertes, parce qu'au +bout de quelques minutes on le trouva fracassé et brisé en mille +morceaux.</p> + +<p>A ce spectacle, un cri unanime s'éleva dans l'assemblée:</p> + +<p>—Vive le roi Vantripan! Vive Pierrot, notre général! Vive la princesse +Bandoline! etc. Et tout le monde courut baiser le pan de l'habit de +Pierrot.</p> + +<p>—Qu'est-ce? s'écria-t-il, tout à l'heure vous m'avez voulu empaler; à +présent, vous m'adorez. Avez-vous menti? ou mentez-vous?</p> + +<p>—Nous ne mentons jamais, seigneur capitaine. Nous sommes toujours les +serviteurs du plus fort. Tout à l'heure nous avons cru que Barakhan +était le plus fort, nous lui avons obéi. Maintenant nous voyons que vous +l'êtes, et nous vous obéissons. Qu'il soit maudit, cet usurpateur, ce +Barakhan qui nous a trompés!</p> + +<p>—Si jamais je suis roi, pensa Pierrot, je me souviendrai de la leçon. +Mais hâtons-nous de rassurer cette pauvre princesse; elle a dû trembler +pour ma vie.</p> + +<p>Bandoline n'avait pas tremblé pour la vie de Pierrot. Elle haïssait +Barakhan; elle avait, pour s'en délivrer, demandé du secours à Pierrot; +mais elle regardait la vie de Pierrot comme lui appartenant par droit +divin, ainsi que toutes les autres choses de ce monde. C'est ce que le +pauvre Pierrot, aveuglé par son amour et son ambition, ne comprenait +pas.</p> + +<p>Elle le reçut avec une dignité froide, lui permit à peine de s'asseoir, +et lui commanda de mettre sur-le-champ l'armée en marche pour reprendre +la capitale de la Chine et détrôner Pantafilando. Pierrot obéit en +soupirant, mais au premier ordre qu'il donna de marcher à l'ennemi, +toute l'armée lui tourna le dos.</p> + +<p>—- Lâches coquins! leur cria Pierrot; et, profitant de ce qu'un des +généraux avait le dos tourné, il l'enleva d'un coup de pied dans le +derrière jusqu'à la hauteur du toit du palais. Le pauvre général retomba +heureusement sur ses pieds, et ôta respectueusement son bonnet orné de +clochettes qui servaient à effrayer l'ennemi.</p> + +<p>—Seigneur, dit-il à Pierrot, nous vous aimons, nous vous respectons, +nous vous craignons surtout; mais, au nom du ciel! ne nous demandez pas +ce que nous ne pouvons pas faire. Le bon Dieu nous a refusé le courage; +voulez-vous que nous nous battions malgré nous?</p> + +<p>—Magots chinois! dit Pierrot.</p> + +<p>—Eh bien! oui, seigneur, nous sommes des magots; mais quoiqu'il y ait +des têtes beaucoup plus belles, quoique la vôtre, en particulier, soit +admirablement belle et pleine d'esprit et de courage, seigneur, j'ose le +dire, je préfère encore la mienne, elle va mieux à mon cou et à mes +épaules.</p> + +<p>—Sac à papier! dit Pierrot, comment faire?</p> + +<p>—Partons-nous? dit la belle Bandoline sortant de la tente, où elle +avait passé à se parfumer, habiller, peigner et pommader tout le temps +que Pierrot se battait et haranguait les Chinois.</p> + +<p>—Par saint Jacques de Compostelle! pensa Pierrot, il faut avouer que je +suis bien fou: j'ai failli déjà deux fois aujourd'hui me faire casser la +tête pour cette merveilleuse princesse, sans qu'elle ait seulement +daigné me remercier.</p> + +<p>Cette réflexion, aussi triste que sensée, ne l'empêcha pas de se +précipiter au-devant de la princesse et d'être prêt à lui faire le +sacrifice de sa vie. C'est le propre de l'amour de se suffire à lui-même +et de se dévouer sans récompense.</p> + +<p>Il faut tout dire: au fond de l'amour de Pierrot il y avait un peu +d'espoir et beaucoup de vanité. Je ferai, pensait-il, de si belles +actions et j'acquerrai tant de gloire, qu'elle finira par m'aimer. A mon +âge, encore inconnu, paysan il y a un mois, être aujourd'hui le seul +appui d'une si grande et si belle princesse, cela n'est arrivé qu'à moi, +Pierrot. La fortune me devait cette gloire.</p> + +<p>—Princesse, dit-il à Bandoline, nous partons seuls.</p> + +<p>L'armée a peur de Pantafilando et refuse de nous suivre.</p> + +<p>—Et vous l'avez souffert? dit-elle.</p> + +<p>Il y avait dans ce mot et dans le regard qu'elle lança sur Pierrot tant +d'estime de son courage et tant de reproche en même temps, qu'il faillit +tourner bride et massacrer les cinq cent mille Chinois pour les forcer +de marcher à l'ennemi; mais la réflexion le rendit plus sage, et il se +contenta de répondre:</p> + +<p>—Princesse adorable, pleine lune des pleines lunes, pour vous je +traverserais les mers à la nage, je défierais le monde; mais je ne puis +faire marcher des gens qui veulent s'asseoir. Le roi Salomon dit, «qu'il +est impossible de faire boire un âne qui n'a pas soif.»</p> + +<p>—Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne +vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers à la nage? +Il n'y a pas de mer d'ici à la capitale de mon père, et s'il y en avait, +je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau +monté par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous +conduisiez cette armée au secours de mon père Vantripan.</p> + +<p>—Eh bien! dit Pierrot découragé, parlez-leur vous-même.</p> + +<p>La belle Bandoline leur fit un discours magnifique où elle rappela les +exploits de leurs aïeux; elle leur parla du danger de la patrie, de +leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de rétablir sur +son trône le monarque légitime.</p> + +<p>Mais les Chinois firent la sourde oreille.</p> + +<p>—Partons seuls, dit Bandoline indignée; et, grâce à des chevaux plus +rapides que le vent, ils arrivèrent, elle et Pierrot, dix jours après +dans la capitale de la Chine, où d'abord ils descendirent de nuit dans +une hôtellerie pour prendre langue.</p> + +<p>Pantafilando n'avait pas perdu de temps après le départ de Pierrot. +Entre autres sages décrets, il avait ordonné que tous les Chinois se +lèveraient à six heures du matin et se coucheraient à huit heures du +soir, et qu'on raccourcirait de toute la tête tous ceux dont la taille +dépassait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi à ces +deux décrets, excepté, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six +pouces, qui se tenaient cachés dans leurs caves de peur du bourreau.</p> + +<p>Pierrot apprit en même temps que sa tête était mise à prix; mais cette +nouvelle ne l'inquiéta pas beaucoup. Il comptait bien la défendre +vigoureusement. Le soir même il alla, dans l'obscurité, placarder sur le +mur du palais l'affiche suivante:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Au nom de Sa Majesté éternelle et invincible, Vantripan IV, roi +légitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la +presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs, +jaunes, blancs ou basanés, qu'il a plu au ciel de faire naître +entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, général +en chef de Sadite Majesté, défie, dans un combat à mort, le géant +Pantafilando, empereur des îles Inconnues, soi-disant roi de la +Chine.»</p></div> + +<p>Une ancienne loi obligeait les prétendants au trône de la Chine de vider +leur querelle en combat singulier, et d'éviter ainsi d'inutiles +massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa +force et de son courage, accepterait le combat.</p> + +<p>Dès le matin, Pantafilando aperçut l'affiche, qui était imprimée en +lettres gigantesques, et fit annoncer à son de trompe, dans la ville, +que Pierrot pouvait se présenter sans crainte dans l'arène, et que le +combat aurait lieu à trois heures de l'après-midi. Si le géant +succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il était +vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.</p> + +<p>La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais +bientôt, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien +qu'après sa mort elle serait livrée sans défense au premier venu, elle +accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique, à quelques pas +duquel devait avoir lieu le combat.</p> + +<p>Pierrot ne manqua pas, après avoir fait ses prières à Dieu, d'invoquer +la fée Aurore. Elle secoua la tête d'un air de mauvais augure et lui +dit:</p> + +<p>—Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de +ton père et laisser là ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera +très-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents +et le tien propre. Crois-moi, renonce à ce combat. Ce sera pour toi, je +le prévois, la source d'une douleur cruelle.</p> + +<p>—Dût-il m'en coûter la vie, dit l'héroïque Pierrot, je défendrai ma +princesse.</p> + +<p>—Va donc, dit la fée Aurore, et entre dans l'arène, car Pantafilando +t'attend.</p> + +<p>En effet, le géant provoquait déjà Pierrot. Tous deux étaient armés: le +géant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot +d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa +force.</p> + +<p>Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur +Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance +rencontra le manteau court de Pierrot (c'était la mode alors) et le +déchira dans toute sa longueur. Pierrot dégrafa son manteau et se trouva +en simple pourpoint. Il prit son élan, et, d'un bond impétueux, il alla +donner la tête la première, comme une catapulte, contre la poitrine du +géant. Celui-ci, étourdi du coup, chancela un instant, tourna sur +lui-même et tomba en arrière. Pierrot courut à lui sur-le-champ pour lui +mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se +relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renversé et jeté à +trois cents pas.</p> + +<p>Jusqu'ici le combat paraissait égal; mais Pierrot, quoique renversé une +fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le géant, ébranlé du +choc terrible qu'il avait reçu dans la poitrine, ne se soutenait plus +qu'à peine, semblable à une puissante muraille à demi renversée par la +canonnade.</p> + +<p>—Qu'on m'apporte à boire, dit le géant.</p> + +<p>Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en +loyal adversaire, il fit offrir du vin à Pierrot qui but, le remercia, +et lui cria:</p> + +<p>—En garde!</p> + +<p>Pantafilando saisit une des portes du cirque où avait lieu le combat et +la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup +et lança à son tour sa porte, qui atteignit le géant à la cuisse. Il fut +abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de +continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille à Pierrot; +mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du +géant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il +coupa la tête de Pantafilando.</p> + +<p>Un long cri de joie s'éleva de toutes parts. Tout le monde cria:</p> + +<p>—Gloire et longue vie au vaillant Pierrot!</p> + +<p>Et la belle Bandoline, touchée de tant d'amour et de tant de courage, se +leva elle-même pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut +plus qu'à trois pas, elle s'écria tout à coup avec horreur:</p> + +<p>—Otez-moi cet objet effroyable!</p> + +<p>Le malheureux Pierrot, qui s'était cru au comble du bonheur, se vit +rejeté dans les abîmes du désespoir. Il avait oublié son oreille, aux +trois quarts détachée par le sabre de Pantafilando. C'était cette pauvre +oreille, coupée à son service, qui avait fait pousser à la princesse ce +cri d'horreur, et il faut avouer qu'un héros qui n'a qu'une oreille +devrait se rendre justice et ne pas paraître devant les dames.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, à peine Bandoline eut-elle dit d'ôter cet objet +effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonné +en un instant. Les Tartares s'étaient enfuis après la mort de leur chef. +Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclamèrent roi de +nouveau, lui jurèrent fidélité, et Pierrot, tout saignant, alla se faire +panser chez le chirurgien.</p> + +<p>—Mort et damnation! s'écria Vantripan en se mettant à table; ma +contenance ferme a singulièrement imposé à l'ennemi!</p> + +<p>—Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montré +une âme vraiment royale, et César n'était qu'un pleutre auprès de vous.</p> + +<p>—J'aime à voir, lui dit le roi, qu'on me dit la vérité sans flatterie. +Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma +cassette privée.... Donne-moi du pâté d'anguilles!</p> + +<p>—Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majesté, et j'ose dire que +mon dévouement....</p> + +<p>—C'est bon! c'est bon! Donne-moi du pâté, morbleu! Ton dévouement +m'ennuie et tes phrases me font bâiller. Où donc étais-tu, ajouta-t-il +au bout d'un instant, pendant le règne de Pantafilando?</p> + +<p>—Sire, j'imposais, comme Votre Majesté, à ces Tartares par ma +contenance.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majesté? Tu oses te +comparer à moi, bélitre?</p> + +<p>—Sire....</p> + +<p>—A moi, maroufle?</p> + +<p>—Sire....</p> + +<p>—A moi, misérable menteur? à moi, arlequin? à moi, polichinelle? à +moi?...</p> + +<p>—Sire....</p> + +<p>—Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voilà, ajouta Vantripan, comment +je sais punir un traître!... Horribilis!</p> + +<p>—Mon père?</p> + +<p>—Va chercher Pierrot.</p> + +<p>—Mon père, vous n'y songez pas. Moi, l'héritier présomptif de la +couronne, aller chercher un simple officier des gardes!</p> + +<p>—Héritier présomptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon +assiette à la tête!</p> + +<p>—J'y vais, mon père, dit Horribilis.</p> + +<p>Et il se disait en lui-même: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette +humiliation.</p> + +<p>Pierrot parut bientôt. Il était pansé, et, franchement, les linges qui +enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas.</p> + +<p>—C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tué Pantafilando?</p> + +<p>—Oui, sire, répondit modestement Pierrot.</p> + +<p>—Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me réservais d'essoriller ce +bandit de ma main.</p> + +<p>—Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant à la mine du +grand Vantripan le jour de l'entrée de Pantafilando.</p> + +<p>—Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de zèle.</p> + +<p>—Il suffit, seigneur.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgré ton +étourderie, t'attacher à ma personne. Je te fais grand connétable....</p> + +<p>—Sire!...</p> + +<p>—Grand amiral!...</p> + +<p>—Sire!...</p> + +<p>—Grand échanson!...</p> + +<p>—Sire!...</p> + +<p>—Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu +déjeuneras, dîneras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me +conteras des histoires.</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux.</p> + +<p>—Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage.</p> + +<p>—Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions à la fois.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre à tout? Crois-tu +que ceux qui t'ont précédé les remplissaient mieux?</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot poussé dans ses derniers retranchements, où +prendrais-je le temps de dormir?</p> + +<p>—Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il +faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fidèle sujet est de veiller +sur son roi, et non de dormir.</p> + +<p>—J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la fée et +de retourner à la maison.</p> + +<p>Tant d'honneurs ne tournèrent pas la tête à Pierrot. Il aurait donné de +bon coeur l'amirauté et la connétablie pour un sourire de la dédaigneuse +Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La première fois qu'il se +présenta à la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos +avec mépris et d'un air si offensé, que le pauvre connétable en fut tout +déconcerté.</p> + +<p>—Hélas! disait-il, où est le temps où j'avais mes deux oreilles, où +Pantafilando régnait ici, et où mon ingrate princesse chevauchait seule +avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la défendre?</p> + +<p>Ces réflexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il +pâlit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bientôt plus que +l'ombre de lui-même.</p> + +<p>La fée Aurore s'en aperçut: c'était, comme nous l'avons dit, la plus +charitable personne qui ait jamais été au ciel ou sur la terre. Elle ne +donnait de conseil que lorsqu'elle était priée de le faire, et toujours +avant l'événement. «Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le +réparer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'éternel refrain +des pédants: <i>Je vous l'avais bien dit</i>.»</p> + +<p>—Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager.</p> + +<p>—Chère marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser +le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan +m'a confié le soin?</p> + +<p>—Pierrot, dit la fée, tu n'es pas sincère. Tu ne te soucies pas +beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques, +crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en +occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se +moque de toi.</p> + +<p>—Hélas! oui, s'écria le malheureux Pierrot, elle me méprise parce que +je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu +l'autre à son service.</p> + +<p>—Ami Pierrot, dit la sage fée, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que +la moitié d'un nez et qu'elle eût perdu l'autre moitié par quelque +accident?</p> + +<p>—Ce n'est pas possible, répondit Pierrot, elle a le plus joli nez du +monde, après le vôtre, chère marraine. C'est un nez dont la courbe +aquiline....</p> + +<p>—Je ne t'en demande pas la description, dit la fée.</p> + +<p>Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moitié de ce nez +charmant?</p> + +<p>—Je... le... crois... dit Pierrot hésitant.</p> + +<p>—Tu le crois? tu n'en es pas sûr. Eh bien, je suis, moi, sûre du +contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu +qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus aisément +son parti de te voir essorillé? Les hommes se vantent d'être plus forts, +plus fermes, plus sensés, plus raisonnables que les femmes; et, dans la +pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermeté, de +sens et de raison.</p> + +<p>—Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai +rendu, et le danger que j'ai couru pour elle?</p> + +<p>—C'est une autre affaire, dit la fée. Mais l'amour n'est-il autre chose +que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en +va sans qu'on sache pourquoi?</p> + +<p>—Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout +ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me méprise.</p> + +<p>—Pierrot, dit la fée, je te quitte; tu n'es pas d'humeur à entendre +raison ni à causer métaphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de +moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine.</p> + +<p>Le lendemain, Pierrot fut appelé secrètement chez le prince Horribilis. +Il s'y rendit sur-le-champ, tout étonné d'une telle faveur, car le +prince royal ne l'y avait pas accoutumé.</p> + +<p>Horribilis le reçut d'une manière si aimable que Pierrot crut s'être +mépris sur son caractère.</p> + +<p>—Je l'ai calomnié, se dit-il, quand je le croyais méchant et stupide. +Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de +vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est très-malheureux pour un +prince, mais d'autres se chargeront d'être braves pour lui; et, qui +sait? ce sera peut-être, malgré sa poltronnerie, un très-grand prince et +un admirable conquérant.</p> + +<p>Après les premiers compliments, Horribilis lui dit:</p> + +<p>—Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours été votre +ami, et je veux contribuer à votre fortune.</p> + +<p>—Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de fraîche date. +(<i>Haut</i>.) Seigneur, comment pourrai-je reconnaître tant de faveur?...</p> + +<p>—En m'écoutant, interrompit le prince. Vous n'êtes pas riche, mon ami?</p> + +<p>—Va-t-il me faire l'aumône? dit Pierrot dont la fierté commençait à +s'indigner. (<i>Haut</i>.) Seigneur, les bienfaits de votre père ont comblé +mes espérances.</p> + +<p>—Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon père (car +il est capricieux, mon respectable père le grand Vantripan!) vous +privait aujourd'hui de toutes vos dignités, demain vous seriez aussi +pauvre que le jour de votre arrivée à la cour.</p> + +<p>—Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un +homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas né sujet de votre auguste +père, et je puis offrir mes services à un roi qui les appréciera mieux.</p> + +<p>—Et voilà justement ce que je veux éviter, s'écria Horribilis. Pierrot, +le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le +soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme +défunt Bélisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son +courage à un de nos ennemis! La Chine se déshonorerait par cette +ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas.</p> + +<p>Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand connétable dans ses +bras.</p> + +<p>—Mais comment l'éviter? dit Pierrot.</p> + +<p>—Ah! voilà! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout +est commun. Je veux te mettre pour toujours à l'abri des caprices de mon +père. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni.</p> + +<p>—Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer +aux noms chinois.</p> + +<p>—De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de +tour, et qui est toute fermée de hautes murailles entre lesquelles +courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de +chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne.</p> + +<p>—Vous me la donnez? s'écria Pierrot frémissant de joie à la pensée des +belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur, +et votre générosité...</p> + +<p>—Que parles-tu de générosité? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je +jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauvé ma race et mon trône?</p> + +<p>—C'est-à-dire, reprit Pierrot, le trône de votre auguste père, qui doit +un jour vous appartenir.</p> + +<p>—Nous ne nous entendons pas, à ce qu'il paraît, ami Pierrot.</p> + +<p>—Je le crains, pensa le grand connétable subitement refroidi.</p> + +<p>—Je te laisse toutes les charges que mon père t'a données; j'y ajoute +le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras +droit et mon premier ministre; mais à une condition: c'est que tu me +prêteras ton aide pour devenir roi et détrôner Vantripan.</p> + +<p>—Détrôner Vantripan, mon bienfaiteur! s'écria Pierrot.</p> + +<p>—Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est étonnant, +l'ambition de ces gens de peu. Écoute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du +don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main +de ma soeur Bandoline?</p> + +<p>Cette dernière offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la +belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour +l'amoureux Pierrot! Il n'hésita pas cependant.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je reçois, comme je le +dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter +dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y +précipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison....</p> + +<p>—D'une trahison! s'écria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand +connétable? Suis-je un traître, moi?</p> + +<p>—Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que +je me retire.</p> + +<p>—Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret. +Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai +pas dénoncer à mon père.</p> + +<p>—Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites +pour de certaines gens. Quant à moi, je ne sais ni trahir ni dénoncer.</p> + +<p>Et il fit un pas vers la porte.</p> + +<p>—Pierrot! s'écria Horribilis transporté de colère, il faut me suivre ou +mourir!</p> + +<p>—Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai.</p> + +<p>Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au même moment, le prince +frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut.</p> + +<p>—Arrêtez-moi ce scélérat! cria Horribilis.</p> + +<p>—Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire.</p> + +<p>Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne +s'amusa pas à l'attendre. Il s'élança si brusquement vers la porte qu'il +renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui +suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince +ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les côtés, et l'invincible +Pierrot passa, jetant sur eux un regard de mépris.</p> + +<p>En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil.</p> + +<p>—Voilà donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi +est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vipère, sa fille +une.... Non, ne blasphémons pas; à quoi servent les richesses et la +puissance, grand Dieu?</p> + +<p>—A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la +fée Aurore, qui parut tout à coup devant lui.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, chère marraine? dit Pierrot, vous venez à propos. Je +suis bien malheureux. Je souffre cruellement.</p> + +<p>—De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour?</p> + +<p>—Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien prédit, quand +j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. Hélas! +hélas! oreille infortunée! cruel Pantafilando!</p> + +<p>—Il ne t'a coupé qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce +donc s'il t'avait coupé la tête?</p> + +<p>—Je m'en consolerais plus aisément, dit le mélancolique Pierrot.</p> + +<p>—Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal +à propos détachée. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine +façon, et que cela doit faire un fâcheux effet au bal.... Souffres-tu +beaucoup?</p> + +<p>—Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade.</p> + +<p>—Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera.</p> + +<p>Tout en parlant, elle prononça deux mots magiques en touchant l'oreille +de sa baguette.</p> + +<p>—Tiens! dit tout à coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est +rattachée, je suis guéri. Et il se mit à gambader dans sa chambre. Quand +il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises +et renversant les tables, il se jeta à genoux devant la fée Aurore, et +lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut +touchée.</p> + +<p>Tout à coup Pierrot sonna.</p> + +<p>Un nègre parut.</p> + +<p>—Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle +cravate et mon grand habit de cour.</p> + +<p>La fée se mit à rire.</p> + +<p>—Où vas-tu, Pierrot?</p> + +<p>Pierrot rougit.</p> + +<p>—Tu n'as pas besoin de parler, reprit la fée, je le vois dans tes yeux. +On se moque de toi, Pierrot.</p> + +<p>—Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je +l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis.</p> + +<p>—Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse?</p> + +<p>Pierrot se gratta la tête.</p> + +<p>—Va, mon ami, lui dit la bonne fée, je ne veux pas troubler le plaisir +que tu te proposes, va où le destin t'appelle. Je t'attends ici.</p> + +<p>Pierrot, tout habillé de soie, de velours et d'or, fit son entrée en +grande pompe dans le palais de Vantripan. Il était monté sur un cheval +noir magnifique, cousin germain du célèbre Rabican, que montait la +duchesse Bradamante. Ce cheval était si léger à la course qu'il +s'élançait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il +avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun +sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous +n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais +c'est là justement qu'est la difficulté, car il ne faut pas demeurer à +la même place plus d'un millionième de seconde; et, lourds, épais et +lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le +moyen.</p> + +<p>Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait +l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une +permission de la fée Aurore, qui le lui avait donné, pouvait le monter. +Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de +Pierrot, fut envoyé d'une ruade jusqu'au premier étage du palais, où, +fort heureusement pour lui, il entra par la fenêtre ouverte et tomba sur +un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre à +mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent exécuter +cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avança d'un air si +résolu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troublé, tira +sa flèche au hasard. Cette flèche, mal dirigée, rencontra, par une +fatalité bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de +la justice qui bâillait, et le bois de la flèche s'étant cassé dans +l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fiché +entre les deux mâchoires sans qu'il pût fermer la bouche. On entendait +sortir de son gosier des cris de rage inarticulés qui se mêlaient aux +éclats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans.</p> + +<p>Ces éclats de rire ne durèrent pas longtemps. En lançant des ruades de +côté et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et +se trouva face à face, ou, si vous voulez, naseaux à nez avec son +ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le +saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant +douze fois autour de la grande cour du palais.</p> + +<p>—Sauvez mon fils! criait la reine.</p> + +<p>—Au secours! hurlait Horribilis.</p> + +<p>—A la garde! vociférait Vantripan.</p> + +<p>—La garde? dit Pierrot paraissant tout à coup, ah! sire, elle est loin +si elle va toujours du même pas. Ils doivent faire au moins trente +lieues à l'heure.</p> + +<p>—Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils.</p> + +<p>—Voilà une méchante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair +par la bride; mais celui-ci voyant que son maître allait lui enlever sa +proie, la lâcha lui-même en grinçant des dents et en crachant un morceau +de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis.</p> + +<p>—Justice! mon père! s'écria ce pauvre prince, justice!</p> + +<p>—Contre qui?</p> + +<p>—Contre Pierrot, mon père, et contre son cheval enragé, dont je +porterai toujours les marques. Voyez plutôt.</p> + +<p>A ces mots, tournant le dos à la compagnie, il lui montra le fond de sa +culotte emporté et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se +mit dans une colère furieuse.</p> + +<p>—Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot.</p> + +<p>—Sabre et mitraille! répondit hardiment Pierrot en criant plus fort que +le roi, qu'avez-vous à vous fâcher, Majesté, et à crier comme une oie +qu'on met à la broche?</p> + +<p>—Pierrot, tu es un insolent.</p> + +<p>—Majesté, vous êtes une bête.</p> + +<p>—Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en pâture à mes +chiens.</p> + +<p>—Majesté, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrités, je vous mettrais en +poudre avec tous vos Chinois.</p> + +<p>—Voyons, dit Vantripan effrayé, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi +as-tu à te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ.</p> + +<p>—Je me la ferai moi-même quand je voudrai, dit fièrement Pierrot.</p> + +<p>—Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme.</p> + +<p>—Que je sois calme, Majesté, quand je vois votre grand nigaud de fils, +ce grand touche-à-tout qui a failli mettre en colère mon bon cheval?</p> + +<p>—Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touché ce cheval, +Horribilis?</p> + +<p>—Mon père, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jeté au premier +étage de votre palais.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Mon bon cheval est fort méchant,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand on l'attaque il se défend.</span><br /> +</p> + +<p>chantonnait Pierrot dans ses dents.</p> + +<p>—Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgré ma défense +expresse?</p> + +<p>—C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu violé la défense de Pierrot?</p> + +<p>—Ah! mon père, s'écria douloureusement Horribilis, quel langage +tenez-vous là, vous, le roi de la Chine?</p> + +<p>—Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les +Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu +au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts +Himalaya, continua Pierrot de la voix aiguë et monotone d'un huissier +qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une +proclamation de monsieur le maire.</p> + +<p>—Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice, +sois-en sûr.</p> + +<p>Horribilis sortit.</p> + +<p>—Et toi, dit Vantripan à Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas +cru mal faire. Il est un peu étourdi, mais au fond il a bon coeur, je te +le garantis.</p> + +<p>—A votre sollicitation, Majesté, dit Pierrot, je lui pardonne, mais +qu'il n'y revienne pas.</p> + +<p>—J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apaisé son grand +connétable; et maintenant, amis, mettons-nous à table.</p> + +<p>Cette scène se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis +fit à Pierrot de détrôner Vantripan. Il est aisé de comprendre si +Pierrot devait se défier de ce prétendant à la couronne. On comprend +aussi la fierté de notre héros lorsqu'il entra dans la cour du palais, +monté sur Fendlair. Vingt pages le précédaient, et, comme au convoi de +Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son +bouclier, l'autre ne portait rien.</p> + +<p>Pierrot mit pied à terre dans la cour et monta lentement les degrés, la +tête haute, le regard assuré, comme un vrai fils de Jupiter. C'était +l'heure du dîner. Il entra dans la salle à manger sans être annoncé. A +cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de +Chio de l'année de la comète, et l'élevant au-dessus de sa tête:</p> + +<p>—Dieux immortels! s'écria-t-il, soyez bénis, vous qui m'avez donné à +boire du vin de Chio et à aimer un tel ami. A ma santé, Pierrot! As-tu +faim?</p> + +<p>—Non, Majesté.</p> + +<p>—As-tu soif?</p> + +<p>—Non, Majesté.</p> + +<p>—Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle?</p> + +<p>—J'ai à vous parler d'affaires, Majesté.</p> + +<p>Horribilis, qui était assis à table en face de Pierrot, pâlit en le +voyant; il crut que Pierrot allait le dénoncer, et se leva pour fuir.</p> + +<p>—Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question +de vous dans cet entretien.</p> + +<p>Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot.</p> + +<p>Quand le roi eut vidé ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil +brillant et plein de gaieté.</p> + +<p>—Comme te voilà beau, dit-il. Tu es paré comme une châsse. Vas-tu à la +noce?</p> + +<p>—A la mienne, dit Pierrot, oui, Majesté.</p> + +<p>—Et qui épouses-tu? sans indiscrétion.</p> + +<p>—Majesté, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscrétion. Si vous n'en aviez +parlé le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander +en mariage la princesse Bandoline, votre fille.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne. +Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai à cette noce, et nous +dînerons pendant huit jours sans nous lever de table.</p> + +<p>—Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui +que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince?</p> + +<p>—Qu'il ait pour père qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque. +Est-ce que Bandoline va épouser son père?</p> + +<p>—Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot, +et qui était bien aise de trouver une excuse si légitime.</p> + +<p>—Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan.</p> + +<p>—Majesté, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la +princesse.</p> + +<p>Bandoline était présente et se taisait pour la première fois de sa vie. +En effet, cela méritait réflexion.</p> + +<p>—Sire, dit-elle enfin, tous les désirs de mon père sont des lois +sacrées pour moi, mais....</p> + +<p>—Bon, dit Vantripan, voilà le <i>mais</i> éternel de toutes ces belles +capricieuses.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Marion pleure, Marion crie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Marion veut qu'on la marie.</span><br /> +</p> + +<p>Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune, +ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop débauché, ou trop +avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces têtes de +filles, dans ces pendules détraquées? Voyons, parle franchement, que +peux-tu reprocher à Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune? +n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauvé à toi la vie et +l'honneur, à nous le trône? Que veux-tu de plus?</p> + +<p>—Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille.</p> + +<p>—Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan.</p> + +<p>—Au mien, je le sais bien; mais cela n'empêche pas qu'il ne lui reste +qu'une oreille, et qu'une oreille dépareillée n'est pas belle à voir.</p> + +<p>—Sérénissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai prévu cette +objection, et j'ai remis mon oreille à sa place légitime. Daignez vous +en assurer vous-même. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien; +maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre.</p> + +<p>La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri.</p> + +<p>—Voilà, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles +sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a +été guérie si vite. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque magie, et je +ne veux pas épouser un magicien.</p> + +<p>—Ta, ta, ta, voilà bien une autre histoire, s'écria Vantripan qui +craignait que Pierrot ne vînt à se fâcher; mais il se trompait.</p> + +<p>Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva +avec un grand sang-froid et lui dit:</p> + +<p>—Altesse Sérénissime, vous n'aurez pas le chagrin d'épouser un +magicien; mais je vous prédis, moi, sans être un grand prophète, que +vous épouserez un chien coiffé. Sire, ajouta-t-il en se tournant du côté +de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il +est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une +tournée sur les frontières de l'empire pour veiller à la bonne +administration de l'État, et empêcher l'invasion des Tartares du grand +Kabardantès, frère cadet de Pantafilando.</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria Vantripan, sont-ils si près de nous?</p> + +<p>—Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-même au-devant +d'eux.</p> + +<p>—Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caractère mal +fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des +étoffes de soie, tout ce que tu voudras; mais, à tout prix, empêche-les +de venir.</p> + +<p>—Il ne vous en coûtera que du fer, Majesté, dit Pierrot.</p> + +<p>—Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tués jusqu'au dernier.</p> + +<p>—Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti.</p> + +<p>—Bon débarras! dit la reine.</p> + +<p>—Vous êtes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans +quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti +très-mécontent; malgré sa dissimulation, je l'ai bien vu.</p> + +<p>—Eh! que nous fait le mécontentement de Pierrot? dit la reine d'un air +méprisant.</p> + +<p>—Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous, +péronnelle.</p> + +<p>—Mais, mon père....</p> + +<p>—Ma fille, vous êtes une chipie.</p> + +<p>—Ma mère a raison, dit Horribilis, et....</p> + +<p>—Quant à toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te +fasse tordre le cou comme à un poulet. Et nous, enfants, allons souper.</p> + +<p>Toute la cour le suivit.</p> + +<p>Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, congédia sa suite et partit +à cheval avec la fée Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis, +je vous dirai dans le chapitre suivant où il alla et quel était son +dessein.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<h3>TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT</h3> + +<h3>COMMENT PIERROT RÉFORMA LES ABUS ET APPRIT A BÊCHER LES JARDINS</h3> + + +<p>La fée Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot, +plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout à fait +oublié sa mésaventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait +l'herbe des prés, les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les +dévorent.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup dans un transport d'enthousiasme, +que toute la nature est belle et admirable! O marraine, que je vous +rends grâce de m'avoir emmené loin de cette cour, de ce gros Vantripan, +de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils!</p> + +<p>—Oh! oh! dit la fée en souriant, qu'est-il donc arrivé, Pierrot? +Quelque mésaventure? <i>Sa sotte femme! sa plus sotte fille!</i> Quel langage +pour un courtisan et pour un homme amoureux!</p> + +<p>—Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, grâce au ciel; courtisan, +je ne l'ai jamais été. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une +antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fenêtres +de cette pimbêche, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la +terre, s'apercevoir de ma présence.</p> + +<p>—Tu es donc guéri, Pierrot?</p> + +<p>—Radicalement, marraine. Je ne tenais plus à elle que par l'habitude ou +par politesse, comme un oiseau qui a un fil à la patte. Ses mépris de ce +matin ont coupé ce fil, et maintenant je suis libre.</p> + +<p>—Eh bien! Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions, +veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas réussi?</p> + +<p>—Je ne veux pas le savoir, marraine.</p> + +<p>—Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas réussi, parce que tu es +ingrat.</p> + +<p>—Moi, envers vous, marraine! Oh! vous me calomniez.</p> + +<p>—Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. Réfléchis.</p> + +<p>—Envers ce gros roi? Il m'a comblé d'honneurs, c'est vrai; mais ne +l'ai-je pas bien servi?</p> + +<p>—Ce n'est pas cela. Pierrot, quel est le revenu de tes emplois?</p> + +<p>—Deux millions par an, à peu près, marraine.</p> + +<p>—C'est une jolie somme. Et depuis quel temps es-tu en charge?</p> + +<p>—Depuis six mois à peu près.</p> + +<p>—C'est-à-dire que tu as reçu un million?</p> + +<p>—Oui, marraine.</p> + +<p>—Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoyé à tes parents qui sont +pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? Réponds; deux +cent mille francs?</p> + +<p>Pierrot rougit et garda le silence.</p> + +<p>—Davantage? dit la fée. Trois cents? Non. Quatre cents? Non. Cinq +cents? Non. Six cents? Non. Aurais-tu envoyé davantage, Pierrot? Tu es +plus généreux que je ne croyais. Sept cents? huit cents? neuf cents? +Quoi! le million tout entier! Oh! oh! c'est un beau trait, Pierrot.</p> + +<p>—Hélas! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoyé du tout.</p> + +<p>—Eh bien! ami, comment appelles-tu cette conduite? Comprends-tu +maintenant pourquoi, malgré tant de succès apparents, tu n'as pas été +heureux?</p> + +<p>—Je le comprends, dit Pierrot.</p> + +<p>—Et tu profiteras de cette leçon dans l'avenir?</p> + +<p>—Oh! oui, marraine.</p> + +<p>—N'aie plus de remords, Pierrot; tes parents n'ont pas souffert de ta +négligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est nécessaire, et +je leur laisse croire que c'est toi qui l'as envoyé.</p> + +<p>—Oh! marraine, comment ai-je pu mériter tant de bontés? dit Pierrot en +lui baisant les mains avec tendresse.</p> + +<p>—Tu les mériteras un jour, dit la fée. Pékin n'a pas été construit en +une heure. Tu es né vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants +des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des +génies.</p> + +<p>—Grâce à vous et à votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot.</p> + +<p>—Grâce à ma protection, si tu veux, qui t'a été plus utile encore que +tu ne penses.</p> + +<p>—Comment donc? demanda Pierrot.</p> + +<p>—C'est à moi que tu dois les mépris de la belle Bandoline. M'en sais-tu +mauvais gré?</p> + +<p>—Par tous les saints du paradis! s'écria joyeusement Pierrot, je ne +sais ce que j'aurais pensé hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle +me comble de joie.</p> + +<p>—Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien guéri. Je lis dans +l'avenir, et je devine aisément ce que, d'après son caractère, tout +homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une +branche de ce grand art de la divination que je t'ai montré, et que tu +n'as pas compris parce qu'il exige des études profondes, un grand +dévouement à la science, une vie isolée et une grande expérience du +monde. La différence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les +génies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'après trois cent +quarante ans de travaux continuels ce que nous savons, nous, dès notre +naissance et par intuition.</p> + +<p>—Vous êtes bien heureuse d'être si savante, dit Pierrot en soupirant.</p> + +<p>—Heureuse! dit la fée. Crois-tu qu'on soit heureux de prévoir l'avenir? +Ah! malheureux enfant, que le ciel te préserve de ce bonheur et de cette +science!</p> + +<p>—Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'empêcher d'être aimé de la +princesse?</p> + +<p>—Une raison admirable, Pierrot: c'est que tu ne l'aimais pas toi-même, +et qu'après quinze jours de mariage vous auriez fait un ménage +détestable. Elle est orgueilleuse et fille de roi; elle t'aurait vanté +sa supériorité; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltraitée....</p> + +<p>—Oh! dit Pierrot.</p> + +<p>—En paroles, ami; mais, pour les gens délicats, les paroles sont des +gestes. Elle se serait plainte à son père qui t'aurait fait couper le +cou.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demandé la permission.</p> + +<p>—Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu l'aurais détrôné, mis en +prison, tué peut-être; tu te serais débarrassé de ta femme et tu aurais +été roi de la Chine.</p> + +<p>—Ce qui n'est pas à dédaigner, dit Pierrot pensif.</p> + +<p>—Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta +vanité!</p> + +<p>—Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si +vous lisiez dans ma conscience. Mais est-ce que les choses n'auraient +pas pu se passer autrement? Ne pouvais-je être heureux avec cette belle +dédaigneuse?</p> + +<p>—Supposons, dit la fée, qu'il n'y eût pas de sang versé; supposons que +Bandoline eût fait de grands efforts pour te plaire et plier son humeur +à la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes +parents? Car tu pensais, sans doute, à vivre avec ton père et ta mère?</p> + +<p>—Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pensé.</p> + +<p>—Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de déférence +envers tes vieux parents, envers sa belle-mère, une meunière, et son +beau-père, le vieux meunier! Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas +vécu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire.</p> + +<p>—O marraine sage et charmante! s'écria Pierrot, aidez-moi toujours de +vos conseils, car désormais je ne veux rien faire de moi-même, et je me +ferai gloire de vous obéir. Mais quoi! toutes les femmes sont-elles +aussi dédaigneuses, et faut-il que j'aime une meunière si je veux vivre +heureux avec mes parents?</p> + +<p>—Il y a des femmes de toutes les espèces, dit la fée, comme il y a des +hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que +tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande +injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, méchantes, +médisantes, vaniteuses et occupées d'elles-mêmes et de leurs chiffons du +matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes, +discrètes, attachées à leur maison, à leur mari et à leurs enfants; ta +mère, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre?</p> + +<p>—Oh! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure mère?</p> + +<p>—Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes. +Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette espèce?</p> + +<p>—Si je le souhaite, grand Dieu! c'est la première chose que je demande +au ciel tous les matins.</p> + +<p>—Cherche et tu trouveras, dit la fée.</p> + +<p>Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La +conversation changea de sujet. La fée se plut à instruire Pierrot de ses +devoirs envers lui-même et envers les autres hommes, et lui dit sur ce +sujet de si belles choses, que si vous les aviez entendues, ô mes amis! +vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours.</p> + +<p>Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour répandre le +mensonge, est pauvre en vérités, et dans la crainte de ne pas vous +répéter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il +vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors gâté par le succès et +fort enorgueilli de son mérite, comprit pour la première fois qu'il +n'était qu'une créature faible et bornée, ignorante et portée au mal; +qu'il eut honte de lui-même et de son égoïsme, et qu'il se promit de +devenir un modèle pour tous les hommes nés ou à naître. Au reste, vous +vous imaginez assez, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail +des choses, ce que devaient être les enseignements d'une fée qui était +la propre fille du sage roi des génies, le grand Salomon.</p> + +<p>Pierrot était ravi de joie.</p> + +<p>—Ah! marraine, disait-il souvent, si tous les prédicateurs vous +ressemblaient, que la vertu serait aimable! Mais ils sont, pour la +plupart, si ennuyeux, si pédants, si gourmés, si roides! Ils mettent +tant de latin dans leurs discours, et ils s'inquiètent si peu de se +faire comprendre, qu'on ne peut pas s'empêcher de bâiller en les +écoutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon. +Vous, au contraire, chère marraine, vous causez si bien, vous contez +d'une façon si intéressante, vous avez un visage si beau et si doux, que +rien qu'à vous regarder on se sent attiré vers vous, et qu'en vous +écoutant on croit entendre la céleste musique que les anges font devant +le trône du Seigneur.</p> + +<p>La fée Aurore sourit.</p> + +<p>—Mon ami, dit-elle à Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une +perfection qui n'est pas dans la nature? S'ils étaient tous beaux et +bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu à être vertueux +parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toi-même. Par +exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en +son nom l'autorité suprême; dis-moi, je te prie, as-tu jamais songé à +faire le bonheur de tes semblables et à mettre à leur service la grande +puissance que tu as reçue de Dieu?</p> + +<p>—Pas trop, dit Pierrot.</p> + +<p>—As-tu jamais songé à autre chose qu'à réaliser tes fantaisies?</p> + +<p>—Je l'avoue.</p> + +<p>—Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici à Nankin. Commence, et +crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la +besogne.</p> + +<p>—J'essayerai, dit Pierrot.</p> + +<p>—Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout +ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui +voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.</p> + +<p>A ces mots, Pierrot mit pied à terre et laissa la bride sur le cou de +son cheval. La fée en fit autant, et tous deux entrèrent dans la ville, +vêtus comme de pauvres pèlerins.</p> + +<p>Au détour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortége: c'était un +riche mandarin qui allait à la campagne avec sa femme et ses enfants. Il +était assis dans un palanquin porté par un éléphant. Vingt domestiques +marchaient devant lui et écartaient les passants à coups de bâton. Tout +le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot, +oubliant que rien ne distingue un grand connétable mal vêtu d'un autre +citoyen, continua son chemin sans s'inquiéter du mandarin, sans le +braver et sans l'éviter.</p> + +<p>—Ote-toi de là, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un +coup de bâton.</p> + +<p>Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bâton des mains de son +adversaire et lui administra la volée la plus complète qui soit jamais +tombée sur les épaules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de +celui-ci, les autres accoururent et chargèrent Pierrot. Celui-ci était +si animé par leur insolence, qu'il les eût assommés tous sans +l'intervention de la bonne fée.</p> + +<p>—Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse? lui dit-elle tout bas. Dès le +premier accident, te voilà hors de toi-même. Souviens-toi donc que tu +n'es qu'un pauvre pèlerin, et non un grand seigneur.</p> + +<p>A ces mots, Pierrot jeta le bâton et se croisa les bras en regardant les +domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus +hardis.</p> + +<p>—Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la fée.</p> + +<p>Le tumulte et les cris avaient ameuté une foule nombreuse. Au fond, tout +le monde était charmé de l'action de Pierrot, mais personne n'osait +l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade.</p> + +<p>Le mandarin descendit de son palanquin. C'était un gros homme, fort +rouge et marqué de la petite vérole, qui était redouté de tous à cause +de sa puissance et de sa méchanceté. Il était chef du tribunal suprême +de la province, et, en cette qualité, rendait des jugements sans appel.</p> + +<p>—Qu'est-ce? dit-il en s'avançant d'un air assorti à sa dignité. Quel +est le coquin qui a osé frapper un de mes domestiques?</p> + +<p>—Ce coquin, dit fièrement Pierrot, c'est moi. Il m'a frappé le premier, +et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce drôle et qu'on le +fasse mourir sous le bâton pour son insolence.</p> + +<p>—Un moment! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous +répondre, ou pour avoir rendu des coups de bâton à votre domestique que +vous me condamnez?</p> + +<p>—Je crois, dit le mandarin, que cette <i>espèce</i> ose m'interroger! Qu'on +le saisisse!</p> + +<p>Trois ou quatre domestiques s'élancèrent à la fois sur Pierrot.</p> + +<p>—Attention! dit-il, je n'ai provoqué personne et ne veux faire de mal à +qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et +numérote ses os pour les reconnaître et les remettre en place au jour du +jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur, à nous deux!</p> + +<p>A ces mots, malgré ses cris, il saisit le mandarin par ses longues +moustaches qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le +montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place +publique; puis, le retournant les pieds en l'air et la tête en bas, il +le lança comme une balle, le reçut dans ses mains, et le renvoya de +nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarme des +domestiques et de la joie de tous. Quand ce jeu eut duré quatre ou cinq +minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son éléphant et partit +en disant:</p> + +<p>—Au revoir, seigneur mandarin!</p> + +<p>Le pauvre justicier n'avait plus la force de répondre. La colère, +l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui si élevé en +dignité, et cela en vue de tout un peuple, le transportèrent au point +qu'il en fit une maladie de plus de six mois.</p> + +<p>—Par Brahma et Bouddah! disait la foule en se séparant, voilà une +prompte et bonne justice.</p> + +<p>Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et +allèrent se loger dans une hôtellerie d'assez pauvre apparence. Ils +soupèrent cependant avec appétit, grâce à un potage aux nids +d'hirondelle qui est si exquis que le proverbe chinois dit: «Bouddah +ayant créé le ciel et la terre, inventa le potage aux nids +d'hirondelle.» Si vous voulez en goûter, et du meilleur, vous en +trouverez chez le seigneur Ki, aubergiste à Pékin, l'un de mes bons +amis, et le plus céleste cuisinier du Céleste Empire.</p> + +<p>Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure et alla se promener par la +ville. Il fut bientôt accosté par un douanier, qui, d'un air très-poli, +suivant la coutume chinoise, l'invita à quitter ses habits et à laisser +regarder dans ses poches.</p> + +<p>—A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne.</p> + +<p>—A Dieu ne plaise! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous +un semblable soupçon. Mais peut-être avez-vous, sans vous en apercevoir, +introduit dans la ville quelque denrée. Dans ce cas, seigneur, vous +aurez la bonté de payer les droits d'entrée.</p> + +<p>—Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix!</p> + +<p>Cependant, se souvenant des recommandations de la fée, il se laissa +fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le +douanier, se ravisant:</p> + +<p>—De quelle étoffe, dit-il, est votre manteau à capuchon?</p> + +<p>—De grosse laine, dit Pierrot.</p> + +<p>—Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais deviné.</p> + +<p>—Et qu'as-tu deviné?</p> + +<p>—La laine, seigneur, est défendue dans la ville de Nankin, par égard +pour nos manufacturiers, qui fabriquent des étoffes moins commodes et +plus chères. Ayez la bonté de nous donner votre manteau et de payer +l'amende.</p> + +<p>—Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne veux pas +me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu +convenable. Quant à l'amende, je ne dois pas la payer, puisque +j'ignorais la loi.</p> + +<p>—Nul n'est censé ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier.</p> + +<p>—Pas même les étrangers? demanda Pierrot.</p> + +<p>—Ayez la bonté de me suivre, dit le douanier.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—En prison.</p> + +<p>Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'était un +beau jeune homme, bien frisé et pommadé, qui avait un lorgnon sur +l'oeil, et qui regarda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal +très-curieux.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pierrot, j'ai par mégarde, étant pauvre, acheté un +manteau de laine, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de +soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon bon? dit négligemment le receveur, c'est la loi.</p> + +<p>—C'est la loi à Nankin, dit Pierrot, mais non dans le reste de la +Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin.</p> + +<p>—Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de +protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis +m'attendent en ville et veulent faire un déjeuner de garçons.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'échauffait, ne me laissez pas +aller en prison. Peut-être les cris d'un malheureux qu'on enferme +troubleraient votre digestion.</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon bon, ces choses-là sont si communes que j'y suis +tout à fait habitué.</p> + +<p>—Monsieur, je vous en prie, écoutez-moi un instant. Peut-être un jour +vous aurez besoin de moi et vous me supplierez à votre tour. On a +souvent besoin d'un plus petit que soi.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, mon bon? dit le beau frisé. Allez en prison, et ne +vous le faites pas répéter. Dans un mois ou deux, si j'ai du loisir, +j'écouterai vos réclamations.</p> + +<p>—Et moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la +justice et la vengeance du ciel! s'écria Pierrot.</p> + +<p>—Mon bon, vous m'excédez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au +cachot; s'il fallait écouter tous ceux qui parlent de leur innocence, on +n'en finirait pas.</p> + +<p>Le douanier prit Pierrot au collet.</p> + +<p>—Ventre-Mahom! cria Pierrot, tu iras toi-même au cachot, et tu y +resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la +liberté des hommes! Ne sais-tu pas que la liberté est plus que la vie, +et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre +quatre murailles?</p> + +<p>Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre, +les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du +pain et une cruche d'eau par le soupirail; puis il retourna à +l'hôtellerie.</p> + +<p>Elle était pleine de gens qui, sans le connaître, parlaient de lui et de +son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand +bruit. De mémoire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme +qui se fût fait justice à lui-même contre un grand seigneur. Quelque +part qu'il pût aller, Pierrot était destiné à étonner le peuple, qui ne +pouvait comprendre une fierté et un courage si peu ordinaires.</p> + +<p>Pierrot n'était pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut vous +dire, mes amis, que son père avait été l'un des volontaires de la grande +république; et ceux-là, voyez-vous, Dieu les a bénis, eux et leur +postérité, jusqu'à la troisième génération, parce qu'ils ont combattu +pour la patrie et pour la justice.</p> + +<p>Pierrot, étonné de ce bruit, se mêla parmi les groupes et eut le +plaisir, bien rare pour ceux qui écoutent aux portes, d'entendre faire +son éloge.</p> + +<p>—Ah! dit un vieillard, si celui-là voulait se mettre à notre tête, il +nous ferait rendre justice.</p> + +<p>—Et si nous prenions les armes nous-mêmes et sans l'attendre? dit un +autre.</p> + +<p>Jusque-là on avait parlé fort librement; mais, à cette proposition +inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de +parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays; +quand il fut question d'agir, un silence morne régna dans l'assemblée. +Pierrot, qui était resté jusque-là immobile et silencieux, éleva la +voix:</p> + +<p>—Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous à vous plaindre?</p> + +<p>On se tourna vers lui avec étonnement.</p> + +<p>—Je ne suis qu'un simple pèlerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un +autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous +révoltez, vous serez punis; l'impôt sera doublé, et quelques-uns d'entre +vous seront empalés; c'est inévitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos +plaintes au grand connétable qui est à Pékin? Il vous fera rendre +justice.</p> + +<p>—Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a été si +maltraité hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera +justement, comme vous le disiez tout à l'heure, empaler les plaignants +pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands +seigneurs!</p> + +<p>Pierrot fut forcé d'avouer qu'il disait vrai.</p> + +<p>—Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de +réputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intéressé.</p> + +<p>—Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe +à nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement?</p> + +<p>—Attrape, dit tout bas la fée Aurore qui venait de rejoindre son +filleul.</p> + +<p>—Puisque personne n'ose se joindre à moi, dit Pierrot, j'irai seul chez +ce gouverneur si redouté, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes?</p> + +<p>—Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait déjà parlé, de +recevoir trop de coups de bâton et pas assez de rations de riz. On nous +prend notre thé de force et à bas prix, et on nous le vend dix fois plus +cher. On nous fait payer un impôt sur la laine et le coton qui font nos +habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre sur les aiguilles, un +autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre. +Encore tout cela n'est rien; mais tous ces impôts réunis devraient +produire dix millions à peine, et ils en produisent trente par la +cruelle industrie des receveurs, douaniers, péagers, mandarins et +gouverneurs, dont chacun veut prélever son bénéfice proportionné à son +grade et au cas qu'il fait de son importance.</p> + +<p>—En effet, dit Pierrot, cela est fâcheux.</p> + +<p>—Fâcheux! seigneur pèlerin, dites que cela est mortel; déjà nous ne +pouvons plus nous vêtir et nous avons peine à nous nourrir.</p> + +<p>—Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journée vous aurez +justice.</p> + +<p>—Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand +seigneur?</p> + +<p>—Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats, +saisit Pierrot par le bras.</p> + +<p>—Suis-nous sur-le-champ, dit-il.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Au palais du gouverneur.</p> + +<p>—J'y allais.</p> + +<p>—Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah! coquin, tu mets un +receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te mêles +de rendre la justice!...</p> + +<p>A chaque mot il joignait une bourrade, et ses soldats, voyant Pierrot +sans défense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de +leurs lances.</p> + +<p>—Pardieu! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice +sur-le-champ; mais patience, j'ai promis à la fée Aurore d'attendre +jusqu'au bout.</p> + +<p>On le mena dans cet équipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule +immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un +moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre +sans forme de procès.</p> + +<p>Pierrot fut mis dans une cour brûlée par un soleil ardent. On lui ôta +son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot +demanda à boire. Les soldats se moquèrent de lui et lui jetèrent de la +poussière. Il avait les fers aux pieds et aux mains.</p> + +<p>—J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot.</p> + +<p>—Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est prêt. Tu +boiras dans l'autre monde.</p> + +<p>Enfin le gouverneur parut.</p> + +<p>—C'est toi, misérable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as +jeté aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui +promettais tout à l'heure à ce peuple justice contre moi?</p> + +<p>—Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'était +passé.</p> + +<p>Avant qu'il fût à la moitié de son récit:</p> + +<p>—C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale.</p> + +<p>—Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de grâce à +espérer?</p> + +<p>Cette fois, le gouverneur ne daigna pas même répondre et fit signe qu'on +exécutât ses ordres.</p> + +<p>Tout à coup, Pierrot, roidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses +fers et les jeta à la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna +abondamment. Tous les soldats se précipitèrent sur lui. Pierrot prit la +lance de l'un d'eux, l'enfonça dans le corps du premier, du second, du +troisième et du quatrième, et ficha la lance en terre.</p> + +<p>—Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voilà comment on s'y +prend.</p> + +<p>Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la +foule, qui battait des mains en reconnaissant son héros de la veille.</p> + +<p>Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume de cour.</p> + +<p>—Je suis Pierrot, le grand connétable, le vainqueur de Pantafilando, +dit-il, et voici comment je rends justice.</p> + +<p>—Seigneur connétable, dit le gouverneur en se mettant à genoux et +essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand connétable, ayez +pitié de moi! Hélas! si j'avais su qui j'avais la sacrilége audace de +vouloir faire empaler, croyez que mon respect....</p> + +<p>—Oui, sans doute, dit Pierrot, si tu avais su que tu avais affaire à +plus fort que toi, tu aurais été aussi lâche que tu t'es montré +insolent.</p> + +<p>—Seigneur grand connétable, pardonnez-moi.</p> + +<p>—Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais +voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez! dit-il en s'adressant à +la foule.</p> + +<p>—Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon frère sous +le bâton, parce que mon frère, qui était fort distrait, avait oublié de +le saluer dans la rue.</p> + +<p>—Est-ce vrai? dit Pierrot.</p> + +<p>—Oui, seigneur, s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorité royale +dont j'étais revêtu? dit le gouverneur.</p> + +<p>—C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense? reprit Pierrot; à un +autre.</p> + +<p>—Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon père.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que mon père, trop pauvre, ne pouvait payer l'impôt, ni l'amende +à laquelle il l'avait condamné.</p> + +<p>—Est-ce vrai? dit Pierrot.</p> + +<p>—Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi Vantripan avait si grand besoin +d'argent pour faire la guerre aux Tartares!</p> + +<p>Beaucoup d'autres se présentèrent. Les uns avaient eu les yeux crevés, +d'autres les oreilles coupées. Le front de Pierrot se rembrunit.</p> + +<p>—Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorité fût un acte de +clémence. C'est impossible! La clémence envers l'oppresseur est une +cruauté envers l'opprimé. Qu'on l'empale!</p> + +<p>Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos +devinrent éclatants et unanimes quand Pierrot ajouta:</p> + +<p>—A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de bâton à un Chinois +en recevra lui-même le triple, dût-il en mourir. Quiconque aura mis un +Chinois en prison, sauf le cas de condamnation légale, sera mis lui-même +en prison autant de mois que le plaignant y aura resté de jours. +Quiconque aura condamné à mort et fait exécuter un Chinois, sans ma +permission, sera lui-même empalé.</p> + +<p>Ayant proclamé ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les +qualifie le vieil Alcofribras, dont je traduis ici les chroniques, +Pierrot quitta Nankin en compagnie de la fée Aurore.</p> + +<p>—Eh bien, Pierrot, lui dit la fée quand ils furent tous deux à cheval +dans la campagne, comprendstu maintenant pourquoi je te disais d'entrer +déguisé dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive à toi-même qui +peux te défendre, ce qui a dû arriver aux pauvres gens qui sont sans +armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?</p> + +<p>—Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et +ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir +fait justice.</p> + +<p>—Ce n'est rien encore, dit la fée, tu en verras bien d'autres.</p> + +<p>—Il n'est pas si agréable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un +grand royaume.</p> + +<p>La fée sourit. Elle vit que Pierrot commençait à profiter des leçons de +l'expérience.</p> + +<p>Cependant le soleil dardait sur leurs têtes ses rayons brûlants. Un vent +léger soulevait la poussière et aveuglait les voyageurs.</p> + +<p>—Arrêtons-nous un instant dans ce bois, dit la fée, et laissons reposer +nos chevaux.</p> + +<p>Ils s'assirent au plus épais du bois, près d'un ruisseau qui longeait +une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu +d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, était construite une +petite maison très-propre et très-jolie; au-devant, dans la cour, +étaient plantés deux vieux tilleuls; derrière s'étendait en pente douce, +vers le ruisseau, un grand jardin ombragé avec art, non pas à la manière +de ces jardins anglais qui ressemblent à des taillis percés au hasard, +mais comme ceux de Le Nôtre et des jardiniers français, qui sont, mes +amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin +charmant, on voyait des arbres à fruit le long des carrés de légumes, et +le long des murailles, des vignes et des pêchers étaient couverts de +fruits. Au fond du jardin s'étendait un grand carré de verdure, et à +côté de ce carré un petit parterre planté des plus belles fleurs de la +création. Le carré de verdure était bordé de tous côtés par des +tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une +vingtaine de vaches laitières avec leurs veaux. Ces vaches, qui +n'appartenaient ni à la race durham, ni à la race schwytz, ni à aucune +race ou sous-race couronnée dans les concours agricoles, étaient +pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la +colline, on voyait paître un troupeau de moutons de la plus belle +espèce.</p> + +<p>Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.</p> + +<p>—Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi +que je voudrais vivre toujours.</p> + +<p>La fée n'eut pas le temps de répondre. Ils entendirent un grand bruit +dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans, +poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds +prodigieux.</p> + +<p>En apercevant la fée, elle se jeta dans ses bras et lui cria:</p> + +<p>—Sauvez-moi!</p> + +<p>—Pierrot, dit la fée, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.</p> + +<p>Pierrot, qui n'avait pas besoin d'être encouragé, s'élança au-devant du +tigre. C'était un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires +en face l'un de l'autre: tous deux étaient, l'homme et le tigre, d'une +proportion et d'une beauté de formes admirables; tous deux étaient d'une +force et d'une agilité incomparables; tous deux étaient puissamment +armés, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas à poignée d'or +incrustée de diamants: leurs yeux étaient étincelants. Des narines du +tigre sortaient des étincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir +quelqu'un à défendre, et de montrer à sa marraine qu'il était digne +d'elle.</p> + +<p>Le tigre, ramassé sur lui-même comme un chat qui va sauter sur une +table, bondit tout à coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le reçut de +pied ferme, et sur son sabre qui s'enfonça jusqu'à la garde dans le +ventre du tigre. La blessure était grave, mais non pas mortelle. Le +tigre tomba à terre sur ses pattes et voulut s'élancer de nouveau; mais +Pierrot l'avait prévenu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec +la poignée la tête de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut +assommé, et que sa tête fut aplatie comme une figue sèche. Il expira +sur-le-champ.</p> + +<p>Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dégouttant de sang, revint vers +la fée Aurore et la trouva occupée à tenir dans ses bras la jeune fille +qui s'était évanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort à l'aise +et sans la gêner. Nous allons en profiter pour faire la même chose.</p> + +<p>Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je +suis bien en peine pour vous expliquer sa beauté en détail. Il faut +l'avoir vue pour s'en faire une idée: c'était quelque chose de plus +semblable à un ange qu'à une personne humaine. Pierrot ne put remarquer +d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut +ébloui de l'ensemble. Ses cheveux étaient d'un blond cendré admirable +comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chanté la beauté et +les malheurs. Sa figure était si belle, si intelligente, si attrayante +et si douce, qu'on ne pouvait en détacher ses regards. On n'aurait pu +dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle était comme le soleil et +qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'étaient des rayons de +grâce naturelle et irrésistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il +aurait plus de plaisir à se faire tuer pour elle, même sans qu'elle le +sût et sans attendre de récompense, qu'il n'avait jamais espéré d'en +avoir en épousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.</p> + +<p>Après quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuyée sur +les genoux de la fée. Elle la remercia doucement; et tournant ses +regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'où il l'avait tirée, et +lui sourit d'une manière si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour +obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas +un à un, mais tous ensemble, tous les tigres de la création.</p> + +<p>La fée Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille +répondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait +Rosine, qu'elle habitait avec sa mère la petite maison qu'on voyait au +bout de la prairie; que la prairie même, le bois et la colline +appartenaient à sa mère, et que cette petite fortune les faisait vivre +heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la +direction de sa mère; qu'elle avait perdu son père quelques années +auparavant, et que sa mère, désespérée de cette perte, était venue +s'établir à la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si +paisible que, depuis cinq ans, elles n'étaient pas sorties de cette +petite vallée.</p> + +<p>Ce récit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine. +C'est le résumé des réponses qu'elle fit successivement aux questions de +la fée Aurore. Il était aisé de voir que ces questions étaient causées +par quelque chose de plus que la curiosité. La bonne fée n'avait que +faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualité de +fée; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de +quelques instants, fut si charmé et saisi d'un si grand respect pour +elle, qu'il n'osait ni lui parler ni même la regarder.</p> + +<p>Elle termina son récit en disant qu'elle se promenait seule quelques +instants auparavant, lorsque le tigre s'était tout à coup précipité sur +elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle +aurait sûrement péri sans le courage héroïque de Pierrot (ledit Pierrot +se sentit plein d'une fierté sans égale); qu'il lui tardait de rassurer +sa mère, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses +remercîments.</p> + +<p>A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fée d'un air si +suppliant, et ses yeux la conjurèrent tellement d'accepter l'invitation, +que la bonne fée se mit à rire, et feignit d'abord d'hésiter et d'être +pressée de continuer sa route.</p> + +<p>—O divine marraine! s'écria Pierrot effrayé, cette vallée est si belle, +reposons-nous ici quelques instants.</p> + +<p>Rosine insista de son côté si gracieusement, que la fée Aurore qui, au +fond, ne demandait pas mieux, consentit à les suivre.</p> + +<p>La mère de Rosine, qui était loin de se douter du danger qu'avait couru +sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu étonnée de +l'arrivée des deux étrangers. Elle les reçut néanmoins avec une +politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manières de la fée, +quoique celle-ci fût vêtue d'une manière fort ordinaire, qu'elle avait +affaire à une personne de distinction. Elle-même était une femme d'un +grand mérite, âgée de quarante ans à peine, et d'une beauté qui, dans +sa jeunesse, avait dû être semblable à celle de sa fille, et qui était +encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla à +Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre, +et fit une légère réprimande à sa fille pour s'être aventurée dans le +bois toute seule.</p> + +<p>Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait +jamais eu de tigre dans la forêt, ni à dix lieues à la ronde, et promit +de ne plus exposer la tendresse de sa mère à de pareilles alarmes. Après +quelques discours de ce genre, la bonne dame servit à ses hôtes un repas +très-délicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les +viandes substantielles et épicées, mais où l'on trouvait tous les fruits +du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonflé de joie, +put à peine manger; quant à la fée, qui ne vivait que du parfum des +roses et de la rosée du matin, elle prit quelques fruits par politesse, +et, après quelques minutes, tout le monde alla au jardin.</p> + +<p>La belle veuve prit plaisir à montrer à ses hôtes ce jardin dans tous +ses détails. C'était presque entièrement son oeuvre. Quoiqu'elle ne fût +pas assez forte pour le bêcher elle-même, et que d'ailleurs ses autres +occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu +laisser à personne le soin de planter, de semer, de greffer, de +cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais déjà aussi zélée que sa +mère, ratissait elle-même les allées du jardin et s'occupait du +parterre. Un jardinier bêchait les carrés de légumes et tirait l'eau du +puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout +entier sans peine. Pierrot fut si enchanté de tout ce qu'il voyait, +qu'il voulut sur-le-champ se mettre à l'oeuvre, bêcher et arroser. Il +quitta son sabre, dont la poignée était enrichie de diamants, et se mit +au travail avec une ardeur qui fit sourire la fée Aurore.</p> + +<p>—Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une +vocation dont tu ne m'as jamais parlé? Tu as eu grand tort, mon ami, car +je me serais bien gardée de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'à +te battre, à te couvrir de gloire, et à gouverner les peuples et les +empires. D'où te viennent ces goûts champêtres?</p> + +<p>—Ah! marraine, répondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur! +que le ciel est bleu! que la vallée est verdoyante et magnifique! et +qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler +les mandarins et dépaler les pauvres diables!</p> + +<p>La fée Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit de Pierrot était +à cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande +connétablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse +Bandoline. On eût cru, à le voir travailler, sarcler, bêcher, tracer des +lignes et planter de la salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose. +Ceci ne doit pas vous étonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une +aptitude naturelle à tout ce qu'il faisait. Il était adroit de ses +pieds et de ses mains; de plus, il avait vu travailler son père et +travaillé souvent avec lui: bon sang ne peut mentir. A la vue d'une +pioche et d'un râteau, il se souvint de la pioche et du râteau de son +père, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se +promènent en costume de cour, et usent leur temps à faire des +révérences, puisqu'ils ne savent pas d'autre métier et que les autres +hommes veulent bien le souffrir; mais que si tout le monde voulait faire +ce métier, nous mourrions de faim avant une semaine. La jeune fille, le +voyant travailler de si grand coeur, voulut l'aider à son tour, et, en +quelques minutes, et sans y avoir songé, cette communauté d'occupations +établit entre eux une douce et intime familiarité qui fit penser à +Pierrot qu'en vérité bêcher était la plus belle et la plus agréable +chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient bêché une +fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'éternité.</p> + +<p>Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant et se rendre à +l'appel de la fée et de la mère de Rosine qui voulaient visiter les +étables, la prairie, les terres labourées et les troupeaux. Le jour +baissait, et Pierrot quitta sa bêche, et sa compagne l'arrosoir avec +regret; mais Pierrot fut bien consolé en voyant du coin de l'oeil que +les deux chevaux étaient débridés, dessellés et enfermés dans l'écurie, +et que la fée Aurore ne parlait plus de partir.</p> + +<p>Tout était à sa place et dans un ordre admirable. Les fruits étaient +rangés sur la paille dans le cellier. Trente mille de pommes faisaient +face à cinquante mille poires de la plus belle espèce et qui fondaient +sous la dent. Des millions de prunes reine-claude, jaunies par le soleil +et légèrement entamées par les abeilles, mais dont la blessure s'était +cicatrisée, se trouvaient à côté de pêches magnifiques et savoureuses. +Encore n'était-ce que la moitié de la récolte. Le reste pendait aux +arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui était fort grande, se +divisait en deux parts que séparait une magnifique haie vive. La partie +qui n'était pas réservée au pâturage était couverte de regain +fraîchement coupé, dont la délicieuse odeur parfumait au loin toute la +vallée. Des hommes et des femmes étaient occupés à retourner ce foin et +paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou +de mercenaire; car, grâce à la générosité de la mère de Rosine et au +soin qu'elle avait de fournir à chacun un travail proportionné à ses +forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la vallée.</p> + +<p>A quelque distance de la maison s'élevaient cinq ou six chaumières assez +bien bâties et fort propres. Dans chacune habitait une famille honnête +et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur +une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais +que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier +étendait au loin ses branches deux fois séculaires. On ne voyait pas +devant les maisons ni devant les écuries cet amas de fumier et +d'immondices qui salit et déshonore la plupart de nos villages de +France. Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des +réservoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais +qui étaient recouverts de pierre et de gazon. De ces réservoirs on le +transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de +la colline était bâtie une église très-simple, de construction récente, +dont la croix de cuivre doré se détachait sur le bleu profond du ciel et +réfléchissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes +amis, que ce village était composé de chrétiens nouvellement convertis +par un missionnaire venu de France.</p> + +<p>Pierrot était plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il +interrompait la conversation pour faire des questions dont il +n'attendait pas la réponse. Il marchait, il courait, allait, revenait, +sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait +par-dessus les murs et les haies comme un jeune cheval échappé, montait +dans les arbres, et, se suspendant par les mains aux branches, il se +laissait retomber à terre. La fée Aurore le regardait en souriant d'un +bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement deviné la +cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude.</p> + +<p>Le soir, quand ils furent seuls, elle demanda à Pierrot à quelle heure +il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en +terre, et demeura quelques instants sans répondre. Enfin il demanda +timidement si quelque affaire pressée les forçait de quitter sitôt une +dame qui les accueillait si bien.</p> + +<p>—Mon ami, dit la fée, il ne faut pas abuser de l'hospitalité. C'est une +vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera; +mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander +pourquoi nous ne partons pas.</p> + +<p>Pierrot n'osa répondre. Il lui semblait en son âme qu'il ne gênerait +personne en demeurant plus longtemps; mais il n'osait ni ne pouvait dire +pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort +habilement sa pensée véritable.</p> + +<p>—Peut-être, dit-il à la fée, ne sommes-nous pas des hôtes bien gênants? +Je puis travailler à la terre, et vous avez vu vous-même, marraine, que +je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles +puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus +pénible, qui les protége et les défende au besoin.</p> + +<p>—Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux être cet homme +de confiance?</p> + +<p>—Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confié +l'administration de la Chine tout entière!</p> + +<p>—Et il a donné là une belle preuve de sagesse! Voilà ce grand +connétable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des +opprimés, qui, pour une fantaisie, laisse là son amirauté, sa +connétablie et le reste, et qui veut semer des haricots et récolter du +foin! Voilà tout le royaume à l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a +été bien accueilli dans une ferme!</p> + +<p>—Eh bien, après tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'à cela, je jetterai +au vent mon amirauté et ma connétablie, et je reprendrai ma liberté.</p> + +<p>—Et tu viendras ici bêcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la +belle Rosine? Sais-tu, grand étourdi, si cet arrangement lui plaira +autant qu'à toi, et surtout si sa mère voudra le souffrir?</p> + +<p>Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot.</p> + +<p>La fée Aurore eut compassion de son embarras. Elle commençait toujours +par faire des objections raisonnables, et elle finissait par céder et +par chercher des moyens de satisfaire son désolé filleul. O mes amis! +vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans +trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante fée! Aussi +avait-elle été élevée par Salomon lui-même, qui l'avait faite de trois +rayons, le premier de lumière ou d'intelligence, le second de bonté, et +le dernier de grâce et de beauté. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui +entourent le trône de Dieu même, et dont les anges ne peuvent soutenir +l'éclat, se rencontraient en un centre commun qui était le coeur de la +fée.</p> + +<p>—J'ai ton affaire, dit-elle à Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te +faire retenir ici pendant huit jours, après lesquels tu iras reprendre +tes fonctions.</p> + +<p>A ces mots, Pierrot, transporté de joie, se mit à genoux devant la fée +et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de +reconnaissance. La bonne fée jouissait tranquillement du bonheur d'avoir +fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est réservé presque +entièrement, et qu'il n'en a laissé aux hommes que l'apparence. Quant à +elle, son devoir la rappelait à la cour du roi des Génies, et elle +partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfumée du +vénérable Salomon.</p> + +<p>Dès le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva installé et +traité comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les +champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mère, et, dans +son ardeur à labourer, à fumer, à semer, il faisait à lui seul l'ouvrage +de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de +ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens +poëtes, et avec tant de chaleur et de sensibilité que la pauvre Rosine +s'étonnait d'avoir lu vingt fois les mêmes choses sans y rien découvrir +de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la mère +racontait une de ces vieilles histoires qui sont nées avec le genre +humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'était la pauvre Geneviève de +Brabant, condamnée à mort par le traître Golo, et retrouvée dans la +forêt par son mari, le duc Sigefroi. C'était la belle Sakontala et le +roi Douchmanta égarés dans les forêts de lotus et de palmiers qui +couvrent les bords du Gange. C'était le Juif errant condamné à marcher +<i>pendant plus de mille ans</i>. Le dernier jugement finira son tourment. +C'était la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui +finit d'une façon si pathétique qu'à cet endroit tout le monde versa des +larmes:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">Exempt de blâme</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Il rendit l'âme,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">En bon chrétien,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dans les bras de son chien.</span><br /> +</p> + +<p>—J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de +ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et +dont il faut se défier.</p> + +<p>Pierrot, à son tour, prié de dire son histoire, hésita quelque temps par +modestie. Il commença enfin le récit de ses aventures, en passant sous +silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient +faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Etait-ce manque de +mémoire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait complétement +oublié que la princesse fût encore de ce monde, et qu'il se souciait +d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi +qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand +il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine pâlit, et +il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du géant pour +la rassurer complétement.</p> + +<p>Quoique Pierrot, par le conseil de la fée, fût devenu plus modeste, il +ne put s'empêcher d'être un peu fier de lui-même et de laisser paraître +dans son récit quelque chose de cette légitime fierté; mais il fut bien +mortifié de la conclusion que la mère de la belle Rosine donna à son +discours.</p> + +<p>—Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec +bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous +nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais +souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir +oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a été +confiée, et que nous commettrions un crime envers l'État si nous +cherchions à vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a déjà quinze +jours que vous daignez prendre part à nos amusements et à nos travaux. +Il est temps que nous vous laissions aller où la gloire et la volonté de +Dieu vous appellent.</p> + +<p>Si la lune était tombée sur la tête de Pierrot, elle ne l'aurait pas +plus étonné. Il demeura quelque temps l'étourdi du coup et ne savait que +répondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un congé formel. +Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait +aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des +ministres aussi zélés que lui pour le bien de la Chine; qu'il était sans +exemple que les candidats eussent manqué à ces fonctions; que, +d'ailleurs, dût la Chine manquer de connétables et d'amiraux pendant un +siècle, il n'était pas Chinois, ni obligé de remplacer tous les +ministres qui viendraient à mourir ou à être destitués; que son unique +bonheur était de cultiver la terre dans cette vallée délicieuse, et +qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'à la +consommation des siècles.</p> + +<p>La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'après +de mûres réflexions, et ne se laissa fléchir ni par les supplications et +les larmes de l'infortuné Pierrot, ni par le regret trop visible que la +pauvre Rosine marquait d'un si prompt départ. Tout ce que Pierrot put +obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tournée serait +terminée, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau +roi, Kabardantès, frère cadet de Pantafilando, menaçait déjà la +frontière chinoise.</p> + +<p>Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair, +non sans regarder souvent derrière lui, jusqu'à ce qu'il eût perdu de +vue la maison et la vallée. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux +jours à l'embouchure du fleuve Jaune, où il devait passer la flotte +chinoise en revue.</p> + +<p>La simplicité de ses manières et de son équipage n'annonçaient rien +moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il +alla coucher dans une hôtellerie comme tous les voyageurs. Dès le +lendemain, sans faire annoncer sa visite à personne, il se dirigea vers +le port, et demanda à un marin, qui fumait une pipe d'opium, où se +trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit à rire, et sans +se déranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavoisée +de drapeaux, dorée par le dehors et garnie de soie et de velours à +l'intérieur.</p> + +<p>—Bien. Voilà la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais où est l'escadre?</p> + +<p>—L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.</p> + +<p>Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit +conduire à cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres +étaient à terre attendant l'arrivée de Son Excellence le seigneur +amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut +introduit après trois heures d'attente.</p> + +<p>—Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis chargé par le roi +Vantripan de prévenir Votre Excellence qu'il faudra mettre à la voile +dès ce soir pour faire une descente sur les côtes de l'empereur du +Japon.</p> + +<p>—Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral.</p> + +<p>—Seigneur, je suis chargé de vous transmettre l'ordre et non de le +discuter.</p> + +<p>—Mon cher, dit l'amiral en frappant familièrement sur l'épaule de +Pierrot, tu diras au roi qu'il faut attendre une occasion plus favorable +et que l'escadre n'est pas prête.</p> + +<p>—Que lui manque-t-il? demanda Pierrot.</p> + +<p>—Oh! peu de chose, une bagatelle, en vérité, dit l'amiral en se frisant +la moustache. Il manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes +et de l'argent.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible! dit Pierrot. On vous avait confié tout cela. +Qu'en avez-vous fait?</p> + +<p>—D'abord, mon cher, dit l'amiral en brossant sa manche au nez de +Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli, pour un officier subalterne, +d'interroger son supérieur; de plus, que si tu me fais une autre +question, je te ferai, moi, jeter à l'eau comme une carcasse vide.</p> + +<p>—Vous réfléchirez avant de le faire, dit résolument Pierrot.</p> + +<p>A ces mots, l'amiral, qui déjà lui tournait le dos et commençait à se +promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le +regardant fixement, vit dans ses yeux une fierté si peu ordinaire aux +officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ +et lui dit:</p> + +<p>—C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour +t'éprouver.</p> + +<p>—La plaisanterie est mauvaise, répliqua Pierrot, et je ne plaisante +pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des +trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on +vous a donné le commandement.</p> + +<p>—Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur, +et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc +l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je +vais te compter sur-le-champ, et d'aller à Pékin dire au roi que tout +est en ordre, que la flotte est bien équipée et qu'elle va partir ce +soir, ou d'être empalé sur l'heure et sans autre forme de procès.</p> + +<p>—Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.</p> + +<p>—Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop +peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai +amassé vingt ou trente millions à peine, et que dix millions de moins +font une forte brèche. Veux-tu ou non?</p> + +<p>—Je veux des comptes, dit Pierrot.</p> + +<p>—Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.</p> + +<p>Et il frappa sur un timbre. Six nègres parurent.</p> + +<p>—Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le bâillonne et qu'on le jette +à l'eau. Qu'on apprête ensuite la barque amirale: je veux faire une +promenade sur le fleuve.</p> + +<p>Il faisait chaud, et les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin. +Pierrot, sans s'émouvoir, prit un nègre de la main droite et un autre de +la main gauche et les lança dans les plates-bandes; deux autres +suivirent le même chemin de la même manière, et les deux derniers, se +voyant seuls, demandèrent à Pierrot la grâce de sauter d'eux-mêmes et +sans y être forcés, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six +nègres se relevèrent sur-le-champ et coururent vers la ville.</p> + +<p>Quant à l'amiral, il était muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras +et lui dit:</p> + +<p>—Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses +comptes au Père éternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une +dernière fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte?</p> + +<p>—Je l'ai vendue, dit l'amiral.</p> + +<p>—Et les marins?</p> + +<p>—Je les ai congédiés.</p> + +<p>—Et l'argent?</p> + +<p>—Il est dans mes coffres.</p> + +<p>—C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si +dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.</p> + +<p>L'amiral ne se le fit pas répéter. Il courut vers le port, s'embarqua, +fut pris par des pirates malais, délivré par des philanthropes anglais, +et amené à Londres, où il a figuré lors de la grande exposition +universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle +Ki-Li-Tchéou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le, +c'était dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en eût +fait un pauvre sire.</p> + +<p>Le connétable ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il +rappela les marins congédiés, fit construire une flotte nouvelle, +l'équipa, la pourvut de vivres et de munitions, grâce à l'argent qu'il +trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tournée avec le même +succès, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il +serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanité +et de générosité qui signalèrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir +que depuis cette époque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint +ou se révolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant +Pierrot.</p> + +<p>Tout semblait concourir à son bonheur; mais le ciel lui réservait encore +de cruelles épreuves. Pendant qu'il faisait bénir son nom avec +l'espérance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes +actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du +véritable amour est d'élever l'âme au-dessus d'elle-même et de lui +inspirer de nobles et sublimes pensées), il apprit que Kabardantès avait +enfin terminé ses préparatifs, qu'il marchait à la tête de cinq cent +mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le +rappelait en toute hâte pour lui donner le commandement de l'armée +chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels +nouveaux exploits et par quel dévouement Pierrot mérita la protection de +la fée Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci +par une judicieuse réflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement +traduite.</p> + +<p>«On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans +la troisième aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni +prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille +qu'un ministre armé d'un si grand pouvoir, et qui va lui-même réformer +les abus, rendre la justice, punir les méchants et protéger les faibles? +Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni +dans Vénus, ni dans Saturne, ni dans aucune des planètes qui tournent +autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense, +sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas étranger à une vertu si +nouvelle et si extraordinaire.»</p> + +<p>Voilà la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<h3>QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT</h3> + +<h3>PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES</h3> + + +<p>Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot à la cour et lui donnait le +commandement de l'armée était si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se +détourner de quelques lieues pour voir, ne fût-ce qu'une heure, la belle +Rosine, qui était devenue l'étoile polaire de toutes ses pensées et le +mobile secret de toutes ses actions. La Chine était dans un danger si +grand, que le pauvre grand connétable remit sa visite à des temps plus +heureux. Autrefois, Pierrot n'eût pas hésité un instant, dût l'État être +en danger par sa négligence; mais les conseils de la fée en avaient fait +un tout autre homme. Il arriva à la cour sans être attendu ni annoncé, +suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan était à +table, il alla se promener dans le jardin, sous les fenêtres de la salle +à manger, qui étaient ouvertes à cause de la chaleur. Au bout de +quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands éclats +de voix, et sans vouloir écouter, chose dont il avait horreur, il fut +forcé d'entendre le dialogue suivant:</p> + +<p>C'étaient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.</p> + +<p>—Sire, dit au roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait +trop attendre et qu'il devrait être ici?</p> + +<p>—Et comment veux-tu qu'il soit déjà de retour? Il y a cinq jours à +peine que je l'ai rappelé, et le courrier avait deux cents lieues à +faire. Si Pierrot avait des ailes....</p> + +<p>—<i>Du zèle</i>, voulez-vous dire, Majesté, interrompit Horribilis.</p> + +<p>Tous les courtisans feignirent de trouver le calembour excellent; +c'était un vrai calembour de prince. Croyez, mes amis, que ce n'est pas +en faire l'éloge. Vantripan, jaloux du succès de son fils, voulut en +avoir un semblable et demanda:</p> + +<p>—Horribilis!</p> + +<p>—Sire?</p> + +<p>—Sais-tu pourquoi les marchands de tabac à priser ne font pas fortune?</p> + +<p>—Non, sire.</p> + +<p>—A cause de la descente d'<i>Énée</i> aux enfers.</p> + +<p>Toute la cour se mit à rire bruyamment. Vantripan regarda autour de lui +d'un air triomphant.</p> + +<p>—Le vôtre est détestable, mon père, dit Horribilis; on le trouve dans +tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance.</p> + +<p>—Ventre-saint-Gris! s'écria Vantripan, vit-on jamais insolence +pareille? Eh bien, dis-moi, toi qui as lu tous ces recueils de +calembredaines, quelle différence y a-t-il entre Alexandre et un +tonnelier?</p> + +<p>—Voilà qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la +<i>Perse en pièces</i>, et le tonnelier met la <i>pièce en perce</i>.</p> + +<p>—Mort du diable! dit Vantripan, ce gredin ne m'en laissera pas un.</p> + +<p>Les courtisans, voyant le tour que prenait la conversation, s'exercèrent +à leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun +cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en réponse à celui de +son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'était un +vacarme infernal et la véritable image de la cour du roi Pétaud. Enfin, +Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal, +tout le monde se tut.</p> + +<p>—Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue?</p> + +<p>Cette question inattendue fit rêver tout le monde. La belle Bandoline +elle-même se mit à chercher avec sa mère la solution d'un problème si +haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha pareillement +et tout le monde avec lui. Après quelques instants:</p> + +<p>—Non, s'écria-t-on d'une voix unanime.</p> + +<p>—Ni moi non plus, répliqua le gros Vantripan.</p> + +<p>A ces mots, ce fut dans toute l'assemblée un rire inextinguible, comme à +la table des dieux d'Homère.</p> + +<p>Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait à dire, ramena bientôt +la conversation sur Pierrot. Après avoir fait de lui pendant quelques +minutes un éloge perfide, il ajouta:</p> + +<p>—Au reste, il est bien récompensé de sa justice, car on m'écrit que +partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de +lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi.</p> + +<p>—En vérité! dit Vantripan effrayé.</p> + +<p>—Oh! rassurez-vous, mon père, il a refusé le trône.</p> + +<p>—Tu vois bien que c'est un sujet fidèle et mon meilleur ami!</p> + +<p>—Vous avez raison, sire; mais qui a refusé une première fois acceptera +peut-être un jour, et ce retard calculé à se rendre à vos ordres +pourrait bien être un moyen de continuer ses intrigues dans les +provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir à la +force.</p> + +<p>Jusque-là Pierrot était calme, mais il ne put tenir au désir de +confondre le calomniateur; et s'élançant du jardin, au moyen des +saillies du mur, dans la salle à manger, il se trouva en face +d'Horribilis qui pâlit à cette vue.</p> + +<p>—Sire, dit gravement Pierrot, j'ai appris qu'on se plaint de mes +retards. En trois heures, pour vous obéir, j'ai fait deux cents lieues à +cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon zèle?</p> + +<p>—Non, ami Pierrot, lui cria le gros Vantripan, je suis content, +parfaitement content de toi.</p> + +<p>—Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en +abuserai plus désormais. Je le dépose entre les mains de Votre Majesté, +avec ce sabre dont elle m'a fait présent. Qu'on le remette à un homme +plus digne que moi d'un pareil honneur.</p> + +<p>Et, dégrafant son sabre, il le présenta au roi par la poignée.</p> + +<p>—Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies.</p> + +<p>—Calomnies, mon père? demanda fièrement Horribilis.</p> + +<p>—Oui, calomnies, Horribilis. Retire-toi d'ici, héritier présomptif, tu +m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours à me brouiller avec +mon vrai, mon seul ami. Va-t'en à cent lieues d'ici, et que je n'entende +plus parler de toi.</p> + +<p>—Non, sire, dit fièrement Pierrot, Votre Majesté ne doit pas envoyer +son fils en exil. Il n'est pas convenable que je sois cause d'une +querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que +j'ai reçus de vous.</p> + +<p>—Pierrot, dit Vantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi +que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de méchancetés que tu +seras forcé de me quitter; et que ferai-je sans toi?</p> + +<p>—Il n'importe, sire, je pars si vous l'exilez.</p> + +<p>—Que ta volonté soit faite, dit Vantripan; mais parlons d'autre chose +et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'armée et +marcher aux frontières.</p> + +<p>—Quand partirai-je? dit Pierrot.</p> + +<p>—Demain à midi. Avant ton départ, je te donnerai mes dernières +instructions. Va te reposer.</p> + +<p>Pierrot sortit, et fut suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul +avec la reine:</p> + +<p>—A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir à un +sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison.</p> + +<p>—Vous voilà, dit Vantripan, comme d'habitude, du même avis +qu'Horribilis.</p> + +<p>—Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez traité ce soir d'une +manière offensante et injuste.</p> + +<p>—S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai +pas courir après lui.</p> + +<p>—Tout cela serait fort bien, dit la reine, s'il partait seul; mais nous +sommes résolues à le suivre, ma fille et moi, et à quitter un père +dénaturé.</p> + +<p>—Eh bien! suivez-le si bon vous semble, dit Vantripan impatienté.</p> + +<p>Au fond, cependant, il se sentait ébranlé.</p> + +<p>—Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous +aurez la barbarie de nous sacrifier tous à un étranger.</p> + +<p>A ces mots, elle tira de sa poche un petit oignon fraîchement pelé, qui +lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit à pleurer +abondamment.</p> + +<p>Le pauvre Vantripan commença à se regarder comme un méchant mari et un +fort mauvais père. Il voulut consoler sa femme qui ne l'écouta pas. +Après avoir pleuré, elle se mit à sangloter, puis elle eut une attaque +de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes +les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutumé à des scènes +pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. En même temps +elle tournait les yeux d'une façon effrayante.</p> + +<p>—Faut-il sonner? faut-il appeler ses femmes? se disait le gros +Vantripan. Quel scandale! On croira que je l'ai maltraitée, battue +peut-être.</p> + +<p>Tout à coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur +elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux et qu'elle allait +rentrer dans son appartement. Vantripan, bénissant Dieu qui a créé +l'eau, et l'homme de génie qui a inventé les carafes, la reconduisit +doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint.</p> + +<p>—Vous donnerez à Horribilis le commandement de l'armée, dit-elle.</p> + +<p>—Il le faut bien, puisque vous le voulez; mais Pierrot sera son +lieutenant.</p> + +<p>—J'y consens. Vous êtes un bon père et un grand roi!</p> + +<p>—J'ai bien peur de n'être qu'un imbécile, pensa Vantripan: je sacrifie +Pierrot à la crainte de subir la colère de ma femme. Si du moins j'avais +la paix dans mon ménage! Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas un +mari qui ne soit aussi bête que moi en pareille occasion.</p> + +<p>Sur cette mélancolique réflexion, il s'endormit. Faites-en autant, mes +amis, si ce n'est déjà fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas, +est l'ami des dieux.</p> + +<p>Le lendemain, à midi, Pierrot se présenta au conseil.</p> + +<p>Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrassé. Il +roulait sa tabatière dans ses doigts en cherchant un exorde.</p> + +<p>—Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami?</p> + +<p>—Oh! sire, pouvez-vous douter de mon dévouement?</p> + +<p>—Eh bien! donne-m'en une preuve sur-le-champ.</p> + +<p>—Je suis prêt, dit Pierrot. Que faut-il faire?</p> + +<p>—Veux-tu partager le commandement de l'armée avec Horribilis?</p> + +<p>Pierrot se mit à rire.</p> + +<p>—Sire, dit-il, la nuit a porté conseil, à ce que je vois. Pourquoi +voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui +donner tout entier.</p> + +<p>—Mon ami, dit le roi, je désire qu'Horribilis fasse ses premières armes +sous ta direction; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de +sang royal obéisse à un simple sujet....</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet: je suis +venu me mettre à votre service, vous m'avez accepté, vous pouviez me +refuser; s'il vous plaît aujourd'hui de m'ôter mon commandement, +reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majesté est sujette à revenir si +souvent sur ses résolutions, que je ne puis guère compter sur la +continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gré +aujourd'hui qu'être renvoyé plus tard.</p> + +<p>—Bon! dit Vantripan, le voilà qui se fâche. Hélas! pourquoi ne puis-je +accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma +femme et mon fils!</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot, je suis étranger, et par là suspect à tout le +monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi.</p> + +<p>—Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'armée?</p> + +<p>—Le prince Horribilis, sire.</p> + +<p>—Il se fera battre!</p> + +<p>—Cela vous regarde.</p> + +<p>—Il se sauvera le premier et déshonorera mon nom.</p> + +<p>—Que puis-je y faire? dit Pierrot.</p> + +<p>—Ami, reste avec nous.</p> + +<p>—Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me +donnez un collègue, je ne le serai plus; si vous me donnez un maître, ce +sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne à l'armée avec moi si +cela lui plaît; mais qu'il m'obéisse, ou je ne réponds de rien.</p> + +<p>—Je te le promets, dit Vantripan; je t'en donne ma parole royale. Voici +les pleins pouvoirs. Pars maintenant.</p> + +<p>—Voilà un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre +homme.</p> + +<p>Là-dessus il fit ses préparatifs, c'est-à-dire qu'il fit seller Fendlair +et prit un manteau de voyage. Trois jours après il était au camp.</p> + +<p>L'armée chinoise, composée de huit cent mille hommes, attendait +l'arrivée des Tartares à l'abri de la fameuse muraille qui sépare la +Chine du vaste empire des îles Inconnues. Vous savez, mes amis, que +cette muraille a été construite pour préserver les Chinois des attaques +de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la +plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier +rempart, vous ne saurez pas mauvais gré, je crois, au vieil Alcofribas +de vous en donner une idée.</p> + +<p>«Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds +de large. Elle est semée de tours qui s'élèvent de distance en distance. +Elle s'étend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de +frontière aux deux pays, tantôt bornant la plaine, tantôt surplombant +d'affreux précipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui +s'ouvre du côté de la Chine, l'autre qui fait face aux îles Inconnues.»</p> + +<p>Pierrot était à peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit +semblable aux grondements de la foudre, au pétillement de la grêle sur +les toits et au désordre confus d'une foire, se fit entendre et annonça +l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent +tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp, +éperdus et en désordre. Pierrot calma tout à coup cette confusion en +faisant publier que le premier qui serait trouvé hors de sa place et de +son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitôt +chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le général monta sur la +tour pour voir l'armée tartare.</p> + +<p>C'était un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent +mille cavaliers montés à cru sur de petits chevaux sauvages et hérissés. +Chaque cavalier était armé d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tête +s'avançait le formidable Kabardantès, le frère cadet de Pantafilando; il +était beaucoup moins grand que son frère, et mesurait vingt pieds à +peine, mais sa force était colossale. Il luttait sans arme, corps à +corps, avec les ours, et les écartelait de ses mains; il portait à +l'arçon de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres. +Il ne tuait pas, il assommait et réduisait en poussière ses ennemis. Son +cheval, d'une taille proportionnée à la sienne, et d'une vigueur +extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder +sans frémir. Kabardantès était le fils du fameux Tchitchitchatchitchof, +empereur des îles Inconnues, et de la cruelle sorcière Tautrika, dont le +nom est si célèbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa +mère quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait, à son +gré, soulever et pousser les nuages, évoquer les vents et les +brouillards, faire paraître et employer à son service les démons. Sa +férocité était sans bornes; il avait massacré plus de cent mille Chinois +du vivant de Pantafilando, et de leurs têtes il avait fait construire +une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits +sombres et étoilées, pour contempler les astres et évoquer les +puissances infernales. Une main invisible avait gravé sur son front, +pendant son sommeil, les trois lettres que voici:</p> + +<div class="center"> + <img src="images/135.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<p>qui, dans le langage magique, signifient:</p> + +<p class="smcap"> +<span style="margin-left: 5em;">Tue!</span><br /> +</p> + +<p>Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brûler, massacrer, +exterminer. Il égorgeait, sans pitié, les femmes, les enfants, les +vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il +aimait à boire leur sang tout chaud encore et fraîchement versé. C'était +le monstre le plus effroyable qu'on eût jamais vu.</p> + +<p>Ce qui ajoute encore à la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il était +invulnérable, excepté au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les +sabres, les lances, les flèches, les balles, rebondissaient sur sa peau +sans l'entamer, comme si elles eussent été élastiques.</p> + +<p>Tel était ce guerrier épouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans +le coeur de tous les Chinois. Pierrot même, au premier abord, eut peine +à soutenir sa vue; mais quand il pensa à l'opinion que Rosine aurait de +lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait reculé devant le +danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardantès ne l'eussent +pas fait reculer d'une semelle.</p> + +<p>Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la +Chine. Il vit bien que son armée avait besoin de s'aguerrir, et +attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le +long des murailles et dans l'intérieur des tours, et prit soin d'exercer +ses soldats.</p> + +<p>Horribilis arriva au camp quelques jours après, et demanda d'un ton +hautain pourquoi l'on n'avait pas livré bataille à l'ennemi. Pierrot +exposa ses raisons avec une fermeté polie, et tout le conseil fut de son +avis.</p> + +<p>—Mon père, dit Horribilis, ne vous a pas envoyé pour discuter, mais +pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous êtes plus prudent +que brave.</p> + +<p>Pierrot se mordit les lèvres pour ne pas répondre avec sévérité; mais, +sans s'inquiéter du discours du prince, il fit continuer les exercices +militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, déplora +tout haut la lâcheté du grand connétable, qui compromettait, disait-il, +le sort de l'État. On ne l'écouta point; mais un jour, Pierrot, +impatienté, lui dit en présence de toute l'armée:</p> + +<p>—Seigneur, daignez vous mettre avec moi à la tête de l'avant-garde, +nous allons faire une sortie générale contre les Tartares.</p> + +<p>—Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignité, que j'expose +inutilement des jours qui sont précieux à l'État et à ma famille. Je +vais en demander la permission à mon père, et si Sa Majesté le permet, +vous me verrez courir le premier dans la mêlée.</p> + +<p>Comme on le pense bien, il se garda d'écrire, et Pierrot, content de +l'avoir réduit au silence, ne lui en parla pas davantage.</p> + +<p>Cependant, Kabardantès, furieux de se voir arrêté par cette muraille et +par la prudence de Pierrot, résolut de donner un assaut général. +L'embarras était grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient +escalader la muraille à cheval, et savaient mal combattre à pied. +Kabardantès, après avoir un peu rêvé à cette difficulté, fit fabriquer +une énorme quantité d'échelles d'une hauteur de plus de cent quarante +pieds chacune, et décida que l'escalade se ferait à neuf heures du +matin, après déjeuner.</p> + +<p>Au jour fixé, Pierrot, averti par ses éclaireurs du dessein de l'ennemi, +borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait +être de jeter des pierres sur la tête des Tartares pendant l'assaut, et +de renverser leurs échelles dans le fossé. La hauteur de la muraille +était telle qu'il n'y avait rien à craindre des assiégeants si les +assiégés faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcèrent un petit +discours que le vieil Alcofribas nous a conservé:</p> + +<p>«Braves Tartares, dit Kabardantès, montez à l'assaut sans peur. Si vous +mettez le pied sur ce rempart, la Chine est à vous: massacrez, pillez, +brûlez. Je me réserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt +ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.»</p> + +<p>—Vive le généreux Kabardantès! crièrent les Tartares.</p> + +<p>Ce cri fut si retentissant et poussé avec tant d'ensemble que la +muraille en fut ébranlée: quelques pierres tombèrent des créneaux.</p> + +<p>—Voyez, dit Kabardantès, les dieux mêmes sont pour vous: la muraille +s'écroule pour vous livrer passage.</p> + +<p>On applaudit de toutes parts. Le même accident avait effrayé les +Chinois.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les +écraser que ces pierres sont tombées d'elles-mêmes sur leurs têtes.</p> + +<p>La vérité est que les pierres n'étaient pas solidement liées avec du +ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait à des soldats +poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.</p> + +<p>—Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous +attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la liberté se +souviennent qu'on ne défend qu'avec le sabre ces trois biens si +précieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.</p> + +<p>A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire +de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitèrent et attendirent de pied +ferme le premier choc.</p> + +<p>Kabardantès dressa une échelle contre la muraille et commença +l'escalade. En un instant plus de mille échelles furent dressées et se +chargèrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrière les +autres comme des fourmis noires dans une fourmilière; ils poussaient des +cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois à +leur poste.</p> + +<p>Lorsque Kabardantès fut arrivé au sommet de l'échelle, il mit la main +sur le créneau et dit à Pierrot qui l'attendait:</p> + +<p>—Ah! chien, c'est toi qui as tué Pantafilando; tu vas mourir!</p> + +<p>En même temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le +leva en l'air, fit perdre l'équilibre au géant et le jeta dans le fossé, +les bras en avant et la tête la première. Dans cette chute épouvantable, +tout autre eût été réduit en miettes; le Tartare ne fut qu'étourdi du +coup.</p> + +<p>—Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu +dois le savoir maintenant.</p> + +<p>A ces mots, il prit par les deux montants l'échelle toute chargée de +Tartares qui montaient derrière leur empereur, et la balança quelque +temps dans l'air, comme s'il eût hésité sur ce qu'il devait faire. Tous +ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot +la poussa violemment sur une échelle voisine; toutes deux tombèrent sur +une troisième, qui s'écroula sur une quatrième, et celle-ci sur une +cinquième.</p> + +<p>A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'éleva un profond silence. +Les échelles tombaient les unes sur les autres, jusqu'à la dernière, sur +une étendue de plus d'une demi-lieue, qui était celle du champ de +bataille.</p> + +<p>L'une d'elles présentait un spectacle fort singulier: comme chaque +Tartare tenait sa lance haute derrière son compagnon, celui du premier +rang reçut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il +se trouva embroché tout vif comme une alouette; le second reçut à son +tour la lance du troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut +le bonheur de sauter à terre avant la chute de l'échelle et de s'enfuir.</p> + +<p>Plus de vingt mille Tartares périrent dans ce premier assaut, et de la +seule main de Pierrot. «On ne s'étonnera pas de ce nombre, dit le vieil +Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille échelles, et que +chacune d'elles était chargée d'hommes jusqu'au dernier échelon; qu'il y +avait plus de cent cinquante échelons, et que tout s'écroula en même +temps.» On irait même fort au delà si l'on calculait tous ceux qui +s'estropièrent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cassés, ou +les jambes rompues, ou les côtes enfoncées, ou l'oeil poché, ou le nez +en marmelade. Mais on conçoit assez que nous préférions la vérité à la +gloire même de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.</p> + +<p>C'est déjà bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir, +élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et à la +dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il +sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela, +avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de +conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient +encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres +hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux +auxquels il faut des douches et des sinapismes.</p> + +<p>Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut +avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais +cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter +avec un sabre; c'est le devoir de tous les honnêtes gens et de tous les +gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnête homme si l'on ne +sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie +et soi-même.</p> + +<p>Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares, +il était forcé de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre, +dit l'Évangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements +de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour +protéger les faibles et les opprimés; mais alors il n'hésitait jamais, +eût-il dû lui en coûter la vie.</p> + +<p>Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air +et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on +entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se +croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.</p> + +<p>Hélas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère +et des enfants, peut-être! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter +sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui +cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces +sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense, +ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si +lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe +de la justice?</p> + +<p>Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son +étourdissement et lui cria:</p> + +<p>—Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai!</p> + +<p>A ces mots, saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le +lança à la tête de Pierrot. Celui-ci évita le coup, et le rocher alla +tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les +autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les +ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade; mais les +Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Ils manquaient +d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts.</p> + +<p>En revenant dans sa tente, le grand connétable reçut les félicitations +de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient: Vive Pierrot! +L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait. +Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore, à qui il devait tant de +gloire.</p> + +<p>—Ah! se disait-il, il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine +près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!</p> + +<p>Au moment où il formait ce voeu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à +ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse, +suivant la coutume.</p> + +<p>—Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences à +comprendre et à remplir tes devoirs, je veux t'en récompenser: donne-moi +la main.</p> + +<p>Pierrot le fit, et au même moment se trouva transporté dans une vallée +qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et +sentit son coeur battre violemment.</p> + +<p>—Entre hardiment, dit la fée, et ne parle à personne. Je t'ai rendu +invisible. Écoute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici.</p> + +<p>Le soleil venait de se coucher derrière la colline, et les travaux de la +campagne avaient cessé. On voyait de toutes parts rentrer les vaches, +les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine +on apprêtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Déjà la table +était dressée, et la mère de Rosine surveillait ces préparatifs. Quand +tout fut terminé, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la +maison, et toutes deux demeurèrent en silence, écoutant ce doux et +éternel murmure qui sort le soir, pendant l'été, des bois, des champs et +des prairies, et qui semble être une prière que la nature entière +adresse au Créateur. Bientôt la lune parut à l'orient et éclaira cette +scène paisible.</p> + +<p>La cloche de l'église sonna l'<i>Angelus</i>, et tous les habitants du +village élevèrent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa mère +s'agenouillèrent, et après quelques instants de méditation, se +rassirent pour regarder la voûte bleue et pure du firmament, dans lequel +on voyait à peine quelques étoiles.</p> + +<p>—A quoi penses-tu, Rosine? dit la mère.</p> + +<p>—Je pense, ma mère, au bonheur de vivre ainsi, près de toi; au calme +dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du +bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.</p> + +<p>—Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il +durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis +mourir....</p> + +<p>—O maman! s'écria Rosine en se jetant dans les bras de sa mère.</p> + +<p>—La guerre est déclarée.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas +jusqu'ici?</p> + +<p>—Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot +qui commande notre armée? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?</p> + +<p>—Et qui t'a dit qu'il commandait l'armée?</p> + +<p>—Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.</p> + +<p>—Tu t'occupes donc des journaux, à présent? Autrefois, tu ne pouvais +pas les souffrir.</p> + +<p>Ici Rosine se trouva si embarrassée pour expliquer ce que sa mère avait +déjà deviné, je veux dire qu'elle ne s'intéressait pas plus +qu'auparavant à la politique, mais qu'elle s'intéressait fort à Pierrot, +que sa mère ne poussa pas plus loin ses questions.</p> + +<p>Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la +fée Aurore le retint.</p> + +<p>—Regarde, dit-elle.</p> + +<p>En même temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla à Pierrot que +le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus +secrètes pensées; mais ce coeur était si pur, si noble et si doux, que +Pierrot se sentit pris d'un violent désir de se jeter à genoux devant +elle, et de l'adorer comme la plus parfaite créature de Dieu.</p> + +<p>—Pierrot, dit la fée, voilà celle que je te destine; mais il faut que +tu l'obtiennes par des travaux auprès desquels ce que tu as fait n'est +rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus +brave; que tu laisses de côté pour toujours tes intérêts personnels, ta +vanité et le désir même que tu as d'être applaudi des autres hommes. A +ce prix, veux-tu être un jour son mari?</p> + +<p>—Je le veux! s'écria Pierrot.</p> + +<p>—Songe bien, dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et +glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te +faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand +encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré +jusqu'ici.</p> + +<p>—Je le veux! dit Pierrot.</p> + +<p>A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en +aperçût, un anneau magique constellé tout semblable à celui qu'elle +avait autrefois donné à Pierrot.</p> + +<p>—Vous voilà fiancés, dit-elle.</p> + +<p>Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit +transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres.</p> + +<p>Le lendemain, ce héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit +se mouvoir toutes sortes de balistes, de béliers, de catapultes et +d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue +l'inquiéta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne +tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il +voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne +résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. Il fit +amasser une grande quantité de bois, d'huile et de rochers, pour brûler +ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et +les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le +camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un +mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.</p> + +<p>Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux +traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce +que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de +Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer +un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande +muraille chinoise. A ce moment, Kabardantès donna le signal: elle partit +comme une flèche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'écroula avec +un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.</p> + +<p>Aussitôt Kabardantès et les plus braves de son armée se précipitèrent +pour entrer dans la brèche. Toute l'armée chinoise poussa un cri de +terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardantès mettait le pied dans +l'intérieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute +sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que +les pierres écroulées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta +promptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d'huile bouillante +qu'il avait fait préparer. Kabardantès ferma la bouche trop tard, et, +dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile, +descendant dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit, +jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.</p> + +<p>Kabardantès, exaspéré, lui donna un coup de pied si violent que le +malheureux majordome fut jeté à six cents pas de là, et tomba mort sur +les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient +à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son appel. Pendant ce +temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans +des convulsions désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et, +ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre et voulut lui +tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche et fit signe que de là +venait son mal.</p> + +<p>—Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.</p> + +<p>Et il fit préparer un lavement; mais le malheureux prince, indigné de +n'être pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes, +et le cassa en deux sur son genou. Après cet exploit, tout le monde +s'enfuit, et il resta seul, maugréant, pestant contre Pierrot, +maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal à propos de +crier victoire, et ne parlant que d'écorcher son ennemi. Mais laissons +ce féroce empereur, et revenons à notre ami.</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de se réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès +et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le +suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche.</p> + +<p>—En avant! cria Pierrot à ses soldats; et, pour leur donner l'exemple, +il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers +il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième. +Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour +son courage, s'avança sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de +lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait +devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, il +la passa au travers du corps du Tartare.</p> + +<p>—Voilà un dindon et une oie! dit Pierrot.</p> + +<p>Animés par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat +devint acharné autour de la brèche. Cependant les Tartares, toujours +renforcés, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui +lui réussit.</p> + +<p>Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de fagots et y fit mettre +le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun +Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot, +n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas +plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut +se rendre.</p> + +<p>Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle +attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois +travaillèrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille était refaite, +et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu +du combat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de +Kabardantès et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces +pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son +chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir +remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies.</p> + +<p>Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On +convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une +habileté dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa +gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le +perdre.</p> + +<p>Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivit +à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il +distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait +ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner +Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se +charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des +soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne +fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si +agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il +fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même +durant son sommeil.</p> + +<p>Cependant Horribilis voulait à tout prix le faire tuer, ou tout au moins +l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'âme +était noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les +méchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien +s'appelait Tristemplète. Il était petit, avait les yeux enfoncés sous +des sourcils grisonnants, le nez busqué et touchant presque au menton, +les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un féroce gredin. Ses +yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce +coquin, qui plusieurs fois déjà avait mérité la potence, et n'échappait +à la mort que par les intelligences qu'il avait avec les démons, plut +tout d'abord à Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux +cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot.</p> + +<p>—Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable!</p> + +<p>Tristemplète sourit.</p> + +<p>—Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est +par là qu'il faut le prendre.</p> + +<p>Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il prononça les mots +sacramentels:</p> + +<div class="center"> + <img src="images/152.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<p>qui signifient, dans la langue magique: <i>kara, brankara</i>, et en +français: <i>approche, esclave</i>. C'est la formule usitée pour évoquer le +démon.</p> + +<p>Celui-ci parut.</p> + +<p>—Maître, dit-il, tu m'as appelé; que me veux-tu?</p> + +<p>Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable +et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout +entière avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les +enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de +l'enfer.</p> + +<p>Le résultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait +éperdument la fille d'une fermière, et qu'ils avaient été fiancés par la +fée Aurore. Hélas! tremblez et soupirez, âmes sensibles, car de ce jour +datent les premiers malheurs de notre ami.</p> + +<p>A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'armée avec +son confident, fit enlever Rosine et sa mère dans un nuage, par le moyen +des démons qui obéissaient à Tristemplète, et les renferma dans un +château revêtu à l'extérieur de plaques d'acier travaillé par les +esprits infernaux, et qui avait la propriété d'être invisible.</p> + +<p>Au moment même où Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de +Pierrot lui serra le doigt comme s'il eût été vivant, et son coeur +battit violemment sans qu'il sût pourquoi. C'était un de ces +pressentiments que Dieu envoie aux âmes tendres, et qui ne leur font pas +éviter le malheur. Pierrot, attristé et plein de pensées lugubres, eut +recours à la fée Aurore.</p> + +<p>La bonne fée lui apprit ce qui s'était passé, et cherchait à le +consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de désespoir.</p> + +<p>—Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quittées? quel besoin +avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste +absence qui les a perdues! Qui sait où elles sont maintenant? qui sait +entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir? +Périsse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma +Rosine chérie. Je pars.</p> + +<p>—Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fée avec une douce sévérité. +Tu as des devoirs plus importants à remplir.</p> + +<p>Et comme elle vit qu'il ne l'écoutait pas:</p> + +<p>—Je sais où est ta fiancée, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne +crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois sûr qu'après la +guerre je t'aiderai moi-même à retrouver Rosine.</p> + +<p>—Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consolé.</p> + +<p>—Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, à qui tous les +génies obéissent.</p> + +<p>A ces mots elle disparut.</p> + +<p>Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la +guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fée pour craindre +qu'on fît aucun mal à sa fiancée pendant son absence; mais il avait peur +qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devînt triste, qu'elle +tombât malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il +s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu +quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil, +croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut: c'est +un petit grain de caprice; mais ce grain était si petit, si difficile à +découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de +l'apercevoir. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine +nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle +qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux +Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son +coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de +Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.</p> + +<p>Cependant Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé +qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf +zygomatique s'était resserré et comme replié sur lui-même, et le +malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité, +faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les +assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était +brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud, +il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se +brûla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le +jeta la tête la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner +des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies +de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des +Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un <i>De profundis</i> +au lieu de dire les <i>grâces</i> comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus +question.</p> + +<p>Le lendemain, le nouveau maître d'hôtel, craignant le même sort, ne +servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une +colère furieuse:</p> + +<p>—Viens ici! lui cria-t-il.</p> + +<p>Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver, +mais il n'en eut pas le temps.</p> + +<p>L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et +s'enfonça dans la muraille, où elle resta fixée. Tout le monde applaudit +à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin +Kabardantès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare +intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée, +mais qui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra +en fonction, Kabardantès remarqua qu'il se tenait toujours derrière son +fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répondit +d'abord que c'était le devoir de sa charge; puis, comme le prince +insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait +été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à +Kabardantès pour éviter le sort de ses prédécesseurs.</p> + +<p>—Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dîner +en paix, il ne faut pas que j'aie derrière moi un homme toujours prêt à +me couper le cou. Laisse là tes fonctions et rentre dans l'armée. Je te +fais mon lieutenant principal.</p> + +<p>Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'âme de Kabardantès, +et tout bas l'heureuse hardiesse du maître d'hôtel. Celui-ci devint +aussitôt le ministre et le favori de son maître. Cette histoire, qui est +très-véridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a +suggéré à ce sage enchanteur la réflexion suivante:</p> + +<p>«Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise +sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais +que par lâcheté, et le lâche n'inspire à personne ni estime ni intérêt.»</p> + +<p>Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien; si elle vous paraît +bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.</p> + +<p>Cependant ni la grandeur d'âme de Kabardantès, ni la hardiesse de son +favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et +cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient à +manger à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle +eût obtenu le moindre succès: ses provisions commençaient à s'épuiser. +Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardantès lui-même +était réduit à manger du cheval, et ce n'était pas une bonne nourriture, +croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent inventé +d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mêmes du boeuf et des +poulardes à meilleur marché.</p> + +<p>Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de +Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait +tous les jours plus redoutable. Les plus lâches désiraient la bataille, +se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès +rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège: il n'osait +retourner en arrière de peur d'être détrôné par ses propres sujets, +furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les +deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen +sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval, +malgré la grande muraille.</p> + +<p>Il fit amasser dans les îles Inconnues toutes les charrettes et tous les +tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les +fit conduire au pied de la muraille, chargés de pierres énormes. En peu +de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardantès fit +recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement +de rochers, de sables et de terre amoncelés descendait en pente douce du +sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et +permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte +jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps, +et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne +doutaient pas de la victoire.</p> + +<p>De son côté, Pierrot suivait de l'oeil les progrès de ce travail. Il fit +secrètement creuser le terrain sous l'immense amas de matériaux entassés +par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des voûtes en maçonnerie d'une +solidité admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans +ces caves, qui étaient creusées à une profondeur de près de cent pieds. +En même temps, à cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit +construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui +séparait les deux murailles était destiné à servir de fossé où toute la +cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forcée de sauter. En même +temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait à volonté abaisser +ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas +d'attaque.</p> + +<p>Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces préparatifs de part et +d'autre. Chacune des deux armées se tenait sur ses gardes, mais évitait +d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardantès crut le moment favorable.</p> + +<p>—A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il à Pierrot.</p> + +<p>—A l'huile, répondit celui-ci.</p> + +<p>A ce souvenir, l'empereur des îles Inconnues fut transporté de fureur et +donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares à cheval (car les +autres avaient péri de fatigue ou sous les coups de Pierrot) +s'ébranlèrent en même temps et coururent au grand galop sur l'esplanade +qu'ils avaient construite. C'était un spectacle admirable et grandiose: +tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et +ces cavaliers tenant la lance en arrêt et poussant des cris affreux, +jetèrent la terreur dans l'âme des Chinois. Pierrot s'en aperçut et +donna le signal de la retraite. Ils se retirèrent en bon ordre au moyen +des ponts-levis, poursuivis de près par la cavalerie tartare, qui, +s'échauffant à cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment +où le dernier soldat chinois ayant passé, on commençait à lever les +ponts-levis.</p> + +<p>Aucun Tartare ne soupçonnait le piége, Pierrot ayant caché ses travaux +au moyen de palissades qui étaient dressées sur la muraille, et qui +semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois. +Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent +jetées dans le fossé antérieur. Aussi les Tartares furent bien étonnés +lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la +voix moqueuse de Pierrot leur crier:</p> + +<p>—Au bout du fossé, la culbute.</p> + +<p>Ce fut en effet une culbute épouvantable. Les trente premiers rangs de +la cavalerie, lancés à toute bride, sautèrent dans le fossé sans pouvoir +contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis à temps, +restèrent sur le bord et regardèrent tristement le sort de leurs +camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd +de têtes brisées, de jambes cassées et de poitrines enfoncées. Les +chevaux se débattaient sur les hommes, et tous ensemble, percés de leurs +propres armes, remplissaient de sang le fossé. Les Chinois roulaient sur +eux des rochers énormes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas +tués du premier coup.</p> + +<p>Au milieu de ce désastre, l'âme sensible de Pierrot fut saisie de +compassion. Il arrêta ses soldats, et fit offrir à ces malheureux, qui +se débattaient contre la mort, de leur donner la liberté et la vie s'ils +voulaient se rendre. Tous acceptèrent, et Pierrot leur fit jeter des +cordes au moyen desquelles on les repêcha un à un: on les envoya dans +l'intérieur de la Chine, où ils furent employés à faire des routes, à +cultiver la terre et à mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient +mieux que personne.</p> + +<p>Un seul refusa de se rendre: c'était Kabardantès lui-même. Il était +tombé le premier dans le fossé avec son cheval; mais comme il était +invulnérable et que ses os étaient faits d'une manière plus dure que le +fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant +tomber successivement sur sa tête toute l'avant-garde de son armée.</p> + +<p>—Scélérat, cria-t-il à Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me +tends des piéges.</p> + +<p>—Comme à une bête féroce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi bête que +féroce. Quant à te combattre en face, j'en serais fort aise, si je +n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux à faire; mais sois sûr +que cela se retrouvera.</p> + +<p>Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'armée les +comprenait sans qu'il eût besoin de parler. Il ne craignait pas de +risquer sa vie; seulement il ne savait à qui laisser le commandement +après sa mort. Il n'avait que du mépris pour la lâcheté d'Horribilis, +et aucun des généraux chinois n'était assez illustre par sa naissance et +par son courage pour qu'on pût lui confier le sort de l'armée. Il aurait +donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre eût été terminée et +que l'armée tartare eût consenti à se retirer après la mort de son chef; +mais il fallait d'abord battre les Tartares si complétement qu'ils +n'osassent plus revenir en Chine.</p> + +<p>Ceux-ci étaient encore très-loin de se décourager. S'ils furent d'abord +étonnés de la profondeur du fossé et du triste sort de leurs camarades, +cet étonnement dura peu, et ils demeurèrent sur le bord de la muraille, +ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave +Trautmanchkof, qui avait pris le commandement après la chute de +Kabardantès, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et +ordonna de combler le fossé. En entendant donner cet ordre, Pierrot +s'avança sur le parapet du rempart, et dit:</p> + +<p>—Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de +faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre +courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix, +les deux nations seront amies jusqu'à la fin des temps. Croyez-moi, une +bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.</p> + +<p>—Va prêcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas +avant d'avoir vengé dans le sang de tous les tiens le malheur de nos +camarades.</p> + +<p>En même temps il banda son arc et tira une flèche contre Pierrot. +Celui-ci fut blessé légèrement à la main.</p> + +<p>—Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang versé retombe sur vos têtes!</p> + +<p>Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers +(car, en ce temps-là, la poudre ne servait qu'à tirer des feux +d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets), +approchèrent les lances à feu de la traînée de poudre qui communiquait +avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit +entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille +intérieure elle-même, derrière laquelle se tenaient les Chinois, fut +ébranlée. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulevée par +l'explosion, fut lancée dans les airs à une hauteur extraordinaire; et, +parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares +périrent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop +jusqu'à deux lieues du camp. Kabardantès, qui attendait encore dans le +fossé entre les deux murailles qu'on vînt le tuer ou lui rendre la +liberté, fut lancé dans le camp de Pierrot, et retomba à terre sans se +faire aucun mal. Aussitôt il s'élança au travers des Chinois, qui se +gardèrent bien de l'arrêter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le +fossé et se trouva libre et du côté des Tartares. Alors, sans s'arrêter +à considérer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son armée, qui +galopait en désordre du côté des îles Inconnues.</p> + +<p>Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau fossé et déblayer +l'esplanade. Mais il n'avait pas à craindre de sitôt un nouvel assaut. +Dès que Kabardantès reparut dans son armée, ce fut une huée universelle. +Les uns lui faisaient compliment de son adresse à sauter, et le +comparaient à une balle élastique qui tombe à terre et rebondit dans les +airs. D'autres lui reprochaient leur défaite et lui montraient avec des +imprécations les blessures qu'ils avaient reçues à son service. Les plus +échauffés parlaient de le lapider. Le géant, effrayé de la fureur +croissante des Tartares, s'écria, d'une voix qui dominait le tumulte, +qu'il fallait attribuer la défaite à la perfidie de Pierrot, et non à sa +propre inhabileté; que personne ne pouvait prévoir l'existence du fatal +fossé; qu'il l'avait prévu moins que tout autre, puisqu'il avait sauté +dedans le premier; mais qu'il était prêt à venger son armée et lui-même +en provoquant Pierrot à un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en +terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que +moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois +je me chauffe.</p> + +<p>A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit +tourner en l'air comme une fronde et le lança sur une montagne voisine. +Le malheureux fut écrasé du coup. A cet acte de vigueur, l'armée +tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le +lendemain, toute l'armée retourna au camp, mais il ne restait plus que +les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la +nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue, +la consternation s'empara des Tartares, et Kabardantès lui-même commença +à désespérer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trêve de dix +jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, même du +côté des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.</p> + +<p>Cependant l'empereur des îles Inconnues s'arrachait de désespoir les +cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot à haute voix, et le défiait de +descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot, +secrètement piqué, mais retenu par les raisons de prudence et de salut +public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas répondre à ces cris +furieux. Il attendait que la faim et l'ennui forçassent les Tartares à +se retirer.</p> + +<p>Un siége de cette espèce ne pouvait durer longtemps.</p> + +<p>Les assiégés, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus +aguerris et plus confiants dans leur chef, commençaient à ne plus +redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les +Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les +réduire à une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant +leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tête, ils +allèrent déclarer à Kabardantès qu'ils rentraient chez eux, et que s'il +voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'armée +était ce même Trautmanchkof qui avait été quelques jours le favori de +l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fierté, +aspirait secrètement au trône.</p> + +<p>Kabardantès, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se +précipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au +galop, suivis de toute l'armée, qui prit la route des îles Inconnues. +Kabardantès courut après ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui +ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes à ceux qui ne +l'étaient pas. Tout à coup il entendit un grand bruit: c'était l'armée +de Pierrot, qui, son général en tête, poursuivait les Tartares en +chantant ce refrain:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">C'est le chien de Jean de Nivelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui s'enfuit quand on l'appelle.</span><br /> +</p> + +<p>Le malheureux Kabardantès eut d'abord envie de faire face comme un +sanglier acculé par des chasseurs, mais il perdit courage en voyant +Pierrot piquer des deux à sa rencontre et toute son armée le suivre.</p> + +<p>—Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, monté sur Fendlair et fier comme +Artaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de sa valeur. En +même temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Car les Tartares</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ne sont barbares</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'avec leurs ennemis</span><br /> +</p> + +<p>Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs.</p> + +<p>Kabardantès ne s'amusa pas à répondre. Il courait à pied si vite et il +avait l'haleine si longue, qu'en une heure il avait déjà fait plus de +vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il était impossible de l'atteindre, +rejoignit son armée.</p> + +<p>Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs +chefs, tous les soldats se précipitèrent à sa rencontre. Ils portaient +au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous +les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant d'intelligence que +d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses à droite et à gauche, comme +pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait à son cavalier. Peu +à peu l'enthousiasme devint si violent et si frénétique qu'on enleva +Pierrot et son cheval pour les porter à bras. Pierrot, ému de tant de +reconnaissance, ne savait comment les remercier et se dérober à son +triomphe.</p> + +<p>—Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les +partager avec Rosine!</p> + +<p>Horribilis seul ne prenait aucune part à la joie commune. Enfermé dans +sa tente avec son noir confident, il attendait l'effet des lettres qu'il +avait écrites à son père. Enfin ce message si désiré arriva. Au moment +même ou Pierrot rentrait dans sa tente, entouré de ses officiers, un +courrier lui remit une dépêche du roi. Pierrot la lut, et sans changer +de ton, dit à ceux qui l'entouraient:</p> + +<p>—Sa Majesté me rappelle à la cour et me charge de remettre au prince +Horribilis le commandement de l'armée.</p> + +<p>A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut consterné.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire? disaient les généraux. Si le grand connétable +nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en +une heure, tout sera fini.</p> + +<p>Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un +profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de +Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On +s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp; +on résolut de ne pas obéir, de garder Pierrot malgré lui, de renvoyer +Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine. +De tous côtés s'éleva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot I<sup>er</sup>! A mort +Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie!</p> + +<p>A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplète et +attendit l'événement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa +tente et s'avança dans la foule. Tout le monde s'écria: Vive Pierrot! Il +fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence.</p> + +<p>—Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends +que quelques séditieux veulent désobéir au roi et me garder malgré moi +même! Est-ce ainsi que vous obéissez aux lois de la patrie et au grand +roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son +armée, j'ai obéi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne +l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas à un homme. +Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez +vaincu avec moi. Voulez-vous, en désobéissant au roi, allumer une guerre +civile, quand la guerre étrangère est à peine terminée? Retournez à vos +tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars.</p> + +<p>Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une +petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les +rats ont mangé le manuscrit, de sorte que j'ai pu à peine en déchiffrer +quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez, +mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde éloquence; car, +sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une +dernière acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans résistance +après avoir remis le commandement à Horribilis.</p> + +<p>—Ah! je respire enfin, s'écria celui-ci en recevant le cachet royal, +qui était le signe de l'autorité de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse +sous les yeux ce rival détesté. C'est maintenant, mon brave +Tristemplète, que je vais me couvrir de gloire à mon tour et poursuivre +l'ennemi jusque dans sa capitale.</p> + +<p>Laissons-le se bercer de ces espérances. Avant peu nous verrons les +tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute +l'armée par sa lâcheté. Suivons maintenant Pierrot.</p> + +<p>Il était partagé entre deux sentiments contraires: la tristesse d'être +enlevé à ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et +la joie de recouvrer sa liberté et de pouvoir venger et sauver Rosine de +ses ennemis. Pour dire la vérité, cette dernière impression était si +forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de Pékin, +et que les passants le croyaient à moitié fou. Ils n'avaient pas tort: +au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie?</p> + +<p>Voyons maintenant ce qui se passait à la cour du grand roi Vantripan. Si +vous le voulez, nous remettrons ce récit au chapitre suivant. Je me suis +un peu essoufflé en courant à la suite de Pierrot sur le grand chemin, +et je vais me reposer. Suivez mon exemple.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<h3>CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT</h3> + +<h3>COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZÉBUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX</h3> + +<h3>I</h3> + + +<p>«Il y a, dit le vieil Alcofribas en commençant le cinquième livre de +l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de +l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lancée à toute vapeur, plus +vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au même instant rase +déjà la plaine, plus vite que la lumière du soleil qui parcourt +quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pensée de l'homme. +Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole +l'hirondelle, mais sa pensée galopait encore devant lui.»</p> + +<p>Le sage enchanteur entend par là que notre ami Pierrot était fort pressé +d'arriver et qu'il ne s'arrêtait guère à considérer à droite ou à +gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait +bien prévu, et c'était pour forcer Pierrot de quitter le commandement de +l'armée qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa +mère dans la forteresse invisible, gardée par les esprits infernaux. +Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce délai, crut de son devoir de +se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'état des affaires sur +la frontière, et sa dernière victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi +infatigable que lui, courait comme si le salut du monde eût dépendu de +sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout botté, tout éperonné se +présenta devant Vantripan.</p> + +<p>Le moment n'était pas favorable. Ce grand roi, ayant mangé trop de +melon, avait mal digéré et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi +fit-il une vilaine grimace quand on annonça l'arrivée du grand +connétable.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il, le voilà donc, ce rebelle. Qu'il entre.</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majesté me pardonne ma +hardiesse, je ne suis pas un rebelle.</p> + +<p>—Qu'es-tu donc, drôle? Tu abuses de mes bontés; tu te glisses à ma +cour; je te fais grand connétable, grand amiral, premier ministre, je te +donne mon sceau royal, je te délègue mon autorité suprême, et j'apprends +que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que +tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que +tu n'oses livrer bataille, que tu déshonores mes armes et la gloire de +mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te +révolter contre ton prince, tu payes des soldats séditieux pour qu'ils +te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidèle ou révolté? +Réponds.</p> + +<p>En parlant, ce grand roi s'échauffait et s'enhardissait peu à peu +jusqu'à insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractère +fier et peu endurant de celui-ci, commencèrent à trembler et à regarder +du côté de la porte, s'attendant à quelque scène violente. Ils se +trompaient. Pierrot répondit avec beaucoup de sang-froid:</p> + +<p>—Oserai-je demander à Votre Majesté de qui elle a reçu des +renseignements si authentiques sur mon administration?</p> + +<p>—Et de qui, répliqua Vantripan qui se méprit au sang-froid de Pierrot +et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets +qui soit assez fidèle et courageux pour oser te dénoncer à moi et braver +ta vengeance?</p> + +<p>—Quel est ce sujet si fidèle et si courageux? demanda pour la seconde +fois Pierrot.</p> + +<p>Vantripan s'aperçut qu'il était allé trop loin et que Pierrot commençait +à s'échauffer. Il eût bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer +au fond de son gosier; mais «une parole échappée, dit très-bien le +vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en liberté, elle +ne revient jamais vers celui qui l'a lâchée.» Enfin il répondit avec +quelque embarras:</p> + +<p>—C'est Horribilis qui m'a découvert tous ces abus.</p> + +<p>—Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grâce à l'honneur +qu'il a d'être de votre sang et l'héritier de votre couronne. Je ne +supporterais pas aussi aisément d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on +produise des témoins contre moi, et je me justifierai.</p> + +<p>—Des témoins, des témoins! dit Vantripan embarrassé, cela est bien +facile à dire. N'en a pas qui veut, des témoins.</p> + +<p>—J'en ai, moi, Majesté, dit Pierrot.</p> + +<p>Et il rendit compte de son administration d'une manière si claire, si +précise et si éloquente, que toute la cour était dans l'admiration, et +le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son +récit en annonçant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce +fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-même, et +l'embrassant, le fit asseoir à côté de lui.</p> + +<p>—Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces +mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aimé et je n'aimerai jamais +que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des +misérables que je ferai pendre ou empaler, à ton choix.</p> + +<p>—Majesté, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites, +mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas être plus longtemps un sujet +de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me +retire, et je désire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus +dévoués que moi à votre service (cela est impossible), mais plus +heureux.</p> + +<p>—Ne te retire pas, s'écria Vantripan, je te le défends. J'ai besoin de +toi; je veux t'avoir près de moi jusqu'à mon dernier jour. Que te +manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage? +Tu me l'as déjà demandée. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois +quelques difficultés, je suis sûr qu'elle sera aujourd'hui la première à +te présenter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette?</p> + +<p>La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agréable; mais il +était trop tard. Pierrot était cuirassé contre l'ambition, et il se +souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort +embarrassé, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la +belle Bandoline, ce qui n'était pas poli, et il voulait encore moins +laisser croire qu'il l'acceptait.</p> + +<p>—Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majesté veut bien +me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai désiré cette alliance; +mais depuis j'ai réfléchi qu'elle était trop au-dessus des voeux et de +la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier.</p> + +<p>—De quoi te mêles-tu? s'écria Vantripan, si ma fille et moi nous te +trouvons bon tel que tu es? Est-ce à toi de faire des façons? Va, va, +donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce +dans trois jours.</p> + +<p>Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile.</p> + +<p>—Majesté, reprit-il, cette alliance autrefois eût comblé tous mes +voeux; aujourd'hui je ne puis plus y prétendre. J'ai le dessein, +aussitôt que Votre Majesté voudra me le permettre, de résigner entre ses +mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me +faire fermier. J'ai des goûts rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous +étonner. Paysan je suis né, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un +séjour convenable pour une si grande princesse?</p> + +<p>—Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as +quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment +d'avoir vu ta demande refusée? Bandoline va te demander elle-même en +mariage. Après cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage? +ton orgueil est-il satisfait?</p> + +<p>—Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour +femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre +fermière?</p> + +<p>—Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.</p> + +<p>Si jamais on voulait peindre le comble de l'étonnement, il faudrait +représenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand +Vantripan lui-même et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en +pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des +quatre-vingt-quinze dynasties qui ont régné cent cinquante mille ans sur +la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot +était devenue si délicate qu'il aurait donné beaucoup pour voir finir +cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait +seul, debout, et les yeux baissés, au milieu des regards de tous. Ses +paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan +s'écria:</p> + +<p>—Mille millions de cathédrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?</p> + +<p>—Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermeté; je +n'ai point brigué l'honneur que Votre Majesté daigne me faire, et, comme +je ne puis l'accepter, je le déclare avec sincérité.</p> + +<p>A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte +et la douleur la suffoquaient.</p> + +<p>—O ciel! s'écriait-elle, être dédaignée par celui que j'ai dédaigné si +longtemps!</p> + +<p>Elle se leva, et, suivie de sa mère, alla pleurer à l'aise dans son +appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares; +Pierrot, premier ministre adoré de tout un peuple (ce qui est si rare +pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des +gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.</p> + +<p>—Pourquoi, disait-elle amèrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il +deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je méprisé?</p> + +<p>Et son imagination s'enflammant peu à peu, elle résolut de connaître sa +rivale pour se venger d'elle, et, s'il était possible, l'enlever à +Pierrot.</p> + +<p>Pendant qu'elle formait des projets si funestes à la tranquillité de +notre héros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir +convenablement du mauvais pas où il était engagé; mais il ne put y +parvenir.</p> + +<p>—Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insulté la majesté royale, tu as +dédaigné ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il +sur-le-champ en voyant étinceler les yeux de Pierrot) je me contente de +te bannir de ma présence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand connétable, +ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court, +entends-tu bien? c'est-à-dire un homme de rien, un ingrat que j'ai +nourri de mon pain, abreuvé de mon vin, que j'ai caressé et réchauffé +dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son +bienfaiteur. Va-t'en.</p> + +<p>—Sire!... commença Pierrot.</p> + +<p>—Va-t'en, va-t'en!</p> + +<p>—Sire....</p> + +<p>—Va-t'en! Je ne veux plus te voir.</p> + +<p>—Sire....</p> + +<p>—Je ne veux plus entendre parler de toi.</p> + +<p>—Sire....</p> + +<p>—Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans +ma capitale, ou je te fais empaler.</p> + +<p>—Halte-là, Majesté! cria Pierrot à bout de patience. Je regrette que +vous me renvoyiez après que je vous ai si bien et si fidèlement servi; +mais s'il vous est permis d'être ingrat, il ne vous est pas permis de +m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre +Majesté aurait depuis longtemps rejoint ses ancêtres dans la tombe. Je +garde un souvenir trop récent de vos bienfaits et de la confiance que +vous aviez en moi pour répondre avec colère à une menace que vous +regretterez, sans doute, que vous regrettez déjà, j'en suis sûr; mais si +quelqu'un osait mettre cette menace à exécution, sire, je tirerais du +fourreau, pour ma défense, ce sabre que j'ai si souvent tiré pour la +vôtre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impunément.</p> + +<p>A ces mots il sortit de la salle d'un air si intrépide que tous les +assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'écarta +avec respect, et il rentra dans sa maison.</p> + +<p>Quand il fut parti, Vantripan respira. La fière contenance de Pierrot +lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en +plaisanterie ses dernières paroles, les courtisans firent quelques +efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son +ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort.</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, dit-il, que de mal digérer. On ne sait ce qu'on +dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parlé.</p> + +<p>Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne fût pas un fort habile homme, +il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou +bien digéré, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil. +«Trop gratter cuit, trop parler nuit,» dit le proverbe.</p> + +<p>En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus à ses emplois perdus, à la +colère du roi Vantripan, à la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni à qui +que ce soit; il ne pensait qu'à la grande expédition qu'il allait +entreprendre pour délivrer sa Rosine bien-aimée. Il donna quelques +heures à Fendlair pour se reposer, et, congédiant ses pages et ses +domestiques avec un présent proportionné aux services de chacun, il +partit dès le lendemain. Dès qu'il fut hors des portes de la ville, il +se sentit si heureux, il était si sûr de délivrer Rosine, et, après +l'avoir délivrée, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et +bâtissait mille châteaux en Espagne dont la seule idée lui promettait +plus de bonheur que la réalité peut-être n'en pouvait donner.</p> + +<p>—Malgré ma disgrâce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter +une ferme magnifique, toute semblable à celle de Rosine, mais beaucoup +plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai bâtir une +belle maison, à mi-côte, toute blanche, avec des volets verts, ce qui +est plus gai. Elle aura deux façades, dont l'une sera tournée à l'orient +et l'autre à l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se +lève et quand il se couche. Elle sera partagée en deux corps de logis de +grandeur égale, dont l'un pour la cuisine, la salle à manger, l'office, +le cellier et l'appartement de la fée Aurore; l'autre....</p> + +<p>A ces mots, il fut interrompu dans son agréable rêverie par un coup +léger qu'une main amie lui frappa sur l'épaule. Il se retourna et +reconnut avec joie la fée Aurore.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, où donc vas-tu ce matin?</p> + +<p>—Je vais chercher Rosine, dit-il.</p> + +<p>Et il fit à la bonne fée le récit de sa séparation d'avec le roi +Vantripan. Elle se mit à rire.</p> + +<p>—Console-toi, dit-elle, il aura bientôt besoin de tes services, et il +te rappellera.</p> + +<p>—Je suis tout consolé, répliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler +jamais.</p> + +<p>—C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine?</p> + +<p>—Oui, marraine.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>Pierrot se gratta le front avec embarras.</p> + +<p>—Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la fée. Cette audace +confiante me plaît, mais....</p> + +<p>—<i>Audaces fortuna juvat</i>, dit sentencieusement Pierrot.</p> + +<p>—Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-mêmes un grain de +prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide +et te conduire à ce château invisible qui tient enfermée la plus belle +de toutes les Rosines de ce monde?</p> + +<p>—Assurément, dit Pierrot.</p> + +<p>—Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire.</p> + +<p>—O marraine!</p> + +<p>—Point du tout. J'ai affaire.</p> + +<p>—Hélas! dit le désolé Pierrot, je n'ai donc plus qu'à mourir.</p> + +<p>—Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avancé? Rosine en sera-elle +plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra épouser un +autre que toi.</p> + +<p>—Hélas! dit Pierrot, je vais donc me résigner et vivre.</p> + +<p>—Oui, mon garçon, résigne-toi.</p> + +<p>—Mais à une condition, marraine.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu'à cette forteresse +invisible.</p> + +<p>—Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis pressée.</p> + +<p>Pierrot tira son poignard d'un air tragique.</p> + +<p>—Puisque le cas est si grave, dit la fée en riant, ouvre les yeux, +badaud, et regarde.</p> + +<p>Sans le savoir, Pierrot était juste devant le pont-levis. La fée Aurore, +en le touchant de sa baguette, lui avait donné la faculté qu'elle avait +elle-même de voir ce qui est invisible de sa nature.</p> + +<p>Le château devant lequel s'étaient arrêtés les deux voyageurs était +recouvert d'acier poli qui réfléchissait les feux du soleil. Son +architecture était admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure +aisément qu'elle devait être, puisque l'architecte était le démon +lui-même. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait ajouter à la hauteur +des murailles, à la solidité des grilles et des verrous, à la profondeur +des fossés, au fond desquels coulait une rivière enchantée qui faisait +le tour du château; elle coulait continuellement, quoiqu'elle fût +circulaire et qu'elle n'eût par conséquent ni source, ni embouchure. +Elle avait l'air d'un chien de garde plutôt que d'une rivière, et elle +en remplissait les fonctions. Sa profondeur était immense, sa largeur +prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il était +impossible d'y mettre le pied sans être cuit tout vif. Au-dessus de la +surface de l'eau, les murailles extérieures s'élevaient à une hauteur de +six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur à leur base. +Au sommet était un large parapet semé, de distance en distance, de tours +d'une élévation double de celle des murailles. Chaque tour servait +d'habitation et de corps de garde à cent esprits infernaux qui se +partageaient la garde par moitié, et qui se relevaient toutes les +vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette espèce. D'autres +génies malfaisants occupaient l'intérieur du château et en faisaient le +service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui +repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de +gazon, point d'animaux vivants. En face du château s'étendait une chaîne +de collines granitiques nues, sombres et stériles, sur lesquelles +soufflait sans cesse le vent du nord. Cette chaîne qui suivait presque +les contours de l'enceinte du château, avait une formese mi-circulaire, +et ses deux extrémités n'étaient séparées que par un défilé assez étroit +qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient +s'élevaient presque perpendiculairement et ne laissaient à l'homme aucun +moyen de les gravir avec les pieds et les mains.</p> + +<p>En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut +ébranlée.</p> + +<p>—Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de démons?</p> + +<p>—As-tu peur? lui dit la fée Aurore.</p> + +<p>—De ne pas réussir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir +si je ne puis la délivrer. Je ne veux vivre que pour elle.</p> + +<p>—Ainsi, tu es bien résolu à tout tenter?</p> + +<p>—Jusqu'à l'impossible, oui, marraine.</p> + +<p>—Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon, +mon père, m'a donné de voir, d'entendre et de lutter à forces égales +contre les mauvais génies.</p> + +<p>A ces mots, elle prononça des paroles magiques dont Pierrot ne comprit +pas le sens, mais dont il sentit aussitôt l'efficacité. Il lui semblait +ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espèce +humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il +était comme une des puissances de l'air. La fée Aurore jouissait de son +ouvrage.</p> + +<p>—Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-à-dire pour +Dieu même. Va combattre maintenant pour ta fiancée: <i>Dieu et ta dame</i>, +c'est la devise des anciens chevaliers.</p> + +<p>Pierrot n'eut pas le temps de répondre: elle avait disparu.</p> + +<p>Si l'on me demande pourquoi la fée Aurore, qui était si puissante, si +bonne et si aimée des malheureux, n'avait point délivré elle-même la +pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir à Pierrot seul les +chances d'une si périlleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je +n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait être, puisque cela était; +ensuite je vous traduirai la réponse du vieil Alcofribas à cette +objection.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Arrière, s'écrie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans +fatigue! Arrière ceux qui veulent que les alouettes tombent rôties +dans leur bouche! Arrière les paresseux et les lâches, car ceux-là +pourront bien goûter un instant les joies fugitives des sens, mais +ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la félicité, qui +est le partage des âmes sublimes. Qui n'a pas semé ne récoltera +pas.»</p></div> + +<p>Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour +moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.</p> + +<p>Pierrot, resté seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du +château, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne +trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu +affaire qu'à des hommes, il aurait tenté l'aventure, et, grâce au +présent de la fée Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec +succès; mais il savait bien que les démons, qui disposaient d'armes +aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde, +viendraient aisément à bout de lui, grâce à leur nombre. Il résolut +d'essayer la ruse.</p> + +<p>Il prit un manteau de couleur sombre et percé d'autant de trous qu'une +vieille écumoire; il se coiffa d'un chapeau de pèlerin, et, s'appuyant +sur un grand bâton, il frappa à la porte du château.</p> + +<p>A ce bruit le portier vint à la grille, et, regardant Pierrot, qui avait +l'air d'un vieillard cassé par les années, il se mit à rire.</p> + +<p>—Passe ton chemin, lui cria-t-il à travers les barreaux, et ne viens +pas nous importuner.</p> + +<p>—Hélas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumône au +pauvre pèlerin: je n'ai plus que quelques jours à vivre.</p> + +<p>Le diable a des vices, comme le fait très-bien observer M. Victor Hugo, +c'est ce qui le perd. A ces mots: <i>Je n'ai plus que quelques jours à +vivre</i>, le portier crut l'occasion favorable pour entraîner en enfer +une âme de plus, et recevoir la gratification que Satan promet à ceux +qui lui amènent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de +clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra +lentement, comme s'il avait eu peine à se traîner, et demanda +l'hospitalité. Justement c'était un vendredi, et le diable, qui dînait +d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pâté froid, trouva plaisant +de faire commettre à son hôte un péché mortel dès son entrée dans le +château. Il offrit donc un siége à Pierrot et la moitié de son dîner. +Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois près +de la table (car si les portiers font bonne chère, ils sont en général +assez mal logés, même en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le +diable le regardait avec des yeux brûlants de convoitise. Il croyait +déjà tenir sa victime, mais il avait affaire à plus fort que lui.</p> + +<p>Au moment où Pierrot allait porter le jambon à sa bouche, il poussa +vivement du coude la bouteille de vin muscat qui était entre son hôte et +lui: elle tomba à terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier, +alarmé, se baissa pour en ramasser les précieux restes, et Pierrot, +profitant de ce qu'il était occupé et ne pouvait le voir, cacha +subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaça par un +énorme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les +joues.</p> + +<p>—Quel maladroit vous êtes! dit le portier en colère, voilà tout ce vin +perdu: un muscat délicieux que j'avais justement volé hier au sommelier; +je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les +chercher à la cave.</p> + +<p>—Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de +vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.</p> + +<p>—Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soupçonna pas la ruse, +je vais chercher du vin; continuez de manger.</p> + +<p>Aussitôt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout +entier, le jeta au chien du portier, qui le dévora en un clin d'oeil. +Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.</p> + +<p>—Eh bien! où est le jambon? dit-il.</p> + +<p>—Hélas! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de +manger sans vous?</p> + +<p>—Malepeste! mon camarade, comme vous y allez!</p> + +<p>A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le péché mortel de manger +de la viande le vendredi, il leva sur lui son bâton, en disant:</p> + +<p>—Çà, qu'on me suive!</p> + +<p>—Où donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant.</p> + +<p>—Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et +féroce.</p> + +<p>—Eh! mon bon seigneur, je pense être chez d'honnêtes gens et de dignes +chrétiens.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le château de Belzébuth, +mon ami, j'en suis le gardien.</p> + +<p>—Hélas! mon bon seigneur, que vous ai-je fait?</p> + +<p>—Tu as mangé du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens.</p> + +<p>Et il le saisit par son capuchon.</p> + +<p>—Où me menez-vous? dit Pierrot.</p> + +<p>—Dans l'antre de mon souverain maître, où tu auras le temps de pleurer +ta gourmandise pendant l'éternité.</p> + +<p>Il l'entraînait de force; mais Pierrot se dégagea.</p> + +<p>—Ah! traître, dit-il, c'est là l'hospitalité que tu m'offres! Je te +connaissais, perfide, et je me suis défié de toi. Je n'ai mangé que du +pain.</p> + +<p>—Pécaïre! dit le gardien.</p> + +<p>En même temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un +homme peut couper ou casser, mais une corde divine, bénie par la fille +du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il +l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son +anneau constellé, qui représente la figure du roi des génies, ce qui est +une barrière infranchissable pour les démons.</p> + +<p>—Reste là, dit-il, hôte perfide, jusqu'à ce que je vienne moi-même te +délivrer.</p> + +<p>Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte +dans le château.</p> + +<p>Personne ne s'étonna de le voir et ne lui fit de questions. Les démons, +parmi beaucoup de vices et de défauts, n'ont pas celui de la curiosité: +celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils étaient d'ailleurs +habitués à voir rentrer leurs camarades vêtus d'habits vénérables +lorsqu'ils revenaient d'expéditions lointaines. Pierrot passa donc pour +un des leurs.</p> + +<p>Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu.</p> + +<p>—D'où viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons.</p> + +<p>—De faire un tour de promenade, où je me suis fort amusé; mais j'ai +froid et faim. Quel est donc ce repas que tu prépares?</p> + +<p>—Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belzébuth et de toute sa cour, +qui dîne avec lui aujourd'hui.</p> + +<p>—- Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien. +Qu'est-ce qui cuit là dans ce pot-au-feu?</p> + +<p>—C'est un gros financier, dit dédaigneusement le marmiton.</p> + +<p>—Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle.</p> + +<p>Une vapeur succulente de bouilli se répandit aussitôt dans toute la +cuisine.</p> + +<p>—Hélas! hélas! disait le pauvre financier, après avoir si souvent, si +longtemps et si bien dîné, je sers à mon tour de pâture à ces drôles.</p> + +<p>—Qu'appelles-tu ces drôles? dit le marmiton en colère.</p> + +<p>—Toi et les tiens, répliqua le financier.</p> + +<p>Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme +pour s'assurer que le bouilli était assez cuit.</p> + +<p>—Malheur à moi! cria le financier, il m'a percé les reins.</p> + +<p>—Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse là ce pauvre +homme et ne le tourmente pas inutilement.</p> + +<p>—Tu en as compassion? dit le marmiton étonné; tu es donc un faux frère?</p> + +<p>—Moi, un faux frère! dit Pierrot indigné. Tu ne me connais guère. Je +vois bien le bouilli, où sont les entrées? ajouta-t-il pour changer de +conversation.</p> + +<p>—Les entrées sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en +lécher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite +marquise en fricassée, tendre comme la rosée du matin, et que je vais +mettre à une sauce dont tu n'as pas d'idée, mon pauvre ami; car tu ne +parais pas avoir beaucoup fréquenté la haute société ni la haute +cuisine.</p> + +<p>—Hélas! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi, +d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu +dois être fort en faveur, étant si habile cuisinier?</p> + +<p>—Moi? dit le marmiton d'un air dégagé, je m'en soucie comme de cela, et +il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belzébuth +tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase.</p> + +<p>Et, tournant sur lui-même, il mit ses mains dans ses poches et fit deux +ou trois pas en levant le pied jusqu'à la hauteur de son nez.</p> + +<p>Pierrot paraissait ébloui et stupéfait. Il fit encore quelques questions +au marmiton, auxquelles celui-ci répondit d'un ton de protection +bienveillante.</p> + +<p>—Tu vois donc bien souvent Belzébuth? ajouta-t-il.</p> + +<p>—Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son café le matin.</p> + +<p>—Te parle-t-il souvent?</p> + +<p>—Tous les jours.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'il te dit?</p> + +<p>—Il me dit: «Ote-toi de là, imbécile!»</p> + +<p>—Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est guère la peine de le voir de si près, si +tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur.</p> + +<p>—C'est égal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les +miettes d'un roi valent mieux que le rôti d'un pauvre diable.—A +propos de rôti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit là +devant le feu?</p> + +<p>—Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu +pas? on l'a rapporté hier, tout saignant, du marché. Il venait d'être +fraîchement poignardé par son frère.</p> + +<p>—Mahomet! Mahomet! criait piteusement le rôti.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Va-t'en voir s'ils viennent, Jean;</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Va-t'en voir s'ils viennent,</span><br /> +</p> + +<p>chanta le marmiton d'une voix de fausset.</p> + +<p>La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton +continuait sa besogne, préparant des fritures de jeunes filles, piquant +avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'épicier qui avait +vendu du sucre à faux poids et de l'ocre pour du café. Notre ami +s'introduisit peu à peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il +pourrait en tirer des renseignements précieux.</p> + +<p>En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa mère étaient enfermées +dans une tour située à l'angle du château, et qu'on leur portait tous +les jours de la nourriture.</p> + +<p>—Mais elles ne touchent à rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il +faut que le chagrin leur ait coupé l'appétit, ou que quelqu'un leur +apporte secrètement des provisions par le chemin des airs, car elles +sont déjà enfermées depuis plusieurs mois, et elles vivent encore.</p> + +<p>—Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot.</p> + +<p>—Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton. +N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corvées? Chienne +d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance là-haut, je +suis réduit à lécher le fond des casseroles.</p> + +<p>—Je te plains, dit Pierrot.</p> + +<p>—Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que, +je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrassé de ces pimbêches qui me font +la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme +les autres. Cela m'est défendu par ordre supérieur.</p> + +<p>—Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fée Aurore.</p> + +<p>—Cela fait pitié, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces +péronnelles.</p> + +<p>A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes, +rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brûlée et +son poil roussi.</p> + +<p>—Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!</p> + +<p>Aussitôt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus +leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le +marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais +comme les diables entre eux n'ont point de pitié, ils éclatèrent de +rire en le voyant la tête prise sous la casserole que Pierrot maintenait +de force, tout en évitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant +désarmé, consentit à ôter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira +son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le +ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brûlant et +l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses +confrères, les avait longues et velues. Ce fut un incendie après un +déluge. Le diable jeta de désespoir son couteau sur Pierrot qui l'évita. +Le couteau alla percer le ventre du maître d'hôtel, qui regardait cette +scène en riant toujours. Aussitôt il s'affaissa sur lui-même en +retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'échappaient. Le +combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspéré, prit +le pilon de marbre qui servait à broyer les purées et se jeta tête +baissée sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'évita encore; +le pilon et celui qui le portait allèrent donner dans la poitrine du +chef des marmitons qui tomba renversé et sans connaissance. Peu à peu la +mêlée devint générale, et les coups tombèrent si dru et si menu sur tous +les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait +frapper, ami ou ennemi.</p> + +<p>Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi à deux mains +un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damnés, et, le +faisant tournoyer autour de sa tête, à chaque coup il abattait un des +diables. Peu à peu tous s'écartèrent de lui et allèrent plus loin +continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte, +et prenant des mains du marmiton évanoui les clefs de la tour et de +l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiéter si on le +poursuivait ou non.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui était cet +étranger, cet intrus, cause d'un si effroyable désordre. Le diable qui +commandait en chef le poste placé dans la tour la plus voisine prit des +informations, courut à la loge du portier, qui, toujours enfermé dans sa +huche, où le sceau de Salomon le tenait cloué jusqu'à la fin des temps, +conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et +l'on arriva juste au moment où il retirait en dedans la clef de la tour, +fermait la porte et montait à l'appartement qu'occupaient Rosine et sa +mère. Les diables essayèrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle +était faite d'un métal choisi par Satan lui-même, et dont la solidité +était aussi supérieure à celle du diamant que celle du diamant est +supérieure à celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les +esprits infernaux qui montaient la garde n'étaient que de pauvres +diables, peu versés dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au +secret magique dont elle était fermée. Il fallut attendre l'arrivée de +Belzébuth, qui justement, devant dîner en grande compagnie ce jour-là, +était allé à la chasse pour gagner de l'appétit. Ce fut la première +nouvelle dont on salua son arrivée.</p> + +<p>—Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction, +l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce +fameux Pierrot qui me brave, ce protégé de la fée Aurore, ma mortelle +ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'à demain matin. +Seulement, faites bonne garde: s'il s'échappe, vous aurez chacun trois +cents coups de fouet. A demain les affaires sérieuses. Ce soir, dînons +en paix.</p> + +<p>En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout +desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait à la chambre +des deux prisonnières. Il frappa précipitamment à la porte. Elles +crurent entendre un de leurs gardiens et se jetèrent dans les bras l'une +de l'autre en frémissant.</p> + +<p>—C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.</p> + +<p>A cette voix si connue, elles coururent à la porte, et, dans le premier +transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrassèrent +tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bientôt en +tristesse.</p> + +<p>—Quel malheur! dit la mère, de vous voir ici prisonnier! Nous ne +comptions que sur vous et sur la bonne fée Aurore.</p> + +<p>—Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'étais, madame, près de vous +combien la prison serait douce! (Il parlait à la mère, et ses yeux +étaient tournés vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais +je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volonté et pour vous +délivrer.</p> + +<p>En même temps il leur raconta par quelle ruse il était arrivé jusqu'à +elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un +long récit, mêlé de protestations d'amitié, de dévouement, de fidélité à +toute épreuve. Il montra à Rosine l'anneau constellé qu'il portait au +doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la fée le lui avait +donné. Enfin, je ne sais s'il était éloquent, ni à quelle école il avait +appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'après-midi +jusqu'à trois heures du matin dura son discours, et après douze heures +de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonnières de +l'écouter.</p> + +<p>Cependant, quand trois heures sonnèrent, la mère fit signe à Pierrot +qu'il était temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta à l'étage +supérieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la +plate-forme de la tour et se mit à contempler les étoiles.</p> + +<p>Toute la voûte du ciel était constellée, et Pierrot se livra à de +profondes méditations. Au fond, malgré son inébranlable courage, il +n'était pas rassuré sur le succès de son expédition.</p> + +<p>—Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en +tirer.</p> + +<p>Comme il réfléchissait à la situation, il aperçut en face de lui l'un +des esprits infernaux qui étaient en sentinelle sur la muraille +extérieure du château. Ce démon, qui était d'une taille gigantesque, le +regardait d'un air moqueur.</p> + +<p>—Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot protége les dames +persécutées; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu.</p> + +<p>—Peut-être, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles.</p> + +<p>—Les oreilles! à moi! dit le démon furieux.</p> + +<p>Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de +long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui était sur ses +gardes, saisit la hampe de la lance près du fer et la tira brusquement à +lui. Du côté de l'intérieur du château, le rempart n'avait pas de +parapet. Le pauvre démon suivit malgré lui sa lance jusqu'à moitié +chemin, et là, lâcha prise. Il tomba sur le pavé de la cour et se brisa +les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le +chargèrent sur une civière et le portèrent à l'hôpital.</p> + +<p>Ici l'on me demandera peut-être comment il se fait que les démons, qui +sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de +lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous +avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrassé pendant +longtemps, jusqu'à ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits +de sagesse, m'ait donné l'explication suivante qu'il tenait lui-même du +vieux Milton.</p> + +<p>«Les coups que reçoivent les démons, dit-il, ne peuvent jamais être des +coups mortels, parce que les démons ne meurent pas; mais ils produisent +tous les effets de la mort civile: on enlève les blessés, on les porte à +l'hôpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire à leurs +adversaires.»</p> + +<p>Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'à ce que le ciel, blanchissant, +lui annonçât le lever du soleil; il fit sa prière à Dieu, se recommanda +à la fée Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience, +l'attaque dont il était menacé. De leur côté, Rosine et sa mère +n'avaient pu dormir. Dès que le soleil fut levé, elles allèrent +rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'était une scène +déchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de +pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour +elles l'émotion trop violente du combat qui se préparait.</p> + +<p>Vers huit heures du matin, Belzébuth se leva, encore fatigué de l'orgie +de la veille, car il avait passé la nuit presque entière à boire avec +ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna +enfin le signal de l'attaque.</p> + +<p>Les démons étaient réunis dans la cour intérieure du château et sous les +armes. L'avant-garde était armée de pics, de pioches et de haches pour +enfoncer la porte. Au signal de Belzébuth, six des plus braves +s'avancèrent et frappèrent la porte à coups redoublés. Belzébuth avait +prononcé les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola +en éclats, et les assaillants purent voir derrière ses débris Pierrot +armé d'une masse d'armes qu'il avait trouvée abandonnée dans la tour. +L'un d'eux s'avança résolûment; mais Pierrot abaissa sa masse et +l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux +démon en fut aplati, et que sa tête rentra dans son cou, son cou dans sa +poitrine, et sa poitrine dans son ventre.</p> + +<p>A cet aspect, les plus fiers reculèrent. Le second voulut prendre la +place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui écrasa la cervelle +contre le mur. En ce moment, il était armé de la force divine avec +laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la +porte, l'autre appuyé sur la première marche de l'escalier de la tour, +superbe, les yeux étincelants de courage et de colère, les narines +gonflées et frémissantes, il effrayait les plus braves.</p> + +<p>—Quoi! dit Belzébuth, un homme seul pourrait nous arrêter!</p> + +<p>Et il fit un pas vers Pierrot.</p> + +<p>—O ma marraine! s'écria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.</p> + +<p>A ces mots, il porta à Belzébuth un coup si épouvantable, que si la tête +de celui-ci n'eût pas été garantie par un casque à l'épreuve de tout, +excepté de la foudre du Très-Haut, il eût été réduit en poussière. +Malgré le casque, il roula tout étourdi dans la poussière. Ses soldats +reculèrent épouvantés. La pauvre Rosine, qui de sa fenêtre regardait cet +effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot. +Celui-ci, transporté de joie et d'orgueil, s'élança hors de la tour, +renversa à ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzébuth, lui +arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tête.</p> + +<p>Au même moment, Belzébuth revenait à lui. Il se pelotonna sur lui-même, +et, roulant comme une boule, il échappa au coup que Pierrot lui +destinait.</p> + +<p>L'ennemi était en fuite. Pierrot rendit grâces au ciel, referma la porte +de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille +désormais de ce côté, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'était +point passé; il n'avait que changé de forme.</p> + +<p>«Qu'est-ce que nos combats d'homme à homme, dit très-bien Alcofribas en +cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme +contre les démons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant, +enseignes déployées, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se +bat pendant quelques heures, et, de quelque côté que soit la victoire, +le vainqueur fait panser les blessés et traite les prisonniers avec +humanité: l'homme a affaire à l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait +seul, abandonné, contre tout l'enfer réuni. S'il tombait entre les mains +de ses ennemis, il savait quelles tortures lui étaient destinées. Rien +ne pourrait fléchir Belzébuth, l'éternel ennemi de sa race. Il le +savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et +l'enfer eussent été ligués contre lui, seul il eût fait face à tout. +Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni +les défaillances des autres hommes. Celui qui défend la justice, +pensait-il, est invincible. Armé d'une conscience pure, il allait au +combat. Quel que fût l'ennemi, il était sûr de vaincre.»</p> + +<p>O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit +l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est +à vous.</p> + +<p>Peut-être croyez-vous que Pierrot était inquiet ou malheureux dans une +lutte si inégale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous +trompez. Pierrot était le plus heureux des hommes. Il jouissait du +bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes +choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, était un bonheur +supérieur à tout ce qu'il avait rêvé. Heureux celui qui meurt pour ce +qu'il aime! Son âme est animée d'un principe divin. Plus heureux encore +celui à qui l'amour inspire des actions héroïques. Il est comme ces +vases consacrés où le prêtre boit le sang de Dieu même, et que l'homme +pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la +Divinité.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes. +C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le +sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine +et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel +assaut.</p> + +<p>Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le +mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus, +comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car +les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique, +s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées. +Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le +pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri +de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le +château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit, +eût été victime des esprits infernaux.</p> + +<p>Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du +nombre et non celui d'une puissance magique supérieure à toutes les +forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux échelles, fut saisi +d'un désespoir sublime.</p> + +<p>—Grand Dieu, s'écria-t-il, si telle est ta volonté sainte, laisse-moi +périr, mais sauve Rosine et sa mère!</p> + +<p>Tout à coup il reconnut le doux parfum que la fée Aurore répandait +partout autour d'elle.</p> + +<p>—Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec +toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de +Belzébuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.</p> + +<p>—Courage, amis, Pierrot est à nous!</p> + +<p>Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme, +Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le précipita +dans la cour. Il eut le crâne fracassé, et sa mort rendit quelque temps +ses camarades indécis. Notre héros profita de cette hésitation pour +frapper sans relâche les plus avancés. Ses coups tombaient sur leurs +têtes comme la grêle sur les toits, et chacun d'eux froissait une +cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient +le pavé de la cour.</p> + +<p>Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine élevait vers le ciel ses +innocentes prières.</p> + +<p>—O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dévoue pour moi.</p> + +<p>Son coeur battait de frayeur et de joie à chaque coup que frappait +l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer à +l'enfer même!</p> + +<p>Enfin, les démons se lassèrent de fournir à Pierrot de nouvelles +victimes.</p> + +<p>—Amis, dit Belzébuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous +n'avons pas encore usé de toutes nos armes. La plus terrible nous reste. +Brûlons Pierrot dans sa tour.</p> + +<p>Aussitôt tous les diables entassèrent du bois et des fascines, et y +mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont +ils seront dévorés dans l'éternité. Elles environnèrent la tour et +montèrent bientôt jusqu'au sommet. Cette fois tout était fini. Le +courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.</p> + +<p>Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un péril si cruel, mais il +faut que je vous dise ce qui était arrivé à l'armée chinoise depuis +qu'elle obéissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de +laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous +parle des Chinois et des Tartares, et je suis forcé d'obéir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<h3>SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT</h3> + +<h3>OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS +PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.—FIN DE +L'HISTOIRE DE PIERROT.</h3> + + +<p>Vous avez sans doute entendu parler de la célèbre ville de Kraktaktah. +Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la +carte des îles Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir +de guide à l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus célèbre +de toutes les villes de l'Asie. Elle est composée de sept enceintes +concentriques et parfaitement circulaires, dont voici à peu près le +plan:</p> + +<div class="center"> + <img src="images/207.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<p>Au centre était le palais de Kabardantès, empereur des îles Inconnues, +dont Kraktaktah était la capitale. Autour du palais étaient rangés, dans +un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les +chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar était une chambre où +logeait pêle-mêle et couchait sur la paille toute la famille du +propriétaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier était +assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour +chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se +faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et +les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens +délicats et désoeuvrés, mais un homme ne doit se servir que de ses +mains; quand il a dîné, il les essuie à sa barbe, ou, s'il n'en a pas, à +celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette +avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages +dont on s'encombre aujourd'hui dès qu'on veut aller en voyage.</p> + +<p>Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le +désir de blâmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette +description de la capitale de l'empire des îles Inconnues n'est pas un +hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui +cherchent à plaire à leurs lecteurs plutôt qu'à les instruire. +Alcofribas, mes amis, n'était pas de ce caractère. C'était un vieux +magicien très-savant, très-austère, et qui se souciait de la vérité +beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout +de quarante ans, les plus célèbres sont oubliés; mais la vérité demeure, +elle est immortelle comme Dieu même. D'après ce principe, il ne dit que +ce qui peut contribuer à la découverte de la vérité; tout le reste lui +est tout à fait indifférent.</p> + +<p>Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, après avoir déjeuné et +pansé les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires +publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle +qui veillait sur le palais de Kabardantès, et qui dominait de là tout le +pays, s'écria: Voilà nos gens qui reviennent. En même temps, on +distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts.</p> + +<p>On fut un peu étonné de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait à +ce qu'ils ramèneraient un immense butin, la Chine étant le plus riche et +le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils +revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-mêmes perdu leurs +bagages, et l'on devina la triste vérité. Enfin, chaque soldat ayant +défilé à son tour, on vit avec épouvante que les trois quarts manquaient +à l'appel, et que ceux qui survivaient étaient en fort mauvais état. +Aussitôt il s'éleva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou +leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait +s'entendre. Kabardantès, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs +de sa défaite, déclara qu'il couperait le cou sur-le-champ à tous ceux +qui ne garderaient pas un silence absolu.</p> + +<p>En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des +poissons.</p> + +<p>Cependant l'armée chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis. +Celui-ci, persuadé que la poursuite était sans danger, vint camper sous +les murs de Kraktaktah. La campagne était déserte. Moissons, troupeaux, +chevaux, tout ce qui sert à la subsistance de l'homme était rentré dans +les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'épouvante que son nom +répandait partout, envoya sommer la place de se rendre.</p> + +<p>A cette sommation insolente, Kabardantès saisit l'envoyé chinois par les +deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit +sans vouloir le lâcher:</p> + +<p>—Va dire à ton maître que je l'appelle en combat singulier.</p> + +<p>—J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dégager et retomber +à terre.</p> + +<p>—Attends donc, tu es bien pressé... Dans quels termes lui diras-tu +cela?</p> + +<p>—Seigneur, au nom du ciel! lâchez-moi; je vais vous satisfaire.</p> + +<p>—Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rédiger mon cartel.</p> + +<p>—Seigneur, je vous supplie....</p> + +<p>—Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardantès s'exprime +comme le premier <i>pékin</i> venu?</p> + +<p>—Seigneur, je ne le crois pas, mais....</p> + +<p>—Songe que j'ai fait de bonnes études aux écoles de Kraktaktah.</p> + +<p>—Seigneur, je le vois bien, mais....</p> + +<p>—Et que j'ai eu pour maître le seigneur Poukpikpof, qui ne le cédait en +rien à Aristote.</p> + +<p>—Seigneur....</p> + +<p>—Ni dans les lettres,</p> + +<p>—Seigneur....</p> + +<p>—Ni dans les sciences,</p> + +<p>—Seigneur....</p> + +<p>—Ni dans l'histoire naturelle,</p> + +<p>—Seigneur....</p> + +<p>—Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.</p> + +<p>—Majesté...</p> + +<p>—Et que j'ai bien profité de ses leçons.</p> + +<p>—Grand empereur....</p> + +<p>—Eh bien, voyons, rédige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment +tu t'en tireras.</p> + +<p>—Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le +moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber à terre.</p> + +<p>—En effet, dit Kabardantès, tes oreilles tiennent à mes mains plus qu'à +ta tête.</p> + +<p>A ces mots, le Chinois retomba lourdement à terre. Ses oreilles étaient +restées aux mains de Kabardantès. Il se releva à moitié mort, et essaya +de s'enfuir; mais le Tartare le retint:</p> + +<p>—Rédige, lui dit-il.</p> + +<p>—Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous obéir. Daignez me +faire donner un peu d'eau fraîche pour baigner ma blessure.</p> + +<p>—En effet, mon pauvre ami, comme te voilà saignant.</p> + +<p>Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on épongea les oreilles +du Chinois, ou plutôt la place où elles avaient été. Le malheureux +poussait des cris affreux, mais il fut forcé de subir cette opération.</p> + +<p>—Maintenant, dit Kabardantès, as-tu l'esprit bien présent et la pleine +possession de tes facultés?</p> + +<p>—Assurément, seigneur, s'écria le Chinois redoutant quelque +mystification nouvelle.</p> + +<p>—Eh bien, écris: «Chien de Pierrot...» Qu'as-tu à me regarder comme un +imbécile?</p> + +<p>—Majesté, dit le Chinois, Pierrot n'est plus à l'armée.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Oui, Majesté.</p> + +<p>—Et depuis quand?</p> + +<p>—Depuis le jour de votre....</p> + +<p>Ici le Chinois hésita et parut chercher l'expression.</p> + +<p>—De ma fuite?</p> + +<p>—Non, seigneur, de votre concentration précipitée du côté de +Kraktaktah.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est mort?</p> + +<p>—Non, il a été destitué.</p> + +<p>—Pierrot destitué! Qui le remplace?</p> + +<p>—Le prince Horribilis, sire.</p> + +<p>—Ah! bravo! dit Kabardantès. Je n'ai que faire de tes services à +présent. Va, pars, cours, vole.</p> + +<p>Et se tournant vers les principaux officiers:</p> + +<p>—Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne.</p> + +<p>Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et +se précipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient à rien +moins. La plupart étaient à dîner; d'autres étaient au fourrage ou +brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des +sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et +vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardantès.</p> + +<p>Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la +grande muraille. Les plus affamés ne se donnèrent pas le temps +d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils étaient +déjà loin.</p> + +<p>Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans +la plaine, tous dans la même direction. Ceux qui étaient à cheval +formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou +plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient +à peine la terre; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la +sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer +Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès.</p> + +<p>—Quel enragé Tartare! pensait-il; voilà trois jours que nous galopons +après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un +bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui +remonte à cheval et qui court après nous! Est-ce du bon sens? est-ce de +la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers +Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Kraktaktah, pourquoi galope-t-il +maintenant du côté de la Chine?</p> + +<p>Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe +sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne +l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur, +ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres +hommes, il éperonnait toujours son cheval. A une assez grande distance +derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son +état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des +Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes. +Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les +ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.</p> + +<p>Le premier jour, plus de cent mille Chinois périrent ou furent fait +prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille +Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de +l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les +remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès, +voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares, +épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent +l'attaque au lendemain.</p> + +<p>Il y a un proverbe qui dit: «Ne remettez jamais à demain ce que vous +pouvez faire aujourd'hui.» Jamais proverbe ne fut mieux appliqué qu'en +cette occasion.</p> + +<p>Horribilis, désespéré, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre +le commandement. Dans les grands dangers, les âmes courageuses +reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient +fait place à la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en +Pierrot.</p> + +<p>—Où est-il? disait-il à Tristemplète. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour le deviner, répondit +Tristemplète avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre +père, il est allé délivrer sa fiancée.</p> + +<p>—Eh bien, envoie sur-le-champ un exprès pour le rappeler et lui dire +que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive à l'instant, je +suis perdu, l'armée est perdue, toute la Chine est perdue.</p> + +<p>Aussitôt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.</p> + +<p>Quatre esprits infernaux accoururent à ce signal.</p> + +<p>—Qu'on me transporte à la cour du roi Vantripan, dit-il.</p> + +<p>Une seconde après, il était au pied du grand escalier. En entrant dans +la salle, il aperçut Vantripan assis sur son trône, la couronne en tête, +les yeux rayonnant de bonheur et de fierté. Il donnait audience aux +envoyés du schah de Perse.</p> + +<p>—Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et +la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon +fils m'écrit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en +fera qu'une bouchée.</p> + +<p>—Majesté, dit l'envoyé du schah, nous vous félicitons de ce succès et +des exploits du prince Horribilis. Il paraît qu'il a été vaillamment +secondé par tous ses officiers, et surtout par le grand connétable.</p> + +<p>—Qui? Pierrot? interrompit dédaigneusement le roi. Vous aurez lu cela +dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges. +Tromper, mentir, prêcher le faux pour savoir le vrai, c'est le métier de +ces gens-là, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis secondé par +Pierrot! Ah! ah! ah!</p> + +<p>Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux éclats.</p> + +<p>—Majesté, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince +Horribilis.</p> + +<p>—Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais guère, +puisque j'ai reçu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitté l'armée depuis +six jours. Ce n'est donc pas à lui qu'on pourra attribuer le mérite des +nouvelles que je vais recevoir.</p> + +<p>Tristemplète s'avança d'un air modeste.</p> + +<p>—Eh bien! dit Vantripan, où sont tes dépêches?</p> + +<p>—Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'à vous seul.</p> + +<p>—A moi seul? Pourquoi tant de mystère? Parle devant tous. Il n'y a +personne de trop ici.</p> + +<p>—Sire, dit Tristemplète, puisque vous le voulez, je parlerai. Après le +départ du grand connétable, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi +jusqu'aux portes de Kraktaktah.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros +Vantripan.</p> + +<p>—Tout à coup, continua Tristemplète, Kabardantès et ses soldats ont +tourné bride et se sont précipités sur nous avec fureur en apprenant le +départ du grand connétable.</p> + +<p>—Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez étrillés, +j'imagine?</p> + +<p>—Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si les ordres du +prince Horribilis avaient été mieux compris et mieux exécutés.</p> + +<p>—Quels ordres?</p> + +<p>—A la vue de Kabardantès et de ses Tartares qui se précipitaient sur +nous au galop, le prince a crié: «En avant!» Malheureusement, comme, je +ne sais pour quelle raison, il était tourné du côté de la Chine au +moment où il a donné cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: «En avant! +retournons en Chine.» Tout le monde s'est précipité de ce côté-là, et le +prince, entraîné et poussé par le courant, est arrivé le premier à la +grande muraille, où il attend vos ordres souverains.</p> + +<p>—Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se +faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus?</p> + +<p>—Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et +deux cent mille le troisième.</p> + +<p>—En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voilà trois jours bien +employés! Quelle activité! C'était bien la peine de faire destituer ce +pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Mardi, mercredi, jeudi,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sont trois jours de la semaine.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je m'assemblai le mardi,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mercredi je fus en plaine;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je fus battu le jeudi.</span><br /> +</p> + +<p>Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez +les Tartares?</p> + +<p>—Majesté, il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé.</p> + +<p>—Horribilis est un sot.</p> + +<p>—Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.</p> + +<p>—Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui êtes +ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des +conseils.</p> + +<p>—Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous à la tête de +l'armée. Votre présence électrisera les Chinois, et....</p> + +<p>—Va te faire électriser toi-même, interrompit le bon roi.</p> + +<p>—Sire, dit un autre, faites faire un recensement général de tous les +hommes en état de porter les armes.</p> + +<p>—Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la poêle à +frire. Imbécile, va!</p> + +<p>—Sire, dit un troisième, faites semer des chausse-trapes sur toutes les +routes pour arrêter la cavalerie tartare.</p> + +<p>—Bon! et elle passera à travers champs, et nos chevaux se prendront +dans les chausse-trapes. Triple butor!</p> + +<p>—Majesté, dit un quatrième, si l'on substituait des piéges à loups aux +chausse-trapes?</p> + +<p>—Grand innocent! dit le roi.</p> + +<p>—Sire, dit un cinquième, si l'on empoisonnait toutes les fontaines?</p> + +<p>—Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je +crois, de leur couper franchement le cou.</p> + +<p>Chacun proposa son moyen.</p> + +<p>—Vous êtes tous des ânes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il, +s'adressant à Tristemplète, qu'est-ce que tu proposes?</p> + +<p>—Sire, rappelez Pierrot.</p> + +<p>—Ah! voilà un véritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan. +Mais où est Pierrot?</p> + +<p>—Sire, il est parti.</p> + +<p>—Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous!</p> + +<p>—Sire, dit modestement Tristemplète, si Votre Majesté veut me donner +ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.</p> + +<p>—Tu les as, dit Vantripan.</p> + +<p>Le lendemain matin, Tristemplète arriva au château de Belzébuth fort à +propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes +parts avec sa fiancée.</p> + +<p>La pauvre Rosine et sa mère se croyaient à leur dernier jour et +recommandaient leurs âmes à Dieu. Pierrot lui-même, inaccessible à la +crainte, mais désespérant de les sauver, voulait périr avec elles. Les +diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes +sortes de matières inflammables prises dans les magasins de l'enfer. +Sur ces entrefaites, Tristemplète entra dans la cour.</p> + +<p>—Où est Belzébuth? dit-il en descendant de cheval.</p> + +<p>—Me voilà! dit Belzébuth encore tout froissé de sa chute. Que me +veut-on?</p> + +<p>A la vue de Tristemplète, il se jeta dans ses bras.</p> + +<p>—Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il.</p> + +<p>—Oui, mes affaires....</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu +définitivement parmi nous?</p> + +<p>—Le plus tard possible, dit Tristemplète en faisant la grimace.</p> + +<p>—Tu fais le dégoûté? dit Belzébuth. Franchement tu as tort: l'enfer +n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous +menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?</p> + +<p>—Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristemplète. Je viens ici pour +affaire sérieuse. Où est Pierrot?</p> + +<p>—Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons exécuté tes ordres!</p> + +<p>—Malheureux! s'écria Tristemplète, fais éteindre le feu à l'instant!</p> + +<p>—Ah bah! et pourquoi?</p> + +<p>—Éteins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.</p> + +<p>—Je ne veux pas, dit fièrement Belzébuth: il m'a rossé, il a tué ou +blessé plus de soixante de mes soldats; je n'ai dû la vie qu'à mon +casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il +périra.</p> + +<p>—Il vivra, dit Tristemplète.</p> + +<p>—Il périra!</p> + +<p>—Il vivra!!</p> + +<p>—Il périra!!!</p> + +<p>A ces mots, les deux amis allaient se précipiter l'un sur l'autre.</p> + +<p>—Au nom d'Éblis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon; +au nom de la puissance que tu auras sur moi après ma mort; au nom de cet +anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'éternelle +destruction, obéis, Belzébuth; éteins ces flammes.</p> + +<p>Belzébuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira à +l'écart comme un chien à qui l'on vient d'enlever un os.</p> + +<p>—Et toi, cria Tristemplète à Pierrot, descends et ne crains rien.</p> + +<p>—Puis-je me fier à lui? dit Pierrot à la fée Aurore.</p> + +<p>—Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.</p> + +<p>—Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emmènerai avec moi ma +fiancée et sa mère.</p> + +<p>—Emmène-les si tu veux, dit Tristemplète.</p> + +<p>Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut +sortir du château que le dernier, de peur que, par une perfidie +nouvelle, on fermât la porte sur elles. Il traversa les rangs des +diables la tête haute, le regard ferme et assuré. Ses ennemis, rangés +sur deux lignes, ne purent s'empêcher d'admirer son courage. Rosine +disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'être aimée d'un pareil +homme! Et la fée Aurore elle-même, qui fermait la marche, sourit en +montrant à Belzébuth son filleul:</p> + +<p>—Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle.</p> + +<p>Le farouche Belzébuth grinçait des dents en voyant sa proie lui +échapper. Un pouvoir plus fort que le sien le forçait à l'obéissance; +car vous savez, mes amis, que si le démon peut tenter l'homme et le +conduire à sa perte, l'homme, à son tour, par un privilége divin, peut +enchaîner et dompter le démon. C'est toute la science des anciens +magiciens, science aujourd'hui presque oubliée, négligée du moins, à +cause des inconvénients qu'elle aurait pour le repos public et pour la +sûreté des États, mais réelle et que cultivent encore dans la solitude +quelques sages ignorés. Un jour, peut-être, il me sera permis de vous en +dévoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystères ne +sont pas faits pour être entendus par toutes les oreilles, ni répétés +par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'étend et +pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y +a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une étoile qui ne +parle à l'esprit du philosophe et qui ne lui dévoile un des secrets de +la nature.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du château de Belzébuth, +le premier soin de Pierrot fut de demander à Tristemplète, qui les avait +suivis, où il voulait le conduire.</p> + +<p>—A la cour du roi, dit Tristemplète; et il lui apprit ce que vous savez +déjà, et le besoin qu'on avait de ses services.</p> + +<p>—Cela m'est fort égal, dit Pierrot. J'ai mieux à faire que de me battre +pour un roi ingrat et pour son scélérat de fils. Horribilis a voulu +prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit périr, qu'il périsse; ce +ne sera qu'un méchant homme de moins.</p> + +<p>—Pierrot, dit la fée Aurore, n'as-tu pas d'autre raison?</p> + +<p>—Ma vraie raison, dit Pierrot embarrassé, c'est que je ne veux plus me +séparer de Rosine. J'ai trop souffert de son éloignement et de ses +dangers. Je veux que désormais tout soit commun entre nous.</p> + +<p>—Voilà une raison raisonnable, dit la fée; mais rassure-toi, je me +charge de veiller sur elle et sur sa mère. Toi, va où l'honneur +t'appelle.</p> + +<p>—Mais... dit Pierrot.</p> + +<p>—Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver +ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons à être heureux.</p> + +<p>—Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.</p> + +<p>Et, prenant congé de sa fiancée, il partit avec le magicien. Quelques +secondes plus tard, il était auprès de Vantripan.</p> + +<p>Le pauvre roi était bien triste et bien malheureux. Sa fille dédaignée, +son fils déshonoré par sa lâcheté, son armée taillée en pièces et son +royaume envahi lui avaient ôté l'appétit. Quand Pierrot parut, il fut +saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot, +qui avait le coeur tendre, fut si ému de cet accueil qu'il se sentait +lui-même envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer, +se mirent à sangloter d'une façon pitoyable. La reine mit son mouchoir +sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, blessée au coeur par les dédains +de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en +larmes.</p> + +<p>—Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau +qui a perdu sa mère, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout +va de travers. Tu sais ce qui est arrivé?</p> + +<p>—Je le sais, dit Pierrot.</p> + +<p>—Hélas! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le +commandement à un benêt qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve, +et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voilà, tout est +réparé. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en +fuite les Tartares, tu couperas le cou à Kabardantès, tu feras la +conquête de Kraktaktah et de l'empire des îles Inconnues, et....</p> + +<p>—Y a-t-il encore quelque chose à faire? dit Pierrot, souriant de cette +confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habileté.</p> + +<p>—Non, voilà tout, pour le moment.</p> + +<p>—Partons, dit alors Pierrot, et il prit congé de Sa Majesté.</p> + +<p>Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la +princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre.</p> + +<p>Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et +même, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait à peine de +l'avoir aimée; mais il était trop poli et trop délicat pour lui dire une +pareille chose en face. Cela ne se dit pas à une simple paysanne, à plus +forte raison à une grande princesse, dont le principal défaut était +d'être assez vaine, ce qui est pardonnable à une fille de roi, et de ne +pas plaire à Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre à contre-coeur +et arriva dans l'appartement de Bandoline.</p> + +<p>Elle l'attendait, à demi couchée sur un canapé, et lui fit signe de +s'asseoir à côté d'elle. Il hésitait un peu, pressé comme il l'était de +partir et d'échapper à une corvée assez désagréable.</p> + +<p>—Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai à vous dire ne vous +retiendra pas longtemps.</p> + +<p>Il obéit.</p> + +<p>—Pierrot, reprit-elle, d'où vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je +moins belle qu'autrefois?</p> + +<p>—Vous êtes toujours la reine de Beauté, répondit Pierrot en détournant +les yeux.</p> + +<p>—Vous ai-je fait du tort?</p> + +<p>—Aucun, dit Pierrot.</p> + +<p>—Ou parce que je suis fille de roi?</p> + +<p>—Non, dit Pierrot.</p> + +<p>—Est-ce parce que j'ai refusé autrefois de vous épouser?</p> + +<p>Le pauvre Pierrot était à la torture.</p> + +<p>—On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut.</p> + +<p>Grande et triste vérité! La pauvre Bandoline rougit et pâlit. Enfin, +elle se leva et lui dit:</p> + +<p>—Vous aimez une autre femme?</p> + +<p>—Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste.</p> + +<p>—Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit, +ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot, +souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincère.</p> + +<p>A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et +se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et +alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à +cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire: <i>Jesu, +Maria</i>, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait +jamais autrement.</p> + +<p>Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le +combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps.</p> + +<p>Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux +dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de +Belzébuth; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan; +l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient, +grâce aux moyens de transport de Tristemplète, passées en moins de deux +heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes +très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure, tandis que nos pères +se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine à l'autre, et +vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents +lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de +leur père, et qui, pour cela, se croient déjà des hommes. Que de progrès +nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences +qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique +Chaldée!</p> + +<p>Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur +grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par +la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à +Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin, +vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans +s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la +muraille:</p> + +<p>—C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot +n'y est pas.</p> + +<p>A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa +contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent, +et en quelques minutes parurent sur le parapet.</p> + +<p>Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé +qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour +lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se +tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la +fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait +que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.</p> + +<p>Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et +fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares +se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent +et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des +cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de +bataille.</p> + +<p>Je ne sais si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour +l'<i>Iliade</i>. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans +armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des +Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta +l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre +valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que +ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux.</p> + +<p>—En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées.</p> + +<p>A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent sur-le-champ, et, +voyant Pierrot, firent face à l'ennemi.</p> + +<p>—En avant! cria une seconde fois Pierrot.</p> + +<p>A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui +soutinrent le choc de pied ferme.</p> + +<p>—En avant! cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les +rangs des Tartares.</p> + +<p>A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa +attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les +fossés, ils rompirent les échelles sous leur poids, et ne se crurent en +sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni +jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et +Pierrot.</p> + +<p>Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient +pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les +Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes +les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée +dans le camp des Tartares.</p> + +<p>Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de +leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Kabardantès, entouré +de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa +masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à +lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde, +qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des +Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un +moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à +face avec Kabardantès.</p> + +<p>L'empereur des îles Inconnues était brave. Sa force était colossale, et +personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il +pâlit, et se sentit en présence de son maître. Ce n'est pas que Pierrot +fût à beaucoup près aussi robuste que lui: Kabardantès l'emportait par +la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un +courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme +et si sûre d'elle-même, que ses yeux mêmes jetaient des éclairs dans la +bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda +Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée.</p> + +<p>Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardantès allait tomber +sur sa tête; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le +tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur +la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardantès +fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le +crâne du géant était invulnérable; seulement, il fut étourdi de ces deux +coups si violents et étendit les bras en avant comme un homme qui va +tomber.</p> + +<p>A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles-mêmes, attendant la +fin du combat pour obéir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous préserve +d'assister à un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est +terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires +dépendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire à un +ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne se +découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et +toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme. +Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de +Kabardantès, plus impénétrable que douze écailles d'un crocodile, il +chercha quelque arme nouvelle.</p> + +<p>Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras, +mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et +saisissant à deux mains un rocher énorme, il voulut le lancer sur +Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser.</p> + +<p>Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement; il comprit le +dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce +cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa +lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que +rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot; +celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur +le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même +précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec +un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des +deux armées.</p> + +<p>A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux +combattants.</p> + +<p>Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus +robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre.</p> + +<p>Il prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta +de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa +base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une +chose singulière, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lèvres, +mais de sa poitrine.</p> + +<p>Il en conclut qu'à cet endroit Kabardantès n'était pas invulnérable, et +prit son parti sur-le-champ.</p> + +<p>Il arracha des mains d'un Tartare stupéfait, une longue lance, et +l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra +jusqu'au coeur, et Kabardantès tomba mort.</p> + +<p>Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient +tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer: quel que +fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je +n'oserais dire si la mort de Kabardantès excita de grands regrets chez +les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un +long cri de joie en voyant leur ennemi à terre.</p> + +<p>—Victoire et longue vie à Pierrot! s'écrièrent-ils de toutes parts.</p> + +<p>Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses +compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt. +Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta +gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette +courte trêve en une longue et solide paix.</p> + +<p>Aussitôt les deux armées se séparèrent, et chacune regagna son camp. Les +Chinois, ivres de joie, ne savaient comment témoigner leur tendresse au +bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouvé en lui un protecteur, +un père, un frère, un ami. Quand il demanda ce qu'était devenu +Horribilis, on lui répondit en riant qu'il avait pris le chemin de +Pékin, et qu'au train dont il était parti, il devait déjà être arrivé.</p> + +<p>L'autre armée était fort divisée. Après la mort de Kabardantès et de +Pantafilando, il n'y avait plus d'héritier du trône, la dynastie était +éteinte: perte médiocre, car il y a toujours plus de rois sans royaumes +que de royaumes sans rois. Au reste, rien n'était plus facile que de +faire un roi: on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des +principales familles étaient au camp, chacun d'eux s'offrit pour +candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et son courage. La +discussion fut très-vive: chacun des orateurs avait le sabre au poing, +et paraissait disposé à soutenir son droit de toutes les manières. Enfin +l'un des plus âgés, qui, par hasard, n'avait aucune prétention au trône, +ouvrit un avis qui fut bientôt approuvé de tous.</p> + +<p>—Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin +qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, après les +Français, le plus brave peuple de l'univers. Il faut qu'il n'ait point +de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun +parti au détriment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse +ces deux conditions.</p> + +<p>—Qui donc? cria-t-on tout d'une voix.</p> + +<p>—C'est Pierrot.</p> + +<p>Cette proposition, par un hasard singulier, réunit toutes les voix: on +offrit le trône à Pierrot, qui le refusa.</p> + +<p>—Je n'en suis pas digne, répondit-il modestement.</p> + +<p>La vérité est que Pierrot, devenu sage par l'expérience, et connaissant +la difficulté de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une +affaire si épineuse.</p> + +<p>—Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire; +pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma +famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de +moi, mais je ne veux pas régner. Dans ce métier-là, le plus habile fait +chaque jour cent sottises irréparables; que ferai-je, moi qui ne suis +qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, élever mes enfants, +cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois, +mais rarement, de bons conseils à ceux qui me les demanderont avec un +coeur sincère: la Providence se chargera du reste.</p> + +<p>Peut-être trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot était un peu +égoïste. Le vieil Alcofribas le trouve très-sage et l'approuve en tout +point. Pour moi, je ne sais qu'en dire.</p> + +<p>L'égoïsme de Pierrot est d'une espèce si rare, qu'il touche à la vertu +la plus pure et au désintéressement le plus extraordinaire il y touche +de si près, qu'en vérité j'aurais de la peine à l'en distinguer.</p> + +<p>Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont +libres.</p> + +<p>Les Tartares ne se laissèrent point décourager par un premier refus; au +contraire, aiguillonnés comme la plupart des hommes par cette obstacle, +ils revinrent à la charge et demandèrent enfin à Pierrot de leur +choisir un roi de sa façon.</p> + +<p>—Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui réunisse +toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles.</p> + +<p>—Eh bien, dit Pierrot, proclamez la république.</p> + +<p>A ces mots, tout le monde prit à la fois la parole et voulut donner son +avis.</p> + +<p>Le fracas devint étourdissant.</p> + +<p>L'un dit que la république était l'anarchie; l'autre, que c'était le +gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre, que +c'était le moins ennuyeux des gouvernements, à cause du changement +perpétuel des gouvernants et des systèmes; un quatrième dit que cela +convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux +Tartares, parce qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire +un tour de promenade.</p> + +<p>Quand il revint, on avait opté pour la monarchie: Trautmanchkof avait +été nommé empereur.</p> + +<p>Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit les prisonniers +chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconnaître.</p> + +<p>Pierrot, ayant accompli sa tâche, fit réparer la grande muraille, laissa +le commandement de l'armée chinoise à des officiers aguerris, et alla +retrouver Vantripan.</p> + +<p>Le bruit de ses exploits l'avait précédé.</p> + +<p>Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour +d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir à sa droite pendant le +dîner, et but à sa santé plus de six bouteilles, en le proclamant le +vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de +l'admiration du monde.</p> + +<p>Ce gros Vantripan était un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce +qu'il devait à Pierrot. Quant à celui-ci, toujours modeste, il ne +pensait qu'à rejoindre sa chère Rosine et à goûter un repos qu'il avait +si bien gagné.</p> + +<p>Enfin arriva ce jour si longtemps désiré.</p> + +<p>Pierrot partit seul, monté sur Fendlair qui piaffait, caracolait et +galopait comme s'il avait compris la joie de son maître.</p> + +<p>Il arriva à la porte de la ferme.</p> + +<p>Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait +pas voulu lui annoncer son arrivée; aussi était-elle en négligé du +matin; mais ce négligé, mes chers amis, eût été envié des plus grandes +et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute +la coquette simplicité.</p> + +<p>Écoutez la description qu'en donne le sage Alcofribas.</p> + +<p>«Elle était vêtue, dit-il, d'une robe blanche d'étoffe simple et unie. +Cette robe, qu'elle avait taillée elle-même, se drapait naturellement +autour de son corps comme les étoffes qui couvrent les statues des +impératrices de Rome; mais vous concevez assez la supériorité que +devait avoir la nature vivante et animée, disposant de l'une des plus +belles créatures qui depuis Ève aient enchanté les regards des hommes, +sur l'artiste qui sculpte un marbre inanimé et qui cherche, à force de +génie, à reproduire quelque faible image de l'éternelle beauté. Sa +taille souple et sans corset donnait à sa démarche une grâce +incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge noué autour de son cou +relevait l'éclat de son teint qui était blanc, rosé et presque +transparent. Ses cheveux, négligemment attachés, comme ceux de Diane +chasseresse, retombaient sur ses épaules dans un désordre charmant...»</p> + +<p>Peut-être trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible idée de la +beauté qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tirées de la +sculpture et de l'antiquité, sont un peu obscures pour qui n'a jamais +visité le musée du Louvre.</p> + +<p>Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet +en toutes choses.</p> + +<p>Le vieil Alcofribas avait passé sa vie entière dans l'étude des +sciences, et il avait un peu négligé les lettres.</p> + +<p>Le binôme de Newton lui était plus familier que l'éloquence, et les +découvertes paléontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne +sont pas la millième partie des choses que ce vieux magicien avait +inventées et publiées dans des livres mystérieux qui furent autrefois +brûlés par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier +exemplaire a été découvert il y a six mois, dans les ruines de +Samarcande, par un de mes amis, qui est allé visiter les bords de +l'Oxus.</p> + +<p>Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et mystérieuses +conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu'à présent +dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer +jusqu'à Strasbourg; de Strasbourg vous iriez à Vienne, en chemin de fer; +de Vienne vous iriez à Constantinople moitié en chemin de fer, moitié +par terre; de Constantinople à Scutari par mer; de Scutari à Damas avec +la caravane des pèlerins de la Mecque; de Damas à Bassorah par chameaux, +à travers les déserts de la Mésopotamie; de Bassorah, qui est sur le +Tigre, à Hérat, à pied, à cheval, en voiture ou en ballon, suivant +l'occasion; de Hérat aux Portes de fer qui gardent l'entrée du Khoraçan; +des Portes de fer à l'Oxus et à Samarcande, capitale du pays de Sogd.</p> + +<p>Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand +caravansérail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants +venus d'Europe, ce qui éveillerait la curiosité et le soupçon.</p> + +<p>Vous traverserez le caravansérail dans toute sa longueur, deux fois; +vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne +diagonale entre les deux extrémités les plus éloignées du bâtiment, car +il est de forme irrégulière.</p> + +<p>Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux +mots: <i>kara, brankara</i>, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule +magique consacrée; puis vous sortirez du caravansérail, vous suivrez la +première rue à gauche, qui est la rue Râhkhr (Râhkhr, en tartare, +signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards à barbe blanche +qui sont rangés en cercle et assis à terre, les jambes croisées.</p> + +<p>Ils cherchent sur la tête et dans les cheveux les uns des autres ce +petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains; +quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'écrasent +entre les pouces. Ne cherchez pas à leur parler ni à les aider, ce +serait inutile; suivez la seconde rue à droite, la première à gauche, la +troisième à droite, la seconde à gauche, la quatrième à gauche et à +droite.</p> + +<p>Là, vous prendrez la première à gauche, et vous vous arrêterez devant +une maison que rien ne distingue de toutes les autres.</p> + +<p>N'allez pas plus loin, c'est là.</p> + +<p>Vous entrerez dans une allée sombre, vous monterez un étage, vous +enfilerez un long corridor, vous monterez un autre étage, vous entrerez +dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six +marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches; +vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte +secrète dont vous n'aurez pas la clef.</p> + +<p>Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de +serrure.</p> + +<p>Vous direz: Ce n'est pas ce que je demande; vous remonterez encore trois +marches, et vous serez dans l'antichambre.</p> + +<p>Là, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais +vous verrez une main qui, seule en l'air et détachée de tout corps +visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre.</p> + +<p>Cette main est noueuse et ridée: on voit qu'elle a beaucoup souffert; +c'est celle du vieil Alcofribas.</p> + +<p>Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet poudreux, que le +domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par +ordre de son maître.</p> + +<p>Ne vous arrêtez pas à regarder les globes et les cartes astronomiques, +ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessinée sur +le mur; allez droit à la table où la main vous conduit, poussez le +ressort d'une boîte en bois de cèdre.</p> + +<p>La boîte s'ouvrira, et vous verrez le fameux manuscrit écrit dans la +langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le règne de +Cyrus.</p> + +<p>Vous ferez signe que vous ne comprenez pas.</p> + +<p>La main fera signe que vous êtes des imbéciles, vous prendra par le bras +et vous jettera à la porte.</p> + +<p>Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris, +si bon vous semble, à moins que vous ne préfériez déchiffrer les +inscriptions laissées par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, sur +les murs de son palais dont on voit les ruines à Samarcande.</p> + +<p>Ici vous me demanderez peut-être à quoi sert un si long voyage, puisque, +après tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Alcofribas.</p> + +<p>Mes enfants, vous êtes trop aimables pour que je ne vous dise pas la +vérité tout entière.</p> + +<p>A quoi servent toutes les choses de ce monde? A passer, ou, si vous +voulez, à tuer le temps, jusqu'à ce que nous allions tous ensemble en +paradis.</p> + +<p>Il y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour du monde, et qui +n'avaient pas d'autre but que de voir plus tôt le terme des soixante ans +de vie dont le ciel leur avait fait présent.</p> + +<p>Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne, +Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de fer, Samarcande et la +main du vieil Alcofribas?</p> + +<p>Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une année.</p> + +<p>C'est toujours une année pendant laquelle vous avez eu un désir violent, +une vraie passion, c'est-à-dire ce qui fait vivre et soutient les +hommes; car, faibles créatures que nous sommes, nous n'avons en +nous-mêmes aucun principe de vie.</p> + +<p>Tout nous vient du dehors, et Dieu l'a voulu ainsi, pour que nous +eussions sans cesse recours à lui.</p> + +<p>Il est temps de laisser ce sujet. Je commence à prêcher, je crois, et +vous, enfants, à bâiller.</p> + +<p>Écoutez plutôt l'histoire de notre ami Pierrot.</p> + +<p>Elle touche à sa fin, car le vieil Alcofribas dit très-bien:</p> + +<p>«Il n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du +bonheur.»</p> + +<p>Et Pierrot avait enfin mérité d'être heureux.</p> + +<p>Je ne vous ferai pas le récit de sa conversation avec la belle Rosine; +vous sentez bien qu'elle dut être très-intéressante, car tous les deux +avaient autant d'esprit que les anges, et les sujets de conversation ne +leur manquaient pas.</p> + +<p>Qu'il vous suffise de savoir que la mère de Rosine fut obligée de venir +les chercher elle-même et de leur rappeler que le déjeuner était servi +depuis plus d'une heure.</p> + +<p>Deux jours après, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait +voulu assister au mariage de Pierrot, et lui témoigner par là une amitié +sincère.</p> + +<p>De son côté, Pierrot dit qu'il ne désirait qu'une occasion de lui +prouver son dévouement, et cette occasion ne tarda guère à se présenter, +comme nous le dirons en son lieu.</p> + +<p>Le lendemain, on signa le contrat.</p> + +<p>Le père et la mère de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le +chemin des airs, où ils avaient suivi la fée Aurore.</p> + +<p>Je laisse à deviner la joie et les embrassements de cette heureuse +famille.</p> + +<p>Le mariage se fit dans la maison de la mère de Rosine.</p> + +<p>Il y avait pêle-mêle des rois, des princesses du sang, des bourgeois, +des paysans, des soldats, et un évêque, monseigneur de Bangkok, dans le +royaume de Siam, qui donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux +époux.</p> + +<p>La fée Aurore présidait toute l'assemblée, et après le repas, grâce à +ses soins, l'orchestre des génies, conduit par le propre chef de musique +du roi Salomon, donna un bal magnifique.</p> + +<p>Ainsi finissent les aventures de Pierrot.</p> + +<p>«Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop +longues!»</p> + +<p>Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut +extrêmement paisible.</p> + +<p>Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident +n'eut pas de suites fâcheuses.</p> + +<p>Le prince Horribilis, impatient de monter sur le trône, fit révolter +contre son père une partie de l'armée.</p> + +<p>Vantripan, effrayé, alla se réfugier chez Pierrot, qui le reçut à bras +ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta à cheval et +courut au-devant des révoltés.</p> + +<p>A sa vue, ceux-ci posèrent les armes et demandèrent grâce. Pierrot leur +pardonna et se fit livrer Horribilis.</p> + +<p>Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les +supplices, et dont le caractère, naturellement généreux, s'était encore +adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa grâce et se contenta de +le faire exiler.</p> + +<p>Horribilis, à quelques jours de là, fut pris par les Tartares et pendu à +un arbre avec son ami Tristemplète.</p> + +<p>Cet événement ne fit de peine à personne.</p> + +<p>Deux ans après, Vantripan mourut, laissant le trône à sa fille, qui +voulut confier le gouvernement à Pierrot; mais celui-ci la remercia et +refusa de sortir de sa retraite.</p> + +<p>Toutefois, elle venait souvent lui demander conseil, et Trautmanchkof, +l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au +fond de ses déserts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au +commandement de l'armée chinoise.</p> + +<p>Ainsi, quoiqu'il ne fût qu'un simple particulier, et qu'il ne voulût pas +être autre chose, il gouvernait en réalité l'empire par ses vertus, son +expérience et son courage.</p> + +<p>Il vécut fort longtemps, employant sa fortune, que les libéralités de +Vantripan avaient rendue immense, à fonder des écoles et des +bibliothèques, à construire des canaux, à réparer les grandes routes et +à faire des expériences agricoles dont il publiait le résultat, afin que +tout le monde pût en profiter.</p> + +<p>C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouvé, il y a +vingt ans, et dont ils se sont attribué le mérite. Il inventa encore +beaucoup d'autres choses qu'on réinventera plus tard sans aucun doute, +et que je ferai connaître au public dès que j'aurai terminé la +traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est caché dans une +vieille maison de Samarcande.</p> + +<p>Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'était que Pierrot, et comme +il avait bien profité des leçons de la fée Aurore.</p> + +<p>Son nom est resté fort célèbre à la Chine et dans le vaste empire des +îles Inconnues; de là il fut porté en Europe par Plancarpin, qui en +entendit parler, aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se +mêlèrent à l'histoire véridique que je viens de vous conter.</p> + +<p>«Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais +été glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le représentent +souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous +faire rire.</p> + +<p>«On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter +ce nom respectable.</p> + +<p>«Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis +que Pierrot a vécu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un +saint.»</p> + +<p>Je vous souhaite, mes amis, de faire la même chose!</p> + +<h2>FIN</h2> + +<h3>SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE</h3> + +<h3>Jules Bardoux, directeur.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du célèbre Pierrot +by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU *** + +***** This file should be named 17106-h.htm or 17106-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/1/0/17106/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/17106-h/images/008.jpg b/17106-h/images/008.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..03f10e6 --- /dev/null +++ b/17106-h/images/008.jpg diff --git a/17106-h/images/027.jpg b/17106-h/images/027.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..82bb729 --- /dev/null +++ b/17106-h/images/027.jpg diff --git a/17106-h/images/135.jpg b/17106-h/images/135.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..12b033d --- /dev/null +++ b/17106-h/images/135.jpg diff --git a/17106-h/images/152.jpg b/17106-h/images/152.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac80424 --- /dev/null +++ b/17106-h/images/152.jpg diff --git a/17106-h/images/207.jpg b/17106-h/images/207.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a2766f7 --- /dev/null +++ b/17106-h/images/207.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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