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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:50:20 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du célèbre Pierrot
+by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire fantastique du célèbre Pierrot
+ Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par
+ Alfred Assollant
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: November 19, 2005 [EBook #17106]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT
+
+
+SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
+Jules Bardoux directeur.
+
+HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT
+
+ÉCRITE PAR LE MAGICIEN ALCOFRIBAS
+
+TRADUITE DU SOGDIEN PAR ALFRED ASSOLLANT
+
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
+15, RUE SOUFFLOT, 15
+
+1885
+
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT
+
+
+ I.--PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT
+ II.--DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT
+III.--TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT
+ IV.--QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT
+ V.--CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT
+ VI.--SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT
+
+
+
+
+HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT
+
+
+
+
+I
+
+PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT
+
+COMMENT PIERROT DEVINT UN GRAND GUERRIER
+
+
+Pierrot naquit enfariné: son père était meunier; sa mère était meunière.
+Sa marraine était la fée Aurore, la plus jeune fille de Salomon, prince
+des génies.
+
+Aurore était la plus charmante fée du monde: elle avait les cheveux
+noirs, le front de moyenne grandeur, mais droit et arrondi, un nez
+retroussé, fin et charmant, une bouche petite qui laissait voir dans ses
+sourires des dents admirables. Son teint était blanc comme le lait, et
+ses joues avaient cette nuance rose et transparente qui est inconnue
+aux habitants de ce grossier monde sublunaire. Quant à ses yeux, ô mes
+amis! jamais vous n'en avez vu, jamais vous n'en verrez de pareils. Les
+étoiles du firmament ne sont auprès que des becs de gaz fumeux; la lune
+n'est qu'une vieille et sale lanterne.
+
+Dans ces yeux si beaux, si doux, si lumineux, on voyait resplendir un
+esprit extraordinaire et une bonté suprême. Oh! quelle marraine avait le
+fortuné Pierrot!
+
+Les fées, qui sont de grandes dames, ne fréquentent guère de simples
+meuniers; mais Aurore était si compatissante, qu'elle n'aimait que la
+société des pauvres et des malheureux. Un jour qu'elle se promenait
+seule dans la campagne, elle passa près de la maison du meunier juste au
+moment où Pierrot, qui venait de naître, criait et demandait le sein de
+sa mère; elle entra dans le moulin, poussée par une curiosité bien
+naturelle aux dames.
+
+Comme elle entrait, Pierrot cessa de crier pour lui tendre les bras.
+Aurore en fut si charmée qu'elle le prit sur-le-champ, l'embrassa, le
+caressa, l'endormit, le replaça dans son berceau et ne voulut pas sortir
+du moulin avant d'avoir obtenu la promesse qu'elle serait choisie pour
+marraine de l'enfant.
+
+Le lendemain, elle tint Pierrot sur les fonts baptismaux et voulut lui
+faire un présent, suivant la coutume.
+
+--Mon ami, lui dit-elle, je pourrais te rendre plus riche que tous les
+rois de la terre; mais à quoi sert la richesse, si ce n'est à corrompre
+et endurcir ceux qui la possèdent? Je pourrais te donner le bonheur;
+mais il faut l'avoir mérité. Je veux te donner deux choses: l'esprit et
+le courage, qui te défendront contre les autres hommes; et une
+troisième: la bonté, qui les défendra contre toi. Ces trois choses ne
+t'empêcheront pas de rencontrer beaucoup d'ennemis et d'essuyer de
+grands malheurs; mais, avec le temps, elles te feront triompher de tout.
+Au reste, si tu as besoin de moi, voici un anneau que je t'ordonne de ne
+jamais quitter. Quand tu voudras me voir, tu le baiseras trois fois en
+prononçant mon nom. En quelque lieu de la terre ou du ciel que je sois,
+je t'entendrai et je viendrai à ton secours.
+
+Voilà comment Pierrot fut baptisé. Je passe sous silence les dragées
+dont la fée Aurore répandit une si grande quantité qu'elle couvrit tout
+le pays, et que les enfants du village en ramassèrent deux cent
+cinquante mille boisseaux et demi, sans compter ce que croquèrent les
+oiseaux du ciel, les lièvres et les écureuils.
+
+Quand Pierrot eut dix-huit ans, la fée Aurore le prit à part et lui dit:
+
+--Mon ami Pierrot, ton éducation est terminée. Tu sais tout ce qu'il
+faut savoir: tu parles latin comme Cicéron et grec comme Démosthènes; tu
+sais l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le cophte, l'hébreu,
+le sanscrit et le chaldéen; tu connais à fond la physique, la
+métaphysique, la chimie, la chiromancie, la magie, la météorologie, la
+dialectique, la sophistique, la clinique et l'hydrostatique; tu as lu
+tous les philosophes et tu pourrais réciter tous les poëtes; tu cours
+comme une locomotive et tu as les poignets si forts et si bien attachés,
+que tu pourrais porter, à bras tendu, une échelle au sommet de laquelle
+serait un homme qui tiendrait lui-même la cathédrale de Strasbourg en
+équilibre sur le bout de son nez. Tu as bonnes dents, bon pied, bon
+oeil. Quel métier veux-tu faire?
+
+--Je veux être soldat, dit Pierrot; je veux aller à la guerre, tuer
+beaucoup d'ennemis, devenir un grand capitaine et acquérir une gloire
+immortelle qui fera parler de moi in _soecula soeculorum_.
+
+--_Amen_, dit la fée en riant. Tu es jeune encore, tu as du temps à
+perdre. J'y consens; mais s'il t'arrive quelque accident, ne me le
+reproche pas.... Ces enfants des hommes, ajouta-t-elle plus bas et comme
+se parlant à elle-même, se ressemblent tous, et le plus sensé d'entre
+eux mourra sans avoir eu plus de bon sens que son grand-père Adam quand
+il sortit du paradis terrestre.
+
+Pierrot avait bien entendu l'aparté, mais il n'en fit pas semblant. «Il
+n'y a pire sourd, dit le proverbe, que celui qui ne veut pas entendre.»
+Ses yeux étaient éblouis des splendeurs de l'uniforme, des épaulettes
+d'or, des pantalons rouges, des tuniques bleues, des croix qui brillent
+sur les poitrines des officiers supérieurs. Le sabre qui pend à leur
+ceinture lui parut le plus bel instrument et le plus utile qu'eût jamais
+inventé le génie de l'homme. Quant au cheval, et tous mes lecteurs me
+comprendront sans peine, c'était le rêve de l'ambitieux Pierrot.
+
+--Il est glorieux d'être fantassin, disait-il; mais il est divin d'être
+cavalier. Si j'étais Dieu, je dînerais à cheval.
+
+Son rêve était plus près de la réalité qu'il ne le croyait.
+
+--Embrasse ton père et ta mère, dit la fée, et partons.
+
+--Où donc allons-nous? dit Pierrot.
+
+--A la gloire, puisque tu le veux; et prenons garde de ne pas nous
+rompre le cou, la route est difficile.
+
+Qui pourrait dire la douleur de la pauvre meunière quand elle apprit le
+projet de Pierrot?
+
+--Hélas! dit-elle, je t'ai nourri de mon lait, réchauffé de mes caresses
+et de mes baisers, élevé, instruit, pour que tu te fasses tuer au
+service du roi! Quel besoin as-tu d'être soldat, malheureux Pierrot? Te
+manque-t-il quelque chose ici? Ce que tu as voulu, en tout temps, ne
+l'avons-nous pas fait? Ne te l'avons-nous pas donné? Pierrot, je t'en
+supplie, ne me donne pas la douleur de te voir un jour rapporté ici mort
+ou estropié. Que ferions-nous alors? Que fera ton père, dont le bras se
+fatigue et ne peut plus travailler? Comment et de quoi vivrons-nous?
+
+--Pardonne-moi, pauvre mère, dit l'entêté Pierrot, c'est ma vocation. Je
+le sens, je suis né pour la guerre.
+
+Ici la mère se mit à pleurer. Le meunier, qui n'avait encore rien dit,
+rompit le silence:
+
+--Tu peux t'en aller, Pierrot, si tu sens que c'est ta vocation, quoique
+ce soit une vocation singulière que celle de couper la tête à un homme,
+ou de lui fendre le ventre d'un coup de sabre et de répandre à terre ses
+entrailles. La voix des parents n'a appris, n'apprend et n'apprendra
+jamais rien aux enfants. Ils ne croient que l'expérience! Va donc, et
+tâche d'acquérir cette expérience au meilleur marché possible.
+
+--Mais, dit Pierrot, ne faut-il pas combattre pour sa patrie?
+
+--Quand la patrie est attaquée, dit le meunier, il faut que les enfants
+courent à l'ennemi et que les pères leur montrent le chemin; mais il n'y
+a aucun danger, mon pauvre Pierrot, tu le sais bien: nous sommes en paix
+avec tout le monde.
+
+--Mais....
+
+--Encore un _mais_! Va! pars! lui dit son père en l'embrassant.
+
+Pierrot partit fort chagrin, mais obstiné dans sa résolution. Si la
+bonne fée avait pitié de la douleur de ses parents, elle savait fort
+bien qu'un peu d'expérience était nécessaire pour rabattre la
+présomption de Pierrot, et elle avait confiance dans l'avenir.
+
+Ils marchèrent longtemps côte à côte sans rien dire. Enfin, après
+plusieurs jours, ils arrivèrent dans le palais du roi. Là, Pierrot fut
+si ébloui des colonnes de marbre, des grilles en fer doré, des gardes
+chamarrés d'or, et des cavaliers qui couraient au galop le sabre en
+main, à travers la foule, pour annoncer le passage de Sa Majesté, qu'il
+oublia complétement les remontrances de ses parents.
+
+Comme il regardait, bouche béante, un spectacle si nouveau, le roi passa
+en carrosse, précédé et suivi d'une nombreuse escorte. Il était midi
+moins cinq minutes, et la famille royale, au retour de la promenade,
+allait dîner. Aussi le cocher paraissait fort pressé, dans la crainte de
+faire attendre Sa Majesté. Tout à coup un accident inattendu arrêta le
+carrosse. Un des chevaux de l'escorte fit un écart, et le page qui le
+montait, et qui était à peu près de l'âge de Pierrot, fut jeté contre
+une borne et eut la tête fracassée. Tous les autres s'arrêtèrent au même
+instant pour lui porter secours ou au moins pour ne pas le fouler sous
+les pieds des chevaux.
+
+--Eh bien! qu'est-ce? dit aigrement le roi en mettant la tête à la
+portière.
+
+--Sire, répondit un page, c'est un de mes camarades qui vient de se tuer
+en tombant de cheval.
+
+--Le butor! dit le roi; qu'on l'enterre et qu'un autre prenne sa place.
+Faut-il, parce qu'un maladroit s'est brisé la tête, m'exposer à trouver
+mon potage refroidi?
+
+Il parlait fort bien, ce grand roi. Si chaque souverain, ayant trente
+millions d'hommes à conduire, pensait à chacun d'eux successivement et
+sans relâche pendant quarante ans de règne, il ne lui resterait pas une
+minute pour manger, boire, dormir, se promener, chasser et penser à
+lui-même. Encore ne pourrait-il, en toute sa vie, donner à chacun de ses
+sujets qu'une demi-minute de réflexion. Évidemment c'est trop peu pour
+chacun. C'était aussi l'opinion du grand Vantripan, empereur de Chine,
+du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée, et de tous les
+Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu
+au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts
+Himalaya. Aussi, ne pouvant penser à tous ses sujets, en gros ou en
+détail, il ne pensait qu'à lui-même.
+
+Par l'énumération des États de ce grand roi, vous voyez, mes amis, que
+la Chine fut le premier théâtre des exploits de Pierrot. Il ne faudrait
+pas croire pour cela que Pierrot fût Chinois. Il était né, au contraire,
+fort loin de là, dans la forêt des Ardennes; mais la fée, par un
+enchantement dont elle a gardé le secret, sans quoi je vous le dirais
+bien volontiers, l'avait, au bout de trois jours de marche, et pendant
+son sommeil, transporté, sans qu'il s'en aperçût, sur les bords du
+fleuve Jaune, où se désaltèrent, en remuant éternellement la tête, des
+mandarins aux yeux de porcelaine. Mais revenons à la colère du roi quand
+il craignit de trouver son potage refroidi.
+
+Au bruit de cette royale colère, toute l'escorte trembla. Le grand roi
+était d'humeur à faire sauter comme des noisettes les têtes de trois
+cents courtisans pour venger une injure si grave. Chacun cherchait des
+yeux, dans la foule, un remplaçant au malheureux page.
+
+La fée Aurore poussa de la main le coude de Pierrot. Celui-ci, sans
+balancer, saisit les rênes, met le pied à l'étrier et monte à cheval.
+
+--Ton nom? dit Vantripan.
+
+--Pierrot, sire, pour vous servir.
+
+--Tu es un drôle bien hardi. Qui t'a dit de monter à cheval?
+
+--Vous-même, sire.
+
+--Moi?
+
+--Vous, sire. N'avez-vous pas dit: Qu'on l'enterre et qu'un autre prenne
+sa place!» Je prends sa place. Toute la terre ne vous doit-elle pas
+obéissance? J'ai obéi.
+
+--Et la casaque d'uniforme?
+
+Ici Pierrot fut embarrassé un instant, mais la fée vint à son secours.
+Elle le toucha de sa baguette: en un clin d'oeil Pierrot fut habillé
+comme ses nouveaux camarades. Alors le roi, qui s'était penché vers le
+fond du carrosse pour parler à la reine, se retourna brusquement.
+
+--Sire, dit Pierrot, je suis prêt.
+
+--Comment! tu es habillé?
+
+--Sire, ne vous ai-je pas dit que toute la terre vous doit obéissance?
+Vous avez voulu que je prisse l'uniforme. Je l'ai pris.
+
+--Voilà un grand prodige, dit Vantripan; mais mon potage ne vaut plus
+rien. Au palais, et au galop.
+
+En une minute le carrosse, l'escorte et Pierrot disparurent, laissant
+trente mille badauds stupéfaits de la hardiesse de Pierrot, de sa
+promptitude à s'habiller, et de la bonté du grand Vantripan. Dans le
+même moment, la pluie qui tombait les força de rentrer dans leur
+famille, où tout le reste de la journée et les trois jours suivants on
+ne parla d'autre chose que du nouveau page.
+
+Pierrot était émerveillé de son bonheur.
+
+--Quoi! disait-il, en si peu de temps me voilà admis à la cour, et en
+passe de faire une belle fortune. Qui sait?
+
+Au milieu de ces pensées ambitieuses, on arriva au palais. Pierrot
+voulut descendre de cheval comme les autres et suivre le roi pour dîner,
+mais le gouverneur des pages l'arrêta.
+
+--Montez votre garde d'abord, lui dit-il.
+
+--Je meurs de faim, dit Pierrot.
+
+--Vous répliquez? huit jours d'arrêts. Mais d'abord, sabre en main et
+restez à cheval devant le vestibule; voici la consigne: Quiconque
+entrera sans laisser passer, vous lui couperez le cou; et si vous y
+manquez, on vous le coupera à vous-même pour vous apprendre à vivre.
+
+Ce disant, le gouverneur monta d'un air grave dans son appartement, où
+l'attendait un bon dîner avec un bon feu et d'excellent vin.
+
+C'était au mois de novembre, et Pierrot, chamarré d'or, mais légèrement
+vêtu, montait sa garde à cheval devant le vestibule. Devant lui, des
+cuisines royales montaient à chaque instant une foule de plats
+succulents, les uns pour le roi, d'autres pour les officiers de sa
+maison, pour ses ministres, pour les femmes de chambre de la reine, pour
+les maîtres d'hôtel, pour tout le monde enfin, excepté le désolé
+Pierrot. Chaque plat laissait un parfum exquis dont étaient
+douloureusement excitées les papilles nerveuses du malheureux page.
+
+Les marmitons riaient en passant près de lui, et se le montraient l'un à
+l'autre avec des gestes moqueurs.
+
+--Voilà un cavalier dont la digestion sera facile, dit l'un d'eux.
+
+--Habit de velours, ventre de son, dit un autre.
+
+Pierrot, mouillé de pluie, morfondu, ne pouvant souffler dans les
+doigts de sa main gauche qui tenait la bride du cheval, ni dans les
+doigts de sa main droite qui tenait le sabre, affamé de plus, donnait de
+bon coeur au diable le roi, la reine, la cour, les courtisans et la
+maudite envie qu'il avait eue de quitter son père et sa mère, et
+d'entrer au service militaire.
+
+Enfin la fée Aurore eut compassion de ses souffrances.
+
+--Pierrot, dit-elle, cherche dans la sacoche de ton cheval, et mange.
+
+Or dans la sacoche il n'y avait qu'un morceau de pain sec et fort dur,
+que le pauvre affamé dévora en quelques minutes. Ainsi se réalisa son
+rêve de dîner à cheval.
+
+Comme il finissait, trois heures sonnèrent. Vantripan avait dîné, lui
+aussi, mais beaucoup mieux, et plus à l'aise.
+
+--Ventre de biche! dit-il en paraissant sur le balcon du premier étage
+du palais, j'ai solidement dîné.
+
+Et il défit son ceinturon pour respirer plus à l'aise.
+
+--Quel est ce page qui monte la garde? ajouta-t-il en abaissant son
+regard royal sur le pauvre Pierrot.
+
+--Sire, dit un officier, c'est ce jeune homme qui s'est offert si
+singulièrement au service de Votre Majesté.
+
+--Pardieu! dit le roi, quand j'ai bien mangé et bien bu, je veux que
+tous mes sujets soient heureux. Approche ici, page; et toi, dit-il au
+ministre de la guerre qui avait dîné avec lui, tire ton sabre, et
+découpe-moi ce chapon rôti.
+
+Pierrot s'approcha, et Vantripan lui lança le chapon. Pierrot le reçut
+si adroitement qu'il fit l'admiration générale.
+
+Les gens qui ont bien dîné ne sont pas, comme on sait, difficiles sur le
+choix de leurs plaisanteries, et celles des rois, quelle qu'en soit la
+tournure, sont toujours excellentes.
+
+Après le chapon vint une bouteille de vin, puis un petit pain, puis des
+gâteaux. Finalement Pierrot dîna mieux qu'il ne l'avait espéré; mais il
+voyait rire toute la cour, et ce rire ne lui faisait pas plaisir.
+
+--Quand je dîne avec mes parents, pensait-il, le dîner n'est pas friand,
+mais je ne mange les restes de personne, et personne ne se moque de moi.
+
+Cette pensée indigna Pierrot. Quand il eut fini, et cela dura quelques
+minutes à peine, tant il montra d'activité, Vantripan le fit monter près
+de lui.
+
+--Il est aux arrêts, dit le gouverneur des pages.
+
+--Est-ce ainsi qu'on m'obéit? dit le roi d'une voix tonnante. Va
+toi-même prendre sa place, et garde les arrêts pendant six mois.
+
+Le gouverneur descendit la tête basse et prit la place de Pierrot au
+milieu des rires de toute la cour. Chacun trouva la justice de Vantripan
+admirable.
+
+Le roi, content de lui, s'assit dans un bon fauteuil et attendit
+l'arrivée de Pierrot. A ses côtés, dans un autre fauteuil, près du feu,
+était assise la reine, dont nous n'avons pas encore parlé, et qui était
+une femme assez grande, fort blonde, fort grosse, de qui ses femmes de
+chambre disaient:
+
+--Il est impossible de savoir si elle est plus méchante que bête ou plus
+bête que méchante.
+
+Derrière elle se tenait debout, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre,
+la princesse Bandoline, sa fille, surnommée par les courtisans Reine de
+Beauté; elle était fort belle en effet, mais encore plus orgueilleuse,
+et regardait la race des Vantripan comme la plus illustre de toutes les
+races royales, et elle-même, comme la plus illustre personne de cette
+race. De l'autre côté de la cheminée se chauffait, assis, l'héritier
+présomptif de la couronne, le prince Horribilis, laid et méchant comme
+un singe; il faisait l'orgueil et la joie de sa mère, qui ne voyait en
+lui qu'un esprit gracieux et pénétrant, et il effrayait d'avance ceux
+qui craignaient de devenir ses sujets. Rangés en demi-cercle, les
+courtisans se tenaient debout autour de la famille royale, et semblaient
+attendre en bataille l'entrée de Pierrot.
+
+Celui-ci se présenta simplement et sans embarras. Il n'avait pas vu la
+cour, mais l'éducation que lui avait donnée la fée Aurore le mettait dès
+l'abord de plain-pied avec tous ceux qu'il voyait. Arrivé à quelques pas
+du roi, il s'arrêta modestement.
+
+--Approche, drôle, lui dit gaiement le roi. D'où sors-tu? Je ne t'ai
+jamais vu.
+
+--Sire, dit Pierrot, le soleil ne regarde pas les hommes, mais tous les
+hommes regardent le soleil.
+
+Cette réponse fit le meilleur effet. Vantripan, flatté de se voir
+comparé au soleil, croisa ses mains sur son ventre avec satisfaction.
+Quant à Pierrot, s'il répondait par une flatterie, c'est qu'il ne se
+souciait pas d'une réponse plus directe. Au milieu de tant de grands
+seigneurs, il sentait qu'il n'aurait pas beau jeu à dire: Je suis
+Pierrot, fils de Pierre le meunier et de Pierrette sa femme. Cette
+généalogie honnête, mais modeste, aurait fait rire toute la cour.
+Pierrot ne reniait pas sa famille, mais il n'en parlait pas; c'était un
+commencement d'ingratitude.
+
+Quoi qu'il en soit, dès les premiers mots Pierrot fit merveille. La
+reine lui fit quelques questions et trouva ses réponses admirables. Le
+prince Horribilis lui dit des méchancetés qui furent repoussées avec
+fermeté par Pierrot, mais sans qu'il osât riposter à un si dangereux
+adversaire. La princesse Bandoline elle-même daigna détourner ses yeux
+de la glace où elle se contemplait elle-même, et après l'avoir considéré
+quelque temps au moyen d'un lorgnon à verre de vitre, elle se pencha
+vers sa mère et dit assez haut pour être entendue de Pierrot:
+
+--Il est assez bien de sa personne, ce petit.
+
+Ce fut le signal des compliments. Toute la cour se jeta sur Pierrot et
+voulut l'embrasser. Celui-ci ne savait comment se débarrasser de la
+foule d'amis qu'il avait acquis si subitement; il s'en tira pourtant
+avec assez de bonheur, grâce aux secours de la fée Aurore qui, sans se
+montrer, lui soufflait toutes ses réponses.
+
+Pour que la leçon fût complète, elle voulut aider elle-même à sa
+fortune.
+
+La voix de Vantripan fit cesser ce tumulte.
+
+--Pierrot, dit-il, tu me plais, et je t'attache à notre personne sacrée.
+Je te donne une compagnie dans mes gardes.
+
+--Il faut convenir, pensa Pierrot, que je suis né coiffé. Qui m'aurait
+dit cela dans la forêt des Ardennes?
+
+Il se précipita aux genoux du roi, baisa sa main royale et celles de la
+reine et de la belle Bandoline; quant au prince Horribilis, au moment où
+Pierrot s'avançait pour la même cérémonie, il lui appliqua sur le nez
+une croquignole si vive, que le malheureux page recula de trois pas.
+
+--Qu'est-ce? dit Vantripan.
+
+--C'est votre nouveau capitaine qui vient de se heurter le nez, dit
+sur-le-champ Horribilis.
+
+Pierrot n'osa le démentir.
+
+--A-t-il de l'esprit, mon bel Horribilis! dit la reine qui avait vu
+donner la croquignole.
+
+--Assez, répondit négligemment la belle Bandoline, qui lissait ses
+cheveux avec ses doigts blancs comme la neige.
+
+--Maintenant, dit Vantripan en se levant, nous avons assez travaillé
+aujourd'hui. Si nous faisions une petite collation?
+
+Tout le monde le suivit, même Pierrot, qui fit collation, et soupa avec
+messieurs les capitaines des gardes.
+
+Dès le lendemain il entra en fonction, fit l'exercice du cheval et du
+sabre, et montra des dispositions admirables.
+
+En peu de jours il l'emporta sur tous ses camarades, ce qui lui ôta le
+peu d'amis qu'aurait pu lui laisser sa rapide fortune. Si facile à
+réparer que fût cette perte, Pierrot s'y montra sensible: il n'était pas
+encore accoutumé au bel air de la cour et aux usages du monde.
+
+Un mois après l'arrivée de Pierrot, le bruit se répandit que le géant
+Pantafilando, empereur des îles Inconnues, sur la réputation de beauté
+de la princesse Bandoline, la faisait demander en mariage. Tout le monde
+sait que les îles Inconnues, semblables à l'île de Barataria du fameux
+Sancho Pança, sont situées en terre ferme à cinq cents lieues au nord
+des monts Altaï, et confinent au Kamtchatka. On sait aussi que ces îles
+sont appelées Inconnues à cause du grand éloignement où elles sont de la
+mer et des poissons, qui jamais n'en entendirent parler. L'occasion se
+présentera peut-être plus tard de donner sur cette géographie nouvelle
+quelques détails que j'emprunterai aux livres magiques du magicien
+Alcofribas. La description du magicien commence ainsi:
+
+[Illustration]
+
+Ce qui veut dire, dans la langue qu'emploient le diable et ses adeptes
+pour communiquer ensemble:
+
+ Hrhadhaghâ, mhushkhokhinhgûm,
+ Bhahrhatâ, Abbrakhadhabrâ.
+
+Et en français:
+
+ Écoutez tous, petits et grands,
+ Celui qui mange les petits enfants.
+
+Revenons à la demande en mariage du géant Pantafilando. Ce grand prince
+n'avait pas cru qu'elle pût être rejetée; aussi vint-il la faire
+lui-même à la tête de cent mille cavaliers qui entrèrent le sabre au
+poing dans la capitale de la Chine, et l'accompagnèrent à cheval
+jusqu'au grand escalier du palais du roi.
+
+Par hasard, Pierrot était de garde ce jour-là avec sa compagnie. Il fut
+un peu étonné de cet appareil, et descendit l'escalier pour tenir la
+bride du cheval, pendant que le géant mettait pied à terre avec toute sa
+suite. Pantafilando, remettant son cheval à un palefrenier nègre, monta
+les degrés côte à côte avec Pierrot.
+
+Au dernier, Pierrot se retourna et vit que les cent mille Tartares
+suivaient leur prince dans le palais. Il s'arrêta et dit au géant:
+
+--Sire, S.M. le roi de la Chine sera sans doute très-heureux de vous
+donner l'hospitalité dans son palais, mais il est bien difficile de
+loger tous ces braves cavaliers.
+
+--Eh bien, dit gaiement Pantafilando, ceux qui ne pourront pas entrer
+resteront dehors. D'ailleurs, mes soldats ne sont pas difficiles.
+N'est-ce pas, amis, que vous n'êtes pas difficiles?
+
+--Non, non, crièrent à la fois d'une voix de tonnerre les cent mille
+Tartares; nous ne sommes pas difficiles. Nous coucherons un peu partout.
+
+--Avez-vous la gale? cria Pantafilando.
+
+--Non.
+
+--Avez-vous la teigne?
+
+--Non.
+
+--Avez-vous la peste?
+
+--Non.
+
+--Entrez donc!
+
+Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le
+commandement était de cent hommes seulement, qui tremblaient de peur à
+la vue du seul Pantafilando. Engager le combat et faire respecter la
+consigne eût été folie. C'était mettre à feu et à sang la capitale de
+l'empire. Manquer à sa consigne, c'était se faire couper le cou, et
+Pierrot savait bien que le grand Vantripan n'y manquerait pas, ne
+fût-ce que pour se venger de la frayeur que lui inspirait l'empereur des
+îles Inconnues.
+
+--De quoi s'avise ce grand escogriffe, disait-il, de faire un pareil
+esclandre? S'il veut se marier, n'y a-t-il pas des filles dans son pays?
+Après tout, qu'est-ce qu'une femme? C'est un être plus petit que nous,
+plus bavard, plus médisant, plus paresseux, plus joli si l'on veut, qui
+porte plusieurs jupons et qui n'a pas de barbe. N'est-ce pas là de quoi
+massacrer des centaines de mille hommes et brûler tout un pays?
+
+A ce moment de ses réflexions, il sentit une douleur assez vive, comme
+si on lui tirait les oreilles. C'était la fée Aurore. Elle avait entendu
+ce beau monologue.
+
+--Pierrot, dit-elle, j'ai bien envie de te planter là, car tu n'es pas
+bon à grand'chose. Dis-moi, connais-tu ce beau vers de M. Legouvé?
+
+ ...Parle mieux d'un sexe à qui tu dois ta mère.
+
+--Hélas! dit le pauvre capitaine, M. Legouvé s'est-il jamais trouvé en
+face du féroce Pantafilando et de ses cent mille Tartares?
+
+--Laisse-moi faire et ne t'inquiète pas des Tartares.
+
+En même temps elle parut en costume de dame d'honneur aux yeux du géant,
+qui ne l'avait pas encore vue. Vous imaginez assez ce que devait être
+la fée Aurore en dame d'honneur. Les plus belles filles d'Ève n'étaient
+auprès d'elle que des cailloux bruts, comparés aux purs diamants de
+Golconde. C'était une grâce, une lumière, une divinité. Tout en elle
+paraissait rose, transparent, diaphane, fait d'une goutte de lait dorée
+par un rayon de soleil. Elle regarda les cent mille Tartares, et tous,
+d'un commun accord, se prosternèrent contre terre. Pantafilando lui-même
+en fut ébranlé jusqu'au fond du coeur; il se sentit subitement radouci,
+ramolli, et saisi d'un transport de joie dont la cause lui était
+inconnue. Quant à Pierrot, il était ravi et transporté en esprit
+au-dessus des planètes. Il ne craignait plus ni le géant ni personne. Il
+ne craignait que de ne pas exécuter assez vite les ordres de sa
+marraine.
+
+--Seigneur, dit-elle à Pantafilando, la princesse Bandoline, ma
+maîtresse, qui a depuis longtemps entendu parler de vos exploits, est
+ravie de vous voir. Mais elle vous prie d'entrer seul dans ce palais
+avec deux ou trois officiers. C'est en habit de fête et non en habit de
+guerre qu'il faut venir voir sa fiancée.
+
+--Mon enfant, dit le gros Pantafilando, si ta maîtresse a seulement la
+moitié de ta beauté, mon coeur et ma main sont à elle; mais, sans aller
+plus loin, si tu veux m'épouser, je te fais dès à présent impératrice
+des îles Inconnues, et pour peu que tu le désires, j'y joindrai le
+royaume de la Chine, que mes Tartares et moi nous dévorerons en un
+instant. N'est-ce pas, amis? dit-il en se tournant vers son escorte.
+
+--Oui, oui, s'écrièrent à la fois les cent mille Tartares en remuant les
+mâchoires comme des castagnettes; nous mangerons la Chine et tous ses
+habitants.
+
+Cette armée était si admirablement disciplinée, que chaque soldat
+buvait, mangeait, dormait, marchait et parlait à la même heure, à la
+même minute que tous ses camarades. C'était un modèle d'armée. Chaque
+matin on lui disait ce qu'elle devait penser dans la journée, et, en
+vérité, il n'y avait pas d'exemple de soldat qui eût pensé à droite ni à
+gauche contre les ordres de son chef.
+
+--Seigneur, répliqua la fée en souriant, tant d'honneur ne m'appartient
+pas; mais souffrez que j'annonce votre arrivée à ma maîtresse. Et elle
+disparut.
+
+--Corbleu! dit le géant en passant sa langue sur ses lèvres, comme un
+chat qui lèche ses babines après dîner, comment t'appelle-t-on,
+capitaine?
+
+--Pierrot, seigneur.
+
+--Corbleu! capitaine Pierrot, par le grand Mandricard mon aïeul, premier
+empereur des îles Inconnues, voilà une jolie fille, et je veux lui faire
+plaisir. Holà! trois généraux! qu'on me suive, et que tous les autres
+remontent à cheval et attendent mes ordres, la lance en arrêt. Toi,
+Pierrot, montre-moi le chemin.
+
+Pierrot ne se fit pas prier. Il entra dans la salle à manger, qui était
+aussi la salle d'audience du grand Vantripan. La porte n'ayant que 60
+pieds de haut, Pantafilando, qui marchait sans précaution, se cogna le
+front contre le montant supérieur. Il entra en jurant horriblement.
+
+--Que mille millions de canonnades renversent ce palais sur la tête de
+ceux qui l'ont bâti et de ceux qui l'habitent!... s'écria-t-il d'une
+voix si forte que toutes les vitres de la salle se brisèrent en éclats.
+
+--Diable! dit Pierrot, les affaires vont mal.
+
+Vantripan était assis sur son trône. Sa famille était à ses côtés avec
+toute la cour; mais au seul bruit de la voix de Pantafilando, toutes les
+dames s'enfuirent saisies d'une terreur panique. Les courtisans auraient
+bien voulu suivre cet exemple; mais les portes étaient trop étroites
+pour donner passage à tout le monde, et beaucoup furent forcés, ne
+pouvant fuir, de faire contre mauvaise fortune bon coeur.
+
+--Quel est l'officier de garde aujourd'hui! s'écria Vantripan d'une voix
+mal assurée.
+
+--C'est moi, sire, répondit Pierrot qui avait repris tout son
+sang-froid.
+
+--Quelle est la consigne?
+
+--De couper le cou à tous ceux qui entrent ici sans permission.
+
+--Eh bien, pourquoi n'as-tu pas coupé le cou à cet immense Tartare, et
+pourquoi laisses-tu entrer ici le premier venu?
+
+Pierrot allait répondre, le géant l'interrompit.
+
+--Le premier venu! s'écria Pantafilando. Oui, certes, le premier venu de
+cent mille Tartares qui n'attendent à ta porte que mon signal pour te
+casser en mille morceaux, toi et ta ville de porcelaine et tes coquins
+de sujets, dont aucun n'ose me regarder en face.
+
+--Prenez la peine de vous asseoir, monseigneur, dit alors Vantripan en
+présentant lui-même son fauteuil au géant, et excusez l'incivilité de
+mes officiers qui ne vous ont peut-être pas traité avec tous les égards
+dus à votre rang. Et, à propos, seigneur, à qui ai-je l'honneur de
+parler?
+
+--Ah! ah! vieux cafard, dit le bruyant Pantafilando, tu ne me connais
+pas, mais à ma mine seule tu as deviné que j'étais un hôte illustre. Je
+suis le géant Pantafilando, si connu dans l'histoire; Pantafilando,
+empereur des îles Inconnues, souverain des mers qui entourent le pôle et
+des neiges qui couvrent les monts Altaï; Pantafilando, qui a conquis le
+Beloutchistan, le Mazandéran et le Mongolistan; qui fait trembler
+l'Indoustan et la Cochinchine; qui rend muets comme des poissons le Turc
+et le Maure, et devant qui la terre frissonne comme l'arbre sur lequel
+souffle l'ouragan, pendant que l'Océan demeure immobile de frayeur; je
+suis Pantafilando, l'invincible Pantafilando.
+
+Durant ce discours, tous les assistants mouraient de peur. Pierrot seul
+regarda le géant sans pâlir.
+
+--Voilà, pensa-t-il, un grand fanfaron; mais sa barbe rousse, ses
+moustaches retroussées en croc et sa voix de chaudron percé ne
+m'effrayent pas.
+
+--A quel heureux événement devons-nous le plaisir de vous voir? dit
+Vantripan.
+
+--Je viens te demander en mariage ta fille Bandoline, la Reine de
+Beauté.
+
+--Je vous la donne avec beaucoup de plaisir, s'écria Vantripan. Elle ne
+pouvait pas trouver un époux plus digne d'elle. Elle est à vous, avec la
+moitié de mes États.
+
+--J'en suis enchanté, s'écria Pantafilando, et la dot ne me plaît pas
+moins que la fiancée. Entre nous, mon vieux Vantripan, tu es un peu âgé
+pour gouverner encore un si grand empire, et tu feras bien de prendre du
+repos. Dans une famille bien unie, un gendre est un fils. Tout n'est-il
+pas commun entre un père et ses enfants? La Chine nous est donc commune.
+Or, quand un bien est commun à deux propriétaires, si l'un des deux est
+paralytique, c'est à l'autre de le remplacer dans l'administration de la
+propriété commune. Tu es paralytique d'esprit, impotent de corps; donc,
+moi qui suis sain de corps et d'esprit, je te remplace dans le
+gouvernement et dans l'administration du royaume. C'est un lourd
+fardeau; mais, avec l'aide de Dieu, j'espère y suffire.
+
+--Mais je ne suis pas paralytique, essaya de dire Vantripan.
+
+--Tu n'es pas paralytique! dit Pantafilando feignant d'être étonné. On
+m'avait donc trompé. Si tu n'es pas paralytique, prends ce sabre et
+défends-toi.
+
+--Hélas! seigneur, dit tristement le pauvre Vantripan, je suis
+paralytique, étique et phthisique si vous le voulez. Prenez mes États,
+mais ne me faites pas de mal.
+
+--Vous faire du mal, dit Pantafilando, faire du mal à un beau-père si
+tendrement aimé! Que le ciel m'en préserve. Vous n'avez pas d'ami plus
+fidèle que moi, maintenant que mes droits au trône de la Chine sont
+reconnus. Qu'est-ce que je demande, moi? la paix, la tranquillité, le
+maintien de l'ordre et le bonheur des honnêtes gens.
+
+Le prince Horribilis, plus tremblant encore que son père, avait écouté
+ce dialogue sans mot dire; mais, quand il vit l'audace et le succès de
+Pantafilando, la colère lui donna du courage, et il s'avança au milieu
+de la salle.
+
+--Tu oublies, dit-il au géant, que la loi salique règne en Chine, et que
+la couronne ne peut pas tomber aux mains de ma soeur qui n'est qu'une
+femme.
+
+--Et moi, suis-je une femme? cria Pantafilando d'une voix de tonnerre.
+Viens, si tu l'oses, ver de terre, me disputer cette couronne, et je te
+coupe en deux d'un seul revers.
+
+A ces mots, il tira son cimeterre qui avait quarante pieds de haut, et
+que vingt hommes robustes n'auraient pas pu soulever. Horribilis frémit
+et courut se cacher derrière le ministre de la guerre, qui se cachait
+lui-même derrière le fauteuil de la princesse Bandoline. Content de
+cette marque de frayeur qu'il prit pour une marque de soumission, le
+géant dit d'un ton plus doux:
+
+--Chinois et Tartares, puisque la divine providence a bien voulu
+m'appeler, quoique indigne, au gouvernement de ce beau pays, je jure de
+remplir religieusement mes devoirs de souverain, et je vous demande de
+me jurer à votre tour fidélité aussi bien qu'à mon auguste épouse, la
+belle Bandoline.
+
+--Nous le jurons, s'écria toute l'assemblée avec l'enthousiasme habituel
+en pareille circonstance. Pierrot seul ne dit rien.
+
+Le géant s'agenouilla et voulut baiser la main de sa fiancée; mais
+celle-ci, effrayée de se voir unie à un pareil homme, ne put s'empêcher
+de se cacher le visage dans les mains en pleurant.
+
+--Ne faites pas la prude ni la mijaurée, s'écria Pantafilando, ou par le
+ciel! je....
+
+--Que feras-tu? dit Pierrot d'un ton qui attira sur lui l'attention
+générale.
+
+Jusqu'ici notre ami avait gardé un silence prudent. Au fond, il se
+souciait fort peu que Vantripan ou Pantafilando régnât sur la Chine. Que
+me font leurs affaires? pensait-il. Vantripan m'a nommé capitaine des
+gardes, et je suis prêt à me battre pour lui, s'il m'en donne le
+signal; mais, s'il ne réclame pas mes secours, s'il se laisse détrôner,
+s'il aime mieux la paix que la guerre, est-ce à moi de me faire
+estropier pour lui? Si les Chinois supportent les Tartares, est-ce à moi
+de les trouver insupportables? Ces réflexions lui firent garder la
+neutralité jusqu'au moment où il vit pleurer la belle Bandoline. C'est
+ici le lieu de vous avouer une faiblesse de Pierrot.
+
+Il était amoureux de la princesse. J'en suis bien fâché, car Pierrot
+n'était qu'un paysan, et si l'on voit des rois épouser des bergères, on
+vit rarement des reines épouser des bergers. L'amour ne raisonne pas, et
+Pierrot passait toutes les nuits où il n'était pas de garde à veiller
+sur les fenêtres de la trop adorée Bandoline. Il l'aimait parce qu'elle
+était belle, et aussi, sans qu'il s'en rendît compte, parce qu'elle
+était fille du roi et qu'elle avait de magnifiques robes. Pierrot
+disait:
+
+--Je suis capitaine, je serai général, je vaincrai l'ennemi, je
+conquerrai un royaume, et je l'offrirai à la belle Bandoline avec ma
+main.
+
+Il ne parla cependant pas de son projet à sa marraine, confidente
+ordinaire de ses pensées, mais elle le devina.
+
+--Le papillon va se brûler les ailes à la chandelle, dit-elle; tant pis
+pour lui! L'homme ne devient sage qu'à ses dépens. Ce n'est pas moi qui
+ai fait la loi, mais je ne veux pas l'aider à la violer.
+
+L'amoureux Pierrot fut donc saisi d'indignation en voyant cette
+princesse adorée sur le point de passer aux mains du géant. Dans un
+premier mouvement dont il ne fut pas maître, il tira son sabre.
+
+Pantafilando fut d'abord si étonné, qu'il ne trouva pas un mot à dire.
+Puis la colère et le sang lui montèrent au visage avec tant de force,
+qu'il faillit succomber à une attaque d'apoplexie. Son front se plissa
+et ses yeux terribles lancèrent des éclairs. Tous les assistants
+frémirent; seul l'indomptable Pierrot ne fut pas ébranlé. La princesse
+jeta sur lui un regard où se peignaient la reconnaissance et la frayeur
+de le voir succomber dans un combat inégal. Ce regard éleva jusqu'au
+ciel l'âme de Pierrot.
+
+--Prends le royaume de la Chine, le Tibet et la Mongolie, s'écria-t-il;
+prends le royaume de Népaul où les rochers sont faits de pur diamant;
+prends Lahore et Kachmyr qui est la vallée du paradis terrestre; prends
+le royaume du Grand-Lama si tu veux; mais ne prends pas ma chère
+princesse, ou je t'abats comme un sanglier.
+
+--Et toi, dit Pantafilando transporté de colère, si tu ne prends pas la
+fuite, je vais te prendre les oreilles.
+
+A ces mots, levant son sabre, il en asséna sur Pierrot un coup furieux.
+
+Pierrot l'évita par un saut de côté. Le sabre frappa sur la table de la
+salle à manger, la coupa en deux, entra dans le plancher avec la même
+facilité qu'un couteau dans une motte de beurre, descendit dans la
+cave, trancha la tête à un malheureux sommelier qui, profitant du
+désordre général, buvait le vin de Schiraz de Sa Majesté, et pénétra
+dans le sol à une profondeur de plus de dix pieds.
+
+Pendant que le géant cherchait à retirer son sabre, Pierrot saisit une
+coupe de bronze qui avait été ciselée par le célèbre Li-Ki, le plus
+grand sculpteur qu'ait eu la Chine, et la lança à la tête du géant avec
+une roideur telle que, si au lieu de frapper le géant au front, comme
+elle fit, elle eût frappé la muraille, elle y eût fait un trou pareil à
+celui d'un boulet de canon lancé par une pièce de 48. Mais le front de
+Pantafilando était d'un métal bien supérieur en dureté au diamant même.
+A peine fut-il étourdi du coup, et, sans s'arrêter à dégager son sabre,
+il saisit l'un des trois généraux qui l'avaient suivi, et qui
+regardaient le combat en silence, et le jeta sur Pierrot. Le malheureux
+Tartare alla frapper la muraille, et sa tête fut écrasée comme une
+grappe de raisin mûr que foule le pied du vendangeur. A ce coup, la
+reine et la princesse Bandoline, qui seules étaient restées dans la
+salle après la fuite des dames de la cour, s'évanouirent de frayeur.
+
+Pierrot lui-même se sentit ému. Tous les autres spectateurs, immobiles
+et blêmes, s'effaçaient le long des murailles, et mesuraient de l'oeil
+la distance qui séparait les fenêtres du fleuve Jaune qui coulait au
+pied du palais. Malheureusement, Pantafilando avait fait fermer les
+portes dès le commencement du combat. Vantripan criait de toute sa
+force:
+
+--C'est bien fait, seigneur Pantafilando, tuez-moi ce misérable qui ose
+porter la main sur mon gendre bien-aimé, sur l'oint du Seigneur!
+
+Le prince Horribilis, non moins effrayé, priait Dieu à haute voix pour
+qu'il lançât sa foudre sur ce téméraire, ce sacrilége Pierrot, qui osait
+attaquer son beau-frère et aimer sa soeur.
+
+--Lâches coquins, pensa Pierrot, si je meurs ils me feront jeter à la
+voirie, et si je suis vainqueur, ils recueilleront le fruit de ma
+victoire! J'ai bien envie de les laisser là et de faire ma paix avec
+Pantafilando. Rien n'est plus facile; mais faut-il abandonner Bandoline?
+
+Tout à coup il s'aperçut que sa belle princesse était évanouie. En même
+temps, Pantafilando ouvrant la porte, criait à ses Tartares de venir à
+son secours. Je serais bien fou de les attendre, dit Pierrot; et prenant
+son élan, d'une main il saisit sa bien-aimée par le milieu du corps, de
+l'autre il ouvrit la fenêtre, puis s'élança dans le fleuve Jaune avec
+Bandoline.
+
+Son action fut si prompte et si imprévue que le géant n'eut pas le temps
+de s'y opposer. Il vit avec une rage impuissante Pierrot nager jusqu'à
+la rive opposée, et là, rendre grâces au ciel qui avait sauvé sa
+princesse et lui d'un épouvantable malheur.
+
+Aux cris de Pantafilando, les cent mille Tartares mirent pied à terre en
+même temps et montèrent dans le palais. On entendait sonner leurs
+éperons sur les degrés.
+
+--Grand empereur, s'écria le premier qui parut sur le seuil de la porte,
+que voulez-vous? Faut-il piller? faut-il tuer? faut-il brûler? nous
+sommes prêts.
+
+--Tu arrives toujours trop tard, imbécile, lui cria le géant.
+
+En même temps d'un soufflet il le fit pirouetter sur lui-même et le jeta
+sur le second, celui-ci se renversa sur le troisième, le troisième sur
+le quatrième, et tous jusqu'au dernier des cent mille tombèrent les uns
+sur les autres comme un château de cartes, tant ce premier soufflet
+avait de force!
+
+Quand ils se furent relevés:
+
+--Prenez des barques, leur dit le géant, passez le fleuve, et courez sur
+Pierrot: vous me le ramènerez mort ou vif. Si vous revenez sans lui, je
+vous couperai la tête à tous.
+
+Ces paroles donnèrent du courage à tout le monde. On se précipita dans
+des bateaux, on traversa le fleuve, on chercha la trace de Pierrot. On
+ne trouva rien.
+
+Pierrot avait disparu ainsi que Bandoline. Les malheureux Tartares
+revinrent la tête basse comme des chiens de chasse qui ont manqué le
+gibier. Pantafilando leur fit couper à tous l'oreille droite, et fit
+jeter ces oreilles dans les rues pour effrayer les Chinois et leur
+apprendre à quel nouveau maître ils avaient affaire.
+
+Vantripan et Horribilis ne furent pas les derniers à féliciter le grand
+Pantafilando de cet acte de justice. La reine garda le silence. Elle ne
+pouvait haïr sa fille, qui avait essayé d'échapper au géant, et, d'un
+autre côté, comment excuser une jeune princesse qui se jetait à l'eau
+avec le fils d'un meunier?
+
+Pendant ce temps, qu'étaient devenus Pierrot et la belle Bandoline? Vous
+le saurez, mes amis, si vous voulez lire le chapitre suivant.
+
+
+
+
+II
+
+DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT
+
+PIERROT RESTAURE LES DYNASTIES
+
+
+La fraîcheur de l'eau avait rendu à la belle Bandoline l'usage de ses
+sens. Pierrot en profita pour lui expliquer rapidement par quelle
+aventure il lui faisait traverser le fleuve Jaune à la nage d'une
+manière si inconvenable et si inusitée pour une grande princesse; il
+termina son discours par mille protestations de dévouement.
+
+Bandoline fit attendre sa réponse. Elle ne savait si elle devait rire ou
+se fâcher, rire de la déconvenue du terrible Pantafilando qui avait cru
+l'épouser, ou se fâcher de l'audace de Pierrot qui avait osé, sans la
+consulter, la jeter à l'eau; qui l'en avait, il est vrai, retirée, mais
+qui montrait un dévouement trop ardent pour être longtemps désintéressé.
+Elle se tira d'embarras en disant que, quoiqu'il y eût dans les détails
+de l'affaire quelque chose de répréhensible, cependant, en gros, elle
+ne pouvait qu'être reconnaissante à Pierrot du soin qu'il avait pris
+d'elle; qu'elle acceptait l'offre de son dévouement, sachant d'ailleurs
+qu'il était offert non pas à elle seule, mais à toute l'illustre race
+des Vantripan; que ni son père, ni sa mère, ni son frère n'oublieraient
+jamais ce service, et que, suivant toute probabilité, avant peu de jours
+ils seraient en état de le reconnaître dignement.
+
+Pierrot ne répliqua rien. Il vit bien que ce n'était pas le moment de
+s'expliquer; d'ailleurs, de la rive opposée accouraient déjà les
+Tartares de Pantafilando. Il baisa trois fois l'anneau magique et
+invoqua la fée Aurore.
+
+Elle parut aussitôt:
+
+--Ami Pierrot, dit-elle, tu prends l'habitude d'agir sans me consulter,
+et, quand tu te trouves dans l'embarras, tu m'appelles à ton secours.
+Cette confiance m'honore, mais elle commence à m'ennuyer.
+
+--Hélas! bonne marraine, dit Pierrot se jetant à genoux et lui baisant
+la main, n'êtes-vous pas mon refuge éternel? Si vous me rebutez, à qui
+m'adresserai-je? N'êtes-vous pas la plus belle, la plus douce, la plus
+aimable des fées?
+
+--Il me flatte, dit la fée, donc il a besoin de moi. Voyons, que te
+faut-il?
+
+Ce dialogue se faisait presque à voix basse, et Bandoline, occupée près
+de là à faire sécher sa robe et à gonfler sa crinoline, ne vit pas la
+fée, qui était invisible pour tout autre que Pierrot, et n'entendit pas
+un mot de ce qu'elle disait.
+
+Elle vit seulement Pierrot parler à voix basse et à genoux, et crut
+qu'il priait Dieu.
+
+--Il faut d'abord, dit Pierrot, nous mettre en sûreté, la princesse et
+moi, car voici plus de dix mille Tartares qui passent le fleuve et me
+poursuivent; puis, s'il y avait un moyen de rendre un trône à cette
+belle princesse persécutée?
+
+--On verra, dit la fée; mais toi, mon cher filleul, qui fais le
+chevalier errant, ne compte pas trop sur les bonnes grâces de ta dame;
+souviens-toi qu'elle sera deux fois ingrate, comme femme et comme reine,
+car il n'y a rien de plus oublieux et de plus ingrat que les rois et les
+femmes, et ne viens pas te plaindre auprès de moi de tes chagrins
+d'amour.
+
+--Ne craignez rien, adorable marraine, dit Pierrot, je ne veux aucun
+salaire pour mes services; elle ne pourra donc pas être ingrate.
+
+--Bien, bien, cela te regarde; mais défie-toi de cette petite personne.
+
+A ces mots, et comme les premiers Tartares allaient aborder sur la rive,
+elle enleva Pierrot et Bandoline dans un nuage et les déposa à cent
+cinquante lieues de là, dans un petit bois près duquel campait l'armée
+du grand Vantripan.
+
+Cette armée se composait de cinq cent mille Chinois qui recevaient pour
+solde, chaque matin, une ration de riz et la permission d'aller boire
+l'eau du fleuve Jaune qui coulait près de là. Chaque soldat, comme il
+est naturel, apportait au service de sa patrie une dose de courage et de
+zèle patriotique équivalente à sa ration de riz: c'est-à-dire qu'il
+prenait le chemin de gauche quand un Tartare prenait celui de droite. Un
+malheur, disait le Chinois, est si vite fait: lorsque deux hommes
+belliqueux ont les armes à la main, qu'ils sont ennemis, qu'il n'y a
+personne pour les séparer, il vaut mieux qu'ils se séparent eux-mêmes
+d'un commun accord que de s'exposer à couper la gorge à des gens qui
+sont pères de famille ou qui peuvent le devenir. C'est pour cela qu'au
+premier bruit de l'entrée de Pantafilando en Chine, le général en chef
+donnant le premier l'ordre et l'exemple de la retraite, ils avaient
+établi leur camp à plus de deux cents lieues de la route que devaient
+suivre les Tartares.
+
+A peine Pierrot et la princesse eurent-ils mis le pied à terre qu'ils se
+dirigèrent vers la tente du général en chef. Cet indomptable guerrier,
+nommé Barakhan, était le neveu de Vantripan, et il avait plus d'une fois
+jeté les yeux avec envie sur sa cousine et sur la couronne que portait
+son oncle. Aussi Vantripan, avec son discernement ordinaire, l'avait,
+pour l'éloigner de la cour, mis à la tête de l'armée. A peine la
+princesse eut-elle fait le récit de ses malheurs et raconté les exploits
+de Pierrot à son cousin, que celui-ci frappa dans ses mains. Un esclave
+parut.
+
+--Qu'on appelle les généraux au conseil, et que toute l'armée prenne les
+armes!
+
+En même temps il se revêtit des insignes royaux, et quand tous les
+principaux officiers furent assemblés, il prit, au grand déplaisir de
+Pierrot, la main de sa cousine, et dit:
+
+--Amis, Vantripan est détrôné; Horribilis ne vaut guère mieux. Tous deux
+sont prisonniers du cruel Pantafilando. Je suis donc l'héritier légitime
+de la couronne, et j'épouse ma cousine que voici, la princesse
+Bandoline, Reine de Beauté. Si quelqu'un de vous s'y oppose, je vais le
+faire empaler.
+
+--Vive le roi Barakhan Ier! cria tout d'une voix l'assemblée.
+
+La princesse Bandoline tourna sur Pierrot des yeux si languissants et si
+beaux qu'il ne put résister à leur prière.
+
+--A bas Barakhan l'usurpateur! cria-t-il avec courage. Vive à jamais
+Vantripan, notre roi légitime!
+
+--Qu'on saisisse cet homme et qu'on l'empale, dit Barakhan.
+
+Pierrot tira son sabre et décrivit en l'air un cercle. Trois têtes de
+mandarins tombèrent comme des pommes trop mûres et roulèrent aux pieds
+de l'usurpateur. Tout le monde s'écarta. Barakhan lui-même sortit de la
+tente en courant et appelant ses gardes. En quelques minutes Pierrot se
+vit entouré de six mille hommes. Personne n'osait l'approcher, mais on
+faisait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de flèches.
+
+--Où me suis-je fourré? pensa ce héros. Et il se précipita au plus épais
+de la foule; mais si prompt que fût son mouvement, celui des assaillants
+fut plus prompt encore à l'éviter. Il se trouva le centre d'un nouveau
+cercle aussi épais que le premier, aussi facile à forcer, aussi prompt à
+se reformer. Heureusement il lui vint une idée. Il aperçut Barakhan qui,
+monté à cheval et caché derrière ses gardes, les excitait à se jeter sur
+lui. Sur-le-champ, d'un bond, il saisit, à droite et à gauche, un homme
+de chaque main, et, sans faire de mal à ses deux prisonniers, il les
+appliqua l'un sur sa poitrine et l'autre sur son dos pour se garantir
+des flèches qu'on lui lançait. Aussitôt les gardes cessèrent de le
+harceler pour ne pas frapper leurs camarades. Pierrot profita de ce
+temps d'arrêt, lâcha le prisonnier qu'il tenait serré sur sa poitrine,
+et faisant tournoyer son sabre autour de sa tête avec la force lente,
+régulière et irrésistible d'un faucheur qui coupe l'herbe des prés, il
+abattit en une minute quinze ou vingt têtes parmi les plus voisines. On
+s'écarta de nouveau et si brusquement, que Pierrot se trouva en face de
+Barakhan. Celui-ci voulut fuir, mais la foule était trop épaisse. Il
+lança son cheval sur Pierrot, mais notre ami l'évita, prit d'une main la
+bride du cheval, et de l'autre saisissant Barakhan par la jambe, il
+l'enleva de la selle, le fit tourner quelque temps comme une fronde, et
+le lança avec une telle force que le malheureux prince s'éleva dans les
+airs jusque au-dessus des nuages. En retombant il aperçut, à droite, les
+sommets neigeux du Dawâlagiri, qui réfléchissaient les rayons du soleil,
+et à gauche les monts Kouen-Lun, qui dominent la Grande-Mandchourie et
+qu'aucun voyageur n'a encore visités; mais il n'eut pas le temps de
+faire part à l'Académie des sciences de ses découvertes, parce qu'au
+bout de quelques minutes on le trouva fracassé et brisé en mille
+morceaux.
+
+A ce spectacle, un cri unanime s'éleva dans l'assemblée:
+
+--Vive le roi Vantripan! Vive Pierrot, notre général! Vive la princesse
+Bandoline! etc. Et tout le monde courut baiser le pan de l'habit de
+Pierrot.
+
+--Qu'est-ce? s'écria-t-il, tout à l'heure vous m'avez voulu empaler; à
+présent, vous m'adorez. Avez-vous menti? ou mentez-vous?
+
+--Nous ne mentons jamais, seigneur capitaine. Nous sommes toujours les
+serviteurs du plus fort. Tout à l'heure nous avons cru que Barakhan
+était le plus fort, nous lui avons obéi. Maintenant nous voyons que vous
+l'êtes, et nous vous obéissons. Qu'il soit maudit, cet usurpateur, ce
+Barakhan qui nous a trompés!
+
+--Si jamais je suis roi, pensa Pierrot, je me souviendrai de la leçon.
+Mais hâtons-nous de rassurer cette pauvre princesse; elle a dû trembler
+pour ma vie.
+
+Bandoline n'avait pas tremblé pour la vie de Pierrot. Elle haïssait
+Barakhan; elle avait, pour s'en délivrer, demandé du secours à Pierrot;
+mais elle regardait la vie de Pierrot comme lui appartenant par droit
+divin, ainsi que toutes les autres choses de ce monde. C'est ce que le
+pauvre Pierrot, aveuglé par son amour et son ambition, ne comprenait
+pas.
+
+Elle le reçut avec une dignité froide, lui permit à peine de s'asseoir,
+et lui commanda de mettre sur-le-champ l'armée en marche pour reprendre
+la capitale de la Chine et détrôner Pantafilando. Pierrot obéit en
+soupirant, mais au premier ordre qu'il donna de marcher à l'ennemi,
+toute l'armée lui tourna le dos.
+
+--Lâches coquins! leur cria Pierrot; et, profitant de ce qu'un des
+généraux avait le dos tourné, il l'enleva d'un coup de pied dans le
+derrière jusqu'à la hauteur du toit du palais. Le pauvre général retomba
+heureusement sur ses pieds, et ôta respectueusement son bonnet orné de
+clochettes qui servaient à effrayer l'ennemi.
+
+--Seigneur, dit-il à Pierrot, nous vous aimons, nous vous respectons,
+nous vous craignons surtout; mais, au nom du ciel! ne nous demandez pas
+ce que nous ne pouvons pas faire. Le bon Dieu nous a refusé le courage;
+voulez-vous que nous nous battions malgré nous?
+
+--Magots chinois! dit Pierrot.
+
+--Eh bien! oui, seigneur, nous sommes des magots; mais quoiqu'il y ait
+des têtes beaucoup plus belles, quoique la vôtre, en particulier, soit
+admirablement belle et pleine d'esprit et de courage, seigneur, j'ose le
+dire, je préfère encore la mienne, elle va mieux à mon cou et à mes
+épaules.
+
+--Sac à papier! dit Pierrot, comment faire?
+
+--Partons-nous? dit la belle Bandoline sortant de la tente, où elle
+avait passé à se parfumer, habiller, peigner et pommader tout le temps
+que Pierrot se battait et haranguait les Chinois.
+
+--Par saint Jacques de Compostelle! pensa Pierrot, il faut avouer que je
+suis bien fou: j'ai failli déjà deux fois aujourd'hui me faire casser la
+tête pour cette merveilleuse princesse, sans qu'elle ait seulement
+daigné me remercier.
+
+Cette réflexion, aussi triste que sensée, ne l'empêcha pas de se
+précipiter au-devant de la princesse et d'être prêt à lui faire le
+sacrifice de sa vie. C'est le propre de l'amour de se suffire à lui-même
+et de se dévouer sans récompense.
+
+Il faut tout dire: au fond de l'amour de Pierrot il y avait un peu
+d'espoir et beaucoup de vanité. Je ferai, pensait-il, de si belles
+actions et j'acquerrai tant de gloire, qu'elle finira par m'aimer. A mon
+âge, encore inconnu, paysan il y a un mois, être aujourd'hui le seul
+appui d'une si grande et si belle princesse, cela n'est arrivé qu'à moi,
+Pierrot. La fortune me devait cette gloire.
+
+--Princesse, dit-il à Bandoline, nous partons seuls.
+
+L'armée a peur de Pantafilando et refuse de nous suivre.
+
+--Et vous l'avez souffert? dit-elle.
+
+Il y avait dans ce mot et dans le regard qu'elle lança sur Pierrot tant
+d'estime de son courage et tant de reproche en même temps, qu'il faillit
+tourner bride et massacrer les cinq cent mille Chinois pour les forcer
+de marcher à l'ennemi; mais la réflexion le rendit plus sage, et il se
+contenta de répondre:
+
+--Princesse adorable, pleine lune des pleines lunes, pour vous je
+traverserais les mers à la nage, je défierais le monde; mais je ne puis
+faire marcher des gens qui veulent s'asseoir. Le roi Salomon dit, «qu'il
+est impossible de faire boire un âne qui n'a pas soif.»
+
+--Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne
+vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers à la nage?
+Il n'y a pas de mer d'ici à la capitale de mon père, et s'il y en avait,
+je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau
+monté par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous
+conduisiez cette armée au secours de mon père Vantripan.
+
+--Eh bien! dit Pierrot découragé, parlez-leur vous-même.
+
+La belle Bandoline leur fit un discours magnifique où elle rappela les
+exploits de leurs aïeux; elle leur parla du danger de la patrie, de
+leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de rétablir sur
+son trône le monarque légitime.
+
+Mais les Chinois firent la sourde oreille.
+
+--Partons seuls, dit Bandoline indignée; et, grâce à des chevaux plus
+rapides que le vent, ils arrivèrent, elle et Pierrot, dix jours après
+dans la capitale de la Chine, où d'abord ils descendirent de nuit dans
+une hôtellerie pour prendre langue.
+
+Pantafilando n'avait pas perdu de temps après le départ de Pierrot.
+Entre autres sages décrets, il avait ordonné que tous les Chinois se
+lèveraient à six heures du matin et se coucheraient à huit heures du
+soir, et qu'on raccourcirait de toute la tête tous ceux dont la taille
+dépassait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi à ces
+deux décrets, excepté, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six
+pouces, qui se tenaient cachés dans leurs caves de peur du bourreau.
+
+Pierrot apprit en même temps que sa tête était mise à prix; mais cette
+nouvelle ne l'inquiéta pas beaucoup. Il comptait bien la défendre
+vigoureusement. Le soir même il alla, dans l'obscurité, placarder sur le
+mur du palais l'affiche suivante:
+
+ «Au nom de Sa Majesté éternelle et invincible, Vantripan IV, roi
+ légitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la
+ presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs,
+ jaunes, blancs ou basanés, qu'il a plu au ciel de faire naître
+ entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, général
+ en chef de Sadite Majesté, défie, dans un combat à mort, le géant
+ Pantafilando, empereur des îles Inconnues, soi-disant roi de la
+ Chine.»
+
+Une ancienne loi obligeait les prétendants au trône de la Chine de vider
+leur querelle en combat singulier, et d'éviter ainsi d'inutiles
+massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa
+force et de son courage, accepterait le combat.
+
+Dès le matin, Pantafilando aperçut l'affiche, qui était imprimée en
+lettres gigantesques, et fit annoncer à son de trompe, dans la ville,
+que Pierrot pouvait se présenter sans crainte dans l'arène, et que le
+combat aurait lieu à trois heures de l'après-midi. Si le géant
+succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il était
+vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.
+
+La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais
+bientôt, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien
+qu'après sa mort elle serait livrée sans défense au premier venu, elle
+accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique, à quelques pas
+duquel devait avoir lieu le combat.
+
+Pierrot ne manqua pas, après avoir fait ses prières à Dieu, d'invoquer
+la fée Aurore. Elle secoua la tête d'un air de mauvais augure et lui
+dit:
+
+--Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de
+ton père et laisser là ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera
+très-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents
+et le tien propre. Crois-moi, renonce à ce combat. Ce sera pour toi, je
+le prévois, la source d'une douleur cruelle.
+
+--Dût-il m'en coûter la vie, dit l'héroïque Pierrot, je défendrai ma
+princesse.
+
+--Va donc, dit la fée Aurore, et entre dans l'arène, car Pantafilando
+t'attend.
+
+En effet, le géant provoquait déjà Pierrot. Tous deux étaient armés: le
+géant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot
+d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa
+force.
+
+Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur
+Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance
+rencontra le manteau court de Pierrot (c'était la mode alors) et le
+déchira dans toute sa longueur. Pierrot dégrafa son manteau et se trouva
+en simple pourpoint. Il prit son élan, et, d'un bond impétueux, il alla
+donner la tête la première, comme une catapulte, contre la poitrine du
+géant. Celui-ci, étourdi du coup, chancela un instant, tourna sur
+lui-même et tomba en arrière. Pierrot courut à lui sur-le-champ pour lui
+mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se
+relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renversé et jeté à
+trois cents pas.
+
+Jusqu'ici le combat paraissait égal; mais Pierrot, quoique renversé une
+fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le géant, ébranlé du
+choc terrible qu'il avait reçu dans la poitrine, ne se soutenait plus
+qu'à peine, semblable à une puissante muraille à demi renversée par la
+canonnade.
+
+--Qu'on m'apporte à boire, dit le géant.
+
+Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en
+loyal adversaire, il fit offrir du vin à Pierrot qui but, le remercia,
+et lui cria:
+
+--En garde!
+
+Pantafilando saisit une des portes du cirque où avait lieu le combat et
+la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup
+et lança à son tour sa porte, qui atteignit le géant à la cuisse. Il fut
+abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de
+continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille à Pierrot;
+mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du
+géant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il
+coupa la tête de Pantafilando.
+
+Un long cri de joie s'éleva de toutes parts. Tout le monde cria:
+
+--Gloire et longue vie au vaillant Pierrot!
+
+Et la belle Bandoline, touchée de tant d'amour et de tant de courage, se
+leva elle-même pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut
+plus qu'à trois pas, elle s'écria tout à coup avec horreur:
+
+--Ôtez-moi cet objet effroyable!
+
+Le malheureux Pierrot, qui s'était cru au comble du bonheur, se vit
+rejeté dans les abîmes du désespoir. Il avait oublié son oreille, aux
+trois quarts détachée par le sabre de Pantafilando. C'était cette pauvre
+oreille, coupée à son service, qui avait fait pousser à la princesse ce
+cri d'horreur, et il faut avouer qu'un héros qui n'a qu'une oreille
+devrait se rendre justice et ne pas paraître devant les dames.
+
+Quoi qu'il en soit, à peine Bandoline eut-elle dit d'ôter cet objet
+effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonné
+en un instant. Les Tartares s'étaient enfuis après la mort de leur chef.
+Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclamèrent roi de
+nouveau, lui jurèrent fidélité, et Pierrot, tout saignant, alla se faire
+panser chez le chirurgien.
+
+--Mort et damnation! s'écria Vantripan en se mettant à table; ma
+contenance ferme a singulièrement imposé à l'ennemi!
+
+--Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montré
+une âme vraiment royale, et César n'était qu'un pleutre auprès de vous.
+
+--J'aime à voir, lui dit le roi, qu'on me dit la vérité sans flatterie.
+Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma
+cassette privée.... Donne-moi du pâté d'anguilles!
+
+--Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majesté, et j'ose dire que
+mon dévouement....
+
+--C'est bon! c'est bon! Donne-moi du pâté, morbleu! Ton dévouement
+m'ennuie et tes phrases me font bâiller. Où donc étais-tu, ajouta-t-il
+au bout d'un instant, pendant le règne de Pantafilando?
+
+--Sire, j'imposais, comme Votre Majesté, à ces Tartares par ma
+contenance.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majesté? Tu oses te
+comparer à moi, bélître?
+
+--Sire....
+
+--A moi, maroufle?
+
+--Sire....
+
+--A moi, misérable menteur? à moi, arlequin? à moi, polichinelle? à
+moi?...
+
+--Sire....
+
+--Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voilà, ajouta Vantripan, comment
+je sais punir un traître!... Horribilis!
+
+--Mon père?
+
+--Va chercher Pierrot.
+
+--Mon père, vous n'y songez pas. Moi, l'héritier présomptif de la
+couronne, aller chercher un simple officier des gardes!
+
+--Héritier présomptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon
+assiette à la tête!
+
+--J'y vais, mon père, dit Horribilis.
+
+Et il se disait en lui-même: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette
+humiliation.
+
+Pierrot parut bientôt. Il était pansé, et, franchement, les linges qui
+enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas.
+
+--C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tué Pantafilando?
+
+--Oui, sire, répondit modestement Pierrot.
+
+--Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me réservais d'essoriller ce
+bandit de ma main.
+
+--Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant à la mine du
+grand Vantripan le jour de l'entrée de Pantafilando.
+
+--Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de zèle.
+
+--Il suffit, seigneur.
+
+--Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgré ton
+étourderie, t'attacher à ma personne. Je te fais grand connétable....
+
+--Sire!...
+
+--Grand amiral!...
+
+--Sire!...
+
+--Grand échanson!...
+
+--Sire!...
+
+--Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu
+déjeuneras, dîneras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me
+conteras des histoires.
+
+--Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux.
+
+--Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage.
+
+--Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions à la fois.
+
+--Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre à tout? Crois-tu
+que ceux qui t'ont précédé les remplissaient mieux?
+
+--Sire, dit Pierrot poussé dans ses derniers retranchements, où
+prendrais-je le temps de dormir?
+
+--Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il
+faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fidèle sujet est de veiller
+sur son roi, et non de dormir.
+
+--J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la fée et
+de retourner à la maison.
+
+Tant d'honneurs ne tournèrent pas la tête à Pierrot. Il aurait donné de
+bon coeur l'amirauté et la connétablie pour un sourire de la dédaigneuse
+Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La première fois qu'il se
+présenta à la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos
+avec mépris et d'un air si offensé, que le pauvre connétable en fut tout
+déconcerté.
+
+--Hélas! disait-il, où est le temps où j'avais mes deux oreilles, où
+Pantafilando régnait ici, et où mon ingrate princesse chevauchait seule
+avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la défendre?
+
+Ces réflexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il
+pâlit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bientôt plus que
+l'ombre de lui-même.
+
+La fée Aurore s'en aperçut: c'était, comme nous l'avons dit, la plus
+charitable personne qui ait jamais été au ciel ou sur la terre. Elle ne
+donnait de conseil que lorsqu'elle était priée de le faire, et toujours
+avant l'événement. «Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le
+réparer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'éternel refrain
+des pédants: _Je vous l'avais bien dit_.»
+
+--Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager.
+
+--Chère marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser
+le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan
+m'a confié le soin?
+
+--Pierrot, dit la fée, tu n'es pas sincère. Tu ne te soucies pas
+beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques,
+crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en
+occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se
+moque de toi.
+
+--Hélas! oui, s'écria le malheureux Pierrot, elle me méprise parce que
+je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu
+l'autre à son service.
+
+--Ami Pierrot, dit la sage fée, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que
+la moitié d'un nez et qu'elle eût perdu l'autre moitié par quelque
+accident?
+
+--Ce n'est pas possible, répondit Pierrot, elle a le plus joli nez du
+monde, après le vôtre, chère marraine. C'est un nez dont la courbe
+aquiline....
+
+--Je ne t'en demande pas la description, dit la fée.
+
+Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moitié de ce nez
+charmant?
+
+--Je... le... crois... dit Pierrot hésitant.
+
+--Tu le crois? tu n'en es pas sûr. Eh bien, je suis, moi, sûre du
+contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu
+qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus aisément
+son parti de te voir essorillé? Les hommes se vantent d'être plus forts,
+plus fermes, plus sensés, plus raisonnables que les femmes; et, dans la
+pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermeté, de
+sens et de raison.
+
+--Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai
+rendu, et le danger que j'ai couru pour elle?
+
+--C'est une autre affaire, dit la fée. Mais l'amour n'est-il autre chose
+que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en
+va sans qu'on sache pourquoi?
+
+--Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout
+ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me méprise.
+
+--Pierrot, dit la fée, je te quitte; tu n'es pas d'humeur à entendre
+raison ni à causer métaphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de
+moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine.
+
+Le lendemain, Pierrot fut appelé secrètement chez le prince Horribilis.
+Il s'y rendit sur-le-champ, tout étonné d'une telle faveur, car le
+prince royal ne l'y avait pas accoutumé.
+
+Horribilis le reçut d'une manière si aimable que Pierrot crut s'être
+mépris sur son caractère.
+
+--Je l'ai calomnié, se dit-il, quand je le croyais méchant et stupide.
+Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de
+vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est très-malheureux pour un
+prince, mais d'autres se chargeront d'être braves pour lui; et, qui
+sait? ce sera peut-être, malgré sa poltronnerie, un très-grand prince et
+un admirable conquérant.
+
+Après les premiers compliments, Horribilis lui dit:
+
+--Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours été votre
+ami, et je veux contribuer à votre fortune.
+
+--Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de fraîche date.
+(_Haut_.) Seigneur, comment pourrai-je reconnaître tant de faveur?...
+
+--En m'écoutant, interrompit le prince. Vous n'êtes pas riche, mon ami?
+
+--Va-t-il me faire l'aumône? dit Pierrot dont la fierté commençait à
+s'indigner. (_Haut_.) Seigneur, les bienfaits de votre père ont comblé
+mes espérances.
+
+--Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon père (car
+il est capricieux, mon respectable père le grand Vantripan!) vous
+privait aujourd'hui de toutes vos dignités, demain vous seriez aussi
+pauvre que le jour de votre arrivée à la cour.
+
+--Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un
+homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas né sujet de votre auguste
+père, et je puis offrir mes services à un roi qui les appréciera mieux.
+
+--Et voilà justement ce que je veux éviter, s'écria Horribilis. Pierrot,
+le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le
+soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme
+défunt Bélisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son
+courage à un de nos ennemis! La Chine se déshonorerait par cette
+ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas.
+
+Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand connétable dans ses
+bras.
+
+--Mais comment l'éviter? dit Pierrot.
+
+--Ah! voilà! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout
+est commun. Je veux te mettre pour toujours à l'abri des caprices de mon
+père. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni.
+
+--Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer
+aux noms chinois.
+
+--De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de
+tour, et qui est toute fermée de hautes murailles entre lesquelles
+courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de
+chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne.
+
+--Vous me la donnez? s'écria Pierrot frémissant de joie à la pensée des
+belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur,
+et votre générosité...
+
+--Que parles-tu de générosité? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je
+jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauvé ma race et mon trône?
+
+--C'est-à-dire, reprit Pierrot, le trône de votre auguste père, qui doit
+un jour vous appartenir.
+
+--Nous ne nous entendons pas, à ce qu'il paraît, ami Pierrot.
+
+--Je le crains, pensa le grand connétable subitement refroidi.
+
+--Je te laisse toutes les charges que mon père t'a données; j'y ajoute
+le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras
+droit et mon premier ministre; mais à une condition: c'est que tu me
+prêteras ton aide pour devenir roi et détrôner Vantripan.
+
+--Détrôner Vantripan, mon bienfaiteur! s'écria Pierrot.
+
+--Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est étonnant,
+l'ambition de ces gens de peu. Écoute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du
+don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main
+de ma soeur Bandoline?
+
+Cette dernière offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la
+belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour
+l'amoureux Pierrot! Il n'hésita pas cependant.
+
+--Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je reçois, comme je le
+dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter
+dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y
+précipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison....
+
+--D'une trahison! s'écria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand
+connétable? Suis-je un traître, moi?
+
+--Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que
+je me retire.
+
+--Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret.
+Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai
+pas dénoncer à mon père.
+
+--Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites
+pour de certaines gens. Quant à moi, je ne sais ni trahir ni dénoncer.
+
+Et il fit un pas vers la porte.
+
+--Pierrot! s'écria Horribilis transporté de colère, il faut me suivre ou
+mourir!
+
+--Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai.
+
+Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au même moment, le prince
+frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut.
+
+--Arrêtez-moi ce scélérat! cria Horribilis.
+
+--Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire.
+
+Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne
+s'amusa pas à l'attendre. Il s'élança si brusquement vers la porte qu'il
+renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui
+suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince
+ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les côtés, et l'invincible
+Pierrot passa, jetant sur eux un regard de mépris.
+
+En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil.
+
+--Voilà donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi
+est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vipère, sa fille
+une.... Non, ne blasphémons pas; à quoi servent les richesses et la
+puissance, grand Dieu?
+
+--A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la
+fée Aurore, qui parut tout à coup devant lui.
+
+--Ah! c'est vous, chère marraine? dit Pierrot, vous venez à propos. Je
+suis bien malheureux. Je souffre cruellement.
+
+--De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour?
+
+--Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien prédit, quand
+j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. Hélas!
+hélas! oreille infortunée! cruel Pantafilando!
+
+--Il ne t'a coupé qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce
+donc s'il t'avait coupé la tête?
+
+--Je m'en consolerais plus aisément, dit le mélancolique Pierrot.
+
+--Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal
+à propos détachée. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine
+façon, et que cela doit faire un fâcheux effet au bal.... Souffres-tu
+beaucoup?
+
+--Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade.
+
+--Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera.
+
+Tout en parlant, elle prononça deux mots magiques en touchant l'oreille
+de sa baguette.
+
+--Tiens! dit tout à coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est
+rattachée, je suis guéri. Et il se mit à gambader dans sa chambre. Quand
+il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises
+et renversant les tables, il se jeta à genoux devant la fée Aurore, et
+lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut
+touchée.
+
+Tout à coup Pierrot sonna.
+
+Un nègre parut.
+
+--Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle
+cravate et mon grand habit de cour.
+
+La fée se mit à rire.
+
+--Où vas-tu, Pierrot?
+
+Pierrot rougit.
+
+--Tu n'as pas besoin de parler, reprit la fée, je le vois dans tes yeux.
+On se moque de toi, Pierrot.
+
+--Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je
+l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis.
+
+--Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse?
+
+Pierrot se gratta la tête.
+
+--Va, mon ami, lui dit la bonne fée, je ne veux pas troubler le plaisir
+que tu te proposes, va où le destin t'appelle. Je t'attends ici.
+
+Pierrot, tout habillé de soie, de velours et d'or, fit son entrée en
+grande pompe dans le palais de Vantripan. Il était monté sur un cheval
+noir magnifique, cousin germain du célèbre Rabican, que montait la
+duchesse Bradamante. Ce cheval était si léger à la course qu'il
+s'élançait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il
+avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun
+sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous
+n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais
+c'est là justement qu'est la difficulté, car il ne faut pas demeurer à
+la même place plus d'un millionième de seconde; et, lourds, épais et
+lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le
+moyen.
+
+Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait
+l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une
+permission de la fée Aurore, qui le lui avait donné, pouvait le monter.
+Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de
+Pierrot, fut envoyé d'une ruade jusqu'au premier étage du palais, où,
+fort heureusement pour lui, il entra par la fenêtre ouverte et tomba sur
+un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre à
+mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent exécuter
+cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avança d'un air si
+résolu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troublé, tira
+sa flèche au hasard. Cette flèche, mal dirigée, rencontra, par une
+fatalité bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de
+la justice qui bâillait, et le bois de la flèche s'étant cassé dans
+l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fiché
+entre les deux mâchoires sans qu'il pût fermer la bouche. On entendait
+sortir de son gosier des cris de rage inarticulés qui se mêlaient aux
+éclats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans.
+
+Ces éclats de rire ne durèrent pas longtemps. En lançant des ruades de
+côté et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et
+se trouva face à face, ou, si vous voulez, naseaux à nez avec son
+ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le
+saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant
+douze fois autour de la grande cour du palais.
+
+--Sauvez mon fils! criait la reine.
+
+--Au secours! hurlait Horribilis.
+
+--A la garde! vociférait Vantripan.
+
+--La garde? dit Pierrot paraissant tout à coup, ah! sire, elle est loin
+si elle va toujours du même pas. Ils doivent faire au moins trente
+lieues à l'heure.
+
+--Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils.
+
+--Voilà une méchante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair
+par la bride; mais celui-ci voyant que son maître allait lui enlever sa
+proie, la lâcha lui-même en grinçant des dents et en crachant un morceau
+de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis.
+
+--Justice! mon père! s'écria ce pauvre prince, justice!
+
+--Contre qui?
+
+--Contre Pierrot, mon père, et contre son cheval enragé, dont je
+porterai toujours les marques. Voyez plutôt.
+
+A ces mots, tournant le dos à la compagnie, il lui montra le fond de sa
+culotte emporté et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se
+mit dans une colère furieuse.
+
+--Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot.
+
+--Sabre et mitraille! répondit hardiment Pierrot en criant plus fort que
+le roi, qu'avez-vous à vous fâcher, Majesté, et à crier comme une oie
+qu'on met à la broche?
+
+--Pierrot, tu es un insolent.
+
+--Majesté, vous êtes une bête.
+
+--Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en pâture à mes
+chiens.
+
+--Majesté, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrités, je vous mettrais en
+poudre avec tous vos Chinois.
+
+--Voyons, dit Vantripan effrayé, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi
+as-tu à te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ.
+
+--Je me la ferai moi-même quand je voudrai, dit fièrement Pierrot.
+
+--Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme.
+
+--Que je sois calme, Majesté, quand je vois votre grand nigaud de fils,
+ce grand touche-à-tout qui a failli mettre en colère mon bon cheval?
+
+--Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touché ce cheval,
+Horribilis?
+
+--Mon père, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jeté au premier
+étage de votre palais.
+
+ Mon bon cheval est fort méchant,
+ Quand on l'attaque il se défend.
+
+chantonnait Pierrot dans ses dents.
+
+--Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgré ma défense
+expresse?
+
+--C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu violé la défense de Pierrot?
+
+--Ah! mon père, s'écria douloureusement Horribilis, quel langage
+tenez-vous là, vous, le roi de la Chine?
+
+--Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les
+Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu
+au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts
+Himalaya, continua Pierrot de la voix aiguë et monotone d'un huissier
+qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une
+proclamation de monsieur le maire.
+
+--Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice,
+sois-en sûr.
+
+Horribilis sortit.
+
+--Et toi, dit Vantripan à Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas
+cru mal faire. Il est un peu étourdi, mais au fond il a bon coeur, je te
+le garantis.
+
+--A votre sollicitation, Majesté, dit Pierrot, je lui pardonne, mais
+qu'il n'y revienne pas.
+
+--J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apaisé son grand
+connétable; et maintenant, amis, mettons-nous à table.
+
+Cette scène se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis
+fit à Pierrot de détrôner Vantripan. Il est aisé de comprendre si
+Pierrot devait se défier de ce prétendant à la couronne. On comprend
+aussi la fierté de notre héros lorsqu'il entra dans la cour du palais,
+monté sur Fendlair. Vingt pages le précédaient, et, comme au convoi de
+Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son
+bouclier, l'autre ne portait rien.
+
+Pierrot mit pied à terre dans la cour et monta lentement les degrés, la
+tête haute, le regard assuré, comme un vrai fils de Jupiter. C'était
+l'heure du dîner. Il entra dans la salle à manger sans être annoncé. A
+cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de
+Chio de l'année de la comète, et l'élevant au-dessus de sa tête:
+
+--Dieux immortels! s'écria-t-il, soyez bénis, vous qui m'avez donné à
+boire du vin de Chio et à aimer un tel ami. A ma santé, Pierrot! As-tu
+faim?
+
+--Non, Majesté.
+
+--As-tu soif?
+
+--Non, Majesté.
+
+--Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle?
+
+--J'ai à vous parler d'affaires, Majesté.
+
+Horribilis, qui était assis à table en face de Pierrot, pâlit en le
+voyant; il crut que Pierrot allait le dénoncer, et se leva pour fuir.
+
+--Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question
+de vous dans cet entretien.
+
+Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot.
+
+Quand le roi eut vidé ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil
+brillant et plein de gaieté.
+
+--Comme te voilà beau, dit-il. Tu es paré comme une châsse. Vas-tu à la
+noce?
+
+--A la mienne, dit Pierrot, oui, Majesté.
+
+--Et qui épouses-tu? sans indiscrétion.
+
+--Majesté, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscrétion. Si vous n'en aviez
+parlé le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander
+en mariage la princesse Bandoline, votre fille.
+
+--Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne.
+Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai à cette noce, et nous
+dînerons pendant huit jours sans nous lever de table.
+
+--Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui
+que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince?
+
+--Qu'il ait pour père qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque.
+Est-ce que Bandoline va épouser son père?
+
+--Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot,
+et qui était bien aise de trouver une excuse si légitime.
+
+--Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan.
+
+--Majesté, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la
+princesse.
+
+Bandoline était présente et se taisait pour la première fois de sa vie.
+En effet, cela méritait réflexion.
+
+--Sire, dit-elle enfin, tous les désirs de mon père sont des lois
+sacrées pour moi, mais....
+
+--Bon, dit Vantripan, voilà le _mais_ éternel de toutes ces belles
+capricieuses.
+
+ Marion pleure, Marion crie,
+ Marion veut qu'on la marie.
+
+Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune,
+ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop débauché, ou trop
+avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces têtes de
+filles, dans ces pendules détraquées? Voyons, parle franchement, que
+peux-tu reprocher à Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune?
+n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauvé à toi la vie et
+l'honneur, à nous le trône? Que veux-tu de plus?
+
+--Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille.
+
+--Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan.
+
+--Au mien, je le sais bien; mais cela n'empêche pas qu'il ne lui reste
+qu'une oreille, et qu'une oreille dépareillée n'est pas belle à voir.
+
+--Sérénissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai prévu cette
+objection, et j'ai remis mon oreille à sa place légitime. Daignez vous
+en assurer vous-même. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien;
+maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre.
+
+La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri.
+
+--Voilà, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles
+sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a
+été guérie si vite. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque magie, et je
+ne veux pas épouser un magicien.
+
+--Ta, ta, ta, voilà bien une autre histoire, s'écria Vantripan qui
+craignait que Pierrot ne vînt à se fâcher; mais il se trompait.
+
+Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva
+avec un grand sang-froid et lui dit:
+
+--Altesse Sérénissime, vous n'aurez pas le chagrin d'épouser un
+magicien; mais je vous prédis, moi, sans être un grand prophète, que
+vous épouserez un chien coiffé. Sire, ajouta-t-il en se tournant du côté
+de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il
+est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une
+tournée sur les frontières de l'empire pour veiller à la bonne
+administration de l'État, et empêcher l'invasion des Tartares du grand
+Kabardantès, frère cadet de Pantafilando.
+
+--Grand Dieu! s'écria Vantripan, sont-ils si près de nous?
+
+--Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-même au-devant
+d'eux.
+
+--Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caractère mal
+fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des
+étoffes de soie, tout ce que tu voudras; mais, à tout prix, empêche-les
+de venir.
+
+--Il ne vous en coûtera que du fer, Majesté, dit Pierrot.
+
+--Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tués jusqu'au dernier.
+
+--Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti.
+
+--Bon débarras! dit la reine.
+
+--Vous êtes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans
+quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti
+très-mécontent; malgré sa dissimulation, je l'ai bien vu.
+
+--Eh! que nous fait le mécontentement de Pierrot? dit la reine d'un air
+méprisant.
+
+--Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous,
+péronnelle.
+
+--Mais, mon père....
+
+--Ma fille, vous êtes une chipie.
+
+--Ma mère a raison, dit Horribilis, et....
+
+--Quant à toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te
+fasse tordre le cou comme à un poulet. Et nous, enfants, allons souper.
+
+Toute la cour le suivit.
+
+Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, congédia sa suite et partit
+à cheval avec la fée Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis,
+je vous dirai dans le chapitre suivant où il alla et quel était son
+dessein.
+
+
+
+
+III
+
+TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT
+
+COMMENT PIERROT RÉFORMA LES ABUS ET APPRIT A BÊCHER LES JARDINS
+
+
+La fée Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot,
+plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout à fait
+oublié sa mésaventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait
+l'herbe des prés, les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les
+dévorent.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup dans un transport d'enthousiasme,
+que toute la nature est belle et admirable! O marraine, que je vous
+rends grâce de m'avoir emmené loin de cette cour, de ce gros Vantripan,
+de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils!
+
+--Oh! oh! dit la fée en souriant, qu'est-il donc arrivé, Pierrot?
+Quelque mésaventure? _Sa sotte femme! sa plus sotte fille!_ Quel langage
+pour un courtisan et pour un homme amoureux!
+
+--Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, grâce au ciel; courtisan,
+je ne l'ai jamais été. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une
+antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fenêtres
+de cette pimbêche, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la
+terre, s'apercevoir de ma présence.
+
+--Tu es donc guéri, Pierrot?
+
+--Radicalement, marraine. Je ne tenais plus à elle que par l'habitude ou
+par politesse, comme un oiseau qui a un fil à la patte. Ses mépris de ce
+matin ont coupé ce fil, et maintenant je suis libre.
+
+--Eh bien! Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions,
+veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas réussi?
+
+--Je ne veux pas le savoir, marraine.
+
+--Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas réussi, parce que tu es
+ingrat.
+
+--Moi, envers vous, marraine! Oh! vous me calomniez.
+
+--Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. Réfléchis.
+
+--Envers ce gros roi? Il m'a comblé d'honneurs, c'est vrai; mais ne
+l'ai-je pas bien servi?
+
+--Ce n'est pas cela. Pierrot, quel est le revenu de tes emplois?
+
+--Deux millions par an, à peu près, marraine.
+
+--C'est une jolie somme. Et depuis quel temps es-tu en charge?
+
+--Depuis six mois à peu près.
+
+--C'est-à-dire que tu as reçu un million?
+
+--Oui, marraine.
+
+--Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoyé à tes parents qui sont
+pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? Réponds; deux
+cent mille francs?
+
+Pierrot rougit et garda le silence.
+
+--Davantage? dit la fée. Trois cents? Non. Quatre cents? Non. Cinq
+cents? Non. Six cents? Non. Aurais-tu envoyé davantage, Pierrot? Tu es
+plus généreux que je ne croyais. Sept cents? huit cents? neuf cents?
+Quoi! le million tout entier! Oh! oh! c'est un beau trait, Pierrot.
+
+--Hélas! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoyé du tout.
+
+--Eh bien! ami, comment appelles-tu cette conduite? Comprends-tu
+maintenant pourquoi, malgré tant de succès apparents, tu n'as pas été
+heureux?
+
+--Je le comprends, dit Pierrot.
+
+--Et tu profiteras de cette leçon dans l'avenir?
+
+--Oh! oui, marraine.
+
+--N'aie plus de remords, Pierrot; tes parents n'ont pas souffert de ta
+négligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est nécessaire, et
+je leur laisse croire que c'est toi qui l'as envoyé.
+
+--Oh! marraine, comment ai-je pu mériter tant de bontés? dit Pierrot en
+lui baisant les mains avec tendresse.
+
+--Tu les mériteras un jour, dit la fée. Pékin n'a pas été construit en
+une heure. Tu es né vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants
+des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des
+génies.
+
+--Grâce à vous et à votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot.
+
+--Grâce à ma protection, si tu veux, qui t'a été plus utile encore que
+tu ne penses.
+
+--Comment donc? demanda Pierrot.
+
+--C'est à moi que tu dois les mépris de la belle Bandoline. M'en sais-tu
+mauvais gré?
+
+--Par tous les saints du paradis! s'écria joyeusement Pierrot, je ne
+sais ce que j'aurais pensé hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle
+me comble de joie.
+
+--Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien guéri. Je lis dans
+l'avenir, et je devine aisément ce que, d'après son caractère, tout
+homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une
+branche de ce grand art de la divination que je t'ai montré, et que tu
+n'as pas compris parce qu'il exige des études profondes, un grand
+dévouement à la science, une vie isolée et une grande expérience du
+monde. La différence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les
+génies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'après trois cent
+quarante ans de travaux continuels ce que nous savons, nous, dès notre
+naissance et par intuition.
+
+--Vous êtes bien heureuse d'être si savante, dit Pierrot en soupirant.
+
+--Heureuse! dit la fée. Crois-tu qu'on soit heureux de prévoir l'avenir?
+Ah! malheureux enfant, que le ciel te préserve de ce bonheur et de cette
+science!
+
+--Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'empêcher d'être aimé de la
+princesse?
+
+--Une raison admirable, Pierrot: c'est que tu ne l'aimais pas toi-même,
+et qu'après quinze jours de mariage vous auriez fait un ménage
+détestable. Elle est orgueilleuse et fille de roi; elle t'aurait vanté
+sa supériorité; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltraitée....
+
+--Oh! dit Pierrot.
+
+--En paroles, ami; mais, pour les gens délicats, les paroles sont des
+gestes. Elle se serait plainte à son père qui t'aurait fait couper le
+cou.
+
+--Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demandé la permission.
+
+--Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu l'aurais détrôné, mis en
+prison, tué peut-être; tu te serais débarrassé de ta femme et tu aurais
+été roi de la Chine.
+
+--Ce qui n'est pas à dédaigner, dit Pierrot pensif.
+
+--Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta
+vanité!
+
+--Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si
+vous lisiez dans ma conscience. Mais est-ce que les choses n'auraient
+pas pu se passer autrement? Ne pouvais-je être heureux avec cette belle
+dédaigneuse?
+
+--Supposons, dit la fée, qu'il n'y eût pas de sang versé; supposons que
+Bandoline eût fait de grands efforts pour te plaire et plier son humeur
+à la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes
+parents? Car tu pensais, sans doute, à vivre avec ton père et ta mère?
+
+--Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pensé.
+
+--Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de déférence
+envers tes vieux parents, envers sa belle-mère, une meunière, et son
+beau-père, le vieux meunier! Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas
+vécu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire.
+
+--O marraine sage et charmante! s'écria Pierrot, aidez-moi toujours de
+vos conseils, car désormais je ne veux rien faire de moi-même, et je me
+ferai gloire de vous obéir. Mais quoi! toutes les femmes sont-elles
+aussi dédaigneuses, et faut-il que j'aime une meunière si je veux vivre
+heureux avec mes parents?
+
+--Il y a des femmes de toutes les espèces, dit la fée, comme il y a des
+hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que
+tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande
+injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, méchantes,
+médisantes, vaniteuses et occupées d'elles-mêmes et de leurs chiffons du
+matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes,
+discrètes, attachées à leur maison, à leur mari et à leurs enfants; ta
+mère, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre?
+
+--Oh! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure mère?
+
+--Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes.
+Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette espèce?
+
+--Si je le souhaite, grand Dieu! c'est la première chose que je demande
+au ciel tous les matins.
+
+--Cherche et tu trouveras, dit la fée.
+
+Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La
+conversation changea de sujet. La fée se plut à instruire Pierrot de ses
+devoirs envers lui-même et envers les autres hommes, et lui dit sur ce
+sujet de si belles choses, que si vous les aviez entendues, ô mes amis!
+vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours.
+
+Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour répandre le
+mensonge, est pauvre en vérités, et dans la crainte de ne pas vous
+répéter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il
+vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors gâté par le succès et
+fort enorgueilli de son mérite, comprit pour la première fois qu'il
+n'était qu'une créature faible et bornée, ignorante et portée au mal;
+qu'il eut honte de lui-même et de son égoïsme, et qu'il se promit de
+devenir un modèle pour tous les hommes nés ou à naître. Au reste, vous
+vous imaginez assez, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail
+des choses, ce que devaient être les enseignements d'une fée qui était
+la propre fille du sage roi des génies, le grand Salomon.
+
+Pierrot était ravi de joie.
+
+--Ah! marraine, disait-il souvent, si tous les prédicateurs vous
+ressemblaient, que la vertu serait aimable! Mais ils sont, pour la
+plupart, si ennuyeux, si pédants, si gourmés, si roides! Ils mettent
+tant de latin dans leurs discours, et ils s'inquiètent si peu de se
+faire comprendre, qu'on ne peut pas s'empêcher de bâiller en les
+écoutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon.
+Vous, au contraire, chère marraine, vous causez si bien, vous contez
+d'une façon si intéressante, vous avez un visage si beau et si doux, que
+rien qu'à vous regarder on se sent attiré vers vous, et qu'en vous
+écoutant on croit entendre la céleste musique que les anges font devant
+le trône du Seigneur.
+
+La fée Aurore sourit.
+
+--Mon ami, dit-elle à Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une
+perfection qui n'est pas dans la nature? S'ils étaient tous beaux et
+bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu à être vertueux
+parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toi-même. Par
+exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en
+son nom l'autorité suprême; dis-moi, je te prie, as-tu jamais songé à
+faire le bonheur de tes semblables et à mettre à leur service la grande
+puissance que tu as reçue de Dieu?
+
+--Pas trop, dit Pierrot.
+
+--As-tu jamais songé à autre chose qu'à réaliser tes fantaisies?
+
+--Je l'avoue.
+
+--Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici à Nankin. Commence, et
+crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la
+besogne.
+
+--J'essayerai, dit Pierrot.
+
+--Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout
+ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui
+voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.
+
+A ces mots, Pierrot mit pied à terre et laissa la bride sur le cou de
+son cheval. La fée en fit autant, et tous deux entrèrent dans la ville,
+vêtus comme de pauvres pèlerins.
+
+Au détour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortége: c'était un
+riche mandarin qui allait à la campagne avec sa femme et ses enfants. Il
+était assis dans un palanquin porté par un éléphant. Vingt domestiques
+marchaient devant lui et écartaient les passants à coups de bâton. Tout
+le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot,
+oubliant que rien ne distingue un grand connétable mal vêtu d'un autre
+citoyen, continua son chemin sans s'inquiéter du mandarin, sans le
+braver et sans l'éviter.
+
+--Ôte-toi de là, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un
+coup de bâton.
+
+Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bâton des mains de son
+adversaire et lui administra la volée la plus complète qui soit jamais
+tombée sur les épaules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de
+celui-ci, les autres accoururent et chargèrent Pierrot. Celui-ci était
+si animé par leur insolence, qu'il les eût assommés tous sans
+l'intervention de la bonne fée.
+
+--Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse? lui dit-elle tout bas. Dès le
+premier accident, te voilà hors de toi-même. Souviens-toi donc que tu
+n'es qu'un pauvre pèlerin, et non un grand seigneur.
+
+A ces mots, Pierrot jeta le bâton et se croisa les bras en regardant les
+domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus
+hardis.
+
+--Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la fée.
+
+Le tumulte et les cris avaient ameuté une foule nombreuse. Au fond, tout
+le monde était charmé de l'action de Pierrot, mais personne n'osait
+l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade.
+
+Le mandarin descendit de son palanquin. C'était un gros homme, fort
+rouge et marqué de la petite vérole, qui était redouté de tous à cause
+de sa puissance et de sa méchanceté. Il était chef du tribunal suprême
+de la province, et, en cette qualité, rendait des jugements sans appel.
+
+--Qu'est-ce? dit-il en s'avançant d'un air assorti à sa dignité. Quel
+est le coquin qui a osé frapper un de mes domestiques?
+
+--Ce coquin, dit fièrement Pierrot, c'est moi. Il m'a frappé le premier,
+et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire.
+
+--Ah! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce drôle et qu'on le
+fasse mourir sous le bâton pour son insolence.
+
+--Un moment! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous
+répondre, ou pour avoir rendu des coups de bâton à votre domestique que
+vous me condamnez?
+
+--Je crois, dit le mandarin, que cette _espèce_ ose m'interroger! Qu'on
+le saisisse!
+
+Trois ou quatre domestiques s'élancèrent à la fois sur Pierrot.
+
+--Attention! dit-il, je n'ai provoqué personne et ne veux faire de mal à
+qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et
+numérote ses os pour les reconnaître et les remettre en place au jour du
+jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur, à nous deux!
+
+A ces mots, malgré ses cris, il saisit le mandarin par ses longues
+moustaches qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le
+montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place
+publique; puis, le retournant les pieds en l'air et la tête en bas, il
+le lança comme une balle, le reçut dans ses mains, et le renvoya de
+nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarme des
+domestiques et de la joie de tous. Quand ce jeu eut duré quatre ou cinq
+minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son éléphant et partit
+en disant:
+
+--Au revoir, seigneur mandarin!
+
+Le pauvre justicier n'avait plus la force de répondre. La colère,
+l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui si élevé en
+dignité, et cela en vue de tout un peuple, le transportèrent au point
+qu'il en fit une maladie de plus de six mois.
+
+--Par Brahma et Bouddah! disait la foule en se séparant, voilà une
+prompte et bonne justice.
+
+Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et
+allèrent se loger dans une hôtellerie d'assez pauvre apparence. Ils
+soupèrent cependant avec appétit, grâce à un potage aux nids
+d'hirondelle qui est si exquis que le proverbe chinois dit: «Bouddah
+ayant créé le ciel et la terre, inventa le potage aux nids
+d'hirondelle.» Si vous voulez en goûter, et du meilleur, vous en
+trouverez chez le seigneur Ki, aubergiste à Pékin, l'un de mes bons
+amis, et le plus céleste cuisinier du Céleste Empire.
+
+Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure et alla se promener par la
+ville. Il fut bientôt accosté par un douanier, qui, d'un air très-poli,
+suivant la coutume chinoise, l'invita à quitter ses habits et à laisser
+regarder dans ses poches.
+
+--A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne.
+
+--A Dieu ne plaise! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous
+un semblable soupçon. Mais peut-être avez-vous, sans vous en apercevoir,
+introduit dans la ville quelque denrée. Dans ce cas, seigneur, vous
+aurez la bonté de payer les droits d'entrée.
+
+--Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix!
+
+Cependant, se souvenant des recommandations de la fée, il se laissa
+fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le
+douanier, se ravisant:
+
+--De quelle étoffe, dit-il, est votre manteau à capuchon?
+
+--De grosse laine, dit Pierrot.
+
+--Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais deviné.
+
+--Et qu'as-tu deviné?
+
+--La laine, seigneur, est défendue dans la ville de Nankin, par égard
+pour nos manufacturiers, qui fabriquent des étoffes moins commodes et
+plus chères. Ayez la bonté de nous donner votre manteau et de payer
+l'amende.
+
+--Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne veux pas
+me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu
+convenable. Quant à l'amende, je ne dois pas la payer, puisque
+j'ignorais la loi.
+
+--Nul n'est censé ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier.
+
+--Pas même les étrangers? demanda Pierrot.
+
+--Ayez la bonté de me suivre, dit le douanier.
+
+--Où?
+
+--En prison.
+
+Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'était un
+beau jeune homme, bien frisé et pommadé, qui avait un lorgnon sur
+l'oeil, et qui regarda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal
+très-curieux.
+
+--Monsieur, dit Pierrot, j'ai par mégarde, étant pauvre, acheté un
+manteau de laine, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de
+soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison.
+
+--Que voulez-vous, mon bon? dit négligemment le receveur, c'est la loi.
+
+--C'est la loi à Nankin, dit Pierrot, mais non dans le reste de la
+Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin.
+
+--Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de
+protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis
+m'attendent en ville et veulent faire un déjeuner de garçons.
+
+--Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'échauffait, ne me laissez pas
+aller en prison. Peut-être les cris d'un malheureux qu'on enferme
+troubleraient votre digestion.
+
+--Rassurez-vous, mon bon, ces choses-là sont si communes que j'y suis
+tout à fait habitué.
+
+--Monsieur, je vous en prie, écoutez-moi un instant. Peut-être un jour
+vous aurez besoin de moi et vous me supplierez à votre tour. On a
+souvent besoin d'un plus petit que soi.
+
+--Qu'est-ce à dire, mon bon? dit le beau frisé. Allez en prison, et ne
+vous le faites pas répéter. Dans un mois ou deux, si j'ai du loisir,
+j'écouterai vos réclamations.
+
+--Et moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la
+justice et la vengeance du ciel! s'écria Pierrot.
+
+--Mon bon, vous m'excédez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au
+cachot; s'il fallait écouter tous ceux qui parlent de leur innocence, on
+n'en finirait pas.
+
+Le douanier prit Pierrot au collet.
+
+--Ventre-Mahom! cria Pierrot, tu iras toi-même au cachot, et tu y
+resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la
+liberté des hommes! Ne sais-tu pas que la liberté est plus que la vie,
+et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre
+quatre murailles?
+
+Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre,
+les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du
+pain et une cruche d'eau par le soupirail; puis il retourna à
+l'hôtellerie.
+
+Elle était pleine de gens qui, sans le connaître, parlaient de lui et de
+son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand
+bruit. De mémoire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme
+qui se fût fait justice à lui-même contre un grand seigneur. Quelque
+part qu'il pût aller, Pierrot était destiné à étonner le peuple, qui ne
+pouvait comprendre une fierté et un courage si peu ordinaires.
+
+Pierrot n'était pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut vous
+dire, mes amis, que son père avait été l'un des volontaires de la grande
+république; et ceux-là, voyez-vous, Dieu les a bénis, eux et leur
+postérité, jusqu'à la troisième génération, parce qu'ils ont combattu
+pour la patrie et pour la justice.
+
+Pierrot, étonné de ce bruit, se mêla parmi les groupes et eut le
+plaisir, bien rare pour ceux qui écoutent aux portes, d'entendre faire
+son éloge.
+
+--Ah! dit un vieillard, si celui-là voulait se mettre à notre tête, il
+nous ferait rendre justice.
+
+--Et si nous prenions les armes nous-mêmes et sans l'attendre? dit un
+autre.
+
+Jusque-là on avait parlé fort librement; mais, à cette proposition
+inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de
+parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays;
+quand il fut question d'agir, un silence morne régna dans l'assemblée.
+Pierrot, qui était resté jusque-là immobile et silencieux, éleva la
+voix:
+
+--Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous à vous plaindre?
+
+On se tourna vers lui avec étonnement.
+
+--Je ne suis qu'un simple pèlerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un
+autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous
+révoltez, vous serez punis; l'impôt sera doublé, et quelques-uns d'entre
+vous seront empalés; c'est inévitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos
+plaintes au grand connétable qui est à Pékin? Il vous fera rendre
+justice.
+
+--Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a été si
+maltraité hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera
+justement, comme vous le disiez tout à l'heure, empaler les plaignants
+pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands
+seigneurs!
+
+Pierrot fut forcé d'avouer qu'il disait vrai.
+
+--Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de
+réputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intéressé.
+
+--Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe
+à nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement?
+
+--Attrape, dit tout bas la fée Aurore qui venait de rejoindre son
+filleul.
+
+--Puisque personne n'ose se joindre à moi, dit Pierrot, j'irai seul chez
+ce gouverneur si redouté, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes?
+
+--Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait déjà parlé, de
+recevoir trop de coups de bâton et pas assez de rations de riz. On nous
+prend notre thé de force et à bas prix, et on nous le vend dix fois plus
+cher. On nous fait payer un impôt sur la laine et le coton qui font nos
+habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre sur les aiguilles, un
+autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre.
+Encore tout cela n'est rien; mais tous ces impôts réunis devraient
+produire dix millions à peine, et ils en produisent trente par la
+cruelle industrie des receveurs, douaniers, péagers, mandarins et
+gouverneurs, dont chacun veut prélever son bénéfice proportionné à son
+grade et au cas qu'il fait de son importance.
+
+--En effet, dit Pierrot, cela est fâcheux.
+
+--Fâcheux! seigneur pèlerin, dites que cela est mortel; déjà nous ne
+pouvons plus nous vêtir et nous avons peine à nous nourrir.
+
+--Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journée vous aurez
+justice.
+
+--Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand
+seigneur?
+
+--Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats,
+saisit Pierrot par le bras.
+
+--Suis-nous sur-le-champ, dit-il.
+
+--Où?
+
+--Au palais du gouverneur.
+
+--J'y allais.
+
+--Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah! coquin, tu mets un
+receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te mêles
+de rendre la justice!...
+
+A chaque mot il joignait une bourrade, et ses soldats, voyant Pierrot
+sans défense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de
+leurs lances.
+
+--Pardieu! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice
+sur-le-champ; mais patience, j'ai promis à la fée Aurore d'attendre
+jusqu'au bout.
+
+On le mena dans cet équipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule
+immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un
+moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre
+sans forme de procès.
+
+Pierrot fut mis dans une cour brûlée par un soleil ardent. On lui ôta
+son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot
+demanda à boire. Les soldats se moquèrent de lui et lui jetèrent de la
+poussière. Il avait les fers aux pieds et aux mains.
+
+--J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot.
+
+--Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est prêt. Tu
+boiras dans l'autre monde.
+
+Enfin le gouverneur parut.
+
+--C'est toi, misérable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as
+jeté aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui
+promettais tout à l'heure à ce peuple justice contre moi?
+
+--Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'était
+passé.
+
+Avant qu'il fût à la moitié de son récit:
+
+--C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale.
+
+--Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de grâce à
+espérer?
+
+Cette fois, le gouverneur ne daigna pas même répondre et fit signe qu'on
+exécutât ses ordres.
+
+Tout à coup, Pierrot, roidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses
+fers et les jeta à la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna
+abondamment. Tous les soldats se précipitèrent sur lui. Pierrot prit la
+lance de l'un d'eux, l'enfonça dans le corps du premier, du second, du
+troisième et du quatrième, et ficha la lance en terre.
+
+--Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voilà comment on s'y
+prend.
+
+Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la
+foule, qui battait des mains en reconnaissant son héros de la veille.
+
+Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume de cour.
+
+--Je suis Pierrot, le grand connétable, le vainqueur de Pantafilando,
+dit-il, et voici comment je rends justice.
+
+--Seigneur connétable, dit le gouverneur en se mettant à genoux et
+essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand connétable, ayez
+pitié de moi! Hélas! si j'avais su qui j'avais la sacrilége audace de
+vouloir faire empaler, croyez que mon respect....
+
+--Oui, sans doute, dit Pierrot, si tu avais su que tu avais affaire à
+plus fort que toi, tu aurais été aussi lâche que tu t'es montré
+insolent.
+
+--Seigneur grand connétable, pardonnez-moi.
+
+--Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais
+voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez! dit-il en s'adressant à
+la foule.
+
+--Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon frère sous
+le bâton, parce que mon frère, qui était fort distrait, avait oublié de
+le saluer dans la rue.
+
+--Est-ce vrai? dit Pierrot.
+
+--Oui, seigneur, s'écria-t-on de toutes parts.
+
+--Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorité royale
+dont j'étais revêtu? dit le gouverneur.
+
+--C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense? reprit Pierrot; à un
+autre.
+
+--Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon père.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que mon père, trop pauvre, ne pouvait payer l'impôt, ni l'amende
+à laquelle il l'avait condamné.
+
+--Est-ce vrai? dit Pierrot.
+
+--Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi Vantripan avait si grand besoin
+d'argent pour faire la guerre aux Tartares!
+
+Beaucoup d'autres se présentèrent. Les uns avaient eu les yeux crevés,
+d'autres les oreilles coupées. Le front de Pierrot se rembrunit.
+
+--Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorité fût un acte de
+clémence. C'est impossible! La clémence envers l'oppresseur est une
+cruauté envers l'opprimé. Qu'on l'empale!
+
+Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos
+devinrent éclatants et unanimes quand Pierrot ajouta:
+
+--A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de bâton à un Chinois
+en recevra lui-même le triple, dût-il en mourir. Quiconque aura mis un
+Chinois en prison, sauf le cas de condamnation légale, sera mis lui-même
+en prison autant de mois que le plaignant y aura resté de jours.
+Quiconque aura condamné à mort et fait exécuter un Chinois, sans ma
+permission, sera lui-même empalé.
+
+Ayant proclamé ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les
+qualifie le vieil Alcofribras, dont je traduis ici les chroniques,
+Pierrot quitta Nankin en compagnie de la fée Aurore.
+
+--Eh bien, Pierrot, lui dit la fée quand ils furent tous deux à cheval
+dans la campagne, comprends-tu maintenant pourquoi je te disais d'entrer
+déguisé dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive à toi-même qui
+peux te défendre, ce qui a dû arriver aux pauvres gens qui sont sans
+armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?
+
+--Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et
+ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir
+fait justice.
+
+--Ce n'est rien encore, dit la fée, tu en verras bien d'autres.
+
+--Il n'est pas si agréable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un
+grand royaume.
+
+La fée sourit. Elle vit que Pierrot commençait à profiter des leçons de
+l'expérience.
+
+Cependant le soleil dardait sur leurs têtes ses rayons brûlants. Un vent
+léger soulevait la poussière et aveuglait les voyageurs.
+
+--Arrêtons-nous un instant dans ce bois, dit la fée, et laissons reposer
+nos chevaux.
+
+Ils s'assirent au plus épais du bois, près d'un ruisseau qui longeait
+une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu
+d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, était construite une
+petite maison très-propre et très-jolie; au-devant, dans la cour,
+étaient plantés deux vieux tilleuls; derrière s'étendait en pente douce,
+vers le ruisseau, un grand jardin ombragé avec art, non pas à la manière
+de ces jardins anglais qui ressemblent à des taillis percés au hasard,
+mais comme ceux de Le Nôtre et des jardiniers français, qui sont, mes
+amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin
+charmant, on voyait des arbres à fruit le long des carrés de légumes, et
+le long des murailles, des vignes et des pêchers étaient couverts de
+fruits. Au fond du jardin s'étendait un grand carré de verdure, et à
+côté de ce carré un petit parterre planté des plus belles fleurs de la
+création. Le carré de verdure était bordé de tous côtés par des
+tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une
+vingtaine de vaches laitières avec leurs veaux. Ces vaches, qui
+n'appartenaient ni à la race durham, ni à la race schwytz, ni à aucune
+race ou sous-race couronnée dans les concours agricoles, étaient
+pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la
+colline, on voyait paître un troupeau de moutons de la plus belle
+espèce.
+
+Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.
+
+--Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi
+que je voudrais vivre toujours.
+
+La fée n'eut pas le temps de répondre. Ils entendirent un grand bruit
+dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans,
+poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds
+prodigieux.
+
+En apercevant la fée, elle se jeta dans ses bras et lui cria:
+
+--Sauvez-moi!
+
+--Pierrot, dit la fée, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.
+
+Pierrot, qui n'avait pas besoin d'être encouragé, s'élança au-devant du
+tigre. C'était un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires
+en face l'un de l'autre: tous deux étaient, l'homme et le tigre, d'une
+proportion et d'une beauté de formes admirables; tous deux étaient d'une
+force et d'une agilité incomparables; tous deux étaient puissamment
+armés, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas à poignée d'or
+incrustée de diamants: leurs yeux étaient étincelants. Des narines du
+tigre sortaient des étincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir
+quelqu'un à défendre, et de montrer à sa marraine qu'il était digne
+d'elle.
+
+Le tigre, ramassé sur lui-même comme un chat qui va sauter sur une
+table, bondit tout à coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le reçut de
+pied ferme, et sur son sabre qui s'enfonça jusqu'à la garde dans le
+ventre du tigre. La blessure était grave, mais non pas mortelle. Le
+tigre tomba à terre sur ses pattes et voulut s'élancer de nouveau; mais
+Pierrot l'avait prévenu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec
+la poignée la tête de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut
+assommé, et que sa tête fut aplatie comme une figue sèche. Il expira
+sur-le-champ.
+
+Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dégouttant de sang, revint vers
+la fée Aurore et la trouva occupée à tenir dans ses bras la jeune fille
+qui s'était évanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort à l'aise
+et sans la gêner. Nous allons en profiter pour faire la même chose.
+
+Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je
+suis bien en peine pour vous expliquer sa beauté en détail. Il faut
+l'avoir vue pour s'en faire une idée: c'était quelque chose de plus
+semblable à un ange qu'à une personne humaine. Pierrot ne put remarquer
+d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut
+ébloui de l'ensemble. Ses cheveux étaient d'un blond cendré admirable
+comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chanté la beauté et
+les malheurs. Sa figure était si belle, si intelligente, si attrayante
+et si douce, qu'on ne pouvait en détacher ses regards. On n'aurait pu
+dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle était comme le soleil et
+qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'étaient des rayons de
+grâce naturelle et irrésistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il
+aurait plus de plaisir à se faire tuer pour elle, même sans qu'elle le
+sût et sans attendre de récompense, qu'il n'avait jamais espéré d'en
+avoir en épousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.
+
+Après quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuyée sur
+les genoux de la fée. Elle la remercia doucement; et tournant ses
+regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'où il l'avait tirée, et
+lui sourit d'une manière si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour
+obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas
+un à un, mais tous ensemble, tous les tigres de la création.
+
+La fée Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille
+répondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait
+Rosine, qu'elle habitait avec sa mère la petite maison qu'on voyait au
+bout de la prairie; que la prairie même, le bois et la colline
+appartenaient à sa mère, et que cette petite fortune les faisait vivre
+heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la
+direction de sa mère; qu'elle avait perdu son père quelques années
+auparavant, et que sa mère, désespérée de cette perte, était venue
+s'établir à la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si
+paisible que, depuis cinq ans, elles n'étaient pas sorties de cette
+petite vallée.
+
+Ce récit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine.
+C'est le résumé des réponses qu'elle fit successivement aux questions de
+la fée Aurore. Il était aisé de voir que ces questions étaient causées
+par quelque chose de plus que la curiosité. La bonne fée n'avait que
+faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualité de
+fée; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de
+quelques instants, fut si charmé et saisi d'un si grand respect pour
+elle, qu'il n'osait ni lui parler ni même la regarder.
+
+Elle termina son récit en disant qu'elle se promenait seule quelques
+instants auparavant, lorsque le tigre s'était tout à coup précipité sur
+elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle
+aurait sûrement péri sans le courage héroïque de Pierrot (ledit Pierrot
+se sentit plein d'une fierté sans égale); qu'il lui tardait de rassurer
+sa mère, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses
+remercîments.
+
+A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fée d'un air si
+suppliant, et ses yeux la conjurèrent tellement d'accepter l'invitation,
+que la bonne fée se mit à rire, et feignit d'abord d'hésiter et d'être
+pressée de continuer sa route.
+
+--O divine marraine! s'écria Pierrot effrayé, cette vallée est si belle,
+reposons-nous ici quelques instants.
+
+Rosine insista de son côté si gracieusement, que la fée Aurore qui, au
+fond, ne demandait pas mieux, consentit à les suivre.
+
+La mère de Rosine, qui était loin de se douter du danger qu'avait couru
+sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu étonnée de
+l'arrivée des deux étrangers. Elle les reçut néanmoins avec une
+politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manières de la fée,
+quoique celle-ci fût vêtue d'une manière fort ordinaire, qu'elle avait
+affaire à une personne de distinction. Elle-même était une femme d'un
+grand mérite, âgée de quarante ans à peine, et d'une beauté qui, dans
+sa jeunesse, avait dû être semblable à celle de sa fille, et qui était
+encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla à
+Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre,
+et fit une légère réprimande à sa fille pour s'être aventurée dans le
+bois toute seule.
+
+Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait
+jamais eu de tigre dans la forêt, ni à dix lieues à la ronde, et promit
+de ne plus exposer la tendresse de sa mère à de pareilles alarmes. Après
+quelques discours de ce genre, la bonne dame servit à ses hôtes un repas
+très-délicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les
+viandes substantielles et épicées, mais où l'on trouvait tous les fruits
+du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonflé de joie,
+put à peine manger; quant à la fée, qui ne vivait que du parfum des
+roses et de la rosée du matin, elle prit quelques fruits par politesse,
+et, après quelques minutes, tout le monde alla au jardin.
+
+La belle veuve prit plaisir à montrer à ses hôtes ce jardin dans tous
+ses détails. C'était presque entièrement son oeuvre. Quoiqu'elle ne fût
+pas assez forte pour le bêcher elle-même, et que d'ailleurs ses autres
+occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu
+laisser à personne le soin de planter, de semer, de greffer, de
+cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais déjà aussi zélée que sa
+mère, ratissait elle-même les allées du jardin et s'occupait du
+parterre. Un jardinier bêchait les carrés de légumes et tirait l'eau du
+puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout
+entier sans peine. Pierrot fut si enchanté de tout ce qu'il voyait,
+qu'il voulut sur-le-champ se mettre à l'oeuvre, bêcher et arroser. Il
+quitta son sabre, dont la poignée était enrichie de diamants, et se mit
+au travail avec une ardeur qui fit sourire la fée Aurore.
+
+--Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une
+vocation dont tu ne m'as jamais parlé? Tu as eu grand tort, mon ami, car
+je me serais bien gardée de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'à
+te battre, à te couvrir de gloire, et à gouverner les peuples et les
+empires. D'où te viennent ces goûts champêtres?
+
+--Ah! marraine, répondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur!
+que le ciel est bleu! que la vallée est verdoyante et magnifique! et
+qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler
+les mandarins et dépaler les pauvres diables!
+
+La fée Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit de Pierrot était
+à cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande
+connétablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse
+Bandoline. On eût cru, à le voir travailler, sarcler, bêcher, tracer des
+lignes et planter de la salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose.
+Ceci ne doit pas vous étonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une
+aptitude naturelle à tout ce qu'il faisait. Il était adroit de ses
+pieds et de ses mains; de plus, il avait vu travailler son père et
+travaillé souvent avec lui: bon sang ne peut mentir. A la vue d'une
+pioche et d'un râteau, il se souvint de la pioche et du râteau de son
+père, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se
+promènent en costume de cour, et usent leur temps à faire des
+révérences, puisqu'ils ne savent pas d'autre métier et que les autres
+hommes veulent bien le souffrir; mais que si tout le monde voulait faire
+ce métier, nous mourrions de faim avant une semaine. La jeune fille, le
+voyant travailler de si grand coeur, voulut l'aider à son tour, et, en
+quelques minutes, et sans y avoir songé, cette communauté d'occupations
+établit entre eux une douce et intime familiarité qui fit penser à
+Pierrot qu'en vérité bêcher était la plus belle et la plus agréable
+chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient bêché une
+fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'éternité.
+
+Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant et se rendre à
+l'appel de la fée et de la mère de Rosine qui voulaient visiter les
+étables, la prairie, les terres labourées et les troupeaux. Le jour
+baissait, et Pierrot quitta sa bêche, et sa compagne l'arrosoir avec
+regret; mais Pierrot fut bien consolé en voyant du coin de l'oeil que
+les deux chevaux étaient débridés, dessellés et enfermés dans l'écurie,
+et que la fée Aurore ne parlait plus de partir.
+
+Tout était à sa place et dans un ordre admirable. Les fruits étaient
+rangés sur la paille dans le cellier. Trente mille de pommes faisaient
+face à cinquante mille poires de la plus belle espèce et qui fondaient
+sous la dent. Des millions de prunes reine-claude, jaunies par le soleil
+et légèrement entamées par les abeilles, mais dont la blessure s'était
+cicatrisée, se trouvaient à côté de pêches magnifiques et savoureuses.
+Encore n'était-ce que la moitié de la récolte. Le reste pendait aux
+arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui était fort grande, se
+divisait en deux parts que séparait une magnifique haie vive. La partie
+qui n'était pas réservée au pâturage était couverte de regain
+fraîchement coupé, dont la délicieuse odeur parfumait au loin toute la
+vallée. Des hommes et des femmes étaient occupés à retourner ce foin et
+paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou
+de mercenaire; car, grâce à la générosité de la mère de Rosine et au
+soin qu'elle avait de fournir à chacun un travail proportionné à ses
+forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la vallée.
+
+A quelque distance de la maison s'élevaient cinq ou six chaumières assez
+bien bâties et fort propres. Dans chacune habitait une famille honnête
+et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur
+une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais
+que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier
+étendait au loin ses branches deux fois séculaires. On ne voyait pas
+devant les maisons ni devant les écuries cet amas de fumier et
+d'immondices qui salit et déshonore la plupart de nos villages de
+France. Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des
+réservoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais
+qui étaient recouverts de pierre et de gazon. De ces réservoirs on le
+transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de
+la colline était bâtie une église très-simple, de construction récente,
+dont la croix de cuivre doré se détachait sur le bleu profond du ciel et
+réfléchissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes
+amis, que ce village était composé de chrétiens nouvellement convertis
+par un missionnaire venu de France.
+
+Pierrot était plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il
+interrompait la conversation pour faire des questions dont il
+n'attendait pas la réponse. Il marchait, il courait, allait, revenait,
+sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait
+par-dessus les murs et les haies comme un jeune cheval échappé, montait
+dans les arbres, et, se suspendant par les mains aux branches, il se
+laissait retomber à terre. La fée Aurore le regardait en souriant d'un
+bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement deviné la
+cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude.
+
+Le soir, quand ils furent seuls, elle demanda à Pierrot à quelle heure
+il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en
+terre, et demeura quelques instants sans répondre. Enfin il demanda
+timidement si quelque affaire pressée les forçait de quitter sitôt une
+dame qui les accueillait si bien.
+
+--Mon ami, dit la fée, il ne faut pas abuser de l'hospitalité. C'est une
+vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera;
+mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander
+pourquoi nous ne partons pas.
+
+Pierrot n'osa répondre. Il lui semblait en son âme qu'il ne gênerait
+personne en demeurant plus longtemps; mais il n'osait ni ne pouvait dire
+pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort
+habilement sa pensée véritable.
+
+--Peut-être, dit-il à la fée, ne sommes-nous pas des hôtes bien gênants?
+Je puis travailler à la terre, et vous avez vu vous-même, marraine, que
+je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles
+puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus
+pénible, qui les protége et les défende au besoin.
+
+--Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux être cet homme
+de confiance?
+
+--Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confié
+l'administration de la Chine tout entière!
+
+--Et il a donné là une belle preuve de sagesse! Voilà ce grand
+connétable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des
+opprimés, qui, pour une fantaisie, laisse là son amirauté, sa
+connétablie et le reste, et qui veut semer des haricots et récolter du
+foin! Voilà tout le royaume à l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a
+été bien accueilli dans une ferme!
+
+--Eh bien, après tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'à cela, je jetterai
+au vent mon amirauté et ma connétablie, et je reprendrai ma liberté.
+
+--Et tu viendras ici bêcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la
+belle Rosine? Sais-tu, grand étourdi, si cet arrangement lui plaira
+autant qu'à toi, et surtout si sa mère voudra le souffrir?
+
+Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot.
+
+La fée Aurore eut compassion de son embarras. Elle commençait toujours
+par faire des objections raisonnables, et elle finissait par céder et
+par chercher des moyens de satisfaire son désolé filleul. O mes amis!
+vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans
+trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante fée! Aussi
+avait-elle été élevée par Salomon lui-même, qui l'avait faite de trois
+rayons, le premier de lumière ou d'intelligence, le second de bonté, et
+le dernier de grâce et de beauté. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui
+entourent le trône de Dieu même, et dont les anges ne peuvent soutenir
+l'éclat, se rencontraient en un centre commun qui était le coeur de la
+fée.
+
+--J'ai ton affaire, dit-elle à Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te
+faire retenir ici pendant huit jours, après lesquels tu iras reprendre
+tes fonctions.
+
+A ces mots, Pierrot, transporté de joie, se mit à genoux devant la fée
+et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de
+reconnaissance. La bonne fée jouissait tranquillement du bonheur d'avoir
+fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est réservé presque
+entièrement, et qu'il n'en a laissé aux hommes que l'apparence. Quant à
+elle, son devoir la rappelait à la cour du roi des Génies, et elle
+partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfumée du
+vénérable Salomon.
+
+Dès le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva installé et
+traité comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les
+champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mère, et, dans
+son ardeur à labourer, à fumer, à semer, il faisait à lui seul l'ouvrage
+de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de
+ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens
+poëtes, et avec tant de chaleur et de sensibilité que la pauvre Rosine
+s'étonnait d'avoir lu vingt fois les mêmes choses sans y rien découvrir
+de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la mère
+racontait une de ces vieilles histoires qui sont nées avec le genre
+humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'était la pauvre Geneviève de
+Brabant, condamnée à mort par le traître Golo, et retrouvée dans la
+forêt par son mari, le duc Sigefroi. C'était la belle Sakontala et le
+roi Douchmanta égarés dans les forêts de lotus et de palmiers qui
+couvrent les bords du Gange. C'était le Juif errant condamné à marcher
+_pendant plus de mille ans_. Le dernier jugement finira son tourment.
+C'était la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui
+finit d'une façon si pathétique qu'à cet endroit tout le monde versa des
+larmes:
+
+ Exempt de blâme
+ Il rendit l'âme,
+ En bon chrétien,
+ Dans les bras de son chien.
+
+--J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de
+ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et
+dont il faut se défier.
+
+Pierrot, à son tour, prié de dire son histoire, hésita quelque temps par
+modestie. Il commença enfin le récit de ses aventures, en passant sous
+silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient
+faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Était-ce manque de
+mémoire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait complétement
+oublié que la princesse fût encore de ce monde, et qu'il se souciait
+d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi
+qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand
+il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine pâlit, et
+il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du géant pour
+la rassurer complétement.
+
+Quoique Pierrot, par le conseil de la fée, fût devenu plus modeste, il
+ne put s'empêcher d'être un peu fier de lui-même et de laisser paraître
+dans son récit quelque chose de cette légitime fierté; mais il fut bien
+mortifié de la conclusion que la mère de la belle Rosine donna à son
+discours.
+
+--Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec
+bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous
+nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais
+souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir
+oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a été
+confiée, et que nous commettrions un crime envers l'État si nous
+cherchions à vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a déjà quinze
+jours que vous daignez prendre part à nos amusements et à nos travaux.
+Il est temps que nous vous laissions aller où la gloire et la volonté de
+Dieu vous appellent.
+
+Si la lune était tombée sur la tête de Pierrot, elle ne l'aurait pas
+plus étonné. Il demeura quelque temps l'étourdi du coup et ne savait que
+répondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un congé formel.
+Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait
+aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des
+ministres aussi zélés que lui pour le bien de la Chine; qu'il était sans
+exemple que les candidats eussent manqué à ces fonctions; que,
+d'ailleurs, dût la Chine manquer de connétables et d'amiraux pendant un
+siècle, il n'était pas Chinois, ni obligé de remplacer tous les
+ministres qui viendraient à mourir ou à être destitués; que son unique
+bonheur était de cultiver la terre dans cette vallée délicieuse, et
+qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'à la
+consommation des siècles.
+
+La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'après
+de mûres réflexions, et ne se laissa fléchir ni par les supplications et
+les larmes de l'infortuné Pierrot, ni par le regret trop visible que la
+pauvre Rosine marquait d'un si prompt départ. Tout ce que Pierrot put
+obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tournée serait
+terminée, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau
+roi, Kabardantès, frère cadet de Pantafilando, menaçait déjà la
+frontière chinoise.
+
+Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair,
+non sans regarder souvent derrière lui, jusqu'à ce qu'il eût perdu de
+vue la maison et la vallée. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux
+jours à l'embouchure du fleuve Jaune, où il devait passer la flotte
+chinoise en revue.
+
+La simplicité de ses manières et de son équipage n'annonçaient rien
+moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il
+alla coucher dans une hôtellerie comme tous les voyageurs. Dès le
+lendemain, sans faire annoncer sa visite à personne, il se dirigea vers
+le port, et demanda à un marin, qui fumait une pipe d'opium, où se
+trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit à rire, et sans
+se déranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavoisée
+de drapeaux, dorée par le dehors et garnie de soie et de velours à
+l'intérieur.
+
+--Bien. Voilà la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais où est l'escadre?
+
+--L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.
+
+Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit
+conduire à cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres
+étaient à terre attendant l'arrivée de Son Excellence le seigneur
+amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut
+introduit après trois heures d'attente.
+
+--Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis chargé par le roi
+Vantripan de prévenir Votre Excellence qu'il faudra mettre à la voile
+dès ce soir pour faire une descente sur les côtes de l'empereur du
+Japon.
+
+--Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral.
+
+--Seigneur, je suis chargé de vous transmettre l'ordre et non de le
+discuter.
+
+--Mon cher, dit l'amiral en frappant familièrement sur l'épaule de
+Pierrot, tu diras au roi qu'il faut attendre une occasion plus favorable
+et que l'escadre n'est pas prête.
+
+--Que lui manque-t-il? demanda Pierrot.
+
+--Oh! peu de chose, une bagatelle, en vérité, dit l'amiral en se frisant
+la moustache. Il manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes
+et de l'argent.
+
+--Ce n'est pas possible! dit Pierrot. On vous avait confié tout cela.
+Qu'en avez-vous fait?
+
+--D'abord, mon cher, dit l'amiral en brossant sa manche au nez de
+Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli, pour un officier subalterne,
+d'interroger son supérieur; de plus, que si tu me fais une autre
+question, je te ferai, moi, jeter à l'eau comme une carcasse vide.
+
+--Vous réfléchirez avant de le faire, dit résolument Pierrot.
+
+A ces mots, l'amiral, qui déjà lui tournait le dos et commençait à se
+promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le
+regardant fixement, vit dans ses yeux une fierté si peu ordinaire aux
+officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ
+et lui dit:
+
+--C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour
+t'éprouver.
+
+--La plaisanterie est mauvaise, répliqua Pierrot, et je ne plaisante
+pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des
+trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on
+vous a donné le commandement.
+
+--Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur,
+et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc
+l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je
+vais te compter sur-le-champ, et d'aller à Pékin dire au roi que tout
+est en ordre, que la flotte est bien équipée et qu'elle va partir ce
+soir, ou d'être empalé sur l'heure et sans autre forme de procès.
+
+--Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.
+
+--Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop
+peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai
+amassé vingt ou trente millions à peine, et que dix millions de moins
+font une forte brèche. Veux-tu ou non?
+
+--Je veux des comptes, dit Pierrot.
+
+--Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.
+
+Et il frappa sur un timbre. Six nègres parurent.
+
+--Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le bâillonne et qu'on le jette
+à l'eau. Qu'on apprête ensuite la barque amirale: je veux faire une
+promenade sur le fleuve.
+
+Il faisait chaud, et les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin.
+Pierrot, sans s'émouvoir, prit un nègre de la main droite et un autre de
+la main gauche et les lança dans les plates-bandes; deux autres
+suivirent le même chemin de la même manière, et les deux derniers, se
+voyant seuls, demandèrent à Pierrot la grâce de sauter d'eux-mêmes et
+sans y être forcés, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six
+nègres se relevèrent sur-le-champ et coururent vers la ville.
+
+Quant à l'amiral, il était muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras
+et lui dit:
+
+--Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses
+comptes au Père éternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une
+dernière fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte?
+
+--Je l'ai vendue, dit l'amiral.
+
+--Et les marins?
+
+--Je les ai congédiés.
+
+--Et l'argent?
+
+--Il est dans mes coffres.
+
+--C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si
+dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.
+
+L'amiral ne se le fit pas répéter. Il courut vers le port, s'embarqua,
+fut pris par des pirates malais, délivré par des philanthropes anglais,
+et amené à Londres, où il a figuré lors de la grande exposition
+universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle
+Ki-Li-Tchéou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le,
+c'était dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en eût
+fait un pauvre sire.
+
+Le connétable ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il
+rappela les marins congédiés, fit construire une flotte nouvelle,
+l'équipa, la pourvut de vivres et de munitions, grâce à l'argent qu'il
+trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tournée avec le même
+succès, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il
+serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanité
+et de générosité qui signalèrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir
+que depuis cette époque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint
+ou se révolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant
+Pierrot.
+
+Tout semblait concourir à son bonheur; mais le ciel lui réservait encore
+de cruelles épreuves. Pendant qu'il faisait bénir son nom avec
+l'espérance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes
+actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du
+véritable amour est d'élever l'âme au-dessus d'elle-même et de lui
+inspirer de nobles et sublimes pensées), il apprit que Kabardantès avait
+enfin terminé ses préparatifs, qu'il marchait à la tête de cinq cent
+mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le
+rappelait en toute hâte pour lui donner le commandement de l'armée
+chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels
+nouveaux exploits et par quel dévouement Pierrot mérita la protection de
+la fée Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci
+par une judicieuse réflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement
+traduite.
+
+«On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans
+la troisième aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni
+prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille
+qu'un ministre armé d'un si grand pouvoir, et qui va lui-même réformer
+les abus, rendre la justice, punir les méchants et protéger les faibles?
+Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni
+dans Vénus, ni dans Saturne, ni dans aucune des planètes qui tournent
+autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense,
+sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas étranger à une vertu si
+nouvelle et si extraordinaire.»
+
+Voilà la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.
+
+
+
+
+IV
+
+QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT
+
+PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES
+
+
+Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot à la cour et lui donnait le
+commandement de l'armée était si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se
+détourner de quelques lieues pour voir, ne fût-ce qu'une heure, la belle
+Rosine, qui était devenue l'étoile polaire de toutes ses pensées et le
+mobile secret de toutes ses actions. La Chine était dans un danger si
+grand, que le pauvre grand connétable remit sa visite à des temps plus
+heureux. Autrefois, Pierrot n'eût pas hésité un instant, dût l'État être
+en danger par sa négligence; mais les conseils de la fée en avaient fait
+un tout autre homme. Il arriva à la cour sans être attendu ni annoncé,
+suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan était à
+table, il alla se promener dans le jardin, sous les fenêtres de la salle
+à manger, qui étaient ouvertes à cause de la chaleur. Au bout de
+quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands éclats
+de voix, et sans vouloir écouter, chose dont il avait horreur, il fut
+forcé d'entendre le dialogue suivant:
+
+C'étaient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.
+
+--Sire, dit au roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait
+trop attendre et qu'il devrait être ici?
+
+--Et comment veux-tu qu'il soit déjà de retour? Il y a cinq jours à
+peine que je l'ai rappelé, et le courrier avait deux cents lieues à
+faire. Si Pierrot avait des ailes....
+
+--_Du zèle_, voulez-vous dire, Majesté, interrompit Horribilis.
+
+Tous les courtisans feignirent de trouver le calembour excellent;
+c'était un vrai calembour de prince. Croyez, mes amis, que ce n'est pas
+en faire l'éloge. Vantripan, jaloux du succès de son fils, voulut en
+avoir un semblable et demanda:
+
+--Horribilis!
+
+--Sire?
+
+--Sais-tu pourquoi les marchands de tabac à priser ne font pas fortune?
+
+--Non, sire.
+
+--A cause de la descente d'_Énée_ aux enfers.
+
+Toute la cour se mit à rire bruyamment. Vantripan regarda autour de lui
+d'un air triomphant.
+
+--Le vôtre est détestable, mon père, dit Horribilis; on le trouve dans
+tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance.
+
+--Ventre-saint-Gris! s'écria Vantripan, vit-on jamais insolence
+pareille? Eh bien, dis-moi, toi qui as lu tous ces recueils de
+calembredaines, quelle différence y a-t-il entre Alexandre et un
+tonnelier?
+
+--Voilà qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la
+_Perse en pièces_, et le tonnelier met la _pièce en perce_.
+
+--Mort du diable! dit Vantripan, ce gredin ne m'en laissera pas un.
+
+Les courtisans, voyant le tour que prenait la conversation, s'exercèrent
+à leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun
+cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en réponse à celui de
+son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'était un
+vacarme infernal et la véritable image de la cour du roi Pétaud. Enfin,
+Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal,
+tout le monde se tut.
+
+--Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue?
+
+Cette question inattendue fit rêver tout le monde. La belle Bandoline
+elle-même se mit à chercher avec sa mère la solution d'un problème si
+haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha pareillement
+et tout le monde avec lui. Après quelques instants:
+
+--Non, s'écria-t-on d'une voix unanime.
+
+--Ni moi non plus, répliqua le gros Vantripan.
+
+A ces mots, ce fut dans toute l'assemblée un rire inextinguible, comme à
+la table des dieux d'Homère.
+
+Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait à dire, ramena bientôt
+la conversation sur Pierrot. Après avoir fait de lui pendant quelques
+minutes un éloge perfide, il ajouta:
+
+--Au reste, il est bien récompensé de sa justice, car on m'écrit que
+partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de
+lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi.
+
+--En vérité! dit Vantripan effrayé.
+
+--Oh! rassurez-vous, mon père, il a refusé le trône.
+
+--Tu vois bien que c'est un sujet fidèle et mon meilleur ami!
+
+--Vous avez raison, sire; mais qui a refusé une première fois acceptera
+peut-être un jour, et ce retard calculé à se rendre à vos ordres
+pourrait bien être un moyen de continuer ses intrigues dans les
+provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir à la
+force.
+
+Jusque-là Pierrot était calme, mais il ne put tenir au désir de
+confondre le calomniateur; et s'élançant du jardin, au moyen des
+saillies du mur, dans la salle à manger, il se trouva en face
+d'Horribilis qui pâlit à cette vue.
+
+--Sire, dit gravement Pierrot, j'ai appris qu'on se plaint de mes
+retards. En trois heures, pour vous obéir, j'ai fait deux cents lieues à
+cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon zèle?
+
+--Non, ami Pierrot, lui cria le gros Vantripan, je suis content,
+parfaitement content de toi.
+
+--Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en
+abuserai plus désormais. Je le dépose entre les mains de Votre Majesté,
+avec ce sabre dont elle m'a fait présent. Qu'on le remette à un homme
+plus digne que moi d'un pareil honneur.
+
+Et, dégrafant son sabre, il le présenta au roi par la poignée.
+
+--Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies.
+
+--Calomnies, mon père? demanda fièrement Horribilis.
+
+--Oui, calomnies, Horribilis. Retire-toi d'ici, héritier présomptif, tu
+m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours à me brouiller avec
+mon vrai, mon seul ami. Va-t'en à cent lieues d'ici, et que je n'entende
+plus parler de toi.
+
+--Non, sire, dit fièrement Pierrot, Votre Majesté ne doit pas envoyer
+son fils en exil. Il n'est pas convenable que je sois cause d'une
+querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que
+j'ai reçus de vous.
+
+--Pierrot, dit Vantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi
+que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de méchancetés que tu
+seras forcé de me quitter; et que ferai-je sans toi?
+
+--Il n'importe, sire, je pars si vous l'exilez.
+
+--Que ta volonté soit faite, dit Vantripan; mais parlons d'autre chose
+et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'armée et
+marcher aux frontières.
+
+--Quand partirai-je? dit Pierrot.
+
+--Demain à midi. Avant ton départ, je te donnerai mes dernières
+instructions. Va te reposer.
+
+Pierrot sortit, et fut suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul
+avec la reine:
+
+--A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir à un
+sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison.
+
+--Vous voilà, dit Vantripan, comme d'habitude, du même avis
+qu'Horribilis.
+
+--Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez traité ce soir d'une
+manière offensante et injuste.
+
+--S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai
+pas courir après lui.
+
+--Tout cela serait fort bien, dit la reine, s'il partait seul; mais nous
+sommes résolues à le suivre, ma fille et moi, et à quitter un père
+dénaturé.
+
+--Eh bien! suivez-le si bon vous semble, dit Vantripan impatienté.
+
+Au fond, cependant, il se sentait ébranlé.
+
+--Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous
+aurez la barbarie de nous sacrifier tous à un étranger.
+
+A ces mots, elle tira de sa poche un petit oignon fraîchement pelé, qui
+lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit à pleurer
+abondamment.
+
+Le pauvre Vantripan commença à se regarder comme un méchant mari et un
+fort mauvais père. Il voulut consoler sa femme qui ne l'écouta pas.
+Après avoir pleuré, elle se mit à sangloter, puis elle eut une attaque
+de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes
+les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutumé à des scènes
+pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. En même temps
+elle tournait les yeux d'une façon effrayante.
+
+--Faut-il sonner? faut-il appeler ses femmes? se disait le gros
+Vantripan. Quel scandale! On croira que je l'ai maltraitée, battue
+peut-être.
+
+Tout à coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur
+elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux et qu'elle allait
+rentrer dans son appartement. Vantripan, bénissant Dieu qui a créé
+l'eau, et l'homme de génie qui a inventé les carafes, la reconduisit
+doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint.
+
+--Vous donnerez à Horribilis le commandement de l'armée, dit-elle.
+
+--Il le faut bien, puisque vous le voulez; mais Pierrot sera son
+lieutenant.
+
+--J'y consens. Vous êtes un bon père et un grand roi!
+
+--J'ai bien peur de n'être qu'un imbécile, pensa Vantripan: je sacrifie
+Pierrot à la crainte de subir la colère de ma femme. Si du moins j'avais
+la paix dans mon ménage! Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas un
+mari qui ne soit aussi bête que moi en pareille occasion.
+
+Sur cette mélancolique réflexion, il s'endormit. Faites-en autant, mes
+amis, si ce n'est déjà fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas,
+est l'ami des dieux.
+
+Le lendemain, à midi, Pierrot se présenta au conseil.
+
+Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrassé. Il
+roulait sa tabatière dans ses doigts en cherchant un exorde.
+
+--Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami?
+
+--Oh! sire, pouvez-vous douter de mon dévouement?
+
+--Eh bien! donne-m'en une preuve sur-le-champ.
+
+--Je suis prêt, dit Pierrot. Que faut-il faire?
+
+--Veux-tu partager le commandement de l'armée avec Horribilis?
+
+Pierrot se mit à rire.
+
+--Sire, dit-il, la nuit a porté conseil, à ce que je vois. Pourquoi
+voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui
+donner tout entier.
+
+--Mon ami, dit le roi, je désire qu'Horribilis fasse ses premières armes
+sous ta direction; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de
+sang royal obéisse à un simple sujet....
+
+--Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet: je suis
+venu me mettre à votre service, vous m'avez accepté, vous pouviez me
+refuser; s'il vous plaît aujourd'hui de m'ôter mon commandement,
+reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majesté est sujette à revenir si
+souvent sur ses résolutions, que je ne puis guère compter sur la
+continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gré
+aujourd'hui qu'être renvoyé plus tard.
+
+--Bon! dit Vantripan, le voilà qui se fâche. Hélas! pourquoi ne puis-je
+accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma
+femme et mon fils!
+
+--Sire, dit Pierrot, je suis étranger, et par là suspect à tout le
+monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi.
+
+--Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'armée?
+
+--Le prince Horribilis, sire.
+
+--Il se fera battre!
+
+--Cela vous regarde.
+
+--Il se sauvera le premier et déshonorera mon nom.
+
+--Que puis-je y faire? dit Pierrot.
+
+--Ami, reste avec nous.
+
+--Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me
+donnez un collègue, je ne le serai plus; si vous me donnez un maître, ce
+sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne à l'armée avec moi si
+cela lui plaît; mais qu'il m'obéisse, ou je ne réponds de rien.
+
+--Je te le promets, dit Vantripan; je t'en donne ma parole royale. Voici
+les pleins pouvoirs. Pars maintenant.
+
+--Voilà un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre
+homme.
+
+Là-dessus il fit ses préparatifs, c'est-à-dire qu'il fit seller Fendlair
+et prit un manteau de voyage. Trois jours après il était au camp.
+
+L'armée chinoise, composée de huit cent mille hommes, attendait
+l'arrivée des Tartares à l'abri de la fameuse muraille qui sépare la
+Chine du vaste empire des îles Inconnues. Vous savez, mes amis, que
+cette muraille a été construite pour préserver les Chinois des attaques
+de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la
+plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier
+rempart, vous ne saurez pas mauvais gré, je crois, au vieil Alcofribas
+de vous en donner une idée.
+
+«Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds
+de large. Elle est semée de tours qui s'élèvent de distance en distance.
+Elle s'étend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de
+frontière aux deux pays, tantôt bornant la plaine, tantôt surplombant
+d'affreux précipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui
+s'ouvre du côté de la Chine, l'autre qui fait face aux îles Inconnues.»
+
+Pierrot était à peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit
+semblable aux grondements de la foudre, au pétillement de la grêle sur
+les toits et au désordre confus d'une foire, se fit entendre et annonça
+l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent
+tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp,
+éperdus et en désordre. Pierrot calma tout à coup cette confusion en
+faisant publier que le premier qui serait trouvé hors de sa place et de
+son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitôt
+chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le général monta sur la
+tour pour voir l'armée tartare.
+
+C'était un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent
+mille cavaliers montés à cru sur de petits chevaux sauvages et hérissés.
+Chaque cavalier était armé d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tête
+s'avançait le formidable Kabardantès, le frère cadet de Pantafilando; il
+était beaucoup moins grand que son frère, et mesurait vingt pieds à
+peine, mais sa force était colossale. Il luttait sans arme, corps à
+corps, avec les ours, et les écartelait de ses mains; il portait à
+l'arçon de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres.
+Il ne tuait pas, il assommait et réduisait en poussière ses ennemis. Son
+cheval, d'une taille proportionnée à la sienne, et d'une vigueur
+extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder
+sans frémir. Kabardantès était le fils du fameux Tchitchitchatchitchof,
+empereur des îles Inconnues, et de la cruelle sorcière Tautrika, dont le
+nom est si célèbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa
+mère quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait, à son
+gré, soulever et pousser les nuages, évoquer les vents et les
+brouillards, faire paraître et employer à son service les démons. Sa
+férocité était sans bornes; il avait massacré plus de cent mille Chinois
+du vivant de Pantafilando, et de leurs têtes il avait fait construire
+une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits
+sombres et étoilées, pour contempler les astres et évoquer les
+puissances infernales. Une main invisible avait gravé sur son front,
+pendant son sommeil, les trois lettres que voici:
+
+[Illustration]
+
+qui, dans le langage magique, signifient:
+
+ TUE!
+
+Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brûler, massacrer,
+exterminer. Il égorgeait, sans pitié, les femmes, les enfants, les
+vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il
+aimait à boire leur sang tout chaud encore et fraîchement versé. C'était
+le monstre le plus effroyable qu'on eût jamais vu.
+
+Ce qui ajoute encore à la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il était
+invulnérable, excepté au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les
+sabres, les lances, les flèches, les balles, rebondissaient sur sa peau
+sans l'entamer, comme si elles eussent été élastiques.
+
+Tel était ce guerrier épouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans
+le coeur de tous les Chinois. Pierrot même, au premier abord, eut peine
+à soutenir sa vue; mais quand il pensa à l'opinion que Rosine aurait de
+lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait reculé devant le
+danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardantès ne l'eussent
+pas fait reculer d'une semelle.
+
+Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la
+Chine. Il vit bien que son armée avait besoin de s'aguerrir, et
+attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le
+long des murailles et dans l'intérieur des tours, et prit soin d'exercer
+ses soldats.
+
+Horribilis arriva au camp quelques jours après, et demanda d'un ton
+hautain pourquoi l'on n'avait pas livré bataille à l'ennemi. Pierrot
+exposa ses raisons avec une fermeté polie, et tout le conseil fut de son
+avis.
+
+--Mon père, dit Horribilis, ne vous a pas envoyé pour discuter, mais
+pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous êtes plus prudent
+que brave.
+
+Pierrot se mordit les lèvres pour ne pas répondre avec sévérité; mais,
+sans s'inquiéter du discours du prince, il fit continuer les exercices
+militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, déplora
+tout haut la lâcheté du grand connétable, qui compromettait, disait-il,
+le sort de l'État. On ne l'écouta point; mais un jour, Pierrot,
+impatienté, lui dit en présence de toute l'armée:
+
+--Seigneur, daignez vous mettre avec moi à la tête de l'avant-garde,
+nous allons faire une sortie générale contre les Tartares.
+
+--Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignité, que j'expose
+inutilement des jours qui sont précieux à l'État et à ma famille. Je
+vais en demander la permission à mon père, et si Sa Majesté le permet,
+vous me verrez courir le premier dans la mêlée.
+
+Comme on le pense bien, il se garda d'écrire, et Pierrot, content de
+l'avoir réduit au silence, ne lui en parla pas davantage.
+
+Cependant, Kabardantès, furieux de se voir arrêté par cette muraille et
+par la prudence de Pierrot, résolut de donner un assaut général.
+L'embarras était grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient
+escalader la muraille à cheval, et savaient mal combattre à pied.
+Kabardantès, après avoir un peu rêvé à cette difficulté, fit fabriquer
+une énorme quantité d'échelles d'une hauteur de plus de cent quarante
+pieds chacune, et décida que l'escalade se ferait à neuf heures du
+matin, après déjeuner.
+
+Au jour fixé, Pierrot, averti par ses éclaireurs du dessein de l'ennemi,
+borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait
+être de jeter des pierres sur la tête des Tartares pendant l'assaut, et
+de renverser leurs échelles dans le fossé. La hauteur de la muraille
+était telle qu'il n'y avait rien à craindre des assiégeants si les
+assiégés faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcèrent un petit
+discours que le vieil Alcofribas nous a conservé:
+
+«Braves Tartares, dit Kabardantès, montez à l'assaut sans peur. Si vous
+mettez le pied sur ce rempart, la Chine est à vous: massacrez, pillez,
+brûlez. Je me réserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt
+ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.»
+
+--Vive le généreux Kabardantès! crièrent les Tartares.
+
+Ce cri fut si retentissant et poussé avec tant d'ensemble que la
+muraille en fut ébranlée: quelques pierres tombèrent des créneaux.
+
+--Voyez, dit Kabardantès, les dieux mêmes sont pour vous: la muraille
+s'écroule pour vous livrer passage.
+
+On applaudit de toutes parts. Le même accident avait effrayé les
+Chinois.
+
+--Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les
+écraser que ces pierres sont tombées d'elles-mêmes sur leurs têtes.
+
+La vérité est que les pierres n'étaient pas solidement liées avec du
+ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait à des soldats
+poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.
+
+--Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous
+attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la liberté se
+souviennent qu'on ne défend qu'avec le sabre ces trois biens si
+précieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.
+
+A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire
+de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitèrent et attendirent de pied
+ferme le premier choc.
+
+Kabardantès dressa une échelle contre la muraille et commença
+l'escalade. En un instant plus de mille échelles furent dressées et se
+chargèrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrière les
+autres comme des fourmis noires dans une fourmilière; ils poussaient des
+cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois à
+leur poste.
+
+Lorsque Kabardantès fut arrivé au sommet de l'échelle, il mit la main
+sur le créneau et dit à Pierrot qui l'attendait:
+
+--Ah! chien, c'est toi qui as tué Pantafilando; tu vas mourir!
+
+En même temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le
+leva en l'air, fit perdre l'équilibre au géant et le jeta dans le fossé,
+les bras en avant et la tête la première. Dans cette chute épouvantable,
+tout autre eût été réduit en miettes; le Tartare ne fut qu'étourdi du
+coup.
+
+--Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu
+dois le savoir maintenant.
+
+A ces mots, il prit par les deux montants l'échelle toute chargée de
+Tartares qui montaient derrière leur empereur, et la balança quelque
+temps dans l'air, comme s'il eût hésité sur ce qu'il devait faire. Tous
+ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot
+la poussa violemment sur une échelle voisine; toutes deux tombèrent sur
+une troisième, qui s'écroula sur une quatrième, et celle-ci sur une
+cinquième.
+
+A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'éleva un profond silence.
+Les échelles tombaient les unes sur les autres, jusqu'à la dernière, sur
+une étendue de plus d'une demi-lieue, qui était celle du champ de
+bataille.
+
+L'une d'elles présentait un spectacle fort singulier: comme chaque
+Tartare tenait sa lance haute derrière son compagnon, celui du premier
+rang reçut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il
+se trouva embroché tout vif comme une alouette; le second reçut à son
+tour la lance du troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut
+le bonheur de sauter à terre avant la chute de l'échelle et de s'enfuir.
+
+Plus de vingt mille Tartares périrent dans ce premier assaut, et de la
+seule main de Pierrot. «On ne s'étonnera pas de ce nombre, dit le vieil
+Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille échelles, et que
+chacune d'elles était chargée d'hommes jusqu'au dernier échelon; qu'il y
+avait plus de cent cinquante échelons, et que tout s'écroula en même
+temps.» On irait même fort au delà si l'on calculait tous ceux qui
+s'estropièrent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cassés, ou
+les jambes rompues, ou les côtes enfoncées, ou l'oeil poché, ou le nez
+en marmelade. Mais on conçoit assez que nous préférions la vérité à la
+gloire même de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.
+
+C'est déjà bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir,
+élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et à la
+dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il
+sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela,
+avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de
+conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient
+encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres
+hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux
+auxquels il faut des douches et des sinapismes.
+
+Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut
+avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais
+cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter
+avec un sabre; c'est le devoir de tous les honnêtes gens et de tous les
+gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnête homme si l'on ne
+sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie
+et soi-même.
+
+Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares,
+il était forcé de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre,
+dit l'Évangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements
+de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour
+protéger les faibles et les opprimés; mais alors il n'hésitait jamais,
+eût-il dû lui en coûter la vie.
+
+Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air
+et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on
+entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se
+croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.
+
+Hélas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère
+et des enfants, peut-être! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter
+sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui
+cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces
+sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense,
+ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si
+lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe
+de la justice?
+
+Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son
+étourdissement et lui cria:
+
+--Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai!
+
+A ces mots, saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le
+lança à la tête de Pierrot. Celui-ci évita le coup, et le rocher alla
+tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les
+autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les
+ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade; mais les
+Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Ils manquaient
+d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts.
+
+En revenant dans sa tente, le grand connétable reçut les félicitations
+de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient: Vive Pierrot!
+L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait.
+Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore, à qui il devait tant de
+gloire.
+
+--Ah! se disait-il, il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine
+près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!
+
+Au moment où il formait ce voeu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à
+ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse,
+suivant la coutume.
+
+--Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences à
+comprendre et à remplir tes devoirs, je veux t'en récompenser: donne-moi
+la main.
+
+Pierrot le fit, et au même moment se trouva transporté dans une vallée
+qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et
+sentit son coeur battre violemment.
+
+--Entre hardiment, dit la fée, et ne parle à personne. Je t'ai rendu
+invisible. Écoute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici.
+
+Le soleil venait de se coucher derrière la colline, et les travaux de la
+campagne avaient cessé. On voyait de toutes parts rentrer les vaches,
+les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine
+on apprêtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Déjà la table
+était dressée, et la mère de Rosine surveillait ces préparatifs. Quand
+tout fut terminé, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la
+maison, et toutes deux demeurèrent en silence, écoutant ce doux et
+éternel murmure qui sort le soir, pendant l'été, des bois, des champs et
+des prairies, et qui semble être une prière que la nature entière
+adresse au Créateur. Bientôt la lune parut à l'orient et éclaira cette
+scène paisible.
+
+La cloche de l'église sonna l'_Angelus_, et tous les habitants du
+village élevèrent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa mère
+s'agenouillèrent, et après quelques instants de méditation, se
+rassirent pour regarder la voûte bleue et pure du firmament, dans lequel
+on voyait à peine quelques étoiles.
+
+--A quoi penses-tu, Rosine? dit la mère.
+
+--Je pense, ma mère, au bonheur de vivre ainsi, près de toi; au calme
+dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du
+bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.
+
+--Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il
+durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis
+mourir....
+
+--O maman! s'écria Rosine en se jetant dans les bras de sa mère.
+
+--La guerre est déclarée.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas
+jusqu'ici?
+
+--Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot
+qui commande notre armée? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?
+
+--Et qui t'a dit qu'il commandait l'armée?
+
+--Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.
+
+--Tu t'occupes donc des journaux, à présent? Autrefois, tu ne pouvais
+pas les souffrir.
+
+Ici Rosine se trouva si embarrassée pour expliquer ce que sa mère avait
+déjà deviné, je veux dire qu'elle ne s'intéressait pas plus
+qu'auparavant à la politique, mais qu'elle s'intéressait fort à Pierrot,
+que sa mère ne poussa pas plus loin ses questions.
+
+Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la
+fée Aurore le retint.
+
+--Regarde, dit-elle.
+
+En même temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla à Pierrot que
+le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus
+secrètes pensées; mais ce coeur était si pur, si noble et si doux, que
+Pierrot se sentit pris d'un violent désir de se jeter à genoux devant
+elle, et de l'adorer comme la plus parfaite créature de Dieu.
+
+--Pierrot, dit la fée, voilà celle que je te destine; mais il faut que
+tu l'obtiennes par des travaux auprès desquels ce que tu as fait n'est
+rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus
+brave; que tu laisses de côté pour toujours tes intérêts personnels, ta
+vanité et le désir même que tu as d'être applaudi des autres hommes. A
+ce prix, veux-tu être un jour son mari?
+
+--Je le veux! s'écria Pierrot.
+
+--Songe bien, dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et
+glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te
+faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand
+encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré
+jusqu'ici.
+
+--Je le veux! dit Pierrot.
+
+A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en
+aperçût, un anneau magique constellé tout semblable à celui qu'elle
+avait autrefois donné à Pierrot.
+
+--Vous voilà fiancés, dit-elle.
+
+Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit
+transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres.
+
+Le lendemain, ce héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit
+se mouvoir toutes sortes de balistes, de béliers, de catapultes et
+d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue
+l'inquiéta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne
+tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il
+voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne
+résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. Il fit
+amasser une grande quantité de bois, d'huile et de rochers, pour brûler
+ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et
+les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le
+camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un
+mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.
+
+Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux
+traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce
+que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de
+Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer
+un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande
+muraille chinoise. A ce moment, Kabardantès donna le signal: elle partit
+comme une flèche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'écroula avec
+un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.
+
+Aussitôt Kabardantès et les plus braves de son armée se précipitèrent
+pour entrer dans la brèche. Toute l'armée chinoise poussa un cri de
+terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardantès mettait le pied dans
+l'intérieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute
+sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que
+les pierres écroulées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta
+promptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d'huile bouillante
+qu'il avait fait préparer. Kabardantès ferma la bouche trop tard, et,
+dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile,
+descendant dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit,
+jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.
+
+--Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.
+
+Kabardantès, exaspéré, lui donna un coup de pied si violent que le
+malheureux majordome fut jeté à six cents pas de là, et tomba mort sur
+les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient
+à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son appel. Pendant ce
+temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans
+des convulsions désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et,
+ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre et voulut lui
+tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche et fit signe que de là
+venait son mal.
+
+--Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.
+
+Et il fit préparer un lavement; mais le malheureux prince, indigné de
+n'être pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes,
+et le cassa en deux sur son genou. Après cet exploit, tout le monde
+s'enfuit, et il resta seul, maugréant, pestant contre Pierrot,
+maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal à propos de
+crier victoire, et ne parlant que d'écorcher son ennemi. Mais laissons
+ce féroce empereur, et revenons à notre ami.
+
+Il n'eut pas le temps de se réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès
+et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le
+suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche.
+
+--En avant! cria Pierrot à ses soldats; et, pour leur donner l'exemple,
+il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers
+il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième.
+Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour
+son courage, s'avança sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de
+lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait
+devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, il
+la passa au travers du corps du Tartare.
+
+--Voilà un dindon et une oie! dit Pierrot.
+
+Animés par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat
+devint acharné autour de la brèche. Cependant les Tartares, toujours
+renforcés, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui
+lui réussit.
+
+Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de fagots et y fit mettre
+le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun
+Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot,
+n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas
+plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut
+se rendre.
+
+Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle
+attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois
+travaillèrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille était refaite,
+et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu
+du combat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de
+Kabardantès et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces
+pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son
+chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir
+remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies.
+
+Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On
+convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une
+habileté dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa
+gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le
+perdre.
+
+Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivit
+à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il
+distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait
+ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner
+Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se
+charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des
+soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne
+fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si
+agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il
+fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même
+durant son sommeil.
+
+Cependant Horribilis voulait à tout prix le faire tuer, ou tout au moins
+l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'âme
+était noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les
+méchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien
+s'appelait Tristemplète. Il était petit, avait les yeux enfoncés sous
+des sourcils grisonnants, le nez busqué et touchant presque au menton,
+les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un féroce gredin. Ses
+yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce
+coquin, qui plusieurs fois déjà avait mérité la potence, et n'échappait
+à la mort que par les intelligences qu'il avait avec les démons, plut
+tout d'abord à Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux
+cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot.
+
+--Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable!
+
+Tristemplète sourit.
+
+--Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est
+par là qu'il faut le prendre.
+
+Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il prononça les mots
+sacramentels:
+
+[Illustration]
+
+qui signifient, dans la langue magique: _kara, brankara_, et en
+français: _approche, esclave_. C'est la formule usitée pour évoquer le
+démon.
+
+Celui-ci parut.
+
+--Maître, dit-il, tu m'as appelé; que me veux-tu?
+
+Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable
+et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout
+entière avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les
+enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de
+l'enfer.
+
+Le résultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait
+éperdument la fille d'une fermière, et qu'ils avaient été fiancés par la
+fée Aurore. Hélas! tremblez et soupirez, âmes sensibles, car de ce jour
+datent les premiers malheurs de notre ami.
+
+A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'armée avec
+son confident, fit enlever Rosine et sa mère dans un nuage, par le moyen
+des démons qui obéissaient à Tristemplète, et les renferma dans un
+château revêtu à l'extérieur de plaques d'acier travaillé par les
+esprits infernaux, et qui avait la propriété d'être invisible.
+
+Au moment même où Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de
+Pierrot lui serra le doigt comme s'il eût été vivant, et son coeur
+battit violemment sans qu'il sût pourquoi. C'était un de ces
+pressentiments que Dieu envoie aux âmes tendres, et qui ne leur font pas
+éviter le malheur. Pierrot, attristé et plein de pensées lugubres, eut
+recours à la fée Aurore.
+
+La bonne fée lui apprit ce qui s'était passé, et cherchait à le
+consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de désespoir.
+
+--Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quittées? quel besoin
+avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste
+absence qui les a perdues! Qui sait où elles sont maintenant? qui sait
+entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir?
+Périsse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma
+Rosine chérie. Je pars.
+
+--Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fée avec une douce sévérité.
+Tu as des devoirs plus importants à remplir.
+
+Et comme elle vit qu'il ne l'écoutait pas:
+
+--Je sais où est ta fiancée, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne
+crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois sûr qu'après la
+guerre je t'aiderai moi-même à retrouver Rosine.
+
+--Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consolé.
+
+--Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, à qui tous les
+génies obéissent.
+
+A ces mots elle disparut.
+
+Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la
+guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fée pour craindre
+qu'on fît aucun mal à sa fiancée pendant son absence; mais il avait peur
+qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devînt triste, qu'elle
+tombât malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il
+s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu
+quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil,
+croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut: c'est
+un petit grain de caprice; mais ce grain était si petit, si difficile à
+découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de
+l'apercevoir. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine
+nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle
+qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux
+Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son
+coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de
+Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.
+
+Cependant Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé
+qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf
+zygomatique s'était resserré et comme replié sur lui-même, et le
+malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité,
+faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les
+assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était
+brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud,
+il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se
+brûla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le
+jeta la tête la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner
+des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies
+de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des
+Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un _De profundis_
+au lieu de dire les _grâces_ comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus
+question.
+
+Le lendemain, le nouveau maître d'hôtel, craignant le même sort, ne
+servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une
+colère furieuse:
+
+--Viens ici! lui cria-t-il.
+
+Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver,
+mais il n'en eut pas le temps.
+
+L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et
+s'enfonça dans la muraille, où elle resta fixée. Tout le monde applaudit
+à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin
+Kabardantès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare
+intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée,
+mais qui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra
+en fonction, Kabardantès remarqua qu'il se tenait toujours derrière son
+fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répondit
+d'abord que c'était le devoir de sa charge; puis, comme le prince
+insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait
+été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à
+Kabardantès pour éviter le sort de ses prédécesseurs.
+
+--Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dîner
+en paix, il ne faut pas que j'aie derrière moi un homme toujours prêt à
+me couper le cou. Laisse là tes fonctions et rentre dans l'armée. Je te
+fais mon lieutenant principal.
+
+Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'âme de Kabardantès,
+et tout bas l'heureuse hardiesse du maître d'hôtel. Celui-ci devint
+aussitôt le ministre et le favori de son maître. Cette histoire, qui est
+très-véridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a
+suggéré à ce sage enchanteur la réflexion suivante:
+
+«Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise
+sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais
+que par lâcheté, et le lâche n'inspire à personne ni estime ni intérêt.»
+
+Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien; si elle vous paraît
+bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.
+
+Cependant ni la grandeur d'âme de Kabardantès, ni la hardiesse de son
+favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et
+cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient à
+manger à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle
+eût obtenu le moindre succès: ses provisions commençaient à s'épuiser.
+Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardantès lui-même
+était réduit à manger du cheval, et ce n'était pas une bonne nourriture,
+croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent inventé
+d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mêmes du boeuf et des
+poulardes à meilleur marché.
+
+Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de
+Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait
+tous les jours plus redoutable. Les plus lâches désiraient la bataille,
+se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès
+rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège: il n'osait
+retourner en arrière de peur d'être détrôné par ses propres sujets,
+furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les
+deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen
+sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval,
+malgré la grande muraille.
+
+Il fit amasser dans les îles Inconnues toutes les charrettes et tous les
+tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les
+fit conduire au pied de la muraille, chargés de pierres énormes. En peu
+de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardantès fit
+recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement
+de rochers, de sables et de terre amoncelés descendait en pente douce du
+sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et
+permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte
+jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps,
+et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne
+doutaient pas de la victoire.
+
+De son côté, Pierrot suivait de l'oeil les progrès de ce travail. Il fit
+secrètement creuser le terrain sous l'immense amas de matériaux entassés
+par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des voûtes en maçonnerie d'une
+solidité admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans
+ces caves, qui étaient creusées à une profondeur de près de cent pieds.
+En même temps, à cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit
+construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui
+séparait les deux murailles était destiné à servir de fossé où toute la
+cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forcée de sauter. En même
+temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait à volonté abaisser
+ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas
+d'attaque.
+
+Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces préparatifs de part et
+d'autre. Chacune des deux armées se tenait sur ses gardes, mais évitait
+d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardantès crut le moment favorable.
+
+--A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il à Pierrot.
+
+--A l'huile, répondit celui-ci.
+
+A ce souvenir, l'empereur des îles Inconnues fut transporté de fureur et
+donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares à cheval (car les
+autres avaient péri de fatigue ou sous les coups de Pierrot)
+s'ébranlèrent en même temps et coururent au grand galop sur l'esplanade
+qu'ils avaient construite. C'était un spectacle admirable et grandiose:
+tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et
+ces cavaliers tenant la lance en arrêt et poussant des cris affreux,
+jetèrent la terreur dans l'âme des Chinois. Pierrot s'en aperçut et
+donna le signal de la retraite. Ils se retirèrent en bon ordre au moyen
+des ponts-levis, poursuivis de près par la cavalerie tartare, qui,
+s'échauffant à cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment
+où le dernier soldat chinois ayant passé, on commençait à lever les
+ponts-levis.
+
+Aucun Tartare ne soupçonnait le piége, Pierrot ayant caché ses travaux
+au moyen de palissades qui étaient dressées sur la muraille, et qui
+semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois.
+Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent
+jetées dans le fossé antérieur. Aussi les Tartares furent bien étonnés
+lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la
+voix moqueuse de Pierrot leur crier:
+
+--Au bout du fossé, la culbute.
+
+Ce fut en effet une culbute épouvantable. Les trente premiers rangs de
+la cavalerie, lancés à toute bride, sautèrent dans le fossé sans pouvoir
+contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis à temps,
+restèrent sur le bord et regardèrent tristement le sort de leurs
+camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd
+de têtes brisées, de jambes cassées et de poitrines enfoncées. Les
+chevaux se débattaient sur les hommes, et tous ensemble, percés de leurs
+propres armes, remplissaient de sang le fossé. Les Chinois roulaient sur
+eux des rochers énormes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas
+tués du premier coup.
+
+Au milieu de ce désastre, l'âme sensible de Pierrot fut saisie de
+compassion. Il arrêta ses soldats, et fit offrir à ces malheureux, qui
+se débattaient contre la mort, de leur donner la liberté et la vie s'ils
+voulaient se rendre. Tous acceptèrent, et Pierrot leur fit jeter des
+cordes au moyen desquelles on les repêcha un à un: on les envoya dans
+l'intérieur de la Chine, où ils furent employés à faire des routes, à
+cultiver la terre et à mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient
+mieux que personne.
+
+Un seul refusa de se rendre: c'était Kabardantès lui-même. Il était
+tombé le premier dans le fossé avec son cheval; mais comme il était
+invulnérable et que ses os étaient faits d'une manière plus dure que le
+fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant
+tomber successivement sur sa tête toute l'avant-garde de son armée.
+
+--Scélérat, cria-t-il à Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me
+tends des piéges.
+
+--Comme à une bête féroce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi bête que
+féroce. Quant à te combattre en face, j'en serais fort aise, si je
+n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux à faire; mais sois sûr
+que cela se retrouvera.
+
+Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'armée les
+comprenait sans qu'il eût besoin de parler. Il ne craignait pas de
+risquer sa vie; seulement il ne savait à qui laisser le commandement
+après sa mort. Il n'avait que du mépris pour la lâcheté d'Horribilis,
+et aucun des généraux chinois n'était assez illustre par sa naissance et
+par son courage pour qu'on pût lui confier le sort de l'armée. Il aurait
+donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre eût été terminée et
+que l'armée tartare eût consenti à se retirer après la mort de son chef;
+mais il fallait d'abord battre les Tartares si complétement qu'ils
+n'osassent plus revenir en Chine.
+
+Ceux-ci étaient encore très-loin de se décourager. S'ils furent d'abord
+étonnés de la profondeur du fossé et du triste sort de leurs camarades,
+cet étonnement dura peu, et ils demeurèrent sur le bord de la muraille,
+ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave
+Trautmanchkof, qui avait pris le commandement après la chute de
+Kabardantès, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et
+ordonna de combler le fossé. En entendant donner cet ordre, Pierrot
+s'avança sur le parapet du rempart, et dit:
+
+--Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de
+faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre
+courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix,
+les deux nations seront amies jusqu'à la fin des temps. Croyez-moi, une
+bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.
+
+--Va prêcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas
+avant d'avoir vengé dans le sang de tous les tiens le malheur de nos
+camarades.
+
+En même temps il banda son arc et tira une flèche contre Pierrot.
+Celui-ci fut blessé légèrement à la main.
+
+--Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang versé retombe sur vos têtes!
+
+Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers
+(car, en ce temps-là, la poudre ne servait qu'à tirer des feux
+d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets),
+approchèrent les lances à feu de la traînée de poudre qui communiquait
+avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit
+entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille
+intérieure elle-même, derrière laquelle se tenaient les Chinois, fut
+ébranlée. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulevée par
+l'explosion, fut lancée dans les airs à une hauteur extraordinaire; et,
+parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares
+périrent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop
+jusqu'à deux lieues du camp. Kabardantès, qui attendait encore dans le
+fossé entre les deux murailles qu'on vînt le tuer ou lui rendre la
+liberté, fut lancé dans le camp de Pierrot, et retomba à terre sans se
+faire aucun mal. Aussitôt il s'élança au travers des Chinois, qui se
+gardèrent bien de l'arrêter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le
+fossé et se trouva libre et du côté des Tartares. Alors, sans s'arrêter
+à considérer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son armée, qui
+galopait en désordre du côté des îles Inconnues.
+
+Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau fossé et déblayer
+l'esplanade. Mais il n'avait pas à craindre de sitôt un nouvel assaut.
+Dès que Kabardantès reparut dans son armée, ce fut une huée universelle.
+Les uns lui faisaient compliment de son adresse à sauter, et le
+comparaient à une balle élastique qui tombe à terre et rebondit dans les
+airs. D'autres lui reprochaient leur défaite et lui montraient avec des
+imprécations les blessures qu'ils avaient reçues à son service. Les plus
+échauffés parlaient de le lapider. Le géant, effrayé de la fureur
+croissante des Tartares, s'écria, d'une voix qui dominait le tumulte,
+qu'il fallait attribuer la défaite à la perfidie de Pierrot, et non à sa
+propre inhabileté; que personne ne pouvait prévoir l'existence du fatal
+fossé; qu'il l'avait prévu moins que tout autre, puisqu'il avait sauté
+dedans le premier; mais qu'il était prêt à venger son armée et lui-même
+en provoquant Pierrot à un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en
+terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que
+moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois
+je me chauffe.
+
+A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit
+tourner en l'air comme une fronde et le lança sur une montagne voisine.
+Le malheureux fut écrasé du coup. A cet acte de vigueur, l'armée
+tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le
+lendemain, toute l'armée retourna au camp, mais il ne restait plus que
+les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la
+nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue,
+la consternation s'empara des Tartares, et Kabardantès lui-même commença
+à désespérer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trêve de dix
+jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, même du
+côté des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.
+
+Cependant l'empereur des îles Inconnues s'arrachait de désespoir les
+cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot à haute voix, et le défiait de
+descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot,
+secrètement piqué, mais retenu par les raisons de prudence et de salut
+public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas répondre à ces cris
+furieux. Il attendait que la faim et l'ennui forçassent les Tartares à
+se retirer.
+
+Un siége de cette espèce ne pouvait durer longtemps.
+
+Les assiégés, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus
+aguerris et plus confiants dans leur chef, commençaient à ne plus
+redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les
+Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les
+réduire à une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant
+leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tête, ils
+allèrent déclarer à Kabardantès qu'ils rentraient chez eux, et que s'il
+voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'armée
+était ce même Trautmanchkof qui avait été quelques jours le favori de
+l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fierté,
+aspirait secrètement au trône.
+
+Kabardantès, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se
+précipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au
+galop, suivis de toute l'armée, qui prit la route des îles Inconnues.
+Kabardantès courut après ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui
+ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes à ceux qui ne
+l'étaient pas. Tout à coup il entendit un grand bruit: c'était l'armée
+de Pierrot, qui, son général en tête, poursuivait les Tartares en
+chantant ce refrain:
+
+ C'est le chien de Jean de Nivelle,
+ Qui s'enfuit quand on l'appelle.
+
+Le malheureux Kabardantès eut d'abord envie de faire face comme un
+sanglier acculé par des chasseurs, mais il perdit courage en voyant
+Pierrot piquer des deux à sa rencontre et toute son armée le suivre.
+
+--Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, monté sur Fendlair et fier comme
+Artaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de sa valeur. En
+même temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues
+
+ Car les Tartares
+ Ne sont barbares
+ Qu'avec leurs ennemis
+
+Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs.
+
+Kabardantès ne s'amusa pas à répondre. Il courait à pied si vite et il
+avait l'haleine si longue, qu'en une heure il avait déjà fait plus de
+vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il était impossible de l'atteindre,
+rejoignit son armée.
+
+Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs
+chefs, tous les soldats se précipitèrent à sa rencontre. Ils portaient
+au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous
+les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant d'intelligence que
+d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses à droite et à gauche, comme
+pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait à son cavalier. Peu
+à peu l'enthousiasme devint si violent et si frénétique qu'on enleva
+Pierrot et son cheval pour les porter à bras. Pierrot, ému de tant de
+reconnaissance, ne savait comment les remercier et se dérober à son
+triomphe.
+
+--Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les
+partager avec Rosine!
+
+Horribilis seul ne prenait aucune part à la joie commune. Enfermé dans
+sa tente avec son noir confident, il attendait l'effet des lettres qu'il
+avait écrites à son père. Enfin ce message si désiré arriva. Au moment
+même ou Pierrot rentrait dans sa tente, entouré de ses officiers, un
+courrier lui remit une dépêche du roi. Pierrot la lut, et sans changer
+de ton, dit à ceux qui l'entouraient:
+
+--Sa Majesté me rappelle à la cour et me charge de remettre au prince
+Horribilis le commandement de l'armée.
+
+A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut consterné.
+
+--Qu'allons-nous faire? disaient les généraux. Si le grand connétable
+nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en
+une heure, tout sera fini.
+
+Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un
+profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de
+Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On
+s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp;
+on résolut de ne pas obéir, de garder Pierrot malgré lui, de renvoyer
+Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine.
+De tous côtés s'éleva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot Ier! A mort
+Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie!
+
+A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplète et
+attendit l'événement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa
+tente et s'avança dans la foule. Tout le monde s'écria: Vive Pierrot! Il
+fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence.
+
+--Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends
+que quelques séditieux veulent désobéir au roi et me garder malgré moi
+même! Est-ce ainsi que vous obéissez aux lois de la patrie et au grand
+roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son
+armée, j'ai obéi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne
+l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas à un homme.
+Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez
+vaincu avec moi. Voulez-vous, en désobéissant au roi, allumer une guerre
+civile, quand la guerre étrangère est à peine terminée? Retournez à vos
+tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars.
+
+Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une
+petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les
+rats ont mangé le manuscrit, de sorte que j'ai pu à peine en déchiffrer
+quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez,
+mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde éloquence; car,
+sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une
+dernière acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans résistance
+après avoir remis le commandement à Horribilis.
+
+--Ah! je respire enfin, s'écria celui-ci en recevant le cachet royal,
+qui était le signe de l'autorité de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse
+sous les yeux ce rival détesté. C'est maintenant, mon brave
+Tristemplète, que je vais me couvrir de gloire à mon tour et poursuivre
+l'ennemi jusque dans sa capitale.
+
+Laissons-le se bercer de ces espérances. Avant peu nous verrons les
+tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute
+l'armée par sa lâcheté. Suivons maintenant Pierrot.
+
+Il était partagé entre deux sentiments contraires: la tristesse d'être
+enlevé à ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et
+la joie de recouvrer sa liberté et de pouvoir venger et sauver Rosine de
+ses ennemis. Pour dire la vérité, cette dernière impression était si
+forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de Pékin,
+et que les passants le croyaient à moitié fou. Ils n'avaient pas tort:
+au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie?
+
+Voyons maintenant ce qui se passait à la cour du grand roi Vantripan. Si
+vous le voulez, nous remettrons ce récit au chapitre suivant. Je me suis
+un peu essoufflé en courant à la suite de Pierrot sur le grand chemin,
+et je vais me reposer. Suivez mon exemple.
+
+
+
+
+V
+
+CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT
+
+COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZÉBUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX
+
+I
+
+
+«Il y a, dit le vieil Alcofribas en commençant le cinquième livre de
+l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de
+l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lancée à toute vapeur, plus
+vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au même instant rase
+déjà la plaine, plus vite que la lumière du soleil qui parcourt
+quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pensée de l'homme.
+Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole
+l'hirondelle, mais sa pensée galopait encore devant lui.»
+
+Le sage enchanteur entend par là que notre ami Pierrot était fort pressé
+d'arriver et qu'il ne s'arrêtait guère à considérer à droite ou à
+gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait
+bien prévu, et c'était pour forcer Pierrot de quitter le commandement de
+l'armée qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa
+mère dans la forteresse invisible, gardée par les esprits infernaux.
+Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce délai, crut de son devoir de
+se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'état des affaires sur
+la frontière, et sa dernière victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi
+infatigable que lui, courait comme si le salut du monde eût dépendu de
+sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout botté, tout éperonné se
+présenta devant Vantripan.
+
+Le moment n'était pas favorable. Ce grand roi, ayant mangé trop de
+melon, avait mal digéré et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi
+fit-il une vilaine grimace quand on annonça l'arrivée du grand
+connétable.
+
+--Ah! ah! dit-il, le voilà donc, ce rebelle. Qu'il entre.
+
+--Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majesté me pardonne ma
+hardiesse, je ne suis pas un rebelle.
+
+--Qu'es-tu donc, drôle? Tu abuses de mes bontés; tu te glisses à ma
+cour; je te fais grand connétable, grand amiral, premier ministre, je te
+donne mon sceau royal, je te délègue mon autorité suprême, et j'apprends
+que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que
+tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que
+tu n'oses livrer bataille, que tu déshonores mes armes et la gloire de
+mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te
+révolter contre ton prince, tu payes des soldats séditieux pour qu'ils
+te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidèle ou révolté?
+Réponds.
+
+En parlant, ce grand roi s'échauffait et s'enhardissait peu à peu
+jusqu'à insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractère
+fier et peu endurant de celui-ci, commencèrent à trembler et à regarder
+du côté de la porte, s'attendant à quelque scène violente. Ils se
+trompaient. Pierrot répondit avec beaucoup de sang-froid:
+
+--Oserai-je demander à Votre Majesté de qui elle a reçu des
+renseignements si authentiques sur mon administration?
+
+--Et de qui, répliqua Vantripan qui se méprit au sang-froid de Pierrot
+et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets
+qui soit assez fidèle et courageux pour oser te dénoncer à moi et braver
+ta vengeance?
+
+--Quel est ce sujet si fidèle et si courageux? demanda pour la seconde
+fois Pierrot.
+
+Vantripan s'aperçut qu'il était allé trop loin et que Pierrot commençait
+à s'échauffer. Il eût bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer
+au fond de son gosier; mais «une parole échappée, dit très-bien le
+vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en liberté, elle
+ne revient jamais vers celui qui l'a lâchée.» Enfin il répondit avec
+quelque embarras:
+
+--C'est Horribilis qui m'a découvert tous ces abus.
+
+--Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grâce à l'honneur
+qu'il a d'être de votre sang et l'héritier de votre couronne. Je ne
+supporterais pas aussi aisément d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on
+produise des témoins contre moi, et je me justifierai.
+
+--Des témoins, des témoins! dit Vantripan embarrassé, cela est bien
+facile à dire. N'en a pas qui veut, des témoins.
+
+--J'en ai, moi, Majesté, dit Pierrot.
+
+Et il rendit compte de son administration d'une manière si claire, si
+précise et si éloquente, que toute la cour était dans l'admiration, et
+le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son
+récit en annonçant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce
+fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-même, et
+l'embrassant, le fit asseoir à côté de lui.
+
+--Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces
+mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aimé et je n'aimerai jamais
+que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des
+misérables que je ferai pendre ou empaler, à ton choix.
+
+--Majesté, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites,
+mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas être plus longtemps un sujet
+de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me
+retire, et je désire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus
+dévoués que moi à votre service (cela est impossible), mais plus
+heureux.
+
+--Ne te retire pas, s'écria Vantripan, je te le défends. J'ai besoin de
+toi; je veux t'avoir près de moi jusqu'à mon dernier jour. Que te
+manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage?
+Tu me l'as déjà demandée. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois
+quelques difficultés, je suis sûr qu'elle sera aujourd'hui la première à
+te présenter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette?
+
+La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agréable; mais il
+était trop tard. Pierrot était cuirassé contre l'ambition, et il se
+souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort
+embarrassé, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la
+belle Bandoline, ce qui n'était pas poli, et il voulait encore moins
+laisser croire qu'il l'acceptait.
+
+--Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majesté veut bien
+me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai désiré cette alliance;
+mais depuis j'ai réfléchi qu'elle était trop au-dessus des voeux et de
+la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier.
+
+--De quoi te mêles-tu? s'écria Vantripan, si ma fille et moi nous te
+trouvons bon tel que tu es? Est-ce à toi de faire des façons? Va, va,
+donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce
+dans trois jours.
+
+Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile.
+
+--Majesté, reprit-il, cette alliance autrefois eût comblé tous mes
+voeux; aujourd'hui je ne puis plus y prétendre. J'ai le dessein,
+aussitôt que Votre Majesté voudra me le permettre, de résigner entre ses
+mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me
+faire fermier. J'ai des goûts rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous
+étonner. Paysan je suis né, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un
+séjour convenable pour une si grande princesse?
+
+--Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as
+quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment
+d'avoir vu ta demande refusée? Bandoline va te demander elle-même en
+mariage. Après cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage?
+ton orgueil est-il satisfait?
+
+--Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour
+femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre
+fermière?
+
+--Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.
+
+Si jamais on voulait peindre le comble de l'étonnement, il faudrait
+représenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand
+Vantripan lui-même et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en
+pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des
+quatre-vingt-quinze dynasties qui ont régné cent cinquante mille ans sur
+la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot
+était devenue si délicate qu'il aurait donné beaucoup pour voir finir
+cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait
+seul, debout, et les yeux baissés, au milieu des regards de tous. Ses
+paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan
+s'écria:
+
+--Mille millions de cathédrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?
+
+--Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermeté; je
+n'ai point brigué l'honneur que Votre Majesté daigne me faire, et, comme
+je ne puis l'accepter, je le déclare avec sincérité.
+
+A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte
+et la douleur la suffoquaient.
+
+--O ciel! s'écriait-elle, être dédaignée par celui que j'ai dédaigné si
+longtemps!
+
+Elle se leva, et, suivie de sa mère, alla pleurer à l'aise dans son
+appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares;
+Pierrot, premier ministre adoré de tout un peuple (ce qui est si rare
+pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des
+gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.
+
+--Pourquoi, disait-elle amèrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il
+deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je méprisé?
+
+Et son imagination s'enflammant peu à peu, elle résolut de connaître sa
+rivale pour se venger d'elle, et, s'il était possible, l'enlever à
+Pierrot.
+
+Pendant qu'elle formait des projets si funestes à la tranquillité de
+notre héros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir
+convenablement du mauvais pas où il était engagé; mais il ne put y
+parvenir.
+
+--Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insulté la majesté royale, tu as
+dédaigné ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il
+sur-le-champ en voyant étinceler les yeux de Pierrot) je me contente de
+te bannir de ma présence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand connétable,
+ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court,
+entends-tu bien? c'est-à-dire un homme de rien, un ingrat que j'ai
+nourri de mon pain, abreuvé de mon vin, que j'ai caressé et réchauffé
+dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son
+bienfaiteur. Va-t'en.
+
+--Sire!... commença Pierrot.
+
+--Va-t'en, va-t'en!
+
+--Sire....
+
+--Va-t'en! Je ne veux plus te voir.
+
+--Sire....
+
+--Je ne veux plus entendre parler de toi.
+
+--Sire....
+
+--Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans
+ma capitale, ou je te fais empaler.
+
+--Halte-là, Majesté! cria Pierrot à bout de patience. Je regrette que
+vous me renvoyiez après que je vous ai si bien et si fidèlement servi;
+mais s'il vous est permis d'être ingrat, il ne vous est pas permis de
+m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre
+Majesté aurait depuis longtemps rejoint ses ancêtres dans la tombe. Je
+garde un souvenir trop récent de vos bienfaits et de la confiance que
+vous aviez en moi pour répondre avec colère à une menace que vous
+regretterez, sans doute, que vous regrettez déjà, j'en suis sûr; mais si
+quelqu'un osait mettre cette menace à exécution, sire, je tirerais du
+fourreau, pour ma défense, ce sabre que j'ai si souvent tiré pour la
+vôtre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impunément.
+
+A ces mots il sortit de la salle d'un air si intrépide que tous les
+assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'écarta
+avec respect, et il rentra dans sa maison.
+
+Quand il fut parti, Vantripan respira. La fière contenance de Pierrot
+lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en
+plaisanterie ses dernières paroles, les courtisans firent quelques
+efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son
+ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort.
+
+--Voilà ce que c'est, dit-il, que de mal digérer. On ne sait ce qu'on
+dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parlé.
+
+Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne fût pas un fort habile homme,
+il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou
+bien digéré, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil.
+«Trop gratter cuit, trop parler nuit,» dit le proverbe.
+
+En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus à ses emplois perdus, à la
+colère du roi Vantripan, à la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni à qui
+que ce soit; il ne pensait qu'à la grande expédition qu'il allait
+entreprendre pour délivrer sa Rosine bien-aimée. Il donna quelques
+heures à Fendlair pour se reposer, et, congédiant ses pages et ses
+domestiques avec un présent proportionné aux services de chacun, il
+partit dès le lendemain. Dès qu'il fut hors des portes de la ville, il
+se sentit si heureux, il était si sûr de délivrer Rosine, et, après
+l'avoir délivrée, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et
+bâtissait mille châteaux en Espagne dont la seule idée lui promettait
+plus de bonheur que la réalité peut-être n'en pouvait donner.
+
+--Malgré ma disgrâce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter
+une ferme magnifique, toute semblable à celle de Rosine, mais beaucoup
+plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai bâtir une
+belle maison, à mi-côte, toute blanche, avec des volets verts, ce qui
+est plus gai. Elle aura deux façades, dont l'une sera tournée à l'orient
+et l'autre à l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se
+lève et quand il se couche. Elle sera partagée en deux corps de logis de
+grandeur égale, dont l'un pour la cuisine, la salle à manger, l'office,
+le cellier et l'appartement de la fée Aurore; l'autre....
+
+A ces mots, il fut interrompu dans son agréable rêverie par un coup
+léger qu'une main amie lui frappa sur l'épaule. Il se retourna et
+reconnut avec joie la fée Aurore.
+
+--Eh bien, dit-elle, où donc vas-tu ce matin?
+
+--Je vais chercher Rosine, dit-il.
+
+Et il fit à la bonne fée le récit de sa séparation d'avec le roi
+Vantripan. Elle se mit à rire.
+
+--Console-toi, dit-elle, il aura bientôt besoin de tes services, et il
+te rappellera.
+
+--Je suis tout consolé, répliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler
+jamais.
+
+--C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine?
+
+--Oui, marraine.
+
+--Où?
+
+Pierrot se gratta le front avec embarras.
+
+--Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la fée. Cette audace
+confiante me plaît, mais....
+
+--_Audaces fortuna juvat_, dit sentencieusement Pierrot.
+
+--Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-mêmes un grain de
+prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide
+et te conduire à ce château invisible qui tient enfermée la plus belle
+de toutes les Rosines de ce monde?
+
+--Assurément, dit Pierrot.
+
+--Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire.
+
+--O marraine!
+
+--Point du tout. J'ai affaire.
+
+--Hélas! dit le désolé Pierrot, je n'ai donc plus qu'à mourir.
+
+--Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avancé? Rosine en sera-elle
+plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra épouser un
+autre que toi.
+
+--Hélas! dit Pierrot, je vais donc me résigner et vivre.
+
+--Oui, mon garçon, résigne-toi.
+
+--Mais à une condition, marraine.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu'à cette forteresse
+invisible.
+
+--Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis pressée.
+
+Pierrot tira son poignard d'un air tragique.
+
+--Puisque le cas est si grave, dit la fée en riant, ouvre les yeux,
+badaud, et regarde.
+
+Sans le savoir, Pierrot était juste devant le pont-levis. La fée Aurore,
+en le touchant de sa baguette, lui avait donné la faculté qu'elle avait
+elle-même de voir ce qui est invisible de sa nature.
+
+Le château devant lequel s'étaient arrêtés les deux voyageurs était
+recouvert d'acier poli qui réfléchissait les feux du soleil. Son
+architecture était admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure
+aisément qu'elle devait être, puisque l'architecte était le démon
+lui-même. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait ajouter à la hauteur
+des murailles, à la solidité des grilles et des verrous, à la profondeur
+des fossés, au fond desquels coulait une rivière enchantée qui faisait
+le tour du château; elle coulait continuellement, quoiqu'elle fût
+circulaire et qu'elle n'eût par conséquent ni source, ni embouchure.
+Elle avait l'air d'un chien de garde plutôt que d'une rivière, et elle
+en remplissait les fonctions. Sa profondeur était immense, sa largeur
+prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il était
+impossible d'y mettre le pied sans être cuit tout vif. Au-dessus de la
+surface de l'eau, les murailles extérieures s'élevaient à une hauteur de
+six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur à leur base.
+Au sommet était un large parapet semé, de distance en distance, de tours
+d'une élévation double de celle des murailles. Chaque tour servait
+d'habitation et de corps de garde à cent esprits infernaux qui se
+partageaient la garde par moitié, et qui se relevaient toutes les
+vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette espèce. D'autres
+génies malfaisants occupaient l'intérieur du château et en faisaient le
+service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui
+repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de
+gazon, point d'animaux vivants. En face du château s'étendait une chaîne
+de collines granitiques nues, sombres et stériles, sur lesquelles
+soufflait sans cesse le vent du nord. Cette chaîne qui suivait presque
+les contours de l'enceinte du château, avait une forme semi-circulaire,
+et ses deux extrémités n'étaient séparées que par un défilé assez étroit
+qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient
+s'élevaient presque perpendiculairement et ne laissaient à l'homme aucun
+moyen de les gravir avec les pieds et les mains.
+
+En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut
+ébranlée.
+
+--Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de démons?
+
+--As-tu peur? lui dit la fée Aurore.
+
+--De ne pas réussir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir
+si je ne puis la délivrer. Je ne veux vivre que pour elle.
+
+--Ainsi, tu es bien résolu à tout tenter?
+
+--Jusqu'à l'impossible, oui, marraine.
+
+--Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon,
+mon père, m'a donné de voir, d'entendre et de lutter à forces égales
+contre les mauvais génies.
+
+A ces mots, elle prononça des paroles magiques dont Pierrot ne comprit
+pas le sens, mais dont il sentit aussitôt l'efficacité. Il lui semblait
+ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espèce
+humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il
+était comme une des puissances de l'air. La fée Aurore jouissait de son
+ouvrage.
+
+--Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-à-dire pour
+Dieu même. Va combattre maintenant pour ta fiancée: _Dieu et ta dame_,
+c'est la devise des anciens chevaliers.
+
+Pierrot n'eut pas le temps de répondre: elle avait disparu.
+
+Si l'on me demande pourquoi la fée Aurore, qui était si puissante, si
+bonne et si aimée des malheureux, n'avait point délivré elle-même la
+pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir à Pierrot seul les
+chances d'une si périlleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je
+n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait être, puisque cela était;
+ensuite je vous traduirai la réponse du vieil Alcofribas à cette
+objection.
+
+ «Arrière, s'écrie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans
+ fatigue! Arrière ceux qui veulent que les alouettes tombent rôties
+ dans leur bouche! Arrière les paresseux et les lâches, car ceux-là
+ pourront bien goûter un instant les joies fugitives des sens, mais
+ ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la félicité, qui
+ est le partage des âmes sublimes. Qui n'a pas semé ne récoltera
+ pas.»
+
+Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour
+moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.
+
+Pierrot, resté seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du
+château, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne
+trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu
+affaire qu'à des hommes, il aurait tenté l'aventure, et, grâce au
+présent de la fée Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec
+succès; mais il savait bien que les démons, qui disposaient d'armes
+aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde,
+viendraient aisément à bout de lui, grâce à leur nombre. Il résolut
+d'essayer la ruse.
+
+Il prit un manteau de couleur sombre et percé d'autant de trous qu'une
+vieille écumoire; il se coiffa d'un chapeau de pèlerin, et, s'appuyant
+sur un grand bâton, il frappa à la porte du château.
+
+A ce bruit le portier vint à la grille, et, regardant Pierrot, qui avait
+l'air d'un vieillard cassé par les années, il se mit à rire.
+
+--Passe ton chemin, lui cria-t-il à travers les barreaux, et ne viens
+pas nous importuner.
+
+--Hélas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumône au
+pauvre pèlerin: je n'ai plus que quelques jours à vivre.
+
+Le diable a des vices, comme le fait très-bien observer M. Victor Hugo,
+c'est ce qui le perd. A ces mots: _Je n'ai plus que quelques jours à
+vivre_, le portier crut l'occasion favorable pour entraîner en enfer
+une âme de plus, et recevoir la gratification que Satan promet à ceux
+qui lui amènent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de
+clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra
+lentement, comme s'il avait eu peine à se traîner, et demanda
+l'hospitalité. Justement c'était un vendredi, et le diable, qui dînait
+d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pâté froid, trouva plaisant
+de faire commettre à son hôte un péché mortel dès son entrée dans le
+château. Il offrit donc un siége à Pierrot et la moitié de son dîner.
+Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois près
+de la table (car si les portiers font bonne chère, ils sont en général
+assez mal logés, même en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le
+diable le regardait avec des yeux brûlants de convoitise. Il croyait
+déjà tenir sa victime, mais il avait affaire à plus fort que lui.
+
+Au moment où Pierrot allait porter le jambon à sa bouche, il poussa
+vivement du coude la bouteille de vin muscat qui était entre son hôte et
+lui: elle tomba à terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier,
+alarmé, se baissa pour en ramasser les précieux restes, et Pierrot,
+profitant de ce qu'il était occupé et ne pouvait le voir, cacha
+subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaça par un
+énorme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les
+joues.
+
+--Quel maladroit vous êtes! dit le portier en colère, voilà tout ce vin
+perdu: un muscat délicieux que j'avais justement volé hier au sommelier;
+je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les
+chercher à la cave.
+
+--Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de
+vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.
+
+--Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soupçonna pas la ruse,
+je vais chercher du vin; continuez de manger.
+
+Aussitôt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout
+entier, le jeta au chien du portier, qui le dévora en un clin d'oeil.
+Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.
+
+--Eh bien! où est le jambon? dit-il.
+
+--Hélas! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de
+manger sans vous?
+
+--Malepeste! mon camarade, comme vous y allez!
+
+A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le péché mortel de manger
+de la viande le vendredi, il leva sur lui son bâton, en disant:
+
+--Çà, qu'on me suive!
+
+--Où donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant.
+
+--Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et
+féroce.
+
+--Eh! mon bon seigneur, je pense être chez d'honnêtes gens et de dignes
+chrétiens.
+
+--Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le château de Belzébuth,
+mon ami, j'en suis le gardien.
+
+--Hélas! mon bon seigneur, que vous ai-je fait?
+
+--Tu as mangé du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens.
+
+Et il le saisit par son capuchon.
+
+--Où me menez-vous? dit Pierrot.
+
+--Dans l'antre de mon souverain maître, où tu auras le temps de pleurer
+ta gourmandise pendant l'éternité.
+
+Il l'entraînait de force; mais Pierrot se dégagea.
+
+--Ah! traître, dit-il, c'est là l'hospitalité que tu m'offres! Je te
+connaissais, perfide, et je me suis défié de toi. Je n'ai mangé que du
+pain.
+
+--Pécaïre! dit le gardien.
+
+En même temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un
+homme peut couper ou casser, mais une corde divine, bénie par la fille
+du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il
+l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son
+anneau constellé, qui représente la figure du roi des génies, ce qui est
+une barrière infranchissable pour les démons.
+
+--Reste là, dit-il, hôte perfide, jusqu'à ce que je vienne moi-même te
+délivrer.
+
+Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte
+dans le château.
+
+Personne ne s'étonna de le voir et ne lui fit de questions. Les démons,
+parmi beaucoup de vices et de défauts, n'ont pas celui de la curiosité:
+celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils étaient d'ailleurs
+habitués à voir rentrer leurs camarades vêtus d'habits vénérables
+lorsqu'ils revenaient d'expéditions lointaines. Pierrot passa donc pour
+un des leurs.
+
+Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu.
+
+--D'où viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons.
+
+--De faire un tour de promenade, où je me suis fort amusé; mais j'ai
+froid et faim. Quel est donc ce repas que tu prépares?
+
+--Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belzébuth et de toute sa cour,
+qui dîne avec lui aujourd'hui.
+
+--Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien.
+Qu'est-ce qui cuit là dans ce pot-au-feu?
+
+--C'est un gros financier, dit dédaigneusement le marmiton.
+
+--Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle.
+
+Une vapeur succulente de bouilli se répandit aussitôt dans toute la
+cuisine.
+
+--Hélas! hélas! disait le pauvre financier, après avoir si souvent, si
+longtemps et si bien dîné, je sers à mon tour de pâture à ces drôles.
+
+--Qu'appelles-tu ces drôles? dit le marmiton en colère.
+
+--Toi et les tiens, répliqua le financier.
+
+Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme
+pour s'assurer que le bouilli était assez cuit.
+
+--Malheur à moi! cria le financier, il m'a percé les reins.
+
+--Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse là ce pauvre
+homme et ne le tourmente pas inutilement.
+
+--Tu en as compassion? dit le marmiton étonné; tu es donc un faux frère?
+
+--Moi, un faux frère! dit Pierrot indigné. Tu ne me connais guère. Je
+vois bien le bouilli, où sont les entrées? ajouta-t-il pour changer de
+conversation.
+
+--Les entrées sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en
+lécher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite
+marquise en fricassée, tendre comme la rosée du matin, et que je vais
+mettre à une sauce dont tu n'as pas d'idée, mon pauvre ami; car tu ne
+parais pas avoir beaucoup fréquenté la haute société ni la haute
+cuisine.
+
+--Hélas! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi,
+d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu
+dois être fort en faveur, étant si habile cuisinier?
+
+--Moi? dit le marmiton d'un air dégagé, je m'en soucie comme de cela, et
+il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belzébuth
+tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase.
+
+Et, tournant sur lui-même, il mit ses mains dans ses poches et fit deux
+ou trois pas en levant le pied jusqu'à la hauteur de son nez.
+
+Pierrot paraissait ébloui et stupéfait. Il fit encore quelques questions
+au marmiton, auxquelles celui-ci répondit d'un ton de protection
+bienveillante.
+
+--Tu vois donc bien souvent Belzébuth? ajouta-t-il.
+
+--Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son café le matin.
+
+--Te parle-t-il souvent?
+
+--Tous les jours.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il te dit?
+
+--Il me dit: «Ote-toi de là, imbécile!»
+
+--Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est guère la peine de le voir de si près, si
+tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur.
+
+--C'est égal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les
+miettes d'un roi valent mieux que le rôti d'un pauvre diable.--A
+propos de rôti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit là
+devant le feu?
+
+--Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu
+pas? on l'a rapporté hier, tout saignant, du marché. Il venait d'être
+fraîchement poignardé par son frère.
+
+--Mahomet! Mahomet! criait piteusement le rôti.
+
+ Va-t'en voir s'ils viennent, Jean;
+ Va-t'en voir s'ils viennent,
+
+chanta le marmiton d'une voix de fausset.
+
+La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton
+continuait sa besogne, préparant des fritures de jeunes filles, piquant
+avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'épicier qui avait
+vendu du sucre à faux poids et de l'ocre pour du café. Notre ami
+s'introduisit peu à peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il
+pourrait en tirer des renseignements précieux.
+
+En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa mère étaient enfermées
+dans une tour située à l'angle du château, et qu'on leur portait tous
+les jours de la nourriture.
+
+--Mais elles ne touchent à rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il
+faut que le chagrin leur ait coupé l'appétit, ou que quelqu'un leur
+apporte secrètement des provisions par le chemin des airs, car elles
+sont déjà enfermées depuis plusieurs mois, et elles vivent encore.
+
+--Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot.
+
+--Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton.
+N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corvées? Chienne
+d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance là-haut, je
+suis réduit à lécher le fond des casseroles.
+
+--Je te plains, dit Pierrot.
+
+--Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que,
+je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrassé de ces pimbêches qui me font
+la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme
+les autres. Cela m'est défendu par ordre supérieur.
+
+--Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fée Aurore.
+
+--Cela fait pitié, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces
+péronnelles.
+
+A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes,
+rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brûlée et
+son poil roussi.
+
+--Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!
+
+Aussitôt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus
+leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le
+marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais
+comme les diables entre eux n'ont point de pitié, ils éclatèrent de
+rire en le voyant la tête prise sous la casserole que Pierrot maintenait
+de force, tout en évitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant
+désarmé, consentit à ôter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira
+son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le
+ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brûlant et
+l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses
+confrères, les avait longues et velues. Ce fut un incendie après un
+déluge. Le diable jeta de désespoir son couteau sur Pierrot qui l'évita.
+Le couteau alla percer le ventre du maître d'hôtel, qui regardait cette
+scène en riant toujours. Aussitôt il s'affaissa sur lui-même en
+retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'échappaient. Le
+combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspéré, prit
+le pilon de marbre qui servait à broyer les purées et se jeta tête
+baissée sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'évita encore;
+le pilon et celui qui le portait allèrent donner dans la poitrine du
+chef des marmitons qui tomba renversé et sans connaissance. Peu à peu la
+mêlée devint générale, et les coups tombèrent si dru et si menu sur tous
+les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait
+frapper, ami ou ennemi.
+
+Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi à deux mains
+un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damnés, et, le
+faisant tournoyer autour de sa tête, à chaque coup il abattait un des
+diables. Peu à peu tous s'écartèrent de lui et allèrent plus loin
+continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte,
+et prenant des mains du marmiton évanoui les clefs de la tour et de
+l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiéter si on le
+poursuivait ou non.
+
+Aussitôt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui était cet
+étranger, cet intrus, cause d'un si effroyable désordre. Le diable qui
+commandait en chef le poste placé dans la tour la plus voisine prit des
+informations, courut à la loge du portier, qui, toujours enfermé dans sa
+huche, où le sceau de Salomon le tenait cloué jusqu'à la fin des temps,
+conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et
+l'on arriva juste au moment où il retirait en dedans la clef de la tour,
+fermait la porte et montait à l'appartement qu'occupaient Rosine et sa
+mère. Les diables essayèrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle
+était faite d'un métal choisi par Satan lui-même, et dont la solidité
+était aussi supérieure à celle du diamant que celle du diamant est
+supérieure à celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les
+esprits infernaux qui montaient la garde n'étaient que de pauvres
+diables, peu versés dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au
+secret magique dont elle était fermée. Il fallut attendre l'arrivée de
+Belzébuth, qui justement, devant dîner en grande compagnie ce jour-là,
+était allé à la chasse pour gagner de l'appétit. Ce fut la première
+nouvelle dont on salua son arrivée.
+
+--Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction,
+l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce
+fameux Pierrot qui me brave, ce protégé de la fée Aurore, ma mortelle
+ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'à demain matin.
+Seulement, faites bonne garde: s'il s'échappe, vous aurez chacun trois
+cents coups de fouet. A demain les affaires sérieuses. Ce soir, dînons
+en paix.
+
+En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout
+desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait à la chambre
+des deux prisonnières. Il frappa précipitamment à la porte. Elles
+crurent entendre un de leurs gardiens et se jetèrent dans les bras l'une
+de l'autre en frémissant.
+
+--C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.
+
+A cette voix si connue, elles coururent à la porte, et, dans le premier
+transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrassèrent
+tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bientôt en
+tristesse.
+
+--Quel malheur! dit la mère, de vous voir ici prisonnier! Nous ne
+comptions que sur vous et sur la bonne fée Aurore.
+
+--Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'étais, madame, près de vous
+combien la prison serait douce! (Il parlait à la mère, et ses yeux
+étaient tournés vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais
+je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volonté et pour vous
+délivrer.
+
+En même temps il leur raconta par quelle ruse il était arrivé jusqu'à
+elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un
+long récit, mêlé de protestations d'amitié, de dévouement, de fidélité à
+toute épreuve. Il montra à Rosine l'anneau constellé qu'il portait au
+doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la fée le lui avait
+donné. Enfin, je ne sais s'il était éloquent, ni à quelle école il avait
+appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'après-midi
+jusqu'à trois heures du matin dura son discours, et après douze heures
+de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonnières de
+l'écouter.
+
+Cependant, quand trois heures sonnèrent, la mère fit signe à Pierrot
+qu'il était temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta à l'étage
+supérieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la
+plate-forme de la tour et se mit à contempler les étoiles.
+
+Toute la voûte du ciel était constellée, et Pierrot se livra à de
+profondes méditations. Au fond, malgré son inébranlable courage, il
+n'était pas rassuré sur le succès de son expédition.
+
+--Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en
+tirer.
+
+Comme il réfléchissait à la situation, il aperçut en face de lui l'un
+des esprits infernaux qui étaient en sentinelle sur la muraille
+extérieure du château. Ce démon, qui était d'une taille gigantesque, le
+regardait d'un air moqueur.
+
+--Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot protége les dames
+persécutées; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu.
+
+--Peut-être, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles.
+
+--Les oreilles! à moi! dit le démon furieux.
+
+Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de
+long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui était sur ses
+gardes, saisit la hampe de la lance près du fer et la tira brusquement à
+lui. Du côté de l'intérieur du château, le rempart n'avait pas de
+parapet. Le pauvre démon suivit malgré lui sa lance jusqu'à moitié
+chemin, et là, lâcha prise. Il tomba sur le pavé de la cour et se brisa
+les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le
+chargèrent sur une civière et le portèrent à l'hôpital.
+
+Ici l'on me demandera peut-être comment il se fait que les démons, qui
+sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de
+lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous
+avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrassé pendant
+longtemps, jusqu'à ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits
+de sagesse, m'ait donné l'explication suivante qu'il tenait lui-même du
+vieux Milton.
+
+«Les coups que reçoivent les démons, dit-il, ne peuvent jamais être des
+coups mortels, parce que les démons ne meurent pas; mais ils produisent
+tous les effets de la mort civile: on enlève les blessés, on les porte à
+l'hôpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire à leurs
+adversaires.»
+
+Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'à ce que le ciel, blanchissant,
+lui annonçât le lever du soleil; il fit sa prière à Dieu, se recommanda
+à la fée Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience,
+l'attaque dont il était menacé. De leur côté, Rosine et sa mère
+n'avaient pu dormir. Dès que le soleil fut levé, elles allèrent
+rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'était une scène
+déchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de
+pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour
+elles l'émotion trop violente du combat qui se préparait.
+
+Vers huit heures du matin, Belzébuth se leva, encore fatigué de l'orgie
+de la veille, car il avait passé la nuit presque entière à boire avec
+ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna
+enfin le signal de l'attaque.
+
+Les démons étaient réunis dans la cour intérieure du château et sous les
+armes. L'avant-garde était armée de pics, de pioches et de haches pour
+enfoncer la porte. Au signal de Belzébuth, six des plus braves
+s'avancèrent et frappèrent la porte à coups redoublés. Belzébuth avait
+prononcé les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola
+en éclats, et les assaillants purent voir derrière ses débris Pierrot
+armé d'une masse d'armes qu'il avait trouvée abandonnée dans la tour.
+L'un d'eux s'avança résolûment; mais Pierrot abaissa sa masse et
+l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux
+démon en fut aplati, et que sa tête rentra dans son cou, son cou dans sa
+poitrine, et sa poitrine dans son ventre.
+
+A cet aspect, les plus fiers reculèrent. Le second voulut prendre la
+place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui écrasa la cervelle
+contre le mur. En ce moment, il était armé de la force divine avec
+laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la
+porte, l'autre appuyé sur la première marche de l'escalier de la tour,
+superbe, les yeux étincelants de courage et de colère, les narines
+gonflées et frémissantes, il effrayait les plus braves.
+
+--Quoi! dit Belzébuth, un homme seul pourrait nous arrêter!
+
+Et il fit un pas vers Pierrot.
+
+--O ma marraine! s'écria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.
+
+A ces mots, il porta à Belzébuth un coup si épouvantable, que si la tête
+de celui-ci n'eût pas été garantie par un casque à l'épreuve de tout,
+excepté de la foudre du Très-Haut, il eût été réduit en poussière.
+Malgré le casque, il roula tout étourdi dans la poussière. Ses soldats
+reculèrent épouvantés. La pauvre Rosine, qui de sa fenêtre regardait cet
+effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot.
+Celui-ci, transporté de joie et d'orgueil, s'élança hors de la tour,
+renversa à ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzébuth, lui
+arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tête.
+
+Au même moment, Belzébuth revenait à lui. Il se pelotonna sur lui-même,
+et, roulant comme une boule, il échappa au coup que Pierrot lui
+destinait.
+
+L'ennemi était en fuite. Pierrot rendit grâces au ciel, referma la porte
+de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille
+désormais de ce côté, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'était
+point passé; il n'avait que changé de forme.
+
+«Qu'est-ce que nos combats d'homme à homme, dit très-bien Alcofribas en
+cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme
+contre les démons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant,
+enseignes déployées, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se
+bat pendant quelques heures, et, de quelque côté que soit la victoire,
+le vainqueur fait panser les blessés et traite les prisonniers avec
+humanité: l'homme a affaire à l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait
+seul, abandonné, contre tout l'enfer réuni. S'il tombait entre les mains
+de ses ennemis, il savait quelles tortures lui étaient destinées. Rien
+ne pourrait fléchir Belzébuth, l'éternel ennemi de sa race. Il le
+savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et
+l'enfer eussent été ligués contre lui, seul il eût fait face à tout.
+Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni
+les défaillances des autres hommes. Celui qui défend la justice,
+pensait-il, est invincible. Armé d'une conscience pure, il allait au
+combat. Quel que fût l'ennemi, il était sûr de vaincre.»
+
+O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit
+l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est
+à vous.
+
+Peut-être croyez-vous que Pierrot était inquiet ou malheureux dans une
+lutte si inégale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous
+trompez. Pierrot était le plus heureux des hommes. Il jouissait du
+bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes
+choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, était un bonheur
+supérieur à tout ce qu'il avait rêvé. Heureux celui qui meurt pour ce
+qu'il aime! Son âme est animée d'un principe divin. Plus heureux encore
+celui à qui l'amour inspire des actions héroïques. Il est comme ces
+vases consacrés où le prêtre boit le sang de Dieu même, et que l'homme
+pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la
+Divinité.
+
+
+
+II
+
+
+Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes.
+C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le
+sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine
+et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel
+assaut.
+
+Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le
+mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus,
+comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car
+les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique,
+s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées.
+Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le
+pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri
+de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le
+château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit,
+eût été victime des esprits infernaux.
+
+Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du
+nombre et non celui d'une puissance magique supérieure à toutes les
+forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux échelles, fut saisi
+d'un désespoir sublime.
+
+--Grand Dieu, s'écria-t-il, si telle est ta volonté sainte, laisse-moi
+périr, mais sauve Rosine et sa mère!
+
+Tout à coup il reconnut le doux parfum que la fée Aurore répandait
+partout autour d'elle.
+
+--Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec
+toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de
+Belzébuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.
+
+--Courage, amis, Pierrot est à nous!
+
+Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme,
+Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le précipita
+dans la cour. Il eut le crâne fracassé, et sa mort rendit quelque temps
+ses camarades indécis. Notre héros profita de cette hésitation pour
+frapper sans relâche les plus avancés. Ses coups tombaient sur leurs
+têtes comme la grêle sur les toits, et chacun d'eux froissait une
+cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient
+le pavé de la cour.
+
+Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine élevait vers le ciel ses
+innocentes prières.
+
+--O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dévoue pour moi.
+
+Son coeur battait de frayeur et de joie à chaque coup que frappait
+l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer à
+l'enfer même!
+
+Enfin, les démons se lassèrent de fournir à Pierrot de nouvelles
+victimes.
+
+--Amis, dit Belzébuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous
+n'avons pas encore usé de toutes nos armes. La plus terrible nous reste.
+Brûlons Pierrot dans sa tour.
+
+Aussitôt tous les diables entassèrent du bois et des fascines, et y
+mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont
+ils seront dévorés dans l'éternité. Elles environnèrent la tour et
+montèrent bientôt jusqu'au sommet. Cette fois tout était fini. Le
+courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.
+
+Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un péril si cruel, mais il
+faut que je vous dise ce qui était arrivé à l'armée chinoise depuis
+qu'elle obéissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de
+laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous
+parle des Chinois et des Tartares, et je suis forcé d'obéir.
+
+
+
+
+VI
+
+SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT
+
+OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS
+PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.--FIN DE
+L'HISTOIRE DE PIERROT.
+
+
+Vous avez sans doute entendu parler de la célèbre ville de Kraktaktah.
+Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la
+carte des îles Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir
+de guide à l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus célèbre
+de toutes les villes de l'Asie. Elle est composée de sept enceintes
+concentriques et parfaitement circulaires, dont voici à peu près le
+plan:
+
+[Illustration]
+
+Au centre était le palais de Kabardantès, empereur des îles Inconnues,
+dont Kraktaktah était la capitale. Autour du palais étaient rangés, dans
+un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les
+chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar était une chambre où
+logeait pêle-mêle et couchait sur la paille toute la famille du
+propriétaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier était
+assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour
+chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se
+faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et
+les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens
+délicats et désoeuvrés, mais un homme ne doit se servir que de ses
+mains; quand il a dîné, il les essuie à sa barbe, ou, s'il n'en a pas, à
+celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette
+avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages
+dont on s'encombre aujourd'hui dès qu'on veut aller en voyage.
+
+Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le
+désir de blâmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette
+description de la capitale de l'empire des îles Inconnues n'est pas un
+hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui
+cherchent à plaire à leurs lecteurs plutôt qu'à les instruire.
+Alcofribas, mes amis, n'était pas de ce caractère. C'était un vieux
+magicien très-savant, très-austère, et qui se souciait de la vérité
+beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout
+de quarante ans, les plus célèbres sont oubliés; mais la vérité demeure,
+elle est immortelle comme Dieu même. D'après ce principe, il ne dit que
+ce qui peut contribuer à la découverte de la vérité; tout le reste lui
+est tout à fait indifférent.
+
+Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, après avoir déjeuné et
+pansé les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires
+publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle
+qui veillait sur le palais de Kabardantès, et qui dominait de là tout le
+pays, s'écria: Voilà nos gens qui reviennent. En même temps, on
+distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts.
+
+On fut un peu étonné de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait à
+ce qu'ils ramèneraient un immense butin, la Chine étant le plus riche et
+le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils
+revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-mêmes perdu leurs
+bagages, et l'on devina la triste vérité. Enfin, chaque soldat ayant
+défilé à son tour, on vit avec épouvante que les trois quarts manquaient
+à l'appel, et que ceux qui survivaient étaient en fort mauvais état.
+Aussitôt il s'éleva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou
+leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait
+s'entendre. Kabardantès, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs
+de sa défaite, déclara qu'il couperait le cou sur-le-champ à tous ceux
+qui ne garderaient pas un silence absolu.
+
+En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des
+poissons.
+
+Cependant l'armée chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis.
+Celui-ci, persuadé que la poursuite était sans danger, vint camper sous
+les murs de Kraktaktah. La campagne était déserte. Moissons, troupeaux,
+chevaux, tout ce qui sert à la subsistance de l'homme était rentré dans
+les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'épouvante que son nom
+répandait partout, envoya sommer la place de se rendre.
+
+A cette sommation insolente, Kabardantès saisit l'envoyé chinois par les
+deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit
+sans vouloir le lâcher:
+
+--Va dire à ton maître que je l'appelle en combat singulier.
+
+--J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dégager et retomber
+à terre.
+
+--Attends donc, tu es bien pressé... Dans quels termes lui diras-tu
+cela?
+
+--Seigneur, au nom du ciel! lâchez-moi; je vais vous satisfaire.
+
+--Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rédiger mon cartel.
+
+--Seigneur, je vous supplie....
+
+--Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardantès s'exprime
+comme le premier _pékin_ venu?
+
+--Seigneur, je ne le crois pas, mais....
+
+--Songe que j'ai fait de bonnes études aux écoles de Kraktaktah.
+
+--Seigneur, je le vois bien, mais....
+
+--Et que j'ai eu pour maître le seigneur Poukpikpof, qui ne le cédait en
+rien à Aristote.
+
+--Seigneur....
+
+--Ni dans les lettres,
+
+--Seigneur....
+
+--Ni dans les sciences,
+
+--Seigneur....
+
+--Ni dans l'histoire naturelle,
+
+--Seigneur....
+
+--Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.
+
+--Majesté...
+
+--Et que j'ai bien profité de ses leçons.
+
+--Grand empereur....
+
+--Eh bien, voyons, rédige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment
+tu t'en tireras.
+
+--Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le
+moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber à terre.
+
+--En effet, dit Kabardantès, tes oreilles tiennent à mes mains plus qu'à
+ta tête.
+
+A ces mots, le Chinois retomba lourdement à terre. Ses oreilles étaient
+restées aux mains de Kabardantès. Il se releva à moitié mort, et essaya
+de s'enfuir; mais le Tartare le retint:
+
+--Rédige, lui dit-il.
+
+--Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous obéir. Daignez me
+faire donner un peu d'eau fraîche pour baigner ma blessure.
+
+--En effet, mon pauvre ami, comme te voilà saignant.
+
+Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on épongea les oreilles
+du Chinois, ou plutôt la place où elles avaient été. Le malheureux
+poussait des cris affreux, mais il fut forcé de subir cette opération.
+
+--Maintenant, dit Kabardantès, as-tu l'esprit bien présent et la pleine
+possession de tes facultés?
+
+--Assurément, seigneur, s'écria le Chinois redoutant quelque
+mystification nouvelle.
+
+--Eh bien, écris: «Chien de Pierrot...» Qu'as-tu à me regarder comme un
+imbécile?
+
+--Majesté, dit le Chinois, Pierrot n'est plus à l'armée.
+
+--Vraiment!
+
+--Oui, Majesté.
+
+--Et depuis quand?
+
+--Depuis le jour de votre....
+
+Ici le Chinois hésita et parut chercher l'expression.
+
+--De ma fuite?
+
+--Non, seigneur, de votre concentration précipitée du côté de
+Kraktaktah.
+
+--Est-ce qu'il est mort?
+
+--Non, il a été destitué.
+
+--Pierrot destitué! Qui le remplace?
+
+--Le prince Horribilis, sire.
+
+--Ah! bravo! dit Kabardantès. Je n'ai que faire de tes services à
+présent. Va, pars, cours, vole.
+
+Et se tournant vers les principaux officiers:
+
+--Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne.
+
+Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et
+se précipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient à rien
+moins. La plupart étaient à dîner; d'autres étaient au fourrage ou
+brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des
+sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et
+vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardantès.
+
+Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la
+grande muraille. Les plus affamés ne se donnèrent pas le temps
+d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils étaient
+déjà loin.
+
+Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans
+la plaine, tous dans la même direction. Ceux qui étaient à cheval
+formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou
+plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient
+à peine la terre; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la
+sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer
+Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès.
+
+--Quel enragé Tartare! pensait-il; voilà trois jours que nous galopons
+après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un
+bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui
+remonte à cheval et qui court après nous! Est-ce du bon sens? est-ce de
+la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers
+Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Kraktaktah, pourquoi galope-t-il
+maintenant du côté de la Chine?
+
+Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe
+sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne
+l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur,
+ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres
+hommes, il éperonnait toujours son cheval. A une assez grande distance
+derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son
+état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des
+Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes.
+Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les
+ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.
+
+Le premier jour, plus de cent mille Chinois périrent ou furent fait
+prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille
+Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de
+l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les
+remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès,
+voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares,
+épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent
+l'attaque au lendemain.
+
+Il y a un proverbe qui dit: «Ne remettez jamais à demain ce que vous
+pouvez faire aujourd'hui.» Jamais proverbe ne fut mieux appliqué qu'en
+cette occasion.
+
+Horribilis, désespéré, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre
+le commandement. Dans les grands dangers, les âmes courageuses
+reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient
+fait place à la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en
+Pierrot.
+
+--Où est-il? disait-il à Tristemplète. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.
+
+--Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour le deviner, répondit
+Tristemplète avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre
+père, il est allé délivrer sa fiancée.
+
+--Eh bien, envoie sur-le-champ un exprès pour le rappeler et lui dire
+que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive à l'instant, je
+suis perdu, l'armée est perdue, toute la Chine est perdue.
+
+Aussitôt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.
+
+Quatre esprits infernaux accoururent à ce signal.
+
+--Qu'on me transporte à la cour du roi Vantripan, dit-il.
+
+Une seconde après, il était au pied du grand escalier. En entrant dans
+la salle, il aperçut Vantripan assis sur son trône, la couronne en tête,
+les yeux rayonnant de bonheur et de fierté. Il donnait audience aux
+envoyés du schah de Perse.
+
+--Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et
+la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon
+fils m'écrit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en
+fera qu'une bouchée.
+
+--Majesté, dit l'envoyé du schah, nous vous félicitons de ce succès et
+des exploits du prince Horribilis. Il paraît qu'il a été vaillamment
+secondé par tous ses officiers, et surtout par le grand connétable.
+
+--Qui? Pierrot? interrompit dédaigneusement le roi. Vous aurez lu cela
+dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges.
+Tromper, mentir, prêcher le faux pour savoir le vrai, c'est le métier de
+ces gens-là, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis secondé par
+Pierrot! Ah! ah! ah!
+
+Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux éclats.
+
+--Majesté, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince
+Horribilis.
+
+--Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais guère,
+puisque j'ai reçu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitté l'armée depuis
+six jours. Ce n'est donc pas à lui qu'on pourra attribuer le mérite des
+nouvelles que je vais recevoir.
+
+Tristemplète s'avança d'un air modeste.
+
+--Eh bien! dit Vantripan, où sont tes dépêches?
+
+--Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'à vous seul.
+
+--A moi seul? Pourquoi tant de mystère? Parle devant tous. Il n'y a
+personne de trop ici.
+
+--Sire, dit Tristemplète, puisque vous le voulez, je parlerai. Après le
+départ du grand connétable, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi
+jusqu'aux portes de Kraktaktah.
+
+--Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros
+Vantripan.
+
+--Tout à coup, continua Tristemplète, Kabardantès et ses soldats ont
+tourné bride et se sont précipités sur nous avec fureur en apprenant le
+départ du grand connétable.
+
+--Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez étrillés,
+j'imagine?
+
+--Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si les ordres du
+prince Horribilis avaient été mieux compris et mieux exécutés.
+
+--Quels ordres?
+
+--A la vue de Kabardantès et de ses Tartares qui se précipitaient sur
+nous au galop, le prince a crié: «En avant!» Malheureusement, comme, je
+ne sais pour quelle raison, il était tourné du côté de la Chine au
+moment où il a donné cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: «En avant!
+retournons en Chine.» Tout le monde s'est précipité de ce côté-là, et le
+prince, entraîné et poussé par le courant, est arrivé le premier à la
+grande muraille, où il attend vos ordres souverains.
+
+--Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se
+faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus?
+
+--Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et
+deux cent mille le troisième.
+
+--En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voilà trois jours bien
+employés! Quelle activité! C'était bien la peine de faire destituer ce
+pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson:
+
+ Mardi, mercredi, jeudi,
+ Sont trois jours de la semaine.
+ Je m'assemblai le mardi,
+ Mercredi je fus en plaine;
+ Je fus battu le jeudi.
+
+Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez
+les Tartares?
+
+--Majesté, il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé.
+
+--Horribilis est un sot.
+
+--Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.
+
+--Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui êtes
+ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des
+conseils.
+
+--Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous à la tête de
+l'armée. Votre présence électrisera les Chinois, et....
+
+--Va te faire électriser toi-même, interrompit le bon roi.
+
+--Sire, dit un autre, faites faire un recensement général de tous les
+hommes en état de porter les armes.
+
+--Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la poêle à
+frire. Imbécile, va!
+
+--Sire, dit un troisième, faites semer des chausse-trapes sur toutes les
+routes pour arrêter la cavalerie tartare.
+
+--Bon! et elle passera à travers champs, et nos chevaux se prendront
+dans les chausse-trapes. Triple butor!
+
+--Majesté, dit un quatrième, si l'on substituait des piéges à loups aux
+chausse-trapes?
+
+--Grand innocent! dit le roi.
+
+--Sire, dit un cinquième, si l'on empoisonnait toutes les fontaines?
+
+--Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je
+crois, de leur couper franchement le cou.
+
+Chacun proposa son moyen.
+
+--Vous êtes tous des ânes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il,
+s'adressant à Tristemplète, qu'est-ce que tu proposes?
+
+--Sire, rappelez Pierrot.
+
+--Ah! voilà un véritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan.
+Mais où est Pierrot?
+
+--Sire, il est parti.
+
+--Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous!
+
+--Sire, dit modestement Tristemplète, si Votre Majesté veut me donner
+ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.
+
+--Tu les as, dit Vantripan.
+
+Le lendemain matin, Tristemplète arriva au château de Belzébuth fort à
+propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes
+parts avec sa fiancée.
+
+La pauvre Rosine et sa mère se croyaient à leur dernier jour et
+recommandaient leurs âmes à Dieu. Pierrot lui-même, inaccessible à la
+crainte, mais désespérant de les sauver, voulait périr avec elles. Les
+diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes
+sortes de matières inflammables prises dans les magasins de l'enfer.
+Sur ces entrefaites, Tristemplète entra dans la cour.
+
+--Où est Belzébuth? dit-il en descendant de cheval.
+
+--Me voilà! dit Belzébuth encore tout froissé de sa chute. Que me
+veut-on?
+
+A la vue de Tristemplète, il se jeta dans ses bras.
+
+--Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il.
+
+--Oui, mes affaires....
+
+--C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu
+définitivement parmi nous?
+
+--Le plus tard possible, dit Tristemplète en faisant la grimace.
+
+--Tu fais le dégoûté? dit Belzébuth. Franchement tu as tort: l'enfer
+n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous
+menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?
+
+--Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristemplète. Je viens ici pour
+affaire sérieuse. Où est Pierrot?
+
+--Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons exécuté tes ordres!
+
+--Malheureux! s'écria Tristemplète, fais éteindre le feu à l'instant!
+
+--Ah bah! et pourquoi?
+
+--Éteins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.
+
+--Je ne veux pas, dit fièrement Belzébuth: il m'a rossé, il a tué ou
+blessé plus de soixante de mes soldats; je n'ai dû la vie qu'à mon
+casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il
+périra.
+
+--Il vivra, dit Tristemplète.
+
+--Il périra!
+
+--Il vivra!!
+
+--Il périra!!!
+
+A ces mots, les deux amis allaient se précipiter l'un sur l'autre.
+
+--Au nom d'Éblis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon;
+au nom de la puissance que tu auras sur moi après ma mort; au nom de cet
+anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'éternelle
+destruction, obéis, Belzébuth; éteins ces flammes.
+
+Belzébuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira à
+l'écart comme un chien à qui l'on vient d'enlever un os.
+
+--Et toi, cria Tristemplète à Pierrot, descends et ne crains rien.
+
+--Puis-je me fier à lui? dit Pierrot à la fée Aurore.
+
+--Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.
+
+--Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emmènerai avec moi ma
+fiancée et sa mère.
+
+--Emmène-les si tu veux, dit Tristemplète.
+
+Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut
+sortir du château que le dernier, de peur que, par une perfidie
+nouvelle, on fermât la porte sur elles. Il traversa les rangs des
+diables la tête haute, le regard ferme et assuré. Ses ennemis, rangés
+sur deux lignes, ne purent s'empêcher d'admirer son courage. Rosine
+disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'être aimée d'un pareil
+homme! Et la fée Aurore elle-même, qui fermait la marche, sourit en
+montrant à Belzébuth son filleul:
+
+--Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle.
+
+Le farouche Belzébuth grinçait des dents en voyant sa proie lui
+échapper. Un pouvoir plus fort que le sien le forçait à l'obéissance;
+car vous savez, mes amis, que si le démon peut tenter l'homme et le
+conduire à sa perte, l'homme, à son tour, par un privilége divin, peut
+enchaîner et dompter le démon. C'est toute la science des anciens
+magiciens, science aujourd'hui presque oubliée, négligée du moins, à
+cause des inconvénients qu'elle aurait pour le repos public et pour la
+sûreté des États, mais réelle et que cultivent encore dans la solitude
+quelques sages ignorés. Un jour, peut-être, il me sera permis de vous en
+dévoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystères ne
+sont pas faits pour être entendus par toutes les oreilles, ni répétés
+par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'étend et
+pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y
+a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une étoile qui ne
+parle à l'esprit du philosophe et qui ne lui dévoile un des secrets de
+la nature.
+
+
+
+I
+
+Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du château de Belzébuth,
+le premier soin de Pierrot fut de demander à Tristemplète, qui les avait
+suivis, où il voulait le conduire.
+
+--A la cour du roi, dit Tristemplète; et il lui apprit ce que vous savez
+déjà, et le besoin qu'on avait de ses services.
+
+--Cela m'est fort égal, dit Pierrot. J'ai mieux à faire que de me battre
+pour un roi ingrat et pour son scélérat de fils. Horribilis a voulu
+prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit périr, qu'il périsse; ce
+ne sera qu'un méchant homme de moins.
+
+--Pierrot, dit la fée Aurore, n'as-tu pas d'autre raison?
+
+--Ma vraie raison, dit Pierrot embarrassé, c'est que je ne veux plus me
+séparer de Rosine. J'ai trop souffert de son éloignement et de ses
+dangers. Je veux que désormais tout soit commun entre nous.
+
+--Voilà une raison raisonnable, dit la fée; mais rassure-toi, je me
+charge de veiller sur elle et sur sa mère. Toi, va où l'honneur
+t'appelle.
+
+--Mais... dit Pierrot.
+
+--Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver
+ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons à être heureux.
+
+--Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.
+
+Et, prenant congé de sa fiancée, il partit avec le magicien. Quelques
+secondes plus tard, il était auprès de Vantripan.
+
+Le pauvre roi était bien triste et bien malheureux. Sa fille dédaignée,
+son fils déshonoré par sa lâcheté, son armée taillée en pièces et son
+royaume envahi lui avaient ôté l'appétit. Quand Pierrot parut, il fut
+saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot,
+qui avait le coeur tendre, fut si ému de cet accueil qu'il se sentait
+lui-même envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer,
+se mirent à sangloter d'une façon pitoyable. La reine mit son mouchoir
+sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, blessée au coeur par les dédains
+de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en
+larmes.
+
+--Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau
+qui a perdu sa mère, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout
+va de travers. Tu sais ce qui est arrivé?
+
+--Je le sais, dit Pierrot.
+
+--Hélas! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le
+commandement à un benêt qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve,
+et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voilà, tout est
+réparé. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en
+fuite les Tartares, tu couperas le cou à Kabardantès, tu feras la
+conquête de Kraktaktah et de l'empire des îles Inconnues, et....
+
+--Y a-t-il encore quelque chose à faire? dit Pierrot, souriant de cette
+confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habileté.
+
+--Non, voilà tout, pour le moment.
+
+--Partons, dit alors Pierrot, et il prit congé de Sa Majesté.
+
+Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la
+princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre.
+
+Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et
+même, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait à peine de
+l'avoir aimée; mais il était trop poli et trop délicat pour lui dire une
+pareille chose en face. Cela ne se dit pas à une simple paysanne, à plus
+forte raison à une grande princesse, dont le principal défaut était
+d'être assez vaine, ce qui est pardonnable à une fille de roi, et de ne
+pas plaire à Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre à contre-coeur
+et arriva dans l'appartement de Bandoline.
+
+Elle l'attendait, à demi couchée sur un canapé, et lui fit signe de
+s'asseoir à côté d'elle. Il hésitait un peu, pressé comme il l'était de
+partir et d'échapper à une corvée assez désagréable.
+
+--Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai à vous dire ne vous
+retiendra pas longtemps.
+
+Il obéit.
+
+--Pierrot, reprit-elle, d'où vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je
+moins belle qu'autrefois?
+
+--Vous êtes toujours la reine de Beauté, répondit Pierrot en détournant
+les yeux.
+
+--Vous ai-je fait du tort?
+
+--Aucun, dit Pierrot.
+
+--Ou parce que je suis fille de roi?
+
+--Non, dit Pierrot.
+
+--Est-ce parce que j'ai refusé autrefois de vous épouser?
+
+Le pauvre Pierrot était à la torture.
+
+--On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut.
+
+Grande et triste vérité! La pauvre Bandoline rougit et pâlit. Enfin,
+elle se leva et lui dit:
+
+--Vous aimez une autre femme?
+
+--Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste.
+
+--Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit,
+ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot,
+souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincère.
+
+A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et
+se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et
+alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à
+cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire: _Jesu,
+Maria_, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait
+jamais autrement.
+
+Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le
+combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps.
+
+Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux
+dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de
+Belzébuth; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan;
+l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient,
+grâce aux moyens de transport de Tristemplète, passées en moins de deux
+heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes
+très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure, tandis que nos pères
+se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine à l'autre, et
+vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents
+lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de
+leur père, et qui, pour cela, se croient déjà des hommes. Que de progrès
+nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences
+qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique
+Chaldée!
+
+Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur
+grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par
+la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à
+Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin,
+vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans
+s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la
+muraille:
+
+--C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot
+n'y est pas.
+
+A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa
+contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent,
+et en quelques minutes parurent sur le parapet.
+
+Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé
+qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour
+lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se
+tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la
+fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait
+que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.
+
+Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et
+fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares
+se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent
+et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des
+cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de
+bataille.
+
+Je ne sais si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour
+l'_Iliade_. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans
+armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des
+Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta
+l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre
+valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que
+ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux.
+
+--En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées.
+
+A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent sur-le-champ, et,
+voyant Pierrot, firent face à l'ennemi.
+
+--En avant! cria une seconde fois Pierrot.
+
+A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui
+soutinrent le choc de pied ferme.
+
+--En avant! cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les
+rangs des Tartares.
+
+A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa
+attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les
+fossés, ils rompirent les échelles sous leur poids, et ne se crurent en
+sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni
+jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et
+Pierrot.
+
+Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient
+pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les
+Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes
+les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée
+dans le camp des Tartares.
+
+Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de
+leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Kabardantès, entouré
+de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa
+masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à
+lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde,
+qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des
+Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un
+moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à
+face avec Kabardantès.
+
+L'empereur des îles Inconnues était brave. Sa force était colossale, et
+personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il
+pâlit, et se sentit en présence de son maître. Ce n'est pas que Pierrot
+fût à beaucoup près aussi robuste que lui: Kabardantès l'emportait par
+la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un
+courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme
+et si sûre d'elle-même, que ses yeux mêmes jetaient des éclairs dans la
+bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda
+Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée.
+
+Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardantès allait tomber
+sur sa tête; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le
+tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur
+la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardantès
+fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le
+crâne du géant était invulnérable; seulement, il fut étourdi de ces deux
+coups si violents et étendit les bras en avant comme un homme qui va
+tomber.
+
+A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles-mêmes, attendant la
+fin du combat pour obéir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous préserve
+d'assister à un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est
+terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires
+dépendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire à un
+ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne se
+découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et
+toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme.
+Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de
+Kabardantès, plus impénétrable que douze écailles d'un crocodile, il
+chercha quelque arme nouvelle.
+
+Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras,
+mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et
+saisissant à deux mains un rocher énorme, il voulut le lancer sur
+Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser.
+
+Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement; il comprit le
+dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce
+cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa
+lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que
+rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot;
+celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur
+le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même
+précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec
+un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des
+deux armées.
+
+A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux
+combattants.
+
+Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus
+robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre.
+
+Il prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta
+de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa
+base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une
+chose singulière, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lèvres,
+mais de sa poitrine.
+
+Il en conclut qu'à cet endroit Kabardantès n'était pas invulnérable, et
+prit son parti sur-le-champ.
+
+Il arracha des mains d'un Tartare stupéfait, une longue lance, et
+l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra
+jusqu'au coeur, et Kabardantès tomba mort.
+
+Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient
+tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer: quel que
+fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je
+n'oserais dire si la mort de Kabardantès excita de grands regrets chez
+les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un
+long cri de joie en voyant leur ennemi à terre.
+
+--Victoire et longue vie à Pierrot! s'écrièrent-ils de toutes parts.
+
+Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses
+compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt.
+Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta
+gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette
+courte trêve en une longue et solide paix.
+
+Aussitôt les deux armées se séparèrent, et chacune regagna son camp. Les
+Chinois, ivres de joie, ne savaient comment témoigner leur tendresse au
+bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouvé en lui un protecteur,
+un père, un frère, un ami. Quand il demanda ce qu'était devenu
+Horribilis, on lui répondit en riant qu'il avait pris le chemin de
+Pékin, et qu'au train dont il était parti, il devait déjà être arrivé.
+
+L'autre armée était fort divisée. Après la mort de Kabardantès et de
+Pantafilando, il n'y avait plus d'héritier du trône, la dynastie était
+éteinte: perte médiocre, car il y a toujours plus de rois sans royaumes
+que de royaumes sans rois. Au reste, rien n'était plus facile que de
+faire un roi: on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des
+principales familles étaient au camp, chacun d'eux s'offrit pour
+candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et son courage. La
+discussion fut très-vive: chacun des orateurs avait le sabre au poing,
+et paraissait disposé à soutenir son droit de toutes les manières. Enfin
+l'un des plus âgés, qui, par hasard, n'avait aucune prétention au trône,
+ouvrit un avis qui fut bientôt approuvé de tous.
+
+--Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin
+qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, après les
+Français, le plus brave peuple de l'univers. Il faut qu'il n'ait point
+de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun
+parti au détriment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse
+ces deux conditions.
+
+--Qui donc? cria-t-on tout d'une voix.
+
+--C'est Pierrot.
+
+Cette proposition, par un hasard singulier, réunit toutes les voix: on
+offrit le trône à Pierrot, qui le refusa.
+
+--Je n'en suis pas digne, répondit-il modestement.
+
+La vérité est que Pierrot, devenu sage par l'expérience, et connaissant
+la difficulté de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une
+affaire si épineuse.
+
+--Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire;
+pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma
+famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de
+moi, mais je ne veux pas régner. Dans ce métier-là, le plus habile fait
+chaque jour cent sottises irréparables; que ferai-je, moi qui ne suis
+qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, élever mes enfants,
+cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois,
+mais rarement, de bons conseils à ceux qui me les demanderont avec un
+coeur sincère: la Providence se chargera du reste.
+
+Peut-être trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot était un peu
+égoïste. Le vieil Alcofribas le trouve très-sage et l'approuve en tout
+point. Pour moi, je ne sais qu'en dire.
+
+L'égoïsme de Pierrot est d'une espèce si rare, qu'il touche à la vertu
+la plus pure et au désintéressement le plus extraordinaire il y touche
+de si près, qu'en vérité j'aurais de la peine à l'en distinguer.
+
+Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont
+libres.
+
+Les Tartares ne se laissèrent point décourager par un premier refus; au
+contraire, aiguillonnés comme la plupart des hommes par cette obstacle,
+ils revinrent à la charge et demandèrent enfin à Pierrot de leur
+choisir un roi de sa façon.
+
+--Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui réunisse
+toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles.
+
+--Eh bien, dit Pierrot, proclamez la république.
+
+A ces mots, tout le monde prit à la fois la parole et voulut donner son
+avis.
+
+Le fracas devint étourdissant.
+
+L'un dit que la république était l'anarchie; l'autre, que c'était le
+gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre, que
+c'était le moins ennuyeux des gouvernements, à cause du changement
+perpétuel des gouvernants et des systèmes; un quatrième dit que cela
+convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux
+Tartares, parce qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire
+un tour de promenade.
+
+Quand il revint, on avait opté pour la monarchie: Trautmanchkof avait
+été nommé empereur.
+
+Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit les prisonniers
+chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconnaître.
+
+Pierrot, ayant accompli sa tâche, fit réparer la grande muraille, laissa
+le commandement de l'armée chinoise à des officiers aguerris, et alla
+retrouver Vantripan.
+
+Le bruit de ses exploits l'avait précédé.
+
+Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour
+d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir à sa droite pendant le
+dîner, et but à sa santé plus de six bouteilles, en le proclamant le
+vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de
+l'admiration du monde.
+
+Ce gros Vantripan était un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce
+qu'il devait à Pierrot. Quant à celui-ci, toujours modeste, il ne
+pensait qu'à rejoindre sa chère Rosine et à goûter un repos qu'il avait
+si bien gagné.
+
+Enfin arriva ce jour si longtemps désiré.
+
+Pierrot partit seul, monté sur Fendlair qui piaffait, caracolait et
+galopait comme s'il avait compris la joie de son maître.
+
+Il arriva à la porte de la ferme.
+
+Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait
+pas voulu lui annoncer son arrivée; aussi était-elle en négligé du
+matin; mais ce négligé, mes chers amis, eût été envié des plus grandes
+et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute
+la coquette simplicité.
+
+Écoutez la description qu'en donne le sage Alcofribas.
+
+«Elle était vêtue, dit-il, d'une robe blanche d'étoffe simple et unie.
+Cette robe, qu'elle avait taillée elle-même, se drapait naturellement
+autour de son corps comme les étoffes qui couvrent les statues des
+impératrices de Rome; mais vous concevez assez la supériorité que
+devait avoir la nature vivante et animée, disposant de l'une des plus
+belles créatures qui depuis Ève aient enchanté les regards des hommes,
+sur l'artiste qui sculpte un marbre inanimé et qui cherche, à force de
+génie, à reproduire quelque faible image de l'éternelle beauté. Sa
+taille souple et sans corset donnait à sa démarche une grâce
+incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge noué autour de son cou
+relevait l'éclat de son teint qui était blanc, rosé et presque
+transparent. Ses cheveux, négligemment attachés, comme ceux de Diane
+chasseresse, retombaient sur ses épaules dans un désordre charmant...»
+
+Peut-être trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible idée de la
+beauté qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tirées de la
+sculpture et de l'antiquité, sont un peu obscures pour qui n'a jamais
+visité le musée du Louvre.
+
+Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet
+en toutes choses.
+
+Le vieil Alcofribas avait passé sa vie entière dans l'étude des
+sciences, et il avait un peu négligé les lettres.
+
+Le binôme de Newton lui était plus familier que l'éloquence, et les
+découvertes paléontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne
+sont pas la millième partie des choses que ce vieux magicien avait
+inventées et publiées dans des livres mystérieux qui furent autrefois
+brûlés par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier
+exemplaire a été découvert il y a six mois, dans les ruines de
+Samarcande, par un de mes amis, qui est allé visiter les bords de
+l'Oxus.
+
+Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et mystérieuses
+conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu'à présent
+dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer
+jusqu'à Strasbourg; de Strasbourg vous iriez à Vienne, en chemin de fer;
+de Vienne vous iriez à Constantinople moitié en chemin de fer, moitié
+par terre; de Constantinople à Scutari par mer; de Scutari à Damas avec
+la caravane des pèlerins de la Mecque; de Damas à Bassorah par chameaux,
+à travers les déserts de la Mésopotamie; de Bassorah, qui est sur le
+Tigre, à Hérat, à pied, à cheval, en voiture ou en ballon, suivant
+l'occasion; de Hérat aux Portes de fer qui gardent l'entrée du Khoraçan;
+des Portes de fer à l'Oxus et à Samarcande, capitale du pays de Sogd.
+
+Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand
+caravansérail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants
+venus d'Europe, ce qui éveillerait la curiosité et le soupçon.
+
+Vous traverserez le caravansérail dans toute sa longueur, deux fois;
+vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne
+diagonale entre les deux extrémités les plus éloignées du bâtiment, car
+il est de forme irrégulière.
+
+Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux
+mots: _kara, brankara_, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule
+magique consacrée; puis vous sortirez du caravansérail, vous suivrez la
+première rue à gauche, qui est la rue Râhkhr (Râhkhr, en tartare,
+signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards à barbe blanche
+qui sont rangés en cercle et assis à terre, les jambes croisées.
+
+Ils cherchent sur la tête et dans les cheveux les uns des autres ce
+petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains;
+quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'écrasent
+entre les pouces. Ne cherchez pas à leur parler ni à les aider, ce
+serait inutile; suivez la seconde rue à droite, la première à gauche, la
+troisième à droite, la seconde à gauche, la quatrième à gauche et à
+droite.
+
+Là, vous prendrez la première à gauche, et vous vous arrêterez devant
+une maison que rien ne distingue de toutes les autres.
+
+N'allez pas plus loin, c'est là.
+
+Vous entrerez dans une allée sombre, vous monterez un étage, vous
+enfilerez un long corridor, vous monterez un autre étage, vous entrerez
+dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six
+marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches;
+vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte
+secrète dont vous n'aurez pas la clef.
+
+Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de
+serrure.
+
+Vous direz: Ce n'est pas ce que je demande; vous remonterez encore trois
+marches, et vous serez dans l'antichambre.
+
+Là, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais
+vous verrez une main qui, seule en l'air et détachée de tout corps
+visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre.
+
+Cette main est noueuse et ridée: on voit qu'elle a beaucoup souffert;
+c'est celle du vieil Alcofribas.
+
+Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet poudreux, que le
+domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par
+ordre de son maître.
+
+Ne vous arrêtez pas à regarder les globes et les cartes astronomiques,
+ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessinée sur
+le mur; allez droit à la table où la main vous conduit, poussez le
+ressort d'une boîte en bois de cèdre.
+
+La boîte s'ouvrira, et vous verrez le fameux manuscrit écrit dans la
+langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le règne de
+Cyrus.
+
+Vous ferez signe que vous ne comprenez pas.
+
+La main fera signe que vous êtes des imbéciles, vous prendra par le bras
+et vous jettera à la porte.
+
+Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris,
+si bon vous semble, à moins que vous ne préfériez déchiffrer les
+inscriptions laissées par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, sur
+les murs de son palais dont on voit les ruines à Samarcande.
+
+Ici vous me demanderez peut-être à quoi sert un si long voyage, puisque,
+après tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Alcofribas.
+
+Mes enfants, vous êtes trop aimables pour que je ne vous dise pas la
+vérité tout entière.
+
+A quoi servent toutes les choses de ce monde? A passer, ou, si vous
+voulez, à tuer le temps, jusqu'à ce que nous allions tous ensemble en
+paradis.
+
+Il y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour du monde, et qui
+n'avaient pas d'autre but que de voir plus tôt le terme des soixante ans
+de vie dont le ciel leur avait fait présent.
+
+Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne,
+Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de fer, Samarcande et la
+main du vieil Alcofribas?
+
+Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une année.
+
+C'est toujours une année pendant laquelle vous avez eu un désir violent,
+une vraie passion, c'est-à-dire ce qui fait vivre et soutient les
+hommes; car, faibles créatures que nous sommes, nous n'avons en
+nous-mêmes aucun principe de vie.
+
+Tout nous vient du dehors, et Dieu l'a voulu ainsi, pour que nous
+eussions sans cesse recours à lui.
+
+Il est temps de laisser ce sujet. Je commence à prêcher, je crois, et
+vous, enfants, à bâiller.
+
+Écoutez plutôt l'histoire de notre ami Pierrot.
+
+Elle touche à sa fin, car le vieil Alcofribas dit très-bien:
+
+«Il n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du
+bonheur.»
+
+Et Pierrot avait enfin mérité d'être heureux.
+
+Je ne vous ferai pas le récit de sa conversation avec la belle Rosine;
+vous sentez bien qu'elle dut être très-intéressante, car tous les deux
+avaient autant d'esprit que les anges, et les sujets de conversation ne
+leur manquaient pas.
+
+Qu'il vous suffise de savoir que la mère de Rosine fut obligée de venir
+les chercher elle-même et de leur rappeler que le déjeuner était servi
+depuis plus d'une heure.
+
+Deux jours après, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait
+voulu assister au mariage de Pierrot, et lui témoigner par là une amitié
+sincère.
+
+De son côté, Pierrot dit qu'il ne désirait qu'une occasion de lui
+prouver son dévouement, et cette occasion ne tarda guère à se présenter,
+comme nous le dirons en son lieu.
+
+Le lendemain, on signa le contrat.
+
+Le père et la mère de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le
+chemin des airs, où ils avaient suivi la fée Aurore.
+
+Je laisse à deviner la joie et les embrassements de cette heureuse
+famille.
+
+Le mariage se fit dans la maison de la mère de Rosine.
+
+Il y avait pêle-mêle des rois, des princesses du sang, des bourgeois,
+des paysans, des soldats, et un évêque, monseigneur de Bangkok, dans le
+royaume de Siam, qui donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux
+époux.
+
+La fée Aurore présidait toute l'assemblée, et après le repas, grâce à
+ses soins, l'orchestre des génies, conduit par le propre chef de musique
+du roi Salomon, donna un bal magnifique.
+
+Ainsi finissent les aventures de Pierrot.
+
+«Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop
+longues!»
+
+Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut
+extrêmement paisible.
+
+Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident
+n'eut pas de suites fâcheuses.
+
+Le prince Horribilis, impatient de monter sur le trône, fit révolter
+contre son père une partie de l'armée.
+
+Vantripan, effrayé, alla se réfugier chez Pierrot, qui le reçut à bras
+ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta à cheval et
+courut au-devant des révoltés.
+
+A sa vue, ceux-ci posèrent les armes et demandèrent grâce. Pierrot leur
+pardonna et se fit livrer Horribilis.
+
+Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les
+supplices, et dont le caractère, naturellement généreux, s'était encore
+adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa grâce et se contenta de
+le faire exiler.
+
+Horribilis, à quelques jours de là, fut pris par les Tartares et pendu à
+un arbre avec son ami Tristemplète.
+
+Cet événement ne fit de peine à personne.
+
+Deux ans après, Vantripan mourut, laissant le trône à sa fille, qui
+voulut confier le gouvernement à Pierrot; mais celui-ci la remercia et
+refusa de sortir de sa retraite.
+
+Toutefois, elle venait souvent lui demander conseil, et Trautmanchkof,
+l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au
+fond de ses déserts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au
+commandement de l'armée chinoise.
+
+Ainsi, quoiqu'il ne fût qu'un simple particulier, et qu'il ne voulût pas
+être autre chose, il gouvernait en réalité l'empire par ses vertus, son
+expérience et son courage.
+
+Il vécut fort longtemps, employant sa fortune, que les libéralités de
+Vantripan avaient rendue immense, à fonder des écoles et des
+bibliothèques, à construire des canaux, à réparer les grandes routes et
+à faire des expériences agricoles dont il publiait le résultat, afin que
+tout le monde pût en profiter.
+
+C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouvé, il y a
+vingt ans, et dont ils se sont attribué le mérite. Il inventa encore
+beaucoup d'autres choses qu'on réinventera plus tard sans aucun doute,
+et que je ferai connaître au public dès que j'aurai terminé la
+traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est caché dans une
+vieille maison de Samarcande.
+
+Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'était que Pierrot, et comme
+il avait bien profité des leçons de la fée Aurore.
+
+Son nom est resté fort célèbre à la Chine et dans le vaste empire des
+îles Inconnues; de là il fut porté en Europe par Plancarpin, qui en
+entendit parler, aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se
+mêlèrent à l'histoire véridique que je viens de vous conter.
+
+«Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais
+été glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le représentent
+souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous
+faire rire.
+
+«On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter
+ce nom respectable.
+
+«Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis
+que Pierrot a vécu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un
+saint.»
+
+Je vous souhaite, mes amis, de faire la même chose!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
+Jules Bardoux, directeur.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du célèbre Pierrot
+by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU ***
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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diff --git a/17106-h.zip b/17106-h.zip
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,7256 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Histoire Du Célèbre Pierrot, Par Alfred Assollant.
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+ </head>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du célèbre Pierrot
+by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire fantastique du célèbre Pierrot
+ Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par
+ Alfred Assollant
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: November 19, 2005 [EBook #17106]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>HISTOIRE DU C&Eacute;L&Egrave;BRE PIERROT</h1>
+
+<h2>SOCI&Eacute;T&Eacute; ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE</h2>
+
+<h2>Jules Bardoux directeur.</h2>
+
+<h2>&Eacute;CRITE</h2>
+
+<h2>PAR LE MAGICIEN ALCOFRIBAS</h2>
+
+<h2>TRADUITE DU SOGDIEN PAR ALFRED ASSOLLANT</h2>
+
+<h2>TROISI&Egrave;ME &Eacute;DITION</h2>
+
+<h2>PARIS</h2>
+
+<h2>LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE</h2>
+
+<h2>15, RUE SOUFFLOT, 15</h2>
+<div class="center">
+ <img src="images/008.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+
+<h2>1885</h2>
+
+<h2>Tous droits r&eacute;serv&eacute;s</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>TABLE:</h2>
+<table summary="table"><tr><td>
+<a href="#I"><b>&nbsp;&nbsp;I. PREMI&Egrave;RE AVENTURE DE PIERROT</b></a><br />
+<a href="#II"><b>&nbsp;II. DEUXI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br />
+<a href="#III"><b>III. TROISI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br />
+<a href="#IV"><b>&nbsp;IV. QUATRI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br />
+<a href="#V"><b>&nbsp;&nbsp;V. CINQUI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>&nbsp;VI. SIXI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</b></a><br />
+</td></tr></table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>HISTOIRE DU C&Eacute;L&Egrave;BRE PIERROT</h1>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<h3>PREMI&Egrave;RE AVENTURE DE PIERROT</h3>
+
+<h3>COMMENT PIERROT DEVINT UN GRAND GUERRIER</h3>
+
+
+<p>Pierrot naquit enfarin&eacute;: son p&egrave;re &eacute;tait meunier; sa m&egrave;re &eacute;tait meuni&egrave;re.
+Sa marraine &eacute;tait la f&eacute;e Aurore, la plus jeune fille de Salomon, prince
+des g&eacute;nies.</p>
+
+<p>Aurore &eacute;tait la plus charmante f&eacute;e du monde: elle avait les cheveux
+noirs, le front de moyenne grandeur, mais droit et arrondi, un nez
+retrouss&eacute;, fin et charmant, une bouche petite qui laissait voir dans ses
+sourires des dents admirables. Son teint &eacute;tait blanc comme le lait, et
+ses joues avaient cette nuance rose et transparente qui est inconnue
+aux habitants de ce grossier monde sublunaire. Quant &agrave; ses yeux, &ocirc; mes
+amis! jamais vous n'en avez vu, jamais vous n'en verrez de pareils. Les
+&eacute;toiles du firmament ne sont aupr&egrave;s que des becs de gaz fumeux; la lune
+n'est qu'une vieille et sale lanterne.</p>
+
+<p>Dans ces yeux si beaux, si doux, si lumineux, on voyait resplendir un
+esprit extraordinaire et une bont&eacute; supr&ecirc;me. Oh! quelle marraine avait le
+fortun&eacute; Pierrot!</p>
+
+<p>Les f&eacute;es, qui sont de grandes dames, ne fr&eacute;quentent gu&egrave;re de simples
+meuniers; mais Aurore &eacute;tait si compatissante, qu'elle n'aimait que la
+soci&eacute;t&eacute; des pauvres et des malheureux. Un jour qu'elle se promenait
+seule dans la campagne, elle passa pr&egrave;s de la maison du meunier juste au
+moment o&ugrave; Pierrot, qui venait de na&icirc;tre, criait et demandait le sein de
+sa m&egrave;re; elle entra dans le moulin, pouss&eacute;e par une curiosit&eacute; bien
+naturelle aux dames.</p>
+
+<p>Comme elle entrait, Pierrot cessa de crier pour lui tendre les bras.
+Aurore en fut si charm&eacute;e qu'elle le prit sur-le-champ, l'embrassa, le
+caressa, l'endormit, le repla&ccedil;a dans son berceau et ne voulut pas sortir
+du moulin avant d'avoir obtenu la promesse qu'elle serait choisie pour
+marraine de l'enfant.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle tint Pierrot sur les fonts baptismaux et voulut lui
+faire un pr&eacute;sent, suivant la coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-elle, je pourrais te rendre plus riche que tous les
+rois de la terre; mais &agrave; quoi sert la richesse, si ce n'est &agrave; corrompre
+et endurcir ceux qui la poss&egrave;dent? Je pourrais te donner le bonheur;
+mais il faut l'avoir m&eacute;rit&eacute;. Je veux te donner deux choses: l'esprit et
+le courage, qui te d&eacute;fendront contre les autres hommes; et une
+troisi&egrave;me: la bont&eacute;, qui les d&eacute;fendra contre toi. Ces trois choses ne
+t'emp&ecirc;cheront pas de rencontrer beaucoup d'ennemis et d'essuyer de
+grands malheurs; mais, avec le temps, elles te feront triompher de tout.
+Au reste, si tu as besoin de moi, voici un anneau que je t'ordonne de ne
+jamais quitter. Quand tu voudras me voir, tu le baiseras trois fois en
+pronon&ccedil;ant mon nom. En quelque lieu de la terre ou du ciel que je sois,
+je t'entendrai et je viendrai &agrave; ton secours.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment Pierrot fut baptis&eacute;. Je passe sous silence les drag&eacute;es
+dont la f&eacute;e Aurore r&eacute;pandit une si grande quantit&eacute; qu'elle couvrit tout
+le pays, et que les enfants du village en ramass&egrave;rent deux cent
+cinquante mille boisseaux et demi, sans compter ce que croqu&egrave;rent les
+oiseaux du ciel, les li&egrave;vres et les &eacute;cureuils.</p>
+
+<p>Quand Pierrot eut dix-huit ans, la f&eacute;e Aurore le prit &agrave; part et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami Pierrot, ton &eacute;ducation est termin&eacute;e. Tu sais tout ce qu'il
+faut savoir: tu parles latin comme Cic&eacute;ron et grec comme D&eacute;mosth&egrave;nes; tu
+sais l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le cophte, l'h&eacute;breu,
+le sanscrit et le chald&eacute;en; tu connais &agrave; fond la physique, la
+m&eacute;taphysique, la chimie, la chiromancie, la magie, la m&eacute;t&eacute;orologie, la
+dialectique, la sophistique, la clinique et l'hydrostatique; tu as lu
+tous les philosophes et tu pourrais r&eacute;citer tous les po&euml;tes; tu cours
+comme une locomotive et tu as les poignets si forts et si bien attach&eacute;s,
+que tu pourrais porter, &agrave; bras tendu, une &eacute;chelle au sommet de laquelle
+serait un homme qui tiendrait lui-m&ecirc;me la cath&eacute;drale de Strasbourg en
+&eacute;quilibre sur le bout de son nez. Tu as bonnes dents, bon pied, bon
+oeil. Quel m&eacute;tier veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux &ecirc;tre soldat, dit Pierrot; je veux aller &agrave; la guerre, tuer
+beaucoup d'ennemis, devenir un grand capitaine et acqu&eacute;rir une gloire
+immortelle qui fera parler de moi in <i>soecula soeculorum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen</i>, dit la f&eacute;e en riant. Tu es jeune encore, tu as du temps &agrave;
+perdre. J'y consens; mais s'il t'arrive quelque accident, ne me le
+reproche pas.... Ces enfants des hommes, ajouta-t-elle plus bas et comme
+se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me, se ressemblent tous, et le plus sens&eacute; d'entre
+eux mourra sans avoir eu plus de bon sens que son grand-p&egrave;re Adam quand
+il sortit du paradis terrestre.</p>
+
+<p>Pierrot avait bien entendu l'apart&eacute;, mais il n'en fit pas semblant. &laquo;Il
+n'y a pire sourd, dit le proverbe, que celui qui ne veut pas entendre.&raquo;
+Ses yeux &eacute;taient &eacute;blouis des splendeurs de l'uniforme, des &eacute;paulettes
+d'or, des pantalons rouges, des tuniques bleues, des croix qui brillent
+sur les poitrines des officiers sup&eacute;rieurs. Le sabre qui pend &agrave; leur
+ceinture lui parut le plus bel instrument et le plus utile qu'e&ucirc;t jamais
+invent&eacute; le g&eacute;nie de l'homme. Quant au cheval, et tous mes lecteurs me
+comprendront sans peine, c'&eacute;tait le r&ecirc;ve de l'ambitieux Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Il est glorieux d'&ecirc;tre fantassin, disait-il; mais il est divin d'&ecirc;tre
+cavalier. Si j'&eacute;tais Dieu, je d&icirc;nerais &agrave; cheval.</p>
+
+<p>Son r&ecirc;ve &eacute;tait plus pr&egrave;s de la r&eacute;alit&eacute; qu'il ne le croyait.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse ton p&egrave;re et ta m&egrave;re, dit la f&eacute;e, et partons.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc allons-nous? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;A la gloire, puisque tu le veux; et prenons garde de ne pas nous
+rompre le cou, la route est difficile.</p>
+
+<p>Qui pourrait dire la douleur de la pauvre meuni&egrave;re quand elle apprit le
+projet de Pierrot?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit-elle, je t'ai nourri de mon lait, r&eacute;chauff&eacute; de mes caresses
+et de mes baisers, &eacute;lev&eacute;, instruit, pour que tu te fasses tuer au
+service du roi! Quel besoin as-tu d'&ecirc;tre soldat, malheureux Pierrot? Te
+manque-t-il quelque chose ici? Ce que tu as voulu, en tout temps, ne
+l'avons-nous pas fait? Ne te l'avons-nous pas donn&eacute;? Pierrot, je t'en
+supplie, ne me donne pas la douleur de te voir un jour rapport&eacute; ici mort
+ou estropi&eacute;. Que ferions-nous alors? Que fera ton p&egrave;re, dont le bras se
+fatigue et ne peut plus travailler? Comment et de quoi vivrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, pauvre m&egrave;re, dit l'ent&ecirc;t&eacute; Pierrot, c'est ma vocation. Je
+le sens, je suis n&eacute; pour la guerre.</p>
+
+<p>Ici la m&egrave;re se mit &agrave; pleurer. Le meunier, qui n'avait encore rien dit,
+rompit le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux t'en aller, Pierrot, si tu sens que c'est ta vocation, quoique
+ce soit une vocation singuli&egrave;re que celle de couper la t&ecirc;te &agrave; un homme,
+ou de lui fendre le ventre d'un coup de sabre et de r&eacute;pandre &agrave; terre ses
+entrailles. La voix des parents n'a appris, n'apprend et n'apprendra
+jamais rien aux enfants. Ils ne croient que l'exp&eacute;rience! Va donc, et
+t&acirc;che d'acqu&eacute;rir cette exp&eacute;rience au meilleur march&eacute; possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pierrot, ne faut-il pas combattre pour sa patrie?</p>
+
+<p>&mdash;Quand la patrie est attaqu&eacute;e, dit le meunier, il faut que les enfants
+courent &agrave; l'ennemi et que les p&egrave;res leur montrent le chemin; mais il n'y
+a aucun danger, mon pauvre Pierrot, tu le sais bien: nous sommes en paix
+avec tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Encore un <i>mais</i>! Va! pars! lui dit son p&egrave;re en l'embrassant.</p>
+
+<p>Pierrot partit fort chagrin, mais obstin&eacute; dans sa r&eacute;solution. Si la
+bonne f&eacute;e avait piti&eacute; de la douleur de ses parents, elle savait fort
+bien qu'un peu d'exp&eacute;rience &eacute;tait n&eacute;cessaire pour rabattre la
+pr&eacute;somption de Pierrot, et elle avait confiance dans l'avenir.</p>
+
+<p>Ils march&egrave;rent longtemps c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sans rien dire. Enfin, apr&egrave;s
+plusieurs jours, ils arriv&egrave;rent dans le palais du roi. L&agrave;, Pierrot fut
+si &eacute;bloui des colonnes de marbre, des grilles en fer dor&eacute;, des gardes
+chamarr&eacute;s d'or, et des cavaliers qui couraient au galop le sabre en
+main, &agrave; travers la foule, pour annoncer le passage de Sa Majest&eacute;, qu'il
+oublia compl&eacute;tement les remontrances de ses parents.</p>
+
+<p>Comme il regardait, bouche b&eacute;ante, un spectacle si nouveau, le roi passa
+en carrosse, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; et suivi d'une nombreuse escorte. Il &eacute;tait midi
+moins cinq minutes, et la famille royale, au retour de la promenade,
+allait d&icirc;ner. Aussi le cocher paraissait fort press&eacute;, dans la crainte de
+faire attendre Sa Majest&eacute;. Tout &agrave; coup un accident inattendu arr&ecirc;ta le
+carrosse. Un des chevaux de l'escorte fit un &eacute;cart, et le page qui le
+montait, et qui &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s de l'&acirc;ge de Pierrot, fut jet&eacute; contre
+une borne et eut la t&ecirc;te fracass&eacute;e. Tous les autres s'arr&ecirc;t&egrave;rent au m&ecirc;me
+instant pour lui porter secours ou au moins pour ne pas le fouler sous
+les pieds des chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce? dit aigrement le roi en mettant la t&ecirc;te &agrave; la
+porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, r&eacute;pondit un page, c'est un de mes camarades qui vient de se tuer
+en tombant de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Le butor! dit le roi; qu'on l'enterre et qu'un autre prenne sa place.
+Faut-il, parce qu'un maladroit s'est bris&eacute; la t&ecirc;te, m'exposer &agrave; trouver
+mon potage refroidi?</p>
+
+<p>Il parlait fort bien, ce grand roi. Si chaque souverain, ayant trente
+millions d'hommes &agrave; conduire, pensait &agrave; chacun d'eux successivement et
+sans rel&acirc;che pendant quarante ans de r&egrave;gne, il ne lui resterait pas une
+minute pour manger, boire, dormir, se promener, chasser et penser &agrave;
+lui-m&ecirc;me. Encore ne pourrait-il, en toute sa vie, donner &agrave; chacun de ses
+sujets qu'une demi-minute de r&eacute;flexion. &Eacute;videmment c'est trop peu pour
+chacun. C'&eacute;tait aussi l'opinion du grand Vantripan, empereur de Chine,
+du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'&icirc;le de Cor&eacute;e, et de tous les
+Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basan&eacute;s qu'il a plu
+au ciel de faire na&icirc;tre entre les monts Koukounoor et les monts
+Himalaya. Aussi, ne pouvant penser &agrave; tous ses sujets, en gros ou en
+d&eacute;tail, il ne pensait qu'&agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Par l'&eacute;num&eacute;ration des &Eacute;tats de ce grand roi, vous voyez, mes amis, que
+la Chine fut le premier th&eacute;&acirc;tre des exploits de Pierrot. Il ne faudrait
+pas croire pour cela que Pierrot f&ucirc;t Chinois. Il &eacute;tait n&eacute;, au contraire,
+fort loin de l&agrave;, dans la for&ecirc;t des Ardennes; mais la f&eacute;e, par un
+enchantement dont elle a gard&eacute; le secret, sans quoi je vous le dirais
+bien volontiers, l'avait, au bout de trois jours de marche, et pendant
+son sommeil, transport&eacute;, sans qu'il s'en aper&ccedil;&ucirc;t, sur les bords du
+fleuve Jaune, o&ugrave; se d&eacute;salt&egrave;rent, en remuant &eacute;ternellement la t&ecirc;te, des
+mandarins aux yeux de porcelaine. Mais revenons &agrave; la col&egrave;re du roi quand
+il craignit de trouver son potage refroidi.</p>
+
+<p>Au bruit de cette royale col&egrave;re, toute l'escorte trembla. Le grand roi
+&eacute;tait d'humeur &agrave; faire sauter comme des noisettes les t&ecirc;tes de trois
+cents courtisans pour venger une injure si grave. Chacun cherchait des
+yeux, dans la foule, un rempla&ccedil;ant au malheureux page.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Aurore poussa de la main le coude de Pierrot. Celui-ci, sans
+balancer, saisit les r&ecirc;nes, met le pied &agrave; l'&eacute;trier et monte &agrave; cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Ton nom? dit Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, sire, pour vous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un dr&ocirc;le bien hardi. Qui t'a dit de monter &agrave; cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Vous-m&ecirc;me, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, sire. N'avez-vous pas dit: Qu'on l'enterre et qu'un autre prenne
+sa place!&raquo; Je prends sa place. Toute la terre ne vous doit-elle pas
+ob&eacute;issance? J'ai ob&eacute;i.</p>
+
+<p>&mdash;Et la casaque d'uniforme?</p>
+
+<p>Ici Pierrot fut embarrass&eacute; un instant, mais la f&eacute;e vint &agrave; son secours.
+Elle le toucha de sa baguette: en un clin d'oeil Pierrot fut habill&eacute;
+comme ses nouveaux camarades. Alors le roi, qui s'&eacute;tait pench&eacute; vers le
+fond du carrosse pour parler &agrave; la reine, se retourna brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot, je suis pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu es habill&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, ne vous ai-je pas dit que toute la terre vous doit ob&eacute;issance?
+Vous avez voulu que je prisse l'uniforme. Je l'ai pris.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un grand prodige, dit Vantripan; mais mon potage ne vaut plus
+rien. Au palais, et au galop.</p>
+
+<p>En une minute le carrosse, l'escorte et Pierrot disparurent, laissant
+trente mille badauds stup&eacute;faits de la hardiesse de Pierrot, de sa
+promptitude &agrave; s'habiller, et de la bont&eacute; du grand Vantripan. Dans le
+m&ecirc;me moment, la pluie qui tombait les for&ccedil;a de rentrer dans leur
+famille, o&ugrave; tout le reste de la journ&eacute;e et les trois jours suivants on
+ne parla d'autre chose que du nouveau page.</p>
+
+<p>Pierrot &eacute;tait &eacute;merveill&eacute; de son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! disait-il, en si peu de temps me voil&agrave; admis &agrave; la cour, et en
+passe de faire une belle fortune. Qui sait?</p>
+
+<p>Au milieu de ces pens&eacute;es ambitieuses, on arriva au palais. Pierrot
+voulut descendre de cheval comme les autres et suivre le roi pour d&icirc;ner,
+mais le gouverneur des pages l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Montez votre garde d'abord, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je meurs de faim, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;pliquez? huit jours d'arr&ecirc;ts. Mais d'abord, sabre en main et
+restez &agrave; cheval devant le vestibule; voici la consigne: Quiconque
+entrera sans laisser passer, vous lui couperez le cou; et si vous y
+manquez, on vous le coupera &agrave; vous-m&ecirc;me pour vous apprendre &agrave; vivre.</p>
+
+<p>Ce disant, le gouverneur monta d'un air grave dans son appartement, o&ugrave;
+l'attendait un bon d&icirc;ner avec un bon feu et d'excellent vin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au mois de novembre, et Pierrot, chamarr&eacute; d'or, mais l&eacute;g&egrave;rement
+v&ecirc;tu, montait sa garde &agrave; cheval devant le vestibule. Devant lui, des
+cuisines royales montaient &agrave; chaque instant une foule de plats
+succulents, les uns pour le roi, d'autres pour les officiers de sa
+maison, pour ses ministres, pour les femmes de chambre de la reine, pour
+les ma&icirc;tres d'h&ocirc;tel, pour tout le monde enfin, except&eacute; le d&eacute;sol&eacute;
+Pierrot. Chaque plat laissait un parfum exquis dont &eacute;taient
+douloureusement excit&eacute;es les papilles nerveuses du malheureux page.</p>
+
+<p>Les marmitons riaient en passant pr&egrave;s de lui, et se le montraient l'un &agrave;
+l'autre avec des gestes moqueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un cavalier dont la digestion sera facile, dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Habit de velours, ventre de son, dit un autre.</p>
+
+<p>Pierrot, mouill&eacute; de pluie, morfondu, ne pouvant souffler dans les
+doigts de sa main gauche qui tenait la bride du cheval, ni dans les
+doigts de sa main droite qui tenait le sabre, affam&eacute; de plus, donnait de
+bon coeur au diable le roi, la reine, la cour, les courtisans et la
+maudite envie qu'il avait eue de quitter son p&egrave;re et sa m&egrave;re, et
+d'entrer au service militaire.</p>
+
+<p>Enfin la f&eacute;e Aurore eut compassion de ses souffrances.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit-elle, cherche dans la sacoche de ton cheval, et mange.</p>
+
+<p>Or dans la sacoche il n'y avait qu'un morceau de pain sec et fort dur,
+que le pauvre affam&eacute; d&eacute;vora en quelques minutes. Ainsi se r&eacute;alisa son
+r&ecirc;ve de d&icirc;ner &agrave; cheval.</p>
+
+<p>Comme il finissait, trois heures sonn&egrave;rent. Vantripan avait d&icirc;n&eacute;, lui
+aussi, mais beaucoup mieux, et plus &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre de biche! dit-il en paraissant sur le balcon du premier &eacute;tage
+du palais, j'ai solidement d&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Et il d&eacute;fit son ceinturon pour respirer plus &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce page qui monte la garde? ajouta-t-il en abaissant son
+regard royal sur le pauvre Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit un officier, c'est ce jeune homme qui s'est offert si
+singuli&egrave;rement au service de Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit le roi, quand j'ai bien mang&eacute; et bien bu, je veux que
+tous mes sujets soient heureux. Approche ici, page; et toi, dit-il au
+ministre de la guerre qui avait d&icirc;n&eacute; avec lui, tire ton sabre, et
+d&eacute;coupe-moi ce chapon r&ocirc;ti.</p>
+
+<p>Pierrot s'approcha, et Vantripan lui lan&ccedil;a le chapon. Pierrot le re&ccedil;ut
+si adroitement qu'il fit l'admiration g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Les gens qui ont bien d&icirc;n&eacute; ne sont pas, comme on sait, difficiles sur le
+choix de leurs plaisanteries, et celles des rois, quelle qu'en soit la
+tournure, sont toujours excellentes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le chapon vint une bouteille de vin, puis un petit pain, puis des
+g&acirc;teaux. Finalement Pierrot d&icirc;na mieux qu'il ne l'avait esp&eacute;r&eacute;; mais il
+voyait rire toute la cour, et ce rire ne lui faisait pas plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je d&icirc;ne avec mes parents, pensait-il, le d&icirc;ner n'est pas friand,
+mais je ne mange les restes de personne, et personne ne se moque de moi.</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e indigna Pierrot. Quand il eut fini, et cela dura quelques
+minutes &agrave; peine, tant il montra d'activit&eacute;, Vantripan le fit monter pr&egrave;s
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il est aux arr&ecirc;ts, dit le gouverneur des pages.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ainsi qu'on m'ob&eacute;it? dit le roi d'une voix tonnante. Va
+toi-m&ecirc;me prendre sa place, et garde les arr&ecirc;ts pendant six mois.</p>
+
+<p>Le gouverneur descendit la t&ecirc;te basse et prit la place de Pierrot au
+milieu des rires de toute la cour. Chacun trouva la justice de Vantripan
+admirable.</p>
+
+<p>Le roi, content de lui, s'assit dans un bon fauteuil et attendit
+l'arriv&eacute;e de Pierrot. A ses c&ocirc;t&eacute;s, dans un autre fauteuil, pr&egrave;s du feu,
+&eacute;tait assise la reine, dont nous n'avons pas encore parl&eacute;, et qui &eacute;tait
+une femme assez grande, fort blonde, fort grosse, de qui ses femmes de
+chambre disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible de savoir si elle est plus m&eacute;chante que b&ecirc;te ou plus
+b&ecirc;te que m&eacute;chante.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re elle se tenait debout, tant&ocirc;t sur un pied, tant&ocirc;t sur l'autre,
+la princesse Bandoline, sa fille, surnomm&eacute;e par les courtisans Reine de
+Beaut&eacute;; elle &eacute;tait fort belle en effet, mais encore plus orgueilleuse,
+et regardait la race des Vantripan comme la plus illustre de toutes les
+races royales, et elle-m&ecirc;me, comme la plus illustre personne de cette
+race. De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la chemin&eacute;e se chauffait, assis, l'h&eacute;ritier
+pr&eacute;somptif de la couronne, le prince Horribilis, laid et m&eacute;chant comme
+un singe; il faisait l'orgueil et la joie de sa m&egrave;re, qui ne voyait en
+lui qu'un esprit gracieux et p&eacute;n&eacute;trant, et il effrayait d'avance ceux
+qui craignaient de devenir ses sujets. Rang&eacute;s en demi-cercle, les
+courtisans se tenaient debout autour de la famille royale, et semblaient
+attendre en bataille l'entr&eacute;e de Pierrot.</p>
+
+<p>Celui-ci se pr&eacute;senta simplement et sans embarras. Il n'avait pas vu la
+cour, mais l'&eacute;ducation que lui avait donn&eacute;e la f&eacute;e Aurore le mettait d&egrave;s
+l'abord de plain-pied avec tous ceux qu'il voyait. Arriv&eacute; &agrave; quelques pas
+du roi, il s'arr&ecirc;ta modestement.</p>
+
+<p>&mdash;Approche, dr&ocirc;le, lui dit gaiement le roi. D'o&ugrave; sors-tu? Je ne t'ai
+jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot, le soleil ne regarde pas les hommes, mais tous les
+hommes regardent le soleil.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse fit le meilleur effet. Vantripan, flatt&eacute; de se voir
+compar&eacute; au soleil, croisa ses mains sur son ventre avec satisfaction.
+Quant &agrave; Pierrot, s'il r&eacute;pondait par une flatterie, c'est qu'il ne se
+souciait pas d'une r&eacute;ponse plus directe. Au milieu de tant de grands
+seigneurs, il sentait qu'il n'aurait pas beau jeu &agrave; dire: Je suis
+Pierrot, fils de Pierre le meunier et de Pierrette sa femme. Cette
+g&eacute;n&eacute;alogie honn&ecirc;te, mais modeste, aurait fait rire toute la cour.
+Pierrot ne reniait pas sa famille, mais il n'en parlait pas; c'&eacute;tait un
+commencement d'ingratitude.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, d&egrave;s les premiers mots Pierrot fit merveille. La
+reine lui fit quelques questions et trouva ses r&eacute;ponses admirables. Le
+prince Horribilis lui dit des m&eacute;chancet&eacute;s qui furent repouss&eacute;es avec
+fermet&eacute; par Pierrot, mais sans qu'il os&acirc;t riposter &agrave; un si dangereux
+adversaire. La princesse Bandoline elle-m&ecirc;me daigna d&eacute;tourner ses yeux
+de la glace o&ugrave; elle se contemplait elle-m&ecirc;me, et apr&egrave;s l'avoir consid&eacute;r&eacute;
+quelque temps au moyen d'un lorgnon &agrave; verre de vitre, elle se pencha
+vers sa m&egrave;re et dit assez haut pour &ecirc;tre entendue de Pierrot:</p>
+
+<p>&mdash;Il est assez bien de sa personne, ce petit.</p>
+
+<p>Ce fut le signal des compliments. Toute la cour se jeta sur Pierrot et
+voulut l'embrasser. Celui-ci ne savait comment se d&eacute;barrasser de la
+foule d'amis qu'il avait acquis si subitement; il s'en tira pourtant
+avec assez de bonheur, gr&acirc;ce aux secours de la f&eacute;e Aurore qui, sans se
+montrer, lui soufflait toutes ses r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>Pour que la le&ccedil;on f&ucirc;t compl&egrave;te, elle voulut aider elle-m&ecirc;me &agrave; sa
+fortune.</p>
+
+<p>La voix de Vantripan fit cesser ce tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit-il, tu me plais, et je t'attache &agrave; notre personne sacr&eacute;e.
+Je te donne une compagnie dans mes gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut convenir, pensa Pierrot, que je suis n&eacute; coiff&eacute;. Qui m'aurait
+dit cela dans la for&ecirc;t des Ardennes?</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;cipita aux genoux du roi, baisa sa main royale et celles de la
+reine et de la belle Bandoline; quant au prince Horribilis, au moment o&ugrave;
+Pierrot s'avan&ccedil;ait pour la m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie, il lui appliqua sur le nez
+une croquignole si vive, que le malheureux page recula de trois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre nouveau capitaine qui vient de se heurter le nez, dit
+sur-le-champ Horribilis.</p>
+
+<p>Pierrot n'osa le d&eacute;mentir.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il de l'esprit, mon bel Horribilis! dit la reine qui avait vu
+donner la croquignole.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, r&eacute;pondit n&eacute;gligemment la belle Bandoline, qui lissait ses
+cheveux avec ses doigts blancs comme la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Vantripan en se levant, nous avons assez travaill&eacute;
+aujourd'hui. Si nous faisions une petite collation?</p>
+
+<p>Tout le monde le suivit, m&ecirc;me Pierrot, qui fit collation, et soupa avec
+messieurs les capitaines des gardes.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain il entra en fonction, fit l'exercice du cheval et du
+sabre, et montra des dispositions admirables.</p>
+
+<p>En peu de jours il l'emporta sur tous ses camarades, ce qui lui &ocirc;ta le
+peu d'amis qu'aurait pu lui laisser sa rapide fortune. Si facile &agrave;
+r&eacute;parer que f&ucirc;t cette perte, Pierrot s'y montra sensible: il n'&eacute;tait pas
+encore accoutum&eacute; au bel air de la cour et aux usages du monde.</p>
+
+<p>Un mois apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de Pierrot, le bruit se r&eacute;pandit que le g&eacute;ant
+Pantafilando, empereur des &icirc;les Inconnues, sur la r&eacute;putation de beaut&eacute;
+de la princesse Bandoline, la faisait demander en mariage. Tout le monde
+sait que les &icirc;les Inconnues, semblables &agrave; l'&icirc;le de Barataria du fameux
+Sancho Pan&ccedil;a, sont situ&eacute;es en terre ferme &agrave; cinq cents lieues au nord
+des monts Alta&iuml;, et confinent au Kamtchatka. On sait aussi que ces &icirc;les
+sont appel&eacute;es Inconnues &agrave; cause du grand &eacute;loignement o&ugrave; elles sont de la
+mer et des poissons, qui jamais n'en entendirent parler. L'occasion se
+pr&eacute;sentera peut-&ecirc;tre plus tard de donner sur cette g&eacute;ographie nouvelle
+quelques d&eacute;tails que j'emprunterai aux livres magiques du magicien
+Alcofribas. La description du magicien commence ainsi:</p>
+
+<div class="center">
+ <img src="images/027.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+
+
+<p>Ce qui veut dire, dans la langue qu'emploient le diable et ses adeptes
+pour communiquer ensemble:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Hrhadhagh&acirc;, mhushkhokhinhg&ucirc;m,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Bhahrhat&acirc;, Abbrakhadhabr&acirc;.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et en fran&ccedil;ais:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&Eacute;coutez tous, petits et grands,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Celui qui mange les petits enfants.</span><br />
+</p>
+
+<p>Revenons &agrave; la demande en mariage du g&eacute;ant Pantafilando. Ce grand prince
+n'avait pas cru qu'elle p&ucirc;t &ecirc;tre rejet&eacute;e; aussi vint-il la faire
+lui-m&ecirc;me &agrave; la t&ecirc;te de cent mille cavaliers qui entr&egrave;rent le sabre au
+poing dans la capitale de la Chine, et l'accompagn&egrave;rent &agrave; cheval
+jusqu'au grand escalier du palais du roi.</p>
+
+<p>Par hasard, Pierrot &eacute;tait de garde ce jour-l&agrave; avec sa compagnie. Il fut
+un peu &eacute;tonn&eacute; de cet appareil, et descendit l'escalier pour tenir la
+bride du cheval, pendant que le g&eacute;ant mettait pied &agrave; terre avec toute sa
+suite. Pantafilando, remettant son cheval &agrave; un palefrenier n&egrave;gre, monta
+les degr&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec Pierrot.</p>
+
+<p>Au dernier, Pierrot se retourna et vit que les cent mille Tartares
+suivaient leur prince dans le palais. Il s'arr&ecirc;ta et dit au g&eacute;ant:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, S.M. le roi de la Chine sera sans doute tr&egrave;s-heureux de vous
+donner l'hospitalit&eacute; dans son palais, mais il est bien difficile de
+loger tous ces braves cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit gaiement Pantafilando, ceux qui ne pourront pas entrer
+resteront dehors. D'ailleurs, mes soldats ne sont pas difficiles.
+N'est-ce pas, amis, que vous n'&ecirc;tes pas difficiles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, cri&egrave;rent &agrave; la fois d'une voix de tonnerre les cent mille
+Tartares; nous ne sommes pas difficiles. Nous coucherons un peu partout.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous la gale? cria Pantafilando.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous la teigne?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous la peste?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez donc!</p>
+
+<p>Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le
+commandement &eacute;tait de cent hommes seulement, qui tremblaient de peur &agrave;
+la vue du seul Pantafilando. Engager le combat et faire respecter la
+consigne e&ucirc;t &eacute;t&eacute; folie. C'&eacute;tait mettre &agrave; feu et &agrave; sang la capitale de
+l'empire. Manquer &agrave; sa consigne, c'&eacute;tait se faire couper le cou, et
+Pierrot savait bien que le grand Vantripan n'y manquerait pas, ne
+f&ucirc;t-ce que pour se venger de la frayeur que lui inspirait l'empereur des
+&icirc;les Inconnues.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'avise ce grand escogriffe, disait-il, de faire un pareil
+esclandre? S'il veut se marier, n'y a-t-il pas des filles dans son pays?
+Apr&egrave;s tout, qu'est-ce qu'une femme? C'est un &ecirc;tre plus petit que nous,
+plus bavard, plus m&eacute;disant, plus paresseux, plus joli si l'on veut, qui
+porte plusieurs jupons et qui n'a pas de barbe. N'est-ce pas l&agrave; de quoi
+massacrer des centaines de mille hommes et br&ucirc;ler tout un pays?</p>
+
+<p>A ce moment de ses r&eacute;flexions, il sentit une douleur assez vive, comme
+si on lui tirait les oreilles. C'&eacute;tait la f&eacute;e Aurore. Elle avait entendu
+ce beau monologue.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit-elle, j'ai bien envie de te planter l&agrave;, car tu n'es pas
+bon &agrave; grand'chose. Dis-moi, connais-tu ce beau vers de M. Legouv&eacute;?</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">...Parle mieux d'un sexe &agrave; qui tu dois ta m&egrave;re.</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit le pauvre capitaine, M. Legouv&eacute; s'est-il jamais trouv&eacute; en
+face du f&eacute;roce Pantafilando et de ses cent mille Tartares?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi faire et ne t'inqui&egrave;te pas des Tartares.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle parut en costume de dame d'honneur aux yeux du g&eacute;ant,
+qui ne l'avait pas encore vue. Vous imaginez assez ce que devait &ecirc;tre
+la f&eacute;e Aurore en dame d'honneur. Les plus belles filles d'&Egrave;ve n'&eacute;taient
+aupr&egrave;s d'elle que des cailloux bruts, compar&eacute;s aux purs diamants de
+Golconde. C'&eacute;tait une gr&acirc;ce, une lumi&egrave;re, une divinit&eacute;. Tout en elle
+paraissait rose, transparent, diaphane, fait d'une goutte de lait dor&eacute;e
+par un rayon de soleil. Elle regarda les cent mille Tartares, et tous,
+d'un commun accord, se prostern&egrave;rent contre terre. Pantafilando lui-m&ecirc;me
+en fut &eacute;branl&eacute; jusqu'au fond du coeur; il se sentit subitement radouci,
+ramolli, et saisi d'un transport de joie dont la cause lui &eacute;tait
+inconnue. Quant &agrave; Pierrot, il &eacute;tait ravi et transport&eacute; en esprit
+au-dessus des plan&egrave;tes. Il ne craignait plus ni le g&eacute;ant ni personne. Il
+ne craignait que de ne pas ex&eacute;cuter assez vite les ordres de sa
+marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit-elle &agrave; Pantafilando, la princesse Bandoline, ma
+ma&icirc;tresse, qui a depuis longtemps entendu parler de vos exploits, est
+ravie de vous voir. Mais elle vous prie d'entrer seul dans ce palais
+avec deux ou trois officiers. C'est en habit de f&ecirc;te et non en habit de
+guerre qu'il faut venir voir sa fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit le gros Pantafilando, si ta ma&icirc;tresse a seulement la
+moiti&eacute; de ta beaut&eacute;, mon coeur et ma main sont &agrave; elle; mais, sans aller
+plus loin, si tu veux m'&eacute;pouser, je te fais d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent imp&eacute;ratrice
+des &icirc;les Inconnues, et pour peu que tu le d&eacute;sires, j'y joindrai le
+royaume de la Chine, que mes Tartares et moi nous d&eacute;vorerons en un
+instant. N'est-ce pas, amis? dit-il en se tournant vers son escorte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois les cent mille Tartares en remuant les
+m&acirc;choires comme des castagnettes; nous mangerons la Chine et tous ses
+habitants.</p>
+
+<p>Cette arm&eacute;e &eacute;tait si admirablement disciplin&eacute;e, que chaque soldat
+buvait, mangeait, dormait, marchait et parlait &agrave; la m&ecirc;me heure, &agrave; la
+m&ecirc;me minute que tous ses camarades. C'&eacute;tait un mod&egrave;le d'arm&eacute;e. Chaque
+matin on lui disait ce qu'elle devait penser dans la journ&eacute;e, et, en
+v&eacute;rit&eacute;, il n'y avait pas d'exemple de soldat qui e&ucirc;t pens&eacute; &agrave; droite ni &agrave;
+gauche contre les ordres de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, r&eacute;pliqua la f&eacute;e en souriant, tant d'honneur ne m'appartient
+pas; mais souffrez que j'annonce votre arriv&eacute;e &agrave; ma ma&icirc;tresse. Et elle
+disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! dit le g&eacute;ant en passant sa langue sur ses l&egrave;vres, comme un
+chat qui l&egrave;che ses babines apr&egrave;s d&icirc;ner, comment t'appelle-t-on,
+capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! capitaine Pierrot, par le grand Mandricard mon a&iuml;eul, premier
+empereur des &icirc;les Inconnues, voil&agrave; une jolie fille, et je veux lui faire
+plaisir. Hol&agrave;! trois g&eacute;n&eacute;raux! qu'on me suive, et que tous les autres
+remontent &agrave; cheval et attendent mes ordres, la lance en arr&ecirc;t. Toi,
+Pierrot, montre-moi le chemin.</p>
+
+<p>Pierrot ne se fit pas prier. Il entra dans la salle &agrave; manger, qui &eacute;tait
+aussi la salle d'audience du grand Vantripan. La porte n'ayant que 60
+pieds de haut, Pantafilando, qui marchait sans pr&eacute;caution, se cogna le
+front contre le montant sup&eacute;rieur. Il entra en jurant horriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Que mille millions de canonnades renversent ce palais sur la t&ecirc;te de
+ceux qui l'ont b&acirc;ti et de ceux qui l'habitent!... s'&eacute;cria-t-il d'une
+voix si forte que toutes les vitres de la salle se bris&egrave;rent en &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit Pierrot, les affaires vont mal.</p>
+
+<p>Vantripan &eacute;tait assis sur son tr&ocirc;ne. Sa famille &eacute;tait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s avec
+toute la cour; mais au seul bruit de la voix de Pantafilando, toutes les
+dames s'enfuirent saisies d'une terreur panique. Les courtisans auraient
+bien voulu suivre cet exemple; mais les portes &eacute;taient trop &eacute;troites
+pour donner passage &agrave; tout le monde, et beaucoup furent forc&eacute;s, ne
+pouvant fuir, de faire contre mauvaise fortune bon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est l'officier de garde aujourd'hui! s'&eacute;cria Vantripan d'une voix
+mal assur&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, sire, r&eacute;pondit Pierrot qui avait repris tout son
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la consigne?</p>
+
+<p>&mdash;De couper le cou &agrave; tous ceux qui entrent ici sans permission.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pourquoi n'as-tu pas coup&eacute; le cou &agrave; cet immense Tartare, et
+pourquoi laisses-tu entrer ici le premier venu?</p>
+
+<p>Pierrot allait r&eacute;pondre, le g&eacute;ant l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier venu! s'&eacute;cria Pantafilando. Oui, certes, le premier venu de
+cent mille Tartares qui n'attendent &agrave; ta porte que mon signal pour te
+casser en mille morceaux, toi et ta ville de porcelaine et tes coquins
+de sujets, dont aucun n'ose me regarder en face.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez la peine de vous asseoir, monseigneur, dit alors Vantripan en
+pr&eacute;sentant lui-m&ecirc;me son fauteuil au g&eacute;ant, et excusez l'incivilit&eacute; de
+mes officiers qui ne vous ont peut-&ecirc;tre pas trait&eacute; avec tous les &eacute;gards
+dus &agrave; votre rang. Et, &agrave; propos, seigneur, &agrave; qui ai-je l'honneur de
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vieux cafard, dit le bruyant Pantafilando, tu ne me connais
+pas, mais &agrave; ma mine seule tu as devin&eacute; que j'&eacute;tais un h&ocirc;te illustre. Je
+suis le g&eacute;ant Pantafilando, si connu dans l'histoire; Pantafilando,
+empereur des &icirc;les Inconnues, souverain des mers qui entourent le p&ocirc;le et
+des neiges qui couvrent les monts Alta&iuml;; Pantafilando, qui a conquis le
+Beloutchistan, le Mazand&eacute;ran et le Mongolistan; qui fait trembler
+l'Indoustan et la Cochinchine; qui rend muets comme des poissons le Turc
+et le Maure, et devant qui la terre frissonne comme l'arbre sur lequel
+souffle l'ouragan, pendant que l'Oc&eacute;an demeure immobile de frayeur; je
+suis Pantafilando, l'invincible Pantafilando.</p>
+
+<p>Durant ce discours, tous les assistants mouraient de peur. Pierrot seul
+regarda le g&eacute;ant sans p&acirc;lir.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, pensa-t-il, un grand fanfaron; mais sa barbe rousse, ses
+moustaches retrouss&eacute;es en croc et sa voix de chaudron perc&eacute; ne
+m'effrayent pas.</p>
+
+<p>&mdash;A quel heureux &eacute;v&eacute;nement devons-nous le plaisir de vous voir? dit
+Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te demander en mariage ta fille Bandoline, la Reine de
+Beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donne avec beaucoup de plaisir, s'&eacute;cria Vantripan. Elle ne
+pouvait pas trouver un &eacute;poux plus digne d'elle. Elle est &agrave; vous, avec la
+moiti&eacute; de mes &Eacute;tats.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis enchant&eacute;, s'&eacute;cria Pantafilando, et la dot ne me pla&icirc;t pas
+moins que la fianc&eacute;e. Entre nous, mon vieux Vantripan, tu es un peu &acirc;g&eacute;
+pour gouverner encore un si grand empire, et tu feras bien de prendre du
+repos. Dans une famille bien unie, un gendre est un fils. Tout n'est-il
+pas commun entre un p&egrave;re et ses enfants? La Chine nous est donc commune.
+Or, quand un bien est commun &agrave; deux propri&eacute;taires, si l'un des deux est
+paralytique, c'est &agrave; l'autre de le remplacer dans l'administration de la
+propri&eacute;t&eacute; commune. Tu es paralytique d'esprit, impotent de corps; donc,
+moi qui suis sain de corps et d'esprit, je te remplace dans le
+gouvernement et dans l'administration du royaume. C'est un lourd
+fardeau; mais, avec l'aide de Dieu, j'esp&egrave;re y suffire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis pas paralytique, essaya de dire Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas paralytique! dit Pantafilando feignant d'&ecirc;tre &eacute;tonn&eacute;. On
+m'avait donc tromp&eacute;. Si tu n'es pas paralytique, prends ce sabre et
+d&eacute;fends-toi.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! seigneur, dit tristement le pauvre Vantripan, je suis
+paralytique, &eacute;tique et phthisique si vous le voulez. Prenez mes &Eacute;tats,
+mais ne me faites pas de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faire du mal, dit Pantafilando, faire du mal &agrave; un beau-p&egrave;re si
+tendrement aim&eacute;! Que le ciel m'en pr&eacute;serve. Vous n'avez pas d'ami plus
+fid&egrave;le que moi, maintenant que mes droits au tr&ocirc;ne de la Chine sont
+reconnus. Qu'est-ce que je demande, moi? la paix, la tranquillit&eacute;, le
+maintien de l'ordre et le bonheur des honn&ecirc;tes gens.</p>
+
+<p>Le prince Horribilis, plus tremblant encore que son p&egrave;re, avait &eacute;cout&eacute;
+ce dialogue sans mot dire; mais, quand il vit l'audace et le succ&egrave;s de
+Pantafilando, la col&egrave;re lui donna du courage, et il s'avan&ccedil;a au milieu
+de la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies, dit-il au g&eacute;ant, que la loi salique r&egrave;gne en Chine, et que
+la couronne ne peut pas tomber aux mains de ma soeur qui n'est qu'une
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, suis-je une femme? cria Pantafilando d'une voix de tonnerre.
+Viens, si tu l'oses, ver de terre, me disputer cette couronne, et je te
+coupe en deux d'un seul revers.</p>
+
+<p>A ces mots, il tira son cimeterre qui avait quarante pieds de haut, et
+que vingt hommes robustes n'auraient pas pu soulever. Horribilis fr&eacute;mit
+et courut se cacher derri&egrave;re le ministre de la guerre, qui se cachait
+lui-m&ecirc;me derri&egrave;re le fauteuil de la princesse Bandoline. Content de
+cette marque de frayeur qu'il prit pour une marque de soumission, le
+g&eacute;ant dit d'un ton plus doux:</p>
+
+<p>&mdash;Chinois et Tartares, puisque la divine providence a bien voulu
+m'appeler, quoique indigne, au gouvernement de ce beau pays, je jure de
+remplir religieusement mes devoirs de souverain, et je vous demande de
+me jurer &agrave; votre tour fid&eacute;lit&eacute; aussi bien qu'&agrave; mon auguste &eacute;pouse, la
+belle Bandoline.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le jurons, s'&eacute;cria toute l'assembl&eacute;e avec l'enthousiasme habituel
+en pareille circonstance. Pierrot seul ne dit rien.</p>
+
+<p>Le g&eacute;ant s'agenouilla et voulut baiser la main de sa fianc&eacute;e; mais
+celle-ci, effray&eacute;e de se voir unie &agrave; un pareil homme, ne put s'emp&ecirc;cher
+de se cacher le visage dans les mains en pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas la prude ni la mijaur&eacute;e, s'&eacute;cria Pantafilando, ou par le
+ciel! je....</p>
+
+<p>&mdash;Que feras-tu? dit Pierrot d'un ton qui attira sur lui l'attention
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Jusqu'ici notre ami avait gard&eacute; un silence prudent. Au fond, il se
+souciait fort peu que Vantripan ou Pantafilando r&eacute;gn&acirc;t sur la Chine. Que
+me font leurs affaires? pensait-il. Vantripan m'a nomm&eacute; capitaine des
+gardes, et je suis pr&ecirc;t &agrave; me battre pour lui, s'il m'en donne le
+signal; mais, s'il ne r&eacute;clame pas mes secours, s'il se laisse d&eacute;tr&ocirc;ner,
+s'il aime mieux la paix que la guerre, est-ce &agrave; moi de me faire
+estropier pour lui? Si les Chinois supportent les Tartares, est-ce &agrave; moi
+de les trouver insupportables? Ces r&eacute;flexions lui firent garder la
+neutralit&eacute; jusqu'au moment o&ugrave; il vit pleurer la belle Bandoline. C'est
+ici le lieu de vous avouer une faiblesse de Pierrot.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait amoureux de la princesse. J'en suis bien f&acirc;ch&eacute;, car Pierrot
+n'&eacute;tait qu'un paysan, et si l'on voit des rois &eacute;pouser des berg&egrave;res, on
+vit rarement des reines &eacute;pouser des bergers. L'amour ne raisonne pas, et
+Pierrot passait toutes les nuits o&ugrave; il n'&eacute;tait pas de garde &agrave; veiller
+sur les fen&ecirc;tres de la trop ador&eacute;e Bandoline. Il l'aimait parce qu'elle
+&eacute;tait belle, et aussi, sans qu'il s'en rend&icirc;t compte, parce qu'elle
+&eacute;tait fille du roi et qu'elle avait de magnifiques robes. Pierrot
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis capitaine, je serai g&eacute;n&eacute;ral, je vaincrai l'ennemi, je
+conquerrai un royaume, et je l'offrirai &agrave; la belle Bandoline avec ma
+main.</p>
+
+<p>Il ne parla cependant pas de son projet &agrave; sa marraine, confidente
+ordinaire de ses pens&eacute;es, mais elle le devina.</p>
+
+<p>&mdash;Le papillon va se br&ucirc;ler les ailes &agrave; la chandelle, dit-elle; tant pis
+pour lui! L'homme ne devient sage qu'&agrave; ses d&eacute;pens. Ce n'est pas moi qui
+ai fait la loi, mais je ne veux pas l'aider &agrave; la violer.</p>
+
+<p>L'amoureux Pierrot fut donc saisi d'indignation en voyant cette
+princesse ador&eacute;e sur le point de passer aux mains du g&eacute;ant. Dans un
+premier mouvement dont il ne fut pas ma&icirc;tre, il tira son sabre.</p>
+
+<p>Pantafilando fut d'abord si &eacute;tonn&eacute;, qu'il ne trouva pas un mot &agrave; dire.
+Puis la col&egrave;re et le sang lui mont&egrave;rent au visage avec tant de force,
+qu'il faillit succomber &agrave; une attaque d'apoplexie. Son front se plissa
+et ses yeux terribles lanc&egrave;rent des &eacute;clairs. Tous les assistants
+fr&eacute;mirent; seul l'indomptable Pierrot ne fut pas &eacute;branl&eacute;. La princesse
+jeta sur lui un regard o&ugrave; se peignaient la reconnaissance et la frayeur
+de le voir succomber dans un combat in&eacute;gal. Ce regard &eacute;leva jusqu'au
+ciel l'&acirc;me de Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Prends le royaume de la Chine, le Tibet et la Mongolie, s'&eacute;cria-t-il;
+prends le royaume de N&eacute;paul o&ugrave; les rochers sont faits de pur diamant;
+prends Lahore et Kachmyr qui est la vall&eacute;e du paradis terrestre; prends
+le royaume du Grand-Lama si tu veux; mais ne prends pas ma ch&egrave;re
+princesse, ou je t'abats comme un sanglier.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, dit Pantafilando transport&eacute; de col&egrave;re, si tu ne prends pas la
+fuite, je vais te prendre les oreilles.</p>
+
+<p>A ces mots, levant son sabre, il en ass&eacute;na sur Pierrot un coup furieux.</p>
+
+<p>Pierrot l'&eacute;vita par un saut de c&ocirc;t&eacute;. Le sabre frappa sur la table de la
+salle &agrave; manger, la coupa en deux, entra dans le plancher avec la m&ecirc;me
+facilit&eacute; qu'un couteau dans une motte de beurre, descendit dans la
+cave, trancha la t&ecirc;te &agrave; un malheureux sommelier qui, profitant du
+d&eacute;sordre g&eacute;n&eacute;ral, buvait le vin de Schiraz de Sa Majest&eacute;, et p&eacute;n&eacute;tra
+dans le sol &agrave; une profondeur de plus de dix pieds.</p>
+
+<p>Pendant que le g&eacute;ant cherchait &agrave; retirer son sabre, Pierrot saisit une
+coupe de bronze qui avait &eacute;t&eacute; cisel&eacute;e par le c&eacute;l&egrave;bre Li-Ki, le plus
+grand sculpteur qu'ait eu la Chine, et la lan&ccedil;a &agrave; la t&ecirc;te du g&eacute;ant avec
+une roideur telle que, si au lieu de frapper le g&eacute;ant au front, comme
+elle fit, elle e&ucirc;t frapp&eacute; la muraille, elle y e&ucirc;t fait un trou pareil &agrave;
+celui d'un boulet de canon lanc&eacute; par une pi&egrave;ce de 48. Mais le front de
+Pantafilando &eacute;tait d'un m&eacute;tal bien sup&eacute;rieur en duret&eacute; au diamant m&ecirc;me.
+A peine fut-il &eacute;tourdi du coup, et, sans s'arr&ecirc;ter &agrave; d&eacute;gager son sabre,
+il saisit l'un des trois g&eacute;n&eacute;raux qui l'avaient suivi, et qui
+regardaient le combat en silence, et le jeta sur Pierrot. Le malheureux
+Tartare alla frapper la muraille, et sa t&ecirc;te fut &eacute;cras&eacute;e comme une
+grappe de raisin m&ucirc;r que foule le pied du vendangeur. A ce coup, la
+reine et la princesse Bandoline, qui seules &eacute;taient rest&eacute;es dans la
+salle apr&egrave;s la fuite des dames de la cour, s'&eacute;vanouirent de frayeur.</p>
+
+<p>Pierrot lui-m&ecirc;me se sentit &eacute;mu. Tous les autres spectateurs, immobiles
+et bl&ecirc;mes, s'effa&ccedil;aient le long des murailles, et mesuraient de l'oeil
+la distance qui s&eacute;parait les fen&ecirc;tres du fleuve Jaune qui coulait au
+pied du palais. Malheureusement, Pantafilando avait fait fermer les
+portes d&egrave;s le commencement du combat. Vantripan criait de toute sa
+force:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien fait, seigneur Pantafilando, tuez-moi ce mis&eacute;rable qui ose
+porter la main sur mon gendre bien-aim&eacute;, sur l'oint du Seigneur!</p>
+
+<p>Le prince Horribilis, non moins effray&eacute;, priait Dieu &agrave; haute voix pour
+qu'il lan&ccedil;&acirc;t sa foudre sur ce t&eacute;m&eacute;raire, ce sacril&eacute;ge Pierrot, qui osait
+attaquer son beau-fr&egrave;re et aimer sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;ches coquins, pensa Pierrot, si je meurs ils me feront jeter &agrave; la
+voirie, et si je suis vainqueur, ils recueilleront le fruit de ma
+victoire! J'ai bien envie de les laisser l&agrave; et de faire ma paix avec
+Pantafilando. Rien n'est plus facile; mais faut-il abandonner Bandoline?</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il s'aper&ccedil;ut que sa belle princesse &eacute;tait &eacute;vanouie. En m&ecirc;me
+temps, Pantafilando ouvrant la porte, criait &agrave; ses Tartares de venir &agrave;
+son secours. Je serais bien fou de les attendre, dit Pierrot; et prenant
+son &eacute;lan, d'une main il saisit sa bien-aim&eacute;e par le milieu du corps, de
+l'autre il ouvrit la fen&ecirc;tre, puis s'&eacute;lan&ccedil;a dans le fleuve Jaune avec
+Bandoline.</p>
+
+<p>Son action fut si prompte et si impr&eacute;vue que le g&eacute;ant n'eut pas le temps
+de s'y opposer. Il vit avec une rage impuissante Pierrot nager jusqu'&agrave;
+la rive oppos&eacute;e, et l&agrave;, rendre gr&acirc;ces au ciel qui avait sauv&eacute; sa
+princesse et lui d'un &eacute;pouvantable malheur.</p>
+
+<p>Aux cris de Pantafilando, les cent mille Tartares mirent pied &agrave; terre en
+m&ecirc;me temps et mont&egrave;rent dans le palais. On entendait sonner leurs
+&eacute;perons sur les degr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Grand empereur, s'&eacute;cria le premier qui parut sur le seuil de la porte,
+que voulez-vous? Faut-il piller? faut-il tuer? faut-il br&ucirc;ler? nous
+sommes pr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Tu arrives toujours trop tard, imb&eacute;cile, lui cria le g&eacute;ant.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps d'un soufflet il le fit pirouetter sur lui-m&ecirc;me et le jeta
+sur le second, celui-ci se renversa sur le troisi&egrave;me, le troisi&egrave;me sur
+le quatri&egrave;me, et tous jusqu'au dernier des cent mille tomb&egrave;rent les uns
+sur les autres comme un ch&acirc;teau de cartes, tant ce premier soufflet
+avait de force!</p>
+
+<p>Quand ils se furent relev&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez des barques, leur dit le g&eacute;ant, passez le fleuve, et courez sur
+Pierrot: vous me le ram&egrave;nerez mort ou vif. Si vous revenez sans lui, je
+vous couperai la t&ecirc;te &agrave; tous.</p>
+
+<p>Ces paroles donn&egrave;rent du courage &agrave; tout le monde. On se pr&eacute;cipita dans
+des bateaux, on traversa le fleuve, on chercha la trace de Pierrot. On
+ne trouva rien.</p>
+
+<p>Pierrot avait disparu ainsi que Bandoline. Les malheureux Tartares
+revinrent la t&ecirc;te basse comme des chiens de chasse qui ont manqu&eacute; le
+gibier. Pantafilando leur fit couper &agrave; tous l'oreille droite, et fit
+jeter ces oreilles dans les rues pour effrayer les Chinois et leur
+apprendre &agrave; quel nouveau ma&icirc;tre ils avaient affaire.</p>
+
+<p>Vantripan et Horribilis ne furent pas les derniers &agrave; f&eacute;liciter le grand
+Pantafilando de cet acte de justice. La reine garda le silence. Elle ne
+pouvait ha&iuml;r sa fille, qui avait essay&eacute; d'&eacute;chapper au g&eacute;ant, et, d'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, comment excuser une jeune princesse qui se jetait &agrave; l'eau
+avec le fils d'un meunier?</p>
+
+<p>Pendant ce temps, qu'&eacute;taient devenus Pierrot et la belle Bandoline? Vous
+le saurez, mes amis, si vous voulez lire le chapitre suivant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<h3>DEUXI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</h3>
+
+<h3>PIERROT RESTAURE LES DYNASTIES</h3>
+
+
+<p>La fra&icirc;cheur de l'eau avait rendu &agrave; la belle Bandoline l'usage de ses
+sens. Pierrot en profita pour lui expliquer rapidement par quelle
+aventure il lui faisait traverser le fleuve Jaune &agrave; la nage d'une
+mani&egrave;re si inconvenable et si inusit&eacute;e pour une grande princesse; il
+termina son discours par mille protestations de d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Bandoline fit attendre sa r&eacute;ponse. Elle ne savait si elle devait rire ou
+se f&acirc;cher, rire de la d&eacute;convenue du terrible Pantafilando qui avait cru
+l'&eacute;pouser, ou se f&acirc;cher de l'audace de Pierrot qui avait os&eacute;, sans la
+consulter, la jeter &agrave; l'eau; qui l'en avait, il est vrai, retir&eacute;e, mais
+qui montrait un d&eacute;vouement trop ardent pour &ecirc;tre longtemps d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;.
+Elle se tira d'embarras en disant que, quoiqu'il y e&ucirc;t dans les d&eacute;tails
+de l'affaire quelque chose de r&eacute;pr&eacute;hensible, cependant, en gros, elle
+ne pouvait qu'&ecirc;tre reconnaissante &agrave; Pierrot du soin qu'il avait pris
+d'elle; qu'elle acceptait l'offre de son d&eacute;vouement, sachant d'ailleurs
+qu'il &eacute;tait offert non pas &agrave; elle seule, mais &agrave; toute l'illustre race
+des Vantripan; que ni son p&egrave;re, ni sa m&egrave;re, ni son fr&egrave;re n'oublieraient
+jamais ce service, et que, suivant toute probabilit&eacute;, avant peu de jours
+ils seraient en &eacute;tat de le reconna&icirc;tre dignement.</p>
+
+<p>Pierrot ne r&eacute;pliqua rien. Il vit bien que ce n'&eacute;tait pas le moment de
+s'expliquer; d'ailleurs, de la rive oppos&eacute;e accouraient d&eacute;j&agrave; les
+Tartares de Pantafilando. Il baisa trois fois l'anneau magique et
+invoqua la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>Elle parut aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Ami Pierrot, dit-elle, tu prends l'habitude d'agir sans me consulter,
+et, quand tu te trouves dans l'embarras, tu m'appelles &agrave; ton secours.
+Cette confiance m'honore, mais elle commence &agrave; m'ennuyer.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! bonne marraine, dit Pierrot se jetant &agrave; genoux et lui baisant
+la main, n'&ecirc;tes-vous pas mon refuge &eacute;ternel? Si vous me rebutez, &agrave; qui
+m'adresserai-je? N'&ecirc;tes-vous pas la plus belle, la plus douce, la plus
+aimable des f&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Il me flatte, dit la f&eacute;e, donc il a besoin de moi. Voyons, que te
+faut-il?</p>
+
+<p>Ce dialogue se faisait presque &agrave; voix basse, et Bandoline, occup&eacute;e pr&egrave;s
+de l&agrave; &agrave; faire s&eacute;cher sa robe et &agrave; gonfler sa crinoline, ne vit pas la
+f&eacute;e, qui &eacute;tait invisible pour tout autre que Pierrot, et n'entendit pas
+un mot de ce qu'elle disait.</p>
+
+<p>Elle vit seulement Pierrot parler &agrave; voix basse et &agrave; genoux, et crut
+qu'il priait Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut d'abord, dit Pierrot, nous mettre en s&ucirc;ret&eacute;, la princesse et
+moi, car voici plus de dix mille Tartares qui passent le fleuve et me
+poursuivent; puis, s'il y avait un moyen de rendre un tr&ocirc;ne &agrave; cette
+belle princesse pers&eacute;cut&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;On verra, dit la f&eacute;e; mais toi, mon cher filleul, qui fais le
+chevalier errant, ne compte pas trop sur les bonnes gr&acirc;ces de ta dame;
+souviens-toi qu'elle sera deux fois ingrate, comme femme et comme reine,
+car il n'y a rien de plus oublieux et de plus ingrat que les rois et les
+femmes, et ne viens pas te plaindre aupr&egrave;s de moi de tes chagrins
+d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, adorable marraine, dit Pierrot, je ne veux aucun
+salaire pour mes services; elle ne pourra donc pas &ecirc;tre ingrate.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, cela te regarde; mais d&eacute;fie-toi de cette petite personne.</p>
+
+<p>A ces mots, et comme les premiers Tartares allaient aborder sur la rive,
+elle enleva Pierrot et Bandoline dans un nuage et les d&eacute;posa &agrave; cent
+cinquante lieues de l&agrave;, dans un petit bois pr&egrave;s duquel campait l'arm&eacute;e
+du grand Vantripan.</p>
+
+<p>Cette arm&eacute;e se composait de cinq cent mille Chinois qui recevaient pour
+solde, chaque matin, une ration de riz et la permission d'aller boire
+l'eau du fleuve Jaune qui coulait pr&egrave;s de l&agrave;. Chaque soldat, comme il
+est naturel, apportait au service de sa patrie une dose de courage et de
+z&egrave;le patriotique &eacute;quivalente &agrave; sa ration de riz: c'est-&agrave;-dire qu'il
+prenait le chemin de gauche quand un Tartare prenait celui de droite. Un
+malheur, disait le Chinois, est si vite fait: lorsque deux hommes
+belliqueux ont les armes &agrave; la main, qu'ils sont ennemis, qu'il n'y a
+personne pour les s&eacute;parer, il vaut mieux qu'ils se s&eacute;parent eux-m&ecirc;mes
+d'un commun accord que de s'exposer &agrave; couper la gorge &agrave; des gens qui
+sont p&egrave;res de famille ou qui peuvent le devenir. C'est pour cela qu'au
+premier bruit de l'entr&eacute;e de Pantafilando en Chine, le g&eacute;n&eacute;ral en chef
+donnant le premier l'ordre et l'exemple de la retraite, ils avaient
+&eacute;tabli leur camp &agrave; plus de deux cents lieues de la route que devaient
+suivre les Tartares.</p>
+
+<p>A peine Pierrot et la princesse eurent-ils mis le pied &agrave; terre qu'ils se
+dirig&egrave;rent vers la tente du g&eacute;n&eacute;ral en chef. Cet indomptable guerrier,
+nomm&eacute; Barakhan, &eacute;tait le neveu de Vantripan, et il avait plus d'une fois
+jet&eacute; les yeux avec envie sur sa cousine et sur la couronne que portait
+son oncle. Aussi Vantripan, avec son discernement ordinaire, l'avait,
+pour l'&eacute;loigner de la cour, mis &agrave; la t&ecirc;te de l'arm&eacute;e. A peine la
+princesse eut-elle fait le r&eacute;cit de ses malheurs et racont&eacute; les exploits
+de Pierrot &agrave; son cousin, que celui-ci frappa dans ses mains. Un esclave
+parut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on appelle les g&eacute;n&eacute;raux au conseil, et que toute l'arm&eacute;e prenne les
+armes!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il se rev&ecirc;tit des insignes royaux, et quand tous les
+principaux officiers furent assembl&eacute;s, il prit, au grand d&eacute;plaisir de
+Pierrot, la main de sa cousine, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Amis, Vantripan est d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;; Horribilis ne vaut gu&egrave;re mieux. Tous deux
+sont prisonniers du cruel Pantafilando. Je suis donc l'h&eacute;ritier l&eacute;gitime
+de la couronne, et j'&eacute;pouse ma cousine que voici, la princesse
+Bandoline, Reine de Beaut&eacute;. Si quelqu'un de vous s'y oppose, je vais le
+faire empaler.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi Barakhan I<sup>er</sup>! cria tout d'une voix l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>La princesse Bandoline tourna sur Pierrot des yeux si languissants et si
+beaux qu'il ne put r&eacute;sister &agrave; leur pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;A bas Barakhan l'usurpateur! cria-t-il avec courage. Vive &agrave; jamais
+Vantripan, notre roi l&eacute;gitime!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on saisisse cet homme et qu'on l'empale, dit Barakhan.</p>
+
+<p>Pierrot tira son sabre et d&eacute;crivit en l'air un cercle. Trois t&ecirc;tes de
+mandarins tomb&egrave;rent comme des pommes trop m&ucirc;res et roul&egrave;rent aux pieds
+de l'usurpateur. Tout le monde s'&eacute;carta. Barakhan lui-m&ecirc;me sortit de la
+tente en courant et appelant ses gardes. En quelques minutes Pierrot se
+vit entour&eacute; de six mille hommes. Personne n'osait l'approcher, mais on
+faisait pleuvoir sur lui une gr&ecirc;le de pierres et de fl&egrave;ches.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me suis-je fourr&eacute;? pensa ce h&eacute;ros. Et il se pr&eacute;cipita au plus &eacute;pais
+de la foule; mais si prompt que f&ucirc;t son mouvement, celui des assaillants
+fut plus prompt encore &agrave; l'&eacute;viter. Il se trouva le centre d'un nouveau
+cercle aussi &eacute;pais que le premier, aussi facile &agrave; forcer, aussi prompt &agrave;
+se reformer. Heureusement il lui vint une id&eacute;e. Il aper&ccedil;ut Barakhan qui,
+mont&eacute; &agrave; cheval et cach&eacute; derri&egrave;re ses gardes, les excitait &agrave; se jeter sur
+lui. Sur-le-champ, d'un bond, il saisit, &agrave; droite et &agrave; gauche, un homme
+de chaque main, et, sans faire de mal &agrave; ses deux prisonniers, il les
+appliqua l'un sur sa poitrine et l'autre sur son dos pour se garantir
+des fl&egrave;ches qu'on lui lan&ccedil;ait. Aussit&ocirc;t les gardes cess&egrave;rent de le
+harceler pour ne pas frapper leurs camarades. Pierrot profita de ce
+temps d'arr&ecirc;t, l&acirc;cha le prisonnier qu'il tenait serr&eacute; sur sa poitrine,
+et faisant tournoyer son sabre autour de sa t&ecirc;te avec la force lente,
+r&eacute;guli&egrave;re et irr&eacute;sistible d'un faucheur qui coupe l'herbe des pr&eacute;s, il
+abattit en une minute quinze ou vingt t&ecirc;tes parmi les plus voisines. On
+s'&eacute;carta de nouveau et si brusquement, que Pierrot se trouva en face de
+Barakhan. Celui-ci voulut fuir, mais la foule &eacute;tait trop &eacute;paisse. Il
+lan&ccedil;a son cheval sur Pierrot, mais notre ami l'&eacute;vita, prit d'une main la
+bride du cheval, et de l'autre saisissant Barakhan par la jambe, il
+l'enleva de la selle, le fit tourner quelque temps comme une fronde, et
+le lan&ccedil;a avec une telle force que le malheureux prince s'&eacute;leva dans les
+airs jusque au-dessus des nuages. En retombant il aper&ccedil;ut, &agrave; droite, les
+sommets neigeux du Daw&acirc;lagiri, qui r&eacute;fl&eacute;chissaient les rayons du soleil,
+et &agrave; gauche les monts Kouen-Lun, qui dominent la Grande-Mandchourie et
+qu'aucun voyageur n'a encore visit&eacute;s; mais il n'eut pas le temps de
+faire part &agrave; l'Acad&eacute;mie des sciences de ses d&eacute;couvertes, parce qu'au
+bout de quelques minutes on le trouva fracass&eacute; et bris&eacute; en mille
+morceaux.</p>
+
+<p>A ce spectacle, un cri unanime s'&eacute;leva dans l'assembl&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi Vantripan! Vive Pierrot, notre g&eacute;n&eacute;ral! Vive la princesse
+Bandoline! etc. Et tout le monde courut baiser le pan de l'habit de
+Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? s'&eacute;cria-t-il, tout &agrave; l'heure vous m'avez voulu empaler; &agrave;
+pr&eacute;sent, vous m'adorez. Avez-vous menti? ou mentez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne mentons jamais, seigneur capitaine. Nous sommes toujours les
+serviteurs du plus fort. Tout &agrave; l'heure nous avons cru que Barakhan
+&eacute;tait le plus fort, nous lui avons ob&eacute;i. Maintenant nous voyons que vous
+l'&ecirc;tes, et nous vous ob&eacute;issons. Qu'il soit maudit, cet usurpateur, ce
+Barakhan qui nous a tromp&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais je suis roi, pensa Pierrot, je me souviendrai de la le&ccedil;on.
+Mais h&acirc;tons-nous de rassurer cette pauvre princesse; elle a d&ucirc; trembler
+pour ma vie.</p>
+
+<p>Bandoline n'avait pas trembl&eacute; pour la vie de Pierrot. Elle ha&iuml;ssait
+Barakhan; elle avait, pour s'en d&eacute;livrer, demand&eacute; du secours &agrave; Pierrot;
+mais elle regardait la vie de Pierrot comme lui appartenant par droit
+divin, ainsi que toutes les autres choses de ce monde. C'est ce que le
+pauvre Pierrot, aveugl&eacute; par son amour et son ambition, ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>Elle le re&ccedil;ut avec une dignit&eacute; froide, lui permit &agrave; peine de s'asseoir,
+et lui commanda de mettre sur-le-champ l'arm&eacute;e en marche pour reprendre
+la capitale de la Chine et d&eacute;tr&ocirc;ner Pantafilando. Pierrot ob&eacute;it en
+soupirant, mais au premier ordre qu'il donna de marcher &agrave; l'ennemi,
+toute l'arm&eacute;e lui tourna le dos.</p>
+
+<p>&mdash;- L&acirc;ches coquins! leur cria Pierrot; et, profitant de ce qu'un des
+g&eacute;n&eacute;raux avait le dos tourn&eacute;, il l'enleva d'un coup de pied dans le
+derri&egrave;re jusqu'&agrave; la hauteur du toit du palais. Le pauvre g&eacute;n&eacute;ral retomba
+heureusement sur ses pieds, et &ocirc;ta respectueusement son bonnet orn&eacute; de
+clochettes qui servaient &agrave; effrayer l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit-il &agrave; Pierrot, nous vous aimons, nous vous respectons,
+nous vous craignons surtout; mais, au nom du ciel! ne nous demandez pas
+ce que nous ne pouvons pas faire. Le bon Dieu nous a refus&eacute; le courage;
+voulez-vous que nous nous battions malgr&eacute; nous?</p>
+
+<p>&mdash;Magots chinois! dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, seigneur, nous sommes des magots; mais quoiqu'il y ait
+des t&ecirc;tes beaucoup plus belles, quoique la v&ocirc;tre, en particulier, soit
+admirablement belle et pleine d'esprit et de courage, seigneur, j'ose le
+dire, je pr&eacute;f&egrave;re encore la mienne, elle va mieux &agrave; mon cou et &agrave; mes
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Sac &agrave; papier! dit Pierrot, comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Partons-nous? dit la belle Bandoline sortant de la tente, o&ugrave; elle
+avait pass&eacute; &agrave; se parfumer, habiller, peigner et pommader tout le temps
+que Pierrot se battait et haranguait les Chinois.</p>
+
+<p>&mdash;Par saint Jacques de Compostelle! pensa Pierrot, il faut avouer que je
+suis bien fou: j'ai failli d&eacute;j&agrave; deux fois aujourd'hui me faire casser la
+t&ecirc;te pour cette merveilleuse princesse, sans qu'elle ait seulement
+daign&eacute; me remercier.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;flexion, aussi triste que sens&eacute;e, ne l'emp&ecirc;cha pas de se
+pr&eacute;cipiter au-devant de la princesse et d'&ecirc;tre pr&ecirc;t &agrave; lui faire le
+sacrifice de sa vie. C'est le propre de l'amour de se suffire &agrave; lui-m&ecirc;me
+et de se d&eacute;vouer sans r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Il faut tout dire: au fond de l'amour de Pierrot il y avait un peu
+d'espoir et beaucoup de vanit&eacute;. Je ferai, pensait-il, de si belles
+actions et j'acquerrai tant de gloire, qu'elle finira par m'aimer. A mon
+&acirc;ge, encore inconnu, paysan il y a un mois, &ecirc;tre aujourd'hui le seul
+appui d'une si grande et si belle princesse, cela n'est arriv&eacute; qu'&agrave; moi,
+Pierrot. La fortune me devait cette gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Princesse, dit-il &agrave; Bandoline, nous partons seuls.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e a peur de Pantafilando et refuse de nous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez souffert? dit-elle.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce mot et dans le regard qu'elle lan&ccedil;a sur Pierrot tant
+d'estime de son courage et tant de reproche en m&ecirc;me temps, qu'il faillit
+tourner bride et massacrer les cinq cent mille Chinois pour les forcer
+de marcher &agrave; l'ennemi; mais la r&eacute;flexion le rendit plus sage, et il se
+contenta de r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Princesse adorable, pleine lune des pleines lunes, pour vous je
+traverserais les mers &agrave; la nage, je d&eacute;fierais le monde; mais je ne puis
+faire marcher des gens qui veulent s'asseoir. Le roi Salomon dit, &laquo;qu'il
+est impossible de faire boire un &acirc;ne qui n'a pas soif.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne
+vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers &agrave; la nage?
+Il n'y a pas de mer d'ici &agrave; la capitale de mon p&egrave;re, et s'il y en avait,
+je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau
+mont&eacute; par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous
+conduisiez cette arm&eacute;e au secours de mon p&egrave;re Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Pierrot d&eacute;courag&eacute;, parlez-leur vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La belle Bandoline leur fit un discours magnifique o&ugrave; elle rappela les
+exploits de leurs a&iuml;eux; elle leur parla du danger de la patrie, de
+leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de r&eacute;tablir sur
+son tr&ocirc;ne le monarque l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>Mais les Chinois firent la sourde oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Partons seuls, dit Bandoline indign&eacute;e; et, gr&acirc;ce &agrave; des chevaux plus
+rapides que le vent, ils arriv&egrave;rent, elle et Pierrot, dix jours apr&egrave;s
+dans la capitale de la Chine, o&ugrave; d'abord ils descendirent de nuit dans
+une h&ocirc;tellerie pour prendre langue.</p>
+
+<p>Pantafilando n'avait pas perdu de temps apr&egrave;s le d&eacute;part de Pierrot.
+Entre autres sages d&eacute;crets, il avait ordonn&eacute; que tous les Chinois se
+l&egrave;veraient &agrave; six heures du matin et se coucheraient &agrave; huit heures du
+soir, et qu'on raccourcirait de toute la t&ecirc;te tous ceux dont la taille
+d&eacute;passait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi &agrave; ces
+deux d&eacute;crets, except&eacute;, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six
+pouces, qui se tenaient cach&eacute;s dans leurs caves de peur du bourreau.</p>
+
+<p>Pierrot apprit en m&ecirc;me temps que sa t&ecirc;te &eacute;tait mise &agrave; prix; mais cette
+nouvelle ne l'inqui&eacute;ta pas beaucoup. Il comptait bien la d&eacute;fendre
+vigoureusement. Le soir m&ecirc;me il alla, dans l'obscurit&eacute;, placarder sur le
+mur du palais l'affiche suivante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Au nom de Sa Majest&eacute; &eacute;ternelle et invincible, Vantripan IV, roi
+l&eacute;gitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la
+presqu'&icirc;le de Cor&eacute;e et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs,
+jaunes, blancs ou basan&eacute;s, qu'il a plu au ciel de faire na&icirc;tre
+entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, g&eacute;n&eacute;ral
+en chef de Sadite Majest&eacute;, d&eacute;fie, dans un combat &agrave; mort, le g&eacute;ant
+Pantafilando, empereur des &icirc;les Inconnues, soi-disant roi de la
+Chine.&raquo;</p></div>
+
+<p>Une ancienne loi obligeait les pr&eacute;tendants au tr&ocirc;ne de la Chine de vider
+leur querelle en combat singulier, et d'&eacute;viter ainsi d'inutiles
+massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa
+force et de son courage, accepterait le combat.</p>
+
+<p>D&egrave;s le matin, Pantafilando aper&ccedil;ut l'affiche, qui &eacute;tait imprim&eacute;e en
+lettres gigantesques, et fit annoncer &agrave; son de trompe, dans la ville,
+que Pierrot pouvait se pr&eacute;senter sans crainte dans l'ar&egrave;ne, et que le
+combat aurait lieu &agrave; trois heures de l'apr&egrave;s-midi. Si le g&eacute;ant
+succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il &eacute;tait
+vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.</p>
+
+<p>La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais
+bient&ocirc;t, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien
+qu'apr&egrave;s sa mort elle serait livr&eacute;e sans d&eacute;fense au premier venu, elle
+accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique, &agrave; quelques pas
+duquel devait avoir lieu le combat.</p>
+
+<p>Pierrot ne manqua pas, apr&egrave;s avoir fait ses pri&egrave;res &agrave; Dieu, d'invoquer
+la f&eacute;e Aurore. Elle secoua la t&ecirc;te d'un air de mauvais augure et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de
+ton p&egrave;re et laisser l&agrave; ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera
+tr&egrave;s-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents
+et le tien propre. Crois-moi, renonce &agrave; ce combat. Ce sera pour toi, je
+le pr&eacute;vois, la source d'une douleur cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;D&ucirc;t-il m'en co&ucirc;ter la vie, dit l'h&eacute;ro&iuml;que Pierrot, je d&eacute;fendrai ma
+princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, dit la f&eacute;e Aurore, et entre dans l'ar&egrave;ne, car Pantafilando
+t'attend.</p>
+
+<p>En effet, le g&eacute;ant provoquait d&eacute;j&agrave; Pierrot. Tous deux &eacute;taient arm&eacute;s: le
+g&eacute;ant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot
+d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa
+force.</p>
+
+<p>Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur
+Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance
+rencontra le manteau court de Pierrot (c'&eacute;tait la mode alors) et le
+d&eacute;chira dans toute sa longueur. Pierrot d&eacute;grafa son manteau et se trouva
+en simple pourpoint. Il prit son &eacute;lan, et, d'un bond imp&eacute;tueux, il alla
+donner la t&ecirc;te la premi&egrave;re, comme une catapulte, contre la poitrine du
+g&eacute;ant. Celui-ci, &eacute;tourdi du coup, chancela un instant, tourna sur
+lui-m&ecirc;me et tomba en arri&egrave;re. Pierrot courut &agrave; lui sur-le-champ pour lui
+mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se
+relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renvers&eacute; et jet&eacute; &agrave;
+trois cents pas.</p>
+
+<p>Jusqu'ici le combat paraissait &eacute;gal; mais Pierrot, quoique renvers&eacute; une
+fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le g&eacute;ant, &eacute;branl&eacute; du
+choc terrible qu'il avait re&ccedil;u dans la poitrine, ne se soutenait plus
+qu'&agrave; peine, semblable &agrave; une puissante muraille &agrave; demi renvers&eacute;e par la
+canonnade.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'apporte &agrave; boire, dit le g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en
+loyal adversaire, il fit offrir du vin &agrave; Pierrot qui but, le remercia,
+et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;En garde!</p>
+
+<p>Pantafilando saisit une des portes du cirque o&ugrave; avait lieu le combat et
+la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup
+et lan&ccedil;a &agrave; son tour sa porte, qui atteignit le g&eacute;ant &agrave; la cuisse. Il fut
+abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de
+continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille &agrave; Pierrot;
+mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du
+g&eacute;ant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il
+coupa la t&ecirc;te de Pantafilando.</p>
+
+<p>Un long cri de joie s'&eacute;leva de toutes parts. Tout le monde cria:</p>
+
+<p>&mdash;Gloire et longue vie au vaillant Pierrot!</p>
+
+<p>Et la belle Bandoline, touch&eacute;e de tant d'amour et de tant de courage, se
+leva elle-m&ecirc;me pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut
+plus qu'&agrave; trois pas, elle s'&eacute;cria tout &agrave; coup avec horreur:</p>
+
+<p>&mdash;Otez-moi cet objet effroyable!</p>
+
+<p>Le malheureux Pierrot, qui s'&eacute;tait cru au comble du bonheur, se vit
+rejet&eacute; dans les ab&icirc;mes du d&eacute;sespoir. Il avait oubli&eacute; son oreille, aux
+trois quarts d&eacute;tach&eacute;e par le sabre de Pantafilando. C'&eacute;tait cette pauvre
+oreille, coup&eacute;e &agrave; son service, qui avait fait pousser &agrave; la princesse ce
+cri d'horreur, et il faut avouer qu'un h&eacute;ros qui n'a qu'une oreille
+devrait se rendre justice et ne pas para&icirc;tre devant les dames.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, &agrave; peine Bandoline eut-elle dit d'&ocirc;ter cet objet
+effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonn&eacute;
+en un instant. Les Tartares s'&eacute;taient enfuis apr&egrave;s la mort de leur chef.
+Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclam&egrave;rent roi de
+nouveau, lui jur&egrave;rent fid&eacute;lit&eacute;, et Pierrot, tout saignant, alla se faire
+panser chez le chirurgien.</p>
+
+<p>&mdash;Mort et damnation! s'&eacute;cria Vantripan en se mettant &agrave; table; ma
+contenance ferme a singuli&egrave;rement impos&eacute; &agrave; l'ennemi!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montr&eacute;
+une &acirc;me vraiment royale, et C&eacute;sar n'&eacute;tait qu'un pleutre aupr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime &agrave; voir, lui dit le roi, qu'on me dit la v&eacute;rit&eacute; sans flatterie.
+Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma
+cassette priv&eacute;e.... Donne-moi du p&acirc;t&eacute; d'anguilles!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majest&eacute;, et j'ose dire que
+mon d&eacute;vouement....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! c'est bon! Donne-moi du p&acirc;t&eacute;, morbleu! Ton d&eacute;vouement
+m'ennuie et tes phrases me font b&acirc;iller. O&ugrave; donc &eacute;tais-tu, ajouta-t-il
+au bout d'un instant, pendant le r&egrave;gne de Pantafilando?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'imposais, comme Votre Majest&eacute;, &agrave; ces Tartares par ma
+contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majest&eacute;? Tu oses te
+comparer &agrave; moi, b&eacute;litre?</p>
+
+<p>&mdash;Sire....</p>
+
+<p>&mdash;A moi, maroufle?</p>
+
+<p>&mdash;Sire....</p>
+
+<p>&mdash;A moi, mis&eacute;rable menteur? &agrave; moi, arlequin? &agrave; moi, polichinelle? &agrave;
+moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Sire....</p>
+
+<p>&mdash;Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voil&agrave;, ajouta Vantripan, comment
+je sais punir un tra&icirc;tre!... Horribilis!</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, vous n'y songez pas. Moi, l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de la
+couronne, aller chercher un simple officier des gardes!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;ritier pr&eacute;somptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon
+assiette &agrave; la t&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, mon p&egrave;re, dit Horribilis.</p>
+
+<p>Et il se disait en lui-m&ecirc;me: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette
+humiliation.</p>
+
+<p>Pierrot parut bient&ocirc;t. Il &eacute;tait pans&eacute;, et, franchement, les linges qui
+enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tu&eacute; Pantafilando?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, r&eacute;pondit modestement Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me r&eacute;servais d'essoriller ce
+bandit de ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant &agrave; la mine du
+grand Vantripan le jour de l'entr&eacute;e de Pantafilando.</p>
+
+<p>&mdash;Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de z&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgr&eacute; ton
+&eacute;tourderie, t'attacher &agrave; ma personne. Je te fais grand conn&eacute;table....</p>
+
+<p>&mdash;Sire!...</p>
+
+<p>&mdash;Grand amiral!...</p>
+
+<p>&mdash;Sire!...</p>
+
+<p>&mdash;Grand &eacute;chanson!...</p>
+
+<p>&mdash;Sire!...</p>
+
+<p>&mdash;Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu
+d&eacute;jeuneras, d&icirc;neras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me
+conteras des histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage.</p>
+
+<p>&mdash;Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre &agrave; tout? Crois-tu
+que ceux qui t'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; les remplissaient mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot pouss&eacute; dans ses derniers retranchements, o&ugrave;
+prendrais-je le temps de dormir?</p>
+
+<p>&mdash;Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il
+faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fid&egrave;le sujet est de veiller
+sur son roi, et non de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la f&eacute;e et
+de retourner &agrave; la maison.</p>
+
+<p>Tant d'honneurs ne tourn&egrave;rent pas la t&ecirc;te &agrave; Pierrot. Il aurait donn&eacute; de
+bon coeur l'amiraut&eacute; et la conn&eacute;tablie pour un sourire de la d&eacute;daigneuse
+Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La premi&egrave;re fois qu'il se
+pr&eacute;senta &agrave; la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos
+avec m&eacute;pris et d'un air si offens&eacute;, que le pauvre conn&eacute;table en fut tout
+d&eacute;concert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! disait-il, o&ugrave; est le temps o&ugrave; j'avais mes deux oreilles, o&ugrave;
+Pantafilando r&eacute;gnait ici, et o&ugrave; mon ingrate princesse chevauchait seule
+avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la d&eacute;fendre?</p>
+
+<p>Ces r&eacute;flexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il
+p&acirc;lit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bient&ocirc;t plus que
+l'ombre de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Aurore s'en aper&ccedil;ut: c'&eacute;tait, comme nous l'avons dit, la plus
+charitable personne qui ait jamais &eacute;t&eacute; au ciel ou sur la terre. Elle ne
+donnait de conseil que lorsqu'elle &eacute;tait pri&eacute;e de le faire, et toujours
+avant l'&eacute;v&eacute;nement. &laquo;Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le
+r&eacute;parer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'&eacute;ternel refrain
+des p&eacute;dants: <i>Je vous l'avais bien dit</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser
+le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan
+m'a confi&eacute; le soin?</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit la f&eacute;e, tu n'es pas sinc&egrave;re. Tu ne te soucies pas
+beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques,
+crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en
+occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se
+moque de toi.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, s'&eacute;cria le malheureux Pierrot, elle me m&eacute;prise parce que
+je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu
+l'autre &agrave; son service.</p>
+
+<p>&mdash;Ami Pierrot, dit la sage f&eacute;e, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que
+la moiti&eacute; d'un nez et qu'elle e&ucirc;t perdu l'autre moiti&eacute; par quelque
+accident?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible, r&eacute;pondit Pierrot, elle a le plus joli nez du
+monde, apr&egrave;s le v&ocirc;tre, ch&egrave;re marraine. C'est un nez dont la courbe
+aquiline....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'en demande pas la description, dit la f&eacute;e.</p>
+
+<p>Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moiti&eacute; de ce nez
+charmant?</p>
+
+<p>&mdash;Je... le... crois... dit Pierrot h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le crois? tu n'en es pas s&ucirc;r. Eh bien, je suis, moi, s&ucirc;re du
+contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu
+qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus ais&eacute;ment
+son parti de te voir essorill&eacute;? Les hommes se vantent d'&ecirc;tre plus forts,
+plus fermes, plus sens&eacute;s, plus raisonnables que les femmes; et, dans la
+pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermet&eacute;, de
+sens et de raison.</p>
+
+<p>&mdash;Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai
+rendu, et le danger que j'ai couru pour elle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une autre affaire, dit la f&eacute;e. Mais l'amour n'est-il autre chose
+que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en
+va sans qu'on sache pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout
+ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me m&eacute;prise.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit la f&eacute;e, je te quitte; tu n'es pas d'humeur &agrave; entendre
+raison ni &agrave; causer m&eacute;taphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de
+moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine.</p>
+
+<p>Le lendemain, Pierrot fut appel&eacute; secr&egrave;tement chez le prince Horribilis.
+Il s'y rendit sur-le-champ, tout &eacute;tonn&eacute; d'une telle faveur, car le
+prince royal ne l'y avait pas accoutum&eacute;.</p>
+
+<p>Horribilis le re&ccedil;ut d'une mani&egrave;re si aimable que Pierrot crut s'&ecirc;tre
+m&eacute;pris sur son caract&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai calomni&eacute;, se dit-il, quand je le croyais m&eacute;chant et stupide.
+Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de
+vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est tr&egrave;s-malheureux pour un
+prince, mais d'autres se chargeront d'&ecirc;tre braves pour lui; et, qui
+sait? ce sera peut-&ecirc;tre, malgr&eacute; sa poltronnerie, un tr&egrave;s-grand prince et
+un admirable conqu&eacute;rant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les premiers compliments, Horribilis lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours &eacute;t&eacute; votre
+ami, et je veux contribuer &agrave; votre fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de fra&icirc;che date.
+(<i>Haut</i>.) Seigneur, comment pourrai-je reconna&icirc;tre tant de faveur?...</p>
+
+<p>&mdash;En m'&eacute;coutant, interrompit le prince. Vous n'&ecirc;tes pas riche, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-il me faire l'aum&ocirc;ne? dit Pierrot dont la fiert&eacute; commen&ccedil;ait &agrave;
+s'indigner. (<i>Haut</i>.) Seigneur, les bienfaits de votre p&egrave;re ont combl&eacute;
+mes esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon p&egrave;re (car
+il est capricieux, mon respectable p&egrave;re le grand Vantripan!) vous
+privait aujourd'hui de toutes vos dignit&eacute;s, demain vous seriez aussi
+pauvre que le jour de votre arriv&eacute;e &agrave; la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un
+homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas n&eacute; sujet de votre auguste
+p&egrave;re, et je puis offrir mes services &agrave; un roi qui les appr&eacute;ciera mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; justement ce que je veux &eacute;viter, s'&eacute;cria Horribilis. Pierrot,
+le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le
+soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme
+d&eacute;funt B&eacute;lisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son
+courage &agrave; un de nos ennemis! La Chine se d&eacute;shonorerait par cette
+ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas.</p>
+
+<p>Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand conn&eacute;table dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment l'&eacute;viter? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave;! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout
+est commun. Je veux te mettre pour toujours &agrave; l'abri des caprices de mon
+p&egrave;re. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni.</p>
+
+<p>&mdash;Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer
+aux noms chinois.</p>
+
+<p>&mdash;De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de
+tour, et qui est toute ferm&eacute;e de hautes murailles entre lesquelles
+courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de
+chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me la donnez? s'&eacute;cria Pierrot fr&eacute;missant de joie &agrave; la pens&eacute;e des
+belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur,
+et votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Que parles-tu de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je
+jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauv&eacute; ma race et mon tr&ocirc;ne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, reprit Pierrot, le tr&ocirc;ne de votre auguste p&egrave;re, qui doit
+un jour vous appartenir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous entendons pas, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, ami Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, pensa le grand conn&eacute;table subitement refroidi.</p>
+
+<p>&mdash;Je te laisse toutes les charges que mon p&egrave;re t'a donn&eacute;es; j'y ajoute
+le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras
+droit et mon premier ministre; mais &agrave; une condition: c'est que tu me
+pr&ecirc;teras ton aide pour devenir roi et d&eacute;tr&ocirc;ner Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;tr&ocirc;ner Vantripan, mon bienfaiteur! s'&eacute;cria Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est &eacute;tonnant,
+l'ambition de ces gens de peu. &Eacute;coute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du
+don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main
+de ma soeur Bandoline?</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la
+belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour
+l'amoureux Pierrot! Il n'h&eacute;sita pas cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je re&ccedil;ois, comme je le
+dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter
+dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y
+pr&eacute;cipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison....</p>
+
+<p>&mdash;D'une trahison! s'&eacute;cria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand
+conn&eacute;table? Suis-je un tra&icirc;tre, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que
+je me retire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret.
+Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai
+pas d&eacute;noncer &agrave; mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites
+pour de certaines gens. Quant &agrave; moi, je ne sais ni trahir ni d&eacute;noncer.</p>
+
+<p>Et il fit un pas vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot! s'&eacute;cria Horribilis transport&eacute; de col&egrave;re, il faut me suivre ou
+mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai.</p>
+
+<p>Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au m&ecirc;me moment, le prince
+frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez-moi ce sc&eacute;l&eacute;rat! cria Horribilis.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire.</p>
+
+<p>Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne
+s'amusa pas &agrave; l'attendre. Il s'&eacute;lan&ccedil;a si brusquement vers la porte qu'il
+renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui
+suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince
+ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les c&ocirc;t&eacute;s, et l'invincible
+Pierrot passa, jetant sur eux un regard de m&eacute;pris.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi
+est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vip&egrave;re, sa fille
+une.... Non, ne blasph&eacute;mons pas; &agrave; quoi servent les richesses et la
+puissance, grand Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la
+f&eacute;e Aurore, qui parut tout &agrave; coup devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, ch&egrave;re marraine? dit Pierrot, vous venez &agrave; propos. Je
+suis bien malheureux. Je souffre cruellement.</p>
+
+<p>&mdash;De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien pr&eacute;dit, quand
+j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. H&eacute;las!
+h&eacute;las! oreille infortun&eacute;e! cruel Pantafilando!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne t'a coup&eacute; qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce
+donc s'il t'avait coup&eacute; la t&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en consolerais plus ais&eacute;ment, dit le m&eacute;lancolique Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal
+&agrave; propos d&eacute;tach&eacute;e. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine
+fa&ccedil;on, et que cela doit faire un f&acirc;cheux effet au bal.... Souffres-tu
+beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera.</p>
+
+<p>Tout en parlant, elle pronon&ccedil;a deux mots magiques en touchant l'oreille
+de sa baguette.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit tout &agrave; coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est
+rattach&eacute;e, je suis gu&eacute;ri. Et il se mit &agrave; gambader dans sa chambre. Quand
+il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises
+et renversant les tables, il se jeta &agrave; genoux devant la f&eacute;e Aurore, et
+lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut
+touch&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Pierrot sonna.</p>
+
+<p>Un n&egrave;gre parut.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle
+cravate et mon grand habit de cour.</p>
+
+<p>La f&eacute;e se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu, Pierrot?</p>
+
+<p>Pierrot rougit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas besoin de parler, reprit la f&eacute;e, je le vois dans tes yeux.
+On se moque de toi, Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je
+l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis.</p>
+
+<p>&mdash;Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse?</p>
+
+<p>Pierrot se gratta la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon ami, lui dit la bonne f&eacute;e, je ne veux pas troubler le plaisir
+que tu te proposes, va o&ugrave; le destin t'appelle. Je t'attends ici.</p>
+
+<p>Pierrot, tout habill&eacute; de soie, de velours et d'or, fit son entr&eacute;e en
+grande pompe dans le palais de Vantripan. Il &eacute;tait mont&eacute; sur un cheval
+noir magnifique, cousin germain du c&eacute;l&egrave;bre Rabican, que montait la
+duchesse Bradamante. Ce cheval &eacute;tait si l&eacute;ger &agrave; la course qu'il
+s'&eacute;lan&ccedil;ait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il
+avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun
+sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous
+n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais
+c'est l&agrave; justement qu'est la difficult&eacute;, car il ne faut pas demeurer &agrave;
+la m&ecirc;me place plus d'un millioni&egrave;me de seconde; et, lourds, &eacute;pais et
+lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le
+moyen.</p>
+
+<p>Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait
+l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une
+permission de la f&eacute;e Aurore, qui le lui avait donn&eacute;, pouvait le monter.
+Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de
+Pierrot, fut envoy&eacute; d'une ruade jusqu'au premier &eacute;tage du palais, o&ugrave;,
+fort heureusement pour lui, il entra par la fen&ecirc;tre ouverte et tomba sur
+un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre &agrave;
+mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent ex&eacute;cuter
+cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avan&ccedil;a d'un air si
+r&eacute;solu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troubl&eacute;, tira
+sa fl&egrave;che au hasard. Cette fl&egrave;che, mal dirig&eacute;e, rencontra, par une
+fatalit&eacute; bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de
+la justice qui b&acirc;illait, et le bois de la fl&egrave;che s'&eacute;tant cass&eacute; dans
+l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fich&eacute;
+entre les deux m&acirc;choires sans qu'il p&ucirc;t fermer la bouche. On entendait
+sortir de son gosier des cris de rage inarticul&eacute;s qui se m&ecirc;laient aux
+&eacute;clats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans.</p>
+
+<p>Ces &eacute;clats de rire ne dur&egrave;rent pas longtemps. En lan&ccedil;ant des ruades de
+c&ocirc;t&eacute; et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et
+se trouva face &agrave; face, ou, si vous voulez, naseaux &agrave; nez avec son
+ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le
+saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant
+douze fois autour de la grande cour du palais.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez mon fils! criait la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! hurlait Horribilis.</p>
+
+<p>&mdash;A la garde! vocif&eacute;rait Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;La garde? dit Pierrot paraissant tout &agrave; coup, ah! sire, elle est loin
+si elle va toujours du m&ecirc;me pas. Ils doivent faire au moins trente
+lieues &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une m&eacute;chante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair
+par la bride; mais celui-ci voyant que son ma&icirc;tre allait lui enlever sa
+proie, la l&acirc;cha lui-m&ecirc;me en grin&ccedil;ant des dents et en crachant un morceau
+de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis.</p>
+
+<p>&mdash;Justice! mon p&egrave;re! s'&eacute;cria ce pauvre prince, justice!</p>
+
+<p>&mdash;Contre qui?</p>
+
+<p>&mdash;Contre Pierrot, mon p&egrave;re, et contre son cheval enrag&eacute;, dont je
+porterai toujours les marques. Voyez plut&ocirc;t.</p>
+
+<p>A ces mots, tournant le dos &agrave; la compagnie, il lui montra le fond de sa
+culotte emport&eacute; et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se
+mit dans une col&egrave;re furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Sabre et mitraille! r&eacute;pondit hardiment Pierrot en criant plus fort que
+le roi, qu'avez-vous &agrave; vous f&acirc;cher, Majest&eacute;, et &agrave; crier comme une oie
+qu'on met &agrave; la broche?</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, tu es un insolent.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, vous &ecirc;tes une b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en p&acirc;ture &agrave; mes
+chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrit&eacute;s, je vous mettrais en
+poudre avec tous vos Chinois.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Vantripan effray&eacute;, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi
+as-tu &agrave; te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Je me la ferai moi-m&ecirc;me quand je voudrai, dit fi&egrave;rement Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois calme, Majest&eacute;, quand je vois votre grand nigaud de fils,
+ce grand touche-&agrave;-tout qui a failli mettre en col&egrave;re mon bon cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touch&eacute; ce cheval,
+Horribilis?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jet&eacute; au premier
+&eacute;tage de votre palais.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Mon bon cheval est fort m&eacute;chant,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand on l'attaque il se d&eacute;fend.</span><br />
+</p>
+
+<p>chantonnait Pierrot dans ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgr&eacute; ma d&eacute;fense
+expresse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu viol&eacute; la d&eacute;fense de Pierrot?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon p&egrave;re, s'&eacute;cria douloureusement Horribilis, quel langage
+tenez-vous l&agrave;, vous, le roi de la Chine?</p>
+
+<p>&mdash;Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'&icirc;le de Cor&eacute;e et de tous les
+Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basan&eacute;s qu'il a plu
+au ciel de faire na&icirc;tre entre les monts Koukounoor et les monts
+Himalaya, continua Pierrot de la voix aigu&euml; et monotone d'un huissier
+qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une
+proclamation de monsieur le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice,
+sois-en s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Horribilis sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, dit Vantripan &agrave; Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas
+cru mal faire. Il est un peu &eacute;tourdi, mais au fond il a bon coeur, je te
+le garantis.</p>
+
+<p>&mdash;A votre sollicitation, Majest&eacute;, dit Pierrot, je lui pardonne, mais
+qu'il n'y revienne pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apais&eacute; son grand
+conn&eacute;table; et maintenant, amis, mettons-nous &agrave; table.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis
+fit &agrave; Pierrot de d&eacute;tr&ocirc;ner Vantripan. Il est ais&eacute; de comprendre si
+Pierrot devait se d&eacute;fier de ce pr&eacute;tendant &agrave; la couronne. On comprend
+aussi la fiert&eacute; de notre h&eacute;ros lorsqu'il entra dans la cour du palais,
+mont&eacute; sur Fendlair. Vingt pages le pr&eacute;c&eacute;daient, et, comme au convoi de
+Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son
+bouclier, l'autre ne portait rien.</p>
+
+<p>Pierrot mit pied &agrave; terre dans la cour et monta lentement les degr&eacute;s, la
+t&ecirc;te haute, le regard assur&eacute;, comme un vrai fils de Jupiter. C'&eacute;tait
+l'heure du d&icirc;ner. Il entra dans la salle &agrave; manger sans &ecirc;tre annonc&eacute;. A
+cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de
+Chio de l'ann&eacute;e de la com&egrave;te, et l'&eacute;levant au-dessus de sa t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Dieux immortels! s'&eacute;cria-t-il, soyez b&eacute;nis, vous qui m'avez donn&eacute; &agrave;
+boire du vin de Chio et &agrave; aimer un tel ami. A ma sant&eacute;, Pierrot! As-tu
+faim?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu soif?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; vous parler d'affaires, Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Horribilis, qui &eacute;tait assis &agrave; table en face de Pierrot, p&acirc;lit en le
+voyant; il crut que Pierrot allait le d&eacute;noncer, et se leva pour fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question
+de vous dans cet entretien.</p>
+
+<p>Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot.</p>
+
+<p>Quand le roi eut vid&eacute; ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil
+brillant et plein de gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comme te voil&agrave; beau, dit-il. Tu es par&eacute; comme une ch&acirc;sse. Vas-tu &agrave; la
+noce?</p>
+
+<p>&mdash;A la mienne, dit Pierrot, oui, Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui &eacute;pouses-tu? sans indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscr&eacute;tion. Si vous n'en aviez
+parl&eacute; le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander
+en mariage la princesse Bandoline, votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne.
+Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai &agrave; cette noce, et nous
+d&icirc;nerons pendant huit jours sans nous lever de table.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui
+que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il ait pour p&egrave;re qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque.
+Est-ce que Bandoline va &eacute;pouser son p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot,
+et qui &eacute;tait bien aise de trouver une excuse si l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>&mdash;Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la
+princesse.</p>
+
+<p>Bandoline &eacute;tait pr&eacute;sente et se taisait pour la premi&egrave;re fois de sa vie.
+En effet, cela m&eacute;ritait r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle enfin, tous les d&eacute;sirs de mon p&egrave;re sont des lois
+sacr&eacute;es pour moi, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Vantripan, voil&agrave; le <i>mais</i> &eacute;ternel de toutes ces belles
+capricieuses.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Marion pleure, Marion crie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Marion veut qu'on la marie.</span><br />
+</p>
+
+<p>Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune,
+ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop d&eacute;bauch&eacute;, ou trop
+avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces t&ecirc;tes de
+filles, dans ces pendules d&eacute;traqu&eacute;es? Voyons, parle franchement, que
+peux-tu reprocher &agrave; Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune?
+n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauv&eacute; &agrave; toi la vie et
+l'honneur, &agrave; nous le tr&ocirc;ne? Que veux-tu de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;Au mien, je le sais bien; mais cela n'emp&ecirc;che pas qu'il ne lui reste
+qu'une oreille, et qu'une oreille d&eacute;pareill&eacute;e n'est pas belle &agrave; voir.</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;r&eacute;nissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai pr&eacute;vu cette
+objection, et j'ai remis mon oreille &agrave; sa place l&eacute;gitime. Daignez vous
+en assurer vous-m&ecirc;me. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien;
+maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre.</p>
+
+<p>La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles
+sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a
+&eacute;t&eacute; gu&eacute;rie si vite. Il faut qu'il y ait l&agrave;-dessous quelque magie, et je
+ne veux pas &eacute;pouser un magicien.</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta, voil&agrave; bien une autre histoire, s'&eacute;cria Vantripan qui
+craignait que Pierrot ne v&icirc;nt &agrave; se f&acirc;cher; mais il se trompait.</p>
+
+<p>Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva
+avec un grand sang-froid et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Altesse S&eacute;r&eacute;nissime, vous n'aurez pas le chagrin d'&eacute;pouser un
+magicien; mais je vous pr&eacute;dis, moi, sans &ecirc;tre un grand proph&egrave;te, que
+vous &eacute;pouserez un chien coiff&eacute;. Sire, ajouta-t-il en se tournant du c&ocirc;t&eacute;
+de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il
+est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une
+tourn&eacute;e sur les fronti&egrave;res de l'empire pour veiller &agrave; la bonne
+administration de l'&Eacute;tat, et emp&ecirc;cher l'invasion des Tartares du grand
+Kabardant&egrave;s, fr&egrave;re cadet de Pantafilando.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'&eacute;cria Vantripan, sont-ils si pr&egrave;s de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-m&ecirc;me au-devant
+d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caract&egrave;re mal
+fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des
+&eacute;toffes de soie, tout ce que tu voudras; mais, &agrave; tout prix, emp&ecirc;che-les
+de venir.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous en co&ucirc;tera que du fer, Majest&eacute;, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tu&eacute;s jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Bon d&eacute;barras! dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans
+quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti
+tr&egrave;s-m&eacute;content; malgr&eacute; sa dissimulation, je l'ai bien vu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que nous fait le m&eacute;contentement de Pierrot? dit la reine d'un air
+m&eacute;prisant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous,
+p&eacute;ronnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, vous &ecirc;tes une chipie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re a raison, dit Horribilis, et....</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te
+fasse tordre le cou comme &agrave; un poulet. Et nous, enfants, allons souper.</p>
+
+<p>Toute la cour le suivit.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, cong&eacute;dia sa suite et partit
+&agrave; cheval avec la f&eacute;e Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis,
+je vous dirai dans le chapitre suivant o&ugrave; il alla et quel &eacute;tait son
+dessein.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<h3>TROISI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</h3>
+
+<h3>COMMENT PIERROT R&Eacute;FORMA LES ABUS ET APPRIT A B&Ecirc;CHER LES JARDINS</h3>
+
+
+<p>La f&eacute;e Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot,
+plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout &agrave; fait
+oubli&eacute; sa m&eacute;saventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait
+l'herbe des pr&eacute;s, les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les
+d&eacute;vorent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup dans un transport d'enthousiasme,
+que toute la nature est belle et admirable! O marraine, que je vous
+rends gr&acirc;ce de m'avoir emmen&eacute; loin de cette cour, de ce gros Vantripan,
+de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit la f&eacute;e en souriant, qu'est-il donc arriv&eacute;, Pierrot?
+Quelque m&eacute;saventure? <i>Sa sotte femme! sa plus sotte fille!</i> Quel langage
+pour un courtisan et pour un homme amoureux!</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, gr&acirc;ce au ciel; courtisan,
+je ne l'ai jamais &eacute;t&eacute;. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une
+antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fen&ecirc;tres
+de cette pimb&ecirc;che, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la
+terre, s'apercevoir de ma pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc gu&eacute;ri, Pierrot?</p>
+
+<p>&mdash;Radicalement, marraine. Je ne tenais plus &agrave; elle que par l'habitude ou
+par politesse, comme un oiseau qui a un fil &agrave; la patte. Ses m&eacute;pris de ce
+matin ont coup&eacute; ce fil, et maintenant je suis libre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions,
+veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas r&eacute;ussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas le savoir, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas r&eacute;ussi, parce que tu es
+ingrat.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, envers vous, marraine! Oh! vous me calomniez.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. R&eacute;fl&eacute;chis.</p>
+
+<p>&mdash;Envers ce gros roi? Il m'a combl&eacute; d'honneurs, c'est vrai; mais ne
+l'ai-je pas bien servi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela. Pierrot, quel est le revenu de tes emplois?</p>
+
+<p>&mdash;Deux millions par an, &agrave; peu pr&egrave;s, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une jolie somme. Et depuis quel temps es-tu en charge?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis six mois &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que tu as re&ccedil;u un million?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoy&eacute; &agrave; tes parents qui sont
+pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? R&eacute;ponds; deux
+cent mille francs?</p>
+
+<p>Pierrot rougit et garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Davantage? dit la f&eacute;e. Trois cents? Non. Quatre cents? Non. Cinq
+cents? Non. Six cents? Non. Aurais-tu envoy&eacute; davantage, Pierrot? Tu es
+plus g&eacute;n&eacute;reux que je ne croyais. Sept cents? huit cents? neuf cents?
+Quoi! le million tout entier! Oh! oh! c'est un beau trait, Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoy&eacute; du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ami, comment appelles-tu cette conduite? Comprends-tu
+maintenant pourquoi, malgr&eacute; tant de succ&egrave;s apparents, tu n'as pas &eacute;t&eacute;
+heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu profiteras de cette le&ccedil;on dans l'avenir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie plus de remords, Pierrot; tes parents n'ont pas souffert de ta
+n&eacute;gligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est n&eacute;cessaire, et
+je leur laisse croire que c'est toi qui l'as envoy&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! marraine, comment ai-je pu m&eacute;riter tant de bont&eacute;s? dit Pierrot en
+lui baisant les mains avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les m&eacute;riteras un jour, dit la f&eacute;e. P&eacute;kin n'a pas &eacute;t&eacute; construit en
+une heure. Tu es n&eacute; vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants
+des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des
+g&eacute;nies.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; vous et &agrave; votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; ma protection, si tu veux, qui t'a &eacute;t&eacute; plus utile encore que
+tu ne penses.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc? demanda Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; moi que tu dois les m&eacute;pris de la belle Bandoline. M'en sais-tu
+mauvais gr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Par tous les saints du paradis! s'&eacute;cria joyeusement Pierrot, je ne
+sais ce que j'aurais pens&eacute; hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle
+me comble de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien gu&eacute;ri. Je lis dans
+l'avenir, et je devine ais&eacute;ment ce que, d'apr&egrave;s son caract&egrave;re, tout
+homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une
+branche de ce grand art de la divination que je t'ai montr&eacute;, et que tu
+n'as pas compris parce qu'il exige des &eacute;tudes profondes, un grand
+d&eacute;vouement &agrave; la science, une vie isol&eacute;e et une grande exp&eacute;rience du
+monde. La diff&eacute;rence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les
+g&eacute;nies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'apr&egrave;s trois cent
+quarante ans de travaux continuels ce que nous savons, nous, d&egrave;s notre
+naissance et par intuition.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien heureuse d'&ecirc;tre si savante, dit Pierrot en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse! dit la f&eacute;e. Crois-tu qu'on soit heureux de pr&eacute;voir l'avenir?
+Ah! malheureux enfant, que le ciel te pr&eacute;serve de ce bonheur et de cette
+science!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre aim&eacute; de la
+princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Une raison admirable, Pierrot: c'est que tu ne l'aimais pas toi-m&ecirc;me,
+et qu'apr&egrave;s quinze jours de mariage vous auriez fait un m&eacute;nage
+d&eacute;testable. Elle est orgueilleuse et fille de roi; elle t'aurait vant&eacute;
+sa sup&eacute;riorit&eacute;; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltrait&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;En paroles, ami; mais, pour les gens d&eacute;licats, les paroles sont des
+gestes. Elle se serait plainte &agrave; son p&egrave;re qui t'aurait fait couper le
+cou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demand&eacute; la permission.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu l'aurais d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;, mis en
+prison, tu&eacute; peut-&ecirc;tre; tu te serais d&eacute;barrass&eacute; de ta femme et tu aurais
+&eacute;t&eacute; roi de la Chine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'est pas &agrave; d&eacute;daigner, dit Pierrot pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta
+vanit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si
+vous lisiez dans ma conscience. Mais est-ce que les choses n'auraient
+pas pu se passer autrement? Ne pouvais-je &ecirc;tre heureux avec cette belle
+d&eacute;daigneuse?</p>
+
+<p>&mdash;Supposons, dit la f&eacute;e, qu'il n'y e&ucirc;t pas de sang vers&eacute;; supposons que
+Bandoline e&ucirc;t fait de grands efforts pour te plaire et plier son humeur
+&agrave; la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes
+parents? Car tu pensais, sans doute, &agrave; vivre avec ton p&egrave;re et ta m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de d&eacute;f&eacute;rence
+envers tes vieux parents, envers sa belle-m&egrave;re, une meuni&egrave;re, et son
+beau-p&egrave;re, le vieux meunier! Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas
+v&eacute;cu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire.</p>
+
+<p>&mdash;O marraine sage et charmante! s'&eacute;cria Pierrot, aidez-moi toujours de
+vos conseils, car d&eacute;sormais je ne veux rien faire de moi-m&ecirc;me, et je me
+ferai gloire de vous ob&eacute;ir. Mais quoi! toutes les femmes sont-elles
+aussi d&eacute;daigneuses, et faut-il que j'aime une meuni&egrave;re si je veux vivre
+heureux avec mes parents?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des femmes de toutes les esp&egrave;ces, dit la f&eacute;e, comme il y a des
+hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que
+tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande
+injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, m&eacute;chantes,
+m&eacute;disantes, vaniteuses et occup&eacute;es d'elles-m&ecirc;mes et de leurs chiffons du
+matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes,
+discr&egrave;tes, attach&eacute;es &agrave; leur maison, &agrave; leur mari et &agrave; leurs enfants; ta
+m&egrave;re, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes.
+Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette esp&egrave;ce?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le souhaite, grand Dieu! c'est la premi&egrave;re chose que je demande
+au ciel tous les matins.</p>
+
+<p>&mdash;Cherche et tu trouveras, dit la f&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La
+conversation changea de sujet. La f&eacute;e se plut &agrave; instruire Pierrot de ses
+devoirs envers lui-m&ecirc;me et envers les autres hommes, et lui dit sur ce
+sujet de si belles choses, que si vous les aviez entendues, &ocirc; mes amis!
+vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours.</p>
+
+<p>Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour r&eacute;pandre le
+mensonge, est pauvre en v&eacute;rit&eacute;s, et dans la crainte de ne pas vous
+r&eacute;p&eacute;ter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il
+vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors g&acirc;t&eacute; par le succ&egrave;s et
+fort enorgueilli de son m&eacute;rite, comprit pour la premi&egrave;re fois qu'il
+n'&eacute;tait qu'une cr&eacute;ature faible et born&eacute;e, ignorante et port&eacute;e au mal;
+qu'il eut honte de lui-m&ecirc;me et de son &eacute;go&iuml;sme, et qu'il se promit de
+devenir un mod&egrave;le pour tous les hommes n&eacute;s ou &agrave; na&icirc;tre. Au reste, vous
+vous imaginez assez, sans qu'il soit n&eacute;cessaire d'entrer dans le d&eacute;tail
+des choses, ce que devaient &ecirc;tre les enseignements d'une f&eacute;e qui &eacute;tait
+la propre fille du sage roi des g&eacute;nies, le grand Salomon.</p>
+
+<p>Pierrot &eacute;tait ravi de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! marraine, disait-il souvent, si tous les pr&eacute;dicateurs vous
+ressemblaient, que la vertu serait aimable! Mais ils sont, pour la
+plupart, si ennuyeux, si p&eacute;dants, si gourm&eacute;s, si roides! Ils mettent
+tant de latin dans leurs discours, et ils s'inqui&egrave;tent si peu de se
+faire comprendre, qu'on ne peut pas s'emp&ecirc;cher de b&acirc;iller en les
+&eacute;coutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon.
+Vous, au contraire, ch&egrave;re marraine, vous causez si bien, vous contez
+d'une fa&ccedil;on si int&eacute;ressante, vous avez un visage si beau et si doux, que
+rien qu'&agrave; vous regarder on se sent attir&eacute; vers vous, et qu'en vous
+&eacute;coutant on croit entendre la c&eacute;leste musique que les anges font devant
+le tr&ocirc;ne du Seigneur.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Aurore sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-elle &agrave; Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une
+perfection qui n'est pas dans la nature? S'ils &eacute;taient tous beaux et
+bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu &agrave; &ecirc;tre vertueux
+parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toi-m&ecirc;me. Par
+exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en
+son nom l'autorit&eacute; supr&ecirc;me; dis-moi, je te prie, as-tu jamais song&eacute; &agrave;
+faire le bonheur de tes semblables et &agrave; mettre &agrave; leur service la grande
+puissance que tu as re&ccedil;ue de Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu jamais song&eacute; &agrave; autre chose qu'&agrave; r&eacute;aliser tes fantaisies?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici &agrave; Nankin. Commence, et
+crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la
+besogne.</p>
+
+<p>&mdash;J'essayerai, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout
+ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui
+voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.</p>
+
+<p>A ces mots, Pierrot mit pied &agrave; terre et laissa la bride sur le cou de
+son cheval. La f&eacute;e en fit autant, et tous deux entr&egrave;rent dans la ville,
+v&ecirc;tus comme de pauvres p&egrave;lerins.</p>
+
+<p>Au d&eacute;tour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cort&eacute;ge: c'&eacute;tait un
+riche mandarin qui allait &agrave; la campagne avec sa femme et ses enfants. Il
+&eacute;tait assis dans un palanquin port&eacute; par un &eacute;l&eacute;phant. Vingt domestiques
+marchaient devant lui et &eacute;cartaient les passants &agrave; coups de b&acirc;ton. Tout
+le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot,
+oubliant que rien ne distingue un grand conn&eacute;table mal v&ecirc;tu d'un autre
+citoyen, continua son chemin sans s'inqui&eacute;ter du mandarin, sans le
+braver et sans l'&eacute;viter.</p>
+
+<p>&mdash;Ote-toi de l&agrave;, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un
+coup de b&acirc;ton.</p>
+
+<p>Pierrot, furieux, se retourna, arracha le b&acirc;ton des mains de son
+adversaire et lui administra la vol&eacute;e la plus compl&egrave;te qui soit jamais
+tomb&eacute;e sur les &eacute;paules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de
+celui-ci, les autres accoururent et charg&egrave;rent Pierrot. Celui-ci &eacute;tait
+si anim&eacute; par leur insolence, qu'il les e&ucirc;t assomm&eacute;s tous sans
+l'intervention de la bonne f&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse? lui dit-elle tout bas. D&egrave;s le
+premier accident, te voil&agrave; hors de toi-m&ecirc;me. Souviens-toi donc que tu
+n'es qu'un pauvre p&egrave;lerin, et non un grand seigneur.</p>
+
+<p>A ces mots, Pierrot jeta le b&acirc;ton et se croisa les bras en regardant les
+domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus
+hardis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la f&eacute;e.</p>
+
+<p>Le tumulte et les cris avaient ameut&eacute; une foule nombreuse. Au fond, tout
+le monde &eacute;tait charm&eacute; de l'action de Pierrot, mais personne n'osait
+l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade.</p>
+
+<p>Le mandarin descendit de son palanquin. C'&eacute;tait un gros homme, fort
+rouge et marqu&eacute; de la petite v&eacute;role, qui &eacute;tait redout&eacute; de tous &agrave; cause
+de sa puissance et de sa m&eacute;chancet&eacute;. Il &eacute;tait chef du tribunal supr&ecirc;me
+de la province, et, en cette qualit&eacute;, rendait des jugements sans appel.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit-il en s'avan&ccedil;ant d'un air assorti &agrave; sa dignit&eacute;. Quel
+est le coquin qui a os&eacute; frapper un de mes domestiques?</p>
+
+<p>&mdash;Ce coquin, dit fi&egrave;rement Pierrot, c'est moi. Il m'a frapp&eacute; le premier,
+et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce dr&ocirc;le et qu'on le
+fasse mourir sous le b&acirc;ton pour son insolence.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous
+r&eacute;pondre, ou pour avoir rendu des coups de b&acirc;ton &agrave; votre domestique que
+vous me condamnez?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit le mandarin, que cette <i>esp&egrave;ce</i> ose m'interroger! Qu'on
+le saisisse!</p>
+
+<p>Trois ou quatre domestiques s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; la fois sur Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit-il, je n'ai provoqu&eacute; personne et ne veux faire de mal &agrave;
+qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et
+num&eacute;rote ses os pour les reconna&icirc;tre et les remettre en place au jour du
+jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur, &agrave; nous deux!</p>
+
+<p>A ces mots, malgr&eacute; ses cris, il saisit le mandarin par ses longues
+moustaches qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le
+montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place
+publique; puis, le retournant les pieds en l'air et la t&ecirc;te en bas, il
+le lan&ccedil;a comme une balle, le re&ccedil;ut dans ses mains, et le renvoya de
+nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarme des
+domestiques et de la joie de tous. Quand ce jeu eut dur&eacute; quatre ou cinq
+minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son &eacute;l&eacute;phant et partit
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, seigneur mandarin!</p>
+
+<p>Le pauvre justicier n'avait plus la force de r&eacute;pondre. La col&egrave;re,
+l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui si &eacute;lev&eacute; en
+dignit&eacute;, et cela en vue de tout un peuple, le transport&egrave;rent au point
+qu'il en fit une maladie de plus de six mois.</p>
+
+<p>&mdash;Par Brahma et Bouddah! disait la foule en se s&eacute;parant, voil&agrave; une
+prompte et bonne justice.</p>
+
+<p>Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et
+all&egrave;rent se loger dans une h&ocirc;tellerie d'assez pauvre apparence. Ils
+soup&egrave;rent cependant avec app&eacute;tit, gr&acirc;ce &agrave; un potage aux nids
+d'hirondelle qui est si exquis que le proverbe chinois dit: &laquo;Bouddah
+ayant cr&eacute;&eacute; le ciel et la terre, inventa le potage aux nids
+d'hirondelle.&raquo; Si vous voulez en go&ucirc;ter, et du meilleur, vous en
+trouverez chez le seigneur Ki, aubergiste &agrave; P&eacute;kin, l'un de mes bons
+amis, et le plus c&eacute;leste cuisinier du C&eacute;leste Empire.</p>
+
+<p>Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure et alla se promener par la
+ville. Il fut bient&ocirc;t accost&eacute; par un douanier, qui, d'un air tr&egrave;s-poli,
+suivant la coutume chinoise, l'invita &agrave; quitter ses habits et &agrave; laisser
+regarder dans ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne.</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous
+un semblable soup&ccedil;on. Mais peut-&ecirc;tre avez-vous, sans vous en apercevoir,
+introduit dans la ville quelque denr&eacute;e. Dans ce cas, seigneur, vous
+aurez la bont&eacute; de payer les droits d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix!</p>
+
+<p>Cependant, se souvenant des recommandations de la f&eacute;e, il se laissa
+fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le
+douanier, se ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;De quelle &eacute;toffe, dit-il, est votre manteau &agrave; capuchon?</p>
+
+<p>&mdash;De grosse laine, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais devin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'as-tu devin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;La laine, seigneur, est d&eacute;fendue dans la ville de Nankin, par &eacute;gard
+pour nos manufacturiers, qui fabriquent des &eacute;toffes moins commodes et
+plus ch&egrave;res. Ayez la bont&eacute; de nous donner votre manteau et de payer
+l'amende.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne veux pas
+me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu
+convenable. Quant &agrave; l'amende, je ne dois pas la payer, puisque
+j'ignorais la loi.</p>
+
+<p>&mdash;Nul n'est cens&eacute; ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier.</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me les &eacute;trangers? demanda Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez la bont&eacute; de me suivre, dit le douanier.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;En prison.</p>
+
+<p>Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'&eacute;tait un
+beau jeune homme, bien fris&eacute; et pommad&eacute;, qui avait un lorgnon sur
+l'oeil, et qui regarda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal
+tr&egrave;s-curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pierrot, j'ai par m&eacute;garde, &eacute;tant pauvre, achet&eacute; un
+manteau de laine, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de
+soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon bon? dit n&eacute;gligemment le receveur, c'est la loi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la loi &agrave; Nankin, dit Pierrot, mais non dans le reste de la
+Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin.</p>
+
+<p>&mdash;Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de
+protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis
+m'attendent en ville et veulent faire un d&eacute;jeuner de gar&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'&eacute;chauffait, ne me laissez pas
+aller en prison. Peut-&ecirc;tre les cris d'un malheureux qu'on enferme
+troubleraient votre digestion.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon bon, ces choses-l&agrave; sont si communes que j'y suis
+tout &agrave; fait habitu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous en prie, &eacute;coutez-moi un instant. Peut-&ecirc;tre un jour
+vous aurez besoin de moi et vous me supplierez &agrave; votre tour. On a
+souvent besoin d'un plus petit que soi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire, mon bon? dit le beau fris&eacute;. Allez en prison, et ne
+vous le faites pas r&eacute;p&eacute;ter. Dans un mois ou deux, si j'ai du loisir,
+j'&eacute;couterai vos r&eacute;clamations.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la
+justice et la vengeance du ciel! s'&eacute;cria Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, vous m'exc&eacute;dez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au
+cachot; s'il fallait &eacute;couter tous ceux qui parlent de leur innocence, on
+n'en finirait pas.</p>
+
+<p>Le douanier prit Pierrot au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-Mahom! cria Pierrot, tu iras toi-m&ecirc;me au cachot, et tu y
+resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la
+libert&eacute; des hommes! Ne sais-tu pas que la libert&eacute; est plus que la vie,
+et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre
+quatre murailles?</p>
+
+<p>Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre,
+les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du
+pain et une cruche d'eau par le soupirail; puis il retourna &agrave;
+l'h&ocirc;tellerie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait pleine de gens qui, sans le conna&icirc;tre, parlaient de lui et de
+son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand
+bruit. De m&eacute;moire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme
+qui se f&ucirc;t fait justice &agrave; lui-m&ecirc;me contre un grand seigneur. Quelque
+part qu'il p&ucirc;t aller, Pierrot &eacute;tait destin&eacute; &agrave; &eacute;tonner le peuple, qui ne
+pouvait comprendre une fiert&eacute; et un courage si peu ordinaires.</p>
+
+<p>Pierrot n'&eacute;tait pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut vous
+dire, mes amis, que son p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; l'un des volontaires de la grande
+r&eacute;publique; et ceux-l&agrave;, voyez-vous, Dieu les a b&eacute;nis, eux et leur
+post&eacute;rit&eacute;, jusqu'&agrave; la troisi&egrave;me g&eacute;n&eacute;ration, parce qu'ils ont combattu
+pour la patrie et pour la justice.</p>
+
+<p>Pierrot, &eacute;tonn&eacute; de ce bruit, se m&ecirc;la parmi les groupes et eut le
+plaisir, bien rare pour ceux qui &eacute;coutent aux portes, d'entendre faire
+son &eacute;loge.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit un vieillard, si celui-l&agrave; voulait se mettre &agrave; notre t&ecirc;te, il
+nous ferait rendre justice.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous prenions les armes nous-m&ecirc;mes et sans l'attendre? dit un
+autre.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; on avait parl&eacute; fort librement; mais, &agrave; cette proposition
+inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de
+parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays;
+quand il fut question d'agir, un silence morne r&eacute;gna dans l'assembl&eacute;e.
+Pierrot, qui &eacute;tait rest&eacute; jusque-l&agrave; immobile et silencieux, &eacute;leva la
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous &agrave; vous plaindre?</p>
+
+<p>On se tourna vers lui avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'un simple p&egrave;lerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un
+autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous
+r&eacute;voltez, vous serez punis; l'imp&ocirc;t sera doubl&eacute;, et quelques-uns d'entre
+vous seront empal&eacute;s; c'est in&eacute;vitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos
+plaintes au grand conn&eacute;table qui est &agrave; P&eacute;kin? Il vous fera rendre
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a &eacute;t&eacute; si
+maltrait&eacute; hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera
+justement, comme vous le disiez tout &agrave; l'heure, empaler les plaignants
+pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands
+seigneurs!</p>
+
+<p>Pierrot fut forc&eacute; d'avouer qu'il disait vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de
+r&eacute;putation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni int&eacute;ress&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe
+&agrave; nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement?</p>
+
+<p>&mdash;Attrape, dit tout bas la f&eacute;e Aurore qui venait de rejoindre son
+filleul.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque personne n'ose se joindre &agrave; moi, dit Pierrot, j'irai seul chez
+ce gouverneur si redout&eacute;, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, de
+recevoir trop de coups de b&acirc;ton et pas assez de rations de riz. On nous
+prend notre th&eacute; de force et &agrave; bas prix, et on nous le vend dix fois plus
+cher. On nous fait payer un imp&ocirc;t sur la laine et le coton qui font nos
+habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre sur les aiguilles, un
+autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre.
+Encore tout cela n'est rien; mais tous ces imp&ocirc;ts r&eacute;unis devraient
+produire dix millions &agrave; peine, et ils en produisent trente par la
+cruelle industrie des receveurs, douaniers, p&eacute;agers, mandarins et
+gouverneurs, dont chacun veut pr&eacute;lever son b&eacute;n&eacute;fice proportionn&eacute; &agrave; son
+grade et au cas qu'il fait de son importance.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Pierrot, cela est f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;cheux! seigneur p&egrave;lerin, dites que cela est mortel; d&eacute;j&agrave; nous ne
+pouvons plus nous v&ecirc;tir et nous avons peine &agrave; nous nourrir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journ&eacute;e vous aurez
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand
+seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats,
+saisit Pierrot par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-nous sur-le-champ, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Au palais du gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;J'y allais.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah! coquin, tu mets un
+receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te m&ecirc;les
+de rendre la justice!...</p>
+
+<p>A chaque mot il joignait une bourrade, et ses soldats, voyant Pierrot
+sans d&eacute;fense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de
+leurs lances.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice
+sur-le-champ; mais patience, j'ai promis &agrave; la f&eacute;e Aurore d'attendre
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>On le mena dans cet &eacute;quipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule
+immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un
+moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre
+sans forme de proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Pierrot fut mis dans une cour br&ucirc;l&eacute;e par un soleil ardent. On lui &ocirc;ta
+son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot
+demanda &agrave; boire. Les soldats se moqu&egrave;rent de lui et lui jet&egrave;rent de la
+poussi&egrave;re. Il avait les fers aux pieds et aux mains.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est pr&ecirc;t. Tu
+boiras dans l'autre monde.</p>
+
+<p>Enfin le gouverneur parut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, mis&eacute;rable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as
+jet&eacute; aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui
+promettais tout &agrave; l'heure &agrave; ce peuple justice contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Avant qu'il f&ucirc;t &agrave; la moiti&eacute; de son r&eacute;cit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de gr&acirc;ce &agrave;
+esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>Cette fois, le gouverneur ne daigna pas m&ecirc;me r&eacute;pondre et fit signe qu'on
+ex&eacute;cut&acirc;t ses ordres.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Pierrot, roidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses
+fers et les jeta &agrave; la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna
+abondamment. Tous les soldats se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur lui. Pierrot prit la
+lance de l'un d'eux, l'enfon&ccedil;a dans le corps du premier, du second, du
+troisi&egrave;me et du quatri&egrave;me, et ficha la lance en terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voil&agrave; comment on s'y
+prend.</p>
+
+<p>Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la
+foule, qui battait des mains en reconnaissant son h&eacute;ros de la veille.</p>
+
+<p>Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume de cour.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Pierrot, le grand conn&eacute;table, le vainqueur de Pantafilando,
+dit-il, et voici comment je rends justice.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur conn&eacute;table, dit le gouverneur en se mettant &agrave; genoux et
+essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand conn&eacute;table, ayez
+piti&eacute; de moi! H&eacute;las! si j'avais su qui j'avais la sacril&eacute;ge audace de
+vouloir faire empaler, croyez que mon respect....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, dit Pierrot, si tu avais su que tu avais affaire &agrave;
+plus fort que toi, tu aurais &eacute;t&eacute; aussi l&acirc;che que tu t'es montr&eacute;
+insolent.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur grand conn&eacute;table, pardonnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais
+voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez! dit-il en s'adressant &agrave;
+la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon fr&egrave;re sous
+le b&acirc;ton, parce que mon fr&egrave;re, qui &eacute;tait fort distrait, avait oubli&eacute; de
+le saluer dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, s'&eacute;cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorit&eacute; royale
+dont j'&eacute;tais rev&ecirc;tu? dit le gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que tu as &agrave; dire pour ta d&eacute;fense? reprit Pierrot; &agrave; un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que mon p&egrave;re, trop pauvre, ne pouvait payer l'imp&ocirc;t, ni l'amende
+&agrave; laquelle il l'avait condamn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi Vantripan avait si grand besoin
+d'argent pour faire la guerre aux Tartares!</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres se pr&eacute;sent&egrave;rent. Les uns avaient eu les yeux crev&eacute;s,
+d'autres les oreilles coup&eacute;es. Le front de Pierrot se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorit&eacute; f&ucirc;t un acte de
+cl&eacute;mence. C'est impossible! La cl&eacute;mence envers l'oppresseur est une
+cruaut&eacute; envers l'opprim&eacute;. Qu'on l'empale!</p>
+
+<p>Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos
+devinrent &eacute;clatants et unanimes quand Pierrot ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de b&acirc;ton &agrave; un Chinois
+en recevra lui-m&ecirc;me le triple, d&ucirc;t-il en mourir. Quiconque aura mis un
+Chinois en prison, sauf le cas de condamnation l&eacute;gale, sera mis lui-m&ecirc;me
+en prison autant de mois que le plaignant y aura rest&eacute; de jours.
+Quiconque aura condamn&eacute; &agrave; mort et fait ex&eacute;cuter un Chinois, sans ma
+permission, sera lui-m&ecirc;me empal&eacute;.</p>
+
+<p>Ayant proclam&eacute; ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les
+qualifie le vieil Alcofribras, dont je traduis ici les chroniques,
+Pierrot quitta Nankin en compagnie de la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Pierrot, lui dit la f&eacute;e quand ils furent tous deux &agrave; cheval
+dans la campagne, comprendstu maintenant pourquoi je te disais d'entrer
+d&eacute;guis&eacute; dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive &agrave; toi-m&ecirc;me qui
+peux te d&eacute;fendre, ce qui a d&ucirc; arriver aux pauvres gens qui sont sans
+armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et
+ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir
+fait justice.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien encore, dit la f&eacute;e, tu en verras bien d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas si agr&eacute;able que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un
+grand royaume.</p>
+
+<p>La f&eacute;e sourit. Elle vit que Pierrot commen&ccedil;ait &agrave; profiter des le&ccedil;ons de
+l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Cependant le soleil dardait sur leurs t&ecirc;tes ses rayons br&ucirc;lants. Un vent
+l&eacute;ger soulevait la poussi&egrave;re et aveuglait les voyageurs.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tons-nous un instant dans ce bois, dit la f&eacute;e, et laissons reposer
+nos chevaux.</p>
+
+<p>Ils s'assirent au plus &eacute;pais du bois, pr&egrave;s d'un ruisseau qui longeait
+une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu
+d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, &eacute;tait construite une
+petite maison tr&egrave;s-propre et tr&egrave;s-jolie; au-devant, dans la cour,
+&eacute;taient plant&eacute;s deux vieux tilleuls; derri&egrave;re s'&eacute;tendait en pente douce,
+vers le ruisseau, un grand jardin ombrag&eacute; avec art, non pas &agrave; la mani&egrave;re
+de ces jardins anglais qui ressemblent &agrave; des taillis perc&eacute;s au hasard,
+mais comme ceux de Le N&ocirc;tre et des jardiniers fran&ccedil;ais, qui sont, mes
+amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin
+charmant, on voyait des arbres &agrave; fruit le long des carr&eacute;s de l&eacute;gumes, et
+le long des murailles, des vignes et des p&ecirc;chers &eacute;taient couverts de
+fruits. Au fond du jardin s'&eacute;tendait un grand carr&eacute; de verdure, et &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ce carr&eacute; un petit parterre plant&eacute; des plus belles fleurs de la
+cr&eacute;ation. Le carr&eacute; de verdure &eacute;tait bord&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s par des
+tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une
+vingtaine de vaches laiti&egrave;res avec leurs veaux. Ces vaches, qui
+n'appartenaient ni &agrave; la race durham, ni &agrave; la race schwytz, ni &agrave; aucune
+race ou sous-race couronn&eacute;e dans les concours agricoles, &eacute;taient
+pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la
+colline, on voyait pa&icirc;tre un troupeau de moutons de la plus belle
+esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi
+que je voudrais vivre toujours.</p>
+
+<p>La f&eacute;e n'eut pas le temps de r&eacute;pondre. Ils entendirent un grand bruit
+dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans,
+poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds
+prodigieux.</p>
+
+<p>En apercevant la f&eacute;e, elle se jeta dans ses bras et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit la f&eacute;e, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.</p>
+
+<p>Pierrot, qui n'avait pas besoin d'&ecirc;tre encourag&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;a au-devant du
+tigre. C'&eacute;tait un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires
+en face l'un de l'autre: tous deux &eacute;taient, l'homme et le tigre, d'une
+proportion et d'une beaut&eacute; de formes admirables; tous deux &eacute;taient d'une
+force et d'une agilit&eacute; incomparables; tous deux &eacute;taient puissamment
+arm&eacute;s, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas &agrave; poign&eacute;e d'or
+incrust&eacute;e de diamants: leurs yeux &eacute;taient &eacute;tincelants. Des narines du
+tigre sortaient des &eacute;tincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir
+quelqu'un &agrave; d&eacute;fendre, et de montrer &agrave; sa marraine qu'il &eacute;tait digne
+d'elle.</p>
+
+<p>Le tigre, ramass&eacute; sur lui-m&ecirc;me comme un chat qui va sauter sur une
+table, bondit tout &agrave; coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le re&ccedil;ut de
+pied ferme, et sur son sabre qui s'enfon&ccedil;a jusqu'&agrave; la garde dans le
+ventre du tigre. La blessure &eacute;tait grave, mais non pas mortelle. Le
+tigre tomba &agrave; terre sur ses pattes et voulut s'&eacute;lancer de nouveau; mais
+Pierrot l'avait pr&eacute;venu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec
+la poign&eacute;e la t&ecirc;te de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut
+assomm&eacute;, et que sa t&ecirc;te fut aplatie comme une figue s&egrave;che. Il expira
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre d&eacute;gouttant de sang, revint vers
+la f&eacute;e Aurore et la trouva occup&eacute;e &agrave; tenir dans ses bras la jeune fille
+qui s'&eacute;tait &eacute;vanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort &agrave; l'aise
+et sans la g&ecirc;ner. Nous allons en profiter pour faire la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je
+suis bien en peine pour vous expliquer sa beaut&eacute; en d&eacute;tail. Il faut
+l'avoir vue pour s'en faire une id&eacute;e: c'&eacute;tait quelque chose de plus
+semblable &agrave; un ange qu'&agrave; une personne humaine. Pierrot ne put remarquer
+d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut
+&eacute;bloui de l'ensemble. Ses cheveux &eacute;taient d'un blond cendr&eacute; admirable
+comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chant&eacute; la beaut&eacute; et
+les malheurs. Sa figure &eacute;tait si belle, si intelligente, si attrayante
+et si douce, qu'on ne pouvait en d&eacute;tacher ses regards. On n'aurait pu
+dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle &eacute;tait comme le soleil et
+qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'&eacute;taient des rayons de
+gr&acirc;ce naturelle et irr&eacute;sistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il
+aurait plus de plaisir &agrave; se faire tuer pour elle, m&ecirc;me sans qu'elle le
+s&ucirc;t et sans attendre de r&eacute;compense, qu'il n'avait jamais esp&eacute;r&eacute; d'en
+avoir en &eacute;pousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuy&eacute;e sur
+les genoux de la f&eacute;e. Elle la remercia doucement; et tournant ses
+regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'o&ugrave; il l'avait tir&eacute;e, et
+lui sourit d'une mani&egrave;re si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour
+obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas
+un &agrave; un, mais tous ensemble, tous les tigres de la cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille
+r&eacute;pondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait
+Rosine, qu'elle habitait avec sa m&egrave;re la petite maison qu'on voyait au
+bout de la prairie; que la prairie m&ecirc;me, le bois et la colline
+appartenaient &agrave; sa m&egrave;re, et que cette petite fortune les faisait vivre
+heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la
+direction de sa m&egrave;re; qu'elle avait perdu son p&egrave;re quelques ann&eacute;es
+auparavant, et que sa m&egrave;re, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de cette perte, &eacute;tait venue
+s'&eacute;tablir &agrave; la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si
+paisible que, depuis cinq ans, elles n'&eacute;taient pas sorties de cette
+petite vall&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce r&eacute;cit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine.
+C'est le r&eacute;sum&eacute; des r&eacute;ponses qu'elle fit successivement aux questions de
+la f&eacute;e Aurore. Il &eacute;tait ais&eacute; de voir que ces questions &eacute;taient caus&eacute;es
+par quelque chose de plus que la curiosit&eacute;. La bonne f&eacute;e n'avait que
+faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualit&eacute; de
+f&eacute;e; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de
+quelques instants, fut si charm&eacute; et saisi d'un si grand respect pour
+elle, qu'il n'osait ni lui parler ni m&ecirc;me la regarder.</p>
+
+<p>Elle termina son r&eacute;cit en disant qu'elle se promenait seule quelques
+instants auparavant, lorsque le tigre s'&eacute;tait tout &agrave; coup pr&eacute;cipit&eacute; sur
+elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle
+aurait s&ucirc;rement p&eacute;ri sans le courage h&eacute;ro&iuml;que de Pierrot (ledit Pierrot
+se sentit plein d'une fiert&eacute; sans &eacute;gale); qu'il lui tardait de rassurer
+sa m&egrave;re, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses
+remerc&icirc;ments.</p>
+
+<p>A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la f&eacute;e d'un air si
+suppliant, et ses yeux la conjur&egrave;rent tellement d'accepter l'invitation,
+que la bonne f&eacute;e se mit &agrave; rire, et feignit d'abord d'h&eacute;siter et d'&ecirc;tre
+press&eacute;e de continuer sa route.</p>
+
+<p>&mdash;O divine marraine! s'&eacute;cria Pierrot effray&eacute;, cette vall&eacute;e est si belle,
+reposons-nous ici quelques instants.</p>
+
+<p>Rosine insista de son c&ocirc;t&eacute; si gracieusement, que la f&eacute;e Aurore qui, au
+fond, ne demandait pas mieux, consentit &agrave; les suivre.</p>
+
+<p>La m&egrave;re de Rosine, qui &eacute;tait loin de se douter du danger qu'avait couru
+sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu &eacute;tonn&eacute;e de
+l'arriv&eacute;e des deux &eacute;trangers. Elle les re&ccedil;ut n&eacute;anmoins avec une
+politesse noble et gracieuse, devinant bien aux mani&egrave;res de la f&eacute;e,
+quoique celle-ci f&ucirc;t v&ecirc;tue d'une mani&egrave;re fort ordinaire, qu'elle avait
+affaire &agrave; une personne de distinction. Elle-m&ecirc;me &eacute;tait une femme d'un
+grand m&eacute;rite, &acirc;g&eacute;e de quarante ans &agrave; peine, et d'une beaut&eacute; qui, dans
+sa jeunesse, avait d&ucirc; &ecirc;tre semblable &agrave; celle de sa fille, et qui &eacute;tait
+encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla &agrave;
+Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre,
+et fit une l&eacute;g&egrave;re r&eacute;primande &agrave; sa fille pour s'&ecirc;tre aventur&eacute;e dans le
+bois toute seule.</p>
+
+<p>Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait
+jamais eu de tigre dans la for&ecirc;t, ni &agrave; dix lieues &agrave; la ronde, et promit
+de ne plus exposer la tendresse de sa m&egrave;re &agrave; de pareilles alarmes. Apr&egrave;s
+quelques discours de ce genre, la bonne dame servit &agrave; ses h&ocirc;tes un repas
+tr&egrave;s-d&eacute;licat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les
+viandes substantielles et &eacute;pic&eacute;es, mais o&ugrave; l'on trouvait tous les fruits
+du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonfl&eacute; de joie,
+put &agrave; peine manger; quant &agrave; la f&eacute;e, qui ne vivait que du parfum des
+roses et de la ros&eacute;e du matin, elle prit quelques fruits par politesse,
+et, apr&egrave;s quelques minutes, tout le monde alla au jardin.</p>
+
+<p>La belle veuve prit plaisir &agrave; montrer &agrave; ses h&ocirc;tes ce jardin dans tous
+ses d&eacute;tails. C'&eacute;tait presque enti&egrave;rement son oeuvre. Quoiqu'elle ne f&ucirc;t
+pas assez forte pour le b&ecirc;cher elle-m&ecirc;me, et que d'ailleurs ses autres
+occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu
+laisser &agrave; personne le soin de planter, de semer, de greffer, de
+cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais d&eacute;j&agrave; aussi z&eacute;l&eacute;e que sa
+m&egrave;re, ratissait elle-m&ecirc;me les all&eacute;es du jardin et s'occupait du
+parterre. Un jardinier b&ecirc;chait les carr&eacute;s de l&eacute;gumes et tirait l'eau du
+puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout
+entier sans peine. Pierrot fut si enchant&eacute; de tout ce qu'il voyait,
+qu'il voulut sur-le-champ se mettre &agrave; l'oeuvre, b&ecirc;cher et arroser. Il
+quitta son sabre, dont la poign&eacute;e &eacute;tait enrichie de diamants, et se mit
+au travail avec une ardeur qui fit sourire la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une
+vocation dont tu ne m'as jamais parl&eacute;? Tu as eu grand tort, mon ami, car
+je me serais bien gard&eacute;e de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'&agrave;
+te battre, &agrave; te couvrir de gloire, et &agrave; gouverner les peuples et les
+empires. D'o&ugrave; te viennent ces go&ucirc;ts champ&ecirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! marraine, r&eacute;pondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur!
+que le ciel est bleu! que la vall&eacute;e est verdoyante et magnifique! et
+qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler
+les mandarins et d&eacute;paler les pauvres diables!</p>
+
+<p>La f&eacute;e Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit de Pierrot &eacute;tait
+&agrave; cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande
+conn&eacute;tablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse
+Bandoline. On e&ucirc;t cru, &agrave; le voir travailler, sarcler, b&ecirc;cher, tracer des
+lignes et planter de la salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose.
+Ceci ne doit pas vous &eacute;tonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une
+aptitude naturelle &agrave; tout ce qu'il faisait. Il &eacute;tait adroit de ses
+pieds et de ses mains; de plus, il avait vu travailler son p&egrave;re et
+travaill&eacute; souvent avec lui: bon sang ne peut mentir. A la vue d'une
+pioche et d'un r&acirc;teau, il se souvint de la pioche et du r&acirc;teau de son
+p&egrave;re, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se
+prom&egrave;nent en costume de cour, et usent leur temps &agrave; faire des
+r&eacute;v&eacute;rences, puisqu'ils ne savent pas d'autre m&eacute;tier et que les autres
+hommes veulent bien le souffrir; mais que si tout le monde voulait faire
+ce m&eacute;tier, nous mourrions de faim avant une semaine. La jeune fille, le
+voyant travailler de si grand coeur, voulut l'aider &agrave; son tour, et, en
+quelques minutes, et sans y avoir song&eacute;, cette communaut&eacute; d'occupations
+&eacute;tablit entre eux une douce et intime familiarit&eacute; qui fit penser &agrave;
+Pierrot qu'en v&eacute;rit&eacute; b&ecirc;cher &eacute;tait la plus belle et la plus agr&eacute;able
+chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient b&ecirc;ch&eacute; une
+fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant et se rendre &agrave;
+l'appel de la f&eacute;e et de la m&egrave;re de Rosine qui voulaient visiter les
+&eacute;tables, la prairie, les terres labour&eacute;es et les troupeaux. Le jour
+baissait, et Pierrot quitta sa b&ecirc;che, et sa compagne l'arrosoir avec
+regret; mais Pierrot fut bien consol&eacute; en voyant du coin de l'oeil que
+les deux chevaux &eacute;taient d&eacute;brid&eacute;s, dessell&eacute;s et enferm&eacute;s dans l'&eacute;curie,
+et que la f&eacute;e Aurore ne parlait plus de partir.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait &agrave; sa place et dans un ordre admirable. Les fruits &eacute;taient
+rang&eacute;s sur la paille dans le cellier. Trente mille de pommes faisaient
+face &agrave; cinquante mille poires de la plus belle esp&egrave;ce et qui fondaient
+sous la dent. Des millions de prunes reine-claude, jaunies par le soleil
+et l&eacute;g&egrave;rement entam&eacute;es par les abeilles, mais dont la blessure s'&eacute;tait
+cicatris&eacute;e, se trouvaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de p&ecirc;ches magnifiques et savoureuses.
+Encore n'&eacute;tait-ce que la moiti&eacute; de la r&eacute;colte. Le reste pendait aux
+arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui &eacute;tait fort grande, se
+divisait en deux parts que s&eacute;parait une magnifique haie vive. La partie
+qui n'&eacute;tait pas r&eacute;serv&eacute;e au p&acirc;turage &eacute;tait couverte de regain
+fra&icirc;chement coup&eacute;, dont la d&eacute;licieuse odeur parfumait au loin toute la
+vall&eacute;e. Des hommes et des femmes &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; retourner ce foin et
+paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou
+de mercenaire; car, gr&acirc;ce &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de la m&egrave;re de Rosine et au
+soin qu'elle avait de fournir &agrave; chacun un travail proportionn&eacute; &agrave; ses
+forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la vall&eacute;e.</p>
+
+<p>A quelque distance de la maison s'&eacute;levaient cinq ou six chaumi&egrave;res assez
+bien b&acirc;ties et fort propres. Dans chacune habitait une famille honn&ecirc;te
+et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur
+une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais
+que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier
+&eacute;tendait au loin ses branches deux fois s&eacute;culaires. On ne voyait pas
+devant les maisons ni devant les &eacute;curies cet amas de fumier et
+d'immondices qui salit et d&eacute;shonore la plupart de nos villages de
+France. Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des
+r&eacute;servoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais
+qui &eacute;taient recouverts de pierre et de gazon. De ces r&eacute;servoirs on le
+transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de
+la colline &eacute;tait b&acirc;tie une &eacute;glise tr&egrave;s-simple, de construction r&eacute;cente,
+dont la croix de cuivre dor&eacute; se d&eacute;tachait sur le bleu profond du ciel et
+r&eacute;fl&eacute;chissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes
+amis, que ce village &eacute;tait compos&eacute; de chr&eacute;tiens nouvellement convertis
+par un missionnaire venu de France.</p>
+
+<p>Pierrot &eacute;tait plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il
+interrompait la conversation pour faire des questions dont il
+n'attendait pas la r&eacute;ponse. Il marchait, il courait, allait, revenait,
+sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait
+par-dessus les murs et les haies comme un jeune cheval &eacute;chapp&eacute;, montait
+dans les arbres, et, se suspendant par les mains aux branches, il se
+laissait retomber &agrave; terre. La f&eacute;e Aurore le regardait en souriant d'un
+bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement devin&eacute; la
+cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude.</p>
+
+<p>Le soir, quand ils furent seuls, elle demanda &agrave; Pierrot &agrave; quelle heure
+il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en
+terre, et demeura quelques instants sans r&eacute;pondre. Enfin il demanda
+timidement si quelque affaire press&eacute;e les for&ccedil;ait de quitter sit&ocirc;t une
+dame qui les accueillait si bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit la f&eacute;e, il ne faut pas abuser de l'hospitalit&eacute;. C'est une
+vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera;
+mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander
+pourquoi nous ne partons pas.</p>
+
+<p>Pierrot n'osa r&eacute;pondre. Il lui semblait en son &acirc;me qu'il ne g&ecirc;nerait
+personne en demeurant plus longtemps; mais il n'osait ni ne pouvait dire
+pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort
+habilement sa pens&eacute;e v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, dit-il &agrave; la f&eacute;e, ne sommes-nous pas des h&ocirc;tes bien g&ecirc;nants?
+Je puis travailler &agrave; la terre, et vous avez vu vous-m&ecirc;me, marraine, que
+je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles
+puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus
+p&eacute;nible, qui les prot&eacute;ge et les d&eacute;fende au besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux &ecirc;tre cet homme
+de confiance?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confi&eacute;
+l'administration de la Chine tout enti&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Et il a donn&eacute; l&agrave; une belle preuve de sagesse! Voil&agrave; ce grand
+conn&eacute;table, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des
+opprim&eacute;s, qui, pour une fantaisie, laisse l&agrave; son amiraut&eacute;, sa
+conn&eacute;tablie et le reste, et qui veut semer des haricots et r&eacute;colter du
+foin! Voil&agrave; tout le royaume &agrave; l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a
+&eacute;t&eacute; bien accueilli dans une ferme!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'&agrave; cela, je jetterai
+au vent mon amiraut&eacute; et ma conn&eacute;tablie, et je reprendrai ma libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu viendras ici b&ecirc;cher, arroser et sarcler, sous les yeux de la
+belle Rosine? Sais-tu, grand &eacute;tourdi, si cet arrangement lui plaira
+autant qu'&agrave; toi, et surtout si sa m&egrave;re voudra le souffrir?</p>
+
+<p>Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Aurore eut compassion de son embarras. Elle commen&ccedil;ait toujours
+par faire des objections raisonnables, et elle finissait par c&eacute;der et
+par chercher des moyens de satisfaire son d&eacute;sol&eacute; filleul. O mes amis!
+vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans
+trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante f&eacute;e! Aussi
+avait-elle &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e par Salomon lui-m&ecirc;me, qui l'avait faite de trois
+rayons, le premier de lumi&egrave;re ou d'intelligence, le second de bont&eacute;, et
+le dernier de gr&acirc;ce et de beaut&eacute;. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui
+entourent le tr&ocirc;ne de Dieu m&ecirc;me, et dont les anges ne peuvent soutenir
+l'&eacute;clat, se rencontraient en un centre commun qui &eacute;tait le coeur de la
+f&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ton affaire, dit-elle &agrave; Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te
+faire retenir ici pendant huit jours, apr&egrave;s lesquels tu iras reprendre
+tes fonctions.</p>
+
+<p>A ces mots, Pierrot, transport&eacute; de joie, se mit &agrave; genoux devant la f&eacute;e
+et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de
+reconnaissance. La bonne f&eacute;e jouissait tranquillement du bonheur d'avoir
+fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est r&eacute;serv&eacute; presque
+enti&egrave;rement, et qu'il n'en a laiss&eacute; aux hommes que l'apparence. Quant &agrave;
+elle, son devoir la rappelait &agrave; la cour du roi des G&eacute;nies, et elle
+partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfum&eacute;e du
+v&eacute;n&eacute;rable Salomon.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva install&eacute; et
+trait&eacute; comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les
+champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa m&egrave;re, et, dans
+son ardeur &agrave; labourer, &agrave; fumer, &agrave; semer, il faisait &agrave; lui seul l'ouvrage
+de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de
+ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens
+po&euml;tes, et avec tant de chaleur et de sensibilit&eacute; que la pauvre Rosine
+s'&eacute;tonnait d'avoir lu vingt fois les m&ecirc;mes choses sans y rien d&eacute;couvrir
+de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la m&egrave;re
+racontait une de ces vieilles histoires qui sont n&eacute;es avec le genre
+humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'&eacute;tait la pauvre Genevi&egrave;ve de
+Brabant, condamn&eacute;e &agrave; mort par le tra&icirc;tre Golo, et retrouv&eacute;e dans la
+for&ecirc;t par son mari, le duc Sigefroi. C'&eacute;tait la belle Sakontala et le
+roi Douchmanta &eacute;gar&eacute;s dans les for&ecirc;ts de lotus et de palmiers qui
+couvrent les bords du Gange. C'&eacute;tait le Juif errant condamn&eacute; &agrave; marcher
+<i>pendant plus de mille ans</i>. Le dernier jugement finira son tourment.
+C'&eacute;tait la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui
+finit d'une fa&ccedil;on si path&eacute;tique qu'&agrave; cet endroit tout le monde versa des
+larmes:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">Exempt de bl&acirc;me</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Il rendit l'&acirc;me,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">En bon chr&eacute;tien,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dans les bras de son chien.</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de
+ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et
+dont il faut se d&eacute;fier.</p>
+
+<p>Pierrot, &agrave; son tour, pri&eacute; de dire son histoire, h&eacute;sita quelque temps par
+modestie. Il commen&ccedil;a enfin le r&eacute;cit de ses aventures, en passant sous
+silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient
+faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Etait-ce manque de
+m&eacute;moire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait compl&eacute;tement
+oubli&eacute; que la princesse f&ucirc;t encore de ce monde, et qu'il se souciait
+d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi
+qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand
+il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine p&acirc;lit, et
+il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du g&eacute;ant pour
+la rassurer compl&eacute;tement.</p>
+
+<p>Quoique Pierrot, par le conseil de la f&eacute;e, f&ucirc;t devenu plus modeste, il
+ne put s'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre un peu fier de lui-m&ecirc;me et de laisser para&icirc;tre
+dans son r&eacute;cit quelque chose de cette l&eacute;gitime fiert&eacute;; mais il fut bien
+mortifi&eacute; de la conclusion que la m&egrave;re de la belle Rosine donna &agrave; son
+discours.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec
+bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous
+nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais
+souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir
+oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a &eacute;t&eacute;
+confi&eacute;e, et que nous commettrions un crime envers l'&Eacute;tat si nous
+cherchions &agrave; vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a d&eacute;j&agrave; quinze
+jours que vous daignez prendre part &agrave; nos amusements et &agrave; nos travaux.
+Il est temps que nous vous laissions aller o&ugrave; la gloire et la volont&eacute; de
+Dieu vous appellent.</p>
+
+<p>Si la lune &eacute;tait tomb&eacute;e sur la t&ecirc;te de Pierrot, elle ne l'aurait pas
+plus &eacute;tonn&eacute;. Il demeura quelque temps l'&eacute;tourdi du coup et ne savait que
+r&eacute;pondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un cong&eacute; formel.
+Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait
+aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des
+ministres aussi z&eacute;l&eacute;s que lui pour le bien de la Chine; qu'il &eacute;tait sans
+exemple que les candidats eussent manqu&eacute; &agrave; ces fonctions; que,
+d'ailleurs, d&ucirc;t la Chine manquer de conn&eacute;tables et d'amiraux pendant un
+si&egrave;cle, il n'&eacute;tait pas Chinois, ni oblig&eacute; de remplacer tous les
+ministres qui viendraient &agrave; mourir ou &agrave; &ecirc;tre destitu&eacute;s; que son unique
+bonheur &eacute;tait de cultiver la terre dans cette vall&eacute;e d&eacute;licieuse, et
+qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'&agrave; la
+consommation des si&egrave;cles.</p>
+
+<p>La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'apr&egrave;s
+de m&ucirc;res r&eacute;flexions, et ne se laissa fl&eacute;chir ni par les supplications et
+les larmes de l'infortun&eacute; Pierrot, ni par le regret trop visible que la
+pauvre Rosine marquait d'un si prompt d&eacute;part. Tout ce que Pierrot put
+obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tourn&eacute;e serait
+termin&eacute;e, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau
+roi, Kabardant&egrave;s, fr&egrave;re cadet de Pantafilando, mena&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; la
+fronti&egrave;re chinoise.</p>
+
+<p>Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair,
+non sans regarder souvent derri&egrave;re lui, jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t perdu de
+vue la maison et la vall&eacute;e. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux
+jours &agrave; l'embouchure du fleuve Jaune, o&ugrave; il devait passer la flotte
+chinoise en revue.</p>
+
+<p>La simplicit&eacute; de ses mani&egrave;res et de son &eacute;quipage n'annon&ccedil;aient rien
+moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il
+alla coucher dans une h&ocirc;tellerie comme tous les voyageurs. D&egrave;s le
+lendemain, sans faire annoncer sa visite &agrave; personne, il se dirigea vers
+le port, et demanda &agrave; un marin, qui fumait une pipe d'opium, o&ugrave; se
+trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit &agrave; rire, et sans
+se d&eacute;ranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavois&eacute;e
+de drapeaux, dor&eacute;e par le dehors et garnie de soie et de velours &agrave;
+l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Voil&agrave; la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais o&ugrave; est l'escadre?</p>
+
+<p>&mdash;L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.</p>
+
+<p>Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit
+conduire &agrave; cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres
+&eacute;taient &agrave; terre attendant l'arriv&eacute;e de Son Excellence le seigneur
+amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut
+introduit apr&egrave;s trois heures d'attente.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis charg&eacute; par le roi
+Vantripan de pr&eacute;venir Votre Excellence qu'il faudra mettre &agrave; la voile
+d&egrave;s ce soir pour faire une descente sur les c&ocirc;tes de l'empereur du
+Japon.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je suis charg&eacute; de vous transmettre l'ordre et non de le
+discuter.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit l'amiral en frappant famili&egrave;rement sur l'&eacute;paule de
+Pierrot, tu diras au roi qu'il faut attendre une occasion plus favorable
+et que l'escadre n'est pas pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui manque-t-il? demanda Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! peu de chose, une bagatelle, en v&eacute;rit&eacute;, dit l'amiral en se frisant
+la moustache. Il manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes
+et de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible! dit Pierrot. On vous avait confi&eacute; tout cela.
+Qu'en avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon cher, dit l'amiral en brossant sa manche au nez de
+Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli, pour un officier subalterne,
+d'interroger son sup&eacute;rieur; de plus, que si tu me fais une autre
+question, je te ferai, moi, jeter &agrave; l'eau comme une carcasse vide.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;fl&eacute;chirez avant de le faire, dit r&eacute;solument Pierrot.</p>
+
+<p>A ces mots, l'amiral, qui d&eacute;j&agrave; lui tournait le dos et commen&ccedil;ait &agrave; se
+promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le
+regardant fixement, vit dans ses yeux une fiert&eacute; si peu ordinaire aux
+officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour
+t'&eacute;prouver.</p>
+
+<p>&mdash;La plaisanterie est mauvaise, r&eacute;pliqua Pierrot, et je ne plaisante
+pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des
+trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on
+vous a donn&eacute; le commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur,
+et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc
+l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je
+vais te compter sur-le-champ, et d'aller &agrave; P&eacute;kin dire au roi que tout
+est en ordre, que la flotte est bien &eacute;quip&eacute;e et qu'elle va partir ce
+soir, ou d'&ecirc;tre empal&eacute; sur l'heure et sans autre forme de proc&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop
+peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai
+amass&eacute; vingt ou trente millions &agrave; peine, et que dix millions de moins
+font une forte br&egrave;che. Veux-tu ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux des comptes, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.</p>
+
+<p>Et il frappa sur un timbre. Six n&egrave;gres parurent.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le b&acirc;illonne et qu'on le jette
+&agrave; l'eau. Qu'on appr&ecirc;te ensuite la barque amirale: je veux faire une
+promenade sur le fleuve.</p>
+
+<p>Il faisait chaud, et les fen&ecirc;tres &eacute;taient ouvertes sur le jardin.
+Pierrot, sans s'&eacute;mouvoir, prit un n&egrave;gre de la main droite et un autre de
+la main gauche et les lan&ccedil;a dans les plates-bandes; deux autres
+suivirent le m&ecirc;me chemin de la m&ecirc;me mani&egrave;re, et les deux derniers, se
+voyant seuls, demand&egrave;rent &agrave; Pierrot la gr&acirc;ce de sauter d'eux-m&ecirc;mes et
+sans y &ecirc;tre forc&eacute;s, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six
+n&egrave;gres se relev&egrave;rent sur-le-champ et coururent vers la ville.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'amiral, il &eacute;tait muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses
+comptes au P&egrave;re &eacute;ternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une
+derni&egrave;re fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vendue, dit l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Et les marins?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai cong&eacute;di&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans mes coffres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si
+dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.</p>
+
+<p>L'amiral ne se le fit pas r&eacute;p&eacute;ter. Il courut vers le port, s'embarqua,
+fut pris par des pirates malais, d&eacute;livr&eacute; par des philanthropes anglais,
+et amen&eacute; &agrave; Londres, o&ugrave; il a figur&eacute; lors de la grande exposition
+universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle
+Ki-Li-Tch&eacute;ou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le,
+c'&eacute;tait dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en e&ucirc;t
+fait un pauvre sire.</p>
+
+<p>Le conn&eacute;table ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il
+rappela les marins cong&eacute;di&eacute;s, fit construire une flotte nouvelle,
+l'&eacute;quipa, la pourvut de vivres et de munitions, gr&acirc;ce &agrave; l'argent qu'il
+trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tourn&eacute;e avec le m&ecirc;me
+succ&egrave;s, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il
+serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanit&eacute;
+et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qui signal&egrave;rent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir
+que depuis cette &eacute;poque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint
+ou se r&eacute;volte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant
+Pierrot.</p>
+
+<p>Tout semblait concourir &agrave; son bonheur; mais le ciel lui r&eacute;servait encore
+de cruelles &eacute;preuves. Pendant qu'il faisait b&eacute;nir son nom avec
+l'esp&eacute;rance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes
+actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du
+v&eacute;ritable amour est d'&eacute;lever l'&acirc;me au-dessus d'elle-m&ecirc;me et de lui
+inspirer de nobles et sublimes pens&eacute;es), il apprit que Kabardant&egrave;s avait
+enfin termin&eacute; ses pr&eacute;paratifs, qu'il marchait &agrave; la t&ecirc;te de cinq cent
+mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le
+rappelait en toute h&acirc;te pour lui donner le commandement de l'arm&eacute;e
+chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels
+nouveaux exploits et par quel d&eacute;vouement Pierrot m&eacute;rita la protection de
+la f&eacute;e Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci
+par une judicieuse r&eacute;flexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement
+traduite.</p>
+
+<p>&laquo;On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans
+la troisi&egrave;me aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni
+prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille
+qu'un ministre arm&eacute; d'un si grand pouvoir, et qui va lui-m&ecirc;me r&eacute;former
+les abus, rendre la justice, punir les m&eacute;chants et prot&eacute;ger les faibles?
+Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni
+dans V&eacute;nus, ni dans Saturne, ni dans aucune des plan&egrave;tes qui tournent
+autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense,
+sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas &eacute;tranger &agrave; une vertu si
+nouvelle et si extraordinaire.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<h3>QUATRI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</h3>
+
+<h3>PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES</h3>
+
+
+<p>Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot &agrave; la cour et lui donnait le
+commandement de l'arm&eacute;e &eacute;tait si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se
+d&eacute;tourner de quelques lieues pour voir, ne f&ucirc;t-ce qu'une heure, la belle
+Rosine, qui &eacute;tait devenue l'&eacute;toile polaire de toutes ses pens&eacute;es et le
+mobile secret de toutes ses actions. La Chine &eacute;tait dans un danger si
+grand, que le pauvre grand conn&eacute;table remit sa visite &agrave; des temps plus
+heureux. Autrefois, Pierrot n'e&ucirc;t pas h&eacute;sit&eacute; un instant, d&ucirc;t l'&Eacute;tat &ecirc;tre
+en danger par sa n&eacute;gligence; mais les conseils de la f&eacute;e en avaient fait
+un tout autre homme. Il arriva &agrave; la cour sans &ecirc;tre attendu ni annonc&eacute;,
+suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan &eacute;tait &agrave;
+table, il alla se promener dans le jardin, sous les fen&ecirc;tres de la salle
+&agrave; manger, qui &eacute;taient ouvertes &agrave; cause de la chaleur. Au bout de
+quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands &eacute;clats
+de voix, et sans vouloir &eacute;couter, chose dont il avait horreur, il fut
+forc&eacute; d'entendre le dialogue suivant:</p>
+
+<p>C'&eacute;taient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit au roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait
+trop attendre et qu'il devrait &ecirc;tre ici?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment veux-tu qu'il soit d&eacute;j&agrave; de retour? Il y a cinq jours &agrave;
+peine que je l'ai rappel&eacute;, et le courrier avait deux cents lieues &agrave;
+faire. Si Pierrot avait des ailes....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Du z&egrave;le</i>, voulez-vous dire, Majest&eacute;, interrompit Horribilis.</p>
+
+<p>Tous les courtisans feignirent de trouver le calembour excellent;
+c'&eacute;tait un vrai calembour de prince. Croyez, mes amis, que ce n'est pas
+en faire l'&eacute;loge. Vantripan, jaloux du succ&egrave;s de son fils, voulut en
+avoir un semblable et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Horribilis!</p>
+
+<p>&mdash;Sire?</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu pourquoi les marchands de tabac &agrave; priser ne font pas fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire.</p>
+
+<p>&mdash;A cause de la descente d'<i>&Eacute;n&eacute;e</i> aux enfers.</p>
+
+<p>Toute la cour se mit &agrave; rire bruyamment. Vantripan regarda autour de lui
+d'un air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Le v&ocirc;tre est d&eacute;testable, mon p&egrave;re, dit Horribilis; on le trouve dans
+tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-Gris! s'&eacute;cria Vantripan, vit-on jamais insolence
+pareille? Eh bien, dis-moi, toi qui as lu tous ces recueils de
+calembredaines, quelle diff&eacute;rence y a-t-il entre Alexandre et un
+tonnelier?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la
+<i>Perse en pi&egrave;ces</i>, et le tonnelier met la <i>pi&egrave;ce en perce</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mort du diable! dit Vantripan, ce gredin ne m'en laissera pas un.</p>
+
+<p>Les courtisans, voyant le tour que prenait la conversation, s'exerc&egrave;rent
+&agrave; leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun
+cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en r&eacute;ponse &agrave; celui de
+son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'&eacute;tait un
+vacarme infernal et la v&eacute;ritable image de la cour du roi P&eacute;taud. Enfin,
+Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal,
+tout le monde se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue?</p>
+
+<p>Cette question inattendue fit r&ecirc;ver tout le monde. La belle Bandoline
+elle-m&ecirc;me se mit &agrave; chercher avec sa m&egrave;re la solution d'un probl&egrave;me si
+haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha pareillement
+et tout le monde avec lui. Apr&egrave;s quelques instants:</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'&eacute;cria-t-on d'une voix unanime.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, r&eacute;pliqua le gros Vantripan.</p>
+
+<p>A ces mots, ce fut dans toute l'assembl&eacute;e un rire inextinguible, comme &agrave;
+la table des dieux d'Hom&egrave;re.</p>
+
+<p>Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait &agrave; dire, ramena bient&ocirc;t
+la conversation sur Pierrot. Apr&egrave;s avoir fait de lui pendant quelques
+minutes un &eacute;loge perfide, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, il est bien r&eacute;compens&eacute; de sa justice, car on m'&eacute;crit que
+partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de
+lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! dit Vantripan effray&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous, mon p&egrave;re, il a refus&eacute; le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que c'est un sujet fid&egrave;le et mon meilleur ami!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, sire; mais qui a refus&eacute; une premi&egrave;re fois acceptera
+peut-&ecirc;tre un jour, et ce retard calcul&eacute; &agrave; se rendre &agrave; vos ordres
+pourrait bien &ecirc;tre un moyen de continuer ses intrigues dans les
+provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir &agrave; la
+force.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; Pierrot &eacute;tait calme, mais il ne put tenir au d&eacute;sir de
+confondre le calomniateur; et s'&eacute;lan&ccedil;ant du jardin, au moyen des
+saillies du mur, dans la salle &agrave; manger, il se trouva en face
+d'Horribilis qui p&acirc;lit &agrave; cette vue.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit gravement Pierrot, j'ai appris qu'on se plaint de mes
+retards. En trois heures, pour vous ob&eacute;ir, j'ai fait deux cents lieues &agrave;
+cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon z&egrave;le?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ami Pierrot, lui cria le gros Vantripan, je suis content,
+parfaitement content de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en
+abuserai plus d&eacute;sormais. Je le d&eacute;pose entre les mains de Votre Majest&eacute;,
+avec ce sabre dont elle m'a fait pr&eacute;sent. Qu'on le remette &agrave; un homme
+plus digne que moi d'un pareil honneur.</p>
+
+<p>Et, d&eacute;grafant son sabre, il le pr&eacute;senta au roi par la poign&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies.</p>
+
+<p>&mdash;Calomnies, mon p&egrave;re? demanda fi&egrave;rement Horribilis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, calomnies, Horribilis. Retire-toi d'ici, h&eacute;ritier pr&eacute;somptif, tu
+m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours &agrave; me brouiller avec
+mon vrai, mon seul ami. Va-t'en &agrave; cent lieues d'ici, et que je n'entende
+plus parler de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, dit fi&egrave;rement Pierrot, Votre Majest&eacute; ne doit pas envoyer
+son fils en exil. Il n'est pas convenable que je sois cause d'une
+querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que
+j'ai re&ccedil;us de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit Vantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi
+que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de m&eacute;chancet&eacute;s que tu
+seras forc&eacute; de me quitter; et que ferai-je sans toi?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe, sire, je pars si vous l'exilez.</p>
+
+<p>&mdash;Que ta volont&eacute; soit faite, dit Vantripan; mais parlons d'autre chose
+et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'arm&eacute;e et
+marcher aux fronti&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Quand partirai-je? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Demain &agrave; midi. Avant ton d&eacute;part, je te donnerai mes derni&egrave;res
+instructions. Va te reposer.</p>
+
+<p>Pierrot sortit, et fut suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul
+avec la reine:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir &agrave; un
+sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave;, dit Vantripan, comme d'habitude, du m&ecirc;me avis
+qu'Horribilis.</p>
+
+<p>&mdash;Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez trait&eacute; ce soir d'une
+mani&egrave;re offensante et injuste.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai
+pas courir apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela serait fort bien, dit la reine, s'il partait seul; mais nous
+sommes r&eacute;solues &agrave; le suivre, ma fille et moi, et &agrave; quitter un p&egrave;re
+d&eacute;natur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! suivez-le si bon vous semble, dit Vantripan impatient&eacute;.</p>
+
+<p>Au fond, cependant, il se sentait &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous
+aurez la barbarie de nous sacrifier tous &agrave; un &eacute;tranger.</p>
+
+<p>A ces mots, elle tira de sa poche un petit oignon fra&icirc;chement pel&eacute;, qui
+lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit &agrave; pleurer
+abondamment.</p>
+
+<p>Le pauvre Vantripan commen&ccedil;a &agrave; se regarder comme un m&eacute;chant mari et un
+fort mauvais p&egrave;re. Il voulut consoler sa femme qui ne l'&eacute;couta pas.
+Apr&egrave;s avoir pleur&eacute;, elle se mit &agrave; sangloter, puis elle eut une attaque
+de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes
+les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutum&eacute; &agrave; des sc&egrave;nes
+pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. En m&ecirc;me temps
+elle tournait les yeux d'une fa&ccedil;on effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il sonner? faut-il appeler ses femmes? se disait le gros
+Vantripan. Quel scandale! On croira que je l'ai maltrait&eacute;e, battue
+peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur
+elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux et qu'elle allait
+rentrer dans son appartement. Vantripan, b&eacute;nissant Dieu qui a cr&eacute;&eacute;
+l'eau, et l'homme de g&eacute;nie qui a invent&eacute; les carafes, la reconduisit
+doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Vous donnerez &agrave; Horribilis le commandement de l'arm&eacute;e, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, puisque vous le voulez; mais Pierrot sera son
+lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens. Vous &ecirc;tes un bon p&egrave;re et un grand roi!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur de n'&ecirc;tre qu'un imb&eacute;cile, pensa Vantripan: je sacrifie
+Pierrot &agrave; la crainte de subir la col&egrave;re de ma femme. Si du moins j'avais
+la paix dans mon m&eacute;nage! Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas un
+mari qui ne soit aussi b&ecirc;te que moi en pareille occasion.</p>
+
+<p>Sur cette m&eacute;lancolique r&eacute;flexion, il s'endormit. Faites-en autant, mes
+amis, si ce n'est d&eacute;j&agrave; fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas,
+est l'ami des dieux.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; midi, Pierrot se pr&eacute;senta au conseil.</p>
+
+<p>Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrass&eacute;. Il
+roulait sa tabati&egrave;re dans ses doigts en cherchant un exorde.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, pouvez-vous douter de mon d&eacute;vouement?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donne-m'en une preuve sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t, dit Pierrot. Que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu partager le commandement de l'arm&eacute;e avec Horribilis?</p>
+
+<p>Pierrot se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, la nuit a port&eacute; conseil, &agrave; ce que je vois. Pourquoi
+voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui
+donner tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit le roi, je d&eacute;sire qu'Horribilis fasse ses premi&egrave;res armes
+sous ta direction; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de
+sang royal ob&eacute;isse &agrave; un simple sujet....</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet: je suis
+venu me mettre &agrave; votre service, vous m'avez accept&eacute;, vous pouviez me
+refuser; s'il vous pla&icirc;t aujourd'hui de m'&ocirc;ter mon commandement,
+reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majest&eacute; est sujette &agrave; revenir si
+souvent sur ses r&eacute;solutions, que je ne puis gu&egrave;re compter sur la
+continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gr&eacute;
+aujourd'hui qu'&ecirc;tre renvoy&eacute; plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Vantripan, le voil&agrave; qui se f&acirc;che. H&eacute;las! pourquoi ne puis-je
+accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma
+femme et mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot, je suis &eacute;tranger, et par l&agrave; suspect &agrave; tout le
+monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'arm&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Horribilis, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Il se fera battre!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Il se sauvera le premier et d&eacute;shonorera mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je y faire? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, reste avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me
+donnez un coll&egrave;gue, je ne le serai plus; si vous me donnez un ma&icirc;tre, ce
+sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne &agrave; l'arm&eacute;e avec moi si
+cela lui pla&icirc;t; mais qu'il m'ob&eacute;isse, ou je ne r&eacute;ponds de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets, dit Vantripan; je t'en donne ma parole royale. Voici
+les pleins pouvoirs. Pars maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre
+homme.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il fit ses pr&eacute;paratifs, c'est-&agrave;-dire qu'il fit seller Fendlair
+et prit un manteau de voyage. Trois jours apr&egrave;s il &eacute;tait au camp.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e chinoise, compos&eacute;e de huit cent mille hommes, attendait
+l'arriv&eacute;e des Tartares &agrave; l'abri de la fameuse muraille qui s&eacute;pare la
+Chine du vaste empire des &icirc;les Inconnues. Vous savez, mes amis, que
+cette muraille a &eacute;t&eacute; construite pour pr&eacute;server les Chinois des attaques
+de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la
+plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier
+rempart, vous ne saurez pas mauvais gr&eacute;, je crois, au vieil Alcofribas
+de vous en donner une id&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds
+de large. Elle est sem&eacute;e de tours qui s'&eacute;l&egrave;vent de distance en distance.
+Elle s'&eacute;tend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de
+fronti&egrave;re aux deux pays, tant&ocirc;t bornant la plaine, tant&ocirc;t surplombant
+d'affreux pr&eacute;cipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui
+s'ouvre du c&ocirc;t&eacute; de la Chine, l'autre qui fait face aux &icirc;les Inconnues.&raquo;</p>
+
+<p>Pierrot &eacute;tait &agrave; peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit
+semblable aux grondements de la foudre, au p&eacute;tillement de la gr&ecirc;le sur
+les toits et au d&eacute;sordre confus d'une foire, se fit entendre et annon&ccedil;a
+l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent
+tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp,
+&eacute;perdus et en d&eacute;sordre. Pierrot calma tout &agrave; coup cette confusion en
+faisant publier que le premier qui serait trouv&eacute; hors de sa place et de
+son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussit&ocirc;t
+chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le g&eacute;n&eacute;ral monta sur la
+tour pour voir l'arm&eacute;e tartare.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent
+mille cavaliers mont&eacute;s &agrave; cru sur de petits chevaux sauvages et h&eacute;riss&eacute;s.
+Chaque cavalier &eacute;tait arm&eacute; d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En t&ecirc;te
+s'avan&ccedil;ait le formidable Kabardant&egrave;s, le fr&egrave;re cadet de Pantafilando; il
+&eacute;tait beaucoup moins grand que son fr&egrave;re, et mesurait vingt pieds &agrave;
+peine, mais sa force &eacute;tait colossale. Il luttait sans arme, corps &agrave;
+corps, avec les ours, et les &eacute;cartelait de ses mains; il portait &agrave;
+l'ar&ccedil;on de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres.
+Il ne tuait pas, il assommait et r&eacute;duisait en poussi&egrave;re ses ennemis. Son
+cheval, d'une taille proportionn&eacute;e &agrave; la sienne, et d'une vigueur
+extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder
+sans fr&eacute;mir. Kabardant&egrave;s &eacute;tait le fils du fameux Tchitchitchatchitchof,
+empereur des &icirc;les Inconnues, et de la cruelle sorci&egrave;re Tautrika, dont le
+nom est si c&eacute;l&egrave;bre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa
+m&egrave;re quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait, &agrave; son
+gr&eacute;, soulever et pousser les nuages, &eacute;voquer les vents et les
+brouillards, faire para&icirc;tre et employer &agrave; son service les d&eacute;mons. Sa
+f&eacute;rocit&eacute; &eacute;tait sans bornes; il avait massacr&eacute; plus de cent mille Chinois
+du vivant de Pantafilando, et de leurs t&ecirc;tes il avait fait construire
+une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits
+sombres et &eacute;toil&eacute;es, pour contempler les astres et &eacute;voquer les
+puissances infernales. Une main invisible avait grav&eacute; sur son front,
+pendant son sommeil, les trois lettres que voici:</p>
+
+<div class="center">
+ <img src="images/135.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+
+<p>qui, dans le langage magique, signifient:</p>
+
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 5em;">Tue!</span><br />
+</p>
+
+<p>Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, br&ucirc;ler, massacrer,
+exterminer. Il &eacute;gorgeait, sans piti&eacute;, les femmes, les enfants, les
+vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il
+aimait &agrave; boire leur sang tout chaud encore et fra&icirc;chement vers&eacute;. C'&eacute;tait
+le monstre le plus effroyable qu'on e&ucirc;t jamais vu.</p>
+
+<p>Ce qui ajoute encore &agrave; la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il &eacute;tait
+invuln&eacute;rable, except&eacute; au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les
+sabres, les lances, les fl&egrave;ches, les balles, rebondissaient sur sa peau
+sans l'entamer, comme si elles eussent &eacute;t&eacute; &eacute;lastiques.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait ce guerrier &eacute;pouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans
+le coeur de tous les Chinois. Pierrot m&ecirc;me, au premier abord, eut peine
+&agrave; soutenir sa vue; mais quand il pensa &agrave; l'opinion que Rosine aurait de
+lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait recul&eacute; devant le
+danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardant&egrave;s ne l'eussent
+pas fait reculer d'une semelle.</p>
+
+<p>Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la
+Chine. Il vit bien que son arm&eacute;e avait besoin de s'aguerrir, et
+attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le
+long des murailles et dans l'int&eacute;rieur des tours, et prit soin d'exercer
+ses soldats.</p>
+
+<p>Horribilis arriva au camp quelques jours apr&egrave;s, et demanda d'un ton
+hautain pourquoi l'on n'avait pas livr&eacute; bataille &agrave; l'ennemi. Pierrot
+exposa ses raisons avec une fermet&eacute; polie, et tout le conseil fut de son
+avis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit Horribilis, ne vous a pas envoy&eacute; pour discuter, mais
+pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous &ecirc;tes plus prudent
+que brave.</p>
+
+<p>Pierrot se mordit les l&egrave;vres pour ne pas r&eacute;pondre avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;; mais,
+sans s'inqui&eacute;ter du discours du prince, il fit continuer les exercices
+militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, d&eacute;plora
+tout haut la l&acirc;chet&eacute; du grand conn&eacute;table, qui compromettait, disait-il,
+le sort de l'&Eacute;tat. On ne l'&eacute;couta point; mais un jour, Pierrot,
+impatient&eacute;, lui dit en pr&eacute;sence de toute l'arm&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, daignez vous mettre avec moi &agrave; la t&ecirc;te de l'avant-garde,
+nous allons faire une sortie g&eacute;n&eacute;rale contre les Tartares.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignit&eacute;, que j'expose
+inutilement des jours qui sont pr&eacute;cieux &agrave; l'&Eacute;tat et &agrave; ma famille. Je
+vais en demander la permission &agrave; mon p&egrave;re, et si Sa Majest&eacute; le permet,
+vous me verrez courir le premier dans la m&ecirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Comme on le pense bien, il se garda d'&eacute;crire, et Pierrot, content de
+l'avoir r&eacute;duit au silence, ne lui en parla pas davantage.</p>
+
+<p>Cependant, Kabardant&egrave;s, furieux de se voir arr&ecirc;t&eacute; par cette muraille et
+par la prudence de Pierrot, r&eacute;solut de donner un assaut g&eacute;n&eacute;ral.
+L'embarras &eacute;tait grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient
+escalader la muraille &agrave; cheval, et savaient mal combattre &agrave; pied.
+Kabardant&egrave;s, apr&egrave;s avoir un peu r&ecirc;v&eacute; &agrave; cette difficult&eacute;, fit fabriquer
+une &eacute;norme quantit&eacute; d'&eacute;chelles d'une hauteur de plus de cent quarante
+pieds chacune, et d&eacute;cida que l'escalade se ferait &agrave; neuf heures du
+matin, apr&egrave;s d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Au jour fix&eacute;, Pierrot, averti par ses &eacute;claireurs du dessein de l'ennemi,
+borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait
+&ecirc;tre de jeter des pierres sur la t&ecirc;te des Tartares pendant l'assaut, et
+de renverser leurs &eacute;chelles dans le foss&eacute;. La hauteur de la muraille
+&eacute;tait telle qu'il n'y avait rien &agrave; craindre des assi&eacute;geants si les
+assi&eacute;g&eacute;s faisaient leur devoir. Les deux chefs prononc&egrave;rent un petit
+discours que le vieil Alcofribas nous a conserv&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Braves Tartares, dit Kabardant&egrave;s, montez &agrave; l'assaut sans peur. Si vous
+mettez le pied sur ce rempart, la Chine est &agrave; vous: massacrez, pillez,
+br&ucirc;lez. Je me r&eacute;serve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt
+ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vive le g&eacute;n&eacute;reux Kabardant&egrave;s! cri&egrave;rent les Tartares.</p>
+
+<p>Ce cri fut si retentissant et pouss&eacute; avec tant d'ensemble que la
+muraille en fut &eacute;branl&eacute;e: quelques pierres tomb&egrave;rent des cr&eacute;neaux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit Kabardant&egrave;s, les dieux m&ecirc;mes sont pour vous: la muraille
+s'&eacute;croule pour vous livrer passage.</p>
+
+<p>On applaudit de toutes parts. Le m&ecirc;me accident avait effray&eacute; les
+Chinois.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les
+&eacute;craser que ces pierres sont tomb&eacute;es d'elles-m&ecirc;mes sur leurs t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que les pierres n'&eacute;taient pas solidement li&eacute;es avec du
+ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait &agrave; des soldats
+poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous
+attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la libert&eacute; se
+souviennent qu'on ne d&eacute;fend qu'avec le sabre ces trois biens si
+pr&eacute;cieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.</p>
+
+<p>A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire
+de bonne besogne. Tous ses soldats l'imit&egrave;rent et attendirent de pied
+ferme le premier choc.</p>
+
+<p>Kabardant&egrave;s dressa une &eacute;chelle contre la muraille et commen&ccedil;a
+l'escalade. En un instant plus de mille &eacute;chelles furent dress&eacute;es et se
+charg&egrave;rent de Tartares. On les voyait se presser les uns derri&egrave;re les
+autres comme des fourmis noires dans une fourmili&egrave;re; ils poussaient des
+cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois &agrave;
+leur poste.</p>
+
+<p>Lorsque Kabardant&egrave;s fut arriv&eacute; au sommet de l'&eacute;chelle, il mit la main
+sur le cr&eacute;neau et dit &agrave; Pierrot qui l'attendait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chien, c'est toi qui as tu&eacute; Pantafilando; tu vas mourir!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le
+leva en l'air, fit perdre l'&eacute;quilibre au g&eacute;ant et le jeta dans le foss&eacute;,
+les bras en avant et la t&ecirc;te la premi&egrave;re. Dans cette chute &eacute;pouvantable,
+tout autre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; r&eacute;duit en miettes; le Tartare ne fut qu'&eacute;tourdi du
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu
+dois le savoir maintenant.</p>
+
+<p>A ces mots, il prit par les deux montants l'&eacute;chelle toute charg&eacute;e de
+Tartares qui montaient derri&egrave;re leur empereur, et la balan&ccedil;a quelque
+temps dans l'air, comme s'il e&ucirc;t h&eacute;sit&eacute; sur ce qu'il devait faire. Tous
+ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot
+la poussa violemment sur une &eacute;chelle voisine; toutes deux tomb&egrave;rent sur
+une troisi&egrave;me, qui s'&eacute;croula sur une quatri&egrave;me, et celle-ci sur une
+cinqui&egrave;me.</p>
+
+<p>A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'&eacute;leva un profond silence.
+Les &eacute;chelles tombaient les unes sur les autres, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re, sur
+une &eacute;tendue de plus d'une demi-lieue, qui &eacute;tait celle du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>L'une d'elles pr&eacute;sentait un spectacle fort singulier: comme chaque
+Tartare tenait sa lance haute derri&egrave;re son compagnon, celui du premier
+rang re&ccedil;ut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il
+se trouva embroch&eacute; tout vif comme une alouette; le second re&ccedil;ut &agrave; son
+tour la lance du troisi&egrave;me, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut
+le bonheur de sauter &agrave; terre avant la chute de l'&eacute;chelle et de s'enfuir.</p>
+
+<p>Plus de vingt mille Tartares p&eacute;rirent dans ce premier assaut, et de la
+seule main de Pierrot. &laquo;On ne s'&eacute;tonnera pas de ce nombre, dit le vieil
+Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille &eacute;chelles, et que
+chacune d'elles &eacute;tait charg&eacute;e d'hommes jusqu'au dernier &eacute;chelon; qu'il y
+avait plus de cent cinquante &eacute;chelons, et que tout s'&eacute;croula en m&ecirc;me
+temps.&raquo; On irait m&ecirc;me fort au del&agrave; si l'on calculait tous ceux qui
+s'estropi&egrave;rent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cass&eacute;s, ou
+les jambes rompues, ou les c&ocirc;tes enfonc&eacute;es, ou l'oeil poch&eacute;, ou le nez
+en marmelade. Mais on con&ccedil;oit assez que nous pr&eacute;f&eacute;rions la v&eacute;rit&eacute; &agrave; la
+gloire m&ecirc;me de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.</p>
+
+<p>C'est d&eacute;j&agrave; bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir,
+&eacute;lever, instruire un homme, aux soins qui lui sont n&eacute;cessaires et &agrave; la
+d&eacute;pense que font les parents avant qu'il soit bon &agrave; quelque chose, qu'il
+sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait &agrave; tout cela,
+avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de
+conqu&eacute;rants; et s'il y en avait encore, si quelques enrag&eacute;s voulaient
+encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres
+hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux
+auxquels il faut des douches et des sinapismes.</p>
+
+<p>Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut
+avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais
+cela ne suffit pas pour &ecirc;tre heureux. Il faut encore savoir les &eacute;carter
+avec un sabre; c'est le devoir de tous les honn&ecirc;tes gens et de tous les
+gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honn&ecirc;te homme si l'on ne
+sait pas et si l'on n'ose pas d&eacute;fendre ses parents, ses amis, sa patrie
+et soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares,
+il &eacute;tait forc&eacute; de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre,
+dit l'&Eacute;vangile, p&eacute;rira par le sabre. Avec le temps et les enseignements
+de la f&eacute;e, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour
+prot&eacute;ger les faibles et les opprim&eacute;s; mais alors il n'h&eacute;sitait jamais,
+e&ucirc;t-il d&ucirc; lui en co&ucirc;ter la vie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'&eacute;croulement des &eacute;chelles, un murmure confus s'&eacute;leva dans l'air
+et se changea en un concert affreux de cris et d'impr&eacute;cations qu'on
+entendit jusque dans les gorges profondes des monts Alta&iuml;. Pierrot se
+croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.</p>
+
+<p>H&eacute;las! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un p&egrave;re, une m&egrave;re
+et des enfants, peut-&ecirc;tre! Quelle ex&eacute;crable folie les pousse &agrave; se jeter
+sur nous comme des chiens enrag&eacute;s, ou comme des b&ecirc;tes f&eacute;roces qui
+cherchent leur p&acirc;ture? Dieu m'est t&eacute;moin que j'ai horreur de ces
+sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans d&eacute;fense,
+ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas d&eacute;j&agrave; bien malheureux d'&ecirc;tre si
+l&acirc;ches et de n'oser se d&eacute;fendre? Faut-il que partout la force triomphe
+de la justice?</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait plong&eacute; dans ces pens&eacute;es, Kabardant&egrave;s sortit de son
+&eacute;tourdissement et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as pris en tra&icirc;tre, Pierrot, mais je me vengerai!</p>
+
+<p>A ces mots, saisissant un &eacute;norme rocher qui s'&eacute;levait pr&egrave;s de l&agrave;, il le
+lan&ccedil;a &agrave; la t&ecirc;te de Pierrot. Celui-ci &eacute;vita le coup, et le rocher alla
+tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent &eacute;cras&eacute;s, et les
+autres s'enfuirent &eacute;pouvant&eacute;s. Pierrot les rallia sur-le-champ et les
+ramena &agrave; leur poste. Il s'attendait &agrave; une nouvelle escalade; mais les
+Tartares n'os&egrave;rent livrer un second assaut ce jour-l&agrave;. Ils manquaient
+d'&eacute;chelles et voulaient ensevelir leurs morts.</p>
+
+<p>En revenant dans sa tente, le grand conn&eacute;table re&ccedil;ut les f&eacute;licitations
+de tous ses principaux officiers. Les soldats s'&eacute;criaient: Vive Pierrot!
+L'illumination fut g&eacute;n&eacute;rale. On buvait, on chantait, on se r&eacute;jouissait.
+Pierrot remercia le ciel et la f&eacute;e Aurore, &agrave; qui il devait tant de
+gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! se disait-il, il ne manque &agrave; mon bonheur que d'avoir ma marraine
+pr&egrave;s de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il formait ce voeu, la bonne f&eacute;e parut. Pierrot se jeta &agrave;
+ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse,
+suivant la coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences &agrave;
+comprendre et &agrave; remplir tes devoirs, je veux t'en r&eacute;compenser: donne-moi
+la main.</p>
+
+<p>Pierrot le fit, et au m&ecirc;me moment se trouva transport&eacute; dans une vall&eacute;e
+qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et
+sentit son coeur battre violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Entre hardiment, dit la f&eacute;e, et ne parle &agrave; personne. Je t'ai rendu
+invisible. &Eacute;coute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici.</p>
+
+<p>Le soleil venait de se coucher derri&egrave;re la colline, et les travaux de la
+campagne avaient cess&eacute;. On voyait de toutes parts rentrer les vaches,
+les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine
+on appr&ecirc;tait le souper de ceux qui revenaient du travail. D&eacute;j&agrave; la table
+&eacute;tait dress&eacute;e, et la m&egrave;re de Rosine surveillait ces pr&eacute;paratifs. Quand
+tout fut termin&eacute;, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la
+maison, et toutes deux demeur&egrave;rent en silence, &eacute;coutant ce doux et
+&eacute;ternel murmure qui sort le soir, pendant l'&eacute;t&eacute;, des bois, des champs et
+des prairies, et qui semble &ecirc;tre une pri&egrave;re que la nature enti&egrave;re
+adresse au Cr&eacute;ateur. Bient&ocirc;t la lune parut &agrave; l'orient et &eacute;claira cette
+sc&egrave;ne paisible.</p>
+
+<p>La cloche de l'&eacute;glise sonna l'<i>Angelus</i>, et tous les habitants du
+village &eacute;lev&egrave;rent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa m&egrave;re
+s'agenouill&egrave;rent, et apr&egrave;s quelques instants de m&eacute;ditation, se
+rassirent pour regarder la vo&ucirc;te bleue et pure du firmament, dans lequel
+on voyait &agrave; peine quelques &eacute;toiles.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu, Rosine? dit la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, ma m&egrave;re, au bonheur de vivre ainsi, pr&egrave;s de toi; au calme
+dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du
+bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il
+durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis
+mourir....</p>
+
+<p>&mdash;O maman! s'&eacute;cria Rosine en se jetant dans les bras de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;La guerre est d&eacute;clar&eacute;e.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas
+jusqu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot
+qui commande notre arm&eacute;e? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui t'a dit qu'il commandait l'arm&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'occupes donc des journaux, &agrave; pr&eacute;sent? Autrefois, tu ne pouvais
+pas les souffrir.</p>
+
+<p>Ici Rosine se trouva si embarrass&eacute;e pour expliquer ce que sa m&egrave;re avait
+d&eacute;j&agrave; devin&eacute;, je veux dire qu'elle ne s'int&eacute;ressait pas plus
+qu'auparavant &agrave; la politique, mais qu'elle s'int&eacute;ressait fort &agrave; Pierrot,
+que sa m&egrave;re ne poussa pas plus loin ses questions.</p>
+
+<p>Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la
+f&eacute;e Aurore le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, dit-elle.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla &agrave; Pierrot que
+le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus
+secr&egrave;tes pens&eacute;es; mais ce coeur &eacute;tait si pur, si noble et si doux, que
+Pierrot se sentit pris d'un violent d&eacute;sir de se jeter &agrave; genoux devant
+elle, et de l'adorer comme la plus parfaite cr&eacute;ature de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit la f&eacute;e, voil&agrave; celle que je te destine; mais il faut que
+tu l'obtiennes par des travaux aupr&egrave;s desquels ce que tu as fait n'est
+rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus
+brave; que tu laisses de c&ocirc;t&eacute; pour toujours tes int&eacute;r&ecirc;ts personnels, ta
+vanit&eacute; et le d&eacute;sir m&ecirc;me que tu as d'&ecirc;tre applaudi des autres hommes. A
+ce prix, veux-tu &ecirc;tre un jour son mari?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux! s'&eacute;cria Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Songe bien, dit la f&eacute;e, que tu ne seras pas toujours heureux et
+glorieux; que tu seras un jour calomni&eacute;, m&eacute;pris&eacute; peut-&ecirc;tre, et qu'il te
+faudra, pour supporter cette cruelle &eacute;preuve, un courage plus grand
+encore, plus in&eacute;branlable et plus rare que celui que tu as montr&eacute;
+jusqu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux! dit Pierrot.</p>
+
+<p>A ces mots, la bonne f&eacute;e passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t, un anneau magique constell&eacute; tout semblable &agrave; celui qu'elle
+avait autrefois donn&eacute; &agrave; Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave; fianc&eacute;s, dit-elle.</p>
+
+<p>Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit
+transporter dans sa tente par les g&eacute;nies soumis &agrave; ses ordres.</p>
+
+<p>Le lendemain, ce h&eacute;ros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit
+se mouvoir toutes sortes de balistes, de b&eacute;liers, de catapultes et
+d'autres machines de guerre que faisait appr&ecirc;ter Kabardant&egrave;s. Cette vue
+l'inqui&eacute;ta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne
+tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il
+voyait bien &agrave; ces pr&eacute;paratifs que le mur qui d&eacute;fendait l'arm&eacute;e ne
+r&eacute;sisterait pas longtemps. Cependant le mal &eacute;tait sans rem&egrave;de. Il fit
+amasser une grande quantit&eacute; de bois, d'huile et de rochers, pour br&ucirc;ler
+ou &eacute;craser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et
+les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exer&ccedil;ait dans le
+camp &agrave; tirer de l'arc, &agrave; manier le sabre ou la hache. Enfin, apr&egrave;s un
+mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.</p>
+
+<p>Un matin, toute l'arm&eacute;e tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux
+tra&icirc;naient une machine &eacute;norme dont je ne vous ferai pas le d&eacute;tail, parce
+que le vieil Alcofribas l'a n&eacute;glig&eacute;, mais que les ing&eacute;nieurs de
+Kabardant&egrave;s d&eacute;claraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer
+un chemin. Cette machine s'avan&ccedil;a lentement jusqu'en face de la grande
+muraille chinoise. A ce moment, Kabardant&egrave;s donna le signal: elle partit
+comme une fl&egrave;che et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'&eacute;croula avec
+un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Kabardant&egrave;s et les plus braves de son arm&eacute;e se pr&eacute;cipit&egrave;rent
+pour entrer dans la br&egrave;che. Toute l'arm&eacute;e chinoise poussa un cri de
+terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardant&egrave;s mettait le pied dans
+l'int&eacute;rieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute
+sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que
+les pierres &eacute;croul&eacute;es l'emp&ecirc;chaient de se retirer assez vite, il jeta
+promptement dans sa bouche ouverte un &eacute;norme chaudron d'huile bouillante
+qu'il avait fait pr&eacute;parer. Kabardant&egrave;s ferma la bouche trop tard, et,
+dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile,
+descendant dans ses entrailles, le br&ucirc;la horriblement. Il s'enfuit,
+jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.</p>
+
+<p>Kabardant&egrave;s, exasp&eacute;r&eacute;, lui donna un coup de pied si violent que le
+malheureux majordome fut jet&eacute; &agrave; six cents pas de l&agrave;, et tomba mort sur
+les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient
+&agrave; distance, et s'enfuyaient au lieu de r&eacute;pondre &agrave; son appel. Pendant ce
+temps, le malheureux empereur cuisait int&eacute;rieurement, et se tordait dans
+des convulsions d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et,
+ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fi&egrave;vre et voulut lui
+t&acirc;ter le pouls. Kabardant&egrave;s ouvrit la bouche et fit signe que de l&agrave;
+venait son mal.</p>
+
+<p>&mdash;Il a trop mang&eacute;, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.</p>
+
+<p>Et il fit pr&eacute;parer un lavement; mais le malheureux prince, indign&eacute; de
+n'&ecirc;tre pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes,
+et le cassa en deux sur son genou. Apr&egrave;s cet exploit, tout le monde
+s'enfuit, et il resta seul, maugr&eacute;ant, pestant contre Pierrot,
+maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal &agrave; propos de
+crier victoire, et ne parlant que d'&eacute;corcher son ennemi. Mais laissons
+ce f&eacute;roce empereur, et revenons &agrave; notre ami.</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps de se r&eacute;jouir beaucoup de la fuite de Kabardant&egrave;s
+et du bon tour qu'il lui avait jou&eacute;, car les gardes de celui-ci, qui le
+suivaient de pr&egrave;s, mont&egrave;rent &agrave; leur tour sur la br&egrave;che.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! cria Pierrot &agrave; ses soldats; et, pour leur donner l'exemple,
+il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers
+il abattit la t&ecirc;te de son voisin, et coupa l'&eacute;paule droite au troisi&egrave;me.
+Le quatri&egrave;me, qui &eacute;tait un guerrier renomm&eacute; dans l'arm&eacute;e tartare pour
+son courage, s'avan&ccedil;a sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de
+lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait
+devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon &agrave; moiti&eacute; r&ocirc;ti, il
+la passa au travers du corps du Tartare.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un dindon et une oie! dit Pierrot.</p>
+
+<p>Anim&eacute;s par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat
+devint acharn&eacute; autour de la br&egrave;che. Cependant les Tartares, toujours
+renforc&eacute;s, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui
+lui r&eacute;ussit.</p>
+
+<p>Il fit jeter sur la br&egrave;che une &eacute;norme quantit&eacute; de fagots et y fit mettre
+le feu. D&egrave;s que la flamme commen&ccedil;a &agrave; s'&eacute;lever dans les airs, aucun
+Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot,
+n'ayant affaire qu'&agrave; ceux qui &eacute;taient entr&eacute;s d&eacute;j&agrave;, et qui n'&eacute;taient pas
+plus de deux ou trois mille, les tailla en pi&egrave;ces. Aucun d'eux ne voulut
+se rendre.</p>
+
+<p>Le jour finissait, et il &eacute;tait trop tard pour tenter une nouvelle
+attaque. Pierrot fit r&eacute;parer la br&egrave;che pendant la nuit, et les Chinois
+travaill&egrave;rent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille &eacute;tait refaite,
+et qu'un monceau de cendres et le sang vers&eacute; indiquaient seuls le lieu
+du combat de la veille. L'incendie avait gagn&eacute; les machines de
+Kabardant&egrave;s et les avait consum&eacute;es. Il fallait donc recommencer ces
+p&eacute;nibles travaux. L'arm&eacute;e tartare murmurait contre l'incapacit&eacute; de son
+chef, et Kabardant&egrave;s, furieux, &eacute;tait couch&eacute; dans son lit, sans pouvoir
+remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles &eacute;taient bouillies.</p>
+
+<p>Ce second combat fit &agrave; Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On
+convint qu'il avait montr&eacute; un courage, une pr&eacute;sence d'esprit, une
+habilet&eacute; dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa
+gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le
+perdre.</p>
+
+<p>Horribilis, qui s'&eacute;tait bien gard&eacute; de para&icirc;tre durant le combat, &eacute;crivit
+&agrave; Vantripan que Pierrot &eacute;tait seul ma&icirc;tre dans l'arm&eacute;e, qu'il
+distribuait tous les emplois &agrave; ses cr&eacute;atures, et qu'il aspirait
+ouvertement au tr&ocirc;ne. Si ce prince sc&eacute;l&eacute;rat avait os&eacute; faire assassiner
+Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se
+charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des
+soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-m&ecirc;me. Quoiqu'il ne
+f&ucirc;t pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il &eacute;tait si fort, si
+agile, si intr&eacute;pide, si adroit et si prompt &agrave; prendre un parti, qu'il
+fallait &ecirc;tre s&ucirc;r de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, m&ecirc;me
+durant son sommeil.</p>
+
+<p>Cependant Horribilis voulait &agrave; tout prix le faire tuer, ou tout au moins
+l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'&acirc;me
+&eacute;tait noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les
+m&eacute;chants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien
+s'appelait Tristempl&egrave;te. Il &eacute;tait petit, avait les yeux enfonc&eacute;s sous
+des sourcils grisonnants, le nez busqu&eacute; et touchant presque au menton,
+les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un f&eacute;roce gredin. Ses
+yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce
+coquin, qui plusieurs fois d&eacute;j&agrave; avait m&eacute;rit&eacute; la potence, et n'&eacute;chappait
+&agrave; la mort que par les intelligences qu'il avait avec les d&eacute;mons, plut
+tout d'abord &agrave; Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux
+cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable!</p>
+
+<p>Tristempl&egrave;te sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est
+par l&agrave; qu'il faut le prendre.</p>
+
+<p>Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il pronon&ccedil;a les mots
+sacramentels:</p>
+
+<div class="center">
+ <img src="images/152.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+
+<p>qui signifient, dans la langue magique: <i>kara, brankara</i>, et en
+fran&ccedil;ais: <i>approche, esclave</i>. C'est la formule usit&eacute;e pour &eacute;voquer le
+d&eacute;mon.</p>
+
+<p>Celui-ci parut.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, dit-il, tu m'as appel&eacute;; que me veux-tu?</p>
+
+<p>Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable
+et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout
+enti&egrave;re avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les
+enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de
+l'enfer.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait
+&eacute;perdument la fille d'une fermi&egrave;re, et qu'ils avaient &eacute;t&eacute; fianc&eacute;s par la
+f&eacute;e Aurore. H&eacute;las! tremblez et soupirez, &acirc;mes sensibles, car de ce jour
+datent les premiers malheurs de notre ami.</p>
+
+<p>A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'arm&eacute;e avec
+son confident, fit enlever Rosine et sa m&egrave;re dans un nuage, par le moyen
+des d&eacute;mons qui ob&eacute;issaient &agrave; Tristempl&egrave;te, et les renferma dans un
+ch&acirc;teau rev&ecirc;tu &agrave; l'ext&eacute;rieur de plaques d'acier travaill&eacute; par les
+esprits infernaux, et qui avait la propri&eacute;t&eacute; d'&ecirc;tre invisible.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de
+Pierrot lui serra le doigt comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vivant, et son coeur
+battit violemment sans qu'il s&ucirc;t pourquoi. C'&eacute;tait un de ces
+pressentiments que Dieu envoie aux &acirc;mes tendres, et qui ne leur font pas
+&eacute;viter le malheur. Pierrot, attrist&eacute; et plein de pens&eacute;es lugubres, eut
+recours &agrave; la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>La bonne f&eacute;e lui apprit ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et cherchait &agrave; le
+consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quitt&eacute;es? quel besoin
+avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste
+absence qui les a perdues! Qui sait o&ugrave; elles sont maintenant? qui sait
+entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir?
+P&eacute;risse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma
+Rosine ch&eacute;rie. Je pars.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la f&eacute;e avec une douce s&eacute;v&eacute;rit&eacute;.
+Tu as des devoirs plus importants &agrave; remplir.</p>
+
+<p>Et comme elle vit qu'il ne l'&eacute;coutait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais o&ugrave; est ta fianc&eacute;e, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne
+crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois s&ucirc;r qu'apr&egrave;s la
+guerre je t'aiderai moi-m&ecirc;me &agrave; retrouver Rosine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, &agrave; qui tous les
+g&eacute;nies ob&eacute;issent.</p>
+
+<p>A ces mots elle disparut.</p>
+
+<p>Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, br&ucirc;lait de finir la
+guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la f&eacute;e pour craindre
+qu'on f&icirc;t aucun mal &agrave; sa fianc&eacute;e pendant son absence; mais il avait peur
+qu'elle s'ennuy&acirc;t d'&ecirc;tre ainsi enferm&eacute;e, qu'elle dev&icirc;nt triste, qu'elle
+tomb&acirc;t malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il
+s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu
+quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil,
+croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un d&eacute;faut: c'est
+un petit grain de caprice; mais ce grain &eacute;tait si petit, si difficile &agrave;
+d&eacute;couvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de
+l'apercevoir. Toutefois, c'est par l&agrave; qu'elle touchait &agrave; l'humaine
+nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle
+qu'elle &eacute;tait, Pierrot aurait donn&eacute; l'empire de la Chine, des deux
+Mongolies et de la presqu'&icirc;le de Cor&eacute;e pour pouvoir presser sur son
+coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de
+Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.</p>
+
+<p>Cependant Kabardant&egrave;s &eacute;tait gu&eacute;ri. Ses br&ucirc;lures ne lui avaient laiss&eacute;
+qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf
+zygomatique s'&eacute;tait resserr&eacute; et comme repli&eacute; sur lui-m&ecirc;me, et le
+malheureux prince, pour rendre &agrave; ses m&acirc;choires leur ancienne &eacute;lasticit&eacute;,
+faisait d'&eacute;pouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les
+assistants. A cela et &agrave; quelques coliques pr&egrave;s, dont il &eacute;tait
+brusquement saisi lorsque par m&eacute;garde il avalait un potage trop chaud,
+il dormait, mangeait et dig&eacute;rait fort bien. La premi&egrave;re fois qu'il se
+br&ucirc;la de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel et le
+jeta la t&ecirc;te la premi&egrave;re dans une immense chaudi&egrave;re o&ugrave; cuisait le d&icirc;ner
+des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies
+de ce pauvre homme. Comme ces braies &eacute;taient en caoutchouc, la dent des
+Tartares eux-m&ecirc;mes n'avait pu les entamer. On chanta un <i>De profundis</i>
+au lieu de dire les <i>gr&acirc;ces</i> comme &agrave; l'ordinaire, et il n'en fut plus
+question.</p>
+
+<p>Le lendemain, le nouveau ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, craignant le m&ecirc;me sort, ne
+servit qu'un d&icirc;ner de viandes froides. Kabardant&egrave;s se mit dans une
+col&egrave;re furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici! lui cria-t-il.</p>
+
+<p>Au lieu d'ob&eacute;ir, le pauvre cuisinier courut &agrave; la porte pour se sauver,
+mais il n'en eut pas le temps.</p>
+
+<p>L'empereur lui lan&ccedil;a une javeline qui le per&ccedil;a de part en part et
+s'enfon&ccedil;a dans la muraille, o&ugrave; elle resta fix&eacute;e. Tout le monde applaudit
+&agrave; ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin
+Kabardant&egrave;s trouva un ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel &agrave; sa guise. C'&eacute;tait un Tartare
+intr&eacute;pide, d'une naissance illustre, et fort estim&eacute; dans toute l'arm&eacute;e,
+mais qui ne s'&eacute;tait jamais m&ecirc;l&eacute; de cuisine. Le premier jour qu'il entra
+en fonction, Kabardant&egrave;s remarqua qu'il se tenait toujours derri&egrave;re son
+fauteuil. Il lui demanda le motif de cette r&eacute;serve. Le Tartare r&eacute;pondit
+d'abord que c'&eacute;tait le devoir de sa charge; puis, comme le prince
+insistait, il tira sa dague, et d&eacute;clara fi&egrave;rement que si le d&icirc;ner avait
+&eacute;t&eacute; mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coup&eacute; la t&ecirc;te &agrave;
+Kabardant&egrave;s pour &eacute;viter le sort de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ta hardiesse me pla&icirc;t, dit l'empereur; mais, pour que je puisse d&icirc;ner
+en paix, il ne faut pas que j'aie derri&egrave;re moi un homme toujours pr&ecirc;t &agrave;
+me couper le cou. Laisse l&agrave; tes fonctions et rentre dans l'arm&eacute;e. Je te
+fais mon lieutenant principal.</p>
+
+<p>Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'&acirc;me de Kabardant&egrave;s,
+et tout bas l'heureuse hardiesse du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Celui-ci devint
+aussit&ocirc;t le ministre et le favori de son ma&icirc;tre. Cette histoire, qui est
+tr&egrave;s-v&eacute;ridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a
+sugg&eacute;r&eacute; &agrave; ce sage enchanteur la r&eacute;flexion suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise
+sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais
+que par l&acirc;chet&eacute;, et le l&acirc;che n'inspire &agrave; personne ni estime ni int&eacute;r&ecirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave;, mes enfants, la r&eacute;flexion du vieux magicien; si elle vous para&icirc;t
+bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.</p>
+
+<p>Cependant ni la grandeur d'&acirc;me de Kabardant&egrave;s, ni la hardiesse de son
+favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et
+cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient &agrave;
+manger &agrave; l'arm&eacute;e tartare. Plusieurs mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s sans qu'elle
+e&ucirc;t obtenu le moindre succ&egrave;s: ses provisions commen&ccedil;aient &agrave; s'&eacute;puiser.
+Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardant&egrave;s lui-m&ecirc;me
+&eacute;tait r&eacute;duit &agrave; manger du cheval, et ce n'&eacute;tait pas une bonne nourriture,
+croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent invent&eacute;
+d'en faire manger aux autres, pour manger eux-m&ecirc;mes du boeuf et des
+poulardes &agrave; meilleur march&eacute;.</p>
+
+<p>Au contraire, l'arm&eacute;e chinoise, bien pourvue de tout par les soins de
+Pierrot, aguerrie &agrave; supporter la vue et le choc des Tartares, devenait
+tous les jours plus redoutable. Les plus l&acirc;ches d&eacute;siraient la bataille,
+se croyant, avec de l'aide Pierrot, assur&eacute;s de vaincre. Kabardant&egrave;s
+rugissait de col&egrave;re, et se voyait pris dans un pi&egrave;ge: il n'osait
+retourner en arri&egrave;re de peur d'&ecirc;tre d&eacute;tr&ocirc;n&eacute; par ses propres sujets,
+furieux de leur d&eacute;faite, ni tenter une nouvelle escalade, apr&egrave;s que les
+deux premi&egrave;res lui avaient si mal r&eacute;ussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen
+s&ucirc;r pour r&eacute;tablir l'&eacute;galit&eacute; des forces, et combattre m&ecirc;me &agrave; cheval,
+malgr&eacute; la grande muraille.</p>
+
+<p>Il fit amasser dans les &icirc;les Inconnues toutes les charrettes et tous les
+tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les
+fit conduire au pied de la muraille, charg&eacute;s de pierres &eacute;normes. En peu
+de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardant&egrave;s fit
+recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement
+de rochers, de sables et de terre amoncel&eacute;s descendait en pente douce du
+sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et
+permettait &agrave; la cavalerie de marcher et m&ecirc;me de galoper sans crainte
+jusqu'au sommet de la muraille. L&agrave;, on devait combattre corps &agrave; corps,
+et, dans un combat de cette esp&egrave;ce, Kabardant&egrave;s et ses soldats ne
+doutaient pas de la victoire.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Pierrot suivait de l'oeil les progr&egrave;s de ce travail. Il fit
+secr&egrave;tement creuser le terrain sous l'immense amas de mat&eacute;riaux entass&eacute;s
+par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des vo&ucirc;tes en ma&ccedil;onnerie d'une
+solidit&eacute; admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans
+ces caves, qui &eacute;taient creus&eacute;es &agrave; une profondeur de pr&egrave;s de cent pieds.
+En m&ecirc;me temps, &agrave; cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit
+construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui
+s&eacute;parait les deux murailles &eacute;tait destin&eacute; &agrave; servir de foss&eacute; o&ugrave; toute la
+cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forc&eacute;e de sauter. En m&ecirc;me
+temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait &agrave; volont&eacute; abaisser
+ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas
+d'attaque.</p>
+
+<p>Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces pr&eacute;paratifs de part et
+d'autre. Chacune des deux arm&eacute;es se tenait sur ses gardes, mais &eacute;vitait
+d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardant&egrave;s crut le moment favorable.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il &agrave; Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;A l'huile, r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+
+<p>A ce souvenir, l'empereur des &icirc;les Inconnues fut transport&eacute; de fureur et
+donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares &agrave; cheval (car les
+autres avaient p&eacute;ri de fatigue ou sous les coups de Pierrot)
+s'&eacute;branl&egrave;rent en m&ecirc;me temps et coururent au grand galop sur l'esplanade
+qu'ils avaient construite. C'&eacute;tait un spectacle admirable et grandiose:
+tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et
+ces cavaliers tenant la lance en arr&ecirc;t et poussant des cris affreux,
+jet&egrave;rent la terreur dans l'&acirc;me des Chinois. Pierrot s'en aper&ccedil;ut et
+donna le signal de la retraite. Ils se retir&egrave;rent en bon ordre au moyen
+des ponts-levis, poursuivis de pr&egrave;s par la cavalerie tartare, qui,
+s'&eacute;chauffant &agrave; cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment
+o&ugrave; le dernier soldat chinois ayant pass&eacute;, on commen&ccedil;ait &agrave; lever les
+ponts-levis.</p>
+
+<p>Aucun Tartare ne soup&ccedil;onnait le pi&eacute;ge, Pierrot ayant cach&eacute; ses travaux
+au moyen de palissades qui &eacute;taient dress&eacute;es sur la muraille, et qui
+semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois.
+Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent
+jet&eacute;es dans le foss&eacute; ant&eacute;rieur. Aussi les Tartares furent bien &eacute;tonn&eacute;s
+lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la
+voix moqueuse de Pierrot leur crier:</p>
+
+<p>&mdash;Au bout du foss&eacute;, la culbute.</p>
+
+<p>Ce fut en effet une culbute &eacute;pouvantable. Les trente premiers rangs de
+la cavalerie, lanc&eacute;s &agrave; toute bride, saut&egrave;rent dans le foss&eacute; sans pouvoir
+contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis &agrave; temps,
+rest&egrave;rent sur le bord et regard&egrave;rent tristement le sort de leurs
+camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd
+de t&ecirc;tes bris&eacute;es, de jambes cass&eacute;es et de poitrines enfonc&eacute;es. Les
+chevaux se d&eacute;battaient sur les hommes, et tous ensemble, perc&eacute;s de leurs
+propres armes, remplissaient de sang le foss&eacute;. Les Chinois roulaient sur
+eux des rochers &eacute;normes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas
+tu&eacute;s du premier coup.</p>
+
+<p>Au milieu de ce d&eacute;sastre, l'&acirc;me sensible de Pierrot fut saisie de
+compassion. Il arr&ecirc;ta ses soldats, et fit offrir &agrave; ces malheureux, qui
+se d&eacute;battaient contre la mort, de leur donner la libert&eacute; et la vie s'ils
+voulaient se rendre. Tous accept&egrave;rent, et Pierrot leur fit jeter des
+cordes au moyen desquelles on les rep&ecirc;cha un &agrave; un: on les envoya dans
+l'int&eacute;rieur de la Chine, o&ugrave; ils furent employ&eacute;s &agrave; faire des routes, &agrave;
+cultiver la terre et &agrave; mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient
+mieux que personne.</p>
+
+<p>Un seul refusa de se rendre: c'&eacute;tait Kabardant&egrave;s lui-m&ecirc;me. Il &eacute;tait
+tomb&eacute; le premier dans le foss&eacute; avec son cheval; mais comme il &eacute;tait
+invuln&eacute;rable et que ses os &eacute;taient faits d'une mani&egrave;re plus dure que le
+fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant
+tomber successivement sur sa t&ecirc;te toute l'avant-garde de son arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;l&eacute;rat, cria-t-il &agrave; Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me
+tends des pi&eacute;ges.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &agrave; une b&ecirc;te f&eacute;roce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi b&ecirc;te que
+f&eacute;roce. Quant &agrave; te combattre en face, j'en serais fort aise, si je
+n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux &agrave; faire; mais sois s&ucirc;r
+que cela se retrouvera.</p>
+
+<p>Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'arm&eacute;e les
+comprenait sans qu'il e&ucirc;t besoin de parler. Il ne craignait pas de
+risquer sa vie; seulement il ne savait &agrave; qui laisser le commandement
+apr&egrave;s sa mort. Il n'avait que du m&eacute;pris pour la l&acirc;chet&eacute; d'Horribilis,
+et aucun des g&eacute;n&eacute;raux chinois n'&eacute;tait assez illustre par sa naissance et
+par son courage pour qu'on p&ucirc;t lui confier le sort de l'arm&eacute;e. Il aurait
+donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; termin&eacute;e et
+que l'arm&eacute;e tartare e&ucirc;t consenti &agrave; se retirer apr&egrave;s la mort de son chef;
+mais il fallait d'abord battre les Tartares si compl&eacute;tement qu'ils
+n'osassent plus revenir en Chine.</p>
+
+<p>Ceux-ci &eacute;taient encore tr&egrave;s-loin de se d&eacute;courager. S'ils furent d'abord
+&eacute;tonn&eacute;s de la profondeur du foss&eacute; et du triste sort de leurs camarades,
+cet &eacute;tonnement dura peu, et ils demeur&egrave;rent sur le bord de la muraille,
+ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave
+Trautmanchkof, qui avait pris le commandement apr&egrave;s la chute de
+Kabardant&egrave;s, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et
+ordonna de combler le foss&eacute;. En entendant donner cet ordre, Pierrot
+s'avan&ccedil;a sur le parapet du rempart, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de
+faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre
+courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix,
+les deux nations seront amies jusqu'&agrave; la fin des temps. Croyez-moi, une
+bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Va pr&ecirc;cher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas
+avant d'avoir veng&eacute; dans le sang de tous les tiens le malheur de nos
+camarades.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il banda son arc et tira une fl&egrave;che contre Pierrot.
+Celui-ci fut bless&eacute; l&eacute;g&egrave;rement &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang vers&eacute; retombe sur vos t&ecirc;tes!</p>
+
+<p>Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers
+(car, en ce temps-l&agrave;, la poudre ne servait qu'&agrave; tirer des feux
+d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets),
+approch&egrave;rent les lances &agrave; feu de la tra&icirc;n&eacute;e de poudre qui communiquait
+avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit
+entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille
+int&eacute;rieure elle-m&ecirc;me, derri&egrave;re laquelle se tenaient les Chinois, fut
+&eacute;branl&eacute;e. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulev&eacute;e par
+l'explosion, fut lanc&eacute;e dans les airs &agrave; une hauteur extraordinaire; et,
+parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares
+p&eacute;rirent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop
+jusqu'&agrave; deux lieues du camp. Kabardant&egrave;s, qui attendait encore dans le
+foss&eacute; entre les deux murailles qu'on v&icirc;nt le tuer ou lui rendre la
+libert&eacute;, fut lanc&eacute; dans le camp de Pierrot, et retomba &agrave; terre sans se
+faire aucun mal. Aussit&ocirc;t il s'&eacute;lan&ccedil;a au travers des Chinois, qui se
+gard&egrave;rent bien de l'arr&ecirc;ter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le
+foss&eacute; et se trouva libre et du c&ocirc;t&eacute; des Tartares. Alors, sans s'arr&ecirc;ter
+&agrave; consid&eacute;rer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son arm&eacute;e, qui
+galopait en d&eacute;sordre du c&ocirc;t&eacute; des &icirc;les Inconnues.</p>
+
+<p>Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau foss&eacute; et d&eacute;blayer
+l'esplanade. Mais il n'avait pas &agrave; craindre de sit&ocirc;t un nouvel assaut.
+D&egrave;s que Kabardant&egrave;s reparut dans son arm&eacute;e, ce fut une hu&eacute;e universelle.
+Les uns lui faisaient compliment de son adresse &agrave; sauter, et le
+comparaient &agrave; une balle &eacute;lastique qui tombe &agrave; terre et rebondit dans les
+airs. D'autres lui reprochaient leur d&eacute;faite et lui montraient avec des
+impr&eacute;cations les blessures qu'ils avaient re&ccedil;ues &agrave; son service. Les plus
+&eacute;chauff&eacute;s parlaient de le lapider. Le g&eacute;ant, effray&eacute; de la fureur
+croissante des Tartares, s'&eacute;cria, d'une voix qui dominait le tumulte,
+qu'il fallait attribuer la d&eacute;faite &agrave; la perfidie de Pierrot, et non &agrave; sa
+propre inhabilet&eacute;; que personne ne pouvait pr&eacute;voir l'existence du fatal
+foss&eacute;; qu'il l'avait pr&eacute;vu moins que tout autre, puisqu'il avait saut&eacute;
+dedans le premier; mais qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; venger son arm&eacute;e et lui-m&ecirc;me
+en provoquant Pierrot &agrave; un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en
+terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que
+moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois
+je me chauffe.</p>
+
+<p>A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit
+tourner en l'air comme une fronde et le lan&ccedil;a sur une montagne voisine.
+Le malheureux fut &eacute;cras&eacute; du coup. A cet acte de vigueur, l'arm&eacute;e
+tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le
+lendemain, toute l'arm&eacute;e retourna au camp, mais il ne restait plus que
+les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la
+nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue,
+la consternation s'empara des Tartares, et Kabardant&egrave;s lui-m&ecirc;me commen&ccedil;a
+&agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une tr&ecirc;ve de dix
+jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, m&ecirc;me du
+c&ocirc;t&eacute; des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.</p>
+
+<p>Cependant l'empereur des &icirc;les Inconnues s'arrachait de d&eacute;sespoir les
+cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot &agrave; haute voix, et le d&eacute;fiait de
+descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot,
+secr&egrave;tement piqu&eacute;, mais retenu par les raisons de prudence et de salut
+public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas r&eacute;pondre &agrave; ces cris
+furieux. Il attendait que la faim et l'ennui for&ccedil;assent les Tartares &agrave;
+se retirer.</p>
+
+<p>Un si&eacute;ge de cette esp&egrave;ce ne pouvait durer longtemps.</p>
+
+<p>Les assi&eacute;g&eacute;s, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus
+aguerris et plus confiants dans leur chef, commen&ccedil;aient &agrave; ne plus
+redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les
+Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les
+r&eacute;duire &agrave; une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant
+leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en t&ecirc;te, ils
+all&egrave;rent d&eacute;clarer &agrave; Kabardant&egrave;s qu'ils rentraient chez eux, et que s'il
+voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'arm&eacute;e
+&eacute;tait ce m&ecirc;me Trautmanchkof qui avait &eacute;t&eacute; quelques jours le favori de
+l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fiert&eacute;,
+aspirait secr&egrave;tement au tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Kabardant&egrave;s, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se
+pr&eacute;cipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au
+galop, suivis de toute l'arm&eacute;e, qui prit la route des &icirc;les Inconnues.
+Kabardant&egrave;s courut apr&egrave;s ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui
+ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes &agrave; ceux qui ne
+l'&eacute;taient pas. Tout &agrave; coup il entendit un grand bruit: c'&eacute;tait l'arm&eacute;e
+de Pierrot, qui, son g&eacute;n&eacute;ral en t&ecirc;te, poursuivait les Tartares en
+chantant ce refrain:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">C'est le chien de Jean de Nivelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui s'enfuit quand on l'appelle.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le malheureux Kabardant&egrave;s eut d'abord envie de faire face comme un
+sanglier accul&eacute; par des chasseurs, mais il perdit courage en voyant
+Pierrot piquer des deux &agrave; sa rencontre et toute son arm&eacute;e le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, mont&eacute; sur Fendlair et fier comme
+Artaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de sa valeur. En
+m&ecirc;me temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Car les Tartares</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ne sont barbares</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'avec leurs ennemis</span><br />
+</p>
+
+<p>Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs.</p>
+
+<p>Kabardant&egrave;s ne s'amusa pas &agrave; r&eacute;pondre. Il courait &agrave; pied si vite et il
+avait l'haleine si longue, qu'en une heure il avait d&eacute;j&agrave; fait plus de
+vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il &eacute;tait impossible de l'atteindre,
+rejoignit son arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs
+chefs, tous les soldats se pr&eacute;cipit&egrave;rent &agrave; sa rencontre. Ils portaient
+au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous
+les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant d'intelligence que
+d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses &agrave; droite et &agrave; gauche, comme
+pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait &agrave; son cavalier. Peu
+&agrave; peu l'enthousiasme devint si violent et si fr&eacute;n&eacute;tique qu'on enleva
+Pierrot et son cheval pour les porter &agrave; bras. Pierrot, &eacute;mu de tant de
+reconnaissance, ne savait comment les remercier et se d&eacute;rober &agrave; son
+triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les
+partager avec Rosine!</p>
+
+<p>Horribilis seul ne prenait aucune part &agrave; la joie commune. Enferm&eacute; dans
+sa tente avec son noir confident, il attendait l'effet des lettres qu'il
+avait &eacute;crites &agrave; son p&egrave;re. Enfin ce message si d&eacute;sir&eacute; arriva. Au moment
+m&ecirc;me ou Pierrot rentrait dans sa tente, entour&eacute; de ses officiers, un
+courrier lui remit une d&eacute;p&ecirc;che du roi. Pierrot la lut, et sans changer
+de ton, dit &agrave; ceux qui l'entouraient:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; me rappelle &agrave; la cour et me charge de remettre au prince
+Horribilis le commandement de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut constern&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire? disaient les g&eacute;n&eacute;raux. Si le grand conn&eacute;table
+nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en
+une heure, tout sera fini.</p>
+
+<p>Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un
+profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de
+Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On
+s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp;
+on r&eacute;solut de ne pas ob&eacute;ir, de garder Pierrot malgr&eacute; lui, de renvoyer
+Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine.
+De tous c&ocirc;t&eacute;s s'&eacute;leva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot I<sup>er</sup>! A mort
+Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie!</p>
+
+<p>A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristempl&egrave;te et
+attendit l'&eacute;v&eacute;nement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa
+tente et s'avan&ccedil;a dans la foule. Tout le monde s'&eacute;cria: Vive Pierrot! Il
+fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence.</p>
+
+<p>&mdash;Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends
+que quelques s&eacute;ditieux veulent d&eacute;sob&eacute;ir au roi et me garder malgr&eacute; moi
+m&ecirc;me! Est-ce ainsi que vous ob&eacute;issez aux lois de la patrie et au grand
+roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son
+arm&eacute;e, j'ai ob&eacute;i; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne
+l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas &agrave; un homme.
+Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez
+vaincu avec moi. Voulez-vous, en d&eacute;sob&eacute;issant au roi, allumer une guerre
+civile, quand la guerre &eacute;trang&egrave;re est &agrave; peine termin&eacute;e? Retournez &agrave; vos
+tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars.</p>
+
+<p>Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une
+petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les
+rats ont mang&eacute; le manuscrit, de sorte que j'ai pu &agrave; peine en d&eacute;chiffrer
+quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez,
+mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde &eacute;loquence; car,
+sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une
+derni&egrave;re acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans r&eacute;sistance
+apr&egrave;s avoir remis le commandement &agrave; Horribilis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je respire enfin, s'&eacute;cria celui-ci en recevant le cachet royal,
+qui &eacute;tait le signe de l'autorit&eacute; de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse
+sous les yeux ce rival d&eacute;test&eacute;. C'est maintenant, mon brave
+Tristempl&egrave;te, que je vais me couvrir de gloire &agrave; mon tour et poursuivre
+l'ennemi jusque dans sa capitale.</p>
+
+<p>Laissons-le se bercer de ces esp&eacute;rances. Avant peu nous verrons les
+tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute
+l'arm&eacute;e par sa l&acirc;chet&eacute;. Suivons maintenant Pierrot.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait partag&eacute; entre deux sentiments contraires: la tristesse d'&ecirc;tre
+enlev&eacute; &agrave; ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et
+la joie de recouvrer sa libert&eacute; et de pouvoir venger et sauver Rosine de
+ses ennemis. Pour dire la v&eacute;rit&eacute;, cette derni&egrave;re impression &eacute;tait si
+forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de P&eacute;kin,
+et que les passants le croyaient &agrave; moiti&eacute; fou. Ils n'avaient pas tort:
+au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie?</p>
+
+<p>Voyons maintenant ce qui se passait &agrave; la cour du grand roi Vantripan. Si
+vous le voulez, nous remettrons ce r&eacute;cit au chapitre suivant. Je me suis
+un peu essouffl&eacute; en courant &agrave; la suite de Pierrot sur le grand chemin,
+et je vais me reposer. Suivez mon exemple.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<h3>CINQUI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</h3>
+
+<h3>COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZ&Eacute;BUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX</h3>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>&laquo;Il y a, dit le vieil Alcofribas en commen&ccedil;ant le cinqui&egrave;me livre de
+l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de
+l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lanc&eacute;e &agrave; toute vapeur, plus
+vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au m&ecirc;me instant rase
+d&eacute;j&agrave; la plaine, plus vite que la lumi&egrave;re du soleil qui parcourt
+quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pens&eacute;e de l'homme.
+Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole
+l'hirondelle, mais sa pens&eacute;e galopait encore devant lui.&raquo;</p>
+
+<p>Le sage enchanteur entend par l&agrave; que notre ami Pierrot &eacute;tait fort press&eacute;
+d'arriver et qu'il ne s'arr&ecirc;tait gu&egrave;re &agrave; consid&eacute;rer &agrave; droite ou &agrave;
+gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait
+bien pr&eacute;vu, et c'&eacute;tait pour forcer Pierrot de quitter le commandement de
+l'arm&eacute;e qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa
+m&egrave;re dans la forteresse invisible, gard&eacute;e par les esprits infernaux.
+Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce d&eacute;lai, crut de son devoir de
+se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'&eacute;tat des affaires sur
+la fronti&egrave;re, et sa derni&egrave;re victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi
+infatigable que lui, courait comme si le salut du monde e&ucirc;t d&eacute;pendu de
+sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout bott&eacute;, tout &eacute;peronn&eacute; se
+pr&eacute;senta devant Vantripan.</p>
+
+<p>Le moment n'&eacute;tait pas favorable. Ce grand roi, ayant mang&eacute; trop de
+melon, avait mal dig&eacute;r&eacute; et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi
+fit-il une vilaine grimace quand on annon&ccedil;a l'arriv&eacute;e du grand
+conn&eacute;table.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il, le voil&agrave; donc, ce rebelle. Qu'il entre.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majest&eacute; me pardonne ma
+hardiesse, je ne suis pas un rebelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'es-tu donc, dr&ocirc;le? Tu abuses de mes bont&eacute;s; tu te glisses &agrave; ma
+cour; je te fais grand conn&eacute;table, grand amiral, premier ministre, je te
+donne mon sceau royal, je te d&eacute;l&egrave;gue mon autorit&eacute; supr&ecirc;me, et j'apprends
+que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que
+tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que
+tu n'oses livrer bataille, que tu d&eacute;shonores mes armes et la gloire de
+mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te
+r&eacute;volter contre ton prince, tu payes des soldats s&eacute;ditieux pour qu'ils
+te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fid&egrave;le ou r&eacute;volt&eacute;?
+R&eacute;ponds.</p>
+
+<p>En parlant, ce grand roi s'&eacute;chauffait et s'enhardissait peu &agrave; peu
+jusqu'&agrave; insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caract&egrave;re
+fier et peu endurant de celui-ci, commenc&egrave;rent &agrave; trembler et &agrave; regarder
+du c&ocirc;t&eacute; de la porte, s'attendant &agrave; quelque sc&egrave;ne violente. Ils se
+trompaient. Pierrot r&eacute;pondit avec beaucoup de sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je demander &agrave; Votre Majest&eacute; de qui elle a re&ccedil;u des
+renseignements si authentiques sur mon administration?</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui, r&eacute;pliqua Vantripan qui se m&eacute;prit au sang-froid de Pierrot
+et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets
+qui soit assez fid&egrave;le et courageux pour oser te d&eacute;noncer &agrave; moi et braver
+ta vengeance?</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce sujet si fid&egrave;le et si courageux? demanda pour la seconde
+fois Pierrot.</p>
+
+<p>Vantripan s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait all&eacute; trop loin et que Pierrot commen&ccedil;ait
+&agrave; s'&eacute;chauffer. Il e&ucirc;t bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer
+au fond de son gosier; mais &laquo;une parole &eacute;chapp&eacute;e, dit tr&egrave;s-bien le
+vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en libert&eacute;, elle
+ne revient jamais vers celui qui l'a l&acirc;ch&eacute;e.&raquo; Enfin il r&eacute;pondit avec
+quelque embarras:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Horribilis qui m'a d&eacute;couvert tous ces abus.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende gr&acirc;ce &agrave; l'honneur
+qu'il a d'&ecirc;tre de votre sang et l'h&eacute;ritier de votre couronne. Je ne
+supporterais pas aussi ais&eacute;ment d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on
+produise des t&eacute;moins contre moi, et je me justifierai.</p>
+
+<p>&mdash;Des t&eacute;moins, des t&eacute;moins! dit Vantripan embarrass&eacute;, cela est bien
+facile &agrave; dire. N'en a pas qui veut, des t&eacute;moins.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai, moi, Majest&eacute;, dit Pierrot.</p>
+
+<p>Et il rendit compte de son administration d'une mani&egrave;re si claire, si
+pr&eacute;cise et si &eacute;loquente, que toute la cour &eacute;tait dans l'admiration, et
+le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son
+r&eacute;cit en annon&ccedil;ant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce
+fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-m&ecirc;me, et
+l'embrassant, le fit asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces
+mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aim&eacute; et je n'aimerai jamais
+que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des
+mis&eacute;rables que je ferai pendre ou empaler, &agrave; ton choix.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites,
+mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas &ecirc;tre plus longtemps un sujet
+de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me
+retire, et je d&eacute;sire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus
+d&eacute;vou&eacute;s que moi &agrave; votre service (cela est impossible), mais plus
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te retire pas, s'&eacute;cria Vantripan, je te le d&eacute;fends. J'ai besoin de
+toi; je veux t'avoir pr&egrave;s de moi jusqu'&agrave; mon dernier jour. Que te
+manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage?
+Tu me l'as d&eacute;j&agrave; demand&eacute;e. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois
+quelques difficult&eacute;s, je suis s&ucirc;r qu'elle sera aujourd'hui la premi&egrave;re &agrave;
+te pr&eacute;senter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette?</p>
+
+<p>La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agr&eacute;able; mais il
+&eacute;tait trop tard. Pierrot &eacute;tait cuirass&eacute; contre l'ambition, et il se
+souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort
+embarrass&eacute;, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la
+belle Bandoline, ce qui n'&eacute;tait pas poli, et il voulait encore moins
+laisser croire qu'il l'acceptait.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majest&eacute; veut bien
+me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai d&eacute;sir&eacute; cette alliance;
+mais depuis j'ai r&eacute;fl&eacute;chi qu'elle &eacute;tait trop au-dessus des voeux et de
+la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi te m&ecirc;les-tu? s'&eacute;cria Vantripan, si ma fille et moi nous te
+trouvons bon tel que tu es? Est-ce &agrave; toi de faire des fa&ccedil;ons? Va, va,
+donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce
+dans trois jours.</p>
+
+<p>Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, reprit-il, cette alliance autrefois e&ucirc;t combl&eacute; tous mes
+voeux; aujourd'hui je ne puis plus y pr&eacute;tendre. J'ai le dessein,
+aussit&ocirc;t que Votre Majest&eacute; voudra me le permettre, de r&eacute;signer entre ses
+mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me
+faire fermier. J'ai des go&ucirc;ts rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous
+&eacute;tonner. Paysan je suis n&eacute;, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un
+s&eacute;jour convenable pour une si grande princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as
+quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment
+d'avoir vu ta demande refus&eacute;e? Bandoline va te demander elle-m&ecirc;me en
+mariage. Apr&egrave;s cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage?
+ton orgueil est-il satisfait?</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour
+femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre
+fermi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.</p>
+
+<p>Si jamais on voulait peindre le comble de l'&eacute;tonnement, il faudrait
+repr&eacute;senter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand
+Vantripan lui-m&ecirc;me et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en
+pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des
+quatre-vingt-quinze dynasties qui ont r&eacute;gn&eacute; cent cinquante mille ans sur
+la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot
+&eacute;tait devenue si d&eacute;licate qu'il aurait donn&eacute; beaucoup pour voir finir
+cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait
+seul, debout, et les yeux baiss&eacute;s, au milieu des regards de tous. Ses
+paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mille millions de cath&eacute;drales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermet&eacute;; je
+n'ai point brigu&eacute; l'honneur que Votre Majest&eacute; daigne me faire, et, comme
+je ne puis l'accepter, je le d&eacute;clare avec sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte
+et la douleur la suffoquaient.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! s'&eacute;criait-elle, &ecirc;tre d&eacute;daign&eacute;e par celui que j'ai d&eacute;daign&eacute; si
+longtemps!</p>
+
+<p>Elle se leva, et, suivie de sa m&egrave;re, alla pleurer &agrave; l'aise dans son
+appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares;
+Pierrot, premier ministre ador&eacute; de tout un peuple (ce qui est si rare
+pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des
+gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, disait-elle am&egrave;rement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il
+deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je m&eacute;pris&eacute;?</p>
+
+<p>Et son imagination s'enflammant peu &agrave; peu, elle r&eacute;solut de conna&icirc;tre sa
+rivale pour se venger d'elle, et, s'il &eacute;tait possible, l'enlever &agrave;
+Pierrot.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle formait des projets si funestes &agrave; la tranquillit&eacute; de
+notre h&eacute;ros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir
+convenablement du mauvais pas o&ugrave; il &eacute;tait engag&eacute;; mais il ne put y
+parvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insult&eacute; la majest&eacute; royale, tu as
+d&eacute;daign&eacute; ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il
+sur-le-champ en voyant &eacute;tinceler les yeux de Pierrot) je me contente de
+te bannir de ma pr&eacute;sence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand conn&eacute;table,
+ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court,
+entends-tu bien? c'est-&agrave;-dire un homme de rien, un ingrat que j'ai
+nourri de mon pain, abreuv&eacute; de mon vin, que j'ai caress&eacute; et r&eacute;chauff&eacute;
+dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son
+bienfaiteur. Va-t'en.</p>
+
+<p>&mdash;Sire!... commen&ccedil;a Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, va-t'en!</p>
+
+<p>&mdash;Sire....</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en! Je ne veux plus te voir.</p>
+
+<p>&mdash;Sire....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus entendre parler de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire....</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans
+ma capitale, ou je te fais empaler.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-l&agrave;, Majest&eacute;! cria Pierrot &agrave; bout de patience. Je regrette que
+vous me renvoyiez apr&egrave;s que je vous ai si bien et si fid&egrave;lement servi;
+mais s'il vous est permis d'&ecirc;tre ingrat, il ne vous est pas permis de
+m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre
+Majest&eacute; aurait depuis longtemps rejoint ses anc&ecirc;tres dans la tombe. Je
+garde un souvenir trop r&eacute;cent de vos bienfaits et de la confiance que
+vous aviez en moi pour r&eacute;pondre avec col&egrave;re &agrave; une menace que vous
+regretterez, sans doute, que vous regrettez d&eacute;j&agrave;, j'en suis s&ucirc;r; mais si
+quelqu'un osait mettre cette menace &agrave; ex&eacute;cution, sire, je tirerais du
+fourreau, pour ma d&eacute;fense, ce sabre que j'ai si souvent tir&eacute; pour la
+v&ocirc;tre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impun&eacute;ment.</p>
+
+<p>A ces mots il sortit de la salle d'un air si intr&eacute;pide que tous les
+assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'&eacute;carta
+avec respect, et il rentra dans sa maison.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, Vantripan respira. La fi&egrave;re contenance de Pierrot
+lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en
+plaisanterie ses derni&egrave;res paroles, les courtisans firent quelques
+efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son
+ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que c'est, dit-il, que de mal dig&eacute;rer. On ne sait ce qu'on
+dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parl&eacute;.</p>
+
+<p>Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne f&ucirc;t pas un fort habile homme,
+il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou
+bien dig&eacute;r&eacute;, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil.
+&laquo;Trop gratter cuit, trop parler nuit,&raquo; dit le proverbe.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus &agrave; ses emplois perdus, &agrave; la
+col&egrave;re du roi Vantripan, &agrave; la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni &agrave; qui
+que ce soit; il ne pensait qu'&agrave; la grande exp&eacute;dition qu'il allait
+entreprendre pour d&eacute;livrer sa Rosine bien-aim&eacute;e. Il donna quelques
+heures &agrave; Fendlair pour se reposer, et, cong&eacute;diant ses pages et ses
+domestiques avec un pr&eacute;sent proportionn&eacute; aux services de chacun, il
+partit d&egrave;s le lendemain. D&egrave;s qu'il fut hors des portes de la ville, il
+se sentit si heureux, il &eacute;tait si s&ucirc;r de d&eacute;livrer Rosine, et, apr&egrave;s
+l'avoir d&eacute;livr&eacute;e, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et
+b&acirc;tissait mille ch&acirc;teaux en Espagne dont la seule id&eacute;e lui promettait
+plus de bonheur que la r&eacute;alit&eacute; peut-&ecirc;tre n'en pouvait donner.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; ma disgr&acirc;ce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter
+une ferme magnifique, toute semblable &agrave; celle de Rosine, mais beaucoup
+plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai b&acirc;tir une
+belle maison, &agrave; mi-c&ocirc;te, toute blanche, avec des volets verts, ce qui
+est plus gai. Elle aura deux fa&ccedil;ades, dont l'une sera tourn&eacute;e &agrave; l'orient
+et l'autre &agrave; l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se
+l&egrave;ve et quand il se couche. Elle sera partag&eacute;e en deux corps de logis de
+grandeur &eacute;gale, dont l'un pour la cuisine, la salle &agrave; manger, l'office,
+le cellier et l'appartement de la f&eacute;e Aurore; l'autre....</p>
+
+<p>A ces mots, il fut interrompu dans son agr&eacute;able r&ecirc;verie par un coup
+l&eacute;ger qu'une main amie lui frappa sur l'&eacute;paule. Il se retourna et
+reconnut avec joie la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, o&ugrave; donc vas-tu ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chercher Rosine, dit-il.</p>
+
+<p>Et il fit &agrave; la bonne f&eacute;e le r&eacute;cit de sa s&eacute;paration d'avec le roi
+Vantripan. Elle se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Console-toi, dit-elle, il aura bient&ocirc;t besoin de tes services, et il
+te rappellera.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout consol&eacute;, r&eacute;pliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>Pierrot se gratta le front avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la f&eacute;e. Cette audace
+confiante me pla&icirc;t, mais....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Audaces fortuna juvat</i>, dit sentencieusement Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-m&ecirc;mes un grain de
+prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide
+et te conduire &agrave; ce ch&acirc;teau invisible qui tient enferm&eacute;e la plus belle
+de toutes les Rosines de ce monde?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire.</p>
+
+<p>&mdash;O marraine!</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout. J'ai affaire.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit le d&eacute;sol&eacute; Pierrot, je n'ai donc plus qu'&agrave; mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avanc&eacute;? Rosine en sera-elle
+plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra &eacute;pouser un
+autre que toi.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Pierrot, je vais donc me r&eacute;signer et vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gar&ccedil;on, r&eacute;signe-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; une condition, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu'&agrave; cette forteresse
+invisible.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis press&eacute;e.</p>
+
+<p>Pierrot tira son poignard d'un air tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le cas est si grave, dit la f&eacute;e en riant, ouvre les yeux,
+badaud, et regarde.</p>
+
+<p>Sans le savoir, Pierrot &eacute;tait juste devant le pont-levis. La f&eacute;e Aurore,
+en le touchant de sa baguette, lui avait donn&eacute; la facult&eacute; qu'elle avait
+elle-m&ecirc;me de voir ce qui est invisible de sa nature.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau devant lequel s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s les deux voyageurs &eacute;tait
+recouvert d'acier poli qui r&eacute;fl&eacute;chissait les feux du soleil. Son
+architecture &eacute;tait admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure
+ais&eacute;ment qu'elle devait &ecirc;tre, puisque l'architecte &eacute;tait le d&eacute;mon
+lui-m&ecirc;me. Il n'avait rien oubli&eacute; de ce qui pouvait ajouter &agrave; la hauteur
+des murailles, &agrave; la solidit&eacute; des grilles et des verrous, &agrave; la profondeur
+des foss&eacute;s, au fond desquels coulait une rivi&egrave;re enchant&eacute;e qui faisait
+le tour du ch&acirc;teau; elle coulait continuellement, quoiqu'elle f&ucirc;t
+circulaire et qu'elle n'e&ucirc;t par cons&eacute;quent ni source, ni embouchure.
+Elle avait l'air d'un chien de garde plut&ocirc;t que d'une rivi&egrave;re, et elle
+en remplissait les fonctions. Sa profondeur &eacute;tait immense, sa largeur
+prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il &eacute;tait
+impossible d'y mettre le pied sans &ecirc;tre cuit tout vif. Au-dessus de la
+surface de l'eau, les murailles ext&eacute;rieures s'&eacute;levaient &agrave; une hauteur de
+six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur &agrave; leur base.
+Au sommet &eacute;tait un large parapet sem&eacute;, de distance en distance, de tours
+d'une &eacute;l&eacute;vation double de celle des murailles. Chaque tour servait
+d'habitation et de corps de garde &agrave; cent esprits infernaux qui se
+partageaient la garde par moiti&eacute;, et qui se relevaient toutes les
+vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette esp&egrave;ce. D'autres
+g&eacute;nies malfaisants occupaient l'int&eacute;rieur du ch&acirc;teau et en faisaient le
+service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui
+repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de
+gazon, point d'animaux vivants. En face du ch&acirc;teau s'&eacute;tendait une cha&icirc;ne
+de collines granitiques nues, sombres et st&eacute;riles, sur lesquelles
+soufflait sans cesse le vent du nord. Cette cha&icirc;ne qui suivait presque
+les contours de l'enceinte du ch&acirc;teau, avait une formese mi-circulaire,
+et ses deux extr&eacute;mit&eacute;s n'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;es que par un d&eacute;fil&eacute; assez &eacute;troit
+qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient
+s'&eacute;levaient presque perpendiculairement et ne laissaient &agrave; l'homme aucun
+moyen de les gravir avec les pieds et les mains.</p>
+
+<p>En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut
+&eacute;branl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de d&eacute;mons?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu peur? lui dit la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;De ne pas r&eacute;ussir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir
+si je ne puis la d&eacute;livrer. Je ne veux vivre que pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu es bien r&eacute;solu &agrave; tout tenter?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; l'impossible, oui, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon,
+mon p&egrave;re, m'a donn&eacute; de voir, d'entendre et de lutter &agrave; forces &eacute;gales
+contre les mauvais g&eacute;nies.</p>
+
+<p>A ces mots, elle pronon&ccedil;a des paroles magiques dont Pierrot ne comprit
+pas le sens, mais dont il sentit aussit&ocirc;t l'efficacit&eacute;. Il lui semblait
+ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'esp&egrave;ce
+humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il
+&eacute;tait comme une des puissances de l'air. La f&eacute;e Aurore jouissait de son
+ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-&agrave;-dire pour
+Dieu m&ecirc;me. Va combattre maintenant pour ta fianc&eacute;e: <i>Dieu et ta dame</i>,
+c'est la devise des anciens chevaliers.</p>
+
+<p>Pierrot n'eut pas le temps de r&eacute;pondre: elle avait disparu.</p>
+
+<p>Si l'on me demande pourquoi la f&eacute;e Aurore, qui &eacute;tait si puissante, si
+bonne et si aim&eacute;e des malheureux, n'avait point d&eacute;livr&eacute; elle-m&ecirc;me la
+pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir &agrave; Pierrot seul les
+chances d'une si p&eacute;rilleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je
+n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait &ecirc;tre, puisque cela &eacute;tait;
+ensuite je vous traduirai la r&eacute;ponse du vieil Alcofribas &agrave; cette
+objection.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Arri&egrave;re, s'&eacute;crie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans
+fatigue! Arri&egrave;re ceux qui veulent que les alouettes tombent r&ocirc;ties
+dans leur bouche! Arri&egrave;re les paresseux et les l&acirc;ches, car ceux-l&agrave;
+pourront bien go&ucirc;ter un instant les joies fugitives des sens, mais
+ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la f&eacute;licit&eacute;, qui
+est le partage des &acirc;mes sublimes. Qui n'a pas sem&eacute; ne r&eacute;coltera
+pas.&raquo;</p></div>
+
+<p>Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour
+moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.</p>
+
+<p>Pierrot, rest&eacute; seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du
+ch&acirc;teau, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne
+trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu
+affaire qu'&agrave; des hommes, il aurait tent&eacute; l'aventure, et, gr&acirc;ce au
+pr&eacute;sent de la f&eacute;e Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec
+succ&egrave;s; mais il savait bien que les d&eacute;mons, qui disposaient d'armes
+aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde,
+viendraient ais&eacute;ment &agrave; bout de lui, gr&acirc;ce &agrave; leur nombre. Il r&eacute;solut
+d'essayer la ruse.</p>
+
+<p>Il prit un manteau de couleur sombre et perc&eacute; d'autant de trous qu'une
+vieille &eacute;cumoire; il se coiffa d'un chapeau de p&egrave;lerin, et, s'appuyant
+sur un grand b&acirc;ton, il frappa &agrave; la porte du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>A ce bruit le portier vint &agrave; la grille, et, regardant Pierrot, qui avait
+l'air d'un vieillard cass&eacute; par les ann&eacute;es, il se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Passe ton chemin, lui cria-t-il &agrave; travers les barreaux, et ne viens
+pas nous importuner.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aum&ocirc;ne au
+pauvre p&egrave;lerin: je n'ai plus que quelques jours &agrave; vivre.</p>
+
+<p>Le diable a des vices, comme le fait tr&egrave;s-bien observer M. Victor Hugo,
+c'est ce qui le perd. A ces mots: <i>Je n'ai plus que quelques jours &agrave;
+vivre</i>, le portier crut l'occasion favorable pour entra&icirc;ner en enfer
+une &acirc;me de plus, et recevoir la gratification que Satan promet &agrave; ceux
+qui lui am&egrave;nent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de
+clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra
+lentement, comme s'il avait eu peine &agrave; se tra&icirc;ner, et demanda
+l'hospitalit&eacute;. Justement c'&eacute;tait un vendredi, et le diable, qui d&icirc;nait
+d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon p&acirc;t&eacute; froid, trouva plaisant
+de faire commettre &agrave; son h&ocirc;te un p&eacute;ch&eacute; mortel d&egrave;s son entr&eacute;e dans le
+ch&acirc;teau. Il offrit donc un si&eacute;ge &agrave; Pierrot et la moiti&eacute; de son d&icirc;ner.
+Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois pr&egrave;s
+de la table (car si les portiers font bonne ch&egrave;re, ils sont en g&eacute;n&eacute;ral
+assez mal log&eacute;s, m&ecirc;me en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le
+diable le regardait avec des yeux br&ucirc;lants de convoitise. Il croyait
+d&eacute;j&agrave; tenir sa victime, mais il avait affaire &agrave; plus fort que lui.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Pierrot allait porter le jambon &agrave; sa bouche, il poussa
+vivement du coude la bouteille de vin muscat qui &eacute;tait entre son h&ocirc;te et
+lui: elle tomba &agrave; terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier,
+alarm&eacute;, se baissa pour en ramasser les pr&eacute;cieux restes, et Pierrot,
+profitant de ce qu'il &eacute;tait occup&eacute; et ne pouvait le voir, cacha
+subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la rempla&ccedil;a par un
+&eacute;norme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les
+joues.</p>
+
+<p>&mdash;Quel maladroit vous &ecirc;tes! dit le portier en col&egrave;re, voil&agrave; tout ce vin
+perdu: un muscat d&eacute;licieux que j'avais justement vol&eacute; hier au sommelier;
+je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les
+chercher &agrave; la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de
+vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soup&ccedil;onna pas la ruse,
+je vais chercher du vin; continuez de manger.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout
+entier, le jeta au chien du portier, qui le d&eacute;vora en un clin d'oeil.
+Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! o&ugrave; est le jambon? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de
+manger sans vous?</p>
+
+<p>&mdash;Malepeste! mon camarade, comme vous y allez!</p>
+
+<p>A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le p&eacute;ch&eacute; mortel de manger
+de la viande le vendredi, il leva sur lui son b&acirc;ton, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;, qu'on me suive!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et
+f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon bon seigneur, je pense &ecirc;tre chez d'honn&ecirc;tes gens et de dignes
+chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le ch&acirc;teau de Belz&eacute;buth,
+mon ami, j'en suis le gardien.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon bon seigneur, que vous ai-je fait?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as mang&eacute; du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens.</p>
+
+<p>Et il le saisit par son capuchon.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me menez-vous? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'antre de mon souverain ma&icirc;tre, o&ugrave; tu auras le temps de pleurer
+ta gourmandise pendant l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Il l'entra&icirc;nait de force; mais Pierrot se d&eacute;gagea.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tra&icirc;tre, dit-il, c'est l&agrave; l'hospitalit&eacute; que tu m'offres! Je te
+connaissais, perfide, et je me suis d&eacute;fi&eacute; de toi. Je n'ai mang&eacute; que du
+pain.</p>
+
+<p>&mdash;P&eacute;ca&iuml;re! dit le gardien.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un
+homme peut couper ou casser, mais une corde divine, b&eacute;nie par la fille
+du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il
+l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son
+anneau constell&eacute;, qui repr&eacute;sente la figure du roi des g&eacute;nies, ce qui est
+une barri&egrave;re infranchissable pour les d&eacute;mons.</p>
+
+<p>&mdash;Reste l&agrave;, dit-il, h&ocirc;te perfide, jusqu'&agrave; ce que je vienne moi-m&ecirc;me te
+d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte
+dans le ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Personne ne s'&eacute;tonna de le voir et ne lui fit de questions. Les d&eacute;mons,
+parmi beaucoup de vices et de d&eacute;fauts, n'ont pas celui de la curiosit&eacute;:
+celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils &eacute;taient d'ailleurs
+habitu&eacute;s &agrave; voir rentrer leurs camarades v&ecirc;tus d'habits v&eacute;n&eacute;rables
+lorsqu'ils revenaient d'exp&eacute;ditions lointaines. Pierrot passa donc pour
+un des leurs.</p>
+
+<p>Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons.</p>
+
+<p>&mdash;De faire un tour de promenade, o&ugrave; je me suis fort amus&eacute;; mais j'ai
+froid et faim. Quel est donc ce repas que tu pr&eacute;pares?</p>
+
+<p>&mdash;Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belz&eacute;buth et de toute sa cour,
+qui d&icirc;ne avec lui aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;- Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien.
+Qu'est-ce qui cuit l&agrave; dans ce pot-au-feu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gros financier, dit d&eacute;daigneusement le marmiton.</p>
+
+<p>&mdash;Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle.</p>
+
+<p>Une vapeur succulente de bouilli se r&eacute;pandit aussit&ocirc;t dans toute la
+cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! disait le pauvre financier, apr&egrave;s avoir si souvent, si
+longtemps et si bien d&icirc;n&eacute;, je sers &agrave; mon tour de p&acirc;ture &agrave; ces dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelles-tu ces dr&ocirc;les? dit le marmiton en col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Toi et les tiens, r&eacute;pliqua le financier.</p>
+
+<p>Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme
+pour s'assurer que le bouilli &eacute;tait assez cuit.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur &agrave; moi! cria le financier, il m'a perc&eacute; les reins.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse l&agrave; ce pauvre
+homme et ne le tourmente pas inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as compassion? dit le marmiton &eacute;tonn&eacute;; tu es donc un faux fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, un faux fr&egrave;re! dit Pierrot indign&eacute;. Tu ne me connais gu&egrave;re. Je
+vois bien le bouilli, o&ugrave; sont les entr&eacute;es? ajouta-t-il pour changer de
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Les entr&eacute;es sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en
+l&eacute;cher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite
+marquise en fricass&eacute;e, tendre comme la ros&eacute;e du matin, et que je vais
+mettre &agrave; une sauce dont tu n'as pas d'id&eacute;e, mon pauvre ami; car tu ne
+parais pas avoir beaucoup fr&eacute;quent&eacute; la haute soci&eacute;t&eacute; ni la haute
+cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi,
+d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu
+dois &ecirc;tre fort en faveur, &eacute;tant si habile cuisinier?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit le marmiton d'un air d&eacute;gag&eacute;, je m'en soucie comme de cela, et
+il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belz&eacute;buth
+tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase.</p>
+
+<p>Et, tournant sur lui-m&ecirc;me, il mit ses mains dans ses poches et fit deux
+ou trois pas en levant le pied jusqu'&agrave; la hauteur de son nez.</p>
+
+<p>Pierrot paraissait &eacute;bloui et stup&eacute;fait. Il fit encore quelques questions
+au marmiton, auxquelles celui-ci r&eacute;pondit d'un ton de protection
+bienveillante.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois donc bien souvent Belz&eacute;buth? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son caf&eacute; le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Te parle-t-il souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il te dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il me dit: &laquo;Ote-toi de l&agrave;, imb&eacute;cile!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est gu&egrave;re la peine de le voir de si pr&egrave;s, si
+tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les
+miettes d'un roi valent mieux que le r&ocirc;ti d'un pauvre diable.&mdash;A
+propos de r&ocirc;ti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit l&agrave;
+devant le feu?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu
+pas? on l'a rapport&eacute; hier, tout saignant, du march&eacute;. Il venait d'&ecirc;tre
+fra&icirc;chement poignard&eacute; par son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mahomet! Mahomet! criait piteusement le r&ocirc;ti.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Va-t'en voir s'ils viennent, Jean;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Va-t'en voir s'ils viennent,</span><br />
+</p>
+
+<p>chanta le marmiton d'une voix de fausset.</p>
+
+<p>La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton
+continuait sa besogne, pr&eacute;parant des fritures de jeunes filles, piquant
+avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'&eacute;picier qui avait
+vendu du sucre &agrave; faux poids et de l'ocre pour du caf&eacute;. Notre ami
+s'introduisit peu &agrave; peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il
+pourrait en tirer des renseignements pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa m&egrave;re &eacute;taient enferm&eacute;es
+dans une tour situ&eacute;e &agrave; l'angle du ch&acirc;teau, et qu'on leur portait tous
+les jours de la nourriture.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles ne touchent &agrave; rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il
+faut que le chagrin leur ait coup&eacute; l'app&eacute;tit, ou que quelqu'un leur
+apporte secr&egrave;tement des provisions par le chemin des airs, car elles
+sont d&eacute;j&agrave; enferm&eacute;es depuis plusieurs mois, et elles vivent encore.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton.
+N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corv&eacute;es? Chienne
+d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance l&agrave;-haut, je
+suis r&eacute;duit &agrave; l&eacute;cher le fond des casseroles.</p>
+
+<p>&mdash;Je te plains, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que,
+je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrass&eacute; de ces pimb&ecirc;ches qui me font
+la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme
+les autres. Cela m'est d&eacute;fendu par ordre sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait piti&eacute;, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces
+p&eacute;ronnelles.</p>
+
+<p>A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes,
+rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut br&ucirc;l&eacute;e et
+son poil roussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus
+leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le
+marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais
+comme les diables entre eux n'ont point de piti&eacute;, ils &eacute;clat&egrave;rent de
+rire en le voyant la t&ecirc;te prise sous la casserole que Pierrot maintenait
+de force, tout en &eacute;vitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant
+d&eacute;sarm&eacute;, consentit &agrave; &ocirc;ter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira
+son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le
+ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison br&ucirc;lant et
+l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses
+confr&egrave;res, les avait longues et velues. Ce fut un incendie apr&egrave;s un
+d&eacute;luge. Le diable jeta de d&eacute;sespoir son couteau sur Pierrot qui l'&eacute;vita.
+Le couteau alla percer le ventre du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, qui regardait cette
+sc&egrave;ne en riant toujours. Aussit&ocirc;t il s'affaissa sur lui-m&ecirc;me en
+retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'&eacute;chappaient. Le
+combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exasp&eacute;r&eacute;, prit
+le pilon de marbre qui servait &agrave; broyer les pur&eacute;es et se jeta t&ecirc;te
+baiss&eacute;e sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'&eacute;vita encore;
+le pilon et celui qui le portait all&egrave;rent donner dans la poitrine du
+chef des marmitons qui tomba renvers&eacute; et sans connaissance. Peu &agrave; peu la
+m&ecirc;l&eacute;e devint g&eacute;n&eacute;rale, et les coups tomb&egrave;rent si dru et si menu sur tous
+les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait
+frapper, ami ou ennemi.</p>
+
+<p>Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi &agrave; deux mains
+un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damn&eacute;s, et, le
+faisant tournoyer autour de sa t&ecirc;te, &agrave; chaque coup il abattait un des
+diables. Peu &agrave; peu tous s'&eacute;cart&egrave;rent de lui et all&egrave;rent plus loin
+continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte,
+et prenant des mains du marmiton &eacute;vanoui les clefs de la tour et de
+l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inqui&eacute;ter si on le
+poursuivait ou non.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui &eacute;tait cet
+&eacute;tranger, cet intrus, cause d'un si effroyable d&eacute;sordre. Le diable qui
+commandait en chef le poste plac&eacute; dans la tour la plus voisine prit des
+informations, courut &agrave; la loge du portier, qui, toujours enferm&eacute; dans sa
+huche, o&ugrave; le sceau de Salomon le tenait clou&eacute; jusqu'&agrave; la fin des temps,
+conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et
+l'on arriva juste au moment o&ugrave; il retirait en dedans la clef de la tour,
+fermait la porte et montait &agrave; l'appartement qu'occupaient Rosine et sa
+m&egrave;re. Les diables essay&egrave;rent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle
+&eacute;tait faite d'un m&eacute;tal choisi par Satan lui-m&ecirc;me, et dont la solidit&eacute;
+&eacute;tait aussi sup&eacute;rieure &agrave; celle du diamant que celle du diamant est
+sup&eacute;rieure &agrave; celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les
+esprits infernaux qui montaient la garde n'&eacute;taient que de pauvres
+diables, peu vers&eacute;s dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au
+secret magique dont elle &eacute;tait ferm&eacute;e. Il fallut attendre l'arriv&eacute;e de
+Belz&eacute;buth, qui justement, devant d&icirc;ner en grande compagnie ce jour-l&agrave;,
+&eacute;tait all&eacute; &agrave; la chasse pour gagner de l'app&eacute;tit. Ce fut la premi&egrave;re
+nouvelle dont on salua son arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction,
+l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce
+fameux Pierrot qui me brave, ce prot&eacute;g&eacute; de la f&eacute;e Aurore, ma mortelle
+ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'&agrave; demain matin.
+Seulement, faites bonne garde: s'il s'&eacute;chappe, vous aurez chacun trois
+cents coups de fouet. A demain les affaires s&eacute;rieuses. Ce soir, d&icirc;nons
+en paix.</p>
+
+<p>En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout
+desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait &agrave; la chambre
+des deux prisonni&egrave;res. Il frappa pr&eacute;cipitamment &agrave; la porte. Elles
+crurent entendre un de leurs gardiens et se jet&egrave;rent dans les bras l'une
+de l'autre en fr&eacute;missant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.</p>
+
+<p>A cette voix si connue, elles coururent &agrave; la porte, et, dans le premier
+transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrass&egrave;rent
+tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bient&ocirc;t en
+tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! dit la m&egrave;re, de vous voir ici prisonnier! Nous ne
+comptions que sur vous et sur la bonne f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'&eacute;tais, madame, pr&egrave;s de vous
+combien la prison serait douce! (Il parlait &agrave; la m&egrave;re, et ses yeux
+&eacute;taient tourn&eacute;s vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais
+je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volont&eacute; et pour vous
+d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il leur raconta par quelle ruse il &eacute;tait arriv&eacute; jusqu'&agrave;
+elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un
+long r&eacute;cit, m&ecirc;l&eacute; de protestations d'amiti&eacute;, de d&eacute;vouement, de fid&eacute;lit&eacute; &agrave;
+toute &eacute;preuve. Il montra &agrave; Rosine l'anneau constell&eacute; qu'il portait au
+doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la f&eacute;e le lui avait
+donn&eacute;. Enfin, je ne sais s'il &eacute;tait &eacute;loquent, ni &agrave; quelle &eacute;cole il avait
+appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'apr&egrave;s-midi
+jusqu'&agrave; trois heures du matin dura son discours, et apr&egrave;s douze heures
+de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonni&egrave;res de
+l'&eacute;couter.</p>
+
+<p>Cependant, quand trois heures sonn&egrave;rent, la m&egrave;re fit signe &agrave; Pierrot
+qu'il &eacute;tait temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta &agrave; l'&eacute;tage
+sup&eacute;rieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la
+plate-forme de la tour et se mit &agrave; contempler les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>Toute la vo&ucirc;te du ciel &eacute;tait constell&eacute;e, et Pierrot se livra &agrave; de
+profondes m&eacute;ditations. Au fond, malgr&eacute; son in&eacute;branlable courage, il
+n'&eacute;tait pas rassur&eacute; sur le succ&egrave;s de son exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en
+tirer.</p>
+
+<p>Comme il r&eacute;fl&eacute;chissait &agrave; la situation, il aper&ccedil;ut en face de lui l'un
+des esprits infernaux qui &eacute;taient en sentinelle sur la muraille
+ext&eacute;rieure du ch&acirc;teau. Ce d&eacute;mon, qui &eacute;tait d'une taille gigantesque, le
+regardait d'un air moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot prot&eacute;ge les dames
+pers&eacute;cut&eacute;es; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Les oreilles! &agrave; moi! dit le d&eacute;mon furieux.</p>
+
+<p>Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de
+long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui &eacute;tait sur ses
+gardes, saisit la hampe de la lance pr&egrave;s du fer et la tira brusquement &agrave;
+lui. Du c&ocirc;t&eacute; de l'int&eacute;rieur du ch&acirc;teau, le rempart n'avait pas de
+parapet. Le pauvre d&eacute;mon suivit malgr&eacute; lui sa lance jusqu'&agrave; moiti&eacute;
+chemin, et l&agrave;, l&acirc;cha prise. Il tomba sur le pav&eacute; de la cour et se brisa
+les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le
+charg&egrave;rent sur une civi&egrave;re et le port&egrave;rent &agrave; l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Ici l'on me demandera peut-&ecirc;tre comment il se fait que les d&eacute;mons, qui
+sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de
+lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous
+avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrass&eacute; pendant
+longtemps, jusqu'&agrave; ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits
+de sagesse, m'ait donn&eacute; l'explication suivante qu'il tenait lui-m&ecirc;me du
+vieux Milton.</p>
+
+<p>&laquo;Les coups que re&ccedil;oivent les d&eacute;mons, dit-il, ne peuvent jamais &ecirc;tre des
+coups mortels, parce que les d&eacute;mons ne meurent pas; mais ils produisent
+tous les effets de la mort civile: on enl&egrave;ve les bless&eacute;s, on les porte &agrave;
+l'h&ocirc;pital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire &agrave; leurs
+adversaires.&raquo;</p>
+
+<p>Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'&agrave; ce que le ciel, blanchissant,
+lui annon&ccedil;&acirc;t le lever du soleil; il fit sa pri&egrave;re &agrave; Dieu, se recommanda
+&agrave; la f&eacute;e Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience,
+l'attaque dont il &eacute;tait menac&eacute;. De leur c&ocirc;t&eacute;, Rosine et sa m&egrave;re
+n'avaient pu dormir. D&egrave;s que le soleil fut lev&eacute;, elles all&egrave;rent
+rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'&eacute;tait une sc&egrave;ne
+d&eacute;chirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de
+pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour
+elles l'&eacute;motion trop violente du combat qui se pr&eacute;parait.</p>
+
+<p>Vers huit heures du matin, Belz&eacute;buth se leva, encore fatigu&eacute; de l'orgie
+de la veille, car il avait pass&eacute; la nuit presque enti&egrave;re &agrave; boire avec
+ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna
+enfin le signal de l'attaque.</p>
+
+<p>Les d&eacute;mons &eacute;taient r&eacute;unis dans la cour int&eacute;rieure du ch&acirc;teau et sous les
+armes. L'avant-garde &eacute;tait arm&eacute;e de pics, de pioches et de haches pour
+enfoncer la porte. Au signal de Belz&eacute;buth, six des plus braves
+s'avanc&egrave;rent et frapp&egrave;rent la porte &agrave; coups redoubl&eacute;s. Belz&eacute;buth avait
+prononc&eacute; les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola
+en &eacute;clats, et les assaillants purent voir derri&egrave;re ses d&eacute;bris Pierrot
+arm&eacute; d'une masse d'armes qu'il avait trouv&eacute;e abandonn&eacute;e dans la tour.
+L'un d'eux s'avan&ccedil;a r&eacute;sol&ucirc;ment; mais Pierrot abaissa sa masse et
+l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux
+d&eacute;mon en fut aplati, et que sa t&ecirc;te rentra dans son cou, son cou dans sa
+poitrine, et sa poitrine dans son ventre.</p>
+
+<p>A cet aspect, les plus fiers recul&egrave;rent. Le second voulut prendre la
+place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui &eacute;crasa la cervelle
+contre le mur. En ce moment, il &eacute;tait arm&eacute; de la force divine avec
+laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la
+porte, l'autre appuy&eacute; sur la premi&egrave;re marche de l'escalier de la tour,
+superbe, les yeux &eacute;tincelants de courage et de col&egrave;re, les narines
+gonfl&eacute;es et fr&eacute;missantes, il effrayait les plus braves.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit Belz&eacute;buth, un homme seul pourrait nous arr&ecirc;ter!</p>
+
+<p>Et il fit un pas vers Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;O ma marraine! s'&eacute;cria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.</p>
+
+<p>A ces mots, il porta &agrave; Belz&eacute;buth un coup si &eacute;pouvantable, que si la t&ecirc;te
+de celui-ci n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; garantie par un casque &agrave; l'&eacute;preuve de tout,
+except&eacute; de la foudre du Tr&egrave;s-Haut, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; r&eacute;duit en poussi&egrave;re.
+Malgr&eacute; le casque, il roula tout &eacute;tourdi dans la poussi&egrave;re. Ses soldats
+recul&egrave;rent &eacute;pouvant&eacute;s. La pauvre Rosine, qui de sa fen&ecirc;tre regardait cet
+effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot.
+Celui-ci, transport&eacute; de joie et d'orgueil, s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la tour,
+renversa &agrave; ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belz&eacute;buth, lui
+arracha son cimeterre, et voulut lui couper la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, Belz&eacute;buth revenait &agrave; lui. Il se pelotonna sur lui-m&ecirc;me,
+et, roulant comme une boule, il &eacute;chappa au coup que Pierrot lui
+destinait.</p>
+
+<p>L'ennemi &eacute;tait en fuite. Pierrot rendit gr&acirc;ces au ciel, referma la porte
+de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille
+d&eacute;sormais de ce c&ocirc;t&eacute;, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'&eacute;tait
+point pass&eacute;; il n'avait que chang&eacute; de forme.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que nos combats d'homme &agrave; homme, dit tr&egrave;s-bien Alcofribas en
+cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme
+contre les d&eacute;mons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant,
+enseignes d&eacute;ploy&eacute;es, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se
+bat pendant quelques heures, et, de quelque c&ocirc;t&eacute; que soit la victoire,
+le vainqueur fait panser les bless&eacute;s et traite les prisonniers avec
+humanit&eacute;: l'homme a affaire &agrave; l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait
+seul, abandonn&eacute;, contre tout l'enfer r&eacute;uni. S'il tombait entre les mains
+de ses ennemis, il savait quelles tortures lui &eacute;taient destin&eacute;es. Rien
+ne pourrait fl&eacute;chir Belz&eacute;buth, l'&eacute;ternel ennemi de sa race. Il le
+savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et
+l'enfer eussent &eacute;t&eacute; ligu&eacute;s contre lui, seul il e&ucirc;t fait face &agrave; tout.
+Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni
+les d&eacute;faillances des autres hommes. Celui qui d&eacute;fend la justice,
+pensait-il, est invincible. Arm&eacute; d'une conscience pure, il allait au
+combat. Quel que f&ucirc;t l'ennemi, il &eacute;tait s&ucirc;r de vaincre.&raquo;</p>
+
+<p>O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit
+l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est
+&agrave; vous.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre croyez-vous que Pierrot &eacute;tait inquiet ou malheureux dans une
+lutte si in&eacute;gale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous
+trompez. Pierrot &eacute;tait le plus heureux des hommes. Il jouissait du
+bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes
+choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, &eacute;tait un bonheur
+sup&eacute;rieur &agrave; tout ce qu'il avait r&ecirc;v&eacute;. Heureux celui qui meurt pour ce
+qu'il aime! Son &acirc;me est anim&eacute;e d'un principe divin. Plus heureux encore
+celui &agrave; qui l'amour inspire des actions h&eacute;ro&iuml;ques. Il est comme ces
+vases consacr&eacute;s o&ugrave; le pr&ecirc;tre boit le sang de Dieu m&ecirc;me, et que l'homme
+pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la
+Divinit&eacute;.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le combat &agrave; l'entr&eacute;e de la tour n'avait dur&eacute; au plus que dix minutes.
+C'&eacute;tait plut&ocirc;t une escarmouche qu'une bataille d&eacute;cisive. Pierrot le
+sentit bien, et, sans s'arr&ecirc;ter &agrave; recevoir les f&eacute;licitations de Rosine
+et de sa m&egrave;re, il attendit en silence et les bras crois&eacute;s un nouvel
+assaut.</p>
+
+<p>Les diables all&egrave;rent chercher des &eacute;chelles qu'ils appuy&egrave;rent contre le
+mur de la tour, et commenc&egrave;rent &agrave; monter. L&agrave;, il ne s'agissait plus,
+comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le foss&eacute;, car
+les &eacute;chelles, dou&eacute;es par Belz&eacute;buth lui-m&ecirc;me d'un pouvoir magique,
+s'incrustaient dans le mur de mani&egrave;re &agrave; ne pouvoir en &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;es.
+Jusque-l&agrave; les diables avaient combattu Pierrot &agrave; armes &eacute;gales. Le
+pouvoir dont la f&eacute;e Aurore avait investi son filleul le mettait &agrave; l'abri
+de tous les enchantements. Sans cette pr&eacute;caution, d&egrave;s son entr&eacute;e dans le
+ch&acirc;teau, le pauvre Pierrot, malgr&eacute; son courage et sa pr&eacute;sence d'esprit,
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; victime des esprits infernaux.</p>
+
+<p>Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du
+nombre et non celui d'une puissance magique sup&eacute;rieure &agrave; toutes les
+forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux &eacute;chelles, fut saisi
+d'un d&eacute;sespoir sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu, s'&eacute;cria-t-il, si telle est ta volont&eacute; sainte, laisse-moi
+p&eacute;rir, mais sauve Rosine et sa m&egrave;re!</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il reconnut le doux parfum que la f&eacute;e Aurore r&eacute;pandait
+partout autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec
+toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de
+Belz&eacute;buth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, amis, Pierrot est &agrave; nous!</p>
+
+<p>Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme,
+Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le pr&eacute;cipita
+dans la cour. Il eut le cr&acirc;ne fracass&eacute;, et sa mort rendit quelque temps
+ses camarades ind&eacute;cis. Notre h&eacute;ros profita de cette h&eacute;sitation pour
+frapper sans rel&acirc;che les plus avanc&eacute;s. Ses coups tombaient sur leurs
+t&ecirc;tes comme la gr&ecirc;le sur les toits, et chacun d'eux froissait une
+cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient
+le pav&eacute; de la cour.</p>
+
+<p>Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine &eacute;levait vers le ciel ses
+innocentes pri&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se d&eacute;voue pour moi.</p>
+
+<p>Son coeur battait de frayeur et de joie &agrave; chaque coup que frappait
+l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer &agrave;
+l'enfer m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Enfin, les d&eacute;mons se lass&egrave;rent de fournir &agrave; Pierrot de nouvelles
+victimes.</p>
+
+<p>&mdash;Amis, dit Belz&eacute;buth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous
+n'avons pas encore us&eacute; de toutes nos armes. La plus terrible nous reste.
+Br&ucirc;lons Pierrot dans sa tour.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t tous les diables entass&egrave;rent du bois et des fascines, et y
+mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont
+ils seront d&eacute;vor&eacute;s dans l'&eacute;ternit&eacute;. Elles environn&egrave;rent la tour et
+mont&egrave;rent bient&ocirc;t jusqu'au sommet. Cette fois tout &eacute;tait fini. Le
+courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un p&eacute;ril si cruel, mais il
+faut que je vous dise ce qui &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; l'arm&eacute;e chinoise depuis
+qu'elle ob&eacute;issait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de
+laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous
+parle des Chinois et des Tartares, et je suis forc&eacute; d'ob&eacute;ir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<h3>SIXI&Egrave;ME AVENTURE DE PIERROT</h3>
+
+<h3>OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS
+PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.&mdash;FIN DE
+L'HISTOIRE DE PIERROT.</h3>
+
+
+<p>Vous avez sans doute entendu parler de la c&eacute;l&egrave;bre ville de Kraktaktah.
+Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la
+carte des &icirc;les Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir
+de guide &agrave; l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus c&eacute;l&egrave;bre
+de toutes les villes de l'Asie. Elle est compos&eacute;e de sept enceintes
+concentriques et parfaitement circulaires, dont voici &agrave; peu pr&egrave;s le
+plan:</p>
+
+<div class="center">
+ <img src="images/207.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+
+<p>Au centre &eacute;tait le palais de Kabardant&egrave;s, empereur des &icirc;les Inconnues,
+dont Kraktaktah &eacute;tait la capitale. Autour du palais &eacute;taient rang&eacute;s, dans
+un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les
+chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar &eacute;tait une chambre o&ugrave;
+logeait p&ecirc;le-m&ecirc;le et couchait sur la paille toute la famille du
+propri&eacute;taire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier &eacute;tait
+assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour
+chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se
+faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et
+les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens
+d&eacute;licats et d&eacute;soeuvr&eacute;s, mais un homme ne doit se servir que de ses
+mains; quand il a d&icirc;n&eacute;, il les essuie &agrave; sa barbe, ou, s'il n'en a pas, &agrave;
+celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette
+avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages
+dont on s'encombre aujourd'hui d&egrave;s qu'on veut aller en voyage.</p>
+
+<p>Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le
+d&eacute;sir de bl&acirc;mer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette
+description de la capitale de l'empire des &icirc;les Inconnues n'est pas un
+hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui
+cherchent &agrave; plaire &agrave; leurs lecteurs plut&ocirc;t qu'&agrave; les instruire.
+Alcofribas, mes amis, n'&eacute;tait pas de ce caract&egrave;re. C'&eacute;tait un vieux
+magicien tr&egrave;s-savant, tr&egrave;s-aust&egrave;re, et qui se souciait de la v&eacute;rit&eacute;
+beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout
+de quarante ans, les plus c&eacute;l&egrave;bres sont oubli&eacute;s; mais la v&eacute;rit&eacute; demeure,
+elle est immortelle comme Dieu m&ecirc;me. D'apr&egrave;s ce principe, il ne dit que
+ce qui peut contribuer &agrave; la d&eacute;couverte de la v&eacute;rit&eacute;; tout le reste lui
+est tout &agrave; fait indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute; et
+pans&eacute; les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires
+publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle
+qui veillait sur le palais de Kabardant&egrave;s, et qui dominait de l&agrave; tout le
+pays, s'&eacute;cria: Voil&agrave; nos gens qui reviennent. En m&ecirc;me temps, on
+distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts.</p>
+
+<p>On fut un peu &eacute;tonn&eacute; de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait &agrave;
+ce qu'ils ram&egrave;neraient un immense butin, la Chine &eacute;tant le plus riche et
+le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils
+revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-m&ecirc;mes perdu leurs
+bagages, et l'on devina la triste v&eacute;rit&eacute;. Enfin, chaque soldat ayant
+d&eacute;fil&eacute; &agrave; son tour, on vit avec &eacute;pouvante que les trois quarts manquaient
+&agrave; l'appel, et que ceux qui survivaient &eacute;taient en fort mauvais &eacute;tat.
+Aussit&ocirc;t il s'&eacute;leva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou
+leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait
+s'entendre. Kabardant&egrave;s, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs
+de sa d&eacute;faite, d&eacute;clara qu'il couperait le cou sur-le-champ &agrave; tous ceux
+qui ne garderaient pas un silence absolu.</p>
+
+<p>En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des
+poissons.</p>
+
+<p>Cependant l'arm&eacute;e chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis.
+Celui-ci, persuad&eacute; que la poursuite &eacute;tait sans danger, vint camper sous
+les murs de Kraktaktah. La campagne &eacute;tait d&eacute;serte. Moissons, troupeaux,
+chevaux, tout ce qui sert &agrave; la subsistance de l'homme &eacute;tait rentr&eacute; dans
+les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'&eacute;pouvante que son nom
+r&eacute;pandait partout, envoya sommer la place de se rendre.</p>
+
+<p>A cette sommation insolente, Kabardant&egrave;s saisit l'envoy&eacute; chinois par les
+deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit
+sans vouloir le l&acirc;cher:</p>
+
+<p>&mdash;Va dire &agrave; ton ma&icirc;tre que je l'appelle en combat singulier.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se d&eacute;gager et retomber
+&agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, tu es bien press&eacute;... Dans quels termes lui diras-tu
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, au nom du ciel! l&acirc;chez-moi; je vais vous satisfaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas r&eacute;diger mon cartel.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je vous supplie....</p>
+
+<p>&mdash;Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardant&egrave;s s'exprime
+comme le premier <i>p&eacute;kin</i> venu?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je ne le crois pas, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Songe que j'ai fait de bonnes &eacute;tudes aux &eacute;coles de Kraktaktah.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je le vois bien, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'ai eu pour ma&icirc;tre le seigneur Poukpikpof, qui ne le c&eacute;dait en
+rien &agrave; Aristote.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur....</p>
+
+<p>&mdash;Ni dans les lettres,</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur....</p>
+
+<p>&mdash;Ni dans les sciences,</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur....</p>
+
+<p>&mdash;Ni dans l'histoire naturelle,</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur....</p>
+
+<p>&mdash;Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'ai bien profit&eacute; de ses le&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Grand empereur....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, r&eacute;dige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment
+tu t'en tireras.</p>
+
+<p>&mdash;Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le
+moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Kabardant&egrave;s, tes oreilles tiennent &agrave; mes mains plus qu'&agrave;
+ta t&ecirc;te.</p>
+
+<p>A ces mots, le Chinois retomba lourdement &agrave; terre. Ses oreilles &eacute;taient
+rest&eacute;es aux mains de Kabardant&egrave;s. Il se releva &agrave; moiti&eacute; mort, et essaya
+de s'enfuir; mais le Tartare le retint:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;dige, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous ob&eacute;ir. Daignez me
+faire donner un peu d'eau fra&icirc;che pour baigner ma blessure.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, mon pauvre ami, comme te voil&agrave; saignant.</p>
+
+<p>Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on &eacute;pongea les oreilles
+du Chinois, ou plut&ocirc;t la place o&ugrave; elles avaient &eacute;t&eacute;. Le malheureux
+poussait des cris affreux, mais il fut forc&eacute; de subir cette op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Kabardant&egrave;s, as-tu l'esprit bien pr&eacute;sent et la pleine
+possession de tes facult&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, seigneur, s'&eacute;cria le Chinois redoutant quelque
+mystification nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &eacute;cris: &laquo;Chien de Pierrot...&raquo; Qu'as-tu &agrave; me regarder comme un
+imb&eacute;cile?</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, dit le Chinois, Pierrot n'est plus &agrave; l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le jour de votre....</p>
+
+<p>Ici le Chinois h&eacute;sita et parut chercher l'expression.</p>
+
+<p>&mdash;De ma fuite?</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur, de votre concentration pr&eacute;cipit&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de
+Kraktaktah.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il a &eacute;t&eacute; destitu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot destitu&eacute;! Qui le remplace?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Horribilis, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bravo! dit Kabardant&egrave;s. Je n'ai que faire de tes services &agrave;
+pr&eacute;sent. Va, pars, cours, vole.</p>
+
+<p>Et se tournant vers les principaux officiers:</p>
+
+<p>&mdash;Amis, &agrave; cheval. Pierrot est parti. La journ&eacute;e sera bonne.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, toute l'arm&eacute;e tartare sortit des murs de Kraktaktah, et
+se pr&eacute;cipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient &agrave; rien
+moins. La plupart &eacute;taient &agrave; d&icirc;ner; d'autres &eacute;taient au fourrage ou
+br&ucirc;laient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des
+sentinelles et des gardes avanc&eacute;es, tout le monde courut aux armes, et
+vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardant&egrave;s.</p>
+
+<p>Les Chinois n'h&eacute;sit&egrave;rent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la
+grande muraille. Les plus affam&eacute;s ne se donn&egrave;rent pas le temps
+d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+
+<p>Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant &agrave; la fois dans
+la plaine, tous dans la m&ecirc;me direction. Ceux qui &eacute;taient &agrave; cheval
+formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur t&ecirc;te galopait, ou
+plut&ocirc;t volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient
+&agrave; peine la terre; quant &agrave; lui, il maudissait sa mauvaise &eacute;toile, et la
+sotte id&eacute;e qu'il avait eue de venir &agrave; la guerre et de faire destituer
+Pierrot. De temps en temps il pensait &agrave; Kabardant&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quel enrag&eacute; Tartare! pensait-il; voil&agrave; trois jours que nous galopons
+apr&egrave;s lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un
+bon mari et comme un bon p&egrave;re, sa femme et ses enfants, le voil&agrave; qui
+remonte &agrave; cheval et qui court apr&egrave;s nous! Est-ce du bon sens? est-ce de
+la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers
+Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer &agrave; Kraktaktah, pourquoi galope-t-il
+maintenant du c&ocirc;t&eacute; de la Chine?</p>
+
+<p>Tout en faisant ces sages r&eacute;flexions et beaucoup d'autres que je passe
+sous silence, parce qu'elles ne lui ont gu&egrave;re profit&eacute; et qu'elles ne
+l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur,
+ni plus dispos&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre et &agrave; r&eacute;compenser le m&eacute;rite des autres
+hommes, il &eacute;peronnait toujours son cheval. A une assez grande distance
+derri&egrave;re lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son
+&eacute;tat-major, suivi de pr&egrave;s par la foule des martyrs. Les lances des
+Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes.
+Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, prot&eacute;g&eacute;s par les
+ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.</p>
+
+<p>Le premier jour, plus de cent mille Chinois p&eacute;rirent ou furent fait
+prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille
+Chinois rest&egrave;rent encore en route. Le troisi&egrave;me jour, les d&eacute;bris de
+l'arm&eacute;e arriv&egrave;rent &agrave; la grande muraille et se cach&egrave;rent derri&egrave;re les
+remparts qu'avait d&eacute;fendus Pierrot. Kabardant&egrave;s, anim&eacute; par le succ&egrave;s,
+voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares,
+&eacute;puis&eacute;s par une course continuelle, refus&egrave;rent de le suivre et remirent
+l'attaque au lendemain.</p>
+
+<p>Il y a un proverbe qui dit: &laquo;Ne remettez jamais &agrave; demain ce que vous
+pouvez faire aujourd'hui.&raquo; Jamais proverbe ne fut mieux appliqu&eacute; qu'en
+cette occasion.</p>
+
+<p>Horribilis, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre
+le commandement. Dans les grands dangers, les &acirc;mes courageuses
+reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient
+fait place &agrave; la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en
+Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il? disait-il &agrave; Tristempl&egrave;te. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'&ecirc;tre sorcier pour le deviner, r&eacute;pondit
+Tristempl&egrave;te avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre
+p&egrave;re, il est all&eacute; d&eacute;livrer sa fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, envoie sur-le-champ un expr&egrave;s pour le rappeler et lui dire
+que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive &agrave; l'instant, je
+suis perdu, l'arm&eacute;e est perdue, toute la Chine est perdue.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.</p>
+
+<p>Quatre esprits infernaux accoururent &agrave; ce signal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me transporte &agrave; la cour du roi Vantripan, dit-il.</p>
+
+<p>Une seconde apr&egrave;s, il &eacute;tait au pied du grand escalier. En entrant dans
+la salle, il aper&ccedil;ut Vantripan assis sur son tr&ocirc;ne, la couronne en t&ecirc;te,
+les yeux rayonnant de bonheur et de fiert&eacute;. Il donnait audience aux
+envoy&eacute;s du schah de Perse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et
+la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon
+fils m'&eacute;crit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en
+fera qu'une bouch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, dit l'envoy&eacute; du schah, nous vous f&eacute;licitons de ce succ&egrave;s et
+des exploits du prince Horribilis. Il para&icirc;t qu'il a &eacute;t&eacute; vaillamment
+second&eacute; par tous ses officiers, et surtout par le grand conn&eacute;table.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Pierrot? interrompit d&eacute;daigneusement le roi. Vous aurez lu cela
+dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges.
+Tromper, mentir, pr&ecirc;cher le faux pour savoir le vrai, c'est le m&eacute;tier de
+ces gens-l&agrave;, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis second&eacute; par
+Pierrot! Ah! ah! ah!</p>
+
+<p>Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince
+Horribilis.</p>
+
+<p>&mdash;Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais gu&egrave;re,
+puisque j'ai re&ccedil;u de ses nouvelles hier. Pierrot a quitt&eacute; l'arm&eacute;e depuis
+six jours. Ce n'est donc pas &agrave; lui qu'on pourra attribuer le m&eacute;rite des
+nouvelles que je vais recevoir.</p>
+
+<p>Tristempl&egrave;te s'avan&ccedil;a d'un air modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Vantripan, o&ugrave; sont tes d&eacute;p&ecirc;ches?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'&agrave; vous seul.</p>
+
+<p>&mdash;A moi seul? Pourquoi tant de myst&egrave;re? Parle devant tous. Il n'y a
+personne de trop ici.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Tristempl&egrave;te, puisque vous le voulez, je parlerai. Apr&egrave;s le
+d&eacute;part du grand conn&eacute;table, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi
+jusqu'aux portes de Kraktaktah.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros
+Vantripan.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; coup, continua Tristempl&egrave;te, Kabardant&egrave;s et ses soldats ont
+tourn&eacute; bride et se sont pr&eacute;cipit&eacute;s sur nous avec fureur en apprenant le
+d&eacute;part du grand conn&eacute;table.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez &eacute;trill&eacute;s,
+j'imagine?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqu&eacute; d'arriver, si les ordres du
+prince Horribilis avaient &eacute;t&eacute; mieux compris et mieux ex&eacute;cut&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quels ordres?</p>
+
+<p>&mdash;A la vue de Kabardant&egrave;s et de ses Tartares qui se pr&eacute;cipitaient sur
+nous au galop, le prince a cri&eacute;: &laquo;En avant!&raquo; Malheureusement, comme, je
+ne sais pour quelle raison, il &eacute;tait tourn&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la Chine au
+moment o&ugrave; il a donn&eacute; cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: &laquo;En avant!
+retournons en Chine.&raquo; Tout le monde s'est pr&eacute;cipit&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, et le
+prince, entra&icirc;n&eacute; et pouss&eacute; par le courant, est arriv&eacute; le premier &agrave; la
+grande muraille, o&ugrave; il attend vos ordres souverains.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se
+faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et
+deux cent mille le troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voil&agrave; trois jours bien
+employ&eacute;s! Quelle activit&eacute;! C'&eacute;tait bien la peine de faire destituer ce
+pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Mardi, mercredi, jeudi,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sont trois jours de la semaine.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je m'assemblai le mardi,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mercredi je fus en plaine;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je fus battu le jeudi.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez
+les Tartares?</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, il ne pouvait pr&eacute;voir ce qui est arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Horribilis est un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui &ecirc;tes
+ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous &agrave; la t&ecirc;te de
+l'arm&eacute;e. Votre pr&eacute;sence &eacute;lectrisera les Chinois, et....</p>
+
+<p>&mdash;Va te faire &eacute;lectriser toi-m&ecirc;me, interrompit le bon roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit un autre, faites faire un recensement g&eacute;n&eacute;ral de tous les
+hommes en &eacute;tat de porter les armes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la po&ecirc;le &agrave;
+frire. Imb&eacute;cile, va!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit un troisi&egrave;me, faites semer des chausse-trapes sur toutes les
+routes pour arr&ecirc;ter la cavalerie tartare.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et elle passera &agrave; travers champs, et nos chevaux se prendront
+dans les chausse-trapes. Triple butor!</p>
+
+<p>&mdash;Majest&eacute;, dit un quatri&egrave;me, si l'on substituait des pi&eacute;ges &agrave; loups aux
+chausse-trapes?</p>
+
+<p>&mdash;Grand innocent! dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit un cinqui&egrave;me, si l'on empoisonnait toutes les fontaines?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je
+crois, de leur couper franchement le cou.</p>
+
+<p>Chacun proposa son moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes tous des &acirc;nes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il,
+s'adressant &agrave; Tristempl&egrave;te, qu'est-ce que tu proposes?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, rappelez Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; un v&eacute;ritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan.
+Mais o&ugrave; est Pierrot?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit modestement Tristempl&egrave;te, si Votre Majest&eacute; veut me donner
+ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as, dit Vantripan.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Tristempl&egrave;te arriva au ch&acirc;teau de Belz&eacute;buth fort &agrave;
+propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes
+parts avec sa fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>La pauvre Rosine et sa m&egrave;re se croyaient &agrave; leur dernier jour et
+recommandaient leurs &acirc;mes &agrave; Dieu. Pierrot lui-m&ecirc;me, inaccessible &agrave; la
+crainte, mais d&eacute;sesp&eacute;rant de les sauver, voulait p&eacute;rir avec elles. Les
+diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes
+sortes de mati&egrave;res inflammables prises dans les magasins de l'enfer.
+Sur ces entrefaites, Tristempl&egrave;te entra dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Belz&eacute;buth? dit-il en descendant de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Me voil&agrave;! dit Belz&eacute;buth encore tout froiss&eacute; de sa chute. Que me
+veut-on?</p>
+
+<p>A la vue de Tristempl&egrave;te, il se jeta dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes affaires....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu
+d&eacute;finitivement parmi nous?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tard possible, dit Tristempl&egrave;te en faisant la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais le d&eacute;go&ucirc;t&eacute;? dit Belz&eacute;buth. Franchement tu as tort: l'enfer
+n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous
+menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristempl&egrave;te. Je viens ici pour
+affaire s&eacute;rieuse. O&ugrave; est Pierrot?</p>
+
+<p>&mdash;Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons ex&eacute;cut&eacute; tes ordres!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'&eacute;cria Tristempl&egrave;te, fais &eacute;teindre le feu &agrave; l'instant!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;teins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas, dit fi&egrave;rement Belz&eacute;buth: il m'a ross&eacute;, il a tu&eacute; ou
+bless&eacute; plus de soixante de mes soldats; je n'ai d&ucirc; la vie qu'&agrave; mon
+casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il
+p&eacute;rira.</p>
+
+<p>&mdash;Il vivra, dit Tristempl&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il p&eacute;rira!</p>
+
+<p>&mdash;Il vivra!!</p>
+
+<p>&mdash;Il p&eacute;rira!!!</p>
+
+<p>A ces mots, les deux amis allaient se pr&eacute;cipiter l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom d'&Eacute;blis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon;
+au nom de la puissance que tu auras sur moi apr&egrave;s ma mort; au nom de cet
+anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'&eacute;ternelle
+destruction, ob&eacute;is, Belz&eacute;buth; &eacute;teins ces flammes.</p>
+
+<p>Belz&eacute;buth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira &agrave;
+l'&eacute;cart comme un chien &agrave; qui l'on vient d'enlever un os.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, cria Tristempl&egrave;te &agrave; Pierrot, descends et ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je me fier &agrave; lui? dit Pierrot &agrave; la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emm&egrave;nerai avec moi ma
+fianc&eacute;e et sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Emm&egrave;ne-les si tu veux, dit Tristempl&egrave;te.</p>
+
+<p>Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut
+sortir du ch&acirc;teau que le dernier, de peur que, par une perfidie
+nouvelle, on ferm&acirc;t la porte sur elles. Il traversa les rangs des
+diables la t&ecirc;te haute, le regard ferme et assur&eacute;. Ses ennemis, rang&eacute;s
+sur deux lignes, ne purent s'emp&ecirc;cher d'admirer son courage. Rosine
+disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'&ecirc;tre aim&eacute;e d'un pareil
+homme! Et la f&eacute;e Aurore elle-m&ecirc;me, qui fermait la marche, sourit en
+montrant &agrave; Belz&eacute;buth son filleul:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle.</p>
+
+<p>Le farouche Belz&eacute;buth grin&ccedil;ait des dents en voyant sa proie lui
+&eacute;chapper. Un pouvoir plus fort que le sien le for&ccedil;ait &agrave; l'ob&eacute;issance;
+car vous savez, mes amis, que si le d&eacute;mon peut tenter l'homme et le
+conduire &agrave; sa perte, l'homme, &agrave; son tour, par un privil&eacute;ge divin, peut
+encha&icirc;ner et dompter le d&eacute;mon. C'est toute la science des anciens
+magiciens, science aujourd'hui presque oubli&eacute;e, n&eacute;glig&eacute;e du moins, &agrave;
+cause des inconv&eacute;nients qu'elle aurait pour le repos public et pour la
+s&ucirc;ret&eacute; des &Eacute;tats, mais r&eacute;elle et que cultivent encore dans la solitude
+quelques sages ignor&eacute;s. Un jour, peut-&ecirc;tre, il me sera permis de vous en
+d&eacute;voiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces myst&egrave;res ne
+sont pas faits pour &ecirc;tre entendus par toutes les oreilles, ni r&eacute;p&eacute;t&eacute;s
+par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'&eacute;tend et
+pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y
+a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une &eacute;toile qui ne
+parle &agrave; l'esprit du philosophe et qui ne lui d&eacute;voile un des secrets de
+la nature.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du ch&acirc;teau de Belz&eacute;buth,
+le premier soin de Pierrot fut de demander &agrave; Tristempl&egrave;te, qui les avait
+suivis, o&ugrave; il voulait le conduire.</p>
+
+<p>&mdash;A la cour du roi, dit Tristempl&egrave;te; et il lui apprit ce que vous savez
+d&eacute;j&agrave;, et le besoin qu'on avait de ses services.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est fort &eacute;gal, dit Pierrot. J'ai mieux &agrave; faire que de me battre
+pour un roi ingrat et pour son sc&eacute;l&eacute;rat de fils. Horribilis a voulu
+prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit p&eacute;rir, qu'il p&eacute;risse; ce
+ne sera qu'un m&eacute;chant homme de moins.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, dit la f&eacute;e Aurore, n'as-tu pas d'autre raison?</p>
+
+<p>&mdash;Ma vraie raison, dit Pierrot embarrass&eacute;, c'est que je ne veux plus me
+s&eacute;parer de Rosine. J'ai trop souffert de son &eacute;loignement et de ses
+dangers. Je veux que d&eacute;sormais tout soit commun entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une raison raisonnable, dit la f&eacute;e; mais rassure-toi, je me
+charge de veiller sur elle et sur sa m&egrave;re. Toi, va o&ugrave; l'honneur
+t'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver
+ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons &agrave; &ecirc;tre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.</p>
+
+<p>Et, prenant cong&eacute; de sa fianc&eacute;e, il partit avec le magicien. Quelques
+secondes plus tard, il &eacute;tait aupr&egrave;s de Vantripan.</p>
+
+<p>Le pauvre roi &eacute;tait bien triste et bien malheureux. Sa fille d&eacute;daign&eacute;e,
+son fils d&eacute;shonor&eacute; par sa l&acirc;chet&eacute;, son arm&eacute;e taill&eacute;e en pi&egrave;ces et son
+royaume envahi lui avaient &ocirc;t&eacute; l'app&eacute;tit. Quand Pierrot parut, il fut
+saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot,
+qui avait le coeur tendre, fut si &eacute;mu de cet accueil qu'il se sentait
+lui-m&ecirc;me envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer,
+se mirent &agrave; sangloter d'une fa&ccedil;on pitoyable. La reine mit son mouchoir
+sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, bless&eacute;e au coeur par les d&eacute;dains
+de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau
+qui a perdu sa m&egrave;re, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout
+va de travers. Tu sais ce qui est arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le
+commandement &agrave; un ben&ecirc;t qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve,
+et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voil&agrave;, tout est
+r&eacute;par&eacute;. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en
+fuite les Tartares, tu couperas le cou &agrave; Kabardant&egrave;s, tu feras la
+conqu&ecirc;te de Kraktaktah et de l'empire des &icirc;les Inconnues, et....</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il encore quelque chose &agrave; faire? dit Pierrot, souriant de cette
+confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habilet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, voil&agrave; tout, pour le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit alors Pierrot, et il prit cong&eacute; de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la
+princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre.</p>
+
+<p>Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et
+m&ecirc;me, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait &agrave; peine de
+l'avoir aim&eacute;e; mais il &eacute;tait trop poli et trop d&eacute;licat pour lui dire une
+pareille chose en face. Cela ne se dit pas &agrave; une simple paysanne, &agrave; plus
+forte raison &agrave; une grande princesse, dont le principal d&eacute;faut &eacute;tait
+d'&ecirc;tre assez vaine, ce qui est pardonnable &agrave; une fille de roi, et de ne
+pas plaire &agrave; Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre &agrave; contre-coeur
+et arriva dans l'appartement de Bandoline.</p>
+
+<p>Elle l'attendait, &agrave; demi couch&eacute;e sur un canap&eacute;, et lui fit signe de
+s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle. Il h&eacute;sitait un peu, press&eacute; comme il l'&eacute;tait de
+partir et d'&eacute;chapper &agrave; une corv&eacute;e assez d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai &agrave; vous dire ne vous
+retiendra pas longtemps.</p>
+
+<p>Il ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot, reprit-elle, d'o&ugrave; vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je
+moins belle qu'autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes toujours la reine de Beaut&eacute;, r&eacute;pondit Pierrot en d&eacute;tournant
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je fait du tort?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Ou parce que je suis fille de roi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce parce que j'ai refus&eacute; autrefois de vous &eacute;pouser?</p>
+
+<p>Le pauvre Pierrot &eacute;tait &agrave; la torture.</p>
+
+<p>&mdash;On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut.</p>
+
+<p>Grande et triste v&eacute;rit&eacute;! La pauvre Bandoline rougit et p&acirc;lit. Enfin,
+elle se leva et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez une autre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit,
+ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot,
+souvenez-vous que vous avez en moi une amie sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et
+se d&eacute;tourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troubl&eacute;, et
+alla rejoindre son nouvel ami Tristempl&egrave;te. En un instant ils furent &agrave;
+cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait &agrave; dire: <i>Jesu,
+Maria</i>, ils se trouv&egrave;rent au camp des Chinois. Tristempl&egrave;te ne voyageait
+jamais autrement.</p>
+
+<p>D&egrave;s son arriv&eacute;e, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le
+combat &eacute;tait engag&eacute;. Il y courut plein d'ardeur. Il &eacute;tait temps.</p>
+
+<p>Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux
+dire le combat de Pierrot contre les diables dans le ch&acirc;teau de
+Belz&eacute;buth; sa d&eacute;livrance par Tristempl&egrave;te; l'audience de Vantripan;
+l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'&eacute;taient,
+gr&acirc;ce aux moyens de transport de Tristempl&egrave;te, pass&eacute;es en moins de deux
+heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes
+tr&egrave;s-fiers de faire dix ou douze lieues &agrave; l'heure, tandis que nos p&egrave;res
+se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine &agrave; l'autre, et
+vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents
+lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de
+leur p&egrave;re, et qui, pour cela, se croient d&eacute;j&agrave; des hommes. Que de progr&egrave;s
+nous avons &agrave; faire avant de retrouver seulement la moiti&eacute; des sciences
+qui &eacute;taient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique
+Chald&eacute;e!</p>
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; Horribilis et les Chinois fort en peine derri&egrave;re leur
+grande muraille. Ils ne furent sauv&eacute;s d'une destruction compl&egrave;te que par
+la lassitude des Tartares, qui demand&egrave;rent un peu de repos &agrave;
+Kabardant&egrave;s. Celui-ci, s&ucirc;r du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin,
+vers onze heures, apr&egrave;s un bon d&eacute;jeuner, il sortit de sa tente, et, sans
+s'amuser &agrave; faire un long discours &agrave; ses soldats, il leur montra la
+muraille:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave;, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot
+n'y est pas.</p>
+
+<p>A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple &agrave; tous, dressa
+contre la muraille une immense &eacute;chelle. Tous les Tartares le suivirent,
+et en quelques minutes parurent sur le parapet.</p>
+
+<p>Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'arm&eacute;e, n'avait pens&eacute;
+qu'au sien propre. Il faisait pr&eacute;parer des relais de chevaux frais pour
+lui et sa suite. Les g&eacute;n&eacute;raux, laiss&eacute;s sans ordres et incapables de se
+tirer d'affaire eux-m&ecirc;mes, songeaient aussi &agrave; la retraite ou plut&ocirc;t &agrave; la
+fuite; et le gros de l'arm&eacute;e, saisi d'une terreur panique, n'attendait
+que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.</p>
+
+<p>Lorsque Kabardant&egrave;s, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et
+fondit sur eux, ce fut &agrave; qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares
+se jet&egrave;rent sur les fuyards le sabre en main, en taill&egrave;rent, perc&egrave;rent
+et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des
+cris affreux. C'est &agrave; ce moment que Pierrot arriva sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Je ne sais si vous avez lu, mais, &agrave; coup s&ucirc;r, vous lirez un jour
+l'<i>Iliade</i>. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans
+armes, en poussant son cri de guerre, arr&ecirc;ta, aux portes du camp des
+Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta
+l'&eacute;pouvante dans l'&acirc;me d'Hector lui-m&ecirc;me. Pierrot, qui dans son genre
+valait bien Achille et peut-&ecirc;tre Roland, ne s'y prit pas autrement que
+ce fameux h&eacute;ros pour faire reculer les Tartares victorieux.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux arm&eacute;es.</p>
+
+<p>A cette voix si connue, les Chinois s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur-le-champ, et,
+voyant Pierrot, firent face &agrave; l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! cria une seconde fois Pierrot.</p>
+
+<p>A ce second cri, les Chinois se jet&egrave;rent sur les Tartares, qui
+soutinrent le choc de pied ferme.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! cria une troisi&egrave;me fois Pierrot, et il se pr&eacute;cipita dans les
+rangs des Tartares.</p>
+
+<p>A cette vue, &agrave; ce cri, tous s'enfuirent. Kabardant&egrave;s lui-m&ecirc;me n'osa
+attendre son adversaire. Ils se pr&eacute;cipit&egrave;rent du haut des murs dans les
+foss&eacute;s, ils rompirent les &eacute;chelles sous leur poids, et ne se crurent en
+s&ucirc;ret&eacute; (ceux du moins qui ne s'&eacute;taient en sautant rompu ni bras ni
+jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et
+Pierrot.</p>
+
+<p>Celui-ci ne s'arr&ecirc;ta point &agrave; massacrer quelques tra&icirc;nards qui n'avaient
+pu rejoindre assez vite le gros de l'arm&eacute;e. Il rangea sur-le-champ les
+Chinois en bataille, et, poursuivant son succ&egrave;s, il fit ouvrir toutes
+les portes des tours et se pr&eacute;cipita avec les plus braves de l'arm&eacute;e
+dans le camp des Tartares.</p>
+
+<p>Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de
+leur frayeur panique, se d&eacute;fendirent avec courage. Kabardant&egrave;s, entour&eacute;
+de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa
+masse d'armes, &eacute;crasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait &agrave;
+lui; mais, &agrave; la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde,
+qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'&eacute;lan&ccedil;a au milieu des
+Tartares, abattit &agrave; droite et &agrave; gauche une centaine de t&ecirc;tes, comme un
+moissonneur avec sa faucille coupe les &eacute;pis m&ucirc;rs, et se trouva face &agrave;
+face avec Kabardant&egrave;s.</p>
+
+<p>L'empereur des &icirc;les Inconnues &eacute;tait brave. Sa force &eacute;tait colossale, et
+personne encore n'avait os&eacute; lui r&eacute;sister; mais &agrave; la vue de Pierrot, il
+p&acirc;lit, et se sentit en pr&eacute;sence de son ma&icirc;tre. Ce n'est pas que Pierrot
+f&ucirc;t &agrave; beaucoup pr&egrave;s aussi robuste que lui: Kabardant&egrave;s l'emportait par
+la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un
+courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une &acirc;me si ferme
+et si s&ucirc;re d'elle-m&ecirc;me, que ses yeux m&ecirc;mes jetaient des &eacute;clairs dans la
+bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda
+Kabardant&egrave;s, qui se pr&eacute;cipita sur lui t&ecirc;te baiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardant&egrave;s allait tomber
+sur sa t&ecirc;te; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le
+tron&ccedil;on seul resta dans la main du g&eacute;ant. A son tour, Pierrot frappa sur
+la t&ecirc;te de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardant&egrave;s
+fut coup&eacute; en deux parts qui tomb&egrave;rent &agrave; terre. Il redoubla, mais le
+cr&acirc;ne du g&eacute;ant &eacute;tait invuln&eacute;rable; seulement, il fut &eacute;tourdi de ces deux
+coups si violents et &eacute;tendit les bras en avant comme un homme qui va
+tomber.</p>
+
+<p>A cette vue, les deux arm&eacute;es s'arr&ecirc;t&egrave;rent d'elles-m&ecirc;mes, attendant la
+fin du combat pour ob&eacute;ir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous pr&eacute;serve
+d'assister &agrave; un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est
+terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires
+d&eacute;pendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire &agrave; un
+ennemi invuln&eacute;rable, avait un grand d&eacute;savantage; il le savait, et ne se
+d&eacute;couragea point. Celui qui avait combattu, sans p&acirc;lir, Belz&eacute;buth et
+toute la troupe des d&eacute;mons, ne pouvait pas reculer devant un homme.
+Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de
+Kabardant&egrave;s, plus imp&eacute;n&eacute;trable que douze &eacute;cailles d'un crocodile, il
+chercha quelque arme nouvelle.</p>
+
+<p>Si le g&eacute;ant e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins fort, Pierrot l'aurait &eacute;touff&eacute; dans ses bras,
+mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arri&egrave;re, et
+saisissant &agrave; deux mains un rocher &eacute;norme, il voulut le lancer sur
+Kabardant&egrave;s pour l'&eacute;craser en d&eacute;tail, puisqu'il ne pouvait le blesser.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, celui-ci revenait de son &eacute;tourdissement; il comprit le
+dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'&eacute;lan&ccedil;a sur lui. Ce
+cimeterre lui avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; par sa m&egrave;re, la sorci&egrave;re Vautrika, et sa
+lame, forg&eacute;e par les esprits infernaux, &eacute;tait d'une trempe si fine que
+rien ne pouvait lui r&eacute;sister. Il en ass&eacute;na un coup furieux sur Pierrot;
+celui-ci, agile comme une hirondelle, &eacute;vita le cimeterre qui retomba sur
+le tronc d'un ch&ecirc;ne gigantesque. Le ch&ecirc;ne fut coup&eacute; en deux avec la m&ecirc;me
+pr&eacute;cision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec
+un grand bruit et &eacute;crasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des
+deux arm&eacute;es.</p>
+
+<p>A cette vue, tout le monde s'&eacute;carta pour faire place aux deux
+combattants.</p>
+
+<p>Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus
+robuste, mieux arm&eacute; et invuln&eacute;rable, finirait par le vaincre.</p>
+
+<p>Il prit alors &agrave; deux mains le rocher dont nous avons parl&eacute;, et le jeta
+de toute sa force dans la poitrine du g&eacute;ant. Celui-ci chancela sur sa
+base et vomit des flots de sang. En m&ecirc;me temps, Pierrot remarqua une
+chose singuli&egrave;re, c'est que le sang coulait non-seulement de ses l&egrave;vres,
+mais de sa poitrine.</p>
+
+<p>Il en conclut qu'&agrave; cet endroit Kabardant&egrave;s n'&eacute;tait pas invuln&eacute;rable, et
+prit son parti sur-le-champ.</p>
+
+<p>Il arracha des mains d'un Tartare stup&eacute;fait, une longue lance, et
+l'enfon&ccedil;a dans le creux de la poitrine du g&eacute;ant. La lance p&eacute;n&eacute;tra
+jusqu'au coeur, et Kabardant&egrave;s tomba mort.</p>
+
+<p>Tous les spectateurs, qui jusque-l&agrave;, dans les deux arm&eacute;es, avaient
+tressailli de crainte et d'esp&eacute;rance, commenc&egrave;rent &agrave; respirer: quel que
+f&ucirc;t le vainqueur, on sentait bien que sa victoire d&eacute;cidait de tout. Je
+n'oserais dire si la mort de Kabardant&egrave;s excita de grands regrets chez
+les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois pouss&egrave;rent un
+long cri de joie en voyant leur ennemi &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Victoire et longue vie &agrave; Pierrot! s'&eacute;cri&egrave;rent-ils de toutes parts.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses
+compatriotes et demanda une tr&ecirc;ve pour ensevelir l'empereur d&eacute;funt.
+Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'&eacute;loge de son courage, et ajouta
+gracieusement qu'il ne d&eacute;pendait que des Tartares de changer cette
+courte tr&ecirc;ve en une longue et solide paix.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les deux arm&eacute;es se s&eacute;par&egrave;rent, et chacune regagna son camp. Les
+Chinois, ivres de joie, ne savaient comment t&eacute;moigner leur tendresse au
+bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouv&eacute; en lui un protecteur,
+un p&egrave;re, un fr&egrave;re, un ami. Quand il demanda ce qu'&eacute;tait devenu
+Horribilis, on lui r&eacute;pondit en riant qu'il avait pris le chemin de
+P&eacute;kin, et qu'au train dont il &eacute;tait parti, il devait d&eacute;j&agrave; &ecirc;tre arriv&eacute;.</p>
+
+<p>L'autre arm&eacute;e &eacute;tait fort divis&eacute;e. Apr&egrave;s la mort de Kabardant&egrave;s et de
+Pantafilando, il n'y avait plus d'h&eacute;ritier du tr&ocirc;ne, la dynastie &eacute;tait
+&eacute;teinte: perte m&eacute;diocre, car il y a toujours plus de rois sans royaumes
+que de royaumes sans rois. Au reste, rien n'&eacute;tait plus facile que de
+faire un roi: on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des
+principales familles &eacute;taient au camp, chacun d'eux s'offrit pour
+candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et son courage. La
+discussion fut tr&egrave;s-vive: chacun des orateurs avait le sabre au poing,
+et paraissait dispos&eacute; &agrave; soutenir son droit de toutes les mani&egrave;res. Enfin
+l'un des plus &acirc;g&eacute;s, qui, par hasard, n'avait aucune pr&eacute;tention au tr&ocirc;ne,
+ouvrit un avis qui fut bient&ocirc;t approuv&eacute; de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin
+qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, apr&egrave;s les
+Fran&ccedil;ais, le plus brave peuple de l'univers. Il faut qu'il n'ait point
+de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun
+parti au d&eacute;triment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse
+ces deux conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? cria-t-on tout d'une voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Pierrot.</p>
+
+<p>Cette proposition, par un hasard singulier, r&eacute;unit toutes les voix: on
+offrit le tr&ocirc;ne &agrave; Pierrot, qui le refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas digne, r&eacute;pondit-il modestement.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que Pierrot, devenu sage par l'exp&eacute;rience, et connaissant
+la difficult&eacute; de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une
+affaire si &eacute;pineuse.</p>
+
+<p>&mdash;Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire;
+pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma
+famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de
+moi, mais je ne veux pas r&eacute;gner. Dans ce m&eacute;tier-l&agrave;, le plus habile fait
+chaque jour cent sottises irr&eacute;parables; que ferai-je, moi qui ne suis
+qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, &eacute;lever mes enfants,
+cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois,
+mais rarement, de bons conseils &agrave; ceux qui me les demanderont avec un
+coeur sinc&egrave;re: la Providence se chargera du reste.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot &eacute;tait un peu
+&eacute;go&iuml;ste. Le vieil Alcofribas le trouve tr&egrave;s-sage et l'approuve en tout
+point. Pour moi, je ne sais qu'en dire.</p>
+
+<p>L'&eacute;go&iuml;sme de Pierrot est d'une esp&egrave;ce si rare, qu'il touche &agrave; la vertu
+la plus pure et au d&eacute;sint&eacute;ressement le plus extraordinaire il y touche
+de si pr&egrave;s, qu'en v&eacute;rit&eacute; j'aurais de la peine &agrave; l'en distinguer.</p>
+
+<p>Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont
+libres.</p>
+
+<p>Les Tartares ne se laiss&egrave;rent point d&eacute;courager par un premier refus; au
+contraire, aiguillonn&eacute;s comme la plupart des hommes par cette obstacle,
+ils revinrent &agrave; la charge et demand&egrave;rent enfin &agrave; Pierrot de leur
+choisir un roi de sa fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui r&eacute;unisse
+toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Pierrot, proclamez la r&eacute;publique.</p>
+
+<p>A ces mots, tout le monde prit &agrave; la fois la parole et voulut donner son
+avis.</p>
+
+<p>Le fracas devint &eacute;tourdissant.</p>
+
+<p>L'un dit que la r&eacute;publique &eacute;tait l'anarchie; l'autre, que c'&eacute;tait le
+gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre, que
+c'&eacute;tait le moins ennuyeux des gouvernements, &agrave; cause du changement
+perp&eacute;tuel des gouvernants et des syst&egrave;mes; un quatri&egrave;me dit que cela
+convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux
+Tartares, parce qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire
+un tour de promenade.</p>
+
+<p>Quand il revint, on avait opt&eacute; pour la monarchie: Trautmanchkof avait
+&eacute;t&eacute; nomm&eacute; empereur.</p>
+
+<p>Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit les prisonniers
+chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Pierrot, ayant accompli sa t&acirc;che, fit r&eacute;parer la grande muraille, laissa
+le commandement de l'arm&eacute;e chinoise &agrave; des officiers aguerris, et alla
+retrouver Vantripan.</p>
+
+<p>Le bruit de ses exploits l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour
+d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir &agrave; sa droite pendant le
+d&icirc;ner, et but &agrave; sa sant&eacute; plus de six bouteilles, en le proclamant le
+vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de
+l'admiration du monde.</p>
+
+<p>Ce gros Vantripan &eacute;tait un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce
+qu'il devait &agrave; Pierrot. Quant &agrave; celui-ci, toujours modeste, il ne
+pensait qu'&agrave; rejoindre sa ch&egrave;re Rosine et &agrave; go&ucirc;ter un repos qu'il avait
+si bien gagn&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin arriva ce jour si longtemps d&eacute;sir&eacute;.</p>
+
+<p>Pierrot partit seul, mont&eacute; sur Fendlair qui piaffait, caracolait et
+galopait comme s'il avait compris la joie de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il arriva &agrave; la porte de la ferme.</p>
+
+<p>Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait
+pas voulu lui annoncer son arriv&eacute;e; aussi &eacute;tait-elle en n&eacute;glig&eacute; du
+matin; mais ce n&eacute;glig&eacute;, mes chers amis, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; envi&eacute; des plus grandes
+et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute
+la coquette simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;coutez la description qu'en donne le sage Alcofribas.</p>
+
+<p>&laquo;Elle &eacute;tait v&ecirc;tue, dit-il, d'une robe blanche d'&eacute;toffe simple et unie.
+Cette robe, qu'elle avait taill&eacute;e elle-m&ecirc;me, se drapait naturellement
+autour de son corps comme les &eacute;toffes qui couvrent les statues des
+imp&eacute;ratrices de Rome; mais vous concevez assez la sup&eacute;riorit&eacute; que
+devait avoir la nature vivante et anim&eacute;e, disposant de l'une des plus
+belles cr&eacute;atures qui depuis &Egrave;ve aient enchant&eacute; les regards des hommes,
+sur l'artiste qui sculpte un marbre inanim&eacute; et qui cherche, &agrave; force de
+g&eacute;nie, &agrave; reproduire quelque faible image de l'&eacute;ternelle beaut&eacute;. Sa
+taille souple et sans corset donnait &agrave; sa d&eacute;marche une gr&acirc;ce
+incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge nou&eacute; autour de son cou
+relevait l'&eacute;clat de son teint qui &eacute;tait blanc, ros&eacute; et presque
+transparent. Ses cheveux, n&eacute;gligemment attach&eacute;s, comme ceux de Diane
+chasseresse, retombaient sur ses &eacute;paules dans un d&eacute;sordre charmant...&raquo;</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible id&eacute;e de la
+beaut&eacute; qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tir&eacute;es de la
+sculpture et de l'antiquit&eacute;, sont un peu obscures pour qui n'a jamais
+visit&eacute; le mus&eacute;e du Louvre.</p>
+
+<p>Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet
+en toutes choses.</p>
+
+<p>Le vieil Alcofribas avait pass&eacute; sa vie enti&egrave;re dans l'&eacute;tude des
+sciences, et il avait un peu n&eacute;glig&eacute; les lettres.</p>
+
+<p>Le bin&ocirc;me de Newton lui &eacute;tait plus familier que l'&eacute;loquence, et les
+d&eacute;couvertes pal&eacute;ontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne
+sont pas la milli&egrave;me partie des choses que ce vieux magicien avait
+invent&eacute;es et publi&eacute;es dans des livres myst&eacute;rieux qui furent autrefois
+br&ucirc;l&eacute;s par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier
+exemplaire a &eacute;t&eacute; d&eacute;couvert il y a six mois, dans les ruines de
+Samarcande, par un de mes amis, qui est all&eacute; visiter les bords de
+l'Oxus.</p>
+
+<p>Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et myst&eacute;rieuses
+conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu'&agrave; pr&eacute;sent
+dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer
+jusqu'&agrave; Strasbourg; de Strasbourg vous iriez &agrave; Vienne, en chemin de fer;
+de Vienne vous iriez &agrave; Constantinople moiti&eacute; en chemin de fer, moiti&eacute;
+par terre; de Constantinople &agrave; Scutari par mer; de Scutari &agrave; Damas avec
+la caravane des p&egrave;lerins de la Mecque; de Damas &agrave; Bassorah par chameaux,
+&agrave; travers les d&eacute;serts de la M&eacute;sopotamie; de Bassorah, qui est sur le
+Tigre, &agrave; H&eacute;rat, &agrave; pied, &agrave; cheval, en voiture ou en ballon, suivant
+l'occasion; de H&eacute;rat aux Portes de fer qui gardent l'entr&eacute;e du Khora&ccedil;an;
+des Portes de fer &agrave; l'Oxus et &agrave; Samarcande, capitale du pays de Sogd.</p>
+
+<p>Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand
+caravans&eacute;rail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants
+venus d'Europe, ce qui &eacute;veillerait la curiosit&eacute; et le soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>Vous traverserez le caravans&eacute;rail dans toute sa longueur, deux fois;
+vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne
+diagonale entre les deux extr&eacute;mit&eacute;s les plus &eacute;loign&eacute;es du b&acirc;timent, car
+il est de forme irr&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux
+mots: <i>kara, brankara</i>, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule
+magique consacr&eacute;e; puis vous sortirez du caravans&eacute;rail, vous suivrez la
+premi&egrave;re rue &agrave; gauche, qui est la rue R&acirc;hkhr (R&acirc;hkhr, en tartare,
+signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards &agrave; barbe blanche
+qui sont rang&eacute;s en cercle et assis &agrave; terre, les jambes crois&eacute;es.</p>
+
+<p>Ils cherchent sur la t&ecirc;te et dans les cheveux les uns des autres ce
+petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains;
+quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'&eacute;crasent
+entre les pouces. Ne cherchez pas &agrave; leur parler ni &agrave; les aider, ce
+serait inutile; suivez la seconde rue &agrave; droite, la premi&egrave;re &agrave; gauche, la
+troisi&egrave;me &agrave; droite, la seconde &agrave; gauche, la quatri&egrave;me &agrave; gauche et &agrave;
+droite.</p>
+
+<p>L&agrave;, vous prendrez la premi&egrave;re &agrave; gauche, et vous vous arr&ecirc;terez devant
+une maison que rien ne distingue de toutes les autres.</p>
+
+<p>N'allez pas plus loin, c'est l&agrave;.</p>
+
+<p>Vous entrerez dans une all&eacute;e sombre, vous monterez un &eacute;tage, vous
+enfilerez un long corridor, vous monterez un autre &eacute;tage, vous entrerez
+dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six
+marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches;
+vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte
+secr&egrave;te dont vous n'aurez pas la clef.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de
+serrure.</p>
+
+<p>Vous direz: Ce n'est pas ce que je demande; vous remonterez encore trois
+marches, et vous serez dans l'antichambre.</p>
+
+<p>L&agrave;, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais
+vous verrez une main qui, seule en l'air et d&eacute;tach&eacute;e de tout corps
+visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre.</p>
+
+<p>Cette main est noueuse et rid&eacute;e: on voit qu'elle a beaucoup souffert;
+c'est celle du vieil Alcofribas.</p>
+
+<p>Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet poudreux, que le
+domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par
+ordre de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Ne vous arr&ecirc;tez pas &agrave; regarder les globes et les cartes astronomiques,
+ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessin&eacute;e sur
+le mur; allez droit &agrave; la table o&ugrave; la main vous conduit, poussez le
+ressort d'une bo&icirc;te en bois de c&egrave;dre.</p>
+
+<p>La bo&icirc;te s'ouvrira, et vous verrez le fameux manuscrit &eacute;crit dans la
+langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le r&egrave;gne de
+Cyrus.</p>
+
+<p>Vous ferez signe que vous ne comprenez pas.</p>
+
+<p>La main fera signe que vous &ecirc;tes des imb&eacute;ciles, vous prendra par le bras
+et vous jettera &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris,
+si bon vous semble, &agrave; moins que vous ne pr&eacute;f&eacute;riez d&eacute;chiffrer les
+inscriptions laiss&eacute;es par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, sur
+les murs de son palais dont on voit les ruines &agrave; Samarcande.</p>
+
+<p>Ici vous me demanderez peut-&ecirc;tre &agrave; quoi sert un si long voyage, puisque,
+apr&egrave;s tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Alcofribas.</p>
+
+<p>Mes enfants, vous &ecirc;tes trop aimables pour que je ne vous dise pas la
+v&eacute;rit&eacute; tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>A quoi servent toutes les choses de ce monde? A passer, ou, si vous
+voulez, &agrave; tuer le temps, jusqu'&agrave; ce que nous allions tous ensemble en
+paradis.</p>
+
+<p>Il y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour du monde, et qui
+n'avaient pas d'autre but que de voir plus t&ocirc;t le terme des soixante ans
+de vie dont le ciel leur avait fait pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne,
+Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de fer, Samarcande et la
+main du vieil Alcofribas?</p>
+
+<p>Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est toujours une ann&eacute;e pendant laquelle vous avez eu un d&eacute;sir violent,
+une vraie passion, c'est-&agrave;-dire ce qui fait vivre et soutient les
+hommes; car, faibles cr&eacute;atures que nous sommes, nous n'avons en
+nous-m&ecirc;mes aucun principe de vie.</p>
+
+<p>Tout nous vient du dehors, et Dieu l'a voulu ainsi, pour que nous
+eussions sans cesse recours &agrave; lui.</p>
+
+<p>Il est temps de laisser ce sujet. Je commence &agrave; pr&ecirc;cher, je crois, et
+vous, enfants, &agrave; b&acirc;iller.</p>
+
+<p>&Eacute;coutez plut&ocirc;t l'histoire de notre ami Pierrot.</p>
+
+<p>Elle touche &agrave; sa fin, car le vieil Alcofribas dit tr&egrave;s-bien:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du
+bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierrot avait enfin m&eacute;rit&eacute; d'&ecirc;tre heureux.</p>
+
+<p>Je ne vous ferai pas le r&eacute;cit de sa conversation avec la belle Rosine;
+vous sentez bien qu'elle dut &ecirc;tre tr&egrave;s-int&eacute;ressante, car tous les deux
+avaient autant d'esprit que les anges, et les sujets de conversation ne
+leur manquaient pas.</p>
+
+<p>Qu'il vous suffise de savoir que la m&egrave;re de Rosine fut oblig&eacute;e de venir
+les chercher elle-m&ecirc;me et de leur rappeler que le d&eacute;jeuner &eacute;tait servi
+depuis plus d'une heure.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait
+voulu assister au mariage de Pierrot, et lui t&eacute;moigner par l&agrave; une amiti&eacute;
+sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Pierrot dit qu'il ne d&eacute;sirait qu'une occasion de lui
+prouver son d&eacute;vouement, et cette occasion ne tarda gu&egrave;re &agrave; se pr&eacute;senter,
+comme nous le dirons en son lieu.</p>
+
+<p>Le lendemain, on signa le contrat.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re et la m&egrave;re de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le
+chemin des airs, o&ugrave; ils avaient suivi la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>Je laisse &agrave; deviner la joie et les embrassements de cette heureuse
+famille.</p>
+
+<p>Le mariage se fit dans la maison de la m&egrave;re de Rosine.</p>
+
+<p>Il y avait p&ecirc;le-m&ecirc;le des rois, des princesses du sang, des bourgeois,
+des paysans, des soldats, et un &eacute;v&ecirc;que, monseigneur de Bangkok, dans le
+royaume de Siam, qui donna lui-m&ecirc;me la b&eacute;n&eacute;diction nuptiale aux deux
+&eacute;poux.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Aurore pr&eacute;sidait toute l'assembl&eacute;e, et apr&egrave;s le repas, gr&acirc;ce &agrave;
+ses soins, l'orchestre des g&eacute;nies, conduit par le propre chef de musique
+du roi Salomon, donna un bal magnifique.</p>
+
+<p>Ainsi finissent les aventures de Pierrot.</p>
+
+<p>&laquo;Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop
+longues!&raquo;</p>
+
+<p>Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut
+extr&ecirc;mement paisible.</p>
+
+<p>Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident
+n'eut pas de suites f&acirc;cheuses.</p>
+
+<p>Le prince Horribilis, impatient de monter sur le tr&ocirc;ne, fit r&eacute;volter
+contre son p&egrave;re une partie de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Vantripan, effray&eacute;, alla se r&eacute;fugier chez Pierrot, qui le re&ccedil;ut &agrave; bras
+ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta &agrave; cheval et
+courut au-devant des r&eacute;volt&eacute;s.</p>
+
+<p>A sa vue, ceux-ci pos&egrave;rent les armes et demand&egrave;rent gr&acirc;ce. Pierrot leur
+pardonna et se fit livrer Horribilis.</p>
+
+<p>Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les
+supplices, et dont le caract&egrave;re, naturellement g&eacute;n&eacute;reux, s'&eacute;tait encore
+adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa gr&acirc;ce et se contenta de
+le faire exiler.</p>
+
+<p>Horribilis, &agrave; quelques jours de l&agrave;, fut pris par les Tartares et pendu &agrave;
+un arbre avec son ami Tristempl&egrave;te.</p>
+
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement ne fit de peine &agrave; personne.</p>
+
+<p>Deux ans apr&egrave;s, Vantripan mourut, laissant le tr&ocirc;ne &agrave; sa fille, qui
+voulut confier le gouvernement &agrave; Pierrot; mais celui-ci la remercia et
+refusa de sortir de sa retraite.</p>
+
+<p>Toutefois, elle venait souvent lui demander conseil, et Trautmanchkof,
+l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au
+fond de ses d&eacute;serts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au
+commandement de l'arm&eacute;e chinoise.</p>
+
+<p>Ainsi, quoiqu'il ne f&ucirc;t qu'un simple particulier, et qu'il ne voul&ucirc;t pas
+&ecirc;tre autre chose, il gouvernait en r&eacute;alit&eacute; l'empire par ses vertus, son
+exp&eacute;rience et son courage.</p>
+
+<p>Il v&eacute;cut fort longtemps, employant sa fortune, que les lib&eacute;ralit&eacute;s de
+Vantripan avaient rendue immense, &agrave; fonder des &eacute;coles et des
+biblioth&egrave;ques, &agrave; construire des canaux, &agrave; r&eacute;parer les grandes routes et
+&agrave; faire des exp&eacute;riences agricoles dont il publiait le r&eacute;sultat, afin que
+tout le monde p&ucirc;t en profiter.</p>
+
+<p>C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouv&eacute;, il y a
+vingt ans, et dont ils se sont attribu&eacute; le m&eacute;rite. Il inventa encore
+beaucoup d'autres choses qu'on r&eacute;inventera plus tard sans aucun doute,
+et que je ferai conna&icirc;tre au public d&egrave;s que j'aurai termin&eacute; la
+traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est cach&eacute; dans une
+vieille maison de Samarcande.</p>
+
+<p>Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'&eacute;tait que Pierrot, et comme
+il avait bien profit&eacute; des le&ccedil;ons de la f&eacute;e Aurore.</p>
+
+<p>Son nom est rest&eacute; fort c&eacute;l&egrave;bre &agrave; la Chine et dans le vaste empire des
+&icirc;les Inconnues; de l&agrave; il fut port&eacute; en Europe par Plancarpin, qui en
+entendit parler, aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se
+m&ecirc;l&egrave;rent &agrave; l'histoire v&eacute;ridique que je viens de vous conter.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais
+&eacute;t&eacute; glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le repr&eacute;sentent
+souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous
+faire rire.</p>
+
+<p>&laquo;On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter
+ce nom respectable.</p>
+
+<p>&laquo;Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis
+que Pierrot a v&eacute;cu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un
+saint.&raquo;</p>
+
+<p>Je vous souhaite, mes amis, de faire la m&ecirc;me chose!</p>
+
+<h2>FIN</h2>
+
+<h3>SOCI&Eacute;T&Eacute; ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE</h3>
+
+<h3>Jules Bardoux, directeur.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du célèbre Pierrot
+by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU ***
+
+***** This file should be named 17106-h.htm or 17106-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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